The Project Gutenberg EBook of La fille Elisa, by Edmond de Goncourt

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Title: La fille Elisa

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: October 23, 2009 [EBook #30317]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE ELISA ***




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EDMOND DE GONCOURT

LA FILLE LISA

SEPTIME DITION

PARIS

G. CHARPENTIER, DITEUR

13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN

1877




PRFACE


Mon frre et moi, il y a treize ans, nous crivions en tte de _Germinie
Lacerteux_:

Aujourd'hui que le roman s'largit et grandit, qu'il commence  tre la
grande forme srieuse, passionne, vivante de l'tude littraire et de
l'enqute sociale, qu'il devient par l'analyse et la recherche
psychologique l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le roman
s'est impos les tudes et les devoirs de la science, il peut en
revendiquer les liberts et les franchises.

En 1877, ces liberts et ces franchises, je viens seul, et une dernire
fois peut-tre, les rclamer hautement et bravement pour ce nouveau
livre, crit dans le mme sentiment de curiosit intellectuelle et de
commisration pour les misres humaines.

Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austre et chaste, sans que
jamais la page chappe  la nature dlicate et brlante de mon sujet,
apporte autre chose  l'esprit de mon lecteur qu'une mditation triste.
Mais il m'a t impossible parfois de ne pas parler comme un mdecin,
comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour
nous, la jeune et srieuse cole du roman moderne, de nous dfendre de
penser, d'analyser, de dcrire tout ce qu'il est permis aux autres de
mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _tude_ ou tout autre
intitul grave. On ne peut,  l'heure qu'il est, vraiment plus condamner
le genre  tre l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer.
Nous avons acquis depuis le commencement du sicle, il me semble, le
droit d'crire pour des hommes faits, sinon s'imposerait  nous la
douloureuse ncessit de recourir aux presses trangres, et d'avoir
comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein rgime rpublicain de la
France, nos diteurs de Hollande.

Les romans  l'heure prsente sont remplis des faits et gestes de la
prostitution _clandestine_, gracis et pardonns dans une prose galante
et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux
talages que des amours vnales de dames aux camlias, de lorettes, de
filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des
moeurs, et il y aurait un danger  dessiner une svre monographie de la
prostitue _non clandestine_, et l'immoralit de l'auteur, remarquez-le,
grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis
le croire!

Mais la prostitution et la prostitue, ce n'est qu'un pisode; la prison
et la prisonnire: voil l'intrt de mon livre. Ici, je ne me cache pas
d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman, tent de toucher, de
remuer, de donner  rflchir. Oui! cette pnalit du _silence continu_,
ce perfectionnement pnitentiaire, auquel l'Europe n'a pas os cependant
emprunter ses coups de fouet sur les paules nues de la femme, cette
torture sche, ce chtiment hypocrite allant au del de la peine dicte
par les magistrats et tuant pour toujours la raison de la femme
condamne  un nombre limit d'annes de prison, ce rgime amricain et
non franais, ce systme Auburn, j'ai travaill  le combattre avec un
peu de l'encre indigne qui, au dix-huitime sicle, a fait rayer la
torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je l'avoue,
serait que mon livre donnt la curiosit de lire les travaux sur la
_folie pnitentiaire_ [Rapports des docteurs Llut et Baillarger dans la
_Revue pnitentiaire_, t. II, 1845.--Exemples de folie pnitentiaire aux
tats-Unis, cits par le _Dictionnaire de la politique_, de Maurice
Block.], ament  rechercher le chiffre des _imbciles_ qui existent
aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de Montpellier, de Cadillac,
de Doullens, de Rennes, d'Auberive, ft, en dernier ressort, examiner et
juger la belle illusion de l'amendement moral par le silence, que mon
livre enfin et l'art de parler au coeur et  l'motion de nos
lgislateurs.


Dcembre 1876.




LA FILLE LISA


La femme allait-elle tre condamne  mort?

Par le jour tombant, par le crpuscule jaune de la fin d'une journe de
dcembre, par les tnbres redoutables de la salle des Assises entrant
dans la nuit, pendant que sonnait une heure oublie  une horloge qu'on
ne voyait plus, du milieu des juges aux visages effacs dans des robes
rouges, venait de sortir de la bouche dente du prsident, comme d'un
trou noir, l'impartial Rsum.

La Cour retire, le jury en sa chambre de dlibration, le public avait
fait irruption dans le prtoire. Entre deux dos de municipaux coups de
buffleteries, il se poussait autour de la table des pices  conviction,
tripotant le pantalon garance, dnouant la chemise ensanglante,
s'essayant  faire rentrer le couteau dans le trou du linge raidi.

Le monde de l'audience tait confondu. Des robes de femmes se
dtachaient lumineusement claires sur des groupes sombres de stagiaires.
Au fond, la silhouette rouge de l'avocat gnral se promenait, bras
dessus, bras dessous, avec la silhouette noire de l'avocat de l'accuse.
Un sergent de ville se trouvait assis sur le sige du greffier. Mais
cette confusion, cette mle, ce dsordre, ne faisaient pas de bruit,
n'avaient, pour ainsi dire, pas de paroles, et un silence trange et un
peu effrayant planait sur le remuement muet de l'entr'acte.

Tous songeaient en eux-mmes: les femmes avec leurs paupires abaisses
et leur regard voil, les _titis_ de la galerie avec l'immobilit de
leurs mains gesticulantes paralyses sur le rebord de bois. Dans un
coin, un garde municipal, son shako pos au-dessus d'une barrire devant
lui, frottait contre la dure visire un front bourgeonn et mditatif.
Entre causeurs  voix basse des phrases commences se taisaient tout 
coup... Chacun, en sa pense trouble, sondait le drame obscur de ce
soldat de ligne tu par cette femme, et chacun se rptait:

La femme allait-elle tre condamne  mort?

       *       *       *       *       *

Le silence devenait plus profond en l'obscurit plus intense, et dans
les poitrines s'amassait, mlange de curiosit cruelle, la grande
motion lectrique, qu'apporte dans une assemble de vivants la peine de
mort, suspendue sur la tte d'un semblable.

Les heures s'coulaient, et angoisseuse devenait l'attente.

De temps en temps, des claquements de fermeture dans les murs intrieurs
du Palais de Justice remuaient toutes les immobilits, faisaient tourner
les yeux de tout le monde du ct de la petite porte, par o devait
rentrer l'accuse, et les regards s'arrtaient un moment sur son
chapeau, qui pendait attach, avec une pingle, au bout de rubans
flasques.

Puis tous ces hommes et toutes ces femmes redevenaient immobiles. Peu 
peu, dans les imaginations, avec la dure de la discussion et le
retardement de mauvais augure de l'arrt, se dressaient le bois rouge de
la guillotine, le bourreau, la mise en scne pouvantante d'une
excution capitale, et, parmi le panier de son, une tte sanglante: la
tte de la vivante qui tait l,--spare par une cloison.

La dlibration du jury tait longue, longue, bien longue.

La salle n'avait plus que l'clairage de l'azur blme d'une nuit glace
passant  travers les carreaux.

Dans la clart crpusculaire, avec les clopinements d'un vieux diable,
un garon de la cour, bancal, empaquetait, sous l'tiquette du parquet,
les linges maculs de taches bruntres.

Du mystre se dgageait des choses. La salle, les tribunes, les
boiseries qui venaient d'tre refaites et n'avaient point encore entendu
de condamnation  mort, toutes pleines du travail suspect et des bruits
douteux du bois neuf dans les ombres du soir, semblaient s'mouvoir
d'une vie nocturne, paraissaient s'inquiter si elles n'trenneraient
pas d'une tte.

Tout  coup le tintement d'une sonnette retentissante. Et aussitt
debout, devant la petite porte d'introduction de l'accuse, qu'il tient
ferme derrire lui, un capitaine de gendarmerie. Aussitt sur leurs
siges les juges. Aussitt les jurs, descendant le petit escalier, qui
les mne de leur lieu de dlibration dans la salle.

Des lampes  abat-jour ont t apportes, elles mettent un peu de
rougeoiement sur la table du tribunal, sur les papiers, sur le Code.

Dans la foule, un recueillement religieux retient tous les souffles.

Les jurs sont  leurs places. Ils sont graves, svres, pensifs et
comme envelopps, par-dessus leurs redingotes, de la majest solennelle
de grands justiciers.

Alors le prsident du jury, un vieillard  la barbe blanche, se lve sur
le premier banc, dplie un papier, et, la voix subitement enroue par ce
qu'elle va lire, laisse douloureusement tomber:

Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la
rponse du jury est: Oui, sur toutes les questions  la majorit.

La mort! la mort! la mort! cela, dit tout bas, court les lvres; et,
gagnant de proche en proche, le murmure d'effroi, pareil  un cho qui
se prolonge indfiniment, redit longtemps encore aux extrmits de la
salle: la mort! la mort! la mort!

En le saisissement de ce mortel Oui, sans circonstances attnuantes,
de ce Oui redout, mais non attendu--du froid passe dans tous les dos,
et le frisson des spectateurs remonte jusqu'aux impassibles excuteurs
de la loi.

       *       *       *       *       *

Un moment--dans le droulement de la tragdie--l'moi humain impose un
court temps d'arrt, pendant lequel,  la lueur des lustres qui
s'allument, on aperoit des gestes irrflchis, errants, des mains
boutonnant, sans y prendre garde, un habit sur les battements d'un coeur.

       *       *       *       *       *

Enfin l'ordre est donn d'introduire l'accuse. Des gens, pour mieux
voir la souffrance et la dcomposition de son visage,  la lecture de
l'arrt, sont monts sur les banquettes.

La fille lisa, d'un bond, apparat sur la petite porte avec un regard
interrogateur fouillant les yeux du public, lui demandant de suite son
destin.

Les yeux se baissent, se dtournent, se refusant  lui rien dire.
Beaucoup de ceux qui sont monts sur les banquettes redescendent.

L'accuse s'assied, s'agitant dans un dandinement perptuel sur le grand
banc, le visage dissimul, les mains croises derrire le dos, comme si
dj elle les avait lies et que la femme ft boucle.

Le greffier lit le verdict du jury  l'accuse.

Le prsident de la Cour donne la parole  l'avocat gnral qui requiert
l'application de la loi.

Le prsident, d'une voix o il ne reste plus rien du timbre mordant et
ironique d'un vieux juge, demande  la condamne ce qu'elle peut avoir 
dire sur la peine.

La condamne s'est rassise. Dans sa bouche dessche sa langue cherche
de la salive qui n'y est plus, pendant qu'un larmoiement intrieur lui
fait la narine humide. Elle est toujours remuante, avec toujours les
mains derrire le dos, et sans avoir l'air de bien comprendre.

Alors la Cour se lve, les ttes des juges se rapprochent, des paroles
basses sont changes, durant quelques secondes, sous des acquiescements
de fronts ples. Puis le prsident ouvre le Code qu'il a devant lui, lit
sourdement:

Tout condamn  mort aura la tte tranche.

Au mot de tte tranche la condamne, se jetant en avant dans un
lancement suprme, et la bouche tumultueuse de paroles qui
s'tranglent, se met  ptrir entre des doigts nerveux son chapeau qui
devient une loque... tout  coup le porte  sa figure... se mouche dans
la chose informe... et, sans dire un mot, retombe sur le banc, prenant
son cou  deux mains, qui le serrent machinalement, ainsi que des mains
qui retiendraient sur des paules une tte vacillante.




LIVRE PREMIER




I


La femme, la prostitue condamne  mort, tait la fille d'une
sage-femme de la Chapelle. Son enfance avait grandi dans l'exhibition
intime et les entrailles secrtes du mtier. Pendant de longues
maladies, couche dans un cabinet noir attenant  la chambre aux
_speculum_,--le cabinet de visite de sa mre,--elle entendit les
confessions de l'endroit. Tout ce qui se murmure dans des larmes, tout
ce qui parle haut dans un aveu cynique, arriva  ses jeunes oreilles. La
rvlation des mystres et des hontes du commerce de l'homme et de la
femme de Paris vint la trouver dans sa couchette, presque dans son
berceau. La croyance nave de la petite fille au nouveau-n trouv sous
le buisson de roses de l'enseigne maternelle fut emporte par des
paroles cochonnes, instruisant son ignorance avec d'rotiques dtails,
des matrialits de la procration. Du milieu de la nuit de son cabinet,
l'enfant alite, l'enfant  la pense inoccupe, rvassante, assista aux
aventures du dshonneur, aux drames des liaisons caches, aux histoires
des passions hors nature, aux consultations pour les maladies
vnriennes,  la divulgation quotidienne de toutes les impurets
salissantes, de tous les secrets dgotants de l'Amour coupable et de la
Prostitution.




II


Une abominable vie que la vie de la petite lisa chez sa mre. L'effort
de tirer des enfants, la monte quotidienne de cinquante tages, les
sorties de jour et de nuit par tous les temps que Dieu fait, les
veilles, la privation de sommeil, les gardes dans les logis sans feu, la
peine et l'reintement d'une existence surmene, exaspraient l'humeur
de la sage-femme, la tenaient en l'irritation grondante des gens qui
_triment_ dans un mtier d'enfer. Puis la copieuse nourriture et les
verres de vin,  l'aide desquelles la crature du peuple cherchait la
rparation de ses forces pour l'accouchement en expectative, faisaient
cette irritation prompte aux giffles. Parfois, il y avait bien, dans une
tape, l'attendrissement colre du coeur de cette femme, revenant  la
fois apitoye et enrage, d'un de ces spectacles de misre, comme seules
les grandes capitales en reclent dans leurs profondeurs caches.

--Oui! s'exclamait la sage-femme en rentrant comme un ouragan, oui, mes
enfants! de la volige disjointe: c'est les murs, et de la terre battue:
voil le plancher... l-dessus, pour le mari et la femme, un tas de
sciure de bois, avec autour,--comme qui dirait le fond d'une
bire,--quatre planches pour la pudeur et que les enfants ne voient
pas... Sept enfants, s'il vous plat, sur deux mchantes paillasses;
trois  la tte, trois aux pieds; ceux-l, les mignons, ne pouvant
allonger leurs petites jambes par rapport au panier du dernier-n... Et
rien de rien l dedans... Un peigne, une bouteille, un trognon de pain,
sur une table bancroche, aprs laquelle,--j'en ai encore les sangs
tourns,--grimpait,  tout moment, un rat gros comme un chat qui
emportait son chicot de pain. C'est dans les baraquements du clos
Saint-Lazare, l, vous savez, o il y a eu tant de vieilles maisons
dmolies... Puis ne voil-t-il pas qu'un sacr polisson de salopiat de
singe... oui, le gagne-pain du petit savoyard de la chambre d' ct...
ne le voil-t-il pas avec des plaintes, des gmissements, et toutes les
satanes inventions de ces farceurs d'animaux, qui se met  imiter le
travail de ma femme en douleur... et qu' la fin des fins, il vous pisse
par une fente sur les mignons... Une layette que vous dites, une
layette, je vous en souhaite, c'est mon mouchoir de poche qui a t la
layette... et quand le nouveau-n, il m'a fallu le laver, une poigne de
paille arrache dans le creux d'une paillasse, c'est avec a que j'ai
fait tidir l'eau.

Le plus souvent la cause des emportements de la mre d'lisa tait
autre. Les accouchements du bureau de bienfaisance  huit francs, les
accouchements de la maison  cinquante francs, y compris les neuf jours
de traitement, ne couvraient pas toujours les dpenses de l'entreprise.
Dans l'anne, presque tous les mois, revenaient des semaines, o des
billets, plusieurs fois renouvels, se trouvaient chez l'huissier, o le
crdit s'arrtait chez le boucher, la fruitire, le charbonnier. Ces
semaines-l, le portier avait l'occasion de voir redescendre, toute ple
et se tenant  la rampe, la jeune fille monte, quelques heures avant,
chez la sage-femme. De ce quantime du mois commenaient, pour la
misrable femme, les jours inquiets, les jours anxieux, les jours
tremblante du Crime, les jours o dans le regard qui s'arrtait sur
elle, elle percevait un soupon; o dans la parole, qui, sur son
passage, s'occupait d'elle, elle flairait une dnonciation; o la lettre
qu'on lui remettait lui faisait trembler les mains, comme  la rception
de la lettre de mort de l'avorte; des jours enfin, o chaque coup de
sonnette lui semblait le coup de sonnette du chien du commissaire. Ce
souvenir obsdant, elle voulait qu'il cesst, au moins pendant quelques
heures, d'tre toujours l prsent et menaant dans sa mmoire, et elle
buvait, et ses noires ivresses finissaient toujours par des violences.

Mais ces coups encore, lisa les prfrait aux nuits passes avec sa
mre! Alors que la pauvre maison avait toutes ses chambres prises par
les pensionnaires, la sage-femme, chasse de son lit, partageait celui
de son enfant. Des cauchemars, des sursauts d'effroi, des cris de
terreur, le dramatique et haletant somnambulisme du Remords dans une
nature apoplectique, tenaient, jusqu' l'aube, la fillette veille avec
le frissonnant rcit, par cette bouche qui dormait, de dtails d'agonie
inoubliables et de suprmes paroles de jeunes mourantes. Des nuits, au
bout desquelles,  moiti touffe par l'treinte de ce gros corps
cramponn  son petit corps, comme si l'invisible main de la Justice
tirait la sage-femme  bas du lit,--lisa se levait, gardant au fond
d'elle une secrte pouvante de sa mre.




III


Dans l'espace de moins de six annes, de sept  treize ans, lisa avait
eu deux fois la fivre typhode. Un miracle qu'elle ft encore en vie!
Longtemps dans le quartier, sur sa petite tte penche, descendit
l'apitoiement, qui plane au-dessus des jeunes filles destines  ne pas
faire de vieux os. Elle se rtablissait cependant tout  fait. Mais de
cette insidieuse et tratresse maladie, que les mdecins ne semblent pas
chasser tout entire d'un corps guri, et qui, aprs la convalescence,
emporte  celui-ci les dents,  celui-l les cheveux, laisse dans le
cerveau de ce dernier l'hbtement, lisa garda quelque chose. Ses
facults n'prouvrent pas une diminution; seulement tous les mouvements
passionns de son me prirent une opinitret violente, une irraison
emporte, un affolement, qui faisaient dire  la mre de sa fille,
qu'elle tait une _bernoque_. Bernoque tait le nom dont la sage-femme
baptisait les lubies fantasques, tonnant le droit bon sens de sa
parfaite sant, les colres blanches dont l'enragement lui faisait
parfois peur. Toute enfant, les mains qui la fouettaient, lisa les
mordait avec des dents qu'on avait autant de peine  desserrer que les
dents d'un jeune boule-dogue entres dans de la chair. Plus tard, la
violence que se faisait la grande fille pour ne pas rendre coup pour
coup  sa mre, la mettait dans un tel tat de furie intrieure, qu'elle
battait les murs comme si elle voulait s'y fracasser le crne. Mais ces
colres n'taient rien auprs des enttements, des concentrations
silencieuses, des obstinations ironiques, dont sa mre ne pouvait jamais
tirer une parole ayant l'apparence de la soumission. Sa fille, la
sage-femme, la sachant une coureuse de barrires, une effrne de danse,
une _baladeuse_, donnant rendez-vous  tous les jeunes garons de la
rue, qui passaient,  tour de rle, les uns aprs les autres, pour ses
amants,--la sage-femme lui rptait qu'elle ne s'avist pas de faire un
enfant. Savoir! lui rpondait la jeune fille, avec un air de dfi, 
donner  la mre envie de la tuer.

Un caractre intraitable, un tre dsordonn dont on ne pouvait rien
obtenir, sur lequel rien n'avait prise. En mme temps une nature
capricieuse et mutable, o la rpulsion d'lisa pour sa mre se
transformait, certains jours, en une affection amoureuse, en un culte
adorateur de sa beaut reste grande encore, en une tendresse filiale,
se tmoignant avec ces caresses de petites filles, qui se promnent sur
le dcolletage de leur mre pare pour un bal. Aussi brusquement, se
changeaient en antipathies les prfrences de ce coeur, ainsi que le
tmoignaient les paroles chappant  l'habitue de bals publics,
montrant ses entrevues avec ses danseurs comme des rencontres le plus
souvent taquines et batailleuses, des amours pleines de disputes et de
coups de griffes. Les hauts et les bas des humeurs d'lisa semblaient se
retrouver dans le jeu des forces de son corps, et les fluctuations de
son activit. Un jour c'taient une rage de travail, un lavage  grandes
eaux, un balayage fougueux de tout l'appartement, retentissant de coups
de balai; puis les jours d'aprs, les semaines suivantes, un
engourdissement, une torpeur, un cassement de bras et de jambes, une
paresse qu'aucune puissance humaine n'avait le pouvoir de secouer.

Entre la sage-femme et lisa, parmi les nombreux sujets de conversation
propres  les mettre aux mains, un sujet plus particulirement amenait
des scnes quotidiennes, dans lesquelles la rbellion muettement
gouailleuse de la fille, trouvait, au dire de la mre, le moyen de faire
sortir un saint de ses gonds. Malgr les durets, les alarmes
continuelles du mtier, la sage-femme avait l'orgueil de sa profession.
Elle se sentait fire du rle qu'elle jouait  la mairie dans les
dclarations de naissance. Elle se gonflait de cette place d'honneur,
donne  ses pareilles par les gens du peuple, dans les repas de
baptme. Elle gotait encore la popularit de la rue, o les marchandes
qu'elle avait dlivres, o les filles de ces marchandes qu'elle avait
mises au monde et accouches, o les enfants, les mres, les
grand'mres: trois gnrations sur le pas des portes, lui criaient
bonjour, avec un maman Alexandre familirement respectueux. Son rve
tait de voir sa fille lui succder, la remplacer, la perptuer. La
fille, quand elle se donnait la peine de rpondre, disait qu'elle
n'avait pas la _caboche_ faite pour y faire entrer des livres embtants.
Elle ne trouvait pas non plus _rigolo_ de voir,  tout moment, comme a,
des oreillers retourns par les doigts crisps de l'clampsie.

lisa montrait enfin la rsolution arrte de se faire assommer, plutt
que de prendre l'tat de sa mre.




IV


Ainsi, pour la petite fille, l'initiation presque ds le berceau,  tout
ce que les enfants ignorent de l'amour. Plus tard, quand lisa fut mise
trois ans chez les dames de Saint-Ouen, la fillette, rentrant le matin
de ses congs, tait souvent, les jours d'hiver, oblige de dmler, sur
le pied du lit de sa mre, son petit manteau du pantalon d'un chantre de
la Chapelle de la Maternit, une vieille liaison  laquelle l'ancienne
lve sage-femme tait reste fidle. Plus tard encore, la jeune fille
avait sous les yeux, jour et nuit, l'exemple que lui montrait sa vie de
bonne et de garde-malade prs de toutes ces filles-mres.




V


Chaque printemps, pour se porter bien et tre belle toute l'anne, une
femme venait se faire saigner chez Mme Alexandre. tait-ce une vieille
tradition mdicale conserve par des bonnes femmes de la campagne, mle
d'un rien de superstition religieuse? la femme arrivait toujours
prsenter son bras  la lancette, le 14 fvrier, jour de la
Saint-Valentin. Cette femme tait une fille d'une maison de prostitution
de la province, qui dans le temps, lors d'une courte domesticit dans la
capitale, avait accouch en cachette chez la sage-femme. Toutes les fois
qu'elle venait  Paris, la _lorraine_ restait huit jours pour les
commissions et les affaires de la maison, huit jours, o elle logeait
chez Mme Alexandre, comme elle aurait log  l'htel. La trop bien
portante provinciale, qui tait sur pied le lendemain de sa saigne, qui
s'ennuyait de ne rien faire, devenait, tout le long des journes qu'elle
n'tait pas dehors, l'aide d'lisa, se chargeant de la bonne moiti de
sa tche, ne craignant pas de mettre la main  tout. Quelquefois, le
soir, elle emmenait lisa au spectacle. Elle riait toujours la lorraine,
et ses paroles, avec l'accent doucement tranant de son pays, prenaient
la confiance des gens comme avec de la glu. Elle ne partait jamais sans
faire un petit cadeau  lisa, qui l'avait prise en amiti et, tous les
ans, voyait arriver avec une certaine satisfaction le jour de la
Saint-Valentin.

Le soir de la saigne de la lorraine, au sortir d'une scne abominable
avec sa mre, lisa, en bordant le lit de la femme, laissait jaillir, en
phrases courtes et saccades, la dtermination secrte et irrvocable de
sa pense depuis plus de six mois.

Elle avait plein le dos de l'existence avec sa mre... l'ouvrage du
bazar tait trop _abmant_... elle ne voulait pas devenir une
_tire-enfants_... voici bien des semaines qu'elle l'attendait... c'tait
fini, elle avait pris son parti de _donner dans le travers_... elle
allait partir avec elle... si elle ne l'emmenait pas... elle entrerait
dans une maison de Paris, la premire venue... s'entendre avec sa mre,
c'tait vouloir _dbarbouiller un mort_... Elle se sentait par moments
la tte _vapore_... elle connaissait bien un garon qui avait un
sentiment pour elle... mais ses amies qui s'taient emmnages avec des
amants, elle les trouvait par trop esclaves... elle aimait mieux tre
comme la lorraine... elle aurait du plaisir  se voir  la campagne...
et au moins l, elle pourrait dormir tout plein.

--Da! fit la lorraine un peu tonne, mais au fond trs-enchante de la
proposition--elle n'avait pas l'habitude de faire de telles recrues--et
aprs s'tre assure qu'lisa avait plus de seize ans, lui avouait
qu'elle ne demanderait pas mieux, mais qu'elle craignait que sa mre ft
quelque esclandre chez le commissaire.

--Ayez pas de crainte; maman! elle ne mettra jamais la police dans ses
affaires, et pour cause... Elle me croira chez un de mes danseurs de la
Boule-Noire. Ce sera tout...

Puis lisa assurait  la lorraine, craignant au fond de perdre sa
_saigneuse_, qu'il y avait moyen d'arranger la chose, de manire que sa
mre n'et pas le moindre soupon sur son compte. lisa dcamperait
quelques jours avant sa sortie. La lorraine se ferait reconduire par la
sage-femme au chemin de fer de Mulhouse--et retrouverait sa compagne de
voyage seulement  la premire station.

Les deux femmes convenaient du jour de leur dpart, et la fille
disparaissait de la maison maternelle, le lendemain de cette soire.




VI


 la descente du chemin de fer, lisa montait avec sa compagne dans un
omnibus, qui la promenait le long de maisons noires, par des rues
interminables. Enfin l'omnibus, dcharg de ses voyageurs, prenait une
ruelle tournante, dont la courbe, semblable  celle d'un ancien chemin
de ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gel.

La voiture avanait pniblement au milieu d'une tourmente d'hiver, 
travers laquelle,--une seconde--vaguement, lisa aperut, flagell par
les rafales de givre, un grand Christ en bois, aux plaies saignantes,
que l'on entendait geindre sous la froide tempte.

Quelques instants aprs, au loin, dans un espace vague, au-dessus de
l'unique maison btie en cet endroit, lisa voyait une lumire rouge. En
approchant, elle reconnaissait que c'tait une grande lanterne carre,
qu'elle s'tonnait, quand elle fut  quelques pas, de trouver dfendue
contre les pierres des passants, par un grillage qui l'enfermait dans
une cage.

lisa tait devant la maison  la lanterne rouge, qui s'affaissait ainsi
que la ruine croulante d'un vieux bastion, et dont la porte, ferme et
verrouille, laissait filtrer, par l'ouverture d'un judas, une lueur
ple sur la blancheur glace du chemin.

Le conducteur s'arrtait, et, sans descendre, tendait leurs malles aux
deux femmes. Cela fait, ricanant et goguenardant, le grand Lolo, dit le
_Tombeur des Belles_, fouailla, du haut de son sige, les deux
voyageuses d'un petit coup de fouet d'amiti.




VII


Au petit jour, le surlendemain de son arrive, lisa tait veille par
le bruit d'un cheval sous sa fentre.

