The Project Gutenberg EBook of Le fminisme franais II, by Charles Turgeon

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Title: Le fminisme franais II

Author: Charles Turgeon

Release Date: September 17, 2009 [EBook #30009]

Language: French

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LE
Fminisme
Franais

II

_L'mancipation politique et familiale
de la Femme_

PAR

Charles TURGEON

Professeur d'conomie politique  la Facult de Droit
de l'Universit de Rennes

[Illustration]

PARIS
Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts
FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
L. LAROSE, Directeur de la Librairie

1902




AVANT-PROPOS

_Non content d'manciper et de grandir_ individuellement _la femme en
rclamant pour elle une plus large accession aux trsors de la
connaissance humaine, non content mme de l'manciper et de la grandir_
socialement _en poursuivant son admission aux mtiers et aux professions
du sexe masculin, le fminisme entend qu'elle exerce une influence plus
agissante et plus efficace sur les affaires de l'_tat _et sur la
direction du_ foyer.

_C'est ainsi que l'_mancipation individuelle _et_ sociale _conduit
logiquement  l'_mancipation politique_ et_ familiale. _Devenue plus
libre de s'instruire et de travailler, pourvue d'une culture
intellectuelle plus soigne, investie de fonctions conomiques plus
indpendantes et plus rmunratrices qui la rehausseront infiniment 
ses propres yeux et  ceux des hommes, il n'est pas possible que la
femme ne cherche  accrotre et  tendre son action dans la double
sphre du gouvernement civique et du gouvernement domestique. La
laisserons-nous faire?_

_Ds maintenant,  ct de l'_mancipation intellectuelle; pdagogique,
conomique _et_ sociale, _dont nous nous sommes occup dans nos
premires tudes, les femmes libres inscrivent au cahier de leurs
revendications l'_mancipation lectorale, civile, conjugale _et_
maternelle;--_et c'est, conformment  notre plan gnral[1], l'ordre
mme que nous suivrons en ce livre. Ds maintenant, pour parler avec
plus de clart, le fminisme dnonce avec humeur: 1 l'ingalit_
lectorale _qui accorde tout au citoyen et rien  la citoyenne; 2
l'_ingalit _civile qui assujettit la capacit de la femme marie 
l'autorisation pralable du mari; 3 l'_ingalit conjugale _qui
enchane dans les liens du mariage lgal l'pouse  l'poux; 4
l'_ingalit maternelle _qui soumet les enfants  la puissance du pre
plus troitement qu' celle de la mre. Ds maintenant, mme,
d'excellents esprits ne se font pas faute de dclarer que_ la condition
de la femme dans la cit et dans la famille _est susceptible, en plus
d'un point, d'amlioration et de progrs. Devons-nous appuyer ou
combattre ces nouveauts?_

[Note 1: Voir nos premires tudes sur le fminisme: l'_mancipation
individuelle et sociale de la femme_, pp. 6 et suiv.]

_C'est sur quoi nous nous expliquerons, en cette seconde srie d'tudes
qui complte et achve la premire, avec le souci persvrant de
subordonner le prjug  la justice et de sparer, d'un geste net et
franc, la mauvaise herbe du bon grain._

        Rennes, 6 juin 1901.




LIVRE I

MANCIPATION LECTORALE DE LA FEMME




CHAPITRE I

Pourquoi la femme serait-elle exclue des prrogatives de la puissance
virile


       SOMMAIRE

       I.--THORIE SURANNE DE L'OFFICE VIRIL.--SES ORIGINES ET
       SES MOTIFS.

       II.--LE TMOIGNAGE DE LA FEMME.--DROIT ANCIEN, DROIT
       NOUVEAU.

       III.--LA FEMME TUTRICE.--EXTENSION DSIRABLE DE SA CAPACIT
       ACTUELLE.

       IV.--DROIT ACCORD AUX COMMERANTES D'LIRE LES JUGES DES
       TRIBUNAUX DE COMMERCE.--SA RAISON D'TRE.

       V.--DROIT REVENDIQU PAR LES PATRONNES ET LES OUVRIRES DE
       PARTICIPER A LA FORMATION DES CONSEILS DE
       PRUD'HOMMES.--SCRUPULES INADMISSIBLES.


C'est un fait d'exprience que l'mancipation conomique entrane tt ou
tard l'mancipation politique. Une fois en possession d'un rle social
plus libre et plus actif, la femme ne manquera point de rclamer sa part
des prrogatives lectorales. Dj mme le fminisme la revendique pour
elle. A ses assises internationales de 1900, la Gauche fministe,
excluant toute mesure transitoire susceptible d'affaiblir la porte de
sa manifestation, a vot, par acclamation unanime, la dclaration
suivante: Le Congrs met le voeu que les droits civils, civiques et
politiques soient gaux pour les deux sexes[2].

[Note 2: Congrs de la Condition et des Droits des Femmes: sance du
samedi soir 8 septembre 1900.]

Point de doute que cette motion catgorique ne rende plus d'un esprit
perplexe. Si vous rabaissez trop la condition des hommes, diront les
uns, les hommes se marieront moins.--Si vous ne relevez pas la
condition des femmes, rpliqueront les autres, les femmes ne se
marieront plus. Qu'on se rassure: hommes et femmes se marieront
toujours. Ce n'est pas l'accession des femmes au droit de suffrage qui
empchera le commerce des sexes d'tre la douce attraction que l'on
sait. La femme change en homme par la politique, par l'instruction, par
la libert, est une mtamorphose qu'il ne faut pas vouloir, sans doute,
parce qu'elle serait monstrueuse, mais dont il serait peu srieux de
s'effrayer outre mesure, parce qu'elle n'loignera jamais des fins
suprmes de la nature qu'une minorit imprudente et dtraque. Il suffit
donc de combattre la chimre et l'outrance, pour empcher qu'elles
n'entament et ne pervertissent la masse des honntes femmes. C'est un
devoir auquel nous ne manquerons point. De l notre constante
proccupation de sparer ce que nous tenons pour un droit, de ce qui
nous en parat l'excs ou l'abus. Cela fait, l'extension des droits
civiques au sexe fminin n'attentera point gravement aux grces
souveraines de l'amour.

D'ailleurs, si l'ingalit est la loi de la vie, l'galit est le rve
de l'humanit. Cet idal est noble et bon, pourvu qu'il consiste, non
pas  rabaisser ce qui est en haut, mais bien  lever ce qui est en
bas; car il nous permet alors, sans niveler les supriorits minentes,
d'tablir entre les conditions, entre les classes, entre les sexes, un
certain quilibre d'estime et de justice, qui empche les forts de
grandir sans mesure et sans frein, et les faibles de diminuer jusqu'
l'effacement et de dcrotre jusqu'au nant. Nous aurions tort,
consquemment, de nous pouvanter d'une volution lente, mais continue,
qui tend  introduire plus d'quit dans les relations civiles et
politiques des hommes et des femmes. Et c'est  retracer ce progrs
ininterrompu des moeurs et des lois que nous allons premirement nous
attacher.


I

Fidles  l'esprit de l'ancien droit, les auteurs du Code Napolon ont
refus de faire participer la femme  la puissance publique. tait-ce de
leur part mfiance instinctive ou pense de subordination mortifiante?
Pas prcisment: tmoin ce passage du Discours prliminaire, o Portalis
dclare contraire  l'quit toute loi de succession qui rtablirait, au
profit des hritiers mles, les anciens privilges de masculinit. Les
rdacteurs du Code civil n'taient donc pas si hostiles qu'on le croit 
l'ide de l'galit juridique des sexes. Mais ils n'admettaient point
que la pudeur permt aux femmes de se mler  la vie des hommes: _In
coetibus hominum versari_, comme Pothier disait autrefois.

Ce n'est donc point dans un esprit d'exclusion jalouse et despotique,
mais par raison de convenance, par dlicatesse, en un mot, par respect,
que nos aeux fermrent au sexe fminin l'accs des fonctions publiques,
conformment  la vieille rgle romaine: _Femin ab omnibus officiis
civilibus et publicis remot sunt._ Les rdacteurs du Code civil ont t
fministes  leur manire. Mais vous pensez bien que ce n'est pas la
bonne,--toute marque de dfrence tant considre aujourd'hui par les
dames de la nouvelle cole comme un signe d'ingalit blessante.

Qu' cela ne tienne! diront les gens ports aux reprsailles, enlevons
nos gants et gardons notre chapeau!--Nous avons mieux  faire. Outre
qu'il serait affligeant de renoncer  la politesse, il nous parat
opportun et juste de renoncer simplement  la thorie suranne des
offices virils.

Nous entendons par l certaines prrogatives, gnralement peu
enviables, qui ont t rserves au sexe masculin de temps immmorial.
Sur la frontire indcise qui spare le domaine civil du domaine
politique, la tradition a plac un certain nombre de droits qui; que
_privs_ par nature, ont t qualifis _publics_ par dfinition et
tenus, comme tels, pour inaccessibles aux femmes. Ce sont les offices
virils, dont l'ide remonte  l'antiquit romaine. Par application de
cette doctrine, il tait dfendu, hier encore,  la femme de figurer en
qualit de tmoin dans un acte public, comme il lui est dfendu 
l'heure actuelle,-- moins d'tre la mre ou l'aeule d'un
mineur,--d'exercer la tutelle ordinaire ou de faire partie d'un conseil
de famille. Et par analogie, la jurisprudence l'cart pareillement des
fonctions de curatrice et de conseil judiciaire.

Quel est l'esprit de ces exclusions traditionnelles? Ont-elles pour but
de grandir le rle de l'homme et d'abaisser la condition de la femme?
Les anciens auteurs leur assignent plutt comme motifs l'honneur et la
continence du sexe. Il leur semble qu' se mler trop activement des
choses de la vie extrieure, 1er femmes auraient plus  perdre qu'
gagner. En tout cas, quelle que soit la pense qui ait inspir la
thorie de l'office viril, pense de suspicion ddaigneuse ou de
dfrence amicale, son rsultat certain a t de diminuer l'influence
des femmes dans la socit en renfermant leur activit dans la maison.

Ces incapacits ont-elles aujourd'hui encore quelque raison d'tre?
tudions-les une  une.


II

A l'encontre du tmoignage de la femme, on a fait valoir cette
considration que les tmoins, ayant pour mission de solenniser un acte,
sont des mandataires de la socit revtus d'un caractre officiel et
investis d'une fraction de la puissance publique. Le droit qu'ils
exercent relve donc, de la capacit politique; et  ce titre, la femme
ne saurait y prtendre.

Que cette ide ait t celle de nos lgislateurs, il y a vraisemblance.
Certaines dclarations des rdacteurs de 1804 nous le font croire[3].
Mais n'ont-ils pas t victimes d'une illusion? Le tmoin instrumentaire
n'est pas une sorte de fonctionnaire, dpositaire d'une parcelle de la
souverainet nationale, mais une simple caution charge d'assurer
l'exactitude d'une dclaration reue par un officier public. Comment
voir en son intervention une mission d'ordre politique? Ce n'est pas le
tmoin qui rdige l'acte au bas duquel il appose sa signature; ce n'est
pas le tmoin qui lui confre la forme authentique ou qui lui imprime la
force excutoire. Son rle est externe: il atteste un fait. La solennit
des actes est l'oeuvre des notaires ou des officiers de l'tat civil,
chargs par la loi de les rdiger sur la foi des affirmations produites
par le tmoin. L'office que celui-ci remplit n'est donc point d'ordre
public ou politique, mais seulement d'ordre civil, d'ordre priv.
Pourquoi en exclure les femmes, qui, dans le domaine de la ralit, ont
gnralement de bons yeux pour en connatre et assez de langue pour
en tmoigner?

[Note 3: Paul VIOLLET, _Les tmoins mles_. Nouvelle Revue historique de
droit franais et tranger: 1890, n 5, pp. 715 et suiv.]

A dfaut de cet argument de droit, il est un argument de fait qui aurait
suffi  dterminer les lgislateurs de 1897  valider et  gnraliser
le tmoignage fminin.

Puisque les femmes en taient venues  prendre pour une injure ce qui
n'tait qu'un hommage, notre loi aurait eu grand tort de leur refuser le
droit d'tre tmoins dans les actes de la vie civile. En se plaant
uniquement au point de vue de l'galit, les anciennes exclusions ne se
comprenaient gure. Si le bon Pothier repoussait le tmoignage des
femmes, c'est qu'il les considrait comme incapables de toute fonction
civique, et que le contact trop frquent des hommes, que suppose la vie
publique, lui paraissait choquant ou prilleux pour leurs grces et
leurs vertus. Mais du moment qu'elles tiennent  traiter d'gal  gal
avec les hommes, il n'y avait plus de raison d'exclure leur sexe de ce
modeste office, qui consiste  jouer le rle de tmoin dans les actes
civils et notaris.

Vous en doutez? Voici une Franaise majeure dirigeant un commerce, un
domaine ou une industrie, ayant sous ses ordres des ouvriers et des
commis, des domestiques et des employs; voici une artiste, peintre ou
sculpteur, une femme de lettres appartenant  l'lite de la socit, une
doctoresse en mdecine ou en droit, directrice d'cole normale, membre
du Conseil suprieur de l'Instruction publique, honore des palmes
acadmiques et peut-tre dcore de la Lgion d'honneur:--et malgr tous
ses titres, cette femme, admise  jouer dans la vie un rle utile ou
prpondrant, ne serait point recevable  figurer comme tmoin devant
les officiers de l'tat civil dans les actes de naissance, de mariage ou
de dcs, ni  certifier devant notaire, par sa signature, l'identit
d'un comparant, d'un testateur, par exemple, ft-ce son ami ou son
voisin! Ce que le premier passant venu peut faire lgalement, cette
femme considrable ne le pourrait pas? Avouez que l'inconsquence serait
un peu forte.

Cela n'est que choquant: voici qui devient bouffon. Dans certains cas,
la sage-femme ou la doctoresse en mdecine reoit de la loi l'injonction
formelle de dclarer la naissance d'un enfant sous peine d'amende ou
mme de prison. Mais ne croyez point qu'elle et pu affirmer, comme
tmoin, le fait mme que le Code l'oblige  dnoncer comme dclarante.
Il fallait faire appel  deux mles quelconques, au commissionnaire et
au cabaretier du coin, qui, sans rien savoir le plus souvent de
l'vnement qu'ils attestaient, appuyaient complaisamment l'acte de
naissance de toute la solennit de leur tmoignage aveugle. Du ct de
la barbe est l'infaillibilit!

A vrai dire, des esprits chagrins, largissant la question, se demandent
avec anxit si les femmes sont assez vridiques pour tre crues sur
parole. De fait, il leur est difficile de raconter exactement les choses
qu'elles ont faites ou qu'elles ont vues. Il est rare qu'elles soient
simplement et entirement sincres. Une certaine fausset n'est-elle pas
d'obligation mondaine? Est-ce trop dire mme que, chez beaucoup d'mes
fminines, la dissimulation est passe en habitude ou devenue un art
duquel on tire vanit? coutez une conversation de salon entre femmes:
que de politesses feintes! que d'amabilits mensongres! M. Lombroso
attribue prcisment  ce dfaut de franchise, la rpugnance des anciens
peuples  recevoir en justice le tmoignage des femmes[4]. D'aprs la
loi de Manou, la seule affirmation d'un homme sans passion est dcisive
en certains cas, tandis que l'attestation d'une foule de femmes, mme
honntes, ne saurait tre admise  cause de la volubilit de leur
esprit. Aujourd'hui encore, parat-il, le code ottoman dcrte que la
dposition d'un homme vaut celle de deux femmes. Mais l, comme
ailleurs, on nous assure que la valeur de la femme est en hausse[5].

[Note 4: LOMBROSO, _La Femme criminelle_, chap. VII, p. 137-138.]

[Note 5: Voir _La Femme devant le Parlement_, par M. Lucien LEDUC, pp.
55 et 56, note 4.]

Au surplus, il serait injuste de prtendre que toutes les femmes sont
fausses. Notre vieille lgislation elle-mme n'a jamais profess
vis--vis du sexe fminin une suspicion aussi malveillante et aussi
grossire. Jamais elle n'a contest  la femme, par exemple, le droit de
tmoigner devant la justice criminelle et devant la justice civile,
c'est--dire de dposer sur des faits intressant la fortune, l'honneur
et la vie des citoyens. Et alors voyez cette nouvelle inconsquence: si
l'attestation d'une femme tait juge suffisante pour envoyer un homme 
l'chafaud, comment expliquer que sa signature ft juge insuffisante
pour confirmer la dclaration d'un contractant ou d'un disposant?

La justice pnale ne peut se passer de la premire, a-t-on dit, tandis
que les officiers de l'tat civil peuvent se passer de la
seconde.--Peut-tre; avouons cependant qu'en fait de tmoignage, il n'y
a pas de motif lgitime pour maintenir une si grande diffrence entre
les deux cas. C'est ce que notre Parlement a compris. La loi du 7
dcembre 1897 ne fait qu'une rserve: le mari et la femme ne peuvent
tre tmoins dans le mme acte. Au cas o ils y figureraient l'un et
l'autre, leurs deux tmoignages seront considrs comme n'en formant
qu'un seul. Et pourtant, si la valeur de la femme possde une valeur
propre, elle doit avoir, semble-t-il, une autorit distincte. Notre
lgislation a craint, sans doute, les ententes frauduleuses et les
connivences coupables entre les poux. Et cette diminution atteignant le
mari comme la femme, le fminisme ne saurait en prendre ombrage.

L'admission du tmoignage des femmes est donc une affaire gagne. Est-ce
l une si grande victoire? Jouer le rle de tmoin dans la rdaction des
actes publics et privs n'a rien d'extrmement glorieux. Les hommes le
tiennent moins pour un honneur que pour un drangement et parfois un
ennui. Mais puisque les dames voyaient en cette gne un privilge
enviable, pourquoi les en aurions-nous prives? Le Code avait jug que
cet office ne constituait point, par lui-mme, une fonction assez
honorifique ou assez urgente pour distraire les femmes de leurs devoirs
domestiques: du moment, toutefois, que les plus susceptibles
s'offensaient d'tre exclues de cette corve, la loi ne pouvait
persister plus longtemps  les en affranchir.

La femme a donc le droit de tmoignage; et nous devrons croire  la
parole de l'tre perfide! Attendons-nous donc  lire dans les Notes
mondaines des journaux  la mode, qui rendent compte avec complaisance
des grands mariages, les noms de femmes plus ou moins titres, choisies
comme tmoins des poux  ct des traditionnels magistrats, gnraux ou
acadmiciens. Par contre, les femmes devront dfrer dornavant 
l'invitation des officiers publics qui voudraient en appeler  leur
tmoignage. Il sera loisible aux gens factieux de faire certifier, en
cas de besoin, leur signature et leur identit par les deux plus jolies
filles de leur voisinage.

En rsum, personne n'a essay de conserver aux hommes le privilge dont
le Code civil les avait investis, et qui n'avait plus de raison d'tre.
Ce privilge tait mme beaucoup moins une faveur qu'une charge.
Seulement la femme nouvelle n'aime pas  tre traite en enfant gte;
et puisqu'elle voulait tre tmoin comme les hommes, on a bien fait de
lui donner cette marque de considration morale. La seule chose qui
puisse attribuer quelque prix  cette concession, c'est que la tradition
en avait fait-- tort, suivant nous,--une dpendance et un attribut de
la capacit politique et, qu'admise  tmoigner, la femme pourra
souhaiter plus logiquement d'tre admise  voter.


III

Du moment que la femme ne doit plus tre carte, en tant que femme, des
offices virils, il faut pour le moins, aprs lui avoir accord le
droit peu enviable, d'tre tmoin, lui accorder le droit plus important
d'tre tutrice. En soi, la tutelle n'est pas une charge publique, mais
une institution destine  suppler l'autorit paternelle. Elle a pour
objet l'ducation de l'enfant et l'administration de sa fortune. Elle
repose sur une fiction de paternit. Ses attributs sont d'ordre purement
priv. Pourquoi en carter la femme? Habituellement les tuteurs sont
d'excellents hommes d'affaires, mais d'assez pauvres ducateurs.
L'enfant trouverait mieux, chez une tutrice, les qualits qui sont la
raison mme de la tutelle,  savoir la tendresse dans la protection.
Aujourd'hui les femmes ne peuvent exercer cette fonction, qui leur
conviendrait si bien, qu' la condition d'tre mres ou aeules du
pupille. Cependant il est frquent qu'une soeur, une tante, une cousine
mme, soit, de toute la parent, la plus attache aux orphelins
survivants, la plus dsireuse de se dvouer  leur ducation, la plus
capable d'administrer leur fortune. En refusant aux femmes, autres que
les ascendantes, le droit d'exercer les fonctions tutlaires, la loi
franaise leur inflige vraiment une incapacit injustifie.

En cela, notre Code, loin d'innover, a subi, trop servilement peut-tre,
l'influence des anciens principes. Par tout le monde chrtien,--et chez
nous particulirement,--la condition lgale de la femme est domine
encore par la conception latine qui, pour mieux prserver la modestie et
la dcence du sexe fminin, a contribu jusqu' nos jours  l'loigner
des contacts et des compromissions de la vie extrieure. Rien de plus
logique, tant donn ce point de vue, que de lui fermer l'accs des
charges onreuses et des postes difficiles. D'autant mieux que la
tutelle est parfois obligatoire, les hommes n'ayant pas toujours la
facult de la dcliner sans excuse valable; et il a paru excessif
d'imposer cette mme obligation aux femmes qui ont moins la libert de
leurs mouvements, le got et l'habitude des affaires. Ce n'est donc pas
dans un esprit d'exclusion malveillante, mais plutt par dfrence
sympathique, que l'article 442 du Code civil les a cartes de la
tutelle, comme aussi des conseils de famille.

Maintenant que les femmes sont moins confines qu'autrefois dans leur
intrieur et qu'elles inclinent  prendre les prvenances de l'homme
pour des prcautions intresses de gelier, on pourrait, sans
inconvnient, les admettre  siger dans les assembles de famille et
leur permettre d'assumer les devoirs de la tutelle, en leur laissant
toutefois la facult de dcliner ces charges et ces responsabilits.
Soyons srs qu'en leur mnageant ces facilits d'exemption, elles
n'abuseront pas des droits nouveaux qui leur seront confrs; car elles
auront tt fait de reconnatre qu'ils constituent moins des prrogatives
honorables que des fardeaux pnibles et des obligations graves. Mais du
moins la tante, la bonne tante qui contribue si souvent  lever ses
neveux et nices, pourra tre tutrice des petits qui se sont habitus 
la regarder et  la chrir comme une seconde mre. Et de ce fait, notre
loi servira utilement les fins de la nature.


IV

O la femme contemporaine,--qui n'aime plus gure  filer la laine dans
la paix et l'ombre du foyer,--se plat encore  dnoncer la loi de
l'homme, c'est en matire d'lections professionnelles. Ouvrire ou
patronne, elle entend participer  l'lection des prud'hommes qui ont
mission de trancher les diffrends du travail; industrielle ou
ngociante, elle prtend prendre part  l'lection des juges consulaires
qui sigent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?

En cent industries considrables, telles que la couture, la lingerie,
les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes,
ouvrires ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les
manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins,
la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissire, employe ou
manoeuvre. Oblige de mener  ses cts une sorte d'existence virile, on
ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une
condition diffrente. Nous trouvons bon qu'ouvrire, elle vive de son
travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la
responsabilit de sa direction et fasse honneur  sa signature et  ses
chances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impts:
bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et
obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement  ses droits, en
une subordination inconsquente?

N'oublions pas que l'exprience de la vie pratique l'a rendue aussi
habile et aussi vaillante, et parfois plus conome, plus ingnieuse,
plus commerante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que
l'instruction l'a dote d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou
des marchands pourraient lui envier. gale au sexe fort en lumires, en
activit, en responsabilit, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de
vue professionnel, des mmes prrogatives et des mmes garanties?
Pourquoi lui refuserait-on les mmes droits pour agir, les mmes armes
pour lutter, les mmes appuis et les mmes secours pour se dfendre?

Disons tout de suite qu'en matire commerciale, l'galit est faite.
Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerantes sont admises 
concourir aux lections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du
jour o le lgislateur avait tendu aux lections consulaires le
principe du suffrage universel et considr le droit de vote comme une
consquence lgale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordt
l'exercice aux commerants patents des deux sexes, indistinctement.
Plaidant devant des juges,  l'lection desquels elles n'avaient pas
particip, les femmes taient places dans un tat d'infriorit
choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient
mme d'tre souponns de partialit vis--vis de leurs lecteurs
masculins. Une fois le principe de l'lection admis, les juges de tous
devaient tre lus par tous.

L'galit entre le commerant et la commerante a soulev pourtant
d'tranges objections. On s'est mu  la pense que la gardienne du
foyer pt quitter son comptoir,  de rares intervalles, pour dposer
dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule tait plaisant. Les hommes
ne tiennent gure  l'honneur d'lire leurs juges: dix pour cent des
lecteurs inscrits consentent, non sans peine,  se dranger pour le
renouvellement des tribunaux de commerce. C'et t tout profit pour la
magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait
rveill le zle endormi des commerants. Cet espoir a t du.
L'exprience toute frache de la nouvelle loi a montr que les femmes
prfrent, autant que les hommes, la maison de famille  la salle de
vote.

D'abord, les commerantes ont mis bien peu d'empressement  se faire
inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a t
gnrale. Mme  Paris, il n'est gure que les dames de la Halle qui
aient pris  coeur de dposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve
qu'en dehors de quelques personnalits bruyantes, pour lesquelles le
fminisme est une profession ou une distraction, les Franaises, qui
sont simplement femmes, se soucient mdiocrement des revendications,
mme lgitimes, autour desquelles on mne si grand tapage.

Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est d. Crancire,
la femme a le droit de voter dans l'assemble des cranciers, pour
accorder, ou non, le bnfice du concordat au dbiteur failli;
actionnaire d'une compagnie ou d'une socit, la femme a le droit de
participer  l'lection du conseil d'administration; et commerante,
elle n'aurait pas le droit d'lire les juges qui tiennent en leurs mains
sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire
l'lectorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la
participation des institutrices  l'lection de leurs assembles
professionnelles?

Je sais l'objection: l'ligibilit suivra l'lectorat. L'un ne va point
sans l'autre. Erreur! Les lecteurs qui n'ont pas quarante ans ne sont
pas ligibles au Luxembourg; les lecteurs qui n'ont pas vingt-cinq ans
ne sont pas ligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit
d'tre reprsent, tout le monde n'a pas le droit d'tre reprsentant.
Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de
confiance. L'impartialit n'est pas son fort, la justice n'est pas son
fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerantes 
choisir leurs juges sans les admettre personnellement  juger.
L'exprience des dernires lections montre que ce droit de vote n'a
rien qui puisse effrayer les hommes.


V

Il y a mme raison d'admettre les femmes  la nomination des Conseils de
prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie frquemment de
litiges qui intressent les ouvrires. Sur 3858 affaires juges par
elle, en une seule anne, 1360 ont concern des femmes[6]. Ici donc, les
rclamations fminines sont d'accord avec l'quit, le bon sens et
l'utilit gnrale; et nous les appuyons de toutes nos forces.

[Note 6: _La Femme devant le Parlement_, par Lucien LEDUC, p. 76.]

Sait-on qu'en 1892, la Chambre des dputs, remaniant la loi sur les
Conseils de prud'hommes, s'tait laisse aller  voter l'lectorat des
femmes? Mais aprs les avoir admises  lire, concurremment avec les
hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains
parlementaires trop presss se demandrent pourquoi les femmes ne
seraient pas aussi valablement lues. A cette question, la majorit
rpondit par une distinction prudente et sage: lecteurs, oui;
ligibles, non. Toutefois, le motif qui dtermina surtout nos dputs
est le plus amusant du monde. Proclamez, fut-il dit, non pas seulement
l'lectorat, mais encore l'ligibilit des femmes; faites qu'un beau
jour certaines dames ou demoiselles soient lues: comment
appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des
prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes? M. Floquet
lui-mme, qui prsidait les dbats, se dclara trs embarrass pour
trouver un titre  la loi nouvelle. Et l'ligibilit des femmes fut
enterre sous les plaisanteries. Nos dputs ont, vraiment, beaucoup
d'esprit.

L'galit a pris sa revanche au cours de la lgislature suivante. Si le
Snat entre dans les vues de la Chambre des dputs, les femmes pourront
bientt juger les diffrends qui intressent le travail. Souhaitons
qu'enferm dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de
justice, dont beaucoup d'hommes se mfient, donne pleine satisfaction
aux justiciables des deux sexes!

Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libral que notre
poque, ne s'tait pas arrt  nos scrupules de fond ou de forme. Les
tisserandes de couvre-chefs avaient une reprsentation
professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et
bien preudofemmes[7]. Sans mme les admettre  juger, il faudrait du
moins les admettre  voter, puisque les femmes employes dans
l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer
librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment o l'on
s'apprte  leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de
bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations
hospitalires, on ne comprendrait pas qu'on hsitt plus longtemps 
leur concder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges
professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans
les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes
lectorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empch notre
Parlement d'accorder aux commerantes l'lectorat consulaire; et s'il
n'y a pas d'inconvnient  ce que la patronne exerce le mme droit que
le patron, on ne voit point qu'il y ait pril  ce que l'ouvrire exerce
le mme droit que l'ouvrier.

[Note 7: LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au XIXe sicle_, pp. 12
et suiv.]

Plus gnralement, toutes celles qui apportent  la socit leur labeur
quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous
paraissent galement qualifies pour lire les mandataires chargs de
reprsenter leurs intrts et de rsoudre leurs diffrends. Il serait
juste autant que rationnel de leur accorder l'lectorat aux Conseils de
prud'hommes, et mme aux Chambres d'agriculture dont la cration est 
l'tude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont
beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve
20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrires pour 100 ouvriers. Pourquoi
ces femmes seraient-elles prives du droit de participer, avec les
hommes,  l'lection de leur reprsentation professionnelle?

Faites-leur cette grce, nous dit-on enfin, et vous veillerez en elles
d'autres ambitions plus graves.--Cet aveu nous livre le secret des
rsistances, que beaucoup d'esprits timors opposent aux revendications
les plus lgitimes de la femme. A les entendre, l'lectorat
professionnel serait la prface et comme l'avant-got de l'lectorat
politique. Les fministes,  vrai dire, y comptent bien. Ces craintes
des uns et ces esprances des autres nous sont une transition  la
grosse question des droits civiques de la femme: et l'tude de ce
problme irritant nous entranera forcment  d'assez longs
dveloppements.




CHAPITRE II

Vicissitudes et progrs du suffrage fminin


       SOMMAIRE

       I.--POSITION DE LA QUESTION.--TRADITIONS JURIDIQUES ET
       RELIGIEUSES HOSTILES A L'LECTORAT POLITIQUE DES
       FEMMES.--LA RVOLUTION A-T-ELLE T FMINISTE?--OLYMPE DE
       GOUGES ET SA DCLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET DE LA
       CITOYENNE.

       II.--APPELS DE QUELQUES FRANAISES AU POUVOIR JUDICIAIRE ET
       AU POUVOIR LGISLATIF.--LES EXPRIENCES AMRICAINES.--LES
       INNOVATIONS ANGLAISES.


En ce qui concerne le rle politique de la femme, j'ai deux ides trs
arrtes que je tiens  noncer sur-le-champ. C'est d'abord, chez moi,
une conviction solidement assise que la femme devrait tre lecteur au
mme titre que l'homme; ensuite, et si dsirable que soit le droit de
voter que je rclame pour elle, j'ai la ferme assurance qu'elle n'est
pas prs de l'obtenir en notre libre et galant pays de France.


I

Reconnaissons tout de suite que le suffrage des femmes est une de ces
nouveauts hardies qu'il est naturel de trouver dangereuses et
rvolutionnaires, parce qu'elles se heurtent  l'opposition immmoriale
des hommes. C'est dans l'intrt de l'ordre et des bonnes moeurs,
lisons-nous dans le beau livre de M. Gide sur la _Condition prive de la
femme_, que tous les lgislateurs ont, comme d'un commun accord, refus
 la femme toute participation aux droits politiques. De tout temps,
l'instinct des peuples a senti que la femme, en sortant de l'ombre et de
la paix du foyer pour s'exposer au grand jour et aux agitations de la
place publique, perdrait quelque chose du charme qu'elle exerce et du
respect dont elle est l'objet[8]. Telle est bien, en effet, l'objection
traditionnelle: elle est d'ordre moral. Les stociens de l'ancienne Rome
l'invoqurent unanimement pour fermer aux femmes l'accs de la vie
publique. Le jurisconsulte Ulpien trouvait inconvenant qu'elles
exerassent des offices virils, _ne virilibus officiis fungantur
mulieres_. Une telle libert s'accorderait mal avec la pudeur de leur
sexe, _ne contra pudicitiam sexui congruentem alienis causis se
immisceant_[9]. Non qu'elles manquent de jugement, ajoutait le
jurisconsulte Paul, _non quia non habent judicium_; mais la coutume
s'oppose  ce qu'elles remplissent les charges civiques, _sed quia
receptum est ut civilibus officiis non fungantur_[10].

[Note 8: _De la condition prive de la femme_, p. 7.]

[Note 9: Loi 1,  5, Digeste: _De postulando_, liv. III, tit. I.]

[Note 10: Loi 12,  5, Digeste: _De judiciis_, liv. V, tit. I.]

Le christianisme n'enseigne pas autre chose. D'aprs saint Paul, les
femmes doivent tre exclues des affaires publiques; elles n'ont point 
lever la voix dans les assembles: Qu'elles coutent en silence et
avec une pleine soumission, leur dit l'aptre sans le moindre
mnagement. Je ne leur permets pas d'enseigner ni de dominer sur les
hommes; car Adam a t form le premier, et c'est ve qui fut cause de
la prvarication[11]. On peut donc opposer au suffrage des femmes et la
tradition romaine et la tradition ecclsiastique. Paens et chrtiens,
juristes et canonistes, professent sur le rle politique de la femme les
mmes sentiments peu aimables, les mmes ides de mfiance et
d'exclusion.

[Note 11: _Ire ptre  Timothe_, II, 11 et suiv.]

Et les modernes ne pensent gure autrement que les anciens. Certes, on
ne peut pas dire que les scrupules juridiques et, encore moins, les
objections religieuses aient embarrass beaucoup les hommes de la
Rvolution; et pourtant, malgr leur fivre d'mancipation, ils se
montrrent peu favorables  l'accession des femmes  la vie publique. Je
ne vois gure que le gnreux Condorcet qui, dans son _Essai sur la
constitution et les fonctions des Assembles provinciales_, paru en
1788, ait rclam le vote politique des femmes. En tout cas, nos
fministes actuels ne peuvent s'autoriser des grands anctres de 93.
Un dcret spcial de la Convention interdit expressment les clubs et
socits populaires de femmes. L'excentrique Olympe de Gouges, plus
renomme par sa beaut que par ses oeuvres, avait runi autour d'elle un
petit cercle de femmes patriotes, et c'est en leur nom qu'elle
adressait aux reprsentants de la Nation ses discours et ses brochures.
Cette agite fut la premire des fministes. Elle avait de la bravoure
et aimait la franchise. Elle ne mnageait point ses contemporaines, dont
la plupart, disait-elle, ont le coeur fltri, l'me abjecte, l'esprit
nerv et le gnie malfaiteur. Mais elle rvait justement de les
relever de ces infriorits morales et intellectuelles, en rclamant
pour son sexe l'ducation qu'on donnait aux jeunes gens. Qu'on nous
mette des hauts-de-chausse, crivait-elle, ds 1788, en l'un de ses
romans, et qu'on nous envoie au collge: vous verrez si on ne fera pas
de nous des milliers de hros. Plus tard, elle exposa, dans une
brochure ddie  la reine, toutes les dolances fminines. En 1791,
s'adressant directement  l'Assemble nationale, elle l'invita 
complter son oeuvre par la Dclaration des Droits de la femme et de la
citoyenne. Et  ce propos, elle dveloppa, en dix-sept articles, les
droits naturels, inalinables et sacrs de son sexe.

Voici un chantillon de cette profession de foi qui, une fois admis les
principes de la Constitution nouvelle, se recommandait par la plus
parfaite logique: La femme nat libre et gale  l'homme en droits; les
distinctions sociales ne peuvent tre fondes que sur l'utilit
commune.--Le principe de toute souverainet rside essentiellement dans
la nation, qui n'est que la runion de l'homme et de la femme.--La loi
doit tre l'expression de la volont gnrale; toutes les citoyennes,
comme tous les citoyens, doivent concourir  sa formation
personnellement ou par leurs reprsentants.--Elle doit tre la mme pour
tous. Toutes les citoyennes et tous les citoyens, tant gaux  ses
yeux, doivent tre galement admissibles  toutes les dignits, places
et emplois publics, selon leur capacit et sans autres distinctions que
celles de leurs vertus et de leurs talents.--La femme a le droit de
monter  l'chafaud; elle doit avoir galement celui de monter  la
tribune[12]. La Rvolution ne lui accorda que l'galit devant la
guillotine: arrte le 20 juillet 1793, Olympe de Gouges mourut
courageusement.

[Note 12: LAIRTULLIER, _Les Femmes clbres de 1789  1793_, t. II, pp.
98 et suiv.]

En somme, la Constituante seule a fait mention des femmes dans le
dernier article de sa Constitution, et 'a t pour remettre le dpt de
son oeuvre  la vigilance des pres de famille, aux pouses et aux
mres. Les femmes rvolutionnaires se virent rebutes mme par la
Commune de Paris. A une de leurs dputations le doux Chaumette criait du
haut de la tte: Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur
sexe, d'abandonner les soins pieux de leur mnage et le berceau de leurs
enfants, pour venir, dans la tribune aux harangues, usurper les devoirs
que la nature a dpartis  l'homme seul[13]?

[Note 13: LAIRTULLIER, _op. cit._, t. II, p. 179.]


II

Depuis lors, les femmes ont sollicit vainement leur inscription sur les
listes lectorales. En 1880, quelques fortes ttes refusrent de payer
leurs contributions, laissant aux hommes, qui s'arrogent le privilge
de gouverner, d'ordonner et de s'attribuer le budget, le privilge de
payer les impts qu'ils votent et rpartissent  leur gr. A cette
protestation ironique, le Conseil de prfecture de la Seine rpondit, le
plus srieusement du monde, que les droits politiques n'taient point le
corrlatif ncessaire de l'obligation fiscale. En 1885 et en 1893,
nouvelles rclamations, nouveaux refus. Une citoyenne entte se pourvut
en Cassation, invoquant le principe du suffrage universel et la
Constitution de 1848, aux termes de laquelle, sont lecteurs, tous les
Franais gs de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et
politiques. Cette formule masculine, disait-elle, n'est pas exclusive
du sexe fminin, conformment  cette vieille rgle d'interprtation:
_Pronunciatio sermonis in sexu masculino ad utrumque sexum plerumque
porrigitur_. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, en s'appuyant sur
l'esprit de la loi et la pratique constante du suffrage viril[14].

[Note 14: Cassation: Chambre civile, 16 mars 1885, DALLOZ, 1885, I,
105;--21 mars 1893, DALLOZ, 1893, I, 555.]

Battues devant les autorits judiciaires, les femmes se sont tournes,
de guerre lasse, du ct du pouvoir lgislatif. Sans obtenir du
Parlement la reconnaissance de leurs droits politiques,--et elles ne
l'obtiendront pas de sitt!--leur persvrance, toutefois, a t
partiellement rcompense. On a vu, en effet, qu'une loi du 23 janvier
1898 avait confr aux femmes commerantes le droit d'lire les juges
des tribunaux de commerce; et en 1901, la Chambre des dputs leur a
concd une facult analogue pour les lections des conseils de
prud'hommes. Mais il est  craindre que ce projet ne reste en dtresse
au Snat. A part cette double dmonstration, dont la dernire est
platonique, les fministes franaises n'ont pas encore,--les
malheureuses,--de victoires positives  inscrire sur leur drapeau.

Comment ne pas les plaindre, quand on songe que certaines femmes
amricaines possdent et exercent les droits politiques depuis un quart
de sicle? Et si heureux ont t les rsultats de cette rforme
librale, que la reprsentation du Wyoming a dcid d'en faire part au
monde entier. Lisez plutt: Attendu que, sans l'aide d'une lgislation
violente et oppressive, sans causer aucun dommage, le suffrage fminin a
contribu  bannir de l'tat la criminalit, le pauprisme et le vice;
qu'il a assur la paix et l'ordre dans les lections et donn  l'tat
un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage fminin,
aucun comt de l'tat n'a d tablir de refuge pour les pauvres; que les
prisons sont  peu prs vides, et qu' la connaissance de tous, aucun
crime n'a t commis dans l'tat, si ce n'est par des trangers:--par
ces motifs, le parlement de Wyoming dcide que les rsultats de son
exprience seront transmis  toutes les assembles lgislatives des
nations civilises, en les engageant  octroyer  leurs femmes les
franchises politiques dans le plus bref dlai possible[15].

[Note 15: Maurice LAMBERT, _Le Fminisme_, p. 26.]

Ce manifeste est  mditer. Est-il croyable que l'immixtion des femmes
dans les affaires publiques ait eu de si admirables effets, sans que la
pudeur de leur sexe en ait t srieusement atteinte? Que faut-il donc
penser de la vieille maxime: _Verecundia sexus non permittit mulieres se
virorum immiscere coetibus_? Ce qui fut ncessaire aux femmes
d'autrefois serait-il inutile aux femmes d'aujourd'hui? Aprs tout, le
temps marche si vite qu'il est difficile d'admettre que le monde reste
en place.

Sait-on qu' l'heure actuelle, dans la plus grande partie de
l'Australie, les femmes jouissent de l'lectorat politique, et que
citoyens et citoyennes y votent sur un pied de complte galit? que,
plus prs de nous, en Angleterre, les femmes sont lecteurs pour les
conseils de comt qui correspondent  nos conseils gnraux, lecteurs
et mme ligibles pour les conseils de district qui rappellent nos
conseils d'arrondissement? Sans aller jusqu'au droit de reprsentation
parlementaire, pourquoi n'admettrait-on pas chez nous, comme de l'autre
ct de la Manche, la coopration de la femme lettre aux commissions
scolaires, et mme la participation de la femme contribuable aux
lections municipales? Bien plus, le mercredi 3 fvrier 1897, le
Parlement anglais s'est prononc,  une majorit de 71 voix, en faveur
de l'admissibilit des femmes  l'lectorat politique.

Je sais bien que l'Angleterre n'est pas un pays de suffrage universel ni
de service militaire obligatoire, et que ces diffrences de situation ne
permettent pas d'tendre  la France, par simple analogie, l'initiative
qu'ont prise nos voisins d'Outre-Manche. Ajoutons que la Chambre des
Lords ne semble point partager les vues de la Chambre des Communes. Mais
si la question de l'lectorat fminin n'est pas encore rsolue en
Europe, elle a cess, du moins, d'tre un problme de philosophie
sociale pour entrer dans les ralits vivantes de la politique.




CHAPITRE III

Le suffrage universel et l'lectorat des femmes


       SOMMAIRE

       I.--TACTIQUE HABILE DES ANGLO-SAXONNES.--EN FRANCE, LE
       SUFFRAGE UNIVERSEL NE REMPLIT PAS SA DFINITION.--POURQUOI
       LES FRANAISES DEVRAIENT TRE ADMISES  VOTER.

       II.--EXCLURE LA FEMME DU SCRUTIN EST IRRATIONNEL ET
       INJUSTE.--GALIT POUR LES HOMMES, INGALIT POUR LES
       FEMMES.

       III.--L'EXEMPTION DU SERVICE MILITAIRE JUSTIFIE-T-ELLE
       L'INCAPACIT POLITIQUE DU SEXE FMININ?--QUE LE VOTE SOIT
       UN DROIT OU UNE FONCTION DE SOUVERAINET, LES FEMMES
       PEUVENT Y PRTENDRE.


I

La question de l'mancipation politique des femmes a t fort bien pose
par les Anglaises et les Amricaines; et c'est une raison de plus pour
qu'elle fasse son chemin. Les Anglo-Saxonnes ont distingu d'abord entre
l'lectorat et l'ligibilit, se bornant sagement  rclamer le droit de
voter sans prtendre, pour l'instant, au droit de reprsentation. En
effet, beaucoup de ceux qui inclinent  laisser les femmes participer
largement  nos lections, prouvent, par contre (et c'est mon cas),
toutes sortes de rpugnances  les voir jouer un rle actif dans nos
assembles dlibrantes. Ensuite, procdant par une gradation
mthodique, le fminisme anglo-amricain s'est attach  dmontrer que
les femmes ont intrt et qualit pour prendre part aux lections
communales; puis, ce premier droit acquis, il a revendiqu leur
coopration aux lections provinciales; enfin, ce second point gagn, il
s'est appliqu  rclamer le droit de voter pour les assembles
lgislatives. La question en est l. Savez-vous plus habile tactique et
plus adroite diplomatie? Et il y a des gens qui prtendent que les
femmes n'ont pas l'esprit politique!

Notons, en outre, que cette marche progressive, ce sens pratique des
difficults et des rsistances, ce got de l'action prudente et mesure,
n'a pas empch la femme anglo-saxonne d'apercevoir que la commune, la
province et l'tat ne sont, au fond, que trois circonscriptions plus ou
moins larges de la socit politique, et que le droit d'lectorat pour
la premire emporte logiquement le droit d'lectorat pour les deux
autres. Qu'il s'agisse donc de nos lections municipales,
dpartementales ou lgislatives, la femme franaise n'a qu'un seul et
mme argument  prsenter, un argument trs simple, mais trs fort,
puisqu'elle le tire du principe le plus dmocratique, le plus galitaire
de notre constitution rpublicaine: j'ai nomm le suffrage universel,
qui gouverne aujourd'hui presque toutes nos lections politiques.

Beaucoup en gmissent; mais combien peu le discutent encore?
Imagine-t-on pourtant une institution plus mal nomme? Peut-on la dire
universelle sans drision ou sans duperie, lorsqu'elle exclut la moiti
des membres de la socit? En ralit, notre prtendu suffrage universel
d'aujourd'hui n'est qu'un suffrage restreint, un privilge viril, un
monopole masculin. Avons-nous donc de bons motifs pour en rserver
exclusivement la jouissance au sexe fort? Pas du tout; et voil bien o
l'argumentation fministe est embarrassante.

Si discutable qu'il soit en thorie, le suffrage universel est considr
aujourd'hui comme la base des gouvernements dmocratiques. Taine en a
formul trs heureusement la raison d'tre dans les termes suivants:
Que je porte une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou
manoeuvre, personne n'a le droit de disposer sans mon consentement de
mon argent ou de ma vie. Pour que cinq cents personnes runies dans une
salle puissent justement taxer mon bien ou m'envoyer  la frontire, il
faut que, tacitement ou spontanment, je les y autorise; or, la faon la
plus naturelle de les autoriser est de les lire. Il est donc
raisonnable qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un
noble; il a beau tre ignorant, lourd, mal inform, sa petite pargne,
sa vie sont  lui et non  d'autres; on lui fait tort, quand on les
emploie sans le consulter de prs ou de loin sur cet emploi[16].

[Note 16: H. TAINE, _Du Suffrage universel et de la manire de voter_;
Paris, 1872, in-12, p. 8.]

Si telle est bien l'ide fondamentale du suffrage universel, qui ne voit
qu'elle est aussi dmonstrative en faveur du droit lectoral des femmes
qu'en faveur du droit lectoral des hommes? Qu'il s'agisse, en effet, de
la commune, du dpartement ou de l'tat, il n'est pas juste que les
femmes en supportent les charges sans tre appeles  les consentir,
sans participer consquemment  l'lection de ceux qui les tablissent;
il n'est pas juste qu'elles soient prives du droit de dfendre leur
pargne et la vie de leurs enfants, parce qu'elles portent une robe au
lieu d'une blouse ou d'un habit.

Lorsqu'une femme paie dans une commune les taxes syndicales, on l'admet
 concourir  l'lection du syndicat; lorsqu'elle dtient le nombre
rglementaire d'actions fix par les statuts, elle a le droit de sance
et de vote aux assembles gnrales de la Compagnie du Nord ou de la
Banque de France[17]. Et la femme possdant quelque fortune propre et
inscrite au rle des contributions, la veuve ou la clibataire matresse
de sa personne et de ses biens, rclamera vainement,--ft-elle fixe
dans la commune depuis plus de vingt ans,--son inscription sur les
listes lectorales! N'est-il donc pas de la plus lmentaire quit que
cette femme, qui participe a toutes les charges de sa ville, concoure de
mme  la nomination du conseil qui l'administre?

[Note 17: Gabriel ALIX, _L'lectorat municipal et provincial des
femmes_. Rforme sociale du 1er novembre 1896, p. 625.]

Franaise, elle est justiciable du Code civil et du Code pnal;
commerante, elle doit faire honneur  sa signature sous peine de
faillite; locataire, elle doit payer exactement son loyer sous peine de
saisie; contribuable, elle doit supporter sa part des impts sous peine
de poursuite. Soumise, en un mot, aux obligations et aux charges
sociales, pourquoi serait-elle dclare inadmissible aux droits
lectoraux qui en sont le correctif et la compensation? Puisque nous la
considrons comme pleinement responsable de ses actes au point de vue
priv, pourquoi serait-elle traite en incapable par la loi politique?
Pourquoi la socit lui imposerait-elle des devoirs sans lui confrer,
par une juste rciprocit, les droits que les hommes peuvent invoquer en
retour? Puisque vous trouvez notre argent bon  prendre, diront-elles,
vous devez prendre aussi notre avis. C'est un des premiers principes de
votre droit public que nul n'est oblig de payer ses contributions, s'il
ne les a d'abord librement discutes et consenties par l'intermdiaire
de ses reprsentants. Faites donc que nous votions, ou nous refusons de
payer nos impts. Qu'est-ce que les hommes peuvent bien rpondre 
cette argumentation pressante?

Diront-ils (c'est le raisonnement ractionnaire) que le suffrage
universel est une institution malfaisante, excrable, et qui n'existe
pas encore dans tous les pays d'Europe? que, si en France on l'a concd
aux hommes, ce n'est pas une raison pour en investir les femmes, et
qu'eu gard aux jolies consquences qu'il a produites, il serait folie
de l'tendre et sagesse de le restreindre? C'est un peu la faon de
penser de M. Brunetire, qui ne voit aucune ncessit  remettre une arme
charge aux mains de qui ne sait point la manier.

Certes, je me dciderais facilement  refuser tout droit politique aux
femmes, si je pouvais croire que le suffrage universel ft une
institution de passage, une fausse divinit que les peuples brleront
aprs l'avoir idoltre. Mais puisqu'il n'est pas douteux que l'avenir
est  la dmocratie, comment s'imaginer qu'il ne soit pas au suffrage
universel? Si absurde et si dplorable qu'il puisse paratre, le vote
populaire est l'instrument ncessaire,--et d'ailleurs perfectible,--des
socits futures. Et le jour mme o la France a proclam le suffrage
universel de nom, sans le rendre universel de fait, il tait  prvoir
que la logique, qui est la raison des simples et la loi dterminante des
foules, l'tendrait graduellement  tous les hommes et  toutes les
femmes, hormis seulement les interdits et les indignes.

Et cette ide est en marche. Qu'elle progresse plus lentement dans
l'ancien monde que dans le nouveau,  cela rien d'tonnant. Les
Anglaises mme voteront chez elles bien avant que les Franaises votent
chez nous. Il n'est point de pays plus attach que le ntre  ses
habitudes et  ses prjugs. Mais quelque lenteur qu'une ide mette  se
vider de son contenu, il est invitable que la _chose_ tende 
s'accorder avec le _mot_. Je crois donc, avec M. Faguet, que, suivant la
loi gnrale du dveloppement logique, le suffrage universel remplira
tt ou tard sa dfinition et sera un jour le suffrage de tous[18].
C'est une question de temps.

[Note 18: mile FAGUET, _Mesdames au vote!_ cho de la semaine du 28
novembre 1897, p. 522.]


II

Si encore la loi franaise avait tabli des distinctions parmi les
lecteurs du sexe masculin, on comprendrait,  la rigueur, qu'elle
cartt les femmes du scrutin. Mais au point de vue politique, le savant
et l'ignorant jouissent des mmes privilges: citoyens, leur titre est
de mme valeur; gaux, leur vote a le mme poids. Tous les hommes se
valent devant l'urne et devant la Constitution. C'est pour en arriver l
que nous avons fait nos Rvolutions! Or, estimant l'ingalit
ngligeable entre les hommes, pouvons-nous la juger suffisante  l'effet
d'exclure toutes les femmes des droits que nous rputons inalinables
et imprescriptibles? Reconnaissant pour notre gal le plus mdiocre, le
plus obtus de nos frres, avons-nous le droit de repousser la plus
distingue, la plus illustre de nos soeurs? Admettant toutes les
incapacits masculines, sommes-nous excusables d'exclure toutes les
capacits fminines? Comment! disait une femme de tte, c'est moi qui
paye l'impt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent[19]?

[Note 19: Mlle Pauline DE GRANDPR, _Les lections_. Revue
encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 862.]

Les Amricaines ont su mettre  profit ces anomalies avec une ingnieuse
finesse. A l'Exposition de Chicago, une lithographie tire  des
milliers d'exemplaires, reprsentait Miss Frances Willard, la trs
populaire et trs zle prsidente de l'Association de temprance,
entoure d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forat et d'un fou furieux,
avec cette lgende explicative: La femme amricaine et ses gaux en
politique. On ne saurait se trouver en plus mauvaise compagnie. Le
ngre vote  toutes les lections, et la femme blanche ne le peut pas
encore! Voil qui doit rvolter l'amour-propre des Amricaines.

Pour revenir  l'Europe, une femme peut tre reine de Grande-Bretagne ou
reine de Hollande, et la plus fine, la plus intelligente, la plus
instruite des Franaises n'aurait pas le droit d'exprimer une opinion
politique! Il est vrai qu'en France, d'aprs la loi salique, les femmes
seraient exclues du trne; et Mrs Fawcet voit prcisment dans l'hommage
rendu  la capacit fminine par la Constitution anglaise, et aussi dans
l'clat du long rgne de la reine Victoria qui en a t la consquence,
une explication des dveloppements rapides du fminisme en Angleterre.
Mais, bien que vivant en Rpublique, nos Franaises ont, grce  Dumas
fils, un argument plus spirituel  faire valoir en faveur du suffrage
fminin: Quand je pense, disait ce grand prdicateur de thtre, que
Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de
Domrmy dans ce beau pays de France qu'elle aurait sauv[20]!

[Note 20: Lettre d'Alexandre Dumas  Mme Maria Cheliga Loewy. _Revue
encyclopdique_ du 15 dcembre 1895.]

Sans sortir du prsent, il reste trange que, dans un pays o le premier
rustre venu est lecteur, notre mre, notre soeur et notre femme ne le
soient pas. En leur infligeant cette incapacit lectorale, notre loi
les assimile, ni plus ni moins, au failli,  l'alin et au criminel. Et
l'on comprend que, sous le coup de cette interdiction de voter, les plus
fires s'approprient,  notre endroit, cette dclaration fministe que
Beaumarchais a mise dans la bouche de Marceline: Leurres de respects
apparents, dans une servitude relle, traites en mineures pour nos
biens, punies en majeures pour nos fautes, nous n'obtenons de vous
qu'une considration drisoire[21].

[Note 21: Prface du _Mariage de Figaro_.]

Aussi bien connaissons-nous des esprits aristocratiques qui, tout en
nourrissant les plus fortes prventions contre le suffrage universel,
inclinent aux revendications du fminisme politique. Tel M. Paul
Bourget, qui crivait,  la date du 15 novembre 1893,  une des femmes
les plus distingues du Canada: Je n'aperois pas une bonne raison pour
priver les femmes du droit de vote en des pays o l'on professe la
thorie, qui paratra insense  nos descendants, du suffrage universel.
Du moment qu'un illettr vote comme un lettr, un domestique comme son
matre, un paysan comme un bourgeois, puisqu'il n'est tenu compte ni des
diffrences d'ducation, ni de celles de capacit, ni mme de l'intrt
gnral, pourquoi la femme du paysan, celle du domestique et celle du
bourgeois, n'auraient-elles pas voix au chapitre, au mme titre les unes
que les autres et que leurs maris. Leurs suffrages ne seraient ni plus
incomptents ni plus imprudents, et peut-tre leur amour pour leurs
enfants et leur sens de l'conomie domestique les rendraient-elles plus
sages sur certains points: les lois d'ducation, par exemple, et les
impts.

On ne saurait mieux dire. Comme l'homme, la femme fait partie d'une
socit civile et politique. Intresse au bon ordre,  la paix,  la
fortune de l'tat, il est illogique et injuste de lui imposer les
charges publiques sans lui reconnatre les prrogatives lectorales.
Citoyenne par les devoirs qu'on lui impose, elle mrite de l'tre par la
reconnaissance des droits qu'on lui refuse.

Et notez que cette reconnaissance du droit de suffrage ne serait, au
fond, qu'une restitution. Le pass fut plus libral que le prsent. En
vertu du principe terrien, les femmes nobles prenaient part anciennement
aux lections provinciales et mme  la nomination des tats gnraux.
L'lectorat fminin ne serait donc pas une si grande nouveaut,
puisqu'il ne ferait que renouer et largir une vritable tradition
historique[22].

[Note 22: LABOULAYE, _Recherches sur la condition civile et politique
des femmes_, p. 443, note 3.--Lucien LEDUC, _La Femme devant le
Parlement_, p. 283, notes 2 et 4.]


III

Vous oubliez, me dira-t-on, que la femme est affranchie du service
militaire, et que son exclusion des droits politiques est prcisment la
ranon de cette exemption. Si l'homme seul est lecteur, c'est que seul
il est soldat. Puisque vous aimez la logique, ayez le courage
d'enrgimenter les femmes!--Ce n'est pas ncessaire. On voudra bien
d'abord remarquer que cette objection n'a qu'une porte toute
momentane: le service militaire obligatoire pour tous les hommes
n'existe ni en Angleterre ni en Amrique. En France mme, il n'a pas
toujours t la loi du recrutement. Bien plus, rien ne s'oppose  ce que
l'ancien systme de l'arme professionnelle remplace un jour ou l'autre,
quand la situation extrieure le permettra, le systme actuel de la
nation arme. Le temps n'est pas loin o les jeunes gens, qui pouvaient
se payer un remplaant, conservaient nanmoins leur pleine capacit
lectorale. Aujourd'hui encore, les prtres, les professeurs, les
instituteurs, les diplms de certaines coles, sont soustraits  la
presque totalit du service militaire, sans que leur droit de suffrage
en soit amoindri.

Est-ce que, par ailleurs, l'impt du sang n'est point compens, du ct
des femmes, par les charges si lourdes de la maternit? Bonaparte disait
un jour  la veuve du philosophe Condorcet: Je n'aime pas que les
femmes s'occupent de politique.--Vous avez raison, gnral; mais dans
un pays o on leur coupe la tte, il est naturel qu'elles aient envie de
savoir pourquoi. La Franaise d'aujourd'hui pourrait ajouter: Dans un
pays o l'on prend les enfants aux mres pour les envoyer se faire tuer
aux frontires ou dans les colonies, les femmes ont bien le droit de
savoir pourquoi. On leur dit: Ne vous plaignez pas de votre incapacit
politique: vous ne payez pas l'impt du sang. Elles ont une bonne
rponse  faire: Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont
le plus chers, fils, frres, poux et amis: ce qui n'est pas moins dur
que de l'acquitter par soi-mme. Si nous sommes dispenses du service
militaire, nous sommes condamnes en revanche  toutes les douleurs de
l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des
soldats! On comprend maintenant le mot de Michelet: Qui paie l'impt
du sang? La mre. Inutile de transformer toutes les femmes en
vivandires pour leur permettre de revendiquer valablement l'exercice du
droit lectoral.

Et maintenant, nous pouvons aborder, en manire de conclusion, cette
vieille controverse d'cole: le vote est-il une _fonction_ ou un
_droit_? A vrai dire, cela m'est bien gal.

Si l'on tient l'lectorat pour une fonction publique, la loi doit en
investir seulement les plus dignes et les plus capables de l'exercer; et
partant notre constitution politique a le devoir, et de la confrer
sur-le-champ aux femmes instruites qui ne peuvent que l'honorer par leur
caractre et leur talent, et de l'enlever bien vite  tant d'hommes
ignorants ou malhonntes qui en font le plus sot usage ou le plus
honteux trafic.

Si l'on admet, au contraire, que l'lectorat soit un droit, alors nul
membre du corps social ne saurait en tre dpossd. Tant que le
gouvernement a t l'apanage de quelques privilgis, on pouvait
comprendre que les femmes ne fussent point recevables  en revendiquer
le bnfice; mais du jour o la volont gnrale a remplac la volont
monarchique, du jour o les pouvoirs politiques sont devenus l'manation
et l'expression du consentement populaire, la souverainet, procdant de
tous, doit appartenir  tous.

Et alors, de deux choses l'une: ou l'lectorat est une fonction de
souverainet, et cette fonction ne doit tre confre qu'aux personnes
capables de l'exercer, hommes _ou_ femmes; ou bien l'lectorat est un
droit de souverainet, et ce droit doit tre reconnu  tous ceux qui
composent la volont gnrale, hommes _et_ femmes.

Car il n'y a pas moyen de prtendre que la souverainet soit d'essence
masculine. Sa nature est double: elle est, en quelque sorte, mle et
femelle. En d'autres termes, la souverainet ne dcoule pas
exclusivement, soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier,
de tous les membres de la nation, de l'ensemble des hommes et des
femmes. D'un mot, elle est bisexuelle. Cela tant, la conclusion
s'impose: tous souverains, tous lecteurs!




CHAPITRE IV

Plaidoyer en faveur de la femme lectrice


       SOMMAIRE

       I.--A-T-ELLE INTRT A VOTER?--LA POLITIQUE DMOCRATIQUE
       INTRESSE LES FEMMES AUTANT QUE LES HOMMES.--LE BULLETIN DE
       VOTE EST L'ARME DES FAIBLES.

       II.--EN FAVEUR DES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME.--SA
       CAPACIT.--SA MORALIT.--SON ESPRIT CONSERVATEUR.

       III.--OPINIONS DE QUELQUES HOMMES CLBRES.--RSISTANCES
       INTRESSES.--LES FEMMES SONT-ELLES TROP SENTIMENTALES, ET
       TROP DVOTES POUR BIEN VOTER?


I

Tout concourt  justifier le _droit_ des femmes au suffrage politique.
Reste  savoir si elles ont vraiment _intrt_  l'exercer. On nous
objectera sans doute,  ce propos, que l'exercice des droits lectoraux
ne saurait tre mis au rang des batitudes; que jouer un si petit rle
officiel est de mdiocre consquence; qu'il y a de plus grandes joies et
de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en
temps, un bulletin dans l'urne sous l'oeil souponneux de trois citoyens
vigilants appels scrutateurs; que ce plaisir est si peu du got de tout
le monde que beaucoup d'hommes,--et des meilleurs,--y renoncent sans
privation, sans souffrance; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le
bonheur. Vienne donc le jour o toutes les femmes seront lectrices, il
y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mcontente de moins.

On nous dira encore, avec une grce insinuante, que, dpourvue du droit
de suffrage et place mme sous puissance de mari, la femme est
matresse, quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les
affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume
qu'on appelle le mnage, elle n'est point dnue de tout moyen d'agir
sur les dterminations et le vote de son mari; et ce pouvoir modeste,
sans clat, mais sans responsabilit, fait d'une femme intelligente et
fine l'grie du foyer. Grce  cette influence discrte, la femme
moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'pouse et de mre, remplit
un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque
constitutionnel: elle rgne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la
matresse de la maison et le bon gnie de la famille: c'est le voeu de
ceux qui professent le culte de la femme et le mpris de la politique.

Le malheur est (ce sera notre rponse) que la femme d'aujourd'hui n'a
plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se dsintresser des
choses de la politique. Depuis que le peuple mancip a pris en main la
direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a
subordonn notre fortune, notre famille, notre vie,  cette force
anonyme, irrsistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme
par une simple majorit si souvent prcaire et instable, la politique
est devenue la proccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme
de tte ou de coeur peut rester indiffrente  la question de savoir si
l'impt dvorera le fruit de son travail, si une lgislation
rvolutionnaire confisquera ses biens hrditaires, si la puissance
redoutable de l'tat empitera sans cesse sur les droits de la famille?
Les Franaises auraient grand tort, en vrit, de se reposer sur leurs
maris ou sur leurs pres du soin de conjurer ces prils. Un seul
exemple: l'immense majorit des femmes de France tait hostile  la
lacisation des coles, et leurs hommes l'ont faite.

D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intrt des deux
sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrire de
l'industrie ont des intrts, non seulement distincts, mais absolument
contraires. Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les
femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains
pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mmes la
cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos
besoins, nos griefs, par ce mme bulletin de vote que la loi a mis
prcisment en ce but aux mains des hommes? Est-il superflu de prendre
la dfense de notre pargne contre vos gaspillages financiers, la
dfense de nos enfants contre votre pdagogie stupide, la dfense de nos
consciences contre votre intolrance sectaire? A cela, point de
rponse.

Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voter  la
femme parce qu'elle a le malheur d'tre plus faible que l'homme? Ce
serait aggraver une ingalit de nature par une injustice de la loi.
Voter est aujourd'hui le seul moyen lgal d'affirmer ses droits et de
dfendre ses intrts. Plus la personne humaine est menace, plus elle a
besoin d'tre protge. Dans notre socit, le bulletin de vote est
l'arme des faibles et des opprims. Dnier au sexe fminin le droit de
suffrage, c'est lui refuser le droit de lgitime dfense. L'exprience
politique et parlementaire atteste que les lgislateurs font surtout les
lois pour ceux qui font les lgislateurs. L'_intrt_ conspire donc avec
le _droit_ en faveur de l'lectorat des femmes.


II

Si chre que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point
de lui sacrifier l'intrt public. Que l'on nous dmontre que le vote
des femmes est prjudiciable  la _nation_ ou  la _famille_, et nous
renoncerons sans regret  leur mancipation lectorale.

Invoquant d'abord l'intrt national, on nous assure que les femmes sont
moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles
n'ont point l'intelligence des affaires, ni le discernement rflchi, ni
le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'meuvent plus
facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le
fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'effroi, la colre,
exercent sur leur me des branlements soudains, des entranements
regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'mettront que des votes
de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable qu'il ft  la
femme, Michelet estimait que la politique lui est gnralement peu
accessible, parce qu'il y faut un esprit gnralisateur et trs mle.

Nous pourrions rpondre de suite que les femmes ont montr souvent un
vritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du pass,
des reines comme lisabeth d'Angleterre, Marie-Thrse d'Autriche et la
grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le
monde[23]. Stuart Mill[24] prtendait mme que toutes les femmes mises 
l'preuve du pouvoir s'taient montres  la hauteur de leur tche. Mais
ne citons pas avec trop de complaisance l'administration de quelques
grandes souveraines: on nous rpondrait par le mot de la duchesse de
Bourgogne  Mme de Maintenon: Savez-vous, Madame, pourquoi une reine
gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire
un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est gnralement une
femme.

[Note 23: APPLETON, _De la situation sociale et politique des femmes
dans le droit moderne_, p. 15.]

[Note 24: Stuart MILL, _L'Assujettissement des femmes_, traduction
Cazelles, pp. 117 et suiv.]

Mettons que l'observation soit juste: elle n'est pas, aprs tout, si
dsavantageuse pour le sexe fminin. L'orgueil de l'homme repousse le
mrite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle.
Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si
surpris que le suffrage des femmes ft plus clair, plus prudent et
plus pratique que le ntre?

Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas,  l'heure qu'il
est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-tre plus
instruites. Je veux bien que, dans les classes prtendues dirigeantes,
nous tenions encore la prminence de la culture et du savoir; mais, en
revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser
 l'ouvrire plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur
de coeur qu' l'ouvrier. La paysanne elle-mme a l'intelligence plus
veille, plus meuble, plus cultive que le paysan. A la ville et
surtout  la campagne, tandis que le _matre_ commande, la _matresse_
inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du suffrage
universel, notre loi a exclu prcisment du vote la partie la plus
clairvoyante de la population franaise. Voulons-nous donc avoir un
corps lectoral plus clair? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction
des femmes, c'est l'adjonction des capacits.

De plus, la femme du peuple est d'une moralit suprieure  celle des
hommes de sa condition. Nous avons eu dj l'occasion de citer les
statistiques criminelles, qui tablissent que le nombre des dlinquants
mles dpasse considrablement le chiffre des condamnations encourues
par les femmes. A quelles gens le pays doit-il faire appel, de
prfrence  tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les lgislateurs,
sinon aux membres de la socit qui respectent le mieux les lois
tablies? Or, tandis que nous fermons l'accs du scrutin aux femmes
honntes et vertueuses, nous y admettons,--hormis seulement les
criminels,--tous les hommes sans foi ni loi, tous les dbauchs, tous
les alcooliques. C'est de l'insanit pure. Qu'on ne dise point, aprs
cela, que le suffrage des femmes est contraire  la tranquillit
publique, car nous serions trop manifestement autoris  user du mme
argument contre le suffrage des hommes et mme  rclamer l'abolition du
rgime parlementaire qui permet  nos faiseurs de politique de mener
autour de nous un si scandaleux tapage.


III

Les hommes sont donc mal fonds  se prvaloir contre les femmes
d'incapacit intellectuelle ou d'incapacit morale. Et comme elles ont
le sens de l'ordre et le got de la bonne administration, veuillez
croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des
manifestes, des vocifrations ou des vocalises d'un candidat que de sa
valeur propre et de son honntet personnelle. Transportant aux affaires
de l'tat leurs qualits de bonnes mnagres, elles n'auront pas de
peine  se montrer plus fidles au scrutin, plus libres dans leur choix
et surtout plus scrupuleuses, plus svres que nous sur les questions
d'honneur et de probit, si bien qu'il se pourrait que la bonne
politicienne nous gurt du mauvais politicien.

C'tait l'esprance d'mile de Girardin qui saluait dans l'lectorat des
femmes l'avnement d'une politique plus haute, plus profonde et plus
large, de moins en moins rvolutionnaire, et de plus en plus sociale.
L'_gale de l'homme_, d'o j'extrais cette ide, fut une rponse 
l'_Homme-Femme_ d'Alexandre Dumas; et l'on peut croire que l'opuscule de
Girardin ne fut pas tranger  la conversion du grand dramaturge qui,
aprs avoir persifl les revendications fministes, les exalta soudain
dans les _Femmes qui tuent_ et les _Femmes qui votent_. Et nous avons
aujourd'hui pour garant de leurs prvisions le progrs des moeurs
politiques dans les heureux pays o fleurit, par exception, l'lectorat
fminin. Rendant compte des rsultats de la loi du 12 dcembre 1869 qui,
dans l'tat de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matire
politique, le juge John Kingman conclut que l'influence gnrale du
suffrage fminin a t d'lever le niveau moral et intellectuel de la
socit et d'assurer l'lection des hommes les plus capables[25]. Et je
vous prie de croire que les femmes de l-bas ne ngligent rien pour
faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. Elles ont sur nous
tant d'avantages! disait un journaliste amricain[26].

[Note 25: Ed. VILLEY, _Le Mouvement fministe contemporain_, p. 15.]

[Note 26: OSTROGORSKI, _La Femme au point de vue du droit public_, pp.
71 et s.]

Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalisme et leur
dvotion ne les entranent  des votes et  des choix inconsidrs?
Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit.
Faites qu'une guerre soit juste et ncessaire: elles y refuseront leur
adhsion[27]. De fait, les femmes se sont associes en grand nombre aux
ligues de la paix. Leur coeur, si riche de piti, se soulve
naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de
fministes,--et des plus notoires,--sont de chaleureux adeptes de la
cause humanitaire. Mais,  tout prendre, lorsqu'il s'agit de dchaner
la guerre, mieux vaut un coeur timide qu'un coeur lger. Bienheureux les
pacifiques! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour lever
au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.

[Note 27: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
62.]

Aptre de la paix internationale, la femme servirait galement la cause
de la paix intrieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre
et le got de l'conomie, la bonne mnagre franaise rpugnerait  la
violence des partis extrmes; et comme son ducation chrtienne la voue
trs gnralement  la dfense des traditions sociales, elle fournirait
par ses votes un appoint considrable  la politique modre.

Vous y tes! interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des
curs ou des congrganistes.--Et aprs? Si vous leur accordez le droit
de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter  leur
convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat
impratif. Le prtre et l'vque ne sont point, d'ailleurs, si dplacs
dans une assemble dlibrante: tout ce qui touche au culte et aux
oeuvres d'ducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur
comptence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par
hasard, plus d'ambition et d'gosme que de dvouement  la chose
publique, la clairvoyance des lectrices aurait tt fait de le dcouvrir
et leur confiance ne tarderait pas  se porter sur de plus dignes et de
plus mritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conqurir l'me
des dvotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indpendantes et frondeuses:
demandez  MM. les Curs! Les meilleures chrtiennes n'excluront point
les laques et ne voteront qu' bon escient. Mme Marguerite Durand
estime mme que, si les femmes se montrent trop accessibles aux
influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'glise, qui
a la vie longue, ne tient pas, chez nous,  en faire l'exprience[28].
A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins
libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est
gure possible que leurs choix soient pires que les ntres.

[Note 28: Voir la _Fronde_ du vendredi 14 septembre 1900.]

Je n'ai point, du reste, la simplicit de penser que l'esprit sectaire
puisse s'accommoder de mes ides et se ranger  mes conclusions.
L'habilet avant la justice, voil le mot d'ordre de ceux qui placent
l'intrt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. Quand
la Franaise aura nos opinions politiques, disent-ils, nous lui
permettrons de voter. Pas avant! On me pardonnera de ne point discuter
cette manire de voir: je la tiens pour aussi dcisive que misrable;
car elle subordonne cyniquement la cause des faibles  l'utilit goste
des forts.




CHAPITRE V

Objections des potes et des maris


       SOMMAIRE

       I.--SI LA VIE PUBLIQUE RISQUE DE GTER LES GRCES DE LA
       FEMME.--VAINES APPRHENSIONS.

       II.--SI L'LECTORAT DES FEMMES RISQUE DE DSORGANISER LA
       SOCIT DOMESTIQUE--CRAINTES EXCESSIVES.

       III.--COMMENT CONCILIER LES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME
       AVEC LES DROITS POLITIQUES DU MARI?--DU PEU DE GOUT DES
       FRANAISES POUR L'MANCIPATION LECTORALE.


En justice et en raison, les femmes ont le _droit de_ voter; les femmes
ont _intrt_  voter; les femmes ont _qualit_ pour voter. Que peut-on
bien encore leur opposer? Deux objections curieuses: celle des potes et
celle des maris.


I

Les premiers vous diront avec des larmes dans la voix: De grce, ne
laissez pas les femmes s'approcher de l'urne lectorale: vous allez nous
les gter. Ce sont des tres charmants, des cratures dlicates, qui
perdraient leurs grces et leurs qualits  se mler des affaires
publiques. Qu'elles restent neutres en politique pour conserver leur
empire et leur souverainet sur les hommes!

A ces galants scrupules, Alexandre Dumas avait une plaisante rponse:
Croyez-vous, disait-il, que la bicyclette les rende gracieuses[29]? Ce
n'est pas le scrutin, d'ailleurs, qui en fera des hommes. L'exercice du
droit de citoyen n'a rien de bien rude. Il n'est pas ncessaire, pour y
exceller, d'un long et pnible entranement. Serait-ce donc qu'en se
rendant  la mairie, une ou deux fois tous les trois ou quatre ans, pour
dposer dans l'urne un petit carr de papier, les femmes risquent de
prendre des allures de portefaix? Certes, une telle mtamorphose serait
hassable, si le vote la rendait possible. Mais il n'est pas croyable
qu' choisir entre les radicaux ou les modrs et  voter pour Pierre ou
pour Paul, les femmes perdent les grces de leur sexe.

[Note 29: Lettre  Mme Maria Chliga.]

Aussi des gens plus graves, jugeant cette raison insuffisamment
raisonnable, ont repris le vieil argument, suivant lequel il n'est pas
bon que la femme soit mle au mouvement et au sans-gne de la vie
publique. Comment concilierait-elle ses devoirs de retenue, de modestie,
de pudeur, avec les compromissions et les brutalits d'une campagne
lectorale? Est-ce dans les runions publiques qu'elle apprendra le beau
langage, l'urbanit, la douceur, toutes qualits qui sont l'honneur de
son sexe? Parviendra-t-elle  bannir des luttes politiques la violence
et la grossiret que nous y mettons? N'y perdra-t-elle pas, au
contraire, la dcence que nous lui envions? Il est plus sr pour elle de
rserver aux siens les trsors de sa douce et sage parole, les soins,
le dvouement et les consolations dont la famille a besoin[30].

[Note 30: DUVERGER, _De la Condition politique et civile des femmes_, p.
58.]

Loin de nous la pense de conseiller aux femmes de faire le coup de
poing dans les runions publiques. Mais on peut tre lecteur sans
descendre, comme dirait M. Prudhomme, dans l'arne des partis. Une
salle de vote n'est pas ncessairement un mauvais lieu. Le contact des
lecteurs est-il si odieux et si dmoralisant? Une mondaine vapore
n'est-elle pas plus brouille avec son foyer que ne le sera jamais une
femme admise au scrutin? Que si l'on conservait des craintes pour la
respectabilit des lectrices, rien n'empcherait de les admettre 
voter par correspondance ou par procuration,  moins encore qu'on
affecte au scrutin deux salles distinctes, l'une pour les dames, l'autre
pour les hommes.

Mais c'est faire bien des faons pour une chose toute simple. En
Amrique et en Australie, l o l'intervention des femmes dans les
lections politiques est de fait et de droit, leur participation au vote
n'occasionne ni embarras ni scandale. Elles s'acheminent au scrutin pour
dposer leur bulletin de vote, comme elles vont chez le percepteur
acquitter leur feuille d'impts ou chez le banquier toucher leurs
coupons de rente, le plus tranquillement du monde. Et tous les partis
reconnaissent que leur influence a t profitable au bien public. On
leur fait particulirement honneur des amliorations apportes  la loi
des pauvres,  la rpression de l'alcoolisme,  l'administration des
hpitaux, des asiles, des prisons, des coles et des tablissements
pnitentiaires. Pourquoi l'extension du vote lectoral aux femmes
franaises ne nous vaudrait-il pas les mmes bnfices?

Impossible, du reste, d'enfermer les femmes d'aujourd'hui dans un
gynce et de les condamner  filer la laine sous le manteau de la
chemine. Si l'on voulait interdire  leur sexe la frquentation des
hommes dans les lieux publics comme au bon vieux temps, ce n'est pas la
salle de vote qu'il faudrait leur fermer, mais aussi et surtout les
magasins, les usines, les bureaux, les postes et les tlgraphes, toutes
les fonctions industrielles et commerciales. Autant supprimer leur
libert d'aller et de venir, leur droit de vendre et d'acheter!

Il ne s'agit point, par contre, de dchaner imprudemment le suffrage
universel parmi les femmes, comme on l'a dchan brusquement, en 1848,
parmi les hommes. On pourrait les admettre d'abord, par mesure
d'acheminement, au vote municipal, quitte  tendre peu  peu leur
capacit lectorale. Mais quelles que soient les dispositions
transitoires admises, nous ne pouvons souscrire  celle qui consisterait
 rserver le droit de suffrage aux femmes veuves ou clibataires. Ce
privilge offenserait la raison et la justice. Il ne faut point que les
beaux titres d'pouse et de mre deviennent une cause de dfaveur et
d'infriorit. A trop avantager les femmes de condition indpendante qui
jouissent, dans la vie, d'une plus grande somme de liberts civiles, on
courrait le risque de discrditer le mariage. Et puis, les pres et les
mres ne sont-ils pas plus intresss que quiconque  la bonne gestion
des affaires publiques? Comprendrait-on que les droits politiques
fussent l'apanage exclusif des veufs et des vieux garons? Plus
rationnel assurment serait l'attribution d'un double suffrage aux chefs
de familles, hommes ou femmes. En un pays o la population dcrot, il
serait fou d'avantager le clibat.


II

Nous arrivons au gros argument des maris. Il ne faut pas dsorganiser la
socit domestique sous prtexte de mieux organiser la socit
politique. Puisque la femme a un matre, a crit Jules Simon, elle ne
peut avoir dans l'tat les droits de citoyen. Et encore: La famille a
un vote: si elle en avait deux, elle serait divise; elle prirait. En
effet, l'exprience de chaque jour atteste combien les discussions
politiques creusent entre les hommes de profondes et regrettables
divisions. N'apprhendez-vous point que, les mmes causes produisant les
mmes effets, la politique n'introduise dans les mnages des
dissentiments et des querelles qui, en exasprant les incompatibilits
d'humeur, ne manqueraient point de dissocier et de rompre bien des
unions?

Supposez que l'un des conjoints soit royaliste ou conservateur, et
l'autre radical ou socialiste; faites-les voter,  titre gal, aux mmes
lections: la paix du foyer en sera-t-elle affermie ou trouble?
Imaginez-vous la gaiet de leurs conversations? Les voyez-vous
s'exercer, en tte--tte, aux liberts publiques, en puisant l'un
contre l'autre toutes les richesses du langage parlementaire? N'est-il
pas  craindre, mme, que ces disputes conjugales ne se poursuivent
jusqu' la mairie, devant l'urne, sous les yeux du public? Entre poux
quelque peu anims de l'esprit de contrarit, la vie ne sera plus
tenable. Le divorce a dj trop d'aliments pour qu'il soit prudent de
lui fournir le prtexte inpuisable des dissentiments lectoraux. La
politique est ce qui nous divise le plus; ne l'installons pas au foyer!
Le vote des femmes ne simplifierait pas nos difficults, crit Marion,
il les doublerait[31]. Et la paix des mnages en serait gravement
trouble. Voulez-vous introduire dans le Code le divorce pour
incompatibilit d'humeur lectorale?

[Note 31: _La Psychologie de la femme_, p. 302.]

Franchement, nous ne croyons pas  cette aggravation des hostilits
entre mari et femme par la malfaisance de la politique. De nos jours,
les poux sont diviss sur des questions autrement graves que celles du
choix d'un maire ou d'un dput. Combien de fois leur dissentiment porte
sur les ides fondamentales de la destine, sur la foi  une autre vie,
sur les devoirs de religion? Car il n'est pas rare de voir un
libre-penseur pouser une dvote; et c'est  l'occasion de l'ducation
des enfants surtout que les divergences religieuses peuvent s'aigrir et
s'envenimer. Eh bien! si graves que soient ces oppositions de vues et de
croyances, si troublants que soient ces malentendus de conscience et ces
antagonismes de doctrine, on trouve moyen de s'arranger. Les femmes vont
tranquillement  la messe, tandis que les maris vaquent  leurs
affaires. Leur serait-il plus difficile de voter, l'un pour les
radicaux, l'autre pour les conservateurs, sans se meurtrir ou
s'invectiver?

D'autant mieux que, s'il est possible d'empcher les femmes de voter, il
n'est pas au pouvoir de la loi de les empcher de penser. En ralit,
elles se sont occupes et s'occuperont toujours de politique; elles s'en
occupent et s'en proccupent mme de plus en plus; elles lisent les
journaux, discutent les vnements et, faute de pouvoir exercer quelque
influence sur leur direction par un libre suffrage, les ambitieuses et
les habiles recourent  l'intrigue pour assurer le triomphe de leurs
ides ou de leurs amis. Au lieu de politiquer tortueusement dans les
coulisses, n'y aurait-il pas avantage  ce qu'elles puissent manifester
leurs opinions au grand jour?

On parat craindre que la coquetterie des femmes ne soit un nouvel
lment  la corruption lectorale. Mais la beaut ne court pas les
rues. On redoute les influences fminines, celles du regard, de la
toilette, le contact de deux mains se rencontrant dans l'urne; on
tremble  la seule pense que les rsultats d'un scrutin puissent
dpendre du pli d'une lvre et de la grce d'un sourire. Mais  qui
fera-t-on croire que le suffrage masculin n'obit prsentement qu' la
droite et saine raison? On assure que les femmes prendront conseil de
leur confesseur, de leur poux ou de leur ami, c'est--dire d'un homme
dont elles doubleront le suffrage. Mais nos lecteurs d'aujourd'hui
sont-ils insensibles aux influences de leurs parents, aux sollicitations
de leurs voisins? Les promesses ou les faveurs n'ont-elles jamais prise
sur leurs dterminations? J'ai l'ide que si, avant le scrutin, les
femmes cherchent  clairer leur conscience, elles songeront moins que
les hommes, tant plus honntes,  vendre leur vote.

On nous dit encore que l'lectorat des femmes ne serait sans danger
qu'au cas o l'union morale serait complte, et que, revendiqu comme
arme de combat, il ne peut tendre qu' les sparer de leurs pres, de
leurs frres et de leurs maris. Ou les femmes voteront pour nous, et
leur suffrage sera inutile, ou bien elles voteront contre nous, et c'en
sera fait de la paix sociale. Mais si l'harmonie des esprits tait
parfaite et le gouvernement sans dfaut, le vote masculin lui-mme
serait superflu. Et quant  croire  une coalition monstrueuse de la
totalit des femmes contre la totalit des hommes, c'est du pur
enfantillage. Au surplus, toutes les objections que l'on lve
actuellement contre l'lectorat fminin--invasion de la politique dans
les mnages, rivalits des individus et des classes, agitation,
opposition, corruption,--on les a formules jadis contre le suffrage
universel des hommes. Et finalement, puisque le vote personnel est une
ncessit de la dmocratie, il est logique, il est juste de fournir  la
femme, comme  l'homme, le moyen de dfendre ses intrts et ses droits.

Faisons remarquer, par ailleurs,  ceux qui, redoutant l'ingrence des
femmes dans la politique, prophtisent les pires extravagances, qu'il
n'est pas impossible que l'mulation des vues, des ambitions et des
efforts mette plus d'quilibre dans la socit, sans soulever pour cela
plus de conflits dans la famille. Car, aprs tout, il n'est pas juste de
prsumer qu'en matire lectorale le mari et la femme seront
ncessairement en dsaccord, et que, par suite, la politique soit la
plus grande ennemie du mariage. Bien qu'admises  voter, les femmes ne
cesseront point de plaire et d'aimer. Jamais l'amour de la politique ne
fera renoncer une Franaise  la politique de l'amour.


III

Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorit
maritale?--Je rponds: l'union de l'homme et de la femme est une
alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination
qui asservit, ni sujtion qui annihile. Chacun des deux allis garde sa
personnalit, sa conscience, son moi. L'pouse n'est point le satellite
de l'poux, ni son reflet, ni son ombre, ni son cho,--toutes
expressions qui ont t employes par les antifministes pour
signifier l'absorption ncessaire de la femme par le mari. Aprs comme
avant le mariage, la femme est une personne devant l'tat comme devant
Dieu. En pousant un homme, elle n'abdique point son individualit. Le
mari qui la traiterait en infrieure commettrait un crime de
lse-humanit. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point
d'tre, en raison et en religion, une me gale  la sienne.

Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la
famille, il n'est pas et ne peut pas tre, en politique, le matre
absolu de sa femme. Ne laissons ni dcapiter la puissance maritale ni
annuler la personnalit fminine. De mme que l'autorit morale du pre
n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'ge de la
majorit, ainsi le mariage est incapable de faire perdre  l'pouse ses
droits de citoyennet. Nulle contradiction, consquemment,  la laisser
voter: le droit du mari lecteur n'est point, en soi, la ngation du
droit de la femme lectrice. Et qu'on ne voie point l un vote en partie
double, sous prtexte que les poux ne font qu'un. Car cette unification
ne saurait aller jusqu' la suppression de la personnalit de l'pouse.
L'union des vies n'est pas la confusion des mes.

Que si, enfin, la femme a omis, pendant des sicles, de revendiquer ses
droits lectoraux, laissant  son compagnon la vie publique, gardant
pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou
par fiert, ses trsors de courage, de tendresse et de bont, il serait
injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction.
Lentement elle a pris conscience de son rle et de son pouvoir;
lentement elle s'est aperue qu'elle portait le monde, qu'elle
l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne rpondait
qu'insuffisamment  sa puissance. Ds les premiers pas qu'elle a
hasards au dehors, convaincue de sa force autant que frappe de son
inexprience, elle a pens que, si elle chancelait, c'est qu'elle tait
demeure trop longtemps immobile et enferme. Et elle s'est mise avec
ardeur  cultiver son intelligence,  exercer sa libert. Aujourd'hui,
les plus hardies manifestent la volont de participer  la vie sociale
et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles
donnent  la communaut; et elles appuient leurs prtentions du plus
dmonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs
succs dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils
qu'elles envahissent, des aptitudes srieuses pour la plupart des rles
que l'homme s'tait jusqu'ici rservs.

En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que
le mouvement est gnral. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs
politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expdient d'y
associer les femmes. Et quand nous leur rpliquons que l'accession de
celles-ci au corps lectoral lui apporterait un lment de lumire et de
sagesse, ils refusent de nous croire, allguant, non sans raison, que la
trs grande gnralit des femmes ne rclame pas le suffrage politique.
L'observation est juste. Presses par les exigences de la vie, les
Franaises aspirent moins  l'mancipation politique qu' l'mancipation
conomique. Elles ont volontiers le travail agressif; elles se
flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se
douter que leur coopration lectorale serait plus utile  leur
cause,--et  la chose publique,--que l'envahissement, souvent
inconsidr, des professions masculines.




CHAPITRE VI

A quand le vote des Franaises?


       SOMMAIRE

       I.--HOSTILIT DES UNS, INDIFFRENCE DES AUTRES.--OU EST LA
       FEMME FORTE DE L'VANGILE?

       II.--L'LECTORAT DES FEMMES ET LEUR LIGIBILIT.--DU RLE
       POLITIQUE DE LA FEMME DE QUARANTE ANS.

       III.--DANGERS DE LA VIE PARLEMENTAIRE.--POINT DE FEMMES
       DPUTS.--LE DROIT D'LIRE N'IMPLIQUE PAS NCESSAIREMENT LE
       DROIT D'TRE LU.


Nous persistons  croire que les femmes ont une place  prendre dans
notre droit public, sans amoindrissement pour les hommes, sans dommage
pour elles-mmes. Et chose curieuse, cette nouveaut, que nous jugeons
la plus raisonnable, la plus utile, la plus lgitime, est prcisment,
comme nous venons de le dire, la moins dsire par les deux sexes!


I

De cette indiffrence, il est deux raisons. D'une part, les partis
politiques qui disposent en ce moment du pouvoir, si convaincus qu'ils
soient du bon droit des femmes, en redoutent les effets pour eux-mmes.
Faire voter les Franaises, n'est-ce point livrer la Rpublique aux
catholiques? Et  cette perspective terrifiante, comme nous disait une
fine dvote,--toutes les loges maonniques frmissent d'pouvante.
D'autre part, les conservateurs, paralyss par des sicles de prjugs
et d'apathie, hsitent  prendre en main la cause de l'lectorat
fminin. Ils sont anims de si farouches prventions contre le suffrage
universel qu'ils n'ont point le courage d'en tirer toutes les
consquences, dussent-ils les premiers bnficier de celles-ci. Mfiance
de la gauche, pusillanimit de la droite, tel est le secret du peu de
got que nos hommes politiques tmoignent pour le suffrage fminin.

Mais on sent bien, de part et d'autre, que les femmes ne pourront pas
tre traites longtemps comme une quantit ngligeable. Leur refuser le
droit de vote, c'est renier les principes de la Rvolution, dont se
rclame le parti avanc, ou trahir les intrts de la conservation
sociale, auquel se voue le parti modr. Et comme pour russir  gauche
ou  droite, il faut, suivant le mot de Mirabeau, que les femmes s'en
mlent, nous voyons les partis en prsence rivaliser de coquetterie et
multiplier les avances pour les attirer et les convertir  leurs ides.
Nos conservateurs attendront-ils que les femmes franaises aient cess
d'tre chrtiennes, pour revendiquer en leur faveur le droit de
participer aux lections communales, dpartementales et lgislatives?
Mon avis est qu'ils ne feraient point une si mauvaise affaire en
tendant la capacit politique de leurs mres, de leurs femmes et de
leurs soeurs.

S'il leur faut des voix plus autorises que la mienne, qu'ils veuillent
bien prter l'oreille aux dclarations des plus hauts reprsentants du
clerg catholique  l'tranger, moins timors en cela,--tant plus
libres,--que leurs minentissimes collgues de l'piscopat franais.
C'est le cardinal Vaughan, primat d'Angleterre, qui acquiesce
expressment  la coopration des femmes aux affaires publiques; c'est
le clbre prlat amricain, Mgr Ireland, archevque de Saint-Paul, qui
terminait une confrence faite  Paris par ces mots: Il ne faut pas
dsesprer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage[32].

[Note 32: _Journal des Dbats_ du 20 juin 1892.]

