The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(3/9), by Auguste Wiesse de Marmont

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (3/9)

Author: Auguste Wiesse de Marmont

Release Date: September 17, 2009 [EBook #30013]

Language: French

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MMOIRES
DU MARCHAL
DUC DE RAGUSE
DE 1792 A 1832


IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE


ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE


TOME TROISIME


PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLIERE, 41
L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction.
1857




MMOIRES

DU MARCHAL

DUC DE RAGUSE




LIVRE DIXIME

1806-1807


Sommaire.--Arrive  Raguse.--L'amiral Siniavin  Cattaro.--Le pacha de
Bosnie Kosrew.--Retour en Dalmatie.--Population de la Dalmatie.
Dtails: moeurs et habitudes.--Attaque de Corzola par les
Russes.--Dclaration de guerre des Turcs contre les
Russes.--Prparatifs d'une expdition en Turquie.--L'amiral Siniavin
aux Dardanelles.--Habilet de Sbastiani.--Premire ide de
construction des routes.--Rapidit d'excution.--Catastrophe de
Selim.--L'amiral Siniavin revient  Cattaro.--Il entretient des
intelligences en Dalmatie.--Le Pandour Danse.--Mille Russes dbarqus
 Poliza--Rvolte des habitants.--Moeurs et usages.--Une lection 
coups de pierres.--Le _kns_.--Le gnral Launay achte les prisonniers
vingt francs par tte.--L'envoy d'Ali-Pacha de Janina: son
histoire.--Paix de Tilsitt.--Remise des bouches de Cattaro par
Siniavin.--Attitude des Bocquais.--Le vladiza de Montngro: son
portrait--Reprise des travaux de route.--Travaux des Romains
compars.--Population de la Dalmatie du temps des Romains.--Moyens
financiers d'excution appliqus aux travaux.--Clausel remplace
Lauriston.--Marmont est cr duc de Raguse.


J'arrivai le 2 aot  Raguse. Les Russes taient rentrs  Cattaro, les
Montngrins et les Bocquais dans leurs villages. Un trait de paix,
sign entre la France et la Russie le 20 juillet  Paris, ordonnait la
remise de l'Albanie vnitienne  l'arme franaise et l'vacuation de
Raguse. Tout semblait donc devoir se pacifier promptement; il ne me
restait plus qu' m'occuper des besoins de l'arme, qui taient
immenses.

L'administration de l'arme d'Italie avait t charge de faire vivre
les troupes franaises en Dalmatie: on ne peut exprimer sa conduite
coupable envers ces pauvres soldats, dont le sort est toujours de
devenir victimes de ce que l'arme renferme d'abject. Un commissaire
des guerres, appel Volant, envoyait de Venise des bls gts, qu'un
autre coquin de commissaire, nomm Vanel, partageant sans doute avec
lui, recevait  Zara. Le pain tait infect, les hpitaux taient dans
le plus grand abandon, les casernes sans fournitures; tout tait dans
l'tat le plus dplorable; plus du quart de l'arme tait aux hpitaux,
o la mortalit tait effrayante: c'tait pire que ce que j'avais
trouv deux ans et demi avant en Hollande.

L'Empereur me donna toute l'administration. Nous pourvmes  nos besoins
par nos propres moyens; des fonds suffisants nous furent envoys
rgulirement; la Bosnie donnait  bon march le btail dont nous
avions besoin; la Pouille nous envoya des bls, et en quelques mois
tout rentra dans l'ordre. La mortalit diminua trs-sensiblement, le
nombre des malades devint plus modr, enfin il finit par tre dans la
plus faible proportion avec l'effectif des troupes. Je n'entrerai pas
dans le dtail de ce que je fis alors, ce rcit serait de peu d'intrt;
mais je dirai cependant un mot sur les hpitaux, pour raconter des faits
dont la connaissance peut tre utile et qui s'appliquent  des
circonstances qui peuvent se reprsenter.

 l'arme, les grands accidents sanitaires, si je puis m'exprimer ainsi,
sont presque toujours le rsultat de la disproportion des moyens de
traitement avec le nombre des malades. Les malades mal soigns ne
gurissent pas; leur nombre augmentant toujours, il y a encombrement,
et il en rsulte des maladies pidmiques: alors se manifestent les
accidents, chaque jour plus effrayants, qui dtruisent une arme
entire.

La premire condition est donc de proportionner le nombre des lits des
hpitaux au nombre prsum des malades, et de placer les tablissements
 porte des troupes, pour dispenser des vacuations, dont les rsultats
sont toujours funestes, et qu'il ne faut autoriser que quand la guerre
les rend ncessaires: les administrations militaires sont toujours
prtes  les provoquer, mais le gnral doit les refuser, quand les
mouvements de l'ennemi et ceux de l'arme ne les rendent pas
indispensables.

Les motifs vritables de ces vacuations intempestives sont d'abord de
se dbarrasser et de mettre  la charge des autres la besogne qu'on
devrait garder pour soi; ensuite, d'avoir un moins grand nombre
d'tablissements, afin de diminuer le prix de la journe d'hpital:
charlatanisme commun  toutes les administrations pour plaire au
ministre; comme si les vacuations, indpendamment des intrts de
l'humanit, n'taient pas un supplment de dpense bien suprieur 
l'conomie apparente.

D'aprs ces habitudes coupables, on n'avait tabli qu'un seul hpital 
Zara. Cet hpital ayant t bientt plein, les malades reurent des
soins imparfaits et ne sortirent pas de l'hpital: l'encombrement arriva
bientt. Une longue maladie entrane toujours une longue convalescence:
ainsi, les soldats guris taient faibles en sortant de l'hpital; une
longue route dans un pays aussi difficile, sous un climat brlant, les
extnuait, et, arrivs  leur corps, ils retombaient malades, taient de
nouveau envoys  Zara, o ils mouraient.

Je changeai tout ce systme: les maladies lgres tant gnralement
guries par des secoure prompts, je fis tablir de petits hpitaux 
une distance des corps telle, qu'en un jour les malades pouvaient y
arriver: cette disposition prvint tout encombrement. Avec un peu
d'industrie, toutes les localits fournissent des ressources pour
quarante ou cinquante hommes malades. Les maladies lgres, n'tant pas
aggraves par un premier dfaut de soins et une longue route, taient
promptement guries; les soldats sortant de l'hpital faisaient place 
d'autres malades qui venaient y recevoir les mmes soins; les soldats
guris, rejoignant immdiatement leurs rgiments, n'taient pas
extnus par une longue route de retour, et, leur gurison tant
dfinitive, la mortalit disparaissait.

Au moyen de ce systme, l'anne suivante, l'arme, qui avait reu de
jeunes soldats et dont l'effectif s'tait lev de plus de cinq mille
hommes, n'eut jamais  la fois,  l'poque des plus fortes chaleurs,
plus de cinq cents hommes aux hpitaux; et cependant le relev du
mouvement gnral a constat que les hpitaux avaient reu plus de dix
mille individus. Cette multiplication d'hpitaux avait lev le prix de
la journe d'hpital; mais devant cette conomie prcieuse et relle,
l'conomie de maladies et de malades, devait-on compter une lgre
augmentation de dpense?

Malgr la paix avec les Russes, signe par M, d'Oubril, le 20 juillet,
on ne prenait aucune disposition pour nous faire la remise de Cattaro.
L'amiral Siniavin avait rpondu  mes communications d'une manire
vague et incertaine; il devait, au surplus, attendre les ordres de sa
cour pour excuter un trait qui n'tait pas encore ratifi. Cependant
le bruit de la continuation de la guerre se rpandit; l'amiral russe
recevait, chaque jour, des renforts; des troupes de terre arrivaient de
Corfou, sous les ordres du gnral Padapopoli. Ces dispositions ne
paraissaient gure pacifiques. En supposant la paix, on souponnait les
intentions de l'amiral Siniavin; on lui croyait des passions contre
nous; on redoutait qu'il ne livrt Cattaro aux Anglais, comme les
Autrichiens le lui avaient livr  lui-mme: d'un moment  l'autre les
Anglais pouvaient arriver et entrer dans les forts; tout tait
incertitude et obscurit.

Dans cet tat de choses, je me htai de faire travailler aux
fortifications de Raguse, et on construisit, avec la plus grande
activit, un fort au sommet de Saint-Sergio, et un autre dans une
premire position. Je fis runir de grands approvisionnements, afin
d'tre libre dans mes mouvements. Je me mis en rapport et en relations
d'amiti avec les commandants turcs de la frontire, avec l'agah de
Mostar, Hadgi-bey du Tovo; le pacha de Trbigne et le vizir de Bosnie,
pour assurer des vivres  l'arme, si leur secours devenait ncessaire.
Je reprochai au pacha de Trbigne d'avoir laiss les Montngrins
franchir son territoire pour se porter sur Raguse, et de n'avoir pas
empch des sujets grecs de son pachalik de se joindre  eux. Je fis
des cadeaux d'armes et de canons de montagne  ceux qui me parurent
bien disposs, et avec lesquels j'eus de bons rapports. Il s'tablit,
ds ce moment, entre le pacha de Bosnie et moi des relations
vritablement amicales. Il avait t pacha d'gypte; il en avait ramen
de beaux chevaux, dont il me fit prsent: je lui donnai cent fusils de
munition et deux pices de trois, avec lesquelles il combattit les
Serviens. Ce pacha, Mhmet-Kosrev-Pacha, a t depuis capitan-pacha,
et c'est son vaisseau que Canaris a fait sauter d'une manire si
hroque; aujourd'hui (1829) il est sraskier, c'est--dire chef suprme
de la nouvelle arme turque, et l'homme de confiance de Mahmoud.

Je pressais sans cesse l'amiral de me remettre les bouches de Cattaro;
mais, ses rponses, toujours dilatoires, montrant sa mauvaise foi, je
devais m'en dfier, et prparer d'avance les moyens d'en dtruire les
effets.

Je runis des approvisionnements pour pouvoir les jeter  Cattaro au
moment mme o nous entrerions, et une artillerie convenable pour armer
immdiatement la cte. En supposant l'amiral mal dispos pour nous, mais
loyal, il pouvait nous remettre les bouches de Cattaro en prsence des
Anglais; ceux-ci auraient mis des obstacles  l'envoi par mer de ce qui
tait ncessaire  la dfense du golfe. Je devais prvoir aussi la
continuation de la guerre, et alors il pouvait tre utile de rapprocher
des bouches de Cattaro des moyens d'attaque, pendant le moment o les
hostilits taient suspendues et o la navigation n'prouvait aucun
obstacle.

 deux lieues environ de l'entre du golfe de Cattaro, dans le pays de
Raguse, une chancrure dans la cte forme un port presque ferm, o des
btiments sont parfaitement en sret. Ce port s'appelle Molonta. J'y
envoyai, sur de petits btiments, des approvisionnements en biscuit,
eau-de-vie, riz, et une quinzaine de pices de gros calibre, avec leurs
armements et munitions. J'occupai en force le Canali, partie du pays de
Raguse couvrant le port de Molonta, et mes avant-postes furent placs 
la frontire de l'Albanie, attendant le moment o les portes de
Castelnovo me seraient ouvertes.

Les ngociations n'avanaient pas. Si, par sa rsistance, l'amiral
outre-passait ses ordres, une menace pouvait le dcider; ou bien, si les
hostilits devaient recommencer, l'offensive prise me serait utile. Je
me dcidai donc  agir: je fis embarquer pendant la nuit,  Molonta, sur
des barques  rames, toute l'artillerie mise en dpt; elle fut
dbarque  la pointe du jour  la Punta d'Ostro, pointe ouest de
l'entre du golfe. Je dclarai en mme temps que cette disposition ne
devait point tre regarde comme un acte d'hostilit, mais comme une
opration prparatoire  la prise de possession des bouches, et dont
l'objet tait de mettre d'avance la cte en tat de dfense.

Aussitt le matriel dbarqu, je m'occupai de faire construire une
grande batterie pour battre et fermer l'entre. Si la guerre commenait,
c'tait la premire opration du sige de Castelnovo. Les Russes,
trouvant mauvaise cette entreprise, et en vrit ils avaient raison,
vinrent tirer du canon sur mes travailleurs; mais les travaux
continurent, et en cinq jours ma batterie fut acheve. L'amiral ne
changea pas de langage, et dclara au contraire qu'il avait l'ordre de
garder les bouches de Cattaro: c'tait annoncer la continuation de la
guerre. J'tais en pleine opration quand je reus, avec la nouvelle
que l'empereur de Russie avait refus de ratifier le trait d'Oubril,
l'ordre de rentrer en Dalmatie et de me tenir en observation devant les
Autrichiens, aprs avoir pourvu  la dfense de Raguse. Cet ordre
positif, impratif, tait command par les circonstances, et rendait
impossible l'accomplissement des projets dont j'avais dj commenc
l'excution. Je ne pouvais retirer mon matriel que du consentement de
l'amiral. J'envoyai  son bord pour lui dclarer que, l'armement fait
ayant t uniquement destin  la dfense des bouches sur la remise
desquelles j'avais d compter, et les circonstances ayant chang, je
consentais  retirer mon artillerie de la Punta d'Ostro,  condition
qu'il n'y mettrait aucun obstacle; il en prit l'engagement, et l'on se
mit  la besogne. Quand les batteries furent dmontes, et les canons
dans des barques, il avait chang d'avis. Je fis jeter les canons  la
mer, et emporter par terre les poudres, les boulets, et tout ce qui
tait de nature  tre transport facilement: le reste fut dtruit.

Ce dbut de campagne ne valait rien; mais j'esprais voir Siniavin se
dcider  agir offensivement, et pouvoir saisir une occasion d'obtenir
un succs assez marqu sur lui pour garantir Raguse d'un nouveau sige,
avant d'excuter le mouvement rtrograde qui m'tait ordonn sur Zara:
elle se prsenta effectivement bientt.

Je me retirai sur Raguse-Vieux, o j'avais des approvisionnements
considrables et presque toute ma flottille. Je pris position  une
lieue en avant de cette ville, et j'attendis les vnements. Combattre
des Montngrins n'tait rien pour moi: c'tait  des troupes russes
que je voulais avoir affaire, et, pour cela, il fallait qu'elles se
missent en campagne.

Une partie de l'escadre russe croisait dj entre Raguse et
Raguse-Vieux; des btiments taient stationns au milieu du golfe. Cette
escadre se composait de vingt-deux btiments de guerre, dont dix ou onze
vaisseaux de ligne: l'amiral, avec le plus grand nombre des vaisseaux,
tait encore dans les bouches. Des troupes de dbarquement venues de
Corfou, runies  des dtachements forms avec l'quipage des vaisseaux,
levaient les forces qu'il pouvait mettre  terre  sept mille hommes
environ. Les esprances de succs formes par Siniavin taient partages
par ses soldats, et la conqute de Raguse et de toute la Dalmatie leur
paraissait certaine. Le capitaine du gnie Boutin, officier plein de
talent, qui depuis a pri malheureusement dans une mission en Asie, et
dont la mort fut venge d'une manire clatante par lady Stanhope, ayant
t arrt avant le commencement des hostilits par un btiment de
guerre russe, et conduit  l'amiral, rclama hautement sa libert comme
ayant t pris contre le droit des gens, et avant la dclaration de la
guerre. Siniavin la lui rendit en lui disant que, dans peu de jours, il
regretterait le don qu'il lui faisait. Cette confiance de l'ennemi tait
tout mon espoir, et je ne ngligeai rien pour l'augmenter, sans
toutefois attnuer celle de mes troupes.

Le 26 septembre, je me retirai  Raguse-Vieux. J'envoyai d'abord des
dtachements contre des Grecs, sujets turcs, qui cherchaient 
intercepter ma communication avec Raguse, et je plaai sur les hauteurs
de Breno le 5e rgiment pour contenir ceux de Trbigne, qui menaaient
d'aller de nouveau piller les faubourgs de Raguse, brler les moulins,
dtruire l'aqueduc et couper les eaux. Lorsque ce rgiment parut, tout
rentra dans l'ordre.

Le 27, les Bocquais et les Montngrins, au nombre de mille environ,
vinrent attaquer nos avant-postes. Ils furent repousss, et je dfendis
de les poursuivre.

Le 29, je fus inform de l'arrive d'un nouveau rgiment russe venant
de Corfou. Cet vnement et notre retraite avaient singulirement
enorgueilli les Russes et tourn la tte aux Montngrins, Bocquais et
Grecs, sujets turcs, dont le nombre avait presque doubl; ils parlaient
de piller Raguse et la Dalmatie. Enfin un corps russe assez nombreux
avait pris position au col de Dbilibrick, en avant de la valle de la
Sottorina. C'est ce que j'attendais pour agir offensivement. Si les
Russes restaient, j'esprais les battre. S'ils se retiraient sans
combattre, ils dtruiraient l'opinion qui s'tait dclare pour eux et
la confiance de leurs partisans. J'ignorais alors la force prcise des
Russes; les renseignements des prisonniers, aprs la bataille, m'ont
donn les moyens de dresser un tat rgulier qui porte leur force au
nombre que j'ai dj fait connatre. Quant  celle des paysans arms,
on peut estimer qu'il y avait quatre  cinq mille Montngrins, trois
mille Bocquais et deux mille Grecs, sujets turcs. Ainsi j'avais devant
moi sept mille Russes et environ neuf mille hommes de troupes
irrgulires. On sait, au reste, ce que valent ces dernires troupes. La
moiti se montre  porte; un quart seulement se bat avec courage dans
les rochers et rsiste; mais cependant la masse occupe toujours plus ou
moins, et deviendrait redoutable dans un moment de dsordre.

Deux heures aprs avoir reu la nouvelle de la sortie des Russes, je me
mis en marche.

Je laissai au camp, devant Raguse-Vieux, les hommes malingres ou mal
chausss, et avec eux des officiers et sous-officiers, de manire  en
faire une espce de rserve. Les soldats dposrent leurs effets, se
chargrent de vivres et de cartouches, et je me mis en route, dans la
nuit du 29 au 30, avec cinq mille neuf cents baonnettes. J'esprais
avoir mon avant-garde au jour, en arrire d'un rassemblement de douze 
quinze cents montagnards placs en de du pont de la Liouta. Une pluie
survenue et la difficult des chemins retardrent mes colonnes, et le
jour nous trouva encore  une lieue de l'ennemi. Lorsque nous fmes en
prsence, je le fis attaquer par un bataillon de voltigeurs, command
par le colonel Planzone, et compos des compagnies des troisime et
quatrime bataillons, des 5e, 23e et 79e rgiments, et soutenu par un
bataillon de grenadiers des mmes rgiments, conduit par le gnral
Lauriston. Le 79e resta en rserve. L'ennemi ne tint pas, et se retira
sur de plus grandes hauteurs. Nous l'y joignmes, et nous dcouvrmes
distinctement la ligue russe, tablie sur le col de Dbilibrick.

Je runis les deux bataillons d'lite sous les ordres du gnral
Lauriston, et lui ordonnai de suivre le plateau situ au dehors des
grandes crtes, de chasser deux ou trois mille paysans qui y occupaient
une position assez forte, et de tourner ainsi celle des Russes. Je le
fis soutenir par le 11e rgiment, sous les ordres du gnral Aubre.
J'ordonnai au 79e d'attaquer de front, et je gardai en rserve le 23e
sous les ordres du gnral Delzons, et deux bataillons de la garde
royale italienne, sous les ordres du gnral Lecchi. Le 18e rgiment
d'infanterie lgre, lanc d'abord sur les montagnes, fut rappel pour
suivre le mouvement, devenir rserve et prendre part au combat du
lendemain.

Les troupes se mettaient en mouvement lorsque les Russes disparurent.
Les paysans, forcs dans leur position, laissrent soixante hommes sur
la place, et se retirrent sur une dernire position, plus forte et
plus leve, que nous ne pmes attaquer faute de jour. Un de mes aides
de camp, le capitaine Gayet, qui servait depuis longtemps avec moi,
prit malheureusement ce jour-l, en se rendant  une colonne pour y
porter des ordres; il tomba entre les mains des Montngrins, qui lui
couprent la tte. Je le regrettai beaucoup.

Le lendemain, 1er octobre, l'ennemi avait disparu de la position o il
s'tait retir la veille au soir; le 11e l'occupa. Le rgiment d'lite
suivit la dernire crte et arriva au sommet de la montagne, sur la
croupe de laquelle Castelnovo est bti, tandis que le 79e rgiment,
soutenu par le 23e, celui-ci par le 18e lger, et ce dernier par la
garde italienne, dbouchait dans la valle. Le rgiment d'lite avait 
combattre une nue de paysans prcdant un bataillon russe. L'attaque
des voltigeurs n'ayant pas russi, le bataillon de grenadiers marcha,
ayant  sa tte le gnral Launay, et enleva la position. Le 11e
marchant dans un tage infrieur, eut  combattre deux bataillons russes
et une grosse troupe de paysans. Il les aborda franchement: un combat 
la baonnette s'engagea, et plus de cent Russes et cent cinquante
paysans y prirent. Les Russes se retirrent avec prcipitation sur le
gros de leurs troupes, qui se trouvaient dans la plaine.

Pendant les vnements de la gauche, la tte du 79e rgiment tait
arrive  l'entre du bassin de Castelnovo. La valle, d'abord troite,
s'largit tout  coup. C'est l que plus de quatre mille Russes nous
attendaient en bataille. Il tait impossible de prendre une formation
rgulire sans combattre; il fallait gagner un peu d'espace. Le 79e,
aprs s'tre runi, autant que le terrain pouvait le permettre, se
prcipita sur la ligne russe et la fit rtrograder en partie. Ce
rgiment entier se trouva en tirailleurs, mais le courage des soldats
supplait  l'empire de la discipline et d'une bonne formation; il
tenait ferme contre un nombre trs-suprieur, tandis que le 23e  la
tte duquel marchait le gnral Delzons, approchait. Quand la tte eut
dbouch, je chargeai le gnral Lauriston de rallier le 79e, et de le
porter sur les hauteurs  gauche, pour couvrir le flanc du 23e, et
empcher les deux bataillons russes, qui descendaient la montagne et
n'avaient pu tre suivis  cause de la difficult du terrain, de les
occuper. Un feu trs-vif de ce rgiment prpara la charge ordonne au
23e, et excute aussitt qu'il eut t form en colonnes par sections.
Les bataillons prenant leur distance en marchant, cette charge, conduite
avec vigueur par le gnral Delzons, avait pour but de couper la droite
de l'ennemi et de tourner son centre. La premire position emporte, la
droite des Russes se retira, homme par homme, dans les montagnes en
arrire. Le centre se replia d'abord sur une hauteur, immdiatement
aprs attaque et enleve, et enfin sur une troisime, o il tint
ferme. La gauche et une rserve s'y rallirent. Pendant ce combat, le
18e d'infanterie lgre, sous les ordres du gnral Soyez, avait
dbouch et s'tait form en colonnes. Je lui ordonnai de passer  la
gauche du 23e et de marcher droit sur Castelnovo pour tourner l'ennemi,
tandis que le 23e ferait une nouvelle attaque, et je gardai en rserve
le 79e et la garde. Ces mouvements s'excutrent aussitt; mais, soit
que l'ennemi sentit son danger imminent, soit que l'attaque du 23e et
t trop vive, il se replia en toute hte, et le 18e ne put atteindre
que la queue de sa colonne, au lieu de tomber sur son flanc, comme je
l'avais espr, et de le couper en grande partie. Quinze cents hommes
seraient tombs en notre pouvoir, si un dfil  passer n'et retard
la marche du 18e de dix minutes environ. Il arriva cependant encore 
temps pour craser par son feu la colonne russe, mise en fuite et
cherchant son refuge, partie dans la mer et sur les canots de l'escadre
envoys pour la recueillir, et partie dans la plaine protge par le
feu du fort espagnol. Un quart d'heure aprs, il ne restait pas un seul
Russe hors de l'enceinte de Castelnovo, et les paysans arms avaient
disparu. Le feu des vaisseaux et du fort soutint l'embarquement des
troupes russes, mais sans nous faire souffrir.

Depuis six mois, les Bocquais, excits par les Russes, n'avaient pas
cess de nous insulter. Pendant la suspension des hostilits, ils
avaient attaqu nos avant-postes. J'avais fait tous mes efforts pour
les rappeler  leur devoir et leur faire sentir leur vritable intrt.
Ils n'en avaient tenu compte, ils croyaient mes dmarches inspires par
la crainte. Les Grecs, sujets turcs du voisinage, s'taient joints 
eux. J'avais port mes plaintes au pacha de Trbigne; il m'avait rpondu
qu'il abandonnait les rebelles  ma vengeance. Je me dcidai  faire un
exemple svre.

Je donnai l'ordre de brler plusieurs villages et tous les faubourgs de
Castelnovo: c'tait punir la rbellion dans son foyer mme, et, le
lendemain, cet ordre fut excut. Je fis pargner la maison d'un
habitant qui avait, quelques mois auparavant, sauv la vie  un
Franais. On y plaa un criteau pour faire connatre le motif de cette
exception. Le 2 octobre, au moment o je faisais incendier les beaux
faubourgs de Castelnovo, malgr le feu de la flotte ennemie, mille 
douze cents paysans et quelques Russes vinrent attaquer les postes de
ma gauche, les surprirent et les obligrent  se replier. Le nombre des
ennemis augmentant, je dus y faire marcher des troupes. J'employai dans
cette circonstance la garde italienne, dsespre de n'avoir pas
combattu la veille. Soutenue par un bataillon du 79e et quelques autres
dtachements, l'ennemi fut chass de toutes parts, laissant deux cents
morts sur la place, et tout rentra dans le silence. Ainsi l'ennemi, qui
comptait mettre  feu et  sang Raguse et la Dalmatie, n'avait pas pu
dfendre son territoire et ses propres foyers.

On peut valuer la perte de l'ennemi, dans ces trois affaires, pour les
Russes,  trois cent cinquante hommes tus et six  sept cents blesss;
nous leur fmes, en outre, deux cent onze prisonniers. Les paysans
perdirent quatre cents hommes tus et plus de huit cents blesses. Nous
emes vingt cinq hommes tus et cent trente blesss. La faiblesse de
cette perte fut due  la vigueur de nos attaques et  la clrit de
nos mouvements.

J'avais atteint mon but et montr  ces peuples barbares ma supriorit
sur les Russes. Je me retirai le 3, en plein jour,  la vue de l'ennemi.
Rentr  Raguse-Vieux, mes troupes reprirent le camp qu'elles avaient
quitt cinq jours auparavant. La terreur des ennemis tait telle, que
pas un paysan n'osa me suivre. Les troupes revinrent plus tard  Raguse
et  Stagno, afin d'acclrer les travaux de dfense; une brigade resta
 Raguse-Vieux pour y protger la flottille. Peu de jours aprs, cette
flottille, profitant d'un vent frais et favorable, traversa le golfe en
prsence d'une partie de l'escadre, mouille  une porte de canon. La
marine russe,  cette poque, tait malhabile; elle ne put pas
appareiller assez promptement pour lui barrer le passage, et la
flottille arriva heureusement, ayant reu quelques dcharges des
vaisseaux ennemis, mais de loin et de nul effet.

Je fis travailler sans relche aux ouvrages extrieurs, commencs 
Raguse. Par le systme que j'avais adopt, on est compltement matre
de cette magnifique position maritime, qui, comme on va le voir, est la
plus belle du monde.

Prs de Raguse, presque en face de la ville, et paralllement  la cte
 commence une suite d'les trs-rapproches entre elles, qui forment,
avec la terre ferme, un canal de huit lieues de longueur et d'une
largeur de mille  quinze cents toises. Mer intrieure et rade ferme,
toutes les flottes imaginables pourraient y tre en sret contre les
gros temps, contre l'ennemi, et y manoeuvrer sans gne. Au moyen des
diverses passes entre les les, d'une navigation facile, mais d'une
dfense aise,  cause de leur peu de largeur, on peut entrer et sortir
par tous les vents. En face de Calamota, la premire de ces les, est
le golfe d'Ombla; il est perpendiculaire  la cte et forme comme une
rivire. Sa largeur est de trois  quatre cents toises; l'eau y est
d'une grande profondeur, et son entre est dfendue par l'le de Daxa,
que je fis armer et fortifier avec soin. Le val d'Ombla forme ainsi une
rade intrieure, dans laquelle aucune force maritime ne peut pntrer
de vive force. Au fond coule une rivire sortant d'un rocher, dont l'eau
est si abondante, que son action se fait sentir au loin et fort avant
dans la mer. La plus grande escadre et la plus nombreuse flotte
pourraient y faire l'eau ncessaire  leurs besoins dans une seule
journe. Enfin, en se rapprochant de Raguse, et perpendiculairement au
val d'Ombla, est le port de Gravosa; la nature l'a creus, et on peut,
comme dans la meilleure darse, y armer ou dsarmer une grande escadre.
Ce port est couvert par la montagne de San Sergio d'un ct, et, de
l'autre, par une langue de terre qui tient  Raguse et le spare de la
grande mer. La rive extrieure de cette presqu'le est compltement
escarpe. Raguse a encore, et indpendamment, son port de commerce,
couvert par l'le de Lagroma. L'imagination ne conoit pas une localit
maritime plus complte et plus belle. Aussi l'Empereur avait-il sur
Raguse les projets les plus tendus: cette ville devait devenir notre
grande place maritime dans les mers de l'Orient, et tre dispose pour
satisfaire aux besoins d'une nombreuse escadre, qui y aurait
habituellement stationn.

Je passai le mois d'octobre tout entier  mettre la dernire main aux
affaires de Raguse; on complta les approvisionnements. Les deux forts
de la montagne, faisant la sret de Raguse, rendus dfensifs, furent
arms, et je couvris l'le de Daxa de batteries. Les les de Calamota,
de Mezzo et Jupana furent galement armes, et la place elle-mme reut
un complment d'armement. Quand je quittai Raguse, quatre-vingt-quatre
pices de gros canon taient en batterie dans la place et dans les
forts, et cent quatre-vingt-deux dans l'arrondissement.

J'avais fait mettre en tat de dfense Stagno, occupant l'isthme entier:
cette ville se trouve le point de station et de communication entre la
Dalmatie et Raguse, par la navigation intrieure [1]. Je fis construire
un autre fort sur la montagne au-dessus de Stagno. L'le et la place de
Corzola, qui, par leur situation, commandent le dtroit entre cette le
et la presqu'le de Sabioncello, et rendent matre de la navigation
extrieure, furent mises en tat de dfense.

[Note 1: Par navigation intrieure, l'auteur entend celle qui a lieu entre
la cte et les les nombreuses qui bordent la Dalmatie; et, par
navigation extrieure, celle qui se fait en dehors des les, en pleine
mer.
(_Note de l'diteur._)]

Je donnai des instructions dtailles au gnral Lauriston pour tous
les cas qu'il me fut possible de prvoir; je fixai les limites de son
arrondissement jusques et y compris Stagno, Corzola et Sabioncello, et
je lui laissai trois beaux rgiments formant quatre mille cinq cents
hommes, les 23e, 60e et 79e. Je me mis en route le 1er novembre, aprs
m'tre fait devancer par les autres troupes, composes des 5e et 11e de
ligne, 18e lger, et de la garde italienne. J'inspectai en passant les
travaux de Stagno, ainsi que ceux de Corzola, et je me rendis 
Spalatro, point central o j'tablis mon quartier gnral. Voici la
manire dont je conus la dfense de la Dalmatie.

La difficult des communications rendait extrmement importante la
conservation de la navigation intrieure, c'est--dire entre les les
et la terre ferme. Je mis les fortifications de l'le de Lsina en bon
tat: c'tait un point de relche prcieux  conserver, et bon 
enlever  l'ennemi. L'le de Brazza fut arme et occupe: on a vu ce
que j'avais fait pour assurer la communication avec Raguse. Le fort
Saint-Nicolas de Sebenico, dfendant l'entre de cette magnifique rade,
fut arm. Je fis mettre en bon tat de dfense, et runir des
approvisionnements de toute espce et considrables  Klissa,  Knin et
Stagno. Klissa garde le dbouch des montagnes, et prsente une position
inexpugnable  peu de distance de Spalatro, o j'aurais rassembl
l'arme dans le cas d'un dbarquement considrable, chose possible 
prvoir alors, et  redouter; car la guerre n'avait pas clat encore
entre la Porte et les Russes, et le gnral Sbastiani, ambassadeur 
Constantinople, m'avait annonc  plusieurs reprises qu'un corps de dix
mille hommes tait embarqu dans les ports de la mer Noire et allait
passer les Dardanelles, et je savais, d'autre part, qu'on l'attendait 
Corfou.

Knin tait destin  servir d'appui  l'arme dans le cas de mouvement
de la part des Autrichiens. Enfin, j'avais fait fortifier Opus, sur la
Narenta, pour en assurer le passage et faciliter la marche par terre
sur Stagno et sur Raguse. La dfense tait donc simplifie autant que
possible, et je m'tais rserv tous les points d'appui utiles. Pour
complter le systme, et ne pas risquer de voir tomber entre les mains
de l'ennemi des villes maritimes qu'il aurait pu ensuite armer et
dfendre, je fis ouvrir les remparts et dtruire les fortifications de
Spalatro et de Trau: plus tard, je fis servir ces dmolitions 
l'embellissement de ces villes.

Je plaai mes troupes de la manire suivante; Le 81e rgiment  Zara,
le 18e lger  Sebenico, le 5e  Trau et Castelli, le 11e  Klissa et
Spalatro, la garde  Spalatro, et le 8e lger  Macarsca; enfin, 
Signe, ma cavalerie, compose de trois cent cinquante chevaux du 24e
chasseurs, monts sur de petits chevaux bosniaques, cavalerie qui me
rendit de grands services.

Je pouvais ainsi, en moins de deux journes, rassembler mes troupes,
les porter dans toutes les directions, et elles taient tablies
convenablement pour leur sant et leur bien-tre. Une fois cantonns et
reposs, ces corps reprirent leur instruction, et, en peu de temps,
redevinrent, les 18e et 11e, ce qu'ils avaient t, c'est--dire aussi
beaux que jamais; et les autres, se piquant d'honneur, furent bientt
dignes de leur tre compars. Nous passmes l'hiver dans cette position.

L'empereur Napolon gardait Braunau comme gage des bouches de Cattaro,
et le gouvernement autrichien se trouvait ainsi toujours victime de la
mauvaise foi qu'avait montre son commissaire en remettant les bouches
aux Russes. Afin de terminer cette affaire, les deux gouvernements
projetrent une opration combine de Franais et d'Autrichiens pour
prendre Cattaro; on devait runir des moyens communs et gaux pour faire
le sige de Castelnovo et de Cattaro. M. le comte de Bellegarde
m'crivit par le major d'Albeck, pour me faire les propositions
relatives  cette opration, et m'envoya l'tat de l'quipage de sige
qui y serait employ. Je n'eus qu' accder  ses propositions, mais les
circonstances dispensrent de l'excution.

L'Empereur se trouvait jet dans un grand mouvement; les trnes
s'croulaient ou s'levaient en sa prsence, et cette petite affaire en
resta l: l'opration, d'ailleurs, tait trs-difficile, les Russes
ayant des forces maritimes telles, qu'on ne pouvait songer  leur
disputer la mer.

Les Dalmates nous avaient accueillis avec plaisir et bienveillance;
mais ils changrent bientt de sentiment. Le mcontentement, dj fort
sensible  cette poque, augmenta et finit plus tard par la rvolte.

La population de la Dalmatie s'levait alors  environ deux cent
cinquante mille mes. Presque toute catholique,  peine y comptait-on un
dixime de la religion grecque. Cette population se divise en deux
parties bien distinctes: la population du littoral et celle de
l'intrieur.

Les villes sont peuples, en presque totalit, d'Italiens, qui sont
venus y chercher fortune. Vivant assez misrablement, quoique pleins de
vanit et d'orgueil, les uns occupent de petits emplois ou se livrent 
quelque petit commerce; d'autres cultivent un petit hritage qui se
compose de vignes et d'oliviers. En gnral, ces Italiens transplants
sont peu recommandables; la corruption vnitienne avait laiss chez eux
de profondes traces, et la vnalit en toutes choses, constamment la
mme jusqu' notre arrive, avait contribu  maintenir et  empirer
cet tat des moeurs.

Une grande partie des habitants de la cte et des les se livre  la
navigation; elle fournit  la conduite de cinq ou six cents btiments,
presque tous employs au cabotage. Ces marins, en gnral assez
mdiocres, sont loin de valoir ceux des bouches de Cattaro. Beaucoup
d'entre eux sont aussi propritaires. Les campagnes qui avoisinent la
mer sont les plus belles; le climat et la nature des terres comportent
l une culture plus riche que dans l'intrieur. Cette partie de la
Dalmatie ressemble beaucoup  la Provence quand elle tait moins riche.
L'intrieur est trs-misrable, uniquement habit par les descendants
des anciens Slaves qui l'ont conquise. Une culture rare, une grande
quantit de mauvais bestiaux chtifs, forment toute leur richesse. Leurs
forts consistent en bois ravags et rduits en broussailles par la
volont mme des habitants, dans le but de s'affranchir des corves que
leur exploitation ncessitait pour le service de la marine vnitienne,
et onze cent mille chvres broutent les arbres et les empchent de
grandir.

De chtives cabanes, o toute une famille est runie et couche autour
du mme foyer; des rivires dont le cours est obstru, dont les rives
sont malsaines; d'autres qui ont creus leur lit  pic dans des rochers
de vingt  trente pieds de haut; des mines de charbon fort riches qui
ne sont pas exploites, et des plaines de cinq ou six lieues de pierres,
sans aucune vgtation, surmontes par des montagnes de sept  huit
cents toises d'lvation, composes de rochers entasss, nus et
dpouills: tel est le spectacle que prsente l'intrieur de la
Dalmatie. Mais ce pays, si triste et si pauvre, est habit par une
population belle, valeureuse et susceptible d'enthousiasme; ignorante,
simple, confiante, capable de dvouement pour ses chefs; mais, comme
tous les Barbares, elle ne comprend pas les abstractions; pour la
remuer, il faut frapper ses sens et la soumettre  une action
matrielle. Cette population, paresseuse comme toutes celles dont la
civilisation est recule, abuse de sa force, et les femmes y sont
employes aux travaux les plus pnibles, tandis que les hommes se
livrent au repos ou  leurs plaisirs. Elle est imprvoyante; elle
consomme en sept ou huit mois ce qui pourrait la faire vivre un an, et,
 chaque printemps, elle prouve la famine et vit d'herbes et de lait
de chvre. Cependant la force et la beaut des individus frappent tous
les trangers. Cette beaut et cette force tiennent  diverses causes.
Le rgime auquel la population est soumise et la misre font prir tous
les enfants faibles et mal constitus; il n'y a que les forts et les
robustes qui rsistent. Chaque gnration subit donc une espce
d'puration oblige qui donne lieu  la production d'une race haute et
vigoureuse. Cette observation s'applique  tous les peuples barbares;
elle explique cette taille et cette beaut qui frappent d'admiration
tous les voyageurs.

Les prtres sculiers, occupant les emplois de curs et de vicaires, y
taient d'une grande ignorance et jouissaient de peu de crdit. Il en
tait tout autrement des moines franciscains, possdant onze couvents
et desservant beaucoup de paroisses. Ces moines faisaient beaucoup de
bien et exeraient sur les esprits une grande puissance.

De ce tableau succinct on doit tirer les consquences suivantes. Le
littoral, priv de navigation, souffrait de notre occupation, tandis
que les villes et le pays en gnral gagnaient  notre prsence. Mais
les moeurs des montagnards les rendaient susceptibles d'tre remus,
soit par leurs chefs anciens dpossds, soit par les intrigues des
Autrichiens, des Russes et des moines, soit enfin par mille prventions
dont nous tions l'objet, prventions que les rivalits du pouvoir et
l'esprit faux et bizarre du provditeur et de l'administration
italienne fomentaient, au lieu de les combattre. Quoique l'arme
franaise rpandt beaucoup d'argent, et malgr l'amlioration du sort
de la province, les passions et les intrigues taient contre nous. Les
passions l'emportent souvent sur les intrts. Il y avait donc dans le
pays de nombreux lments de troubles.

Je n'ai dit qu'un mot de Corzola et de son importance. Cette petite
place servait de refuge  nos btiments, protgeait puissamment notre
cabotage, et rendait matre du dtroit et du mouillage, d'o l'ennemi
aurait pu l'intercepter. Corzola, situe dans l'le qui porte son nom,
 l'extrmit la plus voisine de la presqu'le de Sabioncello, n'est
distante de la terre ferme que de quatre-vingts toises; elle ne tient 
l'le que par un isthme. Ses fortifications se composent d'un bon
rempart revtu en maonnerie, de vingt-quatre  quarante pieds de haut,
et flanqu de cinq grosses tours, armes de canons. Le diamtre de la
place ne dpasse pas cent cinquante toises.

Au del de l'isthme, une hauteur commande la place. Je l'avais fait
occuper par une bonne redoute; la place, pourvue de vivres et de
munitions, tait arme de seize bouches  feu de gros calibre, et la
garnison dpassait cinq cents hommes. C'tait un poste dans lequel un
homme de coeur pouvait tenir au moins pendant quinze jours devant toutes
les forces ennemies. Il fallait une succession d'efforts pour le
prendre: 1 dbarquer; 2 s'emparer de la redoute; 3 amener du gros
canon; 4 faire brche; enfin employer un nombre de jours qui pouvait
tre augment de la dfense plus on moins longue de la redoute. Sr
d'arriver  temps si ce poste tait attaqu, tandis que de Raguse
Lauriston aurait envoy  son secours par Sabioncello, je serais pass,
sous la protection du canon de Corzola, dans cette place; tout tait
prvu et prpar dans ce but; la lchet ou la trahison du commandant
dconcerta mes mesures.

Le 9 dcembre, Siniavin parut inopinment devant Corzola, avec son
escadre et quelques troupes de dbarquement. Le 10, il somma la place
et dbarqua dans l'le. Le 11, il donna l'assaut  la redoute, joncha
de ses morts le champ de bataille, et fut repouss. Le 11 au soir, le
chef de bataillon Orfengo, qui commandait, retira les troupes de la
redoute, et, le 12, ayant t  bord de l'amiral, il signa une
convention qui lui remettait la place et faisait transporter la garnison
en Italie. J'avais reu le 12,  neuf heures du soir,  Spalatro, la
nouvelle de la prsence des Russes;  minuit, j'tais en marche pour m'y
rendre avec les troupes places sous ma main, et, le lendemain, j'appris
la reddition  Macarsca. Orfengo jouissait d'une bonne rputation, de
l'avancement lui tait promis; j'avais donc tout lieu de compter sur
lui. Je le fis arrter et traduire devant un conseil de guerre, qui le
condamna  quatre ans de prison. Confi  la gendarmerie pour tre
transport en France, il s'vada  son passage  Trieste, et passa au
service de Russie. Je souhaite, pour la gloire de l'arme russe, qu'elle
ne fasse pas souvent de pareilles acquisitions.

Immdiatement aprs la prise de Corzola, l'amiral embarqua ses troupes
et vint mouiller dans nos canaux intrieurs, en face de Spalatro. L'le
de Brazza tait trop tendue pour pouvoir tre dfendue; aucun fort n'y
avait t construit; en consquence, j'en retirai la faible garnison,
et j'abandonnai l'le  l'ennemi. Lesina se trouvait menace, mais l
une bonne dfense tait prpare; l'ennemi ne fit aucune tentative pour
s'en emparer, il se contenta de gner nos communications maritimes
pendant quelque temps. Bientt aprs, l'amiral retourna avec son
escadre dans la rade de Cattaro, et rappela  lui la portion qu'il avait
laisse devant nous. Alors je fis roccuper l'le de Brazza.

Dans le courant de janvier, une lettre du gnral Sbastiani m'annona
la dclaration de guerre des Turcs contre les Russes: c'tait un
vnement immense pour moi, il changeait toute ma position. Je n'avais
plus  redouter l'arrive du corps russe de dix mille hommes qui m'avait
t annonc. Tout semblait, au contraire, me promettre d'autres chances.
Slim, connaissant la faiblesse des armes turques, leur infriorit
vis--vis des armes europennes, demanda un corps auxiliaire franais
pour tre runi  l'arme du grand vizir. Ce corps devait tre de
vingt-cinq mille hommes, et la mission qu'il avait  remplir ne pouvait
regarder que mes troupes et moi.

Un corps de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, men sagement et
runi  l'arme turque, aurait donn  cette arme une tout autre
importance; c'et t une belle marche, digne d'tre vante, que celle
d'une arme partant de la Dalmatie pour aller faire sa jonction avec la
grande arme, en passant par la Valachie. Sbastiani m'en prvint; il
dsirait beaucoup l'excution de ce projet, il le pressa tant qu'il put,
et me provoqua  commencer ce mouvement, si mes instructions m'y
autorisaient; mais il n'en tait rien.

L'Empereur consentait  cette coopration et en apprciait tout
l'avantage; cependant il voulait auparavant qu'un trait de subsides et
d'opration ft sign. On runit  Bassano les troupes ncessaires pour
me complter. L'Empereur m'ordonna de me mettre en mesure de marcher;
mais cette affaire trana beaucoup, et elle n'tait pas encore termine
quand la catastrophe de Slim arriva. Toutefois cette esprance me
souriait. Je fis reconnatre avec soin les points de la Dalmatie offrant
le moins de difficults pour dboucher en Bosnie et faire une route pour
y arriver. Ce fut le commencement de ces travaux mmorables excuts
depuis dans toute la province. Je fis partir sur-le-champ, pour se
rendre auprs du gnral Sbastiani, six officiers d'artillerie et du
gnie. Ce nombre s'augmenta beaucoup quelques mois plus tard. J'envoyai
aussi directement un officier  Viddin, auprs de Passwan-Oglou; un
autre  Routschouk, auprs de Moustapha-Bairactar, ce mme Turc dont la
clbrit est justifie par son courage, son dvouement  Slim et sa
mort hroque. Ils taient chargs d'offrir, de ma part, des secours en
artillerie, en munitions, en officiers, et d'annoncer ma prochaine
entre en Turquie pour les appuyer avec trente mille hommes aussitt
aprs avoir reu les Firmans du Grand Seigneur.

Moustapha-Bairactar se trouva tre un homme moins civilis que les Turcs
qui occupent aujourd'hui de grands emplois. Son ignorance en gographie
tait fort grande; il demanda  l'officier que je lui envoyai si, en
venant de Dalmatie, il avait d passer la mer. Ces deux chefs ne
rclamrent aucun secours.

La guerre entre la Turquie et la Russie avait multipli mes rapports
avec les pachas. J'entrai en communication avec le clbre Ali-Pacha de
Janina. Celui-l fit beaucoup de demandes. Je lui envoyai tout ce qu'il
dsira en matriel, et, de plus, un dtachement d'artillerie, command
par un officier.

L'amiral Siniavin, parti de Cattaro, depuis un mois, avec toute son
escadre, except deux vaisseaux, des frgates et des btiments lgers
rests dans nos parages, avait fait sa jonction avec l'escadre anglaise.

Le 27 mars, une lettre de Sbastiani m'annona le dpart de
Constantinople du ministre d'Angleterre, et l'arrive de l'escadre
anglaise devant cette ville le 21 fvrier. Les Dardanelles avaient t
forces. On considra cette action comme extraordinaire; mais c'est un
prodige qui se renouvellera toujours, tant que ce passage ne sera arm
que de gros canons immobiles, qui ne peuvent tirer qu'un seul coup
chacun contre une escadre marchant avec un vent favorable.

L'amiral Dukwort, arriv avec son escadre devant Constantinople  la
pointe du srail, menaa de brler la ville, et, comme il tait matre
de le faire, puisque cette ville tait sans dfense, il pouvait en
rsulter une rvolution ou un changement de politique complet.  la
suite d'une pareille entreprise, il y avait tout  redouter. Ces
nouvelles taient dj fort anciennes. Mais, le 29 avril, de nouvelles
dpches de Sbastiani, en date du 4, vinrent m'apprendre les heureux
vnements qui s'taient passs.

Sbastiani avait soutenu et dvelopp l'nergie du sultan. Par de
feintes ngociations, il avait fait gagner du temps, et, en peu de
jours, toute la cte avait t couverte d'artillerie. Alors on refusa
de traiter. Les Turcs taient revenus de leur effroi, et, les moyens
moraux, les seuls favorables aux Anglais dans leur entreprise, se
trouvant uss, il n'y avait plus aucune proportion entre les moyens
matriels d'attaque et de dfense.

On s'occupait aussi  armer les Dardanelles, afin d'en rendre le
passage plus difficile. L'amiral anglais craignit les dangers du retour,
et se hta de partir. Un des gros boulets de pierre, lanc par cette
artillerie barbare, mais gigantesque, du dtroit, rencontra le grand
mt d'un vaisseau de ligne anglais et l'abattit d'un seul coup.

L'nergie des Turcs et la rapidit avec laquelle on cra la dfense
firent, dans le temps, beaucoup d'honneur  Sbastiani. Il fut second
puissamment dans l'excution des travaux par les officiers que j'avais
envoys auprs de lui, parmi lesquels taient deux de mes aides de camp,
MM. Leclerc et Fabvier. Le dernier, homme d'une grande rsolution, a
acquis, depuis,  divers titres, une assez grande rputation. Avec eux
tait un autre officier, galement de mon choix, et devenu, lui aussi,
bien autrement clbre, le colonel Foy.

J'ai parl des difficults de communication que la Dalmatie prsentait:
rien ne peut en donner l'ide. Elles rendaient les marches longues,
pnibles, empchaient de porter des corps organiss et en tat de
combattre sur le point o ils taient ncessaires. Les transports des
vivres et des munitions prsentaient les plus grands embarras. Enfin
les troupes, dans leur marche, taient toujours dpourvues d'artillerie,
de cet auxiliaire si puissant  la guerre.

Du temps des Vnitiens, tout tait pour le mieux: matres de la mer et
rduits sur terre  une guerre constamment dfensive, ne communiquant
qu'au moyen de leurs vaisseaux avec la Dalmatie, toutes les villes
maritimes fortifies taient autant de ttes de pont par lesquelles ils
pouvaient dboucher. Les ennemis  combattre taient les Turcs et les
Autrichiens, mais particulirement les premiers. Le pays tant
impraticable, les Turcs n'avaient aucun moyen de pntrer avec du canon,
 moins de travaux normes, et, n'tant jamais matres de la mer, ils
ne pouvaient bloquer les places maritimes, de manire que, quoique
assiges, ces places pouvaient tre ravitailles, et leurs garnisons
conservaient toujours la libert de sortir quand la dfense ne pouvait
plus se prolonger. Les transports  excuter le long du littoral se
faisaient au moyen de la mer, que personne ne pouvait leur disputer.
Une route longitudinale leur tait donc inutile: ils l'auraient eue
qu'ils ne s'en seraient pas servis. Voil la position des Vnitiens;
elle tait l'inverse de la ntre. La mer ne nous appartenait pas; il ne
nous fallait donc que peu de places maritimes, mais de trs-fortes et
exigeant un grand sige, et places de manire  servir, au besoin,
d'appui et de refuge  notre marine; les autres villes devaient tre
ouvertes et dmanteles. Nous ne pouvions pas faire nos transports par
mer; il nous fallait donc des chemins. Nous avions  redouter une arme
de dbarquement et des rvoltes; il nous fallait donc pouvoir nous
mouvoir par l'intrieur avec des troupes nombreuses, runies, pourvues
de matriel et munies de canons.

Ces rflexions me frapprent aussitt aprs mon arrive en Dalmatie;
mais je n'entrevoyais pas alors la possibilit de remdier  cet tat
de choses. Le repos laiss par l'ennemi, la disparition de l'amiral
Siniavin et sa station dans le Levant, la douceur du climat dont on
jouit, mme au milieu de l'hiver, sur le littoral, l'utilit
d'entretenir l'activit des troupes, et la rpugnance que j'ai toujours
eue  les fatiguer de manoeuvres quand elles sont instruites, tous ces
motifs me donnrent la pense d'entreprendre ces travaux, sauf  les
quitter si la guerre nous faisait prendre les armes, ou  augmenter leur
dveloppement si notre repos se prolongeait. J'eus recours  ces ides
de gloire et d'avenir auxquelles j'avais trouv mes soldats si sensibles
dans mes travaux du camp de Zeist; je parlai de l'utilit dont seraient
pour le pays de semblables travaux, de la reconnaissance publique qui en
serait le prix. Je leur rappelai l'exemple des armes romaines,
habitues  employer ainsi leurs loisirs. J'tais aim de mes troupes,
et un mot de moi, un dsir, taient des lois pour elles. La
manifestation de semblables sentiments allait droit au noble coeur de
ces braves soldats, et ils manifestrent l'empressement le plus vif 
commencer ces travaux.

Je ne voulais pas qu'il en rsultt pour l'arme d'autres inconvnients
qu'un peu de fatigue. En consquence, le sort des soldats fut amlior
sous le rapport de la nourriture pendant la dure des travaux. Je
rpartis les ateliers  porte du cantonnement de chaque rgiment, afin
d'viter des bivacs ou des dplacements pnibles. Chaque portion de
route reut le nom du rgiment qui l'avait faite, et ce nom, ainsi que
ceux du colonel et des officiers suprieurs, furent gravs sur le
rocher. Ces ides de gloire, d'avenir et de postrit sont si utiles 
dvelopper dans les troupes! Les portions de route loignes, qu'il
fallait faire pour joindre celles qui s'excutaient  porte des
cantonnements, furent construites par les habitants sous la conduite
d'officiers et de soldats dsigns  cet effet. Je parlerai en
particulier de ces travaux faits par les Dalmates. Avant de rendre
compte de la direction de ces routes et des obstacles qu'elles
prsentaient, il est ncessaire de faire la description du pays.

La grande chane des Alpes, qui forme le rservoir de l'Europe, et dont
le point culminant est en Suisse et en Tyrol, se divise et s'tend en
plusieurs branches suivant diffrentes directions. L'une d'elles,
marchant de l'ouest  l'est, sert de limite au nord de l'Italie et forme
les Alpes Noriques. Arrive en Carinthie, elle tourne subitement au sud
ou sud-sud-est, et forme les Alpes Juliennes. C'est la chane que l'on
traverse pour aller d'Italie en Carniole. Cette chane continue dans la
mme direction jusqu'en Grce. Elle spare constamment les eaux de
l'Adriatique des eaux du Danube et de la mer Noire. Elle arrive en
Albanie, prs de Pristina. L une autre chane se dtache et court 
l'est. Celle-ci forme la chane du mont Hmus et du Balkan, et se
prolonge, par ses rameaux, jusqu' la mer et au Bosphore de Thrace.
Avant le dernier cataclysme qui ouvrit aux eaux ce passage, elle se
rattachait par l  la chane des montagnes de l'Asie Mineure, au
Caucase et au Thibet. Toutes les chanes secondaires, qui, de la grande
chane, se dtachent et courent vers l'ouest ou le sud-ouest, sont ses
contre-forts, et forment les montagnes de la Dalmatie et de l'Albanie.

Les sources des rivires de Dalmatie dterminent les points par lesquels
passent les sommets de la grande chane. On sait que cette chane est
d'abord  peu de distance de la Dalmatie, et qu'elle s'en loigne en se
prolongeant. Ainsi la Dalmatie se compose du mme nombre de bassins et
d'autant de chanes de montagnes secondaires qu'il y a de rivires qui
la coupent, et qui portent leurs eaux dans l'Adriatique, et ces chanes,
pour la plupart, se relvent en approchant de la mer et se terminent par
de trs-hautes montagnes.

La premire rivire est la Zermagna. Elle sert de dlimitation entre la
Dalmatie et la Croatie. Elle prend sa source trs-prs de la frontire.
Sur sa rive droite sont les hautes montagnes de la Croatie; sur la rive
gauche et jusqu' la Kerka, le pays est lgrement ondul.

La seconde est la Kerka. Cette rivire prend sa source  peu de distance
de la Zermagna, passe au pied de la forteresse de Knin, vient 
Scardonna et se jette dans le golfe de Sebenico. Cette rivire a peu
d'eau pendant une partie de l'anne; mais elle s'est creus un lit de
trente pieds de profondeur. Ses bords escarps offrent des obstacles
qui, considrs sous des rapports militaires, pourraient entrer
puissamment dans les calculs d'un gnral, et servir utilement dans des
mouvements d'arme. Les eaux de la Kerka contiennent des substances
calcaires qu'elles dposent constamment. La suite des sicles a form
un barrage prs de Scardonna. Il en rsulte une des plus belles
cascades de l'Europe, non par l'lvation, qui est assez peu
considrable, mais par l'tendue, le dveloppement et l'abondance de
ses eaux dans la saison pluvieuse.

Vient ensuite la Cettina. Elle court d'abord du nord au sud, et ensuite
tourne  l'ouest, traverse des montagnes ardues et leves, et se jette
dans la mer  Almissa. Une partie du pays, compris entre la Kerka et la
Cettina, est couverte par des montagnes de rochers levs, pels et
difficiles.

La quatrime rivire est la Narenta. Elle prend sa source dans
l'Erzegowine,  vingt lieues de la Dalmatie. C'est un vritable fleuve
par la masse de ses eaux; sa valle, fort large, serait d'une grande
richesse si les eaux taient amnages. Elle forme maintenant d'immenses
marais l o les Romains avaient de belles campagnes bien cultives.

Telles sont les quatre rivires qui traversent la Dalmatie.

Les routes construites eurent pour objet de rendre praticable pour des
voitures le passage d'un bassin dans l'autre. Les Autrichiens avaient
fait une seule route, celle du pont de la Zermagna, et qui va de la
frontire de la Croatie  Zara; tout le reste tait en projet.

Mes premires constructions eurent pour but deux objets: 1 tablir la
communication entre Zara, Scardonna, Sebenico, Trau et Spalatro, et 2
partir du pont de la Zermagna et de Knin, passer dans la valle de la
Cettina, et mener au meilleur dbouch de la frontire pour pntrer en
Bosnie.

La premire de ces roules passait par les cantonnements de l'arme; les
troupes se trouvaient  porte d'y travailler; elle fut faite avec
rapidit et succs, malgr les grandes difficults locales. On peut en
juger par un exemple: les murs de soutnement de la descente de la
montagne de Trau ont de vingt  vingt-deux pieds d'lvation, dans une
partie de leur dveloppement. En moins de six mois on arriva  Spalatro
par une route construite d'aprs les principes, avec double empierrement
et des cordons.

On fit galement en mme temps, mais au moyen de rquisitions de
paysans, une route pour aller de la valle de la Cettina  Cresmo,
dbouch en Bosnie. Au moyen des troupes, on construisit aussi une route
dans la largeur de la Dalmatie, et qui, partant de la frontire turque,
et passant par Signe et Clissa, aboutissait au littoral  Spalatro.
C'est dans ce bassin magnifique, l'un des plus beaux lieux de la terre,
qu'une trs-grande ville, Salona, l'une des plus belles de l'empire
romain, tait btie; c'est l qu'un empereur philosophe, dgot des
grandeurs et de la puissance, avait choisi le lieu de sa retraite.

Pendant ces travaux, les troupes de la garnison de Raguse
construisaient, de leur ct, une route de Raguse  Stagno, et partout
l'mulation tait gale.

Au nombre des rivires de la Dalmatie, on en compte encore deux dont
j'ai omis de parler, parce qu'elles ne jouent aucun rle dans la
configuration du pays. La rivire de Salona sort toute forme du milieu
d'un rocher; son cours est seulement d'une demi-lieue; mais elle roule
beaucoup d'eau et se jette dans le golfe de Spalatro. Cette rivire
produisait les truites clbres que Diocltien, dit-on, prfrait 
l'empire; elles sont encore dlicieuses, mais je doute qu'aujourd'hui
on les achett  ce prix. La rivire d'Ombla, prs Raguse, est une
rivire souterraine qui se jette dans la mer en sortant des rochers. On
a des motifs de croire que c'est l'embouchure de la rivire de Trbigne
qui disparat dans les montagnes. En gnral, tous ces pays calcaires
sont remplis de ces phnomnes; les eaux, s'y frayant passage au milieu
des rochers, disparaissent et reparaissent, sans qu'on puisse suivre
leur cours avec certitude.

Quelquefois ces phnomnes s'accompagnent de circonstances fort
singulires. La chane de montagnes place entre la Cettina et la
Narenta est fort leve et se termine par le Biocovo, montagne de sept
 huit cents toises de hauteur, dont le pied occidental est baign par
la mer;  l'est, elle est lie  une suite de hauteurs, dont les
dispositions forment un bassin immense et sans issue. Il y a un lac; au
fond de ce lac sont des gouffres par lesquels les eaux arrivent pendant
la saison des pluies et viennent se joindre  celles que les pentes des
montagnes amnent journellement. Chaque anne ce lac se vide aux trois
quarts, et l'on cultive immdiatement le terrain dcouvert. Mais, chose
extraordinaire! quelquefois le lac se vide entirement, et ce n'est
jamais qu'aprs un automne et un hiver extrmement pluvieux.

Voici mon explication: les gouffres, n'tant pas placs dans la partie
la plus basse du lac, sont insuffisants pour enlever toute l'eau qu'il
contient; d'ailleurs ils ne peuvent jamais donner issue qu' la mme
quantit d'eau,  peu prs, qu'ils ont amene, et il reste toujours en
surplus celles qu'amnent les pluies et les pentes des montagnes
environnantes, sauf l'vaporation. Quand l'anne a t trs-pluvieuse,
les eaux du lac s'lvent davantage. Alors, si l'on suppose que, dans
le Biocovo, il existe un syphon communiquant avec la mer, et que, dans
ces annes d'exception, le niveau du lac dpasse le niveau du coude du
syphon, celui-ci est aussitt rempli, il fonctionne, et, sa courte
branche aboutissant au point le plus bas du lac, celui-ci est mis  sec.
Cette explication satisfait l'esprit sur le phnomne, et semble ne
laisser rien  dsirer. Autre singularit: le lac souterrain, recevant
les eaux, conserve aussi les poissons, et les pcheurs placent leurs
filets aux _voragines_ ou gouffres,  l'arrive de l'eau comme  son
dpart.

Je reviens  la construction des routes. La partie que j'ai dcrite fut
faite comme par enchantement. Ces travaux me donnrent beaucoup de
popularit. Les peuples aiment  voir l'action de la puissance, quand
elle est salutaire ou glorieuse; ils aiment  voir leurs chefs parler 
l'imagination par leurs actions. Les Dalmates disaient et rptaient,
dans leur langage rempli d'images: Les Autrichiens, pendant huit ans,
ont fait et discut des plans de routes sans les excuter; Marmont est
mont  cheval pour les faire faire, et quand il en est descendu elles
taient termines. Je me rendis  Raguse, pour faire l'inspection des
travaux ordonns, et je fus content de l'tat dans lequel je trouvai
toute chose.

Le 20 avril, d'aprs l'ordre de l'Empereur, et  la demande du gnral
Sbastiani, je prparai l'envoi  Constantinople de cinq cents
canonniers et sapeurs. Des firmans du Grand Seigneur me parvinrent pour
autoriser leur entre en Bosnie. Je ne perdis pas un moment pour
l'excution de cette importante mesure; mais, au moment de mettre la
troupe en marche, les firmans ne se trouvrent pas en rgle; ils ne
portaient que le nombre de trois cents hommes. Ensuite le pacha, par une
sollicitude dont je ne pus admettre la ncessit, voulait que les
canonniers marchassent par dtachement de douze  quinze. Il en rsulta
une discussion qui fit perdre beaucoup de temps.

Enfin, le 6 juin, le dtachement entra en Bosnie, pourvu de tout ce dont
il pouvait avoir besoin, ayant l'argent ncessaire  sa dpense pendant
toute sa route, et sous le commandement du sous-chef de mon tat-major,
le colonel Delort. Le pacha de Bosnie le reut avec beaucoup d'gards et
de soins; mais, aprs avoir dpass Traunich, la nouvelle de la
catastrophe de Slim tant parvenue, et le commandant du dtachement
ayant reu une lettre de Sbastiani qui lui prescrivait de rentrer en
Dalmatie, il revint sur ses pas. On ne savait pas quel systme politique
suivrait Mustapha, successeur de Slim. Les institutions nouvelles, et
conformes aux usages des peuples civiliss, taient l'objet des
prventions et de l'animadversion des Turcs, et l'aliment de leurs
passions contre tous les Europens. Il tait sage de faire rtrograder
le dtachement dsir, demand par le gouvernement. Appel par
l'opinion, il pouvait tre utile; mais, dans la circonstance prsente,
il ne pouvait tre qu'un embarras et l'occasion d'un danger. Par mesure
de prudence, et pour protger son retour, je me rendis  la frontire
avec des troupes aussitt que je connus les vnements, et je serais
all  sa rencontre et l'aurais dgag si des insurrections en Bosnie
eussent fait commettre contre lui quelque hostilit.

Depuis quelque temps, Siniavin tait revenu  Cattaro; il avait tabli
une croisire sur nos ctes devant Spalatro, et il la renforait tous
les jours. Enfin une grande partie de l'escadre arriva le 5 juin avec
des troupes de dbarquement. Il avait tabli des intelligences dans le
pays. Les Autrichiens n'avaient pas cess de fomenter le mcontentement.
Le provditeur, par sa folle vanit et ses fausses mesures, prtait son
appui aux mcontents. Nos ennemis les plus dclars s'taient empars
de son esprit en flattant ses passions et son orgueil. Sans le savoir,
il s'tait mis entre leurs mains. Ses agents, les hommes de sa confiance,
conspiraient, et cependant il ne voulut jamais le croire. Il n'tait
sans doute pas leur complice, car il fut rempli de terreur au moment o
l'insurrection clata; mais ses yeux taient fascins.

Un colonel de Pandours, nomm Danese, travaillait activement, avec les
Russes et les moines,  amener un soulvement au profit des Autrichiens.
Sa famille avait de l'influence dans le pays; sa haine contre l'ordre
tabli, son dvouement aux Autrichiens, taient connus. La leve de la
lgion dalmate avait mcontent, parce qu'on avait tendu la
conscription aux villes. Du temps des Autrichiens, jamais les leves de
soldats n'avaient souffert de difficults;  la vrit, les villes en
taient exemptes. Aujourd'hui il en tait autrement, et les habitants
des villes communiquaient leur mcontentement aux habitants de la
campagne, quoique la mesure dont ils se plaignaient ft une mesure de
justice en faveur de ces derniers. Ainsi va le monde, souvent on sert
avec passion, et contre ses propres intrts, les passions et les
intrts des autres.

L'amiral dbarqua immdiatement mille hommes environ dans le comt de
Politza. Aussitt les habitants se rvoltrent, prirent les armes, et
tous ceux des environs de Spalatro en firent autant. Quelques soldats
prirent et furent assassins. J'tais  Zara, et j'en fus inform
sur-le-champ. Je me rendis tout de suite  mon quartier gnral; mais
dj,  mon arrive, les Russes s'taient rembarqus, et mon chef
d'tat-major, le gnral Vignolle, avait march  eux avec le 8e lger
et le 11e. Ils s'taient retirs sans l'attendre, et il occupait mme
dj une partie du comt de Politza. J'achevai de tout soumettre et d'y
rtablir l'ordre.

L'ennemi occupa Almissa, ville entoure de vieilles fortifications et
dfendue par un vieux fort qui la domine. L'accs en est trs-difficile:
la Cettina nous en sparait, il fallut manoeuvrer et arriver par la cime
des montagnes. Cette opration excute, les Russes se rembarqurent
aprs avoir perdu quelques hommes, tus, bless, ou prisonniers.

Le comt de Politza, situ dans une valle dlicieuse, mais trs-leve,
est hors de toutes les communications, et le chemin qui y conduit est
trs-difficile  parcourir et trs-facile  dfendre. L'isolement de
cette localit, joint aux moyens que la nature a donns  ses habitants
pour se soustraire  l'obissance, est sans doute la cause des
privilges que les Vnitiens leur avaient donns: ils ne payaient aucun
impt, se gouvernaient eux-mmes, nommaient leurs magistrats et ne
fournissaient ni soldats ni matelots. On voulut leur enlever ces
privilges, et on les mcontenta. Assurment, la vue de ce petit pays
parlerait en faveur du systme de son administration: rien de mieux
rgl, rien de plus soign que leur culture, rien de plus joli que
leurs villages. Cette valle renferme une immense quantit de cerisiers
portant de petites cerises sauvages, des marasques, employes  faire la
liqueur si clbre de Zara, appele marasquin.

Les magistrats de Politza sont annuels. Il y a douze comtes qui
commandent chacun un village, et l'lection du grand comte se fait par
toute la population assemble, dans un des endroits les plus larges de
la valle. On se rassemble l  jour fixe. Le grand comte dont
l'exercice finit dpose dans un lieu indiqu une bote de fer renfermant
la charte des privilges. Le plus ambitieux et le plus hardi va la
prendre sous une grle de pierres: quand il s'en est empar, s'il a pu
le faire vivant, il est reconnu grand comte.

Ce mode d'lection en vaut bien un autre; il suppose au moins, dans le
dpositaire de l'autorit, de la dcision, du courage et du bonheur,
trois grands lments de succs dans ce monde. Je remarquerai,  cette
occasion, que le titre port par le chef de Politza, dans la langue
illyrienne _kns_, est le mme que portent les princes russes. On l'a
traduit ici par comte, titre modeste; les Russes l'ont traduit par
prince par orgueil; mais c'est  tort, car, except les princes russes
descendant de Rurik et de Jagellon, presque tous les autres sont
originairement des Tartares, dcors de ce titre par le caprice des
czars, au moment o ils arrivaient  Moscou. Kns veut dire chef, et
chef d'un petit territoire.

Aprs avoir rtabli la paix dans cette petite contre, je m'tais rendu
 la frontire de Bosnie avec des troupes, pour attendre le retour de
mes canonniers; mais les dsordres de la province n'taient pas finis.
Les Russes dbarqurent de nouveau  Macarsca et dans le Pridvori. Ils
eurent l'imprudence de s'loigner de la mer, pour donner confiance aux
habitants des villages qui, en assez petit nombre, prirent les armes.
Le gnral Delzons, avec le 8e lger, les attaqua sans perdre un moment,
et leur prit ou tua deux cents hommes: les rvolts se dispersrent. Je
fis faire une enqute extrmement tendue et circonstancie. Je la
confiai  un officier de choix, qui mit, dans ce travail important,
autant de svrit que de lumires, de soins et de conscience. Les
vritables coupables furent punis, et depuis ce temps la province fut
tranquille.

Je raconterai ici deux anecdotes, pour montrer dans quelle aberration
tombent quelquefois les juges militaires, par de fausses ides
d'humanit, et en quoi consiste la justice aux yeux de barbares
corrompus.

Au moment o la rvolte clata, un soldat du 11e rgiment reut,  bout
portant, un coup de fusil dans la grande rue de Castel-Vecchio, au coin
d'une rue qui conduit  la mer. Ce soldat bless, conduit  l'hpital,
dsigne, avant de mourir, le lieu o il a t atteint, et donne le
signalement de celui qui l'a bless; il tait vtu de telle et telle
manire, et portait une balafre  la joue gauche. D'un autre ct, on
avait arrt dans la mme rue un Dalmate dont toutes les circonstances
de l'habillement, de la taille et du signalement correspondaient  la
description faite par le soldat; de plus, il avait entre ses mains un
fusil dcharg et venant de faire feu. La commission militaire, par un
caprice impossible  expliquer, condamna le coupable aux galres. Il
fallait frapper d'une salutaire terreur une population insurge; il
fallait faire un exemple sur les vritables coupables. Or la
condamnation aux galres ne signifiait rien pour l'exemple. Je fis
venir la commission militaire pour lui demander ses motifs; et, comme
elle ne put rien rpondre de raisonnable, je fis fusiller le coupable
de ma propre autorit. Je vois d'ici bien des fronts se rembrunir en
lisant ce rcit; eh bien, quoi qu'on puisse dire, dans la position o
j'tais, ce devoir m'tait impos; et, dans de pareilles circonstances,
il faut savoir le remplir en engageant toute sa responsabilit.

Voici l'autre fait. J'avais pris  mon service un Dalmate d'une grande
et rare beaut, natif de Spalatro. Sa taille et son costume le rendaient
vraiment remarquable. Au milieu de l'instruction de la procdure, il
alla trouver le capitaine rapporteur et lui dnona un cur du
voisinage. Il circonstancia de la manire la plus positive et la plus
dtaille son accusation. Le cur fut arrt, interrog; il tomba de son
haut en entendant les charges portes contre lui et se justifia d'une
manire catgorique. Confront avec son accusateur, celui-ci fut
confondu. Je lui demandai d'expliquer le motif de son action; il me
rpondit: J'ai vu chercher des coupables, j'ai cru faire plaisir en en
indiquant. Voil comme ces gens-l conoivent la justice. Je le chassai
ignominieusement, comme on peut le supposer.

Aprs ces vnements, les Russes, runis aux Montngrins, attaqurent
le pacha de Trbigne et envahirent ses terres. J'avais fait destituer
le pacha de Trbigne, dont la conduite avait t hostile envers nous,
et le nouveau, appel Suliman, nous tait tout dvou. Les Montngrins,
au nombre de trois mille, soutenus par quatre cents Russes et du canon,
vinrent mettre le sige devant la petite forteresse de Clobuk. J'envoyai
de Raguse le gnral Launay, avec mille hommes d'infanterie, au secours
du pacha. Il marcha, soutenu de deux mille Turcs, dgagea Clobuk et fit
prisonniers les quatre cents Russes. Ce fut la cavalerie turque qui les
prit, et ils taient sa proprit. Plusieurs eurent la tte coupe, et
le gnral Launay se hta de se rendre propritaire des malheureux qui
restaient en donnant un louis par homme. Il en sauva ainsi un bon
nombre. Les Turcs, ensuite au dsespoir de les avoir vendus, venaient
offrir au gnral Launay trois  quatre louis pour les ravoir et se
donner le plaisir de couper des ttes. Mais, on le devine, le gnral
Launay ne se livra pas  cet horrible trafic, et ces malheureux
prisonniers conservrent la vie.

Sur ces entrefaites, un envoy du pacha de Janina arriva chez moi, et
m'apporta un sabre en prsent de la part de son matre. Il allait en
mission en Pologne pour trouver l'Empereur. Cet envoy, nomm
Mhmet-Effendi, avait eu une trange destine. Il tait Romain et
prtre quand nous l'avions trouv  Malte, lors de la prise de cette
ville, o il remplissait les fonctions d'inquisiteur. Il nous avait
suivis en gypte, et nous l'avions employ dans l'administration. Ne
trouvant pas, dans cette carrire, les avantages qu'il s'tait promis,
il avait voulu revenir en Europe, et s'tait embarqu avec deux
officiers franais, aujourd'hui officiers gnraux, Poitevin, du gnie,
et Charbonnel, de l'artillerie. Un corsaire les prit et les conduisit 
Janina, o ils furent mis en prison. Un jour le ci-devant inquisiteur
annona qu'il avait eu une vision; que Mahomet lui tait apparu, et lui
avait prouv que la religion chrtienne tait fausse et que la vrit
tait dans la sienne, et il dclara en mme temps, ds ce moment, qu'il
voulait adopter l'Alcoran. On le mit aussitt en libert. Il eut des
emplois prs d'Ali-Pacha et parvint  la faveur. Quand il se prsenta
chez moi, son matre venait de le charger de ngociations auprs de
Napolon. Le vizir avait jug la paix prochaine, et prvu que l'Empereur
se ferait cder Corfou et les Sept-les. Ali-Pacha envoyait Mhmet pour
les demander, et son unique argument, pour convaincre Napolon, tait
celui-ci: Ali-Pacha aime les Franais; un gnral franais viendra
commander  Corfou; le voisinage engendrera des querelles, et l'on dira
 tort qu'Ali-Pacha n'aime pas les Franais. Pour prvenir une pareille
injustice, il vaut mieux lui donner l'le,  Ali-Pacha. Mhmet-Effendi
joignit l'Empereur au moment o il venait de signer la paix. Les
conditions en taient encore secrtes. Il lui fit sa demande et l'appuya
du puissant argument que je viens de dvelopper, et l'Empereur rpondit:
Mais comment prendre Corfou? Je ne l'ai pas.--Mais Votre Majest
l'aura, dit le rengat.--Comment le prendre? rpliquait l'Empereur; et
il ne sortait jamais de cet argument, qui ne le compromettait pas.
Mhmet-Effendi en fut pour ses frais de voyage, et retourna vers son
matre. On m'a assur que ce malheureux tait depuis retourn  Rome, o
il avait fait pnitence publique.

Je reus, le 21 Juillet, la nouvelle de la paix signe le 8,  Tilsitt,
entre Napolon et l'empereur Alexandre. Une amiti sincre semblait
devoir unir les deux adversaires, si longtemps ennemis.

Peu aprs, me parvint l'ordre d'envoyer les renseignements les plus
circonstancis sur la Turquie d'Europe, sur sa population et les revenus
de ses diffrentes provinces, sur ses communications et les oprations
militaires que sa conqute rendrait ncessaires. Enfin l'Empereur me fit
demander un plan de campagne pour deux armes qui dboucheraient, l'une
de la Dalmatie, et l'autre de Corfou. C'tait me crer de grandes
esprances. J'avais tudi le pays avec tant de soins, je m'tais fait
fournir des itinraires et rendre des comptes si dtaills par tous les
officiers que j'avais fait voyager par diverses routes, que, ds le 1er
aot, je fus  mme d'envoyer  l'Empereur une grande partie des
mmoires demands. Tout annonait la conqute de la Turquie d'Europe et
son partage; tout me promettait une campagne brillante. Les divisions
de rserve se formaient en Italie; je recevais l'ordre de tout prparer
pour recevoir une escadre de quinze vaisseaux  Raguse; tout enfin
prenait une attitude conforme  mes voeux; mais rien ne se ralisa. Sans
la tournure que prirent les affaires d'Espagne, il en aurait t
autrement. Toutefois j'ai pass trois annes de ma vie  rver et 
esprer des oprations en Turquie, tantt pour secourir ce pays comme
alli, tantt pour le conqurir.  cette poque, je rvais la grande
guerre comme on rve le bonheur dans sa jeunesse, et le bonheur, comme
il arrive souvent, se faisait bien attendre.

Au commencement d'aot, je reus des ordres pour prendre possession de
Cattaro, et un officier russe arriva  mon quartier gnral, porteur de
ceux adresss  l'amiral Siniavin. Pour cette fois, tout le monde tait
sincre; les choses se firent vite, et avec tous les gards et toutes
les attentions possibles. Ds le 12 aot, les troupes franaises
occuprent Castelnovo et Cattaro. Je donnai l'ordre au gnral Lauriston
de prsider  la prise de possession, et je me rendis  Raguse, en
attendant le dpart des Russes. Ils l'excutrent promptement, et
j'allai visiter ces lieux, dont le nom a retenti pendant trois mois dans
toute l'Europe.

Les Bocquais, depuis l'affaire de Castelnovo, taient rests
tranquilles. Ils avaient compris que leur intrt, comme leur devoir,
tait d'attendre silencieusement la fin de la lutte pour savoir  qui
ils appartiendraient, ils reurent bien les troupes franaises, et
cherchrent, par un bon accueil,  faire oublier leurs torts passs. Je
ne fis aucune rcrimination, cela ne servait  rien; seulement,
j'ordonnai de restituer aux Ragusais les btiments que les Bocquais leur
avaient pris  Gravosa, dans le port, contre le droit des gens, en leur
faisant rembourser les droits exigs par les Russes. Je me suis bien
trouv de cette indulgence: depuis cette poque, la conduite des
habitants de presque toute cette province n'a pas cess un seul jour
d'tre bonne et pacifique.

Je pourvus  la dfense de la rade en faisant tablir des batteries 
son entre, mettre dans un tat convenable les fortifications de Cattaro
et de Castelnovo, et j'organisai la province le plus conomiquement
possible. Rien ne serait plus en rapport avec les moeurs des habitants
de ce pays, en l'appliquant  la marine, que cette admirable
organisation croate, tout  la fois lment de la dfense et de la
sret du pays, et principe de civilisation; mais il aurait fallu
beaucoup de temps et de dpense pour l'excuter. Je n'avais d'ailleurs
pas mission de le faire, et le gouvernement avait,  cette poque, sur
cette organisation, les ides les plus fausses; il n'en connaissait ni
le secret ni les contre-poids. Je me contentai donc de donner une
organisation civile et judiciaire indispensable, et je cherchai  faire
de bons choix.

L'vque du Montngro me demanda une entrevue. Je la lui accordai, et
nous nous rencontrmes  peu de distance de Cattaro. Nous parlmes du
pass, et je lui demandai pourquoi il nous avait fait la guerre. Il me
rpondit que, plac sous la protection de la Russie, combl de bienfaits
par elle, il avait cru de son devoir de lui obir; mais aujourd'hui le
nouvel tat de choses changeait sa condition et lui imposait d'autres
devoirs. Il m'assura que le peuple du Montngro vivrait en bon voisin,
ne donnerait lieu  aucune plainte, et qu'il ambitionnerait de possder
les bonnes grces de mon souverain. Son discours, sans lui faire prendre
des engagements formels, me laissa supposer la pense de se mettre un
jour sous la protection de la France. Je n'attaquai pas cette question;
la proposition devait venir de lui. Plus tard, quand je crus qu'il
allait la faire, il avait chang. Le gouvernement russe n'avait sans
doute jamais cess d'attacher beaucoup de prix  l'influence qu'il
exerait sur ces contres. Je lui promis, de notre ct, un bon
voisinage, mais  charge d'une rciprocit dont il me ritra
l'assurance; et, l-dessus, nous nous sparmes. Ce vladika, homme
superbe, de cinquante-cinq ans environ, d'un esprit remarquable, avait
beaucoup de noblesse et de dignit dans les manires. Son autorit
positive et lgale tait peu de chose dans son pays, mais son influence
tait sans bornes.

Aprs avoir pourvu aux besoins de cette province et organis son
administration, j'ordonnai une leve de six cents matelots pour la
flottille et la marine de Venise, ce qui s'excuta sans difficult.
Cette population, compose de quarante-cinq mille habitants, entretient
quatre cent cinquante btiments patents, dont un certain nombre fait
la grande navigation. Je mis ce pays et son administration sous les
ordres et l'inspection du gnral Lauriston, et je rentrai en Dalmatie.

En arrivant  Spalatro, j'appris un crime horrible qui m'affligea
beaucoup, commis pendant mon absence et presque sous mon nom. Un certain
gnral Guillet, n en Savoie, ayant servi autrefois, en qualit de
garde du corps, le roi de Sardaigne, avait t mis sous mes ordres 
l'arme de Dalmatie. Les brigades de mon corps d'arme tant donnes,
je l'avais charg du commandement de l'arrondissement de Spalatro. Cet
homme tait rempli d'intelligence, de finesse et de perspicacit; rien
ne lui chappait; il savait tout ce qui se passait. Il m'avait t fort
utile pendant la guerre par ses rapports. En partant pour Cattaro, je
l'avais charg de recevoir des Russes l'le de Brazza. Pendant les
derniers mois de la guerre, cette le avait t la place d'armes de
l'ennemi; de l taient parties ses intrigues, secondes par plusieurs
habitants, ses agents dvous. Bien plus, ces mmes habitants avaient
arm des corsaires et fait plusieurs prises sur nous. Il fallait faire
un exemple. Je donnai l'ordre au gnral Guillet de faire une enqute
aussitt qu'il serait matre de l'le (personne n'y tait plus propre
que lui), de faire arrter les principaux coupables et d'attendre mon
retour. Au lieu de cela, le gnral Guillet fit arrter, non les plus
coupables, mais les plus riches; et, pour donner aux dtenus une ide
de son autorit, il fit fusiller, sans jugement, un des hommes arrts,
accus d'avoir arm un corsaire; puis il mit les autres en libert pour
de l'argent.  mon arrive, tout le monde tait silencieux et dans la
stupeur; mais de pareils torts devaient venir enfin  ma connaissance.
On devine mon indignation. Le gnral Guillet, interrog, se renferma
dans une dngation absolue. Je fis appeler les hommes mis en libert;
ils me dclarrent ce qui s'tait pass et les sommes donnes  un aide
de camp du gnral Guillet, qui avait disparu au premier mot prononc
sur cette affaire. Je dclarai au gnral Guillet qu'il allait tre
traduit devant un conseil de guerre si,  l'instant, l'argent n'tait
pas rendu. Il ne se le fit pas rpter deux fois. L'argent ayant t
restitu en ma prsence, je renvoyai de l'arme ce misrable. L'Empereur
le fit rayer du tableau des officiers gnraux, et, depuis, il a servi
dans les douanes.

