The Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard

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Title: Coquecigrues

Author: Jules Renard

Release Date: October 10, 2009 [EBook #30226]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Coquecigrues

PAR JULES RENARD



PARIS

PAUL OLLENDORFF, DITEUR

28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1893

Tous droits rservs.




DU MME AUTEUR


    Les Roses, posies (_puis_).
    Crime de Village, nouvelles (_puis_).
    Sourires Pincs, proses. 3 fr.
    L'cornifleur, roman. 3 fr. 50

_EN PRPARATION:_

    Poil de Carotte.
    L'Herbe.
    Papillote.




HOMUNCULES


    LA TTE BRANLANTE
    L'ORAGE
    LE BON ARTILLEUR
    LE PLANTEUR MODLE
    LA CLEF
    LE GARDIEN DU SQUARE
    QU'EST-CE QUE C'EST!
    LA FICELLE
    LES TROIS AMIS




LA TTE BRANLANTE

  _ Paul Margueritte._


I

Le vieil homme s'effora de regarder ses souliers cirs, et les plis que
formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laiss dans
l'armoire. Il runit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet
bien tir, une chiquenaude  sa cravate folle, et dit tout haut:

--Je crois que je suis prt  recevoir nos soldats franais.

Sa blanche tte tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec
une sorte de joie. Il zzayait, disait: Ze crois, ze veux, comme si, 
cause de l'agitation de sa tte, il n'avait plus le temps de toucher aux
mots que du bout de la langue, de l'extrme pointe.

--Ne vas-tu pas  la pche? lui dit sa femme.

--Je veux tre l quand ils arriveront.

--Tu seras de retour!

--Oh! si je les manquais!

Il ne voulait pas les manquer. cartant sans cesse les battants de la
fentre qui n'tait jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la
grande route le point le plus rapproch de l'horizon. Il et dit aux
maisons mal alignes:

--tez-vous: vous me gnez.

Sa tte faisait le geste du tic tac des pendules. Elle tonnait d'abord
par cette mobilit continue. Volontiers on l'aurait calme, en posant le
bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis,  la longue, si elle
n'inspirait aucune piti, elle agaait. Elle tait  briser d'un coup de
poing violent.

Le vieil homme inoffensif souriait au rgiment attendu. Parfois il
rptait  sa femme:

--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prpare une soupe 
la crme pour vingt. Ils mangeront bien double.

--Mais, rpondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots
rouges.

--Je te dis de leur prparer une soupe  la crme pour vingt, et tu leur
prteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'tain.

Il avait encore eu la prvenance de disposer toutes ses lignes contre le
mur. Le crin renouvel, l'hameon neuf, elles attendaient les amateurs,
auxquels il n'aurait plus qu' indiquer les bons endroits.


II

On ne lui donna pas de soldats.

Parce qu'il pchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette
offense  la jalousie du maire, pcheur galement passionn.  dire
vrai, celui-ci, d'une charit dlicate, l'avait not comme infirme.

Le vieil homme erra, dsol, parmi la troupe. La timidit seule
l'empchait de faire des invitations hospitalires. On suivait avec
curiosit sa tte obstinment ngative. Il les aimait, ces soldats, non
comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites o
cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs
tte--droite, tte--gauche:

--C'est pas a, c'est pas a, c'est pas a.

Il couta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour
jusqu' sa mort, et revint  la maison.

Comme il passait prs de son jardin, il aperut deux soldats en train
d'y laver leur linge. Ils avaient d, pour arriver jusqu'au ruisseau,
trouer la palissade, se glisser entre deux chalas disjoints. En outre,
ils s'taient rempli les poches de pommes tombes et de pommes qui
allaient tomber.

-- la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-l sont gentils de venir
chez moi!

Il ouvrit la barrire et s'avana  petits pas comme quelqu'un qui porte
un bol de lait.

L'un des soldats dressa la tte et dit:

--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il
raconte? entends-tu, toi?

--Non, dit l'autre.

Ils coutrent, indcis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet,
le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant
doucement vers eux, pensait:

--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez
surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce
ruisseau, au pied de ce grand saule g de six ans  peine, des brochets
comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-mme. Nous en ferons cuire un. Mais
laissez donc votre linge, ma femme vous lavera a!

Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tte oscillante le trahissait,
effarouchait, et les soldats, dj inquiets, sachant  fond leur civil,
comprirent:

--Allez-y, mes gaillards, ne vous gnez pas, je vous pince, attendez un
peu!

--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que a va se gter.

--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crev sa clture. Le colonel
ne badine pas; c'est de filer.

--Bon, bon, vieux! assez dodelin, tu ne nous fais pas peur, on s'en va.

Brusquement, ils ramassrent leur linge mouill et se sauvrent, avec
des bousculades, en maraudeurs.

--As-tu le savon? dit l'un.

L'autre rpondit:

--Non!

s'arrta un instant, prs de retourner, et, comme le vieux arrivait au
ruisseau, repartit avec un:

--Flte pour le savon! il n'est pas matricul!

Ils se prcipitrent hors du jardin.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme.

Le branle de sa tte s'acclra. Il tendit les bras et cela parut encore
une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats.

Mais de sa bouche, comme un grain s'chapperait d'un van  l'allure
immodre, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des
lvres.




L'ORAGE

  _ W.-G.-C. Byvanck._


Vers minuit, par la croise sans volets et par toutes ses fentes, la
maison au toit de paille s'emplit et se vide d'clairs.

La vieille se lve, allume la lampe  ptrole, dcroche le Christ et le
donne aux deux petits, afin que, couch entre eux, il les prserve.

Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'dredon.

La vieille allume aussi une lanterne, pour tre prte, s'il fallait
courir  l'curie des vaches.

Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes
de croix, comme si elle s'tait des toiles d'araignes du visage.

Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mmoire en feu. 
chaque clat de tonnerre, elle pense:

--Cette fois, c'est sur le chteau!

--Oh! cette fois-l, par exemple, c'est sur le noyer d'en face!

Quand elle ose regarder dans les tnbres, du ct du pr, un vague
troupeau de boeufs immobiliss blanchoie irrgulirement aux flammes
aveuglantes.

Soudain un calme. Plus d'clairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait,
car l-haut, juste au-dessus de la chemine, c'est sr, le grand coup se
prpare.

Et la vieille qui renifle dj, le dos courb, l'odeur du soufre, le
vieux raidi dans ses draps, les petits colls, serrant  pleins poings
le Christ, tous attendent que a tombe!




LE BON ARTILLEUR

  _ Alphonse Allais._


Samedi soir encore grand'mre Licoche donnait elle-mme  manger aux
poules. Cependant la voil morte, bien qu'elle et pour cent ans de vie,
 l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus
tt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.

Le cortge se forme. M. le cur et les deux enfants de choeur sont en
tte. Les quatre porteurs n'ont qu' se baisser pour prendre le
cercueil, et derrire eux se place le petit-fils de grand'mre Licoche,
l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et
c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako
le reste des parents qui se rangent autour de lui,  distance.
Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortge attendait son
signal, on s'branle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes.
Les franges des chles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le
vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute,
trop longtemps serre entre deux rayons d'armoire, s'est comme
accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.

Parfois les porteurs dposent doucement  terre grand'mre Licoche. Non
que la dfunte soit vraiment lourde. Elle vcut de peu, partagea son
bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes  jamais de ppie,
dans un paradis rserv aux btes  bon Dieu, et elle mourut dcharne.
Mais elle pse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de
l'arrt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.

Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.

Les vieilles gens mme de la queue n'osent pas changer leurs
rflexions.

 l'glise, le petit-fils de grand'mre Licoche reste prs d'elle, de
garde, face  l'autel, sentinelle funbre, l'oeil toujours sec, le sabre
au dfaut de l'paule.

Mais au bord de la fosse, ds qu'avec des cordes les porteurs ont
descendu la bire, il s'anime. On le voit carter les jambes, lever ses
basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du
cimetire.

Les assistants se demandent:

--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?

Ceux qui dj allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il
simule une manoeuvre  cheval. Les coudes au corps, sa main libre
treignant des guides imaginaires, il s'lance, charge sur place. La
terre frache s'boule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le
cercueil, et ce choc sourd rsonne dans toutes les poitrines comme un
coup de canon lointain.

--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue  la
bataille.

L'artilleur donne du sabre  gauche; il en donne  droite. Tantt il
charpe, tantt il pique en avant. Ensuite il excute des moulinets
terribles qui font papilloter les paupires, et des moulinets suprmes,
si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.

Puis il se calme. Srement il n'est plus  cheval. Ses jambes se
rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues
fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer
la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troubls, des
parents mus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles
carquilles, le bon artilleur crie d'une voix clatante  sa grand'mre
Licoche:

--Va, grand'mre, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...




LE PLANTEUR MODLE

  _ Victor Tissot._


Le combat semblait fini, quand une dernire balle, une balle perdue, se
retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec
une jambe de bois.

D'abord il montra quelque orgueil, les premires fois qu'il entra dans
l'glise du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'et pris
pour un suisse de grande ville.

Mais, la curiosit calme, longtemps il se lamenta, honteux et
dsormais, croyait-il, bon  rien.

Puis il chercha avec obstination, souvent du, la manire de se rendre
utile.

Et maintenant voil que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans
mpriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois.

Il se loue  la journe. On lui dsigne un carr de jardin. Ensuite on
peut s'en aller, le laisser faire.

Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix.

En outre, elle est perce, point trop, point trop peu.

L'allure rgulire, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa
jambe de bois creuse un trou  chaque pas. Il secoue sa poche perce.
Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue.

Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains
derrire son dos, la tte haute, a l'air de se promener pour sa sant.




LA CLEF

  _ Alfred Capus._


La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus
avare. Mais tous deux redoutent galement les voleurs.  chaque instant
du jour ils s'interrogent:

--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.

--Oui, dit l'autre.

Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en
arrivent  se dfier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement
sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle dlier,
pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles?

Le vieux la serre tantt dans les poches boutonnes de sa culotte tantt
dans celles de son gilet  moiti cousues et qu'il tte frquemment.
Mais,  la fin, ces cachettes toujours les mmes lui ont paru de moins
en moins sres, et il vient d'en trouver une dernire dont il est
content.

Or la vieille lui demande selon la coutume:

--As-tu la clef de l'armoire?

Le vieux ne rpond pas.

--Es-tu sourd?

Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.

--As-tu perdu la langue? dit la vieille.

Elle le regarde, inquite. Il a les lvres fermes, les joues grosses.
Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout  coup
muet, et ses yeux expriment plutt la malice que l'effroi.

--O est la clef? dit la vieille; c'est  moi de garder la clef,
maintenant.

Le vieux continue de remuer sa tte d'un air satisfait, les joues prs
de crever.

Et la vieille comprend. Elle s'lance, agile, pince le nez du vieux, lui
ouvre par force, au risque d'tre mordue, la bouche toute grande, y
enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de
l'armoire.




LE GARDIEN DU SQUARE

  _ Maurice Barrs._


C'est, entre une caserne haute et l'chafaudage d'une maison qu'on ne
finit pas de construire, un square pauvre.

Si on osait en comparer la verdure  quelque tapis, ce serait  une
carpette use et souille par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y
posent plus. On ne leur a jamais jet de mie de pain, et peut-tre
qu'elle leur serait vole! Aucun industriel n'a jug commercial d'y
installer une bascule automatique.

Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres billent, dorment, la
bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien tent leurs souliers et
font prendre l'air  des pieds impurs et malades qu'une mre ne
reconnatrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date,
qui ont envelopp du fromage. Ils y cherchent des chiens  retrouver.

Sorti de son kiosque, le gardien du square se promne en uniforme vert,
tenant ferme la poigne de son pe afin d'viter ses crocs-en-jambe. Il
dvisage ces dguenills, toujours les mmes et toujours l, qui lui
font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque
matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de
peinture frache.

Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour
dormir sur des culs de bouteille.

Puisqu'il n'a que de pareils tres  surveiller, ses fonctions lui
semblent basses et la supriorit en ce monde une chose vaine.

Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et
sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui
marchent lentement, hanche contre hanche.

Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrte, comme s'il
voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur  s'asseoir...
oh! cinq minutes seulement!

Mais le couple passe, laissant derrire lui une odeur fine que tous les
nez respirent pour la porter  tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne
donne-t-il pas l'envie de s'attabler  son corps?

Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation.

--C'est ma dception quotidienne, se dit-il. Comment d'honntes gens
proprement vtus s'arrteraient-ils au milieu de cette gueusaille?

Il rentre  son kiosque, et, dcourag, par les vitres, d'un oeil
mchant guette (il le faut bien!) cette troupe infme et sans tage
qu'il ne peut pas mettre  la porte de chez lui.




QU'EST-CE QUE C'EST?

  _ Adrien Remacle._


Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrtent. Ils ne comprennent
d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent
plus s'ils doivent rire ou avoir mal.

Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit
vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir.

Mais le petit vieux fait effort pour s'chapper. Il voudrait toucher les
murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout
d'un doigt mouill de salive. Ses joues rides semblent deux jaunes
tablettes d'criture ancienne. Sa taille est noue depuis longtemps. Il
a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mche de fouet rouge et la
couleur de ses cheveux s'est arrte au gris.

Tantt, brusque, il tire le domestique et tche en vain de le faire
dvier; tantt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main.

Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide,
en ligne droite, le milieu du trottoir.

Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y
cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge use, des
ppiements.

Le domestique de haut style l'en dcroche avec des prcautions
respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultive, svre et douce 
la fois:

--J'en demande pardon d'avance  Monsieur, mais je rapporterai que
Monsieur n'a pas t raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant.




LA FICELLE

  _ Lon Deschamps._


Son frre tant mort, grand-pre Baptiste se trouvait seul au monde. Il
avait plant un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la
journe, en hbt, principalement vtu d'une culotte.

Il ne savait plus comment on rflchit.

Il dpensait toute sa force  dplacer son ventre de droite et de
gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais
il ne pouvait dormir, car ds qu'il ne voyait pas, il pensait  son
frre. La chambre lui semblait remplie de suie. Il touffait.

Il dit au petit Bulot:

--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frre.

---Donnez-moi les deux sous d'avance, rpondit Bulot.

Grand-pre Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on
fait aux gorets ramens de la foire, se coucha  son tour, et, le bout
de la ficelle entre ses doigts, gota enfin quelque repos. Les plis des
rideaux cessaient de grimacer.

Quand il s'veillait, il coutait, rassur, le ronflement de Bulot, et,
s'il n'entendait rien, tirait la ficelle.

--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot.

--Bon! tu es l, disait grand-pre Baptiste, je veux seulement que tu
causes.

--Voil, je cause; aprs?

--a me suffit, mon garon, rendors-toi, pas trop vite.

Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et
s'en vint voir.

Le petit Bulot dormait tranquille, tourn contre le mur, et la ficelle
dont il s'tait dbarrass, attache au bois du lit, ne le drangeait
plus.

--Sournois, tu triches, dit grand-pre Baptiste; rends les deux sous.

Mais, le front brl par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un
cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied.

--Je m'appelle tte de bouc si je recommence, dit-il.

--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-pre Baptiste.

Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un
noeud double.




LES TROIS AMIS

  _ J.-H. Rosny._


I

Le fiacre s'arrta. Les trois amis en descendirent des cannes
hydrocphales, si lourdes qu'ils les portaient  bras tendu, pour
montrer leur force. Ils taient bruyants, fiers de vivre, vtus  la
mode ternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.

Le premier dit: Laissez donc, j'ai de la monnaie.

Le second: J'en veux faire.

Le troisime: Vous n'tes pas chez vous, ici, et au cocher: Je vous
dfends de prendre!

Longtemps ils cherchrent, ouvrant avec lenteur, une  une, les poches
de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se
regardaient obliquement.


II

Le premier apportait pour bb un polichinelle bossu par devant, bossu
par derrire, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il clatait
de rire.

La matresse de maison dit: Voil une folie.

Le second apportait un bouledogue trapu,  mchoires prominentes. Il
tait en caoutchouc, cotait dix-neuf sous, et, quand on lui ttait les
ctes, il pilait comme un oiseau.

La matresse de maison dit: Encore une folie!

Le troisime n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer,
la matresse de maison s'cria:

--Je parie que vous avez fait des folies! venez , vite, que je vous
gronde!


III

Au dner, ds le potage, la matresse de maison dit:

--Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur  la cuisinire. Je
suis dsole. Vous savez: il n'y a que a.

Le premier des trois rpondit: Mtin!

Le second: Je l'espre bien.

Le troisime: Je voudrais bien voir que ce ne ft pas tout.

Ensuite les plats dfilrent, comme il est prescrit, s'puisant  calmer
les faims.


IV

Aprs avoir mang, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois
amis dirent paralllement:

au dessert assorti: Soit, pour finir mon pain.

aux liqueurs circulantes: Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous
fait plaisir!

et la bote de cigares vide: La fume ne vous incommode pas, au
moins?

--Mon pre tait fumeur, rpliqua d'un trait la matresse de maison. Mon
frre tait fumeur. J'ai jou et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon
mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et
j'adore l'odeur du tabac, bien que a empeste les rideaux.


V

Quand les trois amis se retrouvrent dehors, le premier fit: Ouf!

Le second: Cette noce m'a cass.

Et le troisime, qui parlait plusieurs langues trangres: Jamais je
n'ai tant rigol.

Puis, remmenant leurs cannes, ils allrent se coucher.




M. ET MME BORNET


    LE GTEAU GT
    LE BOUCHON
    L'ORANG
    LE BATEAU  VAPEUR




LE GTEAU GT

  _ Alphonse Daudet._


Mme Bornet dchira, en suivant le pointill, le tlgramme et lut:

Comptez pas sur nous. Indisposs. Amitis. Lafoy.

--Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposs_: beau
motif! Moi qui avais tout prpar!

--Ces choses-l n'arrivent qu' nous, dit M. Bornet.

Mme Bornet rflchit:

--J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent
demain. Le gteau sera encore frais. Il servira.

Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reut un second
tlgramme:

Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.

--C'est comme un fait exprs, dit M. Bornet.

Mme Bornet, accable, les lvres blanches, ne comprenait pas cet
acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de
faciliter la sortie des mots blessants.

--Prvenir  neuf heures! quel manque d'ducation!

--Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros
mrinos, tu vas tourner!

--Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gteau est bel et bien
perdu.

--Nous le mangerons demain  djeuner.