Nous qui rclamons pour la femme toute la justice et rien que la
justice, nous sommes convaincu que, pour peu que les Franaises
veuillent fermement tre lectrices, elle le seront. Le voudront-elles?
Tout est l. Il serait pnible de constater que la discipline catholique
les a domestiques et amollies  ce point, qu'elles ne puissent relever
la tte aussi firement que les Anglo-Saxonnes et tenter de nous sauver
de nos misres en se librant de leur inertie et de leur infriorit.
C'est trop dj que des rpublicains libraux comme Jules Simon aient pu
s'tonner de l'inconcevable rsignation, avec laquelle les chrtiennes
de Franco ont accept la politique des dcrets et des lacisations. O
sont donc les femmes fortes de l'vangile?


II

Par un dernier scrupule que nous tenons  dissiper, d'aucuns inclineront
peut-tre  refuser aux femmes l'lectorat politique dans la crainte
qu'il ne soit un acheminement  leur ligibilit. A peine mises en
possession du droit de vote, dit-on, elles rclameront le droit de
reprsentation. Ds qu'elles seront lectrices, elles voudront tre
lues. Leur ouvrirez-vous dbonnairement les mairies, les conseils
gnraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du
gouvernement?

Les Amricaines n'en doutent pas. Il est quelques tats o elles sigent
dj dans les assembles communales; et l'on ne voit pas, pour le dire
en passant, qu'elles s'acquittent de leurs devoirs plus mal que les
hommes. On nous certifie mme que leur prsence n'a produit que de bons
effets: plus d'ordre, plus de tenue chez leurs collgues masculins, plus
d'exactitude aux sances, plus de fermet dans la rpression de
l'ivresse et de la dbauche[33]. Ainsi Mgr Ireland nous assure que, dans
l'tat de Wyoming, une femme ayant t lue maire, tous les cabarets du
district furent, ds le lendemain, ferms par son ordre[34]. Voil un
bel exemple d'audace que je prends la libert de recommander  nos
magistrats municipaux. On comprend maintenant que l'lection d'une femme
 la prsidence de la Rpublique paraisse aux fministes d'Amrique la
chose la plus naturelle du monde.

[Note 33: VILLEY, _op. cit._, pp. 14 et 15.]

[Note 34: _Journal des Dbats_ du 20 juin 1892.]

Sans nourrir des esprances aussi hardies, le fminisme de France n'est
pas exempt de toute ambition politique. Non contentes de s'asseoir, en
lves studieuses, sur les bancs des coles suprieures ou mme de
participer, en citoyennes utiles,  l'lection des juridictions
professionnelles et des assembles locales, certaines dames,--peu
nombreuses du reste,--brlent dj de siger au Parlement. Il faut  ces
fortes ttes la tribune de la Chambre des dputs. Quant au Snat, c'est
une trop vieille institution pour qu'elle puisse exciter leur envie.
L'ambitionner serait avouer son ge. Il sera temps de revendiquer cette
douce retraite lorsqu'on aura blanchi sous le harnais politique.

En revanche, il serait urgent, parat-il, d'inoculer un peu de gravit
fminine  notre Chambre des dputs, si nous voulons opposer un
contre-poids efficace  son esprit aventureux et dpensier. Est-ce que
les femmes ne seront pas plus mnagres des deniers publics? Elles
seraient srement plus dcoratives. Une assemble, qui et compt parmi
ses membres Mme Rcamier ou Mme de Stal, en aurait t grandement
embellie et honore. N'a-t-on pas dit que la France, avec sa
sensibilit, son enthousiasme et ses engouements idoltres suivis
d'accablements dsesprs, tait une nation femelle? Raison de plus
pour admettre les femmes  la reprsentation nationale. Attendons-nous
donc  voir un jour, dans l'agitation incohrente d'une campagne
lectorale, quelque noble ambitieuse se prsenter comme champion du
fminisme parlementaire.

Sera-t-elle jeune et jolie? On en peut concevoir quelque doute, cette
fonction ne convenant gure, d'aprs les fministes eux-mmes, qu' la
femme de quarante ans. Jusque-l, les servitudes du sexe et les devoirs
de la maternit retiennent l'pouse  la maison. Mais  quarante ans, la
femme arrive au tournant de la vie. C'est, pour elle, l'ge critique,
l'ge mr, l'ge o l'on baille, l'ge o l'on s'ennuie. A ce moment,
les petits ayant pris leur vole, rien ne l'empchera, nous assure-t-on,
de se consacrer tout entire aux affaires de son pays.

Cette conception du rle politique de la femme sur le retour est
nouvelle. On sait d'ailleurs que dans notre socit actuelle organise
par les hommes et au profit des hommes, la femme est apprcie surtout
comme pouse et comme mre. Si elle n'a, pour beaucoup, qu'une valeur de
beaut pendant la premire moiti de sa vie, il lui est loisible
d'acqurir, dans la seconde, une valeur propre d'intelligence et
d'activit sociale. Et voil un fruit mr pour la dputation.

Mme Edmond Adam a trait ce point avec une particulire autorit. Ce
qui m'a toujours choqu chez l'homme, dit-elle, c'est le profond ddain
avec lequel il traite les femmes qui ont atteint la maturit. Et elle
remarque avec malice que c'est pourtant  cet ge qu'elles gouvernent le
mieux leur maison, leur industrie, leur commerce, et leur mari
par-dessus le march. Voici sa conclusion: Veuillez reconnatre,
Messieurs les matres, qu'une femme qui ne tient plus  plaire et qui
n'est plus absorbe par les soins de la famille, est encore bonne 
quelque chose, qu'elle peut rendre des services sociaux, produire au
point de vue de l'art, du mtier, de l'industrie, et que ce temps,
qu'elle peut employer en dehors du mnage, reprsente au moins les deux
tiers du temps qui lui est ordinairement accord de vivre, ce qui vaut
la peine d'en parler[35].

[Note 35: _Revue encyclopdique_ du 28 novembre 1896, p. 842-843.]


III

Que valent ces considrations varies en faveur de l'ligibilit de la
femme quadragnaire? Pas grand'chose.

Il est vrai que, pass l'ge critique, les femmes ont chance de vivre
plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une mtamorphose assez
gnrale, l'instinct maternel fait place en leur coeur  une raison
tranquille, srieuse et prudente,  toutes les qualits requises pour la
direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la
nettet, de l'tendue, de la pondration, de la sret. Elles se donnent
moins au sentiment qu' la rflexion; et par l, elles se rapprochent
vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, 
cet ge de sagesse o elles deviennent plus aptes  remplir les offices
virils, le droit de jouer un rle politique susceptible de tourner 
l'avantage du pays?

Nous voyons  cela quelques inconvnients.

D'abord, il est excessif de prtendre que la femme de quarante ans soit
toujours une force disponible et mre pour la politique. On oublie les
malaises, les sujtions, les affaiblissements du retour d'ge, et les
soucis, les proccupations de l'intrieur, les grands fils  tablir,
les petits-enfants  gter, la famille  prsider,  soutenir, 
conseiller. Est-ce l une vie de loisirs et de libert? Par ailleurs,
mme en admettant que la vocation parlementaire s'veille exactement
chez la femme  quarante ans rvolus, on n'imagine gure qu'elle puisse
s'improviser  jour fixe femme d'tat, pas plus que prfte ou
avocate, ingnieur ou mdecin. Il faut  toutes ces fonctions une
longue prparation qui n'est point compatible avec les tches
sacres,--et combien absorbantes!--qui incombent  l'pouse et  la
mre. Vous reprsentez-vous cette mnagre hroque piochant le budget
en allaitant son nouveau-n? Hlas! elle devra choisir entre ceci ou
cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle
dlaissera la politique, ou elle ngligera sa maison. Toute femme
ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supriorit et
voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le
mariage.

Et voil bien ce qui nous inquite le plus dans l'invasion de nos
fonctions par les femmes intellectuelles. Oblig de reconnatre que les
ncessits conomiques les portent vers des emplois et des mtiers qui
ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop
de rticences, comme on peut s'en souvenir,  l'largissement de leur
activit sociale. Mais ds qu'il nous apparat avec vidence qu'une
profession aurait pour consquence invitable de les loigner de leur
royaume naturel, de les dtourner de leur office sacr, alors notre
devoir est de leur en fermer la porte. Voil pourquoi nous hsiterions 
ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pntrent, elles feront le
sige de toutes les fonctions administratives les moins conformes 
leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme ligible. On
peut dire cette fois, avec M. Faguet, que toute politicienne de plus
serait une mre de moins[36].

[Note 36: _Mesdames au vote!_ cho de la Semaine du 28 novembre 1897, p.
522.]

Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire
n'est pas plus sain que celui du Parlement.--Permettez: les deux
situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus
dmoralisant que la dputation, tandis que le vote est un acte
individuel et momentan. Il y a fonction continue dans le premier cas,
et simple visite intermittente  la mairie dans le second. Et comme
l'lectorat des femmes n'implique point, dans notre pense, leur
ligibilit, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, tant
dsintress. Point de danger qu'elles soient entranes aux excs et
aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point
donn de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de
leurs intrts personnels.

Notez bien que, si nous cartons les femmes du Parlement, ce n'est point
parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le
jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre reprsentation
nationale nous parat infrieur! Nous avons le pressentiment que leur
sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique
militante. Qui ne sait l'action dprimante et malsaine qu'elle exerce
sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la dcence et l'honneur
des femmes? Pour ma part, je verrais  regret nos mres, nos filles, nos
soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemble lgislative ou
descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs
dmocratiques sont telles qu'une honnte femme ne saurait s'y mler sans
souffrance et sans amoindrissement.

Joignez que la grossiret est contagieuse et que, les femmes tant
loquaces, ardentes, opinitres, nos dames parlementaires seraient tenues
de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes
rpliques. Au Congrs des socialistes allemands tenu  Stuttgard en
octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et
fracas. A un moment, elles menrent un si terrible tapage que, pour les
faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier  pleins
poumons: Allez-vous bientt finir votre sabbat, sorcires? En
dmocratie, avec le mpris grandissant de la politesse et des
biensances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins
accessibles aux honntes femmes. Un doux pote canadien, M. Louis
Frchette, leur a dit gentiment:

        Le poids d'un tel fardeau sur de frles paules
                Pourrait bien les faire ployer.
        Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rles:
                Restez les anges du foyer[37].

[Note 37: _Le Coin du feu_, Revue de Montral, dcembre 1893.]

Il n'y a qu'un remde  la grossiret qui envahit nos moeurs
politiques: laissons voter les femmes. Elles sont trs capables d'exiger
de leurs candidats qu'ils respectent la civilit purile et honnte.

On insiste: Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur
ferez pas comprendre qu'elles peuvent tre lectrices sans pouvoir tre
lues.--A cela, nous avons une rponse dcisive. Sous un rgime de
suffrage universel, le droit de participer  l'lection des assembles
politiques n'entrane pas ncessairement le droit de s'y faire lire. Si
le principe de la souverainet du peuple exige que tous les membres de
la nation puissent se faire reprsenter dans ses conseils, il ne rclame
aucunement que tous les lecteurs puissent s'lever eux-mmes  toutes
les fonctions reprsentatives. Tandis que tous les citoyens doivent
avoir la facult et le moyen de voter, il est bien vident que tous ne
sont pas en situation ni en droit d'tre dputs, snateurs, ministres
ou Prsident de Rpublique.

Ne rclamons donc pour les femmes que ce qui leur est d. A outrepasser
la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les
plus lgitimes et les plus dsirables rformes. Et puis, on verra plus
tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il
devenait un jour la vritable reprsentation des intrts gnraux de la
nation, croyez-vous que quelques femmes de mrite et de talent n'y
feraient pas bonne figure et bonne besogne?

Et maintenant,  quand la Franaise lectrice? Pas tout de suite. Nos
conservateurs, qui pourraient bnficier de ses votes, sont trop
poltrons et trop nervs pour largir en sa faveur le suffrage universel
qu'ils dtestent; et nos dmocrates, qui idoltrent celui-ci  condition
d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains
des femmes par peur des couvents et des curs.

Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique
des ides est irrpressible; qu'elle agit lentement, mais
invitablement, sur l'esprit des foules; qu'il rpugne  la simple
raison que toute une catgorie de personnes rputes habiles  choisir
librement des mandataires pour la direction de leurs affaires prives,
soit dclare inapte  lire des mandataires pour l'administration des
affaires publiques, de telle sorte que la plnitude de la capacit
civile se heurte en un mme individu  la plus complte incapacit
politique.

Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparatra de plus en plus
clairement  la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa
fin et sa dignit, est une personne qui ne doit pas tre soumise  des
lois qu'elle ne fait pas,  des impts qu'elle ne vote pas,  un
gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices
lectoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volont
gnrale, ni que les gouvernants soient la reprsentation lgitime des
gouverns; bref, que, dans notre pays de suffrage universel o l'homme
le plus mdiocre est mieux trait que la femme la plus distingue, rien
n'est moins universel que le principe lectif de notre dmocratie
rpublicaine.

Et choque de ces illogismes criants, blesse de ces ingalits
injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire
qu'aprs la suppression des privilges de rang, de caste et de
naissance, il lui reste  abolir la dernire aristocratie survivante,
l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent
prmaturment  ces ides ne soient aujourd'hui qu'une infime minorit?
Demain, grce  la toute-puissance de la logique que rien n'arrte, ils
seront lgion. Les majorits ne sont que la preuve de ce qui est,
crivait  ce propos Alexandre Dumas; les minorits sont souvent le
germe de ce qui doit tre et de ce qui sera [38].

[Note 38: _Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_, p. 115.]

Lors mme que l'avenir, faisant retour  la sagesse, renoncerait aux
incohrences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus
dignes et aux plus capables la mission de choisir les reprsentants de
la nation, le fminisme politique aurait encore sa raison d'tre et
devrait rclamer l'accession des femmes d'lite au corps lectoral. Mais
ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilges du suffrage
restreint.

Le courant galitaire est trop violent pour revenir en arrire. A-t-on
jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?

En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel
est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit tendu 
tous les hommes, mme les plus niais; ou bien le suffrage universel est
un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est
inconcevable qu'on en ferme l'accs  toutes les femmes, mme les plus
minentes.




LIVRE II

MANCIPATION CIVILE DE LA FEMME




CHAPITRE I

La crise du mariage


       SOMMAIRE

       I.--ON SE MARIE TARD, ON SE MARIE MOINS, ON SE MARIE
       MAL.--CALCULS GOSTES DES JEUNES GENS.--CALCULS GOSTES
       DES JEUNES FILLES.--CALCULS GOSTES DES PARENTS.

       II.--LE FLIRT.--SON CHARME.--SON DANGER.

       III.--INSTRUCTION ET CLIBAT.--POURQUOI LA JEUNE FILLE
       NOUVELLE DOIT FAIRE UNE FEMME INDPENDANTE.--ANGLAISES ET
       FRANAISES.

       IV.--MNAGES OUVRIERS.--DIMINUTION DES MARIAGES ET DES
       NAISSANCES DANS LA CLASSE POPULAIRE.--LES TENTATIONS DE
       L'AMOUR LIBRE.

       V.--RAISONS D'ESPRER.--BONNES POUSES ET SAINTES
       MRES.--LE FMINISME PARISIEN ET L'ANTIFMINISME
       PROVINCIAL.


C'est une heureuse ncessit pour la femme, aussi bien que pour l'homme,
de prfrer les douces fins de l'amour et les intrts suprmes de
l'existence aux calculs et aux soucis de la politique. A l'entre de la
vie libre et agissante, l'apprentissage termin ou l'instruction reue,
lorsque l'heure est venue de gagner son pain et d'assurer son avenir, ce
qu'il faudrait aux jeunes filles srieuses qui n'ont pas le dsir
d'exposer leur vertu  d'inquitantes aventures, c'est moins un snateur
ou un dput  lire, qu'un brave homme  pouser. Mieux vaut courir 
deux les chances prilleuses de l'existence que de traner son
indpendance et son isolement  travers le monde, sans consolateur et
sans appui. Mais contraries par les hasards du sort, presses par les
exigences de leur condition ou dclasses par leur ducation mme, nos
demoiselles trouveront-elles un compagnon sortable  l'heure opportune?
Cette question est de nature  faire battre douloureusement bien des
coeurs.

Actuellement, le mariage prsente des difficults que nos pres n'ont
pas connues. On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.


I

C'est un fait constant que nos contemporains de France se marient tard.
L'ge des chimres est pass trs gnralement quand ils entrent en
mnage. Il s'ensuit que la raison, plus que l'amour, prside aux unions
d'aujourd'hui. Est-ce un bien? Est-ce un mal?

Il est assez rare, au moins, que les nouveaux poux prouvent l'un pour
l'autre une folle passion. Le romanesque ne s'panouit que dans les
coeurs jeunes et dans ls mes tendres. Un mariage d'inclination n'est
possible qu'entre gens qui ne connaissent point trop la vie. Il faut
tre un peu cervel pour croire  l'ternit de l'amour. La sagesse
consiste  ne demander  ce monde que le bonheur qu'il peut donner.
Celui-l seul a chance d'tre heureux en mnage qui, dispos  se
contenter d'une flicit relative, rencontre chez son conjoint le mme
caractre indulgent et les mmes ambitions modestes. Seulement cette
modration est un fruit de l'exprience, et les jeunes gens n'en ont
gure. Est-ce pour ce motif qu'ils ont pris l'habitude de rflchir si
longtemps avant de se marier?

Des unions tardives, aujourd'hui si nombreuses, il est de meilleures
explications. C'est d'abord l'encombrement des carrires. Que de
difficults pour se faire de bonne heure une situation! Avec
l'obligation du service militaire et le stage prparatoire aux
professions librales, un jeune homme ne peut gure songer que vers la
trentaine  fonder une famille, s'il veut avoir l'assurance de la
nourrir et de l'lever convenablement.

Ces proccupations n'ont rien, en soi, que de parfaitement honorable. Le
malheur est qu'on les exagre. Au lieu mme de songer aux enfants 
natre, jeunes gens et jeunes filles ne songent souvent qu' eux-mmes.
Dans leurs soucis, le prsent tient plus de place que l'avenir; et leurs
inquitudes familiales se transforment en calculs gostes. D'aucunes,
qui se sentent au coeur le besoin d'aimer, ne reculeraient point sans
doute devant un mariage modeste et accepteraient de faire le bonheur
d'un honnte homme plus riche de courage que d'argent, si la crainte de
l'opinion, la peur du monde et de ses critiques, n'avaient pris sur les
mes faibles un empire tyrannique. Telle femme qui, dans l'intimit du
mnage, abdique toute coquetterie et toute vanit, se prend  souffrir
d'une robe mal taille, quand elle aperoit sur sa voisine un corsage
fait  la dernire mode.

Et, circonstance aggravante, les parents encouragent frquemment cette
faiblesse. Ds qu'ils voient leur fille charge des devoirs sacrs de la
maternit et prive peu  peu des douceurs et des gteries dont ils ont
entour sa jeunesse, ils la plaignent comme une sacrifie et accusent
tout bas le mari de l'avoir rendue malheureuse.

O est la simplicit de nos grands-parents? Les apptits de jouissance
nous font prendre en terreur ou en aversion les obligations essentielles
de l'existence. Combien peu savent modrer leurs dsirs! Combien perdent
jusqu' l'habitude d'quilibrer leur budget!  mesure que les dpenses
augmentent, les revenus diminuent. Plus grands sont les besoins, plus
chre est la vie. Nos jeunes bourgeois ont de si grands gots qu'ils
apprhendent de voir un jour la misre s'asseoir  leur foyer; et ils
s'attardent dans l'isolement goste du clibat. Les mariages prcoces
deviennent de plus en plus rares. Nos petits-neveux auront quelque peine
 fter leurs noces d'or.

De braves gens leur disent: Mariez-vous! c'est la loi de nature. Ils
rpondent: Attendons! c'est la loi de sagesse. Et l'opinion est ainsi
faite qu'elle leur permet de satisfaire  la fois la prudence et
l'instinct. Il faut bien que jeunesse se passe! Ceux qui connaissent les
tristes dessous de la vie, assure-t-on, n'en feront pas moins
d'excellents maris. Avec trop de retenue, un grand garon devient un
grand nigaud.

C'est stupide; c'est immoral. Et tandis que l'opinion ferme les yeux
avec indulgence sur la conduite du jeune homme, elle les ouvre avec
mfiance sur les moindres actions de la jeune fille. On surveille ses
dmarches, on suspecte ses relations, on lui impose la rserve et
l'ignorance, alors qu'on accorde  l'autre la libert jusqu' la
licence. Tolrance aveugle pour celui-ci, svrit rigoureuse pour
celle-l: voil l'quit du monde!


II

En attendant qu'on se marie le plus tard possible pour faire une fin
honorable, on se livre dans la belle socit  un flirt tourdissant.
Triste compensation! Si l'on marivaude davantage, on s'pouse moins. O
est le profit? Comme nos esthtes mystiques cultivent la pit sans la
foi, ainsi nos lgants et nos lgantes poursuivent l'motion sans
l'amour. On sait que le propre du flirt est de rester  moiti chemin du
dsir, de temprer les attachements du coeur par le dtachement de
l'esprit, de jouer avec le tendre amour comme on joue avec une rose dont
l'clat nous attire et le parfum nous grise, au risque de se piquer les
doigts aux pines. Il n'est point de jeu plus passionnant pour une
coquette. Songez donc: se laisser courtiser sans esprance, sourire aux
compliments sans les payer de trop graves complaisances, provoquer les
galanteries en refrnant les audaces, goter les joies de la sduction
en se moquant du sducteur, en deux mots, s'offrir sans se donner: voil
ce qui s'appelle flirter. Entre parenthses, pourquoi ne dirions-nous
pas fleureter? Le mot serait plus joli, tant moins anglais. A-t-on
oubli que nos pres faisaient leur cour en contant fleurettes?

Mais ces petits exercices ont leur danger. Non pas, j'imagine, que le
flirt soit un passe-temps dsagrable entre jeunes femmes qui ont de la
grce et jeunes hommes qui ont de l'esprit. Je conseillerai toutefois
aux mres de famille de le surveiller du coin de l'oeil. A ce jeu
captivant, plus d'une joueuse risque de perdre sa fracheur d'me,
surtout lorsque le partenaire est un peu lourd; et cette espce n'est
pas rare.

Et puis, il ne faut pas badiner avec le flirt. Cette parodie de l'amour
peut se transformer, grce aux familiarits du cyclisme et du
lawn-tennis, en sentiment srieux. Il est si facile de dpasser les
limites, assez mal traces, de ce badinage mondain! Un beau jour, le
coeur se trouve pris, et la comdie de l'amour, commence dans un clat
de rire, se terminera, comme un drame de passion, dans les sanglots et
les larmes.

Mais les fortes ttes voues au fminisme se flattent d'chapper  ces
dfaillances puriles et de pratiquer largement envers les hommes
l'indpendance du coeur. Amantes de la science, elles ne connatront
point les trahisons et les douleurs des amours humaines. Pauvre vieux
mariage! Il est impossible que le flirt le remplace, et il est douteux
que l'instruction le favorise.


III

A la vrit, ce qu'on appelle pompeusement l'ascension intellectuelle
de la femme semble incompatible avec les obligations de l'pouse et de
la mre. Ds l'enfance, on initie la future compagne de l'homme aux
connaissances les plus indigestes. On accable de mpris la bonne et
tendre ducation de famille. Il est tout simple qu'aprs plusieurs
annes d'un pareil entranement crbral, ces demoiselles prfrent les
exercices de la pense  toutes les autres joies de la vie, et surtout
les liberts douteuses du clibat aux devoirs austres de la famille.
Quand elles ont pris got  l'tude et  l'indpendance, la moindre
obligation leur apparat comme un amoindrissement d'elles-mmes. Ne leur
parlez point de mariage: une crature, qui tient  son autonomie, ne
saurait accepter d'tre la servante d'un homme, une repasseuse, une
cuisinire, une gardeuse d'enfants. Car la femme dans le mariage reste,
 leurs yeux, le type de la bonne  tout faire. Une de ces orgueilleuses
clibataires crivait  M. Hugues Leroux: J'ai vingt-huit ans. Je ne
suis pas marie; je n'ai pas voulu l'tre. Je m'aperois qu'un peu
d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le got du
voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanit suprieure
ni les femmes une humanit infrieure, forment comme la chane d'un
paratonnerre qui met  l'abri d'un coup de foudre[39]. C'est entendu:
l'Extrme-Gauche fministe nourrit peu d'inclination pour le mariage.

[Note 39: _Nos filles_, IX: Simplicit et snobisme. Le _Figaro_ du jeudi
7 octobre 1897.]

Quant aux jeunes filles qui aspirent simplement et sincrement  fonder
une famille, elles n'y apportent plus, elles aussi, les mmes
dispositions d'esprit que leurs devancires. Elles ont l'intelligence
plus curieuse, plus prcoce, mieux renseigne sur des choses qu'il tait
de rgle jadis de leur celer jusqu'au mariage. Les conversations de
salon, la lecture des journaux, le commerce de leurs frres, les bruits
qui circulent autour d'elles, joints  tout ce qu'elles entrevoient et 
tout ce qu'elles devinent, les ont dniaises avant l'ge des justes
noces. Notre monde est peu favorable  la conservation de l'innocence.
Les petites oies blanches se font rares.

En mme temps que le milieu ouvre prmaturment l'intelligence des
jeunes filles, l'instruction qu'elles reoivent les rend plus confiantes
en elles-mmes, et aussi plus personnelles, plus combatives, plus
ambitieuses. Que peut bien tre le mariage aux yeux de ces petites
dlures? Bas sur l'esprit de soumission au mari et de dvouement aux
enfants, il choque leurs ides d'indpendance et de domination. C'est en
vain que le sacrement garde officiellement son aspect de sacrifice et
que, mme  la mairie, la nouvelle marie est remise aux mains de
l'poux avec des engagements d'obissance. Les droits du mari font rire,
 l'heure qu'il est, bien des femmes. Le nombre crot tous les jours,
mme dans les meilleurs mnages, de celles qui, secrtement convaincues
de l'galit des poux, s'embarrassent fort peu de l'autorit du chef de
famille.

Symptme curieux: le mariage est envisag par la plupart des jeunes
filles comme un tat de libert. Elles n'y voient que l'affranchissement
de la tutelle maternelle, le droit de sortir seules et de faire acte de
matresses de maison.

A ce propos, je ne sais gure de contraste plus frappant que celui de la
jeune fille franaise et de la jeune fille anglaise: la premire,
retenue dans la famille, surveille par le pre; couve par la mre; la
seconde, libre de ses mouvements, de ses sorties, de ses amitis, de son
coeur. Survient le mariage: changement de rles. La jeune fille anglaise
passe sous la dpendance du mari; elle devient la gardienne du foyer,
les moeurs l'assujettissant  un rle modeste. Devenue femme, au
contraire, la jeune fille franaise conquiert mille et mille liberts;
si bien qu'on peut dire que les jeunes filles anglaises se rangent en se
mariant, tandis que les ntres ne songent, en prenant un mari, qu'
s'manciper de leur mieux. Cette aspiration atteste loquemment que le
joug marital, en France, n'est pas trs pnible  supporter. Elle sert 
expliquer, du mme coup, pourquoi le fminisme s'est dvelopp beaucoup
plus rapidement en Angleterre que dans notre socit franaise.

En somme, la jeune femme se ddommage chez nous de la contrainte que les
moeurs imposent  la jeune fille. Combien peu envisagent, en se mariant,
les responsabilits et les charges du futur mnage, les peines et les
devoirs de la future famille! Quelle mre a le courage d'avertir sa
fille des preuves qui l'attendent? Sans l'loigner du mariage, qui
reste la condition normale de la femme, on ne devrait pas lui laisser
l'ide qu'on se marie seulement pour s'amuser. Combien de demoiselles ne
prennent un mari que par espoir de jouissance et de libert? C'est une
fcheuse illusion. Car, les dceptions venues, la msintelligence clate
et les divorces se multiplient.


IV

Si des classes riches, o se manifestent ces proccupations de luxe et
ces vellits d'indpendance, nous descendons aux classes laborieuses,
les symptmes d'anarchie et de dcomposition ne nous paratront ni moins
nombreux, ni moins tristes. Il est vrai que, soustraites par leur misre
mme aux calculs des mnages plus fortuns, les petites gens de la ville
et des champs se marient plus souvent par convenance personnelle et par
simple attraction. En revanche, ces unions sont frquemment troubles
par l'inconduite de la femme ou la brutalit du mari. Que de mnages
ouvriers qui affichent le mpris le plus lamentable de la dignit
humaine! Que de proltaires avins qui crient volontiers: Mort aux
tyrans! et battent leur femme sans misricorde! Je ne sais rien de plus
triste et de plus cruel que la condition de l'ouvrire oblige de
disputer  l'ivrognerie du mari, par des prodiges de patience, de
clinerie ou de fermet, l'argent du mnage et le pain des enfants, trop
heureuse si, en le poursuivant de cabaret en cabaret, elle russit par
instants  ramener son homme  la conscience de ses devoirs!

Constatation plus grave encore: les unions illgitimes se multiplient
dans les basses classes. Aprs s'tre dispens des formalits
religieuses, on se dsintresse des formalits lgales. Toutes ces
solennits sont coteuses ou gnantes:  quoi bon s'imposer un
drangement inutile? Et l'on s'habitue, dans le peuple,  s'accoupler
sans crmonie.

Ce dsordre tend mme  se gnraliser par suite de l'migration des
campagnes vers les villes. Pour ne citer qu'un chiffre, 655 000 jeunes
gens des deux sexes ont, pendant dix ans, de 1882  1891, quitt leur
village pour aller chercher fortune dans les grands centres[40]. Combien
de ces dracins ont grossi le nombre des dclasss, des malades, des
mendiants, des criminels et des prostitues? Cet exode est une cause
incessante de dmoralisation: moins de mariages, moins de naissances. Un
enfant est un malheur qu'on essaie de prvenir systmatiquement. D'o il
suit que, les campagnes se dpeuplant et les villes se dpravant, la
natalit rurale diminue sans que la natalit urbaine augmente.

[Note 40: Henri LANNES, _Revue politique et parlementaire_ de fvrier
1895.]

Or, voici qu'aux pauvres femmes dues et ulcres, qui pleurent leurs
esprances vanouies et leur indpendance perdue, le fminisme
rvolutionnaire se prsente avec des paroles de libert, leur montrant
l'affranchissement de la passion comme l'idal et la condition mme de
l'affranchissement de leur sexe. Point de femme libre sans l'amour
libre. Et de fait, l'mancipation absolue de l'tre fminin est
incompatible avec les anciennes moeurs et les anciennes institutions,
qui servent encore de soutien  la famille contemporaine. Et qui oserait
dire que, tombant sur des mes aigries et mres pour la rvolte, ces
mauvaises semences ne lveront pas en moissons de haine et d'anarchie?

Femmes de France, sachez donc o l'on vous mne: bien que l'abolition du
mariage vous fasse encore hausser les paules, veuillez retenir qu'elle
est l'aboutissement logique du fminisme avanc. On vous dira que le
mariage est une invention de la tyrannie masculine; qu'en affirmant la
suprmatie du mle sur la femelle, il assure la domination du fort sur
le faible; qu'en liant la femme pour la vie  son seigneur et matre, il
est destructif de la spontanit des sentiments, il viole les droits de
la personne humaine et condamne l'pouse domestique au mensonge et 
l'asservissement. On vous dira que ce contrat inique et absurde,
dernire survivance de la barbarie antique qui faisait de la femme une
proie, un btail, une chose, a t fort habilement consacr par le Code
et fort complaisamment bni par l'glise; qu'en nature et en raison, la
femme n'appartient pas  l'homme, mais  elle-mme; que, si la loi et la
religion l'ont injustement livre  un despote, elle a toujours le droit
de se reprendre; qu'ayant un coeur, elle peut en user; qu'ayant une
intelligence et une volont, elle doit les exercer; en un mot, que le
mariage est indigne d'un tre libre. Vous devinez la conclusion: il est
temps que les jeunes filles ne se laissent plus traner  l'autel comme
des brebis  l'abattoir. A elles de proclamer l'mancipation de l'amour!


V

Puisque nous sommes oblig de constater que, soit dans les milieux
lgants et mondains, soit dans les agglomrations populaires et
urbaines, l'opinion devient hostile ou indiffrente aux antiques formes
du mariage; puisque, du haut en bas de l'chelle sociale, les liens de
la famille lgitime tendent  se relcher ou  se rompre, devons-nous en
conclure que l'institution du mariage court des risques srieux?

A notre avis, il serait excessif de parler d'un krach du mariage, tant
que notre bourgeoisie provinciale, catholique ou protestante, restera
fermement attache  la tradition chrtienne. Qu'il y ait crise, soit!
Mais prononcer le mot de faillite, c'est trop dire. Entre le luxe
dmoralisant de l'aristocratie d'argent et l'avilissement inconscient
des malheureux, au-dessous des somptuosits de la surface et au-dessus
des bas-fonds de la misre, il existe,  Paris mme et dans les grandes
villes, une rserve immense de familles honntes, fortes et unies, o,
grce  la survivance des moeurs d'autrefois, la femme reste la
gardienne des coutumes, du respect des anctres, de l'esprit mme de la
race. Voue  toutes les tches de fidlit, elle se dit qu'tant la
plus aimable, elle doit tre, en mme temps, suivant le mot de Portalis,
la plus vertueuse.

L o le foyer apparat comme un sanctuaire, c'est que la femme en est
demeure la chaste prtresse, attentive  dvelopper et  perptuer ce
que l'homme cre, c'est--dire le sang et les qualits de la famille, le
gnie et la conscience de la nation. Or, ils sont lgion, dans notre
France bourgeoise et rurale, les braves gens qui, indiffrents aux
revendications fministes, suivent instinctivement la loi de la vie et
continuent de crotre et de multiplier. Comme les autres, ils ont leurs
difficults et leurs preuves; mais ils les affrontent avec rsolution
et les supportent avec courage. Si parfois l'on se querelle de mari 
femme, le dsaccord est sans fiel, sans haine, sans rancune. Ceux mme
qui se disputent du matin au soir se rconcilient du soir au matin. Ce
sont encore ces mnages simples, francs, robustes, moins exempts de
rudesse que de mlancolie, qui nous offrent les plus nobles exemples de
soumission au devoir quotidien.

Les petites matresses, auxquelles le moindre froissement de l'existence
arrache des cris lamentables et dont les entrailles se refusent  porter
la vie, vritables courtisanes qui usurpent devant la loi et devant
l'glise l'auguste nom d'pouses, devraient prendre pour modle ces
femmes vaillantes, de condition modeste, qui, dans leurs flancs,
vigoureux et fconds, portent avec joie l'esprance de la future
humanit et, fidles au mari, dvoues aux enfants, savent tre pouses
et mres et se tuent  la peine, obscurment, allgrement,
religieusement, par esprit de devoir et par amour du sacrifice. Le monde
les ignore, et elles soutiennent le monde. Elles sont dignes de
vnration, et le fminisme extrme s'en moque ou s'en offusque. Quand
on a tant de droits individuels  exercer, tant de devoirs sociaux 
remplir, est-il sant de s'enfermer troitement au foyer et de
circonscrire son activit aux vulgaires occupations du mnage, de borner
son ambition  la pratique des traditionnelles vertus de famille? Le
fminisme avanc n'a gure que du ddain pour la femme d'intrieur qui,
du reste, le lui rend bien.

Cela mme est tout  fait rassurant. Vivre en toute indpendance avec
intensit et avec fracas, afficher et bruiter son existence au lieu de
la transmettre, telle est la proccupation suprme des fministes  la
mode. Ces cratures ont perdu le sens de la modestie. Elles sont
indiscrtement orgueilleuses; elles ne peuvent se rsigner  vivre comme
tout le monde; et cette soif de paratre et ce besoin de briller sont
tout naturellement surexcits par l'air malsain et surchauff de Paris.

Mais en province, dans cette bourgeoisie laborieuse o la famille est
plus honnte et plus unie, o l'on prend la vie comme elle vient, de
bonne grce, au jour le jour, sans aigreur, sans rancoeur, le fminisme
excessif des intellectuelles et des nvroses n'a pas la moindre raison
d'tre. Comment pourrait-il s'acclimater dans un air aussi pur, dans un
milieu aussi sain? Il faut  cette plante maladive l'atmosphre chaude
des salons et le fumier des grandes villes. Qu'il pousse et fructifie 
Paris, rien de plus naturel: la corruption ambiante facilite sa
germination et son panouissement. Mais dans le terroir pais et lourd
de nos provinces, au grand soleil, au plein vent, dans le sillon profond
o les fortes gnrations de France jettent gaiement la graine fconde
qui doit nourrir le monde, cette fleur de dcadence n'a aucune chance de
lever et de grandir. On a donc eu raison de dire que la bonne terre de
province, o font souche nos familles bourgeoises et rurales, ne
convient pas du tout  la culture du fminisme libertaire. L est le
salut.




CHAPITRE II

Pour et contre l'autorit maritale


       SOMMAIRE

       I.--DES POUVOIRS DU MARI SUR LA FEMME.--CE QU'ILS SONT EN
       DROIT ET EN FAIT.--L'HOMME S'AGITE ET LA FEMME LE MNE.

       II.--A QUOI TIENT L'AFFAIBLISSEMENT DU PRESTIGE
       MARITAL.--BONT, NAVET, VULGARIT OU PUSILLANIMIT DES
       HOMMES.--QU'EST DEVENUE L'LGANCE VIRILE?

       III.--LA PUISSANCE DU MARI EST D'ORIGINE
       CHRTIENNE.--DOCTRINE DE LA BIBLE ET DES PRES DE
       L'GLISE.--GALIT SPIRITUELLE ET HIRARCHIE TEMPORELLE DES
       POUX.

       IV.--DCLARATIONS DE LON XIII.--LE DOGME CHRTIEN A
       INSPIR NOTRE DROIT COUTUMIER ET NOTRE DROIT MODERNE.


Sans aller jusqu' l'union libre qui les coeure, sans mme acquiescer
au divorce qui les effraie, beaucoup de femmes maries honntes et
claires, des bourgeoises srieuses, des mres de famille, des
chrtiennes mme, commencent  rclamer  leur profit la revision de
leur constitution matrimoniale. Elles acceptent pleinement le mariage
indissoluble, convaincues que celui-ci est encore la seule source de
bonheur pour leur sexe. Elles se plaignent seulement des pouvoirs
excessifs que la loi accorde au mari sur leur personne et sur leurs
biens; elles protestent contre l'autorit maritale et rclament la libre
disposition de leur fortune. Ces revendications portent, comme on le
voit, sur deux points connexes qui sont: 1 les pouvoirs du mari sur la
femme; 2 les pouvoirs du mari sur la dot. Pour plus de clart, nous les
discuterons sparment.


I

C'est un propos courant chez les femmes que l'autorit maritale est un
pouvoir abusif; que l'homme, en se mariant, n'a qu'un but: former,
faonner, dresser la compagne de son choix, dtruire en elle les
manires et les habitudes qui lui dplaisent, insuffler  son idole une
me conforme  la sienne, bref, la faire ou la refaire  son image et 
sa ressemblance.

Pour jouer ainsi au crateur, il faut que l'homme puisse traiter la
femme de main de matre. C'est pourquoi les lois, qu'il a faites  son
profit exclusif, l'ont arm des prrogatives redoutables de la puissance
maritale. Si l'on en croyait ces dames, Shakespeare aurait exprim dans
la Mgre apprivoise le rve secret de tous les maris, lorsqu'il met
dans la bouche de Petruchio ces paroles imprieuses: Catherine, allons!
n'ayez pas l'air grognon. Je veux tre matre de ce qui m'appartient.
Catherine est mon bien. Elle est ma maison, mon mobilier, mon champ, ma
grange, mon cheval, mon ne, ma chose. L'esprit masculin rapporte tout
 soi, et l'autorit maritale ramne tout  l'homme. Que devient,  ce
compte, la dignit de la femme? Ainsi compris et pratiqu, le mariage
est la domestication de la femme par le mari.

Cela, je le nie absolument. Prenons le mariage tel qu'il est, dans
l'immense majorit des cas: est-ce que la femme est si asservie et le
mari si despotique? Est-ce que, dans la vie relle, la toute-puissance
est ncessairement du ct de la barbe? Est-il si rare que l'pouse
fasse la loi  son homme? De fait, en bien des mnages, la femme exerce
tous les attributs du pouvoir et cumule tous les avantages de la
souverainet. Elle est un maire du palais qui rgente, d'une main ferme,
son roi fainant. Et cela est si vrai que M. Jean Grave,--dont on
connat l'me anarchiste si prompte  s'alarmer des moindres abus
d'autorit,--ne prend pas au srieux la puissance maritale; il la juge
plus nominale que relle[41]. Combien il a raison!

[Note 41: _La Socit future_, chap. XXII, p. 328.]

A qui fera-t-on croire que les prrogatives masculines sont
universellement oppressives pour la femme? Le mari d'aujourd'hui est
devenu si conciliant, si dbonnaire, son autorit
s'est,--particulirement dans la classe riche,--si adoucie et si
relche, qu'il serait vraiment excessif de prtendre que l'pouse
vgte et tremble et plie sous un joug intolrable. En combien de foyers
le mari n'a-t-il gard que le simulacre du pouvoir, image du monarque
constitutionnel qui rgne et ne gouverne pas? Nos moeurs conjugales sont
ainsi faites, en bien des milieux, que les femmes pourraient prendre
officiellement la couronne sans que leur empitement cause la moindre
rvolution. Elles exercent dj la ralit du commandement. Elles ont
usurp la place du matre. Elles prennent toutes les dcisions, elles
tranchent toutes les questions avec un ton de souverainet qui n'admet
pas de rplique, ne laissant au pre de leurs enfants que la ressource
d'agrer leurs volonts impratives. L'homme s'agite et la femme le
mne.

Oui; l'autorit maritale est, plus souvent qu'on ne pense, une pure
fiction dcorative. Savez-vous comment les Normands, qui passent pour
avoir l'esprit fin et clairvoyant, dfinissent le mariage: Une femme de
plus et un homme de moins. Chez eux, l'pouse s'appelle la
bourgeoise, ou encore la matresse; et je vous prie de croire
qu'elle ne se laisse pas marcher sur le pied. En gnral, il n'est plus
gure de Franaises qui se soumettent docilement  l'adoration aveugle
du principe masculin en la personne du fianc ou du mari. Mme Necker a
eu raison de dire: Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles
ont tout contre elles, et les lois et la force, et que, cependant, elles
se laissent rarement dominer[42].

[Note 42: _Opinions des femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 840.]


II

Ce changement dans les ides et dans les moeurs tient  deux causes: 
la bont et  la faiblesse de l'homme. Je vous prie, Mesdames, de ne
point jeter les hauts cris: ceci n'est pas un paradoxe.

Avec la meilleure foi du monde, les femmes s'imaginent dtenir le
monopole de la bont. Pure exagration! Nous admettons qu'elles sont
plus tendres que nous, tant plus impressionnables et plus sensibles. Et
en cela, elles marquent sur notre sexe une vritable supriorit. Mais
la bont n'est pas impossible aux hommes. Il y a mieux: quand un homme
se mle d'tre bon, il l'est pleinement, il l'est sottement. Dites d'un
de vos amis dans un salon: Ah! quel brave garon! C'est la crme des
hommes! Il est rare qu'il ne se trouve pas quelque femme pour vous
rpliquer: Ne m'en parlez pas: il est si bon qu'il en est bte! Sa
femme le mne par le bout du nez. Ce qui prouve deux choses: d'abord,
que certaines femmes ne sont pas dignes des excellents maris qu'elles
ont et qu'elles bousculent; ensuite, qu'une trop grande bont chez
l'homme est, aux yeux du beau sexe, un signe de faiblesse et
d'abdication.

On me dira peut-tre que le mari est un niais de se laisser rgenter par
sa femme.--Pas toujours. Il est des cas o, la lutte tant impossible,
la soumission vaut mieux dans l'intrt des enfants. Lorsqu'une femme
autoritaire a usurp irrmdiablement le pouvoir marital et pris, envers
et contre tous, l'habitude du commandement, le mari fait preuve de haute
sagesse et d'abngation admirable,--tant que cet effacement, bien
entendu, est compatible avec les intrts et la dignit de la
famille,--en acceptant un rle modeste et une attitude subalterne. Il
faut que la douceur ait son reprsentant au foyer. Puisque la mre
tranche du matre, il est dsirable que le pre joue, auprs des
enfants, le rle de mansutude et de conciliation qu'elle abdique
malheureusement. Et mme, lorsque cette fonction de paix et d'union est
remplie avec tact par un homme d'esprit, elle donne, aux yeux du public,
 celui qui s'y rsigne et s'y dvoue un charme qui rehausse infiniment
sa valeur personnelle. Bienheureux les doux, car ils possderont la
terre!

Mais il arrive souvent que la bont dgnre en mollesse et en
pusillanimit. Malheur aux maris qui, non contents d'tre bons comme le
pain blanc, sont tout en pte, tout en mie! Ceux-l sont destins, les
pauvres!  tre mangs. Avec l'habitude de l'homme moderne de ne vivre
que pour la femme, de n'agir que par la femme, avec la hantise de la
beaut et l'adoration de la chair qui ont pris possession des ttes les
plus intellectuelles, il faut s'attendre  voir se multiplier le
mari-vassal qui, pris d'une sorte de crainte rvrentielle en prsence
de son idole, l'interroge du regard, et avant de parler, pour savoir
s'il doit ouvrir la bouche, et avant de se taire, pour savoir s'il doit
la fermer. Et cet innocent est convaincu que la femme n'est pas encore
assez libre, assez souveraine; il a comme un remords de se tenir debout
devant elle; il prosternerait volontiers aux pieds de sa matresse
toute sa dignit, toute sa volont, toute sa virilit.

Certes, il est bon d'avoir l'me chevaleresque et de prendre  coeur les
intrts de la femme. Mais il ne faudrait pas que, pour remplir cette
galante mission, l'homme renont  toute fiert,  toute autorit.
Dfendez les droits de la femme, si vous voulez, mais ne sacrifiez pas
les ntres. N'ayez pas surtout la mauvaise ide de briser son prtendu
joug en nous forgeant des chanes plus lourdes et plus humiliantes. Ces
exagrations nous alineraient les sympathies et le respect des femmes,
au lieu de nous les conqurir.

A qui revient, en effet, la responsabilit du mouvement fministe? A
l'homme, sans doute. Il y a sur ce point une belle unanimit contre
nous. Mais lequel de nos actes l'a motiv? Ici, l'on ne s'entend plus.
Les uns invoquent les progrs de la dmocratie hostile  tous les
privilges et follement prise d'galit. D'aucuns avancent qu'appele 
produire les preuves de sa lgitimit, la suprmatie de l'homme a paru
aux femmes trop mince et trop discutable pour mriter les droits qu'on
lui confre. Suivant d'autres, enfin, la vritable cause du mouvement
d'mancipation auquel nous assistons, serait moins le mauvais usage de
notre puissance que la volontaire abdication de notre autorit. Et c'est
l'avis de beaucoup de femmes distingues. Il n'en coterait point 
notre sexe d'tre soumis, disent-elles, s'il avait l'assurance d'tre
efficacement protg. Mais dans la classe riche comme dans la classe
pauvre, la puissance virile est incapable de nous donner la scurit ou
l'agrment. Qu'est-ce  dire?

Depuis que le machinisme a mis fin au vieux systme patriarcal,
l'ouvrier a trouv moins facile de pourvoir  l'entretien de sa femme;
et avouant son impuissance  la faire vivre, il a souffert qu'elle
quitte le mnage et entre  la fabrique. De l, une atteinte grave au
prestige du mari. Dans les milieux bourgeois ou lgants, l'homme n'a
pas mieux su jouer son rle et soutenir son personnage. Absorb dans la
proccupation de ses aises, il s'est laiss envahir par la vulgarit, la
rudesse, la grossiret; il est sans got et sans grce; il est plat,
lourd, maussade, inlgant. Ce pitoyable souverain a renonc mme 
relever son titre par la distinction et l'clat du costume; il s'habille
d'une faon ridicule. Par une concidence digne de remarque, il a perdu
les faons galantes d'autrefois en mme temps qu'il perdait le got des
chamarrures somptueuses. Est-il possible que la femme considre l'homme
comme un hros, s'il renonce aux apparences, aux manires d'un hros?

La guerre des sexes a-t-elle donc pour cause l'invasion de la triste
redingote et du veston dplaisant? Point d'autorit possible, aprs
tout, si elle n'est rehausse par le prestige de la couleur et
l'lgance des formes. C'est la loi de nature. Est-ce que, chez nos
frres les animaux, le mle ne se met pas en frais de coquetterie pour
en imposer  la femelle? Et nous nous tonnons que les femmes marquent
une si vive inclination pour le pantalon rouge et les paulettes de nos
officiers! Quel malheur que les pauvres civils ne puissent revtir leurs
anatomies d'toffes esthtiques et varies! S'ils manquent d'autorit,
c'est qu'ils manquent de panache.

Il n'est qu'une conclusion  ces rcriminations mi-srieuses,
mi-plaisantes: soyons justes, bons, chevaleresques, mais sans faiblesse
et sans platitude. Veillons  garder notre prestige; n'abdiquons point
notre autorit. Les femmes ne nous sauraient aucun gr d'un aussi lche
abandon. Au surplus, la puissance maritale, bien comprise, peut leur
tre utile autant qu' nous. Il ne s'agit que de s'entendre sur son
principe et ses limites. C'est  quoi nous allons nous appliquer sans
jactance et sans partialit.


III

En ce qui concerne la puissance du mari sur la femme, notre lgislation,
simple reflet des ides religieuses, est la conscration laque du
mariage chrtien.

Au sens vanglique, le mrite spirituel d'un homme n'est pas suprieur
 celui de la femme. Si hautes que soient les fonctions auxquelles notre
sexe est appel, si merveilleuses que soient ses entreprises et ses
oeuvres, il se peut que l'humble besogne d'une pauvre servante vaille
mille fois plus aux yeux de Dieu que les dcouvertes d'un savant ou les
exploits d'un hros. La saintet est la seule chose qui compte au
tribunal du Christ. Au point de vue de la conscience, il ne saurait y
avoir de diffrence entre l'homme et la femme; car tous deux, pris
individuellement, participent de la mme manire aux bienfaits de la
cration et de la rdemption, aux trsors de la grce et aux promesses
du salut. On connat la belle parole de saint Paul: Vous tes tous
enfants de Dieu par la foi en Jsus-Christ. Il n'y a plus ni Juif ni
Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni
femme; car vous tes tous un en Jsus-Christ[43]. Ainsi, marie ou
veuve, esclave ou libre, la femme vaut l'homme; et c'est par
l'affirmation de cette galit de valeur spirituelle que le
christianisme l'a releve dans l'esprit des peuples civiliss.

[Note 43: _ptre aux Galates_, III, 26 et 28.]

Mais ce relvement s'est accompli doucement, sans secousse, sans
bouleversement, sans faire violence  la nature, sans rompre brusquement
avec les coutumes humaines, en conservant  la femme sa vocation
d'auxiliaire et au mari la suprmatie de direction. Le christianisme a
toujours rpugn  l'galit terrestre des poux; il la remet  plus
tard, ou mieux, il ne l'admet qu'entre les mes, en ce qui regarde
l'oeuvre du salut et la conqute du ciel. C'est  quoi saint Pierre fait
allusion en ces termes: Vous, maris, demeurez avec vos femmes en toute
sagesse, les traitant avec honneur comme le sexe le plus faible,
puisqu'elles hriteront comme vous de la grce qui donne la vie[44].

En outre, pour ce qui est de la socit ecclsiastique et de la socit
civile, l'glise tient l'galit absolue pour un pril. De fait, elle a
toujours repouss l'ingrence des femmes dans le sacerdoce, se
rappelant,--bien que le concours des premires chrtiennes ait contribu
puissamment  la diffusion de l'vangile,--que le Christ ne leur a pas
dit comme aux hommes: Allez! Enseignez les nations! Le prince des
Aptres se proccupait lui-mme de modrer leur zle. Soyez soumises 
vos maris, leur disait-il, afin que, s'ils ne croient point  la parole,
la conduite de leurs femmes les gagne sans la parole, lorsqu'ils
viendront  considrer la puret de vos moeurs jointe au respect que
vous aurez pour eux. Telle Sarah, dont vous tes les filles, obissait 
Abraham, l'appelant son seigneur[45].

[Note 44: _Ire ptre de saint Pierre_, III, 7.]

[Note 45: _Ibid._, III, 1, 2 et 6.]

A cette hirarchie dans le mnage, qui implique la prminence de
l'homme et la subordination de la femme, les docteurs assignent les plus
lointaines origines. En ordonnant que la femme soit voile, pour mieux
marquer la suprmatie de l'homme, saint Paul s'exprime ainsi: Adam a
t cr le premier; ensuite, ce n'est point Adam, mais Eve qui a t
sduite par le serpent. Aux yeux des canonistes, ces deux raisons
tablissent l'infriorit temporelle du sexe fminin.

Retenons, d'abord, le rcit de la cration. Aprs avoir tir le corps
d'Adam du limon de la terre, Dieu dit: Il n'est pas bon que l'homme
soit seul; donnons-lui une aide semblable  lui. On a bien lu? Une
aide, c'est--dire une auxiliaire. Puis Dieu prend une cte d'Adam
pour en former la femme. Et le premier homme s'crie: Voil l'os de mes
os, la chair de ma chair! Et le texte ajoute: Elle s'appellera
_Virago_ parce qu'elle a t tire de l'homme; c'est pourquoi l'homme
quittera son pre et sa mre et s'attachera  sa femme; et ils seront
deux en une seule chair.

Ces fortes images expriment admirablement les rapports des sexes, tels
que Dieu les a voulus. L'homme sort des mains du Crateur, et la femme
sort de l'homme par une opration divine. Ils ont mme origine: l'acte
d'un Dieu. Ils ont mme destine sur la terre et mme rcompense aprs
la mort. Leur dignit, leur valeur, leur spiritualit est gale. Nulle
diffrence de corps ni d'me, puisqu'ils sont vraiment une seule chair
ceux qui n'ont qu'un mme coeur. Et se retrouvant en ve, Adam ne
pouvait manquer de l'aimer. Que le mari rende donc  sa femme la bonne
volont qui lui est due, crit saint Paul, et que la femme en use de
mme envers son mari. Car ils s'appartiennent devant Dieu. La femme
n'a pas son propre corps en sa puissance, mais il est en celle du mari;
et le mari de mme n'a pas en sa puissance son propre corps, mais il est
en celle de la femme[46]. Seulement, l'aptre ajoute: La femme vient
de l'homme et non l'homme de la femme[47]. Cre de Dieu, la femme
conserve donc l'individualit de son tre et la responsabilit de sa
conscience; elle possde la plnitude de la nature humaine. Mais, sortie
de l'homme, elle doit  son poux une affectueuse subordination. gaux
devant Dieu, les deux sexes ont t marqus d'un signe distinct et
investis d'une vocation diffrente.

[Note 46: _Ire ptre aux Corinthiens_, VII, 3 et 4.]

[Note 47: _Ibid._, XI, 8.]

La chute originelle n'a fait qu'aggraver ces distinctions et ces
disparits. Adam a pch par ve, l'amour de la femme ayant prvalu en
son coeur sur la loi du Crateur. Satan, au dire des thologiens, savait
l'homme moins crdule et partant moins faillible; aussi s'adressa-t-il 
la femme. Celle-ci, en persuadant le premier homme, enseigna le mal; et
c'est pour ce motif que l'aptre saint Paul interdit aux femmes
d'enseigner dans l'glise. Donne  l'homme pour l'aider dans le bien,
la femme l'induit en tentation et l'entrane au pch. Destine  tre
son auxiliaire, elle devient son mauvais gnie. Et Dieu porte contre
elle cette sentence: Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te
dominerai[48]. La rvolte des sens et les turpitudes de la chair, les
chanes de l'amour et les douleurs de l'enfantement, tels seront les
chtiments.

[Note 48: _Gense_, III, 16.]

Heureusement que le mal, qui, suivant le mot de Tertullien, tait entr
dans le monde par la femme comme par une porte ouverte, devait tre
rpar par la Vierge de qui natrait le Sauveur des hommes. Tmoin cette
parole de Jhovah au serpent: Je mettrai l'inimiti entre toi et la
femme, entre sa race et la tienne; elle t'crasera la tte et tu
chercheras  lui mordre le talon[49]. Ds lors,  la femme rgnre,
l'homme devra le respect et la justice; car elle est le coeur de la
famille, si l'homme en est la tte. Il ne faut pas sparer ce que
l'ternel a uni. Dieu, suivant saint Jean Chrysostome, ne charge point
l'homme de tout le fardeau de la vie et ne fait pas dpendre de lui seul
la perptuit du genre humain. La femme aussi a reu un grand rle, afin
qu'elle soit estime. Saint Paul avait dj dit, avec sa nettet
habituelle: Il n'y a point de femme sans l'homme, ni d'homme sans la
femme, et tous deux viennent de Dieu[50].

[Note 49: _Ibid._, III, 13.]

[Note 50: _Ire ptre aux Corinthiens_, XI, 11-12.]

Cette doctrine des Pres impose une borne  l'orgueil masculin et couvre
d'un rempart la faiblesse fminine. Saint Jean Chrysostome en induit les
attributions diverses des deux sexes: Le partage est sagement tabli,
de manire que l'homme vaque aux affaires du dehors et la femme  celles
du dedans; ds que cet ordre est interverti, tout se trouble, tout est
boulevers. Saint Paul en a tir de mme les rgles qui doivent
prsider aux rapports des poux. Aprs avoir reconnu que l'homme est le
chef de la femme, comme Jsus-Christ est le chef de l'glise, et que
l'homme est l'image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la
gloire de l'homme[51], le grand Aptre veut que la femme obisse au
mari comme au Seigneur, et aussi que le mari aime sa femme comme le
Christ aime son glise[52]. Et ailleurs: Que la femme soit soumise 
son mari, comme il convient. Et vous, maris, aimez vos femmes, et ne
soyez point rigoureux envers elles[53].

[Note 51: _Ibid._, XI, 3 et 7.]

[Note 52: _Eptre aux Ephsiens_, V, 22-25.]

[Note 53: _Eptre aux Colossiens_, III, 18 et 19.]


IV

De saint Pierre  Lon XIII, la doctrine des papes sur la dignit
spirituelle et le rle auxiliaire de la femme n'a point vari. Sans
doute, l'homme s'est efforc bien souvent de faire tourner sa suprmatie
en domination. Mais contre les abus de la puissance maritale, l'glise
n'a jamais cess de protester avec fermet. Je n'en veux pour preuve
qu'un fragment de sermon, d'une curieuse forme populaire, que j'emprunte
au franciscain Berthold de Ratisbonne, qui vivait au XIIIe sicle. Pour
mieux initier son auditoire aux obligations du mariage chrtien, le
frre missionnaire suppose qu'un assistant lui adresse cette objection:
Frre Berthold, tu prtends que les femmes doivent tre soumises  leur
mari; donc je puis faire de la mienne ce que bon me semble et la traiter
comme il me plat?--Non, non, rplique le moine, si tu veux entrer
dans le royaume des cieux! Ton couteau est  toi: t'en serviras-tu pour
te percer la gorge? Ton jambon est  toi: en manges-tu le vendredi?
Ainsi de ta mnagre: elle est  toi, tu es  elle; mais vous ne devez
point offenser ensemble la loi divine, car vous seriez bannis du
Paradis[54].

[Note 54: _Sermons du franciscain Berthold_, dition Gabel, t. III, pp.
1 et suiv.]

Avec plus d'lvation de langage, le grand pape Lon XIII ne conoit pas
autrement les devoirs respectifs des poux. On lit dans l'Encyclique du
10 fvrier 1880: L'homme est le prince de la famille, le chef de la
femme; mais celle-ci, chair de sa chair, os de ses os, ne doit pas le
servir comme une esclave; elle est sa compagne soumise, mais respecte.
Si l'homme s'applique  imiter le Christ et si la femme sait imiter
l'glise, leur tche,  tous deux, sera rendue facile par le secours de
l'amour divin qui les soutiendra.

Ces ides ont pass successivement dans notre lgislation coutumire et
dans notre lgislation civile. Pothier, notre vieux jurisconsulte
classique, tenait pour contraire  la biensance publique que l'homme,
constitu par Dieu le chef de la femme, _vir est caput mulieris,_ ne ft
pas le chef de la communaut des biens. Et plus prs de nous, un
commentateur du Code civil, Marcad, formule l'esprit de nos
institutions matrimoniales en termes  peu prs identiques: L'pouse
doit soumission au mari, selon le prcepte de saint Paul: _Mulieres
viris suis subditae sint_. Le dogme chrtien a donc inspir l'ancien et
le nouveau droit franais.

Que faut-il penser de cette lgislation traditionnelle? L'excellent
Condorcet n'hsitait pas  la regarder comme un abus de la force. Parmi
les progrs de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur
gnral, nous devons compter l'entire destruction des prjugs, qui ont
tabli entre les deux sexes une ingalit de droits funeste  celui mme
qu'elle favorise. A parler franchement, l'galit absolue applique aux
droits respectifs des poux me parat d'un optimisme chimrique, et je
vais, sans plus tarder, m'en expliquer de mon mieux.




CHAPITRE III

Point de famille sans chef


       SOMMAIRE

       I.--L'ARTICLE 213 DU CODE CIVIL.--SON FONDEMENT
       RATIONNEL.--POURQUOI LES FEMMES S'INSURGENT CONTRE
       L'AUTORIT MARITALE.--CURIEUX PLBISCITE FMININ.

       II.--LE FORT ET LE FAIBLE DES MARIS.--LA MATRISE DE LA
       FEMME VAUDRAIT-ELLE LA MATRISE DE L'HOMME?--LA
       FEMME-HOMME.

       III.--L'GALIT DE PUISSANCE EST-ELLE POSSIBLE ENTRE MARI
       ET FEMME?--POINT D'ORDRE SANS HIRARCHIE.--L'GALIT DES
       DROITS ENTRE POUX SERAIT UNE SOURCE DE CONFLITS ET
       D'ANARCHIE.

       IV.--RPARTITION NATURELLE DES RLES ENTRE LE MARI ET LA
       FEMME.--PUISSANCE DE CELLE-CI, POUVOIR DE CELUI-L.--LA
       VOLONT MASCULINE.--A PROPOS DU DOMICILE MARITAL.--LA
       MATRESSE DE MAISON.

       V.--LE SECRET DES BONS MNAGES.--PAR QUELLES FEMMES
       L'AUTORIT MARITALE EST ENCORE AGRE ET OBIE.--AVIS AUX
       HOMMES.


I

Sans que nous soyons anim d'une dvotion superstitieuse  l'gard de
notre loi crite, il nous est impossible de ne point reconnatre qu'elle
a du bon. D'aprs l'article 213 du Code civil, le mari doit protection
 sa femme, la femme obissance  son mari. De ces deux obligations
corrlatives, dont l'une est la condition de l'autre, Portalis, un des
rdacteurs du Code Napolon, donne l'interprtation suivante: Ce ne
sont point les lois, c'est la nature mme qui a fait la loi de chacun
des deux sexes. La femme a besoin de protection parce qu'elle est plus
faible; l'homme est plus libre parce qu'il est plus fort. La prminence
de l'homme est indique par la constitution mme de son tre qui ne
l'assujettit pas  autant de besoins. L'obissance de la femme est un
hommage rendu au pouvoir qui la protge, et elle est une suite de la
socit conjugale qui ne pourrait subsister si l'un des poux n'tait
subordonn  l'autre.

Ainsi, d'aprs le texte mme de l'article 213 et le commentaire du plus
autoris de ses auteurs, le devoir d'obissance n'est impos  la femme
qu'en vue du devoir de protection impos au mari; ou, plus clairement,
si le mari a le droit d'tre obi, c'est parce que la femme a le droit
d'tre protge. Nos obligations de dfense sont donc la condition et la
mesure de nos pouvoirs de commandement.

Cela est-il si draisonnable? Nous reconnaissons que la soumission
risque d'tre pnible, lorsqu'elle est requise au profit d'un mari que
la femme juge moins intelligent qu'elle, ou moins noble, ou moins riche,
ou seulement moins distingu; nous voulons bien qu'il lui soit difficile
de voir en cet infrieur un guide, un conseil, un appui.--Mais, Madame,
 qui la faute? Il fallait mieux choisir. N'accusez pas le Code, mais
vous-mme, ou plutt papa et maman, qui n'ont point su trouver pour leur
fille un prince charmant.

Que l'obissance soit quelque peu mortifiante pour une femme qui se sent
suprieure  son seigneur et matre; qu'elle soit, au contraire,
naturelle et facile et douce pour l'pouse qui trouve en l'poux de son
choix une certaine prminence intellectuelle et morale: encore une
fois, cela est vraisemblable. Par malheur, pour faire bon mnage, la
supriorit, mme vidente, de l'homme ne suffit pas. Il faut encore que
sa compagne la reconnaisse et l'accepte; et cette clairvoyance modeste
et cette soumission sage sont moins communes qu'on ne le pense.

Nous n'en voulons pour preuve qu'un plbiscite organis en 1896 par une
revue de famille. Interroges sur cette question de la sujtion lgale
de la femme marie, 6 512 lectrices ont rpondu; et, sur ce total, 963
seulement ont acquiesc au devoir d'obissance que notre loi leur
impose. Il s'en est trouv 5 549 pour protester contre l'observation de
l'article 213. Mais, tandis que 740 ont prconis la rbellion ouverte
(scnes, cris, larmes, vasion du domicile conjugal) pour se soustraire
 une aussi affligeante humiliation, les autres, au nombre de 2 934, ont
recommand les moyens diplomatiques (souplesse, ruse, tnacit, feinte
douceur et longue patience) pour atteindre le mme but. Sans prendre au
pied de la lettre cette consultation plus ou moins srieuse, il s'en
dgage nanmoins une certaine rpugnance  l'obissance et,
corrlativement, une aspiration vague et hasardeuse  l'mancipation
conjugale qui n'est pas faite pour nous rassurer sur l'tat d'me des
femmes maries [55].

[Note 55: _Annales politiques et littraires_ du 9 aot 1896, p. 86.]


II

C'est le moment de confesser avec humilit que, mme en exceptant les
monstres (ces dames nous feront-elles la charit de tenir ceux-ci pour
une minorit?) le caractre des hommes n'est point exempt d'asprits,
de brusquerie, de rudesse, d'pret mme, qui peuvent blesser les
dlicatesses et les susceptibilits fminines. Mais sous ces apparences
rbarbatives, sous cette raideur de verbe et d'allure, sous cette corce
dure et sche, est-il donc impossible de trouver un fond de loyaut, de
franchise, de sincrit, de noblesse, de gnrosit, capable de faire
oublier, avec un peu d'amour, les rugosits de l'enveloppe? Nous sommes
impatients et autoritaires: c'est entendu. Si nous supportons
vaillamment l'infortune, en revanche, nous faiblissons trangement
devant la douleur physique. Une fivre nous abat, un malaise nous
effraie. Ce nous est un supplice d'entendre gmir ou pleurer autour de
nous. Quel homme pourrait veiller au chevet d'un enfant ou d'un malade
comme la mre de famille ou la soeur de charit?

Mais l'homme ne reprend-il point sa supriorit dans les longs efforts,
dans les labeurs pnibles du corps et de l'esprit? Nous ne sommes point
parfaits, soit! Mais les femmes le sont-elles? Que celles qui
inclineraient trop facilement  voir en l'homme un tre goste et
mchant, prennent la peine d'observer qu'il travaille, qu'il peine,
qu'il lutte pour le foyer. Mme dans le peuple, sont-ils si rares ceux
qui, srs de trouver chez eux un mnage propre et rjouissant, une femme
avenante et gaie, prfrent leur famille  l'auberge et au cabaret?

Voudrait-on, par hasard, intervertir les rles et remplacer la matrise
de l'homme par la matrise de la femme? Le remde serait pire que le
mal. Une femme autoritaire ne l'est jamais  demi. C'est un tyranneau
domestique. Rien de plus dplaisant que cette crature d'humeur
dominante et de caractre imprieux, qui usurpe, en son intrieur, le
rle du pre. Ses clats de voix et ses grands airs blessent comme une
anomalie. Nous associons si troitement la douceur  la grce fminine,
la rudesse et l'emportement lui sont si contraires, qu'une parole dure
et brutale dans la bouche d'une femme nous choque autant qu'un blasphme
sur les lvres d'une dvote. Et pourtant, c'est une tristesse de le
dire, il y a des femmes revches et acaritres. La moindre contradiction
les offense et les irrite. Personnelles, orgueilleuses, violentes, on
les voit ramener insensiblement  elles toutes les choses du mnage,
tous les intrts de la famille, apostrophant les domestiques, secouant
les enfants, maltraitant le mari.

Le pauvre homme, chass peu  peu de toutes ses attributions, dcapit
de son prestige, command comme un infrieur, humili devant les siens,
quand il n'est pas malmen en public, prend souvent le parti hroque de
se taire et de s'effacer en considration des enfants qu'une rupture
blesserait pour la vie, trop heureux si son silence n'est pas interprt
comme une injure et sa longanimit prise pour de la pure sottise!
Devenue matresse absolue de son intrieur, madame tranche, gronde,
crie. C'est un frelon dans la ruche. Donnez-lui toutes les qualits que
vous voudrez, de l'ordre, de la dcision, de l'conomie; supposez-la
charitable aux pauvres, secourable aux malheureux: son esprit de
domination contre nature lui fera perdre tous ses mrites aux yeux du
monde. Et c'est justice; car elle fait le malheur des siens. S'en
rend-elle compte? On peut en douter. Son moi s'panouit avec une sorte
d'inconscience. Admettons qu'elle opprime son mari et tyrannise ses gens
sans le vouloir, sans le savoir. Il n'en reste pas moins que dcouronne
des grces de la douceur, cette femme, moins rare qu'on ne le pense, a
quelque chose d'hybride: on dirait un tre hors nature qui n'est plus
Madame et n'est pas encore Monsieur. C'est la femme-homme. Dieu vous
en garde!

Et le fminisme avanc tend prcisment  multiplier ce type
insupportable. Voici une jeune fille  marier: elle a tous ses brevets;
elle parle couramment l'anglais ou l'allemand, et  peu prs le
franais; elle excelle dans la musique et cultive l'aquarelle. Tous les
sports lui sont familiers: elle valse  ravir, monte comme un hussard,
nage comme un poisson et pdale infatigablement sur tous les chemins.
Mais la jeunesse passe et Mademoiselle s'ennuie. Il faudrait lui trouver
un bon mari; c'est,  savoir, un brave garon qui sache tenir un mnage,
surveiller la cuisine, soigner les enfants et, au besoin, raccommoder
les bas. O trouverez-vous cet imbcile? Plus la jeune fille se virilise
imprudemment, moins elle se mariera facilement.

Vous vous mprenez, me dira-t-on, sur les tendances du fminisme
conjugal. Il ne s'agit point de subordonner l'homme  la femme, pas plus
que la femme ne doit tre subordonne  l'homme. Ce que nous demandons,
c'est l'galit.--Je n'en disconviens pas; mais est-elle possible? La
chose paratra douteuse  quiconque voudra bien rechercher l'esprit de
ce nivellement de puissance entre les poux.


III

D'aprs les ides nouvelles, les poux sont deux units indpendantes,
moins unies que juxtaposes. Entre ces deux souverains autonomes,
comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un
fait d'exprience qu'entre deux forces galement prises de leur
libert, les conflits aboutissent  la guerre intestine. Le dualisme n'a
jamais produit que la lutte et le dsordre. En politique, il conduit les
peuples au schisme et  la scession; appliqu au mariage, il
multiplierait entre les poux les causes de rupture et les occasions de
divorce. Voyez-vous ces deux tres rivaux ayant mmes droits devant la
loi et attachs l'un  l'autre par une mme chane? L'amour la rendra
lgre, nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privs de ce doux trait
d'union, il est  prvoir que les conjoints, demeurs face  face sans
vouloir dsarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder
leur trs chre indpendance.

Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hirarchie. Mettez que
les pre et mre aient sur leurs enfants les mmes prrogatives: si
l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre
s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la
paix du mnage irrvocablement trouble. Quand deux individus, qui se
croient gaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel
est terrible. Pour viter les coups et les violences, il n'est plus
qu'un moyen: se sparer.

Mme Arvde Barine a trs bien vu ce danger. Comment le mariage
pourrait-il subsister quand personne, dans un mnage, n'aura le dernier
mot? quand deux poux seront deux puissances gales, dont aucune ne
pourra contraindre l'autre  capituler? C'est une belle chose de se
rvolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se
prmunir contre les collisions invitables de l'galit conjugale, il
faut tre prt  se rfugier dans l'union libre. L, du moins, ds qu'on
ne s'entend plus, on se lche sans crmonie.

Le fminisme matrimonial marque donc, de la part de la femme, une
tendance  oublier son sexe pour tablir entre les conjoints, non pas
l'union  laquelle les convie naturellement leur diversit, mais une
galit sparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bnficier
ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas  s'y mprendre: c'est une
guerre de scession qui commence. Que le rve des libertaires vienne 
se raliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutt le conflit de
deux forces gales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et
moins d'affectueuse condescendance du ct de l'homme. Et quand ces deux
forces, rapproches par une inclination passagre, se heurteront en des
luttes que nulle autorit suprieure ne pourra trancher, il faudra bien
rompre, puisque personne ne voudra cder. Pauvres poux! pauvres
enfants! pauvre famille!

A ce triste rgime galitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir
diminuer ses charges et ses responsabilits? Pas le moins du monde.
L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les
ralits du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages.
Ds qu'une opration entreprise par son initiative aura mal tourn,
soyez srs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. Tu me
l'avais conseille.--Allons donc!--Il fallait m'avertir, alors!
Toute l'quit fminine tient en ces propos ingnieux. Les femmes
veulent tre matresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout
le profit, s'ils russissent, et d'en rpudier toute la responsabilit,
s'ils chouent.

L'galit de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilit
mme. C'est l'quilibre instable. Allez donc btir l-dessus une maison
et une famille! En toute association conjugale, il y a communment un
des poux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en
soyons point surpris: cette hirarchie des forces est voulue par la
nature. Il est des caractres doux et faibles dont c'est le partage, et
souvent mme l'agrment, d'obir. Aux autres, c'est--dire aux
nergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si
vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur
ordre souverain d'un geste dcisif. Ce sont les dpositaires de 1'
impratif catgorique.

Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme,
est en mme temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est
dplaisant de voir l'intelligence rduite en tutelle, et quelquefois en
servage, par la volont tranchante d'un conjoint qui tient son autorit
du temprament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intrieur
n'est rien moins qu'idal, encore peut-il se soutenir et durer,
puisqu'il a un matre. En ralit, l'union la plus malheureuse est celle
o ni le mari ni la femme ne veulent cder. C'est une lutte de tous les
instants.

Et voil prcisment o nous conduirait l'galit des droits entre les
poux! Malheur au mnage o il n'y a ni meneur ni men, ni volont
prminente ni volont subordonne, o les deux conjoints ont la
prtention de commander toujours et de ne jamais obir! On s'y dispute
d'abord, on se spare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'galit
des poux, fonde sur l'galit des droits, nous mnerait directement 
des conflits douloureux et  un divorce inluctable. Sans doute, cette
galit de puissance serait d'une ralisation difficile, parce que
l'ingalit est partout dans les forces, dans les tempraments, dans les
caractres. Mais l o elle parviendrait  opposer les poux l'un 
l'autre, elle aboutirait  l'anarchie. Je la tiens consquemment pour
deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce
qu'elle dissout la famille.


IV

Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent
prsider aux relations respectives des poux?

La femme n'est ni suprieure ni infrieure  l'homme; elle n'est pas
davantage son gale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de
garantir  chacun les moyens de dvelopper rgulirement sa
personnalit, afin de lui permettre de remplir utilement sa
destine,--aux diffrences de complexion organique qui distinguent
naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une diffrence de
fonction engendrant une diffrence de droit entre les poux.

Or, considrs en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et
la femme n'y tiennent point de la nature mmes rles et mmes
attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la dfense
commune et des relations extrieures; au sexe fminin, l'administration
du mnage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation
rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit tat, qui ne
se comprend pas sans un ministre des affaires trangres et sans un
ministre de l'intrieur. L'ordre est  ce prix. Confine dans les choses
de la maison, la femme marie n'en exerce pas moins un rle si
essentiel, qu'en levant ses enfants on peut dire qu'elle forme les
hommes et prpare l'avenir de la nation. C'est en cela mme qu'elle est,
suivant le mot de Snque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal,
_mulier reipublicae damnum aut salus_.

Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs
masculin et fminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier
mot? Il ne nous parat pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le
monde entier se soit tromp en attribuant la prminence au mari. Dans
les questions domestiques, si menues et si compliques, qui doivent tre
tranches rapidement et  toute heure sous peine de chaos, il ne suffit
pas de dclarer que le mari sera matre en ceci et la femme souveraine
en cela, chacun ayant sa part d'autorit limite minutieusement par le
contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles
qui surgissent chaque jour entre les poux et qui ne relvent pas, en
elles-mmes, de l'un plutt que de l'autre. En ces matires mixtes, le
principe de la sparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter
qu'ici la sparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il
pas crit que toute maison divise contre elle-mme prira? Il faut donc
au gouvernement conjugal un prsident du conseil; et, pour ce poste
prminent, l'universelle tradition dsigne le mari. Nous pensons
qu'elle est sage.

Pourquoi? Parce que la volont de la femme est moins ferme que celle de
l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois t fort
exagre. La femme est plutt destine  l'homme, et l'homme destin 
la socit; la premire se doit  un, le second  tous. Cette pense
d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir  la femme de se
perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que,
hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui
n'ont point rencontr d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles
si coupables, si inutiles, les isoles, les ddaignes, qui n'ont pu
connatre les joies et les preuves du mariage? Et puis, mme marie, la
femme a mieux  faire que d' absorber sa vie dans l'adoration
conjugale. Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne
lui demandera point un pareil anantissement. Concevoir la femme comme
un simple reflet de l'homme, obliger l'pouse  marcher obscurment dans
l'ombre de son seigneur et matre, c'est tmoigner vraiment  la
personnalit fminine une mdiocre confiance et une plus mdiocre
estime.

Par bonheur pour le sexe fminin (c'est une remarque dj faite), la
bont,--pas plus que la justice,--n'est trangre au sexe masculin. Je
dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me parat le plus bel
exemplaire de l'humanit suprieure. Mais, observation intressante: les
femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermet que de la douceur.
George liot a crit qu' elles n'aiment pas  la passion l'homme dont
elles font tout ce qu'elles veulent, parce qu'elles sentent bien qu'on
ne s'appuie que sur ce qui rsiste.

En ralit, la femme veut moins fermement que l'homme. Mme quand elle
chappe  l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des
impulsions instinctives, mme quand elle obit  des motifs conscients,
raisonns, rflchis, elle a besoin d'une volont amie qui la soutienne.
Au cas o ses ides et ses dcisions ne lui sont pas inspires par son
milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle
va souvent les demander  un parent,  un prtre,  un confident. Les
plus fortes ont besoin d'tre aides. A de certains moments, il leur
faut un appui moral, une volont, une autorit qui dcide pour elles.
C'est surtout quand le pre vient  disparatre, qu'elles sentent et
qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage  la
puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, font le grand
effort de vouloir par elles-mmes, de conduire seules toute leur maison,
toute leur vie; mais c'est l une suprme fatigue, et elles en font
l'aveu touchant dans l'intimit, pendant que le monde admire leur
courage[56]. A dfaut du mari, combien de mres sont impuissantes 
diriger leurs grands enfants? Qui n'a reu leurs confidences plores?
L'autorit de l'homme a du bon. Seulement, le principe pos, il faut
avoir le courage d'en tirer les consquences. Prenons un exemple.

[Note 56: _Psychologie de la femme_, p. 229-230.]

Beaucoup s'offensent de ce que la loi franaise oblige les femmes 
n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil
dispose, en effet, que la femme est oblige d'habiter avec le mari, et
de le suivre partout o il juge  propos de rsider. Mais du moment que
celui-ci est le chef du mnage, il faut bien que l'pouse demeure sous
son toit et loge  la mme enseigne. C'est logique et c'est dcent.
D'autant plus que la loi ajoute,  titre de compensation, que le mari
est oblig de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est ncessaire
pour les besoins de la vie, selon ses facults et son tat.

Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais
la question serait moins rsolue que renverse. Aprs avoir subordonn
l'pouse  l'poux, on assujettirait l'poux  l'pouse. C'est le
systme des reprsailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints
pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait l
vraiment une sparation de corps anticipe. Sans compter qu'un mnage
divis contre lui-mme est condamn  prir. L'loignement des parents
dtruirait immanquablement l'unit du foyer. Enfin les enfants
seront-ils domicilis chez le pre ou chez la mre? Et pour n'avantager
ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile spar? Pauvres
petits!

Conclusion: la loi a t sage en fixant au domicile du mari le domicile
de la mre et des enfants. C'est l, en effet, qu'est le centre des
intrts et des affaires, le centre de la clientle et de la famille.
Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes
raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur
est en danger, les tribunaux n'hsitent pas  lui permettre de chercher
ailleurs un asile plus sr et plus moral. Quant  la forcer, _manu
militari_,  rintgrer le domicile conjugal, il est avr que ce droit
n'est exerc par les maris qu'avec une extrme discrtion, et appuy par
la police qu'en des cas d'une extrme raret.

Ce rgime hirarchique implique-t-il la diminution et la dchance de
l'pouse? Certaines femmes se plaignent d'tre enfermes,
cristallises dans leurs devoirs d'intrieur par l'accablante autorit
du mari. La tradition leur pse. Elles se rvoltent, quand on a
l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la Rpublique, la
matrone romaine, l'pouse selon le coeur des patriciens, gardait la
maison et filait la laine.

Pourquoi, ce rle serait-il devenu risible ou dshonorant? Point de vie
de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir
l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient srs d'y trouver
la concorde et la paix, le mnage rang et la vaisselle luisante,
l'ordre et la propret qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des
maisons pauvres; et c'est  la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle
est de veiller  la discipline de l'intrieur,  l'entretien du foyer, 
la bonne tenue des enfants,  la rgularit des repas,  l'exactitude et
 la dcence de la vie de famille. Elle doit tre la fe du logis. Il
n'est pas possible qu' respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus
dsordonn ne prenne peu  peu de meilleures habitudes. On sait que
l'pargne est la premire condition de l'aisance; et si le pre apporte
l'argent, il incombe  la mre de le conserver. Femme sans ordre, mnage
sans pain.

M. Lavisse disait nagure en termes excellents: Il faut  la maison
ouvrire la dignit de la femme modestement bien leve. Quand cette
dignit, une dignit douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se
laisse seulement sentir, une dignit de violette,--est accompagne de
grce et de patience, elle est trs puissante[57]. C'est qu'au fond du
coeur le Franais, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier
de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mrite.

[Note 57: Discours prononc  la distribution des prix de l'orphelinat
des Alsaciens-Lorrains, _Journal des Dbats_ du 22 juin 1896.]

Dans nos intrieurs, la mre est vraiment souveraine; et son autorit
bienfaisante s'tend sans difficult au mari, aux enfants et aux aides,
parce que l, dans l'intimit du foyer, elle s'exerce dans son domaine
naturel. En France, la femme est, par fonction et par dfinition, la
matresse de maison. Vienne le jour o, pousse par des ides
d'indpendance excessive, elle se rpandra au dehors sous prtexte de
mieux panouir son individualit, que deviendra, je le demande, le foyer
dsert? Une ruine inhabitable o la famille nglige, dsunie, ne
trouvera ni le repos ni le bon exemple.


V

Voulez-vous connatre le secret des bons mnages? Chacun des poux reste
 sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obissant
sans en avoir conscience. Ils sont si troitement lis qu'ils ne font
qu'un coeur et qu'une me. Ils ralisent le mariage parfait. N'oublions
pas que les conjoints doivent se donner l'un  l'autre, sans
restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatral,
un change, un don mutuel. Aucun des poux ne devient la chose, le
domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est  charge de rciprocit.
Si donc on tient absolument  ce que le mariage engendre une sorte de
droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une
proprit de la femme comme il fait de la femme une proprit du mari.
Elle est  lui, il est  elle, disait le franciscain Berthold. En
rsum, ils s'appartiennent l'un l'autre,  la vie,  la mort, _ad
convivendum, ad commoriendum_.

Cela tant, un bon mnage suppose une alliance de bonnes volonts qui se
respectent, se mnagent, se supportent, se conseillent et s'aiment
rciproquement, un change continu de concessions mutuelles et de mutuel
appui, une association si troite d'esprit, de coeur et d'activit qu'au
besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans
froissement, sans conflit. Ce mnage idal est aussi puissamment arm
qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire
que les femmes franaises ne se refuseront point, de gaiet de coeur, 
le prendre pour modle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.

Sans doute, nous avons revendiqu et conquis successivement tant de
liberts, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puril de nous tonner que
certaines femmes agites veuillent prendre part au partage. Mais faut-il
en conclure que le sexe tout entier s'apprte  rclamer,  son tour,
toutes les liberts que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que
l'immense majorit des femmes franaises se contente ou s'accommode de
nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne rclament, ainsi que
nous le verrons plus loin, que des tempraments ou des corrections de
dtail trs acceptables.

Il y a d'abord les femmes qui ont reu une forte ducation religieuse,
femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent
courageusement leurs devoirs d'pouse et de mre  tous les degrs de
l'chelle sociale. Celles-l ne sont point travailles de si grandes
vellits d'indpendance, et elles sont innombrables en nos provinces de
France. Ces bonnes chrtiennes n'ont aucun got pour les revendications
audacieuses et les plbiscites tapageurs; ou, si elles prennent part 
ces derniers, c'est pour adresser  leurs soeurs plus turbulentes un
rappel  l'ordre comme celui-ci: Je pense que le Code a grandement
raison de dire que la femme doit obissance  son mari, puisque
Notre-Seigneur Jsus-Christ l'a dit avant le Code et a impos cette
obissance aux femmes chrtiennes, bien avant que Napolon l'ait impose
aux femmes franaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer
surprises ou humilies d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'
ce  quoi elles sont dj obliges devant Dieu[58]. C'est le langage de
la sagesse chrtienne. Et comme notre lgislation du mariage n'est
vraiment que la conscration civile de la vieille conception dogmatique,
il se trouve qu'en cette matire dlicate la religion est le plus ferme
appui de la loi.

[Note 58: _Annales politiques et littraires_ du 9 aot 1896, p. 86.]

A ct de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obissent par
principe, il en est d'autres qui, moins attaches aux commandements de
l'glise, obissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude.
C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir  des
familles unies dont le chef est aim estim, respect. Faonnes par
l'exemple, elles obissent  leur mari comme elles ont vu leur mre
obir  leur pre, le plus naturellement du monde, avec une docilit
confiante dont elles ne se sentent aucunement diminues.

Enfin, sans tre dvotes ni routinires, il est des femmes qui ont le
secret d'obir, non plus par devoir religieux ou par soumission
hrditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprme habilet.
Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier  un
commandement, c'est encore de se faire ordonner prcisment ce qu'on
dsire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de
femmes y excellent.

On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits 
la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil:
ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux
Caton s'en plaignait amrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur
suggestion est dcisive, leur influence prpondrante. Laissant 
l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilit de l'action, elles
restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du
mot de Mme de Stal: Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y
soumettre, elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous
faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la
vie prive, la femme franaise est toute-puissante, quand elle le veut.
Aussi bien ne rclame-t-elle point tant de droits, se sachant en
possession de tant de privilges! Et si l'on excepte une minorit
bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'galit conjugale
dans la crainte de s'aliner les faveurs masculines. A cette question:
Quelle est la base unique du bonheur des femmes? Mme Campan rpondait:
La douceur de leur caractre. Et Mme de Maintenon, qui se connaissait
en diplomatie, ajoute dans ses _Mmoires_: Pour les femmes, la douceur
est le meilleur moyen d'avoir raison[59].

[Note 59: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
novembre 1896, p. 840.]

Quoi qu'on puisse penser de l'autorit maritale (et nous persistons 
croire qu'elle est souvent plus apparente que relle), les hommes ont un
sr moyen de la conserver et mme de la raffermir. Se faire une
conscience plus nette du devoir de protection dfrente qui leur incombe
vis--vis des femmes; se montrer dignes des prrogatives masculines par
l'action et la volont, par l'nergie et le sang-froid, par la loyaut,
l'honneur et la bont; travailler, peiner, souffrir sans trop de
plaintes et sans trop de dfaillances; opposer  la vertu,  la
vaillance,  la fiert des femmes, une fiert, une vaillance, une vertu
surminentes: voil le secret d'tre matre chez soi sans
amoindrissement pour personne.

Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en
gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprmatie. La primaut
du verbe et du poing est mprisable. L'autorit de la loi ne sauverait
pas mme l'autorit de l'homme, le jour o celle-ci serait srieusement
menace. Nous ne resterons suprieurs en droit  la femme que si nous
savons lui rester suprieurs en fait, c'est--dire en valeur et en
caractre. A bon entendeur, salut!

Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous
suffira que l'autorit maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un
indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientt) toutes les
restrictions ncessaires.




CHAPITRE IV

A propos de la dot


       SOMMAIRE

       I.--LE MAL QU'ON EN DIT.--LES MARIAGES
       D'ARGENT.--RCRIMINATIONS FMINISTES ET SOCIALISTES.

       II.--PEUT-ON ET DOIT-ON SUPPRIMER LA DOT?--LE BIEN QU'ELLE
       FAIT.--LA FEMME DOTE EST PLUS FORTE ET PLUS LIBRE.

       III.--MARIAGE SANS DOT, MARIAGE SANS FREIN.--FILLES 
       PLAINDRE ET PARENTS  BLMER.--DUCATION  MODIFIER.


I

A toute poque, la dot a servi de prtexte aux plus violentes attaques
contre nos institutions matrimoniales. Aujourd'hui plus que jamais, par
un effet de ce penchant  l'exagration qui se remarque en toute socit
mal quilibre comme la ntre, il n'est personne qui ne puisse lire ou
entendre les plus folles ou les plus furieuses diatribes contre les
mariages d'argent. Il semble que l'union de l'homme et de la femme ne
soit plus en France qu'une juxtaposition de fortunes, un arrangement
commercial, une combinaison mercantile, une simple affaire; car, si
l'homme fait la chasse  la dot, la femme fait la chasse  la position:
deux calculs qui se valent. N'est-ce pas se vendre galement que de
chercher dans un mari les avantages de son rang ou de briguer chez une
jeune fille la grosse somme et les esprances? Et l'on va jusqu' dire
que les parents, qui subordonnent le mariage de leurs enfants  de
pareilles proccupations, mritent le nom d' entremetteurs. Le monde,
en d'autres termes, a fini par commercialiser l'acte le plus sacr de la
vie, le don de soi-mme, que l'amour seul a le privilge de justifier et
d'ennoblir.

On est tonn de retrouver ces jugements sommaires et excessifs sous la
plume d'crivains srieux. La peste du foyer moderne, crit M.
Lintilhac, c'est l'pouse dote. La dot dgrade l'pouseur d'abord. Elle
dprave l'pouse ensuite. D'autres font remarquer, par un rapprochement
plein de dlicatesse, que le mari est l'Alphonse patent du foyer.
Prendre une matresse qui vous plat et l'entretenir, est un cas
pendable. Prendre une femme qui vous dplat et se faire entretenir par
elle, est au contraire d'une moralit courante. Qui expliquera cette
contradiction? Ce que l'opinion tient pour un dshonneur en dehors des
justes noces, parat le plus simple du monde aprs la crmonie. Aussi
Mme de Marsy, la distingue prsidente du Ladie's Club de Paris,
traite la dot de coutume humiliante pour la femme et en rclame
instamment l'abolition pure et simple, cette abolition lui paraissant
un premier pas vers le bonheur[60].

[Note 60: Lettres cites par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 70-71.]

Cette suppression absolue s'imposerait d'autant plus  notre poque,
qu'au sentiment des outranciers du fminisme rvolutionnaire, la dot
transforme le mariage en un pur trafic esclavagiste. On nous dira, par
exemple, qu'il n'est rien de plus immoral que de renoncer, moyennant
finances,  son honneur et  sa libert, que c'est une chose abominable
d'acheter l'amour et la maternit au prix du sacrifice de sa personne et
de sa dignit. On ira jusqu' trouver la condition de la matrone plus
abjecte que la profession de la courtisane, puisque celle-ci ne prte
que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnte femme
se livre tout entire et pour jamais[61]. D'o il faudrait conclure que
la plus vertueuse des mres de famille est, par le fait de sa dot, moins
digne de respect que la dernire des dvergondes.

[Note 61: Benot MALON, _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, pp.
361-363.]

C'est de l'extravagance pure. Sans tomber en ces excs de langage, les
jeunes filles de bonne maison ne sont pas rares qui pensent opposer 
l'institution de la dot de plus srieuses et plus relles objections.
Tmoin cette confidence qui nous fut faite: Je ne suis pas assez riche
pour me marier. Les jeunes gens d'aujourd'hui savent compter. Nos petits
talents, nos petits mrites, l'instruction, la beaut mme, ne servent
pas  grand'chose. Il n'est pas jusqu' notre nom qui ne soit pour nous
une tiquette ngligeable, puisque nous le perdons en nous mariant.
Combien nos frres sont plus heureux! S'ils n'pousent plus des
bergres, ils ont la ressource, quand ils sont titrs, d'anoblir des
fermires ou des marchandes.