Le repos qui survint, les loisirs dont je jouissais, et la probabilit
de les voir se prolonger quelque temps, me donnrent l'ide
d'entreprendre la continuation de la grande communication longitudinale
de la Dalmatie, de Knin  Raguse, ouvrage gigantesque sans doute, mais
que d'autres achveraient aprs moi si je n'avais pas le temps de le
terminer. Des paysans seuls pouvaient tre employs  son excution. La
longueur des travaux et leur dure probable, les localits par
lesquelles cette route devait passer, obligeant  des bivacs continuels,
auraient fatigu les troupes. Les constructions sont fort de mon got;
mais cependant, avant tout homme de guerre, je voulais conserver mes
soldats pour combattre quand le moment serait venu; car, dans ce
temps-l, il ne fallait qu'un peu de patience: on tait bien sr de
voir la guerre arriver.

On connat la pauvret et la paresse des Morlaques. En leur imposant
l'obligation de travailler, je ne leur faisais aucun mal. Le plus grand
nombre manque toujours de subsistances avant la rcolte; en les
appelant au travail, il fallait leur donner des vivres: ainsi c'tait
amliorer leur position. Bien plus, le travail, tant une chose
d'habitude, finit par entrer dans les gots et devient ncessaire 
l'homme qui y est accoutum. Des paysans, aprs avoir travaill pendant
quelques annes pour l'tat, trouveraient beaucoup plus doux ensuite de
travailler pour eux-mmes afin d'amliorer leur sort. C'est une
ducation qui les dispose  devenir meilleurs.

Je fis faire dans la province un recensement gnral des hommes en tat
de travailler. Tous y furent compris sans exception, n'importe leur
classe. Tout le monde eut la permission de se faire remplacer; ainsi
l'on ne demandait aux gens riches que de l'argent. La totalit des
hommes propres au travail se trouva tre de douze mille. Je les divisai
en deux bandes: une moiti remplaait l'autre dans les travaux de quinze
en quinze jours. Les ateliers, autant que possible placs  porte des
communes qui fournissaient les ouvriers, taient cependant souvent 
une ou deux marches. La route fut entreprise dans tout son
dveloppement. Le jour de l'arrive des ouvriers, un ingnieur donnait
 ceux de chaque commune une tche raisonnable pour les travaux de la
quinzaine, et des sapeurs, ainsi que quelques officiers et
sous-officiers de diffrents corps, servant de piqueurs, dirigeaient les
travaux. Chaque homme recevait un pain de munition ou deux rations par
jour, c'est--dire plus de pain que jamais aucun Dalmate n'en a mang
chez lui. Quand la tche tait faite, ils retournaient chez eux; si au
bout de quinze jours elle n'tait pas termine, ils restaient malgr
l'arrive de leurs camarades; mais aussi, quand ils devanaient l'poque
fixe, ils quittaient les ateliers avant les quinze jours expirs, en
emportant la totalit du pain de la quinzaine, sorte de prime
d'encouragement et rcompense de leur zle. Elle suffisait, car
l'activit tait telle, que les ateliers taient toujours dserts
pendant deux ou trois jours. Les trois jours de temps ainsi conquis leur
faisaient un plaisir extrme, impossible  exprimer.

Deux directions diffrentes pouvaient tre choisies dans le trac de la
route: suivre le littoral en partant de Spalatro, et passer par les
villes d'Almissa et de Macarsca; ou bien, de Knin entrer dans la valle
de la Cettina, passer par Signe, traverser la Cettina  Tril, et arriver
sur la Narenta en franchissant le col de Touriate et suivant cette
valle dserte qui aboutit  Vergoratz et passe en arrire de la
Vrouilla et du Biocovo. La premire direction, plus convenable pour les
habitants et plus en rapport avec les besoins usuels, aurait eu le
dfaut, en suivant le bord mme de la mer, d'tre soumise  l'action des
vaisseaux placs dans le canal. Par consquent, elle et t
impraticable quand on n'aurait pas t matre de la mer. Or c'tait
prcisment pour ce cas que la route tait faite. La raison militaire
devait donc l'emporter. La direction de l'intrieur fut prfre, et la
route excute entirement jusque bien au del de la Narenta, tandis
que de Raguse on s'tait avanc au del de Stagno.  l'exception d'une
petite lacune, la route jusqu' Raguse tait termine, quand, en 1809,
nous sommes entrs en campagne contre les Autrichiens, et que nous avons
quitt les outils pour prendre les armes. Lorsqu'un gouvernement
clair possde des pays pauvres et barbares, il doit se hter de faire
excuter, par corves, les grands travaux d'utilit publique. Il avance
ainsi l'poque de leur civilisation et de leur richesse, sans appauvrir
momentanment les habitants; car alors le temps qu'on leur enlve n'a
aucune valeur pour eux. Plus tard il en serait tout autrement. L'tat ne
serait pas assez riche pour les payer, et l'on n'excuterait pas les
travaux utiles. Cependant il arrive un moment o, les avantages que la
socit en retire tant suprieurs aux frais, alors, et  de certaines
conditions, les particuliers s'en chargent comme spculation; mais c'est
que le pays est devenu riche et a acquis une grande prosprit par la
succession des temps et le dveloppement de l'industrie. Or la cration
de la richesse est d'abord singulirement favorise par la facilit des
communications.

Le bien procur par ces travaux  la Dalmatie sera toujours apprci
davantage, et une civilisation plus prcoce en sera ncessairement le
rsultat. Dans l'ordre des ides, il faut, pour civiliser des barbares,
les runir, et multiplier leurs rapports entre eux. Les routes y servent
merveilleusement et en sont le premier moyen. Les habitants, d'abord
contraires  ces travaux, s'y seraient refuss s'ils l'avaient pu; mais,
quand ils furent termins, ils en reconnurent l'utilit, et me
demandrent l'autorisation d'ouvrir de nouvelles communications avec
leurs seuls moyens: je la leur donnai sans difficult, comme on
l'imagine. L'empereur d'Autriche, visitant cette province en 1817 ou
1818, les vit avec admiration; il dit navement au prince de Metternich,
qui me l'a rpt, ces propres paroles: Il est bien fcheux que le
marchal Marmont ne soit pas rest en Dalmatie deux ou trois ans de
plus.

On aura une ide de la nature de ces travaux et de leur difficult par
le fait suivant. Aprs le passage de la Cettina, la route suit le flanc
d'une montagne, et les murs de soutnement, dont la hauteur varie de
cinq  vingt pieds, n'ont pas moins de huit lieues de longueur. 
l'approche de la Narenta, il a fallu percer des rochers avec la mine,
et quarante mille kilogrammes de poudre ont t employs  cet usage.
Enfin, pour traverser les marais de la Narenta, on a d construire des
ponts pour l'coulement des eaux et faire une digue de vingt pieds de
base, de huit pieds de hauteur et de vingt-deux mille mtres de
longueur. Certes, les Romains n'ont rien fait de plus beau, de plus
difficile et de plus admirable: le souvenir des travaux des armes
romaines et mon exprience m'ont conduit  penser que leurs clbres
travaux ont t faits comme cette dernire route; les soldats romains
n'ont pas excut eux-mmes tout ce qu'on leur attribue: ils ont fait
travailler les habitants des lieux o ils taient stationns, comme nous
l'avons fait chez les Dalmates: seulement, ils faisaient les ouvrages
d'art et surveillaient les travaux. En pensant au petit nombre de
soldats dont taient composes les armes romaines et  l'tendue des
communications dont on leur attribue la construction, c'est la seule
explication raisonnable.

Aprs avoir ouvert les fortifications des villes maritimes places hors
d'un bon systme de dfense, je fis servir ces travaux  leur
embellissement. Spalatro, un des lieux dont les restes donnent la plus
haute ide de la grandeur romaine, eut, sur le port, un magnifique quai
de plusieurs centaines de toises et un beau jardin public.

Un empereur philosophe, dgot du pouvoir et des grandeurs humaines,
veut se retirer du monde, vivre en solitaire, et l'ermitage qu'il se
btit est assez vaste pour contenir aujourd'hui la moiti de la
population d'une ville de neuf mille mes! Et cet ermitage se compose
d'un palais de la plus belle architecture, quoiqu'on y reconnaisse dj
cependant le commencement de la dcadence de l'art. Que sommes-nous
donc, nous autres modernes,  ct d'une pareille puissance et d'une
semblable grandeur? Mais nous trouvons une compensation dans une ide
consolante: l'existence sociale actuelle est plus dans les intrts de
l'humanit. Si nous ne sommes pas suprieurs aux anciens pour les
productions qui dpendent de l'esprit et de l'imagination, ils sont
bien au-dessous de nous pour ce qui tient  la dcouverte des mystres
de la nature, et dans les arts et les sciences qui influent sur le
bien-tre des hommes en gnral. Nos doctrines morales, bienfait du
christianisme, sont plus belles, sans altrer en rien l'nergie des
hommes dans ce qu'elle peut avoir d'utile et de louable; cette religion
sublime est venue adoucir nos moeurs et plaider la cause de l'humanit
et du malheur. La faiblesse a aujourd'hui des droits qui balancent
l'action brutale de la force, et celle-ci, la premire de toutes les
lois  l'origine des socits, ne rgle plus uniquement la destine des
hommes.

Ces travaux excuts, et mes loisirs me permettant de parcourir la
Dalmatie dans toutes les directions, il n'y a pas une ville, pas un
village que je n'aie travers, pas un chemin que je n'aie parcouru, pas
une montagne dont je n'aie su le nom. Aujourd'hui mme, aprs vingt-deux
ans, les noms reviennent en foule  ma mmoire. Si ce pays devient
l'objet de soins particuliers, il pourra atteindre une grande
prosprit. Du temps des Romains, la Dalmatie avait quatre  cinq
millions d'habitants; aujourd'hui, elle n'en a que deux cent cinquante
mille, la vingtime partie! Des mines de charbon de terre pourraient
tre exploites avec facilit et beaucoup d'avantage; l'Italie en manque
dans toute son tendue, et le mont Promina, plac  deux lieues de
Dernis et  quatre lieues de Scardona, o les plus forts btiments
peuvent arriver, n'est qu'un amas de combustibles au-dessous du sol. Des
sondages excuts  la profondeur de plusieurs centaines de pieds le
prouvent. J'avais l'intention, quand j'tais gouverneur des provinces
illyriennes, de le faire exploiter; mais mes destines m'enlevrent 
ces intrts en me jetant dans des combinaisons loignes.

On me demandera avec quelles ressources j'ai pu faire excuter de si
grands travaux. J'avais  ma disposition quelques centaines de mille
francs qui ne furent pas ncessaires pour les services auxquels ils
taient destins, et je les consacrai aux ouvrages d'art et aux
indemnits donnes aux soldats. L'entrepreneur des vivres fournit, sur
ma demande, les rations de pain ncessaires aux paysans; et il n'est pas
bien sr, grce  tous les bouleversements qui ont eu lieu, qu' l'heure
qu'il est il en ait reu le prix. En somme, ces travaux eussent t
l'objet des plus grands loges officiels s'ils avaient t faits par
suite d'ordres du gouvernement; mais ce n'avait t qu'un passe-temps
pour moi et un moyen d'occuper mes loisirs. Ils auraient cot plusieurs
millions s'ils eussent t excuts par les moyens ordinaires de
l'administration, et la totalit de la dpense ne s'est pas leve  un
seulement.

 la fin de dcembre, le gnral Lauriston, nomm gouverneur de Venise,
quitta l'arme de Dalmatie et fut remplac par le gnral Clausel.

 cette poque, je fus lev  la dignit de duc. Le nom qui me fut
donn, rappelant des services rendus, ajouta encore  la valeur de cette
rcompense.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DIXIME


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Brescia, 26 juillet 1806.

Je m'empresse de vous adresser, monsieur le gnral Marmont, une lettre
pour M. de Siniavin, amiral russe. Vous voudrez bien la lui faire
parvenir le plus promptement possible. Je vous envoie copie du trait
renferm dans la lettre, lequel trait a t sign  Paris le 20
juillet [2]. L'Empereur me charge de vous crire de fournir au gnral
Lauriston les moyens d'occuper les bouches de Cattaro en force. Vous
devrez lui fournir tout ce que vous pourrez en poudre, munitions,
biscuits, etc... Vous avez dans les eaux de la Dalmatie une division de
chaloupes canonnires commande par le capitaine de frgate Armni, qui
est parti de Venise, spcialement destin pour Raguse et l'Albanie. Le
blocus de Raguse l'a empch de se rendre  sa destination. Profitez du
premier moment pour l'y envoyer. Vous sentez parfaitement que, ds que
les Anglais auront connaissance de ce trait, ils bloqueront Cattaro.
Vous avez donc  peu prs quinze jours pour vos communications avec
Cattaro. L'intention de Sa Majest tant que les forts d'Albanie soient
mis sur-le-champ en tat de soutenir un sige s'ils taient attaqus,
vous pourrez vous faire mettre sous les yeux les instructions que
j'avais envoyes au gnral Lauriston, et dont le gnral Charpentier a
envoy copie au gnral Vignolle. Je fais diriger sur Cattaro, de
Venise et d'Ancne, des bls et des farines, ainsi que quelques
munitions; mais il vaut toujours mieux ne pas y compter. D'ailleurs,
nous vous avons dj fait des envois considrables de poudre, et vous
pourrez facilement en faire passer cent milliers  Cattaro, d'autant
que je pourrai vous les remplacer facilement. Quoique, dans le trait,
l'Empereur reconnaisse l'indpendance de Raguse, on ne doit pas
l'vacuer avant d'avoir reu des ordres bien positifs  cet gard; mais
on peut leur promettre que, les articles du trait excuts par les
Russes et les Montngrins, rentrs dans leurs montagnes et tranquilles,
on abandonnera le pays.

[Note 2: Nous avons cru inutile de donner ce document, trop connu pour tre
plac ici.
(_Note de l'diteur_.)]

Je vous prviens que l'Empereur met infiniment d'importance  la
position de Stagno; il me charge de vous crire que vous ordonniez au
gnral Poitevin de tracer un bon fort  cette position et d'y faire
travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'le
de Sabioncello, de manire que la presqu'le appartienne toujours au
matre de ce fort, et que l'ennemi, en s'emparant de la presqu'le, ne
puisse pas mme s'emparer de la seule communication qui existera entre
la Dalmatie et Cattaro. Vous voudrez bien m'en envoyer les plans avec
un rapport, afin que je puisse le soumettre  Sa Majest. Je pense
qu'il sera convenable que, sans perdre de temps, vous vous rendiez 
Raguse, afin de concerter avec le gnral Lauriston tous les moyens
pour l'occupation de Cattaro.

Vous pourrez, _aprs le dpart des Russes_, faire menacer sous main
les Montngrins que, s'ils ne se tiennent pas tranquilles, vous tes
prt  leur donner une bonne leon; mais que, s'ils se conduisent bien,
ils ne peuvent que s'en bien trouver.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Monza, 2 aot 1806.

Je reois, monsieur le gnral en chef Marmont, plusieurs lettres de
Sa Majest. Je transcris littralement tout ce qui vous concerne:

Mon intention n'est pas qu'on vacue Raguse. crivez au gnral Marmont
qu'il en fasse fortifier les hauteurs; qu'il organise son gouvernement
et laisse son commerce libre; c'est dans ce sens que j'entends
reconnatre son indpendance. Qu'il fasse arborer  Stagno un drapeau
italien; c'est un point qui dpend aujourd'hui de la Dalmatie.
Donnez-lui l'ordre de faire construire sur les tours de Raguse les
batteries ncessaires et de faire construire au fort de Santa-Croce une
redoute en maonnerie ferme. Il faut galement construire dans l'le
de Cromola un fort ou redoute. Les Anglais peuvent s'y prsenter: il
faut tre dans le cas de les y recevoir. Le gnral Marmont fera les
dispositions qu'il croira ncessaires; mais recommandez-lui de laisser
les troisime et quatrime bataillons du 5e et 23e  Raguse; car il est
inutile de traner loin de la France des corps sans soldats. Aussitt
qu'il le pourra, il renverra en Italie les cadres des troisime et
quatrime bataillons. Si cela pouvait se faire avant l'arrive des
Anglais, ce serait un grand bien. crivez au gnral Marmont qu'il doit
faire occuper les bouches de Cattaro par le gnral Lauriston, le
gnral Delzons et deux autres gnraux de brigade, par les troupes
italiennes que j'ai envoyes et par des troupes franaises, de manire
qu'il y ait aux bouches de Cattaro six ou sept mille hommes sous les
armes. Ne runissez  Cattaro que le moins possible des 5e et 23e
rgiments; mais placez-y les 8e et 18e d'infanterie lgre et le 11e de
ligne, ce qui formera six bataillons qui doivent faire cinq mille
hommes, et, pour complter six mille hommes, ajoutez-y le 60e rgiment.
Laissez les bataillons des 5e et 23e  Stagno et  Raguse, d'o ils
pourront se porter sur Cattaro au premier vnement. Aprs que les
grandes chaleurs seront passes et que le gnral Marmont aura rassembl
tous ses moyens et organis ses forces, avec douze mille hommes, il
tombera sur les Montngrins pour leur rendre les barbaries qu'ils ont
faites. Il tchera de prendre l'vque, et, en attendant, il dissimulera
autant qu'il pourra. Tant que ces brigands n'auront pas reu une bonne
leon, ils seront toujours prts  se dclarer contre nous. Le gnral
Marmont peut employer le gnral Molitor, le gnral Guillet et ses
autres gnraux  cette opration. Il peut laisser pour la garde de la
Dalmatie le 81e.--Ainsi le gnral Marmont a sous ses ordres, en troupes
italiennes, deux bataillons de la garde, un bataillon brescian et un
autre bataillon qui y sera envoy ce qui, avec les canonniers italiens,
ne fait pas loin de deux mille quatre cents hommes. Il a, en troupes
franaises, les 5e, 23e et 79e, qui sont  Raguse, et qui forment,  ce
qu'il parat, quatre mille cinq cents hommes; le 81e et les hpitaux et
dtachements de ces rgiments, qui doivent former un bon nombre de
troupes. Il a enfin les 8e et 18e d'infanterie lgre, et les 11e et 60e
de ligne.--Je pense qu'il faut que le gnral Marmont, aprs avoir bien
vu Zara, doit tablir son quartier gnral  Spalatro, faire occuper la
presqu'le de Sabioncello, et se mettre en possession de tous les forts
des bouches de Cattaro. Il doit dissimuler avec l'vque de Montngro;
et, vers le 15 ou le 20 septembre, lorsque la saison aura frachi, qu'il
aura bien pris ses prcautions et endormi ses ennemis, il runira douze
 quinze mille hommes propres  la guerre des montagnes, avec quelques
pices sur affts de traneaux, et crasera les Montngrins.--L'article
du trait relatif  Raguse dit que j'en reconnais l'indpendance, mais
non que je dois l'vacuer.--Des quatre gnraux de division qu'a le
gnral Marmont, il placera Lauriston  Cattaro et Molitor  Raguse, et
leur formera  chacun une belle division.--Il tiendra une rserve 
Stagno, fera travailler aux retranchements de la presqu'le et au fort
qui doit dfendre Santa-Croce, ainsi qu' la fortification du
Vieux-Raguse et  des redoutes sur les hauteurs de Raguse.--Demandez les
plans des ports et des pays de Raguse.

Sa Majest s'tant explique dans le plus grand dtail, je me borne 
vous recommander l'excution de tous ses ordres, ci-dessus transcrits.


LE GNRAL LAURISTON  MARMONT.

    Rade de Castelnovo, 11 aot 1806.

Je viens, mon cher Marmont, de parler  M. l'amiral Siniavin, et suis
convenu avec lui de la manire dont se ferait la remise des places et
forts des bouches de Cattaro. Je n'ai pu arrter le jour, parce que M.
l'amiral ne peut rien dcider sans le conseiller d'tat Saukowsky, qui
est charg de toute la partie civile. M. Saukowsky est incommod 
Cattaro; j'ai fait sentir  l'amiral que sa maladie ne devait retarder
en rien l'excution du trait de paix, et lui ai donn mon opinion sur
la conduite  tenir avec les habitants, et les proclamations  faire.
J'aurai demain  midi la rponse de M. Saukowsky; je dterminerai alors
le jour, en laissant le temps aux troupes russes de s'embarquer, et aux
vaisseaux de sortir du port aprs notre mise en possession des forts.

Il faut, mon cher gnral, arriver ici tout de suite avec des forces
suffisantes; les esprits sont agits, inquiets; les Russes mmes ont des
craintes pour eux: avec des forces, on leur en imposera tout de suite.
Je crois cependant que les Russes augmentent beaucoup dans leurs rcits,
et veulent peut-tre nous faire peur. Il ne faut pas compter trouver ici
ni grains, ni boeufs, ni vin; il faut absolument tout apporter; les
habitants craignent beaucoup que nous ne mettions des contributions.
Cependant ils ne se refuseront pas  nous donner, en payant, ce qu'ils
pourront avoir, et sans doute ils prendront, ds ce moment, la plus
grande confiance.

J'ai regard en entrant la Punta d'Ostro, le Scoglio de l'autre ct,
et les ctes voisines. Les Russes ont fait  Porto-Rose une batterie;
ils ont travaill  Castelnovo et au fort Spagnola. Je crois que dans
le premier moment, il n'est pas trs-ncssaire d'occuper la Punta
d'Ostro et le Scoglio; ils sont placs de manire que les Anglais ne
pourront s'y tablir, et qu'il y faut faire de bons ouvrages  cause de
leur isolement. Mais la batterie de Porto-Rose, celles de Castelnovo,
dfendent le mouillage, et les chaloupes canonnires seront places 
merveille, sous la protection de Castelnovo et du fort Spagnola, dont
les mortiers doivent bien battre la rade.

Ce sont les premires observations que j'ai pu faire ce soir, je les
rectifierai demain. Mais je crois toujours qu'il ne faut pas se presser
d'occuper la Punta d'Ostro.

J'ai rencontr M. de l'pine; il m'a demand ce qu'il avait  faire;
je lui ai dit que je n'en savais rien; mais je crois que tu peux dire 
M. de Bellegarde que, d'aprs le trait de paix, la remise des bouches
de Cattaro doit se faire aux Franais: cela les inquitera beaucoup sur
les suites.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, 16 aot 1806.

Je profite, mon cher colonel gnral, du dpart du courrier pour me
rappeler  votre souvenir. Il y a longtemps que je n'ai reu directement
de vos nouvelles, et je dsire que vous en soyez moins avare. Nous
n'avons rien de nouveau ici.

Les avis de Paris disent que la paix avec la Russie y a fait infiniment
de plaisir, et qu'on parat beaucoup compter sur celle de l'Angleterre.
On fait grand bruit, dit-on, de la rigidit qui a t ordonne dans
l'examen de la comptabilit des armes. Ceci n'est point amusant pour
ceux qui, comme vous et moi, commandent en chef et n'ont rien  se
reprocher, parce qu'il en rsulte des retards dans les payements, et des
mcontentements fcheux. L'Empereur s'en est expliqu,  ce qu'il
parat, trs-vivement dans un comit particulier. Il a parl de
n'pargner ni les gnraux ni leurs amis, voulant, a-t-il dit, voir
cesser toutes les dilapidations commises dans la campagne de l'an XIV;
mais, aprs ce grand tapage, l'Empereur a parl des rcompenses qu'il
destine  ses gnraux de la grande arme, et je vous rpte avec
plaisir ce qui a t dit  votre gard, que vous n'auriez plus rien 
dsirer aprs la distribution de ces rcompenses. Votre conduite au sac
de Pavie, en l'an V, a t cite avec loge. Voil les nouvelles, mon
cher colonel gnral. Je suis flatt de tout ce qui se rapporte  vous.
Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez  mes anciens sentiments.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Monza, 8 septembre 1806.

Je m'empresse de vous prvenir, monsieur le gnral en chef Marmont,
que la Russie n'a pas ratifi le trait de paix. Ainsi nous devons nous
considrer comme en guerre avec elle. Sa Majest espre que vous aurez
pu profiter du temps pour vous organiser, armer et fortifier Raguse.
C'est un point trs-important dans les circonstances actuelles, puisque
l'on croit que la Russie va dclarer la guerre  la Porte et marcher sur
Constantinople. L'intention de Sa Majest est que vous laissiez au
gnral Lauriston trois gnraux de brigade et un bon corps de troupes;
que vous fassiez travailler jour et nuit aux fortifications de Raguse et
 son approvisionnement, ainsi que de Stagno, par o nous pouvons
communiquer avec cette place. Nous sommes si loin, qu'il est impossible
de vous envoyer des instructions pour chaque vnement. Sa Majest me
charge de vous dire que le centre de dfense de Dalmatie est Zara, o
il faut centraliser tous vos magasins de vivres, de munitions de guerre
et d'habillement, de sorte qu'une arme suprieure, n'importe de quel
ct elle vienne, se portant pour envahir la Dalmatie, si elle parvenait
 se rendre matresse de la campagne, vous puissiez,  tout vnement,
conserver Zara par-dessus tout et pouvoir vous y enfermer. Des ouvrages
de campagne et des retranchements faits autour vous dfendront dans
cette place jusqu' ce que Sa Majest puisse vous secourir. Il ne faut
pas dissminer votre artillerie  Spalatro et sur les autres points; il
ne faut y laisser que le strict ncessaire pour la dfense de la cte.
Du reste, la France est dans la meilleure union avec l'Autriche; on ne
prvoit aucune expdition contre la Dalmatie. C'est seulement une
instruction gnrale que donne Sa Majest, et pour vous servir dans
l'occasion et  tout vnement. Vous ferez partir sur-le-champ M. de
Thiars pour se rendre prs de Sa Majest. Si vous trouvez le moyen
d'crire par le canal de quelque pacha ou autrement au gnral
Sbastiani, il est urgent de lui faire savoir que le trait avec la
Russie est non avenu, et que tout porte  faire croire  Sa Majest que
la Russie veut attaquer la Porte.

J'ignore si l'amiral russe est prvenu que le trait de paix n'est pas
ratifi. Il serait  dsirer que vous pussiez le savoir avant lui, parce
que, matre du secret, ainsi que le gnral Lauriston, vous pourriez
agir comme vous le jugeriez convenable.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Monza, 24 septembre 1806.

Comme je prsume, monsieur le gnral Marmont, que vous n'avez pas
encore pu vous mettre en possession de Cattaro, je m'empresse de vous
prvenir qu'il n'est plus temps de le faire. Il est probable que
l'ennemi va se renforcer et se mettre en mesure de toutes manires. La
Prusse fait des armements considrables; il ne serait pas impossible
que la guerre vnt  clater avec cette puissance. L'Autriche proteste
de sa neutralit et de sa ferme rsolution de n'tre pour rien dans ces
armements: cependant, vu votre loignement, vous devez vous comporter
suivant les circonstances. Votre point d'appui doit tre Zara; et, si le
cas arrivait, il faudrait agir pour votre dfensive d'une manire
isole. Il ne faut pas dans ce moment changer de dispositions avec
l'Autriche, la provoquer d'aucune manire, ni lui donner aucune alarme.
Mais, si les circonstances changeaient, vous runiriez vos troupes sur
la frontire d'Autriche, vous pourriez inquiter les frontires de
Croatie, les attaquer mme, pousser des partis; vous obligeriez l'ennemi
 se tenir en corps d'arme devant vous; il faut runir  Zara une
quantit de munitions de toute espce; et, si vous veniez  tre attaqu
par des forces suprieures, Zara doit tre votre rduit; vous y
tabliriez un camp retranch de manire  attendre dans cette position
le rsultat des oprations gnrales. Si l'Autriche ne divisait pas ses
forces et ne se prsentait pas devant vous, vous devriez alors
l'attaquer pour l'obliger  un corps d'observation et produire ainsi une
puissante diversion  l'Isonzo. Dans ces suppositions, vous ne devez
laisser  Raguse qu'une garnison suffisante. Comme dans cette partie la
guerre ne doit plus tre que dfensive, je vous prie de rapprocher la
garde royale de Zara. Peut-tre sera-t-elle dans le cas de recevoir une
nouvelle destination. Je vous envoie un chiffre, ainsi qu'au gnral
Lauriston. Il peut arriver que, par les circonstances, les
communications soient totalement coupes par terre, alors il faudrait
communiquer par mer; vos points de correspondance seraient Venise,
Volano, Ravenne et Rimini. Je ne cite pas Ancne, car il ne serait pas
surprenant que ce port vnt  tre bloqu. Le gnral Vignolle pourrait
en temps de guerre envoyer des tats de situation en chiffres. Vous
pourriez galement commencer  m'crire quelquefois en chiffres, pour
essayer ce moyen de correspondance et tre assurs que nous nous
entendrons bien.

Je vous prviens que tout ceci est une instruction gnrale _pour vous
seul_, dont vous ne vous servirez que dans le cas bien ventuel d'une
guerre avec l'Autriche.

Je vous transmets littralement les instructions de Sa Majest que je
reois  l'instant. Je prsume que, sans faire de bruit, vous allez
prendre vos dispositions en vous rapprochant tout doucement de la
Dalmatie.

L'intention de Sa Majest est que le gnral Lauriston reste  Raguse.
Vous pouvez y laisser le 79e, le 23e, les chasseurs brescians, les
chasseurs d'Orient et deux gnraux de brigade, avec le nombre de
compagnies d'artillerie ncessaire, de manire  lui faire un corps
d'environ trois mille hommes.

Tout ceci, je vous le rpte, n'est qu'hypothtique, et je
m'empresserai toujours de vous prvenir de ce qui pourrait arriver de
nouveau.

Je vous prie de me dire par votre premire lettre o vous comptez
tablir votre quartier gnral en attendant les vnements qui
pourraient vous faire concentrer vos forces.

Je vous recommande encore la lgion dalmate. Vous m'obligerez beaucoup
de pousser le gnral Miloscwitz qui dort volontiers. Cette lgion vous
sera utile dans tous les cas, car elle ferait le service de bonnes
troupes dans les les.


SBASTIANI  MARMONT.

    Constantinople, le 11 octobre 1806.

Une rupture parat invitable entre la Russie et la Sublime Porte; tout
annonce que l'arme russe du Dniester entrera bientt en Moldavie et en
Valachie, et la plus grande partie de ses forces agira sans doute contre
l'arme franaise en Dalmatie. Quoique la guerre ne soit pas encore
dclare entre l'empire russe et l'empire ottoman, et qu'il soit
possible encore que les choses s'arrangent, vous devez cependant tre
prpar  cet vnement. Je vous informerai exactement de tout ce qui
pourra vous intresser.


LE GNRAL LAURISTON  MARMONT.

    Raguse, 11 novembre 1806.

Gnral, j'ai l'honneur de vous faire part que MM. les comtes de
Bellegarde et de l'pine se sont rendus  Raguse pour confrer avec moi
sur les mesures d'excution  prendre pour l'attaque de Cattaro. Ils
m'ont adress une note pour me faire part de la convention qui a t
passe entre M. de la Rochefoucauld et M. le comte de Stadion, par
laquelle il doit tre fourni un nombre gal de troupes franaises et
autrichiennes, ainsi qu'une rpartition gale de tout le matriel et
moyens ncessaires; je leur ai fait la rponse dont j'ai l'honneur de
vous envoyer copie ci-jointe.

Mais, pour que rien ne retarde l'excution dans le cas o vous
recevriez les ordres, j'ai cru devoir, sans prendre de dtermination
fixe, me concerter avec eux sr l'ensemble des mesures d'excution.
Elles doivent vous tre portes par M. le major autrichien Dalbert, qui
sera autoris  recevoir de vous les changements et les observations
que vous croirez devoir y faire.

Cet officier se rend auprs de Son Altesse Impriale l'archiduc Charles
pour lui faire part des rponses vasives des agents russes, qui ne
trouvent plus d'autres raisons  donner que l'occupation des tats de
Raguse par les Franais.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Varsovie, le 29 janvier 1807.

Sa Majest a appris avec peine, gnral, la prise de l'le de
_Curzola_; la garnison vient de dbarquer dans le royaume de Naples.
Faites redemander le commandant de Curzola et faites-en un bon exemple,
s'il est coupable.

Sa Majest part cette nuit pour rejoindre l'avant-garde de son arme et
chasser les Russes au del du _Nimen_. L'infanterie russe ne vaut pas
la ntre, et, dans les affaires qu'il y a eu, il n'y a point d'exemple
qu'elle nous ait fait ployer.

Un courrier, parti de Constantinople le 2 janvier, arrive  Varsovie.
Le 30 dcembre, la Porte avait dclar solennellement la guerre  la
Russie, et, le 29, leur ambassadeur tait parti avec cinq  six cents
personnes, Grecs ou autres, attaches  la Russie. Il rgne 
Constantinople un grand enthousiasme pour cette guerre.

L'arme du gnral Michelson, forte de trente mille hommes, avait dix
mille hommes  Bucharest; les Turcs avaient quinze mille hommes. Il y a
eu quelques escarmouches de peu de consquence. Vingt rgiments de
janissaires sont partis de Constantinople: on annonce que vingt autres
sont partis d'Asie pour passer en Europe. Dj prs de soixante mille
hommes taient runis  _Razof_: l'aswan-Oglou en a vingt mille. Le
courrier dit que, dans toute la Turquie, on dploie la meilleure
volont. Vous connaissez, gnral, les Turcs de l'Asie, mais ceux
d'Europe sont meilleurs; ils sont plus accoutums au genre de guerre
europen et ils ont souvent eu des succs. Il est possible que l'arme
de Michelson arrive au Danube; mais le passera-t-elle? on ne doit pas le
croire.

L'intention de l'Empereur, gnral, est que vous envoyiez cinq
officiers du gnie et autant de l'artillerie  Constantinople. Vous
crirez au pacha de Bosnie,  celui de Scutari, afin qu'ils vous
envoient des firmans que ces officiers sont arrivs. Envoyez des
officiers d'tat-major aux pachas de Bosnie et de Bucharest; aidez-les
de tous vos moyens, comme conseils, approvisionnements et munitions dont
vous pourrez disposer. Il serait possible que la Porte demandt un corps
de troupes, et ce corps ne peut avoir qu'un objet, celui de garnir le
Danube. L'Empereur n'est pas trs-loign de vous envoyer vingt-cinq
mille hommes par Widdin, et alors vous rentreriez dans le systme de la
grande arme, puisque vous en feriez l'extrme droite; et vingt-cinq
mille Franais qui soutiendraient soixante mille Turcs obligeraient les
Russes, non pas  laisser trente mille hommes, comme ils l'ont fait,
mais  y envoyer une arme du double, ce qui ferait une grande diversion
pour la grande arme de l'Empereur; mais tout cela n'est encore
qu'hypothtique. Ce que vous pouvez faire dans le moment, gnral, c'est
d'envoyer vingt et trente officiers si les pachas vous les demandent;
mais ne donnez point de troupes,  moins que ce ne soit quelques
dtachements,  cinq ou six lieues des frontires pour favoriser
quelques expditions. Sa Majest me charge de vous dire que vous pouvez
compter sur les Turcs comme sur de vritables allis, et vous tes
autoris  leur fournir ce que vous pourrez en cartouches, poudres,
canons, etc., s'ils vous le demandent.

Un ambassadeur de Perse et un de Constantinople se rendent  Varsovie,
et, quand vous recevrez cette lettre, ils seront dj arrivs  Vienne.
Ces deux grands empires sont de coeur attachs  la France, parce que la
France seule peut les soutenir contre les entreprises ambitieuses des
Russes. Dans cette grande circonstance, les Anglais hsitent et
paraissent vouloir rester en paix avec la Porte. Cette dernire
puissance s'est servie pour cela de la menace de transporter quarante
mille hommes jusqu'aux portes d'Ispahan, et nos relations sont telles
avec les Perses, que nous pourrions nous porter sur l'Indus; ce qui
tait chimrique autrefois deviendrait assez simple dans ce moment o
l'Empereur reoit frquemment des lettres des sultans, non des lettres
d'emphase et trompeuses, mais dans le vritable style de crainte contre
la puissance des Russes, et portant une grande confiance dans la
protection de l'empire franais.

Vous devez publier que vous n'attendez que les firmans de la Porte pour
passer sur le Danube et marcher  la rencontre des Russes. Il est
trs-utile que cela se redise dans le pays; cela intimidera les Russes,
qui, soldats et officiers, craignent les armes franaises.

Telle est la situation des affaires.

Envoyez des officiers au gnral Sbastiani pour correspondre avec lui.
L'loignement de la Dalmatie  Varsovie est tel, que vous devez beaucoup
prendre sur vous. Bien entendu que les dtachements franais ne
s'loigneraient jamais  plus de deux lieues au del des frontires.

L'Empereur a ordonn au gnral Androssi d'envoyer  Widdin un
officier de son ambassade pour servir de correspondance intermdiaire
avec Constantinople; mais cela n'empche pas que vous aurez  envoyer
de votre ct. Quand vous lirez cette lettre, il est vraisemblable que
l'Empereur sera matre de Koenigsberg, de Grodno et de tout le cours du
_Nimen_.

Il y a un fort prs de Raguse qui parat influer sur la dfense de
cette place, et il est possible que le gnral Sbastiani obtienne qu'il
soit remis entre nos mains; crivez-lui  cet gard.

Jusqu' cette heure, nous paraissons toujours assez bien avec
l'Autriche, qui parat comprendre qu'elle a beaucoup  gagner avec la
France et  perdre avec les Russes. Les Autrichiens craignent les
Franais, mais ils craignent aussi les Russes. Il parat qu'ils ont vu
de mauvais oeil l'envahissement de la Valachie et de la Moldavie.

Il est bon que des officiers franais parcourent les diffrentes
provinces de la Turquie. Ils feront connatre tout le bien que
l'Empereur veut au Grand Seigneur; cela servira  exalter les ttes, et
vous en obtiendrez des renseignements utiles et que vous nous
transmettrez.

En deux mots, gnral, l'Empereur est aujourd'hui ami sincre de la
Turquie, et ne dsire que lui faire du bien; conduisez-vous donc en
consquence. L'Empereur regarde comme l'vnement le plus heureux dans
notre position celui de la dclaration de guerre des Turcs  la Russie;
car dj des recrues, destines pour l'arme qui nous est oppose, ont
t envoyes  celle de Michelson. Le Bosphore est aujourd'hui ferm.
L'escadre de Corfou, par cela seul, cesse d'tre redoutable. L'Empereur
a un bon agent  Ina; crivez-lui. Sa Majest remarque que vous ne
vous entremettez pas assez dans les affaires des pachas de Bucharest,
de Bosnie et de Scutari, avec lesquels vous devez frquemment
correspondre.


L'AMBASSADEUR DE FRANCE  MARMONT.

    Constantinople, le 28 janvier 1807.

Mon gnral, nous sommes au moment de voir arriver devant cette ville
une escadre anglo-russe. Je ne pense pas que les Dardanelles offrent
une rsistance bien longue dans le mauvais tat o se trouvent les
fortifications qui en dfendent l'entre. C'est  prsent que j'prouve
une vive affliction par le retard des officiers d'artillerie et du
gnie que vous avez la bont d'expdier. S'ils m'taient parvenus il y
a un mois, nous aurions eu le temps de tout prparer aux Dardanelles et
dans cette capitale, qui se trouve elle-mme fortement menace. Ses
moyens de dfense sont faibles, et l'entre mme du port, si aise 
dfendre, offrirait, dans l'tat actuel, peu de rsistance. La flotte
est fortement compromise; cependant le Divan a pris la rsolution
courageuse de la rsistance, et a rejet des propositions humiliantes
qui lui ont t faites par l'Angleterre. Puisse cette noble fermet
tre couronne par d'heureux succs! La position naturelle de
Constantinople est trs-forte contre les forces navales. Ou fait  la
hte quelques ouvrages que l'ignorance de ceux qui les excutent rend
bien faibles. Cependant ils peuvent encore offrir aux projets des
ennemis un obstacle assez grand pour rassurer cette population contre
la premire pouvante. Les Anglais, n'ayant point de forces de terre,
ne peuvent point faire la conqute de Constantinople, dont la population
s'lve  plus de huit cent mille mes; mais ils peuvent compromettre le
sort de l'escadre turque et des tablissements maritimes. D'ailleurs,
n'avons-nous pas  craindre aussi que les ministres, effrays, ne cdent
enfin et ne se soumettent aux volonts des Russes et des Anglais. Je
sais que la ruine de Constantinople n'entranerait pas celle de
l'empire, et que deux armes franaises, places en Pologne et en
Dalmatie, lui assurent l'existence et l'indpendance qui lui ont t
promises par Sa Majest. Mais la crainte peut fermer les yeux sur ces
vrits. Je ferai pourtant tous mes efforts pour clairer sur leurs
vritables intrts les ministres d'un tat dont Sa Majest veut la
conservation et la prosprit.

Ali-Pacha, dont les forces sont assez considrables pour rsister sur
les ctes de l'pire aux Russes et  leurs partisans, manque de boulets
du calibre de douze et de seize, ainsi que de poudre. Je vous prie en
grce de faire tous vos efforts pour lui en envoyer le plus que vous
pourrez, soit par terre, soit par mer, et mme, s'il est possible, de
lui expdier quelques officiers d'artillerie. Ce pacha, dont l'amiti
pour la France ne s'est jamais dmentie, mrite tout votre intrt. Il
est le seul boulevard  opposer aux Russes dans l'ancienne Grce; son
fils vient de recevoir le commandement de la More.

Je joins ici une copie du manifeste de la Sublime Porte contre la
Russie; je vous adresse galement un tat des forces de terre de
l'empire ottoman. Le nombre en est considrable; mais vous savez que ce
ne sont point l des armes, mais des fractions de population qui
s'arment. On ne saurait qu'applaudir  l'nergie que dploie en ce
moment la Turquie, et j'espre que son alliance avec la France la fera
sortir triomphante de cette lutte. Vous tes appel, mon gnral, 
tre son appui. En attendant que vous puissiez arriver avec les forces
qui sont  votre disposition, cherchez  lui donner les secours partiels
dont elle a besoin pour vous attendre.

Les vnements se succdent avec rapidit, et je pense que Sa Majest
prendra promptement des mesures capables de dtruire les projets
sinistres des Anglo-Russes. Je ne forme plus qu'un voeu: c'est celui de
vous revoir bientt et de recevoir un commandement dans votre arme, ne
ft-ce que d'une compagnie de grenadiers; je le prfrerais de beaucoup
 mon ambassade, o je fais cependant tout ce que je peux pour bien
servir l'Empereur, et o j'ai peut-tre un peu russi.

Vous avez sans doute appris la prise de Belgrade par les Serviens.
Cette place s'est rendue faute de munitions de bouche. Je ne crois pas
l'Autriche trangre  cet vnement. Je crois que le pacha d'Erzeroum
et les princes des Abares attaquent dans ce moment Tiflis, la Gorgie
et toute la chane du Caucase. Paswan-Oglou, Moustapha-Baractar et
Cassan-Pacha font assez bonne contenance sur le Danube, et mme ont d
agir offensivement en Valachie. Les dernires nouvelles que nous en
avons reues portent que quarante mille hommes avaient dj pass le
Danube pour attaquer les Russes.

J'apprends dans ce moment qu'un accommodement a eu lieu entre les
Serviens et la Sublime Porte. Les Serviens ont promis de rentrer dans
leurs foyers, de rendre Belgrade et de livrer leur artillerie. Leurs
dputs partent dans trois jours avec cette espce de convention. Vous
connaissez, mon gnral, mon amiti et mon dvouement pour vous: ils ne
se dmentiront jamais.


LE GNRAL SBASTIANI  MARMONT.

    Constantinople, le 1er fvrier 1807.

Mon gnral, M. Arbutnot a quitt brusquement Constantinople, et nous
a laiss pour adieux la menace de revenir dans quinze jours nous rduire
en poudre.--Il a emmen avec lui ses ngociants, auxquels il n'a pas
mme laiss le temps de prendre leurs femmes et leurs
enfants.--Aujourd'hui le Grand Seigneur m'a fait crire pour vous
demander vingt officiers d'artillerie et quatre du gnie: c'est
beaucoup, mais ils en ont grand besoin; et je vous prie d'en envoyer le
plus que vous pourrez et le plus tt possible.--Agrez mon dvouement
et mon attachement.


SBASTIANI  MARMONT.

    Au palais du Divan,  Constantinople,
    le 4 fvrier 1807.

Monsieur le gnral, Sa Hautesse dsire que vous lui envoyiez vingt
officiers d'artillerie et quatre officiers du gnie pour tre employs
 fortifier et dfendre Constantinople, les Dardanelles, Smyrne,
Salonique, le Bosphore et quelques parties de la Grce. Le danger est
pressant et rel. Je prsume bien que vous n'avez pas vingt officiers
d'artillerie disponibles pour cet envoi, mais des officiers d'tat-major
et d'infanterie, instruits, rempliront le mme but. Le Grand Seigneur
espre que vous lui prterez ce secours, dont il a le plus pressant
besoin. Il fait expdier deux Tartares et des ordres  tous les pachas
pour faciliter l'arrive de ces officiers. Il est inutile que je vous
entretienne sur l'utilit dont ils pourront tre: Votre Excellence le
sent comme moi.


SBASTIANI  MARMONT.

    20 fvrier 1807.

Mon gnral, neuf vaisseaux anglais ont dj pass les Dardanelles; le
reste de l'escadre suit. Le vent favorisant l'arrive de la flotte
anglaise  Constantinople, je m'attends  la voir paratre dans la nuit.
Les Turcs ont rsist tant qu'ils ont pu. Vous sentez, mon gnral, que
ma position est difficile. Je cherche au moins  faire tirer encore
quelques coups de canon ici; il faut se dfendre jusqu' extinction de
moyens.--Agrez tout mon attachement.

_P. S._ Je vous prie de faire passer cette lettre  M. de Talleyrand.


SBASTIANI  MARMONT.

    Constantinople, le 4 mars 1807.

Mon gnral, nous avons amus les Anglais avec des ngociations pendant
tout le temps qui a t ncessaire pour mettre cette capitale en tat de
dfense; mais, ds que les ouvrages ont t termins, la Porte a
signifi  l'amiral Duckworth qu'elle ne pouvait accder  aucune de ses
demandes, et qu'elle voyait sans crainte ses vaisseaux devant
Constantinople. Pendant qu'on travaillait ici, on faisait porter aussi
des troupes dans la presqu'le de Gallipoli, et M. Goutaillaux y tait
envoy pour lever des batteries capables de rendre leur retour
trs-dangereux. L'amiral anglais l'a senti, et il a fait voile;
j'apprends dans ce moment qu'il a jet l'ancre  Nagara, mouillage situ
dans le dtroit des Dardanelles et  une lieue des Chteaux, en
remontant vers Constantinople. Leclerc va partir pour s'y rendre: nous
allons faire tous nos efforts pour chasser l'escadre anglaise et rendre
le passage des Dardanelles insurmontable.

Le Grand Seigneur a fait  Sa Majest la demande de cinq cents hommes
en grande partie canonniers, destins  la dfense de cette capitale.
Si vos instructions vous permettent de les faire partir sur-le-champ,
je vous prie de ne pas y apporter le moindre retard. Vous sentez combien
leur arrive consolidera le systme de runion des deux cours, et
combien elle donnera de scurit au gouvernement turc, qui dploiera
alors de grands moyens contre les Russes sur le Danube et en Gorgie.

Des ordres sont partis de la part de Sa Hautesse pour tous les pachas,
afin de prparer les vivres ncessaires au passage de cette troupe, qui
s'oprera par cinquante hommes par jour, afin qu'ils puissent voyager 
cheval et arriver promptement ici: il leur sera fourni mme des habits
turcs, s'ils le veulent, pour leur voyage seulement, leurs officiers
recevront toutes sortes de distinctions.

Sa Majest l'Empereur a tabli  Widdin M. Mriage, adjudant-commandant
et secrtaire d'ambassade  Vienne; sa mission, comme vous devez le
savoir, est d'tablir une correspondance entre votre arme et la droite
de la grande arme impriale, par la Servie. Je crois que vous tes  la
veille de cueillir des lauriers, vous sentez combien je le dsire.

Les puissances barbaresques ont reu ordre du Grand Seigneur
d'inquiter dans toute la Mditerrane le commerce anglais. Le pacha de
Bagdad leur fermera Bassora et par consquent le golfe Persique;
j'espre que nous parviendrons  leur rendre dangereuse la navigation
des ctes de l'Arabie.

Mon gnral, nous avons couru ici des dangers. Si l'amiral anglais, le
lendemain ou le surlendemain de son arrive, avait tent l'entre du
port, nous ne pouvions lui opposer aucune rsistance, et sa russite
tait complte. Nous aurions reu notre logement aux Sept-Tours. Cette
perspective ne nous a point effrays, et notre fermet a t couronne
par un rsultat heureux.

J'espre de vous donner bientt des nouvelles qui vous feront plaisir.


SBASTIANI  MARMONT.

    Constantinople, le 31 mars 1807.

Mon gnral, la Porte consent au passage des troupes, et j'en ai rendu
compte au ministre des relations extrieures depuis quinze jours: la
seule diffrence qu'il y aura dans l'arrangement de cette affaire, c'est
que la Sublime Porte dsire que la demande du passage des troupes lui
soit faite par Sa Majest, et qu'elle craint trop l'opinion de ses
peuples pour la faire elle-mme. Du reste, des ordres ont t donns
pour la formation des magasins de vivres, et j'ai mis tant de soins et
de clrit dans cette ngociation, que ma rponse pour le ministre est
partie trois jours aprs l'arrive du courrier qui m'avait t expdi
pour cet objet. Si les pouvoirs ncessaires pour cette stipulation
m'avaient t envoys, tout serait dj termin: j'ai mand au ministre
qu'il pouvait m'envoyer un trait rdig sur cette affaire, et que
j'esprais qu'il ne souffrirait aucune difficult. Le gouvernement
ottoman se trouve aujourd'hui dans une position  dsirer plus que
jamais votre appui sur le Danube. La prise de l'le de Tndos par les
Russes et les mouvements des Serviens, qui paraissent vouloir se joindre
 l'arme de Michelson, donnent  la Porte les plus vives inquitudes.
Je viens d'expdier un courrier  M. le prince de Bnvent, pour lui
faire connatre la position actuelle de cet empire et le besoin qu'il a
d'tre secouru promptement. Au reste, ici tout est arrang pour votre
entre, et tout dpend maintenant de notre cour, dont j'attends les
ordres avec impatience. J'ai demand, mon gnral,  tre appel  votre
arme pour y commander une division; je vous prie d'appuyer ma demande:
vous connaissez mon dvouement pour vous; comptez sur mon zle  faire
tout ce qui peut vous tre agrable: mes sentiments pour votre personne
sont inaltrables.

_P. S._ Je vous enverrai Leclerc aussitt que j'aurai reu les pouvoirs
ncessaires pour terminer l'affaire de l'entre de vos troupes. Les
pachas de Bosnie et de Scutari ont reu ordre de vous seconder de tous
leurs moyens, et mme de se runir  vous pour combattre les
Montngrins et Cattaro.

J'ai t fort content de votre docteur drogman: il s'est conduit avec
esprit et intelligence.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Finkenstein, le 3 avril 1807.

Je m'empresse de vous faire connatre, gnral, qu'une dpche du 3
mars de Constantinople arrive  l'instant. L'Empereur reoit la nouvelle
officielle que les Anglais ont t obligs d'vacuer le Bosphore, et
qu'en six jours de temps cinq cents pices de canon ont t mises en
batterie devant le srail. Un grand nombre de troupes s'est port au
dtroit que les Anglais ont repass; mais une escadre turque, suprieure
en nombre, s'est mise  leur poursuite, ce qui est une mauvaise
opration que le gnral Sbastiani ni le Grand Seigneur mme n'ont pu
empcher, tant est grande l'effervescence du peuple  Constantinople.
Dans cette situation des choses, le Sultan a demand cinq cents
canonniers franais: le gnral Sbastiani a d vous crire et le firman
doit vous tre arriv. L'ordre de l'Empereur, gnral, est que
sur-le-champ vous fassiez partir tout ce qui vous reste d'officiers
d'artillerie et d'officiers du gnie, avec un corps de six cents hommes
d'artillerie, sapeurs et ouvriers, bien complet, pour se rendre 
Constantinople: une partie de ce corps pourrait partir de Raguse.

Par votre dernier tat de situation, vous avez quatre compagnies
d'artillerie du 2e rgiment, une du 8e rgiment, deux compagnies de
sapeurs, ainsi que cinquante ouvriers.

L'intention de Sa Majest est que, sur ces cinquante ouvriers, vous en
fassiez partir vingt-cinq; que vous fassiez partir les deux compagnies
de sapeurs, qui feront environ cent soixante-dix hommes. Vous ferez
partir de Raguse une compagnie du 2e rgiment, complte  cent vingt
hommes, en choisissant dans l'infanterie des hommes beaux et forts. Vous
ferez partir une compagnie d'artillerie de la Dalmatie, que vous ferez
galement complter  cent vingt hommes, de la mme manire que
ci-dessus. Vous ferez partir deux compagnies d'artillerie italienne, que
vous ferez complter chacune  cent hommes par les troupes italiennes,
en choisissant des hommes forts et beaux. Ces quatre compagnies
formeront donc quatre cent quarante hommes, qui, joints aux cent
soixante-dix sapeurs ou ouvriers, feront les six cents demands par le
Grand Seigneur.

Vous y joindrez une douzaine d'officiers d'artillerie et de gnie,
Franais et Italiens, ayant soin que, parmi les officiers d'ouvriers,
il y en ait un habile, et de bons artificiers. Vous ferez armer de bons
fusils et vous ferez bien quiper tous ces hommes. Vous ferez partir
avec eux pour trois mois de solde, et plus si vous avez de l'argent.
Vous ferez donner  chaque homme trois paires de souliers. Il est 
dsirer que les ouvriers emportent avec eux les outils les plus
prcieux, qu'on ne trouverait pas  Constantinople. Les officiers du
gnie et d'artillerie auront l'attention d'emporter, autant qu'ils
pourront, les livres qui pourraient leur tre utiles suivant les
circonstances.

Vous ferez connatre  la Porte que, si elle veut d'autres troupes,
vous lui en enverrez sur sa demande directe. Effectivement, gnral,
l'Empereur vous autorise  envoyer jusqu' la concurrence de quatre 
cinq mille hommes, ainsi qu' les mettre en mouvement et  les faire
passer sans ordre ultrieur de Sa Majest. Mais cependant, pour cela, il
faut que vous ayez une rquisition fort en rgle signe du gnral
Sbastiani, et que le pacha sur le territoire duquel vous ferez passer
ces troupes ait un firman bien en rgle de la Porte.

Il vous restera en Dalmatie, ainsi qu' Raguse, assez d'artillerie.
Vous ferez complter les compagnies qui vous resteront  cent vingt
hommes, en prenant des hommes dans l'infanterie. Je donne d'ailleurs
des ordres pour que le vice-roi d'Italie fasse passer sur-le-champ en
Dalmatie douze officiers d'artillerie et douze officiers du gnie. Ainsi
n'pargnez pas les officiers du gnie et d'artillerie pour les envoyer 
Constantinople, o il ne saurait trop y en avoir: avec la direction de
nos officiers, tous les soldats franais sont artilleurs.

Si vous avez de l'argent, gnral, l'Empereur ordonne que vous fassiez
passer, par les troupes que vous envoyez  Constantinople, deux cent
mille francs en or au gnral Sbastiani, qui seront employs aux
besoins des troupes, l'intention de Sa Majest n'tant point qu'elles
soient, en aucune manire,  charge  la Porte. Si vous n'avez pas
d'argent, faites-le-moi connatre, afin que je prenne des mesures en
consquence.

L'intention de l'Empereur est, gnral, que tout ce que je viens de
vous ordonner parte vingt-quatre heures aprs la rception des ordres.

Vous pouvez envoyer trois  quatre officiers d'tat-major si vous en
avez que vous croyiez pouvoir tre utiles dans ce pays. Si vous aviez
un bon gnral de brigade qui dsirerait aller  Constantinople,
envoyez-le avec les six cents hommes.

J'observe que, sur le dernier tat de situation de votre arme, vous
avez plus d'officiers d'artillerie, du gnie et d'tat-major qu'il ne
vous en faut. Vous pouvez donc envoyer, si vous le jugez convenable,
tout ce qui n'est point strictement ncessaire.  quoi vous servent
cinq colonels ou chefs de bataillon? Un  Raguse et un en Dalmatie vous
suffisent.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 24 mai 1807.

J'ai soumis  Sa Majest, monsieur le gnral Marmont, les projets que
m'avait adresss le gnral Poitevin pour les travaux  faire cette
anne aux fortifications de la Dalmatie. Sa Majest ne veut et ne
connat en Dalmatie d'autre place forte que Zara. Je fais connatre au
gnral Poitevin les ordres de l'Empereur  cet gard, et je m'empresse
de vous en prvenir.

Je vois avec beaucoup de peine, monsieur le gnral Marmont, que le
dcret de Sa Majest pour la formation d'une lgion dalmate ne s'excute
pas. Il n'y a encore que trente-sept  trente-huit hommes, y compris les
officiers que j'ai nomms, tandis que cette lgion devrait tre porte 
quatre mille hommes. Vous devez sentir de quelle importance il serait,
dans les circonstances actuelles, que ce dcret de Sa Majest ret son
excution. Si les troupes franaises qui sont en Dalmatie venaient 
partir pour une expdition, cette lgion seule pourrait vous fournir du
monde pour garder vos places et votre littoral. Veuillez bien, je vous
prie, vous occuper des moyens qui pourraient faciliter la leve de cette
lgion, vous en entendre avec le provditeur, et me faire connatre
quels sont les obstacles qui s'y opposent. Il est vraiment ridicule que,
dans un pays o les Autrichiens ne se gnaient pas pour faire marcher
les hommes  coups de bton, nous ne puissions rien obtenir par les
mesures les plus douces, et, pour ainsi dire, par des politesses. Quoi
qu'il en soit, Sa Majest a ordonn la formation de cette lgion; elle y
compte, et il est important qu'elle se forme. Mettez-y donc, je vous
prie, tous vos soins et tout votre intrt. Je saisis avec bien du
plaisir cette occasion de vous renouveler l'assurance de mes sentiments;
et sur ce, monsieur le gnral Marmont, je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Tilsitt, le 8 juillet 1807.

Je vous expdie un courrier, gnral, pour vous faire connatre que la
paix est faite entre la France et la Russie, et que cette dernire
puissance va remettre en notre pouvoir Cattaro. Vous devez, en
consquence, faire vos dispositions pour prendre possession de cette
place aussitt que les ordres seront parvenus. Vous ne devez pas,
gnral, attaquer les Montngrins, mais, au contraire, tcher d'avoir
avec eux des intelligences et de les ramener  nous pour les ranger
sous la protection de l'Empereur; mais vous sentez que cette dmarche
doit tre faite avec toute la dextrit convenable.

Aussitt que le mois d'aot sera pass, c'est--dire les chaleurs, les
ordres sont envoys pour que les troisimes bataillons des rgiments de
votre arme compltent ceux que vous avez en Dalmatie, de manire 
porter chaque compagnie  cent quarante hommes et chaque bataillon 
douze cent soixante.

Raguse doit dfinitivement rester runie  la Dalmatie; vous devez
donc faire continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur
tat.

Occupez-vous essentiellement  obtenir des renseignements, soit par des
officiers que vous enverrez, soit de toute autre manire, que vous
enverrez directement  l'Empereur, pour lui faire connatre, par des
officiers srs:

1 Gographiquement et administrativement, ce que vous pourrez obtenir
sur la Bosnie, la Macdoine, la Thrace, l'Albanie et la Grce?

2 Quelle population turque, quelle population grecque? Quelles
ressources ces pays offriraient en habillements, vivres, argent, pour
une puissance europenne qui possderait ce pays? Enfin quel revenu on
pourrait tirer de suite, au moment de l'occupation, car les rves des
amliorations sont sans base?

Le second mmoire sera un mmoire militaire.

Si deux armes europennes entraient  la fois, une par Cattaro et la
Dalmatie, dans la Bosnie, l'autre par Corfou, dans la Grce, quelle
devrait tre la force de toute arme pour tre sr de la russite? Quelle
espce d'arme est la plus avantageuse? Comment passerait l'artillerie?
Comment pourrait-on la remonter? Comment se recruterait-on? Quel serait
le meilleur temps pour agir? Tout ceci, gnral, ne doit tre regard
que comme calcul hypothtique. Tous ces rapports doivent tre envoys
par des hommes de confiance qui puissent arriver  bon port. Faites
connatre aux Russes que la paix est faite, et envoyez-leur des
ampliations de la notice ci-incluse. Faite tenir trs-secrte la prise
de possession des forteresses; faites seulement dire aux croisires
russes que vous leur donnerez tous les secours qu'elles demanderont.

La Russie a accept la mdiation de la France pour faire sa paix avec
la Porte. Tenez-vous toujours dans la meilleure amiti avec le pacha de
Bosnie, auquel vous ferez part de ce qui se passe; mais nanmoins vous
resterez dans une situation plus froide et plus circonspecte que
ci-devant. Envoyez des officiers; faites tout ce qui sera possible pour
bien connatre le pays.


LE GNRAL LAURISTON  MARMONT.

    Raguse, le 10 aot 1807.

Gnral, la prise de possession des bouches de Cattaro a t faite ce
matin  six heures; la forteresse Spagnola nous a t remise, elle est
en notre pouvoir, le pavillon franais flotte sur ses remparts. La ville
de Castelnovo, celle de Cattaro, et, Budua, ne nous seront remises que
le 12, parce qu'il faut dblayer beaucoup de magasins que les Russes
emportent, et beaucoup qu'ils nous laissent et qui taient dposs dans
les casernes.

Il parat que l'vque de Montngro est dispos  rester tranquille
et  vivre en bonne intelligence avec nous. Nous verrons lorsque nous
serons  Cattaro, parce que ce sont les Montngrins qui approvisionnent
la ville en lgumes, bois.

M. Baratinsky, commandant russe, m'a encore pri de vous demander la
grce des Dalmates qui demandent  se soumettre, et spcialement du
suprieur de la maison d'ducation illyrique  Almissa. Je ne conois
pas le motif de la dsertion de ce dernier, qui m'avait paru, dans le
temps de mes tournes, un homme tranquille.

J'aurai l'honneur de vous crire ces jours-ci, je me servirai de petits
btiments lorsqu'il n'y aura rien de signal.

Je crois, gnral, qu'il serait bon d'tablir  Raguse-Vieux une
compagnie de voltigeurs qui aurait un poste intermdiaire  Glinta; l'on
pourrait correspondre alors avec trois ou quatre hommes marchant
ensemble.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 27 dcembre 1807.

Sa Majest, au moment de son dpart, monsieur le gnral en chef
Marmont, m'a charg de vous crire pour vous recommander d'avoir
continuellement les yeux sur Corfou. Sa Majest prsume que les Anglais
peuvent avoir des projets sur cette le; elle vous charge
particulirement de correspondre le plus souvent possible avec le
gnral Csar Berthier, afin d'tre parfaitement au courant de tout ce
qui pourrait tre tent contre cette possession. Vous sonderez les
dispositions d'Ali-Pacha  notre gard; mais, comme on doit peu se fier
 lui, Sa Majest veut que vous envoyiez un courrier au gnral
Sbastiani  Constantinople, afin d'obtenir de la Porte l'ordre prcis
 Ali-Pacha d'accorder le passage de vos troupes, dans le cas o elles
seraient ncessaires pour secourir cet tablissement important.




LIVRE ONZIME

1808-1809

Sommaire.--Retour  Raguse.--Renversement de la rpublique de
Raguse.--Moeurs intimes de la noblesse.--Craintes de l'Empereur sur
Corfou.--Les franciscains.--De la vraie force.--Le pre gardien.--Le
protectorat.--Jalousie du vice-roi.--Secours  Hadgi-Bey.--Rvolution
de Constantinople.--Intrigues  Pastrovicchio.--Instructions de
l'Empereur.--Composition de l'arme autrichienne: vingt-cinq mille
hommes et vingt-quatre pices.--Diversion opportune.--Le duc de Raguse
commence les hostilits.--La Zermagna.--L'ennemi pouss sur
Obrovatz.--La bataille de Sicile perdue par le vice-roi.--Quartier
gnral  Benkovatz.--L'archiduc Jean, enhardi, crit tmrairement au
duc de Raguse de capituler.--Succs de la grande arme  Ratisbonne, et
marche de Napolon sur Vienne.--Le vice-roi reprend l'offensive.--Le
duc de Raguse rentre en opration.--Clausel dirig sur le mont
Kitta.--Combat de Gradshatz.--Le duc de Raguse est bless.--Arrive
devant Gospich.--Le duc de Raguse attaque.--L'ennemi, vaincu, bat en
retraite.--Les journes de Gospich sont les mmes que celles d'Essling:
21 et 22 mai.--L'ennemi est battu  Ottochatz.--L'archiduc va rejoindre
Giulay.--Rsum de cette partie de campagne.


Au commencement de l'anne 1808, j'allai  Raguse, pour y faire une
inspection; les circonstances m'obligrent de changer l'ordre tabli
dans ce pays et d'en dtruire le gouvernement.

Cette petite rpublique s'tait mise sous la protection des Turcs,
auxquels elle reconnaissait une espce de suzerainet. Orcan, second
empereur des Turcs au quatorzime sicle, leur accorda la patente qu'ils
sollicitrent de lui. Il l'a signe, en apposant au bas sa main trempe
dans l'encre. Par suite de cette protection, les Ragusais avaient cd
au Grand Seigneur une double lisire de terre pour les sparer de la
Dalmatie et des bouches de Cattaro, et ne pas tre en contact avec les
Vnitiens.

La population de l'tat de Raguse ne s'levait pas au del de
trente-cinq mille mes, et son territoire se composait d'une langue de
terre allant des bouches de Cattaro  la Dalmatie, et de quelques les.
Un corps de noblesse, dont l'anciennet dpasse de beaucoup celle des
plus vieilles maisons de l'Europe, possdait la souverainet de temps
immmorial. Plusieurs familles font remonter, avec les droits les plus
vidents, leur origine au huitime sicle: elles sont contemporaines de
Charlemagne; leur filiation est bien tablie; ds ce mme temps, elles
taient riches et puissantes. Telle est la famille Gozze, dont
l'anctre, lorsqu'il vint s'tablir  Raguse et fut admis au partage de
la souverainet, tait un seigneur bosniaque trs-riche en bestiaux. On
conoit l'orgueil de cette aristocratie.

L'organisation politique, en rapport sur plusieurs points avec le
gouvernement vnitien, consacrait un grand conseil o tous les nobles,
gs de vingt et un ans, taient admis; ce conseil dcidait de toutes
les grandes affaires; un conseil de dix formait le gouvernement avec le
recteur. Celui-ci demeurait au palais, jouissait des honneurs du
gouvernement, recevait les trangers, etc.; mais il changeait tous les
mois. La simplicit du chef de la rpublique et pu nuire  sa dignit;
aussi ne pouvait-il jamais sortir du palais pendant le jour, except
pour les processions solennelles, o il tait revtu de tous les
attributs de son pouvoir.

La bourgeoisie de Raguse, recommandable par ses moeurs et son
instruction, se composait presque entirement de capitaines de commerce
ou d'hommes retirs des affaires. Les nobles ragusais ne naviguaient
pas; mais ils avaient tous des intrts dans les btiments de commerce.
Les tribunaux taient choisis, pour un temps fixe, parmi les nobles,
ainsi que les dlgus des administrations des diffrents districts.

Les habitants de la campagne, attachs  la glbe, dpendaient des
nobles auxquels les villages appartenaient. Jamais on n'a vu un pays
plus heureux, plus prospre par une louable industrie, une sage conomie
et une aisance bien entendue. Chacun avait sa propre maison et n'tait
pas rduit  loger chez un autre; maison petite, mais propre, meuble
convenablement avec des meubles achets en France ou en Angleterre.
Chaque famille avait aussi sa maison de campagne, soit  Gravosa, soit
au val d'Ombla,  Malfi ou  Breno. Quelques familles riches en avaient
eux qu'elles habitaient suivant les saisons.

Ce territoire, si born, tait cultiv admirablement. Pas un pouce de
terre n'tait nglig. Pour en augmenter la surface, on btissait des
terrasses partout o cela tait possible. Les moeurs taient trs-douces
dans toutes les classes, chez les paysans heureux et laborieux, chez les
bourgeois qui avaient beaucoup voyag et o il y avait de l'aisance, et
chez les nobles dont l'ducation tait faite ordinairement  Sienne, 
Bologne, ou dans quelque autre ville de l'Italie, d'o ils rapportaient
dans leur patrie des moeurs polies et beaucoup d'instruction. L'habitude
d'une situation leve et du pouvoir leur donnait le ton et les manires
des plus grandes villes et des gens les plus considrables de nos pays.
Les femmes y participaient tellement, que les dames de Raguse auraient
pu tre compares et confondues avec les plus grandes dames de Milan et
de Bologne. Des savants, illustres comme le pre Boscovich, des
littrateurs d'un ordre distingu, et de mon temps l'abb Zamagna,
faisaient l'ornement et les dlices de cette ville. Le vritable
territoire des Ragusais tait la mer; un pavillon neutre leur donnait le
moyen de l'exploiter avec beaucoup d'industrie et de bnfices.

Cette petite population entretenait deux cent soixante-quinze btiments,
qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports
de l'Europe, quelquefois aux Antilles, et dans l'Inde.

C'est cette heureuse population  laquelle nous sommes venus enlever
brusquement la paix et la prosprit. Sa douceur tait telle, qu'ayant
t traite avec quit et dsintressement par les dlgus d'un
pouvoir oppresseur, elle n'en a jamais voulu aux individus qui ont t
involontairement les agents de leur infortune: c'est tout au plus s'ils
en voulaient  l'auteur de leurs maux. Je parle de la population en
masse; car, pour le corps de la noblesse, si elle n'en voulait pas aux
gnraux, elle savait bien quels sentiments elle devait  l'Empereur.

J'ajouterai un mot sur les moeurs intrieures. La noblesse se divisait
en deux fractions, toutes les deux gales en droits, mais non en
considration. Les dnominations de Salamanquais et Sorbonnais, servant
 les distinguer, datent probablement de l'poque des guerres entre
Franois Ier et Charles V, et dpendaient sans doute du lieu o on avait
tudi, et du souverain qu'on servait. Les premiers, plus considrs et
en gnral plus riches, passaient pour trs-intgres: dans leurs
fonctions de juges, ils taient incorruptibles. On accusait les autres
de vnalit, et le plus grand nombre tait fort pauvre. Il est
impossible d'exprimer le mpris des Salamanquais pour les Sorbonnais.
gaux en droits, votant dans la mme salle, sur les mmes questions, ils
ne se saluaient pas dans la rue. Un Salamanquais pousant une
Sorbonnaise devenait lui-mme Sorbonnais,  plus forte raison ses
enfants; et tous taient renis par leur famille. En 1666, le grand
conseil tait assembl dans le palais quand un tremblement de terre le
fit crouler: beaucoup de familles furent teintes. Le corps de la
noblesse fut recrut par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent
rputs Sorbonnais.

En gnral, les nobles taient fiers et durs envers les bourgeois,
particulirement les Sorbonnais; et les bourgeois eux-mmes,  l'exemple
des nobles, se divisaient en deux confrries, celle de Saint-Antoine, et
celle de Saint-Lazare. La premire traitait l'autre avec ddain, tant
les amours-propres sont ingnieux  crer des distinctions dans le but
d'humilier autrui.

Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causs par notre
prsence furent sentis moins vivement, parce que cette mme prsence
confondait beaucoup les nuances, objet de dsespoir pour le plus grand
nombre.

J'avais montr beaucoup d'gards aux chefs du pays,  tout ce qu'il y
avait de gens distingus et remarquables; mais je ne pouvais pas leur
rendre ce qu'ils avaient perdu. Ils s'agitrent, dans la mesure de leurs
forces, cherchrent partout,  Vienne,  Ptersbourg,  Constantinople,
des appuis. Lors de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation
stipule, et les paroles les plus indiscrtes des nobles amenrent des
projets de raction et de vengeance contre les amis des Franais. On fit
circuler une liste de cinquante-quatre familles destines  tre
bannies. Cette dcouverte m'inspira de l'indignation, et je la tmoignai
hautement. Les snateurs, effrays, dsavourent la liste, mais n'en
continurent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence
et de mystre. Ils s'adressrent au pacha de Bosnie, et lui envoyrent
des cadeaux pour le dcider  agir dans leur intrt auprs du Grand
Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d'eux, et m'informa de
leur dmarche.

Un ordre de l'Empereur, transmis par le vice-roi, avait prescrit aux
btiments ragusais de prendre le pavillon du royaume d'Italie. Cette
mesure, excute  Constantinople par ordre de l'ambassade de France,
fut ordonne  Raguse par une proclamation affiche. Le gouvernement
fit arracher les affiches. Il y eut alors lutte ouverte entre nous et
ce gouvernement, et il fallut se rsoudre  le dtruire; un arrt
suffit pour cela. Je dfendis aux snateurs de s'assembler, et j'tablis
des autorits nouvelles. Je fis choix d'un homme capable pour diriger
l'administration du pays; je constituai un tribunal, des juges de paix,
tous les pouvoirs indispensables, et, en mme temps, j'organisai les
rouages administratifs les moins dispendieux possible; je m'occupai de
beaucoup de choses utiles, et des coles spcialement. Enfin je pris
possession des archives et du palais.

Je donnai beaucoup de ftes aux dames de Raguse; on s'habitua  ce
nouvel ordre de choses comme on s'habitue  tout; et, aprs un sjour
de quelques mois, je rentrai  Zara.

 cette poque, l'Empereur eut la crainte de voir les Anglais faire le
sige de Corfou, et je reus l'ordre de me prparer  aller, dans ce
cas,  son secours.  cet effet, je me mis en rapport avec tous les
pachas de l'Albanie; j'arrtai un projet d'oprations, et prparai
quelques moyens. Heureusement les craintes ne se ralisrent pas. Les
Anglais, matres de la mer, la longueur de la route, la nature des
chemins et la ncessit de passer toujours d'un bassin dans un autre,
auraient rendu l'opration trs-difficile, et la marche longue et
pnible. Tout se borna  l'envoi d'un convoi de poudre et de quelques
officiers, et cet envoi fut l'occasion d'un vnement malheureux,
L'adjudant-commandant Bailleul et trois officiers avaient voyag
jusqu' Antivari fort paisiblement. Arrivs dans cette ville, des Turcs
leur cherchrent querelle et les massacrrent. Je demandai la tte des
coupables, et le pacha de Scutari prit l'engagement de les livrer; mais
il n'en fit rien. Je rclamai le passage pour un bataillon italien;
mais, aprs une rponse vasive, un refus formel fut donn, par suite,
dit le pacha, des ordres du Grand Seigneur. Ainsi nous dmes renoncer 
rien envoyer par terre. Des envois de poudre eurent lieu par mer.
Quelques-uns parvinrent; d'autres furent pris.

J'avais t  mme de remarquer la grande influence des franciscains en
Dalmatie. Ces moines, fort clairs, et infiniment suprieur sous tous
les rapports au reste du clerg de la province, habitent onze couvents.
Charitables, zls dans l'exercice de leurs devoirs, ils desservent un
grand nombre de cures. Rien n'tait plus utile que de les gagner; car
les avoir pour amis, c'tait donner au gouvernement toute la force
morale qui leur tait propre. Dcouvrir o est la force dans un pays et
la sduire, voil, pour des conqurants, ce qui constitue l'art de
gouverner sans tyrannie. La force ne se dplace pas  volont: elle
existe parce qu'elle existe; elle change de mains suivant les temps,
suivant les sicles, mais surtout suivant la manire dont les lumires
et les richesses sont rparties; car ce sont les deux lments qui la
constituent.

Je fis donc ma cour aux moines franciscains. Je ne voyageais jamais
sans aller loger de prfrence chez eux quand un de leurs couvents tait
 porte. J'y trouvais mon compte de toutes les manires, car j'tais
toujours reu avec empressement. Les moines, malgr leur humilit
apparente, ne manquent pas d'orgueil et sont trs-sensibles aux gards
des dpositaires de l'autorit. Plusieurs d'entre eux taient
remarquables par leur esprit et leur courage. Le pre..., gardien du
couvent de Signe, fit  cette poque une action digne d'admiration, et
qui honore son caractre et sa foi.

La Dalmatie est sujette aux tremblements de terre, et ces accidents ont
caus quelquefois de grands dsastres. Le bourg de Signe en porte encore
les traces. Un tremblement de terre a dtruit ses fortifications, et
leurs dbris amoncels en perptuent le souvenir.  l'poque dont je
parle, le pre gardien de Signe prchait dans l'glise de son couvent,
o toute la population s'tait rassemble. Tout  coup une secousse se
fait sentir. Tout le monde s'empresse de se lever pour fuir. Le
prdicateur, sans s'mouvoir, et d'une voix de tonnerre, s'crie:
Impies que vous tes, vous tremblez, et vous tes dans la maison de
Dieu! Chacun se rassit, et le prdicateur continua son sermon. Un
semblable trait a manqu  la gloire de Bossuet.--Peu aprs, je le fis
nommer provincial de son ordre.

Du temps du gouvernement vnitien, les moines taient dans l'usage de
choisir un protecteur qu'ils prenaient toujours parmi les nobles
vnitiens. Devenu leur patron, c'tait lui qui faisait valoir leurs
rclamations, et, pour prix de cette protection, ils priaient pour lui.
Me trouvant si bienveillant pour eux, ils m'offrirent cette dignit. Je
l'acceptai avec empressement. Je donnai  chacun de leurs couvents un
portrait de l'Empereur; mon nom fut prononc chaque jour dans leurs
prires, et ils me dlivrrent une pancarte qui, en consacrant cette
dignit en ma personne, me donne le droit de mourir dans les habits de
l'ordre de Saint-Franois. Je ne crois pas que j'userai de ce privilge;
mais un autre avantage plus rel et plus actuel en rsulta pour moi. Du
jour o je fus protecteur des franciscains, j'eus, par cela mme, plus
d'autorit sur l'esprit des paysans dalmates que par le commandement
dont j'tais investi et le nombre de mes soldats.

Cette nomination, dont chacun peut juger le motif et l'esprit,
mcontenta le vice-roi d'Italie, qui la regarda comme une usurpation du
pouvoir. Le vice-roi prit le nom de l'Empereur pour m'exprimer son
mcontentement. La _Gazette de Milan_ publia un article assez
dsagrable pour moi, ou il tait dit que l'Empereur seul, restaurateur
du culte, tait protecteur de la religion. Je n'tais pas le protecteur
de la religion; j'tais le protecteur de quelques pauvres moines,
rclamant un appui auprs du souverain, ou plutt auprs de
l'administration. Je laissai passer l'orage; je conservai ma dignit,
si singulirement jalouse, et je continuai  profiter du bien qui en
rsultait pour le gouvernement et le pays.

Il tait toujours question d'oprations en Turquie; quelques symptmes
autorisaient encore des esprances. Cependant, la situation de l'Espagne
prenant trop de gravit, on ne pouvait srieusement penser 
entreprendre une conqute qui pourrait entraner plus tard d'autres
guerres. Mon sjour se prolongerait donc probablement en Dalmatie.

Afin de rendre supportable la carrire agite et errante que j'ai mene,
j'ai toujours eu pour principe de m'arranger dans chaque circonstance
comme si je devais passer ma vie dans la situation prsente. Cette
habitude m'a toujours procur des jouissances, du bien-tre, et m'a
prserv de l'ennui.  l'poque dont je parle, j'imaginai de consacrer
ma vie  un travail d'tude rgulier et journalier.

J'avais constamment avec moi une bibliothque choisie de six cents
volumes; dans les moments de repos, au milieu de mes campagnes, ces
livres taient mes dlices et ceux des officiers qui m'entouraient. Je
recommenai l'tude de l'histoire, et je lus avec plus de mthode et
plus de fruit qu'autrefois.

Un abb romain, appel Zelli, homme d'une grande instruction et d'un
esprit trs-remarquable, occupait un poste dans l'instruction publique.
Je me liai intimement avec lui, et il me fit un cours complet de chimie.
Cette science a souvent absorb mes loisirs, et c'est lui vritablement
qui me l'a apprise. Je fis aussi un cours complet d'anatomie. Mon
chirurgien en chef, Fabre, homme d'un grand talent, qui plus tard m'a
sauv la vie peut-tre, mais au moins le bras, voulut bien s'en charger
 Enfin une anne entire, sauf quelques absences, consacre  une tude
 de dix heures par jour, a contribu puissamment au peu que je sais.

L'Empereur,  cette poque, attachait beaucoup de prix  obtenir la
soumission des Montngrins. Nous tions en tat de paix et de bonne
intelligence, mais ils n'avaient pas renonc  leur indpendance.
L'Empereur, il est vrai, ne leur demandait pas de devenir sujets comme
les Dalmates, mais il voulait d'eux un acte qui leur ft rclamer sa
protection. Cette question dlicate, entame plusieurs fois avec le
vladika, n'aboutit jamais  un succs complet. Il donnait des
esprances, mais ne finissait rien. Il lui fallait du temps, disait-il,
pour prparer les esprits; il rpondait toujours que, si l'Empereur
faisait la guerre aux Turcs, il pouvait compter sur toute la population
du Montngro. Enfin il consulta l'assemble; l'avis fut d'attendre la
rponse aux demandes faites  leur gard  Saint-Ptersbourg. J'envoyai
un consul pour rsider auprs des Montngrins; je choisis un officier
de la lgion dalmate appel Tomich, homme trs-intelligent. Mais
l'archevque, tout en l'accueillant avec gards, s'opposa  ce que sa
rsidence habituelle ft dans le Montngro, il me demanda de fixer sa
demeure  Cattaro; il viendrait le trouver dans son couvent de Czettin
toutes les fois qu'il aurait quelque chose  traiter. Aprs avoir
prodigu ses protestations et dit mme qu'il priait pour l'empereur
Napolon et son arme de Dalmatie, il me laissa entrevoir sa rpugnance
 l'acte qu'on rclamait. Indpendamment des rapports de religion, des
habitudes anciennes existant entre lui et la Russie, des bienfaits qu'il
en avait reus, de ceux qu'il pouvait esprer encore, il convenait mieux
 sa politique d'avoir pour protecteur un souverain dont les tats
taient  trois cents lieues de lui qu'un souverain dont les possessions
taient contigus avec son territoire. Dans une position comme la
sienne, on veut un appui, un bienfaiteur, un patron, le chef d'un
systme, mais on ne veut pas un matre, et c'est un matre qu'on se
donne quand c'est d'un souverain puissant et plac comme l'tait
Napolon par rapport au Montngro qu'on rclame la protection. Les
ngociations continurent jusque bien avant dans l'anne 1808; et, dans
l'esprance de les mener  bien, je fis prparer pour le vladika de
riches cadeaux, entre autres choses un portrait de Napolon entour de
fort beaux diamants, et je laissai bruiter  dessein ces prparatifs;
mais tout cela n'aboutit  rien.

Des intrigues autrichiennes et des conseils venus de Ptersbourg vinrent
compliquer cette affaire. Le ton et les manires de l'archevque
changrent aprs l'arrive d'un courrier venu de Vienne. J'crivis 
l'Empereur pour l'en prvenir et lui dire que, s'il prvoyait une
rupture, soit avec les Russes, soit avec les Autrichiens, il fallait
profiter de la paix pour soumettre ce pays par la force. Je lui
demandais huit jours et sept  huit mille hommes. De Czettin, le grand
couvent de ces cantons, j'aurais fait une forteresse pour dominer tout
le pays aprs la conqute. Pour servir de point de sret aux troupes
franaises, j'y aurais tabli leurs magasins. Afin d'affaiblir la
population, j'y aurais lev un fort rgiment. Ce rgiment, form en
Italie, aurait reu plus tard une destination plus loigne; enfin je
proposais,  la manire des Romains et de Charlemagne, de transporter
hors de son pays une partie de la population, et de l'envoyer, par
exemple, possder et dfricher les bruyres du camp de Zeist, autour de
la pyramide; mais aucun de ces divers projets ne convint  l'Empereur.

Une dernire proposition du vladika  l'assemble gnrale, de se mettre
sous la protection de l'Empereur, fut encore renouvele, mais seulement
pour la forme et avec mollesse. Combattue par ses amis mmes, elle fut
rejete  l'unanimit. Les rapports de l'archevque avec Vienne
devinrent chaque jour plus frquents, et ses dispositions pour nous
moins favorables. Il fit aussi la paix avec son ennemi ternel, le pacha
de Scutari. Celui-ci, de son ct, avait fait quelques armements depuis
le massacre d'Antivari, et son refus de donner passage  des troupes
franaises pour Corfou. On parla d'invasion de sa part dans les bouches,
avec l'appui des Montngrins. L'alarme s'en rpandit dans la province;
mais tout cela tait absurde, au moins pour le moment. Je calmai les
esprits en envoyant quelques renforts de troupes dans la partie des
bouches qui confine au pachalik de Scutari, dans le comt de
Pastrovicchio.

