The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 9, by 
George Gordon Byron

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 9
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paris Paulin

Release Date: September 23, 2009 [EBook #30067]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LORD BYRON ***




Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)







OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNS D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.



TOME NEUVIME.


Paris.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIB.
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis._

1830.




LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.



_Prface du Traducteur_.

Depuis la publication des deux premiers volumes de ces _Mmoires_, les
journaux de la Grande-Bretagne ont ouvert leurs colonnes aux
interminables rclamations des amis de lady Nol Byron,  ls en croire,
injustement traite dans le cours de cet ouvrage. La veuve de l'illustre
pote a fait elle-mme retentir ces organes insoucians du mensonge et de
la vrit, des plaintes que _semblaient_ lui arracher l'indiscrtion de
l'diteur, la perfidie de ses demi-confidences, et surtout le rle
affreux qu'il prtait aux personnes dont elle tait entoure  l'poque
de la dplorable affaire de son divorce. Certes le public a d voir avec
tonnement les rcriminations de lady Byron. Jusqu'alors, il accusait M.
Moore d'une partialit peu gnreuse en faveur des adversaires de
l'illustre pote qui lui avait remis l'honorable soin de le dfendre; et
le dpositaire, peut-tre infidle, semblait avoir assez fait, sinon
pour sa considration personnelle, du moins pour celle d'une famille 
laquelle Lord Byron avait toujours attribu ses chagrins les plus
cuisans. Voici la premire lettre de lady Byron, publie dans la
_Litterary Gazette_, et reproduite quelques jours aprs dans le _Times_:

Dj, une multitude d'crits remplis de faits notoirement faux ont t
livrs au public; j'ai ddaign d'y rpondre. Mais aujourd'hui il s'agit
d'un ouvrage publi par un homme regard comme l'ami, le confident de
Lord Byron, et par consquent comme un personnage dont les rvlations
sont fondes sur la meilleure autorit. Cependant les faits contenus
dans cet ouvrage n'en sont pas moins errons. On ne devrait jamais
attirer l'attention du public sur les dtails de la vie prive; mais
quand cela arrive, les personnes victimes d'une telle indiscrtion ont
le droit de repousser d'injurieuses attaques. M. Moore a donn au public
ses propres impressions sur des vnemens particuliers qui me touchent
de fort prs; et il en a parl comme s'il et eu la connaissance la plus
parfaite de ce dont il parlait. La mort de Lord Byron me rend plus
pnible encore l'obligation de revenir sur des circonstances qui me
reportent  l'poque de mon mariage. Mon intention est donc de ne les
faire connatre qu'autant qu'il le faudra pour parvenir au but que je me
propose dans cette dclaration. Nul motif de justification personnelle
ne m'anime, et je n'accuserai personne: mais la conduite de mes parens
tant reprsente sous un jour odieux dans certains passages extraits
des lettres de Lord Byron et dans les remarques de son biographe, je me
crois oblige de les dfendre d'imputations que je _sais_ tre fausses.

Voici les divers passages des lettres de Lord Byron dont je veux parler:

Dans le second volume on a outrag la rputation de ma mre en disant:

Mon enfant est dans un tat de sant florissant et prospre  ce qu'on
me dit; mais je veux y voir par moi-mme; je ne me sens nullement
dispos  l'abandonner  la contagion de la socit de sa grand'mre.

C'est  tort qu'on l'a accuse de s'tre abaisse  employer des
espions: Une dame C. (espce de factotum et _espion de lady Nol_) est
regarde par des gens bien instruits comme la cause occulte de toutes
nos dissensions domestiques.

Je cite aussi le passage o, aprs avoir voulu m'excuser moi-mme, on
ajoute immdiatement aprs: Ses plus proches parens sont....... Ici le
mot laiss en blanc indique que l'expression tait trop offensante pour
tre publie.

Ces passages tendent videmment  jeter quelque dfaveur sur mes parens,
et peuvent faire croire que ce sont eux qui ont personnellement caus
notre sparation, ou qu'ils l'ont provoque par les espions officieux
qu'ils ont employs.

On peut induire aussi des passages suivans de la biographie, que mes
parens ont du moins exerc une influence qui ne leur appartenait pas,
afin de parvenir  leur but. Ce fut peu de semaines aprs notre
dernire entrevue (Lord Byron et M. Moore) que lady Byron prit la
rsolution de se sparer de son poux. Elle avait quitt Londres dans
les derniers jours de janvier pour aller voir son pre dans le comt de
Leicester, et Lord Byron devait l'y rejoindre peu de tems aprs. Ils
s'taient quitts dans une union parfaite: en route, elle lui crivit
encore une lettre pleine de tendresse et de gat; mais  peine arrive
 Kirkby-Mallory, le pre crivit  Lord Byron pour lui apprendre que
jamais il ne la reverrait.

En rpondant  ce passage, j'viterai autant qu'il me sera possible de
parler de choses personnelles soit  Lord Byron, soit  moi-mme. Je me
borne  rtablir les faits. Je quittai Londres le 15 janvier 1816 pour
me rendre  Kirkby-Mallory, rsidence de mon pre et de ma mre. Lord
Byron m'avait signifi formellement dans sa lettre du 6 du mme mois,
qu'il dsirait que je quittasse Londres aussitt qu'il me paratrait
convenable de le faire. Mais je ne pouvais me risquer  entreprendre ce
voyage fatigant plus tt que le 15. Avant mon dpart, j'avais t
vivement frappe de cette ide que Lord Byron tait atteint de folie. Ce
qui surtout m'avait donn cette opinion, c'taient les confidences de
ses plus proches amis, et de ses domestiques qui avaient eu plus que moi
le loisir de l'observer pendant la dernire partie de notre sjour en
ville. On avait mme t jusqu' me dire qu'il tait  redouter qu'il ne
se dtruisit lui-mme. D'accord avec sa famille, j'avais consult le 8
janvier le docteur Baillie, notre ami, sur cette maladie qu'on
souponnait. Je lui racontai toutes les particularits venues  ma
connaissance, et j'ajoutai que Lord Byron m'avait tmoign le dsir de
me voir quitter Londres. Le docteur saist aussitt cette ide, et pensa
qu'en cas de quelque drangement d'esprit, mon loignement pouvait tre
fort utilement mis  profit. Le docteur Baillie ne pouvait avoir,  cet
gard, d'opinion arrte, puisqu'il n'avait point approch
personnellement Lord Byron. Il me recommanda d'viter avec soin dans ma
correspondance tout sujet de dplaisir ou de tristesse.

Telles taient donc mes penses quand je quittai Londres, bien rsolue
de suivre les avis du mdecin. Quelle qu'et t la conduite de Lord
Byron  mon gard depuis mon mariage, c'et t une vritable inhumanit
de montrer dans cette circonstance le moindre ressentiment. Le jour de
mon dpart, et encore  mon arrive  Kirkby, le 16 janvier, j'crivis 
Lord Byron une lettre fort affectueuse, ainsi que j'en tais convenue
avec M. Baillie. On a plus tard rpandu ma dernire lettre, et on a
voulu trouver l des preuves que j'avais cd  des influences
trangres, quand ensuite j'abandonnai mon mari. On en a tir la
consquence que j'avais quitt Lord Byron dans le plus parfait accord;
que des sentimens incompatibles avec la moindre ide d'outrage m'avaient
dict ma dernire lettre, et que ma rsolution n'avait subitement chang
que quand je m'tais trouve sous l'influence de mes parens. Ces
assertions sont absolument dnues de fondement: il n'y a point eu la
moindre intervention trangre.

A mon arrive  Kirkby-Mallery, mes parens ne se doutaient en rien des
circonstances qui dtruisaient toutes mes esprances de flicit; et
quand je leur fis part de l'tat d'esprit dans lequel se trouvait Lord
Byron, ils firent tous leurs efforts pour me dissuader et le dfendre.
Ils assurrent en outre  ceux de nos parens qui taient avec lui 
Londres qu'ils feraient tout ce qui dpendrait d'eux pour gurir sa
maladie par les soins les plus attentifs, et qu'ils espraient, si on
pouvait le dcider  venir les voir, obtenir les meilleurs rsultats de
leurs efforts. C'est dans ces intentions que ma mre crivit le 17 
Lord Byron, en l'engageant  se rendre  Kirkby-Mallory. Elle l'avait
toujours trait avec la plus affectueuse considration: son indulgence
pour lui s'tendait jusqu' ses moindres sentimens. Jamais, tant qu'elle
vcut avec lui, il ne lui chappa une parole qui pt le blesser[1].

     [Note 1: On peut, afin d'apprcier la vracit de lady Byron,
     consulter, sur la _bienveillance_ de sa mre pour notre
     pote, le premier chant de _Don Juan_ et les _Mmoires du
     capitaine Medwin_.]

Aprs notre sparation, les dtails que me donnrent des personnes qui
vivaient dans son intimit ne firent que fortifier les doutes qui dj
s'taient levs dans mon esprit sur la ralit de son mal; les rapports
des mdecins taient d'ailleurs loin d'tablir le fait de l'alination
mentale. Dans ces circonstances, je crus devoir dclarer  mes parens
que, si je devais considrer la conduite passe de Lord Byron comme
celle d'un homme dans son bon sens, rien ne pourrait m'engager 
retourner auprs de lui. Mes parens et moi jugemes convenable de
consulter les gens les plus capables de nous clairer  cet gard. Ma
mre se dtermina donc  se rendre  Londres, pour cet objet, et afin
d'y recueillir de plus amples informations sur ce qui avait pu faire
supposer un drangement d'esprit. Je lui avais donn procuration pour
recueillir les opinions d'hommes de lois sur un mmoire que j'avais fait
moi-mme, bien que j'eusse alors des motifs de cacher une partie de
l'affaire, mme  mon pre et  ma mre.

Convaincue par ces recherches et par toute la conduite de Lord Byron,
que les soupons de folie conus contre lui taient tout--fait faux, je
n'hsitai point  autoriser les mesures qui devaient lui ter tout
pouvoir sur moi. C'est d'aprs ma rsolution, que mon pre lui crivit
le 2 fvrier pour lui proposer de nous sparer  l'amiable. Lord Byron
repoussa d'abord cette proposition; mais quand on lui eut assur que,
s'il persistait dans son refus, il faudrait en venir aux lois, il
consentit  signer l'acte de sparation. Je m'adressai au docteur
Lushington, qui avait parfaitement connu tous les dtails de cette
affaire, pour qu'il voult bien crire tous ses souvenirs, et voici la
lettre qu'il me rpondit  ce sujet. Elle prouvera que ma mre ne put
jamais avoir contre Lord Byron le moindre sentiment d'inimiti:


MA CHRE LADY BYRON,

Voici tout ce que ma mmoire peut me fournir sur le sujet dont vous
m'entretenez dans votre lettre.

Lady Nol me consulta d'abord pour votre affaire pendant que vous tiez
encore  la campagne. Ce qu'elle me dit alors suffisait pour justifier
une sparation; mais cependant les choses ne me parurent pas tellement
graves, qu'il ft indispensable d'en venir  ce point. Je crus mme
qu'une rconciliation avec Lord Byron n'tait pas impossible, et je m'y
serais trs-volontiers employ. Je ne vis dans le rcit de lady Nol, ni
la moindre exagration, ni le plus lger dsir d'empcher un
rapprochement: elle ne fit aucune objection quand j'en parlai. Lorsque
vous revntes en ville, quinze jours ou peut-tre plus aprs ma premire
entrevue avec lady Nol, vous ftes la premire  m'informer de faits
qui, je n'en doute pas, n'taient  la connaissance ni de sir Ralph ni
de lady Nol. Ces nouveaux renseignemens changrent tout--fait mon
opinion; la rconciliation me parut ds-lors impossible; je dclarai ce
que je pensais, et j'ajoutai que, si jamais on revenait  cette ide de
rapprochement, je ne m'en mlerais absolument en rien, soit en restant
dans les devoirs de ma profession, soit autrement.

Croyez-moi toujours votre trs-affectionn,

                                                    TIENNE LUSHINGTON.



Je dois seulement ajouter ici que, si les informations sur lesquelles
mes conseils lgaux (feu sir Samuel Romilly et le docteur Lushington)
ont form leur opinion taient fausses, c'est sur _moi seule_ que
devraient retomber tout l'odieux et toute la responsabilit.

J'espre que les faits que je viens d'exposer ici suffiront pour
disculper mon pre et ma mre de toute participation  mon divorce. Ils
ne l'ont ni caus, ni provoqu, ni conseill; l'on ne peut les condamner
pour avoir donn  leur fille l'abri et l'assistance qu'elle rclamait
d'eux. Comme il n'y a point d'autres personnes de ma famille qui
puissent dfendre leur mmoire de l'insulte, je me vois force de rompre
un silence que j'esprais garder toujours, et je demande  ceux qui
liront la vie de Byron qu'ils psent avec impartialit le tmoignage
qu'on vient de m'arracher.

Hanger-Hill, 19 fvrier.

                                                      A.J. NOL BYRON.


Le lecteur, avide de dtails sur les circonstances et les causes de
cette fameuse sparation, n'en trouve que de bien insignifians dans la
lettre que nous venons de citer. Que lady Byron ait demand de sa propre
inspiration, ou d'aprs les conseils de sa mre, l'acte du fatal
divorce, c'est une circonstance assez peu intressante en elle-mme. La
seule chose que l'on doit ici remarquer, c'est que lady Byron avait le
malheur de mconnatre non-seulement le gnie sublime, mais le bon sens
et la raison de son mari. Elle l'avoue navement: il lui fallu le
tmoignage de tous ceux qui approchaient Lord Byron; il fallut la
sentence formelle des mdecins pour lui persuader que l'auteur de
_Childe Harold_ n'tait pas un fou. Avouons-le: ce premier motif de
divorce ne doit pas nous prvenir en faveur du second.

La longue lettre de M. Campbell, insre dans le _New Monthly Magazine_
(avril 1830), offre moins d'intrt encore que la prcdente. Son
tendue ne nous permet pas de la traduire en entier; ce ne serait pas,
d'ailleurs, chose facile: jamais on n'a tant abus de la facilit
malheureuse qu'offre la langue anglaise de multiplier les mots et les
phrases sonores sans exprimer d'ides et sans en suggrer au lecteur.

L'illustre auteur des _Plaisirs de la Mmoire_[2], au mrite duquel
Byron a rendu si amplement justice, M. Campbell, commence par nous
apprendre qu'il avait consenti, le mois prcdent,  l'insertion, dans
la _Revue_ qu'il dirige, d'un article louangeur, sur les _mmoires_; que
mme, il en avait fait disparatre certains passages, o le critique
reprochait  M. Moore une partialit coupable envers lady Byron. Mais,
ajoute-t-il, j'avais agi ainsi par suite de ma rpugnance  blmer _mon
ami_ M. Moore, et parce que je n'avais pas assez approfondi les passages
du livre incrimins. En outre, je ne croyais pas _alors_, comme je le
sais aujourd'hui, que lady Byron ft entirement irrprochable dans
l'affaire de la sparation.

     [Note 2: Voyez dans les _Potes anglais et les Journalistes
     cossais_, page 373 du deuxime vol. des oeuvres compltes.]

Comment! cette fameuse sparation date de quatorze ans, et voil enfin
la conviction de M. Campbell tout--coup forme, arrte, ou plutt
change du tout au tout! que s'est-il donc pass pendant ce mois de
mars? Le voici: M. Campbell a crit  lady Byron, lui demandant pour
_son instruction particulire_ une apprciation de l'exactitude ou de
l'inexactitude des faits avancs par M. Moore, et il en reut la rponse
qu'il publie _ ses prils_, parce qu'elle lui a paru importante, _et
sans avoir eu le tems d'en demander la permission_  cette dame:


MON CHER M. CAMPBELL,

En prenant la plume dans l'intention de vous indiquer, pour votre
_instruction particulire_, les passages du livre de M. Moore qui me
concernent et que je crois susceptibles de contradiction, je les trouve
encore bien plus nombreux que je n'avais d'abord suppos. Nier une
assertion _ et l_, ce serait implicitement reconnatre la vrit du
reste. Si, au contraire, j'entreprenais de prouver toute la fausset du
point de vue sous lequel M. Moore prsente les choses, je me verrais
oblige  de certains dtails, que dans les circonstances actuelles je
ne puis dvoiler, d'aprs mes principes et mes sentimens. Peut-tre, par
un exemple, vous convaincrai-je mieux de la difficult du cas: il n'est
pas vrai que des embarras pcuniaires furent les causes qui troublrent
l'esprit[3] de Lord Byron, et la principale raison des arrangemens qu'il
prit  cette poque. Mais puis-je raisonnablement m'attendre que vous ou
d'autres le croirez,  moins que je ne vous montre quelles ont t les
causes en question?... et c'est ce que je ne puis faire.

Je suis, etc.

                                                          E. NOL BYRON.

     [Note 3: Encore _l'esprit de Lord Byron troubl_! mais vous
     avez avou que c'tait une de vos chimres.]

L-dessus M. Campbell de s'crier: Excellente femme! honore de tous
ceux qui la connaissent, attaque seulement par ceux qui ne la
connaissent pas, je l'en croirai certainement sur son seul tmoignage!

Certes, si une pareille lettre a suffi pour dterminer la conviction de
M. Campbell, il est au moins douteux qu'elle produise le mme effet sur
l'esprit des lecteurs. Il ajoute, il est vrai, qu'il a recueilli un
petit nombre de faits  d'autres sources authentiques, qui lui prouvent
jusqu' l'vidence l'innocence de cette dame, mais qu'il ne nous
rptera pas pour ne pas offenser notre dlicatesse. Or, n'est-ce pas se
jouer un peu trop du public que de lui dire chaque jour: voil la
vrit, je la tiens enfin, la voil... mais vous ne la saurez pas!

M. Campbell nous reprsente ensuite lady Byron comme la femme forte, qui
trouve dans sa propre conscience la sanction de sa conduite, et s'occupe
peu de l'opinion du monde;  la bonne heure, mais alors pourquoi donc
importuner de nouveau le public? pourquoi lui crire par la voie des
journaux, uniquement pour lui dire qu'on ne lui dira rien?

L'esprit de Byron tait essentiellement versatile; il n'est donc pas
tonnant qu'il ait quelquefois cherch  excuser sa femme et 
s'attribuer tous les torts d'une rupture qui fit le malheur de sa vie.
M. Campbell reproche  M. Moore d'avoir affaibli l'effet de ces
prtendus aveux, en y ajoutant ses propres rflexions, et en y opposant
les passages de sa correspondance o son noble ami parle dans un sens
tout--fait contraire. Il cite  cet gard la lettre CCXXXV du recueil:
elle passera sous les yeux de nos lecteurs, et, nous sommes fchs de le
dire, ils pourront voir que M. Campbell en a singulirement altr et
amplifi les termes.

C'est un singulier argument en faveur de lady Byron que de dire: si elle
n'avait pas eu de justes sujets de dsirer une sparation, le docteur
Lushington ne se serait pas charg de sa cause. Dans une affaire, il y a
toujours au moins un avocat de chaque ct: souvent tous les deux sont
des hommes de talent; et nous devons en outre les supposer tous deux des
hommes d'honneur et de bonne foi. Alors, que devient l'argument? Un peu
plus loin se trouve un passage que je traduirai textuellement, parce
qu'il est d'une navet qui ne serait pas dplace dans une comdie:
C'est encore une erreur de M. Moore, et je pourrais le prouver au
besoin, que de reprsenter miss Millbank comme engage avec son futur
poux dans un commerce pistolaire, au moment o il venait de solliciter
inutilement sa main. Jamais elle ne proposa de correspondance; au
contraire, ce fut lui qui, aprs avoir prouv un premier chec, lui
crivit qu'il allait quitter l'Angleterre et voyager pendant quelques
annes en Orient; qu'il partait le coeur plein de douleur, mais sans
entretenir aucun ressentiment, et qu'il s'estimerait heureux qu'elle
daignt lui faire dire verbalement qu'elle s'intressait encore  son
bonheur. Une personne aussi bien leve que miss Millbank pouvait-elle
faire autrement que de rpondre poliment  un pareil message? Elle lui
envoya donc une rponse pleine de confiance et d'affection, ce qui ne
signifiait nullement qu'elle voult l'encourager  renouveler ses offres
de mariage. Il lui crivit, depuis, une lettre extrmement intressante
sur lui-mme, sur ses vues personnelles, morales et religieuses, 
laquelle c'et t manquer de charit que de ne point rpondre. Il s'en
suivit une correspondance insensiblement plus frquente, et bientt elle
s'attacha passionnment  lui............................................
........................................................................

Puisqu'aprs quatorze ans, passs dans l'attente, il parat que nous
sommes condamns  ne rien savoir de certain sur cette fameuse affaire
de la sparation, il faut bien en prendre notre parti et nous contenter
de simples conjectures. Les adversaires les plus acharns du noble pote
sont obligs de convenir qu'il se montra toujours gnreux, aimant et
aimable; les partisans les plus ardens de sa veuve ne contestent ni sa
fiert, ni sa froideur glaciale, ni ses prtentions ridicules  l'esprit
et aux connaissances scientifiques. Lord Byron, qu'elle accuse, aprs sa
mort, de torts qu'elle refuse de spcifier, et dont personne ne peut, en
consquence, justifier sa glorieuse mmoire, Lord Byron n'a jamais perdu
un ami pendant la dure trop courte de son existence, il est au
contraire parvenu  s'attacher sincrement des hommes qui d'abord
s'taient dclars ses ennemis; il fut un fils, sinon tendre, du moins
attentif et respectueux envers une assez mauvaise mre; nous pouvons
donc en conclure qu'il se ft montr bon mari, si l'pouse n'et t
encore plus insupportable que la mre.

Les _Mmoires_ que nous donnons aujourd'hui au public ne sont pas, au
moins quant  cette premire partie, ce que le monde littraire avait
droit d'attendre, et attendait en effet de M. Moore, crivant la vie et
publiant la correspondance de Lord Byron. Cependant ils ne laissent pas
d'offrir le plus vif intrt. Il en est du chantre de Childe Harold,
comme de tous les hommes vritablement grands: sa mort nous a fait mieux
apprcier son mrite, et le temps, loin de diminuer sa gloire, n'a fait
qu'ajouter  la popularit de ses ouvrages immortels. On voudra
connatre la vie d'un homme si tonnant, on voudra assister au
dveloppement graduel de ce puissant gnie; et des dtails qui, partout
ailleurs, pourraient sembler purils, prendront de l'intrt  cause de
celui auquel ils se rapportent. Il et t  dsirer sans doute que la
position sociale de M. Moore, en lui imposant moins de mnagemens envers
les vivans, lui et permis de rendre plus de justice  l'illustre mort.
Li avec tous ceux qui tiennent le premier rang dans l'aristocratie et
dans la littrature de la Grande-Bretagne, non seulement M. Moore n'a
pas os tout dire, mais encore il a souvent gauchi devant la vrit. Sa
prose, toujours manire, devient presque inintelligible prcisment
dans les passages o nous aurions le plus dsir qu'il nous donnt une
ide prcise des hommes et des choses. Ceux qui ont lu, je ne dis pas
ses oeuvres potiques, mais ses ouvrages en prose, seront fort tonns du
mince talent qu'il a dploy dans celui-ci; et personne ne reconnatra
dans le ple compilateur des _Mmoires de Lord Byron_, l'auteur si
ingnieux, si lger et si profond  la fois des _Mmoires du clbre
chef irlandais, le capitaine Rock_.

Au moment o nous songions  donner cette traduction, d'autres libraires
en faisaient paratre une autre que recommandait le nom de son auteur.
Madame Belloc l'avait, en effet, commence avec le talent que tout le
monde lui reconnat; mais bientt, presse sans doute par son diteur,
elle a plutt rsum que traduit le texte anglais, et son style s'est
beaucoup ressenti de la prcipitation de son travail. Ajoutons qu'elle
n'a pas eu plus d'gards pour les lettres de Lord Byron que pour les
commentaires un peu longs de son biographe; en sorte que l'on peut dire
avec vrit qu'elle n'a rellement donn au public, ni la vie, ni la
correspondance de Lord Byron.

Pour nous, nous avons religieusement tout traduit, et nous nous sommes
appliqu  rendre notre auteur dans les termes dont il se serait servi,
s'il et crit en franais. A peine nous sommes-nous permis de
retrancher dans ce premier volume une ou deux notes absolument
trangres au sujet. Dans le second, nous serons forc de supprimer prs
d'une demi-feuille d'impression, c'est--dire quelques lettres o le
noble pote consulte un de ses amis sur la coupe de certains vers, sur
le choix de certaines expressions anglaises; le lecteur sentira
facilement que ces lettres eussent t presque impossibles  traduire,
et que la lecture ne lui et offert aucune espce d'intrt.




PRFACE
DE L'DITEUR ANGLAIS.


En publiant cet ouvrage, je n'aurais pu, je l'avoue, me dfendre d'une
grande dfiance, en songeant  tout ce qui me manquait pour accomplir
une pareille tche, si je n'tais persuad que le sujet lui-mme et la
varit des matriaux qu'il comporte doivent conserver une grande partie
de leur intrt, mme dans les mains les plus inhabiles. Les motifs qui
portrent Lord Byron  fuir son pays sont bien dplorables sans doute,
mais c'est  son loignement de l'Angleterre, alors que son gnie
brillait du plus vif clat, que nous devons toutes les lettres qui
formeront la plus grande partie du troisime et du quatrime volume de
cet ouvrage, et qui, nous n'en doutons pas, seront juges pour
l'intrt, l'nergie et la varit, comparables  ce qui honore le plus
notre littrature dans le mme genre.

On a dit de Ptrarque que sa correspondance et ses vers offraient
l'intrt progressif d'un rcit dans lequel le pote s'identifie
toujours avec l'homme. On peut appliquer, et plus justement encore, les
mmes expressions  Lord Byron, tant sa physionomie littraire et son
caractre personnel sont intimement lis. C'est mme au point que
priver ses ouvrages du commentaire instructif qu'en offrent sa
correspondance et l'histoire de sa vie, ce serait commettre une gale
injustice envers lui-mme et envers le monde.




MMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.


On a dit de Lord Byron qu'il tait plus fier de descendre de ces Byron
qui accompagnrent Guillaume-le-Conqurant en Angleterre, que d'avoir
compos _Childe-Harold_ et _Manfred_. Cette remarque n'est pas dnue de
tout fondement, l'orgueil de la naissance tait certainement l'un des
traits caractristiques du noble pote; et d'ailleurs toute
l'illustration que les annes donnent  une famille, il pouvait
justement la rclamer pour la sienne. Le nom de Ralph de Burun occupe,
ds le tems de Guillaume-le-Conqurant, un rang distingu dans le
_Doomsday-Book_, parmi les tenanciers du Nottinghamshire; et pendant les
rgnes suivans, nous voyons les descendans de ce Ralph, sous le titre de
lords de Horestan-Castle[4], possder, dans le Derbyshire, des
proprits considrables, auxquelles la terre de Rochdale, dans le duch
de Lancastre, fut ajoute au tems d'douard Ier. Telle tait, dans ces
premiers tems, la richesse territoriale de la famille, que le partage de
ses biens, dans le seul Nottinghamshire, avait suffi pour fonder
quelques-unes des premires maisons de la province.

     [Note 4: Il y avait, dit Thoroton, dans le parc de Horseley,
     un chteau dont on peut voir encore quelques ruines; il
     s'appelait Horestan-Castle, et tait le principal manoir des
     successeurs de Ralphe de Burun.
                                       (_Note de Moore_.)]

Mais son antiquit n'tait pas la seule distinction qui recommandt 
ses hritiers le nom de Byron; le mrite personnel et les hauts faits
qui doivent former le premier ornement d'une gnalogie, semblent avoir
t le partage frquent de ses anctres. Dans l'un de ses premiers
pomes, il fait allusion  la gloire de ses aeux, et rappelle avec une
vive satisfaction ces fiers barons bards de fer, qui brillaient parmi
ceux qui conduisirent leurs vassaux europens dans les plaines de
Palestine; puis il ajoute: Sous les remparts d'Ascalon prit John de
Horiston; la mort a glac la main de son mnestrel. Cependant comme,
autant que je l'ai pu dcouvrir, il n'est fait mention nulle part de
quelqu'un de ses anctres qui se ft crois, il est possible que sa
seule autorit, en composant ces vers, fut la tradition qui se
rapportait  certains groupes des vieilles boiseries de Newsteadt. Dans
l'un de ces groupes profondment sculpts et se dtachant du panneau, on
peut reconnatre facilement un Sarrasin, ou un Maure avec une femme
europenne, d'un ct, et de l'autre un soldat chrtien. Un deuxime
groupe, plac dans l'une des chambres  coucher, reprsente une femme au
centre, et de chaque ct la tte d'un Sarrasin, dont les yeux sont
fixs avec intrt sur elle. On ne sait rien de bien exact sur ces
sculptures; mais la tradition est, m'a-t-on dit, qu'elles se rapportent
 quelque aventure d'amour dans laquelle se trouvait engag l'un des
chevaliers croiss dont parle le jeune pote. Quant aux exploits les
mieux prouvs, ou du moins les plus connus des Byron, il suffira de dire
que sous douard III, au sige de Calais et dans les plaines mmorables,
 diverses poques, de Crci, de Bosworth et de Marston Moor, leur nom
se montre revtu de la double illustration de rang et de mrite, dont se
glorifiait leur plus jeune descendant, dans les vers que nous venons de
citer.

Ce fut sous le rgne de Henri VIII,  l'poque de la suppression des
monastres, que l'glise et le prieur de Newsteadt furent, avec les
terres contigus, ajouts, par un don royal, aux autres domaines de la
famille Byron[5]. Le favori  qui furent donnes les dpouilles du
monastre, tait le petit neveu du vaillant guerrier qui combattit 
Bosworth, aux cts de Richemond, et que l'on distingue des chevaliers
du mme nom par le titre de sir John Byron _le Court,  la grande
barbe_: son portrait tait du petit nombre de ceux qui dcoraient les
murs de l'abbaye, quand elle appartenait au noble pote.

     [Note 5: Le prieur de Newsteadt avait t fond et ddie 
     Dieu et  la Vierge, par Henri II; ses moines, chanoines
     rguliers de l'ordre de St.-Augustin, taient,  ce qu'il
     parat, les objets particuliers de la faveur royale, dans
     leurs doubles intrts spirituels et temporels. Pendant la
     vie du cinquime Lord Byron, on trouva dans le lac de
     Newsteadt, o l'on supposait que les moines avaient tent de
     le cacher, un grand aigle de cuivre; on le fit ouvrir, et
     l'on dcouvrit dans l'intrieur une case secrte qui recelait
     plusieurs vieilles chartes relatives aux droits et aux
     privilges de la fondation. A la vente des effets du vieux
     Lord Byron, en 1776-1777, cet aigle avec trois candlabres,
     trouvs  la mme poque, furent achets par un horloger de
     Nottingham (celui-mme qui avait trouv les pices dont nous
     venons de parler), et ayant de ses mains pass dans celles de
     sir Richard Kaye, prbendier de Southwell, ils forment 
     prsent un des ornemens les plus remarquables de la
     cathdrale de cette ville. Un document curieux, trouv,
     dit-on, dans l'aigle, appartient aujourd'hui au colonel
     Wildman; c'est un plein pardon, accord par Henri II, de tous
     les crimes possibles (et l'on en trouve dsign un assez long
     catalogue) que les moines peuvent avoir commis avant le huit
     dcembre prcdent. _Murdris_ per ipsos _post decimum nonum
     diem_ novembris ultimo prteritum perpetratis, si qu
     fuerint, _exceptis_.]

Au couronnement de Jacques Ier, nous trouvons un autre reprsentant de
cette famille, le petit-fils de sir John Byron _le Court_, devenu
l'objet de nouvelles faveurs royales et cr chevalier du Bain (_Knight
of the Bath_). Une lettre de ce personnage, conserve dans _les
Illustrations de Lodge_, nous apprend, que, malgr l'ostentation d'une
apparente prosprit, cette ancienne famille avait dj l'exprience des
embarras pcuniaires. Dans cette pice, aprs avoir parl  son hritier
du meilleur moyen de payer ses dettes, je vous conseille donc,
continue-t-il[6], aussitt que vous aurez termin, comme vous le devez,
les funrailles de votre pre, de rgler et de rduire ce grand train de
maison, et de ne garder de tous vos domestiques que quarante ou
cinquante au plus. Dans mon opinion, vous feriez beaucoup mieux de vivre
quelque tems dans le comt de Lancastre que dans celui de Nottingham; et
cela, pour plusieurs raisons excellentes, qu'au lieu de vous crire, je
vous dirai  notre premire entrevue.

     [Note 6: Le comte de Shrewsbury.
                                  (_Note de Moore_.)]

C'est du rgne suivant, celui de Charles Ier, que date l'origine de la
noblesse de la famille. En 1643, sir John Byron, arrire-petit-fils de
celui qui avait obtenu le riche domaine de Newsteadt, fut cr baron
Byron de Rochdale, dans le comt de Lancastre; et rarement de pareils
titres furent concds pour des services aussi rels et aussi honorables
que ceux auxquels ce gentilhomme dut le sien. Presque  chaque page de
l'histoire de nos guerres civiles, son nom se trouve li aux diverses
fortunes de son roi; toujours fidle, persvrant et dsintress dans
sa conduite. Sir John Byron, dit l'auteur des _Mmoires du colonel
Hutchinson_, plus tard Lord Byron, et tous ses frres, hommes d'armes,
actifs et vaillans de leurs personnes, taient tous acquis passionnment
au roi. Dans une rponse que le colonel Hutchinson eut l'occasion de
faire, tant gouverneur de Nottingham,  son cousin germain, sir Richard
Byron, il accorde un glorieux tribut  la valeur et  la fidlit de la
famille. Sir Richard ayant envoy quelqu'un vers son parent pour
l'engager  rendre le chteau, reut pour rponse que, sauf le cas o
il trouverait dans son coeur quelque disposition  une trahison
semblable, il devait se rappeler qu'il coulait dans ses veines assez du
sang des Byron, pour qu'il et horreur de trahir ou d'abandonner ce
qu'il avait entrepris de dfendre.

Tels sont quelques-uns des personnages distingus qui ont transmis 
Byron leur nom illustr.

Du ct maternel notre pote pouvait vanter ses anctres,  la noblesse
desquels l'cosse ne pouvait rien prfrer, sa mre tant de la famille
des Gordon de Gight, descendans de sir William Gordon, troisime fils du
comte de Huntley, par la fille de Jacques Ier.

Aprs les tems agits des guerres civiles, o se distingurent aussi
plusieurs Byron, puisqu' la fameuse bataille d'Edgehill on vit jusqu'
sept frres de ce nom, leur renomme semble assoupie pendant prs d'un
sicle. Mais vers l'anne 1750, le naufrage et les souffrances du
grand-pre de notre pote, M. Byron, plus tard amiral, rveillrent  un
haut degr l'attention et l'intrt du public. Quelque tems aprs, une
autre sorte de clbrit, moins glorieuse il est vrai, devint le partage
de deux autres membres de la famille: l'un grand-oncle, l'autre pre de
Lord Byron. Le premier, en 1765, subit un jugement devant la Chambre des
Pairs, pour avoir tu en duel, ou plutt au milieu d'une querelle, son
parent et son voisin, M. Chaworth; le second ayant enlev et conduit sur
le continent la femme de lord Carmarthen, l'pousa ds que le marquis
eut russi  obtenir un divorce. Une fille fut le seul fruit de cette
courte union: ce fut l'honorable Augusta Byron, aujourd'hui femme du
colonel Leigh.

En parcourant ainsi rapidement les premiers et les derniers anctres de
Lord Byron, on ne peut s'empcher de remarquer  quel point ce dernier
runissait en lui une partie des grandes et peut-tre des mauvaises
qualits remarquables dans plusieurs de ses aeux! La gnrosit, la
hardiesse, la grandeur d'ame des plus illustres; mais aussi les passions
drgles, la bizarrerie, le mpris de l'opinion publique, qui
caractrisaient les autres.

M. Byron, le pre du pote, ayant perdu sa premire femme en 1784, se
remaria l'anne suivante  miss Catherine Gordon, fille et unique
hritire de George Gordon de Gight. Outre le domaine de Gight, qui
pourtant tait dans l'origine bien plus important qu'aujourd'hui, cette
dame possdait en valeur pcuniaire, actions, etc., une fortune
considrable; et l'opinion commune tait que M. Byron ne lui avait fait
la cour que pour s'affranchir de ses dettes.

Un trait bien singulier que l'on raconte de miss Gordon, surtout si
jusqu'alors elle n'avait jamais vu le capitaine Byron, prouve en mme
tems l'extrme vivacit et la vhmence des sentimens qu'elle avait dj
pour lui. Elle tait au thtre d'Edimbourg, un soir que le rle
d'_Isabella_ tait rempli par Mrs. Siddons; l'illusion que faisait cette
grand actrice l'affecta au point de la faire tomber, avant la fin de la
pice, dans de violentes attaques de nerf. On l'emporta hors du thtre,
tandis qu'elle s'criait  haute voix: Oh! mon Byron, mon Byron!

A l'occasion de son mariage, un rimeur cossais fit paratre une ballade
que l'on a dernirement rimprime dans une collection d'_anciennes
chansons et ballades du nord de l'cosse_.

Comme elle porte la preuve de la rputation de fortune qu'avait la
nouvelle pouse et de l'inconduite extravagante de son poux, on en
pourra lire volontiers l'extrait suivant:


MISS GORDON DE GIGHT.

Oh! o tes-vous alle, jolie miss Gordon? o tes-vous alle si
gentille et si pare? Vous avez pous, vous avez pous John Byron,
pour dissiper les terres de Gight.

Ce jouvenceau est un mauvais sujet venu d'Angleterre; les cossais ne
connaissent pas sa famille; il entretient des matresses; son hte
l'importune et ne peut s'en faire payer. Oh! ce sera bientt fait des
terres de Gight.

Oh! o tes-vous alle, etc.

Entendez-vous les coups de fusil, le bruit du tambourin, celui du cor
dans les bois, de la cornemuse sous le vestibule, les aboiemens des
chiens courans et des chiens d'arrt. Avec tout ce bruit-l, ce sera
bientt fait des terres de Gight.

Oh! o tes-vous alle, etc.

Bientt aprs le mariage, qui eut lieu, je crois,  Bath, M. Byron et sa
femme se retirrent dans leur terre d'cosse, et il se passa peu de tems
avant que les pronostics du faiseur de ballades ne se ralisassent. La
malheureuse hritire mesura alors des yeux l'abme de dettes qui devait
engloutir sa fortune. Les cranciers de M. Byron se prsentrent sans
perdre de tems. Argent comptant, actions de la Banque, droits de pche,
tout fut sacrifi pour les satisfaire; tout cela ne suffisant pas, il
fallut grever la proprit d'une hypothque assez considrable.

Dans l't de 1786, elle et son mari quittrent l'cosse pour la France;
et l'anne suivante il fallut vendre le domaine de Gight, toujours pour
payer des dettes. La totalit du prix de la vente y passa,  l'exception
d'une petite somme remise en main tierce, pour l'usage particulier de
mistress Byron, qui se vit ainsi, dans le court espace de deux ans,
rduite d'un tat d'opulence  un revenu modique de 150 livres
sterling[7].

     [Note 7: Les dtails que je joins ici sur la fortune de
     mistress Byron (la mre), avant son mariage, et la rapidit
     avec laquelle cette mme fortune fut dissipe bientt aprs,
     sont de la plus grande exactitude; j'ai tout lieu de le
     croire, d'aprs l'authenticit de la source o je les ai
     puiss.

     A l'poque de son mariage, miss Gordon possdait  peu prs
     3,000 liv. st. en espces, deux actions de la banque
     d'Aberdeen, les domaines de Gight et de Monkshill, et le
     privilge de deux pcheries de saumons sur la Dee. Peu aprs
     l'arrive de M. et de mistress Byron en cosse, il fut
     vident que le premier avait contract des dettes
     considrables, et ses cranciers commencrent des poursuites
     lgales pour arriver au recouvrement de leurs crances.
     L'argent comptant fut immdiatement sacrifi pour les
     satisfaire, les actions de la banque furent vendues  raison
     de 600 liv. st. (elles en valent actuellement 5,000); on
     abattit sur la terre de Gight et l'on vendit du bois, au
     montant de 1,500 liv. st. On disposa de la ferme de Monkshill
     et des pcheries, formant un franc-fief, pour 480 liv. st. Ce
     n'est pas tout, dans l'anne mme du mariage, on emprunta une
     somme de 8,000 liv. st., pour laquelle mistress Byron donna
     hypothque sur son domaine de Gight.

     En mars 1786, un contrat de mariage fut dress selon la
     _coutume_ d'cosse et sign par les parties. Dans le cours de
     l't de la mme anne, M. et mistress Byron quittrent Gight
     pour n'y plus revenir; le domaine fut vendu l'anne suivante
      Lord Haddo moyennant 17,850 liv. st. La totalit de cette
     somme fut employe  payer les dettes de M. Byron, except
     une rente de 55 liv. sterl. 17 schellings 1 penny, douaire de
     la grand'mre de mistress Byron, reprsentant un capital de
     1,128 liv. st., qui devait revenir  cette dernire  la mort
     de son aeule, et 3,000 qui devaient tre dposes en mains
     tierces pour l'usage particulier de mistress Byron, et qui
     furent depuis places chez M. Carsewell de Ratharllet, dans
     le comt de Fife.

     Une autre personne, bien informe, m'a racont une
     particularit singulire qui eut lieu avant la vente de la
     terre, c'est que tous les ramiers de la maison de Gight
     s'envolrent de concert et se rendirent au colombier de Lord
     Haddo; leur exemple fut suivi par une troupe de hrons qui
     avaient fait leur nid depuis maintes annes dans un bois
     voisin d'un grand lac, appel le _Hagberry-Pot_. On vint en
     avertir Lord Haddo. Laissez venir les oiseaux, rpondit-il,
     ne les effarouchez pas, la terre ne manquera pas de les
     suivre. Ce qui arriva effectivement.
                                            (_Note de Moore_.)]

Mistress Byron revint en Angleterre  la fin de 1787, et le 22 janvier
suivant elle mit au monde  Londres, dans _Holle-street_, son premier et
unique enfant, George Gordon Byron. Le nom de Gordon lui fut donn par
suite d'une condition testamentaire impose  quiconque pouserait
l'hritire de Gight; l'enfant,  son baptme, eut pour parrains le duc
de Gordon et le colonel Duff de Fetteresso.

A propos de sa qualit de fils unique, Lord Byron, dans une des feuilles
de son journal, rapporte quelques concidences curieuses du mme fait
dans sa famille, qui, pour un esprit dispos comme le sien  trouver
partout du merveilleux dans tout ce qui avait rapport  lui-mme,
devaient paratre plus singulires et plus frappantes qu'elles ne le
sont en effet: J'ai pens, dit-il,  une chose bizarre; ma fille, ma
femme, ma soeur de pre, ma mre, ma tante maternelle, la mre de ma
soeur, ma fille naturelle et moi-mme sommes ou tions tous fils ou
filles uniques; la mre de ma soeur, lady Conyers, n'eut que ma soeur de
son second mariage; elle-mme tait fille unique; mon pre n'eut que moi
de son second mariage avec ma mre, galement fille unique. Une telle
complication dans une seule famille est bien singulire, elle semble
vraiment l'effet de la fatalit. Ensuite il ajoute ces paroles
caractristiques: Mais les plus fiers animaux ont le moins de petits,
tels que les lions, les tigres et jusqu'aux lphans, qui sont doux en
comparaison des premiers.

De Londres mistress Byron se rendit avec son enfant en cosse; et, en
1790, elle fixa son sjour  Aberdeen, o le capitaine Byron vint
bientt la rejoindre. C'est l qu'ils vcurent ensemble quelque tems,
logs en garni chez un nomm Anderson, dans _Queen-street_; mais leur
union tant loin d'tre parfaite, une sparation fut bientt juge
ncessaire, et mistress Byron prit le parti d'aller loger, toujours en
garni,  l'extrmit de la mme rue[8]. Malgr cette dsunion, ils n'en
continurent pas moins  se visiter de tems en tems, et mme  prendre
le th l'un chez l'autre; mais les lmens de discorde se multiplirent
et finirent par amener leur sparation complte et dfinitive. Il
arrivait toutefois frquemment au mari, d'accoster la bonne et son fils
dans leur promenade et d'exprimer un vif dsir d'avoir l'enfant chez lui
pour un ou deux jours. Mistress Byron tait d'abord peu dispose  cder
 ce voeu; mais la bonne lui reprsenta que _si le pre avait l'enfant
une seule nuit, il n'en voudrait pas davantage_, et cette rflexion la
dcida enfin  y consentir. L'vnement justifia la prdiction de la
bonne; quand elle vint le lendemain s'informer de son enfant, le
capitaine Byron lui dclara qu'il avait assez de son jeune hte, et
qu'elle pouvait le reprendre tout de suite.

     [Note 8: Il semble que plusieurs fois elle changea de
     domicile  Aberdeen; on dsigne encore deux maisons o elle
     aurait quelque tems log, l'une dans _Virginia-street_, et
     l'autre chez un M. Leslie, je crois, dans _Broad-street_.
                                            (_Note de Moore_.)]

Il faut observer qu' cette poque la fortune de mistress Byron ne lui
permettait pas d'avoir plus d'une domestique; il n'est donc pas tonnant
que l'enfant envoy affronter l'preuve d'une visite, sans la
surveillance ordinaire de sa bonne, se soit montr un hte difficile 
gouverner.

Du reste, que ds l'enfance son caractre ft violent, sournois et
colre, il est impossible d'en douter; jusque dans ses petites jupes, il
manifestait avec sa bonne ce mme esprit d'impatience dont il donna dans
la suite tant de preuves  ses critiques. Un jour elle le rprimanda
vivement d'avoir sali ou dchir un fourreau qu'on venait de lui mettre:
ces reproches le firent entrer dans une de ces _rages silencieuses_,
comme il les nomme lui-mme; il prit le fourreau de ses deux mains, le
mit en pices, puis revint  une soudaine immobilit, dfiant et son
censeur et son ressentiment.

Mais malgr cette petite scne et d'autres emportemens semblables,
auxquels ne l'encourageait que trop l'exemple de sa mre (qui en
agissait, dit-on, frquemment de mme avec ses bonnets et ses robes), il
y avait dans ses inclinations, et le tmoignage de ses bonnes, de ses
matres et de tous ceux qui eurent alors des rapports avec lui est ici
conforme, un mlange de douceur affectueuse et d'enjouement qui lui
gagnait ncessairement les coeurs, et qui plus tard, comme dans ses plus
tendres annes, rendait son commerce facile pour ceux qui l'aimaient et
le connaissaient assez pour user toujours  son gard de douceur et de
fermet. La gouvernante, dont nous avons dj parl, et la soeur de cette
femme, May-Gray, qui la remplaa, prirent sur son esprit une influence 
laquelle il ne rsistait que bien rarement; tandis que sa mre, dont les
caprices et les accs de tendresse et d'emportement diminuaient
galement le respect et l'affection de son enfant, ne dut jamais qu'
l'autorit de son titre de mre le faible pouvoir qu'elle eut sur lui.

Par l'effet d'un accident qui, dit-on, arriva au moment de sa naissance,
l'un de ses pieds fut dtourn de sa position naturelle. Ce dfaut,
grce surtout aux efforts que l'on fit pour y remdier, fut pour lui,
pendant sa jeunesse, la source d'une foule de douleurs et d'ennuis. On
voulut redresser ce membre d'aprs les expdiens alors en vogue, et sous
la direction du clbre John Hunter, qui mme entretint  ce sujet une
correspondance avec le docteur Livingstone d'Aberdeen. C'tait  sa
gouvernante qu'tait confi le soin de lui mettre le soir ses
machines-bandages; souvent alors, comme elle l'a racont depuis, elle
lui chantait ou lui racontait, pour mieux l'endormir, des histoires et
des lgendes auxquelles, comme la plupart des enfans, il prenait un
grand plaisir. Elle lui apprit encore, dans cet ge si tendre,  rpter
un grand nombre de psaumes, et le premier et le vingt-troisime furent
ceux qu'il confia d'abord  sa mmoire. C'est un fait vraiment
remarquable que, par les soins de cette respectable et pieuse personne,
il acquit une connaissance plus parfaite des saintes critures, que ne
l'ont en gnral les jeunes gens. Dans une lettre qu'il crivit d'Italie
 M. Murray, en 1821, aprs lui avoir demand, par la premire occasion,
l'envoi d'une bible, il ajoute: N'oubliez pas cela, car je suis un
grand lecteur et admirateur de ces livres; je les avais parcourus tous
avant l'ge de huit ans,--c'est--dire les livres de l'Ancien-Testament;
quant au Nouveau, sa lecture me semblait une tche, et celle de l'autre
un plaisir. J'en parle d'aprs mes ides d'enfant, telles que je me les
rappelle, et comme se prsente encore  ma mmoire ce tems que je passai
 Aberdeen en 1796.

La difformit de son pied tait ds-lors un sujet qui l'affligeait
beaucoup et sur lequel il se montrait trs-irascible. Une personne de
Glascow m'a rapport que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se
voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur
taient confis, et qu'un jour elle lui avait dit: Quel bel enfant que
ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied! L'enfant
l'entendit, et soudain, outr de colre, il la frappa d'un petit fouet
qu'il avait  la main, en s'criant avec impatience: _Ne parlez pas de
cela_. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec
indiffrence et mme plaisantait de son infirmit. Dans le voisinage se
trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un dfaut
semblable; Byron disait alors  cette occasion en riant: _Venez voir les
deux petits garons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux
pieds bots_.

Parmi une foule d'exemples de vivacit et d'nergie, sa gouvernante
citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au thtre,  la
reprsentation de la _Femme colre corrige_ (_the taming of the
Shrew_); il avait suivi la pice pendant quelque tems avec un intrt
silencieux, mais  la scne entre Catherine et Ptruchio, quand les
acteurs en furent  ces deux vers:

        CATHERINE. Je sais que c'est la lune.
        PETRUCHIO. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.

Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son sige, se mit 
crier vivement: _Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur_.

Nous avons dj parl du sjour du capitaine Byron  Aberdeen; il revint
encore y passer deux ou trois mois avant son dpart dfinitif pour la
France. Chaque fois, le principal objet de sa visite tait de tirer
encore, s'il le pouvait, quelque argent de la malheureuse femme qu'il
avait rduite  la misre; et il y russit si bien, que la dernire fois
cette dame, gne comme elle l'tait, parvint  lui procurer les moyens
de se rendre  Valenciennes[9], o il mourut l'anne suivante (1791).
Bien que sur la fin Mrs. Byron refust de le voir, elle lui conserva
toujours, dit-on, une vive affection; et  cette poque, quand la
gouvernante venait  le rencontrer, elle ne manquait pas de s'informer
auprs d'elle, avec la plus tendre sollicitude, de sa sant et de l'air
de son visage. Quand elle apprit sa mort, sa douleur, suivant le rcit
de la mme personne, tenait du dsespoir, et ses cris perans furent
entendus jusque dans la rue. C'tait vraiment une femme extrme dans
toutes ses passions; sa douleur et sa tendresse partaient de son
temprament autant que d'une sensibilit relle. Quoi qu'il en soit,
dplorer la mort d'un pareil mari tait, il faut l'avouer, faire preuve
d'une gnrosit bien gratuite; d'autant plus que ne l'ayant pouse,
comme il le disait tout haut, que pour sa fortune, et ayant bientt
dissip le seul charme qu'elle et  ses yeux, il avait la cruaut de
lui reprocher frquemment les inconvniens de la pnurie, fruit de son
extravagante prodigalit.

     [Note 9: Mrs. Byron, dit quelqu'un que j'ai dj cit,
     s'tait endette de trois cents liv. st., par suite des
     avances d'argent faites  M. Byron lors de ses deux visites 
     Aberdeen, et par les frais d'ameublement de la chambre
     qu'elle occupa aprs la mort de son mari, dans Brood-street.
     Les intrts de cette somme rduisirent son revenu  139
     liv.; toutefois elle sut vivre sans augmenter ses dettes, et
      la mort de sa grand'mre, ayant hrit des 1,122 liv.
     rserves pour le douaire de cette dame, elle les acquitta
     entirement.]

Le jeune Byron n'avait pas cinq ans accomplis quand on l'envoya  une
cole primaire, tenue  Aberdeen par M. Bowers[10]. Il y resta, sauf
quelques interruptions, durant l'espace de douze mois, comme l'atteste
l'extrait suivant du registre journalier de l'cole:


GEORGES GORDON BYRON,

19 novembre 1792.

19 novembre 1793, reu une guine.

     [Note 10: Dans _Long-acre_, l'instituteur actuel de cette
     cole est M. Davie Gronta, l'ingnieux diteur d'une
     _collection de batailles et monumens militaires_, et d'un
     ouvrage fort utile intitul: _Livre classique des pomes
     modernes_.]

Le prix de cette cole, pour la lecture seulement, n'tait que de 5
_shillings_ par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de
hter ses progrs que pour mieux chapper  sa turbulence que sa mre
l'y envoya. Quant au rsultat de ces premires tudes  Aberdeen, tant
sous M. Bowers que sous diffrens autres instituteurs, il nous en offre
lui-mme le curieux document dans une sorte de journal commenc sous le
titre de _mon Dictionnaire_, et qu'on retrouve dans l'un de ses
manuscrits:

J'ai vcu dans cette ville plusieurs annes de ma premire jeunesse;
mais depuis l'ge de dix ans je n'y suis pas retourn. A cinq ans, ou
plus tt mme, on m'envoyait  l'cole tenue par un M. Bowers, que l'on
surnommait _Bodsy_,  cause de son air vif et veill. C'tait une cole
 l'usage des deux sexes; j'y appris peu de chose, si ce n'est  rpter
par coeur,  force de l'entendre, mais sans en retenir une lettre, la
premire leon monosyllabique: _Dieu fit l'homme, il faut l'aimer_. La
seule preuve que je donnais de mes progrs  la maison, c'tait de
rpter ces mots avec la plus grande volubilit; mais un jour, ayant
tourn le feuillet, j'eus le malheur de redire encore la mme chose, et
cela fit dcouvrir les bornes troites de mes jeunes talens: on me tira
les oreilles (criante injustice, attendu que c'tait par elles que
j'avais appris ce que je savais), et l'on confia mes dispositions aux
soins d'un nouveau prcepteur; c'tait un pieux et habile petit prtre,
nomm Ross, devenu plus tard, ministre de l'une des glises d'cosse
(celle d'_East_, je pense). Je fis sous lui d'tonnans progrs, et je me
rappelle encore aujourd'hui ses manires douces et sa gnreuse
sollicitude. Ds que je pus lire, ma grande passion fut l'histoire, et
surtout je me passionnai, pourquoi? je l'ignore, pour la bataille donne
prs du lac Rgille, dans l'histoire romaine, que l'on m'avait d'abord
mise entre les mains. Il y a quatre ans, me trouvant sur les hauteurs de
Tusculum, mes regards s'arrtrent sur le petit lac circulaire, jadis de
Rgille, et qui n'est plus qu'un point dans la perspective; alors je me
souvins de mon jeune enthousiasme et de mon vieux instituteur. Plus tard
j'eus pour matre un nomm Paterson, honnte jeune homme, mais
trs-srieux et taciturne: c'tait le fils de mon cordonnier; du reste
fort instruit, comme le sont gnralement les cossais; c'tait de plus
un presbytrien rigide. Je commenai avec lui le latin, dans la
grammaire de Ruddeman, et je continuai jusqu'au moment o l'on me mit 
l'_cole de grammaire_. L je fis toutes mes classes jusqu' la
quatrime forme[11], poque de mon rappel en Angleterre, ma patrie, par
la mort de mon oncle.

     [Note 11: Un collge rgulier anglais se divise gnralement
     en six _formes_, quoiqu'un mme professeur puisse tre charg
     de deux  la fois. L'ordre des _formes_ est inverse du ntre;
     ainsi (la rhtorique et la philosophie faisant partie de
     l'enseignement spcial des universits), la siximes _forme_
     correspondra  notre classe de seconde, et la premire forme
      notre septime ou aux classes plus lmentaires encore.
                                        (_Note du Traducteur_.)]

C'est  Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis
le beau point d'criture que je ne lis pas moi-mme sans difficult. Je
ne pense pas qu'il se mt beaucoup en peine de mes progrs. J'crivais
mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hte et l'agitation d'une
et d'autre espce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais
ait tenu une plume. Il pouvait y avoir  cette cole de grammaire cent
cinquante enfans de tout ge; elle tait divise en cinq classes, tenues
par quatre matres, le principal se chargeant de la quatrime et de la
cinquime forme, comme en Angleterre la cinquime et la sixime forme et
les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'cole.

Parmi ses compagnons de classe, il en est de vivans qui se souviendront
encore de lui[12], et l'impression qu'ils en ont conserve est que
c'tait un enfant vif et passionn, emport, rancunier, mais affectueux
et sociable  l'gard de ses camarades; hardi, singulirement aventureux
et toujours, comme l'un d'eux le rptait heureusement, toujours _plus
prt  donner qu' recevoir des coups_. Entr'autres anecdotes  l'appui
de ce caractre, on cite qu'une fois, revenant de l'cole, il se trouva
de compagnie avec un enfant qui l'avait auparavant insult, sans en
avoir t puni. Le petit Byron avait jur qu'il le lui paierait  la
premire occasion; en consquence cette fois-ci, bien que plusieurs
autres enfans prissent le parti de son adversaire, il parvint  lui
donner une _vole complte_; et quand il arriva chez sa mre, tout
essouffl, la servante lui demanda ce qu'il avait fait. Il rpondit,
avec un mlange de rage et d'enjouement, qu'il venait d'acquitter une
dette en rossant un enfant auquel il l'avait promis; qu'il tait un
Byron, et que jamais il ne fausserait sa devise: _Croys Byron_.

     [Note 12: Le vieux portier du collge aussi se rappelle bien
     le petit garon  la jaquette rouge et au pantalon de nankin,
     qu'il a si souvent chass de la cour du collge.]

Il est certain qu'il cherchait bien plus  se distinguer parmi ses
camarades par sa supriorit dans tous les jeux et exercices violens,
que par ses progrs  l'tude[13]. Cependant il tait plein d'ardeur ds
qu'on parvenait  fixer son attention, ou qu'un genre d'tude venait 
lui plaire. Il tait en gnral parmi les derniers de sa classe, et ne
semblait gure ambitieux de places plus honorables. Il est d'usage, je
crois, dans cette pension, d'intervertir de tems en tems l'ordre des
places et de mettre les plus faibles coliers sur les bancs
ordinairement rservs aux plus forts, sans doute dans la vue de mieux
stimuler l'ardeur des uns et des autres. Dans ces occasions, et
seulement alors, Byron tait parfois  la tte de ses condisciples, et
son professeur disait en le raillant; _Allons, George, vous ne tarderez
pas  retourner  la queue_[14].

     [Note 13: C'tait, dit l'un de ceux que j'ai consults, un
     bon joueur de billes, il les lanait plus loin que la plupart
     des enfans; il excellait aussi aux _barres_, jeu qui exige
     une grande agilit de jambes.]

     [Note 14: Il parat, d'aprs la liste trimestrielle tenue a
     l'cole de grammaire d'Aberdeen, dans laquelle le nom des
     enfans se trouve plac suivant le rang qu'ils tenaient dans
     leur classe; il parat, dis-je, qu'en avril 1794, le nom de
     Byron se trouvait le vingt-troisime sur une liste de
     trente-huit enfans, dans la seconde forme. En avril 1798, il
     lui arriva d'tre le cinquime dans la quatrime classe,
     compose de vingt-sept enfans, et de dpasser plusieurs de
     ses condisciples qui l'avaient toujours devanc jusque-l.]

Durant cette priode, sa mre et lui eurent l'occasion de faire visite 
plusieurs de leurs amis: ils passrent quelque tems  Fetteresso,
demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le
plaisir que prenait l'enfant  jouer avec un vieux sommelier, bon
vivant, nomm Ernest Fiddler). Ils s'arrtrent aussi  Banff, o
rsidaient quelques proches parens de mistress Byron.

Il eut en 1796 une attaque de fivre scarlatine, aprs laquelle sa mre
l'envoya, pour changer d'air, dans les montagnes de l'cosse
(_highlands_); et ce fut alors, ou l'anne suivante, qu'ils choisirent
pour rsidence une ferme dans le voisinage de Ballater. C'est un sjour
recherch pendant l't par ceux qui veulent reprendre leur sant ou
leur enjouement; il est situ sur la rivire,  quarante milles environ
d'Aberdeen. Bien que cette maison, o l'on montre encore avec orgueil le
lit du jeune Byron, soit naturellement devenue un but de plerinage pour
les admirateurs du gnie, elle est, ainsi que la valle troite et aride
dans laquelle elle est btie, bien indigne de s'associer au souvenir
d'un pote. A peu de distance de l, on peut vanter avec raison un
paysage o se retrouvent tous les genres de beauts sauvages qui suivent
le cours de la De  travers les montagnes. C'est l que les noirs
sommets de _Lachin-y-Gair_ s'lanaient en forme de tourelles aux yeux
du pote futur; les vers qu'il consacra, plusieurs annes aprs, au
tableau de ces objets sublimes, montrent que dj, malgr sa tendre
jeunesse, il connaissait tous les genres de _gloire sourcilleuse_ qui
s'y rattachaient[15].

     [Note 15: Les souvenirs exprims dans cette pice sont
     charmans, mais il n'en est pas moins certain, d'aprs le
     tmoignage de sa gouvernante, qu'il alla tout au plus deux
     fois sur cette montagne, situe  quelques milles de leur
     rsidence ordinaire.]

Ah! c'est l que mes pas s'garrent souvent dans mon enfance; mon
chapeau tait le bonnet  carreaux, mon manteau le _plaid_ des
montagnards; les souvenirs des chefs de _clans_, morts depuis long-tems,
venaient s'offrir  mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les
clairires couvertes de pins. Je ne songeais pas  retourner au chteau,
avant que la gloire du jour mourant n'et fait place aux rayons brillans
de l'toile polaire, car mon imagination charme aimait  se nourrir des
traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la
sombre Loch-na-Gar.

On a plusieurs fois attribu la premire tincelle de son gnie potique
 la svrit grandiose des scnes au milieu desquelles s'coula son
enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facults
furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature
pittoresque, ns principalement de notre imagination et de nos
souvenirs, soient profondment sentis  un ge o l'imagination est 
peine ne, o les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra
difficilement, tout en faisant la part d'un gnie prmatur. L'clat que
le pote voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les
objets eux-mmes que dans l'oeil qui les contemple; et l'imagination doit
entourer ses tableaux d'une sorte d'aurole avant de pouvoir leur
emprunter quelque inspiration.

A la vrit, comme matriaux susceptibles d'tre mis en oeuvre par la
facult potique quand elle sera dveloppe, ces merveilleuses
impressions, recueillies ds l'enfance avec toute la vivacit,
conserves avec toute la puissance de souvenir qui appartient au gnie,
peuvent bien former l'un des plus purs et des plus prcieux alimens dont
il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est
dans le sentiment potique qui existait en lui et qui s'veille alors.
C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprgnera
pour lui, dans la suite, tout le pass de posie.

Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reut dans son
enfance des scnes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il
conserva de la mme priode, comme de son innocence, de ses jeux, de ses
esprances et de ses affections premires, tous souvenirs que le pote
sait convertir  son usage, mais dont aucun ne fait le pote; pas plus
que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-mme) ne fait
l'abeille qui le butine.

Quand il arrive, comme ce fut le cas en Grce pour Lord Byron, que les
mmes accidens de nature, sur lesquels la mmoire a rflchi son charme,
se reproduisent devant les yeux, entours de circonstances nouvelles et
inspiratrices, et de tous les accessoires qu'une imagination riche et
vigoureuse peut leur prter; alors, et le pass, et le prsent, tout
contribue  rendre l'enchantement complet. Or, jamais coeur ne fut mieux
n pour runir ces divers sentimens que celui de Lord Byron. Dans un
pome crit un ou deux ans avant sa mort[16], il fait honneur de sa
passion pour les montagnes aux impressions de son sjour dans les
_highlands_; et il attribue mme le plaisir que lui fit prouver
l'aspect de l'Ida et du Parnasse, bien moins aux traditions classiques
qu'aux souvenirs profonds que lui fournissaient son enfance et
_Lachin-y-gair_.

     [Note 16: L'Ile.]

Celui dont les premiers regards se sont arrts sur les montagnes de
l'cosse, couronnes d'un bleu cleste, aimera  contempler toutes les
cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque
mamelon, le visage connu d'un ami;  la vue d'une montagne, son ame
s'panouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays
qui n'taient pas mon pays; j'ai ador les Alpes, aim les Apennins,
rvr le Parnasse, admir l'Ida cher  Jupiter, et l'Olympe qui s'lve
majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'tait point le souvenir
de leur gloire antique, ce n'tait point la vue de leur beaut prsente
qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les
ravissemens que l'enfant avait prouvs survivaient  l'ge de
l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade.
Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des
cascades des _highlands_ se mlaient  la claire fontaine de Castalie.

Dans une note jointe  ce morceau, nous le voyons faire le mme
anachronisme dans l'histoire de ses propres sentimens, et rapporter 
son enfance elle-mme cet amour des montagnes, qui n'tait autre chose
que le rsultat du travail de son imagination se reportant au pass.
C'est, dit-il, de cette poque (celle de son sjour dans les
_highlands_) que date mon amour des pays montagneux. Je n'oublierai
jamais l'effet que produisit sur moi, quelques annes plus tard, en
Angleterre, la seule chose que j'eusse vue depuis long-tems qui
ressemblt  des montagnes, quoiqu'en miniature; je veux parler des
_Malvern-hills_. Lorsque je retournai  Cheltenham, je les regardais
chaque soir, au coucher du soleil, avec une motion que je ne pourrais
dcrire. Son amour pour les courses solitaires et pour les excursions
de toutes espces[17], le conduisait souvent assez loin pour donner sur
lui des inquitudes srieuses. Il lui arrivait  Aberdeen, toutes les
fois qu'il en trouvait l'occasion, de s'esquiver, inaperu, de la
maison. Quelquefois il se dirigeait du ct de la mer; et un jour, aprs
de longues et pnibles recherches, on trouva le petit aventurier se
dbattant au milieu d'une fondrire ou mare, d'o il n'aurait pu se
tirer de lui-mme.

     [Note 17: Cette phrase rend fort douteuse l'assurance donne
     par sa gouvernante (au rapport de Thomas Moore), que Byron
     n'avait jamais vu que deux fois la montagne de
     _Lachin-y-gair_, si voisine de l'habitation de sa mre.
                                               (_N. du Tr._)]

Dans le cours de l'une de ces excursions d't le long de la De, il eut
l'occasion de voir les sauvages beauts des _highlands_, mieux encore
que dans les environs de leur rsidence  Ballatrech. Sa mre l'avait
conduit sur la route romantique d'_Invercauld_, jusqu' la petite chute
d'eau appele _la vigne de la De_; sa passion pour les aventures fut
alors sur le point de lui coter la vie: comme il grimpait le long d'une
pente incline sur cette cascade, une bruyre arrta son pied bot et il
tomba. Dj mme il roulait vers le prcipice, quand la gouvernante eut
la force et la prsence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi 
une mort certaine.

Il n'avait encore que huit ans: ce fut alors qu'un sentiment plus prs
de l'amour qu'on ne le supposerait possible dans un ge si tendre, prit,
de son propre aveu, sur ses penses, une puissance absolue, et prouva
ainsi, de bonne heure, combien il tait facile d'veiller sa sensibilit
sur ce point comme sur tous les autres[18]. L'objet de son attachement
tait Marie Duff; et les passages d'un journal, tenu par lui en 1813,
montrent avec quelle fracheur, aprs un intervalle de dix-sept ans, il
se rappelait toutes les circonstances de cette premire passion:

     [Note 18: On sait que Dante n'avait que neuf ans quand,  la
     _fte du Mai_, il vit pour la premire fois Batrix et en
     devint amoureux. Alfieri lui-mme, amant prcoce, considre
     une telle sensibilit prmature comme le signe incontestable
     d'une ame ne pour les beaux-arts. _Effetti_, dit-il en
     dcrivant ce qu'il prouva lui-mme lors de son premier
     amour, _che poche persone intendono, e pochissime provano: ma
     a quei soli pochissimi  concesso l' uscir della folla
     volgare in tutte le umane arti_. Canova disait ordinairement
     qu'il se rappelait fort bien avoir t amoureux ds l'ge de
     cinq ans.]

J'ai dernirement, dit-il, beaucoup pens  Marie Duff; il est bien
trange que j'aie pu me passionner aussi profondment pour cette jeune
fille,  un ge o je ne pouvais connatre l'amour, ni ce que ce mot
signifiait: et pourtant c'tait bien de l'amour. Ma mre me raillait
d'habitude sur cet attachement puril; et plusieurs annes aprs
(j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: _Byron, je reois une
lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion,
Marie Duff, est marie  un M. Co_..... Et quelle fut ma rponse? En
vrit, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment;
mais je faillis entrer en convulsion. Ma mre en fut tellement alarme,
que plus tard elle vita toujours de revenir sur ce sujet _avec
moi_,--se contentant de le redire volontiers  chacune de ses
connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas
vue depuis que, par suite d'un _faux pas_ de sa mre,  Aberdeen, elle
fut ramene  Banff, auprs de son aeule: nous tions tous deux de
vritables enfans; j'avais ds-lors, et j'ai depuis prouv cinquante
fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout
ce que nous nous disions l'un  l'autre, toutes nos caresses, ses
traits, mon inquitude, mes insomnies, mes instances auprs de la
servante de ma mre pour qu'elle lui crivt de ma part; ce qu'elle fit
 la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'tais fou;
et comme je ne pouvais crire une lettre moi-mme, elle devint mon
secrtaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand
j'tais assis prs de Marie dans l'appartement des enfans,  leur maison
proche des _Plainstones_  Aberdeen. Alors, tandis que sa petite soeur
jouait  la poupe, nous faisions l'amour  notre manire.

Comment diable tout cela arriva-t-il  un pareil ge? d'o cela
provenait-il? Certainement, plusieurs annes aprs, je n'avais pas
encore l'ide de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et
mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais t
depuis rellement amoureux.

Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs
annes aprs, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de
m'touffer, au grand effroi de ma mre et  l'tonnement de tous les
spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phnomne
(puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourment et
qui me tourmentera jusqu' ma dernire heure; et rcemment encore, je ne
sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-mme) s'est
reprsent avec plus de force que jamais. Je serais bien tonn qu'elle
et gard de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelt comme
elle plaignait sa petite soeur Hlne de ne pas avoir aussi un amoureux!
Il est incroyable comme j'ai gard d'elle une parfaite et charmante
ide; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair,
de ses vtemens mme: je serais vraiment fch de la voir aujourd'hui;
la ralit, toute belle qu'elle serait, dtruirait ou du moins
obscurcirait les traits de la charmante Pri que je contemplais alors en
elle, et qui vit encore dans mon imagination aprs plus de seize annes.
J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....

Ma mre, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait
produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement  la famille
Pigot; elle le mentionna sans doute galement  miss Abercromby, qui
connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donn cette
nouvelle qu' mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses
commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait rflchir;
quant  l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que
moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus
j'y songe, et plus je suis embarrass d'assigner quelques causes  cette
prcocit d'affection.

Les chances qu'il avait de succder au titre de ses anctres furent
quelque tems tout--fait incertaines; car; en 1794, le cinquime lord
Byron vivant avait encore un petit-fils. Sa mre cependant, ds sa
naissance, avait caress l'espoir qu'il serait non-seulement un lord,
mais encore un grand homme. Une circonstance bizarre sur laquelle elle
fondait cette esprance, c'est qu'il tait boiteux; pourquoi? il serait
difficile de le dire, si ce n'est peut-tre qu'ayant un esprit des plus
superstitieux, elle avait consult quelque diseur de bonne aventure,
qui, pour anoblir aux yeux d'une mre cette infirmit, l'avait rattache
 la destine future de l'enfant.

La mort du petit-fils du vieux lord, arrive en Corse en 1794, brisa le
seul obstacle qui se trouvait jusqu'alors plac entre le petit George et
l'hritage immdiat de la pairie: l'importance sensible que cet
vnement leur donna fut sentie non-seulement par Mrs. Byron, mais aussi
par le jeune baron futur de Newsteadt. Pendant l'hiver de 1797, sa mre
lisait un jour par hasard un discours prononc  la Chambre des
Communes; un ami se trouvait prsent, qui dit  l'enfant: Nous aurons
un jour ou l'autre le plaisir de lire aussi vos discours  la Chambre
des Communes. _J'espre que non_, rpondit-il; _si vous en lisez
quelqu'un de moi, ce sera  la Chambre des Lords_.

Le titre dont il se flicitait ainsi ne lui fut que trop tt dvolu.
S'il avait pu demeurer encore pendant dix ans tout simplement George
Byron, on ne peut douter que son caractre n'y et gagn sous beaucoup
de rapports. L'anne suivante, son grand oncle, le cinquime lord Byron,
mourut  l'abbaye de Newsteadt, ayant consomm les dernires annes de
sa vie dans un tat d'isolement austre et presque sauvage.

Le lendemain de l'accession du petit Byron  la pairie, on dit qu'il
courut  sa mre et lui demanda _si elle apercevait quelque changement
en lui depuis qu'il tait lord, car il n'en trouvait lui-mme aucun_.
Rflexion ingnieuse et naturelle; l'enfant ne songeait pas encore que
la simple addition d'une syllabe au-devant de son nom avait suffi pour
oprer un changement complet et magique dans toutes ses relations
futures avec la socit.

On peut se faire une ide de l'effet que produisit ds-lors sur lui cet
vnement, d'aprs l'agitation que, dit-on, il manifesta en s'entendant,
pour la premire fois, appeler dans l'cole avec l'addition du titre de
_dominus_. Incapable de faire la rponse habituelle, _adsum_, il resta
silencieux au milieu de la surprise gnrale de ses camarades, et finit
enfin par fondre en larmes.

Le nuage qu'avait jet, et sans cause,  plusieurs gards, sur le
caractre du dernier lord Byron, sa malheureuse affaire avec M.
Chaworth, avait encore t, dans la suite, obscurci par les effets
naturels d'une vie insociable et bizarre. On fait encore dans le
voisinage les rcits les plus exagrs de sa cruaut envers lady Byron,
avant leur sparation mutuelle, et l'on croit mme que, dans l'un de ses
accs de fureur, il avait t jusqu' la prcipiter dans l'tang de
Newsteadt. Une autre fois, dit-on, ayant tu son cocher pour quelque
dsobissance, il avait jet le cadavre dans la voiture o se trouvait
lady Byron, et montant aussitt sur le sige, il avait lui-mme conduit
les chevaux. Ces histoires sont,  n'en pas douter, des fables
grossires, comme la plupart de celles dont son illustre hritier fut
plus tard la victime. Une femme au service du vieux lord, encore
vivante, contredit ces deux rcits comme autant d'inventions de la
calomnie; elle suppose pourtant que la premire est fonde sur les
circonstances suivantes. Une jeune dame du nom de Booth se trouvait 
Newsteadt en visite; un soir, on fit une partie de plaisir devant la
faade de l'abbaye, et lord Byron, par accident, l'avait pousse dans le
bassin qui reoit la cascade: de l, sans doute, le conte dont nous
avons parl.

Une fois spar de lady Byron, l'isolement complet dans lequel il vcut
rveilla toute la puissance d'imagination des habitans de l'endroit; nul
fait atroce ou dsespr que les commres du village ne fussent
disposes  lui imputer. Il y avait dans son triste jardin deux images
grimaantes de satyres, que bientt l'effroi de ceux qui les entrevirent
dcora du nom de _diables du vieux lord_. On sait qu'il marchait
toujours arm, et l'on rapporte que le dernier sir John Warren, son
voisin, ayant t admis  dner un jour avec lui, trouva sur la table
une bote  pistolets place l comme partie ordinaire du service.

Dans ses dernires annes, les seuls compagnons de sa solitude, outre
cette colonie de grillons qu'il s'amusait, dit-on, lui-mme,  nourrir
et  dresser[19], taient le vieux Murray, plus tard valet favori de son
successeur, et la domestique dont je viens de citer l'autorit. Cette
dernire, d'aprs les fonctions auxquelles on suppose qu'elle avait t
promue auprs de son noble matre, avait reu gnralement dans le pays
le nom de _Lady Betty_.

     [Note 19: Lord Byron avait l'habitude d'ajouter  ceci, sur
     l'autorit de vieux domestiques, que le jour de la mort de
     leur patron, ces grillons laissrent tous de concert la
     maison, et en si grand nombre, qu'il tait impossible de
     faire un pas dans le vestibule sans en craser quelques-uns.]

Quoiqu'il vct dans sa solitude d'une manire sordide, il parat qu'il
prouvait souvent le besoin d'argent; et l'un des torts les plus srieux
qu'il fit  sa proprit, fut la vente du domaine de Rochdale, dans le
duch de Lancastre, dont le produit minralogique passait pour
trs-important. Il savait bien, dit-on,  l'poque de la vente, qu'il
n'avait pas le droit de donner un titre lgal de possession, et il n'est
pas croyable que ceux qui rachetrent ignorassent l'irrgularit de la
transaction; mais ils prvirent sans doute, comme en effet cela arriva,
qu'avant d'tre dpossds de la proprit ils seraient  peu prs
indemniss par le produit qu'ils en tireraient.

On tenta, pendant la minorit du jeune lord, de rentrer dans le domaine
de Rochdale, et, comme on le lira bientt, ce fut avec un plein succs.
Pour Newsteadt, les btimens et les dpendances menaaient une ruine
prochaine, et parmi les rares tmoignages de la sollicitude ou de la
dpense de son propritaire, se trouvaient quelques masses de pierres
runies  grands frais, et quelques btimens, crnels, levs sur le
bord du lac et dans l'paisseur du bois. Les forts btis sur le lac
taient destins  donner un aspect naval  ses ondes: souvent, quand il
tait en bonne humeur, il se plaisait  des combats simuls; ses
btimens attaquaient la forteresse, qui  son tour les canonnait. Le
plus grand de ses vaisseaux avait t construit pour lui dans l'un des
ports de mer de l'est: on l'avait dirig sur des roues vers la fort de
Newsteadt, comme pour accomplir l'une des prophties de la mre Shipton,
_que quand un vaisseau charg de_ ling _traverserait la fort de
Shervood, le domaine de Newsteadt sortirait de la famille Byron_. Dans
le duch de Nottingham, _ling_ rpond au mot bruyre; et afin de
justifier la mre Shipton et de dpiter le vieux lord, on dit que les
paysans escortaient le vaisseau en y jetant sans cesse des touffes de
bruyre.

Cet homme singulier prenait videmment fort peu de soin du sort de ses
descendans; il n'avait entretenu aucun rapport avec son jeune hritier
d'cosse, et s'il lui arrivait d'en parler, ce qui tait fort rare, ce
n'tait jamais que sous le nom _du petit enfant qui est  Aberdeen_.

La mort de son grand oncle faisait de Lord Byron _le pupille de la
chancellerie_, et le comte de Carlisle fut dsign pour tre son tuteur.
Il avait avec la famille quelques rapports de parent, comme fils de la
soeur du dfunt lord. En 1798, pendant l'automne, Mrs. Byron et son fils,
escorts de leur fidle May Gray, quittrent Aberdeen pour Newsteadt.
Avant leur dpart, ils avaient vendu le mobilier de l'humble appartement
qu'ils occupaient, et le produit,  l'exception du linge et de la
vaisselle que Mrs. Byron emporta, fut de 74 livres sterling 17 shillings
7 pence.

Le tems que Byron passa en cosse, o sa mre avait d'ailleurs pris
naissance, lui permettait de se considrer lui-mme, comme il s'en est
glorifi dans Don Juan, _ moiti cossais par sa naissance, et
entirement par son ducation_.

Nous avons dj vu avec quelle vivacit il gardait le souvenir des
montagnes qui, dans l'origine, avaient frapp ses yeux; les allusions
qu'il y fait, dans le passage de Don Juan que je viens de citer, au pont
romantique du Don et aux autres localits d'Aberdeen, montrent la mme
fidlit et le mme entranement de souvenir.

De dire comment _Auld-Lang-Syne_ voque devant moi l'cosse en masse et
dans tous ses dtails, les Plaids cossais, les _Snoods_ cossais, les
montagnes bleues, les ondes claires, la Dee, le Don, le mur noir du pont
de Balgounie, mes souvenirs d'enfant, en un mot le plus doux songe de ce
qui me faisait alors rver, envelopp, comme les fils de Banco, de leurs
manteaux funraires;--d'expliquer ces allusions enfantines qui ramnent
sous mes yeux ma douce enfance,--je ne m'en soucie pas, c'est un effet
de _Auld-Lang-Syne_.

Puis il ajoute en note:

Le pont du Don, prs de _la vieille ville_ d'Aberdeen, avec son arche
unique et ses eaux noirtres et poissonneuses, me sont encore prsens,
comme si je les avais vus hier. Je me rappelle galement, bien que je le
cite mal peut-tre, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me
faisait craindre et pourtant dsirer de le passer, parce que j'tais
fils unique, au moins du ct de ma mre. Le voici tel que je m'en
souviens, quoique je ne l'aie entendu ni lu depuis l'ge de neuf ans:

        Brig of Balgounie, black's your wa'
        Wi a wife's ae son, and a mear's ae foal
        Down ye shall fa'.....

Pont de Balgounie, ton mur est noir, tu tomberas avec le fils unique
d'une femme et le poulain unique d'une cavale.

Il eut toujours un vritable plaisir  rencontrer une personne
d'Aberdeen: quand feu M. Scott, qui tait n dans cette ville, lui
rendit une visite  Venise, en 1819, il lui dsigna surtout, en
rappelant leurs habitudes d'enfance, une place nomme la niche de
Wallace, o se trouve encore aujourd'hui une grossire statue de ce
guerrier cossais. Cette sorte de souvenir ne le trouvait jamais
insensible. A son premier voyage en Grce, non-seulement l'aspect des
montagnes, mais le jupon court des Albanais, tout, dit-il, le _reportait
 Morven_. Dans sa dernire et fatale expdition, l'habit qu'il portait
de prfrence,  Cphalonie, tait une veste de _tartane_.

Mais quelque sincres et profondment senties que fussent les
impressions qu'il gardait de l'cosse, il lui arrivait quelquefois,
comme pour toutes ses affections les plus aimables, de donner un dmenti
 son bon naturel; et lorsque la colre ou l'ironie l'excitait, de
persuader et les autres et lui-mme que toutes ses affections se
portaient vers des objets directement opposs.

Le fiel qu'il rpandit  l'occasion de sa querelle avec la _Revue
d'dimbourg_, sur tout ce qu'il y avait d'cossais, offre l'exemple de
ce triomphe temporaire de ses passions. Dans tous les tems, le moindre
soupon de ridicule jet sur l'cosse ou ses habitans suffisait pour
faire taire ses affectueux sentimens. Un de ses amis me raconta
l'amusante colre dans laquelle le mit un jour une innocente jeune
fille, pour avoir remarqu qu'il avait quelque chose de l'accent
cossais: Bon dieu! s'cria-t-il, j'espre bien que non; j'aimerais
mieux voir tomber la maudite cosse dans la mer que d'avoir l'accent
cossais.

Mais on ajoutera peu de foi aux saillies de ce genre rpandues dans ses
crits ou sa conversation, quand on les comparera aux preuves dcisives
qu'il a laisses de son attachement pour le pays o il passa son
enfance. Et si, pour lui, ces impressions taient ineffaables, de
l'autre il y a chez les citoyens d'Aberdeen, qui le regardent comme leur
compatriote, une correspondance chaleureuse d'affection pour sa mmoire
et pour son nom. Ils montrent encore aux voyageurs les diverses maisons
o il rsidait dans sa jeunesse; l'avoir vu seulement une fois, rveille
en eux un souvenir d'orgueil, et le pont du Don, dj beau en lui-mme,
est dsormais revtu, grce  la mention qu'il en a faite dans son _Don
Juan_, d'un nouveau charme. Il y a deux ou trois ans qu'on offrit une
somme de cinq liv. st.  une personne d'Aberdeen en change d'une lettre
crite par le capitaine Byron quelques jours avant sa mort; et au nombre
des souvenirs du jeune pote, devenus autant de trsors pour ceux qui
les possdent, il en est un dont il n'aurait pu sans rire entendre
parler, c'est tout simplement une vieille soucoupe de porcelaine dont il
avait une fois mordu un large morceau dans un accs de colre.

Ce fut dans l't de 1798 que Lord Byron, alors dans sa onzime anne,
quitta l'cosse avec sa mre et sa _bonne_, pour prendre possession de
l'ancien domaine de ses anctres. Voici comme il parle de ce voyage dans
une de ses dernires lettres:

Je me souviens de Loch-Leven comme si c'tait d'hier; ce fut pourtant 
l'poque de mon voyage d'Angleterre, en 1798, que je le vis.

Dj ils touchaient  la barrire de Newsteadt, ils voyaient les bois de
l'abbaye s'lancer comme pour les recevoir, quand Mrs. Byron, affectant
de mconnatre l'endroit, demanda  la femme de la barrire  qui
appartenait cette proprit. On lui rpondit que le possesseur, Lord
Byron, tait mort depuis quelques mois. Et quel est l'hritier? demanda
la mre avec un orgueil satisfait.--On dit, rpondit la femme, que c'est
un petit enfant qui vit  Aberdeen.--Et le voici, dieu le bnisse!
s'cria la gouvernante, incapable de se contenir, et couvrant de baisers
le jeune lord assis sur ses genoux.

Une lvation si soudaine aurait eu sans doute, mme dans des
circonstances plus favorables pour lui, une influence dangereuse sur son
caractre; le guide qui dsormais allait conduire les pas du jeune Byron
dans le monde ne pouvait tre plus inhabile  lui en montrer les
cueils. Sa mre, dpourvue de jugement et d'empire sur elle-mme,
employait  son gard, avec la mme maladresse, et l'indulgence, et ce
qui tait pire encore, une violence dont l'enfant s'amusait. Ce
sentiment exquis du ridicule qui, plus tard, le rendit si remarquable,
et que ds-lors il possdait, l'emportait toujours sur la crainte que
pouvait lui inspirer sa mre. Quand Mrs. Byron, femme petite et dont
l'embonpoint embarrassait la marche, essayait, dans ses accs de colre,
de l'atteindre afin de le punir, le petit diable, glorieux de sa
lgret, se plaisait  lui chapper sans cesse, courant autour de la
chambre en dpit de sa jambe boiteuse, et riant  gorge dploye d'avoir
pu rendre inutiles toutes ses menaces. Dans ses _Memoranda_, il a
consign quelques anecdotes de ces premiers tems, et bien qu'il n'y
nomme jamais sa mre qu'avec respect, il est facile de voir que l'ide
qu'il en avait conserve, du moins la plus caractristique, tait d'une
nature pnible. L'un des passages les plus frappans de ces _Mmoires_ se
rapporte au chagrin profond qu'il ressentait de son infirmit; il dcrit
l'impression d'horreur et d'humiliation qui s'empara de lui quand sa
mre, dans un accs de colre, l'appela, _vilain boiteux_. Comme il
reproduit dans sa posie, sous une forme ou l'autre, tous les sentimens
profonds de sa vie, il ne faut pas tre surpris d'y retrouver une
expression de ce genre; nous voyons donc  l'ouverture de son drame, _le
Difforme transform_:

                  BERTA. Va-t'en, vilain bossu.
                  ARNOLD. Ma mre, je suis n ainsi.

On peut se demander si l'origine du drame entier ne serait pas due  cet
unique souvenir.

Avec un pareil caractre dans la personne qui devait seule diriger ses
premires annes, on conoit qu'il dut perdre tout le fruit des soins et
de la sollicitude qu'un tuteur clair et pu avoir pour lui. D'ailleurs
Lord Carlisle, peu li avec la famille, et n'ayant jamais eu l'occasion
de connatre l'enfant, n'avait accept qu'avec rpugnance cette charge
pnible; et comme ce titre le mettait surtout en rapport avec Mrs.
Byron, il ne faut pas s'tonner qu'il ne dsirt jamais pntrer dans
les dtails de l'ducation de son pupille, plus qu'il n'y tait
rigoureusement oblig: ce qui l'en loignait tait la crainte de se
trouver en opposition avec les habitudes violentes et capricieuses de la
mre.

D'un autre ct, si la rputation du dernier Lord et t assez
populaire pour piquer d'mulation son jeune successeur, peut-tre
l'envie salutaire de rivaliser avec les morts et suppl aux bons
exemples des survivans, et nul esprit ne se serait plus facilement
ouvert  cette louable mulation que celui de Byron. Mais
malheureusement, comme nous venons de le dire, les circonstances taient
autres, et  la place d'un aussi dsirable stimulant fut substitue une
rivalit d'une espce contraire. Les tranges anecdotes qui circulaient
sur le feu Lord dans le pays o ses rudes et solitaires habitudes
avaient laiss une trace d'effroi; ces anecdotes, dis-je, avaient frapp
son imagination potique, et rveill dans son jeune esprit une espce
d'admiration pour des bizarreries qui lui semblaient un motif
d'tonnement et de souvenir. On a mme quelquefois suppos que ce fut le
rcit des bizarreries de son oncle, qui nourrit son imagination de ces
sombres peintures et de ces figures idales, qu'il sut par la suite
revtir de formes diverses et anoblies par son gnie[20]. Mais, quoi
qu'il en soit, on peut conjecturer que, dans sa pnurie de meilleurs
modles, les singularits de son prdcesseur immdiat eurent une grande
influence sur ses gots et son imagination. Une habitude, entre autres,
qu'il semblait devoir  cet esprit d'imitation, et qu'il conserva toute
sa vie, fut celle d'avoir ordinairement auprs de lui une arme d'une
espce quelconque; mme encore enfant, il portait toujours de petits
pistolets chargs dans la poche de sa veste.

     [Note 20: Pourquoi donc accuser ces impressions, si les
     effets en furent si admirables?
                                    (_N. du Tr._)]

La querelle du dernier Lord avec M. Chaworth avait pu d'ailleurs, ds
l'origine, lier d'une sorte de connexit, dans son esprit, le nom de sa
famille et l'habitude des duels; peut-tre aussi les mortifications que
lui faisait dvorer, ou du moins craindre,  l'cole, son infirmit
physique, trouvrent une sorte de consolation dans l'espoir qu'un jour
les lois du combat singulier lui permettraient de lutter avec le plus
fort,  armes gales.

Aussitt aprs leur dpart d'cosse, Mrs. Byron, dans l'espoir d'obtenir
sa gurison, avait confi son fils aux soins d'un individu de Nottingham
qui se chargeait de ces sortes de cures: cet homme, charlatan de son
mtier, se nommait Lavender; son procd tait de frotter d'abord
d'huile pendant long-tems le pied malade, puis de le tordre violemment
et de le tenir comprim dans une machine de bois. Pour que l'enfant ne
ft pas, durant cet intervalle, retard dans ses tudes, un respectable
professeur venait lui donner des leons de latin. M. Rogers, c'tait son
nom, lisait avec lui des morceaux de Virgile et de Cicron, et ses
progrs lui parurent alors, malgr sa jeunesse, extrmement sensibles:
toutefois, dans le cours de ses leons, il prouvait frquemment de
violentes douleurs,  cause de la position de son pied; un jour, M.
Rogers lui dit: Milord, je ne puis vous voir en proie  une douleur
comme celle que vous souffrez.--N'y songez pas, M. Rogers, rpondit
l'enfant, vous ne vous en apercevrez plus.