Enfin de bons esprits, s'inspirant de l'intrt gnral, proposent
d'abolir la dot sous prtexte que cette suppression ranimerait toutes
les forces puises du pays. Ils nous assurent que, dbarrasss du souci
d'amasser la dot de leurs enfants, les poux auront toute facilit de se
payer le luxe d'une nombreuse famille, et que le mariage, affranchi des
considrations d'argent, redeviendra, au grand profit de la morale,
l'union dsintresse de deux mes et de deux vies. Voulez-vous rsoudre
la crise du mariage? C'est bien simple: supprimez la dot.


II

Mais, au fait, est-il si facile de supprimer la dot? Cette institution
n'est pas seulement l'oeuvre de la loi; elle est entre profondment
dans nos moeurs. Et s'il est ais de modifier le Code, il n'est pas
aussi simple de corriger un peuple de ses mauvaises habitudes. L'usage
est une citadelle inexpugnable: la dot s'y est installe depuis des
sicles; nulle rforme lgislative ne l'en dlogera de sitt. Le temps,
qui fait les coutumes, peut seul les dfaire; et le temps n'est jamais
press. Nous ne croyons point  la disparition prochaine de la dot.

Il y a mieux. La dot est-elle une si grande coupable? Je sais bien qu'il
est de bon ton de l'attaquer au nom du pur amour; je sais encore qu'elle
rend trop rares les mariages d'inclination et trop frquents les
mariages d'argent, au dtriment de l'idalisme sentimental cher aux mes
tendres qui voudraient unir les plus dignes aux plus belles. Mais,--sans
rappeler que la dot permet quelquefois aux laides de se relever de leur
disgrce immrite,--on ne rflchit pas assez qu'elle a plus fait que
toutes les lois d'mancipation pour la dignit, pour la libert, pour
l'autorit de la femme marie. L'homme qui accepte une dot en se mariant
aline une part de sa puissance. Comptable des deniers de sa femme, il a
les mains lies. Dans une de ses comdies, Plaute prte  l'un de ses
personnages cette apostrophe fameuse: Pas de dot! pas de dot! Avec sa
dot, une femme vous gorge. Je me suis vendu pour une dot. C'est
pourquoi Solon, dsireux d'accomplir de grandes choses, abolit la dot,
assujettit la femme au mari et la clotra dans le gynce. Et du coup
l'Athnienne perdit sa libert.

L'apport d'un patrimoine propre  la socit conjugale investit
naturellement l'pouse d'un certain pouvoir de contrle sur les actes du
mari; il lui confre, en outre, un peu de cette considration qui
s'attache  la fortune. D'autre part, la femme dote ne peut plus tre
traite comme une charge, comme un passif pour le mnage. Ayant vers
son enjeu  la partie, elle a le droit de se dire personnellement
intresse aux pertes et aux gains. En augmentant sa coopration
effective, la dot contribue donc  accrotre le prestige et l'autorit
de la femme.

Cela est surtout visible dans la petite bourgeoisie commerante. L,
vraiment, l'galit est faite entre mari et femme. Ayant grossi de son
bien le fonds commun, participant de ses deniers aux charges du mnage
et aux oprations du ngoce, elle en tire argument pour surveiller la
gestion du mari. Aussi bien est-elle, au sens plein du mot, son
associe. Elle est dans le secret des affaires et participe aux travaux
du magasin; elle tient les critures et apure les comptes; elle prside
 la caisse, prpare les inventaires, discute le budget, rduit souvent
les dpenses et trouve le moyen de faire des conomies. Plus d'une
s'entend merveilleusement au commerce. Combien mme sont l'me de la
maison?

La dot permet donc  la femme de s'occuper plus activement et plus
directement des intrts de la famille, en l'autorisant  surveiller
l'administration de son conjoint. Elle lui fournit un argument, un
appui; un rempart pour se mieux dfendre contre les empitements
possibles de la puissance maritale.


III

Oui, la dot a du bon. Qui ne sait que, dans la socit actuelle,
l'argent est le grand librateur? A ce propos, M. Jean Grave, dont on
connat les aspirations anarchistes, exprime cette ide que les
protections de la loi sont plus  la porte des femmes riches que des
femmes pauvres, les premires ayant la facult de se librer, moyennant
finances, des liens mmes du mariage[62]. Les poursuites en divorce et
en sparation sont,--je n'ose dire moins lentes, car elles ne sont
rapides pour personne,--mais plus faciles pour celle qui paie bien que
pour celle qui paie mal. Que de dmarches, que d'ennuis pour obtenir
l'assistance judiciaire! Combien illusoire et dangereuse est l'action
d'une femme pauvre contre un mari sans le sou qui peut la quitter 
volont et la rouer de coups  l'occasion!

[Note 62: _La Socit future_, ch. XXII, p. 339.]

Actuellement, la dot est la meilleure garantie du respect de la
personnalit fminine. Elle permet  la femme de choisir un peu son
poux. Qu'on la supprime, et l'pouse retombera plus faible et plus
misrable sous la loi de l'homme. Prise pour elle seule, apportant au
mnage ses grces  entretenir et son apptit  satisfaire, tes-vous
sr que le mari ne la tiendra jamais pour un passif, pour une charge
sans compensation? Supprimez la dot, et la femme sera plus troitement
lie au mari. Comment s'en sparer, puisque, n'ayant rien apport, elle
n'aurait rien  reprendre? Supprimez la dot, et la femme sera plus
strictement assujettie au mari; car celui-ci, pourvoyant seul aux
dpenses du mnage, voudra augmenter ses pouvoirs en proportion de ses
obligations. Ne devra-t-elle pas tout subir, puisqu'il la nourrira? De
ce jour, confesse M. Jules Bois lui-mme, elle n'a plus de sort, plus
de vie propre, je la vois plus dnue de destine que le chien de la
maison qui saura bien, mis  la porte, vivre dans la rue[63]. A mariage
sans dot, femme sans force et mari sans frein.

[Note 63: _L've nouvelle_, p. 156-157.]

Comme on le voit, la dot confre  la femme marie plus d'autorit, plus
de scurit, plus d'indpendance. Beaucoup me rpondront que c'est
acheter bien cher un mari et que, pour en avoir un de quelque qualit,
il faut y mettre un prix de plus en plus lev. Comment, d'ailleurs, ne
serait-on pas attrist de voir un si grand nombre de filles agrables et
mritantes aspirer vainement au mariage, faute d'argent  offrir aux
pouseurs? Rien de plus mlancolique que l'histoire de la demoiselle
sans dot qui vieillit sans tre recherche. Ses amies, plus fortunes,
se marient les unes aprs les autres: elle seule n'est point demande.
Chaque hiver, ses parents la tranent de salon en salon. Les jeunes gens
la font danser volontiers, car elle est spirituelle et touchante; mais
ils pousent les autres, celles qu'on ne regarde pas et dont la richesse
fait passer la laideur ou la sottise. Comme elle ne manque point de
srieux et de rflexion, elle sait le peu qu'elle vaut et la solitude
qui l'attend, et elle s'attriste. Puis vient l'arrire-saison. Les
inconnus l'appellent madame; et cette appellation respectueuse la fait
pleurer, car elle n'a ni mari  gronder, ni enfants  chrir et 
caresser. Et insensiblement le vide et l'oubli se font autour d'elle.
C'est une vie perdue. Il faut une grande me pour ne point s'en aigrir.
De fait, beaucoup de vieilles filles se rsignent  la saintet avec
grce et mlancolie. Je les admire.

Mais  qui la faute? Beaucoup moins  l'institution de la dot qu'
l'ducation disproportionne que les parents ont la dtestable habitude
de donner  leurs filles. On les pare, on les fte, on les gte; on leur
inculque des gots de luxe et des habitudes de frivolit, qu'elles
seront incapables de satisfaire plus tard. Et lorsqu'elles sont devenues
mariables, on est tout surpris d'apprendre que la famille ne peut offrir
qu'une dot plus ou moins maigre, insusceptible de soutenir le train de
vie auquel le pre et la mre les ont accoutumes. Si encore
mademoiselle avait le courage, en se mariant, de faire peau neuve, de
couper court  la dpense, de se contenter, par exemple, de deux
toilettes par an, au lieu de s'en donner deux par saison! Mais coquette
on l'a faite, coquette elle restera. Combien de dots passent en bijoux
et en colifichets, au lieu de subvenir, suivant leur dfinition, aux
charges du mnage? Lorsqu'un jeune homme  marier dnombre les magasins
en flnant par les rues les plus commerantes de sa ville, et qu'il
observe qu'en moyenne sept boutiques sur dix concernent la toilette et
le luxe de la femme, il ne peut s'empcher de se dire que celle-ci cote
trop cher  vtir et  orner, et qu'avec les modestes revenus de son
travail il lui serait impossible de payer les robes et les chapeaux de
Madame.

Sans proscrire l'instruction qui doit tre plus soigne aujourd'hui
qu'autrefois, la premire chose  faire pour une fille qui veut trouver
un mari, c'est de revenir bravement  l'ancienne simplicit, de remettre
en honneur les travaux domestiques, de se prparer  une vie srieuse,
vaillante et dvoue, d'instaurer en son coeur un idal d'honneur et de
vertu qui fasse dire d'elle aux pouseurs: Voil une jeune fille qui
sera courageusement attache  son mnage et  ses devoirs! Elle est
digne d'tre la mre de mes enfants. Il n'y a de vie conjugale,
honorable et sre, que celle qui repose sur un travail mritoire,
conforme  la condition de chacun. Que les parents lvent leurs filles
en consquence, et le mariage sans dot ne tardera pas  refleurir dans
nos classes aises.

Les femmes sont donc mal venues  se plaindre de la dot: leur
coquetterie l'a rendue de plus en plus ncessaire. Avec des gots plus
modestes et des aspirations moins leves, les jeunes filles se
marieraient plus aisment.

Cela est si vrai que la dot elle-mme excite de moins en moins les
apptits des jeunes gens de la bourgeoisie, tant le mariage leur fait
peur! Nos demoiselles (on ne saurait trop le rpter) ne sont pas assez
pratiques, simples, srieuses. Ourler des mouchoirs ou surveiller une
omelette, une crme, un rti, semble tout  fait indigne d'une crature
intelligente. En dehors des talents d'agrment, dont les candidats au
mariage ont raison de faire peu de cas, qu'est-ce qu'elles savent?
qu'est-ce qu'elles font? La vrit nous oblige mme  dire que, dans un
certain monde, la plupart ne sont bonnes qu' s'amuser. Dresses au
plaisir, elles entendent vivre pour le plaisir. Habitues  tuer le
temps sans profit pour elles-mmes et pour les autres, elles considrent
la vie comme un carnaval sans fin. Or, nos jeunes gens savent ce qu'une
mondaine vapore cote  la bourse du mari, ce que le plaisir apporte
aux mes vaines de tentations et de chagrins, ce que la dignit du foyer
y perd, ce que le dvergondage des moeurs y gagne. Ils se disent
qu'entre le cot de la vie et le taux de leurs appointements l'quilibre
serait vite rompu, que longs et infructueux sont les dbuts d'une
carrire librale et que bon nombre d'emplois publics nourrissent
maigrement leur homme; et  ces jeunes gens qui ont plus d'esprit de
calcul que de chaleur d'me, le mariage devient un pouvantail. Encore
une fois,  qui la faute, sinon moins  la dot qu'aux femmes elles-mmes
qui l'ont rendue ncessaire afin d'entretenir leur luxe et de soutenir
leur vanit?

Au surplus, la dot n'est gure attaque que par celles qui n'en ont pas.
Quant aux femmes pourvues de ce prcieux avantage, elles ont aujourd'hui
la prtention d'en jouir pour elles seules, de l'administrer, dpenser,
dvorer mme, si le coeur leur en dit, sans l'autorisation du mari.
N'est-il pas juste que l'pouse qui apporte la galette, comme dit le bon
peuple, la garde ou la mange? Nous touchons ici  une question
subsidiaire des plus actuelles et des plus irritantes, que nous n'avons
ni le moyen ni l'intention d'luder.




CHAPITRE V

Du rgime de communaut lgale


       SOMMAIRE

       I.--UNE REVENDICATION DE L'AVANT-COURRIRE.--POURQUOI LES
       GAINS PERSONNELS DE LA FEMME SONT-ILS AUJOURD'HUI  LA
       MERCI DU MARI?--LA COMMUNAUT LGALE EST NOTRE RGIME DE
       DROIT COMMUN.

       II.--REMDES PROPOSS.--ABOLITION DE L'AUTORIT
       MARITALE.--SPARATION DES BIENS JUDICIAIRES.--SUBSTITUTION
       DE LA DIVISION DES PATRIMOINES  LA COMMUNAUT LGALE.

       III.--POURQUOI NOUS RESTONS FIDLES  LA COMMUNAUT DES
       BIENS.--CE VIEUX RGIME FAVORISE L'UNION DES POUX.--POINT
       DE SOLIDARIT SANS PATRIMOINE COMMUN.--MFIANCE ET
       INDIVIDUALISME: TEL EST L'ESPRIT DE LA SPARATION DE BIENS.

       IV.--LA COMMUNAUT LGALE PEUT ET DOIT TRE
       AMLIORE.--RESTRICTIONS AUX POUVOIRS TROP ABSOLUS DU
       MARI.--CE QU'EST LA COMMUNAUT DANS LES PETITS MNAGES
       URBAINS OU RURAUX.

       V.--LA SPARATION EST UN PRINCIPE DE DSUNION.--POINT DE
       NOUVEAUTS DISSOLVANTES.--DERNIRE CONCESSION.


On pense bien que notre intention n'est pas de traiter cette grosse
question en juriste minutieux. Une pareille tude serait ici fastidieuse
et dplace. M. d'Haussonville, qui se rcuse  ce sujet avec trop de
modestie, a raison de dire que c'est la partie la moins rcrante de
tout le Code. Aussi bien aurons-nous suffisamment rempli notre dessein,
si nous parvenons  faire comprendre, sans trop d'efforts, aux personnes
les moins verses dans les choses du droit, ce qu'exige actuellement une
protection plus efficace des intrts pcuniaires de la femme marie.


I

Une association fministe constitue pour dfendre les intrts gnraux
du sexe faible, l'_Avant-Courrire_, dont Mme Schmahl est l'habile et
zle prsidente, a pris en main une revendication trs srieuse et trs
pratique  laquelle la sympathie publique semble dsormais acquise. Il
s'agit du droit pour les femmes maries de disposer des gains provenant
de leur travail personnel. Cette innovation intresse six millions de
femmes, dont plus de quatre millions d'ouvrires. Je n'en sais point de
plus quitable ni de plus urgente.

Il n'est aucune femme qui soit moins  l'abri des abus de la puissance
maritale que la femme ouvrire. Qu'est-ce qui n'a connu un de ces petits
mnages o le mari, bon ouvrier tant qu'il est  jeun, fte copieusement
le lundi, et parfois mme le mardi, pour marquer sans doute combien il
est affranchi de la superstition du dimanche? Tout l'argent de la
semaine passe en ces bombances hebdomadaires, pendant qu'au logis la
mre et les petits meurent de faim et tremblent de peur; car chacun sait
que l'argumentation d'un ivrogne est toujours frappante. Et  ce pre de
famille, incapable ou indigne de grer le petit pcule qui doit faire
vivre la maison, le Code civil laisse le maniement absolu des ressources
du mnage. Bien plus, vouant le salaire de la semaine  un gaspillage
certain, il interdit  la femme d'y mettre la main, ft-ce pour le
disputer au cabaretier. Et c'est le pain de la famille!

Il y a mieux encore: force de travailler de son ct pour entretenir le
foyer et nourrir les enfants, la femme touche une rmunration
laborieusement gagne. Nombreuses sont les ouvrires dont le salaire est
ncessaire pour quilibrer le budget de chaque semaine.

Mais ne croyez point qu'tant son oeuvre, ce gain personnel sera son
bien. Dans un accs de mauvaise humeur, le mari peut le rclamer comme
sien. Et tel est effectivement son droit. On a vu des hommes, forts de
l'autorit que leur accorde la loi, faire main-basse sur les gains de
leur femme, pour l'obliger  rintgrer le domicile conjugal, d'o les
violences l'avaient chasse. Battre sa femme et l'affamer ensuite, c'est
trop. Comment expliquer de pareilles infamies?

Voici la clef de ce petit mystre d'iniquit.

On sait que la population ouvrire ne recourt presque jamais 
l'intervention coteuse du notaire avant de se prsenter devant Monsieur
le maire et Monsieur le cur. A quoi bon, d'ailleurs, un contrat de
mariage pour qui n'apporte au mnage que son coeur et ses hardes? Or, en
l'absence de conventions matrimoniales crites, c'est le rgime de la
communaut lgale qui dtermine les relations pcuniaires de la femme et
du mari. Si bien qu'on a pu dire que la communaut lgale est, par une
prsomption du Code, le contrat de mariage de ceux qui n'en font point.
Hormis les poux riches ou aiss qui adoptent expressment un rgime
diffrent, la communaut lgale est donc aujourd'hui la rgle des
mnages franais.

On voit par l que la question qui nous occupe est d'ordre gnral. Elle
n'intresse pas seulement l'ouvrire force de travailler pour subvenir
aux besoins de son intrieur, mais encore la femme marie qui exerce,
sans y tre contrainte par la ncessit, la profession d'employe,
d'institutrice, d'artiste ou d'crivain. Cette femme est-elle matresse
de son gain? Peut-elle en disposer?

Non, si elle est marie sous le rgime de la communaut, qui, en
l'absence de contrat de mariage, est le rgime de droit commun impos
lgalement aux poux. Et notons qu'en France, o la proprit est
morcele, il n'est que 32 mariages sur 100 dans lesquels les poux
prennent soin de passer par-devant notaire des conventions
matrimoniales. Restent 68 unions pour 100 dans lesquelles les conjoints,
s'tant maris sans contrat, sont rputs communs en biens. A Paris, on
compte environ 285 contrats pour 1 000 mariages dans les quartiers
riches, tandis que la moyenne atteint  peine le chiffre de 60 pour 1
000 dans les quartiers pauvres[64].

[Note 64: _La femme devant le Parlement_ par Lucien LEDUC, p. 97, note
2.]

Il suit de l que le rgime de communaut, prsum par la loi en
l'absence de contrat, gouverne la trs grande majorit des familles
franaises. Et par ce rgime, le mari est institu seigneur et matre
des biens de la communaut. Et par biens communs on entend tout ce qui
doit alimenter, par destination, le budget domestique et, au premier
chef, les salaires gagns par les deux poux. Le mari a donc le droit de
toucher lui-mme le produit du travail de sa femme, de le dissiper, de
le manger, de le boire. Il lui est loisible pareillement de disposer 
son gr des meubles du mnage, de les engager, de les vendre, de les
briser. Plac par la loi  la tte de la communaut, le mari ouvrier est
un petit monarque absolu. Rien de mieux, quand il est digne de sa
toute-puissance; mais s'il en abuse?


II

Remarquons tout de suite que l'abolition pure et simple de l'autorit
maritale serait un remde pire que le mal. Tant que le mariage sera une
association, tant qu'il sera prfr  l'union libre, il lui faudra une
cohsion qui suppose une hirarchie, une force d'unit qui suppose un
chef. Que ce chef soit le mari ou la femme, peu importe; mais ce sera
ncessairement l'un des deux. Et puisque la femme n'a pas encore rclam
le commandement pour elle et l'obissance pour l'autre, il est naturel
de conserver  l'poux la puissance maritale, sauf  garantir l'pouse
contre les excs qui peuvent en rsulter. Comment y parvenir?

La femme, dira-t-on, a un moyen efficace de se soustraire  la tyrannie
dpensire du mari: c'est la sparation de biens judiciaire. Si elle
souffre trop de la gestion malhonnte ou malhabile de son poux, qu'elle
s'adresse au tribunal: celui-ci, aprs examen, disjoindra les
patrimoines et la rintgrera dans la direction de sa fortune.--Joli
remde, en vrit! Sans doute, les biens une fois spars, la femme aura
la disposition exclusive de ses propres salaires. Mais pour en arriver
l, que d'ennuis, que de dmarches, que d'interruptions de travail, que
de journes perdues, que de drangements, que de scnes, que de prils!
D'abord, une instance en sparation de biens quivaut, en l'espce, 
une dclaration de guerre  laquelle le mari rpondra souvent par la
violence. Ensuite, la sparation de biens implique une procdure lente
et complique qui, pour tre gratuite, doit tre prcde elle-mme de
l'assistance judiciaire. Voyez-vous une ouvrire rduite, pour se
dfendre contre son homme,  s'emptrer longuement dans cet appareil de
protection? Joignez que la sparation de biens est de peu d'utilit 
qui n'a pas de biens. En ralit, la sparation judiciaire ne fonctionne
avantageusement qu'au profit des poux plus ou moins fortuns. Elle
accable les pauvres plus qu'elle ne les aide.

Comment donc restituer  la femme la libre disposition des fruits de son
travail? Il est une solution radicale qui agre fort aux fministes:
elle consisterait  faire de la sparation de biens le droit commun des
familles franaises. Au lieu de la prononcer par jugement dans les cas
dsesprs, elle driverait de la loi elle-mme et, comme telle, serait
prventive. Sous ce rgime, tous les poux maris sans contrat
conserveraient le maniement de leur fortune personnelle.

Il est remarquable que tous les groupes fministes, depuis
l'extrme-droite jusqu' l'extrme-gauche, font des voeux, plus ou moins
absolus, en faveur de la sparation de biens. Une fministe chrtienne
nous assure que, si les hommes, connaissant mieux la loi, usaient de
tous les droits qu'elle leur confre, la socit conjugale serait
inhabitable pour la femme[65]. C'est pourquoi,  l'heure qu'il est, le
sparatisme conjugal l'emporte dans tous les Congrs  d'crasantes
majorits. D'o vient ce mouvement d'opinion? Des pouvoirs souverains
que le Code civil donne au mari sur la communaut.

[Note 65: Rapport de Mlle Maugeret sur la situation lgale de la femme.
_Le Fminisme chrtien_, mai 1900, p. 144.]

Sous ce rgime, en effet, les poux sont trop ingalement traits. Le
mari peut presque tout, la femme presque rien. Celle-ci n'est pas mme
investie d'un droit de contrle sur la gestion de celui-l; ce qui a
fait dire que la femme est associe moins actuellement qu'ventuellement
 son mari. Il faudra qu'elle accepte la communaut, lors de la
dissolution du mariage, pour consolider ses droits sur le patrimoine
commun. Remarquez, je vous prie, s'crie Mme Oddo Deflou, l'immoralit
d'une disposition qui condamne la femme  attendre, pour raliser ses
esprances, que son mari soit mort.[66] Le rgime de communaut est un
trompe-l'oeil. Au lieu d'associer les poux, il sacrifie les intrts
de la femme aux caprices de l'homme.

[Note 66: Rapport lu au Congrs des OEuvres et Institutions
fminines, en 1900.]

Par contre, la sparation de biens est le rgime le plus favorable 
l'indpendance de la femme, celle-ci conservant en ce cas la gestion et
la jouissance de sa fortune. Aussi ne peut-elle s'en prvaloir
aujourd'hui qu' la condition de le stipuler expressment dans son
contrat de mariage. Grce  quoi, l'autorit maritale est rduite  son
minimum de puissance. Madame peut s'obliger sur tout son patrimoine pour
tout ce qui concerne l'entretien de ses biens. Mais hors de l, elle
doit obtenir encore l'autorisation maritale pour disposer,  titre
onreux ou gratuit, de ses immeubles, de ses valeurs et mme de son
mobilier,--l'alination d'un meuble n'tant valable, d'aprs la
jurisprudence, qu'autant qu'elle est ncessite par les besoins de
l'administration. En plus de cette rserve, le mariage exerce sur les
droits de l'pouse cette autre consquence invitable, que les charges
du mnage se rpartissent entre les poux, d'aprs une proportion
dtermine par le contrat ou fixe,  son dfaut, par la loi au tiers
des revenus de la femme.

L'pouse, d'ailleurs, est toujours libre de laisser  son conjoint la
gestion de sa fortune, et cette dlgation confiante est de rgle dans
les bons mnages. Mais le mari ne peut invoquer aucun droit de mainmise
sur les biens de la femme pour empcher celle-ci de reprendre,  son
gr, leur administration.

Clair, simple, franc, sans embches pour les tiers, sans tentations
d'usurpation pour les poux, ce rgime contractuel a pour lui,
ajoute-t-on, une prsomption de faveur dcisive: c'est,  savoir, son
expansion continue  travers le monde civilis. Admise comme rgime
lgal de droit commun, la sparation de biens consacrerait (c'est le
voeu des fministes) l'autonomie de la femme marie. Au lieu d'tre la
loi exceptionnelle de quelques-uns en vertu d'une convention
matrimoniale expresse, on souhaite consquemment qu'elle devienne, en
vertu d'une prescription lgislative, la loi gnrale de tous les
mnages qui se forment sans contrat.


III

Et pourtant, toutes ces considrations ne parviennent pas  nous
dtacher de notre vieux rgime de communaut.

Les conjoints spars de biens sont dsunis pcuniairement. La division
des patrimoines suppose la mfiance. En faire la rgle gnrale des
mariages, c'est relcher les liens de la vie commune et, par suite,
affaiblir l'unit du foyer domestique. Pour tre secourable aux femmes
mal maries, convient-il d'dicter une loi nuisible aux bons mnages?
Imaginez-vous deux poux portant le mme nom, habitant le mme toit,
ayant mme chambre, mme lit, mme vie, et se tenant l'un  l'autre ce
joli langage: Nous avons mari nos personnes, car cela est de petite
consquence; quant  marier nos patrimoines, en vrit, cela serait trop
grave. Nos biens resteront propres. Corps et me, nous nous sommes
donns tout entiers: n'est-ce pas assez? Pour ce qui est de nos fortunes
particulires, c'est--dire propres  chacun de nous, il sera dfendu 
Monsieur de mordre dans le morceau de Madame et  Madame de grignoter la
portion de Monsieur. Et ce rgime de mfiance serait la loi commune des
poux franais! Il est la prudence mme: c'est convenu. Est-il, par
contre, suffisamment conjugal? Lorsqu'on s'entend bien entre mari et
femme, la communaut vaut mieux que la distinction des biens. Alors le
pcule domestique figure une pomme indivise qu'il est doux de conserver
ou mme de croquer ensemble. L'union des bourses complte et affermit
l'union des coeurs.

Notez que ceux qui s'inspirent de l'intrt particulier de la femme,
beaucoup plus que de l'intrt gnral de la famille, ne peuvent
substituer au rgime lgal de communaut que le rgime dotal ou la
sparation de biens. Quant au rgime dotal, il met les deux conjoints en
suspicion. Il protge la dot et contre la femme et contre le mari. Il
fait des biens dotaux une masse indisponible sur laquelle aucun des
poux n'a le droit de porter la main. Par excs de prudence, il tient la
femme pour incapable de grer sa fortune et le mari pour indigne de
suppler sa femme. C'est un rgime de mfiance mutuelle et
d'inalinabilit gnante. Beaucoup d'hommes refusent de l'accepter, et
le fminisme a la sagesse de ne le point recommander.

Toutes ses prfrences vont  la sparation de biens. Bien de plus
simple en apparence:  chaque poux son patrimoine. Aujourd'hui, la loi
suppose qu'en l'absence de conventions, les poux mettent en commun la
proprit de leurs biens mobiliers et les revenus de leurs biens
fonciers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer qu'en l'absence de
conventions, chacun entend garder ce qui lui appartient? Vienne, aprs
cela, le divorce, la sparation ou la mort: les fortunes seront vite
partages, n'ayant jamais t confondues. Plus de liquidations onreuses
et interminables. Comme on n'aura jamais rien embrouill, il n'y aura
rien  dbrouiller[67].

[Note 67: Rapport dj cit de Mme Oddo Deflou sur le rgime des biens
de la femme marie.]

Mais nous ne pouvons nous rsoudre  renoncer au rgime de communaut
par amour de la simplification. Dans la pense d'un grand nombre de
fministes, la sparation de biens est lie  une conception
matrimoniale que nous ne pouvons faire ntre, et qui consiste  allger
les poux de toutes les obligations susceptibles de les attacher l'un 
l'autre. On veut faire du mariage une sorte de manteau de voyage que
l'homme et la femme puissent librement,  tout moment de la route,
rejeter d'un simple coup d'paule, afin de courir plus  l'aise o bon
leur semble et avec qui leur plat.

Quoi qu'on dise, il est plus vraisemblable, et en tout cas plus moral,
de croire que les poux, en se mariant, veulent se donner rciproquement
ce qu'ils ont de biens mobiliers. Pourquoi leur prter des vues
gostes, des penses souponneuses et des desseins restrictifs? Point
d'union vraie sans vie commune et, partant, sans patrimoine commun.
riger le rgime de sparation en loi gnrale, c'est prsumer la
contrarit, la rivalit des intrts, le dsaccord et la dsunion des
volonts, tandis que la communaut lgale suppose l'entente des esprits
et favorise la communion des mes par le rapprochement des fortunes.

On s'offre  nous citer nombre de couples unis, soit de la main droite,
soit de la main gauche, dont l'accord et l'affection sont rels et
profonds, quoique les fortunes soient distinctes. On se demande mme si
ces couples ne sont pas justement heureux, parce que leurs biens sont
spars, la sparation de biens ayant ce mrite d'introduire dans le
commerce conjugal un peu de ce dsintressement que l'on appelle avec
pompe les lettres de noblesse de l'amour.--Nous rpondrons  Mme Oddo
Deflou que les exemples, dont elle s'autorise, sont impuissants 
prouver que la sparation l'emporte, en thse gnrale, sur la
communaut. Plus troits seront les liens qui attachent les poux l'un 
l'autre, plus insparables, plus indivisibles mme seront les intrts
qui les enchanent, et plus conforme sera leur union aux voeux de la
nature et aux fins suprieures de la famille qui sont, non pas de
diviser, mais de marier et de fondre, autant que possible, deux tres en
un seul. N'oublions pas que la famille est le noyau essentiel, la
cellule fondamentale des socits; que ce n'est pas l'individu, mais le
couple humain, qui assure au monde le renouvellement et la perptuit.
Il est donc anticonjugal et antisocial  la fois de distendre ou
d'affaiblir les liens pcuniaires des conjoints.

Cela est si vrai que la communaut absolue, la communaut intgrale, l
communaut universelle de tous les biens mobiliers et immobiliers serait
le rgime idal des poux. Cela est si vrai, mme pour les partisans de
la division des patrimoines, que les bons mnages ont toujours vcu et
vivront toujours en communaut (c'est Mme Oddo Deflou qui l'avoue), et
que la sparation de biens, ft-elle devenue le rgime lgal, ne sera
pour eux qu'un vain mot. Oui, la communaut des volonts, des
aspirations, des vies et des biens, unanimement tendue vers un mme but,
voil le mariage idal! Cela tant, n'est-il pas d'une souveraine
imprudence de dissocier par avance les personnalits et les intrts?

On croit se tirer d'affaire par cette boutade: La loi n'est faite que
pour les mauvais mnages; les bons n'en ont pas besoin.--On oublie que
la loi est faite pour tout le monde, pour tous les poux, pour tous les
mnages, et que les dispositions qu'elle prend au profit des mauvais
peuvent tourner au dommage des bons. Il en est d'une loi imprvoyante
comme de l'alcool mis  la porte de tous les passants: elle induit en
tentation les mes faibles, de mme que le cabaret attire et empoisonne
les dsoeuvrs et les imprudents. Devenue lgale, la sparation
deviendrait, quoi qu'on dise, un redoutable agent de dsunion et
d'gosme. Singulier esprit de lgislation que celui qui consiste 
lgifrer pour des cas particuliers, en vue de situations
exceptionnelles, pour des gens devenus souvent malheureux par leur
propre faute, au risque de troubler, par les innovations que l'on
dcrte, la paix des bons mnages et l'ordre mme des familles!

N'affaiblissons point, par des mesures de division prventive, les
penses de solidarit qui doivent prsider au mariage! Moins troitement
enchans seront les coeurs, moins intimement confondus seront les
patrimoines, et moins fort et moins durable sera le foyer. _Duo in
unum_! telle est la perfection conjugale. Socialement parlant, toute
mesure prmdite qui s'loigne de ce but est mauvaise, au lieu que tout
ce qui s'en rapproche est louable. Prsumer entre poux la sparation de
biens, c'est tourner le dos  l'idal du mariage. Qu'est-ce, aprs tout,
que cette sparation, sinon le divorce des intrts, facilitant,
prparant, appelant le divorce des personnes? C'est pourquoi je m'tonne
que le fminisme catholique se soit laiss entraner,--par surprise,
sans doute,-- ces nouveauts fcheuses.

On semble croire que le rgime de communaut ne peut jamais tourner
qu'au prjudice de la femme, qu'il est pour les maris un instrument
d'usurpation et une source d'enrichissement malhonnte, et que ceux qui
ont le triste courage d'en user sont de vulgaires fripons. Lisez ceci:
La critique la plus sanglante que l'on puisse faire, c'est prcisment
de montrer qu'un mnage qui vit suivant la loi ne peut jamais tre un
bon mnage, et qu'aucun mari, je ne dirai pas galant homme, mais
simplement honnte homme, ne consentirait  se prvaloir des
prrogatives qu'elle lui confre. Comme s'ils n'taient pas lgion,
dans nos provinces et nos campagnes, les braves gens qui font
fructifier, avec zle et probit, l'avoir commun que la loi a confi 
leur honneur et  leur activit! Non, tous les chefs de communaut ne
sont pas les escrocs ou les filous qu'on imagine. En exerant, mme  la
lettre, les pouvoirs qu'ils tiennent de la loi, ils ont conscience
d'tre les conomes fidles et les loyaux dfenseurs de la fortune
commune.

N'oubliez donc pas que, dans l'tat prsent des choses, la femme
elle-mme est grandement intresse au maintien de la communaut.
Aujourd'hui, les professions les mieux rtribues, les mtiers les plus
lucratifs, sont aux mains des hommes; et tous les revenus qui en
proviennent tombant dans le fonds commun, la femme en recueille la
moiti. On dirait vraiment que le partage de la communaut se solde
toujours par un dficit, que la femme n'en retire aucun avantage, et que
tout ce qu'elle apporte  la caisse est immanquablement dvor par le
mari!

La tutelle de l'homme, assure-t-on, est trop onreuse; et l'on
invoque, en ce sens, les aspirations de toutes les femmes
claires.--Mais ces autorits nous sont suspectes, convaincu que nous
sommes que, dans certains milieux, on ne tient pour femmes claires,
pour femmes suprieures, que les indpendantes et les frondeuses, dont
c'est l'tat d'esprit,--inquitant et injuste,--de souffrir de toutes
les prminences masculines, fussent-elles les plus ncessaires  la
famille et les plus profitables  l'pouse. Ne prtons pas seulement
l'oreille aux dolances des malheureuses qui souffrent du rgime de
communaut: elles ont le verbe haut et la rcrimination amre, tandis
que les femmes qui tirent profit de notre droit commun n'en soufflent
mot. Qu'il y ait de mauvais maris: c'est entendu. Mais il serait trange
qu'il n'y et point de mauvaises femmes! Trouvez-vous quitable de faire
porter  un sexe tout entier le poids des fautes de quelques-uns?
Dfendons plutt le mariage contre l'individualisme qui l'envahit.
Repoussons la sparation de biens qui divise; gardons la communaut qui
unit. Et enfin, comme toute chose humaine est indfiniment perfectible,
recherchons les cts faibles ou dangereux de notre rgime lgal pour
les amender avec justice et impartialit.


IV

Loin de nous, en effet, l'ide que la communaut franaise soit un
rgime idalement parfait. Durant le mariage, la femme commune n'est
qu'une associe ventuelle, sans autorit et presque sans contrle. D'o
ce mot de Stuart Mill: Je n'ai aucun got pour la doctrine en vertu de
laquelle ce qui est  moi est  toi, sans que ce qui est  toi soit 
moi[68]. Oui, le Code civil donne au mari des pouvoirs presque absolus
sur la communaut; et il se rencontre des hommes qui en profitent pour
grever de dettes les biens communs sans cause suffisamment justifie.

[Note 68: _L'assujettissement des femmes_, traduction franaise de
CAZELLES, p. 115.]

On ne manque point, bien entendu, de dvelopper d'une faon saisissante
les suites dommageables et douloureuses que peuvent entraner, pour la
femme, les fautes d'un mari incapable et les excs d'un mari indigne.
Personne ne saurait les voir d'un oeil indiffrent. Voici ce qu'en dit
trs littrairement Mme Oddo Deflou: A la ruine de cette prtendue
communaut sur laquelle elle n'a pas plus de pouvoirs qu'une trangre,
 l'effondrement des plus lgitimes esprances que, dans sa navet de
jeune fille, elle avait bases sur la vie  deux, la femme assiste les
mains lies, et je ne connais pas de spectacle plus navrant que son
dsespoir impuissant, si ce n'est celui des efforts timides et inutiles
qu'elle tente parfois pour se sauver du naufrage. Et puis, sait-elle ce
qui se passe, surtout quand les affaires vont mal? Croit-on qu'elle ait
alors grand courage  grossir par ses privations une bourse qu'elle ne
voit pas;  conomiser, quand elle ignore ce que devient le fruit de ses
conomies;  composer, sou par sou, un petit pcule, alors que prs
d'elle des sommes importantes sont peut-tre jetes par les fentres du
plaisir et de la dbauche? Si sombre qu'elle soit, cette peinture est
vraie,  condition qu'on n'en fasse point une rgle gnrale. Mais ces
situations exceptionnelles sont-elles sans remde?

Retenons, d'abord, que la future pouse, qui a peur de ne point
s'accommoder de la communaut lgale, a un moyen trs simple de s'y
soustraire prventivement, grce au principe de la libert des
conventions matrimoniales. Libre  elle de se placer par contrat sous un
autre rgime. Que si elle omet de le faire, il est inexact que la
communaut lgale, qui la rgit  dfaut de stipulations contraires,
sacrifie, autant qu'on le dit, ses intrts et ses droits. Pour rtablir
l'quilibre entre les poux, notre lgislateur s'est appliqu  corriger
l'excs de puissance du mari par des responsabilits graves, et l'excs
de dpendance de la femme par des privilges considrables; de telle
sorte que la communaut veille l'ide d'un patrimoine indivis destin 
un partage quitable.

On se plaint de ce que le rgime de communaut ne lie pas assez
troitement la femme au mari, la premire n'tant pas immdiatement
associe au second, mais ayant seulement l'espoir de le devenir. _Non
socia, sed sperat fore_, disaient nos vieux auteurs. Mais ce reproche ne
s'explique gure de la part de gens qui appellent de tous leurs voeux la
sparation de biens. Et si le Code suspend, au cours du mariage, la
vocation et les droits de la femme, s'il vite de la traiter comme
l'associe du mari jusqu' la dissolution de l'union conjugale, c'est
pour mieux sauvegarder ses intrts en lui permettant de rpudier la
communaut, quand celle-ci est onreuse, ou de l'accepter lorsqu'elle la
juge avantageuse. Est-il juste de retourner contre le rgime de
communaut les prcautions qu'il dicte en faveur de la femme?

Que si l'on objecte maintenant que ces garanties sont insuffisantes ou
tardives et que, pendant le mariage, la femme est impuissante  conjurer
les gaspillages du mari, nous pouvons rpondre qu'elle a le moyen de se
dlier les mains en demandant la sparation de biens judiciaire. On nous
rpliquera que c'est un remde coteux et lent, souvent illusoire,
toujours douloureux: je l'accorde. Aussi bien suis-je acquis, par
avance,  tous les amendements possibles qui, sans nuire  l'unit de
direction du mnage et sans ouvrir la porte  des discussions
tracassires, accorderont  la femme un certain contrle sur les
oprations du mari et obligeront celui-ci, dans la liquidation de la
communaut,  rendre compte, au moins  grands traits, de la cause et de
l'tendue des dpenses faites ou des engagements pris. Pour nous, le
progrs n'est pas dans la suppression de la communaut; mais, celle-ci
maintenue, fortifie, agrandie mme, s'il est possible, nous
souscririons volontiers  un amoindrissement rationnel de l'autorit
maritale. Et comme l'tude de ces restrictions dsirables nous
entranerait trop loin, nous nous contenterons d'indiquer par un exemple
l'esprit qui doit les animer.

Pourquoi tout acte grave, qui intresse le prsent et l'avenir de la
famille, ne serait-il pas consenti par l'un et l'autre des poux?
Pourquoi, par une consquence ncessaire, n'accorderait-on pas  la
femme certains pouvoirs sur les biens communs? Pourquoi n'associerait-on
point plus troitement les deux conjoints dans la gestion de la
communaut? Celle-ci n'exige pas ncessairement le monopole du
gouvernement au profit du mari. La proprit du patrimoine restant
commune aux poux, rien n'empche d'admettre la femme  certaines
attributions conservatrices. Loin donc d'instituer la sparation de
biens comme rgime de droit commun, nous croyons plus conforme 
l'esprit du mariage de convier la femme  un partage d'autorit et de
remanier nos lois de faon qu'elles confrent, en certains cas, des
prrogatives identiques aux deux poux, cumulativement.

Ainsi, d'aprs le Code portugais, le mari n'est que le grant du
patrimoine commun. De l une sorte d'galit de puissance, bien faite
pour rjouir le coeur des fministes. Mais par cela mme qu'elle tempre
l'autorit du mari en respectant la communaut, cette galit ne se
rsout pas en individualisme nuisible  l'harmonie conjugale; car il est
stipul que, pour les actes de grande importance, les poux ne peuvent
agir l'un sans l'autre. C'est l'galit dans la plus troite solidarit.
Ni le mari ni la femme ne peut aliner ou hypothquer un bien commun
sans le concours de son conjoint; et l'poux qui s'oblige sans
l'assentiment de l'autre, n'engage que sa part dans la communaut. Ce
systme ingnieux provoque et garantit une rciprocit d'gards, un
change de confiance, qui ne peut que resserrer les liens de
l'association conjugale.

Et cette mesure, ayant l'avantage de renforcer la situation de la femme
commune, permettrait peut-tre, du mme coup, d'allger ou mme de
supprimer sans inconvnient l'hypothque lgale qu'elle possde sur les
biens de son mari, et dont souffre grandement le crdit du mnage. C'est
pourquoi nous proposons que les biens communs ne puissent tre alins
qu'avec le consentement des deux poux. Cette innovation serait, tout 
la fois, une protestation contre la communaut actuelle o l'homme est
le matre, contre le rgime dotal o les deux poux ensemble ne le sont
pas, et contre la sparation de biens o chacun l'est  sa manire, sans
entente et sans union.

Pour ce qui est enfin des petites gens des campagnes et des villes qui,
faute de contrat, sont places sous le rgime de communaut lgale, nous
ne voyons pas en quoi la sparation leur serait profitable. N'ayant rien
en se mariant qu'un maigre mobilier, l'avoir commun ne comprend gure
que les revenus du travail quotidien, les conomies de chacun et les
petites acquisitions du mnage. Cette modeste communaut sera vraiment
sans danger si nous parvenons  protger, comme on le verra plus loin,
les salaires et les gains personnels de la femme contre les gaspillages
du mari. Cela fait, il est difficile de contester que ce rgime soit
excellemment appropri aux besoins et aux intrts de la classe moyenne,
de la classe rurale et de la classe ouvrire. Point d'union vritable
entre les poux, s'il n'existe au moins entre le mari et la femme une
bourse commune. Ce lien de coopration dans la bonne et la mauvaise
fortune est l'me mme du mariage. Pourquoi le supprimer? Cette
communaut d'pargne et d'accumulation fait merveille dans les
campagnes; c'est elle qui remplit les bas de laine de nos mnages
paysans. Il serait injuste, il serait dangereux de disjoindre totalement
les intrts pcuniaires de la femme et du mari. Formes par le travail
de chacun, les conomies de la famille doivent appartenir indivisment 
tous deux.

Sans doute, la communaut peut se solder par des pertes, au lieu de se
rsoudre en bnfices. Mais la femme ayant le droit de renoncer  la
communaut lorsque celle-ci est obre, quel dommage peut-elle souffrir?
Sans doute encore, le mari sera le grant de cette modeste communaut;
mais puisque nous lui enlevons la facult d'aliner les biens communs
sans le consentement de sa femme, puisque nous revendiquons mme pour
celle-ci (nous nous en expliquerons tout  l'heure) le droit de recevoir
et de placer, hors la prsence et sans le concours du mari, les gains
provenant de son travail, quel risque peut-elle courir? Ce qui reste
alors de la puissance maritale ne saurait lser gravement les intrts
de la femme marie.

Et dans ce systme, du moins, la sparation reste ce qu'elle doit tre:
un rgime d'exception. Cela tant, point de changement dans le droit
commun des poux de France. Nous diminuons les pouvoirs de l'homme sur
la communaut sans dcapiter l'autorit maritale, sans diviser la
famille contre elle-mme; nous instituons, l'une  ct de l'autre, deux
autorits qui se soutiennent mutuellement, la femme surveillant,
contrlant et compltant mme, en certains cas, la puissance du mari;
plus brivement, nous prfrons l'entente des volonts et l'union des
pouvoirs  la sparation des bourses et des biens.


V

Pour calmer les apprhensions que la division des patrimoines veille en
notre esprit, on nous assure que la femme remettra souvent aux mains du
mari l'administration de sa fortune, et qu'elle ne reprendra l'exercice
de ses droits qu'autant que son mandataire aura perdu sa
confiance.--Mais c'est en vain; car ces dlgations et ces reprises de
pouvoirs donneraient lieu  des marchandages,  des intimidations,  des
discussions qui mettraient en pril la paix du mnage. Quel homme, un
peu soucieux de sa dignit, consentirait  accepter une autorit aussi
prcaire? Le gouvernement d'un foyer ne doit pas tre le prix des
complaisances, des faiblesses et des capitulations. Consenti par intrt
comme une rcompense, retir par caprice comme une punition, il serait
une cause d'abaissement pour la moralit conjugale.

Et puis (nous y revenons), riger la sparation de biens en rgime de
droit commun, n'est-ce pas faire entendre qu'en rgle gnrale le mari
est un agent de dsordre, un instrument de dissipation et de ruine? Et
nous maintenons que cette gnralisation outrageante est l'injustice
mme. Pourquoi imposer la sparation de biens aux femmes dont les maris
sont laborieux, rangs, conomes, bons travailleurs et bons
administrateurs? Au surplus, la sparation de biens n'est pas un rgime
aussi simple qu'on l'imagine. Pour viter que les meubles des poux se
mlent et se confondent en une masse indivise, un inventaire est
ncessaire. Pense-t-on que les petites gens recourront  cette formalit
coteuse? Ce serait pure navet. Et  dfaut d'un tat estimatif qui
les spare et les individualise, les modestes patrimoines mobiliers de
la femme et du mari deviendront chose commune aux yeux des tiers.

Il n'est que les mnages aiss qui soient  mme de pratiquer la
sparation de biens. Et ne croyez pas que la paix domestique puisse y
gagner! Que si, en effet, la femme obtient la libre disposition de sa
fortune, le mari conserve, de son ct, la libre disposition de la
sienne. On ne veut pas, j'imagine, que celui-ci entretienne la famille 
lui seul et trouve bon que sa douce moiti garde tout son bien pour
elle. Du jour o les ressources provenant du travail et les conomies
amasses par l'pargne de l'un et de l'autre ne seront plus mises en
commun, il faudra bien pourtant que les conjoints contribuent aux
charges du mnage. A cet effet, un prlvement sur leurs gains ou leurs
revenus respectifs sera ncessaire pour faire vivre la maison. Sera-t-il
d'un tiers? ou plus? ou moins? Quelle sera la forme ou la quotit de
cette contribution? La fixerez-vous  forfait et immuablement pour tous
les mnages? Ne craignez-vous point qu'elle soit trop faible pour les
uns et trop forte pour les autres? En logique et en quit, elle devrait
tre proportionne  la consistance, gnralement ingale, de l'avoir
respectif des poux; mais comment l'adapter aux variations incessantes,
aux fluctuations invitables de la fortune personnelle des conjoints? Et
si l'un est riche et l'autre pauvre! Enfin croit-on que chacun paiera
toujours sa quote-part avec rgularit? Est-ce trop dire que ce
rglement de compte soulvera priodiquement des difficults et des
disputes sans nombre? Non, la sparation de biens n'est pas aussi simple
qu'on le pense.

Tout cela nous confirme en cette ide qu'au lieu de sparer les poux en
opposant leurs intrts, il importe plutt de resserrer leur union
conjugale en resserrant leur union conomique. Dans la classe laborieuse
o l'on se marie sans contrat, la vie est insparable du travail et de
l'conomie. C'est donc dissocier la vie commune que de sparer l'avoir
masculin de l'avoir fminin. Si l'on veut perptuer dans les mnages peu
fortuns le sentiment de la prvoyance et de la solidarit, il convient
d'assurer  l'activit et  l'pargne des deux poux un mme stimulant,
l'ide de communaut,--_individua vitae consuetudo_.

Au reste, depuis un sicle, sous l'influence des vieilles coutumes qui
furent le berceau de notre communaut lgale, nous nous sommes habitus
 cette indivision,  cette mutualit des intrts entre poux. Elle
constitue historiquement notre rgime national; elle est devenue la base
de notre ordre familial; elle s'accorde le mieux avec nos traditions et
nos moeurs. Elle constitue mme un rgime dmocratique; car, si la
sparation de biens et le rgime dotal peuvent convenir aux classes
riches ou aises, la communaut des pargnes et des acquisitions sert
mieux les intrts des petites gens, en largissant le crdit de la
femme et du mari par la concentration des conomies et la formation d'un
pcule domestique.

Il demeure que, dans son acception populaire, la communaut lgale est,
comme l'a dit en excellents termes M. Goirand, une sorte de mise en
commun des ressources des poux en vue de satisfaire aux charges du
mnage; c'est la constitution d'une sorte de patrimoine familial dans
lequel le chef puise  son gr pour satisfaire aux besoins de chacun;
c'est, au plus haut degr, la confusion, l'identification des intrts
entre les poux au profit de l'oeuvre commune[69]. Et par cela mme
qu'elle unit troitement les intrts pcuniaires des poux, la
communaut a sembl  nos coutumes d'abord,  notre lgislation ensuite,
le seul rgime qui ft en harmonie parfaite avec le mariage dont c'est
le propre d'unir deux personnes et deux vies. L'indivision des biens
complte et parfait l'unit des vues et le rapprochement des mes.
Gardons, en l'amendant, notre vieux rgime de communaut: tout compte
fait, il nous sera utile et bienfaisant.

[Note 69: Cit par M. Lucien LEDUC dans _La Femme devant le Parlement_,
p. 165.]

Ce qui ne veut pas dire, hlas! que nos lgislateurs aient la sagesse de
le conserver, mme avec les corrections dsirables que nous avons
proposes plus haut ou que nous proposerons plus bas. S'il faut s'en
affliger, peut-on en tre surpris? L'individualisme envahit le monde:
pourquoi n'usurperait-il pas le foyer? Nous luttons avec obstination
contre le courant des mauvaises moeurs. Nous portons au vieux mariage
franais un attachement passionn. Nous croyons fermement que, sans
l'esprit de communaut,--qui n'est que l'esprit de solidarit,--c'en est
fait de l'esprit de famille. Et en mme temps que certaines femmes
l'attaquent furieusement en haine de l'autorit maritale, qualifie par
elles de dsordre public[70], des hommes se rencontrent, surtout dans
la classe riche, qui s'en dtournent peu  peu dans l'espoir de mieux
secouer le joug de leurs femmes, dont le luxe immodr dvore le
patrimoine commun.

[Note 70: Voir notamment le rapport dj cit de Mme Oddo-Deflou.]

Comment la sparation de biens, avec un tel concours d'allis, ne
l'emporterait-elle point sur la communaut, mme adoucie et remanie? Si
donc une transformation doit s'oprer dans la loi qui gouverne les
mnages franais, nous souhaitons au moins qu'on substitue  la
communaut actuelle, non pas la sparation toute seule, toute froide et
toute nue, mais la communaut rduite aux acquts, qui entre de plus
en plus dans les habitudes contractuelles des classes bourgeoises. En
d'autres termes, il faut que les revenus des biens, les gains du travail
et le produit des conomies de chaque conjoint constitue l'avoir indivis
du mnage. C'est notre dernire concession. Point de maison
vritablement unie sans un lien, si minime soit-il, d'pargne, de
coopration, de mutualit pcuniaire entre les poux.




CHAPITRE VI

Protection des salaires et des gains de l'pouse commune en biens


       SOMMAIRE

       I.--PROJET DE RFORME.--DROIT POUR LA FEMME DE DISPOSER DE
       SES SALAIRES ET DE SES GAINS.--INTERVENTION NCESSAIRE DU
       TRIBUNAL.--UNE AMLIORATION FACILE A RALISER.

       II.--DROIT POUR LA FEMME DE DPOSER SES CONOMIES A LA
       CAISSE D'PARGNE.--INNOVATION INCOMPLTE.--L'POUSE DOIT
       AVOIR, A L'EXCLUSION DE L'POUX, LE DROIT DE RETIRER SES
       DPTS.

       III.--ABANDON DU FOYER PAR LE MARI.--DROIT POUR LA FEMME DE
       SAISIR-ARRTER LES SALAIRES DE SON HOMME.--DROIT RCIPROQUE
       ACCORD AU MARI A L'ENCONTRE DE LA FEMME COUPABLE.

       IV.--TRANGE REVENDICATION.--LE SALARIAT CONJUGAL.--EST-IL
       POSSIBLE ET CONVENABLE DE RMUNRER LE TRAVAIL DE LA FEMME
       DANS LA FAMILLE?


Tandis que, d'une part, le rgime dotal, souponneux et restrictif,
semble fait pour les classes riches o la femme apporte une dot plus ou
moins considrable qu'il a paru naturel de lui rserver, pourvu qu'elle
en manifeste la volont par une clause expresse de son contrat de
mariage; tandis que, d'autre part, la communaut conventionnelle
d'acquts convient particulirement aux classes moyennes de la
bourgeoisie commerante qui, prives de gros capitaux, associent
surtout, en se mariant, leur travail, leur industrie et leurs conomies
 venir; en revanche, la communaut lgale des biens est le rgime le
mieux appropri aux classes laborieuses, urbaines et rurales,
ordinairement dnues de fortune patrimoniale et pour lesquelles, avec
un petit mobilier destin  garnir le foyer naissant, la main-d'oeuvre
quotidienne est la principale et souvent la seule source de revenus.
C'est  bon droit qu'elle est devenue notre rgime lgal. Restons-lui
fidles; et si les protections actuellement tablies en faveur de la
femme commune en biens sont insuffisantes, tchons de les accrotre et
de les perfectionner. Telle a t notre conclusion.


I

Or, en plus des amliorations dj proposes, il en est une sur laquelle
tous les fministes sont d'accord, et qui,  notre sentiment, mrite de
passer sans retard dans nos lois. Une des personnalits les plus
distingues de l'enseignement juridique, M. Glasson, a pu dire que si
la lgislation du Code civil protge efficacement la femme lorsque le
mnage possde une certaine fortune, elle n'est pas faite pour la femme
de l'ouvrier[71]. Il convient donc de l'adapter quitablement aux
intrts des travailleurs.

[Note 71: _Le Code civil et la question ouvrire_, p. 58.]

La premire mesure de protection  prendre au profit de la femme du
peuple, honnte, courageuse et prvoyante, c'est de lui donner les
moyens de dfendre ses gains propres contre le gaspillage du mari. Tel
est l'objet d'une proposition de loi en date du 9 juillet 1894, due 
l'initiative de M. Goirand, dput des Deux-Svres, et adopte le 27
fvrier 1896 par la Chambre des dputs. En voici la disposition
essentielle: Quel que soit le rgime adopt par les poux, la femme a
le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant
de son travail personnel et d'en disposer librement.

Ce projet ne substitue point la sparation de biens  la communaut. Il
se borne  limiter le droit d'administration maritale et  confrer  la
femme sur les fruits de son travail les mmes droits que le mari exerce
sur les autres biens de la communaut. Cette innovation ne fait donc
point chec aux droits des tiers, puisqu'elle se contente de transporter
 la femme sur ses bnfices personnels les pouvoirs d'administration
dont le mari msuse pour le malheur de la famille. Elle mrite la plus
entire approbation.

Mais comment la femme pourra-t-elle invoquer ce droit de libre
disposition sur ses salaires propres et ses gains professionnels?
L'admettrons-nous  les toucher de plein droit? ou bien
l'obligerons-nous  solliciter de la justice l'autorisation de les
recevoir? Dans le premier cas, sa prrogative sera lgale; dans le
second, elle sera judiciaire. La Chambre des dputs s'est approprie la
premire solution, qui est plus simple et plus rapide. Par contre, ceux
qui pensent qu'il ne faut mettre le mari en suspicion, rduire ses
droits et dmembrer ses pouvoirs, qu'autant que la ncessit en est
absolument dmontre, n'hsitent point  exiger l'intervention pralable
du tribunal. Est-il possible de poser en principe que tous les maris
sont d'abominables dissipateurs? C'est pourquoi deux matres minents,
MM. Jalabert et Glasson, font dpendre d'un jugement l'extension de la
capacit fminine. Sans demander la sparation de biens, la femme devra
donc obtenir de la justice le droit de toucher elle-mme les produits de
son travail, en prouvant que le mari met en pril, par son inconduite,
les intrts du mnage. Ainsi le droit de la femme est subordonn  la
constatation d'un point de fait dont l'examen, pour tre impartial, doit
tre confi ncessairement aux tribunaux.

J'inclinerais volontiers  cette solution s'il m'tait dmontr, qu'en
mnageant les susceptibilits des maris, elle protge efficacement les
intrts des femmes. Malheureusement, l'pouse devra, pour faire siens
ses gains professionnels, intenter une action en justice. Il lui faudra,
dans tous les cas, si simplifie que soit la procdure, si rduites que
soient les dpenses et les lenteurs, obtenir des magistrats une
sparation de biens partielle, une petite sparation judiciaire 
l'usage des pauvres gens. C'est un procs  plaider, une lutte 
soutenir, d'o peuvent surgir des conflits violents au foyer conjugal.
Attnuez tant que vous voudrez les frais et les dlais: vous ne
supprimerez pas la mauvaise volont du mari, vous ne sauvegarderez point
la paix du mnage. Votre loi de protection,--qui est une loi de classe,
une loi d'exception,--aura le dfaut d'attendre que le mal soit dclar
pour y porter remde. Faisons mieux: prvenons l'abus et supprimons les
procs.

Trs bien, nous dit-on. Rien de plus ais que d'organiser en faveur de
l'ouvrire un systme de prservation anticipe qui, laiss  la
discrtion des parties intresses, n'aura point la gravit d'une
disposition lgale sparant de plein droit les salaires et les gains de
tous les poux franais. A cette fin, M. le professeur Cauws a propos
les mesures de prcaution suivantes: avant le prononc de l'union, sur
l'interpellation de l'officier de l'tat civil, la femme pourra dclarer
que, bien que n'ayant point fait de contrat, elle entend se rserver la
facult de toucher elle-mme le produit de son travail,  condition de
contribuer pour sa part aux charges du mnage. L'acte de clbration
mentionnera la rserve de la femme et l'acquiescement du mari, et sa
publicit prviendra suffisamment les tiers. Dans la pense de son
auteur, ce procd de dfense prventive aurait pour avantage de
rserver  la femme ses moyens d'existence, sans qu'il lui soit besoin
de dresser  grands frais un contrat de mariage par-devant notaire[72].

[Note 72: Paul CAUWS, _De la protection des intrts conomiques de la
femme marie_, pp. 17, 18 et suiv.]

Nous objecterons simplement que cette dclaration de la femme risque de
troubler, ds la premire heure, l'harmonie du mnage, qu'inspire par
un dsir d'indpendance ou par une pense de dfiance et d'hostilit
vis--vis du futur mari, elle a le malheur d'veiller et de consacrer
les sentiments gostes des poux ds le premier jour de leur
association conjugale. Sans doute, on peut rpondre que ces prcautions
individualistes ne seront pas imposes par une loi imprative  toutes
les unions, mais seulement abandonnes  la libre volont des parties,
et que la pense troite et jalouse qu'elles manifestent est la suite
ncessaire de toute sparation de biens: ce qui n'a pas empch le
lgislateur de permettre aux poux de stipuler par contrat de mariage ce
rgime de division souponneuse. Pourquoi ce qui est permis en grand
devant notaire ne serait-il pas licite, en petit, devant le maire,
puisque cette demi-sparation contractuelle n'atteindrait que les
salaires personnels et les bnfices propres de la femme ouvrire?

Au fond, suivant nous, cette rforme n'aurait qu'un avantage assez
minime: celui de rendre accessible aux classes pauvres le principe de la
libert des conventions. Et j'ai l'ide que la femme ouvrire
repousserait presque toujours cette mesure de protection prventive,
soit parce qu' la veille des noces, en ce temps des illusions fraches
et vivaces, elle aura pleine confiance en l'honntet de son futur
poux, soit parce qu'elle apprhendera que son fianc ne prenne ses
dsirs d'indpendance pour une manifestation de mfiance prmature, ou
mme pour une dclaration de guerre intempestive. Et  dfaut de cette
rserve faite expressment devant l'officier de l'tat civil,
sera-t-elle dchue du droit de rclamer plus tard, si l'inconduite du
mari l'y contraint, la libre disposition des sommes provenant de son
travail?

Si l'on veut protger efficacement la femme et, en mme temps, la
dispenser de plaider, c'est--dire de mettre en mouvement l'appareil
norme, coteux et lent de la justice humaine, il n'est que de lui
accorder de plein droit, sans instance pralable, sans procs, sans
jugement, le droit de toucher ses gains personnels, lorsque son intrt
lui conseillera de les sauvegarder contre les dilapidations de son mari.
Cette solution, adopte par la Chambre des dputs, est la plus
pratique, la plus franche, la plus conomique. Nous faisons des voeux
pour que le Snat la consacre,  son tour, le plus tt possible. Point
besoin consquemment d'riger la sparation de biens, qui n'est que le
divorce des patrimoines, en rgime de droit commun. Une innovation plus
modeste suffit: que la loi reconnaisse seulement  la femme le droit de
toucher le produit de son travail et d'en disposer librement, et cette
restriction apporte  la toute-puissance, parfois malfaisante, du mari,
amendera suffisamment la situation pnible que le Code Napolon a faite
imprudemment  la femme ouvrire.


II

Toutefois cette rforme partielle en impliquerait une autre, non moins
urgente. Matresse de ses salaires, la femme marie le sera-t-elle de
ses conomies? La logique et la prudence le voudraient ainsi. D'o il
suit que la femme, qui jouit maintenant de la facult de se faire ouvrir
un livret personnel par les Caisses d'pargne sans l'assistance de son
mari, devrait avoir galement,  l'exclusion de celui-ci, le droit de
retirer les sommes qu'elle a prcdemment dposes. Or, la loi du 9
avril 1881 n'a pas os faire chec, sur ce point, au pouvoir marital.
C'est une inconsquence fcheuse.

Quel est aujourd'hui le droit d'une mnagre conome? Oprer des
versements et reprendre ses dpts sans l'assistance du mari. Mais il
n'y a point l une extension de la capacit juridique de la femme marie
aussi large qu'on pourrait le croire, le mari conservant sur les apports
effectus ses droits de chef de la socit conjugale. La femme n'a donc
pas la libre disposition de l'pargne dont elle a eu l'initiative
mritoire. Veut-elle retirer son argent? L'article 6 de la loi de 1881
distingue: elle peut le faire sans le concours du mari; elle ne le peut
pas contre son opposition. Et cette facult de veto risque d'tre, aux
mains d'un homme peu scrupuleux, un moyen d'intimidation vexatoire ou
mme de spculation malhonnte.

Bien plus, l'article 16 de la loi du 20 juillet 1895 a confirm au mari
le droit de toucher seul le montant du livret ouvert au nom de sa femme,
si son rgime matrimonial l'y autorise; et c'est le cas de la communaut
lgale qui, en l'absence de contrat de mariage, gouverne la plupart des
mnages franais. Consquence: la femme commune en biens est libre de
placer ses conomies en son nom, et son seigneur et matre a le droit de
les reprendre  volont. Pour rester matresse de son livret, il faut
que le mari en ignore l'existence. C'est inviter la femme  le lui
celer. De fait, elle parvient souvent  se faire dlivrer un carnet en
son nom de jeune fille. Avait-elle besoin de cet encouragement  la
dissimulation?

Singulier moyen de favoriser l'pargne et d'amliorer la condition des
ouvrires! Voici une brave femme marie  un ivrogne,  un paresseux, 
un dbauch: jour par jour et sou  sou, elle amasse l'argent du terme
ou la rserve destine  l'imprvu des mauvais jours. Qu'elle ne s'avise
pas de porter son petit magot  la Caisse d'pargne: il n'y serait pas
en sret. Son mari pourrait, avec la complicit de la loi, se
l'approprier  tout instant. Est-il sage de condamner une femme  cacher
ses laborieuses conomies, sans possibilit d'en tirer le plus minime
intrt, pour les soustraire  la rapacit d'un poux indigne?

L'pargne du pauvre est sacre. Les femmes ont raison de demander  la
loi de la mieux dfendre. Que leur servirait de pouvoir toucher leurs
salaires, si elles n'ont pas le droit de toucher leurs conomies? En
cela, leurs revendications sont essentiellement conservatrices. Et nous
les appuyons d'autant plus volontiers que plus souvent la femme du
peuple fait preuve de vertus domestiques qui la placent bien au-dessus
de la femme du monde. Autant la premire sait pargner l'argent du
mnage, autant la seconde excelle gnralement  le dpenser. Mieux que
personne, l'ouvrire ralise l'adage clbre d'Aristote: L'affaire de
l'homme est d'acqurir, celle de la femme est de conserver. La
protger, c'est  la fois dfendre les enfants et sauvegarder la
famille. Accordons-lui donc,  l'exclusion du mari, le droit de retirer
librement les dpts qu'elle a confis  la Caisse d'pargne. On a
souvent compar celle-ci  une tirelire: n'est-il pas juste que la
mnagre, qui l'a remplie, ait seule la facult de l'ouvrir? Ne
permettons pas au mari de s'en emparer, de la briser, de la vider. Ce
qu'il faut constituer au profit de la femme du peuple, c'est un pcule
inviolable.

Mais il reste entendu que les biens acquis par la femme avec ses gains
personnels, comme aussi le total de ses conomies particulires,
continueront d'appartenir  la communaut. Si donc, entre mari et femme,
nous admettons, dans une certaine mesure, la _sparation des pouvoirs_,
nous ne voulons  aucun prix de la _sparation des patrimoines_. A ce
propos, reconnaissons qu'en fait, eu gard aux formalits gnantes dont
la pratique a entour l'opposition maritale, le nombre des comptes
ouverts aux femmes maries par les Caisses d'pargne est devenu
considrable, tandis que celui des remboursements obtenus par les maris
est rest infime. Ajoutons enfin que la loi du 20 juillet 1886 sur la
Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, et la loi du ler
avril 1898 relative aux Socits de secours mutuels, ont permis  la
femme d'effectuer des versements sans l'autorisation du mari. Elles nous
sont un tmoignage encourageant de l'tat d'me de nos lgislateurs,
puisqu'elles nous les montrent dsireux de protger efficacement la
femme ouvrire contre les dissipations d'un poux indigne.


III

Mais il est une faute maritale plus grave que l'inconduite et le
gaspillage: c'est l'abandon. La laisserons-nous sans rparation? La
commission parlementaire, charge d'examiner la proposition de M.
Goirand, ne l'a pas voulu. Elle a fait agrer par la Chambre des dputs
une disposition additionnelle, dont l'ide premire appartient  MM. les
professeurs Jalabert et Glasson. En cas d'abandon par le mari du
domicile conjugal, la femme peut obtenir du juge de paix l'autorisation
de saisir-arrter et de toucher des salaires ou des moluments du mari
une part en proportion de ses besoins et du nombre de ses enfants. Le
mme droit appartient au mari, en cas d'existence d'enfants, si la femme
ne subvient pas spontanment, dans la mesure de ses facults, aux
charges du mnage.

En cas d'abandon, le mari peut donc tre partiellement destitu des
droits qu'il a normalement sur ses gains personnels. Et pour permettre 
la femme de les saisir sans trop de frais ni trop de lenteurs, le projet
en question organise une procdure simple, expditive et peu coteuse.
Nous ne ferons  ce projet qu'une critique. Il ne soumet le mari aux
poursuites de la femme que dans le cas o il abandonne le domicile
conjugal, tandis que la femme est expose aux poursuites du mari ds
qu'elle refuse de supporter sa part des charges du mnage. Cette
distinction blesse le sentiment d'galit. Que d'abord les dserteurs,
mari ou femme, commettant mme faute, subissent mme traitement: c'est
justice. Et ensuite pourquoi ne pas permettre  la femme de
saisir-arrter une portion des salaires du mari qui refuse de prendre sa
part des charges de la famille? Les mmes responsabilits appellent les
mmes sanctions; les mmes dfaillances exigent les mmes corrections.

Qu'opposerait-on au droit de saisie-arrt exerc par la femme?

En contractant mariage, l'homme s'impose le devoir de subvenir aux
besoins de sa compagne, aux frais de nourriture, d'entretien et
d'ducation des enfants. Que le mari vienne  manquer  ces obligations
sacres, qui lui sont imposes par les articles 203, 212 et 214 du Code
civil, et la femme, dont les salaires sont ordinairement minimes, sera
dans l'impossibilit d'y pourvoir. Est-ce que le Code civil ne doit pas
contraindre l'homme, qui faillit  ses devoirs,  faire un emploi moral
de ses gains? Par dfinition, la loi est la conscience de ceux qui n'en
ont pas. En manquant d'ailleurs  ses obligations de chef de la famille,
le mari coupable a volontairement abdiqu ses droits de chef de la
communaut. On aurait tort de laisser le commandement  qui donne
l'exemple de l'inconduite et de la lchet.

Qu'opposerait-on, maintenant, au droit de saisie-arrt exerc par le
mari?

Les poux se doivent mutuellement secours et assistance. Leurs devoirs
sont rciproques. La femme doit contribuer, pour sa part, aux charges
communes. Or, s'il y a des maris qui compromettent par leurs excs les
ressources de la famille, il est des femmes qui ne se font point faute
de les gaspiller par leurs folies. L'quit veut donc que l'homme et la
femme ne puissent soustraire leur gain propre  sa destination mnagre,
et que les deux poux aient pareillement le droit de se rappeler l'un et
l'autre au premier devoir du mariage. La rciprocit est ici de stricte
justice. On ne saurait armer la femme en dsarmant le mari. Donnons donc
 l'un et  l'autre mme secours et mme sanction.

Tout au plus doit-on restreindre, comme l'a fait la Chambre des dputs,
le droit de saisie-arrt du mari au cas o il y a des enfants, pour ce
motif qu'en l'absence de postrit, les salaires du mari suffisent
gnralement  son entretien, et qu'il serait contraire  la dignit de
l'homme de rclamer,  son profit personnel, une part des salaires de la
femme. En fait, le droit de saisie-arrt sera souvent d'un exercice
difficile. Comment atteindre l'poux coupable? Quel moyen de mettre la
main sur les gains d'un mari qui se drobe? Quel pre oserait toucher sa
part des profits d'une mre qui se vend?


IV

Sur tous les points qui prcdent, nous estimons que les revendications
du fminisme sont d'une parfaite justice et d'une ralisation facile. O
le dissentiment commence entre lui et nous, c'est lorsqu'il oppose les
poux l'un  l'autre, sans autre but que de sparer leurs intrts
pcuniaires au risque de dsunir leurs coeurs et leurs vies. Si pres
sont, en de certains milieux, ces penses de division et d'indpendance,
que plusieurs Cercles d'tudes fministes ont mis  l'ordre du jour de
leurs dlibrations l'valuation par la loi et la rmunration par le
mari des travaux domestiques de la femme. Il ne s'agit plus de garantir
 celle-ci les gains qu'elle ralise en dehors du mnage, mais de lui
assurer le paiement des services mnagers qu'elle rend au pre et aux
enfants.

Cette ide est, sans contredit, la chose la plus neuve et la plus
extravagante qui ait t propose pour rajeunir et amliorer le mariage.
Renchrissant sur la sparation de biens, juge sans doute insuffisante,
les congressistes de Londres ont discut srieusement, en 1899, la
question du salaire de la femme par le mari. On a pu lire, en 1900, au
programme de la Gauche fministe, un article ainsi conu: valuation du
travail mnager de la femme. Nous ne rions pas: Le travail de la femme
dans la famille doit tre valu. Comment? Les uns prennent pour base
le taux des salaires professionnels, pour les diffrents travaux de la
maison; les autres parlent d'attribuer  la femme, en rtribution de
ses fonctions mnagres, la proprit exclusive de la moiti des objets
mobiliers qui garnissent le foyer[73]. Mais cette valuation est
arbitraire, le travail de la femme variant en qualit et en quantit,
selon la situation sociale du mnage. C'est pourquoi, jusqu'ici, la
question a t ajourne, faute de solution pratique.

[Note 73: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Je crois bien! Si vous indemnisez la femme de son travail domestique,
refuserez-vous au mari toute rcompense pour les besognes qu'il
accomplit  la maison et pour les gains qu'il est seul, en bien des cas,
 raliser au dehors? Sinon, que deviendrait l'galit? Conoit-on qu'en
plus du mnage qu'il soutient, l'homme soit oblig de payer sa femme
comme une mercenaire? Nous avions cru jusqu' ce jour que le travail
industriel de l'homme et le travail mnager de la femme avaient pour
destination commune de faire vivre la famille; que celui de l'pouse
tait la contre-partie et la compensation de celui de l'poux, avec
cette diffrence que la mnagre fournit sa contribution en prestations
manuelles, tandis que le mari verse  la communaut l'argent de ses
gains professionnels.

Seulement, vous n'valuerez jamais avec exactitude et, par suite, avec
justice le travail de la femme dans son mnage. A vrai dire, lorsqu'une
ouvrire remplit fidlement ses devoirs d'pouse et de mre, lorsqu'elle
sait pratiquer,  force d'conomie, l'art difficile de partager un sou
en quatre, son travail n'a pas de prix. Et j'ajoute que ce n'est pas 
elle que la pense serait jamais venue de s'en faire payer par son mari.
D'autre part, il y a de mauvaises mnagres. Ddommagerez-vous le mari
de ce qu'elles n'ont pas fait, ou bien le forcerez-vous  les rmunrer
de ce qu'elles auraient d faire? Toutes vos valuations seront
fautives,  moins que la femme ne soit paye par le mari  l'heure ou 
la journe, comme la domestique gage par le matre. Ce serait plus
logique et plus simple. Mais quel amoindrissement du rle de l'pouse et
des fonctions augustes de la mre!

Franchement, je ne sais rien de plus fou et de plus dgradant que ce
mercantilisme conjugal. S'imagine-t-on un mari qui abrite, habille et
nourrit sa femme, oblig lgalement, par surcrot,  la rmunrer de ses
services quotidiens? A-t-on rflchi qu'en ce cas la logique et l'quit
rclameraient encore que Monsieur et le droit et le pouvoir de forcer
Madame  les lui rendre. Puisque je paye, dira-t-il, servez-moi. Il
m'en faut pour mon argent! Ce serait la domesticit tendue au mariage.
Et  ce rgime de contrainte salarie, la femme aurait plus  perdre
qu' gagner. Car, si la loi actuelle oblige le mari  subvenir aux
besoins de sa compagne, je ne sais aucun moyen lgal de contraindre la
femme  s'occuper convenablement de son mnage. Qu'elle engage une
domestique incapable de faire la cuisine, qu'elle abandonne ses enfants
 une nourrice grossire ou inhumaine, qu'elle coure les magasins ou
pdale sur les grands chemins au lieu de surveiller son intrieur, le
mari ne peut user que de persuasion pour la ramener  une plus juste
conception de ses devoirs.

Et c'est au moment mme o l'on dnonce si amrement les mariages
d'argent, qu'on nous propose de convertir les relations les plus
sacres, celles des mari et femme, celles des pre et mre, en simple
affaire commerciale! Voyez-vous deux poux tenant un compte-courant de
leurs services rciproques et balanant avec ponctualit, l'un contre
l'autre, leurs dpenses et leurs recettes? On ne songe pas qu'il est
impossible de monnayer la tendresse et le dvouement, et que le
dvouement qui ne se donne pas sans compter n'est plus le dvouement, et
que l'amour qui se vend et s'achte au jour le jour n'est qu'une vile
prostitution. Ne parlons donc pas de la rmunration des services que
les poux se rendent rciproquement pour leur bien-tre mutuel. Ce
serait la ruine de toutes les vertus conjugales. Ne rabaissons point au
niveau d'un calcul goste et d'un marchandage quotidien les
innombrables devoirs domestiques, que mille et mille gnrations de
femmes nobles et pures se sont honores de remplir avec une tendre et
courageuse abngation. Si jamais ce genre de spculation s'installait au
foyer, l'affection en sortirait bien vite, chasse par les discussions
de salaire. C'est corrompre le mariage que d'en faire une socit
marchande et de transformer deux poux solidaires en deux mercenaires
rivaux et souponneux.

Le salariat de la femme n'est pas mme la contre-faon misrable de la
dot, puisque les apports des poux sont fixs, une fois pour toutes,
avant le mariage et restituables  sa dissolution. Et puis, chose
essentielle, la dot de la femme, comme le travail du mari, dont elle est
l'quivalent et la compensation, est affecte, par dfinition,  un but
commun qui est le soutien du mnage et l'ducation des enfants. Mais
investir la femme d'un droit de crance destin  la rmunrer de tous
les soins dont elle condescend  entourer son mari et ses petits, c'est
la regarder comme trangre  la famille et crer, pour la dure du
mariage, des intrts contraires et des vues antagoniques l o toute
lgislation bien inspire doit tendre  fonder une troite communaut
d'efforts, de dvouement, de confiance et d'affection.

Revenons, pour conclure, aux rformes srieuses. D'accord avec les
diffrents groupes fministes, nous avons revendiqu, sous certaines
conditions, pour la femme marie: 1 le droit de disposer des salaires
et des gains provenant de son travail; 2 le droit de retirer, 
l'exclusion du mari, les conomies qu'elle a dposes  la Caisse
d'pargne; 3 le droit de saisir-arrter, en certains cas, les salaires
de l'poux coupable.

Mais ces rformes sont-elles suffisantes? Il arrive souvent, dans les
mnages peu fortuns, que sans dlaisser le foyer domestique, le mari
plonge les siens dans la misre par son inconduite habituelle ou son
ivresse incurable. En cet tat des moeurs ouvrires, est-il admissible
que l'poux indigne conserve intgralement ses droits et ses pouvoirs de
chef de la famille? Cet ordre d'ides nous amne  la grosse question de
l'incapacit lgale de la femme marie.




CHAPITRE VII

L'incapacit civile de la femme marie


       SOMMAIRE

       I.--EN QUOI CONSISTE CETTE INCAPACIT LGALE?--SES
       ATTNUATIONS.--SA RAISON D'TRE.--VIENT-ELLE DE
       L'INEXPRIENCE OU DE L'INFRIORIT DU SEXE FMININ?

       II.--FONDEMENT RATIONNEL.--UNIT DE DIRECTION DANS LE
       GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE.--CONVIENT-IL D'ABOLIR
       L'INCAPACIT CIVILE DE LA FEMME MARIE?

       III.--LARGISSEMENT DSIRABLE DE LA CAPACIT DES
       FEMMES.--SUPPRESSION DE L'AUTORISATION MARITALE DANS LES
       CAS DE DIVORCE, DE SPARATION DE CORPS ET MME DE
       SPARATION DE BIENS.--UN DERNIER VOEU.--LA PUISSANCE
       MARITALE EST-ELLE UNE FONCTION INAMOVIBLE?


L'galit civile des deux sexes cesse dans les rapports conjugaux: en
s'engageant dans les liens du mariage, la femme aline une partie de ses
droits et se soumet  une sorte d'incapacit temporaire. Mais (c'est
une remarque de Paul Gide) cette incapacit, si mme elle mrite ce nom,
n'est pas inhrente au sexe; elle n'a point sa cause dans la nature
physique ou morale de la femme, mais dans la puissance maritale,
c'est--dire dans un fait extrieur et accidentel[74].

[Note 74: Paul GIDE, _tude sur la condition prive de la femme_, p.
465.]


I

En quoi consiste l'incapacit lgale de la femme marie? En ceci que la
femme ne peut valablement procder  des actes juridiques sans y tre
autorise par son mari ou par la justice. Veut-elle intenter une action
devant un tribunal ou y dfendre, veut-elle conclure un acte
extra-judiciaire, donner, aliner, hypothquer, acqurir  titre onreux
ou gratuit: la loi franaise exige, pour la validit de tous ces actes
de la vie civile, le concours du mari dans l'acte ou son consentement
par crit[75].

Exceptionnellement, trois causes peuvent restreindre les prrogatives du
mari et augmenter, plus ou moins, les droits de la femme. D'abord,
celle-ci a pu se rserver expressment, dans son contrat de mariage, la
gestion de son patrimoine personnel. Mme en l'absence de cette clause,
elle a pu obtenir contre l'poux dissipateur la sparation de biens
judiciaire et rentrer dans l'administration de sa propre fortune. Enfin,
elle a pu employer sa dot  des oprations commerciales, en vertu d'une
autorisation gnrale qui lui restitue en matire de ngoce sa pleine
capacit civile[76].

[Note 75: Code civil, articles 215, 217, 218, 219 et 1124.]

[Note 76: Code civil, articles 223, 1449, et 220.]

Ajoutons que si, en principe, la femme est incapable de contracter sans
autorisation du mari, elle n'est pas discrtionnairement abandonne 
l'autorit de son poux, puisqu'elle peut tre habilite par la justice
au refus injustifi de ce dernier, et que, mme pour certains actes qui
impliquent une volont entirement libre et spontane, tel que le
testament, elle n'est soumise  aucune autorisation, ni maritale ni
judiciaire. Il est donc difficile de voir dans la puissance du mari un
droit d'omnipotence tyrannique.

Telle qu'elle a t organise par le Code civil, l'incapacit lgale de
la femme marie semble donc driver du fait mme du mariage. Elle
commence et finit avec lui. Beaucoup en demandent la suppression. Si
hardie que paraisse cette revendication, on voudra bien remarquer que
l'_autorisation_ et l'_autorit_ du mari sont deux choses distinctes,
que celle-ci est le principe de celle-l, et qu'on peut tendre 
restreindre la premire, qui ne concerne que les intrts pcuniaires de
la femme, sans abolir la seconde, qui s'exerce sur sa personne mme. Une
loi qui supprimerait absolument l'autorit maritale serait une loi de
combat, tandis qu'une rforme qui s'en prend seulement  l'autorisation
maritale peut tre une rforme de progrs.

Au surplus, l'antique conception de l'incapacit de la femme marie a
lentement volu, et ce n'est pas aujourd'hui un mince problme que de
dcouvrir sa vritable raison d'tre. Les motifs anciennement allgus
ne nous suffisent plus. Et cela mme atteste un grave changement dans
les ides et les moeurs.

Dira-t-on que l'incapacit civile de l'pouse n'est qu'une suite de
l'incapacit naturelle de la femme, de cette lgret incorrigible, de
cette inexprience incurable,--_imperitia aetatis et fragilitas
sexus_,--dont parlaient avec ddain nos vieux auteurs? Mais notre loi
tient une fille majeure pour aussi capable qu'un homme adulte; et il
serait inconvenant de prtendre que le mariage a le fcheux effet de la
dpouiller, du jour au lendemain, de sa libert consciente et de sa
volont rflchie,  tel point qu'il serait impossible  une femme de
passer aujourd'hui, sans l'assistance de son mari, le mme acte
juridique que, fille, elle pouvait passer la veille en toute libert.

Verra-t-on dans cette incapacit spciale une consquence de la
dpendance ncessaire de la femme qui doit, en toute chose, obir  son
mari, seigneur et matre du mnage? Il est de fait que nos anciennes
coutumes ne mettaient pas en doute la suprmatie de l'poux et la
subordination de l'pouse, et que cette ide traditionnelle de la
prminence du sexe masculin fut prsente  l'esprit des lgislateurs de
1804. Portalis, le premier d'entre eux, se moque des vaines disputes
sur la prfrence ou l'galit des sexes[77]. Le Premier Consul
n'aurait point manqu de leur rappeler, au besoin, qu'un mari doit
avoir un empire absolu sur les actions de sa femme. On connat de lui
ce mot cruel: Il faut que la femme sache qu'en sortant de la tutelle de
sa famille, elle passe sous celle de son mari. C'est l'esprit du vieux
droit quiritaire. Mais comment expliquerons-nous que l'autorisation de
la justice puisse suppler parfois  l'autorisation du mari? Si
l'incapacit de la femme marie est un hommage rendu  la puissance
maritale, on ne conoit pas qu'un tribunal puisse en relever l'pouse
contre le gr de l'poux. Dpendance ou fragilit du sexe, voil qui ne
satisfait gure l'esprit des modernes.

[Note 77: Sance du Conseil d'tat du 16 ventse an XI. LOCR, t. II, p.
396.]

Portalis, d'ailleurs, ajoutait ceci: L'obissance de la femme est une
suite ncessaire de la socit conjugale, qui ne pourrait subsister, si
l'un des poux n'tait subordonn  l'autre. Avant lui, Cambacrs
avait pris soin d'expliquer que l'galit de puissance et la diversit
des opinions sur les plus petits dtails entraveraient perptuellement
l'administration commune[78]. Ici transparat dj l'esprit nouveau. La
tendance actuelle incline  voir dans l'incapacit de la femme un moyen
de prvenir les conflits de volont par la prdominance du mari,
naturellement dsign pour ce rle d'arbitre souverain par sa
connaissance des affaires et son exprience de la vie. L'autorisation
maritale s'explique donc suffisamment par la ncessit d'assurer l'unit
de direction dans la gestion des intrts de la famille. Si donc
l'pouse est incapable, ce n'est plus en considration de la suprmatie
de l'homme, ni en vue de l'inexprience de la femme, mais en faveur du
mnage et des enfants.

[Note 78: FENET, I, p. 156.]


II

Il semble bien que nos lgislateurs soient entrs rcemment dans ces
vues. Une loi du 6 fvrier 1893 a rendu  la femme spare de corps sa
pleine libert civile. Jusqu' cette poque, l'incapacit de l'pouse
survivait  la sparation de corps qui relche les liens du mariage sans
les briser; il en rsultait pour la femme l'obligation trs humiliante
et trs dure de mendier l'autorisation et de subir la puissance d'un
homme, auquel rien ne la rattachait plus, ni l'affection, ni l'intrt.
De l des scnes pnibles qui rendaient illusoire tout espoir de
rconciliation,--sans compter que certains maris trafiquaient
odieusement de leur autorisation ncessaire.

Afin de couper court  ces abus, le nouvel article 311 du Code civil a
dcid que la sparation de corps a pour effet, comme le divorce, de
rendre  la femme le plein exercice de sa capacit civile, sans qu'elle
ait besoin de recourir  l'autorisation de son mari ou de justice.
Cette solution nouvelle prouve assez que l'incapacit de la femme marie
drive, aux yeux des modernes, non pas du mariage qui subsiste, mais de
la vie commune qui est interrompue par la sparation de corps.

Comment, du reste, parler srieusement aujourd'hui de la supriorit de
l'homme et de l'infriorit de la femme? Sur dix maisons de petit
commerce qui prosprent, neuf le doivent  l'intelligente coopration de
la femme. La prdominance du sexe fort s'est impose d'abord; on l'a
justifie ensuite. Elle a commenc par tre un fait; elle a fini par
tre un droit. Et ce droit lui-mme s'est pur. Il en a t du
gouvernement domestique comme du gouvernement politique: leur fondement
a vari. Prsentement, l'autorit ne se lgitime plus par l'intrt de
celui qui l'exerce, mais bien par l'utilit de celui qui la subit. Loin
d'tre un instrument de domination, la puissance du mari, comme celle du
pre, comme celle du prince, est tenue pour un instrument de
protection qui ne se justifie que par ses bienfaits.

Convient-il maintenant d'abolir radicalement l'incapacit de la femme
marie? En ce sens, M. Michelin, dput de Paris, a dpos sur le bureau
de la Chambre, le 27 octobre 1895, une proposition tendant  laisser aux
poux le soin de rgler souverainement leur capacit respective par une
clause de leurs conventions matrimoniales. L'innovation serait grave,
puisque l'article 1388 du Code civil interdit aux futurs poux de
droger par contrat de mariage aux droits qui appartiennent au mari
comme chef.

Y a-t-il donc avantage  n'admettre la subordination d'un poux 
l'autre, dans le gouvernement des intrts pcuniaires, qu'autant
qu'elle sera contractuelle, c'est--dire volontaire? Aucun. Voyez-vous
des fiancs discutant leurs attributions hirarchiques et leurs droits
de prminence avant d'entrer en mnage? Quelle pomme de discorde ou
quel march de dupe! Le plus pris sera toujours enclin  sacrifier ses
intrts et le plus habile toujours port  dfendre et  exagrer les
siens. D'ailleurs il serait puril de convier les futurs poux  rgler
prventivement leur puissance ou leur sujtion. Ds aujourd'hui, et
malgr la loi, la division des pouvoirs ne se fait qu'aprs la
crmonie, tacitement, au cours du mariage, sans accord pralable. Car
il ne suffit pas, on le sait, que le mari soit, de droit, le chef de la
famille pour tre, en fait, le matre obi et incontest.

En outre, nous tenons pour dangereux de dissocier par anticipation les
intrts des poux, en accordant  chacun d'eux, dans l'administration
spare de leur fortune, une indpendance absolue. Mieux vaut s'efforcer
de ramener  l'unisson toutes les contrarits possibles en exigeant,
dans certains cas, le concours de leurs deux volonts. C'est pourquoi
nous avons propos plus haut que tout acte, qui intresse gravement la
fortune commune, soit consenti expressment par l'un et l'autre des
poux.


III

En ce qui concerne spcialement l'autorisation maritale, puisqu'elle ne
repose plus sur la suprmatie du sexe fort ni sur l'imbcillit du sexe
faible, nous ne voyons pas qu'elle soit sacre, inluctable, intangible.
N'ayant qu'un but, qui est d'assurer l'unit de direction ncessaire 
la bonne administration du mnage, le pouvoir qu'elle implique pourrait
trs bien tre remis aux mains de la femme, lorsque celle-ci fait preuve
de prudence et d'habilet. Il arrive souvent qu'une autorisation
gnrale relve l'pouse commerante de toute incapacit: pourquoi
refuserait-on au mari la facult d'habiliter sa femme aux actes de la
vie civile, en lui donnant le mandat, au cours du mariage, de grer la
fortune commune et de diriger les affaires du mnage? On ne voit point
que ce qui fonctionne si bien en matire commerciale puisse engendrer de
moins heureuses consquences en matire civile. Il conviendrait donc
d'tendre les cas d'autorisation gnrale, en stipulant que celle-ci
sera toujours rvocable. Bien plus, lorsque le mari est absent ou
interdit, la raison veut que la femme soit dispense de toute
autorisation pralable. Pourquoi entraver son action par la ncessit de
recourir  l'autorisation suppltive du tribunal? Lorsqu'une femme fait
preuve d'honntet et d'habilet, elle mrite un peu moins de dfiante
sollicitude et de gnante protection.

L'incapacit de la femme devrait mme cesser totalement l o commence
l'indignit du mari. Lorsque celui-ci est pourvu d'un conseil
judiciaire, condamn  la prison, mis en faillite ou en liquidation,
lorsqu'il dserte le foyer ou dshonore la famille, en tous ces cas de
dchance morale ou pnale, la femme devrait tre releve de son
incapacit et place  la tte du mnage. N'est-elle pas, par
dfinition, le supplant, le substitut de l'poux incapable ou indigne?
On cite notamment des cas d'abandon monstrueux o le mari, ayant pass
la frontire, se rit de la mre et des enfants, reste sourd  toutes les
sommations et inaccessible  toutes les procdures. Quand le chef de la
famille forfait  ses devoirs, la rvocation est de rigueur. C'est une
sorte de mauvais prince qu'il faut dposer au plus vite.

Enfin, il nous parat que la sparation de biens judiciaire devrait
confrer  la femme la mme capacit que la sparation de corps. Pour
justifier la diffrence que la loi du 6 fvrier 1893 a maintenue, on
allgue que la communaut d'existence disparat dans la sparation de
corps et subsiste dans la sparation de biens. Soit! Et pourtant,
lorsqu'il s'agit d'une simple question d'ordre pcuniaire, n'est-il pas
contradictoire de soumettre la femme spare de biens, pour les actes de
disposition qui excdent ses pouvoirs d'administration,  l'autorisation
d'un mari reconnu judiciairement incapable de diriger les affaires
communes?