J'eus dans le mme temps  me mler d'une petite affaire de la
frontire. Un Turc, nomm Hadgi-Bey, possesseur de trente-deux villages,
fort dvou aux intrts de la France, fut en discussion, les armes 
la main, avec ses frres. Pendant une absence, ils se rvoltrent. 
son retour, il se mit  la tte de ceux qui lui taient rests fidles,
et il les combattit. Aprs diverses chances favorables et contraires,
la fortune l'abandonna, et il fut forc de se rfugier dans son fort
d'Uttovo. Il s'y dfendait depuis six mois, et il tait au moment de se
rendre faute de vivres: sa reddition, c'tait sa mort; il invoqua mon
secours. Je crus de mon devoir de le sauver. Je ne voulais pas dcider
entre lui et ses frres; mais lui donner les moyens d'attendre la
dcision du pacha dont il dpendait. Je lui envoyai le gnral Delaunai
avec un bataillon du 79e rgiment et un grand convoi de vivres. Le
gnral avait dfense de commettre des hostilits contre les ennemis de
Hadgi-Bey, s'ils ne s'opposaient pas  sa marche. Tout se passa
pacifiquement; ils se retirrent  notre approche. Hadgi-Bey fut sauv
et bien approvisionn; et le pacha de Bosnie, inform de mes motifs, me
remercia. Mais les approvisionnements s'puisrent, et il fallut de
nouveau venir  son secours. Alors ses frres essayrent de rsister.
Il fallut revenir encore plus tard. Je ne pouvais pas laisser prir un
homme dont j'avais soutenu les intrts avec tant de constance, car on
s'attache plus par les bienfaits accords que par les services reus;
en agissant ainsi, on dfend son propre ouvrage. Cette fois, je chargeai
de l'opration le gnral Clausel, avec un dtachement considrable et
l'autorisation de ngocier un arrangement convenable pour assurer la
paix de cette famille. Il y parvint, et la tranquillit fut rtablie sur
cette frontire. Je sollicitai le titre de pacha  deux queues auprs de
la Porte, pour Hadgi-Bey. Il fut promis sur-le-champ et donn quelque
temps aprs. L'existence de Hadgi-Bey et de tous les seigneurs turcs de
la Bosnie et de l'Erzegovine rappelle celle des seigneurs franais au
moyen ge.

Dans le courant du mois d'aot 1808, je reus la nouvelle d'une
rvolution en Turquie. Moustapha-Beractar, parti de Routschouk, arriva
avec ses troupes  Constantinople, pour replacer Slim sur le trne;
mais, au moment o il entrait dans le srail, le cadavre de son matre
lui fut prsent. Slim dpos et remplac par Mahmoud, actuellement
rgnant, Beractar fut nomm grand vizir. Il s'occupa des rformes qui
avaient fait succomber Slim sous le poids des mcontentements; mais,
peu de mois aprs, il prit lui-mme,  la suite d'une insurrection des
janissaires. On se rappelle avec quel courage il finit. Quand il vit la
partie dsespre, il laissa envahir son palais, et, au moment o il le
vit entirement rempli d'insurgs, Beractar mit le feu aux poudres
rassembles et sauta avec eux. Ce furent l ses funrailles, et elles
en valent bien d'autres.

J'avais remarqu le changement graduel du vladika et des Montngrins
envers nous. Au commencement de septembre, leur inimiti se montra 
dcouvert. Des intrigues avaient t ourdies par eux dans les comts de
Pastrovicchio, situs  leur frontire. Celui de Braiki refusa tout 
coup l'obissance et donna refuge  divers assassins poursuivis. Des
troupes furent envoyes pour rtablir l'ordre; les habitants rsistrent
et prirent les armes, soutenus par trois cents Montngrins. Il y eut un
combat o justice fut faite, mais chrement. Le gnral Delzons, qui s'y
rendit, au lieu de prendre avec lui une force convenable, se fit
accompagner seulement de deux cents hommes. Cette correction, inflige
avec des moyens trop faibles, lui cota cinquante hommes tus ou
blesss. Le vladika, aprs avoir dirig ces machinations, s'excusa en
dclarant ne pas tre le matre. Cette insurrection, fomente par lui,
avait clat sans ordre et plus tt qu'il n'aurait voulu; mais c'tait
le symptme certain d'une guerre prochaine avec l'Autriche.

Mon hiver fut consacr tout  la fois aux soins de l'administration, 
continuer mes tudes avec ardeur, et  faire les dispositions pour
entrer en campagne, car tout annonait une leve de boucliers prochaine
de la part de l'Autriche. Ne voulant pas tre pris au dpourvu, je
prparai ce qui tait ncessaire pour remplir convenablement la tche
qui me serait impose. Je reus aussi les instructions de l'Empereur:
elles m'enjoignaient principalement de ne laisser en Dalmatie que la
quantit de troupes absolument indispensable, afin d'augmenter d'autant
le nombre de celles avec lesquelles j'entrerais en campagne. Cette
disposition tait trop dans mes intrts pour ne pas m'y conformer.

La premire chose  faire tait d'assurer l'approvisionnement des places
destines  tre gardes et dfendues: en Albanie: Cattaro, Castelnovo
et Raguse; en Dalmatie: Zara, Klissa, Knim, et le fort San Nicolo de
Sebenico. Tout tant dispos pour vacuer les autres postes, on ouvrit
les remparts qui les dfendaient. Les pices de gros calibre, retires
d'avance des batteries de mer ouvertes, furent mises en sret.

Le 60e rgiment tout entier, un bataillon d'infanterie lgre italienne,
le quatrime bataillon de la lgion dalmate, et tout ce qui n'tait pas
valide dans l'arme, renforcs d'un nombre convenable de canonniers et
de sapeurs, furent destins  former toutes ces garnisons. La modicit
des garnisons, dont la force suffisait cependant  l'indispensable,
rendit les approvisionnements suffisants pour six ou huit mois, ce qui,
en prsence des vnements probables, me donnait beaucoup de scurit.
J'avais prvu, de longue main, l'poque o j'irais chercher la guerre,
si la guerre ne venait pas me chercher. Dans l'un et l'autre cas, les
places ne devaient pas avoir de fortes garnisons. Pour remdier  cet
inconvnient oblig, j'avais institu des gardes nationales. En
accordant des distinctions, j'engageai les jeunes gens des meilleures
familles  se mettre  leur tte. Quelques loges piqurent leur
amour-propre, et j'tais parvenu  faire de cette troupe un corps de
milice en tat de servir.

Les garnisons des places eurent ainsi, pour corps auxiliaires, un bon
bataillon  Cattaro, deux  Raguse, et un  Zara, sans qu'il en cott
autre chose que des armes et un supplment de vivres pendant les jours
de service. Knim renfermait un approvisionnement extraordinaire, destin
 nourrir l'arme pendant qu'elle serait rassemble sur la frontire.
J'avais de bons soldats, dvous, braves, instruits; mais mon matriel
tait nul. Mon artillerie se composait seulement de douze bouches  feu.
J'avais assez de chevaux pour les traner, mais non pour transporter
leurs approvisionnements. Je n'avais pas un cheval de trait pour les
vivres; je n'avais rien de ce qui appartient aux ambulances: il fallut
tout crer avec les moyens du pays.

La Dalmatie possde une grande quantit de petits chevaux de bt; tous
les transports se font par leur moyen. Le recensement en porta le nombre
au del de quatre-vingt mille. J'ordonnai une leve de deux mille
chevaux. Mille furent consacrs  porter des munitions, mille aux
ambulances et aux vivres, et on construisit des caisses pour renfermer
les munitions, les objets de pansement et les vivres. La charge
consomme, le cheval devait tre consacr  transporter des blesss. Je
levai un corps de mille Pandours, espce de gendarmes de la Dalmatie,
pour l'escorte, la surveillance, et la conservation de ces deux mille
chevaux, qui avaient aussi leurs propres conducteurs. Les rations de
vivres tant composes en partie de biscuit et en partie de riz, les
soldats purent porter, sans se fatiguer, huit jours de vivres. Aprs
avoir form les garnisons ainsi que je l'ai indiqu, et laiss les
places entre les mains d'officiers capables,  la fin de mars, je
runis, dans les environs de Zara, de Benkovatz et d'Ostrovitza, l'arme
prte  entrer en campagne. Sa force tait de neuf mille cinq cents
hommes d'infanterie, forms en deux divisions: premire division
commande par le gnral Montrichard, deuxime division par le gnral
Clauzel, et composes des rgiments suivants: 8e et 18e d'infanterie
lgre, 5e, 11e, 23e, 79e, 81e d'infanterie de ligne, quatre cents
chevaux, douze pices de canon.

L'arme autrichienne en prsence, plus du double de la mienne, se
composait, il est vrai, de troupes d'une qualit fort infrieure, de
dix-huit bataillons, tous croates, forts chacun de douze cents hommes,
savoir: les quatre bataillons du rgiment de Licca, et deux bataillons
de chacun des sept autres rgiments. La cavalerie avait quatre escadrons
de dragons lgers, de sept cents chevaux, et l'artillerie vingt-quatre
bouches  feu. Ces troupes taient sous les ordres du gnral
Stoisevich. J'avais de plus  combattre la population entire, qui, par
son organisation, est soumise aux dispositions militaires, s'arme, se
meut, et excute tout ce qui lui est prescrit.

Cette organisation de la population me donnait la certitude qu'aprs
avoir obtenu des succs, aprs avoir conquis le pays, je ne recevrais
aucun secours des habitants, et ne trouverais que des villages
abandonns et des maisons dsertes. La difficult de ma position et mon
isolement devaient m'empcher de ngliger aucun secours. J'essayai, par
la politique, une petite diversion qui me russit et me fut utile alors,
mais qui, plus tard, me causa quelques embarras. Lors de la paix de
Sistow, conclue entre les Autrichiens et les Turcs, en 1791, une langue
de terre bordant le pied des montagnes dans la valle de l'Unna, et
situe sur la rive gauche de cette rivire, fut cde par la Porte 
l'Autriche. Ce territoire, trs-fertile, fort habit, et d'une longueur
de vingt lieues environ, est dfendu par la forteresse de Czettin, dont
les Autrichiens, commands par le gnral Devins, ne s'emparrent
qu'aprs trois semaines de tranche ouverte. Une question de
souverainet pour les Turcs est en mme temps une question de proprit;
car, comme ils rpugnent  vivre sous une domination chrtienne, quand
le Grand Seigneur cde un territoire, souvent (en Europe du moins) ceux
qui l'habitent abandonnent leurs champs et se retirent. Il en fut ainsi
 l'poque dont je parle: alors le Grand Seigneur promit aux habitants
des confins dpossds de leur donner ailleurs des terres quivalentes;
mais, en Turquie comme dans beaucoup d'autres pays, les souverains ne
tiennent pas toujours leurs engagements, et ces malheureux ne reurent
rien. Les terres cdes, distribues aux Croates, furent mises en
valeur, et de jolis villages y furent btis.

L'homme aime la justice, et garde toujours au fond du coeur le sentiment
nergique de ses droits. La force et la violence peuvent seules
l'empcher de les faire valoir; mais, quand l'occasion devient
favorable, il l'entreprend souvent avec nergie. Les Turcs protestrent
constamment contre une paix dans laquelle ils avaient t sacrifis, et
se prtendaient toujours propritaires lgitimes des lieux cds.
Dix-huit ans n'avaient pas apport la moindre altration  leurs
dispositions  cet gard. Ces Turcs taient les capitaines de la
frontire, espce de seigneurs fodaux, habitant des chteaux dfensifs
et rappelant les seigneurs franais du moyen ge.

Instruit de cet tat de choses, j'engageai le consul de France 
fomenter le mcontentement. Il pourrait amener des hostilits sur la
frontire, et les hostilits ne pourraient tre qu' mon profit. Pour
des barbares, dont la prvoyance ne va pas jusqu'au lendemain,
l'occasion tait belle. Toutes les troupes croates en tat de combattre
avaient pris les armes, et taient sorties de leurs villages: les postes
fortifis, situs en vue les uns des autres, appels _chardaks_, taient
confis  des invalides; la forteresse de Czettin elle-mme tait
occupe par des vieillards. Les Turcs ne purent rsister  la tentation.
Un beau jour, ils envahirent sur tous les points toutes les terres
contestes; ils gorgrent les Croates surpris dans leurs postes, et
brlrent les villages. Toute la population se rfugia dans l'intrieur;
mais, par suite de cet esprit de justice dont je parlais tout  l'heure,
ces Turcs si violents, si emports, s'arrtrent d'eux-mmes 
l'ancienne frontire. Cette invasion jeta un grand effroi dans le pays.
Le gnral Stoisevich dtacha deux bataillons pour le protger et
prvenir de nouveaux malheurs, prcisment peu de jours avant le moment
o je devais entrer en campagne.

L'Empereur m'avait donn pour instruction de rassembler mes troupes
aussitt que la guerre serait certaine, et d'entrer en campagne ds
qu'elle serait dclare, afin de faire diversion en faveur de l'arme
d'Italie. Depuis un mois, mes troupes taient runies sur la frontire,
et prtes  marcher. Les hostilits ayant commenc en Italie, je me
dcidai  en faire autant de mon ct, mais avec rserve et prudence,
car je ne pouvais dboucher qu'aprs des succs pralables de l'arme
d'Italie. En effet, si, une fois arriv dans le coeur de la Croatie,
j'avais appris que cette arme tait battue, il aurait t aussi
difficile de m'y soutenir que fcheux de revenir sur mes pas. Mon
mouvement devait tre fait avec vigueur et dcision; mais, vu la
faiblesse de mon corps d'arme, ce ne pouvait tre qu'un mouvement
secondaire et subordonn  ceux de l'arme d'Italie.

La Zermagna spare la Croatie de la Dalmatie. La grande route, qui
traverse la Croatie, aboutit  la haute Zermagna. Par l seulement
pouvait agir un corps d'arme. Mais, dans cette situation, tous les
corps ennemis, qui taient placs sur la basse Zermagna, tant matres
de la franchir, menaaient la communication de l'arme avec Zara. Afin
de la couvrir, je donnai ordre de couler tous les bateaux de la partie
infrieure de la rivire, et de rompre les ponts situs dans le reste
de son cours.

J'envoyai de ce ct le gnral Soyez, avec sa brigade, tandis que la
masse de mes troupes se portait en avant de Knim. L'ennemi, profitant
des gus de la partie suprieure, se prsenta en forces. Le gnral
Soyez le repoussa; mais, le voyant s'accrotre devant lui, il crut
prudent de se rapprocher de moi. J'arrivai sur ces entrefaites  son
secours avec une brigade. Je donnai l'ordre au colonel Cazeaux et au
chef de bataillon Jardet, du 18e, de culbuter ce qu'ils avaient devant
eux et de poursuivre l'ennemi jusque dans Obrovatz, l'pe dans les
reins. Cet ordre ne fut que trop ponctuellement excut: tout cda, tout
plia devant le bataillon command par Jardet; quatre cents hommes furent
tus, blesss ou pris. Mais, cet officier s'tant prcipit, avec la
tte de son bataillon, jusque dans Obrovatz mme, situ au pied de
l'escarpement, le feu vif des Autrichiens, placs sur les rochers de la
rive oppose, fut si meurtrier, que la queue du bataillon ne put pas
suivre la tte. Celle-ci, mle avec les Croates, tait descendue jusque
dans la ville. Remonter en plein jour, c'tait impossible  cette
fraction de troupes. Comme la brigade place en arrire n'attendait que
le retour du bataillon pour avancer, Jardet crut bien faire de lui
envoyer l'ordre de faire son mouvement sur-le-champ, tandis qu'il
attendrait la nuit pour le rejoindre avec les soixante ou quatre-vingts
hommes qu'il avait prs de lui. Le bataillon arriva; mais, aprs son
dpart, les Croates, disperss dans les montagnes, revinrent et firent
prisonniers Jardet et son dtachement. Cet officier, de la plus haute
distinction et fait pour arriver  tout, en qui j'avais une confiance
sans bornes, me fut, heureusement, bientt rendu par un change. Je le
pris prs de moi: devenu mon premier aide de camp, il fut tu  la
bataille de Lutzen, quatre ans aprs.

L'ennemi avait runi ses troupes sur le mont Kitta, appuy  la Zermagna
et couvert par un de ses affluents. Cette position tait retranche, et
il avait ses rserves places dans le fond de la valle et prs de la
grande route qui conduit  Gradschatz. Une forte avant-garde de cinq 
six mille hommes occupait le plateau de Bender; en avant de la position
dfensive, trois bataillons, deux de Sluin et un d'Ottochaz, formaient
une premire ligne assez mal soutenue. Le 1er mai, je la fis attaquer
par les voltigeurs du 8e et un bataillon du 11e, pour m'approcher
davantage de la masse des forces ennemies et juger de sa position, en
faisant rentrer ainsi tout ce qui en tait dtach. Culbuter cette
ligne fut l'affaire d'un moment; on la jeta en partie dans un ravin, et
on lui tua beaucoup de monde. Une rserve d'environ mille hommes vint 
son secours et partagea sa dfaite. Je fus  mme de juger la manire
dont l'ennemi tait tabli et d'apprcier la force de sa position. Il
tait trop tard pour continuer l'action, et je remis au lendemain 
l'attaquer.

Pendant la nuit, une pluie pouvantable, un vrai dluge, comme on en
voit dans le Midi, vint gonfler les rivires. Il n'tait plus possible
de tenter l'attaque projete. La Zermagna seule prsentait un obstacle
insurmontable. Il fallait attendre que ses eaux fussent coules. Mais,
le soir du 2 mai, une lettre du vice-roi, qu'un aviso avait apporte 
Zara, me parvint. Il m'annonait le mauvais dbut de la campagne en
Italie, sa retraite sur la Piave et peut-tre sur l'Adige, par suite de
la perte de la bataille de Sacile. Il tait trs-heureux pour moi que
ces importantes nouvelles me fussent arrives avant d'avoir livr un
grand combat, ds lors sans objet. Je me dcidai  me retirer le
lendemain,  me rapprocher de mes ressources et de mes vivres, et je
revins  Benkovatz, o j'tablis mon quartier gnral. Le bataillon de
Pandours, organis pour l'escorte des subsistances, se livra  quelques
dsordres, qui furent promptement punis. Cette svrit en prvint de
nouveaux.

Des montagnes de la Croatie taient descendues des bandes qui couraient
au milieu des cantonnements et dsolaient le pays entre la Zermagna et
la Kerka. Je profitai de ce moment de repos pour leur donner la chasse
et pour en purger le territoire.

Les succs des autrichiens obtenus au commencement de la campagne en
Italie, la conqute du Frioul et le gain de la bataille de Sacile
avaient donn une grande confiance  l'archiduc Jean. Il m'crivit pour
me proposer d'vacuer la Dalmatie, motivant sa lettre sur
l'impossibilit d'tre secouru et mon entier isolement. Il
m'accorderait, ajoutait-il, les meilleures conditions, en raison de la
rputation de mes troupes et par considration pour moi. Je crus qu'il
tait au-dessous de moi de rpondre  cette lettre.

Le 11 mai, je reus une lettre du vice-roi, accompagne des bulletins
de la grande arme, annonant le succs de Ratisbonne et la marche de
Napolon sur Vienne. Par suite de ce mouvement, le vice-roi allait
reprendre l'offensive et marcher sur le Frioul. Ses succs cette fois
ne pouvaient pas tre incertains, et j'tais sr, en marchant moi-mme,
de le rencontrer. Je rsolus de ne pas attendre un moment pour agir, et,
ds le surlendemain, 13, j'entrai en opration.

Je laissai la division Montrichard en observation devant le grand
dbouch de la Zermagna, et je la plaai de manire  pouvoir en mme
temps soutenir au besoin, par un dtachement, la division Clausel. Je
dirigeai celle-ci immdiatement sur les positions que j'avais reconnues
quinze jours avant, et au pied desquelles nous avions dj combattu.
L'ennemi avait laiss environ quatre  cinq mille hommes sur la basse
Zermagna. La masse de ses troupes tait divise en deux portions: l'une
tenait en forces le mont Kitta, clef de la position; l'autre tait dans
la valle avec toute son artillerie et sa cavalerie. Ses dispositions
taient tout  la fois offensives et dfensives. Si nous avions prouv
un chec au mont Kitta, la colonne de la valle aurait dbouch avec
tous ses moyens organiss, tandis que le corps plac du ct d'vernich,
dans les montagnes bornant la basse Zermagna, serait descendu, aurait
pass cette rivire et coup ma communication avec Zara. Ce plan tait
bien conu, et, si un revers complet dans notre attaque et t suivi
de ce mouvement, notre position serait devenue embarrassante; nous ne
pouvions plus de longtemps penser  dboucher.

Le mont Kitta offre une magnifique position. Son dveloppement est assez
grand, et plusieurs pitons forment comme autant de redoutes. Son pied
est couvert et dfendu par un affluent de la Zermagna, qui, ce jour-l,
tait heureusement guable.

Deux rgiments de la division Clausel, le 8e lger et le 23e, furent
chargs d'enlever la position. Elle fut emporte aprs une vive
rsistance. Je m'y rendis aussitt, et j'appelai  moi le 11e et le
rgiment de chasseurs  cheval, mont sur des chevaux bosniaques. Le
8e s'tant abandonn  la poursuite des troupes battues qui se
retiraient par les hauteurs, le 23e suivit. Je le fis arrter, et je
renforai la position avec le 11e, plac sur le revers et cach de
manire  ne pas tre aperu.

Le gnral Stoisevich vit, de la valle o il tait, l'vnement arriv
aux troupes du mont Kitta; il savait le prix de sa possession, soit
qu'il se bornt  la dfensive, soit qu'il se dcidt  essayer de
l'offensive: aussi voulut-il le reprendre et profiter du moment o, par
l'entranement du succs, les troupes victorieuses s'loigneraient du
lieu o elles avaient vaincu, sans avoir assur suffisamment sa
conservation. Ayant mis en mouvement immdiatement au moins quatre mille
hommes du corps de la valle, il se plaa  leur tte et gravit
directement le mont Kitta, en se dirigeant par la ligne la plus courte
sur ses sommits.

Je lanai quelques troupes en avant, avec ordre de rtrograder pour
l'encourager dans son mouvement. Le gnral Stoisevich marchait avec une
nue de tirailleurs en avant de la colonne. Au moment o il croyait
atteindre son but et saisir la victoire, le 11e rgiment se montra et
marcha  la baonnette contre cette infanterie essouffle, fatigue; en
mme temps, mes trois cents chasseurs ayant fait une charge sur ce qui
s'tait le plus avanc, huit cents hommes, cinquante officiers furent
faits prisonniers, et avec eux le gnrai Stoisevich commandant cette
arme. La colonne rtrograda aussitt dans la valle et fit sa retraite
sur Popina, o des retranchements trs-considrables avaient t
prpars.

Ce dbut de campagne tait de bon augure. J'envoyai en toute hte les
prisonniers  Zara, et, comme je ne leur donnais qu'une faible escorte,
je les dirigeai par Knim, Oerais et Sebenico: ainsi constamment couverts
par la Kerka, leur sret, pendant leur marche, ne fut jamais
compromise. Les pertes de l'ennemi, dans cette affaire, dpassrent
trois mille hommes tus, blesss ou prisonniers. Un assez grand nombre
de soldats, en outre, jeta ses armes pour fuir plus facilement dans les
rochers et chapper  la cavalerie, d'o il suit que ce combat affaiblit
l'ennemi d'environ quatre mille hommes.

Le lendemain, je marchai sur Popina. La division Montrichard et
l'artillerie s'y rendirent par la valle, tandis que je m'y portai par
les montagnes avec la division Clausel. Les retranchements taient
placs au point ou la route quitte les bords de la rivire. Un
dveloppement suffisant, de bons appuis, rendaient l'attaque difficile.
 peine tais-je occup  reconnatre le point le plus faible, que je
vis l'ennemi s'branler pour oprer sa retraite; je le suivis sans
retard. La prise du gnral Stoisevich contribua sans doute beaucoup au
changement de systme.

Je fis poursuivre l'ennemi avec toute l'activit possible par mon
avant-garde. Marchant avec elle, j'avais donn l'ordre au reste de
l'arme de presser son mouvement pour me soutenir. Je rencontrai
l'arrire-garde ennemie  une lieue et demie de Gradschatz. Elle essaya
de nous arrter pour favoriser le retour de la colonne d'vernich
qu'elle couvrait; mais, culbute, elle se retira jusque dans la plaine,
o l'arme tait rassemble.

Nous marchions sur le revers des montagnes au pied desquelles coule la
Zermagna. Le corps de quatre  cinq mille hommes, qui les occupait, dut
se diriger directement sur Gospich, par suite de la retraite prcipite
de l'arrire-garde. C'tait  Gospich, au surplus, que l'ennemi comptait
rallier toutes ses forces et combattre de nouveau. Ce corps se trouvait
ainsi sur le flanc des troupes qui me suivaient. Leur voisinage
m'obligeant  marcher runi, et quelques engagements en ayant impos au
gnral Clausel, commandant la colonne, ce gnral ralentit la marche
des troupes, tandis que moi, comptant sur leur prochaine arrive, je
m'tais engag avec trois bataillons seulement. J'eus  soutenir un
combat extrmement difficile. L'ennemi n'avait pas moins de dix mille
hommes autour de Gradschatz. D'abord tout  fait sur la dfensive, il
s'aperut fort tard du peu de monde qu'il avait devant lui; et c'est
alors seulement qu'il marcha sur nous. Mes troupes taient si bonnes,
qu'on pouvait ne pas compter les ennemis; d'ailleurs le moindre
mouvement rtrograde pouvait avoir les plus grands inconvnients; aussi
me dcidai-je  ne pas reculer d'un pas, et, pour soutenir la rsolution
de mes troupes, je me tins dans le lieu le plus expos. Je reus un coup
de feu  la poitrine. Quoiqu'on se battt de trs-prs, ma blessure fut
lgre. Je prtais le flanc droit  l'ennemi, la balle vint de ct
frapper en glissant sur ma bretelle et ricocha. Les officiers placs
prs de moi, au bruit qu'ils entendirent, me crurent tu. La commotion
avait t forte, et cinq minutes aprs je me trouvais mal.

Heureusement la nuit tait entirement close, et le combat finissait. Je
me rappellerai toute ma vie l'effet produit dans cette petite arme par
la nouvelle de ma blessure. Chacun prouva une alarme trs-vive et
montra un intrt touchant. Indpendamment de l'attachement des soldats
pour leur chef, ils sentaient bien qu'un changement de commandement,
dans une situation aussi difficile et au commencement d'une opration
prsentant d'aussi grands obstacles, pourrait tre funeste. Aussi une
grande joie se peignit sur toutes les figures quand je reparus  cheval
le lendemain. Quelles douces acclamations! il me semble encore les
entendre. Digne rcompense des plus grands dangers et des souffrances
les plus pnibles.

Le 18, au matin, l'ennemi avait vacu Gradschatz. Il oprait sa
retraite sur Gospich, o tout annonait qu'il avait l'intention de
rsister.

Je passai le 18 et le 19  Gradschatz.

Pendant ces deux journes, un convoi de vivres et de munitions, escort
par une partie de la garnison de Zara, me rejoignit, ainsi que tout ce
qui tait rest en arrire. Je renvoyai les hommes du 60e avec des
prisonniers, en faisant mes adieux  la Dalmatie. Le 20, nous
continumes notre mouvement sur Gospich, et, le 21, nous arrivmes de
bonne heure en vue de cette ville.

Indpendamment des colonnes d'vernich et d'Obrovatz, il tait arriv
du Banat deux bataillons de renfort. Toute la population avait pris les
armes; ainsi nous trouvmes l tout  la fois beaucoup de troupes devant
nous et des localits trs-favorables  la dfense.

Gospich est situ  la runion de quatre rivires. De quelque ct qu'on
se prsente, il est ncessaire d'en passer deux. Ces rivires sont
trs-encaisses, et leurs bords sont  pic; on ne peut les passer que
devant les chausses; une seule tait guable. Je me dcidai  ne pas
attaquer de front Gospich, mais  tourner sa position pour menacer la
retraite de l'ennemi. Pour atteindre ce but, le bassin tant peu large,
il fallait passer une des rivires  la porte du canon des batteries
ennemies, situes de l'autre ct de la Licca, ou traverser des
montagnes de pierre, extrmement pres, o les Croates auraient pu, 
chaque pas, faire rsistance. L'ennemi occupant la rive oppose de cette
rivire, l'en chasser tait ncessaire pour rtablir le pont coup la
veille. Deux compagnies de voltigeurs passrent  gu et remplirent cet
objet. L'ennemi ne croyait pas possible le mouvement qui s'excutait; il
tait peu en forces sur ce point. Ces compagnies occuprent deux pitons
situs prs de la rivire.  peine eurent-elles pris position, que
l'ennemi dboucha derrire nous, par le pont de Bilai, et se porta sur
la division Montrichard, qui marchait derrire la division Clausel.
J'avais fort serr mes troupes pour rendre cette marche de flanc moins
longue, et elles taient mal formes pour combattre. Je sentis toute
l'tendue de la crise, et voici les dispositions que je pris pour y
remdier.

Je donnai l'ordre au gnral Clausel de faire passer au gnral Delzons,
avec le 8e rgiment, la petite rivire place devant nous, afin
d'occuper les mamelons dont les voltigeurs s'taient empars, et de les
dfendre avec la plus grande opinitret. Je fis prendre lestement les
distances, par la queue de la colonne,  la division Montrichard, avec
laquelle j'allais combattre. Le gnral Montrichard, sans manquer de
bravoure personnelle, perdait toute son intelligence dans le danger; et,
vu les circonstances, je commandai moi-mme ce jour-l sa division.
L'ennemi marcha  nous avec lenteur, ce qui nous donna le temps de nous
former et de nous mettre en position. Aprs y tre rest quelques
moments pour juger des intentions de l'ennemi, je reconnus qu'il tait
form en trois colonnes. Celle du centre devanant un peu les autres,
je la fis attaquer sur-le-champ par le 18e rgiment.  sa tte tait le
gnrai Soyez. J'ordonnai ensuite l'attaque de la colonne de droite de
l'ennemi par le 79e,  la tte duquel marchait Montrichard.

Les charges du 18e furent brillantes. Tout cda devant ce brave
rgiment; tout fut culbut, et l'ennemi perdit cinq pices de canon sur
six qui avaient dbouch. Le gnral Soyez y fut gravement bless. Le
5e rgiment marcha sur la colonne de gauche de l'ennemi et la fit
replier. Pendant ce temps, le 79e ayant suivi la droite de l'ennemi,
s'tait runi  notre centre, aprs avoir dpass un mamelon isol,
comme on en trouve beaucoup dans ce pays, mamelon auquel l'ennemi
s'tait appuy, et qui coupait notre ligne. L'ennemi prsentant de
nouvelles troupes, je plaai en rserve le 81e et un bataillon du 11e,
que je dtachai de la division Clausel. L'ennemi fit alors un grand
effort sur la droite; le 79e le reut avec sang-froid et vigueur, et le
81e, l'ayant charg immdiatement aprs, le prcipita dans la Licca, o
plus de deux mille hommes se noyrent, et douze cents tombrent entre
nos mains. Le feu de douze pices de canon, places de l'autre ct de
la Licca, protgea la retraite du reste des troupes qui avaient pass la
rivire pour nous attaquer. Le gnral Launai fut gravement bless dans
cette circonstance.

Pendant que cette action se passait  ma gauche, l'ennemi avait dtach
six bataillons pour attaquer le rgiment d'infanterie lgre, mis en
position pour protger la reconstruction du pont et faciliter  l'arme
les moyens de dboucher. Ce rgiment,  la tte duquel se trouvait le
gnral Delzons, tait si bien post et avait mis une telle nergie
dans sa dfense, que l'ennemi fut constamment repouss dans toutes ses
attaques directes. Il voulut tourner la position; mais le 11e rgiment
tait  porte: je l'envoyai au secours du 8e avec ordre de prendre
l'offensive et de menacer la retraite des forces ennemies en les
tournant comme elles tournaient le 8e. Le succs le plus complet
couronna cette manoeuvre. L'ennemi fut repouss, mis en droute, et
laissa entre nos mains cinq cents prisonniers.

Pendant la nuit, on s'occupa de rtablir le pont. Mon intention tait
de traverser la rivire avant le jour avec toutes mes forces, pour me
trouver le plus tt possible sur la communication de l'ennemi, ne
supposant pas qu'il retardt un seul instant  commencer sa retraite.
Mais les travaux du pont exigrent plus de temps que je ne l'avais
pens, et le transport de six  sept cents blesss fut tellement
difficile, qu' midi les troupes n'taient pas encore en tat d'excuter
leurs mouvements.

Cependant l'ennemi avait fait une dmonstration offensive en remontant
la Licca avec quatre ou cinq mille hommes. Cette confiance de sa part
semblait devoir rsulter de l'arrive prochaine des secours qu'amenait
le gnral Knesevich; on le disait arriv  peu d'heures de marche.

Ma position devenait embarrassante. D'un ct, l'arme tait divise
par un ruisseau difficile  passer, et l'ennemi semblait attendre que
les trois quarts l'eussent franchi pour tomber sur le reste. Une fois
au del du ruisseau, il fallait renoncer  toute ide de retraite. Si
les renforts annoncs  l'ennemi dfendaient les marais d'Ottochatz, il
tait difficile de forcer ce passage, ayant une arme en queue, et avec
tous mes embarras. Se soutenir quelque temps entre Gospich et Ottochatz
tait absolument impossible, et mes blesss, mes quipages et mon
artillerie mettaient un grand obstacle  tous mes mouvements.

D'un autre ct, repasser le ruisseau, c'tait renoncer  l'offensive;
c'tait ajourner d'une manire indfinie notre jonction avec l'arme
d'Italie; c'tait, enfin, consacrer l'opinion d'une dfaite, aprs avoir
remport la veille une victoire complte. Mais le gnral Knesevich
arrivant, il tait peut-tre possible de le battre sparment. Au pis
aller, les soldats avaient pour six jours de vivres dans leurs sacs, et,
si les circonstances devenaient aussi difficiles qu'on pouvait
l'imaginer, en sacrifiant mon artillerie, en abandonnant mes blesss, et
en faisant des marches forces, je pouvais esprer de faire ma jonction
avec les troupes de l'arme d'Italie,  travers les hautes montagnes.

Les deux partis taient extrmes. Je choisis le plus honorable; je
persistai dans ma premire rsolution, et la fortune sourit  ma
confiance.

La division Montrichard passa le ruisseau sans tre inquite, et,
aussitt aprs l'arrive de mes troupes  l'entre de la plaine,
l'ennemi se disposa  la retraite; il rappela le corps qui avait remont
la Licca, et vint se former devant nous avec sept bataillons et toute
son artillerie, afin de battre les dbouchs par lesquels nous sortions
des montagnes.

Le gnral Delzons, avec le 23e, gagna autant de terrain qu'il put sur
le bord du ruisseau; soutenu par le 5e et le 18e, il se porta en avant,
et donna  toute l'arme le moyen de dboucher et de se former. L'ennemi
tenta  deux reprises de nous rejeter sur le ruisseau au moyen de sa
cavalerie, mais sans succs; et, enfin, il se dcida  la retraite par
la route d'Ottochatz.

Telle fut la bataille de Gospich, o nous combattmes pendant deux jours
avec une grande infriorit de nombre, dans les localits les plus
difficiles. Nous fmes compltement victorieux, grce  la grande valeur
des troupes. Pendant les mmes journes, les 21 et 22 mai, se livrait
sur la rive gauche du Danube, le terrible combat d'Essling. Le 23, nous
entrmes  Gospich par le pont de la route d'Ottochatz. Toute la
population avait abandonn la ville: quelques officiers d'administration
seuls taient rests; je leur remis une trentaine de blesss incapables
de supporter mme le mouvement du brancard, et je pris les moyens
ncessaires pour assurer le dpart de tous les autres.

Les hommes lgrement blesss  la partie suprieure du corps
continurent la route  pied. Ceux plus maltraits, qui ne pouvaient pas
marcher, mais qui pouvaient monter  cheval, furent placs sur des
chevaux de bt, dont les charges de vivres ou de munitions avaient t
consommes; quant aux autres blesss, on les plaa sur des brancards,
ports par les prisonniers qui se relayaient  tour de rle. Aucun
bless, except ceux en trs-petit nombre dont le transport, de quelque
manire qu'il ft excut, et occasionn la mort, ne fut abandonn; ils
suivirent l'arme, et furent dposs dans les hpitaux de Fiume  leur
arrive dans cette ville.

Le 24, je continuai mon mouvement sur Ottochatz, et, le 25, nous
arrivmes devant cette ville. Elle est environne d'eau et de marais,
et la route la traverse. Les ponts tant coups, l'arrire-garde ennemie
y tait encore. Une communication praticable donnait les moyens de la
tourner par la droite. L'ennemi, qui le savait, plaa un corps de
troupes appuy aux marais et aux montagnes pour barrer cette
communication. Je le fis attaquer par le gnral Delzons avec les 8e et
23e. L'ennemi fut battu et culbut, mais le gnral Delzons fut bless.

Arriv sur les hauteurs d'o on apercevait la grande route, nous vmes
sept  huit mille hommes avec l'artillerie et les bagages. Le gnral
Montrichard avait l'ordre de suivre mon mouvement: s'il ft arriv
sans retard, comme il l'aurait d, nous serions descendus des montagnes
et nous aurions achev la destruction de ce corps d'arme; mais je
n'osai me commettre avec aussi peu de forces. Ce malheureux Montrichard
ne pouvait jamais marcher ni rien terminer: sans un seul ennemi devant
lui, et couvert par des lacs et des marais, il avait perdu son temps 
manoeuvrer. Sans son incroyable incapacit, un brillant succs aurait
termin cette campagne d'une manire clatante.

Arriv  l'embranchement des routes de Croatie et de Fiume, l'arme
ennemie se dirigea sur Carlstadt et alla rejoindre le gnral Giulay,
auquel j'eus plus tard affaire en Styrie. Je me dirigeai par Segna sur
Fiume et Laibach. De ce moment nous n'emes plus d'ennemis en prsence.
En quatorze jours d'oprations, j'avais livr une bataille et trois
combats; l'ennemi tait affaibli de six  sept mille hommes tus,
blesss ou pris, et j'avais prouv que mes soldats taient aussi
vaillants et aussi braves qu'instruits et vigoureux.

Cette petite arme, prise dans les hpitaux, et, si j'ose le dire, dans
les charniers de la Dalmatie, tait devenue une troupe d'lite. C'est
avec cette rputation que, plus tard, elle vint prendre place dans les
rangs de la grande arme  Wagram. Au surplus, je puis, sans m'carter
de la vrit, dire ici que toutes les troupes que j'ai commandes, mme
 la fin de nos dsastres, ont toujours t bonnes. Pour les rendre
telles en France, il faut seulement s'en occuper, et, dans les
circonstances difficiles, montrer l'exemple. Cette conduite est le plus
loquent de tous les discours.

Arriv au col de Segna, la vue de la mer produisit sur tous les soldats
une agrable surprise. On se sentait hors de peine, et nous avions
devant nous des rcompenses  esprer, mais aussi bien d'autres travaux
 excuter. Cette petite arme avait un feu sacr que rien n'a jamais
pu teindre.

De Fiume, j'crivis au provditeur de la Dalmatie pour lui faire
connatre le rsultat de la courte campagne que nous venions de faire.
Cette nouvelle fit un effet prodigieux dans la province, et les
Dalmates, qui dans leurs chants habituels clbrent la gloire 
l'imitation des anciens bardes, se htrent de composer des chansons
qui sont devenues nationales; ils les chantent encore aujourd'hui, et
nos actions et nos noms y sont consacrs.

Tous les Dalmates qui m'avaient accompagn retournrent chez eux et y
furent reus en triomphe. Je n'oubliai pas d'crire au provincial des
franciscains pour lui tmoigner ma satisfaction de la conduite de ses
moines: c'est  eux que nous avions d la profonde tranquillit dont la
province avait joui pendant tout ce temps.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE ONZIME.


CLAUSEL  MARMONT.

    Raguse, 7 janvier 1808.

Mon gnral, les snateurs s'assemblent souvent depuis mon arrive.
J'ai reu d'eux deux lettres que j'ai l'honneur de vous transmettre. La
dernire contient des dolances, des griefs, et ressemble assez  un
petit manifeste. Ce matin, j'ai dit au minor Contiglio que je les
engageais  s'occuper  l'avenir, et seulement, des affaires
administratives, intrieures et municipales, et, pour tout le reste,
d'attendre les vnements.

Il est vrai que le pavillon italien est arbor: c'est d'aprs mon
ordre, celui de Saint-Blaise n'tant dj plus lorsque je suis arriv.

Les snateurs font ce qu'ils peuvent pour empcher que les btiments de
commerce ne prennent le pavillon italien. Je fais ce que je dois pour
qu'ils l'arborent tous.

Les autres plaintes sont sans fondement et sans preuves.

Le snat dpute M. Caboga vers Sa Majest l'Empereur. Je ne puis
permettre son dpart qu'autant que vous l'autoriserez, et je ne permets
plus qu'on s'assemble pour de pareilles dputations sans votre
assentiment. Il y a un envoy  Paris; pourquoi ne pas s'en servir?

Les snateurs craignent la perte de leur puissance; ils ont pour eux
raison; car la majeure partie est et sera bien misrable, puisque les
concussions, les dettes, etc., etc., ne pourront plus se faire
impunment.

Je partirai demain pour Cattaro, et je ferai mettre les dispositions
de votre arrt  excution. Les btiments, dont la prise n'aura pas t
juge lgale, et ceux pris depuis la paix de Tilsitt, seront bientt
remis aux anciens propritaires.

Le snat va vous envoyer un dput pour obtenir la permission de faire
partir Caboga pour Paris. Le choix, comme vous le voyez, pouvait tre
meilleur, quoique pas plus utile.

Le snat, qui a rflchi tout le jour et dlibr, me fait prvenir
qu'il crit aux comtes pour savoir ce qu'ils pourront fournir en marins
pour la leve demande.


NAPOLON  MARMONT.

    Paris, le 20 janvier 1808

Monsieur le gnral Marmont, votre aide de camp m'apporte votre lettre
du 9 janvier.--J'ai dj crit depuis longtemps  Sbastiani pour que
la Porte prenne des mesures telles, qu'en cas de sige de Corfou vous
ayez passage pour un corps de huit mille hommes, qui se rendrait 
Butrinto. J'ai  Corfou des moyens de transport, et votre arme, que
vous pourriez porter jusqu' douze mille hommes, et qui serait compose
de trois divisions, passerait en peu de jours  Corfou pour se joindre
 la garnison et jeter les Anglais dans la mer.--La Porte a ordonn
galement que des Tartares fussent placs depuis Butrinto jusqu'
Cattaro pour que les officiers venant de Corfou arrivent rapidement aux
bouches, et que, de mme, non-seulement les officiers que vous
expdierez puissent faire ce trajet avec la mme rapidit, mais encore
pour que quelques envois de poudre, que vous pourrez faire passer par
terre, soient protgs. Commencez par expdier par terre cinquante
mulets chargs de poudre, chaque mulet portant deux barils, ce qui fera
un total de cent barils ou dix milliers. Moyennant vos ngociations de
Scutari et de Brat, vous pourrez facilement obtenir le libre passage.
crivez  cet effet.--Faites galement partir plusieurs petits bateaux
chargs de poudre, qui iront le long des ctes, et russiront  passer
 Corfou  travers la croisire ennemie. Il est probable que, sur cinq
bateaux, chargs de trois milliers de poudre chacun, il en arrivera
trois ou quatre. Si vous aviez moyen de faire passer aussi quelques
affts, soit de sige, soit de cte, soit de place, faites-le: il parat
qu'ils en ont besoin.--Envoyez rgulirement, au moins tous les quinze
jours, un de vos officiers  Corfou. Que le gnral Csar Berthier vous
en envoie un des siens aussi tous les quinze jours. Par ce moyen, vous
aurez toutes les semaines des nouvelles de Corfou, et cette grande
quantit d'officiers, passant et repassant, prendra une connaissance
parfaite des localits.--J'approuve fort l'envoi d'un agent  Brat. Il
faut connatre  fond cette route, dont le dtail, lieue par lieue,
m'intresserait beaucoup.--Je ne conois pas ce que vous me dites que la
Dalmatie ne peut pas fournir de chevaux; elle en fournissait plusieurs
milliers aux Vnitiens.--Tenez un agent prs l'vque des Montngrins,
et tchez de vous concilier cet homme.--J'ai, je crois, un consul 
Scutari; mais il ne m'crit pas souvent. Exigez qu'il vous crive tous
les jours. Envoyez-moi des renseignements sur les golfes de Durazzo et
de la Vallona. Des bricks ou mme des frgates peuvent-elles y entrer?
Comme vous tes le matre d'y envoyer des ingnieurs et des marins,
envoyez-y; recueillez les renseignements que des gens du pays pourraient
vous fournir, et faites-moi passer des croquis et des mmoires qui me
fassent bien connatre ce que c'est que ces deux golfes.--Je suppose
que, dans le cas o une escadre de douze ou quinze vaisseaux arriverait
 Corfou ou  Raguse, les mesures sont prises pour la mettre  l'abri
de forces suprieures. Rpondez-moi cependant sur cette question.--Je
vois avec plaisir que vous n'avez pas de malades.--J'ai ordonn au
vice-roi de vous envoyer encore deux mille hommes pour renforcer vos
cadres.--Le ministre de la guerre m'a fait connatre que vous demandiez
le gnral Montrichard; il est parti pour prendre service sous vos
ordres.


NAPOLON  MARMONT.

    Paris, le 9 fvrier 1808.

Monsieur le gnral Marmont, je reois votre tat de situation du 15
janvier. Comment arrive-t-il que vous ne me parlez jamais des
Montngrins? Il ne faut pas avoir le caractre roide; il faut envoyer
des agents parmi eux, et vous concilier les meneurs de ces pays.


NAPOLON  MARMONT.

    Paris, le 10 fvrier 1808.

Monsieur le gnral Marmont, la conduite que tiennent les Ragusains est
inconcevable. Mon consul David a d vous faire connatre que le prtendu
snat de Raguse avait crit et envoy des prsents au pacha de Bosnie
On m'crit la mme chose de Constantinople. Faites arrter trois des
principaux membres, et faites saisir les registres de ce snat.
Faites-leur bien connatre que le premier qui tiendra une correspondance
avec l'tranger sera considr comme tratre et pass par les armes.


NAPOLON  MARMONT.

    Paris, le 18 fvrier 1808.

Monsieur le gnral Marmont, je reois votre lettre du 1er fvrier.
J'approuve ce que vous avez fait relativement au snat de Raguse; mais,
ce qui est le mieux, c'est que vous envoyiez en surveillance dix des
principaux membres  Venise et  Milan, afin de prserver ces malheureux
d'excs qui pourraient les conduire  l'chafaud.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 7 mars 1808.

Gnral, il a t rendu compte  Sa Majest que, d'aprs les ordres que
vous aviez donns, le payeur de la guerre du royaume d'Italie, qui se
trouve  l'arme que vous commandez, avait t contraint de prlever,
sur les fonds qui lui avaient t faits pour les dpenses de la solde et
des masses des troupes italiennes, une somme de quatre cent
soixante-treize mille deux cent quatre-vingt-deux francs pour les
dpenses de l'artillerie, du gnie, des approvisionnements, et dpenses
diverses.

Sa Majest m'a ordonn de faire connatre  Votre Excellence qu'elle
dsapprouvait les mesures que vous avez prises dans cette circonstance.
Elle m'a charg de vous prvenir que les fonds pour les travaux de
l'artillerie, du gnie, et pour les approvisionnements de sige ayant
t dtermins par les dcrets de S. A. I. le prince vice-roi d'Italie,
on ne pouvait, en aucune manire les outre-passer, avant d'avoir pris de
nouveaux ordres.

L'Empereur, qui porte un oeil attentif sur toutes les dpenses de ses
armes, a remarqu que celles de l'arme de Dalmatie taient
considrables, et que cette arme cotait plus qu'une autre qui aurait
le double de sa force.

Sa Majest veut que l'administration de l'arme que vous commandez,
gnral, soit plus rgulire, et qu'en aucune manire il ne soit fait de
violation de caisse.

En transmettant  Votre Excellence les ordres de l'Empereur, je la prie
de vouloir bien prendre toutes les mesures ncessaires pour qu'ils
reoivent leur prompte et entire excution.

Je la prie aussi de m'accuser la rception de cette dpche.


NAPOLON  MARMONT.

    Paris, le 20 mars 1808.

Monsieur le gnral Marmont, j'ai vu avec peine ce qui est arriv 
l'le de Lurin-Grande le 24 fvrier. Je conviens que cette le est trop
loigne pour y mettre des Franais. Mais pourquoi n'y mettriez-vous
pas quatre-vingts ou cent Dalmates qui empcheraient aux vaisseaux et
frgates d'y dbarquer et d'insulter les habitants? Il faut que les
Franais et les Italiens proprement dits soient toujours runis, mais
les Dalmates peuvent tre dissmins dans les les. Envoyez-y des fusils
pour armer des gardes nationales qui seconderont les Dalmates, et deux
pices de canon de fer de six, ce qui sera un armement suffisant pour
mettre ces les  l'abri d'une insulte.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 28 mars 1808.

Je vous adresse, monsieur le gnral Marmont, une lettre que j'ai reue
hier soir, qui m'a t envoye pour vous. J'ai voulu vous l'adresser par
une occasion sre; j'ai voulu en profiter pour vous faire agrer mes
compliments sur la nomination que je prsume qu'elle renferme, puisque
les lettres que je reois en mme temps de Paris m'annoncent que Sa
Majest vous a nomm duc de Raguse. J'espre que vous me connaissez
assez pour tre bien persuad que, parmi tous les compliments que vous
recevrez, aucuns ne seront plus sincres que les miens.


MARMONT  NAPOLON.

    Zara, 30 mars 1808.

Sire, j'ai reu, il y a deux jours, une lettre du ministre de la
guerre, qui m'exprime le mcontentement de Votre Majest sur diverses
dispositions de fonds italiens et sur l'administration de l'arme de
Dalmatie. Comme l'objet de tous mes efforts est de remplir les
intentions de Votre Majest et de justifier ses bonts, je suis
profondment afflig des reproches qui me sont faits.

J'ai adress au ministre un rcit pur et simple de l'tat des choses,
et j'ose dire qu'il fait disparatre jusqu'aux prtextes de la plus
lgre accusation.

loign de Votre Majest depuis prs de trois ans, priv du bonheur de
faire la guerre, lorsque presque toute l'arme combattait sous vos yeux,
je ne trouvais de consolation, dans mon cruel loignement et ma
douloureuse inaction, que dans la pense o j'tais que je faisais, dans
le poste obscur qui m'tait assign, tout ce qui dpendait de moi, pour
le meilleur service de Votre Majest, et rien ne pourrait m'tre plus
pnible que de perdre l'espoir de la convaincre que toutes mes actions
ont tendu uniquement vers ce but.


MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    30 mars 1808.

Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'crire le 7 mars, et qui m'exprime le mcontentement de Sa Majest
sur les dispositions qui ont t faites sur les fonds italiens.--Je
crois que le rcit pur et simple doit suffire pour me justifier, et je
vous supplie de mettre ma lettre sous les yeux de Sa Majest.

Depuis l'entre des Franais en Dalmatie jusqu'au mois de mai, il n'a
jamais t donn un sol par le gouvernement italien pour le service de
l'artillerie en Dalmatie. Cependant Zara n'avait aucune espce
d'armement, et il a fallu tout faire, tout construire; et, malgr des
dpenses considrables, cette place n'a pas encore l'armement
convenable. Puisque ce n'est qu'au mois de juin 1807 que les fonds
mensuels ont commenc  tre faits, il a bien fallu trouver un moyen de
payer les travaux qui avaient t excuts pendant les seize mois
prcdents.

Les travaux des fortifications, excuts antrieurement  mon arrive,
ou postrieurement, dans les forts de Lsina, Sebenico et de Knim, ont
t conformes aux dispositions que Sa Majest avait arrtes, et dont le
directeur du gnie avait connaissance. L'excution de ces travaux a
rendu l'armement ncessaire; et, comme l'artillerie n'avait pas de
fonds, il a fallu l'en pourvoir. Voil pour les travaux de l'artillerie
en Dalmatie.

Le 2 aot 1806, le prince Eugne m'crivait une lettre dont voici
quelques extraits:

Sa Majest me charge de vous crire que son intention n'est pas qu'on
vacue Raguse; que vous devez faire fortifier ses hauteurs.--Il
m'crivit, le 26 juillet: L'Empereur me charge de vous crire qu'il met
infiniment d'importance  la position de Stagno; que vous devez ordonner
au gnral Poitevin de tracer un bon fort  cette position, et d'y faire
travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'le
de Sabioncello, de manire, etc., etc.; que vous devez faire faire un
fort  Santa-Croce, un fort dans l'le de la Croma.--Il m'crivit, le 8
septembre: Sa Majest me charge de vous crire de faire travailler nuit
et jour aux fortifications de Raguse et de Stagno.

Le prince de Neufchtel m'crivait, le 8 juillet 1807: Raguse doit
dfinitivement rester runie  la Dalmatie; vous devez donc faire
continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur tat.

Les intentions de Sa Majest taient bien formelles, bien manifestes;
et, malgr ma demande et mes sollicitations, il n'a jamais t fait, en
l'an 1806, pour les fortifications dans l'tat de Raguse, que
soixante-dix-sept mille francs, dont six ou sept mille taient dj
dpenss  mon arrive, et dix-neuf mille trois cents francs seulement
depuis le 1er janvier 1807 jusqu' ce moment, quoiqu'il fallt plus de
trois cent mille francs pour excuter (quoique d'une manire
provisoire), les ordres qui m'taient donns.

J'ai pris possession des places des Bouches. Il fallait armer la cte;
il fallait mettre en ordre Cattaro. On n'a fait aucune espce de fonds
pour cet objet, quoi que j'aie pu demander et dire. Cependant les
travaux taient urgents. Il y a peu de jours que Sa Majest me faisait
l'honneur de m'crire: Je suppose que dans le cas o une escadre de
douze  quinze vaisseaux arriverait  Cattaro ou  Raguse, les mesures
sont prises pour la mettre  l'abri de forces suprieures. Rpondez-moi
cependant sur cette question.

J'ai cru devoir, par suite de cette lettre, augmenter les dispositions
dfensives des rades de Raguse et de Castelnovo, et on les excute en ce
moment. Voil pour les travaux du gnie.

En rsultat, on n'a fait, jusqu'au mois de juin 1807, aucuns fonds pour
les travaux de l'artillerie en Dalmatie, et, jusqu' ce moment, il n'a
pas encore t fait pour l'tat de Raguse et de l'Albanie le quart des
fonds qui taient ncessaires au gnie pour excuter les travaux
d'urgence qui taient ordonns d'une manire pressante. Il fallait
cependant pourvoir aux dpenses des uns et des autres.

Pendant la guerre avec les Russes, nos communications taient
entirement interceptes dans nos canaux. Les troupes ne pouvaient donc
suivre que la communication par terre. Or cette communication est rendue
difficile par la Narenta et la Cettina, deux rivires fortes et sur
lesquelles il n'y avait aucun moyen de passage organis; il a fallu y
faire construire des ponts de bateaux; et sans doute j'aurais t
inexcusable si, dans le cas du sige de Raguse, je n'avais pu aller 
son secours faute de pouvoir passer ces rivires. L'exemple de la marche
du gnral Molitor ne peut tre prsent en opposition avec ce que je
dois attendre. Il est arriv  Spalatro,  Stagno par mer, et il
n'aurait jamais pu secourir Raguse si les Russes eussent alors occup
les canaux, comme ils l'ont fait depuis, et dont ils ne sont jamais
sortis pendant 1807 jusqu' la paix.

 l'gard des approvisionnements de sige, puisqu'on avait fait un bon
fort  Lsina, puisqu'on avait mis en trs-bon tat de dfense Stagno,
puisqu'on avait fortifi Knim et que je devais tre en garde contre
l'Autriche, que Lsina pouvait tre bloqu, comme il l'a t en effet
pendant six mois de suite, il fallait bien y mettre des
approvisionnements pour les garnisons qui devaient les dfendre.

 l'gard de ce que Votre Excellence ajoute que Sa Majest trouve que
l'arme de Dalmatie cote plus qu'une autre qui aurait le double de sa
force, je dsirerais que Sa Majest daignt motiver son opinion. J'ai la
conscience que, dans aucune arme, il n'y a plus d'ordre que dans
celle-ci, parce que je me suis occup avec soin de surveiller toutes les
parties de l'administration; et,  cet gard, je n'ai que des
tmoignages de satisfaction  donner  l'ordonnateur en chef Aubemon. Si
Sa Majest veut se faire reprsenter les marchs qui taient passs
avant mon arrive et ceux qui ont t faits postrieurement, elle
s'assurera que l'administration est arrive progressivement  tre plus
conomique de trente pour cent environ.

Lorsque je suis arriv, au mois de juillet 1806, la viande cotait 
l'tat trente quatre centimes la ration: elle est aujourd'hui 
vingt-deux centimes trois quarts.--De mauvais pain,  la mme poque,
tait  quarante et un centimes la ration, et aujourd'hui d'excellent
pain cote vingt-sept  vingt-huit centimes. Les fournitures
extraordinaires sont payes en argent aux corps, sur revues et comme
solde, au pris de quinze centimes, fixes par Sa Majest, et on ne perd
jamais une occasion de rduire les prix, quand la chose est possible.

Les seules dpenses qui ont t un peu fortes ont t les transports
par mer, que j'avais cru pouvoir ordonner pour soulager les conscrits
venant d'Italie, fatigus, extnus par une route pnible et affaiblis
par les longues maladies qu'ils ont prouves cet t: cette dpense, 
l'avenir, n'aura plus lieu.

Une autre dpense qui peut paratre considrable, et qui vous a t
soumise, est celle qui a rapport aux officiers envoys  Constantinople,
aux officiers et aux courriers envoys  la grande arme pendant 1807,
aux canonniers mis en marche pour Constantinople, aux officiers envoys
dans toute la Turquie pour faire des itinraires et des reconnaissances;
mais cette dpense ne pouvait pas tre moindre, et tous ces mouvements
ont t prcisment ordonns, et l'tat qui a t adress  Votre
Excellence porte l'indication des individus qui ont t chargs de cette
mission et des dpenses qu'a occasionnes chacune d'elles.

Je n'ai jamais eu ni traitement extraordinaire, ni fonds  ma
disposition, et l'argent pour ces dpenses n'a pu tre pris que purement
et simplement dans la caisse de l'arme, au surplus, _lgitimement_,
puisque j'y tais autoris par une lettre du prince de Neufchtel dont
j'ai eu l'honneur de vous envoyer copie.

Il n'y a eu de violation de caisse,  l'arme de Dalmatie, qu' la fin
de l't 1806; alors l'administration de l'arme de Dalmatie dpendait
de celle d'Italie; on ne faisait aucune espce de disposition de fonds,
ce qui faisait manquer tous les services  la fois et qui jetait partout
un dsordre pouvantable.

Depuis quinze ou seize mois que le ministre Dejean fait les fonds
directement, tout marche avec ordre et rgularit, parce qu'il prvoit
tous nos besoins et qu'il y pourvoit.

Je dsire vivement que Sa Majest se fasse rendre un compte dtaill
de l'administration de l'arme de Dalmatie; j'ose croire qu'elle aura
lieu d'en tre satisfaite; et, si elle daigne remarquer que, par suite
de cette bonne administration, elle n'a jamais eu plus de sept cents
malades  la fois  l'hpital, et que la mortalit a t presque nulle,
quoique neuf mille hommes aient pass  l'hpital pendant l'anne, elle
trouvera que les dispositions ont t bien ordonnes, que la
surveillance a t constante, et que nous avons fait la premire de
toutes les conomies, celle des hommes.

Au surplus, comme le premier but que je me propose, le plus ardent de
tous mes dsirs, est de suivre prcisment les intentions de Sa Majest,
je vous supplie de me dire quelle conduite je dois tenir  l'avenir,
lorsque les ordres que je recevrai ne seront pas d'accord avec les
moyens d'excution.


NAPOLON  MARMONT.

    Bayonne, 8 mai 1808.

Monsieur le gnral Marmont, la solde de l'arme de Dalmatie est
arrire parce que vous avez distrait quatre cent mille francs de la
caisse du payeur pour d'autres dpenses. Cela ne peut marcher ainsi. Le
payeur a eu trs-grand tort d'avoir obtempr  vos ordres. Comme c'est
le Trsor qui paye ces dpenses, ce service ne peut marcher avec cette
irrgularit. Vous n'avez pas le droit, sous aucun prtexte, de forcer
la caisse. Vous devez demander des crdits au ministre; s'il ne vous les
accorde pas, vous ne devez pas faire ces dpenses.


NAPOLON  MARMONT.

    Bayonne, 16 mai 1808.

Monsieur le gnral Marmont, il y a beaucoup de dsordres dans
l'administration de mon arme de Dalmatie. Vous avez autoris une
violation de caisse de prs de quatre cent mille francs. Cependant le
crdit mis  votre disposition pour les travaux du gnie et de
l'artillerie tait de quatre cent mille francs. C'est une somme
considrable. Comment n'a-t-elle pas suffi? La Dalmatie me cote
immensment; il n'y a aucune rgularit, et tout cela met dans les
finances un dsordre auquel on n'est plus accoutum. Le payeur est
responsable de toutes ces sommes; j'ai ordonn son rappel; il faut se
dpcher d'envoyer tous les papiers qui pourront tablir ses comptes.
Mais tout cela ne justifie pas la dpense. Vous n'avez pas le droit de
disposer d'un sol que le ministre ne l'ait mis  votre disposition.
Quand vous avez besoin d'un crdit, il faut le demander.


MARMONT  NAPOLON.

    5 juin 1808.

Sire, j'ai reu hier au soir la lettre que Votre Majest m'a fait
l'honneur de m'crire le 16 mai. J'ai trop souvent prouv la bont de
Votre Majest pour ne pas recourir avec confiance  son indulgence, si
le reproche qu'elle fait du dsordre  l'administration de l'arme de
Dalmatie tait fond; mais, comme je crois tre certain que cette
administration ne mrite pas de blme, je supplie Votre Majest de
suspendre son opinion. Elle aura bientt, pour la fixer, le rapport de
M. Firino, qui possde sa confiance. Il a vu avec dtail tous nos
tablissements. Je souscris d'avance au rapport qu'il doit avoir
l'honneur de vous adresser. Ce rapport comprendra toutes les branches de
l'administration: ainsi il prsentera  Votre Majest le tableau complet
de la situation des choses depuis l'entre des Franais en Dalmatie.

Votre Majest remarquera qu' mon arrive  cette arme tout tait
dsordre, confusion et misre; que l'ordre date seulement des premiers
mois de mon commandement; et qu'en rduisant successivement le prix des
fournitures faites  l'arme de trente pour cent nous avons toujours
march d'amlioration en amlioration. Je ne m'tendrai pas davantage
sur l'administration gnrale. La diminution d'un tiers du prix des
fournitures, la sant et le bien-tre des troupes, sont des faits qui
parlent assez d'eux-mmes. Je demanderai seulement  Votre Majest la
permission d'entrer dans quelques dtails sur l'emploi des fonds qui,
d'abord, auraient t destins  la solde; et je les distinguerai en
fonds franais, fonds italiens, et par anne.

Je commencerai d'abord par prier Votre Majest d'observer qu'il n'y a
eu de violation de caisse qu' mon arrive  l'arme, c'est--dire il y
a deux ans.  cette poque, tous les services se trouvaient abandonns,
les hpitaux encombrs, et l'administrateur de l'arme d'Italie, qui
alors tait charg de l'administration de la troupe, n'avait fait aucuns
fonds. Il fallait cependant pourvoir  ses besoins: il fallait soigner
trois mille cinq cents malades, et assurer la subsistance des troupes.

L'Empereur acceptera qu'il faut faire vivre la troupe avant de la
payer; et, lorsqu'il y a impossibilit de le faire autrement qu'avec de
l'argent comptant, lorsque l'on est  six cents lieues de l'autorit, il
faut bien pourvoir aux premiers besoins par quelque moyen qu'il soit.
Ces violations de caisse se sont leves, pendant trois mois environ, 
la somme de trois cent trente mille francs. Les comptes ont t envoys
au ministre: la dpense est lgitime, parce qu'elle a t faite pour
l'entretien des troupes, d'aprs les bases fixes par les rglements.

Si les fonds n'ont pas t faits d'avance, la faute en est 
l'administrateur de l'anne d'Italie. Le ministre a eu immdiatement
connaissance des dispositions que les circonstances avaient rendues
indispensablement ncessaires: c'tait  lui  y remdier.

Postrieurement  cette poque, il n'y a eu aucune violation de caisse,
parce que le ministre, qui a pris alors connaissance de nos besoins, a
fait rgulirement les fonds convenables.

Cette somme de trois cent trente mille francs, dont l'emploi irrgulier
est au moins le plus lgitime possible, forme la plus grande partie du
dficit de la caisse franaise, le reste va tre expliqu d'une manire
aussi naturelle.

J'ai reu  diffrentes reprises l'ordre de Votre Majest d'envoyer des
officiers en Turquie, ensuite des canonniers, des courriers 
Constantinople.  la paix, sous divers prtextes, j'ai d faire voyager
et rsider auprs du pacha des officiers pour tudier et connatre le
pays. Les ordres devaient tre excuts sans retard, sans dlai. Et o
prendre les fonds, si ce n'est dans la caisse du payeur? J'aurais t
coupable si j'eusse retard d'un moment l'excution des ordres de Votre
Majest. Ainsi ses ordres justifient suffisamment la lgitimit de la
dpense.

Mais ces dpenses sont rgulires, car, lorsque je reus les premiers
ordres de Votre Majest, j'crivis au prince de Neufchtel, alors
ministre de la guerre, de mettre  ma disposition les fonds ncessaires
pour l'excution de ces mmes ordres; il me rpondit que je pouvais
prendre dans la caisse du payeur les sommes ncessaires, lui en envoyer
l'tat, et qu'il rgulariserait ces dpenses par des fonds
spciaux.--Cette formalit a t rigoureusement remplie; les tats des
avances mentionnes ont t adresss au ministre, avec l'inventaire des
noms des officiers, de leurs destinations, des sommes qu'ils ont reues,
etc., etc. Le ministre possde tous ces documents, mais n'a pas fait de
fonds; je ne saurais tre coupable de cette omission. C'est sur la copie
de la lettre du ministre que le payeur a fait les avances, et ce titre
semblait devoir tre rputable pour lui. S'il n'y et pas dfr, aucun
des ordres de Votre Majest n'aurait pu tre excut. Ces dpenses ont
t faites pendant l'anne 1807.

 la paix de Tilsitt, j'ai d prendre possession des bouches de
Cattaro. Les Russes avaient fait travailler  Castelnovo. J'ai trouv
cette place en bon tat de dfense, et nous n'y avons rien fait. Mais
ils avaient abandonn Cattaro, et il y avait quelques travaux, quoique
peu chers, mais urgents  excuter; j'ai fait avancer quelque argent
pour cet objet sur les fonds qu'il tait probable que le gnie recevrait
pour cette place. J'ai fait des demandes, on n'y a pas fait droit, et la
caisse franaise se trouve  dcouvert  cette occasion de quelque
argent.

Pendant les mois qui viennent de s'couler, Votre Majest m'a donn
successivement divers ordres que j'ai excuts ponctuellement, leur
excution tait pressante, et pour lesquels il n'a t fait aucuns
fonds. Ainsi, par exemple, j'ai reu l'ordre d'envoyer par terre de la
poudre  Corfou; les dix milliers que j'ai fait transporter ont cot
dix-huit mille francs, somme norme, sans doute, mais ncessaire, parce
que telle est la nature des choses. L'officier qui a conduit ce convoi
a eu des difficults inoues  surmonter, et il a fallu une patience, un
courage et une persvrance dignes des plus grands loges pour qu'il pt
russir dans sa mission, malgr l'argent qu'il a dpens. J'ai envoy de
la poudre par lui, il a fallu frter un btiment; cependant, si j'eusse
diffr et que Corfou et t attaqu, quels reproches n'euss-je pas
mrits! Et o prendre l'argent ncessaire si ce n'est dans le trsor de
l'arme?

Votre Majest m'a crit qu'il tait possible qu'une arme nouvelle
vnt, soit aux Bouches, soit  Raguse, et que sans doute elle y
trouverait sret et protection. Jusqu'ici nous avions eu seulement dans
nos travaux la dfense des terres. La situation des choses changeant, il
a fallu de nouvelles batteries et de l'argent pour les construire. Les
localits ne sont pas telles ici, qu'on puisse remettre aux derniers
jours  excuter de semblables travaux, attendu que, quelque moyen qu'on
emploie, il faut du temps, vu l'escarpement des rochers; et quels
regrets n'euss-je pas prouvs si, faute de prvoyance, j'eusse
compromis le sort d'une de nos flottes! Les dpenses de ces batteries
ont t rduites autant que possible; mais le gnie, n'ayant point de
fonds, la caisse franaise en a fait l'avance.

En excution des ordres du ministre, de donner aux Russes tous les
secours qu'ils demanderaient, j'ai fait donner quelque argent 
plusieurs reprises  un officier russe, qui commande deux btiments de
guerre stationns dans les Bouches, depuis huit mois, et imput sur la
solde de son emploi. Agissant ainsi, j'ai cru suivre les intentions de
Votre Majest; et le ministre, qui me les avait notifies, n'a fait
aucuns fonds, ni pour faire face  cette dpense lorsqu'elle pourrait
avoir lieu, ni pour la rembourser, quoiqu'il ft instruit qu'elle ait
t faite!

Quoique je n'aie pas, en ce moment, entre les mains les documents qui
peuvent me donner les moyens de fournir  Votre Majest un tat dtaill
des fonds, je puis assurer que l'expos ci-dessus est exact.

Sire, il en rsulte qu'en 1806 les violations de caisse ont t
ncessites par le besoin de faire vivre l'arme et d'entretenir les
hpitaux, attendu qu'il n'avait pas t fait des fonds convenables pour
ces services;

Qu'en l'an 1807 et 1808 il n'a pas t donn un sol irrgulirement par
l'administration de l'arme, et que les dpenses ont t toujours en
diminuant jusqu' environ trente pour cent;

Qu'en l'an 1807 il a t fait une avance d'environ cent cinquante mille
francs pour des dispositions qui m'ont t spcialement ordonnes, et
cela en vertu d'une autorisation du ministre, et que les comptes lui en
ont t rendus  diffrentes poques; qu'il a t avanc une faible
somme pour les travaux urgents de Cattaro;

Enfin qu'en l'an 1808 il a t avanc l'argent ncessaire pour le
transport des munitions  Corfou, qui m'avait t ordonn, ainsi que
l'tablissement d'une bonne dfense maritime  Raguse et aux Bouches.

Quant aux fonds italiens, voici  quelle occasion ils ont t employs.

Lors du commencement de la guerre avec la Prusse, j'ai reu l'ordre de
faire travailler jour et nuit, de fortifier Raguse de manire  la
mettre  l'abri d'attaque. Malgr cela, il ne fut fait pour cette place
que soixante-dix et quelques mille francs, lorsqu'il en fallait le
triple pour tablir une dfense provisoire. Cependant les circonstances
taient pressantes; la situation de l'Autriche tait quivoque; la
guerre pouvait clater avec cette puissance; et, forc de rester en
Dalmatie, je pouvais me trouver dans l'impossibilit d'aller promptement
au secours de Raguse, qui pouvait tre attaque par les Russes et par
l'expdition de M. de Bellegarde.--Il fallait donc donner  Raguse tous
les moyens qui dpendaient de moi pour rsister le plus longtemps
possible. Mes demandes d'argent taient infructueuses  Milan. Devais-je
donc, seul, isol, hsiter  donner des secours pour ces travaux
lorsqu'il s'agissait de la conservation d'une place  laquelle Votre
Majest attache de l'importance; lorsqu'il s'agissait de plus encore, de
l'honneur des troupes franaises?

Les mmes motifs qui m'ont fait donner de l'argent pour les travaux du
gnie  Raguse m'en ont fait donner pour les travaux en Dalmatie. Je ne
sais par quelle raison on lui a si longtemps refus tout secours. Depuis
l'entre des Franais jusqu'au mois de juin 1807, c'est--dire pendant
quinze mois, quelque chose que j'aie crit, il n'a pas t accord un
sol pour ces travaux dans cette province.

Je supplie Votre Majest de considrer ce que je devais faire lorsque
les vnements pouvaient me rduire  dfendre Zara. Fallait-il laisser
cette place dsarme? Fallait-il, par une coupable insouciance, trahir
mes devoirs envers Votre Majest, envers l'arme, et tre moi-mme
l'artisan de son dshonneur? Si les trsors italiens ou franais
n'eussent pu y parvenir, je n'aurais pas hsit  engager tout ce que je
possde pour satisfaire au besoin des circonstances et du moment, sr de
la justice et des bonts de Votre Majest envers ceux qui la servent
avec dvouement.

Sire, l'amour de mes devoirs est la passion qui m'anime dans tous les
instants de ma vie; et votre satisfaction de ma conduite est la plus
douce rcompense que je conoive et que j'ambitionne. Mon malheur serait
 son comble si mes efforts constants n'aboutissaient plus  ce but.
Puisque telle est votre volont, sire,  l'avenir, quels que soient les
vnements, je m'abstiendrai de faire aucune disposition de fonds qui
contrarie celles du trsor public; et, si Votre Majest trouve
convenable de me donner des ordres dont l'excution exige des dpenses,
je la supplie d'ordonner en mme temps que les moyens soient mis  ma
disposition, soit par des fonds gnraux, soit par des fonds spciaux.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 26 septembre 1808.

Gnral, j'ai mis sous les yeux de Sa Majest les dtails qui m'ont t
adresss par Votre Excellence relativement  l'emploi des fonds qui
avaient t tirs de la caisse du payeur des troupes italiennes pour
acquitter les dpenses du gnie et de l'artillerie de l'arme que vous
commandez.

Sa Majest a reconnu que les travaux relatifs au service du gnie
rsultaient des ordres qu'elle a effectivement donns  Votre
Excellence, et qu'ils avaient t commands par les besoins imprieux de
l'arme. Elle a galement reconnu que les dpenses que ces travaux ont
occasionnes concernaient le royaume d'Italie. En consquence, elle a
ordonn que les dpenses dont il s'agit resteraient  la charge de
l'Italie.

J'ai fait part des intentions de l'Empereur  Son Altesse Impriale le
vice-roi, et tout parat rgl  l'gard de ces dernires dpenses.

Il ne reste plus, en ce qui a rapport  mon ministre, que les avances
pour les dpenses extraordinaires qui ont dj t faites et les fonds
particuliers que Votre Excellence a rclams pour les dpenses qui
pourront tre ncessaires  l'avenir.

L'Empereur, auquel j'en ai rendu compte, ne m'a point encore fait
connatre ses intentions.

Aussitt que j'aurai reu la dcision de Sa Majest, je m'empresserai
de la communiquer  Votre Excellence.


NAPOLON  MARMONT.

    Saint-Cloud, le 20 octobre 1808.

Monsieur le gnral Marmont, indpendamment du compte que vous me
rendez, il est ncessaire que vous correspondiez directement avec le
ministre de la guerre et que vous lui rendiez compte de toutes les
affaires, non par le canal de votre chef d'tat-major, mais directement.
Dans cette disposition sont compris les rois d'Espagne et de Naples et
le vice-roi d'Italie, comme commandant mes armes.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 21 octobre 1808.

Monsieur le duc, c'est par ordre exprs de Sa Majest Impriale que
j'ai l'honneur de prvenir Votre Excellence des intentions de l'Empereur
concernant les rapports qui doivent exister dornavant entre les
commandants en chef de ses armes et le ministre de la guerre. Sa
Majest a dcid que Votre Excellence, en qualit de commandant en chef
de l'arme de Dalmatie, m'crirait  l'avenir directement, et non par le
canal du chef de l'tat-major, pour tous les objets relatifs au service;
ce qui n'empchera point l'tat-major de me donner galement toutes les
explications ncessaires sur les dtails et de m'envoyer des rapports
comme  l'ordinaire. Sa Majest me charge,  cette occasion, de faire
connatre  Votre Excellence que sa responsabilit ne peut tre 
couvert qu'autant qu'elle m'aura crit en ma qualit de ministre de la
guerre. L'Empereur ajoute  cette occasion que, quoi que Votre
Excellence puisse lui crire directement, cette responsabilit ne serait
point couverte par l, tellement que, dans aucun cas, Votre Excellence
ne peut se dispenser d'crire au ministre, mme en crivant 
l'Empereur.

Ces nouvelles dispositions, qui rendront mes relations avec Votre
Excellence plus particulires et plus frquentes, seront, par cela mme,
d'autant plus agrables pour moi, et je mettrai toujours de
l'empressement  lui en donner des preuves. Je me plais  croire que
Votre Excellence voudra bien les envisager de la mme manire et
apporter aussi, dans nos communications, la confiance qui peut les
rendre utiles au bien du service et satisfaisantes pour chacun de nous.


MARMONT  NAPOLON.

3 janvier 1809.

Sire, accus dans mes intentions, traduit devant l'opinion publique
dans le journal officiel de Milan, j'ose en appeler  Votre Majest, et
je la supplie de me permettre de lui prsenter un narr fidle des
faits.

Il y a deux ans et demi, Sire, que je suis en Dalmatie, et j'ai eu le
temps d'tudier et de connatre les moeurs et le caractre de ses
habitants. Il ne m'a pas fallu longtemps pour voir la grande influence
dont jouissent les moines franciscains, leur grande autorit et
l'importance dont ils sont. Ils desservent la moiti des paroisses de
la province, ils sont instruits, tandis que les prtres sculiers sont
d'une ignorance absolue. Le peuple les aime, les estime, et ils mritent
ces sentiments par leur conduite envers lui.--Enfin il m'a paru dmontr
qu'ayant les moines dans vos intrts, le peuple de la province vous
serait toujours fidle, quelque circonstance qui survnt, et que, au
contraire, si les moines avaient une opinion diffrente et que vous
eussiez la guerre avec l'Autriche, la population se soulverait, et, au
lieu de nous donner les secours que nous avons droit d'attendre d'elle,
nous causerait beaucoup d'embarras.

Cette double considration aurait suffi pour me faire traiter avec
gards et un soin tout particulier l'ordre des Franciscains, mais elle
n'est pas la seule qui m'ait dirig: tous les chrtiens catholiques de
la Bosnie sont desservis par deux couvents de cet ordre; une grande
partie de ceux de l'Albanie l'est par des moines semblables, et ils
correspondent tous entre eux. Si l'ordre de Saint-Franois est content
en Dalmatie et qu'il soit trait avec gards et soins par la premire
autorit, celle surtout qui peut avoir action dans les provinces turques
limitrophes, les moines de Bosnie et d'Albanie sont alors dans l'espoir
d'un heureux avenir; ils vous sont dvous, et ds lors les chrtiens
sont  votre disposition absolue, chose, qu'il ne faut pas se
dissimuler, qui n'existerait pas sans cela, attendu que l'Autriche,
depuis longtemps, a jet de profondes racines parmi eux. Enfin les
moines franciscains de la Dalmatie me paraissent, pour le moment, le
meilleur moyen et le plus sr pour obtenir de la province tout ce
qu'elle doit  son souverain, spcialement sous le rapport de la
conscription, pour former une opinion favorable et tablir des relations
utiles dans toutes les provinces limitrophes de la Turquie.

D'aprs ces observations, j'ai cru qu'il tait de mon devoir de
chercher  faire revenir les moines de l'opinion qu'ils avaient conue
de nous, et j'y suis parvenu. Ces moines sont, je crois, aujourd'hui,
par suite de mes dmarches, tels que les intrts de Votre Majest le
commandent; ceux d'une des deux provinces religieuses qui les composent
m'ont pri d'tre leur protecteur, c'est--dire leur patron et leur
intercesseur auprs du gouvernement; c'est un usage tabli ici de temps
immmorial et constamment suivi chez eux, comme chez tous les autres
moines, que de s'en choisir ainsi.--C'est un usage qui existe galement
aujourd'hui encore  Venise et dans presque toutes les villes d'Italie,
ainsi que Votre Majest pourra s'en convaincre en jetant les yeux sur la
note ci-jointe, faite de mmoire par des Italiens dignes de foi, pour ce
qui regarde l'Italie, et sur mes propres recherches, faites il y a
longtemps, pour ce qui concerne la Dalmatie.

Cependant il parat que ce tmoignage de respect des moines
franciscains en Dalmatie a bless le prince vice-roi; s'il blme la
chose en soi, elle ne devrait plus subsister dans aucune des villes
d'Italie et de Dalmatie; s'il ne la blme qu'en moi, j'ignore  quel
titre; car je ne suis pas dans une catgorie particulire. Il semble
qu'on voudrait accuser mes intentions lorsque le premier acte que j'ai
fait a t de donner  chacun des couvents le portrait de Votre Majest.
On semble m'accuser de sortir de ma place lorsque prcisment, il y a
quinze jours, ayant dcouvert par hasard que, selon l'ancien rituel en
usage  Venise, on comprenait mon nom dans les prires publiques de
toutes les glises de la province, comme commandant de l'arme, j'ai
fait crire circulairement pour le dfendre, en motivant cette
disposition sur l'inconvenance qu'il y a de prononcer jamais le nom d'un
sujet avec celui de son souverain. Enfin, Sire, c'est un homme qui vous
porte un attachement et un dvouement sans bornes depuis quinze ans, et
qui donnerait jusqu' la dernire goutte de son sang pour votre
personne, qu'on suppose vouloir vous manquer de respect. Sire, si
j'tais dans l'erreur, peut-tre la puret de mon coeur et de mes
sentiments mriterait-elle quelque mnagement, et peut-tre aussi alors
vous seul, Sire, devriez-vous tre juge si les inconvnients d'une leon
publique donne  un de vos premiers fonctionnaires, leon qui doit
diminuer la considration dont il jouit, et l'influence qu'il n'emploie
que pour voire service, sont balancs par les avantages qu'elle promet.

J'ai eu toujours, Sire, pour le prince Eugne le respect que je dois 
votre auguste famille; je me suis tudi  lui plaire, et je ne puis
dcouvrir ce qui peut lui avoir inspir des sentiments si peu
bienveillants pour moi. Puisqu'ils sont tels, je me tairai envers lui,
afin de ne pas les aigrir. Je laisserai mettre dans le _Rigio_ dalmate
la rtractation qu'il a ordonne, afin de ne pas tablir une lutte
scandaleuse. Mais c'est  Votre Majest, toujours juste dispensatrice de
l'loge et du blme, et qui fixe l'opinion du monde, c'est  ses pieds
que j'apporte mes rclamations avec respect et soumission.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 27 janvier 1809.

Je m'empresse de vous annoncer, monsieur le gnral Marmont, que les
affaires d'Espagne sont termines. Sa Majest va se rendre bientt 
Paris, et sa garde, ainsi qu'une partie de ses troupes, rtrogradent
dj en ce moment. Je vous envoie les derniers journaux et les
bulletins.

L'Empereur m'crit de son quartier gnral de Valladolid, en date du 14
janvier, et me charge de vous envoyer les instructions suivantes:

La maison d'Autriche fait des mouvements. Le parti de l'impratrice
parat vouloir la guerre; nous sommes toujours au mieux avec la Russie,
qui, probablement, ferait cause commune avec nous.

Si les Autrichiens portaient des forces considrables entre l'Isonzo et
la Dalmatie, l'intention de Sa Majest est que son arme de Dalmatie
soit dispose de la manire suivante:

Le quartier gnral  Zara avec toute l'artillerie de campagne. Les 8e
et 18e d'infanterie lgre, les 5e et 11e de ligne pour la premire
division; les 23e, 60e, 79e, 81e pour la deuxime division, formant,
avec les escadrons de cavalerie, l'artillerie et les sapeurs, un total
de dix-sept mille hommes.