--Si tu crois que j'achte des gteaux pour notre ordinaire.

--Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement,
rsignons-nous.

--Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet.

Dpite comme matresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de
brusques coups de reins, tandis que son mari dormait lgitimement et
rvait peut-tre sucreries  la vanille.

--Il se rjouit dj, pensait-elle.

Chose promise, chose due. Au djeuner, la bonne apporta, non sans
prcautions, le gteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplrent.
Il s'tait affaiss. La crme avait jauni, fuyait par les fentes, et les
clairs s'y noyaient peu  peu. Autrefois semblable  quelque chteau
fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi
celles, du moins, qui ne sont pas encore croules. M. Bornet garda pour
lui ces remarques et Mme Bornet se mit  dcouper les parts. Proccupe
de les faire gales, elle disait  son mari:

--Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand!

Son couteau disparut sous les flots de crme coulante, gratta
l'assiette, agaant les dents, mais jamais elle ne parvint  fixer des
limites,  tracer des sentiers secs, et toujours les parts dbordaient
l'une sur l'autre. Exaspre, elle prit l'assiette, renversa dans celle
de son mari la moiti du gteau et dit:

--Tiens, bourre-toi.

M. Bornet emplit une cuiller  potage, souffla sur la crme tant elle
lui parut froide, et n'en fit qu'une bouche. Mais sa langue embarrasse
refusa de clapper. Il grimaa, puis sourit:

--Je crois qu'elle a un petit got, dit-il.

--Allons! bon, dit Madame. Quel homme  caprices! ma parole, je ne sais
plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc
malheureuse!

--Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.

--Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sre d'avance qu'elle n'a aucun
got.

--Essaie tout de mme. Avales-en une cuillere, rien qu'une.

--Deux, si tu veux, fit Mme Bornet.

En effet, elle les avala coup sur coup et dit:

--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves,  ce gteau? Un peu fait,
peut-tre.

Mais elle n'en reprit pas. Elle se dsolait, allait pleurer, quand M.
Bornet eut une ide:

--coute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai
observ que, depuis le Jour de l'an, ses prvenances diminuent.
Privons-nous. Donnons-lui le gteau. Nous avons la vie devant nous, pour
nous en payer d'autres, n'est-ce pas?

--Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet.

Ils firent monter le concierge.

Aprs les compliments d'usage:

--Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui
tendant l'assiette.

--Vous tes trop charitables, dit le concierge, mais a va vous manquer.

--Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-l.

Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue.

--Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous.

Le concierge, les yeux sur le gteau, les narines flairantes, hsita et
soudain demanda:

--Y a-t-il des oeufs dans votre gteau?

--Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gteau sans oeufs.

--Alors, a me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs.

--Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune
d'oeuf, au plus, pour lier la pte.

--Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur.

--Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous rgaleriez.

Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gteau et sua
hardiment.

--Possible, dit le concierge; je suis sans comptence. C'est gal, je
n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien.

--Mais pour votre femme.

--Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie
aussi. C'est un peu  cause de ce dgot-l que nous nous sommes
convenu.

--Pour vos charmants bbs.

--Mes gosses, Madame. Justement, l'an a mal aux dents. Il en perd
partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher
petit, n'est point encore port sur la bouche.

--Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forons pas.
Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!

--Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il et repouss un mendiant.

Ils taient humilis. Le concierge s'aperut de leur mcontentement.
Pris de scrupules dlicats, il ne voulut pas les quitter sur cette
impression fcheuse, et poliment:

--Vous, Monsieur, qui tes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans
vos livres, un livre avec des lettres crites imprimes, pour souhaiter
des ftes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voil qui me ferait plaisir
et me serait utile. Je vous le rendrais.

On ne lui rpondit mme pas. Il s'loigna  reculons, confus, certain
qu'il les avait fchs, et se promettant de faire oublier sa conduite
par des amabilits de son ressort.

--Imbcile! dit M. Bornet. Des gens qui crvent de faim. Dernirement,
leur petit ttait une feuille de salade.

--Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie
d'accepter.

Elle n'en revenait plus, et ses doigts fbriles jouaient sur les petits
tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait
une manche de son paletot. En vrit, ce gteau tait d'un placement si
difficile qu'ils allaient s'en dsintresser.

--Sommes-nous btes! dit enfin Madame.

Elle donna un vif coup de pouce  la poire lectrique.

La bonne parut.

--Louise, dit schement Mme Bornet, mangez a. Vous conserverez votre
fromage pour demain.

Louise emporta le gteau.

--J'espre qu'on la comble en dessert. Elle va le dvorer, les yeux
ferms.

--a dpend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tte sur le billot.
Cette fille se dgrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre
aux oreilles.

--Je sais. Depuis que nous l'avons mene au cirque, par imprudente
gnrosit, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la
distinction jusqu' bouder contre son ventre.

--H! je me dfie, moi. Elle peut engloutir le gteau, comme elle peut
n'y pas toucher.

--Je voudrais voir a.

Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire
semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint
grinante d'indignation.

--Devine o il est, notre gteau?

M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation norme, oscillant.

--Devine, je te le donne en cent.

--Ah! je trpigne.

--Dans-la-bote-aux-ordures!

--Trop fort!

--Sacrifiez-vous pour ces drlesses. Sortez-les de la crotte, voil
votre rcompense: Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos
gteaux pourris! Mais je jure Dieu que cette insolence lui a cot
cher.

Ddaignant la parole humaine, Mme Bornet carta ses cinq doigts de la
main droite et trois doigts de la main gauche.

--J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frott  la
mine de plomb, que tu lui as flanqu ses huit jours.

--Pardine!

Face  face, ils s'excitaient  la vengeance. Elle, ses huit doigts en
pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses
joues cuites, et lui s'entnbrait encore, telle une fentre au soleil,
quand le store graduellement s'abaisse et dveloppe son ombre.




LE BOUCHON

  _ Lon Daudet._


De petits gorets, rveills dans tous les coeurs, ont grogn d'aise au
passage des viandes fines, des bons vins, et se sont griss de fumets.
Les visages anims ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les
bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs
jusqu'o ils veulent aller. Or voil que le matre de maison, M. Bornet,
saisit la bouteille de champagne.

Ah! ah!

Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussire qu'elle a sur
la tte.

On le regarde. Voyons voir!

Il lui enlve son capuchon d'or.

On devient grave.

Il coupe les fils qui la serrent au cou.

Les dernires paroles lances retombent  droite et  gauche, molles.

Il lui appuie son pouce sur la nuque.

Attention!

--Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes btises. Tu ne pourrais
point faire a  la cuisine?

M. Bornet n'a mme pas un geste de mpris. Il exerce par degrs les
pressions accoutumes. Il semble ptrir une figurine de glaise. Il
n'accomplit rien  la lgre. S'il s'aperoit que le bouchon a grandi
d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi
d'amicales tapes au ventre, au derrire de la bouteille. Parfois il
l'incline, comme une arme charge, dans la direction d'une poitrine,
d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitt ces dames:

--N'ayez pas peur: je suis l.

--C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, 
la fin!

--Prendre un tire-bouchon pour dboucher une bouteille de champagne,
rpond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu
des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.

Il observe, sournois, ses invits.

Les bustes se penchent en arrire, forment ensemble, autour de la table,
un large calice vas. Chaque dame apprte un cri original. Les petits
doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'ventail.
Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gne commune:

--J'ai t soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de
canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'nerve
donc! c'est plus fort que moi.

--Oui, dit un docteur pourtant habitu aux enfantements pnibles,
inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves.
Dpchez-vous.

--Patience, grands enfants, rpond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que
la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous
affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et
ds qu'il aura parti, vous n'y penserez plus.

Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la srnit
de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que
par l'influence d'un regard fixe. L'anxit atteint ses limites. On
dirait que, cdant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonfls, aux
bras raidis, la table garnie va sauter au plafond.

--Il est  gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspres. On se trouverait
mal. Donne-moi cette bouteille.

--Veux-tu lcher a, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!

-- mon secours! crie Mme Bornet.

--Veux-tu lcher a, ou tu recevras de cette fourchette sur les
phalanges.

--Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excit. Parfaitement! Vous
vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de
suite.

Et dj il l'empoigne.

--Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet,  moins de me casser les
doigts.

--Est-il ttu! disent les invits qui se lvent dcids, srieux. Et la
bouteille disparat jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui
l'treignent. Les moins promptes s'accrochent encore  des poignets. Des
taches de sang circulent  fleur de peau.

--Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres.
Je me sens boeuf. Je vous dfie, un contre dix. Tant pis si la bouteille
clate. Gare au malheur et sauve qui peut!

Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence.
Dsireux d'agir, ils souhaitent un dnouement qui les soulage vite,
n'importe lequel, et s'en remettent au destin.

Mais tiraille en divers sens, la bouteille de champagne rsiste aux
efforts qui se contrarient, s'immobilise, touffe, pousse toute seule,
et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le ct,
au bord du goulot, paresseusement.




L'ORANG

  _ Aurlien Scholl._


--D'ailleurs, c'est tonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme
Bornet.

Les convives de choix, peu nombreux, regardrent M. Bornet. Intimement
traits, ils venaient d'couter, avec frayeur, les histoires terribles
changes.

--Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le
_Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Po l'a compose si
savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais
l'orang.

Et le mot n'avait pas sembl forc.

--Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et
la premire fois, j'ai d crier au secours contre lui.

--C'est exact, dit M. Bornet, elle a cri au secours, comme une sotte.

--Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous,
monsieur Bornet?

--Il n'a pourtant rien de l'orang.

--Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire.

Une jeune femme, timide et craignant d'tre exauce, demanda:

--Oh! faites-nous-le, hein?

Les hommes dsiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M.
Bornet hocha la tte.

--a ne se fait pas comme a! dit-il. Il faut tre en train et en
costume; je m'explique: sans costume!

Le mot refroidit les curiosits chaudes. Ces dames s'interdirent
d'insister autrement que par des: C'est dommage!--Moi qui aurais t si
heureuse! Mais elles protestrent quand l'un de ces messieurs leur dit:

--Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre
hommes.

Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.

--Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une
esquisse. tez votre paletot.

--Un orang en manches de chemise! fit ddaigneusement M. Bornet. Vous
vous moquez de moi, ma parole!

--Tenez, nous ne sommes pas bgueules. Madame Bornet, est-ce que votre
mari porte de la flanelle?

--Oui, mais trs peu.

--Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'tes gure
aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches
jusqu'au coude. Nous supplerons le reste.

--Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.

M. Bornet hsitait entre la crainte de ne pas jouer son rle et celle de
le mal jouer. Au bord de sa chaise, prt  se lever, flatt comme
l'artiste clbre auquel on demande ne serait-ce qu'un couplet, il
jouissait des yeux fixs sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains
tendues et frmissantes.

--Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!

Il ta son paletot et l'carta soigneusement sur le dossier de sa
chaise.

--Je rclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma
femme exagre ou se trompe peut-tre. En second lieu, je n'ai pas encore
excut l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous
affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang!

--Vous en avez plus de mrite, lui dit-on.

Il y eut un remuement de siges. On se prpara  la peur. Les dames se
serrrent, coude  coude, autour de la table, et les messieurs,
nerveusement, sucrent leurs cigarettes, s'envelopprent de fume.

--Que je quitte au moins mes manchettes empeses, dit M. Bornet. Elles
me gneraient!

--Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspre, dj
ple.

M. Bornet commena.

Ce fut un dsastre. Ds le premier geste, comme une tte de chardon sous
une chiquenaude, l'illusion parpille s'vanouit. Le gros homme
s'puisait en contorsions vaines. Il grimaait, suait, agitait ses bras
lourds, empchait son gilet de remonter, et sa montre, projete hors du
gousset, sautillait d'une jambe  l'autre.

Quel ridicule! a, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et
vulgaire. Les femmes se pinaient, choquaient leurs genoux, se cachaient
derrire leurs serviettes, et l'un de ces messieurs treignit si fort la
cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur.

Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit
schement:

--Mon pauvre ami, tu n'y es pas!

M. Bornet s'arrta. Telle une toupie qui reoit un coup de pied.

--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prvenue. Il fallait
m'couter.

--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'pongeant. Va renouer ta cravate et
te rafrachir les tempes.

Humili, il passa dans le cabinet de toilette.

--Pardon pour lui! dit-elle.

Mais les convives soulags, parce qu'ils en taient quittes pour la peur
de la peur, s'efforcrent de la consoler.

--Chre madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang.
M. Bornet russira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et
puis cela n'a pas mal march du tout. D'autres que nous peut-tre se
seraient laiss impressionner.

Ils se levaient, l'entouraient, touchs de sa peine. Ces dames,
certaines d'avoir chapp  un grand danger, respiraient plus librement.
Elles se flicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies,
rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.

Tout  coup l'orang parut.

Il s'avana trs lentement, et l'clatante lumire de la salle  manger
s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tte rentre dans les paules,
la mchoire infrieure disloque. Ses yeux sanglants regardaient dans le
vide. Ses doigts mobiles ptrissaient, tranglaient des choses, et ses
ongles s'allongeaient en griffes.

L'assurance perdue, les convives s'taient bousculs, tasss dans un
coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta
 leur pouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la
gueule tantt contracte, tantt largie, il exprimait sa rage d'tre
exil de ses forts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour
de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non  la
manire des assassins expriments, mais comme un animal gauche,
d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La
scne sombrait dans les tnbres, la nuit noire. On n'entendait plus
mme haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les
visages.

--Assez! chri, assez! dit Mme Bornet.

Aussitt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirrent
longuement la clart qui se rpandit jusqu' leur coeur, et l'un d'eux,
pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:

--Bravo! bravo! tonnante facult!

--C'est un gros succs, dit Mme Bornet, empourpre. Tu n'as pas commis
une faute.

Toutes ces dames s'exclamaient:

--Moi, je suffoquais!

--Moi, je me suis crue morte!

--Moi, je ne dormirai pas cette nuit.

--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.

Il leur restait  tous cette lchet qui calme les plus pressantes
envies qu'on puisse avoir de changer de place.

--Alors vous tes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci,
merci.

Il reprit, modeste:

--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz  propos. J'avoue la
petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.

Ses chaussettes qu'il avait gardes, sans doute  cause des mies de pain
et des petits os que, pendant un dner, on jette invitablement par
terre, retombaient sur ses chevilles.

Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acqurir, il
s'oubliait dans son triomphe, veng de son premier chec. Ses cheveux
rares, tremps, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il
reniflait et une bue de lessive ressortait  double jet de ses narines.

Le torse fumant, les mains colles sur son ventre pareil  un sac plein,
quelque temps encore il couta les compliments... avant d'aller remettre
sa chemise.




LE BATEAU  VAPEUR

  _ Paul Hervieu._


Retirs  la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux
mnages font bon mnage. Ils aiment galement le calme, l'air pur,
l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.

Le matin, ces dames vont au march ensemble.

--J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot.

--Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet.

Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin
avantageusement expos, l'autre sa maison situe sur une hauteur et
jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que a dure!

Mais c'est  la fracheur, quand ils se promnent sur la Marne, que les
mnages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les
deux bateaux de mme forme et de couleur verte glissent bord  bord. M.
Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolonges.
Parfois ils s'excitent jusqu' la premire perle de sueur, sans
jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et
qu'ils rament pareil. L'une des dames renifle discrtement et dit:

--Il fait dlicieux!

--Oui, rpond l'autre, il fait dlicieux.

Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade
accoutume, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit:

--Par exemple!

M. Bornet qui ferme la porte  clef se retourne:

--Quoi donc?

--Mtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils
ont un bateau  vapeur.

--Fichtre! dit M. Bornet.

C'est vrai. Sur la rive, dans l'troit garage rserv aux Navot, on
distingue un petit bateau  vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil,
et les flocons de fume qui s'chappent. Dj installs, M. et Mme Navot
attendent et agitent un mouchoir.

--Trs drle, ma foi! dit M. Bornet pinc.

--Ils veulent nous blouir, dit Mme Bornet avec dpit.

--Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part,
je n'aurais jamais achet un bateau  vapeur tout seul, sans eux.
Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils
avaient l'air chose. Parbleu, c'tait a.

--Si nous n'y allions point!

--Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de dlicatesse, ne leur
donnons point la joie de nous surprendre. Restons indiffrents.

--Bien petit, leur bateau  vapeur, dit Mme Bornet.  peine plus grand
que l'autre. Comment le trouves-tu?

--Oh! de loin, un bateau  vapeur produit forcment quelque effet.
D'ailleurs aujourd'hui on russit des bijoux dans le genre.

Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient:

--Dpchez-vous!

Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hter.

--C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu!

--D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau  vapeur,
si nous voulions, en nous gnant un peu.

Lentement, ils s'avancent  pas raccourcis, affectent de baisser la
tte, de la dtourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention
n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent mme d'admirer
poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se
casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent 
attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut:

--Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je
n'oublierai de ma vie leur procd. Et toi?

Sans rpondre, M. Bornet lui prend la main.

--Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous!

Mme Bornet obit, le regarde, regarde du ct des Navot et dit:

--Mon pauvre vieux, voil du chimrique!

Ils se frottent les yeux, en cartent des effiloches de brumes et se
croient aveugles. Puis ils se mettent  rire, silencieusement, comme
deux Indiens, paule contre paule, redevenus bons, panouis, heureux de
vivre en ce monde o toujours tout s'explique:

Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un tranger
fume, quelque ami de Paris peut-tre, et, grave sous son chapeau haut de
forme noir qui luit au soleil, il rend la fume, naturellement, par la
bouche.




UN ROMAN


    _Premire partie_: OEUF DE POULE
    _Deuxime partie_: LE SEAU




PREMIRE PARTIE

OEUF DE POULE

  _ A. Roguenant._


Le fils de Mme Lrin avait dit  la servante:

--Franoise, il y a encore une poule dans le jardin!

Et Franoise avait rpondu:

--J'y vais, monsieur mile. C'est toujours la mme: mais cette fois,
gare!

Elle levait les bras et criait: Poule! poule! toute rouge et courant
par les alles.

La poule tait dans le carr des petits pois,  son aise sur la terre
chaude creuse sous elle, inquite toutefois de ce qui pouvait arriver.
Prcisment, il arriva une pierre.