En un mot, sans abolir radicalement l'autorisation maritale, nous
faisons des voeux pour l'largissement de la capacit civile de la
femme. Allons plus loin: est-ce assez de suspendre ou mme de supprimer,
dans certains cas limits l'_autorisation_ maritale? Ne convient-il
point de s'attaquer au principe d'o elle dcoule, c'est--dire 
l'_autorit_ maritale elle-mme?

Pourquoi pas? Si la raison veut que, dans le mariage, l'homme ait le
gouvernement des affaires et des personnes de la famille, elle n'exige
point qu'il la garde, au prjudice de la mre et des enfants, quand il
s'en montre indigne. En ce cas, l'intrt de tous commande qu'on lui
enlve la direction du foyer pour la transmettre  la femme. Lorsqu'un
cocher heurte son attelage  toutes les bornes et verse sa voiture dans
toutes les ornires, n'est-ce point prudence et sagesse de lui enlever
les guides? On voudra bien remarquer qu'il ne s'agit plus seulement,
dans notre pense, de librer l'pouse d'une suprmatie malfaisante,
mais de dpouiller le mari de tous les pouvoirs dont il msuse, pour les
confier expressment  la femme. Ce serait une petite rvolution de
palais que l'inconduite du seigneur et matre justifiera plus d'une
fois. Quand un ministre gouverne mal, on le relve de ses fonctions, et
l'administrateur dchu redevient un administr subalterne. Pourquoi
l'poux incapable ou malhonnte ne subirait-il pas le mme sort? La
puissance maritale serait-elle donc une qualit intransmissible, une
fonction inamovible? Soutiendrait-on, sous notre dmocratie, que la
puissance maritale est semblable  la puissance royale, dont les femmes
taient cartes par la loi salique?

Conformment  nos ides, une loi du 24 juillet 1889 a dclar que
l'autorit paternelle ne peut tourner, aux mains d'un pre indigne, en
mauvais traitements ni en spculations infmes. Aprs avoir protg
l'enfant, pourquoi ne point protger la femme? On n'hsite plus
aujourd'hui  transporter la puissance paternelle  la mre: pourquoi ne
point transmettre la puissance maritale  l'pouse? L'autorit du mari
est-elle plus sacre que celle du pre? Autre analogie: l'article 124 du
Code civil permet  la femme, en cas d'absence de son mari, d'opter pour
la continuation de la communaut et de prendre en mains l'administration
des biens. Pourquoi un jugement de dchance, prononc contre le mari
convaincu d'imbcillit ou d'indignit, ne pourrait-il pas investir la
femme d'un mme droit d'option et d'un mme pouvoir de direction?[79] Le
gouvernement du mnage doit appartenir au plus digne. Nous accorderions
donc  la femme une action en dchance de la puissance maritale contre
l'poux coupable ou dment, avec facult pour le juge de transmettre 
la demanderesse tous les droits qui appartiennent au dfendeur en sa
qualit de chef de la famille.

[Note 79: Paul CAUWS, _De la protection des intrts conomiques de la
femme marie_, p. 20.]

Confucius disait fort irrvrencieusement: L'homme est  la femme ce
que le soleil est  la lune. Il dirige et elle obit; et c'est ainsi que
rgne l'harmonie. D'accord. Mais lorsque le soleil brle au lieu
d'clairer, n'est-il pas naturel qu'on lui prfre la douceur du clair
de lune? C'est pourquoi toutes les fois que le gouvernement du mari
devient stupide ou malfaisant, nous proposons de transporter ses
pouvoirs aux mains plus sages et plus honntes de la matresse de
maison. Il n'est point de rgle humaine qui ne comporte des exceptions
invitables.

En dernire analyse, ce qu'il faut rprimer chez l'homme, c'est l'excs
de pouvoir et l'abus du droit. Les esprits modrs nous feront peut-tre
l'honneur de convenir que les nombreux amendements, dont nous venons de
les entretenir, atteignent ce but en relevant la capacit civile de la
femme sans dcapiter tous les maris de leurs prrogatives ncessaires.
Quant aux fministes intransigeants, il est  croire qu'ils trouveront
ces amliorations insignifiantes et parfaitement inutiles. Pourquoi
s'attarder  des corrections de dtail? A quoi bon retoucher notre loi
matrimoniale? Le mal tant plus profond, le remde doit tre plus
radical. En 1900, tandis que la Gauche fministe discutait la question
de la communaut lgale, un congressiste, peu satisfait des demi-mesures
proposes, fit remarquer qu'il tait insuffisant de briser quelques
barreaux de cette prison qu'on appelle le mariage. Couper seulement les
liens qui nous entravent les pieds, en respectant ceux qui nous
enchanent la tte et les bras, est une proccupation de naf ou une
besogne de poltron. C'est  l'institution matrimoniale elle-mme que les
esprits vraiment libres doivent, parat-il, s'attaquer rsolument. Et
l'homme courageux, dont je parlais tout  l'heure, rclama l'abolition
pure et simple du mariage. Suivons-le sur ce terrain.




LIVRE III

MANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME




CHAPITRE I

L'amour conjugal


       SOMMAIRE

       I.--TRADITIONS CHRTIENNES DU MARIAGE.--SON FONDEMENT:
       DEVOIR OU PLAISIR?--IL NE DOIT SE CONFONDRE NI AVEC LA
       PASSION QUI AFFOLE, NI AVEC LE CAPRICE QUI PASSE.

       II.--L'AMOUR-PASSION: SES VIOLENCES ET SES DCEPTIONS.--LE
       MARIAGE SANS AMOUR: SON ABAISSEMENT ET SES TRISTESSES.

       III.--INSTINCT MUTUEL D'APPROPRIATION.--RITES SOLENNELS DE
       CLBRATION.--L'AMOUR CONJUGAL EST MONOGAME.--QUE PENSER DE
       L'INDISSOLUBILIT DU MARIAGE?

       IV.--C'EST UNE GARANTIE PRISE PAR LES POUX CONTRE
       EUX-MMES.--L'ACCORD DES MES NE SE FAIT QU'A LA
       LONGUE.--EXEMPLES PRIS DANS LA VIE RELLE.--A QUAND L'AMOUR
       SANS LIEN?


I

Le Livre fameux de Stuart Mill, l'_Assujettissement de la femme_, repose
sur cet axiome que le mariage est,  prsent, le seul esclavage reconnu
par les lois. Cette parole a trouv de l'cho un peu partout, mme en
France. On nous affirme que, d'aprs le Code civil, la femme est la
servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on: l'une pour
les hommes, l'autre pour les femmes.

Et notre socit contemporaine accepte cette ingalit criante! A qui la
faute, sinon  l'atavisme chrtien,  l'hritage obscur des anctres
qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent,  notre
insu, dans nos mes branles vainement d'un dsir confus d'intgral
affranchissement? Qui nous dbarrassera de la servitude des ides
religieuses? Aprs s'tre mancips du joug de la foi, les incroyants
auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale
sacramentelle[80]? Et de fait, un certain fminisme s'applique
passionnment  dchristianiser l'institution matrimoniale.

Il nous semblait pourtant qu'en purant et en sanctifiant le mariage, la
religion du Christ n'avait point amoindri et maltrait la femme. Il est
vrai que Jsus ne permet  ses fidles ni la polygamie ni le divorce. On
lit dans l'vangile selon saint Mathieu: Au commencement, Dieu a cr
un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera
son pre et sa mre et s'attachera  sa femme. Ils ne seront plus deux,
mais une seule chair. Donc, que les hommes ne sparent point ce que Dieu
a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en pouser une autre et la
femme qui abandonne son mari pour en pouser un autre, commettent un
adultre[81]. Cette parole a restitu au mariage, dans l'intrt des
deux poux, l'honneur et la scurit.

[Note 80: Joseph RENAUD, _La Faillite du mariage_, p. 44.]

[Note 81: _Saint Mathieu_, XIX, 3-10.]

Par ailleurs, en admettant mme que le christianisme n'ait rien de
divin, il faudrait reconnatre au moins qu'il a valu  la femme, en la
personne de Marie, mre de Jsus de Nazareth, d'incomparables hommages
et la glorification magnifique de la puret fminine et de la dignit
maternelle. Aussi Marie est devenue le modle de la femme et la
protectrice bnie de la famille chrtienne. Et s'autorisant de ce grand
exemple, saint Paul a proclam que les femmes se sauveraient par leurs
enfants[82].

[Note 82: _ptre  Timothe_, II, 15.]

Plus tard, l'ancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment  dfendre
le bon renom des dames, avait en particulire dvotion la trs douce
Mre de Dieu. De l une littrature qu'on a justement appele
marianique, o les chevaliers-potes clbraient leur chre Dame, la
benote Vierge Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas
toujours aussi mystique ni aussi pur. Il n'en reste pas moins que 'a
t le grand honneur de l'glise de maintenir le droit de la femme  la
libert, au respect et  la vertu,  l'encontre de la corruption des
moeurs et des passions sensuelles des princes. Pendant tout le moyen
ge, crit le comte de Montalembert, le pontificat des Pres de la
chrtient se passa en luttes continuelles, afin de garder
l'indissolubilit du mariage contre les prtentions draisonnables des
grands seigneurs fodaux. Et ces luttes pourraient bien recommencer
contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance!

Toutes les questions sur le droit des femmes, sur les relations entre
maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le
mariage qu'un plaisir. Cette parole de Tolsto jette sur les quivoques
du fminisme conjugal une clart directe et franche. Il y a un abme
entre le sensualisme, n du dsir charnel, qui ne voit rien au-del des
joies de la possession, et l'esprit des noces lgitimes qui assigne 
l'union des corps et des mes la proccupation suprme des enfants 
natre et de la famille  fonder. Tandis que la passion s'acharne
exclusivement  la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive, le
mariage subordonne celle-ci  l'avenir de la race et au peuplement du
foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne
se marie pas uniquement pour le prsent. Le mariage ne doit se
confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la
capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire  plus
de dure.


II

Et d'abord, il n'est pas dsirable que la passion prside au mariage,
parce que les sens y ont plus de part que le coeur. La passion, en
effet, est fantasque et violente: elle ressemble  un orage. Elle fait
mme plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante,
ombrageuse, inquite, dominatrice; elle veut possder l'objet aim tout
entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de
lui-mme; elle est jalouse des amis, des livres, des btes, auxquels le
partenaire ador--et perscut--a le malheur de donner un peu de son
coeur. Les femmes ne sont pas rares qui prouvent cette fivre d'amour.
Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serr dans l'tau
d'une passion aveugle est un tre  plaindre. S'il ne s'arme d'un
courage surhumain pour secouer le joug qui l'touffe, il tombera de
dfaillance en dfaillance, de l'amour  la faiblesse, de la faiblesse 
la lchet, jusqu' l'abandonnement de soi-mme, jusqu' la dgradation
de tout son tre: c'est un suicide lent.

Que s'il veut ragir, se rvolter, se reprendre, quelles luttes et
quelles souffrances! Je ne voudrais pas souhaiter, mme  un ennemi, le
mariage d'une affection douce avec un amour-passion. C'est l'union de
deux choses inconciliables. Liez une crature ardente et fbrile, tout
feu, tout flamme, tout dsir, avec une autre capable seulement de
tendresse raisonnable, o entrent surtout la condescendance amicale et
l'instinct protecteur, et vous aurez un mnage d'enfer. Sans doute,
entre gens qui s'aiment d'une flamme gale et modre, les disputes ne
sont pas rares. Mais entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a
discord mental, incompatibilit absolue, dchirement continuel. Ils
vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le mme air sans
s'accommoder l'un  l'autre. Ce sont des trangers qui couchent dans le
mme lit, sans pouvoir se communiquer leurs penses, sans pouvoir
connatre et goter leur me. De l'un  l'autre, point d'entente
possible: ils s'enferment en eux-mmes, se torturent, se martyrisent
jusqu'au jour de la sparation invitable. Ce qui fait que bon nombre de
mariages d'inclination tournent mal, c'est prcisment que la passion y
prside exclusivement, soit d'un ct, soit de l'autre, ou mme des deux
 la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'tant faite
surtout de dsir, elle est incohrente et folle. Je le rpte: la
passion est une fivre dlicieuse et pernicieuse, dont il est souvent
plus facile de mourir que de gurir.

Non qu'il faille, grand Dieu! se marier sans amour. Ne laissons pas
s'aggraver le discrdit o dchoit insensiblement le vrai, l'honnte, le
pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de
deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux coeurs.
Sinon, il ne mriterait pas d'tre dfendu. Se marier sans amour, quelle
misre! Comme si l'amour n'tait pas le sourire de la vie! Il n'est que
son rayonnement pour clairer la beaut des choses. Si tant de gens
passent  ct des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir,
n'est-ce point que leur me solitaire ne s'est jamais claire de cette
lumire intrieure, qui rend plus prsentes et plus chres aux coeurs
aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d'aimer pour
trouver le ciel plus bleu, l'air plus lger, la terre plus clmente,
plus pare, les hommes meilleurs et les femmes plus parfaites. Ayez le
coeur en joie, et vous verrez le monde en fte. L'amour est un magicien
charmant qui anime, colore, et embellit l'existence. Ne le bannissons
point du mariage.

Mais cet amour doit tre plus rflchi que la passion, et plus srieux
qu'une amourette. A l'homme et  la femme qui veulent fonder une
famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se
marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans
rciprocit consentie et partage, le mariage est lsionnaire et
malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans,
mais pour toujours. Il s'agit l d'une liaison  vie, et non d'un
caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de dure,
sans garanties de fidlit, le mariage est fragile et prcaire. Enfin,
avant toute autre considration, le mariage doit tre contract en vue
des enfants  natre et du foyer  fonder. Cessons donc de le regarder
comme le dnouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple
dsir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long clibat pour les hommes, ni la
fin d'un roman aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et
l'assouvissement de la passion pour les uns ou les autres! Le mariage
est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des
assurances de perptuit.


III

C'est pourquoi, peut-tre, l'amour conjugal ne suppose pas seulement
l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il
faut que les poux se sentent bien l'un  l'autre, pour aujourd'hui et
pour demain, sans rserve, sans partage, sans retour, et maintenant et
toujours. Et ce sentiment de confiance et de scurit doit tre
rciproque. L est l'essence et l'honneur du mariage chrtien.

Autrefois l'homme cherchait  raliser cette assurance par la force, 
son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut
gnralement attribue  l'homme par droit de conqute ou par droit
d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle
expose sur les marchs d'esclaves, elle dut subir servilement, durant
de longs sicles, la loi du vainqueur ou de l'acqureur devenu son
souverain matre.

Aujourd'hui les deux poux se donnent et s'appartiennent l'un  l'autre.
Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a crit elle-mme
que l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par
nature. Et l'homme, pareillement. Quiconque est port vers le mariage
par des sentiments honntes, se sent las de son indpendance et prt 
aliner une part de soi-mme au profit de l'tre aim. C'est avec joie
qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point l d'une
relation fortuite et brve, mais d'une convention  vie, les deux futurs
conjoints ont une si pleine conscience de la gravit de l'acte dcisif
qui va les attacher l'un  l'autre, qu'ils aiment  l'entourer d'clat
et de splendeur. Ils sentent en mme temps leur tendresse si suprieure
aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est
pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus
complte et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de
prendre  tmoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur
consentement par quelque noble conscration publique. Les rites qui,
dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et
sanctionnent les noces lgitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc
point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses;
ils sont ns bien plutt d'un entranement spontan, d'une impulsion
gnrale; et bien qu'ils aient t jadis avilis par des usages
sacrilges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur
et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les poux
manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unit et cette proccupation de
perptuit qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur
humain lui-mme une observation importante.

L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier.
Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un
mme moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions.
L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse
varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour dtrne et
expulse le premier, celui-ci est comme effac, annihil, aboli. Il ne
compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections
galement amoureuses puissent se juxtaposer en une mme me. L'amour
vritable rpugne au partage. Tout ou rien, voil sa devise. Mais le
coeur humain s'arrange trs bien des affections successives. Il est
volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses
artifices, qu'il se persuade navement que son amour actuel est son
premier, son unique amour.

Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser
puissamment ces tranges illusions, et de servir de la sorte les fins de
l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent tre
librement dissoutes par consentement mutuel, au gr des parties
intresses, ainsi que se font dj les divorces en divers pays du
monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vcu. Alors tous les
amants seront poux. Pour combien de temps? Cela dpendra de l'amour qui
les unit. Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas
la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais
plutt la quasi-indissolubilit lgale[83].

[Note 83: B. MALON, _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, p. 373.]

Cette parole d'un socialiste modr nous montre assez que, pour le
moment, l'attribut du mariage le plus menac est la perptuit. Et
pourtant le respect des liens matrimoniaux est de ncessit publique.
Toute socit est directement intresse  la stabilit des familles; et
le mariage indissoluble a prcisment pour but de lui assurer la
continuit, la dure, la solidit, sans lesquelles nul peuple ne saurait
vivre et prosprer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point
faits pour les bons mnages qui se soutiendraient naturellement sans
leur appui, mais pour les mdiocres qui sont lgion, et dont
l'branlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le
trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les
poux prennent contre eux-mmes dans l'intrt des enfants et,
consquemment, dans l'intrt de la socit elle-mme.


IV

A bien y rflchir mme, on ne tarde gure  se convaincre que tous les
gens maris ont besoin de cette assurance prventive. Je ne crois pas
faire injure aux meilleurs mnages en affirmant qu' la suite d'un
froissement grave ou d'un dsaccord passager, ils ont t tents plus
d'une fois, au fond du coeur, de se dprendre et de se dsunir.

Supposons un mariage qui runisse toutes les conditions de bonheur:
est-on sr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui
demandent avidement, non pas seulement la scurit, la dignit, mais
encore la plnitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour
dans le mariage, c'est  condition de n'en point chasser la raison et de
songer  l'avenir autant qu'au prsent, aux enfants autant qu'
soi-mme. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient leves
et entretenues dans cette ide que l'poux est fait pour leur donner la
flicit, que leur batitude dpend d'un homme, et que celui-ci doit
runir  cette fin toutes sortes de mrites introuvables? Avec les
qualits qu'on exige du mari rv, un dieu ne serait pas capable de
faire un poux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne
ralise point  volont le bonheur de qui que ce soit, mme en l'aimant
de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de
nous-mmes beaucoup plus que des autres?

En ralit, il n'est pas de mnage qui n'ait,--un peu plus tt ou un peu
plus tard,--ses proccupations, ses tourments, ses preuves. Les
meilleurs poux ne sont maris vritablement qu'aprs plusieurs annes
de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les
prmisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la lgendaire lune de miel
n'est qu'une comdie galante qu'on se joue l'un  l'autre. L'harmonie de
deux mes ne s'improvise point. On peut s'aimer ds la premire
rencontre; on ne s'accorde qu' la longue. Le coup de foudre peut
rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractres. L'unisson
suppose un stage de concessions rciproques et de bienveillante
condescendance.

Cela tant, est-ce trop dire que peu de mnages se condamneraient aux
obligations du support mutuel, s'ils pouvaient,  tout instant, sortir
du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, 
se croire et  se sentir lis pour la vie, il leur est plus facile de se
plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques
sacrifices pralables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.

Voici, par exemple, une mre de famille entendue  tous les soins
domestiques, applique  l'administration de son intrieur, tenant son
rang avec dignit, sans effacement ni ostentation, respecte de tous et
faisant honneur  son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il
lui est peut-tre chapp dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien
des soupirs. Mais  mesure que s'coulent les jours et les annes, 
mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations,
son me s'ouvre mieux  la vritable conception des devoirs de ce monde;
et pendant qu'elle se dpense pour le bonheur des siens et court,
vigilante et affaire, d'un berceau  l'autre, elle se dit que les
petites pensionnaires sont folles qui rvent la vie tout en bleu ou tout
en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations,
c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la
terre moins en cherchant sa flicit propre qu'en travaillant activement
 celle des autres.

A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente marie  un
mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le
chef-d'oeuvre de Flaubert a suscit de tentations dans l'me aigrie des
femmes qui se jugent suprieures  leur mari, les confesseurs pourraient
seuls le dire! Afin de se librer du contact journalier d'un lourdaud
stupide, l'ide est venue plus d'une fois  ces vaniteuses de rompre
leur chane, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise
de rvolte passe, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus,
quand l'esprit de devoir l'a emport, Dieu aidant, sur l'esprit
d'orgueil, elles se sont apaises, assagies, et elles sont restes  la
maison, l'me triste, mais soumise et rsigne.

Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas
parties, prfrant le libre amour  la vulgarit du devoir quotidien?
Supprimez l'attache lgale, et les poux rendus  leurs passions, 
leurs caprices,  leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe
dlie au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme suprieure
 son mari, je le dis pareillement du mari suprieur  sa femme. Ce
second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme
ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves
d'une communaut pnible? Heureusement les attaches conjugales le
retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement,
les enfants ont le bonheur de grandir entre le pre et la mre.

En vrit, je le rpte, il n'est peut-tre pas un seul mnage, si bien
assorti qu'on le suppose, qui,  de certains moments de contradiction et
de mauvaise humeur, n'ait souhait de revenir en arrire, regimbant sous
le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un  l'autre. Aux
frottements de la vie commune, les asprits se sont mousses. Et peu 
peu le mariage a rapproch, uni, ml, fondu si compltement les deux
units conjugales que, si diffrentes qu'elles fussent l'une de l'autre,
elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est
faite. Quelque chose est pass de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne
peuvent plus se dprendre, se dtacher sans souffrance. Cette fois ils
sont bien maris. Et la socit compte une assise de plus: voil le
grand bienfait social du mariage!

Et maintenant, un temps viendra-t-il o les unions conjugales se
formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice,
d'gosme ou d'intrt? Les mnages de colombes deviendront-ils une
rgle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs
nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune proccupation
d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanit est-elle destine 
roucouler unanimement? Il n'en cote rien de l'esprer. Ce jour-l
seulement on pourra, sans inconvnient, manciper la foi conjugale de
toutes les chanes de sret que les traditions, les moeurs et les lois
ont forges entre les poux. Plus de conjoints, tous amants!

On verra mme bientt que des hommes presss, qui sont tout miel et tout
amour,--j'ai suffisamment dsign les anarchistes et les
socialistes,--voudraient ds maintenant librer les poux de tout
assujettissement respectif; car il faut bien reconnatre que l'humanit
mettra quelque temps  s'lever  l'idale perfection dont nous parlions
tout  l'heure. Ces messieurs apprhendent qu' serrer si fortement le
lien civil des mariages, on ne brise le lien spontan des libres
affections, et qu'en appesantissant sur nos paules le joug des
contraintes lgales, on affaiblisse en nous l'attraction mystrieuse des
mes.

N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des
prcautions prises pour en assurer la continuit. Il est invitable
qu'une socit civilise prenne des garanties en faveur des enfants et,
pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-mme,
protgeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la
fragilit de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions lgales et
religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre
infirmit; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont,
faillibles, capricieux et volages, il sera de ncessit sociale de
mettre un peu chaque mnage sous les verrous. Attendons patiemment
qu'ils soient devenus parfaits pour dmolir les serrures.




CHAPITRE II

La rforme du mariage


       SOMMAIRE

       I.--RCRIMINATIONS FMINISTES CONTRE LES MOEURS ET CONTRE
       LES LOIS.--SONT-ELLES FONDES?--LA LOI DE
       L'HOMME.--EXAGRATIONS DRAMATIQUES.

       II.--JUGEMENT PORT SUR L'OEUVRE DU CODE CIVIL.--S'IL FAUT
       LA DTRUIRE OU LA PERFECTIONNER.--AMLIORATIONS DSIRABLES.

       III.--ENTRAVES EXCESSIVES.--CE QUE DOIT TRE L'INTERVENTION
       DES PARENTS.--SOMMATIONS DITES RESPECTUEUSES.--MARIAGES
       IMPROVISS.--FIANAILLES TROP COURTES.

       IV.--UNE PROPOSITION EXTRAVAGANTE.--LE CONCUBINAT LGAL.


Il est d'habitude chez les fministes de rcriminer amrement contre le
mariage. Leurs dolances sont de fait et de droit; elles accusent  la
fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double
argumentation lamentable.


I

L'histoire du mariage n'est, parat-il, que le martyrologe des femmes.
Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en mnage? Elle
s'est marie par coquetterie ou par amour, sduite par le brillant
avenir d'un esprit fort ou seulement par l'lgance soigne d'un joli
garon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir
l'insignifiance de l'un ou l'gosme de l'autre; et elle s'est laiss
prendre au miel des paroles caressantes et des prvenances attentives.
Et une fois le mariage consomm, l'amoureux a disparu et le matre est
rest. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et aprs les
dsenchantements du coeur et les angoisses de la maternit, sont venus
les soucis journaliers d'une vie mdiocre, les regrets de l'indpendance
perdue, les calculs troits du mnage, mille combinaisons laborieuses
pour faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande
et le sucre quelques sous de moins. Et la frache beaut de la jeune
marie s'en est alle et, avec elle, la paix, le contentement et la
gaiet.

Qu'opposerons-nous  ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en
conclure que tous les maris sont des tigres ou des nes? On doit se
dire, aprs tout, que les femmes mal maries ne sont pas la majorit,
mme en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est
souvent la victime; que le cas n'est pas rare o la frivolit prodigue
et la scheresse cruelle d'une femme ont bris et avili toute une
existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerants, les employs,
les fonctionnaires que pressent et assigent les inquitudes et les
soucis du mnage  soutenir et du budget  quilibrer; bref, que la loi
du travail s'impose  l'homme comme  la femme et que, pour mieux en
supporter l'crasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et
d'unir leurs forces et leurs dvouements. S'il y a des femmes
malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la
faute? Ces poux mal assortis devaient s'unir avec plus de
circonspection.

Vous en parlez d'un coeur lger, me dira-t-on. Vous oubliez que les
infortunes de la femme sont aggraves et sanctionnes par les lois. Les
hommes ayant fait le Code de leur seule autorit, il est invitable
qu'ils l'aient conu et fabriqu  leur seul avantage. Au vrai, le Code
Napolon n'est pas la loi, mais leur loi.

Rappelons-nous, en effet, la _Loi de l'homme_, cette pice de M. Paul
Hervieu qui a remport un si beau succs auprs des dames: on ne saurait
trouver un exemple plus curieux des ingalits et des injustices
accumules contre la femme par notre lgislation draconienne. Toute
pouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises
pour assurer le divorce, est absolument dsarme. Que si, n'coutant que
sa dignit, elle se rsigne  une sparation amiable, le mari peut s'y
opposer et la contraindre au besoin  rintgrer le domicile conjugal.
Donne-t-il son consentement:  dfaut d'un contrat prudent, l'pouse qui
s'loigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il
s'agira de marier les enfants ns de cette triste union, en cas de
dissentiment entre les poux spars de fait et non de droit,
l'acquiescement du pre l'emportera sur le refus de la mre. Telles sont
les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de
la loi de l'homme, en un sicle qui se vante de sa civilisation. Le Code
franais livre la femme au mari pieds et poings lis. Et l'on prtend
que le sexe fort ne s'est pas taill la part du lion?

Nous rpondrons que, n'en dplaise aux mes dramatiques, tout cet
assemblage d'normits est accidentel et systmatique. Qu' la rigueur,
une femme dsole de s'tre mal marie ou une fille navre de ne point
l'tre, s'en prenne aux lois et  la socit, la premire du mauvais
mnage qu'elle a fait, la seconde du bon mnage qu'elle aurait pu faire:
rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-mme, il est bien plus
simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie relle, ces cas
sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut
juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de
plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles
qui rvoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rles, donnez 
l'pouse la totalit des droits qui appartiennent prsentement 
l'poux: la tyrannie n'aura fait que changer de tte. Comme l'a dit M.
Brunetire  M. Paul Hervieu lui-mme, si la _Loi de la Femme_ se
substituait  la _Loi de l'Homme_, que croyez-vous qu'il y et de chang
dans le monde[84]?

[Note 84: Rponse au discours de rception de M. Paul Hervieu 
l'Acadmie franaise.]


II

En ralit, notre Code civil ne mrite ni la colre des uns, ni
l'admiration des autres. Nous croyons mme qu'il occupera dans
l'histoire de la condition fminine un rang honorable. Avant lui,
certains vieux auteurs poussaient la rudesse masculine jusqu' dclarer
la femme battable, mais pour un juste motif et  condition de ne point
l'estropier. En maintes coutumes, l'exhrdation des filles tait
partielle ou totale. D'ordinaire, les soeurs n'taient point admises 
partager l'hritage paternel avec leurs frres. Dans le droit fodal, la
noblesse n'admettait pas qu'aux enfants, qui avaient mme part dans leur
affection, les parents pussent laisser mme part dans leur succession.
Les mles taient privilgis. 'a t une des meilleures inspirations
du Code de gnraliser l'galit roturire et de reconnatre aux filles,
comme aux garons, la plnitude de la capacit hrditaire, en
n'accordant toutefois  l'un ou  l'autre poux survivant, mari ou
femme, qu'une vocation subalterne que la loi du 9 mars 1891 a justement
amliore. En tout cas, notre lgislation successorale a tenu la balance
gale entre les deux sexes. La loi rparatrice, que nous venons de
citer, a mme eu pour objet d'empcher la veuve d'tre plonge dans la
misre par la mort du mari qui lui assurait, de son vivant, le luxe ou
l'aisance.

Ce n'est pas une raison de soutenir que notre vieux Code civil est un
monument intangible. Nous avons dj reconnu que, dans les relations
respectives des poux, il a exagr les pouvoirs du mari sur la personne
et sur les biens de la femme. Ses rdacteurs n'ont point chapp 
l'esprit de l'poque et  l'influence de Napolon, qui affirmait
cavalirement que la femme est la proprit, de l'homme comme l'arbre 
fruits est celle du jardinier.

A ces exagrations de pouvoir, nous avons propos d'importantes
restrictions, convaincu que la civilisation d'un peuple se mesure au
degr de justice et d'humanit dont la loi des hommes entoure la
condition des femmes. L ou la faiblesse est une cause de dchance, on
peut tre sr que le lgislateur, touffant le cri de la piti, n'a obi
qu' son gosme; ce qui revient  dire que l o la femme est mprise,
l'homme lui-mme est mprisable. Rappelez-vous, disait Fouch  Mme
Rcamier, qu'il faut tre douce quand on est faible.--Et qu'il faut
tre juste quand on est fort, rpliqua celle-ci. Ces deux paroles
mritent de vivre dans la mmoire des hommes et des femmes.

Investis de fonctions galement ncessaires  l'espce, les poux
doivent jouir, non pas de prrogatives identiques qui engendreraient la
confusion, mais de droits quivalents qui assurent l'ordre dans la
famille en donnant satisfaction  l'quit. Point d'galit niveleuse,
mais une juste prquation. Certains fministes, hlas! n'y songent
gure. En 1896, dans son assemble gnrale annuelle, la Ligue pour le
Droit des femmes avait discut les divers modes de contrats de
mariage, et Mme Pognon, qui prsidait, venait de formuler ainsi la
conclusion: Le Code est mauvais; donc il faut le brler et en refaire
un autre.--Non pas, rclama un assistant. Il faut le brler et ne
point le refaire. Et la sance fut leve sur cette parole anarchique.

Il n'est donc pas superflu de recommander aux femmes de rester femmes,
de ne point modifier, dformer, dnaturer leur sexe par des nouveauts
malsantes, mais de s'appliquer simplement  amliorer le sort de celles
qui peuvent souffrir d'une lgislation quelque peu vieillie, en
corrigeant, en amendant, en compltant le Code civil, au lieu de le
jeter au feu avec de grands gestes et de grandes phrases. Signalons  ce
propos l'existence d'un fminisme matrimonial dont les vues sont
dignes d'approbation. Mme Clotilde Dissard en a fort bien exprim
l'esprit dans la _Revue fministe_: Nous pensons que la vritable unit
sociale, c'est le couple humain. L'idal que nous poursuivons, c'est
l'organisation plus parfaite, plus acheve de la famille, la coopration
plus harmonieuse de l'homme et de la femme  l'oeuvre commune, la
division des fonctions suivant les aptitudes de chaque sexe, naturelles
ou acquises par l'ducation. Nous tcherons de ne point oublier ce
principe en tudiant les droits et les devoirs respectifs des poux.


III

Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de
toute ncessit, ou rformer les moeurs ou modifier l'institution.
Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux
mariage monogame, quitte  rechercher, en finissant, si la rforme
morale ne serait pas plus dsirable et plus efficace que la rforme
lgale.

On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop
laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop
lgrement: deux griefs qui ne manquent point de gravit.

On parle surtout de multiplier les facilits de se marier. Vous savez de
quelles prcautions la bourgeoisie franaise entoure le mariage de ses
enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille
s'agrent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de crmonie;
il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et
celle-ci pse avec soin les situations, les fortunes, les esprances,
non moins que les qualits et les inclinations des personnes en cause.
Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquite et
jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protger contre les
pouseurs avides qui rdent sournoisement autour du cher trsor?

Rien de pareil en Amrique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes
gens et jeunes filles se frquentent librement pour mieux se connatre;
et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mle pas de
leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs  la charge des
parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins
tents de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage
est une opration toute simple qui ne regarde gure que les intresss.

On ne se dit pas qu'une fois marie, l'Amricaine renonce difficilement
 ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement
aux soins du mnage. Indpendante elle reste aprs comme avant, malgr
le sacrement. La vie domestique lui pse. L'ouvrire elle-mme, au dire
de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du baby.

Mais, sans s'inquiter de savoir si la Franaise mancipe copiera les
gestes de ce joli modle, on nous propose de librer les justes noces
des autorisations svres qui en dfendent l'accs. Un dput en
soutane, le bon abb Lemire,--dsireux d'amener au mariage un plus grand
nombre de jeunes gens que les facilits de l'amour libre entranent trop
souvent vers les unions irrgulires,--s'emploie de son mieux  aplanir
les obstacles et  monder les formalits qui encombrent la crmonie
nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la
loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui
aiment leurs aises rpugneront toujours  se lier pour la vie, ft-ce
avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas,
videmment, que la clbration des unions lgitimes soit hrisse de
conditions trop difficultueuses. Par contre,  diminuer toutes les
garanties de sagesse et de rflexion, on ne fera peut-tre que permettre
aux emballs de commettre plus facilement des sottises. La fondation
d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait
trop y rflchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter aprs. Et
les parents, qui ont charge d'mes, ont bien le droit de dire leur mot
en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir
l'esprit de famille. Ces rserves faites, nous reconnaissons volontiers
que l'influence des parents gagnerait  s'interposer adroitement, sous
forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus
touche d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction
tranchante et vexatoire.

Notre loi franaise s'est-elle conforme  ces vues conciliantes et
diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code
civil dispose que le fils qui n'a pas atteint l'ge de vingt-cinq ans
et la fille qui n'a pas atteint l'ge de vingt et un ans accomplis, ne
peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs pre et mre.
Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, depuis la
majorit fixe par l'article 148 jusqu' l'ge de trente ans pour les
fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles, l'assentiment des
pre et mre doit tre sollicit par trois actes respectueux
renouvels successivement de mois en mois. On voit que le Code Napolon
a pris soin d'dicter des mesures de protection plus longues pour les
garons que pour les filles, par apprhension probable ( l'injurieuse
ingalit!) de la coquetterie et de la sduction dangereuses du sexe
fminin.

Nous n'hsitons pas  reconnatre que ces formalits prventives taient
vritablement trop svres et trop minutieuses. La sagesse et l'habilet
font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorit
que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la
persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des pre
et mre va jusqu'au veto impratif, l'exprience dmontre qu'elle fait
plus de mal que de bien. Rien de plus pnible surtout que ces sommations
ironiquement dnommes respectueuses, qui quivalent  une dclaration
de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre dfinitive.
Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas alle
jusque-l. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et
le nouvel article 151 stipule qu'un mois aprs, il pourra tre pass
outre au mariage.

La mme loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses
simplifications. On n'ignore point que la multiplicit des formalits
exiges  la mairie, la ncessit des papiers  produire et des
dmarches et des publications  faire, crent, surtout pour la jeune
fille du peuple et son fianc, des difficults inextricables dont ils
trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du cur. Les
membres de la Socit de Saint-Franois Rgis, qui s'occupe du mariage
des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalits
lgales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre
lgislation matrimoniale a t faite pour la classe moyenne beaucoup
plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, o l'on fait moins de
faons pour se mettre en mnage, il est bon que le mariage soit
facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrires, dont la
plupart des parents ne s'occupent gure, la production de certaines
pices est souvent gnante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a
restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes 
fournir pour le cas frquent du prdcs des ascendants.

Ces simplifications ne sont pas du got de tout le monde. Qu'on les
multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront  la lgre!--A
quoi je rpliquerai que l'intervention imprieuse des parents n'est pas
toujours, hlas! une garantie de clairvoyance et de rflexion. Dans la
bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fianailles
d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La priode en est trop
courte. Rarement la jeune fille est mise  mme de choisir en pleine
indpendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie
htivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de
constance aprs. Et aussi plus de libert consciente de la part de la
fiance entranerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du
fianc. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les
accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les
rduire au minimum? Que d'unions improvises! Que de mariages bcls!
Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui
permettent aux fiancs de s'tudier et de se connatre. En fait, quand
arrive le jour des noces, trop d'poux s'ignorent l'un l'autre.

Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'tonner que des
protestations s'lvent de toutes parts contre cet usage draisonnable
de notre socit franaise, qui clotre et isole nos demoiselles 
marier, et abrge, autant que possible, la prface si charmante et si
instructive des fianailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui,
mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les
vraies affections,--car il n'est que l!--nourrit la prtention de se
marier  son gr, c'est--dire d'pouser l'homme de son choix, et veut
tre aime pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend
aimer son mari pour lui-mme et non pour sa situation.

C'est une tte romanesque, diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les
mes leves et tendres ont presque toujours un grain de posie--ou de
folie, comme on voudra. O est la femme gnreuse et fire qui ne soit
un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas ncessairement
chimrique. Elle veut un homme  son got: c'est son droit. Donnons-lui
donc le moyen de le choisir et le temps de l'tudier, et pour cela
prolongeons les fianailles, qui sont le prologue ncessaire des
mariages srieux.


IV

Ces retouches et ces corrections ne suffisent point  l'esprit novateur
qui tourmente ou affole un trop grand nombre de nos contemporains. C'est
ainsi que des hommes ont rclam la cration d'un concubinat lgal. Il
faut dire quelques mots de cette trange proposition.

Et d'abord, on a parl de crer  ct du mariage, pour ceux qui
trouvent cette union trop rigide et trop gnante, une sorte d'union
parallle, un type lgal plus simple et plus souple, quelque chose comme
l'ancien concubinat des Romains. On se flatte, par cette restauration
d'une institution paenne, de rgulariser, de lgaliser, de relever dans
l'opinion publique, le concubinage mal fam qui fleurit dans
l'atmosphre malsaine des mauvaises moeurs parisiennes.

Disons tout de suite que cette exprience n'a pas tourn prcisment 
l'honneur de l'ancienne Rome. Puis, la reconstitution de cette espce de
sous-mariage ne me parat pas d'esprit trs dmocratique. Fractionner
l'institution conjugale, c'est appeler forcment la comparaison entre le
mariage d'en haut et le mariage d'en bas. Les Romains n'ont jamais
trait avec la mme faveur la concubine et la matrone. Il y aura le
mariage des honntes gens et celui des autres. Enfin  quoi bon investir
ce dernier d'une sanction lgale? Nous savons le peu de considration
dont le faux mnage est entour: on le tolre, on le plaint, beaucoup
lui jettent l'anathme. A coup sr, ce n'est pas l'estampille de l'tat
qui le rhabilitera dans l'esprit des Franais.

J'estime pourtant que, parmi ces unions irrgulires, contractes sans
l'intervention des autorits religieuse et civile, il en est qui
mritent le respect. De longues annes de vie commune et de fidlit
rciproque ont li si fortement ces unions libres, qu'il ne leur manque
plus que le sceau officiel du mariage lgal. Mais alors ces faux mnages
auraient tort de se plaindre des privilges attachs  l'union
rgulire. Libre  eux d'en solliciter la conscration. Pourquoi
refuseraient-ils d'lever leurs enfants naturels  la dignit d'enfants
lgitimes? Pourquoi hsiteraient-ils  se reconnatre pour mari et femme
devant le reprsentant de la loi? De deux choses l'une: si le mariage
leur fait envie, qu'ils se marient. Le mariage civil n'a rien qui puisse
effrayer une conscience incrdule. Que si, au contraire, le mariage leur
rpugne, rien ne les force  s'unir devant M. le Maire. Accessible 
tous, le mariage n'est obligatoire pour personne. Les rcriminations des
mcontents n'ont donc pas la moindre raison d'tre. Cherchons autre
chose.




CHAPITRE III

Du devoir de fidlit et des sanctions de l'adultre


       SOMMAIRE

       I.--RLE DE L'GLISE ET DE L'TAT.--MARIAGE CIVIL ET
       MARIAGE RELIGIEUX.--QU'EST-CE QUE L'UNION LIBRE?

       II.--CE QU'IL FAUT PENSER DU DEVOIR DE
       FIDLIT.--RPRESSION DU DLIT D'ADULTRE: INGALIT DE
       TRAITEMENT AU PRJUDICE DE LA FEMME ET  L'AVANTAGE DU
       MARI.--THORIE DES DEUX MORALES.

       III.--IDENTIT DES FAUTES SELON LA
       CONSCIENCE.--CONSQUENCES SOCIALES
       DIFFRENTES.--CONVIENT-IL D'GALISER LES PEINES?

       IV.--A PROPOS DE L'ARTICLE 324.--S'IL EST VRAI QUE LE MARI
       PUISSE TUER IMPUNMENT LA FEMME ADULTRE.--SUPPRESSION
       DSIRABLE DE L'EXCUSE DICTE AU PROFIT DU MARI.

       V.--AUTRES MODIFICATIONS PNALES EN FAVEUR DE LA JEUNE
       FILLE DU PEUPLE.--LA QUESTION DE LA PROSTITUTION.--RFORME
       LGALE ET RFORME MORALE.


I

Une fois l'union dcide et toutes ses conditions de validit remplies,
l'glise et l'tat ne doivent apporter  sa clbration ni entraves ni
lenteurs. La solennit du mariage civil et religieux gagnerait mme 
tre plus simple, plus recueillie, plus galitaire. Le prtre et le
maire ne sont, aprs tout, que des tmoins enregistreurs. Les
thologiens n'enseignent-ils pas que les futurs poux s'administrent
l'un  l'autre le sacrement de mariage, en changeant devant l'autel
l'expression publique de leur consentement irrvocable? A ce compte, le
prtre, qui bnit les maris, ne noue pas de ses mains les liens
conjugaux: il en proclame seulement, au nom du Christ, l'inviolabilit
et l'indissolubilit; il reoit et atteste les promesses changes; il
solennise et sanctifie le pacte conclu.

Mme rle extrinsque de la part du reprsentant de l'tat. Il
sanctionne la volont qu'on lui dclare; il consacre l'engagement qu'il
reoit; il rgularise, il lgalise, il socialise (c'est le mot propre)
le mariage consenti par les poux. L'union civile--comme l'union
religieuse, d'ailleurs,--est une garantie prise par la socit contre la
faiblesse et l'inconstance humaines, en vue de la consolidation de la
famille et de la filiation des enfants.

De l deux consquences fort importantes: d'une part, l'tat ne peut
s'abstenir d'interposer son autorit dans la lgislation des mariages;
et d'autre part, cette intervention de la puissance publique n'est
obligatoire pour personne.

Que l'tat ne puisse se dsintresser du mariage sans abdiquer le
premier de ses devoirs sociaux, c'est ce qui clate aux yeux de tous
ceux qui tiennent le foyer familial pour le nid de l'enfant, pour le
vritable berceau de l'humanit, pour la pierre angulaire de l'difice
social. On peut trouver qu' cette intervention l'tat met trop de
formes et trop de temps; on peut souhaiter qu' la clbration devant le
maire il substitue quelque dclaration prcise, reue et authentique
par l'officier de l'tat civil, dans le genre des dclarations de
naissance et de dcs; mais on ne saurait supprimer la lgalisation, la
socialisation des mariages, sans jeter l'incertitude et la confusion
dans la constitution des familles, ce qui est le plus grand mal social
qui se puisse imaginer.

Si, en revanche, deux tres veulent s'unir sans l'assistance de
l'tat--ou de l'glise,--c'est leur droit. Les maris ne vont point
demander au maire la permission de se marier. Libre  eux de lgaliser,
ou non, leur union devant l'autorit civile; libre  eux de solenniser,
ou non, leur union devant le prtre, le pasteur ou le rabbin: sauf 
supporter, eux et leurs enfants, toutes les consquences sociales de
leur abstention. L'amour est libre.

Que veulent donc les partisans de l' union libre? Faire du libre amour
une rgle normale, alors qu'il n'est prsentement qu'une exception assez
mal vue, une condition irrgulire qui ne va pas sans discrdit, sans
infriorit, aux yeux de l'opinion et de la loi, puisque les amants sont
fltris du nom de concubins et leurs enfants naturels placs
au-dessous des enfants lgitimes. L'union libre est donc la ngation du
mariage lgal. Dans cette doctrine, l'tat n'a rien  voir dans le
rapprochement des sexes. Que les gens se marient  l'glise, au temple
ou  la synagogue, si le coeur leur en dit, ces singeries sont sans
consquence; car il est  esprer que le progrs des lumires triomphera
aisment des prjugs stupides et des superstitions aveugles. Mais la
puissance publique ne doit pas appliquer aux choses du coeur son
appareil coercitif. Songez donc: rglementer l'amour, c'est le tuer.

La scularisation du mariage, dont tant de libres-penseurs se
flicitent, n'a fait qu'aggraver l'asservissement des maris, en
alourdissant leurs chanes de tout le poids des sanctions lgales. Il
est urgent de les briser. Plus de procdure pour s'unir, plus de
procdure pour se dsunir. Toutes les consquences juridiques du mariage
civil doivent disparatre,--et le devoir de soumission de la part de la
femme, et le devoir de protection de la part de l'homme, et le devoir de
fidlit que le Code impose  l'un et  l'autre. Plus d'obligations,
plus de pnalits, plus de chanes, plus de verrous. Tous les enfants
seront naturels. Cessant d'tre un dlit, l'adultre cessera d'tre
punissable. Et l'union des parents, libre de toute contrainte sociale,
durera ce que dure l'amour, ce que dure l'immortelle ou la rose,
l'espace d'une vie ou d'un matin. Laissez faire l'instinct; laissez
faire la nature. Pour tre heureux, le commerce des sexes ne veut
point d'entraves. On voit que l'union libre est une application imprvue
du libre-change.


II

Pour l'instant, la premire condition du mariage monogame est la
fidlit. Le Christianisme en a fait un devoir de conscience pour les
poux, et les Codes franais l'ont rige en obligation lgale qui
comporte, comme nous le verrons tout  l'heure, deux ordres de
sanctions: une sanction civile et une sanction pnale. Dans le systme
de l'union libre, au contraire, l'adultre est considr comme la chose
la plus logique et la plus naturelle du monde. L'amour tant le seul
lien des poux, lorsque le coeur se refroidit et que l'indiffrence ou
la satit l'envahit, on se trompe, on se quitte, et tout est dit. Pour
des amants aussi peu lis l'un  l'autre, la fidlit conjugale n'est
pas gnante.

Il faut mme avouer que le relchement des moeurs a introduit dans
certains milieux les pires tolrances.

C'est pourquoi les sceptiques et les viveurs ne s'effraient plus gure
du mariage. Ils le trouvent acceptable, parce qu'il est frquemment
irrgulier et que l'adultre en est devenu la soupape de sret. Ils
chanteraient volontiers les bienfaits de l'infidlit respective des
poux. N'est-ce pas elle qui a fait du mariage,--surtout  Paris,--une
simple courbette, une convenance, une formalit de dix-huitime
importance et facilement ngligeable? C'est le pote Jean Lorrain qui
parle avec ce joyeux dtachement. Son ide est qu'il faut supprimer le
mariage dans la capitale, o l'on ne s'pouse plus, et le conserver
pour la province qui ne peut vivre que dans ce gupier.

En somme, remarquent les mondains et les clibataires, si le mariage
rgne officiellement, l'union libre nous gouverne officieusement. Est-ce
donc une si terrible prison qu'une association qui, bien que lgale et
sacramentelle, ouvre ses portes avec la plus extrme facilit? En sort
qui veut, et quand il veut, et comme il veut. Les mnages  trois ou 
quatre sont des merveilles de condescendance mutuelle et de sociabilit
charitable. A quoi bon dmolir la Bastille? conclut d'un air narquois
M. mile Gebhart; le mariage n'est pas gnant[85].

[Note 85: Lettres cites par M. Joseph Renaud, _op. cit._, p. 79-80.]

Tel n'est pas l'avis des femmes. A les entendre, toute la lgislation de
l'adultre serait entache d'une monstrueuse partialit, et, de ce chef,
les risques que le mariage fait courir  l'pouse seraient bien plus
graves que ceux qu'il fait courir au mari. Que faut-il penser de ces
dolances? Un examen sommaire de nos lois civiles et pnales nous
permettra d'indiquer les ingalits commises, les amliorations
ralises et de peser finalement le pour et le contre des rformes
proposes.

Le Code Napolon dclare que les poux se doivent mutuellement
fidlit. Et pourtant, il n'y a pas longtemps que, dans les procs en
sparation de corps pour cause d'adultre, la femme ne pouvait invoquer
l'infidlit du mari que s'il avait install sa complice dans la maison
commune, sans que la mme restriction ft admise en faveur de l'pouse.
La loi du 27 juillet 1884, corrigeant l'ancien article 230 du Code
civil, a rtabli l'galit civile entre les conjoints, en dictant que
la femme pourra demander le divorce pour l'adultre du mari, sans plus
exiger que celui-ci ait entretenu sa concubine au domicile conjugal. Et
il en va de mme pour la sparation de corps.

Mais si l'galit est rentre dans la loi civile, l'ingalit persiste
dans la loi criminelle. En effet, d'aprs les articles 337 et 339 du
Code pnal, les deux poux coupables du dlit d'adultre ne sont pas
soumis  la mme sanction, la femme tant traite pour la mme faute
plus svrement que le mari. En cela, on peut relever deux ingalits
pour une: ingalit dans les conditions du dlit, puisque l'infidlit
de la femme est punissable, en quelque endroit qu'elle ait t commise
et lors mme qu'elle serait reste  l'tat de fait isol,--tandis que
le mari, qui manque  la foi jure, n'est incrimin qu'autant qu'il a
entretenu des relations suivies avec sa complice et qu'il l'a introduite
au foyer domestique; ingalit dans la peine encourue, puisque le mari
n'est passible que d'une amende, alors que la femme peut tre condamne
 la prison.

Pourquoi cette double iniquit? dira-t-on. En admettant mme que
l'adultre mrite une rpression pnale, parce qu'il n'atteint pas
seulement l'poux tromp, mais aussi l'ordre familial insparable de
l'ordre public, il est incomprhensible que la loi distingue deux sortes
d'adultre, l'adultre de l'homme et l'adultre de la femme, et qu'il
chtie le second plus durement que le premier. Comme si les mmes
devoirs ne comportaient pas les mmes sanctions! Notre Code pnal
admet-il donc deux morales? Voil bien, dit-on, cette lgislation botte
et peronne, dicte par les forts au dtriment des faibles!


III

Gardons-nous de toute exagration.

Je suis de ceux qui pensent qu'au point de vue de la conscience, ce qui
est mal de la part de la femme l'est aussi de la part de l'homme, et
rciproquement. J'estime qu'il n'y a point deux morales, l'une pour le
sexe faible, l'autre pour le sexe fort, ou, plus clairement, que la
morale, comme la justice, doit tre la mme pour les deux moitis de
l'humanit; que ce qui est bien ou mal, honnte ou malhonnte, ne peut
varier suivant les sexes; que ce qui est faute pour l'un doit tre faute
pour l'autre; qu'en un mot, comme l'a crit M. Jules Bois, il n'y a pas
de pch exclusivement fminin. Une seule morale pour les deux sexes,
voil la vrit. Mais le monde est loin de l'accepter. Que de gens ont
des trsors d'indulgence pour la femme mdisante, coquette ou menteuse,
tandis que ces jolis dfauts sont tenus chez les hommes pour des vices
dshonorants! Par contre, toute faiblesse de coeur avoue ou affiche
fait dchoir la femme marie et lui enlve le droit au respect et  la
considration, tandis que l'homme  bonnes fortunes se fait gloire de
ses conqutes, c'est--dire de sa dgradation.

Cette double morale, fort  la mode dans les milieux mondains, est un
outrage  la logique et  l'honntet. Aussi n'hsitons-nous pas 
reconnatre que les conditions constitutives du dlit d'adultre
devraient tre les mmes pour les deux poux, l'introduction du complice
dans la maison commune devenant, pour l'un et pour l'autre, une simple
aggravation de l'offense commise. Mais si l'infraction  la loi morale
est aussi grave de la part de l'poux que de la part de l'pouse, est-il
galement vrai de dire que le dommage social et aussi le dommage
individuel sont identiques, soit que la femme trompe son mari, soit que
le mari trompe sa femme? Nous avons sur ce point des doutes et des
scrupules. Ce n'est pas sans raison que le Code pnal rprime
ingalement l'adultre de l'un et l'adultre de l'autre. En tout cas,
certains crivains fministes ont le plus grand tort de regarder
l'adultre de la femme comme une faiblesse sans consquence.

N'admettant point l'identit des fonctions, comment pourrions-nous
admettre, en deux situations dont les consquences diffrent, l'identit
des sanctions et l'identit des peines? A quelque indulgence que l'on
soit enclin, il est bien difficile de ne pas traiter l'pouse infidle
comme une sorte de voleuse domestique, qui introduit un sang tranger
dans la famille. Et d'autre part, si l'adultre est, devant la
conscience, un gal dlit pour les deux sexes, est-il si difficile de
soutenir que le prjudice domestique et la souffrance morale, qui en
proviennent, psent plus douloureusement sur l'homme que sur la femme?

On va crier, j'en suis sr,  l'gosme et  la partialit. Il est
naturel, dira-t-on, que le vigneron s'acharne  dfendre sa vigne.
Permettez: je ne rclame aucun privilge masculin. Le mari qui trompe sa
femme est aussi coupable, moralement parlant, que la femme qui trompe
son mari. Mais il est de fait que la faute de celle-ci a des suites
dommageables plus blessantes et plus irrparables que la faute de
celui-l. Et cela tant, on conoit que le lgislateur, qui s'inspire
plutt de l'intrt social que de la morale pure, en ait tenu compte
dans ses pnalits.

L'homme, qui fait les lois, crit M. Jean Grave, n'a eu garde d'oublier
de les faire  son avantage[86].--Il n'est point d'objection plus
courante. Tous les jours les femmes nous accusent d'avoir confectionn
les Codes  notre image et  notre profit. Quelle ingratitude! De par la
loi civile, l'poux assume la paternit des enfants ns au cours du
mariage. Et cette obligation onreuse n'a pour fondement qu'un acte de
foi aveugle en la fidlit de sa faillible moiti. C'est une lettre de
crdit qu'il endosse, les yeux ferms, quel que soit le nombre des
chances; un blanc-seing qu'il souscrit, en se rservant seulement,
pour certains cas limitativement numrs par la loi, le droit de
dsavouer les abus trop criants que sa femme pourrait en faire. De quel
ct est la confiance?

[Note 86: _l La Socit future_, p. 338.]

Mais voyez la suite. Marie au dernier des hommes, l'pouse la plus
vertueuse n'est pas entoure seulement de la compassion, de la sympathie
et du respect des honntes gens; elle a une assurance qui lui est la
meilleure des consolations et la plus douce des joies: elle peut se
dire, en embrassant ses enfants, qu'ils sont vritablement siens, parce
qu'elle est sre qu'ils sont bien d'elle, la chair de sa chair, le sang
de son sang, l'me de son me.

A une infidle, au contraire, l'honnte homme, en plus de toutes les
drisions auxquelles il est en butte (car le mari tromp n'est en notre
socit que risible et ridicule), est condamn  douter de la lgitimit
de sa postrit. Cet enfant qui porte son nom, et dont la loi lui
attribue la paternit, est-il de lui ou d'un autre? Fond ou non, ce
soupon est pour une me droite la plus atroce des tortures. Et rien ne
peut le dtruire. Toutes les protestations de la femme coupable sont
impuissantes  rendre la scurit de l'affection  un coeur dans lequel
un pareil doute est entr. Puisqu'elle a menti une fois  toutes ses
promesses, pourquoi ne mentirait-elle pas encore et toujours? Et ce
soupon cuisant risque de dtacher un pre de ses vritables enfants, en
brisant une  une toutes les fibres de l'amour paternel. D'un mot, la
femme adultre risque d'introduire l'enfant d'un autre parmi les enfants
du mari. Et du mme coup l'unit de l'a famille est brise.

J'entends bien que la femme adultre n'et point failli sans le concours
d'un homme dont elle est souvent la victime. C'est l'vidence mme.
Aussi le Code pnal a-t-il fait preuve de clairvoyance et de sage raison
en frappant plus svrement l'amant de l'pouse que la concubine du
mari. D'aprs l'article 338, le complice de la femme encourt une
pnalit plus forte que la femme elle-mme. Et cela est juste; car, dans
l'tat de nos moeurs, le complice de la femme est presque toujours
l'auteur de sa chute. A l'inverse, l'article 339 n'dicte aucune peine
contre la complice du mari. Et cela encore est quitable,--la concubine,
que le mari a installe dans la maison conjugale, n'tant le plus
souvent qu'une fille sduite. Voil donc deux ingalits favorables au
sexe fminin: ne sont-elles pas la compensation des ingalits
favorables  l'homme?

Somme toute, l'adultre est un dlit social. Mais comme sa rpression ne
va point sans bruit ni scandale, la loi, dans l'intrt des familles,
s'est dcharge du soin des poursuites sur l'poux offens; et celui-ci
n'en abuse point. Quant  savoir si les pnalits encourues doivent tre
les mmes pour l'un et pour l'autre des poux coupables, nous
consentirions finalement, dans une pense de condescendance et d'union,
 les galiser sous forme d'amende plutt que de prison, bien qu'une
peine plus svre puisse (nous le maintenons) se justifier contre la
femme adultre, et par l'atteinte plus grave qu'elle porte  la famille,
et par la souffrance plus cruelle qu'elle inflige au mari?

Et l'ingalit fameuse de l'article 324? Nous y arrivons.


IV

Nombreux sont les littrateurs qui professent une indulgente piti pour
la femme adultre. Le Tue-la! d'Alexandre Dumas fils leur crve le
coeur. Sans gard pour les services que le grand dramaturge a rendus
plus tard  la cause de leur mancipation, des femmes auteurs se sont
jetes sur lui comme des furies. Sans traiter  fond ce problme dlicat
dont les aspects sont infinis, nous nous arrterons seulement  la
question la plus actuelle et la plus chaudement discute du droit
inter-conjugal,--sans la prendre au tragique,-- celle qui nous parat
le mieux reflter, pour l'instant, les prjugs excessifs des femmes et
les rsistances draisonnables des hommes.

C'est une opinion trs accrdite dans le public que le Code autorise
positivement les maris  occire leurs femmes, quand elles se conduisent
mal, et refuse mchamment aux femmes le droit de supprimer leurs maris,
quand ils manquent  leur devoir. Un socialiste sentimental, Benot
Malon, l'affirme expressment: Surprise en flagrant dlit d'adultre,
la femme peut tre tue impunment[87]. Mme Marie Dronsart elle-mme
semble croire que notre Code pnal autorise le mari  tuer sa femme
dans certains cas et que l'assassinat lgal est rest inscrit dans
notre loi au profit des hommes[88].

[Note 87: _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, p. 359.]

[Note 88: _La Mouvement fministe_. Le Correspondant du 10 octobre 1896,
p. 130.]

Disons tout de suite que nos lois ne s'ont pas coupables d'une aussi
excessive partialit. Le prjug populaire est venu d'un certain article
324 du Code pnal o une excuse lgale est accorde aux maris qui,
surprenant leur femme en flagrant dlit dans la maison conjugale,
poussent jusqu'au meurtre l'expression de leur surprise et de leur
mcontentement. Ce texte n'assure point l'impunit, mais l'indulgence au
coupable. Et cette indulgence n'est point plnire, mais partielle; elle
abaisse la peine sans supprimer la rpression. Nos lgislateurs de 1810
ont pens qu'un accs de fureur, aussi explicable, mritait quelque
compassion et diminuait la gravit du crime sans dcharger compltement
l'inculp.

Mais si la femme, dans une situation identique, se dbarrasse de son
mari par un mauvais coup, le Code pnal refuse de l'excuser. Elle n'est
point admise  invoquer les transports d'une colre invincible, afin
d'innocenter la brusquerie de son premier mouvement. Pourquoi cette
ingalit de traitement? Serait-ce que, m par un scrupule de galant
homme, le lgislateur s'est refus  croire que la douceur inaltrable
des femmes ft capable d'emportement subit et de vivacit mortelle?
Toujours est-il que, dans le cas de flagrant dlit d'adultre constat
dans la maison conjugale, le mari outrag qui tue sa femme est
excusable, tandis que la femme outrage qui tue son mari ne l'est point.
Nous prions encore une fois les mes sensibles de retenir que cette
excuse attnue seulement le crime, sans l'effacer, et mitig
consquemment la peine, sans la supprimer.

Vous pensez bien que cette solution boiteuse n'est pas faite pour plaire
aux fministes. A quoi bon reprsenter la justice avec une balance  la
main, s'il faut qu'elle ait deux poids et deux mesures? Comprend-on une
loi qui, pour le mme fait, se montre douce  l'poux et inexorable 
l'pouse? Un homme offens tue sa femme, et le Code prend en compassion
les transports de sa jalousie. Une femme outrage tue son mari, et le
sang vers retombera sur sa tte sans la plus minime attnuation. En
d'autres termes, pour qui sait lire entre les textes, l'indignation
meurtrire de l'homme est digne d'indulgence, tandis que l'indignation
homicide de la femme est indigne de piti. Serait-ce que la vie de
Monsieur est plus prcieuse que celle de Madame? Serions-nous moins
humains que nos anctres qui permettaient au mari de battre et de
chtier sa femme, mais raisonnablement, pourvu que ce ft sans mort et
sans mutilation?

Il n'y a point deux morales. Ou la mme excuse pour les deux poux, ou
aucune excuse pour personne. C'est au dernier parti que s'est rang, en
1895, le groupe austre de la Solidarit des femmes, en demandant  la
Chambre, par voie de ptition, d'abroger purement et simplement
l'article 324 du Code pnal. Ces dames auraient pu rclamer,  titre de
rciprocit, le bnfice de l'excuse lgale pour la mise  mort du mari
coupable; mais cette galit compatissante ne convenait point  ces
femmes hroques. Elles tiennent pour intempestives toutes brutalits
mortelles; elles invitent les conjoints mal maris  s'en tenir au
divorce. Ne vous tuez plus. A quoi bon? Sparez-vous. Pourquoi le
vitriol, le poignard ou le revolver, quand il est si simple de rompre le
lien conjugal? Le malheur est que la colre ne raisonne point, et qu'en
dpit du divorce les crimes passionnels ne diminuent gure.

Qu'on efface donc le privilge de l'article 324! Point d'excuse pour les
femmes, plus d'excuse pour les hommes. C'est justice. Mais qu'on ne s'y
trompe pas: le chtiment de l'adultre n'en sera aucunement aggrav. Ds
maintenant nos jurs acquittent tout le monde. Sans distinction entre
les deux sexes, sans distinction entre les mariages lgitimes et les
unions irrgulires, le meurtrier, qui s'est emport contre son conjoint
jusqu'au crime, leur parat digne de la plus entire absolution. Ds
qu'un homme ou une femme a supprim ou endommag gravement son prochain
sous le coup d'motions vives, dites passionnelles, ils se refusent 
condamner le coupable. Rien de plus dmoralisant que ce parti pris
d'innocenter quiconque tue par amour du. C'est  se demander si, dans
les relations des sexes, la vie humaine ne sera pas livre  la
discrtion des passions d'autrui. Verrons-nous l'homicide accept par
les moeurs comme le moyen le plus naturel de vider les querelles des
mauvais ou des faux mnages? Mais n'accusons pas trop notre jury: le
meurtre par jalousie ou par vengeance de coeur n'a-t-il pas t clbr,
encourag, glorifi dans les livres et les journaux?

Pour en revenir  l'excuse ouverte aux maris par l'article 324, on fera
bien de la supprimer. Elle ne sert  rien. Cela fait, on ne pourra plus
rpter que les hommes ont, de par la loi, le privilge norme de se
venger sur leurs femmes des trahisons et des offenses graves qu'elles
leur infligent. La rpression ne sera pas plus svre pour les uns que
pour les autres, grce  l'universelle faiblesse du jury qui s'tend
indistinctement aux coupables des deux sexes; et, les fministes auront
la joie d'avoir ralis, en un point, l'galit de droit entre les
poux.

Convenons, en effet, pour conclure, que la diffrence de situation faite
aux poux par l'article 324 est inexplicable. En admettant que les
consquences de leur adultre soient diffrentes (ce qui peut lgitimer,
au point de vue social, une diffrence de pnalit), il est certain que,
dans les rapports des conjoints, l'offense tant aussi grave et
l'indignation aussi naturelle d'un ct que de l'autre, l'excuse devrait
tre la mme. Et pourtant, on apprendra avec surprise, et peut-tre avec
tristesse, que la Commission parlementaire, charge d'examiner la
ptition dont j'ai parl plus haut, a eu la cruaut de refuser au sexe
faible l'galit pnale qu'il rclame  si bon droit. Nos dputs
tiennent  l'excuse de faveur crite dans l'article 324. On voit bien
que les femmes ne sont pas lecteurs!


V

Ne quittons pas le Code pnal sans nous associer  deux rformes faciles
que M. le comte d'Haussonville a proposes dans l'intrt de la jeune
fille du peuple, et sans nous expliquer sur la question dlicate de la
prostitution, que le fminisme soulve avec instance et discute avec
pret.

D'une part, il conviendrait de mettre d'accord le Code civil et le Code
pnal. La jeune fille,  qui le premier dfend de prendre un mari avant
quinze ans, peut, d'aprs le second, prendre un amant  partir de treize
ans. L'attentat sur un enfant n'est puni qu'au-dessous de cet ge;
au-dessus de treize ans,--le cas de violence except,--le consentement
de la victime est prsum: ce qui a fait dire  M. d'Haussonville que la
jeune fille rpute inapte  tre pouse par la loi civile est tenue
pour apte  tre amante par la loi pnale. Il serait donc logique et
prudent de modifier l'article 331 du Code pnal, et de prolonger jusqu'
l'ge de quinze ans les mesures de dfense en faveur de la jeune fille
du peuple, pour mieux la protger, s'il est possible, contre la
brutalit masculine et les grossesses prmatures[89].

[Note 89: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres de femmes_, p.
XII-XIII.]

D'autre part, l'excitation des mineures  la dbauche est insuffisamment
rprime par notre lgislation actuelle. Nous voulons parler surtout du
trafic odieux qui consiste  raccoler les jeunes filles pour les livrer
 la prostitution en pays tranger. D'aprs la jurisprudence, cette
exploitation abominable, qu'on a justement fltrie du nom de traite des
blanches, ne tomberait pas sous le coup de l'article 354 du Code pnal.
Rien de plus simple et de plus urgent que de frapper, par un texte plus
large et plus svre, tous ceux qui favorisent le commerce de la
prostitution[90].

[Note 90: Comte D'HAUSSONVILLE, _eod. op._, p. XIV.]

Nos mauvaises moeurs appellent ici une observation d'ordre plus gnral.

Au premier rang des droits de la femme, il faut placer, sans contredit,
le droit au respect, non seulement parce qu'il est le principe de tous
les autres, mais encore parce qu'il est la reconnaissance de la
personnalit et de la dignit fminines. Or, ce droit primordial, les
femmes honntes de Paris et des grandes villes ne l'ont pas toujours. Je
veux dire que, dans la capitale surtout, l'ouvrire, cette fe
travailleuse qui dpense chaque jour tant d'activit, de courage et
d'intelligence, n'a pas la libert d'aller et de venir, de se rendre 
l'atelier et de rentrer chez elle sans tre suivie ou accoste par les
dsoeuvrs et les fainants, outrage, souille par les propositions o
les plaisanteries des viveurs de haut ou de bas tage. Oui, ce qui
manque  la Parisienne (toutes celles qu'importunent les passants,
bourgeoises ou couturires, vous le diront), c'est le respect. Car la
galanterie, lorsqu'elle est grossire et vile, est une injure 
l'honntet des femmes, une provocation  l'inconduite et au dsordre.
Ce n'est vraiment pas assez de purger les trottoirs des filles de joie
qui les encombrent  de certaines heures, il faudrait faire une chasse
impitoyable aux dbauchs de toute condition sociale qui poursuivent les
jeunes filles,  la sortie des ateliers, de leurs malproprets cyniques.

Nous devrions tre sans piti pour les insulteurs de femmes.

A plus forte raison, nous ne voulons point de la libert pour la
dbauche, que celle-ci vienne de l'homme ou de la femme. Expliquons-nous
plus clairement.

L'abolition de la prostitution rglemente est un sujet pnible, sur
lequel femmes nouvelles aiment  s'tendre en vituprations indignes.
Nous ne les blmerons pas de cet acte de courage. La rglementation de
la prostitution, crit l'une d'elles,--et non des moindres,--avec ses
bastilles, ses hpitaux-prisons, sa mise hors la loi des plus pauvres,
des plus misrables d'entre nous, n'est-elle pas le dernier et le plus
solide maillon qui rive encore l've nouvelle  l'esclavage ancien[91]?

[Note 91: Rapport lu par Mme Avril de Sainte-Croix au Congrs de la
Condition et des Droits de la femme. _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Phrases en moins, il nous semble que cette question est d'une extrme
simplicit, et qu'il est assez facile, grce  une distinction qui
s'impose, de l'claircir et mme de la rsoudre. Cette question, en
effet, a deux faces: elle intresse  la fois la morale et l'hygine. En
ces matires dlicates, on voudra bien nous comprendre  demi-mot.

Au point de vue moral, nous admettons que le fait de prostitution
prive ne relve que de la conscience et ne constitue pas un dlit[92];
que frapper la prostitue sans inquiter le prostituant, c'est frapper
souvent la victime sans atteindre le complice; que l'intervention de
l'tat,  l'effet de garantir la qualit de la chose livre, supprime du
mme coup la libert de la femme et la responsabilit de l'homme, et que
c'est un outrage  l'unit de la morale que de tolrer chez celui-ci ce
que l'on rprime chez celle-l,--la malheureuse qui se vend ayant
souvent,  la diffrence du mle qui l'achte, l'excuse de la misre et
de la faim.

[Note 92: Voeu exprim en 1900 par le Congrs des OEuvres et
Institutions fminines.]

En conclurons-nous, comme le font les Congrs fministes, que toutes
les mesures d'exception  l'gard de la femme doivent tre abroges en
matire de moeurs? Dans ce systme, le rle de l'tat consisterait
seulement  ouvrir des dispensaires gratuits et accessibles  tous, o,
chaque jour, les filles pourraient venir, si bon leur semble, demander
au mdecin un bulletin de sant[93].

[Note 93: Rapport dj cit. _La Fronde_ du 8 septembre 1900.]

Malheureusement, il n'est pas permis  l'tat de se dsintresser du
grave danger que les prostitues font courir  la sant publique. Nous
applaudissons d'avance  toutes les mesures susceptibles de diminuer
cette cause de contamination. Que l'on punisse donc svrement le
proxntisme! Que l'on refrne impitoyablement la traite des blanches!
Mais toutes ces prcautions n'empcheront pas la prostitue de
constituer un pril public. La question de morale ne doit pas nous faire
oublier la question de salubrit. Or, la police sanitaire rentre, au
premier chef, parmi les attributions de l'tat. Lorsqu'il s'agit de
lutter contre les progrs de la peste ou du cholra, il n'est pas
d'objection qui tienne contre les mesures coercitives juges ncessaires
pour arrter l'invasion du flau. Alors le salut de la communaut
l'emporte sur toutes les considrations de libert individuelle.
Laisserez-vous donc les prostitues empoisonner librement les
agglomrations urbaines?

On nous dit que la visite mdicale n'offre aucune garantie dcisive,
qu'elle n'est pas un remde sr  la contagion. Peut-tre; mais si elle
ne supprime pas le mal, elle le diminue. Ds qu'un enfant est atteint de
la diphtrie, on l'isole, sans le gurir toujours. Ce point, d'ailleurs,
regarde les mdecins et les hyginistes; et il en est peu qui soient
hostiles  la rglementation. Au Congrs de 1900, Mme la doctoresse
Edwards Pilliet, charge d'tudier la prostitution au point de vue de
l'hygine, a fait la dclaration trs loyale que voici: Comme mdecin,
je ne peux pas penser qu'on ne doive pas supprimer de la circulation
quelqu'un qui est atteint d'une maladie contagieuse. Je n'ai donc pu
conclure comme femme sur ce qui m'tait impos comme mdecin.

Il n'y a vraiment qu'un moyen de supprimer la rglementation, c'est de
supprimer la prostitution. On trouvera sans doute que ce remde hroque
est au-dessus des forces morales de l'humanit. Il appartient donc 
l'tat d'amliorer, d'adoucir, d'allger, autant que possible, les
mesures douloureuses de prservation publique auxquelles sont astreintes
les filles perdues. Quant  les abolir, l'intrt gnral s'y oppose.

En tout cas, on voudra bien retenir qu'en rglementant la prostitution,
l'tat n'agit pas en moraliste, mais en hyginiste soucieux des
fonctions de scurit qui lui incombent, et qu'en squestrant une femme
juge dangereuse pour la sant publique, il n'entend nullement punir une
faute, mais seulement conjurer un flau qui est la consquence--et aussi
le chtiment--- du dsordre et de la dbauche. D'o il suit que, si
l'exprience venait  dmontrer que la prostitution libre n'est pas
plus prilleuse pour la socit que la prostitution rglemente, il
faudrait abolir la police des moeurs; mais, en l'tat des choses, et
aprs enqute auprs des spcialistes, il ne nous parat pas que cette
preuve soit faite.

Toutefois, en admettant qu'il soit impossible d'manciper la
prostitution, ne pourrait-on pas la soumettre  une surveillance
efficace, sans assujettir les malheureuses qui la subissent  un
internement innommable? Les forteresses, o elles sont casernes dans
les villes, jouissent d'une tolrance que toute me honnte doit juger
intolrable. Le christianisme a relev la femme de son ancien
abaissement et lui a donn la royaut domestique. En condamnant la
polygamie, il l'a arrache  la rclusion et  la servitude. Or, la
prostitution embastille est un reste de la dbauche paenne. Pourquoi
n'essaierions-nous pas d'en purger nos lois et nos moeurs? Est-il donc
impossible de librer les prostitues de la claustration abominable que
l'on sait, sans qu'il soit besoin d'affranchir la prostitution du
contrle policier qu'exige la sant publique? A tout le moins, ayons
plus de compassion pour la femme tombe et plus de svrit pour son
complice et son sducteur!

Il rsulte de tout ce qui prcde que notre lgislation est susceptible
de nombreuses amliorations. Mais ne croyons pas qu' elles seules elles
puissent tout sauver. Veut-on, pour finir, connatre notre conviction
intime: c'est que les meilleures rformes ne parviendront  relever le
mariage que si, en mme temps, nous relevons nos moeurs. Et comme il
nous semble dmontr par ailleurs que le relchement continu du lien
matrimonial, en prcipitant la ruine de la famille et l'abaissement du
pays, entranerait dans sa chute tout ce qui fait la force et la dignit
de la femme, il reste que, sous peine de dchance, nous devons nous
corriger nous-mmes.

Aux maux du mariage, il n'y a qu'un remde: l'ide du devoir. Et surtout
exerons notre esprit de rforme, non pas aux dpens du mariage, mais en
faveur du mariage. Le vritable intrt de la femme, comme celui de
l'enfant, comme celui de la socit tout entire, n'est point dans
l'abolition, mais dans la rgnration du mariage. L'institution est
admirable; c'est nous qui l'avons dforme ou pervertie. Maintenons
intangible son principe qui est l'unit: _Duo in unum_! Ce qu'il faut
modifier, ce sont les habitudes du mariage moderne. Sachons le
dbarrasser de cette enveloppe parasite qui l'touffe; pour se
renouveler, il a besoin, comme le platane, de changer d'corce. Tel, en
effet, qu'il se pratique aujourd'hui, le mariage ne rpond plus 
l'esprit de son institution. Beaucoup n'y associent que deux gosmes au
lieu de deux loyales et courageuses volonts. C'est un merveilleux
instrument de vertu et de vie dont nous nous servons mal. N'attaquons
pas le mariage, mais la faon dont on se marie en France. Ne lui
imputons pas les fautes qui viennent de nos propres dfaillances.
Certains maris, dont l'honntet ne vaut pas cher, mettent
l'outrecuidante prtention que la femme leur doit la fidlit sans
pouvoir l'exiger en retour. A ce compte, l'pouse ne serait pas
seulement l'infrieure, mais la victime de l'homme. C'est le contre-pied
de l'idal conjugal.

Soyons plus justes, plus moraux, plus chastes, si nous voulons demeurer
dignes du vieux mariage chrtien qui a fait la force et l'honneur de nos
pres. Rformer les lois, c'est bien; rformer nos moeurs, c'est mieux.
Point de lgislation efficace, si la moralit ne la soutient et ne la
vivifie. Pour un peuple, la vertu est une promesse d'avenir et un gage
de succs et de grandeur. Marchons-nous vers cet idal?




CHAPITRE IV

La littrature passionnelle et le fminisme antimatrimonial


       SOMMAIRE

       I.--SYMPTMES DE DCADENCE.--MAUVAIS LIVRES, MAUVAISES
       MOEURS.--CE QUE LA FEMME NOUVELLE CONSENT  LIRE.--CE
       QU'Y PERDENT LA CONVERSATION, LA DCENCE ET L'HONNTET.

       II.--THTRE ET ROMAN: EXALTATION DE LA FEMME, ABAISSEMENT
       DE L'HOMME.--LA FEMME ROMANTIQUE D'AUTREFOIS ET LA
       FMINISTE MANCIPE D'AUJOURD'HUI.--ANARCHISME INCONSCIENT
       DE CERTAINES JEUNES FILLES.--LE CHTIMENT QUI LES ATTEND.

       III.--LE MARIAGE EST UNE GNE: ABOLISSONS-LE!--L'AMOUR
       SELON LA NATURE OU LA MONOGAMIE SELON LA LOI--ON COMPTE SUR
       LE DIVORCE POUR RUINER LE MARIAGE.


On pense bien que toutes les rformes qui ont pour objet, dans la pense
de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont
accueillies avec un sourire de piti par les fministes avancs, dont
c'est l'ide fixe de subordonner l'mancipation de la femme 
l'abolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se
flicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des
difficults de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus
tardives, du relchement des moeurs qui tend ncessairement 
dconsidrer les noces lgitimes, du nombre croissant des clibataires
des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour l'union
libre. Bref, ils se rjouissent de tous les germes de dissolution qui
s'attaquent au mariage. Or, parmi les causes de dmoralisation qui
travaillent la socit actuelle, il n'en est pas de plus actives et de
plus funestes que les suivantes: 1 la multiplication et le succs des
mauvais livres; 2 les progrs du divorce, autrement dit, les
imprudences de la loi; 3 la propagande acharne des doctrines
rvolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences
combines, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles
peuvent faire perdre  la femme,  la famille,  la socit, c'est sur
quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la
plus entire franchise.


I

Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert
particulirement du dvergondage d'une certaine littrature devenue
florissante, et que nous appellerons passionnelle. Qu'on envisage
celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est--dire dans les thses
tranges qu'elle soutient ou dans les liberts de style dont elle abuse,
on ne peut s'empcher de constater avec tristesse que son action a t
profondment avilissante.

Pour nous attacher d'abord  la forme, on n'ignore point que la femme de
tous les temps a marqu de l'inclination pour les rcits d'amour. Le
roman est son livre de prdilection. Bien que ce got soit explicable de
la part d'une crature faite surtout de sensibilit et d'imagination, il
ne va pas cependant sans de graves prils pour sa vertu et,
consquemment, pour la ntre. Les femmes ont, dans toute socit, la
garde des biensances et des dlicatesses; leur pudeur est l'obstacle
naturel  l'envahissement du vice et de la grossiret. Faites qu'elles
se relchent de cette haute police sur nos moeurs et sur nos manires,
et il est  craindre que la corruption et la brutalit ne l'emportent
peu  peu sur le bon got et le bon ton.

Or, s'il est contestable que le roman soit, eu gard au grossissement de
ses descriptions, le miroir fidle d'une poque, il n'est pas douteux,
en revanche, qu'il tende, par l'agrment du style et l'intrt de la
fiction,  faire la socit telle qu'il la peint. Ses inventions
deviennent, pour beaucoup de gens, des modles qu'il faut suivre, des
types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises moeurs
dcrites par un habile homme (il n'est pas besoin pour cela de grand
talent) prennent peu  peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de
lire et de rver, un attrait de prilleuse suggestion, un got de fruit
dfendu, qui troublent l'me et nervent l'honntet. L'oisivet aidant,
rien de plus naturel que la tentation inspire par un livre immoral
aboutisse  l'imitation des dfaillances et des chutes qu'il dcrit. Une
mauvaise lecture offre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux
on peut appliquer le proverbe: Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
tu es.

Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent
au sein de la richesse dsoeuvre, et  Paris plus particulirement, ce
n'est pas une exagration d'affirmer qu'elles sont de moins en moins
soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouches d'abord par la
littrature raliste, blesses mme dans leur dlicatesse, dans leur
pudeur, par les rudesses et les malproprets du roman naturaliste, leur
premier mouvement fut de les rejeter avec dgot. Puis la curiosit
l'emportant peu  peu sur la rpugnance, beaucoup sont revenues  cette
grossire nourriture, les unes par forfanterie, les autres par
faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par snobisme.
Force de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas oblige de
tout connatre? Enfin, l'accoutumance est venue qui a triomph des
derniers scrupules; et, comme la bouche la plus dlicate se fait
graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous
prtexte de littrature, s'est habitue  dvorer les oeuvres les plus
pimentes, sans scrupule, sans rvolte, sans rancoeur.

Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent
avec impassibilit les rcits les plus rpugnants, les descriptions les
plus oses. Combien mme en sont devenues friandes? Et encourags par
cette tolrance et cette complicit, nos romanciers et nos conteurs ont
redoubl de dvergondage et de sensualit. Il n'est plus gure que nos
grand'mres que les livres du jour dconcertent et offensent. Habitues
au respect de soi-mme, elles ne comprennent pas qu'un auteur, mme sous
couleur de ralisme et de satire, manque impunment aux plus
lmentaires convenances et outrage avec succs l'honntet et la
dcence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour
une jeune femme dans le mouvement, rougir est une faiblesse. Rien ne
l'meut, rien ne l'tonne. Elle se sent  l'aise devant les pires
audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.

Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre
trois choses qui donnent  la vie son charme et sa dignit: la grce de
la conversation, la sret des relations et l'honntet des moeurs.

On nous assure que le monde o l'on s'amuse et aussi le monde o l'on
s'ennuie, prennent de fcheuses habitudes de langage. Si l'on recule
devant l'effronterie trop crue, si la malpropret du mot propre sonne
encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions
transparentes, on s'exerce aux sous-entendus quivoques, on s'ingnie
aux priphrases risques. Ainsi la conversation ctoie toutes les
souillures. Par intervalles mme, l'accent devient vulgaire et le geste
malsant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue
s'panouissent sur des lvres aristocratiques. A la grce dcente et
fine d'autrefois, on prfre, dans bien des salons, une hardiesse
nglige qui dconcerte les timides et encourage les audacieux. Il
semble que la socit dore prenne plaisir  s'encanailler.

Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexes peuvent
perdre  ces liberts. L'hommage discret des hommes ne va qu'aux femmes
qui, par la dignit de leur tenue, commandent le respect  leurs
admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prter aux familiarits
excessives de certaines causeries sont condamnes ensuite  les subir.
Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolre et provoque les plus
libres propos? A qui ne s'effarouche point de tout connatre, pourquoi
se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout
entendre, permet  l'homme de tout oser. C'est pourquoi la politesse
s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de rserve dans les
flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie
franaise, faite surtout d'esprit et de lgret, ont succd les
impatiences et les gaillardises d'un flirt imprieux.

Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir,
 des moeurs purement libertaires. Le dvergondage est prompt 
descendre des lvres au coeur. Combien de jeunes femmes ont fini par
perdre,  ce jeu dangereux, le got et l'amour de la famille, le sens du
bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignit? Ne
leur parlez pas de la morale, des obligations lgales, des commandements
de Dieu: elles ont la prtention de briser tous les liens pour pancher
 coeur-joie leur petite personnalit. Ce sont des mancipes dj mres
pour le libre amour. L'adultre ne les effraie point,  condition que
cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du mariage, se
passe avec correction, sans vulgarit, sans banalit. Ces mes de chair
et de boue, qui prnent l'indpendance amoureuse, mes inconscientes et
sensuelles, impatientes de toute rgle et avides de jouissance, sont
foncirement anarchistes.

Elles sont une minorit, nous voulons le croire. Mais cette minorit
peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre
bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont c'est
la fonction sacre de garder, au milieu de nous, le dpt des vertus de
famille et de l'honntet conjugale! Celles-l sont encore lgion,--la
lgion sainte. Sachons honorer, comme elles le mritent, nos petites
bourgeoises de France! Si elles ne dirigent pas notre socit, elles la
soutiennent.


II

Quant aux thses soutenues au thtre ou dans les livres, elles sont le
plus souvent hostiles au mariage.

La littrature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de
pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pres ont
respect. Nos salles de spectacle retentissent des pres discussions du
fminisme. Le drame leur prte toute son aigreur, toute sa violence.
Plus de comdie, plus de vaudeville ou d'oprette, sans un couplet sur
les droits de la femme. Avec un dsintressement admirable, nos
auteurs dramatiques dnoncent les lois et combattent les conventions,
dont la douce victime souffre sous le joug de l'homme. D'un
fait-divers o clat brusquement le dtraquement passionnel de
quelques nvross, ils tirent des conclusions gnrales qui font frmir.
Ils nous dpeignent les mnages contemporains sous de si sombres
couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous
font un tableau si lamentable de ces pauvres femmes crispes qui,
rduites  griffer ou  mordre pour se dfendre contre leur bourreau,
clament leur martyre  tous les chos d'alentour en se tordant les mains
dsesprment, ils nous prsentent l'institution conjugale comme un
instrument de torture si pouvantable, que, s'il survit quelque chose de
cette production horrifique, la postrit pourra croire que tous les
poux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec
rage.

Et notez qu'en gnral ils ne valent ni plus ni moins que ceux d'hier ou
d'avant-hier. Seulement, notre poque a la spcialit de pousser leurs
misres au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des
msaventures de mnage; mais ce que nos pres voyaient jaune, nous le
voyons rouge. Le revolver a remplac le bton. Quand les relations entre
mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos,
on se tue. Nous devenons funbres.

Ce qui n'empche pas un cercle nombreux d'applaudir avec exaltation les
tirades larmoyantes ou furibondes du fminisme thtral. Des hommes
surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et
cependant, nous ne voyons dfiler, dans toute cette littrature de cour
d'assises ou de tribunal civil, que des rvoltes ou des malades
mdiocrement intressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes
d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,

        Je ne suis pas de ceux qui disent:
        Ce n'est rien: C'est une femme qui se noie.

Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicit de nos
crivains, trop de scnes cheveles ou criardes. Combien leurs
problmes de coeur sont minces et factices, combien leurs dclamations
lgantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives,
lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui,
vaillante et rsigne, sans rcrimination et sans pose, avec simplicit
et bonne humeur, s'use  travailler pour soutenir le mnage et lever
honntement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine nerve par le
plaisir et l'oisivet ne peut, sans dconsidration, afficher au grand
jour ses amours irrgulires, tromper son mari  son aise, manciper son
coeur  son gr et exercer ses sens en toute libert; parce qu'une
femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouv dans l'poux de son
choix le trsor de perfections que sa folle imagination croyait y
dcouvrir; parce qu'une fille maussade, goste, fervente de bicyclette
et de photographie, vieillit et dessche sur place, faute de trouver un
mari qui consente  subir docilement ses caprices,--voil des
malheureuses prises de rage contre le mariage et la socit. Pourquoi
les plaindrions-nous?

Au lieu de bousculer toutes les conventions avec de grands gestes et de
grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement  la loi de
l'homme, elles devraient se demander si le mal ne vient pas
d'elles-mmes, de leur soif immodre de plaisir, de leur conception
fausse de la vie. Mais non! Les femmes en possession d'un mari aimable
(on nous accordera qu'il y en a quelques-uns) ne sont gure plus sages
ni plus clairvoyantes. Songent-elles  se rjouir de leur privilge?
Connaissent-elles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le
mariage, mme heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines.
Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une preuve, et
immdiatement tout change, tout s'claire. S'amuser devient un emploi
infrieur du temps que nous traversons. Notre destine prend un sens,
qui est le travail mritoire pour soi et utile pour les autres. Et du
coup le mariage considr comme une source de devoirs, et non comme une
occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation
rciproque.

Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de fminisme aigu, sinon, dans bien
des cas, une forme de neurasthnie dlirante, une violente crise de
nerfs? Un mdecin de mes amis me dclarait mme que pour gurir de cette
maladie, beaucoup de femmes devraient tre douches. Nos pres auraient
dit tout simplement, les monstres! qu'elles mritent d'tre fouettes.
Mais si efficace qu'il puisse tre, ce vieux traitement rpugnerait  la
douceur de nos mes. Nous avons fait ntre le joli proverbe indou: Ne
frappez pas une femme mme avec une fleur! Et puis, les chres
cratures n'aiment plus tre battues. Mon docteur avait raison: mieux
vaut, de toute faon, les asperger que les meurtrir. L'hydrothrapie a
du bon.


III

Parmi les moyens d'action du fminisme antimatrimonial (je reprends
ici tout mon srieux), il faut citer,  ct du thtre, la littrature
romanesque. Son procd de dnigrement systmatique est bien simple: il
consiste  diminuer l'homme en lui prtant tous les dfauts et  grandir
la femme en lui donnant tous les beaux rles. Le nombre est considrable
des romans parus depuis vingt ans qui se sont conforms, plus ou moins
consciemment,  ce programme d'injuste partialit.

Que nous sommes loin des rcits d'autrefois o l'homme avait toutes les
qualits d'un hros, l'esprit, le courage, l'lgance,  tel point que
c'tait un dlice de l'pouser! Maintenant la jeune cole nous en fait
un tre pusillanime ou froce,  la tte vide ou  l'me sche, sans
nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les
choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant,
cruel, incapable d'affection dlicate et de tendresse persvrante, ne
cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une
sensation de volupt. Les femmes de lettres, en particulier, ont dress
contre le sexe fort un rquisitoire en rgle. A les entendre, l'amour
des hommes n'a qu'une saison. La fidlit leur pse. Lors mme qu'ils
seraient maris  la femme la plus dvoue du monde, ils n'hsiteraient
point  l'abandonner pour la premire perruche rencontre sur le
boulevard, quitte  lui revenir sans honte quand l'ge ou les infirmits
ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne  sa
bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.

Entre nous, mesdames, tes-vous bien sres que tous les hommes soient
aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop gnraliser que
d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques
exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment,
l'homme est infrieur  la femme. L'affection, chez lui, semble
gnralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en
amour. Mais y a-t-il  cela quelque dshonneur? Hercule ne peut pas
toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit  la famille,  la
science,  la civilisation,  l'humanit. Que deviendrait la socit,
que deviendrait la femme elle-mme, s'il dsertait le travail viril qui
assure aux vivants le ncessaire et le superflu, le pain et le confort,
pour s'attarder et s'alanguir en adorations perptuelles et mriter, par
ses effusions persvrantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a
pas voulu; et en cela, elle a sacrifi, comme toujours, le plaisir
individuel  l'intrt de la race.

Du reste, quand les femmes, que possde le dmon de l'galit, seront
devenues ingnieurs, mdecins, fabricants de meubles ou de savon, elles
apprendront par exprience qu'il est impossible de mener toujours de
front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrgera leurs
lans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'tre tendres du matin au
soir, ni mme du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles
aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de
nous lever jusqu' elles, elles se seront abaisses jusqu' nous. Et,
tout compte fait, l'humanit en souffrira; car elle aura gagn peu de
chose  leur mancipation conomique et perdra beaucoup 
l'amoindrissement de leurs facults aimantes. Et pour nous disputer
notre supriorit de travail, les imprudentes auront compromis leur
supriorit d'amour!

En mme temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les
dfigurer, le fminisme littraire embellit, exalte, magnifie l've
nouvelle avec une partialit aveugle et une conviction intrpide. Il
proclame, il exalte les droits de la femme. Se couvrant des vocables
obscurs de libert et d'galit qui ont servi dj tant de fois 
masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec vhmence que la
lutte des sexes est invitable, puisque la libre expansion de chacun
est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur fminin l'
intgralit du bonheur  rencontre des prjugs et des lois. Il
glorifie l'nergie et l'pret de la volont, les conqutes de la
science et de la puissance des femmes sur l'gosme et la brutalit des
hommes.