Les dispositions pour le reste de la Dalmatie et de l'Albanie seront
les suivantes:

Tous les hpitaux, que l'arme peut avoir, concentrs  Zara. On
laisserait  Cattaro deux officiers du gnie, une escouade de quinze
sapeurs, une compagnie d'artillerie italienne, une compagnie
d'artillerie franaise, le premier bataillon du 3e lger italien, qui va
tre port  huit cent quarante hommes par les renforts qu'on va lui
envoyer par mer, et les chasseurs d'Orient, ce qui fait environ douze
cents hommes. Un gnral de brigade commandera  Cattaro. Il devra
former un bataillon de Bocquais des plus fidles pour aider  la dfense
du pays.

On laisserait  Raguse un gnral de brigade, une compagnie
d'artillerie franaise, une compagnie d'artillerie italienne, un
bataillon franais, le quatrime bataillon du rgiment dalmate, deux
officiers de gnie, et une escouade de quinze sapeurs, ce qui fera 
Raguse un total de quatorze  quinze cents hommes.

Il suffira de laisser  Castelnovo deux cents hommes pour la dfense du
fort. Il faut s'occuper avec soin d'approvisionner ce fort, Cattaro et
Raguse pour six ou huit mois de vivres. Il faudra y runir galement les
poudres, boulets et munitions en quantit suffisante pour la dfense de
ces places pendant le mme temps.

Avec le reste de votre arme, c'est--dire avec plus de seize mille
hommes, vous prendrez position sur la frontire pour obliger les
Autrichiens  vous opposer d'gales forces, et vous manoeuvrerez de
manire  oprer votre jonction avec l'arme d'Italie.

En cas d'chec, vous vous retirerez sur le camp retranch de Zara,
derrire lequel vous devez pouvoir tenir un an. Il faut donc,  cet
effet, runir dans cette place une quantit considrable de biscuit,
farines, bois, etc., et la munir de poudres, boulets, et tout ce qui
sera ncessaire  sa dfense.

Dans le cas contraire, c'est--dire dans celui de l'offensive, vous
devriez laisser  Zara une compagnie de chacun de vos rgiments,
compose des hommes malingres et clops, mais commands par de bons
officiers; vous laisseriez en outre un rgiment pour la garnison de
Zara, et, avec le reste, vous prendriez part aux oprations de la
campagne. Bien entendu que ce rgiment assisterait aux batailles qui
seraient donnes avant la jonction, laquelle une fois opre, ce
rgiment rtrograderait pour venir assurer la dfense de Zara et de la
province.

Vous laisseriez ds le commencement,  Zara, trois compagnies
d'artillerie, un officier suprieur avec quatre officiers du gnie, et
une compagnie de sapeurs. L'officier gnral qui resterait en Dalmatie
doit organiser, de son ct, un bataillon compos de gens du pays les
plus fidles. L'instruction  donner aux commandants de Zara, Cattaro et
de Raguse doit tre de dfendre le pays autant que possible, mais de se
restreindre  la dfense des places du moment qu'il y aurait un
dbarquement et que l'ennemi se prsenterait trop en forces. Si les
bouches de Cattaro, Raguse et Zara taient bloques, ils devraient
correspondre avec Ancne et Venise par mer, et ils pourraient tre
assurs qu'avant huit mois ils seraient dgags. Il est donc
indispensable de munir ces places de poudres, boulets, biscuits, farines
et autres approvisionnements. L'intention de Sa Majest est que les
troupes ne soient pas dissmines: elles ne doivent occuper que la
pointe de Cattaro, Castelnovo, Raguse et Zara. Dans le cas o l'arme de
Dalmatie se porterait en Allemagne, il faut prparer des mines pour
faire sauter les chteaux ferms qu'il peut y avoir dans le pays, et qui
donneraient de la peine  reprendre quand l'arme rentrera. Les gardes
nationales seront suffisantes pour garder la cte pendant tout le temps
que l'arme marchera contre l'ennemi, dont les forces, occupes
ailleurs, ne pourront d'ailleurs rien tenter de ce ct.

Ceci est une instruction gnrale qui doit servir dans tous les temps,
quand vous ne recevriez point d'ordre toutes les fois que les courriers
seraient intercepts, et que vous verriez les Autrichiens se mettre en
hostilit, chose cependant qu'on a peine  croire. Sa Majest a vu, par
vos derniers tats, qu'il y a  Raguse et Cattaro quatorze mille
quintaux de bl, ce qui fait des vivres pour quatre mille hommes pendant
plus d'un an. Cet approvisionnement est suffisant. Celui de Spalatro et
de Sebenico serait port sur Zara, ce qui ferait cinq mille quintaux 
Zara, c'est--dire pour cinq mille hommes pendant cent jours, plus le
biscuit, qui rendrait cet approvisionnement suffisant; mais il faut
avoir soin que ce bl soit converti en farine, afin de n'prouver aucun
embarras ni obstacle dans les derniers moments.  tout vnement, ce
serait une bonne opration de runir  Zara dix mille quintaux de bl,
en faisant en sorte cependant que les fournisseurs soient chargs de la
conservation, et que cela ne se garde pas.

    (Par duplicata.)


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 8 mars 1809.

Je vous adresse ci-joint un extrait d'un rapport, en vous priant de
prendre des renseignements sur son contenu. Sa Majest dsire galement
que vous fassiez reconnatre les frontires de la Croatie et la position
qu'il faudrait prendre pour tenir en chec le plus grand nombre de
forces possible, et si peut-tre le travail de quelques fortifications
sur la ligne des frontires ne serait pas utile. Sa Majest me charge
expressment de vous dire que l'arme de Dalmatie est destine 
contenir une force autrichienne un tiers plus forte qu'elle, et que, si
vous restiez inactif sur Zara, vous seriez nul pour l'arme d'Italie.

Les dernires nouvelles annoncent l'arrive de onze nouveaux rgiments
 Laybach, Klagenfurth, Villach; il y a de grands magasins sur l'Isonzo:
tout est  la guerre. Ils paraissent vouloir prendre l'offensive et se
diriger particulirement sur l'Italie et le Tyrol. Prenez donc vos
mesures pour obliger l une diversion et tenir en chec le plus de monde
possible.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT

    Milan, le 14 mars 1809.

Par mes prcdentes, monsieur le gnral Marmont, je vous ai envoy les
instructions de Sa Majest et je vous ai fait connatre ses intentions;
je vous ai galement prvenu que tout tait  la guerre et que les
Autrichiens faisaient de grands mouvements de troupes. Aujourd'hui, je
m'empresse de vous prvenir que Sa Majest a termin tous ses
prparatifs en Allemagne; tout est galement bien dispos en Italie, et,
le 20 mars, les armes de Sa Majest seront en prsence sur tous les
points: cependant Sa Majest n'a pas l'intention d'attaquer. Sa Majest
me charge de vous faire connatre que vous devez vous porter sur les
frontires de la Croatie et y choisir et tracer mme un camp retranch,
afin de tenir en chec une force au moins gale  la vtre. Il est
probable que vous aurez dj runi vos troupes disponibles. Je vous
dirai que la Russie est franchement avec nous. Les Autrichiens avaient
compt sur l'alliance de cette puissance, ou au moins sur sa neutralit;
ils s'aperoivent un peu tard de leur erreur. Je vous prviens que j'ai
l'ordre de Sa Majest de garder ici tous les officiers qui devaient
rejoindre la Dalmatie: le gnral Vignolle est compris dans cet ordre.
J'attends avec impatience de vos nouvelles, et l'avis des dispositions
que vous aurez prises.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 20 mars 1809.

Toutes les nouvelles que je reois portent que les Autrichiens se
runissent  Laybach et Klagenfurth; les troupes croates et la Licca
sont en mouvement. On y dit qu'il y a un rassemblement  Bihatsch et 
Novi sur Lunna. J'attends toujours de vos nouvelles. Vous me parlez sans
doute de cette dernire runion. Vous avez sans doute fait en ce moment
toutes vos dispositions et effectu la runion de vos troupes. En
consquence, vous prendrez de suite position sur la frontire
autrichienne, de manire  la menacer au moindre vnement, et, comme je
vous le marquais dans ma lettre du 14, vous pouvez faire travailler 
quelques redoutes pour former un camp retranch: il est essentiel
d'assurer toujours votre communication avec Zara. La guerre ne peut
tarder  tre dclare; vous devez vous attendre  recevoir aussitt
l'ordre d'envahir tout le pays et de marcher  la rencontre des
Autrichiens,  moins qu'ils n'aient devant vous un corps plus
considrable que le vtre. Tenez-vous donc prt au premier signal, et
tenez-moi exactement inform de vos dispositions comme de tout ce qui se
passe en face de vous.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Trvise, le 18 avril 1809.

Vous avez sans doute reu, monsieur le gnral Marmont, ma lettre du
10, par laquelle je vous prvenais des hostilits.

L'arme d'Italie tait sur les deux rives de l'Adige et peu de force
dans le Frioul. J'ai t oblig de faire retirer le corps du Frioul et
de faire avancer des divisions pour soutenir le mouvement, qui a t
fort bien jusqu' Sacile, o j'avais la ligne de la Livensa. L'ennemi,
tant trs en force  Pordenone, et le gnral Chasteler, avec une
arme, ayant pntr dans le Tyrol et marchant sur Trente, j'ai t
oblig de livrer bataille le 16 avril pour au moins l'arrter sur ce
point: le rsultat n'a pas t  mon avantage. Je me suis repli en
arrire de la Piave, sans cependant tre inquit par l'ennemi. Le temps
affreux qu'il fait depuis quelques jours est ce qui me contrarie le
plus. Je suis, la journe du 18,  Trvise, avec mes postes sur la
Piave.

Une partie de l'arme se porte dans le Tyrol, au-devant de l'ennemi.

J'ai cru devoir vous prvenir de ce qui se passe  l'arme d'Italie,
pour votre direction.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    bersdorf, 1er mai 1809.

Il est essentiel que vous m'criviez tous les jours, afin que je sois
exactement inform de tout ce qui se passe autour de vous. Vous recevrez
successivement les troisime et quatrime bataillons des rgiments qui
composent votre arme; vous vous occuperez de leur amalgame au fur et 
mesure de leur arrive.

Vous avez reu, j'espre, tous les bulletins de la grande arme.
L'Empereur, aprs avoir surmont toutes les difficults que les hautes
eaux du Danube avaient fait natre, a enfin tabli le grand pont. Tout
fait prsumer qu'il se passera bientt des vnements importants.
L'arme d'Italie a, comme vous l'avez vu par l'ordre du jour de
l'Empereur, heureusement tabli sa jonction, et,  l'exception de deux
divisions d'infanterie et une de cavalerie, qui sont  Gratz sous les
ordres du gnral Macdonald, tout le reste est concentr  Neustadt.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Vicence, 3 mai 1809.

Je vous ai fait connatre, ces jours derniers, monsieur le gnral duc
de Raguse, les heureux et brillants vnements de la grande arme.
L'arme d'Italie a repris l'offensive et l'arme autrichienne est force
 la retraite. Depuis deux jours elle fuit. Il est instant que celle de
Dalmatie commence son mouvement et que ses efforts contribuent  la
dfaite totale des ennemis. Vous voudrez donc bien les attaquer et les
pousser avec la plus grande vigueur, au reu de cette lettre. Nos
avant-postes sont sur la Brenta. Je marcherai au moins par journe
d'tape; et, si nos mouvements peuvent s'accorder, comme je n'en doute
pas, l'arme autrichienne peut tre entirement dtruite; mais il n'y a
pas un instant  perdre, et je crains les retards que la mer pourra
mettre dans la transmission de cette lettre. J'espre que l'arme de
Dalmatie pourra recueillir la portion de gloire  laquelle elle a droit
de prtendre.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT

    Conegliano, 9 mai 1809.

Je m'empresse, monsieur le gnral duc de Raguse, de vous prvenir que
l'arme a effectu hier de vive force le passage de la Piave, o elle
tait arrive le 6 au soir. Cette opration, excute sous le feu de
l'ennemi qu'il a fallu combattre depuis le point du jour jusqu' la
nuit, a mis son arme dans le plus grand dsordre, et je le fais
poursuivre avec la plus grande vigueur. Deux gnraux prisonniers, trois
tus, seize pices d'artillerie, des pontons, beaucoup de prisonniers,
sont les fruits de cette journe.

Je pense que cette lettre ne vous trouvera plus en Dalmatie et que vous
aurez commenc votre mouvement; j'espre que nous ne tarderons pas 
nous donner la main. L'Empereur a dpass Braunau et marche droit sur
Vienne. Il tait le 1er mai  Braunau.


MARMONT AU PRINCE EUGNE.

    Fiume, 28 mai 1809.

Monseigneur, je ne perds pas un instant pour avoir l'honneur de rendre
compte  Votre Altesse Impriale que j'arrive en ce moment  Fiume avec
mon avant-garde. L'arme y sera runie demain. Comme elle est
extrmement fatigue, elle y sjournera aprs-demain, et le jour suivant
je me rendrai  Lippa. Je vous demande de me faire connatre vos
intentions. Je demande galement  Votre Altesse Impriale de donner des
ordres pour qu'il me soit envoy sur les points qu'elle jugera
convenable de l'artillerie, des munitions d'infanterie atteles, et la
cavalerie qu'elle me destine. Je n'ai ici que six pices de campagne
dont les munitions sont toutes puises, et le peu de cartouches
d'infanterie qui me reste est port par des chevaux de bt qui ne
peuvent plus suivre. Quant  la cavalerie, il me reste environ 100
chevaux qui pouvaient servir en Dalmatie et en Croatie, mais qui ne
peuvent plus compter sur le thtre sur lequel je vais entrer.

J'espre que Votre Altesse Impriale a reu la lettre que j'ai eu
l'honneur de lui crire de Gradchatz, par laquelle je l'instruisais du
dbut de notre campagne, de la dfaite des Croates au mont Kitta, de la
prise du gnral Stoisevich, commandant en chef, et de l'affaire de
Gradchatz.

Depuis, l'ennemi, ayant rassembl les troupes qui n'avaient pas donn,
reut des renforts de deux bataillons du Bannat, d'un bataillon
hongrois, et, ayant ordonn  tous les paysans de la Licca de se runir
 l'arme, livra bataille  Gospich avec des forces presque doubles des
ntres. Beaucoup de circonstances rendaient sa position extrmement
avantageuse et la ntre trs-critique; l'affaire a t fort longue, fort
chaude et trs-meurtrire, mais trs-glorieuse pour l'arme.

L'ennemi a t battu sur tous les points et a perdu, de son aveu, plus
de deux mille hommes tus, pris, blesss ou noys dans la Licca. Le
lendemain, l'ennemi tant tourn fit ses dispositions de retraite. Il
l'aurait effectue avec beaucoup de pertes si le nombre de nos blesss
et le dfil que nous avions  passer nous avaient permis de marcher
avec plus de vitesse. Il s'engagea cependant un combat dans la soire
du 22, o il fut battu et poursuivi. Dans la nuit il disparut.

Le lendemain, nous entrmes  Gospich, o je dposai les blesss qui ne
pouvaient tre transports que sur des brancards. Le 24, nous sommes
partis de Gospich, et depuis nous n'avons rencontr l'ennemi qu'
Ottochatz, o ses bagages et son artillerie auraient t entirement
pris, et son arrire-garde dtruite, si le gnral Montrichard, par une
lenteur inoue, ne s'tait pas trouv  trois heures en arrire.
Cependant l'ennemi a prouv dans cette affaire une trs-grande perte et
a t poursuivi avec vigueur.

De l, l'ennemi a pris la route de Carlstadt, et nous celle de Fiume,
o nous sommes arrivs. Les trois gnraux de brigade employs  l'arme
ont t blesss. Le gnral Delzons seul pourra reprendre du service
sous peu. Les deux autres ont t blesss trs-gravement. Je demande
avec instance  Votre Altesse Impriale de me donner des gnraux de
brigade, si elle en a de disponibles.

L'ennemi a eu dans cette campagne plus de six mille hommes hors de
combat, son gnral pris et trois pices de canon. Except un lger
repos  Gradchatz, ncessaire pour attendre l'artillerie, nous avons,
depuis notre entre en campagne, combattu ou march tous les jours,
pendant douze ou quatorze heures; enfin nous arrivons prts  entrer en
ligne et nous sommes au comble de nos voeux.

J'aurai l'honneur d'adresser, sous deux jours,  Votre Altesse
Impriale un complet dtail de mes oprations.


MARMONT  NAPOLON.

    Fiume, 29 mai 1809.

Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Majest de l'entre
en campagne de votre arme de Dalmatie, de la dfaite de l'arme ennemie
au mont Kitta, de la prise du gnral Stoisevich, commandant en chef, et
du combat de Gradchatz.

Je dois maintenant  Votre Majest le rapport des oprations qui ont
suivi.

L'artillerie et les vivres que j'attendais de Dalmatie m'ayant joint le
19, je me mis en marche le 20 pour Gospich. Le 21, de bonne heure,
j'arrivai  la vue de Gospich. L'ennemi y tait renforc des colonnes
d'Abrovats et d'venik, qui taient fortes de trois  quatre mille
hommes, et qui ne s'taient pas encore battues. Il avait reu de plus
deux rgiments du Bannat, et avait fait runir toute la population en
armes. Ses forces taient doubles des ntres.

La position de l'ennemi tait belle. Gospich est situ  la runion de
quatre rivires, de manire que, de quelque ct que l'on se prsente,
il est ncessaire d'en passer deux. Ces rivires sont trs-encaisses;
on ne peut les passer que vis--vis les chausses, et, dans cette
saison, une seule d'elles est guable. Je me dcidai  ne pas attaquer
de front Gospich, mais  tourner sa position, de manire  menacer la
retraite de l'ennemi.--Pour atteindre ce but, il fallait passer une des
rivires  la porte du canon des batteries ennemies, tablies de
l'autre ct de la Licca, ou traverser des montagnes de pierres
extrmement pres et difficiles, o les Croates auraient pu rsister
avec avantage. L'ennemi occupant la rive oppose de cette rivire, il
fallait l'en chasser, afin de pouvoir rtablir le pont qu'il avait
coup. Deux compagnies de voltigeurs du 8e rgiment, commandes par le
capitaine Bourillon, ayant pass ce gu, remplirent cet objet, attendu
que l'ennemi, comptant sur sa position, tait peu en force. Elles
occuprent deux pitons qui touchaient la rivire.

 peine ce mouvement fut-il excut, que l'ennemi dboucha par le pont
de Bilay et marcha sur la division Montrichard, qui suivait la division
Clausel. Je donnai l'ordre immdiatement au gnral Clausel de faire
passer au gnral Delzons, avec le 8e rgiment d'infanterie lgre, la
petite rivire qui tait devant nous, afin d'occuper les mamelons dont
s'taient empars les voltigeurs, et de les dfendre avec le plus
d'opinitret possible s'il y tait attaqu. Je lui donnai galement
l'ordre de rapprocher un peu les autres rgiments de la division, de
manire  soutenir la division Montrichard, avec laquelle j'allais
combattre l'ennemi, qui dbouchait.

L'ennemi marcha  nous sur trois colonnes. J'eus bientt dispos toute
la division Montrichard, et, aprs tre rest en position pour bien
juger du projet de l'ennemi, je me dcidai  faire attaquer la colonne
du centre par le 18e rgiment d'infanterie lgre,  la tte duquel
marchait le gnral Soyez, tandis que le 79e rgiment, que commandait le
colonel Godart, et avec lequel se trouvait le gnral Montrichard,
contenait la droite de l'ennemi.

La charge du 18e rgiment fut extrmement brillante; il est impossible
d'aborder l'ennemi avec plus de confiance et d'audace que ne le fit ce
brave rgiment. L'ennemi fut culbut, perdit cinq pices de canon. Dans
cette glorieuse charge, le gnral Soyez fut bless d'une manire
trs-grave. Je fis soutenir immdiatement le 18e rgiment par le 5e
rgiment, sous les ordres du colonel Plauzonne, qui marcha sur la
colonne de gauche de l'ennemi et la fit replier.

L'ennemi, s'opinitrant, envoya de puissants renforts, qui exigrent de
notre ct de nouveaux efforts. Le 79e rgiment, qui avait suivi la
droite de l'ennemi, s'tait runi  notre centre en faisant le tour d'un
monticule qui la sparait. Je plaai en deuxime ligne le 81e rgiment,
sous les ordres du gnral Launay et du colonel Bont, et en rserve un
bataillon du 11e rgiment, que je dtachai de la division Clausel.

L'ennemi ayant fait un nouvel effort, le 79e rgiment le reut avec
sa bravoure ordinaire, et un bataillon le chargea, tandis que le 81e
rgiment en faisait autant.

Cette charge fut si vive, que l'ennemi se prcipita dans la rivire et
s'y noya en grand nombre. Tout ce qui avait pass devait tre dtruit si
douze pices de canon de l'ennemi, places sur l'autre rive de la Licca,
n'avaient mis obstacle  ce qu'on le poursuivit davantage.

Cet effort termina la journe  notre gauche. Le gnral Launay, qui
marchait  la tte du 79e et du 81e, y fut grivement bless.

Pendant que ces affaires se passaient, l'ennemi dtacha six bataillons
pour attaquer les positions qu'occupait le 8e rgiment. Ce corps, un des
plus braves de l'arme franaise, que commande le colonel Bertrand, et
que le gnral Delzons avait trs-bien post, rsista avec beaucoup de
vigueur et de persvrance. Aprs plusieurs tentatives inutiles pour
enlever la position de vive force, l'ennemi s'occupa  le tourner. Il
allait tre en pril lorsque j'ordonnai au gnral Clausel d'envoyer au
gnral Delzons les trois bataillons du 11e rgiment, sous les ordres du
colonel Bachelu, pour, non-seulement soutenir et assurer le 8e rgiment,
mais encore pour prendre l'offensive et menacer la retraite de tout ce
corps ennemi qu'il avait tourn.

Le gnral Delzons fit le meilleur emploi de ces forces, et le 11e
rgiment soutint, dans cette circonstance, son ancienne rputation, et,
en moins de trois quarts d'heure, l'ennemi perdit de vive force ou
vacua toutes ses positions.

Ce succs mit fin au combat.

Pendant la nuit, on s'occupa avec la plus grande activit  rtablir le
pont, qui avait t coup. Mon intention tait de le passer avant le
jour avec toutes mes forces, pour me trouver le plus tt possible sur la
communication de l'ennemi, ne supposant pas qu'il retardt un seul
instant sa retraite.

Les travaux du pont furent plus longs que je ne l'avais pens, et le
transport de cinq cents blesss fut tellement difficile, qu' midi les
troupes n'taient pas encore en tat d'excuter leur mouvement. D'un
autre ct, l'ennemi avait fait un mouvement offensif, avec quatre ou
cinq mille hommes, en remontant la Licca. Cette confiance de l'ennemi
semblait devoir provenir de l'arrive prochaine du secours qu'amenait le
gnral Cneswich, que l'on disait  peu d'heures de marche. Ma position
devenait embarrassante: l'arme tait divise par un ruisseau
extrmement difficile  passer. L'ennemi semblait se disposer  tomber
sur la partie de l'arme qui passerait la dernire. Une fois le ruisseau
pass, il fallait renoncer  toute retraite si les renforts annoncs 
l'ennemi dfendaient le marais d'Ottochatz. Il tait difficile, ayant
une arme en queue, de pouvoir les passer et de se soutenir entre
Gospich et Ottochatz, faute de vivres, et cinq cents blesss, des
quipages et l'artillerie mettant un grand obstacle  nos mouvements, et
les dernires nouvelles de l'arme d'Italie n'tant que de Vicence.

D'un autre ct, repasser le ruisseau tait renoncer  l'offensive et
ajourner d'une manire indfinie notre jonction avec l'arme d'Italie;
c'tait changer en une opinion de dfaite une victoire complte
remporte la veille. Il tait possible que, si le gnral Cneswich
arrivait, il ft battu sparment; enfin les soldats avaient encore six
jours de vivres dans leurs sacs, et, si les circonstances devenaient
aussi critiques qu'on pouvait l'imaginer, je pouvais encore, en
dtruisant mon artillerie, m'approcher assez de l'arme d'Italie pour
tre dgag par elle.

Les deux partis tant extrmes, je choisis celui qui tait le plus
honorable, et je persistai dans ma premire rsolution. La fortune
sourit  ma confiance: la division Montrichard passa le ruisseau sans
tre inquite; et, aussitt que la tte de mes colonnes se montra 
l'entre de la plaine, l'ennemi se disposa  la retraite, rappela les
troupes qui avaient pass la Licca et vint se former devant nous avec
sept bataillons et une grande quantit d'artillerie, pour battre les
dbouchs par lesquels nous devions arriver des montagnes dans la
plaine.

Le gnral Delzons,  la tte du 23e, gagna autant de terrain qu'il put
sur les bords du ruisseau; et  peine le colonel Plauzonne, qui
commandait la brigade du gnral Soyez depuis sa blessure, eut-il form
les 5e et 18e rgiments, qu'il marcha  l'ennemi et le fora  la
retraite.--Nous gagnmes dans un instant assez de terrain pour former
l'arme sans danger.

Ce combat est fort honorable pour le colonel Plauzonne et pour le 5e
rgiment. La nuit qui survint nous empcha de profiter de ces succs,
et, au jour, nous ne vmes plus l'ennemi.

Le 23, nous entrmes  Gospich. Le 24, nous marchmes sur Ottochatz,
o tait encore l'arrire-garde de l'ennemi, forte de six bataillons,
l'artillerie et les bagages. Les ponts taient coups; nous tournmes
tous les marais d'Ottochatz; et le gnral Delzons,  la tte du 8e
rgiment d'infanterie lgre, soutenu par le 23e, de la division
Clausel, chassa l'ennemi de toutes les positions qu'il occupait pour
couvrir la grande route. Ce combat fut brillant pour le 8e rgiment
comme tous ceux qui l'avaient prcd. Le gnral Delzons, selon son
usage, conduisit cette affaire avec beaucoup de talent et de vigueur. Il
y a reu une blessure qui, j'espre, ne l'empchera pas de reprendre
bientt du service. Si le gnral Montrichard, par une lenteur inoue
et contre tout calcul, ne s'tait pas trouv de trois heures en arrire,
l'arrire-garde de l'ennemi tait videmment dtruite, l'artillerie et
les bagages pris.

Dans la nuit, l'ennemi s'est retir en toute hte sur Carlstadt;
quelques bagages sont encore tombs entre nos mains.

Le 26, nous sommes entrs  Segna, et, le 28,  Fiume, o l'arme se
rassemble le 29, et d'o elle partira, le 31, pour se joindre  l'arme
d'Italie.

L'ennemi, dans cette courte campagne, a eu environ six mille hommes
hors de combat et un trs-grand nombre de dserteurs. Nous avons
combattu ou march tous les jours pendant douze heures; et les soldats,
au milieu des privations, des fatigues et des dangers, se sont toujours
montrs dignes des bonts de Votre Majest. Je devrais faire l'loge de
tous les colonels, officiers et soldats, car ils sont tous mus du
meilleur esprit; mais je ne puis dire trop de bien des colonels
Bertrand, Plauzonne et Bachelu, qui sont des officiers de la plus grande
capacit.

L'arme a fait une grande perte dans les gnraux Launay et Soyez,
blesss grivement; et le jour o ils lui seront rendus sera pour elle
un jour de fte. Je dois aussi beaucoup d'loges au gnral Clausel, et
je dois me louer du gnral Tirlet, commandant l'artillerie, du colonel
Delort et du chef des ambulances.

Nous avons eu, dans ces trois dernires affaires, huit cents hommes
tus ou blesss.




LIVRE DOUZIME

1809

Sommaire.--Arrive de l'arme de Dalmatie  Laybach.--Le gnral Rusca
mal inform.--Rflexions sur la bataille d'Essling: situation critique
de la grande arme.--L'archiduc Charles.--Anecdote.--Le gnral Giulay
dfend la Drave.--Manoeuvres du duc de Raguse pour passer cette
rivire.--Le gnral Broussier.--Le 84e dans le faubourg de Gratz.--Deux
bataillons contre dix mille hommes.--Devise inscrite sur l'aigle de ce
rgiment.--L'Empereur ordonne au duc de Raguse de se rapprocher de
Vienne.--Aprs le passage du Simmering, le duc de Raguse devance son
arme.--L'Empereur dans l'le de Lobau.--Fautes de l'arme
autrichienne.--Police de l'arme confie  Davoust.--L'ennemi vacue
Enzersdorf.--Napolon est vainqueur  la droite et au centre.--L'arme
d'Italie fait face  gauche.--L'ennemi est contenu, et la bataille
gagne.--Retraite de l'archiduc.--Rflexions et critique.--L'Empereur
dresse sa tente au milieu du corps du duc de Raguse.--Statistique de la
bataille.--L'Empereur parcourt le champ de bataille.--Le duc de Raguse
marche  l'avant-garde  la poursuite de l'archiduc.--Marche sur
Znam.--Il passe la Taya.--L'arme autrichienne se dcouvre tout
entire.--Position de Tisevich.--L'ennemi demande un armistice.--Arrive
de l'Empereur.--Il ordonne de l'accepter.--Visite  l'Empereur dans sa
tente.--Longue conversation.--Le duc de Raguse est nomm marchal.--Le
corps du duc de Raguse est dirig sur Krems.--Bernadotte quitte
l'arme.--Camp  Krems.--Affaire d'Oporto.--L'Empereur affecte de
l'ignorer.--Anecdote.--Ngociation de paix.--Attentat de
Schoenbrunn.--La paix est signe par surprise.--Le duc de Raguse
prcde l'Empereur  Paris.--Il est nomm gouverneur des provinces
illyriennes.


Arriv  Laybach le 3 juin, je trouvai dans cette ville des dtachements
appartenant aux rgiments de l'anne de Dalmatie. Je les incorporai
quelques jours aprs, et les pertes de la campagne furent  peu prs
rpares. En ce moment, un corps autrichien, command par le gnral
Chasteler, sortait du Tyrol: il tait compltement isol, et sa position
difficile et dangereuse. Je ne ngligeai rien pour lui barrer le
passage; mais, malgr mes esprances, je n'y pus parvenir. Le 4,  midi,
je reus une lettre du gnral Rusca, date de Villach. Il m'annonait
l'arrive, devant lui, du corps de Chasteler, fort de huit  neuf mille
hommes, et me prvenait qu'il se retirait lui-mme sur Klagenfurth, o
il se renfermerait s'il tait ncessaire.

Ce corps ennemi, se trouvant en arrire de l'arme franaise,
manoeuvrait pour lui chapper et rejoindre sa propre arme. De Villach,
il pouvait prendre trois diffrentes routes. Je devais donc me placer
de manire  lui couper celle qu'il aurait choisie. Ces routes sont: 1
par Klagenfurth et Marbourg; 2 par Afling, Krainbourg et Laybach; 3
par Tarvis, Caporetto et Goritz. Je me portai immdiatement en avant de
Laybach, et poussai une avant-garde jusqu'au pied du Klbel. J'tais
ainsi en mesure d'arriver, en quelques heures, sur la Drave et 
Klagenfurth, de dfendre la seconde de ces trois routes si l'ennemi la
prfrait, et pas trs-loign pour l'atteindre encore s'il marchait sur
Trieste.

Le 5, je reus une lettre du gnral Rusca, date du 4 de Klagenfurth;
son mouvement sur cette ville tait effectu, et il m'annonait que
l'ennemi ne l'avait pas suivi.

Le 6, une lettre du gnral Caffarelli, commandant  Trieste, me
prvenait qu'une avant-garde ennemie avait paru  Caporetto, et que
probablement c'tait sur lui que l'ennemi se dirigeait. Il me rappelait
qu'il y avait trois mille prisonniers de guerre  Adelsberg. Rien ne me
paraissait encore concluant. Le 6 au matin, une lettre du gnral Rusca,
date de Klagenfurth le 5,  cinq heures du soir, me confirmait l'avis
que l'ennemi n'avait fait aucun mouvement de Villach. Toutes les
apparences taient alors que l'ennemi prendrait la route de l'Isonzo.
Je me rapprochai de Laybach, et portai une division sur Ober-Laybach,
sans cependant m'abandonner  un mouvement dcid. Ces dispositions,
d'aprs les faits ci-dessus, taient les seules raisonnables; mais mes
calculs taient errons, parce que les rapports qui leur servaient de
base taient faux. Le gnral Rusca tait bien mal inform; car, au
moment o il m'crivait de Klagenfurth, le 5,  cinq heures du soir, il
avait l'ennemi  ses portes, qui l'attaquait  six et le bloquait 
sept. Un officier que je lui avais envoy en avait t tmoin. Cach
chez un matre de forges de sa connaissance, au milieu des postes
ennemis, il avait vu dtruire et brler,  neuf heures du soir, le pont
de Kirschensteuer sur la Drave. Cet officier m'ayant rejoint le 6 dans
la journe, je partis pour retourner sur mes pas; mais le gnral
Chasteler avait ht son mouvement et disparu quand j'arrivai sur la
Drave. Si le gnral Rusca s'tait fait clairer avec plus de soin; si,
lorsque plac  Krainbourg et au pied du Loibl, j'attendais si
impatiemment de ses nouvelles, il m'et prvenu de l'instant o l'ennemi
avait quitt Villach, je serais arriv  Kirschensteuer avant lui, et,
aprs avoir pass la Drave, je lui aurais barr le chemin. Des troupes
telles que les miennes, grandies par la campagne qu'elles venaient de
faire, en prsence de soldats harasss, coups et dcourags, auraient
probablement dtruit compltement le corps de Chasteler en un seul
combat.

J'prouvai un vritable chagrin de voir des esprances si bien fondes
s'vanouir; mais il n'y avait pas de ma faute, et l'Empereur, quelque
regret qu'il en prouvt, en jugea de mme. Revenu  Laybach pour y
faire reposer mes troupes, je reus l'ordre d'y rester pendant quelque
temps, afin de couvrir Trieste et la frontire d'Italie contre tous les
corps qui pourraient se prsenter.

Les succs immenses, obtenus par la grande arme  l'ouverture de cette
campagne, avaient t un peu balancs par les revers d'Essling. Le
passage du Danube, effectu avec trop de confiance, avait failli amener
la ruine et la destruction de l'arme. En ce moment, le prince Charles
a eu entre ses mains la destine de l'arme franaise: il pouvait la
dtruire; mais il lui paraissait si admirable, si extraordinaire de
n'avoir pas t battu, qu'il doutait presque de sa victoire quand il ne
tenait qu' lui de la rendre dcisive. Qu'on se figure la situation
terrible de l'arme franaise: elle tait divise en deux par le Danube,
qui est si large devant Vienne; les deux portions ne pouvaient
communiquer qu'au moyen d'une navigation rare et incertaine; la partie
place sur la rive gauche du fleuve, crase par le combat le plus
opinitre, le plus meurtrier, n'avait dans l'le de Lobau ni munitions
pour se battre ni espace pour se mouvoir. Elle avait devant elle, au
del d'un bras du fleuve, de la largeur, pour ainsi dire, d'un ruisseau,
les forces ennemies, victorieuses et bien fournies de toutes choses. Si
l'arme autrichienne et effectu le passage dans l'le de vive force,
et elle le pouvait certainement; si, en outre, un corps de douze ou
quinze mille hommes et pass le Danube  Krems, et que la population de
Vienne se ft rvolte, comme elle y tait dispose, tout ce qui tait
rassembl dans l'le, devenue si clbre, le corps de Massna, celui de
Lannes, la cavalerie de la garde, toutes les troupes eussent t
incontestablement prises ou dtruites, et on peut apprcier les
consquences qui en seraient rsultes. Mais l'Empereur exerait sur les
facults morales de l'archiduc une action incroyable, une espce de
fascination. L'anecdote suivante en est bien la preuve. Je la tiens de
deux gnraux, le comte de Bubna et le baron de Spiegel, qui servaient
prs de l'archiduc Charles en qualit d'aides de camp, et qui taient
investis de sa confiance.

L'archiduc tait entr en campagne sous les meilleurs auspices. L'arme
franaise, au moins la grande masse de ses forces, et particulirement
les troupes qui avaient fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807,
taient en Espagne et en Italie. Le corps seul de Davoust, fort de
trente mille hommes environ, et quelques autres troupes, organises  la
hte dans les dpts de France, se trouvaient en Allemagne. Ainsi les
allis faisaient le fond de l'arme franaise par leur nombre. Sans
vouloir les traiter injustement, on sait combien ces troupes sont
mdiocres. L'archiduc, entr en campagne avec une belle et nombreuse
arme, bien pourvue, bien outille, marchait avec la confiance que lui
donnait son immense supriorit; et cette confiance tait universelle.
Tout  coup, sur le champ de bataille de Ratisbonne, on fait un
prisonnier franais. On le questionne: il annonce l'arrive de
l'Empereur  l'arme, et dit qu'il est en personne  la tte de ses
troupes. On refuse de le croire; mais un second, puis dix, quinze, vingt
prisonniers, disent la mme chose. Ds ce moment, me dit-on, ds
l'instant o la chose fut constate, l'archiduc qui, jusque-l, avait
montr du sang-froid et du talent, perdit la tte, ne fit plus que des
sottises. Et moi, ajoutait Bubna, pour lui faire retrouver ses
facults, pour le remettre, je lui disais: Mais, monseigneur, pourquoi
vous tourmenter? Supposez, au lieu de Napolon, que c'est Jourdan qui
vient d'arriver. Cette histoire fort gaie n'est jamais sortie de ma
mmoire. Elle ne fait pas trop valoir le marchal Jourdan; mais Bubna
avait choisi son nom parce que l'archiduc avait fait la guerre contre
lui pendant deux campagnes et l'avait toujours battu.

La nouvelle de l'approche de l'arme de Dalmatie fit,  la grande arme,
une heureuse diversion aux chagrins causs par les malheurs d'Essling.
On fit valoir ses succs, et on parla de ce corps, avec raison, comme
d'une troupe d'lite et de son arrive comme d'un renfort puissant.

Je reviens  mes oprations.

Un sjour  Laybach d'une douzaine de jours me donna le moyen de
recevoir une partie de ce qui me manquait. Cinq cents chevaux de
diffrents corps me furent donns, et mon artillerie se composa de
vingt-quatre bouches  feu. J'avais conserv une partie des moyens de
transport organiss en Dalmatie; et mes petits chevaux de bt donnrent
 mon corps d'arme une physionomie particulire quand il se trouva
encadr dans la grande arme. Mes approvisionnements de guerre taient
si complets en partant de la Dalmatie, qu'aprs la campagne, aprs la
bataille de Wagram, aprs les deux combats de Znam, quand l'armistice
fut conclu, il me restait encore des munitions apportes de Zara.

Pendant mon sjour  Laybach, le corps d'arme command par le gnral
Giulay, et formant l'aile gauche de l'arme d'Italie, se porta sur
Marbourg pour dfendre la Drave, rivire large, rapide, qui prsente de
grands obstacles; et ce corps, renforc de toutes les troupes qui, de
la Croatie, s'taient retires devant moi, s'levait alors 
trente-cinq mille hommes.

La division Broussier, de l'arme d'Italie, avait reu l'ordre de
couvrir la grande arme de ce ct.  cet effet, elle occupait l'entre
des gorges voisines de Gratz,  travers lesquelles coule la Muhr. Ayant
reu l'ordre de chasser le gnral Giulay des positions qu'il occupait
et de me rapprocher de la grande arme, je me mis en mouvement le 20
juin. J'allais me retrouver sur mon terrain et manoeuvrer dans une
province que j'avais parcourue dans tous les sens, quatre ans plus tt,
 la tte d'un autre corps d'arme.

Toute l'arme de Giulay tait rassemble  Marbourg. Passer la rivire
de vive force sur ce point tant impraticable, je me contentai seulement
de reconnatre l'ennemi et d'oprer une forte diversion pour lui cacher
mon vritable point de passage.

Aprs avoir runi mes troupes  Windisch-Feistriz, je marchai avec mon
avant-garde sur Marbourg. Giulay passa la Drave et dploya ses forces
en avant de la rivire. Lui livrer bataille dans cette position
n'entrait pas dans mes projets. Si je le battais, je ne pouvais le
poursuivre, la rivire et la ville tant l pour le protger; et,
puisque j'avais  faire ma jonction avec une division de l'arme
d'Italie, il tait sage d'attendre qu'elle ft opre pour le combattre.
Je manoeuvrai donc devant l'ennemi, qui, de son ct, montrait de la
prudence et mme de la timidit. Mais, pendant ces dmonstrations, je
disposai tout pour me rendre, par une marche force,  Volkenmarkt, o
il y a un pont sur la Drave. Ce pont avait t en partie brl, mais on
pouvait assez promptement le rparer. Il fallait seulement y arriver
avant l'ennemi et l'occuper pour pouvoir excuter les travaux
ncessaires.

Au moment o je montrais mes ttes de colonne entre Windisch-Feistriz
et Marbourg, trois compagnies de voltigeurs et cent ouvriers
charpentiers, choisis dans les troupes, une compagnie de sapeurs et des
officiers intelligents se mettaient en route pour Volkenmarkt, en
passant par Gonobitz, Windischgratz et Bleiberg. Ils avaient l'ordre de
marcher le plus rapidement possible et de prendre des voitures pour
faciliter leurs transports. Quand ils eurent pris l'avance, tous les
bagages de l'arme suivirent, et l'arme ensuite, en marchant en
colonnes renverses. Je disparus tout  coup aux yeux de Giulay, qui, au
lieu de me suivre dans les montagnes, repassa la Drave et la remonta
pour la dfendre.

Mes troupes prirent position  Volkenmarkt, o l'ennemi n'avait
personne. Le pont fut rpar, et il y eut une telle activit dans ces
travaux et dans mon mouvement, que mon corps d'arme avait dj pass
la rivire, mon avant-garde avait descendu la Drave et occupait dj
Lavamunde lorsque les claireurs de Giulay s'y prsentrent.

Je fis courir le bruit de ma marche sur Marbourg, et ordonnai de
prparer des vivres pour mes troupes dans cette direction: ruse que tout
le monde emploie et qui produit toujours quelque effet. Giulay rassembla
ses troupes pour dfendre la valle et m'attendit. Pendant ce temps, je
marchais encore en colonnes renverses, mon arrire-garde se portant sur
Volsberg et Voitzberg, tandis que mon avant-garde, place  Lavamunde,
couvrait mon mouvement.

Nous traversmes rapidement ce massif de montagnes et la haute montagne
de Pach, et nous arrivmes comme par enchantement dans le bassin de la
Muhr. Je communiquai immdiatement avec le gnral Broussier, qui avait
vacu Gratz avec sa division, pris position au pont de Gsting, 
l'entre des gorges, et l'engageai  mettre sa division en mouvement sur
la rive droite de la Muhr, afin de se runir  moi pour aller combattre
l'ennemi, qui se rassemblait  Vildon.

Le gnral Broussier, en excutant ce mouvement, vint me trouver de sa
personne  Libo, o j'tais arriv avec la division Clausel. Je ne pus
dboucher au mme moment, parce que le gnral Montrichard, par suite de
son incroyable ineptie, s'tait arrt et se trouvait ainsi  une marche
en arrire. Instruit de cette halte si inopportune, je lui envoyai ordre
sur ordre de venir me joindre. Il marcha la nuit, mais il causa
cependant un retard de plus de douze heures.

Le gnral Broussier, en faisant le mouvement que je lui avais prescrit,
avait envoy deux bataillons du 84e pour bloquer le fort de Gratz et
occuper les portes de la ville. Une vive fusillade avait t entendue le
matin  Gratz. Le gnral Broussier m'en rendit compte sans en expliquer
la cause. La chose tait claire pour moi: le rgiment ne s'tait pas
amus  fusiller avec la citadelle; l'ennemi tait donc rentr dans
Gratz, et Giulay y avait dirig une partie de ses forces. Je renvoyai,
sans perdre un moment, le gnral Broussier  sa division, avec ordre de
rtrograder et de marcher, par la rive gauche, au secours de ce beau
rgiment, si fort compromis. Une dfense hroque donna le temps au
gnral Broussier d'arriver pour le dgager.

Accabl par dix mille hommes, il s'tait retranch dans le long faubourg
de Gratz, du ct de la Hongrie, et jamais l'ennemi ne put l'y forcer.
De frquentes sorties dconcertrent ses attaques; de nombreux
prisonniers tombrent entre ses mains, et les munitions de ces derniers
lui servirent  combattre: deux drapeaux furent pris. Jamais fait
d'armes comparable n'a brill d'un pareil clat. Aprs quatorze heures
de combat, les troupes du gnral Broussier ayant paru, l'ennemi laissa
la retraite libre au 84e rgiment.

Ce rgiment, un de ceux de mon corps d'arme de Hollande, acquit en
cette circonstance une gloire dont je jouis beaucoup. L'Empereur le
combla de rcompenses, et fit inscrire sur son aigle, en lettres d'or:
UN CONTRE DIX, devise qu'il a conserve jusqu'au licenciement de
l'arme, et dont il n'a cess de se montrer digne.

Dans la journe du 26, toutes les troupes de Giulay prirent position 
Gratz, appuyes au fort et  la rivire. Je rejoignis le mme jour, au
pont de Gsting, le gnral Broussier avec mes troupes. Je disposai tout
pour attaquer le 27; mais, l'ennemi ayant opr sa retraite dans la
nuit, nous trouvmes, le matin, toutes ses positions vacues. Il se
retira en Hongrie, par la route de Gleisdorf et de Frstenfeld.

En 1805, j'avais mis le fort de Gratz en tat de dfense, et je m'en
tais flicit. En 1809, j'en gmis, car il mettait les plus grands
obstacles  mes communications. On ne pouvait passer le pont, traverser
les places, se mouvoir au milieu des rues sans recevoir des coups de
fusil du fort. Les habitants mmes perdaient assez de monde, tant le
commandant montrait d'ardeur  tirer sur les officiers et les soldats,
au risque de blesser les citoyens. Mais ces ennuis ne furent pas de
longue dure. Je laissai les troupes ncessaires au blocus, et, le 28,
je me mis  la poursuite de Giulay, dont j'attaquai l'arrire-garde 
Gleisdorf.

De l, nous nous portmes sur Feldsbach. Au moment o ce mouvement
s'excutait, je reus l'ordre de me rapprocher de Vienne, de faire
vacuer tous les hpitaux de Gratz, de renvoyer sans retard la division
Broussier, et d'tre rendu moi-mme avec mes troupes, le 4 juillet au
soir, sur le bord du Danube. Je revins  Gratz avec la division
Montrichard, et je fis partir pour Vienne jusqu'au dernier malade ou
bless de l'hpital de cette ville.

Cette opration termine, je me mis en marche avec cette division, en
suivant la division Broussier, tandis que la division Clausel se rendait
 Neustadt par Friedberg. Tout ce mouvement s'excuta avec rapidit: une
fois de l'autre ct des montagnes, je devanai mes troupes, et je me
rendis  Vienne et  l'le de Lobau pour voir l'Empereur.

Je le trouvai dans toute sa grandeur militaire. S'il avait ouvert la
campagne avec peu de troupes et de faibles moyens, les ressources de son
esprit et l'nergie de sa volont lui avaient cr des forces immenses.
L'tat de situation de l'arme, runie pour passer le Danube, et qui, le
surlendemain, combattit  Wagram, tat de situation que j'ai vu,
montrait en prsence sous les armes cent quatre-vingt-sept mille hommes,
dont cent soixante-quatre mille sabres ou baonnettes, et sept cents
pices de canon.

La leon que Napolon avait reue lui avait profit. Des moyens de
passage assurs,  l'abri de toute entreprise et de tout accident,
avaient t prpars. Le gnral Bertrand, commandant le gnie de
l'arme, avait conduit tous ces travaux avec habilet. Le vritable
Danube tait pass, et cette vaste le de Lobau rassemblait la plus
grande population militaire que l'on et jamais vue runie sur un mme
point: un bras du fleuve trs-troit restait seul  franchir.

L'ennemi avait d juger nos moyens de passage, le point sur lequel il
devait s'effectuer en raison des localits et des travaux prpars, et
cependant il n'avait rien fait pour les empcher, pour les contrarier,
ni mme pour nous arrter au moment o nous dboucherions. Une partie de
ses troupes seulement tait  porte du Danube; la masse de ses forces,
runie en arrire, devait occuper une position reconnue, belle et forte:
dispose en arc de cercle, elle commandait la campagne et se trouvait
couverte par un ruisseau. C'tait un combat en champ clos, o l'on se
donnait rendez-vous. L'archiduc tait apparemment rsolu d'avance 
livrer la bataille  nombre gal; car, s'il et voulu l'ajourner, ou
bien combattre deux ou trois contre un, il en tait le matre.

Si,  une demi-porte de canon du Danube, et particulirement 
Stadt-Enzersdorf, il et fait lever de fortes redoutes en face de notre
point de passage, et qu'il les et fait soutenir par plusieurs lignes de
troupes, jamais nous n'aurions pu dboucher. L'affaire se serait rduite
 un combat opinitre, o probablement nous aurions t vaincus,
puisque, soutenue par les secours de l'art, la masse des forces
autrichiennes aurait eu affaire seulement  une partie des ntres,
l'espace manquant  l'arme franaise pour dboucher et se former.

Je vis l'Empereur au moment o il rentrait de l'inspection de ses
prparatifs. Il tait glorieux de cette campagne, et avec raison; car
rien ne fut plus admirable que son dbut et plus tonnant que l'tendue
de ses succs avec la faiblesse de ses moyens. Il passait lgrement sur
les vnements d'Essling, et se contentait de rendre hommage  la valeur
des troupes,  leur grande impassibilit et au courage hroque qu'elles
avaient montr. Il se complaisait alors dans l'ide de la force de son
arme et se montrait, avec raison, confiant dans l'avenir. Je l'ai
toujours vu extrmement sensible  l'talage de sa puissance. Quand ses
sens taient frapps par la vue d'une grande quantit de troupes, il
ressentait une impression toujours vive qui influait sur ses
rsolutions. Un homme de sa supriorit aurait d tre  l'abri d'un
semblable enivrement; ses sens n'auraient pas d avoir cet empire sur
son esprit; car, avant de les voir, il connaissait  quel nombre se
montaient ses soldats. Il me parut content de la campagne que je venais
de terminer et m'en parla brivement. Je reus l'ordre d'tablir mes
troupes sur la rive droite et de couvrir les ponts de l'le de Lobau.

J'prouvai un bonheur trs-grand  venir prendre ma place dans ce grand
mouvement; mais aussi que je me trouvai petit! Combien le rle d'un chef
suprme devenu un lieutenant est facile! Tout lui est ais; il n'a rien
ou fort peu de chose  prvoir; il n'a aucune rsolution embarrassante 
prendre; il n'est pas forc de consacrer le temps du repos  des
combinaisons,  des rflexions qui souvent fatiguent et agitent mille
fois plus que les marches et les combats. Cette responsabilit morale,
la grande charge du commandement, cette dcision oblige de chaque jour,
avec toutes ses consquences, bonnes ou mauvaises, voil la grande
difficult du commandement en chef. La solution exige deux grandes
qualits: assez d'intelligence pour bien combiner l'emploi de ses
moyens, et un caractre plus fort que l'intelligence, pour tenir
fermement  la rsolution prise: le caractre doit dominer l'esprit.

J'ai command de petites et de grandes armes; j'ai command aussi des
corps de la grande arme, et je n'ai trouv aucune parit entre ces deux
situations. Il est infiniment plus facile de commander quarante mille
hommes sous l'autorit d'un chef suprme que dix mille hommes seul, en
agissant pour son propre compte et sous sa propre responsabilit.

Aprs avoir mis hors ligne le commandement de ces grandes masses qui
dpassent cent mille hommes, j'ajouterai que les trop petites armes
particulirement prsentent de grandes difficults. Les moyens tant
trs-restreints, le moindre chec a les plus graves consquences: c'est
alors qu'on est forc d'agir de manire  ne jamais rien compromettre.
Avec trente mille hommes, au contraire, quand cette force est relative
 celle de l'ennemi et au rle que l'on doit jouer, on est dans une
meilleure condition. Il y a facilit dans le commandement et matire 
combinaisons. Je fixe  ce nombre les conditions du commandement
proprement dit, et je classerais ainsi les diffrentes fonctions d'un
gnral suivant le nombre des soldats qu'il a sous ses ordres. Avec
douze mille hommes, on se bat; avec trente mille, on commande; et avec
les grandes armes on dirige. Quand les armes dpassent certaines
bornes, le gnral en chef n'est plus qu'une providence qui intervient
pour parer  un grand accident; son action se fait sentir seulement
d'une manire gnrale; elle ne devient immdiate que dans une
circonstance dcisive, imprvue et irrparable, o il doit changer de
rle et redevenir soldat.

Davoust avait la police de l'le de Lobau; son caractre se montra, dans
cette circonstance, avec toute sa svrit sauvage. Il avait dfendu aux
habitants du pays, sous peine d'tre pendus, de pntrer dans nos camps,
et souvent cet ordre a t excut  la rigueur. Un de mes domestiques
ragusais, rest au pont avec ma voiture, lui parut suspect: il aurait
t expdi, malgr ses reprsentations, si un de mes officiers ne
s'tait pas trouv l pour le rclamer.

Me voil donc rendu  la grande famille militaire, au milieu de ce
mouvement gigantesque o les destines du monde se dcident, et o
l'objet de tous mes voeux tait de figurer.

Toutes les troupes taient runies dans l'le de Lobau; elles n'taient
spares du terrain occup par l'ennemi que par un bras du fleuve
extrmement troit. Diverses sinuosits formaient des points de passage
plus ou moins favorables. Le meilleur de tous est  la tte de l'le, au
point o elle divise le cours du fleuve. C'tait l que le passage, en
mai, s'tait effectu. De ce ct, les villages de Gross-Aspern et
d'Essling, o l'on combattit si vivement les 21 et 22 mai, une fois
occups, donnaient l'avantage de couvrir le passage et d'assurer les
moyens de dboucher. Cette fois, on en choisit un nouveau et on se
contenta de tout prparer pour faire des ponts  l'ancien, afin d'ouvrir
cette seconde communication aussitt aprs avoir excut le passage de
vive force et ds que l'ennemi aurait t loign.

En se rapprochant du Danube, et  l'endroit o il va rentrer dans le lit
principal, le mme bras prsente un autre point de passage assez facile.
En occupant les points saillants par des batteries de gros calibre, en
occupant aussi une ou deux autres petites les infrieures, on prenait
des revers sur toute la campagne et, par consquent, on pouvait donner
une protection efficace aux troupes qui passeraient les premires. On
choisit cet endroit, et on tablit de fortes batteries  embrasures sur
tous les points avantageux.

L'ennemi avait fait quelques travaux, non pour empcher le passage, mais
pour la sret de son avant-garde et pour donner le temps  l'arme de
se rassembler. Avec d'autres intentions, il aurait pris pour point
d'appui le Danube mme. Des redoutes  distance convenable se seraient
flanques et soutenues. Essling, Gross-Aspern et Stadt-Enzersdorf
auraient t retranchs avec soin, et cette ligne, appuye au Danube et
soutenue par toute l'arme, aurait prsent une barrire insurmontable.
Au lieu de cela, l'archiduc se contenta de retrancher lgrement
Gross-Aspern et Enzersdorf, de faire quelques flches et d'occuper le
chteau de Sachsenhausen, poste isol, plac au del de Enzersdorf; mais
il ne fit rien en arrire et laissa l'arme dans les camps, o elle
tait disperse. Les troupes autrichiennes, places prs du Danube,
n'taient donc que des troupes d'observation; les ouvrages occups
taient destins seulement  leur sret particulire et  prsenter
momentanment une premire dfense, pour retarder les mouvements de
l'arme franaise et donner le temps de se runir sur le champ de
bataille reconnu et choisi d'avance pour combattre.

Nos batteries eurent bientt mis en feu la petite ville d'Enzersdorf,
dont les dfenses misrables n'avaient aucune valeur et ne prsentaient
aucun abri. Quatre ponts ayant t jets,  deux heures du matin, dans
la partie infrieure de l'le, l'arme franaise dboucha sans
rencontrer aucun corps ennemi. Enzersdorf tourn fut vacu, et le
bataillon plac dans le chteau de Sachsenhausen, ne s'tant pas retir
assez tt, fut fait prisonnier.

L'vacuation d'Enzersdorf fit retirer l'ennemi des postes retranchs 
sa droite et de Gross-Aspern; alors l'arme autrichienne, runie sur le
plateau choisi pour livrer bataille, plaa sa droite  Gerarsdorf, son
centre  Wagram et sa gauche  Neusiedl. Le centre et la gauche taient
couverts sur leur front par la rivire marcageuse le Rusbach. Mais, peu
au-dessus de Neusiedl, la gauche tait sans appui et pouvait tre
tourne; tandis que la droite, place au bas d'un amphithtre, tait
trs-forte et libre dans ses mouvements. Le point d'attaque le plus
favorable tait donc, par notre droite, sur la gauche de l'ennemi.

L'arme franaise employa toute la journe  passer les ponts,  faire
vacuer les positions avances de l'ennemi et  se former dans la
plaine.  six heures du soir, elle avait sa droite  Gleisendorf, son
centre  Raschdorf et sa gauche  Gross-Aspern.

En ce moment, l'Empereur, supposant  tort que l'arme autrichienne
n'tait pas encore forme, donna l'ordre au vice-roi de faire attaquer
par le gnral Macdonald le centre de l'ennemi dans la direction de
Wagram. Cet ordre avait t donn ngligemment, sans que l'Empereur
part en sentir toute la consquence. Macdonald en prvit sans hsiter
le rsultat. Il avait reconnu avec soin l'ennemi et pu juger que cette
attaque isole serait sans succs. Il engagea le vice-roi  faire cette
observation  l'Empereur; mais celui-ci ne put jamais s'y rsoudre, et
l'ordre de marcher fut ritr. Macdonald se mit en mouvement, ses
troupes atteignirent le haut du plateau; mais elles y furent si
vigoureusement reues, qu'elles redescendirent rapidement et dans la
plus grande confusion. Les Saxons, aprs une attaque pareille, eurent
un sort semblable.

Cette attaque, mal conue, faite mal  propos, ne fut qu'une forte
chauffoure. Si l'ennemi et suivi les troupes dans leur retraite
prcipite, il est impossible de deviner les consquences qui auraient
pu en rsulter. De plus, elle avait t mal calcule: car, en supposant
le succs, l'heure avance et les localits n'auraient pas permis d'en
profiter.

Pendant la journe du 5, j'tais rest au pont avec mon corps. J'en
partis deux heures avant le jour pour venir prendre ma place de
bataille. Elle me fut assigne au centre,  la gauche d'Oudinot. L'arme
tait dans l'ordre suivant:  la droite Davoust, ensuite Oudinot,
l'arme de Dalmatie, l'arme d'Italie, les Saxons et le corps de
Massna. Davoust eut la mission de tourner la gauche de l'ennemi,
d'enlever le village de Neusiedl, qui l'appuyait, et de le refouler sur
son centre. Davoust excuta ce mouvement avec correction, mthode et
vigueur. Le corps du prince de Rosenberg, qui lui-mme avait pris
l'offensive et attaqu celui de Davoust, fut chass de ses positions et
forc de se replier. Le corps de Hohenzollern vint pour le soutenir;
mais le corps de Davoust tait en entier mont sur le plateau, et,
s'tant form perpendiculairement  la ligne de bataille de l'ennemi,
celui-ci fut oblig de perdre du temps et du terrain pour faire un
changement de front en arrire, et Davoust avana d'autant. Il fut
ensuite puissamment second par l'attaque d'Oudinot, qui marcha sur le
centre de l'ennemi, compos du corps du gnral Bellegarde, en liant sa
droite avec la gauche de Davoust; et, aprs avoir enlev la position qui
tait devant lui, il emporta le village de Wagram.

J'avais engag mon artillerie pour soutenir Oudinot dans son mouvement,
l'envoyai demander  l'Empereur l'autorisation de suivre le mouvement
gnral en appuyant, la gauche d'Oudinot. Il rpondit  mon aide de camp
qu'il me laissait juge de ce qu'il convenait de faire et matre de mes
mouvements; mais, un instant aprs, il le fit rappeler: il avait chang
d'avis, et lui ordonna de me dire de rester en position, qu'il tait de
bonne heure, et que, plus tard, je pourrais tre plus ncessaire.

Il tait onze heures du matin. Pendant que nous tions vainqueurs  la
droite et au centre, notre gauche tait fort maltraite. Par la
direction de notre nouvelle ligne de bataille, nous avions fait un
changement de front partiel, l'aile droite en avant. Il devint entier
par la droute de notre gauche.

Massna tait venu occuper Adlerklau, laissant la division Boudet 
Gross-Aspern pour la sret des ponts, et s'tait plac en seconde
ligne, derrire les Saxons. L'ennemi, aprs avoir beaucoup renforc sa
droite, en ajoutant au corps de Hiller, que commandait le gnral
Klenau, celui de Kolowrat se mit en mesure de faire, comme nous, un
changement de front, l'aile droite en avant. Il descendit des hauteurs
de Gerarsdorf, prit en flanc et aborda avec vigueur notre gauche; et les
Saxons prirent la fuite d'une manire honteuse.

Le corps de Massna tant cras et rejet sur le Danube et sr les
ponts, l'ennemi fut au moment d'y pntrer. La circonstance tait
critique. L'Empereur ordonna  l'arme d'Italie de faire face  gauche,
et la fit soutenir par cent pices d'artillerie et la cavalerie de la
garde, ainsi que par plusieurs divisions de cavalerie de rserve. Ce feu
d'artillerie imposant arrta l'ennemi. Macdonald, ayant reu ordre de
charger l'ennemi avec deux divisions, se porta en avant, sous un feu
pouvantable, avec une vigueur peu commune, et ne cessa, malgr les
pertes qu'il prouvait, de gagner du terrain. Enfin l'ennemi fut culbut
et mis en droute. En ce moment, Bessires, commandant la cavalerie, eut
son cheval tu, et lui-mme fut bless.

Cette cavalerie de la garde, si nombreuse, si bonne, si  porte de
complter le succs, ne s'branla pas. Si elle et charg, on faisait
vingt mille prisonniers. On accusa beaucoup, dans le temps, le gnral
Walter; le gnral Nansouty ne parut pas non plus exempt de reproches.
Bref, le moment fut manqu, et, en cas pareil, il ne se retrouve plus.

L'ennemi alors effectua sa retraite; la droite ne tint plus que pour
donner le temps  la gauche d'arriver. Les trois quarts de ses forces
prirent la direction de Korneubourg, et le reste celle de Nikolsbourg.

On peut tirer diverses conclusions de ce qui prcde. D'abord l'archiduc
a eu divers projets qui se sont succd et ont contrari l'excution du
dernier. Une bataille dcisive a t son but, puisqu'il a renonc 
combattre partiellement l'arme franaise au moment o elle passait le
fleuve, afin de l'empcher de dboucher. On ne peut mettre en doute
qu'il ait voulu livrer une bataille dfensive, puisqu'il s'est plac
dans une position reconnue d'avance. Mais, dans ce cas, il aurait d
prvoir qu'il fallait y construire quatre ou cinq bons ouvrages pour
couvrir sa gauche, la partie la plus faible de sa position. S'en tant
aperu trop tard, il changea subitement sa bataille dfensive en
bataille offensive au moment o l'arme franaise, entirement runie et
toute forme, se trouvait en sa prsence sur la rive gauche. Une fois
l'offensive rsolue, on peut s'tonner que l'archiduc ait imagin de la
prendre  la fois sur les deux ailes. Il n'tait pas dans les rgles
d'attaquer ainsi une aussi forte arme. Au surplus, cette rsolution
parat avoir t prise si tard, que les ordres ne purent pas arriver en
mme temps aux deux extrmits de l'arme,  cause de l'ingale distance
qui les sparait du quartier gnral. L'ordre d'attaquer  la pointe du
jour arriva  la gauche dans la nuit, et il put tre excut; mais,
parvenu  la droite seulement  six heures, il ne put l'tre qu' huit.

On peut difficilement s'expliquer ce qui a dcid l'archiduc  se priver
du concours de forces imposantes qui n'agirent pas. Le corps du prince
de Reuss, plac au Bisamberg, en vue de la bataille, n'y prit aucune
part; huit mille hommes restrent devant Nussdorf pour se mettre 
l'abri d'un passage du fleuve qui ne pouvait tre tent. Des hussards
suffisaient pour clairer cette partie du terrain. Sept mille hommes de
troupes, aux ordres du gnral Soustek, taient  Krems tout aussi
inutilement. Ainsi, sans compter le corps de l'archiduc Jean, il y avait
plus de vingt-cinq mille hommes  porte en mesure de prendre part  la
bataille, et qui n'ont pas combattu, on ne sait pourquoi.

L'arme autrichienne se composait des corps suivants, et forms dans
l'ordre ci-aprs:  droite, le corps de Hiller, command par le gnrai
Klenau, ensuite Kolowrat, puis Bellegarde; aprs lui Hohenzollern;
enfin, le corps de Rosenberg. Au Bisamberg, celui de Reuss, l'archiduc
Jean venant de Presbourg, une rserv de cavalerie et de grenadiers aux
ordres du prince Jean Lichtenstein, et des landwehrs devant Nussdorf et
sur le bord du Danube jusqu' Krems.

L'archiduc Charles s'est beaucoup plaint de son frre l'archiduc Jean;
une discussion publique s'est leve entre eux. L'archiduc Jean tait en
position devant Presbourg, sur la rive droite du Danube, et menaait de
marcher sur Vienne, masque seulement par le faible corps de troupes
italiennes command par le gnral Baraguey-d'Hilliers. L'ordre lui fut
donn de repasser rapidement les ponts, et de se porter sur la droite de
l'arme franaise; mais il ne parut pas pendant la bataille: voil la
cause des dbats survenus entre les deux frres. Arriv avant le jour
sur la March, une halte intempestive, pour faire la soupe pendant qu'on
se battait, autorise l'accusation porte contre lui. Le 6,  trois
heures du soir seulement, ses coureurs arrivrent dans les environs de
Wagram, et causrent l'alerte dont je parlerai plus tard. Quinze mille
hommes de bonnes troupes et cinquante pices de canon, arrivant
inopinment sur le champ de bataille et prenant le corps de Davoust 
revers, pouvaient nous donner assez d'embarras en menaant nos ponts
d'aval. S'ils s'en fussent empars, et si, en mme temps, le mouvement
sur Aspern, qui a t si prs de russir, avait eu un plein succs,
l'arme franaise courait les plus grands prils. Mais, il faut le dire,
toute l'arme franaise n'avait pas t engage: il restait trente-cinq
mille hommes de bonnes troupes fraches, mon corps, et la garde. Nous
tions donc en mesure de recevoir l'archiduc Jean et plus forts qu'il ne
fallait pour le battre.

Voil la vrit sur cette affaire, dont le retentissement s'est fait
sentir en Europe. En rduisant la question  celle du concours possible
de l'archiduc Jean le 6 au matin, il est incontestable qu'il a eu tort
et qu'il ne devait pas rester jusqu' onze heures sur la March.

On a critiqu aussi le point de retraite choisi par l'archiduc; mais, au
moment o la retraite commena, en raison de la position respective des
deux armes, on ne pouvait pas en prendre un autre. Si, avant l'action,
la Bohme a t considre comme devant de prfrence recevoir l'arme
battue en cas de malheur, on peut s'en tonner, bien que la position de
l'arme autrichienne sur le flanc de l'arme franaise et menaant sa
ligne d'opration, prsentt des avantages; mais les ressources qu'offre
la Bohme ne peuvent pas tre compares  celles que renferme la Hongrie
pour prolonger indfiniment la guerre. En renonant  la Hongrie, on
renonait  un grand avantage, celui d'avoir un pays sans fond pour se
retirer, o l'ennemi, en avanant, rend  chaque pas sa position plus
difficile et son retour plus prilleux. En choisissant la Bohme,
l'arme autrichienne, en quelques marches, allait se trouver accule aux
frontires septentrionales de la monarchie, sans que l'arme franaise
qui l'aurait poursuivie se ft loigne de sa propre frontire.

 une heure, la bataille tait gagne et l'ennemi en pleine retraite.
Les dernires charges faites sur lui au commencement de son mouvement
rtrograde nous cotrent un de nos officiers de cavalerie les plus
distingus, le gnral Lasalle, un de nos compagnons d'Italie et
d'gypte, homme dou d'un rare coup d'oeil, d'un admirable instinct
militaire et d'une grande vigueur.

Trois ans plus tard, son mule de gloire, mais dont les facults
intellectuelles taient plus hautes, le gnral Montbrun, eut le mme
sort.

L'Empereur vint se reposer dans la position du centre, que j'occupais,
et y fit lever sa tente. Mes troupes taient formes en colonnes et les
armes en faisceaux. Tout  coup la plaine entire se trouve couverte de
fuyards: plus de dix mille hommes, chacun marchant pour son compte, se
prcipitent dans la direction du Danube; des hussards, des cuirassiers,
des soldats du train avec leurs attelages, etc., prsentant ainsi le
plus horrible spectacle. Mon corps d'arme court aux armes; nous
attendons ce qui va arriver de cette bagarre, et nous nous disposons 
bien recevoir l'ennemi. J'eus lieu d'tre content de l'attitude de mes
troupes, et je jouis de leur indignation au spectacle qu'elles avaient
sous les yeux. Cette foule insense s'coula, s'arrta derrire nous, et
l'ennemi ne parut pas. Des coureurs du corps de l'archiduc Jean avaient
jet une terreur panique parmi des soldats en maraude et d'autres
occups  abreuver les chevaux.

Les terreurs paniques sont un triste symptme de l'tat moral d'une
arme. Il en est arriv quelquefois dans les armes franaises; mais ce
n'est jamais dans leur bon temps. L'arme d'Austerlitz et celle d'Ina
n'en ont pas offert d'exemple.

Les paniques sont toujours la preuve d'un grand relchement dans la
discipline, d'un dfaut de confiance et d'une altration dans les vertus
militaires. Jamais les troupes que j'ai commandes n'ont prsent un
pareil spectacle, except un seul rgiment  Lutzen, comme je le
raconterai en son temps; et encore tait-ce un rgiment de nouvelle
formation qui venait de me rejoindre, et dans l'obscurit de la nuit.

L'Empereur me donna ordre de dployer mes troupes et de les faire camper
en carr autour de sa tente. Ainsi gard, il pouvait reposer avec
scurit.

Telle est la clbre bataille de Wagram, la plus grande bataille des
temps modernes en nombre d'hommes combattants, runis ensemble sur le
mme terrain  la vue de l'observateur. Il y avait trois cent mille
hommes dans les deux armes, et, de l'extrmit d'une aile  l'extrmit
de l'autre, deux lieues et demie de distance environ. On peut se figurer
la beaut et la majest de ce spectacle. Nous avions sept cents pices
de canon atteles, et l'ennemi en avait cinq cents. Ainsi douze cents
bouches  feu se sont fait entendre en mme temps dans cette espce de
champ clos. Nous avons consomm, pendant la bataille,
quatre-vingt-quatre mille coups de canon et eu vingt-sept mille hommes
hors de combat.

Assurment la bataille a t gagne, et l'ennemi ne l'a pas contest.
Nous l'avons forc  se retirer; ses attaques ont t infructueuses;
nous nous sommes empars de tout le terrain sur lequel il a combattu.
Ainsi, ce qui constitue une victoire, nous l'avons obtenu, et cependant,
chose bizarre! nous n'avons pas fait un prisonnier, except des blesss
abandonns sur le champ de bataille. Nous n'avons pris que sept canons 
l'ennemi, pas un drapeau, et lui, battu, nous a, au contraire, pris neuf
bouches  feu.

Ce fut donc une victoire sans rsultat. Les temps o des nues de
prisonniers tombaient entre nos mains, comme en Italie,  Ulm, 
Austerlitz,  Ina, taient passs. C'tait une bataille gagne, mais
qui en promettait plusieurs autres  livrer.

Le lendemain, l'Empereur monta  cheval, et, suivant son usage,
parcourut une partie du champ de bataille; il visita celui de Macdonald.
Je n'ai jamais compris l'espce de curiosit qu'il prouvait  voir les
morts et les mourants couvrant ainsi la terre. Il s'arrta devant un
officier bless grivement au genou, et il eut l'trange ide de faire
faire devant lui l'amputation par son chirurgien Yvan. Celui-ci eut
peine  lui faire comprendre que ce n'tait pas le lieu, qu'il n'en
avait pas la possibilit en ce moment, et il invoqua mon tmoignage 
l'appui du sien.

Je quittai l'Empereur pour aller me mettre  la tte de mes troupes,
diriges sur Wolkersdorf. En arrivant au pied des hauteurs de
Gerarsdorf, l'Empereur rencontra Macdonald. Il le flicita de son action
de la veille, lui fit une espce de rparation pour le pass, et
l'embrassa en lui disant: C'est maintenant  la vie et  la mort entre
nous.

Le 7, j'tablis mon camp  Wolkersdorf, o tait le quartier gnral. L
je reus l'ordre de partir le 8 pour faire l'avant-garde de l'arme dans
la direction de Nikolsbourg. Mon corps d'arme fut augment de la
division bavaroise, commande alors par le gnral Minucci, en
remplacement du gnral de Wrede, bless, et d'un corps de cavalerie de
cinq mille chevaux, command par le gnral Montbrun. Cette faveur me
ddommageait de n'avoir pas combattu srieusement  Wagram.

Massna suivait l'arme ennemie par la route de Hollabrunn et de Znam.
Davoust fut charg de me soutenir. Oudinot suivit la mme direction.
L'arme d'Italie resta prs de Vienne pour observer l'archiduc Jean. Je
me mis en route le 8 de bonne heure, et je me portai  Wolkersdorf.
L'ennemi avait de l'avance, et, jusqu' ce bourg, je ne trouvai que des
tranards. J'en ramassai beaucoup. L j'appris qu'une forte colonne de
l'arme autrichienne, et dont le corps de Rosenberg faisait
l'arrire-garde, avait quitt la grande route, pris  gauche, et s'tait
dirig sur Laah. Aucun corps n'avait continu sur Nikolsbourg.

Comme c'tait l'ennemi que j'allais chercher et non Nikolsbourg,
j'envoyai deux cents chevaux seulement  trois lieues sur la grande
route pour m'clairer, et je pris celle que l'ennemi avait suivie. Je
rencontrai une forte arrire-garde que je chassai devant moi. Je ne pus
la poursuivre comme je l'aurais dsir, parce que le gnral Montbrun ne
m'avait pas encore rejoint, et je pris position  Mitlebach. Le
lendemain matin, je me portai sur Paysdorf et sur Stadet, par lesquels
s'taient diriges les troupes que j'avais combattues la veille. Je
trouvai  Stadet douze cents chevaux, deux bataillons de chasseurs et
cinq pices de canon. Ces troupes furent culbutes, disperses; nous
fmes trois cents prisonniers, et je continuai mon mouvement sur Laah,
o j'esprais trouver l'ennemi plus en force et avant qu'il et pu
passer la Taya.

Rien dans le monde ne peut exprimer la chaleur que les troupes
prouvrent pendant cette journe; beaucoup de soldats restrent en
arrire, et le mal fut augment par l'ivrognerie et le dsordre. La
Moravie est riche en vins: d'immenses caves renferment toujours la
rcolte de plusieurs annes. Celles de Stadet furent forces, et
l'ivresse, ajoute  la chaleur et  la fatigue, anantit, pour ainsi
dire, dans un moment, toute l'infanterie de mon corps d'arme.

Je trouvai seulement  Laah quelques troupes de cavalerie lgre qui se
retirrent  mon approche, et j'aurais pu passer la Taya le mme jour
si mes troupes eussent t en ordre; mais je n'avais pas avec moi le
quart de mon monde, et il fallut ncessairement attendre sur le bord de
la rivire, aprs avoir pris poste de l'autre ct pour conserver cette
multitude de ponts qu'il fallait passer.

Je runis les officiers pour me plaindre du manque de surveillance. Je
vis dans les bivacs toutes les compagnies l'une aprs l'autre, et
j'exhortai les soldats, quand nous tions si prs de l'ennemi,  ne pas
retomber dans des fautes semblables. Je publiai un ordre extrmement
svre, et, pour imposer une salutaire terreur, je fis juger et excuter
deux soldats coupables d'insubordination. Enfin j'attendis impatiemment
le crpuscule pour marcher sur Znam, point sur lequel toutes les
colonnes de l'arme ennemie se dirigeaient, et o je craignais de ne
plus trouver qu'une arrire-garde.

Je reus dans cette journe une lettre du marchal Davoust, arriv avec
son corps  Wlfersdorf; il me demandait des nouvelles et m'annonait
qu'il tait prt  me soutenir si j'avais besoin d'appui. Je l'informai
de ce qui s'tait pass et du mouvement que j'allais faire sur Znam,
lieu de runion et de passage de toutes les colonnes de l'arme ennemie.
Je me contentai de lui exposer les faits sans l'appeler  moi ni lui
demander de secours, et je fis mal. La destruction de l'arme
autrichienne, et par suite celle de la monarchie, ont peut-tre tenu 
cette circonstance. On concevra mes motifs, et ils paratront
excusables. Je n'avais rellement devant moi que des forces infrieures,
et il y a une sorte de pudeur  ne pas demander des secours quand on
n'en a pas besoin; il y a mme une espce de ridicule  agir autrement:
je venais de rejoindre la grande arme, et je tenais  honneur de ne pas
me montrer faible et craintif.

Je ne parle pas de la consquence qu'aurait eue pour moi l'arrive de
Davoust, qui, par son grade, m'aurait command; jamais pareille pense
n'est venue  mon esprit, et jamais une question d'amour-propre n'est
entre en balance,  mes yeux, avec les intrts dont on m'avait charg.
J'ai toujours eu trop de conscience, j'ai toujours t trop avare du
sang de mes soldats pour avoir fait jamais pareil calcul; je crus devoir
attendre, pour rclamer le secours qu'on m'offrait, jusqu'au moment o
le besoin m'en paratrait vident.

D'un autre ct, Davoust, plac  regret en seconde ligne, fut enchant
de ma rponse; il se crut autoris  quitter la route que j'avais suivie
et  marcher sur Nikolsbourg, o, par une singulire manoeuvre, aprs
avoir fait un crochet que rien n'explique, et pass la Taya, le prince
de Rosenberg s'tait report.

Toutefois, quel que ft le coupable, de l'Empereur, de Davoust ou de
moi, je restai compltement isol.

Le 10,  la pointe du jour, je passai la Taya, et je marchai sur Znam
en remontant la rive gauche. Montbrun, avec toute sa cavalerie, formait
mon avant-garde. Arriv  trois quarts de lieue de Znam, il rencontra
quelques tirailleurs d'infanterie qui occupaient des vignes que nous
avions  traverser, et il me demanda deux bataillons d'infanterie pour
les en chasser. Je jugeai la chose plus srieuse, et je marchai moi-mme
avec une division. En approchant de la hauteur en face de Znam, qui, de
ce ct, cache la ville et forme, avec la montagne sur le revers de
laquelle elle est btie, le bassin de Znam, je vis des troupes
d'infanterie arriver  la course pour l'occuper et la dfendre: il
pouvait y avoir de cinq  six mille hommes.

Chaque moment de retard devait ajouter  la difficult; je fis attaquer
cette position par la division Clausel, soutenue  gauche et en chelons
par la division bavaroise, gardant en rserve la division Claparde (le
gnral Claparde avait remplac le gnral Montrichard). Le 8e
d'infanterie lgre et le 25e de ligne furent seuls engags; ils
suffirent pour emporter la position, en chasser l'ennemi et lui enlever
deux drapeaux du rgiment de l'archiduc Charles. La hauteur que nous
attaquions communiquait avec une plaine dcouverte qui se prolongeait
en arrire de Znam, et,  cinq cents toises sur ma droite, elle tait
termine et borde par un bois. Le gnral Montbrun appuya sur la droite
le mouvement de mon infanterie, prit position  l'entre de la plaine,
couvert  droite par le bois dont je viens de parler, et il s'tablit
sur plusieurs lignes avec sa nombreuse cavalerie et son artillerie.

Arriv  cette position, je dcouvrais Znam en face de moi, et, de
l'autre ct de la Taya, sur la route d'Hollabrunn, une immense quantit
de troupes, d'artillerie et de bagages. Je me trouvais ainsi derrire
l'arme autrichienne. Znam tait occup. On apercevait, en arrire de
Znam, sur la route de Bohme, beaucoup de troupes et d'artillerie, et
les colonnes passaient le pont de la Taya pour suivre le mouvement
gnral de rassemblement qui s'oprait sur cette ville.

En ce moment, je regrettai vivement de n'avoir pas appel  moi le
marchal Davoust. S'il et t l pour me soutenir, je me serais empar
de Znam, et, me mettant ensuite en bataille en face du pont, tandis que
lui aurait chass tout ce qui tait en arrire de la ville, il m'aurait
couvert contre ces troupes. Alors l'arme autrichienne tait gravement
compromise; elle n'avait plus de retraite; elle aurait t oblige de
remonter la Taya par des chemins et un pays difficiles. Le moins qui et
pu lui arriver, c'et t de perdre tout son matriel et d'tre
compltement dsorganise. Mais la fortune en avait dcid autrement.
J'envoyai officiers sur officiers  Davoust; il s'tait lanc sur
Nikolsbourg; il ne pouvait plus me rejoindre dans la journe.

Je ne pouvais renoncer cependant  faire une tentative. Si l'ennemi
n'tait pas en force derrire Znam, je pouvais, quoique seul, essayer
le mouvement que la prsence de Davoust et rendu infaillible. Avant de
le commencer, je voulus bien connatre la force de l'ennemi sur le
plateau. Je donnai l'ordre  Montbrun de s'avancer dans la plaine et
jusque derrire la ville, s'il le pouvait. Montbrun, aprs avoir fait
replier ce qui tait devant lui et enlev trois cents hommes  l'ennemi,
rencontra,  un mille environ, des forces trs-considrables, qu'il
estima  quarante mille hommes de toute arme. Ds lors, il crut ne pas
pouvoir, sans un grand danger, s'loigner davantage, tandis que moi je
ne pouvais tout  la fois occuper les hauteurs dfensives, dont j'tais
en possession, et oprer sur Znam et sur le pont. Il fallut se rsigner
 un rle dfensif.

Devant d'aussi grandes forces, ce rle n'tait pas sans danger; mais,
fort de l'ardeur de troupes victorieuses, et calculant que l'ennemi ne
connaissait pas ma force et devait me croire soutenu, je m'y dcidai.
Tout mon front tait couvert par un escarpement facile  dfendre. Je
fis occuper, crneler et retrancher deux fermes  ma droite, qui
appuyaient ma cavalerie; occuper, par de l'infanterie lgre, la lisire
du bois plac  la droite de ma cavalerie; couronner tout le plateau par
mon artillerie, dont le feu atteignait  la grande route; enfin occuper
en force le village de Tisevich. Ce village tait plac en flche
au-dessous de ma position, en avant de mon front, qu'il prenait de
revers sur tout son dveloppement. Il avait en outre action sur le pont,
par lequel l'arme autrichienne dfilait. Massna,  environ deux lieues
de nous, la suivait, et son canon rpondait au ntre.

Une brigade bavaroise, commande par le gnral Becker, tait charge de
la dfense de Tisevich. L'ennemi, que la possession de ce village gnait
beaucoup, dirigea sur lui des attaques. Les Bavarois le reurent d'abord
avec vigueur; mais il fallut bientt aller  leur secours. J'envoyai en
renfort un rgiment de la seconde brigade. Il fut insuffisant. En moins
de deux heures, toute la division bavaroise y fut employe. Fatigu de
tant de mollesse, je la fis remplacer par un seul rgiment franais, le
81e, compos de deux bataillons, et telle est la supriorit des troupes
franaises sur les autres troupes, que ce brave rgiment suffit seul
pour dfendre, pendant cinq heures, le village contre les efforts
constants des Autrichiens. Ce village fut pris en partie et repris
plusieurs fois, et enfin conserv. Les troupes autrichiennes htaient
leur retraite et s'empressaient de repasser le pont en dfilant sous le
feu de notre artillerie.  la fin de la journe, voyant beaucoup de
dsordre, je lanai du village de Tisevich les chevau-lgers bavarois,
qui causrent une grande confusion et ramenrent un bon nombre de
prisonniers.