Elle se levait en chemise, et un peu peureusement, allait regarder, par
l'entrebillement d'un rideau, ce qui se passait dans la cour.

Dans le brouillard blanc du matin, un gros jeune homme, la blouse bleue
sur des vtements bourgeois, dtelait le cheval d'un tape-cul de
campagne, en causant avec la matresse de maison ainsi qu'avec une
vieille connaissance.

--Le carcan m'a rudement men, disait-il en promenant une main, comme
une clanche de mouton, sur la croupe de la bte; voyez, la mre, il
fume comme le cuveau de votre lessive...

Et comme la vieille femme s'apprtait  prendre le cheval par la
bride:--Merci, pas besoin de vous, on connat le chemin de l'curie...
Et il y a du nouveau  la maison, hein, la grosse mre?

       *       *       *       *       *

lisa s'tait donne au premier venu. lisa s'tait faite prostitue,
simplement, naturellement, presque sans un soulvement de la conscience.
Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution,
l'tat le plus ordinaire de son sexe. Sa mre faisait si peu de
diffrence entre les femmes _en cartes_ et les autres... les femmes
honntes. Depuis de longues annes, en sa vie de garde-malade prs des
filles, elle les entendait se servir avec une conviction si profonde du
mot _travailler_, pour dfinir l'exercice de leur mtier, qu'elle en
tait venue  considrer la vente et le dbit de l'amour comme une
profession un peu moins laborieuse, un peu moins pnible que les autres,
une profession o il n'y avait point de morte-saison.

Les coups donns par sa mre, les terreurs des nuits passes dans le
mme lit, comptaient pour quelque chose dans la fuite d'lisa de la
Chapelle et son entre dans la maison de Bourlemont, mais au fond la
vraie cause dterminante tait la paresse, la paresse seule. lisa en
avait assez de la laborieuse domesticit, que demandaient les lits, les
feux, les bouillons, les tisanes, les cataplasmes de quatre chambres,
presque toujours pleines de pensionnaires. Et le jour, o elle
succombait sous cette tche de manoeuvre, regardant autour d'elle, elle
se sentait galement incapable de l'application assidue qu'exige le
travail de la couture ou de la broderie. Peut-tre y avait-il bien, dans
cette paresse, un peu de la lchet physique, qui chez quelques jeunes
filles persiste longtemps aprs la formation de la femme, pendant
quelques annes les prive--les malheureuses, quand elles sont
pauvres--de toute la vitalit des forces de leur corps, de toute
l'activit oblige de leurs doigts. La paresse et la satisfaction d'un
sentiment assez difficile  exprimer, mais bien particulier  cette
nature porte aux coups de tte: l'accomplissement d'une chose violente,
extrme, ayant et le ddain d'une rsolution contemptrice du qu'en
dira-t-on et le caractre d'un dfi; voil les deux seules raisons, qui
avaient mtamorphos lisa, si soudainement, en une prostitue.

Il n'y avait en effet, chez lisa, ni ardeur lubrique, ni apptit de
dbauche, ni effervescence des sens. Les apprhensions qu'avait bien
souvent laiss chapper la sage-femme, sur les suites des rapports de sa
fille avec ses danseurs de bals publics, et que celle-ci, par un esprit
de contrarit vraiment diabolique, s'amusait  tenir continuellement
dans l'veil, dans la peur de la ralit redoute, n'avaient pas lieu
d'exister. lisa tait vierge. Oh! une innocence entame par le
corrupteur spectacle de l'intrieur de sa mre, par la frquentation de
sales bals de barrire... Mais enfin... si l'occasion de _fauter_, ainsi
que parle la langue du peuple, ne s'tait pas prsente, lisa n'avait
pas t au-devant!... et son corps demeurait intact.

Il arrivait alors, que le doux honneur de ce corps, que sa virginit
devenait en cette maison, pour lisa, pendant trente-six heures, un
tracas, un tourment, un sujet d'moi tremblant, la tare d'un secret vice
rdhibitoire qu'elle s'ingniait  cacher,  dissimuler,  drober  la
connaissance de tous, peureuse de se trahir, craignant que la
divulgation de sa chastet n'empcht son inscription. Et la
fille-vierge, en son imagination, se voyant ramene chez sa mre, venait
de jouer avec le hobereau campagnard une comdie de dvergondage propre
 le tromper,  lui donner  croire que la novice tait dj une vieille
recrue de la prostitution.




VIII


lisa se voyait dlivre de sa mre. Sa vie de chaque jour tait
assure. Le lendemain, le lendemain, cette proccupation de
l'ouvrire... elle n'avait point  y songer. Les hommes qui venaient
dans la maison ne battaient pas les femmes. Aucune de ces dames ne lui
_cherchait misre_. Monsieur et Madame semblaient de bonnes gens. Elle
tait bien nourrie. Au bout de journes sans travail, elle avait de
tranquilles soires de paresse pareilles  celle-ci:

Au dehors, aucun bruit, la paix d'un quartier mort, le silence d'une rue
o l'on ne passe plus, la nuit tombe. Au dedans, l'atmosphre tide
d'un pole chauff  blanc, o l'humidit chaude de linge, schant sur
les meubles, se mlait  l'odeur fade de chtaignes bouillant dans du
vin sucr. Une chatte pleine mettant un rampement noir sur un tapis us.
Des femmes  moiti endormies dans des poses de torpeur, sur les deux
canaps. Monsieur, avec son paisse barbiche aux poils tors et gris,
dans son gilet aux manches de futaine, une petite casquette  la visire
imperceptible enfonce sur sa tte jusqu'aux oreilles, les mains
plonges dans les goussets de son pantalon, les pouces en dehors,
regardant bonifacement de ses gros yeux, sillonns de veines
variqueuses, les illustrations d'un volume des _Crimes clbres_, que
lisait le fils de la maison. Le fils de la maison, un joli jeune homme
ple, aux pantoufles en tapisserie sur lesquelles tait brode une carte
reprsentant un neuf de coeur, un joli jeune homme ple, si ple que papa
et maman l'envoyaient coucher neuf heures sonnantes. Et comme fond du
tableau, dans une robe de chambre d'homme  carreaux rouges et noirs,
Madame, la grasse et bdonnante Madame, occupe  se rassembler,  se
ramasser, repchant autour d'elle sa graisse dbordante, calant, avec un
rebord de table, des coules de chair flasque, Madame, toute la soire,
remontant ses reins avachis d'une main, cramponne au dossier de sa
chaise, avec des _han_ gmissants et des Mon doux Jsus soupirs par
une voix  la note cristalline et fle d'un vieil harmonica,--pendant
que, de loin en loin, la chute sur le parquet d'une de ses galoches 
semelle de bois, faisait un _flac_, qui tait l la plate et mate
sonnerie de ces heures repues et sommeillantes.




IX


Les lieux mmes, ce faubourg recul, cette construction renfrogne,
perdaient de leur horreur auprs d'lisa; elle ne les voyait plus avec
les yeux, un peu effrays, du jour de son arrive. Le bourgeonnement des
arbustes, la verdure marachre sortant de dessous la neige avec la fin
des grands froids, commenaient  rendre aimable cette extrmit de
ville, qui semblait un grand jardin avec de rares habitations, semes de
loin en loin, dans les arbres. La maison, elle aussi, en dpit de son
aspect de vieille fortification, avait pour ses habitantes une
distraction, un charme, une singularit. Des battements d'ailes et des
chants d'oiseaux l'enveloppaient tout le jour. C'tait, cette maison,
l'ancien grenier  sel de la ville. Les murailles, infiltres et encore
transsudantes de la gabelle emmagasine pendant des sicles,
disparaissaient,  tout moment, sous le tourbillonnement de centaines
d'oisillons donnant un coup de bec au crpi sal, puis montant dans le
ciel  perte de vue, puis planant une seconde, puis redescendant
entourer le noir btiment des circuits rapides de leur joie aile. Et
toujours, depuis l'aurore jusqu'au crpuscule, le tournoiement de ces
vols qui gazouillaient. La maison tait veille par une piaillerie
aigu, disant bonjour au premier rayon du soleil tombant sur la faade
du levant; la mme piaillerie disait bonsoir au dernier rayon s'en
allant de la faade du couchant. Les jours de pluie, de ces chaudes et
fondantes pluies d't, on entendait de l'intrieur--bruit doux 
entendre--un perptuel frou-frou de plumes battantes contre les parois,
un incessant petit martelage de tous les jeunes becs picorant,  coups
presss, l'humidit et la larme du mur.




X


Les femmes, au milieu desquelles se trouvait lisa, taient pour la
plupart des bonnes de la campagne, sduites et renvoyes par leurs
matres. Vous les voyez! ces paisses cratures, dont la peau
conservait, en dpit de la parfumerie locale, le hle de leur ancienne
vie en plein soleil, dont les mains portaient encore les traces de
travaux masculins, dont les rigides boutons de seins faisaient deux
trous dans la robe use,  l'endroit contre lequel ils frottaient. Une
jupe noire aux reins, une camisole blanche au dos, ces femmes aimaient 
vivre les pieds nus dans des pantoufles, les paules couvertes du fichu
jaune, affectionn par la fille soumise de la province. Chez ces femmes
aucune coquetterie, nul effort pour plaire, rien de cet instinct
fminin, dsireux, mme chez la prostitue, d'impressionner, de
provoquer une prfrence, de faire natre un caprice, de mettre enfin
l'apparence et l'excuse de l'amour dans la vnalit de l'amour;
seulement une amabilit banale, o l'humilit du mtier se confondait
avec la domesticit d'autrefois, et qui avait  la bouche, pour l'homme
press entre les bras, le mot Monsieur dans un tutoiement. Ni
atmosphre de volupt, ni effluves amoureux autour de ces corps
balourds, de ces gestes patauds. La rue des femelles dans le salon, o
elles se poussaient en se bousculant, montrait quelque chose de
l'animalit inquite et effare d'un troupeau, et elles se htaient, le
choix de l'une faite, de se rassembler, de se parquer en quelque coin
recul de la maison, loin de la compagnie et de la conversation de
l'homme. Des tres, pour la plupart, n'ayant, pour ainsi dire, rien de
la femme dont elles faisaient le mtier, et dont la parole libre et
hardie n'tait mme jamais rotique,--des tres qui paraissaient avoir
laiss dans leurs chambres leur sexe, comme l'outil de leur travail.

Toutes passaient les heures inoccupes de leurs journes dans l'espce
d'ensommeillement stupide d'un paysan conduisant, sous le midi, une
charrette de foin. Toutes, aussitt qu'il y avait une lumire allume,
taient prises d'envie de dormir ainsi que de vraies campagnardes
qu'elles taient restes. Toutes s'veillaient au jour, cousant dans
leur lit, _trolant_ dans leur chambre jusqu' l'heure o la porte tait
ouverte. Beaucoup, nourries toute leur jeunesse de _pote_ et de
fromage, ne mangeaient de la viande que depuis leur entre dans la
maison. Quelques-unes voulaient avoir  table,  ct d'elles, un litre,
disant que ce litre leur rappelait le temps o, toutes petites filles,
elles allaient tirer le vin au tonneau. La grande distraction de ce
monde tait de parler patois, de gazouiller, au milieu de rires idiots
o revenait le pass, le langage rudimentaire du village qui leur avait
donn le jour.

La moins brute de la compagnie tait une grande fille,  l'troit front
bomb, aux noirs sourcils relis au-dessus de deux yeux de gazelle, aux
joues briquetes d'un rouge dnonant un estomac nourri de cochonneries,
 la petite bouche accompagne de fossettes ironiques,  l'ombre
follette de cheveux tombant sur le sourire cern de ses yeux et
rpandant, dans toute sa physionomie, quelque chose de sylvain et
d'gar. Chez la rustique et trange crature, la fantasque draison
d'une sant de femme mal quilibre clatait  tout moment, en
taquineries violentes, en caprices mchants, en actes d'une domination
contrariante.

Elle s'appelait de son nom de baptme: Divine. La fille du Morvan avait
eu l'enfance pillarde d'une petite voleuse des champs. Cette vie de
rapine dans les clos et dans les vergers se mlait  une curiosit
amoureuse du ciel,  des attaches mystrieuses aux astres de la nuit,
qui bien souvent la faisaient coucher  la belle toile. Dans le pays
superstitieux, on disait l'enfant possd du diable. Elle vivait
vagabondant ainsi le jour et la nuit, quand arrivait une diseuse de
bonne aventure, une ancienne vivandire qutant avec un sac sur les
grands chemins. Le beurre fondu, la confiture de carotte de la
chaumire, passaient dans la besace de la femme,  laquelle  la fin,
Divine donnait quinze livres de lard pour que la sorcire lui ft le
_grand jeu_. La chose dcouverte avait valu  la jeune fille, toute
grande qu'elle tait dj, une fesse d'orties, si douloureuse qu'elle
s'tait sauve de la maison paternelle.

Dans la Divine d'alors, il tait rest beaucoup de la petite Morvannaise
d'autrefois. Sortait-elle? il n'y avait pas de haie capable de dfendre
les pois, les chicots de salade, qu'elle mangeait tout crus. La lune
tait-elle dans son plein? Bon gr, mal gr, elle faisait cligner les
yeux  ses compagnes jusqu' ce qu'elles eussent vu, dans le dessin
brouill de l'astre ple--et nettement vu--Judas et son panier de
choux.




XI


Parmi ces femelles, la plupart originaires du Bassigny, lisa apportait
dans sa personne la _femminilit_, que donne la grande capitale
civilise  la jeune fille leve, grandie entre ses murs. Elle avait
une lgante tournure, de jolis gestes; dans le chiffonnage des toffes
lgres et volantes habillant son corps, elle mettait de la grce de
Paris. Ses mains taient bien faites, ses pieds taient petits; la
dlicatesse plement rose de son teint contrastait avec les vives
couleurs des filles de la plantureuse Haute-Marne. Elle parlait presque
comme le monde qui parle bien, coutait ce qui se disait avec un rire
intelligent, se rpandait certains jours en une verve gouailleuse
d'enfant du pav parisien, tonnant de son bruit le mauvais lieu de la
petite ville. Mais ce qui distinguait surtout lisa, lui donnait l, au
milieu de la soumission servile des autres femmes, une originalit
piquante, c'tait l'indpendance altire et sductrice avec laquelle
elle exerait son mtier. Sous la brutalit d'une caresse, ou sous
l'insolent commandement du verbe, il fallait voir le redressement tout 
la fois rageur et aphrodisiaque de l'tre vnal, qui _sottisant_ et
coquettant et mettant le feu aux poudres avec la dispute de sa bouche et
la tentation ondulante de son corps provocateur, arrivait  exiger du
dsir qui la voulait des excuses amoureuses, des paroles lui faisant
humblement la cour.

lisa devenait la femme, dont  l'oreille et en rougissant, se parlaient
les jeunes gens de la ville, la femme baptise du nom de la
_parisienne_, la femme dsire entre toutes, la femme convoite par la
vanit des sens provinciaux.

Monsieur et Madame consultaient maintenant lisa pour leurs affaires.
Elle tait le secrtaire qu'ils employaient pour crire  une fille
leve dans un couvent de Paris. Elle prenait la plume pour rpondre aux
lettres du jour de l'an commenant et se terminant ainsi: Chers
parents, qu'il me soit permis, au commencement de cette anne, de vous
exprimer ma reconnaissance pour la sollicitude continuelle dont vous
m'entourez et les sacrifices que vous ne cessez de faire... Chers
parents, soyez heureux autant que vous le mritez et rien ne manquera 
votre bonheur et  ma flicit!

Divine, qui, depuis quelques annes, exerait dans l'intrieur la petite
tyrannie despotique d'une femme malade, dpite de tomber au second
plan, quittait la maison. Et devant la considration tmoigne par
Madame  lisa, ses compagnes descendaient naturellement  se faire ses
domestiques.

Au moment du dpart de Divine, un vnement fortuit grandissait encore
la position de la Parisienne. Elle avait la fortune de faire natre un
coup de coeur chez le fils du maire de l'endroit. De ce jour affichant 
son cou, dans un grand mdaillon d'or, l'image photographie du fils de
l'autorit municipale, lisa conqurait dans l'tablissement le
caractre officiel de la matresse dclare d'un hritier prsomptif.
Elle pouvait s'affranchir des corves de l'amour, son linge tait chang
tous les jours. Au lieu de la soupe que l'on mangeait le matin, elle
prenait, ainsi que Madame, une tasse de chocolat. Au dner elle buvait
du vin de Bordeaux, du vin du fils de la maison pour sa maladie.




XII


Un verger s'tendait derrire la maison. Aux premires tideurs du
printemps, les femmes quittaient le salon pour habiter toute la journe
le jardin, ne rentrant qu' la nuit tombante. Les habitus taient
accueillis dans de petits bosquets de chvrefeuille, grimps aux
branches de vieux abricotiers en plein vent, sous lesquels ils buvaient
du cassis, de la bire, de la limonade gazeuse. L, parmi la floraison
des arbres fruitiers, au milieu du reverdissement de la terre, sous le
bleu du ciel, un peu de l'innocence de leur enfance revenait chez ces
femmes dans la turbulence d'bats enfantins. Le plaisir de petites
filles qu'elles prenaient  courir,  jouer, effaait en elles
l'animalit impudique, rapportait  leurs gestes de la chastet,
rajustait sur leurs corps gaminants une jeune pudeur. Dans le jardin,
ces femmes ne semblaient plus gure des prostitues, et les hommes, sans
savoir pourquoi, se sentaient plus de retenue avec elles.

Le verger, avec de la grande herbe jusqu' mi-jambes, et  et l dans
l'herbe, des carrs de lgumes pour la consommation de la maisonne,
laissait passer, par endroits, les vestiges d'un ancien parc dessin par
un Lentre de province. Tout au fond,--le long d'une ruelle, la _sente_
du Pinchinat, sparant le clos de grandes chnevires, d'o se levaient,
dans le chaud de l't, des senteurs capiteuses et troublantes,--il
restait encore debout le dbris, plusieurs fois foudroy, d'un
labyrinthe plant de buis centenaires. Le fils de la maison, avant sa
maladie, avait l'habitude, en ses loisirs artistiques, de tailler les
survivants en manire de coqs et de poules. Ces antiques arbres, aux
formes  la fois ridicules et fantastiques, formaient un grand rond;
quand vint le mois de juin, on y dansa toute l'aprs-midi, les
dimanches, ainsi que cela avait lieu depuis des annes.

Le violonneux n'tait point un musicien de la ville, mais un paysan d'un
village voisin, qui tait et l'ami, et le confident, et le conseiller,
et l'homme d'affaires des dames de la maison.

Une curieuse figure, ce vieillard passant pour vivre de l'industrie de
fabricateur d'huile de _fnes_, connu sous le sobriquet de _Gros-Sou_,
et que l'on disait le fils naturel de l'abb de Saint-Clair, le plus
norme bombancier et le plus intrpide chasseur de la contre avant la
rvolution. Et vraiment _Gros-Sou_ semblait avoir, en ses veines
villageoises, du sang du grand veneur ecclsiastique. On le citait comme
le tireur et le pcheur destructeur du dpartement. D'un canton il
connaissait, sous des noms par lui donns, tous les livres, les
attendait  tant de livres, les tuait l'un aprs l'autre. D'un bras de
rivire, en dpit de ses soixante-seize ans, plongeant une partie de la
nuit, il prenait tout le poisson, saisi par les oues, dans ses
retraites les plus profondes. Puis avait-il vendu pour 150, pour 200
francs de gibier ou de poisson, Monseigneur le braconnier, retir dans
l'arrire-salle d'une auberge hante par les fines gueules de
l'arrondissement, ordonnait au tambour de l'endroit de tambouriner que
_Gros-Sou_ donnait rendez-vous  ses amis; et deux ou trois jours, il
tenait table ouverte, versant du champagne  tout venant. Dans sa
jeunesse _Gros-Sou_ tait un fort _endiableur de filles_.  cette heure
il avait _dtel_, mais il aimait encore la socit des femmes _folles
de leur corps_, ainsi que les nommait le vieux passionn, se plaisant 
leur contact sensuel, prenant une jouissance toute particulire  se
faire conter leurs petites affaires,  les confesser,  les conseiller,
jouant auprs d'elles une espce de rle de directeur, grce  l'onction
paysannesque de sa parole, grce  l'empire qu'ont sur toutes les femmes
les hommes qu'elles sentent demeurs des amants de leur sexe.

L'original vieillard, qui avait une aptitude singulire  jouer de tous
les instruments, arrivait le dimanche avec son violon, un gosier
intarissable, un entrain, un enlvement des gens, qui mettaient bientt
en branle le monde. Toute la journe, son violon faisant rage, et la
verve de sa parole trouvant des stimulants drolatiques, il faisait, par
ma foi, huit heures durant, bonnement sauter ces hommes et ces femmes,
ainsi que d'honntes filles et d'honntes garons dans un bal de
campagne.

Il ne venait jamais, sans apporter quelque plat de poisson ou de gibier,
qu'il fricotait lui-mme comme _onc_ chef de grande maison ne sut jamais
cuisiner. Les jeunes gens de la ville, friands de sa cuisine, des bons
contes qu'il faisait, la fourchette en main, de l'originalit qui se
dgageait de ce reste de grand seigneur tomb en un homme de la nature,
de l'amusement que le septuagnaire galantin et rustique apportait  un
repas,--les jeunes gens de la ville taient nombreux. En ce jour du
dimanche, au milieu de ces femmes tout heureuses par lui et qui lui
faisaient fte, distribuant, en roi de la table, des paroles basses 
l'oreille de celle-ci, de celle-l, le paysan _Gros-Sou_ semblait
revivre dans la peau de son trs-illustre pre, prsidant un souper
d'impures.




XIII


La prostitution de la petite ville de province diffre de la
prostitution des grands centres de population. Le mtier pour la fille,
dans la petite ville, a une douceur relative; l'homme s'y montre humain
 la femme. L, l'heure est plus longue pour le plaisir, et la hte
brutale commande par l'activit de la vie des capitales n'existe pas.
Une dbauche plus nave, plus sensuelle, moins crbrale, moins hante
de lectures cruelles ne recherche point dans la Vnus physique
l'humiliation et la douleur de la crature achete. Et le public
demandant en province moins de honte  la prostitue, la prostitution,
en ses maisons  jardins, perd de son dgot et de son infamie, pour se
rapprocher un peu de la vnalit galante, ingnument exerce, dans la
molle indulgence de peuples primitifs, sur des terres de nature.

La prostitution! D'ordinaire,  Paris, c'est la monte au hasard, par
une ivresse, d'un escalier billant dans la nuit, le passage furieux et
sans retour d'un prurit  travers la mauvaise maison, le contact colre,
comme dans un viol, de deux corps qui ne se retrouveront jamais.
L'inconnu, entr dans la chambre de la fille, pour la premire et la
dernire fois, n'a pas souci de ce que, sur le corps qui se livre, son
rotisme rpand de grossier et de mprisant, de ce qui se fait jour dans
le dlire de la cervelle d'un vieux civilis, de ce qui s'chappe de
froce de certains amours d'hommes. Dans la petite ville, le passant est
une exception. Les gens admis dans la maison, sont presque toujours
connus, et condamns, mme au milieu de l'orgie,  un certain respect
d'eux-mmes dans leurs rapports avec les filles. Puis les hommes qui
frappent  la porte, se prsentent dans des conditions autrement et
diffremment amoureuses que les hommes des grandes villes. En province,
le rigorisme des moeurs et la police des cancans dfendent  la jeunesse
la matresse, la vie commune avec la femme. La maison de prostitution
n'est pas absolument pour le jeune homme, le lieu o il va rassasier un
besoin physique, elle est avant tout, pour lui, un libre salon, dans
lequel se donne satisfaction le tendre et invincible besoin de vivre
avec l'autre sexe. Ce salon devient un centre o l'on cause, o l'on
mange ensemble, o se noue entre ces jeunesses d'hommes et de femmes le
lien d'innombrables heures passes  jouer au piquet; et  la longue
avec l'ennui et l'inoccupation de la vie provinciale, les filles, les
filles les plus indignes sortent de leurs rles d'humbles machines 
amours, se transforment en des espces de dames de compagnie associes 
l'existence paresseuse des jeunes bourgeois. Cette frquentation de tous
les jours fait natre chez celui-ci ou celui-l pour celle-ci ou
celle-l, des atomes crochus, des habitudes, des fidlits qui
ressemblent  des amours rgles. De vraies passions, tenues de trop
court par l'avarice terrienne de vieux parents de sang paysan, pour se
charger de l'existence d'une femme, se voient condamnes  l'aimer l.
Le cas n'est pas rare, de _dniaiss_ qui restent, jusqu'au jour de leur
mariage, reconnaissants  la femme qui les a dbarrasss des prmices de
leur pubert.

Par toutes ces causes, et il faut le dire aussi, au bout de ce
compagnonnage honteux de ces jeunes hommes avec Monsieur et Madame, de
l'immixtion un peu salissante dans les choses et les secrets de la
maison, de ce long spectacle dmoralisateur du commerce de l'endroit, il
arrive que la femme paye prend sur l'homme qui la choisit toujours,
l'espce de domination attachante d'une femme qui se donne, et que la
prostitue de petite ville chappe  la dgradation de son tat,
triomphe souvent de l'impossibilit de pouvoir, semble-t-il, tre aime
avec le coeur.




XIV


Deux annes se passaient pour lisa dans cette douceur matrielle de la
vie, dans ce milieu de complaisances et de paroles flatteuses, dans
cette domination accepte de tout le monde, dans cette indpendance,
presque ce bon plaisir de ses volonts et de ses actes. Tout  coup les
choses changeaient. La progniture du maire entrait dans les bureaux
d'un ministre  Paris, et le dpart de la jeune influence replaait
lisa dans la situation infrieure qu'elle avait dans le pass. La
rancune de ses compagnes blesses par ses airs de princesse, les
exigences de ses caprices, les _foucades_ de son caractre, s'essayait
petit  petit  mordre sur elle, cherchant  se _revenger_  la
sourdine, avec la mchancet savante, dont les femmes mme des champs
ont le perfide secret. Le bonhomme _Gros-Sou_ trouv un matin d'hiver
gel  l'afft, n'apportait plus, les dimanches, la gaiet de son violon
et de sa bien portante vieillesse. La _lorraine_, attaque d'un
commencement de paralysie  la suite d'une congestion crbrale, avait
t porte  l'hpital. Monsieur, dont jusqu'alors on ne connaissait pas
la couleur des paroles, s'chappait en de grosses colres, venant de
l'annonce d'une concurrence dans le voisinage. En tout et partout, ce
n'tait que dplaisir pour lisa qui commenait  s'ennuyer des femmes,
des hommes, du pays, en laquelle s'veillait sourdement la sollicitation
d'un changement de lieu et de demeure.

Bientt l'attriste maison se remplissait du noir et de l'horreur que
met entre quatre murs l'agonie furieuse d'un jeune mourant qui ne veut
pas mourir. Le fils de la maison n'avait plus que quelques semaines 
vivre, et chaque crise, qui l'approchait du terme, amenait une
pouvantable scne, o dans la terreur de la mort, de sa bouche
impitoyable, il injuriait sa mre, l'appelant de noms infmes qu'on
entendait de la rue, l'accusant de sa fin prmature, criant que Dieu le
punissait, lui, du sale mtier qu'elle faisait!

lisa, par l'habitude que son enfance avait eu de soigner les femmes en
couche, devenait naturellement la garde-malade de ce garonnet. Les
jours, o il ne voulait supporter la prsence ni de son pre ni de sa
mre, elle le soignait, elle le veillait, et au milieu de la disposition
chagrine de son esprit et du douloureux de sa tche, elle cherchait une
distraction dans la lecture des livres, des romans qui tranaient sur le
lit du jeune homme, et qu'il lisait comme un malade, en allant de l'un 
l'autre, dans les entr'actes de la souffrance.