C'est en effet l'habitude de ces rcits tranges de nous prsenter des
jeunes filles ou des jeunes femmes dcides  vivre leur vie, rsolues 
aimer qui leur plaira. Ne dpendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir
par elles-mmes et par elles seules, voil leur rve. On a remarqu dj
que cet tat d'me diffre grandement de celui des femmes romantiques.
Certes, George Sand prnait bien la souverainet sacre de l'amour, la
rbellion du coeur et de la beaut contre la malfaisance des intrts et
le pharisasme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette
revendication des droits de la passion. Les hrones des romans de 1830
traversent le monde les yeux levs vers les toiles, confiantes dans les
doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrsistiblement vers
l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces cratures ne
sont que tendresse, enthousiasme et posie. Elles vivent leur rve et
brlent leur vie.

Tout autre nous apparat la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle
d'mancipation fministe a touche. C'est une raisonneuse. Elle ne
s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses
yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas
vif et sr. Ce n'est point une crature sentimentale, mais un tre
d'orgueil froid et dcid. Elle a le sentiment lucide des rivalits, des
difficults de la vie, et la ferme rsolution de les affronter et de les
vaincre. Si elle rclame encore le droit  l'amour, elle revendique
avant tout sa place au soleil. Son me dborde d'individualisme
militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances
adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance
aigu des choses du monde: Mon origine modeste, ma petite fortune, ma
beaut mdiocre, la rapacit des hommes, la mdiocrit des mes, tout me
condamne au clibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais
je ne renonce pas au bonheur; je n'toufferai ni un lan de mon coeur,
ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux
convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je
suis trop raisonnable pour faire la fte, mais je veux tre assez libre
pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un mtier et, si le coeur m'en
dit, j'aimerai qui je voudrai,  mes risques et prils. Puisqu'il m'est
interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai
ailleurs! Cette profession de foi audacieuse n'est pas loigne de
l'idal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que
le jour o il sera devenu, d'aprs la formule d'un crivain libertaire,
un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plnitude
de ses fonctions[94].

[Note 94: Adolphe RETT, _La Plume_, octobre 1898.]

En ralit, la femme nouvelle, que certains romanciers des deux sexes
nous dpeignent avec complaisance, n'est qu'une simple rvolte.
L'individualisme anarchique s'est install dans son coeur. En
sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles cratures avoue tristement
que ses jours passent sans soleil. En vain l'amant qu'elle s'est donn
s'humilie devant elle et se soumet  ses caprices,--car c'est le rve de
toutes les femmes gonfles d'orgueil de subjuguer, de dompter,
d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne
son esclave: elle n'a trouv ni la paix ni le bonheur. Et voil bien le
chtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession
indpendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas 
exasprer leurs nerfs,  fatiguer,  puiser leur corps. Insoucieuses de
la solidarit conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles
se replieront sur elles-mmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse
aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goter sur terre un
peu de flicit, que de se dlivrer de soi-mme d'abord, et d'accepter
ensuite avec courage le travail, le devoir, l'preuve, la souffrance.
Avec les rigueurs conomiques du temps prsent, l'action est rude et la
vie amre. C'est bien assez que les hommes se ruent  la bataille. Que
celle  qui va l'amour et de qui vient la vie se garde donc, autant
que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des
luttes qui ne conviennent pas  son sexe.

Pour revenir  la littrature, loin de remplir ce rle superbe de
direction morale que de nobles crivains leur assignent, le thtre et
le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des
ides de rvolte et de dmoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui
rgne dans la classe mondaine et lettre, n'a pas d'autre cause; et le
mariage, tout le premier, en a gravement souffert.

Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous
prche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous
prfrons encore la civilisation spiritualiste au matrialisme barbare,
il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion
sensuelle qui mnent  l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien
exclusif et indissoluble de la monogamie chrtienne.

Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement
au mariage?--Parce qu'il les gne. Il est fait pour nous, disent-ils,
et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux
hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous
conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer  nos besoins et
 nos instincts. La nature est antrieure au mariage; celui-ci doit se
modeler sur elle, et non l'asservir et la dformer[95].

[Note 95: Joseph RENAUD, _La faillite du mariage_, pp. 24, 48 et 49.]

Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un dsaccord
absolu: le mariage est ternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer
toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune
ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et
d'amiti. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde gure
 y mourir de tristesse et d'ennui. Pour avoir eu de la joie pendant
deux ans, voici les poux, par expiation de ce bonheur fugitif,
contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il
leur est dfendu de goter plus que ce minimum. Combien il est facile
de broder sur ce thme sentimental! Disjoints par la loi, et librs de
tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer
leur vie et connatre de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier
amour se sont fanes une  une, n'est-il pas dans le palais d'Eros
d'autres jardins parfums? Il est cruel, il est absurde, ce principe
matrimonial qui condamne  n'aimer qu'une fois et  aimer
toujours![96]

[Note 96: _La faillite du mariage_, pp. 55, 56 et 57.]

Nulle part cette thse ne s'tale avec plus de crudit passionne que
dans l'_vangile du Bonheur_ de M. Armand Charpentier. Voici, d'aprs
l'auteur lui-mme, l'esprit et le rsum de l'oeuvre: L'amour entre
deux tres est-il ternel? Non. Le mariage est-il ternel? Oui.
Conclusion:  un moment donn, mariage et amour ne sont plus synonymes.
Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa
raison d'tre a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est
contraire  toute logique,  tout bonheur. Il est l'une des plus grosses
et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanit vit depuis ses
origines.

A cela, quel remde? La libert de l'amour pour la femme comme pour
l'homme. Lisez plutt: Si l'on s'lve quelque peu au-dessus des
prjugs courants, il convient de louer, sans rticence, la princesse de
Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont
une femme puisse se rendre digne.

Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'ternel mensonge de
l'adultre, elle a affirm hautement et devant tous: 1 son droit 
l'amour; 2 sa libert dans le choix de l'amant. En somme, c'est la
conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute faon, servi la
cause mancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les
confrences ou les romans fministes. Et pour gnraliser un aussi bel
exemple, le moyen est bien simple: La douleur rsidant dans l'ternit
du lien, il suffira de rendre le pacte rvocable  volont, autrement
dit, de faciliter le divorce[97].

[Note 97: Lettre  M. Joseph Renaud. _La faillite du mariage_, pp. 59,
60 et 61, _passim_.]



CHAPITRE V.

O mne le divorce


       SOMMAIRE

       I.--LES MFAITS DU DIVORCE.--L'ESPRIT
       INDIVIDUALISTE.--STATISTIQUE INQUITANTE.--LE MARIAGE A
       L'ESSAI.

       II.--PLUS D'INDISSOLUBILIT POUR LES POUX, PLUS DE
       SCURIT POUR LES ENFANTS.--LE DROIT AU BONHEUR ET LES
       DEVOIRS DE FAMILLE.--APPEL  L'UNION.

       III.--LE DIVORCE ET LES MCONTENTS QU'IL A
       FAITS.--NOUVEAUT DANGEREUSE, SUIVANT LES UNS; MESURE
       INSUFFISANTE, SUIVANT LES AUTRES.--LA LOGIQUE DE
       L'ERREUR.--DIVORCE PAR CONSENTEMENT MUTUEL.--DIVORCE PAR
       VOLONT UNILATRALE.--SUPPRESSION DU DLIT D'ADULTRE.

       IV.--EN MARCHE VERS L'UNION LIBRE.--PLUS D'INDISSOLUBILIT,
       PLUS DE FIDLIT.--UN CHOIX  FAIRE: IDES CHRTIENNES,
       IDES RVOLUTIONNAIRES.


Le divorce est un bel exemple de l'influence que la littrature peut
exercer sur les moeurs et sur les lois. Sous prtexte de faire entrer
dans le mariage plus de bonheur et plus de justice, nos crivains les
plus renomms n'ont cess, pendant des annes, de protester contre son
indissolubilit avec une persvrance infatigable. A la scne et dans
les livres, ils ont prt leur voix, leur talent, leur crdit, aux
dolances des maris tromps, aux rclamations des femmes trahies,
appelant la piti du public sur ces cratures lamentables obliges de
traner leur vie douloureuse irrvocablement rives l'une  l'autre par
une loi inexorable. De guerre lasse, nous avons rompu leur chane. Le
divorce a t rtabli, les uns le considrant comme un moyen extrme de
remdier  quelques infortunes touchantes, les autres, en plus grand
nombre, le regardant avec transport comme le plus mauvais tour qu'il ft
possible de jouer  l'infme clricalisme.

On connat la suite: le divorce est entr immdiatement dans nos moeurs.
 l'heure qu'il est, nos tribunaux ont peine  rpondre aux demandes qui
s'lvent de tous cts, de la classe pauvre aussi bien que de la classe
riche. Car c'est la gravit particulire du divorce d'branler le
mariage du haut en bas de l'chelle sociale,-- la diffrence de la
littrature perverse, qui distille seulement ses poisons lents aux mes
oisives et fortunes. Sans qu'il entre dans notre pense de traiter 
fond cette thse fameuse, il nous faut montrer cependant combien la
rupture des unions lgitimes est un ferment de dissolution grave qui,
ajout  ceux qui nous travaillent d'autre part, menace de corrompre nos
moeurs et de ruiner nos foyers.


I

Les bons mnages n'ont point d'histoire. Vivant heureux, ils vivent
cachs et silencieux. On ne parle jamais d'eux, on les ignore. Et
pourtant ils sont innombrables. Le bonheur ne fait point de bruit, pas
plus que le bruit ne fait le bonheur. Et tandis qu'une ombre discrte et
douce s'tend sur ces foyers paisibles, les gens mal maris, talant
leurs travers et leurs vices, prennent le public  tmoin de leurs
infortunes et mnent grand tapage autour de leurs peines de coeur et de
leurs dfaillances de conduite. Et cette minorit bruyante, dolente et
violente, s'est si bien agite qu'elle a fini par rallier  sa cause une
majorit dans les Chambres franaises. C'est ainsi que le divorce est
rentr dans nos lois en 1884. Il a suffi de cette argumentation
thtrale dont les romanciers sentimentaux excellent  enguirlander les
faits-divers de l'adultre et de la passion, pour dcider nos hommes
politiques  dmanteler le foyer familial en rompant le lien conjugal.

Car,--impossible de le nier,--la loi qui a rtabli le divorce est une
conqute de l'individualisme sur l'esprit social. Oubliant que toute
institution d'utilit gnrale peut avoir exceptionnellement ses
victimes, comme le progrs a les siennes, nous ne savons plus rsister 
la misre des accidents particuliers ni mme prfrer l'intrt
prminent de la collectivit  l'intrt, pourtant trs infrieur, des
souffrances individuelles. C'est  croire que, si de nos jours les
rvolutionnaires pullulent, rien n'est plus rare, en revanche, qu'un
vritable socialiste, pour peu que l'on restitue  ce vocable sa pure
signification tymologique. Je veux dire que nous n'avons point l'me
sociale; que nous subordonnons de moins en moins les parties au tout;
que nous perdons peu  peu l'habitude de mettre le bien gnral du pays
au-dessus des aspirations, des dolances, des revendications
particulires; qu'en rsum, un individualisme orgueilleux, avide et
indisciplin nous ronge et nous dissout. Que voil bien notre maladie
secrte et honteuse! Toutes les forces de l'homme moderne n'aspirent
qu' la souverainet du moi et, par une suite ncessaire, 
l'affaiblissement et  la ruine de toutes les autorits sociales, de
toutes les institutions sociales. Et c'est pourquoi notre pays, plus
qu'aucun autre, se meurt d'anarchisme inconscient. Le rtablissement du
divorce en est un exemple saisissant,--notre lgislateur n'ayant pas
hsit, pour rompre les chanes de quelques poux mal assortis, 
branler les assises les plus profondes de la famille franaise.

Voici des chiffres inquitants.

Chaque anne, les statistiques officielles enregistrent la progression
constante du nombre des divorces. C'est ainsi que le chiffre des
demandes s'est lev de 4 640, en 1885,  7 456, en 1890. Et presque
toutes ont trouv gain de cause auprs des juges. Sur plus de 40 000
actions intentes de 1884  1892, 35 000 environ ont t accueillies
favorablement par les tribunaux. Et depuis, le mouvement ascensionnel a
poursuivi son cours. Au tribunal de la Seine, plus particulirement, les
procs en divorce augmentent incessamment. En dcembre 1898, on l'a vu
dsunir, en une seule audience, 98 mnages.

D'aprs la loi du 27 juillet 1884, le divorce peut tre prononc pour
quatre causes, qui sont: 1 la condamnation  une peine afflictive et
infamante; 2 l'adultre; 3 les excs ou svices; 4 les injures
graves. Mais la jurisprudence ayant attribu au mot injure un sens
large, qui efface toute limitation dans le nombre des causes de divorce,
on peut dire que celui-ci est possible, dans le systme actuel, toutes
les fois qu'un poux manque gravement  ses devoirs envers l'autre. De
l, des facilits fcheuses de rupture et de dsunion.

Pour toute la France, il y a eu 6 419 divorces judiciairement prononcs
en 1894, 6 743 en 1895, 7 051 en 1896, 7 460 en 1897. Mais depuis trois
ans, ces chiffres tendent  diminuer lgrement. On a compt seulement 7
238 divorces en 1898, et le total est tomb  7 179 en 1899. L'anne
1898 marquera-t-elle un arrt dfinitif dans la progression du nombre
des divorces? Ou bien cette diminution doit-elle tre attribue moins au
relvement de la moralit conjugale qu' la svrit restrictive de
certains juges, dont les fministes avancs dnoncent la bigoterie et le
clricalisme. Quoi qu'il en soit, il rsulte des chiffres prcdents
que, depuis le rtablissement du divorce jusqu' la fin du XIXe sicle,
c'est--dire en seize annes, la justice franaise a dsuni
officiellement et irrmdiablement plus de 90 000 unions lgitimes. On
comprend que cette oeuvre de dissolution commence  effrayer la
magistrature.

Que si maintenant nous comparons le total des ruptures (sparations et
divorces runis) au total des mariages, nous constaterons, pour la seule
anne 1890, le chiffre inquitant de 29 unions dissoutes sur 1 000
unions contractes. Pour le seul dpartement de la Seine, la proportion
s'est leve, la mme anne,  75 pour mille; et chose attristante 
dire, dans plus de la moiti des cas, les poux divorcs avaient des
enfants. On voit par l combien l'air de Paris est malsain pour la paix
des mnages et l'union des familles. Joignez que les sparations de
corps diminuent tandis que les divorces augmentent. Dans les milieux
ouvriers des grandes villes, notamment, ce n'est plus assez de que
sparer: on veut rompre  toujours. En 1885, il y avait eu 2 122
sparations prononces; en 1892, ce chiffre est tomb  1 597.
Impossible de mieux dmontrer que le divorce entre de plus en plus dans
nos moeurs, en favorisant notre gosme, notre inconstance et nos gots
de jouissance et d'indpendance anarchique.

Comment s'tonner, aprs cela, que notre population reste stationnaire,
et que les naissances ne suffisent plus gure qu' couvrir les dcs?
Non pas qu'on se marie moins: si l'tat civil avait enregistr, en 1895,
282 918 mariages, au lieu de 286 662 en 1894, le nombre des unions
lgitimes s'est lgrement relev en 1899. Ainsi, la nuptialit
franaise, aprs avoir marqu une tendance  la baisse, est en lgre
progression depuis quelques annes. En revanche, les enfants naturels
augmentent: 76 522 ont vu le jour en 1893. Stagnation des mariages et
accroissement du concubinage, affaiblissement de la natalit lgitime et
multiplication des btards, voil qui claire d'un jour effrayant notre
dcadence morale.

Si, au moins, le divorce avait diminu,--comme on s'en flattait,--les
adultres et les crimes passionnels! Point. La dception a t complte.
On dit qu'Alexandre Dumas ne pouvait s'en consoler. A quoi bon se tuer
lorsqu'il est si facile de se dsunir? De 546, en 1881 (trois ans avant
le rtablissement du divorce), les poursuites en adultre ont mont 
938, en 1890, aprs six ans d'application de la loi nouvelle. Et combien
de trahisons conjugales se terminent dans le sang? Le couteau, le
vitriol et le revolver n'ont jamais servi si frquemment et si
furieusement les rancunes des poux mal assortis. Et cependant, il y a
quelque chose de plus triste encore que cette violence sanguinaire:
c'est l'acceptation et l'exploitation de l'adultre par les coupables
eux-mmes. Des gens de la belle socit tiennent pour une incorrection
que l'poux outrag tire vengeance de l'poux infidle. Les cris
retentissants d'autrefois: Tue-la! tue-le! tue-les! sonnent mal 
leurs oreilles indulgentes. Ils regardent la faute de la femme et
l'inconduite du mari comme un prt pour un rendu. Il semble que, ds
qu'elle est rciproque, l'immoralit soit plus facilement excusable.
Dans un certain monde, l'infidlit d'un poux ne cause mme plus  son
conjoint une blessure d'amour-propre. Se fcher est du dernier commun.
On se trompe, et l'on ferme les yeux. A quoi bon svir? A quoi bon mme
se sparer? L'oubli est d'une suprme distinction. Et l'on pousse la
dpravation jusqu' l'insensibilit. A force d'inconscience, nos
lgants viveurs ont perdu le sens de la moralit.

Pour en revenir au divorce, c'est chose connue qu'il ne devait tre,
dans la pense de ses auteurs, qu'une solution extrme offerte  des
situations cruelles,  des infortunes exceptionnelles. Est-ce trop dire
qu'il est maintenant envisag de plus en plus comme la solution normale
des unions civiles? Mme Arvde Barine, qui s'attriste comme nous de
cette constatation, compare le divorce  la divinit tutlaire qui
prside  la crmonie nuptiale, et dont l'ombre plane sur la mairie
pour encourager les indcis et consoler les mlancoliques[98]. Comment
hsiter  franchir le seuil de la maison conjugale lorsqu'il est si ais
d'en sortir? Et des gens audacieux rclament le mariage  l'essai. Nous
n'en sommes pas loin!

[Note 98: _La Gauche fministe et le mariage._ Revue des Deux-Mondes du
ler juillet 1896, p. 131.]

Par le fait du divorce, les unions lgitimes ont tendance  devenir des
engagements  terme, un bail temporaire, quelque chose comme un stage
d'preuve. Si, aprs quelques mois ou quelques annes d'exprience, le
couple ne se convient pas ou ne se convient plus, on en sera quitte pour
quelques scnes violentes joues en public, et chacun reprendra sa
libert avec l'assentiment de la justice et des lois. On entre par la
grande porte en se rservant de fuir par la petite. Sans les rsistances
de l'glise catholique, les progrs normes, que le divorce a faits dans
nos moeurs, nous entraneraient rapidement  ce qu'on a justement appel
la polygamie successive. Sans doute, nos divorces ne sont pas
comparables encore  ces matrones romaines dont parle Snque, et qui
comptaient le nombre de leurs annes par le nombre de leurs maris. Ainsi
pratiqu, le divorce quivalait  l'union libre. Avouons cependant qu'en
s'acclimatant chez nous plus rapidement qu'on ne l'imaginait, il menace
gravement le mariage lui-mme.


II

Le grand malheur du divorce (outre qu'il est un parjure, c'est--dire la
violation des serments changs) vient de ce que la dchirure qu'il
produit est irrparable. A la diffrence de la sparation de corps, qui
laisse l'avenir ouvert  la rconciliation, il coupe, il tranche--et ne
recoud jamais. Et pourtant, n'est-ce pas  l'abri des foyers
indestructibles que se forment les familles unies? et n'est-ce pas
l'ensemble des familles unies qui constitue les nations fortes? Dans un
pays comme le ntre, o la nature est si douce, si dmente, si riche, si
tentatrice, chez un peuple au sang chaud,  l'me ardente, aux
sensations vives, n'tait-il pas  craindre qu'en supprimant
l'indissolubilit du mariage, on excitt les mauvais dsirs, l'apptit
du changement, les convoitises basses et inavouables, toute cette fange
d'immoralit o l'homme ne saurait s'abaisser sans une irrmdiable
dchance?

Or, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le mariage est devenu, par
l'effet du divorce, quelque chose comme un concubinage lgal
rgulirement constat et ventuellement rsoluble. Que l'un des
stipulants s'avise de manquer  ses promesses et de violer ses
engagements,--la belle affaire! Bonnes gens, consolez-vous! Le bail est
rsiliable. S'il vous arrive d'en souffrir, rompez le contrat et
liquidez l'association.

Et les enfants! Impossible de parler du divorce sans que ce cri vous
monte aux lvres. Voici deux poux mal assortis, d'humeur contraire, de
gots opposs. Rien de plus naturel, hlas! rien de plus humain qu'ils
rvent d'une rupture dfinitive, esprant trouver peut-tre, dans une
nouvelle union le bonheur qu'ils ont vainement cherch dans la premire.
Mais ils ont des enfants: que deviendront ces paves du mariage? Car
voil bien les victimes du divorce!

Admissible,  la rigueur, dans les unions striles, parce qu'il
intervient alors entre deux tres compltement libres, le divorce est un
grand malheur lorsqu'il dsunit deux poux qui ont une postrit, car
celle-ci en souffre. Qu'est-ce, lorsque la mre divorce se remarie,
sous le fallacieux prtexte de donner un meilleur pre  son enfant? Et,
en effet, le second mari ne sera point sans exercer une autorit de fait
sur le pauvre petit. Faites ensuite que le premier reparaisse et,
s'adressant  son ancienne pouse, s'efforce de lui reprendre son fils
ou sa fille: voyez-vous la situation cruelle de l'enfant, que se
disputent cet homme et cette femme qui ne sont plus conjoints et qui
sont rests ses parents? Et quel rle va jouer le second mari dans ce
conflit? Un rle atroce ou ridicule. Pour ces gens, la vie est un enfer.
Je ne sais point de conflits plus douloureux.

Mais les fervents du libre amour ne s'embarrassent gure de ces misres
et de ces souffrances. Si vous leur dites que l'indissolubilit du
mariage est fonde mme sur des raisons biologiques,--puisque ls petits
des hommes n'atteignant que trs tard leur dveloppement complet, il
importe que les parents restent unis pour y pourvoir jusqu'au bout,--on
vous fera cette rponse stupfiante que, pass la premire enfance, les
petits humains requirent moins de soins qu'on ne le croit, et qu'en
tout cas les lyces officiels ne laissent plus aujourd'hui  la famille
qu'un rle secondaire[99].

[Note 99: Joseph RENAUD, _op. cit._, p. 146.]

Ce raisonnement de clibataire fera sourire les mres et les proviseurs.
Quoi de plus malheureux qu'un petit tre abandonn des siens et remis
comme un fardeau gnant en des mains mercenaires, si honntes, si
dvoues qu'elles puissent tre? De par la nature, le pre et la mre se
doivent au bonheur de la frle crature qu'ils ont mise au monde.

Et qu'on ne dise pas que cet excs de sensibilit pour le plus faible va
contre la marche de l'mancipation humaine, que les poux, eux aussi,
ont droit  la libert et au bonheur, et qu'on ne saurait les forcer de
sacrifier ce trsor inalinable  leurs obligations de tendresse et de
protection envers l'enfant, en les condamnant au terrible supplice d'une
union force, sans paix et sans amour. Ce langage est anarchique. Pour
nous qui, plaant le devoir au-dessus du bonheur, subordonnons la
jouissance goste des individus  l'intrt suprieur de la famille et
de sa descendance, notre choix est fait. Loin de sacrifier l'enfant aux
parents, nous maintenons que les parents doivent se sacrifier pour
l'enfant. C'est, notamment, l'obligation des poux mal assortis de ne se
soustraire  la vie commune qu' toute extrmit, lorsque leur personne
est expose  des violences ou  des svices graves, ou encore, lorsque
la moralit des enfants est soumise  des contacts avilissants et  des
exemples dtestables.

Et maintenant, la sparation et le divorce sont-ils plus profitables aux
femmes qu'aux maris? Il semble bien qu'on doive, sur la foi des
statistiques, rpondre affirmativement  cette question, puisque la
justice intervient plus souvent sur la demande de l'pouse que sur les
instances de l'poux. Serait-ce que les maris sont d'humeur plus
endurante et plus rsigne? ce qui est possible; ou bien que les femmes
leur sont suprieures en vertu et en moralit? ce qui n'est pas douteux.
En tout cas, par un reste de galanterie dsintresse, certains hommes
se laissent condamner sans se dfendre. S'ils ont des griefs, ils les
taisent; et la femme triomphe. Douloureuse victoire, lorsque l'union,
rompue ou relche, a donn naissance  des enfants dont la mre aura la
garde et la responsabilit! Savez-vous surtout mission plus lourde et
plus grave, pour une femme divorce ou spare, que la charge d'un ou de
plusieurs garons  lever et  tablir? La mre ne reconquiert tout ou
partie de son indpendance qu'au prix d'une aggravation de soucis, de
tourments, de devoirs. Plus mince encore est le profit du divorce, si
l'on envisage le dommage qu'il cause au sexe fminin tout entier, en
affaiblissant, en discrditant le mariage, que nous considrons comme
l'abri tutlaire de la mre et de l'enfant.

Il est donc  souhaiter que les tentations de rvolte et de dsunion
soient combattues, refoules, touffes, autant qu'il est possible, par
la conscience des parents. En songeant aux intrts et aux droits de
l'enfance, en se rappelant qu'eux-mmes ne sont pas sur terre pour
l'unique satisfaction de leurs aises, pour l'unique plaisir de leurs
sens, en se disant qu' chercher en de secondes noces, aussi alatoires
que les premires, une goste flicit, ils porteraient un prjudice 
peu prs certain  ce dpt redoutable et sacr,--l'enfant,--que les
lois mystrieuses de l'existence ont remis entre leurs mains, les poux
viteront peut-tre plus facilement la suprme et irrparable dchirure
du divorce, qui n'allge momentanment leurs preuves qu'en blessant,
pour la vie, les pauvres innocents auxquels ils doivent amour, et
protection.


III

Malheureusement, ces scrupules ne touchent gure les partisans de
l'union libre. Peu leur importe de vivre, d'homme  femme, sur la foi
d'un trait constat par le maire et bni par le cur. Leur farouche
individualisme s'irrite de ces prcautions crmonieuses. Bien que le
divorce soit une brche faite au foyer conjugal, il ne leur agre point;
de sorte que, par un effet propre  toutes les demi-mesures qui
s'arrtent  la moiti du chemin, cet expdient tant vant ne contente,
ni ceux qui voudraient dtruire la famille, ni ceux qui voudraient la
sauver. Il blesse en effet l'indissolubilit sacramentelle, sans
satisfaire l'indpendance passionnelle. Et pourtant, lors du vote de la
loi du 27 juillet 1884, c'tait l'ide de beaucoup de gens que le
divorce rajeunirait le mariage. Suivant eux, la loi Naquet avait tout
rpar, tout renouvel, tout modernis. A l'heure qu'il est, cette
opinion centre-gauche ferait sourire. En ralit, le divorce ne
contente plus personne. Il est dangereux, disent les timors. Il est
insuffisant, rpliquent les intransigeants.

De ces deux tendances d'esprit, quelle est la plus agissante et la plus
forte?

Il n'est pas douteux que les mfaits du divorce effraient de nombreux
esprits qui, aprs avoir accept son rtablissement sans grand scrupule,
se demandent maintenant avec inquitude,  la vue de l'effrayante
multiplicit des ruptures lgales, si cette pidmie n'est pas de celles
dont un peuple peut mourir doucement, mais srement. Et nous entendons
des libraux, des modrs, que cette exprience a dus, nous dire d'un
ton dsol: Dcidment, il et mieux valu repousser le divorce
qu'affaiblir le mariage. Pourquoi ne s'est-on pas content d'introduire
dans le Code civil, suivant l'esprit du droit canon, des nullits de
mariage plus nombreuses et plus accessibles, dont l'application  des
cas prcis et limits n'aurait pas t susceptible,  la diffrence du
divorce, d'une extension indfinie? Pourquoi surtout ne s'est-on pas
content, en 1884, de remanier et de complter le rgime de la
sparation de corps, en renforant ses effets, de manire  allger plus
efficacement le lien conjugal, sans le rompre irrvocablement? Pourquoi
a-t-on attendu jusqu'en 1893 pour rendre l'poux victime plus
indpendant de l'poux coupable, sans ruiner toutefois l'indissolubilit
conjugale?

Ces regrets sont vains. Mieux vaudrait, assurment, dmolir le divorce
que dmolir le mariage. Mais le mal est fait, l'impulsion est donne, et
l'on n'entrevoit point la possibilit de remonter, de sitt, le courant
qu'une loi imprvoyante a dchan sur l socit franaise. La seule
chose qui puisse tre tente avec quelque efficacit, c'est de lutter
contre le flot grandissant des doctrines licencieuses, qui prtendent
tirer du principe imprudemment rintgr dans nos codes toutes les
consquences pernicieuses qu'il renferme. Terrible est la logique des
ides; et celle du divorce nous mnerait loin, si les moralistes de
bonne volont ne lui barraient le chemin.

Or, aucun moyen n'est plus propre  prserver les hommes des surprises
et des catastrophes, que de les renseigner exactement, et sur les
risques du chemin qu'ils ont pris  l'aventure, et sur les dangers de la
pente o des indications mensongres ont entran leurs pas. Qu'on sache
donc que telle est la pression du divorce sur nos moeurs, qu'elle nous
mnerait insensiblement, si nous n'y prenions garde,  l'abolition du
mariage et  la reconnaissance lgale de l'union libre. Voyez plutt les
consquences que les fministes chauffs en dduisent et les
rclamations hardies qu'ils en tirent.

Le divorce, dclarent-ils, est une libration incomplte, un dbouch
inaccessible, une issue trop troite, hrisse de formalits coteuses
et de difficults dcourageantes. largissons cette porte basse, afin
que les poux la franchissent aisment.

Et d'abord, il faut que le mariage puisse tre dissous par le
consentement mutuel des poux. Une fois admis que les obligations du
mariage sont purement humaines, la logique exige que les deux volonts,
qui suffisent  les former, suffisent galement  les dnouer. Le
divorce actuel est d'ordre restrictif! Voil, pour MM. Paul et Victor
Margueritte, son grand dfaut. Pourquoi l'a-t-on dcapit de sa vraie
cause qui est l'incompatibilit d'humeur? Depuis que la loi a scularis
les justes noces, les faillis du mariage ne peuvent rester associs 
perptuit. L'heure sonnera de l'affranchissement complet, logique et
humain du divorce. Un cong silencieux, rapide,  bon march, sans
atermoiements, sans papier timbr, s'il est possible, voil l'idal.
Brisons les fers des poux mal assortis qui cessent de se comprendre et
de s'aimer. Leur conscience, leurs coeurs, leurs chairs ne peuvent tre
asservis. La route est large: qu'elle soit libre[100]!

[Note 100: Paul et Victor MARGUERITTE, _Mariage et divorce_. La Revue
des Revues du 1er dcembre 1900, p. 469.]

Ainsi donc, ds que deux conjoints s'accordent pour se tourner le dos,
la rupture s'impose. En fait, ajoute-t-on, ce genre de divorce existe
dj, puisqu'il peut se raliser par une simple supercherie des
intresss, tel qu'un flagrant dlit d'adultre concert d'avance ou
quelque svice publiquement reu aprs entente. Il suffira donc de le
rendre officiel, ais, prompt et sr, en substituant le divorce par
consentement au divorce par complicit. Aussi facilement que le maire
nous marie, aussi facilement le juge devra nous dsunir. Que cette
simple raison lui suffise: Nous ne nous aimons plus, sparez-nous. De
mme qu'au moment du mariage, l'autorit n'a point exig des futurs
conjoints les preuves de leur amour, ainsi la justice ne saurait leur
imposer, au moment du divorce, la dmonstration de leur indiffrence ou
de leur antipathie. M. Naquet nous dclare avec hauteur que le divorce
par consentement mutuel, c'est la loi naturelle[101].

[Note 101: Lettre  M. Joseph Renaud, _op. cit._, p. 152.]

D'autres vont plus loin et souhaitent que le mariage puisse tre annul
sur le seul dsir de l'un ou de l'autre conjoint. N'est-ce pas la
conclusion d'une pice clbre, les _Tenailles_, de M. Paul Hervieu?
Rien de plus logique. Si l'on veut que le mariage cesse d'tre un pige,
et qu'il devienne la grande route que l'on suit  deux librement,
volontairement, joyeusement, il n'est que de permettre  chacun de
secouer le joug  son gr. Sinon, l'union lgitime restera ce qu'elle
est parfois, un attelage d'ennemis.

Ne dites pas qu' ce compte le caprice de l'un fera la loi de l'autre,
et qu'il est contraire  tous les principes d'quit qu'un contrat,
solennellement form par l'change de deux volonts, puisse tre rompu
par la volont d'un seul. Ces scrupules juridiques n'embarrassent gure
les gens de lettres. N'ajoutez pas que la libert est une cause
d'inconstance et d'incertitude; ne rappelez pas ces penses si vraies de
Chateaubriand: L'habitude et la longueur du temps sont plus ncessaires
au bonheur, et mme  l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans
l'objet de son attachement, que lorsqu'on a vcu beaucoup de jours, et
surtout de mauvais jours avec lui. On ne s'attache qu'au bien dont on
est sr; on n'aime point une proprit que l'on peut perdre. On vous
rpondra qu'il est absurde de dcrter l'amour, la constance et le
dvouement  perptuit; qu'il est absurde que l'tau paralyse tout
souhait d'vasion.

Et le divorce devenu plus accessible, le mariage sera moins vil. Et l'on
nous cite certains cas douloureux, certaines situations
compliques,--assez rares,--que le divorce par la volont d'un seul peut
dnouer rapidement. On a une telle foi dans l'excellence de la libert,
que, pour remdier  quelques exceptions cruelles, on ouvre  tous les
mnages la porte de la maison commune, en leur conseillant d'en sortir
pour une simple incompatibilit d'humeur. Quelle imprudence! Faciliter
la dsunion: voil ce qu'on nous offre pour restaurer le mariage!

Mais on ne s'arrte point, comme on voudrait,  moiti chemin du
divorce. Dans la pice que nous citions plus haut, M. Paul Hervieu fait
dire  l'un de ses personnages: Quand un mari et une femme sont
capables de s'entendre sur le divorce, ils en auraient dj moins
besoin. C'est pour ceux qui sont incapables de tout accord, mme de
celui-l, que le divorce aurait d tre invent. Seulement, voyez la
consquence: ds que le divorce est tenu pour un principe de libration
offert au caprice de chacun des poux, ds que la rpudiation est
abandonne  la volont d'un seul, la socit est entrane, par une
pente irrsistible,  la reconnaissance de l'union libre. Se dmarier au
gr de l'un ou de l'autre, qu'est-ce donc; sinon le droit individuel de
s'aimer pour un temps et de rompre  son bon plaisir? Cette dduction
invitable,--qui est pour le commun des honntes gens la condamnation du
divorce,--est salue avec joie par l'anarchisme aristocratique comme la
fin du mariage. Les _Tenailles_, notamment, ont t applaudies  la
Comdie franaise  raison mme de leurs prtentions libertaires.
Dbarrassons-nous de ce qui nous gne! tel est le mot d'ordre de la
belle socit qui, au-dessus de tous ses devoirs, place le droit
imprescriptible de s'amuser.

Il est bien entendu, par ailleurs, que l'interdiction qui empche
l'poux adultre de se marier avec son complice devra disparatre de la
jurisprudence du divorce. Est-il, en effet, restriction plus
stupfiante? Une femme a tromp son homme parce qu'elle ne l'aimait pas,
et elle ne pourra pas pouser son amant parce qu'elle l'aime!
Interdiction pour elle de substituer un mariage d'amour  un mariage
sans amour. L'tat, qui s'est prt complaisamment  la clbration de
celui-ci, refusera de solenniser celui-l. Quoi de plus absurde et de
plus cruel? La loi ne doit pas sparer artificiellement deux
partenaires, que la bonne nature convie aux jeux de l'amour et du
hasard.

La logique du divorce est-elle puise? Pas encore. La spirituelle
Sophie Arnould disait que le divorce n'est que le sacrement de
l'adultre. Est-ce pour faire mentir ce mot clbre, qu'un lgislateur,
M. Viviani, a dpos, en juin 1891, sur le bureau de la Chambre, un
projet de loi tendant  supprimer le dlit d'adultre? Pour lui, tout
manquement  la fidlit conjugale est une offense purement morale, un
simple abus, de confiance dont le divorce est la sanction naturelle et
suffisante. Et cela encore est logique. Vous qui croyez que le mariage
est la base de la famille, comme la famille est la base de la socit,
vous direz sans doute que supprimer les peines dictes contre
l'adultre, c'est lui accorder le bnfice d'une encourageante impunit,
c'est l'excuser et presque l'autoriser, et que, si les entranements
aveugles de la passion peuvent expliquer les violations de la foi
conjugale, on ne saurait absoudre celles-ci par une disposition
gnrale, sans branler profondment les assises du foyer domestique. Et
pourtant, qu'on ne s'y trompe pas: c'est le devoir de fidlit qu'on
cherche  effacer de nos lois, aprs en avoir banni l'indissolubilit.
Du moment que le Code civil tient le mariage pour un contrat rsoluble,
pour un pacte rsiliable, n'est-il pas inconsquent de punir ceux qui
cherchent  bnficier, par un adultre, de l'annulation qui leur a t
promise? Comprend-on une loi qui permet aux poux de s'vader du
mariage, et qui les frappe de pnalits pour l'acte mme qui leur en
ouvre la porte?

Et voil pourquoi le divorce semble dj aux esprits avancs une
concession insuffisante, une demi-mesure, un procd orlaniste, comme
disait le terrible Raoul Rigaud; voil pourquoi encore les mmes gens
voient dans l'adultre une simple offense prive sans consquence
publique, un coup de canif insignifiant  la loi du contrat, une
peccadille,--tandis que les anarchistes de lettres, poussant la logique
jusqu'au bout, le reprsentent comme un acte de courage, un acte de
vertu, une libration sublime qui lve l'homme et la femme au-dessus
des lois, au-dessus des conventions et des prjugs, et prpare la
revanche de la Nature contre la Socit. O nous mne cette tolrance
relche des uns, cette immoralit audacieuse des autres? Il est facile
de le deviner. Elles ouvrent directement la voie aux libertaires des
deux sexes qui ont pour devise: La femme libre dans l'union libre. On
sait du reste que ce systme est en faveur chez nos frres les animaux,
qui se piquent rarement d'une fidlit durable. Et qu'est-ce que la
famille humaine, sinon un type d'animalit suprieure?

Au surplus, si nous voulons savoir ce qu'il faut conclure de toutes ces
aggravations habilement dduites du divorce actuel, les hardis
jouisseurs, qui prchent  la femme l'mancipation de l'amour, ne se
feront pas faute de nous le dire. coutons-les.

La loi du mariage est une convention vieillie et suranne, ou mieux, un
prjug barbare, troit, tyrannique, dans lequel les poux, emprisonns
comme en un filet, se dbattent avec une rage impuissante. Il ne suffit
plus que le divorce en ait largi les mailles et desserr les noeuds.
Bnie soit l'ide libratrice qui permettra enfin aux deux sexes de
s'affranchir de ce rgime accablant! Revenons  la simplicit de nos
origines,  cette morale primitive, toute nue, qui consiste uniquement 
satisfaire ses passions amoureuses, sans rticence, sans honte, sans
remords. Contre le droit de libre existence, de libre amour, de libre
plaisir, il n'est ni promesses ni scrupules qui tiennent. Devant la
bonne nature, les devoirs conjugaux n'existent pas. L'tre humain, mle
ou femelle, n'en a vritablement qu'un seul, qui est de conqurir et de
conserver sa pleine indpendance envers et contre tous. Que ceux qui ont
encore le souci de leur dignit reprennent donc leur libert
imprudemment aline, car elle est inalinable! Ds qu'un poux est
fatigu de l'autre, l'association doit tre dissoute et liquide. Le
mariage, qui s'oppose  cette solution bienfaisante, est une servitude
abominable. Il n'en faut plus! Dmolissons au plus vite ce vieux rgime
cellulaire o des milliers d'tres, conjoints malgr eux, touffent et
agonisent. N'est-il pas juste que l'humanit jouisse au moins de la
libert des btes?


IV

Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrtien ou les
errements de l'amour paen. Point de moyen terme logique et durable.

Ou le mariage est l'change de deux volonts, l'association de deux
mes, le don mutuel de deux tres libres consenti loyalement de part et
d'autre en vue de la cration d'une famille, le rapprochement de deux
destines, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversit, la
richesse et la misre, la sant et la maladie, la vie et la mort et,
comme disent les chrtiens, pour l'autre vie au-del mme de la
mort;--et alors, loin de violer la foi jure et de reprendre leur
libert, les poux ne doivent avoir qu'une proccupation: s'engager avec
cette confiance en l'ternit de l'amour qui fait toute la grandeur du
mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque
de refroidir ou d'branler leur accord, rechercher tout ce qui peut
unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour
celui de leurs enfants.

Ou le mariage n'est qu'un pacte rvocable, un lien sans perptuit, un
bail rsiliable, une convention  terme, que les poux peuvent rompre 
volont pour une incompatibilit d'humeur, pour un simple discord
mental, pour ces contrarits de got et ces diffrences d'esprit qui ne
sont, selon le mot de Chateaubriand, que le penchant de notre
inconstance et l'inquitude de notre dsir;--et alors il ne faut plus
parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un
rapprochement phmre, n des caprices dsordonns de la passion et
soumis  toutes les vicissitudes des apptits et de l'invitable
satit. Et  mesure que s'allgera le fardeau des obligations
conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais mnages,
puisqu'il est d'exprience qu'un lien se forme  la lgre qui se rompt
 volont, et que plus on divorce aisment, plus on se marie
tourdiment. Ds qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien
provisoire, un engagement  temps, une vente  l'essai, on ne cessera
d'en poursuivre l'abrgement et la rduction. A l'exemple du service
militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq
ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour o il paratra plus simple
et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre socit
s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance lgale du libertinage, 
la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.

Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagr: les moeurs amricaines
nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs
parisiennes!

Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du fminisme
antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les rcriminations sont plus
vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le
mariage parat encore trop svre et trop gnant. C'est pourquoi l'on
travaille  lui enlever, un  un, tous ses caractres essentiels. Dj
l'indissolubilit a disparu de nos lois; et sans la religion, elle
serait peut-tre disparue de nos moeurs. Des crivains ont tourn en
raillerie la fidlit. D'autres ont fait l'loge de l'infcondit. Que
ces thoriciens aventureux russissent  convaincre les tristes humains
que nous sommes, et le mariage aura vcu. Car il serait injurieux et
hypocrite de conserver cette noble appellation  l'union innommable qui
s'ensuivra. Il n'tait qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair,
qui est la cellule essentielle de l'humanit, c'tait de la fonder sur
l'ide du devoir mutuellement stipul et perptuellement respect par
les poux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie
et de suprieure dignit, pour une formule abjecte d'union
intermittente, qui entranerait rapidement l'abaissement de la femme et
la ruine de la civilisation?

Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour
proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la
conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et
l'mancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos
diverses coles rvolutionnaires; et de ce chef, la famille franaise
court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littrature
empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais
mnages en branlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en
faveur de l'union libre risque d'envahir peu  peu les couches profondes
du peuple et de contaminer le proltariat tout entier. Cette forme du
fminisme est donc particulirement redoutable; et je tiens  montrer
qu'elle ne tend  rien moins qu' ruiner la famille ouvrire.

Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction
qui anime les partis rvolutionnaires. Le seul groupement qui leur
importe, c'est le groupement collectiviste, suivant les socialistes,
ou le groupement communaliste, suivant les anarchistes. Les uns et les
autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de
l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un
obstacle  l'indivision et  la socialisation des biens. Et c'est
pourquoi l'union libre, qui dissout la communaut domestique, ferait
bien mieux leur affaire.




CHAPITRE VI

Les doctrines rvolutionnaires et l'abolition du mariage


       SOMMAIRE

       I.--MARIAGE ET PROPRIT.--LEUR VOLUTION PARALLLE.--LA
       RVOLUTION LES SUPPRIMERA L'UN ET L'AUTRE.--POURQUOI?

       II.--S'IL EST VRAI QUE LE MARIAGE ASSERVISSE LA FEMME AU
       MARI.--L'POUSE EST-ELLE LA PROPRIT DE L'POUX?

       III.--POINT DE RVOLUTION SOCIALE SANS RVOLUTION
       CONJUGALE.--APPEL ANARCHISTE AUX JEUNES FEMMES.--APPEL
       SOCIALISTE AUX VIEILLES FILLES.


Dans l'esprit des doctrines rvolutionnaires qui se propagent au milieu
de nous, il ne suffit point  la femme nouvelle de secouer le joug de
la domination patronale et de la supriorit masculine: rien ne serait
fait si elle n'chappait  l'autorit maritale. Son mancipation
intellectuelle et sociale doit avoir pour complment ncessaire
l'mancipation conjugale. N'allez pas croire qu'un anarchiste ou un
socialiste, plus ou moins mari civilement, tienne beaucoup  la
prminence que lui assure le Code civil: vous le connatriez mal. Sans
hsiter, il se frappe la poitrine et crie aux femmes qui languissent
sous le joug matrimonial: Sus aux maris! Votre ennemi, c'est votre
poux! Comment le sexe fminin ne serait-il pas touch d'un si noble
dsintressement?


I

Cette attitude s'explique aisment. Notre droit des personnes, fond sur
l'ide d'obligation, et notre droit des biens, fond sur l'ide
d'appropriation, ont suivi au cours des temps la mme volution. Les
poux d'aujourd'hui se peuvent mme dire l'un  l'autre: _Ma_ femme,
_mon_ mari, comme ils disent des choses qui sont leur proprit: _Ma_
dot, _mon_ champ, _ma_ maison,--bien que les droits _personnels_, comme
disent les juristes, ne puissent tre assimils aux droits _rels_, dont
les consquences sont plus tendues et plus nergiques. Or, tant donn
que les anarchistes et les socialistes excluent les biens matriels de
l'appropriation individuelle, il ne leur est pas permis d'admettre, sans
inconsquence, que les poux s'appartiennent mutuellement, corps et me,
 toujours, en vertu d'un droit exclusif et irrvocable, stipul
respectivement et plac solennellement sous la garantie de la loi.

A la vrit, le Mariage et la Proprit se sont dvelopps
paralllement, en s'levant de la jouissance commune  la possession
privative. Dans les socits infrieures, crit M. Jean Grave, la femme
a toujours subi, de par sa faiblesse physique, l'autorit du mle; ce
dernier lui a toujours plus ou moins impos son amour. Proprit de la
tribu d'abord, du pre ensuite, pour passer sous l'autorit du mari,
elle changeait ainsi de matre sans qu'on daignt consulter ses
prfrences[102].

[Note 102: La Socit future, chap. XXII: _La femme_, p. 327.]

Une trs remarquable profession de foi libertaire intitule Unions
libres,--dont l'auteur anonyme ne serait autre, parat-il, que M. lie
Reclus[103],--confirme ces tristes commencements de l'humanit en termes
d'une srnit hautaine qui rvlent le savant. Rapt, meurtre,
esclavage, promiscuit brutale, tels furent les dbuts de l'institution
matrimoniale, dbuts peu glorieux, mais dont nous n'avons aucune
honte:--plus bas nous avons commenc, plus haut nous esprons
monter[104].

[Note 103: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896. _Les hommes
fministes_, p. 828.]

[Note 104: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 3-4.]

Puis, la moralit s'purant, la socit se disciplinant, on vit peu 
peu la polyandrie et la polygamie,--que j'appellerais volontiers le
communisme sexuel,--disparatre des pays civiliss. En mme temps que
les biens cessent d'tre communs, les femmes cessent d'tre communes; en
mme temps que la proprit prive se constitue et se gnralise, on
voit apparatre partout le mariage monogame avec ses liens de filiation
certaine, avec la transmission d'un nom patronymique et la dvolution de
l'hritage paternel aux enfants. Dsormais, le christianisme aidant, la
distinction du mien et du tien s'tendra aux personnes et aux choses.
Car le mariage n'est pas seulement l'union de deux tres, de deux
destines, de deux vies, mais aussi un rglement de biens, un contrat
d'affaires, une constitution de patrimoine; et par ce ct pcuniaire,
il touche de plus prs encore  la proprit. Si bien que M. Gabriel
Deville, dont j'aime  citer la pense socialiste, a pu dclarer que
l'utilit du mariage rsulte de la structure conomique d'une socit
base sur l'appropriation individuelle. Et un peu plus loin: Le mode
de proprit transform, et aprs cette transformation seulement, le
mariage perdra sa raison d'tre[105].

[Note 105: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
scientifique, p. 43.]

Avis  ceux de nos compatriotes qui ont le bon esprit de tenir au rgime
de l'appropriation prive et de lui attribuer le mrite d'avoir tir, 
la fois, les personnes et les biens de la confusion et de la promiscuit
du collectivisme primitif: ils doivent se dire que, la proprit abolie,
c'en est fait de la famille et du mariage. Car il n'est point de famille
sans foyer; et qu'est-ce que le foyer, sinon la maison paternelle et
quelque coin de terre soustraits, au profit d'un mnage,  l'indivision
universelle? A vrai dire, le foyer est le noyau de tout patrimoine et
comme la matrice mme de la proprit. Quant au mariage, comment le
maintenir sans inconsquence aprs avoir supprim tout droit privatif
sur les choses? Comment permettre  l'homme d'accaparer la femme, et 
la femme d'accaparer l'homme, quand on refuse  un citoyen la possession
exclusive d'une masure entoure d'un verger ou d'un champ? Que notre
droit soit plus plein, plus entier, plus dominateur sur les choses que
sur l'tre auquel nous avons uni notre destine; que le mot proprit,
appliqu au droit que les poux ont l'un sur l'autre, soit violent et
inexact: cela est de toute vidence. Un fait reste nanmoins: c'est 
savoir que les socits humaines ont suivi la mme voie pour
soustraire,--non sans peine,--les biens  l'indivision communiste et les
personnes  la promiscuit sexuelle. En somme, il y a eu progrs
parallle dans l'volution du mariage et de la proprit.

Et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne peut s'attaquer  la
proprit sans s'attaquer plus ou moins au mariage: ce qui nous fait
dire que, la fidlit conjugale tant la consquence d'un droit privatif
de l'poux sur son conjoint, lorsqu'on supprime tout droit individuel
sur les choses, on est amen forcment  supprimer tout droit individuel
sur les personnes. Saint-Simon et Fourier n'ont point chapp  cette
logique des ides: leur communisme se complte du libre amour. De mme,
avec une belle unanimit, les anarchistes et les socialistes
d'aujourd'hui appellent de tous leurs voeux l'abolition du mariage et
l'avnement de l'union libre. Sous quels prtextes? C'est ce que nous
allons voir.


II

Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis
que la rapine, prenant assiette et consistance, devint proprit, peu 
peu le rapt se consolida en mariage[106]. Malgr toutes les
attnuations du progrs, l'oppression de la femme marie est une
survivance de l'esclavage antique. Exagrons-nous, se demande l'auteur
des _Unions libres_, en disant que la femme est toujours une captive? De
par le Code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres
Franais? Devant le public assembl et les reprsentants de la lot, par
une dclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie
et son honneur en la possession d'un homme, tenu dsormais  donner sa
protection,--terme trs vague,--en retour de l'obissance,--terme trs
net,--qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre
possession de sa personne[107]. L'ide n'est pas neuve. Nous lisons
dans un _Catchisme du genre humain_ publi au commencement de la
Rvolution, que le mariage est la proprit de la femme par l'homme,
proprit aussi injuste que celle des terres; et son auteur y rclame,
en consquence, le partage des biens et la communaut des femmes.

[Note 106: _Unions libres_, p. 8-9.]

[Note 107: _Eod. op._, p. 19.]

Il est donc de l'essence du mariage, suivant la doctrine
rvolutionnaire, d'assujettir l'pouse  l'poux. Non que cette
institution fasse peser sur toutes les femmes une autorit galement et
ncessairement dprimante. L'crivain libertaire, que nous avons dj
cit, en convient avec franchise: Nous reconnaissons hautement que,
dans les mariages contracts sous les auspices de l'autorit civile, il
est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est
plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons
d'imiter. Seulement, cette concession faite, il affirme qu'il n'est
amiti vritable, qu'il n'est grand amour qu'entre gaux; que la
contrainte aboutit  la rvolte et la subordination 
l'insubordination. Et plus loin il ajoute: Nous supposons comme
dmontre l'entire et complte quivalence des deux facteurs de la
famille[108].

[Note 108: _Unions libres_, p. 20 et 22.]

Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contractent et dans la
famille qu'ils fondent, l'homme et la femme, sans jouer le mme rle,
remplissent une fonction d'gale importance. Socialement parlant, ils
quivalent. Et mme, selon le plan chrtien, l'quation conjugale doit
se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime rciproque, en
une vritable unit: _Duo in unum!_

Il est vrai que le Code prescrit l'obissance  la plus faible, la
protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de
cela. Faites que dans la socit conjugale personne ne veuille cder, et
la vie commune devient impossible. Point de mnage, point de famille,
sans une hirarchie tempre par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas
confondre l'autorit avec la tyrannie, ni la puissance tutlaire du mari
avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi
civile ne permettent point de pareils excs de pouvoir. Que des hommes
indignes s'en rendent coupables, c'est possible.

Mais, de grce, n'imputons pas  la loi les mfaits de ceux qui la
violent! Lorsqu'un poux outrage ou maltraite l'autre, la justice doit
intervenir en faveur de la victime.

Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le propritaire de sa
femme. Malgr leur volution parallle, le mariage et la proprit
n'engendrent ni mmes effets ni mmes pouvoirs. Si les poux se doivent
l'un  l'autre, en vertu de leurs engagements rciproques, respect,
amour et fidlit, si mme la monogamie chrtienne suppose, de conjoint
 conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement
pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur
la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec
le domaine absolu qu'un propritaire a sur son mobilier ou son jardin.
L'minente dignit de la personne humaine s'oppose  une aussi
injurieuse assimilation. Toutes les lgislations chrtiennes distinguent
les droits personnels des droits rels. L'homme et la femme peuvent
s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de proprit. C'est donc
commettre un grave excs de langage, auquel les lois, les ides et les
usages donnent un gal dmenti, que de prtendre, comme l'cole
rvolutionnaire s'obstine  le faire avec complaisance, que le droit du
mari sur la femme et le droit du chasseur sur son chien sont les
manifestations d'une seule et mme _potestas habendi_.

Et puis n'oublions pas que les droits, dont les poux disposent l'un sur
l'autre, sont rciproques. Le mariage est un change de promesses et
d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition
de lui-mme. Les conjoints sont lis par un mutuel serment. On peut donc
dire, en un certain sens et  dfaut de mot plus prcis, que, cranciers
et dbiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se
sont donns  toujours. Et cette alination solennelle, de leur libert,
de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car
c'est par ce don irrvocable de l'poux  un tre de son choix, par
cette foi jure qui les unit  perptuit, que le bon vieux mariage se
distingue du pur libertinage, o les amants de rencontre se donnent et
se reprennent, sans crmonie, au hasard des passions du moment.


III

D'autres publicistes rvolutionnaires ont le mariage en haine, parce
qu'en perptuant la famille, il imprime  la classe possdante, comme
dit M. Gabriel Deville, son caractre hrditaire et dveloppe ainsi ses
instincts conservateurs. Point de rvolution effective, point
d'indpendance durable, avec cette pratique des unions consacres par
les autorits civiles et religieuses, qui discipline et soutient la
socit contemporaine. Si, par contre, on cessait de mpriser les
filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant n hors
mariage comme l'enfant lgitime, la libert des relations sexuelles
s'tendrait au dtriment du mariage. Et cette barrire emporte,
famille et proprit se dissoudraient facilement dans le collectivisme
de l'amour et des biens.

Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des
anarchistes, qu'une brche insuffisante faite  la citadelle bourgeoise.
Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumire. Qu'on se hte
donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont
lies l'une  l'autre par les noeuds multiples des intrts et des
habitudes, l'amour cessant, beaucoup hsitent  les rompre et n'essaient
mme pas de se reprendre. Si l'indissolubilit du mariage n'existe plus
en droit, elle se maintient en fait, assez pour tayer toute notre
organisation sociale. Et c'est un grand malheur[109].

Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espre bien que par la fissure du
divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons
exprimes,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La
famille lgale a reu le coup fatal du jour o le lgislateur a d
enregistrer les cas o elle pouvait tre dissoute. Quoi de plus
naturel, d'ailleurs? Deux individus, aprs s'tre aims un jour, un
mois, deux ans, peuvent se prendre d'une haine  mort: pourquoi
enchaner ces malheureux pour la vie, quand il est si simple de tirer
chacun de son ct[110]?

[Note 109: GABRIEL DEVILLE, _Le Capital de Karl Marx_, pp. 42 et 43.]

[Note 110: JEAN GRAVE, _La Socit future_, chap. XXII: La femme, pp.
332 et 333.]

Mais cette brche pratique dans la prison conjugale ne suffit pas  nos
hardis novateurs: mieux vaut la dmolir. Il est vrai que le relchement
progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres,  la
grande joie de M. Jean Grave. Dj, si nous l'en croyons, la vogue du
mariage religieux est en baisse. M. le Cur perd de son prestige. Sauf
quelque grue qui veut taler sa toilette blanche ou l'hritier qui veut
se concilier les bonnes grces de parents  hritage, peu de personnes
prouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se
dguise en dehors des jours de carnaval. Et aprs ce gracieux
panchement d'esprit anticlrical, l'crivain anarchiste constate avec
la mme satisfaction que l'charpe de M. le Maire n'est pas tenue en
plus grand respect. Quant  la sanction lgale, si l'on voulait faire
le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait
bien que tous les mnages ont pass par la mairie; mais, en examinant
d'un peu prs, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu,
sans tambour ni trompette, les noeuds lgaux pour en former d'autres
sans aucune conscration officielle. D'o cette consquence, dont notre
auteur se flicite; que l'opinion publique commence  trouver l'union
librement consentie aussi valable que l'autre[111]. Encore un peu de
temps, et elle se fera respecter en pntrant dfinitivement dans les
moeurs. Ce jour-l, mariage, hritage et proprit s'effondreront sans
retour. Et la socit nouvelle sera fonde.

[Note 111: _La Socit future_, pp. 331 et 332.]

Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne
sait. Un point certain, c'est qu'unis pour dtruire, les
rvolutionnaires auront peine  s'entendre pour reconstruire, les uns
tirant  droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres
tirant  gauche vers la dictature absolue du proltariat. Ce
dissentiment irrductible nous prsage quelques durs moments  passer.
Et dire que ces gens aperoivent galement le parfait bonheur 
l'extrmit des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent
d'entraner la multitude!

En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conqute de la
femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la
rvolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous dclare
vertement que ceux qui lui font esprer son mancipation dans la
socit actuelle mentent effrontment[112]. Au nom des socialistes, M.
Benot Malon nous assure, avec plus de politesse, que la femme et le
proltaire, ces deux grands opprims collectifs de l'ordre actuel,
doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera
commun leur triomphe[113].

[Note 112: _Ibid._, chap. XXII, p. 339.]

[Note 113: _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, p. 369.]

Mais cette rvolution, qui doit faire le bonheur de la femme,
sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle nigme. Dans les deux
camps rvolutionnaires, on redouble de prvenances et de promesses 
l'gard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhtorique
pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. Eh! ma belle,
coutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le
vtre, c'est l'panouissement de l'individu tout  la joie de vivre et
d'aimer dans la libre nature, c'est l'avnement de l'Harmonie et de
l'Amour entretenus par la libert et la mutuelle confiance. Alors, fire
et libre, l'gale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras,
dans toute la beaut du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois
avec nous[114]. Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter.
Les femmes vont moins, semble-t-il,  l'anarchie qu'au socialisme. Dans
l'enqute qu'il a mene pour tablir la _Psychologie de
l'Anarchiste-Socialiste_, M. Hamon n'a reu, en rponse  son
questionnaire, que quatre adhsions fminines sur un total de cent
soixante-dix lettres environ,--et pas une n'manait de femmes
franaises[115]. Cette abstention est peu encourageante.

[Note 114: _La Rvolte_, n 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.]

[Note 115: _Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste_, p. 23 et p. 273,
note 1.]

Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste
Benoit Malon s'adressait de prfrence aux filles non maries, que le
prjug cruel et bte croit fltrir du titre de vieilles filles. Ces
innombrables sacrifies, victimes des fatalits sociales, ne sont-elles
pas les plus mritantes? Qui dira jamais ce que leur clibat fait
perdre aux hommes, de bonheur,  la socit, de dvouement,  la race,
de perfectionnements physiques et moraux? Et avec motion, le brave
homme leur criait: Venez  nous, vous qui souffrez surtout de ne
pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hter le jour des grandes
rparations o toutes les forces, toutes les beauts affectives de
l'humanit s'panouiront dans le bonheur et le devoir universaliss;
venez prendre votre place dans l'arme grossissante de l'mancipation
humaine[116]. Mais jusqu' prsent, les vieilles filles prfrent
entrer en religion.

[Note 116: _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, p. 368.]

Au total, quelque sduction que dploient les enjleurs, l'immense
majorit des femmes rsiste  la propagande rvolutionnaire. Il faut
pourtant dmolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses
colonnes, on s'acharne, de part et d'autre,  l'branler. Instrument
d'assujettissement pour la femme, fondement de l'hritage pour la
famille, voil dj deux raisons de l'excrer. Ce n'est pas assez: on le
voue au mpris des grandes mes, sous prtexte qu'il abreuve les
conjoints de honte et d'ignominie. Il est vnal!

Voulez-vous connatre toutes les consquences dommageables des unions
actuelles,--ce que Benot Malon appelait les nuisances du mariage: je
les rsume.

On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinits de
complexion et de temprament;--et la slection de l'espce en souffre.
Les filles sans dot, condamnes  une virginit solitaire, sont sevres
de la vie  deux;--et la reproduction de l'humanit en souffre. Les
questions d'argent, de position, de convenance, font gnralement du
mariage un maquignonnage plus ou moins dloyal;--et l'honntet en
souffre. La femme est domestique au profit du mari et maintenue par la
loi dans une infriorit dprimante;--et la libert en souffre. Les
codes et les moeurs ont creus entre les enfants naturels et les enfants
lgitimes de profondes ingalits de droit, de condition et de
traitement;--et la fraternit en souffre.

Conclusion: il n'est que temps de rendre  l'amour qui console, embellit
et rgnre, la souverainet qu'il doit exercer dans les relations des
sexes;--et la flicit s'panouira sur le monde.

En toutes ces questions, nos moralistes rvolutionnaires sont prodigues
de beaux lans et de saintes colres. On m'en voudrait de n'en point
donner ici quelques chantillons.




CHAPITRE VII

Morale anarchiste et morale socialiste


       SOMMAIRE

       I.--MORALE ANARCHISTE: L'MANCIPATION DU COEUR ET DES SENS;
       LA LIBRATION DE L'AMOUR; L'APOLOGIE DE L'INCONSTANCE.

       II.--MORALE SOCIALISTE: LA SUPPRESSION DU MARIAGE; LA
       RHABILITATION DE L'INSTINCT; L'AFFRANCHISSEMENT DES SEXES.

       III.--NOCES LIBERTAIRES.--LA SOUVERAINET DU
       DSIR.--UNANIMIT DES CONCLUSIONS ANARCHISTES ET
       SOCIALISTES EN FAVEUR DE L'UNION LIBRE.

       IV.--NE PAS CONFONDRE L'INDPENDANCE DE L'AMOUR AVEC LA
       COMMUNAUT DES FEMMES.--ILLUSIONS CERTAINES ET DCEPTIONS
       PROBABLES.


I

Il est bien entendu que, loin d'tre la consquence d' attirances
rciproques qui jettent deux tres dans les bras l'un de l'autre, la
plupart des unions sont subordonnes  des combinaisons de fortune, 
des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intrt machines
souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle
sorte que le mariage est rduit, comme dit M. Sbastien Faure,  un
contrat parchemin dont les articles sont tout et le signataire  peu
prs rien. Tel se marie pour faire une fin, tel autre pour redorer son
blason; celui-ci pour payer son tude, celui-l pour relever son crdit.
La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu' l'ouvrier
qui ne recherche une bonne ouvrire, ayant en main un mtier lucratif.
Bref, la femme est pouse non pour elle-mme, mais pour son apport.

Et que les hommes ne rpliquent point qu'aujourd'hui les jeunes filles
sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le
moyen de prvenir leurs dsirs ou du moins de pourvoir  leurs besoins.
On leur rpond que l est le mal. Se marier, c'est pour la femme se
vendre contre la table et le logement; et ce trafic est un avilissement.
Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on
ne se recherche, on ne s'unit que par intrt. Le mariage est un march
qui ne va point sans marchandage. Et voici la conclusion trs grave
qu'en tire l'crivain anarchiste dj cit: Puisque, au lieu de se
donner sans condition, sans calcul, sans arrire-pense, suivant
l'impulsion naturelle des affinits instinctives, chacun des deux
conjoints compare ce qu'il vend  ce qu'il achte et ne consent  donner
qu' la condition de recevoir,--neuf fois sur dix le mariage n'est, 
proprement parler, qu'une forme spciale et respecte de la
prostitution[117].

Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que
l'anarchisme. Pour M. Gabriel Deville, le mariage n'est, dans son
ensemble, que la prostitution par devant le maire, puisqu'au sens
lmentaire du mot, la prostitution consiste dans la subordination des
rapports sexuels  des considrations financires[118].

[Note 117: _La Douleur universelle_, chap. VI, p. 318.]

[Note 118: _Le Capital de Karl Marx_, p. 43-44.]

Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est frquemment
l'occasion d'unions mercantiles o l'esprit de lucre touffe l'esprit de
famille. Ne dfendons point ce qui est indfendable. Est-il dmontr,
pour cela, que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A
qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient
ncessairement inconvenants, et ceux de raison absolument
draisonnables?

Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux
obligations de la vie, aux besoins de la famille,  l'avenir, aux
enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprvoyance mme; il hypnotise,
endort et aveugle les plus senss. Point de sagesse qui tienne contre
les sophismes de la passion et les emportements du coeur et des sens.
Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop
enclins  les oublier, aux ralits de l'existence et aux charges du
mnage! S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer
violemment ceux qui se proccupent de pourvoir en mme temps  ceci et 
cela? Il est vident que, si l'humanit n'tait pas condamne aux soucis
du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs.
Lorsque la Rvolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au
pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique,
elle emplira nos assiettes et nos verres  chaque repas, alors seulement
nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs
dsintresss du pur amour. Jusque-l, notre vie sentimentale sera
forcment traverse de viles proccupations d'argent.

Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages
d'intrt, ne trouvent grce devant les tendres scrupules de nos grands
rformateurs. Se marier, mme sans dot, c'est se lier, et partant se
diminuer. Qu'une alliance soit conclue, ft-ce sous l'impulsion la plus
spontane du coeur, devant M. le Cur ou seulement devant M. le Maire,
le pacte conclu et l'obligation cre font dgnrer l'amour en
servilit.

Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mmes fins.

On a pu lire dans la _Freiheit_, la feuille la plus exalte du parti
libertaire, qui a t longtemps dirige par le compagnon Most, ce
programme des merveilles de la Commune  venir: Il est vident que la
femme, rellement affranchie aussi bien que l'homme, dispose de son
libre arbitre de la manire absolue. L'amour s'est affranchi de la
prostitution; le mariage renonce  la bndiction de l'glise ainsi
qu'au sceau de l'tat; il est uniquement bas sur les sentiments et les
inclinations de ceux qui forment les communauts sexuelles; la famille
en arrivera insensiblement  faire place  de plus vastes associations
d'humains fraternisant ensemble[119]. Et donc, plus de mariage
religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat.
C'est aussi l'idal de l'auteur des _Unions libres_, qui dclare avec
fiert que l'amour mprise et refuse tout autre rpondant que
lui-mme. Plus de liens, plus de cautions. C'est une utopie que de
minuter la sincrit sur papier timbr[120].

Du reste, le mariage transforme  la longue les amants les plus
passionns en compagnons de chane, comme dit M. Jean Grave. Sans
parler des esprances dues, l'habitude, l'indiffrence, la satit,
l'ennui, ne tardent pas  disjoindre les coeurs que la loi a unis pour
la vie[121]. On se nglige, on se dispute. L'homme devient un bourru
malfaisant et la femme un vrai dmon. Le mariage tue l'amour.

[Note 119: _La Freiheit_, n du 24 mai 1881.]

[Note 120: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 24.]

[Note 121: _La Socit future_, _eod. loc._, p. 336-337.]

Il faut voir M. Sbastien Faure prendre en piti le prosasme nervant
des unions rgulires! De quoi parle-t-on entre poux? Des domestiques,
des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive  faire et  scher,
de la pluie et du beau temps, des chemines qui fument, d'une mdecine 
prendre ou des notes  payer. Quelle platitude! Plus de propos galants,
plus de conversation amoureuse. Le coeur de la mnagre n'est plus mu
que par la peur de laisser brler son rti. Proccupations ridicules!
Existence stupide et froide! Les poux sont les fonctionnaires du
mariage. L'obligation de la vie commune les dprime et les avilit.

Que faire pour les sauver d'eux-mmes? Leur assurer l'indpendance, la
varit des choix et des liaisons, et les rendre  l'amour qu'ils ont
reni et perdu. L'union libre est la condition essentielle de
l'mancipation suprme. La libert de la pense n'est point complte
sans la libert du coeur. De mme que l'esprit, l'amour ne doit
connatre ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on
n'aime plus, s'engager  l'aimer toujours et promettre de ne jamais en
aimer un autre, surveiller ses sens et matriser sa chair, voil des
assujettissements insupportables dont la barbarie gale l'absurdit. Le
mari n'a pas seulement jur d'aimer la mme femme, il s'est interdit le
droit de dsirer les autres que son mariage a plonges dans une sorte de
veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement
promis d'appartenir toujours au mme homme, elle a pris aussi
l'engagement de se refuser  tous les autres, pour lesquels ses charmes
doivent ne pas exister. De si cruelles anomalies rvoltent et serrent
le coeur de M. Sbastien Faure. Et voyez les suites: dfiance, jalousie,
astuce, soupon, querelle, hypocrisie. La vie commune devient un
perptuel mensonge[122]. Notre mariage est une prison, d'o les forats
ne peuvent s'vader que par l'adultre avec tous ses risques ou par le
divorce avec tous ses ennuis.

[Note 122: _La Douleur universelle_, pp. 320 et 321.]

Ds lors, point de crmonie nuptiale, ni  l'glise ni  la mairie;
point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements,
point de chanes. Toutes ces formalits assujettissantes sont
inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus
d'alliance conclue ni devant un prtre, ni devant une autorit
quelconque, pas mme devant nos concierges. Il ne faut plus mme de
mnage durable. L'inconstance est une loi de nature.

Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sbastien Faure tient  nous
faire observer que les mmes inconvnients rsultent des unions
lgales et illgales, des mnages rguliers et irrguliers. Ces
dernires unions ne sont, en dfinitive, que de vritables mariages
auxquels fait dfaut la sanction civile et religieuse; car la
cohabitation, la communaut des intrts, les habitudes ancres et
surtout la naissance des enfants, par les responsabilits et les devoirs
qu'elle impose au pre et  la mre, crent  la longue, entre ceux-ci,
des liens moraux tout aussi forts que les chanes forges par la Loi ou
l'glise[123]. Or, tout lien, quel qu'il soit, est immoralit et
folie. Pourquoi? Parce qu'il est en absolue contradiction avec notre
nature mobile, inconstante, capricieuse. M. Sbastien Faure s'en
explique avec un sang-froid dpourvu de toute pudeur; et, quelque
blessante que soit sa thse pour des oreilles honntes, il est bon d'en
citer quelques extraits pour montrer o veulent en venir les logiciens
de l'amour libre: On ne peut pas plus rpondre de son coeur que de sa
sant. Notre moi se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais
identiques  nous-mmes... La nature, essentiellement lectrique, ne
saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine;
la nouveaut, toujours attrayante, nous sduit par ses inconnus chargs
de grisantes promesses... Il n'est peut-tre pas un sentiment plus
versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie
frquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence,
sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mmes prunelles qui la
tiennent panouie, et il est extrmement rare que ce soient les doigts
chris de la mme enchanteresse qui la cueillent  chaque renouveau...
Le dsir ne s'alimente que de varit et la passion ne vit que de dsir;
or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation  mort... Il
est draisonnable de garantir solennellement la fixit de nos
sentiments[124]. Ces citations nous remettent en mmoire le jugement
que le compagnon Charles Malato a port un jour sur le compagnon
Sbastien Faure: Il serait parfait, s'il consacrait aux questions
d'urgence immdiate le quart du temps qu'il emploie  formuler ses
syllogismes ou  pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc
cesseras-tu d'tre le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le
Danton[125]?

[Note 123: _La Douleur universelle_, p. 316, note 1.]

[Note 124: _La Douleur universelle_, pp. 318 et 319.]

[Note 125: _De la Commune  l'Anarchie_, 2e dit., p. 256.]

Au fond, l'union libre est pleinement conforme  l'tat de nature qui
est le rve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu
comme s'accouplent les btes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font
des visites et les suspendent, se rapprochent et se quittent: c'est leur
affaire. La socit n'a point le droit de s'occuper des choses du coeur.
Est-ce trop dire maintenant que l'mancipation de l'amour tend, par une
pente invincible,  nous ramener  la pure animalit?


II

Et notez que le socialisme n'chappe pas davantage  la logique de
l'erreur, de la ngation, de la destruction. On ne saurait mme dire
qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de rserve dans ses
conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses
rformes  venir. Engels, que le collectivisme international vnre
comme un de ses plus illustres docteurs, a crit ceci: Quand aura
grandi une gnration d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront t
dans le cas d'acheter  prix d'argent, ou  l'aide de toute autre
puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une gnration de femmes
qui n'auront jamais t dans le cas de se livrer  un homme en vertu
d'autres considrations que l'amour rel, ni de se refuser  leur amant
par crainte des suites conomiques de cet abandon,--quand ces gens-l
seront arrivs, ils se moqueront de ce qu'on aura pens sur ce qu'ils
devaient faire[126]. Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes
les licences.

Bebel, une autre tte du socialisme allemand, a prophtis avec clat
l'avnement d'une libert nouvelle, qu'il appelle la libert de
l'instinct. L'union de la femme avec l'homme sera un contrat priv,
sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de
l'instinct sexuel est chose aussi personnelle  tout individu que la
satisfaction de tout autre instinct naturel. La libert de l'amour
comprendra et la libert de choisir et la libert de rompre. Un lien
antipathique est immoral, puisqu'il contrarie la nature[127]. Tel
est le collectivisme de l'amour; et les livres d'o j'extrais ces ides
ont t traduits  peu prs dans toutes les langues.

[Note 126: _L'Origine de la famille, de la proprit prive et de
l'tat._ Traduction franaise de Henri RAV, p. 110.]

[Note 127: _La Femme et le Socialisme_, chapitre consacr  _la femme
dans l'avenir_.]

Au reste, la plupart des socialistes franais se montrent non moins
favorables aux libres penchants de la femme mancipe. Ils se refusent 
comprendre que, pour la femme marie, l'honntet soit cense rsider
dans la continence, et que l'opinion la fltrisse, lorsqu'elle
succombe, de ce qu'on appelle son dshonneur. Ils constatent avec
affliction que le fait pour la femme de se livrer  celui qu'elle aime
et qui la dsire, sans que cela ait t pralablement affich, publi et
contresign, est un acte des plus tragiques. M. Gabriel Deville ne s'en
tient pas l: il appelle de ses voeux l'ge heureux o, librement, sans
crainte de msestime, filles et garons pourront couter leur nature,
satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont
l'hygine exige le fonctionnement rgulier[128].

[Note 128: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
scientifique, p. 43.]

Enfin, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-mme aucun
mystre de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage
a jou un certain rle dans l'humanit, il a perdu maintenant tout
caractre d'utilit aux yeux de M. Fournire, qui va jusqu' dclarer,
dans la _Petite Rpublique_, que la famille est un simple groupe
d'habitude. L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages
d'aujourd'hui les chanes lgres et fleuries qui, dans l'avenir, seront
l' unique lien des amants. S'adressant  la soeur bien-aime qui
brle de conqurir son indpendance: Va, lui dit-il sur le mode
lyrique, poursuis ta route hroque vers le rachat de ton sexe et la
libert de l'amour. Ta morale, cre-la toi-mme! Somme toute, l'union
libre fait partie de l'vangile rvolutionnaire. La socit socialiste
ne reconnatra qu'un lment d'union entre les amants, l'amour,--le
reste n'tant qu'une comdie destine  parer d'un titre lgal la
prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble. Nous
sommes donc fixs sur l'idal socialiste. Le monde ne sera vraiment
rgnr qu'en ramenant l'union des sexes  la simplicit toute nave et
toute nue des ges d'inconscience. Voil qui ouvre  l'humanit des
perspectives infiniment plus riantes que les obligations austres du
Code civil. Quant aux femmes abandonnes, elles trouveront aisment des
consolateurs[129].

[Note 129: _La Petite Rpublique_ des 8 et 9 avril 1895.]


III

Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions
libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi
stables que les mariages les plus rguliers.  celles-l, il ne manque
qu'une chose: la conscration civile et religieuse. L'auteur des _Unions
libres_ a mme accompli le prodige de mettre une relle dignit dans un
acte si contraire aux ides et aux moeurs rgnantes. Lorsqu'il maria ses
enfants, il fut donn lecture aux assistants d'une dclaration de
circonstance, o la beaut de la forme rehausse l'indpendance
ddaigneuse de la pense. En voici le dbut: Les jeunes couples,
desquels vous tes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non
devant l'autorit civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou
instrument officiel. L'acte est insolite, il peut tre facilement
incrimin; mais ils ont rflchi avant de s'y engager. Et plus loin:
Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore dmode... Nous
nous dispenserons de cette inutile crmonie... Qu'on ne dise pas qu'il
faut accepter l'intervention lgale, sauf  tre confondus avec ceux qui
tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses:
 tromper ou tre tromp, il n'est point de remde. Les garanties
qu'dicte la lgislation actuelle importent peu. L'amour mprise tout
autre rpondant que lui-mme. La dclaration se termine par ces mots:
Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais  nous confondre avec de
vulgaires sducteurs... Femmes, nous dclarons faire rsolument et de
propos dlibr ce que tant de filles sduites, nos soeurs malheureuses,
n'ont fait que par faiblesse, par lgret ou par ignorance[130].

[Note 130: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 1, 21, 22,
23 et 27, _passim_.]

Dans le parti socialiste, galement, il est des mes droites qui
s'effarouchent de la complte libert amoureuse que rvait Fourier, et
du gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne que
les Saint-Simoniens avaient propos. Tel ce brave Benot Malon, qui
assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, le choix
rvocable des intresss, choix libre et bas uniquement sur les
affinits intellectuelles, morales et physiques, mais qui limitait le
libre amour par le devoir moral vis--vis du conjoint et par le devoir
positif vis--vis des enfants. Mais l'amour ainsi limit est-il bien le
libre amour?

Au demeurant, selon l'aveu du mme auteur, tous les rvolutionnaires
admettent que les unions de l'avenir seront fondes sur le libre choix
affectif, et rsiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les
soutiendra plus[131]. Cette concession faite, combien de gens,--en
dehors de ces Volontaires de l'Ide  l'me hautaine et au verbe si
fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir
l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le
commun passera de l'un  l'autre sans hsitation ni scrupule.

[Note 131: _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et
375.]

M. Jean Grave a beau nous vanter l'entente libre de deux tres libres,
et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en
franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix
qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme
mancips, loin d'obir aux viles proccupations de l'existence,
n'interrogeront que leur idal thique et esthtique: il ne parviendra
pas  nous faire oublier combien les unions prives du frein religieux
et des garanties civiles deviendront prcaires et instables. Lorsque la
femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout
le reste; laissons-la donc s'pancher librement! Ds qu'elle est prise
de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter  plat
ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il
n'est pas douteux que, la conscration officielle abolie, les
associations sexuelles seront plus normales et plus unies.

C'est trop d'optimisme, en vrit! O a-t-on vu qu'un noeud se resserre
lorsqu'on le dnoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la
stabilit? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du dsordre?
Pour calmer ces apprhensions, M. Jean Grave nous fait une rponse
admirable: aprs avoir confess que l'homme jeune est port au
changement et  l'inconstance, il nous assure que le propre de l'amour
rel est d'assagir les amants. Laissons donc la nature se corriger
elle-mme.

Mais n'est-il pas  craindre que cette bonne mre mette quelque rudesse
dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une gale
tendresse. En l'absence de tout lien, le moins pris ne sera-t-il jamais
tent de lcher son partenaire? Par suite, les dissentiments ne
deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les
violences plus brutales, et les crimes passionnels plus frquents? A
cela, on rplique, avec un dtachement superbe, que c'est au plus
aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer[132]. Voil,
vous m'avouerez, une bien maigre sret pour la femme! Rgle gnrale:
entre poux, le plus aimant est le plus sacrifi. N'est-ce pas le propre
de l'amour de nous rendre esclave de l'tre aim?

[Note 132: _La Socit future_, pp. 334-338, _passim_].

Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille
chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entrane le
commun des mortels au pire dvergondage. Impossible d'imaginer
conception plus foncirement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus
de paix, plus de foyer. Abandonne au caprice sensuel, la vie devient
l'instabilit mme. On est tonn que le collectivisme n'en soit point
troubl. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et
anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous dclare
que, dans la socit de ses rves, les rapports sexuels seront des
rapports essentiellement privs, bass sur ce qui seul les rend dignes,
sur l'amour, sur le dsir mutuel, aussi durables ou aussi varis que le
dsir qui les provoque[133]. Et si un doctrinaire socialiste ramne
toutes les relations de l'homme et de la femme au dsir,  une crise
d'amour comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'tonner que
les anarchistes renchrissent sur ce thme dsordonn. Dmontrer que la
nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour
comme en toutes choses,  des engagements dont la rupture peut tre
pnible ou difficile; que le dsir est toujours lgitime et que rien,
absolument rien, ne contredit  ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est
partag; dire que les compagnons veulent, avec toutes les liberts,
celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilit ou la fixit des
accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables
ou varies, et que (c'est l'auteur qui souligne) _la fidlit n'est pas
plus une vertu que le contraire un vice_: telle est la srie de vrits
que nous avons mission de propager[134]. Retenons bien cette
dclaration suggestive: La nature est essentiellement capricieuse et
fantaisiste... Le dsir, est toujours lgitime... La fidlit n'est pas
une vertu. Et c'est sur ce sable mouvant--et brlant--qu'on se flatte
de fonder une nouvelle socit! Autant btir sur un volcan.

[Note 133: _Le Capital de Karl Marx_, p. 44.]

[Note 134: _La Plume_, n 97, 1er mai 1893, p. 205.]


IV

De cette indpendance de l'amour  la communaut des femmes, il n'y a
qu'un pas. Nanmoins l'cole anarchiste s'abstient de le franchir: c'est
justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimit que tout est
 tous, elle se refuse  mettre la femme en commun  l'gal d'une
marchandise ou d'un btail. Le journal la _Rvolte_ a publi jadis, sur
ce sujet, une dclaration de principes trs nette qui mrite d'tre
cite. L'anarchie proclame la femme l'gale de l'homme, reconnat son
indpendance, sa plus complte autonomie, jusques et y compris les
choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonne 
aucune formalit,  aucune rglementation. S'unissent ceux qui se
plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils dbattent ensemble,
pour la dure que leur sympathie mutuelle est seule apte  mesurer. Il
n'y a pas de droits de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme;
aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La
confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports,
doivent tre leurs seules rgies. Ces unions seront-elles temporaires?
seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus;  ceux
qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de mme; aux
sympathies de se dcouvrir et de se faire accepter. La seule libert
doit rgler les rapports des sexes[135].

J'ai pourtant l'ide que, si jamais le mariage doit disparatre, l'amour
libre jettera quelque trouble dans les socits anarchiques de l'avenir.
A trop laisser faire la nature, c'est navet de croire qu'on fondera
l'harmonie entre les hommes. Pour une minorit d'unions durables et
pacifiques, le relchement des moeurs et l'mancipation des coeurs ne
manqueront point de produire une forte majorit d'unions passagres et
tourmentes, qui n'enfanteront que dsordre et confusion. Vainement M.
Sbastien Faure nous promet qu'au sein de cette application spontane,
et vritablement libre, de la mystrieuse et harmonique loi d'affinit
des sexes et des individus, la paix et la fraternit s'panouiront sans
effort, en mme temps que s'tablira, de gnration en gnration, la
plus touchante et la plus indestructible solidarit[136]. C'est trop
beau. La passion affranchie est grosse de conflits invitables.

[Note 135: _La Rvolte_, n 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.]

[Note 136: _La Plume_, n 97, 1er mai 1893, p. 205.]

J'en atteste une exprience qui n'a point tourn prcisment  l'honneur
de l'anarchisme; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire
qui fut tent, en 1892 et 1893, par le citoyen Capellaro. Trs dcids 
fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brsil, trente
compagnons environ avaient secou la poussire du vieux monde, confiant
leurs conomies  Puig Mayol, le caissier, qui commena par filer, comme
un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'mouvoir de cette
dconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en
commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun: c'tait
l'ge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les
disputes que les compagnes firent clater entre les compagnons. On eut,
entre frres, des histoires de femmes. Il est crit qu've troublera
mme le paradis anarchiste[137].

[Note 137: J. BOURDEAU, _l'Anarchisme rvolutionnaire_. Revue de Paris
du 15 mars 1891.]

M. Melchior de Vogu a prononc une parole de sagesse le jour o il a
dclar que la guerre serait ternellement invitable, tant qu'il y
aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain. Mme  elle
seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu.
Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on rclame aujourd'hui du
beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour
la Sociale d'assouvir les apptits du corps et les convoitises des sens.
Il est plus facile de dchaner les passions que de les satisfaire.




CHAPITRE VIII

O l'union libre conduirait la femme


       SOMMAIRE

       I.--LA FEMME LIBRE DANS L'UNION LIBRE.--POURQUOI SE
       LIER?--LE MARIAGE TUE L'AMOUR.--RPONSE: ET L'INCONSTANCE
       DU COEUR? ET LA SATIT DES SENS?--POINT DE SCURIT SANS
       UN ENGAGEMENT RCIPROQUE.--ABATTEZ LE FOYER OU DOMPTEZ LA
       PASSION.--LE MARIAGE PROFITE SURTOUT A LA FEMME.

       II.--TRANGE DILEMME DE PROUDHON.--SI LE MARIAGE CHRTIEN A
       RHABILIT LA FEMME.--L'UNION LIBRE ET LES CHARGES DE LA
       VIE.--LES SOUFFRANCES ET LES VIOLENCES DE L'AMOUR-PASSION.

       III.--CRIMES PASSIONNELS.--LES SUICIDES PAR AMOUR PLUS
       NOMBREUX DU CT DES FEMMES QUE DU CT DES HOMMES, PLUS
       FRQUENTS DU CT DES VEUFS QUE DU CT DES
       VEUVES.--EXPLICATION DE CETTE ANOMALIE.--QUAND LA MORALIT
       BAISSE, LE MARIAGE DCLINE.


On vient de voir que, sans aller jusqu' la communaut des femmes et 
la promiscuit des sexes qui en serait la consquence, les deux coles
rvolutionnaires, qui se disputent le prilleux honneur de refondre
notre socit, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul
lien valable: l'amour soutenu et vivifi par le dsir. Anarchisme et
socialisme,--ces deux frres ennemis,--se rencontrent pour donner  la
condition de la Femme nouvelle le couronnement de l'union libre.
L'amour-passion est donc prn, exalt par les hommes, beaucoup plus que
par les femmes. En soi, l'ide n'est pas absolument neuve. Nos
phalanstriens de la premire moiti du sicle affichaient des
opinions fort oses. Le droit  la passion faisait partie du programme
romantique. George Sand a prch, de parole et d'exemple, l'mancipation
de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de
l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'ide
s'affermit et se vulgarise. Des cnacles littraires, elle se rpand
dans les masses du proltariat; elle figure sur les programmes de la
Rvolution sociale et trouve faveur auprs du fminisme avanc.
L'Extrme-Gauche du parti rclame avec fracas l'abolition du vieux
mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer  la femme la
pleine et entire disposition de sa personne. L'esprit nouveau
rpugne aux liens indissolubles, aux serments ternels. Il faut que
toute ma vie m'appartienne! tel est le cri du coeur de la femme
mancipe.

Sans doute, cette fivre d'indpendance n'atteint chez nous qu'un petit
nombre de femmes exaltes. Encore est-il que nos moeurs conspirent  la
propager. Ici et l, dans le monde et dans le peuple en haut et en
bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lzarde. Chaque jour, une
pierre tombe du respectable difice sous les coups ritrs que trop de
gens des deux sexes lui portent inconsidrment, sans se dire qu'ils
risquent d'tre crass sous ses ruines.

Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indiffrence des
autres, nous font un devoir d'examiner de plus prs les raisons
invoques en faveur de l'union libre, en nous attachant de prfrence
aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi
les considrations produites  l'appui d'une si trange nouveaut, il en
est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit
d'noncer. La subtilit spcieuse et paradoxale des premires fait mme
opposition  la crudit franchement cynique des secondes. Il va sans
dire qu'en les exposant tour  tour, nous nous ferons une loi de ne
point manquer au respect qui est d au lecteur.


I

C'est un fait tabli que le divorce,--encore qu'il ait relch
grandement le lien matrimonial,--ne suffit plus aux fministes ardents
et logiques. Ces fougueux librateurs ne se consolent point de ce que la
rupture, la dchirure, qu'il implique, rpugnent souvent aux mes
timores.

Combien restent lis  leur conjoint, par respect humain, par peur, par
lchet, qui s'empresseraient de se reprendre avec allgresse, s'ils
n'avaient  briser avec clat un noeud maudit? Il ne faut plus que des
poux mal assortis passent leur vie  pleurer,  maudire,  expier
quelques minutes d'entranement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber
devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille
soient rivs l'un  l'autre, comme deux forats  la mme chane.

Pourquoi s'engager? Librons l'amour de toute sujtion; mancipons les
poux. Qui peut rpondre de son coeur? Rien de plus naturel que de se
dire: Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq
ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est
l'enfer. Pourquoi nous puiser  mettre de l'ternit dans nos
sentiments? L'infini n'est point accessible  des cratures phmres.
Quelle folie de s'engager  perptuit! Ces grands mots, jamais,
toujours, devraient tre interdits  toute bouche humaine.

On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul
n'a qualit pour s'obliger sous serment  adorer une mme crature pour
toute la vie. Comme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par
force! Il n'est point de loi humaine ni divine qui ait le droit de faire
aux poux une obligation de se chrir. Qui oserait donc rpondre de son
coeur? Les anarchistes, dclare M. lise Reclus, veulent la
suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne
reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la
dignit d'autrui[138]. L'amour pour l'amour! c'est assez. Le temps doit
finir des mariages d'argent, des spculations d'ambition, des marchs de
convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel.
Laissons l'amour s'panouir en pleine libert, sans objecter qu'il peut
tre volage; car on nous rpondrait, comme l'hrone d'un roman
fministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du
dveloppement humain dans sa plus riche diversit[139]. Respecter ses
instincts, tous ses instincts, c'est se respecter soi-mme; et il n'est
pas de devoir plus sacr pour qui veut tre vraiment libre. Telle est,
en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de
l'amour. Librons Eros, afin de rendre  l'union de l'homme et de la
femme sa posie, son dsintressement et sa dignit perdue.

[Note 138: _L'volution, la rvolution et l'idal anarchique_, chap. V,
p. 145.]

[Note 139: _Jude l'obscur_, par Thomas HARDY.]

Ces rveries appellent de suite une simple observation. Que des gens se
trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un noeud
officiel consacr par le maire et bni par le prtre, cela est un
raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument
impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille navets et de
mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels tres
dlicats, romanesques, prcieux, thrs,--pour ne pas dire
vapors,--capables de prfrer l'union libre au mariage, pour tre plus
srs de tenir la crature qu'ils affectionnent, de leur seul amour, d'un
amour toujours jeune et ardent comme  l'instant du premier aveu.
L'union de ces tendres amants tant rvocable  volont, il faudra bien
que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvele,
ravive, par l'lan mutuel du coeur et l'ardeur rciproque et partage
des sens. C'est un tat d'me admirable, mais combien dangereux et naf!
Si quelques individus de choix ou d'exception, comme on voudra, peuvent
s'arranger d'un rgime aussi sublime, une socit qui le mettrait en
pratique ne tarderait pas  en prir. Il est surhumain.