La nuit survint, et je gardai toutes mes positions, o je me fortifiai
de nouveau. Plusieurs officiers gnraux, sous mes ordres, taient
d'avis de s'loigner pendant la nuit; mais je n'eus garde d'y consentir.
Nous retirer, c'tait nous avouer battus, et nous tions vainqueurs.
L'arme allait tre effectivement pelotonne devant nous le lendemain;
mais Massna serait arriv, et Davoust aussi de son ct. Je tins bon,
et je fis bien.

 neuf heures du soir, le lieutenant gnral de Fresnel, migr franais
au service d'Autriche, se prsenta aux avant-postes et vint de la part
de M. de Bellegarde, mais, dans le fait, envoy par l'archiduc, pour
proposer un armistice. Je lui fis rpondre que, n'tant pas autoris 
en conclure, j'allais rendre compte de sa proposition  l'Empereur.
Combien sont grands les jeux de la fortune! Le mme gnral, auquel le
gnralissime autrichien s'adressait pour obtenir l'armistice qui a
sauv sa monarchie, plac, quelques mois auparavant, aux confins de la
Dalmatie,  deux cent cinquante lieues, avait t somm de se rendre, au
commencement de la guerre, par l'archiduc Jean. Ce rapprochement, aprs
une si longue marche et tant de difficults vaincues, avait quelque
chose de satisfaisant pour moi.

Le lendemain matin, 11 juillet, toute l'arme ennemie avait pass la
Taya: ses troupes occupaient Znam en force; elles voyaient le pont, le
village de Tisevich, et taient appuyes par des lignes multiplies,
formes  la gauche et en arrire de Znam. Comme elle allait oprer sa
retraite, je runis mes troupes et les portai en avant pour la prendre
en flanc quand le mouvement serait commenc. Massna voulut dboucher
du pont, mais la tte de sa colonne,  peu de distance de la rivire,
charge par les cuirassiers autrichiens, fut renverse; lui-mme, jet
dans un foss, faillit tre pris. Davoust arrivait avec son corps;
j'allais tre soutenu et je ne risquais plus rien. La situation de
Massna me dcida alors  marcher sur Znam, et j'allais y pntrer
quand l'Empereur arriva et m'envoya dire d'annoncer que j'tais autoris
 traiter d'un armistice. Des officiers traversrent la ligne des
tirailleurs pour l'annoncer, et le feu cessa de part et d'autre. Chacun
garda le terrain qu'il occupait; et, dans la soire, le prince de
Neufchtel et le prince de Lichtenstein signrent un armistice qui
remettait entre nos mains les citadelles de Brunn, de Gratz, et donnait
 l'arme franaise pour arrondissement tout le pays qu'elle occupait,
et de plus les cercles de Znam, de Brunn, et les comitats de Presbourg
et d'OEdenbourg, en Hongrie.

Cet armistice tait le gage de la paix. L'ennemi, dans les deux combats
de Znam, perdit cinq  six mille hommes, dont quinze cents prisonniers,
deux drapeaux et six pices de canon. J'eus mille  douze cents hommes
hors de combat.

L'Empereur tablit sa tente sur le plateau o j'avais combattu. Je mis
mon quartier gnral au-dessous de cette position, dans un petit village
appel Hangsdorf.

Le lendemain matin, 12 juillet, j'allai voir l'Empereur: il tait
radieux. Je lui parlai avec dtail des combats de la veille et de
l'avant-veille. Il loua la vigueur et la rsolution que j'avais
montres, mais me blma avec raison de n'avoir pas appel plus tt
Davoust. Il entra ensuite dans le dtail de ma campagne, depuis mon
entre en Croatie. S'occupant  en faire la critique, il me demanda les
motifs des diverses oprations. La justification en tait facile, car
j'avais toujours agi avec systme et calcul; et je crois pouvoir dire
aujourd'hui, aprs tant d'annes coules, que cette campagne, eu gard
aux difficults et au peu de moyens mis  ma disposition, mrite, de la
part des gens de guerre, quelques loges. Ses conclusions m'taient
favorables et mes rponses le satisfaisaient; mais il semblait prendre
 tche de me trouver en faute et le chercher avec ardeur. Ma
conversation, en me promenant avec lui devant sa tente, dura plus de
deux heures et demie. Il y rentra pour travailler avec Berthier.

J'tais accabl de fatigue et mcontent. De retour dans la misrable
cabane que j'avais choisie pour asile, je commenais, aprs m'tre
tendu sur la paille,  raconter  mon chef d'tat-major, le gnral
Delort, pour lequel j'avais beaucoup d'amiti, la singulire et
fatigante conversation que je venais d'avoir avec l'Empereur, quand
Alexandre Girardin, aide de camp du prince de Neufchtel, le mme qui a
t premier veneur de Charles X, entra chez moi et me dit: Mon gnral,
voulez-vous bien me permettre de vous embrasser?--Tant que vous voudrez,
mon cher Girardin, lui rpondis-je; mais il y a du mrite  embrasser
une aussi longue barbe et un homme aussi sale. Et immdiatement aprs
il ajouta: Voil votre nomination de marchal.

J'tais  mille lieues d'y penser, tant cette conversation avec
l'Empereur m'avait laiss une impression pnible: c'est tout au plus si
je le compris. Chose incroyable! je n'en prouvai pas alors une joie
trs-vive.  l'poque de la cration des marchaux, j'avais t fort
affect de ne pas tre nomm: depuis je m'tais accoutum  placer dans
mon esprit le commandement au-dessus de la dignit; et, comme c'tait
la gloire qui me touchait avant tout, j'tais particulirement sensible
aux moyens de l'acqurir. Je fus content, mais sans tre transport.
Quelques jours aprs, je reconnus l'immense pas fait comme existence, 
la diffrence des manires des gnraux avec moi, et comme occasion de
gloire, par l'importance des commandements que ma nouvelle position
m'assurait pour l'avenir.

Mon corps d'arme fut dirig sur Krems; on m'assigna, pour le faire
vivre, le cercle de Korneuburg, et de ma personne j'tablis mon quartier
gnral dans le beau chteau de Graveneck, situ  peu de distance du
lieu o je fis camper mes troupes.

 cette poque, Bernadotte quitta l'arme. Son corps,  Wagram, avait on
ne peut plus mal fait, et c'tait tout au plus si lui-mme s'tait
conduit en homme de coeur. Il osa attribuer le gain de la bataille  ses
Saxons, qui avaient fui honteusement. L'Empereur en fut irrit et
bless. Un ordre du jour, communiqu seulement aux commandants des corps
d'arme, fut publi, et le censurait avec svrit, mais avec justice.
L'Empereur lui donna l'ordre de quitter l'arme et de se rendre  Paris,
sous prtexte de sant.

Mon corps d'arme fut augment d'une division de troupes de la
confdration, d'une belle division de cuirassiers et d'une brigade de
cavalerie lgre. J'tablis un magnifique camp  quelque distance de
Krems, et je fis construire des baraques rgulires en paille, dans la
forme de nos tentes de toile. Ce camp prsentait un trs-beau coup
d'oeil. Les soldats y furent dans l'abondance et y jouirent du plus
grand bien-tre. L'Empereur, qui n'avait pas vu ces troupes depuis
plusieurs annes, vint les passer en revue. Il leur tmoigna une grande
satisfaction, leur accorda beaucoup d'avancements et les combla de
rcompenses. Ces rcompenses mrites, donnes aux compagnons de nos
travaux, sont plus douces pour un chef que celles qui lui sont propres.
J'en prouvai beaucoup de bonheur.

J'avais un logement  Vienne; j'allais souvent dans cette ville, et,
quand je m'y trouvais, je me rendais le matin  la parade de Schoenbrunn
pour y faire ma cour  l'Empereur. Les marchaux djeunaient avec lui
aprs la parade, et l, on se livrait, pendant une heure ou deux,  une
conversation anime et spirituelle. Comme le plus jeune, je fus charg
de lire un jour toutes les dpches relatives  la bataille de
Talaveyra, livre et perdue rcemment en Espagne. Napolon tait furieux
contre son frre, et contre Jourdan, son conseil.

Effectivement, cette bataille fut donne sans aucun calcul et avec la
plus grande inutilit; mais l'vnement et les circonstances qui s'y
rattachent ont t assez importants, et j'ai connu assez bien ce qui
s'est pass, pour pouvoir consigner ici mes souvenirs et en faire un
rcit succinct.

L'Empereur, rappel d'Espagne, o il se trouvait, par la nouvelle des
prparatifs des Autrichiens, quitta l'arme au moment o elle tait  la
poursuite de l'arme anglaise. Celle-ci, aprs avoir repass l'Esla, se
retira sur la Corogne. Sa retraite fut pnible, et, comme elle manquait
de tout et qu'une arme anglaise est accoutume  ne manquer de rien,
elle souffrit plus qu'une autre, et arriva dans le plus grand dsarroi
devant cette ville. Le deuxime corps d'arme, command par le marchal
Soult, tait charg de la poursuivre. Tous ceux qui ont t tmoins des
vnements prtendent que l'occasion tait belle pour la dtruire; mais
Soult fit l comme partout: il hsita, et l'occasion lui chappa. Aprs
le rembarquement de l'arme anglaise, il eut l'ordre d'entrer en
Portugal et d'en faire la conqute. Rencontrant des milices et des
rassemblements de paysans, il les battit et s'empara d'Oporto; en
continuant sa marche sans retard, il serait entr  Lisbonne.

J'ignore quel mauvais gnie l'inspira et le fit s'arrter; mais, chose
tout  la fois singulire et certaine, c'est qu'il rva la couronne de
Portugal. Soult, dou de trs-peu d'esprit, fort passionn, a une
ambition sans bornes: sa rputation de finesse est fonde sur son
habitude de dire toujours le contraire de sa pense, et encore cette
finesse et cette ruse disparaissent quand ses passions parlent, car
alors son intelligence s'obscurcit au point de le faire tomber dans des
aberrations incroyables. On a vu des gnraux rver des couronnes aprs
de longues guerres, dans les temps de dsordre et d'anarchie, et
lorsqu'ils commandaient des troupes sans patrie, des mercenaires que
l'habitude, l'intrt et l'esprit de bande attachaient uniquement 
leurs chefs; mais, dans un temps d'ordre et de discipline, avec un
souverain auquel l'Europe tait soumise, avec une arme nationale, et
lorsque le chef de l'tat tait avant tout le chef des soldats, vouloir
lui forcer la main pour s'emparer d'une couronne, c'est une pense qui
n'est jamais venue  personne, avant d'tre entre dans la tte du
marchal Soult.

Il eut donc la fantaisie de devenir roi de Portugal et de se faire
demander par les Portugais  l'Empereur. Arriv  Oporto et joint par
quelques intrigants portugais, il s'occupa  runir dans cette ville
une assemble pour faire prononcer la dchance de la maison de
Bragance et demander  l'Empereur un nouveau souverain: bien entendu
que le choix tomberait sur lui. Le bruit de cet trange projet se
rpandit dans l'arme et y produisit, comme on l'imagine, l'effet le
plus fcheux. Soult n'tait pas aim, et ses ennemis relevaient avec
d'autant plus de plaisir le ridicule et la folie de son entreprise. On
ne parlait plus que du roi Nicolas. Le marchal donna un ordre du jour
 l'occasion des bruits qui couraient, et cet ordre du jour, en
cherchant  donner une explication raisonnable, les confirma.

Il rsulta de tout cela une sorte de dsorganisation de l'arme, toute
au profit de l'ennemi. Un nomm Argenton, adjudant-major du 18e rgiment
de dragons, alla trouver les Anglais, et annona qu'il tait envoy par
un comit compos des principaux gnraux pour faire connatre le
mcontentement de l'arme, le dsir qu'elle prouvait de rentrer en
France, et pour s'entendre sur l'vacuation du Portugal. Le prtendu
comit demandait  l'arme anglaise d'avancer et de suivre l'arme
franaise, qui  son approche se retirerait. Argenton tait spirituel;
il convainquit les gnraux anglais, eut des passe-ports pour franchir
les avant-postes, annona qu'il reviendrait avec des pouvoirs, revint
sans les avoir, parce que, dit-il, la prudence l'avait command,
retourna, et, au milieu de ses alles et venues, au milieu de la
division de l'arme et de la dsorganisation occasionne par tant
d'intrigues et de l'incroyable proccupation de Soult, les Anglais
passrent le Duero sans rencontrer un seul de nos postes, et vinrent
surprendre Soult  Oporto au milieu d'un baisemain. Le marchal sortit
de cette ville sous les coups de fusil de l'ennemi: une demi-heure plus
tard, il aurait t fait prisonnier.

Cette sortie d'Oporto, o toutes les administrations et tous les
embarras de l'arme s'taient tablis, fut une droute. Pour comble de
malheur, l'ennemi s'empara du point de retraite, du pont d'Amarante, et
Soult fut contraint de diriger l'arme sur Montalegre. Mais la route
n'tait pas praticable aux voitures; il fallut donc abandonner bagages
et artillerie, quatre-vingts pices de canon, et se retirer avec le
personnel et les chevaux, en passant par un vritable trou d'aiguille.
Argenton, surpris au moment o il revenait de l'arme anglaise, fut
arrt; on trouva sur lui des passe-ports anglais. Conduit prisonnier,
il s'chappa, rejoignit l'arme anglaise, passa en Angleterre, et vint
dbarquer sur la cte de Boulogne, o il fut fusill. La promptitude de
son excution autorisa  croire que sa mort, bien mrite assurment,
avait pour objet de cacher quelque mystre.

J'ignore quels moyens Soult prit pour expliquer une si triste et si
dplorable campagne, dont toutes les fautes lui taient personnelles et
dont quelques-unes taient criminelles. Il envoya son aide de camp, Brun
de Villeret,  l'Empereur, pour lui expliquer ces tranges vnements.
Un des arguments du marchal, argument dont il s'est servi en me parlant
lui-mme pour se justifier de ce qui s'tait pass alors, tait qu'il
avait voulu ajouter une force morale  la puissance des armes.
L'Empereur hsita s'il ferait justice de Soult; mais il rflchit au
scandale qui natrait de la publicit: l'effet lui en parut devoir tre
pire que la punition ne serait salutaire, et il se dcida  tout ignorer
vis--vis du public.

Cependant son juste mcontentement l'emporta sur le calcul, comme il
arrivait souvent chez lui; et, longtemps aprs, voyant le gnral
Ricard, chef de l'tat-major de Soult, se prsenter timidement  son
audience, il l'apostropha en prsence de deux cents personnes, et lui
dit qu'il mritait la mort pour avoir tremp dans une semblable flonie.

Avant d'tre inform des vnements d'Oporto, l'Empereur avait ajout au
commandement de Soult celui des cinquime et sixime corps, afin de
mettre de l'ensemble dans les mouvements, et Soult se trouva ainsi
investi d'un trs-grand pouvoir au moment o il en tait le moins digne
et o il redoutait les plus rudes chtiments. D'un autre ct, en
sortant de Portugal, Soult avait fait le tableau le plus triste de
l'tat de son corps d'arme dans un rapport  Joseph. Ce rapport fut
intercept par Wellington: celui-ci savait d'ailleurs  quoi s'en tenir
sur l'tat du deuxime corps, dont il avait pris ou vu dtruire tout le
matriel. Aussi, quand, plac dans la valle du Tage, en position 
Talaveyra et se disposant  marcher sur Madrid, on lui fit le rapport
que le corps de Soult se portait sur ses derrires, passait le col de
Baos et marchait sur le Titar pour le prendre  revers, il rit de son
entreprise.

Ce ne fut que la veille du jour o l'arme allait le joindre,
lorsqu'elle passait le Titar, qu'il sut que ce n'tait plus le deuxime
corps dtruit et hors d'tat d'agir, mais une arme de cinquante mille
hommes en bon tat, prte  l'craser. Il ne perdit pas un moment pour
repasser le Tage et se couvrir par cette rivire. Ne pouvant plus se
rendre au pont d'Almaraz, plac sur la grande communication, il passa le
fleuve  celui de l'Arzobispo, plus  porte. Joseph, qui savait  jour
fixe le moment de l'arrive de Soult, ne devait pas s'avancer jusqu'
Talaveyra, et encore moins attaquer les Anglais dans une telle position.
S'il tait press de revenir sur Madrid pour couvrir cette ville contre
l'arme espagnole en marche pour s'y rendre, un faible corps sur
l'Alberche suffisait pour observer les Anglais, retarder leur marche et
donner le temps  Soult d'arriver. S'il tait tranquille sur Ceusta, il
fallait rester  porte de l'arme anglaise pour tomber sur elle 
l'instant o elle dcamperait; et enfin, s'il voulait absolument
combattre, il fallait attaquer les Anglais avec plus d'ensemble, d'une
manire moins dcousue. Mais tout fut absurde, jusqu'au choix de
l'officier que Joseph chargea d'aller rendre compte des vnements 
l'Empereur. Il confia cette mission  Carion Nisas, pote de profession,
militaire par hasard, triste avocat pour une pareille cause. Il ne sut
pas rendre compte de la manire dont les troupes taient formes. Il ne
sut pas dire comment les attaques avaient t conduites. L'humeur de
l'Empereur en augmenta au point que je l'ai vu rarement exprimer son
mcontentement en termes aussi durs.

Pour achever l'pisode de la campagne d'Espagne, je dirai que l'arme
anglaise, ayant pass le Tage au pont d'Arzobispo, dut se retirer par le
chemin de Mezza da Ibor, au milieu de montagnes roides et impraticables.
L'infanterie anglaise, tant spare de son canon pendant plus de huit
jours, et le Tage guable  Almaraz, Soult, avec une arme si suprieure
et si bien outille, se trouvant d'ailleurs si prs, pouvait dtruire
les Anglais. S'il et pass le Tage, il forait l'ennemi  la retraite
et  abandonner tout son matriel; il le rejetait en Portugal dans un
tat complet de dsorganisation, et fixait le destin de la guerre. Mais
le caractre des hommes, rgle constante des habitudes de leur vie et de
leur manire d'tre, se retrouve toujours dans les grandes occasions, et
Soult, pour son malheur et pour celui de son arme, ne put chapper au
sien en cette mmorable circonstance. Il se trouva sans rsolution au
moment d'agir et sans force au moment du danger, et la prsence d'une
arme si belle, que le hasard avait runie un moment et place dans une
situation si favorable, ne servit qu' montrer de nouveau et son
incapacit et la fortune de Wellington.

La fte de l'Empereur arriva. Elle fut clbre dans tous les corps
d'arme et  Vienne avec une grande pompe. L'Empereur donna beaucoup de
rcompenses, et, entre autres, il fit princes Massna et Davoust, et
leur donna d'normes dotations. Il tait constamment occup  stimuler
les ambitions, et,  mesure que l'un s'levait, il crait un chelon de
plus pour donner l'envie d'y arriver et prvenir le sommeil dans le
poste o l'on tait arriv. Pourvu du titre de duc et de marchal
d'Empire, l'ambition semblait devoir tre satisfaite; mais il fallait 
l'instant voir le nant de ce que l'on possdait; car c'est ainsi que
l'ambitieux envisage sa situation quand il n'est pas arriv au dernier
terme. Aussi, pour tout le monde, dans toutes les situations, c'taient
des accs d'une fivre dont chaque jour augmentait l'activit.

 cette poque, les Anglais firent sur Anvers une expdition, commande,
si je ne me trompe, par lord Chatam. Ils y employrent des forces
considrables, et, malgr cela, chourent. Cependant rien n'tait
prpar de notre ct pour la dfense, et la rsistance de Flessingue,
poste avanc d'Anvers, avait t nulle. Le gnral Monet s'y tait mal
conduit. Je n'en prouvai aucune surprise: je l'avais jug un mauvais
officier, beaucoup plus occup  s'enrichir en faisant la contrebande
qu' remplir ses devoirs. Un bombardement de deux jours le fit
capituler. Dans l'tat o tait Flessingue, avec les travaux excuts,
cette place pouvait facilement tenir pendant quinze jours de tranche
ouverte.

La reddition subite de Flessingue ouvrit l'Escaut  l'ennemi. Anvers
tait sans garnison; mais il renfermait tout le personnel d'un grand
port: beaucoup d'ouvriers, le fond de plusieurs quipages, et ensuite
les quipages mmes des vaisseaux qui devaient s'y rfugier et quitter
leur station dans la rade de Flessingue. Le conseil des ministres envoya
Bernadotte pour commander  Anvers, et mobilisa beaucoup de gardes
nationales qui furent diriges sur ce point. Le choix de Bernadotte
dplut  l'Empereur. Sa conduite  Wagram lui avait laiss une profonde
impression de mcontentement. Il rvoqua ce choix aussitt, et remplaa
Bernadotte par le duc d'Istrie, alors  Paris, par suite de la lgre
blessure reue  Wagram. La dfense d'Anvers s'organisa. Les Anglais
mirent une grande lenteur dans leurs mouvements; les maladies, si
communes dans le pays en cette saison, ravagrent leur arme, et ils
durent assez promptement songer  la retraite.

L'Empereur en prouva une grande joie; il se livra  un mouvement
d'orgueil lgitime. La majest de l'Empire lui semblait suffire pour
rendre son territoire inviolable: la terre seule de France rejetait
d'elle-mme l'tranger qui osait la souiller. Cela tait vrai, cela sera
toujours vrai, quand le patriotisme des Franais ne sera pas neutralis
par leurs divisions, quand un sentiment unique animera toute la nation,
quand surtout, en dfendant son gouvernement, elle croira dfendre ses
richesses, son bien-tre et sa libert.

L'Empereur s'gayait beaucoup,  cette poque, sur le compte des marins.
Ceux-ci avaient toujours prtendu que la navigation de l'Escaut
prsentait de grandes difficults pour les vaisseaux de ligne. Les bancs
au-dessous d'Anvers empchaient, disait-on, de les armer avant d'tre
arrivs dans la rade: enfin il tait prudent de se servir de
chameaux [3] pour descendre les vaisseaux jusqu'au lieu de leur
armement. Ce mode de transport, de tout temps en usage en Hollande,
avait t propos pour Anvers. Eh bien, disait Napolon en riant de
tout son coeur, voyez les beaux effets de la peur! L'escadre de l'amiral
Missiessi tait dans la rade de Flessingue, prte  mettre en mer,
arme, approvisionne, ayant son eau  bord; l'apparition des Anglais a
produit un effet tel, que l'escadre, dans cet tat, a remont l'Escaut
par un vent peu favorable, en louvoyant sans s'chouer, et elle s'est si
bien trouve de ce mouvement, que quelques vaisseaux ont dpass Anvers
et sont entrs dans le Rupel, un de ses affluents.  quelque chose
malheur est bon: les Anglais nous auront appris toute la valeur et
toutes les proprits de cet tablissement maritime.

[Note 3: Les chameaux sont deux corps creux ou grandes caisses, dont un ct
a la courbure de la muraille d'un vaisseau, de manire qu'ils
s'appliquent sur ses flancs immdiatement. Ils sont descendus  la
hauteur de la quille du vaisseau au moyen de l'eau dont on les remplit.
On les lie au vaisseau avec des cordages, et ils font corps avec lui.
On vide l'eau avec des pompes; ils soulvent le vaisseau et diminuent
son tirant d'eau.]

 l'occasion de la descente des Anglais, j'offris  l'Empereur et je fis
remettre par son ordre, au ministre de la guerre, un travail fort
circonstanci, fait pendant mon sjour en Hollande, sur la dfense de
la Zlande et sur les moyens de communication possibles entre les les,
malgr des forces maritimes suprieures.

L'loignement de Napolon pour Bernadotte datait d'une poque
antrieure. Celui-ci avait plus d'une fois tremp dans des intrigues
plus ou moins coupables envers lui. Sa grande mobilit le faisait
frquemment changer de langage; on l'accusait de fausset, et je l'ai
souvent dfendu auprs de l'Empereur de ce tort apparent, en
l'attribuant au drglement de son imagination. Les vnements de Wagram
avaient veill l'antipathie de Napolon. Peu de temps aprs l'poque 
laquelle je suis arriv dans mes rcits, la fortune appela Bernadotte 
devenir l'hritier de la couronne de Sude.  cette occasion, l'Empereur
lui exprima l'opinion qu'il avait de lui d'une manire si plaisante, que
je ne puis me refuser  consigner ici cette anecdote. Bernadotte, avec
ses manires agrables, son ton de Gascon, avait t en rapport avec
beaucoup d'officiers sudois prisonniers,  l'poque o il commandait 
Hambourg. Ces officiers avaient conserv de lui le souvenir le plus
favorable. Quand, plus tard, les Sudois cherchrent un successeur au
trne, ils pensrent  lui. Par l, leur but de se soustraire 
l'influence de la Russie tait atteint; ensuite, comme marchal
franais, ils supposrent cette dmarche agrable  l'Empereur. Enfin,
Bernadotte tant plac dans une sorte d'opposition, on crut, avec
raison, qu'il ne serait pas l'esclave de son ancien matre. Tel fut le
secret de sa nomination.

L'Empereur n'en avait pas eu le moindre avis. Bernadotte ne s'en doutait
pas davantage. Bien plus, Bernadotte, alors trs-mal avec Napolon et
souponn de nouvelles intrigues, tait l'objet d'une sorte de
surveillance de la police; aussi se conduisait-il avec circonspection.
Au milieu de ses proccupations, un tranger demande  lui parler. Cet
individu, qu'il ne connat pas, lui annonce que les tats de Sude
l'appellent  succder au roi Charles XIII. Il ne comprend rien  ce
discours, croit  une mystification, et se fche. L'autre, fort tonn,
se justifie par les papiers dont il est porteur. Bernadotte court 
Saint-Cloud, o tait l'Empereur, le fait sortir du conseil, et lui
communique ce qu'il vient de recevoir. L'Empereur n'en revient pas,
refuse d'y croire, et  deux reprises lui dit que c'est une
plaisanterie. Cependant, lui rpond Bernadotte, les lettres sont
authentiques.--Cela est vrai, rplique Napolon; cela parat certain;
je ne puis mettre obstacle au succs de leur demande: il est trop
honorable pour la France et pour moi de voir les peuples venir choisir
leurs souverains parmi mes gnraux. Ainsi acceptez; mais tout ce que je
puis vous dire, c'est qu'ils font un mauvais choix.

Napolon voulut cependant alors tablir dans le public l'opinion qu'il
avait contribu  l'lvation de Bernadotte. Mais je l'ai entendu
moi-mme souvent exprimer son indignation et son mpris de la conduite
de Charles XIII, en dshritant son sang, et dire: Il fallait bien
remplacer Gustave-Adolphe, puisqu'il tait fou; mais c'tait son fils
qu'il fallait appeler  lui succder.

Les ngociations de paix avanaient. L'Empereur m'envoyait souvent
chercher pour me parler des provinces autrichiennes qu'il avait
l'intention de se faire cder. Les ayant parcourues et habites, je les
connaissais fort bien. Je lui appris tout le parti qu'on pouvait en
tirer. Il m'annona son dsir de m'y renvoyer avec des pouvoirs sans
limites, pour faire de ce pays, en le plaant hors de l'empire et du
royaume d'Italie, un poste avanc destin  couvrir ses tats, qui
serait gouvern et administr sous l'autorit du gnral qui y
commanderait. Il voulait crer ainsi une frontire toute militaire,
comme l'taient dans le moyen ge les margraviats; et il me dit en
riant: _Et vous serez margrave_.

Dans une de ces conversations, il m'entretint de ma position domestique.
Il n'aimait pas ma femme: il connaissait ses torts envers moi; il me
parla de divorce, en dveloppa les motifs, me le prsentant comme un
lment ncessaire  un grand avenir pour moi; il m'y engagea de la
manire la plus vive. J'apprciais ces motifs comme lui; mais un
sentiment de justice et de bont, naturel  mon coeur, me fit rsister
 ses instances. J'avais aim ma femme; elle m'avait donn sa jeunesse;
je savais de quel prix taient pour elle les jouissances de l'orgueil
et de la vanit. Le changement de sa situation, le malheur et
l'humiliation qui en seraient la suite, la mettraient au dsespoir. Je
croyais la toucher par cette conduite gnreuse, et en trouver le prix
dans ses soins et un attachement vritable. Le commerce de la vie doit
se composer d'indulgence rciproque. De bonne heure j'ai mis du prix aux
souvenirs: comment en retrouver d'agrables si on se spare de ceux avec
lesquels l'on a pass ses premires annes? Je crus donc devoir me
refuser  un parti qui aurait eu une si grande influence sur ma
destine, l'aurait embellie et console. Dieu sait le prix que j'ai
retir d'une conduite si dlicate! Je repousse aujourd'hui les souvenirs
les plus pnibles de ma vie. Je ne parlerai plus qu'une fois de cette
malheureuse union; mais je le ferai avec dtail,  cause des dbats
publics qu'elle a occasionns, et l'on saura quelle masse de chagrins
une mauvaise femme peut accumuler dans le coeur d'un honnte homme.

Au moment o l'Empereur signait la paix, il prvoyait de nouvelles
guerres qui devaient le ramener dans ces mmes contres. Il n'avait pas
alors l'ide de ce mariage dont les rsultats devaient tre si funestes
pour lui par la folle confiance qu'il lui inspira. Il m'engagea 
tudier le pays occup par l'arme, afin de pouvoir un jour me servir
des connaissances que j'aurais acquises. Je fis donc une tourne fort
intressante. J'allai voir Presbourg et ses environs, le cours de la
March. Je visitai le champ de bataille d'Austerlitz et la citadelle de
Brunn, et je rentrai chez moi en revenant par Znam. Plus tard, je me
rendis  Saint-Plten, position indique pour combattre en avant de
Vienne, et je reconnus la rive gauche du Danube depuis Moelk jusqu'
Krems.

Un armistice de deux mois avait rtabli compltement l'arme. Mon corps,
renforc de tous mes troisime et quatrime bataillons, et d'un grand
nombre de recrues, tait augment d'une belle cavalerie; mais la paix,
alors d'accord avec la politique de l'Empereur, devait avoir lieu. Elle
fut hte par l'attentat commis sur lui, et qu'un simple hasard et la
prsence d'esprit du gnral Rapp firent chouer. Cet vnement a t
racont par tout le monde, et je n'en dirai qu'un mot. Il tait le
produit d'un fanatisme patriotique dont toutes les ttes de la jeunesse
allemande taient enflammes. Napolon en fut trs-effray, et on le
tint secret alors, autant que possible.

Les ngociations de la paix n'avanaient pas; Napolon, comptant sur
l'ascendant qu'il exerait sur les chefs de l'arme autrichienne,
imagina de demander  l'empereur Franois de le mettre en rapport avec
le prince Jean Lichtenstein, en ce moment commandant de l'arme.
L'empereur Franois y consentit; il chargea le prince Jean d'aller
couter les propositions de Napolon, et de les lui rapporter, sans lui
donner aucun pouvoir pour signer. Le prince Jean, d'ailleurs brave
soldat, mais homme d'un esprit peu tendu, ne put rsister aux
cajoleries dont Napolon savait faire un emploi si habile: il se laissa
dcider  signer des arrangements provisoires dont la valeur ne devait
tre relle qu'aprs l'approbation de son souverain. Mais  peine
tait-il parti pour se rendre  Holitsch, o tait l'empereur Franois,
Napolon annona la paix comme faite, et fit tirer cent coups de canon.
L'opinion publique la rclamait, et il n'tait plus au pouvoir de
l'empereur d'Autriche de s'y refuser; de faon que cette paix fut, pour
ainsi dire, escamote et faite par surprise.

C'est le 14 octobre que cet acte sans exemple eut lieu, et, le 15, je
me mis en route pour Paris, o je n'avais pas paru depuis le
couronnement, c'est--dire depuis prs de cinq ans. J'allai jeter un
coup d'oeil sur mes affaires, et me disposai  repartir promptement pour
aller prendre le gouvernement des pays cds par l'Autriche, et runis 
l'Istrie et  la Dalmatie. Ces diverses provinces composrent un corps
d'tat appel provinces illyriennes, sorte de rminiscence d'un grand
nom de l'antiquit. Je laissai le commandement de mon corps d'arme au
gnral Clausel, pour le ramener et l'tablir dans les cantonnements
qu'il devait occuper, et je prcdai,  Paris, le retour de l'Empereur.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DOUZIME


LE GNRAL RUSCA  MARMONT.

    De Villach, le 3 juin 1809.

Monseigneur, je suis avec trois mille hommes post sur la Drave, 
Villach, pour surveiller les mouvements de l'ennemi, qui tente de sortir
du Tyrol et se jeter en Croatie par Laybach et Agram. Je ne suis pas
bien fort pour m'opposer  son projet; je tcherai nanmoins de lui
faire du mal.

Ayant appris que Votre Excellence se trouvait  Laybach, je me suis
empress de l'instruire des tentatives de l'ennemi, qui, voulant
excuter ce projet, ne pourrait le faire que par la route d'Arnolstein
et Wurzenberg, et de l  Laybach. Si j'tais forc de Villach, et
oblig de me replier sur Klagenfurth, ensuite, si je puis compter d'tre
appuy par Votre Excellence, je me dirigerai sur Marbourg. Je
m'empresserai d'expdier un officier en poste pour prvenir Votre
Excellence des mouvements de l'ennemi, s'il se dirigeait sur Laybach ou
Klagenfurth.

Le courrier porteur de la prsente ne pouvait passer avec sret par
Tarvis, je le fais rtrograder sur Klagenfurth, et de l  Laybach.

_P. S._ On fait l'ennemi fort de huit  neuf mille hommes.


LE GNRAL RUSCA  MARMONT.

    Au quartier gnral de Klagenfurth, le 4 juin 1809.

Mon gnral, j'ai vacu Villach ce matin, et me suis rendu 
Klagenfurth. Les mouvements de l'ennemi m'ayant fait connatre qu'il
cherchait  me jeter dans la Drave, je me suis empress de former une
colonne et me mettre en marche, aprs avoir d soutenir une fusillade
que l'ennemi voulait prolonger pour excuter son projet.

Comme l'ennemi pourrait se diriger sur Laybach, j'ai cru devoir
prvenir Votre Excellence de ces mouvements.

Il m'est difficile de pouvoir connatre  fond ses oprations: 1 par
la difficult de la langue; 2 par la presque impossibilit de trouver
des espions.

Si j'tais fort, je l'attaquerais; mais, dans l'tat o je me trouve,
je ne pourrai le faire sans danger. Je resterai  Klagenfurth et me
dfendrai.

Je prie Votre Excellence de me faire connatre si elle doit se diriger
sur ce point.


NAPOLON  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 5 juin 1809.

Monsieur le gnral Marmont, je suppose que vous tes arriv  Laybach,
que l vous recevrez votre artillerie et un rgiment de cavalerie, et
qu'en mme temps vous veillerez sur toute la frontire et sur toute la
ligne de communication.--J'ai nomm gnraux de brigade les colonels
Bertrand, Bachelu et Plauzonne. Prsentez-moi des chefs de bataillon de
mrite pour les remplacer.--Vous pouvez garder un de ces nouveaux
gnraux de brigade: envoyez-moi les deux autres ici.


LE GNRAL RUSCA  MARMONT.

    Au quartier gnral de Klagenfurth, le 5 juin 1809.

Mon gnral, la dpche de Votre Excellence, en date d'hier, m'a t
rendue ce matin, et je m'empresse de lui rendre compte que l'ennemi,
depuis hier, ne s'est plus montr. Je vais envoyer une reconnaissance
pour connatre s'il fait quelque mouvement sur Klagenfurth.

Son point de runion tait hier  Villach; le mouvement qu'il a fait,
et ensuite des renseignements que j'ai eus, m'en donnaient l'assurance.

Il faut cependant se mfier et prvenir le parti qu'il peut prendre,
sachant que Votre Excellence est  Laybach, et qu'il peut tre arrt
s'il se dirige sur ce point. Il doit tre instruit de la position de
votre arme, et il serait possible qu'il se jett, par Tarvis, sur
Caporetto et Gorice.

J'oserai mme croire que c'est le seul parti qui lui reste. Si Votre
Excellence fait surveiller les mouvements de l'ennemi sur Plez, elle
aura le temps de le rejoindre sur Gorice.

De mon ct, je fais tout mon possible pour avoir des renseignements.

Mais, dans ce pays, il est trs-difficile de pouvoir russir, mme avec
beaucoup d'argent.

Si j'avais des forces, je prendrais l'offensive et le presserais d'une
manire vigoureuse; mais je n'ai que trois mille quatre cents hommes,
officiers compris et tous recrues. Si Votre Excellence pouvait m'envoyer
cinq mille hommes, nous pourrions nous tirer cette pine.

Des petits corps de troupes isols filent continuellement par les
hauteurs de Gemd, par la Styrie, et vont rejoindre l'arme ennemie.

Je fais surveiller Saint-Veit, pour tre averti s'il faisait quelque
mouvement par l; mais je pense qu'il ne s'cartera pas des trois routes
de Klagenfurth, d'Arnoldstein par Vutzenberg, et celle de Tarvis pour
Caporetto.

Voil les dtails que je puis donner  Votre Excellence; en attendant
ses dispositions, je me maintiendrai  Klagenfurth, poste qui me
garantit d'un coup de main.


LE GNRAL RUSCA  MARMONT.

    Au quartier gnral de Villach, le 5 juin 1809,  deux heures aprs
    midi.

Mon gnral, j'ai reu la dpche de Votre Excellence, date d'hier au
soir; j'avais dj mand ce matin, par mes dpches, que je crois
galement que l'ennemi pouvait encore se porter de Tarvis sur Gorice.
Une reconnaissance est partie ce matin, et, comme la course qu'elle a 
faire est trs-longue, elle ne rentrera que ce soir; j'aurai soin
d'informer Votre Excellence de tout ce qui parviendra  ma connaissance.

Si j'avais assez de forces, j'attaquerais l'ennemi, et, si Votre
Excellence peut disposer de quelques forces, je l'obligerai ou de
rentrer dans le Tyrol, ou le pousserai entre deux feux.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    OEdenbourg, le 6 juin 1809.

J'ai reu, monsieur le gnral Marmont, les diffrentes lettres que m'a
apportes votre aide de camp; il m'a appris qu' son passage 
Klagenfurth il avait rencontr le corps du gnral Rusca, qui se
repliait de Villach sur cette ville, forc par le gnral Chasteler, qui
tait dbouch du Tyrol avec environ six mille hommes et qui cherchait 
se rallier au prince Jean. Votre aide de camp m'a galement dit que le
gnral Rusca vous avait demand du renfort; je ne doute pas que vous
n'ayez profit de cette occasion pour joindre l'ennemi, si vous avez t
averti assez  temps. Dans tous les cas, je marche sur le prince Jean,
qui cherche  rallier ses corps pars sur la Raab, Sa Majest
m'ordonnant cette opration. Je dsire que vous y coopriez; ainsi, si
le gnral Chasteler est parvenu  passer, il faut que vous le suiviez,
et faire en sorte de le joindre, s'il est possible; vous pouvez prendre
avec vous le gnral Rusca, car je pense que les derrires de l'arme
sont libres, du moment o le gnral Chasteler a pass; vous laisseriez
quelques troupes dans le fort de Laybach, avec ordre au commandant de
tenir le plus possible, et vous approvisionneriez ce fort pour plusieurs
jours. Dans le cas o le gnral Giulay chercherait  faire un mouvement
sur votre droite pour se jeter sur Laybach, vous vous y reporteriez
vous-mme et vous pourriez l'attaquer avec avantage. Enfin, si tous les
corps autrichiens opraient leur jonction avec le prince Jean, vous
manoeuvreriez toujours pour tenir en chec le plus de forces possible,
ce que vous feriez alors avec d'autant plus de facilit, que, me portant
moi-mme sur l'arme autrichienne avec des forces imposantes, je
l'oblige  me faire face, et vous vous trouvez naturellement plac sur
son flanc. Je serai, le 9, sur la Raab, et, si l'ennemi manoeuvre, je
suivrai ses mouvements; agissez donc vous-mme d'aprs cela. Ainsi votre
premier mouvement doit tre de vous porter sur-le-champ  Marbourg, o
le gnral Chasteler se sera naturellement dirig. Vous pourrez
communiquer par votre gauche avec Macdonald, qui doit s'avancer jusqu'
Furstenfeld, mais qui laisse un petit corps d'observation  Gratz. Je
communique moi-mme avec lui, et j'aurai de cette manire promptement de
vos nouvelles.

_P. S._ Vous laisserez un officier suprieur  Klagenfurth. Sa Majest
a dsign cette place comme le grand dpt de l'arme d'Italie; elle a
mme ordonn d'y placer les canons sur les remparts, et le gnral
Chasseloup y est pour l'armement. Vous ordonnerez qu'on y runisse tous
les tranards ou hommes isols, et qu'il ne parte aucun dtachement, 
moins qu'il ne soit form en bataillon de marche.


LE GNRAL RUSCA  MARMONT.

    Au quartier gnral de Klagenfurth, le 12 juin 1809.

Monsieur le duc, le gnral Chasteler est parvenu  s'chapper, mais
sans chanter victoire. Sept cents prisonniers, quinze officiers, dont un
major, sont en notre pouvoir. Les environs de cette place ont t
couverts de huit cents blesss ou morts. Le gnral Schmidt, avec trois
mille hommes, ne doit son salut qu' la fuite prcipite qui l'a rendu
aux pnates tyroliens. Deux mille paysans se sont disperss dans les
bois, ayant jet leurs armes, avec quinze cents de leur troupe de ligne.
Le gnral Schmidt ne s'est pas arrt un instant  Villach, et ne s'est
cru en sret qu'au fort de Saxembourg, o s'est dirige sa bande en
pleine droute. Il allait, dit-il, en passant  Villach, prendre des
renforts pour redescendre. Voil, monsieur le duc, le rsultat de la
journe du 6, dans laquelle je ne pus disposer que de douze cents hommes
pour ne pas exposer la place de Klagenfurth.

Notre communication, par la route de Leoben, avec le quartier gnral
n'a t intercepte que pendant quarante-huit heures.

Si j'avais reu un renfort de trois  quatre mille hommes, la bande du
Tyrol aurait t entirement dtruite.

On remarque tous les jours des hommes gars dans les bois depuis
Klagenfurth jusqu' Villach.

J'ai reu la demande de Votre Excellence de deux cents chevaux de
selle. J'en ai fait part  la rgence, qui m'a rpondu que, si l'on
trouvait dans la province des chevaux propres  l'arme de la cavalerie,
elle tait porte  satisfaire aux dsirs de Votre Excellence. Cette
rponse ne m'a pas surpris, n'ayant pu moi-mme en trouver une quinzaine
pour l'escadron de chasseurs royaux qui ont t dmonts.

 l'gard des fourgons, il y en a eu huit disponibles sur les
quatre-vingt-seize que Son Altesse Impriale le prince Eugne, gnral
en chef de l'arme d'Italie, a requis  la province de la Carinthie. Le
dfaut d'ouvriers fait que, de longtemps, cette fourniture ne sera
remplie, malgr mes sollicitations continuelles. Je m'empresserai de
satisfaire aux dsirs de Votre Excellence  l'gard de ces derniers, lui
faisant expdier les premiers termins. Je la prie nanmoins de m'en
faire donner l'ordre par le chef de l'tat-major de l'arme d'Italie.

J'ai envoy  Villach M. le gnral Bertoletti, qui a ouvert la
communication par Tarvis, Caporetto et Ponteba. Malgr cela, je compte
faire passer les prisonniers par Laybach, parce qu'ils connaissent trop
les environs de Villach et de Tarvis, et pourraient s'chapper. Ce
gnral me mande que _Schmidt_, rentr par Saxembourg dans le
Posterthal, se rorganise, et que, renforc par les troupes du chef de
brigands _Saint-Vert_, et par un autre gnral nomm _Pul_, qui a douze
cents hommes avec lui, il tentera de s'ouvrir un passage.

Voil, monsieur le duc, les renseignements qui sont  ma connaissance.

_P. S._ Je prie Votre Excellence d'excuser si je me sers de ce papier,
n'en trouvant pas d'autres. Je suis forc, par le dpart du petit
bataillon qui escorte les prisonniers jusqu' Laybach, de tenir deux
portes de la place fermes. Je supplie Votre Excellence de les faire
escorter de Laybach  Udine par les troupes de son arme, et donner les
ordres que ce bataillon me rentre.

Je compte  cet gard sur ses bonts.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 13 juin 1809,  dix heures du soir.

L'Empereur, monsieur le gnral Marmont, reoit la lettre que vous avez
crite au vice-roi en date du 1er juin, ce qui est vraisemblablement une
erreur; car elle devrait tre du 11. Les dates sont de la dernire
importance. Sa Majest espre que vous vous serez mis aux trousses du
gnral Chasteler, si vous avez pu le couper, et que vous l'aurez suivi
pour l'empcher de se porter sur Gratz. Le vice-roi vous a crit pour
que vous mainteniez la communication sur cette ville, et que vous vous
portiez sur Marbourg et Ptau, et partout o serait l'ennemi. Vous
pouvez mme, gnral, marcher sur Gratz. Cependant, loigns comme nous
le sommes, ceci est plutt une direction gnrale qu'un ordre positif,
et les circonstances doivent dcider vos mouvements.

Le vice-roi, avec la plus grande partie de son arme, est au milieu de
la Hongrie, o partout il a forc l'ennemi  la retraite.


MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

    Cillex, 19 juin 1809.

Monseigneur, j'ai reu hier la lettre que Votre Altesse Srnissime m'a
fait l'honneur de m'crire le 14 au soir. J'tais parti la veille de
Laybach, ainsi que j'avais eu l'honneur de vous en rendre compte.
J'espre que je serai demain  Marbourg de bonne heure, si l'ennemi n'y
est pas assez en force pour mettre obstacle au passage de la Drave,
chose que j'ignore encore; dans le cas contraire, je serai oblig de
remonter cette rivire, ce qui retarderait mon arrive de deux jours.

J'ai rencontr avant-hier les avant-postes du gnral Zach, qui est sur
la route d'Agram,  ce qu'il parat, avec quatre ou cinq bataillons
croates. Ces avant-postes ne s'tant pas retirs assez vite, une
trentaine d'hommes ont t sabrs et pris.

J'ose esprer que la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser  Votre
Altesse Srnissime le 10 me justifiera dans l'esprit de Sa Majest sur
l'opinion du dfaut d'activit qu'elle a conue sur mon compte. J'ai t
en mouvement quatre heures aprs que j'eus reu la nouvelle de la
prsence du gnral Chasteler; mais, la route qu'il devait prendre tant
incertaine, j'ai d, avant de m'loigner beaucoup de Laybach, attendre
des renseignements sur lesquels j'avais droit de compter. Ce n'est pas
le silence du gnral Rusca qui m'a induit en erreur, ce sont les
fausses nouvelles qu'il m'a donnes une heure avant d'tre attaqu et
bloqu.

Permettez-moi de joindre  cette lettre une notice rapprochant les
dates des vnements et de mes mouvements.

Je n'ai reu qu'hier les deux lettres dont Sa Majest m'a honor, et
les diffrents ordres et instructions que vous supposiez qui m'taient
parvenus.

Je n'ai reu encore ni l'artillerie ni la cavalerie qui m'ont t
annonces.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 19 juin 1809, trois heures aprs midi.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre de
Laybach du 10, par laquelle vous annoncez que le 17,  trois heures du
matin, vous vous mettez en marche pour Gratz: Sa Majest espre que vous
serez arriv le 19 ou le 20. Vous tes autoris  garder le gnral
Broussier. L'intention de l'Empereur est que vous marchiez vivement sur
Giulay et Chasteler, pour les battre et ensuite faire rendre la
citadelle de Gratz.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 19 juin 1809.

Je vous ai envoy plusieurs fois, monsieur le duc, l'ordre de marcher
sur Gratz, et,  la distance o vous tes, vous n'aviez pas besoin de
cet ordre pour agir. L'Empereur trouve que vous avez commis une faute
en laissant intercepter la communication avec Gratz, car, le 18, les
avant-postes du gnral Broussier ont t attaqus: nous ignorons ce qui
se sera pass. Toutefois, gnral, l'intention de l'Empereur est que
vous marchiez sans dlai sur Gratz et que vous culbutiez les corps de
Giulay et de Chasteler, qui y sont. Si le gnral Broussier est oblig
d'vacuer Gratz, son instruction lui prescrit de se retirer sur Bruck.
Sa Majest est tonne que vous restiez tranquille et que vous
n'envoyiez pas chaque jour un officier de votre arme avec des
nouvelles, quand les plus grandes choses vont se dcider et que vous
avez sous vos ordres le meilleur corps d'arme. Vous sentez, gnral,
qu' la distance o vous tes et avec votre grade, ce n'est point un
ordre littral qui doit vous faire mouvoir, mais la masse des
vnements.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 25 juin 1809, midi.

Je reois, monsieur le gnral Marmont, votre lettre du 23, o Sa
Majest voit que vous aurez t au plus tard aujourd'hui  Gratz. Vous
aurez pris des mesures pour faire rendre la citadelle; c'est un poste
important  avoir, et vous aurez battu le corps du gnral Giulay, s'il
est auprs de vous. Ces oprations faites, il faut, gnral, vous tenir
prt  faire un mouvement important, conformment aux ordres que vous
en recevrez. Si le chteau de Gratz est pris, vous pourrez y laisser une
garnison et vous occuper de suite de le rapprovisionner.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 25 juin 1809, dix heures du soir.

L'Empereur, monsieur le gnral Marmont, espre que vous serez arriv
 Gratz aujourd'hui 25, que vous aurez attaqu l'ennemi avec le gnral
Broussier, et que vous l'aurez poursuivi pour le dtruire.

Le gnral Broussier a avec lui cinq ou six cents hommes qui
appartiennent aux autres corps de l'arme d'Italie, quinze cent mille
cartouches et la rserve de cavalerie de l'arme d'Italie. Sa Majest
me charge de vous faire connatre qu'elle dsire que vous fassiez partir
tout cela pour Bruck, de l  Neustadt et de l  Vienne, ainsi que les
munitions d'artillerie que l'on pourra se procurer indpendamment de ce
qui appartient aux divisions qui sont  Gratz.--Instruisez-moi des
ordres que vous donnerez  cet effet.

Comme Sa Majest espre recevoir dans la journe de demain, 26, des
nouvelles sur votre situation, elle les attendra pour vous envoyer de
nouveaux ordres, ce qui ne doit point cependant vous empcher de prendre
la forteresse et de faire du mal  l'ennemi.


MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

    27 juin 1809.

Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que Votre Altesse
Srnissime m'a fait l'honneur de m'crire le 25 au soir.

Un vnement aussi trange qu'imprvu m'a empch d'arriver le 25
devant Gratz, ainsi que je vous l'avais annonc: le gnral Montrichard,
sans motif et sans prtexte, a trouv convenable de ne pas marcher le
25; et, comme je l'attendais pour dboucher, mon mouvement a t d'abord
suspendu, et j'ai prouv sur son compte les plus vives inquitudes. De
nombreux officiers que j'avais envoys m'ont enfin appris qu'il tait
rest sur les montagnes de Pack. Je l'ai fait partir dans la nuit, mais
il tait trop tard pour qu'il n'y et pas un jour de perdu. Je profite
de cette occasion pour supplier Votre Altesse Srnissime d'obtenir de
Sa Majest le changement du gnral Montrichard; c'est la dixime fois
qu'il compromet le sort de l'arme par sa conduite irrflchie et son
insouciance: c'est un de ces hommes qui ne peuvent que causer des
vnements malheureux  la guerre. J'ai t au moment de lui ter sa
division et d'en donner le commandement provisoire au gnral Delzons;
mais j'ai pens qu'il tait plus convenable d'attendre les ordres de Sa
Majest.

Aussitt que j'ai su que le gnral Broussier s'tait retir de Gratz,
je lui ai crit pour l'engager  y rentrer,  y laisser les troupes qui
taient ncessaires pour bloquer la citadelle, et  s'approcher de
l'ennemi. Je l'ai prvenu que je comptais l'attaquer le 26  Wildon,
supposant que ses principales forces se trouvaient l. Le gnral
Broussier, supposant que l'ennemi n'avait personne dans Gratz, se
contenta d'envoyer deux bataillons du 84e rgiment pour bloquer la
citadelle et tenir les portes de la ville, et il marcha avec le reste
de sa division sur Wildon, dans le voisinage duquel il me trouva avec la
division Clausel.--Il me dit qu'il avait entendu une trs-vive fusillade
pendant la nuit, qui lui faisait penser que le 84e rgiment tait engag
d'une manire srieuse, et il ajouta qu'il avait vu de nombreux bivouacs
sur la gauche de la Muhr.

Je supposai alors que l'ennemi avait form le projet de s'emparer de
nos ponts, chose qui aurait t extrmement fcheuse pour nous,
puisqu'elle nous aurait empchs de passer la rivire et de communiquer
avec Vienne. J'envoyai en consquence le gnral Broussier en toute hte
pour garder le pont de Viesselburg et soutenir le 84e. Apprenant plus
tard que la chose tait trs-srieuse et que le 84e rgiment, qui avait
rencontr de trs-grandes forces ennemies  Gratz, tait bloqu dans une
partie du faubourg, je marchai avec la division Clausel pour soutenir la
division Broussier.

Trois bataillons qu'envoya d'abord le gnral Broussier, culbutrent
tout ce qui se trouva d'ennemis, et le brave 84e rgiment, qui pendant
quatorze heures avait rsist seul  presque toute l'arme ennemie, et
sans communication fait beaucoup de prisonniers, pris deux drapeaux, fut
dlivr.--Cette affaire termina la journe.

Il parat, d'aprs le rapport des prisonniers, que presque toute
l'arme se trouve runie  Gratz avec le gnral Giulay. Je vais
l'attaquer ce matin, et j'espre le faire avec succs. Le gnral
Broussier vient de me faire savoir que son intention n'tait pas de
marcher aujourd'hui; je ne puis supposer qu'il persiste dans cette
rsolution. Il rcuse mon autorit, prtendant n'avoir rien reu qui le
mt  mes ordres. Comme par la circonstance, la nature des choses et le
texte de vos lettres, il me parat qu'il s'y trouve, je vous prie,
monseigneur, de lui faire connatre d'une manire formelle les ordres de
Sa Majest, afin qu'il s'y conforme sans tiraillements.

La connaissance parfaite que j'ai du fort de Gratz m'autorise  vous
assurer qu'il y a impossibilit absolue de le prendre sans gros canons,
et je n'ai ici pas mme des pices de douze.


NAPOLON  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 28 juin 1809, neuf heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, le 27, vous n'tiez pas  Gratz. Vous avez
fait la plus grande faute militaire qu'un gnral puisse faire. Vous
auriez d y tre le 23  minuit, ou le 24 au matin. Vous avez dix mille
hommes  commander, et vous ne savez pas vous faire obir; au fond,
votre corps n'est qu'une division. Je crois que Montrichard n'est pas
grand'chose; mais vous avez mauvaise grce  vous plaindre. Que
serait-ce si vous commandiez cent vingt mille hommes? D'ailleurs, une
dsobissance formelle serait criminelle; c'est un malentendu, et
comment peut-il y en avoir quand on n'a que dix mille hommes? Marmont,
vous avez les meilleurs corps de mon arme: je dsire que vous soyez 
une bataille que je veux donner, et vous me retardez de bien des jours.
Il faut plus d'activit et plus de mouvement qu'il ne parat que vous
vous en donnez pour faire la guerre.--Vous aurez peut-tre, enfin, battu
aujourd'hui Giulay. Il est bien ncessaire que je puisse savoir  quoi
m'en tenir, o vous tes, et o se ralliera l'ennemi autour de Gratz. Il
est important qu'il soit dispers de manire qu'il ne puisse pas se
runir de bien des jours.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 28 juin 1809.

J'ai mis, monsieur le gnral Marmont, votre lettre du 27 sous les
yeux de l'Empereur. Sa Majest ne comprend pas et n'approuve pas vos
dispositions; vous deviez tre le 24  Gratz, et vous n'y tes pas le
27. Sa Majest me charge de vous dire que ce qui convient  la guerre
est de la simplicit et de la sret, et la simplicit et la sret de
vos mouvements voulaient que vous allassiez directement  Gratz: l,
vous vous seriez trouv sur la droite de la Muhr, vous auriez eu des
nouvelles de l'ennemi: c'est l'avantage des grandes villes; alors, le
26, vous auriez pu prendre un parti convenable. Au lieu de cela, vous
vous tes port sur Wildon, n'ayant pas la facilit de vous porter sur
les deux rives de la Muhr, et vous avez perdu deux jours, ce qui nuit
beaucoup aux projets de l'Empereur, en retardant l'instant de la grande
bataille que Sa Majest veut livrer  l'ennemi. Quant au gnral
Montrichard, Sa Majest n'en a pas une trs-grande opinion; mais elle ne
peut croire que, s'il avait eu des ordres positifs, il n'et pas march.
Sa Majest pense donc que les ordres ont t mal donns. Faites-moi
connatre ce qui en est, car, si le gnral Montrichard n'a pas excut
votre ordre, Sa Majest le fera traduire  un conseil de guerre.

L'Empereur suppose qu'aujourd'hui vous serez matre de Gratz, que vous
aurez suivi le gnral Giulay. Il est probable que, si vous avez une
affaire, le fort de Gratz se rendra. Toutefois, gnral, l'intention de
l'Empereur n'est pas que vous vous loigniez en poursuivant l'ennemi, et
vous devez vous mettre en mesure d'attendre ses ordres. Quand l'Empereur
saura comment les choses se sont passes, son projet est de vous donner
l'ordre de vous reployer  grandes journes sur Vienne.

Ce n'est pas la rserve de cavalerie que je vous avais demande, c'est
la rserve d'artillerie que le gnral Broussier avait dit avoir, et qui
portait quinze cent mille cartouches d'infanterie. Faites filer de suite
sur Vienne cette rserve de munitions, et faites partir galement
sur-le-champ, pour Vienne, deux compagnies du 8e rgiment d'artillerie 
pied; faites-leur faire de grandes journes.

Aussitt que vous n'aurez plus absolument besoin du gnral Broussier
et de ses troupes, envoyez-le sur Neustadt, route de Vienne. Si
cependant les vnements de la journe d'aujourd'hui vous avaient
conduit  cinq ou six lieues sur la route de la Hongrie, et que le
gnral Broussier ft plus prs d'OEdenbourg, vous le dirigeriez sur
cette ville et m'en prviendriez.

Sa Majest trouve que vous avez manoeuvr de manire  donner tout
l'avantage sur vous  l'ennemi. Vous deviez tre  Gratz avant lui, et,
comme vous n'avez qu'un petit corps, y arriver le 23: telle est
l'opinion de Sa Majest.

    (Par duplicata.)


MARMONT  NAPOLON.

    Gratz, 29 juin 1809.

Sire, je suis coupable puisque Votre Majest me condamne; mais, si de
faux calculs m'ont tromp, je n'ai pas un seul moment t distrait de
mon devoir, et mon ardeur n'a pas t un instant ralentie. Je puis
assurer Votre Majest que nous n'avons jamais march moins de dix 
douze heures par jour.

Sire, Votre Majest, en m'adressant ses reproches, pntre en mme
temps mon coeur de reconnaissance pour la bont avec laquelle ils sont
exprims. Ils ajoutent, s'il est possible, aux regrets que j'prouve
d'avoir eu le malheur de lui dplaire. Je payerai volontiers au prix de
tout mon sang le bonheur de vous satisfaire  l'avenir.


MARMONT AU MAJOR GNRAL.

    Gratz, 29 juin 1809.

Monseigneur, je reois la lettre que Votre Altesse Srnissime m'a fait
l'honneur de m'crire hier 28.--Peut-tre qu'un jour Sa Majest jugera
mes oprations avec moins de svrit, et il n'y a rien que je ne fasse
pour l'obtenir. Je vous supplie, en attendant, de lui faire assurer que
l'ennemi tait  deux marches de Gratz, lorsque j'en tais  six, et
qu'ainsi il tait toujours le matre d'y arriver avant moi; et que, de
plus, j'avais des ponts  rtablir, dont le travail a exig prs de
vingt-quatre heures.

J'ai eu l'honneur de vous rendre compte de notre entre  Gratz, le 27.
Je comptais marcher sur l'ennemi, le 28, avec mes forces runies; mais,
l'ennemi ayant pris diffrentes directions et ignorant de quel ct
taient les principales forces, je l'ai fait suivre par de fortes
avant-gardes, jusqu' six ou sept lieues d'ici, pour avoir des nouvelles
certaines. Il rsulte des renseignements qui m'ont t donns que
l'ennemi, ayant march toute la nuit du 26 au 27 et toute la journe du
27, est arriv le soir  Guas: il y tait encore le 28, mais il
paraissait dispos  en partir. Des troupes, commandes par le gnral
Zagh, se sont retires par Saint-Georges, et le gnral Kursurich s'est
port sur Feldbach. Le gnral Giulay tait de sa personne  Guas. Le
bruit, gnralement rpandu parmi les habitants et parmi les troupes,
est que l'ennemi se porte en Hongrie, et que, de Guas et Feldbach, il
doit sortir sur Furing et Saint-Gothard; il est galement annonc 
Fuistenfeld. J'ai pens que, vu l'loignement de l'ennemi et les
nouveaux ordres qui me sont annoncs, je ne devais pas marcher sur Guas,
o d'ailleurs sans doute je ne trouverais plus personne: car, puisque
l'ennemi n'a pas voulu me combattre  Gratz, o toutes les circonstances
locales taient  son avantage, il ne le fera nulle part.--Mais, pour
me mettre  mme de l'attaquer, s'il se rapproche dans sa marche, et,
dans tous les cas, pour lui fermer le chemin de Vienne, j'ai cru devoir
marcher paralllement  lui, et je me rends ce soir  Gleinderford,
qu'il occupe dj depuis hier, ou je pourrai aller chasser l'ennemi de
Feldbach, s'il y est encore, et, dans tous les cas, voir ce qui se passe
sur les bords du Raul. Aussitt que le mouvement de l'ennemi sera plus
dcid et que j'aurai la nouvelle que Guas a t vacu, je donnerai
l'ordre  la division du gnral Broussier de se porter sur Neustadt,
ainsi que vous me le prescrivez. En attendant, je la laisse  Gratz.
C'est sans doute par erreur que le gnral Broussier a rendu compte
qu'il existait quinze cent mille cartouches dans le parc de rserve de
l'aile droite de l'arme d'Italie. Il n'y a dans ce dpt de munitions,
y compris celui de sa division, que cent quatre-vingt mille cartouches.

Je puis affirmer  Votre Altesse Srnissime qu'il n'y a aucune
esprance d'avoir le chteau de Gratz, si on ne l'assige srieusement.
J'ai ordonn des travaux, des mines; j'ai envoy chercher quatre pices
de gros calibre  Laybach; mais il faut du temps pour en obtenir les
effets. J'ai galement fait demander de la poudre qui me manque. Le
commandant du fort parat un homme trs-dtermin  se dfendre et
au-dessus de toute considration; car, ce qui est sans exemple, il
canonne et fusille constamment les maisons, places et rues; et les
habitants en sont encore plus victimes que les soldats. Il y en a dj
eu un certain nombre de tus et blesss; mais, quant  nous, il nous
gne beaucoup par la grande quantit d'obstacles qu'il met  nos
communications. Je laisse, pour commencer les travaux du sige, deux
bons ingnieurs de mon corps d'arme avec une compagnie de sapeurs.

Votre Altesse Srnissime me donne l'ordre d'envoyer deux compagnies
d'artillerie  pied  Neustadt. Je la prie de me dire si je dois aussi
y envoyer mon matriel, car il ne me restera plus personne pour le
servir. J'ai trouv le moyen d'organiser dix-sept bouches  feu, et six
m'arriveront d'Italie dans deux ou trois jours. Les compagnies de
canonniers que j'ai sont insuffisantes pour le service de ces bouches 
feu, d'autant plus quelles fournissent un dtachement de cent vingt
hommes pour la conservation, la garde et la conduite des munitions
portes par des chevaux de bt, seul moyen de transport que nous ayons
encore aujourd'hui et qui, s'il venait  disparatre, nous mettrait dans
le plus grand embarras. Cet ordre serait dj excut si sa consquence
immdiate n'tait pas la dsorganisation absolue du peu d'artillerie que
nous avons, et je supplie Votre Altesse Srnissime de vouloir bien
reprsenter  Sa Majest la situation difficile dans laquelle nous
sommes  cet gard.

Les hommes des diffrents corps qui taient ici sont en route pour
Neustadt.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT

    Schoenbrunn, le 29 juin 1809, midi.

L'Empereur, monsieur le duc, a reu votre lettre du 27 au soir, par
laquelle vous lui annoncez que le gnral Giulay a fait sa retraite sur
Rachesbourg, et que vous marchez, le lendemain, 28,  sa poursuite. Sa
Majest me charge de vous dire qu'elle est mcontente de ce que vous
ayez perdu une seule heure pour marcher  sa poursuite, ce qui vous
aurait mis dans le cas d'attaquer au moins son arrire-garde. Il parait
que vous ne vous tes mis en mouvement que vingt-quatre heures aprs
qu'il a effectu sa retraite, et c'est vous mettre hors de la main de
l'Empereur, sans avoir l'espoir d'entamer ce corps ennemi.

Vous ne devez pas ignorer, gnral, que le destin des armes et celui
des plus grands vnements dpend d'une heure. Ainsi vous manquez le
corps du gnral Giulay comme vous manquez celui du gnral Chasteler.

L'Empereur, gnral, ordonne que vous dirigiez sur-le-champ le gnral
Broussier, avec les troupes  ses ordres, par la route la plus courte
sur Vienne. L'intention de Sa Majest est que, avec votre corps d'arme,
vous reveniez  grandes journes sur Vienne, aussitt que vous aurez
loign le corps du gnral Giulay. Si vous pouvez prendre le chteau de
Gratz, vous y laisserez une garnison, ce qui serait fort avantageux pour
maintenir nos communications. Si vous ne le pouvez pas, vous laisserez
une arrire-garde pour bloquer le chteau, et vous donnerez pour
instruction au commandant de n'vacuer la ville qu'un ou deux jours
aprs votre dpart. Il faut, gnral, que vous marchiez  grandes
journes, afin d'arriver  Vienne dans quatre  cinq jours; il est
essentiel que vous soyez rendu  six lieues de cette ville le 4 juillet.
Vous aurez soin de faire toutes les dmonstrations comme si vous
marchiez en avant, afin d'en imposer le plus que vous pourrez 
l'ennemi. Dans cet intervalle, vous ferez vos efforts pour prendre le
chteau de Gratz. Vous aurez soin de prvenir le gnral Garrau, 
Bruck, de votre mouvement, afin qu'il protge autant qu'il pourra la
route de Bruck  Klagenfurth. Je n'ai pas besoin de vous recommander de
faire vacuer les hpitaux de Gratz sur Bruck, et de ne laisser dans
cette ville aucun embarras.

Le vice-roi a envoy le gnral Macdonald pour couper au gnral
Chasteler la route entre Wesperin et Bude. Il parat que, quant 
Giulay, il se dirige sur la Croatie.

La ligne de communication de votre corps d'arme doit tre sur Vienne,
et tout ce que vous aurez laiss sur vos derrires doit rejoindre
Klagenfurth ou Vienne, de manire que, si l'ennemi s'emparait de la
Styrie et de la Carniole, vous ne puissiez rien y perdre. Klagenfurth et
Laybach conserveront seuls des garnisons.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

     l'le Napolon, le 3 juillet 1809, huit heures du matin.

Vous devez, monsieur le gnral Marmont, tre le 5 au matin dans l'le
Napolon; vous laisserez une arrire-garde de cavalerie et quelques
hommes d'infanterie  Neustadt; vous ordonnerez au commandant de cette
arrire-garde de pousser des partis sur le Simering, et vous lui direz
qu'il doit se mettre en communication avec le gnral Garrau  Bruck. Il
devra galement pousser des partis sur OEdenbourg, afin de pouvoir tre
instruit de ce qu'il y aurait d'important.

Ayez soin, monsieur le gnral Marmont, de m'envoyer un aide de camp 
l'avance, pour me prvenir o vous serez.


ORDRE.

    Du camp de l'le Napolon, le 2 juillet 1809, onze heures du soir.


TITRE PREMIER.

1.

Le 4,  l'heure que nous dsignerons, le gnral Oudinot fera embarquer
un gnral de brigade et quatre ou cinq bataillons de voltigeurs,
formant quinze cents hommes, au lieu qui sera indiqu, par le capitaine
de vaisseau Baste pour s'emparer du Hausl-Grund. Le capitaine de
vaisseau Baste, avec huit bateaux arms, marchera devant et protgera
leur dbarquement par une vive canonnade en enfilant les batteries
ennemies, qui, en mme temps, seront canonnes par nos batteries.

2.

Le gnral Bertrand donnera des ordres pour que le 5,  six heures du
soir, il y ait quatre bacs prs du lieu o l'on doit jeter le pont de
l'embouchure, avec des marins et agrs ncessaires  la navigation, et
avec un treuil et une cinquenelle. Aussitt que le dbarquement qui doit
avoir lieu sera excut, conformment  l'article 1er, le gnral
Oudinot fera placer huit cents hommes dans ces quatre bacs et les
dirigera pour dbarquer au pied de la batterie ennemie. Au mme moment,
une cinquenelle sera jete; ces quatre bacs s'y attacheront et serviront
 transporter des troupes  chaque voyage qu'ils feront en se servant de
cette cinquenelle.

3.

Le capitaine des pontonniers fera tablir son pont, qu'il devra
construire en deux heures, et, immdiatement aprs, le gnral Oudinot
dbouchera avec son corps, chassera l'ennemi de tous les bois, viendra
porter une de ses divisions jusqu' la Maison-Blanche, une autre sur
Mulheiten.

Le chemin le long et le plus prs de la rivire sera mis en tat pour
pouvoir tre la communication de l'arme, si cela tait ncessaire. On
travaillera  une tte pont, et, le plus tt possible, le gnral
Oudinot tablira sa droite  Mulheiten, sa gauche  la Maison-Blanche,
ayant trois ponts sur le petit canal. La plus grande partie de sa
cavalerie sera sur Mulheiten. Le gnral Oudinot aura avec lui de quoi
jeter deux ponts sur haquets de dix toises chacun. Dans cette position,
il recevra des ordres. L'Empereur sera dans l'le Alexandre.

4.

Le capitaine de vaisseau Baste s'emparera de l'le Rohr-Tsith et
enverra des barques pour flanquer la droite. Deux pices de canon seront
dbarques  terre pour faire une batterie qui battra le Zanet et
flanquera toute la droite. Il fera soutenir cette batterie par deux
cents marins arms de fusils.


TITRE II.

5.

Un quart d'heure aprs que la canonnade aura commenc sur la droite, et
aprs que la fusillade se sera fait entendre, le duc de Rivoli fera
partir les cinq bacs, portant dix pices de canon, avec mille coups 
tirer, dans des caissons, et quinze cents hommes d'infanterie, lesquels
doubleront l'le Alexandre, et iront dbarquer le plus haut qu'ils
pourront. Une cinquenelle sera jete; les bacs y seront attachs, et
serviront  porter des hommes, des chevaux, des caissons et des canons.

6.

Aussitt que les bacs auront doubl l'le Alexandre, le pont d'une
pice descendra jusqu' soixante toises de l'le Alexandre, et l sera
abattu et plac. Aussitt tout le reste du corps du duc de Rivoli
passera sur ce pont.

7.

Immdiatement aprs que le pont d'une pice sera descendu, les radeaux
fileront, et un pont sera construit vis--vis l'le Alexandre. Le duc
d'Auerstdt sera charg de faire construire ce pont, ses troupes devant
passer dessus.

8.

Au mme moment, le pont, sur pontons, sera jet par-dessus l'lot,
vis--vis l'le Alexandre, et aussitt l'artillerie du duc de Rivoli et
sa cavalerie passeront sur ce pont.

9.

Le duc de Rivoli se placera selon les circonstances; il se tiendra sous
la protection des batteries de l'le Alexandre jusqu' ce que le gnral
Oudinot ait pris le bois et que les ponts soient faits. Le duc de Rivoli
fera la gauche de l'arme. La premire position sera sous la protection
des batteries de l'le Alexandre; la deuxime, sous la protection des
batteries de l'le Lannes; la troisime, dans Enzersdorf.

10.

Le corps du prince de Ponte-Corvo, la garde et l'arme du prince
Eugne, passeront immdiatement aprs sur les diffrents ponts et
formeront la deuxime ligne. L'Empereur leur dsignera, au moment, les
ponts sur lesquels ils doivent passer.

11.

L'arme doit tre place de la manire suivante le plus tt possible:

Trois corps eu premire ligne: celui du duc de Rivoli  la gauche,
celui du gnral Oudinot au centre, celui du duc d'Auerstdt  la
droite.

En deuxime ligne, le corps du prince de Ponte-Corvo  la gauche, la
garde; le corps du duc de Raguse et la division Wrede au centre; l'arme
du prince Eugne  la droite. Chaque corps d'arme sera plac, une
division faisant la gauche, une le centre et une la droite.

12.

Le 5,  la pointe du jour, toutes les divisions seront sous les armes,
chacune ayant son artillerie, l'artillerie de rgiment, dans
l'intervalle des bataillons.

13.

Les cuirassiers, en rserve sous les ordres du duc d'Istrie, formeront
la troisime ligne.

14.

En gnral, on fera la manoeuvre par la droite, en pivotant sur
Enzersdorf, pour envelopper tout le systme de l'ennemi.


TITRE III.

15.

Le duc de Rivoli aura ses quatre divisions d'infanterie; il laissera
un rgiment badois aux ordres du gnral Reynier. Sa cavalerie sera
commande par le gnral Lasalle, qui ne recevra d'ordre que du duc, et,
qui aura sous lui les brigades Pir, Marulaz et Bruyre.

16.

Le gnral Oudinot aura ses trois divisions d'infanterie et la brigade
de cavalerie lgre du gnral Colbert. Il laissera deux bataillons,
forms des compagnies du centre, aux ordres du gnral Reynier.

17.

Le corps du duc d'Auerstdt sera compos de ses quatre divisions
d'infanterie, de la brigade de cavalerie du gnral Pajol et de celle
du gnral Jacquinot, sous les ordres du gnral Montbrun; plus, d'une
des deux divisions de dragons de l'arme d'Italie, celle du gnral
Pully ou du gnral Grouchy, ce qui fera neuf rgiments de cavalerie.

18.

Le prince de Ponte-Corvo aura son corps.

19.

La garde sera augmente du corps du duc de Raguse et de la division
Wrede.

20.

L'arme d'Italie formera le corps du prince Eugne.

21.

Les cuirassiers formeront une rserve  part, sous les ordres du duc
d'Istrie.


TITRE IV.

De la dfense de l'le.

22.

Le gnral de division Reynier sera charg du commandement de l'le; il
prendra le service le 4  midi; il donnera le commandement des
diffrentes les et postes dtachs aux officiers d'artillerie les plus
anciens ou les plus propres employs dans les batteries desdites les.

23.

Le gnral Reynier aura sous ses ordres:

1 Un rgiment de Bade que fournit le corps du duc de Rivoli;

2 Les deux bataillons que fournit le corps du gnral Oudinot;

3 Deux bataillons saxons que fournira le corps du prince de
Ponte-Corvo;

4 Le bataillon du prince de Neufchtel.

Le bataillon de Neufchtel et un bataillon badois seront placs dans la
tte de pont, dans laquelle il y aura six pices de canon en batterie.
Ce mouvement ne se fera que pendant la nuit du 4 au 5.

L'autre bataillon badois mettra vingt-cinq hommes dans l'ile
Saint-Hilaire, vingt-cinq hommes dans l'le Massna, deux cents hommes
dans l'le du Moulin, vingt-cinq dans l'le Lannes, vingt-cinq dans
l'le Espagne et vingt-cinq dans l'le Alexandre, ce qui fera trois cent
vingt-cinq hommes. Le reste sera en rserve pour se porter partout o il
sera ncessaire.

Des deux bataillons du corps du gnral Oudinot, un sera plac  la
tte de son pont, et l'autre  la tte des grands ponts du Danube.

Des deux bataillons saxons, l'un sera plac en rserve; l'autre aux
grands ponts du Danube.

24.

Toutes les batteries des les et la garde de tous les ponts seront sous
les ordres du gnral Reynier. Il fera excuter les changements et fera
transporter les pices o les circonstances, pendant la bataille,
pourront les rendre ncessaires.


TITRE V.

Des btiments de guerre.

25.

Il y aura deux btiments de guerre arms de pices de canon en station
entre Stadelau et la rive gauche, tant pour inquiter l'ennemi que pour
prvenir de ce qui viendrait  leur connaissance et des entreprises que
l'ennemi voudrait faire contre le Prater, ou tout autre point de la rive
droite, et pour arrter les brlots qu'il voudrait envoyer. Deux autres
btiments arms seront placs entre Gross-Aspern et notre pont pour
inquiter ce que l'ennemi a dans les les et observer ses mouvements.

Le reste des barques armes se tiendra sur notre droite pour protger
la descente et toute notre droite.


LE GNRAL MONTBRUN  MARMONT.

    Hohen-Ruppersdorff, le 8 juillet 1809.

Mon gnral, d'aprs les ordres que j'ai reus hier, je suis venu
prendre position ici et fais clairer le pays le long de la _March_. Le
parti qui a t dirig sur _Marchek_ a trouv beaucoup de blesss 
_Schoenkirchen_; il y en avait aussi beaucoup  _Genserndorff_, o la
reconnaissance a trouv trois cents chevaux ennemis, prs desquels elle
est reste en prsence jusqu' la nuit. L'officier qui la commandait m'a
rapport que les habitants et les dserteurs lui avaient assur que
dix-neuf escadrons, tant hussards que dragons, avaient de passer la
_March_, soit  _Marchek_, soit en descendant cette rivire dans la
direction de _Presbourg_. Mes rgiments, qui ont bivaqu la nuit
dernire  _Spanberg_ et  _Erdpress_, ont pouss des reconnaissances
sur _Drnkrut_, _Leuterstall_ et _Enzersdorf_. On n'a pu aller jusqu'au
premier endroit, parce qu'on a trouv l'ennemi  moiti chemin de
_Spanberg_  _Drnkrut_. L'officier qui les commandait a appris par les
habitants, et ce qui m'a t confirm par des dserteurs, que le
quatrime corps de l'arme autrichienne, command par le comte de
Rosenberg, compos en partie des rgiments de _Ferdinand_,
_Lichtenstein_, _Blankenstein_ et _Stipsitz_, de deux divisions de
hussards d'insurrection et des deux rgiments d'infanterie de
_Wokazowitz_ et _Starrey_, qui avaient souffert beaucoup, s'taient
retirs par _Drnkrut_. Au village d'_Enzersdorf_, nous avons trouv un
hpital o il y avait beaucoup de blesss; hier, nous en avons ramass
une grande quantit, ainsi que de traneurs, dans tous les villages o
ma division et mes dtachements ont pass. D'aprs tous ces
renseignements, je dois supposer que le corps de _Rosenberg_ descend la
_March_ et que les autres corps font leur retraite par les routes de
_Nikolsburg_, _Znam_ et _Horn_. Il serait bon cependant qu'on observt
le cours de la _March_ depuis _Drnkrut_ jusqu' son embouchure, afin
d'viter les coups de main que pourraient faire sur les derrires de
l'arme les dix-neuf escadrons dont il est fait mention. J'ai prvenu
le gnral _Grouchy_, qui, d'aprs les ordres de Son Altesse, doit
rester  _Ruppersdorff_, de tous les renseignements que j'ai obtenus,
pour qu'il ait  se conduire comme il l'entendra le mieux.

Je pars  l'instant pour me rendre aux derniers ordres que j'ai reus
de Son Altesse, et marche sur _Nikolsbourg_ par la grande route de
_Vienne_. Je pousserai aujourd'hui la brigade du gnral Colbert aussi
loin que je le pourrai; demain, j'espre rencontrer l'arrire-garde
ennemie, ainsi que ses bagages; je les ferai poursuivre de manire  ce
qu'il nous en reste au moins une partie. Il ne dpendra pas de moi que
vous ne soyez content de ma division.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Wolkersdorf, le 8 juillet 1809, trois heures aprs midi.

Je reois  l'instant, monsieur le duc, votre lettre de Wllfersdorf, 
midi. Comme il est trois heures, vous aurez eu d'autres renseignements
sur l'ennemi, qui parat effectivement se retirer en Bohme. L'Empereur
vous laisse matre de marcher sur Znam si, par ce moyen, vous croyez
vous trouver plus prs de la gauche de l'ennemi. Le duc d'Auerstdt,
avec son corps d'arme, se met en marche; il sera, vers huit heures du
soir,  Wllfersdorff. Dans quelque direction que vous soyez, donnez de
vos nouvelles au duc d'Auerstdt. Le duc de Rivoli tait ce matin de
bonne heure  Stockerau; si l'ennemi tait sur la route de Znam, il
l'aura poursuivi, et il sera probablement cette nuit  Hollabrunn. La
rivire qui est devant vous  Znam n'est rien; elle est partout
guable. L'Empereur vous recommande de bien conserver les manutentions
et les magasins. Vous ne nous avez pas envoy les lettres de la poste:
il faut les enlever partout. Il y a  Znam une fabrique de tabac
trs-importante; il faut la conserver, d'autant mieux qu'on en manque 
Vienne.


LE MAJOR GNRAL  MARMONT.

    Wlfersdorf, le 10 juillet 1809, neuf heures et demie du matin.

Je vous prviens, monsieur le duc, que le marchal duc d'Auerstdt est
arriv hier  Nikolsbourg et qu'il part aujourd'hui pour se diriger sur
Znam. Le duc de Rivoli s'est battu hier  Hollabrunn avec
l'arrire-garde ennemie. L'Empereur n'a point encore de nouvelles de
votre arrive  Laah; Sa Majest en attend d'un moment  l'autre; elle
va partir dans une heure ou deux,  la tte de sa garde, pour se diriger
de votre ct. Ainsi nous aurons demain, du ct de Znam, des forces
imposantes pour y combattre l'ennemi s'il prend position; mais on a plus
lieu de penser qu'il se retire en Bohme.


NAPOLON  MARMONT.

    Laah, le 11 juillet 1809, deux heures du matin.

Monsieur le gnral Marmont, l'officier de gnie italien que vous avez
expdi est arriv  minuit. Il a donc mis six heures pour faire cette
mission: depuis, il n'est arriv personne. Cet officier pouvait
s'garer; les rgles de la guerre voulaient que vous en envoyassiez
trois  demi-heure de distance les uns des autres. Je n'ai trouv  Laah
aucun commandant, aucune garnison, pas mme un poste  vos ponts;
cependant, si les hussards qui rdent dans la plaine taient venus les
brler, votre retraite et t compromise: vous n'avez pas appris cette
insouciance en servant avec moi. Comment n'avez-vous pas laiss des
postes de cavalerie pour jalonner la route et pour que vos nouvelles
arrivassent promptement? Le duc d'Auerstdt avait ordre de vous appuyer;
vous l'avez si peu press de venir  vous, qu'il s'est port 
Nikolsbourg, c'est--dire  deux journes de vous: heureusement qu'hier
je l'ai fait venir ici. La lettre que vous lui crivez n'est pas assez
pressante; il est tout simple qu'aucun gnral n'aime  venir en seconde
ligne. Je monte  cheval avec toute la cavalerie; mais il est dj deux
heures du matin; ayez soin de ne rien engager de srieux jusqu' ce que
je sois  porte de vous. Le gnral Oudinot, qui a pris une direction
 gauche, a d vous envoyer un officier pour avoir des nouvelles.
Envoyez-moi quelqu'un qui connaisse bien votre position et celle de
l'ennemi. Quel est le village pris et repris? Faites-m'en un croquis que
vous m'enverrez en route.


MARMONT  NAPOLON.

    Quartier gnral de Znam, 11 juillet 1809.

Sire, j'ai reu la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire; je crois pouvoir me justifier des reproches qu'elle contient.

L'uniformit des rapports m'a autoris  croire que l'arme ennemie
avait dpass Znam, et que, tout au plus, une simple arrire-garde s'y
trouvait: j'ai pu croire, d'aprs ce qui m'a t affirm, que deux
rgiments de cavalerie et deux rgiments d'infanterie, ainsi qu'on le
disait, occupaient seulement la ville de Znam, se disposant  la
retraite, ayant entendu le canon le 9, presque dans la direction de
cette ville. L'ennemi ne m'a d'abord prsent que de la cavalerie,
ensuite quelques tirailleurs. Plusieurs de ces tirailleurs pris ne m'ont
parl que de quatorze bataillons de grenadiers, qui venaient d'tre
envoys ici pour protger la retraite, et j'ai d me croire assez fort
pour les battre.

Ce n'est qu'aprs deux heures de combat que j'ai pu juger que l'ennemi
avait environ trente mille hommes, diviss par la rivire, et que le
marchal Massna marchait  eux.

Dans cette situation, je me trouvais encore  mme d'obtenir les plus
grands succs sans secours.--Plus tard enfin, les mouvements de
cavalerie m'ont donn l'occasion de voir encore trente mille hommes 
une lieue de moi, et j'ai jug alors que le concours du gnral Davoust
tait ncessaire, et je lui ai crit en toute hte. J'aurais cru manquer
 mes devoirs de le faire plus tt, puisque j'aurais influ sur les
combinaisons de Votre Majest par une alarme prmature. J'ai envoy
trois officiers au gnral Davoust, et l'officier de gnie italien tait
le premier. Ainsi je n'ai nglig aucun moyen de lui donner de mes
nouvelles.