La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face 
Franoise, et secoua ses plumes grises de poussire, puis douillettement
cale, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit.
Aussitt Franoise agitant sa jupe avec bruit, les lvres sifflantes,
doubla le carr des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue.
Tout semblait termin. La rue appartient aux poules et rien de ce qui
les y concerne n'importait  Franoise. Mais la servante ouvrit la
barrire du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colre
l'entranait, peut-tre aussi le plaisir de la course. La poule comprit
le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour,
en donnant aux herbes,  et l, un coup de bec, quand elle avait le
temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'tait imprudemment loge
dans un angle du mur, prs de la grange, et dj Franoise, la jupe
carte, lui barrait le passage. Affole, d'un violent coup d'aile elle
s'enleva de terre, se trouva perche sur un bton de l'chelle qui
montait au foineau, et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, 
petits sauts secs, sans se presser, chelon par chelon, disparut.
Franoise la suivit et  l'entre du foineau s'arrta.

Il tait plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serres. Un
souffle charg d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de
Franoise.

--Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-tre
des oeufs, puisque les poules y vont.

Le foin, press contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes,
dgringolait jusqu'aux pieds de Franoise en escaliers irrguliers. La
poule s'tait installe en haut, dans un nid fait comme exprs pour
elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des prils, enfoncer
dans des trous, risquer des enjambes, se donner bien du mal, et encore!
Ce fut sans apprhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tter
les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller,
s'arrter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.

--Attends, attends... disait Franoise, je vais t'apprendre, moi!

Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?

Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie
dans le foin, jusqu'aux dents.

Franoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.

Elle sentit toute sa colre se dissoudre comme un fondant, et, fixe par
la poule srieuse, partit d'un rire prolong.

C'tait doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de
toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt 
surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre,
se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les
mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles  tricoter. Elle fermait les
yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbe, et
criait encore, convulsive  force de rire:

--Poule, poule! Oh! la mtine!

Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une
cascade d'herbes sches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le
front, comme si le foineau ft chang subitement en une sorte d'tang
onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des
claircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient
rgulirement. Tout  coup, le rire de Franoise fut cass net.

Le fils de Mme Lrin tait agenouill prs d'elle.

--Comment, c'est vous, monsieur mile, c'tait vous!

Elle n'en revenait pas de le trouver l, tout contre, sans qu'elle l'et
souponn, mont du foin ou tomb des tuiles par enchantement. Il
souriait d'un air embarrass et mchait un ftu. Avec la fourche il
continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les
jambes, tout le corps.

--C'est la poule, dit Franoise; je suis tombe, mais je me relve,
monsieur mile.

Elle fit un effort vain.

--Allons, voil que je ne peux plus, maintenant!

Elle recommena de rire de bon coeur, les bras tendus.

--Non, j'y resterai, bien sr!

M. mile jeta sa fourche en haut du foineau et prit les deux mains de
Franoise. Elles taient grasses, moites. Il se raidit, le corps en
arrire, les genoux arc-bouts, la souleva. Mais il dut lcher tout. On
tait mal parti et Franoise retomba.

-- une autre! dit-elle.

M. mile reprit les deux mains. Longuement il en cartait les doigts
pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela
glissait trop, et il revenait aux doigts aprs un arrt  la paume.

--Une, deux: y tes-vous?

Il y tait, l'treignait, l'touffait, l'embrassait, et la baisait avec
violence, trs vite, sans un mot.

Du coin o M. mile l'avait lance, la fourche se prcipita, ses trois
dents aigus en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et,
d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.

Elle revint, mais hsitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les
dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.

Cette fois ce fut Franoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.

M. mile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfona dans le
foin ses trois dents, profondment, et toute droite, se tint tranquille,
comme une bte hargneuse mate.

La poule dans son nid demeurait indiffrente, tout entire  son oeuvre.

Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des
brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de
grsil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec enttement, les
araignes accrochaient leurs dlicats jeux de patience. Quelques-uns se
fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans dchirure. Des
toiles isoles semblaient des dbris de papier dcoll par l'humidit
dans une chambre inhabite. Une araigne solitaire glissait sur son
filet, dfiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la
toile et l'araigne et sortit, d'un trait.

Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le
vide et, avec un lourd dploiement d'ailes, caquetante, franchit les
deux corps enlacs et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes
gare, entrane par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut
saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'vanouit,
envole comme un oiseau, vivante.

Franoise dressa la tte. Mme Lrin appelait:

--Franoise, Franoise, o tes-vous donc?

--Voil! voil!

Mais hbte, elle ne bougeait pas, serait reste l, quand M. mile,
bien avis, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit
l'oeuf et le tendit  Franoise.

Elle descendit rapidement l'chelle.

--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lrin, que vous tes
couverte de foin?

--C'est plein d'oeufs, l-haut, dit Franoise: j'en ai mme cass un.
Tenez, voil l'autre.

Elle crut remarquer que Mme Lrin persistait  la regarder
singulirement.

--a doit se voir, pensa-t-elle.

Mais Mme Lrin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un
ton naturel:

--Il faut faire attention, Franoise. Les oeufs sont rares, cette anne,
bien plus rares que l'anne dernire. Ils n'ont jamais t aussi rares.




DEUXIME PARTIE

LE SEAU

  _ Eugne Bosdeveix._


Cette nuit, on a cri dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sr
de la prsence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon pre et
ma mre dorment encore, ainsi que Franoise, notre bonne, assez
paresseuse depuis quelque temps.

Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais
je ne suis pas de ces personnes doues, auxquelles il suffit d'entendre
un air une fois pour le retenir. Il ne rsonne dans ma mmoire que des
bruits vagues lgers comme des oeufs vides.

Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.

Les alles sont trop sches. De nombreux fils blancs les traversent.
Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui
restent semblent avoir t tendus rapidement  la dernire heure.

Je prends cette alle et m'interroge sur l'utilit de tous ces fils.

Les araignes les scrtent-elles pour y suspendre leur linge?

Du linge d'araignes!

Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait esprer d'importantes
dcouvertes.

D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches casses.

Est-ce par un animal, une chvre?

Mais une chvre ble et ne crie pas.

En outre, elle aurait brout les branches.

Par un voleur?

Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles
brillent de rose. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou
trois semaines, elles seront bonnes  cueillir.

Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne
distraite qui les a brises. Elles ont t mordues comme afin de calmer
une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des
feuilles!

A la quantit des brindilles mches je devine qu'on souffrait beaucoup
et qu'on est demeur longtemps prs du poirier.

Un peu plus loin _elle_ s'est appuye contre un autre arbre, haut
pommier dont les petites pommes grises apaisent, en t, mes plus fortes
soifs.

J'ai dit _elle_ parce que l'corce a pinc entre deux cailles un long
cheveu de femme, blond. Je prfrerais un cheveu noir ou chtain, et
j'prouve un commencement de trouble.

Au del du pommier, la trace des pas devient visible. La marche
s'appesantit. Le pied reste longtemps pos sur le sable, le marque avec
nettet, s'en dtache pniblement, et les empreintes se resserrent, se
touchent presque.

J'arrive  l'extrmit de l'alle. Elle se perd dans un pais bouquet de
noisetiers sous lesquels j'ai dispos, pour mes siestes, des fagots en
forme de fauteuil. Fauteuil n'est pas de trop, tant ce sige me plat,
tant je m'y trouve commodment aux grandes chaleurs.

C'est l qu'a d se passer la chose.

Les fagots sont bouleverss comme les couvertures d'un lit, aprs une
nuit agite. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont t arrachs
par poignes, et le sol, ray de coups de talons, humide  et l, n'a
pas encore bu tout le sang rpandu. J'examine les lieux de prs, en
dtail, accroupi, et machinalement je relve les brins d'herbe fouls,
j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'galise la
terre.

Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je
comprends.

Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop htives. Vivement
intress, je dchiffre la srie des indices  premire vue, reconstitue
la scne, et me souviens du mois, du jour o, frappant d'un doigt mon
paule, Franoise m'a dit, brusque:

--Vous savez, je suis prise!

Jamais elle n'a os me tutoyer. Elle n'tait point de ces paysannes qui
s'enorgueillissent d'un bourgeois.

Je rarrange le fauteuil, puis, m'tant loign de quelques pas je
reviens en indiffrent qui se promne, par hasard, devant les
noisetiers, sans penser  mal, et je me persuade que l'endroit a son air
naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre l, un
chien vagabond s'y rouler.

Je regarde le soleil lent  monter, et j'carte mon ombre afin qu'il
puisse vite chauffer les traces mouilles o a patouille et brler ce
qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas  mon aise du tout.

Aprs, la lutte contre la souffrance termine (on dit que c'est un
vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?

Il faut que je continue  comprendre malgr moi.

Ma lucidit m'effraie. Je n'ai qu' suivre cette alle comme, sur une
carte, une ligne pointille au crayon de couleur. Je la ratisse avec
soin, en tous sens, et me voil au puits. Mes jambes reculent, mais je
maintiens nergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumire blessante
m'entre au cerveau.

Franoise n'a pas jet le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc
et elle l'a descendu doucement,  cause de la poulie grinante,
maternellement. Puis elle a perdu la tte. Elle n'a pas eu le courage de
remonter le seau. Il pend l-bas, au fond. La chane oscille encore 
mes yeux brouills, droule tout entire, et la poulie n'a retenu que
le dernier anneau plus gros que les autres.

Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je
tire sans regarder, avec la peur de ramener...

Je lcherais tout.

Rien!

Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et
le petit est loin. Je noue la chane, et me penche, pouss dans le dos,
sur la margelle. J'ai un instant la tte enveloppe de glace.

Un morceau de ciment se dtache, perce des couches vibrantes, emplit le
puits de sourdes clameurs. Longtemps je prte l'oreille.

Je me redresse, le front rafrachi. Je songe soulag: Franoise a tu,
elle se taira.

C'est trs gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux
qu'elle se remette, et je demanderai pour elle,  ma mre, huit jours,
quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme
de mnage, en attendant que Franoise se rtablisse. D'ailleurs, s'il
faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gnante qu'une
complice discrte.

Tout de mme, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais
ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!

Tranquillis peu  peu, innocent, je regarde devant moi, derrire moi.
L'alle est propre, en ordre; mon me aussi. Je ne compte plus qu'une ou
deux inquitudes menues. Ainsi, je devrai,  moins que je ne trouve un
prtexte, boire  table de l'eau du puits, sans dgot. En outre, quelle
attitude aurai-je en prsence de Franoise,  notre premire rencontre,
 notre confrontation?

Baissera-t-elle les yeux?

Il est sept heures. Mon pre et ma mre s'veillent et Franoise,
puise, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit.
Je n'oublierai pas de sitt les deux heures d'motions successives qui
viennent de s'couler, et j'ai un grand besoin de plein air, de
recueillement.

D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent  fleur d'eau, sautent,
gueule ouverte, sur les mouches, et se rgaleraient mme d'amorces
artificielles. On pcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin,
prs des framboisiers o, par toutes ses gouttires, le chaume
entretient une fracheur salutaire aux petits vers jaunes.

J'empoigne une pioche, la soulve haut, les bras raides, l'abats, et du
premier coup, je dterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse,
indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dpouill,
pareille aux papiers gras d'un djeuner sur l'herbe... _le dlivre!_




LES DEUX CAS DE M. SUD


    LA PETITE MORT DU CHNE
    LES CHARDONNERETS




LA PETITE MORT DU CHNE

  _ Louis Baudry de Saunier._


--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tir?

--J'ai oubli, se rpondit M. Sud avec simplicit.

Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui
se posrent l-bas, dans un carr vert.

--Bien! dit M. Sud; elles sont  moi!

Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il
portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras carts, marchait
en levant haut ses courtes jambes, et s'efforait de maintenir derrire
lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modre.

Arriv au carr vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura
quelque temps rveur. tait-ce de la luzerne? tait-ce du trfle?
Parisien ttu, il ne les distinguait encore que malaisment. Comme il se
relevait, il entendit les perdrix bourrir et cacaber. M. Sud avait
trouv dans un livre de chasse et retenu, pour de frquentes citations,
ces deux termes d'une sonorit trange.

--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oubli de tirer,
dit-il.

Les perdrix, l'une d'elles en tte et guide des autres, emportaient au
loin leur lourde trane pendante. M. Sud les regardait avec un bon
sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son
brin de trfle ou de luzerne. Elles passrent la rivire, dsunies un
instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord,
se remisrent hors de danger.

--Voil qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le
pied, moi. Dcidment, les malignes refusent le combat et me narguent!

Il s'imaginait cach dans le ventre d'une vache artificielle. Les
perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantme sortait pour
les ramasser une  une. Il leur cria ce mot d'esprit:

--Bonsoir, la compagnie!

Et, veng, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta mme pas,
tout aise d'chapper  des ncessits cruelles. Il se promena en pleine
verdure, s'y rafrachit les cuisses, y trempa ses fesses mme, au moyen
de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le
cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une
fourche fine.

--Vais-je rentrer bredouille?

Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que
n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet  papillons!

D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route  suivre, puis
s'levaient lentes et grisollantes, sans doute en qute de miroirs. M.
Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses
rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre,
s'y rtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux
brouills, esprait leur chute.

--Il faut pourtant que je les tire!

Au cul lev, c'et t hasardeux. Il prfrait s'en dsigner une et la
voir s'abattre, se motter, l, entre ces deux taupinires. Il
s'avancerait sur elle, le fusil  l'paule, et viserait un peu en
dessous, pour ne point l'abmer. Violemment tourdie, elle n'aurait plus
que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette tait
couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
imperceptible, fondue. Il pitinait, tournait sur place, s'garait comme
quelqu'un qui vient de laisser tomber une pice d'argent.

Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de
ses gutres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches
roses de son teint d'homme savamment nourri s'taient rejointes et n'en
formaient qu'une. Il s'pongea, se sourit dans une glace minuscule, fier
de soi, et assur de faire plus tard une belle conserve.

--N'aurai-je pas l'occasion de dcharger mon arme?

Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer,
tudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si
riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.

--Certes, j'ai l un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de
prcision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont clat.

De grosses pierres le tentaient  cause de leur immobilit. Toutefois
elles taient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sve, presque
du sang. Il fit choix d'un chne srieux, vivace, trapu, isol au milieu
d'un champ et dont l'aspect devait pouvanter, la nuit. L'corce, comme
une vieille manche au coude, s'en tait  et l use  la rpe des
garrots que les chaleurs dmangent. Tout autour du tronc, les sabots
avaient battu, aplati le sol, et, pour n'tre que de chevaux paysans,
n'en empchaient pas moins les herbes d'y pousser.

M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantt s'cartent et
passent, les uns  droite, les autres  gauche, tantt par rpercussion
peuvent vous blesser grivement.

Debout, il doutait de lui-mme et craignait le recul.  plat ventre, il
n'apercevait plus le chne. Il adopta donc la solide, confortable
position du tireur  genoux. Il paula non sans mthode, point press,
grave et ple. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha
sur le plan de tir.

M. Sud tait agit de petites secousses, prouvait des palpitations
lgres. Il transformait l'arbre en bte, en homme. Est-ce vrai, ce
qu'on raconte, qu'une forte dtonation peut dcider la pluie? Il
patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il
voulait viter l'-coup, ne lcher la dtente, celle de gauche bien
entendu, comme toujours, qu'aprs une pression gradue, tendre,
interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout
d'une alle d'acier clatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne.
Au del s'tendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chne
apparaissait, trouble, mouvement, remuait toutes ses feuilles inquites
comme une multitude d'ailes, et gmissait, oscillait dans un doux et
long effort pour s'veiller de sa torpeur mortelle.

Pyrame, en arrt d'tonnement, faisait avec sa queue des signes
discrets.




LES CHARDONNERETS

  _ Lucien Priou._


M. Sud regardait les chardonnerets tantt se poser sur le peuplier, et
tantt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute,
il en dsirait un pour le mettre  sa boutonnire. Longtemps il attendit
qu'ils fussent bien en tas, irrsolu ds que l'un d'eux s'cartait.

Soudain, dans un accs de frocit et de bravoure, il dchargea son beau
fusil, en dtournant la tte.

Quand il revint  lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets
morts. Quelques autres, blesss  peine ou tourdis, chappaient aux
happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche,
tout fier.

Ainsi, il avait tu: grce  lui, l, des plumes s'taient parpilles;
la terre buvait du sang; des cervelles se rpandaient, blanches comme du
lait d'herbe  verrues. Et si, malgr ces preuves, un incrdule doutait
encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire  Pyrame:

--Montre ta langue!

--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.

Il s'en alla. Il prouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait
hte de rentrer  la maison et de retourner sa poche, tous ses amis
assembls.

Il entendait cette exclamation: Fameux coup! et rpondait, modeste:
Vous tes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois
je ferai mieux!

Il se flatta la barbe comme il faisait toujours  chaque contentement.
Jamais elle n'avait t plus lastique. Il la soulevait haut, par les
deux pointes, et la laissait ensuite retomber, carter toute sa neige
sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remurent. M. Sud en prit un,
avec des prcautions, et l'examina pour voir comment c'tait fait.

Le chardonneret avait la tte rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une
d'elles, casse, pendait. La mobilit de son bec et de ses yeux tait
l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes,
frappa M. Sud. Cette miniature d'tre ne lui faisait pas l'effet d'une
pice de gibier. Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au
point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns
aprs les autres, et tous le troublrent par leur effarement menu. Ses
impressions tournrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et
non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il couta les fous
rires des coquettes petites filles, dj femmes par le don de se moquer.

--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!

Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola,
hsita un peu en l'air, tonn de se sentir libre, et partit. Cette
espiglerie rjouit M. Sud:

--Celui-l n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront
peut-tre!

Il les percha tour  tour au bout de son doigt, avec des paroles
encourageantes. Mais, dsormais incapables d'essor, ils retombrent au
creux de la main.

--Qu'en faire? se demanda M. Sud.

Il ne songea pas  les lever dans une cage bien amnage.

Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point
se trouver derrire une porte dont le verrou serait pouss, et dposa
dlicatement les chardonnerets au bord de la rivire. Le courant flin
les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes  peine battantes, les
emporta. Vraiment, ils furent noys sans avoir lutt plus que des
mouches.

--Vois-tu, dit M. Sud  Pyrame, je prfre, dcidment, la pche  la
chasse. Les poissons, a n'a pas l'air de btes. Ils n'ont ni poil, ni
plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un
coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage!  partir de demain, nous
pcherons: tu porteras le filet!

Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins prcieuse,
maintenant, qu'un bout de cigare teint, et, comme son pantalon en
velours gris-souris tait tach de sang, il trempa dans l'eau son
mouchoir et s'effora--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les
gouttes rouges qui reparaissaient toujours!