On n'oublie qu'une chose: l'inconstance du coeur et la satit des sens.
L'amour-passion, c'est l'amour-caprice. Il n'obit qu' l'appel de
l'instinct. Ses inclinations et ses gots sont purement anarchistes. Il
nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon trs
mancip, d'humeur changeante, vritable enfant de bohme qui fait ce
qu'il veut et se donne  qui lui plat. N'ayant ni foi ni loi, aucun
scrupule ne l'arrte, nul danger ne l'meut. Il va o le dsir
l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui et mis  feu la
campagne et la ville, si la socit, pour se dfendre de ses coups de
tte, ne lui avait quelque peu rogn les ailes. Ce petit
rvolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le
fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses
caprices sont combattus ou ses avances repousses, il joue avec
dsinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein
 ses intemprances de joli garon. C'est pourquoi le mariage a t
invent, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses
ardeurs sans teindre sa flamme, tel est le problme qui se posera
ternellement  toute socit dsireuse de vivre et de se perptuer. Et
il faut reconnatre que notre vieille institution monogame ne l'a pas
trop mal rsolu, puisqu'elle se maintient, vaille que vaille, contre le
flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.

Les rvolutionnaires des deux sexes auront fort  faire pour la dmolir.
Et cependant le rgne de l'amour libre sera prcaire ou impossible, tant
que le mariage restera en possession des lois et des moeurs. Et c'est
pourquoi nous les voyons s'attaquer avec vhmence  la socit qui le
sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur
tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle ferme,  laquelle
la loi et la religion font une double ceinture de dfense. Il s'agit
donc de la raser. Et  cet effet, les novateurs prchent, et aux mes
confiantes qui brlent d'y entrer, et aux mes dues qui brlent d'en
sortir, la mme doctrine, qui est l'union libre par le libre amour. On
ne saurait tre plus logiquement rvolutionnaire. Impossible de ne pas
voir dans l'affranchissement de la passion une suite directe de ce
dgot de toute discipline, de cette impatience de tout frein, de cette
horreur de toute rgle, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est
le signe de l'individualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de
l'esprit de rvolte.

Tirez maintenant les consquences de cette conception libertaire. Se
ramenant au dsir charnel, l'amour est naturellement phmre. Ds lors,
pourquoi s'pouser  perptuit? L'entranement pass, on se tournera le
dos. Le feu teint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit
bonjour,--sans crmonie. A quoi bon se marier pour se dmarier si vite?
Seulement, dans ce systme, le mariage devient le roman d'un caprice et
l'histoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est
invitable que les conjoints soient dchargs de toute obligation
respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un 
l'autre sans grande rflexion, sauf  se sparer au premier
dissentiment. On se recherchera par apptit, pour les satisfactions de
la bte; et quand la fivre du dsir sera tombe, quand la dsillusion,
qui nat souvent de la frquentation intime, aura teint la flamme dont
brlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera
refroidie, quand le charme de l'attraction passionnelle sera rompu,
Monsieur et Madame se tireront la rvrence, en s'avouant, aussi
poliment que possible, qu'ils ont cess de se plaire.

Avec l'union libre, pas d'avenir, pas de stabilit. Et qui ne voit que
la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et
les incohrences de la passion? On ne btit pas sur le sable, crit Mme
Arvde Barine. Il est parfaitement puril d'essayer de fonder un ordre
quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la
nature, qui avait ses raisons, ait faite phmre. Un ambitieux reste
ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De
sorte qu'il faut,  toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir 
l'amour libre.

Et ds que la socit conjugale n'est plus qu'une union de plaisir,--la
bte l'emportant sur l'esprit et les sens prvalant contre la
raison,--tout se gte, tout s'affaisse, tout s'croule. Plus de dure,
plus d'ordre, plus d'incorruptibilit. L'alliance de deux passions est
un arrangement prcaire et orageux, un feu de paille qui clate, brle
et meurt, ne laissant qu'un peu de cendres que le vent soulve et
disperse. Autant vivre sur une poudrire, s'crie Mme Arvde Barine
que je me plais  citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements
pour l'expression inconsciente des prjugs masculins. Somme toute, un
mnage, d'o l'on a chass l'ide de devoir, ne saurait vivre en paix et
en scurit.

Cela tant, le problme apparat dans toute sa simplicit, et la femme
distingue, dont je viens d'invoquer le tmoignage, l'a encore formul
en perfection: Abattre le foyer ou dompter la passion. Pas de milieu:
il faut choisir entre ceci ou cela, entre l'ordre chrtien ou le
sensualisme libertaire. Au lieu que l'vangile fait des deux poux un
tout indivisible, une seule me, un seul coeur, une seule vie,
l'individualisme rvolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et
indpendantes les deux units passagrement rapproches. Une toile
double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqu l'idal, en
disant qu'il est la parfaite socit de deux coeurs unis. Pour
raliser cette sublime harmonie, loin d'riger le plaisir en culte et la
passion en loi,--ce que Bourdaloue appelle ddaigneusement l'idoltrie
de la crature,--il importe d'assurer pour but  l'union conjugale la
fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honntes gens.

C'est l'honneur du mariage chrtien d'imposer  notre animalit un joug
moral qui la rehausse et la purifie, de faire pntrer le sentiment du
devoir dans l'acte le plus sensuel et l'ide de dvouement dans
l'instinct le plus goste, de dompter, de discipliner notre plus basse
nature par la rgle du don irrvocable de soi-mme  l'poux choisi pour
la vie.

Bien mieux, avec son cortge de garanties, de promesses, de
restrictions, le mariage est une sret pour les deux conjoints, mais
surtout pour la femme. Ne vous rcriez pas! Le mariage associe 
perptuit l'existence et la dignit de l'pouse  l'existence et  la
dignit du mari; il honore, il lgitime, il sanctifie la maternit; il
rattache les conjoints l'un  l'autre par un fil lgal. Et je rpte que
ce lien est plus profitable  la femme qu'au mari; car, tant la plus
faible, elle est plus particulirement intresse  enchaner l'homme 
son sort. A cela, elle gagne la stabilit de sa condition, la scurit
du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre
les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en
souffrir, il n'est point douteux que ses rgles soient bienfaisantes au
plus grand nombre. Est-il sage, est-il prudent, pour satisfaire quelques
exaltes qui touffent dans la prison du mariage, de dmolir l'antique
foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent
paisiblement, heureusement, sous son abri?


II

On a tt fait de nous rpondre que le crime du mariage est de condamner
la femme  n'tre qu'une bte de luxe ou une bte de somme, une chair 
plaisir ou une chair  souffrance, une femme de joie ou une femme de
peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rle
de la femme n'est point chrtienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il
faut avoir l'me despotique des polygames d'autrefois et des Turcs
d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe fminin  cet esclavagisme
honteux. Des Grecs, les plus polics de leur poque, dictrent
l'abominable formule: Mnagre ou courtisane, que nous avons eu la
mortification d'entendre rpter en plein XIXe sicle, comme le dernier
mot de la science sociale et mme rvolutionnaire[140].

[Note 140: _Souvenir du 14 octobre 1882_, Unions libres, p. 15.]

Ces mots de l'auteur des _Unions libres_ font allusion  Proudhon, qui
rvait de ramener la femme moderne  l'alternative troite  laquelle
l'antiquit paenne l'avait condamne. Ou la dpendance de la matrone,
ou la libert de l'htare: il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs
comme aux yeux des Romains, l'pouse devait tre irrprochable. Quant 
l'htare, s'appelt-elle Aspasie, ft-elle la femme la plus cultive et
la plus clbre de son temps, elle n'tait point admise au mariage ni au
gynce. Les anciens ne se souciaient nullement d'une mancipe dans
leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos
socits, o le christianisme a rhabilit le clibat. La femme de notre
temps n'est point force de choisir entre les sujtions de la maternit
et les asservissements de la prostitution. Rien ne l'oblige  acheter
son indpendance au prix du dvergondage. Il reste seulement
qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grce ou  Rome, une
bonne mnagre doit sacrifier souvent ses aises  ses devoirs, et qu'
rechercher la libre jouissance elle perd invitablement le respect des
honntes gens. C'est pourquoi je comprends trs bien qu'une fille
libertaire manifeste peu de got pour le mariage: il est impossible 
une femme, qui tient avant tout  son plaisir et  son indpendance, de
faire une bonne pouse et une bonne mre.

Mais, de grce, qu'on ne dise pas que le mariage chrtien a domestiqu,
avili, dshonor la femme, alors qu'il l'a rhabilite! Qu'on veuille
bien rflchir qu'il n'y avait qu'un moyen de relever le sexe fminin de
la dchance servile, o la polygamie antique l'avait plong: c'tait de
dissoudre les harems, d'manciper les esclaves, et ensuite de dire 
l'homme: Tu choisiras dans ce btail fminin celle que tu prfres pour
la faire tienne  jamais; tu l'lveras  ta dignit, tu l'honoreras 
l'gal de toi-mme. Elle n'est plus ton infrieure, sans qu'elle soit
pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te
complte. Femme de ton choix et mre de tes enfants, elle partagera ta
condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle
t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'me de ton me. Elle
est ta compagne  la vie,  la mort. Voil le langage que le
christianisme a tenu et le prodige que le mariage a ralis. O voit-on
que la femme en ait t blesse ou amoindrie? A chaque pouse, la
monogamie indissoluble donne moins un matre qu'un rpondant
expressment charg, vis--vis du trsor qui lui a t confi, d'un
devoir de garde, de dfense et de protection.

J'entends bien tous les prophtes de la Rvolution dire a la femme: Tu
es la grce, la beaut, le plaisir! Ton me est brle de la soif
d'apprendre, de connatre, de savoir. Instrument des plus dlicates
sensibilits, ton tre aspire au plein panouissement de la vie. Dsire
et palpite comme il te plat! Sois belle, sois libre! Rgne et jouis!

Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paratra
vain, dcevant et cruel! Il semble,  entendre ces grands prcheurs de
libert, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte,
efficacement arme pour la lutte, et que son unique fonction sur la
terre soit de filer ternellement le parfait amour. Quel optimisme
enfantin! Quelle mconnaissance des ralits de la vie! On oublie que sa
nature l'assujettit priodiquement  des misres nervantes; que son
organisme frle et dlicat lui inflige mille soucis et lui impose mille
mnagements; que les charges de la maternit, les maladies, les annes
ont tt fait d'puiser ses forces et de faner ses grces. De toute
ncessit, il lui faut un appui pour les jours d'preuve et les annes
de vieillesse; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi
troitement que possible  la destine du mari. Est-ce fortifier une
plante que de briser le tuteur qui la soutient?

Si encore cette libration de l'amour pouvait assurer le bonheur aux
amants dans les annes de force et de jeunesse! Mais que de difficults
pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goter la batitude de
vivre! Point de flicit parfaite sans un amour partag; et le sera-t-il
toujours? Lors mme que cette correspondance affective s'tablit entre
deux coeurs, qui oserait dire ce qu'elle durera? De l, entre les
constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs
invitables. Il ne suffit pas de se dbarrasser de toutes les
conventions mondaines pour s'affranchir de son coeur. Il ne suffit pas
d'tre une femme sans prjugs, pour tre vraiment libre. Aprs s'tre
libre de tout ce qui la gne, elle sera encore esclave de ses
instincts, de ses sens, de l'amour lui-mme, dont les chanes ne sont
pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s'apprter 
souffrir. Sous la signature d'tincelle, Mme de Peyronny a crit cette
mlancolique pense: L'amour est comme une auberge espagnole: on n'y
trouve que ce qu'on y apporte. La religion fait des saintes; l'amour ne
fait que des martyres[141].

Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les crivains
rvolutionnaires n'ont pu s'empcher de se la poser. L'amour
cessera-t-il jamais d'tre li  de grandes souffrances? C'est
l'excellent Benot Malon qui s'adresse  lui-mme cette interrogation
pnible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner
plus qu'il ne reoit? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aim, finit
toujours par en souffrir. D'o il suit que le vritable amour est frre
de la douleur. Il faut en faire son deuil: la Sociale elle-mme ne
supprimera point cette sujtion affligeante que Malon tient, fort
sensment, pour une fatalit naturelle que nulle rnovation ne fera
entirement disparatre[142].

[Note 141: _La Femme moderne._ Revue encyclopdique du 28 novembre 1896,
p. 858.]

[Note 142: _Le Socialisme intgral_, t. I, chap. VII, p. 372.]

L'amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partag ou non, ne se fait point
faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige
 lui-mme. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens
qu'on adore follement. L'amour-passion est atroce. Il ne connat point
l'indiffrence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se
dvore pas lui-mme, il dvore l'tre aim, et avec rage. La passion est
si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspr
s'emporte jusqu' tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.


III

A ce propos, les statistiques tablissent que le nombre des hommes, qui
s'en rendent coupables, est de quatre  cinq fois suprieur  celui des
femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par
amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur
l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernire
supriorit tiendrait  ce que l'amour, chez le sexe masculin, obit 
des mobiles moins dsintresss que chez le sexe fminin. La passion
goste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la
femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison
de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du
bien-aim n'veillent chez la femme que douleur et dsespoir. Vivre l'un
sans l'autre lui parat impossible; et, par apprhension de l'existence,
elle se jette dans la mort avec fermet, presque avec ivresse.

Par contre,--ceci soit dit  l'honneur des hommes,--au lieu que
cinquante maris se tuent aprs la mort de leur compagne, les douleurs du
veuvage n'oprent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la
conclusion de M. Lombroso) que les mmes cratures, qui se rfugient si
facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup
moins d'empressement  se supprimer lorsqu'elles perdent leur poux.
Cette constatation n'a rien qui doive nous tonner.

Grce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considration et
reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste
intact. Elle y vivra peut-tre plus maigrement que du vivant de son
mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est l
qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creus dans
la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.

Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'croule. C'est
la misre noire. La loi, dont on a rpudi l'appui, ne vient plus au
secours de l'abandonne. Les liens de chair, nous en un moment de
fougueuse tendresse, sont rompus sans misricorde. Isole, dsespre,
sans ressources, sans dfense, incapable de se protger par sa propre
force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les
tentations qui l'assigent, la pauvre survivante ne croit plus  la
possibilit de vivre et prend la rsolution d'en finir. Qu'on supprime
toutes les srets conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec
l'union libre gnralise, on verra les suicides passionnels se
multiplier lamentablement. C'est grce au mariage que la veuve se
rsigne  vivre. Si grande, au contraire, est la dtresse des victimes
de l'amour libre, qu'elles lui prfrent la mort. Conclusion: pour la
femme, pour la mre, la scurit vaut mieux que l'indpendance.

Et maintenant, dtruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez:
croyez-vous que les mnages seront plus unis, plus heureux, plus
honntes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extrieurs seront
moins encombrs? Pouvez-vous affirmer que vos femmes mancipes ne
mettront jamais le libre amour aux enchres publiques? Pouvez-vous
assurer que la femme, prive des garanties du mariage, sera moins
assujettie, moins exploite, moins vnale, moins bte de somme ou moins
bte de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les
souteneurs se convertir? Si le libertinage dborde dans les grandes
villes, n'est-ce point prcisment que le mariage y est de moins en
moins honor, de moins en moins pratiqu? Vous nous jetez au visage
toutes les plaies conjugales, mais elles sont vtres. Nos moeurs
deviennent anarchiques parce que votre esprit rvolutionnaire s'est
gliss entre l'homme et la femme, parce que les poux sont ports de
plus en plus  n'accepter de leur union que les plaisirs,  rpudier
leurs devoirs,  mconnatre leurs obligations. Ils ont perdu le sens du
mariage chrtien. Ayez donc la franchise de les reconnatre pour vos
disciples, car ils vous font honneur! Ils se librent de toutes leurs
charges, ils trahissent tous leurs engagements. Dmolissez donc la
dernire digue qui protge la famille contre l'envahissement des
mauvaises moeurs; et quand le vice aura submerg la pierre sacre du
foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les
relations sexuelles, on verra la femme humilie, meurtrie, opprime,
avilie, retomber dans cette misre o le christianisme l'avait trouve.
Que si (je le veux bien) les plus fires, les plus vaillantes, les plus
fortes chappent  cette ignominie, la masse redeviendra ncessairement
ce que le pass l'a connue: chair  souffrance ou chair  plaisir,
comme vous dites; et, pour la honte de l'humanit, la femme ne sera plus
(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.




CHAPITRE IX

Les scandales et les mfaits, du libre amour


       SOMMAIRE

       I.--REVENDICATIONS INNOMMABLES.--CE QUE SERA L'UNION
       FUTURE.--LA LIBERT DE L'INSTINCT--LA RHABILITATION DU
       LIBERTINAGE.--LA FEMME DEVENUE LA FILLE.

       II.--LES CHANES DU MARIAGE.--PLUS D'ENGAGEMENTS SOLENNELS
       SI LA VIE DOIT TRE UN PERPTUEL AMUSEMENT.

       III.--SUS AU MARIAGE! SUS  LA FAMILLE!--CITATIONS
       DMONSTRATIVES.--LES DESTRUCTIONS RVOLUTIONNAIRES.

       IV.--DERNIERS GRIEFS.--LES NUISANCES DE L'UNION LIBRE--LE
       MARIAGE PEUT-IL DISPARATRE?--APPEL AUX HONNTES GENS.


Il est rare que l'homme s'arrte  mi-chemin d'une ide fausse, surtout
lorsqu'elle lui permet de donner carrire  ses apptits sensuels.
L'union libre nous en est un exemple. Non contents de plaider
subtilement en sa faveur, certains crivains, librs de tout scrupule
et rsolus aux pires audaces, revendiquent, avec une crudit cynique,
l'mancipation des sens et la libert de l'instinct. Avec ces
publicistes,--anarchistes pour la plupart,--qui poussent l'ide du libre
amour jusqu' ses consquences les plus effrnes, la discussion est
inutile. Il suffit d'exposer, mme avec discrtion, leurs sophismes et
leurs paradoxes, pour que ceux-ci veillent dans l'me des honntes
femmes tout le mpris et toute la rancoeur qu'ils mritent.


I

On connat le mot de Saint-Just: Ceux-l sont poux qui s'aiment et
aussi longtemps qu'ils s'aiment. Les partisans du libre amour,--gens de
peu de scrupule,--prennent cette formule  la lettre. Voici le programme
qu'ils assignent  l'union future de leurs rves.

Il faut, premirement, qu'on y pntre et qu'on en sorte  volont, sans
tracas, avec la plus entire facilit. L'union libre sera donc
multiforme. C'est une demeure que chaque couple se construira selon
ses gots, un refuge, un abri, que chaque conjoint pourra modifier ou
abandonner  sa guise. Ensuite, il est bien entendu que toutes les
manifestations de l'amour seront galement respectables, mme les plus
imprvues. Et puisque le temps prsent nous offre dj de bons exemples
de bonheur  trois, il va sans dire que la polygamie ou la polyandrie
consentie sera parfaitement admissible.

Dans ce monde nouveau, la femme est mancipe, comme il convient,
jusqu' la licence. Elle a le droit de n'tre mre que lorsqu'elle le
veut; elle ne se laisse pas imposer, malgr elle, le fardeau de la
maternit. Et comme la transmission de la vie doit tre volontaire, on
va jusqu' revendiquer pour elle le droit officiel 
l'avortement[143]. On nous affirme mme qu'en restaurant les temples,
que les anciennes poques de beaut avaient levs a ros et  Vnus, il
s'tablira peu  peu une Science de l'Amour, grce  quoi l'Union
future, cessant d'tre un mystre douloureux, ne rpandra sur les
humains que des joies ineffables[144]. Plus prosaquement, un romancier
coutumier de toutes les audaces, M. Paul Adam, a mis cette conclusion
dnue de lyrisme, que l'amour n'a pas une importance autre que le
manger et la marche, et que les peuples finiront par reconqurir le
droit de reproduction[145].

[Note 143: _La Faillite du mariage et l'Union future_, par M. Joseph
RENAUD, pp. 187, 190, 193, 194, 195, 201 et 205.]

[Note 144: _La Faillite du mariage et l'Union future_, pp. 178, 181 et
183.]

[Note 145: _L'Anne de Clarisse_, chap. VIII.]

Que ces ides tranges soient mises par des hommes, on doit en gmir
assurment, sans qu'il faille toutefois en marquer un grand tonnement.
Ces extravagances licencieuses sont une de ces revanches de la Bte
contre l'Esprit, que toutes les poques ont vu se produire avec plus ou
moins de violence et d'clat. En cela, du moins, notre temps est
particulirement prouv, puisque le dvergondage des moeurs ne le cde
en rien au dvergondage des ides. Et ce qui le prouve bien, c'est que
les revendications les plus oses peuvent se lire en des livres,--rares
encore, Dieu merci!--crits par des mains fminines. Quant  l'esprit de
cette littrature, nous croyons devoir l'indiquer ici dans sa simplicit
toute nue.

Pour une certaine catgorie de femmes sans prjugs, dont le dsir et la
curiosit enfivrent les sens, l'mancipation consisterait 
s'abandonner librement  ses inclinations amoureuses, afin d'affirmer 
la face du monde qu'on est matre de soi, de son me, de son coeur--et
du reste. En se donnant volontairement, une femme ne prouve-t-elle pas
qu'elle s'appartient totalement? En consquence, pourvu qu'elles soient
raisonnes et consenties, les dfaillances charnelles sont la marque
d'un tre libre, et les faiblesses du coeur elles-mmes attestent
l'indpendance de l'esprit. On s'lancera donc dans l'amour libre, avec
une dcision renseigne, exempte de pudeur, de scrupule et de timidit.

Nous connaissons ce genre de libert. C'est la libert cynique du
viveur; et il serait triste, en vrit, que toutes les tudes, tous les
efforts, toute la culture de la femme nouvelle ne servissent qu'
l'enflammer du dsir d'galer la plus vile et la plus misrable des
liberts masculines, la licence du libertin. Qu'elle vive donc en
garon,--pardon! en fille,--qu'elle se fasse l'gale de l'homme, non par
en haut, par le travail qui honore, mais par en bas, par l'immoralit
qui dgrade! Seulement qu'elle sache bien que, cela fait, elle ne pourra
plus tre la femme qu'on pouse. Qu'apporterait-elle  son mari? Une me
fltrie et un corps souill. Et quel honnte homme la voudrait prendre?
Plus de scurit pour lui, plus de respect pour elle. L'indpendance de
la fille aura tu, en sa personne, la dignit de la femme.


II

Mais le mariage est une gne, un frein, une entrave. Il contient le
dsir, il discipline l'amour. Mais le mariage veut mter la nature!
c'est le gros grief de M. Sbastien Faure; et comme il le dveloppe avec
grce! Comprenez-vous un jeune homme et une jeune fille qui, s'aimant
pour le bon motif, ont l'insanit de se lier pour toujours? Pauvres
nigauds! C'est ce toujours qui, nouveau d'abord, fatigant bientt,
obsdant enfin, vous enlvera la fougue des exubrants dsirs, vous
laissera quelque temps  la routinire gymnastique des exercices
matrimoniaux, puis vous fera connatre, avant qu'il soit longtemps, la
satit des monotones caresses, l'coeurement des sensations invaries,
le dgot des mmes baisers, dans le mme dcor, sur la mme couche,
avec le mme complice. Et quels complices! Un petit crtin dress 
rougir des surprises de la chair, des veils dlicieux de la virilit,
de l'affirmation brutale des dsirs,--et digne femelle de cet imbcile,
la jeune fille qui, crevant d'ardeurs inassouvies, torture son coeur,
supplicie ses sens, baisse les paupires pour feindre la pudeur.
J'abrge, et pour cause! Retenons seulement l'apostrophe finale:
Allons! couple de fous ou de coquins, aprs ce noviciat de l'hypocrisie
support dans le couvent familial, vous tes dignes de prononcer les
voeux solennels et irrmissibles que reoit, au nom de la Loi, le
farceur tricolore[146].

[Note 146: _La Plume_ du 1er Mai 1893, p. 201.]

Je demande pardon au lecteur de cette citation, pourtant expurge; mais
il n'est pas mauvais qu'il sache de quelle haine on poursuit, dans
certains milieux, le mariage auquel nous devons des sicles d'honneur
familial et de progrs humain. Et  cette fin, il importe de rappeler
encore une fois aux honntes gens, qui seraient tents de l'oublier, que
la passion est une chose et que le mariage en est une autre. Si exquise
que soit la premire, le monde ne saurait vivre sans le second.

On peut bien voir dans l'union libre une idylle d'tudiant, un caprice
des sens, un jeu de grces plein d'embrassades et d'agenouillements. Les
jeunes maris, d'ailleurs, n'ignorent point le charme de ces premires
caresses. Mais quand ce joli sensualisme s'est refroidi, quand cette
fivre dlicieuse et dlirante est tombe, le mariage nous apparat
alors pour ce qu'il est,  savoir la chose la plus srieuse du monde, la
plus grave et la plus sainte de la vie, le prolongement de l'amour par
l'estime et l'amiti, l'union de deux consciences et de deux destines
par la confiance rciproque et le respect mutuel. Et de cette fusion
loyale et tendre, la famille sort comme une fleur de sa tige, versant
sur le monde fracheur et rajeunissement. Cela ne vaut-il pas mieux que
les divertissements agits de l'union libre?

Proudhon lui-mme s'offensait qu'on voult rabaisser l'union de l'homme
et de la femme  un simple roucoulement. Il s'criait: Le mariage
n'est pas rien que l'amour; c'est la subordination de l'amour  la
justice. Sa raison se soulevait contre la souverainet de la passion et
la dification du dsir, si chres  certaines femmes libres[147].

[Note 147: Voyez son livre: _De la justice dans la Rvolution et dans
l'glise_.]

Qu'on se moque maintenant, tant qu'on voudra, des proccupations de
notre bourgeoisie. Pres et mres s'appliquent  prserver leurs enfants
des jeux phmres de l'amour sensuel, et ils font bien. En les mariant
avec tant de soin, ils songent  l'avenir, et que tout n'y sera point
fleurs et baisers. Ils savent par exprience que la vie commune exige
plus de vertu que de passion; et ils s'emploient,  bon escient, 
mettre leurs fils et leur filles en garde contre les tentations et les
dceptions du coeur, leur rappelant que le mariage, vritable fondement
de la famille humaine, implique plus de devoirs que de plaisirs. C'est
de la sagesse pure. Nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser!


III

A ceux qui demanderaient encore pourquoi les fministes rvolutionnaires
visent le mariage avec tant de fureur, nous rpterons que c'est pour
atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie
chrtienne n'est pas seulement de brider le dsir et de discipliner la
chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux
qui ont tudi srieusement l'histoire de l'humanit, s'accordent-ils 
constater qu'au plus bas chelon de la sauvagerie, les rapports des deux
sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille
humaine n'est sortie de l'animalit qu'en devenant autoritaire, et
qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant  l'animalit par
l'mancipation des sens: on affirme que c'est  la nature qu'il faut
revenir, pour retrouver l'intgralit des jouissances perdues. Et comme,
jusqu' prsent, l'institution familiale a rsist aux efforts des
dmolisseurs, comme elle est l'arche sainte o le vieux monde peut
trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs,
on redouble d'acharnement pour l'branler et l'abolir. C'est pourquoi la
Rvolution a dcrt d'en finir avec les prtendues civilisations
monogames.

Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dnonce comme
une vie de servitude. A l'ge des turbulences, des caprices et des
folles tourderies, l'enfant est oblig de se soumettre  une
discipline chagrinante. Quel martyre! Il faut qu'il prenne des
habitudes de rgularit et de soumission, qui meurtrissent ses instincts
invincibles de libert. Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque
vient l'ge des floraisons amoureuses, jeunes gens et jeunes filles,
impatients d'essayer leurs ailes, se blessent aux barreaux de la cage
familiale qui les retient captifs[148]. Et nous ne maudissons pas cette
dtention prventive!

[Note 148: Sbastien FAURE, _La Douleur universelle_, pp. 321 et 323.]

Songez en outre que nos chefs de famille sont des caporaux ou des
geliers. Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer
dans une autre; il ne se dbarrasse du lien familial que pour se mettre
au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une odysse de
servitude. A tout ge, en toute condition, la famille nous crase de
sujtions, de responsabilits, d'obligations, de contraintes, de corves
incessantes. Chaque jour, elle nous astreint  un continuel
renoncement. Si, trs exceptionnellement, il se rencontre des tres qui
trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que
l'immense majorit des humains en souffre cruellement[149].
L'institution familiale opprime l'tre  toutes les priodes de
l'existence. Elle le guette dans les entrailles de sa mre, l'attend au
premier vagissement, le suit au berceau,  l'cole, au collge, pendant
sa jeunesse, sa maturit, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le
quitter, jusqu' la tombe. Nul n'est exempt de ses perscutions. Le
btard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce
qu'il en a une. La maison paternelle est une cole d'asservissement et
d'hypocrisie. C'est ligott dans les langes de la famille que l'enfant
contracte des tendances  l'obissance, des habitudes de servilit.
C'est l qu'il plie sa pauvre cervelle aux respects ridicules et aux
vnrations grotesques. C'est l qu'appliqu chaque jour  dissimuler
sa conduite et  falsifier son langage, il devient docteur s
fourberie. C'est l, enfin, qu'il reoit les plus tristes exemples et
puise les plus lamentables prjugs; car, c'est dans la famille,
qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son
pre--couchant toujours avec la mme femme--sa mre--et d'une
femme--l'pouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul
homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour
l'ide la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que
l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation[150].

[Note 149: _La Douleur universelle_, p. 321.]

[Note 150: _La Plume_ du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.]

On ne m'aurait point pardonn, j'en suis sr, de retrancher quelque
chose de ce rquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparat dans
toute sa crudit. On en connat l'esprit, on en voit le but. Sus au
mariage lgal! Sus  la famille juridique! Nos rvolutionnaires ne se
dissimulent point, du reste, qu'ils touchent ici  un des prjugs les
plus profondment ancrs dans l'opinion publique. Abattre la famille
leur parat bien la partie la plus malaise de leur glorieuse tche.
Mais ils se disent que la famille est la photographie en miniature de
la socit tout entire, qu'on y retrouve mmes principes idiots,
mmes prjugs inhumains, mme hirarchie meurtrire, et que, par
suite, quiconque veut rvolutionner la socit ne peut logiquement
respecter la famille[151].

[Note 151: _La Plume_, _eod. loc._, p. 203.]

Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre
socit est en grand. Il n'est pas besoin d'une trs vive clairvoyance
pour dcouvrir en elle la cellule vivante, le noyau lmentaire, le
centre embryonnaire qui communique  l'ensemble la vie, la dure, la
rsistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communaut
d'origine, association d'intrts, la collectivit familiale est le type
exemplaire de la nation elle-mme, qui suppose la fusion du sang et le
mlange des races, l'identit des besoins et des aspirations. L'esprit
de nationalit participe mme de l'esprit de famille; car la maison
paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille
nationale n'est que l'image agrandie et multiplie. Toutes deux sont
fondes sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'ides, de
sentiments, qui se transmet de gnration en gnration. Toutes deux
impliquent l'appropriation et l'hrdit; toutes deux se soutiennent par
la solidarit des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent
par le principe d'autorit; toutes deux se donnent des constitutions qui
stipulent des droits et des devoirs rciproques. La charte organique de
notre gouvernement dmocratique n'est qu'une sorte de contrat de
mariage, qui a fix les pouvoirs respectifs du Peuple et de la
Rpublique, officiellement et volontairement unis l'un  l'autre.

Ds lors, si l'unit souveraine doit tre l'individu libr de toute
obligation, il faut que famille et socit disparaissent. Et le foyer
tant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille tant
l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait dmolir srement la
socit actuelle, qu'en dtruisant le centre familial d'o elle procde
et le mariage qui en est le noeud lgal et sacramentel. Et voil
pourquoi toute entreprise rvolutionnaire, qui s'attaque  la socit,
doit logiquement s'attaquer  la famille, parce que cet instrument de
torture, comme dit lgamment M. Sbastien Faure, assume et
quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies
de l'ordre social tout entier[152].

[Note 152: _La Plume_, _eod. loc._, p. 201.]


IV

A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la
morale et la religion, que les esprits mancips tiennent aujourd'hui
pour deux vieilles choses trs suspectes de radotage. Mieux vaut s'en
tenir aux raisons d'ordre positif tires de la vie relle. Reprenons-les
pour conclure.

L'union libre est un principe de faiblesse et d'inscurit. Dans les
faux mnages, prcaires et instables, que le caprice de la passion aura
forms et que le caprice de la passion pourra dfaire, les moindres
litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.

L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme tant
devenue l'gale de l'homme, et l'autorit de la mre pouvant contredire
et infirmer en toute matire l'autorit du pre, la direction des
affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui
rendront la vie commune intolrable.

L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A dfaut du
mariage qui protge les poux en liant lgalement leurs destines l'une
 l'autre et en quilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs
mutuels, la force, redevenue la rgle souveraine des rapports sexuels,
maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion
sensuelle aura forms.

L'union libre est un principe d'avilissement. Dpourvue de toute
garantie lgale  l'encontre de son compagnon, la femme retombera
misrablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible,
l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux apptits et aux
brutalits du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idal conjugal
s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se
dgrade, plus la femme dchoit. La passion mancipe, c'est
l'indpendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable
extrmit! La civilisation elle-mme risquerait d'en prir. Car, l o
la femme n'est point respecte, il est impossible que l'humanit soit
respectable. Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit
Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.

Plus d'illusion possible: le fminisme conjugal est n d'une raction
furieuse de l'individualisme rvolutionnaire contre la solidarit
chrtienne, qui associe les poux dans un coeur--coeur immuable. Plus
de malentendu possible: l'idal de la famille  venir n'est point dans
l'indpendance orgueilleuse ni dans le nivellement galitaire. Que la
femme s'unisse  l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie
sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est
fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hirarchie ni
subordination, sans confiance ni respect.

Laissons donc les ennemis du mariage prcher, tant qu'ils voudront,
l'mancipation de l'amour. Que ces rvolts excitent la femme  relever
la tte et  secouer le joug,  aimer qui les aimera,  aimer qui leur
plaira. Qu'ils impriment  leurs revendications un caractre
antireligieux et antifamilial, une direction agressive et
rvolutionnaire. Il est  esprer que ces excs de langage et de
conduite ne feront que dtourner de leur fminisme malfaisant toutes les
femmes honntes, qui ont le souci de leur dignit et la conscience des
intrts suprieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs mes,
un pareil dbordement de violences et d'incongruits les avertira du
pril et les prmunira mme contre les tentations et les dfaillances;
si bien que, tant par l'emportement inconsidr de ses adversaires que
par la vigilance de ses dfenseurs, l'institution du mariage pourra tre
sauve.

Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'tre une institution
lgale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes,
devenait la rgle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes
d'indissolubilit, de fidlit, de fcondit, qui sont l'me du mariage
chrtien, disparatraient de ce monde. La religion aidant, il y aura
toujours de braves gens qui demeureront inbranlablement attachs aux
justes noces qu'auront pratiques leurs anctres; et, quelle que soit
la dmoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution
gnrale, le dernier rempart de la famille, une lite vertueuse, une
race d'lection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.

Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la faillite du mariage,
l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et
confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera
le plus haut idal qu'il soit donn au couple humain de poursuivre et
d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche
vritable de la famille; et, au mme titre que ce groupe naturel et
indestructible, il ne saurait pas plus disparatre que la vie mme dont
il assure le mieux la transmission. troitement li  l'honneur du mari,
 la dignit de la femme et  l'avenir de l'enfant, le mariage est li,
par cela mme, aux destines de l'espce.

C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils
manient la cogne rvolutionnaire, les bcherons de la Sociale
s'puiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui
abrite, depuis des sicles, l'humanit civilise. Ils pourront lui faire
de larges blessures; mais ils n'empcheront point sa sve remontante de
pousser tt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi mme ne pas esprer
qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les
plus optimistes, les hommes dsabuss reviendront en masse chercher sous
ses rameaux la paix et la scurit perdues?

Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle
vaut, c'est--dire pour une source d'preuves et pour une occasion
d'efforts, de mrites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir,
que le vieux mariage chrtien,--cette union rflchie, assortie, conclue
suivant l'esprit de nos pres, non comme une folle gageure, mais comme
un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est
l'assise sacre sur laquelle reposent les destines et les esprances de
notre socit franaise; disons-nous que le mariage est un frein moral
susceptible de protger les poux contre leurs faiblesses, et partant la
garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donn le
jour; qu' part quelques abus ou quelques dommages inhrents  toutes
les choses humaines,--ce que les outranciers du fminisme appellent
tragiquement les crimes du mariage,--il nous met du moins  l'abri de
l'instabilit de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les
accidents individuels ne prouvent rien contre sa rgle gnralement et
socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent
moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des rvoltes diriges
contre son principe et des brches faites  son inviolabilit; que les
devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de
dignit, de repos et de considration; qu'aprs tout l'homme et la femme
n'ont pas seulement sur terre des apptits  satisfaire et des liberts
 exercer, mais encore des obligations  remplir, des deuils et des
souffrances  supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus
sr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre  deux en
s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.




CHAPITRE X

Hsitations et inconsquences du fminisme radical


       SOMMAIRE

       I.--TACTIQUE ADOPTE PAR LA GAUCHE FMINISTE.--LE MARIAGE
       DOIT TRE RNOV ET L'UNION LIBRE AJOURNE.

       II.--CE QUE DOIT TRE LE MARIAGE NOUVEAU: UNE ASSOCIATION
       LIBRE ENTRE GAUX--ABSOLUTION DE TOUTES LES SUPRIORITS
       MARITALES.

       III.--EXTENSION DU DIVORCE.--VOEUX SIGNIFICATIFS MIS PAR
       LE CONGRS DE 1900.--AUX PRISES AVEC LA LOGIQUE.

       IV.--LES ENTRANEMENTS DE L'ERREUR.--LA PEUR DES MOTS.--A
       MI-CHEMIN DE L'UNION LIBRE.--INCONSQUENCE OU
       TIMIDIT.--CONCLUSION.


Il serait peu gnreux et peu quitable d'attribuer au fminisme tout
entier des doctrines qui sont prches surtout par des hommes. Pour
quelques femmes audacieuses qui embrassent avec passion les plus folles
ides, il en est mille, mme dans les groupes d'Extrme-Gauche, qui
rpugnent secrtement  l'union libre. Non qu'elles acceptent le mariage
avec toutes ses consquences. Elles font mme tant de brches  son
principe, qu'emportes par la logique de l'erreur et de la destruction,
elles prparent, sans le savoir, les voies  l'mancipation de l'amour,
vers laquelle les allgements successifs du lien conjugal tendent
invinciblement. Et c'est un spectacle plein d'enseignements qui prouve,
une fois de plus, que tout ce qui affaiblit le mariage tourne, qu'on le
veuille ou non, au profit du libre amour. On nous excusera, d'y arrter
nos regards avant de clore cette tude, la leon qui s'en dgage nous
confirmant expressment dans nos vues et nos apprhensions.


I

Malgr les secousses politiques et sociales qui ont boulevers tant de
choses et amoncel tant de ruines au cours des derniers sicles, la
famille est reste debout, impassible, immuable. Rien de plus curieux
que la tactique adopte par la Gauche fministe pour rduire cette
majestueuse forteresse, qui rsiste  la morsure du temps et
l'branlement des rvolutions. On ne songe point  l'emporter d'assaut.
Impossible d'abattre cette vieille maison ingrate et inhospitalire,
qui abrite actuellement la famille lgitime. Il suffira donc de la
transformer, de l'amnager, d'en faire une maison spacieuse et
souriante, image exacte de cette socit de demain, o tous les tres
auront une part gale de soleil, de bonheur et de pain. C'est M.
Viviani, le rapporteur gnral de la section de lgislation du Congrs
de 1900, qui parle ainsi. Et  cette phrase caressante et fleurie, on
reconnat le fminisme socialiste, un fminisme  la fois trs avanc et
trs opportuniste, qui sait cacher sous d'habiles rticences les vues et
les tendances les plus audacieuses.

Adversaire de la famille telle qu'elle est constitue, ce groupe
important veut que le mariage soit une association libre o les poux
auront des droits gaux.

Mais, dira-t-on, cette libre association, c'est l'union libre, ni plus
ni moins! Estimant que cette dernire formule sonnait trop mal aux
oreilles, et dsireux de n'effaroucher personne, on a sans doute chang
le mot et conserv la chose.--Pas tout  fait. On a la prtention de
fonder un ordre familial nouveau, o rien ne subsistera de la tyrannie
ancienne, mais o l'on entend recueillir, pour les vivifier, les rares
vertus que la famille laisse encore fleurir, telles que la fidlit
respective des poux et la soumission respectueuse des enfants.

Consquemment, cette association libre ne comportera point le droit de
rpudiation. Elle est quelque chose de plus qu'un louage de services
susceptible d'tre dnonc par l'un ou l'autre des poux, lorsque surgit
un dsaccord ou arrive l'heure de la lassitude. On ne se mariera donc
point comme on fait un bail, pour trois, six ou neuf ans, avec droit de
rsiliation pour chacune des parties. M. Viviani, dont je reproduis la
pense aussi fidlement que possible, estime avec raison que la
rpudiation serait plus profitable au mari qu' la femme, et que
celle-ci, place sous une perptuelle menace de renvoi, deviendrait
souvent, pour viter la misre, la servante de tous les bas caprices
masculins.

L'union libre elle-mme est inacceptable pour l'heure prsente. La femme
du peuple doit s'en garder comme d'un pige et d'une duperie. Quand la
beaut se fane et que la jeunesse finit, rien ne la protge plus contre
l'abandon ou les rigueurs de l'amant. Trop fragile est le lien
volontaire de la parole donne. Bien folle serait la femme qui
consentirait  appuyer sur cette fondation tremblante tout son avenir,
tout son bonheur, toute sa vie. En repoussant l'union libre, M. Viviani
ne pense qu' la misrable poussire humaine,  toutes les femmes sans
argent, sans foyer, sans garantie. Mais l'union libre est-elle moins
prcaire pour les autres? Riches ou pauvres ne peuvent en recueillir que
des humiliations atroces. Elle ne sera jamais profitable qu'au mle.
L'union libre, c'est le _fminisme des hommes_. Aussi je ne comprends
pas que le distingu rapporteur la repousse pour aujourd'hui et se
dclare bien prs de l'accepter pour demain, c'est--dire pour cet
avenir, plus ou moins lointain, o le socialisme de ses rves aura fait
merveille--ou faillite[153].

[Note 153: Congrs international de la Condition et des Droits des
Femmes; sance du vendredi soir 7 septembre. Voir la _Fronde_ du 10
septembre 1900.]


II

Que faut-il penser de cette conception de la socit conjugale, qui
n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous
la tenons pour un systme btard, inconsquent, instable. Par les vues
dont elle procde et par les fins o elle tend, elle peut trs bien
branler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de
fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le
mariage l'ide de bonheur  la place de l'ide de devoir, substituez la
libert des poux  l'obligation qui les lie, l'galit des droits 
l'autorit qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments
nouveaux vont tout corrompre et tout dvorer. Vous aurez beau lutter
contre la logique des ides: elle se dveloppera irrsistiblement. Et la
force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez,
jusqu' l'union libre. On ne s'arrte pas  mi-chemin de l'erreur.
Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage
et l'nergie de rtrograder vers les sommets; faute de quoi, on
s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutt.

L'association libre, prconise par la Gauche fministe, implique
l'galit des droits entre mari et femme. Tous nos voeux, dclare M.
Viviani, rclament l'abolition de la puissance maritale. Et encore:
Nous voulons faire disparatre de la famille tous les vestiges de la
puissance maritale. Et le Congrs a vot la suppression pure et simple
de toutes les lois qui dictent la soumission de la femme au mari. Ce
qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas
que le mari doive protection  sa femme, ni surtout que la femme doive
obissance  son mari. De cette faon, la douce et candide fiance ne
tombera plus dans le mariage comme en une embche. Elle conservera tous
ses droits. Souveraine par la grce, elle sera l'gale de l'homme devant
la loi. Libre  elle de remettre aux mains de son mari la direction
morale et matrielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs
de la brutalit du Code, les hommes les devront seulement  la
condescendance et  la tendresse des femmes.

Cela est gracieusement ingnu. Si pourtant des conflits surgissent entre
ces deux volonts gales,--et ils peuvent clater  tout instant pour
une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera?
Soyons sans inquitude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme
en une socit commerciale o la rsistance irrflchie d'un associ
peut causer un prjudice, les tribunaux dcideront[154]. Rtablir la
paix dans les mnages, quelle belle mission pour nos magistrats!

[Note 154: Discours prcit de M. Viviani.]

Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une socit
commerciale. Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat
ordinaire cette communaut de joies et d'preuves, d'esprances et de
deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous
manderez en hte le juge de paix pour dpartager les poux en cas de
conflit: croyez-vous que ce mnage  trois puisse tre uni et durable?
riger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence!
L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne
fera qu'envenimer, exasprer les querelles et les dissentiments. L'poux
contraint de cder par arrt de justice rentrera au foyer,--pas pour
longtemps,--l'me hassante et ulcre. Demandez aux magistrats
eux-mmes: tout mnage o l'autorit judiciaire s'introduit avec son
appareil coercitif, est un mnage perdu. En gnral, le dualisme du
pouvoir n'a jamais engendr que rivalits et dissensions. Faites donc de
la famille une sorte de monstre  deux ttes galement puissantes, et
vous pouvez tre assurs que, malgr la mdiation ou l'arbitrage du
tribunal, les disputes de prminence multiplieront les
msintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'galit
des droits entre poux prcipitera la ruine du mariage et l'avnement de
l'union libre.

D'autant que, pour parfaire l'galit entre poux, on s'acharne 
dtruire tout ce qui marque la supriorit du mari. Ainsi la Gauche
fministe a mis le voeu que la femme franaise qui pouse un tranger,
ou la femme trangre qui pouse un Franais, ait le droit de conserver,
par une dclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de
l'tat civil, sa nationalit d'origine. N'est-il pas immoral que la
femme soit condamne  prendre toujours la nationalit de son mari? Et
pour procurer  la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la
plnitude de son individualit, on n'hsite pas  sacrifier les intrts
de la famille, dont le patrimoine doit tre rgi par une seule et mme
lgislation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un
mnage dont la femme, reste Anglaise, sera gouverne par la lgislation
anglaise, et le mari, rest Franais, sera gouvern par la lgislation
franaise? Et les enfants suivront-ils la nationalit du pre? Si oui,
c'est un hommage rendu  la primaut virile. Si non, seront-ils
mi-anglais, mi-franais? Vous verrez que, par horreur de la prminence
paternelle, on leur rservera le droit de trancher cette question  leur
majorit.

Ainsi encore, la Gauche fministe a mis le voeu que la femme marie,
afin de sauvegarder son individualit, sa libert et ses intrts,
garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari. Remarquez
qu'aucune loi n'oblige l'pouse  prendre le nom de l'poux. L'usage le
veut ainsi, et non la lgislation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet
pas qu'une femme se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable
de l'homme qu'elle pouse[155]. Et quel nom donnera-t-on aux enfants?
Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront
suivre la filiation et recevoir le nom de leur mre, bien que l'histoire
atteste que la famille monogame ne s'est fortement constitue, que du
jour o la filiation est devenue certaine et l'tat civil rgulier par
la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui
s'ensuivent au profit de la mre et des enfants.

[Note 155: Congrs international de la Condition et des Droits des
Femmes. Sance du samedi matin 8 septembre 1900.]

Ainsi enfin, le fminisme avanc demande que la femme puisse obtenir du
juge de paix l'autorisation d'avoir une rsidence spare de celle du
mari. On ne veut pas que l'pouse soit astreinte  suivre partout son
poux, lorsqu'il plat  ce dernier de changer capricieusement le sige
de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce
mdiateur familial qui est appel  jouer le rle de confesseur laque,
devra peser les raisons du mari et les rsistances de la femme, et au
besoin permettre  celle-ci, par exemple, de rester  Paris si le
conjoint prfre s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas
contraire  l'galit d'imposer toujours  la femme le domicile du
mari?[156] Laissez donc aller l'un  droite et l'autre  gauche, et
l'galit sera sauve, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils
papa ou maman? Triste mnage! Triste systme!

[Note 156: Sance du samedi soir 8 septembre 1900.]

Si le fminisme s'obstine  opposer l'pouse au mari et les enfants au
pre, il est  prvoir que la famille  venir, divise contre elle-mme,
retombera peu  peu  sa primitive faiblesse. Un des congressistes de
1900, M. Le Foyer, a fait cette dclaration dnue d'artifice: Nous
avons  assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et
l'avnement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons 
faire du mariage une rpublique. C'est entendu. Mais si jamais la
rpublique, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sr que la
famille, disloque par l'galit absolue, se dbattra douloureusement
dans la confusion et l'anarchie.


III

Et cependant, il ne suffit pas que le mariage nouveau soit une socit
entre gaux: on veut qu'il devienne une association libre. Mais
comment concilier cette libert avec la fidlit? Pour ceux qui fondent
l'union conjugale sur l'ide du devoir, cette question n'existe pas.
Libres avant le mariage, les poux ne le sont plus aprs. Une fois lis
l'un  l'autre, ils doivent tenir leur serment. Point de mariage sans
foi jure; et lorsqu'on s'est oblig rciproquement pour la vie, on ne
peut reprendre sa libert sans faillir  l'honneur. Les poux, qui se
sont promis fidlit, doivent respecter leurs engagements jusqu'au bout.
Les honntes gens n'ont qu'une parole. Et pour donner plus de poids  ce
serment mutuel, la loi civile a fait du mariage un contrat solennel, et
la loi religieuse l'a lev  la dignit de contrat sacramentel.

La Gauche fministe n'ose pas attaquer le devoir de fidlit, par
tactique peut-tre plus que par principe, de peur qu'on lui prte
l'intention de dtruire dans la famille les sentiments qui font sa
force. M. Viviani, personnellement, ne trouve aucune raison dans son
esprit et dans son coeur pour infirmer et abolir une promesse qui est
dans la nature des choses. Le devoir de fidlit subsistera donc, mais
allg de toutes les sanctions du Code pnal contre l'adultre. De plus,
il ne saurait s'agir entre poux d'un voeu perptuel de fidlit,
s'enchaner  toujours tant trop manifestement contraire  la libert
individuelle,  la possession de soi-mme.

Cela fait, le fminisme radical s'acheminera doucement du mariage lgal
 l'union libre. Car s'il est prudent de ne point effrayer les
bourgeois, il convient de ne pas se sparer des camarades qui, plus
hardis et plus consquents, sont toujours prts  prendre les habiles
pour des ractionnaires. Et ces frres terribles ne se feront pas faute
de stimuler les indcis. Vous avez peur des mots, leur dira, par
exemple, le groupe avanc des Amis de la science. L'union libre est au
bout de la route que vous avez prise. Encore quelques pas, et vous y
tes. Pourquoi vous arrter en si beau chemin? Applique au mariage, la
libert ne vaut pas mieux que l'alcoolisme. Une fois qu'on en a pris, on
n'en saurait trop prendre. Il faudra, cote que cote, qu'elle se vide
de tout son contenu, pour le malheur de ceux qui s'en griseront.

Dj la Gauche fministe est unanime pour ajouter le divorce par
consentement mutuel aux quatre causes de rupture prvues par le Code
civil, et qui sont: 1 l'adultre; 2 les excs o svices; 3 les
injures graves, 4 la condamnation  une peine afflictive et infamante.
Or, cette extension du divorce est une premire atteinte, et combien
grave! au devoir de fidlit, puisqu'elle permet aux poux de se relever
de leur parole, d'un commun accord. Et comment s'y soustraire? Une fois
admis que le mariage est un contrat comme un autre, ce que le
consentement a fait, le consentement peut le dfaire. Suffisante pour
les unir, la volont des poux doit suffire pour les dsunir.

Et l'enfant? Il semble bien que ce tiers innocent et faible devrait
faire obstacle au divorce des parents. Lorsqu'on se marie, la volont
des poux est souveraine, l'enfant n'existant pas encore. Mais lorsqu'on
divorce, la volont des parents n'est plus aussi libre. Un lien de chair
a pu se former entre le mari et la femme: sacrifierez-vous l'enfant 
leurs aises ou  leurs passions? C'est l que nous pouvons toucher du
doigt la logique cruelle du divorce.

Dirons-nous que, les enfants ayant droit non seulement  la nourriture,
mais  la famille, le fait de leur existence doit rendre le divorce de
leurs parents impossible?--Mais, rpondra-t-on, pourquoi condamner
ceux-ci  l'enfer conjugal? Subordonner le divorce par consentement
mutuel  l'inexistence des enfants, c'est accorder aux unions striles
un privilge et un encouragement. N'est-il pas  craindre mme que des
poux, plus attachs  leur indpendance qu' leur devoir, ne
s'arrangent pour carter prventivement l'obstacle qui les empcherait
de sortir du mariage?

Dirons-nous que le tribunal devra s'assurer, avant d'accueillir la
demande des poux, qu'il est donn satisfaction aux droits et aux
intrts de leurs enfants?--Mais si rationnel qu'il paraisse de charger
la justice de dfendre ces mineurs qui, par dfinition, sont incapables
de se dfendre eux-mmes, on ne voudra point que l'avenir des enfants
enchane la libert des parents. Laissez aux magistrats le pouvoir de
subordonner souverainement le divorce des pre et mre  l'obligation
d'lever et d'entretenir convenablement les enfants, et c'en est fait,
dira-t-on, du divorce par consentement mutuel? Rappelez-vous, s'est
cri M. Viviani, l'opposition presque religieuse que certaines chambres
civiles font, ds aujourd'hui, au divorce incomplet que nous avons
conquis. Il serait, d'ailleurs, impossible aux mnages pauvres
d'tablir qu'en se dsunissant, les intrts de l'enfant seront
suffisamment sauvegards; et le divorce par consentement mutuel
deviendrait le privilge des riches.

Dirons-nous que le sentiment des enfants sera consult, la dignit
humaine ne permettant pas qu'on en dispose comme d'une chose, ou qu'on
les spare comme un mobilier.--Mais en joignant au consentement des
poux la consultation des enfants, on soumettrait les parents  une
preuve souvent ridicule, s'il s'agit d'enfants en bas ge, et toujours
douloureuse, s'il s'agit d'adolescents. Au lieu d'interroger les
prfrences secrtes des enfants, il est plus simple de s'en remettre au
tribunal du soin d'attribuer leur garde  celui des parents qu'il jugera
le plus digne.

Dirons-nous que, si l'attribution des enfants  l'poux innocent se
comprend lorsque le divorce a t prononc, pour cause dtermine,
contre l'poux coupable justement puni par le rapt lgal que le tribunal
lui inflige, en revanche, le divorce par consentement mutuel s'oppose 
ce qu'ils soient adjugs  l'un plutt qu' l'autre, puisque la dsunion
est poursuivie, en ce cas, d'un commun accord, sans articulation de
motifs; qu'il vaut mieux consquemment tenir compte des sentiments des
enfants, sitt que leur ge le permettra, afin que le divorce, qui met
un terme au malheur des pre et mre, ne consomme pas du mme coup le
malheur des fils et des filles.--Mais l'affection de ceux-ci peut tre
mal place; leur plus vive inclination pour papa ou pour maman
risque d'tre inconsidre. Au cas o les parents s'en disputent la
garde (et la question est particulirement dlicate s'il s'agit d'un
rejeton unique), il est invitable que le tribunal intervienne, _ex quo
et bono_, pour dcider souverainement du sort de l'enfant,--sans
recourir toutefois au jugement de Salomon.

Ces dductions fortement enchanes serrent le coeur. Une fois pris dans
l'engrenage, l'enfant ne peut plus y chapper: il est sacrifi. De la
part des poux, le divorce par consentement mutuel est un acte de pur
gosme; car il prouve que ceux-ci mettent leur satisfaction et leur
plaisir au-dessus des intrts sacrs de leur descendance ne ou 
natre. L'enfant est la grande victime du divorce.

Mais poursuivons. Aux parents qui veulent rompre le lien matrimonial par
consentement bilatral, la Gauche fministe n'impose qu'une simple
condition de forme. Les poux devront exprimer par trois fois, devant
le prsident du tribunal civil,  trois mois d'intervalle les deux
premires fois-,  six mois d'intervalle la troisime fois, leur volont
de se sparer. A vrai dire, ce laps de temps et ces dclarations
ritres sont des preuves salutaires, destines  provoquer la
rflexion des poux au seuil du divorce; sans compter que, dans cet
intervalle, une grossesse de la femme peut survenir qui modifie leurs
projets. Et pourtant, des mes impatientes trouvent ces conditions de
dure trop longues et trop dures, estimant qu'il est inique de prolonger
pendant un an le supplice des poux qui aspirent au divorce
contractuel. Pourquoi imposer  la dsunion volontaire une forme de
consentement que la loi n'exige pas pour l'union elle-mme? Puisqu'il
est loisible de se marier aprs deux bans publis deux dimanches
conscutifs, pourquoi les poux n'auraient-ils pas le droit de se dlier
aussi rapidement qu'ils se sont lis?

On oublie que la publication des bans est la manifestation officielle
d'un consentement qui s'est form plus ou moins lentement au cours des
fianailles,--ce que M. Viviani a rappel, du reste, en fort bons
termes[157]. Par malheur, l'habile rapporteur s'est vu distanc et
dbord sur d'autres points infiniment plus graves, tant la pousse des
ides d'indpendance est irrsistible! Aprs le divorce par consentement
mutuel, le Congrs a vot le divorce par consentement unilatral. Il
fallait s'y attendre.

[Note 157: Voir le compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 10
septembre 1900.]

Vainement M. Viviani est-il intervenu, non sans quelque embarras, pour
montrer que le droit de rpudiation serait moins profitable  la femme
qu'au mari, et que celui-ci ne manquera point d'en user, lorsque l'heure
de la lassitude aura sonn, pour se dbarrasser de sa femme infirme ou
vieillie. Rien ne fit. La majorit dclara, par la bouche de Mme Pognon,
que personne ne doit tre forc de vivre avec un conjoint, pour lequel
on ne se sent plus ni amour ni estime. De quel droit empcherait-on une
femme, due et trompe une premire fois, de chercher  se refaire un
renouveau de bonheur? Nous ne voulons pas que le mariage soit un
bagne.

Et sur cette parole, le Congrs a mis le voeu que le divorce demand
par un seul ft autoris au bout de trois annes, quand la volont de
divorcer aura t exprime trois fois  une anne d'intervalle. Et
voil comment cette association libre, qui doit remplacer le mariage
lgal, est emporte, par la force inluctable des choses, jusqu' la
rpudiation, dont pourtant les fministes les plus qualifis avaient
affirm ne point vouloir. Cette brche faite, tout ce qu'il y a
d'honneur et de scurit dans le mariage va fuir immanquablement; car
cette lzarde compromet toute la solidit du vieil difice.

Voyez plutt. Il est inadmissible, en droit, qu'un contrat form par la
volont de deux parties puisse tre rompu par la volont d'une seule;
sinon, plus de contrat possible. Eh bien! ce principe lmentaire de
justice, d'galit, d'ordre, de sret, est aboli dans l'union
conjugale. Ce qui revient  dire que le mariage, qui a t regard
jusqu'ici comme le plus sacr des contrats, n'a pas mme aux yeux de
certains fministes, l'existence et la validit du plus vulgaire contrat
priv. Pourquoi se lier, si le mariage n'oblige plus? Ds que la libert
individuelle est la loi des poux, il n'est plus d'engagement qui
tienne. Une seule rgle subsiste: Il n'appartient  aucune puissance
humaine d'enchaner un poux  sa misre. Le mot a t prononc. Mais
qu'on y prenne garde: une fois ce point de dpart admis, le mariage est
vou fatalement  se fondre et  s'abmer dans l'union libre.

On voit par ce qui prcde que cette volution entrane dj certains
esprits. Rien ne l'arrtera. Ainsi, on demandera que la folie dment
constate soit admise comme un cas de divorce. La Gauche fministe s'est
prononce en ce sens, sous prtexte qu'il n'est pas possible de
contraindre une femme  sacrifier sa jeunesse, son bonheur et sa vie 
un mari dment ou idiot. C'est en vain que M. le docteur Fauveau de
Courmelles a insinu que la folie n'tait pas absolument hrditaire, et
qu'en tout cas, si elle provenait parfois de l'inconduite ou du
libertinage, elle tait plus souvent occasionne par l'excs de travail
d'un pre surmenant ses forces pour nourrir sa famille. C'est en vain
que Mme la doctoresse Edwards Pilliet a fait remarquer, en excellents
termes, que la folie n'est pas incurable, et que permettre  une femme
de se remarier pendant l'internement de son mari, c'est condamner le
fou, s'il vient  gurir,  une rechute certaine, par la constatation
dsolante de son isolement et de son abandon.

Et puis, a-t-on rflchi que, si l'on ouvre la porte du divorce  la
folie, toutes les maladies, toutes les infirmits vont y passer? Car, au
sens mdical, la folie est un cas pathologique comme un autre, avec
cette attnuation que, lorsqu'un poux tombe en dmence, on l'enferme,
ce qui dlivre son conjoint des pnibles obligations de la vie commune.
Combien d'autres infirmits sont plus horribles et plus rpugnantes!
Admettrez-vous que la maladie soit une cause lgale de dsunion? Mais
que de fois on devient infirme ou dment sans l'avoir voulu!

Il est affligeant de penser que des gens, qui se sont unis pour la bonne
et la mauvaise fortune, peuvent songer de sang-froid  rompre leur lien,
ds que l'un d'entre eux vient  perdre la raison ou la sant. En cas de
maladies, hrditaires ou non, le divorce s'aggraverait d'une lchet.
Que l'on relve les mdecins de l'obligation du secret professionnel en
ce qui concerne le mariage, qu'on leur reconnaisse le droit de dire la
vrit aux parents ou mme aux futurs poux qui la sollicitent: soit!
Mais autoriser un conjoint  quitter le foyer domestique, lorsque la
femme ou le mari le remplit de ses plaintes et l'attriste de ses
souffrances, ce serait faire servir la loi  des fins gostes,
malhonntes et barbares.

Vous ne pouvez pas empcher, a dit Mme Pognon, que le mari d'une folle
ou la femme d'un fou se cre une autre existence et demande le bonheur
 un nouvel amour.--C'est vrai. Mais si la loi ne peut empcher cette
trahison, elle ne doit pas l'encourager; et en autorisant le divorce
contre un poux dont le seul tort est d'tre malade, elle favoriserait
prcisment la dsertion et la cruaut. Jusqu'ici le divorce avait t
invoqu,  titre de peine, contre l'poux coupable: de grce, ne le
faisons pas servir au chtiment immrit de l'poux innocent et
malheureux! A toutes ces raisons, la Gauche fministe est reste sourde.
La folie, d'aprs elle, doit tre un cas de divorce. Et l'on ne voit pas
pourquoi il en serait diffremment des maladies incurables[158].

[Note 158: Congrs international de la Condition et des Droits des
femmes. Sance du samedi matin 8 septembre, d'aprs le compte rendu
stnographique de la _Fronde_ du lundi 10 septembre 1900.]

Au cours de la discussion, une dame s'est crie d'un ton aigu: Est-il
donc si gai de vivre avec un fou, un alcoolique ou un malade?--Non,
madame, cette vie n'est pas gaie. Le devoir, du reste, est rarement gai.
Mais s'il n'apporte pas avec lui cette jouissance goste et sensuelle,
 laquelle on rabaisse aujourd'hui l'ide du bonheur conjugal, il nous
donne, en revanche, lorsqu'il est firement accept et courageusement
accompli, une estime, une fiert, un contentement de soi, c'est--dire
des joies graves et austres, dont les grandes mes sentent le prix et
qu'elles tiennent pour une suffisante rcompense. N'est-ce donc rien que
de pouvoir se dire qu'en dpit des preuves et des souffrances, on a
suivi la voie droite o les plus nobles reprsentants de l'humanit ont
march avant nous? N'est-ce rien que d'tre salu par les honntes gens
comme un martyr ou une victime du devoir? Le mariage sans vertu, voil
ce qu'on nous prpare. Le temps est loin o Mme de Rmusat rclamait
pour les femmes le droit au devoir. A l'heure qu'il est, certaines
dames rclament le droit au plaisir. Entre ces deux formules, il y a
toute la distance qui spare le mariage lgal que l'on dlaisse, de
l'union libre o l'on tend.

Il est bien entendu, d'autre part, que, si le divorce a t prononc
pour cause d'adultre, le mariage sera permis entre les complices. En
effet, puisque le divorce ne doit plus tre la punition de l'poux
coupable, rien ne s'oppose  ce qu'on permette  celui-ci,  titre de
ddommagement et de rcompense, d'pouser la matresse ou l'amant qui
aura motiv le divorc en participant  l'adultre. C'est pourquoi la
Gauche fministe rclame instamment l'abrogation de l'article 298 du
Code civil, qui pousse la cruaut jusqu' interdire le mariage entre
complices.

Ralisant nos prvisions, elle poursuit galement, avec une impitoyable
logique, l'abolition de toutes les prescriptions du Code pnal
relatives  la rpression du dlit d'adultre, que celui-ci ait t
commis par la femme ou par le mari. Toute trahison conjugale est une
affaire prive, une question d'ordre intime, un incident d'alcve, qui
ne regarde point la socit. Elle ne constitue pas mme un abus de
confiance, au sens pnal du mot, pour parler comme M. Viviani.
Autrement dit, l'adultre ne peut tre rig en faute sociale, en dlit
public, puni comme tel par le Code pnal. Il faut le considrer
seulement comme une faute conjugale, engendrant un simple dlit civil et
donnant ouverture au divorce. Qu'on ne parle donc point d'atteinte 
l'ordre public! 'a t l'erreur de toutes les socits chrtiennes de
croire qu'elles taient intresses  la fidlit des poux, et de
traiter consquemment l'adultre comme un acte dlictueux qui mrite une
rpression pnale. Il n'est que temps de supprimer toutes ces atteintes
 la libert conjugale. Et de fait, le Congrs de la Gauche fministe a
vot, par acclamation, l'abolition du dlit d'adultre.

La bigamie elle-mme, qui n'est qu'un adultre prolong, sera seulement
considre comme un faux en criture publique, passible des pnalits de
droit commun. Ce qu'on punira chez le bigame, ce n'est pas la violation
de la foi conjugale, qui n'est qu'une indlicatesse d'ordre priv, mais
le fait dlictueux d'avoir fait rgulariser son adultre par l'officier
de l'tat civil. La loi ne frappera pas le bigame, mais le faussaire.


IV

Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a pri galamment
les femmes d'associer leur fine et gracieuse enveloppe. Mais, arriv 
ce point d'mancipation, le mariage libre touche de si prs  l'amour
libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second.
Leur principe est le mme: la libert. La discussion ne porte que sur
les plus extrmes consquences. Point de doute que la dialectique des
audacieux ne finisse par triompher de la timidit des inconsquents.
Comment rsister aux pressions et aux entranements de la logique?

Dj un vigoureux thoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a propos au
Congrs de la Gauche fministe deux motions dduites avec vigueur et
prcision. Voici la premire: Si l'un des poux se rend coupable
d'inexcution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant
le rgime lgal ou conventionnel du mariage, l'autre poux pourra
demander le divorce. Du moment, en effet, que la socit n'a rien 
voir  la clbration et  la dissolution du mariage, l'adultre n'tant
qu'un dlit purement civil et le divorce un accident d'ordre priv, on
est amen  dcider que les poux sont matres de subordonner la
formation et la rsiliation de leur union  telles conditions qu'ils
jugent convenables. Puisque le mariage relve exclusivement de la
souverainet individuelle, le principe de la libert des conventions,
qui s'applique  leurs biens, doit tre tendu  leurs personnes. C'est
pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu,
le Congrs de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimit.
Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexcution involontaire des
obligations conjugales pour cause de folie peut tre un cas de divorce,
il y a inconsquence manifeste  refuser d'attacher le mme effet 
l'inexcution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant
une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est
consciente et rflchie.

Poursuivant son ide,--sans succs, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au
Congrs le voeu additionnel suivant: Que la loi ne rgisse
l'association conjugale quant aux personnes, conformment  ce qui
existe dj pour les biens, qu' dfaut de conventions spciales, que
les poux peuvent faire comme ils le jugent  propos. A cela le Congrs
n'avait rien  rpondre, ayant admis la rpudiation, c'est--dire la
dissolution du mariage par la volont d'un seul.

Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel
qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse tre
dtruit par le caprice de l'un ou de l'autre poux. N'est-il pas plus
sens de permettre aux futurs conjoints d'insrer dans leur pacte
matrimonial une clause comme celle-ci: Nous nous reconnaissons  chacun
le droit de demander,  un moment donn, la rupture de notre union, sans
que l'autre puisse y faire opposition? Une fois admise la libert des
conventions entre poux, le divorce par volont unilatrale devient
rationnel, les intresss y ayant acquiesc par avance. Et voyez de quel
largissement la libert conjugale va bnficier du mme coup! Si nous
avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un
seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements
pnibles pour les poux qui diffrent d'ge ou de caractre, de
mentalit ou de temprament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile
troit, une maison toujours btie sur le mme modle, o l'on ne peut
se loger  sa guise. Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux
sont les conjoints qui cherchent  s'vader de cette prison, plus
nombreux sont les mnages qui prfrent mme coucher hors des murs. Le
mariage ne sera vraiment l'association libre que vous rclamez, que si
elle comprend plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons
modles adaptes aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, o
chacun puisse s'installer commodment. Au lieu de lgifrer pour des cas
particuliers, qu'on nous donne vite une union souple et libre. Et la
loi, qui n'a t qu'un instrument de domination pour le pass et qui
doit tre un instrument d'mancipation pour l'avenir, aura fond la
libert conjugale.

Ce langage est la logique mme. Mais cette logique est effrayante. J'en
atteste ce court dialogue emprunt aux dbats du Congrs de 1900: il met
 nu toutes les licences effrnes de l'union libre.

M. VIVIANI.--Supposons que les futurs poux aient le droit de faire tel
contrat qui leur plaira, relativement  leur personne: la femme
pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile spar de celui de
l'homme?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme pourront-ils se donner rciproquement
la permission, non seulement d'avoir un domicile spar, mais encore de
vivre chacun avec une autre personne?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme pourront-ils s'accorder l'un  l'autre
le droit d'admettre, en participation,  leur hritage respectif les
enfants qu'il leur plaira d'avoir hors mariage?

M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme auront-ils la facult de se rserver
leur libert personnelle et de convenir que, dans un dlai de trois ou
cinq ans, chacun pourra rpudier son poux?

M. LE FOYER.--Je n'y vois pas d'inconvnient, pourvu que cette clause
soit accepte par les deux conjoints.

Et M. Viviani de s'emporter en un fort beau langage contre une pareille
conception du mariage!--ce dont nous ne saurions trop le fliciter.
Faites entrer cette libert dans le contrat de mariage, et la femme
sera sacrifie, lorsque viendra l'heure de la disgrce et de la
lassitude, qui envahira plus tt le coeur de l'homme que le coeur de la
femme, celle-ci vieillissant plus rapidement que celui-l. Et le
Congrs a refus de passer outre.

En cela, du reste, la Gauche fministe n'a obi qu' des rpugnances
parfaitement lgitimes, sans pouvoir se flatter d'avoir cd  des
arguments valables. Ceux qui introduisent la libert dans le mariage,
sont condamns  la voir drouler inexorablement toutes ses consquences
jusqu' l'union libre. M. Le Foyer voudrait mme que celle-ci ft
reconnue et sanctionne par la loi; mais il a rencontr sur ce point une
me plus libertaire encore que la sienne. Par cette raison que les lois,
ayant toujours servi  rprimer les peuples, ne sauraient jamais devenir
un instrument de libration pour les individus, un congressiste a fait
observer trs justement que, lorsqu'on s'lve contre les lois du
mariage, il est contradictoire de recourir aux sanctions lgales pour
librer l'union conjugale[159]. La conclusion s'impose: supprimons
toutes les lois matrimoniales: la libert des conventions suffit  tout.
Et M. Viviani de se rcrier avec feu: Vous oubliez qu'il faut donner 
la femme plus de garanties qu' l'homme, et que, tant que la mre ne
pourra vivre par elle-mme, il faudra,--bien loin de briser le
mariage,--en faire une citadelle vivante ou elle puisse s'enfermer avec
son enfant!

[Note 159: Congrs de la Condition et des Droits des femmes. Sance du
samedi matin 8 septembre.--Voir le compte rendu stnographique de la
_Fronde_ du mardi 11 septembre 1900.]

Et conquise par ces nobles paroles, la Gauche fministe s'est refuse 
rclamer l'abolition du mariage. Seulement, pour mettre le comble  ses
contradictions, elle s'est empresse de voter l'abolition de la
sparation de corps. L pourtant, M. Viviani avait plaid fort
habilement les circonstances attnuantes. Elle est bien inoffensive,
cette pauvre sparation de corps! Songea donc qu' l'heure actuelle, il
suffit qu'elle existe depuis trois ans, pour qu'on la puisse transformer
en divorce; et qu'en outre, le Snat est saisi d'un projet dj vot par
la Chambre, qui rend cette transformation obligatoire, en enlevant 
chacun des poux le droit de s'y opposer. Pourquoi effrayer le Parlement
par des voeux inopportuns? Mais sacrifiant la prudence  l'irrligion,
ces dames se sont obstines  proscrire la sparation de corps. Cette
demi-mesure offense leur radicalisme superbe. C'est en vain que les
femmes catholiques leur diront: L'glise nous fait un devoir de
repousser le divorce: laissez-nous la sparation qui nous agre et nous
sufft.--Elle nous dplat! rpondent les femmes libres.--Mais le
divorce blesse notre conscience!--Tant pis! rplique-t-on; il
satisfait la ntre. Souffrez en silence ou divorcez comme tout le
monde. Voil comment, dans les milieux avancs, on comprend la libert
des catholiques. Aux uns l'indpendance pousse jusqu' la licence, aux
autres la contrainte pousse jusqu' la violation de la libert de
conscience. Ou la honte du divorce, ou l'enfer de la vie commune: plus
de milieu. C'est de l'intolrance pure. Mfions-nous du fanatisme
sectaire des femmes athes! Il pourrait bien tre plus vexatoire,--tant
plus orgueilleux,--que l'intransigeance nave des dvotes.

Rsumons-nous. Avec l' galit des droits, c'est la discorde qui
s'assied au foyer des poux. Avec la libert des personnes, c'est
l'anarchie qui envahit la famille. Et du mme coup, nous avons dmontr
que les outrances du fminisme rvolutionnaire ne se lisent plus
seulement aux pages de certains livres, mais qu'elles s'infiltrent peu 
peu en des mes fminines. Pour demain, sinon pour aujourd'hui, l'union
libre devient leur secret idal. Les unes y penchent; les autres y
courent. Quelle imprvoyance!

Poursuivez, mesdames, votre oeuvre de nivellement et d'mancipation.
Brisez, les uns aprs les autres, tous les liens du mariage, pour mettre
 l'aise les couples qui en souffrent. Continuez  branler l'arbre par
le pied, sous prtexte de venir au secours de quelques branches malades
ou gtes. C'est toute l'histoire du divorce: achevez son oeuvre. La
logique vous y condamne; les hommes vous y convient. Certaines
dductions vous font peur qui les satisfont grandement. Croyez-vous que
le mariage ne leur pse pas plus qu' vous? Chaque licence que vous
rclamez est tout profit pour le sexe fort. Combien de maris
s'applaudiront du relchement des liens conjugaux! A jeter bas tous les
remparts du mariage, soyez assures que beaucoup vous aideront
activement. Et vous n'aurez pas  vous louer de ces allis rsolus et
entreprenants; car, pour dix braves gens qui prnent l'union libre en
toute droiture d'intention, par pur amour de la libert, il est cent
viveurs qui accoureront  la rescousse avec des mobiles infiniment moins
honorables. Et ne dites plus, pour vous dfendre de certaines
consquences extrmes qui vous pouvantent ou vous coeurent, que le
mariage est une citadelle o la femme doit se retrancher dsesprment:
ces scrupules seraient tardifs et vains. Sous prtexte de faire entrer
dans le mariage plus d'air et plus de lumire, vous en ouvrez toutes les
portes, vous en livrez  l'ennemi toutes les approches, vous en
dmantelez, pierre par pierre, toutes les dfenses et toutes les
murailles. La maison conjugale de vos rves n'est plus une forteresse,
mais un moulin o l'on entre et d'o l'on sort sans gne, sans scrupule,
sans remords. Malheur  celles qui se contenteront d'un abri aussi
prcaire et aussi chancelant! Ainsi compris, le mariage n'est plus le
foyer immuable et auguste o les poux s'installent pour la vie; c'est
un passage ouvert  tous les vents, o l'on ne se hasarde qu'avec l'ide
d'en sortir. Cela fait, l'union libre pourra prendre aisment possession
des mes et des moeurs; et il n'est pas douteux que, dans la dpravation
qui nous gagne et nous ronge, beaucoup de gens la pousseront jusqu'au
libertinage. Et ce sera le chtiment des femmes. Avis aux chrtiennes de
France qui sont lgion: l'union libre, c'est le _fminisme des mles_.
Je les adjure de dfendre leur sexe contre le retour offensif de cette
barbarie abominable.




LIVRE IV

MANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME




CHAPITRE I

Du rle respectif des pre et mre


       SOMMAIRE

       I.--LE FMINISME MATERNEL.--PHILOSOPHIE
       CHRTIENNE.--DIVISION DES TACHES ET SPARATION DES
       POUVOIRS.

       II.--QUELLES SONT LES INTENTIONS ET LES INDICATIONS DE LA
       NATURE?--DISSEMBLANCES PHYSIQUES ENTRE LE PRE ET LA
       MRE.--DIFFRENCIATION DES SEXES.

       III.--DISSEMBLANCES PSYCHIQUES ENTRE L'HOMME ET LA
       FEMME.--HEUREUSES CONSQUENCES DE CES DIFFRENCES POUR LES
       PARENTS ET POUR LES ENFANTS.--LA PATERNIT ET LA MATERNIT
       SONT INDLBILES.

       IV.--GALIT DE CONSCIENCE ENTRE LE PRE ET LA MRE,
       SUIVANT LA RELIGION.--QUIVALENCE DES APPORTS DE L'HOMME ET
       DE LA FEMME DANS LA TRANSMISSION DE LA VIE, SELON LA
       SCIENCE.--N'OUBLIONS PAS L'ENFANT!


Le fminisme maternel soulve une srie de questions qui, troitement
lies  celles qu'agite le fminisme conjugal, intressent au premier
chef l'avenir de l'humanit. Convient-il d'manciper la mre, comme on
veut manciper l'pouse? Quels sont ses droits vis--vis du pre? De
quelle autorit doit-elle tre investie sur la personne et sur les biens
de ses enfants? Quels pouvoirs lui appartiennent? Quels devoirs lui
incombent? Tous ces points mettent naturellement aux prises le fminisme
chrtien et le fminisme rvolutionnaire. Pour claircir le dbat, il
n'est que d'exposer les doctrines traditionnelles du premier et les
hardiesses novatrices du second; et aprs avoir confront, chemin
faisant, leurs solutions respectives, il nous sera plus facile de
conclure.


I

D'aprs la philosophie chrtienne, l'homme et la femme, appels aux
mmes fins dernires, participant aux fruits de la mme rdemption, sont
gaux devant Dieu. Sparez-les pourtant: en l'un ou en l'autre,
l'humanit n'est pas complte. C'est le couple qui la constitue. Et mme
lorsque l'union est conclue par les poux et bnie par le prtre, tout
n'est pas fini. L'oeuvre matrimoniale commence.

Dans la pure doctrine catholique, la solution naturelle et le fruit
parfait du mariage, c'est l'enfant. Et cette doctrine remonte aux
premires traditions bibliques. Dieu, ayant tir la femme de l'homme,
les unit l'un  l'autre et leur dit: Croissez et multipliez. Pour un
chrtien, prendre femme ne va point sans le dessein trs ferme de fonder
une famille. Saint Jean Chrysostome a donn aux fidles de son temps
l'explication de cette haute conception du mariage: Comprenez-vous le
mystre? D'un seul tre, Dieu en a fait deux; puis de ces deux moitis
runies, il en a tir un troisime!

L'enfant est le lien de chair qui, unissant dfinitivement le pre et la
mre, fait de la famille une indissoluble trinit. Et en lui donnant la
vie, les parents continuent et compltent la cration primitive; si bien
qu'on peut dire qu'ils collaborent  l'oeuvre divine. Et puisque ve est
sortie d'Adam, et que l'homme a t promu le chef de la femme, la
puissance du pre devra primer logiquement celle de la mre. Ou mieux,
par une sorte de sparation des pouvoirs, l'autorit respective des
parents devra s'exercer, pour le bien des enfants, sans empitement ni
conflit, dans le domaine propre que la Providence leur a spcialement
assign. De l un partage d'attributions, une spcialisation des tches,
qui, loin d'affaiblir le foyer, met chacun des poux  la place qu'il
faut, pour le plus grand profit de la famille.

Cette thorie ne saurait dplaire, ni aux conomistes qui regardent la
division du travail comme une loi gnrale de l'humanit, ni aux hommes
publics, pour qui l'art de balancer et de modrer les pouvoirs, les uns
par les autres, est le dernier mot de la sagesse politique. Ce qui
achvera peut-tre de les satisfaire tout  fait, c'est que
l'organisation thologique des pouvoirs de la famille, telle que nous
venons de l'exposer succinctement, est, de l'aveu mme des savants les
moins suspects de partialit clricale, en parfaite conformit avec les
vues et les indications de la nature.


II

En effet, les dissemblances physiques, intellectuelles et morales des
deux units du couple humain clatent  tous les ges de leur existence;
et les diffrences d'aptitude et de vocation, qui en dcoulent,
procdent si bien de l'instinct,--plutt que de l'ducation,--qu'elles
se marquent, ds la plus tendre enfance, dans les gots, dans les
attitudes, dans les jeux, le petit homme recherchant le grand air, le
bruit, le mouvement pouss jusqu' l'exaltation de la vie physique,
tandis que sa petite soeur s'applique doucement, dans un coin, avec de
menus gestes et de patientes prcautions,  parer, instruire ou gronder
sa poupe. C'est ainsi que nos garons se prparent, sans le savoir, aux
luttes et aux labeurs qui attendent le futur chef de famille, et que nos
filles s'exercent inconsciemment  l'activit soigneuse et douce des
tches maternelles.

Vienne l'ge, et ces dissemblances physiques vont s'accuser avec un
relief de plus en plus saisissant. D'un ct, la rondeur dlicate des
formes, la souplesse du corps et la grce de l'allure, la finesse de la
peau, la caresse du regard, la douceur de la voix, l'adresse des
mains,--tout prdispose la femme  la vie calme du foyer, aux soins de
l'enfance, aux dlicates besognes de la maternit. Sa faiblesse est
faite pour attirer, bercer, consoler toutes les faiblesses. D'autre
part, une taille leve, une structure puissante, une dmarche plus
ferme, une force musculaire plus rsistante, plus de gravit dans la
parole, plus de sret dans le regard,--et aussi, trs gnralement,
plus de barbe au menton,--prdestinent l'homme aux rudes travaux, aux
longs efforts et aux grandes entreprises. Au lieu que tout ce qui
constitue la femme, en bien ou en mal, procde de l'extrme sensibilit
de son systme nerveux et, consquemment, de la vivacit des impressions
qu'elle reoit, on remarque chez l'homme plus de vigueur et plus de
calme, plus d'assurance et plus de solidit.

Les intentions de la nature sont videntes: elle n'a point fait l'homme
et la femme pour les mmes rles. Il suffirait presque de comparer le
squelette de l'un avec le squelette de l'autre, pour rfuter le paradoxe
de l'galit absolue des aptitudes et des fonctions entre les sexes.
Tandis que l'homme est taill pour la lutte, pour les dmarches
extrieures, pour l'action robuste et violente, la femme est faite pour
les douces et patientes occupations du foyer. A lui, les oeuvres de
force;  elle, les oeuvres de tendresse et de bont. Et ce que la nature
a voulu, l'homme et la femme ne peuvent le contredire sans dommage et
sans souffrance; car, de mme que l'homme dchoit par l'imitation de la
femme, il n'est pas possible que la femme ne se nuise gravement, en
s'ingniant  rivaliser avec l'homme dans tous les domaines de l'esprit
et de la vie.

Nul moyen, d'ailleurs, que cette diffrenciation des sexes, aperue et
constate par les meilleurs esprits de l'antiquit, tels que Platon,
Xnophon, Aristote, Cicron, Columelle, soit le simple rsultat d'une
habitude, d'un artifice d'ducation, puisque, du petit au grand, nous la
retrouvons chez les animaux, courbs plus matriellement que nous sous
le joug des lois naturelles. Et plus on s'lve dans l'chelle des
tres, plus le contraste s'accentue entre le mle et la femelle, plus le
sexe de chacun s'accuse par des dissemblances de forme et de fonction.
L, au contraire, o la femme est assujettie, contre nature, au labeur
crasant des hommes, cette confusion des tches engendre la misre et la
barbarie. Point de progrs dans l'espce humaine sans la division du
travail.


III

Joignez que les dissemblances physiques sont le signe extrieur des
dissemblances psychiques, qui distinguent et individualisent les deux
moitis de l'humanit.

La femme aperoit mieux les dtails que les ensembles; elle se laisse
diriger par des affections particulires, par les mouvements secrets du
coeur, plutt qu'elle ne se dirige elle-mme d'aprs un raisonnement
suivi et des maximes gnrales. Son jugement dcle plus de subtilit
que de profondeur, plus de finesse, plus de vivacit, plus de
prcipitation mme que de froide et lente raison.

Par contre, ce qui domine surtout au coeur de l'homme, c'est
l'amour-propre, l'ardeur, l'audace, un dsir de protection, un besoin de
commandement, un apptit de supriorit qui le porte au courage, 
l'ambition,  l'action ouverte et soutenue,  l'orgueil,  la
domination.

Ces disparits de caractre et de temprament sont si constantes et si
manifestes, que la grande voix de l'humanit les proclame depuis le
commencement des temps. C'est ainsi que l'art s'est toujours plu 
personnifier le travail par un homme, et  reprsenter la douce paix
sous les traits d'une vierge. Un mle visage est devenu dans la
statuaire le symbole du mouvement, de l'effort, de la lutte. C'est ainsi
encore que, dans toutes les langues, les grands fleuves, le Nil, le
Rhin, le Danube, le Rhne, sont du genre masculin, tandis que, par une
allgorie pleine de sens, le langage dsigne les villes, les cits,
runions des familles et des foyers, par des vocables fminins.

Et le mariage de la force virile avec la grce fminine engendre
l'harmonie conjugale, pour le progrs de l'espce et le charme des
socits humaines. Par l'ascendant qu'elle sait prendre sur le coeur de
l'poux, l'pouse calme en lui l'ardeur de l'action, la fivre et
l'inquitude du succs. Elle lui assure la paix au logis et lui procure
la douceur du foyer, sans quoi il n'est pour l'homme ni repos, ni
bonheur, ni moralit. En revanche, par le prestige qu'il exerce sur
l'esprit de l'pouse, l'poux saura la prmunir contre la lgret et la
mollesse, qui sont les fruits ordinaires de la tendresse et de la
nervosit.

Sans appui masculin, la femme s'abandonnerait souvent  l'exaltation, 
la frivolit; car il est d'vidence que la vivacit de ses impressions
la porte au changement et  l'exagration. Voyez la mode: excentrique et
instable du ct des femmes, elle est plus simple et plus fixe chez les
hommes. Inversement, c'est le propre de l'action des femmes de polir
notre grossiret, de modrer nos emportements, de colorer d'un vernis
de douceur notre enveloppe dure et sche. Comme deux compagnons de route
qui s'appuient l'un sur l'autre, les deux sexes changent, par un
contact journalier, la dlicatesse de l'un contre la fermet de l'autre,
grce  quoi ils se temprent, s'quilibrent et s'amliorent
rciproquement. De mme que la tte ne peut vivre sans le coeur, ni le
coeur sans la tte, et qu'intervertir leurs fonctions ou interrompre
leurs relations serait une oeuvre de mort et la pense d'un fou, ainsi,
dans l'organisation du genre humain, l'homme et la femme ne peuvent
vivre l'un sans l'autre,--sans qu'ils aient besoin d'empiter l'un sur
l'autre. Ce sont deux tres complmentaires qui doivent s'associer pour
leur mutuelle perfection. Et comme la grce de la femme modre et
adoucit l'exagration de force si naturelle au caractre masculin, de
mme l'nergie virile soutient et relve l'excs de modestie et de
timidit ordinairement propre au caractre fminin.

Et les enfants, bien entendu, sont les premiers  recueillir les fruits
de cette fusion harmonieuse. Pour les petits, papa aurait la main trop
rude; pour les grands, maman aurait la main trop faible. L'enfant
a-t-il de bons instincts: la direction paternelle risquerait d'tre trop
raide. L'enfant a-t-il de mauvais penchants: la loi de la mre serait
trop douce. Mariez ces deux natures, ces deux tempraments, et aussitt
le gouvernement domestique se pondre et se complte.

Mais, pour que les enfants tirent de cette prcieuse combinaison tous
les bienfaits qu'elle recle, encore faut-il qu'elle soit durable et
inviole. Au risque de nous rpter, nous maintenons que l'union
conjugale n'est point l'union physique d'un moment. A la diffrence des
animaux, que rapproche accidentellement le hasard d'un caprice ou
l'entranement de l'instinct, les humains, qui se marient, ont des vues
plus complexes et de plus longs desseins. Ils s'associent pour la vie.
Ils fondent une famille. La protection et l'ducation des enfants ne
peuvent se comprendre sans l'unit et la stabilit du foyer. La
constance et l'indissolubilit du mariage, voil donc l'idal pour les
parents et leur descendance. Les fautes ou les infortunes individuelles
ne prouvent rien contre l'excellence de cette loi gnrale. Bien plus,
en devenant pre, en devenant mre, l'homme et la femme revtent un
caractre indlbile. Confirm et soutenu par l'enfant, le lien
matrimonial ne peut tre dnou ou rompu que par _fiction_. La famille
ne se compose point d'tres indpendants les uns des autres. Confondus
dans le mystre de la gnration, pre, mre, enfant, sont les fractions
insparables de cette premire unit sociale.


IV

Et retenons bien que, devant la conscience et devant la nature, la
paternit ne saurait l'emporter sur la maternit, ni en valeur ni en
vertu. Il est donc impossible d'admettre que le pre doive toujours
commander et la mre toujours obir. Du moment que la paternit ne se
comprend point sans la collaboration de la femme, la loi religieuse et
la loi naturelle sont fondes  nous faire un devoir d'admettre la mre
 un certain partage de l'autorit du pre, la fermet de celui-ci
s'unissant  la tendresse de celle-l pour l'heureuse formation des
enfants.

Mais qui dit partage des pouvoirs, ne dit pas opposition et
contradiction des volonts. Au sein de la famille idale, trois lments
concourent  l'ducation de l'enfance: l'autorit qui dirige, l'amour
qui persuade et la pit filiale qui obit. Plus l'union morale du pre
et de la mre est troite, plus leur entente est parfaite, et plus ils
ont chance de faonner la jeune me, qu'ils ont mission d'lever,  leur
image et  leur ressemblance.

A un autre point de vue, la science semble admettre, conformment aux
enseignements de la religion, que la masculinit n'est point, par
elle-mme et par elle seule, une supriorit dcisive. Nous n'ignorons
pas que, parmi les partisans de la slection sexuelle, les uns voient
dans l'homme une femme qui a poursuivi et consomm son volution, tandis
que les autres regardent la femme comme un homme inachev, dont les
fonctions de maternit ont arrt le dveloppement normal. D'aucuns
tiennent mme les femelles pour des exemplaires dgnrs d'une
masculinit primordiale. Mais, Dieu merci pour la femme! de nouvelles
recherches ont mis en lumire l'quipollence physiologique des apports
masculin et fminin dans la transmission du sang et la propagation de
l'espce. Il y a, semble-t-il, dans les premiers capitaux de vie hrits
du pre et de la mre, une parfaite identit de puissance et une gale
part de coopration. D'o il suit que, pour l'oeuvre de reproduction,
pour le soutien de la race, le fminin balance le masculin, et que, dans
le mystre de la gnration, le pre et la mre se compltent et
s'quivalent.

Ainsi donc, envisage au point de vue suprieur des destines de la
famille humaine, et regarde comme la collaboratrice ncessaire de
l'homme dans la transmission des qualits physiques et morales de
l'espce, la femme ne doit tre place ni au-dessous ni au-dessus de son
compagnon. Il ne saurait plus tre question, malgr les dclamations de
quelques misogynes, de la rabaisser  la condition misrable qu'elle
occupa aux premiers ges de l'humanit, de la traiter comme une sorte
d'animal domestique soumis  la pleine proprit de l'homme.