Cet homme distingu, qui ne parle jamais de son lve que dans les
termes les plus affectueux, se souvient de plusieurs exemples de la
plaisante malice avec laquelle il aimait  se venger de son bourreau, en
mettant  dcouvert sa fastueuse ignorance. Un jour il avait plac au
hasard, sur une feuille de papier, toutes les lettres de l'alphabet,
mais toutefois en les disposant de manire  simuler des mots et des
phrases; il mit le papier sous les yeux du docte personnage en lui
demandant quelle langue c'tait: De l'italien, rpondit notre homme,
incapable d'avouer de bonne foi son ignorance. On conoit que cette
rponse fut accueillie par la joie immodre et les insultans clats de
rire de notre jeune satirique, charm du succs de ce premier pige
tendu au charlatanisme.

C'est par une suite de la profonde impression qu'il conservait de tout
ce qui l'entourait dans sa jeunesse, et qui semblait un des traits
distinctifs de son caractre, que plusieurs annes aprs, se trouvant
dans les environs de Nottingham, il envoya une lettre  son vieux
prcepteur, remplie de sentimens affectueux. Il avait mme charg celui
qui la portait de dire  M. Rogers, qu' compter d'un certain endroit de
Virgile, qu'il dsignait, il pouvait encore rciter une vingtaine de
vers qu'il se souvenait fort bien d'avoir expliqus avec lui tandis
qu'il souffrait le plus.

C'est dans ce tems, au rapport de sa gouvernante May Gray, que se
manifestrent en lui les premiers indices de dispositions potiques.
Voici  quel propos: une dame ge, qui faisait de frquentes visites 
sa mre, s'tait servie  son gard d'expressions fort insultantes; et
ces affronts, il en conservait ordinairement un ressentiment implacable.
Cette dame s'tait form des ides singulires relativement  notre ame:
elle s'imaginait qu'elle s'arrtait dans la lune comme pour y subir une
preuve prliminaire avant d'aller plus loin. Un jour, Byron ayant reu,
comme il parat, une seconde injure du mme genre, se prsente en fureur
devant sa gouvernante: Eh bien, mon petit hros, lui dit-elle,
qu'avez-vous donc? L'enfant rpondit que cette vieille l'avait mis dans
une affreuse colre, qu'il ne pouvait plus la supporter, etc., etc.;
puis soudain il rpta plusieurs fois les mauvais vers suivans, charm
d'avoir trouv un moyen d'exhaler sa bile:

Dans le comt de Nott, demeure  Swan-Green une vieille maudite, si
jamais il en fut, et quand elle mourra (promptement je l'espre) elle
croit sur-le-champ qu'elle ira dans la lune.

Ces vers ont peut-tre t rajusts aprs coup; et lui-mme, comme on va
le voir, date d'une anne plus tard son premier essai potique, mais
l'anecdote n'en fait pas moins connatre son caractre; c'est ce qui m'a
dcid  la conserver.

Dans le mme tems les faibles revenus de Mrs. Byron reurent une
augmentation fort opportune sans doute, mais dont j'ignore le motif. Ce
fut une pension sur la liste civile de 300 liv. st. de rente; la lettre
suivante est une copie de l'ordonnance royale rendue  ce sujet:


GEORGES ROI.

Il nous a plu accorder  Catherine Gordon, veuve Byron, une rente
annuelle de 300 livres,  commencer au 5 juillet 1799, pour continuer
durant notre plaisir. Nous voulons et il nous plat, qu'en vertu de
notre lettre gnrale du sceau priv, sous la date du 5 novembre 1760,
des fonds de notre trsor ou de l'chiquier applicables au service de
notre liste civile, vous payiez  ladite Catherine Gordon, veuve Byron,
ou  son ordre, ladite rente,  commencer du 5 juillet 1799, pour lui
tre servie par quartier ou autrement, ds que l'chance sera arrive;
la prsente sera votre garantie.

        Le 2 octobre 1799; de notre rgne la 39me.
                _Par ordre de sa majest_,

                                                   Sign W. PITT,
                                                         S. DOUGLAS.

Peu satisfaite de l'oprateur de Nottingham, Mrs. Byron, pendant l't
de 1799, jugea convenable de conduire son enfant  Londres, o, d'aprs
l'avis de Lord Carlisle, on le confia aux soins du docteur Baillie. Il
tait important de le placer dans une cole paisible o l'on pt
facilement lui faire suivre le rgime que l'on adopterait pour sa
gurison: on choisit  cet effet la maison de feu le docteur Glennie 
Dulwich; et comme en outre on jugea  propos de lui donner une chambre 
coucher spare, le docteur Glennie avait fait placer un lit dans son
propre cabinet pour son nouvel lve. Mrs. Byron,  son arrive dans la
ville aprs tre reste peu de tems aprs lui  Newsteadt, prit un
appartement  Sloane-terrace, et, sous la direction du docteur Baillie,
on chargea l'un de messieurs Sheldrake de la construction d'une machine
propre  redresser peu  peu la jambe de l'enfant[21]. On lui prescrivit
de la modration dans tous les exercices du corps, mais le docteur
Glennie trouvait le prcepte plus facile  donner qu' faire excuter,
et bien que l'enfant ft assez tranquille dans les heures d'tude, ds
que celle des jeux sonnait, il ne montrait pas moins d'_mulation_ dans
tous les exercices athltiques que les enfans les plus robustes de
l'cole: mulation, ajoute le docteur Glennie, avec lequel j'ai eu
quelques entretiens peu de tems avant sa mort, que j'ai en gnral
remarque dans les jeunes enfans affects de semblables dfauts
naturels[22].

     [Note 21: Dans une lettre adresse dernirement par M.
     Sheldrake  l'diteur d'un journal mdical, on tablit que la
     personne du mme nom qui fut appele  Dulwich auprs de Lord
     Byron doit  une mprise cet honneur, et ne fit rien pour sa
     gurison. L'auteur de la lettre ajoute qu'il fut lui-mme
     consult par Lord Byron, quatre ou cinq annes plus tard, et
     bien qu'il n'ait pu alors entreprendre la gurison du pied 
     cause du peu de docilit de son noble patient, il parvint
     cependant  lui construire une sorte de soulier qui allgea
     l'inconvnient de son infirmit.]

     [Note 22: Quoique, dit Alfieri en parlant de son tems
     d'tude, je fusse le plus petit de tous les _grands_ qui se
     trouvaient au second appartement o j'tais descendu, c'tait
     prcisment mon infriorit de taille, d'ge et de force, qui
     m'engageait  me distinguer.]

Comme le jeune colier avait reu les lmens de la langue latine
suivant le systme d'enseignement adopt  Aberdeen, il eut de la peine
 revenir sur ses pas, et se trouva, comme cela arrive souvent, retard
dans ses tudes et embarrass dans ses souvenirs, par la ncessit de se
soumettre au mode d'enseignement suivi dans les coles anglaises. Je
m'aperus, dit le docteur Glennie, qu'il montra d'abord de l'ardeur et
obtint des succs: il tait gai, toujours de bonne humeur et chri de
ses camarades; il connaissait nos potes et nos historiens bien mieux
que les enfans de son ge, et dans mon cabinet il trouvait  sa
disposition une foule de livres capables de flatter son got et de
satisfaire sa curiosit, entre autres une collection de potes, depuis
Chaucer jusqu' Churchill, que je serais tent de croire qu'il parcourut
depuis le commencement jusqu' la fin. Il avait encore  cet ge une
connaissance tendue de la partie historique des saintes critures; il
aimait  m'en entretenir, surtout aprs nos exercices pieux du dimanche
soir, et quand il lui arrivait de raisonner sur les faits raconts dans
nos livres sacrs, il le faisait avec l'air d'tre persuad des vrits
divines qu'ils renferment. Que les impressions de son enfance, dit
encore la mme personne, se soient conserves plus tard dans sa mmoire,
malgr ses habitudes d'une vie irrgulire, c'est ce qu'on ne peut gure
rvoquer en doute aprs avoir lu ses ouvrages sans prvention, et je
n'ai jamais pu m'ter de la tte que, dans les tranges dsordres qui
malheureusement marqurent sa carrire, il n'ait d souvent trouver bien
difficile de violer les excellens principes qu'il avait d'abord
adopts.

J'aurais d mentionner, parmi les traits caractristiques de sa
jeunesse, et d'aprs le rcit du mari de sa premire gouvernante, qu'il
montrait ds-lors, et dans toutes les occasions, un esprit investigateur
en matires religieuses.

Le docteur Glennie ne fut pas long-tems sans s'apercevoir que la mre
tait beaucoup plus difficile  conduire que l'enfant. Tout en
professant la plus entire dfrence pour les reprsentations de
l'habile instituteur, quant  la ncessit de ne pas interrompre les
tudes de son fils, Mrs. Byron n'avait ni assez de raison, ni assez
d'empire sur elle-mme, pour confirmer ses paroles par ses actions; en
dpit des remontrances du docteur et des injonctions de Lord Carlisle,
elle ne laissa pas d'intervenir dans les dtails de l'instruction de son
fils, et comme on pouvait l'attendre d'une mre tendre, imprieuse et
passionne. En vain lui reprsentait-on que dans toutes les
connaissances lmentaires exiges d'un jeune homme que l'on destinait 
l'une des grandes coles publiques, Lord Byron tait fort en arrire, et
que pour suppler  ce dfaut il n'avait pas trop de tous ses instans;
Mrs. Byron paraissait bien comprendre la justice de ces observations,
mais elle s'embarrassait peu d'en profiter, et n'en continuait pas moins
 dranger sans cesse le professeur et l'enfant. Peu satisfaite
d'emmener son fils du samedi au lundi  _Sloane-terrace_, contre la
volont du docteur Glennie, elle le retenait frquemment chez elle une
semaine de plus; et pour ajouter encore  la distraction ne de ces
interruptions, elle runissait autour de lui un cercle nombreux de
jeunes amis, sans mettre dans ses choix beaucoup de sagacit. En
pouvait-il tre autrement? se demande le docteur Glennie. Mrs. Byron
tait totalement trangre  la socit et aux manires anglaises; avec
un extrieur peu prvenant, une intelligence assez borne et un esprit
singulirement peu cultiv, elle avait conserv tous les prjugs ns
des opinions et des habitudes du nord. Je ne pense donc pas faire la
moindre injure  sa mmoire en dclarant que Mrs. Byron n'tait pas
prcisment une Mrs. Lambert, orne des facults capables de redresser
les torts de la fortune, et de former l'esprit et le caractre d'un
jeune homme de bonne famille.

Plus d'une fois l'intervention de Lord Carlisle, dont il fallut alors
invoquer l'autorit, avait mis quelque obstacle  cette indulgence
inopportune. Grce  un tel soutien, le docteur Glennie osa bien
s'opposer  la sortie du samedi, dont on avait tant abus; mais les
scnes violentes auxquelles il tait en butte  chaque nouveau refus
auraient pu lasser la patience de tout autre professeur moins
consciencieux et moins zl. Mrs. Byron, dont les accs d'emportement
n'taient pas comme ceux de son fils, _des silencieuses rages_, se
laissait souvent entraner  des cris dont les coliers et les valets
recevaient la confidence. C'est au point que le docteur Glennie eut un
jour le chagrin d'entendre un camarade de son noble lve lui dire:
Byron, ta mre est une sotte;  quoi l'autre rpondit gravement: Je
le sais bien. Par suite de toutes ces violences et de ces
incompatibilits de moeurs, Lord Carlisle finit par ne plus se mler de
son pupille, et l'instituteur ayant sollicit une autre fois le bnfice
de son intervention, il rpondit: Je ne veux plus rien avoir  dmler
avec Mrs. Byron, tirez-vous-en comme vous pourrez avec elle.

Parmi les livres que l'enfant pouvait consulter dans le cabinet du
docteur Glennie, tait une brochure crite par le frre d'un de ses
meilleurs amis, et intitule: _Relation du naufrage de la Junon sur la
cte d'Arracan, en l'anne 1795_; l'auteur avait t officier en second
du vaisseau, et le rcit qu'il avait envoy  ses amis des souffrances
de leur quipage leur avait paru assez touchant et assez extraordinaire
pour tre publi. La brochure ne flatta que faiblement,  ce qu'il
parat, l'opinion publique; mais elle tait  Dulwich la lecture
favorite des jeunes lves, et l'impression qu'elle laissa sur l'esprit
observateur de Byron contribua peut-tre  lui suggrer le dsir
d'tudier toutes les relations de naufrages, afin de mieux retracer la
grande et magnifique scne du mme genre que l'on trouve dans _Don
Juan_. Les passages suivans de la brochure ont t adopts, comme on va
le voir, avec de faibles changemens, par notre pote, sauf quelques
incidens:

De ceux qui n'taient pas immdiatement auprs de moi, je ne sais rien,
si ce n'est par leurs cris. Quelques-uns rsistaient long-tems et
mouraient dans une agonie complte, mais ce n'tait pas toujours ceux
dont la faiblesse tait plus sensible qui succombaient avec moins de
peine, quoiqu'il en arrivt quelquefois ainsi. Je me rappelle
particulirement les exemples suivans: le valet de M. Wade, garon fort
et robuste, mourut instantanment et presque sans murmurer, tandis qu'un
autre jeune homme du mme ge, mais d'un extrieur moins robuste,
rsista beaucoup plus long-tems. La destine de ces malheureux jeunes
gens fut encore diffrente sous un autre rapport mmorable. Leurs pres
 tous deux taient dans les hunes  l'instant o leurs enfans
commencrent  tre malades; le pre du valet de M. Wade apprit avec
indiffrence l'tat de son fils, _il ne pouvait rien faire pour lui, il
l'abandonnait  son sort_. L'autre, quand il reut la mme nouvelle,
descendit  la hte, et, saisissant le moment favorable, se trana le
long du plat-bord jusqu' son fils qui tait dans les agrs de mizaine;
cependant il ne restait plus que trois ou quatre planches du gaillard
d'arrire, justement sur la galerie contigu  l'autre; c'est l que le
pre infortun transporta son fils et l'attacha  la rampe pour
l'empcher d'tre emport par les flots: quand le jeune homme tait
saisi d'un accs de vomissement, le pre le soulevait et essuyait
l'cume qui couvrait ses lvres; s'il survenait une pluie d'orage, il
lui ouvrait la bouche pour qu'il pt en recevoir les gouttes, ou bien
les exprimait d'un linge o il les avait recueillies. C'est dans cette
situation douloureuse qu'ils restrent tous deux quatre ou cinq jours,
aprs lesquels l'enfant expira. Le malheureux pre, comme s'il n'et pu
croire  ce qu'il voyait, se mit  soulever le corps,  le regarder
attentivement; et quand enfin il ne conserva plus aucun doute, il le
regarda en silence jusqu'au moment o la mer l'emporta; alors,
s'enveloppant dans une pice de toile, il tomba  terre et ne se releva
plus. Il doit cependant avoir vcu deux ou trois jours au-del, comme
nous le jugemes d'aprs les tremblemens convulsifs de ses jambes, quand
une vague venait  le couvrir[23].

[Note 23: Le passage suivant est la traduction qu'a tente Lord Byron de
ce touchant rcit, et tous les lecteurs jugeront que c'est un des
exemples dans lesquels la posie est force de cder la palme  la
prose. Il y a dans la dernire phrase de la relation originale un
sublime que les artifices de la mesure et de la rime affaiblissent
ncessairement, et que nuls vers, quelles que soient leurs beauts, ne
sauraient exprimer avec moiti autant de force et de naturel.

     87. Dans cette dplorable troupe, il y avait deux pres et
     avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus
     robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. 
     l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le
     pre, qui dit, en jetant les yeux sur lui: Je n'y puis rien,
     la volont de Dieu soit faite! Et sans une larme ou soupir,
     il vit jeter son corps  la mer.

     88. Le second pre avait un fils plus faible, aux joues
     dcolores, au maintien dlicat. Ce jeune homme rsista
     long-tems, et se roidit contre sa destine avec une patiente
     tranquillit d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il
     souriait pour allger le poids des mortelles penses qui
     oppressaient d'autant plus le coeur de son pre, qu'il voyait
     son fils les supporter comme lui.

     89. Pench sur son corps, le pre ne levait pas les yeux de
     dessus son visage; il essuyait l'cume qui couvrait ses
     lvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie
     tant dsire vint enfin  tomber, et que les yeux de
     l'enfant, dj demi-voils d'une membrane paisse, vinrent 
     briller et  remuer pour un instant, il exprima quelques
     gouttes de pluie dans sa bouche expirante:--ce fut en vain.

     90. L'enfant mourut.--Le pre demeura long-tems attach sur
     son corps; mais enfin, quand la mort se montra  dcouvert,
     et que le poids insensible press contre son coeur ne lui
     donna plus de mouvement ni d'esprance, il ne le perdit pas
     des yeux, jusqu'au moment o une vague impitoyable loigna le
     corps du lieu d'o il avait t jet. Alors il tomba lui-mme
     roide et glac, ne donnant d'autre signe de vie que
     l'agitation convulsive de ses jambes.

     Le lecteur trouvera le rcit de la perte de _la Junon_ dans
     la _Collection des naufrages et dsastres maritimes_, 
     laquelle Lord Byron eut habilement recours, pour y puiser les
     connaissances techniques et les circonstances de sa belle
     description.]

Ce fut sans doute pendant les vacances de cette anne que sa jeune
cousine, miss Parker, en faisant natre en lui une passion enfantine,
eut la gloire de lui inspirer ses premiers essais potiques; c'est 
elle du moins qu'il attribu cet heureux effet. Mes premiers essais
potiques, dit-il, remontent  1800, c'tait l'bullition d'une belle
passion pour ma cousine germaine, Marguerite Parker, fille et
petite-fille des deux amiraux Parker, l'une des plus belles de ces
jeunes filles qui, comme des fleurs, prissent dans leur printems. J'ai
oubli depuis long-tems les vers; mais elle, il me serait difficile de
l'oublier; ses yeux noirs, ses longs cils, son profil d'un style
tout--fait grec! J'avais alors douze ans, elle tait un peu plus ge,
peut-tre d'un an. Elle mourut, un ou deux ans aprs, des suites d'une
chute; elle s'tait bris l'pine du dos, et cet accident amena la
consomption. Sa soeur _Augusta_, que quelques-uns regardaient comme plus
belle encore, prit de la mme maladie, et c'est mme en lui prodiguant
ses soins que Marguerite prouva l'accident qui occasionna sa propre
mort. Ma soeur m'a dit que quand elle alla la voir peu de tems avant sa
fin, mon nom ayant t cit par hasard, le rouge monta  la figure de
Marguerite, quoique la mort fut dj dans ses yeux, au grand tonnement
de ma soeur, qui, vivant avec sa grand'mre lady Holderness, et ne me
voyant que rarement, pour raisons de famille, ne savait rien de notre
attachement, et ne pouvait concevoir comment mon nom faisait un tel
effet sur elle dans un tel moment. Je ne sus rien de sa maladie qu'aprs
sa mort; j'tais  cette poque  Harrow ou dans la campagne. Quelques
annes aprs, j'essayai une lgie; elle tait bien plate[24].

     [Note 24: Cette lgie est la premire de son volume non
     publi.]

Je ne me rappelle rien d'gal  la beaut transparente de ma cousine,
ou  la douceur de son caractre, pendant la courte priode de notre
intimit. _On l'et dite faite d'un arc-en-ciel_: tout en elle tait
paix et beaut.

Ma passion eut sur moi ses effets habituels: je ne pouvais ni dormir,
ni manger, ni reposer, bien que j'eusse toutes les raisons de croire
qu'elle m'aimt. Mon tourment de chaque jour tait de penser au tems qui
devait s'couler avant que je la revisse: c'tait ordinairement douze
heures. J'tais alors bien fou, et maintenant je ne suis gure plus
sage.

Il y avait deux ans qu'il tait sous la garde du docteur Glennie, quand
sa mre, mcontente de la lenteur de ses progrs, lenteur dont elle
pouvait, comme nous l'avons vu, s'accuser avant tous les autres, pressa
tellement lord Carlisle de le faire passer dans une cole publique, que
celui-ci finit par accder  ses voeux. En consquence, dit le docteur
Glennie, il entra  Harrow aussi mal prpar qu'il est naturel de le
supposer, aprs deux annes d'instruction lmentaire, et
continuellement drang par tout ce qui pouvait distraire son jeune
esprit de l'cole et de toute tude srieuse.

Ce sage instituteur ne vit plus que rarement Lord Byron  compter de ce
moment; mais  en juger par ce qu'en disent Mrs. Glennie et lui, il est
clair qu'ils le suivirent toujours avec intrt dans le reste de sa
carrire; ils virent ses dviations, mais  travers le prisme flatteur
d'une affection relle; et dans ses aberrations les plus tranges, ils
conservrent la trace des belles qualits qu'ils avaient chries et
admires dans son enfance. Au reste les affectueux sentimens du docteur
Glennie furent mis  une rude preuve, quand en 1817 il visita Genve,
peu de tems aprs le dpart de Lord Byron de cette ville, et au moment
o sa rputation personnelle tait frappe de la plus grande
impopularit; ceux qui voyaient dans le docteur Glennie son ancien
matre, ne manquaient pas d'accuser ce dernier de l'avoir mal lev, ou,
pour employer leurs propres expressions, de n'en avoir pas fait un
meilleur sujet.

Tandis que Lord Byron venait continuer  Londres son ducation, sa
gouvernante May Gray quittait le service de sa mre et retournait dans
son pays natal, o elle mourut il y a trois ans environ. Elle s'tait
marie convenablement; et dans l'une de ses dernires maladies elle
recevait les soins du docteur Ewing d'Aberdeen, qui, ayant toujours t
admirateur enthousiaste de Lord Byron, prouva autant de joie que de
surprise de trouver une ancienne servante de son pote favori, dans une
femme qu'il avait soigne plusieurs annes. Comme on peut le supposer,
il recueillait avec avidit de la bouche de sa malade toutes les
particularits qu'elle pouvait se rappeler des premiers jours de sa
seigneurie. Toutes ces communications, M. Ewing nous en a fait la
confidence; c'est  lui que nous devons une partie des anecdotes que
nous avons cites.

Byron, au dpart de May Gray, voulut lui donner un tmoignage de sa
reconnaissance pour les soins qu'elle avait eus de lui; il lui donna sa
montre, la premire qu'il et eue en sa possession. La fidle
gouvernante conserva ce prcieux souvenir jusqu' sa mort, comme une
sorte de trsor; et aussitt aprs, son mari la donna au docteur Ewing,
qui l'apprcia galement comme une relique du gnie. L'affectueux enfant
lui avait aussi donn son portrait, grande miniature en pied peinte par
Kay d'dimbourg, en 1795. Il s'y trouve reprsent tenant  la main un
arc et des flches, avec les plus beaux cheveux du monde tombant sur ses
paules. Ce morceau curieux est galement pass dans la possession du
docteur Ewing.

Byron tendit les effets de sa reconnaissance  la soeur de cette femme,
qui avait t sa premire gouvernante. Il lui crivit quelques annes
aprs son dpart d'cosse, et dans les termes les plus aimables; il
s'informait de sa sant, et lui apprenait avec joie que son pied s'tait
assez bien redress pour lui permettre de se servir de bottes
ordinaires; vnement qu'il avait si long-tems dsir, et qui lui
ferait sans doute  elle-mme le plus vif plaisir. Il accompagna sa
mre  Cheltenham durant l't de 1801, et le rcit qu'il fait de ses
propres sensations  cette poque nous montre  quel ge prmatur il
tait familier avec les impressions potiques. Un enfant qui contemple
avec motion le soleil couchant sur les hauteurs, parce qu'il lui
rappelle les montagnes o il a pass sa jeunesse, a dj sans doute le
coeur et l'imagination d'un pote. Ce fut pendant ce voyage  Cheltenham
qu'une diseuse de bonne aventure, consulte par sa mre, fit sur lui une
prdiction  laquelle il pensa quelque tems avec inquitude. Mrs. Byron,
dans sa premire visite  cette femme (c'tait, si je ne me trompe, la
fameuse Mrs. Williams), s'tait donne pour une demoiselle; la sibylle
toutefois ne s'y trompa point: elle dclara que celle qui la consultait
tait non-seulement marie, mais la mre d'un fils boiteux; que ce fils
tait prdestin, entre autres vnemens qu'elle lisait dans les astres,
 courir les dangers d'un empoisonnement avant sa majorit; qu'il serait
deux fois mari, et la seconde fois  une trangre.

Aprs deux ans, le jeune Byron raconta ces particularits  la personne
dont je tiens cette histoire, et il disait que l'ide de la premire
partie de la prdiction s'tait souvent prsente  lui. Cependant la
dernire partie semble avoir t plus prs de se raliser.

Si on fait attention au caractre rserv de Byron dans sa jeunesse, et
mme jusqu' un certain point dans toute sa vie, la transition d'un
tablissement paisible comme celui de Dulwich au fracas d'une grande
cole publique tait assez difficile. Aussi trouvons-nous, d'aprs son
propre tmoignage, que, pendant les premiers dix-huit mois, _il hassait
Harrow_. Cependant son esprit actif et social finit par vaincre sa
rpugnance, et aprs avoir t, comme il le dit lui-mme, _enfant fort
impopulaire_, il parvint  se montrer le boute-en-train de tous les
plaisirs et de toutes les espigleries de l'cole. Pour bien connatre
ses dispositions et ses habitudes de ce tems-l, nous ne pouvons mieux
faire que de nous en rapporter  la digne et respectable autorit du
docteur Drury, qui tait alors  la tte de l'cole, et auquel Lord
Byron a pay un tribut d'affection qui, semblable aux respectueux
sentimens de Dryden pour le docteur Belly, uniront  jamais les deux
noms du pote et de l'instituteur. Ce savant vnrable m'a fait passer
le morceau suivant qui, malgr sa brivet, prsente d'importans dtails
sur l'impression que le jeune Lord fit alors sur lui.

Lord Byron avait treize ans et demi quand M. Hanson, son guide, vint le
confier  mes soins. Il me fit remarquer que son ducation avait t
nglige, et ajouta qu'il tait mal prpar pour les tudes d'une cole
publique; mais qu'aprs tout il croyait  l'enfant de vritables
dispositions. Aussitt son dpart, je pris dans mon cabinet le nouvel
lve, et j'essayai de le faire parler, en m'informant de ses plaisirs,
de ses habitudes, de ses amis dans son autre pension; mais je perdis
presque entirement mon tems, et je compris bientt qu'on m'avait confi
un jeune faon sauvage. Cependant il y avait de l'esprit dans ses yeux,
et il fallait d'abord le lier d'amiti avec un enfant plus g, qui pt
le familiariser avec les nouveaux objets qui l'entouraient et avec le
systme de la maison dont il allait faire partie. Mais ce qu'il apprit
dans la conversation de son conducteur lui causa de la peine quand il
sut que des lves beaucoup plus jeunes que lui taient bien plus
avancs, et il se crut humili de ne pouvoir rivaliser avec eux. Je m'en
aperus et m'empressai de le confier aux soins spciaux de l'un des
matres, comme rptiteur, en assurant l'enfant qu'il ne prendrait rang
dans la classe qu'au moment o son travail lui permettrait de marcher
avec ceux de son ge. Cette promesse lui plut, et ds-lors il fut plus 
son aise avec ses camarades, car pendant un certain tems il gardait une
sorte de timidit. Ses manires et son caractre me firent bientt juger
qu'il tait plus facile de le conduire avec un fil de soie qu'avec un
cble; et je me rglai sur ce principe. Aprs quelque sjour  Harrow,
et comme son esprit commenait  se dvelopper, lord Carlisle, son
parent, exprima le dsir de me voir; j'allai trouver sa seigneurie. Son
but tait de m'apprendre quels taient les biens  venir de Byron; il me
reprsenta ses esprances de fortune comme bornes, et voulut savoir
quelle tait sa capacit. Je ne fis pas d'observation sur ses premires
confidences, et je rpondis  sa question: _Il a des talens, milord, qui
ajouteront de l'clat  son rang_. En vrit!!! rpondit sa seigneurie,
avec un air de surprise qui n'indiquait pas,  mon avis, toute la
satisfaction que j'en attendais. Quant  son talent pour l'art oratoire,
voici la circonstance  laquelle vous faisiez allusion. Les hautes
classes de l'cole avaient compos de ces sortes de dclamations qui,
aprs avoir t corriges par les rptiteurs, taient portes au
professeur; alors ceux qui les avaient faites les rptaient, afin qu'on
pt rformer leurs gestes et leur accent, avant qu'ils les prononassent
en public. Je fus, en cette occasion, enchant de l'attitude, de la
prononciation et des gestes de Lord Byron, non moins que de son travail
en lui-mme. Tous les jeunes orateurs ne manquaient pas de suivre  la
lettre leur composition crite: Lord Byron fit de mme dans la premire
partie de son travail; mais  ma surprise, il s'carta tout d'un coup de
son manuscrit, et avec assez de hardiesse et de rapidit pour me faire
craindre de le voir manquer de mmoire pour la conclusion. Mes alarmes
n'taient pas fondes, il fournit sa carrire sans hsitation et sans le
moindre embarras. Je lui demandai, pourquoi il avait ainsi altr sa
composition; il me rpondit qu'il n'y avait rien chang, et qu'il ne
s'tait pas aperu qu'il s'en ft cart le moins du monde. Je le crus,
et d'aprs l'exprience que j'avais de sa manire d'tre, je compris
qu'tant plein de son sujet, il avait involontairement substitu des
expressions et des couleurs plus vives  celles que sa plume avait
traces.

Le docteur Drury, en me communiquant ces dtails, ajoute un fait qui
atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son
vieux matre, mme quand il fut au fate de sa gloire.

Aprs ma retraite d'Harrow, je reus de lui deux lettres pleines
d'affection, et dans mes visites  Londres,  l'poque o ses ouvrages
fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas
pens  m'en faire tenir un seul, comme c'tait son devoir. _C'est_, me
dit-il, _parce que vous tes le seul homme auquel je crains de les voir
lire_. Puis, aprs un court intervalle, il ajouta: _Que pensez-vous du
Corsaire_?

Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes
sur sa vie au collge, qu'il a consignes lui-mme dans plusieurs livres
de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'tant son ouvrage, elles
prsenteront sur ce tems les particularits les plus fidles et les plus
curieuses.

J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paratre, avant
d'avoir jamais lu une _revue_; mais tant  Harrow, mes connaissances,
sur toute sorte de sujets nouveaux, taient assez grandes pour faire
supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me
voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occup 
quelque mchancet. La vrit est que je lisais en mangeant, au lit et
partout o nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes
sortes de livres,  l'exception d'une revue: cette exception est ce qui
me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon
m'ayant confi l'ide qu'on avait de moi au collge  ce sujet, je les
fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc
qu'une revue? Au reste, elles taient alors moins rpandues. Trois
annes plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une
pour la premire fois en 1806.

J'ai dj dit qu'on remarquait  l'cole l'tendue et la varit de mes
connaissances gnrales; mais n'ayant aucune activit sous les autres
rapports, je pouvais bien faire d'une haleine trente ou quarante
hexamtres grecs fidles  la prosodie, Dieu sait comme! mais d'un
travail soutenu j'en tais incapable. Mes dispositions taient plutt
celles de l'orateur ou du guerrier que celles du pote; et c'tait
l'opinion du docteur Drury, mon grand patron et le principal du collge,
d'aprs ma faconde, ma turbulence, mon organe, mon talent de gestes et
de dclamation, que je deviendrais un jour grand orateur[25]. Je me
souviens que ma premire dclamation le surprit, et qu'il m'en fit
devant mes rivaux les plus vifs complimens  la premire rptition, ce
qui tait tonnant, car il en tait fort conome. Mes premiers vers de
Harrow (j'entends vers anglais) furent la traduction d'un choeur du
Promthe d'Eschyles. M. Drury les reut froidement; et personne ne
prvoyait en moi, d'aprs eux, la moindre disposition potique.

     [Note 25: Pour mieux dvelopper son talent dans ce genre,
     Byron ne manquait pas de choisir pour les jours de discours
     les passages les plus vhmens, comme le discours de Zanga
     sur le corps d'Alonzo et le monologue de Lar. Dans l'une de
     ces occasions publiques, il tait convenu qu'il prendrait le
     rle de Drancs, et le jeune Peel celui de Turnus; mais Lord
     Byron changea tout d'un coup d'ide et prfra le rle de
     Latinus, craignant, comme on le supposa, d'inspirer quelque
     allusion ridicule avec cette raillerie de Turnus: _Ventosa in
     lingua, pedibusque fugacibus istis_.]

Peel, cet orateur et cet homme d'tat (car il l'tait, l'est et le
sera), tait de la mme _forme_ que moi; nous en tenions _la tte_ tous
deux, suivant l'expression reue. Nous tions bien ensemble; mais son
frre tait mon ami intime. Matres et coliers nous avions conu de
Peel les plus grandes esprances, et il ne les trompa pas.

Pour les connaissances classiques, il tait de beaucoup au-dessus de
moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son gal. Hors de
l'cole j'tais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il
savait toujours ses leons et moi rarement; mais quand une fois je les
savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction
gnrale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui tais suprieur,
aussi bien qu' la plupart des enfans de mon ge.

La merveille du collge, de notre tems, tait George Sinclair, fils de
sir John; il faisait,  la lettre, les exercices de la moiti des
coliers, des vers  volont et des amplifications presque malgr
lui..... Il tait de mes amis; comme nous nous trouvions dans la mme
division, il me demandait souvent de le laisser faire mes devoirs,
faveur que je lui accordais toujours avec empressement quand ils taient
difficiles, ou quand j'avais  faire quelqu'autre chose, ce qui
m'arrivait au moins une fois par heure. Du reste, son humeur tait douce
et la mienne querelleuse. Il m'arrivait souvent de me battre pour lui,
ou de battre les autres  son intention, ou bien encore de le battre
lui-mme pour le forcer  battre les autres quand je jugeais qu'il le
devait pour l'honneur de sa taille. D'autres fois nous parlions
politique, sujet sur lequel il tait trs-fort. Nous nous aimions
beaucoup, et je conserve encore des lettres qu'il m'a crites de
l'cole[26].

     [Note 26: Malheureusement ses rponses  M. Sinclair sont
     perdues. Je tiens de ce dernier qu'il y en avait une, entre
     autres, o Lord Byron dveloppait toute l'ombrageuse
     sensibilit de son caractre. Elle exprimait le ressentiment
     d'une insulte imaginaire, et commenait par l'apostrophe
     boudeuse de _monsieur_!]

Un autre prodige effrayant de savoir, de talent et d'esprance tait
Clayton; j'ignore ce qu'il est devenu, mais c'tait rellement un gnie.
Les amitis de collge, taient pour moi de vritables _passions_[27]
(car je n'ai jamais senti  demi), et je ne pense pas que j'en aie
conserv une seule; mais il faut dire que plusieurs de ceux qui me les
inspirrent n'existent plus. Ma liaison avec lord Clare fut l'une des
premires et des plus durables dont je me souvienne, l'loignement ayant
pu seul la refroidir. Jamais je n'entendis prononcer le nom de _Clare_
sans un vif battement de coeur, et remarquez-le, j'cris encore
aujourd'hui sous le charme de mes impressions de 1803, 1804 et 1805,
etc., etc.

     [Note 27: Dans l'un de ses journaux, et sous la date de 1808,
     je trouve le passage suivant de Marmontel, qui sans doute
     l'avait frapp comme s'appliquant  l'enthousiasme de ses
     premires liaisons. L'amiti, qui dans le monde est  peine
     un sentiment, est une passion dans les clotres.
                                            (_Contes moraux_.)]

J'emprunte l'extrait suivant  un autre de ses _Souvenirs_.

 Harrow, je tenais bien ma place au coup de poing[28]. Je crois me
rappeler que je ne fus battu qu'une fois sur sept, et c'tait avec
H..... encore le drle ne me battit que par l'intervention dloyale des
gens de la maison o il mangeait, et o la scne se passait; je n'avais
pas mme de second. Je ne lui pardonnerai jamais, et je serais fch de
le rencontrer aujourd'hui, car certainement nous nous querellerions. Mes
combats les plus mmorables furent avec Morgan, Rice, Raiesford et lord
Jocelyn, mais nous restmes toujours bons amis par la suite. J'tais un
des enfans les moins aims, cependant je finis par me faire respecter.
J'ai gard toutes mes amitis de collge et toutes mes haines, si ce
n'est relativement au docteur Butler, contre lequel je me rvoltais, ce
dont plus tard j'ai t fch. Le docteur Drury, que je tourmentais
aussi passablement, fut de tous mes amis le meilleur, le plus tendre, et
j'ajouterai le plus svre; je le regarde encore aujourd'hui comme un
pre.

     [Note 28: M. d'Israeli, dans son livre ingnieux _sur le
     caractre des gens de lettres_, a mis l'opinion que l'un des
     indices du gnie dans les jeunes gens est le dgot des jeux
     et des exercices du corps. Il cite en preuve Beattie, qui
     peint ainsi son mnestrel idal:

     Il avait toujours fui le bruit, les runions, les fatigues,
     et ne se souciait pas de paratre dans la tumultueuse mle
     des coliers; mais les forts avaient pour lui le plus grand
     charme.

     Son autorit la plus imposante est Milton, qui dit aussi de
     lui-mme:

     tant enfant, nul jeu d'enfant ne m'tait agrable.

     On ne peut appliquer ces rgles gnrales, ni aux
     dispositions ni au mrite des hommes de gnie, si dans les
     personnages cits par M. d'Israeli on reconnat quelque
     infirmit corporelle, et si dans plusieurs autres on peut
     remarquer des gots directement opposs. Une foule d'autres
     potes, comme Eschyles, Dante, Camons, se sont distingus 
     la guerre, le plus turbulent des exercices; et si l'on est
     oblig d'avouer qu'Horace fut mauvais cavalier, et que
     Virgile ne savait pas jouer  la paume, on trouve d'un autre
     ct que Dante fut aussi habile  la chasse qu' l'escrime,
     que Tasse sut galement bien danser et manier le fleuret,
     qu'Alfieri tait bon cavalier, Klopstock bon patineur, Cowper
     renomm dans sa jeunesse  la crosse et au ballon, et
     qu'enfin Lord Byron excellait dans tous les exercices du
     corps.]

P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de
mon affection; je m'attachai encore  Clare, Dorset, C. Gordon, Debath,
Claridge et J. Wingfield; ils taient plus jeunes que moi, et je les
gtais par mon indulgence. Peut-tre n'ai-je jamais aim quelqu'un
autant que le pauvre Wingfield, qui mourut  Coimbre en 1811, avant mon
retour en Angleterre.

Un des plus frappans rsultats de l'ducation en Angleterre c'est qu'on
ne retrouve dans aucun pays autant d'exemples d'amiti vigoureuse forme
ds l'enfance et conserve dans l'ge mr, et que dans nulle autre
contre peut-tre les sentimens d'affection pour la maison paternelle ne
sont aussi rares ou du moins aussi faibles. loigns, comme ils le sont,
des cercles de famille, dans un tems o leur coeur est le plus accessible
aux sentimens affectueux, les enfans substituent naturellement aux liens
de parent ces amitis de collge, qui, s'unissant ensuite aux scnes et
aux vnemens qui charmrent leur jeunesse, conservent toujours sur eux
la plus grande force. On peut observer des rsultats tout--fait
diffrens en Irlande, et je crois aussi en France, o le systme
d'ducation se lie mieux aux souvenirs domestiques. L, la maison
paternelle obtient une sorte de partage naturel et lgitime dans le coeur
des enfans; mais aussi les amitis hors de ce cercle domestique sont en
proportion moins vives et moins durables[29].

     [Note 29:  huit ou neuf ans, on met l'enfant  l'cole, et
     ds-lors il dvient tranger dans la maison o il est n;
     l'affection de son pre est interrompue pour lui, et les
     sourires de sa mre, ses tendres avis, la sollicitude de ses
     parens, ne sont plus devant ses yeux. D'anne en anne, il se
     sent vers eux moins d'entranement, et il finit par perdre
     ses premiers sentimens au point de se trouver plus heureux
     partout ailleurs que dans sa famille.
                                      (_Lettres de Cowper_.)]

Pour un jeune homme comme Byron, rempli des sentimens les plus
passionns, et ne trouvant dans la maison maternelle de sympathie
qu'avec la portion la moins noble de sa nature, le petit univers de
l'cole devait ncessairement mettre en jeu ses affections, et leur
donner une extension extrme. Voil pourquoi les amitis qu'il contracta
au collge se ressentirent beaucoup de ce qu'il dsigne lui-mme comme
des _passions_. C'est le vide de pareilles affections dans ses foyers,
et leur vivacit parmi _la sociale runion d'Ida_, qu'il dcrit ainsi
dans l'un de ses premiers pomes[30].

     [Note 30: Mme avant ses liaisons de collge, il avait montr
     la mme sorte d'attachement romanesque pour un enfant de son
     ge, fils d'un de ses fermiers de Newsteadt. Dans deux ou
     trois de ses premiers pomes il ne s'arrte pas moins sur
     l'ingalit que sur la chaleur de cette amiti.

     Que la folie sourie, en voyant ton nom et le mien unis par
     l'amiti; la vertu roturire a plus de droit  ce sentiment
     que le vice anobli.

     Bien que ton sort ne soit pas gal au mien, puisque ma
     naissance m'appelle aux honneurs de la pairie, ne m'envie pas
     cet clat pompeux, un mrite modeste fait ton orgueil.

     Nos ames du moins se rencontrent gales, ton humble
     condition n'est point une disgrce pour ma position leve;
     notre commerce n'en sera pas moins doux, puisque le mrite
     remplace en toi la naissance.]

N'y a-t-il point quelqu'autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher 
tout le monde? Ah! srement il y a une voix secrte qui nous dit tout
bas que l'amiti sera doublement douce  celui qui est oblig de
chercher des coeurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,
quand il ne peut les y trouver. Ces coeurs, chre _Ida_[31], je les ai
trouvs dans ton sein, tu as t pour moi une famille, un monde, un
paradis.

     [Note 31: _Ida_, nom potique de l'cole d'Harrow.
                                             (_N. du Tr._)]

Cette premire publication est remplie des tmoignages les plus touchans
de ses amitis de collge; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il
adresse  l'un d'eux,  propos de quelques griefs, qui ne portent un
caractre de tendresse.

Vous saviez que mon ame, que mon coeur, que ma vie taient  vous en cas
de danger; vous saviez que les annes et la distance ne m'avaient pas
chang, que je n'existais que pour l'amour et l'amiti.

Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le pass? les liens qui
nous unissaient sont rompus. Peut-tre ce souvenir vous arrachera-t-il
un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant  celui
qui fut votre ami!

La description suivante de ce qu'il prouvait aprs avoir quitt Harrow,
quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se
rapproche beaucoup de la scne qui eut lieu en Italie, quelques annes
seulement avant sa mort, quand  la vue de son cher lord Clare, aprs
une longue sparation, il se sentit touch jusqu'aux larmes par les
souvenirs qu'il rveillait en lui.

..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque
ancien camarade de mon enfance vient, une honnte joie peinte sur la
figure, rclamer en moi son ami; mes yeux, mon coeur, tout montre que je
suis encore un enfant: la scne blouissante, les groupes bruyans qui
m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.

On a vu par les extraits de son _journal_ que M. Peel tait l'un de ses
condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne
tous deux, m'a t rapporte par un ami de ce dernier, et je tcherai de
me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.

Tandis que Lord Byron et M. Peel taient  Harrow, un tyran[32], plus
vieux de quelques annes, rclama le droit de _basculer_ le petit Peel,
droit que Peel,  tort ou  raison, ne voulut pas reconnatre. Mais sa
rsistance fut vaine: le tyran non-seulement le fit flchir, mais il
rsolut d'infliger une punition  l'esclave rfractaire. Il se mit donc
en devoir de lui administrer une espce de bastonnade sur la partie
interne du bras, que durant l'opration il avait comprim de deux
cordes, avec un talent cruel, pour rendre la douleur plus vive. Tandis
que les coups se succdaient rapidement et que le pauvre Peel n'en
pouvait dj plus, Byron aperut et comprit de suite les tourmens de son
ami; il savait bien qu'il n'tait pas assez fort pour chercher querelle
au tyran et que d'ailleurs il tait dangereux de l'approcher; toutefois
il s'avance vers la scne de l'action, et le visage rouge de colre, les
yeux pleins de larmes et une voix que l'indignation et la terreur
rendaient incertaine, il lui demanda humblement qu'il voult bien lui
dire combien de coups il entendait infliger. Et que t'importe? petit
drle! rpondit l'excuteur.--C'est que si vous y consentiez, repartit
Byron, en prsentant son bras, j'en prendrais la moiti. Il y a dans ce
petit trait un mlange de simplicit et de grandeur vraiment hroque;
nous pouvons sourire  notre aise des amitis d'enfance, mais il est
rare que celles de l'ge mr soient capables d'une gnrosit comparable
 celle-ci.

     [Note 32: On appelle ainsi, dans les grands collges
     d'Angleterre, les lves les plus anciens; ceux des dernires
     classes sont dsigns sous le nom d'esclaves. Il en tait de
     mme  l'cole polytechnique, il y a quelques annes, et la
     _bascule_ tait galement une servitude qu'imposaient les
     lves de deuxime anne  ceux de la premire.
                                                 (_N. du Tr._)]

Parmi ses favoris d'cole, on peut remarquer qu'un grand nombre taient
nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le
duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser
croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui
attirrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me
raconta le fait, avait, en sa qualit de moniteur, mis lord Delaware sur
sa liste de punition; Byron s'en tant aperu, s'approcha de lui, en
disant: Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne
le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas,
mais enfin c'est mon collgue  la pairie. Il est inutile d'ajouter que
son intervention en pareil cas n'tait rien moins qu'heureuse; car l'un
des rares bienfaits de l'ducation publique est de faire tomber en
quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes
plbiens dans une galit parfaite avec les pairs, bien que ces
derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.

Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supriorit
nobiliaire tait alors assez peu dguis pour lui attirer frquemment
les moqueries de ses camarades; c'est, je crois,  Dulwich que son
habitude de tirer orgueil de la prminence qu'il trouvait dans un vieux
baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de
_vieux baron anglais_. Mais ce serait une erreur de croire que, soit 
l'cole, soit plus tard, il ait jamais t guid par d'aristocratiques
sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage
des hommes d'une extrme fiert, il prfrait gnralement pour _ses
intimes_, ceux d'un rang infrieur au sien, et tels taient presque tous
ceux qu'il comptait  l'cole parmi ses amis. D'un autre ct, ce qui le
charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'tait leur
infriorit sous le rapport de l'ge et de la force. Elle lui permettait
de se complaire encore dans son gnreux orgueil, en prenant quand il le
fallait,  leur gard, le rle de protecteur.

William Harness, qui tait entr  Harrow  dix ans, tandis que Byron en
avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier
motif, bien qu'il ait oubli d'en parler. Le jeune Harness, encore
boiteux des suites d'un accident d'enfance, et  peine remis d'une
maladie grave, tait peu capable de surmonter les difficults d'une
cole publique; Byron le vit un jour maltrait par un enfant beaucoup
plus g et plus fort; il se hta de prendre sa dfense. Le lendemain,
le petit enfant demeurait seul  l'cart; Byron vint encore  lui, et
lui dit: Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je
le rosserai. Il tint sa parole, et, ds ce moment, le protecteur et le
protg devinrent, malgr leur diffrence d'ge, des amis insparables.
Cependant leur amiti subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans
une lettre crite aprs six ans, fait allusion avec tant de sensibilit,
de franchise et de dlicatesse, que je ne puis m'empcher d'anticiper la
date, et d'en donner ici un extrait.

Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mlange
de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je
vous jure bien sincrement que je les compte au nombre des plus heureux
de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche  ma majorit,
c'est--dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je
parcourrai dans le monde ma carrire de folie. Alors j'avais quatorze
ans: vous tiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier
certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence
d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre
conduite (dcidment tout  votre avantage) et de ces habitudes
turbulentes et querelleuses qui m'entranrent dans tous les genres de
dsordres, toutes ces circonstances se runirent pour dtruire une
intimit que l'affection me pressait de continuer, et que la mmoire
m'obligeait de regretter amrement. Mais il n'est pas une particularit
de cette poque, pas mme une seule de nos conversations, qui ne reste
encore aujourd'hui grave dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage:
cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attach de
prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me
rappelle la lecture de vos _premiers essais_! Une autre circonstance que
vous ignorez, c'est que les _premiers vers_ que j'essayai de faire 
Harrow vous taient adresss, vous deviez les voir; mais Sinclair en
avait gard la copie quand nous allmes en vacance, et  notre retour
nous avions cess d'tre lis; ils furent dtruits, et certes ce ne fut
pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens 
un ge o l'on ne saurait tre hypocrite.

Je me suis arrt plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai
par o j'aurais d commencer. Nous tions autrefois amis, nous l'avons
mme toujours t, car notre sparation fut l'effet du hasard et non du
refroidissement. J'ignore o notre destine doit nous conduire l'un et
l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous dcident  jeter
une pense sur un cervel de mon espce, vous me trouverez toujours
sincre, et jamais assez aveugle sur mes dfauts pour envelopper les
autres dans leurs consquences. Voulez-vous m'crire quelquefois? Je ne
dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espre que nous
serons l'un pour l'autre ce que nous _devions_ tre et ce que nous
_tions_.

Une autre preuve aussi forte de la vivacit de ses impressions de
jeunesse, c'est, quand ses amis ont gard un si petit nombre de ses
anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui
adressrent les principaux d'entr'eux, mme les plus jeunes. Et si
quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa
fidle mmoire, aprs plusieurs annes d'intervalle, supplait  leur
oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si prcieusement, il en est
un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de
l'nergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en
mmoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture rveillait,
comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.

 LORD BYRON, etc., etc.


Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.

Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me _dire des noms_ toutes
les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une
explication, et je dsire savoir si vous voulez que nous soyons aussi
bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez
absolument laiss l, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais
il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tte un caprice
quelconque, que je reviendrai toujours  vous, comme certains autres le
font, pour regagner votre amiti. Ne pensez pas que je sois votre ami
par intrt, et parce que vous tes plus grand ou plus g que moi: non,
cela n'est pas, et ne sera jamais. J'tais votre ami, et je ne le suis
encore qu' une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me _direz plus
des noms_. Vous avez bien vu, j'en suis sr, que je n'aimais pas cela;
pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus
tre mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne
tiens  rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer,
mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.

Je ne suis pas un hypocrite, Byron, et je ne le serai jamais assez pour
rester votre ami quand vous me _direz des noms_. Personne ne dira, j'en
suis sr, que je me sois abaiss pour regagner une amiti dont vous ne
voulez plus. Pourquoi le ferais-je? ne suis-je pas votre gal? Quel
intrt y aurais-je? Quand vous me retrouverez dans le monde
(c'est--dire si vous le voulez), vous ne pourrez m'avancer ou me
protger, ni moi vous. Je vous engage donc et vous demande, si vous
tenez  mon amiti (ce qui n'est pas,  en juger par votre conduite), 
ne pas me donner les noms que vous faites, ni  vous moquer de moi.
Jusqu'alors il me sera impossible de vous nommer mon ami. Je vous serai
oblig de me rpondre de suite.

En attendant, je demeure votre...

Je ne puis dire votre ami.


Sur le dos de cette lettre tait la note suivante, de la main de Byron:

Cette lettre et une seconde furent crites  Harrow par mon _alors_ et
toujours cher ami Lord de ***, quand nous tions camarades d'tudes. Il
me les adressa  la suite de je ne sais plus quel malentendu, le seul
qui s'leva jamais entre nous; il fut d'ailleurs de courte dure, et je
ne conserve cette lettre que pour la lui rappeler quand je le verrai,
afin que nous puissions rire au souvenir de l'insignifiance de notre
premire et dernire querelle.

                                                               BYRON.


On retrouve dans une lettre du mme enfant, crite deux annes plus
tard[33], ces passages remarquables:

Votre dernire lettre m'a fait penser que vous tiez extrmement piqu
contre la plupart de vos amis, et mme un peu contre moi, si je ne me
trompe. Vous dites d'un ct: _Il n'est presque pas douteux que peu
d'annes ou de mois nous rendront aussi indiffrens l'un  l'autre, que
si nous n'avions pas pass ensemble une partie de notre vie_. En vrit,
Byron, vous me faites injure, et je n'ai pas de doute, au moins je
l'espre, que vous ne vous calomniiez vous-mme.

     [Note 33: D'autres lettres encore offrent de curieuses
     preuves de la sensibilit jalouse et passionne de Byron.
     Dans l'une d'elles, par exemple, nous voyons qu'il s'tait
     offens que son jeune ami lui et crit _mon cher Byron_ au
     lieu de _mon trs-cher_; et dans une autre, qu'il avait eu de
     la jalousie de quelques expressions chappes  son ami, 
     l'occasion du dpart de Lord John Russell pour l'Espagne.
     Vous me dites, lui rpond-on, que jamais vous ne me vtes
     agit comme quand j'crivis ma dernire lettre; pensez-vous
     que j'eusse tort? J'avais reu une lettre de vous le samedi,
     o vous me disiez que vous quittiez l'Angleterre au mois de
     mars pour six ans; et le lundi John Russell partait pour
     l'Espagne. Mais pouvez-vous imaginer que je fusse plus triste
     au sujet de Lord Russell, qui s'en va pour quelques mois, et
     de qui j'aurai constamment des nouvelles, que relativement 
     vos six annes de voyage au bout du monde, pendant lesquelles
     j'entendrai  peine parler de vous, et qui peut-tre
     m'empcheront de vous revoir jamais? J'prouve une vritable
     peine de ce que vous me dites, que je dois vous excuser si
     vous tes jaloux de me voir plus affect du dpart d'un ami
     qui tait prs de vous que de celui qui tait loign. Il est
     impossible que vous ayez pu croire un moment que l'absence de
     John m'affectt plus que la vtre. Je finis donc sur ce
     sujet.]

Malgr ces habitudes de jeux et de paresse qui semblaient l'indice d'une
certaine absence d'ides et de rflexions, il y avait des momens o le
jeune pote rentrait profondment en lui-mme et se livrait  des
mditations incompatibles avec l'enjouement et l'insouciance de son ge.
On montre encore dans le cimetire d'Harrow une tombe leve, d'o la
vue plane sur Windsor; c'tait l'endroit favori o l'on savait si bien
qu'il aimait  s'arrter, que les enfans l'appelaient _la tombe de
Byron_[34], et c'est l, dit-on, qu'il demeurait des heures entires
abm dans ses penses, ruminant dans la solitude ses premires
inspirations sublimes et passionnes, et parfois, peut-tre, entrevoyant
dj cet avenir de gloire qui lui inspirait,  peine g de quinze ans,
ces vers remarquables:

_Mon nom seul sera mon pitaphe_. S'il ne suffit pour honorer ma cendre,
qu'aucune autre gloire ne me soit accorde en rcompense. On ne doit
voir que ce nom, ce nom seul sur mon tombeau; illustr par lui, ou comme
lui  jamais oubli.

     [Note 34: C'est  cette tombe que se rapporte ce passage des
     _souvenirs d'enfance_, qui font partie de ses oeuvres
     indites:

     Souvent, quand, oppress de tristes pressentimens, je
     m'asseyais inclin sur notre tombe favorite.]

Il passa quelque tems  Bath avec sa mre, pendant l'automne de 1802,
et, quoique bien jeune, il prit assez de part aux plaisirs de ces lieux.
Il parut dans un bal masqu, donn par lady Riddel, sous le costume d'un
jeune Turc; modle anticip, quant  la beaut et au costume, de son
jeune Slim de la _Fiance d'Abydos_. Au moment d'entrer dans la maison,
quelqu'un de la foule essaya d'arracher le diamant qui attachait le
croissant de son turban, mais l'un de ceux qui l'accompagnaient
s'aperut  tems de cette tentative de vol. La dame qui m'apprit cette
anecdote, et qui voyait beaucoup alors Mrs. Byron, a bien voulu ajouter
 son rcit les remarqus suivantes: J'ai vu beaucoup Lord Byron 
Bath; sa mre m'a invit souvent  prendre le th avec elle; il tait
toujours fort plaisant et original; quand la conversation tombait sur
ses amis absens, il montrait un lger penchant  la satire, auquel plus
tard il s'abandonna, comme chacun sait, avec une libert entire.

Nous touchons maintenant  un vnement qui, d'aprs sa profonde
conviction, exera sur sa vie et son caractre une influence vive et
durable.

Ce fut en 1803, que son coeur, dj deux fois prouv, comme nous l'avons
vu, par d'enfantines impressions d'amour, conut un attachement qui,
jeune comme il tait encore, domina ses facults au point de colorer
d'une teinte particulire le reste de ses jours. Que les passions
malheureuses soient en gnral les plus durables, c'est une triste
vrit qui, pour tre confirme, n'avait pas besoin de ce nouvel
exemple; mais peut-tre faut-il attribuer  la mme circonstance
l'innocence parfaite de cet attachement pour miss Chaworth, qui le
distingua, sans jamais l'effacer de son coeur, de tous ceux qui le
suivirent. Comme c'est le seul sentiment du mme genre dont les dtails
puissent tre suivis sans dangers, ou dont les rsultats, bien que
douloureux, puissent tre raconts, nous pensons qu'on s'y arrtera avec
plaisir.

Mrs. Byron, en partant de Bath, vint sjourner  Nottingham, Newsteadt
tant en ce tems-l lou  lord Grey de Ruthen; et pendant les vacances
de Harrow, son jeune fils vint l'y rejoindre. Tel tait son attachement
pour Newsteadt, que c'tait mme un plaisir pour lui d'tre dans son
voisinage; aussi, avant d'avoir fait la connaissance de lord Grey, il
lui arrivait souvent de passer la nuit dans une petite maison contigu 
la grande porte et qu'on appelle encore  prsent la hutte[35]; mais
bientt des rapports d'amiti s'tablirent entre son noble locataire et
lui, et ds-lors il eut toujours  son service un appartement dans
l'abbaye. Comme il avait, peu de tems auparavant, t prsent  Londres
 la famille de miss Chaworth, qui, actuellement, rsidait  Annesley,
dans le voisinage immdiat de Newsteadt, il renouvela bientt
connaissance avec elle. La jeune hritire elle-mme joignait  tous les
avantages sociaux qui l'environnaient une grande beaut et les
dispositions les plus aimables et les plus sduisantes.

     [Note 35: Je tiens ce fait de l'un des vieux domestiques de
     Newsteadt, mais je ne dissimulerai pas que d'autres n'aient
     rvoqu en doute ces haltes nocturnes  _la hutte_.]

Le jeune pote avait dj remarqu ses charmes; mais ce fut seulement 
l'poque o nous sommes arrivs, comme il tait dans sa seizime anne
et miss Chaworth dans sa dix-huitime, qu'il semble en avoir t
compltement bloui. Six courtes semaines d't, coules prs d'elle,
suffirent pour veiller une passion qui dura toute sa vie.

D'abord, bien qu'on lui offrt un lit  Annesley, il avait l'habitude de
revenir chaque nuit  Newsteadt, et le motif qu'il allguait tait sa
frayeur des tableaux de famille des Chaworth, qui, s'imaginait-il,
l'avaient pris en grippe en souvenir du duel de son oncle, et se
seraient dtachs la nuit de leurs cadres pour le tourmenter.  la fin
il dit gravement un soir  miss Chaworth et  sa cousine: La dernire
nuit, en m'en retournant, j'ai vu un _bogle_. Comme ce dernier mot
cossais tait compltement inintelligible pour les jeunes dames, il
leur fit entendre que c'tait un revenant, et qu'il ne voulait pas ce
soir-l retourner  Newsteadt.  compter de l, il coucha toujours 
Annesley jusqu' ce que ses visites furent interrompues par une courte
excursion  Matlock et  Castleton, dans laquelle il eut le bonheur
d'accompagner miss Chaworth et ses parens. Voici la curieuse notice que
l'on trouve de ce voyage dans l'un de ses livres-journaux:

J'avais quinze ans quand il m'arriva, dans une caverne du duch de
Derby, de traverser dans une barque, o deux personnes seulement
pouvaient rester couches, un ruisseau qui coulait sous une roche; cette
dernire tait tellement proche de l'eau, que nous fmes obligs de
faire pousser la barque par un conducteur enfum, espce de Caron, qui
se tenait derrire, entirement courb dans l'eau. J'avais alors pour
second M. A. C., dont j'avais t passionnment amoureux sans le lui
dire, mais non pas sans qu'elle le dcouvrt. Je me rappelle mes
sensations, mais je ne puis les dcrire. Notre socit se composait de
Mrs. W., des deux miss W...s, de M. et Mrs. Cl...ke, de miss R. et de ma
M. A. C. Hlas! pourquoi dire _ma_? Notre mariage aurait apais des
haines qui avaient fait couler le sang de nos pres; il aurait runi des
proprits vastes et riches; au moins aurait-il runi un seul coeur et
deux tres assez bien assortis pour l'ge (elle avait deux ans de plus
que moi), et... et... et... qu'en est-il rsult?

Miss Chaworth prenait ordinairement part aux danses du soir,  Matlock,
tandis que son amant restait  la contempler, solitaire et mcontent. Il
est possible que le dgot qu'il exprima toujours pour ce genre de
plaisir soit venu de quelque sentiment amer prouv dans sa jeunesse en
voyant la _dame de son coeur_ conduite par d'autres  la danse joyeuse
dont lui-mme tait exclu. Un jour que la jeune hritire d'Annesley
avait eu pour cavalier une personne qu'elle n'avait jamais vue, Byron
lui dit, d'un air de dpit, quand elle vint reprendre sa place:
J'espre que vous aimez votre nouvel ami. Ces paroles taient  peine
prononces, qu'il se vit accost par une dame cossaise, d'une tournure
dplaisante, qui vint se recommander  lui comme cousine, et qui,
mettant son orgueil  la torture  force de manires et d'expressions
vulgaires, dcida la belle miss Chaworth  lui dire  son tour 
l'oreille: J'espre que vous aimez votre nouvelle amie.  Annesley, il
passait la plus grande partie de son tems  faire des courses  cheval
avec miss Chaworth et sa cousine, ou plong dans une morne rverie, les
mains occupes de son mouchoir; ou bien tirant contre une porte qui
donne sur la terrasse, et qui conserve encore les vestiges de ses
balles. Mais son plus grand plaisir tait de s'asseoir auprs de miss
Chaworth lorsqu'elle faisait de la musique; son air favori tait la
jolie chanson galloise _Maryanne_, sans doute principalement  cause de
son nom. Pendant tout ce tems, il avait la douleur de voir celle qu'il
aimait, entirement occupe d'un autre amour; et comme il le dit
lui-mme:

Ses soupirs n'taient pas pour lui: pour elle il tait un frre, mais
rien de plus.

Il n'est pas mme probable, si le coeur de miss Chaworth et t libre,
que Lord Byron et t choisi par elle comme un objet d'attachement.
Deux ans de plus donnent  une jeune fille une avance dans la vie,
contre laquelle un homme ne peut pas lutter. Miss Chaworth ne voyait
dans Byron qu'un collgien: ses manires taient d'ailleurs alors dures
et peu sociables; elles n'avaient, comme je l'ai entendu rpter vingt
fois, rien de flatteur pour les jeunes filles de son ge. Si dans un
moment d'illusion il s'tait flatt d'inspirer quelque amour  la jeune
miss, il dut tre bientt dsabus par une circonstance note dans ses
_Mmoires_ comme l'une des plus douloureuses humiliations auxquelles son
infirmit l'et expos. Il entendit un jour miss Chaworth dire  sa
femme de chambre: Pouvez-vous croire que je me soucie jamais de ce
petit boiteux? Ces mots, comme il l'a rappel lui-mme, furent un coup
de foudre pour lui. Il tait nuit ferme quand il les entendit; mais il
sortit  l'instant de la maison, et, sans rien voir devant lui, il
courut sans s'arrter jusqu' Newsteadt.

La peinture qu'il a faite de cet amour, dans l'un de ses plus touchans
pomes, _le Songe_, montre comment le gnie et la sensibilit peuvent
lever les ralits de cette vie, et donner un lustre immortel aux
objets et aux vnemens les plus communs. Sous le nom de l'_antique
oratoire_, la vieille salle d'Annesley rappellera long-tems 
l'imagination la vierge et l'adolescent qui s'y trouvrent une fois
runis; tandis que l'image du coursier de l'amant, bien que le type en
ait t la race laborieuse et peu potique des chevaux de Nottingham,
ajoute encore aux charmes gnraux de la scne, et jette sur le tableau
une portion de la lumire que le gnie seul peut  son gr rpandre.

Au reste, ds cet ge encore tendre, il parat avoir eu assez
d'exprience de la vie galante pour savoir comment les premiers trophes
peuvent conduire en amour  de nouvelles conqutes; il se glorifiait
souvent, auprs de miss Chaworth, d'un noeud de cheveux que lui avait
donn quelque beaut sensible (sans doute cette jolie cousine dont il
parle avec tant de chaleur dans l'une des notes que nous avons cites).
Dj, et il ne l'ignorait pas, il avait la beaut qui, malgr quelque
tendance  l'excessif embonpoint de sa mre, lui promettait cette
expression particulire qui donnait  ses traits tant de finesse et tant
de charme. Mais avec les ftes de l't finit le rve de sa jeunesse: il
ne vit plus qu'une fois miss Chaworth l'anne suivante, et il lui dit un
dernier adieu, comme il le racontait souvent, sur cette montagne prs
d'Annesley, qu'il a si bien dcrite dans son pome du _Songe_, comme
tant _couronne d'un particulier diadme_[36]. Personne,  l'entendre,
n'aurait pu deviner tout ce qu'il prouvait, car sa contenance tait
calme et ses sentimens comprims. La premire fois que je vous
reverrai, lui dit-il en la quittant, vous serez sans doute Mrs.
Chaworth[37]?--Je l'espre; telle fut sa rponse. C'tait avant cette
entrevue qu'il avait crit au crayon, dans un volume des lettres de Mme
de Maintenon, qui appartenait  la jeune miss, les vers suivans:

     [Note 36: Parmi les vers indits en ma possession, je trouve
     les fragmens suivans, crits quelque tems aprs cette poque:

     Collines d'Annesley, arides et nues, dans lesquelles s'gara
     mon enfance imprudente, comme les temptes du nord grondent
     et mugissent au-dessus de vos ombrages touffus! Aujourd'hui
     les heures ne s'coulent plus dlicieusement dans ces
     promenades chries; le sourire de Marie ne fait plus de vous
     un paradis pour moi.]

     [Note 37: Son mari prit en effet, pendant quelque tems, le
     surnom de Chaworth.]

Cesse,  mmoire! de me tourmenter. Le prsent est aujourd'hui dcolor
pour moi: l'avenir ne m'offre plus d'esprances; et quant au pass, par
piti, cache-le-moi. Pourquoi ramener devant mes yeux ces images de ce
que je ne reverrai pas? pourquoi me reprsenter ces dlicieux instans 
jamais vanouis? Le plaisir pass augmente la peine prsente; le regret
de ce qui n'est plus se joint  la douleur de ce qui est. Esprances,
regrets, vous n'tes plus que de vains mots: je ne demande plus qu'
vous oublier.

L'anne suivante, miss Chaworth pousa l'heureux rival de Byron. M. John
Muster, l'un de ceux qui se trouvaient prsens quand il en reut la
premire nouvelle, raconte ainsi ce qui se passa alors en lui: J'tais
prsent quand il apprit ce mariage, sa mre lui dit: _Byron, j'ai  vous
apprendre une nouvelle.--Eh bien, qu'est-ce?--D'abord, tirez votre
mouchoir, car vous en aurez besoin.--Quelle absurdit!--Prenez, dis-je,
votre mouchoir_ (il le fit pour lui plaire), _miss Chaworth est marie_.
 ces mots une expression singulire et impossible  dcrire se peignit
sur sa ple figure; il remit violemment son mouchoir dans sa poche,
puis, avec une affectation de froideur et de nonchalance: _Est-ce l
tout?_ dit-il.--_Comment, je m'attendais  vous voir accabl de
douleur._ Il ne rpondit rien, et bientt aprs il ouvrit la
conversation sur un autre sujet.

Sa vie d'Harrow prsente les mmes particularits. Pendant toute sa
dure, comme il le dit lui-mme, il tait toujours jouant, se
rvoltant[38], _ramant_ et se livrant  toute sorte d'espigleries.
L'esprit de rvolte dont il parle ici (bien qu'il n'ait jamais t
jusqu' lui inspirer des actes de violence) se manifesta  l'occasion de
la retraite du docteur Drury, quand,  la place vacante, se prsentrent
les trois candidats, Mark Drury, Evans et Butler. Dans le premier
mouvement auquel cette rivalit donna lieu parmi les coliers, le jeune
Wildman se montra  la tte du parti de Mark Drury, tandis que Byron
avait commenc par rester neutre. Mais dans l'esprance de l'avoir pour
alli, l'un des membres de la faction Drury dit  Wildman: Byron, je le
sais, ne se joindra pas  nous, parce qu'il ne veut jamais de la seconde
place; mais vous pourriez, en lui donnant la premire, vous l'assurer.
Wildman suivit cet avis, et Byron prit en effet le commandement de la
faction.

     [Note 38: Gibbon, parlant des coles publiques, dit: La
     scne comique d'une rvolte de collge fait connatre, sous
     leur vritable point de vue, les ministriels et les
     indpendans de la gnration nouvelle. Mais de pareils
     pronostics ne sont pas toujours srs; ainsi le doux et
     paisible Addisson fut, tant au collge, chef d'un
     soulvement.]

La violence qu'il mit dans son opposition au choix que l'on fit de
Butler, et surtout la vive affection qui l'unissait au dernier matre,
contriburent  aigrir les relations qu'il eut avec le nouveau directeur
pendant le reste de son sjour  Harrow. Par malheur, Byron rsidant
dans les appartemens de Butler, les occasions de msintelligence taient
on ne peut plus frquentes. Un jour le jeune rebelle, dans un accs de
dfiance, arracha tous les grillages des fentres de la salle; et quand
le docteur lui demanda le motif de cette violence, il rpondit, avec un
grand sang-froid: Parce qu'ils obscurcissent la salle. Une autre fois
il lui avoua hardiment la haine qu'il avait contre lui. Ce fut long-tems
la coutume que le matre,  la fin de chaque terme, invitt  dner les
lves les plus gs; et cette faveur, semblable aux invitations
royales, tait en gnral regarde comme un ordre. Lord Byron cependant
y rpondit par un refus; cela surprit beaucoup le docteur Butler, et, 
la premire occasion, il lui en demanda le motif devant les autres
lves: Aviez-vous quelque autre engagement?--Non, monsieur.--Mais vous
aviez donc une raison, Lord Byron?--J'en avais.--Et laquelle?--Parce que
(rpliqua le jeune pair avec une fiert compose) s'il vous arrivait de
passer dans mon voisinage tandis que je serais  Newsteadt, je ne
songerais certainement pas  vous inviter  dner; en consquence, je ne
dois pas accepter une pareille invitation de votre part. En gnral
l'ide qu'avaient de lui ses professeurs  Harrow tait celle d'un
enfant paresseux, qui ne voulait jamais rien apprendre; et si l'on fait
attention  ses habitudes ordinaires, on avouera que cette rputation
n'tait pas dpourvue de fondement. Il est impossible de jeter les yeux
sur les livres dont il se servait, et qui sont couverts de translations
interlignes, sans tre frapp de l'absence de son attention. Les mots
grecs les plus ordinaires ont leur traduction anglaise barbouille 
leur ct, et cette circonstance prouve bien qu'il ne les connaissait
pas assez pour les traduire de mmoire. Ainsi, dans son Xnophon, nous
trouvons [Grec: neoi], _jeunes_, [Grec: smasin], _corps_, [Grec:
anthrpois tois agathois], _bons hommes_, etc., etc.; et mme, dans les
volumes de pices grecques qu'il vendit en partant  la bibliothque du
collge, nous remarquons, entre autres exemples, le mot usuel [Grec:
chrousos] flanqu de son synonyme anglais (or).

Mais quelque faibles que fussent ses progrs dans les matires purement
scolastiques auxquelles nous consacrons en pure perte une si prcieuse
portion de la vie[39], il n'en montrait pas moins des dispositions
merveilleuses pour tous les genres varis d'instruction qui ne sont
utiles que dans le monde. N avec un esprit trop scrutateur et trop
vagabond pour tre facilement emprisonn dans des limites dtermines,
il s'attachait  des sujets qui dj intressaient ses gots virils, et
que ne pouvait comprendre l'esprit purement pdantesque d'une cole;
mais ses accs irrguliers et violens de travail, dans cette direction,
donnaient  son intelligence une impulsion bien plus haute que celle de
ses condisciples les plus laborieux. La liste qu'il a faite de tous les
ouvrages divers dont il avait  la hte, et de son propre choix, dvor
les pages, avant d'atteindre sa quinzime anne, est tellement
considrable, qu'on a de la peine  y ajouter foi; et elle prsente une
telle masse de recherches, qu'elle pourrait dfier les plus vieux
_helluones librorum_.

     [Note 39: Il est dplorable de songer  la perte de tems que
     l'on fait subir aux enfans dans la plupart des collges, en
     les occupant pendant six ou sept ans  apprendre seulement
     des mots, et encore d'une manire fort imparfaite.
                                  (COWLEY, _Essai_.)

     Si un Chinois entendait parler de notre systme d'ducation,
     ne supposerait-il pas que nous destinons tous nos jeunes gens
      professer des langues mortes dans les pays trangers, et
     non pas  faire jamais usage de la ntre?
                        (LOCKE, _sur l'ducation_.)]

Il ne faut pourtant pas croire, d'aprs l'tendue et l'activit de son
esprit, que Byron pt de lui-mme choisir une direction privilgie;
quel que soit, en effet, le plan d'instruction d'un jeune homme de
talent dans les grandes coles et dans les universits d'Angleterre, il
ne supplera pas compltement  ce qui lui manque sous le rapport
intellectuel, et pourra mme l'exposer  des carts embarrassans et
dangereux[40]. Dans la difficult ou mme l'impossibilit absolue qu'il
trouvera  combiner l'acquisition des connaissances pratiques avec les
tudes de l'antiquit qui lui sont ncessaires pour obtenir les honneurs
scolastiques, il devra choisir ou de porter toute son attention et ses
voeux vers ce dernier objet, et alors il n'aura aucune ide de tout ce
qui doit lui servir le plus dans le monde; ou d'adopter comme Lord Byron
et d'autres personnages distingus le systme contraire, et consentir 
passer  l'cole pour un lve incapable et paresseux, afin de se
prparer des moyens de supriorit dans le monde.

     [Note 40: Un excellent colier peut quitter les bancs de
     Westminster ou d'Eton dans une ignorance complte du train de
     vie et de la conversation du monde anglais, vers la fin du
     dix-huitime sicle.
                                                (GIBBON.)]

Les _souvenirs_ inscrits par le jeune pote dans ses livres d'cole
peuvent nous permettre de croire que dans un ge si tendre il prvoyait
dj vaguement que tout ce qui se rapportait  lui deviendrait par la
suite un objet d'intrt et de curiosit. La date de son entre 
Harrow[41], le nom des enfans qui furent ses moniteurs, la liste des
chefs de classe parmi ses condisciples sous le docteur Drury[42], tout y
est not avec la dernire minutie, et comme pour former des points de
retour pour l'histoire de sa vie. Un exemple touchant suffira pour
montrer qu'il lui arriva plus d'une fois de s'arrter  ces ides. Nous
trouvons sur la premire page de ses _Scriptores grci_ la suivante note
crite  la main: George Gordon Byron, vendredi 26 juin, a. d. 1805,
trois heures trois quarts de l'aprs-midi, classe de troisime, Calvert
moniteur, Tem, Wildman  ma gauche et Long  ma droite.
Harrow-la-Montagne. Et sur la mme feuille se trouve le commentaire
suivant, crit cinq ans plus tard:

                  _Eheu fugaces, Posthume! Posthume!
                  Labuntur anni_.
                                  B., 9 janvier 1809.

     [Note 41: Byron, Harrow-la-Montagne, dans le Middlesex,
     _alumnus schol lyonensis privus, in anno domini_ 1801,
     _Ellison duce_.

     Moniteur en 1801: Ellison, Royston, Hunxman, Rashleigh,
     Rokeby, Leigh.]

     [Note 42: Chefs de classe de Drury, 1804: Byron, Drury,
     Sinclair, Clare, Bolder, Annesley, Calvert, Strong, Acland,
     Gordon, Drummond.]

Des quatre personnes dont les noms sont ici mentionns, l'une est
morte, une autre est dans un climat lointain: tous sont spars: il n'y
a pas cinq ans qu'ils taient ensemble runis dans la mme classe; et
nul encore n'aurait atteint sa vingt et unime anne.

Il passa les vacances de 1804[43] avec sa mre  Southwell: Mrs. Byron
tait venue s'y fixer pendant l't de cette anne, en quittant
Nottingham, et elle avait choisi pour demeure la maison appele
Burgage-Manor. On conserve encore  Southwell, sous la date du 8 aot
1804, une note dans laquelle on annonce que le jeu est retenu _par Mrs.
et Lord Byron_. La personne  qui appartenait la maison qu'ils
habitaient tait un rentier possesseur d'une assez belle bibliothque;
et le premier soin du jeune pote, comme il nous l'apprend, fut de la
retourner compltement aussitt aprs son arrive  Southwell. L'un des
livres qui l'occuprent et l'intressrent davantage fut, et on le
croira sans peine, la _Vie de lord Herbert de Cherbury_.

     [Note 43: Pendant l'une des vacances de Harrow, il demeura
     quelque tems dans la maison de l'abb de Rouffigny, dans
     Took's court, avec l'intention d'y tudier la langue
     franaise; mais, au dire de l'abb, il avait peu de got pour
     cette tude, et, au grand dpit du rvrend matre, il
     passait presque tout son tems  faire des armes,  boxer,
     etc.]

Il entra au mois d'octobre 1805 au collge de la Trinit  Cambridge.
Voici comme il dcrit les sentimens qu'il prouva en quittant sa chre
Ida:

Mon entre au collge me fit un effet singulier et pnible. D'abord
j'tais tellement afflig de quitter Harrow, bien que le tems en ft
arriv (ayant alors dix-sept ans), que pendant le dernier quartier que
j'y passai, j'employais les heures, consacres au sommeil  compter les
jours que j'avais encore  y rester. J'avais toujours _dtest_ Harrow
jusqu'aux dix-huit derniers mois, mais ds ce moment je l'aimai. En
second lieu je souhaitais d'aller  Oxford et non  Cambridge;
troisimement je me trouvais tellement isol dans ce nouveau monde que
je faillis en perdre la tte. Mes camarades n'taient pourtant pas
insociables: au contraire, ils avaient de la bont, de la bienveillance,
un rang, de la fortune, et une gat bien autre que la mienne. Je me
joignais  eux, je dnais, je soupais, etc., dans leur compagnie; mais
je ne sais comment j'prouvais un sentiment le plus pnible, le plus
mortel de ma vie, en pensant que je n'tais plus un enfant.

Il fut sans doute quelque tems  Cambridge en proie  cette espce
d'isolement; mais il n'tait pas dans sa nature de rester long-tems sans
aimer quelque chose, et l'amiti qu'il forma bientt avec le jeune
Eddleston, qui avait deux ans de moins que lui, surpassa mme en
vivacit romanesque toutes ses autres liaisons de collge. Les
dispositions musicales de cet enfant furent l'occasion de leur intimit.
Il tait alors un des choristes de Cambridge, bien que par la suite il
ait suivi une profession mercantile. Cette disconvenance de leur
position respective n'tait pas sans charme pour Byron: elle flattait en
mme tems son orgueil et son bon naturel, et tablissait entre eux des
rapports mutuels de protection d'un ct, de reconnaissance et de
dvouement de l'autre; seuls rapports qui, suivant Bacon, soient la base
du peu d'amiti qui reste encore sur la terre. Ce fut sur un don que lui
avait fait Eddleston qu'il crivit ces vers, intituls _la Cornaline_,
qui taient imprims dans son premier volume rest indit; en voici une
stance:

        Quelques-uns souriant des liens qui nous unissent, m'ont
        souvent reproch ma faiblesse; ce don lger a cependant le
        plus grand prix  mes yeux, car, j'en suis sr, je le tiens de
        quelqu'un qui m'aime.

Une autre liaison moins vive, commence  Harrow, et continue pendant
sa premire anne de Cambridge, est ainsi mentionne dans l'un de ses
_journaux_:

Que mes penses sont tranges! La lecture du chant de Milton, _belle
Salvina_, m'a ramen, je ne sais comment ou pourquoi, aux jours les plus
heureux peut-tre de ma vie (toujours excepts, de tems en tems,
certains dimanches des deux derniers ts de Harrow). Je me retrouvais 
Cambridge avec Edward Nol et Long, qui fut plus tard dans les gardes:
Long, aprs avoir servi avec honneur dans l'expdition de Copenhague
(qui laisse encore vivre deux ou trois mille goujats gras et bien
pays), fut noy en 1809, pendant son passage  Lisbonne avec son
rgiment dans le _Saint-George_, qui fut heurt la nuit par un autre
vaisseau de transport. Nous tions des nageurs rivaux, galement
passionns pour les chevaux, la lecture et les festins. Nous avions t
ensemble  Harrow, mais _l_ du moins il n'tait pas un esprit aussi
intraitable que le mien; j'tais toujours alors le premier  la paume,
dans les rvoltes, les batailles, les parties, et tous les genres de
dsordres; il tait, lui, beaucoup plus calme et mieux civilis. Mais 
Cambridge, soit que mon caractre s'adouct ou que le sien prt plus de
roideur, il est certain que nous devnmes grands amis. La description du
sige de Sabrina me rappelle nos mutuels exploits de plongeur. Bien que
le Cam n'offre pas une onde vraiment _transparente_, et que l'endroit o
nous nous jetions et quatorze pieds de profondeur, nous avions toujours
soin, afin de mieux prouver nos avantages, de lancer avant nous des
oeufs, des pices de vaisselle et mme des shillings. Il y avait entre
autres, et je m'en souviens bien, dans le lit de la rivire o nous nous
baignions le plus ordinairement, une souche d'arbre autour de laquelle
j'aimais  me glisser et  m'tonner comment diable je me trouvais l.

Le soir nous faisions de la musique, car il tait musicien et savait
tirer un gal parti de la flte et du violoncelle. Je faisais partie de
l'assistance et, si je ne me trompe, notre boisson de prdilection tait
alors de l'eau de soude. Le jour nous courions  cheval, nous nous
baignions, nous causions, ou parfois prenions un livre. Je me rappelle
l'avidit avec laquelle nous parcourmes le nouvel in-quarto de Moore
(en 1806); le soir nous le lisions ensemble. Nous ne fmes runis qu'un
t. Long entra dans les gardes l'anne que je passai  Nottingham, au
sortir du collge. Son amiti, et de ma part un violent et cependant pur
amour, taient alors le roman de l'poque la plus romanesque de ma
vie.....................................................................
........................................................................

Je me souviens qu'au printems de 1809 H***[44] me plaisantait de la
tristesse que m'avait cause la mort de Long, et s'amusait  faire des
pigrammes sur son nom, qui prtait aux jeux de mots, tels que _long,
court_, etc.; mais il eut bien le tems de s'en repentir  trois ans de
l, quand notre ami mutuel, et surtout le sien, Charles Matthews, se
noya galement, et qu'il put lui-mme sentir combien mon affliction
avait t lgitime. Pour moi, je ne rtorquai pas ces piquans jeux de
mots; je sentais trop tout ce que je perdais dans Matthews, et, ne
l'euss-je pas senti, j'aurais encore respect sa douleur.

     [Note 44: Sans doute Hobhouse.]

Le pre de Long m'crivit pour m'engager  faire l'pitaphe de son
fils: je le promis, mais je n'eus pas la force de la composer. Il tait
de ces tres bons et aimables qui ne demeurent gure dans ce monde, dou
de tous les talens et de tous les avantages qui pouvaient mieux le faire
regretter. Cependant, quoique bon compagnon, il avait parfois d'tranges
accs de mlancolie; je me souviens qu'un jour, allant chez son oncle,
je l'accompagnai jusqu' la porte, c'tait dans le haut ou le bas
Grosvenor ou Brook street, je ne sais plus lequel, mais c'tait srement
dans une rue qui faisait suite  quelque place: il me dit que la nuit
d'auparavant il avait pris un pistolet sans savoir ou regarder s'il
tait ou non charg, et qu'il l'avait dirig contre sa tte, laissant au
hasard le soin de dcider s'il partirait ou non. La lettre qu'il
m'crivit en passant du collge aux gardes, tait encore aussi
mlancolique qu'on pouvait le supposer en pareil cas: mais son maintien
naturel ne rvlait rien d'une pareille disposition; il tait doux et
prvenant, il avait mme un grand penchant pour la gat. Nous tions
fort lis  Harrow, et mainte fois nous y sommes retourns de Londres
pour nous mieux livrer  nos souvenirs de collge.

Ces mmoires affectueux sont extraits d'un journal qu'il tenait 
Ravenne pendant sa rsidence dans cette ville, en 1821. Les
circonstances pendant lesquelles ils taient consigns, doivent nous les
rendre encore plus touchans et plus remarquables. Il habitait une terre
trangre; il tait mme en rapport avec des conspirateurs trangers,
dont il cachait dans sa maison les armes au moment o il crivait.
Cependant il lui tait possible de s'loigner ainsi des scnes qui
l'entouraient, et de reporter ses penses sur le tems ancien, sur les
amitis perdues de son enfance. Un anglais, M. Wathen, qui le vit dans
l'une des villes d'Italie, ayant eu l'occasion de mentionner, en lui
parlant, qu'il avait eu des rapports d'amiti avec Long, le noble pote,
ds ce moment, lui prodigua les tmoignages d'une affection marque. Il
lui parlait frquemment de Long et de ses bonnes qualits, jusqu' ce
que des pleurs, qu'il ne pouvait arrter, lui couvrissent le visage.

Il rejoignit sa mre  Southwell, suivant son habitude, durant l't de
1806, et c'est alors qu'il forma dans une socit rare, mais choisie,
quelques liens d'intimit dont on chrit encore avec orgueil le
souvenir. Si l'on excepte le court intervalle qu'il passa, comme nous
l'avons vu, dans la socit de miss Chaworth, ce ne fut qu' Southwell
qu'il eut jamais l'occasion de profiter de la douce influence de la
conversation des femmes et de comprendre que la sphre vritable de
leurs vertus c'est leur intrieur. Il fut admis dans le cercle de
l'aimable et spirituelle famille Pigot comme s'il en et fait partie, et
le jeune pote ne trouva pas seulement dans le rvrend John Becher[45]
un critique fin et judicieux, mais un ami sincre. Il eut encore une ou
deux autres familles, comme les Leacroft, les Houson, prs desquelles
ses talens et la vivacit de son esprit furent toujours bienvenus; et la
timidit orgueilleuse qui, pendant sa minorit, l'avait loign de toute
relation avec les gentilshommes du voisinage, semble avoir disparu dans
la petite et agrable socit de Southwell. L'une de ses amies les plus
intimes  cette poque m'a fourni les dtails suivans, sur la manire
dont elle fit sa connaissance:

     [Note 45: Citoyen qui depuis s'est distingu d'une manire
     honorable par ses plans philanthropiques sur l'important
     objet de l'amlioration du sort des pauvres.]

La premire fois que je le vis, ce fut  une runion chez sa mre; et
telle tait sa timidit, qu'il fallut l'envoyer chercher trois fois
avant de le dcider  venir dans le salon, pour jouer avec les autres
jeunes gens. C'tait un enfant gras et embarrass, portant les cheveux
peigns sur le front, et ressemblant parfaitement  la miniature que sa
mre avait fait peindre par M. de Chambruland. Le lendemain matin, Mrs.
Byron l'ayant conduit chez nous, il conserva son extrieur timide et
rserv. La conversation tomba sur Chettenham, les amusemens et le
thtre de cette ville, etc. Je rappelai que j'avais vu le rle de
Gabriel Lackbrain parfaitement bien rempli. Quand sa mre partit, il la
suivit en nous faisant une grande inclination; pour moi, rappelant
encore la pice dont nous venions de parler, je lui dis: Bonjour,
_Gaby_. Ces mots l'animrent aussitt, sa belle bouche s'ouvrit par un
clat de rire, toute sa retenue s'vanouit pour toujours; et quand sa
mre lui rpta: Eh bien, Byron, tes-vous prt? il rpondit que non,
qu'elle pouvait s'en aller, et qu'il dsirait rester un peu plus
long-tems.  compter de l, il venait nous voir  toutes les heures du
jour, et se considrait chez nous parfaitement comme chez lui.

C'est  cette dame que fut adresse la premire lettre de lui qui soit
tombe entre mes mains; il correspondait en mme tems avec plusieurs de
ses amis d'Harrow, avec lord Clare, lord Powerscourt, M. William Peel,
M. William Bankes, et d'autres encore. Mais on prvoyait peu alors
l'intrt gnral qui se rattacherait un jour  ces lettres d'coliers,
et en consquence, comme j'ai dj eu l'occasion de m'en affliger, il
n'en existe plus qu'un trs-petit nombre. La lettre dont j'ai parl, 
son amie de Southwell, ne contient rien de remarquable; mais, peut-tre,
par cette raison-l mme, mrite-t-elle d'tre insre, comme servant 
montrer, par sa comparaison avec les suivantes, combien son esprit
acquit rapidement de la confiance en lui-mme. Il y a vritablement dans
ses premiers manuscrits un charme pour les yeux de la curiosit, qu'ils
perdent ncessairement dans leur forme imprime; ils attestent
videmment une ducation peu suivie; l'criture en est informe et
enfantine; on trouve mme,  et l, de grosses fautes d'orthographe
sous la plume de celui qui, quelques annes plus tard, devait s'lancer
comme l'un des gans de la littrature anglaise.




LETTRE PREMIRE.

 MISS ***.

Burgage-Manor, 29 aot 1804.


J'ai reu les armes, ma chre miss, et je vous remercie beaucoup de la
peine que vous avez prise. Il est impossible que je puisse y trouver le
moindre dfaut. La vue des peintures me charme pour deux raisons: la
premire, parce qu'elles serviront  orner mes livres, et la seconde
parce qu'elles me prouvent que _vous_ ne m'avez pas encore entirement
_oubli_. Cependant je suis fch que vous ne reveniez pas plus tt.
Voil dj un sicle que vous tes partie. Peut-tre partirai-je pour
Londres avant que vous en sortiez, mais je ne l'espre pas. Vous ne
pensez plus  mon cordon de montre,  ma bourse; je dsire pourtant bien
les avoir. Votre petite lettre me fut remise par Harry, au spectacle, o
j'accompagnais miss L*** et le docteur S***, et je reviens  l'instant
pour vous rpondre avant de me coucher. Si je suis  Southwell quand
vous y viendrez, et je dsire sincrement que ce soit bientt, car je
regrette beaucoup votre absence, je me fais une fte de vous entendre
chanter mon air favori _la vierge de Lodi_. Ma mre se joint  moi pour
vous prier de nous rappeler  l'affection de Mrs. Pigot, et croyez-moi,
ma chre miss, votre affectionn ami:

BYRON.