XV


Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le
mme ravissement que chez l'enfant. Sur ces cervelles d'ignorance, pour
lesquelles l'_extraordinaire_ des livres de cabinet de lecture est une
jouissance neuve, sur ces cervelles sans dfense, sans moussement, sans
critique, le roman possde une action magique. Il s'empare de la pense
de la liseuse devenue tout de suite, niaisement, la dupe de l'absurde
fiction. Il la remplit, l'motionne, l'enfivre. Plus l'aventure est
grosse, plus le rcit est invraisemblable, plus la chose raconte est
difficile  accepter, plus l'art et le vrai sont dfectueux et moins est
relle l'humanit qui s'agite dans le livre, plus le roman a de prise
sur cette femme. Toujours son imagination devient la proie pantelante
d'une fabulation planant au-dessus des trivialits de sa vie, et btie,
fabrique dans la rgion suprieure des sentiments surnaturels
d'hrosme, d'abngation, de sacrifice, de chastet. De chastet, ai-je
dit, surtout pour la prostitue, la femme chez laquelle la science
mdicale a signal la puret des songes et l'espce d'aspiration
inconsciente de son tre souill vers l'immatrialit de l'amour.

Le roman! qui en expliquera le miracle? Le titre nous avertit que nous
allons lire un mensonge, et au bout de quelques pages, l'imprim menteur
nous abuse comme si nous lisions un livre o cela serait arriv. Nous
donnons notre intrt, notre motion, notre attendrissement, une larme
parfois  de l'histoire humaine que nous savons ne pas avoir t. Si
nous sommes ainsi tromps, nous! comment l'inculte et candide femme du
peuple ne le serait-elle pas? Comment ne croirait-elle pas  sa lecture
avec une foi plus entire, plus nave, plus abandonne, plus semblable 
la foi de l'enfant, qui ne peut lire un livre, sans se donner  lui et
vivre en lui? Ainsi de la confusion et de la mle de ses sensations
irrflchies avec les choses qu'elle lit, la femme du peuple est
imprieusement, involontairement amene  substituer  sa personne le
personnage imaginaire du roman,  se dpouiller de sa misrable et
prosaque individualit,  entrer forcment dans la peau potique et
romanesque de l'hrone: une vritable incarnation qui se continue et se
prolonge longtemps aprs le livre ferm. Heureuse de s'chapper de son
gris et triste monde, o il ne se passe rien, elle s'lance vite 
travers le dramatique de l'existence fabuleuse. Elle aime, elle lutte,
elle triomphe de ses ennemis, ainsi que s'expriment les tireuses de
cartes. Elle a maintenant enfin, par l'exultation des sens, par une
grossire ivresse de la tte, les aventures du bouquin.

Le cabinet de lecture de Bourlemont, sur lequel tait tombe lisa,
tait bien la bibliothque qu'il lui fallait. Une centaine de petits
volumes, ressemblant, dans leur reliure de basane,  des semaines
saintes de village, et dont la location s'ajoutait  la vente
d'almanachs ligeois et d'animaux en sucre cerise d'une boutique
faubourienne, formaient, rassembls par le hasard, une runion
htroclite des romans qu'avait fait publier en France l'insurrection de
la Grce en 1821. C'taient, dans le dcor d'une ferie et d'un Orient
baroque, des palicares hroques, des captives grecques rsistant  des
pachas violateurs, des combats singuliers dans des souterrains, des
incendies, des captivits, des fuites, des dlivrances, et toujours, 
la fin, le couronnement lgal des feux de l'amant devant un maire de
Sparte ou d'Argos. Tout l'pique du boulevard du Crime, tout le faux
chevaleresque, tout le faux amoureux, capables de transporter dans le
bleu d'un troisime ciel le terre--terre des ides d'une fille gagnant
avec son amour, pauvrement, son pain dans une laide petite ville de
province. Au milieu de ces romans, se trouvaient d'autres romans,
produits par le mouvement religieux de la Restauration, et promenant en
Jude des ides no-catholiques dans des supplments  l'_Itinraire de
Paris  Jrusalem_: des romans, o des plerinages pieux  la recherche
d'une rose mystique s'entremlaient, dans la valle de Josaphat, avec
des lgendes pieuses, avec de la minralogie, avec des histoires de
brigands, avec des amours platoniques.

La lecture tait devenue une fureur, une rage chez lisa. Elle ne
faisait plus que lire. Absente de corps et d'esprit de la maison, la
fille, autant que lui permettait l'idal bas et born de sa nature,
vivait dans un vague et gnreux soulvement, dans le rve veill
d'actions grandes, nobles, pures, dans une espce d'hommage de son
cerveau  cela que son mtier lui faisait profaner  toute heure.




XVI


--lisa!

--Madame?

--Monte, ma fille!

Le dialogue avait lieu du haut en bas de l'escalier.

--De quoi, Madame? fit lisa, arrive sur le seuil de la chambre  la
porte toujours ouverte.

--Qu'est-ce qu'on me dit... Des messieurs se plaignent que vous n'tes
plus amoureuse... En voil un renom propre pour ma maison... C'est les
sales livres que tu lis toute la journe... Un peu vite que tu vas me
ficher tout a dans les lieux de l'Enfer, petite trane!...

Jamais Madame, d'habitude toute sucre, toute mielleuse, et dont les
observations taient toujours adoucies par une voix hypocritement
_plaignarde_, ne prenait avec une de ses femmes un pareil ton. C'est que
l'ignoble vieille femme avait de chaudes entrailles pour son enfant, et
que la dsespre jalousie qu'elle prouvait, au fond de son coeur
dchir, de voir l'agonie du mourant accepter les soins d'lisa et
repousser les siens, clatait, sur un prtexte quelconque, en la plus
outrageante borde d'injures.

Aussi, aprs le premier tonnement de ces paroles, lui tombant 
l'improviste sur la tte ainsi que des soufflets, le mouvement
instinctif de la rageuse lisa fut-il de se prcipiter sur la grosse
femme, que la peur faisait tomber de sa chaise, pendant qu'lisa roulait
sur son corps dans une violente attaque de nerfs.

Aprs deux heures de soins, de tapes dans les mains, d'aspersions de
vinaigre des _quatre-voleurs_, lisa revenue  elle, au milieu d'un flot
de paroles, dont les notes irrites taient mouilles de larmes,
dclarait qu'elle ne resterait pas une minute de plus dans un endroit o
on la traitait ainsi. Elle grimpait dans sa chambre, commenait  trier
ses affaires de celles de la maison, les entassait ple-mle dans sa
malle de bois au couvercle de poil de sanglier.




XVII


Monsieur, trs-dsagrablement surpris de se voir quitter par le premier
sujet de son tablissement, sa casquette  la main, montait prier lisa
de ne point s'en aller. Quelques instants aprs, apparaissait Madame
suant et soufflant, suivie de toutes les filles de la maison, qui,
derrire elle, les unes portant une porcelaine, les autres un bouquet,
faisaient, avec des figures de circonstance, dans l'escalier en spirale,
une longue et thtrale procession. La grosse femme, en pleurnichant,
disait qu'elle tait bien malheureuse, s'excusait sur le chagrin qui la
rendait quasiment folle, puis elle poussait dans les bras d'lisa ses
sept femmes, qui tour  tour embrassaient leur compagne, cherchant  la
retenir avec des caresses, avec des mots d'amiti, avec la dsolation de
commande peinte sur leurs visages, avec le petit cadeau qu'elles
tournaient entre leurs doigts btes. lisa demeurait inbranlable. Elle
tait la volont entte qui ne revient jamais sur une dcision de sa
colre, et, selon son expression, elle aurait mieux aim se faire
piler que de cder. Tout ce que pouvait obtenir le choeur suppliant,
rpandu dans la chambre, sur le palier, sur les marches de
l'escalier,--encore avec bien de la peine et en faisant appel  la piti
d'lisa pour le mourant, c'tait la concession d'une ou deux semaines.

Il y avait longtemps que plus rien n'attachait lisa  la maison; mme,
depuis quelques jours, la conception vague d'une rsolution bizarre et
gnreuse la poussait vers la porte. Dans l'enfoncement de sa pense
parmi les romans du cabinet de lecture de Bourlemont, dans cette
existence crbrale pendant des mois, en plein milieu d'actes d'hrosme
et de dvouement, lisa s'tait sentie mordue du dsir d'accomplir des
actions se rapprochant de celles qu'elle avait lues, et un besoin
imprieux de se dvouer  sa faon tourmentait son coeur de fille.

Son imagination appelait, pour lui offrir l'hommage et le sacrifice de
sa vie, un homme se montrant  elle, dans l'mouvant cortge des
dangers, des prils, des luttes mortelles, au milieu desquels elle
voyait marcher ses Palicares. Alors, un soir, tait tomb dans sa
chambre un commis-voyageur, qui dposait sur sa table de nuit des
pistolets, un poignard, tout un arsenal de guerre. Les paroles de cet
homme ne racontaient que des prises d'armes, des tueries d'meutes, des
scnes sanglantes de nature  donner la chair de poule  une femme.  la
lueur de la bougie, place derrire sa carte de visite, le
commis-voyageur faisait voir  lisa un bonnet de la libert dans un
triangle galitaire. Il prononait,  voix basse, le nom d'une
redoutable socit secrte travaillant dans l'ombre  renverser le
gouvernement. L'inquitude de son corps, le coup d'oeil furtif et
circulaire de ses yeux disaient le conspirateur traqu par la police,
craignant  tout moment de voir jaillir un agent d'un placard. Avant de
se coucher, il roulait la commode devant la porte. Il avait demand du
champagne; quand il fut gris, il commenait  s'apitoyer sur sa
jeunesse, sur la courte vie que devait, hlas! bientt terminer la
guillotine ou le peloton d'excution. Par cette mort qu'il tenait
suspendue sur sa tte, par ce pass d'affiliations tnbreuses, par le
prestige mystrieux sur le peuple, de ce mot: membre de la Marianne ce
commis-voyageur semblait l'homme dpch par la Fatalit pour s'emparer
de l'intrt romanesque de la misrable femme. C'tait, en chair et en
os, le hros voqu par les rves d'lisa.

Quelques jours aprs la scne avec Madame, le commis-voyageur, qui avait
achev sa tourne de Bourlemont, venait faire ses adieux  la fille.
lisa lui demandait dans quelle ville il allait, et quel jour il y
serait.

Au jour dit, dans la ville qu'il avait nomme, le commis-voyageur
arrivant du chemin de fer, son sac de nuit  la main,  l'heure o
s'allumaient les rverbres, fut trs-tonn de voir s'avancer  sa
rencontre, tout en battant le pav, une femme qui tait lisa.

--Toi ici!

--Ne m'avais-tu pas dit que tu y serais aujourd'hui?

--Eh bien?

--Eh bien m'y voil!... et maintenant tu me trouveras comme a... oui,
tu me trouveras partout... o tu iras!




XVIII


 partir de ce jour, commena pour lisa une vie voyageuse et ambulante,
une existence nomade promene, de province en province, par l'itinraire
du commis-voyageur, une succession de courts embauchages dans les
maisons de prostitution du Nord, du Midi, de l'Ouest, de l'Est de la
France. Un mois Besanon l'avait, un mois Nantes, un mois Lille, un mois
Toulouse, un mois Marseille. L'installation de la fille prcdait de
quelques jours l'arrive de l'amant de coeur. Partout l o allait son
homme, lisa s'arrangeait pour qu'il trouvt gratis, au dbott, l'amour
et la servitude d'une esclave. Les durets, les ennuis, les fatigues de
cette perptuelle et toujours recommenante prgrination, lisa, sans
mme demander un _merci_, les supportait avec la sereine et inlassable
constance de l'abngation.

lisa cependant n'aimait vraiment pas. Rien d'une de ces passions
physiques, qui viennent  une femme de sa classe, par des causes
secrtes et inconnues pour un mle spcial, ne remuait ses sens. Son
coeur n'avait point t touch. Le commis-voyageur n'tait au fond pour
cette femme,  la cervelle chauffe, que le prtexte  un dvouement
prt  jaillir, depuis des mois, au profit du premier passant.
Disons-le, dans ces liaisons de femmes  hommes, o la femme se fait la
protectrice de l'homme, prend  charge et assume sur elle son bonheur,
le manque d'amour est plus commun qu'on ne croit. La crature a cd 
un attendrissement psychique,  un de ces mouvements de charit humaine
entr'ouvrant un coeur; et un mobile, au-dessus des choses sensuelles,
dcide, la plupart du temps, de ces adoptions aveugles, o l'tre qui se
donne se paye en pleine infamie, par le contentement pur des actions
dsintresses. Le plus souvent dans ce rle tutlaire de la fille, vous
ne trouverez que la satisfaction lgitime d'une faiblesse protgeant une
force, et encore le sentiment,  ses propres yeux, du relvement et du
rachat de cette fille au milieu de la vnalit du mtier. Il existe dans
l'immonde profession un besoin instinctif de la femme, et plus fort que
son gosme, de crer, de btir avec ses privations et ses souffrances
une flicit d'homme. Trs-souvent dans la prostitution cette immolation
d'une femme au profit d'un homme, d'un homme vil! oui, mais qu'importe?
cette immolation prend quelque chose d'une touchante maternit, en a les
complaisances, les indulgences, les ternels pardons.

Au bout de quelques mois, ce n'tait plus seulement son amour qu'lisa
donnait  son conspirateur, c'tait l'argent de ses cigares, puis
l'argent de ses dpenses de caf, puis l'argent de toutes choses,
l'argent pour assoupir les dettes criardes des annes prcdentes,
l'argent pour payer les frais arrirs d'une prtendue condamnation,
enfin tout l'argent que gagnait lisa. Ses chemises uses, elle arriva 
ne pouvoir les remplacer, et n'eut bientt plus  se mettre sur le dos
que la robe indispensable pour faire le trottoir. En rcompense de cette
misre, lisa n'obtenait cependant que des paroles  l'adresse d'un
chien, parfois des coups. Et la femme, aux mains batailleuses, se
laissait maintenant frapper, sans se rebiffer. Elle ne se plaignait pas,
ne se lassait pas, ne se rebutait pas. De jour en jour plus maltraite
et plus dpouille, elle devenait plus douce, plus soumise, plus
prvenante, comme si elle trouvait, parmi les impitoyables exigences de
l'entretenu, un martyre aux douces et exaltantes tortures. Il semblait
qu'lisa ressentait une jouissance orgueilleuse dans le sacrifice, et on
aurait vraiment dit qu'elle tait reconnaissante  cet homme de tout ce
qu'il lui faisait souffrir dans son me et dans sa chair. Un jour, la
frnsie de son dvouement pour son bourreau clatait en ce cri sauvage:
Cet homme, je ne sais pas si je l'aime, mais il me dirait: Ta peau, je
la veux pour m'en faire une paire de bottes, que je lui crierais:
Prends-la!

       *       *       *       *       *

Les dbats d'un grand procs politique, qui remplissait la France de son
bruit, apprenaient, peu de temps aprs,  lisa, que son hros de
socit secrte tait un mouchard, un agent provocateur. Dans une
batterie terrible, elle se sparait de son amant, lui crachant au visage
le mpris qu'a la fille pour l'homme de police infrieur. Et lisa
redevenait une prostitue, semblable  toutes les prostitues, avec,
depuis cette liaison, quelque chose de haineux et de mauvais contre
l'autre sexe, pareil  ce qui se cabre, est prt  mordre dans ces
chevaux baptiss: _mchants  l'homme_.




XIX


Une grande chambre, au plancher sordide, claire par le demi-jour de
persiennes closes. Dans cette chambre, assises sur des chaises de
paille, des femmes en cheveux et dcolletes, dont les robes de soie
sont soigneusement releves au-dessus du genou. Quelques-unes de ces
femmes, les mains enfonces dans des manchons, se tenant par habitude
autour d'une plaque en fer dans le parquet, sous le coude d'un tuyau de
pole dmont. Le long des quatre murs, une grande armoire  robes, en
bois blanc, portant, crits au crayon dans le milieu des noeuds du sapin,
ainsi que dans le coeur grav sur l'corce d'un arbre: deux noms et une
date amoureuse. Ple-mle, sur le haut de l'armoire, des branches de
buis bnit des annes passes, avec des tasses poses sur le ct o
sche du marc de caf. Au centre de la pice, une table de cuisine, en
un coin de laquelle, parfois une femme se penche, pour faire une
_patience_ avec des cartes poisses. Deux ou trois femmes, rapproches
des fentres, brodent au jour sali par les reflets d'une cour ouvrire
et filtrant entre les lamelles des persiennes. Les autres demeurent
paresseusement dans des avachissements fantomatiques, avec le blanc de
leurs cols et de leurs fichus, prenant autour des figures, dans ce
crpuscule qui est l,--la lumire de toute la journe,--la crudit des
blancs dans de vieux tableaux qui ont noirci.

Cette chambre, appele le _poulailler_, est le local misrable, dans
lequel la matresse de maison, pour conomiser le velours d'Utrecht de
son salon, tient ses femmes, toute la journe, en ces quartiers, o
l'Amour ne vient gure en visite que le soir.

Le temps est long dans cette obscurit, en cette nuit du jour, o, sous
la dure des heures lentes, s'assombrit la pense, se tait  la fin,
dans un silence de mort, la parole bavarde de la femme. Enfin trois
heures... trois heures et le _merlan_. Au _yaulement_ de l'artiste
capillaire dans l'escalier, aussitt les immobilits et les endormements
ennuys de se rveiller dans un tirement de bte, de se secouer, de
quitter leurs chaises. Le petit rchaud  chauffer les fers est allum,
est install en un clin d'oeil sur la table. Dj les femmes,  la mine
mendiante d'enfants demandant qu'on leur conte des histoires, se
pressent contre le jeune homme au toupet en escalade. Et tout le temps
que le peignoir passe des paules de l'une sur les paules de l'autre,
toutes faisant cercle autour de l'homme au peigne, et toutes appelant
ses rponses en mme temps, lui arrachent de la bouche ce qui se passe,
ce qui se dit, ce qu'il a vu, le pressent enfin de parler, sans qu'il
ait rien  dire, avides, dans cet enfermement gristre, d'entendre
quelqu'un leur apportant quelque chose du dehors, de la rue, du Paris
vivant et ensoleill.

Puis le coiffeur parti, dans l'air o d'invisibles araignes semblent
tisser leurs toiles couleur de poussire, revient l'ennui de cette vie
de tnbres, et cela jusqu' l'heure o, parmi le flamboiement du gaz,
se lve le jour de la prostitution.

Ces journes taient les journes de la nouvelle existence parisienne
d'lisa.




XX


Le moment tait venu. Un foulard blanc au cou, sur la tte un chapeau de
velours noir avec un bouquet de graniums ponceau, lisa, dans la triste
et neutre toilette du vice pauvre, enfournait le caraco banal, bord de
poil de lapin, qui servait, tour  tour,  toutes les filles de la
maison.

Au dehors, qu'il plt, qu'il neiget, qu'il gelt, bien portante ou
malade, lisa tait tenue de _faire son heure_, dans la pluie, la neige,
la bise, la froidure.

Elle sortait de l'alle, o la lampe de l'escalier mettait sur
l'humidit des murs un ruissellement rougeoyant, et se lanait sur le
trottoir: un trottoir ctoyant de vieilles btisses ressoudes tant bien
que mal, interrompu par les rentrants des maisons bties d'aprs le
nouvel alignement, coup,  et l, par des bornes dfendant des entres
de cours, noy par l'eau du ruisseau, au moindre orage.

Elle allait, revenait sur le trottoir, marchant vite et retrousse haut,
la tte tournant  droite,  gauche, en arrire,  tout bruit de bottes
sur le pav, la bouche susurrant: _Monsieur, coutez donc?_ Elle
allait, revenait, donnant  voir, sous sa jupe remonte des deux mains,
la provocante blancheur de son bas jusqu'aux genoux. Elle allait,
revenait, les hanches remuantes de tordions, faisant faire sur le
trottoir,  son jupon empes, le bruit d'un balai de bouleau dans les
feuilles mortes. Elle allait, revenait, barrant le trottoir  tout
passant, avec ici et l la double avance d'un corps imitant le lascif
balanc d'une contredanse. Le long des murs verdtres, au milieu des
sales tnbres, fouette d'ombres et de lueurs de gaz errantes sur le
ballonnement et l'envole de sa marche, lisa allait, revenait sur le
trottoir, tout  la fois provocante et honteuse, tout  la fois hardie
et craintive, tout  la fois agressive et peureuse des coups.

Cinquante pas, vingt-cinq pas en de, vingt-cinq pas au del de
l'entre de l'alle: c'tait la promenade _rglementaire_ d'lisa,
promenade limite entre la maison portant le n 17 et un terrain vague.
La voici devant l'atelier de _recannage_, qui avait comme enseigne deux
chaises dpailles en saillie au-dessus de sa porte; puis devant le
marchand d'_abats_, o, dans un rentrant de fentre, pendant le jour,
s'installait une friturerie de beignets; puis devant le coiffeur; puis
devant la maison noire, o se balanait  une fentre grille du second
tage une paulette de soldat de ligne, apporte l par les hasards
d'une meute; puis devant le dbit de vin dans le fond duquel on dansait
la bourre le dimanche; puis devant une remise de voitures  bras; puis
devant un fournisseur de cordes  boyaux pour archets, dont les volets
taient peints de grands violons, couleur de sang; puis enfin devant une
palissade renfermant les ruines d'une construction effondre. Et cela
fait, lisa recommenait... avec l'ennui irrit de revoir, soixante fois
dans une heure, les mmes maisons, les mmes devantures, les mmes
pierres.

La sortie d'lisa avait lieu, quand elle pouvait l'obtenir, en ces
commencements de nuits parisiennes, o le ple fate des maisons se perd
dans l'azur dcolor d'un ciel resserr entre deux toits, tout au haut
duquel tremblotte une petite toile.

Le plus souvent, lisa tait dehors, en des heures recules, qui n'ont
pour lumire, dans le lointain endormi et le ciel entnbr, que les
rondes lanternes des htels o on loge  la nuit. Bientt les passants
se faisaient rares. Dans la rue il n'y avait plus, et encore de temps en
temps, qu'un ivrogne attard qui pissait contre la palissade en parlant
tout haut. L'une aprs l'autre les boutiques s'taient teintes, puis
fermes; seule la lueur d'un quinquet chez le coiffeur mettait un
rayonnement trouble dans les vieux pots de pommade de la devanture,
montrant, sous un clairage fantastique, deux petits bustes. Sur un
commencement de gilet rose et sur une cravate bleu de ciel, riait une
tte de ngrillon, aux cheveux crpus, sous un chapeau gris, un chapeau
joujou, et le ngrillon avait comme pendant, sous un autre petit
chapeau, mais noir, un joli jeune homme aux cheveux blonds friss, en
cravate blanche attache par une broche, avec de petites moustaches sur
le bois colori de sa figure. Ainsi que les choses lumineuses dans
l'obscurit prennent, forcent le regard, les deux petits bustes, chaque
fois que passait devant eux lisa, arrtaient la promeneuse, et la
retenaient de longs instants, pendant lesquels, dans la fatigue de ce
mange sur place, dans l'ahurissement de cette promenade toujours
allante et revenante, ses yeux, sans la conscience de ce qu'ils
regardaient, contemplaient stupidement les deux poupes macabres.

Soudain lisa, donnant un coup de plat de main sur sa jupe, se
redressant, relevant la tte, reprenait un moment sa marche, qui, sur le
pav gras, sur le pav mouill de toutes les lavures des boutiques,
perdait bientt son impudique lasticit, et devenait lente, paresseuse,
tranarde.

Enfin le coiffeur couch, la rue dserte, lisa continuait  aller et 
venir, en compagnie de son ombre, mettant un peu derrire elle, sur les
affiches blanches de la palissade frappe par le rverbre, la
lamentable caricature de la prostitue _battant son quart_ dans la nuit
solitaire.




XXI


--Mon enfant, vous tes  l'amende!

C'tait Madame qui, pendant le dner, faisant le tour de la table et
passant la main dans le dos d'lisa, la surprenait sans son corset.

La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononce contre
lisa par Madame, qui affichait la plus grande rigidit au sujet de la
tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende: si
bien qu'lisa dsertait la maison au bout de deux mois, et allait dans
la maison de la rue voisine. L, presque aussitt, une dispute avec une
camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau,
ressortait d'une construction aux pltres mal essuys, dont elle
emportait une fracheur. Elle ne demeurait gure plus dans un
tablissement, o elle ne voulait pas permettre au lanternier de
s'immiscer dans ses affaires. Et pour un motif lgitime ou absurde, pour
une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le
prtexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu
desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite
malle et son humeur voyageuse  deux ou trois portes de l. Pendant
l'espace d'un petit nombre d'annes, lisa faisait ainsi les maisons des
rues, qu'un ancien livre nomme des rues chaudes, les maisons de la rue
Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la
Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du
Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la
rue Franoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pave-Saint-Sauveur, de
la rue Thvenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des
Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace;--toutes les
obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du coeur industriel
de la capitale, formant, il y a une trentaine d'annes, le quatrime et
le sixime lot de la prostitution non clandestine de Paris.

En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dgot du lieu
habit et des gens dj pratiqus, en cette perptuelle et lunatique
envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux,
lisa obissait  cette loi, qui pousse d'un domicile  un domicile,
d'un gte  un gte, d'un antre  un antre, d'un lupanar  un lupanar,
la prostitue toujours en qute d'un mieux qu'elle ne trouve pas plus
que l'apaisement de cette mobilit, ne permettant  son existence
circulante que de stationner le temps de s'asseoir, sous le mme toit.




XXII


L'branlement perptuel du systme nerveux par le plaisir, en un corps
qui ne l'appelle ni ne le sollicite;--la nourriture  la viande noire,
flanque des quatre saladiers de salades au hareng saur de
fondation;--les excs d'alcool, sans lesquels une fille, devant une
commission, dclarait vraiment le mtier pas possible;--l'abus de
l'eau-de-vie de maison publique, qui est comme de l'eau dans la bouche
et une brlure dans la gorge;--les journes claustrales aux persiennes
fermes, les journes de tnbres avec l'ennui spleentique des jours de
pluie, de neige, du vilain temps de Paris;--les brusques transitions de
ces passages de la nuit du jour au jour flamboyant de la nuit, et des
heures vides aux heures dlirantes;--la fatigue insomnieuse d'une
profession qui n'a pas d'heures qui appartiennent  l'ouvrire;--la
discipline taquinante d'un gouvernement de vieille femme;--la constante
inquitude d'une dette qui grossit toujours et poursuit la femme de
maison en maison;--la perspective, chez une fille d'amour vieillissante,
du lendemain du jour o partout on la repoussera avec cette phrase: Ma
fille, tu es trop vieille;--les sjours au dpt,  Saint-Lazare, dans
l'anxit folle de n'en jamais sortir et d'y tre ternellement retenue
par le bon plaisir de la police;--le dcouragement de se trouver sur la
terre hors du droit commun et sans dfense et sans recours contre
l'injustice;--la conscience obscure de n'tre plus une personne
matresse de son libre arbitre, mais d'tre une crature tout en bas de
l'humanit, tournoyant au gr des caprices et des exigences de
l'autorit, de la matrulle, de qui passe et qui monte: une pauvre
crature qui n'est pas bien persuade, au milieu des restes de sa
religiosit, que la misricorde de Dieu puisse s'abaisser jusqu'
descendre  elle;--le sentiment journalier de sa dgradation jointe  la
susceptibilit mortelle de son infamie;--toutes ces choses physiques et
morales, par lesquelles vit et souffre l'existence antinaturelle de la
prostitution, avaient,  la longue, faonn dans lisa l'tre infirme et
drgl reprsentant, dans la femme primitive modifie, le type gnral
de la prostitue.

Un esprit mobile, inattentionn, distrait, fuyant, vide et plein de
vague, ne pouvant s'arrter sur rien, incapable de suivre un
raisonnement, tourment du besoin de s'tourdir de bruit, de tapage, de
loquacit.