Il ne convient pas davantage de l'riger en personnalit indpendante,
ayant son but en elle-mme et travaillant, sur les conseils d'un
individualisme exalt,  se hausser au-dessus de l'homme. D'o qu'il
vienne, l'gosme est hassable et destructeur des intrts suprieurs
de la race. Point d'oppression du ct de l'homme, point d'indpendance
du ct de la femme. Les fonctions normales de l'un et de l'autre sont
galement ncessaires  la famille et  l'espce. Ils ne sont point ns
pour vivre spars comme deux voisins jaloux, comme deux puissances
rivales. Si les sexes ont t crs dissemblables, c'est apparemment
pour se rapprocher, se parfaire et se perptuer. Que chacun s'enferme
dans son moi solitaire, sous prtexte de libert, et les fins suprmes
de la nature seront sacrifies aux vues troites et striles de
l'individu. L'union dans la solidarit de l'amour pour le renouvellement
de la vie, tel est le voeu suprme de la nature. N'oublions pas
l'enfant!




CHAPITRE II

ducation maternelle


       SOMMAIRE

       I.--VERTU DUCATRICE DE LA MRE.--SES QUALITS
       ADMIRABLES.--SES TENDRESSES EXCESSIVES--FAIBLESSE DE LA
       MRE POUR SON FILS, FAIBLESSE DU PRE POUR SA FILLE.

       II.--LES PARENTS AIMENT MAL LEURS ENFANTS.--L'DUCATION
       DOIT SE CONFORMER AUX CONDITIONS NOUVELLES DE LA VIE.

       III.--DUCATION DES FILLES PAR LES MRES.--SUPRIORIT DE
       L'DUCATION MATERNELLE SUR L'DUCATION PATERNELLE.

       IV.--CE QU'UNE MRE TRANSMET  SES FILS.--L'ENFANT EST LE
       CHEF-D'OEUVRE DE LA FEMME.


Me sera-t-il permis de vanter les qualits mnagres et les vertus
maternelles de la femme? Certaines intellectuelles s'imaginent que
l'homme ne clbre leurs aptitudes domestiques que pour mieux rabaisser
leurs capacits crbrales. Il faut pourtant bien observer,--sans qu'il
entre dans ma pense de diminuer leurs autres talents,--que la maternit
est la vocation suprme de leur sexe, et que l'enfance est un petit
monde qu'elles gouvernent avec une comptence particulire.


I

Tous ceux qui se sont occups un peu d'ducation, savent qu'il n'est pas
inutile d'inculquer  l'enfance le prjug du devoir, avant de lui en
montrer la raison. Il faut d'abord la rendre familire avec certains
mots, qui oprent ensuite, d'eux-mmes, sur son esprit. L'glise en agit
de la sorte pour le catchisme: elle l'emmagasine dans le cerveau des
enfants avant qu'ils le comprennent. Et c'est  la mre surtout que
revient ce rle de suggestion morale, qui est le principe mme de
l'ducation. C'est  elle qu'il incombe de former l'me de ses enfants
aprs avoir form leur petit corps. Des aptitudes que ses garons et ses
filles ont reues en naissant, il lui appartient de faire des qualits.
La nature lui donne des fleurs simples, pour qu'elle en fasse des fleurs
doubles. A cette horticulture des mes candides et ingnues, l'homme
n'entend rien.

Aucune pdagogie, d'ailleurs, ne vaudra l'ducation maternelle. Il est
des familles, sans doute, et dans la classe pauvre et dans la classe
riche, o la maternit est insuffisamment ou indignement reprsente.
Mais celui qui, s'armant de ces exceptions dsolantes contre la
gnralit des femmes, oserait dire, sans distinction, du mal des mres
franaises, mriterait qu'on lui coupt la langue. Hormis une certaine
faiblesse, sur laquelle nous insisterons tout  l'heure, je n'en sais
point de plus tendres, de plus dvoues, de plus enveloppantes. Ces
bonnes et saintes mres, qui abritent craintivement leur couve contre
leur coeur, n'ont point  redouter la comparaison avec les femmes
lectriques de la Grande-Bretagne et du Nouveau-Monde. Le nid franais
vaut bien l'auberge amricaine.

Voil prcisment le grand malheur! m'objecteront les partisans de
l'athltisme et de la colonisation. Nos mres nous font de leurs bras
une douce chane qui nous retient au foyer. Il faudrait aux garons une
ducation moins amollissante. Au lieu de prparer  la France de
vigoureux gaillards pour les luttes de l'avenir, la bonne maman nerve
et affadit ses petits de prvenances, de gteries et de caresses. Et
comme ils ne sont point des ingrats, la dfrence affectueuse, dont ils
l'entourent, ressemble  une religion. Ils tiennent  vivre prs d'elle
comme les dvots prs de leur idole. Les rapports, qui les lient l'un 
l'autre, sont ceux du lierre avec le vieil arbre ou le vieux mur: ils
voudraient tomber et mourir ensemble. Faute d'avoir t suffisamment
arms pour la conqute ou pour la rsistance, rares sont les jeunes gens
qui ont le courage de briser les entraves de l'amour maternel.

A ce propos, M. Demolins, dans son livre fameux: _A quoi tient la
supriorit des Anglo-Saxons_, s'est montr trs svre, trs dur mme,
pour les femmes franaises. Il les regarde comme un des principaux
obstacles au relvement de notre pays, incriminant  la fois leur coeur
et leur esprit. Leur coeur: parce qu'elles aiment mal leurs enfants,
les aimant moins pour eux que pour elles-mmes; leur esprit: parce
qu'elles sont moins accessibles, moins ouvertes que l'homme aux choses
nouvelles, et qu'il est plus facile de convaincre dix pres que de
convaincre une mre.

Il y a du vrai dans ces dolances. Oui, les Franaises ont leurs enfants
en adoration. Le fils surtout est l'objet de toutes leurs complaisances.
A peine a-t-il l'ge de raison, qu'elles lui ouvrent leur coeur; et
devenu grand, elles s'en font un confident, un ami. Aussi, ds que les
ncessits de la vie les y contraignent, c'est un chagrin pour l'enfant
et une dsolation pour la mre de se sparer.

Mais on remarquera que le pre professe gnralement pour sa fille une
affection aussi tendre et aussi exclusive. Il la veut prs de lui. Il la
dfend le plus longtemps possible contre les pouseurs, tenant le
mariage pour un enlvement cruel. Et lorsqu'il s'agit enfin de la
confier  un gendre, il choisira un bon jeune homme dans son voisinage,
 sa porte, afin de ne point mettre trop de distance entre lui et son
cher trsor.


II

Au fond de cette tendresse excessive de la mre pour le fils et du pre
pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de draison et
d'gosme. Aujourd'hui que les ncessits d'une carrire rmunratrice
peuvent forcer les enfants  s'loigner au bout de la France ou plus
loin mme, aux colonies d'outre-mer, ces affections timores ont le
grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs
initiatives. Outre qu' donner aux enfants des gots sdentaires et des
habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions
subalternes et chtives, les pres et les mres devraient se dire que
l'amour, digne de ce nom, s'lve jusqu' l'oubli de soi-mme; que
ceux-l aiment vraiment leurs enfants, qui les prparent  accepter
courageusement la vie, l o les appellent leur destine, leur vocation,
l'intrt de leur avenir. Puisqu'il faut crer une France au dehors,
ayons donc le courage de faonner nos garons  ce rle de conqute, et
aussi nos chres demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et
vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez rsolue
pour le suivre.

Voil le seul reproche qu'on puisse adresser  la famille franaise.
Qu'elle soit plus nergique et plus dsintresse, qu'elle aime ses
enfants pour eux-mmes, et elle redeviendra cette parfaite ducatrice
des anciens temps, qui a donn  la France d'autrefois tant de pionniers
admirables.

Lorsque les conditions de la vie viennent  changer, lorsque les temps
sont,--comme le ntre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation
pour les parents de modifier, en consquence, la direction et l'esprit
de l'ducation qu'ils doivent  leurs enfants. Or, s'il est toujours
ncessaire d'inculquer  nos fils les qualits essentielles et les
vertus ncessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments
dlicats, aux bonnes manires,  la vieille politesse franaise, il faut
prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractre, d'anmier leur
volont, se rappelant que la douceur et l'urbanit comptent moins
aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit
d'entreprise et le got de l'action robuste et persvrante. A les
envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'nergie
virile, d'en faire des tres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles
et timors. Mieux vaut prparer nos enfants pour l'avenir, que de
prparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de
conqurir le bonheur par eux-mmes, que de mettre un facile bonheur 
porte de leurs mains dbiles; mieux vaut les armer d'une volont fire,
que de satisfaire leurs volonts capricieuses.

Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de rvolte, lorsque nos fils,
montrant peu de got pour l'existence toute faite et toute unie que nous
leur offrons  nos cts, osent rver d'une vie plus large, plus libre,
plus pleine, dussent-ils, pour la raliser, quitter la maison et courir
le monde! Certes, il serait plus doux  notre coeur, et plus conforme 
notre instinct d'autorit, de les enlacer de notre tendresse tutlaire
jusqu'aux annes extrmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de
se dire que nos enfants ne sont pas une proprit comme une autre, notre
bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de
nous-mmes, et qu'ils devront tt ou tard, nous disparus, mener une vie
indpendante; que nous aurions tort, consquemment, de les traiter
toujours, mme en leur maturit, comme de petits enfants, parce qu'ils
sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de
les plier  nos manires,  nos habitudes,  nos aises, il est plus sage
de leur inculquer le got du travail personnel, l'estime de l'activit
libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au
lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur
situation, l'intrt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mmes.

Rservons donc notre autorit pour les cas exceptionnellement graves.
Par nos conseils plus que par nos ordres, entranons-les  l'action
virile. Il n'est que l'apprentissage prcoce des risques et des
responsabilits de la vie pour faire des hros. Et  ceux qui nous
objectent qu'il ne dpend ni des mres ni des pres de transformer les
poussins en aiglons, nous rpondrons, avec une femme d'esprit, Mme de
Broutelles, que si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre
niche, c'est dj beaucoup de ne point lui rogner les ailes. J'ajoute
qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garons des
poules mouilles.


III

Est-ce une raison d'enlever les enfants  leurs mres? Aucunement,
puisqu'en fait de tendresse amollissante, nous savons que bon nombre de
pres sont femmes. Pour ce qui est de la jeune fille, d'ailleurs, j'ai
dj revendiqu pour la mre le droit de la former et mme de
l'instruire, toutes les fois qu'elle le peut. L'entre dans l'ge adulte
est gnralement plus difficile pour les filles que pour les garons. On
sait combien sont brusques et variables les phases critiques de leur
transformation physique et morale. Personne ne saurait mieux que la mre
surveiller et diriger la formation d'un organisme aussi fragile,
l'closion d'une me aussi tendre.

On sait pourtant qu'il est question d'introduire de singulires
nouveauts dans l'ducation des filles. Des dames ont propos d'inscrire
la dogmatique de l'amour dans les programmes de l'instruction
congrganiste. Et Mgr l'archevque d'Avignon, considrant la grandeur
et la saintet de l'amour humain, de l'amour conjugal, ne voit aucun
inconvnient  ce qu'on mette la jeune fille en face de la vrit, pour
lui en inspirer le respect et lui montrer les grands devoirs qu'elle lui
impose.

Je sais pertinemment que ces hardiesses inquitent bien des femmes, qui
se disent,  bon droit, que le soin de certaines rvlations
n'appartient qu' la mre. La plus impeccable matresse apportera-t-elle
tout le tact dsirable  expliquer aux petites pensionnaires, que
l'exercice normal des sens n'est pas un pch, mais une fonction? Il
peut tre sage de ne point ajourner au mariage certaines lumires,
certaines connaissances; il ne sufft pas toujours que l'esprit vienne
aux filles par les yeux et par les oreilles que les plus innocentes
ouvrent curieusement sur tout ce qui les environne. Mieux vaut parfois
mettre leur esprit en face des ralits. Mais qui sera juge du moment,
si ce n'est la mre? Prenons garde de dfrachir avant le temps la
candeur de la jeunesse. Les filles prcoces me font peur. S'il est bon
de combattre la pruderie, qui n'est que l'hypocrisie du dsir inavou,
ne dflorons pas la pudeur, cette fleur rougissante de dcence et de
retenue, qui pare si joliment le front des vierges de quinze ans.

En revanche, certains parlent srieusement d'enlever les garons  leurs
mres? Les pdagogues de la socit future prtendent mme que nos
fils s'lveront tout seuls, et qu' pousser en libert, comme les
arbustes en plein vent, ils retrouveront d'eux-mmes toutes les nergies
morales et physiques de la primitive humanit. Un systme aussi commode
rencontre toutefois bien des sceptiques. Ces petits sauvages, revenus 
l'tat de nature, sont faits pour n'inspirer qu'une demi-confiance. Le
temps n'est pas venu de renoncer  l'ducation.

Alors, confierons-nous les garons aux pres? Ptris par de fortes
mains, ils deviendront des hommes,-- moins qu'ils ne deviennent tout
simplement des brutes. Je me mfie de l'ducation paternelle, pour
plusieurs raisons. D'abord, tous ceux qu'absorbe le souci des affaires,
n'ont point le temps d'duquer, de dresser, de discipliner Messieurs
leurs fils. Quand un de ces braves gens entre  la maison, c'est pour
s'y reposer. Le loisir lui manque, et la vocation aussi. Il n'est pas
assez religieux, et la croyance est le soutien de toute ducation. Il
n'est pas assez patient, et l'galit d'humeur est une condition
essentielle de dignit et de respect. Il n'est pas assez tendre, et la
tendresse seule ouvre et conquiert les mes. Souvent mme, il n'est pas
assez ferme; le moindre malaise de l'enfant l'affole et l'induit en
toutes sortes de faiblesses et de capitulations.

Et enfin, il affiche en matire d'ducation, des ides fausses. A qui
n'est-il pas arriv d'entendre un pre affirmer d'un ton catgorique:
Il n'y a qu'un moyen d'lever les enfants. Quand j'aurai un fils, je
ferai ceci, je ferai cela. J'ai mon plan. Autant de mots, autant
d'erreurs. L'ducation ne se rsout pas comme un problme d'algbre.
Elle n'a rien de systmatique. Elle doit varier ses procds, ses
mthodes, suivant le temprament, le caractre, la sant, l'intelligence
des enfants. Et la mre excelle  cette oeuvre d'adaptation dlicate,
parce que, mieux que le pre, elle connat ses fils et ses filles.

On n'lve pas un enfant malgr lui ou sans lui. Pour nous rendre
matres de sa volont, il faut qu'il se livre, qu'il se confie, qu'il
s'abandonne. Et seule la mre peut lui dire: Mon enfant, donne-moi ton
coeur. Elle seule sait frapper  la porte au bon moment, et attendre
avec douceur qu'on la lui ouvre. Tous ceux qui aiment l'enfance et
ambitionnent, non pas de la dresser sur un modle artificiel et d'aprs
une rgle uniforme, mais d'assouplir, d'largir, d'ennoblir ses qualits
diverses, tous ceux-l reconnaissent qu'il n'y a, pour la prparer
utilement  la vie, qu'un moyen vraiment efficace, qui consiste  se
pencher sur chaque me en particulier,  l'interroger sans rudesse,  la
scruter sans violence, pour y verser peu  peu avec mesure et discrtion
la lumire, la confiance et l'amour. Or, je ne sais que la mre qui soit
capable et digne d'exercer auprs de l'enfance une si dlicate fonction.
L'homme aurait ici la main trop dure, l'esprit trop raide et le coeur
trop sec. C'est un pitoyable ducateur. Laissons, comme dit la chanson,

        Les oiseaux  leur nid, les enfants  leur mre.


IV

Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mre, digne de ce nom, donne et
transmet  ses fils? Nous touchons l aux vertus les plus admirables de
la maternit.

J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprs des enfants. Il y a
plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables
l'amour dsintress, la joie du sacrifice; la tendresse prise de
dvouement, si le coeur des mres n'existait pas. Et cette vie du coeur
a sa raison d'tre dans les fonctions essentielles de la femme, qui la
retiennent auprs des berceaux, auprs des petits, dans le cercle intime
des relations familiales, loin des occupations et des dissipations
extrieures. Et cela mme explique pourquoi la femme est naturellement
plus mre qu'pouse, tandis qu'il est habituel  l'homme d'tre plus
poux que pre, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant
nouveau-n.

La femme a si bien l'instinct ducateur, qu'elle est maternelle avant
d'tre mre. Qui ne sait la sollicitude passionne, avec laquelle la
petite fille s'occupe de ses frres et soeurs plus jeunes, les porte,
les surveille, les pouponne ou les rgente? La femme est l'intermdiaire
oblig entre l'homme et l'enfant. Pour lever celui-ci, l'homme est trop
haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier  la
taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante,
pour s'insinuer doucement dans leur me si fragile et si dlicate. Elle
seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre  demi-mot.
S'intressant toujours aux personnes plus qu'aux ides, prenant peu de
part aux vnements gnraux, comme l'avoue Mme Guizot, leur place est
marque l o l'humanit a besoin de toutes les forces vives de la
piti, de la bont, du dvouement, de la charit. Bref, le penchant des
femmes  sympathiser et  s'attendrir les rend incomparables pour la
formation morale de l'enfance. Et c'est par l qu'elles mritent la
reconnaissance et l'admiration des hommes.

Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de
lettres, mme de la femme de grande beaut, le monde devrait placer la
femme de caractre, la femme de coeur, la simple et tendre mre. Une
belle femme est un bijou, une bonne femme est un trsor, a dit
Napolon. Si l'on songe aux dcouragements et aux rvoltes que les
oeuvres d'une George Sand ont sems dans les esprits, on ne saurait
hsiter  lui prfrer l'humble et obscure mre de famille, qui prpare
 l'humanit de fortes mes, de beaux et robustes rejetons. Une mre
s'honore moins  penser,  crire,  travailler pour son compte, qu'
transmettre  ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'tincelle
sacre qui doit les animer et les clairer d'abord, afin qu'ils puissent
 leur tour animer et clairer les autres. Et Dieu merci! la plupart
excellent  former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-mme,
ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur
grandeur aux vertus de leurs mres. Combien mme d'crivains et
d'artistes leur ont t redevables de la flamme auguste qui resplendit
dans leurs oeuvres?

On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est
pas toujours celui de la femme lgitime, c'est souvent celui de la mre.
Ou plutt, le nom de la mre ne figure pas dans les oeuvres des fils,
car son influence est obscure, silencieuse, cache; elle l'a exerce
humblement pendant leur enfance, dont elle a t le refuge, le soutien
et la consolation; elle l'a exerce secrtement mme avant leur
naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et
de leur intelligence. L'amante n'est que le prtexte et l'occasion du
chef-d'oeuvre des potes et des artistes. La mre en est la source
premire; elle participe  leurs travaux et  leurs crations; elle
collabore aux plus beaux produits de leur pense, puisque ses enfants
sont la chair de sa chair et l'me de son me. Elle leur a donn son
sang, prodigu sa vie, insuffl l'ardeur mystrieuse qui fait battre
leur coeur et leur cerveau.

Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mre une femme de grand
coeur et de haute lvation morale, car elle fut l'ange gardien de sa
vie! Si ncessaire que soit aux enfants l'influence du pre, surtout aux
annes de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les
lans, l'empreinte de la mre, encore qu'elle se grave plus doucement
sur l'me de ses fils, est plus profonde peut-tre et plus ineffaable.
Au lieu que l'homme ne coopre  la transmission de la vie qu'en
passant, par fivre et par plaisir, la mre donne  l'enfant,  la suite
de cette brve minute cratrice, de longs mois de gestation douloureuse
et de dvouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa
substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est
pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du
catholicisme d'avoir su honorer,  ct de Dieu le Fils, la Vierge Mre
qui, en le portant dans son sein, fut associe vritablement aux
souffrances et aux mrites de la rdemption. Et c'est pourquoi encore la
dvotion  Marie est, par une suite ncessaire, le plus bel hommage
qu'on puisse rendre  la maternit.

Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de
gnration en gnration, par la main pure des mres autant que par la
forte main des pres. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit
sur le monde, belles penses, vers sublimes, nobles et grandes actions,
est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les
femmes qui ont crit ou rim, ont donn peu de chose  l'humanit en
comparaison des mres obscures de nos grands potes, de nos grands
artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un
Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mre
des plus puissants cerveaux qui aient honor l'espce humaine, fut, soit
une femme rare, une femme suprieure, soit une femme modeste et sainte,
et dans tous les cas une femme qui, littrairement parlant, ne produisit
rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies gostes du travail
indpendant, et elles se rsigneraient tout simplement  soigner et 
parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une
romancire italienne d'un sens exquis, Mme Neera, crivait rcemment que
la femme a t voue par la nature  cette tche sublime de sacrifier
son intelligence  l'homme qui doit natre d'elle.




CHAPITRE III

Paternit lgitime et maternit naturelle


       SOMMAIRE

       I.--LE PATRIARCAT D'AUTREFOIS ET LA PUISSANCE PATERNELLE
       D'AUJOURD'HUI.--L'INTRT DE L'ENFANT PRIME L'INTRT DU
       PRE DANS LES LOIS ET DANS LES MOEURS.--DCADENCE FCHEUSE
       DE L'AUTORIT FAMILIALE.--DEUX FAITS
       ATTRISTANTS.--IMPRUDENCES FMINISTES.

       II.--RGIME DU CODE CIVIL.--PRPONDRANCE NCESSAIRE DU
       PRE.--LE FAIT ET LE DROIT.--INDIVISION DE PUISSANCE DANS
       LES BONS MNAGES.--LA MRE EST LE SUPPLANT LGAL DU
       PRE.--INGALITS  MAINTENIR OU  NIVELER.

       III.--ENCORE LE MATRIARCAT.--SON PASS, SON
       AVENIR.--PRIORIT CONJECTURALE DU DROIT DES MRES.--LE
       MATRIARCAT EST INSPARABLE DE LA BARBARIE.--IL SERAIT
       NUISIBLE AU PRE,  LA MRE ET  L'ENFANT.

       IV.--HONTE ET MISRE DE LA MATERNIT NATURELLE.--MORTALIT
       INFANTILE.--DE LA RECHERCHE DE LA PATERNIT NATURELLE:
       RAISONS DE L'ADMETTRE; DIFFICULTS DE L'TABLIR.--RFORMES
       PROPOSES.--LA CAISSE DE LA MATERNIT.


Pour remplir son auguste ministre, la mre est-elle arme de pouvoirs
suffisants sur la personne de ses enfants? Cette question soulve contre
le Code civil les protestations les plus acrimonieuses du fminisme
militant. Voyons donc brivement comment la loi a compris et a organis
la puissance paternelle, ce que les moeurs l'ont faite, d'o elle vient
et o elle tend, et surtout les amliorations et les rformes qu'elle
comporte dans l'intrt de la mre et de l'enfant.


I

Parler aujourd'hui de puissance paternelle, c'est employer un grand
mot qui n'a pas grand sens. Cette puissance, d'abord, a cess
d'appartenir exclusivement au pre, puisque la mre la possde galement
et l'exerce  son dfaut. Ensuite, cette puissance n'en est
vritablement pas une; car elle est loin de constituer maintenant ce
qu'on est convenu d'appeler le patriarcat, sorte de royaut
domestique, sans partage et sans contre-poids, qui jadis faisait du pre
le magistrat suprme de la famille. Dans l'esprit de nos lois, les
droits des parents sont la contre-partie ncessaire des lourds devoirs
qui leur incombent. Ils n'ont de puissance que pour faire face aux
obligations dont ils ont la charge et qui tiennent toutes en ce mot:
l'ducation de l'enfant. La puissance paternelle est donc moins un
pouvoir avantageux institu dans l'intrt du pre, qu'une tutelle
onreuse imagine dans l'intrt de l'enfant.

Nos anciennes provinces du midi, qui avaient conserv le droit romain,
et qu'on appelait, pour ce motif, pays de droit crit, taient restes
fidles  la vieille et rigide _patria potestas_. Il en rsultait que,
dans cette partie de la France, la puissance paternelle n'appartenait
jamais  la mre. Les provinces du nord, au contraire, pays de
coutume, comme on disait, partant de l'ide d'une protection due 
l'enfant, y conviaient galement les deux poux. Pour elles, la
puissance paternelle tait de fait plutt que de droit; elle dpendait
des moeurs plus qu'elle ne relevait des lois.

Notre Code civil s'est rfr, sans aucun doute, aux principes du droit
coutumier, puisqu'il fait passer l'autorit paternelle aux mains de la
mre, lorsque le pre est dans l'impuissance de l'exercer. Et c'est
pourquoi certains rdacteurs voulaient donner pour titre  leur projet:
De l'autorit des pre et mre. Si le mot puissance paternelle est
rest, c'est qu'il avait reu la conscration de l'usage. Mais qu'on ne
s'y trompe pas: ce vocable exprime des ides moins favorables au pre
qu' l'enfant. Tmoin ce passage de l'Expos des motifs, o
apparaissent clairement les tendances des hommes qui prsidrent  la
rdaction du Code: L'enfant nat faible, assig par des besoins et des
maladies; la nature lui donne ses pre et mre pour le _dfendre_ et le
_protger_. Quand arrive l'poque de la pubert, les passions
s'veillent, en mme temps que l'intelligence et l'imagination se
dveloppent. C'est alors que l'enfant a besoin d'un _conseil_, d'un
_ami_, qui dfende sa raison naissante contre les sductions de tout
genre qui l'environnent.

Depuis lors, notre lgislation s'est enrichie de lois nouvelles,
inspires de plus en plus visiblement par l'intrt de l'enfant; si bien
qu'on a pu dire que l'histoire de la puissance paternelle n'est qu'une
succession d'efforts tents pour la rduire et la paralyser. Aujourd'hui
le droit des fils et des filles l'emporte sur le droit des pres et des
mres. Aprs avoir gouvern longtemps la socit domestique sans limite
et sans contrle, la puissance paternelle n'est plus qu'un pouvoir de
protection, la premire des tutelles, une autorit institue par la
nature et corrige, attnue, adoucie graduellement par la loi au profit
des enfants.

Et les moeurs conspirent avec les lois pour affaiblir la puissance
paternelle. Nombreuses sont les familles dans lesquelles l'autorit des
pre et mre est tombe  rien. Les parents ne savent plus commander;
les enfants se dshabituent d'obir. Le respect s'en va, tu par
l'individualisme orgueilleux du sicle. Tout ce qui reprsente une
supriorit personnelle et sociale, mme la primaut si naturelle du
pre sur son fils, est vu avec dfiance ou hostilit. On ne veut plus
tre domin, gouvern, surveill. Si nous avons encore des
administrateurs et des administrs, des employeurs et des employs, il
n'y a plus de matrise. Nous perdons le sens de l'autorit. L'instinct
d'galit et d'indpendance ombrageuse nous tient si fort au coeur, que
nous ne savons plus gure supporter--et encore moins honorer,--le
patronat, la tutelle ou mme la prminence de la paternit. Les parents
faiblissent ou abdiquent; les enfants s'mancipent ou se rvoltent. Ce
n'est que dans les familles trs attaches  la religion de leurs pres,
et qui gardent fidlement le dpt des vieilles et fortes traditions,
que le respect se retrouve, avec ce qu'il met de dlicatesse dans
l'hommage et de dignit dans la soumission. L'ide d'autorit, si
ncessaire  la socit, demeure enracine dans la vie chrtienne, et
c'est par l seulement qu'elle se prolonge et se perptue dans la vie
nationale: tant il est vrai que l'esprit chrtien est l'me et la
suprme sauvegarde de l'esprit social! N'a-t-on pas dit avec raison que
le Christianisme est la plus grande cole d'autorit qui soit sur la
terre?

Rien de plus regrettable,  notre sentiment, que l'affaiblissement de
l'autorit dans la famille. La faute en est-elle au Code civil? Du tout.
Ce n'est pas de la loi que les parents tirent la raison premire de leur
autorit; encore que le lgislateur doive en faciliter l'exercice, il
est incapable d'en confrer le principe. Celui-ci a sa racine dans la
nature mme des choses, dans le fait de la transmission du sang et de la
vie. Et c'est au relchement des habitudes familiales,  l'oubli des
traditions du foyer, et surtout  l'exaltation de la libert de l'enfant
au prjudice des droits du pre, qu'il faut s'en prendre de l'anarchie
qui envahit la famille franaise. Nos moeurs domestiques sont
indulgentes, faibles, molles. On esprait que la tendresse remplacerait
avantageusement le respect. Erreur: le fils s'habitue  traiter le pre
comme un vieux camarade affectueux et complaisant. Il faut mme oser
dire que, dans bien des cas, ce qu'on aime surtout du pre de famille,
c'est sa mort, afin de recueillir son hritage.

Chez les ouvriers, au contraire, la puissance tourne souvent en
brutalit. C'est un autre malheur. Nul doute que l'tat n'ait le devoir
de surveiller les parents indignes. En somme, les pres et les mres
marquent une tendance fcheuse  perdre le sentiment de leur dignit,
tantt en s'emportant jusqu' la violence, tantt en abdiquant jusqu'
la lchet.

Qui en souffre? L'enfant. Pour plus de prcision, citons deux faits dont
le fminisme ne manque pas de tirer parti contre la famille actuelle:
l'un concerne la classe riche; l'autre, la classe pauvre. Ce sont des
exceptions, si l'on veut, mais des exceptions trop frquentes.

L'enfant de l'mancipatrice, comme dit Mme la doctoresse
Edwards-Pilliet, n'aura rien de commun avec l'enfant qu'on fait
aujourd'hui. Il sera, nous assure-t-on, un petit tre parfait de corps
et d'esprit, beau comme un dieu, le chef-d'oeuvre de l'amour. Sachons
reconnatre, en effet, que la reproduction de l'espce est abandonne
aux influences les plus dfavorables. Combien d'unions dcides par les
pre et mre, o l'inclination mutuelle des futurs poux a peu de part?
Alors, ds qu'un poupon vient au monde, la mre s'en dcharge  la
maison sur une nourrice mercenaire, quand elle ne l'expdie pas en hte
au fond d'une campagne, l'abandonnant sans surveillance  un mnage de
paysans durs, grossiers et malpropres. A deux ou trois ans, lorsque le
bb devient amusant et dcoratif, on le reprend, on le dcrasse, on le
pare comme une poupe, on lui obit comme  un souverain, on l'exhibe
comme une idole. Puis,  sept ou huit ans, lorsque le petit despote,
profitant de la mauvaise ducation qu'il reoit, devient mauvais et
insupportable, on l'interne bien vite chez les bonnes Soeurs, si c'est
une fille, ou chez les bons Pres, si c'est un garon. Et les parents ne
s'en occuperont plus que pour lui procurer, en temps voulu, un riche
parti, ce qu'on appelle un beau mariage.

A cette faon d'lever les enfants,--qui est malheureusement trop
frquente dans la classe riche,--Mme la doctoresse Edwards-Pilliet
oppose une mthode plus maternelle, qu'elle nous a expose avec une
hardiesse savoureuse que j'essaierai de ne point trop affaiblir.
N'oublions pas que c'est un mdecin qui parle. D'abord, avant de crer
l'enfant, nous commencerons par y penser et,  cet effet, nous
essaierons de prendre un collaborateur qui soit notre complment, au
point de vue intellectuel et moral. L'enfant, que nous aurons ainsi
obtenu, sera dj suprieur  l'autre, ayant t fait avec got et avec
amour. Ensuite, nous lui donnerons le sein nous-mmes, et nous aurons du
lait, car toutes les femmes en ont qui veulent en avoir. Puis, quand
nous aurons fait cet enfant aussi bien que nous sommes capables de le
faire, nous le garderons sous notre oeil maternel, nous l'lverons,
nous l'duquerons aussi compltement que possible. Et cela fait, nous
aurons form un tre utile, homme ou femme, et c'est tout ce que nous
pouvons dsirer[160].

[Note 160: Voir la _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]

Trs bien. Mais est-il si ncessaire d'manciper la femme, pour mettre
en action ce programme de maternit tendre et tutlaire? Je sais de trs
bonnes chrtiennes qui rpugnent, autant qu'il se peut concevoir, aux
ides d'indpendance que professe le fminisme avanc, et dont c'est la
joie de suivre  la lettre, vis--vis de leurs enfants, la loi d'amour
et de dvouement. Pas besoin de rvolutionner le sexe pour rappeler les
mondaines et les gostes, dj trop compltement mancipes,  la
pratique du devoir maternel. Mieux vaut s'appliquer  rveiller leur
conscience distraite ou assoupie; mieux vaut ranimer en leur coeur la
flamme de tendresse qui couve sous les cendres, afin de leur apprendre 
mieux goter la grce et l'orgueil d'tre mre.

L'enfant est-il mieux trait dans les mnages ouvriers? Point. On
inculque aujourd'hui aux classes laborieuses une conception si fausse de
la famille, qu'elles en sont venues  professer sans rougir, que, si
l'enfant ne rapporte pas, il doit au moins ne rien coter. Le rapport de
la Commission suprieure du commerce relatif  l'application, pendant
l'anne 1899, de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures
et des femmes dans les tablissements industriels, nous fait cet aveu:
Le Gouvernement ne peut pas obtenir l'application stricte de l'article
2 de la loi de 1892, qui interdit l'emploi des enfants au-dessous de 13
ans. A cela, il est une excuse: la famille ouvrire a souvent besoin,
pour vivre, du concours pcuniaire de tous les siens, mme des plus
petits.

Mais voici des chiffres qui clairent tristement la question: le mme
rapport officiel atteste que les 1 458 tablissements de bienfaisance,
qui ont t inspects au cours de l'anne 1899, fournissent un total de
56 369 enfants qui ne cotent rien, ou presque rien,  leurs parents.
Mme en faisant la part des orphelins, combien nombreux reste le
contingent des abandonns! Dans les milieux urbains, trop de mnages
pauvres se dchargent sur les oeuvres d'assistance de leurs devoirs de
paternit. O l'enfant travaille, et on le surmne; ou il ne travaille
pas, et on le dlaisse. Comment s'tonner qu'avec de pareilles moeurs,
l'enfant, devenu grand, refuse de venir en aide  ses vieux parents? Il
traitera leur vieillesse comme ils ont trait son enfance, avec la mme
duret ou la mme indiffrence. La famille ouvrire offre au fminisme
chrtien une admirable occasion de dvouement et d'apostolat. Saura-t-il
la saisir?

En tout cas, il appartient de rappeler aux parents riches et aux parents
pauvres qui paraissent l'oublier, que la puissance paternelle n'est
autre que l'autorit mise par la loi aux mains des pre et mre, afin de
leur permettre d'assurer la formation de leurs enfants. Que nos
lgislateurs n'oublient pas, de leur ct, que c'est encore prendre les
intrts de l'enfance et ceux de la socit elle-mme, que de fortifier
l'autorit des parents qui mritent ce nom. L'enfant gt est le premier
 souffrir de sa mauvaise ducation, et le fils irrespectueux fait
rarement un bon citoyen. Plus il y a de libert dans l'tat, remarque
Montesquieu, plus il faut d'autorit dans la famille. Aussi
trouvons-nous inopportune, sinon mme inconsidre, cette proposition de
la Gauche fministe tendant  remplacer partout, dans nos lois, les mots
_puissance paternelle_ par ceux de _protection paternelle_[161]. Si la
protection de l'enfant est le but, l'autorit des parents est le moyen.
On ne saurait vraiment sauvegarder le droit des faibles en dsarmant
leurs dfenseurs naturels. C'est  quoi pourtant le fminisme radical
travaille de son mieux, en allgeant peu  peu le lien de sujtion qui
subordonne les enfants aux parents. Nous en donnerons deux exemples.

[Note 161: Congrs de la Condition et des Droits des femmes: sance du
samedi soir 8 septembre 1900.]

Ainsi, la Gauche fministe a demand que tout mineur, tablissant qu'il
peut vivre du produit de son travail, puisse tre mancip de droit 
partir de sa dix-huitime anne, par simple ordonnance rendue sur sa
demande par le juge de paix de son domicile, sans qu'il soit besoin de
remplir d'autres formalits. Mais pourquoi rompre si vite le lien qui
unit l'enfant  ses pre et mre? Pourquoi permettre  ce jeune
individualiste de fuir le toit paternel et d'abandonner les parents qui
l'ont lev? Car l'enfant mancip est matre de son salaire; et si
nombreuses sont  cet ge les tentations de dpense et de dissipation,
qu'il est  craindre que la famille ne soit frustre souvent des gains
de l'enfant prodigue. Combien de fils et de filles, mme dans un tat
d'aisance relative, laissent aujourd'hui leurs parents mourir
misrablement  l'hpital, plutt que d'entourer leurs vieux jours de
soins dcents et honorables? Est-ce donc l'indiffrence et l'gosme des
ingrats que le fminisme veut encourager?

Bien plus, la Gauche fministe a rclam qu'un prlvement, dont la
quotit est  fixer, soit effectu de droit sur le salaire de l'enfant
mineur, pour tre dpos, en son nom,  la caisse d'pargne et lui tre
remis  son mancipation ou  sa majorit[162]. Sans doute, il peut
arriver que des familles abusent de leurs enfants. Mais plus nombreux
sont les parents qui se saignent aux quatre membres, pour rgaler les
mioches d'une douceur ou envoyer cent sous au grand fils qui crie famine
au rgiment. Ne laissons pas croire aux enfants qu'ils n'ont aucun
devoir envers leur famille. A vrai dire, dans un grand nombre de mnages
ouvriers, la famille tout entire doit unir ses efforts et ses
ressources contre la misre commune. L'pargne est un luxe qui n'est pas
 porte de toutes les bourses. S'il est facile aux gens qui gagnent
beaucoup d'argent de mettre un louis sur un louis, que de sacrifices
l'ouvrier doit s'imposer pour mettre deux sous sur deux sous! Quand
vient le chmage, notamment, ce n'est pas trop des petits gains de toute
la famille pour arriver  joindre les deux bouts. Parler d'pargne au
profit de l'enfant lorsque le travail manque et que la huche est vide,
c'est porter atteinte  l'esprit de solidarit qui doit unir les enfants
aux parents, surtout dans la mauvaise fortune.

[Note 162: Congrs de la Condition et des Droits des Femmes: sance du
samedi soir 8 septembre 1900.]


II

Non content de relcher le lien de subordination et d'obissance qui
soumet les fils et les filles  l'autorit des parents, le fminisme
intransigeant s'applique, plus hardiment et plus ardemment encore, 
galiser les pouvoirs du pre et de la mre sur la personne et les biens
de l'enfant: ce qui est une autre faon de les affaiblir.

L'conomie du Code civil est toute simple. L'article 372 place l'enfant
sous l'autorit collective du pre et de la mre. Mais bien que commune
aux deux parents, cette autorit est rserve au pre, qui l'exerce
seul pendant le mariage, comme dit l'article 373. Tant que le mari est
vivant et capable d'agir, le droit maternel reste en suspens et
sommeille en quelque sorte. La mre peut donner son avis sans pouvoir
l'imposer. L'autorit maritale,  laquelle l'pouse est soumise, fait
obstacle temporairement  l'exercice de l'autorit familiale qui
appartient  la mre. C'est pourquoi la puissance de celle-ci est,
pendant le mariage, un attribut sans ralit, un honneur latent, un
titre nu.

On s'en plaint fort. Mais quel moyen de faire autrement? Reconnatre
simultanment aux pre et mre l'exercice d'une mme puissance indivise,
c'et t introduire dans les mnages une cause perptuelle de
discussions et de conflits. L'indivision du pouvoir engendre la
confusion et le dsordre. Il fallait donc attribuer la prpondrance 
quelqu'un; et la loi a dsign le pre, dj investi de l'autorit
maritale. N'tait-il pas logique, naturel, avantageux mme pour la
communaut, que le chef du mnage ft en mme temps le chef de la
famille, afin qu'une mme direction ft imprime au gouvernement
domestique?

A l'heure qu'il est, ce privilge est violemment battu en brche, avec
un parti pris d'galisation et de nivellement qui nous inquite.

Durant le mariage, le pre et la mre ont les mmes droits sur la
personne et les biens de leurs enfants communs[163]. Cette dclaration,
 laquelle se rallient, presque unanimement, tous les groupes
fministes, emporte la suppression absolue de la prminence maritale et
paternelle. Nous ne pouvons y souscrire. C'est,  nos yeux, une
dtestable conception que celle qui institue, dans la famille, deux
puissances latrales, deux forces equipollentes, deux ttes gales en
pouvoir et en droit. A cette famille, fonde sur le dualisme des poux,
l'unit de direction fera dfaut; et divise contre elle-mme, comment
veut-on qu'elle soit heureuse et florissante? Supposez que les volonts
de la femme et du mari s'entrechoquent: qui les dpartagera? Il faudra
ncessairement recourir  une puissance extrieure rige en tribunal
des conflits matrimoniaux. De l ce voeu mis par le Centre et par la
Gauche fministes que les tribunaux prononcent dans tous les cas de
conflit pouvant surgir, entre le mari et la femme,  l'occasion de
l'exercice de la puissance maritale ou paternelle[164].

[Note 163: Voeu mis, en 1900, par le Congrs des oeuvres et
institutions fminines.]

[Note 164: _La Fronde_ du 11 septembre 1900.]

Mais, si l'intervention de la justice se comprend lorsque le dsaccord,
qui lui est dfr, soulve un point de droit ou une question d'argent,
elle ne nous parat ni pratique ni dcente, lorsque le litige qui met
les poux aux prises est d'ordre moral ou de nature intime. Voyez-vous
la magistrature appele  trancher les nombreux dissentiments qui
clatent, dans les mnages,  l'occasion des enfants? Cet arbitrage, si
habile et si discret qu'on le suppose, ne fera qu'envenimer les
querelles en leur donnant plus d'aigreur et plus d'clat. Rien de plus
dangereux pour la paix des mnages que l'intervention d'un tiers, juge
ou confesseur, dans les affaires confidentielles de la famille.

Et maintenant suivons de plus prs la pense du Code civil: nous
trouverons peut-tre qu'elle est moins dure  la femme qu'on le suppose.
A la vrit, nous ne savons qu'un cas o le consentement de la mre soit
aussi ncessaire que celui du pre: c'est l'adoption de leur enfant par
un tiers; et les adoptions tant trs rares, l'exercice en commun du
droit de puissance est donc exceptionnel. Sans doute, l'assentiment de
la mre est requis pour le mariage des enfants; encore est-il donn au
pre de passer outre  l'opposition maternelle, si l'union projete a
son agrment.

Ne rcriminons pas outre mesure contre ces ingalits ncessaires! Cette
prdominance de la volont paternelle ne s'affirme que dans l'hypothse
d'un dsaccord absolu; et la loi n'intervient alors que pour rsoudre un
conflit aigu et douloureux. C'est dans le mme esprit de transaction que
la loi du 20 juin 1896 dispose, dans l'article 152 du Code civil, que
s'il y a dissentiment entre des parents divorcs ou spars de corps,
le consentement de celui des deux poux, au profit duquel le divorce ou
la sparation aura t prononce et qui aura obtenu la garde de
l'enfant, suffira. Hors de l, dans la vie normale, les pre et mre
exercent  la fois leur autorit, se consultant, se concertant,
s'appuyant l'un sur l'autre au lieu de se contredire et de se disputer.
Qui ne sait que les discussions, qui clatent devant les enfants,
discrditent rapidement la puissance des parents? Puisqu'ils ne sont
pas d'accord, se disent les petits, il en est un qui se trompe. Mais
lequel a tort? lequel a raison? Est-ce papa? est-ce maman? Et le doute
leur vient, et la confiance se perd, et le respect s'en va.

Ce n'est que dans les familles o le pouvoir paternel et le pouvoir
maternel coexistent harmonieusement, que l'enfant estime et affectionne
vritablement ses pre et mre. Point n'est besoin, pour cela, d'une
autorit dure et tranchante, tracassire et hautaine. Pour se faire
respecter, il n'est pas ncessaire de se faire craindre. Ce qu'il faut
dvelopper chez l'enfant, c'est l'obissance volontaire, et non
l'obissance force, apeure, humiliante et humilie. L'autorit douce
et insinuante trouve aisment le chemin du coeur et y laisse des traces
ineffaables. L o rgne l'entente entre les parents, l'enfant prend
sans le savoir une bonne, une grande, une exquise ide de la famille. Et
plus tard, le jeune homme, qui aura gard le souvenir d'une maison
d'enfance heureuse et respecte, prouvera invinciblement le besoin de
la rebtir pour son compte. Le dsir de crer une famille, a dit M.
Faguet, n'est pas autre chose que le dsir de faire revivre celle o
l'on a vcu.

Mieux vaut donc,  tout point de vue, que l'autorit soit exerce en
commun sur les enfants, par une sorte d'indivision confiante et
affectueuse, qui s'tablit d'elle-mme dans les bons mnages. Mais, le
pre disparu, la mre hrite de ses droits, et la puissance paternelle
devient entre ses mains une puissance maternelle. Ce dplacement de
pouvoir s'opre, suivant la jurisprudence, lorsque, pour une raison ou
pour une autre, le mari est dans l'impossibilit de remplir son rle de
chef de famille: ce qui peut arriver par suite de mort, de folie ou
d'absence. Cessant alors d'tre paralyse par le droit du pre, la
puissance, qui rsidait en la personne de la mre, reprend sa force et
son empire.

Rien de plus rationnel. Nul n'est plus digne ni plus capable que la mre
de recueillir les pouvoirs tombs des mains du mari. Sa tendresse et son
dvouement suppleront  son inexprience, et les conseils, que la loi
place auprs d'elle, empcheront que sa bont ne dgnre en faiblesse.
Les droits de la paternit sont comparables  une magistrature
domestique,  laquelle la prudence exige d'adjoindre un supplant
ventuel. La mre est le substitut naturel du pre.

C'est pourquoi, en cas de dchance du pre pour cause
d'indignit,--dchance totale attache par la loi du 24 juillet 1889 
certaines condamnations pnales, dchance partielle cre par la loi du
5 avril 1898 pour le fait, hlas! trop frquent, de mauvais traitements
infligs  l'enfant,--la mre est naturellement indique pour recueillir
la puissance paternelle. Encore est-il que, dans les milieux populaires,
les parents peuvent tre de mme violence et de mme immoralit. Aussi
la mre ne profitera pas ncessairement de la dchance du pre. La loi
a prudemment rserv aux juges la facult de dcider, en fait, si
l'exercice de l'autorit doit tre attribu  la mre dans l'intrt de
l'enfant. S'ils voient quelque inconvnient  cette dvolution de
puissance, ils prononceront l'ouverture de la tutelle. De mme,
l'article 302 du Code civil attribue les enfants  l'poux qui a obtenu
le divorce ou la sparation, comme tant le plus digne de les lever.
Mais le tribunal reste matre de les confier  la garde d'un tiers, ou
mme de les laisser  l'poux coupable, si les circonstances l'exigent:
tel le cas d'enfants en bas ge qui ne peuvent tre levs que par la
mre.

Une fois investie de la puissance paternelle, la mre dispose, en
principe, de tous les droits et de tous les pouvoirs du pre. Par
exception, le droit de faire incarcrer l'enfant rcalcitrant ne passe
pas compltement entre ses mains. D'abord, la mre n'a jamais le droit
d'agir par voie d'initiative propre; il lui faut obtenir, par voie de
rquisition, l'agrment pralable du prsident. La loi exige, en outre,
qu'elle sollicite l'approbation et rapporte l'assentiment des deux plus
proches parents paternels de l'enfant. Enfin, elle perd entirement son
droit en se remariant, sous prtexte que la mre remarie est soumise 
l'influence du second mari qui peut tre hostile aux enfants du premier
lit, tandis que le pre est beaucoup moins expos aux suggestions de sa
seconde femme,--ce qui n'est pas toujours exact[165]. Il va sans dire
que ces restrictions excitent l'indignation des fministes galitaires.
Est-ce que l'amour, dit-on, ne suffit pas  mettre les mres en garde
contre les abus de puissance?

[Note 165: Articles 380, 381 et 383 du Code civil.]

Autre cause de protestation,--et trs juste, celle-l: lorsqu'un mariage
est conclu entre personnes appartenant  des cultes diffrents, il
arrive souvent que la femme stipule, en son contrat de mariage, que les
enfants  natre seront levs dans sa propre religion. Or, il est admis
que cette convention n'est pas civilement obligatoire, et que la femme
est dsarme contre la mauvaise foi du mari qui manque aux engagements
qu'il a souscrits. Et pourtant, outre le respect de la foi jure qu'il
est sage d'imposer aux malhonntes gens, le contrat de mariage n'est-il
pas la charte de la famille, la loi constitutionnelle des poux? Et qui
ne voit qu'on ne saurait maintenir la concorde dans les unions mixtes,
qu'en assurant la stabilit d'une convention dont le but a t,
prcisment, de rgler  l'avance et  l'amiable une des causes les plus
graves de msintelligence et de conflit?

Certaines mes susceptibles s'offensent encore du droit accord au pre
par l'article 391, de donner  sa femme survivante un conseil spcial,
sans l'avis duquel elle ne pourra faire aucun acte relatif  la tutelle
de ses enfants. On dnonce de mme, comme une injustice criante,
l'article 381 qui rserve au mari, tant que dure le mariage, la
jouissance des biens appartenant  ses enfants mineurs. Mesure de
suspicion, dans le premier cas; privilge de masculinit, dans le
second: voil deux ingalits dans lesquelles on s'obstine  voir un
abaissement pour la mre et une diminution pour son sexe. On ne se dit
pas que les droits de puissance paternelle entranent aujourd'hui plus
de charges que de profits; que, dans le cours habituel de la vie, ils
sont exercs cumulativement par les deux poux, avec une condescendance
mutuelle qui exclut toute ide de prpondrance pour le pre et
d'infriorit pour la mre; que la loi n'a institu un pouvoir majeur
aux mains du mari que pour trancher les conflits possibles d'attribution
et unifier, en cas de dissentiment, le gouvernement des personnes et
l'administration des biens; qu'on est mal venu  dnoncer les droits du
pre sur l'ducation et la fortune des enfants  un moment o les
moeurs, conspirant avec les lois pour enlever aux parents la direction
de la famille, tendent de plus en plus gnralement  affaiblir et 
dcouronner la puissance paternelle.

Mais je doute que les femmes prises d'galit se rendent  ces
respectueuses remontrances. Elles poursuivront imprieusement leur
chemin, fouillant d'un air souponneux les moindres articles de nos
lois, chenillant toutes les broussailles du Code, pour en dbusquer les
odieux privilges masculins. Il en est mme qui, reprenant un mot
clbre  leur profit, diraient volontiers de leur sexe: Qu'est-il?
Rien. Que doit-il tre? Tout. Celles-l ont coutume d'opposer
imprudemment le matriarcat du pass  la puissance paternelle
d'aujourd'hui. Que faut-il penser de cette prtention?


III

Des littrateurs pourvus d'rudition,--ou seulement d'imagination,--se
plaisent  opposer la parent par les femmes, ou matriarcat,  la
parent par les hommes, ou patriarcat, sous prtexte que c'est du jour,
o le sexe masculin substitua violemment celui-ci  celui-l, que
daterait l'asservissement et la dgradation du sexe fminin. Ds lors,
les mles s'attriburent un droit exclusif sur les femmes, sur les
enfants et sur les choses. Mariage, famille et proprit sont sortis des
mmes apptits d'appropriation absolue au profit des hommes. Pour
manciper vritablement la femme, il faut donc avoir le courage de
revenir au matriarcat primitif. Nous avons dj vu que le fminisme
tirait parti de ce problme historique pour tablir l'galit
intellectuelle de la femme[166]. On s'en prvaut maintenant pour
dmontrer l'antriorit et la supriorit familiales de la mre.

[Note 166: Voyez notre premier volume: _mancipation individuelle et
sociale de la femme_, p. 78.]

Voici comment on raisonne: il n'y a prsentement que deux solutions au
mariage, une solution illgale et une solution lgale.

La solution illgale, c'est l'adultre, qui ne va pas sans de gros
risques et de graves accidents.

La solution lgale, c'est le divorce, qui n'est point exempt de
souffrances et de scandales.

Tout cela est insuffisant. Plus de trahison occulte et hypocrite, plus
mme de rupture judiciaire et tapageuse. Il n'est qu'une solution
logique  la crise du mariage, c'est la suppression mme du mariage. M.
Paul Adam, par exemple, estime qu'il vaut mieux soutenir franchement
que le mariage, institution utile pour les philosophies primes, est la
survivance du rapt. Et il conclut en prchant la maternit sacre,
c'est--dire le droit pour la mre de donner son nom  l'enfant, sans
que mention soit faite du pre putatif[167]. C'est le matriarcat! Le
mariage aboli, on ne voit pas trop, en effet, ce que ferait le pre dans
la famille. Alors une seule relation reste possible, celle de la mre et
de l'enfant. L'homme est affranchi de toute responsabilit  leur gard,
puisque sa paternit redevient mystrieuse, inconnue, anonyme. Comme
dernire consquence, la socit pourvoira par l'impt  l'entretien des
mres et des enfants.

[Note 167: _Revue Blanche_ du 1er mai 1897.]

Franchement, ce rgime n'a pu tre invent que par l'gosme sensuel des
hommes; car on voit bien ce que ceux-ci peuvent y gagner. Mais la femme
sans mari? Mais les enfants sans pre? Quelle misre!

Et cependant, pour qui sait voir de loin, telle est bien la dernire
tape du mouvement rvolutionnaire. Si jamais la femme devient
fonctionnaire, avocat, juge, dput ou snateur, le fminisme
radical-socialiste n'en sera point assouvi,--au contraire. Dbarrass de
toutes les revendications d'ordre politique ou professionnel, il
rclamera plus nettement qu'aujourd'hui l'abolition de la famille
monogame et propritaire. Nous touchons l au dernier terme de la
libration de l'amour; et l'indpendance logique des sexes nous y mne.

Il n'est donc point superflu de rappeler brivement ce qu'a pu tre le
matriarcat dans le pass, et de conjecturer ce qu'il pourrait tre dans
l'avenir.

Comme nous le disions tout  l'heure, le matriarcat sert aux crivains
fministes pour nous convaincre que le sexe fminin a t, non moins que
le sexe masculin, un facteur de progrs et de civilisation. Une fois
dmontr que, dans les premires socits humaines, si obscures, si mal
connues, et dont il est de mode de nous parler avec tant de
complaisance, des femmes ont exist qui, reines par l'intelligence, ont
rgn vritablement sur les hommes, il n'est que juste d'accorder aux
deux sexes une attestation _ex quo_ de puissance crbrale.

Par malheur, dans tous les sicles dont l'histoire nous a transmis le
souvenir, la suprmatie des hommes s'affirme par la prminence de la
force physique et de la force intellectuelle, tandis que les traces de
ce qu'on appelle le matriarcat n'apparaissent,--et combien rares et
confuses!--qu'aux premires lueurs de l'existence humaine. En admettant
mme que le matriarcat ait prcd gnralement le patriarcat, cette
priorit ne prouverait qu'une chose,  savoir que l'autorit, jadis
exerce par les femmes, a pass de trs bonne heure aux hommes, et que
les pouvoirs minents de la mre sont tombs rapidement aux mains du
pre, par une sorte de dchance qui ne ferait qu'affirmer la
supriorit de l'esprit masculin.

Mais le matriarcat a-t-il bien exist? Le rle de chef de famille a-t-il
t dvolu primitivement  la mre? Beaucoup de savants en doutent, et
non des moindres. Fustel de Coulanges, Sumner Maine, Westermarck,
Posada, tiennent pour le patriarcat. Ceux mme qui admettent que la
filiation fminine a rgl d'abord les relations de parent, sont loin
d'en induire la prdominance sociale de la femme: tel Sir John Lubbock,
pour qui le matriarcat n'est point synonyme de souverainet familiale.

Sans traiter  fond cette question obscure, il est un point certain,
c'est qu'aux ges les plus lointains de l'histoire, la violence et la
guerre nous apparaissent tranant aprs elles un cortge d'oppressions
et de servitudes. Dans les luttes perptuelles que les tribus se
livraient les unes aux autres, le vainqueur s'arrogeait un pouvoir
absolu sur la personne, le patrimoine et la vie de ses prisonniers.
Matre de tuer sa captive et mme de la manger, puisque le cannibalisme
a prcd l'esclavagisme, il se croyait,  plus forte raison, le droit
d'en faire sa femme, de l'enfermer et de revendiquer pour lui seul les
enfants qu'elle lui donnait. Les premires familles masculines sont nes
vraisemblablement d'un fait de guerre, et du droit de capture qui en
tait la consquence. Mais, par une corrlation naturelle, l'homme,
ayant le droit de disposer de sa captive, se rserva le droit de la
nourrir et de la protger, comme fait un propritaire vis--vis du
btail qui lui est profitable. Et les femmes libres de la tribu,
obliges de se suffire  elles-mmes, en vinrent peut-tre  envier la
condition assujettie des prisonnires, pour se soustraire  la misre et
 l'inscurit, tant la maternit indpendante et isole est une source
de souffrance et d'humiliation!

Quant  croire qu'antrieurement  ces rapts et  ces enlvements, il
exista une phase de suprmatie fminine o les femmes, rvoltes par la
promiscuit primitive, auraient impos aux hommes leur domination et
fond la prminence de la mre,--c'est une pure conjecture. Hrodote
tient pour une singularit que les Lyciens se nomment d'aprs leurs
mres, et non d'aprs leurs pres. On a prtendu, il est vrai, que
l'indication de la filiation maternelle figure souvent sur les tombeaux
trusques, et que, d'aprs Jules Csar, la famille maternelle aurait
exist chez les anciens Bretons.

Mais ces faits de gnalogie matriarcale n'ont rien qui nous embarrasse.
Ils s'expliquent tout simplement par l'extrme difficult de connatre
le pre. L o le mariage n'existe pas, il ne peut tre question que de
la descendance maternelle. A dfaut d'un pre certain, l'enfant doit se
contenter forcment du nom de sa mre. Et le jour o le fil lgal, qui
unit le pre  la mre et aux enfants, serait rompu, il n'est pas
douteux que la parent fminine reprendrait son ancienne prpondrance.
Aujourd'hui encore, chez les peuplades sauvages, l'ignorance du devoir
paternel est  peu prs complte. Souvent mme la mre est seule charge
de la subsistance de l'enfant. Eu gard  l'instabilit,  l'incertitude
ou  l'inexistence des liens conjugaux, la parent ne s'tablit
consquemment que du ct fminin.

Mais au lieu d'y voir un tmoignage en faveur des droits de la mre, il
faut tenir ce matriarcat pour un signe de sauvagerie et d'avilissement.
Sous ce rgime, l'homme n'accorde  la femme ni autorit, ni influence;
il ne voit en elle qu'une esclave utile, une auxiliaire ncessaire  la
reproduction ou mme un simple instrument de plaisir. Si la coutume
fait, ici ou l, porter  l'enfant le nom de la mre, on aurait tort
d'en conclure que celle-ci tient le premier rang dans la famille et dans
la socit. Sinon, comment expliquer que l'antiquit ait manifest une
prdilection gnrale pour le principe masculin? Bien que les anciennes
mythologies divinisent l'homme et la femme, elles ne manquent jamais
d'attribuer une certaine suprmatie au dieu sur la desse. Dans les
mnages de l'Olympe, le sexe fort l'emporte sur le sexe faible. Et cette
primaut rvle chez les civilisations antiques une prfrence non
douteuse pour le principe mle. N'est-ce pas du cerveau de Jupiter qu'un
mythe ancien fait sortir Minerve, la desse de la sagesse et de la
science? Lors donc que la mre donne son nom aux enfants, il ne faut
voir, en cette prpondrance de la filiation utrine, qu'un signe de
dpravation et de barbarie.

Ds que le chaos se dbrouille et que la promiscuit des sexes
disparat, ds que la famille monogame se constitue, le pre en est le
chef. Qu'il s'agisse de l'gypte ou de la Chine, de la Grce ou de Rome,
des Indous ou des Arabes, le droit paternel prvaut partout sur le droit
maternel. Et la prdominance despotique du mle ne va point, hlas! sans
la subordination humiliante de la femme.

L'existence problmatique ou, pour le moins, exceptionnelle du
matriarcat ne saurait donc faire prsumer l'inintelligence et
l'incapacit gnrales des premiers hommes. Rflchissons que la
maternit est aussi patente que la paternit est mystrieuse. La
premire a l'vidence d'un fait, tandis que la seconde ne rsulte que
d'une prsomption. Cela tant, aux poques lointaines du monde o la
sauvagerie, qui fut gnralement le premier tat de l'homme[168],
rapprochait les deux sexes de l'animalit infrieure, alors que la
polygamie et la polyandrie rendaient la filiation incertaine et la
famille instable ou mme impossible,--un seul lien pouvait tre tabli
srement, matriellement, par le seul fait de la naissance: le lien qui
unissait l'enfant  la mre. D'o il advint peut-tre que la femme, chef
unique de la famille, runit tous les pouvoirs et assuma toutes les
charges. De l ce vague matriarcat qu'on entrevoit dans l'enfance de
certaines socits humaines. A dfaut du pre, rest ncessairement
inconnu, la mre groupa instinctivement sous sa loi tous ses enfants,
comme la poule, dans la promiscuit du poulailler, abrite ses poussins
sous ses ailes. La suprmatie du pre n'apparut que plus tard, avec le
patriarcat, lorsque la famille fut plus troitement unie par les liens
d'un mariage mme rudimentaire, et que, la paternit pouvant tre plus
ou moins rationnellement prsume, il fut possible d'assigner au pre
des droits et des devoirs qui ont perptu jusqu' nos jours son
autorit prminente.

[Note 168: Adolphe POSADA, _Thories modernes sur les origines de la
famille_. Appendice II, p. 137.]

En tout cas, les rares survivances matriarcales, que l'on signale encore
de nos jours, ne se rencontrent que chez des tribus plus ou moins
sauvages. Et quant au pass, il parat certain que la primaut du pre
est complte, ds qu'on arrive aux ges connus de la vie des peuples
civiliss. Le matriarcat n'est donc,  nos yeux, qu'une institution de
simple barbarie; et les fministes auraient tort d'en triompher. Depuis
les temps historiques, la direction du foyer et la prsidence de la
famille ont appartenu  peu prs gnralement aux hommes, parce que sans
doute ceux-ci ont uni la plus grande force  la plus grande
intelligence, mais aussi parce que le mariage a permis de consolider, de
certifier, de lgaliser le lien qui unit le pre aux enfants. Il reste,
en dfinitive, que le matriarcat est insparable du concubinage et que,
si la promiscuit primitive l'a fait natre, la promiscuit anarchique
le ramnerait.

Pour en finir, les rapports de parent ne peuvent tre bass, dans toute
civilisation qui commence, que sur un fait prcis, matriel,
indiscutable: la maternit. Il est naturel que la femme y joue un rle
exclusif. On ne connat alors que la famille utrine. Puis, la
supriorit physique et la prpondrance sociale de l'homme s'affirmant
de plus en plus, la parent par les femmes s'efface graduellement devant
la parent par les mles, jusqu'au moment o le mariage, unissant ces
deux principes, fonde la famille telle qu'elle existe de nos jours.

Et maintenant le matriarcat tournerait-il au profit et  l'honneur de la
femme? Gardons-nous d'y voir un patriarcat renvers; car il mettrait 
la charge de la mre un poids crasant d'obligations, pendant que le
pre, affranchi de toute responsabilit, libre de toute proccupation,
vaquerait, d'un air conqurant,  ses affaires et  ses plaisirs. Ce
rgime fait songer  l'indiffrence,  l'ingratitude,  l'gosme volage
du coq de nos basses-cours. Le matriarcat des poules est-il chose si
enviable? Ces honorables mres de famille ont tous les embarras, tous
les soucis de leur couve, tandis que le mle flne, heureux et fier, au
milieu de ses femelles, comme un pacha dans son harem.

Au fond, le matriarcat serait nuisible  la mre, au pre et  l'enfant.

Il n'est que le mariage pour attacher le pre  sa descendance.
N'oublions pas que l'amour maternel est en avance de neuf mois sur
l'amour paternel. Celui-ci mme n'clate point soudainement au coeur de
l'homme; sa croissance est lente et progressive. Sparez le pre de
l'enfant: et contraris et refroidis, les sentiments du premier 
l'gard du second ne s'panouiront que rarement en tendresse et en
dvouement. Pour qu'ils s'aiment, il faut qu'ils s'approchent et se
reconnaissent. Rien n'est donc plus propice que le mariage pour
dvelopper et affermir l'affection paternelle, en associant troitement
et indissolublement la vie du pre  celle de l'enfant. Relchez, au
contraire, la filiation lgale qui rattache l'existence de l'un 
l'existence de l'autre: et la mre seule restera charge, pour ne pas
dire crase, du fardeau de la famille. Ce que l'on appelle
l'mancipation de la mre, je le tiens plutt pour l'mancipation du
pre,-- moins que la femme, devenue souveraine, ne fasse marcher
l'homme  la baguette!

D'autre part, le matriarcat pourrait bien tarir au coeur des femmes les
sources de l'amour et de la piti, en y dveloppant  l'excs l'instinct
de domination et l'orgueil du commandement. Et que deviendraient les
hommes? Expulss de leurs fonctions et de leurs prrogatives,
tomberaient-ils  la charge des femmes? Sans initiative, sans vigueur,
sans pouvoir, ces mles dgnrs seraient-ils asservis ou entretenus
par leurs despotiques femelles? Mais qu'ils soient mis  la chane ou 
l'engrais, leur dgradation morale serait invitable. De toute faon, le
matriarcat ne va point sans l'avilissement du sexe masculin et
l'appauvrissement de toutes les forces sociales.

Et pourtant, ce n'est pas le pre qui aurait le plus  souffrir du
matriarcat; il y trouverait plutt la libert de ses aises et l'impunit
de ses apptits: ce qui ne le ferait point, il est vrai, crotre en
mrite et en honntet. Tous les attentats contre le mariage retombent
moins encore sur sa tte que sur celle de l'enfant. A mesure que la
famille lgitime se disloque ou se pervertit, on voit les crimes contre
l'enfance,--avortements, abandons, infanticides,--augmenter en nombre et
en atrocit. L'enfant est la victime dsigne du matriarcat. Si mme
celui-ci tait d'une application gnrale (ce que je ne veux pas
croire), il entranerait,  bref dlai, la fin de la famille et la
dcadence de l'espce. Qu'on n'objecte point que la mre sera toujours
la mre et que, la famille lgitime disparue, la famille naturelle
prendra sa place: quelle illusion! La maternit naturelle? Parlons-en.
Elle n'est le plus souvent qu'un long calvaire pour la mre et qu'un
long martyre pour l'enfant.


IV

Dans l'union hors mariage, la femme court tous les risques d'un acte qui
laisse  l'homme toute scurit. Car, si la recherche de la maternit
est admise, celle de la paternit est interdite[169]. Est-il quitable
que l'un puisse se glorifier de ses bonnes fortunes, tandis que
l'autre doit cacher sa faute et dvorer sa honte dans le silence et
l'abandon? Est-ce donc ce triste rgime que l'on voudrait gnraliser?
Le matriarcat naturel n'engendre pour la femme que souffrance,
humiliation et misre. L o n'existe plus le lien matrimonial, la
paternit tant aussi mystrieuse que la maternit est vidente, le pre
est toujours plus enclin  dsavouer l'enfant qu' le reconnatre. La
maternit naturelle livre donc la femme  toutes les sductions,  tous
les gosmes,  toutes les lchets de l'homme sensuel et brutal.
Insparable de l'union libre, elle est une cause frquente de reniement,
de cruaut, de bassesse et d'avilissement. Voyez la mre naturelle
d'aujourd'hui: n'est-elle pas, en bien des cas, la plus lamentable des
victimes? Et si affligeante est sa condition, si souvent immrit est
son abandon, qu'il faudrait sans retard, s'il est possible, amliorer
son sort et sauver son enfant.

[Note 169: Articles 340 et 341 du Code civil.]

Comment rsoudre ce problme dlicat?

L'amour paternel ne se dveloppe srement que dans le mariage, au profit
des enfants lgitimes qui sont la joie et l'honneur des poux. N d'un
commerce que la loi refuse de sanctionner et que les moeurs rprouvent,
l'enfant naturel ne peut compter que rarement sur l'affection de son
pre. Celui-ci, oubliant le prcepte coutumier: Qui fait l'enfant doit
le nourrir, se drobe le plus souvent aux obligations que la paternit
lui impose, heureux de s'abriter derrire l'article 340 du Code civil:
La recherche de la paternit est interdite. Que fait la mre? Abuse
par les promesses trompeuses d'un dbauch, dshonore aux yeux du
monde, incapable de subvenir  l'entretien de l'enfant comme aussi d'y
faire participer son sducteur, elle dissimule, autant qu'elle peut, sa
grossesse et son accouchement, et abandonne le nouveau-n aux soins de
l'Assistance publique pour mieux cacher sa faute et sa honte, si mme,
ouvrant l'oreille aux suggestions terribles du dsespoir, elle ne
supprime point criminellement le fruit de ses entrailles! Quant  celles
que l'amour maternel dtourne de l'infanticide, et qui s'acharnent
vaillamment  nourrir et  lever leur enfant, combien se trouvent
rduites par les extrmits de la misre au suicide ou  la
prostitution?

En France, le chiffre annuel des naissances illgitimes varie de 70 000
 75 000; Et sur ce nombre, les enfants naturels reconnus par leurs
pres ne constituent qu'une infime minorit: ils ne dpassent pas 5 000.
Voil donc 65 000 ou 70 000 nouveau-ns qui tombent chaque anne  la
charge exclusive des mres! Qu'on s'tonne, aprs cela, que les Cours
d'Assises acquittent systmatiquement les malheureuses qui touffent
leurs enfants! Le grand coupable, c'est le pre qui manque  tous ses
devoirs. Joignez que la mortalit infantile svit surtout sur les
enfants ns hors mariage. Pour l'ensemble des enfants de moins d'un an,
on compte 155 dcs sur 1 000 naissances lgitimes, et 274 dcs sur 1
000 naissances naturelles. La loi de l'homme est cruelle.

Puisque tels sont les fruits de l'irresponsabilit paternelle,
dira-t-on, supprimons-la! Et,  cette fin, rendons  la mre et 
l'enfant le droit de rechercher et d'tablir la paternit
naturelle.--C'est une des revendications fministes les mieux
accueillies par le public. Protgez la femme contre l'homme, crivait
Dumas fils il y a vingt ans, et protgez-les ensuite l'un contre
l'autre. Mettez la recherche de la paternit dans l'amour, et le divorce
dans le mariage. Nos lgislateurs ne se pressent point de rsoudre ce
grave problme.

Le 4 juin 1793, Cambacrs disait  la Convention: Il ne peut pas y
avoir deux sortes de paternit, une lgitime, une illgitime. Cela est
de toute vidence, si l'on entend par l qu'il n'y a qu'une seule et
mme faon de faire des enfants. M. Georges Brands, l'illustre critique
danois, se plaait  ce point de vue simpliste, lorsqu'il crivait: De
nos jours, il y a deux sortes de naissances et une sorte de mort. Les
naissances sont lgitimes ou illgitimes, la mort est toujours lgitime.
Dans l'avenir on ne connatra, je l'espre, qu'une manire de natre
ainsi que de mourir[170]. Il faudrait pour cela que le mariage ft
aboli et que l'humanit revnt tout simplement  l'tat de nature; et ce
ne sera pas encore pour demain. En attendant, le fminisme radical fait
des voeux pour que les enfants dits naturels jouissent des mmes
droits civils que les enfants dits lgitimes[171].

[Note 170: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896: _Les Hommes
fministes_, p. 829.]

[Note 171: Congrs international de la Condition et des Droits des
Femmes: sance du samedi soir 8 septembre 1900.--Voir la _Fronde_ du
mercredi 12 septembre 1900.]

Il n'en est pas moins vrai que le pre d'un enfant n, soit du mariage
lgitime, soit de l'union libre, est oblig, en conscience, de le
nourrir et de l'lever au mme titre que la mre. S'il y a deux sortes
de naissances, il n'y a qu'une morale. D'ailleurs, le nombre des
avortements, des infanticides, des abandons d'enfant, se multiplie; et
nul ne peut rester indiffrent  cette douloureuse situation.

Et donc, lorsque le pre refuse de se faire connatre, il faut le
dmasquer. Bien qu'il soit louable d'ouvrir largement les crches et les
refuges aux nourrissons dlaisss, la justice exige que les intresss
puissent se retourner pralablement contre le coupable auteur de cette
misre, pour le contraindre au devoir d'assistance et d'ducation qu'il
dserte lchement. C'est surtout  l'enfant, que le poids de la
btardise crase, qu'il importe d'accorder le droit de rclamer son
pre. Et  dfaut de la mre, disparue, morte ou empche, il
appartiendra  l'tat, investi de la tutelle des enfants abandonns, de
rechercher ou de poursuivre, en leur nom, le pre naturel qui se cache
et se drobe  ses obligations. L'immunit, dont celui-ci jouit dans
notre socit franaise, est un scandale et un flau. C'est une
question qu'il faudrait traiter entre hommes, disait M. le professeur
Terrat au Congrs des femmes catholiques, car c'est une honte pour nous
d'avoir fait et de conserver une loi d'une si odieuse injustice[172].
Toute socit est mal constitue qui nerve et affaiblit le sentiment de
la responsabilit, en empchant que l'acte accompli au prjudice
d'autrui se retourne un jour contre son auteur. Jamais une conscience
droite n'admettra qu'on sacrifie  l'impunit d'un malhonnte homme,
l'intrt et l'avenir de ses deux victimes, le droit de la mre et celui
de l'enfant.

[Note 172: _Le Fminisme chrtien_ du mois de mai 1900, p. 135.]

Non point qu' l'homme revienne toujours l'initiative de l'acte
irrparable. Il est plus d'une femme envers qui la sduction est facile.
Souvent les deux complices n'auront fait que suivre leur instinct ou
leur inclination. Mais de cette galit de nature doit rsulter
justement une galit de droit. Pareil ayant t leur penchant l'un pour
l'autre, pareille doit tre la responsabilit de l'un et de l'autre.
Devant l'enfant n de leur rencontre, leurs obligations sont identiques;
et le pre, non plus que la mre, ne saurait lgitimement s'y
soustraire. Ouvrons donc aux victimes le droit de rechercher la
paternit du coupable. Cette facult rparatrice ne sera dure que pour
le malhonnte homme, qui recule devant les consquences de son
imprudence ou de son libertinage.

En soi, cette argumentation est dcisive. Combien de drames et de romans
nous ont montr une fille-mre, honnte et fire, cherchant vainement 
se rhabiliter, et mourant victime de la lchet d'un homme et des
sottes malveillances de la foule? Ces prdications sentimentales n'ont
pas t vaines. Il n'est personne, au sortir de ces spectacles ou de ces
lectures, dont le coeur n'ait fait cho  la malheureuse abandonne
criant  son sducteur: Voil ton enfant! Tu lui as donn la vie:
aide-moi  la lui conserver!

Par malheur, la recherche de la paternit n'est pas, dans la ralit,
aussi simple qu'on le suppose. Sur la scne et dans les livres, la
fille-mre est toujours une merveille de grce, de tendresse et de
vertu. En admettant que, dans la vie, cette petite perfection puisse se
rencontrer par hasard, il faut prvoir, en revanche, les calculs des
intrigantes qui, se faisant une arme de leurs faiblesses ou de leurs
sductions, essaieraient de s'introduire dans les familles les plus
honntes. Que la recherche de la paternit soit permise, et les plus
audacieuses rclamations d'tat risquent de se produire devant les
tribunaux. Quel honnte homme pourrait se flatter d'tre  l'abri des
revendications mensongres et des manoeuvres habiles d'une femme
impudente? Laisserez-vous aux filles publiques la libert de spculer
sur le fruit de leur honteux commerce? Ajouterez-vous foi aux
dclarations de paternit faites par une prostitue? A cela, une femme
d'un optimisme admirable rpondait nagure, dans un journal fministe,
qu' il n'tait pas  craindre que des femmes attribuassent la paternit
de leur enfant  un homme qu'elles n'avaient jamais approch[173].
C'est trop de bont d'me. Comment croire et affirmer que des filles ou
des femmes d'une adroite perversit n'exploiteront jamais contre la
navet de la jeunesse, des lgrets, des imprudences, des familiarits
sans consquence, pour lui infliger une paternit fltrissante qui ne
sera point son fait? Prenez garde d'ouvrir la porte au chantage et  la
calomnie!

[Note 173: Feuilleton de la _Fronde_ du 24 mars 1898.]

D'autant plus que, s'il est facile de rechercher la paternit, il est
impossible de la prouver. L'enlvement, le viol, la sduction mme, sont
des vnements dont l'extriorit tombe sous les sens. Mais, pour
claircir le mystre de la conception, il faut bien s'en rapporter  la
mre. Et  une condition encore: c'est qu'elle ne prodigue point ses
faveurs  trop de monde; sinon la confusion de parts, comme disent les
juristes, ne serait pas facile  claircir pour la femme elle-mme.

La paternit est donc  peu prs impntrable. On ne la prouve pas: on
la suppose. Le mariage lui-mme n'tablit la paternit lgitime que par
fiction; il la fait prsumer. Hors des justes noces, il n'y a plus ni
signe lgal, ni signe matriel, qui permette de convaincre un homme d'un
fait cach, dont la certitude chappe  toute investigation. C'est le
secret de la femme. Cela tant, est-il prudent de croire toutes les
filles-mres sur parole? N'oublions pas que c'est pour couper court aux
scandales et aux diffamations que suscitrent sous l'ancien rgime
certaines revendications de paternit, que le Code Napolon a interdit
la recherche de la filiation naturelle. Si donc nous l'admettons 
nouveau, il faudra prendre de srieuses garanties contre les piges, les
ruses et les stratagmes des intrigantes et des dvergondes, afin de ne
point faire payer aux honntes gens la protection mrite par quelques
intressantes cratures. C'est pourquoi la recherche de la paternit
devrait avoir pour effet,  notre sentiment, moins de procurer 
l'enfant une filiation certaine, que d'assurer  la mre une crance
alimentaire pour le nourrir et l'lever.

Telle est l'ide qui semble dominer aujourd'hui dans les milieux
fministes. On y parle moins d'imposer au pre une reconnaissance
force, avec tous les liens de droit et les avantages successoraux qui
s'y rattachent, que d'organiser  sa charge une responsabilit
pcuniaire comprenant les frais d'entretien et d'ducation de l'enfant,
ainsi que sa prparation  une profession conforme  la condition de la
mre. En outre, le Congrs des oeuvres et institutions fminines de
1900, qui reprsentait le Centre fministe, a pris, contre le chantage
possible, une mesure de rpression ainsi conue: Les actions
introduites de mauvaise foi seront punies d'un emprisonnement de 1 an 
5 ans et d'une amende de 50 francs  3 000 francs.

Et pour plus de sret, le projet de loi soumis au Parlement n'admet la
recherche de la paternit naturelle qu' titre exceptionnel. Voici
comment l'article 340 du Code civil serait modifi: La recherche de la
paternit est interdite. Cependant, la paternit hors mariage peut tre
judiciairement dclare: 1 dans le cas de rapt, d'enlvement ou de
viol, lorsque l'poque du rapt, de l'enlvement ou du viol lgalement
constate se rapportera  celle de la conception; 2 dans le cas de
sduction accomplie  l'aide de manoeuvres dolosives, abus d'autorit,
promesse de mariage ou fianailles,  une poque contemporaine de la
conception, et s'il existe un commencement de preuve par crit
susceptible de rendre admissible la preuve par tmoins. Nous
admettrions mme la recherche et la dmonstration de la filiation
adultrine, tant vis--vis du pre que vis--vis de la mre, sous la
seule rserve que la pension alimentaire due  l'enfant serait paye sur
les biens propres de l'un ou de l'autre, sans pouvoir jamais tre
poursuivie sur la communaut.

Quelque projet que l'on adopte,--ou plus restreint ou plus large,--il
est curieux de remarquer que la recherche de la paternit ne satisfait
pas toutes les femmes. Mme Pognon est de ce nombre; et c'est avec une
vaillance hautaine qu'elle a fait valoir ses scrupules au Congrs de la
Gauche fministe. Jugeant les autres femmes d'aprs elle-mme, elle a
dclar que, si jamais elle s'tait trouve dans le cas d'tre
abandonne par un homme qu'elle aurait aim, sa fiert l'aurait empche
de le traner devant un tribunal, comme aussi sa dignit aurait recul
devant la rvlation publique des secrets de son coeur. Un pareil
langage lui fait honneur. Mais on peut rpondre que ces scrupules
dlicats n'empchent point les femmes d'taler journellement devant la
justice, au cours des procs en divorce, leurs querelles de mnage et
leurs secrets d'alcve.

Plus forte est l'objection que Mme Pognon a dveloppe contre les
rsultats pratiques de la recherche de la paternit naturelle. Vous
n'aurez rien fait pour la mre, quand vous aurez trouv le pre. Il est
de fait que, dans la classe ouvrire des grands centres urbains, o
l'esprit du vieux mariage chrtien dcline tous les jours, des femmes
maries se rencontrent souvent qui, bien que charges de famille, ne
peuvent rien obtenir du mari tenu par la loi pour le pre lgitime de
leurs enfants. J'en connais, disait Mme Pognon, qui ont pass des
annes  courir aprs leur mari, pour se faire payer la pension que le
tribunal leur avait accorde. Voyez ce qui se passe en matire de
divorce: combien de fois l'poux coupable parvient-il  se drober  la
dette alimentaire qui lui incombe vis--vis de la femme? Que de
poursuites vaines! Que de procdures infructueuses! Jamais vous ne
forcerez un ouvrier  nourrir et  lever un enfant qu'il ne veut pas
reconnatre. Qui sait mme si la condition des filles-mres n'en sera
pas aggrave? Aux demandes de secours qu'elles pourront faire aux mes
charitables, combien seront tentes de leur rpondre: Cherchez le pre:
il paiera!

C'est pourquoi Mme Pognon a rclam la cration d'une caisse de la
maternit,--la dclaration de naissance devant suffire pour donner le
droit  la mre, marie ou non, de toucher chaque mois la pension de son
enfant. Et aprs avoir mis le voeu que la recherche de la paternit
soit autorise, le Congrs, entrant dans les vues de sa prsidente, a
vot,  l'unanimit, le principe de cette fondation[174].

[Note 174: Voir la _Fronde_ des 11 et 12 septembre 1900.]

L'ide, sans doute, procde d'une intention excellente. Et pourtant la
forme qu'on lui a donne nous inquite.

Qu'il soit bon de prlever sur les ressources de la commune, du
dpartement ou de l'tat, les fonds ncessaires pour venir au secours
des familles indigentes charges d'enfants, nul ne le contestera. Mais
pourquoi crer une caisse ouverte  toutes les femmes, quelle que soit
leur situation et sans qu'aucune enqute puisse tre faite  ce sujet?
Pourquoi tendre son bnfice aux femmes riches comme aux femmes
pauvres? Est-il admissible que les contribuables, qui lvent leurs
enfants, paient pour une mre qui a le moyen d'lever les siens? Mme
Kergomard avait cent fois raison d'objecter que toutes les fois qu'une
femme peut nourrir son enfant par son travail, elle le doit. Et elle le
fait aujourd'hui; mais le fera-t-elle demain, si nous abolissons en son
coeur le sentiment des responsabilits les plus sacres?

On a parl d'assurance. Une caisse de prvoyance contre les risques et
les frais de la maternit sauvegarderait pleinement, assure-t-on, la
dignit de la femme. Mais combien de mres seraient dans l'impossibilit
de payer rgulirement les primes? Si donc l'assistance est ncessaire,
ne l'accordons qu'aux pauvres. Et que les mres ne nous fassent pas
oublier les pres! Quand la femme vient  mourir, les enfants lgitimes
tombent  la charge du mari. Un homme pauvre n'a pas toujours le moyen
d'lever une famille: refuserez-vous de le secourir? Comme on l'a
propos, la caisse de la maternit serait mieux appele caisse de
l'enfance.

Au fond, la conception de cette caisse nous semble procder de l'esprit
socialiste. Si l'enfant doit tre nourri aux frais de la communaut,
c'est qu'il appartient  la socit autant qu' sa famille. Cela tant,
Mme Hubertine Auclerc tait dans la pure logique de l'ide en
prconisant un impt paternel, prlev sur tous les hommes, et destin
 servir  la mre une pension suffisante pour lever son enfant.
Pourquoi mme l'enfant n'appartiendrait-il pas exclusivement  la mre?
Pourquoi rechercher la paternit naturelle? Pourquoi s'inquiter d'une
loi difficile  faire, dont le texte subtil trane depuis des annes
devant les Chambres? Pourquoi mettre tant d'insistance  rclamer pour
le btard le nom paternel? Est-ce une honte pour la mre de donner son
nom  l'enfant et pour l'enfant de recevoir celui de sa mre? C'est Mme
Pognon qui parle ainsi; et son langage est conforme  la nouvelle morale
fministe.

Les partis avancs ne peuvent qu'y applaudir. A quoi bon chercher le
pre, en effet, si l'enfant doit tre soustrait aux parents et lev par
les soins de l'tat en des couveuses socialistes? A quoi bon chercher le
pre, si le patriarcat, dchu de ses prrogatives abusives et surannes,
doit cder le pas  la tendre souverainet du matriarcat? A quoi bon
chercher le pre si, enfin, le mariage devant tomber en dsutude comme
toutes les superstitions du pass, l'union libre est appele 
rhabiliter,  glorifier prochainement la fille-mre,--la vraie femme
des temps nouveaux,--en lui imputant  honneur et  vertu ce que
l'opinion de nos contemporains tient encore pour une irrparable faute?

Et tel est bien l'esprit des doctrines rvolutionnaires. Pour remdier
au mal social dont nous souffrons, il n'est que de revenir  la
Maternit sacre, c'est--dire au droit pour la mre de donner son nom
 l'enfant, sans que mention soit faite du pre putatif. L'impt
assurera des ressources  la procration, proportionnellement au nombre
des nouveau-ns. Au voeu d'une certaine cole, la Commune et l'tat sont
appels  prendre un jour la suite des obligations du pre. Et cette
solution est inluctable. L o le mariage ne rgularise plus les
relations entre les deux sexes, l'impossibilit de connatre le pre
implique naturellement l'impossibilit de fonder une famille. A qui
seront attribus les enfants? A la mre ou  la communaut? Car je
n'imagine pas qu'on restaure certaine pratique primitive, qui attribuait
l'enfant  celui des hommes de la tribu, avec lequel il avait le plus de
ressemblance. Ce serait trop simple. Seulement, le fardeau des enfants
sera bien lourd pour la femme. Qu' cela ne tienne! La socit s'en
chargera.

A vrai dire, les coles rvolutionnaires se montrent assez indiffrentes
 la querelle du patriarcat et du matriarcat. Au contraire de Proudhon
qui voulait ramener le mariage actuel en arrire, jusqu' la rigide
puissance du pre de famille romain, on sait que les socialistes et les
anarchistes rclament l'abolition pure et simple de la famille. Celle-ci
a fait son temps. La famille paenne tait fonde sur le mpris et
l'asservissement de la femme. La famille chrtienne implique la
suspicion et la subordination de l'pouse. Par bonheur, le progrs des
moeurs a successivement adouci nos ides. Il appartient  la dmocratie
rvolutionnaire de poursuivre l'volution commence. Librons l'pouse,
mancipons la mre. Plus de mariage, plus de famille. Les enfants
appartiendront  la communaut. Ils seront nourris, levs et entretenus
aux frais du public[175]. Pas besoin de s'inquiter des droits du pre
ou de la mre, puisque la collectivit les remplacera. Est-ce que l'tat
ne fera pas un pre de famille idal? Cela mrite rflexion.

[Note 175: Benot MALON, _Le Socialisme intgral_, t. I, p. 372.]




CHAPITRE IV

Ides et projets rvolutionnaires


       SOMMAIRE

       I.--LA QUESTION DES ENFANTS.--RHABILITATION DES
       BTARDS.--TOUS LES ENFANTS GAUX DEVANT L'AMOUR.--OPTIMISME
       RVOLUTIONNAIRE.

       II.--DOCTRINE SOCIALISTE: L'DUCATION DEVENUE CHARGE
       SOCIALE.--TOUS LES NOURRISSONS A L'ASSISTANCE
       PUBLIQUE.--LE COLLECTIVISME INFANTILE.

       III.--DOCTRINE ANARCHISTE: L'ENFANT N'APPARTIENT A
       PERSONNE, NI AUX PARENTS, NI A LA COMMUNAUT.--QUE PENSER
       DU DROIT DES PRE ET MRE ET DU DROIT DE LA SOCIT?--LA
       VOIX DU SANG.

       IV.--LE DEVOIR MATERNEL.--NGATIONS LIBERTAIRES.--RETOUR A
       L'ANIMALIT PRIMITIVE.--LES NOURRICES VOLONTAIRES.

       V.--OU EST LE DANGER?--LA LIBERT DU PRE ET LA LIBERT DE
       L'ENFANT.--UN DERNIER MOT SUR LES DROITS DE LA
       FAMILLE.--HISTOIRE D'UN CONGRS.--LA PATERNIT SOCIALE DE
       L'TAT.


I

Si blessant que soit le libre amour pour les hommes dlicats et les
filles bien nes, il est un point qui achvera, j'en suis sr, de les
rvolter contre la licence de la passion et l'anarchisme du coeur: c'est
la question des enfants.

Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle
ne cessera point d'tre visible, puisque le fait de l'accouchement la
rvle. Encore est-il que les critures de l'tat civil sont ncessaires
pour en conserver la preuve et en perptuer le souvenir; et ces
registres indiscrets ne sont bons, parat-il, qu' tre brls.

Quant  la filiation paternelle, il est impossible de l'tablir ds
qu'il n'existe aucun lien lgal entre le pre et la mre. Qui en fera
foi en dehors du mariage? La paternit n'existera que pour ceux qui
voudront bien l'accepter. Quelle inscurit pour la mre? Qui la
protgera contre les lchets, les abandons et les reniements? Le
mariage lie le pre  ses devoirs, en le liant  la mre et  l'enfant.
Rompez cette attache, et le pre, pour peu qu'il tienne  ses aises,
lchera maman et bb. En tout cas, il est d'vidence qu' dfaut du
mariage, il sera singulirement malais d'tablir la filiation
paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se drober 
ses devoirs les plus sacrs. A la vrit, les enfants n'auront qu'
rechercher leur pre, si le coeur leur en dit. Mais pourquoi
s'inquiteraient-ils de cette bagatelle? Avec une imperturbable
srnit, l'cole anarchiste leur prche  cet gard le dsintressement
et l'indiffrence.

Les Volontaires de l'Ide devraient mme,  en croire certains
doctrinaires anarchistes, s'lever au-dessus des prjugs mondains et se
marier, ds maintenant, sans passer par l'glise et par la mairie. Ne
dites point, par exemple,  l'auteur dj cit des Unions libres, que
la loi mconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union,
en les qualifiant de btards et en les excluant,  ce titre, des
partages de famille. Cela est incontestable, rpond-il. Mais puisque
l'hritage est privilge, on n'a pas  le rechercher ni pour soi, ni
pour les siens, encore moins  lui sacrifier une conviction. Et pour ce
qui est de l'tat civil, quel mal  ce qu'on qualifie d'enfants naturels
ceux qui ne sont autre chose?

Il est incontestable que les enfants lgitimes et illgitimes naissent 
la vie de la mme faon, le plus _naturellement_ du monde. Seulement,
l'union libre tant officiellement illgitime, il est loisible 
l'opinion de donner aux enfants naturels l'appellation de btards,
tant qu'il lui plaira. A cela, un pre libertaire voudrait que son fils,
dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, rpondt avec un
sourire doux et fier: Libre  vous de prononcer btard le mot que mon
pre et ma mre prononcent enfant de l'amour. Je ne suis point btard
par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens,
ont compris que ce nom cesserait d'tre un opprobre, ds que d'honntes
gens n'en auraient pas honte; ils m'ont voulu btard pour en diminuer le
nombre[176].

[Note 176: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 25 et 26.]

Voil, certes, un langage qui n'est point banal; mais il nous rvle un
optimisme bien trange. Supprimons, par hypothse, l'intervention de M.
le Maire: les enfants ne natront pas autrement que par le pass; et il
est probable que nous n'aurons pas chang grand'chose  la condition des
familles. J'ai l'ide que les honntes gens ne manqueront jamais de
donner  leur union une certaine publicit, une certaine conscration,
ceux-ci la plaant sous la bndiction du prtre, ceux-l sous
l'attestation des parents, des amis et des voisins,  l'effet de la
distinguer des unions passagres et clandestines, qui ne sont que
libertinage et inconduite. Cela tant, il y aura toujours dans le
langage humain un mot, dou d'une signification plus releve, pour
qualifier l'enfant issu de noces rputes honorables, et un mot, plus ou
moins fltrissant, pour dsigner l'enfant n d'un commerce tenu pour
inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la
dcence et de la pudeur, tous les mnages honntes auront  coeur, pour
eux et pour leur descendance, de ne pas tre confondus avec les couples
indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de
prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y
donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, sparant
officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.