Une fois matre de la position que j'avais attaque, j'ai d la
conserver, parce que tous les mouvements de l'ennemi indiquaient
videmment l'intention de se retirer, parce que ma position tait bonne,
et que je pouvais, pendant cinq  six heures, soutenir tous les efforts
de l'arme ennemie, ma gauche tant appuye  la rivire dans un endroit
qui n'est pas guable et o les rives sont escarpes: mon front, couvert
par un ravin extrmement facile  dfendre et par un village offensif et
dfensif; ma droite, par deux fermes qui sont votes, que j'ai fait
crneler, qui sont deux forteresses et qui sont places prcisment  la
distance convenable pour soutenir et rendre inexpugnables les quatre
mille chevaux que j'ai; enfin la ferme la plus  droite, tant appuye
par un bois trs-vaste, complte tout le systme de dfense. En dernier
lieu, je devais toujours faire entrer en balance le concours du marchal
Massna, dont j'avais vu le feu, et la terreur d'un ennemi qui se
retire, qui est tourn, et la vigueur des troupes que je commande.

Quant  ce qui regarde la communication, Sire, voil ce que j'ai fait.
J'ai laiss le 7e rgiment de chasseurs  Laah, jusqu' huit heures du
matin, partie au pont de Ruhauf et partie  Schonau sur la route de
Nikolsbourg, et il n'a quitt cette position que quand j'ai connu
officiellement que l'avant-garde du marchal Davoust tait arrive 
Nikolsbourg, et que les postes du 1er dragons occupaient le cours de la
rivire; enfin, Sire, j'ai eu constamment deux escadrons occups 
observer les bords de la Taya, depuis la position que j'occupe jusqu'
deux lieues en arrire de nous.

Sire, j'espre que Votre Majest agrera avec bont l'expos de ces
faits, et qu'il rtablira dans son opinion autant ma prudence que mon
dsir de bien faire.

J'ai l'honneur d'envoyer  Votre Majest le croquis qu'elle m'a
demand.


LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

    Au camp devant Znam, le 12 juillet 1809.

L'Empereur ordonne, monsieur le marchal, que vous fassiez partir,
demain 12, la division bavaroise du gnral de Wrede, pour se rendre, 
petites journes,  Lintz. Vous lui ordonnerez de traverser le cercle
d'Ober-Manhartsberg, et, en y passant, d'installer l'intendance et le
commandant de la province dans la principale ville. Le gnral
commandant cette division verra M. l'intendant gnral, qui fera partir
avec lui l'intendant qu'il aura dsign; quant au commandant,
l'adjudant-commandant Maucune est nomm  cet emploi. Vous prescrirez
aussi  la division de Wrede de laisser, en passant, un bataillon au
chef-lieu de la province.

L'Empereur remet sous les ordres de M. le marchal duc d'Auerstdt la
division de cavalerie lgre du gnral Montbrun tout entire. J'en ai
prvenu ce gnral, et je lui ai prescrit de prendre sur-le-champ les
ordres du duc d'Auerstdt, ayant un mouvement  faire ds ce soir.

Sa Majest, monsieur le marchal, ordonne que vous preniez le
commandement du cercle de Vienne, sur la rive gauche du Danube qui
confine  la March. Vous tablirez votre quartier gnral dans le
chef-lieu de ce cercle, et vous ferez baraquer votre corps d'arme par
division,  une ou deux lieues de distance. Vous commencerez demain
votre mouvement; faites-moi connatre l'itinraire de votre marche.


LE MARCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHTEL.

    14 juillet 1809.

Monseigneur, quoique mes rapports journaliers vous aient fait connatre
dans le plus grand dtail les vnements qui viennent d'avoir lieu, je
crois de mon devoir de vous rendre un compte qui en prsente l'ensemble.

Le 7, je reus l'ordre de me porter en avant avec mon corps d'arme,
augment de la division bavaroise et de la cavalerie lgre du gnral
Montbrun, pour marcher  la recherche de l'ennemi par la route de
Nikolsbourg. Arriv  Wllersdorf, j'y acquis la certitude que trs-peu
de troupes ennemies y avaient pass, et qu'au contraire la masse de ses
forces tait dirige sur Znam. Je me mis en marche pour me porter sur
cette ville,  une lieue et demie de laquelle j'arrivai le 10,  onze
heures du matin. Tous les rapports qui m'avaient t faits s'accordaient
 m'annoncer que l'arme ennemie avait dpass cette ville, et que je
n'y trouverais plus qu'une arrire-garde.

Je vis bientt paratre, sur les hauteurs qui couvrent le bassin de
Znam, six  sept mille hommes d'infanterie qui voulaient m'en disputer
la possession. Je les fis immdiatement attaquer par la division
Clausel, soutenue par la division bavaroise, ayant en rserve la
division Claparde.

Le 8e rgiment d'infanterie lgre, soutenu du 23e, chargea avec tant
de vigueur et de confiance l'ennemi, que, dans peu d'instants, il fut
forc  la retraite. Le gnral Delzons conduisait cette charge avec son
habilet ordinaire. La cavalerie du gnral Montbrun culbuta toute la
cavalerie ennemie qui tait sur la gauche, et nous arrivmes bientt sur
les bords du ravin qui borde la plaine.

J'aperus alors bien distinctement dix  douze mille hommes de troupes
autrichiennes dans le bassin, et un corps de vingt  vingt-cinq mille
sur la rive droite de la Taya, qui n'avait pas eu le temps de passer
cette rivire. Dj diffrents indices me faisaient souponner le
voisinage du marchal Massna par la route de Stokerau.

Je pensai que la fortune m'offrait la plus belle occasion possible, et
que je pouvais dtruire l'arme ennemie en battant ce que j'avais devant
moi, en coupant les ponts, et livrant tout ce qui tait de l'autre ct
de la rivire au marchal Massna.

Je fis mes dispositions d'attaque; mais, avant de les faire excuter,
je crus utile de bien faire clairer ma droite, et j'ordonnai un
mouvement offensif  la cavalerie du gnral Montbrun. Ce mouvement nous
dcouvrit prs de quarante mille hommes de l'arme ennemie, avec tout le
parc d'artillerie qui tait en avant de Znam. La prsence d'une force
aussi considrable me fit renoncer  attaquer l'ennemi; mais, fort de
l'opinion qui soutient les armes victorieuses, assur de l'ignorance de
l'ennemi sur mes vritables forces, je pris avec scurit position sur
les bords du ravin. Je fis retrancher deux fermes qui servaient d'appui
 ma droite, couvraient ma cavalerie, et j'occupai le village de
Tisevich, qui tait en avant de mon front et me donnait action sur les
ponts de la Taya, et je fis garnir d'une nombreuse artillerie toutes les
hauteurs.

L'ennemi voulut bientt nous faire vacuer le village, et l'attaqua
avec beaucoup de vigueur. Il fut dfendu avec opinitret par le gnral
bavarois Becker, commandant la deuxime brigade. Mais, aprs un certain
temps, de nouveaux secours lui furent ncessaires pour conserver une
partie du village dont l'autre lui avait t prise par l'ennemi. Le
combat se soutint avec des alternatives de revers et de succs, et la
moiti du village fut prise et reprise trois fois de suite; mais la
fortune fut fixe quand le 81e rgiment marcha au secours du gnral
Becker.

Je dois beaucoup d'loges  la manire vigoureuse dont ce gnral s'est
conduit, et je dois beaucoup de louanges au colonel Bont  la dfense
qu'il a faite pendant ces vnements.

L'ennemi, aprs de frquentes charges sur le village, se trouvant en
dsordre, j'ordonnai au gnral comte Preiken, qui commande les chevaux
bavarois, de dboucher et de charger l'ennemi. Cette charge, faite avec
beaucoup de vigueur, eut pour rsultat ce que je devais en attendre, et
l'ennemi perdit un bon nombre de prisonniers.

L'ennemi dirigea plusieurs colonnes sur d'autres points de ma ligne,
mais sans succs; et, aprs un combat de neuf heures, nous restmes
matres des positions dont nous nous tions empars.

Le lendemain, l'ennemi se disposa  la retraite. Lorsque je vis
dboucher sur les bords de la Taya l'avant-garde du marchal Massna, je
me portai en toute hte sur les flancs de l'arme ennemie, esprant
pouvoir l'entraver dans son mouvement. La disproportion de mes forces
avec celles de l'ennemi m'obligeait  attendre que, d'un ct, le corps
du marchal Massna et fait des progrs, et que, de l'autre, celui du
marchal Davoust ft en liaison avec moi. L'ennemi, qui s'aperut de mon
projet, vint m'attaquer, et il en rsulta un combat o l'ennemi, malgr
les avantages du nombre, ne put nous faire cder le terrain. Mais Votre
Altesse Srnissime en est aussi bien instruite que moi, puisqu'elle y a
assist sur le soir.

Sa Majest m'ordonna de marcher sur Znam, afin d'aider au mouvement du
marchal Massna, et nous allions entrer dans cette ville lorsque je
reus l'ordre de faire cesser le feu.

Les rsultats de cette journe sont d'avoir pris deux drapeaux, deux
mille hommes  l'ennemi; d'avoir retard sa marche, de manire  ce
qu'elle aurait pu tre combattue avec avantage si la gnrosit de
l'Empereur n'et fait accorder une suspension d'armes  l'ennemi.

L'ennemi a perdu plus de trois mille hommes tus ou blesss dans ces
deux journes. Nous avons eu seize cents hommes hors de combat. Parmi
les blesss se trouvent le gnral de division Claparde, les gnraux
de brigade Delzons et Bertrand. C'est la deuxime fois dans la campagne
que le gnral Delzons est bless.

Je ne saurais trop me louer des gnraux, officiers et soldats. Mais je
dois particulirement des loges aux gnraux Clausel et Delzons.


LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 17 juillet 1809.

Je vous prviens, monsieur le marchal, que l'intention de l'Empereur
est que votre corps d'arme prenne la dnomination de onzime corps.

Je donne l'ordre au gnral Lariboissire de faire les dispositions
ncessaires pour y attacher trente pices d'artillerie; correspondez 
cet gard avec lui.

Le prince vice-roi m'a annonc qu'il vous avait envoy tous les
troisimes et quatrimes bataillons qui taient  l'arme d'Italie, et
dont les premiers bataillons taient sous vos ordres. Faites-moi
connatre si tous ces bataillons sont arrivs, et envoyez-m'en la liste,
ainsi que l'tat de situation.

Je donne l'ordre  la brigade de cavalerie lgre du gnral Thiry,
compose du 1er rgiment provisoire de chasseurs, d'un rgiment de
chevaux lgers wurtembergeois et du 25e rgiment de chasseurs, de se
rendre de Presbourg auprs de vous, pour faire partie de votre corps
d'arme. Le prince vice-roi vous fera donner avis de sa marche.

Je donne l'ordre aux gnraux Bertrand et Lariboissire de rorganiser
les quipages de pont, et, par suite de cette disposition, votre corps
d'arme aura une compagnie de pontonniers avec trois pontons sur trois
haquets munis de leurs poutrelles, madriers, ancres, cordages, etc., de
manire  pouvoir jeter un pont de vingt toises.

Le gnral Bertrand est charg aussi d'organiser sur-le-champ le
service du gnie et d'attacher  votre corps d'arme une compagnie de
sapeurs, le nombre d'officiers du gnie ncessaire, et six mille outils
sur des chariots attels.


LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 17 juillet 1809.

L'Empereur ordonne, monsieur le marchal, que vous portiez votre
quartier gnral  Krems, et que vous fassiez camper votre corps
d'arme, par deux divisions, aux environs de cette ville. Sa Majest
vous recommande de former des magasins et d'utiliser toutes les
ressources du cercle dont Krems est le chef-lieu, pour
l'approvisionnement de votre arme. Elle verrait avec plaisir que vous
tablissiez  Krems un atelier d'habillement pour reformer l'habillement
de vos troupes. Vous mnerez avec vous la division de cuirassiers
commande par le duc de Padoue, qui est maintenant  Stokerau; vous la
cantonnerez dans tout le cercle, en choisissant les lieux les plus
favorables pour son tablissement, et vous emploierez tout pour la
mettre en tat. Je joins ici un ordre pour cette division.

Je vous prviens aussi, monsieur le duc, que l'intention de Sa Majest
est qu'on ait soin d'tablir des hpitaux de convalescence dans les
lieux o sont places les divisions. Les divisions doivent camper; les
administrations doivent tre avec elles, et Sa Majest recommande
expressment que l'on s'occupe de remonter la cavalerie et de se mettre
dans le meilleur tat possible.

Je n'ai point reu vos tats de situation, depuis la bataille; je vous
prie de me les faire adresser.


NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 24 juillet 1809.

Mon cousin, je ne conois pas que vous fassiez dpendre la construction
de vos camps de savoir si vous conserverez ou non les quatrimes
bataillons; c'est tout  fait de l'enfantillage. Faites camper sans
dlai vos troupes et faites-les exercer, c'est le meilleur moyen de
maintenir parmi elles l'ordre et la discipline; et les mois d'aot et de
septembre sont les plus favorables pour le campement. J'irai dans huit
jours passer la revue de votre corps; faites que je voie les camps en
bon tat.


NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

    Juillet 1809.

Mon cousin, le 25e rgiment de chasseurs, qui fait partie de votre
corps d'arme, a, au dpt de cavalerie de Klosterneubourg, cent
cinquante hommes  pied. Il vous est facile de faire acheter des chevaux
 un prix raisonnable, sur les confins de la Bohme, pour monter ces
hommes. Occupez-vous de cela, et tchez de procurer  ce rgiment, qui
n'a que quatre cents chevaux  l'arme, une centaine de chevaux, ce qui,
avec les deux cents qui lui viennent d'Italie, le porterait  sept cents
chevaux.


LE MARCHAL MARMONT  MARET.

    28 juillet 1809.

Monsieur le comte, je ne reois qu'en ce moment la lettre que Votre
Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 23 juillet, et je ne perds
pas un moment pour y rpondre. Je commence d'abord par vous remercier du
sentiment qui l'a dicte, et je m'empresse de vous donner les
renseignements que vous me demandez.

Il y a dix gnraux qui comptent en ce moment  mon corps d'arme, dont
deux gnraux de division et huit gnraux de brigade. Le gnral de
division Claparde, le gnral de brigade Delzons, le gnral Soyez, le
gnral Thiry, sont les seuls qui, jusqu'ici, aient reu des titres. Les
autres mritent tous d'en recevoir, et j'ai la conviction intime que,
dans aucun corps de son arme, Sa Majest n'a de plus braves gnraux et
de plus dvous  sa personne. Voici leurs noms:

Le gnral de division Clausel est un officier de la plus grande
distinction, et auquel je ne saurais donner trop d'loges pour sa
conduite dans la campagne que nous venons de faire pendant tout le temps
qu'il a servi sous mes ordres.

Le gnral de brigade Tirlet, commandant l'artillerie. C'est un
officier rempli du zle le plus ardent, qui a fait toutes les campagnes
d'gypte, qui est dj fort ancien gnral de brigade, et dont tous les
cadets ont t faits gnraux de division et revtus de titres. Je n'ai
jamais eu, depuis six ans qu'il sert avec moi, que des loges  lui
donner.

Le gnral Launay a t bless trs-grivement  l'affaire de Gospich,
o il s'est comport de manire  mriter beaucoup d'loges; il est un
des plus anciens gnraux de l'arme franaise.

Les trois autres gnraux sont MM. Bertrand, Bachelu et Plauzonne, que
Sa Majest a promus il y a deux mois. Ils sont tous les trois des
officiers de la plus grande distinction.

Le gnral Delzons et le gnral Soyez ont reu prcdemment le titre
de baron et une dotation de quatre mille francs. Je vous les recommande
pour y faire ajouter ce que les bonts de l'Empereur voudraient leur
accorder. Ce sont des officiers de fortune et des plus braves que je
connaisse. Le gnral Delzons, entre autres, est un officier de la plus
grande capacit. Le gnral Soyez a t bless  l'affaire de Gospich
d'une manire trs-grave. Le gnral Delzons l'a t plus lgrement,
mais deux fois, l'une  l'affaire d'Ottochatz, et l'autre devant Znam.

Je finirai par vous prier de recommander aux bonts de Sa Majest
l'adjudant gnral Delort, qui remplit les fonctions de chef
d'tat-major de mon corps d'arme, qui est, pour ainsi dire, le plus
ancien colonel de l'arme, et mon premier aide de camp Richemont,
officier de la plus grande valeur et digne des bonts de l'Empereur.


LE MARCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHTEL.

    14 aot 1809.

Monseigneur, j'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 11 aot.

Je n'ai point eu l'intention de changer les dispositions ordonnes par
l'Empereur; mais bien, au contraire, d'excuter, fidlement et
ponctuellement, ce qui a t prescrit par l'ordre du jour dont j'ai
l'honneur de vous envoyer copie.

Il est accord aux soldats, dans les cantonnements, seize onces de
viande, vingt-quatre onces de pain de munition, quatre onces de pain de
soupe, une bouteille de vin, et une ration d'eau-de-vie.

Et, comme il n'est pas possible que l'intention de Sa Majest soit que
les troupes campes soient moins bien traites que les troupes
cantonnes, mais que, au contraire, il me parat clair que sa volont
est qu'elles reoivent cet accroissement de nourriture pendant tout le
temps qu'elles seront nourries par le pays, j'ai cru devoir ordonner
l'application au camp de l'ordre relatif aux cantonnements. J'ajouterai
que les troupes de mon corps d'arme sont arrires de trois mois de
solde, et que, si elles ne recevaient pas un accroissement de
nourriture, elles souffriraient beaucoup et seraient loin de se refaire,
ne pouvant rien acheter pour mettre  l'ordinaire tant qu'il ne sera pas
possible de leur faire le prt rgulirement.

Ces considrations et le texte de l'ordre de Sa Majest m'ont dcid 
vous adresser ces reprsentations et  vous demander de me faire
connatre les ordres de l'Empereur.


NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 29 aot 1809.

Mon cousin, allez voir Presbourg, la position de Theben, Marcheck,
Augern, et remontez la March jusqu' Gding. De l, allez  Nikolsbourg
et Brunn, visitez la citadelle de Brunn, et revenez par Znam sur Krems.
Cette tourne est convenable pour bien observer la nature du terrain
entre les monts Krapacks et la March; suivez la chane des Krapacks,
aussi loin que vous le pourrez, jusqu'aux postes ennemis. Reconnaissez
bien Presbourg et le terrain depuis Presbourg jusqu' Marcheck et le
long de la March.


LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 6 septembre 1809.

Je vous prviens, monsieur le marchal, que l'Empereur partira d'ici,
le 8,  quatre heures du matin, et se rendra, par la rive droite du
Danube,  l'abbaye de Gottweig, o Sa Majest djeunera. Sa Majest
passera ensuite le Danube  Mautern, et se tendra au camp de Krems, o
elle verra toutes les troupes qui sont sous vos ordres, infanterie,
cavalerie, artillerie, tant la cavalerie lgre que la grosse cavalerie.
Donnez, en consquence, monsieur le duc, tous les ordres ncessaires
pour cet objet, et,  cet effet, vous ferez reployer tous les postes.

Je vous prviens en mme temps que Son Altesse Impriale le prince
vice-roi d'Italie se rendra demain, 7, pour passer une revue dtaille
de la troisime division de cuirassiers. Donnez vos ordres pour que tout
soit prt pour cette revue.

(Par duplicata.)


LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

    Schoenbrunn, le 10 septembre 1809.

L'Empereur ordonne, monsieur le marchal, que vous placiez la division
de cuirassiers aux ordres du gnral duc de Padoue, savoir les derniers
postes  la distance de dix lieues de Stokerau, le long du Danube, sur
la route de Krems, sur celle de Bohme et sur celle de Znam. Le gnral
commandant la division placera son quartier gnral  deux lieues au
plus de distance de Stokerau, et il ne devra avoir aucune troupe 
Stokerau.

Je donne l'ordre  M. le marchal duc de Reggio de retirer ce qui
appartient  la division de cuirassiers du gnral Saint-Germain et 
toute autre espce de cavalerie, pour les pousser sur la route de Brunn
et sur la March.

Sa Majest ordonne aussi, monsieur le duc, que vous fassiez faire, par
un officier d'tat-major, une reconnaissance de Krems  Lintz par la
rive gauche du Danube, de Krems  Znam, et de Krems  Stokerau. Cette
reconnaissance devra tre faite sur l'chelle de trois lignes pour cent
toises, et il faudra avoir soin d'y faire connatre la nature des
chemins, leur voie et celle des montagnes.




LIVRE TREIZIME

1809--1810

SOMMAIRE.--Le duc de Raguse  Paris.--Conversations intimes.--Le duc
Decrs.--L'Empereur  Fontainebleau.--Pouvoir du gouverneur des
provinces illyriennes.--Le cardinal Fesch.--Les provinces
illyriennes.--Rgiments frontires.--Les _faiseurs_ de Paris.--Les
pachas turcs.--Expdition d'Isachich et de Bihacz.--Reddition de
Czettin.--Administration.--Le blocus continental; son influence.--Garde
nationale.--Systme de contributions directes.--Emprunt 
Trieste.--Ponts et chausses.--Instruction publique.--Rgie des tabacs,
poudres et salptres.--Inspection des rgiments frontires.


Je revenais content, satisfait, aprs avoir t nomm marchal avec le
suffrage de l'arme. La campagne avait t glorieuse, et vritablement
elle tait une des plus belles qu'et faites l'Empereur, si l'on songe
 la nature et  la faiblesse des moyens dont il avait dispos  son
dbut. C'tait toujours le grand capitaine, objet de l'tonnement du
monde. Il n'tait tomb encore dans aucune des aberrations qui ont
marqu la fin de sa carrire. Si, comme politique et comme souverain,
on pouvait l'accuser, je ne l'avais pas vu assez longtemps, et j'avais
surtout perdu de vue la France depuis trop d'annes, pour juger
sainement les changements qui s'taient oprs en lui et dans la
situation des choses. Mon admiration pour sa personne tait toujours la
mme. J'arrivai  Paris avec ces sentiments, peu en harmonie avec ceux
du public. Certes, on apprciait cette campagne de 1809; on tait
satisfait de la paix; mais on tait blas sur la gloire militaire. On
voulait du repos, on dsirait plus de libert, une existence plus calme,
et on voyait l'avenir encore charg de temptes. Je retrouvai mes amis
avec grand plaisir; ils me revirent avec joie; mais j'tais surpris de
leur froideur et de leur calme sur les questions politiques. Un d'eux
surtout m'tonna  un point impossible  exprimer; les paroles qu'il
m'a dites, il y a bientt trente ans, retentissent encore  mon oreille,
et je ne puis m'empcher de les consigner ici.

Le duc Decrs, ministre de la marine, tait mon compatriote; nous avions
des alliances communes; j'avais navigu  son bord dans la traverse
d'gypte. C'tait un homme de beaucoup d'esprit. Nous nous tions
convenus et lis intimement. Je ne ferai pas l'loge de son caractre
passionn et vindicatif; je connais plusieurs traits de lui blmables;
mais, personnellement, j'ai toujours eu  me louer de ses procds
envers moi. Il me vit bien satisfait, bien ardent dans mes rcits. Aprs
m'avoir laiss dire, aprs m'avoir cout, il pronona ces propres
paroles: Eh bien, Marmont, vous voil bien content, parce que vous
venez d'tre fait marchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi
je vous dise la vrit, que je vous dvoile l'avenir? L'Empereur est
fou, tout  fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul
par-dessus tte, et tout cela finira par une pouvantable catastrophe.

Je reculai deux pas et lui rpondis: tes-vous fou vous-mme de parler
ainsi, et est-ce une preuve que vous voulez me faire subir?

--Ni l'un ni l'autre, mon cher ami: je ne vous dis que la vrit. Je ne
la proclamerai pas sur les toits; mais notre ancienne amiti et la
confiance qui existe entre nous m'autorisent  vous parler sans rserve
Ce que je vous dis n'est que trop vrai, et je vous prends  tmoin de
ma prdiction. Et l-dessus, il me dveloppa ses ides en me parlant
de la bizarrerie des projets de l'Empereur, de leur mobilit et de leur
contradiction, de leur tendue gigantesque, que sais-je? Il me prsenta
un tableau que les vnements n'ont que trop justifi. Plus d'une fois,
depuis la Restauration, j'ai rappel  Decrs notre conversation et son
tonnante, mais bien triste prdiction.

L'Empereur arriva et fut s'tablir  Fontainebleau. Je m'y rendis
plusieurs fois et j'y restai quelques jours pour connatre ses
intentions sur les provinces illyriennes et recevoir ses instructions.
Une organisation provisoire fut faite. Elle m'investissait de tous les
pouvoirs, et me transmettait l'autorit du souverain. On me donna divers
agents principaux. D'abord un intendant gnral pour l'administration
proprement dite, sous mon autorit, au moyen des dcisions et des
arrts que je prendrais sur ses rapports. Cet intendant tait charg
des finances, de l'intrieur, de la police, des douanes, etc. Un
commissaire gnral de justice exerait, galement sous moi, les
fonctions de ministre de la justice. Je ne devais correspondre qu'avec
un seul ministre, celui des finances, pour toutes les affaires de
l'Illyrie, et avec le ministre de la guerre pour l'arme franaise qui
y tait place. En un mot, j'tais, dans toute l'tendue du terme, un
vice-roi dont le pouvoir n'avait pas de bornes.

Aucun de mes actes, pendant tout le temps de mon sjour en Illyrie, n'a
t l'objet d'une dsapprobation. Je rendrai compte, dans ces
_Mmoires_, des principales circonstances de mon administration.
L'Empereur me donna, en partant, pour instruction gnrale, de faire
pour le mieux. Je pense avoir rempli cette tche, puisque j'ai tout 
la fois tir le plus grand parti de ce pays sous le rapport des
ressources, mnag les habitants, fait rgner l'ordre et la justice, et
laiss chez eux des souvenirs honorables, dont j'ai reu de grandes
marques, et qui, plus d'une fois, ont t pour moi, dans d'autres temps,
le motif de vritables consolations et des plus douces jouissances.

Lors de mon sjour  Fontainebleau, l'Empereur avait de frquents dbats
avec son oncle, le cardinal Fesch. Pendant l't qui venait de
s'couler, Napolon s'tait port aux derniers actes de violence contre
le saint-pre, ce pontife vnrable qui l'avait sacr, et dont le
concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment
 sa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6
juillet, le pape avait t fait prisonnier. Aux heures mmes de cette
mmorable bataille de Wagram, au moment o Napolon, ce puissant
monarque, dployait les forces immenses qu'il avait rassembles, ses
agents faisaient, par ses ordres, la guerre  un vieillard, retranch
dans son palais,  un vieux prtre, dont toute la force, tous les moyens
de rsistance, taient placs dans ses droits et dans l'opinion des
peuples. Grand contraste! mais grave sujet de rflexions. Cinq ans ne
s'taient pas couls, et le glorieux souverain, que la raison et la
justice ne gouvernaient plus, tait tomb, tandis que le vieux prtre
tait remont sur son trne.

Fesch, devenu cardinal, avait repris avec ardeur les sentiments propres
aux gens d'glise: il fut, dans tous ces temps, un des plus zls
dfenseurs des droits du pape, et il l'a tmoign par une rsistance
constante, nergique et honorable pour son caractre. Il savait, il est
vrai, que la svrit de l'Empereur envers lui aurait des bornes, et
effectivement elle n'a jamais dpass les paroles et les menaces. Un
jour,  Fontainebleau, Fesch disputait avec aigreur, comme cela lui
tait assez habituel: l'Empereur se fcha et lui dit qu'il lui allait
bien de prendre ce ton hypocrite,  lui, libertin, incrdule, etc.
C'est possible, c'est possible, disait Fesch; mais cela n'empche pas
que vous ne fassiez une injustice, vous tes sans raison, sans droits,
sans prtexte; vous tes le plus injuste des hommes.  la fin,
l'Empereur le prend par la main, ouvre sa fentre et le mne sur le
balcon.--Regardez l-haut, lui dit-il, voyez-vous quelque chose?--Non,
lui dit Fesch, je ne vois rien.--Eh bien, sachez donc vous taire, reprit
l'Empereur, moi je vois mon toile; c'est elle qui me guide. Ne comparez
plus vos facults dbiles et incompltes  mon organisation suprieure.

On retrouve sans cesse, comme je l'ai remarqu, et comme je le
remarquerai encore, le besoin qu'avait Napolon de chercher  rattacher
au ciel son origine. Le jour mme o cette scne eut lieu, Duroc, qui
en avait t tmoin, me la raconta, et j'eus la pense que Decrs
pouvait bien avoir raison.

Je partis de Paris le 4 novembre, et je me rendis sans retard en
Illyrie. Je m'arrtai quelques moments  Milan, pour y voir le vice-roi
et m'entendre sur divers objets  rgler pour la rtrocession de la
Dalmatie et de l'Istrie au gouvernement franais. J'arrivai  Laybach
le 16 novembre.

La ville de Laybach est bien infrieure en population, en richesses et
en importance  Trieste; mais elle fut choisie pour la rsidence du
gouverneur,  cause de la proximit de la frontire d'Autriche et de
l'avantage que cette position lui donne comme poste d'observation.
J'habitais de ma personne, l'hiver seulement, Trieste, dont le climat
est plus doux et la rsidence plus agrable. Pendant ce temps, je
m'occupais d'une manire particulire des intrts de cette ville.

Les provinces illyriennes, agrgation de provinces, les unes autrefois
vnitiennes et les autres autrichiennes, diffrent entre elles par le
climat, par le langage, par la nature de leur population enfin par
toutes les circonstances qui constituent la diversit des peuples. Leur
longueur du nord au sud est de deux cent trente lieues. Leurs
frontires, au nord, contigus au Tyrol, se terminaient au sud  la
frontire du pachalik de Scutari. Composes du bailliage de Lientz et de
Lillion, dans le Tyrol, du cercle de Villach, en Carinthie, de la
Carniole, du comt de Goritz, de Trieste, de la Croatie civile et
militaire, sur la rive droite de la Save; de l'Istrie vnitienne et
autrichienne, de Fiume, de la Dalmatie, de l'tat de Raguse et de la
province des Bouches de Cattaro, leur population approchait de deux
millions d'mes et se composait d'Allemands, d'Illyriens, d'Italiens,
d'Albanais, enfin d'individus de tous les pays, runis  Trieste. Il y
a donc autant de moeurs diverses que de provinces, autant de produits
diffrents que de localits, et surtout les diverses manires d'exister
n'ont aucun rapport entre elles. Ainsi les lois et l'organisation ne
pouvaient pas tre uniformes, et le mme rgime ne pouvait convenir aux
Croates militaires qui gardent les frontires, aux ngociants de la
ville de Trieste, aux seigneurs de la Carniole, aux mineurs d'Idria et
de Bleiberg, et aux matelots de la Dalmatie et de l'Albanie.

La premire chose  faire en arrivant tait de rtablir l'ordre en
Dalmatie. Les Autrichiens, pendant la campagne, avaient fait une
invasion dans le plat pays. Le gnral Knesevich y tait entr, et ses
troupes avaient occup tout l'espace compris entre la Zermagna et la
Cettina; mais elles n'avaient pas pass cette dernire rivire. Aprs
avoir bloqu Zara, Knim, Klissa et le fort San Nicolo, elles firent
prendre les armes contre nous  une partie de la population, sduite par
l'esprance d'tre traite plus doucement. Plusieurs agents de
l'administration se joignirent  eux; d'autres, rests fidles, furent
arrts et conduits en Hongrie. J'envoyai des troupes et des
instructions pour faire tout rentrer dans l'ordre, et je punis par le
bannissement les employs qui nous avaient abandonns. Je rclamai les
autres qu'on refusait de me rendre, et, afin d'assurer leur retour,
j'crivis au marchal Macdonald, encore  Gratz, pour lui demander de
faire prendre des otages dans cette ville. Cette menace les fit rendre
 la libert. Tout ce qui n'avait pas t envahi tait rest tranquille,
preuve du bon esprit de la province. Parmi les individus dont la
fidlit appela sur eux la colre des Autrichiens, se trouvaient des
moines de Saint-Franois, les mmes qui, dans d'autres temps, avaient
t les promoteurs de la rvolte. J'avais donc bien fait de chercher 
m'emparer de leur affection, et de mettre  profit leur influence.

Un des premiers actes de mon administration fut de dterminer les
divisions territoriales et administratives. Je cherchai la rgle 
suivre, persuad qu'en toute chose il y a un principe gnrateur qui
domine la matire. Quand on l'a trouv, tout est facile: quand on ne le
connat pas, on marche au hasard, et rien n'est coordonn. Ce devoir 
remplir m'inspira les rflexions suivantes:

Les divisions administratives doivent varier suivant les localits. 
l'exception des trs-grandes villes, o l'accumulation de la population
multiplie  l'infini les affaires, ce n'est pas le nombre des
administrs qui doit servir de rgle, mais l'tendue du pays qu'ils
habitent. Un administrateur doit pouvoir recevoir, en cas d'urgence,
dans les vingt-quatre heures, des nouvelles de ce qui se passe dans le
pays qui lui est confi. Suivant la nature du pays, les arrondissements
doivent donc tre plus ou moins tendus: dans un pays de montagnes,
plus petits que dans un pays de plaines; et, dans un pays travers par
de grandes routes, plus grands que dans un pays qui en est priv. Aprs
ce principe, il en est un autre aussi vident. Dans beaucoup de pays,
on a born les cercles et les provinces par les rivires: rien n'est
plus absurde. Les rivires, bornes naturelles des tats, ne doivent pas
tre employes aux divisions de l'intrieur. Elles servent de limites
aux tats: 1 parce qu'elles sont des barrires; 2 parce que chaque
tat veut profiter des avantages qu'elles apportent par la navigation;
3 parce que c'est un trac permanent qui n'est pas sujet 
contestation. Mais, si, dans un cas, elles servent  diviser, dans
l'autre elles doivent runir. Les intrts des habitants des deux rives
d'un fleuve sont toujours les mmes; leurs rapports sont multiplis et
constants, leurs affaires de tous les moments. Il est donc contraire 
la raison de faire ressortir de deux administrations diffrentes les
habitants des deux rives, et les divisions d'administration doivent tre
circonscrites par bassins, et non se terminer aux bords des rivires.

Ces rflexions m'ont port  examiner la division de la France en
dpartements, souvent admire, on ne sait pourquoi: elle a t faite par
caprice, sans systme, sans principe; on a peine  concevoir jusqu'
quel point on ignorait la rgle  suivre. Lyon, par exemple, tait
frontire de trois dpartements, et son faubourg de la rive gauche du
Rhne n'appartenait pas anciennement au mme dpartement que la ville.

Je fis donc ma division territoriale d'aprs ces principes, en
conservant toutefois, autant que possible, les divisions dj
existantes; car rien ne contrarie autant les populations que de changer
leurs habitudes sans ncessit.

J'eus  m'occuper promptement des rgiments frontires. Grand admirateur
de cette organisation remarquable, tout  la fois utile  un peuple
barbare par la direction qu'elle lui donne dans le dveloppement de ses
facults, conomique pour la dfense de la frontire, satisfaisante pour
la police et le maintien du bon ordre, et bonne pour le gouvernement qui
entretient une vritable et excellente arme, toujours au complet,
toujours prte  marcher, et presque sans frais en temps de paix, j'en
avais parl souvent  l'Empereur, et lui en avais fait goter les
avantages. Cependant les faiseurs de Paris, accoutums  porter des
jugements absolus, sans prendre la peine de rien tudier, et convaincus
que le dveloppement de l'intelligence humaine date seulement de leur
poque, ne veulent pas comprendre que la lgislation et les
institutions, chez tous les peuples, doivent varier de mille manires:
bizarres aujourd'hui, elles ont t, dans le temps de leur cration,
l'expression des besoins publics. Les faiseurs dont je parle prennent
pour terme unique de comparaison la France, qu'ils connaissent seule et
souvent fort mal. Ils trouvaient monstrueuse la runion des pouvoirs
entre les mains des mmes individus: ils criaient au scandale,  la
violation des principes; ils demandaient la suppression de cette
organisation, qui seule donnait du prix  ce pays nouvellement cd.

Leurs clameurs arrivrent jusqu' moi, et je vis toute l'tendue du
pril. Si elles eussent t coutes par Napolon, c'en tait fait de
la Croatie, l'anarchie y rgnait; une partie de la population passait
en Autriche, et les troupes franaises eussent t crases de service
pour satisfaire aux ncessits de la frontire. Je rdigeai un mmoire
o je fis de mon mieux le tableau de l'organisation frontire, des
changements qu'elle avait subis, et de la perfection  laquelle elle
tait arrive. Les mmes mains runissaient tous les pouvoirs; mais il
y avait un contre-poids, et des prcautions taient prises pour empcher
l'abus. Je fis voir les avantages immenses qu'en tiraient les services
publics, en mnageant une population pauvre,  laquelle on peut demander
des travaux, des services militaires, et les produits de sa chtive
industrie, mais non de l'argent qu'elle n'a pas. Enfin, je fis remarquer
l'harmonie de ses lois tout  la fois dans l'intrt du souverain et des
sujets. Ce mmoire, rdig en deux jours, et envoy  l'Empereur par
estafette, fut lu aussitt, et une rponse immdiate m'annona qu'aucun
changement ne serait apport  l'organisation des rgiments croates, que
si je le jugeais ncessaire. Je devais les rorganiser, et j'tais
autoris  nommer  tous les emplois vacants, soit en prenant les sujets
dans les troupes, soit en les choisissant dans l'arme franaise. Cette
importante besogne fut promptement termine.

Je nommai colonel du premier rgiment (licca) le lieutenant-colonel
Slivarich, venu du service d'Autriche: il me parut le plus digne. Les
cinq autres rgiments furent donns  des officiers de l'arme
franaise, dont je faisais un cas particulier. Je mis  peu prs autant
d'officiers franais que d'officiers croates, et, de ce moment, les uns
et les autres, suivant leurs mrites, furent traits galement. L'union
s'tablit parmi eux; un grand amour du service, une mulation louable,
s'empara de leurs esprits, et les officiers croates, afin de se montrer
dignes de l'arme dont ils faisaient partie maintenant, dployrent une
activit qu'ils n'avaient jamais connue. Les soldats, fiers de leur
nouvelle destine et des soins dont ils taient l'objet, regards dans
l'arme autrichienne comme infrieurs aux autres, purent tre compars
aux meilleures troupes connues.

J'avais souvent annonc ce rsultat  l'Empereur sans le persuader: en
quittant les provinces, je lui prdis qu' la premire guerre il en
tirerait un grand parti.  son retour de Russie, il reconnut la vrit
de mon assertion: il n'avait jamais eu, me dit-il, de soldats plus
braves et meilleurs sous tous les rapports. Cette organisation,
vritable chef-d'oeuvre, mrite d'tre connue; ceux qui en seront
curieux pourront eu lire les dtails dans la relation d'un voyage que
j'ai publi en 1837.

Des magasins de subsistances, habituellement forms en Croatie,
prparent les secours ncessaires dans les annes de disette, et donnent
le moyen au gouvernement autrichien de faire des avances de cette nature
aux Croates. L'anne prcdente avait t mauvaise; l'invasion des
Turcs, au commencement de la campagne, sur une lisire trs-fertile,
invasion accompagne d'un incendie gnral, avait caus de grandes
pertes et diminu les moyens de subsistance. Il fallait pourvoir tout 
fait  la nourriture de cette population dpossde de ses terres et de
ses maisons, et s'levant  vingt-cinq mille individus. La chose, peu
facile en elle-mme, devint embarrassante surtout par la difficult d'en
faire comprendre la ncessit  une espce de fou que l'on m'avait donn
pour intendant gnral, un conseiller d'tat nomm d'Auchy. Cet homme,
capable autrefois, mais alors abruti par la dbauche et tomb fort bas,
tait d'une fiscalit incroyable: des peuples placs dans des
circonstances particulires et devant plutt recevoir que donner
blessaient sa raison. Je parvins cependant  pourvoir aux besoins de
cette population. Mais une autre question s'levait, et celle-ci tait
assez dlicate. Les Turcs voisins de la frontire avaient envahi le
territoire croate, et un peu  mon instigation. Le consul de France 
Traunik, David, les y avait pousss: cette diversion alors tait dans
notre intrt. Aujourd'hui mon rle avait chang: gouverneur de
l'Illyrie, j'tais charg des intrts des Croates; mon devoir me
commandait de les protger, de leur faire rendre justice, et l'acte
dont ils avaient t victimes tait en lui-mme trs-irrgulier. Je
n'hsitai pas; j'crivis au pacha, au charg d'affaires de France 
Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour rclamer la
restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin,
enlev par surprise. Le pacha promit de donner l'ordre; mais son ordre
ne fut pas excut, comme il arrive toujours dans cette province quand
le vizir commande une chose qui dplat aux habitants. Le consul de
France rpugnait  faire des dmarches trop vives en opposition avec le
langage qu'il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de
Constantinople furent envoys, mais ils furent reus comme ceux du
pacha.

Je ritrai mes plaintes et mes demandes auprs du vizir. Ce n'tait
plus mon ami Khosrew-Pacha, qui et fait, probablement sans fruit, au
moins toutes les dmarches possibles pour me satisfaire. Son successeur
me dclara son impuissance; il avait, quant  lui, disait-il, rempli
son devoir compltement; je devais maintenant m'adresser directement
aux capitaines de la frontire.

L'empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup  l'tat o tait la
France  la fin de la seconde race et au commencement de la troisime;
tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle o l'on retrouve
davantage l'exemple de la fodalit du moyen ge. Deux espces de pachas
existent en Turquie: premirement, ceux qui se sont levs eux-mmes 
ce pouvoir par le brigandage, la rvolte et des usurpations successives,
d'abord d'un petit territoire, ensuite d'un plus grand, puis d'un plus
tendu, et qui ayant obtenu  Constantinople, par la corruption, des
titres de possession lgitime, ont fait disparatre ainsi le scandale de
leur rbellion. Ces pachas-l sont puissants chez eux, et n'obissent
gure au Grand Seigneur, qui ne leur donne des ordres que rarement; de
ce nombre sont: le pacha de Scutari; Mhmet-Ali, pacha d'gypte; et
autrefois Ali-Pacha de Janina, et Djezzar-Pacha  Acre. Ensuite viennent
les pachas de cour, envoys dans les provinces soumises. Officiers de la
Porte, ils viennent rsider, pendant quinze mois, souvent pendant deux
ans et demi, quelquefois pendant trois ans, sont respects et reus avec
gards, touchent un tribut plus ou moins considrable, ordinairement
assez lger, mais restent trangers  tout ce qui regarde la province,
et ne sont obis en rien. Ils cdent leur place  d'autres, qui sont
traits de mme, et la province est entre les mains des propritaires
des fiefs, ou _timariotes_, des possesseurs des chteaux fortifis.
Quand leurs intrts communs sont en souffrance, ces derniers se
runissent et y pourvoient. Ainsi, dans les pachaliks, o les pachas
sont les matres, les pachas n'obissent pas au Grand Seigneur, et, l
o les pachas sont soumis au Grand Seigneur, ils sont sans pouvoir dans
les provinces qu'ils sont censs gouverner. Les pachas de Bosnie sont
dans cette dernire catgorie. Je crus devoir faire quelque
dmonstration pour appuyer mes rclamations auprs des capitaines de la
frontire. En consquence, je runis trois ou quatre mille hommes
d'infanterie, huit cents chevaux et vingt pices de canon  Szluin; j'y
tablis mon quartier gnral et j'entrai en communication avec les
capitaines turcs. Ceux-ci, runis  Isachich, amenrent environ dix
mille hommes, en grande partie composs de cavalerie, et ils discutrent
entre eux ce qu'il y avait  faire dans la circonstance.

Le consul de France, David, dont j'avais jusque-l constamment eu  me
louer, et reconnu le zle et la capacit, se conduisit mal en cette
occasion. Au dsespoir d'tre forc de tenir un langage qui le mettait
en contradiction avec lui-mme, il ne voulait pas comprendre que souvent
la politique commande des actions rprouves par la stricte quit et
dfendues  un homme priv, dans son intrt bien entendu; que les
devoirs varient suivant les circonstances. Il engageait sous main les
Turcs  la rsistance, et croyait ainsi mettre fin  mes instances, et
conserver  ses protgs les terres dont ils s'taient enrichis. Il
aurait d mieux juger ma position. Faire rendre justice aux Croates
tait pour moi une chose vitale, un moyen  saisir avec empressement
pour me faire connatre  eux, et montrer l'efficacit de la protection
de la France; rtrograder et t nous perdre gratuitement dans leur
esprit.

Ces manires de voir opposes produisirent une ngociation difficile;
car, au moment o je menaais les Turcs, celui qui devait me seconder,
et qui publiquement tenait le mme langage, disait secrtement tout le
contraire. Les pourparlers et les discussions durrent un mois. Un de
mes aides de camp rsidait auprs de cette espce de congrs et pressait
sa dcision. Je montrais une grande longanimit pour prvenir une fausse
interprtation de mes mouvements, empcher le peuple de Bosnie de croire
 un commencement de guerre avec la Porte, pour bien tablir enfin que
ce n'tait qu'une discussion de frontire. Plus je montrais de patience,
et plus les capitaines turcs se rassuraient. Comme les Turcs ne cdent
jamais qu' la ncessit et  la ncessit du moment, ils ne supposent
pas qu'on puisse tre inspir par un autre sentiment. En consquence, ne
me voyant pas agir, ils ne crurent pas  des hostilits de ma part.
Malheureusement cette opinion tait partage par le consul de France,
qui eut l'indiscrtion de la leur laisser voir, et ds lors le parti de
ne pas cder fut arrt entre eux. Ils renvoyrent mon aide de camp et
ils rpondirent, par l'organe d'Hadgi-Ali, que leurs droits aux terres
envahies taient incontestables, parce que le Grand Seigneur ne les
avait pas indemniss, que, par consquent, ils les gardaient. Quant aux
menaces d'employer la force contre eux, ils savaient parfaitement que je
n'oserais jamais les excuter. C'tait me mettre dans la ncessit de
les attaquer immdiatement.

Ds le lendemain, au soleil levant, je sortis de mon camp et je marchai
 eux. Le spectacle offert par mes diverses colonnes descendant des
montagnes tait fort imposant; derrire moi marchait toute cette
population dpossde. L'arme des Turcs se composait de dix mille
hommes, la plus grande partie forme de cavalerie. Ils avaient construit
trois redoutes dans lesquelles ils avaient mis une quinzaine de bouches
 feu, dont plusieurs sans affts taient en batterie sur des rouleaux.
Quelques voles de canon mirent en dsordre cette masse confuse; les
plus braves se jetrent sur notre infanterie et se firent tuer. Tout
s'parpilla; nous prmes les redoutes, l'artillerie, et nous tumes
environ deux cents hommes. Notre perte fut de cinq hommes.

Je marchai sur Isachich, lieu de rassemblement des capitaines. Les
habitants l'avaient vacu. Isachich, avec les hameaux environnants,
formait un total d'environ quinze cents maisons. La peine du talion
tant la plus juste, les reprsailles toujours naturelles et opportunes
avec des gens semblables, et l'unique moyen d'assurer le repos de
l'avenir, je donnai ordre  tous les Croates qui me suivaient de se
rendre dans les maisons abandonnes, d'en enlever ce qui tait
transportable et de quelque prix, et ensuite de mettre le feu
partout.--Jamais ordre ne fut excut plus consciencieusement et avec
plus de joie. Ayant pris la meilleure maison pour mon logement, le
lendemain matin, dix Croates attendaient impatiemment, avec des torches,
le moment o j'en serais sorti pour y mettre le feu, et tremblaient
qu'elle n'chappt  l'incendie. Il est bon et utile de servir l'intrt
des siens; mais qu'on se les attache bien davantage encore en servant
leurs passions! Ce pillage et cet incendie, commands aux Croates, nous
conquirent leur affection plus que toutes les faveurs possibles, et la
circonstance contribua puissamment  donner  cette
population le bon esprit qu'elle a conserv pendant tout le temps de
notre domination.

Aprs avoir fait ce terrible exemple, je me rendis devant Bihacz, ville
fortifie, boulevard de la province, capitale de la Croatie turque. Au
moyen d'un pli de terrain qui permettait d'approcher de la place,
j'tablis des batteries d'obusiers et de petits mortiers de huit pouces.
Avant de commencer le feu, j'envoyai aux habitants de cette ville, o
s'taient rfugis les principaux capitaines, auteurs de tout ce qui
s'tait pass, un parlementaire avec une lettre, pour leur faire
connatre mes intentions. Je venais de leur prouver que jamais mes
menaces n'taient vaines; ils devaient juger combien peu je les
redoutais. J'tais prt  cesser mes hostilits si j'obtenais justice,
c'est--dire la reconnaissance de nos droits, la libre possession des
terres reprises et le repos de la frontire. La terreur rgnait partout;
aussi ma lettre fut-elle reue avec reconnaissance et comme moyen de
salut. Le capitaine Hadgi-Ali, principal auteur de la rsistance, et
qui, sur la foi du consul David, avait jou le principal rle dans cette
affaire et m'avait rpondu la lettre insolente cite plus haut, crut de
son devoir de se dvouer pour apaiser ma colre s'il fallait une
victime. Il proposa de se rendre de sa personne dans mon camp afin
d'implorer ma misricorde. La proposition fut agre. Il se prsenta aux
avant-postes, accompagn de deux autres dputs. Un de mes interprtes
alla le recevoir et me l'amena. L'action de ce capitaine tait
gnreuse, car il croyait s'exposer au plus grand danger. Il connaissait
l'interprte, et, aussitt qu'il le vit, il lui dit: Nicoletto (c'tait
son nom), parlez-moi franchement, dites-moi la vrit, j'ai assez de
courage pour l'entendre: le marchal demande-t-il ma tte?--Nicoletto
le rassura. J'exigeai une reconnaissance crite de nos droits, signe de
tous les capitaines de l'arrondissement. J'aurais pu obtenir des otages;
cette garantie me parut superflue. Je demandai la remise de la
forteresse de Czettin; mais ils me dclarrent et me prouvrent que la
chose tait hors de leur pouvoir, le capitaine qui l'occupait n'tant
pas avec eux ni dans leur union, et je les crus.

Les tschardaks ou postes fortifis ayant t replacs, les Croates
rentrrent en possession de leurs biens. La paix fut donc rtablie dans
cette partie de la frontire, et n'a pas t trouble depuis. Il tait
difficile de rentrer de vive force dans Czettin si les Turcs eussent
voulu s'y dfendre. Un quipage de sige, dont je n'tais pas pourvu,
et t ncessaire. Cette opration m'aurait entran dans des dpenses
et des travaux suprieurs  mes moyens. Czettin avait rsist aux
Autrichiens pendant vingt jours de tranche ouverte, et les mmes Turcs
de la frontire avaient battu seuls le gnral Devins. Ne perdant pas un
moment et profitant de la terreur cause par les vnements d'Isachich
et de Bihacz, je crus pouvoir arriver  mes fins. En consquence,
aussitt mon arrangement termin, j'crivis au capitaine qui occupait
Czettin la lettre suivante:

Vous avez t inform des vnements d'Isachich et de la soumission des
habitants de Bihacz. Je vous prviens qu' l'instant mme je me mets en
marche contre vous. Si demain, en arrivant devant la forteresse de
Czettin, je la trouve occupe par vos gens, je ne m'amuserai pas  en
faire le sige, mais je dtruirai toutes vos possessions et mettrai 
feu et  sang votre territoire.

Le lendemain matin, je trouvai le fort vacu par les Turcs, tout le
matriel intact, les canons en batterie sur les remparts, et les
magasins remplis de vivres et de munitions. Les postes furent rtablis
sur cette partie de la frontire comme sur l'autre, et tout rentra dans
l'ordre.

Les Croates trouvrent, dans notre autorit, une protection efficace 
laquelle ils n'taient pas accoutums. Sous le gouvernement autrichien,
on leur donnait toujours tort dans toutes leurs discussions, tant ce
gouvernement craignait de se brouiller avec ses incommodes voisins. Ma
rgle de conduite fut d'tre de la plus scrupuleuse justice, mais de
soutenir avec nergie les Croates toutes les fois qu'ils auraient
raison. Ce qui venait de se passer prouvait, aux uns et aux autres, ma
rsolution et mon pouvoir; et, depuis ce moment, une parole de moi
suffit toujours pour tout terminer.

Les Croates, relevs  leurs propres yeux, taient devenus fiers, et les
Turcs disaient d'eux qu'ils avaient pris _la peau franaise_. Parmi
ceux-ci, mon nom tait rest un objet de terreur. Je l'ai ou dire il
n'y a pas trs-longtemps  plusieurs personnes revenant de ce pays. Il
est devenu populaire comme moyen de crainte; et quand une mre veut
faire taire son enfant qui pleure, elle lui dit: Tais-toi, ou Marmont
va venir. C'est ainsi qu'autrefois, en France, on menaait de l'ogre
les petits enfants.

Je le rpte, la manire dont cette affaire fut traite a eu une grande
influence sur l'esprit des Croates; elle leur a donn, pour ainsi dire,
une nouvelle existence auprs des Turcs. J'ai racont ici cette petite
campagne, parce qu'elle concerne les Croates, dont je viens de parler
si longuement. Mais cette courte expdition n'eut lieu qu'au
commencement du printemps. Un mouvement de troupes au milieu de l'hiver,
dans des pays difficiles et pauvres, dpourvus de moyens de
cantonnement, aurait t trop pnible. Mes rclamations auprs du pacha
furent faites immdiatement; mais la runion des troupes, les menaces et
l'excution n'eurent lieu qu'au mois de mai.

Une partie de l'hiver fut employe  prendre connaissance de
l'administration,  dcider tout ce qui pouvait tre rgl. Je ne
trouvais aucun concours utile dans la personne de M. d'Auchy; au
contraire, ses prtentions et son extrme nullit multiplirent les
obstacles. Cependant je parvins  excuter diverses choses utiles. Aprs
avoir pourvu aux premiers besoins de l'administration, je m'occupai
d'une opration urgente, rsultant de la sparation de ces provinces
avec l'Autriche, c'est--dire du tarif de douanes. Un comit d'hommes
experts en cette matire fut charg de faire un projet d'aprs les bases
suivantes:

1 tablir,  l'entre des provinces illyriennes, des droits assez forts
pour donner le plus de revenus possible, et assez faibles pour que la
contrebande n'y soit pas encourage. Cette dernire considration tait
d'une grande importance, vu l'immense dveloppement et l'tendue du
contour des provinces, compar  leur surface et  leur richesse.

2 Favoriser d'abord l'industrie propre des provinces illyriennes,
ensuite celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin
celle du royaume de Naples.

3 tablir un droit de transit pour les marchandises entrant en Autriche
ou en sortant, dont Vienne est le lieu de consommation prsum ou le
point de dpart, et le calculer de manire  ce qu'il ne puisse pas
lever le prix des marchandises assez pour faire prendre au commerce une
autre direction.

4 Augmenter le droit de transit, pour les objets manufacturs en
Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par
consquent, de la dpendance dont ils taient de nos communications,
mais sans courir risque de les repousser.

J'envoyai le projet du tarif, avec l'indication des bases ci-dessus, au
consul de France  Trieste, M. Maurice Sguier, un des hommes les plus
distingus, les plus instruits, les plus spirituels et les plus
agrables que j'aie jamais connus. Il communiqua ce travail aux
ngociants les plus clairs, et nous parvnmes  faire assez
promptement et avec succs ce travail, trs-difficile de sa nature.

Je pris connaissance des ressources sur lesquelles on pouvait compter;
les rsultats taient fort tristes; les revenus ne pouvaient pas
s'lever pendant l'anne 1810, en raison des pertes occasionnes par la
guerre,  plus de cinq millions; et nos dpenses, en y comprenant les
troupes franaises destines  y rester, et dont la force avait t
fixe  vingt-quatre bataillons et douze escadrons, devait s'lever 
dix-neuf millions. Diverses amliorations pouvaient faire esprer de
porter ces revenus de douze  quatorze millions pour les annes
suivantes; mais il devait toujours rester un dficit, qui, dans ce cas,
serait rduit  cinq millions. Nous avions, comme ressources
extraordinaires, les domaines de la Carniole, dont l'tendue formait le
cinquime de la province, les riches mines de mercure d'Idria, et celles
de plomb de la Carinthie. Mais, d'un ct, les biens se composaient en
partie de droits fodaux dont la suppression tait pose en principe, et
l'on ne pouvait pas vendre un objet dont la valeur tait au moment
d'tre rduite. D'ailleurs, l'Empereur disposa de ces biens pour en
faire des dotations, ainsi que des mines de Bleiberg; et, quant  celles
d'Idria, il les prit pour doter l'ordre des Trois-Toisons, dont il avait
dcrt la fondation en mmoire de la conqute de Vienne, rpte deux
fois, et de celle de Madrid. Ainsi nous tions rduits aux plus minces
ressources. Nos embarras taient encore augments par la prsence du
papier-monnaie, laiss par les Autrichiens, et de la monnaie de cuivre,
dont nous tions inonds. L'Istrie, la Dalmatie, Raguse et Cattaro s'en
trouvaient exemptes, ce qui compliquait notre position. On ne pouvait
brusquement mettre hors de la circulation le papier-monnaie, parce que
l'argent tait rare et insuffisant pour servir aux moyens d'change.
Afin de rapprocher le moment o l'on pourrait s'en passer et acclrer
le retour de la monnaie effective, j'tablis la valeur du florin en
papier beaucoup au-dessous du cours de Vienne, soit pour les changes
de particulier  particulier, soit pour le payement dans les caisses
publiques. Chacun s'empressa d'envoyer son papier  Vienne et d'en faire
venir de l'argent, et, ds le mois de mars 1810, je pus prendre un
arrt qui le mettait hors de cours.

Nous fixmes aussi, par un tarif, la valeur des monnaies de cuivre et de
billon; mais, l'valuation avant t mal faite, et les monnaies arrivant
d'Autriche chez nous, il fallut faire un nouveau tarif pour les
maintenir  leur juste valeur.

Tous les tribunaux des provinces illyriennes, la Dalmatie et l'Istrie
exceptes, ressortissaient autrefois du tribunal d'appel de Vienne.
Depuis la sparation et jusqu' l'organisation de l'ordre judiciaire, il
y eut suspension de justice, ce qui fut une grande calamit. Tout tait
dans le chaos, et la confusion s'augmentait encore par les exigences de
l'Empereur, qui demandait des choses impossibles. Il voulait qu'on
trouvt de l'argent pour tous les besoins, et cependant son premier acte
avait t de dterminer que, pour l'an 1810, les impts ne seraient pas
changs, en ordonnant, d'un autre ct, qu'on appliqut sur-le-champ 
ce pays les principes de l'administration franaise, principes
entirement diffrents.

Les travaux les mieux faits, les recherches les plus consciencieuses,
dmontrrent l'impossibilit d'obtenir,  l'avenir, plus de douze
millions de revenus des provinces illyriennes, vu les circonstances dans
lesquelles elles taient places, c'est--dire avec la cessation du
commerce et la distraction des domaines et des mines. Nous oprmes sur
cette base, et, de prime abord, nous doublmes les contributions
tablies dans les provinces nouvellement cdes. Quant  la Dalmatie, on
ne put rien changer  ce qui existait. Toutes les terres de l'intrieur,
primitivement concdes  titre de fiefs, payaient autrefois au
gouvernement la dme en nature comme redevance; l'administration
italienne ayant rendu les Morlaques propritaires, la dme forma
l'impt. Changer chez cette population, dans l'tat de misre o elle
tait, l'impt eu nature en impt en argent, quelque faible que ft ce
dernier, tait tout  fait impossible: aussi je conservai l'ordre de
choses tabli; mais, au lieu d'avoir une nue d'employs, et
d'embarrasser l'administration de beaucoup de magasins, je fis affermer
la dme par arrondissement.

Le sel tait un des plus grands revenus de l'Illyrie, et par la
consommation propre de ses habitants, et par les ventes faites aux
Turcs. J'ordonnai tout de suite que le payement du sel vendu aurait lieu
en argent, et cette disposition fit rentrer quelques sommes dans les
caisses publiques. Un contrle bien entendu tablit l'ordre dans cette
administration et la plaa  l'abri de la fraude.

Les douanes taient une grande affaire: le blocus continental, ide fixe
de l'Empereur, exigeait imprieusement qu'on s'en occupt. Ce malheureux
systme, cette combinaison funeste, cause et prtexte de tant et de si
criantes injustices, dont l'ide gigantesque avait quelque chose de
sduisant pour une imagination comme celle de Napolon, devenait
monstrueuse et absurde dans son application; absurde, car l'Empereur,
seul intress  l'tablir contre le voeu et le besoin de toute
l'Europe, pouvant seul en obtenir des rsultats favorables, tait oblig
d'y droger par des licences, autre scandale, autre infamie. Du jour o
l'Empereur, par l'action du despotisme le plus violent exerc sur tous
les princes de l'Europe, eut drog  son systme par des exceptions 
son profit, il transforma une ide grande en une misrable spculation
financire, faite aux dpens de ses propres allis. Aucune raison
politique ne justifiant plus alors la mesure la plus tyrannique qui fut
jamais, elle mettait le comble  l'humiliation de tous les souverains de
l'Europe, et ils durent chercher  s'en affranchir. Mais, par rapport 
ses propres sujets, vit-on jamais monstruosit plus grande? Ces licences
donnaient le privilge du commerce  un petit nombre d'individus, au
dtriment de tous ceux de leur classe; faisaient intervenir, dans
l'expdition de chaque navire, le gouvernement, qui partageait le profit
du commerce par le prix qu'il faisait payer la licence. Sans admettre
une libert illimite du commerce, question d'une tout autre nature, et
en admettant le droit d'en restreindre l'tendue et d'en modifier
l'exercice, le gouvernement ne peut intervenir que par des rgles
gnrales, laissant  chacun, dans ses actions, la mme libert qu' son
voisin. Avec les licences, un individu corrupteur, mal fam, sans
crdit, mais protg, fait scandaleusement sa fortune; et l'honorable
ngociant, dont le crdit embrasse le monde, qui a rpugn  employer
des moyens rprouvs par la dlicatesse pour obtenir une facult qui lui
est refuse, vgte et consomme ses capitaux au lieu de les faire
fructifier.

L'injustice tait entre les individus, entre les villes, elle tait
partout; et, pour complter le tableau de ce temps d'aberration et de
folie, il faut rappeler deux faits dont il y a eu beaucoup d'exemples:
des denres coloniales confisques, vendues publiquement, confisques de
nouveau et vendues encore; et la confiscation d'objets apports par des
btiments munis de licence, mais absents pendant que la mobile
lgislation des douanes avait chang. Ce systme, si fatal et si
funeste, fut au moment d'tre abandonn: on peut en juger par les
demandes que l'Empereur fit adresser partout.  la fin de juillet 1810,
il posa la question de savoir si l'admission des marchandises coloniales
avec des droits extrmement levs ne valait pas mieux que la rpulsion
et la confiscation. Cette question, dbattue avec soin, nous amena 
conclure pour l'affirmative dans notre rponse. Si la rsolution et t
conforme, elle rendait la vie  ce malheureux pays, et particulirement
 Trieste, monument admirable des effets de la libert du commerce; mais
il n'en fut rien. Au contraire, on exagra toutes les mesures dj si
rigoureuses; et l'Europe, constamment insulte, avilie par le mpris de
tous les droits et de toute quit, se disposa  rompre ses chanes.

L'orgueil a toujours t un des traits les plus marquants du caractre
de Napolon; aussi tous les actes qui mettaient sa puissance en relief
lui causaient de grandes jouissances. Cette action constante qu'il
exera pendant quelque temps sur tous les points de l'Europe, 
l'occasion du systme continental, a eu pour lui un grand charme et une
grande sduction, indpendamment des calculs de la politique; mais il
oubliait que, par la nature des choses, l'action de la force doit
seulement tre passagre; sa dure ne peut avoir qu'un temps born, elle
s'use d'elle-mme: elle s'use par les intrts; elle s'use par
l'opinion, son auxiliaire indispensable. La puissance, pour tre
durable, doit tre fonde sur la raison, et son action rgle par la
modration et la justice. Et combien les flatteurs de Napolon, qui
l'ont prcipit ou maintenu dans cette voie, en caressant sa passion
dominante, ont eu d'influence sur sa destine  la fin de sa carrire!
Ces flatteurs sont les auteurs vritables de la catastrophe qui l'a
englouti.

La forme des provinces illyriennes, dont la largeur est dans plusieurs
parties trs-petite, et qui se trouvent ainsi avoir une frontire d'une
immense tendue, compare  sa surface, me dtermina  mettre en dehors
du systme continental le pays au sud de Fiume; ainsi le pays envelopp
par les douanes se composa des provinces acquises, plus l'Istrie. Les
points d'observation spciaux lurent les ports de mer et les ctes.
L'tendue de celles-ci, ne pouvant tre dfendue par le faible corps
d'arme d'Illyrie, rduit de beaucoup par l'impossibilit de
l'entretenir avec les ressources du pays, me dtermina  m'occuper de
l'tablissement d'une garde nationale garde-ctes, depuis Trieste
jusqu' Cattaro. Il en existait dj une excellente  Raguse,  Cattaro
et  Zara: je m'occupai particulirement de celle de Trieste et
d'Istrie, et je russis au del de mes esprances. Je dveloppai une
mulation extraordinaire dans toute cette population: l'admission dans
la garde nationale fut une distinction, et, quelques privilges plus
honorifiques qu'utiles y ayant t attachs, tous les gens riches y
arrivrent en foule. Ils s'habillaient  leurs frais. Une caisse tablie
dans chaque compagnie, au moyen d'une lgre contribution leve sur les
hommes aiss, donna mme les fonds ncessaires pour habiller ceux qui
taient pauvres. Tous les hommes furent exercs  la manoeuvre du canon
et au maniement du fusil. Je fis armer les villes de Capo-d'Istria,
Pirano, Rovigno, Pola, etc., etc., et on leur confia des batteries que,
dans l'occasion, ils servirent avec intelligence et courage. Pola, 
cause de sa belle rade, eut quarante pices de canon; et, comme les
gardes nationales auraient t insuffisantes et que ce point avait
d'ailleurs une grande importance, je leur adjoignis deux compagnies
d'artillerie de l'arme. Les gardes nationales de service recevaient le
pain, et, quand elles quittaient leurs communes pour le service, elles
avaient la solde de l'arme.

Jamais je n'ai vu nulle part, en aucun temps, une garde nationale si
digne d'tre compare aux troupes de ligne. On peut faire des hommes ce
qu'on veut. Tout est dans la manire de s'y prendre; et, quand on ne
russit pas, l'autorit a toujours tort. Je trouvai  Rovigno un
ecclsiastique encore jeune, qui semblait regretter d'tre prtre, et je
lui demandai pourquoi il avait choisi cet tat. Il me rpondit: Hlas!
monsieur le marchal, les ides changent suivant les temps: autrefois,
tout le monde voulait tre prtre, comme aujourd'hui tout le monde veut
tre garde national.

J'organisai ainsi, depuis Trieste jusqu' Fiume, un corps de deux mille
cinq cents hommes qui servait  merveille, ne me cotait presque rien et
m'assurait la dfense des ctes. La totalit des gardes ainsi organiss
 Trieste, en Istrie, en Dalmatie et en Albanie, s'levait  une force
d'environ dix mille hommes.

Je me trouve naturellement conduit  raconter ce que je fis pour
dlivrer l'Istrie de l'oppression exerce sur elle depuis un grand
nombre d'annes par une bande de brigands sous laquelle elle gmissait.

Depuis trente  quarante ans, des voleurs, au nombre de cent cinquante
au moins, cantonns entre Rovigno et Pola, dans les bois qui couvrent
cette partie de la province, faisaient trembler toute la population des
environs. Sous les Vnitiens, une faible guerre, rendue peu efficace
par l'argent distribu  propos, leur tait faite. La proximit de la
frontire de la Croatie donnait d'ailleurs aux coupables le moyen
d'chapper aux poursuites. Sous le gouvernement autrichien, ils
s'taient un peu modrs, et la mollesse des autorits avait fait leur
salut. Quand l'Istrie appartint au royaume d'Italie, les dsordres
anciens avaient recommenc dans tous leurs excs. C'tait  cet tat de
choses que j'avais  remdier.

Le dsordre tait tel, que les habitants du sud de l'Istrie et de
Rovigno n'auraient pas os sortir de leurs villes si, d'avance, ils
n'avaient pris l'engagement de payer, chaque anne, aux brigands une
contribution dont la quotit tait proportionne  leur fortune. Un
homme voulait-il s'affranchir de cette dpendance, sa campagne tait
infailliblement brle. Une fois la taxe acquitte, chacun pouvait aller
et venir librement; ses biens, sa famille et sa personne taient
constamment respects. On s'tait soumis  cette espce de souverainet
de fait, en payant une somme modre, plutt que d'attendre sa sret
de la protection d'une autorit dont l'impuissance tait dmontre.

Mon devoir tait de faire disparatre ce scandale, qui rappelait la
Turquie; mais j'avais  vaincre, pour ainsi dire, la rsistance des
habitants, effrays de se brouiller avec les brigands, et de faire
courir des risques  leurs habitations et  leurs personnes si
l'autorit, comme il tait arriv tant de fois, n'atteignait pas son
but.

Je formai plusieurs dtachements de troupes, sous le commandement
d'officiers choisis. J'ajoutai  chacun d'eux des dtachements de gardes
nationales, composs d'hommes sans proprits, moins exposs que
d'autres  la vengeance des brigands, et connaissant bien le pays.

Toutes ces colonnes tant mises sous les ordres d'un officier suprieur,
on commena la chasse. Au moment mme o on poursuivait les brigands, je
fis placer des soldats dans toutes les maisons des villages  porte,
dont les habitants taient, pour la plupart, complices des brigands.
Ordre rigoureux fut donn de les retenir tous, hommes, femmes, enfants,
jusqu' la fin des oprations.--Par ce moyen, les brigands perdirent 
la fois les avis et les vivres qu'ils tiraient de ces villages ainsi que
les refuges qu'ils pouvaient y trouver dans un cas pressant. Abandonns
ainsi  eux-mmes et privs de tout secours tranger, ils ne pouvaient
plus se dfendre ni subsister. Une commission militaire en permanence
jugeait immdiatement les hommes saisis. La chasse dura trois semaines
environ. Soixante et quelques de ces misrables furent pris et pendus
sur le lieu mme de leurs exploits; une douzaine se soumirent, donnrent
des srets, et le reste disparut. Depuis, et tant que dura le rgime
franais, on n'en entendit plus parler. Cette province devint aussi sre
que le reste de l'Illyrie.

Je compltai l'organisation civile des provinces en tablissant, 
l'instar de la France, une administration des contributions directes,
et en faisant faire la rpartition de l'impt fix pour l'anne
suivante.

Quoique le pays soit cadastr depuis Marie-Thrse, cette opration
tait difficile  la suite d'un si long temps; chaque proprit avait,
pour ainsi dire, chang de nature. L'impt du timbre et de
l'enregistrement fut adopt et une rgie des domaines cre; mais on
ajourna la perception de l'impt de l'enregistrement jusqu' l
publication du Code civil. Une rgle unique est indispensable, et alors
il y avait autant de lois et de coutumes que de provinces. Ces divers
changements promettaient de l'argent pour l'avenir, mais ne nous en
donnaient pas pour le moment. Nos besoins tant extrmes et d'une
urgence impossible  exprimer, je fis un emprunt de cinq cent mille
francs  Trieste. Couvert aussitt, ce fut une ressource momentane.
J'tablis une administration des postes et un service rgulier pour
toute l'tendue des provinces. J'avais, deux fois par semaine, des
nouvelles des points les plus loigns.

Enfin je crai un corps des ponts et chausses, compos des meilleurs
ingnieurs civils des villes et de la province de Carniole, et je mis 
sa tte un ingnieur nomm Blanchard, envoy de France, homme fort
capable. Je m'occupai aussi de l'instruction publique, et j'tablis deux
coles centrales, une  Laybach et l'autre  Zara, et huit lyces dans
les principales villes; deux coles d'arts et de mtiers; des coles
primaires dans toutes les communes. L'instruction enseigne dans les
coles suprieures comprenait le latin et le franais, les mathmatiques
et la physique; et, avec le temps, les coles de Laybach et de Zara
auraient reu plus de dveloppement. Un assez grand nombre de bourses
fut cr, et le tout tabli si conomiquement, que l'ensemble de
l'instruction publique, hors des coles primaires, ne s'levait pas, en
y comprenant les bourses, au del de deux cent cinquante mille francs.

Pour achever l'indication sommaire des tablissements faits alors, je
parlerai encore d'une rgie intresse pour la vente des tabacs, d'une
entreprise pour la fabrication des poudres, et des salptrires dans
toutes les villes. Notre situation devant nous porter aux conomies, je
fis rpartir chez les cultivateurs solvables douze cents chevaux
d'artillerie et d'quipages, avec obligation de les reprsenter au
moment du besoin, ou d'autres de mme valeur. Cette mesure, en usage en
Prusse de tout temps, avait dj t pratique en France, aprs la paix
de Lunville. Il n'y en a pas de plus utile. On devrait toujours y
revenir, car elle donne des moyens d'armement trs-prompts. Elle rserve
pour le service du gouvernement et utilise pour le pays des chevaux qui,
 la fin des guerres, n'ont aucune valeur au moment o ils sont vendus.
N'en retrouva-t-on que la moiti au moment o on les rclame, il y
aurait encore pour l'tat un grand bnfice de temps et d'argent.

Aussitt que la saison et les affaires la permirent, je commenai une
inspection de dtail dans les rgiments frontires, et un voyage dans
le reste des provinces. Je vis les Croates, compagnie par compagnie, je
pourvus  leurs besoins, je satisfis  leurs demandes, et je laissai ce
peuple content d'appartenir  son nouveau souverain; il n'avait pas
perdu au change, et il le sentait. Il devait conserver ses institutions,
auxquelles il tenait beaucoup, et il tait l'objet de soins plus
empresss et d'une protection plus efficace; et puis le nom franais
alors tait si grand!

J'avais fait traduire en illyrien nos ordonnances sur les manoeuvres.
Afin de les faire apprendre aux Croates, j'attachai momentanment deux
bons instructeurs franais, pris dans les rgiments franais, 
l'tat-major de chaque rgiment croate. Une instruction normale fut
donne, et un officier et deux sous-officiers par compagnie venaient,
sous les yeux des colonels, apprendre  servir eux-mmes d'instructeurs.
J'attachai aussi  chaque rgiment franais des officiers et
sous-officiers croates, pour y tre instruits. Dans le cours de l't,
les rgiments croates acquirent l'instruction ncessaire pour servir et
manoeuvrer avec les troupes franaises, et les Croates, fort
intelligents, apprirent assez vite tous les commandements franais, pour
les faire eux-mmes et les excuter. Ds lors, tous les commandements
eurent lieu en notre langue, chose indispensable pour des troupes qui
devaient servir avec nous.

De bonne heure, j'avais pens  tendre nos relations de commerce avec
la Turquie, et, pour les favoriser, j'avais donn l'ordre de construire
un grand lazaret  Costanitza. Le confluent de la Culpa dans la Save
m'avait d'abord paru un emplacement plus avantageux, comme pouvant
servir galement aux marchandises venant par eau et par terre; mais, ces
dernires tant de beaucoup les plus nombreuses et devant le devenir
davantage encore, leur intrt particulier dut prvaloir. Le commerce
avait dj les habitudes de Costanitza, et il ne faut pas changer la
marche du commerce sans ncessit. Les travaux, conduits avec activit,
furent termins dans la campagne. Cependant un entrept secondaire fut
tabli  Sissek.

J'allai voir aussi les Croates, dont j'avais veng la querelle et qui
rebtissaient leurs demeures: elles y gagnrent, comme il arrive
toujours en pareil cas; des ingnieurs prsidrent  leurs travaux, et
leurs habitations furent runies par masses de vingt  vingt-cinq
maisons. Les rgiments tant autoriss  venir  leur secours, des bois
leur furent fournis gratuitement; on leur abandonna un certain nombre
de journes de travail qu'ils devaient  l'tat. L'ouvrage,
trs-rgulirement excut, fut termin avant la mauvaise saison.

Je rformai une disposition de l'tat civil des Croates contraire aux
intrts de la population. Les mariages, trop prcoces et autoriss ds
l'ge de douze  quinze ans, furent dfendus avant seize ans pour les
filles et dix-huit ans pour les hommes. J'avais obtenu de l'Empereur
d'envoyer deux cents enfants croates, fils d'officiers et de
sous-officiers, en France, pour y tre levs, aux frais de l'tat, dans
nos lyces et nos coles. Cette disposition fut reue avec joie et
reconnaissance. Je fis faire les choix sous mes yeux. Les jeunes gens
partirent sans retard en deux dtachements,  pied et conduits par des
officiers. Peut-tre un jour la France retrouvera-t-elle les fruits de
ces soins!

Aprs avoir visit ainsi la Croatie et revu les champs de bataille o
l'anne prcdente j'avais combattu, je revins par Segna, Fiume,
Trieste, Gorizia, Villach et Laybach.

Trois vaisseaux et une frgate nous avaient t cds par les Russes.
L'Empereur voulait, avec un de ces vaisseaux et la frgate, faire le
fond de la marine d'Illyrie; les matelots taient faciles  fournir,
mais o tait l'argent pour les payer? car l'Empereur se refusait 
reconnatre la disproportion existante entre les charges qu'il nous
imposait et nos ressources; son esprit prsentait dj, et frquemment,
les contradictions extraordinaires qui depuis ont t toujours en
augmentant.

Avant ce temps, il tait toujours d'accord avec lui-mme: quand il
voulait la fin, il voulait les moyens; mais alors il ordonnait l'une
sans s'occuper des autres. Il fallait donc ncessairement lui dsobir,
ou dans le rsultat ou dans le choix des moyens. Je fis visiter le
vaisseau; trouv hors d'tat de naviguer par la commission de marine
charge sous mes ordres du service, on le dmolit; mais la frgate fut
arme au moyen de nouvelles leves, et ces leves fournirent aussi
l'quipage du vaisseau le _Rivoli_ qui tait  Venise. La frgate alla
le joindre et passa  la solde de l'Italie. La flottille de l'Illyrie
se trouva seulement compose de deux golettes, deux bricks, dix
chaloupes canonnires et vingt pniches; elle se divisait en trois
stations suffisantes  la protection de nos ctes.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE TREIZIME


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT

    Paris, le 11 dcembre 1809.

Monsieur le marchal, j'ai reu la lettre que Votre Excellence m'a
adresse de Laybach le 25 de novembre, et je me suis empress de la
mettre sous les yeux de Sa Majest.

Par cette lettre, monsieur le marchal, vous demandiez des ordres
prompts pour la rorganisation des rgiments croates, que Votre
Excellence prsumait avec raison devoir tre conservs au service de
l'Empereur.

Sa Majest veut, en effet, que les troupes croates soient immdiatement
rorganises; mais elle m'ordonne de vous faire connatre que, pour
effectuer cette organisation, Votre Excellence n'a besoin de recevoir
aucun ordre de sa part, et que vous devez, de suite, donner tous ceux
qui seront ncessaires pour remplir cet objet.

Sa Majest vous autorise spcialement, monsieur le marchal,  faire
donner des armes aux soldats croates et  nommer leurs officiers. Elle
entend toutefois qu'avant de les armer Votre Excellence se soit assure
qu'on peut le faire avec confiance.


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

    Paris, le 21 dcembre 1809.

Monsieur le marchal, l'intention de l'Empereur est que Votre
Excellence administre ce pays, en touche les revenus, et les fasse
servir  l'entretien des troupes. Sa Majest vous recommande cependant,
monsieur le marchal, de ne rien faire, pour les finances que de concert
et par le canal de M. le conseiller d'tat d'Auchy.

Je vous prviens en mme temps, monsieur le marchal, que l'intention
de Sa Majest est que le commandant de la Dalmatie s'adresse  Votre
Excellence pour tout ce qui aura rapport au bien du service et aux
besoins des troupes stationnes dans celle partie des provinces
illyriennes.


LE MARCHAL MARMONT  D'AUCHY.

    1er janvier 1810.

Monsieur l'intendant gnral, depuis sis semaines que j'ai rejoint
l'arme, il ne m'a pas t difficile de dmler vos sentiments et de
remarquer votre conduite. Mais j'esprais que de bonnes manires, et les
gards particuliers que je vous ai montrs suffiraient pour vous ramener
 des ides plus saines. Puisque le contraire est arriv, je dois avoir
une explication avec vous.

Il est possible que vous ayez raison de vous plaindre de votre
destination, de vous trouver employ d'une manire infrieure  vos
droits et  vos talents; mais, quelle que soit votre position
personnelle, elle ne vous permet pas de vous exprimer sur le compte de
l'arme franaise comme vous le faites dans vos conversations
habituelles: le texte de tous vos discours est l'injustice et
l'arbitraire des militaires, et vos passions vous emportent au point de
ne pas voir que vous scandalisez ceux mmes que vous croyez qui y
applaudissent.

O sont les actes arbitraires? O sont les injustices? L'arme
franaise ne mrite que des loges, et mon corps d'arme, en
particulier, est un modle d'ordre, de discipline et de subordination,
comme les gnraux qui la commandent sont l'exemple de l'honneur et de
la dlicatesse. S'il y avait des abus, c'est moi que vous devriez en
entretenir, et non de nouveaux sujets de l'Empereur, dont l'opinion
n'est pas encore fixe, et que, sans doute, vous n'engagez pas ainsi 
nous aimer.

Croyez-vous donc bien servir l'Empereur en cherchant  nous rendre
odieux? Non, monsieur, non; vous ne pouvez pas prendre une marche qui
soit plus nuisible aux intrts de Sa Majest.

Vous avez tabli en principe de perscuter ceux qui ont de la dfrence
pour nous. Eh mais, monsieur, quelle erreur vous gare, et dans quel
pays des gnraux qui mritent l'estime et la confiance publique ne
doivent-ils pas recevoir des tmoignages de dfrence? Vous avez menac
de destituer de vos employs par le seul motif qu'ils sont venus
quelquefois chez moi. Vous avez trait injustement des hommes parce
qu'ils ont montr de l'empressement  me donner des renseignements sur
le pays. Vous avez suspendu pour plusieurs mois, aprs l'avoir menac de
destitution, un ingnieur, parce qu'il a accompagn le gnral Bertrand,
aide de camp de Sa Majest, dans une reconnaissance sur la Save. Vous
avez menac de destitution un autre ingnieur, s'il se rendait auprs du
gnral Guilleminot, charg de fixer les frontires, lors mme que votre
autorit sur eux est incertaine, n'ayant encore d'autre attribution que
les finances.

Mais, en vrit, monsieur, quel est l'esprit qui vous conduit? Y a-t-il
guerre civile, et avons-nous des intrts autres que ceux de l'Empereur?

Il y a trente-six jours que les troupes franaises occupent Carlstadt.
Le pays est dpourvu d'effets de casernement, et je vous ai crit pour
en faire acheter. Vous avez donn des ordres et des moyens  M.
Koermelitz, administrateur. J'tais autoris  esprer que tout serait
promptement en ordre.  mon arrive ici, rien n'est achet, aucun march
mme n'est fait, et les troupes sont dans l'tat le plus minable.

Je suis justement indign de l'ineptie de M. Koermelitz; et, trouvant
dans M. Litardi, auditeur au conseil d'tat, un jeune homme plein
d'intelligence, de zle, et muni de votre confiance, je le charge
d'tablir le casernement. Immdiatement on prouve les meilleurs effets
des mesures qu'il a prises, et, au lieu d'applaudir, vous censurez, vous
menacez, vous dclarez que rien de ce que M. Litardi a fait acheter ne
sera pay, et vous renvoyez  M. Koermelitz, dont je suis autoris 
souponner beaucoup la probit, pour l'examen des fournitures faites 
l'hpital. Ainsi les troupes doivent tre victimes de vos passions.

N'aurai-je donc aucune action sur l'administration du pays? Ma seule
qualit de chef de l'arme, et ma prsence sur le lieu mme, quand vous
tes  quarante lieues, auraient d vous faire dfrer avec empressement
 ce que j'avais ordonn, et qui intresse aussi puissamment la
conservation des soldats. Mais, puisque j'ai d'autres pouvoirs, votre
conduite est bien plus trange.