Une imagination, o, dans la terreur religieuse d'un de ces cultes de
l'extrme Orient pour ses divinits du Mal, est tout en haut des
tremblantes adorations de la femme: Monsieur le Prfet de police. Une
imagination frappe et toujours trouble par des apprhensions, par des
craintes, par des peurs de l'inconnu d'un avenir fatal, dont elle va
d'avance demander le secret aux tireuses de cartes. La Justice et une
mort prochaine, avait prdit  lisa une pythonisse de la rue
Git-le-Coeur. La prdiction revenait souvent dans l'effroi de sa pense
nocturne.

Une raison qui a perdu le sang-froid, qui est toujours au bord des
rsolutions extrmes, du _risque-tout_ d'une tte perdue; une cervelle
malade traverse,  la moindre contradiction, des colres convulsives de
l'enfance, toutes prtes  mettre aux mains de la femme le _peigne 
chignon_, faisant  la blesse des blessures dont elle ne gurit pas
toujours.

a: c'est l'tre psychologique.

L'tre physiologique avec les diversits des organisations, des
tempraments, des constitutions, se personnifie moins bien dans une
individualit. Cependant, lisa prsentait certains caractres
gnriques. Elle commenait  prendre un peu de cette graisse blanche,
obtenue ainsi que dans l'engraissement tnbreux des volailles. Il y
avait chez elle cette distension de la fibre, cette molasserie des
chairs, ce dveloppement des seins. Et ses lvres, toujours un peu
entr'ouvertes, taient ces lvres, o le ressort du baiser semble comme
cass.




XXIII


lisa entrait alors dans une maison de l'avenue de Suffren, vis--vis de
la faade latrale de l'cole militaire, en face de ce grand mur jaune,
montrant,  toutes ses fentres, des bustes de soldats en manches de
chemise.

La maison faisait partie d'un pt de constructions, logeant des
industries misrables ou suspectes, flanqu de _bouchons_ crass sous
le nom sonore d'une de nos grandes batailles. C'tait d'abord,  l'angle
de l'avenue et du boulevard de Lowendal, la boutique loqueteuse d'un
brocanteur d'effets militaires. Aux murs, confondus avec d'antiques
carricks de cochers de coucou, se balanaient de vieux manteaux rouges
de cuirassiers, des vestes pourries de hussards, des pantalons dteints
 la doublure de cuir entre les jambes.  travers les carreaux verdis
des deux fentres, se voyaient vaguement, ainsi que de la boue, du
fumier et de la rouille, des plumets, des gants d'armes, des tabliers de
sapeur prcieusement rouls, des paquets de rasoirs, des bottes
d'effils d'paulettes, des chapelets de boutons d'uniformes, et des
dragonnes de sabre dans des litrons  noisettes. Aprs le revendeur de
la dfroque de la Gloire, venait une longue et sinistre maison basse,
aux volets hermtiquement ferms, sans une apparence de vie intrieure
derrire son mur peint en vert couleur d'eau croupie, o s'talait
superbement: HTEL DE LA VICTOIRE.  droite de l'htel garni, tait
appuye une petite construction en bois, monte avec des matriaux de
dmolition, sur laquelle on lisait: AU PETIT BAZAR MILITAIRE. Un
invalide y vendait, pendant la journe, des savons, des pommades, des
eaux de senteur provenant de la faillite de parfumeries infimes. Le
bazar touchait  un marchand de vin annonant sur sa muraille: _Petit
noir  15 centimes_, et ayant pour enseigne: AU PONT DE LODI. Aprs un
rideau sale, tait attache, par une pingle, une ancienne affiche du
thtre de Grenelle: _Le Monstre magicien_. La cinquime maison, o
demeurait lisa, tait la belle maison de l'Avenue. Elle avait deux
tages. Sa porte d'entre s'avanait sur la chausse, dcore de ces
verres de couleur qui font l'ornement des kiosques. Les fentres du
rez-de-chausse taient garnies de glaces dpolies  arabesques, les
fentres de l'entresol taient fermes par des persiennes vertes. Une
teinte claire gayait la faade; des panneaux peints imitaient de
transparentes plaques de marbre. Sur le panneau central, se dtachait le
numro figur par deux normes chiffres dors.  la suite de la maison
au gros numro, on apercevait au-dessus d'une brche, en un vieux mur,
un toit de hangar et de grands soleils: entre leurs efflorescences d'or
schait, l't, du pauvre linge de soldat. Plus loin, dans la
continuation du mur, une porte menait  une faade en vitrage sous un
auvent de treillage,  un btiment de pltras, rapic de planches, qui
tait un jeu de quilles couvert, pour l'amusement des militaires, les
jours de pluie et de neige. Il y avait encore un rustique caf de
village, portant crit sur une bande de papier colle  son unique
fentre: _Au rendez-vous des Trompettes_. Puis se dressait un
baraquement, o s'tait install un rparateur de vlocipdes, talant
sur la voie toute sa ferraille roulante, au milieu d'un public
d'enfants, tranant dans la poussire, un derrire culott du rouge
d'une vieille culotte de la ligne. Presque aussitt, commenait une
interminable palissade enfermant, dans les terrains non btis jusqu' la
Seine, des pierres de taille et des pavs,--une palissade toute noire
d'affiches: _ la Redingote grise_.




XXIV


 la nuit, la maison au gros numro, morne et sommeillante pendant le
jour, s'allumait et flambait, par toutes ses fentres, comme une maison
enfermant un incendie. Dix lustres, multiplis par vingt glaces plaques
sur les murs rouges, projetaient dans le caf, dans le long boyau du
rez-de-chausse, un clairage brlant, travers de lueurs, de reflets,
de miroitements lectriques et aveuglants, un clairage tombant, comme
une douche de feu, sur les cervelets des buveurs. Au fond, tout au fond
de la salle resserre et profonde et ayant l'infini de ces corridors de
lumire d'un grossier palais de ferie, confondues, mles, paules les
unes aux autres, les femmes taient ramasses, autour d'une table, dans
une espce d'amonclement pyramidant et croulant. Du monceau de linge
blanc et de chair nue, s'avanaient,  toute minute, des doigts
fouillant  mme dans un paquet de maryland commun, et roulant une
cigarette.  une des extrmits, une femme assise de ct, les jambes
allonges sur la banquette, et soutenant, un peu de l'effort de son dos,
l'affaissement du groupe, puait une chatte, qui tenait une patte
raidie arc-boute sur un de ses seins, dans un dfiant et coquet
mouvement animal. Un jupon blanc sur une chemise aux manches courtes
tait toute la toilette de ces femmes, toilette montrant, dans le
dcolletage d'un linge de nuit et de lit, leurs bras, la naissance de
leurs gorges,--chez quelques-unes l'ombre duveteuse du sinus de leurs
paules. Toutes, au-dessus de deux accroche-coeurs, avaient chafaud une
haute coiffure extravagante, parmi laquelle couraient des feuilles de
vigne en papier dor. Plusieurs portaient sur la peau du cou--une
lgance du lieu--d'troites cravates de soie, dont les longs bouts
roses ou bleus flottaient dans l'entre-deux des seins. Deux ou trois
s'taient fait des grains de beaut avec des ppins de fruits.

La porte-persienne du caf commenait  battre. Les pantalons garance
cognant leurs sabres-baonnettes aux tabourets, les hommes  casques
trbuchant dans leurs lattes, prenaient place aux tables.  mesure que
l'un d'eux s'asseyait, du tas de femmes, une fille se dtachait, et
chantonnante et la taille serre entre ses deux mains, venait se piter
tout contre le nouvel arriv, laissant dborder, sur le drap de son
uniforme, ses nudits molles.

Au comptoir, au milieu des fioles colores, refltes dans la grande
glace, trnait la matresse de la maison. Coiffe d'une magnifique
chevelure grise, releve en diadme et o demeurait encore une jolie
nuance blond cendr, la vieille femme, qui avait quelque chose d'une
antique marquise de thtre, tait habille d'une robe ressemblant  une
tunique de magicienne: une robe de satin feu avec des appliques de
guipure. Debout, un coude pos sur le comptoir, son mari, un tout jeune
homme, aux favoris corrects, une grosse chane d'or brinqueballant  son
gilet, et frle et charmant dans une veste de chasse, dont le coutil
laissait apercevoir aux biceps le _sac de pommes de terre_ du savatier,
faisait, au bout d'une longue baguette, excuter des sauts  deux petits
chiens savants.

Les tables s'emplissaient. Des militaires de toutes armes se tassaient
les uns sur les autres. C'taient des lignards, des zouaves, des
artilleurs, des dragons, des carabiniers... Mme,  un moment, la porte
s'entr'ouvrait, un garon appelait le matre de la maison, et l'on
voyait tirer d'une petite voiture un invalide cul-de-jatte, que les deux
hommes dposaient sur la banquette. Et aussitt entour de tasses, de
verres, et imbib de caf et de liqueurs et de bire, le glorieux tronc
tout guilleret, tout branlant sur ses assises de poussah, racontait ses
campagnes  la femme qui tait venue s'asseoir  ct de lui.

Les deux garons, aux longues moustaches noires, couraient de tous
cts. Les consommations s'accumulaient sur le marbre des tables. La
parole devenait bruyante, sur les voix de l'infanterie s'levaient les
voix imprieuses et sonores de la cavalerie. D'un bout de la salle 
l'autre, se croisaient dans l'air, par instants, des injures de femmes.
Sous les crnes tondus, des ivresses batailleuses montaient aux rouges
faces. Il y avait de nerveux remuements d'armes, et le tumulte de la
salle grondait comme un bruit de colre.

De l'escalier menant  l'tage suprieur descendait quelquefois, avec le
grincement de pleurs rageuses, le glapissement d'une vieille s'criant:
On croit avoir affaire  des hommes et pas  des lions!

La chaleur devenait touffante, dans l'atmosphre flamboyante de gaz et
de punch, et les gouttes de sueur, sur la peau des femmes, laissaient
des traces noires,  travers le maquillage  bon march.

Les partants taient remplacs par de nouveaux arrivants, auxquels se
mlaient des hommes en chapeaux gris et en casquettes. Plus tapageuse,
plus braillarde continuait l'orgie, en dpit de la somnolence des
femmes.

Des femmes se tenaient la tte renverse en arrire, les mains noues
sous leur chignon  demi dfait, les paupires battantes, le fauve de
leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu'on apercevait ainsi tout nus,
l'un d'eux portait tatou en grandes lettres: _J'aime_, avec
au-dessous le nom d'un homme biff, ratur, effac, un jour de colre,
dans la douleur et la fivre d'une chair vive. D'autres femmes, un genou
remont, enserr entre leurs deux bras, et penches et retournes de
l'autre ct, cherchaient  s'empcher de dormir, en tenant une joue
pose sur la fracheur du mur.

Un moment, la vue d'une pice d'or, emporte sur une assiette, par un
garon, secouait l'assoupissement de toutes ces femmes. Chacune, tour 
tour, donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.

La nuit s'avanait cependant. Les tables peu  peu se vidaient. De temps
en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait 
bras le corps, l'arrachait de sa place avec une amiti brutale, et
passait la porte en se battant avec lui.

Minuit enfin! Les volets se fermaient, le gaz de la salle tait teint.
Il ne restait d'allum que le lustre du fond, sous la lumire duquel,
pousss et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se
serraient deux ou trois ivrognes indracinables, bientt rejoints par
des noctambules de barrires, qu'introduisait  toute heure la sonnette
de nuit.

Alors dans les tnbres emplissant la salle du caf, prs la porte du
jour, dans une obscurit paisse de la fume du tabac et des molcules
de la suante humanit renferme l toute la soire, on voyait les femmes
avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur
gristre d'un battement d'aile de chauve-souris blesse, s'envelopper de
tartans, de vieux chles, de la premire loque qui leur tombait sous la
main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de
crachats. L-dessus elles s'allongeaient inertes, brises, pandues,
ainsi que des paquets de linge frip, dans lesquels il y aurait la
dformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitt, elles
s'endormaient, et, endormies, taient, de temps en temps, rveilles par
leurs propres ronflements. Un moment retires de leurs troubles rves,
elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.

Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grces en zinc dor du
calorifre, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs
compagnes, assises sur des chaises  califourchon, sommeillant la tte
pose sur le dossier, les jupes remontes jusqu' mi-cuisses.

Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et l
passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu' quatre heures du matin, o
elles allaient se coucher dans leurs lits.




XXV


Cette vie nocturne, cette vie reintante, cette vie prodigue de son
corps, lisa la prfra, tout de suite,  la tranquillit picire,  la
claustration monotone, au train-train bonasse des tablissements
affects aux _pkins_. Dans la fadeur d'une existence en maison
publique, l au moins, le pandmonium des nuits mettait, autour de la
prostitue, le bruit de sa distraction tourdissante, un bruit capiteux
qui la grisait, comme avec du vin.

lisa se prenait encore  aimer le tapage militaire, que faisait tout le
jour le quartier tambourinant,--et ces sonneries de clairons de l'cole
militaire, rveillant soudain la fille de ses somnolences coeures.




XXVI


L'origine des femmes, se succdant dans la maison de l'Avenue de
Suffren, tait diverse. Le plus grand nombre venait du quartier latin.
D'anciennes danseuses de Bullier et du Prado, des ci-devant habitues de
la rtisserie de la rue Dauphine, auxquelles n'avait point souri _la
chance_, et qui de leur pass d'tudiantes, de leur existence  la
flamme des punch, avaient conserv les habitudes d'une vie tapageuse,
aux nuits blanches. Quelques-unes avaient t embauches en province.
D'autres, de dgringolade en dgringolade, taient tombes l, n'ayant
pu se maintenir dans les quartiers riches, par un certain manque
d'ducation, une absence de tenue, le plus souvent tout simplement par
la gne, que beaucoup de femmes de basse extraction ne peuvent jamais
perdre, quand elles se trouvent en contact avec les hommes des classes
suprieures. De cela, il ne faudrait pas croire que, dans cette maison,
il y et une mulation de mauvais ton et de crapulerie. C'tait le
contraire. La fille,--on le sait en ces endroits,--ne parle pas aux sens
du peuple avec des paroles ordurires, avec des gestes obscnes, avec
l'apparence arsouille. Dans ce qu'il aime  lire, dans ce qu'il va voir
au thtre, dans ce que ses amours cherchent dans les lieux de plaisir,
l'homme du peuple n'est pris, n'est sduit, que par une convention
d'lgance, un simulacre de distinction, une comdie de manirisme, un
_chic_ tel quel de bonne ducation: la ralit ou la simulation d'un
ensemble de choses et de qualits plus dlicates que celles qu'il
rencontre chez les mles et les femelles de sa classe. Ce qui, sous le
nom de la _fille crotte_, excite parfois le vice d'un monsieur, fait
horreur au vice de la plbe. Aussi, en dehors des chappes de la colre
ou de l'ivresse, les femmes jouent l, tout le temps, auprs de ces
hommes rudes et mal embouchs, la douceur du geste, la caresse de la
voix, le comme il faut de la personne. Leur bouche n'a pas de gros
mots, leur impudeur naturelle vise  n'tre pas cynique. Il y a, chez
elles, un travail pour reprsenter, selon leurs moyens, autant qu'elles
le peuvent, un certain bon genre. Et il arrive ceci qui mrite d'tre
mdit: dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent
le succs dans l'affectation du genre _canaille_, tandis que dans les
maisons de la basse prostitution, c'est l'affectation du genre
_distingu_ qui fait l'empoignement des hommes venant s'asseoir dans la
salle basse.




XXVII


Neuf femmes, qui n'taient gure connues que sous des noms de guerre,
composaient, lors de l'entre d'lisa, le personnel de la maison.

Marie _Coup-de-Sabre_, une corpulente brune, lgrement moustachue,
devait son surnom  une estafilade qu'elle avait reue dans une rixe.
Sduite dans son pays par un dragon, elle l'avait suivi  l'tat vagant
de ces femmes, qui s'attachent  un rgiment, et campent  la belle
toile autour de la caserne, nourries, la plupart du temps, d'un morceau
de pain de munition apport sous la capote. Plus tard elle avait vcu et
vcu seulement dans des maisons de villes de garnison. Marie
_Coup-de-Sabre_ reprsentait le type parfait de la fille  soldat. Pour
elle les bourgeois, les _pkins_ taient comme s'ils n'existaient pas.
Il n'y avait d'hommes,  ses yeux, que les hommes en uniformes.
Toutefois, pleine d'un certain ddain pour le fantassin, et mettant son
orgueil  ne pas frayer avec l'infanterie, il lui semblait droger en
acceptant le _ml_ d'un _troubade_. La tte, les sens de Marie
_Coup-de-Sabre_ ne se montaient qu'en l'honneur de la cavalerie. Seuls,
les hommes  casques et  lattes lui apparaissaient, comme
l'aristocratie guerrire, uniquement digne de ses faveurs et de ses
complaisances.

La conversation de Marie _Coup-de-Sabre_ tait habituellement maille
de locutions militaires. Et toujours, aprs deux ou trois clats de voix
barytonnante, avec lesquels elle cherchait  ressaisir la logique avine
de ses ides, elle commenait ses rcits par cette phrase: Mais ne nous
entortillons pas dans les feux de file, pour lors...

_Gla_, par abrviation d'Agla, la femme au bras tatou, aux beaux
yeux, tait une faubourienne de Paris. Elle avait commenc, disait-elle,
par _faire Pigmalion_.--Tu tais employe dans les magasins.--Non, je me
promenais devant, et j'avais tout  ct une chambre que je louais cinq
francs, de six heures  minuit. Gla racontait alors qu'elle avait
habit ensuite la rue des Moulins, puis le quartier latin, mais qu'
tous moments, pour des riens, pour des btises, _souffle_ par les
agents de police et mise  l'ombre, elle avait renonc  sa libert.
_Gla_ apparaissait comme l'intelligence et la gaiet de l'endroit, avec
une lgance, dans le corps, d'ancienne danseuse de bal public.

Augustine venait aussi du quartier latin. Elle avait fait successivement
la _Botte de Foin_, les _Quatre-Vents_, la barrire du Maine. Cette
petite femme, on l'aurait crue enrage. Du matin au soir, il sortait
d'elle un dgoisement de sottises, un vomissement d'injures, un
engueulement enrou, qui avait quelque chose du jappement cass de ces
molosses assourdissants, que promnent, dans leurs voitures, les garons
bouchers. Du reste Augustine avait le physique d'un dogue, une figure
courte et ramasse, de petits yeux brids, des pommettes saillantes, un
nez cras, des dents que la lime avait spares et qui ressemblaient 
des crocs. Augustine tenait l'emploi d'orateur poissard de la maison.
Madame, qui manquait de platine, la mettait en avant, dans de certaines
occasions, pour abrutir les payes rcalcitrantes. Augustine inspirait un
mlange d'admiration et de crainte aux autres femmes, qui la laissaient
jouir, sans conteste, d'immunits particulires. On l'appelait:
_Raide-Haleine_.

_Peurette_,--personne n'avait jamais su si c'tait un surnom ou son vrai
nom,--une toute jeune fille, presque une fillette. Elle avait un minois
grignotant de souris, de petits yeux noirs effarouchs, et continment
dans le corps, le remuement qu'aurait pu y mettre un cent de puces.
_Peurette_ ne voyait dans son mtier que cela: la possibilit de se
faire payer des consommations, beaucoup de consommations. Rien n'tait
plus drle que de la voir au caf, avec les coups de coude solliciteurs,
la voix chuchotante des enfants, qui mendient tout bas quelque chose,
implorer de l'homme, auprs duquel elle tait assise, un caf, une
grenadine, une bire, des marrons, n'importe quoi se mangeant ou se
buvant. Et aussitt la chose _carotte_ et avale, de passer  une
autre, avec la convoitise entte d'un dsir de gamine. Rien ne pouvait
assouvir cette soif et cette capacit de consommation; on et pu lui
offrir dans une nuit tout le liquide du comptoir qu'elle n'et jamais
dit: Assez. _Peurette_ n'avait pas non plus sa pareille pour faire
disparatre, dans l'entre-deux de ses seins, tous les petits paquets de
tabac tranant sur les tables.

_Gobe-la-lune_!--Le surnom de cette prostitue d'un certain ge qui
n'avait pas de nom, proclamait sa faiblesse d'esprit. L'exploitation 
tout jamais consentie de son corps par une autre dnote, chez une femme,
une absence de dfense dans la bataille des intrts. La femme qui a un
peu de vice s'mancipe, tt ou tard, de la tutelle d'une matresse de
maison, et travaille pour son compte. La femme qui ne sait pas sortir du
lupanar est toujours un tre inintelligent. Les mdecins, qui ont la
pratique de ces femmes, vous peignent l'interrogation stupide de leurs
yeux tonns, de leurs bouches entr'ouvertes,  la moindre parole qui
les sort du cercle troit de leurs penses. Ils vous les montrent vivant
dans un nombre si restreint de sentiments et de notions des choses, que
leur tat intellectuel avoisine presque le degr infrieur, qui fait
appeler un tre humain: un innocent. Eh bien, parmi les basses
intelligences de la maison, _Gobe-la-lune_ tait encore une intelligence
au-dessous des autres. On pouvait se demander si elle avait un cerveau
ayant le poids voulu pour qu'il s'y ft la distinction du bien et du
mal, si elle avait une conscience o pouvait se fabriquer un reproche ou
un remords, si enfin l'espce d'idiote, toujours souriante qu'elle
tait, mme au milieu des mauvais traitements, tait responsable de sa
vie.

Cette infriorit faisait, de _Gobe-la-lune_, le souffre-douleur, le
martyr de l'endroit. Les femmes, non contentes des froces
mystifications qu'elles lui faisaient subir toute la journe, se
donnaient le mot pour la livrer,--histoire de rire,--aux ivresses les
plus mauvaises, aux amours les plus inclmentes.

_Mlie_, dite _la Chenille_, avait t d'abord la petite fille vendant,
le jour, aux abords de la halle, la mare, la noix verte, vendant, le
soir, dans les rues dsertes, du papier  lettres; et, bien avant d'tre
forme, dj dprave, pourrie, gangrene. Ramasse tous les six mois
par la police et retire par un pre complaisant, tantt du dpt o
elle corrompait les petits garons, tantt de Saint-Lazare aprs une
gurison pltre, _Mlie_ tait de la race perverse de ces _fillasses_
de Paris qui schent de n'tre point _assermentes_, et qui, dtestant
les jours qui les sparent de l'accomplissement de leur seizime anne,
se fabriquent, ainsi que d'autres se font de faux titres d'honneur, se
fabriquent, dans une infme gloriole, de fausses cartes de filles. La
seconde jeunesse de _Mlie_ s'tait passe  Vincennes.

Une longue crature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par
une toute petite tte en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de
faence, entre des paupires humoreuses, un petit nez en as de pique,
pareil au suoir que les ivoiriers japonais donnent  la pieuvre, de
gros bras martels de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats
et carrs: telle tait _Mlie_ dite _la Chenille_, dont la peau mettait
de suite, au linge qu'elle touchait, une crasse saumone, et dont la
parole, qu'on n'entendait pas plus qu'un souffle enrhum, paraissait
frapper la vote sourde d'un palais artificiel.

_La Crs_, ainsi baptise par un caporal qui avait fait ses humanits,
arrivait de province. Une grande et fluette fille,  laquelle sa taille
plate de paysanne donnait un trange caractre de chastet. Sous des
cheveux rebelles qu'elle piquait de fleurs, elle avait un beau
rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative,
et se tenant  l'cart de ses compagnes, toute la soire, on la voyait,
du pas irrit d'un animal en cage, aller d'un bout  l'autre de la salle
longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant,
d'un air farouche, un bas blanc.

Une autre femme faisait l'achalandage et l'amusement de l'tablissement.
C'tait une ngresse, qui gardait encore, mal cicatris, le trou de
l'anneau qu'elle avait port dans le nez, sur la cte de la Guine. Le
large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine; ses gambadantes
_bamboula_, l'animal hilare et simiesque qui tait dans cette
excentrique peau humaine, donnaient  rire aux hommes et aux femmes.
Elle avait t surnomme _Peau de Casimir_, en raison de l'identit de
la sensation qu'on prouve  passer sa main sur la peau d'une ngresse
ou sur un morceau de drap fin.

Il y avait encore, dans la maison de l'avenue de Suffren, Alexandrine
_Phnomne_.




XXVIII


Alexandrine tait une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques,
presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine
affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilit nerveuse
qui la mettait hors d'elle-mme,  propos du froissement d'un papier, 
propos de la rptition d'un refrain de chanson,  propos de rien et de
tout. Cette exaspration habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas,
ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout 
coup, sans qu'on st pourquoi, Alexandrine se jetait  terre, et, se
ramassant sur elle-mme, les yeux ferms, les oreilles bouches de ses
deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec
de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait
autour d'elle: Alexandrine, elle passe sa _frnsie_!

Dans un orage, o le tonnerre tomba deux fois sur l'cole-Militaire,
toutes les femmes, folles de peur, s'taient rfugies  la cave,
cherchant l'obscurit, s'enfonant la tte dans les recoins les plus
noirs. lisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un
entre-deux de portes. Mais l, dans les pleines tnbres de l'troit
rduit, il sembla  lisa qu'il continuait  clairer; elle ferma les
yeux, les rouvrit peureusement, s'tonna de voir une luminosit sur les
cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, prouva comme un
picotement au bout des doigts.

--Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est
comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main 
rebrousse-poil..., mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout  l'heure!

L'orage fini, les deux femmes montrent dans la chambre d'lisa. Les
volets ferms, l'obscurit faite dans la petite pice, Alexandrine
assise sur le pied de son lit, lisa commena  passer son peigne dans
les cheveux de son amie, qui se mirent  crpiter,  tinceler, 
rpandre bientt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour
qu'on vt trs-distinctement le zouave,--le petit pantin  la calotte et
aux braies rouges,--qu'alors, dans toutes les maisons  soldats, les
filles avaient comme l'ornement de leur glace.

Ds lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans
la chambre d'lisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une
rsistance, des encore un moment, des mains repoussant faiblement le
peigne, un retardement de l'opration, comme d'une chose que la femme
aux cheveux lectriques redoutait, apprhendait, et cependant appelait.
 la fin Alexandrine se laissait faire. lisa commenait  caresser  la
surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu
 peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peigne se
dbattait, avec de petits billements, contre le sommeil qui faisait
toutes lourdes ses paupires.

Le peigne, plus rapide, entrait plus profondment dans les cheveux, des
cheveux chtains, des cheveux trs-fins, et,  chaque coup, les mches,
se redressant, s'cartaient avec des colres sifflantes, du bruit, qui
jetait des clairs.  voir jaillir ces tincelles, lisa prenait un
plaisir qu'elle n'aurait pu dire, et elle peignait toujours d'une main
plus vite, plus volante. Au bout d'un quart d'heure, la chevelure
d'Alexandrine, droite derrire sa nuque, comme l'ondulation d'une longue
vague, tait une chevelure de feu, divise par des raies noires: les
dents du peigne de corne passant et repassant dans l'incendie ptillant.
Alors lisa,  la fois effraye et charme, prenait dans ses mains ces
cheveux du flammes, longuement les maniait, les tripotait, les
assouplissait, sentant, pendant ce [temps?], de petites secousses
lectriques lui remonter du bout des doigts jusqu'aux coudes. Puis,
instantanment, comme sous le coup d'une inspiration subite, elle
chafaudait, dans la chevelure lumineuse, une trange et haute coiffure,
o demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.

Alexandrine, elle, se rveillait dans un tirement o son corps semblait
se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des
yeux ardents.

De cette heure passe ensemble, tous les jours, de ces sances bizarres,
de ce commerce extraordinaire, de ce dgagement de fluide, il tait n
entre ces deux femmes un lien mystrieux, comme il en existe dans les
mtiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable  celle qu'on
remarque entre le magntiseur et la somnambule.




XXIX


En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France,  cette heure,
o le dernier de nos _pousse-cailloux_ avait la crnerie, le port
conqurant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand
nombre des femmes habitant l'avenue de Suffren y taient attires par le
prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu'il porte des
paulettes de laine ou d'or. Mais cette magie de l'habit militaire sur
la femme n'tait pas tout l, et le got de la prostitue  l'endroit du
soldat,--got qui s'attnue cependant aux poques de paix et de
dfaite,--s'explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se
rsumant en une seule: pour le soldat la prostitue reste une femme.