_P. S._ Si vous jugiez  propos de me rpondre, je m'estimerais
extrmement heureux. Adieu.

2e _P. S._ Comme vous tes, dites-vous, novice dans l'art de tricoter,
j'espre que vous ne vous en occupez gure; allez lentement, mais
srement. Adieu encore une fois.

Nous aurons souvent occasion de remarquer la constance que Lord Byron,
d'ailleurs si versatile, manifesta toujours dans les gots et les
habitudes de sa jeunesse. La lettre que nous venons de citer rappelle
deux de ses habitudes, qu'il conserva toute sa vie; savoir, son
exactitude  rpondre sur-le-champ aux lettres qu'il recevait, et sa
passion pour la musique des plus simples ballades. L'un des chants qu'il
avait alors le bon got d'aimer le mieux tait celui de _la Duenna_; et
quelques-uns de ses contemporains de Harrow se rappellent encore la
gat avec laquelle, lorsqu'il dnait au milieu de ses amis chez la
fameuse mre Barnard, il entonnait ordinairement: _Ce vin est le soleil
de notre table_. Son sjour  Southwell, pendant cet t, fut
interrompu, vers le commencement d'aot, par l'un de ces emportemens
auxquels, ds son berceau, Mrs. Byron ne l'avait que trop accoutum, et
que lui-mme, par son esprit intraitable, contribuait souvent  faire
clater. Dans les portraits qu'il trace de lui-mme, le pinceau qu'il
emploie est si noir qu'il faut, dans la suivante description de son
caractre, extraite de ses _Mmoires_, faire une large part 
l'exagration, comme l'exige son usage de _surcharger les ombres
elles-mmes_.

Du reste (il vient de mentionner son amour prcoce pour Marie Duff), je
ne diffrais en rien des autres enfans: je n'tais ni grand, ni petit;
ni lourd, ni smillant: j'tais de mon ge; ordinairement fort enjou,
except dans mes humeurs noires, car alors j'tais un vrai dmon. Un
jour, dans l'une de mes _rages silencieuses_, il fallut m'ter un
couteau que j'avais pris sur la table, pendant le dner de Mrs. Byron
(je dnais toujours avant elle), et dont j'allais me frapper la tte.
Mais c'tait  trois ou quatre ans de l, et peu de jours avant la mort
du dernier lord Byron.

Mon naturel apparent a certainement gagn dans ces derniers tems; mais
je frmis, et je regretterai jusqu' ma dernire heure les consquences
funestes de ma violence et de mes passions. Un vnement... mais peu
importe... il en est d'autres auxquels il ne vaut gure mieux s'arrter,
et que pourtant je ferai connatre de prfrence.

Mais je n'aime pas les parenthses: mon naturel est maintenant plus
retenu, rarement brusque; et quand il l'est, les suites n'en sont pas
mortelles. C'est quand je me tais, et que je sens _plir_ mon front et
mes joues, que je ne me connais plus; et alors.... mais,  moins qu'il
n'y ait sur le tapis une femme (je ne dis pas quelque, ou toutes
femmes), je ne sors pas d'une apathie trs-supportable.

On conoit qu'avec un caractre de ce genre et les accs violens de Mrs.
Byron, le choc devait tre formidable. L'ge auquel tait parvenu notre
pote, alors que l'impatience du frein s'empare de la jeunesse, devait
rendre ces occasions plus frquentes. On rapporte comme une preuve de la
conviction qu'ils avaient de leur mutuelle violence, qu'un jour, s'tant
quitts  la suite d'une scne du mme genre, on sut que tous deux
s'taient rendus en particulier, le soir mme, chez l'apothicaire,
demandant, avec une inquitude alternative, si l'autre n'avait pas
achet du poison, et avertissant le droguiste de ne pas en donner dans
le cas o il se prsenterait.

Toutefois le jeune Lord prenait rarement une part active dans ces
orages. Aux clats de sa mre il opposait un silence poli, et, par cela
mme, provocateur; s'inclinant avec l'apparence du plus profond respect
 mesure que la voix maternelle augmentait d'intensit. Mais en gnral,
quand il prvoyait une tempte, il cherchait son salut dans la fuite; et
c'est  ce dernier expdient qu'il avait eu recours  l'poque o nous
sommes arrivs. Mais auparavant une scne avait eu lieu entre lui et
Mrs. Byron, dans laquelle la violence de cette dernire l'avait porte 
des extrmits qui, malgr leur outrageuse inconvenance, n'taient pas
rares avec elle. Le pote Young, dcrivant un caractre de cette espce,
dit:

        Les tasses et les soucoupes tourbillonnent dans l'air, pour
        avertir que la dame est mcontente.

En pareil cas, Mrs. Byron prfrait les pelles et pincettes, et plus
d'une fois elle les lana bruyamment sur son enfant fugitif. Cette
dernire fois, il n'eut que le tems d'viter l'atteinte de la premire
de ces armes, et de se rfugier  la hte chez un de ses amis dans le
voisinage; l, ayant concert le plus sr moyen de djouer les
poursuites, il ne tarda pas  s'enfuir  Londres. Les lettres que je
vais transcrire furent adresses, immdiatement aprs son arrive, 
quelques amis de Southwell, dont la bienveillante intervention, dans
cette circonstance, nous permet de croire qu'il n'avait pas  se
reprocher les torts de cet esclandre. La premire est adresse  M.
Pigot, jeune homme de son ge, qui venait d'arriver,  l'occasion des
vacances, d'dimbourg, o il suivait alors ses tudes mdicales.




LETTRE II.

 M. PIGOT.

Piccadilly, 9 aot 1806.


MON CHER PIGOT,

Mille remercmens pour votre piquant rcit des derniers procds de mon
_aimable Alecto_, qui maintenant enfin commence  voir les suites de sa
folie. Je viens de recevoir une ptre pnitentiaire,  laquelle j'ai
rpondu modrment, avec une sorte de promesse de revenir dans une
quinzaine: ce que toutefois, entre nous, je ne compte pas faire. Son
_charmant ramage_ doit avoir ravi ses auditeurs; car ses hautes notes
sont parfaitement musicales: elles doivent faire un trs-bel effet
pendant un beau clair de lune. Si j'avais t l'un des spectateurs, rien
ne m'aurait fait plus de plaisir; mais figurer dans la pice comme l'un
des acteurs, saint Dominique m'en prserve! Srieusement, j'ai de
grandes obligations  votre mre; et vous, ainsi que toute votre
famille, mritez tous mes remercmens pour avoir si bien contribu  mon
vasion des mains de Mrs. Byron _furiosa_.

Oh! que n'ai-je la plume d'Arioste pour reproduire en style d'pope
les _cris_ de cette _terrible soire_, ou plutt laissez-moi invoquer
l'ombre du Dante, car il n'y a que l'auteur de l'enfer qui puisse
convenablement rpondre  un tel projet. Mais peut-tre,  dfaut de la
plume, pouvons-nous recourir au pinceau. Quel groupe! Mrs. Byron, figure
principale; vous, emplissant vos oreilles de coton comme le seul remde
 une surdit totale; Mrs. *** s'efforant vainement de calmer la rage
de la lionne prive de son nourrisson, et enfin lisabeth et Wousky,
prodigieux  raconter! tous deux spolis de leur partie de langue, et
formant le dernier plan avec leur muette surprise. Comment S. B. a-t-il
appris tout cela? Quelles _pointes_ il a d faire sur un aussi bouffon
sujet! Apprenez-moi tout cela dans votre suivante, et comment vous vous
tes excus auprs de A. Sans doute vous tes maintenant las de
dchiffrer mes caractres hiroglyphiques, et comme Tony Lumpkil[46],
vous me traitez de main maudite et sautillante. Je ne doute pas que tout
Southwell ne soit scandalis.  propos, comment va ma nonne aux yeux
bleus, la belle ***? Est-elle _enveloppe dans la noire tunique de la
douleur_? Je resterai ici au moins huit  dix jours, vous recevrez mon
adresse avant mon dpart; mais je ne sais encore laquelle. Il faut que
Mrs. Byron ignore ma retraite; vous pouvez lui offrir mes complimens et
lui protester que toutes poursuites seraient inutiles, attendu que je me
suis mis en mesure de gagner Portsmouth  la premire nouvelle de son
dpart de Southwell. Vous pouvez ajouter que je suis maintenant  la
campagne, chez un ami, o je resterai une quinzaine.

     [Note 46: Dans la comdie de la Coquette (_She stoops to
     Conquer_.)]

Je viens de barbouiller (je ne dis pas crire) une feuille de papier
double, et j'attends en rponse un _norme budget_. Sans doute les dames
de Southwell condamnent l'exemple dangereux que j'ai donn; elles
tremblent que leurs bambins ne leur obissent plus et ne quittent au
moindre dpit leurs tendres mamans. Adieu. Quand vous commencerez vos
lettres, rayez, s'il vous plat, la _seigneurie_, et mettez  la place
Byron. Croyez-moi votre, etc.

BYRON.

On va voir par la lettre suivante que la _lionne_ n'tait pas en arrire
de son fils pour l'nergie et la rsolution, et qu'aussitt aprs la
fuite de ce dernier elle avait envoy aprs lui.




LETTRE III.

 MISS PIGOT.

Londres, 10 aot 1806.


MA CHRE BRIGITTE,

J'ai dj ennuy votre frre de plus de griffonnage qu'il n'en pourra
dchiffrer; c'est  vous maintenant que je donne la pnible charge de
parcourir cette deuxime ptre. Vous avez vu par la premire, que je
n'avais pas, en l'crivant, la moindre fcheuse ide de l'arrive de
Mrs. Byron; il n'en est plus de mme: la vue d'un billet de la _cause
illustre_ de mon _dcampement soudain_ vient d'enlever _le rubis naturel
de mes joues_, et de blanchir subitement ma dplorable figure. Le
foudroyant avis de son arrive (maudite soit son activit!) est
cependant moins terrible que vous ne l'imaginez, sans doute, du
temprament volcanique de sa _seigneurie_. Il se termine par l'assurance
flatteuse de l'impossibilit dans laquelle elle se trouve de faire
prsentement un pas, grce  la fatigue du voyage, aux mauvaises routes,
mille fois bnies, et aux quadrupdes rtifs de la poste royale. Comme
je ne me sens aucun entranement  recevoir la chasse en plaine, je
ferai de ncessit vertu; et puisque, semblable  Macbeth, _ils mont li
au poteau, je ne puis fuir_, j'imiterai ce courageux tyran, et, comme
l'ours, je combattrai de pied ferme. Je puis  prsent engager la lutte
avec moins de dsavantage, ayant tir l'ennemi de ses retranchemens,
bien qu'au hasard de me faire casser la tte, comme le modle auquel je
viens de me comparer. Quoi qu'il en soit, _frappe, Macduff, et maudit
qui le premier criera: Assez!_

Je resterai dans la ville encore au moins une semaine, et j'espre
avant ce tems recevoir de vos nouvelles. Je suppose que l'imprimeur vous
a donn les rsultats de ma _Mtromanie_. Ayez soin de lire au premier
vers: Les vents soufflent _longuement_, au lieu de _rondement_, comme
l'a copi, par mprise, ce butor de Ridge, ce qui rend absurde toute la
strophe. _Addio_. Maintenant je vais me prparer au choc de mon _Hydre_.

Tout  vous.




LETTRE IV.

 M. PIGOT.

Londres, dimanche  minuit, 10 aot 1806.


CHER PIGOT,

Cet effrayant paquet va sans doute vous pouvanter; mais ce soir ayant
une heure de loisir, je l'ai employ  crire les stances ci-incluses,
que je vous prie d'envoyer  Ridge pour qu'il les imprime _ part_ de
mes autres pomes; car vous sentirez qu'il serait inconvenant de les
offrir aux dames, et que par consquent aucune femme ne doit les voir
dans votre famille. Mille pardons de la peine que je vous donne cette
fois-ci et tant d'autres.

Votre dvou.




LETTRE V.

 M. PIGOT.

Piccadilly, 16 aot 1806.


Je ne puis pas dire prcisment comme Csar, _veni, vidi, vici_:
pourtant je pourrais m'appliquer la part la plus importante de sa lettre
laconique; car bien que Mrs. Byron ait prit la peine de _venir_ et de
voir, votre humble serviteur a vaincu. Aprs un engagement srieux de
quelques heures, dans lequel la vivacit du feu de l'ennemi nous a fait
prouver une perte considrable, nous avons fini par l'obliger  se
retirer en dsordre, abandonnant son artillerie, son train et quelques
prisonniers: cette victoire est dcisive pour la campagne actuelle.
Parlons maintenant plus clairement: Mrs. Byron va repartir, mais je me
dirige moi-mme, avec tous mes lauriers, vers Worthing, sur la cte de
Sussex; et c'est l que vous m'adresserez (poste restante) votre
premire lettre. Le deuxime carillon de vers que j'enferme sous cette
enveloppe vous donnera sans doute une haute ide des vertus prolifiques
de ma muse; mais il y a plusieurs annes que je les ai composs, et
c'est par hasard que je les ai retrouvs mardi, au milieu de vieux
papiers. Je les ai aussitt recopis, avec la date qui leur appartient,
et je dsire qu'on les imprime avec le reste de la famille. Je
m'attendais bien  vous voir, sur les derniers venus, les mmes
sentimens que moi; mais comme les _faits_ taient rels, il tait
impossible de rien changer  leur allure. Je ne resterai pas  Worthing
plus de trois semaines, et il serait possible que vous me vissiez 
Southwell vers le milieu de septembre..................................
.......................................................................

Voulez-vous prier Ridge de suspendre l'impression de mes posies
jusqu' nouvel avis de ma part? j'ai rsolu de leur donner une forme
entirement nouvelle: cette suspension ne regarde pas les deux dernires
pices que j'ai jointes  mes lettres pour vous. Excusez le vide de
cette lettre, ma tte est dans ce moment-ci un chaos d'ides absurdes,
d'affaires, de plans et de prparatifs.

J'attends une rponse avec impatience; rien, dans ce moment, veuillez
le croire, ne me ferait plus de plaisir qu'une lettre de vous.




LETTRE VI.

 M. PIGOT.

Londres, 18 aot 1806.


Je suis prcisment sur le point de partir pour Worthing, et je vous
cris uniquement pour vous prier de faire partir sur-le-champ ce
paresseux drle de Charles avec mes chevaux. Dites-lui que je suis fort
mcontent de ne l'avoir pas encore vu, ni reu avis de la cause de son
retard, surtout lui ayant fourni l'argent ncessaire pour son voyage.
Qu'il ait soin de ne pas remettre d'un jour son dpart, sous aucun
prtexte; et, si pour obir aux _caprices_ de Mrs. Byron (qui, je le
prsume, continue toujours  tourmenter sa petite monarchie), il jugeait
 propos de ne pas suivre mes ordres positifs, il ne doit plus 
l'avenir se considrer comme  mon service. Il m'apportera la note du
chirurgien, et je l'acquitterai ds que je l'aurai reue. Je ne puis non
plus concevoir qu'il n'ait pas averti Frank du triste tat de mes
chevaux. Cher Pigot, pardonnez-moi ces brusques confidences, vous devez
les attribuer  la mauvaise conduite de ce _prcieux maraud_, qui, au
lieu de suivre mes ordres, promne sa paresse dans les rues de ce
pandmonium politique, Nottingham. Rappelez-moi  votre famille et aux
Leacroft, et croyez-moi, etc.

_P. S._ Je vous charge du soin dsagrable de presser son voyage, en
dpit mme des ordres de Mrs. Byron: il devra d'abord se rendre 
Londres, et de l  Worthing, sans retard: C'est  Londres qu'il faut
envoyer tout ce que j'ai laiss; vous y adresserez galement mes
posies, sans mme en rserver une copie pour vous et votre soeur,
attendu que je veux leur donner une tout autre forme. Quand elles seront
prtes, vous en aurez les prmices. Il ne faut pas, sous aucun prtexte,
que Mrs. Byron les _voie_ ou les touche. Adieu.




LETTRE VII.

 M. PIGOT.

Little-Hampton, 26 aot 1806.


J'ai reu ce matin votre lettre, qu'il m'a fallu envoyer chercher 
Worthing, que je viens de quitter pour cet endroit, situ  huit milles
du premier, et sur la mme cte. Vous serez sans doute content de
recevoir cette lettre, quand vous y aurez vu que je suis plus riche de
trente mille livres qu' notre dpart: je viens de recevoir de mon
avocat l'avis du gain d'une cause aux assises de Lancastre[47], par
lequel je me trouve gratifi de cette somme pour le tems de ma majorit.
Mrs. Byron est, sans doute, instruite de ce surcrot de proprit, mais
elle n'en connat pas la _valeur_ exacte, et il serait bon qu'elle
continut  l'ignorer, car sa conduite, ds qu'elle reoit quelque
nouvelle favorable, est, s'il est possible, plus ridicule que sa
dtestable habitude de s'affecter des plus lgers contre-tems. Vous lui
ferez mes complimens, et lui direz qu'une seule chose peut prolonger mon
absence, c'est l'arrt qu'elle a mis sur les effets de mon domestique: 
moins qu'elle ne les fasse immdiatement partir pour Piccadilly, avec
ceux qui m'appartiennent, et qu'elle a si long-tems retenus, elle ne
verra pas de sitt ma radieuse figure illuminer son obscure demeure;
mais si elle les envoie, je reviendrai probablement avant deux ans, 
partir de la date de cette ptre.

     [Note 47: Dans un procs entrepris pour rentrer dans la
     proprit de Rochdale.]

Votre compliment potique est une prcieuse rcompense de mes prludes;
vous tes du petit nombre des favoris d'Apollon qui cultivent toutes les
sciences auxquelles prside votre divinit. Je dsire que vous adressiez
de suite mes posies  mon htel,  Londres; j'y veux faire plusieurs
changemens et quelques additions: il faut envoyer toutes les copies que
vous en aurez; dcid, comme je suis,  perfectionner le tout, et  vous
les reprsenter dans toute leur gloire. Vous les avez, je l'espre,
retires des mains de ce _triple Upas_, de cet antipode des arts, Mrs.
Byron. Entre nous, vous pouvez compter me voir bientt. Adieu. Tout 
vous.

On peut voir par ces lettres que Lord Byron songeait dj  prparer
l'impression de ses posies. L'ide de les publier s'offrit  lui, pour
la premire fois, dans une maisonnette qu'il avait adopte pour demeure
pendant ses visites  Southwell. Miss Pigot, qui auparavant ignorait son
got pour la versification, lisait un jour devant lui les posies de
Burns; tout--coup le jeune Byron lui dit que lui aussi tait parfois
pote, et qu'il allait lui crire quelques vers de ceux qu'il pouvait se
rappeler. Aussitt il crivit au crayon ceux qui commencent par
_j'esprais vivement tre uni  toi_, qui se trouvent imprims, mais
seulement dans le volume qui n'a pas t publi; il lui rcita encore
les vers dont j'ai dj parl, _dans la salle, quand la voix de mes
pres_, etc., pice si remarquable par la prdiction qu'elle contient de
son illustration future.

Depuis ce moment; il fut tout au dsir de se voir imprim; cependant son
ambition se bornait encore  faire circuler parmi ses amis un petit
volume. Celui qui eut l'honneur de recevoir son premier manuscrit fut
Ridge, libraire  Newark; et, durant l'impression, le jeune auteur
continuait  lui envoyer de nouvelles pices avec tout l'empressement et
toute la rapidit qu'il mit toujours dans ses autres compositions.

Il ne fut pas long-tems sans revenir  Southwell, comme il l'avait
annonc dans la dernire lettre que nous avons donne; il en repartit
encore au bout d'une ou deux semaines, pour accompagner son jeune ami
Pigot jusqu' Harrowgate. Nous empruntons les extraits suivans  une
lettre crite dans le mme tems, par ce dernier,  sa soeur. Il y a
encore beaucoup de monde  Harrowgate, aujourd'hui vendredi; nous avons
un bal, je songe  y paratre pendant une heure, bien que je ne sois
gure curieux de figures inconnues. Lord Byron, vous le savez, est
encore plus timide que moi; cependant je ferai ce soir un effort...
Comment vont nos rles de thtre? Lord Byron sait tout le sien, et moi
la plus grande partie du mien: il est certain qu'il le joue d'une
manire inimitable; il _potise_ en ce moment, et depuis que nous sommes
arrivs il a fait quelques vers vraiment jolis[48]. Il a la bont de
tout faire pour m'amuser autant que possible, mais il n'est pas dans mon
naturel d'tre heureux hors de la socit des femmes ou de l'tude... Il
y a dans les environs plusieurs promenades agrables; je les ai
parcourues avec Boatswain, qui fait, ainsi que Brighton[49],
l'admiration universelle. Vous lirez cela  Mrs. Byron, car c'est un peu
dans le style de _Tony Lumpkin_. Lord Byron veut que je lui garde un peu
de place; c'est pourquoi, croyez-moi avec le respect d  tous les
comdiens lus, etc., etc.

     [Note 48: La pice _ une belle Quaker_, de son premier
     volume, fut crite  Harrowgate.]

     [Note 49: Cheval de Lord Byron; il en avait encore un autre
     alors appel Sultan.]

 cette note taient joints les mots suivans de Lord Byron.

MA CHRE BRIGITTE,

Je descends un instant de mon Pgase, ce qui m'empche d'avoir
long-tems recours  la vile prose dans l'ptre que j'adresse  votre
_beaut_. Vous regrettez, dans une lettre prcdente, que mes posies ne
soient pas plus tendues; je vous apprends donc, pour votre
satisfaction, qu'elles sont maintenant presque doubles, soit par la
dcouverte de quelques pices regardes comme perdues, soit par l'effet
de nouvelles inspirations. Nous nous reverrons mercredi prochain;
jusqu'alors, croyez-moi votre affectionn,

BYRON.

_P. S._ Votre frre Jean est possd d'une manie potique, il rime
maintenant  raison de trois lignes par heure; ce que c'est que
l'inspiration! Adieu.

Grce  la personne qui tait alors le compagnon, l'ami intime de Lord
Byron, et qui maintenant exerce sa profession avec tout le succs que
mritent ses talens distingus, j'ai t initi dans quelques autres
particularits de leur commune visite  Harrowgate: on me permettra
d'employer, pour en faire part, ses propres expressions:

Vous me demandez de rappeler quelques anecdotes du tems que nous
passmes ensemble  Harrowgate, pendant l't de 1806, et  notre retour
du collge, lui de Cambridge, moi d'dimbourg; mais tant d'annes se
sont coules depuis, que je n'entrevois plus ce voyage que comme un
songe lointain. Nous partmes, je m'en souviens bien, dans la voiture de
Lord Byron, trane par des chevaux de poste: il avait fait partir son
_groom_ avec deux chevaux de selle et un superbe et froce boul-dogue
appel Nelson. Quant  Boatswain[50], il nous suivait,  ct de Frank,
sur le coffre de la voiture. Le boul-dogue Nelson portait une muselire;
mais cependant quelquefois il entrait dans notre appartement sans cette
prcaution,  mon grand ennui, bien que lui et son matre fussent
enchants de mettre tout en dsordre dans la salle. Il y avait toujours
un fonds de jalousie haineuse entre ce Nelson et Boatswain; et chaque
fois que celui-ci rencontrait l'autre dans la chambre, ils en venaient
aussitt aux prises. Alors Byron, moi-mme, Frank et tous ceux qui se
trouvaient l, travaillions de toutes nos forces  les sparer: ce que
nous n'obtenions gure qu'en leur jetant dans la gueule la pelle et les
pincettes. Mais un jour Nelson s'chappa par malheur de la salle,
dmusel; il s'lana dans l'curie, se jeta au cou d'un cheval, et ce
fut inutilement qu'on voulut lui faire lcher prise. Les valets
d'curie, alarms, coururent chercher Frank, qui prenant un pistolet de
Wogdon, que son matre tenait toujours charg dans sa chambre, le tira
dans la tte du pauvre Nelson. Lord Byron en eut le plus grand regret.

     [Note 50: Chien favori pour lequel Lord Byron fit dans la
     suite la fameuse pitaphe.]

Nous habitions l'_htel de la Couronne_, au bas de Harrowgate. Nous
dnions toujours dans la salle commune, mais aussitt aprs nous nous
retirions, car Byron n'aimait gure  boire plus que moi. Nous vivions
retirs et faisions peu de connaissances, car il tait _vraiment_
timide, ce qu'on prenait pour de l'orgueil quand on ne le connaissait
pas. Nous rencontrmes par hasard le professeur Hailstone de Cambridge,
ce qui parut lui faire grand plaisir. Le professeur habitait le haut
Harrowgate; nous allmes le prendre un soir pour aller au spectacle, et
une autre fois Lord Byron lui envoya son quipage pour le conduire  un
certain bal de Granby. Cet empressement  faire un accueil  l'un de ses
professeurs prouve, en dpit de son penchant  critiquer l'ducation
universitaire et  exagrer les dfauts de la vieille discipline 
laquelle on soumet les sous-gradus, qu'il avait cependant l'habitude de
tmoigner son respect aux personnes qui l'exeraient. Je l'ai toujours
entendu parler avec les plus grands loges de Hailstone, aussi bien que
de Bishop, Mansel du collge de la Trinit, et d'autres encore dont j'ai
oubli le nom.

Peu de gens apprciaient Lord Byron, mais je sais que son coeur tait
naturellement bienveillant et sensible, et qu'il n'avait pas le plus
petit mlange de mchancet dans le caractre[51].

     [Note 51: Lord Byron et le docteur Pigot s'crivirent encore
     pendant quelque tems, mais ils ne se virent plus jamais 
     compter de leur dpart de Harrowgate, l'automne suivant.]

On voit, par ses lettres de Harrowgate, qu'il songeait  organiser un
thtre; il s'en occupa aussitt aprs son retour  Southwell, et ce fut
pour lui une source infinie de plaisirs. On peut juger, par le fragment
d'une lettre adresse  son compagnon, avec quelle impatience toutes les
personnes charges d'un rle attendaient son retour:

Dites  Lord Byron, si quelque accident retardait son retour, que sa
mre souhaite qu'il lui crive; et combien elle serait malheureuse s'il
ne se montrait pas au jour fix. M. Wil. Banks a crit  Mrs. H. pour
lui offrir le rle de _Henry Woodville_. M. et Mrs. *** n'approuvent pas
que leur fils soit l'un des acteurs; mais je crois qu'il ne persistera
pas moins. M. G. W. dit que, pour ne pas faire manquer la partie, il
prendrait plutt, pour nous obliger, un emploi, comme de chanter, de
danser, ou enfin quelque autre chose. Il n'y a rien  faire jusqu'au
retour de Lord Byron, et rellement il ne faut pas qu'il revienne plus
tard que mercredi ou jeudi.

Nous avons dj vu qu' Harrow, le seul point qui le distingut de ses
condisciples tait son talent pour la dclamation. Il revient avec une
vidente satisfaction sur ses succs de collge et sur la part qu'il
prenait  ces reprsentations de Southwell:

J'tais, dans ma jeunesse, considr comme un bon acteur, outre les
exercices de Harrow, dans lesquels je brillais. Je remplis, en 1806,
pendant trois soires conscutives, sur quelques thtres particuliers
de Southwell, le rle de Penruddock, dans _la Roue de Fortune_, et celui
de Tristram Fickle dans la farce de _la Girouette_, par Allingham. J'y
recueillis les plus vifs applaudissemens. Le prologue, fait  l'occasion
de notre runion comique, tait de ma composition. Quant aux autres
acteurs, c'taient de jeunes dames et des personnes du voisinage. Notre
auditoire bienveillant parut compltement satisfait de nous.

Peut-tre ici ne sera-t-il pas inutile de remarquer qu'en remplissant
deux rles opposs avec un gal succs, le jeune pote dveloppait
ds-lors cet amour et cette puissance de contraste qui, plus tard, le
signalrent dans le monde et sur un plus grand thtre sous des aspects
si divers. La morosit de Penruddock et la causticit de Tristram sont
en effet deux types auxquels semblent se rapporter toutes les
singularits de son caractre postrieur.

Ces reprsentations forment une re mmorable  Southwell; elles eurent
lieu sur la fin de septembre, dans la maison de M. Leacroft, dont
l'antichambre fut, pour cet effet, transforme en salle de spectacle, et
dont la famille remplissait quelques-uns des plus beaux rles. Le
prologue, que l'on peut lire dans ses _Heures d'oisivet_, fut compos
par Lord Byron, en voiture et sur la route d'Harrowgate. En montant dans
la chaise,  Chesterfield, il dit  son compagnon de voyage: Pigot, je
vais tramer un prologue pour notre reprsentation, et avant de gagner
Mansfield il avait achev son travail, n'ayant qu'une seule fois
interrompu sa versifiante rverie pour demander la prononciation prcise
du mot franais _dbut_; quand on la lui dit, il s'cria avec
l'enthousiasme de Byshe: Bien! ce sera pour rimer avec _new_.

L'pilogue fut dans cette occasion compos par M. Becher; c'tait, pour
donner  Lord Byron l'occasion de dvelopper ses talens comiques, une
runion de gais portraits de toutes les personnes qui avaient pris part
 cette reprsentation. Mais on avait eu, dans les coulisses, quelque
indice de ce projet; soudain la crainte du ridicule rpandit l'alarme
chez tous les acteurs, et, pour les rassurer, l'auteur se vit oblig de
promettre que, si aprs la rptition ils venaient  en condamner les
traits, il le retirerait de bonne grce. Cependant Lord Byron et lui
convinrent de rpter les vers devant leurs camarades, dans un ton aussi
innocent et aussi inoffensif que possible, rservant pour le soir de la
reprsentation le jeu de pantomime qui faisait tout le sel de la
plaisanterie. L'effet dsir fut produit; tous les acteurs satisfaits
tmoignrent leur tonnement de ce qu'on avait pu souponner
l'inconvenance d'un ouvrage aussi estimable. Mais leur surprise fut
d'une nature tout--fait diffrente, quand ils entendirent, le
lendemain, les bruyans clats de rire de l'auditoire; et quand ils
virent le tour que leur avait jou Lord Byron, ils n'eurent d'autre
ressource que de joindre leurs rires  ceux que l'imitation de leurs
traits excitait dans l'assemble.

Ce fut au mois de novembre que le petit volume de posies, dont il
s'occupait depuis quelque tems, fut lanc dans le cercle troit auquel
il tait destin. M. Becher en reut le premier exemplaire[52].
L'ascendant que son amour pour la posie, son esprit juste et sociable,
lui donnaient dans ce tems sur Lord Byron, lui permettait frquemment de
diriger le got de son jeune ami, autant en matire de conduite que de
littrature. Je citerai un exemple de la puissance de cet ascendant; il
prouvera que le caractre de Byron tait loin d'tre intraitable, et que
s'il avait eu plus souvent le bonheur de tomber dans des mains _habiles
 toucher cet instrument_, elles en eussent tir une expression douce
aussi bien qu'nergique.

     [Note 52: Il ne reste de cette dition in quarto, compose
     d'un petit nombre de feuilles, que deux ou trois copies.]

 l'instant de marquer ainsi sa place dans la littrature lgre du
jour, il tait naturel que Lord Byron revnt avec plaisir sur les
ouvrages qui semblaient le plus en harmonie avec sa jeunesse et son
caractre. On dit que ses livres favoris taient alors le Camons de
lord Strangford et les pomes de Little[53]; souvent son respectable ami
lui avait justement reproch ce got particulier; il lui reprsentait
avec raison (du moins quant au dernier de ces deux auteurs), combien il
lui tait facile de trouver dans les vieilles illustrations littraires
de l'Angleterre de plus srs modles de penses et de style. Au lieu de
perdre son tems sur les productions phmres de ses contemporains, que
n'tudiait-il les pages de Milton et de Shakspeare, et surtout que ne
songeait-il  lever son imagination et son jugement par la
contemplation des plus sublimes beauts de la Bible? Mais quant  ce
dernier point, M. Becher reconnut que Lord Byron avait prvenu depuis
long-tems ses avis, et qu'il avait une profonde connaissance des beauts
de l'criture sainte. Cette circonstance fortifie encore le compte rendu
par son premier matre, le docteur Glennie, de ses grands progrs dans
les livres sacrs lorsqu'il n'tait encore qu'un enfant.

     [Note 53: On sait que Thomas Moore s'tait cach sous ce nom
     dans ses premires posies rotiques.
                                           (_Note du Tr._)]

M. Becher, comme je l'ai dit, reut le premier exemplaire de son livre;
en le parcourant, et parmi plusieurs pices dignes d'admiration, d'loge
ou de critique, il trouva un pome dans lequel le jeune auteur avait
rpandu une indcence de coloris, que ne pouvait pas mme rendre
excusable sa grande jeunesse. Aussitt, et pour lui exprimer son opinion
d'une manire plus courtoise, il fit et adressa  Lord Byron sur ce
sujet une supplique rime  laquelle le noble pote fit sur-le-champ une
rponse galement en vers; il y joignit une note en prose pour lui dire
qu'il sentait parfaitement la justice de sa critique amicale, et qu'en
consquence plutt que de laisser circuler le pome en question, il en
retirerait toutes les copies qu'il avait pu dj distribuer, et
annullerait l'impression entire. Ce sacrifice fut fait le soir mme; Mr
Becher vit brler toutes les copies de cette dition,  l'exception de
celle qu'il avait reue, et une autre qui, envoye  dimbourg, ne fut
pas rendue.

Ce trait du jeune pote parle assez haut en sa faveur; cette docilit
ingnue, cette sensibilit, attestent un naturel capable de respecter et
d'aimer tout ce qu'il y a de respectable au monde. Les sentimens qui lui
dictrent, vers ce tems, la lettre suivante, ne portent pas un caractre
moins aimable; il est impossible de la parcourir sans reconnatre dans
l'crivain une noble candeur et une vritable sincrit.




LETTRE VIII.

AU COMTE DE CLARE.

Southwell Nottes, 6 fvrier 1807.


MON TRS-CHER CLARE,

Si je voulais justifier ou du moins pallier ma ngligence, vous
pourriez dire qu'au lieu d'une lettre vous avez reu un placet surcharg
de prires  fin de pardon; j'aime mieux en un seul mot avouer mes
crimes, et me confier  votre affection et  votre gnrosit plutt
qu' mes protestations. Ma sant n'est pas entirement rtablie:
cependant je suis hors de tout danger, et j'ai repris toutes mes forces,
si ce n'est celles de l'esprit fort susceptibles par elles-mmes
d'affaiblissement. Vous serez tonn d'apprendre que j'aie dernirement
crit  Delaware pour lui expliquer (autant que possible sans
compromettre quelques-uns de _mes vieux_ amis) les motifs de ma conduite
 son gard pendant ma dernire rsidence  Harrow (il y a deux ans de
cela), laquelle, si vous vous rappelez, tait extrmement _en
cavalier_[54]. Depuis j'ai dcouvert qu'il avait t injustement trait
et par ceux qui avaient accus ses procds et par moi-mme qui avais
cru leur suggestion. En consquence, je lui ai fait toutes les
rparations possibles en expliquant ma mprise, sans toutefois grande
esprance de le persuader: vritablement je n'attendais pas de rponse,
tout en dsirant qu'elle m'arrivt pour la forme; elle ne l'est pas
encore, et sans doute elle ne viendra pas. Mais j'prouve du bien-aise
intrieurement de mon procd, assez humiliant d'ailleurs pour les gens
de ma nature; et je n'aurais pu dormir tranquille avec l'ide d'avoir,
_mme involontairement_, fait injure  quelqu'un. J'ai, autant qu'il
m'tait possible, rpar cette injure, et l doit se terminer l'affaire.
Que nous revenions ou non  notre ancienne intimit, c'est une chose
d'ailleurs fort secondaire.

     [Note 54: On voit que Lord Byron, peu familiaris avec la
     langue franaise, prend ici l'expression _en cavalier_, pour
     synonyme de celle de _cavalire_.]

Je viens de passer le tems au milieu de soins divers; j'ai fait
condamner  _l'exportation_ un domestique[55] qui me volait, chose en
elle-mme fort dsagrable; j'ai jou sur un thtre de socit; j'ai
publi un volume de posies ( la demande et  l'unique usage de mes
amis); j'ai fait l'amour; j'ai pris mdecine. Ces deux derniers
amusemens n'ont pas eu _dans le monde_ un excellent effet; d'un ct mes
attentions se partagrent entre tant de belles _demoiselles_, et de
l'autre les drogues qu'on me fit avaler taient d'une vertu si
complique, qu'entre Vnus et Esculape je me suis trouv mortellement
harass. J'ai pourtant assez de loisir pour consacrer quelques heures
aux souvenirs du pass, pour regretter l'amiti et en mme tems profiter
de l'occasion favorable pour vous assurer combien je suis et serai
toujours, mon trs-cher Clare, votre sincre et parfaitement dvou,

BYRON.

     [Note 55: Son valet Frank.]

Comme il se croyait oblig de remplacer les exemplaires de son livre
qu'il avait redemands, et en mme tems de lever l'espce de stigmate
dont on aurait pu fltrir son talent avort, il s'occupa promptement de
prparer une seconde dition, et ce travail ne fut termin qu'au bout de
six semaines. Mais au commencement de janvier nous le voyons en adresser
un exemplaire  son ami d'dimbourg, le docteur Pigot.




LETTRE IX.

 M. PIGOT.

Southwell, 13 janvier 1807.


Je devrais commencer par un million d'excuses; mais la varit de mes
travaux en vers et en prose servira, je l'espre,  justifier ma
ngligence. Vous recevrez avec cette lettre un volume de tous mes
_Juvenilia_, publis depuis votre dpart: leur nombre est beaucoup plus
grand que dans l'exemplaire en votre possession, lequel je vous supplie
d'anantir, celui que je vous envoie tant beaucoup plus complet. Ces
_maudits_ vers  ma pauvre Marie[56] ont t une source de
mcontentemens auprs des dames d'un _certain ge_. Je ne les ai pas
insrs dans cette dition, parce que je leur dois d'avoir t trait de
_pcheur dhont_, enfin d'un nouveau _Moore_, par votre cher[57]... Je
pense qu'on a en gnral accueilli favorablement ce volume, et sans
doute l'ge de son auteur prviendra la svrit des juges.

     [Note 56: Il ne faut pas confondre cette Marie avec miss
     Chaworth ou Marie d'Aberdeen; tout ce que j'en puis dire,
     c'est qu'elle avait dans le monde une position humble, sinon
     quivoque; qu'elle avait de longs, de brillans cheveux
     blonds, dont Byron aimait  montrer  ses amis une tresse
     aussi bien que le portrait de celle qui les lui avait donns;
     et qu'enfin c'est  elle que furent adresss les vers des
     _Heures d'oisivet_, intituls: _ Marie, en recevant son
     portrait_.]

     [Note 57: Le _respectable_ M. Becher, sans doute.
                                                   (_N. du Tr._)]

Les aventures de ma vie de seize  dix-neuf ans, et la dissipation au
milieu de laquelle je me suis trouv  Londres, ont donn  mes ides
une teinte voluptueuse; mais d'ailleurs les inspirations que j'ai eues
ne comportaient gure un autre coloris. Ce volume _est singulirement_
correct et miraculeusement chaste.  propos, en parlant d'amour....

Si vous pouvez trouver le tems de rpondre  ce pot-pourri indigeste de
sottises, vous ne doutez pas du plaisir qu'en recevra votre, etc.

L'un de ses amis de collge, M. William Bankes, ayant vu, par hasard, un
exemplaire du livre, lui avait adress une lettre o se trouvait expose
l'opinion qu'il s'en formait. Voici la rponse de lord Byron:




LETTRE X.

 M. WILLIAMS BANKES.

Southwell, 6 mars 1807.


CHER BANKES,

Votre critique m'est prcieuse  plusieurs titres: d'abord c'est la
seule o la flatterie ait fort peu de part, ensuite je suis _affadi_ par
les complimens insipides. J'ai meilleure opinion de votre jugement et de
votre mrite que de votre sensibilit. Recevez mes vifs remercmens pour
la sincrit d'un jugement qui, pour tre entirement inattendu, n'en
sera pas moins bienvenu. Pour ce qui est d'un examen plus exact, il est
inutile de vous rappeler combien peu de nos _meilleurs_ pomes
soutiendraient l'preuve d'une minutieuse critique de mots. On ne peut
donc gure attendre d'un enfant (et la plupart de ces vers furent
composs il y a dj long-tems) une grande perfection de sujet ou de
style. Plusieurs pices furent crites sous l'influence d'un grand
abattement d'esprit, d'une indisposition grave; de l, le tour sombre
des ides. Nous sommes d'accord dans l'opinion que les posies rotiques
sont les moins irrprochables; elles n'en furent pas moins agrables aux
divinits sur l'autel desquelles je les dposai; c'est tout ce que je
voulais.

Le portrait de Pomposus fut dessin  Harrow, aprs une _longue
sance_; cela garantit la ressemblance ou plutt la caricature. C'est
_votre_ ami, _il ne fut jamais le mien_; il est donc  propos de m'en
taire. Les rimes sur le collge ne contiennent pas de personnalits; on
peut en voir dans l'une des notes, mais je ne pouvais la supprimer. Je
ne doute pas qu'elles ne servent de prtexte au blme, juste punition de
mon impit filiale envers une _alma mater_ aussi excellente. Je ne vous
envoie pas mon livre dans la crainte de _nous_ placer, vous dans la
situation de Gilblas, moi dans celle de l'archevque de Grenade: au
risque des chances de l'preuve, je dsire laisser  votre arrt toute
son indpendance. Si je vous avais adress mon _libellus_ avant votre
lettre, j'aurais sembl vouloir acheter un compliment, et je n'hsite
pas  dire que j'avais plus d'impatience de voir votre critique malgr
sa svrit, que d'entendre un million de louangeurs. Le mme jour je
reus les flicitations de Mackenzie, le clbre auteur de l'_Homme
sensible_; laquelle, de _votre_ approbation ou de la _sienne_, me flatta
le plus? c'est ce que je ne puis dcider. Vous recevrez mes _Juvenilia_,
tous ceux, du moins, qui ont t publis. J'ai en manuscrit un gros
volume que je pourrai, par la suite, donner  part;  prsent, je n'ai
ni le tems ni la volont de le livrer  l'impression. Le printems, je
retournerai  la Trinit pour enlever mes effets, et vous dire un
dernier adieu; mes _pleurs_, dans cette circonstance, n'augmenteront
gure le courant du _Cam_. Je mettrai  profit dsormais vos remarques,
malgr leur causticit ou leur amertume pour un palais gt par les
_adulations sucres_. Johnson a dmontr qu'il n'y avait point de
posies parfaites, mais il faudrait un Hercule pour travailler 
corriger les miennes. Franchement, je ne les avais pas revues depuis
l'poque o je les composai; et si je les ai publies, ce n'a t qu'
la prire de mes amis; mais on m'a tant parl du _genus irritabile
vatum_, que nous n'aurons jamais, sur ce sujet, de querelle, la
rputation de pote n'tant nullement le _but_ de mes voeux.

Adieu. Tout  vous,

BYRON.

Cette lettre fut suivie d'une autre, au mme M. Bankes, sur le mme
sujet; il n'en reste malheureusement que les fragmens suivans:

Pour ma part, j'ai bien souffert de la mort de mes deux meilleurs amis,
les seuls tres que j'eusse jamais aims (les femmes exceptes); me
voici rduit  tre un animal solitaire, passablement misrable, et je
me sens assez cosmopolite pour ne plus me soucier le moins du monde du
lieu que j'habiterai, l'Angleterre ou le Kamtschatka. Je ne puis montrer
une dfrence plus grande pour vos corrections qu'en les adoptant de
suite; je les suivrai dans l'dition suivante. Je suis fch que vos
remarques ne soient pas plus frquentes, convaincu de tout l'avantage
que j'en pourrais galement retirer. J'ai, depuis ma dernire lettre,
reu d'dimbourg deux jugemens trop flatteurs tous les deux pour que je
puisse les rpter: l'un est de lord Woodhouselee, le premier et le plus
_volumineux_ des littrateurs cossais (son dernier ouvrage est une _Vie
de lord Kaymes_); le second est de Mackenzie, qui m'envoyait pour la
seconde fois son sentiment, mais plus dvelopp. Je ne les connais
personnellement l'un ni l'autre, et je n'ai jamais sollicit leur avis 
ce sujet: leurs loges sont volontaires; c'est un ami chez qui ils
avaient lu mes vers qui me les a transmis.

Contre mes premires intentions, je m'occupe en ce moment de la
publication d'une nouvelle dition; les sujets d'amour seront retranchs
et remplacs par d'autres; le tout, considrablement augment, paratra
vers la fin de mai. C'est une preuve hasardeuse; mais le dfaut
d'occupations plus graves, les encouragemens que j'ai reus, ma vanit
personnelle, tout me porte  la tenter, mais non sans de _vives
palpitations_. Le livre sera lu dans ce pays, du moins par curiosit...
Le reste manque.

Voici la lettre modeste qu'il joignit  l'exemplaire qu'il prsenta  M.
Falkner, propritaire de la maison qu'occupait sa mre.




LETTRE XI.

 M. FALKNER.


MONSIEUR,

Le volume qui accompagne cette lettre vous aurait dj t prsent, si
l'indisposition de miss Falkner ne m'et pas fait craindre de rendre
inconvenante l'offre de pareilles bagatelles. Vous y verrez quelques
fautes d'impression que je n'ai pas eu le tems de corriger: vous avez
donc une tche pnible, celle d'apercevoir et les fautes de l'auteur et
celles dont il n'est pas coupable. De pareils _juvenilia_ ne peuvent
esprer une approbation srieuse, mais j'ose esprer, pour la mme
raison, qu'ils chapperont  la svrit d'une critique intempestive,
quoique peut-tre non mrite.

Ces posies furent composes dans des tems et des circonstances
diverses; elles n'ont t publies que pour un cercle d'amis
bienveillans. Vous pouvez m'en croire, monsieur: si elles procurent le
plus lger plaisir  vous et  mes autres _familiers_ lecteurs, j'aurai
recueilli tous les lauriers que je souhaite pour la tte de votre tout
dvou,

BYRON.

_P. S._ Miss Falkner est, je l'espre, en pleine convalescence.

Malgr cette dclaration peu ambitieuse du jeune auteur, il avait en lui
quelque chose qui l'empchait de s'arrter; et la rputation qu'il
s'tait faite dans un cercle limit l'avait rendu plus avide de courir
les chances d'une plus vaste lice. Les cent copies de cette premire
dition taient  peine distribues, qu'il revint avec une nouvelle
activit chez son imprimeur, et c'est ainsi que parurent les _Heures de
loisir_; il y joignit plusieurs pices nouvellement composes, il en
retrancha une vingtaine de celles que renfermait son premier volume. Il
est difficile d'expliquer cette svrit, la plupart des vers limins
tant aussi beaux, sinon meilleurs que les autres.

Il y a dans l'une des pices rimprimes parmi les _Heures de loisir_
quelques corrections et additions assez curieuses, en ce qu'on peut les
attribuer aux sentimens connus du pote sur l'illustration de naissance.
L'_pitaphe d'un ami_ semble, d'aprs les vers que je vais citer, avoir
t d'abord compose pour dplorer la mort de ce mme jeune fermier
auquel il avait auparavant adress quelques vers affectueux reproduits
plus haut:

Quoique ton lot soit humble, puisque tu es n dans une chaumire; et que
ton nom ne soit point orn de titres, ta simple amiti m'tait bien plus
chre que toutes les joies que peuvent donner la richesse, la rputation
et les amis du grand monde.

Dans la nouvelle forme de cette pitaphe, non-seulement il supprima ce
passage, mais tous ceux qui rappelaient encore l'humble rang de son
jeune ami. Le premier des vers ajouts:

        Et quoique ton pre dplore l'extinction de sa race,

semble destin  rappeler l'ide d'une haute position sociale, toute
diffrente de celle que prsentait l'pitaphe primitive. L'autre pice,
videmment adresse au mme enfant, et rappelant en termes quivalens
l'obscurit de sa condition, ne se retrouve pas davantage dans les
_Heures de loisir_. Qu'en approchant de l'ge viril il sentt mieux
l'lvation de son rang, on peut le supposer, et ne voir qu'une suite de
ces sentimens dans le soin qu'il mit  cacher ses premires amitis de
village.

Ses visites  Southwell n'ayant plus t, aprs ce tems, que rares et
passagres, je saisis l'occasion de rappeler quelques traits varis de
ses habitudes et de son genre de vie  la mme poque. Dans les premiers
instans de son sjour, sa timidit tait excessive, mais elle disparut 
mesure qu'il se lia davantage avec les jeunes gens; il finit mme par se
trouver  la plupart des assembles et des festins, et par tre mortifi
quand il n'tait pas invit  quelque _rout_. Toutefois il conservait
encore son horreur des nouvelles figures; et s'il voyait des trangers
approcher de la maison de Mrs. Pigot, quand il s'y trouvait, il et
volontiers, pour les viter, saut par la fentre. Cette rserve
naturelle, jointe  une dose assez forte d'orgueil, l'loignait des
gentilshommes du voisinage, auxquels, plus d'une fois, il lui arriva de
ne pas rendre leur visite:  l'gard de quelques-uns, sous prtexte que
leurs femmes n'taient pas alles voir sa mre; de quelques autres,
parce qu'ils avaient trop tard  le voir lui-mme: mais la vraie raison
de ce ddain, c'est qu'il ne voulait pas faire connaissance avec des
voisins plus opulens que lui, et qu'il aimait  les mortifier par la
supriorit de son rang, comme il l'tait lui-mme par celle de leur
fortune. Son ami M. Becher lui faisait de frquens reproches de cet
esprit insociable; et un jour Lord Byron lui rpondit par des vers qui
expriment parfaitement la hauteur avec laquelle son gnie volcanique
considrait dj le monde; et comme le volume o se trouvent ces vers
est devenu fort rare, je ne puis rsister au dsir d'en donner les
passages suivans:

Mon cher Becher, vous me dites de me mler  la socit des hommes: je
ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient
mieux  mon caractre, je ne veux pas descendre jusqu' un monde que je
mprise.

Si le snat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire
sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'preuve,
sera pass, peut-tre je m'efforcerai d'illustrer mon nom.

Le feu cach dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et
fermente en secret,  la fin un volume effroyable de flammes et de fume
rvle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
l'teindre, point de barrires qui puissent l'arrter.

Oh! tel est le dsir de gloire qui dvore mon coeur, qui m'ordonne de
vivre pour tre lou un jour de la postrit. Oh! si je pouvais comme le
phnix prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
content de mourir au milieu des flammes.

Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham,
quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas?
Leur vie ne s'est point termine avec leur dernier souffle, leur gloire
anime et vivifie le silence de leur tombeau.

Comme sa mre, il tait toujours en retard pour se lever et se mettre au
lit; il conserva mme toute sa vie cette habitude. La nuit fut toujours
aussi son heure favorite de travail, et sa premire visite, le jour
suivant, tait ordinairement pour la belle amie qui lui servait de
copiste, et  laquelle il portait les fruits de sa prcdente veille;
puis il se rendait chez son ami, M. Becher; de l dans une ou deux
autres maisons, puis le reste du jour tait consacr  ses exercices
favoris; le soir, il passait le tems dans la famille Pigot, soit en
conversation, soit  entendre miss Pigot toucher le piano et chanter une
srie d'airs qu'il admirait[58]. _La Vierge de Lodi_, avec les paroles:
_Mon coeur palpite d'amour_, et cet autre: _Quand le tems, qui ravit nos
annes_, taient,  ce qu'il parat, ses airs favoris. Il s'tait fait
ds-lors une douce habitude de cette existence rgulire, qui le
ramenait priodiquement aux mmes occupations, et qu'il adopta pendant
presque tout le tems de son sjour  l'tranger.

D'un autre ct, les exercices auxquels il demandait quelques
distractions, dans de moins heureux jours, lui offraient alors des
plaisirs sans mlange. La plus grande partie de son tems se passait 
nager, jouer aux barres, tirer au blanc et courir  cheval[59].

     [Note 58: Il aima toujours la musique, mais il ne sut jamais
     bien excuter. Il est bien singulier, disait-il un jour  la
     mme dame, que je chante beaucoup mieux avec votre
     accompagnement qu'avec tout autre.--C'est, rpondit-elle, que
     je joue selon votre manire de chanter. C'est l en effet
     tout le secret d'un habile accompagnateur.]

     [Note 59: Un autre de ses jeux favoris tait _la balle 
     crosser_; et l'on ne pouvait s'empcher d'admirer la clrit
     de sa course  ce dernier exercice, en dpit de son pied
     boiteux. Lord Byron, dit miss... dans une lettre  son
     frre, date de Southwell, vient de passer devant la fentre,
     la batte sur l'paule, pour aller _crosser_ suivant sa chre
     habitude.]

Il n'tait pas fort expert dans ce dernier art, et l'on cite comme un
exemple de son peu d'habitude des chevaux, qu'en voyant un jour passer
deux, sous ses fentres, il s'cria: Les beaux chevaux! je voudrais les
acheter.--Comment! ce sont les vtres, milord, rpondit son valet. Ceux
qui l'avaient connu au tems o nous sommes, s'tonnaient beaucoup
d'entendre plus tard parler de son adresse  monter  cheval; et la
vrit, je suis du moins port  le croire, est que jamais il ne fut un
excellent cuyer.

Nous avons dj vu, d'aprs ses propres paroles, qu'il excellait  nager
et  plonger. Une dame de Southwell possde, entre autres prcieux
objets qui lui ont appartenu, un d qu'il vint un matin lui emprunter au
moment d'aller se baigner dans la Greet: en prsence du frre de cette
dame, il l'avait jet et retir trois fois du fond de la rivire. Son
habitude de s'exercer au tir fut un jour un sujet d'alarme pour une
jeune et fort jolie personne, miss H., qui tait du grand nombre des
beauts qui enflammaient  Southwell son imagination. On trouve
l'introduction suivante  la tte d'une pice de vers imprime dans le
volume non publi; L'auteur dchargeant un jour ses pistolets dans un
jardin, deux dames, qui passaient prs du but, furent alarmes par le
bruit d'une balle sifflant  leurs oreilles: c'est  l'une d'elles que
furent adresses, le lendemain, les stances suivantes.

Telle tait sa passion pour les armes de toute espce, qu'il gardait
ordinairement prs de son lit une petite pe avec laquelle il s'amusait
le matin  s'escrimer dans ses rideaux. Ce lit fut,  la vente des
meubles de Mrs. Byron, acquis par une personne qui, voulant donner de
l'intrt aux trous des draperies, les supposait perces par l'pe dont
le dernier lord Byron avait tu M. Chaworth, et que son hritier gardait
toujours prs de son lit en souvenir. C'est ainsi que la fiction vient
souvent grossir les faits; l'pe en question tait une arme innocente
et vierge que lord Byron empruntait  l'un de ses voisins durant son
sjour  Southwell.

Les dtails que nous avons dj donns sur son excursion  Harrowgate,
peuvent faire juger de sa passion pour les chiens, autre got qu'il
conserva toute sa vie; il a immortalis dans ses vers Boatswain, son
dogue favori, auprs duquel il avait form le projet solennel d'tre
enseveli. On raconte de cet animal quelques traits non-seulement
d'intelligence, mais encore d'une gnrosit qui devait ncessairement
exciter l'intrt d'un matre comme Byron; j'en citerai un exemple en me
rapprochant autant que possible du rcit qui m'en fut fait. Mrs. Byron
avait un chien terrier, appel Gilpin, avec lequel Boatswain tait
toujours en querelle, saisissant toutes les occasions de l'attaquer et
le mordant avec tant de rage qu'on craignait beaucoup qu'il ne fint par
le tuer. Pour le soustraire  ce sort, Mrs. Byron envoya Gilpin  un
fermier de Newstead, et Boatswain de son ct, quand lord Byron retourna
 Cambridge, fut, jusqu'au retour de son matre, confi aux soins d'un
valet, ainsi que deux autres dogues. Un matin le domestique conut une
vive alarme de la disparition de Boatswain; il n'en put avoir de
nouvelles de la journe. Mais vers le soir, le chien revint accompagn
de Gilpin qu'il s'empressa de conduire au feu de la cuisine en
l'accablant de toutes les dmonstrations de la joie la plus vive. Le
fait est qu'il tait all  Newstead pour le dcouvrir, et qu'il l'avait
ramen. Depuis ce tems ils vcurent en bonne intelligence; Boatswain
protgeant toujours son nouvel ami contre les insultes des autres chiens
(tche que le naturel querelleur de Gilpin empchait bien d'tre une
sincure) et s'empressant d'accourir  la premire voix de dtresse du
petit terrier.

La tendance  la superstition est assez naturelle aux hommes dous d'un
caractre potique. Lord Byron n'en tait pas exempt, et ds son enfance
l'exemple de sa mre avait contribu  donner  son esprit cette
faiblesse. Mrs. Byron croyait aveuglment aux merveilles de la seconde
vue; et les rcits tranges qu'elle faisait de cette facult
mystrieuse, tonnrent mainte fois ses amis anglais dous d'une foi
moins robuste. On verra que mme bien plus tard, et  la mort de son ami
Shelley, l'ide des apparitions dont sa mre l'avait nourri, n'avait pas
perdu sur lui tout son empire. On peut citer comme un exemple d'une
superstition moins lugubre, une petite anecdote qui me fut raconte par
une de ses amies de Southwell. Cette dame avait un grain de collier en
agate travers d'un fil de laiton, et qu'elle gardait toujours dans sa
bote  ouvrage. Un jour, Lord Byron lui ayant dit ce que c'tait, elle
lui rpondit qu'on le lui avait donn comme un talisman, et que le
charme la prserverait de l'amour tant qu'il serait en sa possession.
Alors donnez-le-moi, s'cria-t-il vivement, c'est l prcisment ce que
je cherchais. La jeune dame refusa; mais bientt aprs son agate avait
disparu. Elle le taxa d'avoir commis le vol; mais en l'avouant de bonne
grce, il protesta que jamais elle ne reverrait son amulette.

Il laissa derrire lui  Southwell, comme partout o il fit jamais
quelque rsidence, les preuves les plus affectueuses de bienfaisance et
de bont de coeur... Jamais, dit une personne qu'il voyait beaucoup 
cette poque, ses yeux ne furent frapps d'un seul objet de dtresse
sans qu'il contribut  l'adoucir. Parmi de nombreux traits de cette
nature, je choisis le suivant comme une preuve moins de sa gnrosit
que de l'intrt que prsente l'incident en lui-mme par sa liaison avec
le nom de Byron. tant encore colier, il lui arriva de se trouver 
Southwell dans une boutique de libraire, quand une pauvre femme vint
pour y acheter une Bible; le prix qu'on la lui fit fut de 8 shellings.
Ah! mon cher Monsieur, s'cria-t-elle, je ne puis pas y mettre un
pareil prix; je ne croyais pas qu'elle pt m'en coter la moiti. La
femme alors s'loigna avec un air dsappoint, quand le jeune Byron, la
rappelant, lui fit prsent de la Bible.

Il eut toujours un grand soin de sa personne et de sa toilette, de
l'arrangement de ses cheveux, enfin de tout ce qui pouvait relever la
beaut dont la nature l'avait dou. Mme dans un ge fort tendre, il
tmoignait le dsir de plaire  ce sexe qui ne devait pas cesser d'tre
l'toile polaire de sa destine. La crainte d'un embonpoint excessif,
auquel il avait des dispositions naturelles, l'avait engag, ds son
arrive  Cambridge,  adopter un systme d'abstinence et de violent
exercice, et de faire un frquent usage des bains chauds. Mais un point
remplissait sa vie d'amertume, le frappait comme une maldiction au
milieu des joies de la jeunesse et de ses esprances de gloire et de
bonheur: le croira-t-on? c'tait la lgre difformit de son pied. Un
jour M. Becher, le voyant plus abattu qu' l'ordinaire, s'efforait de
l'gayer et de le ranimer en lui reprsentant sous les plus brillantes
couleurs, les nombreux avantages dont la Providence l'avait combl,
entre autres celui d'un esprit qui le plaait au-dessus du reste des
hommes. Ah! mon cher ami, rpondit Byron avec une expression
douloureuse, si cela (en se frappant le front de la main) m'lve
au-dessus des autres hommes, ceci (en indiquant son pied) me ravale bien
au-dessous d'eux.

Quelquefois il semblait que sa susceptibilit lui persuadt qu'il tait
dans le monde la seule personne afflige d'une pareille infirmit. Quand
M. Bailey, qui se faisait alors remarquer comme colier, aussi bien que
plus tard comme voyageur, entra  Cambridge aprs avoir t le
condisciple de Lord Byron  Aberdeen, le jeune Lord avait pris tant
d'embonpoint, que M. Bailey eut long-tems de la peine  le reconnatre.
Il est assez singulier, lui dit alors Byron, que vous ne vous souveniez
pas de moi; je croyais que la nature m'avait gratifi d'un signe qui
devait toujours me faire reconnatre.

Mais ce dfaut tait aussi bien un motif d'mulation pour lui qu'une
source de regret et de honte. Dans tout ce qui exigeait du courage
personnel ou de la vivacit, il semblait anim, par le stigmate que la
nature lui avait inflig, d'un dsir plus vif de surpasser tous ceux
auxquels elle avait accord de plus _parfaites proportions_. C'est l,
je n'en doute pas, ce qui lui donnait aussi tant d'ardeur dans la
poursuite des intrigues amoureuses. Plus d'une fois l'espoir d'tonner
quelque jour le monde par les exploits d'un capitaine et d'un hros
venait se mler dans ses rves  la perspective du laurier potique.
Tt ou tard, disait-il souvent quand il tait enfant, je lverai un
corps de troupes; les soldats seront habills de noir, et monteront des
chevaux noirs; on les appellera, les _Byrons noirs_, et vous entendrez
parler de leurs prodiges de valeur.

J'ai dj parl de l'ardeur extrme avec laquelle, pendant son sjour 
Harrow, il se livrait  tous les genres d'tudes,  la seule exception
de ceux qu'exigeait la discipline de l'cole. Les jours de fte ne
faisaient pas trve  la soif de connaissances qui le dvorait, et, pour
tre le moins possible distrait de ses heures de travail, il avait pris
l'habitude chez sa mre de lire tout le tems du dner[60]. Dans un
esprit aussi mobile que le sien, tout ce qui tait nouveau, grave ou
frivole, lourd ou divertissant, ne manquait jamais de trouver un cho,
et je n'ai pas de peine  concevoir la joie qu'il tmoignait un jour en
montrant  l'une de ses amies qui me l'a racont, un exemplaire des
Contes de ma Mre l'Oie, qu'il avait achet le matin chez un
bouquiniste, et qu'il venait de lire  son dner.

     [Note 60: Burns avait aussi l'habitude de lire  table, comme
     nous l'apprend M. Lockhart dans la vie de ce pote.]

Maintenant nous allons extraire d'un _Memorandum_, commenc par lui
cette anne et trac sans ordre et  la hte, la liste de tous les
livres qu'il avait dj parcourus dans tous les genres,  une poque o
la plupart de ses condisciples n'avaient encore tudi que leurs thmes
et leurs versions. Ce document ne peut manquer d'intresser; et quand on
considre que le lecteur de tant de livres possdait en mme tems la
mmoire la plus heureuse, on peut douter que parmi les jeunes gens les
mieux levs, parmi les plus brillans mules des honneurs scolastiques,
on en trouvt un seul qui et acquis au mme ge une aussi grande
varit de connaissances utiles.



LISTE DES HISTORIENS
DONT J'AI PARCOURU LES OUVRAGES EN DIFFRENTES LANGUES.



HISTOIRE D'ANGLETERRE.--Hume, Rapin, Henry, Smollet, Tindal, Belsham,
Bisset, Adolphus, Holinshed, les Chroniques de Froissart (ces dernires
appartiennent proprement  la France).

COSSE.--Buchanan, Hector, Boethius, tous deux en latin.

IRLANDE.--Gordon.

ROME.--Hooke, chute et dcadence par Gibbon; Histoire ancienne de Rollin
(renfermant celle des Carthaginois, etc.); de plus, Tite-Live, Tacite,
Eutrope, Cornlius Nepos, Cesar, Arrien, Salluste.

GRCE.--La Grce de Mitford, le Philippe de Leland, Plutarque,
Antiquits de Potter, Xenophon, Thucydide, Herodote.

FRANCE.--Mezerai, Voltaire.

ESPAGNE.--Je dois ce que je sais de l'ancienne histoire d'Espagne
principalement  un livre appel l'Atlas, maintenant oubli. J'ai pris
quelque teinture de son histoire moderne, depuis les intrigues
d'Alberoni jusqu'au Prince de la paix, dans les ouvrages qui traitaient
de la politique europenne.

PORTUGAL.--Ses rvolutions par Vertot, comme aussi, du mme historien,
la relation du sige de Rhodes: elle est de son invention, les faits
rels sont tout--fait diffrens. On en peut dire autant de ses
chevaliers de Malte.

TURQUIE.--J'ai lu Knolles, sir Paul Ricaut et le prince Cantemir; en
outre une histoire anonyme plus moderne. Je sais tous les vnemens de
l'histoire des Ottomans, depuis Tangralopi et Othman Ier jusqu' la paix
de Passarowitz, en 1718; la bataille de Cutzka, en 1739, et le trait de
1790 entre la Russie et la Porte.

RUSSIE.--La vie de Catherine II de Tooke, le czar Pierre de Voltaire.

SUDE.--Le Charles XII de Voltaire et celui de Norberg, selon moi le
meilleur des deux. Une traduction de la guerre de trente ans de
Schiller, qui renferme les exploits de Gustave-Adolphe; puis la vie du
mme prince par Harte. J'ai lu aussi quelque part un vie de Gustave
Vasa, le librateur de la Sude, mais j'ai oubli le nom de l'auteur.

PRUSSE.--J'ai vu au moins vingt vies de Frdric II, le seul prince
mmorable dans les annales de la Prusse; ses propres ouvrages, ceux de
Gillies et de Thibault sont loin d'tre amusans; le dernier est peu
estimable, mais circonstanci.

DANEMARCK.--J'en sais peu de chose; j'ai quelque teinture de l'histoire
naturelle de la Norwge, aucune de sa chronologie.

ALLEMAGNE.--J'ai lu de longues histoires de la maison de Souabe, de
Venceslas, de Rodolphe de Hapsbourg et de ses descendans autrichiens aux
grosses lvres.

SUISSE.--Ah! Guillaume-Tell et la bataille de Morgarten, o le duc de
Bourgogne fut tu!

ITALIE.--Davila, Guicciardini, les Guelfes et les Gibelins, la bataille
de Pavie, Mazaniello, les rvolutions de Naples, etc.

INDOSTAN.--Orme et Cambridge.

AMRIQUE.--Robertson, la guerre d'Amrique par Andrews.

AFRIQUE.--Rien que des voyageurs, comme Mungo-Park, Bruce.


BIOGRAPHIE.

Charles-Quint de Robertson, Csar, Salluste (Catilina et Jugurtha), les
vies de Marlborough, du prince Eugne, de Tkli, de Bonnard, de
Bonaparte, de tous les potes anglais, par Johnson et Anderson; les
Confessions de Rousseau, la vie de Cromwell, le Plutarque anglais, le
Nepos anglais, les vies des amiraux par Campbell, de Charles XII, du
czar Pierre, de Catherine II, de Henri lord Kaimes, de Marmontel, de sir
William Jones, par Teignmouth; la vie de Newton, de Blisaire, et de
mille autres qui ne mritent pas qu'on en fasse mention.


LGISLATION.

Blackstone, Montesquieu.


PHILOSOPHIE.

Paley, Locke, Bacon, Hume, Berkeley, Drummond, Beattie et Bolingbroke.
Je dteste Hobbes.


GOGRAPHIE.

Strabon, Cellarius, Adams, Pinkerton et Guthrie.

POSIE.

Tous les classiques anglais et la plupart des potes vivans, Scott,
Southey, etc.; quelques potes franais dans l'original: le Cid est ma
pice favorite. Peu d'italiens; des grecs et des latins sans nombre: 
l'avenir je ne m'occuperai plus de ces derniers. J'ai fait de nombreuses
traductions de ces deux langues, vers et prose.


LOQUENCE.

Dmosthne, Cicron, Quintilien, Sheridan, la Chironomie d'Austin, et
les dbats du parlement, depuis la rvolution, jusqu'en 1742.


THOLOGIE.

Blair, Porteus, Tillotson, Hooker, tous fort ennuyeux. J'abhorre les
livres de dvotion, quoique je rvre et que j'aime Dieu, sans admettre
les ides blasphmatrices des sectaires, ni croire  leurs absurdes et
damnables hrsies,  leurs mystres et aux trente-neuf articles.


MLANGES.

Le spectateur, le rdeur; le monde, etc., etc., des romans par milliers.

C'est de mmoire que j'ai fait l'numration de tous ces livres: je me
souviens de les avoir lus, et j'en pourrais  l'occasion citer plus d'un
passage. J'ai, sans doute, omis quelques noms dans mon catalogue. J'en
avais lu la majeure partie avant quinze ans. Depuis que j'ai quitt
Harrow, je suis devenu paresseux et fat, en griffonnant des rimes et
faisant la cour aux femmes.

B., 30 novembre 1807.


J'ai aussi lu, et je regrette aujourd'hui plus de quatre mille romans, y
compris les oeuvres de Cervantes, Fielding, Smollet, Richardson,
Mackenzie, Sterne, Rabelais, Rousseau, etc., etc. Le livre,  mon avis,
le plus utile pour celui qui veut avoir l'air d'tre fort instruit sans
grande peine, c'est la physiologie de la tristesse par Burton: c'est le
recueil de citations et d'anecdotes le plus curieux et le plus amusant
que j'aie parcouru; mais le lecteur superficiel doit le lire avec
attention, ou bien la confusion des sujets le rebutera facilement. S'il
a la patience d'aller jusqu' la fin, il aura mieux profit pour ses
conversations littraires, que s'il avait parcouru vingt autres ouvrages
que j'ai galement lus, du moins en anglais.

C'est  cette tude prcoce et varie des crivains anglais que Lord
Byron dut la facilit avec laquelle il savait employer toutes les
ressources de sa langue maternelle: c'est elle qui, le lanant dans les
champs de la littrature, arm de pied en cap, lui permit de revtir ses
potiques inspirations d'un style parfaitement digne d'elles. En
gnral, ce n'est pas l'absence d'ides ou de coloris qui arrte les
premiers pas des crivains, c'est l'embarras de trouver des expressions
pour ce qu'ils conoivent, c'est l'inexprience de l'instrument dont se
rend matre l'homme de gnie; en un mot, de leur langue maternelle.
C'est un fait assez singulier, que les trois exemples les plus frappans
de prcocit littraire, c'est--dire Pope, Congrve et Chatterton,
devaient tous trois  eux-mmes leur ducation[61]; et que c'est par
suite de leurs gots naturels, affranchis des pdantesques directions de
l'cole, qu'ils dcouvrirent dans le gnie de la langue anglaise ces
prcieuses beauts dont ils surent faire un si parfait usage[62].

     [Note 61: Je lisais de moi-mme, dit Pope, car la lecture
     tait une vritable passion chez moi; j'allais  et l au
     gr de mon imagination, et, comme un enfant qui va prendre
     des fleurs dans les champs, dans les bois, partout o il en
     voit sur sa route. Je regarde encore aujourd'hui ces cinq ou
     six annes comme les plus heureuses de ma vie.

     Il parat aussi qu'il n'ignorait pas les avantages de cette
     manire d'tudier indpendante: M. Pope, dit Spins, croyait
     avoir gagn sous quelques rapports  n'avoir pas eu
     d'ducation rgulire. Il avait l'habitude de chercher dans
     ce qu'il tudiait un sens, quand nous n'y voyons encore que
     des mots.]

     [Note 62: Chatterton crivit, avant l'ge de douze ans, un
     catalogue, dans le genre de celui de Byron, de tous les
     livres qu'il avait dj lus; ils s'levaient  soixante-dix,
     et la plupart roulaient sur des matires d'histoire ou de
     thologie.]

On peut, dans le fond, ajouter  ces trois exemples celui de Lord Byron,
puisque, malgr son nom d'colier, il n'tudia pas sur les bancs de
l'cole, dans le tems employ par ses camarades,  remuer curieusement
la cendre de l'antiquit; il se contentait de remonter  la source
frache et vive de son propre idiome[63], et d'y puiser cette richesse
et cette varit de style qui, ds l'ge de vingt-deux ans, placrent
ses ouvrages parmi les monumens les plus prcieux de la force et de la
douceur de la langue anglaise.

     [Note 63: La puret que les Grecs mettaient dans leur style a
     t attribue peut-tre avec justice  leur habitude de
     n'tudier que leur propre langue. S'ils devinrent savans,
     dit Ferguson, ce ne fut qu'en tudiant ce qu'eux-mmes
     avaient compos.]

Dans le mme livre o l'on retrouve les souvenirs de ses tudes, que
nous venons de citer, Byron avait crit galement de mmoire une liste
des divers potes qui s'taient distingus dans leur langue respective.
Aprs avoir cit ceux de l'Europe ancienne et moderne, voici comme il
poursuit son catalogue pour les autres contres:

ARABIE.--Mahomet, dont le Coran contient des passages d'une posie bien
plus sublime que celle des auteurs europens.

PERSE.--Ferdousi, auteur du Shah-Nameh; l'Iliade des Persans; Sadi et
Hafiz, l'immortel Hafiz, l'Anacron de l'Orient. Ce dernier est respect
par les Persans, bien autrement que nous ne respectons aucun pote
ancien ou moderne; ils vont en plerinage  Shiraz pour y honorer sa
mmoire sur son tombeau:  ce monument est attach un magnifique
exemplaire de ses oeuvres.

AMRIQUE.--Cet hmisphre a dj produit un pote pique, c'est Barlow,
auteur de la Colombiade; il ne faut pas le comparer aux ouvrages des
nations plus polies.

ISLANDE, DANEMARCK, NORWGE.--Ces rgions taient fameuses pour leurs
Scaldes. Parmi ces derniers on distinguait Lodburg; son chant de mort
respire des sentimens froces, mais c'est un genre de posie gnreuse
et passionne.

L'INDOSTAN n'a pas de grands potes connus; du moins le sanscrit l'est
si mal en Europe, que nous ignorons ce que le tems peut avoir pargn
dans leur littrature.

L'EMPIRE BIRMAN.--Les habitans aiment passionnment la posie; mais on
ne connat pas leurs potes.

CHINE.--Je n'ai jamais entendu parler en fait de pote chinois que de
l'empereur Kien-Long et de son Ode au th. Quel malheur que le
philosophe Confucius n'ait pas rdig en vers ses admirables prceptes
de morale!

AFRIQUE.--Quelques chants de ce pays sont plaintifs, et leurs paroles
simples et touchantes; mais j'ignore s'il faut compter ces informes
essais parmi les pomes, comme les chants des bardes ou des scaldes.

J'ai crit cette courte liste de potes entirement de mmoire, et sans
le secours d'aucun livre; il a donc pu s'y glisser quelques erreurs,
mais elles doivent tre de peu d'importance. J'ai parcouru les ouvrages
des Europens et quelques-uns de ceux de l'Asie, soit en original, soit
 l'aide de traduction. Je n'ai cit que les meilleurs dans ma liste des
potes anglais; il et t aussi inutile que fatigant d'numrer ceux
d'un moindre mrite. Peut-tre cependant pourrait-on dans un catalogue
cosmopolite ajouter encore Gray, Goldsmith et Collins; quant aux autres
depuis Chaucer jusqu' Churchill, ce sont _voces prtereaque nihil_,
quelquefois nomms, rarement lus et jamais avec profit. Je regarde
Chaucer, en dpit des loges qu'on lui a prodigus, comme mprisable et
licencieux; il ne doit son renom qu' son antiquit, et sous ce
rapport-l mme, on devrait plutt se rappeler Pierce Plowman ou Thomas
d'Ercildoune. Je me suis gard de citer des potes vivans de
l'Angleterre; il n'en est pas un qui ne survive  ses ouvrages. Le got
est perdu chez nous; encore un sicle, et nous aurons disparu, notre
empire, notre littrature et notre nom, des annales du genre humain.

30 novembre 1807, BYRON.


Il se trouve, parmi les papiers que je possde de lui, plusieurs petits
pomes (en tout environ six cents vers) qu'il crivit en ce tems-l,
mais qu'il n'a jamais fait imprimer, parce qu'il les avait composs la
plupart aprs la publication de ses _Heures de loisir_. Le plus grand
nombre d'entre eux ne se recommande gure que par son nom, mais
quelques-uns, grce aux sentimens et aux circonstances qui les
inspirent, seront lus ici avec plaisir. La premire fois qu'il entra
dans Newsteadt, il planta dans un coin de terre un jeune chne dont il
croyait l'existence attache  la sienne. Aprs six ou sept ans, quand
il revint au mme endroit, il trouva le chne touff sous les mauvaises
herbes, et presque dessch. C'tait au moment o Lord Grey de Ruthen
quittait l'abbaye; il fit alors l'un de ces pomes composs de cinq
stances, et dont on pourra juger par les passages suivans:

Jeune chne, quand je te plantai profondment en terre, j'esprais que
tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches
jetteraient une ombre noire autour de toi, et que le lierre entourerait
ton tronc comme un manteau.

Telles taient mes esprances dans les annes de l'enfance, quand je te
plantai avec orgueil sur la terre de mes aeux. Ces jours sont passs et
je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne
peuvent voiler aux yeux ton triste dprissement.

Je t'ai quitt, mon pauvre chne, et depuis cette heure fatale un
tranger est le matre du chteau, etc., etc.

Le sujet des vers qui suivent est assez clairci par la note qu'il a
place en tte. Quoiqu'ils aient un air pnible et affect, ils me
paraissent dignes d'tre conservs comme un tmoignage des sentimens
tendres et romanesques qu'il avait contracts pour ses amis de collge.

Il y a quelques annes, tant  Harrow, un ami de l'auteur avait grav
leurs deux noms dans un endroit cart; il y avait mme ajout quelques
mots de souvenirs. Plus tard,  l'occasion de quelque injure relle ou
imaginaire, l'auteur, avant de laisser Harrow, avait effac ce fragile
souvenir. Voici les stances qu'il crivit  leur place, quand il revit
Harrow, en 1807:

Ici nagure les souvenirs de l'amiti attiraient les yeux de l'tranger;
ils taient simples, ils taient peu nombreux les mots qui les
exprimaient, et cependant la colre les a effacs.

Elle trancha profondment dans l'arbre, mais elle n'effaa pas
entirement les caractres; ils taient si simples, que l'amiti
revenant regarda long-tems, jusqu' ce qu'aide de la mmoire, elle
rtablit les mots.

Le repentir les traa de nouveau, le pardon y joignit son nom aimable;
l'inscription reparut si belle que l'amiti la crut toujours la mme.

Le souvenir serait beau encore; mais, hlas! en dpit de l'esprance et
des larmes de l'amiti, l'orgueil s'est jet  la traverse, et a pour
toujours effac et l'inscription et le sentiment qu'elle exprimait.

Les mmes sentimens d'amiti idale distinguent un autre de ses pomes,
dans lequel il a pris pour pigraphe cette ingnieuse devise franaise:
_l'amiti est l'amour sans ailes_. Chacune des neuf stances est termine
par les mmes mots; nous citerons les trois suivantes:

Pourquoi gmirais-je tristement de ce que ma jeunesse est passe? Je
puis encore compter des jours heureux; la facult d'aimer n'est pas
encore morte en moi. En revenant sur mes premires annes, un souvenir
durable, une vrit ternelle m'apporte une cleste consolation;
souffles lgers des vents, redites-la aux lieux o mon coeur s'mut pour
la premire fois!

_L'amiti, c'est l'amour sans ailes_!

Demeure de mes aeux, ton clocher lointain me rappelle toutes ces scnes
joyeuses; mon sein brle comme autrefois; je redeviens enfant par la
pense. Ton bouquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes
sentiers, me ravissent encore. Chaque fleur exhale un double parfum. Il
me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de
mes compagnons s'crier:

L'amiti, c'est l'amour sans ailes!

Mon cher Lycus, pourquoi pleures-tu? Retiens tes larmes prtes  tomber;
l'affection peut dormir quelque tems, mais, sois-en sr, elle se
rveillera! Quand nous nous retrouverons, pense, ami, pense combien elle
sera douce cette runion si long-tems dsire! Mon ame bondit de bonheur
 cet espoir; quand deux jeunes coeurs sont si pleins d'affection,
l'absence, ami, ne peut que redire:

L'amiti, c'est l'amour sans ailes!

Quant aux vers suivans, je ne puis dire positivement qu'ils se
rattachent  quelque circonstance relle. On peut mme dire qu'habitu 
revenir sur toutes les anecdotes de sa jeunesse, il n'eut pas manqu,
dans la suite, de rappeler un fait aussi remarquable, s'il n'et pas t
imaginaire. Or, ni dans sa conversation, ni dans ses crits, je ne
trouve qu'il y ait fait une seule fois allusion[64]. D'un autre ct,
toutes ses posies, sauf les embellissemens dont les entourait son
imagination, taient l'expression si fidle de ses sentimens et de sa
vie, qu'on ne peut gure s'empcher de supposer une sorte de fondement
rel  un pome plein d'une sensibilit aussi pntrante:

     [Note 64: Voici la seule particularit qui puisse, et encore
     de fort loin, se lier au sujet de ce pome. Un an ou deux
     avant la date qui s'y trouve place, il crivit de Harrow 
     sa mre (comme je le sais d'une personne qui tenait elle-mme
     le fait de Mrs. Byron), pour lui dire qu'il avait prouv
     dernirement beaucoup d'ennui  l'occasion d'une jeune femme,
     matresse de son ami Curzon, qui venait de mourir. Cette
     femme, se trouvant alors sur le point de devenir mre, avait
     dclar que Lord Byron tait le pre de son enfant. Byron
     assurait positivement sa mre qu'il n'en tait rien; mais,
     persuad comme il l'tait, que l'enfant appartenait  Curzon,
     il souhaitait qu'on en prt tout le soin possible, et priait
     en consquence sa mre d'avoir la bont de se charger de lui.
     Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une
     femme plus douce que Mrs. Byron; cependant elle rpondit 
     son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant ds qu'il
     serait n, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il dsirait.
     Par bonheur, l'enfant mourut en voyant le jour.]


 MON FILS.

Ces tresses blondes, ces yeux bleus, dont l'clat rappelle ceux de ta
mre; ces lvres de roses, ces joues  fossettes, ce sourire, qui
captivent le coeur, retracent d'anciennes scnes de bonheur, et touchent
le coeur de ton pre,  mon enfant!

Et tu ne peux prononcer le nom de ton pre; ah, William! si son nom
tait le tien, alors sa conscience ne lui adresserait plus de reproches:
mais cartons ces tristes ides; les soins que je prendrai de toi me
rendront la paix intrieure; l'ombre de ta mre sourira dans sa joie, et
pardonnera le pass,  mon enfant!

Le gazon a recouvert son humble tombe, et une trangre t'a prsent son
sein. Le prjug peut rire ddaigneusement de ta naissance, et ne
t'accorder qu' peine un nom sur la terre; mais il ne saurait dtruire
une seule de tes esprances: le coeur de ton pre est  toi,  mon
enfant!

Eh bien! laisse un monde sans entrailles se rcrier; dois-je pour lui
plaire touffer la voix puissante de la nature? Non, que les moralistes
me dsapprouvent s'ils le veulent, tu seras toujours pour moi le bien
cher enfant de l'amour, beau chrubin, gage de jeunesse et de joie! un
pre veille sur ton berceau,  mon enfant!

 quel charme, avant que l'ge n'ait rid mon front, avant que d'avoir
puis  moiti la coupe de la vie, de contempler  la fois en toi, un
frre et un fils, et d'employer le reste de mes jours  rparer mon
injustice envers toi,  mon enfant!

Quoique ton pre imprudent soit bien jeune encore, sa jeunesse
n'teindra pas en lui le feu de l'amour paternel. Et quand mme tu me
serais moins cher, tant que l'image d'Hlne revivra en toi, ce coeur,
plein de son souvenir du bonheur pass, n'en abandonnera jamais le gage,
 mon enfant!

B.--1807[65].

     [Note 65: Dans cet usage de dater ses premiers pomes, il
     suivait l'exemple de Milton, qui, dit Johnson, en datant ses
     premiers ouvrages, comme lui en avait donn l'exemple le
     savant Politien, semblait recommander  la postrit la
     prcocit de ses inspirations. Le suivant badinage, galement
     crit en 1807, n'a jamais t imprim; il est intraduisible;
     nous le donnerons en anglais:

     EPITAPH

     ON JOHN ADAMS, OF SOUTHWELL, A CARRIER,

     WHO DIED OF DRUNKENNESS.

        _John Adams lies here, of the parish of Southwell,
        A_ carrier, _who_ carried _his can to his mouth well;
        He_ carried _so much, and he_ carried _so fast,
        He could_ carry _no more, so was_ carried _at last;
        For, the liguor he drank being too much for one,
        He could not_ carry _off, so he's now_ carri-on.

        B., sept. 1807.]

Mais le plus remarquable de ses pomes est d'une date antrieure 
toutes celles que je viens de donner, ayant t crit en dcembre 1806,
quand il n'avait pas encore dix-neuf ans. Il contient sa profession de
foi religieuse  cette poque, et nous montre combien son esprit lutta
de bonne heure entre le doute et la pit:


PRIRE DE LA NATURE.

Pre de la lumire! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du
dsespoir? Des fautes comme celles de l'homme peuvent-elles tre jamais
pardonnes? Le vice peut-il expier des crimes par des prires? Pre de
la lumire, j'lve vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est noircie
de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau,
dtourne de moi la mort du pch.

Je ne cherche point de sectes inconnues; oh! montre-moi le sentier de la
vrit! Je reconnais ta toute-puissance redoutable, pargne les fautes
de ma jeunesse en les corrigeant. Que les dvots lvent, s'ils le
veulent, des temples obscurs; que la superstition en salue humblement
les portiques; que, pour tendre et affermir leur empire funeste, les
prtres inventent des rites mystiques et mensongers. L'homme
bornera-t-il le domaine de son crateur  ces dmes gothiques qui
surmontent des amas de pierres  moiti dtruites? Ton temple est la
face du jour; la terre, l'ocan, le ciel te forment un trne sans
limites.

L'homme condamnera-t-il sa propre race aux tourmens de l'enfer,  moins
qu'ils ne flchissent le genou devant de vaines pompes? Nous dira-t-il
que, pour un seul qui a failli, tous doivent prir confusment dans la
tempte? Chacun prtendra-t-il gagner les cieux, et cependant condamner
son frre  la mort ternelle, parce que son ame s'est ouverte  des
esprances diffrentes, ou qu'il a suivi des doctrines moins svres?
Iront-ils, aux moyens de croyances qu'ils ne sauraient expliquer,
dcider d'avance tes grces et tes chtimens? Des reptiles rampans sur
la terre connatront-ils les desseins de leur grand crateur?

Ces hommes qui n'ont vcu que pour eux-mmes, qui ont pass leurs annes
dans des crimes renouvels chaque jour, trouveront-ils dans leur foi une
compensation  leurs forfaits, et vivront-ils au-del des limites du
tems?

 mon pre! je ne cherche les lois d'aucun prophte; tes lois,  toi,
apparaissent dans les ouvrages de la nature. Je suis, je l'avoue, faible
et corrompu, et cependant je te prierai, car tu m'entendras! Toi qui
guides l'toile errante  travers les royaumes infinis de l'ther, qui
calmes la guerre des lmens, et dont j'aperois la main d'un ple 
l'autre ple; toi qui, dans ta sagesse, m'as plac ici-bas, et qui peux
m'en retirer quand telle sera ta volont; tant que je serai sur cette
terre prissable, tends sur moi ta main protectrice. C'est  toi, 
toi, mon Dieu, que j'adresse mes prires; quelque bonheur ou quelque
malheur qui m'arrive, qu' ta volont je m'lve ou m'abaisse, je me
confie en ta protection: si, quand cette poussire sera rendue  la
poussire, mon ame parcourt les airs sur des ailes rapides, comme
j'adorerai ton nom glorieux! mais si cet esprit passager partage avec le
corps le repos ternel de la tombe, tant qu'il me restera un souffle de
vie, j'lverai vers toi ma prire, quoique condamn  ne jamais quitter
la demeure des morts. C'est  toi que j'adresse mes dernires
inspirations, plein de reconnaissance pour tes bienfaits passs, et
esprant,  mon Dieu, que cette vie errante se runira enfin  ton
essence.

Dans un autre pome, et qu'il crivit avec la triste conviction qu'il
allait bientt mourir, nous retrouvons une prire exprimant  peu prs
les mmes opinions. Aprs avoir dit adieu  toutes les scnes favorites
de sa jeunesse[66], voici comme il continue:

     [Note 66: Annesley n'est pas oubli en cette occasion:

     Oublierai-je la scne toujours prsente  ma pense? Les
     rochers s'lvent et les rivires serpentent entre moi et les
     lieux que notre amour embellissait, et cependant, Marie, ta
     beaut m'apparat frache encore, comme un dlicieux songe
     d'amour, etc., etc.]

Oublie ce monde,  mon ame agite, tourne tes penses vers le ciel; tu y
dirigeras bientt ta course, si tes erreurs sont oublies. Loin des
bigots et des sectaires, incline-toi devant le trne du Tout-Puissant,
adresse-lui ta tremblante prire. Il est clment et juste, il ne
rejettera pas la prire de l'enfant de la poussire, quoiqu'il soit le
moindre objet de ses soins. Pre de la lumire, j'lve vers toi mes
accens! Tu le vois, mon ame est pleine de souillures; toi qui peux
observer la chute du plus petit oiseau, dtourne de moi la mort du
pch. Toi qui peux guider l'toile errante, qui calmes la guerre des
lmens, qui as pour manteau les cieux immenses, pardonne mes penses,
mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientt cesser de vivre;
apprends-moi comment je dois mourir.

Nous avons vu par une lettre prcdente qu'il avait eu  se fliciter de
l'issue d'un procs jug au tribunal de Lancastre, et relatif  la terre
de Rochdale. Dans une note que nous allons reproduire, et qu'il crivit
 l'un de ses amis de Southwell  l'occasion d'un second triomphe dans
la mme cause, on verra qu'il s'en exagrait beaucoup les rsultats
probables.


9 fvrier 1807.

MON CHER,

J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai gagn une seconde fois la
cause de Rochdale, qui me fait valoir soixante mille livres de plus.

Tout  vous.

BYRON.

Au mois d'avril suivant il tait encore  Southwell, et c'est de l
qu'il crivit au docteur Pigot, alors  dimbourg[67]:

     [Note 67: Il parat, d'aprs un passage d'une lettre de miss
     Pigot  son frre, que Lord Byron chargea ce dernier de
     remettre une copie de ses pomes  M. Mackenzie, l'auteur de
     l'_Homme sensible_: Je suis ravie que M. Mackenzie ait vu
     une copie des pomes de Lord Byron, et qu'il en ait jug
     aussi favorablement. Lord Byron en est enchant.

     Dans une autre lettre, l'aimable crivain dit encore: Lord
     Byron me charge de vous dire qu'il ne vous crit pas parce
     que son dition n'est pas aussi avance qu'il l'avait espr.
     Je lui dis qu'il faut aussi peu de chose pour l'affecter qu'
     une femme.]