Monsieur l'intendant gnral, rien ne peut tre plus fatal aux intrts
de l'Empereur,  la tranquillit et au bien-tre du pays, que la
division que fait natre votre amour-propre froiss. lever autel contre
autel, c'est prparer l'influence de l'Autriche, puisque c'est organiser
des partis dont elle saura bien faire usage. Il n'y a et ne peut y avoir
qu'un seul point de ralliement, c'est le premier magistrat dlgu par
l'Empereur.

J'espre donc que vous ferez cesser une lutte qui ne pourrait offrir
que du scandale et nuire aux intrts de Sa Majest. Je ne vois pas,
d'ailleurs, quels avantages elle pourrait vous promettre; car, quelque
rpugnance que m'inspirent de pareilles discussions, je saurai, s'il le
faut, les soutenir; mais je prfrerai toujours vivre en bonne
intelligence avec vous, si vous voulez y concourir. Je le dsire mme
vivement, attendu que le bien du service de l'Empereur le commande.

Je vous adresse un paragraphe d'une lettre du ministre de la guerre,
en date du 21 dcembre. Il vous fera connatre les intentions de Sa
Majest. En consquence, je vous prie de vouloir bien, jusqu' ce qu'il
en soit autrement ordonn, ne prendre aucune disposition et ne donner
aucun ordre sur les choses de quelque importance dans l'administration
des provinces illyriennes, sans m'en avoir rendu compte, et sans avoir
pris mon assentiment et mon approbation.


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

    Paris, le 1er janvier 1810.

Monsieur le marchal, j'ai eu l'honneur de prvenir Votre Excellence,
par ma dpche du 27 dcembre, que, d'aprs les ordres de Sa Majest,
les troupes qui se trouvaient dans la Croatie devaient tre mises sur
le pied de paix.

Par suite de nouveaux ordres de Sa Majest, cette disposition
s'applique  toutes les troupes qui composent l'arme d'Illyrie.

Je vous prie, monsieur le marchal, de vouloir bien ordonner toutes
les dispositions ncessaires pour la mise sur le pied de paix de toutes
les troupes que vous commandez.

En consquence de ces dispositions, les officiers gnraux qui font
partie de l'arme d'Illyrie ne recevront plus,  compter du 1er janvier,
prsent mois, le supplment de guerre, et ne jouiront, indpendamment de
leur solde, que d'un traitement extraordinaire de six mille francs, pour
les gnraux de division, et de trois mille francs pour les gnraux de
brigade, le tout par anne.

Les adjudants-commandants ne toucheront plus le supplment de guerre,
et ceux qui sont chargs des fonctions de chefs d'tat-major, dans les
divisions, ne recevront que cent cinquante francs par chaque mois.

Les bataillons du train ne recevront que la solde dtermine pour le
pied de paix.


LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE

    Laybach, 9 janvier 1810.

Monsieur le duc, le colonel Leclre, aide de camp de Votre Excellence,
est arriv et m'a remis les dpches dont vous l'aviez charg pour moi.
Je vais m'occuper sans retard de l'excution des dispositions qui sont
contenues dans les arrts de l'Empereur et dans vos lettres. Votre
Excellence s'adressant  moi comme gouverneur gnral des provinces
illyriennes, je crois devoir en remplir sur-le-champ les fonctions,
quoique je n'aie pas encore reu ma nomination.

La lettre de Votre Excellence du 27 dcembre m'annonce que l'intention
de l'Empereur est que les troupes qui sont en Croatie soient mises sur
le pied de paix, et que je fasse cesser les fournitures arbitraires qui
psent sur les habitants.

J'ai l'honneur de vous assurer qu'il n'y a aucune fourniture arbitraire
depuis longtemps; que les rquisitions faites en Croatie n'ont eu pour
objet que des services rguliers, et n'ont eu lieu,  l'entre des
troupes, que parce que M. l'intendant gnral n'avait pris aucune
disposition pour les faire vivre et pourvoir  leurs besoins.

Votre Excellence, ne me parlant que de la Croatie, me fait souponner
que l'Empereur n'a eu pour objet, dans ce qu'il prescrit, que le
redressement de torts qu'il croyait exister, et non la mise sur le pied
de paix, qui semblerait dans ce cas devoir regarder tout mon corps
d'arme. J'attends donc de nouveaux ordres, qui sans doute lveront
bientt mon hsitation  cet gard.

J'ajouterai  ce qui prcde une observation dont je demande  Votre
Excellence de peser l'importance. Si les troupes sont sur le pied de
paix et qu'on n'ordonne pas leur solde en papier au cours dtermin et
fix par M. d'Auchy, qui est celui du march, il est impossible que les
troupes vivent, attendu qu'elles recevraient moins de dix sous pour un
franc. Le cours fix et suivi tant de cinq florins pour un, M. d'Auchy
a refus de payer  ce taux et a rendu compte au ministre des finances,
qui n'a pas encore rpondu. Je demande  Votre Excellence d'obtenir de
Sa Majest une dcision qui fixe notre situation: et, puisque les
troupes ne peuvent pas recevoir d'argent, il me parat indispensable,
pour qu'elles puissent subsister, qu'on leur donne des vivres en nature,
et encore seront-elles trs-misrables, ou du papier  sa valeur relle
et au cours fix par M. d'Auchy, tel enfin que la caisse publique le
reoit.

Il me reste une autre demande  adresser  Votre Excellence: c'est que,
comme les provinces cdes par l'Autriche, et qui font la presque
totalit des ressources de l'Illyrie, au moins pour le moment, ne
pourraient pas donner, de plusieurs mois, les moyens de payer les
troupes en argent, et que le papier n'a pas cours en Dalmatie, il serait
ncessaire de donner un secours en numraire pour les deux rgiments qui
sont dans cette province, et qui sont depuis longtemps sans aucune
solde. Il y a un fonds de prs d'un million  Venise, fait au
commencement de la guerre pour l'arme de Dalmatie, qui, n'ayant pu le
recevoir, n'en a pas dispos.


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

    Paris, 13 janvier 1810.

Monsieur le marchal, j'ai soumis  l'Empereur la demande que vous me
faisiez de quinze mille fusils pour armer les rgiments de Croates que
vous formez en ce moment, en priant Sa Majest de me faire connatre
ses intentions  cet gard.

Sa Majest me charge de vous mander qu'elle trouve cette demande bien
prmature et bien hasarde, et qu'elle pense qu'il faut ajourner cet
armement jusqu' ce que l'on connaisse bien les dispositions des Croates
et que l'on en soit bien sr. Sa Majest craint que d'en agir autrement
ce serait peut-tre agir avec lgret, et elle a voulu que son
observation  ce sujet ft communique  Votre Excellence.

Cependant l'Empereur vous autorise, si vous tes bien assur que les
Croates ne se serviront pas contre nous des armes qu'on pourrait leur
donner,  faire armer tout au plus une compagnie par rgiment, mais sans
excder le nombre de mille hommes arms: vous pourrez tirer ces mille
fusils de la place de Zara ou de celle de Venise.


LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.

    Laybach, 24 janvier 1810.

Je reois la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire
le 6 janvier en consquence d'une lettre adresse au ministre des
finances par M. d'Auchy, dans laquelle il se plaint que l'administration
des troupes qui occupent les provinces illyriennes tait confie 
plusieurs ordonnateurs. Cet tat de choses tait le rsultat de la
prsence de l'arme d'Italie. Les rquisitions dont on se plaint n'ont
t faites que par elle, et elles ont cess au moment mme de son
dpart.

L'arme d'Illyrie est depuis longtemps,  l'exception des fourrages,
fournie par entreprise.

J'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Excellence de sa situation,
particulirement des troupes que je commande, qui, sans aucune solde
depuis longtemps, seraient sans moyen de subsister si je n'avais pas
fait continuer la fourniture de vivres de campagne jusqu' ce qu'un
mois d'appointements et quinze jours de solde et de masse d'ordinaires
aient t donns aux officiers et soldats.


LE MARCHAL MARMONT  SGUIER.

    Laybach, 2 fvrier 1810.

Monsieur le consul gnral, j'ai l'honneur de vous adresser un projet
de tarif de douanes qui a t rdig pour les provinces illyriennes. Je
dsire que vous en preniez connaissance et que vous consultiez, sans
clat, les ngociants qui vous inspireront le plus de confiance pour
avoir leur opinion sur ce travail. Je dsire enfin que vous cherchiez 
reconnatre si l'application des principes que j'ai poss est bien
faite. Ces principes sont:

1 D'tablir  l'entre des provinces illyriennes des droits assez
forts pour donner le plus de revenu possible et assez faibles pour que
la contrebande offre peu d'avantages. Cette considration est d'une
grande importance, attendu que l'tendue des provinces illyriennes ne
permet pas une parfaite surveillance.

2 Favoriser d'abord l'industrie des provinces illyriennes, ensuite
celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin celle du
royaume de Naples.

3 tablir un droit de transit pour les marchandises qui entrent en
Autriche et qui en sortent, dont la consommation ou le dpart est
prsum tre Vienne, et calculer le prix des marchandises de manire 
ce que les ngociants ne trouvent pas avantage  faire prendre une autre
direction  leurs marchandises.

4 Augmenter ce droit de transit pour les objets manufacturs en
Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par
consquent, de la dpendance o elles sont de nos communications.


LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.

    Trieste, 6 fvrier 1810.

Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'crire, le 25 janvier, et qui m'annonce que l'Empereur est dans
l'intention de ne donner aucun secours pcuniaire  l'arme d'Illyrie,
et qu'elle doit s'entretenir par les ressources du pays.

Sa Majest aura reu peu aprs le budget des provinces illyriennes,
prsentant le tableau exact des recettes et des dpenses, et elle aura
t  mme de juger combien ces provinces sont loin, au moins pour cette
anne, d'tre en tat de fournir aux besoins des troupes qui ont t
dsignes pour les occuper. Quoique je sois autoris  croire qu'en ce
moment Sa Majest est parfaitement au fait de la vritable situation des
choses, je vous demande de mettre sous ses yeux le rsum suivant.

Le dcret du 25 dcembre 1809 dtermine que les impositions dans les
provinces illyriennes seront, dans l'an 1810, les mmes qu'avant
l'entre des Franais.

Le tableau gnral des recettes et des dpenses prsente, comme
rsultat disponible, cinq millions de francs environ, en comprenant
comme recette un million d'conomies qui doit rsulter des suppressions
 faire en Dalmatie et de celles qui seront la consquence de la mise en
activit de l'organisation projete; et cependant les dpenses doubles,
occasionnes par l'tablissement des intendants, sans la suppression des
capitaines de cercles, et les rformes  faire en Dalmatie, ne pourront
cesser d'avoir lieu que lorsque Sa Majest aura fait connatre sa
volont, ordonn les suppressions, et prescrit l'organisation qu'elle
veut donner aux provinces illyriennes.

Quelle que soit la promptitude avec laquelle arrivent les ordres, et
quelque diligence que nous mettions  les excuter, il est probable que,
pour l'anne 1810, les conomies, values  un million, n'arriveront
pas  plus de six cent mille francs; de manire que l'on peut regarder
comme certain que, malgr les bases tablies, les produits nets n'iront
pas cette anne  cinq millions, et les provinces illyriennes ont
besoin, pour leur administration, pour l'entretien de vingt-quatre
bataillons, ainsi que l'a fix Sa Majest, de l'tat-major de l'arme et
des places; enfin la solde des officiers, sous-officiers et soldats des
rgiments frontires, de dix-huit  dix-neuf millions. Ainsi le dficit
est certainement cette anne, et d'aprs les bases ci-dessus, de treize
 quatorze millions.

Plusieurs circonstances rendent encore douteuse la rentre de la
totalit des revenus. Les consommations extraordinaires qui ont eu lieu
dans le pays, les rquisitions qui ont t faites pendant six mois,
l'entretien presque  discrtion d'une bonne partie de l'arme d'Italie
en Carinthie et  Gorrizia pendant prs de trois mois; enfin la chute du
papier qui bouleverse les fortunes, et les suppressions prochaines d'une
grande partie des droits fodaux dont le principe est consacr dans le
dcret de l'Empereur; tous ces motifs doivent faire craindre que les
impts ne soient pays que d'une manire incomplte; mais au moins ils
autorisent  loigner l'ide d'une augmentation dans les impts pour
cette anne, ide qu'au surplus Sa Majest a rejete d'elle-mme.

 ces causes de la faiblesse des revenus, il faut ajouter que les
rvoltes qui ont eu lieu en Dalmatie ont rduit  rien les revenus
pendant l'anne 1809, tandis que l'organisation est reste la mme, et
qu'il est d huit  dix mois d'appointements  tous les employs de la
justice et de l'administration;--que l'tat de blocus a fait mettre 
Zara, tant pour les travaux de la place que pour le payement des troupes
italiennes et de la flotte, une somme de trois cent mille francs en
billets de sige, dont l'tat a t envoy au ministre des finances, et
dont le royaume d'Italie n'a pas encore opr le remboursement;--que la
circulation de ces billets, qui prouvent une perte assez considrable,
embarrasse et gne l'administration  Zara;--enfin que la cession au
royaume d'Italie des salines du pays, faisant disparatre le peu
d'industrie commerciale de la Dalmatie par la destruction des moyens
d'changes avec les Turcs, diminuera le produit des douanes, et enlve
encore au trsor public un revenu de sept cent mille francs, tandis que
les salines de l'Istrie portent  l'Italie un revenu net de cinq
millions, en laissant seulement  l'Illyrie les charges de
l'administration de ces deux provinces.

En consquence de toutes ces causes runies, on doit conclure que les
revenus nets des provinces illyriennes ne s'lveront pas et ne peuvent
s'lever, pour cette anne,  cinq millions.

Ces revenus, rapprochs du chiffre des dpenses que j'ai eu l'honneur
d'exposer  Votre Excellence, tant pour l'administration du pays que
pour l'entretien des troupes, telle que leur force a t dtermine par
Sa Majest, et la solde des officiers et sous-officiers des rgiments
frontires, etc., etc., s'levant  une somme de dix-huit  dix-neuf
millions, prsenteront un dficit de treize  quatorze millions.

Mais, si l'on doit conclure un dficit aussi considrable pour l'anne
1810, il est facile d'envisager une amlioration certaine et trs-forte
dans la recette de l'anne suivante.

Un cinquime des domaines de la Carniole appartient  l'Empereur.
L'administration de ces biens a t jusqu'ici trs-vicieuse, les
rgisseurs en consommaient presque tous les revenus. L'opinion du pays
 leur gard n'est pas quivoque et les accuse de la plus grande
infidlit. Lorsque les domaines seront afferms, les produits
tripleront infailliblement. Le dsir d'amliorer l'administration
m'avait fait former le projet de hter le moment o ce rgime sera
tabli; mais plusieurs raisons s'opposent  un changement immdiat.

L'Empereur est dans l'intention de supprimer plusieurs droits fodaux;
ainsi les domaines, dont les revenus se composent en partie de ces
droits, ont une valeur variable, et personne ne peut souscrire des
engagements  la veille de changements dont il ne connat pas
l'importance.--D'un autre ct, l'extrme raret de l'argent, ou plutt
sa disparition absolue, rendant le moment actuel peu avantageux pour
tablir des fermages, il faut ajourner  plusieurs mois les changements
qu'une bonne administration rend cependant ncessaires.

L'exploitation des mines n'est certainement pas porte au point o elle
peut tre, et, aprs des recherches, des observations et des changements
utiles, on peut raisonnablement esprer une augmentation de produits et
par consquent de revenus.

Les bois sont administrs sans ordre, mais il faut du temps pour
tablir un systme rgulier.

L'an prochain, les plaies de la guerre tant en partie cicatrises, il
sera naturel d'tablir des impts sur le sel, sur d'autres objets de
consommation, et l'impt sur le sel peut produire plusieurs millions.

Enfin, si on ajoute les rsultats de l'conomie qu'il est probable que
l'on pourra apporter avec le temps dans la perception de plusieurs
impts, on est autoris  esprer une augmentation de revenus
considrable, et je ne pense pas les valuer alors trop haut en les
portant  douze ou quatorze millions.--Dans ce cas, il ne resterait plus
qu'un dficit de quatre  cinq millions.

Il rsulte de ce qui prcde que la cause de la pauvret des finances
des provinces illyriennes est immdiate et qu'elle nous frappe
aujourd'hui; tandis que celle de sa prosprit est ncessairement
ajourne aprs l'excution des dispositions qui doivent la faire natre,
et que le temps est indispensable pour en obtenir l'effet, et le
rsultat satisfaisant ne pouvant pas, vu l'importance des changements,
devoir tre attendu avant une anne.

Tels sont, monsieur le duc, les principaux traits du tableau que
j'avais  vous soumettre. Je vous le prsenterai avec plus de dtail,
lorsque j'aurai reu les renseignements que j'ai demands, jusqu'ici
infructueusement  M. l'intendant gnral, et je ne doute pas qu'ils ne
confirment en tout point ces aperus gnraux.

D'aprs l'expos de notre situation, Votre Excellence peut juger de la
gne que nous prouvons aujourd'hui. Les troupes ne sont pas payes
depuis le 1er novembre. Les officiers, comme les soldats, sont dans le
plus extrme besoin et souffrent beaucoup. Trois mille francs, que nous
avons donns avec beaucoup d'efforts  chaque bataillon, servent  peine
 assurer la subsistance du moment. Sa Majest jugera sans doute que des
secours considrables nous sont ncessaires cette anne; mais, comme ses
intrts et sa volont sont la rgle de toutes mes actions, elle aura
lieu de reconnatre, j'espre, que je ne nglige aucune occasion de les
rendre moins ncessaires chaque jour. Si l'intendant gnral veut y
concourir avec zle et plus d'activit, j'espre que nous approcherons
au moins du terme indiqu par l'Empereur. Mais il faut le temps
indispensable  tout changement, et particulirement dans les
circonstances difficiles o nous sommes.

Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que, les caisses des rgiments
frontires ayant t emportes par les colonels au moment de la remise
du pays, ce ne sera qu'aprs la rcolte que les rgiments toucheront la
plus grande partie des revenus qui forment leur dotation; que, jusqu'
cette poque, il faut que la solde mensuelle soit faite aux officiers,
sous-officiers, prtres, employs, etc., etc., par la caisse gnrale
des provinces illyriennes, et qu'il serait extrmement fcheux que,
dans les premiers mois qu'ils servent Sa Majest, et au moment o doit
se former l'opinion de leur bien-tre  venir, ils prouvassent du
retard dans leur payement. Leur sort dans les six premiers mois influera
beaucoup sur la conduite de toute leur vie.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    3 mai 1810.

Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Excellence
des ngociations entames par Surulu-Pacha avec les capitaines rebelles
nos voisins; que le capitaine Vakup avait restitu le terrain envahi et
s'tait engag  ne jamais troubler la frontire; que le capitaine de
Bihacz tergiversait, ainsi que Hassan-Aga de Pekey, les deux principaux
rebelles.

Le 27 avril, il arriva un nouveau firman du Grand Seigneur, et de
nouveaux ordres du vizir de Bosnie, qui furent lus  Roustan-Bey,
capitaine de Bihacz, qui promit de s'y soumettre et de signer le
lendemain les mmes engagements que le capitaine de Vakup. Le pacha fit
des dispositions pour se rendre  Kruppa, o il esprait amener
Hassan-Aga au mme point. Le lendemain, 28, Roustan-Bey changea d'avis,
refusa toute espce d'arrangement, et partit pour se rendre chez lui. Le
pacha, voyant qu'il avait affaire  des gens sans parole et sans foi, et
les troupes qui lui avaient t promises n'tant pas arrives, et
n'ayant qu'une simple escorte trop faible pour pouvoir soumettre
Roustan-Bey, est parti pour Traunik, en me faisant prvenir qu'il ne
pouvait plus rien et qu'il s'en remettait  Dieu.

Le 29, Roustan-Bey surprit un de nos postes du rgiment d'Ottochatz, et
brla le village de Neblue. Les rapports d'hier m'annoncent qu'il marche
contre le capitaine de Vakup, pour le forcer  rentrer dans sa ligne; le
capitaine de Vakup, qui ne veut pas manquer  ses engagements, et qui
est peu en tat de lui rsister, m'en fait prvenir, afin que je mette 
l'abri les terres du rgiment de Licca et que je lui donne  lui-mme
des secours qui vont lui devenir extrmement ncessaires.

Telle est la situation actuelle des choses.

Il y a trois partis  prendre dans cette circonstance: ou rester en
position comme j'y suis, ou retenir les troupes franaises et abandonner
les Croates  eux-mmes, ou en imposer aux rebelles par un exemple.

Premirement, je ne puis rester dans la situation o je me trouve, car
les troupes, accumules, souffrent, et cette situation exige des frais.
D'ailleurs, l'intendant gnral, ne faisant rien pour accrotre nos
revenus, quelque chose que nous ayons arrt ensemble et quelque
instantes que soient mes sollicitations pour leur excution, il devient
trs-urgent de renvoyer deux rgiments en Frioul. Ainsi il faut donc
penser  vacuer promptement la Croatie; mais faut-il le faire sans
avoir d'autres garanties de la tranquillit publique? Je ne le pense
pas.

Si presque en prsence de l'arme franaise les Turcs viennent brler
les villages, ils le feront avec bien plus de confiance lorsqu'ils
n'auront  combattre que les Croates arms en petit nombre, qui ont une
tendue de pays de quarante lieues  dfendre, et dont la frontire est
tellement dchiquete par les invasions des Turcs, qu'il faudrait le
double de monde de ce qu'elle exige ordinairement pour tre tenue avec
la mme sret.

Mais quel serait le rsultat infaillible de ce parti? D'un ct, les
rebelles ne mettraient plus de bornes  leur insolence et  leurs
prtentions; les capitanats de Vakup et d'Ostrerezza seraient dvasts
pour avoir t obissants envers le Grand Seigneur et s'tre conduits
en bons voisins envers nous, et forcs probablement  se runir  eux
pour renouveler l'invasion du rgiment de Licca. Tous les vagabonds et
les bandits de la Bosnie, certains de l'impunit, viendraient se runir
 Roustan-Bey pour accrotre ses forces, et les autres capitaines des
confins, qui, jusqu'ici, ont t fidles, auraient peut-tre bien de la
peine  rsister aux efforts de leurs populations, qui seraient jalouses
des avantages des autres, attendu que cette guerre est une guerre de
proprit, et qui a pour but de procurer des champs  cultiver.

De l'autre ct, les Croates, qui sont si satisfaits, qui attendent
toutes sortes de biens du nouvel ordre de choses, qui sont si fiers
d'appartenir  l'Empereur, qui ont de si bonnes dispositions  l'aimer
et  se dvouer  son service, n'auraient plus aucune espce de
confiance en nous ni dans la sollicitude du gouvernement pour eux, et
plus de vingt-cinq mille individus, qui sont sans asile, qui n'ont pas
un pouce de terre pour pourvoir  leur subsistance, seraient forcs
d'migrer et de passer en Autriche.

Je le demande  Votre Excellence, quelle perte! quelle dsorganisation
du pays! quel effet funeste dans l'opinion! et tout cela pour avoir
encore une guerre interminable, et qui nous forcerait  revenir ici dans
un mois.

Si, au contraire, j'en impose aux rebelles immdiatement en dployant
mes forces, qui sont toutes rassembles, tout rentre dans l'ordre, et il
est rtabli pour toujours. Le capitaine de Vakup est prserv et nous
reste attach; la population des autres capitanats, qui pourrait avoir
envie de remuer, malgr le capitaine, rendra grce  la sagesse de leurs
chefs, qui, jusqu'ici, les ont maintenus en amiti avec nous.

Je fais rtablir en peu de jours les redoutes et les retranchements qui
dfendent toute la frontire, et qui permettent aux Croates de la garder
avec peu de monde.

Et quel inconvnient peut avoir ce parti? Cette affaire est trangre
au Grand Seigneur, puisqu'il a donn deux firmans pour rtablir la paix
de la frontire et nous rendre le terrain usurp.

Cette affaire n'est pas celle du vizir, car il n'a cess de donner des
ordres, des exhortations, et de faire des menaces. Enfin, elle n'est pas
celle de la province; car je sais,  n'en pouvoir douter, que toute la
Bosnie s'est constamment prononce contre cette usurpation, et que, en
dernier lieu, les cinquante principaux personnages de cette province
venus en dputation ont mis tout en usage pour nous faire rendre
justice.

C'est donc une affaire qui regarde deux misrables insenss, et
quelques brigands qui se croient invincibles, parce qu'il y a un an ils
ont massacr des vieillards et des enfants.

Je pense donc, monsieur le duc, qu'il n'y a pas  balancer, et que je
dois rtablir l'ordre par la force; et, quoique cette disposition soit
contraire au texte de mes instructions, cette circonstance me parat
tre une de celles o, vu l'loignement, un gnral investi de la
confiance de son souverain ne doit pas craindre d'engager sa
responsabilit. En consquence, je vais me porter avec tous mes moyens
runis devant le rgiment d'Ottochatz, faire rtablir les redoutes,
corps de garde retranchs, et la ligne des postes, qui doivent mettre 
l'abri ce rgiment, et, s'il le faut, brler quelques villages pour
obtenir de Roustan-Bey la promesse qu'il ne troublera plus la frontire.
Mes forces sont tellement considrables, que non-seulement il ne peut
pas y avoir de rsistance, mais  peine l'apparence d'un combat.

Je suis dispos  croire que, lorsqu'il me verra bien dcid  user de
rigueur envers lui, il me dispensera de le faire en me donnant toutes
les garanties que je pourrai dsirer, et qu'il fera vacuer Czettin.
S'il n'en avait pas la puissance, aprs avoir rtabli les postes
retranchs sur cette position de la frontire, j'en serais quitte pour
bloquer ce fort, qui, aprs peu de jours, se rendra, faute de
subsistance.

Enfin, il est vident que l'intention de l'Empereur est que je me
dfende, et que je prvienne de nouveaux envahissements. Or le moyen que
je vais prendre est le seul qui puisse conserver au rgiment de Licca le
pays dans la possession duquel il est rentr, et terminer une petite
guerre sur tout le dveloppement de notre frontire, qui, en continuant
davantage, prendrait chaque jour plus de consistance.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Zleim, 9 mai 1810.

Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des motifs qui
m'ont dtermin  employer les moyens de rigueur pour forcer les Turcs 
restituer le territoire envahi.

J'ai voulu auparavant tenter encore auprs du capitaine de Bihacz des
moyens de conciliation, mais tous mes efforts ont t sans succs. Le 5,
il attaqua mes postes. Il y eut de part et d'autre un homme de tu et
quelques blesss. Voulant mettre un terme  tant d'extravagance, j'ai
march sur lui le 6.--Comme plusieurs assez grands villages dpendent de
lui, il avait runi environ douze cents hommes d'infanterie, huit cents
cavaliers, et huit pices de canon.

Nous avons dispers cette foule en un moment, tu cinquante hommes, et
pris ses huit pices. Je n'ai eu qu'un seul homme tu, et neuf blesss.
Le village d'Isachich, qui tait un des principaux repaires de ces
brigands, a t incendi, ainsi que le village de Glokot, qui
appartenait  un des hommes les plus influents du parti du capitaine de
Bihacz.

Cet acte de svrit a produit l'effet que j'en attendais, et a rpandu
une grande terreur. Je me suis port ensuite sur la ville de Bihacz, qui
est fortifie, et, aprs avoir plac devant cette ville quatre obusiers
et quatre mortiers, j'ai crit, non au capitaine, mais _aux capitaines_
principaux, tous de cette ville, pour leur demander s'ils ne voulaient
pas enfin renoncer aux droits qu'ils s'taient arrogs d'insulter notre
territoire, et de piller les Croates. Ils se sont rendus devant moi pour
m'exprimer les regrets du pass, et promettre de ne jamais donner aucun
sujet de plainte. Ils ont sign cette promesse en renonant, s'ils y
manquaient,  leur place, au payement de leurs moluments, et ils ont
implor ma clmence. J'envoie cette promesse au pacha, qui est un tuteur
fort important. Cette leon, et la garantie qu'ils m'ont donne, me
paraissent suffisantes pour assurer la tranquillit. Je me suis retir,
et je crois pouvoir assurer Votre Excellence que de longtemps la
tranquillit de cette partie de la frontire ne sera trouble par les
habitants.

Les rgiments d'Ottochatz et d'Ogulim ont recouvr toutes les terres
qu'ils avaient perdues. Des quatre rgiments qui avaient t envahis, il
ne reste plus que le territoire de Czettin, qui fait partie du rgiment
de Zleim. Hassan-Aga de Pekey, qui le commande, n'tait pas sous les
ordres du capitaine de Bihacz. Ce qui le regarde n'est pas encore
termin, mais je suppose qu'il est dans une grande terreur. Je me
rendrai chez lui, afin de le forcer galement  la restitution.

Une chose qui m'a prouv que je ne m'tais pas tromp sur l'esprit de
la province, c'est qu'il n'est pas venu au secours du capitaine de
Bihacz un seul homme tranger  son territoire. Ainsi le vizir sera
content de la punition inflige  ceux qui ont mpris ses ordres. Les
grands de la Bosnie le seront galement, parce qu'ils ont vu leurs
conseils mpriss, et les capitaines voisins se loueront beaucoup de
n'avoir pas tremp dans tous ces brigandages. Enfin, je ne puis exprimer
le bonheur des Croates.

Je saisis cette circonstance pour rpter  Votre Excellence combien je
suis satisfait de l'esprit qui rgne parmi les Croates. Je puis vous
assurer que personne n'y pense plus  l'Autriche, et que les Croates
prouvent un juste sentiment d'orgueil d'appartenir  Sa Majest.

Je ne doute pas qu'avec quelques mois de soins je ne parvienne  en
faire des troupes meilleures que toutes celles qui ne sont pas
franaises. Plus je les vois, plus je m'en convaincs, et plus je suis
persuad que cette arme croate est ce que les provinces illyriennes
renferment de plus prcieux.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Carlstadt, 12 mai 1810.

Monsieur le duc, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Excellence du
succs des moyens de rigueur employs envers les habitants du capitanat
de Bihacz, et du rtablissement de la tranquillit sur les frontires
des rgiments d'Ottochatz et d'Ogulim. Il restait  la rtablir de mme
sur la frontire du rgiment de Zleim et  reprendre le fort de Czettin,
qu'Hassan-Aga de Pekey et ses gens avaient annonc vouloir dfendre
jusqu' la dernire extrmit.

J'ai march sur Czettin le 9, aprs m'avoir fait prcder de lettres
convenables dans les diffrents territoires qui avaient fait alliance
entre eux, et qui se composaient d'Ostrokaz, Sturlitz, Radruch, etc.
J'ai bivaqu le 9  une lieue de Czettin, et le 10 au matin,  l'instant
o je me suis prsent devant cette place, je l'ai trouve vacue.
L'utile exemple d'Isachich et de Glokot a rpandu une telle terreur
parmi les Turcs, qu'ils ont subitement abandonn la place, la laissant
pourvue de son artillerie et de vivres pour un long sige. C'est le mme
fort qui, il y a vingt et un ans, dfendu par sept cents hommes, a
arrt l'arme autrichienne de vingt-cinq mille hommes, commande par le
gnral Devintz, pendant trente-sept jours. La tranquillit est ainsi
compltement assure, et le rgiment de Zleim a recouvr leur
territoire. Je puis affirmer  Votre Excellence que ces Turcs, qui, sur
cette frontire, ont le surnom de mchants, et qui, grce  l'extrme
faiblesse du gouvernement autrichien, taient en possession de se livrer
 tous les excs, ne seront de longtemps tents de les renouveler.

En consquence, je mets en route ds aujourd'hui les 5e et 81e
rgiments pour Udine, afin de soulager la caisse des provinces
illyriennes. Je me rends moi-mme  Laybach pour voir, avec M. d'Auchy,
 prendre les mesures ncessaires pour faire face aux besoins du
service. Pendant l't, et lorsque j'aurai atteint ce but, je reviendrai
en Croatie pour visiter sur les lieux chaque consigne des rgiments
croates, et pouvoir, avec connaissance de cause, ordonner tout ce que le
bien du service de Sa Majest et l'intrt des rgiments croates
commandera.

Les vnements qui viennent de se passer ont donn occasion  huit
cents individus grecs de se rendre sur notre territoire avec leurs
bestiaux, demandant des terres et leur incorporation dans les rgiments.
J'ai pris des dispositions pour assurer leur tablissement.

J'ai aussi donn l'ordre que tous les habitants qui avaient t
expropris par l'invasion des Turcs, dont les maisons ont t
incendies, et qui taient pars sur les territoires, fussent runis en
divers camps de quatre  cinq cents mes, o l'on runira les matriaux
ncessaires pour construire des villages qui offriront, lorsque les
bataillons de campagne seront absents du pays, les moyens  la
population de se dfendre contre les Turcs.

Cette opration pourra tre faite l'an prochain, et, pour qu'elle ne
soit en rien  charge aux habitants, on fera dans le courant de l'anne,
pour tre excut l'an prochain, le projet des changes ncessaires des
parties de terres pour que les habitants de chaque village soient au
centre de leurs proprits.


LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.

    Laybach, 15 mai 1810.

Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'crire le 5 mai, et qui renferme une copie d'une lettre
de Son Excellence le ministre des relations extrieures, relative aux
rclamations de l'ambassadeur d'Autriche sur une notification faite au
commandant du cordon autrichien, portant qu'on allait raser les maisons
des sujets de la Croatie autrichienne, sur la rive droite de la Save,
et qu'on ne souffrirait pas que, sous quelque motif que ce ft, ils
vinssent avec leurs bestiaux sur le territoire illyrien.

Je vais avoir l'honneur de rendre compte  Votre Excellence de cet
objet.

D'abord il n'a t fait aucune notification qui annonce qu'on va faire
raser les maisons des sujets autrichiens sur la rive droite de la Save.
Il est possible que quelque officier croate illyrien, dont plusieurs
portent dj plus de haine aux Autrichiens que nous ne l'avons jamais
fait, se soient permis, dans quelque discussion, des menaces; mais, si
elles ont t faites, ce sont des bruits populaires, qui n'auraient pas
d prendre crdit auprs des autorits autrichiennes, ou tout au moins
sur lesquels on n'aurait d rclamer qu'en dsignant les coupables pour
les faire punir. Si nous voulions couter les bruits d'agression et les
menaces faites  nos Croates, nous aurions bien d'autres plaintes 
former.

Il y a deux circonstances qui peuvent cependant avoir caus les
rclamations de l'ambassadeur d'Autriche; mais je pense que ces deux
circonstances ont t mal prsentes, et que nous n'avons rien fait que
nous ne dussions faire. Les voici:

Le 2e rgiment banat, qui appartient ..., avait sa douzime compagnie
sur la rive gauche de la Save, et, par consquent, cette compagnie se
trouve spare de son rgiment, et appartient aujourd'hui  l'empereur
d'Autriche. Cette compagnie a eu la prtention de couper, pour sa
consommation, du bois dans les forts du 2e rgiment banat, comme ayant
fait partie de ce rgiment, chose qui est videmment inadmissible,
puisque les dotations des rgiments ne sont qu'un revenu public, et les
domaines qui en font partie des proprits particulires dont la
possession a t cde avec la souverainet  l'Empereur.

La compagnie de la rive gauche est venue en armes pour couper du bois;
il a fallu runir des troupes et employer la menace de la force pour la
contraindre  se retirer. Je ne pense pas que la lgitimit de ce qui a
t fait de notre ct puisse tre rvoque en doute. Voici l'autre
vnement:

Lors de la prise de possession des rgiments, plusieurs officiers
autrichiens, des gnraux, et, entre autres, le gnral Knedevich,
employrent toutes sortes de moyens pour alarmer les Croates militaires
sur leur sort futur, les sduire et les dcider  quitter le pays. Un
certain nombre de Croates du 2e rgiment banat, le plus voisin de
l'Autriche, fut entran par cette suggestion et passa la Save. Depuis
ils ont rclam la jouissance et la disposition de leur proprit aux
termes du trait de paix; mais je ne pense pas qu'ils soient compris
dans les dispositions qu'il renferme. En effet, le trait de paix a eu
pour objet de conserver aux citoyens leurs droits, mais non de leur en
donner de nouveaux. Le trait de paix n'a pas pu rendre propritaires
des gens qui ne l'taient pas, au moins d'une manire absolue.

1 D'aprs les lois en vigueur dans la Croatie militaire, aucun
individu croate ne possde; les familles seules collectivement sont
propritaires. Ainsi les individus isols ne peuvent, dans aucun cas,
rien rclamer: tout est en commun, administr par le chef de famille,
les revenus annuels rpartis galement. Un individu chapp de la
famille ne peut donc rclamer de proprit.

2 Un chef de famille ne peut vendre une partie de sa proprit qu'avec
la permission de son colonel, et lorsque cette partie est surabondante 
ses moyens de subsistance; mais, dans aucun cas, il ne peut vendre ni
possder terre qui est juge ncessaire  l'entretien de la famille.

3 Enfin, lorsqu'une famille s'teint, le bien retourne  l'Empereur,
les familles croates ne possdant qu'au titre de service militaire
qu'elles prtent au souverain.

Il me parat donc bien vident que les habitants de la Croatie
militaire ne sont pas dans les catgories des autres citoyens, et qu'ils
sont possesseurs de fiefs avec quelque modification, et que l'article du
trait de paix, ne pouvant pas changer leur qualit, ne leur donne pas
le droit d'emporter ce qu'ils possdent; si le principe contraire tait
constat, il n'y aurait pas de raison pour qu'il restt une seule
famille dans les rgiments, attendu que, l'empereur d'Autriche ayant
beaucoup de terres  disposer dans les rgiments frontires qui lui
restent, les habitants qui voudraient aller s'y tablir auraient le
double avantage d'une existence semblable  celle qu'ils quitteraient,
et d'emporter les capitaux qui seraient le produit de la vente de leurs
biens qu'ils auraient laisss; en consquence, j'ai refus de permettre
 des migrs des rgiments banats de jouir des terres qu'ils ont
abandonnes. J'ai considr celles-ci comme acquises au gouvernement et
destines  former de nouveaux tablissements. Cet objet me parat d'une
si haute importance, et ce que j'ai ordonn me parat si conforme aux
rgles de la justice et aux droits positifs de l'Empereur, qu'avant de
changer les dispositions que j'ai prises je prie Votre Excellence de
mettre mes observations sous les yeux de Sa Majest et de me faire
connatre sa volont.

Quant  la Croatie civile, il n'y a eu aucune espce de mesure prise
pour contrarier les habitants, qui sont sur la rive gauche, dans la
jouissance de leurs biens. Ils disposent des cultures  leur gr et
emportent les productions sans que l'autorit y mette aucun obstacle.

La rclamation ci-dessus me semble tre le rsultat du mauvais esprit
qui a longtemps anim les autorits autrichiennes de la rive gauche. Il
y a eu de frquentes discussions et de mauvais procds de leur part.
Les Autrichiens ont arrt nos barques, et les mesures prises ont forc
les autorits de la rive droite  user de reprsailles.  mon arrive 
Carlstadt, il y a un mois, j'envoyai un officier au gnral Hiller pour
lui reprsenter combien un tel tat de choses tait affligeant et
combien il tait dsirable qu'il cesst; que, de mon ct, j'aimais
mieux tre accus de pousser trop loin l'esprit de modration que de
contribuer  prsenter un contraste aussi frappant avec l'intime
harmonie qui existait entre nos souverains, et que j'avais donn l'ordre
de relcher les btiments arrts, et prescrit aux autorits franaises
de ne laisser chapper aucune occasion de prouver aux autorits
autrichiennes l'intention de vivre en bons voisins.

Ce procd semble avoir t apprci par le gnral Hiller; car la paix
la plus parfaite rgne maintenant sur la frontire. Cet tat de choses
est depuis longtemps connu  Vienne. Votre Excellence en aura
l'assurance par l'extrait ci-joint de la lettre que j'ai reue de M.
Otto.

J'ose donc esprer que la conduite que j'ai tenue dans ces diffrentes
circonstances recevra l'approbation de Sa Majest.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE
DU TRSOR PUBLIC.

    Laybach, 17 mai 1810.

Monsieur le comte, Votre Excellence a dj t entretenue plusieurs
fois par M. l'intendant gnral de la rclamation de l'arme d'Illyrie
sur le taux auquel elle a reu les bancozettel et  compte de ce qui lui
tait d par la grande arme sur les mois de novembre et de dcembre
1809. M. l'intendant gnral m'a fait part que vous lui aviez rpondu
que l'Empereur ne voulait pas que les bancozettel fussent donns au taux
des arrts qu'il avait pris pour l'expulsion des papiers; mais le taux
_du franc_ pour un florin ici est chose tellement injuste, que je crois
de mon devoir d'en entretenir de nouveau Votre Excellence.

En effet, nous sommes dans une catgorie diffrente de la grande arme,
attendu que le papier a t beaucoup plus bas ici et beaucoup plus
longtemps qu'en Allemagne; il a t dprci ici par la publication d'un
ordre lgal, qui a sur-le-champ fix dans le commerce et chez les
marchands le taux auquel on devait le recevoir, et comment un officier
ou un soldat aurait-il pu forcer un habitant  prendre pour un franc le
mme florin que l'autorit publique ne voulait recevoir, par ordre
patent, dans les coffres de l'tat que pour onze, dix et mme neuf sous.

En Allemagne, une semblable dprciation n'a pas eu lieu, et la
fixation du franc pour un florin tait une raison de crdit. Enfin,
lorsque les troupes franaises en Allemagne prouvaient une perte sur le
papier beaucoup moindre que la ntre, elles taient nourries chez
l'habitant et jouissaient de toutes les faveurs qui rsultent du sjour
en pays conquis. Ici, la paix tant faite, elles ne recevaient aucun
secours du pays et taient traites comme elles l'auraient t en
France.

L'extrme misre dans laquelle s'est trouve l'arme a forc les corps
et quelques individus  toucher du papier par _ bon compte_ et en
valeur nominale et sans taux dtermin.

Si la dcision de Sa Majest reoit son extension dans toute sa
rigueur, plusieurs corps sont ruins pour longtemps, d'autres sont
endetts, et cela parce que l'administration a fait une chose illgale
en autorisant des payements dans une forme qui ne devait pas tre
consacre, et qui, s'ils n'avaient pas en lieu, devraient tre faits
aujourd'hui en argent.

Je vous demande, monsieur le comte, d'tre encore auprs de Sa Majest
notre avocat, notre dfenseur, et d'obtenir une fixation, sinon conforme
aux arrts de M. d'Auchy, au moins une qui soit  une moins grande
distance de la vrit. Enfin, si la chose tait impossible, d'autoriser
que les _ bon compte_ reus soient reverss dans le Trsor public. Par
ce moyen, le Trsor des provinces illyriennes, qui recevrait cependant
ce papier  un taux trs-suprieur  la valeur relle qu'il avait
lorsqu'il l'a donn, partagerait ainsi avec les officiers et les corps
la perte qui, aujourd'hui, n'est supporte que par ces derniers.


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT

    Paris, 18 mai 1810.

Monsieur le marchal, par ma lettre du 10 du courant, je vous ai fait
connatre que j'avais fait passer  l'Empereur une copie de celle que
Votre Excellence m'avait crite le 3.

Cette lettre portait que Surulu-Pacha, ayant renonc  obtenir, par des
voies amiables, l'entire restitution des terrains usurps sur les
Croates par des sujets de la Porte, et qu'un des capitaines turcs de la
frontire ayant brl le village croate de Nebluee, Votre Excellence
croyait devoir prendre le parti de se porter avec tous ses moyens devant
la ligne du rgiment d'Ottochatz, afin de la couvrir et d'tre en mesure
d'incendier quelques villages, s'il le fallait, pour amener Rustan-Bey,
capitaine de Bihacz,  ne plus inquiter cette frontire.

Sa Majest voit avec peine, monsieur le marchal, que des troupes
franaises soient engages contre les Turcs, et elle veut que l'on
n'emploie contre eux que les Croates; ceux-ci doivent suffire. Les
hostilits partielles qui ont eu lieu de peuple  peuple n'tant
d'ailleurs qu'une chose ordinaire, il ne faut point que votre corps
d'arme y intervienne et que le sang franais coule mal  propos. Votre
Excellence peut mettre parmi les Croates quelques officiers franais et
de l'artillerie; mais elle doit s'en tenir l et ne point y mler de son
infanterie.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, 20 juin 1810

J'ai trouv  mon arrive ici des jeux tablis par autorit suprieure,
et par ordre crit,  Trieste,  Laybach,  Gorizia et Fiume. Peu aprs,
je reconnus le mauvais effet de ces jeux, et je les dfendis  Laybach,
 Gorizia et  Fiume, et cette dfense a t suivie ponctuellement.
J'avais pens qu'ils pouvaient rester sans inconvnient  Trieste, comme
dans les grandes villes maritimes de France et d'Italie, qui rassemblent
toujours un grand nombre d'aventuriers; mais, ds que l'intention de Sa
Majest est qu'ils cessent, l'ordre de le faire va tre donn
immdiatement.

Un rgiment franais a commis quelques dsordres en Croatie, dit-on.
Celui qui a fait le rapport a pris cette nouvelle sans doute dans
l'ordre du jour de l'arme qui l'a publie; mais il aurait d en mme
temps rendre compte de la punition, car le mme acte la consacre. Votre
Excellence trouvera ci-joint cet ordre du jour, en date du 15 mai, qui
ordonne l'valuation ds pertes et leur payement au compte du 23e
rgiment. Au surplus, ces pertes, d'aprs les tats prsents par les
chefs de famille, et sur lesquels assurment rien n'est oubli, montent
 cinq cent quatre-vingt-six florins, et, comme la discipline des
troupes que je commande est un de mes premiers soins, et qu'elles ont 
juste titre laiss partout une belle rputation  cet gard, il est
probable que ce dernier dsordre n'aurait pas eu lieu si ce rgiment
n'et pas t sans solde depuis le commencement de l'anne et s'il ne
lui et pas t d alors plus de cent quatre-vingt mille francs pour
1810, malgr mes plaintes continuelles  M. d'Auchy, qui pendant cinq
mois n'a pas envoy un sol aux troupes en Dalmatie, tandis qu'il
gorgeait d'argent ceux des fournisseurs qui lui faisaient la cour et par
de grands titres flattaient sa vanit.

Votre lettre, monsieur le duc, annonce des plaintes pour d'autres
exactions. Je dsirerais les connatre, afin de pouvoir y rpondre.

Tel est l'expos sincre des faits. Sa Majest pourra juger si ceux qui
portent ces accusations prs d'elle ont plus en vue le bien de son
service que de me faire perdre ses bonnes grces; elle pourra juger avec
quelle perfidie on a exagr des torts qui taient dj rprims, et
combien sont mensongres les consquences qu'on en tire, puisque la
malveillance n'a pu dcouvrir aucun fait impuni. Elle pourra juger enfin
si j'ai fait ce que j'ai pu pour son service lorsqu'elle saura que le
peu de bien qui a t fait ici m'appartient ou par moi-mme ou par mes
poursuites incessantes auprs de l'intendant gnral pour l'obtenir
lorsque son concours tait ncessaire pour atteindre ce but; que c'est
moi qui ai rdig plus des trois quarts des arrts qui consacrent ces
dispositions; que les routes, qui taient infestes de plusieurs
centaines de brigands, commencent  tre sres, quoique je n'aie pas de
gendarmerie, et qu'elles le seront, dans peu, plus qu' aucune poque
elles ne l'ont t; que j ai fait former partout de bons hpitaux, de
bons tablissements pour les troupes, o elles sont aussi bien que dans
les meilleures villes de France; que les dispositions que j'ai prises
pour l'assiette des logements dans toute l'Illyrie, en soulageant les
habitants, leur assurent le payement de ce qui leur est d; lorsqu'elle
se rappellera que j'ai fait rentrer vingt-cinq mille habitants dans la
jouissance des biens dont ils avaient t expulss, et assurer pour
toujours le repos de la frontire; que je suis parvenu, par mes soins,
 animer du meilleur esprit les Croates militaires, malgr les intrigues
des Autrichiens; que j'ai fait garnir toute la cte d'Istrie de
batteries, organis sur cette cte deux mille hommes de gardes
nationales habills, qui rivalisent de zle et d'instruction avec les
troupes de ligne, et les rendront bientt superflues dans cette partie;
que pareil tablissement est commenc en Dalmatie,  Raguse et 
Cattaro, et sera couronn des mmes succs aussitt que j'aurai des
armes  leur donner, etc.

Quoique je ne me dissimule pas combien il reste  faire, je pourrais
cependant encore ajouter le dtail de beaucoup de choses utiles faites
ou commences; mais je craindrais de fatiguer Votre Excellence. Cet
expos fera d'ailleurs partie du rapport gnral que je vous dois.

Je me bornerai donc  vous assurer que je n'ai nglig aucuns moyens
pour faire aimer le gouvernement de l'Empereur, ce que je regarde comme
mon premier devoir; que jamais habitant n'a demand une chose juste, et
qui ft en mon pouvoir, qu'il n'ait t satisfait sur-le-champ; et, si
je n'ai pas obtenu encore d'aussi grands rsultats que je l'aurais
dsir, c'est que les circonstances sont difficiles, que le bien vient
lentement, et que je n'ai trouv en M. d'Auchy qu'obstacle et
difficult, lorsque j'avais lieu de m'en promettre aide et secours; mais
certes il n'y a que les passions les plus aveugles et les plus haineuses
qui puissent prsenter le tableau qui a t mis sous les yeux de Sa
Majest.

L'Empereur aura des serviteurs plus capables que moi; il n'en aura
jamais qui soient plus fidles, plus zls, et qui aient des intentions
plus pures; car je n'ai de passions que celle de mes devoirs envers lui
et du bien public. Mais, j'ose le dire ici, l'aliment dont ce zle a
besoin, et dont il ne saurait se passer, c'est l'estime de Sa Majest,
l'ide qu'elle apprcie mes efforts, et que les insinuations
calomnieuses que l'envie et la haine ont dj si souvent diriges contre
moi sont sans effet prs d'elle.




LIVRE QUATORZIME

1810


Sommaire.--Rtablissement du commerce de Trieste avec le
Levant.--Bailliages du Tyrol.--Dputation des provinces illyriennes au
couronnement.--Emploi du temps.--Noblesse de la Carniole.--Le prince
d'Auersberg.--Chasse  l'ours.--La Louisen-Strasse.--Le prince
Dietrichstein.--Les tribunaux.--Relations avec l'Autriche.--Projet de
fortification pour les provinces illyriennes.--Mines d'Idria.--Lac de
Zirknitz.--Le duc de Raguse demande et obtient un cong.--Aurelio
d'Amitia.--La reine de Naples.--Prtentions  une dcouverte
scientifique.--Dpart pour Paris.--Accouchement de
l'impratrice.--Affaires d'Espagne.--Massna.--Le gnral Foy.--Le duc
de Raguse est nomm commandant de l'arme de Portugal.


J'avais pens de bonne heure  tablir une branche importante de
commerce entre Trieste et la Turquie, par la Croatie. Le blocus
continental privait la France de coton, et les nouvelles manufactures
pour la fabrication des toffes de cette espce souffraient beaucoup par
la disette et le prix des matires premires. Les transports tant au
plus bas prix en Turquie, on pouvait peut-tre rivaliser avec les
transports par mer. En effet, des transports effectus  travers des
pays fertiles, mais incultes, qui fournissent sans frais la nourriture
des bestiaux qui les traversent; le peu de valeur des chevaux de bt
employs; la sobrit des sujets turcs et le bas prix de leur entretien,
me firent supposer qu'avec des soins mon plan tait excutable. Il
fallait d'abord commencer par assurer une protection spciale aux
caravanes. Les Turcs, dont c'tait l'intrt, s'en occuprent et y
parvinrent. De mon ct, je m'occupai de leur donner toute espce de
facilits et de sret en Illyrie. D'abord un grand lazaret avec
d'immenses magasins; puis des transports de voitures  bon march pour
aller de Costanitza  Trieste, car on ne pouvait recevoir et laisser
conduire cette multitude de chevaux de bt, qui n'auraient pas trouv
dans la route des terrains abandonns o ils pussent patre, et encore
moins payer leur consommation. Je fis faire tous les calculs, rdiger
un mmoire circonstanci, et j'envoyai ces propositions  l'Empereur,
qui les adopta avec empressement. Il restait  empcher les cotons
envoys de Constantinople  Vienne par la mer Noire et le Danube,
d'entrer en France par Strasbourg. Cette ncessit fut comprise: un
droit de deux cents francs par quintal, mis  la douane de Strasbourg,
remplit cet objet, et ds lors l'Illyrie fut la route naturelle des
cotons qui venaient de Smyrne et taient destins pour la France.

Ces transports trs-longs exigeaient de grands capitaux, et, pour
faciliter le crdit des ngociants franais, une ville d'entrept tait
ncessaire. Trieste se trouvait tre naturellement cette place; elle fut
dclare telle, et reut tous les privilges qui en dcoulent. Je
communiquai ces projets aux ngociants de Trieste, dont l'existence se
trouvait ainsi ranime. Tout avait t si bien prvu pour l'excution,
et de si bonne heure, que, ds le mois de septembre 1810, les premires
balles de coton arrivrent  Trieste. Dans le cours de l'anne 1811,
soixante mille balles y furent emmagasines; le nombre s'augmenta et
arriva depuis jusqu' deux cent mille par an. Ce transport et ce
commerce ont t d'un puissant secours pour l'industrie franaise
pendant ce temps de souffrances et de misre; ils ont t le salut et la
fortune de Trieste et de tous les pays qu'ils traversaient; ils ont
enfin diminu puissamment pour eux les calamits qu'entranait aprs lui
le systme continental.

Pendant la tourne dont je viens de rendre compte, je donnai l'ordre de
prendre possession de deux bailliages du Tyrol, cds par la Bavire
aux provinces illyriennes, ceux de Liante et de Lillion. Cette runion
compltait ces provinces comme frontire militaire de cette partie de
l'empire.

 mon passage  Villach, une maison d'ducation de femmes, connue sous
le nom de Congrgation des vierges, tablissement reconnu utile et
jouissant des faveurs de l'opinion publique, tait dans une grande
dtresse: je m'en fis rendre compte; je pourvus  ses besoins et
j'assurai sa conservation. Je rentrai enfin  Laybach, aprs une absence
de plus de deux mois.

J'ai oubli de rendre compte de l'envoi d'une dputation des provinces
illyriennes pour complimenter l'Empereur, hommage d'usage en pareille
circonstance, mais qui avait alors un but particulier d'utilit, vu le
grand loignement de la France de ce pays, et la diffrence de ses
moeurs. Un reflet de l'clat du trne imprial et de Paris devait
frapper les nouveaux sujets qui n'avaient qu'une ide confuse de notre
grandeur. En consquence, je multipliai beaucoup les dputs. Chaque
province eut son reprsentant, et chaque rgiment croate fut considr
comme une province.

Le colonel Slivarich, seul des colonels sortant du service d'Autriche,
et auquel j'avais confi le commandement du 1er rgiment, fut charg de
prsider lui-mme la dputation militaire des six rgiments.

Je choisis pour chef de la dputation M. Calafatti, dalmate fort
considr, homme d'esprit, auquel j'avais confi l'intendance de Trieste
et de l'Istrie. Son mrite particulier et la situation de sa famille
m'avaient fait droger en sa faveur au principe, suivi toujours en cas
pareil, de choisir les dputs ailleurs que dans les employs du
gouvernement.

Ceux qui composaient cette dputation taient au comble de la joie et
du bonheur. Calafatti surtout l'exprimait avec un enthousiasme difficile
 peindre; il emmenait sa femme et sa fille, c'tait le grand vnement
de sa vie et un triomphe auquel s'associait sa famille entire.
L'infortun! et que sommes-nous en prsence de l'avenir! Combien nos
voeux sont souvent indiscrets! Ce lger triomphe devait tre la cause de
la perte des siens et du malheur de sa vie.

Il se trouva  la fte si tristement clbre du prince de Schwarzenberg,
ambassadeur d'Autriche, donne  l'occasion du mariage de Marie-Louise;
et sa femme et sa fille y prirent; lui-mme, bless grivement, eut les
pieds entirement brls; et, aprs avoir pass plusieurs mois en danger
de mort, il est rest estropi le reste de ses jours.

Dans le nombre des dputs, se trouvait un nomm Zanovich, que nous
avions tir des cachots de Venise, et trouv sous les plombs  notre
entre dans cette ville. Lui et toute sa famille ont eu la plus
singulire destine; exemple marquant de l'influence de l'organisation
sur les facults: j'ai racont ailleurs les circonstances
extraordinaires qui la concernent.

Pendant tout ce voyage, je n'avais pas perdu un moment de vue toutes les
affaires d'administration. Chaque jour, une estafette m'apportait le
travail courant sur lequel je prononais. De retour  Laybach, je
rentrai dans ma vie habituelle,  la fois vie d'affaires et de plaisirs,
car je menais de front les uns et les autres avec une grande facilit.

Ma manire d'exister tait trs-rgulire, et j'employais bien mon
temps; je ne me laissais pas absorber par des dtails minutieux. On ne
peut mener une grande besogne qu'en faisant travailler les autres, en
employant des hommes capables, et en gardant pour soi le soin de donner
la direction, de fixer les principes, et de juger l'ouvrage. En se
bornant  ce rle, le seul qui convienne  un grand pouvoir, on a le
temps de rflchir et de penser, la tte est toujours frache,
c'est--dire en possession de toutes ses facults. Tout aboutissait 
moi; indpendamment des travaux extraordinaires tenant  l'organisation,
j'avais  rgler journellement ce qui tenait aux finances, 
l'intrieur, aux douanes,  la justice,  la marine, qu'une commission
dirigeait;  la guerre pour les troupes croates,  la guerre pour ce qui
concernait l'arme franaise, etc. Eh bien, jamais je n'ai remis au
lendemain  terminer ce que je devais faire le jour mme; et chaque
jour, avant trois heures, mon travail tant fini, toutes mes dcisions
prises, toutes mes signatures donnes, depuis ce moment jusqu'au soir je
m'occupais de promenades, de chasses, de ftes et de plaisirs de toute
espce.

La province de Carniole est habite par beaucoup de noblesse
trs-ancienne et trs-fire. Je m'occupai  lui plaire; et, comme je la
traitais avec distinction et qu'elle n'avait rien de plus  prtendre,
elle fut bientt  moi et satisfaite de son sort. Bref, aucun pays runi
 la France n'a montr plus promptement et plus constamment de bons
sentiments pour nous, malgr l'affection hrditaire et si marque que
ses habitants portent, avec tant de raison,  la maison d'Autriche; et,
je crois pouvoir le dire sans orgueil et avec vrit, la cause en est
dans la justice, les gards et la fermet avec lesquels ces peuples ont
t traits.

Plusieurs seigneurs autrichiens, entre autres le prince d'Auersberg,
vinrent pour me recevoir dans leurs belles possessions, et celui-ci dans
le duch de Gottsche. Nous y chassmes l'ours: cet animal y est commun;
nous en trouvmes plusieurs, aucun ne fut tu. Je dirai,  la honte de
plusieurs compagnons de chasse, entre autres d'un intendant franais,
que des ours passrent prs d'eux et qu'ils n'osrent pas les tirer.
Cette chasse a, en France, la rputation d'tre dangereuse; l, elle
n'inspire aucune crainte. Quand il a le moyen de fuir, l'ours ne cherche
pas  attaquer le chasseur. Les sangliers sont trs-rares dans ce pays,
et leur chasse passe pour prilleuse; et en France, o elle est commune,
personne n'a jamais eu l'ide d'y attacher aucun mrite: on redoute,
dans chaque pays, ce que l'on ne connat pas, et les craintes
disparaissent quand on observe de plus prs les objets qui les
inspirent. Il en est de cela comme de beaucoup d'autres choses dans le
monde:

    Toujours btons flottants,
    De loin c'est quelque chose, et de prs ce n'est rien.

Le prince Dietrichstein, un des plus grands seigneurs de l'Autriche,
vint aussi  Laybach au nom de la compagnie de la route Louise
(_Louisen-Strasse_), dont il tait un des plus forts actionnaires. Cette
route traverse la Croatie et va de Carlstadt  Fiume. D'une haute
importance pour la Hongrie, elle sert  exporter ses produits. Ouvrage
magnifique, elle a t un objet de patriotisme de la part de ses
principaux actionnaires. Un dcret imprial avait fait  cette socit
la concession d'un page: il fallait faire reconnatre ce droit par le
nouveau gouvernement, et le lui conserver; c'est ce que le prince
Dietrichstein venait solliciter. Indpendamment de la justice de sa
rclamation, il y avait un autre motif pour l'accueillir: les travaux
n'taient pas tout  fait achevs, et il y avait encore quelques
capitaux  y dpenser. Je me fis rendre compte, avec un grand dtail, de
tout ce qui avait rapport  cette affaire, et, au bout de six semaines,
elle fut claircie et entendue. Je confirmai la concession par un
arrt, et il y fut ajout quelques dispositions qui parurent
quitables. Tout fut fait en moins de deux mois. Si on veut comparer la
marche des affaires chez nous avec celle qu'on suit  Vienne, nous en
avons ici les moyens. On peut s'tonner qu'un pays puisse subsister avec
la lenteur qui rgle un grand nombre des actes de son administration. On
se garantit sans doute ainsi des surprises et des erreurs, on s'pargne
l'obligation de revenir sur des dcisions prises; mais d'autres
inconvnients plus grands et impossibles  dvelopper ici en sont les
consquences ncessaires.

En 1814, ce pays est revenu  l'Autriche. Les changements apports  la
concession primitive, relative  la route Louise, durent tre l'objet
d'un nouvel examen de la part de l'administration autrichienne. Eh bien,
en 1819, je fus  Vienne, et je trouvai le prince Dietrichstein
sollicitant cette affaire, dont on s'occupait depuis cinq ans, et qui,
grce aux renvois ternels d'une direction  l'autre, n'tait pas encore
termine.

Nous tions en discussions continuelles sur la frontire de la Save avec
les autorits autrichiennes. Elles contrariaient frquemment la
navigation sous divers prtextes. Aprs mille rclamations et mille
pourparlers, je ne trouvai d'autre moyen que la voie des reprsailles.
Elle me russit comme elle russira toujours toutes les fois qu'on ne
les exagre pas. Il y eut aussi des intrts froisss par des
possesseurs riverains opposs pour des pturages; mais tout se termina
enfin  l'amiable. J'envoyai mon chef d'tat-major pour quelque temps 
Agram auprs du gnral Hiller. Nous nous entendmes avec lui, comme
aussi avec l'vque d'Agram, pour qu'il donnt  l'vque de Laybach le
pouvoir d'administrer la partie de son diocse place sur la rive droite
de la Save.

J'organisai une compagnie de rserve  Laybach, compose d'anciens
officiers et d'anciens soldats autrichiens licencis. Je proposai 
l'Empereur de lever un rgiment de trois bataillons, afin d'employer
beaucoup d'officiers ns dans les provinces. Ils avaient quitt le
service autrichien et en demandaient en France. Cette proposition ayant
t accueillie, ce rgiment, connu sous le nom de rgiment d'Illyrie,
fut trs-promptement organis et envoy en Italie. Je reus
l'autorisation d'y placer un tiers d'officiers franais, ce qui, avec
les placements dj excuts dans les rgiments croates, donna un grand
avancement et un grand mouvement  mon corps d'arme.

Deux choses produisaient un vritable tat de souffrance dans ce pays:
le manque d'argent, et le retard apport dans l'organisation des
tribunaux. Mais, malgr mes reprsentations, rien ne revenait de Paris.
Je fus oblig de former provisoirement un tribunal  Carlstadt, compos
de civils et de militaires, pour assurer le cours de la justice en
Croatie. Quant  l'argent, comme les nouveaux impts n'taient
productifs qu'en partie, et qu'on ne retirait pas les troupes, je fis
sur les principales villes un emprunt de un million cinq cent mille
francs,  la garantie desquels j'affectai des rentes foncires dont la
province de Carniole tait propritaire. L'Empereur blma cette mesure.
Je lui demandai quel pouvoir il me supposait, quels moyens il
m'attribuait, pour faire face  des besoins aussi positifs avec des
moyens aussi faibles, et dont l'insuffisance lui avait t dmontre. Je
lui prouvai, non pas sans humeur, que, si je n'eusse pas pris cette
mesure, tout serait tomb en dissolution. J'eus gain de cause. La plus
grande partie des troupes franaises eut l'ordre de passer en Italie;
je les remplaai, pour la garde des places de Raguse, Zara, Carlstadt,
etc., par quatre bataillons croates mis en activit, et qui se
relevaient  des poques fixes.

Je disposai tout pour organiser avec le temps en Dalmatie deux rgiments
 l'instar des Croates. C'tait la seule manire de civiliser cette
province et d'en tirer parti. Tout le littoral tait destin  recruter
la lgion dalmate, et la marine devait rester sous une administration
civile. L'intrieur, ce qu'on nomme la Morlachie, formerait le
territoire des deux rgiments; la garde nationale et la gendarmerie
seraient charges de la police du littoral, et, en attendant la
formation des rgiments, les Pandours, rorganiss, devaient tre la
force territoriale de ces cantons et former leur noyau. Les Pandours
furent forms en dix compagnies; chaque compagnie avait son territoire,
cinq officiers, et cent  deux cents hommes de la population lui taient
adjoints. Les ddoublements successifs auraient fourni les cadres
ncessaires. En attendant, prs de deux mille hommes taient dj
ensemble et dans l'esprit de l'organisation que je mditais. Le temps
n'a pas permis d'y apporter plus de dveloppement.

L'empereur d'Autriche m'en a parl plusieurs fois, et je l'ai fort
engag  former des rgiments dans son intrt, comme dans celui de la
province; mais la considration que les Dalmates taient actuellement
propritaires, et avaient reu les terres qu'ils possdaient sans
condition, l'avait retenu jusqu'alors,  ce qu'il m'a dit. Celles des
Croates leur avaient t, au contraire, donnes  titre spcial de
services militaires. On voit quel poids a dans son esprit le droit de
chacun de ses sujets, et quelle quit prside  ses dcisions.

Le lyce de Laybach tait entre les mains d'hommes distingus et
capables. Je ne ngligeai aucun soin pour ajouter  renseignement qu'on
y recevait. Je lui donnai un jardin botanique pour servir 
l'instruction des lves.

Un vch grec fut tabli en Dalmatie. Les Dalmates de ce rite
dpendaient de l'vque de Montngro, et je crus utile et politique de
les soustraire ainsi  son influence. Le sige en fut plac dans un
couvent situ au milieu de la Kerka, prs de Sebenico. Un journal du
gouvernement, traduit en quatre langues, fut publi, et j'tablis une
censure pour les livres. Cette mesure, commande par les besoins de la
socit, tait plus particulirement en harmonie avec le mode du
gouvernement d'alors et les moeurs de cette poque, et on a pay cher
depuis la fantaisie d'y renoncer; mais ses instructions taient de
laisser  la publication des ouvrages la plus grande libert possible,
et je ne crois pas qu'elle ait t une seule fois dans le cas d'exercer
son _veto_ et de faire sentir l'action de son pouvoir aux crivains.

J'eus soin aussi des officiers mutils et des veuves des officiers morts
au service d'Autriche pendant la dernire campagne. Je fis liquider
leurs pensions sur le taux de la lgislation d'Autriche. L'Empereur
devait prendre les charges du pays en l'acqurant, et rcompenser
loyalement des services rendus  l'tat dont ce pays avait fait partie.
Je fis faire aussi un travail sur les mdailles de Joseph II et de
Marie-Thrse, donnes pour actions d'clat  quelques soldats croates,
et je sollicitai leur change contre des croix de la Lgion d'honneur.
Il tait politique de faire disparatre des distinctions autrichiennes,
et quitable de rendre  de braves soldats un signe d'honneur mrit au
prix de leur sang. Le courage qui se fait remarquer dans
l'accomplissement du devoir doit tre honor, qu'il ait t employ ou
non  notre profit, et le nouveau souverain s'honore lui-mme et fait
acte de haute justice en traitant avec faveur et bienveillance les
anciens dfenseurs du pays qu'il vient d'acqurir.

Les provinces illyriennes avaient t puises par la guerre, et le
btail y tait devenu fort rare. Le gouvernement autrichien accorda la
libre sortie de douze mille boeufs de Hongrie, et aussi une sortie
illimite des grains: ces secours furent un grand soulagement.

Depuis le mariage de Napolon, je trouvais de meilleurs procds dans
les autorits autrichiennes, une facilit plus grande  s'entendre avec
nous, et les rapports de la frontire taient devenus aussi faciles que
pacifiques. Ces autorits trouvrent en moi les mmes dispositions
bienveillantes. Des billets faux, imits de ceux de la banque de Vienne,
se rpandirent tout  coup en Autriche; on reconnut qu'ils venaient
d'Illyrie, et j'en reus l'avis. La police se mit en campagne et
dcouvrit l'atelier: les coupables reconnus furent punis suivant toute
la rigueur des lois. Le gouvernement autrichien avait sollicit
l'admission d'un commissaire pour tre tmoin de la procdure et
assister au jugement; je le refusai comme contraire  notre dignit,
mais la justice n'en fut faite qu'avec plus de svrit.

 cette poque, les mesures de rigueur redoublrent contre les
marchandises anglaises: on les brla impitoyablement dans tous les lieux
o l'on put en dcouvrir, et ces actes, tout rigoureux qu'ils taient,
ne prsentaient pas au moins les circonstances d'iniquit si odieuses
auxquelles la confiscation des marchandises coloniales avait donn lieu,
ainsi que je l'ai remarqu prcdemment.

L'Empereur s'occupa de la sret des provinces illyriennes, et me
demanda un projet de fortification. Par la runion des bailliages du
Tyrol, on a pu juger son intention: il voulait faire de ces provinces la
frontire militaire complte de l'Italie contre l'Autriche. Tout me
parut devoir se rduire  deux places, en outre de celles que j'ai
indiques en parlant de la dfense du Frioul: l'une entre Tarvis et la
Ponteba,  Malborghetto, et l'autre  Caporetto. Ces deux places
auraient dfendu et ferm les dbouchs des montagnes dans la plaine du
Frioul. Pour garder les bords de la Save, il aurait fallu une bonne
place  Krainbourg; elle aurait ferm la valle et gard las deux
dbouchs qui viennent de Villach et de Klagenfurth, et une  Laybach
pour appuyer une arme qui aurait dfendu le passage de la Save. La
place de Krainbourg, me paraissant plus importante, tait celle que
j'avais propos de construire, sauf  s'en tenir seulement au chteau de
Laybach et  tablir au besoin un camp retranch sur les belles
positions qui se lient  son assiette. Un fort occupant les dfils en
avant d'Adelsberg aurait complt la dfense de cette frontire: mais
notre puissance a t si passagre, qu' peine a-t-on eu le temps de
concevoir et de prparer les projets.

L'Empereur insistait pour fortifier Trieste. Le fort qui couvre la ville
pouvait tre arm sans grandes dpenses; mais l'ide d'envelopper la
ville par un systme de forts dtachs m'a toujours paru une entreprise
d'un succs douteux et exigeant des moyens suprieure au but qu'on
voulait atteindre.

J'allai visiter les mines de mercure d'Idria, dont la clbrit est fort
grande. Dcouvertes en 1497 par un paysan, elles ont depuis t
constamment exploites. Une population de trois mille mes environ est
consacre aux travaux. Ses produits sont annuellement de un million cinq
cent mille francs de vif-argent, et le revenu net ne dpasse pas cinq
cent mille francs. Le principal dbouch pour le placement du mercure
est l'Amrique, o on l'emploie dans l'exploitation des mines d'or. Le
mercure ayant la proprit de s'amalgamer avec l'or et l'argent, ces
mtaux, dans leur gangue, sont rduits en poussire que l'on jette dans
le mercure. Tout ce qui n'est pas or ou argent se spare. Reste le
mercure ainsi combin  l'or et  l'argent. On place le tout dans des
fours  rverbre; le mercure se volatilise; l'or et l'argent restent
purs au fond du fourneau. Le mercure volatilis est recueilli; et, sauf
quelque perte, il sert de nouveau. Les Espagnols taient autrefois en
possession d'acheter la totalit des produits; mais leurs besoins ont
beaucoup diminu par la dcouverte et l'exploitation des mines de
mercure d'Almaden, en Andalousie, plus considrables que celles d'Idria.
L'Empereur affecta le produit des mines d'Idria  l'ordre des
Trois-Toisons d'Or, qui a exist seulement en projet.

L'administration de ces mines, mal conduite, tait fort chre, comme il
arrive toujours chez nous en pareil cas. Je rclamai qu'elle ft
abandonne  l'administration des provinces, sauf  livrer, chaque
anne, une quantit de mercure dtermine. Nous aurions ainsi dvelopp
leur exploitation, et le trsor de l'Illyrie y aurait trouv un puissant
secours, aprs avoir satisfait  la dlgation faite sur lui en faveur
de l'ordre des Trois-Toisons; mais l'Empereur ne voulut pas entendre 
cet arrangement.

Ces mines sont belles et curieuses. L'exploitation eu est bien entendue.
On en tire divers oxydes de mercure et on y fabrique du cinabre. La
population, entirement compose de mineurs, est aise; mais combien
elle achte cher son bien-tre par les infirmits prcoces qui
l'accablent! Quelques annes d'un travail suivi dans ces mines suffisent
pour affecter le systme nerveux et produire quelquefois un tremblement
continuel dans tous les membres.

Je profitai du voisinage pour aller voir deux choses curieuses de ce
pays: la grotte d'Adelsberg et le lac de Zirknitz. La Carniole a la mme
constitution que la Dalmatie; tout est calcaire ou grs. Les rivires
creusent leur lit profondment, traversent les montagnes, disparaissent
et surgissent de nouveau. Des grottes immenses et caverneuses d'une
grande profondeur semblent les temples des Titans. Des stalactites et
des stalagmites superbes, produites par les dpts des infiltrations,
forment des colonnes et des monuments d'une architecture bizarre. La
grotte d'Adelsberg, par sa profondeur, par son tendue et la varit des
formes de ses parvis et de ses divisions, est une des choses les plus
remarquables en ce genre, et, quand elle est illumine, comme lorsque je
la visitai, elle offre un coup d'oeil dont il est impossible de faire
une description exacte et de donner une juste ide.

 quelque distance d'Adelsberg et sur la route de Laybach, prs du
chteau de Cobentzel, sort de la montagne une rivire qui se perd plus
loin et forme ensuite la Laybach. La grotte qui lui donne issue est si
leve, la forme des rochers est telle, qu'il s'y produit des effets
d'acoustique extraordinaires. Une planche tombant sur le sable fin et
humide occasionne un bruit comparable  celui que produit l'explosion
d'une pice de vingt-quatre.

J'allai voir le lac de Zirknitz, situ dans cette partie des montagnes.
Celui-ci, comme les lacs de Dalmatie, se vide en partie pendant l't,
quelquefois compltement. Tant qu'il n'est pas descendu  un certain
niveau, on ne peut rien prdire de l'avenir; mais, quand il a baiss 
un point qu'on a observ, sa disparition a toujours lieu le quatrime
jour. Ce phnomne excitait l'admiration et l'tonnement de ceux qui me
le dcrivaient. Je crois en avoir trouv l'explication.

Le lac de Zirknitz communique videmment avec un lac souterrain beaucoup
plus grand que lui. Un banc les spare au-dessous de leur niveau commun.
Tant que ce niveau reste au-dessus du banc, il y a communication entre
les deux lacs, et l'abaissement qui constitue le phnomne est
incertain. Quand le niveau disparat, les deux lacs sont isols,
c'est--dire le lac qui est  la superficie du sol n'est plus aliment
par le lac souterrain; et alors, comme il existe une proportion
constante entre la quantit d'eau qu'il renferme et les gouffres par
lesquels elle s'coule, l'eau disparat toujours au bout d'un mme temps
de trois jours et quelques heures [4].

[Note 4: M. Arago a parl longuement du lac de Zirknitz, dans l'_Annuaire du
bureau des longitudes_, page 210, anne 1834. L'explication qu'il donne
du phnomne est analogue  celle du duc de Raguse. Les dtails qu'il
ajoute, concernant les produits du lac, sont trs-curieux:
Immdiatement aprs la retraite des eaux, toute l'tendue de terrain
qu'elles couvraient est mise en culture, et, au bout d'une couple de
mois, les paysans fauchent du foin ou moissonnent du millet et du seigle
l o quelque temps auparavant ils pchaient des tanches et des
brochets.]

On a remarqu, parmi ces diverses ouvertures du sol, des diffrences
singulires: les unes fournissent seulement de l'eau; d'autres donnent
passage  de l'eau et  des poissons plus ou moins gros; il en est d'une
troisime espce par lesquelles il sort d'abord quelques canards du lac
souterrain.

Ces canards, au moment o le flux liquide les fait pour ainsi dire
jaillir  la surface de la terre, nagent bien. Ils sont compltement
aveugles, et presque entirement nus. La facult de voir leur vient en
peu de temps; mais ce n'est gure qu'au bout de deux ou trois semaines
que leurs plumes toutes noires, except sur la tte, ont assez pouss
pour qu'ils puissent s'envoler. Valvasor visita le lac de Zirknitz en
1687: il y prit lui-mme un grand nombre de ces canards, et vit les
paysans pcher des anguilles (_mustela fluvialilis_) qui pesaient deux
ou trois livres, des tanches de six  sept livres; enfin des brochets de
vingt, de trente et mme de quarante livres.

(_Note de l'diteur._)

Toutes les branches de l'administration marchaient aussi bien que
possible; l'ordre judiciaire seul tait en retard. L'organisation
projete tait  Paris depuis longtemps et ne pouvait pas en sortir. Je
rclamais chaque jour davantage. On sent plus que jamais l'importance
et le besoin de l'action de la justice, au moment o on en est priv.
J'tais rduit  intervenir quelquefois dans des affaires particulires,
 cause de l'urgence (chose si fcheuse!), et de donner des arrts de
sursance. Je pris le parti d'envoyer  Paris M. Heim, secrtaire du
gouvernement, homme actif et distingu, pour reprsenter l'tat des
choses; mais, plus tard, je sentis qu'il fallait faire connatre 
l'Empereur et  ses ministres d'une manire spciale les besoins
gnraux de ce pays autrement que par des lettres, et je sollicitai pour
moi-mme un cong qui me fut accord peu aprs.

Au commencement de janvier survint un vnement fort extraordinaire. Un
nomm Wilhelm-Aurelio d'Amitia, n  Stuttgard, arriva sur la cte de
Dalmatie sur un brik sicilien de quatorze canons. S'tant fait mettre 
terre pendant la nuit, il s'annona aux autorits comme ayant des
dpches  me remettre, et demanda  tre conduit auprs de moi. Amen
en poste  Laybach par un officier, il me dclara qu'il tait au service
de la reine de Sicile et qu'il arrivait de Palerme. Il n'avait ni
dpches ni pouvoirs; mais assur, disait-il, d'en avoir aussitt qu'il
en aurait besoin; dvou au roi et  la reine de Sicile, et connaissant
leur situation malheureuse, il s'tait dcid  venir s'informer s'il
n'existait pas quelques moyens de rapprochement entre eux et l'Empereur.
Il me dit que les Anglais, par suite de leurs outrages envers la cour de
Sicile, taient devenus l'objet de son animadversion; il ne doutait pas,
si l'Empereur dterminait, par un trait, une indemnit convenable,
qu'elle ne se rsolt  dclarer la guerre aux Anglais,  soulever le
pays et faire mettre bas les armes aux huit mille hommes de cette nation
qui s'y trouvaient: enfin  livrer Messine aux Franais. Il ajouta: La
reine ne peut penser que l'Empereur reste toujours son ennemi, lui qui
vient d'pouser sa petite-fille. Il prenait l'engagement de rapporter
le plus promptement possible les pouvoirs ncessaires pour conclure
l'arrangement, si Napolon tait dispos  y donner les mains. Quoique
l'arrive de cet homme sur un btiment de l'tat donnt une sorte
d'autorit  sa mission, comme il tait possible qu'il ft un espion
envoy par les Anglais pour voir le nombre des troupes existantes en
Illyrie, je dfendis toute communication entre lui et les trangers. Il
tait possible que l'Empereur voult tirer parti de ces ouvertures. Je
lui en rendis compte, et, en attendant sa rponse, je retins le
voyageur, que je logeai convenablement au chteau de Laybach, bien
trait et gard avec soin.

Cette mission et ces projets taient dans le gnie de Caroline, dont la
lgret tait aussi grande que la violence. Sa dclaration de guerre
aux Anglais ne pouvait tre autre chose qu'un massacre, de nouvelles
vpres siciliennes, mais cette fois  notre profit. En rponse  mon
rapport, je reus l'ordre d'envoyer cet homme  Paris. Il monta en
chaise de poste et y fut conduit par un officier de gendarmerie.
L'Empereur n'eut pas foi  sa mission: elle tait cependant bien relle.
Mis au Temple  son arrive, il y est rest prisonnier jusqu' la
Restauration.

La preuve de la vrit de sa mission est tout entire dans ce qui se
passa quelque temps aprs  Palerme. Les Anglais, informs des intrigues
ourdies contre eux par Caroline, prirent de grandes mesures de sret.
La premire fut d'embarquer cette princesse pour Constantinople et de la
renvoyer en Autriche. Tout le monde peut se rappeler ces vnements,
arrivs au mois de mars, prcisment deux mois aprs le dpart d'Amitia
pour l'Illyrie.

J'avais fait de grands efforts, ainsi qu'on a pu en juger, pour amener
les Montngrins  se mettre sous la protection de la France. Les
apparences avaient d'abord paru favorables; mais le temps avait beaucoup
diminu les probabilits. Quoique la paix rgnt entre eux et nous, on
ne pouvait cependant se faire illusion sur les mauvaises dispositions de
l'archevque et mettre en doute que ces barbares,  la premire occasion
difficile, nous causeraient des embarras. Je crus devoir profiter du
repos dans lequel nous tions pour les dtruire ou les soumettre; j'en
fis de nouveau la proposition  l'Empereur, et j'en fixai l'excution au
printemps. Cette fois, il l'agra, et je prparai ce qui tait
ncessaire; mais mon dpart de l'Illyrie empcha le projet de se
raliser.

Il existait, dans le rgiment d'Ogulim, une horrible maladie, dont les
progrs augmentaient chaque jour; elle avait t apporte de Valachie,
aprs la paix de Sistow; le moindre contact suffisait pour la
communiquer d'une personne  l'autre. Trois mille individus en taient
attaqus. Je fis disposer tout dans le lazaret de Fiume, pour faire
traiter et gurir, en l'isolant, cette population, qui fut enfin
dlivre de l'horrible flau.

L'emploi de mon temps tant bien rgl, il m'en restait beaucoup que je
consacrais  des occupations de mon got. J'avais fait les frais d'un
magnifique cabinet de chimie, o j'avais runi quelques instruments de
physique, ncessaires aux dcompositions. Aid par le pharmacien en chef
de l'arme, nomm Paiss, homme d'une grande habilet, je consacrais
chaque jour plusieurs heures  diverses expriences, dont l'ide me
venait  l'esprit. Frapp du phnomne que produit l'acide sulfurique
concentr, quand, ml  de l'eau dans une proportion dtermine, il
dgage une quantit de calorique trs-considrable, et, rflchissant
que la loi de la gravit agissant sur le calorique comme sur tous les
autres corps, il doit tre pesant, j'eus la pense qu'on pourrait
dmontrer cette pesanteur, et la prtention de l'avoir dcouverte. J'en
crivis  Monge, qui me rpondit qu'il n'y croyait pas.

Mon raisonnement tait bas sur des faits: son incrdulit ne m'alarma
pas, et je persistai dans ma croyance; les expriences ritres me
confirmaient dans ma conviction. Quand, plus tard, je fus  Paris, je
courus chez lui; je vis aussi MM. de Laplace et Berthollet; ils
convinrent que, si le fait tait bien constat, j'aurais fait une grande
dcouverte. On prit jour pour aller  l'cole polytechnique, o tout le
monde se rendit. M. Gay-Lussac fit l'opration. Je vis, dans cette
circonstance, pour la premire fois, M. de Humboldt, le clbre
voyageur, que j'ai beaucoup connu depuis. Le rsultat contredit toutes
mes expriences, et je fus ananti. M. Gay-Lussac me proposa de
recommencer, mais je ne voulus pas  la prsomption ajouter
l'obstination, et je me tins pour battu. Je raconte ce petit vnement,
pour montrer combien il est difficile de bien faire une exprience, et
 quel point les apparences sont trompeuses. Il faut une grande
habitude, les soins les plus minutieux, et des instruments parfaits,
pour observer la nature et dcouvrir ses secrets. Je me rsignai, mais
je renonai, avec une vritable douleur,  un genre de clbrit que
j'avais cru mriter et atteindre.