Avec le tact des choses d'amour que possdent les natures les plus
grossires, dans le soldat qui vient s'attabler au caf, la prostitue
peroit un homme venu l pour elle, pour ce qu'elle garde de la crature
d'amour dans sa dgradation. Elle est pour cet homme l'intrt
passionnant, la sduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les
casquettes et les chapeaux mous, l'assaisonnement polisson d'une soire
de _loupe_.

Le soldat l'aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de
l'tat. Le soldat la promne avec orgueil. Le soldat lui crit... Dans
la dmolition d'une maison de la Cit, un paquet de lettres, trouv dans
les dcombres, me fut apport. Toutes les lettres taient des lettres de
soldats.

Il est peut-tre parfois brutal le soldat, ses caresses ressemblent  la
large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs
amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains
animaux. Tout dans les manifestations de son tre est brusque,
temptueux, exaspr. Mais le soldat n'apporte pas, dans ses amours,
l'ironie de l'ouvrier ou du petit bourgeois vicieux: un certain rire
gouailleur appartenant en toute proprit aux civils.

Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une
matresse, avec les autres, elle n'est qu'une mcanique d'amour, sur
laquelle c'est souvent un plaisir de _crachotter_.

Le soldat dans sa vie de discipline, d'obissance, de foi au
commandement, et sans lectures, et sans l'exercice des facults
critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans
l'existence ouvrire des capitales; ses passions sont plus franches,
plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n'a pas remarqu que
le soldat a trs-peu de contact avec la femme. Il n'est pas mari le
soldat, il n'a pas de famille le soldat. Il n'a autour de lui, ni une
mre, ni une soeur, ni un jupon et l'attrait pur de ce jupon; la douce
mle de l'autre sexe, rpandu dans tous les intrieurs, n'existe pas
pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence, o
l'homme qui n'est pas un prtre, vit toujours avec l'homme, rien qu'avec
l'homme. De l, par le fait de cette absence, pendant son temps de
service, de tout lment fminin, la puissance et la prise sur le soldat
de la femme, vers laquelle se portent,  la fois, la furie d'apptits
sensuels et une masculine tendresse qui n'a pas d'issue. De l aussi,
parmi les femmes, l'ascendant de la prostitue. Car il faut bien le
dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplac la
blouse, ces cratures avec le linge fin qu'elles ont au dos, avec leurs
cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de
mains qui ne travaillent pas, avec l'enlacement de leurs gestes, avec la
douceur _chatte_ de leurs paroles, avec ce fondant de volupt qu'on ne
trouve pas au village, ces cratures entrevues dans le feu du gaz et des
glaces, et comme servies par l'tablissement dans une espce
d'apothose, ont la fascination des grandes courtisanes et des
comdiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au
fond de leur pense, et dans les rveries silencieuses des nuits du
dsert, des nuits de l'Ocan, dans le recueillement concentr des heures
de souffrance et de misre, la vision de ces femmes lumineuses leur
revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le
dlire de leur tte fabrique la petite chapelle o s'installe, dans tout
cerveau humain, l'image d'amour ou de religion. Puis, quand ils les
retrouvent, un peu de l'idal et du mensonge du rve est attach  ces
filles, et leur profite auprs de ces hommes.

N'y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures
ententes et les mystrieuses chanes, qui se nouent entre les races de
parias?

Et toutes les propensions, entranant le soldat  aimer la prostitue,
sollicitent la prostitue  rendre au soldat amour pour amour.




XXX


Chaque lendemain du jour de la sortie d'une fille avec son amant tait
rempli, toute la journe, des rcits interminables de la partie de la
veille, couts avec des remuements sur les chaises, comme si les
camarades se payaient un avant-got du plaisir qu'elles prendraient la
quinzaine suivante. Pendant l'hiver, l'histoire tait presque toujours
la mme, l'histoire d'une soire au _Bal des deux lphants_, un bal du
boulevard Montparnasse, qui avait la spcialit de donner  danser aux
femmes des maisons mal fames. Mais, l't venu, il fallait entendre la
fille, grise de sa journe passe au grand air, raconter son amusement
de la veille chez Blisaire, _Au Grand Peuplier_,  l'le Saint-Germain.

Un coin de Seine,  la berge couverte de la tripaille pourrissante des
barbillons; sous un rond de grands noyers, un cabaret de pltre aux
volets peints en ocre; tout autour un grouillement d'animalit;  droite
et  gauche, dans l'enchevtrement noir de vieux sureaux, des bosquets
pleins de batteries;  l, et partout, l'aubergiste de la clientle, le
terrible Blisaire; pour servir le monde des _quarteyeux_--les mariniers
rameurs touchant le quart du coup de filet;--au beau milieu de l'herbe
foule, une mcanique trange: sur un tronc d'arbre coup  hauteur
d'homme, poses l'une sur l'autre et se croisant  angles droits, deux
poutres  peine quarries, ayant,  chacun de leurs bouts, une tige de
fer rondissant en forme de dossier; un engin barbare  la tournure d'un
instrument de supplice primitif.

Ce cabaret, la fille le peignait  ses compagnes avec des mots  elle,
o il y avait encore du gaudissement intrieur, apport au fond de son
tre par cette campagne violente. Ses paroles aussi exprimaient
tumultueusement un sentiment de dlivrance, la dlivrance de cette main
policire, ternellement suspendue sur les femmes de son espce,
dlivrance qu'elle ne sentait que l, seulement l, sur ce morceau de
terre, entour d'eau de toutes parts, et o les gendarmes n'aimaient pas
 se risquer. Elle disait le bonheur fou, qu'elle prouvait  demi ivre,
assise  cru sur le tape-cul-balanoire, et en danger de se tuer  tout
moment, d'tre emporte dans une rapidit qui donnait le vertige  son
ivresse. Elle numrait les poules, les canards, le mouton, le cochon,
le chien de berger dress  sauter du peuplier dans l'eau. Elle n'en
finissait pas sur sa bataille,  coups d'ombrelle, avec le grand dindon,
l'ennemi des femmes, qui, gloussant furibondement, et la crte
sanguinolente, passait tout le jour  les poursuivre de son bec
puissant,--le grand dindon blanc, nomm Charles X.

Toutes les femmes la laissaient parler, souriant dj  la pense d'tre
prochainement avec leur soldat chez Blisaire, de se faire poursuivre
par Charles X. Seule lisa ne tmoignait ni dsir ni curiosit de
connatre le _Bal des deux lphants_, de connatre le cabaret du _Grand
Peuplier_. Et il y avait un sujet d'tonnement pour toutes les filles de
la maison, dans les habitudes casanires de cette compagne, amuse de
coiffer Alexandrine tous les jours, ne prenant jamais de sortie, n'ayant
pas donn jusque-l  un homme le droit de _passer devant la glace_: une
expression qui dsigne l'entre de faveur accorde, par la matresse
d'une maison,  l'amant d'une fille.




XXXI


L'amour chez lisa n'avait gure t qu'un travail, un travail sans
beaucoup plus d'attraits que les gagne-pain, avec lesquels la pauvret
de la femme conquiert le boire et le manger. Depuis quelques annes, 
travers des malaises bizarres, ce travail, o les sens d'lisa ne
prirent jamais qu'une part assez froide, commenait  lui coter un peu,
un peu plus tous les jours. lisa n'tait point ce qu'on appelle malade,
non! mais son corps,  l'improviste, appartenait, tout  coup,  des
sensations instantanes et fugaces, dont elle n'tait pas la matresse.
Subitement, des frmissements se mettaient  s'mouvoir en elle, la
renversant, avec des doigts qui se crispaient, quelques secondes, sur le
dossier de sa chaise, la laissant, aprs leur passage et leur
fourmillement long  mourir, dans une langueur brise, dans l'nervement
d'une fatigue qui ne pouvait se tenir tranquille. Parfois le trouble
produit par ces sortes d'ondes, de courants, qui lui paraissaient
bouillonner en elle, tait si grand qu'on aurait dit la vie un moment
suspendue chez lisa... Elle tait prise d'envies de pleurer qui
n'avaient pas de motifs, elle se surprenait  pousser subitement de
longs soupirs qui se terminaient par un petit cri; parfois mme, elle
prouvait un resserrement douloureux du gosier, qui lui faisait, une
minute, l'effet de se durcir dans son cou. Elle avait enfin des
rpulsions singulires. En ses rares sorties, quand elle se trouvait
avoir  passer devant la boutique d'un picier, soudain, elle descendait
du trottoir et traversait de l'autre ct de la rue; un jour qu'elle
mangeait d'un entremets o se trouvait de la cannelle, elle avait une
indigestion avec des espces de convulsions. C'tait, continuellement,
une succession de petites agitations, de petites inquitudes, qui ne lui
paraissaient pas toujours absolument et tout  fait tre des souffrances
dans son corps, mais parfois lui semblaient les vertiges d'une _tte en
tourment_: des souffrances dont l'tranget apportait un peu d'effroi 
la femme du peuple, trouble d'prouver des choses qu'elle n'avait
jamais ressenties ou vues dans ses maladies, dans les maladies des
autres. Aussi tait-elle chagrine, et, quand elle n'tait pas
trs-triste, elle ne pouvait toutefois se dbarrasser d'un certain
mcontentement de tout et de l'anxit d'imaginations absurdes. lisa ne
se disait pas malade, elle se disait _ennuye_: se servant de ce terme
indfini, qui, dans le peuple, ne signifie pas le lger ennui du monde,
mais indique, chez l'tre qui l'emploie, un tat vague de souffrance, de
trouble occulte de l'organisation, de tristesse morale,--une disposition
hypocondriaque de l'me blesse  voir la vie en noir. Chez la fille
d'amour, atteinte, sans qu'elle le st, aux endroits secrets de son
sexe, il y avait certains jours, o, en dpit de sa volont et de la
violence qu'elle se faisait, il y avait, de la part de son corps, une
rpugnance insurmontable et comme un soulvement de dgot et d'horreur
pour sa tche amoureuse dans la maison.

Chose rare, dans une telle profession! lisa, surtout depuis sa
frquentation avec Alexandrine, tait devenue un sujet, en lequel avait
lieu une srie de phnomnes hystriques, appartenant  cet tat maladif
de la femme qui n'a pas encore de nom, mais qu'on pourrait appeler:
l'horreur physique de l'homme. Dans la lutte douloureuse et
journalire des exigences de sa vie, avec le rbellionnement de ses os,
de sa chair, il venait vaguement  la prostitue l'ide de quitter le
mtier, et peut-tre l'et-elle dj fait, sans cette dette, sans cette
chane, au moyen de laquelle les matresses de maisons ont l'art de
retenir  tout jamais dans la prostitution les femmes tentes de
l'abandonner.




XXXII


lisa vivait donc ainsi, souffrant tout ce que pouvait faire souffrir un
pareil tat physique dans une semblable profession, lorsqu'un soir, un
soldat de ligne monta dans sa chambre. Il revint, et souvent, et chaque
fois qu'il revenait, il apportait  lisa un bouquet d'un sou. Un
bouquet  une prostitue comme elle... des fleurs, des fleurs, quel
homme avait jamais song  lui en offrir... et l o elle tait!...

Pourquoi et comment, du don de ces mchants petits bouquets, l'amour
naquit-il chez cette femme qui n'avait jamais aim? Cela fut cependant,
et quand lisa se mit  aimer, elle aima avec la passion que les filles
mettent dans l'amour.




XXXIII


Elle aima avec les tendresses amasses dans un vieux coeur, qui n'a point
encore aim.

Elle aima avec l'alination d'un cerveau, comme frapp d'une folie de
bonheur.

Elle aima avec des dlicatesses, qu'on ne suppose pas exister chez ces
cratures.

Elle aima avec les douleurs rvles dans cette phrase d'une fille  un
inspecteur de police: M'attacher  un homme, moi... jamais, il me
semble que le contact de ma peau le souillerait. Car chez cette femme
ayant, par moments, le vomissement de l'amour physique, c'tait un
supplice de se livrer au petit homme chri, ainsi qu'aux passants
auxquels elle se vendait, de lui apporter dans l'acte charnel les restes
de tous, de le salir enfin, comme disait cette autre, de la publicit de
son contact.

Elle et voulu l'aimer, tre aime de lui, rien qu'avec des lvres qui
embrasseraient toujours.

Et continuellement sa tte, dans l'lancement pur d'un rve chaste,
forgeait, entre elle et le _lignard_ aux fleurs, des amours avec des
tendresses ignorantes, avec des caresses ingnues, avec des baisers
innocents et doux, baisers qu'elle se rappelait avoir reus autrefois,
toute petite fille, d'un amoureux de son ge.

Elle avait honte vraiment de dire cela  un soldat. Mais bien souvent la
rvolte secrte de son corps, se drobant aux ardeurs amoureuses de son
amant, se traduisait en des rsistances emportes, rageuses, toutes
voisines des coups, et qui paraissaient singulires  cet homme, venant
de la part de cette femme, qu'il savait, qu'il sentait l'adorer.




XXXIV


Ds lors, il n'y eut plus dans la pense d'lisa que l'attente de son
jour de sortie avec son soldat.

Pendant des heures, avant l'une de ces sorties, lisa parlait  ses
compagnes, avec une effusion fivreuse et bavarde, du plaisir qu'elle
allait avoir  passer toute une journe avec son petit homme chri, de
la fte qu'elle se faisait de se promener avec lui dans la campagne,
bien loin dans la campagne. Il y avait un vieux baromtre chez Madame;
la veille elle montait deux ou trois fois dans sa chambre, pour voir si
le capucin se dcidait  ter son capuchon. Le matin elle s'habillait
longuement, et cependant se trouvait prte, longtemps avant que son
amant arrivt.

Elle partait enfin sous les regards de toutes les femmes de la maison,
la suivant de l'oeil, derrire les persiennes fermes. Une main, la paume
appuye  plat sur sa hanche droite et les cinq doigts enserrant la
moiti de sa taille mince, lisa marchait avec un coquet hanchement 
gauche, une ondulation des reins qui,  chaque pas, laissait apercevoir
un rien de la ceinture rouge, attachant en dessous sa jupe lche. Elle
trottinait ainsi, un peu en avant de l'homme, la bouche et le regard
soulevs, retourns vers son visage.

Elle tait nu-tte, le chignon serr dans un filet que traversaient les
petites boules d'un grand peigne noir, tandis que le reste de ses
cheveux, laborieusement friss et hrisss, lui retombait sur le front
comme une touffe d'herbes. Elle avait un caraco de laine noire avec une
bordure d'astracan  l'entournure des manches, et sa jupe de couleur
balayait la poussire de grands effils, appliqus sur l'toffe, ainsi
que des volants. Un petit chle d'enfant, de laine blanche aux mailles
tricotes, se croisait autour de son cou, attach par une broche
d'argent o l'on voyait une pense en mail. Et elle tenait de sa main
reste libre, par une habitude particulire aux femmes de maison, un
petit panier de paille noire.

Dans cette toilette, malgr les taches de rousseur, si presses sur son
blanc visage, qu'elles le tachaient comme des maculatures d'un fruit
pierreux, lisa semblait cependant jolie, d'une beaut o se mlaient au
rude charme canaille de la barrire la mignonnesse de son nez et de sa
bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux
rests, comme aux jours de son enfance, _angliquement clairs_.

       *       *       *       *       *

Le soir, quand lisa rentrait,  la nuit tombe, elle se glissait dans
la cuisine. Elle se sentait froid, et demandait,--la journe avait t
cependant trs-chaude,--qu'on lui allumt un cotret. Elle restait
silencieuse, les mains tendues vers la flambe qui les faisait
transparentes. Marie _Coup-de-Sabre_, descendue, dans le moment,
chercher une cafetire d'eau chaude, regardant par hasard les mains
d'lisa, remarquait que, sous les ongles, il y avait une petite ligne
rouge, _comme aux ongles des femmes qui ont fait des confitures de
groseille dans la journe_ (Dposition du tmoin).




LIVRE DEUXIME




XXXV


Au milieu d'hommes, de femmes, d'enfants, d'une foule amasse, en une
minute, dans la gare, un garde municipal avait fait monter la fille
lisa dans un wagon portant: _Service des Prisons_. Cette foule, un
petit oiseau envol  tire-d'ailes, du toit du wagon,  l'ouverture de
la portire, les yeux de la condamne voyaient cela vaguement, et aussi
les barreaux peints en imitation sur la voiture...

       *       *       *       *       *

Elle tait, l bien vraiment, gracie _pour de bon_. La guillotine ne
lui couperait pas le cou. Son corps, en deux morceaux, ne serait pas
couch dans la froide terre, qu'elle voyait couverte de neige... Demain,
avant le jour, les curieux battant la semelle sur la place de la
Roquette, en attendant son excution, ne la rveilleraient plus... Elle
vivrait!...

Oui le train tait parti... Elle s'loignait de la place de la mort...
On ne voulait pas dcidment la faire mourir. Au fait, qu'est-ce qu'on
lui avait dit l-bas... elle n'avait compris qu'une chose, c'est qu'elle
ne mourrait pas... Ah! maintenant elle se rappelait. Une cloche, qu'on
avait baptise, dans une paroisse, le cur qui avait demand sa grce...
Elle vivrait! Ah! ah! elle vivrait. Et elle partit d'un clat de rire
strident.

Toute honteuse, aussitt, elle fouillait de ses regards l'ombre autour
d'elle. En montant, elle n'avait pas fait attention s'il y avait
d'autres voyageuses. Elle tait seule. Alors elle se remettait  rire
nerveusement, par deux ou trois fois, secoue par une hilarit farouche
qu'elle ne pouvait arrter, et qui repartait malgr elle.

La condamne redevenait srieuse, et au bout de quelques instants
s'chappait de ses lvres soupirantes: C'est pas de moi qu'on peut dire
que j'ai eu une bien belle marraine!

Le train marchait  toute vitesse avec un fort mouvement de lacet. lisa
tait tombe dans une absorption, o ses penses emportes, dans la nuit
du wagon, par la vitesse tressautante du chemin de fer, avaient quelque
chose du noir cauchemar d'un vivant, que roulerait en talonnant, sous
l'eau d'un ocan, un btiment sombr.

Un coup de sifflet, le nom d'une station appel par un employ, des pas
lourds sur le sable  ct d'elle, rveillrent la sombre songeuse.

La curiosit de voir tout  coup prenait lisa. Sous le banc en face
d'elle, tout en bas, dans le bois travaill par la gele et le dgel,
une petite fente laissait passer une filtre de jour. Elle se jetait 
plat ventre, collait son oeil  la fissure. Un homme et une femme, dans
le sautillement d'enfants entre leurs jambes, allaient, par un petit
chemin de campagne, vers une maison dont la chemine fumait. Le mnage
marchait heureux, avec la hte des gens, qui, aprs une courte absence,
sont presss de retrouver le coin du feu de la famille.

Et le voyage continuait, commenant  paratre ternel  lisa, semblant
ne devoir jamais toucher  son terme, quoiqu'elle sentt bien qu'il n'y
avait pas trs-longtemps qu'elle avait quitt la gare.

Avec le brusque mouvement d'une mmoire qui se rappelle une chose
oublie, subitement, elle tirait du milieu du linge, qui remplissait un
petit panier de paille noir, un morceau de papier graisseux qu'elle
glissait dans ses cheveux, le dissimulant sous l'paisseur de son
chignon.

Les coups de sifflet, les appels des stations, les descentes des
voyageurs se succdaient. Mais  mesure que la condamne approchait du
lieu de sa dtention, le dsir d'arriver, elle ne l'avait plus, et une
espce d'pouvante irraisonne de l'inconnu qui l'attendait lui faisait
battre le coeur, comme le coeur de ces tremblants oiseaux, qu'on tient
dans sa main.

tait-ce l? Elle croyait avoir entendu crier le nom de l'endroit
qu'on lui avait nomm  Paris. Instinctivement elle se rencogna dans sa
place, avec le pelotonnement d'une enfant, se faisant toute petite, sous
la menace d'une chose qui lui fait peur. Non, ce n'tait pas encore l,
tout le monde tait descendu!... on n'tait pas venu la chercher.

La portire s'ouvrit brusquement. Une voix dure lui dit de descendre.

Elle se levait, mais ses yeux dshabitus de la lumire, ne voyant,
depuis plusieurs jours, que les tnbres de la chambre du condamn 
mort, eurent, un moment, un blouissement de l'aveuglant soleil d'hiver,
qui clairait le dehors, et comme son pied hsitant ttonnait les
marches pour descendre, l'homme  la voix dure la poussa assez rudement.

Elle avait eu,  Paris, une terreur de la foule amasse autour d'elle,
aux cris de: _l'assassine, v'l l'assassine!_ elle redoutait cette foule
 la gare de la ville, o se trouvait la prison. Personne n'tait plus
l. On avait attendu, pour son transfrement, que la station ft vide.

lisa cherchait de l'oeil la voiture qui devait la conduire  la prison,
quand deux hommes vtus de bleu s'approchrent de chaque ct d'elle et
la firent marcher entre eux. L'administration faisait l'conomie d'un
omnibus, quand le service des prisons ne lui amenait qu'une ou deux
condamnes.

Elle ctoyait, entre ses deux gardiens silencieux, des maisons de
faubourg. Les rares passants qui la croisaient ne levaient pas mme la
tte. Il y avait une telle habitude  Noirlieu de voir tous les jours
passer des prisonnires.

Elle prenait une rue montante, entre des jardins, dont les arbres se
penchaient au-dessus des murs. Du givre tait tomb la nuit. Il avait
gel le matin. Le soleil brillait alors. Les arbres qui avaient conserv
leurs feuilles paraissaient avoir des feuilles de cristal, et les
enveloppes glaces de ces feuilles tombaient,  tout moment, faisant
dans la rue, autour d'elle, sur le pav, le bruit lger de verre cass.

Elle croyait passer sous une ancienne porte de ville, o, dans la
vieille pierre, avait pris racine un grand arbre.

Elle tait comme mal veille, et ses pieds la portaient sans qu'elle se
sentt marcher.

 un dtour, elle se trouva inopinment en face d'une grille peinte en
rouge toute grande ouverte. Elle gravissait alors, avec un pas qui se
raidissait dans la rsolution d'en finir, une ruelle resserre entre des
cltures de jardinets, aux grands rosiers chevels, dont l'un la
faisait tressaillir, en lui gratignant le cou.

De loin, devant elle, elle pouvait lire, en lettres noires, sur le
pltre blanc d'une grande porte cochre: MAISON CENTRALE DE FORCE ET
CORRECTIONNELLE.

La porte cochre s'ouvrait. Elle se figurait dj enferme entre quatre
murs. Quand elle voyait encore du ciel au-dessus de sa tte, elle
respirait longuement, presque bruyamment. Elle tait dans une cour, aux
angles de laquelle s'levaient quatre btiments neufs, btis d'une
brique  la couleur gaie. Dans cette cour balayaient des femmes en
cornettes rouges, en casaquins bleus, en sabots,--des femmes, dont les
regards en dessous avaient une expression qu'elle n'avait point encore
rencontre dans les yeux de cratures en libert.

Les deux gardiens, entre lesquels elle marchait toujours, la firent se
diriger vers un perron s'avanant au bas d'une manire de donjon,
encastr dans les constructions modernes.

Elle entrait dans un vestibule, o elle apercevait un petit pole, un
bureau couvert de gros registres dans le renfoncement d'une fentre, et,
par la porte d'un cabinet entr'ouvert, le pied d'un lit de sangle.

L'homme du guichet lui demandait son argent, ses bijoux.

Elle retirait de sa poche son porte-monnaie, tait de son cou une petite
mdaille, dtachait de ses oreilles de grosses pendeloques.

L'homme lui faisait remarquer qu'elle avait encore une bague  un doigt.

C'tait une pauvre bague en argent avec un coeur sur un morceau de verre
bleu.

Elle l'enlevait de son doigt, comme  regret, tout en regardant, sans
que ses yeux pussent s'en dtourner, la barrire sparant la pice en
deux: une barrire en gros pieux quarris, comme elle se rappelait en
avoir vu une, autour des lphants, un jour qu'elle avait t au Jardin
des Plantes.

Fixant la fermeture, la porte de fer, avec des narines qui se gonflaient
et le hrissement d'un animal sauvage, qui flaire la cage o il va tre
encag, elle s'oubliait  donner sa bague, qui lui fut prise des mains.

Le guichetier avait fini de copier sur un registre un papier que lui
avait remis l'un des conducteurs, quand l'autre, au grand tonnement
d'lisa, lui faisant tourner le dos  la porte intrieure de la prison,
la mena par un passage, entre de hauts murs,  une petite maison dans un
jardin. Aprs la visite, le gardien la reprenant au seuil de
l'infirmerie, la ramenant prs de la grande porte cochre de l'entre,
lui faisait gravir un escalier en bois, o montaient des odeurs de
lessive et de pain chaud.

Elle tait  peine entre dans une grande pice, dont les deux fentres
sur une cour troite lui montraient, schant sur des cordes, des
centaines de chemises de femmes, qu'une soeur  la robe grise, au visage
svre, lui commanda de se dshabiller.

Elle commenait  se dvtir avec des pauses, des arrts, des mains
ennuyes de dnouer des cordons, des gestes suspendus, une lenteur
dsireuse de retenir sur son corps, quelques instants de plus, les
vtements de sa vie libre.

Elle voyait, pendant qu'elle parpillait autour d'elle les pices de sa
pauvre toilette, une condamne prendre sur les rayons un madras  raies
bleues, une robe de droguet, un jupon, une chemise de grosse toile
pareille  celles qui schaient dans la petite cour, un mouchoir, des
bas de laine, des chaussons, des sabots baptiss, dans le langage de la
prison, du nom d'escarpins en cuir de brouette.

lisa tait enfin habille en dtenue, avec sur le bras le double numro
de son crou et de son linge, le double numro sous lequel--sans nom
dsormais--elle allait vivre son existence d'expiation.

La soeur examinait, de la tte aux pieds, la nouvelle habille, disait un
mot  la condamne de service qui s'approchait d'lisa, portait les
mains  sa cornette. Il y avait, dans le haut du corps de la
prisonnire, l'bauche violente d'un mouvement de rsistance qui
tombait, aussitt qu'elle sentait les mains touchant  sa coiffure se
contenter de rentrer sous son madras les deux _couettes_ de cheveux de
ses tempes.

Cela fait, la condamne de service ramassait par terre les vtements
d'lisa, les empaquetait dans une serviette,  laquelle elle faisait un
noeud. La soeur avait griffonn des chiffres sur un morceau de peau, que
l'autre attachait, sur le paquet, avec une aiguille de fil.

Puis les deux femmes portaient le paquet dans la pice voisine.




XXXVI


lisa suivait machinalement la soeur, sans que la soeur lui ft dfense
d'entrer.

C'tait un petit cabinet, appel le _Magasin_. Le long des quatre murs,
des rayons de bois blanc montaient du parquet jusqu'au plafond; il y
avait sur les planches, presss, tasss, empils, accumuls, des paquets
semblables  celui que les deux femmes venaient faire de ses effets. Les
paquets taient si nombreux, que la place commenait  devenir troite
pour eux, et que dj les derniers bouchaient presque entirement la
petite fentre qui clairait la pice. Le plafond, on ne le voyait pas.
Il disparaissait sous les paniers de paille jaunes et noirs qui y
taient pendus.

Au montant d'un rayon s'apercevait, accroche  un clou, une robe neuve
de laine brune.

--Ah! dj! dit la soeur.

--Oui, ma soeur,--rpondit la dtenue, monte sur une chaise, et en train
de placer le paquet d'lisa dans l'enfoncement de la fentre.--C'est la
robe de vingt-six francs, pour celle du quartier d'amendement... qui va
au couvent.

Et la dtenue se mit  faire entrer de force, au milieu des paniers dj
suspendus, le panier d'lisa.