Southwell, avril 1807.

MON CHER PIGOT,

Permettez-moi de vous fliciter du succs de votre premier examen;
_courage_, mon ami. Le titre de docteur fera merveille auprs des dames.
Je serai probablement  Essex ou  Londres quand vous arriverez en ce
lieu maudit, o je suis encore retenu par l'impression de mes vers.

Adieu, croyez-moi toujours bien sincrement votre

BYRON.

_P. S._ Depuis notre sparation, grce  de violens exercices, la
_plupart_ physiques, et aux bains chauds, j'ai rduit mon embonpoint de
cent soixante-quatorze livres  cent quarante-un; total vingt-sept
livres de perte. _Bravo_! qu'en dites-vous?

Je dois  la complaisance de la dame qui correspondait alors avec Byron
l'avantage de pouvoir initier le lecteur dans les sentimens et les
travaux de notre pote pendant le reste de cette anne. Ces lettres ont,
sans doute, un caractre enfantin[68], et la plupart des plaisanteries
qu'on y trouve naissent plutt de jeux de mots que de penses
saillantes; mais je les estime cependant fort curieuses, et par la
lumire qu'elles rpandent sur cette poque de sa vie, et par le tableau
anim des craintes et des esprances qu'il avait relativement  sa
gloire future. La premire de ces lettres ne porte pas de date, elle
semble avoir t crite avant son dpart de Southwell; les autres, comme
on le verra, sont dates de Cambridge et de Londres.

     [Note 68: En effet, il n'tait encore qu'un enfant sous tous
     les rapports dans ce tems-la. Lundi prochain (dit miss
     Pigot) est notre grande foire. Lord Byron l'attend avec le
     mme plaisir que le petit Henri, et se promet de paratre 
     cheval dans la foule; mais je pense qu'il changera de
     rsolution.]




LETTRE XII.

 MISS PIGOT.

11 juin 1807.


MA CHRE REINE BESS[69],

_Sauvage_ doit tre immortel; ce n'est pas un gnreux boul-dogue, mais
c'est le plus joli roquet que j'aie encore vu, et il fera parfaitement
l'affaire. Dans ses accs de tendresse, il a dj mordu les doigts et
drang la gravit du vieux Boatswain, qui en est encore fort mu. Je
dsire savoir ce qu'il cote, les frais qu'il a occasionns, etc., etc.,
afin de pouvoir indemniser M. G... Je ne puis que le remercier de la
peine qu'il a prise, lui adresser un long discours et conclure avec 1,
2, 3, 4, 5, 6, 7[70]; mais je suis hors d'tat de faire tout cela par
moi-mme, ainsi je vous _dpute_ en qualit de lgat, car il ne faut pas
parler d'_ambassadeur_, relativement au _pape_, comme c'est le cas ici
sans doute, puisque tout ce que je vous ai dit est  propos de
_bulle_[71].

Tout  vous.

BYRON.

_P. S._ Je vous cris de mon lit.

     [Note 69: Diminutif d'lisabeth. Byron, en l'appelant reine,
     fait allusion  la reine lisabeth.]

     [Note 70: Cette phrase s'explique par son habitude, quand il
     lui arrivait de ne pas trouver les expressions de la pense
     qu'il voulait exprimer, de prononcer les chiffres 1, 2, 3, 4,
     5, 6, 7.]

     [Note 71: Bull-dog ou boul-dogue. On comprendra facilement le
     jeu de mois.]




LETTRE XIII.

 LA MME.

Cambridge, 30 juin 1807.


Mieux vaut tard que jamais, c'est un proverbe dont vous connaissez
l'origine, et, comme son application est ici toute naturelle, vous me
pardonnerez de lui avoir donn dans ma lettre une place aussi honorable.
Je me trouve ici presque surann; mes anciens amis, except un fort
petit nombre, sont tous partis, et je me dispose  les suivre, mais je
reste jusqu' lundi pour assister  trois oratorios, deux concerts, une
foire et un bal. Je me trouve non-seulement _plus maigre_, mais d'un
pouce plus _grand_ qu' mon dernier voyage. Je me suis vu oblig de
redire  chacun mon _nom_, personne n'ayant le moindre souvenir de ma
figure ni de ma personne. Il n'est pas jusqu'au hros de ma _Cornaline_
(qui, dans ce moment, se trouve plac vis--vis, lisant un volume de mes
posies), qui n'ait pass devant moi dans les promenades du collge sans
me reconnatre, et qui n'ait t frapp du changement total qui s'tait
opr en moi, etc., etc. Les uns me trouvent mieux, les autres plus mal;
mais tous s'accordent  dire que je suis maigri, plus mme que je ne le
dsire. J'ai perdu deux livres d'embonpoint depuis mon dpart de votre
maudit, dtestable et dtest sjour de scandale[72], dont, 
l'exception de vous-mme et de John Becher, je voudrais voir toute la
race consigne dans les gouffres de l'Achron, lequel fleuve j'aimerais
mieux visiter en personne que de salir mes sandales dans la vile
poussire de Southwell.  parler srieusement, si la lgret de ma
bourse ne me force pas  rejoindre Mrs. Byron, vous ne me reverrez plus.

     [Note 72: Malgr les injures, d'ailleurs plutt badines que
     srieuses, qu'il lance dans le cours de ses lettres contre
     Southwell, il apprit plus tard  se convaincre que les heures
     qu'il y avait passes taient les plus heureuses de sa vie.
     Dans une lettre qu'crivit, il n'y a pas long-tems,  son
     valet Fletcher, une dame qui l'avait intimement connu 
     Southwell, on trouve le passage suivant: Votre bon, votre
     pauvre matre m'appelait toujours _l'antique pit_, quand je
     m'avisais de lui faire des remontrances. Lors de sa dernire
     visite, il me dit: _Eh bien! ma bonne amie, je ne serai
     jamais aussi heureux qu' Southwell_. On verra plus loin,
     dans une lettre  M. Dallas, ce qu'il pensait rellement de
     cette ville et de ses agrmens comme lieu de rsidence.]

Je pars lundi pour Londres; je quitte Cambridge sans beaucoup de peine,
notre socit tant disperse, et le musicien que je protgeais ayant
quitt sa place dans le choeur pour entrer dans une grande maison de
commerce de la capitale. Je vous ai dit, sans doute, qu'il tait
exactement, et  une heure prs, plus jeune que moi de deux annes. Je
l'ai trouv fort grandi, et surtout enchant de revoir son premier
_patron_. Il est presque de ma taille, trs-maigre, d'une belle figure,
des yeux noirs, des cheveux clairs: vous connaissez dj l'ide que j'ai
de son esprit; j'espre bien n'avoir jamais sujet d'en changer. On me
croit ici gnralement indispos: l'universit est fort gaie dans ce
moment; elle donne des ftes de tous les genres. Hier j'ai soup dehors,
mais je n'ai rien mang; satisfait d'une bouteille de Bordeaux, je me
suis couch  deux heures pour me lever  huit. J'ai pris le parti de me
lever de bonne heure, cette habitude me convient parfaitement. Je reois
beaucoup de politesses des matres et des lves; mais ils me regardent
avec un peu de dfiance: ils se soucient peu des _lardons_; le moyen de
dplaire c'est de dire la vrit.

crivez-moi, dites-moi comment se partent les habitans de votre
_mnagerie_, si mon dition se place, si mes chiens grognent.  propos,
mon boul-dogue est dcd; _la chair du chien comme celle de l'homme
n'est que de l'herbe_. Rpondez-moi  Cambridge; si j'en suis parti, on
m'enverra votre lettre. Voici de tristes nouvelles qui arrivent: les
Russes sont vainqueurs; triste troupe qui ne mange que de l'_huile_, et
par consquent devait fondre devant un _feu soutenu_. Je ne suis pas 
mon aise dans mon costume universitaire, je n'en ai pas l'usage. Je suis
mont sur une fentre  Sainte-Marie pour mieux entendre un _oratorio_;
mais au milieu du chant du _Messie_, je me suis laiss tomber, dchirant
ma superbe robe de soie noire, et endommageant une fort belle paire de
culottes. Mmoire, prendre garde de ne jamais tomber d'une fentre
d'glise pendant le service. Adieu, ma chre lisabeth, ne me rappelez 
personne, oubliez les gens de Southwell; en tre oubli, voil tout ce
que je dsire.




LETTRE XIV.

 MISS PIGOT.

Cambridge, collge de la Trinit, 5 juillet 1807.


Depuis ma dernire lettre, je me suis dcid  rester encore une anne
 Granta (Cambridge); mes appartemens y sont meubls dans le dernier
style. Plusieurs vieux amis me sont revenus, et leur nombre s'est
augment de nouvelles connaissances; mon inclination est donc pour le
collge, et j'y retournerai en octobre si je vis encore. Ma vie est ici
une suite continuelle de plaisirs; je vais dans le mme jour  vingt
diffrens endroits; j'ai des invitations pour dner plus que le tems de
mon sjour ne me permet d'en accepter. Je viens de prendre la plume, une
bouteille de Bordeaux dans la tte et des larmes dans les yeux, car je
viens de quitter ma Cornaline[73] qui tait venue passer la soire avec
moi; comme c'tait notre dernire entrevue, j'avais manqu aux
invitations que l'on m'avait faites pour consacrer  l'amiti les heures
du _sabbat_. Maintenant nous voil spars, Edleston et moi: ma tte est
un chaos d'ennuis et d'esprances. Demain je partirai pour Londres; vous
m'crirez  Albemarle-street, htel Gordon, o j'habiterai pendant mon
sjour dans la capitale.

Je suis ravi d'apprendre que vous vous intressiez  mon _protg_; il
a t mon _trs-constant associ_ depuis le mois d'octobre 1805, poque
de mon entre au collge Trinit. Sa voix fut la premire  me frapper,
sa figure m'attacha  lui, ses manires me le firent aimer pour la vie.
Il entre dans une maison de commerce en ville vers le mois d'octobre, et
tout porte  croire que je ne le reverrai pas avant l'poque de ma
majorit, quand je pourrai lui donner  choisir ou d'une place d'associ
dans sa maison, ou de venir demeurer avec moi. Je pense que, dans ses
ides actuelles, il prfrerait le dernier parti; mais d'ici l il
pourra bien changer d'avis: dans tous les cas ce sera comme il
l'entendra. Il est certain que c'est l'tre que j'aime le plus au monde,
et que ni le tems ni l'absence ne pourront changer en rien mes sentimens
d'ailleurs si mobiles. Bref, nous ferions honte  lady E... Butler et
miss Ponsonby, nous tonnerions Oreste et Pilade; et vienne l'occasion
d'une catastrophe comme celle de Nisus et Euryale, nous l'emporterons
sur David et Jonathan. Peut-tre a-t-il pour moi encore plus d'affection
que je n'en ai pour lui. Pendant tout mon tems de Cambridge, nous nous
sommes vus tous les jours, t et hiver, sans prouver un moment
d'ennui, et nous sparant toujours avec une peine incroyable. Vous nous
verrez un jour ensemble, je l'espre; c'est le seul homme que j'estime,
bien que ce ne soit pas le seul que j'aime[74].

     [Note 73: C'est--dire celui auquel il avait donn la fameuse
     cornaline.]

     [Note 74: Il faut placer ici les autres dtails de cette
     amiti exalte. Le jeune Edleston mourut en 1811 de
     consomption. Voici la lettre que Byron adressa  la mre de
     miss Pigot; elle prouvera quelle fut alors sa douleur, et
     quelle fidlit il gardait  la mmoire de cet ami de
     collge:

     Cambridge, 28 octobre 1811.

     MA CHRE DAME,

     Je vous cris pour une demande pnible, et cependant il
     m'est impossible de faire autrement. Vous vous souvenez d'une
     cornaline que j'avais confie  miss lisabeth, il y a
     quelques annes, que rellement je lui avais donne;
     maintenant je viens lui faire la plus goste et la plus
     inconvenante prire. Celui qui me l'avait donne, dans sa
     premire jeunesse, est _mort_; et bien que je ne l'eusse pas
     revu depuis long-tems, c'est le seul souvenir qui me reste de
     cette personne  laquelle je m'intressais trs-vivement.
     Elle a donc acquis par cet vnement une valeur que j'aurais
     bien souhait ne jamais lui supposer. Si donc miss Betty l'a
     conserve jusqu' prsent, elle m'excusera, je l'espre, si
     je la supplie de me la renvoyer  Londres, 
     Saint-James-street, n 8; je la remplacerai par quelque autre
     souvenir qui lui sera galement prcieux. Elle eut toujours
     la bont de s'intresser au sort de celui dont je viens de
     parler; dites-lui que le _donneur_ de la cornaline mourut au
     mois de mai dernier,  l'ge de vingt-un ans, et que sa mort
     est la sixime d'amis ou de parens que j'aie eu  supporter
     dans l'espace de quatre mois.

     Croyez-moi bien sincrement, ma chre dame,

     BYRON.

     _P. S._ Je pars demain pour Londres.

     La cornaline fut aussitt renvoye  Lord Byron, qui
     rappelait encore quelque tems aprs qu'il l'avait laisse 
     miss Pigot comme un dpt et non pas comme un don.]

Le marquis de Tavistock est arriv hier; j'ai soup avec lui chez son
tuteur, qui est un whig dlibr. L'opposition est ici en nombre, et
lord Huntingdon, le duc de Leinster, etc., etc., doivent encore nous
joindre en octobre; ainsi tout sera admirable. Le tems de la musique est
pass; mais voici un nouvel accident: j'ai renvers une _nacelle_ 
beurre sur la robe d'une dame; j'ai chang de couleur; les spectateurs
de rire et moi de les maudire.  propos, aveu pnible! je me suis
_gris_ tous les jours, et je n'ai pas encore fini; cependant je ne
mange rien que du poisson, du potage et des vgtaux; je ne me porte
donc pas plus mal. Les sots malins que ces Cantabres[75]! Mmoire.
Projet de rforme pour janvier. Cette ville offre une monotonie de
distractions continuelles; je l'aime, et dteste Southwell. Ridge a-t-il
bien vendu? Quelles dames ont achet?... J'ai vu  Sainte-Marie une
jeune fille, vrai portrait d'Anne... J'ai cru que c'tait elle... et
pour mon malheur; car la dame s'arrta, ainsi le fis-je; je rougis,
ainsi ne fit-elle pas, ce qui tait fort mal; je voudrais dans les
femmes plus de modestie. En parlant de femmes, Fanni, mon chien terrier,
me revient  l'esprit; comment se porte-t-il? J'ai attrap un mal de
tte, je vais me mettre au lit et demain haut le pied de bonne heure
pour me mettre en route. Mon protg djeunera avec moi, mais je n'ai
pas d'apptit quand je pars, si ce n'est de Southwell. Mmoire. _Je hais
Southwell_.

Tout  vous.

     [Note 75: Les habitans de Cambridge.]




LETTRE XV.

 LA MME.

Htel Gordon, 13 juillet 1807.


Vous m'crivez des lettres parfaites.--Fi des autres correspondans, et
de leurs fades excuses _de n'avoir rien  vous apprendre_! Vous m'avez
envoy une dlicieuse _brochure_; ici je me trouve dans un continuel
tourbillon de distractions fort agrables aprs tout, et, chose
singulire, je maigris  vue d'oeil, pesant maintenant bien moins de cent
trente livres. Je sjournerai ici un mois, peut-tre six semaines; je
ferai une apparition dans le comt d'Essex, et comme une faveur je
viendrai briller  Southwell dans toute ma gloire; mais rien jamais ne
pourra me forcer  y rsider. Je suis dcid  retourner en octobre 
Cambridge; ou nous y serons d'une gat folle, ou je dcampe de
l'universit. Il m'est arriv  Cambridge quelque chose
d'extraordinaire. J'ai trouv une jeune fille qui ressemblait  ***, au
point que la plus minutieuse inspection pouvait seule m'empcher de la
prendre pour cette dernire. Je me repens de ne pas lui avoir demand si
elle tait jamais alle  Harrow.

Que diable prtend donc Ridge? cinquante exemplaires en quinze jours,
et avant les annonces, n'est-ce pas assez vendre? Je sais que plusieurs
libraires de Londres en ont, et que Crosby en a envoy aux _eaux_ les
plus frquentes. En dit-on  Southwell du bien ou du mal?... J'aurais
voulu que Boatswain et _aval_ Damon. Comment se porte Bran? Par les
dieux, il faut que Bran devienne un _comte du saint empire romain_...

Les nouvelles de Londres ne peuvent gure vous intresser; vous dont
toute la vie a t campagnarde vous vous souciez peu des routs, des
parties, des bals, des luttes, des cartes, des crim. con.[76],
discussions des chambres, politique, bals masqus, industrie,
institution d'Argyle-Street, courses nautiques, amourettes et loteries,
Brook et Bonaparte, chanteurs d'opras et oratorios, vins, femmes,
figures de cire, girouettes, tout cela ne s'accorde gure avec vos ides
rtrcies de dcorum et vos autres expressions sucres qui ne se
trouvent plus dans notre vocabulaire.

     [Note 76: Abrviation des mots _criminelles conversations_,
     qui servent  dsigner les actions en adultre, viols,
     attentats  la pudeur, etc., etc.]

Oh! Southwell! Southwell! combien je me flicite de t'avoir abandonn,
et combien je maudis les lourdes heures coules plusieurs mois durant,
au milieu des Mohawk qui habitent tes kraals! Toutefois une chose me
console, c'est, grce  toi, d'avoir dpouill assez de mon ancienne
graisse pour me permettre de glisser dans une _peau d'anguille_, et de
lutter avec les plus sveltes beaux des tems modernes. Mais je suis fch
de le dire, la mode actuelle semble exiger de l'embonpoint, et l'on
m'assure qu'il s'en faut de quatorze livres que je sois  la mode. Il
n'en est pas moins vrai qu'au lieu d'engraisser je diminue, ce qui est
extraordinaire, attendu qu' Londres on ne peut songer  des exercices
violens. J'attribue ce phnomne  la presse que nous prouvons dans nos
runions du soir. Je reois ce matin mme 14, une lettre de Ridge; la
mienne tait commence d'avant-hier: il m'crit que mon livre se dbite
aussi bien qu'on peut le dsirer; que les soixante-quinze exemplaires
envoys  Londres sont puiss, et qu'on lui en demande, le jour mme
qu'il m'crivait, cinquante de plus: on n'a pourtant pas encore fait la
moiti des annonces. Adieu.

_P. S._ Lord Carlisle, en recevant mes oeuvres, m'a fait tenir une
lettre assez satisfaisante avant d'avoir ouvert le livre: depuis je n'en
ai pas entendu parler. Je ne connais pas l'opinion qu'il en a forme, et
je m'en soucie fort peu. S'il fait la moindre insolence je l'encadrerai
avec Butler[77] et les autres de sa force. Le pauvre homme! il est dans
le duch d'York et fort malade; il me dit qu'il n'a pas eu le tems de me
lire, mais qu'il a jug convenable de m'annoncer de suite qu'il avait
reu mon envoi. Peut-tre le comte ne veut-il _pas souffrir de frre
auprs de son trne_[78].--_S'il en est ainsi_, je saurai bien briser
_le sceptre dans ses mains_.--

Adieu.

BYRON.

     [Note 77: Byron a insr parmi ses pomes imprims, sans
     avoir t publis, quelques vers sur le docteur Butler, qu'il
     n'a pas reproduits dans les _Heures d'oisivet_; il y avait
     ajout une note moins amre, dans laquelle il expliquait ses
     motifs de rancune.]

     [Note 78: Citation qui prsente une allusion  la coutume du
     Grand-Seigneur, de faire trangler ses frres en montant sur
     le trne.]




LETTRE XVI.

 LA MME.

2 aot 1807.


Londres commence  dgorger ce qu'elle contenait.--La ville est
dserte,--et mes occupations devenant moins nombreuses, je puis
griffonner  loisir. Dans quinze jours je partirai pour rpondre  une
invitation de campagne, mais j'espre bien recevoir d'ici-l deux
lettres de vous. Ridge _n'coule_ pas rapidement dans Nottes.--Je le
crois facilement; mais dans la capitale la chose se passe d'une manire
bien plus flatteuse, et sans doute on peut se passer de l'assentiment
des littrateurs de province, quand on a d'ailleurs obtenu l'loge des
revues, l'admiration des duchesses et la reconnaissance intresse des
libraires de la capitale. J'ai actuellement sous les yeux une revue
intitule: _Rcrations littraires_; mes posies y sont vantes bien
au-del de leur mrite. Je ne connais pas mon juge, mais je lui trouve
beaucoup de discernement, et  moi un talent _d'enfer_. Sa critique me
plat surtout en ce qu'elle est fort longue, et en ce qu'elle a
justement la dose de svrit ncessaire pour donner  ses loges un
agrable relief. Je hais, vous le savez, les complimens communs et
insipides. Si vous voulez voir cet article, cherchez le troisime numro
des _Rcrations littraires_ du mois dernier.

Je n'ai pas, je vous le rpte, la plus lgre ide de celui qui l'a
fait: il est imprim dans un recueil priodique; et bien qu'on ait
insr dans le mme ouvrage un morceau de ma composition (l'_Examen de
Wordsworth_[79]), je ne connais aucun de ceux qui s'intressent  cette
publication, pas mme l'diteur, dont le nom n'est pas parvenu jusqu'
moi. Mon cousin, lord Alexandre Gordon, m'a dit que la _Grce_ de
Gordon, sa mre, l'avait engag  prsenter ma _potique_ seigneurie 
son _altesse_, attendu qu'elle avait achet mon livre, qu'elle l'avait
prodigieusement admir, comme le reste de la haute socit, et qu'elle
voulait faire connaissance avec l'auteur. Malheureusement j'avais une
invitation pour quelques jours dans les environs, et la duchesse tait 
la veille de partir pour l'cosse; j'ai donc remis  l'hiver prochain ma
prsentation, et alors je pourrai donner  la dame, dont il ne
m'appartient pas de contester l'excellent got, une ide de ma sublime
et trs-difiante conversation. En ce moment elle est dans les _hautes
terres_, et Alexandre lui-mme est parti depuis quelques jours pour ce
sjour bni des vents _noirs_ et _tumultueux_.

     [Note 79: On ne doit remarquer ce coup d'essai de Lord Byron
     dans les _revues_ (plus tard, comme on le verra, il reparut
     une ou deux fois dans la mme lice, d'ailleurs si peu
     potique), qu'en rappelant l'aisance avec laquelle il sut se
     plier au ton et  la phrasologie de ces tribunaux infimes de
     la littrature; par exemple: Les volumes que nous avons sous
     les yeux sont de l'auteur des _Ballades lyriques_, collection
      laquelle on a prodigu, et non pas sans raison, de grands
     loges. Le caractre du talent de M. Wordsworth est la
     simplicit unie  l'abondance: les vers pchent quelquefois
     du ct de l'harmonie, mais ils ont de la force; ils
     s'adressent d'une manire irrsistible  l'imagination et 
     tous nos sentimens naturels. Peut-tre ces derniers ouvrages
     n'galent-ils pas les premires publications du mme auteur;
     mais on retrouve encore une vritable lgance dans une foule
     de pices, etc. Si dans ce tems-l M. Wordsworth jeta les
     yeux sur cet article, il ne prvit pas sans doute que
     l'auteur d'une pareille prose rivaliserait,  quelque tems de
     l, avec _lui-mme_ dans la lice potique.]

Crosby, mon diteur de Londres, a plac sa seconde _commande_. Il en a
redemand, du moins si je l'en crois, une troisime  Ridge. Sur tous
les talages de librairie, je vois mon _propre nom_; je ne dis rien,
mais je jouis en secret de ma clbrit. Le dernier critique qui se soit
occup de moi, m'a engag avec bienveillance  renoncer  mon projet de
ne plus rien crire; et, en _sa qualit d'ami des lettres_, il m'a
conjur de _gratifier bientt_ le public de quelque nouvel ouvrage. Qui
diable ne voudrait tre pote, c'est--dire, si tous les critiques
avaient la mme politesse? Au reste, je paierai peut-tre cher ces
aimables faveurs prliminaires; mais, dans ce cas-l, j'aurai mon tour;
et, tant bien que mal, je n'en ai pas moins crit, dans mes instans de
loisir et aprs deux heures du matin, trois cent quatre-vingts vers
blancs sur la bataille de Bosworth. J'avais heureusement pu consulter le
livre de Hutton. Je ferai huit ou dix chants sur ce sujet, et je l'aurai
termin  la fin de l'anne; mais les circonstances dcideront si je
ferai imprimer ou non ce pome. Voil bien assez d'_gosme_: mes
lauriers m'ont tourn la cervelle; mais sans doute la caustique
assiduit des critiques  venir, me ramnera  des sentimens plus
modestes.

Southwell est une place maudite; j'en ai fini avec elle, du moins
suivant toutes les probabilits:  l'exception de vous, je ne porte pas
la moindre estime  une seule ame de son enceinte; vous tiez la seule
compagnie raisonnable, et franchement j'ai toujours eu pour vous plus de
considration que pour les grues dont je partageais souvent les
ridicules, par bont d'ame. Vous vous tes donn pour moi et pour mes
manuscrits plus de peine que ne l'eussent fait tous ces mannequins
runis. Croyez-moi, je n'ai pas, dans le cercle de pchs o je vis en
ce moment, oubli votre excellent naturel, et un jour j'espre bien vous
prouver toute la reconnaissance que j'en conserve. Adieu. Tout  vous,
etc.

_P. S._ Rappelez-moi au docteur P...




LETTRE XVII.

 LA MME.

Londres, 11 aot 1807.


Je pars lundi _pour les hautes terres_[80]; un de mes amis
m'accompagnera dans ma voiture jusqu' dimbourg; c'est l que nous
quitterons notre quipage pour prendre un _tamdem_ (sorte de cabriolet),
qui nous conduira au milieu des dfils de l'ouest jusqu' Inverary.
Nous achterons alors des chasses afin de pntrer dans les endroits
dfendus aux moyens de transport ordinaires. Quand nous serons sur les
ctes, nous entrerons dans un vaisseau pour visiter les lieux les plus
remarquables des les Hebrides, et si le tems nous le permet, nous irons
jusqu'en Islande  trois cents milles seulement de l'extrmit
septentrionale de l'cosse afin de saluer l'_Hcla_. Ne divulguez pas ce
dernier projet, ma tendre _maman_ imaginerait que nous voyageons pour
dcouvrir de nouvelles terres, et ferait entendre comme d'habitude un
maternel cri d'alarme.

     [Note 80: Ce plan, qu'il n'excuta jamais, avait t rsolu
     avant son dpart de Southwell; voici comme il en est parl
     dans une lettre de miss Pigot  son frre: Comment
     pouvez-vous demander si Lord Byron ira cet t dans les
     _hautes terres_ (ou _Highlands_) d'cosse? Ignorez-vous donc
     qu'il n'a pas la mme ide dix minutes de suite? Je lui dis
     qu'il est aussi inconstant que les vents et aussi mobile que
     les vagues.]

J'ai nag dans la Tamise la semaine dernire entre les deux ponts de
Westminster et de Blackfriars, ce qui fait, en y comprenant les
diffrent dtours obligs, une distance de trois milles. Vous voyez que
je suis prpar compltement  un naufrage sur mer.

J'ai l'intention de runir toutes les traditions Erses, les pomes,
etc., etc., de les traduire ou du moins d'tendre assez le sujet pour
faire un volume qui paratra au printems prochain sous le titre de _la
Harpe montagnarde_ ou quelque autre titre aussi pittoresque. J'ai
termin le premier livre de la bataille de Bosworth; un second est
commenc, ce sera l'affaire de trois ou quatre ans, et sans doute il ne
sera jamais fini. Que penseriez-vous de quelques stances sur le mont
Hecla? Du moins elles seraient crites sous le _feu_. Comment va
l'immortel Bran? et ce phnix des btes canines, le superbe Boatswain?
Je viens d'acheter un boul-dogue de race, digne d'tre le coadjuteur des
prcdentes divinits; son nom est Smut. _Oh! zphirs, portez-le sur vos
ailes embaumes_. crivez-moi avant mon dpart, je vous en conjure par
la cinquime cte de votre grand-pre. Ridge est content de la vente, et
cela me console du peu de succs du livre en province. La vogue a t
complte  Londres: il y a peu de jours que Carpantier, l'diteur de
Moore, m'a dit qu'on avait vendu tout ce qu'on avait envoy, et qu'on ne
pouvait satisfaire aux dernires demandes parce qu'on n'en avait plus.
Le duc d'York, la marquise de Headfort, la duchesse de Gordon, etc., se
sont trouvs au nombre des acheteurs, et l'opinion de Crosby est que la
circulation sera plus rapide encore dans l'hiver. L't est une saison
nulle pour le commerce, tant il y a peu de monde  Londres, et cependant
ils sont extrmement contens. Je passerai tout prs de vous dans le
cours de mon voyage, mais je ne pourrai aller vous voir. Ne le dites pas
 Mrs. Byron, elle croit que je prends une autre route. Si donc vous
avez une lettre, mettez-la  la boutique de Ridge, o je m'arrterai, ou
bien adressez-la, poste restante,  Newark, vers six ou huit heures du
soir. Si votre frre veut bien se trouver l, je serai diablement ravi
de le voir; il pourra repartir le soir mme, ou bien souper avec nous,
et retourner le lendemain matin. Je loge aux Armes de Kingston.

Adieu. Tout  vous.

BYRON.




LETTRE XVIII.

 LA MME.

Collge de la Trinit, Cambridge, 25 octobre 1807.


MA CHRE LISABETH,

Fatigu d'tre rest au jeu ces deux derniers jours jusqu' quatre
heures du matin[81], je prends la plume pour m'informer de la sant de
votre altesse et de toutes les autres connaissances fminines que j'ai
laisses dans votre mtropole archipiscopale. Je mrite, je le sais, de
grands reproches pour ma ngligence; mais ne faisant que courir  cheval
de long en large dans la province depuis trois mois, comment aurais-je
pu remplir les devoirs d'une exacte correspondance? Enfin me voil
retenu pour six semaines, et je vous cris aussi _maigre_ que jamais,
n'ayant pas depuis ma diminution regagn une once, et n'en tant que de
meilleure humeur; mais, quoi qu'il en soit, Southwell tait un sjour
dtestable. J'en suis dehors, grce  Saint-Dominique. Depuis ce tems,
je m'en suis deux fois rapproch de huit milles, mais sans pouvoir me
dcider  venir touffer dans sa lourde atmosphre. Cambridge est de son
ct assez maudite; c'est un vil chaos de bruit et d'ivrognerie; le jeu,
le bourgogne, la chasse, les mathmatiques et Newmarket, les orgies et
les courses de chevaux, voil tout ce qu'on y fait et tout ce qu'on y
trouve; mais compar  l'ternelle insipidit de Southwell, c'est un
vrai paradis. Est-il rien de plus misrable que de ne faire qu'accrotre
tous les jours le nombre de ses amours, de ses ennemis et de ses vers?

     [Note 81: On trouvera ici, comme dans plusieurs autres
     lettres de sa jeunesse, cette espce d'ostentation
     d'inconduite, travers assez commun  cet ge, alors
     qu'aspirant  la virilit, nous nous imaginons qu'il peut y
     avoir de la force  se prcipiter dans le dsordre.
     Malheureusement cette ambition purile de paratre plus
     mauvais qu'il n'tait, demeura invtre dans l'esprit de
     Lord Byron long-tems aprs qu'elle s'est vanouie chez les
     autres; son esprit ne faisait mme que s'en dbarrasser
     lorsqu'il termina ses jours.]

Au mois de janvier prochain (mais cela est seulement entre nous, n'en
dites rien, je vous prie, car mon perscuteur maternel jetterait bien
vite sur mes projets sa tomahawk); je me mettrai en mer pour quatre ou
cinq mois avec mon cousin le capitaine Bettesworth, qui commande _la
Tartare_, la plus belle frgate de la marine. J'ai dj vu bien des
scnes, je veux tudier celles de la mer. Tout porte  croire que nous
irons dans la Mditerrane ou aux Indes occidentales, ou bien enfin...
au diable, et s'il y a quelque possibilit de me faire prsenter  ce
dernier, Bettesworth le fera; c'est un brave compagnon qui n'a encore
reu que vingt-quatre blessures en diffrens lieux, et qui possde une
lettre du dernier lord Nelson, avouant que Bettesworth est le seul
officier de marine qui ait reu plus de blessures que lui-mme.

J'ai maintenant un nouvel et le plus bel ami du monde, c'est un ours
apprivois; quand je le montrai pour la premire fois, on me demanda ce
que je prtendais en faire, et moi de rpondre que c'tait un nouveau
candidat au grade. Sherard vous expliquera ce mot, si vous avez de la
peine  le comprendre. Ma rponse ne fit pas fortune. Nous avons ici une
foule de runions; ce soir, par exemple, je soupe avec un assortiment
complet d'cuyers, joueurs, boxeurs, auteurs, ecclsiastiques et potes.
C'est, comme vous le voyez, un prcieux mlange; mais ils s'accordent
bien ensemble, et pour moi je suis un compos de chacun d'eux, 
l'exception des cuyers. Hier, j'ai encore t dmont de cheval.

Remerciez, en mon nom, votre frre pour son trait. J'ai crit deux
cent quatorze pages d'un roman, un pome de trois cent quatre-vingts
vers, que l'on publiera dans quelques semaines sans mon nom, et avec des
notes; cinq cent soixante vers de la bataille de Bosworth et deux cent
cinquante d'un autre pome, sans compter une demi-douzaine de pices
fugitives. Le pome que l'on va publier est une satire[82].  propos,
j'ai t port dans les cieux par la Revue critique[83] et vivement
insult dans une autre publication[84]. Le tout, me dit-on, est pour le
mieux pour la vente du livre; cela occupe l'attention, et empche mon
livre d'tre oubli; d'ailleurs, dans tous les tems, n'a-t-on pas
censur les plus grands hommes? pourquoi les derniers seraient-ils plus
heureux? Je supporte donc mon sort en philosophe: il est bizarre que
deux critiques opposes aient paru le mme jour; et que sur cinq pages
d'injures, mon censeur,  l'appui de son opinion, ne cite que _deux
vers_ de diffrens pomes. Maintenant la vraie manire de _tuer un
homme_, est de citer de longs passages et de les faire paratre
absurdes, car une simple allgation n'est pas une preuve. D'un autre
ct, il y a sept pages d'loges, et c'est plus que ma _modestie_ ne
peut en supporter  ce sujet.

_P. S._ crivez, crivez, crivez!!!

     [Note 82: Ce pome, qu'il augmenta depuis, tait _les Bardes
     anglais et les Reviseurs cossais_. Il semblerait d'aprs
     cela que l'ide de cette satire lui soit venue quelque tems
     avant la publication de l'article de la _Revue d'dimbourg_.]

     [Note 83: En septembre 1807. Cette _Revue_, en prononant sur
     la carrire future du jeune auteur, se montra meilleur
     prophte que le grand oracle du nord. L'crivain, en citant
     l'lgie sur l'abbaye de Newsteadt, disait: Nous ne pouvons
     que saluer avec une sorte d'enthousiasme prophtique
     l'esprance renferme dans la stance suivante:

     Heureusement ton soleil peut encore chauffer ton front de
     ses rayons les plus brlans, etc., etc.]

     [Note 84: Dans le premier numro d'un ouvrage mensuel, appel
     _le Satirique_, dans lequel furent insres, par la suite,
     quelques invectives contre sa personne.]

Ce fut au commencement de l'anne suivante que Lord Byron forma une
liaison avec M. Dallas, alli de sa famille par les femmes. Ce M. Dallas
est l'auteur de quelques romans qui jouirent d'une certaine rputation
lorsqu'ils parurent, et aussi d'une sorte de _Mmoires_ du noble pote,
publis immdiatement aprs sa mort. Comme ils sont principalement
fonds sur sa correspondance originale, ce sont aussi les plus
authentiques et les plus dignes de foi qui aient encore t publis.
Dans les lettres que Lord Byron adresse  ce _gentleman_, parmi un grand
nombre de dtails curieux, sous le point de vue littraire, nous en
trouvons de bien plus importans sous celui qui nous occupe en ce moment;
je veux dire quelques dtails propres  faire connatre les opinions que
Lord Byron professait alors sur la morale et la religion, opinions qui
eurent une si grande influence sur sa rputation et sa conduite.

Ce n'est que bien rarement que l'irrligion et le scepticisme trouvent
accs dans un jeune coeur. Cette disposition naturelle  se confier en
l'avenir, qui fait le charme de cette priode de la vie, la rend
naturellement la saison de la foi et de l'esprance. Alors sont encore
fraches dans l'esprit ces impressions d'une premire ducation
religieuse, qui, dans les esprits mme les plus prompts  mettre en
question la foi de leurs pres, ne cdent que lentement aux
envahissemens du doute, et, en mme tems, tendent le bienfait de leur
rpression morale sur cette partie de la vie o l'on reconnat qu'elle
est le plus ncessaire. Si, comme les incrdules le reconnaissent
eux-mmes, l'absence du frein religieux dgage l'homme d'une
responsabilit qui lui serait utile dans tous les tems; il en est
surtout ainsi dans la jeunesse, l'ge des tentations, l'ge o les
passions sont dj assez portes par elles-mmes  se donner toute
latitude sans que l'irrligion vienne encore ajouter  leur licence. Il
est donc heureux que, par suite des raisons que nous venons d'indiquer,
le scepticisme et l'incrdulit ne pntrent gnralement dans les ames
qu' une poque de la vie o le caractre, dj form, est moins
susceptible d'tre dtrior par leur influence funeste. Quand
l'incrdulit est le rsultat erron de la pense et du raisonnement,
elle aura quelque chose de la froideur des sources qui l'ont fait
natre; elle ne sera qu'un sujet de spculation; elle n'aura que peu de
pouvoir  porter l'homme vers le mal, comme,  la mme poque de la vie,
la foi la plus orthodoxe n'en a trop souvent que peu pour le conduire
vers le bien.

Tandis que, de cette manire, les moeurs de l'incrdule lui-mme sont
prserves des consquences funestes que de telles doctrines eussent pu
entraner  un ge plus tendre; par une raison analogue, le danger de la
communication de ces mmes ides  d'autres, se trouve singulirement
diminu. Cette mme vanit, cette mme audace qui ont dict les opinions
du jeune sceptique, le conduiront aussi probablement  les rvler, 
les proclamer tout haut, sans s'occuper de l'effet que son exemple peut
avoir sur ceux qui l'entourent, ou de l'odieux qu'une telle confession
ne saurait manquer de jeter irrparablement sur lui-mme; mais, dans un
ge plus avanc, on examine ces consquences avec plus de rflexion.

L'incrdule, s'il a quelque considration pour le bonheur des autres, y
regardera  deux fois, avant de chasser de leur coeur une esprance dont
lui-mme sent si vivement l'absence et le prix. S'il n'a d'gards que
pour lui-mme, il hsitera naturellement encore  promulguer des
doctrines que, dans aucun sicle, les hommes n'ont impunment
professes. Dans l'un ou l'autre cas, il y a donc grande probabilit
qu'il gardera le silence; car, en supposant que la philanthropie ne
l'loignt pas du projet de convertir les autres, la prudence du moins
pourra l'empcher de faire de lui-mme un martyr.

Malheureusement Lord Byron fut encore en ceci une exception  la rgle
gnrale. Chez lui le ver rongeur se montra au matin de la jeunesse, au
moment o ses ravages devaient tre le plus funestes. Au malheur rel
d'tre incrdule  quelque ge que ce soit, il ajouta le malheur plus
rare d'tre incrdule avant d'avoir quitt les bancs de l'cole. Et la
prcocit qui mit, de si bonne heure, en jeu ses passions et son gnie,
le fit aussi parvenir, avant l'ge, au plus affreux des rsultats de la
raison humaine.  cette poque de la vie, o un caractre comme le sien
avait surtout besoin du frein des croyances religieuses, ce frein lui
manquait dj presque entirement.

Nous avons vu dans les deux prires  la Divinit que j'ai extraites de
ses posies non publies, et mieux encore dans le rsum de ses tudes,
 quel ge son esprit ardent avait dj secou le joug de tous les
systmes et de toutes les sectes. Toutefois, dans ces prires
elles-mmes, il y a une ferveur d'adoration, au milieu de l'loignement
des croyances reues, qui peut montrer tout ce qu'il y avait
naturellement de pit dans son coeur (et il y en a beaucoup dans le coeur
des vrais potes). S'il avait eu alors pour guides et pour appuis des
hommes capables de nourrir et d'entretenir ces heureuses dispositions,
il et vit cette licence, ce dvergondage d'opinions, auxquels il se
livra dans la suite. Son scepticisme, s'il n'et pas t entirement
dtruit, et pu se changer en un doute modeste, qui, loin d'tre oppos
 l'esprit religieux, le prserve de l'orgueil et lui inspire la charit
pour les erreurs des autres. S'il n'avait pas lui-mme pris sur les
matires religieuses des ides claires et solides, il et du moins
appris  ne pas obscurcir et branler celles de ses semblables. Mais il
eut le malheur de n'avoir point prs de lui un sage mentor. Aprs avoir
quitt Southwell, il ne restait prs de lui ni parent ni ami, vers qui
il pt lever les yeux avec respect. Il fut jet seul dans le monde, avec
ses passions et son orgueil, pour s'abandonner  l'affreuse dcouverte
qu'il croyait avoir faite de la non-existence d'une vie  venir, et aux
droits ds-lors absolus que le prsent a sur nous. Par une autre
fatalit, celui de ses camarades de collge pour lequel il professa de
son vivant le plus d'admiration et d'attachement, et dont il dplora la
perte avec la tendresse d'un frre, Matthews se trouva aussi sceptique
que lui-mme, si ce n'est davantage encore. Les parens de ce jeune
homme, dont la carrire, si elle n'et t sitt arrte par la mort,
paraissait, d'aprs les promesses de sa jeunesse, devoir tre si
brillante, conurent l'ide de publier ses Mmoires, et s'adressrent,
en consquence,  Byron et  ses autres amis, pour en obtenir des
matriaux. La lettre suivante,  laquelle cette demande donna lieu,
outre qu'elle renferme plusieurs anecdotes amusantes sur son ami, nous
donne des dtails si intressans sur sa vie domestique  cette poque,
que nous n'hsitons pas  interrompre l'ordre chronologique pour
l'insrer ici.




LETTRE XIX.

 M. MURRAY.

Ravenne, 12 novembre 1820.


Ce que vous me dites de feu Charles Skinner Matthews, a rveill tous
mes anciens souvenirs; mais il m'a t impossible d'approuver
l'intention qu'a son frre de donner une notice sur sa vie, quand bien
mme les vnemens qui la remplirent auraient eu assez d'importance pour
justifier la publication d'anecdotes d'un intrt aussi restreint.
Nanmoins, c'tait un homme bien extraordinaire, et qui aurait acquis
une grande illustration. Nul n'obtint jamais de plus brillans succs
dans tout ce qu'il voulut essayer. Il tait trop indolent sans doute;
mais quand il lui arrivait de faire un effort, il dpassait aussitt de
bien loin tous ses rivaux. Ses victoires se trouveront enregistres 
Cambridge, particulirement celle sur Downing, qui fut aisment
remporte, quoique vivement et chaudement conteste. Hobhouse tait son
intime ami; il vous donnera plus de documens sur lui que personne.
William Bankes aussi le connaissait intimement; mais pour moi je me
rappelle moins ses grandes facults acadmiques que ses bizarreries.
Nous nous sommes trouvs runis  l'une des poques les moins riantes de
ma vie. Quand, en 1805, j'entrai au collge de la Trinit, g de
dix-sept ans et demi, j'tais malheureux et jusqu' un certain point
insociable. Dsol de quitter Harrow, o j'avais fini par me plaire
pendant les deux annes prcdentes; dsol d'aller  Cambridge et non
pas  Oxford (parce qu'il ne se trouvait pas de place vacante 
Christ-Church); dsol de quelques contrarits domestiques de diffrens
genres, j'tais en consquence aussi indomptable qu'un loup dont on a
rompu la voie. Aussi, bien que je connusse Matthews, et que je le
rencontrasse souvent chez Bankes, mon aumnier, mon professeur et mon
patron, chez Rhodes, chez Milness, chez Price, chez Dick, chez
Macnamara, Farrell, Galley Knight, et autres connaissances du mme tems,
cependant je n'tais intime ni avec lui ni avec qui que ce ft, except
mon ancien camarade d'cole Edward Long, avec qui je passais les
journes  monter  cheval et  nager, et Williams Bankes, qui avait
assez de douceur dans le caractre pour tolrer mes frocits.

Ce fut en 1807 seulement, quand, pour prendre mes _degrs_ je fus
retourn  Cambridge, que j'avais auparavant quitt pendant plus d'un
an, que je devins l'un des amis intimes de Matthews. Ce fut par
l'entremise de M. ***, qui, aprs m'avoir dtest pendant deux ans,
comme il le dit lui-mme, parce que je portais un chapeau blanc, une
redingote grise, et que je montais un cheval gris, m'avait pris en
affection parce que je faisais des vers. J'avais dj vcu assez
long-tems avec eux, et je m'tais assez souvent enivr dans leur
compagnie; mais tout--coup nous devnmes rellement amis un beau matin;
Matthews cependant ne rsidait pas  cette poque au collge; je le
rencontrais principalement, et de tems en tems,  des poques
incertaines,  Cambridge. H... pendant ce tems-l, faisait de grandes
choses, et fondait le club des whigs de Cambridge, qu'il parat avoir
oubli, et la _socit amicale_, qui fut dissoute en consquence des
querelles perptuelles des membres qui la composaient. Il se rendait
trs-populaire parmi nous autres jeunes gens et trs-formidable  tous
les matres particuliers,  tous les professeurs et principaux de
collges. Williams B... tait parti; car tant qu'il avait t l, c'est
lui qui dirigeait toute l'universit et qui tait le protecteur-n de
tous les mauvais tours.

 force de nous rencontrer  Londres et ailleurs, Matthews et moi
devnmes grands amis; il n'tait pas trs-doux de caractre, ni moi non
plus; mais avec un peu de tact, il tait encore maniable. Je le
regardais comme un homme si suprieur, que je ne demandais pas mieux que
de sacrifier quelque chose  ses humeurs, qui souvent m'amusaient tout
en me mettant en colre. On n'a jamais su ce que sont devenus ses
papiers  l'poque de sa mort, et certainement il en avait beaucoup. Je
le dis ici par forme de parenthse, de peur de l'oublier; il crivait
remarquablement bien en latin et en anglais.

Nous nous rendmes ensemble  Newsteadt, o j'avais une fameuse cave,
et o je m'tais procur de chez un costumier des habillemens de
_moines_. Nous tions sept ou huit de notre compagnie, sans compter un
ou deux voisins qui nous faisaient visite dans l'occasion. Nous restions
fort tard dans la nuit, habills de nos robes de frres, buvant du
bourgogne, du bordeaux, du champagne, et que sais-je encore, dans une
coupe faite d'un crne humain, et quelques autres verres de toute
espce; faisant mille bouffonneries dans toute la maison, sans quitter
un instant notre attirail monacal. Matthews m'avait baptis du nom
d'Abb, et quand il tait de bonne humeur, il ne m'en donna pas d'autre
jusqu'au moment de sa mort. L'harmonie de nos touchantes runions fut au
bout de quelques jours tant soit peu interrompue, par la menace que fit
Matthews de jeter _l'intrpide_ V... (nous l'avions appel ainsi parce
qu'il avait gagn deux courses, l'une  pied, d'Ipswich  Londres,
l'autre  cheval, de Brighthelmstone  Londres), de jeter, dis-je,
l'intrpide V... par la fentre,  la suite d'une soire de
plaisanterie, qui se termina par cette _pigramme_. V... vint  moi, et
me dit que le respect et la considration qu'il me devait, comme matre
de la maison, ne lui permettaient pas d'appeler en duel aucun de mes
htes, mais que le lendemain matin il se retirerait. Ce fut en vain que
je lui reprsentai que la fentre n'tait pas trs-leve et que le
gazon au-dessous tait d'une douceur toute particulire: il s'en alla.

Matthews et moi, nous avions fait le voyage de Cambridge  Londres,
parlant, pendant toute la route, sur le mme sujet. Quand nous fmes
arrivs  Longhborough, je ne sais quel hasard nous en fit carter un
moment; Matthews s'en indigna; non, dit-il, ne quittons pas notre
conversation, finissons comme nous avons commenc; continuons jusqu'au
bout du voyage, et il se mit en effet  continuer, trouvant le moyen
d'tre toujours amusant jusqu'au bout. Il avait auparavant, durant mon
absence de Cambridge, occup mes appartemens dans le collge de la
Trinit. En l'y installant, mon rptiteur Jones lui avait dit, avec son
ton ridicule ordinaire: M. Matthews, je vous recommande srieusement de
prendre garde d'endommager aucun des meubles, car Lord Byron, monsieur,
est un jeune homme de passions tumultueuses. Matthews fut ravi de cette
allocution; et, qui que ce ft qui vnt le visiter, il ne manquait pas
de leur recommander de ne toucher la porte elle-mme qu'avec une grande
prcaution, et alors il leur rptait l'exhortation de Jones dans les
mmes termes et absolument du mme ton; il y avait une grande glace dans
une chambre, ce qui lui suggra cette remarque, qu'il avait cru d'abord
que ses amis devenaient singulirement assidus  venir _le voir_; mais
qu'il avait bientt dcouvert qu'ils ne venaient que pour se voir
eux-mmes. La phrase de Jones de _passions tumultueuses_ et l'ensemble
de la scne l'avaient mis de si bonne humeur, que je crois en vrit que
c'est  cette circonstance que j'ai d une partie de ses bonnes grces.

Quand nous tions  Newstead, il arriva qu'un jour, avant dner,
quelqu'un lui salit, par mgarde, un de ses bas de soie blancs, et
naturellement voulut lui en faire des excuses. Monsieur, rpondit
Matthews, il peut vous paratre fort agrable,  vous qui avez une
grande quantit de bas de soie, de salir ceux d'autrui; mais pour moi
qui n'ai que cette seule et unique paire, que j'ai mise pour faire
honneur  l'Abb ici prsent, rien ne peut excuser le tort que me fait
votre manque d'attention, sans parler des frais de blanchissage. Il
avait presqu'en toute occasion le mme ton de plaisanterie sardonique.
Une espce de sauvage Irlandais, nomm F**, commenant  dire quelque
chose  un grand souper,  Cambridge, Matthews se mit  crier d'une voix
de tonnerre: Silence! et alors montrant F** du doigt, il ajouta ces
paroles d'oracle: _L'ourson est dou de raison_. On peut aisment
supposer qu'en entendant ce compliment, le pauvre _ourson_ perdit le peu
de raison qui pouvait lui tre chu en partage. Quand H... publia son
premier volume de posies, intitul _Mlanges_, tout ce qu'il put en
tirer, c'est que la prface tait absolument dans la manire de Walsh.
H... crut d'abord que c'tait un compliment, mais nous ne smes jamais 
quoi nous en tenir l-dessus, car tout ce que l'on connat de Walsh,
c'est son ode au roi Williams, et l'pithte que lui donne Pope, le
savant Walsh. Quand notre troupe quitta Newstead pour Londres, H... et
Matthews qui taient  cette poque les meilleurs amis du monde,
convinrent de faire ensemble la route  pied. Ils se querellrent 
moiti route, et achevrent ainsi leur voyage, passant et repassant l'un
devant l'autre sans se dire un seul mot. Quand Matthews arriva 
Highgate, il avait dpens tout son argent, except trois pences et demi
(7 sous) qu'il rsolut d'employer aussi  une pinte de bire; il la
buvait  la porte d'une taverne, quand H... passa devant lui pour la
dernire fois, toujours sans lui parler. Ils se rconcilirent depuis 
Londres.

L'escrime tait une des passions de Matthews, il tait aussi trs-fort
au pugilat, mais il avait gnralement le dessous dans les combats
srieux et au poing nu; quant  la natation, il nageait bien, mais avec
efforts et travail, et se tenant le corps trop hors de l'eau; en sorte
que Scrope, Davies et moi-mme, qui tions en quelque sorte ses rivaux,
nous lui disions souvent qu'il se noierait s'il rencontrait jamais
quelque endroit difficile. Il se noya en effet; mais,  coup sr, Scrope
et moi eussions bien dsir que le doyen et vcu, et que notre
prdiction se ft trouve mensongre.

Sa tte tait extraordinairement belle, et ressemblait beaucoup  celle
de Pope dans sa jeunesse.

Son frre Henry, si Henry est bien le nom de celui de _King's college_,
rappelle fortement sa voix, ses traits et sa manire de rire. Sa passion
pour boxer tait si grande, qu'il voulait absolument que je le misse aux
prises avec Dogherty, pour lequel j'avais pari contre Tom Belcher, et
je les vis s'essayer ensemble dans ma chambre avec les gants. Comme il
paraissait y tenir opinitrement, j'aurais pari, pour lui plaire, en
faveur de Dogherty; mais le combat n'eut pas lieu. Bien entendu que
c'et t un combat particulier dans une chambre particulire.

Un certain jour que le tems ne lui permettait pas de retourner
s'habiller chez lui, un ami, M. Basley, je crois, l'quipa d'une chemise
et d'une cravate extrmement  la mode, mais tant soit peu exagre. Il
se rendit  l'opra, et prit place dans _Top's Alley_. Pendant
l'entr'acte, entre l'opra et les ballets, une de ses connaissances vint
s'asseoir prs de lui, et le salua. Faites le tour, dit Matthews,
faites le tour. Pourquoi ferais-je le tour? dit l'autre, vous n'avez
qu' tourner la tte, je suis tout prs de vous. C'est prcisment ce
que je ne peux pas faire, rpondit Matthews; ne voyez-vous pas l'tat
dans lequel je suis? montrant du doigt son col de chemise savamment
empes, et son inflexible cravate. Et il se tint l pendant tout le
spectacle, sa tte conservant toujours la mme position perpendiculaire.

Un soir aprs avoir dn ensemble, comme nous allions  l'opra, je me
trouvai avoir un billet disponible, comme souscripteur  une loge, et
j'en fis prsent  Matthews. Voil, dit-il quelque tems aprs 
Hobhouse, un procd _courtois_ de la part de l'Abb: un autre ne se
serait jamais avis de penser que je pouvais faire meilleur emploi d'une
demi-guine que de la jeter  un portier de spectacle; mais lui,
non-seulement il m'invite  dner, mais il me donne encore un billet
d'opra. Ce n'tait qu'une de ses singularits, car nul n'tait plus
libral, plus grand que lui dans toutes ses manires. Il nous donna, 
Hobhouse et moi, avant notre dpart pour Constantinople, un festin
magnifique, auquel nous fmes amplement honneur. Une de ses ides tait
d'aller dner dans toutes sortes de lieux tranges. Quelqu'un le
dcouvrit un jour dans je ne sais quelle obscure taverne du Strand; et
que croyez-vous qui l'y attirait? c'est qu'il payait, je crois, un
shilling pour dner le _chapeau sur la tte_. Il appelait cela sa
_maison  chapeau_, et de vanter les avantages qu'il avait  prendre ses
repas la tte couverte.

Quand sir Henri Smith fut chass de Cambridge,  la suite d'une rixe
avec un marchand nomm _Hiron_, Matthews s'en consola en allant chaque
soir crier sous la fentre de celui-ci: Hlas!  quel pril s'expose
l'homme qui se joue avec _hat Hiron_[85]! Il tait aussi de cette bande
de libertins irrligieux qui se faisaient un plaisir d'aller troubler le
sommeil de Lort Mansel (dernirement vque de Bristol), qui alors
habitait le collge de la Trinit. Quand celui-ci paraissait  sa
fentre, cumant de colre et s'criant: Je vous connais, messieurs, je
vous connais, ils avaient coutume de lui rpondre: Nous t'en
conjurons, oh _Lort_! coute-nous, bon Lort, dlivre-nous[86]! (Lort
tait son nom de baptme.) Comme il tait trs-libre dans ses manires
d'envisager toutes sortes de sujets, quoiqu'il ne ft ni dissolu ni
drgl dans sa conduite, et que je n'avais pas moins d'indpendance
dans les ides, notre conversation et notre correspondance alarmaient
quelquefois vivement Hobhouse...

     [Note 85: Il est impossible de traduire en franais le jeu de
     mots qui se trouve ici dans le texte: _hat Hiron_ signifiant
     le _bouillant Hiron_, et _hat iron_ signifiant _un fer
     chaud_.]

     [Note 86: Ces paroles sont extraites textuellement de la
     liturgie anglicane, et prsentent encore un jeu de mots:
     _Lord, dlivrez-nous; libera nos, Domine._]

Comme dj avant sa liaison avec M. Matthews, Lord Byron avait commenc
 s'enfoncer dans l'abme du scepticisme, il serait injuste d'attribuer
au premier dans les opinions de son ami plus de part qu'il n'a d en
rsulter de l'influence naturelle de l'exemple et de la sympathie;
influence qui, prouve galement des deux cts, rendait en grande
partie rciproque la contagion de leurs doctrines. Outre cette
communaut de sentimens sur de tels sujets, ils taient tous deux
tourments par le got dangereux de la satire. Les hommes les plus pieux
mme ne peuvent pas toujours rsister  cette disposition d'esprit qui
nous entrane presque malgr nous  dverser du ridicule sur tout ce
qu'il y a de plus saint et de plus grave. Il n'est donc pas tonnant que
dans une telle socit, les opinions du noble pote aient pris avec plus
de rapidit une direction vers laquelle elles tendaient naturellement;
et quoique l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu alors des doctrines bien
arrtes, puisque ni  cette poque ni  aucune autre de sa vie il ne se
montra incrdule dcid, il apprit sans doute  sentir moins fortement
l'horreur du scepticisme, et  y mler de la lgret et de
l'amour-propre. Ds le commencement de sa correspondance avec M. Dallas,
nous le voyons proclamer ses sentimens sur tous les sujets de cette
nature, avec une lgret et un aplomb bien diffrens du ton avec lequel
il prsentait autrefois ses doutes. Cela mme forme un contraste
frappant avec cette tristesse fivreuse d'un coeur dsol de perdre ses
illusions, qui respire dans chaque vers des prires qu'il avait traces
moins d'un an auparavant.

Il ne faut pas cependant oublier ici sa propension  exagrer tout ce
qu'il pouvait y avoir de mauvais en lui. Dans sa premire lettre  M.
Dallas, nous voyons un exemple de cette trange ambition, compltement
oppose  l'hypocrisie, qui le porta  rechercher plutt qu' viter la
rputation de libertin, et  prsenter sans cesse sous le jour le plus
dfavorable son caractre et sa conduite. Son nouveau correspondant lui
faisant compliment sur les sentimens de morale et de charit qui
respiraient dans l'un de ses pomes, avait ajout que cela lui avait
rappel les ouvrages d'un autre noble auteur, qui tait non-seulement
grand pote, grand orateur et grand historien, mais encore l'un des plus
profonds raisonneurs qui aient tabli la vrit de cette religion, dont
le pardon des offenses est l'un des premiers principes; (le grand et le
bon lord Littleton, dont la rputation ne prira jamais.) Son fils,
ajoutait M. Dallas, auquel il avait transmis son gnie, mais non ses
vertus, a brill un moment pour disparatre bientt comme un mtore
passager, et avec lui son titre s'est teint. C'est  cette lettre que
Lord Byron fit la rponse suivante:




LETTRE XX.

 M. DALLAS.

Htel Dorant, Albemarle-street, 20 janvier 1808.


MONSIEUR,

Votre lettre ne m'est parvenue que ce matin, probablement parce qu'elle
m'tait adresse  Nottingham, o je n'ai pas rsid depuis le mois de
juin dernier; comme elle est date du 6 courant, je vous prie d'excuser
le retard de ma rponse.

Si, comme vous dites, le petit volume dont vous parlez a fait quelque
plaisir  l'auteur de _Perceval_ et d'_Aubrey_, je suis plus que
rcompens par cet loge. Quoique nos censeurs priodiques se soient
montrs d'une indulgence peu commune, je confesse que l'approbation d'un
homme d'un gnie aussi reconnu est encore bien plus flatteuse pour moi;
mais je perdrais, je le crains, tous droits au titre d'homme candide, si
je ne refusais pas des loges que je ne mrite point. Je suis fch
d'ajouter que ce serait ici le cas.

Mes ouvrages doivent parler pour eux-mmes; ils doivent se soutenir ou
tomber suivant leur mrite ou leur dmrite; et sous le rapport
littraire je suis fier de l'opinion favorable que vous voulez bien m'en
exprimer. Mais j'ai malheureusement si peu de prtentions au titre
d'homme vertueux, que je ne puis accepter les complimens que vous me
faites  cet gard, bien que je m'estimasse heureux de les mriter. Un
passage de votre lettre m'a singulirement frapp: vous y parlez des
deux lords Littleton comme chacun d'eux le mrite respectivement; vous
serez surpris d'apprendre que la personne qui vous crit en ce moment, a
t souvent compare au second. Je n'ignore pas que par cet aveu, je me
perds moi-mme dans votre estime; mais c'est une circonstance que votre
observation rend si remarquable, que je ne puis m'empcher de rapporter
ce fait. Les vnemens de ma courte vie ont t d'une nature si
singulire, que bien que cet orgueil que l'on appelle ordinairement
honneur, m'ait toujours empch, et doive, je l'espre, m'empcher
toujours de disgracier mon nom par aucune action lche ou vile, j'ai
dj t considr comme un adepte du libertinage et un disciple de
l'incrdulit. Jusqu' quel point la justice peut-elle avoir dict cette
accusation? je ne prtends pas l'examiner ici, mais je dirai que comme
le _gentleman_[87] auquel mes religieux amis, dans la ferveur de leur
charit, m'ont dj dvou, on me fait plus mauvais que je ne suis en
effet. Quoi qu'il en soit, pour me laisser l moi-mme, le plus mauvais
sujet que je puisse traiter, et pour en revenir  mes posies, je ne
puis assez vous exprimer mes remercmens, et j'espre avoir quelque jour
l'occasion de vous en prsenter personnellement l'hommage. Une seconde
dition est maintenant sous presse avec quelques additions et des
retranchemens considrables; vous me permettrez de vous en offrir un
exemplaire. Le _Critical_, le _Monthly_ et l'_Anti-Jacobin Review_ ont
t trs-indulgens, mais l'_Eclectic_ a prononc une furieuse
philippique, non contre le livre, mais contre l'auteur, o vous
trouverez tout ce que je viens de vous dire avanc par un ecclsiastique
qui a crit cet article.

     [Note 87: _Le Diable_.]

Je connaissais depuis long-tems votre nom et vos rapports avec notre
famille; j'espre faire bientt une connaissance personnelle avec vous:
vous trouverez en moi un excellent compos d'un _Brainless_ et d'un
_Stanhope_[88]. Je crains que vous ne puissiez dchiffrer cette lettre,
car ma main est presque aussi mauvaise que ma rputation; mais je vais
signer, aussi lisiblement qu'il me sera possible, Votre oblig et
obissant serviteur,

BYRON.

     [Note 88: Personnages du roman intitul: _Percival_
     (_Perceval_).
                                       (_Note de Moore_.)]

Il y a ici videmment une sorte d'orgueil de la part de Byron 
s'assimiler au dbauch lord Littleton. De peur que ce qu'on connaissait
d'irrgulier dans sa vie ne suffit pas pour justifier cette prtention,
il fait, avec un air de mystre, suivant sa coutume, allusion  des
vnemens inconnus qui pourraient lui donner droit  ce paralle[89]. M.
Dallas qui,  ce qu'il parat, ne s'attendait pas  voir recevoir ainsi
ses complimens, se tira de ce mauvais pas en renvoyant  la _candeur_ du
jeune Lord les loges dont celui-ci s'tait montr si peu reconnaissant
quand ils taient adresss  ses moeurs, et ajoutait que, d'aprs
l'intention exprime par Lord Byron dans sa prface, d'abandonner le
culte des muses pour suivre une autre carrire, il le croyait en ce
moment occup aux tudes qui forment le snateur et l'homme d'tat;
qu'il se l'tait reprsent comme membre de quelque universit,
s'exerant  l'art de penser et de parler, et amassant un trsor de
connaissances en histoire et en droit. C'est dans la rponse  cette
lettre que se trouve l'exposition des opinions du noble pote  laquelle
j'ai fait allusion plus haut.

     [Note 89: Cet appel  l'imagination de son correspondant ne
     fut pas tout--fait sans effet: Je pensai, dit M. Dallas,
     que ces lettres, _quoique videmment fondes sur quelques
     circonstances de sa vie antrieure_, taient plutt un jeu
     d'esprit qu'un portrait ressemblant.
                                        (_Note de Moore_.)]




LETTRE XXI.

 M. DALLAS.

Htel Dorant, 21 janvier 1808.


MONSIEUR,

Dans quelque tems que vos loisirs et votre disposition d'esprit vous
permettent de me favoriser d'une visite, je serai sensiblement flatt de
faire une connaissance personnelle avec quelqu'un dont l'esprit m'tait
dj connu depuis long-tems par ses ouvrages.

Votre conjecture est fonde en ce sens que je suis membre de
l'universit de Cambridge, o je vais  la fin de ce quartier prendre le
grade de _Master artium_[90]; mais si le raisonnement, l'loquence, la
vertu taient l'objet que je poursuis, _Granta_[91] n'est point leur
mtropole; le pays o elle est situe n'est point un Eldorado, bien
moins encore une Eutopie. L'intelligence de ses enfans est aussi
stagnante que les eaux de sa _Cam_[92]; ils ont en vue dans leurs
travaux non l'glise du Christ, mais l'glise la plus prochaine qui leur
donnerait un bnfice.

     [Note 90: _Matre-s-arts_ (A. M.), second grade dans les
     universits anglaises, correspondant exactement  celui de
     licenci.

     Une universit anglaise se compose d'tudians non gradus
     (_under graduates_), de bacheliers, de matres-s-arts et de
     docteurs. Ces grades ne correspondent pas absolument aux
     ntres, en ce sens qu'il n'y a de bachelier que _s-lettres_
     (_artium bachelors_, A. B.), bien que pour obtenir ce titre,
     il faille subir des examens sur les sciences et la thologie.

     La licence et le doctorat s'obtiennent par un certain nombre
     d'annes de rsidence et le paiement de certains droits qui
     varient suivant que l'imptrant est noble ou roturier. Il n'y
     a galement que des licencis-s-lettres (_artium masters_).

     Quant au doctorat, au contraire, il n'y a point de
     docteurs-s-lettres, mais seulement des docteurs en thologie
     (_doctores divinitatis_, D. D.), et des docteurs en droit
     (_doctores legis_, D. L.). Bien que l'on appelle les mdecins
     du nom de docteur, il n'y a point de grades en mdecine, non
     plus que dans les sciences, et leurs diplmes sont plutt des
     permissions d'exercer que des titres universitaires.
                                                   (_N. du Tr._)]

     [Note 91: Nom potique de l'universit de Cambridge.]

     [Note 92: Rivire qui passe  Cambridge et lui donne son
     nom.]

Quant  mes connaissances, je puis dire sans hyperbole qu'elles sont
passablement tendues en histoire; peu de nations existent ou ont exist
dont je ne connaisse plus ou moins les annales, depuis Hrodote jusqu'
Gibbon. Quant aux auteurs grecs et latins, je les connais autant que la
plupart des coliers qui leur ont consacr treize annes d'tudes. Quant
aux lois du pays, je les connais juste assez pour ne pas _enfreindre les
statuts_, pour me servir de l'expression des braconniers. J'avais tudi
l'_Esprit des lois_ et _le Droit des gens_; mais quand je vis celui-ci
viol chaque mois, je cessai de m'en occuper comme d'une connaissance
sans utilit. Quant  la gographie, j'ai vu plus de pays sur la carte,
que je ne dsirerais en traverser  pied. J'ai vu assez de mathmatiques
pour me donner mal  la tte sans claircir mes ides. De philosophie,
d'astronomie et de mtaphysique, j'en ai appris plus que je n'en
comprends[93]; pour du sens commun, j'en ai acquis si peu que je me
propose de fonder un prix _byronnien_ dans chacune de nos universits
pour le premier qui en dcouvrira quelques traits en moi; quoique l'on
craigne bien que la dcouverte de la quadrature du cercle ne doive
prcder celle-l.

     [Note 93: Byron parat se rappeler ici la manire spirituelle
     dont Voltaire nous peint l'rudition de Zadig: Il savait de
     la mtaphysique ce que l'on en a su dans tous les ges...
     c'est--dire fort peu de chose, etc.]

Je me suis cru autrefois philosophe. Je dbitais avec beaucoup de
dcorum bon nombre d'absurdits, dfiant la douleur et prchant
l'galit d'humeur. Pendant quelque tems cela russit fort bien, car
personne ne souffrait pour moi que mes amis, et ne perdait patience que
mes auditeurs;  la fin une chute de cheval me convainquit que la
douleur physique tait un mal, et cet argument, le pire de tous, changea
 la fois mon systme et mon humeur; en sorte que je quittai Zenon pour
Aristippe, et m'imaginai que c'est le plaisir qui constitue rellement
le [Grec: kalon][94]. En morale, je prfre Confucius aux dix
commandemens, et Socrate  Saint-Paul, quoique les deux derniers
s'accordent dans leur opinion du mariage. En religion, je suis pour
l'mancipation catholique, mais je ne reconnais pas le pape, et j'ai
refus de recevoir le sacrement parce que je ne comprends pas comment
manger du pain et boire du vin de la main du vicaire terrestre peut
faire de moi l'hritier du royaume des cieux. Je regarde la vertu en
gnral, et chaque vertu en particulier, comme une disposition de l'ame;
chacune d'elles me semble une manire de sentir et non un principe[95].
Je crois que la vrit est le premier attribut de la divinit, et que la
mort est un sommeil ternel, au moins pour le corps. Vous avez l un
rsum des sentimens de ce _libertin_ de George Lord Byron, et, jusqu'
ce que je me pourvoie d'un nouvel habit, vous voyez que je suis
passablement mal vtu.

     [Note 94: [Grec: Tau kalov], le beau.]

     [Note 95: C'est l la doctrine de Hume, qui rsout toute
     vertu en un sentiment. Voyez son ouvrage intitul:
     _Recherches sur les principes moraux_ (_Enquiry concerning
     the principles of morals_).]

Je suis, etc.

Quoique telle ft sans doute  cette poque la tournure gnrale de ses
opinions, il faut se rappeler, avant d'ajouter trop d'importance  cette
profession de ses sentimens, d'abord qu'il ne rsista jamais  la
tentation de montrer son esprit aux dpens de sa rputation, ensuite
qu'il crivait ici  une personne bien intentionne, sans doute, mais en
mme tems  l'un de ces officieux, de ces donneurs d'avis, toujours
contens d'eux-mmes, que Byron s'est fait dans tous les tems un plaisir
d'tonner et de mystifier. Les tours qu'il joua tant enfant au
charlatan du Nottinghamshire, Lavender, n'taient que les premiers d'une
longue srie de mystifications qu'il fit toute sa vie aux nombreux
charlatans que sa clbrit et son humeur sociable attiraient autour de
lui.

Les termes dans lesquels il parle de l'universit, dans cette lettre,
sont parfaitement d'accord avec plusieurs passages des _Heures
d'oisivet_ et de sa premire satire. On voit que s'il se rappelait
Harrow avec plus d'affection que de respect peut-tre, Cambridge n'avait
pu lui inspirer ni l'un ni l'autre de ces deux sentimens. Ce dgot
qu'il avait conserv pour sa _mre nourrice_, il le partageait en commun
avec la plupart des noms les plus illustres de la littrature anglaise.
Si grande tait la haine de Milton pour Cambridge, dit Warton, qu'il
avait mme conu un dgot pour l'aspect du pays et pour les campagnes
d'alentour. Voici comme le pote Gray parle de la mme universit:
Certainement c'est de cette ville, aujourd'hui Cambridge, mais
autrefois connue sous le nom de Babylone, que le prophte parle, quand
il dit: Les animaux sauvages du dsert y habiteront, leurs demeures
seront pleines de tristes cratures, les hiboux y btiront nids et les
satyres y danseront. Gibbon nous a transmis le souvenir amer qu'il
conservait de l'universit d'Oxford, et le froid mpris avec lequel
Locke se vengea de l'hypocrisie qui rgnait dans cet asile de la
science, est encore plus remarquable[96].

     [Note 96: Voyez sa lettre  Anthony Collins, 1703-4, o il
     parle de ces fortes ttes qui jetaient feu et flamme contre
     son livre, parce qu'il tait de nature  nuire  l'industrie
     locale, qu' cette poque on appelait la _tonte de cochon_.]

On peut penser que les souvenirs pnibles que quelques potes ont
conservs de leur vie de collge ont leur origine dans cette antipathie
pour les entraves de la discipline, antipathie que l'on observe assez
souvent comme un des traits caractristiques de gnie: c'est comme une
sorte d'instinct ou de prservatif, s'il est vrai (comme quelques-uns
l'ont dit) qu'une ducation classique nuise  la fracheur et 
l'lasticit de l'imagination. Un crivain, membre du clerg, et par
consquent peu suspect de vouloir dprcier les tudes acadmiques,
non-seulement pose cette question: Les formes ordinaires de notre
systme d'ducation ne sont-elles pas plus nuisibles qu'utiles aux vrais
potes? mais encore il parat fortement pencher pour une solution
affirmative. Pour exemple  l'appui de son opinion, il choisit le
classique Addisson qui, dans quelques essais originaux d'un genre svre
ou allgorique, parat n'avoir pas t dpourvu des talens qui rvlent
un esprit suprieur, talens qui furent tellement comprims et nervs
par son tude constante et superstitieuse des classiques anciens, que
dans le fait il est demeur un pote trs-ordinaire.

C'est sans doute sous l'impression de l'influence maligne de
l'atmosphre scholastique sur le gnie, que Milton, en parlant de
Cambridge, s'crie: C'est un lieu o les disciples de Phbus ne
sauraient vivre, et que Lord Byron, rptant en vers une pense dj
exprime dans la lettre  M. Dallas, que nous venons de citer, dit: Son
Hlicon est plus pesant et plus fangeux encore que sa rivire de Cam.

Dryden, qui, comme Milton, avait reu quelque chtiment dshonorant[97]
 Cambridge, parat avoir conserv peu de respect pour son _alma mater_;
et les vers dans lesquels il loue l'universit d'Oxford aux dpens de la
sienne[98], lui ont t probablement dicts moins par une admiration
vritable de l'une que par le dsir de dnigrer l'autre.

     [Note 97: Milton a reu le fouet  l'universit de Cambridge;
     c'est, dit-on, le dernier qui ait t soumis  cette punition
     dgotante, qui, bien que tombe en dsutude, n'en fait pas
     moins partie des moyens de rpression indiqus dans les
     rglemens.
                                              (_N. du. Tr._)]

     [Note 98: Voyez _prologue  l'universit d'Oxford_.]

Ce n'est pas seulement le gnie qui se rebelle contre la discipline des
coles; le got, naturellement moins imprieux, et dont l'objet avou
est de cultiver les tudes classiques, se montre quelquefois rtif au
gouvernement pdantesque qu'on veut lui imposer. Ce ne fut qu'aprs
avoir t dcharg de l'obligation de lire Virgile comme une tche, que
Gray se sentit capable d'apprcier et de goter les beauts de ce pote.
Byron, jusques  la fin, s'effora de vaincre un prjug de la mme
nature contre Horace, dont le nom s'associait toujours dans son esprit
au souvenir des ennuis de l'cole.

Quoique le tems ait accoutum mon esprit  mditer sur ce que j'avais
appris alors, telle est la force du prjug n de l'impatience qu'ils
m'ont fait prouver dans mes premiers ans, que, perdant pour moi
l'attrait de la nouveaut, les auteurs dont j'aurais peut-tre cherch
la lecture avec avidit, si j'avais t libre dans mes choix,
m'inspirent toujours une sorte de dgot, et que ce que je dtestais
alors je l'abhorre encore aujourd'hui. Adieu donc, Horace, que je
dtestais tant, c'est ma faute et non la tienne. C'est un grand malheur
d'entendre les mots dont tu t'es servi pour exprimer tes ides
potiques, sans tre en ge d'apprcier ces mmes ides, et de
comprendre tes vers, trop tt pour pouvoir jamais les aimer. (_Childe
Harold_, chant IV.)

Aux grands potes qui nous ont laiss un tmoignage de leur
dsapprobation du systme anglais d'ducation il faut ajouter les noms
distingus de Cowley, Addisson et Cowper. Tandis que parmi les exemples
qui, comme ceux de Milton et de Dryden, dmontrent l'espce de raison
inverse qui peut exister entre les _honneurs_ du collge et le gnie, il
ne faut pas oublier ceux de Swift, Goldsmith et Churchill, qui ne furent
jugs que de mdiocres coliers dans les universits dont ils honorent
aujourd'hui les annales.  la suite de cette longue srie de potes qui
ont quitt les universits, entachs d'une note dshonorante et pleins
de sentimens haineux contre elles, nous ajoutons des noms tels que ceux
de Shakspeare, de Pope, de Gay, de Thomson, de Burns, Chatterton, etc.,
qui tous ont atteint leur degr de gloire respective sans avoir pass
par aucun collge. Nous verrons que le plus grand nombre de nos potes
n'a rien d  cette influence puissante que les universits sont censes
exercer sur le dveloppement du gnie, dans les pays qui en sont
pourvus.

Les lettres suivantes, crites  cette poque, contiennent quelques
particularits qui peut-tre ne seront pas sans intrt pour le lecteur.




LETTRE XXII.

 M. HENRY DRURY.

Htel Dorant, 13 janvier 1808.


MON CHER MONSIEUR,

La stupidit de mes domestiques ou du portier, en ne vous disant pas de
monter dans mon appartement, o je vous aurais rejoint  l'instant, m'a
priv du plaisir de vous voir hier matin. J'esprais vous rencontrer le
soir dans quelque lieu public, mon toile ne l'a pas permis; c'est ainsi
qu'elle me refuse les faveurs, et gnralement les faveurs qui me
seraient le plus agrables. Vous eussiez t, je crois, fort tonn en
me revoyant; j'ai perdu 50 liv. depuis notre dernire entrevue; je
pesais alors 181 liv., je n'en pse plus maintenant que 130. Je me suis
dbarrass de mon _superflu_, au moyen de l'exercice violent et de
l'abstinence...........................................................
.......................................................................

Si vos occupations  Harrow vous permettaient de venir en ville d'ici
au premier fvrier, je m'estimerais heureux de vous recevoir dans
Albemarle-street. Si je ne puis pas avoir cet avantage, je tcherai
d'aller vous voir une aprs-midi  Harrow, tout en tremblant que votre
cave ne contribue pas beaucoup  ma gurison. Quant  mon digne
prcepteur, le docteur Butler, notre rencontre chez vous n'empcherait
pas ces _petites douceurs_ que nous tions dans l'habitude de nous
prodiguer mutuellement. Nous ne nous sommes parl qu'une fois depuis mon
dpart de Harrow, 1805, et dans cette occasion il dit poliment 
Tatersall que je n'tais pas un compagnon convenable pour ses lves.
C'tait avant ma premire _chauffoure_ potique; et, en bonne prose,
si j'avais t plus vieux de quelques annes, j'aurais gard le silence
sur ses perfections; mais j'tais couch sur le dos quand j'crivis ou
plutt quand je dictai ces folies d'colier. Je ne m'attendais pas  en
revenir jamais; mon mdecin avait reu les honoraires de seizime
visite, et moi j'en tais  sa seizime ordonnance; je ne pouvais
quitter la terre sans laisser  Butler un souvenir de constant
attachement, en retour de tous ses bons offices. J'avais intention de
descendre  Harrow en juillet; mais pensant que ma visite, immdiatement
aprs la publication, pourrait tre interprte comme une insulte, je
dirigeai mes pas ailleurs; j'avais, de plus, appris que plusieurs des
lves s'taient procur mon opuscule, et cela, bien certainement,
contre mes intentions; car je n'en ai pas donn une seule copie avant le
mois d'octobre, poque  laquelle, cdant  des instances ritres, je
ne pus en refuser une  un jeune homme qui depuis a quitt l'cole. Vous
me pardonnerez de vous entretenir si longuement sur ce sujet; vous
l'aviez abord, ds-lors une explication devient ncessaire. Je
n'essaierai point de me justifier, _hic murus aheneus esto, nil conscire
sibi_, etc., comme lord Baltimor lors de son jugement pour un rapt. Je
suis demeur assez long-tems au collge de la Trinit pour avoir oubli
la fin du vers; mais si je ne finis pas ma citation, je finirai du moins
ma lettre, en vous priant de me croire, avec autant d'affection que de
reconnaissance, votre, etc.

_P. S._ Je n'abuserai pas de vos loisirs en sollicitant la faveur d'une
rponse, de peur que vous ne disiez, comme dit Butler  Tatersall,
auquel j'avais adress une lettre assez imprudente,  l'occasion du
propos dont j'ai parl plus haut: Je voudrais l'entraner dans une
correspondance avec moi.




LETTRE XXIII.

 M. HARNESS.

Htel Dorant, Albemarle-street, 11 fvrier 1808.


MON CHER HARNESS,

Comme je n'ai pas eu occasion de vous les exprimer verbalement,
j'espre que vous voudrez bien recevoir mes remercmens crits, pour
l'opinion flatteuse que vous avez bien voulu exprimer au mois de
novembre dernier, sur quelques-unes des productions de ma pauvre muse.
Au plaisir que j'prouve  me voir lou par un ancien camarade d'cole
se joint le besoin de vous rendre justice, car j'avais entendu
l'histoire avec quelques lgres variantes. En vrit, quand nous nous
rencontrmes ce matin, Wingfield ne m'avait pas encore dtromp, mais il
vous dira que je n'ai tmoign aucun ressentiment en citant le jugement
qu'on vous prtait, quoique je ne sois pas fch d'avoir dcouvert la
vrit. Peut-tre vous vous rappelez  peine qu'il y a quelques annes
nous avons t lis d'une amiti trop courte, mais bien vive. Pourquoi
cette amiti n'a-t-elle pas dur plus long-tems? je n'en sais rien. J'ai
encore en ma possession un souvenir de vous, qui m'empchera toujours de
l'oublier. Je me souviens aussi d'avoir t favoris de la lecture de
plusieurs de vos compositions. Il est plusieurs autres circonstances que
je pourrais vous rappeler, si je ne craignais de fatiguer votre mmoire;
mais je vous prie de croire  la sincrit de mes regrets quant  la
courte dure de mon amiti, et aux esprances que je nourris de la voir
se renouveler, etc.

BYRON.

J'ai dj parl de l'amiti qui unit de bonne heure ce _gentleman_ et
Lord Byron, aussi bien que de la froideur qui lui succda. L'extrait
suivant d'une lettre dont M. Harness voulut bien m'honorer, en mettant 
ma disposition celle de son noble correspondant, expliquera les
circonstances qui amenrent  cette poque leur rconciliation. Le
tribut d'loges qu'il paie dans les dernires phrases  la mmoire de
Lord Byron, ne paratra pas moins honorable pour lui-mme que pour son
ami.

Bientt aprs, notre liaison se refroidit, comme le dit Byron dans la
premire des lettres ci-jointes, et nous ne nous parlmes plus durant la
dernire anne qu'il passa  Harrow, ni jusqu'aprs la publication de
ses _Heures d'Oisivet_; il tait alors  Cambridge, et moi encore 
l'cole, mais dans une des _formes_ les plus avances. Il arriva que
dans une amplification anglaise je citai quelque chose de son ouvrage,
et je le fis avec loge. On rapporta  Byron que j'avais au contraire
parl en mauvaise part et de l'ouvrage et de l'auteur, pour m'attirer
les bonnes grces de notre matre le docteur Butler, contre lequel un de
ses pomes renfermait une satire. Wingfield, depuis lord Power's court,
notre ami commun, le dsabusa de son erreur, et ce fut l l'occasion de
la premire lettre de ce recueil. Notre commerce se renouvela, et
continua de ce moment jusqu' celui o il quitta l'Angleterre; quelques
torts que Lord Byron puisse avoir eu envers d'autres, sa conduite envers
moi a toujours t uniformment affectueuse. J'ai eu  me reprocher bien
des ngligences, bien des petites choses envers lui; mais je ne puis me
rappeler, pendant tout le cours de notre liaison, aucun exemple de
caprice, aucun manque d'amiti de sa part.

Au printems de cette anne 1808, parut, dans la _Revue et dimbourg_, la
fameuse critique sur les _Heures d'Oisivet_. Qu'il et d'avance quelque
ide de ce qui se prparait contre lui de ce ct, c'est ce que rend
vident la lettre suivante  son ami M. Becher.




LETTRE XXIV.

 M. BECHER.

Htel Dorant, 26 fvrier 1808.


MON CHER BECHER,

... Passons  Apollon: je suis charm que vous me continuiez votre
indulgence, et que le public veuille bien approuver mes essais. Je suis
devenu un personnage si important, qu'une violente attaque se prpare
contre moi dans le prochain numro de la _Revue d'dimbourg_. Je sais
cela d'un ami qui a vu la copie et l'preuve de cette critique. Vous
n'ignorez pas que le systme de ces messieurs est de tout dsapprouver.
Ils ne louent personne, et ni le public ni les auteurs ne s'attendent 
trouver dans leur feuille rien qui ressemble  des loges. Il y a ici
cependant quelque chose de remarquable, attendu qu'ils font profession
de ne donner de jugement que sur des ouvrages dignes de l'attention
publique. Vous verrez cet article quand il paratra: il est, m'a-t-on
dit, de la plus extrme svrit; mais pour moi, j'en suis prvenu; et
pour vous, j'espre que vous ne vous en offenserez pas.

Dites  Mrs. Byron de ne pas se chagriner pour cela, et de s'attendre
aux plus grandes hostilits de leur part. Cela ne me peut faire aucun
tort, ainsi j'espre qu'elle ne s'en tourmentera pas trop. Ces messieurs
manquent leur but en injuriant indiffremment tout le monde; ils ne
louent jamais que les partisans de Lord Holland et compagnie; ce n'est
rien d'tre critiqu et insult, quand Southey, Moore, Lauderdale,
Strangford et Payne Knight partagent le mme sort.

J'en suis fch, mais il faut retrancher les _Souvenirs d'Enfance_ dans
la premire dition. J'ai chang conformment  vos avis, les
_allusions_ trop _personnelles_ dans la sixime stance de ma dernire
ode.

Et maintenant, mon cher Becher, il me reste  vous offrir mes
remercmens pour tout l'intrt que vous avez bien voulu prendre  moi
et  mes mauvaises rimes. Croyez que je ferai toujours grand cas de vous
et de vos amis: je suis bien sincrement, etc., etc.

Bientt aprs cette lettre, parut l'article redout, article qui, s'il
ne renferme pas beaucoup d'esprit en lui-mme, eut du moins le mrite
incontestable d'exciter l'esprit des autres; jamais en effet article
dict par la plus juste critique n'obtint la clbrit que celui-ci dut
 son injustice elle-mme. Aussi long-tems qu'on gardera le souvenir de
la courte mais glorieuse carrire qu'a parcourue le gnie de Byron, on
ne saurait oublier l'odieuse critique qui lui donna son premier lan.

Il n'est que juste cependant de remarquer, sans prtendre justifier en
rien le ton mprisant qui rgne dans cette critique, que les premiers
vers de Lord Byron, tout gracieux et tendres qu'ils sont, taient peu
propres  faire attendre ces miracles brillans de posie dont, par la
suite, il enchanta le monde tonn. Si les vers composs dans sa
jeunesse ont un charme particulier  nos yeux, c'est que nous les lisons
pour ainsi dire  la lueur de la gloire immortelle qu'il acquit dans la
suite.

Il est cependant un point de vue sous lequel ces productions offrent un
intrt profond et instructif. Images fidles de son caractre pendant
cette priode de sa vie, elles nous permettent de juger ce qu'il tait
par lui-mme avant que des dsappointemens eussent jet de l'amertume
dans son esprit ardent, et donn de l'activit aux dfauts qui se
rencontraient dans son naturel nergique. En le suivant dans toutes ces
effusions de son jeune gnie, nous le voyons se peindre des mmes traits
dont chaque anecdote de son enfance nous avait dj fait la confidence:
orgueilleux, entreprenant, colre, plein de ressentiment de la moindre
injustice, plus encore dans la cause des autres que dans la sienne, et
cependant, malgr son imptuosit, doux et facile sous la main de ceux 
qui l'affection donnait le droit de le guider. Lui-mme n'a que
faiblement rendu justice  cette disposition aimante que l'on aperoit 
chaque page de ce volume; sa jeunesse tout entire, ds sa plus tendre
enfance, n'est qu'une srie d'attachemens les plus passionns, de ces
panchemens de l'ame dans l'amiti et dans l'amour, que l'on prouve
rarement, et auxquels les autres rpondent plus rarement encore, et qui,
repousss et refouls vers le coeur, ne sauraient manquer de se tourner
en amertume.

L'on reconnat aussi dans quelques-uns de ses pomes non publis, mme 
travers les nuages dont le doute commence  les couvrir, les sentimens
de pit auxquels une ame comme la sienne ne pouvait demeurer trangre,
mais qui, dtourns de leur canal lgitime, trouvent bientt dans le
culte potique de la nature une sorte de compensation  celui de la
religion dont la superstition les loigne. Quant  tous ces traits de
caractre que nous trouvons  et l rpandus dans ses premiers pomes,
nous le voyons jeter dans l'avenir un coup-d'oeil tantt plein d'un noble
orgueil, tantt plein de tristesse, comme s'il sentait dj en lui les
lmens de quelque chose de grand, mais qu'il doutt que la destine lui
permt d'en dvelopper jamais le germe. Il n'est pas tonnant qu'ayant
prsente  la pense toute sa noble carrire, nous contemplions ses
premiers essais sous l'influence d'une gloire qui ne leur est pas
propre, mais qui est comme le reflet de celle qu'il acquit dans la
suite; et alors, dans notre indignation contre l'aveuglement stupide du
critique, nous oublions qu'il n'a point crit sous le charme dont se
revt aujourd'hui pour nous tout ce qui se rattache de loin ou de prs
au pote.

Pour bien comprendre l'effet que cette critique produisit sur lui, il
faut d'abord se faire une juste ide de ce que la plupart des potes
prouveraient en se voyant en butte  une telle attaque, et puis avouer
que Byron avec son caractre et sa sensibilit devait en ressentir
l'amertume dix fois plus qu'aucun autre. Nous avons vu avec quelle
anxit fivreuse il attendait le jugement des revues infrieures; et la
joie qu'il montra de se voir louer par des journalistes moins connus,
peut nous faire juger combien son coeur a d saigner sous les coups
ddaigneux de ceux qui,  cette poque, tenaient le sceptre de la
critique. Un ami qu'il trouva dans le premier moment d'motion, aprs la
lecture de l'article, s'empressa de lui demander s'il venait de recevoir
un cartel, ne sachant comment expliquer autrement la colre et
l'indignation qui se peignaient dans ses yeux. Il serait en effet
difficile pour le sculpteur ou pour le peintre d'imaginer un sujet d'une
beaut plus effrayante que la belle figure du jeune pote au moment de
cette crise, o toute son nergie se dployait: son orgueil avait t
piqu au vif et son ambition humilie; mais ce sentiment terrible ne
dura qu'un moment: la raction de son esprit, le besoin de repousser
l'attaque, lui rvlrent  lui-mme tout son gnie; et la douleur et la
honte de l'injure se turent dans son coeur devant la noble certitude de
la vengeance.