HISTOIRE D'EUGNIE


    LE RVE
    LE MOINEAU
    LE BEAU-PRE
    IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERME




LE RVE

  _ Alfred Swann._


Mlle Eugnie Lrin se demande, en s'veillant:

--O suis-je?

Il lui faut reconstituer, dtail  dtail, la chambre, faire la
reconnaissance des objets familiers, se dclarer:

--Voici la pendule et voil le paravent. En face: les fentres!

Elle s'est donc grise?

Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, o toutes ses ides sont
colles comme des pattes de mouche:

--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?

Elle bille, boursoufle l'dredon, tente de se rendormir, sur le ventre,
sur le dos. Elle compte au plafond les taches de pltre, et presse ses
tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du
front:

--Tiens, tiens, tiens!

Parfois ses lvres s'avancent, en suoir, aux succulents passages du
rve.

--Fameux! que serait-ce, si c'tait pour de vrai?

Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts
et ramne ses genoux au menton. Puis elle se dtend, s'assied sur le
lit, et met le premier bas, sans hte, paresseuse.

Et tandis que la soie, toutes ses mailles titilles, fait ses dlices de
la peau, la jeune fille penche encore la tte, s'attarde  couter,
entend distinctement des choses,  gauche.

Elle a une tourterelle dans le coeur!




LE MOINEAU

  _ A. Collache._


On frappe aux carreaux. Ils ont pris cette nuit, et le givre les a
gomtriquement fleuris.

Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.

--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugnie. Aussitt, elle se lve. Elle
doit tre bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines,
inaccordables, et ses pieds, larges et plats, tranent sur le tapis,
comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts
chevaucheurs, des mollets dgorgs, et, aux paules, des salires telles
qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.

Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres.
Elle entr'ouvre la fentre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui
sert un djeuner intime de miettes et de graines.

--Quand on pense qu'il a pass la nuit dans la rue!

Elle le flatte, l'embrasse et lui crase du pain dans de la salive.

En chemise, elle grelotte  fleur de peau et brle d'un feu cach. Par
une fente de la croise, la bise siffle sa nudit de laide; mais la
conscience du devoir accompli crot en Mlle Eugnie, s'largit, s'enfle,
et, comme un ballon intrieur, la soulve et la porte, un instant
suspendue, planante.

--Ah! moineaux crotts, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misrablement
abandonne, venez  moi, en foule; j'ai de la charit pour tous vos
apptits.

Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait t apprivois par M.
Theuriet lui-mme.

Et ces petites btes ne sont pas ingrates. Il est vident que nos
prires montent au ciel, roules en cigarettes sous leurs ailes chaudes.
La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.

Elle divague, la chre jeune fille! Elle en est  ce point de
l'attendrissement o l'on s'imagine qu'on va parler en vers.

Dj elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en
souhaits raliss.

Voil qu'elle pleure un peu!

Ft! Ft! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasi se perche
au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler
au-dessus des toits clatants de blancheur pure, vers les froides
couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde,  Mlle Eugnie, au
creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prosprit, une
crotte.




LE BEAU-PRE

  _ Alcide Gurin._


L'unique fentre de la chambre  coucher donne sur le jardin. Mlle
Eugnie carte, en ventail, des plumes de paon dans un vase.

Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. Andr
Meltour, de Saint-tienne, la trouve  son got, et rondement, bon
commerant, presse les choses.

En visite, ce matin mme, il se dclare  M. Lrin, au soleil, prs de
la petite barrire blanche.

Adroitement, il a commenc par le complimenter sur l'entretien des
alles, et par lui poser, avec intrt, quelques questions
d'horticulture.

--Qu'est-ce que c'est que a, monsieur Lrin?

--Comment!  votre ge, vous ne connaissez pas encore les oignons?

La fentre est entr'ouverte, et Mlle Eugnie entend nettement. Tantt
elle se blme d'couter, et tantt elle chasse, comme des mouches, les
scrupules entts  revenir.

--Oui, mon cher monsieur Lrin, dit-on, Saint-tienne est une ville
d'aspect sale, fumeux. Le soleil parat jaune. Les fleurs, qu'on fait
venir  grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux
roulent du charbon dlay. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau
noire dans le creux de votre main, les voil claires, limpides et pures:
Est-ce comique? Il sort de Saint-tienne les rubans les plus doux 
l'oeil et au toucher et jamais une pidmie n'y est entre.

Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantes, une femme
dlicate pourrait y restaurer sa vigueur.

C'est un coup droit. M. Lrin ne semble pas touch. Il songe  l'eau
noire claire et ne la voit pas bien.

--Non, je ne la vois pas bien.

--S'il vous plat?

--Vous tes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.

--Les savants, rpond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En
tout cas le phnomne n'est pas niable. Mlle Eugnie le notera.

--Singulier!

--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot,
l'air charg de Saint-tienne, que de grands chimistes parisiens ont
analys, par sa composition mme, est prfrable  tout autre air.

--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.

--Tandis que les femmes... Monsieur Lrin, vous tes galant! mais nous
sommes gens assez fins pour rpondre  tout. Les femmes sont les rivales
des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.

M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lrin se garde de sourire.

--Votre soleil est jaune?

--Tout jaune, sans clat. Mlle Eugnie ouvrira peu son ombrelle, je vous
en avertis.

--Elle va donc  Saint-tienne?

--J'ose esprer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me
suivra partout, comme le code le lui ordonne.

--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lrin.

M. Meltour se dcouvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux
rares:

--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?

--Oh! des fois, a repousse, dit M. Lrin.

--Je suis un homme, rpond M. Meltour, je me dis la vrit  moi-mme,
et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.

--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?

--Monsieur Lrin, vous vous moquez!

--Ah!

Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts
de Mlle Eugnie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M.
Meltour, dsireux d'en finir, parle ferme et bref.

--Eh bien, que dites-vous?

--Moi, rien. C'est votre affaire.

--Comment cela, cher beau-pre?

--Tenez, finissons, fait M. Lrin. Vous voulez pouser ma fille, et, la
connaissant mal, vous me demandez  moi quelques renseignements. Je n'en
ai point  vous donner.

Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'tes sympathique
comme un homme qu'on a rencontr trois fois, c'est--dire indiffrent;
je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: On m'a
tromp! et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant
votre bon got. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux.
Le serez-vous? Qui le prdirait? Pas moi. Vous hsitez. Il vous faudrait
quelques conseils, un coup d'paule. Ah! si je vous souriais, vous
appelais du geste comme un petit qui apprend  marcher!... Mais je reste
l, incohrent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: Cher
beau-pre! Je me retiens solidement de vous rpondre: Mon gendre!

Monsieur, j'ai pass l'ge o l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une
vingtaine d'annes, quand vous aurez fait vos preuves, je me rjouirai
et vous fliciterai. D'ici l, je me montrerai froid, et, n'tait
l'ennui d'aller  la messe, j'assisterais sans souci  votre aventure.
Donnez quelques sous au cur pour qu'il fasse vite, car,  la campagne,
les glises manquent de confortable.

Oh! Monsieur, vous tes dans une situation pnible. Je ne vous plains
pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux
rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?

Il conclut:

--Je veux arracher, pour notre djeuner, deux ou trois radis noirs. Les
aimez-vous, les radis noirs?

--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.

Les plumes de paon, lgamment ordonnes, rayonnantes, baignent dans du
soleil leurs aigrettes nuances et leurs yeux cercls de couleurs vives.
Mlle Eugnie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de
poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.




IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERME

  _ Fernand Vanderem._


EUGNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre?

MILE.--Chre madame, je suis dsol; j'ai un monsieur, un directeur.
Nous causons srieusement. Il s'agit de gros intrts.

EUGNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six tages et vous
ne voulez pas que j'entre! Vous tes dur.

MILE.--Ma chre dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.

EUGNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un
monsieur!

MILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je
vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.

EUGNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme.

MILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous?
il tousse.

EUGNIE.--Je n'entends rien.

MILE.--Il a touss tout  l'heure. Il ne peut pas tousser constamment
pour vous faire plaisir.

EUGNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton
fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!

MILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle.
Le laitier peut venir d'un instant  l'autre, et la concierge ne fait
que grimper.

EUGNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau
d'un trait.

MILE.--Si vous m'aviez crit, je vous aurais attendue dans un caf et
nous aurions caus en prenant un bock.

EUGNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel.

MILE.--As-tu quelque chose d'important  me communiquer?

EUGNIE.--J'ai  te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la
porte toute grande. Je n'aperois que le bout de ton nez dans de
l'ombre. L, bien. Tu es ras! Est-ce que tu t'es ras pour moi?
Donne-moi l'trenne de ta barbe.

MILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux
jours. Boutt!

EUGNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que a,
proprement.--Qu'est-ce que tu coutes?

MILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte  l'tage au-dessous. On
nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets,
et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du
reste, je ne suis presque jamais chez moi.

EUGNIE.--On ne me connat pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que
je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.

MILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang  te voir
dans cet tat.

EUGNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton
monsieur s'en ira bientt?

MILE.--Pas avant que tout soit rgl. Tu sais: quand on a mis la main
sur un vieux, il ne faut plus le lcher.

EUGNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?

MILE.--Un journal, des thtres, une foule de choses. L n'est pas la
question.

EUGNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il?

MILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?

EUGNIE.--C'est juste. Hol! hol! mon coeur, mets ta main.

MILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es monte trop vite. Il se calmera
quand tu seras redescendue.

EUGNIE.--Je crois qu'il a remu, ton monsieur.

MILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.

EUGNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit  cinq minutes; tu me les
accordes?

MILE.--Soit. Ton mari, M. Andr Meltour, va bien?

EUGNIE.--J'espre que nous n'allons point parler de mon mari.

MILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous
n'avons que cinq minutes.

EUGNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus
rien. Te rappelles-tu, toi?

MILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute,
mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre,
avons-nous ri?), mon dpart et tes larmes; quoi encore? Je relis notre
roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, 
la page corne du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?

EUGNIE.--Je songe  ta premire caresse.

MILE.--Je m'en souviens comme si c'tait hier. Je n'ai pas besoin de
t'affirmer que tout demeure ineffaable, l, dans ma tte, et ici, dans
mon coeur.

EUGNIE.--Comme cela a pass vite!

MILE.--a n'a pas dur longtemps, mais cela a dur quelque temps et
nous en avons profit. Il serait ingrat de trop se plaindre.

EUGNIE.--coute, mon ami: mes jambes se drobent sous moi. Prte-moi
une chaise, un pliant, un gros livre.

MILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?

EUGNIE.--Tout de toi.

MILE.--Abrge ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.

EUGNIE.--Tant pis pour lui.

MILE.--C'est mchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais
pas habitu  cet gosme. Mon avenir dpend de ce monsieur. Mais que
t'importe?

EUGNIE.--Ne te fche pas.

MILE.--Je suis pein, froiss.

EUGNIE.--Je m'en vais. C'est tout de mme drle que tu me dfendes
d'entrer  cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mang.

MILE.--La plaisanterie est facile.

EUGNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser  tes
nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce
monsieur. a me tranquilliserait.

MILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empchera de te montrer mon
chapeau  moi ou ma canne  moi? D'abord les vieux ont des parapluies.

EUGNIE.--Ah! tu ruses. Tu te drobes. Alors j'entrerai.

MILE.--Chre madame, vous n'entrerez pas.

EUGNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets.

MILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes
quilles. Je vais tre dans la ncessit de vous fermer la porte au nez.

EUGNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!

MILE.--Eh ben, quoi?

EUGNIE.--Adieu.

MILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bte. Nous nous aimons, aprs
tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai t un
peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspre. Je
suis sr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je
souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous
en province?

EUGNIE.--Dame! ce soir. Je n'tais venue que pour toi.

MILE.--Retardez votre dpart. Vous avez le temps. Il y a des monuments
 Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain.  quelle
heure?  quel endroit?

EUGNIE.--Choisis toi-mme.

MILE.--C'est a, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.

EUGNIE.--Tu m'aimes?

MILE.--Mauvaise! tu es trs jolie, tu sais, ce matin.

EUGNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour.

MILE.--Boutt!  demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi  la
rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.

EUGNIE.-- la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes
compliments. Au revoir.

MILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chre madame... ma
chrie, veux-je dire!

EUGNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!

MILE.--Comment, vous remontez! Voil qu'elle remonte,  prsent. Oh!
mais non. Gare aux doigts! Je ferme.




BONNE-AMIE


    LA ROSE
    LA PRUNE




LA ROSE

  _ Edmond de Goncourt._


Bonne-Amie entra et tendit  Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un
prnom  la mode et qu'il crivait dans les journaux, une rose.

--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui
dit-elle. Devine combien elle me cote?

--Les yeux de la tte, dit Marcel.

Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.

--Ne l'abme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut
s'ouvrir dans une chambre bien chauffe.

--Justement: voil un bon feu; attendons, dit Marcel.

--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.

Elle s'tait assise et, les pieds  la flamme, elle ajouta:

--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention dlicate
qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses
richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me
semble qu' ta place je ne serais pas embarrasse. J'ai t gentille.
Sois mignon.

--J'ai ton affaire, dit Marcel.

Sans hsiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se
tapotant la joue avec une rgle, se mit  lire,  haute voix, le
chapitre fameux dont il pouvait dire: Celui-l, mon vieux, j'en
rponds!

Et c'tait toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. 
peine avait-il rpt: Suis-je bte! suis-je bte! qu'il recommenait
de mendier, l'incorrigible, jusqu' rougir, un peu d'admiration de
femme.

Sa voix, clatante ds le lancer des phrases, bientt mollit, et, comme
de coutume, au passage admirable o le mot serre l'ide si fort qu'elle
touffe, il s'arrta, dfiant, craintif, et regarda:

La jupe serre aux chevilles, les genoux colls, les coudes au corps,
les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait vot sa taille,
pliss son front, rentr ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit
mme pas: J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance
secondaire.

Vraiment, elle n'avait oubli que de poser sur la chemine,  droite et
 gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles
sourdes.

Tout entire, Bonne-Amie s'tait ferme.

Et Marcel dj se dpitait; mais soudain il s'attendrit:

Dans le pot bleu et ventru, la rose s'tait ouverte.

Quel merveillement!

L'motion oscillante, folle, Marcel reluisait de sve. Il allait encore
perdre la tte, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux
de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit,  temps pour qu'il pt se
reconqurir et se calmer:

--Tiens! la rose!  la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas vole.




LA PRUNE

  _ Marcel Schwob._


Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant,
gonfle comme une joue d'enfant boudeur, mre, pleine d'un jus lourd,
elle est continment attire vers la terre.

D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs,
lui brle la queue tout le jour.

Elle ne se dtache pas.

Le vent l'attaque  son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse
sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un
brusque effort.

La prune remue au gr du vent, docile, dorlote, dormante.

Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crpitantes.
Les balles fondent en rose et la prune luit, regarde, comme un gros
oeil, au travers.

Un merle se pose sur la branche, par petites dtentes sches s'approche
de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prtes, des coups de
bec en vain rectifis.

 chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que
non.

Elle dfierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux chelles
des hommes.

Or Bonne-Amie vient  passer.

Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la
tte en arrire, cligne de l'oeil et ouvre ses lvres humides de
gourmandise.

La prune y tombe!

Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paratre tonne, la
bouche pleine:

--Tu vois, elle a _chd_  mon _cheul_ dsir.

Mais aussitt punie que coupable du pch d'orgueil, elle rejette la
prune.

Il y a un ver dedans.




LEVRAUT


    CANARD SAUVAGE
    LE FLOTTEUR DE NASSE




CANARD SAUVAGE

  _ Henri Mazel._


--Allez, Levraut, apportez donc!

Mais ces cris, pousss d'une voix forte, taient vains. M. Mignan eut
recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait  hauteur
d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez trs bas, au bord de
l'eau, l'arrire-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer
sur le canard bless. Parfois, il s'loignait de son matre  l'abri
d'une pousse qui l'et culbut dans la rivire. Le canard battait de
l'aile, pulvrisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort
chien d'arrt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glace, et,
entt, se dressait sur ses pattes de derrire, violemment. M. Mignan
vit le canard s'agiter encore avec frnsie, allonger le cou, se coucher
sur l'eau, et s'en aller doucement  la drive, emport mort par le
courant. Il pensa:

--Cette fois, je suis sr de l'avoir!

Il lana des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer
 lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des
doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.

--Veux-tu apporter canard, chien de malheur!

Le tutoiement ne russit pas mieux que la politesse. Cependant, le
canard s'loignait parmi les glaons qui, runis en flottille,
brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le
suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait tre bien longue et
M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau
coup de fusil: son motion se prolongeait et des portions de son tre
vibraient encore. Le canard, forcment, s'arrterait  quelque tronc. On
voit des glaons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus
lger obstacle et s'chafauder les uns sur les autres. En outre, M.
Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de
procd. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser  rien, siffler
mme entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir
le chien par la peau du cou et le jeter  l'eau.

--Une fois  l'eau!...

Mais Levraut s'arrtait net, l'air dsintress, prt  fuir. M. Mignan
se rendit compte qu'il n'y avait rien  faire avec cet animal-l. Tous
les deux continurent leur marche, guids par le canard, et M. Mignan
prit le parti de l'accompagner jusqu' sa halte.

Il faisait trs doux, et la neige commena de tomber, enveloppante et
fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut frquemment en essuyer les
verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les
chaliers, pniblement, en soulevant sa cuisse ou ses gutres avec la
main. Quand il mettait le pied dans une ornire, ou dans le creux d'un
sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grsillement
agaant pour ses dents. Sur toute la rivire se rpercutait l'cho des
craquements sonores. Le canard se cachait derrire une touffe de joncs,
un saule, une pile de bois carre comme une table o la neige aurait mis
une nappe, rapparaissait et s'vanouissait encore au plus pais des
flocons, toujours loin du bord.

Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure
indiffrente, la queue basse, comme un chien de luxe  bouche inutile.
Tantt il souhaitait de le tenir l, entre ses deux genoux, et de lui
donner des coups de poing sur la tte, sans compter, et sans piti pour
ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en
branler; tantt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui
rappelait d'tonnantes histoires, o, sous l'action du froid, les
paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des
berlingots. Dj une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il
rageait de toutes ses forces.