Lasse, brise, anantie par les fatigues de la journe, et le corps
secou, de temps en temps, par des soubresauts, comme en gardent
longtemps les membres des mineurs, aprs un enfouissement dont ils sont
sortis vivants, lisa regardait btement les paquets.

Un de ces paquets, un peu dfait, laissait couler au dehors, taill dans
une mode qui remontait  une trentaine d'annes, un vieux morceau
d'toffe comme lisa se rappelait--quand elle tait toute petite,--en
avoir vu sur le dos de sa mre. Et lisa avait, un moment, la vision
d'une femme, entre toute jeune, ressortant toute vieille, sous cette
robe ge d'un quart de sicle.

Il y avait encore des paquets, dont la toile d'enveloppe tait devenue
jaune, et dont les rentrants du noeud enfermaient, dans un lisr de
poussire, des ailes de mouches mortes.

Chose bizarre! Chez lisa, la vue des choses tait comme diffuse, ne lui
apportait rien de leur ensemble, de leur aspect gnral, et cependant
d'infiniment petits dtails entraient et se gravaient dans sa tte
presque malgr elle.

lisa remarquait alors que tous ces paquets portaient sur un morceau de
peau quelque chose d'crit; elle s'approchait de plus prs, lisait sur
l'un d'eux.

_N_ 3093.

_Entre--le 7 mars_ 1849.
_Sortie--le 7 mars_ 1867.

Ces deux dates... a reprsentait bien des annes... mais, au juste,
combien d'annes a faisait-il? Et comme dans le vide de sa cervelle,
dans la dfaillance et l'espce d'vanouissement de son tre, elle ne
trouvait pas tout de suite, lisa se mettait  compter sur ses doigts:
1850, 1851, 1852, 1853, 1854, 1855... Mais, au milieu de son compte,
elle laissait tomber et se rouvrir ses mains. Qu'est-ce que lui
faisaient les annes... pour elle, il n'y avait pas d'annes... pour
elle, c'tait toujours, toujours, toujours!




XXXVII


lisa avait entendu refermer sur elle la porte de l'crou; elle s'tait
enfin trouve dans l'intrieur de ces murs qui ne devaient laisser
ressortir de la prisonnire qu'un corps dans un cercueil.

Elle avait couch dans le lit large de 70 centimtres, au matelas de
douze livres,  la couverture de laine brune.

 cinq heures et demie, le lendemain, elle se levait, entendait la
prire dite par la soeur, descendait prendre un morceau de pain au
rfectoire.

 six heures et demie, elle remontait dans la salle de travail, cousait
jusqu' neuf heures.

 neuf heures, elle redescendait au rfectoire manger la gamelle de
lgumes secs de trois dcilitres et boire l'eau de la cruche de grs du
djeuner.

 neuf heures et demie, elle faisait la promenade du prau.

 dix heures, elle remontait dans la salle de travail, cousait jusqu'
quatre heures.

 quatre heures, elle redescendait au rfectoire manger la gamelle de
lgumes et boire l'eau de la cruche du dner.

 quatre heures et demie, elle refaisait la promenade du prau.

 cinq heures, elle remontait dans la salle de travail, cousait jusqu'
la nuit.

 la nuit, elle se couchait.

Tous les jours, c'taient la mme journe, les mmes occupations, la
mme promenade, la mme nourriture, les mmes descentes et les mmes
ascensions d'escaliers revenant aux mmes heures.




XXXVIII


Des jours, beaucoup de jours se passrent, sans qu'lisa et la notion
de son existence pnitentiaire, le sentiment du chtiment qui la
frappait, la conscience de la mortification de son corps et de son
esprit. Ainsi que les gens assomms de coups sur la tte et rests
debout sur leurs pieds, elle vivait sa vie nouvelle dans une sorte
d'assoupissement crbral qui l'empchait de voir, de sentir, de
souffrir, subissant des choses, passant par des milieux, accomplissant
des actes dans une stupide absence d'elle-mme.

Un matin, la rcration la rveilla, la fit tout  coup revivante pour
les douleurs humaines.

Chaque jour dans le prau aux hauts murs, et sans arbres et sans herbe,
sur la largeur d'un troit sentier ferm de deux briques poses l'une
contre l'autre, dessinant un carr rouge au centre du pavage gris de la
cour--un pavage de fosse  btes froces; les dtenues, espaces par un
mtre de distance, doivent se promener, l'une  la file de l'autre, les
mains au dos, le regard  terre.

lisa, ce jour-l, avait dj parcouru, une vingtaine de fois,
l'inexorable carr, quand par hasard, sa vue se soulevant de terre et
montant au bleu du ciel, aperut, avec des yeux subitement ouverts  la
ralit, le dos de ces compagnes...

Elle eut peur, et ses mains instinctivement se mirent  tter sur elle
la vie de son corps. Un moment, au milieu de ces allants immobiles, de
ce processionnement automatique, de cette marche dormante, de cette
promenade silencieuse au claquement rgulier et mcanique de tous les
sabots tombant dans les pas creuss par les sabots du pass, un moment,
il sembla  la misrable fille tre prise dans l'engrenage d'une ronde
d'tres ayant cess de vivre, condamns  tourner ternellement sur ce
champ de briques.

Et la promenade continua, chassant des remparts avec la tristesse
inexprimable de son bruit mort, les promeneurs de Noirlieu.




XXXIX


Dans la salle de travail, o avait t place lisa, contre le mur de
droite, au-dessus de la petite table de l'_crivain_ et de sa cornette
rose, une soeur de la Sagesse, dominant du haut d'une chaire les
travailleuses, se tenait debout, les mains abandonnes, en les plis
raides d'une femme de pierre d'un Saint-Spulcre.

En face d'lisa, sous un crucifix, ainsi qu'un grand oeil divin ouvert
sur la salle, le bleu d'un cadre portait en lettres blanches: Dieu me
voit, et au-dessous de l'oeil divin, trs-souvent, il y avait, au trou
imperceptible fait par un clou dans la porte, l'oeil de l'inspecteur en
tourne dans les corridors.

Les prisonnires, le visage plein, le teint uni et blanc et un peu bis
des convalescentes d'hpital, avaient des ttes carres, des ttes de
volont obtuse, d'endurcissement, de mchancet noire. Leur physionomie
tait comme ferme, mais, sous l'ensevelissement hypocrite de la vie de
leurs traits, l'on sentait des passions de feu couvant, et leur regard
qui faisait le mort, se relevant lentement aprs le passage des
personnes, leur dardait dans le dos, jusqu' la porte, la curiosit de
la haine. Elles taient occupes  toutes sortes de travaux. Les unes
confectionnaient de la lingerie, les autres fabriquaient des corsets
pour l'exportation; les autres dcoupaient des boutons 
l'emporte-pice, les autres tressaient des chapeaux de paille, les
autres assemblaient des chapelets, beaucoup faisaient marcher une
couseuse mcanique, trois ou quatre seulement brodaient.

De toutes ces ranges de femmes, courbes sur leur ouvrage, de toutes
ces dtenues semblablement vtues, de toutes ces ttes coiffes et de
tous ces dos recouverts de madras  raies bleues, se levait, dans le
jour du nord du grand atelier, un brouillard bleutre, une luminosit
froide, reflte de couleurs de misre, de prison, d'infirmerie, que
faisaient encore plus tristes les fleurs aux soies clatantes,
entr'ouvertes sur le mtier des brodeuses.

Le travail tait incessant, toujours recommenant, sans rien de ce qui
anime, encourage, rjouit le travail, sans une parole, sans un mot, sans
une exclamation, par laquelle se confesse tout haut le plaisir de la
tche termine. Dans la manufacture muette, en plein _silence continu_,
seul, un coup de d, frapp de temps en temps sur le dossier d'une
chaise, avertissait la prvt qu'une femme avait fini l'ouvrage
donn,--qu'elle attendait l'autre.




XL


_Le silence continu!_ lisa eut bien  souffrir  l'effet de se faire 
la dure rgle. C'est tellement contre nature pour une crature humaine
de se dshabituer de parler. La parole! mais n'est-elle pas une
expansion spontane, une mission irrflchie, le cri involontaire, pour
ainsi dire, des mouvements de l'me? La parole! n'est-ce pas la
manifestation d'une existence d'homme ou de femme tout aussi bien que le
battement d'un pouls? Et comment un tre vivant,  moins d'avoir la
bouche cadenasse, ne parlerait-il pas aux tres vivants, au milieu
desquels il vit dans le contact des promenades, dans le voisinage des
occupations, dans l'interrogation des regards mls, dans le coudoiement
des corps par les ateliers troits, dans cette communaut cte  cte de
toute la journe, dans ce qui fait natre enfin et produit et dveloppe
partout ailleurs la parole? Ne jamais parler! elle y tchait. Mais elle
tait femme, un tre dont les sentiments, les sensations,
l'impressionnabilit d'enfant, bon gr, mal gr, jaillissent au dehors,
en une loquacit gazouillante, un verbe diffus, des paroles, beaucoup de
paroles. Ne jamais parler! ne jamais parler! mais les ordres religieux
de femmes qui ont fait le voeu du silence n'ont, en aucun temps, pu s'y
astreindre rigoureusement. Ne jamais parler! mais elle, elle avait
encore  triompher de ces petites colres folles, particulires aux
femmes de sa classe, et qui ont besoin de se rpandre, de se rsoudre
dans du bruit, dans de la sonorit criarde. Ne jamais parler!... on la
voyait perptuellement, les lvres remuantes, comme mchonner quelque
chose, qu'elle se dcidait,  la fin,  ravaler avec une contraction
dans la face. Ne jamais parler! ne jamais parler!

 Noirlieu,--tait-ce une pure lgende provinciale?--les gens de la
ville racontaient aux trangers que le _silence continu_ donnait aux
femmes de la prison des maladies de la gorge et du larynx, et que, pour
combattre ces maladies, on forait les dtenues  chanter le dimanche 
la messe.




XLI


Dans la salle de travail, le hasard avait plac lisa entre deux femmes,
coudes  coudes avec elle, du matin au soir.

L'une tait la doyenne de la prison. Elle avait ses trente-six ans
accomplis de dtention. C'tait une grande et sche et maigre paysanne,
sur laquelle les rigueurs pnitentiaires ne semblaient pas mordre, une
crature de fer que rien ne paraissait faire souffrir, et qui gardait sa
sant et sa raison au bout de ce nombre homicide d'annes de silence.
Elle avait t condamne aux travaux forcs pour, de complicit avec son
pre, avoir assassin sa mre et de ses mains de fille fait enfoncer
sous des pavs le corps encore plein de vie surnageant dans un puits.

Elle effrayait avec son impassibilit, avec la fermeture de son visage,
avec le mutisme de toute sa personne. Sans que son corps bouget, sans
que son oeil regardt, lorsqu'une punition tombait sur une prisonnire de
la salle, lisa entendait l'implacable vieille femme ruminer entre ses
dents serres, se dire dans un souffle  elle-mme: Les autres, qu'que
a me fait, ici faut que chacun _mange sa peine_.

Celle-ci faisait un peu peur  lisa.

L'autre voisine d'lisa tait une toute jeune femme, victime de ce
rglement odieux qui mle et associe dans une existence commune la femme
condamne  un an et  un jour de prison, et la femme condamne aux
travaux forcs  perptuit. La jeune dtenue se trouvait sous le coup
d'un jugement pour adultre. Courbe en sa honte, la malheureuse,
toujours penche sur son mtier  tapisserie, de ses yeux qui se
mouillaient involontairement, laissait, de temps en temps, tomber une
larme qui faisait scintiller, un moment, une goutte de rose sur une
fleur de soie.

Celle-l, lisa la mprisait, la trouvant trop lche.

Chez lisa, chez cette nature sauvageonne, qui avait toujours tenu de la
chvre rebelle, prte  repousser  coups de tte, la main pesant sur
elle, cet instinct de rvolte tait devenu plus accentu depuis que
cette main tait la main de la Justice. Toutefois, il faut le dire, le
dsintressement de son crime faisait relever le front  la criminelle.
Dans ce monde de femmes presque entirement compos de voleuses, la
superbe de sa probit donnait  tout l'tre d'lisa quelque chose de
hautain et d'indign. La rbellion de son coeur mutin ne se manifestait
par aucun acte, aucune parole, aucune infraction  la discipline; elle
tait dans son regard, dans son attitude, dans son silence, dans le
bouillonnement colre d'un corps terrass, dans le frmissement d'une
bouche qui se tait. Aussi, suprieure, directeur et inspecteur taient
enclins  la svrit contre l'impnitente, qui s'tait fait une ennemie
plus redoutable dans la prvt charge de la distribution et de la
surveillance de son travail. lisa lui avait brutalement laiss voir le
dgot qu'elle prouvait pour la comdie d'amendement, la basse
hypocrisie, le mensonge sacrilge de religiosit, au moyen desquels, une
dtenue devient trop souvent, dans une maison de dtention une
contre-matresse.




XLII


tre vivante et redouter d'tre pour les autres ainsi que la mmoire
d'une personne morte, se voir abandonne de ceux qui ont t vos
parents, vos amis, vos connaissances, douter si une pense affectueuse
vous plaint, ne se sentir plus rattache ici-bas par l'motion lointaine
d'un souvenir, porter sa peine toute seule sans l'cho d'un mot
compatissant, enfin ne pas toucher de prs ou de loin  cette piti
ambiante, dont le rconfort dans les peines inconsolables aide le moral
humain  souffrir et  continuer de vivre en souffrant: tel tait le
sort d'lisa, qui depuis deux annes n'avait point t demande une
seule fois au parloir, n'avait pas reu une lettre, n'avait pas obtenu
un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vcu enfant, jeune
fille ou femme.

lisa avait cependant bien pein pour n'tre point punie pendant les
soixante jours de deux mois entiers, et cela plusieurs fois afin
d'obtenir de l'administration la bienheureuse feuille de papier  lettre
qui porte en tte:

                                  _Maison centrale de Noirlieu_, le____

La correspondance
est lue  l'arrive et
au dpart.
======================
N_____
Nom de Fille:_______
Nom de Femme:______
Atelier______

     *     *     *

Les dtenues ne peuvent
crire que tous
les deux mois, pourvu
toutefois qu'elles
n'aient pas t punies:

     *     *     *

lisa donc, dans le besoin de tendresse vague que cre la douleur, avait
crit plusieurs lettres, elle avait fait la battue de ceux qui portaient
son nom, elle avait, sous le prtexte d'affaires de famille--la seule
correspondance qui lui ft permise--implor l'envoi d'un bout de papier
sur lequel un peu d'criture voult bien se rappeler qu'elle existait
encore. On n'avait pas rpondu. Personne n'avait eu la charit de lui
jeter l'aumne d'une ligne. Partout le silence, et partout l'oubli.

La prisonnire avait parfois l'impression d'tre enterre toute vive, et
un instant le personnel de la prison, perdant  ses yeux sa ralit, ne
lui apparaissait plus que comme les visions et les fantmes d'un
pouvantable cauchemar... Cette vie sans rien savoir des siens, sans
rien savoir des autres, sans rien savoir de rien! et la curiosit
instinctive de ce qui se passe sous le soleil, et l'intrt de l'tre
humain pour les choses de son humanit, et ce besoin de tout individu de
participation  la connaissance lointaine des vnements quelconques, ne
pouvoir les satisfaire jamais! jamais! Oh! cette existence vcue dans
l'ignorance cruelle de tout!  mesure que les lentes annes se
succdent, au milieu d'un effroi qui vient aux plus btes, sentir
s'paissir, au fond de soi, ce grand et redoutable inconnu! Il y avait
des jours, o lisa et donn une pinte de son sang pour apprendre,
quoi? elle n'en avait pas l'ide,--rien certes qui l'intresst ou la
toucht personnellement,--pour apprendre seulement quelque chose, pour
qu'il tombt une filtre de jour dans les tnbres de son tre.
Quelquefois, au prau, tout  coup elle s'arrtait dans sa marche
mcanique, l'oreille tendue  des pas graves de bourgeois qui se
promenaient,  des cris d'enfants qui se perdaient dans le lointain,
comme si ces pas, comme si ces cris allaient lui dire du nouveau. Deux
ou trois fois, pendant un espace de cinq ans, la musique d'un orgue
mont par hasard sur les remparts lui apporta son bruit--le refrain d'un
air  la mode--c'est tout ce qui vint  elle, pendant ce long temps, des
changements de la terre.

Un jour, cependant, des vitriers avaient remis des carreaux dans une
cour intrieure, lisa trouva par terre le papier du cornet de tabac de
l'un d'eux, un morceau de journal qui ne remontait gure au del d'une
anne. Elle lut les trois ou quatre _faits-Paris_ un peu corns qu'il
contenait, et  l'atelier plaant l'imprim devant elle, en le
dissimulant sous ses petits outils de couture, dont il semblait
l'enveloppe dplie, elle le regardait pendant son travail, en lisait de
temps en temps quelques lignes avec les yeux que l'on voit  une dvote
dans un livre de pit.

Un mois cette dcouverte la rendit tout heureuse. Puis la nuit avec son
noir secret des choses se referma sur elle.

Elle regardait jalousement curieuse ses camarades de salle, revenant du
parloir avec l'claircie d'un court bonheur sur leurs figures tout 
l'heure assombries et grises. Parmi celles-l il y avait la soeur d'une
fille avec laquelle lisa s'tait trouve dans la maison de
l'cole-Militaire, et que cette fille venait voir rgulirement tous les
six mois. Le lendemain d'un jour o la dtenue avait t appele au
parloir, ne pouvant rsister au tourment de son cerveau affol de
connatre n'importe quoi du dehors, de derrire les murs de la prison,
lisa, dans la descente de l'escalier, feignant de perdre un de ses
sabots, se rapprochait d'elle, lui mettait dans la main une rondelle de
carton.

lisa, sans qu'on la vt, avait eu la patience et l'adresse de dcouper,
dans le _Pater_ et l'_Ave_ de son livre de prires, les lettres au moyen
desquelles elle avait form des mots, qu'elle avait colls avec de la
mie de pain sur le fond d'une bote  veilleuses. Tous les six mois,
alors que la femme de l'cole revenait, lisa interrogeait ainsi la
dtenue qui lui rpondait de la mme manire.




XLIII


La nuit tait dj bien avance. Dans le dortoir install par
l'architecte de la prison, entre le rejoignement troit de la vote
ogivale de l'ancienne glise, et que soutenaient de distance en distance
des piliers de fonte; dans le sinistre dortoir, bas, resserr,
touffant, mais prolong  l'infini, les lampes fumeuses n'clairaient
plus, sous les tristes couvertures brunes, que d'une lueur tremblotante,
les formes des prisonnires reposant dans les poses raides et
contractes d'un sommeil qui se dfie. Le petit jour commenait 
_bluetter_ sur les barreaux des fentres. La prvt, en son lit plus
lev, dormait profondment. Toutes les femmes sommeillaient, et les
songes, qui rvaient de crimes, taient muets.

Seule, lisa veillait encore. Un moment se soulevant dans un allongement
qui rampait, elle interrogea longuement le silence et l'ombre,
longuement scruta de l'oeil le judas de la logette de la soeur. Cela
plusieurs fois. Puis dans le lit d'lisa, s'entendit comme
l'imperceptible grignotement d'une souris. La tte retombe sur le
traversin, en une immobilit trompeuse, la prisonnire, d'une seule
main, dcousait  petit bruit un coin de son matelas. Au bout de
quelques minutes, elle retirait de la laine le papier qu'elle avait
cach dans son chignon en chemin de fer, qu'elle avait tenu des annes
au fond d'une poche, le dmnageant tous les six mois de sa robe d'hiver
dans sa robe d't, qu'elle avait enfin serr dans son matelas.

Ce papier tait une lettre crite avec du sang,  l'exception d'un seul
mot, le mot mort trac par une crainte superstitieuse avec de l'encre
ordinaire. L'criture de sang tait devenue bien ple sur le papier
jauni, mais lisa lisait avec la mmoire de son souvenir bien plus
qu'avec ses yeux.




XLIV


     Ma petite femme,

J'ai hut de la peine et du mal quand je t'ai quit, parce que a me fait
trop de plaisir quand je te vois. a me rend tout sans dessu dessou des
journes durant. a me bouillonne dans la tte. C'est tout insi comme du
lait caill que j'ai dans le coeur. Je fais dans le service la figur du
bon dieu de piti. Il me parait que je ne pourrai pas durer les quinze
jours avant ta sortie. Tant que c'est comme a, mon me, elle reste
coll  tes lvre. Je voudrai tre toujours nous deux, quand tu n' es
pas, il  a des choses qui me tire hors de moi dans toi. Mais, Elisa, tu
n'as pas fait ma connaissance encor et comme j'ai le tempramen
amoureux. J'tai tout de mme, quand je me mettai  esperer les grandes
Ftes, il  a longtemps, avant que je soi au rgiment. Cependant j'tai
bien croyant  tirer un bon numro, j'avai mis trois doits en manir de
triangle dans la bote, j'avai touch les trois numro et puis tirant le
troisime, j'avai bien dit, insi comme on me l'a enseign au pas: Mise,
mouche, vul. Enfin c'est bien malheureux pour mon salut ternel d'tre
venu  Paris, puis de t'avoir rencontr toi! Ah, que mon me me dit des
remord! Mais c'est plus fort que moi je ne puis mtriser mes sangs.
Alors, c'est convenu, puisque c'est ton plaisir, nous irons aux nids
dans les bois, l'autre dimanche couran. N'AIMER QUE MOI tu l'as jur
l'engagemen sur le crucifix. lisa tes caresse sont grav dans mon coeur.
Ta bouche par ses serment leur a pos un cachet ardent. lisa je t'aime,
je t'idolatre, ma petite femme, avec un grand dlire amoureux que tu as
fait dissoudre dans toute ma chair. Rien au monde ne peut faire oublier
tes caresse et tes baisers brulan. La _mort_ seule me les ferai oublier.

     Ton amant pour la vie, pour la vie,
     TANCHON fusiller au 71eme de ligne.

P. S. Met dans tes cheveux l'odeur qui  tait la premire fois.

       *       *       *       *       *

La lettre lue, lisa la gardait longtemps pose sur sa poitrine, sous
ses mains croises, et peu  peu la vision de la terrible journe lui
revenait comme si elle la revivait.




XLV


C'tait un trou noir dans lequel tombait un rayon de soleil, travers
d'envoles de pigeons ramiers, de roucoulements, de frou-frou d'ailes,
de vols nuant et changeant de couleurs, dans leurs rapides et incessants
passages de l'ombre  la lumire, de la lumire  l'ombre. Au milieu de
ce tourbillonnement ail, la fine pluie d'un jet d'eau retombait dans
une grande coupe de verre bleu, scelle sur un rocher en coquilles
d'escargots, et o de petits poissons, aux frtillements d'argent,
tournoyaient, tournoyaient sans relche autour d'un bec de gaz. Attach
 la barre d'une fentre, un vieux corbeau qui pouvait bien avoir cent
ans, et paraissait avoir perdu son bon sens d'oiseau, sautillait
perptuellement sur une seule patte. La fentre entr'ouverte montrait,
sur la chemine,  ct d'une couronne de marie sous un globe, un
troublet  prendre les goujons qui nageaient dans la coupe de verre
bleu.

lisa voyait le petit trou noir et ensoleill, comme si, de la table du
restaurant de la Halle o elle tait assise, le jour de sa dernire
sortie, elle regardait encore dans la petite cour intrieure, au-dessus
du toit en vitrage de la cuisine. Oh! le bon commencement de journe...
Un si beau restaurant pour elle, qui n'avait jamais mis les pieds que
chez des marchands de vin de barrire... Et les gens  ct d'elle, qui
ne faisaient pas le semblant de la mpriser... Et le garon qui lui
disait Madame comme aux vraies Madames qui taient l... Aprs, on
avait pris un _mylord_... Rouler vite, comme cela, en voiture
dcouverte, avec du vent dans les cheveux... il y avait bien longtemps
que c'tait le dsir secret d'lisa. Mais sur le quai de Chaillot, elle
tait descendue, il avait fallu qu'elle longet la Seine tout au bord de
la berge... et elle allait ainsi regardant l'eau couler, marchant avec
elle... Quand elle s'tait mise  lever les yeux, ils taient sortis de
Paris et bien au loin!... Dans une espce de champ,  travers un grand
filet schant sur un arbre, elle voyait une sorte de berger, avec un
vieux sac de militaire au dos, gardant un troupeau de moutons crotts...
Et a lui paraissait trange de ne plus retrouver, dans le ciel, le Dme
des Invalides qu'elle tait habitue  ne jamais perdre de vue... Alors
on s'tait trouv dans le bois de Boulogne... Il faisait bon dans le
bois, et puis le petit homme chri avait dans l'ombre de si gentilles
paroles, une si douce voix.




XLVI


Le soldat qu'aimait lisa n'avait d'un _lignard_ que la tunique sur le
dos. Il tait, ainsi que s'exprime le peuple, _doux  parler_, et ses
gestes avaient l'enveloppement d'un bras fminin. Il disait, en riant,
qu'il devait cela  l'habitude qu'il avait autrefois de tenir sous sa
roulire, par les pluies froides, l'agneau dernier n de son troupeau.
Car jusqu'au jour o il tait tomb au sort, il avait t berger. Lui,
ce fut lui, pendant bien des annes, cette silhouette contemplative
qu'on aperoit  mi-cte des grandes landes, debout, le menton appuy
sur un long bton, et entour du tournoiement fantastique d'un chien aux
yeux de feu. Sa vie s'tait passe dans le vent, la pluie, l'orage, les
dchanements mystrieux des forces de la nature. Depuis l'ge de huit
ans, ses yeux avaient vu les aubes et les crpuscules de chaque jour,
toutes les heures de la terre troubles et voiles, et pleines de visions
et d'apparences et disposant l'esprit du berger  la croyance peureuse
aux choses surnaturelles, et peuplant son imagination de toutes sortes
de noires interventions des puissances occultes. Il tait n sur une
terre arrire, en laquelle s'ternisait le pass d'une vieille
province, dans un dpartement lointain, encore sillonn d'antiques
diligences, et o se dressait  chaque bifurcation de deux chemins une
croix de pierre. Tous les dimanches, d'abord enfant, puis dj grand
garon, il tait sa blouse pour passer la chemise blanche de l'enfant de
choeur. Plus tard il tait rest croyant  son catchisme, captiv par
tout le miraculeux qu'il enseigne, si bien que sous le soleil de midi en
plein champ, au milieu de ses moutons, il ne manquait chaque semaine, 
l'heure de l'office, de lire sa messe, et l, perdu, absent, transport
dans une glise idale, il se prosternait, comme  l'lvation, aux
tintements de la clochette qui sonnait au cou rebelle du blier de son
troupeau. Cette ferveur se mlait, en lui,  ce mysticisme vague et
confus que la solitude, la vie en plein air apportent parfois aux
natures incultes. Du reste il tait sans lettres, n'avait jamais lu que
des almanachs et deux ou trois petits livres d'un illuminisme tendre 
la glorification de la vierge Marie. Lorsque l'homme avait apparu dans
le jeune homme, une part de cette religiosit s'tait tourne vers la
femme. Et ses amours d'abord chastes et ddaigneuses des campagnardes,
et toutes  une dlicate Sainte, martyrise dans un tableau d'une
chapelle de sa montagne, avaient brl en lui, dans un transport de la
tte ressemblant  un embrasement divin.

La vie du rgiment tait dure au berger; il comptait les annes, les
mois, les journes qui le sparaient du jour o, aprs ses sept annes
de service, il retournerait  ses landes et  ses btes. Mais comme il
avait la rsignation du chrtien, il accomplissait avec docilit et
simplicit ses devoirs de soldat, respectueux avec son capitaine,
respectueux avec son caporal. Il vivait toutefois dans son coin, allant
tout seul de son ct, sans rapport avec les autres, auxquels cependant
 l'occasion il rendait de petits services, restant de son pays, ne
laissant entamer ni ses ides ni ses habitudes, contemplant  la drobe
les images de la petite semaine sainte qui ne quittait jamais son sac,
insensible aux moqueries de la chambre, qui le voyait tous les matins,
le premier lev, faire, agenouill  la tte de son lit, une prire dans
le jour  peine naissant, sans entendre dire  ceux qui s'veillaient:
Tiens Tanchon, le v'l dj occup  _manger sa paillasse_.