Entre autres effets moins potiques de l'article de la _Revue_ sur son
esprit, il disait souvent que le jour qu'il le lut, il but pour sa part
aprs dner trois bouteilles de vin de Bordeaux, et que rien ne le
soulagea jusqu' ce qu'il et donn en vers carrire  son imagination;
mais qu'aprs les vingt premiers, il se trouva beaucoup mieux; en effet,
son premier soin, aprs que la satire eut paru, fut, comme avant qu'elle
ne vt le jour, d'allger autant qu'il le pourrait l'effet qu'elle
devait produire sur sa mre, qui, n'ayant pas le mme gnie, le mme
sentiment d'une prompte et juste vengeance, devait souffrir cruellement
de cette attaque contre sa rputation, et s'en indigna, en effet,
beaucoup plus que bientt il ne le fit lui-mme. Mais on verra mieux
dans la lettre suivante l'tat de son esprit dans ce moment critique.




LETTRE XXV.

 M. BECHER.

Htel Dorant, 28 mars 1808.


J'ai reu dernirement de Ridge un exemplaire de la nouvelle dition,
et il est bien tems que je vous remercie de la peine que vous avez prise
de la surveiller: je le fais bien sincrement, et je regrette seulement
que Ridge ne vous ait pas second autant que je l'aurais dsir, au
moins quant au papier,  la reliure, etc., etc., de mon exemplaire;
peut-tre ceux destins au public sont-ils plus satisfaisans sous tous
ces rapports.

Vous avez ncessairement vu _la Revue d'dimbourg_. Je regrette que
Mrs. Byron ait pris la chose si fort  coeur. Pour ma part, _ces petites
boulettes de papier_ m'ont appris  voir le feu en face; et comme, somme
toute, j'ai eu assez de bonheur, mon repos ni mon apptit n'en ont point
t altrs. Pratt _le glaneur_, l'auteur, le pote, etc., etc., m'a
adress une longue ptre en vers sur ce sujet, en forme de consolation;
mais comme elle est assez mal faite, je ne vous l'enverrai pas, quoique
son nom et pu lui mriter cet honneur. Ces messieurs de la _Revue
d'dimbourg_ n'ont pas bien rempli leur tche, c'est du moins l'avis de
plusieurs hommes de lettres; je pense que je pourrais crire sur
moi-mme une critique plus mordante que toutes celles qui ont t
publies jusqu'ici. Ainsi, au lieu de la remarque assez mchante, mais
sans esprit, sur Macpherson, j'aurais dit si j'avais t  leur place:
Hlas! cette pice ne fait que prouver la vrit de l'assertion du
docteur Johnson, que beaucoup d'hommes, de femmes et _d'enfans_
pourraient crire des posies comme celles d'Ossian.

Je suis maigre, et prends beaucoup d'exercice. J'espre vous voir ce
printems ou cet t. On dit que lord Ruthen quitte Newstead en avril...
Aussitt qu'il l'aura quitt pour toujours, je vous serais infiniment
oblig d'y faire un tour  cheval, d'examiner la proprit et de me
donner franchement votre opinion sur le meilleur parti  prendre quant 
la maison. Entre nous, je suis diablement enfonc; mes dettes, tout
compris, s'lveront  neuf ou dix mille livres sterling avant l'poque
de ma majorit. Mais j'ai des raisons de penser que je me trouverai
cependant plus riche que l'on ne le croit gnralement. Je n'ai que peu
d'espoir de conserver Newstead; mais Hanson, mon agent, me dit que ma
proprit dans le Lancashire vaut trois fois plus. Je crois que nous la
recouvrerons, et que la partie adverse ne refuse de la rendre, que dans
l'espoir de prolonger l'affaire jusqu' ma majorit; ils veulent sans
doute alors proposer quelques arrangemens, supposant que je prfrerai
alors une somme d'argent comptant  une rversion. Pour Newstead, je
puis le vendre, peut-tre ne le ferai-je pas; nous aurons le tems d'en
parler plus tard. Je viendrai en mai ou en juin...

Votre bien affectionn.

Le genre de vie qu'il menait  cette poque, partag entre les
dissipations de Londres et celles de Cambridge, sans maison  lui, sans
un seul parent qu'il pt visiter, n'tait pas propre  le rendre content
de lui-mme ou des autres. N'ayant en tout de volont  consulter que la
sienne[99], les plaisirs mme auxquels il tait le plus naturellement
port, perdirent de bonne heure tout leur charme pour lui, parce qu'ils
manquaient de ce qui fait l'assaisonnement de toutes nos jouissances, la
raret et la difficult. J'ai dj extrait d'un de ses _souvenirs_, un
passage o il dcrit ce qu'il prouva en se rendant  Cambridge pour la
premire fois, et dit: Qu'une des sensations les plus pnibles de sa
vie fut de voir qu'il n'tait plus un enfant! Depuis ce moment,
ajoute-t-il, je commenai  m'estimer vieux, et dans mon estime l'ge
n'est pas estimable. Je pris mes _degrs_ dans le vice avec beaucoup de
promptitude; mais le vice n'tait pas de mon got, car mes premires
passions, quoique extrmement violentes, taient concentres, et
n'aimaient point  se rpandre au-dehors ni  se partager. J'aurais pu
quitter ou perdre le monde entier avec ou pour ce que j'aimais; mais
bien que mon temprament ft de feu, je ne pouvais prendre part au
libertinage commun de cette ville  cette poque; et cependant ce dgot
lui-mme, qui laissait mon coeur inoccup, me jeta dans des excs
peut-tre plus fatals que ceux dont je m'loignais, en fixant sur une
seule personne ( la fois) les passions qui, rpandues sur plusieurs,
n'eussent fait de mal qu' moi-mme.

     [Note 99: Notre vie entire dpend singulirement des trois
     ou quatre premires annes pendant lesquelles nous n'avons
     pas eu d'autres matres que nous-mmes.
                                              (COWPER.)]

D'aprs les raisons que nous venons d'en donner, les carts auxquels il
se livrait  cette poque taient bien moins nombreux et bien moins
grossiers que ceux de la plupart de ses condisciples; cependant, soit 
cause de la vhmence que leur donnait leur concentration, sur un seul
objet, ou plutt de cet trange orgueil qui l'a toujours port 
afficher ses erreurs, il arrivait qu'une seule de ses folies faisait
plus de bruit que mille de celles des autres; nous en avons un exemple 
peu prs  l'poque dont nous parlons, et  laquelle je serais port 
croire que se rapportent les allusions mystrieuses que nous venons de
citer. Un amour, si l'on peut honorer de ce nom une intrigue passagre
que d'autres eussent bientt oublie ou auraient eu la prudence de
cacher, fut chang par lui en une liaison publique et d'une certaine
dure. Il fit loger avec lui  Brompton la personne qui le lui avait
inspir, et l'emmena ensuite  Brighton dguise en homme. Elle se
promenait ordinairement  cheval avec lui, et il la prsentait comme son
jeune frre. Feu P.... qui se trouvait  Brighton  cette poque, et qui
souponnait la vraie nature de leurs rapports, dit un jour au prtendu
cavalier: Quel joli cheval vous montez!--Oui, rpondit celui-ci, en
faisant une faute grossire de langue, c'est mon frre qui me l'a
donn_a_ (_it was_ gave _me by my brother_).

Beattie nous dit de son pote idal: Il ne trouvait ni plaisir ni
orgueil dans les exercices de force ou d'agilit. Bien diffrens
taient les gots de notre pote rel; et parmi les exercices auxquels
il se livrait, il faut compter d'abord les moins romantiques de tous
peut-tre, celui de boxer et de prendre part au combat du coq. Ce got
lui fit rechercher de bonne heure la connaissance du plus clbre
professeur de cet art, M. Jackson, pour lequel il conserva, toute sa
vie, la plus grande considration. Un de ses derniers ouvrages contient
un tribut affectueux d'loges, non-seulement pour les talens de cet
ornement, de cette gloire du pugilat, mais encore de ses qualits
sociales. Pendant le sjour que Byron fit cette anne  Brighton,
Jackson fut un de ses visiteurs les plus assidus, les frais de la
voiture du professeur, pour l'_alle_ et le _retour_, tant toujours 
la charge de son noble lve. Il honora aussi de sa familiarit
d'Egville le matre de ballet et Gimaldi; il envoya, dit-on,  ce
dernier, le jour de son bnfice, un prsent de cent guines. M. Jackson
ayant eu l'obligeance de me donner copie du petit nombre de lettres
qu'il a conserves parmi un bien plus grand nombre que Lord Byron lui
avait adresses, j'en insrerai ici une ou deux qui portent la date de
cette anne. Quoique les sujets dont elles traitent soient de peu
d'importance en eux-mmes, elles donneront peut-tre des habitudes et de
la vie actuelle du jeune pote une ide plus complte qu'on ne pourrait
tirer de correspondances d'un genre plus relev. Elles montreront au
moins combien les premiers gots et les premiers passe-tems de l'auteur
de Childe-Harold taient peu romanesques. Si nous les rapprochons des
occupations et des amusemens moins romantiques encore de la jeunesse de
Shakspeare, nous verrons combien le principe vital du gnie, peut, sans
s'affaiblir, traverser l'atmosphre, mme, en apparence, la plus
htrogne et la plus contraire  sa nature.




LETTRE XXVI.

 M. JACKSON.

Newstead-Abbey, 18 septembre 1808.


MON CHER JACK,

Je voudrais que vous me fissiez savoir ce que Jekyll a fait 
Snoane-Square, n 40, concernant le _pony_ que j'ai renvoy comme
vicieux.

Je dsire aussi que vous passiez chez Louch,  Brompton, pour lui
demander quelle diable d'ide il a eue de m'envoyer une lettre si
insolente  Brighton. Dites-lui bien en mme tems que je ne prtends pas
du tout accepter le compte ridicule qu'il me prsente pour de prtendues
dtriorations.

Ambroise a agi de la manire la plus scandaleuse dans l'affaire du
_pony_. Vous pouvez dire  Jekyll que s'il ne me rend pas l'argent, je
mettrai l'affaire entre les mains de mon homme de loi. Vingt-cinq
guines sont un fort bon prix pour un _pony_; et parbleu! dt-il m'en
coter 500 liv. st., je ferai un exemple de M. Jekyll, et cela
immdiatement,  moins qu'il ne rende l'argent.

Croyez-moi, mon cher Jack, etc.




LETTRE XXVII

 M. JACKSON.

Newstead-Abbey, 4 octobre 1808.


MON CHER JACK,

Si ce M. Jekyll n'est pas un gentleman, vous ferez avec lui le march
le plus avantageux qu'il vous sera possible; mais si c'est un gentleman,
informez-m'en, car alors j'en agirai d'une tout autre manire. S'il ne
l'est pas, tirez de lui le plus d'argent que vous pourrez, car j'ai trop
d'affaires sur les bras pour commencer un procs. En outre, cet Ambroise
devrait rendre l'argent; mais j'en ai fini avec lui. Vous pouvez payer
L... avec la balance, et vous disposerez des bidets, etc., pour le
mieux.

J'aurais grand plaisir  vous voir ici; mais la maison est en
rparation et pleine d'ouvriers. J'espre toutefois avoir cet avantage
avant peu de mois. Si vous voyez Baldwabster, rappelez-moi, je vous
prie,  son souvenir, et dites-lui que j'ai regrett la perte de Sydney,
qui a pri, je le crains, dans ma garenne, car nous ne l'avons pas vu
depuis quinze jours.

Adieu, etc.




LETTRE XXVIII.

 M. JACKSON.

Newstead-Abbey, 12 dcembre 1808.


MON CHER JACK,

Achetez le lvrier  quelque prix que ce soit, et autant d'autres de la
mme race que vous pourrez vous en procurer, mles ou femelles.

Dites  d'Egville que je lui renverrai son costume, et que je lui suis
fort oblig du patron. Je suis fch de vous donner tant de peines; mais
je n'avais pas ide qu'il ft si difficile de se procurer les animaux en
question; mon manoir sera termin dans quelques semaines, et si vous
pouvez me faire une visite  Nol, je serai charm de vous voir.

Croyez-moi votre, etc.

Le costume dont il s'agit ici tait sans doute ncessaire pour un
thtre de socit qu'il montait  cette poque  Newstead, et sur
lequel nous trouverons d'autres dtails dans la lettre suivante,
adresse  M. Becher.




LETTRE XXIX.

 M. BECHER.

Newstead-Abbey, 14 septembre 1808.


MON CHER BECHER,

Je vous suis fort oblig des informations que vous me donnez, et j'en
ferai mon profit. Je vais monter ici une comdie, le vestibule nous fera
une salle admirable. J'ai dj distribu les rles, et puis me passer de
dames, ayant quelques jeunes amis qui feront d'assez bons substituts, 
dfaut de femmes. Nous n'avons besoin que de trois hommes, outre M.
Hobhouse et moi-mme, pour la pice dont nous avons fait choix. Ce sera
la Vengeance (_the Revenge_). Dites, je vous prie, au charpentier
Michalson de venir me parler immdiatement, et faites-moi savoir quel
jour vous pourrez venir dner et passer la soire avec moi.

Croyez-moi, etc., etc.

Ce fut dans l'automne de cette anne, comme l'indiquent les lettres
prcdentes, qu'il fixa pour la premire fois sa rsidence  l'abbaye de
Newstead. La maison, quand il la reut des mains de lord Grey de Ruthen,
tait dans le dernier tat de dgradation; il se mit aussitt  rparer
et  meubler quelques appartemens pour en rendre l'habitation plus
commode, non  lui-mme, mais  sa mre. Dans une de ses lettres  Mrs.
Byron, publie par M. Dallas, voici comme il explique ses vues et ses
intentions  ce sujet.




LETTRE XXX.

 L'HONORABLE[100] MISTRESS BYRON.

     [Note 100: Lord Byron donne toujours le titre d'_honorable_ 
     sa mre, quoiqu'elle n'y et aucun droit.]

Newstead-Abbey, 7 octobre 1808.


CHRE MADAME,

Je n'ai point de lits  prsent pour les H... ni pour aucun autre; ils
couchent maintenant  Mansfield. Je ne sache point que je ressemble 
J.-J. Rousseau. Je n'ai nulle ambition de ressembler  si illustre fou;
mais ce que je sais, c'est que je vivrai  ma manire, et le plus
solitairement qu'il me sera possible. Ds que mes appartemens seront
prts, je serai charm de vous voir; jusque-l cela serait inconvenant
et incommode pour tous deux; vous ne sauriez vous opposer
raisonnablement  ce que je rende mon manoir habitable, malgr mon
dpart pour la Perse en mars ou au plus tard en mai. Vous serez
propritaire jusqu' mon retour; et en cas d'accident, car j'ai dj
prpar mon testament pour le moment o j'aurai vingt-un ans, j'ai eu
soin que la maison et le manoir vous restassent votre vie durant, outre
une pension suffisante. Ainsi vous voyez que ce n'est pas l'gosme qui
mes porte  faire des rparations et des embellissemens. Comme j'ai un
ami ici, nous irons au bal de l'Hpital. Le 12, nous prendrons le th
avec Mrs. Byron  huit heures, et nous esprons vous voir au bal. Si
cette dame a la bont de nous rserver deux chambres pour nous habiller,
elle nous obligera infiniment. Que nous soyons au bal  dix ou onze
heures, c'est tout ce qu'il faut, et nous retournerons  Newstead entre
trois et quatre.

Adieu. Je suis bien sincrement votre, etc.

L'ide entretenue par Mrs. Byron d'une ressemblance entre son fils et
Rousseau tait surtout fonde sur ses habitudes solitaires, dans
lesquelles il montrait de si bonne heure du penchant  suivre ce
philosophe, penchant qui prit de la force  mesure qu'il avana en ge.
Dans un de ses _souvenirs_, auquel j'ai dj beaucoup emprunt[101], il
met en question la justesse de cette comparaison entre Rousseau et lui,
et nous donne comme  l'ordinaire, en style trs-anim, quelques ides
de son caractre et de ses habitudes.

     [Note 101: Ce journal est intitul par lui-mme: _Penses
     dtaches_.]

Avant que je n'eusse vingt ans, ma mre voulait absolument que je
ressemblasse  Rousseau, madame de Stal en disait autant en 1813, et il
y a quelque chose de cela dans la _Revue d'dimbourg_, dans l'article
critique sur le quatrime chant de Childe-Harold. Pour ma part, je ne
puis voir aucun point de ressemblance: il crivait en prose et moi en
vers; c'tait un homme du peuple, et moi de l'aristocratie; il tait
philosophe, et je ne le suis point; il publia son premier ouvrage 
quarante ans, et moi  seize: son premier essai lui attira les
applaudissemens universels, le mien m'attira tout le contraire: il
pousa sa gouvernante, je n'ai pas pu vivre avec ma femme[102]: il
pensait que tout le monde conspirait contre sa personne, moi c'est mon
petit monde qui croit que je conspire contre lui, si j'en peux juger par
les injures que me prodiguent la presse et les coteries. Il aimait la
botanique, j'aime les fleurs, les herbes et les arbres, mais je ne sais
rien de leur histoire. Il a compos de la musique, je n'en connais que
ce que l'oreille me permet de saisir. Je n'ai jamais pu rien apprendre
par l'tude, pas mme une langue: tout ce que je sais, je le dois  la
routine,  l'oreille et  la mmoire, qu'il avait mauvaise, et que j'ai
ou plutt j'avais excellente, demandez plutt au pote Hodgson, bon juge
en cette matire, car il en a lui-mme une tonnante. Il crivait avec
hsitation et travail, moi j'cris rapidement et presque toujours sans
efforts. Il ne sut jamais monter  cheval, nager ni faire des armes, moi
je suis un excellent nageur, un dcent, si ce n'est un brillant
cavalier, m'tant enfonc une cte au mange  l'ge de dix-huit ans. Je
maniais assez bien les armes, particulirement l'espadon des
montagnards; je n'tais pas non plus un mauvais boxeur, quand je pouvais
conserver mon sang-froid, ce qui tait difficile, mais ce que je me suis
toujours efforc de faire depuis que (avec les gants) je renversai M.
Purling, et lui dmis la rotule, en 1806, dans la salle d'Angelo et
Jackson. J'tais aussi assez fort  la balle crosse et l'un des onze
champions de Harrow, qui soutinrent un dfi, en 1805, contre ton. En
outre, le genre de vie de Rousseau, son pays, ses moeurs, l'ensemble de
son caractre, offrent avec moi de si grandes diffrences, que je ne
puis comprendre comment une telle comparaison a pu tre faite trois
fois, et toujours d'une manire si remarquable. J'oubliais encore de
dire qu'il avait la vue courte, et que jusqu'ici la mienne a t tout le
contraire, au point qu'au plus grand thtre de Bologne, je distinguai
certain buste et lus certaines inscriptions sur le bord de la scne,
bien que plac dans la loge la plus loigne et la plus sombre.
Quoiqu'il y et dans cette mme loge plusieurs personnes jeunes et y
voyant bien, elles ne pouvaient reconnatre une seule lettre, et crurent
d'abord que c'tait une plaisanterie, quoique je ne fusse jamais entr
dans ce thtre auparavant. Somme toute, je crois avoir raison de
trouver la comparaison mal fonde. Je ne le dis pas par humeur, car
Rousseau tait un grand homme, et la chose, si elle tait vraie, serait
assez flatteuse; mais je ne trouve point de plaisir dans une pure
chimre.

     [Note 102: _He married his house-keeper; I could not keep
     house with my wife_.]

Dans une autre lettre  sa mre, quelques semaines aprs la prcdente,
il dveloppe ses plans sur Newstead et ses voyages projets.




LETTRE XXXI.

 MRS. BYRON.

Newstead-Abbey, 2 novembre 1808.


MA CHRE MRE,

Nous oublierons, s'il vous plat, ce que vous me dtes dans votre
dernire; je ne dsire point me le rappeler. Quand nos chambres seront
prtes, je serai charm de vous recevoir; et surtout je serais fch de
vous voir douter, en ce moment, de ma sincrit. C'est plus pour vous
que pour moi que je meuble la maison; je vous y installerai avant mon
dpart pour les Indes, qui aura lieu, je crois, dans le courant de mars,
s'il ne survient quelque obstacle particulier. Je fais arranger en ce
moment le salon vert, la chambre  coucher rouge, et  l'tage au-dessus
quelques chambres d'amis. Tout cela sera bientt prt, ou du moins je
l'espre ainsi.

Je vous prierais de vous informer auprs du major Watson, qui a rsid
long-tems dans les Indes, quels sont les objets dont il est le plus
ncessaire d'tre pourvu. J'ai dj fait crire par l'un de mes amis au
professeur d'Arabe,  Cambridge, pour quelques renseignemens que je
dsire vivement me procurer. Il me sera ais d'obtenir du gouvernement
des lettres pour les ambassadeurs, les consuls, etc., et aussi pour les
gouverneurs de Calcutta et de Madras. Je placerai mes proprits et mon
testament entre les mains de plusieurs personnes de confiance dont vous
serez certainement l'une. Je n'ai reu aucune nouvelle de H...; quand
j'en aurai, je m'empresserai de vous en faire part.

Aprs tout, vous avouerez que mon projet n'est pas mauvais; si je ne
voyage pas maintenant, je ne voyagerai jamais, et les hommes le
devraient toujours faire un jour ou l'autre. Je n'ai rien qui me
retienne maintenant dans mon pays; point de femme, point de soeurs 
pourvoir, point de frres, etc. Je prendrai soin de vos intrts; et, 
mon retour, il sera possible que je me dcide  suivre la carrire de la
politique. Quelques annes consacres  connatre d'autres pays, ne me
nuiront pas si j'embrasse ce parti. Tant que nous ne voyons que notre
propre nation; nous ne jouons pas franc jeu avec l'espce humaine. C'est
par l'exprience personnelle, et non par des livres, que nous devrions
juger les peuples trangers. Il n'y a rien de tel que de voir par
soi-mme, et de ne s'en rapporter qu' ce qu'on a vu.

Votre, etc.

Dans le mois de novembre de cette anne, il perdit son chien favori
Boatswain. Le pauvre animal fut tout  coup saisi d'un accs de rage; au
commencement, Lord Byron souponnait si peu la nature de la maladie,
qu'il lui arriva plusieurs fois d'essuyer avec sa main nue l'cume qui
sortait de la bouche du chien au moment de ses attaques. Dans une lettre
 son ami, M. Hodgson[103], il annonce ainsi cet vnement: Boatswain
est mort! il a expir dans un tat de rage complte, aprs avoir
beaucoup souffert, mais conservant jusqu' la fin toute la douceur de
son naturel, et sans jamais essayer de faire le moindre mal  ceux qui
l'entouraient. J'ai maintenant tout perdu, hors le vieux Murray.

     [Note 103: Le rvrend Francis Hodgson, auteur d'une
     excellente traduction de Juvenal et de plusieurs autres
     ouvrages estims: il fut long-tems en correspondance avec
     Lord Byron, et je lui dois plusieurs lettres intressantes de
     son noble ami; je les donnerai dans le cours des pages
     suivantes.]

Le monument qu'il leva  ce chien, le plus remarquable en son genre,
depuis le tombeau du chien de Salamine, forme encore l'un des plus beaux
ornemens de Newstead. Les vers pleins de misanthropie qu'il y fit graver
se retrouvent dans son recueil de posies, et sont prcds de
l'inscription que voici:

Prs de ce lieu sont dposs les restes d'un tre qui possda la beaut
sans orgueil, la force sans insolence, le courage sans frocit; en un
mot, toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Cet loge, qui serait
une basse flatterie s'il tait inscrit sur des cendres humaines, n'est
qu'un juste tribut  la mmoire de Boatswain, chien qui, n 
Terre-Neuve, au mois de mai 1803, est mort,  Newstead-Abbey, le 18
novembre 1808.

Le pote Pope,  peu prs au mme ge que l'auteur de cette inscription,
fait de mme l'loge de son chien, aux dpens de l'espce humaine, et
ajoute que l'histoire nous offre plus d'exemples de la fidlit des
chiens que de celle des hommes. Lord Byron, parlant de son favori, dit,
avec plus de tristesse et d'amertume encore: Ces pierres ont t
leves pour couvrir les restes d'un ami; je n'en ai jamais eu qu'un, et
c'est ici qu'il repose. Il semble, en effet, qu' cette poque sa
mlancolie ft de rapides progrs. Dans une autre lettre  M. Hodgson,
il dit: Vous savez que, d'aprs Smollet, le rire est le signe
caractristique d'un animal raisonnable; je le crois aussi;
malheureusement mes dispositions naturelles ne s'accordent pas toujours
avec mon opinion  cet gard.

Murray, le vieux serviteur dont il parle plus haut, comme le seul
individu fidle qui lui reste, avait t long-tems domestique du vieux
lord, et tait trait par le jeune pote avec une affection que la
vieillesse inspire rarement, surtout dans une condition dpendante.
J'ai vu souvent, dit l'un des plus constans visiteurs de Newstead, Lord
Byron  la fin du repas, emplir un grand verre de Madre, et le passer
par-dessus son paule  Joe Murray, qui se tenait derrire sa chaise, en
lui disant avec un air d'affection qui animait toute sa physionomie:
Tiens, bois, mon vieux camarade!

Nous retrouvons dans un passage d'une autre de ses lettres  M. Hodgson
un exemple de ce ton d'indiffrence avec lequel il parlait quelquefois
de la difformit de son pied. Ce _gentleman_ ayant dit, en plaisantant,
que quelques vers des _Heures d'oisivet_ taient calculs pour porter
les coliers  la rvolte, Lord Byron rpondit: Si mes chants ont
produit les glorieux effets que vous dites, je serai un Tyrte complet,
quoique, et je suis fch de le dire, je ressemble plutt  ce pote
clbre, dans ma personne que dans mes ouvrages. Quelquefois aussi il
supportait avec la meilleure humeur du monde une allusion faite par
d'autres  cette infirmit, quand il supposait qu'on n'avait pas eu
l'intention de l'offenser. Un jour, dans une compagnie nombreuse et
_mlange_, une personne sans ducation lui demanda tout haut: Eh bien,
Milord, comment va votre pied?--Je vous remercie, Monsieur, rpondit
Byron du ton le plus poli, comme  l'ordinaire, et absolument de mme.

L'extrait suivant, relatif  un ecclsiastique des amis de sa
Seigneurie, est encore tir d'une de ses lettres  M. Hodgson, et de la
mme anne:

J'crivis, il y a quelques semaines,  N***, le priant de recevoir
comme lve le fils d'un citoyen de Londres, que je connais beaucoup.
Les attentions toutes particulires dont la famille m'avait combl
pendant mon sjour parmi eux m'engagrent  cette dmarche. Maintenant,
faites attention  ce qui va suivre, comme quelqu'un l'a dit d'une
manire si sublime. Ce mme jour arrive une ptre signe N***, ne
contenant pas un seul mot relatif  la pension et  l'ducation, mais
une ptition en faveur de Robert Gregson, le fameux boxeur, actuellement
en prison pour quelques malheureuses livres sterling, et menac d'avoir
pour dernier asile le _Banc du Roy_. Si cette lettre m'tait venue de
quelques-unes de mes accointances _laques_, ou enfin de toute autre
personne que celle dont parle la signature, je ne m'en tonnerais pas.
Si N*** est srieux, je flicite le pugilat sur l'acquisition d'un tel
patron, et me trouverais heureux d'avancer quelque somme que ce soit
pour la dlivrance du captif Gregson. Mais avant que d'crire  N*** sur
ce sujet, je veux certainement avoir un certificat du fait sign de vous
ou de quelque respectable propritaire. Quand je dis le _fait_, c'est le
fait de la lettre en tant qu'crite par N***; car je n'ai aucun doute de
l'exactitude de ce qu'elle contient. La lettre est actuellement devant
moi, et je la garde pour vous la faire lire.

Il passa cet automne  Newstead s'occupant principalement  revoir et 
augmenter sa satire. Pour s'assurer lui-mme de son mrite en la lisant
et relisant tout imprime[104], il avait fait tirer plusieurs preuves
du manuscrit, par son premier diteur,  Newark. Il est assez
remarquable qu'excit comme il l'tait par l'attaque des journalistes,
dou comme il l'tait de la facult d'crire avec tant de rapidit, il
ait laiss couler un si grand laps de tems entre l'agression et la
vengeance; mais il parat qu'il avait pleinement apprci toute
l'importance du premier pas qu'il ferait dans la littrature aprs cette
attaque. Il sentait que toutes ses chances de grandeur future
dpendaient de l'effort qu'il allait faire; en consquence, il
rassemblait tranquillement toutes ses forces. Parmi ses prparatifs pour
la tche qu'il se proposait, on doit remarquer une tude profonde des
crits de Pope. Je ne doute point qu'on ne doive dater de cette poque
l'admiration enthousiaste qu'il conserva toujours pour ce grand pote,
admiration qui, aprs deux ou trois tentatives, teignit en lui toute
esprance de prminence dans la mme carrire, et le fora  chercher
la gloire par des chemins plus ouverts  la concurrence.

     [Note 104: On dit que Wieland avait coutume de faire imprimer
     ses ouvrages pour les corriger, et qu'il tirait de grands
     avantages de cette mthode, qui parat n'tre pas du tout
     extraordinaire en Allemagne.]

La tournure misanthropique que des affections trompes et des esprances
frustres avaient,  cette poque, donne  son esprit, lui rendait
facile le genre de la satire; cependant il est vident que cette
amertume existait bien plus dans son imagination que dans son coeur; et
l'entranement qu'il prouvait  faire la guerre au monde venait moins
du plaisir de porter des coups  et l, que du sentiment de sa
puissance qui se rvlait alors  lui-mme, et qui le plaait plus haut
qu'auparavant dans sa propre estime. La vrit est que la grande
facilit avec laquelle, comme on le verra bientt, il passe de l'loge 
la censure ou de la censure  l'loge, prouve combien taient passagres
et incohrentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent
avoir dict ses jugemens. Quoique cette circonstance te  quelques
gards, du poids  ses loges, elle l'absout en mme tems du trop
d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.

Sa majorit (1809) fut clbre  Newstead par autant de rjouissances
que purent le permettre la mdiocrit de sa fortune et l'exigut du
nombre de ses amis; outre le _boeuf_ rti de fondation, il y eut un bal
donn en cette occasion. La seule particularit dont se souvienne le
vieux domestique qui m'en a parl, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord,
tait au nombre des danseurs. Quant  la manire dont Byron lui-mme
clbra ce grand jour, je trouve dans une lettre crite de Gnes, en
1822, les dtails suivans qui pourront ne pas paratre sans intrt.
Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorit, je fis mon dner
d'oeufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant,
c'est ce que j'aime le mieux  manger et  boire; mais comme ni l'un ni
l'autre ne conviennent  mon estomac, c'est une petite jouissance que je
ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq
ans environ. On se procura  un intrt norme par l'entremise des
usuriers, l'argent ncessaire pour son dbut dans le monde, et la
ncessit de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.

Ce ne fut qu'au commencement de cette anne qu'il apporta  Londres sa
satire toute prte,  ce qu'il croyait lui-mme, pour l'impression; mais
malheureusement avant que l'ouvrage ne ft imprim, sa bile trouva de
nouveaux alimens dans la ngligence avec laquelle il se crut trait par
son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient prcdemment exist
entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais t de nature  faire
natre beaucoup d'amiti entre eux, et c'est au caractre et 
l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blme d'avoir
augment, si ce n'est d'avoir caus leur loignement. Lord Byron sentit
vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec
laquelle lord Carlisle avait reu la ddicace de son premier volume.
Toutefois cdant  des considrations prudentes, non-seulement il avait
dissimul son dplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle
devait d'abord paratre) introduit le compliment suivant  son tuteur:

Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans
Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.

Cet loge, si gnreusement accord, ne conserva pas sa place dans le
pome. Pendant le tems qui s'coula entre la composition et
l'impression, Lord Byron, esprant naturellement que son tuteur
s'offrirait de lui-mme  l'introduire dans la chambre des pairs le jour
o il devait y paratre la premire fois, lui crivit pour lui rappeler
qu'il serait majeur au commencement de la session. Au lieu de la
politesse  laquelle il s'attendait, il ne reut pour toute rponse
qu'une note crmonieuse, lui indiquant la manire formelle de procder
dans de telles occasions. Il n'est donc pas tonnant que, dispos comme
il l'tait par les circonstances prcdentes  ne pas supposer  son
tuteur des intentions bien favorables pour lui, et se voyant ainsi
refus au moment o l'appui d'un parent si proche lui et t si utile,
son ame, naturellement si _impressionnable_, se soit ouverte au plaisir
de la vengeance. Cette indignation, une fois excite, ne trouva qu'un
moyen trop facile de s'exhaler. Les vers louangeurs que je viens de
citer furent effacs, et sa satire fut publie avec ceux que nous y
voyons contre lord Carlisle. Si ces vers flattrent dlicieusement
d'abord son dsir de vengeance, telle tait la facilit naturelle de son
caractre, qu'il ne tarda pas  se repentir de les avoir crits[105].

     [Note 105: Voyez les vers sur la mort du major Howard, fils
     de lord Carlisle, tu  Waterloo:

     Des lyres plus harmonieuses que la mienne ont redit leur
     louange; mais parmi cette troupe de hros, il en est un que
     je voudrais choisir, soit parce que je suis alli de sa
     famille, soit parce que j'ai eu quelques torts envers son
     pre.
                          (CHILDE HAROLD, chant III.)]

Pendant l'impression de son pome, il l'augmenta de plus de cent vers,
et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent tre cits
comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les
impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses
manires de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait
compose d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:

Quoique des imprimeurs condescendent  souiller leurs presses des odes
de Smythe et des chants piques de Hoyle.

Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux
vers (injustes galement pour les deux auteurs qui y sont cits), du
moins quant  l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire
imprime un ton tout--fait diffrent. Le nom du professeur Smythe y est
cit avec honneur, comme il le mritait, et accoupl  celui de M.
Hodgson, l'un des plus estimables amis du pote:

Oh! obscur asile d'une race vandale,  la fois honneur et disgrce des
sciences, si plong dans la routine de l'ennuyeuse inutilit, qu' peine
les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de rhabiliter le tien!

Voici un autre exemple de son extrme mobilit. Le manuscrit original de
la satire contenait ce vers:

Je laisse la topographie  ce fat de Gell.

Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams
Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule pithte, il
convertit sa satire en loge: il crivit pour la postrit:

Je laisse la topographie au _classique_ Gell[106].

     [Note 106: Dans la cinquime dition de cette satire,
     supprime par l'auteur en 1812, il changea de nouveau
     d'opinion sur ce professeur, et en altra l'expression ainsi:
     Je laisse la topographie au _rapide_ Gell. Expliquons la
     raison de ce nouveau changement par la note suivante:
     _Rapide_; en effet, il a _topographis_ et _typographis_ en
     trois jours les tats du roi Priam. Je l'avais appel
     classique avant que je n'eusse vu la _Troade_, et maintenant
     je me garderai bien de lui accorder une qualification 
     laquelle il a si peu de droits.]

Parmi les passages ajouts au moment de l'impression, il faut remarquer
les vers contre la licence de l'opra, qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,
que le jeune pote crivit un soir au sortir du thtre, et envoya
aussitt  M. Dallas pour les insrer dans sa satire. Une autre de ces
additions fut le juste tribut d'loge pay  MM. Crabbe et Rogers, loge
d'autant plus dsintress et d'autant plus exact, qu' cette poque il
n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distingues, et
qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprime sur leur
mrite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des _Plaisirs de la
mmoire_; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec
celui qu'il dsigna si bien sous le nom de _peintre le plus sombre et le
plus vrai de la nature_. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a
dit qu'une fois ils passrent un jour ou deux dans le mme htel, sans
le savoir, et qu'ils ont d souvent se rencontrer, soit en entrant dans
la maison, soit en sortant.

Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'tait charg de surveiller
l'impression, recevait de nouveaux matriaux pour l'enrichir; l'esprit
de l'auteur une fois excit sur un sujet quelconque ne savait plus
matriser la surabondance de ses ides. Dans l'un de ses courts billets
 M. Dallas, il lui dit: Dpchez-vous vite d'imprimer, ou je vous
inonderai de vers. Il en fut de mme pour ses publications
subsquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut  porte de son
imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'ides neuves
et fcondes qui lui taient fournies par la lecture de ce qu'il avait
crit auparavant. Il semblerait, en effet, d'aprs l'extrme facilit et
l'extrme rapidit dont il ajouta  presque tous ses ouvrages leurs plus
beaux passages, tandis qu'ils taient entre les mains de l'imprimeur,
que l'action mme de se faire imprimer aiguillonnt son imagination, et
que le torrent de ses ides prt plus de vie, de fracheur, en arrivant,
pour ainsi dire,  son embouchure.

Parmi les passages pathtiques dont il orna son pome fut celui que lui
suggra la mort dplorable de lord Falkland. C'tait un officier de
marine, brave, mais dbauch, dont il avait fait connaissance dans le
monde, et qui fut, au commencement de mars, tu dans un duel par M.
Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacres dans sa satire
prouvent assez combien cet vnement l'avait vivement frapp. Je
connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu
faire lui-mme les honneurs de sa table hospitalire; le mercredi matin,
je vis tendu devant moi ce corps qu'animaient nagure le courage, la
sensibilit, et tant de nobles passions! Il ne s'en tint pas  des
paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux
jeune homme laissait derrire lui une famille qui avait besoin pour son
soulagement d'autre chose qu'une strile compassion, et Lord Byron,
malgr la gne qu'il prouvait lui-mme  cette poque, trouva moyen de
venir gnreusement et dlicatement au secours de la veuve et des enfans
de son ami. Dans la lettre suivante  Mrs. Byron, il en parle entre
autres sujets importans avec une sensibilit loigne de toute
ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.




LETTRE XXXII.

 MRS. BYRON.

Saint-James-street, n 8, 4 mars 1809.


MA CHRE MRE,

Ma dernire lettre fut crite dans un grand abattement d'esprit caus
par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laiss sans un schelling sa
femme et ses enfans. Je me suis efforc de venir  leur secours. Dieu
sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais dsir, gn comme je
le suis, et accabl de tant de dettes.

Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous
soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vcu, j'y ai attach mon coeur,
et jamais besoin d'argent prsent ou  venir ne pourra me porter 
vendre la moindre parcelle de notre hritage. J'ai un amour-propre qui
me donnera la force de supporter bien des embarras pcuniaires: j'aurai
peut-tre  endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en
change de Newstead la premire fortune de l'Angleterre, je rejetterais
la proposition. N'ayez pas d'inquitude  ce sujet; M. H*** en parle
comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je
ne vendrai pas Newstead.

J'entrerai  la chambre des pairs ds que l'on aura reu certains
certificats pour lesquels on a crit  Carhais, dans le Cornouaille, et
je ferai parler de moi: il faut que je brille ds le commencement, ou
tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un
mois, aprs cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le
voudrez. Lord Carlisle en a us avec moi d'une manire infme, en
refusant de donner au chancelier aucun dtail sur ma famille. Je l'ai
_sangl_ comme il faut dans mes vers, et peut-tre sa Seigneurie se
repentira-t-elle de n'avoir pas montr une humeur plus conciliante. On
dit que cela se vendra; je l'espre, car le libraire s'est bien conduit
jusqu'ici, c'est--dire que l'dition a t bien soigne. Croyez-moi,
etc.

_P. S._ Vous aurez hypothque sur une des fermes.

Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principaut
de Cornouaille tait les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss
Trevanion, mariage clbr,  ce qu'il parat, dans une chapelle
particulire,  Carhais, et dont, en consquence, il tait difficile de
se procurer une attestation lgale. Le dlai ncessaire pour obtenir ces
papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune
explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empchrent
long-tems de prendre sa place  la chambre. Les preuves ncessaires
ayant t  la fin fournies, il se prsenta, le 13 mars, dans un tat
d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi lev ne s'tait
jamais vu rduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de
sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une
connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'tre accompagn jusqu'
la barre de la chambre par un parent trs-loign, et qui lui tait
compltement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M.
Dallas, et les dtails qu'il nous a donns de cette scne entire sont
trop frappans pour que nous y changions un seul mot.

La satire fut publie vers le milieu de mars, quelques jours aprs
qu'il eut pris sa place  la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du
mme mois. Je descendais ce jour-l de James's-Street, sans intention de
lui faire visite; mais voyant son cabriolet  la porte, j'entrai. Sa
figure plus ple qu' l'ordinaire montrait que son esprit tait agit et
qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait
toujours cru faire son entre  la Chambre. Je suis bien aise, me
dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place  la Chambre, peut-tre
voudrez-vous bien m'accompagner. Je me htai de lui exprimer combien
j'tais dispos  le faire, lui cachant en mme tems le chagrin que
j'prouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune
et ses talens, appartenait  la premire classe de la socit, assez
nglig, assez isol dans le monde, pour qu'il n'y et pas un seul
membre du snat dont il allait faire partie, auquel il pt s'adresser
pour y tre introduit d'une manire convenable. Je vis qu'il sentait
vivement sa situation, et je partageais son indignation.

Aprs avoir parl quelque tems de la satire dont les dernires feuilles
taient alors sous presse, j'accompagnai Lord Byron  la Chambre. Il fut
reu dans l'une des antichambres par quelques officiers de service, avec
lesquels il s'entendit sur les frais qu'il avait  payer. L'un d'eux
alla avertir le lord chancelier, et revint bientt avec ordre
d'introduire le rcipiendaire. Il y avait peu de membres prsens, et
lord Eldon s'occupait d'affaires ordinaires ou peu importantes. Quand
Lord Byron entra, il me parut encore plus ple qu'avant; on lisait sur
sa figure l'indignation jointe  la mortification; mais parvenu  la
dominer, il passa devant la _balle de laine_[107] sans regarder autour
de lui, et s'avana vers la table o l'officier charg de cette fonction
lui fit entendre le serment d'usage. Cette formalit remplie, le
chancelier, quittant son sige, fit quelques pas vers lui en souriant et
lui prsentant la main pour le fliciter de la manire la plus amicale.
Quoique je n'entendisse pas ses paroles, je vis bien qu'il lui adressait
quelques complimens. Ce fut autant de perdu; Lord Byron fit un salut
crmonieux, et plaa  peine l'extrmit du bout de ses doigts dans les
mains du chancelier. Celui-ci ne prolongea pas des flicitations aussi
mal reues; mais il retourna  sa place, tandis que Lord Byron alla
ngligemment s'asseoir quelques minutes sur l'un des bancs rests vides
 la gauche du trne, et qu'occupent ordinairement les lords de
l'opposition. Quand il vint me rejoindre, je lui fis part de mes
observations; il me rpondit: Si j'avais rpondu  son serrement de
main, il m'aurait tout de suite compt comme acquis  son parti. Je ne
veux rien avoir  faire ni avec les uns ni avec les autres; j'ai pris
mon rang; je veux maintenant quitter l'Angleterre. Nous retournmes 
Saint-James's-Street, mais il ne recouvra pas sa bonne humeur.

     [Note 107: Nom du fauteuil du chancelier, et qui est pris
     souvent par mtaphore pour la dignit de chancelier. C'est
     ainsi que l'on dit tre assis sur _la balle de laine_, comme
     chez nous tre assis sur les _fleurs de lis_.]

Au rcit d'une crmonie si dsagrable pour un esprit fier comme le
sien, et si peu de nature  diminuer les ides misanthropiques qui dj
prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'aprs l'un de ses propres
_souvenirs_, les dtails qu'il nous a lui-mme laisss sur sa courte
conversation avec le lord chancelier:

Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la ncessit de me procurer
certains certificats de naissance et de mariage m'empcha pendant
plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Aprs que ces
difficults eurent t leves, et que j'eus prt serment, le lord
chancelier s'excusa auprs de moi de ce dlai, observant que le maintien
de ces formes voulues tait une partie de son devoir. Je lui rpondis
qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet,
montr beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est
exactement comme le _Petit Poucet_ (on donnait  cette poque la pice
de ce nom), vous avez fait votre _devoir_, mais vous n'avez fait rien de
plus.

Quelques jours aprs parut la satire, et l'un des premiers exemplaires
fut adress  M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:




LETTRE XXXIII.

 M. HARNESS.

Saint-James's-Street, 18 mars 1809.

Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'crire, et si
vous y tes dispos, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans
pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends
pas parler de vous, je me console en pensant que vous tes plus
agrablement occup.

Je vous envoie par le mme courrier une certaine satire nouvellement
publie; et en retour de trois shillings et six pences qu'il m'en cote,
je vous prie, si vous venez  en deviner l'auteur, de tenir son nom
secret, du moins quant  prsent. Londres est plein de l'affaire du
duc[108]. La Chambre des communes s'en est occupe pendant les trois
dernires soires, et n'a cependant encore rien dcid. Je ne sais pas
si la chose sera porte devant notre Chambre,  moins que ce ne soit
sous forme d'accusation. Si elle y parat d'une manire qui permette la
discussion, je serai peut-tre tent de dire quelque chose  ce sujet.
Je suis bien aise d'apprendre que vous aimez Cambridge, premirement
parce que vous savoir heureux ne peut qu'tre infiniment agrable 
quelqu'un qui vous dsire toutes les joies possibles de ce monde
sublunaire, et secondement, parce que j'admire la moralit de ce
sentiment. L'_alma mater_ a t pour moi une _injusta noverca_, et cette
vieille folle ne m'a donn mon degr de _master artium_ que parce
qu'elle n'a pu l'viter. Vous savez quelle farce un noble candidat est
oblig de jouer.

     [Note 108: Probablement l'affaire du duc d'York, accus
     d'avoir vendu ou laiss vendre des commissions dans l'arme
     d'une manire illgale.]

Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant
cette poque je fais une collection des portraits de ceux de mes
camarades d'cole avec lesquels j'tais le plus li. J'en ai dj
quelques-uns, et j'ai besoin du vtre, sans lequel la galerie ne serait
pas complte. J'ai employ l'un des premiers peintres de miniature de
l'poque, et ce  mes dpens bien entendu, car je n'ai jamais souffert
que mes connaissances fussent induites  la moindre dpense pour
satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra
paratre indlicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait
d'abord refus de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait dlier les
cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est ncessaire de bien
tablir d'abord ces prliminaires; pour viter le retour d'une semblable
mprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous mnerai
chez le peintre. Ce sera une espce de taxe que je lverai pendant une
semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez
que cette ressemblance sera peut-tre le seul souvenir qui me restera un
jour de notre ancienne amiti et de notre liaison actuelle. Cette ide
parat assez folle maintenant; mais dans quelques annes, quand
quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront spars par
des circonstances invitables, ce sera une sorte de satisfaction de
conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que
nous tions nagure, et de contempler dans les portraits de ceux qui
seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilit et
de l'ensemble de tant de nobles qualits. Mais tout ceci doit tre assez
ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutt
mon homlie, croyez-moi, mon cher Harness, votre trs-affectionn, etc.,
etc.

Dans cette ide romanesque de rassembler et de conserver les portraits
de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un coeur
ardent et dsappoint qui,  mesure que l'avenir commence  s'obscurcir
autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du pass, et
qui, dsesprant de trouver de nouveaux et de fidles amis, ne songe
plus qu' conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment
mme, sa sensibilit eut  soutenir un de ces terribles checs auxquels
des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont
que trop frquemment exposes. Ce fut de la part d'un des amis qu'il
estimait le plus qu'il reut, au moment o il quittait l'Angleterre,
cette preuve d'indiffrence dont il se plaint et s'indigne dans une note
du second chant de _Childe-Harold_, la mettant en contraste avec la
fidlit et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc
Derwish. M. Dallas dcrit ainsi l'motion o il le vit  l'occasion de
ce mme manque d'affection:

Je le trouvai touffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je
viens  l'instant de rencontrer N***, je l'ai pri de venir passer une
heure avec moi; il m'a refus; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait
donne? Il tait engag  aller courir les boutiques avec sa mre et
quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour tre absent
pendant plusieurs annes, et peut-tre pour ne revenir jamais! Amiti!
je ne pense pas qu'except vous, votre famille et peut-tre ma mre, je
laisse derrire moi un seul tre qui se soucie de ce que je pourrai
devenir.

D'aprs cette phrase dj cite d'une lettre  Mrs. Byron, il faut que
je fasse quelque chose bientt dans la Chambre, et d'aprs une autre
expression plus explicite encore, contenue dans une lettre  M. Harness,
il paratrait qu'il songeait srieusement,  cette poque,  entrer de
suite dans la carrire des affaires politiques que sa qualit de pair
hrditaire semblait ouvrir naturellement devant lui. Mais quelles
qu'aient t d'abord les impulsions de son ambition vers ce point, il y
renona bientt. S'il et t alli de quelques familles qui eussent
tenu un rang distingu dans le monde politique, son envie de dominer,
seconde par de tels exemples et de telles sympathies, l'et port sans
doute  chercher la gloire au milieu des guerres de parti; peut-tre
c'et t alors son lot de donner un exemple remarquable de ce
changement par lequel un homme cesse d'tre un grand pote pour devenir
un grand politique. Heureusement, toutefois pour le monde, car c'est une
question si ce fut un bonheur pour lui-mme, il tait dcid que ce
serait dans l'empire plus brillant de la posie qu'il devait dominer. En
effet, l'isolement de toute socit dans lequel il se trouvait  cette
poque, tant priv de ces affections et de ces protections dont un
jeune homme est ordinairement entour lors de ses dbuts, cet isolement,
dis-je, devait le dcourager de suivre une carrire o les chances de
succs dpendent surtout des avantages qui ne sont pas en nous-mmes.
Loin donc de prendre une part active aux travaux de ses nobles
collgues, il parat qu'il regardait comme ennuyeux et mortifiant d'y
assister comme spectateur. Quelques jours aprs son admission, il se
retira dans sa retraite de Newstead-Abbey, pour y savourer l'amertume
d'une exprience prmature, ou pour y mditer d'avance sur les scnes
et les aventures auxquelles son esprit ardent devait trouver 
l'tranger un champ plus libre que dans sa patrie.

Peu de tems s'coula cependant avant qu'il ne ft rappel  Londres par
le succs de sa satire, dont le prompt dbit rendait une seconde dition
ncessaire. Son agent zl, M. Dallas, avait pris soin de lui
transmettre, dans sa solitude, tout ce qu'il avait pu recueillir
d'opinions favorables  son ouvrage. Il n'est pas sans intrt de voir
par quels degrs on arrive d'abord  la rputation, et de trouver dans
l'approbation d'autorits telles que Pratt et les crivains des Revues,
la premire rcompense et les premiers encouragemens d'un Byron.

Vous tes dj, lui crivait-il, assez gnralement connu pour
l'auteur. Cawthorn m'en a parl dans ce sens, et j'en ai eu par moi-mme
une preuve chez Hatchard, libraire de la reine. J'entrai pour lui
demander la satire; il me rpondit qu'il en avait vendu un grand nombre
d'exemplaires, qu'il ne lui en restait pas un, qu'il allait en
redemander davantage, ce que je vis depuis qu'il avait fait. Je lui
demandai quel tait l'auteur. Il me rpondit qu'on la croyait de Lord
Byron. J'insistai pour savoir si c'tait son opinion,  lui-mme. Il me
rpondit que oui, et que ce qui le lui faisait croire, c'est qu'une dame
de distinction tait venue, sans hsitation, lui demander la satire de
Lord Byron. Il m'apprit aussi qu'il avait demand  M. Giffard, qui
vient souvent dans sa boutique, si la satire tait de vous; celui-ci nia
absolument qu'il en connt l'auteur; mais il parla avec grand loge de
l'ouvrage, et dit qu'on lui en avait envoy un exemplaire. Hatchard m'a
assur que tous ceux qui frquentent son cabinet de lecture l'admirent
beaucoup. Cawthorn m'a dit qu'on en faisait gnralement un trs-grand
cas, non-seulement parmi ses propres pratiques, mais encore parmi toutes
celles de ses confrres. Je suis all plusieurs fois exprs chez mon
diteur, et je l'ai toujours entendu beaucoup vanter. Pratt l'a lue
dernirement  haute voix dans les salons, Phillip  un cercle d'hommes
de lettres: tous l'ont unanimement loue. L'_Anti-Jacobin_ et le
_Gentleman's Magazine_ ont dj embouch pour vous la trompette de la
renomme. Vous verrez votre satire dans les autres revues le mois
prochain, et probablement elle sera maltraite dans quelques-unes,
suivant les rapports que les propritaires ou les diteurs peuvent avoir
avec ceux que vous y avez flagells.

 son arrive  Londres, vers la fin d'avril, il trouva la premire
dition de sa satire presque puise; il se mit aussitt en devoir d'en
prparer une seconde,  laquelle il rsolut de mettre son nom. Les
additions qu'il fit alors  son ouvrage sont considrables, il ajouta
entre autres prs de cent vers qui devinrent les premiers[109], et ce ne
fut gure qu'au milieu du mois suivant que la nouvelle dition fut prte
 imprimer. Pendant son dernier sjour  la campagne, il tait convenu
avec son ami Hobhouse qu'ils quitteraient l'Angleterre au commencement
de juin, et il dsirait voir les preuves de son volume avant que de
partir.

     [Note 109: La premire dition commenait au vers:

        Il fut un tems, avant que de nos jours dgnrs.]

Cette seconde dition est suivie d'un post-scriptum en prose que M.
Dallas, et c'est une preuve de jugement et de got, supplia en vain le
pote de retrancher. Il est fort  regretter que Byron ne se soit point
rendu  ses sages avis; car il rgne, dans cette malheureuse page, un
ton de bravache, que l'on est toujours pein de voir adopt par un homme
vraiment brave. En voici un chantillon: On dira peut-tre que je
quitte l'Angleterre, parce que j'y ai insult des personnes d'esprit et
d'honneur; mais je reviendrai, et elles pourront entretenir jusque-l
leurs ressentimens. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que les
motifs qui me font voyager, sont loin d'tre des craintes littraires ou
personnelles, et ceux qui ne me connaissent pas pourront en tre
convaincus un jour. Depuis la publication de cet opuscule, mon nom n'a
pas t au secret, j'ai presque constamment habit Londres, prt 
rendre raison de ce que j'ai crit, et m'attendant chaque jour 
recevoir quelque petit cartel; mais, hlas! les tems de la chevalerie
sont passs, ou, pour parler comme le vulgaire, il n'y a plus de courage
aujourd'hui.

Quelques torts que l'auteur ait pu avoir dans cette satire, peu de
personnes la jugeraient plus svrement aujourd'hui, qu'il ne la jugea
lui-mme neuf ans aprs l'avoir compose, au moment o il venait de
quitter l'Angleterre pour n'y jamais revenir. M. Murray possde
l'exemplaire que Byron lut alors; et les notes qu'il griffonna en marge,
et au bas des pages, mritent d'tre traduites ici; sur la premire on
lit:

La reliure de ce volume est beaucoup trop belle pour ce qu'il contient.

C'est la proprit d'un autre, voil la seule raison qui me retient de
jeter au feu ce misrable monument de colre dplace et de critique
aveugle.

En marge de ce passage: De se laisser garer par le coeur de Jeffrey, ou
la tte botienne de Lamb, est crit: Cela n'est pas juste; la tte et
le coeur de ces messieurs, ne sont pas du tout tels qu'ils ont t ici
reprsents. En travers de tout le svre passage contre MM. Wordsworth
et Coleridge, il a griffonn _injuste_. Pour l'attaque terrible contre
M. Bowles, le commentaire est: Tout ce morceau sur Bowles est trop
sauvage.  la marge des vers qui commencent par salut  l'immortel
Jeffrey, est crit, trop froce... C'est de la folie toute pure; et
plus bas,  propos des vers: Quelqu'un se rappelle-t-il ce jour
dsastreux, etc., il ajoute, tout cela est mauvais, parce que c'est
trop personnel.

Quelquefois cependant, loin de casser ses premiers jugemens, il semble
dispos  les confirmer et rendre plus svres. Ainsi, en marge du
passage relatif  certain auteur de certaines popes obscures (Cottle),
il dit: C'est bien, ajoutant au bas de la page: J'ai vu quelques
lettres de ce drle  une pauvre dame pote, dont il attaque les
productions (productions dont cette brave femme n'tait nullement
enfle), d'un ton si grossier et si tranchant, que je ne regretterais
pas les coups de fouet que je lui ai donns, quand mme ils eussent t
injustes, ce qui n'est pas, car en vrit _c'est un grand ne_. En marge
des vers si forts contre Clarke, collaborateur du _Magazine_ appel le
_satiriste_, se trouve cette remarque: Assez bien; il la mritait, et
cela n'est pas trop mal exprim.

Tout le paragraphe commenant par _Illustre Lord Holland_, a pour note
mauvais, et, en outre, manquant de vrit. Les vers contre Lord
Carlisle lui paraissent mauvais aussi, la provocation n'tait pas
suffisante pour justifier tant d'acrimonie. Dans une autre note
concernant le mme seigneur, il dit: Beaucoup trop sauvage, quel qu'en
ait pu tre le fondement. Il dit de Rosa Maltida (la fille du clbre
juif K...), elle a depuis pous le Morning-Post, mariage extrmement
bien assorti. Aux vers commenant par Quand quelque jeune homme
d'esprance, habitant une choppe, etc., il a joint un note qui n'est
pas sans intrt: Tout ceci tait dirig contre le pauvre Blackett, il
tait alors _patronis_ par A. I. B.[110]. Je l'ignorais, sans quoi je
n'eusse pas crit tout ceci, ou du moins, je ne le crois pas.

     [Note 110: Lady Byron, alors miss Milbank.]

En regard de l'loge de M. Crabbe, il a crit: Je considre Crabbe et
Coleridge comme les deux plus remarquables potes de notre tems, sous le
rapport de l'invention et du pathtique. Sur l'un de ses propres vers:

        Et la gloire comme le Phnix au milieu des flammes, etc.

il s'crie: Le diable emporte le Phnix! comment a-t-il fait pour venir
se fourrer l? Et il conclut ses remarques de dtails par l'observation
suivante, sur l'ensemble de la pice:

Je dsirerais bien sincrement que la majeure partie de cette satire
n'et jamais t crite, non seulement  cause de l'injustice des
jugemens qui y sont ports sur quelques ouvrages et quelques personnes,
mais parce que je ne saurais approuver le ton qui y rgne en gnral, et
l'esprit qui l'a dicte.

BYRON.--Diodati-Genve, 14 juillet 1816.

En mme tems qu'il prparait sa nouvelle dition, il faisait gament les
honneurs de Newstead  une troupe de jeunes amis de collge, qu' la
veille de quitter l'Angleterre pour si long-tems il avait runis autour
de lui, comme pour une fte d'adieux. La lettre suivante, de l'un des
convives, Charles Skinner Matthews; quoiqu'elle ne parle pas autant de
son hte illustre que nous eussions pu le dsirer, plaira sans doute au
lecteur comme une peinture prise au moment mme, et qui rflchit bien
le caractre de Byron  cette poque.



LETTRE DE C.S. MATTHEWS, CUYER,

 MISS ***.

Londres, 22 mai 1809.


MA CHRE MISS ***,

Il faut d'abord que je vous donne quelques dtails sur le lieu
singulier que je viens de quitter.

Newstead-Abbey est situe  136 milles de Londres, et  4 de Mansfield.
C'est un si beau morceau d'architecture que je ne serais pas tonn
qu'on en trouvt la description, et peut-tre la gravure, dans les
_monumens_ gothiques de Grose. Elle est en la possession des anctres du
propritaire actuel depuis l'poque de la dissolution des monastres,
mais le btiment lui-mme est d'une date bien plus recule. Quoique
tombant en ruines, c'est encore une abbaye complte, et la plus grande
partie de l'difice est encore debout et dans le mme tat que le jour
o il fut construit. Il y a deux ranges de clotres, avec un grand
nombre de chambres et de cellules, qui, bien qu'inhabites et
inhabitables, pourraient facilement tre remises en tat; beaucoup des
anciennes chambres servent encore, entre autres une grande salle dalle.
Il ne reste plus qu'un ct de l'glise de l'abbaye; l'ancienne cuisine
et une longue file de btimens attenans n'offrent plus qu'un amas de
dcombres. Une salle magnifique de 70 pieds de long sur 23 de large,
unit les anciennes constructions aux btimens modernes; mais toutes les
parties de la maison sont dans un grand tat de dlabrement et
d'abandon, except celles que le seigneur actuel vient de faire
arranger.

La maison et les jardins sont entirement entours d'une muraille
crnele. Devant l'entre principale se trouve un grand lac, flanqu 
et l de btimens fortifis, domins par une tour place  l'autre
extrmit. Imaginez-vous, tout autour, des collines nues et arides, la
vue ne dcouvrant qu' peine deux ou trois mchans arbres rabougris, 
plusieurs milles de distance, et vous aurez une ide de Newstead. Le
dernier lord tant brouill avec son fils, auquel le domaine tait
assur par substitution, voulut au moins, par esprit de vengeance, qu'il
ne lui arrivt que dans le plus mauvais tat possible. En consquence il
ngligea les constructions, et fit un tel abattage de tous les arbres,
qu'il rduisit bientt une proprit nagure _boise_  l'tat de
dsolation et de nudit que je viens de dcrire. Toutefois, son fils
mourut avant lui, et, tout cet talage de colre manqua ainsi son effet.

En voil assez sur le domaine; j'ai multipli les dtails sans ordre et
sans liaison, pour qu'ils ressemblassent mieux au sujet. Mais si ce lieu
vous parat trange, la manire dont on y vit ne l'est pas moins, je
vous assure. Montez avec moi les degrs qui mnent au vestibule, que je
vous prsente  Milord et  ses htes. Prenez garde, souvenez-vous de
n'y venir qu'en plein jour, et de bien ouvrir vos yeux, car si vous
alliez vous tromper, si vous tourniez trop  droite en montant les
degrs, vous vous feriez empoigner par un ours, et si vous alliez trop 
gauche, ce serait encore pire, vous vous trouveriez nez  nez avec un
loup. Parvenu  la porte, vous n'tes pas hors de danger, car le
vestibule tant en mauvais tat, et ayant grand besoin de rparation, il
y a probablement  l'autre extrmit une foule de visiteurs qui
s'exercent  tirer au blanc, de manire que si vous entrez sans donner,
de loin et  haute voix, avis de votre approche, vous n'aurez chapp 
l'ours et au loup que pour tomber sous les balles des joyeux moines de
Newstead.

Nous tions quatre, sans compter Lord Byron, et notre compagnie
s'augmentait de tems en tems d'un cur du voisinage. Quant  notre
manire de vivre, voici quel tait gnralement l'ordre du jour: pour le
djeuner, point d'heure fixe, chacun le prenait  sa convenance, et la
table demeurait servie jusqu' ce que chacun de nous et fini; il est
vrai de dire que si quelqu'un de nous et dsir djeuner d'aussi _bonne
heure_ que dix heures, il lui et fallu une grande chance pour trouver
aucun des domestiques debout. Nous nous levions, terme moyen,  une
heure. Moi, qui me levais gnralement entre onze heures et midi,
j'tais toujours, mme malade, le premier lev, et je passais pour un
miracle de diligence et d'activit. Souvent deux heures sonnaient avant
que nous n'eussions fini de djeuner. Alors, pour amuser notre journe,
nous avions la lecture, l'escrime, le bton de vole, ou le jeu de
volant dans le grand salon, le tir au pistolet dans le vestibule; la
promenade  pied,  cheval, en bateau sur le lac, la partie de paume, ou
quelque partie avec l'ours et le loup que nous nous plaisions 
tourmenter. Entre sept et huit heures, nous nous mettions  table pour
dner, et nous y restions jusqu' une, deux et trois heures du matin. Je
laisse  deviner quel tait notre plaisir pendant cette longue sance.

Je ne dois pas passer sous silence l'usage de faire passer  la ronde,
au moment du dessert, un crne humain, rempli de vin de Bourgogne. Aprs
nous tre rassasis de viandes choisies et des meilleurs vins de France,
nous nous rendions dans le salon pour prendre le th; l, suivant son
got, chacun se livrait  la lecture ou  quelque conversation
instructive; et, aprs les _Sandwiches_, etc., chacun se retirait dans
sa chambre  coucher. Une collection de robes de moines, avec tout ce
qui s'en suit, crosses, rosaires, tonsures, etc., donnait plus de
varit  nos physionomies et  nos plaisirs.

Vous pouvez juger combien je fus contrari de me trouver malade presque
pendant la premire moiti du tems que je passai  Newstead. Mais je fus
conduit  des rflexions bien diffrentes de celles du docteur Swift,
qui quitta sans crmonie aucune la maison de Pope, et lui crivit
ensuite qu'il tait impossible  deux amis malades de vivre ensemble;
mon pauvre corps tremblant et affaibli se trouvait si mal de la robuste
et bruyante sant de mes compagnons, que je dsirais de tout mon coeur
voir chacun dans la maison, aussi malade que moi.

Je revins  pied avec un autre des convives; nous faisions  peu prs
vingt-cinq milles par jour, mais nous restmes environ une semaine en
route, parce que nous fmes retenus par les pluies.

Je terminerai ici le rcit d'une excursion qui m'a fait mieux connatre
le pays. O croyez-vous que j'aille maintenant?  Constantinople! Du
moins on m'a propos ce petit voyage. Lord Byron et un autre de mes amis
partent le mois prochain, et m'ont demand de les accompagner; mais
c'est un projet un peu important, et qui vaut bien la peine d'y
rflchir  deux fois... Adieu, etc.

C.S. MATTHEWS.

Aprs avoir ainsi mis la dernire main  sa nouvelle dition, sans
attendre les nouveaux honneurs qui se prparaient pour lui, Lord Byron
quitta Londres le 11 juin, et, quinze jours aprs, mit  la voile pour
Lisbonne.

Quelque grands que fussent les progrs que son talent et faits sous
l'influence de la colre qu'il avait prise pour muse, il est, dans la
satire dont nous venons de parler, bien loin de la hauteur qu'il
atteignit dans la suite. Il est remarquable en effet que, li comme son
gnie parat l'avoir t avec son caractre, le dveloppement de ce
dernier ait prcd de si long-tems toute la maturit des ressources de
l'autre. La nature, en dveloppant de bonne heure en lui une facult de
sentir si forte et si multiple, semblait lui avoir dsign ce qu'elle
attendait de lui, avant qu'il pt la comprendre. Ce ne fut que lentement
et aprs de longues mditations, qu'il dcouvrit en lui-mme tous ces
matriaux de posie, que son caractre de feu enfantait, pour ainsi
dire,  son insu. Toute vigoureuse que soit sa satire, on y voit peu de
choses qui puissent donner un avant-got des merveilles qui l'ont
suivie. Son esprit avait reu l'veil, mais il n'en avait pas encore
sond la profondeur; et le fiel qu'il y rpand, ne part pas encore du
fond de son coeur comme celui qu'il jeta dans la suite  la face du genre
humain. Ses innombrables facults, ses passions que son ame avait
nourries si long-tems, n'avaient pas encore trouv d'organe digne
d'elles. Le sombre, le grandiose, le tendre de sa nature, n'avaient pas
encore de voix, jusqu' ce qu'enfin son puissant gnie se rveilla avec
le sentiment de toute sa force.

En s'arrtant, dans sa satire aussi bien que dans ses premires posies,
 crire d'aprs des modles reus, il montra combien peu il avait
encore explor ses propres ressources, et dcouvert les marques
distinctives qui devaient  jamais illustrer son nom. Quelque hardi et
quelque nergique que ft en gnral son caractre, il avait bien peu de
confiance dans ses forces intellectuelles. Ce ne fut que par degrs
insensibles qu'il acquit la conscience de ce qu'il pouvait faire; et il
ne fut pas moins tonn que le public de dcouvrir dans son ame une
aussi riche mine de gnie. C'est par suite de la mme lenteur 
s'apprcier, que, dans la suite, arriv  l'apoge de sa gloire, il
douta long-tems qu'il pt russir dans aucun ouvrage qui ne demandt que
de l'esprit et de la gat, jusqu' ce que l'heureux essai qu'il en fit
dans Beppo, dissipa sa mfiance, et ouvrit une nouvelle carrire de
triomphes  son gnie immense et versatile.

 quelque distance que ses premires productions soient de celles qui
les ont suivies, il y a dans sa satire une vivacit de penses, une
vigueur et un courage qui, joints  la justice de sa cause, ne pouvaient
manquer de lui valoir la sympathie publique, et d'attacher immdiatement
beaucoup de clbrit  son nom. Malgr le ton gnral de hardiesse et
d'indiffrence qui rgne dans sa satire, on y voit de tems en tems
quelques allusions  son sort et  son caractre, dont le pathtique
semble assurer la vrit, et qui taient de nature  piquer vivement la
curiosit et l'intrt. Je vais citer deux ou trois de ces passages,
comme montrant bien l'tat de son ame  cette poque. Voici comme il
peint sa jeunesse expose sans protection aux tentations d'un monde
corrompu et corrupteur: Moi-mme, le plus insouciant d'une troupe
insouciante, qui ai juste assez de bon sens pour connatre ce qui est
juste, et faire ce qui ne l'est pas, abandonn  moi-mme  l'ge o le
bouclier de la raison est encore mal assur, pour chercher mon chemin au
travers de la foule innombrable des passions; moi que tous les genres de
plaisir ont attir et repouss tour  tour, moi-mme je me sens forc
d'lever la voix; je suis forc de sentir que de telles scnes, que de
tels hommes sont contraires au bien public. Quand mme quelqu'ami me
dirait d'un ton de censeur: En quoi vaux-tu mieux que les autres, fou
que tu es? Quand mme chacun de mes anciens camarades de dbauche
sourirait et crierait au miracle, de me voir devenu moraliste...

Mais le passage suivant, quoique crit  la hte, montre bien plus
encore ce coeur ulcr que l'on retrouve dans toutes ses compositions
subsquentes:

Il fut un tems qu'un mot dsagrable ne serait jamais tomb de mes
lvres qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies
n'auraient pu me forcer  mpriser le plus vil des insectes que je
voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je
suis bien chang de ce que j'tais dans ma jeunesse. J'ai appris 
penser et  dire svrement la vrit; j'ai appris  me moquer des
dcrets emphatiques de nos critiques et  les briser eux-mmes sur la
roue qu'ils m'avaient prpare. J'ai appris  repousser du pied la verge
que l'on voulait me faire baiser...

Nous avons indiqu dans les pages prcdentes quelques-unes des causes
qui amenrent ce changement de son caractre. Outre son propre
tmoignage, il en est plusieurs autres qui prouvent qu'il n'avait
naturellement pas de fiel. Dans son enfance, bien qu'il se montrt
quelquefois colre et entt, chacun reconnaissait sa douceur et sa
bont envers ceux qui se montraient eux-mmes bons et doux  son gard;
et ceux qui l'ont connu alors s'accordent  le d'un caractre affectueux
et gai.

De toutes ces qualits naturelles la plus saillante, en effet, semble
avoir t un profond besoin d'aimer. Une disposition  former des
attachemens durables et un dsir ardent d'tre pay de retour, ont t
le songe et le tourment de sa vie. Nous avons vu avec quel enthousiasme
passionn il se livra  ses amitis de collge. L'amour dlirant et
malheureux qui suivit fut, si je puis m'exprimer ainsi, l'agonie, sans
tre la mort, de ce dsir insatiable qui dura toute sa vie, remplit sa
posie de tout ce que l'ame a de plus tendre, prta l'clat de ses
couleurs, mme  ces noeuds indignes que la vanit et la passion lui
firent former dans la suite, et lui dicta encore ces stances qu'il
crivait quelques mois avant sa mort:

Il est tems que ce coeur cesse d'tre mu, puisqu'il a cess d'mouvoir
les autres, et cependant, quoique je ne puisse plus tre aim, j'ai
besoin d'aimer encore!

En supposant mme les circonstances les plus favorables, ce serait
encore une question de savoir si, avec des dispositions telles que
celles que nous venons de dcrire, il et pu viter d'tre  la fin
dsappoint, ou s'il et jamais pu trouver o reposer son imagination et
ses dsirs; mais Lord Byron rencontra les dsappointemens ds les
premiers pas qu'il fit dans le sentier de la vie. Sa mre, vers laquelle
il tourna naturellement et avec ardeur ses premires affections, ou le
repoussa rudement, ou s'en joua par caprice. Parlant de ses premires
annes avec un de ses amis,  Gnes, peu de tems avant son dpart pour
la Grce, il datait la premire sensation de peine ou d'humiliation
qu'il et jamais connue, de la froideur avec laquelle sa mre recevait
ses caresses dans son enfance et de ses frquentes et malicieuses
allusions  son infirmit.

Sa jeunesse fut aussi prive de l'affection sympathique d'une soeur; il
n'eut d'abord avec la sienne que des rapports extrmement rares. Si son
besoin d'aimer avait trouv o s'pancher dans sa famille, peut-tre le
torrent de ses sensations se serait-il trouv plus au niveau de ce monde
qu'il avait  traverser. Ainsi il et vit ces chutes rapides et
tumultueuses auxquelles il fut bientt expos pour s'tre trop tt lev
 toute sa crue. Le manque d'objets sur lesquels son attachement pt se
porter dans la maison paternelle ne laissa  son coeur d'autres
ressources que ces affections enfantines qu'il forma  l'cole; quand
celles-ci furent interrompues par son passage  Cambridge, il se
retrouva de nouveau isol et abandonn au vague de ses dsirs. Bientt
survint son malheureux attachement pour miss Chaworth, auquel, plus qu'
toute autre cause, il attribuait lui-mme le funeste changement qui
s'opra dans son caractre.

Je doute quelquefois, dit-il dans ses _Penses dtaches_, si, aprs
tout, un genre de vie tranquille et sans agitation et pu me convenir,
et pourtant je regrette quelquefois de n'en avoir pas un tel. Mes
premiers rves, comme presque tous ceux des enfans, furent des rves
guerriers; peu aprs ils furent tous d'amour et de solitude, jusqu' ce
que mon malheureux attachement pour Maria Chaworth commena lorsque
j'avais  peine quinze ans, et continua long-tems quoique soigneusement
cach. Ce fut ce qui me rejeta de nouveau seul sur une vaste... vaste
mer. Je me rappelle qu'en 1804, je rencontrai ma soeur chez le gnral
Harcourt dans Portland-Place. J'tais moi-mme alors, tel qu'elle
m'avait toujours vu jusque-l. Quand nous nous rencontrmes ensuite en
1805 (elle me l'a dit depuis), mon caractre et mes manires taient
tellement changs que l'on me reconnaissait  peine. Je ne m'apercevais
pas alors de cette altration; mais j'y crois, et je pourrais en rendre
raison. J'ai dj racont la manire dont il prit cong de miss
Chaworth avant son mariage. Une fois aprs cet vnement, il la revit,
et ce fut pour la dernire, lorsqu'il fut invit par M. Chaworth  dner
 Annesley, peu de tems avant son dpart d'Angleterre. Le peu d'annes
qui s'taient coules depuis leur dernire entrevue avaient apport un
changement considrable dans les manires et l'extrieur du jeune pote.
L'informe et gros colier tait devenu un jeune homme gracieux et bien
pris dans sa taille. Ces motions et ces passions qui rehaussent d'abord
et dtruisent ensuite la beaut, n'avaient encore produit sur ses traits
que leur effet favorable; et quoiqu'il et eu peu d'occasions de
frquenter la bonne socit, ses manires avaient acquis cette douceur
et cet aplomb qui caractrisent l'homme bien lev. Son empire sur
lui-mme fut bientt mis  l'preuve quand on apporta dans l'appartement
la petite fille de sa belle htesse. La vue de cet enfant lui fit
prouver un saisissement dont il ne fut pas matre, ce ne fut qu'avec
effort qu'il parvint  dissimuler sa profonde motion, et c'est  ce
qu'il prouva dans ce moment que nous devons ces stances touchantes: Eh
bien! tu es heureuse, etc.[111], qui ont paru dans un recueil de
_Mlanges_, publi par l'un de ses amis, et que l'on retrouve maintenant
dans la collection gnrale de ses oeuvres. Sous l'influence du mme
sentiment il composa deux autres pices  cette mme poque; mais comme
elles ne se trouvent que dans les _Mlanges_ que je viens de citer, et
que ce recueil n'est plus dans le commerce, je crois qu'on ne me saura
pas mauvais gr d'en citer ici quelques stances:

     [Note 111: Dates sur le manuscrit original, 2 novembre
     1808.]


ADIEUX A UNE DAME[112].

     [Note 112: Intituls dans le manuscrit original:  Mrs. ***,
     qui me demandait mes raisons pour quitter l'Angleterre au
     printems, et dats du 2 dcembre 1808.]

Quand, chass des bosquets d'den, l'homme s'arrta quelques instans sur
le seuil, chaque scne lui rappelait les heures coules, et lui faisait
maudire son avenir.

Mais errant  travers de lointains climats, il apprit  porter le poids
de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir au souvenir du tems
pass, et trouva du soulagement au milieu de scnes plus agites.

Ainsi, Marie, doit-il en tre de moi; je ne dois plus revoir tes
charmes, car quand je m'arrte prs de toi, mon coeur soupire pour tout
ce bonheur qu'il a connu autrefois, etc.

L'autre pome respire tout entier la tendresse; mais je n'en donnerai
que les stances qui me paraissent les plus saillantes:


STANCES  ***, EN QUITTANT L'ANGLETERRE.

C'en est fait! la barque abandonne au souffle du vent ses voiles
blanches, qui soufflent autour du mt et s'entr'ouvrent aux efforts de
la brise bruyante! Et il faut que je quitte ce pays, parce que je n'en
puis aimer qu'une...

Comme un oiseau priv de sa compagne, mon coeur dchir se livre  la
douleur: en vain je cherche autour de moi, je ne puis rencontrer un
sourire ami, une figure qui me plaise, et mme au milieu des troupes les
plus nombreuses, je suis toujours seul, parce que je n'en puis aimer
qu'une.

Je franchirai les flots blanchissans, j'irai chercher une patrie 
l'tranger; je ne saurais trouver de repos nulle part, jusqu' ce que
j'aie oubli les traits de cette belle infidle; je ne puis me
soustraire  mes sombres penses, mais je puis aimer toujours, et
toujours je n'en puis aimer qu'une...

Je pars... mais en quelque lieu que j'aille, aucun oeil ne se mouillera
pour moi de larmes, aucun coeur ne sympathisera  mes peines; toi-mme,
qui as dtruit toutes mes esprances, tu ne m'accorderas pas un soupir,
quoique je n'en aime qu'une.

Le souvenir de chacune de ces scnes passes, la pense de ce que nous
sommes, de ce que nous avons t, abmerait de douleurs des coeurs plus
faibles! Mais, hlas! le mien a support le choc, il bat encore comme il
avait commenc, et n'en aime jamais rellement qu'une.

Qu'elle peut tre cette belle, si tendrement aime? c'est ce que le
vulgaire ne doit pas savoir; pourquoi ce jeune amour fut-il malheureux?
tu le sais, et moi j'en gmis; et bien peu de ceux qui vivent sur cette
terre n'ont aim si long-tems, et n'en ont aim qu'une.

J'ai essay les fers d'une autre, tout aussi belle peut-tre; j'aurais
donn beaucoup pour l'aimer autant que toi, mais un charme insurmontable
empchait mon coeur dchir de rien sentir que pour une.

Il me serait doux de te revoir au moment du dpart, de te bnir en te
disant adieu; cependant je ne voudrais pas demander  tes beaux yeux des
larmes pour celui qui va errer sur les vastes mers. Il a perdu sa
patrie, ses esprances, sa jeunesse, et toutefois il aime encore, et
n'en aime qu'une.

Tandis que son coeur aimant tait ainsi tromp dans ses esprances de
retour, il tait au moins autant mortifi et dsappoint dans un autre
instinct de sa nature, le dsir d'acqurir des distinctions et de
dominer. Le peu de rapports entre sa fortune et son rang fut de bonne
heure pour lui une source d'embarras et d'humiliations; et la haute
opinion qu'il avait des avantages d'une naissance illustre ne faisait
qu'ajouter  l'amertume de cette ingalit. Cependant l'ambition lui
suggra bientt qu'il y avait d'autres et de plus nobles voies pour
arriver aux distinctions. Il sentit avec orgueil qu'il pourrait un jour
obtenir celles que le talent ne doit qu' lui-mme. Il n'tait pas
extraordinaire non plus que, comptant sur l'indulgence que l'on accorde
ordinairement  la jeunesse, il esprt faire impunment le premier pas
dans le sentier de la gloire. Mais l, comme dans tous les autres objets
que son coeur s'tait proposs, il ne rencontra que le dsappointement et
la mortification. Au lieu d'prouver ces gards, si ce n'est cette
indulgence avec laquelle les critiques accueillent ordinairement de
jeunes dbutans, il se trouva tout  coup victime d'une svrit sans
borne, svrit que l'on ne dploie que rarement contre les plus vieux
pcheurs dans le monde littraire. Ainsi, son coeur, qui venait
d'prouver toute la douleur d'un amour malheureux, se vit encore frustr
de ces ressources et de ces consolations qu'il avait cherches dans
l'exercice de ses facults intellectuelles.

Tandis qu'il prouvait ainsi de bonne heure des peines de plus d'un
genre, son imagination reut encore l'influence funeste de plaisirs trop
prmaturs. Bientt se dissipa ce charme dont la jeunesse aime 
embellir un monde qu'elle ne connat pas. Ses passions avaient ds le
commencement anticip l'avenir, et le vide qu'elles laissrent bientt
dans son ame fut, de son propre aveu, l'une des principales causes de
cette mlancolie qui forma depuis l'une des marques distinctives de son
caractre.

Mes passions, dit-il dans ses _Penss dtaches_, se dvelopprent de
trs-bonne heure, de si bonne heure que bien peu voudraient me croire,
si j'en citais la date et les circonstances: peut-tre l'une des causes
de cette mlancolie anticipe de mes penses fut que j'avais anticip la
vie. Mes premiers pomes sont pleins de penses qui semblent appartenir
 un ge dix ans plus vieux que celui auquel ils furent crits; je ne
veux point parler de leur mrite, mais de l'exprience qu'on y remarque.
Les deux premiers chants de _Childe Harold_ furent termins, quand je
n'avais que vingt-deux ans, et on les croirait crits par un homme plus
g que je ne le serai probablement jamais.

Quoique la premire phrase de cet extrait se rapporte  une poque de
beaucoup antrieure, elle nous donnera occasion de remarquer que,
quelque irrgulire qu'ait t sa vie durant les deux ou trois annes
qui prcdrent le moment de ses voyages, l'ide que plusieurs ont eue
qu'il faisait dans _Childe Harold_ allusion aux dbauches et aux orgies
de Newstead, est, comme beaucoup d'autres accusations contre lui, fonde
sur son propre tmoignage, trangement exagr. Il reprsente, il est
vrai, la maison de son reprsentant potique comme un _dme monastique
condamn  de vils usages_, et ajoute: O la superstition tenait jadis
son antre les filles de Paphos venaient chanter et sourire. M. Dallas
se livrant au mme esprit d'exagration, dit, en parlant des prparatifs
du jeune pote: Dj rassasi de plaisirs et dgot de la compagnie de
ceux qui n'avaient point d'autres ressources, il avait rsolu de
matriser ses passions, et avait congdi ses harems. La vrit est que
l'exigut des moyens pcuniaires de Lord Byron et suffi seule pour le
dtourner de ce luxe oriental. Son genre de vie  Newstead tait simple
et peu coteux. Ses compagnons, quoique amis du plaisir, avaient des
gots et des caractres trop rflchis pour s'accommoder d'une dbauche
vulgaire. Quant  ses prtendus _harems_, il parat qu'une ou deux
_subintroduct_, comme les moines les auraient appeles, et encore
prises parmi les domestiques de la maison, sont tout ce que la mdisance
a jamais pu citer  l'appui de cette calomnie.

Il nous dit lui-mme, dans le journal que je viens de citer, que le jeu
tait au nombre de ses folies  cette poque.

J'ai, dit-il, ide que les joueurs sont aussi heureux que bien d'autres
gens, parce qu'ils sont toujours _excits_. Les femmes, le vin, la
gloire, la table rassasient quelquefois; mais chaque coup de carte ou de
d tient le joueur veill, outre que l'on peut jouer dix fois plus
long-tems qu'on ne peut faire toute autre chose. tant jeune, j'tais
passionn pour le jeu, c'est--dire pour le hasard; car je dteste tous
les jeux de cartes, mme le pharaon. Quand le maccao fut invent, je ne
voulus pas l'adopter; car je regrettais le bruit du cornet et des ds et
cette glorieuse incertitude, non-seulement d'une chance bonne ou
mauvaise, mais mme d'une chance quelconque; car il faut souvent jeter
les ds plusieurs fois avant d'obtenir un rsultat. J'ai gagn jusqu'
quatorze coups de suite, et enlev tout l'argent qui se trouvait sur la
table; mais je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni calcul: c'tait
l'motion qui faisait tout mon plaisir. Aprs tout, j'ai cess  tems,
sans avoir ni beaucoup gagn ni beaucoup perdu. Depuis l'ge de vingt-un
ans j'ai trs peu jou, et jamais au-del de cent, deux cents ou trois
cents guines.

Il fait allusion  cette folie et  quelques autres dans le billet
suivant.


 M. WILLIAMS BANKES.

Vendredi, minuit.


MON CHER BANKES,

Je reois  l'instant votre petit mot; croyez que je suis dsespr de
n'en avoir pas eu plus tt connaissance; une demi-heure de conversation
avec vous m'et t plus agrable que le vin, le jeu et toutes les
autres manires  la mode de passer une soire chez soi ou en ville. Je
suis rellement trs-fch d'tre sorti avant l'arrive de votre
missive;  l'avenir crivez-moi avant six heures, et soyez sr que,
quels que soient mes engagemens, je les mettrai de ct. Croyez-moi avec
cette dfrence que j'ai eue ds mon enfance pour vos talens, et une
meilleure opinion de votre coeur,

Votre, etc.

BYRON.

Parmi les causes, si ce n'est plutt parmi les rsultats de cette
disposition  la mlancolie qui tenait  son caractre, il ne faut pas
oublier ce scepticisme en fait de matires religieuses, qui, comme nous
l'avons vu, jetait dj quelque chose de sombre sur les penses de son
enfance, et qui se rembrunit de plus en plus  l'poque dont je parle en
ce moment. En gnral, nous voyons les jeunes gens trop ardemment
occups des plaisirs que ce monde donne ou promet, pour s'occuper bien
srieusement des mystres du monde  venir. Mais avec lui le cas tait
malheureusement tout contraire: comme philosophe et comme ami du
plaisir, il avait acquis trop tt la plus dplorable exprience. tre,
comme il le supposait, parvenu  la dernire limite des plaisirs de ce
monde, et ne voir au-del que nuages et obscurit, tel tait le sort
funeste auquel un caractre et des passions prmatures semblaient
condamner Lord Byron.

Quand,  l'ge de vingt-cinq ans, Pope se plaignait d'tre fatigu du
monde, Swift lui rpondit qu'il n'avait point encore assez agi, assez
souffert dans le monde pour en tre fatigu. Mais quelle diffrence
entre la jeunesse de Pope et celle de Byron! Ce que le premier n'avait
qu'anticip par la pense, le second le connut dans la plus triste
ralit.  l'ge o l'un commenait  peine  jeter un coup d'oeil sur
l'ocan de la vie, l'autre y avait plong, et en avait sond toutes les
profondeurs. Swift lui-mme dut aux dsappointemens et aux injustices
qu'il prouva de bonne heure cette amertume qui ne le quitta jamais, et
prsente bien plus d'analogie avec le sort de notre pote, non-seulement
pour les attaques cruelles auxquelles il se trouva jeune en butte, que
pour l'effet qu'elles produisirent sur son caractre[113].

     [Note 113: Il y a du moins un grand point de rapprochement
     dans la disposition d'esprit que Johnson attribue  Swift:
     Le soupon d'irrligion, dit-il, qui plana sur la tte de
     Swift, vint en grande partie de son horreur pour
     l'hypocrisie: _au lieu de chercher  paratre meilleur, il
     prenait plaisir  paratre pire qu'il n'tait en effet_.
                                          (_Note de Moore_.)]

La jeunesse est naturellement porte  se donner des airs d'une
mlancolie romantique,  imiter un air triste et sombre que les annes
n'ont pas encore pu amener. Je ne veux pas nier que quelque chose de ce
genre ne soit venu augmenter et nourrir les dispositions peu riantes de
notre jeune pote. Il avait dans son cabinet d'tude un certain nombre
de crnes humains bien polis et rangs avec une symtrie qui semblerait
indiquer plutt l'envie de s'entourer d'ides sombres que de les viter.
Peut-tre est-ce aussi une imitation de l'usage que Young fit, dit-on,
d'un crne, circonstance qui nous ferait douter de la sincrit de sa
mlancolie  cette poque, si nous n'en retrouvions les traces videntes
dans le reste de ses crits et dans sa vie tout entire.

Telle est, d'aprs son propre tmoignage et celui des autres, la
disposition d'esprit et de coeur dans laquelle Byron partit pour son
voyage indfini,  la suite du changement le plus grand qu'un homme ait
jamais peut-tre prouv dans sa manire de voir et de sentir. Le refus
de lord Carlisle d'agir comme son patron, et la position humiliante dans
laquelle ce refus le plaa, compltrent les mortifications que dj
bien d'autres causes lui avaient fait prouver. Tromp dans ses
esprances en amour et en amiti, il trouva une sorte de vengeance et de
consolation  douter qu'il existt en effet de tels sentimens. Les
checs qu'il avait essuys taient assez capables d'irriter et de
blesser qui que ce soit; il ajouta encore  ce qu'ils avaient de pnible
par le caractre irritable et impatient dont il les reut. Ce que
d'autres auraient reu avec rsignation comme autant de malheurs le
rvolta comme autant d'affronts et d'injustices, et la vhmence de
cette raction produisit un changement complet dans tout son caractre.
Alors, comme dans les rvolutions, tout ce qu'il y avait de mauvais et
d'irrgulier dans son naturel surgit  la surface, et domina en mme
tems que tout ce qu'il y avait de plus nergique et de plus grand. Ses
vertus et ses qualits naturelles ajoutrent elles-mmes  la violence
de ce changement. Cette mme ardeur qu'il avait mise dans ses amitis et
dans ses amours fournit de nouveaux alimens  son indignation et  son
mpris. La vivacit et la tournure originale de son esprit ouvrirent un
autre canal au fiel dont il tait rempli; et cette haine de
l'hypocrisie, qu'il avait dj montre en exagrant les erreurs de sa
jeunesse, le porta, par horreur de toute fausse prtention  la vertu, 
une autre prtention encore plus dangereuse, celle d'afficher des vices
et de s'en faire gloire.

La lettre suivante, qu'il crivit  sa mre peu de jours avant que de
mettre  la voile, donne quelques dtails sur les personnes qui
composaient sa suite. Robert Rushton, dont il y parle avec tant
d'intrt, est le jeune enfant qu'il introduisit dans le premier chant
de _Childe Harold_, en qualit de son page.




LETTRE XXXIV.

 MRS. BYRON.

Falmouth, 22 juin 1809.