--Une perche quelconque serait peut-tre une perche de salut!

Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente
secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature
apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait
dsagrablement. Ils arrivrent au barrage du Gautier.

--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la
ballade!

Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait leve. Le canard passa
dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans
un remous, barbota quelques secondes en pleine cume, et, de nouveau, se
remit  glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait jur, et
certes infernal,  l'aise au milieu de la rivire s'largissant. La
colre de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne
savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrta, imit par
Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel  tmoin, et tout de suite
rsolu, repartit:

--J'en crverai, dit-il, mais je ne lcherai pas.

La neige, silencieuse et serre, lui mouillait le nez, les lvres, le
cou, teignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient  fleur
de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles,
lui donnait une attitude d'chassier, jusqu'au moment o, l'une des
boules dsagrge, il se dsquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il
faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre
semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.

--a va durer longtemps, cette histoire-l!

En vrit, il crut tre  la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont
du pont, une sorte de jete naturelle prcdait l'arche du centre et
partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre  droite ou 
gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon pineux o il
resta.

--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.

Le tenait-il rellement? Une dizaine de mtres l'en sparait. Une
dernire fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un
chien  ce point apathique et morne. Aux signes de son matre, il
s'carta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en qute
d'une longue gaule, d'une gaule de dix mtres! Quelle navet! Il fixa
le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au
bord. Ses joues tremblaient. Ses lvres se contractaient jusqu'
blanchir et se serraient  ne pas laisser passer le moindre sifflement.
De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme
des larmes. Il n'imaginait aucun moyen.  vrai dire, il souffrait sans
pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie
qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa
seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le
chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entirement
inutile, car une grosse motte de neige boueuse se dtacha du soulier,
vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba,
s'crasa, s'mietta, et M. Mignan prouva momentanment une sensation de
lgret et de bien-tre qui le surprit. Mis en train, il donna de
l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention mchante et
simplement pour se dbarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en
bandoulire, les mains dans ses poches, les paules rondes sous la chute
lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le
canard, vaguement sollicit par de multiples desseins.

En cet endroit, la rivire, profonde jusqu'au genou  peine, courait sur
des cailloux plats et blancs, et  son murmure doux de glou-glou de
bouteille,  et l, une pierre pointue qui perait l'eau ajoutait la
convulsion d'un hoquet. Dj l'accourcissement du jour commenait.

--Somme toute, en allant vite...

Et voil que M. Mignan, le cortge des hsitations bouscul et mis en
droute par un seul coup de tte, se prcipita, courut au canard,
l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau
rsistante et souple comme le chanvre, tremp  tordre comme son canard.

Il l'avait! mais, sans mme le regarder, il le jeta  terre, d'un coup
de talon lui crasa le bec et la tte, et froidement, d'un autre coup,
l'ventra.

--Tiens, tiens, sale bte, cochonnerie!

Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant  son bras un grand
mouvement de vire volte, il la lana  toute vole, bien loin dans la
rivire, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet,
passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un
aboiement entrecoup, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.




LE FLOTTEUR DE NASSE

  _ Pierre Valdagne._


Bien que M. Mignan n'et rien lanc et se ft content de faire un
signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un
flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur
tait solidement attach, la nasse retenue au fond par de lourdes
pierres et Levraut dut nager sur place.

--Laisse donc, imbcile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un
flotteur de nasse.

Et comme Levraut s'enttait:

--Mon pauvre chien, que tu es bte! Allons, lche a tout de suite et
viens ici!

Levraut, dvou, comprenait l'impatience de son matre et redoublait
d'efforts.

--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te
seras lav.

Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperut que l'affaire
tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il buvait
avec un grognement sourd. Opinitre, il serrait toujours le morceau de
bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tte dans le vide.
Ses pattes, gnes par la corde de la nasse, par les herbes, battaient
l'eau, blanche d'cume. Bientt il n'en pourrait plus. La bonne bte
mourrait victime du devoir.

--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan dj boulevers.

Il lui adressa des prires, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu
un chien aussi stupide.

--Et c'est ma faute! me voil propre: je noie mon chien, afin de le
baigner, moi!

Esprant lui faire lcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des
morceaux de bois  droite et  gauche.

Encore! soit: tout  l'heure, Levraut les rapporterait, aprs, quand il
aurait dpos celui-ci d'abord aux pieds de son matre. Et
l'intelligent animal hurlait d'impuissance.

Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait l, couche sur le
flanc, mais amarre, cadenasse, sans rames,  moiti pleine d'eau
croupie, inutile, exasprante.

Une dernire fois, M. Mignan cria:

--Veux-tu lcher a, oui ou non?

Levraut rpondit par une sorte de rle et roula des yeux qui implorent.
Il enfonait.

M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit  flot, d'un pied entra
dedans, et de l'autre se poussa du ct du chien. Il avait si
adroitement manoeuvr qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes
claques sur le museau.

Ainsi corrig, Levraut enfin ouvrit la gueule d'o tomba le flotteur de
nasse, et se sauva seul au bord.

Cependant, la barque s'arrta, son lan mort, et tournoya, folle, au gr
du courant. M. Mignan, mouill jusqu'aux genoux, perdait l'quilibre,
et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait  gale distance des
deux rives, Levraut, sur le derrire, se schait au soleil, luisait,
regardait son matre et,  son tour, lui aboyait de revenir.




LA VISITE

  _ Paul Bonnetain._


Le fermier Pajol tient  me faire lui-mme les honneurs. Les sabots des
btes et des hommes ont treilliss le sol de la cour et mes talons se
prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de
l'curie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent
ses hautes paules; sa tte, qui touche aux poutres, servirait de tte
de loup pour enlever les toiles d'araignes. Une lumire douce claire
l'curie. Une odeur charge l'emplit, pique les narines.

--J'aime ce got, dis-je. Je connais un pays o l'on sauve des malades
dsesprs en les soignant dans une vacherie.

Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:

--Ils boivent mme du purin.

--Ne vous gnez point, me dit Pajol.

Nous commenons la revue. Jusqu'au fond de l'curie, les lignes droites
des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier rgl et les
croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et
quand l'une d'elles est couche, il la force  se lever.

--Pour qu'elle se soulage, dit-il.

Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement mdailles de
fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'tale, large et ronde,
agrable  voir,  flairer, rjouissante. Je la contemple et la renifle,
indtachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon
tonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi l, une nuit, sur
un lit de foin, rchauff par les haleines des vaches. Je m'y serais
assoupi  la cadence des fientes tombantes et rveill au petit jour,
les paupires et les joues enfles.

--Ah! la campagne, il n'y a que a!

Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'curie, cinq
petites taures sont ranges  part.

--On les croirait en pnitence.

--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont faut avec le taureau, dans
le pr Sauvin.

--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!

Les taures, comme des matresses lasss, tournent leurs yeux stupides
vers leur ventre bomb, effares de sentir se prparer l'vnement.

--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voil abmes pour la
vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de
veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en
veut.

Il les dplace, ennuy, les gourmande et les traite de libertines.

Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger
l'hritier. La taure-mre, la respiration anhleuse, penche sa tte.

--Elle n'est pas fire, dit Pajol.

--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.

Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Griss de parfums lourds, nous
jugeons gravement les taures, selon les rgles d'une conduite spciale
aux btes, et le taureau, selon les droits de l'homme.

--Celle-ci est plus avance que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera
pas de pousser sa bouteille.

Il lui soulve la queue, palpe ses reins,

--Sale bte! s'crie-t-il.

Et, s'abandonnant  une juste colre, il se recule, prend son lan et
flanque un bon coup de pied au derrire de la taure, comme si c'tait sa
propre fille.




LA CAVE DE BIME

  _ Catulle Mends._


--Comme c'est noir! dit ma grand'mre. Mais du fond de la cave une voix
lointaine lui rpondit: Ton me est encore plus noire!

Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-mme s'tait arrt de
casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.

--Quelle crne peur elle a eue, la grand'mre!

--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bme
jusqu' la maison. Il y a une trotte.

--Avez-vous vu la Cave de Bme, papa Iaudi?

--Une fois. Il m'a fallu carter les orties. En plein jour elle se cache
et n'est pas mchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle
l'attire, l'avale comme une gueule.

--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!

--Pourquoi fais-tu: Oh! oh! Pauline? Elle en a mang de plus grosses
que toi.

--a prend, ces histoires-l, quand on est petit, dit Pauline.

--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et  mon ge, j'ai
encore peur de bien des choses. O sont les disparus du pays? Dans la
Cave de Bme, pour sr, gars, perdus!

--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement o se
trouve la Cave de Bme?

--Oui, l-bas, vers la rivire, dit Pauline. J'ai regard dedans, moi
aussi. C'est un trou, voil tout, un puits qui n'a pas d'eau, o des
grenouilles crveraient.

--Tu as regard dedans, la nuit?

--La nuit, je dors, dit Pauline.

--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a
peur. On a un peu moins peur quand la lune claire. Tenez, ce soir,
teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si
Elle n'tait pas l?

Les veilleurs levrent la tte du ct de la Grande Veilleuse. Ceux qui
lui tournaient le dos pivotrent sur leurs chaises. Elle tait l,
proche et discrte, avec sa bonne face humaine, comme venue exprs pour
couter Iaudi. Sa lumire abondante, dont profitait le ciel entier, ne
fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait trs bien. On aurait lu
de l'imprim.

--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.

Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquilliss. Ils ne
lui posrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgr les progrs
de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre
instructif, avec ou sans habitants.

Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent  teiller. Les plus
vieux taient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par
la vivacit de ses doigts, os menus que recouvrait une peau lgre et
cuite.

Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les
chnevottes, brises d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient
lestement sur les pavs. Des gamins les ramassaient et y trouvaient
encore de quoi faire des mches de fouets.

--Et elle s'enfonce jusqu'o, la Cave de Bme, papa Iaudi?

--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prtend qu'elle
traverse la terre, mais ce n'est pas prouv.

--Enfin, qui l'a creuse?

--L-dessus, j'ai mon ide  moi. C'est probablement les
rvolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait
a.

--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dvor de
gens?

--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.

--Comment qu'ils s'appelaient?

--Mtine, es-tu ttue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.

--J'irais bien, dit Pauline.

--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.

--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dpiter longtemps.

--Dpiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.

Mais papa Iaudi les calma:

--Ne tentez pas le bon diable!

--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambes et reviendra.

--Ah! dpiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme a, dit Pauline. Eh bien,
j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans
votre cave, et je crierai: Coucou! et, si on me touche, gare! je vous
promets qu'on aura une fameuse calotte.

Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings  l'ennemi.

--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.

--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne mme, avec la lune.

Elle partit quasi courante et la lune la suivit, rglant son allure sur
la sienne. Un bruit de sabots qui s'loignent et frappent le sol dur,
rsonna par tout le village.

--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observ que les orphelines taient
presque toutes  moiti folles.

En ralit, il n'avait gure plus d'inquitude que les autres: au bas du
village, Pauline remonterait vite, le derrire comme enflamm.

Il distribua de nouvelles brasses de chanvre aux veilleurs. Ils
causrent de choses indiffrentes, la pense souvent au bord de la Cave
de Bme. Parfois ils prtaient l'oreille et croyaient entendre un galop
de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencrent de baller.

--Elle est longue.

--Voil une heure qu'elle est partie.

--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est
alle jusqu'au bout. Elle y grelotte d'pouvante, toute seule.

--Mais nous ne la croirons pas.

--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire aprs.

--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.

-- cause d'elle nous serons forcs de nous coucher tard.

--Moi, a m'amuserait de coucher dehors.

--Et moi qui n'ai pas mon chle!

--La lune nous a quitts. Je teille de mmoire.

--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?

Dans la maison o papa Iaudi, conome, n'alluma pas de bougie, ils se
sentaient mal  l'aise. Ils ressortirent.

--Sommes-nous btes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.

Comment n'avait-on pas song plus tt  cette explication gaie,
rconfortante et si simple?

--Elle nous a jou le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses
draps, de lui donner une fesse d'importance, et je vous l'amne.

Elle ne ramena pas Pauline.

Un homme proposa de parcourir le village, en bande.

--Tout  l'heure! un peu de patience!

D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.

--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.

Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes
hautes, elles prouvaient le besoin de se reconnatre.

--Ce n'est pas possible qu'elle y soit alle!

--Ah! ouath!

--Et quand elle y serait alle?

On esprait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard
agit ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'gratignait de
ses ongles et urinait frquemment, sans effort.

--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague  part, hein! vieux! rpondez
donc.

Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux coutes, muet.
Les femmes lui secouaient ses mains qui taient brlantes.

--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.

Mais les hommes la retinrent.

--Pourquoi? attendez. Vous tes bien presse. Et puis, c'est notre
affaire!

--Voil prs de trois heures qu'elle est partie! C'est drle, tout de
mme. Entendez-vous les poules remuer?

--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drle?
Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.

Et les moins troubls disaient avec un reste de confiance:

--Elle va revenir.

Et ceux qu'envahissait l'angoisse, rptaient sur un ton sourd:

--Oui, elle va revenir.

Et ceux qui dj perdaient la tte, reprenaient d'une voix grandie:

--Naturellement qu'elle va revenir!




LA CARESSE

  _ Jean Richepin._


I

Avril aussi s'approcha des parieurs. C'tait un soldat doux et bleu, qui
n'et pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui ft. Il
pensait avoir conquis la chambre par ses sourires, son air de
s'intresser  tout, et la docilit avec laquelle il pluchait les
pommes de terre. Il ne mangeait point  la gamelle, mais il y gotait
quelquefois.

--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert  la
cantine.

Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte.

Nul ne lui avait encore pli ses draps en portefeuille, ou renvers, la
nuit, un quart d'eau froide sur la tte. Jamais il ne se rveillait
violemment sous son lit retourn d'un coup d'paule, toute la caserne
s'abmant dans une catastrophe.

Il se croyait sauv.

Vraiment la chambre ne se composait que de braves garons, et la
distinction d'Avril, dissimule, passait inaperue.

Il se mla au groupe. Les parieurs s'chauffaient.

--J'en porterais deux, disait un soldat.

--Tu n'en soulverais pas seulement un, rpondait un autre.

--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mlinot.

--Pas la moiti d'un; je t'en dfends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas
comme c'est lourd, un homme qui fait le mort.

Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en
seraient que flatts, et d'ailleurs, il aimait les tudes de moeurs.

--Oui, c'est lourd, dit-il.

Dj Mlinot retroussait ses manches:

--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi,
Martin; mais j'en veux un second, un gros, a m'est gal, et je vous
jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs  raisins.

Les mains s'agitrent: Moi! moi! Et Avril s'offrit comme les autres.
Mlinot hsita, soupesant les plus massifs, avec des moues de
connaisseur, Enfin, pour que son triomphe clatt davantage, il choisit
Avril,  cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait
une telle assurance que Martin eut des craintes, fit  Avril ses
recommandations.

--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas.
Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tte et
ton ventre.

--Sois tranquille, dit Avril.

Heureux de jouer son rle en camarade pas fier, il songeait:

--Voil une complaisance qui dcidment me gagnera tous les coeurs.

Tandis que Mlinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongrent sur
le plancher. On les lia dos  dos, au moyen d'un drap et de ceinturons.
Mlinot surveillait lui-mme, et les installa, Martin dessous, Avril
dessus, par une attention dlicate. Les hommes de la chambre formaient
cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la
reprsentation. Ils se pinaient, presque mus.

Mlinot se prpara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de
vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts
carts, les veines gonfles pour l'effort futur, ramasser le paquet.

Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prt,
entra  reculons, culotte tombe, et Avril sentit sur sa face le
frottement long, la caresse insistante d'un derrire d'homme.

Il ferma les yeux  se fendre la peau du front, et la bouche  se casser
les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua.


II

Dlivr, debout, Avril, blanc, treignit une baonnette, et il ne se
prcipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.

--Qui?

Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots lche,
cochon eussent t trop doux  sa gorge sche. Il ne pouvait que
rpter:

--Qui? qui?

Les soldats reculrent, sur la dfensive, inquiets. La rvolte d'Avril
les tonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne
serait-elle pas toujours drle? Malheur de malheur!

--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.

Mais les visages, toutes les fissures du rire bouches, taient comme
des murs frachement repltrs.

Avril planta sa baonnette dans la table.

--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.

--Si tu lui en avais enlev un morceau, dit Martin, tu le reconnatrais
facilement.

Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli aprs son
accs de rage, pleurait d'nervement. Les soldats ne comprenaient plus.
Ils s'loignrent chuchoteurs, avec des gestes inachevs.

Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vtements, et
dans la baignoire il noyait sa tte sous l'eau le plus longtemps
possible et ne l'en sortait que pour souffler,  la manire des phoques.

Ensuite, les cheveux fumants, il rflchit aux stratagmes compliqus
dont il devrait user pour savoir qui.

Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa
baonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe
indispensable, ou plutt, il le ptrirait entre ses poings, lui
crverait l'estomac, ainsi qu'une bote  coups de talon. Mais comment
le dcouvrir? Le dsir d'une vengeance originale, personnelle, le
dtourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire
rjouirait le rgiment, le colonel, des gnraux peut-tre!

De retour  la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son
emportement et s'avoua imbcile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, dbarbouilles
frntiquement, comme racles  la pierre ponce.

--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dnonce et je lui paie un litre
d'eau-de-vie. Voil ma main.

Les soldats dfiants ne rpondirent pas.

Il en prit un  part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus
grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena  la cantine. Il
rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se
rangeaient sur la table comme de courtes dames arrtes qui coutent, il
le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arriv l,
l'homme poilu, gal aux btes par l'instinct, se tapa le crne, se
dressa, dit: Merci, ma vieille, et s'en alla, impntrable.


III

Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu  peu, la chambre est
redevenue indiffrente. Il s'exaspre toujours. Une salive continue aux
lvres, il ple  force de se laver la figure. La nuit, il imagine de
ramper au milieu des lits. Tantt il guette ceux qui rvent tout haut.
Tantt il serre une gorge en criant:

--C'est toi, hein! dis que c'est toi.

On lui lance des godillots. Il s'enfuit  grandes enjambes et ne
s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble o son imagination lui
retrace obstinment un tableau si exact, que, de dgot, Avril fronce
ses narines.