Ce croyant et ce fervent n'avait pu cependant rsister  Paris aux
ardeurs sensuelles de son temprament,  la flamme de ce corps grandi
dans les excitations de la nature et l'arome des sapins,  l'exaltation
tendre d'un cerveau amoureux de Dieu et de la femme. Au milieu de ses
faiblesses, dans la simplicit de sa foi candide, l'ancien berger tait
tourment de l'apprhension des feux matriels d'un enfer, de la crainte
d'un vrai diable qu'il n'tait pas bien sr de n'avoir pas vu, une fois,
sous la forme d'un loup blanc, de la peur de toutes les crations de
terreur de l'glise  l'usage des damns, qu'il croyait, en ses
souvenirs hallucins, s'tre approchs de lui dans les tnbres, dans
l'obscurit remuante des heures o le Monde s'endort ou s'veille. Et
ces effrois de ralits pour lui non douteuses, non lointaines, mais
menaantes de tout prs, troublaient d'autant plus son tre, qu'il se
sentait tous les jours plus incapable de rsister  la femme, plus
faible contre la tentation de sa chair.

       *       *       *       *       *

Parlant  une femme, parlant  lisa, sous des arbres, par ce jour de
printemps, la parole de cet homme au pantalon garance tait une sorte
d'invocation, une effusion presque priante et dlirante, un parler
d'amour, o des mots revenant des trois livres amoureusement pieux qu'il
avait lus, en faisaient une langue de dvotion, appuye de la douceur de
gestes qui semblaient envelopper d'une caresse l'agneau dernier n de
son troupeau.




XLVII


lisa et le soldat taient donc tombs dans le bois de Boulogne. Des
grandes avenues ils avaient t aux petites alles. Le soldat ne disait
plus rien. Et lisa avait pour le bras auquel elle s'appuyait, des
caresses qui tapaient doucement, tout en arrachant d'une main distraite,
le long du chemin qu'ils suivaient, de hautes herbes des champs. Ils
marchaient ainsi dans le bois qui devenait plus pais, quand ils se
trouvaient devant une grande porte, o se voyait la broussaille fleurie,
blanche et rose, de grands rosiers grimpants.




XLVIII


Le cimetire! le cimetire qui n'en tait plus un! Il lui semblait
encore lire sur le vieux pltre lzard de sa porte: ANCIEN CIMETIRE DE
BOULOGNE, et tous les dtours et tous les circuits du petit bois ignor,
ouvert le dimanche, se reprsentaient sous ses yeux.

D'abord, elle avait voulu en faire tout le tour, comme on fait le tour
d'un lieu inconnu et attirant, allant aux recoins secrets par des
sentiers effacs, dans de petits chemins, que barraient et refermaient
des rosiers devenus sauvages, et dfendant le passage avec des rejets
fous et des pines meurtrires.

Puis lasse, comme une femme qui n'a pas l'habitude de marcher, elle
s'tait laisse tomber prs d'un monticule, sous lequel dormait un
enfant: un tertre vert tout mang de marguerites.

Elle tait tout emplie d'un tranquille et pur bonheur, o
l'enveloppement de la mort, de cette mort dj ancienne et qui avait
perdu son horreur, mettait je ne sais quoi de doucement recueilli.

Lui! silencieux, il s'tait couch un peu au-dessous d'elle, une joue
pose sur la fracheur de l'herbe.  travers sa robe elle sentait la
chaleur de son visage.

Instinctivement, elle s'tait leve, dirige du ct de la porte, quand
il l'avait force  se rasseoir un peu plus loin, sur un angle de pierre
dfonce, d'o tombaient sur eux de grandes branches pleurantes.

--Non! Non!

C'tait lisa qui se relevait brusquement, marchant, encore une fois,
vers la sortie du cimetire.

Elle avait au dedans d'elle le pressentiment qu'un malheur allait
arriver, et cependant ses pieds taient lents  la porter dehors.

Elle marchait  petits pas, et tout en marchant, avait tir son couteau
dont elle ratissait les pines des branches de rosiers qu'elle glissait
dans son bouquet d'herbes des champs.

Elle tait arrive dans un angle du cimetire, le long de la loge ruine
du gardien d'autrefois, dans un endroit o le terrain s'abaissant, se
relevant, avait comme des ondulations de vagues.

Deux ou trois personnes entres par hasard, aprs un regard jet en le
lieu abandonn, taient ressorties.

Lui! alors s'allongeait dans un des creux comme s'il voulait un peu
sommeiller. Elle s'asseyait  ses cts.

Et tout en arrangeant son bouquet, et en faisant passer son couteau
d'une main dans l'autre, avec les caresses calmantes que les mres
promnent sur la visage de leurs enfants, de sa main libre, elle fermait
les yeux ardents de son amant, en lui disant:

--Dors!

Soudain, sans une parole, sans un mot, elle sentait sur elle les
violences et la brutalit d'un viol, et dans l'effort rageur qu'elle
tentait pour se dgager de l'treinte furieuse qui lui faisait mal, elle
avait l'impression d'tre soufflete par les deux mains dnoues autour
de son cou.

--Ne me tente pas, je vois rouge! s'criait lisa, dresse toute droite,
son couteau  la main, lisa chez laquelle la courte lutte avait fait
monter au cerveau la folie d'une de ces homicides colres de
prostitues.

Ah! ce moment, elle ne se le rappelait que trop! Il faisait un coup de
soleil brlant, comme il en fait en avril... l'air tait tout
bourdonnant de petites btes volantes... des odeurs sucres,
ressemblant au got du miel des cerisiers en fleurs de son pays,
montaient des grandes broussailles couches sur les tombes... il n'y
avait pas encore de feuilles aux arbres, mais tout plein de bourgeons
gonfls et luisants... et, au milieu de cela, elle voyait devant elle
le visage de son amant qui avait sur la figure un rire bte et tout
drle.

Cela avait dur, oh! pas plus qu'un rien, une seconde, au bout de quoi,
il s'tait lanc sur elle, sur le couteau, tombant  genoux, cherchant,
tout bless qu'il tait,  l'envelopper,  l'embrasser de ses bras
dfaillants.

Oui! c'tait bien ainsi que les choses s'taient passes... Mais les
autres coups de couteau... Ah! voil!... Quand elle avait vu couler le
sang... tait-ce assez singulier tout de mme... alors elle avait t
prise par un _vertigo_, par un besoin de tuer, par une furie
d'assassiner... et elle l'avait frapp encore de quatre ou cinq coups...
criant pendant qu'elle frappait, comme qui dirait un enrag en train de
mordre, criant  l'assassin..

--Mais tiens-moi! tiens-moi donc!

       *       *       *       *       *

Au fait, pourquoi n'avait-elle pas confi cela  son avocat, 
personne... Aprs tout ce n'tait pas bien intressant... Puis, quoi!
elle! la dernire des dernires, elle! une inscrite  la police et dans
tant de maisons de la province et de Paris, il aurait fallu avouer qu'il
lui tait, tout  coup, comme a, pouss l'envie d'aimer comme une jeune
fille qui n'aurait pas _faut_, comme une toute jeune honnte fille...
non, ce n'taient pas des choses  dire... on aurait trop ri d'elle...
enfin, bien sr, elle aurait t toujours condamne, puisqu'elle avait
tu... mais on n'aurait pas cru peut-tre que 'a avait t pour les
dix-sept francs qu'on n'avait plus retrouvs sur lui.

       *       *       *       *       *

Et dans son troit petit lit, rflchissant aux impulsions mystrieuses
et secrtes auxquelles elle avait obi, auxquelles elle ne comprenait
rien, elle finissait par se demander comment elle avait pu, ce jour-l,
tre si entirement abandonne du bon Dieu?




XLIX


Pendant une semaine, toutes les nuits, lisa relisait la lettre, puis la
lecture n'avait plus lieu qu'en des temps loigns. Enfin, la
prisonnire oubliait dans son matelas le papier crit avec du sang. Une
nuit cependant, au bout de quelques mois, elle retirait l'ptre
amoureuse de sa cachette; mais cette fois, sans la baiser, ainsi qu'elle
avait toujours l'habitude de le faire avant de la lire. Elle la
retournait prs d'un grand quart d'heure entre ses doigts. Chez la femme
semblait se livrer un combat, au milieu duquel elle dchirait la lettre,
la mettait en morceaux, longuement en tout petits morceaux, comme si
elle se complaisait  cette destruction.

Dans le nant et le vide d'un coeur en prison, une instinctivit tendre
et sans emploi de sa tendresse,  dfaut d'autre affection, ressuscitant
en lisa le petit homme chri, l'avait fait, tout  coup, se retourner
vers son pass d'amour, se rfugier un moment dans la douceur posthume
du seul bon rappel qui lui ft rest de la vie. Cela avait dur quelques
heures et cela avait t tout. L'amant appel par la pense d'lisa,
combien de temps l'avait-elle revu avec son bon visage, ses yeux
caressants, ses gentils gestes, tout ce qu'elle avait aim dans l'homme
aim?... Tout de suite son vocation l'avait mene au cimetire
d'Auteuil, tout de suite elle avait eu devant elle l'assassin avec ce
rire dans lequel l'agonie avait mis quelque chose qui tait si peu de
lui. Ainsi les gens qui ont perdu un tre cher, mort fou, et que les
rves ne leur remontrent jamais que dans sa fureur ou sa dgradation de
crature intelligente, supplient la Nuit de ne plus rapporter l'image
dsesprante; ainsi lisa repoussait maintenant l'image adore qui lui
devenait  la longue antipathique, cruelle, odieuse. Un jour arrivait
mme, o lisa se mettait  s'irriter contre ce qui, malgr tous ses
efforts pour oublier, restait et demeurait en elle de ce mort... qui
tait au fond la cause de tout son malheur. Alors le souvenir de son
amant, brutalement repouss par la dtenue, chaque fois qu'il remontait
 son coeur, tait rejet sans un attendrissement, sans un regret, sans
un remords, au fond d'une mmoire qui se faisait de marbre.




L


lisa avait espr avec le temps s'habituer au mutisme, ne plus souffrir
de la privation de la parole. Mais au bout d'annes passes en prison,
elle avait le mme besoin de parler qu'au premier jour. Il lui semblait
mme que ce long silence avait mis, au fond de sa gorge, quelque chose
de furieux, d'exaspr, et que toutes les paroles ravales par elle,
voulaient, par moments, sortir dans un long aboiement furieux. Ne
pouvant parler, parfois elle ne pouvait rsister  se donner le semblant
de la parole,  construire avec des lvres et une langue aphones des
phrases qu'elle ne s'entendait pas, mais se sentait dire. Elle faisait
cela, le linge qu'elle cousait tout rapproch de son visage, prt 
touffer dans sa bouche un mot devenant imprudemment sonore. Mais un
jour, ce _parlage_ incomplet ne la satisfit pas. Comme si, chez elle, la
poche aux paroles crevait, ou plutt comme si elle voulait s'assurer si
elle avait encore dans le cou cela qui fait des sons humains,--au milieu
de l'tonnement de la salle de travail qui la crut attaque de
folie,--lisa se mettait  jeter des mots, des phrases sans suite, des
sonorits retentissantes, et se drouillant tout  l'aise le gosier, en
dpit des objurgations de la soeur, continuait  monologuer tout haut,
jusqu' ce qu'on entrant hors de la salle la prisonnire grise par le
bruit de sa bouche, et laissant derrire elle, au milieu du _silence
continu_, l'cho long  mourir de ce verbe entr tout  coup en rvolte.




LI


Sa mre, lisa ne l'avait pas revue depuis sa fuite de la Chapelle. Si,
elle l'avait revue une fois--une fois seulement et de loin--lorsque la
mre de l'assassine tait venue dposer  la cour d'assises. Dans le
pass, on le sait, il n'y avait pas eu une grande tendresse chez la
fille, pour cette mre qui lui avait fait peur et peine pendant toute
son enfance.

Cependant depuis, dans l'isolement sur la terre de l'tre en prison 
tout jamais, ce qui reste comprim d'affectueux dans tout coeur humain
allait vers la vieille femme. lisa aurait voulu en recevoir des
nouvelles. Plusieurs fois elle lui avait crit. Les lettres crites  sa
mre n'avaient pas obtenu plus de rponse que les lettres crites aux
autres. Aussi la dtenue fut-elle fort surprise quand on lui annona que
sa mre l'attendait au parloir.

Le parloir d'une maison centrale se compose de trois cages ou plutt de
trois grands garde-manger grillags de fer et souds l'un  l'autre.
Dans celui de droite on met les parents, dans celui du milieu est assise
une soeur sur une chaise de paille avec un dvidoir, dans celui de gauche
il y a la dtenue. Ni baiser, ni serrement de main. Des paroles, des
confidences, des effusions arrtes, par la prsence de cette
surveillance immobile et glace. Des regards spars par la largeur d'un
couloir et briss par un double treillis de fer. Une entrevue o le
bonheur de se voir, de se retrouver, ne peut se tmoigner par une
caresse, par une treinte mue, par des lvres poses sur une chair
parente ou amie.

C'tait bien sa mre! Les tribulations de la vie avaient mis dans les
restes de sa beaut une implacable duret. On et dit une sibylle sous
la palatine d'une femme de la halle.

Une petite fille tait  ct d'elle.

--Mais vraiment, t'as bonne figure, oh! mais c'est chouette, t'as trouv
le moyen d'engraisser tout plein... a me fait bien de la satisfaction,
l... quoique tu m'en aies fait du tort, va, dans mon commerce.

La mre d'lisa s'interrompit, pour dire entre ses jambes  la petite
qui s'obstinait  se cacher la figure dans le creux de sa robe:

--Allons, nigaude, puisque je t'ai dit que c'est ta soeur, pourquoi que
t'en as peur?

--Oui c'est une petite que j'ai eue depuis toi,--fit, en relevant la
tte vers lisa, sa mre. Et elle continua.--Tu ne me gardes pas
rancune, hein! fillette, de ne t'avoir pas fait rponse; tu sais, moi,
je ne suis pas de mon temprament crivain.

L-dessus, fouillant dans une poche profonde, o cliquetaient un tas
d'objets, elle en tira une _queue de rat_, puis elle prit longuement une
prise, la prise de tabac des vieilles sages-femmes.

--Maintenant je vas te dire, je ne suis pas heureuse dans mon quartier;
tous les jours que le bon Dieu fait, on m'y cherche des contrarits...
l-dessus une pensionnaire que j'ai eue m'a dit, comme a, que dans les
Amriques on tait pas si contrariant, tu comprends, fillette?

lisa comprenait. Elle pressentait dans la vie de sa mre de nouvelles
manoeuvres abortives, peut-tre dans l'air des menaces de poursuites.

--Alors ae la boutique, reprit la mre, j'ai tout lav... mes pauvres
lits! tu sais celui de la chambre jaune, celui que j'ai fait les billets
 la Villain... ils m'ont cot gros ceux-l... oui tout lav, tout
vendu, mais j'en ai pas encore assez pour aller si lointainement... de
l'argent. Je m'ai dit alors: l'enfant a bon coeur... et puis, raisonnons
un brin, qu'est-ce qu'elle peut faire de plus _agreiable_ de son
argent... puisqu'elle en a pour la vie.

lisa regardait sa mre avec des yeux douloureux. Dans le premier moment
elle avait cru bonnement que sa mre tait venue pour la voir; elle
n'tait venue que pour la dpouiller de son misrable petit pcule de
prison.

--Eh bien, tu ne dis rien... tu refuses ta mre... Un enfant, madame la
soeur, pour laquelle je me suis tu les sens!

--Les six francs pour m'acheter ma bire, quand ce sera fini... je ne
veux pas que les autres se cotisent pour moi... oui c'est tout ce qu'il
me faut... le reste, je te l'enverrai, maman.

Cela dit lentement, d'un coup de reins brusque, lisa se leva de son
banc pour mettre fin  la visite.

--Ah! t'es une vraie fille, s'cria la mre en joie, je le rpte comme
je l'ai dit aux jurs de malheur qui ont condamn mon enfant  mort.
Elle est bien un peu _bernoque_, mais foncirement c'est un coeur d'or...

Et relevant d'une taloche la tte de la petite fille, qui s'tait
renfonce dans ses jupes:--H! bijou! l tout de suite, fais un beau
serviteur  ta bonne soeur.

Quand lisa rentra dans la salle de travail, elle tait trs-ple.
Depuis des annes,--quand elle souffrait encore,--elle ne ptissait plus
gure que des durets de la prison. Cette visite lui avait fait
retrouver au fond d'elle de quoi souffrir  nouveau.




LII


Ce qui, dans un condamn, demeure haineusement debout contre la socit,
ce qui en son apparente soumission se soulve contre l'autorit, ce qui
se rebelle en son silence, un jour, toute cette rvolte intime et
latente s'affaissa chez lisa. Il y eut chez elle, comme la dmission de
cette attitude hautaine et contemptrice qu'affiche tout d'abord le Crime
enferm. La dtenue tait  bout de force. Elle se sentait vaincue. Elle
s'avouait brise par la force toute-puissante et toute destructive de la
prison, par la compression de fer qui pesait sur elle en l'crasant un
peu plus tous les jours. Il n'y avait plus en elle l'toffe d'une
rsistance morale. La bte, autrefois toute prte  se cabrer et 
hennir, avait t lentement amene  l'heure o, rduite et mate, elle
cache,  l'approche du matre, sa tte entre ses quatre jambes qui
tremblent. lisa ne connaissait plus ces furieux moments, pendant
lesquels elle tait obsde de la tentation d'enfoncer ses ciseaux dans
la poitrine de la prvt qui lui en voulait. Une punition injuste, d'o
qu'elle vnt, n'avait plus le pouvoir de faire monter  sa bouche
l'bauche de mots de colre, crevant sur ses lvres muettes. On
entendait maintenant, quand le directeur ou l'inspecteur lui faisaient
une observation, sa parole prendre la note menteusement pleurarde d'une
voix qui implore, on voyait se baisser son oeil dans un regard humble et
faux, et toute sa tremblante personne s'envelopper de soumission vile et
de bassesse abjecte. Cette hypocrisie qui, dans les premiers temps avait
si fort rvolt la prisonnire, cette hypocrisie qu'une inspectrice
appelle la plaie des prisons, lisa, elle aussi, y tait venue comme
les autres, mendiant aujourd'hui, dans la mort de tout orgueil humain,
avec le mensonge de sa voix, de son regard, de sa tournure,
l'adoucissement de son sort. Et comme c'est par la religion que vient
cet adoucissement le plus souvent et que le plus souvent se produisent
les grces, lisa simulait la dvotion, se confessait  l'aumnier,
communiait, cherchait  se bien faire venir des soeurs, tentait de
s'approcher de la suprieure.




LIII


La suprieure de la prison tait une religieuse de quatre-vingts ans, au
visage de cire, au front sillonn de rides rouges de sang extravas et
qui paraissait comme un front sanglant. Sa ple personne, son lent
parler, son regard gristre et lointain, ses gestes dcourags
semblaient en faire une froide et tragique figure de la Dception. Il y
avait eu en effet, dans sa longue vie, tant de pertes d'illusions, tant
d'avortements d'esprances, tant d'croulements de rves, tant de
dtenues converties ramenes en prison quinze jours aprs leur sortie,
que la vieille et sainte femme commenait  dsesprer de la conversion
de ce monde qu'elle avait cependant le devoir de sauver. Elle ne croyait
plus du tout  l'amendement des _correctionnelles_ qu'elle appelait avec
un mpris indfinissable des tranardes, et n'avait gure gard qu'un
rien de confiance dans le repentir possible des _criminelles_, des
grandes criminelles, de celles qui avaient tu, ne redoutait pas de
dire sa douce bouche. Pour elle l'ternit de la rclusion, mle 
l'action religieuse pendant un nombre infini d'annes, avait seule
quelque chance de ramener sincrement ces femmes  Dieu. lisa avait
tu. Elle tait condamne  perptuit. Elle runissait donc toutes les
conditions qui pouvaient intresser, faire travailler la suprieure 
son salut. Mais lisa tait une prostitue. Elle appartenait  une
classe de femmes pour laquelle la suprieure, malgr ses efforts
chrtiens, n'avait jamais pu surmonter un dgot, une aversion, une
rpugnance, pour ainsi dire physique, qui se refusait presque  se
laisser approcher de ces malheureuses.

Le doute morne et dsol de la suprieure tait, chez l'aumnier, un
doute jovial incarn dans la verdissante vieillesse d'un prtre
bourguignon, qui depuis longtemps, tout digne homme du Seigneur qu'il
tait, avait fait gaillardement son deuil de la conversion des
correctionnelles et des criminelles, toutes pcheresses, affirmait-il,
nes et condamnes  mourir dans la peau de la perversit inne. Pour
ses ouailles qu'il dclarait ainsi prdestines  la damnation,
l'aumnier n'avait au fond aucune rpulsion, lui! il s'en entretenait
mme, avec un peu de cette parole paterne, qu'ont les magistrats pour
les notables gredins qu'ils envoient aux galres. lisa tombait mal avec
le clairvoyant bonhomme. Plusieurs fois, pendant ses petits sermons du
dimanche, l'aumnier avait remarqu lisa faisant, sur le visage un
moment attendri d'une compagne, rebrousser la contrition avec
l'incrdulit d'un regard gouailleur.

Ne se sentant ni aide ni encourage par la suprieure et l'aumnier,
lisa se rabattait sur les soeurs avec lesquelles les habitudes de la
prison la mettaient le plus souvent en rapport. Et peut-tre, il faut le
dire, cette comdie de religiosit joue dans un intrt tout humain,
serait-elle devenue une dvotion vraie si, en ce moment d'amollissement,
lisa avait trouv autour d'elle un peu de tendresse spirituelle.

lisa n'avait jamais t impie. Elle avait toujours conserv, mme dans
son mtier, des pratiques religieuses ou au moins superstitieuses, et le
greffe de Noirlieu gardait la petite mdaille de la Vierge qu'elle avait
au cou, lorsqu'elle avait t croue. Au fond, l'apparente affectation
irrligieuse qu'avait surprise l'aumnier, ne s'tait tmoigne chez
lisa que dans la maison de dtention, et seulement parce que
l'insoumise prisonnire trouvait l, dans la religion, l'auxiliaire de
l'autorit. Cette tendresse qu'elle appelait, lisa ne la rencontra pas
chez les soeurs. Vraiment! on ne peut demander  ces femmes d'lection de
s'abandonner tout entires au Crime, ainsi qu'elles s'abandonnent  la
Misre,  la Maladie,  la Douleur. Ce serait trop exiger de ces tres
purs, aux petits pchs vniels, de se rapprocher et de se confondre
dans une intimit d'me avec l'assassine, avec la voleuse, avec toutes
les sclrates amenes en leur compagnie par les verdicts des tribunaux.
Les soeurs peuvent bien donner  la garde, au soulagement matriel de ces
cratures, leurs forces, leur sant, leur vie, mais cela d'mu,
d'attendri, de caressant  la manire d'une soeur en Dieu, cela qu'elles
accordent  l'Honntet pauvre et au Malheur immrit, non! Il y a l
quelque chose de dfendu  la perfection terrestre de la religieuse.

Suprieure, soeurs, aumnier, sans repousser absolument lisa, lui
faisaient sentir qu'on la savait dvotieuse dans le seul but d'tre
porte au _Tableau des grces_.




LIV


Alors lisa prouva comme une espce d'endurcissement de son corps que
semblait quitter la sensibilit. De tout temps trs-frileuse, souvent au
dortoir par les nuits fraches, elle avait un sentiment de froid. Elle
n'eut plus froid. Puis les sensations produites par le contact brutal
des choses et qui font mal, ne lui parurent plus immdiates, mais lui
firent l'effet de venir de loin et de la toucher  peine.

Bientt l'indiffrence de son corps pour tout, lisa la retrouvait dans
les mouvements de son me. L'emprisonnement n'tait plus gure pour la
dtenue une expiation. Sa cervelle perdait l'habitude de forger ces
hasards impossibles qui promettent, pendant une heure,  l'imagination
des prisonniers l'abrviation de leur temps de prison. Sa peine flottait
dans sa pense diffuse, sans que maintenant sa mmoire s'effrayt, se
souvnt peut-tre de son ternit. Enfin ce rgime du silence, ce rgime
suppliciant, elle commenait  s'y trouver comme dans le repos d'une
vie, o il tait permis  ses ides de paresser dans du vague, dans du
trouble, dans une sorte de lche vanouissement, sans que sa parole ou
celle des autres l'en retirt. C'tait mme pour elle un choc presque
douloureux qu'une question adresse  l'improviste par le directeur, et
une gne angoisseuse que la ncessit d'y rpondre de suite. Aussi lisa
avait-elle pris  la fin l'habitude de rpondre par un marmottage, par
un bruit de la gorge et des lvres qui ne disait rien. Dans le
bienheureux et noir vide de sa tte, elle n'essayait mme plus de faire
remonter la lueur d'un souvenir... Se rappeler, tait pour lisa un
effort, une fatigue!

La prison avait de grands escaliers  tournants rapides, que les
dtenues en sabots descendaient, quatre par quatre, dans une
dgringolade acclre. Depuis quelque temps, lisa avait  la fois peur
du vide de l'escalier sous ses pieds et du tourbillonnement fminin dans
son dos. En mme temps que cette apprhension bizarre se dclarait, il
lui venait aux doigts une maladresse qui lui faisait tomber frquemment
les objets des mains. lisa s'tonnait aussi un peu--elle, un estomac
capricieux et dgot, qui bien des fois avait laiss, sans y toucher,
sa pitance,--de se voir manger tout ce qu'elle trouvait  manger avec
une voracit animale.




LV


Le carreau du rfectoire encore un peu humide du lavage du matin luisait
rouge, et la lumire aigre d'une froide journe de printemps jouait
crment sur l'ocre frais des murailles et le blanc de chaux du plafond,
tout rcemment repeints. C'tait jusqu'au fond de la salle claire, en
charpe, par de trs-grandes fentres, une double range de tables
troites, dans la menuiserie desquelles entraient, se confondaient deux
bancs trs-bas, pouvant contenir chacun cinq dtenues.

Sur les tables, on voyait poses dix cuelles de terre vernisse d'o
s'chappait une vapeur tournoyante. Au milieu s'levait la cruche pansue
des intrieurs laborieux et pauvres de Chardin, la cruche en terre,  la
couverte rose de brique,  la paillette de jour carre.  et l,
brillaient,  un certain nombre de places, de petits ronds de fer-blanc
avec un numro au milieu. Ces ronds de fer-blanc taient les bons de
cantine, les bons qui permettaient  ces femmes nourries seulement de
lgumes toute la semaine et ne mangeant de la viande qu'une seule fois
le dimanche, leur permettaient, sur l'argent de leur pcule, d'ajouter 
leur ordinaire, les mangeailles figurant sur un tableau accroch au fond
du rfectoire.

Ce tableau portait:

Beurre frais              10 c.
Lait                       
Fromage de Dumeux          
Gruyre                    
Hollande                   
Bondon                     
Rglisse                   
Gomme                      
Hareng saur                
Ragot de mouton          20 c.

_Composition du ragot._

Viande
Pommes de terre pluches
Carotte
Navets
Oignons
Graisse
Farine
Sel et poivre ncessaire.

Au coup de neuf heures, les femmes annonces d'avance par le claquement
de leurs sabots dans les escaliers, firent leur entre tumultueusement
dans une bousculade, qui se pressait et se htait vers la nourriture
avec la bruyance de mchoires mchant  vide.

Dix par dix, elles allrent se placer  des tables qui avaient,
placards  leur tte, les numros d'crous et les noms des attables.

Dans la confusion de la prise de possession des places et l'enjambement
des bancs, la soeur vit la main crochue d'lisa retirer le bon de cantine
d'une voisine, le placer devant elle.