MA CHRE MRE,

Nous aurons mis  la voile, probablement avant que cette lettre ne vous
soit parvenue. Fletcher m'a tant tourment, que je l'ai gard  mon
service; mais s'il ne se conduit pas bien  l'tranger, je le renverrai
par un transport. J'ai un domestique allemand, qui a dj t en Perse
avec M. Wilbraham, et qui m'a t fortement recommand par le docteur
Butler de Harrow; si vous l'ajoutez  Robert et William, vous aurez tout
le personnel dont se compose ma suite. J'ai des lettres de
recommandation en abondance; je vous crirai de tous les ports o nous
toucherons; mais si mes lettres viennent  s'garer, il ne faut pas vous
en alarmer. Le continent marche bien; une insurrection a clat dans
Paris; les Autrichiens sont en train de battre Bonaparte, et les
Tyroliens se sont soulevs.

Voici mon portrait  l'huile pour tre renvoy le plus tt possible 
Newstead. Je voudrais bien que les demoiselles P... eussent quelque
chose de mieux  faire que d'emporter mes miniatures  Nottingham pour
les copier. Puisque c'est fait maintenant, vous pourriez leur offrir de
copier aussi les autres portraits, auxquels je tiens beaucoup plus qu'au
mien. Quant aux finances, je suis ruin, du moins jusqu' ce que
Rochdale soit vendu; si cela ne tourne pas bien, j'entrerai au service
de l'Autriche ou de la Russie, peut-tre mme  celui de la Turquie, si
leurs manires me conviennent. Le monde est devant moi; je quitte
l'Angleterre sans regret et sans aucun dsir de rien revoir de ce
qu'elle contient, except _vous-mme_ et votre rsidence actuelle.

_P. S._ Dites, je vous prie,  M. Rushton que son fils se porte bien et
va bien; il en est de mme de Murray; en vrit, je ne l'ai jamais vu
mieux: il sera de retour dans un mois. Au nombre de mes regrets je
devrais compter celui de me sparer de ce fidle serviteur; son grand
ge me privera peut-tre du plaisir de le revoir jamais. Pour Robert, je
l'emmne; je l'aime, parce que, comme moi, il parat tre un animal sans
amis en ce monde.

Ceux qui se rappellent la description potique qu'il fait de l'tat de
son ame au moment de quitter l'Angleterre, pourront trouver tranges et
choquantes la gat et la lgret qui rgnent dans les lettres que je
vais transcrire ici. Mais dans un caractre comme celui de Lord Byron,
ces clats de vivacit extrieure ne sont pas du tout incompatibles avec
un coeur intimement et profondment ulcr[114], et le ton de gat et de
bonne humeur qu'il y affecte ne rend que plus frappant le sentiment
d'abandon et d'isolement qu'il y laisse quelquefois percer.

     [Note 114: On sait que le pote Cowper composa son
     chef-d'oeuvre de gat, _John Gilpin_, pendant une de ses
     crises d'abattement mortel, et il dit lui-mme: Tout trange
     que cela puisse paratre, les ouvrages les plus bouffons que
     j'aie crits, le furent dans un moment de tristesse affreuse,
     et peut-tre ne les euss-je jamais crits sans cette mme
     tristesse.
                                          (_Note de Moore_.)]




LETTRE XXXV.

 M. HENRY DRURY.

Falmouth, 25 juin 1809.


MON CHER DRURY,

Nous partons demain par le paquebot de Lisbonne; nous avons t retenus
jusqu'ici par le manque de vent et d'autres circonstances. Tout tant
maintenant pour le mieux, demain soir  cette heure-ci nous serons
embarqus sur ce vaste monde des eaux. Le paquebot de Malte ne devant
pas partir pendant quelques semaines, nous avons rsolu d'aller par
Lisbonne, afin de voir le Portugal; de l par Cadix et Gibraltar, et
puis nous reprenons notre premire route, Malte et Constantinople, si
tant est que le capitaine Kidd, notre brave commandant, entende bien la
navigation, et nous conduise suivant la carte.

Voulez-vous avoir la bont de dire au docteur Butler[115], qu' sa
recommandation j'ai pris  mon service un Prussien, Friese, la perle des
domestiques? Il s'est trouv parmi les adorateurs du feu en Perse, a vu
Perspolis et tout ce qui s'en suit.

     [Note 115: En se rconciliant avec le docteur Butler, au
     moment de son dpart, Byron donna une nouvelle preuve de la
     bont de son caractre, irritable sans doute, mais tranger 
     toute ide de haine ou de rancune. Il avait prpar des
     corrections pour une nouvelle dition de ses _Heures
     d'oisivet_, o il remplaait les pigrammes contre ce
     professeur, par son loge et l'aveu des torts qu'il se
     reprochait envers lui.
                             (_Note de Moore_.)]

Hobhouse a fait de formidables prparatifs pour publier ses voyages au
retour; un cent de plumes, deux gallons d'encre[116], plusieurs livres
blancs, etc., tout cela pour le plus grand avantage d'un public clair.
J'ai renonc  rien crire pour mon propre compte, mais j'ai promis de
lui fournir un ou deux chapitres de moeurs, etc., etc.

    Le coq chante, il faut partir; je ne saurais vous en dire davantage.
                                          (_Ghost of Gaffer Thumb_.)


Adieu, croyez-moi, etc., etc.

     [Note 116: Un peu moins de dix pintes de Paris.
                                               (_N. du Tr._)]




LETTRE XXXVI.

 M. HODGSON.

Falmouth, 25 juin 1809.


MON CHER HODGSON,

Avant que la prsente ne vous parvienne, Hobhouse, deux femmes
d'officiers, trois enfans, deux filles de chambre, deux subalternes pour
la troupe, trois seigneurs portugais et leurs domestiques, enfin
moi-mme, en tout dix-neuf ames, nous aurons mis  la voile pour
Lisbonne, sous la conduite du noble capitaine Kidd, aussi brave marin
qu'aucun qui ait jamais pass en contrebande un quartaut de spiritueux.

Nous allons  Lisbonne d'abord, parce que le paquebot de Malte est dj
parti, voyez-vous? De Lisbonne  Gibraltar, Malte, Constantinople _et
coetera_, comme dit loquemment l'orateur Henley, quand il mit en danger
l'glise _et coetera_.

Cette ville de Falmouth, comme vous le devinez presque dj, n'est pas
situe fort loin de la mer. Elle est dfendue de ce ct par deux
chteaux, Saint-Maws et Pendennis, extrmement bien calculs pour
tourmenter tout le monde, except l'ennemi. Saint-Maws a pour garnison
un individu trs-valide, g seulement de quatre-vingts ans; c'est du
reste un homme veuf. C'est  lui qu'est dvolu le commandement absolu et
la direction de six pices de sige, les moins dirigeables possible,
admirablement adaptes pour la destruction de Pendennis qui est une
autre tour de mme force sur l'autre ct du canal. Nous avons visit
Saint-Maws; pour Pendennis, on ne nous l'a laiss voir qu' distance,
parce qu'on nous souponnait, Hobhouse et moi, d'avoir dj pris
Saint-Maws par un coup de main.

La ville contient beaucoup de quakers et de poisson sal; les hutres y
ont un got de cuivre, parce que le pays est plein de mines; les femmes
(bnie soit pour cela la corporation!) sont fouettes derrire une
charrette quand elles se permettent de voler en petit ou en grand; et
c'est ce qui est arriv hier vers midi  une personne du beau sexe. Elle
tait entte et a envoy le maire  tous les diables...

Hodgson! rappelez-moi au souvenir de Drury, et rappelez-moi  votre
propre souvenir... quand vous serez ivre; je ne suis pas digne d'occuper
les pensers d'un homme  jeun. Ayez l'oeil  ma satire chez Cawthorn,
dans Cockspur-Street...

J'ignore quand je pourrai vous crire de nouveau, car cela dpend de
notre expriment capitaine, le brave Kidd, et des vents orageux qui
_ne_ soufflent _pas_ dans cette saison. Je quitte l'Angleterre sans
regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier
pcheur condamn  la dportation; mais je n'ai pas d've, et je n'ai
pas mang de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi
finit mon premier chapitre.

Adieu. Tout  vous, etc.

Dans cette lettre taient renfermes les strophes suivantes, dont nous
regrettons de ne pouvoir rendre toute la gat et le naturel:

En rade de Falmouth, 30 juin 1809.

1. Hourra! Hodgson, nous voil partis; l'embargo est  la fin lev: une
brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mt, au-dessus
duquel le pavillon de partance dploie ses orbes onduleux. Attention! le
coup de canon est tir. Les cris des femmes effrayes et les juremens
des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter 
bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,
caisses, etc. Malgr tant de bruit et de fracas, il faut que le plus
petit trou  rats soit visit, avant qu'on ne nous permette de partir 
bord du paquebot de Lisbonne.

2. Nos matelots dtachent les amarres; tout le monde aux rames. Le
bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,
poussez loin du rivage. Prenez garde! cette caisse renferme des
liquides. Arrtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!--Malade!
madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous
aurez t seulement une heure  bord. Hommes, femmes, matres et
valets, matresses et servantes, presss les uns contre les autres comme
des btons de cire, crient, se dmnent et s'agitent. Que de bruit, que
de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!

3. Enfin nous l'avons atteint! Voil le capitaine, le brave Kidd, qui
commande son quipage. Les passagers sont parqus dans leur logement,
les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout  leur aise. Hol
h! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrs; il
n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[117]. Qui diable peut loger
l-dedans?--Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs  la
fois ont rempli mon navire.--Vraiment! Jsus mon Dieu, comme vous nous
pressez! Plt  Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais
chapp  la chaleur et au bruit qui rgnent  bord de ce beau navire,
le paquebot de Lisbonne.

     [Note 117: _Queen mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante
     description de cette petite reine des fes et de son petit
     quipage.]

4. Fletcher! Murray! Rob[118]! o tes-vous? tendus sur le pont comme
des bches! Un coup de main, vous, joli matelot; voil un bout de corde
pour fouetter ces chiens-l. Hobhouse murmure des juremens affreux en
roulant le long de l'coutille; il vomit alternativement des vers et son
djeuner, et nous envoie tous  tous les diables. Voil une stance sur
la maison de Bragance... Au secours!--Un couplet?--Non, une tasse
d'eau chaude.--Qu'est-ce qu'il y a?--Diable! mon foie me vient sur
le bord des lvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce
navire brutal, le paquebot de Lisbonne.

     [Note 118: Abrviation pour Robert.]

5. Enfin, nous voil en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en
reviendrons! Les vents violens et les sombres temptes peuvent en un
moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,
la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions
donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des
petites choses. Bien portans ou malades,  la mer ou sur terre, tant que
nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se
soucier d'autre chose? Hol h! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
manquer, mme  bord du paquebot de Lisbonne?

BYRON.

Le 2 juillet, le navire mit  la voile de Falmouth; et aprs une
heureuse traverse de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivrent 
Lisbonne, et se logrent dans cette ville.

Lord Byron citait souvent une trange anecdote que le capitaine Kidd,
commandant du paquebot, lui avait raconte pendant la traverse. Cet
officier lui dit qu'une nuit, tant endormi, il fut rveill par le
poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu' l'aide d'une
petite clart qui rgnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le
corps de son frre qui,  cette poque, servait aux grandes Indes dans
la marine royale, revtu de son uniforme et couch en travers sur son
lit. Pensant que c'tait une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et
essaya de dormir. Mais la mme pression se fit encore sentir, et chaque
fois qu'il se hasarda  ouvrir les yeux, il vit la mme figure couche
en travers sur lui dans la mme position. Pour ajouter encore  ce que
cet vnement avait de merveilleux, en tendant la main pour toucher ce
fantme, il sentt que l'uniforme dont il paraissait couvert tait tout
dgouttant d'eau.  l'arrive d'un de ses camarades qu'il appela au
secours, l'apparition s'vanouit; mais quelques mois aprs, il reut
l'accablante nouvelle que son frre tait mort cette nuit-l mme, noy
dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus lger
doute sur la ralit de cette apparition surnaturelle.

Les lettres suivantes de Lord Byron  son ami Hodgson, quoique crites
avec une gat et une lgret d'colier, donneront quelque ide de
l'impression que lui fit son sjour  Lisbonne. De telles lettres, qui
contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se
trouvent dans le _Childe Harold_, montreront combien son imagination
tait versatile, et sous combien d'aspects diffrens il pouvait
envisager les mmes choses suivant les diffrentes dispositions d'esprit
o il tait.




LETTRE XXXVII.

 M. HODGSON.

Lisbonne, 16 juillet 1809.

MON CHER HODGSON,

Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses
magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera
crit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je
ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit dtail,
et vous le communiquant ainsi d'une manire clandestine dans une lettre.
Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de
Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-tre le plus beau village du
monde..................................................................

Je suis trs-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle
mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est
plus semblable au leur. Et puis je vais en socit (avec mes pistolets
de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai travers d'un seul
coup. Et puis je monte  cheval sur un ne ou sur une mule. Et puis j'ai
attrap la diarrhe, et j'ai t piqu par les mosquites: mais qu'est-ce
que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une
partie de plaisir.

Quand les Portugais font les mchans, je dis _caracho_! le grand juron
des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre
_damnation_. Quand je suis mcontent de mon voisin, je l'appelle _combro
de merda_; avec ces deux phrases et une troisime, _cobra burro_, qui
signifie: procurez-moi un ne, je suis universellement reconnu pour un
homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle
joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la
nourriture et le vtement. Mais srieusement, et par malheur trop
srieusement parlant, tout au monde est prfrable  l'Angleterre; et
jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.

Demain, nous partons pour faire  cheval plus de quatre cents milles en
poste, jusqu' Gibraltar, o nous nous embarquerons pour Mlite et
Byzance. Une lettre me parviendrait  Malte, ou me serait envoye si
j'tais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous
les phsiens que vous rencontrerez. J'cris en ce moment avec le crayon
qui m'a t donn par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore.
Excusez mon _illisibilit_...

Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les dfaites, les
crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques dtails
sur les sujets littraires, les controverses et les critiques; tout cela
me sera agrable: _Suave mari magno_, etc. En parlant de cela, j'ai t
malade  la mer et de la mer. Adieu...

Votre affectionn, etc.




LETTRE XXXVIII.

 M. HODGSON.

Gibraltar, 6 aot 1809.


Je viens d'arriver dans cette ville aprs un voyage de prs de cinq
cents milles,  travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous
allmes  cheval de Lisbonne  Sville et  Cadix, et de l nous
montmes  bord de la frgate _l'Hyprion_ pour nous rendre ici. Les
chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des
oeufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodits qu'offre la
route; mais sous un climat aussi brlant, c'est bien assez. Ma sant est
meilleure qu'en Angleterre.

Sville est une belle ville, et la Sierra Morna est une montagne bien
digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont
toujours ennuyeuses. Cadix! dlicieuse Cadix! c'est le plus beau point
de la terre..., et la beaut de ses rues et de ses btimens ne le cde
qu' l'amabilit de ses habitans. Car, prjug national  part, je dois
avouer que les femmes de Cadix sont aussi suprieures en beaut aux
femmes anglaises, que les Espagnols sont infrieurs aux Anglais pour
toutes les qualits qui donnent de la dignit au nom d'homme... Au
moment o je commenais  faire quelques connaissances dans la ville, je
fus oblig d'en partir.

Vous n'attendez pas de moi une longue lettre aprs une telle course 
cheval, sur ces rosses d'Asie  l'embonpoint hypocrite. En parlant
d'Asie, cela me fait penser  l'Afrique, qui n'est qu' cinq milles de
ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour
Constantinople...

Cadix est une vraie Cythre; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont
rfugis, aprs avoir quitt Madrid  la suite des troubles: c'est, je
crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est
sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur
ducation est la mme. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan
sous le rapport de l'instruction; et pour les manires, la femme d'un
paysan a les mmes que la duchesse. Certainement elles sont sduisantes;
mais elles n'ont qu'une ide dans la tte, et l'unique affaire de toute
leur vie est l'intrigue...

J'ai vu sir John Carr  Sville et  Cadix; et comme le barbier de
Swift, je l'ai suppli de ne me point faire figurer dans son journal.
Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Drury et des Davies et de
tous ceux de ce genre-l qui sont encore en vie[119].

     [Note 119: Des recommandations de ce genre, dit M. Hodgson,
     dans une note au bas de la copie de cette lettre, se trouvent
      chaque pas dans sa correspondance. Il ne se contentait pas
     de s'informer de la sant de ses amis et de leur donner cette
     marque de souvenir. Si l'on pouvait savoir tout ce qu'il a
     fait pour ses nombreux amis, certes il paratrait bien digne
     d'en avoir eu. Pour moi, je me fais un plaisir de reconnatre
     avec les sentimens de la plus vive gratitude, qu'il est venu
     gnreusement et bien  propos  mon secours; et si mon
     pauvre ami Bland vivait encore, il rendrait aussi de grand
     coeur le mme hommage  la mmoire de Byron, quoique, aprs
     tout, je sois de tous les hommes celui qui lui doit le plus
     de reconnaissance.
                                            (_Note de Moore_.)]

Envoyez-moi une lettre et des nouvelles  Malte. Ma premire sera date
du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de
me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.

Dans une lettre  Mrs. Byron, date de Gibraltar, quelques jours aprs,
il rpte les mmes dtails sur son voyage, mais un peu plus tendus.
Pour faire compensation, dit-il,  la salet de Lisbonne et de ses
habitans, le village de Cintra, situ  quinze milles environ de cette
capitale, est peut-tre, sous tous les rapports, le plus dlicieux de
l'Europe; il renferme des beauts de toute espce, naturelles et
artificielles. Des palais et des jardins s'levant au milieu des
rochers, des cataractes et des prcipices; des couvens sur des hauteurs
prodigieuses. Dans le lointain la vue de la mer et du Tage, et, en
outre, quoique ce ne soit qu'une circonstance bien secondaire, ce
village est remarquable comme tant le lieu o fut signe la fameuse
_convention_ de sir H*** D**[120]. Il runit l'apparence sauvage et
pittoresque des montagnes de l'cosse avec la verdure et la fcondit du
midi de la France. Prs de l est le palais de Mafra, l'orgueil des
Portugais, et qui serait admir dans tous les pays du monde sous le
rapport de la magnificence, mais non sous celui de l'lgance. Un
couvent y est annex; les moines sont assez polis, et entendent le
latin, de sorte que nous emes ensemble une longue conversation. Ils ont
une belle bibliothque, et me demandrent si _les Anglais_ avaient _des
livres_ dans leur pays.

     [Note 120: Le colonel Napier, dans une note  son excellente
     _Histoire de la guerre de la Pninsule_, relve l'erreur dans
     laquelle Byron est tomb avec plusieurs autres; la convention
     dont il s'agit ayant t signe  trente milles de
     Cintra.--Voy. _Childe Harold_, chant Ier.
                                               (_Note de Moore_.)]

Il raconte ensuite dans la mme lettre une aventure qui lui arriva 
Sville, et qui peut donner une juste ide de lui-mme et du pays o il
se trouvait:

Nous logemes dans la maison de deux dames espagnoles non maries, qui
possdent six maisons  Sville, et me donnrent un curieux modle des
manires espagnoles. Ce sont des dames de qualit: l'ane est une fort
belle femme; la seconde est agrable, mais elle n'est pas d'un port
aussi avantageux que dona Josepha. La libert de manires qui est
gnrale ici m'tonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes
observations, j'eus lieu de remarquer que la rserve n'est pas le
caractre dominant des Espagnoles, qui, en gnral, sont trs-bien, avec
de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'ane honora votre fils
indigne d'une attention toute particulire, elle m'embrassa au moment de
mon dpart (je n'y avais demeur que trois jours). Elle coupa une boucle
de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds
de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me
garder jusqu' mon retour. Ses mots d'adieu furent: _Adios, tu hermoso!
me gustas mucho_. Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup. Elle
m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit
pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en
Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier  un officier de l'arme
espagnole.

Parmi les beauts espagnoles, qui avaient excit en masse son
imagination, il parat qu'une dame tait au moment de fixer plus
particulirement son attention:

Cadix, la dlicieuse Cadix, est la plus agrable ville que j'aie encore
vue; elle est bien diffrente de nos villes anglaises, except sous le
rapport de la propret; elle est aussi propre que Londres, mais pleine
des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour
l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre.
Prcisment au moment o je venais d'tre prsent  la grandesse, et
que je commenais  l'aimer, je me suis vu oblig de quitter Cadix pour
cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux
faire une autre visite.

La veille de mon dpart, j'tais  l'opra dans la loge de l'amiral ***
avec sa femme et sa fille. Elle est trs-jolie dans le genre espagnol,
qui,  mon avis, n'est pas infrieur au genre anglais pour la beaut
proprement dite, et qui est bien plus sduisant. De longs cheveux noirs,
des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus
gracieuses, quand elles sont animes par le mouvement, que n'en peut
concevoir un Anglais, habitu  l'air nonchalant et apathique de ses
belles compatriotes; ajoutez  cela la mise  la fois la plus dcente et
du meilleur got, qui rend une beaut espagnole tout--fait
irrsistible.

Mademoiselle *** et son jeune frre comprenaient un peu le franais,
et, aprs avoir tmoign ses regrets que je ne susse pas l'espagnol,
elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus rpondre que par
un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour
faire tous les progrs qui eussent naturellement suivi mes tudes sous
une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrire de la
loge, qui ressemble assez  nos loges d'opra (le thtre est vaste,
bien dcor, et la musique admirable), comme le font gnralement les
Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle
espagnole dplaa une vieille femme, tante ou dugne, et m'ordonna de
venir m'asseoir  ct d'elle,  une distance honnte de la maman. Le
spectacle termin, je m'tais clips, et je traversais le passage avec
plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tte par hasard, m'appela,
et j'eus l'honneur de la conduire jusqu' la maison de l'amiral. J'ai
reu une invitation pour l'poque de mon retour  Cadix, et j'en
profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant
d'Asie.

C'est  ces aventures, ou plutt  ces commencemens d'aventures, qu'il
fait allusion dans la premire partie de ses _Souvenirs_; et c'est de la
plus jeune de ses belles htesses de Sville qu'il dit qu'il devint
amoureux,  l'aide d'un dictionnaire.

Pendant quelque tems, dit-il, je russis trs-bien dans mes tudes de
langue et dans mon amour[121], jusqu' ce que la dame prit une fantaisie
pour une bague que je portais, et s'opinitra  ce que je la lui
donnasse comme un gage de ma sincrit. Cela tait impossible, et je lui
dclarai que tout ce que je possdais tait  son service, except cette
bague dont j'avais fait voeu de ne pas me sparer. La jeune Espagnole se
fcha, son amant ne tarda pas  se fcher aussi, et l'affaire se termina
par une froide sparation. Bientt aprs je mis  la voile pour Malte,
o je perdis  la fois et mon coeur et ma bague.

     [Note 121: Nous trouvons une allusion  cet incident dans
     _Don Juan_:

     Il est agrable d'apprendre une langue trangre des yeux et
     des lvres d'une femme... c'est--dire quand la matresse et
     l'colier sont jeunes tous les deux, comme il m'arriva  moi,
     etc.]

Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: Je
vais demain en Afrique, qui n'est qu' six milles de cette forteresse.
Mon premier sjour aprs sera Cagliari, en Sardaigne, o je serai
prsent  sa majest. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour,
indispensable  un voyageur. Toutefois il ne mit pas  excution son
projet de visiter l'Afrique. Aprs un court sjour  Gibraltar, o il
dna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le gnral
Castaos, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 aot. Il avait
renvoy en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la sant de ce
dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.

Je vous prie, dit-il  sa mre, ayez toutes sortes de bonts pour cet
enfant; car c'est mon grand favori[122].

     [Note 122: Voici le _post-scriptum_ de cette lettre:

     Ainsi lord G... est mari  une paysanne! c'est fort bien!
     Si je me marie, je vous amnerai une sultane, avec une
     demi-douzaine de villes pour dot; et pour vous rconcilier
     avec une belle-fille ottomane, elle vous donnera un boisseau
     de perles, pas plus grosses que des oeufs d'autruche et pas
     plus petites que des noix.]

Il crivit aussi une lettre au pre de cet enfant, qui donne une si
bonne ide de la bont et de la sensibilit de son ame, que j'ai grand
plaisir  l'insrer ici.




LETTRE XXXIX.

 M. RUSHTON.

Gibraltar, 15 aot 1809.


M. RUSHTON,

J'ai envoy Robert en Angleterre avec M. Murray, parce que le pays que
je vais traverser est dans une condition peu sre, particulirement pour
un enfant aussi jeune. Je vous permets de garder vingt-cinq livres
sterling par an pour son ducation, si je ne reviens pas avant cette
poque, et je dsire qu'il soit toujours considr comme tant  mon
service. Prenez-en le plus grand soin; qu'il soit envoy  l'cole. Dans
le cas o je viendrais  mourir, j'ai eu soin dans mon testament de lui
assurer une existence indpendante. Il s'est conduit extrmement bien,
et a beaucoup voyag, en gard au peu de tems qu'a dur son absence.
Vous dduirez les frais de son ducation de votre fermage.

BYRON.

Ce fut le sort de Byron, pendant toute sa vie, de trouver partout o il
alla des personnes qui, par leur caractre extraordinaire, ou les
circonstances dans lesquelles elles s'taient trouves, taient toutes
disposes  sympathiser avec lui. C'est  cette attraction qui se
trouvait en lui pour tout ce qui tait trange et _excentrique_, qu'il
dut,  la fois, les plus agrables, comme aussi les plus pnibles
liaisons qu'il ait formes dans sa vie. C'est dans la premire classe
que nous devrons ranger le commerce qu'il entretint avec une dame,
pendant le court sjour qu'il fit  Malte. C'est cette mme dame qu'il a
dsigne, dans le _Childe Harold_, sous le nom de Florence, et dont il
parle ainsi  sa mre dans une lettre date de Malte:

Cette lettre est confie aux soins d'une femme bien extraordinaire dont
vous avez dj sans doute entendu parler, Mrs. Spenser Smith, sur la
dlivrance de laquelle le marquis de Salvo a publi une brochure, il y a
quelques annes. Elle a depuis prouv un naufrage, et sa vie a t, ds
le commencement, fertile en incidens si extraordinaires, que, dans un
roman, ils paratraient improbables. Elle est ne  Constantinople, o
son pre, le baron H***, tait consul d'Autriche. Elle fut marie
malheureusement, et cependant jamais sa rputation n'a souffert la plus
lgre atteinte. Elle a excit la vengeance de Bonaparte en prenant part
 quelque conspiration, a vu plusieurs fois sa vie en danger; et n'a pas
encore vingt-cinq ans. Elle est ici, se disposant  rejoindre son mari
en Angleterre. L'approche des Franais l'a force  s'embarquer sur un
vaisseau de guerre, et  quitter prcipitamment Trieste, o elle tait
alle faire une visite  sa mre. Depuis son arrive je n'ai presque pas
eu d'autre compagnie. Je l'ai trouve trs-agrable, trs-bien leve et
extrmement originale. Bonaparte est encore en ce moment si fort irrit
contre elle, que sa vie serait peut-tre en danger si on la faisait
prisonnire une seconde fois.

Le ton dont notre pote lui parle dans _Childe Harold_, parfaitement
d'accord avec ce qu'il vient d'en dire plus haut, respire l'admiration
et l'intrt, mais sans indiquer un sentiment plus vif.

Aimable Florence! si ce coeur insouciant et fltri pouvait jamais tre 
une autre, il serait  toi; mais entran par toutes les vagues qui se
succdent, je n'ose pas brler sur ton autel un indigne parfum, ou
demander  ton me chrie une seule pense pour moi.

C'est ainsi que raisonna Harold quand il jeta les yeux sur ceux de
Florence; il y puisa une admiration profonde, mais nul autre sentiment,
etc., etc.

Dans un homme comme Byron, qui, en mme tems qu'il a fait passer dans
ses posies bien des vnemens de sa vie, a mis aussi tant de posie
dans son existence, il n'est pas toujours facile, en cherchant 
analyser ses sentimens, de distinguer ceux qui furent rels d'avec ceux
qui n'taient qu'imaginaires. Par exemple la description qu'il nous
donne ici de la froideur et de l'insensibilit avec lesquelles il
contemplait mme les charmes de cette sduisante personne est bien peu
d'accord avec l'anecdote que je viens de citer d'aprs ses Mmoires,
avec beaucoup de passages de ses lettres postrieures, mais surtout avec
l'un de ses petits pomes les plus gracieux, qu'il dsigne comme adress
 cette mme dame, pendant un orage, lorsque notre pote se rendait 
Zitza.

Malgr ces tmoignages qui semblent se contredire, je serais assez port
 croire que la peinture qu'il nous fait de l'tat de son coeur au
commencement de _Childe Harold_ est la seule vraie. L'ide qu'il tait
amoureux ne lui sera venue qu'aprs, quand l'image de la belle Florence
se sera, pour ainsi dire, idalise dans son imagination, et qu'elle
aura embelli d'un reflet d'amour le souvenir des heures agrables qu'ils
avaient passes ensemble dans les les de Calypso. On se rappellera
qu'il attribue lui-mme aux coeurs qui se sont livrs de bonne heure aux
passions, et qui de bonne heure aussi en ont t dsabuss, la froideur
et le calme avec lesquels il contempla des appas mme aussi sduisans
que ceux de l'aimable Florence. Il y a toute raison de croire que telle
tait alors l'espce de dgot avec lequel il voyait tous les objets
rels d'amour et de passion; et quoique son imagination pt toujours se
crer des idoles, il continua,  son retour en Angleterre, de professer
la mme indiffrence pour les plaisirs qu'il avait autrefois recherchs
avec tant d'ardeur. Nul anachorte ne saurait en effet se vanter de plus
d'apathie qu'il n'en montra  cette poque pour toutes les sductions de
ce genre. Mais  vingt-trois ans, il est triste de ne devoir qu' la
satit et au dgot ce calme contre toutes les tentations: ce sont l
de tristes auxiliaires de la vertu, et c'est une tranquillit achete
bien cher.

Pendant son sjour  Malte, il fut,  la suite de quelque malentendu de
peu d'importance, au moment de se battre en duel avec un officier de
l'tat-major du gnral Oakes. Il fait de frquentes allusions  cet
incident dans les lettres que nous lirons bientt, et j'ai souvent
entendu la personne qui lui servait de second, parler avec grand loge
du courage et du mle sang-froid qu'il dploya dans toute cette affaire.
Elle devait se vider de trs-bonne heure; son ami fut oblig de
l'arracher  un sommeil profond. Arrivs au lieu du rendez-vous, sur le
bord de la mer, ils ne virent pas venir leurs adversaires, par suite de
quelque erreur involontaire. Quoique ses bagages fussent dj  bord du
brick qui devait le transporter en Albanie, Lord Byron rsolut
d'attendre au moins encore une heure; et pendant  peu prs tout ce
tems, son ami et lui se promenrent le long du rivage.  la fin ils
virent venir  eux un officier envoy par son adversaire, qui
non-seulement l'excusa de ce retard, mais encore leur donna toutes les
explications qu'ils pouvaient dsirer sur ce qui avait fait le sujet
mme de la querelle.

Le brick de guerre  bord duquel ils s'taient embarqus, ayant ordre
d'escorter une flotte de petits vaisseaux marchands  Patras et 
Prvsa, ils restrent deux ou trois jours  l'ancre en rade de cette
premire ville. Enfin ils arrivrent  leur destination, et, aprs avoir
vu en passant un coucher du soleil  Missolonghi, ils dbarqurent, le
27 septembre,  Prvsa.

Ceux qui pourraient dsirer des dtails sur le voyage de Lord Byron en
Albanie, et ceux qu'il fit ensuite dans diffrentes parties de l'empire
ottoman, en compagnie avec M. Hobhouse, les trouveront dans la relation
qu'en a publie ce dernier. Cet ouvrage, trs-intressant par lui-mme,
sous tous les rapports, le devient bien davantage par cette
considration que nous y voyons Lord Byron comme prsent  chaque page,
et que nous y accompagnons, pour ainsi dire, ses premiers pas dans un
pays au nom duquel il a pour jamais rattach le sien. Comme j'ai entre
les mains des lettres du noble pote  sa mre et quelques-unes plus
curieuses encore qui, publies pour la premire fois, me mettent en tat
de donner ses propres descriptions et ses propres esquisses, je me
contenterai, aprs avoir ainsi indiqu d'une manire gnrale le voyage
de M. Hobhouse, d'en extraire quelques notes pour jeter plus de clart
sur la correspondance de son ami.




LETTRE XL.

 MRS. BYRON.

Prvsa, 12 novembre 1809.


MA CHRE MRE,

Voici quelque tems que je suis en Turquie; la ville que j'habite est
sur la cte; mais j'ai dj travers l'intrieur de la province
d'Albanie, en allant faire visite au pacha. J'ai quitt Malte, le 21
septembre,  bord du brick de mer _le Spider_ (l'Araigne), et je suis
arriv en huit jours  Prvsa. Dj je suis all environ cent cinquante
milles plus loin,  Tebelen, maison de campagne de Sa Hautesse, o je
suis rest trois jours. Le pacha se nomme Ali; on le regarde comme un
homme de grands talens; il gouverne toute l'Albanie (l'ancienne
Illyrie), l'pire et une partie de la Macdoine. Son fils Vely-Pacha,
pour lequel il m'a donn des lettres, gouverne la More, et a beaucoup
d'influence en gypte; en un mot, c'est un des plus puissans personnages
de l'empire Ottoman. Quand, aprs un voyage de trois jours dans un pays
montagneux et plein des beauts les plus pittoresques, j'arrivai 
Janina, on me dit qu'Ali-Pacha avait quitt cette capitale, et qu'il
tait en Illyrie avec son arme, assigeant Ibrahim-Pacha dans la
forteresse de Brat. Il avait appris qu'un Anglais de distinction tait
arriv dans ses tats, et avait laiss au commandant de Janina l'ordre
de me fournir une maison, et de me procurer _gratis_ tout ce qui me
serait ncessaire. En consquence, encore que l'on m'ait permis de faire
quelques prsens aux esclaves, etc., on n'a pas voulu me laisser payer
la moindre chose de ce qui tait entr dans la maison pour notre usage.

Je fis un tour dans la campagne sur les chevaux du vizir, et visitai
ses palais, ainsi que ceux de ses petits-fils; ils sont magnifiques,
mais trop chargs d'ornemens d'or et de soie. J'allai ensuite  travers
les montagnes jusqu' Zitza, village qui renferme un monastre grec o
je couchai au retour. C'est la plus belle situation que j'aie jamais
vue, en exceptant toujours Cintra en Portugal. Notre voyage fut beaucoup
allong par les torrens tombs des montagnes, et qui interceptaient les
routes. Je n'oublierai jamais la scne singulire qui s'offrit  mes
regards, quand j'entrai  Tebelen vers les cinq heures du soir, au
moment du coucher du soleil. Elle me rappela, avec quelque changement de
costume, bien entendu, la description que donne Scott, dans son _Lay_,
du chteau de Branksome et du systme fodal. Les Albanais avec leur
habillement, le plus magnifique du monde, leur long jupon blanc, leur
manteau broch d'or, leur veste et leur gilet de velours cramoisi lac
en or, leurs pistolets et leurs poignards monts en argent; les Tartares
avec leurs hauts bonnets, les Turcs dans leurs turbans et leurs vastes
pelisses, les soldats et les esclaves noirs avec leurs chevaux; les
premiers groups dans une grande galerie ouverte qui fait partie de la
faade, les autres placs dans une sorte de clotre au-dessous; deux
cents chevaux harnachs et prts  tre monts au moindre signal, des
courriers allant et venant avec des dpches, le bruit des timbales, des
enfans qui crient l'heure, du haut du minaret, joint  la singularit du
btiment lui-mme, forment un coup-d'oeil nouveau et dlicieux pour
l'tranger. Je fus conduit dans un fort bel appartement et le secrtaire
du vizir vint s'informer de l'tat de ma sant  la mode turque.

Le lendemain je fus prsent  Ali-Pacha. J'tais vtu d'un uniforme
d'officier d'tat-major en grande tenue, avec un sabre magnifique, etc.
Le vizir me reut dans une grande pice, pave en marbre; une fontaine
lanait de l'eau au milieu, et tout autour de la chambre taient ranges
des ottomanes couvertes d'une toffe carlate. Il me reut debout,
politesse extraordinaire pour un musulman, et me fit asseoir  sa
droite. J'ai un Grec pour interprte; mais dans cette occasion ce fut un
mdecin d'Ali qui entend le latin, qui m'en servit. Sa premire question
fut, pourquoi j'avais quitt mon pays si jeune? Les Turcs n'ont pas
l'ide qu'on puisse voyager pour son amusement. Il me dit ensuite que le
ministre anglais, le capitaine Leake, l'avait prvenu que j'tais d'une
grande famille, et me chargea de prsenter ses respects  sa mre,
commission dont je m'acquitte en ce moment. Il dit encore qu'il tait
sr que j'tais noble, parce que j'avais les oreilles petites, les
cheveux boucls, les mains petites et blanches[123], et tmoigna qu'il
tait content de ma figure et de mon costume. Il me dit de le regarder
comme un pre tant que je serais en Turquie, et qu'il veillerait sur moi
comme sur son fils. Il me pria de le venir voir souvent, et surtout le
soir quand il serait de loisir; on servit du caf et des pipes; aprs
quoi je terminai ma premire visite, que je renouvelai trois fois. Il
est singulier que les Turcs, qui n'ont pas de dignits hrditaires et
peu de grandes familles, except les sultans, aient tant d'gards pour
la naissance, car j'observai que ma gnalogie m'en valait plus que mon
titre de pair d'Angleterre[124]...

     [Note 123: Lord Byron avait autant que le pacha l'opinion que
     la forme de la main peut indiquer la naissance; voyez dans
     _Don Juan_, sa note sur le vers:

        _Though on more_ thorough-bred _or fairer fingers_.]

     [Note 124: Lors du voyage du docteur Holland en Albanie,
     Ali-Pacha se rappelait parfaitement Lord Byron; il en parla
     avec intrt, et apprit avec plaisir qu'il avait donn, dans
     un de ses ouvrages (_Childe Harold_), une description
     potique de l'Albanie, qui avait t fort gote en
     Angleterre, et que son ami Hobhouse se disposait  publier
     son voyage dans le mme pays.]

J'ai vu aujourd'hui les restes de la ville d'Actium, prs de laquelle
Antoine perdit le monde dans une petite baie, o deux frgates
manoeuvreraient  peine aujourd'hui; un mur demi-renvers est l'unique
vestige qui marque ce lieu clbre. De l'autre ct du golfe se voient
les ruines de Nicopolis, btie par Auguste en l'honneur de sa victoire.
Hier soir, j'ai assist  une noce grecque, mais je n'ai ni assez de
tems, ni assez de place pour en donner la description, non plus que de
mille autres choses.

Je vais demain, avec une escorte de cinquante hommes,  Patras dans la
More, et de l  Athnes o je passerai l'hiver. Il y a deux jours,
j'ai failli prir avec un vaisseau de guerre turc, par l'ignorance du
capitaine et de l'quipage, quoique la tempte ne ft pas violente.
Fletcher appelait sa femme, les Grecs appelaient leurs saints, les
Musulmans appelaient Alla; le capitaine descendit dans la chambre, et
nous dit tout en pleurs de nous recommander  Dieu. Les voiles taient
dchires, la grande vergue rompue, le vent _frachissait_, la nuit
arrivait; nous n'avions plus que deux chances devant nous, d'arriver 
Corfou, qui est au pouvoir des Franais, ou de descendre dans le liquide
tombeau, comme Fletcher le disait pathtiquement. Je fis ce que je pus
pour consoler celui-ci; mais le trouvant incorrigible, je m'enveloppai
dans ma capote albanaise (immense manteau), et je me couchai tout de mon
long sur le pont pour y attendre tout ce qui pourrait arriver de
pire[125]. J'ai appris dans mes voyages  avoir de la philosophie; et
quand je n'en aurais pas eu, de quoi m'et-il servi ici de me lamenter
et de me plaindre? Heureusement le vent mollit, et ne nous porta qu'
Souli sur le continent, o nous dbarqumes, et avec l'aide des naturels
nous retournmes  Prvsa. Je ne me confierai plus dornavant  des
matelots turcs, quoique le pacha ait mis  mes ordres une de ses propres
galiotes pour me porter  Patras. En consquence, je vais jusqu'
Missolonghi par terre, et de l je n'aurai qu'un petit golfe  traverser
pour arriver  Patras. La premire lettre de Fletcher sera pleine de
merveilles; nous avons, une nuit, t perdus pendant neuf heures dans
les montagnes, et depuis nous avons manqu de nous noyer. Dans les deux
cas, Fletcher avait entirement perdu la tte; la premire fois par la
peur, la famine et les bandits; la seconde par la peur seule. Ses yeux
ont t un peu malades, je ne sais si c'est un effet des clairs ou des
pleurs qu'il a verss. Quand vous m'crirez, adressez-moi vos lettres
chez M. Strane, consul d'Angleterre,  Patras en More.

     [Note 125: J'ai entendu les compagnons de voyage de Byron
     parler du sang-froid et du courage qu'il montra dans cette
     occasion, d'une manire plus remarquable encore. Voyant qu'
     cause de son infirmit il ne pouvait tre d'aucune utilit
     pour l'excution des manoeuvres que leur position demandait,
     non-seulement il est vrai qu'il s'enveloppa dans son manteau
     et se coucha tranquillement, comme il le dit, mais ce qu'il
     n'ajoute pas, c'est que, quand le danger fut pass, on
     s'aperut qu'il tait profondment endormi.
                                           (_Note de Moore_.)]

J'aurais beaucoup d'incidens  vous raconter, qui, je crois, vous
amuseraient; mais ils font confusion dans ma tte, comme ils en
feraient, je crois, sur le papier, et je ne saurais du tout les mettre
en ordre. J'aime beaucoup les Albanais; ils ne sont pas tous turcs,
quelques-uns sont chrtiens; mais la diffrence de leur religion n'en
met aucune dans leurs moeurs et dans leur conduite; on les regarde comme
les meilleures troupes au service de la Turquie. Pendant ma route, j'ai
pass deux jours en allant, et trois en revenant, dans une caserne 
Salone; et jamais je n'ai trouv de soldats plus supportables, quoique
j'aie t dans les garnisons de Gibraltar et de Malte, et que j'aie vu
bon nombre de troupes espagnoles, franaises, siciliennes et anglaises.
On ne m'a rien vol, et j'ai toujours t le bienvenu  partager leurs
vivres et leur lait. Il n'y a pas une semaine, qu'un chef albanais
(chaque village a son chef qui est appel primat), aprs nous avoir aid
 sortir de la galre turque, lors de notre malheur, nous nourrit et
nous logea, moi et ma suite, compose de Fletcher, un Grec, deux
Athniens, un prtre grec, et mon compagnon, M. Hobhouse, et refusa de
recevoir autre chose qu'un certificat de la bonne rception qu'il nous
avait faite. Comme je le pressais de prendre au moins quelques sequins,
non, rpondit-il, je veux que vous m'aimiez, et non pas que vous me
payiez. Ce sont l ses propres paroles.

Vous ne sauriez croire quelle est la valeur de l'argent dans ce
pays-ci. Je n'avais rien  payer d'aprs les ordres du visir, mais
depuis j'ai toujours eu seize chevaux, et gnralement six ou sept
hommes  mon service; et je n'ai pas dpens la moiti de ce qu'il m'en
a cot pour passer trois semaines  Malte, quoique le gouverneur, sir
A. Ball, m'ait donn une maison gratis, et que je n'eusse qu'un seul
domestique. Je serais bien aise que H... ft des remises rgulires, car
je n'ai pas intention de rester  perptuit dans cette province; qu'il
m'crive chez M. Strane, consul d'Angleterre  Patras. Le fait est que
la fertilit des plaines est extraordinaire, les espces fort rares, ce
qui explique que tout y soit  bon march. Je vais  Athnes pour y
apprendre le grec moderne, qui diffre beaucoup du grec ancien, quoique
les racines en soient les mmes. Je n'ai pas envie de retourner en
Angleterre; et je ne le ferai que si j'y suis forc, comme, par exemple,
si H... me ngligeait. Je n'entrerai pas cependant en Asie avant un an
ou deux, car j'ai bien des choses  voir en Grce, et peut-tre
passerai-je en Afrique, ou du moins dans la partie gyptienne.

Fletcher, comme tous les Anglais, est fort mcontent, cependant il est
un peu rconcili avec la Turquie, depuis que le pacha lui a fait
prsent de quatre-vingts piastres, qui, eu gard  la valeur de l'argent
ici, quivalent presque  dix guines anglaises. Il n'a rien eu 
souffrir, si ce n'est du chaud, du froid et de la vermine, flaux de
tous ceux qui couchent dans les chaumires, dans des gorges de
montagnes, dans les pays froids, et dont j'ai eu ma part comme lui; mais
il n'est pas brave et a peur des voleurs et des temptes. Il n'y a
personne en Angleterre au souvenir de qui je dsire me recommander, et
dont je veuille avoir des nouvelles. Je voudrais seulement recevoir une
lettre de vous, et une ou deux de H... sur l'tat de mes affaires;
dites-lui de m'crire. Pour moi, je vous crirai quand je pourrai, et
vous prie de me croire votre affectionn fils,

BYRON.

Vers le milieu de novembre, notre jeune voyageur quitta Prvsa et se
dirigea vers la More,  travers l'Acarnanie et l'tolie, accompagn de
son escorte de cinquante Albanais.

En consquence il prit une bande d'hommes srs pour traverser les vastes
forts de l'Acarnanie, hommes ns pour la guerre, et dont les rudes
travaux ont rembruni le teint, jusqu' ce qu'il aperut les flots
blanchissans de l'Achlos, et qu'il vit de l'autre ct les plaines
fertiles de l'tolie.

(_Childe Harold_, ch. II.)

Sa description d'une scne de nuit  Utraikey, petite place situe dans
l'une des baies du golfe d'Arta, est sans doute reste grave dans la
mmoire de nos lecteurs. Le plaisir que leur a caus la sauvage beaut
de cette peinture ne sera point diminu quand nous leur aurons fait
connatre, d'aprs le rcit de M. Hobhouse, les circonstances relles
sur lesquelles elle est fonde:

Le soir, les portes taient fermes, et l'on faisait les prparatifs
ncessaires pour nourrir nos Albanais. On tuait un bouc, on le faisait
rtir tout entier; quatre feux taient allums dans la cour, autour
desquels les soldats s'asseyaient en quatre troupes diffrentes. Aprs
avoir bu et mang, la plupart d'entre eux, tandis que nous et les chefs
tions assis sur le gazon, s'assemblrent autour du plus grand feu, et
l se mirent  danser en rond sans autre musique que leurs propres
chansons, mais en dployant une nergie tonnante. Toutes ces chansons
se rapportaient  quelques exploits de voleurs fameux. L'une d'elles,
qui les occupa plus d'une heure, commenait ainsi: Quand nous partmes
de Parga, nous tions soixante: puis venait le refrain:

        Tous voleurs  Parga,
        Tous voleurs  Parga.

        [Grec: Klephteis pote Parga],
        [Grec: Klephteis pote Parga].

Quand ils mugissaient cette strophe, ils tournaient en rond autour du
feu, tombaient sur leurs genoux, rebondissaient, et puis tournaient de
nouveau en rptant le mme refrain. Le bruissement des vagues sur la
rive caillouteuse o nous tions assis remplissait les intervalles du
chant d'une musique peut-tre moins monotone et certainement plus douce.
La nuit tait trs-sombre; mais au reflet des feux nous apercevions un
peu les bois, les rochers et le lac, qui, avec l'apparence sauvage des
danseurs, offraient une scne qui n'et pas t perdue entre les mains
d'un artiste organis comme l'auteur des _Mystres d'Udolphe_.

Aprs avoir travers l'Acarnanie, nos voyageurs passrent l'Achelos, et
arrivrent, le 21 novembre,  Missolonghi. Ici il est impossible de ne
pas nous arrter, et de ne pas songer d'avance  cette triste visite
qu'il y fit quinze ans aprs, quand, au milieu de sa carrire, et dans
toute la plnitude de sa rputation, il vint donner sa vie pour la cause
de ce pays qu'il traversait alors comme un simple et jeune tranger. Si
quelque esprit lui et alors rvl ce qui devait arriver dans cet
intervalle; s'il lui avait montr, d'un ct, les triomphes qui
l'attendaient, le pouvoir que son gnie vari obtiendrait sur les coeurs
pour les lever ou les abaisser, pour les clairer ou les rendre plus
sombres; et s'il et plac d'un autre ct les inconvniens attachs 
ce don funeste: la fatigue et le dgot que l'imagination donne  l'ame;
les ravages de ce feu intrieur qui dvore celui qui le possde, tandis
qu'il blouit les autres; l'envie que tant de grandeur excite parmi les
autres hommes; la vengeance qu'ils tirent de celui qui les force 
regarder si haut pour l'admirer; on peut se le demander, et-il accept
la gloire  de telles conditions? N'aurait-il pas senti, au contraire,
que c'tait l'acheter  trop haut prix, et que cet tat de guerre
continuel contre le monde entier pendant sa vie ne serait que faiblement
rcompens par une immortalit que ce mme monde serait oblig de lui
accorder aprs son trpas?

 Missolonghi, il renvoya tous ses Albanais,  l'exception d'un seul,
nomm Dervish, qu'il prit  son service, et qui demeura avec lui pendant
tout le tems qu'il fut en Orient, avec Basile, le domestique que lui
avait donn Ali-Pacha. Aprs avoir habit prs de quinze jours  Patras,
il se dirigea sur Vostitza. En approchant de cette ville, le sommet
neigeux du Parnasse, s'levant comme une tour de l'autre ct du golfe,
s'offrit pour la premire fois  ses yeux. Deux jours aprs, dans les
bosquets sacrs de Delphes, il crivit les stances que cette vue lui
avait inspires, et qui commencent ainsi:

 toi, Parnasse! que je vois maintenant, non comme l'imagination te
prsente souvent dans les songes du pote endormi, etc.

C'est vers cette poque que, se promenant  cheval, au pied du Parnasse,
il vit dans les airs voler une troupe considrable d'aigles, phnomne
qui semble avoir frapp son imagination d'une sorte de superstition
potique; car il y fait plus d'une fois allusion dans son journal. Me
rendant  la fontaine de Delphes (Castri), en 1809, je vis une troupe de
douze aigles, et j'acceptai le prsage, bien que Hobhouse soutnt,
probablement par plaisanterie, que c'taient des vautours. J'avais la
veille compos les vers sur le Parnasse, dans _Childe Harold_; en voyant
ces oiseaux, j'esprai qu'Apollon avait agr mon hommage. Du moins,
j'ai eu le nom et la rputation de pote dans l'ge rellement potique
de la vie, de vingt  trente. Si cela continuera, c'est une autre
question.

Dans son journal, en racontant son dpart de Patras, il cite une
anecdote qui fera honneur  son humanit aux yeux de tous ceux qui ne
seront point chasseurs. Le dernier oiseau sur lequel j'ai tir fut un
aiglon, sur le bord du golfe de Lpante, prs Vostitza. Il n'tait que
bless, et je voulus le sauver; son oeil tait si brillant! Mais il
languit et mourut en peu de jours. Je n'ai jamais essay depuis et
jamais je n'essaierai de tuer un autre oiseau.

Peu de choses tonnent autant les voyageurs en Grce que l'extrme
petitesse de ces pays qui ont occup si long-tems les cent bouches de la
renomme. On pourrait, dit M. Hobhouse, sans trop presser son cheval,
aller de Livadie  Thbes et revenir entre le djeuner et le dner, et,
sans bagage, faire facilement, en deux jours, le tour de la Botie.
Aprs avoir visit en trs-peu de tems les fontaines de Mmoire et
d'Oubli,  Livadie, et les retraites d'Apollon Ismnien,  Thbes, nos
voyageurs tournrent enfin leurs pas vers Athnes, l'objet de leurs
rves potiques, traversrent le mont Cythron, et arrivrent en vue des
ruines de Phil, la veille de Nol 1809.

Quoique le pote nous ait laiss dans ses vers le tmoignage immortel de
l'enthousiasme avec lequel il contempla les scnes qui s'offrirent alors
 ses regards, il n'est pas difficile de concevoir que, pour des
observateurs superficiels, il put paratre spectateur insensible de
mille choses qui jettent le voyageur ordinaire en extase, du moins en
paroles. Il professa toute sa vie le plus souverain mpris pour tout ce
qui est affect, soit en matire de got, soit en matire de morale;
souvent il dguisa le sentiment vrai de son admiration sous un dehors
d'indiffrence et de moquerie par haine pour le charlatanisme de ceux
qu'il voyait s'extasier  froid et sans rien ressentir rellement. Il
faut avouer aussi qu'il tendait  des sentimens vrais, mais pour
lesquels il n'prouvait pas de sympathie, le dgot que lui inspiraient
ceux qui n'taient qu'affects; ainsi il ne comprit jamais le mrite et
les jouissances d'un antiquaire ou d'un amateur d'objets d'art. Je ne
fais point de collections, dit-il dans une note de _Childe Harold_, et
je ne les admire pas du tout. Il ne faisait aucun cas des antiquits, 
moins qu'elles ne se rattachassent  quelques grands noms ou  quelques
grands vnemens. Pour les objets d'art, il se contentait d'admirer leur
effet gnral, sans se piquer d'aucune connaissance des dtails. C'tait
 la nature, dans ses scnes solitaires de grandeur et de beaut, ou,
comme  Athnes, brillante d'un clat toujours le mme au milieu des
ruines de la gloire et des arts, qu'il payait sans restriction l'hommage
de son ame ardente. Dans le petit nombre de notes sur les voyages qu'il
a jointes  _Childe Harold_, l'on voit qu'il aime beaucoup mieux
s'occuper des sites et du pittoresque qu'offrent les lieux qu'il a
visits que des souvenirs classiques ou historiques qui peuvent s'y
rattacher. En prose ou en vers, il revient  la valle de Zitza avec
plus de plaisir qu' Delphes ou aux rives de la Troade; et ce qui le
frappe le plus vivement dans la plaine d'Athnes, c'est que la vue y
est plus belle encore qu' Cintra ou  Istamboul. O la nature
pouvait-elle en effet avoir plus de droit  son adoration que dans ces
contres o il la voyait briller d'une beaut toujours jeune, toujours
la mme au milieu des ruines de ce que l'homme avait jug le plus digne
de dure? Les institutions humaines prissent, dit Harris; mais la
nature ne change pas. Lord Byron a paraphras cette pense[126], en
l'embellissant:

     [Note 126: Le passage renferme la substance de toute la
     strophe:

     Malgr les diverses fortunes d'Athnes, considre comme
     cit, l'Attique est encore fameuse pour ses oliviers, et
     l'Hymte pour son miel. Les institutions humaines prissent,
     mais la nature ne change pas.
                               (_Recherches philologiques_.)

     Je me rappelle que je fis un jour remarquer  Lord Byron
     cette concidence, mais il m'assura qu'il n'avait jamais lu
     cet ouvrage d'Harris.]

Cependant ton ciel est aussi bleu, tes rochers aussi sauvages, tes
bosquets aussi agrables, tes prairies aussi verdoyantes, ton olive
aussi mre, que quand tu florissais sous la protection de Minerve!
L'Hymte offre encore aux hommes les trsors de son miel divin; libre
voyageuse errante dans les plaines de l'air, l'abeille construit
toujours gament sur tes montagnes sa forteresse parfume. Apollon dore
toujours de ses feux tes longs ts, et sous ses rayons brillent
toujours les marbres de Mendeli! Les arts, la gloire, la libert, tout
passe, tout prit, except la nature, elle est toujours belle.

(_Childe Harold_, ch. II.)

Cette premire visite  Athnes dura deux ou trois mois, pendant
lesquels il ne laissa pas passer un seul jour sans consacrer quelques
heures  parcourir les grands monumens du gnie ancien, et sans voquer,
pour ainsi dire, du milieu de leurs ruines l'esprit des sicles couls.
Il faisait aussi des excursions frquentes dans diffrentes parties de
l'Attique. Un jour qu'il visitait le cap Colonne, il fut au moment
d'tre enlev par un parti de Maniotes cachs sous le rocher de Minerve
Sunias. Ces pirates,  ce que lui raconta depuis un Grec qui alors tait
leur prisonnier, n'osrent l'attaquer, persuads que les deux Albanais
qu'ils voyaient  ses cts, n'taient qu'une partie d'une escorte plus
respectable laisse  porte de venir promptement  son secours.

Outre le pouvoir magique de ses souvenirs et de son paysage, la ville de
Minerve possdait un attrait d'une autre sorte pour notre pote, auquel,
en quelque lieu qu'il portt ses pas, son coeur ou plutt son imagination
n'tait que trop sensible. On dit que sa jolie romance: Jeune vierge
d'Athnes, avant que nous nous sparions, fut adresse  la fille ane
de la dame grecque chez laquelle il tait log, et il est assez probable
que la belle Athnienne ait t matresse de son imagination au moment
o il composa ces vers. Thodora Macri, son htesse, tait la veuve d'un
vice-consul d'Angleterre; son principal revenu provenait de la location
aux trangers, et surtout aux voyageurs anglais, des appartemens
qu'occuprent alors Lord Byron et son ami; ce dernier nous en donne la
description suivante: Notre logement consistait en un salon et deux
chambres  coucher, donnant sur une cour o se trouvaient cinq ou six
citronniers, d'o l'on tira le fruit qui assaisonna notre pilau et les
autres mets nationaux servis sur notre table frugale.

La renomme d'un pote illustre ne s'attache pas seulement  sa personne
et  ses crits, une partie se reflte sur tout ce qui a eu avec lui un
rapport mme loign. Non-seulement elle ennoblit les objets de ses
amitis, de ses amours et de ses gots; mais les lieux mme o il a
vcu, o il a sjourn, acquirent une clbrit qui ne s'efface pas
aisment. La jeune fille d'Athnes, quand elle prtait innocemment
l'oreille aux complimens du jeune Anglais, ne se doutait gure qu'il dt
rendre son nom et sa maison si clbres, qu' leur retour de Grce, les
voyageurs ne trouveraient rien de plus intressant  donner  leurs
lecteurs que les dtails suivans sur elle et sa famille:

Nous rencontrmes, dit M. Hobhouse,  la porte notre valet qui tait
all devant pour nous chercher des logemens, et nous conduisit chez
Thodora Macri, la veuve du vice-consul, o nous sommes actuellement.
Cette dame a trois filles fort jolies; l'ane est vraiment une beaut;
c'est elle, dit-on, qui inspira  Lord Byron cette fameuse romance:

Jeune vierge d'Athnes, avant que nous nous sparions, rends-moi,
rends-moi mon coeur, etc., etc.

 Orchomnes, o tait le temple des Grces, je fus prs de m'crier:
O les grces se sont-elles enfuies? Je ne m'attendais pas  les
retrouver ici. Et cependant voici venir l'une avec des coupes dores et
du caf, et l'autre avec un livre. Ce livre est un registre de noms, et
il en est quelques-uns que la renomme est habitue  prononcer. Parmi
eux se trouve celui de Lord Byron, li aux vers que je vais transcrire:

La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le
berceau des arts; son but est noble; belle est l'entreprise; il vient 
Athnes, et... crit son nom.

En forme de contrepoids, Lord Byron crivit au-dessous:

Ce pote modeste, comme beaucoup de potes inconnus, rimaille sur nos
noms et cache le sien; mais quel qu'il soit, pour ne rien dire de pis,
son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.

En crivant ces mots, _les trois Grces athniennes_, j'ai, je n'en
doute pas, fait natre votre curiosit et enflamm votre imagination, et
je ne dois pas compter sur votre attention que je ne vous en aie donn
quelque portrait. Leur appartement est justement en face du ntre; et si
vous pouviez les voir comme nous les voyons en ce moment  travers les
plantes aromatiques qui se balancent doucement sur notre fentre, vous
laisseriez votre coeur  Athnes.

Thrsa, la vierge d'Athnes, Katinka et Mariana sont de taille
moyenne. Chacune d'elles porte sur le sommet de la tte une petite
calotte albanaise de couleur rouge, surmonte d'une tassette bleue, qui
s'tend et se rattache par le bas comme une toile. Au bord de cette
calotte est un mouchoir de couleurs varies roul autour des tempes. La
plus jeune porte ses cheveux dtachs tombant sur les paules presque
jusqu' la ceinture, et mls suivant l'usage avec des tresses de soie.
Les cheveux des deux anes sont le plus souvent attachs et retenus
sous le mouchoir. Leur vtement de dessus est une pelisse borde de
fourrures, tombant lche jusqu' la cheville; dessous est un mouchoir de
mousseline qui couvre le sein et se termine  la taille qui est courte.
En dessous est une robe de soie ou de mousseline raye, s'largissant un
peu au-dessus de la ceinture, et retombant sur le devant d'une manire
gracieuse et nglige; des bas blancs et des pantoufles jaunes
compltent le costume. Les deux anes ont les yeux et les cheveux
noirs, le visage ovale, le teint un peu ple et les dents d'une
blancheur blouissante. Leurs joues sont arrondies, leur nez droit avec
quelque chose d'aquilin. La plus jeune, Mariana, est trs-blonde; sa
figure n'est pas aussi joliment arrondie, mais a une expression plus
gaie que celle de ses soeurs, qui ont l'air assez pensif, except quand
la conversation prend une tournure anime. Leur taille est lgante,
leurs manires distingues et susceptibles de plaire dans tous les pays
possibles. Leur conversation est fort agrable, et leur esprit parat
plus cultiv que ne l'est gnralement celui des dames grecques. Avec de
tels avantages, il serait bien tonnant qu'elles n'attirassent pas
l'attention des voyageurs qui visitent occasionnellement Athnes. Elles
s'asseoient  la manire orientale, le corps lgrement inclin, les
jambes ramasses sous elles sur le divan et sans souliers. Elles
s'occupent  coudre,  jouer du tambour de basque et  lire.

J'ai dit que j'avais vu ces beauts grecques  travers les balancemens
des plantes aromatiques qui dcorent leurs fentres; peut-tre cela
pourrait-il vous donner une trop haute ide de leur position. Votre
imagination vous reprsente peut-tre dj leurs maisons pleines de tous
les attributs du luxe oriental. Les coupes d'or ont pu aussi oprer
quelque enchantement sur vos ides. Avouez-le; ne vous reprsentez-vous
pas--

Les portes demi-ouvertes donnant sur de longues galeries o l'on ne
saurait dcrire tout ce que l'oeil rencontre d'lgance et de grandeur;
l'orgueil de la Turquie et de la Perse: des coussins jets sur des
coussins, des tapis sur des tapis, d'immenses ottomanes, des oreillers
innombrables pour relever la tte, de manire que chaque appartement
parat un lit grand et molleux?

Vous verrez bientt pourquoi j'ai diffr jusqu' ce moment; apprenez
que les plantes aromatiques dont je viens de vous parler ne sont ni plus
ni moins que quelques pauvres graniums et quelques baumes grecs, et que
la chambre dans laquelle se tiennent ces dames est presque dgarnie de
meubles, que les murs n'en ont t ni peints ni dcors par une main
habile. Que serait-il advenu de mes grces, si je vous avais dit plus
tt qu'une seule chambre est tout le logement qu'elles possdent, 
l'exception d'un petit cabinet et d'une petite cuisine? Vous voyez
combien j'ai pris soin que la premire impression leur ft avantageuse;
non qu'elles ne mritent toute espce d'loges, mais parce qu'il est
dans la nature auguste et fire de l'homme de faire peu de cas du mrite
et mme de la beaut, si ces avantages ne sont pas relevs d'un peu de
pompe mondaine. Maintenant je vais vous communiquer un secret, mais
confidentiellement et  voix basse.

Ces dames, depuis la mort du vice-consul leur pre, n'ont pas d'autres
ressources pour exister que de louer  des trangers la chambre et le
cabinet que nous occupons dans ce moment; mais quoiqu'elles soient si
pauvres, leur vertu n'est pas moins remarquable que leur beaut.

Et toutes les richesses de l'Orient ou tous les vers flatteurs du
premier pote de l'Angleterre ne pourraient les rendre aussi rellement
dignes d'amour et d'admiration[127].

     [Note 127: _Voyages en Italie, en Grce_, etc., par H. W.
     Williams.]

Dix semaines s'taient rapidement passes, quand l'offre inattendue d'un
passage  bord d'une corvette anglaise dtermina nos voyageurs  se
prparer immdiatement au dpart; et le 5 mars, ils quittrent Athnes,
quoique avec beaucoup de regret. Aprs avoir pass, dit encore M.
Hobhouse, par la porte qui conduit au Pyre, nous lanmes nos chevaux
au galop dans le bois d'oliviers sur la route de Salamine, esprant par
notre prcipitation tourdir un peu la douleur du dpart. Nous ne
pouvions nous empcher de regarder derrire nous en nous rendant au
rivage, et nous continumes de fixer les yeux sur le point o  travers
la clairire du bois, nous avions entrevu pour la dernire fois le
temple de Thse et les ruines du Parthnon; nous continumes ainsi
plusieurs minutes aprs que la ville et l'Acropolis eurent entirement
disparu  notre vue.

 Smyrne, Lord Byron se logea dans la maison du consul gnral, et y
demeura jusqu'au 11 avril, except deux ou trois jours qu'il employa 
visiter les ruines d'phse. Ce fut  cette poque qu'il termina les
deux premiers chants de _Childe Harold_, comme on le voit par une note
crite de sa main sur le manuscrit original de ce pome: Commenc le 31
octobre 1809,  Janina en Albanie; fini le second chant,  Smyrne, le 28
mars 1810.--BYRON.

La seule lettre un peu intressante, date de Smyrne, que je puisse
offrir au lecteur, est la suivante:




LETTRE XLI.

 MRS. BYRON.

Smyrne, 19 mars 1810.


MA CHRE MRE,

Je ne puis pas vous crire une longue lettre; mais comme je crois que
vous ne serez pas fche de savoir o j'en suis de mes voyages, je vous
prie d'accepter le peu de dtails que je puis vous donner. J'ai travers
la plus grande partie de la Grce, outre l'pire, etc.; j'ai rsid dix
semaines  Athnes, et je me rends maintenant  Constantinople par la
route d'Asie. Je viens de visiter les ruines d'phse,  une journe de
Smyrne. J'espre que vous avez reu une longue lettre que je vous ai
crite d'Albanie, o je vous donnais quelques dtails sur la rception
que m'a faite le pacha de cette province.

C'est en arrivant  Constantinople que je dciderai si je dois aller
jusqu'en Perse, ou revenir sur mes pas. Je ne prendrai ce dernier parti
que si je ne puis l'viter. Mais je n'entends pas parler de M. H..., et
je n'ai reu de vous qu'une seule lettre. J'aurai besoin de fonds, soit
que j'avance ou que je revienne. Je lui ai crit plusieurs fois, pour
qu'il ne prtende pas, pour s'excuser, qu'il ne connaissait pas ma
situation. Je ne puis encore vous rien dire sur quoi que ce soit; le
tems et l'occasion me manquent, car la frgate repart immdiatement. Il
est vrai que plus je vais, plus ma paresse augmente; et mon aversion
pour tout commerce pistolaire s'accrot de jour en jour. Je n'ai crit
 personne qu' vous et  M. H..., et c'est moins par inclination que
par devoir et par ncessit.

F*** est fort dgot par les fatigues, quoiqu'il n'en ait point endur
que je n'aie partages. C'est une pauvre crature. Les domestiques
anglais sont en vrit de dtestables voyageurs. J'ai avec lui deux
soldats albanais et un interprte grec, tous parfaits dans leur genre.
La Grce est dlicieuse, surtout dans les environs d'Athnes. Partout
des cieux sans nuages et des paysages charmans. Mais je dois remettre 
notre premire entrevue tout rcit de mes aventures. Je ne tiens pas de
journal, mais mon ami H... ne cesse d'crire. Prenez soin, je vous prie,
de Murray et de Robert, et dites  ce dernier qu'il est fort heureux
pour lui qu'il ne m'ait pas accompagn en Turquie. N'attribuez cette
lettre qu'au dsir de vous assurer que je suis sain et sauf, et
croyez-moi, etc.

BYRON.

Le 11 avril, il partit de Smyrne sur la frgate _la Salsette_, qui avait
reu l'ordre de se rendre  Constantinople, pour ramener l'ambassadeur,
M. Adair, en Angleterre; et aprs avoir explor les ruines de la Troade,
il arriva aux Dardanelles au commencement du mois suivant. Il crivit
les lettres qu'on va lire,  ses amis, MM. Drury et Hodgson, pendant que
la frgate tait  l'ancre dans ce dtroit.




LETTRE XLII.

 M. DRURY.

A bord de la _Salsette_, 3 mai 1810.


MON CHER DRURY,

Lorsque je quittai l'Angleterre, il y a bientt un an, vous me prites
de vous crire. C'est ce que je me propose de faire. J'ai travers le
Portugal et le midi de l'Espagne, visit la Sardaigne, la Sicile, Malte,
et de l j'ai pouss jusqu'en Turquie, o je suis encore  rder.
Dbarqu d'abord en Albanie, l'pire d'autrefois, j'ai pntr jusqu'au
mont Tomarit, parfaitement accueilli par le gouverneur, Ali-Pacha; et,
aprs avoir parcouru l'Illyrie, la Chaonie, etc., j'ai travers le golfe
d'Actium avec une garde de cinquante Albanais, et pass l'Achlos pour
me rendre en tolie par l'Acarnanie.

Aprs un court sjour en More, nous avons travers le golfe de
Lpante, pris terre au pied du Parnasse, vu tout ce qui reste de
Delphes, et continu ainsi jusqu' Thbes et Athnes, dans la dernire
desquelles nous avons pass deux mois et demi.

Le vaisseau de S. M. _le Pylade_ nous a transports  Smyrne; mais nous
avions auparavant tudi la topographie de l'Attique, sans oublier
Marathon et le promontoire de Sunium. Aprs Smyrne, notre second relai
fut la Troade, que nous visitmes tandis que le navire tait  l'ancre,
o il resta pendant quinze jours, vis--vis la tombe d'Antiloque.
Maintenant nous voil dans les Dardanelles, en attendant le vent pour
nous rendre  Constantinople.

Ce matin, j'ai parcouru  la nage le trajet de Sestos  Abydos. La
distance directe n'est pas de plus d'un mille; mais, en raison du
courant, la traverse n'est pas sans danger; il y en a mme assez pour
que je doute que l'affection conjugale de Landre n'ait pas t un peu
refroidie par le passage.

Je l'essayai il y a huit jours, mais je n'y pus russir,  cause du
vent du Nord et de l'tonnante rapidit du courant, quoique j'aie
toujours t, depuis mon enfance, un rude nageur. Mais ce matin, par un
tems plus calme, j'y suis parvenu, et j'ai travers le _large
Hellespont_ en une heure dix minutes.

Eh bien, mon cher monsieur, j'ai quitt mon foyer, et visit quelques
parties de l'Afrique et de l'Asie, outre une raisonnable portion de
l'Europe. J'ai vcu avec des gnraux et des amiraux, des princes et des
pachas, des gouverneurs et des _ingouvernables_; mais je n'ai ni tems ni
papier pour m'tendre. Je suis bien aise de vous dire que je conserve
pour vous des souvenirs d'amiti, et que je vis dans l'esprance de vous
revoir un jour; et si je vous cris aussi brivement que possible,
attribuez-le  tout autre cause qu' l'oubli.

Vous connaissez trop bien la Grce ancienne et moderne pour qu'il soit
besoin de vous la dcrire. J'ai, il est vrai, mieux vu l'Albanie
qu'aucun autre Anglais, que je sache, except un M. Leake; car c'est un
pays que l'on visite rarement,  cause du caractre farouche des
_natifs_; il offre cependant plus de beauts pittoresques que les
contres classiques de la Grce, malgr toutes les merveilleuses beauts
de ces dernires, surtout vers Delphes et le cap Colonne en Attique.
Elles sont loin nanmoins d'galer certaines parties de l'Illyrie et de
l'pire, o des lieux sans nom et des rivires oublies sur la carte et
un jour peut-tre mieux apprcies, obtiendront des peintres et des
potes la prfrence sur les rigoles dessches de l'Ilyssus, et les
fondrires de la Botie.

La Troade offre un champ vaste aux faiseurs de conjectures et aux
tireurs de bcassines; un bon chasseur et un savant ingnieux peuvent
sur ce terrain exercer avec grand avantage leurs jambes et leur
entendement; ou, s'ils prfrent aller  cheval, ils peuvent s'y tromper
de route, comme cela m'est arriv, et s'embourber dans un maudit
marcage form par le Scamandre, qui serpente de et del comme si les
vierges troyennes allaient encore lui apporter leur tribut accoutum. Il
n'existe aujourd'hui d'autres vestiges de Troie, ou de ses destructeurs,
que les tertres qui renferment,  ce que l'on suppose, les squelettes
d'Achille, d'Antiloque, d'Ajax, etc. Mais le mont Ida lve encore son
front superbe; quoique les bergers de nos jours ne ressemblent gure 
Ganymde. Mais  quoi bon vous parler plus long-tems de choses qui sont
dcrites tout au long dans le _book of Gell_? Et H*** n'a-t-il pas crit
un journal? Quant  moi, je n'en tiens pas; car j'ai renonc  tout
griffonnage. Je ne vois pas grande diffrence entre les Turcs et nous,
si ce n'est qu'ils n'ont pas de _culottes_, et que nous en avons; qu'ils
portent des habits longs, et nous des habits courts; qu'ils parlent peu,
et nous beaucoup. Ce sont des gens fort raisonnables. Ali-Pacha m'a dit
qu'il tait sr que j'tais n dans un rang lev, par ce que j'ai les
oreilles et les mains petites et des cheveux boucls. Je vous dirai, en
passant, que je parle passablement le romaque ou grec moderne: il ne
diffre pas des anciens dialectes autant que vous pourriez le penser;
mais la prononciation en est diamtralement oppose. Quant  la posie,
si elle n'est rime, ils n'en ont pas la moindre ide.

J'aime les Grecs. Ce sont des fripons adroits qui ont tous les vices
des Turcs, sans avoir leur courage. Quelques-uns cependant sont braves:
tous sont beaux, et ressemblent beaucoup au buste d'Alcibiade. Les
femmes sont un peu moins belles. Je sais jurer en turc; mais, except un
effroyable jurement et les mots qui signifient entremetteur, pain et
eau, je connais peu le vocabulaire de cette langue. Ils sont extrmement
polis envers les trangers de tout rang, pourvu qu'ils soient
convenablement protgs; et comme j'ai deux domestiques et deux soldats,
nous faisons grand fracas. Nous avons parfois couru risque d'tre
dvaliss, et une fois de faire naufrage; mais nous nous en sommes tirs
le mieux du monde.

 Malte, j'ai t fort pris d'une femme marie, et j'ai provoqu un
aide-de-camp du gnral ***, grossier personnage, qui s'tait offens de
quelque chose, je n'ai jamais bien su de quoi; mais il donna des
explications, fit des excuses, la dame s'embarqua pour Cadix, et
j'chappai ainsi  l'accusation de meurtre et d'adultre. J'ai envoy
quelques dtails sur l'Espagne  notre ami Hodgson; mais depuis ce
tems-l je n'ai crit  personne, except quelques billets  des parens
et  des gens de loi, pour m'en dbarrasser. Je me propose de rompre
tout commerce,  mon retour, avec plusieurs de mes meilleurs amis, que
je regarde au moins comme tels, et de gronder toute ma vie. Mais
j'espre, avant de me faire tout--fait cynique, rire encore de bon coeur
avec vous, embrasser Dwyer, et trinquer avec Hodgson.

Dites au docteur Butler que je me sers en ce moment de la plume d'or
qu'il me donna avant mon dpart: c'est pour cela que ma pancarte est
moins lisible qu' l'ordinaire. J'ai t  Athnes, et j'ai vu des
gerbes de ces roseaux  crire dont il refusa de me donner quelques-uns,
parce que le topographe Gell les avait apports de l'Attique. Mais vous
n'aurez pas de descriptions, non; vous voudrez bien vous contenter de
quelques dtails jusqu' mon retour. Mais alors nous ouvrirons toutes
les cluses de la conversation. Je suis sur une frgate de trente-six,
qui va chercher Rob Adair  Constantinople: c'est lui qui aura l'honneur
de vous porter cette lettre.

Ainsi donc le livre de H***[128] a pris son essor avec quelques
sentimentales chansonnettes de ma faon, pour remplir le volume. Quel
succs a-t-il, eh? et o diable en est la seconde dition de ma satire
avec les additions, et mon nom au bas du titre, et les vers nouveaux
clous  la fin, et un nouvel exorde, et je ne sais quoi encore, le tout
sorti tout chaud de mon atelier avant que j'eusse franchi la Manche? La
Mditerrane et l'Atlantique tendent leurs flots entre la critique et
moi; et les mugissemens de l'Hellespont couvrent le bruit des foudres de
la _Revue hyperborenne_.

     [Note 128: Les mlanges auxquels j'ai renvoy plusieurs
     fois.]

Rappelez-moi au souvenir de Claridge, s'il n'est pas rentr au collge,
et prsentez  Hodgson les assurances de ma haute considration. Vous
allez me demander ce que je me propose de faire; et je vais vous
rpondre que je n'en sais rien. Il est possible que je m'en retourne
dans quelques mois; mais j'ai des desseins et des projets pour le tems
qui suivra mon sjour  Constantinople. Cependant Hobhouse sera
probablement de retour en septembre.

Le 2 juillet, il y aura un an que nous sommes partis d'Albion,
_oblitusque meoruni obliviscendus et illis_. J'tais las de mon pays, et
fort peu prvenu en faveur de tout autre; mais _je trane ma chane sans
l'alonger, en changeant de lieu_. Je suis comme le joyeux meunier qui ne
se souciait de personne, et dont personne ne se souciait.  mes yeux
tout pays en vaut  peu prs un autre. Je fume, j'ouvre de grands yeux
pour mieux voir les montagnes, et je relve ma moustache avec une fire
indpendance. Nulle privation ne m'afflige, et les moustiques qui
martyrisent le corps maladif de H*** ne font, par bonheur, aucun effet
sur le mien, parce que je vis avec plus de temprance.

Dans mon catalogue j'ai oubli phse, que j'ai visite pendant mon
sjour  Smyrne; mais le temple est presque entirement dtruit, et il
serait bien superflu que saint Paul se donnt la peine d'adresser de
nouvelles ptres  la race actuelle des phsiens, qui ont converti en
mosque une vaste glise construite entirement en marbre; et je ne me
suis pas aperu que l'difice en ft plus mauvaise figure.

Mon papier est rempli, mon encre est puise; bon soir! Si vous
m'adressez une lettre  Malte, on me la fera parvenir quelque part que
je sois. H*** vous fait ses complimens. Il soupire pour sa posie, au
moins pour en avoir quelques nouvelles. J'oubliais presque de vous dire
que je meurs d'amour pour trois jeunes Athniennes qui sont soeurs. Je
logeais dans la mme maison qu'elles. Ces divinits se nomment Thrsa,
Mariana et Katinka[129]: aucune des trois n'a encore quinze ans.

Votre [Grec: tapeinotatos doulos][130].

BYRON.

     [Note 129: Il a adopt ce nom dans la description du srail,
     ch. VI, de _Don Juan_. Ce fut, si j'ai bonne mmoire, en
     faisant la cour  une de ces jeunes filles qu'il lui donna
     une marque d'amour fort en usage dans le levant, en se
     faisant, avec son poignard, une blessure  la poitrine. La
     jeune Athnienne,  ce qu'il m'a racont, conserva tout son
     sang-froid durant cette opration, qu'elle regardait comme un
     juste tribut offert  sa beaut; mais elle n'en fut pas plus
     dispose  lui tre favorable.]

     [Note 130: Trs-humble serviteur.]




LETTRE XLIII.

 M. HOGDSON.

 bord de la _Salsette_, dtroit des Dardanelles,  la hauteur d'Abydos,
le 5 mai 1810.


Je suis en route pour Constantinople, aprs avoir parcouru la Grce,
l'pire, etc., et une partie de l'Asie Mineure, voyage dont je viens de
communiquer quelques particularits  H. Drury, notre ami et notre hte.
Je m'abstiendrai donc de vous les rpter; mais comme vous serez
peut-tre bien aise d'apprendre que je me porte bien, etc., je saisis
l'occasion du retour de notre ambassadeur pour vous adresser le peu de
lignes que j'ai le tems d'crire  la hte. Nous avons prouv quelques
inconvniens et couru quelques prils, mais il ne nous est rien arriv
d'assez intressant pour vous en entretenir,  moins que vous ne jugiez
digne de votre attention le trajet de Sestos  Abydos, que j'ai fait 
la nage, il y a deux jours. Si vous y joignez quelques alertes donnes
par les voleurs, la crainte d'un naufrage sur une galre turque, il y a
six mois, ma visite  un pacha, ma passion pour une femme marie, 
Malte, un dfi  un officier, mes amours avec trois jeunes Athniennes,
avec une profusion de bouffonneries, et de beaux points de vue, vous
connatrez tous les vnemens qui, depuis mon dpart d'Espagne, ont
marqu ce voyage.

H*** fait des vers et crit son journal; moi, je regarde et ne fais
rien;  moins qu'on ne considre la distraction de fumer comme un
amusement actif. Les Turcs surveillent trop leurs femmes pour qu'il soit
possible de les observer beaucoup. Mais j'ai vcu avec bon nombre de
Grecs, dont je connais le dialecte tout autant qu'il m'est ncessaire
pour converser un peu. J'ai fait aussi parmi les Turcs quelques
connaissances, en hommes. Quant  la socit des femmes, il n'y faut pas
penser. J'ai t fort bien reu par les gouverneurs et les pachas, et je
n'ai pas la moindre raison de me plaindre. Hobhouse quelque jour vous
racontera toutes nos aventures. Si j'en essayais le rcit, ni mon papier
ni votre patience ne pourraient y suffire.

Personne, si ce n'est vous, ne m'a crit depuis que j'ai quitt
l'Angleterre; il est vrai que je ne l'avais pas demand. J'excepte mes
parens, qui m'crivent tout aussi souvent que je le dsire. Je ne sais
rien de l'ouvrage d'Hobhouse, sinon qu'il a paru. C'est plus que je n'en
sais de ma seconde dition; et certainement,  une pareille distance, je
ne m'en inquite que mdiocrement........................... J'espre
que vos publications et celles de Bland s'coulent avec rapidit.

Je ne puis vous parler d'une manire certaine de l'poque de mon
retour; mais je regarde comme probable que Hobhouse me prcdera. Nous
sommes absens depuis prs d'un an. Je dsirerais en employer au moins un
autre  mes observations dans ces climats toujours verts; cependant je
crains que des affaires, et des affaires litigieuses, qui sont bien ce
qu'il y a de pire au monde, ne me rappellent avant ce tems, si ce n'est
mme beaucoup plus tt. S'il en est ainsi, je vous en prviendrai.

J'espre que vous remarquerez en moi quelques changemens, je ne veux
pas dire au physique, mais au moral; car je commence  m'apercevoir que
sans la vertu ce monde maudit n'est pas tenable. Je suis passablement
dgot du vice, que j'ai tudi dans ses plus agrables varits, et je
me propose,  mon retour, de rompre avec tous mes dbauchs d'amis, de
renoncer au vin, aux inclinations charnelles, et de me livrer  la
politique et au dcorum. Je suis srieux, cynique et assez bien dispos
 faire de la morale; mais heureusement pour vous, l'homlie dont vous
tiez menac est coupe court par le mauvais tat de ma plume et le
manque de papier.

Bonjour. Si vous m'crivez, adressez vos lettres  Malte, d'o l'on me
les fera parvenir. Ne me rappelez au souvenir de personne; mais
croyez-moi bien sincrement votre, etc.

BYRON.

Arriv  Constantinople le 14 mai, il adressa  Mrs. Byron quatre ou
cinq lettres, et dans presque toutes il parle du succs avec lequel il a
travers l'Hellespont  la nage. L'excessive vanit qu'il tirait de
cette prouesse classique (dont il a fort au long lui-mme dtaill les
particularits) peut tre mise au nombre des preuves de cet enfantillage
de caractre qui l'accompagna jusque dans un ge plus mr, et qui, tout
en embarrassant ceux qui jugeaient de loin sa conduite, n'tait pas,
pour ceux qui vivaient dans son intimit, une de ses singularits les
moins intressantes. Onze ans encore aprs cette poque, si quelque
sceptique voyageur se hasardait  mettre en doute la possibilit de
l'exploit de Landre, Lord Byron, avec cette susceptibilit sur son
courage personnel, qu'il conservait depuis son enfance, se lanait dans
la discussion avec une nouvelle chaleur, et citait deux ou trois autres
exemples de ce qu'il avait fait comme nageur, pour confirmer ses
premires assertions[131].

     [Note 131: Il citait entre autres son passage du Tage en
     1809, que M. Hobhouse a dcrit de la manire suivante:

     Mon compagnon de voyage avait dj prcdemment excut une
     traverse plus prilleuse, quoique moins clbre; car je me
     rappelle qu' l'poque o nous tions en Portugal, il nagea
     depuis le vieux Lisbonne jusqu'au chteau de Belem; et comme
     il avait  lutter contre la mare et le courant oppos du
     fleuve, le vent tant fort vif, il lui fallut prs de deux
     heures pour aller d'un bord  l'autre. Il ne resta dans l'eau
     qu'une heure et dix minutes, en nageant de Sestos  Abydos.
     En 1808, il faillit se noyer  Brighton, en se baignant avec
     M. L. Stanhope, son ami. M. Hobhouse et d'autres spectateurs
     envoyrent  eux des bateliers, qui s'attachrent des cordes
     autour du corps, et qui russirent enfin  retirer Lord Byron
     et M. Stanhope de la lame, et leur sauvrent ainsi la vie.]

Dans une de ses lettres  sa mre, date de Constantinople, le 24 mai,
il revient sur ce notable exploit, et se reprsente comme l'humble
imitateur de Landre; et pourtant, ajoute-t-il, je n'avais pas de Hro
pour m'accueillir sur l'autre rive. Puis il continue ainsi:

Lorsque notre ambassadeur obtiendra son audience de cong, je
l'accompagnerai pour voir le sultan, aprs quoi je retournerai
probablement en Grce. Je n'ai rien reu de M. Hanson, si ce n'est une
traite, mais sans aucune lettre de ce juridique gentleman. Si vous avez
besoin de fonds, servez-vous, je vous prie, des miens, tant qu'il y en
aura, sans aucune rserve; et dans la crainte que cela ne suffise pas,
j'inviterai M. Hanson, dans ma prochaine lettre,  vous avancer toutes
les sommes qui pourraient vous tre ncessaires. Je m'en remets  votre
discrtion pour juger de ce que vous pouvez convenablement demander
d'aprs l'tat actuel de mes affaires. J'ai dj visit les lieux les
plus intressans de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure; mais je
n'irai pas plus loin avant d'avoir reu des nouvelles d'Angleterre. En
attendant je compte sur des rentres toutes les fois que les occasions
de m'en faire parvenir se prsenteront; et je passerai l't au milieu
de mes amis, les Grecs de la More.

Alors il ajoute avec cette bienveillante sollicitude dont il ne
s'cartait jamais envers les domestiques qu'il prfrait: Prenez soin,
je vous prie, de mon jeune Robert et du vieux Murray. Il est heureux
qu'ils s'en soient retourns; ni la jeunesse de l'un ni les annes de
l'autre n'auraient pu s'accommoder aux changemens de climat et  la
fatigue du voyage.




LETTRE XLIV.

 M. HENRY DRURY.

Constantinople, 17 juin 1810.


Quoique ma dernire lettre soit d'une date bien rcente, je reviens 
la charge pour vous fliciter de la naissance de votre enfant; une
lettre d'Hodgson m'a inform de cet vnement dont je me rjouis avec
vous.

Je suis  peine de retour d'une expdition, par le Bosphore,  la mer
Noire et aux Symplegades Cyanennes. J'ai gravi jusqu' la cime de ces
dernires en m'exposant  autant de dangers qu'en aient jamais brav les
Argonautes dans leur lougre. Vous rappelez-vous le commencement des
lamentations de la nourrice dans Mde? je vous en adresse la traduction
que j'ai faite au somme de ces montagnes:

Oh! plt au ciel qu'un bon embargo et retenu le navire _Argo_ dans le
port, et qu'en restant toujours dans les chantiers de Grce il n'et
jamais dpass les roches d'Azur! mais, hlas! je crains que son voyage
ne soit la cause de quelque mchef pour ma chre miss Mde[132].

     [Note 132:

        Oh! how I wish that an embargo
        Had kept in port the good ship _Argo_
        Who, still unlaunch'd from Grecian docks
        Had never pass'd the Azure rocks!
        But now I fear her trip will be a
        Damn'd business for my miss Medea, etc.]

Peu s'en est fallu qu'il n'en ft ainsi pour moi.

Car si je n'avais pas eu ce sublime passage dans la tte, je n'aurais
jamais song  grimper sur les susdites roches, o j'ai failli me rompre
les os pour le plus grand honneur de l'antiquit.

Ainsi donc je me suis assis sur les Cyanes, j'ai nag de Sestos 
Abydos (comme je vous l'ai pompeusement annonc dans ma dernire), et
aprs avoir de nouveau travers la More, je m'embarquerai pour
Sainte-Maure, et j'irai faire le saut de Leucade. Si je survis  cette
preuve, je vous rejoindrai probablement en Angleterre. H..., qui vous
remettra cette lettre, s'y rend en droite ligne; et comme ses voyages
lui sortent par tous les pores, je n'anticiperai pas sur ses rcits:
seulement je vous prie de ne pas croire un mot de tout ce qu'il vous
dira, mais de me rserver votre attention si vous avez quelque dsir
d'apprendre la vrit.

Je vais retourner  Athnes, et de l passer en More; mais la dure de
mon sjour dpend tellement de mon caprice que je n'ai rien de probable
 vous en dire. Mon absence date dj d'un an; elle peut se prolonger
d'un autre, mais je suis comme du vif-argent, et je ne peux rien
affirmer. Nous sommes tous en ce moment fort occups  ne rien faire.
Nous avons tout vu, except les mosques que nous devons visiter mardi
prochain au moyen d'un firman. H... pourra vous les dcrire ainsi que
divers autres objets curieux,  condition que c'est  _moi_ qu'on
s'adressera pour constater sa vracit, et je me rserve de contredire
tous les dtails auxquels il attache le plus d'importance. Mais s'il se
lance parfois dans le bel esprit, je vous permets de l'applaudir, parce
qu'il en aura ncessairement drob les traits les plus brillans  son
compagnon de plerinage. Dites  Davies que ses meilleures plaisanteries
ont t fort heureusement reproduites par H... sur plus d'un vaisseau de
Sa Majest; mais ajoutez aussi que j'ai toujours soin de les rtablir au
nom du lgitime possesseur; d'o il suit que lui, Davies, n'est pas
moins clbre sur mer que sur terre, et rgne sans rivaux aussi bien
dans la cabine qu' la taverne du _cocotier_.