Souvent, aprs la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de
la ville. La place est dserte.  peine un chien frle un banc. Avril
s'assied et s'enveloppe la tte dans un mouchoir parfum. Aussitt les
souvenirs se mettent  leur travail de fouisseurs. Le coeur malade,
Avril se lve et se promne d'arbre en arbre. Les nauses le suivent.

Et c'est irrparable.

Certes, la vie lui rserve d'agrables surprises. Plus tard, il lira des
vers de fine posie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher
du bout du doigt la peau lastique des femmes, respirer des fleurs,
sucer des sucreries, et peut-tre que ses yeux seront charms par des
lgances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti
sur sa face la caresse d'un derrire d'homme.

Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses
douloureuses, il commence de vomir.




LE MUR

  _ Georges Courteline._


I

Elles taient mchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se
fchaient une fois par saison, rgulirement, huit jours. Longtemps
elles voisinaient jusqu' paratre habiter l'une chez l'autre, et,
soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitt la Morvande comptait
avec prestesse les dfauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-tre, avait le
travail de langue moins facile, mais elle russissait plus souvent  ne
pas revenir la premire. Enfin elles se souriaient. Invite, la Gagnarde
entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propret des
carreaux, celle du pole, celle de l'arche et des cuivres, et celle du
seau d'eau si brillant qu'il donnait soif.

--Comment faites-vous donc pour tre propre? Chez moi, c'est toujours
sale.

Elle mentait, pour voir.

--Chez vous, rpondait la Morvande, on dirait que vous lchez les
meubles.

Ainsi, tout en gardant leur dignit, elles changeaient des flatteries.

Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des
Morvand. Il tait carr, fait au moule. Des branchages et des pieux le
soutenaient, et on pouvait y monter par une planche  pente douce, comme
sur une estrade.

-- tout  l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde.

-- tout  l'heure, ma petite! rpondait la Morvande.

Or, en ralit, la grosse c'tait la Gagnarde et la petite la Morvande.
Donc les mots venaient bien du coeur.


II

Quel fut le motif de la querelle, ce jour-l, le village ne le sut
jamais exactement. Les uns prtendent que la Gagnarde renversa par la
cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le matre d'cole est
du nombre, affirment que la Morvande lana, innocemment peut-tre, une
corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine.

Qu'arriva-t-il ensuite?

La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui
n'tait pas  elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir
le droit.

Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent  donner de la voix.

La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.

La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait
retomber pour les reprendre, et, le geste dsordonn, se griffait le
visage. Sa seule proccupation tait de jeter des cris aigus, sans
choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie.
Elle retenait derrire son dos ses mains rtives dont les doigts avaient
le mors aux ongles.

Et sur sa petite tte rouge vivement agite, sur son cou, ses paules,
elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de
la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croiss,
soufflante. Un instant, l'une penche, l'autre comme enleve de terre,
bec  bec, trangles et toute la chair  vif, elles ne purent plus que
loucher!


III

La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle
s'tendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran
de scie se collait  son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau
elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de
gros soupirs tenant du sanglot.

Philippe Morvand ne la regardait pas.

C'tait un homme froid qui passait sa vie  rflchir. Quand il avait
mesur une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la mme
longueur, il rflchissait. Mais il rflchissait surtout devant un mort
dont on lui avait command le cercueil. Il prenait alors ses mesures
sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures  la
pense qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop troit, tre oblig
de ployer le cadavre.

--a ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande.

Philippe ne rpondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et,
un oeil ferm, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds  fleur de bois.
Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures.

--Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.

Elle ajouta qu'il fallait en finir.

Philippe, sans approuver, ne dsapprouvait pas. Il entrait en rflexion.
La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paratre
juste, n'insulta personne. Voil: ni l'une ni l'autre n'avaient bon
caractre. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts
des deux cts. Quand on ne s'entend plus, on se spare:

--Qu'est-ce que tu en penses, toi?

--Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons.

--Mais si elle me cause?

--Ne rponds pas.

--Pour qu'elle me traite de dinde!

--Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec
des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa
fentre, la Gagnarde ragerait fort en s'veillant. On peut toujours
essayer.

--Tu me fais piti, dit la Morvande.

--Dame! dit Philippe.

Le cas l'intressait. Volontiers il et donn un autre conseil. Mais il
n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer
par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il
la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait
les lvres, et semblait sur le point de parler.

C'tait une fausse alerte.

Une autre fois il ta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs
longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un
coin net de l'tabli. On aurait jur qu'il avait pris un parti. La
Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi.

--Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bte, j'ai une
ide!

Elle esprait que Philippe allait lui dire:

--Laquelle?

Elle dut s'animer seule:

--Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu
es encore plus bte que moi.

Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de
rvolte. Il en avait cout d'autres et connaissait les femmes, mme la
sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et
commanda:

--Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en
deux jusqu' la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse,
mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que
j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher.

--a cotera cher, dit Philippe.

--Gagnard en paiera la moiti. C'est dans son intrt comme dans le
ntre. Nous serons chacun chez nous!

--Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garon.

--Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord,  partir
d'aujourd'hui, tu vas le laisser de ct, ton Gagnard.

--Il ne m'a rien fait.

--Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne
le sont plus!

--Vous allez vous raccommoder.

--coute, Philippe, ne rpte pas a. Je me fcherais pour de bon.
Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec
notre cochon.

--Qu'est-ce que je dirai  Gagnard, moi?

--Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a
six pouces de fesses et le derrire tout de suite.

--De jambes, remarqua honntement Philippe, on dit: six pouces de
jambes!

--Et moi je veux dire: de fesses! Rplique voir?

Elle se dressa, dj prte pour la bataille. Des copeaux vibraient  ses
coudes,  ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche
incline visa un dernier noeud  raboter.

--Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutt d'interrogation que
de menace.

--Je me tairai si je veux.

--Bon, ne te tais pas.

Il ne se rappelait point s'tre emport depuis l'ge de raison, et il
avait eu l'ge de raison bien avant de se marier.

Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle
faisait toujours quand elle tait en visite chez Philippe. Le soir, leur
flamme vive claire et chauffe  la fois.

Elle s'en alla. Quelques copeaux tombrent de son tablier, roulrent sur
leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tte d'une bonne
dame ge, secoue par la colre, perd ses papillotes blanches.


IV

Les dbats se prolongrent. Thodule Gagnard n'tait pas un mauvais
homme, mais trs fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans
cesse:

--a dpend!

--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?

--Oh! a dpend!

Et, selon lui, tout dpendait. S'il se dfiait des autres, il se
montrait peu sr de lui-mme, de sorte qu'il avanait dans une
discussion comme dans un fourr!

Ils eurent plus de peine  projeter le mur qu' le construire. Le
premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait pass
par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient
la traner pniblement.

--Faisons un mur d'un mtre et n'en parlons plus, dit Thodule.

--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe.

--Va pour une autre range, dit Thodule.

--Mettrons-nous du mortier?

--Il me parat  moi qu'on pourrait se contenter d'aligner
convenablement des pierres sches.

--Nos femmes les renverseront d'un coup d'paules, dit Philippe.

Thodule courba la tte et, sournois:

--C'est de ta femme qu'est venue l'ide. Au moins, c'est toi qui vas
payer.

--Mon vieux!... dit Philippe.

Et de la main, il fit le geste, premirement de balayer par terre
quelque chose, le mur peut-tre, ensuite de lancer au ciel une autre
chose, ce qui signifiait sans doute:

--Si c'est ainsi, que ma femme corche et dpiaute la tienne  son aise.

Thodule ne s'entta pas,  la condition qu'on signerait un papier.

Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mmes, par conomie.
D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du got. Inutile de fignoler.

De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les dsolait,
c'est qu'on menaait leur amiti, car la Gagnarde, elle aussi (comme on
se rencontre!) avait dit  Thodule:

--Tu vas me faire le plaisir de te fcher tout de suite avec son homme,
hein!

--C'est le malheur! dit Philippe.

Ni l'un ni l'autre ne s'y rsigneraient. Tous deux du conseil municipal,
ils votaient de la mme manire, et, bien qu'ingaux de taille,
s'estimaient galement. Ils convinrent de feindre la froideur pour
tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
de tte; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son ct, ils se
rejoindraient  l'auberge dans la salle du fond. Ces complications
extraordinaires les divertirent, et Thodule consol cria:

-- l'ouvrage!

Pendant les travaux, comme si une trve et t signe, les femmes les
encouragrent. Elles prsidrent au trac des plans et ds que le mur
s'leva, se rendirent utiles.

--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant  son mari une truelle
toute garnie.

La Gagnarde reprenait:

--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon.

Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une  l'autre
qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison:

--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve
que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bte!

En outre elles cdaient au besoin qu'on a, quand on s'loigne d'une
personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide.

Morvand et Gagnard, clins, mignots, sans force pour dire: tez-vous
donc de l, femmes! ne regardaient mme plus  la dpense du mortier.


V

Ils travaillrent trois jours. Le soir du troisime jour, tout tant
termin, leur rcompense mrite, Philippe Morvand fit le signe convenu;
Thodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un aprs l'autre,
ils s'esquivrent.

Immdiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La
Morvande y appliqua une chelle  poules pour faire une petite
reconnaissance, et en mme temps que la sienne, de l'autre ct, la tte
de la Gagnarde apparut. Gnes, elles restrent cependant, sres d'avoir
droit chacune  la moiti du mur. Philippe et Thodule avaient soign la
partie suprieure, et les pierres tasses  grands coups de marteau dans
leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une
ligne imaginaire pouvait diviser en deux.

La Morvande eut une nouvelle ide.

Elle installerait l ses pots de fleurs et dsormais, au lieu d'une
figure renfrogne, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des
roses. C'tait une si bonne ide qu'elle plut tout de suite  la
Gagnarde et qu'elles apportrent leur premier pot ensemble.

--Elle est libre! pensa la Morvande, fire de se voir imiter.

Silencieuses, et, pour commencer, chacune  l'une des extrmits du mur,
elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme
on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouill les
feuilles vertes.

Tout  coup, l'un des pots de la Morvande s'chappa et roula vers la
Gagnarde qui put l'arrter a temps.

--Merci, dit la Morvande.

--De rien, dit la Gagnarde.

C'tait sec, mais poli.

Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au mme endroit et le silence
s'tait refait entre elles, quand deux hautes marguerites se
rencontrrent et enfoncrent l'une dans l'autre leurs belles ttes
boursoufles, dont il tomba un nuage de ptales morts au choc.

Mais vite on les spara.

--Non, non, dit la Gagnarde.

--Si, restez, ordonna la Morvande.

Elle tait la plus rcemment oblige et devait parler en ces termes
autoritaires. La Gagnarde cda, pour se venger un instant aprs.

--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit
rsda derrire mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir
le chercher l. Je serais joliment contente si vous le trouviez crev
demain.

--Il est bien l.

--Ouiche, vous n'y entendez rien.

Et, de force, elle mit le pauvre petit rsda o elle voulut, et l'isola
sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots  elle tenus 
distance.

Ce fut un signal.

Elles se prtrent les places les plus avantageuses, et il sembla que
tous les pots de l'une allaient passer du ct de l'autre. Cette
confusion des fleurs amena celle des torts. Ds que l'une en avouait un,
l'autre promptement s'en repentait. Aprs se les tre distribus, elles
se les arrachrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un
seul  la Gagnarde que celle-ci dpouille, honteuse et comme toute nue,
sentit ses yeux se mouiller.

--Est-on niais, par moments! dit-elle.

La Morvande rpondit, dsireuse de se dcharger un peu des torts
accapars:

--Nos maris sont plus imbciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils
l'ont bti, leur mur.

--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le
tour, par l-bas.

Et bien que l-bas ft  une porte de jambe, la Gagnarde indiquait
l'horizon.

--Comme si c'tait srieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on
s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous
brouilles? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voil qui me dpasse:
dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un
mur, ici mme, entre vous et moi!

--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon
pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes  gratter le
dos, et ce mortier qui a coul partout, comme de la chandelle!

Sans tre maon, elle ricanait.

--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son chelle 
poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai
une ide.

Encore une! c'tait la troisime, la suprme.


VI

Philippe et Thodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour
oublier leur convention et marcher cte  cte, au risque d'exciter
leurs femmes irritables.

--Je rflchis, disait Philippe. Peut-tre bien qu'elles vont nous
laisser tranquilles, maintenant.

--a dpend, rpondit Thodule.

--De quoi? dit Philippe inquiet.

--Oh! a dpend, rpta Thodule.

Quel homme! il mourrait dans le doute.

--Si nous nous quittions? dit-il.

--Nous avons le temps, rpondit Philippe. La nuit arrive sans lune et
sans toiles. Elles ne peuvent pas nous voir.

Ils se heurtaient doucement des paules et jouissaient de faire durer
quelques minutes de plus leur camaraderie dfendue.

--Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la
tourner.

--Chut! dit Thodule.

Et soudain, tous deux se baissrent, et, comme des chiens d'arrt qui
sentent, s'avancrent  petits pas, les bras carts, les doigts
ouverts.

--Halte! dit Thodule, une main en nageoire sur la couture de sa
culotte.

--Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.

--Du propre! dit Thodule.

Rvaient-ils? tait-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles
et vots sur la route, ils se murmurrent des exclamations diverses:

--Elle est raide!

--C'est plus fort que de jouer au bouchon.

--Les mtines!

Mais au lieu de surgir, menaants, de se prcipiter hors des tnbres,
comme deux hommes solides sur deux femmes  battre, ils s'assirent,
alourdis de surprise.

Devant eux, l, tout prs, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre
 feu, pouffant quand des pierres rsistaient, quand une crotte de
mortier frais leur sautait au visage, parfois nez  nez et toujours
coeur  coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour
la vie, commenaient, fantastiques, de dmolir le mur!




LE POTE


    LE SONNET
    L'ARAIGNE




LE SONNET

  _ Lucien Descaves._


--N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un
pote, un vrai pote, celui-l!

Ainsi parle la matresse de maison comme elle dirait autre chose.

Le pote, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la
tte et ronronne:

--Je ne sais rien, non, l, franchement. Oh! si je savais!

Il se dfend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des
artistes dignes de ce nom, attendaient et se prcipitent. Dj c'est un
pianiste qu'on applaudit. Le pote imprudent a cd son tour. Il rouvre
les paupires: il a l'air d'une personne effraye sans cause qui
s'aperoit soudain de son erreur. Il mprise le pianiste dont il envie
le succs, et la gloire lui parat une femme apptissante quoique
vulgaire.

--Je me dciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau.

La matresse de maison se rapproche.

--Alors, vous nous refusez votre concours?

Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil.

--Soit, Madame, mais vous verrez que a ne portera pas.

--Sommes-nous des imbciles? semblent dire les invits.

Et, profitant de l'hsitation, un chanteur aussitt lve une voix
dramatique.

Et toujours le pote au supplice laisse passer son numro.

Cependant la soire se termine, trs russie, comme toutes les soires.
La matresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier
mme, des gens qui ne se sont jamais tant amuss.

--Vous seul n'avez pas donn, dit-elle au pote. C'est mal de faire des
faons entre intimes. Houe! le vilain!

Et les invits, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur:

--Houe! houe! le vilain!

--Vous tes trop aimables, dit le pote qui multiplie les salutations
empresses.

--J'espre que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame.

--Certainement, rpond le pote.

Puis avec la brusquerie des folles rsolutions:

--Tenez, pardonnez-moi. La mmoire qui m'a manqu tout  l'heure me
revient: voil un sonnet.

--Ah! c'est gentil, dit la matresse de maison. Hep! silence, l-bas!
attendez! chut un peu!

Et tandis que htivement, comme on force l'ami press de partir  manger
un morceau sur le pouce, le pote rcite ses vers, de beaux vers, ma
foi, les invits, saisis, n'achvent pas le geste commenc. Des
pardessus font bourrelet aux paules. Un bras hsite  l'entre d'une
manche. Deux mains qui allaient s'treindre, retombent. Une canne reste
en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame
a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus
qu'une moiti de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: Maman,
coute! Un monsieur, pench sur la cage de l'escalier offre une
cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois
marches descendues, s'arrte, un pied lev, prte l'oreille et, poli, se
dcouvre!




L'ARAIGNE

  _ Madame Sverine._


Le pote est couch,  plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas
dj, il en mche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement
habit, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraches
crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaant,
de faire sortir le grillon.

Parfois celui-ci montre sa fine tte et rentre.

Le pote se dissimule et chatouille plus vivement.

Le grillon remonte, hsite, se dcide, fait un saut hors de sa demeure:
il est pris.

--N'aie pas peur, dit le pote, on va jouer tous deux.

Il le relche, le laisse aller. Le grillon libre disparatrait sous les
hautes herbes. Deux doigts le pincent  temps: le voil sur le dos.

Le pote tudie son abdomen brun, le jeu des pattes cires et
s'merveille des dents, scies dlicates, inimitables par l'industrie
humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute
au creux, se relve, court au bout d'un doigt et s'y tient coi.

--On s'amuse, hein! petit? dit le pote.

Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rveur, vite
attendri, regarde se coucher le soleil.

Est-ce beau!

Ses bras s'cartent d'eux-mmes et nagent vers l'horizon, o fume encore
le soleil refroidi.

Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau,
pousse une reconnaissance hardie, explore les tnbres, qute parmi les
touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places
dnudes, s'arrte et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour
creuser un trou.

Le pote jouit finement o a le dmange. Il a les yeux pleins de
lumire, et, dans son chapeau, une faible petite bte captive qu'il
affranchira, tout  l'heure, avec pompe.

Il voudrait parler comme il sent, se rciter des vers inous, jeter un
cri dont frissonnerait, d'chos en chos, la nature entire. Il peut
s'mouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira.

Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque
chose, et surpris, les antennes droites, il coute.

Il ne s'est pas tromp:

En dessous, de l'autre ct du plafond, on gratte aussi.

Veine!

C'est l'araigne du pote qui s'veille et rpond.




COQUECIGRUES


    DJEUNER DE SOLEIL
    LA PARTIE DE SILENCE
    LA LIMACE
    LES RAINETTES
    LE VIEUX ET LE JEUNE
    JEAN-JACQUES
    FIN DE SOIRE




DJEUNER DE SOLEIL

  _ douard Dubus._


La neige (existe-t-il un pays o la neige est noire?) tombe et suggre
des comparaisons fades.

Dans la rue, un gamin ptrit une boule, la pose sur une couche unie,
sans ornire ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et
s'enveloppe  chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que
gobes, les mains suffisent d'abord  la conduire par les sentiers
blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les paules, toutes
les forces.