--Gourmande, dit la soeur, je vous ai vue et je crois que ce n'est pas la
premire fois. Vous tes note... je vous surveillerai dornavant.

La main d'lisa, avec la mauvaise humeur d'une main d'enfant oblige de
lcher une chose chipe, repoussa le numro de cantine devant sa
voisine.




LVI


--Numro 7999, approchez.

La dtenue ne bougea pas.

--tes-vous sourde, eh l-bas?

lisa se dcida  se lever et se vautra  demi sur la barre, avec un air
indiffrent et ennuy.

La prisonnire se trouvait dans la salle appele le Prtoire de la
justice, o avaient lieu tous les samedis les _garanties_: c'est--dire
la confirmation au milieu d'un dbat contradictoire des punitions
demandes par la soeur dnonante, transmises  la suprieure, prononces
par le directeur.

Sur une estrade, le directeur, dans son fauteuil de prsident, avait 
sa droite la suprieure et la soeur dnonante,  sa gauche l'inspecteur
et l'aumnier.

Derrire les juges, les rideaux en calicot blanc, compltement ferms,
de trois grandes fentres, faisaient tnbreuse la salle, rendaient
svres les figures de ces femmes et de ces hommes assis  contre-jour.
Les murs taient tout nus, sans un tableau, sans une sculpture, sans un
symbole de misricorde qui ft esprer la coupable.

En face du tribunal, la salle tait coupe par une petite barrire en
bois, et, pass la barrire, les prisonnires, notes pour tre punies,
se tenaient dans des poses bien sages sur un grand banc.

Le directeur reprit:

--Vol de bons de cantine, refus de travail, c'est tous les samedis la
mme chanson... H! qu'est-ce que vous dites?

lisa ne disait rien.

--Interdiction du prau, privation du rgime gras le dimanche... c'est
comme si on fouettait des hannetons  six liards le mille... rien n'a de
prise sur madame... t!... mais au fait, si on vous mettait  la
demi-ration de pain sec?... Ne serait-ce point votre avis, ma mre? fit
le directeur en s'adressant  la suprieure.

 cet appel du directeur, il y eut chez la suprieure un acquiescement
insensible de son visage ple, de son front sanglant.

--La demi-ration de pain sec, rpta le directeur en revenant  lisa,
vous entendez, vous qu'on dit une grosse mangeuse... la demi-ration de
pain sec, a fait-il votre affaire?

Pas de rponse d'lisa.

--Ainsi, c'est bien entendu, n'est-ce pas, il y a chez vous la volont
de rsister  votre directeur?

Pas de rponse d'lisa.

--Voyons, tte de bois, parlez, dfendez-vous. Je veux, que vous
parliez! s'cria d'une voix rageuse le directeur.

Pas de rponse d'lisa.

La perversit inne! soupira le bien portant aumnier en faisant
tourner ses pouces.

--Alors c'est un dfi, pas vrai, numro 7999?

Pas de rponse d'lisa.

--Dites au moins que vous ne recommencerez pas... vous verrez que la
mtine ne le dira pas!

lisa ne rpondit pas plus que les autres fois. Ses yeux s'levrent
seulement vers le directeur. Sa bouche se contracta dans une rsolution
de ne rien dire. Un nuage haineux passa sur son visage, et dans la femme
que le tribunal avait sous les yeux, sembla se glisser un tre stupide
et mchant.

Moi, vous le savez, je suis pour les chtiments moraux, jeta dans
l'oreille de l'inspecteur le directeur exaspr, mais il y a vraiment
des moments o il faut reconnatre que les coups de fouet sur les
paules d'Auburn ont du bon.




LVII


Le directeur de la prison tait un Mridional d'une petitesse comique,
un homuncule tout en barbe et en poils noirs, avec un crne dnud,
fumant et suant et qui ne pouvait supporter le contact d'un chapeau.

Du lever du jour  la nuit, on rencontrait, nu-tte, l'infatigable petit
homme dans les endroits, o se prparaient les choses destines  vtir,
 changer,  nourrir les dtenues, surveillant, inspectant, contrlant,
soupesant, revendiquant avec une paternit rageuse et des jurons de la
Cannebire, ce qui tait, d'aprs le rglement, le bien et le droit de
chaque prisonnire; tout prt  rvolutionner la prison,  faire chasser
l'entrepreneur pour un dcilitre de lgumes secs qui aurait manqu  la
pitance d'une femme. Un directeur dont les penses de la journe, les
insomnies de la nuit appartenaient  la dtention, dont la vie tout
entire tait une revendication du bien-tre matriel de ses dtenues,
dont la direction avait presque le caractre d'un apostolat laque, et
cependant,  certains moments, un directeur bien inhumain: un directeur
dou de la frocit qui se dveloppe chez un bourgeois systmatique,
pour peu qu'on contrarie l'unique ide logeant en son crne conique.

Criminaliste de l'cole amricaine, disciple d'Auburn, le directeur de
Noirlieu croyait  l'amendement des dtenues par le silence. Les assez
tristes rsultats qu'il avait obtenus dans sa direction personnelle et
la constatation par la statistique criminelle de l'accroissement de la
rcidive depuis une vingtaine d'annes, tout aussi bien chez les femmes
que chez les hommes, n'avaient pu branler sa foi entte, l'amener 
reconnatre les cruauts inutiles du moyen. Qu'une prisonnire n'et pas
sur le dos une bonne robe de droguet ou de laine beige, n'et pas dans
le ventre la ration de pain et de soupe maigre: voil seulement ce dont,
 ses yeux, une prisonnire pouvait souffrir, tout le reste tait de la
_coyonnade_, selon son expression. Quant  la dbilitation
intellectuelle, incontestablement produite par cette pnalit, il
dclarait, au milieu de beaucoup de _boun diou_, que c'tait une
invention des mdecins modernes, ajoutant que le silence continu tait
un bon petit recueillement hyginique  l'me et au corps. Mais le plus
souvent, avec les ddains et les haut-le-corps superbes d'une conviction
d'conomiste qui avait quelque chose d'absolu, de fanatique, il ne
souffrait pas la discussion sur ce sujet qui, pour lui, tait un
vritable article de foi. Il y avait mme des jours o ce fantasque
petit homme tait dispos  voir, dans les infractions involontaires des
dtenues, une rbellion en rgle contre ses ides personnelles, mlange
d'un rien d'irrespect pour l'exigut de son susceptible individu. Alors
le directeur de Noirlieu arrivait inconsciemment dans sa lutte avec une
nature rfractaire au silence,  des svrits,  des durets,  des
implacabilits qui, dans l'adoucissement de la pnalit moderne,
faisaient remonter un peu de la torture des temps anciens, et donnaient
 la drolatique colre du petit philanthrope, mont sur ses ergots, la
silhouette d'un polichinelle vampire.




LVIII


 plusieurs mois de l, dans la mme salle et devant les mmes juges,
lisa tait encore  la barre, en son enfermement farouche et son
mutisme indompt.

Le directeur disait de sa petite voix musicale que la colre rendait
plus marseillaise que d'ordinaire:

--Toujours la mme... et pis que jamais, et plus mauvaise diablesse
chaque semaine... oh! moi je ne vous ferai pas parler, la belle, je le
sais!... Mais avant d'employer les grands moyens, voyons si quelqu'un ne
sera pas plus chanceux que moi.

 cet appel, la suprieure avec un accent svre s'adressa  lisa:

--Vous avez entendu le directeur, vous commettriez le dernier et le plus
punissable des actes de dsobissance, si,  l'instant mme, vous ne
tmoigniez, par quelques paroles repentantes, le regret des fautes
commises par vous en mme temps que la volont de ne plus en commettre 
l'avenir...

Ici la suprieure s'arrta court en voyant le peu d'effet que l'exorde
de son homlie produisait sur la dtenue.

Pendant que la suprieure parlait, l'inspecteur  la face nacre de la
nacre d'un hareng--un signe auquel se reconnat une origine hollandaise
et un placide descendant de la race primitive du Waterland,--aplatissait
 plusieurs fois, de ses deux mains, l'envole rche de ses cheveux
roux. La suprieure se taisant, notre Hollandais, de sa bonne rude voix
caressante, jeta  la femme en train d'tre juge:

--Allons, mon enfant, assez de mauvaise tte comme cela... autrefois on
tait gentille... l'administration obtenait  peu prs ce qu'elle
dsirait de toi... Qu'y a-t-il aujourd'hui dans ta fichue caboche?...
Que diable, tu sais bien qu'ici on ne punit pas pour le plaisir de
punir... Voyons, lisa, il faut qu'aujourd'hui nous vidions notre sac...
que, tout de suite, tu nous racontes pourquoi tu ne veux plus...

--Je _veux_, mais je ne _peux_ pas, s'cria soudain, dans le
dchirement d'une voix dsespre, lisa, dont le corps tait agit des
pieds  la tte par une trpidation trange, depuis que s'adressait 
elle cette parole familire, amicale, et qui lui avait rappel son nom.

--Oh si souvent, monsieur l'inspecteur, je vous le promets, oui je veux,
mais je ne peux pas.

Longtemps lisa rpta plaintivement: Oui je veux, mais je ne peux
pas.

Et cela jusqu'au moment o la femme fondit en larmes, et o sa litanie
dsole s'teignit dans l'touffement de longs sanglots spasmodiques.

--H, l bas, est-ce bientt fini?--reprit le directeur, mis de mauvaise
humeur par la visite d'un criminaliste anglais prparant une brochure
contre le systme Auburn.--Qu'est ce que vous nous dbitez l... On peut
tout ce qu'on veut... Ne jouons pas plus longtemps le drame, s'il vous
plat... Et assez de pleurnicheries comme cela... nous verrons bien si
un peu de _rclusion solitaire_--le directeur ne prononait jamais le
mot de cachot--vous rendra cette volont si bien perdue.

 une autre, au numro 9007.




LIX


La sance termine, la soeur dnonante prenait le directeur  part, lui
disait:

--Je ne sais pas, mais le numro 7999, ne me parat pas depuis quelque
temps dans son tat ordinaire, je le trouve bizarre, singulier, et ayant
par moments comme des absences de bon sens. Je crois qu'il faudrait le
faire examiner par le mdecin de la prison.

--Ide excellente!... t! une vraie inspiration! ma soeur,--fit
ironiquement le directeur,--avec cela que le docteur a la manie de
vouloir trouver des folles dans toutes nos paresseuses.

--Mais cependant... hasarda timidement la soeur.

--Oh! ce sera fait... du moment que vous croyez... Moi... je le sais,
ici tout le monde me regarde comme un monsieur systmatique, incrdule 
l'vidence... et son regard se dirigea vers le dos de l'inspecteur, mais
maintenant... c'est le directeur qui l'exige, je veux, et absolument,
que ce bon docteur fasse son rapport.

Le mdecin de la prison crivait  quelques jours de l, sur l'tat
d'lisa, un rapport dans lequel il tablissait que la dtenue n'avait
plus la perception nette et rapide des choses, qu'elle avait perdu la
concentration de l'attention, qu'elle tait soumise  des impulsions
trangres  sa volont. Il appuyait sur les vols de bons de cantine,
sur cette voracit tout  coup dveloppe chez lisa, un des prodromes
de l'imbcillit. Il dclarait qu'elle n'tait pas une aline, mais
qu'elle ne possdait plus le degr ordinaire du libre arbitre et de la
culpabilit. Il concluait enfin, en demandant pour elle un relchement
de la svrit du rgime et un travail en rapport avec l'affaiblissement
de ses facults.




LX


lisa quittait la salle de travail o, depuis des annes, elle tait
occupe  la mme place. On la faisait monter dans le haut du vieux
btiment,  la Cordonnerie.

Une grande pice sombre, au plafond enfum, chauffe par un pole en
fonte dont le tuyau sortait par le carreau en tle d'une fentre. Aux
tablettes fixes aux murs pendillaient des dtritus de choses. Par terre
tranaient, au milieu de flaques d'eau, des bouts de fil dans du
poussier de charbon de terre cras par les sabots. Une salet
inlavable, qui faisait contraste avec la svre propret du reste de la
prison, tait incruste dans les murs, mettant une grande tache autour
des prisonnires. Et dans l'atmosphre paisse de ce lieu, les puanteurs
du cuir se confondaient avec l'odeur de la crasse d'une humanit qui ne
se lave plus.

D'un ct, sur des chaises, de l'autre sur des bancs, taient runies en
deux troupes une soixantaine de vieilles femmes qui se tenaient l'une
contre l'autre dans le rapprochement, le resserrement peureux de toutes
petites colires en classe. Quelques-unes de ces femmes, encore
capables de travaux de cordonnerie, taillaient des empeignes de
souliers. La plupart ourlaient des mouchoirs d'invalides. Beaucoup
taient occupes  des besognes qui ne demandent plus l'attention ni le
tact assur des doigts d'une main, travaillaient  l'_pluchage_ du lin,
 l'_charpillage_ des cordes, au _dlissage_ des chiffons.




LXI


Les femmes de la Cordonnerie, appeles dans le langage administratif des
_toques_, taient de pauvres travailleuses.

Quelques-unes, devant la tche pose devant elles, restaient une partie
de la journe, les bras croiss, les paupires battantes sur la
dilatation de leurs pupilles.

D'autres approchaient d'elles la besogne avec des mains raides et
destructives, la tracassaient un moment, la mettaient en tapon, la
repoussaient.

La plupart, au bout d'un petit quart d'heure de travail qui faisait
saillir les veines de leurs tempes, vaincues et incapables d'une
application plus longue, se rejetaient en arrire, avec un subit
affaissement du corps sur leurs chaises.

Deux ou trois buvaient  petites gorges de la tisane dgoulinante des
deux coins de leurs bouches, et, la tisane bue, demeuraient des heures,
penches sur le gobelet,  en regarder le fond.

Parmi les plus ges, une aeule, les yeux cercls de grosses besicles
de fer, dans le jet rigide et inexorable d'une sculpture de Parque,
avait, du matin au soir, le menton pos entre ses deux mains reposant
sur ses coudes arc-bouts  la table.

Prs de la vieille, une dtenue encore jeune, encore belle d'une beaut
molle et fondue dans une graisse blanche, les reins briss et flasques,
passait le jour entier, les deux bras tombs le long de ses hanches, 
user le bout de ses doigts allant et venant contre le carreau de la
salle.

De temps en temps, la promenade de la soeur, au milieu de ces cratures,
faisait reprendre  quelques-unes, pour quelques minutes, le labeur
interrompu; mais, presque aussitt, elles retombaient dans leurs poses
de pierre.

Dans la Cordonnerie n'existait plus ce qui se faisait remarquer parmi
les dtenues de tout le btiment: la coquetterie du madras. Sur les
cheveux dpassant, malgr le rglement, un rien en dessous, la cotonnade
 carreaux bleus ne s'enroulait plus avec la grce, la correction
proprette, l'adresse galante des cornettes des autres salles. Elle
n'tait plus le petit bout de toilette possible, o survivait ce qui
restait de la femme dans la prisonnire. Sur les vieilles et sur les
jeunes le mouchoir de tte se voyait pos de travers avec des cornes
caricaturales qui disaient, dj mort, chez ces vivantes, le fminin
dsir de plaire. Mais chez ces malheureuses, que leur sexe semblait
quitter, le spectacle douloureux, c'tait: le vague et le perdu des
regards, l'absence des tres du milieu o ils se trouvaient,
l'tonnement des yeux revenant aux choses qui les entouraient, l'effort
laborieux de l'attention, l'automatisme des gestes, enfin le vide des
fronts, sous lesquels on sentait le souvenir des vieux crimes vacillant
dans des mmoires sombres.

Ces femmes n'taient point encore tout  fait des folles, mais dj
elles taient des _imbciles_. La prison n'avait plus de chtiments pour
leur paresse et voulait bien se contenter de l' peu prs cochonn et
bousill par ces doigts maladroits.

Parfois l'immobilit d'une de ces femmes se trouvait tout  coup secoue
par une inquitude de corps, un remuement inconscient, un soubresaut qui
la faisaient se lever, s'agiter un moment dans des gestes sans
signification, puis se rasseoir.

Souvent, dans un coin, montait subitement  une bouche un flot de mots
dsordonns qu'une obscure rminiscence des punitions anciennes
touffait soudain en des gloussements craintifs.

Chaque jour, lors de la tourne de l'inspecteur et de son passage dans
la Cordonnerie, une femme se levait fivreuse, repoussait  coups de
poing les bras de ses compagnes qui voulaient la retenir, s'avanait
vers l'homme de la prison, humble, et la poitrine tressautante. Alors
avec une voix pareille  la plainte qui parle tout haut dans un rve, et
avec des paroles sans suite brises par des silences anhlants,
l'imbcile demandait audience, elle se plaignait d'avoir t condamne
pour une autre, elle rclamait de nouveaux juges; sa vieille voix se
mouillant  la fin des larmes d'une petite fille en pnitence.

       *       *       *       *       *

La Cordonnerie avait dans la journe, selon l'expression de la prison,
_quatre mouvements des lieux_. Quatre fois par jour, les dtenues de la
salle branlant de leurs sabots les escaliers, apparaissaient avec leur
appesantissement bestial, leurs figures hagardes, la presse de leurs
besoins physiques. Arrives en bas, les femelles se satisfaisaient sans
qu'il leur restt rien des pudeurs de la femme.




LXII


Dans la Cordonnerie, lisa commena  descendre, peu  peu, tous les
chelons de l'humanit, qui mnent insensiblement une crature
intelligente  l'animalit. De l'ourlage des mouchoirs  carreaux, elle
fut bientt renvoye au _dlissage_ des chiffons; enfin, reconnue
incapable de tout travail, elle passa ses journes dans une
contemplation hbte et un ruminement grognonnant.

Alors en cette tte d'une femme de quarante ans, il y eut comme la
rentre d'une cervelle de petite fille. Les impressions contenues et
matrises d'une grande personne cessrent d'tre en son pouvoir. Le
ddain pour les choses du bas ge, elle ne l'eut plus. Chez elle, se
refirent, dans leur dbordante effusion, les petits bonheurs d'une
bambine de quatre ans. Son vieux madras de tte avait-il t remplac
par un madras neuf? on la voyait tout jouie passer sa main  plusieurs
reprises sur la cotonnade; on surprenait sa bouche formulant en un
souffle qui s'enhardissait presque dans une parole: Beau a! Quelque
dame charitable de la ville, en une anne d'abondance, avait-elle envoy
un panier de fruits pour le dessert des dtenues? devant les quatre ou
cinq prunes poses dans l'assiette creuse, les yeux allums de
gourmandise, les lvres humides et apptantes, elle battait des mains!

Au milieu de cette reprise d'lisa par les toutes premires sensations
de la vie, un curieux phnomne se passait dans sa pauvre mmoire. Dans
cette mmoire, jour par jour, des morceaux de son existence d'autrefois
s'enfonaient dans des pans de nuit, et son pass tout entier, comme
amput et dtach de la prisonnire, s'en allait et se perdait parmi les
espaces vides. lisa avait oubli sa vie de la Chapelle, sa vie de
Bourlemont, sa vie de l'cole-Militaire, sa vie de prison, sa vie
d'hier. Puis,  mesure que s'effaaient dans sa tte les souvenirs les
plus rcents, se levaient, s'avanaient des souvenirs anciens, les
souvenirs d'une premire enfance qu'elle avait passe, loin de Paris,
dans un village des Vosges chez une soeur de sa mre. Et ainsi qu'il
arrive quelquefois dans les dernires heures d'une agonie, les
occupations, les distractions, les plaisirs, les jeux de cette enfance,
reprenaient avec leurs jeunes gestes et leur gaminante mimique,
reprenaient machinalement possession du vieux corps de la femme.




LXIII


Elle tait dans la fort de houx.

 travers les bois poussant leurs premires feuilles, elle tait  la
recherche des nids de _restots_: de ces tout petits oiseaux qui nichent
entre les racines des arbres.

Dans une bande de gamines,  la bouche et aux dents noires comme de
l'encre, elle tait aux _brimbelles_, son panier de goter dj plein,
et se riant et se moquant et appelant _chie-paniers_ celles dont le
panier n'tait qu' moiti rempli du raisin des bois.

Elle tait aux crevisses, les pieds nus dans de vieilles savates,
heureuse et frissonnante de la fracheur de l'eau, et se _bronchant_,
tous les vingt pas, la tte dans ces clairs ruisseaux qui avaient fait
dire  l'enfant devant les eaux de la Marne, en arrivant  Paris: Oh!
comme il a d pleuvoir ici!

Elle tait  la veille, jouant au _gendarme_, jouant  la _lavette_, sa
petite main prte et prompte  arroser de l'eau de la terrine la
premire qui riait des btises que toutes lui criaient au visage.

Elle tait en plerinage  la Vierge du _Paquis_, disant une neuvaine,
le regard sur les flammes des trois bouts de cierges, que les fillettes
du village baptisent _Saint-Mort_, _Saint-Languit_, _Saint-Revit_.

Elle tait assise par terre, dans la grande rue, prs des _magniens_,
des rtameurs italiens de passage dans la montagne, regardant, toute la
journe, avec des yeux ravis, le bel argent que ces hommes noirs
mettaient au fond des vieux chaudrons.

Elle tait  Nol, emportant dans ses petits bras, qui avaient peine 
le porter, emportant son quenieu, le gteau  cinq cornes que donnent ce
jour, dans les Vosges, les parrains  leurs filleules.

Elle tait par la neige, dans le chemin du _Champ-de-la-Pierre_, se
laissant tomber tout de son long sur le dos, les bras en croix, amuse
des beaux _bon dieu_ qu'elle laissait derrire elle, sur la molle
blancheur de la terre.

Dans la grange aux Cornudet, elle tait devant _Bamboche_ faisant sauter
ses marionnettes, se demandant, si avec le sou de chiffons qu'elle
achterait  la Christine, lors de la foire prochaine, elle pourrait
faire sa poupe aussi _pouponne_ que les poupes qui dansaient  la
lueur des deux chandelles.

Elle tait le jour de la fte du village, avec son bonnet  fleurs, sa
petite robe courte, ses souliers dcollets, ses bas blancs  jour, sur
lesquels de larges rubans qu'on appelle des _liasses_,--elle se
rappelait encore leur nom,--de larges rubans se croisaient et se
nouaient dans une coquette rosette. Et toute glorieuse, au milieu du
pays rassembl  la sortie de la messe dans l'ancien cimetire, elle
faisait voir ses _liasses_, elle talait ses grces enfantines, elle
dtournait  demi sa figure des baisers qui voulaient embrasser sa jolie
enfance, elle faisait son _petit mignardon_.




LXIV


Parmi le pass de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout
entire la vie de la dtenue, il y avait un souvenir persistant
habituel, quotidien: le souvenir du gai printemps de son village. Chez
la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses prsentes
devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch
fleurissaient au-dessus de sa tte dans un avril perptuel.

La prire matinale de la prison trouvait la prisonnire en marche 
travers la floraison candide de la contre o elle avait fait ses
premiers pas. Dj elle courait sur cette terre, au vert plein de
marguerites, au bleu matutineux du ciel tram de fils d'argent, au
feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle
s'avanait sous ces arbres au milieu desquels le sautillement des
oiseaux tait tout noir, et qui apparaissaient  la petite fille, en
leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de la _bonne
Vierge_. Elle allait toujours par le paysage lumineux et souriant. Et de
toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de
folioles, lentes  tomber, et arrivant  terre avec les balancements
d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.

 l'heure de midi, couche  terre sous l'ombre lgre des cimes
fleurissantes, dans la tideur du temps, l'odeur sucre des fleurs
chauffes par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux,
elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intrieurement
charme par cette blancheur qui pleurait continuellement sur elle,
chatouillant son visage, son cou, sa nudit d'enfant. Parfois des fleurs
voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent  la
drive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des attirements de
mains remuant l'air et taisant de petite tourbillons, elles les ramenait
toutes tournoyantes sur son corps, passant ainsi la journe, la journe
entire,  se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.

Telle tait l'illusion de la misrable femme qu'on la voyait, avec les
doigts gourds d'une main presque paralyse, dcrire des cercles
maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute,
sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du val d'Ajol.




Il y a des annes, je passais quelques semaines dans un chteau des
environs de Noirlieu. Un jour de dsoeuvrement, la socit avait la
curiosit d'aller visiter la Maison de dtention des femmes.

On montait en voiture. C'tait, ce jour, un triste et pre jour
d'automne. Sous un ciel gris, plein d'envoles noires, un fleuve ple se
tranait dans une plaine de craie, barre au ras de terre, par un mur de
nuages solides fermant l'horizon avec les concrtions et le
bouillonnement fig de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude
morne, l'tendue blafarde, la lumire cliptique ressuscitaient comme un
morceau de la sombre Gaule, voquaient sous nos yeux le dcor de Champs
Catalauniques, ainsi que se les reprsente,  l'heure des grandes
tueries de peuples, l'Imagination moderne.

Au bout d'un temps assez long, dans une froide claircie, apparut
Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son
cimetire vert dvalant jusqu'au bas de la colline, son rond de danse
aux ormes tts, le grand mur de sa Maison de dtention pour les
femmes, flanqu  droite d'une Maison de correction pour les jeunes
Dtenus, flanqu  gauche d'une Maison de fous.

Nous descendions chez le sous-prfet, une connaissance du chteau. On
nous faisait entrer dans un petit salon dcor de lithographies de
Flon, encadres dans du palissandre. Sous un trophe de chasse,
surmont d'un chapeau tyrolien, une romance de Nadaud tait pose sur un
piano ouvert.

Quelques instants aprs, arrivait le sous-prfet. Il appartenait  la
famille des sous-prfets foltres. C'est commode ici, s'cria-t-il,
avec une intonation du comique du Palais Royal,--tout en laissant tomber
une signature sur un papier administratif,--c'est commode, trs-commode,
infiniment commode, la Maison de fous  ct de la Maison de dtention,
les transferts sont d'une facilit... Puis, boutonnant le second bouton
d'une paire de gants gris-perle, il offrit le bras  une dame, avec la
grce contourne d'un danseur qui a gagn sa sous-prfecture en menant
le cotillon  Paris.

La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et
agrablement gaye par les saillies de l'aimable introducteur.

Nous allions quitter la Maison, quand le directeur insista prs du
sous-prfet pour nous faire visiter l'infirmerie.

Nous entrmes dans une salle o il y avait une douzaine de lits.

Quatre pour cent de mortalit, quatre pour cent seulement, oui
messieurs, rptait derrire nos dos le petit directeur avec une
intonation allgre.

Je m'tais arrt devant un lit, sur lequel une femme tait tendue dans
une de ces immobilits effrayantes qu'amnent les maladies de la moelle
pinire. Au-dessus de la tte, son numro d'crou tait clou dans le
pltre, au milieu du tortil dessch d'un brin de buis bnit. Prs du
chevet, se tenait debout une fille de salle, une dtenue, qui, muette
dans sa robe pnitentiaire, semblait le _Silence continu_ en faction
prs de la Mort.

Celle-l, une condamne  la peine capitale... la fille lisa... une
affaire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps... Et la voix
musicale et lgrement zzeyante du directeur reprit aussitt: quatre
pour cent de mortalit...

Je regardais attentivement la femme au masque paralys, aux yeux
aveugles, et dont la bouche seule encore vivante dans sa figure tendait
vers la garde des lvres enfles de paroles qui avaient  la fois comme
envie et peur de sortir.

--Mais messieurs, m'criai-je, avec un peu de colre dans la voix,
est-ce que, mme  l'agonie, vous ne permettez pas  vos prisonnires de
parler?

--Oh, monsieur!... N'est-ce pas, cher directeur, que nous sommes plus
_lastiques_ que a? fit d'un ton lger, le sous-prfet, qui,
s'adressant  la mourante, lui dit: Parlez, parlez tout  votre aise,
brave femme.

       *       *       *       *       *

La permission arrivait trop tard. Les sous-prfets n'ont pas le pouvoir
de rendre la parole aux morts.









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*** START: FULL LICENSE ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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