Ainsi donc Hodgson a publi de nouvelles posies. Je dsirerais qu'il
pt m'envoyer son _Sir Edgar_ et l'_Anthologie de Bland_,  Malte, d'o
on me les ferait parvenir. Dans ma dernire; que vous avez reue,
j'espre, je traais l'esquisse du terrain que nous avons parcouru. Si
cette dpche ne vous est pas parvenue, la langue d'H... est bien 
votre service. Rappelez-moi au souvenir de Dwyer, qui me doit onze
guines. Dites-lui de les faire remettre  mon banquier  Gibraltar ou 
Constantinople. Il me les a, je crois, dj payes une fois; mais cela
ne fait rien  l'affaire, attendu que c'tait une rente annuelle.

Tchez, je vous prie, de m'crire. J'ai frquemment reu des nouvelles
d'Hodgson. Malte est mon bureau de poste. Je compte vous revoir vers la
prochaine runion de Montem[133]; vous vous souvenez srement de celle
de l'an dernier; j'espre qu'il en sera de mme cette anne; mais aprs
avoir travers _le vaste Hellespont_, je fais _fi_ de Datchett[134]. Bon
soir. Je suis bien sincrement, etc.

BYRON.

     [Note 133: Runion annuelle des lves du collge
     d'Eton-Montem, suivie d'une collecte dont le produit est
     destin  placer  l'universit de Cambridge ou d'Oxford le
     sujet le plus distingu d'entre eux.]

     [Note 134: Allusion  une circonstance o il traversa la
     Tamise  la nage, avec M. Drury, aprs le Montem, afin de
     savoir combien de fois ils pourraient la traverser et la
     retraverser sans toucher terre. Dans cette lutte, qui eut
     lieu le soir, aprs souper, et lorsque tous deux taient
     chauffs par le vin, Lord Byron eut l'avantage.]

Environ dix jours aprs la date de cette lettre, nous en trouvons une
autre adresse  Mrs. Byron, laquelle, au milieu de plusieurs
rptitions de faits dj dtaills dans sa correspondance prcdente,
contient aussi un bon nombre de passages qui mritent d'en tre
extraits.




LETTRE XLV.

 MRS. BYRON.


CHRE MRE,

M. Hobhouse, qui vous fera parvenir ou vous remettra cette lettre, et
qui part pour retourner en Angleterre, pourra vous mettre au courant de
nos divers changement de rsidence; quant  moi, je suis fort incertain
sur l'poque de mon retour. Il ira probablement dans le Nottingham un
jour ou l'autre; mais Fletcher, que je renvoie parce qu'il m'embarrasse
(les domestiques anglais sont de tristes voyageurs), Fletcher le
remplacera par _interim_, et vous racontera nos voyages qui ont embrass
passablement d'espace...........................................

Je me rappelle que Mahmoud-Pacha, petit-fils d'Ali, pacha de Yanina
(petit gaillard de dix ans, qui avait de grands yeux noirs, que nos
dames paieraient bien cher, et ces traits rguliers qui distinguent la
race turque), me demanda comment il se faisait que je me fusse mis 
voyager si jeune, et sans avoir personne pour prendre soin de moi. Le
petit bonhomme m'adressa cette question avec toute la gravit d'un homme
de soixante ans.

Je ne peux pas aujourd'hui vous crire bien longuement; je n'ai que le
tems de vous dire que j'ai prouv bien des fatigues, mais jamais un
moment d'ennui. La seule chose que je redoute, c'est de contracter le
got d'une vie errante,  la bohmienne, qui me rendra mon foyer
insupportable. C'est, me dit-on, ce qui arrive fort souvent aux gens qui
ont pris l'habitude des voyages; et, dans le fait, je commence  m'en
apercevoir. Le 3 mai, j'ai pass  la nage de Sestos  Abydos. Vous
connaissez l'histoire de Landre; mais moi, je n'avais pas de Hro pour
me recevoir sur la rive..........................

J'ai visit, en vertu d'un firman, toutes les principales mosques. Il
est rare qu'on accorde cette faveur  des infidles; mais le dpart de
l'ambassadeur nous l'a fait obtenir. J'ai remont par le Bosphore jusque
dans la mer Noire, en faisant le tour des murs de la ville; et en
vrit, j'en connais mieux l'aspect que celui de Londres. J'espre que,
par quelque soire d'hiver, je vous amuserai en vous en faisant la
description; pour le moment, je vous prie de m'excuser si je m'en
dispense. Je ne puis crire de longues lettres en juin. Je retourne
passer l't en Grce............................................

C'est une pauvre crature que Fletcher; il lui faudrait mille
commodits dont je sais fort bien me passer. Il est furieusement las de
ses voyages, et vous ferez bien de ne pas trop croire ce qu'il vous
racontera de ce pays-ci. Il soupire aprs la bire, et l'oisivet, et sa
femme, et le diable sait quoi en outre. Pour mon compte, je n'ai prouv
ni _dsappointement_ ni dgot. J'ai vcu avec des hommes du plus haut
comme du plus bas rang; j'ai pass des journes dans le palais d'un
pacha, et plus d'une nuit dans une table; partout j'ai trouv un peuple
inoffensif et bienveillant. J'ai pass aussi quelque tems avec les Grecs
les plus distingus de la More et de la Livadie; et quoiqu'ils ne
vaillent pas les Turcs, j'en fais plus de cas que des Espagnols, qui, 
leur tour, l'emportent sur les Portugais.

Vous trouverez dans les voyageurs mainte description de Constantinople;
mais lady Wortley-Montague est tombe dans une trange erreur, quand
elle a dit que Saint-Paul ferait une singulire figure  cot de
Sainte-Sophie. J'ai vu ces deux difices, et j'en ai examin avec
beaucoup d'attention l'intrieur et l'extrieur. Sainte-Sophie, sans
aucun doute, est le plus intressant des deux, et par son immense
antiquit, et parce que tous les empereurs grecs depuis Justinien y ont
t couronns, que plusieurs y ont t assassins sur les marches mmes
de l'autel, et aussi parce que les sultans turcs s'y rendent
rgulirement. Mais elle n'est ni aussi belle ni aussi grande que
quelques autres mosques, telles que celle de Soleyman, etc., et on ne
peut la mettre en parallle avec Saint Paul (j'en parle peut-tre comme
un cockney[135]). Nanmoins je prfre la cathdrale gothique de
Sville,  Saint-Paul,  Sainte-Sophie et  tous les difices religieux
que j'aie jamais vus.

     [Note 135: Sorte de sobriquet par lequel on dsigne, en
     Angleterre, les natifs de Londres.]

Les murs du srail ressemblent  ceux des jardins de Newstead, un peu
plus levs cependant, et  peu prs dans le mme tat de conservation.
Mais la promenade en longeant les murs de la ville du ct de la terre,
est d'une beaut remarquable. Figurez-vous quatre milles d'un triple
rang d'immenses crneaux tapisss de lierre, surmonts de deux cent
dix-huit tours, et de l'autre ct de la route, les spultures turques
(qui sont les lieux les plus charmans de la terre) ombrages par
d'normes cyprs.

J'ai contempl les ruines d'Athnes, d'phse et de Delphes; j'ai
travers une grande partie de la Turquie, plusieurs autres contres de
l'Europe et quelques-unes de l'Asie; mais nul ouvrage de la nature ou de
l'art ne produisit jamais sur moi autant d'impression que le point de
vue qui se dveloppe de chaque ct des Sept Tours jusqu' l'extrmit
de la Corne d'Or.

Parlons maintenant de l'Angleterre. J'apprends avec plaisir le succs
des _Bardes anglais_, etc. Vous n'avez pu manquer d'observer les
nombreuses additions que j'ai faites  l'dition nouvelle.

Avez-vous reu mon portrait par Sanders, peintre  Londres, Vigo-Lane?
Il tait termin et pay long-tems avant mon dpart. Il me semble que
vous aimez prodigieusement la lecture des _Magazines_; o dterrez-vous
tant de nouvelles, de citations, etc.? Quoique je me trouve heureux
d'avoir pu prendre mon rang  la Chambre sans le secours de lord
Carlisle, je n'avais pas de mnagemens  garder envers un homme qui a
refus, dans cette circonstance, d'intervenir comme mon parent; et j'ai
rompu sans retour avec lui, quoique je regrette d'affliger Mrs. Leigh.
Pauvre femme! j'espre qu'elle est heureuse.

Mon avis est que M. B... doit pouser miss R... Notre premier devoir
est de ne pas faire le mal; mais, hlas! cela n'est pas possible: le
second est de le rparer, si nous en avons le pouvoir. Cette jeune fille
est son gale; si elle ne l'tait pas, une somme d'argent et l'entretien
assur  l'enfant feraient une sorte de compensation, quoique bien
insuffisante; mais dans l'tat des choses, son devoir est de l'pouser.
Je ne veux pas de galans sducteurs sur mes domaines, et je n'accorderai
pas  mes fermiers un privilge dont je m'abstiens moi-mme, celui de
dbaucher les filles des uns et des autres. J'ai, Dieu le sait, bien des
excs  me reprocher; mais comme j'ai pris la rsolution de me rformer,
et que je ne m'en suis pas cart depuis quelque tems, je compte que ce
Lothario suivra mon exemple, et commencera par rendre la jeune personne
 la socit; sinon, par la barbe de mon pre! je jure qu'il s'en
repentira.

Je vous prie de vous intresser  Robert,  qui mon absence sera bien
pnible. Le pauvre garon! c'est bien malgr lui qu'il s'en est
retourn.

J'espre que vous tes bien portante et heureuse. J'aurai grand plaisir
 recevoir de vos nouvelles.

Croyez-moi bien sincrement, etc.

BYRON.

_P. S._ Comment se porte Joe Murray? Je rouvre ma lettre pour vous dire
que Fletcher m'ayant demand de m'accompagner en More, je l'emmne avec
moi, quoique je vous aie annonc le contraire.

Le lecteur n'aura pas manqu, je l'espre, de remarquer la fin de cette
lettre. L'nergie des sentimens moraux qui y sont exprims si
naturellement, semble le sr garant d'un coeur dont le fond tait pur,
quoique les passions en eussent terni la surface. Quelques annes plus
tard, quand il eut contract l'habitude de cette raillerie amre, dont,
par malheur, il se plaisait  diriger les traits contre sa sensibilit
et contre celle des autres, je ne sais, quoiqu'il ft encore anim des
mmes sentimens louables, si la fausse honte de passer pour vouloir se
faire une rputation de vertu, n'en aurait pas arrt la franche et
honnte manifestation.

L'extrait suivant, tir d'une communication adresse  un recueil
mensuel trs-estim, par un voyageur qui,  cette poque, rencontra Lord
Byron  Constantinople, me parat tre assez authentique pour que je le
prsente, sans hsiter,  mes lecteurs.

Nous fmes interrompus dans notre discussion par l'entre d'un
tranger, qu'au premier coup-d'oeil je crus reconnatre pour un Anglais,
mais qui devait n'tre arriv que depuis peu  Constantinople. Il tait
vtu d'un habit carlate, richement brod en or, dans le genre de
l'uniforme des aides-de-camp en Angleterre, avec deux grosses
paulettes. Sa figure annonait environ vingt-deux ans. Ses traits,
d'une dlicatesse remarquable, lui auraient donn une apparence
fminine, sans l'expression toute virile de ses beaux yeux bleus. En
entrant dans la boutique intrieure, il ta son chapeau militaire orn
d'un panache, et dcouvrit une fort de cheveux bruns boucls qui
relevaient encore la beaut peu commune de son visage. L'ensemble de son
extrieur me fit une telle impression, qu'elle est toujours depuis
reste profondment grave dans ma mmoire; et quoique ce soit un
souvenir de quinze ans, ce laps de tems n'en a pas altr la vivacit.
Il tait accompagn d'un janissaire attach  l'ambassade anglaise et
d'un homme qui, par tat, servait de _Cicerone_ aux trangers. Ces
circonstances, jointes  ce qu'il boitait trs-visiblement, me
convainquirent  l'instant que c'tait Lord Byron. J'avais dj entendu
parler de Sa Seigneurie et de son arrive rcente sur la frgate _la
Salsette_, qui s'tait dtache de la station de Smyrne pour venir
prendre et emmener M. Adair, notre ambassadeur prs de la Porte. Lord
Byron avait auparavant voyag en pire et dans l'Asie Mineure avec son
ami M. Hobhouse, et tait devenu grand fumeur de tabac. Il s'tait fait
conduire  cette boutique dans le dessein d'y acheter quelques pipes.
L'italien assez mauvais dont il se servait en parlant  son cicerone, et
le turc encore plus imparfait de celui-ci, ne permettaient gure au
marchand de comprendre facilement ce qu'ils dsiraient; et comme
l'tranger en paraissait contrari, je lui adressai la parole en
anglais, et m'offris  lui servir d'interprte. Quand il m'eut ainsi
reconnu pour un Anglais, Lord Byron me serra cordialement la main, et
m'assura, avec quelque chaleur, du grand plaisir qu'il prouvait
toujours lorsqu'il rencontrait un compatriote en pays tranger. Ses
emplettes et les miennes tant termines, nous sortmes ensemble, et
parcourmes les rues, dans plusieurs desquelles j'eus le plaisir de
diriger son attention vers quelques-unes des curiosits les plus
remarquables de Constantinople. Les circonstances particulires qui nous
avaient amens  faire connaissance, firent natre entre nous, ds le
premier jour, un certain degr d'intimit que trs-probablement deux ou
trois annes de frquentation n'auraient pas produit en Angleterre. Je
prononai souvent son nom en lui parlant, mais il ne lui vint pas 
l'esprit de me demander comment j'avais pu l'apprendre, ni de s'informer
du mien. Il n'avait pas encore jet les fondemens de cette clbrit
littraire qu'il a acquise dans la suite; on ne le connaissait, au
contraire, que comme auteur des _Heures d'oisivet_; et la svrit avec
laquelle les rdacteurs de _la Revue d'dimbourg_ avaient critiqu cette
production, tait encore prsente au souvenir de tout lecteur anglais.
On ne pouvait donc pas supposer qu'en recherchant sa connaissance je
fusse pouss par aucun de ces motifs de vanit auxquels tant d'autres
ont cd depuis. Mais il tait tout naturel qu'aprs notre rencontre
fortuite et tout ce qui s'tait pass entre nous  cette occasion, je
priasse l'un des secrtaires de l'ambassade de me prsenter  lui dans
les formes, un jour de la mme semaine, que nous dnions ensemble chez
l'ambassadeur. Sa Seigneurie assura qu'elle se souvenait parfaitement de
moi; mais ce fut avec une extrme froideur, et immdiatement aprs elle
me tourna le dos. Ce procd sans crmonie qui contrastait d'une
manire si prononce avec les circonstances prcdentes, me parut si
trange qu'il me fut impossible de me l'expliquer, et que je me sentis
en mme tems fort dispos  beaucoup rabattre de l'opinion favorable que
son apparente franchise m'avait fait concevoir  notre premire
entrevue. Ce ne fut donc pas sans surprise que, quelques jours aprs, je
le vis dans la rue s'avancer vers moi avec un sourire plein de
bienveillance. Il m'aborda familirement, et me dit en me tendant la
main: Je suis ennemi dclar de l'tiquette anglaise, surtout hors
d'Angleterre; et quand je fais une nouvelle connaissance, c'est sans
attendre les formalits d'une prsentation. Si vous n'avez rien  faire,
et que vous soyez dispos  une autre promenade, votre socit me fera
beaucoup de plaisir. Il mit dans sa manire d'agir cette irrsistible
attraction dont ceux qui ont eu le bonheur d'tre admis dans son
intimit ont pu seuls prouver la puissance dans ses momens de bonne
humeur, et j'acceptai avec empressement sa proposition. Nous visitmes
de nouveau les curiosits les plus remarquables de la capitale, que je
ne dcrirai point ici pour ne pas rpter les dtails pleins
d'exactitude et de prcision que des centaines de voyageurs en ont dj
donns; mais Sa Seigneurie se trouva fort _dsappointe_ par le peu
d'intrt qu'elles prsentaient. Il loua les beauts pittoresques de la
ville et des paysages qui l'environnent, et me parut d'avis que, cela
except, rien n'tait digne d'attirer l'attention d'un observateur. Il
parla des Turcs de manire  faire supposer qu'il avait fait un long
sjour parmi eux, et termina ses rflexions par ces mots: Les Grecs,
tt ou tard, s'insurgeront contre eux; mais s'ils ne se htent pas,
j'espre que Bonaparte viendra chasser cette inutile canaille[136].

     [Note 136: _New Monthly Magazine_.]

Pendant sa rsidence  Constantinople, le ministre d'Angleterre, M.
Adair, se trouvant presque toujours indispos, ne le vit que
trs-rarement. Il le pressa cependant avec instance de venir loger au
palais de l'ambassade; mais Lord Byron, qui prfrait la libert dont il
jouissait dans une simple htellerie, refusa ses offres hospitalires.

Lors de l'audience de cong accorde  l'ambassadeur par le sultan, le
noble pote, pour y assister, se mla au cortge de M. Adair, non sans
avoir tmoign, relativement  la place qu'il occuperait dans la marche,
une anxit bien caractristique de sa jalouse susceptibilit toutes les
fois qu'il s'agissait de son rang. En vain l'ambassadeur l'assura-t-il
qu'on ne pouvait pas lui assigner une place particulire; que les Turcs,
dans leurs dispositions relatives au crmonial, ne tenaient compte que
des personnes attaches  l'ambassade, et qu'ils ngligeaient ou
ignoraient les distinctions de prsance accordes chez nous  la
noblesse. Enfin voyant que le jeune pair ne se laissait pas convaincre
par ces raisons, M. Adair fut oblig d'en appeler  une autorit qui
passait pour infaillible en matire d'tiquette; c'tait le vieux
internonce d'Autriche. Lord Byron l'ayant consult sur ce point, et le
trouvant entirement d'accord avec le ministre d'Angleterre, dclara
qu'il tait parfaitement satisfait.

Le 14 juillet, son compagnon de voyage et lui partirent de
Constantinople,  bord de la frgate _la Salsette_; M. Hobhouse dans le
dessein d'accompagner l'ambassadeur en Angleterre, et Lord Byron pour
visiter de nouveau sa chre Grce. M. Adair crut remarquer  cette
poque qu'il tait plong dans un profond abattement d'esprit, et je
trouve que M. Bruce, qui le rencontra plus tard  Athnes, en porta le
mme jugement. On m'a racont, comme ayant eu lieu pendant cette
traverse, une circonstance fort remarquable. En se promenant sur le
pont, il aperut un petit yataghan ou poignard turc, qu'on avait laiss
sur un banc. Il le prit, le tira du fourreau, et aprs en avoir quelques
instans examin la lame, on l'entendit qui disait  demi-voix:
J'aimerais  savoir ce que ressent un homme aprs avoir commis un
meurtre! On peut, je crois, dans ce surprenant propos, dcouvrir le
germe de ses pomes futurs du _Giaour_ et de _Lara_. C'est cet ardent
dsir de soumettre  l'examen les oprations mystrieuses des passions,
qui, second par son imagination, lui en donna enfin le pouvoir; et
peut-tre trouverait-on que les motions qui produisirent ces paroles
n'taient que la premire manifestation de cette facult qui lui valut
plus tard,  juste titre, le surnom de _Scrutateur des abymes du
coeur_[137].

     [Note 137: _Searcher of dark bosoms_.]

En approchant de l'le de Za, il demanda  tre mis  terre. En
consquence, aprs qu'il eut fait ses adieux  son ami, on le dbarqua
sur cette petite le avec ses deux Albanais, un Tartare et un domestique
anglais. Il a dcrit lui-mme dans un de ses manuscrits, les sentimens
de fiert solitaire avec lesquels, debout sur le rivage, il regarda le
vaisseau s'loigner  pleines voiles, le laissant seul sur une terre
trangre.

Quelques jours aprs, il adressa d'Athnes la lettre suivante  Mrs.
Byron:




LETTRE XLVI.

 MRS. BYRON.

Athnes, 15 juillet 1810.


CHRE MRE,

Je suis arriv de Constantinople ici en quatre jours, ce que l'on
considre comme une traverse extrmement rapide, surtout dans cette
saison de l'anne. Vous autres habitans du nord, vous ne pouvez pas vous
faire une ide de ce que c'est que l't en Grce; et pourtant un vrai
tems de gele en comparaison des ts de Malte et de Gibraltar, sous les
ombrages desquels je me suis repos l'anne dernire, aprs un petit
mouvement de galop de quatre cents milles, sans interruption,  travers
l'Espagne et le Portugal. La date de ma lettre vous apprend que je suis
de nouveau  Athnes, ville que je prfre, tout bien considr, 
toutes celles que je connais....

Pour premire excursion, je pars demain pour la More, o je compte
passer un mois ou deux, puis revenir prendre ici mes quartiers d'hiver,
 moins que je ne change mes plans,  la vrit, fort variables, comme
vous pouvez bien le supposer, mais dont aucun ne me dirige vers
l'Angleterre.

Le marquis de Sligo, mon ancien camarade de collge, est ici, et dsire
m'accompagner en More. Ainsi nous partirons ensemble. Lord Sligo
continuera ensuite sa route vers la capitale, et Lord Byron, aprs avoir
examin toutes les curiosits de ce canton, vous instruira de ce qu'il
se propose de faire, car c'est un point sur lequel ses ides ne sont
pas, pour le moment, parfaitement arrtes. Malte est mon bureau de
poste perptuel; c'est de l que mes lettres sont diriges vers tous les
points de la terre habitable: remarquez en passant que j'ai dj vu
l'Asie, l'Afrique, le levant de l'Europe, et tir le meilleur parti de
mon tems, sans avoir pour cela examin trop  la hte les lieux les plus
intressans de l'ancien monde. F..., aprs avoir t grill, rti, cuit
dans son jus; aprs avoir servi de pture  toutes sortes d'insectes
rampans, commence  philosopher; il se rforme et se rsigne, et promet
d'tre  son retour un des ornemens de sa paroisse et un personnage fort
saillant dans la gnalogie des Fl.... qui tiennent,  mon avis, des
Goths par leurs talens, des Grecs par leur pntration, et des anciens
Saxons par leur norme apptit. Il me demande la permission d'envoyer
une demi-douzaine de soupirs  Sally, son pouse, et s'merveille, mais
non pas moi, de ce que ses lettres, d'une criture et d'une orthographe
dtestables, ne sont jamais parvenues en Angleterre. Au demeurant, ce
n'est pas une grande perte que celle de ses lettres ou des miennes qui
n'ont gure d'autre mrite que de vous apprendre, comme celle-ci, que
nous nous portons bien, et chaudement, Dieu sait! Ne comptez pas, en
cette saison, sur de longues lettres; car elles sont, je vous assure,
crites  la sueur de mon front. Il est passablement singulier que M.
H.... ne m'ait pas adress une syllabe depuis mon dpart. Comme toutes
vos lettres me sont parvenues ainsi que beaucoup d'autres, je conjecture
que l'homme de loi est fch ou qu'il a trop d'affaires.

J'espre que vous vous plaisez  Newstead, et que vous vivez en bonne
intelligence avec vos voisins, quoique vous soyez un vrai dragon, comme
vous savez; ne voil-t-il pas une pithte bien respectueuse? Je vous
prie d'avoir grand soin de mes livres, ainsi que de plusieurs botes
remplies de papiers qui sont entre les mains de Joseph; et, s'il vous
plat, laissez-moi quelques bouteilles de champagne  boire, car je suis
terriblement altr. Je n'insiste pourtant sur ce dernier point
qu'autant qu'il vous arrangera. Je suppose que vous avez une pleine
maison de commres bien bavardes et bien mdisantes. Avez-vous reu mon
portrait  l'huile par Sanders, de Londres? Il est pay depuis seize
mois, pourquoi ne vous le faites-vous pas remettre? Ma suite, compose
de deux Turcs, deux Grecs, un Luthrien et de l'quivoque Fletcher, fait
un tel vacarme que je suis bien aise de finir en vous assurant que je
suis, etc.

BYRON.

Un jour ou deux aprs la date de cette lettre, il partit d'Athnes avec
le marquis de Sligo. Aprs avoir voyag de compagnie jusqu' Corinthe,
ils prirent chacun une direction diffrente; lord Sligo pour visiter la
capitale de la More, et Lord Byron pour se rendre  Patras, o il
avait, comme on le verra dans la lettre suivante, quelques affaires 
rgler avec le consul anglais, M. Stran.




LETTRE XLVII.

A MRS. BYRON.

Patras, 30 juillet 1810.


CHRE MADAME,

En quatre jours, avec un vent favorable, la frgate m'a transport de
Constantinople  l'le de Cos, o j'ai pris un bateau pour me rendre 
Athnes. J'ai rencontr dans cette ville mon ami le marquis de Sligo qui
m'a tmoign le dsir de voyager avec moi jusqu' Corinthe. L, nous
nous sommes spars, lui pour aller  Tripolitza, et moi pour me rendre
 Patras, o j'avais quelques affaires  rgler avec le consul M.
Stran, de la maison duquel je vous cris. Il m'a rendu tous les
services possibles depuis que j'ai quitt Malte pour me rendre 
Constantinople, d'o je vous ai crit deux ou trois fois. J'irai dans
quelques jours faire une visite au pacha de Tripolitza, puis je ferai le
tour de la More, et je retournerai  Athnes, o j'ai fix mon
quartier-gnral. Nous prouvons ici de violentes chaleurs. En
Angleterre, quand le thermomtre s'lve  98 degrs[138], vous tes
tout en feu; l'autre jour, tandis que j'allais d'Athnes  Mgare, il
marquait 125 degrs: cependant je n'en suis pas incommod. J'ai, comme
cela doit tre, le teint fort bruni; mais je vis avec une grande
temprance, et je ne me suis jamais mieux port.

     [Note 138: De Fahrenheit.]

Avant de quitter Constantinople, j'ai vu le sultan (avec M. Adair) et
l'intrieur des mosques, ce qui n'arrive que bien rarement aux
voyageurs. M. Hobhouse est parti pour l'Angleterre; quant  moi, je ne
me sens pas press d'en faire autant. Je n'ai rien de particulier 
faire savoir dans votre pays, si ce n'est l'extrme surprise que me
cause le silence de M. H... Je dsire aussi qu'il m'adresse
rgulirement des fonds. Je suppose qu'on a pris des arrangemens en ce
qui regarde Wymondham et Rochdale. Adressez vos lettres  Malte ou  M.
Stran, consul-gnral,  Patras, More. Vous vous plaignez de mon
silence; mais je vous ai crit vingt ou trente fois dans le courant de
l'anne dernire: jamais moins de deux fois par mois, et souvent
davantage. Si mes lettres ne vous parviennent pas, il ne faut pas
conclure qu'on nous a dvors, ou que ce pays-ci est dsol par la
guerre, la peste ou la famine: ne croyez pas non plus tous les bruits
absurdes qui ne manquent srement pas de circuler dans le
Nottinghamshire comme c'est l'usage. Je suis fort bien ici, ni plus ni
moins heureux qu' mon ordinaire; si ce n'est que je suis fort aise de
me retrouver seul, car je commenais  me lasser de mon compagnon de
voyage; non pas que j'eusse  m'en plaindre, mais parce que je suis
naturellement port vers la solitude, et que cette disposition prend de
jour en jour plus de force. Si je le dsirais, je ne manquerais pas de
compagnons de voyage, il s'en prsente tous les jours. L'un veut
m'emmener en gypte, l'autre en Asie, dont j'ai vu tout ce que j'en veux
voir. Je connais dj la plus grande partie de la Grce, de sorte que je
me contenterai de retourner aux lieux que j'ai dj parcourus, de
contempler mes mers et mes montagnes, seules connaissances dont j'aie
jamais tir quelque utilit.

J'ai une suite fort prsentable; elle se compose d'un Tartare, de deux
Albanais, d'un interprte et de Fletcher; mais dans ce pays-ci on en est
quitte  peu de frais. Adair m'a fait un accueil merveilleux, et dans le
fait je n'ai  me plaindre de personne. L'hospitalit ici est
ncessaire, car on n'y voit point d'htelleries. J'ai log chez des
Grecs, des Turcs, des Italiens, des Anglais; aujourd'hui dans un palais,
demain dans une table; un jour avec le pacha, le suivant avec le
berger. Je continuerai  vous crire brivement, mais frquemment, et je
suis toujours heureux d'apprendre de vos nouvelles; mais vous remplissez
votre papier d'extraits de journaux, comme si ceux d'Angleterre ne se
trouvaient pas dans tous les lieux du monde. J'en ai une douzaine, en ce
moment, devant moi. Je vous prie de veiller  ce qu'on ait soin de mes
livres, et de me croire, chre mre, etc.

Il parat qu'il passa la plus grande partie des deux mois suivans 
parcourir la More[139]; et dans plusieurs lettres il parle avec
beaucoup de satisfaction de la rception trs-distingue que lui fit
Vli-Pacha, fils d'Ali.

     [Note 139: Dans une note de l'avertissement qui prcde son
     _Sige de Corinthe_, il dit: Je visitai ces trois villes
     (Tripolitza, Napoli et Argos) en 1810-11; et durant mes
     diverses excursions dans le pays, depuis mon arrive en 1809,
     je traversai l'Isthme huit fois en passant de l'Attique en
     More, par les montagnes, ou dans l'autre direction, lorsque
     j'allais du golfe d'Athnes  celui de Lpante.]

 son retour  Patras, il fut saisi d'une maladie, dont il raconte les
particularits dans la lettre suivante adresse  M. Hodgson; elles
sont,  beaucoup d'gards, si conformes  celles de la maladie fatale
qui l'enleva, quatorze ans plus tard, presque aux mmes lieux, que,
malgr la gat du rcit, il est difficile de le lire sans tre
douloureusement affect.




LETTRE XLVIII.

 M. HODGSON.

Patras (More), 3 octobre 1810.


Comme je suis  peine dlivr du mdecin et de la fivre, qui m'ont
retenu cinq jours au lit, je vous prie de ne pas compter sur beaucoup
d'_allegrezza_ dans cette lettre. Il rgne ici une maladie endmique
qui, lorsque le vent vient du golfe de Corinthe (comme il arrive cinq
mois sur six), attaque grands et petits, et fait de terribles ravages
parmi les voyageurs trangers. Il y a, de plus, deux mdecins, dont l'un
est plein de confiance dans son gnie naturel, car il n'a jamais tudi,
et dont l'autre a pour tous titres une campagne de dix-huit mois contre
les malades d'Otrante, qu'il a faite dans sa jeunesse avec de grands
rsultats.

Lorsque je tombai malade, je protestai contre les tentatives de _ces_
deux assassins; mais que peut faire pour sa dfense un pauvre diable
affaibli, dvor par la fivre, et inond de potions. Malgr moi et mes
dents, je vis le consul anglais, mon Tartare, mes Albanais, mon
interprte se runir pour me livrer au mdecin,  l'aide duquel ils
m'ont, trois jours durant, mtis et clystris jusqu' ne me laisser
que le souffle. C'est dans cet tat que j'ai fait mon pitaphe. Tenez,
la voici:

La jeunesse, la nature et la piti des dieux combattirent long-tems
pour tenir ma lampe allume; mais le redoutable Romanelli triompha de
leurs efforts, et son souffle en teignit la flamme tremblante[140].

     [Note 140:

        Youth, nature, and relenting jove,
        To keep my lamp _in_ strongly strove;
        But Romanelli was so stout,
        He beat all three, and blew it _out_.]

Cependant la nature et les dieux, piqus de mon peu de foi dans leur
pouvoir, ont  la fin triomph tout de bon de Romanelli, et je vis
encore, bien  votre service, quoique ma faiblesse soit extrme.

Depuis que j'ai quitt Constantinople, j'ai parcouru la More et visit
Vli-Pacha, qui m'a rendu de grands honneurs, et donn un fort joli
talon. H*** est srement en Angleterre  l'heure o je vous cris; je
l'ai charg d'une dpche pour votre potique individu. Il m'crit de
Malte, et me demande mon journal, en cas que j'en tienne un. Si j'en
faisais un, il l'aurait. Je lui ai adress en rponse une ptre de
consolations et d'exhortations, o je le prie de rduire de trois schl.
et six pences le prix de sa prochaine publication, vu qu'une demi-guine
est un trop haut prix pour toute autre chose qu'un billet d'Opra.

Quant  l'Angleterre, je n'en ai pas eu de nouvelles depuis bien
long-tems. Toutes les personnes qui prennent quelque intrt  ce qui me
regarde sont, je crois, endormies, et vous tes mon seul correspondant,
 l'exception des gens d'affaires. Je n'ai rellement pas d'amis au
monde, quoique ce monde soit peupl de mes anciens condisciples, qui s'y
promnent revtus de curieux dguisemens, en officiers des gardes, en
hommes de loi, en ecclsiastiques, en hommes  la mode, et autres habits
de caractres; aussi fais-je mes adieux  tous ces messieurs si
affairs, dont pas un ne daigne m'crire. Au fait, je ne les en ai pas
pris; et me voil ici, pauvre voyageur et philosophe un peu paen, qui,
aprs avoir parcouru la plus grande partie du Levant et vu force terres
et mers, dont on pourrait tirer fort bon parti, ne vaux, aprs tout,
gure mieux qu'avant de me mettre en route. Que Dieu me soit en aide!

Il y a aujourd'hui mme quinze mois que je suis parti, et je pense que
mes intrts me rappelleront bientt en Angleterre; mais je vous en
donnerai rgulirement avis de Malte. Hobhouse vous donnera tous les
renseignemens possibles, si vous tes curieux de connatre nos
aventures. J'ai lu quelques vieilles gazettes anglaises qui vont
jusqu'au 15 mai. J'y vois l'annonce de la _Dame du Lac_. Il va sans dire
que l'auteur ne s'est pas dparti de sa manire, qui rappelle l'ancienne
ballade, et que le pome est bon. Tout balanc, Scott n'a pas de rivaux;
le but de tout griffonnage est d'amuser, et certainement il y russit.
Je brle de lire son nouvel ouvrage.

Et que deviennent _sir Edgard_ et votre ami Bland? Je suppose que vous
tes engag dans quelque chicane littraire. Le seul parti  prendre,
c'est de regarder du haut en bas tous les confrres de l'critoire. Je
suppose bien que vous ne m'accorderez pas le titre d'auteur; mais je
vous ddaigne tous, coquins que vous tes! comptez l-dessus.

Vous ne connaissez pas D...s, n'est-ce pas? Il avait une farce prte 
tre joue quand je partis d'Angleterre, et me pria d'en faire le
prologue: ce que je lui promis; mais mon dpart fut si prcipit que je
n'en crivis pas le premier couplet. Je n'ose m'informer de sa pice, de
peur d'apprendre qu'elle est tombe. Que Dieu me pardonne d'employer un
tel mot! mais le parterre, mon cher monsieur, le parterre, vous le
savez, se permet de ces tours-l, en dpit du mrite. C'est une
circonstance fort curieuse qui me rappelle cette farce. Quand Drury-Lane
fut brl de fond en comble, accident qui fit perdre  Shridan et  son
fils le peu de schellings qui leur restassent, que fait mon ami D...s?
Avant que l'incendie soit teint, il crit  Tom Shridan, directeur du
combustible tablissement, pour lui demander si cette farce n'a pas
servi d'aliment aux flammes, avec environ deux mille autres manuscrits
non jouables qui naturellement furent en grand pril, sinon entirement
consums. Eh bien! n'est-ce pas l un trait caractristique? Les
passions de Pope ne sont rien en comparaison. Tandis que le pauvre
directeur, tout boulevers, dplorait la perte d'un difice qui ne
valait pas moins de trois cent mille livres sterling, avec quelque vingt
mille autres que pouvaient avoir cot les chiffons et le clinquant des
costumes, les lphans de _Barbe bleue_ et le reste, voici venir un
billet d'un endiabl d'auteur qui le rend responsable de deux actes et
quelques scnes de sa farce!

Mon cher H..., rappelez  Drury que je lui souhaite mille prosprits,
et priez Scrope Davies de me conserver son amiti. J'appelle de mes voeux
le jour o je vous reverrai  Newstead, et o le champagne gaiera
encore nos soires: cet espoir me rjouit l'ame. Je n'ai laiss passer
aucune occasion sans vous crire; j'attends donc des rponses aussi
rgulires que celles de la Liturgie, et quelque peu plus longues. Comme
il est impossible  un homme dans son bon sens de compter sur d'heureux
jours, esprons au moins que nous en verrons de joyeux, ce qui y
ressemble le plus en apparence, quoiqu'il n'en soit rien en ralit.

C'est dans cette attente que je suis, etc.

Faible et fort amaigri par suite de sa maladie  Patras, un jour, aprs
son retour  Athnes, debout devant une glace, il dit  lord Sligo:
Comme je suis ple! j'aimerais, je crois,  mourir de
consomption.--Pourquoi de consomption? demanda son ami.--Parce qu'alors,
rpondit-il, toutes les femmes diraient: Voyez ce pauvre Byron, comme il
a l'air intressant en mourant!

Dans cette anecdote que, toute frivole qu'elle est, le narrateur citait
comme une preuve du sentiment que le pote avait de sa propre beaut, on
peut aussi trouver la trace de son habitude de tout rapporter  ce sexe
qu'il affectait de mpriser, et qui cependant exerait une puissante
influence sur le cours et la teinte de toutes ses penses.

Il parlait souvent de sa mre  lord Sligo avec des sentimens qui
s'loignaient bien peu de l'aversion. Quelque jour, lui dit-il, je vous
expliquerai la cause de cette disposition de mon coeur. Peu de tems
aprs, un jour qu'ils se baignaient ensemble dans le golfe de Lpante,
il rappela cette promesse, et montrant sa jambe et son pied nus. Voyez,
s'cria-t-il, c'est  ses absurdes faiblesses  l'poque de ma naissance
que je dois cette difformit, et pourtant, d'aussi loin que je puisse me
souvenir, elle n'a jamais cess de me la reprocher. Mme encore peu de
jours avant notre dernire sparation, au moment o j'allais quitter
l'Angleterre, elle pronona contre moi une imprcation dans un de ses
accs de colre, et souhaita que je pusse devenir aussi difforme
d'esprit que de corps!

L'expression de sa physionomie et de ses gestes ne peuvent tre bien
conus que par ceux qui l'ont vu quelquefois dans un pareil tat
d'excitation.

Habitu  manifester sans rserve ses sentimens et ses penses, il ne
dguisait pas davantage le peu de prix qu'il attachait  ces dbris des
arts antiques, qu'il voyait si ardemment recherchs par tous ses
classiques compagnons de voyage. Lord Sligo se proposait d'employer
quelque argent  faire faire des fouilles pour chercher des antiquits.
Lord Byron, en lui offrant de surveiller ces travaux, et de tenir la
main  ce que cet argent ret une destination lgitime, lui dit: Vous
pouvez tre bien tranquille en vous en rapportant  moi, je ne suis pas
_dilettante_. Tous vos connaisseurs sont des voleurs; mais je fais trop
peu de cas de ces sortes de choses pour en drober jamais.

Il observa plus svrement encore, pendant ses voyages, le rgime qu'il
avait adopt pour se faire maigrir, et qu'il avait commenc  suivre
avant de quitter l'Angleterre.  Athnes, il prenait, dans ce dessein,
des bains chauds trois fois la semaine; sa boisson habituelle tait un
mlange d'eau et de vinaigre, et il mangeait rarement autre chose qu'un
peu de riz.

Au nombre des personnes qu'il vit le plus  cette poque, outre lord
Sligo, se trouvaient lady Hester Stanhope et M. Bruce; et mme l'un des
premiers objets qui s'offrirent aux yeux de ces voyageurs distingus, au
moment o ils approchaient des ctes de l'Attique, fut Lord Byron se
jouant dans son lment favori au pied des rochers du cap Colonne. Ils
furent ensuite prsents les uns aux autres par lord Sligo; et ce fut,
je crois,  sa table que, dans le cours de leur premire entrevue, lady
Hester, avec cette vive loquence qui la rend si remarquable, fit
chaudement la guerre au pote  propos de l'opinion peu favorable 
l'intelligence des femmes, qu'elle lui supposait. Peu dispos, quand
mme il en et t capable,  dfendre une pareille hrsie contre une
personne qui, par elle-mme, en tait la plus irrsistible rfutation,
Lord Byron n'eut d'autre ressource contre les argumens de sa belle
antagoniste, que le silence de l'assentiment. Lady Hester sut
naturellement gr d'une pareille retenue de la part d'un homme de sa
condition, et ils se lirent, ds ce moment, de l'amiti la plus
sincre. En rappelant dans ses _Memoranda_ quelques souvenirs de cette
poque, aprs avoir racont qu'il fut,  Sunium, surpris au bain par une
socit anglaise, il ajoute: Ce fut le commencement de la plus agrable
connaissance que j'aie faite en Grce... Puis il continue en protestant
 M. Bruce, si jamais ces pages tombent sous ses yeux, qu'il se
souvenait encore avec plaisir des jours qu'ils avaient passs ensemble 
Athnes.

Pendant son sjour en Grce  cette poque, nous le voyons former une de
ces amitis singulires (si l'on peut prononcer ce beau nom en pareille
circonstance), dont j'ai cit dj deux ou trois exemples en traant
l'histoire de sa jeunesse, et dont le charme principal  ses yeux semble
avoir consist dans le plaisir d'tre protecteur, et celui de faire
natre des sentimens de reconnaissance. Un jeune Grec, nomm Nicolo
Giraud, fils d'une dame veuve, chez laquelle logeait l'artiste Lusieri,
fut celui qu'il adopta de cette manire, sans doute par suite d'ides
semblables  celles qui avaient inspir ses premiers attachemens pour le
jeune paysan de Newstead, et pour le jeune chantre de Cambridge. Il
parat avoir port  ce jeune homme un intrt trs-vif, et l'on peut
dire fraternel; c'est au point que, non-seulement il lui fit accepter,
en le quittant  Malte, une somme considrable, mais encore il lui donna
dans la suite, comme le lecteur le verra, une preuve plus durable de sa
gnrosit.

Quoiqu'il ft de tems  autre des excursions en Attique et en More, il
avait fix son quartier-gnral  Athnes, o il logeait dans un couvent
de franciscains; et dans les intervalles d'une tourne  l'autre, il
s'occupait  recueillir des matriaux pour ces notes sur la situation de
la Grce moderne, dont il a fait suivre le second chant de _Childe
Harold_. Ce fut aussi dans cette retraite qu'il composa, comme pour
braver le _Genius loci_, ses imitations d'Horace. Cette satire, qui
retrace d'un bout  l'autre des scnes de la vie de Londres, porte pour
date: Athnes, couvent des Capucines, 12 mars 1811.

Dans le petit nombre de lettres qu'il crivit encore  sa mre, je ne
choisirai que les deux suivantes.




LETTRE XLIX.

 MRS. BYRON.

Athnes, 14 janvier 1811.


CHRE MADAME,

Je saisis, suivant mon usage, une occasion d'crire brivement, mais
frquemment; l'arrive des lettres,  dfaut de communications
rgulires, tant fort incertaine... J'ai dernirement fait plusieurs
tournes de quelque cent ou deux cents milles en More et dans
l'Attique, etc. J'ai termin aussi ma grande excursion par la Troade et
Constantinople, etc., et suis maintenant revenu encore une fois 
Athnes. Je crois vous avoir crit plusieurs fois qu' l'imitation de
Landre (quoique sans sa dame), j'avais travers l'Hellespont de Sestos
 Abydos. Fletcher, que j'ai renvoy en Angleterre avec des papiers,
vous instruira de cette circonstance et de quelques autres. Je n'aurai
pas, je crois,  me plaindre beaucoup de son absence, connaissant
passablement l'italien et le grec moderne; j'tudie cette dernire
langue avec un matre, et j'en sais tout ce qu'un homme raisonnable peut
dsirer pour converser et donner des ordres. En outre, les lamentations
perptuelles de Fletcher sur la privation de boeuf et de bire, son
mpris stupide pour tout ce qui est tranger, son incapacit
insurmontable pour apprendre le moindre mot d'aucune langue, le
rendaient une charge, suivant l'usage de tous les autres domestiques
anglais. Je vous assure que l'ennui de parler pour lui, les consolations
dont il avait besoin (beaucoup plus que moi-mme), les pilaus (mets turc
compos de riz et de viande) qu'il ne pouvait manger, les vins qu'il ne
pouvait boire, les lits dans lesquels il ne pouvait dormir, et la longue
liste des calamits, telles que les faux pas des chevaux, le manque de
th!!! qui l'assaillaient sans cesse, l'auraient rendu un objet
continuel de plaisanteries pour les spectateurs et d'embarras pour son
matre. Aprs tout, l'homme est assez honnte et assez capable dans un
pays chrtien; mais en Turquie, Dieu me pardonne! mes soldats albanais,
mes Tartares et mes janissaires travaillaient pour lui et pour nous
aussi, ainsi que mon ami Hobhouse peut le certifier.

Il est probable que je reviendrai en Angleterre au printems; mais pour
l'excution de ce projet, il me faut des remises. Mes propres fonds
m'auraient trs-bien suffi; mais j'ai t oblig d'aider un ami qui me
paiera, j'en suis certain; et en attendant je n'ai pas le sou.
Maintenant je ne me soucie pas d'entreprendre un voyage d'hiver, mme
quand je serais fatigu de voyager; et je suis tellement convaincu des
avantages que l'on recueille  observer l'espce humaine au lieu de lire
ce que l'on en crit, et des fcheux effets de rester chez soi, en proie
aux prjugs troits d'un insulaire, que je pense qu'il devrait exister
parmi nous une loi qui envoyt pour un tems les jeunes gens 
l'tranger, chez le petit nombre d'allis que nos guerres nous ont
laisss.

Ici je vis et je converse avec des Franais, des Italiens, des
Allemands, des Danois, des Grecs, des Turcs, des Amricains, etc., etc.,
etc.; et sans perdre de vue mon pays, je puis juger des manires des
autres. Quand je reconnais la supriorit de l'Angleterre (sur le compte
de laquelle, soit dit en passant, nous nous abusons en bien des choses),
j'en suis satisfait; et lorsque je la trouve infrieure, je m'claire au
moins sous ce rapport. J'aurais pu continuer un sicle  tre enfum
dans vos villes, ou  humer le brouillard dans vos campagnes, sans
apprendre cette vrit, et sans rien acqurir chez moi de plus utile ou
de plus agrable. Je ne tiens point de journal, et n'ai point
l'intention de griffonner mes voyages. J'ai fini avec le mtier
d'auteur; et si, dans ma dernire production, j'ai prouv aux critiques
ou au monde que j'tais quelque chose de plus que ce qu'ils supposaient,
je suis satisfait, et ne hasarderai point _cette rputation_ par un
futur effort. Il est vrai que j'ai quelques autres productions en
portefeuille; mais je les laisse pour ceux qui me survivront. Si on les
juge dignes de la publication, elles serviront  terniser ma mmoire,
lorsque moi-mme j'aurai cess d'avoir un souvenir. J'ai pris ici un
artiste bavarois qui prend pour moi quelques vues d'Athnes, etc. Cela
vaudra mieux que du griffonnage, maladie dont j'espre tre guri.  mon
retour, j'espre mener une vie tranquille et retire; mais Dieu sait
mieux que nous ce qu'il nous faut, et agit en consquence, au moins  ce
que l'on dit. Je n'ai point d'objection  faire  cela, aprs tout,
n'ayant pas raison de me plaindre de mon lot. Je suis cependant
convaincu que les hommes se font eux-mmes plus de mal que le diable ne
pourrait jamais leur en faire. J'espre que cette lettre vous trouvera
en bonne sant, et autant heureuse que nous pouvons l'tre. Vous
apprendrez au moins avec plaisir qu'il en est ainsi pour moi, et que je
suis  jamais votre...




LETTRE L.

 MRS. BYRON.

Athnes, 28 fvrier 1811.


CHRE MADAME,

Comme j'ai reu un firman pour l'gypte, etc., je partirai pour ce pays
dans le courant du printems, et je vous prie de mander  M. H... qu'il
est ncessaire de me faire parvenir des fonds. Au sujet de Newstead, je
rponds, comme auparavant, non. S'il faut vendre, vendez Rochdale.
Fletcher sera arriv  cette poque avec mes lettres relatives  cet
objet. Je vous dirai d'abord franchement que je n'aime pas les placemens
de fonds. Si, par quelque circonstance particulire, j'tais amen 
adopter une telle rsolution, j'irais,  tout vnement, passer ma vie 
l'tranger: le seul lien qui m'attache  l'Angleterre est Newstead; et
ce lien une fois rompu, ni mon intrt ni mes inclinations ne
m'appelleraient dans le Nord. La mdiocrit dans votre pays est
l'opulence en Orient, tant est grande la diffrence qui existe dans la
valeur montaire et l'abondance des objets ncessaires  la vie. Je me
sens tellement un citoyen du monde, que le pays o je pourrai jouir d'un
climat dlicieux et de toutes les recherches du luxe,  un prix moindre
que celui de la vie ordinaire de collge en Angleterre, sera toujours
une patrie pour moi. Telles sont en effet les ctes de l'Archipel. Voici
donc l'alternative:--Si je garde Newstead, je reviens; si je le vends,
je reste  l'tranger. Je n'ai reu d'autres lettres de vous que celles
de juin, mais j'ai crit plusieurs fois; et, comme  l'ordinaire, je
continuerai d'aprs le mme plan.

Croyez-moi  jamais votre, etc.

BYRON.

_P. S._ Je vous verrai probablement dans le cours de l'automne; mais je
ne puis rellement,  une telle distance, vous dsigner aucun mois en
particulier.




LETTRE LI.

 M. HODGSON.

 bord de la frgate _la Volage_[141], 29 juin 1811.

     [Note 141: Le voyage d'gypte, que, par la lettre prcdente,
     il semble avoir projet, fut abandonn, probablement  dfaut
     des fonds qu'il attendait; et, le 3 de juin, il mit  la
     voile de Malte pour l'Angleterre, sur la frgate _la Volage_,
     ayant, pendant son court sjour  Malte, prouv une violente
     attaque de fivre tierce. D'aprs les lettres mlancoliques
     qui suivent, on peut se faire une ide des sentimens avec
     lesquels il revenait dans sa patrie.]


Dans huit jours, avec un bon vent, nous serons  Portsmouth; et, le 2
de juillet, se termineront (jour pour jour) deux annes d'un voyage
duquel je reviens avec aussi peu d'motion qu' mon dpart. Je pense
pourtant que j'ai eu plus de peine  quitter la Grce que l'Angleterre,
pays que je suis impatient de revoir par la seule raison que je suis las
d'un si long voyage.

En vrit, mon avenir n'offre rien de trs-agrable. Embarrass dans
mes affaires particulires, indiffrent au public, solitaire semis avoir
le dsir de la socit, le corps affaibli par des fivres successives,
mais l'esprit, je l'espre, non encore abattu, je retourne _au logis_
sans une esprance, et presque sans un dsir. La premire chose qu'il me
faudra braver, sera un homme de loi; la seconde un crancier, puis des
charbonniers, des fermiers, des arpenteurs, et toutes les agrables
consquences d'un domaine en dsordre et de mines de charbon contestes.
En un mot, je suis malade et chagrin; et, lorsque j'aurai un peu rpar
mes irrparables affaires, je dcamperai ou vers l'Espagne pour y
guerroyer, ou encore une fois vers l'Orient, o je puis au moins avoir
des cieux sans nuages et un refuge contre les impertinens.

Je compte vous rencontrer ou vous voir  la ville ou  Newstead, toutes
les fois que vous pourrez y venir sans vous dranger. Je suppose que,
comme d'habitude, vous faites de l'amour et de la posie. Ce mari de
H... Drury ne m'a jamais crit, quoique je lui aie adress plus d'une
lettre; mais je jurerais que le pauvre homme a de la famille, et que par
consquent tous ses soins sont concentrs dans son cercle.

Car des enfans causent de nouvelles dpenses, et Dicky est maintenant en
ge d'aller  l'cole.

(WARTON.)

Si vous le voyez, dites-lui que je lui apporte une lettre de Tucker, un
de ses amis, chirurgien de l'arme, qui m'a soign et est un trs-digne
homme, quoiqu'il aime trop les mots de son mtier. J'arriverais trop
tard pour le jour des exercices oratoires, ou je serais probablement
descendu  Harrow......................................................
.......................................................................

J'ai beaucoup regrett en Grce d'avoir omis d'emporter
l'_Anthologie_.--Je veux dire celle de Bland et de Mirivale............
.......................................................................

Qu'est devenu sir Edgar? Et les imitations et les traductions, o en
sont-elles? Je suppose que vous n'avez pas l'intention d'abandonner si
aisment le public, mais que vous l'attaquerez avec un in-quarto. Quant
 moi, je suis excd des fats de la posie et des bavardages, et je
laisserai tout le domaine Castalien  Bufo ou  tout autre. Mais vous
tes un homme sentimental et sensible, et vous rimerez jusqu' la fin du
chapitre. Quoi qu'il en soit, j'ai crit quelque quatre mille vers d'un
genre ou d'un autre, sur mes voyages.

Je n'ai pas besoin de vous rpter que je serais heureux de vous voir.
J'arriverai  Londres vers le 8,  l'htel de Dorant, rue d'Albemarle,
et mes affaires m'appelleront quelques jours aprs dans le Nottingham
suprieur, et de l  Rochdale.

Je suis, ici et l, votre, etc.




LETTRE LII.

 MRS. BYRON.

 bord de la frgate _la Volage_, 25 juin 1811.


CHRE MRE,

Cette lettre, qui vous sera envoye  notre arrive  Portsmouth,
probablement vers le 4 de juillet, a t commence  peu prs
vingt-trois jours aprs notre dpart de Malte. Le 2 de juillet, jour
pour jour, j'aurai t deux ans absent de l'Angleterre, et j'y reviens
en grande partie avec les mmes sentimens qui me dominaient  mon
dpart; savoir, l'indiffrence. Mais cette apathie ne s'tend
certainement pas jusqu' vous, ainsi que je vous le prouverai par tous
les moyens en mon pouvoir. Vous serez assez bonne pour faire prparer
mon appartement  Newstead; mais que rien ne vous drange, et surtout
que ce ne soit pas moi. Ne me considrez que comme une visite ordinaire.
Je dois seulement vous informer que, depuis long-tems, je me suis
astreint  une dite vgtale complte, et que le poisson ni la viande
n'entrent dans mon rgime. Je compte donc sur une provision considrable
de pommes de terre, d'herbes et de biscuit. Je ne bois point de vin.
J'ai avec moi deux domestiques, hommes de moyen ge, et tous deux Grecs.
Mon intention est de me rendre d'abord  Londres pour voir M. H..., et
de passer de l  Newstead, en allant  Rochdale. Je n'ai d'autre prire
 vous faire que celle de ne point oublier mon rgime, qu'il m'est
trs-ncessaire d'observer. Je suis en bonne sant, comme je l'ai
gnralement t,  l'exception de deux accs de fivre dont je fus
promptement dbarrass.

Mes projets dpendront tellement des circonstances, que je ne me
hasarderai point  noncer une opinion  ce sujet. Mon avenir n'est pas
flatteur; mais je suppose que nous lutterons toute notre vie, comme nos
voisins. En vrit, d'aprs les dernires informations de H..., j'ai
quelque crainte de trouver Newstead dmantel par MM. Brothers, etc.:
H... semble dtermin  me forcer  le vendre; mais il sera tromp dans
son espoir. Je pense que je ne serai pas obsd de visiteurs; mais s'il
en tait autrement, vous devrez les recevoir, car je suis rsolu  ne
laisser violer ma retraite par personne. Vous savez que je n'ai jamais
beaucoup aim la socit; je l'aime encore moins qu'auparavant. Je vous
apporte un schall et une quantit d'essence de roses. Il faudra que
j'entre tout cela par contrebande, s'il est possible. J'espre trouver
ma bibliothque en assez bon ordre.

Fletcher est sans doute arriv. Je distrairai le moulin, de la ferme de
M. B***; son fils est un trop brillant sducteur pour hriter des deux
objets, et j'y placerai Fletcher, qui m'a servi fidlement, et dont
l'pouse est une bonne femme. Il est, en outre, ncessaire de temprer
l'ardeur du jeune M. B***, ou il peuplera la paroisse de btards. En un
mot, s'il avait sduit une laitire, il aurait pu trouver quelque
excuse; mais la fille est son gale, et, dans la haute comme dans la
basse classe, en circonstance semblable, la rparation est de droit;
mais je n'interviendrai qu'en dmembrant (comme Bonaparte) le royaume de
M. B***, afin d'en riger une partie en principaut pour le
feld-marchal Fletcher. J'espre que vous gouvernez d'une main prudente
mon petit empire et sa triste charge de dette nationale. Pour rompre la
mtaphore, permettez-moi de me dire votre, etc.

_P. S._ Cette lettre tait crite pour tre envoye de Portsmouth;
mais,  notre arrive, l'escadre a reu l'ordre de se rendre  Nore.
C'est de l que partira ma lettre. Je n'ai point fait cet envoi plus
tt, parce que j'ai suppos que vous pourriez prouver des inquitudes,
l'intervalle mentionn dans la lettre tant plus long que celui qui
devait exister entre notre arrive au port et ma venue  Newstead.




LETTRE LIII.

 M. HENRY DRURY.

 bord de la frgate _la Volage_,  la hauteur d'Ouessant, 17 juillet
1811.


MON CHER DRURY,

Aprs deux ans et quelques jours d'absence (le 2), j'approche de votre
patrie. L'extrieur de ma lettre vous indiquera le jour de mon arrive.
Maintenant nous sommes agrablement retenus, par un calme plat, prs du
port de Brest. Je n'en ai jamais t si prs depuis que j'ai quitt
Duck-Puddle. .................................................

Nous sommes partis de Malte depuis trente-quatre jours, et nous avons
eu une traverse fort ennuyeuse. Vous me verrez ou entendrez parler de
moi bientt aprs la rception de cette lettre, puisque je dois passer
par Londres, afin de rparer mes irrparables affaires. De l il me faut
aller dans le Nottinghamshire, y lever des rentes; ensuite dans le
Lancashire, y vendre des mines de charbon; et revenir  Londres payer
des dettes; car il semble que je n'aurai jamais ni charbon ni repos que
je n'aille  Rochdale en personne.

Je rapporte quelques marbres pour Hobhouse, pour moi quatre anciens
crnes athniens[142], tirs de sarcophages, une fiole de cigu
attique[143], quatre tortues vivantes, un livre (mort dans la
traverse), deux domestiques grecs, vivans, l'un Athnien, l'autre
Yaniote, lesquels ne peuvent parler que le romaque ou l'italien, et
_moi-mme_, comme le dit finement Moses dans le _Vicaire de Wakefield_,
et je puis le dire  son exemple, car j'ai aussi peu de raison de me
vanter de mon expdition que lui de la sienne  la foire.

     [Note 142: Donns par la suite  sir Walter Scott.]

     [Note 143: Possde aujourd'hui par M. Murray.]

Je vous crivis des rochers Cyanens, pour vous dire que j'avais
travers la mer  la nage de Sestos  Abydos. Avez-vous reu ma
lettre?... Je suppose qu'Hodgson est,  l'heure qu'il est, enfonc dans
l'tude. Que n'aurait-il pas donn pour avoir vu, comme moi, le
vritable Parnasse, o je fis tort  l'vque de Chrissa d'un livre de
gographie? Mais je n'appelle cela qu'un plagiat, en ce que cette action
fut commise  une heure de chemin de Delphes.

Maintenant que nous avons ramen le jeune voyageur en Angleterre, il
peut tre intressant, avant de le suivre dans les scnes qui
l'attendaient chez lui, de considrer  quel point le caractre gnral
de son esprit et de son humeur avait t modifi par la srie de voyages
et d'aventures dans lesquels il avait t engag pendant les deux annes
qui venaient de s'couler. Il serait difficile d'imaginer une vie moins
potique et moins romanesque que celle qu'il avait mene avant son
dpart pour ses voyages. Dans sa jeunesse, il est vrai, il avait vcu et
err parmi des scnes bien capables, selon les ides ordinaires, de
former les premiers germes du sentiment potique. Mais bien que le pote
ait pu se nourrir plus tard de ces brillans souvenirs, il est plus que
douteux, comme on l'a dj fait observer, qu'il ait t form par eux.
S'il tait vrai qu'une jeunesse passe au milieu des scnes de montagnes
ft si favorable au dveloppement des talens d'imagination, les Gallois
parmi nous, et les Suisses  l'tranger, devraient briller plus qu'ils
ne le font de nos jours par leurs conceptions potiques. Mais, en
accordant mme que la mmoire des premires excursions de Byron ait eu
quelque part dans la direction de ses ides, l'effet rel de cette
influence, quelle qu'elle ft, cessa avec son enfance, et la vie qu'il
mena ensuite, durant son sjour au collge d'Harrow, fut ce que
naturellement la vie d'un colier si rveur et si entreprenant devait
tre, tout autre chose que potique. Pour un soldat ou un aventurier,
l'ducation qu'il reut alors et t parfaite. Ses exercices
athltiques, ses combats, son amour pour les entreprises hasardeuses,
donnrent les indices d'un esprit fait pour la carrire la plus
orageuse; mais ces dispositions paraissaient, de toutes, les moins
favorables aux tudes mditatives de la posie; et bien qu'elles
promissent de le rendre plus tard un sujet d'inspiration pour les
potes, elles ne donnaient assurment que trs-peu d'esprance de le
voir jamais lui-mme briller au premier rang parmi eux.

Ses habitudes  l'universit taient encore moins intellectuelles et
moins littraires. Ds son enfance, il avait lu beaucoup et avec ardeur,
quoique sans mthode; mais cette application mme de son esprit,
irrgulire et sans direction comme elle tait, il l'avait en grande
partie abandonne aprs son dpart d'Harrow; et au nombre des
occupations qui se partageaient son tems  l'acadmie, les jeux de
hasard, l'escrime, les soins  donner  son ours et  ses boul-dogues
furent au moins les plus innocentes, si elles ne furent pas les plus
favorites. Pendant son sjour  Londres, on ne le voit pas davantage
cultiver son intelligence, ou rechercher des amusemens plus dlicats.
N'ayant aucune ressource de socit prive par le manque absolu d'amis
et de parens, il tait rduit dans cette ville  frquenter les oisifs
de caf; et pour ceux qui se rappellent ce qu'taient  cette poque les
cafs de Limmer et Stevens, les deux maisons qu'il visitait de
prfrence, il est inutile de dire que, quel que ft d'ailleurs le
mrite de ces tablissemens, ils n'taient rien moins que des coles
convenables au dveloppement d'un caractre potique.

Mais quelque incompatible qu'une telle vie pt tre avec les habitudes
de contemplation qui seules pouvaient veiller et fortifier les hautes
facults qu'il avait dj montres, cependant, sous un autre point de
vue, le tems qu'il perdit alors en apparence fut, dans la suite, mis 
profit d'une manire incontestable. En l'initiant ainsi peu  peu  la
connaissance des varits de l'esprit humain, en lui donnant l'aperu
exact des dtails de la socit dans leurs formes les moins
artificielles; enfin, en le mlant si jeune avec le monde, ses affaires
et ses plaisirs, la vie qu'il menait  Londres contribua certainement 
former cette combinaison extraordinaire, qu'on admira plus tard en lui,
de l'imagination et de la connaissance du monde, de l'hroque et du
plaisant, des aperus les plus fins et les plus minutieux de la vie
relle avec les conceptions les plus leves et les plus sublimes de la
grandeur idale.

Une autre disposition dominante de son esprit plus mr et de ses crits
dut peut-tre sa naissance aux mmes causes. Dans cette exprience
anticipe du monde que lui donnait son contact prcoce avec la foule, il
n'est gure probable qu'un grand nombre des caractres les plus dignes
de l'espce humaine aient frapp ses regards. Il n'est que trop
probable, au contraire, que les individus les plus lgers et les moins
estimables des deux sexes durent tre au nombre de ses modles, et que
c'est d'aprs eux,  un ge o les impressions se gravent le plus
fortement, que ses premiers jugemens sur la nature humaine furent
forms. De l probablement ces aperus mprisans et dgradans pour
l'humanit, qu'il tait dans l'usage d'allier au tribut plus noble qu'il
payait  la beaut et  la majest de la nature en gnral. De l le
contraste qui apparat entre les productions de son imagination et
celles de son exprience; entre ces rves pleins de beaut et de douceur
que l'une crait  sa volont, et l'amertume, sombre et dsolante qui
dbordait de tous cts lorsqu'il ne consultait plus que l'autre.

Malgr le peu d'esprance que donnait sa jeunesse de la haute destine
qui l'attendait, elle prsentait dj un caractre singulier de la
puissance de son imagination; je veux parler de cet amour de la solitude
qui, de bonne heure, indique ces gots d'tude et d'observation de
soi-mme par lesquelles seules les carrires de diamans du gnie sont
exploites et mises au grand jour. Dans son enfance  Harrow, il avait
fortement montr cette disposition; on le connaissait au collge comme
je l'ai dj dit, pour aimer  s'loigner de ses camarades, et 
s'asseoir seul sur une tombe dans le cimetire, s'abandonnant ainsi  la
rverie pendant des heures entires.  mesure que son esprit rvla ses
ressources, ce sentiment domina en lui; et quand ses voyages 
l'tranger n'auraient servi qu' le dtacher des distractions de la
socit pour le mettre en tat, solitaire clbre, de communiquer avec
son propre esprit, cela et t un grand pas de fait vers l'expansion
complte de ses facults. Ce fut rellement alors qu'il commena  se
sentir capable de se livrer au dtachement que l'tude de soi-mme
exige, et qu'il put jouir de cette libert, indpendante du mlange des
penses d'autrui, et qui seule laisse l'esprit contemplatif matre de
ses propres ides. Dans la solitude de ses nuits sur mer, dans ses
excursions isoles  travers la Grce, il jouit d'assez de loisir et de
solitude pour s'observer lui-mme, et l s'apercevoir des premiers
clairs de son glorieux gnie. Un de ses principaux plaisirs, ainsi
qu'il en fait mention dans ses _Memoranda_, tait, lorsqu'il se baignait
dans quelque lieu retir, de s'asseoir, au-dessus de la mer, sur des
rochers levs, et l de rester des heures entires  contempler les
cieux et les eaux[144], et  se perdre dans cette sorte de vague rverie
qui, quoique sans forme arrte, et sans but pour le moment, se
rpandait ensuite, dans ses crits, en peintures nergiques et
brillantes qui vivront  jamais.

     [Note 144: Il fait allusion  cette passion dans ces belles
     stances:

     S'asseoir sur les rochers, contempler la mer, etc.

     Alfieri, avant que son gnie ne se ft compltement
     dvelopp, ainsi qu'il nous le dit, avait l'habitude de
     passer des heures dans une sorte d'tat de rverie, 
     contempler l'Ocan: Aprs le spectacle, un de mes amusemens
      Marseille tait de me baigner presque tous les soirs dans
     la mer. J'avais trouv un petit endroit fort agrable, sur
     une langue de terre place  droite hors du port; o, en
     m'asseyant sur le sable, le dos appuy contre un petit rocher
     qui empchait qu'on ne pt me voir du ct de la terre, je
     n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux
     immensits, qu'embellissaient les rayons d'un soleil
     couchant, je passai, en rvant, des heures dlicieuses; et
     l, je serais devenu pote, si j'avais su crire dans une
     langue quelconque.]

S'il n'et pas t livr  ces doutes et  cette dfiance qui entourent
les premiers pas du gnie, les sentimens qu'il devait prouver et ses
dcouvertes dans un nouveau domaine d'intelligence, auraient d
convertir les heures solitaires du jeune voyageur en un rve de bonheur.
Mais on verra que dans ces momens mme, il se dfiait de sa propre
force, et qu'il ne se doutait nullement de la hauteur  laquelle
s'lverait l'esprit qu'il voquait alors. Il devint tellement pris de
ces rveries solitaires, que la socit mme de son compagnon de voyage,
malgr la sympathie de ses gots avec les siens, devint pour lui une
chane et un fardeau; et ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul, sur le
rivage d'une petite le de la mer ge, que son gnie respira librement.
Si l'on voulait une preuve plus forte de sa passion profonde pour
l'isolement, nous la trouverions, quelques annes aprs, dans ses
propres crits, lorsqu'il avoue que, dans la compagnie de la femme qu'il
aima le plus, il se surprit souvent soupirant aprs la solitude.

Ce ne fut pas seulement en lui procurant la retraite dont il avait
besoin pour faire clore dans le silence ses facults admirables, que
les voyages contriburent puissamment  la formation de son caractre
potique; ds son enfance mme, il avait contempl l'Orient avec des
yeux romanesques. La lecture qu'il fit, avant l'ge de dix ans, de
l'histoire des Turcs, par Rycaut, avait pris un fort ascendant sur son
esprit, et il avait lu avec avidit tous les livres sur l'Orient qu'il
avait pu rencontrer[145].

     [Note 145: Quelques mois avant sa mort, dans une conversation
     avec Mavrocordato,  Missolonghi, Lord Byron dit: L'histoire
     turque fut un des premiers livres qui procura du plaisir  ma
     jeunesse; et je pense que cette lecture eut beaucoup
     d'influence sur les dsirs que j'eus ensuite de visiter le
     Levant, et donna peut-tre  ma posie cette teinte orientale
     que l'on y remarque.

     (_Rcit du comte Gamba_.)

     Dans la dernire dition de l'ouvrage du docteur Israeli, sur
     le _caractre littraire_, on trouve quelques notes
     marginales assez curieuses, crites par Lord Byron dans un
     exemplaire de cet ouvrage qui lui appartenait. Parmi ces
     notes est l'numration suivante des crivains qui, outre
     Rycaut, avaient attir son attention sur l'Orient de si bonne
     heure.

     Knolles, Cantemir, de Tott, lady M.W. Montague, la
     traduction d'Hawkin de l'_Histoire des Turcs_ par Mignot, les
     _Mille et Une Nuits_, tous les voyages, toutes les histoires,
     tous les livres sur l'Orient que je pouvais trouver, je les
     avais lus, ainsi que Rycaut, avant l'ge de dix ans. Je pense
     que je lus les _Mille et Une Nuits_ en premier lieu; aprs
     cela je prfrai le rcit des combats de mer, le roman de
     _Don Quichotte_ et ceux de Smollett, particulirement
     _Roderic Random_, et j'tais passionn pour l'histoire
     romaine. Lorsque j'tais enfant, je ne pus jamais lire sans
     dgot un livre de posie.]

Il s'ensuit qu'en visitant ces contres il ne fit que raliser les rves
de sa jeunesse, et ce retour de ses penses vers ce tems d'innocence
donna  leur cours une fracheur et une puret dont elles avaient manqu
depuis long-tems. Sans le charme de ces souvenirs, l'attrait de la
nouveaut tait la moindre chose que lui prsentaient les scnes
nouvelles  travers lesquelles il passait. De doux souvenirs du pass,
et peu d'hommes les ont retenus aussi vivement, se mlaient aux
impressions des objets prsens  ses yeux; et comme, dans les montagnes
d'cosse, il avait souvent travers, en imagination, les pays musulmans,
ainsi la mme facult le transportait des montagnes sauvages de
l'Albanie  celles de Monroy.

Tandis qu'il trouvait  chaque pas des inspirations potiques, il y
avait aussi dans ce prompt changement de place et de scne, dans cette
diversit d'hommes et d'usages qui l'entouraient, dans l'esprance
continuelle d'aventures nouvelles, et d'entreprises extraordinaires, une
succession et une varit d'_excitation_ toujours renouvele, qui
mettaient non-seulement en action, mais rendaient plus vigoureuse toute
l'nergie de son caractre. Ainsi qu'il dcrit lui-mme sa manire de
vivre, c'tait aujourd'hui dans un palais, demain dans une table; un
jour avec le pacha, l'autre avec le berger. C'est ainsi qu'il trouva
toujours  exercer son esprit observateur, et que les impressions se
multiplirent sur son imagination. Dj initi  quelques-unes des
privations et des peines de la vie, pouvant juger par-l des rigueurs de
l'adversit, il apprit  agrandir le cercle de ses sympathies, plus
qu'il n'est ordinaire dans le rang lev auquel il appartenait, et il
s'habitua  cette trempe vigoureuse et mle de pense qui est si
profondment grave dans tous ses crits. Nous ne devons pas oublier, au
nombre de ces salutaires effets de ses voyages, les nobles inspirations
du danger qu'il prouva plus d'une fois, ayant t plac, tant sur terre
que sur mer, dans des situations bien calcules pour veiller ces
sentimens d'nergie que des prils envisags de sang-froid ne manquent
jamais de faire natre.

Le vif intrt, qu'en dpit de sa philosophie apparente  cet gard,
dans _Childe Harold_, il prenait  tout ce qui se rattache  la vie
militaire, trouva des occasions frquentes de satisfaction,
non-seulement  bord des vaisseaux de guerre anglais sur lesquels il
s'embarqua, mais aussi dans ses divers rapports avec les soldats du
pays.  Salora, place isole sur le golfe d'Arta, il passa une fois deux
ou trois jours log dans une misrable baraque. Pendant tout ce tems il
vcut familirement avec les soldats. Ces guerriers farouches, que l'on
pourrait presque appeler des brigands, assis autour du jeune pote, et
examinant avec une sauvage admiration son fusil de Manton[146] et son
pe anglaise, prsentaient chaque soir une scne curieuse dont le
tableau pourrait offrir un contraste, malheureusement trop affligeant,
avec ce qui se passa quand le pote, devenu l'un de leurs capitaines,
mourut sur cette mme terre avec des Souliotes pour gardes et la Grce
entire pour cortge de deuil.

     [Note 146: Il plut beaucoup le jour suivant, et nous
     passmes encore cette soire avec nos soldats. Leur
     capitaine, Elmas, essaya un beau fusil de Manton[146a],
     appartenant  mon ami; et comme il touchait le but  chaque
     coup, il y prit grand plaisir: _Hobhouse's Journey_, etc.]

     [Note 146a: Nom d'un arquebusier.]

Il est vrai qu'au milieu des motions rveilles par cette varit
d'objets, son esprit tait toujours plong dans cette mlancolie qu'il
avait apporte de son pays natal. Il fit sur M. Adair et sur M. Bruce,
comme je l'ai dj dit, l'effet d'un homme en proie  un profond
abattement; et ce fut aussi l'opinion du colonel Leake, qui,  cette
poque, tait notre rsident  Joannina[147]. Mais cette mlancolie
mme, malgr son opinitret, dut certainement parvenir, sous
l'influence nergique et salutaire de sa vie errante,  un degr
d'lvation qu'elle n'aurait jamais pu atteindre au milieu des
contrarits qui l'obligeaient  se replier sur elle-mme. S'il n'et
pas voyag, peut-tre serait-il devenu un satirique grondeur; mais 
mesure que ses yeux embrassaient un plus vaste horizon, tous les
sentimens de son coeur se dvelopprent dans la mme proportion; et cette
tristesse inne, en se combinant avec les effusions de son gnie, devint
une des principales causes de leur nergie et de leur grandeur. Quelle
pense sublime, en effet, s'leva jamais dans l'ame, sans que la
mlancolie, quoique ignore peut-tre, y ait eu quelque part?

     [Note 147: Il faut se rappeler que ces deux personnes le
     virent le plus souvent dans des circonstances o l'tiquette
     des prsentations devait, par suite de sa froide rserve,
     porter au plus haut degr la tristesse de ses penses. Son
     compagnon de voyage parle de lui bien diffremment. Dans le
     rcit d'une courte excursion  Ngrepont, M. Hobhouse, qui ne
     put l'y accompagner, exprime avec force le vide que lui fait
     prouver l'absence d'un ami qui joignait  la vivacit
     d'observation et  des remarques piquantes, cette bonne
     humeur communicative, qui rveille l'attention au milieu des
     fatigues et rend les dangers moins terribles. Lord Byron,
     dans quelques vers des imitations d'Horace, adresss
     videmment  M. Hobhouse, se rend la mme justice, en ce qui
     regarde sa sociabilit, mais il donne une ide plus nette de
     la tournure d'esprit qui en tait la source:

     Cher Moschus, avec toi j'espre encore passer de longues
     heures, riant de la folie des hommes, si nous ne pouvons
     sourire  leurs traits d'esprit. Oui, je veux, ami, quitter
     pour toi ma cellule de cynique, et adopter la devise de
     Swift: Vivent les badinages! etc.]

Les lettres qu'il crivit pendant la traverse,  son retour en
Angleterre, nous ont appris combien alors les dispositions de son ame
taient loin d'tre gaies et ses esprances d'tre flatteuses; sans
contredit, et-il t dou de la plus grande confiance, les contrarits
qui l'attendaient dans sa patrie taient bien suffisantes pour attrister
ses prvisions et comprimer son lasticit d'esprit. tre heureux chez
soi, dit Johnson, c'est l en dfinitive, le but de toute ambition, la
fin o tendent nos travaux et nos entreprises. Mais Lord Byron n'avait
pas de _chez soi_, rien du moins qui mritt ce nom si sduisant. Ce
bonheur de faire partie d'une famille bien unie dont les prires
l'auraient suivi dans ses voyages, dont l'attention aurait avidement
cout ses rcits  son retour, il ne le connut jamais, quoique la
nature lui et donn un coeur digne de l'apprcier. Priv de tout ce qui
soutient et encourage, il eut  lutter contre tout ce qui dsole et
humilie.  l'horreur d'un intrieur sans affections vint se joindre le
fardeau d'une position sociale sans ressources suffisantes, et il
prouva ainsi tous les embarras de la vie domestique, sans jouir des
charmes qui les compensent. Pendant son absence, on avait laiss tomber
ses affaires dans une confusion plus grande encore, que leur tendance
naturelle ne donnait lieu de le craindre. On avait, l'anne prcdente,
excut une saisie  Newstead, pour une somme de quinze cents liv. st.,
due  MM. Brothers, tapissiers, et nous croyons devoir rapporter un
trait du vieux Jo Murray dans cette circonstance. C'tait un terrible
crve-coeur pour ce vieux et fidle serviteur, jaloux de l'antique
honneur des Byron, de voir l'annonce de la vente placarde sur la porte
de l'abbaye. Mais redoutant assez la loi pour ne pas arracher l'affiche,
il se dcida, pour s'en ddommager,  la couvrir d'une large feuille de
papier brun qu'il colla par dessus.

Malgr la rsolution, si rcemment exprime par Lord Byron, d'abandonner
pour jamais le mtier d'auteur, et de laisser  d'autres _tout l'empire
Castalien_, nous le trouvons,  peine dbarqu en Angleterre,
trs-activement occup de prparer la publication de quelques-uns des
pomes qu'il avait composs dans ses voyages. Il y mettait mme tant
d'empressement qu'il avait dj, dans une lettre crite en mer, annonc
 M. Dallas, qu'on pourrait de suite les mettre sous presse. Je vais
placer ici sous les yeux du lecteur les parties les plus essentielles de
cette lettre qui, d'aprs sa date, aurait d prcder quelques-unes de
celles que nous avons dj donnes.




LETTRE LIV.

 M. DALLAS.

 bord de la frgate _la Volage_, 28 juin 1811.


Aprs une absence de deux ans (jour pour jour, le 2 de juillet, avant
lequel nous n'arriverons pas  Portsmouth), me voil revenant en
Angleterre...

J'y reviens avec peu d'espoir de bonheur domestique, et une
constitution un peu branle par une ou deux atteintes fort vives de
fivre; mais avec une ame qui n'est point abattue. Mes affaires,  ce
qu'il parat, sont terriblement embrouilles, et je vais avoir
d'interminables difficults  rgler avec les gens de loi, les
charbonniers, les fermiers et les cranciers. Or, pour un homme qui
redoute les embarras, autant qu'il redoute un vque, c'est un srieux
sujet d'inquitude.

Ma satire,  ce que je crois, est  sa quatrime dition; ce n'est pas
un succs tout--fait mdiocre; il n'a cependant rien d'exagr pour une
production qui, en raison du sujet qu'elle traite, ne peut intresser
long-tems, et doit, par consquent, avoir un succs immdiat, o n'en
avoir aucun. Aujourd'hui que je pense et agis avec plus de modration,
je regrette de l'avoir crite, quoiqu'il soit probable que je la
trouverai oublie par tout le monde, moins ceux qu'elle a offenss.

Votre protg et celui de Pratt, le cordonnier Blackett est donc mort,
malgr ses vers! Cette mort est probablement une de celles qui sauvent
un homme de la damnation. C'est parmi vous que le pauvre diable s'est
perdu. Sans ses patrons, il serait peut-tre aujourd'hui en fort bonne
posture, faisant des souliers, non des vers; mais vous avez voulu en
faire un immortel, cote que cote. Je dis cela dans la supposition que
ce sont la posie, le patronage et les liqueurs fortes qui l'ont tu. Si
vous tes  Londres au commencement ou vers le commencement de juillet,
vous me trouverez  l'htel Dorant, Albemarle-Street, o je serai charm
de vous voir. J'ai une imitation de l'art potique d'Horace, que
Cawthorn pourra imprimer de suite; mais que cela ne vous effraie pas, je
n'ai pas l'intention de vous en fatiguer. Vous savez bien que je ne lis
jamais mes vers aux personnes qui me viennent voir. Je partirai de
Londres aprs un sjour fort court, pour me rendre dans le
Nottinghamshire et de l  Rochdale.

Votre, etc.

Ds que Lord Byron fut arriv  Londres, M. Dallas se rendit prs de
lui. Le 15 juillet, dit ce gentleman, j'eus le plaisir de lui serrer la
main,  l'htel Reddish, Saint-James's-Street: je trouvai que son aspect
dmentait ce qu'il m'avait dit de sa sant, et son air n'annonait ni
mlancolie, ni mcontentement d'tre de retour. Il m'entretint, avec
beaucoup de feu, de ses voyages; mais il m'assura qu'il n'avait jamais
eu l'ide de les crire. Il me dit qu' son avis la satire tait son
fort; qu'il s'en tenait  ce genre, et qu'il avait compos pendant ses
divers sjours une paraphrase de l'art potique d'Horace, qui serait un
excellent supplment aux _Bardes anglais et critiques cossais_. Il
semblait esprer que sa rputation s'en accrotrait, et j'entrepris d'en
surveiller la publication, comme je l'avais fait pour la satire. J'avais
mal choisi l'instant de ma visite, et nous emes  peine le tems de nous
entretenir sans tre interrompus. Il m'engagea donc  venir le lendemain
djener avec lui.

Dans l'intervalle, M. Dallas parcourut cette paraphrase que Lord Byron
lui avait permis d'emporter dans ce dessein, et son _dsappointement_,
comme il le dit lui-mme, fut cruel, en dcouvrant qu'un voyage de deux
ans dans les contres inspiratrices de l'Orient, n'avait pas produit
plus de richesses potiques.  leur rendez-vous du lendemain, quoiqu'il
s'abstnt de dprcier cet ouvrage, il ne put s'empcher, comme il nous
l'apprend lui-mme, d'exprimer  son noble ami quelque surprise de ce
qu'il n'avait compos rien de plus pendant son absence. Alors,
continue-t-il, Lord Byron me dit qu'il avait en diverses occasions crit
de courts pomes, outre une grande quantit de stances, du rhythme de
Spencer, relatives aux pays qu'il avait parcourus. Mais, dit-il, elles
ne sont pas dignes de votre attention; vous pouvez cependant les
emporter toutes, si cela vous fait plaisir. C'est ainsi que j'obtins le
plerinage de _Childe Harold_: il le tira d'un coffret avec beaucoup
d'autres posies. Il me dit qu'elles n'avaient t lues que par une
seule personne qui y avait trouv peu de choses  louer et beaucoup 
critiquer; que c'tait son avis, et qu'il tait sr que ce serait aussi
le mien; que nanmoins, quoi qu'il en ft, elles taient bien  mon
service; mais qu'il tait urgent de presser la publication des
_Imitations d'Horace_, ce dont je l'assurai que je m'occupais.

M. Dallas ne tarda pas  dcouvrir tout le prix du trsor qui lui tait
ainsi confi. Ds le mme soir, il crivit  son noble ami: Vous avez
compos l'un des plus dlicieux pomes que j'aie jamais lus. Si je vous
disais cela pour vous flatter, je mriterais moins votre amiti que
votre mpris. _Childe Harold_ m'a tellement captiv, que je n'ai pu en
quitter la lecture. Je rpondrais sur ma tte qu'il ajoutera beaucoup 
votre rputation comme pote, et qu'il vous fera un honneur infini, si
vous daignez accorder quelque attention  mes avis, etc.

Malgr ces justes loges, et l'cho secret qu'ils durent trouver dans un
coeur si sensible au moindre murmure de la renomme, il se passa quelque
tems avant que la rpugnance opinitre de Lord Byron  la publication de
_Childe Harold_ pt tre surmonte.

Quoique jusqu'alors, dit M. Dallas, il et cout mes avis et mes
conseils, et qu'il ft naturel de croire qu'il cderait  des loges si
prononcs, je fus surpris de voir qu'il se dfiait encore de mon
jugement sur le mrite de _Childe Harold_. C'tait, disait-il, tout ce
qu'on voudrait, except de la posie; un critique fort capable l'avait
blm; n'avais-je pas vu moi-mme les annotations en marge du
manuscrit? Enfin il revenait toujours de prfrence aux paraphrases de
l'art potique, et le manuscrit en fut remis  Cawthorn, diteur de la
satire, pour qu'il le publit sans aucun retard. Je ne quittai pourtant
pas encore la partie. Avant de sortir de chez lui, je revins  la
charge, et je lui dis que j'tais si convaincu du mrite de _Childe
Harold_, que s'il me l'avait donn, je l'aurais certainement publi,
pourvu qu'il voult consentir  un petit nombre de changemens et de
correction.

Parmi les nombreux exemples cits en littrature du jugement erron que
quelques auteurs ont port sur leurs propres ouvrages, on peut regarder
comme l'un des plus inexplicables cette prfrence que Lord Byron
accordait  une production si peu digne de son gnie, sur un pome qui
offre autant de beauts originales que les premiers chants de _Childe
Harold_[148]. Il en est, dit Swift, des hommes comme des terrains, qui
reclent quelquefois une mine d'or, dont le propritaire ignore
l'existence. Mais cette mine, Lord Byron l'avait dcouverte, sans se
douter,  ce qu'on pourrait croire, de toute sa valeur. J'ai dj eu
occasion de remarquer que, dans le tems mme o il composait _Childe
Harold_, il est douteux qu'il connt pleinement la puissance nouvelle et
de sentimens et de penses qui venait de s'lever dans son me, et cette
observation est confirme par l'trange apprciation de son ouvrage que
nous lui voyons adopter.

     [Note 148: On doit moins s'tonner de ce que quelques auteurs
     se mprennent sur le mrite de leurs ouvrages, quand on voit
     que des gnrations entires sont quelquefois tombes dans la
     mme erreur. Les sonnets de Ptrarque furent considrs par
     les savans de son tems comme dignes tout au plus des
     chanteurs de ballades qui les faisaient entendre dans les
     rues; tandis que son pome pique de l'Afrique, dont
     l'existence est  peine connue de nos jours, tait recherch
     de toutes parts, et que le moindre fragment en tait vivement
     sollicit prs de l'auteur, pour tre plac dans les
     bibliothques des savans.]

On pourrait croire en effet que malgr l'impulsion qui avait fait faire
des pas si rapides  son imagination, son jugement, plus lent  se
dvelopper, tait bien loin de la maturit, et que le jugement de
soi-mme, le plus difficile de tous, lui tait encore refus.

D'un autre ct, si l'on considre la dfrence que, surtout  cette
poque, il tait port  accorder aux opinions de ceux avec lesquels il
vivait, il serait peut-tre plus juste d'attribuer cette fausse
apprciation  sa dfiance de son propre jugement, qu' aucune
insuffisance. On ne peut expliquer que par l'ignorance de son nergie
intellectuelle ses gards et sa complaisante admiration pour ses anciens
condisciples, qui presque tous l'avaient dpass durant ses tudes, et
dont quelques-uns, dans ce tems-l mme, taient ses rivaux en posie.
L'exemple qu'il recevait de ces jeunes crivains tant, comme leur got,
principalement fond sur l'imitation des modles consacrs, leur
autorit, aussi long-tems qu'il s'y soumit, dut jusqu' un certain point
le dtourner de s'engager franchement dans une route nouvelle et
originale. Il est assez probable que quelques souvenirs de cette
premire direction, joints  un lger penchant pour les rminiscences
classiques[149], contriburent  dterminer sa prfrence pour la
paraphrase d'Horace. On peut croire au moins qu'ils furent suffisans
pour le dcider  se contenter, pour le prsent, de la gloire qu'il
avait acquise en suivant les routes traces, au lieu de se lancer dans
une carrire qu'il n'avait pas encore explore. Nous avons vu que le
noble auteur avant de confier  M. Dallas les deux premiers chants de
_Childe Harold_, en avait soumis le manuscrit  l'examen d'un ami, le
premier et le seul,  ce qu'il parat, qui en et pris connaissance 
cette poque. M. Dallas n'a pas nomm ce critique si scrupuleux; mais le
ton tranchant de censure, dont sont empreintes ses remarques, aurait t
capable,  quelque poque que ce ft, de dnaturer le jugement d'un
auteur qui, plusieurs annes aprs, dans tout l'clat de sa gloire,
avouait que le blme du dernier des hommes lui causait plus de chagrin
qu'il n'prouvait de plaisir  recevoir les applaudissemens des plus
hauts personnages.

     [Note 149: Gray, domin par une semblable prdilection,
     prfra long-tems ses pomes latins  ceux qui lui ont
     assign un rang si lev dans la littrature anglaise.
     Devons-nous, dit Mason, attribuer cette mprise  ce qu'il
     avait t lev  Eton, ou  quelque autre cause? Il est
     certain que lorsque je fis sa connaissance, il semblait
     attacher  ses posies latines beaucoup plus de prix qu'
     celles qu'il avait composes dans sa langue natale.]

Quoiqu'il soit facile de reconnatre dans toutes les productions de son
ge mr, des traces de sa supriorit, nous croyons cependant qu'on
ajouterait peu  sa clbrit en publiant dans son entier cette
paraphrase d'Horace, qui se compose de prs de huit cents vers. Mais
j'en choisirai quelques passages capables de donner une ide de ses
beauts, comme de ses dfauts, afin de mettre le lecteur  mme de se
former une opinion sur une composition que l'auteur, par une erreur ou
un caprice de jugement, sans exemple peut-tre dans les annales de la
littrature, prfra long-tems aux sublimes mditations de _Childe
Harold_.

Le dbut du pome, si on le compare  l'original, est assez ingnieux:

Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant  couvrir sa prcieuse toile du
portrait flatt du premier venu, abusait assez de son art pour que la
nature effarouche vt nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la
forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de
l'extraordinaire, ou pour hter la vente, s'avisait de joindre  une
fille d'honneur la queue d'une sirne? Ou si le trivial Dubost (comme on
l'a vu nagure), possd de la fureur de peindre, dgradait les
cratures, images de la divinit? Toute la politesse qui dfend de se
moquer des sots en leur prsence, ne pourrait rprimer les clats de
rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus  ces
tableaux que le livre qui, plus dcousu que les rves d'un malade,
prsente  nos regards une foule de figures incompltes, potiques
cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tte.

Ce qui suit est un des meilleurs morceaux crits dans un genre plus
grave:

De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente
adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser  la muse
plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentrent
avec succs? Si vous pouvez crer que ne le faites-vous,  l'exemple de
William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers,
l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre
le? Il est et il sera toujours lgitime de proposer des rformes en
littrature, comme au parlement.