Aprs avoir pass quelques mois d'hiver  Trieste, les dcisions
indispensables au bien-tre de l'Illyrie n'arrivant pas, et le cong que
j'avais demand m'tant accord, je partis pour Paris. J'tais bien aise
d'aller voir la nouvelle cour, contempler cette fille des Csars,
nouvellement associe  nos destines, et dont la prsence vieillissait
notre jeune dynastie, en l'unissant aux plus anciennes et aux plus
illustres familles de l'Europe.

Je partis de Trieste  la fin de fvrier, laissant le commandement des
troupes, en Illyrie, au gnral Delzons, gnral trs-distingu.
J'arrivai  Paris dans les premire jours de mars, dans ce mois qui
devait tre si fertile en vnements politiques, et dans lequel devaient
successivement se produire les esprances et les convulsions de
l'Empire.

Alors, poque de joie et de triomphe, tout avait russi  Napolon; le
monde paraissait avoir des limites trop troites pour lui, tout tait 
ses pieds, et ses moindres dsirs avaient presque la puissance
irrsistible des lois de la nature. Un fils allait lui natre, et cet
enfant, regard comme le gage de la paix et de la tranquillit de la
terre, comme l'arc-en-ciel politique des nations, semblait destin 
porter sur sa tte cette couronne ombrage par de si nombreux lauriers,
et  recevoir le sceptre de l'univers pour hritage. On croyait
l'difice majestueux lev par tant de travaux  l'abri des temptes,
et, quoique quelques symptmes pussent alarmer dj les initis, on
n'avait cependant pas encore la pense que ce flambeau, dont l'clat,
pour ainsi dire, tait cleste, dt bientt plir et s'teindre. Mais
tant de prudence, de calcul et de profondeur devait faire place aux
conceptions les plus draisonnables; l'orgueil se changer en aberration
grossire; les inspirations du gnie disparatre ou se rduire  ce qui
flatte les passions; et un homme sorti de la foule, enfant de ses
oeuvres, dpasserait bientt en illusions les princes ns sur le trne,
dont les flatteurs ont corrompu le caractre et obstru l'intelligence.
Tout cela cependant tait au moment d'arriver, tant est faible notre
nature! Trois ans  peine taient couls, et le colosse avait disparu!

La grandeur de Napolon a t en partie son ouvrage; mais les
circonstances ont singulirement favoris son lvation. Son arrive au
pouvoir a t l'expression des besoins de la socit d'alors, mais sa
chute, c'est lui seul qui l'a cause. Il a mis une plus grande et une
plus constante nergie  se dtruire qu' s'lever, et jamais on n'a pu
faire une application plus juste qu' lui de cette observation, que les
gouvernements tablis ne peuvent tomber que par leur faute et meurent
toujours par une espce de suicide.

L'Empereur me reut  merveille  mon arrive  Paris: tous les rapports
venus sur l'Illyrie l'avaient satisfait; je lui parlai des besoins de
ces provinces, de la ncessit de terminer leur organisation: il nomma
une commission pour m'entendre: deux sances suffirent pour tout
expliquer, tout faire comprendre, et tout terminer. On adopta sans
restriction toutes mes ides. J'obtins la grce de tous les Dalmates
condamns pendant la guerre pour dlits politiques; j'obtins aussi pour
les Illyriens la participation au cabotage des ctes d'Italie, rserv
jusque-l aux seuls Italiens. Dans la discussion de tous ces intrts,
on vanta peut-tre avec excs mes connaissances en lgislation, en
administration et en politique.

Je vis alors pour la premire fois la nouvelle Impratrice; je trouvai
en elle de la dignit et cette expression de bont qui est l'apanage de
toute sa famille.

Le moment des couches de Marie-Louise approchait: l'agitation tait dans
tous les esprits! Que d'esprances! quel prix on mettait  la naissance
d'un fils! Le 19 mars, l'Impratrice ressentit les premires douleurs,
et tout ce qui tenait  la cour se rendit aux Tuileries. Nous passmes
la nuit dans le salon bleu, o aujourd'hui reoit madame la Dauphine. 
cinq heures du matin, Dubois ayant annonc que, selon les apparences,
l'accouchement n'aurait pas encore lieu, chacun se retira chez soi. 
six heures, le canon annona la dlivrance de l'Impratrice: le nombre
des coups de canon devant faire connatre le sexe de l'enfant, tout le
monde compta avec soin jusqu'au vingt-deuxime; on courut ensuite aux
Tuileries pour fliciter l'Empereur. On a beaucoup argument sur les
circonstances de cet accouchement si brusque pour faire croire  la
supposition d'un enfant. Le renvoi des courtisans fut une maladresse;
mais jamais rien n'a t moins fond ni plus calomnieux que le bruit
rpandu alors.

On en a dit autant depuis, et avec une aussi grande injustice, lorsque
madame la duchesse de Berry accoucha du duc de Bordeaux avec encore plus
de promptitude.

C'tait mon troisime voyage  Paris depuis l'Empire. Quel que ft mon
got pour les camps, et ma passion pour la guerre, je jouissais vivement
de ce sjour; mais il ne devait pas se prolonger beaucoup. Je ne devais
plus revoir qu'une seule fois,  l'poque de son dclin, aprs les
dsastres de Moscou, cette cour alors si grande, si clatante et si
magnifique.

Massna avait t envoy en Espagne l'anne prcdente pour prendre le
commandement d'une arme forte et bien pourvue, destine  faire la
conqute du Portugal. Arriv jusque devant les lignes de Lisbonne, il
n'osa pas les attaquer. Les besoins de toute espce, la misre, la
disette assaillirent bientt cette arme, la dsorganisrent, et la
forcrent  la retraite.

Le gnral Foy, envoy par Massna, avait inform l'Empereur de la
situation des choses. Des divisions fcheuses existaient dans l'arme.
Massna, vieilli, s'tait trouv au-dessous de lui-mme; son rle,
malgr ses grandes qualits comme homme de guerre, aurait t d'ailleurs
au-dessus de ses facults, mme dans son plus beau temps: il n'tait
donc pas tonnant qu'il n'et pas russi. Mais je n'anticiperai pas sur
le rcit de ces vnements, dont je vais m'occuper immdiatement. Il
formera le prambule de l'histoire de mes campagnes dans la Pninsule,
du compte rendu de mes oprations. La retraite rsolue s'excuta, et
l'arme se rapprocha de la Castille, ayant  sa suite l'arme anglaise.

L'Empereur, dcid  rappeler Massna, me proposa de le remplacer et de
prendre le commandement de cette arme; tche difficile dans les
circonstances o elle se trouvait! Je crus cependant que cette tche
n'tait pas au-dessus de mon zle. L'Empereur me fit, suivant son usage,
les plus belles promesses en secours de toute espce: on verra comme il
les a tenues.

J'allais chercher de la gloire, il voulut stimuler mon ambition: c'tait
un moyen superflu pour exciter mon ardeur. Il me dit, quand je le
quittai, ces propres paroles: En Espagne sont les grandes rcompenses.
Aprs la conqute, la Pninsule est destine  tre divise en cinq
tats gouverns par des vice-rois, qui auront une cour et jouiront de
tous les honneurs de la royaut; une de ces vice-royauts vous est
destine, allez la conqurir et la mriter.

Je partis avec le titre de commandant du sixime corps, qui faisait
partie de l'arme du Portugal:  mon arrive, je devais trouver mes
lettres de service comme gnral en chef, et le rappel de Massna. Je me
mis en route le 26 avril 1811, et je rejoignis l'arme le 6 mai, le
lendemain mme du combat de Fuente-Ooro. L'arme tant runie sous les
murs de Rodrigo, Massna m'en remit le commandement, et partit pour
rentrer en France.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE QUATORZIME


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 29 mai 1810.

Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence
m'a fait l'honneur de m'crire le 16 mai, par laquelle vous m'annoncez
que l'Empereur voit avec peine que j'emploie des troupes franaises dans
les dmls de la frontire. Votre Excellence aura reu, peu de jours
aprs, mon rapport du 9 et du 11, qui vous aura instruit comment ces
vnements se sont passs, et que la tranquillit est rtablie d'une
manire stable: ces rsultats auront sans doute justifi les
dispositions que j'ai prises. Je demande  Votre Excellence de prier Sa
Majest d'observer que c'est au dploiement que j'ai fait de forces
considrables que j'ai d de n'avoir presque pas eu  combattre; que, si
je n'avais envoy que peu de troupes, j'aurais eu certainement dix 
douze mille hommes sur les bras, qui forment la force totale des Turcs
de la frontire, qui ont pris part primitivement  la rbellion, tandis
qu'il y en a  peine quatre mille en tte des cantons qui ont t tents
de rsister, tant  Bihacz qu' Czettin; que c'est  ce dploiement de
forces que j'ai d la terreur profonde qui a fait vacuer Czettin, qui
pouvait se dfendre longtemps, et qui se serait dfendue sans cela; que
je ne pouvais employer les Croates seuls, puisque alors  peine deux
mille avaient reu des armes; enfin que je ne pouvais plus retarder un
seul moment la rentre en possession de ce territoire, sous peine de
renoncer aux avantages qu'il pouvait procurer aux Croates cette anne,
puisque nous tions arrivs  la dernire poque de la saison o il est
possible d'ensemencer les terres.

Tels sont, monsieur le duc, les motifs qui m'ont dtermin, et j'espre
qu'ils paratront fonds  Sa Majest. Au surplus, je n'ai prouv
aucune espce de perte.


LE MARCHAL MARMONT  NAPOLON.

    Laybach, le 12 juillet 1810.

Sire, je reois la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire le 3 juillet. Les volonts de Votre Majest vont tre
excutes.

La dfense maritime de Pola va tre assure le plus promptement
possible par une quarantaine de bouches  feu de gros calibre. J'aurai
l'honneur sous peu de jours d'adresser  Votre Majest le croquis de ces
armements, et de lui annoncer d'une manire positive le jour o ils
seront termins. Par aperu, je crois que ce travail n'ira pas au del
de la fin d'aot.

J'aurai l'honneur galement d'adresser  Votre Majest un mmoire
dtaill sur les fortifications dont Pola serait susceptible du ct de
terre. Plusieurs officiers sont occups en ce moment d'un travail sur
cet objet.

Si une escadre se prsentait dans l'Adriatique, elle trouverait encore
un asile assur  Raguse. Il y a deux ans, j'y ai fait faire de
trs-belles batteries, qui peuvent tre en vingt-quatre heures armes de
soixante bouches  feu. Ainsi, soit au moyen des canons de la place,
soit avec ceux de l'escadre, elle serait garantie.

Une escadre, mais seulement de cinq  six vaisseaux, serait dans ce
moment galement en sret  Zara.

Enfin la dfense de Trieste, complte par une ligne d'embossage, est
trs-respectable, et suffit, je crois, pour mettre une escadre  l'abri
de tout danger.

Quant  la dfense de terre de Trieste, il me parat dmontr qu'il est
impossible de la rendre assez complte pour mettre en sret une escadre
qui s'y serait retire. Le port de Trieste, situ au fond d'un vaste
entonnoir, ne peut pas tre couvert par des ouvrages, et, quelque
dpense qu'on ft pour parvenir  ce but, je ne pense pas qu'on pt
l'atteindre. Le fort cependant est  l'abri d'un coup de main; il
pourrait tre amlior en occupant un mamelon qui se lie avec celui sur
lequel il est construit. Mais ces ouvrages exigeraient deux mille
hommes; ils seraient susceptibles de quelque rsistance; mais ils ne
couvriraient pas le port, parce qu'ils n'occuperaient que le quart  peu
prs de son dveloppement, et que le reste n'est pas susceptible d'tre
dfendu.

Je viens de demander  la commission de marine, qui se trouve  Trieste
en ce moment, un rapport pour l'excution des volonts de Votre Majest
relativement  l'armement d'un des vaisseaux russes qui sont  Trieste
et d'une frgate. J'aurai l'honneur de lui en rendre compte.

Les travaux que cet armement exige seraient moins difficiles si nos
ressources financires avaient t runies plus tt; car, si les
dpenses qui en rsulteront doivent tre facilement supportes par les
provinces illyriennes, elles sont aujourd'hui au-dessus de leur force.

Mais, indpendamment de cette considration, et par premier aperu, il
me parat douteux que le vaisseau puisse tre mis en tat de naviguer
trs-promptement: 1 faute de personnel pour diriger les travaux; 2 par
le dfaut de mts, qu'il faudra faire couper, faonner et transporter,
tous les mts des vaisseaux russes ayant t dtruits par eux, et par le
manque de tout ce qui constitue un tablissement de marine militaire 
Trieste.

Quant  la frgate, je ne doute pas qu'on ne puisse en trs-peu de
temps la mettre en tat de tenir la mer, et on va s'en occuper sans le
moindre retard. Mais un secours qui est pressant, c'est l'envoi d'un
bon ingnieur constructeur, de chefs d'ouvriers de diffrentes classes,
et d'un commissaire de marine pour prendre l'administration et mettre
de l'ordre dans les dpenses.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE

    Laybach, le 15 juillet 1810.

Monsieur le duc, les dtails que je me suis fait donner sur
l'administration des mines d'Idria, dans la visite que j'y ai faite,
m'ont convaincu que cette administration difficile et complique ne peut
tre dirige  une grande distance. La ncessit de nourrir toute la
population d'une manire rgulire, les soins de tous les instants, qui
soumettent cette population plus qu'au mme rgime que ne le serait un
corps de troupes, exigent que l'autorit, qui dispose des ressources et
des moyens, soit sur les lieux. Si l'administration de l'ordre des
Trois-Toisons veut administrer sans intermdiaire, elle chouera. Si
elle donne toute espce de pouvoirs  un administrateur qui sera sur les
lieux, il faut qu'elle fasse choix d'un homme important, qui offre
toutes les garanties; et, ds lors, elle doit le payer fort cher.--Mais
cet homme, mme bien choisi, ne pourra pas obtenir,  beaucoup prs, les
mmes rsultats que l'administration des provinces illyriennes, parce
qu'il faut sans cesse le concours de l'autorit, et qu'elle est
indispensable aux progrs et aux amliorations dont cet tablissement
important est susceptible.

Je pense donc que le moyen de faire prosprer l'tablissement des
mines, et d'accrotre beaucoup ses produits, serait d'en rendre
l'administration au gouverneur des provinces, sauf  verser chaque mois
dans la caisse des Trois-Toisons, en argent, ou dans les mains d'un de
ses agents, la quantit d'argent ou de mercure dtermine pour former la
dotation de l'ordre des Trois-Toisons, qui est  sa charge.

Si la somme de cinq cent mille francs, dtermine par Sa Majest,
restait la mme, les provinces illyriennes y gagneraient beaucoup, car
on peut calculer que, par la sollicitude de l'autorit d'une
administration bien entendue, le produit des mines doit s'lever  un
million, somme trs-suprieure a celle que les Autrichiens en ont jamais
tire.

Dans tous les cas, l'Empereur ferait connatre sa volont pour la somme
 verser dans la caisse des Trois-Toisons, et, le gouvernement des
provinces illyriennes dt-il ne rien avoir, il y aurait toujours un
avantage considrable pour le pays, en raison de l'accroissement de
l'industrie et des produits.

Telles sont, monsieur le duc, les rflexions que m'ont fait natre la
connaissance que j'ai prise de l'administration des mines d'Idria et mon
zle pour le service de Sa Majest.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 31 juillet 1810.

Monsieur le duc, j'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 21 juillet, qui est relative  l'arrir de la solde des
troupes  Raguse.

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Excellence le tableau de la situation
de la solde, qui vient de m'tre remis par le trsorier gnral. Elle y
verra que le sort des troupes en Dalmatie et en Albanie a t amlior.

Les raisons qui ont plac les troupes dans des conditions aussi
dfavorables sont telles, que j'ose  peine vous les prsenter, tant
elles paraissent tranges et incroyables; mais elles n'en sont pas moins
vraies et  la connaissance de tout le monde. Les voici:

M. d'Auchy avait pris en aversion la Dalmatie, et quelque chose que
j'aie faite et quelque promesse que j'en aie obtenue, ce qui est
constat par le procs-verbal de nos sances, il n'a jamais voulu
s'occuper ni envoyer des secours. Ce n'est que pendant le mois de juin
qu'il a commenc  faire quelques dispositions de fonds pour ce pays.

Le prtexte d'absence de ressource ne peut le justifier; car jamais je
ne lui ai demand des envois de fonds que lorsque j'avais la
connaissance des moyens existants; et c'est prcisment lorsqu'il
manquait  ses engagements, qu'il payait avec profusion des fournisseurs
qui taient ses favoris.

Lors de la vente des marchandises coloniales, j'avais propos  M.
d'Auchy d'admettre les rgiments en payement de leur solde, dans l'achat
de ces marchandises. Il en rsultait un recouvrement et payement sans
numraire, dont la raret tait un obstacle de plus. M. d'Auchy n'a
tendu cette disposition qu'aux fournisseurs, et des sommes
trs-considrables ont disparu lorsque les troupes taient dans le plus
grand besoin.

Enfin M. d'Auchy a mis une telle volont et une telle ngligence dans
cette partie du service, qu'il avait oubli ou feint d'oublier qu'il
existait dans la caisse du receveur,  Zara, cent mille francs; tandis
que le prpos du trsorier n'avait pas un sou, que tout le monde tait
dans le besoin, et qu'en ayant t instruit j'ai d lui crire, le 21
juillet, pour le presser de donner l'ordre de faire verser des fonds, de
manire  ce qu'on pt en faire l'emploi pour le payement des troupes.

Pendant ce temps de disette et de besoins, lorsque M. d'Auchy ne
voulait s'occuper ni de la Dalmatie, ni des troupes qui y sont en
garnison, il donnait, sans ma participation, sans mon consentement, et
outre mesure, des sommes  l'administration d'Idria pour des travaux qui
nous sont trangers, travaux dont il fallait sans doute empcher la
suspension, mais qu'il ne fallait pas traiter plus favorablement que les
troupes.

Il est d, en outre, aux troupes d'assez fortes sommes sur l'an 1809;
mais, comme l'administration des provinces illyriennes commence au 1er
janvier 1810, nous n'avons pas pay des dettes antrieures. Bien plus,
le ministre du trsor public ayant envoy, au mois de fvrier, huit cent
mille francs en numraire pour payer ce qui tait d aux troupes
sdentaires de la Dalmatie pour l'an 1809, nous avons t obligs d'en
prendre une partie pour faire la solde des troupes dans les provinces
conquises, parce qu'alors on tait dans le plus fort de la crise du
papier, crise qui n'est pas encore passe, et qui tait telle alors, que
nous ne pouvions pas nous promettre la rentre de mille louis.

Mais les fonds sont compenss par une solde de huit cent quatorze mille
francs, qui nous est due par la caisse de la cinquime coalition, et qui
servira  solder toutes les dpenses de l'anne pour l'an 1809.

Votre Excellence pourra se convaincre, d'aprs ce qui prcde et qui
est de la plus rigoureuse vrit, que, si le sort des troupes de
Dalmatie n'est pas le mme que celui des provinces cdes, c'est que mes
efforts, pour le bien du service de l'Empereur, taient impuissants
lorsque M. d'Auchy tait ici.

Notre situation  cet gard a beaucoup chang, et je ne doute pas
qu'avec le concours de M. Belleville et les bonnes dispositions qu'il
annonce nous ne fassions tout ce qu'on peut attendre du zle le plus pur
et le plus soutenu.

Notre situation serait meilleure si M. d'Auchy avait voulu plus tt, et
d'une manire plus complte, s'occuper des moyens d'augmenter les
revenus. Mais il a t sourd  ma voix, en cela comme en toute autre
chose; et je n'ai pas  me reprocher de l'avoir laiss ignorer, car j'ai
la crainte mme d'avoir rpt trop frquemment combien son inertie, son
insouciance et sa mauvaise volont taient funestes. Mais il faut que Sa
Majest sache qu'en ce moment mme pas un seul octroi n'est tabli, et
cependant c'tait un des moyens les plus simples et les plus prompts
d'augmenter les revenus.

Une chose aussi qui est indispensable  l'amlioration de nos finances,
c'est la mise en activit du Code Napolon, sans lequel nous ne pouvons
tablir l'impt sur l'enregistrement, et que le retard prolong de M.
Cofinhal ajourne indfiniment. Chaque mois de retard prive le trsor des
provinces illyriennes de cent cinquante mille francs, qui est la moiti
de la solde de l'arme.

Je saisis cette circonstance pour prier Votre Excellence de solliciter
de Sa Majest ses ordres  cet gard.

Enfin, je le rpte, les provinces illyriennes, dont les finances
seront trs-belles en 1811, et qui auront amplement ce qu'il leur faut
pour supporter les charges que Sa Majest leur a imposes, ont besoin
d'un secours et d'un prt cette anne, pour donner le temps d'attendre
le moment o toute la nouvelle organisation financire pourra tre en
activit et donner les produits qu'elle promet.

Toutes mes sollicitudes et celles de M. Belleville tendent  mettre les
troupes de Dalmatie au niveau de celles des provinces cdes; et, comme
nous sommes pntrs l'un et l'autre des mmes principes et des mmes
ides, que nous sommes parfaitement convenus de nos faits, Sa Majest
peut tre assure que chaque jour amliorera la situation de tous les
services.


LE MARCHAL MARMONT  NAPOLON.

    Trieste, le 7 aot 1810.

Sire, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Majest que vingt pices
de gros calibre sont aujourd'hui en batterie  Pola, et que trente
autres, qui portent  cinquante l'armement de cette rade, y seront
places le 1er septembre. Chaque batterie aura, en outre, un fourneau 
rougir les boulets et les tablissements indispensables  leur service.

Il serait dsirable que, dans cet armement, il y et au moins six
mortiers; mais, n'en ayant point, j'en demande douze en Italie, afin
d'en placer aussi le mme nombre  Trieste.

J'ai l'honneur de rendre compte galement  Votre Majest que j'ai vu
sur les lieux, et dans le plus grand dtail, les projets qui ont t
faits pour la place de Pola. Ils m'ont paru fort satisfaisants. On
s'occupe  mettre au net quelques changements que j'ai indiqus, et
j'espre, sous quatre ou cinq jours, avoir l'honneur de les adresser 
Votre Majest, ainsi que ceux de Trieste, conformment aux ordres que
Votre Majest m'a fait transmettre par le gnral Bertrand.

L'armement de la frgate _Lenoi_ avait t commenc, conformment aux
ordres de Votre Majest, mais il a t suspendu par le mauvais tat dans
lequel on a trouv ses fonds. J'ai visit ces fonds avec des gens
experts; ils ne m'ont pas paru tels cependant, qu'on dt renoncer 
faire naviguer ce btiment dans l'Adriatique. En consquence, on va
reprendre son armement, et on le continuera si on ne dcouvre pas
d'autres avaries, et, dans ce cas, cette frgate pourra tre en tat de
servir dans six semaines.

Quant au vaisseau que Votre Majest veut qu'on arme, ce n'est que dans
quatre ou cinq jours que nous saurons d'une manire prcise s'il en est
susceptible et s'il est possible de le rtablir sans une dpense plus
forte que sa valeur.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 19 aot 1810

Monsieur le duc, Sa Majest m'ayant fait donner l'ordre de faire faire
le plus promptement possible des projets sur Trieste, j'ai l'honneur de
vous adresser ceux qui ont t rdigs sous mes yeux, en vous priant de
les soumettre  Sa Majest.

L'Empereur m'ayant fait l'honneur de me demander galement des projets
sur Pola, j'ai l'honneur de les joindre aussi  cette lettre. Je me suis
rendu sur les lieux pour pouvoir en juger par moi-mme; je vous demande
galement de les soumettre  Sa Majest.

Les mmoires qui accompagnent les projets me paraissent rdigs avec
beaucoup de clart. En consquence, je crois superflu d'entrer dans de
grands dtails. Les projets sur Trieste ont t faits sous deux points
de vue: le premier, en s'attachant  l'excution littrale des ordres
de Sa Majest, le second, en s'abandonnant aux ides que font natre les
localits et la nature des terrains. Plus je l'ai tudi, et plus je me
suis convaincu qu'il est impossible d'obtenir de bons rsultats en
faisant du chteau de Trieste le point capital de la dfense, et en lui
faisant renfermer le matriel qu'il doit contenir; et qu'au contraire on
peut faire une trs-bonne place en faisant jouer au chteau le rle de
place secondaire, et en plaant le centre de la dfense  Saint-Vito, et
couvrant d'un ouvrage avanc le plateau qui le prcde. La place, telle
qu'elle a t indique dans le projet, serait susceptible d'une bonne
dfense, n'exigeant probablement pas les quatre mille hommes qu'estime
ncessaires le gnral Maureillan, mais pourrait en contenir beaucoup
plus au besoin. Enfin, offrant beaucoup d'espace, ayant un seul point
d'attaque, elle prsente d'immenses moyens pour renfermer et mettre en
sret de nombreux tablissements.

Le seul inconvnient parat tre la dpense que les premiers aperus
portent  quatre millions cinq cent mille francs; mais l'opinion
gnrale des ingnieurs est que l'valuation en a t un peu force; et,
d'ailleurs, dans ces quatre millions cinq cent mille francs sont
comptes les indemnits pour six cent mille francs, dont le payement ne
serait pas absolument indispensable.

Les projets sur Pola sont aussi complets que possible. Ignorant la
pense prcise de Sa Majest pour cette place, j'ai cru qu'il tait
convenable que celui que j'ai l'honneur de vous adresser remplt toutes
les conditions qu'on exige d'une grande place maritime. Sa Majest
pourra en supprimer toute la partie qui lui paratra superflue. Le peu
d'tendue qu'a la rade de Pola, et qui permettrait  l'ennemi, matre de
la terre, d'tablir des batteries qui commanderaient le mouillage, nous
a forcs d'tablir une ligne d'ouvrages qui, en l'loignant, garantit la
flotte de l'action de ses batteries. L'immensit des travaux de la place
disparat en partie lorsqu'on rflchit que cette place, n'ayant que
deux points d'attaque, ce sont ces deux points pour lesquels seuls on
doit puiser les ressources de l'art, et que l'enceinte proprement dite
peut tre faite avec beaucoup d'conomie; partie pouvant tre non
revtue, partie non terrasse, enfin tous les ouvrages qui sont situs
sur le long promontoire termin par le cap _Figo_ sont inattaquables
avant la prise de la place, puisqu'ils voient tous les points de
dbarquement, et par consquent inutile de leur donner une grande force.

Les localits de Pola sont extrmement avantageuses pour une bonne
fortification, et je pense que le projet, tel qu'il est rdig, en
prsentant ce qu'il y a de plus raisonnable, assure tous les moyens
d'une longue rsistance; la nature du pays qui environne Pola ajoute
encore  la force de la place, et l'ennemi, dans un pays inculte, oblig
de cheminer sur un sol de roc, sans eau, trouverait de grandes
difficults  russir et  tenir rassembls pendant longtemps les moyens
qu'exigerait une entreprise aussi importante que celle du sige de cette
place.

J'ai l'honneur de rendre compte  Votre Excellence qu'ayant donn tous
les ordres relatifs aux travaux de la marine, et ayant arrt avec
l'intendant gnral les principales dispositions que les circonstances
commandent pour assurer la subsistance et les services, je pars
aprs-demain pour la Croatie, afin de visiter, dans le plus grand
dtail, les rgiments croates, compagnie par compagnie. J'ai toujours
pens que ce voyage tait indispensable, et je ne doute pas qu'il ne
donne les meilleurs rsultats.

Je ne considrerai l'organisation de ces rgiments comme complte
qu'aprs cette tourne, ayant eu depuis six mois l'exprience de leur
rgime et pouvant apprcier les diffrents officiers. Mon voyage sera de
six semaines environ.


LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

    Paris, le 20 aot 1810.

Monsieur le due, j'ai l'honneur de transmettre  Votre Excellence une
note que Sa Majest l'Empereur a dicte sur les provinces illyriennes,
et dont elle a prescrit qu'il vous ft donn communication. Votre
Excellence verra que l'intention de Sa Majest est qu'il n'y ait aucun
tablissement important de dfense ou de dpt dans ces provinces, et
qu'il soit seulement projet, dans la position que vous ferez
reconnatre par M. le gnral commandant du gnie, une place sur
l'Isonzo, et deux forts qui intercepteraient la route d'Osoppo 
Villach, et de Goritzia  Villach par Tarvis. Je vous invite  donner
connaissance de la prsente note  M. le gnral baron de Maureillan,
afin qu'il la prenne pour base des projets et de tout systme de dfense
qu'il devra concerter avec vous, pour tre ensuite soumis  Sa Majest.


NOTE SUR LES PROVINCES ILLYRIENNES.

Le fort de Sachsenbourg doit tre dtruit, parce qu'il n'est
susceptible d'aucune augmentation; qu'il est tellement plong, que ce
serait jeter son argent sans rsultat, et que, aprs quinze jours de
dfense, la garnison serait invitablement prise avant qu'on y pt
revenir.

Villach parat susceptible de peu de chose; du moins tout serait 
faire.

Le cours de la Drave, dont nous sommes en possession, a l'important
avantage de nous rendre matres du versant des eaux, et de nous
permettre de choisir les positions que nous devons occuper sur la chane
des Alpes.

Il est  prvoir que, dans les vnements d'une guerre, les Autrichiens
pourraient nous prvenir; or il est probable que nous n'essayerons pas
mme de dfendre Villach et le versant des montagnes, qu'il faudra se
retirer derrire les Alpes. Rester matre des Alpes est la seule chose
qu'on doive dsirer.

On peut en dire autant de toutes les provinces illyriennes. Dans une
guerre contre l'Autriche, l'arme franaise repassera l'Isonzo, et il
est possible qu'elle ne puisse pas se trouver assez runie pour se
battre dans des pays si prs de l'Autriche. On aura obtenu un grand
rsultat de la circonstance qui nous rend matres de tout le pays, si
nous restons matres de l'Isonzo et du passage des Alpes.

Un des grands dsavantages de la place de Palmanova est qu'elle ne nous
rend pas matres de l'Isonzo. S'il y a une nouvelle fortification 
tablir, il faudrait l'tablir  Goritzia, Gradiska, ou tout autre
point, qu'il faudrait chercher et choisir sur l'Isonzo, qui fasse que
l'arme puisse repasser l'Isonzo et tre matresse de le passer quand
elle voudra.

Ce qui est arriv dans la dernire guerre avait t prvu, et on avait
bien pens qu'il n'tait pas possible de se dfendre dans le Frioul.

Il faudrait donc reconnatre quel est le point qu'il faut occuper pour
tre matre du chemin d'Osoppo  Villach par la Pontola, celui qui
rendrait matre du chemin de Tarvis  Caporetto par Goritzia.

S'il y avait l deux points qu'on pt occuper, cela mriterait la peine
de dpenser un million sur chaque point, de manire que l'ennemi ne pt
dboucher par ce chemin sans prendre les forts, ce qui exigerait quinze
ou seize jours.

On ne prtend pas l'empcher de passer avec de l'infanterie, de la
cavalerie, et des divisions lgres, mais intercepter la chausse: c'est
de la grande route qu'il est question de se rendre matre.

Il ne faut donc pas se dissimuler qu'il ne faut tablir aucune
offensive au del des Alpes, aucune dfensive au del de l'Isonzo; on
sera prvenu par l'ennemi.

La vraie dfense est sur l'Isonzo et les montagnes. Il faut charger le
gnral Poitevin de parcourir cette rivire, et de dterminer un point
pour pouvoir l'occuper et faire systme avec Palmanova; surtout chercher
le point qui intercepte parfaitement la route de Villach  Osoppo, et de
Villach  Goritzia par Tarvis.

Ces deux points sont bien plus importants que celui sur l'Isonzo; car,
si le quartier gnral de l'arme ennemie est  Klagenfurth, il lui faut
quatre jours pour se porter aux montagnes; et, s'il y a l des obstacles
qui le retiennent, l'ingression par la Carinthie, qui est l'ingression
la plus dangereuse, se trouvera considrablement retarde, et l'arme
franaise aura tout le temps de se former dans le Frioul, de dbloquer
les places et de prendre l'offensive.

Si,  cause de ces obstacles, l'ennemi ne vient point par Klagenfurth
et vient par Laybach, ce serait un dtour de quatre ou cinq jours qui
retarderait d'autant sa marche.

Cela l'obligera  diviser ses forces, parce qu'il aura toujours 
craindre une attaque par la cavalerie; gagner cinq  six jours dans ces
moments-l n'est pas un petit objet.

Ainsi il faut renoncer  toute espce de projets sur Laybach; il faut
en dtruire les fortifications; mais il est bon de conserver le chteau
en l'amliorant, d'abord parce que le chteau contiendra les habitants,
et qu'il peut tre utile, dans l'hypothse o l'ennemi serait prvenu,
et o l'arme se porterait en avant, pour assurer les communications,
servir de refuge aux partis, et qu'il rend solidement matre du pays.

Ce chteau est situ sur une arte si troite, qu'on ne le croit pas
susceptible d'tre fortifi pour tre gard.

Il restera  savoir si les six cents hommes qu'on pourrait laisser dans
ce fort pourraient s'y dfendre trente ou quarante jours et attendre le
retour de l'arme; ce serait une raison de plus pour y dpenser quelque
argent, et on pourrait s'exposer  la perte de quelques cinq ou six
cents hommes. Il est plus avantageux de le conserver que de le dtruire;
mais on ne doit le considrer que comme un simple fort qu'il faut
amliorer; ce sont les bases d'aprs lesquelles il faut agir.

Mmes raisons au fort de Trieste; il est utile pour mettre la police
contre les Anglais, maintenir une ville populeuse et commerante, et
assurer les communications si l'arme est en avant. On a dvelopp, dans
une note prcdente, les raisons qui dterminaient  mettre en tat le
fort de Trieste; on attend des renseignements pour savoir si l'arme
pourra le garder, dans le cas o elle repasserait l'Isonzo.

 moins de dpenses considrables, il est douteux qu'on puisse
fortifier ce chteau de manire  le mettre en tat de se dfendre
quinze  vingt jours.

Ainsi, un principe gnral pour les fortifications, l'artillerie et le
ministre de la guerre, c'est qu'il ne doit y avoir aucun tablissement
srieux sur la rive gauche de l'Isonzo, aucun arsenal, magasins de
fusils ni d'artillerie; tout doit tre  Palmanova, Venise, Mantoue, et,
si on veut,  Osoppo et Zara.

Il ne faut penser  tablir aucune offensive sur le pendant des Alpes
Juliennes, ni aucune dfensive au del de l'Isonzo.

On doit tre constamment en mesure d'vacuer en quatre jours de temps
tout le pays au del de l'Isonzo, et sur le pendant des Alpes Juliennes,
partie sur la Dalmatie, partie sur l'Isonzo.

On ne doit jamais penser que le commencement de la guerre doit se faire
dans les provinces illyriennes.

Tout ce qui est ncessaire  la garnison de Zara doit se retirer de ce
ct: tout le reste sur l'Isonzo.

Les avantages du pays illyrien sont trs-considrables; mais, s'ils
taient mal saisis, ils deviendraient de grands inconvnients.

Leurs avantages consistent: 1  ce que l'arme de Dalmatie n'est plus
spare; qu'elle formerait l'avant-garde, et se trouverait sur la Save
en avant de Laybach, tandis que les deux mille hommes destins  la
garnison de Zara seraient sur les derrires;

2 Que, si l'arme franaise ne pouvait se runir  temps, l'arme de
Dalmatie formerait l'arrire-garde de l'arme et se retirerait sur
l'Isonzo, o elle serait jointe par l'arme d'Italie.

Ainsi, en 1809, seize mille hommes d'lite de l'arme de Dalmatie ne
pouvaient rien; et, si l'arme d'Italie tait battue, l'arme de
Dalmatie l'et t un peu plus tt ou un peu plus tard.

Si les choses eussent t en 1809 comme aujourd'hui, l'arme de
Dalmatie et t  la bataille de Sacile; cet avantage est immense.

Le second avantage est que, la runion de l'arme autrichienne tant
prs du Frioul, elle tait en mesure d'y porter la guerre, le second
jour de la dclaration de la guerre; aujourd'hui, ce ne peut tre que le
dixime. C'est un gain de huit jours, qui est trs-considrable dans
cette circonstance.

Le troisime avantage, et qui n'est pas le moindre, est que, matres de
tous les dbouchs des Alpes, nous pouvons, pour la dfensive, choisir
les points qu'il nous importe de fortifier pour retarder de dix ou
quinze jours la marche de l'arme ennemie, et que, pour l'offensive,
nous sommes srs que l'ennemi n'aura pu rien fortifier.

En rsum, les provinces illyriennes, considres sous les points de
vue de guerre, ne doivent tre regardes que comme compltant la
possession du Frioul. Si on les considrait autrement, on s'exposerait
 de grands malheurs, et on pourrait donner lieu  des pertes de
batailles qui pourraient compromettre l'Italie elle-mme.

Ainsi donc, envisageant, les choses sous ce point de vue, il convient
de garder les chteaux de Laybach et de Trieste, de s'y fortifier chaque
anne, moyennant une petite dpense; d'y dtruire tous les btiments et
constructions qui pourraient le mettre dans le cas d'tre pris par les
obus.

Si on a dpens, dans quatre ou cinq ans, quelques centaines de mille
francs dans les deux forts, ils peuvent rendre des services qui
compensent l'argent qu'on y aura dpens. Il est vrai aussi qu'ils
pourront n'tre d'aucune utilit.

S'il est ncessaire de faire une dpense de quelques millions, ce
serait dans une ou deux places qui intercepteraient la communication de
la Carinthie dans le Frioul, et une bonne place sur l'Isonzo, en
regardant le premier de ces objets comme beaucoup plus important que le
second.

Les provinces illyriennes peuvent aussi tre considres comme pouvant
servir dans une guerre contre les Turcs; Carlstadt serait bientt arme,
et Dubicza pourrait servir  l'agression de la Bosnie.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DES FINANCES.

    Septembre 1810.

Monsieur le duc, ayant appris qu'il avait t rdig  Paris un projet
d'organisation des tribunaux pour les provinces illyriennes, dans lequel
est comprise celle de la justice pour la Croatie militaire, dtruisant
tout le systme qui y a t suivi jusqu' ce jour, je me suis ht
d'crire au ministre de la justice pour lui faire connatre la
consquence funeste que ce changement produirait, s'il avait lieu. J'ai
l'honneur d'adresser  Votre Excellence copie de la lettre que je lui ai
crite  cet gard. J'y ai dvelopp les motifs puissants qui s'opposent
 toute innovation dans ces rgiments. Le dsir de conserver  Sa
Majest, dans toute son intgrit, et avec tous les avantages qu'elle
offre pour son service, une portion aussi utile de la population de ces
provinces, m'engage  prsenter avec chaleur toutes les considrations
qui exigent que l'institution, telle qu'elle est, des rgiments croates
subsiste sans qu'il y soit port aucune atteinte. Les rsultats heureux
qu'on doit attendre de leurs services naissent de cette institution
mme, qui est, j'en suis convaincu, la seule qui puisse les faire
obtenir. Ce que j'ai exprim sur la justice s'applique mieux encore 
l'administration, dont toutes les parties sont parfaitement coordonnes,
et qui offre toute espce de garantie pour la rgularit, l'conomie et
la prosprit de ces rgiments. J'ai lieu, tous les jours, de m'en
convaincre dans l'inspection que je fais. On s'occupe d'arrter la
comptabilit, qui sera ensuite envoye  l'intendant gnral, charg,
m'a-t-on dit, de rdiger un projet de dcret sur l'administration de
l'Illyrie.

Je demande, avec les plus vives instances,  Votre Excellence qu'elle
veuille bien faire valoir mes observations  ce sujet, et de mettre,
autant qu'il dpendra d'elle, obstacle  l'introduction d'un nouveau
mode d'administration pour les rgiments, pour lesquels, faute de
connatre sous tous les rapports leur vritable situation, on peut
prendre des mesures prjudiciables aux intrts de Sa Majest.

Accoutum, comme je le suis,  voir Votre Excellence accueillir avec
bienveillance mes observations, qui ont pour but le bien public, je lui
ritre, avec confiance, l'assurance que c'est ma conviction intime, ma
conscience, et mon amour pour le service de l'Empereur, qui me font
mettre tant de chaleur  la conservation du systme, et que ce serait un
malheur public que de voir dtruire un aussi bel difice, source, je
crois, de la principale richesse que renferment les provinces
illyriennes.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 2 septembre 1810.

Monsieur le duc, je reois en ce moment une lettre qui m'apprend que Sa
Majest ayant daign recevoir les officiers, dputs illyriens, et
croates, ils ont fait diverses demandes sur lesquelles je crois de mon
devoir de donner, sans perte de temps,  Votre Excellence les
renseignements convenables.

Les officiers ont demand,  ce que l'on m'assure, que le gouvernement
franais fournt l'habillement aux soldats en retenant les douze florins
qui sont donns aux familles pour cet objet, sauf  augmenter les
impts. Je puis vous assurer que,  moins que Sa Majest ne donnt
l'habillement aux Croates en leur remettant l'imposition qui le couvre
aujourd'hui aux cinq siximes, ce qui, assurment, serait tout  leur
avantage, rien ne serait plus malheureux qu'une pareille disposition,
parce que les Croates ne sont pas en tat de donner de l'argent, mais
seulement des objets de leur industrie.  plus forte raison, rien ne
serait plus malheureux qu'une augmentation d'impt.

L'annonce de nouveaux impts est l'argument qu'emploient sans cesse les
Autrichiens pour les inquiter. Il n'en faudrait pas davantage pour
changer l'opinion du peuple et faire migrer une partie de la
population.

Je crois, d'ailleurs, avoir dmontr cette proposition d'une manire
complte dans le mmoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Les
officiers sont des ignorants qui sacrifient, sans s'en douter, les
intrts de l'Empereur et de leur pays  la gloriole d'avoir des soldats
plus rgulirement habills.

Ils ont parl d'officiers franais et dalmates placs dans les
rgiments qui leur donnent de la jalousie.

J'ai plac un chef de bataillon par rgiment, et certes, eu gard 
l'avancement qui a eu lieu, cette disposition a t extrmement modre.
Il faudrait, pour donner aux Croates toute la valeur dont ils sont
susceptibles, mettre un bon nombre d'officiers franais pour les
commander, et, dans le rapport de l'inspection que j'ai l'honneur
d'adresser  Votre Excellence, je demande qu'il en soit plac un par
compagnie, au moyen d'changes convenables. Sous les Autrichiens, au
moins la moiti des officiers employs dans ces corps taient trangers
au pays, et le colonel Slivarich lui-mme n'est pas n Croate, mais
mari et tabli en Croatie depuis qu'il est dans ces rgiments. Les
chefs de bataillon qui y ont t placs taient indispensables pour y
introduire l'esprit franais et contribuer  y faire connatre le
service franais.

Quant aux officiers dalmates, je conois que les dputs n'approuvent
pas le motif de leur placement; mais il n'en est pas moins fond.
L'objet que je me suis propos a t de placer prs des colonels
franais, qui ne savent pas l'Illyrique, des jeunes gens srs, dvous,
intelligents, et qui, entendant la langue du pays, pourraient rendre
compte de tout ce qui s'y passe. J'ai dj eu lieu de me fliciter de
cette mesure, et d'ailleurs, pour ne pas blesser les intrts des
Croates, j'ai ajout  l'organisation les emplois que je leur ai donns.

Les officiers ont dit que l'Empereur avait l'intention d'envoyer un
bataillon par rgiment  Naples ou en France.

Si telle est l'intention de l'Empereur, je vous supplie de lui
reprsenter, au nom du bien de son service, que les troupes de cette
espce doivent combattre ou rester chez elles, et que les tenir en
garnison fixe est aussi contraire  leur institution qu' leur esprit et
 leur existence, puisque ce sont les enfants de ces soldats qui
recrutent le bataillon; que ces individus, maris en grande partie,
pntrs de l'ide qu'ils doivent combattre et mourir pour l'Empereur,
ne verraient, dans l'loignement de leur pays, que la destruction de
leur nation.

Je ne rappellerai pas ici que ces troupes ne cotent presque rien
lorsqu'elles vivent chez elles, et qu'il faut les payer comme d'autres
soldats lorsqu'elles en sortent. Mais je fais remarquer que, si c'est
pour les rendre meilleures que ces troupes seraient retires de chez
elles, ce but serait beaucoup mieux rempli par trois mois de campement
dans le pays que par un an de garnison loigne. Rien ne contrarierait
plus l'esprit de l'organisation de ces troupes et leur conservation.

Si l'intention de Sa Majest est de les envoyer en Espagne, je n'ai
rien  rpondre, puisque les soldats doivent faire la guerre, quelque
part qu'on les envoie. Cependant il est ncessaire d'observer que, pour
le dbut, ce serait une chose fcheuse que de les employer dans une
expdition que les Autrichiens, pendant dix-huit mois, leur ont peinte
sous les couleurs les plus dsavantageuses, et que le bon parti que Sa
Majest tirera des Croates pour son service  l'avenir dpendra beaucoup
de la manire dont ils seront employs la premire fois  la guerre.


LE MARCHAL MARMONT AU GRAND-JUGE.

    Carlstadt, le 3 septembre 1810.

Je viens de recevoir la nouvelle que M. Paris, prsident de la cour de
cassation, avait t charg par Votre Excellence de rdiger et de faire
connatre aux dputs illyriens un projet d'organisation de la justice
dans les provinces illyriennes. Ce projet, s'il tait adopt, dtruirait
tout le systme de la justice dans la Croatie militaire; et ce
changement, comme tous ceux qui pourraient avoir lieu dans
l'organisation de cette partie des provinces illyriennes, devant avoir
les consquences les plus graves, je ne perds pas un moment pour
adresser  Votre Excellence les observations qui naissent de la nature
mme des choses.

Le rgime de la Croatie militaire est un chef-d'oeuvre dans toutes ses
parties. Je ne saurais trop me rpandre en loges sur la force et la
bont des institutions qui la composent. C'est certainement une des plus
belles choses que les modernes aient faites et qu'il serait fcheux de
voir dtruire faute de la connatre. Toutes les parties en sont
coordonnes. Guerre, administration, justice, etc., forment un tout que
le moindre changement doit dtruire. Tout a tendu  l'ordre dans ce
systme, parce qu'il y avait beaucoup d'obstacles  l'tablir dans une
population mutine et difficile  conduire, parce que l'ordre tait la
base de toutes les autres institutions. En consquence, c'est l'autorit
militaire qui a d'abord t ncessaire, et elle a d continuer  rgir
ce peuple, parce qu'tant pauvre et ne pouvant donner d'argent le
meilleur parti qu'on pouvait en tirer tait d'en obtenir le plus grand
nombre de soldats possible, et que, pour cela, il fallait inspirer au
plus haut degr,  toute la population, l'esprit militaire. Cette
population a donc d tre rorganise pour la faire marcher d'une
manire rgulire, et, en cela on aura prpar sa prosprit; car des
barbares, sans organisation, ne feront que difficilement des progrs
dans la civilisation. L'exemple qu'offrent les Morlaques, Dalmates,
compars aux Croates leurs voisins, qui, par suite de leur organisation,
sont devenus bien suprieurs  eux, confirment ce prcepte. Enfin on a
voulu tirer le plus grand parti possible de ce peuple pour le service de
l'tat, et les effets obtenus sont ici au-dessus de tous les calculs et
de toute comparaison.

Il a fallu et il faut, pour soutenir un pareil systme, concentrer les
pouvoirs. lever plusieurs autorits parmi ce peuple serait le principe
de l'anarchie, parce que son intelligence ne va pas jusqu' concevoir
leurs rapports: obir et commander, voil la sphre de sa conception.
Mais, si les pouvoirs ont t concentrs, si tout a t soumis aux
formes militaires, que de prcautions n'a-t-on pas prises pour empcher
les abus de pouvoir! quelles mesures paternelles l'organisation
n'a-t-elle pas consacres! Aussi, combien sont beaux les rsultats,
puisque les Croates, qui sont tous vous au service, qui appartiennent
sans rserve et se dvouent  l'tat, sont heureux, bnissent leur
organisation,  un tel point qu'ils abandonneraient leurs foyers s'ils
se croyaient menacs d'en changer, certains de retrouver en Autriche
l'existence qui leur serait refuse par un nouvel ordre de choses.

Je vais entrer dans quelques dtails pour les tribunaux, et je vais
vous faire connatre comment se rend la justice. Votre Excellence verra
s'il peut y avoir des motifs pour changer de mode, et s'il n'en est pas
mille autres pour conserver celui qui existe.

Les Croates tant trs-pauvres, leurs discussions d'intrt sont de peu
de valeur; en consquence, on a cherch  leur pargner les frais, et on
a plac la justice prs d'eux. La population est rpandue sur une assez
grande surface de pays; il a donc fallu multiplier les tribunaux, ou en
tablir un par compagnie, c'est--dire soixante-douze pour les six
rgiments. Mais quel caractre a ce tribunal? C'est un tribunal de
famille, un tribunal paternel; c'est enfin un tribunal de conciliation
plutt que de justice. Le capitaine de chaque compagnie, un lieutenant
de l'conomie, deux sous-officiers nomms  tour de rle, deux soldats
galement choisis  des poques dtermines, forment ce qu'on appelle
une _session_, qui s'assemble une fois la semaine. Les Croates de la
compagnie viennent y discuter leurs intrts, et rarement retournent-ils
chez eux sans tre tous contents. Mais, si l'une des parties en appelle,
l'affaire est porte devant le tribunal du rgiment. Ici le mode change:
on doit supposer que, puisque l'affaire n'a pas t rsolue d'une
manire satisfaisante pour tous, qu'elle est obscure; et alors c'est un
homme de loi, homme gradu, qu'on nomme auditeur, qui juge.--Vingt
officiers nomms  tour de rle sont tmoins et signent le
procs-verbal, qui contient les exposs; mais l'auditeur seul juge. Cet
auditeur, quoique homme de loi, porte l'habit et le titre d'un grade
militaire; mais on ne l'en a revtu que parce que ce titre et cet habit
sont seuls respects des Croates. En France, on a donn la robe aux
juges parce qu'on a pens qu'elle imposait aux yeux; ici, elle
produirait un effet tout contraire.

J'ai remarqu que le tribunal de compagnies ou de conciliation
terminait beaucoup d'affaires. Il y en a peu  soumettre  l'auditeur,
et il les termine presque toutes. Cependant s'il arrive que, par
exception, l'affaire soit ou assez obscure ou assez importante pour
avoir besoin d'un troisime jugement, c'est ici o je pense qu'on doit
rentrer dans l'ordre commun, et qu'il convient de porter l'affaire  un
tribunal tout civil; mais, encore une fois, comme les Croates sont
pauvres, il faut qu'il soit le plus prs d'eux possible. Il faut
l'tablir  Carlstadt, o leurs affaires journalires, leurs habitudes,
les conduisent; le composer seulement de quatre ou cinq juges, si on
n'aime mieux, par conomie, donner au tribunal de premire instance de
Carlstadt les attributions de l'appel pour la Croatie militaire.

Cette justice, rendue sans frais, car les Croates doivent faire
eux-mmes l'expos de leurs affaires, place prs des familles, garantie
par toutes les formes qui assurent la puret des juges; cette justice,
dis-je, qui doit habituellement prononcer sur des affaires de cinq, dix
ou quinze florins, n'est-elle pas conforme  la nature et  la situation
du pays? n'est-elle pas conomique pour l'tat, et peut-on
raisonnablement lui substituer une justice loigne de dix  vingt-cinq
lieues, et qui, en cotant de grands frais de dplacement aux Croates
pauvres, leur occasionne plus de dpenses encore en les mettant  la
disposition des gens de loi.

Voici maintenant comment se rend la justice criminelle. Les jugements
de police correctionnelle se rendent dans les compagnies par la session,
ainsi qu'il a t dit plus haut, prside par le capitaine. La justice
criminelle se rend par un conseil de guerre, prsid par le major et
compos des officiers suprieurs et d'un nombre dtermin de capitaines,
lieutenants, sous-officiers et soldats. L'instruction de la procdure
est faite par le premier auditeur du rgiment, qui, comme je l'ai dit,
est un homme de loi. Dans certains cas, o les dlits pour lesquels les
lois portent la peine de mort, comme pour ceux portant atteinte  la
sret publique, la rvolte, la dsertion en masse, etc., la sentence,
approuve par le colonel, est excute immdiatement. Dans tous les
autres, elle doit tre revise au tribunal d'appel des rgiments. Chez
les Autrichiens, ce tribunal est compos d'auditeurs, c'est--dire des
gens de loi ayant des grades militaires. Je propose de faire reviser,
dans les cas ordinaires, le jugement par le tribunal d'appel du
rgiment, que je suppose compos de juges civils, mais auxquels il
faudrait adjoindre un nombre dtermin d'officiers.

Donner au tribunal civil la police correctionnelle et la justice
criminelle; dans tous les cas, ter l'une et l'autre aux chefs
militaires, c'est dtruire les rgiments croates, car c'est ter une
grande partie de leur puissance aux officiers. Il n'y aurait plus ni
discipline ni obissance; il n'y aurait plus que dsordre et confusion.

Je pourrais facilement m'tendre sur cet article-l; mais Votre
Excellence a dj saisi toutes les consquences qui seraient la suite
d'un changement de systme.

En rsultat, toutes les erreurs dans lesquelles on est tomb  ce sujet
viennent de ce qu'on ignore ce que c'est que la Croatie militaire. Je ne
m'en tonne pas; je n'avais pu le savoir prcisment pendant mon sjour
en Dalmatie, quoique je le dsirasse beaucoup, et je ne connais
parfaitement son rgime que depuis peu de mois.

La Croatie ne doit pas tre considre comme une province, mais comme
un camp, et sa population comme une arme qui a avec elle son moyen de
recrutement, des femmes, des enfants, et des invalides, qui sont les
vieillards. C'est une horde de Tartares, qui, au lieu de vivre sous des
tentes, vit dans des cabanes, et qui, au lieu d'exister uniquement de
ses bestiaux, vit du produit de ses champs et de ses bestiaux; mais
c'est une horde organise, discipline, heureuse et marchant rapidement
vers la civilisation; (car les lois de la discipline militaire ne sont
pas moins employes par les chefs pour tablir l'ordre que pour diriger
la culture des terres et l'conomie des troupeaux); et qui, en mme
temps, fournit  l'Empereur, moyennant un secours de un million cinq
cent mille francs, une arme, belle, brave, instruite, habille, et
toujours prte  marcher, de seize mille hommes, sans en compter huit
mille de rserve, c'est--dire autant, et avec douze millions de francs
d'conomie, que donnerait une puissance de deux  trois millions d'mes.
Cette organisation, je le rpte, est enfin un chef-d'oeuvre,
puisqu'elle rsout le problme difficile de donner, en amliorant chaque
jour le sort des habitants et en les rendant heureux, dix fois plus que
tous les autres peuples pour le service de son souverain.

Je ne tarirais pas si je voulais entrer dans tous les dtails de ce
qu'a de bon et d'utile l'organisation des rgiments croates; mais je
terminerai cette lettre, peut-tre dj trop longue, en dclarant que le
peuple croate est dj, au del de mes esprances, dvou  Sa Majest,
et que je prends l'engagement, en conservant son organisation actuelle,
de le faire combattre pour son service tant qu'elle le voudra, avec
fidlit; d'en faire, en peu de temps, les troupes meilleures que les
meilleures troupes allemandes; tandis qu'au contraire il me parat
vident qu'en dtruisant une partie de son organisation on compromettra
l'autre, et qu'on risque de voir ce peuple changer d'esprit. Alors une
portion migrerait, et il faudrait combattre l'autre  la premire
apparence de guerre au lieu d'en tirer des secours.

Telles sont, monsieur le duc, les observations que ma conscience et mon
amour pour les intrts de Sa Majest m'ont dictes. Je vous demande
avec instance de les prendre en considration; je crois pouvoir vous
assurer qu'elles en mritent la peine.

Je vous fais galement la prire de me faire connatre les points qui
prsentent des difficults. Je crois pouvoir les rsoudre toutes. Si les
officiers croates n'ont rien dit au changement propos, l'explication
s'en trouve dans leur ignorance de la langue franaise et leur timidit,
car les vrits que je viens d'tablir et leurs consquences n'ont pas
d chapper  ceux d'entre eux qui y ont le moins rflchi.

_P. S._ Les Croates ont tellement horreur d'un changement
d'organisation, que le seul moyen que les Autrichiens aient employ avec
quelque succs pour les agiter a t de publier qu'on allait changer
leur rgime. Cette opinion, qui s'tait rpandue un instant, a fait
migrer plus de cent familles; et le plus lger changement donnerait 
ces bruits beaucoup de crdit, tandis que je n'ai nglig aucun moyen
pour les dtruire.


LE MARCHAL MARMONT  NAPOLON.

    Ogucin, le 9 septembre 1810

Sire, je viens de recevoir une lettre du ministre de la guerre, qui
m'annonce les dispositions bienveillantes que Votre Majest a daign
prendre  mon gard; permettez-moi de mettre  vos pieds, Sire,
l'hommage de ma reconnaissance.

L'augmentation de traitement que Votre Majest a bien voulu m'accorder
n'ajoutera ni  mon zle pour son service ni  mon amour pour mes
devoirs, car mon dvouement et mon zle sont sans bornes; mais il me
facilitera les moyens de les remplir.

Je suis occup  faire en dtail l'inspection de la Croatie militaire;
j'ai lieu d'tre satisfait de l'esprit qui rgne parmi ce peuple soldat,
qui apprcie, comme il le doit, le bonheur de vous appartenir. Je crois
pouvoir assurer Votre Majest que, si elle daigne continuer  ce peuple
son organisation complte, o tout a t prvu et calcul de la manire
la plus admirable, et qui est un chef-d'oeuvre sous quelque rapport
qu'on l'envisage, soit pour votre service, soit pour la tranquillit du
pays, soit pour le bien-tre de cette population et les progrs de la
civilisation, j'en formerai en peu de temps une arme digne de Votre
Majest, et qui combattra avec honneur et gloire dans les rangs de
l'arme franaise.

L'esprit militaire de ce peuple est tellement tabli, et tellement
maintenu par son organisation, que les bataillons de campagne, quoique
toujours disperss dans les familles, sont comparables, et par leur
instruction, et pour leur caractre belliqueux, et pour tout ce qui
distingue les bons soldats, aux plus belles et aux meilleures troupes de
ligne.

Votre Majest ne doit pas considrer la Croatie militaire comme une
province, mais comme un camp, et sa population comme une arme qui la
servira fidlement, et sera toujours prte  donner jusqu' son dernier
homme pour elle.


LE MARCHAL MARMONT  NAPOLON.

    Laybach, le 15 octobre 1810.

Sire, je reois la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire le 6 octobre, relative aux btiments ottomans. Je supplie Votre
Majest de me permettre de l'assurer de la manire la plus solennelle
que ce n'est point par ma propre volont que ces btiments ont t
relchs. M. d'Auchy m'a prvenu verbalement qu'il donnait l'ordre de
les relcher sous caution, motiv sur ce que la valeur de ces btiments
se trouvait, par la Turquie, entre ses mains, et que le Trsor public y
gagnerait la dpense de l'entretien des quipages, et je n'y ai pas mis
obstacle.

J'ai eu sans doute grand tort d'y consentir, puisque Votre Majest me
blme; mais je n'ai pas eu celui de le vouloir ni de l'ordonner. M.
d'Auchy n'a pas un mot de moi qui puisse me faire partager sa
responsabilit sur cette affaire, tandis que les ordres donns au
directeur central des douanes sont de lui, et en son nom. Votre Majest
pourra s'en assurer par la copie de sa lettre, qui est ci-jointe.

Si Votre Majest daigne rflchir  la nature des relations qui
existaient entre M. d'Auchy et moi, elle sera bien convaincue que, si
pareille disposition avait t prise contre son avis, il aurait exig de
moi une lettre que je n'aurais pu lui refuser. Je puis assurer  Votre
Majest que personne au monde n'est plus esclave de ses ordres que moi:
de prs comme de loin, ils me sont galement sacrs.

Si je n'avais pas cru, dans cette circonstance, que c'tait en suivre
l'esprit que de se borner  conserver la valeur des btiments, je me
serais bien gard de tolrer cette disposition. Les connaissements de
ces btiments n'ont pas encore t envoys  Paris; la cause en est dans
la lenteur du directeur central des douanes, qui a diffr jusqu'
prsent  les faire partir. Je les reois en ce moment, et je les envoie
par estafette au ministre des finances.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE

    Laybach, le 20 octobre 1810.

Monsieur le duc, j'ai l'honneur d'adresser  Votre Excellence le
mmoire sur la Croatie militaire que je lui ai annonc.

J'ai cherch  faire connatre, le plus succinctement possible, une
institution qui n'a d'analogue nulle part, et qui mrite d'tre observe
avec soin pour tre bien juge et apprcie comme elle le mrite. Le
gnral Androssy a fait donner l'ordre, par les officiers croates qui
sont  Paris, de suspendre tous les remplacements d'habillements, motiv
sur ce qu'il s'occupait de leur donner une nouvelle organisation,
d'autres uniformes, etc.

Cette nouvelle, qui est prcisment conforme aux moyens qu'emploient
sans cesse les Autrichiens pour inquiter les Croates, a produit le plus
mauvais effet.

J'ai fait tout ce qui tait en mon pouvoir pour le dtruire. Tout ici
se touche, et rien n'est indiffrent, parce que tout fait systme. Le
gnral Androssy ne se doute probablement pas qu'une simple question
d'uniforme, qui, partout ailleurs, ne signifie rien, est ici fort
importante, attendu que c'est une question d'impt, puisque ce sont les
familles qui habillent les soldats, et que, si l'uniforme tait
dtermin de manire  ce que les familles ne pussent plus les fabriquer
elles-mmes et qu'elles fussent obliges de l'acheter, cette seule
disposition ferait une rvolution qui causerait l'migration d'un
trs-grand nombre d'entre elles qui seraient dans l'impossibilit de
faire ce qui leur aurait t demand.

Le projet d'organisation gnrale des provinces illyriennes, que M.
l'intendant gnral, M. le conseiller gnral de justice, et moi avons
unanimement arrt, sera rdig dans peu de jours.

J'ai pens qu'il tait utile, pour pouvoir rpondre aux diverses
objections qui pourraient tre faites  Paris, de vous l'envoyer par
quelqu'un qui ait assist  la discussion, et qui, par son bon esprit et
ses lumires, ait pu juger de la valeur des diffrents motifs qui l'ont
dtermin.

J'ai fait choix de M. Heim, secrtaire gnral du gouvernement, et avec
d'autant plus de plaisir, que ce choix sera agrable  Votre
Excellence.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 28 octobre 1810.

Monsieur le duc, je reois la lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'crire le 19 octobre, et qui est relative aux projets de
leve de troupes dans les provinces illyriennes pour le service de Sa
Majest.

Voici quelles taient les forces que l'empereur d'Autriche en tirait:

Le rgiment de Reiski, de trois bataillons, tait form du territoire
de Gouzin, du cercle d'Adelsberg et de l'Istrie autrichienne.

Le rgiment de Schimchan, de trois bataillons, tait form des deux
autres cercles de la Carniole.

Le rgiment de Hohenlohe tait form de la Carinthie.

La Croatie, suivant les diffrents ordres du gouvernement de Hongrie,
fournissait des recrues  divers rgiments hongrois qu'on peut valuer
 un bataillon.

La moiti de la Carinthie tant reste  l'empereur d'Autriche, on peut
estimer ce que recrutait le cercle de Villach  un bataillon et demi.

Ainsi le gouvernement autrichien tirait de ces diffrents pays huit
bataillons et demi.

Voici comment je pense que la division pourrait tre faite pour
recruter trois rgiments:

Un rgiment dans la haute Carniole et le cercle de Villach;

Un autre rgiment dans la Carniole infrieure, ou cercle d'Adelsberg;
Gorizia et Trieste, l'Istrie autrichienne et vnitienne, en remplacement
de la partie du cercle de Gorizia, qui est au royaume d'Italie;

Le troisime rgiment dans la Basse-Carniole et la Croatie civile.

Par ce moyen, les Carinthiens, qui passent pour de mauvais soldats,
seraient fondus parmi les soldats des autres provinces, qui en donnent
de meilleurs. Il semblerait que la Dalmatie, qui doit fournir une grande
quantit de matelots, et qui a  peine deux cent cinquante mille
habitants, aurait suffisamment du recrutement du rgiment dalmate, qui
est en Italie et se trouve toujours au complet. Quant  Raguse et 
Cattaro, ces deux pays doivent tre consacrs presque en entier  la
marine, et il faut compter pour peu les soldats qu'on doit en tirer.

Mais, si l'Empereur voulait augmenter davantage ses forces, je pense
que le meilleur parti serait d'organiser deux rgiments frontires dans
les montagnes de la Dalmatie; de conserver tout le littoral, Raguse et
Cattaro, le littoral hongrois, Fiume et les les, les marins dduits, au
recrutement de la lgion dalmate. Par ce moyen, l'Empereur aurait le
plus grand nombre de troupes possible, sans surcharger la population, et
l'intrieur de la Dalmatie parviendrait  se discipliner et 
s'amliorer. L'organisation de Pandours qui y existe a t faite dans
cet esprit et comme travail prparatoire, attendu que Sa Majest m'avait
paru tre, il y a un an, dans l'intention d'adopter ce systme.

Quant aux officiers, on en trouve beaucoup et de fort bons. Ce pays est
rempli d'officiers qui ont quitt le service d'Autriche, qui ne cessent
de me demander de l'emploi, et beaucoup d'autres, au service de
l'Autriche encore, m'ont crit ou fait dire qu'ils abandonneraient
l'arme autrichienne aussitt qu'ils pourraient avoir la certitude
d'entrer au service de l'Empereur. Pour hter leur retour, il serait
cependant utile d'tablir un mode de rappel, soit par un dcret de Sa
Majest, soit par une publication.

Il y avait ici quelques soldats licencis de l'Autriche sans moyens
d'existence; j'en ai form une compagnie de rserve, par enrlement
volontaire; je l'ai envoye  Trieste pour former la garnison de la
flottille. Cette compagnie est aujourd'hui de quatre-vingts hommes.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 3 novembre 1810.

Monsieur le duc, je reois seulement aujourd'hui 3 novembre la lettre
que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'crire le 11 octobre, et
qui est relative  diffrents renseignements que demande Sa Majest sur
les rgiments croates.--Je ne perds pas un instant pour y rpondre.

Il n'y a eu aucun changement dans l'organisation des rgiments croates.
Je me suis content d'tudier les rglements autrichiens, de les
remettre en vigueur et de suppler aux lacunes qu'avait laisses la
sparation de l'Autriche. Mieux j'ai connu l'organisation de ces
troupes, et plus j'ai t convaincu qu'il fallait tre extrmement
rserv et ne faire aucun changement. Je vais entrer dans les dtails
que dsire Votre Excellence.

 l'poque de la prise de possession de la Croatie, les Autrichiens ont
fait ce qui tait en leur pouvoir pour y jeter la confusion. Les
registres ont t dtruits ou emports; les principaux officiers
d'conomie, qui avaient l'ensemble de l'administration, ont pass la
Save, ainsi que les colonels et lieutenants-colonels; de manire que
tous les documents qui pouvaient nous clairer nous ont manqu pendant
longtemps. D'un autre ct, les rglements de l'organisation des
Croates, qui datent de trs-loin, qui ont t modifis en 1754, sont
trs-volumineux; nulle part nous ne les avons trouvs rassembls; et ce
n'est qu'avec beaucoup de peine que nous avons pu nous en procurer la
plus grande partie. Enfin le sige du commandement et de
l'administration centrale de ces rgiments tait  Agram. Ainsi tous les
documents que renfermait ce dpt se sont trouvs perdus pour nous. Il a
donc fallu marcher avec beaucoup de circonspection et tudier tous les
dtails de ces rgiments avant d'oser donner aucun ordre.

Des colonels franais ont t placs  la tte de ces rgiments, et
parce que les Croates manquaient d'officiers suprieurs, et parce qu'il
tait convenable de leur donner des chefs srs et les accoutumer  nous
obir. Slivarich, qui tait major-commandant de bataillon, a cependant
t plac comme colonel, afin de faire connatre aux officiers croates
qu'ils pouvaient parvenir  ce grade; et, pour rcompenser l'ardeur et
le zle qu'il montrait, tous les lieutenants-colonels ont t choisis
parmi les Croates, afin d'aider les colonels de leur exprience et de
leurs connaissances locales,  l'exception de celui du rgiment que
commande le colonel Slivarich, qui a t choisi parmi les Franais.

De deux chefs de bataillon qui existent dans chaque rgiment, un a t
choisi parmi les Franais, l'autre parmi les Croates.

Malgr tous ces soins, j'ai eu bientt lieu de m'apercevoir que les
rgiments taient mens d'une manire arbitraire et sans uniformit.
Comme il n'y avait qu'un contrle et une surveillance claire qui
pussent y suppler, je me suis ht d'y remdier en tablissant l'un et
l'autre.

Sous les Autrichiens, tous les rgiments croates taient sous la
surveillance d'un commissaire des guerres par brigade; d'un commandant
en chef rsidant  Agram, remplissant les fonctions d'ordonnateur et
d'inspecteur aux revues; du gnral commandant en Croatie, ayant la
haute main sur l'administration, et qui correspondait avec la direction
des frontires,  Vienne.

Il m'a paru indispensable d'tablir quelque chose d'analogue: mais,
comme nous tions ignorants sur tout; qu' chaque instant des questions
nouvelles se prsentaient; que nous n'avions pu encore nous procurer
toutes les lois, et que, faute de les connatre, les dispositions les
plus sages restaient sans excution, j'ai pens qu'un commissaire seul
ne suffirait pas pour tablir l'ordre et l'ensemble dans toutes les
parties du service, et qu'il tait ncessaire de former une direction,
compose d'un officier suprieur qui et toujours servi dans les
Croates, et qui ft connu pour sa capacit; d'un ancien commissaire des
guerres employ dans ces rgiments, connaissant bien les rgles de
l'administration; enfin d'un auditeur connaissant bien les lois et
l'administration de la justice dans ces rgiments, et ayant servi
longtemps comme _auditeur_, c'est--dire comme juge.

J'ai charg cette direction de remettre en vigueur toutes les lois et
rglements sur l'administration, la justice, la police, etc., etc.;
d'entrer en correspondance avec tous les rgiments, de leur demander
tous les comptes, et de faire son rapport habituel au gnral commandant
la Croatie, auquel j'ai donn pouvoir de rsoudre les affaires
courantes, et que j'ai charg de me rendre compte de toutes celles de
quelque importance.

J'ai cru utile de consacrer, par un arrt, toutes les attributions de
la direction en rapport avec les diffrentes branches de
l'administration, qui, quoique ayant connexion avec les rgiments, se
rattachent  l'organisation gnrale de l'Illyrie; enfin, le mode de
surveillance suprieure et d'inspection de ces rgiments s'y rattachant
aussi.

J'ai rencontr des hommes fort capables dans les trois individus qui
composent la direction, et qui, en peu de mois, ont rempli le but que je
m'tais propos, et rtabli l'ordre le plus rgulier.

J'ai nomm, indpendamment de cela, comme il y en avait autrefois,
trois commissaires, que j'ai choisis parmi les officiers renomms par
leurs connaissances en administration; j'en ai attach un  chaque
brigade ou deux rgiments. Ils sont chargs, ainsi que l'taient leurs
prdcesseurs, de viser toutes les pices de comptabilit, suivre dans
tous ses dtails l'administration des rgiments, et d'arrter cette
comptabilit provisoirement  la fin de chaque trimestre.

J'ai tabli dans chaque rgiment un conseil d'administration
responsable, qui n'existait pas autrefois, afin d'avoir plus de garantie
pour l'administration, et de me rapprocher le plus possible de ce qui se
fait dans l'arme franaise.

Toutes ces mesures sont consacres dans l'arrt du 2 juin, que j'ai
l'honneur de joindre  cette lettre, et qui a tabli, pour toutes les
parties du service, une marche rgulire. Cet arrt ordonne aussi une
inspection dont j'ai cru utile de me charger cette anne.

J'ai conserv intact le systme de l'administration et de
l'organisation de ces rgiments. Je me suis occup de runir, rappeler
toutes les lois anciennes, et d'en faire suivre scrupuleusement
l'excution.

Il serait utile de faire une refonte gnrale de ces lois, afin
d'avoir, dans un cadre rtrci, des rgles pour tout. Mais c'est un
travail de longue haleine.

Les seuls et lgers changements que j'ai cru utile d'oprer sont
ceux-ci: J'ai plac prs des colonels un adjudant-major choisi parmi les
Dalmates qui appartiennent aux familles les plus dvoues  l'Empereur,
afin qu'ils puissent savoir, par ceux qui connaissent la langue, tout ce
qui se dit et se fait intressant le bien du service. Mais, afin de ne
pas blesser les officiers croates dans leurs prtentions et leurs
intrts, j'ai ajout les emplois que j'ai donns  l'ancienne
organisation.

Des officiers commandant des bataillons avaient le titre de major. Je
leur ai donn celui de chef de bataillon. Les lieutenants-colonels
taient prcisment ce que sont nos majors franais; ils ont pris le
titre de colonels-majors. Enfin, tous les officiers ont pris les
insignes des officiers franais.

J'ai rduit  six les capitaines de premire classe; j'ai supprim six
chirurgiens par rgiment; j'ai augment la solde des chefs de bataillon
et des chirurgiens.

Enfin, n'ayant point de tribunal de rvision, j'ai institu, en
attendant l'tablissement du tribunal ordinaire, un conseil de rvision
compos partie d'officiers franais, partie d'officiers croates, pour
les affaires criminelles.

Telles sont les seules et uniques modifications que j'ai apportes aux
rgiments croates. Ainsi Votre Excellence pourra se convaincre, d'aprs
les dtails ci-dessus, qu'ils se rgissent, s'administrent selon leurs
anciennes lois, et que tout ce que j'ai ordonn n'a tendu qu' remettre
ces lois en vigueur, pour remplir les lacunes laisses par la sparation
de l'Autriche, et tablir une surveillance, un mode de reddition de
comptes qui assurait l'ordre public, la conservation des intrts de Sa
Majest comme aussi celle de ses sujets.

Mon intention tait de retarder l'envoi du rapport d'inspection
jusqu'au moment o tous les tats qui devaient l'accompagner auraient
t termins; mais, ce travail demandant encore quelques jours, et ce
rapport devant complter les documents que Votre Excellence dsire sur
ces rgiments, je vous l'envoie sparment, et j'aurai l'honneur de vous
adresser tous les tats qu'il indique.

Quant  la question du service, il y aurait inconvnient  faire sortir
du pays, aujourd'hui, un bataillon par rgiment pour se rendre en
France.

Je crois y avoir rpondu hier dans la lettre que j'ai eu l'honneur de
vous crire. Je suis convaincu que cette mesure serait aussi funeste au
pays que contraire au bon esprit des Croates, et par consquent au
service de Sa Majest, de les tirer de chez eux pour leur faire tenir
garnison. L'esprit de leur institution est de les faire tenir chez eux
en temps de paix, et de n'en sortir que pour faire la guerre, parce que
le plus grand nombre est mari et que leurs bras sont ncessaires  la
culture des terres, et qu'enfin ils forment la partie vigoureuse de la
population. Ils partiraient demain sans regret pour aller au fond de la
Pologne faire la guerre aux Russes, s'ils en recevaient l'ordre, parce
que la guerre est leur mtier; mais ils se regarderaient comme perdus
s'ils pouvaient avoir un moment l'inquitude de passer leur vie dans des
garnisons fixes, parce qu'ils y verraient la destruction certaine et
infaillible de leurs familles; et, ds lors, l'opinion du peuple entier
serait change.

Pour ce qui est relatif aux sommes qui seraient ncessaires pour les
faire entrer en campagne, voici ce que les rglements ont consacr:

Du jour o ils sont runis, ils doivent avoir la solde de l'anne et
recevoir un habillement et un quipement complet des magasins du
gouvernement.

Si le gouvernement prfre le lui acheter au prix de celui qu'il porte,
et qui est une proprit de la famille; mais, dans ce cas, il faudrait
encore les fournir en nature de sacs  peau, dont ils manquent en
gnral; on ne peut gure estimer le tout  moins de cent francs par
homme, y compris trois paires de souliers dont il faudrait leur faire
l'avance.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 10 novembre 1810.

Monsieur le duc, j'ai reu la lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'crire le 31 octobre, qui demande de nouveaux
renseignements sur les jeunes Croates envoys en France. Je ne perds pas
un instant pour y rpondre; vous les trouverez ci-joints aux listes de
cent quarante-sept jeunes gens, dont cent quarante-cinq partis.

Les cinquante-trois autres jeunes gens se composent de tous ceux qui
taient entretenus dans les lyces autrichiens aux frais de l'empereur
d'Autriche, et qui ne sont pas encore arrivs. Les parents ont crit 
plusieurs reprises pour les obtenir, mais on n'y a fait aucune rponse.

J'ai crit  l'ambassadeur de France pour le prier de rclamer ces
jeunes gens; aussitt que j'aurai sa rponse, les mesures seront prises
pour les runir et les acheminer sur la France.

Votre Excellence me demande des renseignements sur les grandes
professions et fortunes des pres des enfants: une colonne de l'tat
satisfait  la premire question; quant  la fortune, ils sont tous
presque galement pauvres dans la Croatie militaire. En ce pays, il
n'existe pas de classe qui ressemble ni  la noblesse ni  la
bourgeoisie des autres pays: il n'y a que des paysans et des soldats,
des officiers et des sous-officiers, en retraite ou en activit; les
dernire, avec leurs appointements faibles, ont besoin de beaucoup
d'conomie pour vivre; les autres, sans leurs pensions, ne sauraient
comment exister, parce que presque tous les officiers sortent de la
classe des soldats. Les sous-officiers subsistent avec leur modique
paye, plus la part qu'ils ont dans leur famille.

J'ai fait le choix de la manire suivante: j'ai pris d'abord la
totalit des jeunes gens qui taient en Autriche entretenus par
l'empereur; ensuite la totalit des fils d'officiers de neuf  quinze
ans.--J'ai complt le nombre par des enfants du mme ge appartenant 
des sous-officiers qui jouissaient de la meilleure rputation dans leur
rgiment.

Le nombre que l'Empereur a fix est trs-considrable; j'ai pens qu'il
tait utile d'y faire concourir les jeunes gens des familles de la
Croatie civile et du littoral hongrois, qui, par leur voisinage, ont
jusqu' un certain point de l'influence sur l'opinion des Croates. Les
premires, choisies parmi celles qui jouissent de plus de considration
et qui remplissent les emplois les plus respects, qui sont de juges, de
comitat et de cercle; en gnral, ces familles-l ont quelque aisance.
Ceux du littoral appartiennent  des familles les plus recommandables
qui ne sont pas riches et dont l'opinion passe pour tre favorable aux
Franais.

Votre Excellence verra, d'aprs les dveloppements ci-dessus, qu'il est
impossible d'esprer que les familles fournissent un trousseau de trois
cent cinquante francs, tel que le porte votre lettre du 10 octobre; 
l'exception peut-tre pour des enfants de la Croatie civile, demander
cette somme serait dtruire les effets prcieux que l'acte de
bienfaisance et de gnrosit de l'Empereur a produits sur les esprits;
l'exiger serait superflu, par l'impossibilit o se trouverait le plus
grand nombre d'y satisfaire.


LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

    Laybach, le 17 dcembre 1810.

Monsieur le duc, le gnral Lauriston m'a communiqu, conformment aux
ordres de Sa Majest, les projets d'organisation des mines d'Idria, afin
que je puisse faire les observations dont je les croirais susceptibles;
je ne peux que me runir  lui pour faire, en gnral, l'loge de
l'organisation faite par les Autrichiens, et que je crois parfaitement
bien entendue. Mais je crois de mon devoir de reprsenter l'inutilit et
les inconvnients qui rsulteraient de l'exemption d'impt qu'il
propose.

Une exemption d'impt ne pourrait avoir ici d'autre objet que
d'accrotre les revenus de l'ordre des Trois-Toisons; mais, si telle
tait l'intention de Sa Majest, il serait prfrable de l'enrichir
d'une tout autre manire que d'adopter un systme d'exception et de
privilge, qui enfanterait toute sorte d'abus.

Les mines d'Idria jouissaient, il est vrai, de diverses exemptions
sous les Autrichiens; mais cette disposition n'tait nullement motive,
car les autres mines de la Carniole et de la Carinthie sont imposes
sans inconvnients pour leur prosprit. La mine d'Idria appartient 
l'ordre des Trois-Toisons, et je ne concevrais pas pourquoi cet ordre,
qui doit tre considr comme un particulier, jouirait d'un privilge
dont le bon ordre de l'administration a priv les autres mines de ces
provinces.

Mais ce n'est pas seulement la mine d'Idria que l'on voudrait exempter:
c'est la seigneurie d'Idria, le domaine d'Idria, les habitants d'Idria,
enfin jusqu'au commerce de cette mine. Or j'avoue que je ne puis le
concevoir! Si, par la raison que la fort d'Idria sert aux travaux de la
mine, on ne doit pas l'imposer, il faut aussi exempter de l'impt
foncier les terres qui produisent le bl destin aux habitants, les
manufactures qui produisent le drap qui habille les ouvriers, car les
mmes raisonnements y sont applicables: il faudrait exempter les
prairies qui fournissent le foin qui nourrit les animaux destins au
transport du mercure; enfin, par de semblables raisonnements, on tombe
dans l'absurde. Mais ce n'est pas tout: on a t jusqu' demander
l'exemption des droits de page sur les routes d'Illyrie, tant pour les
objets sortant d'Idria que pour ceux qui y entrent. Ces transports
dgradent les routes, et les droits de _barrires_ ne sont tablis que
pour subvenir aux frais de leurs rparations.

Le systme qui a t adopt  Idria, et qui a dtermin
l'administration  fournir aux mineurs tous les objets de premire
ncessit  bas prix, a pour but d'empcher le prix de la main-d'oeuvre
de s'lever, premire cause de la prosprit de toute manufacture.

Je crois donc qu'il est extrmement prcieux de conserver ce systme.
Mais, s'il y a des pertes  prouver, c'est  l'administration des
mines  les supporter, et le gouvernement ne doit jamais perdre ses
droits. Ainsi, par exemple, l'impt personnel qui pourrait tre d par
des individus employs  la mine doit tre support par l'administration
des mines, afin que les prtentions de ces individus ne s'lvent pas
envers elle dans une proportion suprieure  l'impt, ce qui ne
manquerait pas d'arriver s'ils payaient directement. Mais les individus
qui appartiennent  la seigneurie d'Idria, et qui ne sont rien  la
mine, ne doivent, par aucune espce de raison, tre soumis  un rgime
particulier.

Quant aux droits de vente de vin, qui peuvent tre considrs comme un
octroi, je ne vois aucune espce d'inconvnient  l'abandonner 
l'administration des mines, puisqu'elle se charge des dpenses
communales, des coles, de l'hpital, etc., et qu'il convient qu'elle
ait toutes ces attributions, afin d'avoir l'autorit qui lui est
ncessaire. Il convient aussi qu'elle ait la police municipale de
l'arrondissement. Mais, quant  la justice proprement dite, elle doit
tre rendue  Idria comme dans tous les autres points centraux. Un juge
de paix me semble devoir y tre tabli, et ressortir, comme les autres
juges de paix, des tribunaux suprieurs.

Je me rsume donc, et je pense:

1 Que la mine d'Idria doit tre impose comme les autres mines;

2 Que le domaine d'Idria doit tre impos comme toutes les autres
proprits semblables de l'Illyrie;

3 Que les impts de la nature de ceux que des employs ou ouvriers de
la mine seraient dans le cas de supporter devraient tre pays par
l'administration de la mine impriale;

4 Que le juge prpos pour membre du conseil d'administration doit
tre remplac par un commissaire de police, et qu'il doit y avoir 
Idria un juge de paix indpendant de l'administration, soumis aux
tribunaux ordinaires, tant pour le civil que pour le criminel;

5 Enfin qu'il est convenable que l'administration de la mine soit
investie de tous les droits et pouvoirs municipaux sur Idria.

Telles sont, monsieur le duc, les observations que j'ai cru devoir
faire  Votre Excellence, et que je la prie de faire valoir auprs de
Sa Majest.


FIN DU TOME TROISIME.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (3/9), by Auguste Wiesse de Marmont

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