Souvent la boule rsiste, entte, s'corne, se fendille. Enfin elle
s'immobilise.

Le gamin, petit ptissier en gros, ddaigneux de fignoler son travail,
n'ayant plus rien  faire, disparat.

Aussitt, le soleil maladif et ple, las de toujours monter sans jamais
bouger de place, suce lentement, jusqu' l'heure du coucher, lche
doucement l'informe gteau de neige, comme une personne patraque
grignote un morceau de sucre, du bout des dents,  petites reprises.




LA PARTIE DE SILENCE

  _ Louis Dumur._


Ils ont mang la soupe et le boeuf. La mre dbarrasse la table,
l'approche tout prs du pole pour le pre, et la fille y dpose la
lampe. Le fils choisit dans le coffre  bois une bche. Ces dames
prennent leur ouvrage, le pre son journal. Les aiguilles mordillent le
linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le pole
ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte  moiti, et le
fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point
d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris.

Y sont-ils?

Ah! la mre oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la
mche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.

Bien! chut! Et, de huit  dix, lvres serres, yeux troubles, oreilles
endormies dj, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se
taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence.




LA LIMACE

  _ Charles Merki._


Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fume par le
nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperoit installe
sur sa lvre, et pelotonne dans quelques poils de barbe givrs, comme
dans une herbe rare, une limace rouge.

--Ah! sale bte, dit-elle, qu'est-ce que tu fais l? Attends, je vais
t'en donner, moi!

Elle lui en donne en effet. Elle s'arrte en plein trottoir, et se
mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de
ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat
au port d'armes.

Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en
tte, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un
moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et
de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle
nage dans la joie.

--Te voil gorge, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je
te chiquenaude.

Repue, onctueuse et glace, la limace que l'air vif a rendue plus rouge
encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au
chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille.




LES RAINETTES

  _ Rodolphe Darzens._


Assis sur le banc plant devant la porte ils changent leurs souvenirs
sans remords et se racontent des histoires, toujours les mmes, qui ne
se passent en aucun temps, en aucun lieu.

Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus
g chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantme a son succs
d'effroi. Les gamins coutent, accroupis entre les vieux et le fumier
verni de lune.

--tes-vous crdule de a?

--On en voit tant.

--Y en a-t-il, des toiles!

--Si on allait se coucher?

Ils restent encore. D'une pipe, rgulirement, une bluette de flamme
s'chappe et s'teint vite, toute seule sur la terre contre les astres
de l-haut. Un granium se penche au bord d'un pot cass, et par ses
becs-de-grue goutte son odeur.

Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route:

--Qui donc que c'est?

--C'est le garde-port qui rentre.

La voiture s'loigne et la curiosit cesse avec le bruit.

Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles
semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles,
se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres.

Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre.

Les veilleurs billent, enfin se lvent. Quelle douce soire!

Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait l, engourdis,
blancs de rose.

--Bonsoir!

--Bonsoir... soir... oir...

Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une
lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long
cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard.

Et les rainettes mme, lasses de lutter, leurs roulades tant vaines,
vont prudemment cder au silence.




LE VIEUX ET LE JEUNE

  _ Maurice Talmeyr._


SCNE I

LE JEUNE

Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des
charrettes ferres. Vieillard, je finirai par t'trangler. On tait
naf, sincre et croyant, en ce temps-l. Il faut y retourner et y
rester. J'ai plein les oreilles de tes gmissements. Est-ce parce que la
mort, sre de ta peau, prlve un acompte, et te tripote, te creuse dj
les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre?

Sois prudent. C'est lourd, la clbrit. Quelque matin on te trouvera
touff. Si j'tais toi, je me mettrais au rgime, et, craignant de
devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces
petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins
mcaniques.

Toujours le vieux partout,  toutes les bornes. Est-ce que ton image
glace ne va pas bientt fondre?

Tu chevrotes qu'on tait respectueux de ton temps. Mais les trains
allaient moins vite.

Des gens qui dvorent l'espace peuvent bien brler la politesse.
Rsigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te
traite en camarade), te-toi de l et donne-moi les clefs.

Entends-tu? je te dis de quitter la scne, de sortir du livre, de t'en
aller du journal.

Il y a des annes, des annes d'horloge que tu encombres. Regarde  tes
pieds: c'est du propre; ton art dlay coule de tous cts. Tu n'a pas
honte?

Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employs de chemin de
fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien  suer, rclament leur
retraite et tu t'obstines  faire du service.

Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre
des Innocents.

Si tu te dpches de mourir, tu viteras une fin violente.

La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une ternit et
je vois tant de choses que mon oeil clate. D'abord tout est  refaire.

Premirement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public.

Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps.
Aprs, je btirai un art dfinitif. Il montera jusqu'au ciel sans
toucher  la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants
passeront gament leur vie, la pomme d'Adam en l'air  le contempler.

Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on are et qu'on retourne ce que tu
as souill.


SCNE II

LE VIEUX

Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au caf et s'y gtent
l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre.

Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise
habitude d'tre incommods par l'odeur du tabac. Je les trouve
grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et,
comme ces grosses btes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-l
changent de femme chaque nuit et s'exposent  des altrations de sant.
Les autres gardent toujours la mme, et alors a gne leurs mouvements.

Le soir, quand je noue mon foulard serre-tte, je songe  leurs groupes
littraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses
ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame.

Et ces groupes ont des prsidents, des vice-prsidents, des membres
mme; comme c'est drle! Oh! je reconnais de bonne grce que quelques
jeunes vivent  l'cart. Mais ils ont tort:  leur ge, on doit
frquenter les coles, pour faire plaisir aux parents.

En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves.
J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de
papier que, depuis, j'ai mchs, par distraction. On prend sa formule au
dpart. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on
est arriv,  quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux
que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un
demi-sicle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au
printemps.

Plat-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur  ceux qui
russissent trop jeunes! Tous les enfants prcoces sont morts. Ma vie se
prolonge parce que je me suis dvelopp tard.

Je te dis cela, pour t'encourager  me laisser tranquille. Tu viens
indiscrtement  la maison. Tu t'y embtes  m'entendre parler sans
cesse de ma personne, tu abmes mes collections, et, toi parti, nous
perdons un quart d'heure, ma bonne et moi,  compter les traces de ta
tte huile.

J'ai patiemment dress moi-mme mon glorieux gteau. Je n'y ajoute plus
rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les
chaises, mais je crains qu'on ne l'corne et je veille. Tu rdes autour.
Ta turbulence m'effraie. coute une proposition que tu serais gentil
d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fentre
et je te ferais un signe de tte amical. Tu dirais  tes petits amis:
Je viens de voir le vieux. Je dirais: La jeune gnration ne m'oublie
pas. Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu' ma mort lointaine des
relations charmantes.

On sonne, je parie que c'est toi. Misre de misre. Joseph! n'oubliez
pas dans cinq minutes le coup du: Monsieur est servi!


SCNE III

LE VIEUX--LE JEUNE

LE VIEUX.--Tu es l, et je me distrais en traant avec mon doigt une
raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un
enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur.

LE JEUNE.--Matre, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?...




JEAN-JACQUES

  _ Marcel Boulenger._


JACQUES.--Au moins, dors-tu bien?

JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre  la
gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sr de ne pas me
laisser chapper, et je passe une nuit tranquille.

JACQUES.--As-tu, comme moi, le got des oreillers durs? je n'en trouve
point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait
une corce, et je m'veillerais les oreilles saignantes.

JEAN.--Nous sommes de pauvres misrables qui descendons vers le singe.

JACQUES.--Vers le jouet mcanique aux pattes alternantes. Notre vie,
c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque
matin, je m'exerce  enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur
le modle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne
m'intresse pas. Je lve la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme
une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.

JEAN.--Russis-tu souvent?

JACQUES.-- la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me
contente d'un  peu prs. Mais j'y arriverai, duss-je rester une
journe en chemise.

JEAN.--Je me lve plus calme. Mes serviettes seules me proccupent. J'en
ai sept ou huit en train. Ds que l'une d'elles est mouille, je la
rejette. Je ne leur tolre qu'une corne humide. La premire m'essuie le
front, la seconde le nez, la troisime une joue, et ma tte n'est pas
sche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service.

JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux?

JEAN.--Ils sont naturellement gras.

JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mches. Une, entre
autres, se rvolte. Je la ratisse et l'crase  me l'enfoncer dans le
crne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va
soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer
une horreur.

JEAN.--Fais-la scier.

JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procd.

JEAN.--Je les ronge moi-mme, avec mes propres dents.

JACQUES.--L'aspect de ta lvre dconcerte. On y remarque un vague
pointill noir, les restes d'une moustache incendie, la fume, l'ombre,
le regret d'une moustache.

JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot
dans la bouche. Enfin, suppose ta mche dompte.

JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche
je m'arrte. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez.
Je pitine jusqu' ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte.

JEAN.--Dehors, n'as-tu pas frquemment l'envie d'aller d'un trottoir 
l'autre? On est press. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il
faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin
vers ce point qui attire, clate sur le mur d'en face.

JACQUES.--Je prfre viser un passant et le devancer en l'effleurant du
coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras
lourd, et il m'est ncessaire que toute son lectricit s'coule dans le
bras d'un autre.

JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste.

JACQUES.--Je ne la mritais pas et je me dfie; je regarde au del, et,
devant mes yeux, se matrialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme
rectangulaire et deux centimtres d'paisseur. Rugueuse, d'un rouge
sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile.

Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine  contenir
dans ma bouche hermtique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le
premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je
sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce
que tu as?

JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relve, 
l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa sant. Une,
deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque
simplement la cadence: une, deux; une, deux...

JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place.

JEAN.--Talent d'intimit? Il me distrait, quand j'cris, entre deux
phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte.
Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court,
lgre, intelligente.

Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la
couvrais de points nombreux comme les toiles du ciel.

    Pique, pique, ma bourrique:
    Veux-tu gager que j'en ai huit!

J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plat 
cause de sa simplicit et de son isochronisme parfait. Une, deux; une,
deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des
aiguilles sur soi. Au caf,  la promenade mme, mon petit doigt prend
son lan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en
ferait autant. Mais tu changes de visage.

JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas.

JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la
pluie, dbordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas t? Avoue pour te
soulager et me consoler.

JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma
femme a tent l'impossible pour me gurir. Mes enfants m'ont suppli. Un
mdecin m'a dit: Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En
outre, votre nez enflera. Ni les propos menaants du docteur, ni les
tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont mu, et cette fois
encore, j'en tiens un.

JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez.

JACQUES.--Tu me crois peut-tre  plaindre. Tu ne me comprendras jamais.
Sache au contraire que j'prouve des impressions compliques, connues
des seuls initis. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une
narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les
ternuements joyeux, qui sont tout bnfice! Je tire doucement,
doucement. Il me semble que ce poil est plant au profond de ma chair et
que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Ae! que j'ai
mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une
science. Ouf! Ah! le voil!

JEAN.--Je ne distingue pas.

JACQUES.--Approche-toi.

JEAN.--Oui, j'aperois quelque chose. Mets-le devant la fentre, en
plein soleil.

JACQUES.--Comme ceci?

JEAN.--L. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son
intgrit! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond,
avec une grosseur  l'une de ses extrmits. On jurerait sa tte.

JACQUES.--Ce sont plutt ses racines, Jeannot.

JEAN.--Reois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est
superbe!




FIN DE SOIRE

  _ Ren Maizeroy._


MONSIEUR--MADAME--LA BONNE

MADAME.--Es-tu sr qu'il n'en reste plus?

MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il
disparat.

MADAME.--Laisse la fentre ouverte. Que l'air assainisse, purifie.
Regarde: les murs suent.

MONSIEUR.--Il pleut  verse et vente  tout renverser. Les becs de gaz
sont affols. C'est un bon temps pour ceux de nos invits qui n'ont pas
trouv de fiacre.

MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invits. Il me rjouit. Je regrette
seulement de ne l'avoir pas command moi-mme. Ouvre donc la fentre
toute grande.

MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu
choisis ton monde!

MADAME.--Bon! nous allons nous jeter  la tte les gens qui viennent
chez nous. Je suis prte. D'abord, o as-tu pris ton Turc?

MONSIEUR.--Dans la rue. C'tait le plus drle: il ornait notre salon.
Avons-nous ri, quand, au th, il a droul son turban et qu'il s'en est
servi comme d'une serviette. Peut-tre aussi qu'il couche dedans.

MADAME.--J'ai trembl de le voir se mettre  vendre des pastilles.

MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attach  une ambassade, solidement.
Continuons: n'est-ce pas  toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le
cigare ventr?

MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de
cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associ d'un garon de
caf. Il les offrait dans une bote  Palmers, moins chres qu'
n'importe quel bureau, disait-il.

MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amen ce professeur de piano qui glisse
ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages.

MADAME.--Et toi, cette veuve qui tte les hommes en dansant pour se
chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et
cette autre, dcollete jusqu' l'me, qui nous a demand s'il n'y avait
pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il
encore te reprocher ta femme  poils? C'est scandaleux: elle cultive,
soigneusement,  gale distance de ses deux seins, trois poils normes.
Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle
sorte que cette grosse toupie, malgr sa lourdeur, arrive  tourner
toute la soire.

MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invits nous
coutt dans un coin.  mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux
moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on
l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq
femmes par an, jamais les mmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons.
Un acteur; il dclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la
dclamer dans ses beaux jours, quand il tait saoul.--Un compositeur de
musique; il a invent une nouvelle mthode pour chanter: Je voudrais
tre votre pantoufle!--Un danseur de son mtier; il prtend,  chaque
pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et,
du cul de ladite, leur fait sauter la tte.--Un grand pote clibataire,
il murmure aux dames: J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif
pour vous. Venez donc boire. Ce grand pote pousse trop  la
consommation. Nous le supprimerons.--Un petit pote mari. Du courage,
lui dit sa femme mre, rcite bien tes vers et je te donnerai un franc,
demain, pour tes folies.--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait
s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car
j'espre lui faire colorier,  l'oeil, le bas du placard de notre
cuisine...

Inutile de remarquer que, ceux-l, c'est toi, incontestablement toi, qui
les as raccrochs.

MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer
convenable.

MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un
monsieur un peu dcor sans lui dire: Psit! psit! venez donc chez moi,
mardi soir, on s'amusera!

MADAME.--Tu m'impatientes,  la fin.

LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au
vestiaire.

MONSIEUR.--tonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! O est sa tte?
Je ne comprends pas. Que nos invits se trompent de nippes, se volent,
mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce
que ce vieux chapeau fait l?

MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou
mal coiff; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir,
nu-tte. Marie, quelles sommes vous a-t-on donnes?

LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunt quarante sous pour sa
voiture.

MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher.
(_La bonne sort._)

MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garon dcemment
lev: il dclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce
qu'un porte-monnaie fait gros sur la cuisse.

MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est
autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens
maris qui savent ce qu'on doit  une domestique.

MONSIEUR.--Les gens maris pour de bon ne viendraient pas chez nous.

LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore
bouchs!

MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la
journe, pour nous offrir a, le soir! J'ai t oblig d'acheter une
perche par conomie.  chaque instant, il fallait dranger le plombier.
Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient
passer la nuit dans cet tat. Prenez la perche. Dbouchez. Ne manquez
pas d'teindre le bec: il dvore, ce bec. (_La bonne sort._)

MADAME.--Are, mon ami, je t'en supplie.

MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un
couvercle.

MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire!

MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. a empeste ici les
fleurs creves.

MADAME.--Qu'est-ce que j'aperois cach au fond de l'armoire?

MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arrach  ces affams, sauv
pour notre djeuner de demain.

MADAME.--Tu exagres. Nous ne recevons pas des moineaux.

MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout.  propos, pourquoi
recevons-nous?

MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernire, nos
initiales paraissaient dans un journal.

MONSIEUR.--Certes, on gagne gros  tre connu.

MADAME.--Avoue que nos soires sont suivies.

MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchs. Mais as-tu observ que souvent
des gens perdent notre piste?

MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il
me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai.
On fera queue... Mais je te rserve la surprise.

MONSIEUR.--Dis-moi ta pche, ou la fivre me tiendra jusqu' mardi.

MADAME.--Quand notre rputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant,
mourir tout de suite?

MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir!




DAPHNIS, LYCNION ET CHLO


    RUPTURE
    MNAGE




RUPTURE

  _ Georges d'Esparbs._


DAPHNIS, LYCNION

I

DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernire course  la mairie. Tout est
prt. Que ne peut-on s'endormir garon et se rveiller mari!

LYCNION.--Moi, je suis alle chez le fleuriste. Il s'engage  fournir
tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchand! Par ces
temps froids, ce n'est pas cher.

DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs  domicile et si elles sont belles.

LYCNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai pri Myrtale de nous chercher un
ventail, une bague, une bonbonnire et quelques bibelots ravissants.
Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer
gnreux, sans faire de folies toutefois.

DAPHNIS.--videmment. Et ce sera payable?...

LYCNION.-- votre gr.


II

LYCNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui?

DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mre a fix la date. Nous nous
marierons dans trois mois, le 18 mai.

LYCNION.--Trois mois, c'est long.

DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus
obligs de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps.

LYCNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il
n'y ait qu' enjamber pour passer d'une femme  l'autre. Mon pauvre ami,
il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bte.


III

LYCNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai l une
gravure de toilette exquise que je vous prterai. A-t-elle du got?

DAPHNIS.--On n'a pas de got  son ge.

LYCNION.--Elle m'intresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son
ducation, et je la dfendrais contre vous-mme. Voyons, aime-t-elle les
jolies choses?

DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chres.


IV

DAPHNIS.--Assisterez-vous  mon mariage?

LYCNION.--Suis-je invite?

DAPHNIS.--Certainement.

LYCNION.--J'irai.

DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir?

LYCNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donne 
vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le
dcrochage a t pnible. Nous n'en finissions plus. Nos deux mes
tenaient bien.

DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu tran en longueur.

LYCNION.--Si je ne me sentais pas tout  fait dtache de vous, je
couperais  l'instant, sans piti, les dernires ficelles.

DAPHNIS.--Et plus tard, aprs le mariage, viendrez-vous nous voir? Je
vous prsenterais comme une amie, une parente mme.

LYCNION.--Ou une institutrice pour les enfants  natre. Plus tard, je
les garderais; vous pourriez voyager.

DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous.
Votre couvert sera toujours mis.

LYCNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassine.

DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres!

LYCNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre systme de
compensations.


V

DAPHNIS.--Ne parlons donc point du prsent, parlons du pass--qui a
pass si vite.

LYCNION.--Comme vous tes nature! Une belle fille, et l'aisance vous
attendent. Vous voil cas. Vous croyez me devoir, en dommages et
intrts, quelque piti. Il vous plairait d'tre sentimental un quart
d'heure au moins. Vous vous dites: Puisqu'on me prpare un bon dner,
je vais regarder mlancoliquement ce coucher de soleil.

DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous?

LYCNION.--Je veux tre srieuse,...

DAPHNIS.--Vous l'tes dj, et du bout des doigts vous tambourinez sur
vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur.

LYCNION.--Pratique. Ma sant ne me permettrait plus l'amour pour
l'amour. Je chasserai au mari.

DAPHNIS.--Si la bte passe prs de moi, je vous prviendrai.

LYCNION.--Riez. Ds demain matin, je commencerai mes courses.

DAPHNIS.-- quelle heure?

LYCNION.--De bonne heure. Je me lve trs bien, quand personne ne me
retient au lit.

DAPHNIS.--Sincrement, je vous enverrai des adresses.


VI

DAPHNIS.--C'est l'instant de nous numrer nos qualits. Je commence:
vous ferez une excellente pouse.

LYCNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais t plus jeune, je ne
vous aurais pas cd  une autre.

DAPHNIS.--Restons-en l.


VII

LYCNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre?

DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mre un jour de rception.

LYCNION.--Veillez  ce qu'elle fasse rgulirement sa toilette intime:
c'est trs important.


VIII

DAPHNIS.--Avouez que, la premire, vous avez song  notre sparation.
Moi, je me trouvais trs bien.

LYCNION.--Encore!

DAPHNIS.--Oui, je vous ai aime de toute ma force, et je crois qu'en ce
moment mme vous tes ma vraie femme.

LYCNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des btises, et comme je
ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim.

DAPHNIS.--Tes lvres?

LYCNION.--Pas mme mon front.

DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite...

LYCNION.--Faut-il sonner?

DAPHNIS.--Comme au thtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de
mnage est partie.


IX

LYCNION.--Oh! nous resterons amis, de loin.

DAPHNIS.--Amis de faence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal
de vous.

LYCNION.--Vous tes trop bon. Si, de mon ct, il m'arrive de vous
noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me
rendez-vous mon portrait?

DAPHNIS.--Je le garde.

LYCNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le dchirer que de le
jeter au fond d'une malle.

DAPHNIS.--Je tiens  le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice
qui tait trs bien dans une pice que j'ai vue.

LYCNION.--Et mes lettres?

DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente  fournisseur, je les garde
aussi. Elles me dfendront si on me souponne.


X

DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'glise avec la petite
en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense  des histoires
de vitriol.

LYCNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos ides au
plus tt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme
qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la dfensive,
le coude lev en parapluie. Ce sera drle  divertir un saint dans sa
niche. Vous mriteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe.

LYCNION.--Je m'en vais.

DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout  l'heure.


XI

DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait crire sur nos amours. Il n'y
aurait qu' rciter.

LYCNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous
toute la neige.

DAPHNIS.--Je crois que a se vendrait.


XII

DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien rgles. Vous ne me
devez rien. Je ne vous dois rien.

LYCNION.--Oh! mon ami.

DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse,
et je tiens  ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous
dois-je quelque chose?

LYCNION.--Voulez-vous une quittance?

DAPHNIS.--Ma chre, vous tes amre comme une orange dont il ne reste
plus que l'corce.

LYCNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller.

DAPHNIS.--J'ai toute ma soire  moi.

LYCNION.--Je ne vous la demande pas.

DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vtre, y
compris la nuit, bien entendu.

LYCNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas.

DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir.

LYCNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernire
fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous
donnerions une poigne de main et l'honneur serait satisfait. Vous tes
malpropre.

DAPHNIS.--Madame!

LYCNION.--Voil que vous faites ces petits prparatifs de faux dpart
qui consistent  prendre son chapeau et  le poser successivement sur
toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer.


XIII

DAPHNIS.--Nous sommes arrivs.

LYCNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous
continuerez vers des pays neufs.

DAPHNIS.--Je voudrais, sans tre banal, vous dire quelque chose de trs
tendre.

LYCNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon
souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.

DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la
gorge.

LYCNION.--Ne vous faites pas de mal. Dsenlaons-nous sans douleur.
Allez, et aimez bien la petite.

DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard.

LYCNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air  votre
coeur.

DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une
bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment.
Je m'en vais, doucement,  l'anglaise. Ne vous drangez pas, il fait
encore clair dans l'escalier.

LYCNION.--Quel vide, tout de mme, et que de choses vous emportez!

DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rle.




MNAGE

  _ Gustave Geffroy._


DAPHNIS.--CHLO

I

CHLO.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, aprs dner, nous
ferons un tour.

DAPHNIS.--Par les alles o tombent les marrons, nous irons entendre les
grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu
poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi.

CHLO.--Nous regarderons aussi quelques toiles. C'est  cette poque
qu'il en file le plus.

DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se dcrochent. Tu aimes donc les
toiles?

CHLO.--J'aime tout ce que tu aimes.

DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines.


II

CHLO.--Je sais qu'un garon doit faire la noce, et je ne suis pas
jalouse de tes anciennes matresses.

DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en
es-tu pas jalouse? Ton ddain me froisse. Je les ai aimes, ces femmes.
Elles ont compt dans ma vie. Plusieurs taient fort bien.

CHLO.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme.

DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'ponge
rgulirement la tte.

CHLO.--Mais lequel des deux instruirait l'autre?

DAPHNIS.--Souviens-toi d've: ils achteraient un serpent.

CHLO.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu?

DAPHNIS.--Ridicule, la propret du coeur! O prenez-vous ce got des
hommes impurs?

CHLO.--Ils sont prouvs.

DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez tre notre unique amour, et
peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous.

CHLO.--Tu oses me comparer...

DAPHNIS.--Il lui dplaisait,  elle aussi, d'tre compare.

CHLO.--Qui a, _Elle_? je veux savoir tout de suite.

DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur.


III

CHLO.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi?

DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres.

CHLO.--Tu te plains sans cesse.

DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je
m'applique  dcouvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge
du terre  terre.

CHLO.--Va! prore en mauvais style  quatre pingles! La vrit, c'est
que ma robe ne cote que dix-neuf francs, et je l'ai russie moi-mme,
seule! Es-tu content?

DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque.

CHLO.--Faites donc des frais!

DAPHNIS.--Contre remboursement.

CHLO.--Quel plaisir prouves-tu  me dire des choses dures?

DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours.

CHLO.--Tu ne les penses pas, au moins?

DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tte!

CHLO.--Ta littrature te fait mal.

DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est a! Il n'y a
pas de Christ sans pines.


IV

CHLO.--Tu te rappelles comme nous nous sommes rouls sur l'herbe!

DAPHNIS.--Mais nous avons peu roul sur l'or.

CHLO.--Bah! quand nous serons trs riches!...

DAPHNIS.--Nous serons donc trs riches?

CHLO.--Mon Daphnis, ds que tu auras gagn beaucoup d'argent, nous
serons trs riches. Oh! je ne tiens pas  l'argent.

DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assur? Je me disais, jeune mari:
Voil une femme courageuse que la misre n'effraiera pas et qui vivra
avec moi sous une cabane de cantonnier! et je ne demandais au Seigneur
que de nous donner notre pain quotidien, du pain de mnage si c'tait
possible, jusqu'au jour de ma mort o tu ferais la grande collecte
dfinitive.

CHLO.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage 
la paresse, je prfre tout de mme que tu arrives.


V

CHLO.--Quand tu es l, devant ton bureau, et que tu n'cris pas,
qu'est-ce que tu fais? Assurment, penser, c'est travailler. Il est des
paresses fcondes. Remarque comme je retiens aisment tes phrases. Mais
(suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intrt, un porte-plume
 la main.

DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Dsormais j'aurai un
manche de pioche.


VI

CHLO.--Tu seras clbre.

DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas.

CHLO.--Tu seras clbre, j'en suis sr, quand tu seras vieux, ou ce que
disent les journaux ne signifierait rien.

DAPHNIS.--En ce temps-l, je n'crirai plus que des prfaces pour les
jeunes.

CHLO.--Il faudra tre bon pour eux, les recevoir tous.

DAPHNIS.--Par fournes.

CHLO.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train
de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les
poussant d'une tape amicale: Entrez, le matre est l!


VII

DAPHNIS.--Je mets des heures  crire une ligne. Est-ce que je travaille
trop ou pas assez? je ne sais plus.

CHLO.--Est-il ncessaire que tu remplisses de si gros livres?

DAPHNIS.--Les diteurs te diront qu'il ne faut pas voler le public.

CHLO.--Du courage! je serai ta compagne fidle.

DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la
dlicatesse. Chauffe tes parfums  distance. Verse doucement la louange,
comme si tu prparais une absinthe, et ne t'arrte jamais, sous aucun
prtexte, d'admirer toujours ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici!


VIII

CHLO.--Alexandre Dumas pre avait-il du talent? Je te demande cela
parce qu'il m'amuse, tu sais!

DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu
n'apprcies pas la littrature moderne?

CHLO.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres prfrs. Des fois, bon
Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de
rptitions, mais tes crivains voient trop noir.

DAPHNIS.--L'optique progresse. Son ducation faite, l'oeil regarde au
fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, dposent.

CHLO.--Dommage! Je lis pour mon plaisir.

DAPHNIS.--Achve le vers: et non pour mon supplice!

CHLO.--Car, moi, je suis gaie, gaie!

DAPHNIS.--Marions-nous encore.

CHLO.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai  la tristesse.

DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientt.


IX

CHLO.--Tu ne m'as pas dit tes ides en politique. Tu ne votes mme pas.
Es-tu inscrit? je parierais que non.

DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement c'est de l'air qu'on respire!
Conseille-moi.

CHLO.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: Ton
mari est-il rpublicain? je suis confuse et je rponds tantt oui,
tantt non, au hasard. Droutes, elles finissent par ne plus savoir 
quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu
voudras, pour nous fixer.


X

CHLO.--J'entre volontiers dans une glise, me rafrachir. Mais, je
l'avoue, je ne prierais,  mon aise, sans choisir mes mots, que devant
la belle nature.

DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'lever plus vite ton coeur
dirigeable vers Dieu polyglotte.

CHLO.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bte, et tu te moques
quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur?

DAPHNIS.--Nous irons tous deux  la messe demain.


XI

CHLO.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fte? Rends-moi le droit que
je t'ai donn d'assister  mes toilettes.

DAPHNIS.--Tu te ngligerais.

CHLO.--C'est si gnant! pouah!

DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale?

CHLO.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir.

DAPHNIS.--Ce sont celles-l que je veux voir. Ds qu'on aime moins, on
se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau frache. Je te sens mienne
si,  quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus
lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangs, en place, une
bouche neuve comme l'intrieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave
les pieds  tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre
convention.

CHLO.--Non: nous nous prviendrons mutuellement (car on ne se connat
pas soi-mme) qu'une visite au dentiste parat ncessaire.

DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gte gte tout.

CHLO.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dnombrera les tres
anantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il
y avait crime!

DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne
te presse pas. N'anantis pas trop vite. a jette un froid.

CHLO.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif  notre convention. Tu ne
te fcheras pas, mon Daphnis: il m'a sembl, ce matin, que ton
haleine...


XII

CHLO.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journe.

DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de libert.

CHLO.--C'est juste! Nous avons d renoncer au thtre, au monde, et
hier encore nous refusions une invitation  dner.

DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de
leur en vouloir.

CHLO.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas.

DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts.

CHLO.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que
ferions-nous de notre libert? Le caf-concert ne donne pas le bonheur,
et ma vie aura t belle, si je meurs la premire des quatre.

DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le
premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir
mourir ceux qu'on chrit. Certainement.

CHLO.--Sois franc: te remarierais-tu?

DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants,
et pour moi, plus tard, une matresse quelconque que je verrais de temps
en temps. Un homme n'est jamais embarrass.

CHLO.--Tu es franc. Si ta matresse venait ici, terais-tu mon
portrait?

DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le
respect du pass. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une
armoire: tes chemises fines, ta dernire robe, ton boa, et ta fille
devenue grande n'y toucherait que tout mue. Il est inutile que tu
emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les
retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers o j'appris 
marcher, je m'attendrirais. O est-elle?

CHLO.--Tu plaisantes; changeons de conversation.

DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plat. Tu m'y
provoques sans cesse. Je me blmerais de te contrarier. Tu m'interroges,
je rponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'gayer le sujet.

CHLO.--Oh! je voudrais tant savoir...

DAPHNIS.--Quoi? La solution du problme de la destine?

CHLO.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus
l. coute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquites-tu point? Je jure de
ne pas me remarier.

DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gner. Assez jeune, encore belle, au bout
de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garon
enchant de t'accueillir, toi et ta famille.

CHLO.--Sans doute, mais si je tombe mal?

DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours.

CHLO.--Il dsirera d'autres enfants, ce monsieur.

DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_  sa place.

CHLO.--Et les ntres seront malheureux.

DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur,
quel mrite auras-tu?

CHLO.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent.

DAPHNIS.-- ton gr. Je m'y habitue.

CHLO.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort
comme les autres et ton tour viendra.

DAPHNIS.--Je le cderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon
numro par terre et l'craserai du pied.

CHLO.--Grand bte! Rflexion faite, toi parti, je me consacrerai  mes
enfants; je les lverai moi-mme, je leur apprendrai  lire.

DAPHNIS.--Toute leur vie?

CHLO.--Non, hlas! mais je m'engage  leur suffire quelques annes.
Rien ne leur manquera. Ta prsence ne sera pas indispensable.

DAPHNIS.--Si j'allais me promener!

CHLO.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je
me charge de commencer leur ducation. Puis, je devrai les mettre au
lyce, songer  leur avenir, leur donner le got d'une profession, les
pousser dans le monde. Je perdrai la tte.

DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme  poigne se montre, le brave
garon d'abord ddaign.

CHLO.--Il faudra marier ma fille. M'y rsoudrai-je, mon Dieu?

DAPHNIS.--Un second homme  poigne sera ncessaire.

CHLO.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mre n'est
pas un pre. J'exagrais tout  l'heure. Je ne puis que les
dbarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller
coquettement, arrondir leurs joues, leur crer une sant forte. Une
gouvernante bien paye me remplacerait.

DAPHNIS.--Je tcherai de la choisir bonne.

CHLO.--Je hais, sans la connatre, cette femme qui me volera mes
enfants.

DAPHNIS.--As-tu remarqu? Dj, l'an se dtourne de toi pour venir 
moi. Tu le couvais, hier; il s'chappe aujourd'hui, et maintenant il
veut tout faire comme papa.

CHLO.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oubli
dans quinze jours.

DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment drange, reprendrait peu
 peu son train quotidien. Dcidment, tu as raison: il vaut mieux que
tu meures la premire.


XIII

CHLO.--T'aurais-je pous, si tu avais t impropre au service
militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein?

DAPHNIS.--Entte! Il y a vingt ans qu'on te dit que si.

CHLO.--Accepte-t-on des ambulancires? je te suivrai au bout du monde.

DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu?

CHLO.--Je suis srieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais
plus.

DAPHNIS.--Ne t'y fie pas.

CHLO.--Oh! je t'attendrai.

DAPHNIS.--Avec qui?

CHLO.--Je te dfends de me parler ainsi, mme en riant.

DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la
peine, pour t'aider, parce que tu as priodiquement envie de pleurer? Ou
suis-je homme  t'en vouloir, simplement parce que je t'aime?


XIV

DAPHNIS.--Il est sain, ma Chlo, de brler d'un coup, de temps en temps,
tous les torchons du mnage. On me l'a bien recommand!

CHLO.--Qui a encore? _On!_

DAPHNIS.--La mme.

CHLO.--Je te pardonne tes taquineries. Mais coute, si je m'aperois
de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous,
ir-r-vo-ca-ble-ment.

DAPHNIS.--On lit a. Je vois l'adverbe crit  la porte de ton coeur,
en lettres de gaz.

CHLO.--Regardez-le serrer ses lvres plates de lzard! Houe! le peut!
que tu m'agaces!  la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut?
Qu'est-ce que tu veux? ne rouge!

DAPHNIS.--Je voudrais tre tantt le premier homme de lettres de France,
et tantt le dernier homme des bois.




TABLE


    HOMONCULES

        La Tte branlante                                         3
        L'Orage                                                  11
        Le Bon Artilleur                                         13
        Le Planteur modle                                       17
        La Clef                                                  19
        Le Gardien du square                                     23
        Qu'est-ce que c'est!                                     27
        La Ficelle                                               29
        Les Trois amis                                           33

    M. ET MME BORNET

        Le Gteau gt                                           39
        Le Bouchon                                               49
        L'Orang                                                  55
        Le Bateau  vapeur                                       65

    UN ROMAN

        _1re partie_: OEuf de poule                              73
        _2e partie_: Le Seau                                     83

    LES DEUX CAS DE M. SUD

        La Petite mort du chne                                  95
        Les Chardonnerets                                       103

    HISTOIRE D'EUGNIE

        Le Rve                                                 111
        Le Moineau                                              113
        Le Beau-pre                                            117
        Il faut qu'une porte soit ferme                        125

    BONNE AMIE

        La Rose                                                 137
        La Prune                                                141

    LEVRAUT

        Canard sauvage                                          147
        Le Flotteur de nasse                                    157

    LA VISITE                                                   161

    LA CAVE DE BME                                             167

    LA CARESSE                                                  179

    LE MUR                                                      191

    LE POTE

        Le Sonnet                                               215
        L'Araigne                                              219

    COQUECIGRUES

        Djeuner de Soleil                                      225
        La Partie de Silence                                    227
        La Limace                                               226
        Les Rainettes                                           231
        Le Vieux et le Jeune                                    235
        Jean-Jacques                                            243
        Fin de Soire                                           251

    DAPHNIS, LYCNION ET CHLO

        Rupture                                                 261
        Mnage                                                  275


Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pres.--23332





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