De mme que les forts couvrent par degrs la terre de leurs feuilles,
ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveaut. Le mme
destin est rserv  l'homme, et  tout ce qui se rattache  lui. Ses
ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu' fixer une date.
Quoique,  un signe des monarques, et  la voix du commerce, des fleuves
imptueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desschs
et assainis soient sillonns par la charrue et portent de jaunes
moissons; quoique des ports creuss sur nos rivages protgent les
vaisseaux contre les temptes de l'antique Ocan, tout, tout doit prir.
Mais, survivant au naufrage gnral, l'amour des lettres prserve  demi
les souvenirs du pass.

Je ne cite ce qui suit qu' cause de la note qui y est jointe:

Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque goste. En
doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[150].

     [Note 150: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les
     ballades satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres
     ouvrages, ceux-ci furent le rsultat de sentimens personnels
     et de rcriminations violentes contre d'indignes rivaux; et
     quoique le mrite littraire de ces satires fasse honneur aux
     talens potiques des auteurs, leur virulence dshonore
     certainement leur caractre.]

Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque
insparables de la tragdie. Quoique les fureurs d'Almanzor
s'exprimassent en vers rims, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les
hros des pices nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste
comdie, abandonnant tout--fait les vers, nous offre en humble prose
ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos
_ben_ aient plus mauvaise grce, ou perdent rien de leur mrite, pour
avoir compos en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime  se montrer.
Pauvre fille! que l'on siffle quelques vingt fois par an.

On trouve dans les vers suivans, sur Milton, plus de posie que dans
aucun autre passage de la paraphrase:

 muse! s'crie-t-il, rveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous
plat, que pensez-vous voir clore de son cerveau enflamm? En un clin
d'oeil, il tombe aussi bas que Southey dont les montagnes piques ne
manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'tait pas ainsi que jadis
votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable:
d'une voix mlodieuse comme les soupirs de la harpe olienne, il nous
parle de la premire dsobissance de l'homme et du fruit dfendu; mais
 mesure que son sujet s'lve, son chant fait retentir les chos de la
terre et des cieux.

On pourra remarquer quelques traits piquans dans les esquisses
suivantes:

Enfin il touche  l'adolescence! On ne le forcera plus  gmir sur les
vers diaboliques[151] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne  faire.
Les prires l'ennuient, la lecture est trop srieuse; il vole de T...ll
 Fordham (malheureux T...ll, condamn  d'ternels soucis par les
apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs,
des convenances, en prsence d'une meute, de chevaux de chasse et de la
plaine de Newmarket? Rude avec ses ans, hautain avec ses gaux, poli
envers des escrocs, prodigue de richesses........... persifl, pill,
dup, il passe le tems de ses cours sans rien faire; vite peut-tre
l'expulsion, et se retire M. A. (Matre-s-arts)! Et l'on proclame sa
nouvelle dignit dans les clubs et les tripots, dont nul habitu
n'arriva jamais plus haut.

     [Note 151: Harvey, qui fit connatre la circulation du sang,
     avait coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter
     loin de lui son _Virgile_, en disant que le livre avait un
     diable familier. Un personnage tel que celui que je dcris,
     jetterait probablement aussi le livre; mais il dsirerait
     plutt que le diable s'en empart, non pas en haine du pote,
     mais par une horreur bien fonde des hexamtres. Car,
     vraiment, la fastidieuse tude des _longues_ et des _brves_
     suffit pour qu'un homme prenne la posie en aversion pendant
     sa vie entire; et peut-tre en cela n'est-ce pas un
     dsavantage.]

Lanc dans le monde, et devenu moins ardent, il singe l'goste prudence
de son pre; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur
rang; achte des terres, et se vante d'tre trop prudent pour se fier 
la banque. Il prend place au snat; procre un hritier, et l'envoie 
Harrow, car il y fut lui-mme. Muet, quoi qu'il vote,  moins qu'il ne
joigne sa voix aux acclamations favorables au ministre; s'il parle de
son fils: C'est un compre adroit, qu'il espre bien voir un jour
arriver  la pairie!

La vieillesse s'avance; l'ge paralyse ses membres; il quitte la scne,
ou la scne le quitte; il entasse des richesses; s'afflige  chaque
penny qu'il faut dpenser, et l'avarice s'empare de toutes les penses
qui ne sont pas  l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit;
ou vainement s'irrite, en considrant ses trsors entams pour payer les
dettes du jeune Hopeful; il pse bien et sagement ce qu'il faut acheter
ou vendre; habile  tout faire, except  mourir! grondeur, morose,
radoteur difficile  contenter, louant tous les tems, except le
prsent; infirme, querelleur, dlaiss et presque oubli, il meurt sans
qu'on le pleure; on l'enterre; qu'il pourrisse!

Plus loin, parlant de l'opra, voil comment il s'exprime:

L se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise  la torture par
l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et
non la sympathie, l'empche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
quand il croit du bon ton de crier: Encore! cras par la foule dans
Fop's alley, coudoy par les lgans, gn par son chapeau, tremblant
pour ses orteils, sa soire est un combat, et il ne gote quelque repos
que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relche qui
l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se rsigne  souffrir tout cela et
plus encore? C'est qu'il lui en cote cher, et qu'il est forc de se
parer!

Les derniers vers du passage suivant retracent plaisamment ce mlange de
gat et d'amertume qui, parfois, animait la conversation de l'auteur. 
tel point mme, que ceux qui l'ont connu pourraient presque s'imaginer
qu'ils l'entendent parler:

Mais rien n'est sans dfaut, et chacun sait que les violons et les
harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment
o ils voudraient runir tous leurs moyens, ne font entendre que des
accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse
l'tincelle, et les fusils  deux coups (que le diable les emporte!)
manquent le but[152]!

     [Note 152: Comme M. Pope a pris la libert d'envoyer Homre 
     tous les diables, malgr tout ce qu'il lui devait, quand il a
     dit: Et Homre (que le diable l'emporte, etc.) Il est
     prsumable que, par licence potique, on peut en faire
     autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en cas
     d'accident, je dsire qu'on me permette de me prvaloir de
     cet illustre prcdent.]

Un dernier passage, avec la note plaisante qui y est jointe, compltera
le nombre des morceaux que je veux citer comme les meilleurs.

Est-ce assez? Non: crivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier
arriv est dvolu  Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils
assigent les presses, ils publient en toute hte, ils escaladent le
comptoir et quittent leurs choppes: de belles demoiselles de province,
des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets mme, ont noirci
d'encre leur main guerrire. La pauvret ne les arrte pas; c'est
Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phbus commena  trouver
crdit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les
morts mme nous dbitent leurs sottises aussi couramment que jadis
chantait la tte d'Orphe! Siffls de leur vivant, ils obtiennent un
succs posthume; tirs de la poussire o ils taient ensevelis quand
ils vivaient. Les revues rveillent le souvenir de leurs pidmiques
dlits, de ces livres tmoins muets du martyre auquel les condamne la
rage de rimer: Hlas! Que de chagrins va nous causer tel barbouilleur
que citrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! dans
ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'oeuvre; mais bientt la
presse gmit, et il en sort un pais in-quarto! Laissez donc, vous qui
tes sages, laissez les succs mendis de la lyre aux baronnets ou aux
lords possds du dmon des vers, ou  ces crpins de village,
mnestrels jumeaux ivres de potique bire! Prtez l'oreille  ces
accords d'une mlodie narcotique: ce sont les savetiers laurats qui
chantent les louanges de Capel Lofft[153].

     [Note 153: Ce gentleman bien intentionn a gt quelques
     excellens cordonniers, et contribu  la ruine potique de
     plus d'un pauvre industrieux. Nathaniel Bloomfield et son
     frre Bobby ont mis tout le Sommersetshire en train de
     chanter; et cette maladie ne s'est pas borne  envahir un
     seul comt. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a t
     atteint de la contagion du patronage, et a attir dans le
     pige de la posie un pauvre diable nomm Blackett; mais il
     mourut pendant l'opration, laissant au dpourvu un enfant et
     deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a pas
     d'inclinations potiques et ne se transforme pas en Sapho
     cordonnire, s'en tirera peut-tre; mais les tragdies sont
     aussi rachitiques que si elles taient la progniture d'un
     comte ou de quelque coureur de prix acadmiques. Les patrons
     du pauvre homme sont certainement responsables de sa fin
     tragique, et ce devrait tre un dlit punissable par les
     lois. Mais c'est l ce qu'ils ont fait de moins coupable;
     car, par un raffinement de barbarie, ils ont couvert le
     dfunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait
     eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-mme. Certes,
     ces remueurs de dbris sont punissables par le statut contre
     _les hommes de la rsurrection_. Quelle diffrence y a-t-il,
     en effet, entre exposer un pauvre idiot, aprs sa mort, dans
     un amphithtre de chirurgie, et l'taler dans une boutique
     de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os que ses bvues?
     Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur une
     bruyre, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? Nous
     savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous
     pouvons devenir; et il faut esprer que nous ne saurons
     jamais si un homme qui a travers la vie avec une sorte
     d'clat, est destin  n'tre qu'un charlatan de l'autre ct
     du Styx, et  devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le
     plastron des railleries du purgatoire. Le prtexte de cette
     publication est d'assurer un sort  l'enfant. Mais aucun des
     amis et des tentateurs de ce _sutor ultr crepidam_ ne
     pouvait-il donc faire une bonne action sans enferrer Pratt
     dans une biographie, et lui faire encore diviser sa ddicace
     en tant de minces portions?  la duchesse une telle; la
     trs-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-l; ces
     volumes sont, etc., etc. Eh mais, c'est distribuer le doux
     lait de la ddicace par petits verres. Il n'y en a qu'une
     chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! Pratt,
     n'avais-tu donc pas quelques loges en rserve? As-tu pu
     croire que six familles de distinction se contenteraient de
     si peu? Il y a un enfant, un livre et une ddicace: que
     n'envoies-tu la petite fille  la duchesse, les volumes 
     l'picier, et la ddicace  tous les diables?]

Ces extraits choisis, qui comprennent un peu plus du huitime du pome
entier, suffiront pour donner au lecteur une ide du reste, dont la plus
grande partie est fort infrieure, et descend parfois au niveau de la
versification la plus triviale.

Quand on examine la destine des hommes, il est assez curieux d'observer
combien de fois un premier pas a dcid du sort de toute la vie. Si Lord
Byron,  cette poque, et persist dans son premier projet de publier
ce pome au lieu de _Childe Harold_, il est plus que probable que le
monde aurait compt un grand pote de moins[154]. La paraphrase, qui est
 tous gards si infrieure  sa premire satire, et qui tombe mme, en
quelques endroits, au-dessous de ce qu'ont crit les versificateurs du
dernier rang, n'aurait pu manquer d'prouver une chute complte. Ses
premiers adversaires auraient repris tous leurs avantages; et dans
l'amertume de sa mortification, il aurait peut-tre jet _Childe Harold_
au feu; ou s'il et retrouv assez de courage pour publier ce pome, son
succs mme, quoique suffisant pour le rhabiliter aux yeux du public et
aux siens, n'aurait jamais excit cette explosion d'enthousiasme, cette
subite manifestation de l'admiration gnrale, qui l'accueillirent
lorsqu'il apparut au monde avec toute l'illusion de son retour rcent de
la terre natale de la posie, et au milieu desquelles il marcha d'un pas
ferme et sr  de nouveaux triomphes, dont le dernier tait toujours le
plus clatant.

     [Note 154: Le passage suivant de son journal montrera qu'il
     attribuait lui-mme tout  la fortune: Comme Sylla, j'ai
     toujours cru que tout dpendait de la fortune, et rien de
     nous-mmes. Je ne me rappelle ni une pense ni une action
     dignes de mon approbation ou de celle d'autrui, que je ne
     doive attribuer  la bonne desse fortune.]

Le jugement plus sr de ses amis dtourna heureusement ce danger, et il
consentit enfin  la publication immdiate de _Childe Harold_; mais il
ne cessa pas d'exprimer des doutes sur son mrite, et son inquitude sur
l'accueil qu'on lui ferait dans le monde.

Je fis tout mon possible, dit son conseiller, pour relever cet ouvrage
dans son opinion, et j'y russis; mais il variait beaucoup dans ses
ides  cet gard, et il ne fut satisfait que lorsque le monde eut enfin
prononc sur son mrite. Il me rptait sans cesse que j'allais le jeter
dans de grands embarras avec ses anciens ennemis; que la _Revue
d'dimbourg_ saisirait avec joie l'occasion de l'humilier; qu'il ne
voulait pas que son nom part. Je le priai d'abandonner tout  ma
direction, et que je rpondais que ce pome imposerait silence  tous
ses ennemis.

La question de la publication tant alors dcide, il s'leva quelques
doutes et quelques difficults relativement  l'diteur. Quoique Lord
Byron et confi  Cawthorn ses _Imitations d'Horace_, qu'il regardait
comme son plus beau titre, il parat qu'il ne le trouva pas assez haut
plac dans sa profession pour assurer le succs ou la vogue  l'ouvrage
dont les chances lui semblaient plus incertaines. Il n'avait pas oubli
que MM. Longman avaient autrefois refus de publier ses _Bardes
anglais_, et il exigea positivement de M. Dallas qu'il n'offrt pas le
manuscrit  cette maison. On s'adressa d'abord  M. Miller,
d'Albemarle-Street; mais, effray de la svrit avec laquelle lord
Elgin tait trait dans ce pome, M. Miller, qui tait l'diteur et le
libraire de ce seigneur, refusa de s'en charger. Le pote tait si
soigneux de sa rputation, que cette circonstance, quelque insignifiante
qu'elle ft, commena  rveiller ses premires terreurs; et s'il se ft
prsent de nouvelles difficults, il ne faut pas douter qu'il ne ft
revenu  son ancien projet. Mais on ne tarda pas  trouver une personne
qui tint  honneur d'entreprendre cette publication. M. Murray, qui
demeurait alors dans Fleet-Street, ayant, quelque tems auparavant,
exprim le dsir d'tre autoris  faire paratre quelque production de
Lord Byron, ce fut  lui que M. Dallas confia le manuscrit de _Childe
Harold_. Ainsi commencrent entre ce gentleman et le pote des relations
qui durrent,  quelques interruptions prs, aussi long-tems que la vie
de l'un, et devinrent pour l'autre une source abondante d'honneur et de
richesse.

Au milieu des occupations que lui donnaient ses projets littraires et
quelques affaires litigieuses  terminer avec ses agens, Lord Byron fut
soudain rappel  Newstead par la nouvelle d'un vnement qui semble
l'avoir afflig beaucoup plus qu'on ne pouvait s'y attendre d'aprs
l'tat des choses. Mrs. Byron, dont l'embonpoint excessif menaait
toujours de rendre les maladies dangereuses, s'tait trouve indispose
depuis quelques jours, mais sans que sa position ft alarmante, et il ne
parat pas que son tat ft capable d'inspirer des craintes quand il lui
avait crit le billet suivant:


Htel Reddish, Londres, 23 juillet 1811.


CHRE MADAME,

M. H... me retient seul encore pour signer quelques baux, et j'aurai
soin de vous prvenir de mon dpart. C'est bien malgr moi que je reste
ici. Je vous ferai une courte visite en me dirigeant vers le Lancashire
pour l'affaire de Rochdale. Vous me donnerez votre avis..., etc.

_P. S._ Je vous prie de considrer Newstead comme votre maison, et non
la mienne, et de ne regarder mon passage que comme une simple visite.

Quand il tait parti pour ses voyages, elle avait conu une sorte d'ide
superstitieuse qu'elle ne le reverrait plus; et lorsqu'il revint sain et
sauf, et qu'il lui crivit pour la prvenir qu'il se rendrait bientt
prs d'elle,  Newstead, elle dit  sa femme de chambre: Si j'allais
mourir avant l'arrive de Byron, comme ce serait trange! Et ce fut
rellement ce qui arriva.  la fin de juillet sa maladie devint plus
menaante; et sa vie, dit-on, se termina d'une manire tristement
caractristique, s'il est vrai que ce fut un accs de colre excit par
la lecture d'un mmoire du tapissier, qui causa sa mort. Lord Byron,
comme cela devait tre, fut promptement inform de l'attaque. Mais,
malgr son dpart prcipit, il arriva trop tard; elle avait rendu le
dernier soupir.

Il crivit la lettre suivante sur la route:




LETTRE LV.

AU DOCTEUR PIGOT.

Newport-Pagnell, 2 aot 1811.


MON CHER DOCTEUR,

Ma pauvre mre est morte hier! et je suis parti de Londres pour aller
accompagner ce qui reste d'elle,  la spulture de famille. J'ai appris
sa maladie un jour, et sa mort le lendemain. Grce  Dieu, ses derniers
momens ont t fort tranquilles. On m'assure qu'elle a peu souffert, et
qu'elle ne connaissait pas le danger de sa position. Je reconnais
aujourd'hui toute la vrit de l'observation de M. Gray: Que nous ne
pouvons avoir qu'une mre. Qu'elle repose en paix! J'ai  vous
remercier de vos tmoignages d'intrt; et comme dans six semaines je
dois aller dans le Lancashire pour affaires, je pousserai jusqu'
Liverpool et Chester; du moins je tcherai.

Si cela peut vous tre agrable, je vous dirai qu'au mois de novembre
prochain l'diteur du _Fouet_ (_the Scourge_) sera jug pour deux
libelles diffrens sur feu Mrs. Byron et moi-mme, la mort de ma mre ne
changeant rien  la chose. Comme il est coupable d'une violation de
privilge, dans une insertion aussi sotte que mal fonde, il sera
poursuivi avec la dernire rigueur.

Je vous donne ce dtail, parce que je sais que vous vous intressez 
l'affaire, laquelle est maintenant entre les mains du procureur-gnral.

Je resterai la plus grande partie de ce mois  Newstead, o je serais
charm de recevoir de vos nouvelles, d'autant plus que j'en ai t priv
pendant les deux annes qu'a dur mon voyage d'Orient.

Je suis, mon cher Pigot, etc.

BYRON.

Le lecteur aura sans doute remarqu que le ton gnral de la
correspondance du noble pote avec sa mre est celui d'un fils qui
accomplit strictement et consciencieusement ce qu'il regarde comme son
devoir, mais sans aucun mlange de cordialit ou d'affection. Le titre
mme de _madame_ qu'il lui donne presque toujours, auquel il ne
substitue que rarement le nom plus doux de _mre_, est en lui-mme une
preuve suffisante de la nature des sentimens qu'il avait pour elle.
Qu'ils aient t tels, l'on ne peut ni s'en tonner, ni l'en blmer;
mais que, malgr le malheureux caractre de sa mre, qui lui alinait
son coeur, il ait continu  consulter ses dsirs,  s'occuper de son
bien-tre, comme on le voit non-seulement dans ses lettres, mais encore
dans le soin qu'il avait pris de disposer le domaine de Newstead pour
son usage presque exclusif, c'est ce qui lui fait singulirement
honneur, et ce qui devient mme plus mritoire, car l'affection nous
fait un plaisir personnel des soins que nous prodiguons  ceux qui en
sont l'objet.

Mais, quoique sa mre fut ainsi devenue, de son vivant, presque
trangre  son coeur, la mort lui rendit la place qu'elle devait
naturellement y occuper. Soit par un retour de sa premire tendresse;
soit par la puissance du tombeau, qui fait oublier tant de choses! soit
par la perspective du vide qu'elle allait laisser dans sa vie, il est
certain qu'il sentit amrement sa mort, si ce n'est profondment. La
nuit qui suivit son arrive  Newstead, la garde de Mrs. Byron, passant
devant la porte de la chambre o reposait le cadavre de cette dame,
entendit un bruit comme de quelqu'un qui soupirait pniblement, et, en
entrant, fut fort tonne de trouver Lord Byron prs du lit, assis dans
une obscurit profonde. Comme elle lui reprsentait la faiblesse qu'il y
avait  s'abandonner ainsi  la douleur, il fondit en larmes, et
s'cria: Ho! Mrs. By, je n'avais qu'une amie dans le monde, et elle est
morte!

Tandis qu'il renfermait ainsi dans le silence et dans l'obscurit ses
penses relles, il y avait dans d'autres parties de sa conduite plus
exposes aux regards un degr de singularit et d'indcorum qui, aux
yeux d'observateurs superficiels, devait faire rvoquer en doute la
sensibilit de son naturel. Le matin des funrailles, aprs avoir refus
d'accompagner lui-mme le corps, il se tint debout  la porte de
l'Abbaye jusqu' ce que tout le cortge fut pass; alors, se tournant
vers le jeune Rushton, il lui ordonna d'aller chercher des gants 
boxer, et se mit  s'exercer avec cet enfant, comme  son ordinaire. Il
fut silencieux et distrait pendant tout le tems; et comme par un effort
pour se soustraire aux penses qui l'agitaient, Rushton crut
s'apercevoir qu'il mettait une violence inaccoutume dans les coups
qu'il lui portait. Mais  la fin, l'effort devenant trop grand pour lui,
il jeta prcipitamment les gants, et se retira dans sa chambre.

Nous avons assez parl de Mrs. Byron dans cet ouvrage pour mettre
pleinement le lecteur en tat de se former une opinion tant sur le
caractre de cette dame que sur le degr d'influence qu'il dut avoir sur
celui de son fils. L'homme le plus extraordinaire de notre tems[155],
qui se croyait principalement redevable  l'ducation qu'il reut de sa
mre, de l'lvation sans exemple  laquelle il arriva dans la suite, a
dit plusieurs fois que la bonne ou mauvaise conduite d'un enfant dpend
entirement de sa mre. Quant  l'influence que peuvent avoir eue les
caprices et la violence de sa mre sur les dfauts qui se mlrent aux
belles qualits de Lord Byron, sur ses impulsions incertaines et
opinitres, sur son aversion pour toute espce de frein, sur l'amertume
qu'il mit quelquefois dans sa haine, et sur la prcipitation de ses
ressentimens, c'est une question pour la solution de laquelle les
matriaux ne manquent pas dans ces pages, et que chacun dcidera suivant
qu'il accordera plus ou moins de force et de pouvoir  ces causes dans
la formation d'un caractre.

     [Note 155: Napolon.]

Malgr le traitement peu judicieux et presque grossier qu'elle lui fit
subir, il n'est pas douteux qu'elle n'aimt son fils, mais par boutades,
et comme il convenait seulement  un naturel tel que le sien; il est
moins douteux encore qu'elle n'en ft fire, et ne plat en lui de
grandes esprances pour l'avenir. On peut juger de son anxit pour le
succs de ses premiers essais littraires, par les peines que prit Byron
pour la tranquilliser lors de l'apparition de l'article de la _Revue
d'dimbourg_, o il tait si mal trait.  mesure que sa renomme
s'augmenta et devint plus brillante, elle se confirma de plus en plus
dans les ides que, par une sorte de superstition, elle avait formes
ds son enfance, de sa grandeur et de sa gloire  venir. Elle piait
avec inquitude toutes les publications o son nom tait mme simplement
mentionn; elle avait runi en un volume qu'a vu l'un de mes amis tout
ce qui avait paru sur sa satire et ses premiers pomes. Le volume tait
couvert  la marge d'observations qui lui taient propres, pleines de
plus de sens et d'habilet que nous ne lui en aurions suppos, d'aprs
ce que nous connaissions en gnral de son caractre et de sa manire
d'tre.

Parmi les autres traits de sa conduite, o l'on pourrait remarquer le
dsir d'environner sa mre de respect, on peut remarquer qu'tant enfant
il insistait pour tre appel Georges Byron Gordon, donnant ainsi la
prfrence au nom maternel, et qu'il continua toujours  lui crire: 
l'honorable Mrs. Byron, quoiqu'il st bien qu'elle n'avait aucune
espce de droit  ce titre honorifique. Il ne parat pas non plus que
dans sa conduite gnrale envers elle il ait jamais manqu d'affection
et de dfrence, on y remarquait seulement quelquefois plus de
familiarit que n'en comportent nos ides de respect filial. Ainsi quand
ils taient bien ensemble, il ne l'appelait jamais autrement que Kitty
Gordon; et je me rappelle avoir vu un tmoin de la scne me dcrire
l'air dramatique et malin dont un jour,  Southwell, quand ils taient
dans le fort de leur rage thtrale, il ouvrit brusquement les portes du
salon pour la faire entrer, en disant: Entrez, honorable Kitty Gordon.

L'orgueil de la naissance tait un sentiment commun  la mre et au
fils, souvent mme c'tait un sujet de rivalit entre eux; il leur tait
difficile d'accorder leurs prtentions anglaises et cossaises au plus
haut lignage respectif. Dans une lettre crite d'Italie; il dit  propos
de quelque anecdote qu'il tenait de sa mre: Ma mre, qui tait fire
comme un diable de descendre des Stuart, en ligne droite des _vieux
Gordon_, et non des _Sexton Gordon_, comme elle appelait ddaigneusement
la branche ducale, ne manquait pas de me faire remarquer, chaque fois
qu'elle me racontait cette histoire, combien _ses_ Gordon l'emportaient
sur les Byron anglais, malgr notre origine normande, et notre nom
toujours port par un hritier mle, tandis que celui des Gordon tait
tomb  une femme, dans la personne de ma mre.

Si, pour peindre fortement les motions pnibles, il faut les avoir
prouves, ou, en d'autres termes, si, pour que le pote soit grand,
l'homme doit avoir souffert, Lord Byron, il faut l'avouer, paya son beau
talent de bonne heure et bien cher. Quelque peu nombreuses que fussent
les affections de Byron, soit en dedans, soit en dehors du cercle de sa
parent, il les vit dans un court espace de tems presque toutes brises
par la mort[156]. Outre la perte de sa mre, il eut  dplorer, dans
l'espace de quelques semaines, la mort prmature de deux ou trois de
ses meilleurs amis. Dans le court espace d'un mois, dit-il dans une
note de _Childe Harold_, j'ai perdu celle qui m'avait donn
l'existence, et la plupart de ceux qui me rendaient cette existence
tolrable. Parmi eux nous devons compter le jeune Wingfield, que nous
avons vu en tte de la liste de ses favoris,  Harrow, et qui mourut de
la fivre  Coimbre; et Matthews, l'objet de son admiration et de son
idoltrie  l'universit, qui se noya en se baignant dans la Cam.

     [Note 156: Dans une lettre crite deux ou trois mois aprs la
     mort de sa mre, il ne compte pas moins de six personnes de
     ses parens ou de ses amis que la mort lui avait enleves
     depuis le mois de mai jusqu' la fin d'aot.
                                            (_Note de Moore_.)]

La lettre suivante, crite immdiatement aprs ce dernier vnement, est
tellement pleine d'une douloureuse sensibilit, que la lecture en est
presque pnible.




LETTRE LVI.

 M. SCROPE DAVIES.

Newstead-Abbey, 7 aot 1811.


MON CHER DAVIES,

Il y a quelque maldiction sur moi et les miens. Le cadavre de ma mre
est encore dans la maison, et voil qu'un de mes meilleurs amis se noie
dans un foss! Je ne sais que dire, que penser ou que faire. J'avais
reu une lettre de lui avant-hier. Mon cher Scrope, si vous avez un
moment de libre, je vous en conjure, venez me voir, j'ai besoin d'un
ami. La dernire lettre de Matthews tait date de vendredi, et samedi
il n'tait plus! Qui pouvait-on comparer  Matthews pour les talens?
Comme nous tions tous petits auprs de lui! Vous ne me rendez que
justice en disant que j'aurais volontiers risqu ma chtive existence
pour sauver la sienne. J'avais intention de lui crire ce soir mme,
pour l'inviter, comme je vous invite, mon bien, bon ami,  me venir
voir. Que Dieu pardonne ... son apathie! Quelle sera la douleur de
notre pauvre Hobhouse! Ses lettres ne parlent que de Matthews. Venez,
Scrope, je suis presque dans le dsespoir; me voil presque seul dans le
monde! Je n'avais que vous, Hobhouse et Matthews; laissez-moi jouir de
la socit des survivans aussi long-tems que je le puis. Pauvre
Matthews! Dans sa lettre de vendredi, il me parlait de son intention de
se prsenter pour l'lection de Cambridge et d'un voyage qu'il devait
faire bientt  Londres. crivez-moi ou venez, mais venez plutt si vous
le pouvez; l'un ou l'autre, ou tous les deux.

Pour toujours, votre, etc.

J'ai dj eu occasion de parler de ce jeune homme remarquable[157]; mais
le rang qu'il occupa dans les affections de Byron, justifiera sans doute
un hommage  sa mmoire un peu plus dtaill.

     [Note 157: Charles Skinner Matthews tait le troisime fils
     de feu John Matthews, esq. de Belmont, dans le Herefordshire,
     reprsentant de ce comt au parlement de 1802  1806. Il
     avait pour frres l'auteur du _Journal d'un Invalide_ (_Diary
     of an Invalid_), qui mourut aussi fort jeune, et le
     prbendier actuel d'Hereford, le rvrend Arthur Matthews,
     qui, par ses talens naturels et ses connaissances acquises,
     soutient dignement la rputation de son nom.

     Le pre de cette famille accomplie tait lui-mme un homme de
     fort grands talens, et auteur de plusieurs pomes anonymes;
     l'un d'eux, la _Parodie de l'Hlose de Pope_, a t
     faussement attribu  feu M. le professeur Porson; qui le
     rcitait souvent, et qui en a mme donn une dition.]

Rarement, peut-tre on a vu runis  la fois autant de jeunes gens de
mrite et d'esprance qu'il s'en trouva  Cambridge dans la socit dont
Byron faisait partie. Le nom de quelques-uns d'entre eux, MM. Hobhouse
et William Bankes, par exemple, est devenu clbre dans le monde
littraire et savant. Il en est un autre, M. Scrope Davies, dont les
talens n'ont encore, au grand regret de ses amis, brill que dans sa
conversation, d'ailleurs fort remarquable. Parmi tous ces jeunes gens
pleins de talens et de connaissances, en y comprenant Byron lui-mme,
dont le gnie tait  cette poque _un monde non encore dcouvert_, la
supriorit dans presque tous les genres parat, du consentement de
tous, avoir incontestablement appartenu  Matthews. Cet hommage unanime,
si nous considrons le mrite des personnes qui le lui rendaient, doit
donner une trs-haute ide des dispositions et mme des talens qu'il
montrait  cette poque. On ne peut songer sans intrt et sans douleur
 ce qu'il serait probablement devenu un jour si la mort ne l'et pas
frapp sitt. La supriorit intellectuelle, non accompagne des
qualits aimables du coeur, n'et pas suffi pour obtenir cet loge
unanime; mais le jeune Matthews, en dpit de quelques lgres asprits
de caractre, de quelques originalits qu'il commenait  faire
disparatre, parat avoir t l'un de ces individus rares, qui
commandent notre affection en mme tems que nos respects, et qui nous
soulagent de l'admiration que nous ne saurions leur refuser, par l'amour
qu'ils savent nous inspirer.

J'ai dj parl de ses opinions religieuses, et, de leur malheureuse
conformit avec celles de Lord Byron; ardent, comme son noble ami,  la
recherche de la vrit, comme lui il s'gara dans sa poursuite, et tous
deux prirent pour elle cette fausse lumire qui lui ressemble. Qu'il
soit jamais all plus loin que Lord Byron dans son scepticisme, que son
esprit ingnieux ait jamais admis _la croyance incroyable de
l'athisme_, c'est, malgr le tmoignage crit de notre pote, c'est ce
que je vois nier par tous ceux de ses amis qui avouent ses autres
erreurs en les dplorant. Je ne me serais mme pas permis d'examiner
quelles ont t les opinions d'un homme qui, ne les ayant jamais
affiches, ne les a pas rendues du domaine public, si l'ide fausse
qu'on avait adopte  ce sujet, d'aprs l'autorit de Lord Byron, ne
m'et pas fait considrer comme un acte de justice, envers tous deux, de
repousser cette imputation.

On se rappellera que, dans ses lettres crites  sa mre, avant son
dpart pour ses voyages, Lord Byron parle quelquefois d'un testament
qu'il avait intention de laisser entre les mains de ses excuteurs. Quel
qu'ait t le contenu de cette pice, il parat que, quinze jours aprs
la mort de sa mre, il crut devoir faire de nouvelles dispositions, et
adressa la lettre suivante, avec ses instructions  cet effet,  feu M.
Bolton, procureur  Nottingham. J'ai refus long-tems de croire qu'il
et jamais donn srieusement et en forme les ordres que l'on va voir,
pour son propre enterrement; mais les documens ci-joints mettent hors de
doute cette preuve remarquable de la singularit de son caractre.


 M. BOLTON.

Newstead-Abbey, 12 aot 1811.


MONSIEUR,

Je vous envoie ci-joint une copie des clauses principales du testament
que j'ai dessein de faire, que je vous prie de vouloir bien faire
grossoyer le plus tt possible, de la manire la plus claire et la plus
formelle. Les changemens que vous y remarquerez sont principalement par
suite de la mort de Mrs. Byron. Je vous serais oblig de le tenir prt
dans peu de tems, et j'ai l'honneur d'tre, monsieur,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

BYRON.

NOTES POUR UN TESTAMENT  GROSSOYER IMMDIATEMENT.

Newstead-Abbey, 12 aot 1811.

Le domaine de Newstead  substituer, aprs certaines dductions, 
George Anson Byron, hritier lgitime du titre, ou  la personne
quelconque qui s'en trouvera hritire lgitime au dcs de Lord Byron.
La proprit de Rochdale  vendre en tout ou en partie, suivant le
chiffre des dettes et legs du prsent Lord Byron.

 Nicolo Giraud, d'Athnes, sujet franais, mais n en Grce, la somme
de 7,000 livres sterl. pour tre paye,  l'poque de sa majorit, audit
Nicolo Giraud, habitant Athnes et Malte en 1810, et ce sur la vente de
telles parties de Rochdale, Newstead et autres proprits, suivant que
besoin sera.

 William Fletcher, Joseph Murray et Dmtrius Zograffo[158], natif de
Grce, domestiques, la somme de 50 livres sterl. pendant leur vie. De
plus, audit William Fletcher, le moulin de Newstead,  condition qu'il
en paiera la rente, mais sans tre soumis au caprice du propritaire. 
Robert Rushton, la somme de 50 livres sterling de rente viagre; plus,
une autre somme de 1,000 liv. sterl. le jour qu'il atteindra l'ge de
vingt-cinq ans.

     [Note 158: Si les gazettes ne mentent pas, ce qu'elles font
     gnralement, Dmtrius Zograffo, d'Athnes, est  la tte de
     l'insurrection de ce pays. Il a t mon domestique pendant
     les annes 1809, 1810, 1811 et 1812, avec quelques
     interruptions, car je le laissai en Grce quand je passai 
     Constantinople; il m'accompagna en Angleterre, en 1811, et
     retourna dans son pays au printems de l'anne suivante. C'est
     un homme habile, quoiqu'il n'et pas l'air entreprenant; mais
     ce sont les circonstances qui nous font ce que nous sommes.
     Ses deux fils, alors au berceau, s'appelaient Miltiade et
     Alcibiade; puisse le prsage tre favorable!
                             (_Journal autographe de Byron_.)]

 John Hanson, esq., la somme de 2,000 liv. sterling.

Ce qui pourra tre d  S.B. Davies, esq., devra lui tre pay ds
qu'il en aura fourni la note.

Le corps de Lord Byron sera enseveli dans le caveau du chteau de
Newstead, sans aucune crmonie ou service funbre, et sans aucune
inscription, si ce n'est celle de son nom et de son ge. Les restes de
son chien ne seront pas pour cela enlevs du dit caveau.

Ma bibliothque et mes meubles de toute espce sont lgus  mes amis
et excuteurs John Carn Hobbouse et S.B. Davies. En cas de dcs des
susdits, je nomme pour mes excuteurs le rvrend J. Becher, de
Southwell, Nottinghamshire, et R. C. Dallas, Esq. de Montake Surrey.

Le produit de la vente de Wymondham dans le Norfolkshire, et des
proprits de la feue Mrs. Byron en cosse, sera employ au paiement de
mes dettes et de mes legs.

En envoyant une copie du testament rdig d'aprs les instructions de
Lord Byron, le procureur avait accompagn quelques-unes des clauses de
questions marginales, appelant l'attention de son noble client sur
certaines choses qui lui semblaient impropres ou douteuses. Comme les
courtes, mais nergiques rponses de Byron, sont parfaitement empreintes
de l'originalit de son caractre, nous allons donner ici quelques-unes
de ces clauses avec les questions et les rponses qui s'y rapportent.

Ceci est la dernire volont et le testament de moi, le trs-honorable
Georges-Gordon Lord Byron, Baron Byron de Rochdale, dans le comt de
Lancaster. Je veux que mon corps soit enterr dans le caveau du jardin
de Newstead, sans aucune crmonie, ni aucun service funbre quelconque.
Qu'on ne place aucune inscription sur mon tombeau, sauf une tablette
portant mon nom et mon ge. Je veux de plus qu'on ne retire pas du dit
caveau les restes de mon chien fidle. Je me confie  l'affection de mes
excuteurs pour l'accomplissement de cette volont,  laquelle je tiens
d'une manire toute particulire.

--On demande  Lord Byron s'il ne vaudrait pas mieux supprimer
entirement cette clause relative aux funrailles. La substance pourrait
en tre renferme dans une lettre de Sa Seigneurie  ses excuteurs, et
jointe au testament, lequel porterait alors que les funrailles auraient
lieu en la manire que Sa Seigneurie l'aurait ordonn par une lettre _ad
hoc_, ou,  dfaut d'une telle lettre,  la discrtion de ses
excuteurs.

--Il faut que cela reste.

BYRON.

Je veux, et j'ordonne formellement que toutes les sommes que ledit S.
B. Davies pourrait avoir  rpter sur moi, soient payes intgralement,
aussitt que possible, aprs mon dcs, ds qu'il aura prouv la nature
et le montant de la dette (par tmoins ou autrement,  la satisfaction
de mes excuteurs ci-dessus nomms)[159].

     [Note 159: Les mots placs ici entre deux traits avaient t
     biffs  la plume par Lord Byron.]

--Si M. Davies a quelques comptes non rgls avec Lord Byron, cette
circonstance est une raison de ne le point nommer excuteur; chaque
excuteur tant en tat de se payer par ses propres mains sans consulter
ses co-excuteurs.

--Tant mieux... Si la chose est possible, qu'il soit l'un des
excuteurs.

BYRON.

Les deux lettres suivantes contiennent de nouvelles instructions sur le
mme sujet.




LETTRE LVIII. [Mme numro que lettre suivante]

 M. BOLTON.

Newstead-Abbey, 16 aot 1811.


MONSIEUR,

J'ai rpondu en marge  vos questions[160]. Mon intention est que l'on
accorde  M. Davies tout ce qu'il croira devoir rpter, et de plus
qu'il soit l'un de mes excuteurs. Je dsire que le testament soit, s'il
est possible, crit de manire  prvenir toute espce de discussion
aprs ma mort, et c'est ce sur quoi je m'en repose sur vous comme homme
de loi et homme d'honneur.

     [Note 160: En numrant dans cette clause le nom et la
     demeure des excuteurs, le procureur avait laiss des blancs
     pour les noms de baptme des excuteurs; Lord Byron les ayant
     tous remplis, except celui ou ceux de M. Dallas, crivit en
     marge: J'ai oubli le nom de baptme de Dallas... il n'y a
     qu' le retrancher.]

Quant  la manire simple dont je veux qu'on dispose de ma _carcasse_,
je veux que l'on s'y conforme absolument; cela aura, du moins,
l'avantage de sauver bien du trouble et de la dpense. En outre, ce qui
est de peu de consquence pour moi, mais qui pourra calmer la conscience
des survivans, le jardin est _terre consacre_. Cet article est copi
mot  mot de mon premier testament, et les changemens oprs dans
d'autres sont la suite de la mort de Mrs. Byron.

J'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

BYRON.




LETTRE LVIII.[Mme numro que la lettre prcdente.]

 M. BOLTON.

Newstead-Abbey, 20 aot 1811.


MONSIEUR,

Les tmoins seront pris parmi mes fermiers, et je serai charm de vous
recevoir le premier jour qui vous sera convenable. J'ai oubli de
mentionner qu'il faut spcifier par codicille, ou autrement, que mon
corps ne devra, sous aucun prtexte, tre enlev de la place o je yeux
qu'il soit dpos. Que si quelqu'un de mes successeurs au titre, soit
par bigoterie, soit autrement, voulait dranger ma carcasse, un tel
procd devra tre suivi de la perte du domaine, qui, dans ce cas,
serait dvolu  ma soeur l'honorable Augusta Leigh ou  ses ayant-cause,
aux mmes conditions.

J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, etc.

BYRON.

En consquence de cette dernire lettre, une condition provisionnelle
fut insre dans le testament. Il y fut aussi, le 28 du mme mois,
ajout un codicille par lequel il rvoque la donation prcdemment faite
de ses meubles meublans, bibliothque, tableaux, sabres, montres,
argenterie, linge, bijoux, etc., et autres effets mobiliers, except
l'argent et les valeurs en portefeuille, qui se trouveraient dans la
maison et proprit de Newstead au jour de son dcs, et lgue le tout
(except le vin et les autres spiritueux)  ses amis lesdits J. C.
Hobhouse, J. B. Davies et Francis Hodgson, ses excuteurs, etc. Il lgue
le vin et les liqueurs spiritueuses qui se trouveront dans les caves et
autres parties de Newstead,  son ami ledit J. Becher, pour son usage
particulier. Priant collectivement et individuellement les susnomms de
vouloir bien accepter leur dit legs respectif, comme un gage de son
amiti.

On ne saurait se dfendre d'un intrt douloureux  la lecture des
lettres suivantes, crites lorsque ses dernires pertes taient encore
toutes rcentes.

LETTRE LIX.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 12 aot 1811.

Que la paix soit avec les morts! Le regret ne saurait les rveiller.
Aprs avoir donn un soupir  ceux qui ont quitt cette vie,
reprenons-en les ennuyeuses occupations, dans la certitude o nous
sommes que nous aussi nous aurons un jour notre repos. Outre celle qui
m'avait donn l'existence, j'ai perdu la plus grande partie de ceux qui
me la rendaient supportable. Le meilleur ami de mon ami Hobhouse,
Matthews, homme d'un rare mrite, l'ornement de notre petit cercle, a
pri misrablement dans les eaux fangeuses de la Cam, toujours fatales
au gnie. Mon pauvre camarade d'cole, Wingfield, est mort  Coimbre. En
voil trois dans l'espace d'un mois; j'avais reu des nouvelles de tous
trois, mais je n'en ai pas vu un seul. Matthews m'avait crit le jour
mme de sa mort: quoique je regrette vivement sa perte, je suis bien
plus tourment pour Hobhouse, je crains bien qu'il n'en perde la raison;
depuis cet vnement, les lettres qu'il m'a crites sont pleines
d'incohrences. Mais allons..., nous passerons un jour ou un autre comme
tout le reste... Le monde est trop plein de ces sortes de choses, et
notre chagrin mme est goste.

J'ai reu une lettre de vous,  laquelle mes dernires occupations
m'ont empch de rpondre, ainsi qu'il aurait convenu. J'espre que vos
parens et vos amis ne seront pas de sitt spars. Je serai charm de
recevoir une lettre de vous: parlez-moi d'affaires, de sujets communs,
de quelque chose ou de rien, de tout ce que vous voudrez, except de la
mort; j'en ai plus que je n'en puis supporter. C'est une chose
tonnante: je regarde sans motion les quatre crnes que j'ai toujours
sous les yeux dans mon cabinet d'tude, et je ne puis, mme par la
pense, dpouiller de leur enveloppe charnue les traits de ceux que j'ai
connus, sans prouver une horrible sensation; mais les vers n'y font pas
tant de crmonie! Srement les Romains avaient raison de brler leurs
morts.

Je serai charm de recevoir de vos nouvelles, et suis votre, etc.

BYRON.




LETTRE LX.

 M. HODGSON.

Newstead-Abbey, 22 aot 1811.


Vous avez sans doute appris la mort soudaine de ma mre, celle de
Matthews, celle de Wingfield que je n'ai sue d'une manire bien positive
qu'au moment o je quittais Londres, encore refusais-je d'y croire; tout
cela fait un horrible vide dans mes affections. Ces coups se sont
succd si rapidement, que je suis comme stupfait du choc. Quoique je
mange, que je boive, que je parle, que je rie mme quelquefois, j'ai
peine  me persuader que je sois veill; chaque matin j'acquiers la
triste conviction que tout cela n'est que trop rel. Mais, brisons l,
les morts sont en repos, et seuls ils y sont.

Vous partagerez la douleur de ce pauvre Hobhouse: Matthews tait le
dieu de son idoltrie; et si l'intelligence peut lever un homme
au-dessus de ses semblables, nul ne pouvait lui refuser cette
prminence. Je le connaissais trs-intimement, et l'estimais en
proportion; mais je retombe encore... Allons, parlons de la vie et des
vivans.

Si vous vous sentiez dispos  venir ici, vous y trouveriez du boeuf,
du feu de charbon de terre et du vin qui n'est pas sans quelque mrite.
Si vous y trouverez les deux autres ncessits d'un Anglais, suivant
Otway, je ne saurais en rpondre, mais probablement une des deux.
Faites-moi savoir quand je pourrai vous attendre, afin que je vous
tienne au courant de mes alles et de mes venues.....

Davies est venu ici; il m'a invit  passer une semaine  Cambridge
dans le mois d'octobre, de sorte que nous pourrions d'aventure nous
rencontrer le verre  la main. Sa gat contre laquelle la mort ne peut
rien, m'a rendu bien service; mais aprs tout, nos clats de rire
n'taient pas francs.

Vous m'crirez? Je suis seul, voil la premire fois que la solitude
m'est pnible. Votre anxit,  propos de la critique sur le livre de
***, est amusante; comme elle est anonyme, elle est de peu de
consquence. Je voudrais qu'elle et amen un peu plus de confusion, car
j'aime les malices littraires. Ne faites-vous rien? N'crivez-vous
rien? N'imprimez-vous rien? Pourquoi ne continuez-vous pas votre satire
sur le mthodisme? Ce sujet, en supposant mme que le public ft aveugle
sur le mrite littraire, ferait merveille. Outre que pour un homme qui
se destine au diaconat, il n'y aurait pas de mal de prouver son
orthodoxie, srieusement parl, je dsirerais vivement vous voir mieux
apprci. Je dis _srieusement_, parce qu'tant auteur moi-mme, on
pourrait souponner mon humanit. Croyez-moi, pour toujours, mon cher
Hodgson, votre, etc.




LETTRE LXI.

A M. DALLAS.

Newstead, 21 aot 1811.


Votre lettre me fait honneur de plus de sensibilit que je n'en
possde; quoique je me trouve suffisamment malheureux, je suis cependant
sujet  une sorte de joie hystrique, ou plutt de rire sans gat, dont
je ne puis me rendre compte, et que je ne saurais surmonter; et
cependant je ne m'en sens pas soulag: une personne indiffrente me
croirait dans les meilleures dispositions du monde. Il faut oublier
toutes ces choses, et avoir recours  toutes nos jouissances
d'gostes, ou plutt  notre gosme, source de nos jouissances. Je ne
crois pas retourner  Londres immdiatement; j'accepterai donc sans
crmonie ce que vous m'avez obligeamment offert, votre mdiation entre
Murray et moi. Je ne crois pas qu'il soit convenable d'y mettre mon nom.
Observez que ma maudite satire sera cause que les critiques anglais et
cossais vont se dchaner sur le _Plerinage_. Mais n'importe; si
Murray insiste, et que vous soyez d'accord avec lui, j'en aurai le
courage. Que le titre porte donc: Par l'auteur des _Potes anglais et
des Journalistes cossais_. Mes remarques sur la langue romaque, qui
devaient accompagner mes _Imitations d'Horace_, se joindront tout
naturellement  cet ouvrage, avec lequel elles ont plus de rapport,
ainsi que les petits pomes que j'ai maintenant en portefeuille, et
quelques autres dj publis dans les _Mlanges_. J'ai trouv dans les
papiers de ma pauvre mre toutes mes lettres de l'Orient, et en
particulier une assez longue sur l'Albanie; j'en pourrai, au besoin,
tirer le sujet d'une note ou deux. Comme je n'avais point de journal,
ces lettres crites sur les lieux sont tout ce que je puis dsirer de
mieux. Nous en reparlerons quand tout le reste sera dfinitivement
arrang.

Murray a-t-il montr l'ouvrage  quelqu'un? Il en est bien le matre;
mais je ne veux pas de suffrages mendis ou surpris. Il y a
naturellement certaines petites choses que je voudrais changer.
Peut-tre ferait-on aussi bien de retrancher deux stances bouffonnes sur
le dimanche  Londres. Je dois singulirement viter d'identifier mon
caractre avec celui de _Childe Harold_, et c'est en vrit une seconde
objection pour l'impression de mon nom sur le titre. Quand vous serez
convenu du tems, du format, du caractre, etc., faites-moi l'honneur
d'une rponse. Je vous donne une peine infinie, et que tous mes
remercmens ne sauraient jamais reconnatre. J'avais mis en tte du
manuscrit une sorte d'apologie en prose de mon scepticisme; mais comme,
toute rflexion faite, je trouve qu'elle a plutt l'air d'une attaque
que d'une dfense, je crois qu'il serait peut-tre mieux de la
retrancher.... Voyez, et jugez. Je crains que Murray ne se fasse quelque
mauvaise affaire avec les dvots; je ne puis qu'y faire; je souhaite
cependant qu'il s'en tire pour le mieux. Quant  moi, j'ai t abreuv
de critiques, et j'en ai eu tout mon sol, et je ne pense pas que le
plus pouvantable trait puisse mouvoir et faire hrisser sur ma tte
ma toison de cheveux, jusqu' ce que la fort de Birnam vienne au
chteau de Dunsinane[161]. Je continuerai  vous crire de tems en
tems, et j'espre que vous me rendrez lettre pour lettre. Comment Pratt
se tire-t-il des oeuvres posthumes de Joe Blackett? Vous avez tu ce
pauvre homme-l entre vous, en dpit de votre ami l'Ionien et de moi qui
voulions le sauver des griffes de Pratt. Posie, pauvret pendant la
vie, oubli aprs la mort! Cruel patronage! de ruiner un homme, en
l'arrachant  son tat. Mais enfin c'est un merveilleux sujet de
souscription et de biographie; et Pratt, qui tire le meilleur parti de
ses ddicaces, a dj ddi son livre  cinq grandes familles au moins.

     [Note 161: Imitation burlesque du _Macbeth_ de Shakspeare.
                                                 (_N. du Tr._)]

Je suis fch que vous n'aimiez pas Harry White; avec beaucoup de
jargon religieux qui, par parenthse, l'a tu, quoique sincre, comme
vous avez tu Joe Blackett, certes il y avait en lui de la posie et du
gnie. Je ne dis pas cela pour ma comparaison et mes rimes; mais il
tait incontestablement au-dessus de tous les Bloomfields, les
Blacketts, et tous ces autres savetiers que Lofft et Pratt ont enlevs
ou enlveront  leur tat pour les faire entrer au service de la presse.
Vous excuserez tout le dcousu de cette lettre; j'cris je ne sais quoi
pour me drober  moi-mme. Hobhouse est parti pour l'Irlande. M. Davies
est pass par ici en se rendant  Harrowgate.

Vous ne connaissiez pas Matthews; c'tait un homme d'un talent
extraordinaire; il en a fait preuve  Cambridge, en gagnant, sur les
plus habiles candidats, plus de prix et de _fellowships_ qu'aucun gradu
ne l'ait encore fait, de mmoire d'homme. Mais c'tait un athe bien
dcid et bien connu pour tel; car il proclamait ses principes dans
toutes les socits. Je le connaissais beaucoup; sa mort laisse dans mon
coeur un vide qui ne sera pas aisment rempli: pour Hobhouse, il ne s'en
consolera jamais. crivez-moi, et croyez-moi, etc.




LETTRE LXII.

 M. MURRAY.

Newstead-Abbey, 23 aot 1811.


MONSIEUR,

Un chagrin domestique, la mort d'un parent trs-proche, m'a jusqu'ici
empch d'entrer en correspondance avec vous sur ce qui fait le sujet de
cette lettre. Mon ami, M. Dallas, a mis entre vos mains le manuscrit
d'un pome crit par moi en Grce, et me dit que vous n'avez point
d'objections contre sa publication; mais il m'apprend aussi que vous
dsireriez soumettre l'ouvrage  M. Gifford. Certes, nul ne dsirerait
plus que moi profiter des observations dont il pourrait peut-tre
m'honorer; mais il y a dans une dmarche de ce genre une sorte de qute
d'loges qui rpugne  mon orgueil, ou de quelque autre nom qu'il vous
plaise d'appeler le sentiment qui me force  m'y refuser. Non-seulement
M. Gifford est le premier de nos potes satiriques, mais il est encore
l'diteur de nos principales _Revues_, et comme tel, l'homme du monde
dont je voudrais le moins avoir l'air de prvenir la critique par de
petits moyens, quoique en effet je la redoute beaucoup. Vous voudrez
donc bien garder le manuscrit entre vos mains, ou s'il faut absolument
qu'il soit montr  quelqu'un, envoyez-le  un autre. Quoique je ne sois
pas trs-patient de la censure, je serais, comme un autre, charm de
recevoir le peu d'loges que mes vers peuvent mriter; mais  coup sr
je ne veux pas les extorquer par d'humbles sollicitations, et en faisant
passer mon manuscrit  la ronde. Je suis persuad qu'avec un peu de
rflexion vous verrez que je n'ai pas tort.

Si vous vous dterminez  publier, j'ai aussi quelques petits pomes
indits, quelques notes, et une courte dissertation sur la littrature
grecque moderne, crite  Athnes, qui pourront tre places  la fin du
volume. Si la pice dont il s'agit ici venait  russir, j'ai intention
de publier plus tard un choix de mon premier recueil, ma satire, une
autre de la mme longueur, et quelques autres petites choses; le tout
joint au manuscrit que vous avez maintenant entre les mains pourrait
former deux volumes. Nous aurons le tems d'en reparler. Je vous serais
oblig de me faire connatre la dtermination que vous aurez prise.

Je suis, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

BYRON.




LETTRE LXIII.

A M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 25 aot 1811.


Comme heureusement j'ai mon franc-couvert[162], je ne me fais point
scrupule de vous accabler de griffonnage; depuis dix jours je vous ai
envoy de vritables paquets. Je suis ici comme un ermite; je ne crois
pas que mon agent puisse m'accompagner  Rochdale avant la seconde
semaine de septembre, dlai qui me contrarie fort; car je voudrais que
cette affaire ft finie, et serais bien aise de me livrer  quelque
occupation. Je vous envoie des exordes, des annotations, etc., pour
notre futur in-quarto, si tant est qu'in-quarto il doive y avoir. J'ai
aussi crit  M. Murray, lui exposant les raisons qui me font ne pas
consentir  ce qu'il envoie mon manuscrit  Juvnal[163], mais lui
permettant de le montrer  quelque autre personne du mtier qu'il pourra
lui tre agrable. Hobhouse est sous presse, de manire que, lui en
prose, et moi en vers, nous tirons passablement  vue sur la patience et
le papier-monnaie du public. Ce n'est pas tout; mes _Imitations
d'Horace_ attendent leur tour pour s'imprimer chez Cawthorn, mais je
suis encore incertain sur le _quand_ et le _comment_, le simple ou le
double, le prsent et le futur. Il faut que vous excusiez tout ce
bavardage; car dans ce manoir isol je n'ai rien  dire, si ce n'est de
moi-mme, et je serais charm de pouvoir parler de....., ou penser 
quelque autre chose que ce soit.

     [Note 162: Pendant la dure des sessions, les membres des
     deux chambres ont leur couvert libre, tant pour les lettres
     qu'ils crivent que pour celles qu'ils reoivent.
                                              (_N. du Tr._)]

     [Note 163: M. Gifford.]

Qu'est-ce que vous allez faire? Pensez-vous  percher dans le
Cumberland, comme vous en aviez l'ide, quand j'tais dans la mtropole!
Si vous avez le got de la retraite, que ne prenez-vous la chaumire de
l'amiti de miss ***, dernire rsidence du savetier Joe Blackett, de
la mort duquel vous et les autres rpondrez un jour? Sa fille
orpheline (pathtique Pratt!) ne saurait manquer de devenir une Sapho
cordonnire. N'avez-vous pas de remords? Je crois que l'lgante ptre
 miss Dallas devrait tre grave sur le cnotaphe que miss *** veut
consacrer  sa mmoire.

Les journaux semblent dsappoints de ce que Sa Majest ne meurt pas et
s'occupe  quelque chose de mieux. Je prsume que tout est fini
maintenant. Si le parlement reprend ses sances en octobre, je me
rendrai  Londres pour y assister. Je suis aussi invit  Cambridge pour
le commencement de ce mois, mais il faut d'abord que j'aille faire une
course  Rochdale. Maintenant que Matthews est mort et que Hobhouse est
en Irlande,  l'exception de celui qui m'y appelle,  peine me
reste-t-il un ami  Cambridge pour me venir prendre la main  mon
arrive. A vingt-trois ans, me voil rest presque seul, que sera-ce
donc  soixante-dix! Il est vrai que je suis jeune et que je puis
commencer de nouvelles liaisons; mais avec qui me rappellerai-je ces
scnes joyeuses de la premire partie de la vie? C'est une chose
trange, combien peu de mes amis sont morts d'une mort tranquille! je
veux dire dans leur lit. Une vie tranquille est de bien plus grande
consquence. Mais on aime mieux se quereller et se heurter que
_bailler_. Ce mot m'avertit qu'il est tems de vous dbarrasser de votre
bien affectionn, etc.




LETTRE LXIV.

A M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 27 aot 1811.

J'tais si sincre dans ma note sur feu Charles Matthews, et je me sens
si totalement incapable de rendre justice  ses talens, que le passage
doit subsister par la raison mme que vous allguez pour me le faire
supprimer. Tous les hommes que j'ai connus ne sont que des pygmes
auprs de lui. C'tait un gant intellectuel. Il est vrai que j'aimais
Wingfield plus encore: c'tait mon plus ancien camarade et le plus cher,
un de ces hommes peu nombreux qu'on ne saurait jamais se repentir
d'avoir aims; mais sous le rapport de la capacit... Ah! vous ne
connaissiez pas Matthews!

_Childe Harold_ peut attendre, et ce sera tant mieux; les livres n'en
sont jamais plus mauvais pour avoir t retards dans leur publication.
Ainsi, vous avez chez vous notre hritier, Georges Anson Byron, et sa
soeur...................................................................

Dites tout ce que vous voudrez, mais vous tes l'un des _meurtriers_ de
Blackett, et cependant vous ne voulez pas avouer le gnie d'Harry White.
Mettant  part sa bigoterie, il mrite certainement d'tre plac prs de
Chatterton. Il est tonnant combien peu il tait connu! et,  Cambridge,
personne ne pensait  lui, ne parlait de lui, jusqu' ce que la mort
l'ait rendu indiffrent  sa gloire posthume. Pour ma part, j'eusse t
fier d'tre li avec lui; ses prjugs mmes taient respectables. Il y
a  Granta un pote pique en herbe, un M. Townsend, protg du feu duc
de Cumberland. Avez-vous jamais entendu parler de son _Armageddon_? Je
crois que son plan (pour l'homme, je ne le connais pas) a quelque chose
de sublime; bien que dans vos ides,  vous autres Nazarens, il y ait
trop de hardiesse  vouloir crer  l'avance _Le Dernier Jour_. Cela a
l'air de vouloir dire au Seigneur ce qu'il doit faire, et pourrait
rappeler  quelque lecteur malvole ce vers:

        Des sots se prcipitent o les anges ne marchent qu'en
        tremblant.

Je ne veux point lui faire de chicanes, d'autres lui en feront, et il
pourrait bien voir aprs ses talons tous les agneaux de Jacob Behmen.
Quoi qu'il en soit, j'espre qu'il s'en tirera  son honneur, encore
qu'il doive rencontrer Milton en son chemin.

crivez-moi, je suis fou de bavardages; saluez pour moi Ju..., et
donnez pour moi une poigne de main  Georges; mais prenez garde, il a
une vilaine patte marine.

_P. S._ J'inviterais volontiers Georges  venir ici, mais je ne sais
comment l'amuser; j'ai vendu tous mes chevaux  mon dpart d'Angleterre,
et je n'ai pas encore eu le tems de les remplacer. Cependant, s'il veut
venir chasser en septembre, il sera le bienvenu, mais il faudra qu'il
apporte un fusil; j'ai donn tous les miens  Ali Pacha, et  d'autres
Turcs. J'ai des chiens, un garde, beaucoup de gibier, un grand domaine,
un lac, un bateau, un logement et du bon vin  son service.




LETTRE LXV.

 M. MURRAY.

Newstead-Abbey, 5 septembre 1811.


MONSIEUR,

Il parat que le tems est pass o, comme le disait le docteur Johnson,
un homme tait sr d'apprendre la vrit de son libraire; vous m'avez
fait tant de complimens qu' moins d'tre le dernier crivassier du
monde, je devrais m'en tenir pour offens. Mais puisque je les accepte
ces complimens tels qu'ils sont, il est bien juste que j'aie aussi
beaucoup d'gards pour vos objections, d'autant plus que je les crois
fondes. Quant aux parties politique et mtaphysique, je crains de n'y
pouvoir rien changer; j'ai de grandes autorits pour justifier mes
erreurs sur ce point, car l'_nide_ elle-mme tait un pome
_politique_ et crit dans un but _politique_. Quant  mes malheureuses
opinions sur des sujets plus importans, j'ai t trop sincre en les
mettant pour songer  chanter la palinodie. J'ai dit ce que j'avais vu
pour ce qui touche les affaires d'Espagne, et je crois que l'honnte
John Bull commence  revenir de l'ivresse o l'avait plong la retraite
de Massna, consquence ordinaire de _succs extraordinaires_. Vous
voyez donc que je ne puis altrer les penses; mais si dans l'expression
et la forme des vers, il y a quelque chose que vous dsiriez changer, je
puis rajuster des rimes, et retourner des stances autant qu'il vous
plaira. Quant aux _Orthodoxes_, esprons qu'ils achteront l'ouvrage
pour en dire du mal, alors vous leur pardonnerez l'intention en faveur
du rsultat immdiat. Vous savez que rien de ce qui sort de ma plume ne
saurait tre pargn, pour plusieurs bonnes raisons; ainsi donc, encore
que cet ouvrage soit d'une nature tout--fait diffrente du premier,
nous ne devons pas nous livrer  de trop belles esprances.

Vous ne m'avez point fait de rponse  ma question; dites-moi
franchement, avez-vous montr le manuscrit  quelqu'un de votre corps?
J'ai envoy une stance d'introduction  M. Dallas pour vous tre remise,
et sans laquelle le pome commenait d'une manire trop brusque. Il vaut
mieux numroter les stances en chiffres romains. J'ai des _Recherches
sur la littrature grecque moderne_ et quelques autres petits pomes qui
se placeront  la fin. Je les ai ici, et je vous les enverrai en tems
opportun. Si M. Dallas a perdu la stance et la note qui y tait annexe,
crivez-le-moi, et je vous les enverrai directement. Vous me dites
d'ajouter deux chants, mais je dois visiter mes _charbonniers_ du
Lancashire, le 15 courant, et c'est une occupation si anti-potique que
je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.

Je suis, Monsieur, votre trs-obissant, etc.

Les manuscrits de ces deux pomes ayant t, bien contre sa volont,
montrs  M. Gifford, voici l'opinion de ce gentleman, rapporte par M.
Dallas: Il a parl trs-avantageusement de votre satire; mais quant 
votre pome (_Childe Harold_), non-seulement il a dit que c'tait ce que
vous aviez crit de mieux, mais il le prtend au moins gal  quoi que
ce soit qu'on ait publi depuis le commencement de ce sicle.




LETTRE LXVI.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 7 septembre 1811.


MONSIEUR,

Comme Gifford a toujours t pour moi mon _magnus Apollo_, des loges
tels que ceux que vous mentionnez me sont naturellement plus prcieux
que _tout l'or vant de Bolcara_, que _toutes les pierres prcieuses de
Samarkand_. Mais je suis fch que le manuscrit lui ait t montr, et
je l'avais crit  Murray, croyant qu'il en tait tems encore.

Pour rpondre  votre objection sur l'expression de _ligne centrale_,
je vous dirai seulement qu'avant que Childe Harold quittt l'Angleterre,
son intention arrte tait de traverser la Perse et de revenir par les
Indes, ce qu'il n'aurait pu faire sans passer la ligne quinoxiale.

Quant aux autres erreurs dont vous parlez, il faudra que je les corrige
au fur et  mesure pendant l'impression. Je me sens trs-honor du dsir
qu'ont bien voulu exprimer des personnes aussi distingues de me voir
continuer mon pome; mais pour cela, il faut que je retourne en Grce et
en Asie; il me faut un soleil plus chaud et un ciel sans nuages; on ne
saurait dcrire de telles scnes au coin d'un feu de charbon de terre.
J'avais projet un chant additionnel quand j'tais dans la Troade et 
Constantinople, et, si je revoyais ces lieux-l, je pourrais continuer:
mais au milieu des circonstances et des sensations actuelles je n'ai ni
harpe, ni coeur, ni voix pour aller en avant. Je sens que vous avez tous
raison quant  la partie mtaphysique; mais je sens aussi que je suis
sincre, et que si je ne devais crire que _ad captandum vulgus_, autant
vaudrait publier tout de suite un _Magazine_ ou filer langoureusement
des chansonnettes pour le Wauxhall...................................

Mon ouvrage russira comme il pourra. Je sais que j'ai tout contre moi,
des potes irrits et des prjugs; mais si le pome est _un pome_, il
surmontera ces obstacles, _sinon_ il mrite son sort. J'ai lu l'ode de
votre ami; ce ne serait pas lui faire grand compliment de lui dire
qu'elle est bien suprieure  celle de S***, sur le mme sujet. C'est
videmment l'ouvrage d'un homme de got et d'un pote, et cependant je
ne pourrais dire qu'elle soit tout--fait gale  ce qu'on avait droit
d'attendre de l'auteur des _Hor Ionic_. Je vous en remercie, et c'est
plus que je n'en voudrais dire d'aucune autre des odes qu'on nous donne
aujourd'hui. Je suis bien sensible aux voeux que vous formez pour moi, et
j'en ai grand besoin. Ma vie entire a t en opposition aux convenances
sociales pour ne pas dire  la dcence. Mes affaires sont embarrasses,
mes amis sont morts ou loin de moi, et mon existence n'est plus qu'un
dsert aride. Dans Matthews j'ai perdu un guide, un philosophe, un ami;
dans Wingfield un ami seulement, mais un ami que j'aurais dsir
accompagner dans son long voyage.

Matthews tait, en effet, un homme extraordinaire; jamais un tranger
n'aurait pu concevoir un tel gnie; le cachet de l'immortalit tait
empreint sur tout ce qu'il disait, sur tout ce qu'il faisait: et
maintenant que reste-t-il de lui? Quand nous voyons de ces hommes
disparatre, de ces hommes qui semblaient avoir t crs pour montrer
tout ce que le crateur pourrait faire de ses cratures; quand nous les
voyons rduits en poussire avant que le tems n'ait mri leur gnie qui
et pu tre l'orgueil de la postrit, que devons-nous en conclure? Pour
ma part, ma raison s'y perd. Il tait beaucoup pour moi, il tait tout
pour Hobhouse. Mon pauvre Hobhouse idoltrait Matthews. Moi je l'aimais
moiti moins que je ne le respectais; j'tais tellement convaincu de sa
supriorit infinie, que quoique je ne lui portasse pas envie, je
restais devant lui dans une sorte d'admiration stupfaite. Lui,
Hobhouse, Davis et moi nous formions un petit cercle  Cambridge et
ailleurs. Davis est un homme d'esprit et un homme du monde; il ressent
la perte que nous avons faite, autant qu'un homme de ce caractre peut
la ressentir; mais il n'en est pas aussi affect qu'Hobhouse. Davis, qui
n'est point crivain, nous a toujours battus dans une guerre de mots;
son talent de conversation nous amusait en mme tems qu'il nous
imposait. Hobhouse et moi, avions toujours le dessous contre les deux
autres, et Matthews lui-mme tait oblig de cder devant la vivacit
toute puissante de Davis. Mais je vous parle l d'hommes et de jeunes
gens, comme si tout cela tait de nature  vous intresser.

J'attends le retour de mon agent vers le 14, pour me rendre avec lui
dans le Lancashire, o tout le monde me dit que j'ai une proprit qui
n'est pas  ddaigner, consistant en mines de charbon de terre, etc. Mon
intention est d'accepter ensuite une invitation,  Cambridge, en
octobre, et peut-tre irai-je jusqu' Londres. J'ai quatre invitations
pour quatre villes diffrentes; mais il faut que je me dvoue tout
entier aux affaires. Je suis compltement seul, comme le prouvent assez
ces lettres longues et ennuyeuses. En relisant votre lettre, je vois que
l'ode est de l'auteur; faites-lui, je vous prie, accepter mes
complimens. Sa muse mritait un sujet plus noble. Vous m'crirez, je
l'espre, comme  l'ordinaire.

Je vous souhaite le bon soir, et suis, etc.



LETTRE LXVII.

 M. MURRAY.

Newstead-Abbey, 14 septembre 1811.


MONSIEUR,

Depuis votre dernire lettre j'ai appris de M. Dallas que, contre mon
intention, ainsi qu'il le savait bien, et que vous le savez vous-mme,
d'aprs une lettre que je vous avais crite tout entire  ce sujet, mon
manuscrit avait t soumis  la lecture de M. Gifford. Quelques
vnemens domestiques rcens, dont vous avez sans doute connaissance,
m'empchrent de vous envoyer ma lettre plus tt. Je ne pouvais
m'imaginer, en effet, que vous seriez si press de jeter mes productions
entre les mains d'un tranger, qui pouvait n'tre pas plus satisfait de
les recevoir, que l'auteur de les voir offrir d'une telle manire et 
un tel homme.

Mon adresse, quand j'aurai quitt Newstead, sera  Rochdale,
Lancashire; mais je n'ai pas encore fix le jour de mon dpart, j'aurai
soin de vous en tenir averti.

Vous m'avez mis dans une situation bien ridicule; mais enfin cela est
pass, nous n'en parlerons pas davantage. Vous paraissez dsirer
quelques changemens; s'ils n'ont rien  voir avec la politique ou la
religion, je m'y prterai avec le plus grand plaisir du monde.

Je suis, Monsieur, etc.



LETTRE LXVIII.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 17 septembre 1811.


Je vous excuse facilement de ne m'avoir point crit, car j'espre que
vous avez quelque chose de mieux  faire. De votre ct, vous devez me
pardonner de vous importuner si souvent, car, pour le moment, je n'ai
rien  faire qui puisse vous sauver l'ennui de ma correspondance.

Je ne puis me fixer  rien, et,  l'exception d'un grand exercice
physique, mes jours se passent dans une indolence uniforme et une
oisivet insipide. J'ai long-tems attendu, et j'attends encore mon
agent; quand il viendra, j'aurai assez de quoi m'occuper d'affaires peu
agrables, je vous assure. Avant de partir pour Rochdale, je vous dirai
comment vous devez m'crire, ce sera probablement poste restante. J'ai
reu de Murray une seconde preuve que je l'ai pri de vous montrer,
afin que vous voyiez si quelque chose ne me serait pas chapp avant que
l'imprimeur ne jette les fondemens d'une colonne d'_errata_.

Je suis maintenant presque seul, n'ayant avec moi qu'une vieille
connaissance, un vieux camarade d'cole, si _vieux_, en effet, que nous
n'avons presque plus rien de _nouveau_  nous dire sur aucun sujet, et
que nous billons l'un devant l'autre dans une sorte de _quitude
inquite_. Je n'entends pas parler de Cawthorn ou du capitaine Hobhouse
et de leur _in-quarto_. Dieu prenne piti du genre humain! Nous fondons
sur lui, comme Cerbre, avec notre triple publication. Pour moi-mme,
pris isolment, je me contente de me faire comparer  Janus.

Je ne suis pas du tout satisfait que Murray ait montr le manuscrit; et
je suis certain que Gifford doit penser l-dessus, comme moi-mme. Ses
loges ne signifient absolument rien; que pouvait-il dire? Il ne pouvait
pas cracher  la figure de quelqu'un qui l'avait lou de toutes les
manires possibles. Je dois l'avouer, je donnerais tout au monde pour
qu'il ft bien convaincu que je ne suis pour rien dans cette misrable
affaire. Plus j'y pense, plus cela me tourmente; ainsi le meilleur est
de n'en plus parler. C'est dj assez d'tre un crivassier, sans avoir
recours  de si petits moyens pour extorquer des loges ou prvenir la
censure. C'est aller au-devant d'un jugement, c'est mendier, se mettre 
genoux devant un homme, c'est l'aduler... Diable, diable, diable! et
tout cela sans mon consentement, et en opposition  ma volont formelle!
Je voudrais que Murray et t attach au _cou de Payne_, quand il sauta
dans le canal de Padington; dites-lui donc que c'est un rceptacle
convenable pour des diteurs. Puisque vous pensez  vous fixer  la
campagne, pourquoi ne pas essayer de Nottingham? Je crois qu'il y a l
plusieurs maisons qui vous conviendraient parfaitement, et puis vous
seriez plus prs de la mtropole; mais nous en reparlerons.

Je suis, etc.




LETTRE LXIX.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 21 septembre 1811.


J'ai montr le cas que je fais de vos observations en me conformant 
presque toutes; j'ai aussi fait, par moi-mme, plusieurs corrections sur
la premire preuve. crivez-moi, je vous prie; quand j'irai  Lanes, je
vous le ferai savoir. Vous voil sur mon dos maintenant, ainsi que mon
ami Juvenal Hodgson sur le chapitre de la rvlation. Vous ne manquez
pas de ferveur, mais lui c'est un brasier ardent; s'il prend, pour
sauver son ame, la moiti de la peine qu'il se donne pour la mienne,
grande sera sa rcompense un jour  venir. Je vous honore et vous
remercie tous deux; mais ni l'un ni l'autre vous ne m'avez convaincu.

Maintenant occupons-nous des notes. Outre celles que j'ai dj
envoyes, j'enverrai encore les observations sur les remarques de ces
messieurs de la _Revue d'dimbourg_ sur le grec moderne, une chanson
albanaise en langue albanaise _et non pas grecque_, quelques
chantillons de grec moderne, tirs du Nouveau-Testament, une scne de
l'une des comdies de Goldoni, traduite, le prospectus du livre d'un
ami, tout cela en romaque, outre leur _Pater Noster_; vous voyez qu'il
y en aura assez pour ne pas dire trop. Avez-vous reu les _Noctes
attic_? J'envoie de plus une note sur le Portugal. Hobhouse va bientt
paratre aussi.




LETTRE LXX.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 23 septembre 1811.


_Lisboa_ est le mot portugais, et consquemment le meilleur.
_Ulyssipont_ est pdantesque, et comme j'ai un peu plus haut _Hellas_ et
_Eros_, cela aurait l'air d'une affectation de termes grecs, que je
dsire viter. J'en ai dj une quantit effrayante dans mes notes,
comme chantillons de la langue; ainsi donc il faut conserver _Lisboa_.
Vous avez raison quant aux _Imitations d'Horace_, il ne faut pas
qu'elles viennent avant le _Romaunt_; je sais bien que Cawthorn sera
furieux; mais n'importe, arrtez toujours les _Imitations_, et puis vous
essaierez si vous pouvez le remettre de bonne humeur, si vous pouvez.

J'ai adopt, je crois, la plupart de vos suggestions; _Lisboa_ sera une
exception pour prouver la rgle. J'ai envoy quantit de notes, et j'en
enverrai encore; mais faites-les recopier, je vous prie, car le diable
ne lirait pas mon criture.  propos, je n'ai point envie de changer le
neuvime vers de la pice intitule _Good Night_ (_Bonne Nuit_ ou _Bon
Soir_). Je n'ai aucune raison de supposer que mon chien vaille mieux que
ses confrres de l'espce humaine, et nous savons qu'_Argus_ est une
fable. Le _Cosmopolite_ est une acquisition faite sur le continent. Je
ne crois pas qu'on le trouve en Angleterre. C'est un petit volume
amusant, plein de la gat et de la vivacit franaises. Je lis leur
langue, quoique je ne la parle pas.

Je veux tre en colre contre Murray. Son procd est un procd de
libraire, cela sent l'arrire-boutique; et si le rsultat de
l'exprience avait t tel qu'il le mritait, il y avait de quoi
soulever tout Fleet-Street, et emprunter le bton du gant de l'glise
de Saint-Dunstan pour immoler un homme qui abuse ainsi du dpt qu'on
lui avait confi. Je lui ai crit, je vous jure, comme jamais auteur ne
l'avait encore fait; j'espre que vous exagrerez encore mon
ressentiment, jusqu' ce qu'il s'y montre sensible. Vous me dites
toujours que vous avez beaucoup de choses  m'crire, crivez-les; mais
laissez de ct la mtaphysique. Nous ne nous entendrons jamais sur ce
point-l. Je suis ennuy et endormi  mon ordinaire. Je ne fais rien, et
ce rien mme me fatigue. Adieu.




LETTRE LXXI.

 M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 11 octobre 1811.


Je reviens de Lancs, et je me suis convaincu que ma proprit pourrait
acqurir beaucoup de valeur; mais diverses circonstances m'empchent d'y
donner tous les soins convenables. Je serai  Londres pour affaires au
commencement de novembre, et peut-tre  Cambridge avant la fin de ce
mois; dans tous les cas, je vous tiendrai au courant de tous mes
mouvemens.

Voici encore une mort qui vient m'affliger; j'ai perdu quelqu'un qui
m'tait bien cher dans de meilleurs tems; mais j'ai presque oubli le
got amer du chagrin, et j'ai t abreuv d'horreur jusqu' ce que je
sois devenu compltement endurci. Je n'ai plus une larme aujourd'hui
pour un vnement qui, il y a cinq ans, m'aurait abm de douleur. Il
semblerait que je sois destin  prouver ds ma jeunesse le plus grand
malheur des vieillards. Mes amis tombent autour de moi, et je resterai
comme un arbre seul et isol quoique le tems ne l'ait pas encore
dessch: d'autres peuvent toujours trouver un refuge dans leur famille;
mais je n'ai de ressources que dans mes propres rflexions, et elles ne
m'offrent aucune consolation dans ce monde ou dans l'autre, si ce n'est
le plaisir goste de survivre  ceux qui valaient mieux que moi. En
vrit je suis bien malheureux; vous me pardonnerez de m'excuser ainsi;
car vous savez que je ne suis point port  la sensibilit.

Au lieu de vous fatiguer de mes affaires, je serais bien aise que vous
me parlassiez de vos projets de retraite; vous ne voulez pas, je
suppose, vous isoler entirement de la socit? Maintenant je connais un
grand village, ou une petite ville,  douze milles environ d'ici, o
votre famille aurait l'avantage d'une socit fort agrable, et n'aurait
pas  craindre de se voir ennuyer par une affluence mercantile; o vous
trouveriez des hommes de talent et d'opinions indpendantes, o j'ai
quelques amis dont je serais fier de vous procurer la connaissance. Il y
a en outre un caf et d'autres lieux publics o l'on peut se runir. Ma
mre y a demeur pendant plusieurs annes, et je connais trs-bien tout
Southwell; c'est le nom de cette petite rpublique. Enfin, vous ne serez
pas fort loin de moi; et quoique je sois en gnral le plus mauvais
compagnon possible pour des jeunes gens, cette objection ne saurait
s'appliquer  vous, que je pourrais voir frquemment. Vos dpenses aussi
seront exactement celles qu'il vous conviendra de faire plus ou moins;
mais il vous en coterait fort peu, pour vous procurer tous les plaisirs
d'une vie de province. Vous pourriez tre aussi retir ou aussi rpandu
que vous le voudriez, et dans un pays certainement aussi beau que les
lacs du Cumberland,  moins que vous n'ayez un dsir particulier
d'entrer dans l'_cole pittoresque_[164].

     [Note 164: Voyez, dans les _Potes anglais_, tome II des
     _OEuvres de Byron_, page 378, une note sur les potes des
     lacs.
                                                  (_N. du Tr._)]

Cet Ionien de vos amis est-il  Londres? Vous m'aviez promis de me
procurer sa connaissance.

Vous me dites que vous avez montr le manuscrit  plusieurs personnes;
cela n'est-il pas contraire  nos conventions? Avertissez donc M. Murray
de dfendre  son garon de boutique d'appeler mon ouvrage _le
Plerinage de l'enfant d'Harrow_ (_Child of Harrow's Pilgrimage_!!!)
comme il l'a fait en parlant  plusieurs de mes amis tonns, qui, 
cette occasion, ont crit pour s'informer de l'tat de mes facults
intellectuelles, et certes il y avait de quoi. Je n'ai pas reu de
nouvelles de Murray,  qui j'avais adress une vigoureuse semonce.
Faut-il que j'crive encore des notes? N'y en a-t-il pas assez? Il faut
arrter Cawthorn dans l'impression des _Imitations d'Horace_; j'espre
qu'il avance dans celle de l'_in-quarto_ de Hobhouse.

Bon soir. Tout  vous, etc., etc.

Les vers suivans sont de la mme date que la lettre prcdente, et n'ont
pas encore t imprims, c'est une rponse  d'autres vers dans lesquels
un ami l'exhortait  bannir les soucis et  se livrer  la joie. On y
verra avec quelle triste persvrance, mme sous le poids de malheurs
rcens, il revient sans cesse au dsappointement qu'il a prouv dans
ses premires affections comme  la source principale de tous ses
chagrins et de toutes ses erreurs passes et  venir.

Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise  l'heure
du plaisir! Peut-tre aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes
orgies, je cherche ces dlices enivrantes, par lesquelles les fils du
dsespoir tentent d'assoupir le coeur et de bannir les chagrins.

Mais  l'heure matinale des mditations, quand le prsent, le pass,
l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que
tout ce que j'aimais est chang ou n'est plus, ne viens pas irriter par
ces maximes importunes les douleurs d'un homme dont chaque pense...
Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'tais
nagure; et surtout si tu tiens  conserver une place dans un coeur qui
ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les
hommes rvrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur
ici-bas et tes esprances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de
jamais me parler d'amour.

Il serait trop long de raconter, et sans utilit d'entendre la triste
histoire d'un homme qui ddaigne les larmes; ce rcit ne rveillerait
que peu de sympathie dans les coeurs vertueux; mais le mien a souffert
plus qu'il ne convient  un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiance
devenir l'pouse d'un autre, je l'ai vue assise  ses cts; j'ai vu
l'enfant que son sein a port sourire doucement comme faisait sa mre,
lorsque jeunes tous deux nous nous regardions en souriant, innocens et
purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargs d'un froid ddain,
chercher  dcouvrir si j'prouvais quelque douleur secrte; et moi,
j'ai bien jou mon rle: j'ai command  mon visage de ne pas trahir les
angoisses de mon coeur, je lui ai renvoy des regards aussi glacs que
les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave!
J'ai bais d'un air d'indiffrence l'enfant qui aurait d tre le mien,
et chacune de mes caresses n'a que trop prouv que le tems n'avait pas
affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus
gmir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le
inonde convient bien au tumulte de mes penses; je reviendrai me jeter
dans son tourbillon. Mais si dans un tems  venir, quand les beaux jours
d'Albion seront sur le dclin, tu entends parler d'un homme dont les
crimes profonds sont dignes des poques les plus noires, d'un homme que
ni l'amour ni la piti ne touchent, aussi insensible  l'espoir de la
clbrit qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans
l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas mme devant la
crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des
anarchistes les plus violens du sicle; cet homme, tu le connatras,
mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te
fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.

Les pronostics qu'il tire dans ces dernires lignes sur sa carrire 
venir sont de nature, il faut l'avouer,  exciter plus d'horreur que
d'intrt, si bien d'autres exagrations du mme genre ne nous avaient
appris  ne nous point tonner  quelque excs que nous le voyions
pousser la rage de se calomnier lui-mme. On dirait qu'avec le gnie
ncessaire pour peindre des personnages sauvages et sombres, il et
aussi l'ambition d'tre lui-mme l'objet noir et sublime qu'il
retraait, et qu' force de se plaire  dessiner des crimes hroques,
il s'efforait d'imaginer ce qu'il ne pouvait trouver dans son propre
caractre, des sujets propres  exercer ses pinceaux.............

C'est vers ce tems, quand son ame tait douloureusement occupe de la
mort d'un objet rel de ses affections, qu'il crivit ses diffrens
pomes sur la mort d'un tre _imaginaire_, Thyrza. Quand nous
rflchissons aux circonstances particulires sous l'influence
desquelles son imagination produisit ces beaux vers, il n'est pas
tonnant que de toutes ses pices pathtiques celles-ci soient  la fois
les plus touchantes et les plus pures; elles sont, pour ainsi dire,
l'essence, l'esprit concentr de plusieurs douleurs, c'est le point o
sont venues aboutir mille tristes penses venues de sources diffrentes,
raffines, rchauffes dans leur passage  travers son imagination, et
formant comme un rservoir profond d'ides et de sentimens lugubres et
solennels. En retraant les heures heureuses qu'il avait passes avec
les amis qu'il venait de perdre, toute la tendresse ardente de sa
jeunesse venait rchauffer son imagination et son coeur. Les jeux de
l'cole avec les favoris de son enfance Wingfield et Tattersatt, les
jours d't passs avec Long et ces soires romanesques qui s'taient
coules dans la socit de son frre adoptif Eddlestone; tous les
souvenirs de ces hommes, jeunes nagure, et morts maintenant, venaient
se mler dans son esprit  l'image de celle qui, quoique vivante, tait
pour lui aussi bien perdue qu'eux, et rpandaient dans son ame ce
sentiment gnral de tendresse et d'affection qu'il revtit d'un si
brillant coloris dans ses pomes. Jamais l'amiti, quelque passionne
qu'elle ft, n'aurait inspir des chagrins aussi profonds; jamais non
plus l'amour, quelque pur qu'on le suppose, n'et pu retenir la passion
dans des termes aussi chastes. C'est le mlange de deux affections dans
sa mmoire et dans son imagination, qui donna ainsi naissance  un objet
idal, o les plus beaux traits de toutes deux se trouvaient combins,
et lui inspira ces posies, les plus tristes et les plus tendres que
puisse offrir le genre rotique, dans lesquelles nous trouvons toute la
profondeur et toute l'intensit d'un sentiment rel peintes avec des
couleurs que n'eut jamais la ralit.

La lettre suivante fera connatre encore mieux l'tat de ses penses et
ses occupations  cette poque.




LETTRE LXXII.

 M. HOGDSON.

Newstead-Abbey, 13 octobre 1811.


Vous devez commencer  me trouver un correspondant terriblement
libral; mais comme mes lettres sont franches de port, vous excuserez
leur frquence. J'ai rpondu en vers et en prose  vos dernires
lettres; et quoique je vous crive de nouveau, je ne sais pourquoi je le
fais, ni ce que je pourrais vous mander que vous ne sachiez dj. Je
deviens _nerveux_, combien vous allez rire! mais cela est vrai, je
deviens rellement, malheureusement, ridiculement _nerveux_ comme une
petite-matresse. Votre climat me tue; je ne puis ni lire, ni crire, ni
m'amuser ou amuser qui que ce soit. Mes nuits et mes jours se passent
sans repos; je n'ai presque jamais de socit, et quand j'en ai je
m'empresse de la fuir. Dans le moment o je vous parle, j'ai ici trois
dames, et je me suis sauv pour vous envoyer ce gribouillage. Je ne sais
pas si je ne finirai point par tre fou, car je sens le manque de
mthode dans l'arrangement de mes ides. Cela me tourmente trangement;
mais cela a plutt l'air de la sottise que de la folie, comme le dirait
factieusement Scrope Davies, qui a une singulire manire de consoler
les gens. Il faut que j'essaie de votre compagnie, comme l'on essaie de
la corne de cerf; une session de parlement m'irait assez bien: en un
mot, je ne vois rien qui puisse m'empcher de conjuguer le malheureux
verbe, _je m'ennuie_, etc.

Quand serez-vous  Cambridge? Vous m'avez, je crois, donn  entendre
que votre ami Bland est revenu de la Hollande. J'ai toujours eu le plus
grand respect pour ses talens et pour tout ce que j'entends dire de son
caractre personnel; je crois bien qu'il ne me connat pas, si ce n'est
qu'il se rappelle nos rptitions dans la sixime _forme_,  raison de
deux vers chaque matin, et encore bien imparfaits. Je me le suis rappel
en passant sur les caps Matapan, Saint-Angelo et son le de Clriga, et
j'ai toujours regrett l'absence de l'Anthologie. Je suppose qu'il va
traduire maintenant Vondel, le Shakspeare hollandais, et dans l'tat
actuel _Gysbert van Amstel_ pourra facilement tre arrange pour notre
thtre. Je prsume qu'il a vu le pome hollandais o l'amour de Pirame
et Thisb est compar ... _la Pas__sion de Jsus-Christ_, ainsi que
_l'amour de Lucifer pour ve_, et autres varits de la littrature des
Pays-Bas. Sans doute vous me croirez fou de vous entretenir de pareilles
bagatelles, mais elles sont en grande rputation sur les bords de tous
les canaux, depuis Amsterdam jusqu' Alkmazar.

Tout  vous, etc.

BYRON.

Toutes mes posies sont entre les mains de leurs divers diteurs,
except mes _Imitations d'Horace_, auxquelles j'ai joint quelques vers
sauvages sur le Mthodisme et quelques notes froces sur les trois
diteurs de l'din; mes _Imitations_, dis-je, sont en retard, et
pourquoi? Je n'ai pas d'amis dans le monde qui puisse traduire
suffisamment bien le latin d'_Horace_ et mon Anglais pour les ajuster
ensemble au sortir de la presse, et corriger les preuves d'une manire
un peu grammaticale. En sorte que si vous n'avez pas d'entrailles quand
vous retournerez  Londres, pour moi je suis trop loin pour le faire
moi-mme; le monde se trouvera priv de cet ouvrage ineffable pendant je
ne sais combien de semaines.

_Le Plerinage de Childe Harold_ attendra jusqu' ce que celui de
Murray soit fini. Il fait maintenant une tourne dans Middlesex, et 
son retour nous devons nous attendre  des merveilles. Il veut en faire
un _in-quarto_, c'est un abominable format peu propre  la vente; mais
l'ouvrage est effroyablement long, et il faut bien qu'on obisse  son
libraire...

Ainsi vous allez prendre les ordres. Il faut que vous fassiez votre
prix avec les _rviseurs ecclsiastiques_; ils vous accusent d'impit,
et je crains que ce ne soit  tort. Dmtrius _Poliorcte_ est ici avec
_Gilpin Horner_. Nous n'avons pas besoin du peintre[165], car les
portraits qu'il a faits d'inspiration se trouvent absolument semblables
aux animaux. crivez-moi, et envoyez-moi votre _Chanson d'amour_; mais
j'attends de vous _paulo majora_. Faites un effort pour briller avant
d'tre diacre; essayez un peu d'un sec diteur.

Tout  vous, etc.

BYRON.

     [Note 165: Qu'il avait mand pour faire le portrait de son
     ours et de son loup.]


FIN DU TOME NEUVIME.


IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR,
Rue St.-Louis, n46, au Marais.








End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
Volume 9, by George Gordon Byron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LORD BYRON ***

***** This file should be named 30067-8.txt or 30067-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/0/0/6/30067/

Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