Ce n'est point mme la suppression du mariage civil et du mariage
religieux, qui tarirait absolument du coeur des parents les trsors
d'affection et de dvouement, que la nature y a libralement dposs.
J'aime  croire que, sous un rgime d'union libre, beaucoup d'enfants
seraient, comme aujourd'hui, nourris et levs  frais communs par le
pre et la mre. Dieu merci! la tendresse maternelle et paternelle est
si instinctive  l'me humaine, qu'elle ne saurait jamais tre abolie
entirement par l'gosme, si desschant qu'on le suppose. L'auteur de
l'apologie des Unions libres, dont j'ai dj cit plusieurs fragments,
en triomphe dans une jolie page sur l'enfant innocent et suave, le doux
et prodigieux miracle de la Nature. Se demandant quel est le mystre de
son pouvoir: C'est que, dit-il, faible, dsarm, incapable de se
dfendre, impuissant  se suffire, le petit tre ne vit que par votre
bont, ne subsiste que par votre faveur. Et le grave auteur induit du
seul fait de l'existence des enfants, que ce n'est point le droit du
plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans
l'humanit[177].

[Note 177: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 6 et 7.]

Ces sentiments sont gnreux. Encore faut-il songer aux martres et aux
indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progniture. Et je ne puis
croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les
liens civils et religieux, le relchement de toutes les obligations
divines et humaines, l'extension de ces maximes anarchistes: Fais ce
que veux! Aime qui voudras! soient de nature  diminuer le nombre de
ces intressantes victimes. J'admets que l'enfant est la plus forte
chane qui puisse rattacher un homme  une femme. Mais cette chane est
lourde. lever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans
frais, sans assujettissement. Et c'est pour empcher les gostes et les
lches de se drober  ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont
intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au
contraire, s'effarouche de toute sujtion, rougit de tout lien,
s'pouvante de toute chane. Il veut tre son matre et s'efforce de
secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir vritablement, les
enfants sont de trop! Encore une fois, que deviendront-ils?


II

Les socialistes ne sont pas embarrasss. Dans toutes les questions que
soulve l'avenir, ils font intervenir la collectivit,--une excellente
femme, un peu fe, omnisciente et omnipotente, la providence des
mcrants,--qui pourvoira, comme en se jouant,  toutes les difficults
humaines.

Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu' dfaut de parents,
la communaut prendra les nouveau-ns sous son aile. M. Deville dclare
mme que l'entretien des enfants doit tre soustrait au hasard de la
naissance, pour devenir, comme l'instruction, une charge
sociale[178].

[Note 178: Gabriel DEVILLE, _Aperu sur le Socialisme scientifique_
publi en tte du _Capital de Karl Marx_, p. 43.]

La socit se chargera consquemment d'lever tous les mioches.
Chacun pourra, comme Jean-Jacques Rousseau, envoyer les siens aux
Enfants trouvs. Inutile de dire qu'en ce temps-l, l'Assistance
publique sera la plus douce, la plus dvoue, la plus tendre des mres.
Pour faire de l'humanit une seule famille, il n'est que de mettre nos
enfants en commun. A ce compte, les clibataires eux-mmes, devenus un
peu les pres des enfants des autres, seront associs, par un miracle de
solidarit collective, aux bienfaits et aux joies de la paternit. Je ne
plaisante pas: M. Sbastien Faure dclare trs srieusement que c'est
en ce sens, et seulement dans celui-l, que l'humanit entire,
dfinitivement reconstitue, ne formera qu'une vaste famille troitement
unie[179]. Aprs cela, vieux garons et vieilles filles feraient preuve
d'un bien mauvais caractre, s'ils ne se vouaient, corps et me,  la
mutualit communiste.

[Note 179: La _Plume_ du 1er mai 1893, p. 205.]

Il est vrai qu'Aristote, s'levant contre la confusion des femmes et des
enfants, se refusait  comprendre que tous les citoyens pussent dclarer
 l'occasion d'un seul et mme objet: Ceci est  moi sans tre  moi.
Conoit-on tous les grands Franais disant, avec unanimit, de tous les
petits Franais: Ce sont mes fils, ce sont mes filles? On oublie qu'il
est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille,
d'abolir l'atavisme et l'hrdit, les ressemblances et les affections.
Combien les enfants mal dous et mal venus seraient  plaindre sous un
rgime de communisme familial! D'un enfant de gnie chacun dirait:
C'est le mien! Et d'un infirme ou d'un idiot: C'est le vtre! Je ne
sais que l'affection des pres et des mres qui puisse adoucir le sort
des petits dshrits de la nature. Est-ce que le coeur humain s'attache
aussi fortement aux choses communes qu'aux choses prives? Mais
j'oubliais que, par un miracle de la Rvolution sociale, les hommes de
l'avenir auront le coeur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous
les nouveau-ns de France et de Navarre,--et l'universel fminin, par
dessus le march!


III

Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille  ceux qui
n'en ont pas. Ici, toutefois, le fminisme anarchiste ne s'accorde pas
tout  fait avec le fminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance
dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus imprieuses de
l'Assistance publique. L'uniformit rgimentaire lui semble aussi
mauvaise pour les poupons que pour les adultes.

A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La
dissolution de la famille est le couronnement de toutes les
mancipations. Plus de dpendance patronale, grce au collectivisme de
la production et de la proprit; plus de dpendance masculine, grce 
l'galit des sexes et  l'intgralit de l'instruction; plus de
dpendance maritale, grce  l'abolition du mariage et 
l'affranchissement de l'amour; plus de dpendance paternelle, grce  la
destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en got
de libert, on n'en saurait trop prendre.

Ainsi, d'aprs M. Jean Grave, l'enfant n'est pas une proprit, un
produit, qui puisse appartenir plus  ceux qui l'ont procr,--comme le
veulent les uns,--qu' la socit,--comme le prtendent les
autres[180]. A la vrit, l'enfant est insusceptible d'appropriation
prive ou publique. Il n'est ni la chose du pre ou de la mre, ni la
chose de la Commune ou de l'tat. C'est un tre sacr plac en dehors et
au-dessus de tous les biens. Seulement je me spare de l'crivain
anarchiste sur le point de savoir qui sera charg de donner des soins 
l'enfant. O M. Jean Grave ne veut voir qu'une facult, je mets une
obligation.

[Note 180: _La Socit future_, chap. XXIII: L'enfant dans la socit
nouvelle, p. 341.]

A la charge de qui? De la socit? On vient de voir que c'est le rve
socialiste de donner pour pre aux enfants Monsieur tout le monde.
Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivit
autoritaire, vritable monstre anonyme, dont les griffes pseraient
lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu' la tombe. Leur
socit, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre  toute
fonction de tutelle et de paternit. M. Jean Grave nous en avertit:
tant donn que les anarchistes ne veulent d'aucune autorit; que leur
organisation doit dcouler des rapports journaliers entre les individus
et les groupes, rapports directs, sans intermdiaires, naissant sous
l'action spontane des intresss et se rompant aussitt, une fois le
besoin disparu,--il est vident que la socit n'aurait, pour la
synthtiser, aucun comit, aucun corps, aucun systme reprsentatif
pouvant intervenir dans les relations individuelles. Et un peu plus
loin: Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant
leurs efforts en vue d'arriver  la plus grande somme de jouissances
possible, mais il n'y a pas de socit, telle qu'on l'entend
actuellement, venant se rsumer en une srie d'institutions qui agissent
au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant  une entit qui
n'existe pas d'une faon tangible. La question de l'enfant appartenant 
la socit se trouve ainsi tout naturellement carte[181]. En somme,
la socit anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et
confuse. Il serait donc absurde de confier de petits tres de chair qui
veulent tre allaits, soigns, entretenus et levs,  un ensemble
flottant et insaisissable,  une masse anonyme sans tte, sans bras et
sans coeur.

[Note 181: _La Socit future_, chap. XXIII, p. 342.]

Ft-elle mme autoritaire, fortement organise; imprieusement
centralise selon le mode collectiviste, la socit ne me paratrait pas
recevable davantage  usurper la place des parents naturels,  exercer
les fonctions crasantes d'une paternit universelle. Son rle ne doit
tre et ne peut tre que suppltif. Qu'elle recueille les enfants
abandonns, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiter sur les
attributions de la famille, qui est mieux place, mieux doue pour la
formation des gnrations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux
pres et aux mres un droit absolu de proprit sur la personne de leurs
enfants, il convient de leur accorder expressment des pouvoirs
d'autorit suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les
obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur
postrit. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le
domaine des parents: c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.

Jamais vous n'empcherez un pre et une mre de dire des descendants
qu'ils se sont donns: Mon fils, ma fille! Si diffrente que soit
l'autorit paternelle de la proprit prive, on conviendra que les
parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du
voisinage. Les ayant faits, ils sont chargs de les nourrir. Et c'est
mconnatre les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir
de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'tat normal des
choses, est tempr par un fond de tendresse gnreuse et compatissante.
Les parents sans entrailles sont, Dieu merci! des exceptions. On ne
saurait poser en rgle gnrale que l'autorit paternelle est plus
nuisible qu'utile au dveloppement de l'enfance. On ne fera croire 
personne que les pres d'aujourd'hui soient barbares et froces. Les
droits de la paternit ne sont que la juste contre-partie de ses
devoirs. Et en quelles mains dbonnaires sont-ils souvent placs!
Combien peu savent se faire respecter? La fermet, la dignit s'en va.
L'autorit familiale s'est peu  peu amollie, pour ne pas dire aplatie.
Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants! Que de jeunes
gens se moquent de leur vieux bonhomme de pre et envoient promener leur
vieille bonne femme de mre! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et
ces grandes demoiselles gagneront,  ce relchement de la discipline
familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile?

Et pourtant, le fminisme anarchique presse les pres et les mres
d'abdiquer leurs vaines prrogatives. Il mettra, par exemple, dans la
bouche d'un pre s'adressant  ses filles et  ses gendres, le jour de
leur union, des paroles comme celles-ci: Notre titre de parents ne nous
fait en rien vos suprieurs et nous n'avons sur vous d'autres droits que
ceux de notre profonde affection. Rests libres, vous n'en tes devenus
que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous tes vos propres matres.
Nous n'avons point  vous demander de promesses et nous ne vous faisons
point de recommandations[182]. Cela est d'un dtachement et d'une
confiance admirables.

[Note 182: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, pp. 29 et 30.]

Non qu'il soit sage au pre de s'immiscer rudement dans les affaires de
coeur de ses filles majeures et de ses grands garons. Mais une sottise
est si vite commise, ft-ce en ge de raison! Comment, ds lors, en
vouloir aux parents de chercher  clairer leurs enfants sur les suites
possibles d'un entranement ou d'une liaison? Ils peuvent invoquer, en
ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale
est dicte moins par une manie de commandement que par une vue
clairvoyante des vritables intrts des descendants. Il ne s'agit point
d'opposer obstinment le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une
fois majeurs, ceux-ci doivent tre matres de disposer de leur coeur. A
eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de
la passion aveugle  la raison avertie, mais leur faire un crime
d'adresser  leur fils ou  leur fille des reprsentations prudentes et
de sages remontrances, mais les obliger  laisser faire et les rduire
au rle de tmoins impassibles et indiffrents, lorsqu'il s'agit d'actes
susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie mme de ce
qu'ils ont de plus cher au monde,--c'est vraiment leur imposer une
abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous
ne croyons pas qu'on obtienne de sitt d'un pre ou d'une mre qu'ils
foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et
d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le
coeur. O est la puissance humaine capable d'touffer en nous la voix du
sang?


IV

Une fois le pre dpossd de sa puissance, il restera la mre qui,
semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a port
dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqu son sang, son
souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est
sien. Et grce au fait matriel de la naissance, il peut tre facilement
revendiqu par elle _erga omnes_. M. Jean Grave veut bien le
reconnatre: Plus que la socit, plus que le pre qui, somme toute, ne
peut s'affirmer comme tel que par un acte de confiance,--plus que
quiconque, la mre seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur
l'enfant. Elle sera donc libre de le conserver[183]. Il semble mme que
l'cole anarchiste soit favorable au matriarcat. Si jamais rvolution
troubla les esprits, dit-on, ce fut assurment celle qui substitua le
patriarcat aux institutions matriarcales[184]. Sans revenir  nouveau
sur ces institutions hypothtiques (on a vu que beaucoup d'historiens
n'y croient pas), il est constant que, durant de longs sicles, la
filiation paternelle l'a emport sur la filiation maternelle dans la
dtermination de l'tat civil de l'enfant. Et tandis que nous voulons
aujourd'hui que celui-ci soit,--grce au mariage,--le fils du pre aussi
bien que le fils de la mre, l'esprit fministe tend  exagrer le
matriarcat, au prjudice des influences paternelles, sous prtexte que
la femme en sera grandie et libre.

[Note 183: _La Socit future_, p. 347.]

[Note 184: _Souvenir du 14 octobre 1882._ Unions libres, p. 11.]

Mais point d'honneur sans charge. En liminant le pre du gouvernement
de la famille, on aggrave invitablement les responsabilits de la mre
qui, seule charge du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus
souvent d'en tre crase. mancipe du ct du mari, la femme sera donc
plus gravement assujettie du ct des enfants.

mile Henry, que l'attentat de l'htel Terminus a rendu tristement
clbre, a bien voulu s'inquiter de cette situation. Dans la socit
actuelle, nous dit-il ingnument, l'ide de famille est fonde sur
l'union continue et parfois perptuelle de l'homme et de la femme, en
vue de la procration et de l'ducation des enfants. Nous, les
anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise
d'amour. C'est la recherche naturelle et rciproque de l'homme et de la
femme. Cela ne cre aucun devoir. Le mle, aprs qu'il a fcond la
femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant
mieux; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui
inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun
devoir ne dcoule de la procration, qui n'est qu'un acte momentan. La
femme n'a pas mme le devoir de l'allaitement vis--vis du petit qu'elle
a engendr. Si la nature ne l'attache point  son produit rien ne
saurait la retenir prs de l'enfant[185]. Ce rgime est proprement
celui des btes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est
plus conforme  la nature que l'amour cynique. Je ne sais mme qu'un
gros mot pour qualifier convenablement un pareil dvergondage: c'est la
chiennerie universelle.

[Note 185: Document publi par le _Journal des Dbats_ du mardi soir 10
juillet 1894.]

Ainsi comprise, l'union libre nous ramnerait  cette animalit
primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donn une si charmante
peinture: Dans l'tat primitif, n'ayant aucune espce de proprit, les
mles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre,
l'occasion et le dsir: ils se quittaient avec la mme facilit. La mre
allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude
les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur.
Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois suprieure  la triste
monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le pre, plus d'obligations
pour la mre. Fais ce que tu veux! L'enfant poussera comme il pourra.
Le dveloppement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire
d'mile Henry, que par la libre closion de toutes les facults
physiques, morales et crbrales.

Rien n'oblige donc les individus  se charger de leur progniture. Mais
 dfaut de la socit politique, qui sera dissoute, et de la famille
juridique, qui sera abolie,  quelles personnes reviendra le soin de les
lever? M. Jean Grave rpond le plus srieusement du monde: A ceux qui
aimeront le plus l'enfant. Que de gens, en effet, sont au supplice
d'avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien rpondent 
leurs criailleries par des brutalits! Qu'ils abandonnent leur
marmaille: cela vaudra mieux pour tout le monde. Il en est d'autres, par
contre, pour qui c'est un bonheur de choyer, de dorloter, de pouponner
les bambins: laissez-leur donc la joie d'lever les enfants des autres.
Au lieu de payer des poupes de carton  nos petites demoiselles,
pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bb en chair et en os 
mailloter et  entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des
bataillons de nourrices volontaires, qui se dvoueront aux nouveau-ns
par got et par amiti. L'amour de l'enfance fera des prodiges. Plus
de mercenaires rechignant sur le travail; plus de pdagogues
tortionnaires; plus de salaris sans conviction. Dans la socit
anarchique, chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances
et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction, les bonnes
mes auront toutes facilits de devenir les parents intellectuels des
petits abandonns[186].

[Note 186: _La Socit future_, chap. XXIII: L'enfant dans la socit
nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, _passim._]

Que si tant de bont vous tonne, on vous rpondra que, les difficults
sociales tant aplanies, le caractre des individus se modifiera
certainement sous la libre action des affinits naturelles. Sur la
terre libre des soucis de l'existence, la solidarit s'panouira
d'elle-mme; une plus grande sincrit rgnera dans les relations
humaines. Toute contrainte cessant, l'affection sera le lien des
hommes. Au lieu d'tre une charge pour ceux qui l'adopteront, l'enfant
ne sera plus qu'une jolie petite crature  aimer et  cajoler.
Dcidment, nous aurions mauvaise grce  nous inquiter des gnrations
 natre. Pour un pre qui se drobera, dix supplants s'offriront  le
remplacer. Et avec quel zle! Les substituts volontaires ne manqueront
point. Ce sera le miracle de l'anarchie de susciter les plus admirables
vocations. Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne
s'acquittent  merveille de leur tche[187].

[Note 187: _La Socit future_, _eod. loc._, pp. 343-344.]

Toutefois, malgr sa robuste confiance, l'crivain libertaire laisse
percer, ici ou l, quelques inquitudes.

N'est-il pas  craindre que, profitant d'un rgime d'absolue libert,
des parents idiots ou abrutis, (c'est aux chrtiens que ce discours
s'adresse), fassent des crtins de leurs enfants. Cela est infiniment
grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement
point le catchisme anarchiste  leur progniture. Ce qui rassure un peu
M. Jean Grave, c'est que cette insanit sera rendue impossible par la
force mme des choses. N'oubliez pas que les tats et les glises
seront supprims; que, ces retranchements oprs, les individus jouiront
pleinement de toutes les batitudes de la science et de la vie; qu'il
est donc inadmissible que l'ide saugrenue puisse venir  des parents
obscurantistes de faonner des enfants ignorantins; qu'en tout cas,
ceux-ci n'hsiteraient point  chapper  l'influence de leurs indignes
ascendants, pour se livrer aux nobles ducateurs qui sauront mieux
respecter l'intgral dveloppement de leur petite personne. Mais il
faut tout prvoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents
oppresseurs eussent la mauvaise pense de nourrir l'esprit de leur
descendance d'absurdits rtrogrades, on se rserve de leur faire sentir
que la loi du plus fort est facilement dplaable[188]. Est-ce bien
logique, M. Grave? Comment? Voil des amants de la libert qui
proclament le droit pour chacun de faire ce qui lui plat, et qui
viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes,  tous
leurs adversaires: Vous aurez mille facilits d'accomplir ce que nous
voulons; vous aurez les coudes franches pour dvelopper, de toute
faon, la solidarit telle que nous l'entendons. Mais s'il vous convient
d'induire vos enfants en d'autres ides, sachez que le poing nous
dmange  la pense de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes,
ou nous vous casserons les reins. Libertaires en thorie, autoritaires
en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une
autonomie,--la leur?

[Note 188: _La Socit future_, _eod. loc._, pp. 353 et 355.]


V

On trouvera peut-tre que nous avons accord une bien large place 
l'expos des ides du fminisme rvolutionnaire. A quoi bon s'occuper si
longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans
l'humanit  venir?--Qu'en sait-on? L'esprit d'indpendance et de
rvolte fait au milieu de nos socits d'inquitants progrs. Tout ce
qui tend  affaiblir l'autorit de la famille et  ruiner le droit des
parents trouve peu  peu crance dans les esprits. En veut-on un
exemple?

Par dfinition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des
jurisconsultes, que le droit pour les pre et mre de pourvoir 
l'ducation de leurs enfants. Or, par dfiance injurieuse, ou mieux par
usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce
droit suprme aux pres et aux mres de famille. Qu'on attache au devoir
moral des parents une certaine sanction juridique: nous l'admettons
volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organis un procd
spcial de coercition, pour les forcer  donner au moins l'instruction
primaire  leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent tre libres de
choisir les matres auxquels ils dlguent leurs pouvoirs. Cela est
tellement vident que si, nous, pres de famille, nous pouvions lever
et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'ide
de nous l'interdire. L'tat enseignant n'est donc, en principe, que le
mandataire des parents.

Mais ce rle ne suffit plus aux reprsentants de la politique
rvolutionnaire. A la libert du pre, on oppose hypocritement la
libert de l'enfant. Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si
l'on entend par l qu'il appartient  un petit tre sans force, sans
lumire et sans exprience, de choisir l'enseignement qui lui convient.
Seulement, derrire le sophisme de la libert de l'enfant, se cache
sournoisement une prtention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne
veut le soustraire  l'influence de la famille que pour le placer plus
troitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M.
Brunetire, s'il est dsarm contre ce qu'on appelle les prjugs
paternels,  plus forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux
d'un matre du dehors?

Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant
que du droit du pre. Ils n'ont qu'une pense: substituer  l'autorit
familiale institue par la nature et fonde sur l'amour, le matre sans
me, impersonnel et irresponsable, qui est l'tat. Eux aussi
admettent,--mais avec moins de franchise que les socialistes,--que
l'enfant appartient  tous avant d'appartenir aux siens. A de telles
prtentions, ouvertes ou dissimules, les parents n'ont qu'une rponse 
faire: il y a entre l'enfant et ses pre et mre un lien de chair, un
lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher
nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de
vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au coeur
des pres et des mres est un attentat contre les droits les plus sacrs
de l'humanit.

Pour revenir  la mre, que peut-elle gagner  ces ides despotiques?
Une aggravation de sujtion et de misre. L'avnement du collectivisme,
en particulier, lui rserve une existence extrmement dure. Rendue  la
libert de l'amour, dlivre du devoir de fidlit, unie  l'homme par
un bail  temps, et non plus par une convention  vie, elle devra
renoncer aux charmes et aux srets du foyer domestique. Revendiqus par
l'tat, les enfants appartiendront moins  la mre; levs aux frais de
l'tat, les enfants s'attacheront moins  leur mre. Car la pit
filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait
subsister longtemps sous un rgime qui se propose d'abolir le mariage.

Viennent donc les ans avec leurs disgrces et leurs infirmits: et la
mre, devenue trangre au pre et indiffrente  ses fils et  ses
filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de
l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et
l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des
siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'tat. Ds qu'on
supprime la famille, la mre est condamne  mourir tristement dans un
lit d'hpital. Voil l'effrayante destine que les coles
rvolutionnaires prparent  la femme de l'avenir! Les pouses et les
mres seraient bien imprudentes de prter l'oreille et d'ouvrir leur
coeur  de si funestes doctrines.

Ici, de bonnes mes nous accuseront peut-tre d'avoir mis  la charge du
fminisme des tendances et des ides qui ne sont point siennes. Il ne
suffit pas qu'une nouveaut hardie figure au programme socialiste ou
s'tale dans un livre anarchiste, pour en conclure que les femmes, mme
avances, y sont acquises d'esprit et de coeur. Aussi bien devons-nous
reconnatre que la question de la maternit a suscit un schisme grave,
dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'tat d'me des
groupes rivaux qui marchent  l'avant-garde du fminisme franais.

Au congrs de 1896, la citoyenne Rouzade avait rclam un budget
spcial pour cette fonction qu'on appelle la maternit. Providence
nourricire des petits et des grands, l'tat doit assurer, disait-elle,
une pension honorable  toute femme ayant charge d'enfants. Mais cette
motion, parfaitement logique ds qu'il n'y a plus de mariage et de
lgitimit, fut assez mal accueillie. Traiter les filles-mres comme des
fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime  la
production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances
irrgulires, au grand profit de ces messieurs des boulevards
extrieurs, qui pratiquent dj si habilement l'art de se faire des
rentes (le mot deviendrait tout  fait exact) en traitant les femmes
comme elles le mritent.

Ces intressants personnages ne bnficieraient pas moins, semble-t-il,
de l'abolition de la prostitution rglemente, que le mme congrs eut
la gnrosit imprudente de voter. En mme temps, le clibat
ecclsiastique tait signal  l'attention particulire des dames
prsentes comme une cause trs prjudiciable  l'ordre moral. C'est
alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchrissant sur les
dclarations les plus saugrenues, considrant notamment que Dieu, c'est
le mal, qu'il n'y a rien  faire avec la morale chrtienne, et que
la prostitution ne sera supprime que par la libert de l'amour,
rclama instamment l'abolition de toute espce de lois relatives 
l'union des sexes.

Cette proposition fit bondir la moiti de la salle. Ce fut un beau
tapage. Et depuis cet vnement, il semble que le parti fministe se
soit partag en deux camps, les jupes de soie et les jupes de laine,
autrement dit les bourgeoises modres et les rvolutionnaires
intransigeantes. Tandis que les premires s'attardent  prorer sur le
mariage, sur le divorce, sur la communaut, sur l'adultre, les secondes
ne s'embarrassent point de ces subtilits juridiques qui ne doivent
avoir aucune place dans leur socit  venir. Pour les adeptes du
fminisme intgral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps
heureux de la Rvolution sociale, l'union libre rsoudra tous les
antagonismes. Qu'on ne s'inquite donc point des enfants: on vitera
d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant
aucune audace, se proclama nettement malthusien, au grand scandale des
mres prsentes. Et le congrs se subdivisa, du coup, en fministes
purs et en robinistes impurs.

Par suite, les modres se contentrent d'exprimer le voeu que, de sa
naissance  sa majorit, l'enfant, mis  la charge de la socit, tant
au point de vue de son entretien que de son ducation, ft constamment
protg et surveill, autant dans l'intrt de la socit que dans le
sien propre[189]. C'est la ngation formelle du droit des parents sur
leur progniture. Mais, du moment que la famille est appele 
disparatre, il faut bien que l'tat la remplace; et c'est pourquoi le
fminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants 
la charge de l'Assistance publique.

[Note 189: _Journal des Dbats_ des 10, 11, 12 et 13 avril 1896.]

Si jamais la socit pouvait, suivant ce triste voeu, dcharger les
mres des soins, des preuves, des tribulations mme qui les attachent 
leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientt
appauvries et dessches. L'levage des enfants par l'tat teindrait
vite au coeur des pres et des mres le dvouement et l'amour,
c'est--dire nos plus belles vertus. Le jour o, effaant toute
responsabilit paternelle et maternelle, une loi aura dcrt que les
enfants natront comme ils pourront, et que l'tat, prenant la place des
parents, se chargera de les recueillir et de les lever, ce jour-l et
l'imprvoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de
frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquitude (c'est une
observation dj faite) la cration d'une caisse de la maternit
alimente par les deniers des contribuables. Sous prtexte de venir en
aide aux mres pauvres, cette forme de l'assistance nerverait chez
l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilits
de la famille. Mais on s'inquite peu de cet amoindrissement des
facults affectives.

Reste  savoir si la socit pourrait faire face aux devoirs de
paternit universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain
fminisme met  sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en
habitude,--et nous savons que l'union libre n'est que le divorce
pratiqu  volont,--les enfants trouveront-ils auprs de la Commune ou
de l'tat les soins affectueux, la protection tendre et dvoue, dont
ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue
financier, l'Assistance publique plie dj sous le faix de ses
obligations. Pour que les communauts de l'avenir assument le rle de
tuteur, de nourrisseur, d'leveur d'enfants, il leur faudrait, outre des
ressources considrables, des trsors d'affection, de dsintressement,
de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'me des parents. Si
parfait qu'on suppose le mcanisme d'une crche municipale ou d'un
refuge dpartemental, jamais il ne remplacera le coeur d'une mre.
Malgr les brches que le vent du sicle a creuses dans les vieux murs
du foyer domestique, la famille franaise constitue un abri, un soutien,
une dfense, dont il serait inepte et criminel de priver l'enfance.
Nulle part on ne trouvera pour celle-ci un asile plus sr, plus chaud,
plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait
vivifiant de l'amour maternel! Quelque perfectionne qu'on la suppose,
l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sche, trs sche,
trop sche. Mais soyons tranquilles: ce n'est pas demain que les parents
abandonneront leurs enfants  cette martre. Remplacer le pre par un
fonctionnaire et la maternit par une administration, quelle ide! Si
jamais quelque dictature rvolutionnaire exigeait violemment des
familles franaises le corps et l'me de leurs fils et de leurs filles,
j'espre bien qu'un mme cri d'indignation soulverait toutes les
poitrines: Sus aux voleurs d'enfants!




CHAPITRE V

Le fminisme et la natalit


       SOMMAIRE

       I.--CONSQUENCES EXTRMES DU FMINISME INTGRAL.--SES
       CRAINTES D'UN EXCS DE PROLIFICIT.--PAS TROP D'ENFANTS,
       S'IL VOUS PLAT!--RARFACTION HUMAINE A PRVOIR.

       II.--DIMINUTION DES NAISSANCES.--LE FMINISME INTELLECTUEL
       ET LA STRILIT INVOLONTAIRE OU SYSTMATIQUE.--LE DROIT A
       L'INFCONDIT.--LUXE ET LIBERTINAGE.

       III.--CALCULS RESTRICTIFS DE LA NATALIT.--INQUITANTES
       PERSPECTIVES.--OU EST LE REMDE?

       IV.--COUP D'OEIL RTROSPECTIF.--QUELLE EST LA FIN SUPRME
       DU MARIAGE?--NOS DEVOIRS ENVERS L'ENFANT.--APPEL AUX MRES.


Nous n'avons pas encore puis toutes les consquences malfaisantes du
fminisme intgral. Non content de poursuivre la ruine du mariage, il
ne se gne pas de porter la main sur l'auguste maternit pour la fltrir
et la dcouronner. Aprs les librations de l'amour, le dbordement des
mauvaises moeurs est invitable. Socialement parlant, l o le mariage
cesse, le libertinage commence. La femme, qui proclame l'mancipation du
coeur, est une malheureuse dsorbite que n'arrte plus gure le respect
d'elle-mme. La maternit l'effraie. Elle a peur de l'enfant. C'est
l'ennemie de la race.


I

L encore, le fminisme rvolutionnaire nous fournit de curieuses
indications sur les dviations affligeantes du sentiment familial, en
des mes que l'individualisme orgueilleux et sensuel a touches et
perverties. Voici, d'abord, le singulier scrupule qui tourmente M. Jean
Grave: dans une socit vraiment libre, o tous ne demanderont qu'
pancher leurs sentiments affectifs[190], o l'tre humain pourra
satisfaire  tous ses besoins, o les pres et mres n'auront plus ni
capital  dbourser ni privations  s'imposer pour lever leur
progniture, dans ce Paradis reconquis, n'aurons-nous pas  redouter
une multiplication excessive de l'espce? Ayant cess d'tre une charge,
la reproduction ne sera plus qu'un plaisir. Et comme nulle obligation
n'est impose aux parents anarchistes de prendre souci de leur
descendance, l'homme n'aura plus aucune raison de craindre un
accroissement de famille. Et vous voyez la consquence: les enfants
vont pulluler comme les petits lapins. Nos ressources suffiront-elles
pour nourrir cette surabondance de population?

[Note 190: _La Socit future_, p. 340.]

A cette question inquitante, M. Jean Grave, qui ne manque pas
d'imagination, oppose d'abord tous les progrs de l'agriculture
anarchiste. Avec un outillage perfectionn, avec une connaissance plus
approfondie de la nature des terres, avec une application plus savante
des engrais, l'humanit a de la marge devant elle avant de s'encombrer
de ses enfants. Et puis, dans le monde nouveau, chacun pourra se
dplacer, migrer, voyager le plus facilement du monde, sans frais et
probablement sans accidents. Les poupons eux-mmes s'lveront tout
seuls. Vous en doutez? Quelles facilits ne trouverait-on pas dans une
socit future o les produits ne seraient plus sophistiqus par des
trafiquants rapaces, o la nourriture des animaux choisis pour
l'allaitement de l'enfance serait approprie  sa destination, o les
animaux eux-mmes seraient placs dans des conditions de bien-tre qui
en feraient des animaux robustes et sains?[191] Heureux btail! Heureux
poupons! Plus d'anmie, plus de phtisie, plus de maladie. Un
ruissellement de bon lait, une abondance intarissable de toutes choses,
la plnitude de la vie et de la joie: tel est l'avenir que nous promet
la divine anarchie! Si, aprs cela, nos arrire-petits-neveux ne sont
pas contents, il faudra vraiment dsesprer de satisfaire le coeur
humain.

[Note 191: _La Socit future_, pp. 343, 349, 355.]

Pourquoi M. Jean Grave, aprs avoir trac ce joli tableau, nous
rappelle-t-il que la souffrance de l'enfantement et les incommodits de
la grossesse seront toujours l pour apporter un frein modrateur  la
prolification? Aprs avoir fait le bonheur des mioches, il ne lui en
cotait pas davantage de faire le bonheur des mres. Mais les
gnrations futures s'acquitteront de ce soin. Nos vues, dit-il en
manire de conclusion, sont trop courtes pour que nous puissions faire
les prophtes. Il est de notorit, en effet, que l'esprit anarchiste
est l'esprit le plus positif qui se puisse imaginer; les citations, qui
prcdent, attestent suffisamment qu'il ne se paie ni de mots ni de
chimres.

M. Kropotkine tient pourtant, sur le mme sujet, un langage vasif qui
prte aux plus fcheuses interprtations. manciper la femme, c'est
s'organiser de manire  lui permettre de nourrir et d'lever ses
enfants, si bon lui semble (nous savons que l'anarchisme ne saurait
logiquement l'y obliger), tout en conservant assez de loisirs pour
prendre sa part de vie sociale[192]. Ainsi donc, la femme aura peu
d'enfants pour les avoir beaux et forts, suivant les procds de
slection scientifique. Elle se privera mme de cette joie, si la
maternit lui fait peur. Elle n'allaitera ses petits que si le coeur lui
en dit, l'anarchisme s'abstenant de lui en faire une obligation. Il lui
faut du loisir. Le bonheur individuel n'est-il pas l'idal suprme?

En ralit, tous les systmes rvolutionnaires prparent et escomptent
une diminution de la natalit. Si l'enfant tient une si petite place
dans les programmes socialistes ou anarchistes, c'est qu'il ne jouera,
pense-t-on, qu'un rle de plus en plus effac dans les unions libres de
l'avenir. On peut lire dj, dans certains livres et certains journaux,
cet aveu effront qu'on ne se marie plus pour avoir des enfants. A
quoi bon s'inquiter, par consquent, d'une postrit aussi
accidentelle[193]? Le libre amour, avec ses passions mancipes et ses
rticences habiles, nous prpare une vritable rarfaction humaine. A
qui prend la vie pour un amusement, les enfants sont une gne, un
fardeau, une sujtion. On en fera donc le moins possible. Aprs nous, la
fin du monde! Et puis, la maternit n'est-elle pas le patriotisme des
femmes? Et le patriotisme est une duperie; il n'en faut plus! _Ubi
bene, ibi patria._

[Note 192: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, p. 164.]

[Note 193: _La Petite Rpublique_ des 8 et 9 avril 1895.]

Que si donc les unions libres se multiplient selon l'esprit et le voeu
des coles rvolutionnaires, nous pouvons conjecturer srement que la
population diminuera en nombre et en vigueur. A un affaiblissement de la
moralit correspond toujours un affaiblissement de la natalit. Et
lorsque l'enfant natra, par accident, d'un commerce purement
passionnel, comment croire qu'il trouvera des soins aussi dvous, une
sollicitude aussi compatissante, qu'entre les mains de braves gens unis
en justes noces devant Dieu et devant les hommes? S'il nat un enfant
naturel, l'exprience atteste que sa vie est plus menace que celle de
l'enfant lgitime. On a vu que les avortements, les infanticides et les
mauvais traitements sont pour beaucoup dans la mortalit infantile, et
qu'ils sont presque toujours le fait de parents affranchis de tout
prjug et libres de tout scrupule. Que dire de ces dvergondes sans
coeur, sans entrailles, sans moralit, qui, se contentant du lien
fragile des faux mnages, rpugnent  la maternit parce qu'elle
paissit la taille, alourdit la marche et interrompt la fte? Ces folles
mancipes n'entendent point devenir filles-mres; et cela, moins 
cause des rigueurs de l'opinion publique dont elles se moquent comme
d'une guigne, que des souffrances et des charges de la maternit qui,
pourtant, lorsqu'elle est vaillamment accepte, purifie les pires
souillures et relve les plus viles cratures.


II

Pour le moment,--qu'il le veuille ou non,--le fminisme avanc conspire
galement  la diminution du nombre des enfants; et c'est le grief le
plus grave que l'on puisse formuler contre lui. La natalit faiblit: l
est le pril d'aujourd'hui. Les conomistes sont vraiment bien bons de
se proccuper d'une trop rapide propagation de l'espce humaine: la
femme nouvelle n'entend point devenir une mre lapine.

Le pourrait-elle, d'abord? C'est douteux. Nos filles savantes ne nous
prparent gure de robustes mres de famille. Chtives ou infcondes,
voil ce qu'en fera souvent le surmenage intellectuel. Mais n'est-il pas
 craindre surtout que la maternit les effraie ou les importune? Est-ce
trop dire que beaucoup dj ne se sentent plus grand coeur  cette
sainte besogne?

A force d'envisager les questions de morale d'un point de vue
rigoureusement individualiste, nous risquons d'avilir et d'amoindrir en
nous l'esprit de famille. Combien de gens cultivs effacent
dlibrment de leur vie ce qui en est l'unique raison: l'enfant?
Combien de lettrs pensent tout bas de la paternit ce que Ptrarque en
disait tout haut, avec le ddain vaniteux de l'gosme intellectuel?
Qu'ils prennent femme ceux qui s'imaginent tirer grand honneur de leur
postrit. Pour nous, ce n'est point du mariage que nous attendons la
perptuit de notre nom, mais de notre propre esprit. Nous ne la
demandons pas  des enfants, mais  des livres.

Dans le mme esprit, certaines femmes d'aujourd'hui revendiquent le
droit de disposer de leur personne. Mlle Chauvin, par exemple, n'admet
pas que toutes les femmes soient condamnes  exercer, de mre en
fille, toujours la mme profession, celle d'pouse et de mre[194]. Et
lorsque, d'aventure, elles se sont maries, que de fois, pour parler
comme Lady Henry Sommerset, elles saluent d'un soupir de regret
l'enfant non dsir! Combien reoivent le petit importun avec un
sanglot au lieu d'un baiser? Chez les riches, comme chez les pauvres,
la maternit est l'incident le plus triste de la vie des femmes. Et la
noble Anglaise de conclure qu'elle ne doit pas leur tre impose, et
que, pour s'appartenir en pareil cas, l'pouse doit conqurir
l'indpendance personnelle[195]. Stuart Mill, qui redoutait une
multiplication excessive de la population, avait bien raison de compter
sur le fminisme pour l'enrayer et la rduire.

[Note 194: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896. _La Femme moderne
par elle-mme_, p. 853.]

[Note 195: _Op. cit._, p. 889.]

De ce langage quivoque  la franche revendication pour la femme marie
du droit  la strilit, il n'y a pas loin; et le fminisme mondain
s'y achemine inconsciemment. Les unes, considrant le mariage comme une
duperie, refusent d'aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice. Les
autres, supputant les charges et les humiliations de la mdiocrit,
calculent et fixent prventivement le chiffre de leur postrit. O est
le moyen, d'ailleurs, de mener de front les obligations du monde et
les corves de la famille? Le premier devoir d'une femme comme il
faut n'est-il pas de se faire voir  toutes les runions o s'affiche
la belle socit? C'est pourquoi les reines du monde o l'on s'amuse
sacrifient, sans scrupule, les intrts de la race aux superfluits
ruineuses de la mode et des salons. On se donnera moins d'enfants, mais
on pourra se payer de plus riches toilettes et de plus belles parures.

Si grave mme est en quelques mes la perversion du sentiment social,
qu'il leur parat tout simple d'insinuer que la femme, qui se refuse 
tre mre par quelque moyen que ce soit, est digne d'une indulgence
plnire. Ainsi, on a pouss les subtilits de la casuistique jusqu'
plaider les circonstances attnuantes en faveur des enfantements
prmaturs. N'est-ce pas le malheur des grossesses de dformer la
taille? Et nos chres belles en sont si pniblement affectes, que de
prtendus honntes gens osent  peine leur reprocher d'y remdier par un
crime. Cette inconscience fait trembler. Sans le vouloir et, peut-tre,
sans le savoir, ce joli monde s'accorde, d'esprit et de coeur, avec les
coles les plus subversives.


III

Chose triste  dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de
strilit goste ne s'insinuent peu  peu mme dans les mnages
rguliers. Pour comprendre ici toute ma pense, on voudra bien lire
entre les lignes.

A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus clair, 
mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux
connues, il est  croire que la naissance des enfants et le peuplement
de la terre seront assujettis plus troitement  notre volont. Au lieu
d'tre abandonne  la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices
d'impulsions inconscientes, la gnration sera soumise de plus en plus
au contrle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour
viendra,--et je le crois proche,--o n'auront d'enfants que ceux qui, de
propos dlibr, voudront bien en faire.

Et il se pourrait que cette volont ft de moins en moins active et
gnrale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes
villes surtout, inclinent la population  des habitudes physiologiques
dsordonnes, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les
soins, les tracas, les dpenses, les soucis d'une famille  nourrir et 
lever,--n'est-il pas  redouter que la perversit humaine, servie par
la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles
existences? N'est-il pas  prvoir que le got du bien-tre, du luxe et
du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de
l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les mes
 sacrifier l'avenir au prsent et la vie des enfants  l'gosme des
parents? L'abaissement de la natalit franaise est dj, pour la plus
large part, le rsultat d'une limitation systmatique et d'une
infcondit volontaire. Que les restrictions prventives se propagent,
et notre population ne cessera de dcrotre, invitablement.

Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine
seront soumises  la souverainet du libre arbitre individuel. Si donc
les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et
les surprises exceptes, nous l'aurons consciemment et dlibrment
voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature  djouer les calculs de
la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins
accidentelle, de plus en plus raisonne. Ds lors, ceux qu'affole la
passion des jouissances et qu'pouvante la pense du sacrifice, ne
seront-ils point tents trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en
supprimant prventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet
gosme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement
la moralit. _Vitio parentum rara juventus!_ Et c'est pourquoi les
sicles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus
et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de
l'instruction, qui sert  propager dans les deux sexes le mal comme le
bien, il est  conjecturer que les restrictions de la natalit seront de
plus en plus volontaires. Et qu'on ne se rcrie point: elles le sont
dj. Conseilles ou imposes par l'un, acceptes ou subies par l'autre,
il n'est pas rare mme qu'elles soient concertes entre mari et femme.
Des gens graves et pudiques font les tonns: qu'ils entrent dans un
mnage normand ou beauceron, et on leur dira,  demi-mot, qu'on a peu
d'enfants, parce qu'on serait dsol d'en avoir beaucoup. Si les
confesseurs pouvaient parler, ils nous difieraient sur ce chapitre
dlicat.

Alors une grave question se pose: puisque la volont de l'homme (et je
n'excepte point la volont de la femme, au contraire), ne cesse de
s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacit, sur la transmission de
la vie et la reproduction de l'espce, comment pourrons-nous sauver
notre patrie d'une dpopulation qui la diminue et d'une dpravation qui
l'abaisse? Je ne sais qu'un remde; et c'est encore le vieux mariage
chrtien avec ses sanctions lgales et son frein religieux. Voulez-vous
fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage
fcond, ou le clibat vertueux. Honnte et prolifique, l'union bnie par
le prtre et enregistre par le maire est la seule qui soit doue,  la
fois, de noblesse morale et d'efficacit sociale.

Mais ce remde n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline,
qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austre pour les mes
dbilites de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point
gurir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrmdiablement
dmoralise est voue  une dcadence prochaine.


IV

Rsumons-nous. Les partisans de l'union libre reconnaissent  l'homme et
 la femme le droit de chercher le bonheur ici-bas aux dpens de
l'enfant. Pour eux, le mariage ne doit tre qu'une communaut de
jouissances, une association de plaisir assortie par l'amour. Ne
permettre  deux tres, brlants de passion, de s'unir et de vivre que
pour l'enfant, leur semble une abomination. Est-il juste, s'crient-ils,
de subordonner l'adulte  l'embryon, le papillon  la chenille, la fleur
 la graine, l'individualit forme au germe qui, peut-tre, ne le sera
jamais? Deux amants, crit Mme Camille Pert, doivent-ils briser leur
vie, touffer leurs aspirations, s'astreindre  un joug insupportable,
uniquement  cause de cet tre qui est n d'eux par hasard?

Assurment, hommes et femmes ne se marient que pour tre heureux l'un
par l'autre. L'espoir d'une flicit mutuelle les anime, les chauffe et
les rapproche. Au fond du mariage, il y a une aspiration ardente vers le
bonheur. Mais  ct de la volupt cherche, il y a autre chose dans
cette promesse solennelle change devant Dieu et devant les hommes. Il
y a une pense d'avenir et de perptuit; il y a l'auguste dessein de
transmettre la vie, de se prolonger dans le temps, de continuer la
cration, de fonder une famille. La naissance de l'enfant est donc la
fin suprme du mariage.

L'enfant est une lourde charge, dit-on encore; il est l'occasion de
mille tourments, de mille sacrifices, de mille chagrins..--C'est vrai;
mais la nature a pris soin d'allger ce fardeau et d'adoucir ces peines,
en mettant la gaiet dans le regard espigle et ingnu des enfants, la
candeur sur leur front, la plus charmante musique sur leurs lvres, la
souplesse et la grce dans leurs mouvements. Ils sont l'amusement, la
joie et la vie du foyer, en attendant qu'ils deviennent l'orgueil et la
consolation de leurs parents vieillis. Voyez les mnages sans enfants:
leur tristesse fait songer aux nids abandonns, qui ne connatront
jamais le babil et la chaleur des jeunes couves. Point de bonheur
complet sans le doux lien de chair que font, autour du cou des pre et
mre, les bras caressants du nouveau-n. L'union des poux est comme
scelle, rajeunie, renouvele par la naissance des chers petits.

Mais l'enfant ne doit pas tre accueilli seulement comme une
bndiction. C'est un dpt sacr, source de nombreuses et graves
obligations. Puisqu'il n'existerait pas si les parents ne lui avaient
donn la vie, puisqu'il est leur oeuvre, le fruit de leur coopration,
l'hritier de leur sang, rien de plus juste qu'ils en rpondent;
d'autant mieux qu'ils ont pris l'engagement formel, devant eux-mmes, de
le chrir et de l'lever. L'abandonner serait une lchet; le ngliger,
une faute; le har, un crime. Ds que l'enfant parat au jour, les poux
ne s'appartiennent plus. Un devoir nouveau les lie l'un  l'autre,
devoir voulu par anticipation, accept ds le dbut du mariage, consenti
sous serment devant l'autorit civile et l'autorit religieuse. Sans
eux, l'enfant ne serait pas n; sans eux, l'enfant ne pourrait pas
vivre. A eux de complter l'existence qu'ils ont cre. Ils l'ont
promis: c'est le devoir. Tant pis si la passion satisfaite s'est
refroidie, si la vie commune est douloureuse! Les poux n'ont pas le
droit de sacrifier un innocent  leur plaisir. On ne doit se rsigner 
une sparation qu' la dernire extrmit. Ayons le respect de l'enfant!
Ayons piti de l'enfance!

Dans un discours fameux prononc au Reichstag le 6 fvrier 1892, un des
chefs du socialisme allemand, Bebel, a dit fort justement: L o se
portera la femme pour le grand mouvement social, l sera la victoire.
Aujourd'hui donc, la femme a une option dcisive  exercer, une
dtermination trs grave  prendre. D'un ct, le fminisme
rvolutionnaire lui ouvre des perspectives infinies d'indpendance et
d'galit. De l'autre, la tradition sociale lui prche l'accord,
l'union, la paix avec l'homme dans la diversit des rles et des
fonctions. Qui coutera-t-elle? Qui suivra-t-elle? Nous n'avons point
qualit pour rpondre. A elle de choisir! L'avenir du monde est aux
mains des femmes.




LIVRE V

PRVISIONS ET CONCLUSIONS




CHAPITRE I

Les risques du fminisme


       SOMMAIRE

       I.--OU EST LE DANGER?--PREMIER RISQUE: LE SURMENAGE
       CRBRAL.--A QUOI BON TOUT ENSEIGNER ET TOUT
       APPRENDRE?--LES EXIGENCES DES PROGRAMMES ET LES EXIGENCES
       DE LA VIE.

       II.--DOLANCES DES MATRES.--APPRHENSIONS DES
       MDECINS.--EXAGRATIONS  VITER.

       III.--LE CLIBAT DES INTELLECTUELLES.--SES PRILS ET SES
       SOUFFRANCES.


Au cours de ce long ouvrage,--o notre constante proccupation a t de
rendre accessible  tous une question qui ne saurait tre indiffrente 
personne,--on a pu se convaincre que le fminisme, tel seulement qu'il
se manifeste en France, est vraiment tout un monde[196]. Il s'tend 
toutes les manifestations de la vie sociale; il touche  tous les
domaines de la pense humaine,--psychologie, pdagogie, droit,
politique, morale, conomie; et si grave est l'enjeu des problmes qu'il
soulve entre les sexes et entre les poux, que nous avons vu les coles
philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus
opposs en voquer l'examen et en revendiquer la solution. Ds
maintenant, le Christianisme et la Rvolution se disputent la femme,
assurs qu'ils sont que la victoire est acquise d'avance  ceux qui
auront l'habilet de conqurir ses bonnes grces et son appui dans les
luttes de l'avenir.

[Note 196: Voyez l'_Avertissement au lecteur_ de notre premier volume,
p. III.]

Arriv au terme de notre tche, nous voudrions, avant de clore cette
double srie d'tudes, non pas rappeler, mme succinctement, les
questions innombrables que nous y avons tour  tour abordes et
rsolues,--ce qui nous entranerait en des redites inutiles et
fastidieuses,--mais seulement remmorer, en les soulignant, les
principaux dangers qu'un fminisme excessif et imprvoyant peut faire
courir  la femme de demain. Ils sont inhrents aux trois choses qui
tiennent le plus au coeur des fministes contemporains: nous avons nomm
l'_instruction_, le _travail_ et l'_indpendance_. Plus clairement, ce
que nous redoutons surtout pour la femme nouvelle, c'est le surmenage
intellectuel, la concurrence conomique et l'orgueil individualiste. Ces
risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir,  les
mettre une dernire fois en pleine lumire.


I

On sait que les questions relatives  l'ducation des filles et  la
condition des femmes sont au premier rang de nos proccupations
sociales; cela est si vrai que le roman et le thtre s'en sont empars.
De l un mouvement logique et en un certain sens, irrsistible, qui se
manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter.
N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indfiniment
la nouveaut sur les ruines du pass? Nous serions vraiment de pauvres
philosophes et d'tranges dmocrates, si nous fermions les yeux et les
oreilles aux spectacles et aux bruits du temps prsent.

Or, c'est un fait certain que, par le progrs des moeurs devenues plus
douces et des lois devenues plus quitables, la condition des femmes
s'est amliore et tend, d'anne en anne,  s'amliorer davantage. Par
suite, beaucoup de Franaises souhaitent de remplir un rle plus actif
dans la socit, de tenir une place plus large dans la famille, de mener
une vie plus libre dans le monde; et  notre avis, tant que la modestie
de leur sexe n'en souffre point, ni leur sant non plus, on aurait tort
de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles
aspirations. Aprs avoir chant leurs mrites, le moment est venu de
reconnatre leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais
absolument distinctes de nous, nous avons consquemment rclam pour
elles, suivant la formule mme de M. Legouv, l'galit dans la
diffrence.

Conformment  ce principe, nous n'avons pas hsit  rfuter vivement
l'opinion impertinente, d'aprs laquelle les femmes sont de grands
enfants frivoles, souvent malades, incapables de pense suivie, voues
aux tches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient doues
d'une intelligence virile, elles possdent en revanche des qualits
propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont _autres_ que les hommes,
sans tre _infrieures_ aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes
ne sauraient donc tre _pareils_, mais seulement _parallles_.

Que la jeune fille puisse invoquer le droit  la connaissance et
rclamer une instruction plus complte et plus soigne, nous y avons
souscrit de grand coeur. Mais il reste entendu que ce droit a des
limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas intgrale.
En gnral, les travaux mthodiques, exigs pour la formation complte
de l'esprit, conviennent mal  sa nature et  son rle. Il serait fou de
viser  faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant
mieux que l'rudition lui sied moins que la grce. Mme de Girardin
disait malicieusement: En France, toutes les femmes ont de l'esprit,
sauf les bas-bleus. Et de fait, la conversation d'une illettre aura
parfois plus de charme que celle d'une matresse d'cole.

Joignez que les ttes fminines les mieux cultives ne sont pas toujours
les plus raisonnables. Voyez les vierges fortes,--pour employer un mot
de M. Marcel Prvost: l'instruction  haute dose, qu'elles ont reue,
les a-t-elle toujours perfectionnes? Ce qu'elles crivent n'offre-t-il
point, gnralement, quelque chose d'trange, d'incomplet, d'inquitant?
Les ides qu'elles affirment sont-elles lucides et pondres? N'y
sent-on pas comme une me tourmente, enfivre, dsorbite?

C'est que les qualits propres  l'esprit fminin procdent moins d'une
culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent
spontanment, comme  l'alouette son gazouillement et sa lgret. A
vouloir lever les femmes sur le modle des hommes, on risquerait
d'insinuer en leur intelligence plus de prtention que de force, plus
d'orgueil que de sagesse, plus de pdantisme que d'lvation. Il y a
longtemps que Fnelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' une femme
curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus blouie
qu'claire par ce qu'elle sait. Elle ne vise qu' devenir un bel
esprit; elle n'a que du ddain pour les bourgeoises qui prparent des
conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur
basse-cour; et comme elle a vite pris l'habitude de lire sans cesse,
elle nglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.

Combien d'tudes, mme srieuses, sont inutiles  la trs grande
majorit des femmes? Est-il une crature plus  plaindre que la jeune
fille chrement pourvue des grces superflues d'une ducation de
pensionnat, et qui, une fois marie, n'aura pas la moindre femme de
chambre  son service? A quoi lui serviront les arts d'agrment? et le
piano? et l'aquarelle? et son bagage littraire? et son brevet
suprieur? Vienne son premier-n, et il lui faudra se contenter de la
musique, dont ce petit souverain la rgalera jour et nuit. Et si, par
bonheur, il lui reste au coeur quelque douce flamme, si l'instruction
inutile, qu'elle a reue, n'a pas appauvri et dessch en elle
l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses
partitions, ses pinceaux et ses livres.


II

Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances rudites qui
ne sauraient tre d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de
faire pntrer dans l'ducation fminine ce qu'on appelle le large et
vivifiant courant de la science moderne; c'est une tche peu commune
d'enseigner aux colires  prendre conscience de leur me qui
sommeille,  dvelopper leurs nergies latentes, afin de les rendre
capables de penser l'action juste et de la vouloir. Certes, un pareil
programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire,
ple-mle et avec effort, dans la cervelle des jeunes patientes, les
notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'aprs les
confidences d'une matresse,  quel supplice sont prsentement soumis
les professeurs de nos lyces de filles: Il n'est pas rare de les voir
faire, dans une mme journe, le commentaire d'une glogue de Virgile,
l'analyse du systme de Kant, l'expos des transformations du substantif
dans la langue d'ol et le tableau du rgime parlementaire des Anglais
au XVIII e sicle, ou expliquer le rle du systme nerveux priphrique,
la structure de l'aromtre de Nicholson, les relations mtriques entre
les cts d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogne,--_et
reliqua_!

Srement, l'esprit de Molire n'habite pas ces maisons d'enseignement.
De quel rire notre grand comique et cingl, lui vivant, cette pdagogie
cruelle! Et notez que je ne plains qu' moiti les professeurs: si ces
dames sont surmenes, c'est leur rle, aprs tout, et presque leur
devoir. Ma compassion va surtout aux lves condamnes  les couter,
les malheureuses!

Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le matre a pour
fonction d'laguer, de simplifier, de clarifier les programmes touffus
et indigestes qui menacent d'craser toute la jeunesse. Savoir se
borner, telle est la premire qualit du professeur, la plus prcieuse
et la plus rare. Et si dsirable qu'il soit de faire instruire et
duquer les femmes par les femmes, j'ai dj exprim la crainte que peu
de matresses satisfassent  cette condition essentielle d'un bon
enseignement, la pente naturelle de l'esprit fminin devant les incliner
beaucoup plus  la minutie dtaille de l'analyse, qu'aux vues larges et
suprieures de la synthse. Que si mme les errements d'aujourd'hui
devaient se gnraliser, attendons-nous  ce qu'ils produisent une
gnration de jeunes femmes anmies par la fivre et dvores par la
nvrose. Les mdecins sont unanimes  dclarer que la tension excessive
du cerveau a, sur l'organisme fminin, les plus graves rpercussions.
Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est
par avance puiser la mre. Si donc nous continuons, comme les
exagrations du fminisme intellectuel nous y poussent,  dprimer, 
dbiliter le temprament de nos colires par l'obligation d'un travail
de tte exagr, nous risquons de compromettre, de ruiner mme, par
anticipation, la sant des femmes. Ce qu'il y a de trs important,
disait encore le tendre Fnelon, c'est de laisser affermir les organes
en ne pressant pas l'instruction.

Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprme de toute
ducation, c'est de prparer des tres utiles  l'humanit. Or, l'homme
sera mdecin, avocat, ingnieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie
s'coulera au dehors, se dispersera et se dpensera dans les occupations
extrieures de sa carrire ou de son mtier. Le travail le dispute et
l'enlve  la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur l'homme
d'intrieur. A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera
jamais demand que d'tre une femme, c'est--dire une jeune fille, une
pouse et une mre. Et le charmant pote Auguste Dorchain, auquel
j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pense, en ajoutant:
Que tout, dans son ducation, soit donc combin pour que la Franaise
se ralise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il?
Que son ducation soit avant tout esthtique, morale et, dans la plus
large acception du mot, religieuse.

N'en dplaise au fminisme intgral, mieux vaut faire de nos filles
des intelligences ouvertes  toutes les nobles penses, mais aussi et
surtout des mes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles
savent n'est rien auprs de ce qu'elles ignorent,--plutt que des ttes
bourres d'rudition vaine, des tres artificiels que leur fatuit
pdante rendrait insupportables et que leur gosme savant rendrait
dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons prpar plus
efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.


III

Lors mme qu' force de talent, de chance ou d'nergie, une femme a
russi, avec ses seules ressources,  s'assurer une vie indpendante et
honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas 
le nier: elle est hors de sa fonction vritable, hors de sa destine.
Mme mile de Girardin la comparait  un rosier strile. Et, en ralit,
pour se faire un nom dans une carrire librale, elle doit s'arracher le
coeur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice! Et si,
renonant au mariage, elle n'a point la force de renoncer  l'amour,
quel sera cet amour sans dignit, sans sret, sans lendemain? La femme
minente que je citais tout  l'heure a fait  cette question effrayante
une rponse qui ne l'est pas moins: La terreur de l'enfant, qui
resterait  sa charge, glace ses baisers.

C'est pourquoi nous avons entendu certaines fministes exaltes clamer,
d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de
l'amour et la femme les douleurs de la maternit. Libre aux naves et
aux stupides de se rsigner encore  enfanter: c'est leur affaire. Mais
une intellectuelle, digne de ce nom, doit imposer silence au cri
obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une consquence
naturelle du fminisme intransigeant.

A tout prendre, je prfre  ces divagations le clibat ingnu, triste,
farouche, des vierges froides et ttues qui repoussent, comme une
souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se
dire qu'aucun livre, aucun chef-d'oeuvre, aucune science ne pourra
jamais faire d'une jeune fille une vritable femme; car c'est l, comme
le remarque une Italienne spirituelle, Mme Neera, un privilge que Dieu
a transmis directement  l'homme: ce dont je voudrais, pour ma part,
qu'il se montrt plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.

Ainsi donc, soit par le surmenage crbral et la ruine de la sant
qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'apprhension de la
maternit et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires,
l'tude immodre et l'mancipation excessive des femmes sont un vol
commis au prjudice de l'humanit future. Voil pourquoi les progrs du
fminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous
semblent prilleux et inquitants.




CHAPITRE II

O allons-nous?


       SOMMAIRE

       I.--DEUXIME RISQUE: L'MANCIPATION CONOMIQUE.--LA
       CONCURRENCE FMININE EST UN DROIT INDIVIDUEL.--IL FAUT LA
       SUBIR.

       II.--CE QUE LA FEMME PEUT FAIRE.--CE QUE L'TAT DOIT
       PERMETTRE.--BALANCE DES PROFITS ET DES PERTES.

       III.--L'INDPENDANCE PROFESSIONNELLE DE LA FEMME LUI
       VAUDRA-T-ELLE PLUS D'HONNEUR ET DE CONSIDRATION?--LES
       REPRSAILLES POSSIBLES DE L'HOMME.

       IV.--CONTRE LE FMINISME INTRANSIGEANT.--EN QUOI SES
       EXTRAVAGANCES PEUVENT NUIRE  LA FEMME.

       V.--ENCORE LA QUESTION DE SANT.--PAR OU LE FMINISME
       RISQUE DE PRIR.


Aprs le surmenage crbral, la concurrence sociale de l'homme et de la
femme nous semble un des risques les plus redoutables du fminisme
contemporain. Bien que la question conomique et la question politique
se tiennent par plus d'un ct, et quelque tmraire qu'il soit
d'escompter  l'avance l'volution probable d'un mouvement aussi
complexe que le mouvement fministe, nous inclinons  croire que
l'mancipation politique produirait plus de bien que de mal, et qu'en
sens inverse, l'mancipation conomique fera peut-tre plus de mal que
de bien.

C'est pourquoi nous avons ds maintenant revendiqu, pour la femme
majeure, l'exercice du droit de suffrage, dont les Anglaises et les
Amricaines jouissent dj en tout ce qui concerne les affaires
communales et provinciales. Mais il nous a fallu constater, en mme
temps, que les Franais d'aujourd'hui sont peu dsireux d'en octroyer
l'exercice aux femmes, et que les Franaises elles-mmes se montrent peu
empresses d'en rclamer la jouissance aux hommes: mfiance d'un ct,
pusillanimit de l'autre, que les progrs de l'instruction et la marche
des ides ne manqueront pas de vaincre tt ou tard. N'est-ce pas un fait
d'exprience que l'mancipation intellectuelle mne tout droit 
l'mancipation politique?

On a vu plus haut les raisons qui nous font augurer des bons effets de
l'lectoral fminin. Veut-on connatre maintenant celles qui nous font
redouter l'envahissement graduel, et presque fatal, de nos emplois
industriels par les femmes du peuple et de nos professions librales par
les femmes de la bourgeoisie? Aussi bien faut-il que celles-ci sachent,
par avance, o les excs inconsidrs du fminisme conomique peuvent
les conduire; et qu' s'y jeter  corps perdu, elles risquent de
trouver, au bout du chemin, des ralits douloureuses, qui ne
ressemblent gure aux rves qu'elles caressent ni aux conqutes qu'elles
ambitionnent.


I

Le censeur Metellus Numidicus disait au peuple romain assembl: Si la
nature avait pu nous donner l'existence sans le secours de la femme,
nous serions dlivrs d'une compagne fort importune. Cette boutade
insolente nous prouve que la misogynie n'est pas chose nouvelle. Que
penserait aujourd'hui ce terrible homme, s'il lui tait donn de voir
aux tats-Unis la formidable invasion de toutes les carrires viriles
par les femmes amricaines? Il partagerait, j'imagine, le pessimisme
d'un de nos contemporains, d'esprit trs positif, qui nous assure que,
sitt que la femme sera proclame civilement l'gale de l'homme, il n'y
aura plus d'galit, l'homme alors devenant dfinitivement
esclave[197].

[Note 197: J. BOURDEAU, _L'volution de l'esclavage_. Feuilleton du
_Journal des Dbats_ du 2 avril 1897.]

Triste prsage! O allons-nous donc? Quoique notre pays soit moins
immdiatement menac que les pays anglo-saxons, M. mile Bergerat
annonait rcemment  ses compatriotes abrutis par l'absinthe, nervs
par l'inconduite ou stupfis par le tabac, le jeu et la politique, que
la femme nouvelle est en train d'usurper la France[198]. Est-il
possible que notre Rpublique dmocratique se transforme, un jour ou
l'autre, en un royaume d'amazones? Aprs avoir cras le serpent, la
femme doit-elle encore craser l'homme? Le sexe fort court-il vraiment
de srieux dangers? Est-il  prvoir qu' force d'envahir les ateliers,
de s'insinuer dans les magasins et les bureaux et de s'installer dans
les professions librales, le fminisme victorieux vincera les hommes
des situations minentes qu'ils occupent depuis des sicles, et que, de
chute en chute, le roi de la cration tombera misrablement au rle de
roi fainant?

[Note 198: _Revue illustre_ du 1er mars 1897, p. 162.]

Un fait n'est pas niable,  savoir que la femme d'Occident marque une
tendance de plus en plus nette  devenir, comme on l'a dit, l'antithse
absolue de la femme d'Orient. Est-ce une raison pour que les nouveauts
intellectuelles auxquelles l'Europenne aspire,--tudes universitaires
et carrires librales, galit des sexes dans la famille, dans
l'industrie, dans l'tat,--lui donnent, comme elle l'espre, honneur et
profit, bonheur et sant? Faisons la balance des profits et des pertes,
que l'homme et la femme peuvent retirer d'un mouvement d'opinion qui
tend  galiser leurs droits et leurs fonctions; et demandons-nous
premirement si la socit elle-mme y trouvera son compte.

Pour celle-ci, assurment, le bnfice serait nul et le prjudice
certain, au cas o les revendications fminines en viendraient,
d'exagration en exagration,  violenter l'ordre fondamental des
choses. La dissemblance des sexes est de ncessit naturelle. En
s'efforant de raliser entre l'homme et la femme une croissante
identit d'attributions, on mconnatrait cette loi gnrale, d'un
caractre vraiment scientifique, d'aprs laquelle le progrs normal des
organismes suprieurs est li  la division de mieux en mieux comprise
et pratique des efforts et des travaux. Mais nous pouvons tre srs que
dame Nature ne se laissera pas violer impunment: quand le fminisme
aura dpass la limite des liberts permises, elle saura bien rappeler 
l'ordre, avec une rudesse souveraine, les extravagantes qui s'en seront
cartes. Encore est-il que, sans outrepasser ces frontires extrmes,
il ne serait pas bon que la concurrence, aprs s'tre tablie entre les
hommes et les peuples, se glisst entre les sexes pour les dsunir. Le
chacun pour soi n'a point fait assez de bien dans nos socits, pour
qu'on trouve excellent qu'il divise les familles et les mnages.

Quant  l'homme, il n'aurait qu' se louer, d'aprs M. Georges
Brands,--le critique danois bien connu,--du flot psychique qui pousse
les femmes vers les positions viriles. Ce mouvement le dlivrera des
fatigues physiques et de l'affaissement moral occasionn par sa position
actuelle de soutien unique et surmen de la famille, trop souvent
victime d'une pouse exigeante, vaniteuse ou stupide[199]. Mais un si
beau rsultat suppose videmment que toutes les femmes de l'avenir
seront parfaites. En tes-vous bien sr, M. Brands? Pour l'instant,
l'homme risque trs certainement d'tre vinc, peu a peu, de certaines
positions lucratives, qu'il a occupes jusqu'ici en matre indiscut. Et
comme l'entre en scne de sa rivale permet de conjecturer pour lui, en
plus d'un cas, une aggravation des difficults de la vie, on conviendra
qu'il n'a point tort de trouver cette perspective peu rjouissante.
Est-ce une raison d'interdire aux femmes de nous disputer nos mtiers et
nos professions? Cette prohibition serait inhumaine. Nous ne
consentirons jamais  riger en dlit le travail fminin qui empite sur
les positions masculines. Imagine-t-on une loi martiale bannissant les
femmes de tous nos emplois, sous le prtexte outrecuidant que, seuls,
nous sommes capables d'y faire bonne figure? Nous maintenons qu'en rgle
gnrale, elles ont le droit et le moyen de les remplir aussi bien que
notre sexe.

[Note 199: _Revue encyclopdique_ du 28 novembre 1896, p. 829.]

Entre nous, faut-il une si haute capacit, une si sublime intelligence,
des lumires si rares pour faire un avocat disert, un mdecin estimable,
un bon avou, un huissier exact ou un parfait notaire? Est-il si
difficile de se crer une place honorable dans les carrires dites
librales? Faut-il une vocation insigne et des dons particuliers pour
faire un agent de change ou un commissaire priseur? videmment non; des
qualits trs moyennes nous suffisent pour occuper honntement ces
ordinaires fonctions. Ne dites donc point que les femmes sont indignes
de les briguer, sous prtexte qu'elles sont incapables de les remplir.
La vrit est que beaucoup d'entre elles s'en acquitteraient avec autant
d'application, de savoir et d'habilet que leurs maris. Nous avons
l'ide, somme toute, que la femme ne rabaisserait aucune de nos
professions, de mme qu'elle aurait beaucoup de peine  voter plus mal
que nous.


II

Mais n'exagrons point les profits possibles de son immixtion dans nos
emplois. La moyenne des femmes pourra s'lever utilement aux fonctions
d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il
est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est ncessaire pour
vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A ct de quelques
intrigantes qui bataillent pour la notorit, les autres, qui sont
lgion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait
prcisment que la socit n'est point recevable  dcliner leur requte
et, encore moins  railler leurs dolances. Aussi bien conclurons-nous 
nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser
et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant mme
que la culture plus soigne de leur intelligence soit, pour le plus
grand nombre, une trs faible chance de russite industrielle et
d'lvation sociale, l'tat n'est fond, ni en justice ni en raison, 
leur fermer telles ou telles coles,  leur interdire tels ou tels
emplois,  inscrire imprativement sur les portes qui donnent accs aux
diffrentes carrires: Compartiment des hommes, compartiment des
femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!

Hormis les restrictions d'utilit gnrale,--et par l nous entendons
les exceptions ncessaires qui s'appuient sur un intrt social de
premier ordre,--ds qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de
gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par
les hommes, il serait cruel de lui dire: Vous n'entrerez pas ici. Cette
proprit est garde. Dfense vous est faite de braconner sur le domaine
rserv au sexe masculin! Car elle serait en droit de nous rpondre:
Je veux vivre; et,  cet effet, j'ai le droit de travailler librement,
 mes risques et prils, sous la seule sanction de ma responsabilit
personnelle. Or, je me sens des gots pour tel mtier, des aptitudes
pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accs, faites-moi des rentes.
Si vous me refusez une situation indpendante, mariez-moi. Si vous
m'empchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous
plat!

Encore une fois, qu'une lite parvienne seulement  supplanter le sexe
fort dans les professions ouvertes  la concurrence fminine, il y a
probabilit; que les nouveaux emplois sollicits par la femme soient
maigrement rmunrateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause:
les hommes s'crasent aux portes des carrires surabondamment pourvues.
Tant pis pour les femmes qui s'obstineront  en forcer l'entre! Elles
ne pourront s'en prendre qu' elles-mmes des dceptions qui les
attendent. Mais l'tat n'a pas le droit de les exproprier prventivement
de ce qu'elles croient tre leur gagne-pain.

Et puis, toute force sociale en disponibilit finit toujours par se
crer un emploi. Qui oserait affirmer qu'aprs bien des ttonnements,
bien des preuves, bien des souffrances, les femmes, en qute de
nouvelles destines, ne trouveront pas, dans les civilisations  venir,
des occupations imprvues,--dont nos incessants progrs industriels nous
donnent dj, sinon une ide nette, du moins un vague
pressentiment,--grce  quoi leur activit dbordante pourra s'pancher
librement vers d'utiles et larges dbouchs, pour leur profit et pour le
ntre?


III

Quant  savoir maintenant si l'mancipation conomique rapportera  la
femme autant de considration et d'honneur que d'argent comptant, il y a
pour le moins discussion. Si, d'un ct, on tient pour un profit certain
le dveloppement de son indpendance et de sa fiert, de son instruction
et de son influence, c'est--dire un accroissement du vouloir et du
pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire  son passif tout ce
qu'elle pourra perdre, hlas! en tranquillit, en grce, en bont. Pour
tre plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra
se flatter sans doute d'tre une activit productrice capable, autant
que son compagnon, de faire de l'argent; mais, devenue par cela mme
sa rivale plus ou moins acharne, n'est-il pas  craindre que celui-ci
ne lui marchande ou ne lui refuse les gards, les prvenances, les
indulgences, qu'il accordait jadis  sa douceur aimable et pacifiante?

Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement 
la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle
d'action diffrent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure
d'envahir leur domaine et d'empiter sur leurs attributions sculaires,
il est  prvoir, qu'en mme temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour
s'lever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?

En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pntr aussi
profondment le coeur de l'homme. Nul tranger n'gale, vis--vis des
dames, cette politesse prvenante, cette bonne grce empresse des
Franais, que nos pres ont dsigne du joli nom de galanterie. Il
n'est pas un peuple o la femme ait t,--je ne dis pas mieux
comprise,--mais plus fte qu'en France, plus admire des artistes, plus
chante par les potes, plus flatte dans son amour-propre, plus excuse
dans ses faiblesses, plus obie dans ses caprices, plus recherche pour
sa grce et sa beaut, plus entoure, comme dit Mme Marie Dronsard, de
tendresse audacieuse et de respect mu[200],--en un mot, plus aime.

[Note 200: _Le Mouvement fministe._ Le Correspondant du 10 septembre
1896, p. 862.]

Or, est-il si difficile d'observer que, dj ces prvenances deviennent
moins gnrales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes
pour laisser la prsance aux dames? Soulvent-ils toujours leur
chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occup par quelque
voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intrieur dans
les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les
relations de la vie. A part les vieux messieurs ractionnaires qui
continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles
gnrations s'habituent, sans le moindre scrupule,  la rgle facile de
l'galit des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se
plaindre du sans-gne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiter
comme d'une guigne de mriter la rputation, autrefois si envie,
d'hommes bien levs. viter  une voisine un courant d'air, une
mauvaise place, un drangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le
soin de leur chre petite personne l'emporte sur tout sentiment de
dfrence respectueuse ou d'obligeance serviable.

S'il faut se plaindre de cette indiffrence, on aurait grand tort de
s'en tonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend  effacer
l'ancienne ligne de dmarcation entre les deux sexes. Les femmes se
flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les
dfendent rudement: quoi de plus naturel?  Dieu ne plaise que nous
excusions en quelque faon l'inconvenant charivari, dont les lves de
l'cole des beaux-arts ont salu l'entre des femmes dans les ateliers!
Si mme cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux
professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanit que de
talent, il faudrait la bnir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient
d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les
rcompenses officielles? O l'antagonisme clate, la galanterie cesse.

Et c'est de bonne guerre, aprs tout! Vous rclamez l'galit absolue,
Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part gale des profits
et des liberts de notre sexe, sans subir une gale part de nos
dsagrments et de nos risques. Pas moyen d'tre  l'honneur, sans tre
 la peine,  la lutte. Vos mres tenaient pour des charges douces et
sacres d'lever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs
excitent votre piti, offensent votre superbe individualisme. La vie
extrieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais 
disputer au sexe fort les carrires et les offices qu'il occupe en
monopole,  l'vincer des places o il gagne le pain de la famille, il
faut que vous sachiez que vous courez au devant des reprsailles, et que
votre concurrence risque de tourner en conflit.

Habitu  ne plus voir en la femme son complment, sa collaboratrice,
son associe, mais une rivale qui s'applique  le supplanter dans ses
fonctions et  l'expulser de son domaine, forc de vous combattre
puisqu'il vous rpugne d'tre protges, et condamn  vous rendre coup
pour coup puisqu'il vous sied de lui dclarer la guerre, l'homme vous
fera regretter peut-tre de l'avoir trait en ennemi au lieu de l'avoir
accueilli en alli. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette
pre mle pour la vie, et cette urbanit sculaire, qui s'efforait de
vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les gards
rendus  la matresse du logis et  la mre de famille, et cette
courtoisie prvenante, qui s'appliquait  carter de vos pas les soucis
et les misres,  parer votre personne,  embellir votre vie? Vous ne
voulez plus tre dfendues, servies, honores, gtes: trs bien.
Provoqus imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants
d'autrefois vous tireront la rvrence et se mettront en garde. Que
celles qui vont au devant des coups ne s'tonnent donc point de recevoir
quelques horions! A qui brle de le combattre, l'homme aurait tort
vraiment de faire des grces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.


IV

On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre
pense,  ce bataillon de femmes, d'humeur conqurante, qui nourrissent
la prtention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs gots, leurs
caprices;  ces libres cratures, prises d'une rage de domination, qui,
pour de vagues raisons de vanit blesse, de cabotinage exaspr ou mme
de mchancet pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier.
Entre nous, j'ai peine  les croire redoutables. Elles ont beau dclarer
la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prcher la rvolte en
termes effronts, comment les prendre au srieux? Qu'elles sachent
pourtant qu'une raction est possible: la misogynie fait des progrs
parmi les lettrs, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce
fminisme dment et pervers, au fminisme qui pdale, canote, fume,
cavalcade, au fminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les
plus utiles rformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement
les rappels  l'ordre et  la biensance.

Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux
croire intelligentes,--repousser avec un ddain blessant les politesses
des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse
exerce sur leur prtendue faiblesse? Certaine cole fministe en est
venue  ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se
laisser complimenter par un honnte homme. N'a-t-on pas incrimin Mme
Pognon d'avoir fait appel  la vieille galanterie franaise, pour
ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrs fministe de
1896? Afin de nous encourager sans doute  la courtoisie, Mme Potoni
Pierre, qui ne redoutait point l'galit du verbe et du poing, tenait
toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mpris,
interprtant les moindres gards rendus  son sexe comme un signe de
servage et l'affirmation d'une infriorit sociale. Quoi d'tonnant,
aprs cela, que certains mles, amis de leurs aises, prennent la femme
au mot et lui prodiguent l'galit qu'elle dsire? Si mme au lieu de
coups de chapeau, ils changent avec leurs voisines, dans une runion
publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci
devront, pour tre logiques, les en remercier, comme d'un touchant
hommage  leur indpendance virile et batailleuse.

Aux femmes qui seraient tentes de l'oublier, rappelons donc que,
vis--vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur
faiblesse; qu'il est de leur intrt d'agrer nos mnagements et nos
politesses; et qu' souffrir d'tre gtes par ces vilains hommes, elles
conserveront sur eux leur influence et leur empire plus srement qu'en
rclamant contre eux une galit chimrique.

Certains crivains semblent craindre qu'une fois affranchie lgalement
de ses traditionnelles sujtions, la femme aura tt fait d'accabler
l'homme de sa prminence. C'est mme une opinion trs rpandue que les
relations publiques et prives ne peuvent tre transformes par
l'volution du fminisme, qu'au prjudice des matres d'aujourd'hui.
Mais,  notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au
contraire, que la femme mancipe souffrira beaucoup plus que nous de
ses liberts conquises. Humble servante, en thorie, n'est-elle pas
aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la
souveraine matresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle
brise les liens lgaux dont elle sait si bien, quand elle est habile,
nous faire des chanes: est-elle sre qu'on lui laissera partout la
prsance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus tre traite en
amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou
relches, que tous ses actes soient mancips, que toute sa
personnalit soit libre,--faute de pouvoir s'appuyer, comme  prsent,
sur l'poux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur
et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre socit son
honneur et sa scurit. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage
des moeurs mondaines arrache  leur mari,  leurs enfants,  leurs
devoirs, il faut avoir le courage de rpter que deux calamits les
guettent: l'irrvrence des hommes et l'exaspration des nerfs. Ce qui
menace la femme, dont c'est le rve de s'affranchir et de se
masculiniser outre mesure, c'est l'abaissement moral et la
dgnrescence physique. Au bout du fminisme excentrique, il y a la
dconsidration et la nvrose.


V

Nous voici ramens encore une fois  l'invitable question de sant. Il
n'en est point qui intresse davantage l'avenir de la femme, ni qui
marque mieux les limites intangibles que les outrances du fminisme ne
doivent point dpasser. Or, de mme que l'mancipation intellectuelle
met en pril le dveloppement normal de la jeune fille, ainsi encore
l'mancipation conomique risque de dtourner la jeune femme de sa
vocation naturelle et d'appauvrir les sources mmes de la natalit.

Et d'abord, les prtentions fminines aux tches et aux emplois des
hommes sont grosses de prils pour la sant des femmes. Tout en
souscrivant  leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et
d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences conomiques leur
font parfois une ncessit de marcher sur nos brises,--on ne peut
s'empcher de trembler pour leur complexion plus dlicate et plus
fragile que la ntre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une
occupation virile leur serait meurtrire. Qu'elles ne se flattent point
d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppler,
de nous vincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions
librales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles
nombreuses les ttes fminines capables de rsister aux fatigues, 
l'nervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des
carrires scientifiques et professorales, par l'application continue,
par la tension crbrale et mme l'endurance corporelle qu'elles
supposent, exigent de quiconque veut s'y lever et s'y maintenir une
certaine robustesse gnrale, un solide quilibre mental, une trs forte
sant physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brises
prmaturment parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne
risquent-elles point de payer d'un puisement prmatur l'ambition
d'galer et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien  craindre du
surmenage?

Un exemple, en passant: il concerne une fonction  laquelle, pourtant,
nous avons montr que la femme semble appele par de nombreuses
convenances sociales. De l'avis des mdecins allemands, une femme ne
peut pas affronter les fatigues mdicales sans de srieux dangers pour
sa sant: son organisme est trop dlicat pour des travaux aussi rudes et
aussi prolongs. Et Mme Arvde Barine,  laquelle j'emprunte ce
tmoignage, ajoute: Je dois dire que les lettres des mdecins, que j'ai
sous les yeux, sont presque unanimes  mettre le public en garde contre
l'influence pernicieuse du travail crbral  haute dose pour les jeunes
filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'aprs vingt ans, crit l'un
d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrires
librales[201]. Les mdecins franais que j'ai pu consulter ne pensent
pas autrement.

[Note 201: _Progrs du fminisme en Allemagne._ Feuilleton du _Journal
des Dbats_ du 2 dcembre 1896.]

Et ce n'est rien d'tudier en vue d'une profession virile: il faut plus
tard l'exercer. Pour une femme dont la tte et le corps rsisteront
vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du
chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fcondit appauvrie, une
constitution dbilite, pour le plus grand malheur des enfants? Sans
compter que le fminisme intgral se soucie peu des devoirs encombrants
de la maternit; et c'est l le troisime pril qu'il fait courir 
l'humanit future.




CHAPITRE III

Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain


       SOMMAIRE

       I.--TROISIME RISQUE: L'ORGUEIL INDIVIDUALISTE.--DU DEVOIR
       MATERNEL.--L'CUEIL DU FMINISME ABSOLU.--LES TENTATIONS DE
       L'AMOUR LIBRE.

       II.--CE QU'EST LA PUISSANCE DE LA FEMME SUR L'HOMME.--LA
       GRANDE FMINISTE DE L'AVENIR.--UNE CRATURE A
       GIFLER.--AVIS AUX HONNTES FEMMES.

       III.--CE QU'ELLES DOIVENT DFENDRE: LA FAMILLE, LE MARIAGE
       ET L'ENFANT--POURQUOI?

       IV.--DERNIER CONSEIL.--APPEL EN FAVEUR DE LA PAIX
       DOMESTIQUE ET DE LA PAIX SOCIALE.--PAX NOBISCUM!


Aprs le _surmenage intellectuel_, qui risque d'puiser prmaturment en
la jeune fille les nergies et les grces de la vie, aprs la
_concurrence conomique_, dont l'pret croissante peut compromettre
gravement le repos et la dignit de la femme, nous redoutons pour
l'pouse l'_orgueil individualiste_, qui dessche et tarit toutes les
sources de l'amour et du sacrifice.


I

En affirmant que la femme est quelqu'un au mme titre que l'homme, et
que nous devons respecter en elle, comme en nous-mme, la personnalit,
la dignit humaine, notre intention n'est point de dpossder le mari,
et encore moins le pre, de tous leurs pouvoirs traditionnels. Nous
convenons seulement qu'ils ne sont pas des monarques absolus; que, sans
tre supprime, leur autorit peut tre adoucie; et qu'enfin, s'ils ont
charge d'mes, ils ne sauraient jamais oprer de mainmise sur les mes.
En un mot, l'exercice de leurs droits est insparable,  nos yeux, de
l'accomplissement de leurs devoirs. C'est pourquoi, en vue d'largir les
prrogatives de l'pouse et de la mre, nous n'avons pas hsit 
temprer,  restreindre mme l'autorit maritale et paternelle, toutes
les fois que les revendications de la femme nous ont paru d'accord avec
les intrts de la famille.

Faut-il aller plus loin? Des esprits, qui se piquent d'tre
scientifiques, nous assurent que l'volution de l'industrie et la
division du travail, la rapidit des communications et surtout les
progrs de l'instruction, auront pour effet certain de draciner peu 
peu l'homme et la femme du sol et du foyer; que la bonne vie familiale
d'autrefois est condamne  disparatre un jour sous la pousse des
forces dissolvantes qui travaillent le monde; que la dislocation de la
communaut domestique est fatale; qu'en rsum, suivant un aphorisme
tranchant rpt  satit, si la famille est le centre du monde
actuel, l'individu sera l'unit sociale du monde futur. Certes, ceux
qui partagent ces vues doivent craindre l'avnement de l'union libre et,
avec lui, un nouvel esclavage pour la femme, puisqu'il est d'exprience
que des moeurs sans rgle conduisent au chaos,  la sauvagerie et 
l'exploitation odieuse des faibles par les forts.

Mais, heureusement, ces prvisions attristantes ne tiennent pas un
compte suffisant des rsistances invitables de la nature.
L'mancipation de la femme a des limites qui ne seront point franchies
sans souffrance et sans dommage. Aprs tre sorti imprudemment de sa
sphre traditionnelle, le sexe fminin sera, tt ou tard, imprieusement
ramen  ses fonctions conjugales et maternelles. Il n'en est point
d'ailleurs de plus leves, puisque de ce double rle dpendent la
conservation et l'lvation de l'espce humaine. Au pre d'assurer des
ressources  la famille;  la mre d'en surveiller l'emploi. Il serait
fou de tourner leur collaboration ncessaire en concurrence jalouse.
Compagne des bons et des mauvais jours, mnagre conome et diligente,
soutien et consolation des enfants, l'pouse doit tre, en plus, une
ducatrice accomplie. Nous dirions mme volontiers que le but de
l'ducation fminine consiste surtout  prparer les jeunes filles  la
maternit relle ou supplante.

Que pourrait bien tre, en effet, une socit dpossde du saint idal
de la mre? C'est mme du point de vue lev de la maternit, qu'il nous
est le plus facile d'apercevoir que les occupations viriles ne peuvent
tre, toutes indistinctement, le fait des femmes. Mettons-les  nos
places: elles n'y seront pas absolument dplaces. Intellectuellement
parlant, nous ne les croyons ncessairement impropres  aucun service
administratif ou priv. Beaucoup mme y seraient peut-tre plus
ponctuelles que les hommes, plus attentives, plus zles (je n'ose dire
moins nerveuses ou moins maussades,--le public ayant trop  se plaindre
des demoiselles du tlphone!) Ouvrons-leur donc, par hypothse, tous
nos mtiers. Alors une question se pose: comment feront-elles leur
mtier de femmes? Il est loisible  une fille majeure d'occuper une
fonction masculine;  une mre, non. Qui gardera le foyer? Qui veillera
sur les enfants? Aujourd'hui, une femme se fait une position en se
mariant, car elle pouse vritablement la position du mari. Mais force
de se crer elle-mme une position indpendante, occupe aux devoirs de
sa charge, assujettie aux exigences de sa clientle, comment
pourra-t-elle fonder, allaiter, soigner, lever une famille?

On rpond  cela que l'homme et la femme feront une paire d'excellents
amis. Et des crivains thrs ont clbr, en style charmant, tout ce
qui peut rsulter de beau, de bon et de sain d'un commerce idal entre
les deux sexes. Une Italienne de distinction, qui signe ses livres du
pseudonyme de Neera, crit ceci: On dirait presque que les personnes
d'esprit et de coeur trs subtils prfrent l'amiti  l'amour
proprement dit, par ce mme raffinement de sensation qui rend
quelquefois prfrable aux fleurs des plates-bandes le parfum des
plantes nuisibles, dans certains jardins remplis d'ombre et de mystre.
Voil certes un sentiment qui n'est pas  la porte du vulgaire! Si ces
amitis trs nobles ont le don d'lever les hommes et les femmes
au-dessus de la matire, il faut tout de mme reconnatre qu'en se
gnralisant, elles ne serviraient gure les fins de la nature.

Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'amour platonique a moins de chances
que l'amour libre de rgner sur les mes  venir. Pour une originale qui
ne se mariera point du tout, il en sera vingt plus positives qui se
marieront de temps en temps. L'union libre et strile est la fin
inluctable du fminisme absolu; et cette perspective rjouit et
enchante l'individualisme anarchique. Qu'est-ce, aprs tout, que le
fminisme intgral, sinon l'anarchisme des femmes? De l une plaie
possible et redoutable, sur laquelle M. mile Faguet a mis fortement le
doigt. Toute femme exerant une profession masculine, a-t-il dit, sera
une quantit perdue pour la propagation de l'espce; car elle cessera
d'tre la femme dont la socit a besoin pour se perptuer, dont la
nation a besoin pour s'augmenter, ou pour ne pas diminuer, ou pour ne
pas prir. Le fminisme est donc li dans ses progrs,--comme dans ses
origines,--au clibat fminin. Et l'on imagine aisment combien la
moralit risque d'en souffrir,--un clibat fminin aggrav, gnralis,
mancip, comme on s'en flatte, ne pouvant que difficilement rester
vertueux et chaste. Conclusion  mditer: La nation forte, la nation
d'avenir sera, parmi les nations, celle o les femmes n'exerceront point
de mtier, si ce n'est le leur. L'accession des femmes aux emplois
masculins est d'abord le signe, puis devient la cause d'une formidable
dgnrescence nationale[202].

[Note 202: mile FAGUET, _La Femme devant la science_. Feuilleton du
_Journal des Dbats_ du jeudi 12 dcembre 1895.]


II

Au fond des plus ardentes revendications fministes, on sent percer
vaguement un insatiable besoin d'activit et d'influence. Mais o
voit-on que l'une et l'autre manquent aux femmes honntes? Que la
socit d'aujourd'hui nous rserve certaines carrires, soit! Elle n'en
sollicite pas moins nos contemporaines  l'action. Sans parler des
livres qu'elles inspirent, des fleurs de posie qu'elles sment sur
leurs pas, des arts qu'elles soutiennent de leur grce et qu'elles
encouragent et rcompensent de leur suffrage, est-ce que toute oeuvre
humaine ne laisse pas transparatre un nom de femme? Est-ce qu'en toute
maison fortune, en tout mnage bien tenu, dans l'ordre, la paix et la
joie du foyer, on ne retrouve pas l'activit vigilante de l'pouse et la
tendresse attentive de la mre? Est-ce qu'en toute vieillesse
tranquille, on ne reconnat pas le dvouement d'une fille, comme aussi
dans toute enfance heureuse, les caresses d'une aeule? La femme est la
gardienne de nos moeurs, l'ducatrice des petits, la consolation des
affligs. Son coeur s'ouvre  tous les lans de charit, et sa main 
toutes les oeuvres d'assistance. Rien ne se fait de grand et de bon,
dans la famille et dans l socit, d'o sa pense soit absente. Elle
est capable de toutes les initiatives, de toutes les gnrosits, de
tous les hrosmes;--et l'on prtend qu'elle ne sera utilement agissante
qu'en ouvrant un cabinet d'affaires ou de consultations!

Et ces dames se remuent, s'agitent, se groupent, se syndiquent, afin
d'accrotre et d'tendre leur prpondrance. Elles s'imaginent de trs
bonne foi que leur union fera leur force, que leur action concerte
multipliera leur prestige et leur influence, sans se douter que l'homme,
qui se laisse conqurir volontiers par le charme d'une femme, ne
manquera pas de ragir instinctivement contre les tentatives
d'intimidation d'un comit hostile. Je ne sais qui a dit que, pour en
arriver  ses fins, la femme doit tre seule. Sa puissance est en raison
inverse du nombre. Elle est faite, des pieds  la tte, pour l'action
individuelle, pour l'ascendant individuel, pour le triomphe individuel.
L o, seule, elle peut vaincre, une coalition a mille chances d'tre
battue; car celle-ci n'est plus qu'une machine de guerre, contre les
entreprises de laquelle la combativit de l'homme se rveille et se
hrisse. Le fminisme syndical n'augmentera point si facilement qu'on le
croit l'action et la prminence de la femme.

Mais c'est peine perdue d'opposer la femme de nos jours  la femme des
temps nouveaux. Celle-ci prendra srement nos raisonnements en piti.
Trs libre dans ses manires, dans ses relations, dans ses habitudes,
entoure d'hommes qui ne seront jamais que des camarades, rebelle au
mariage, ennemie de toutes les conventions sociales, gurie de toutes
les illusions de jeunesse, froide, sche, dure, amoureuse d'elle-mme,
goste et mprisante, telle on nous dpeint dj la grande fministe
de l'avenir. Il ne faudra point lui parler d'amour familial ou de
dvouement domestique: une femme de son espce ne saurait tre que la
noble amie d'un sublime esthte ou d'un grand homme.

En vrit, une crature aussi bouffie d'orgueil et d'ambition ne
mriterait que des gifles, comme disait Sarcey. Si la femme du XXe
sicle doit ressembler  ce type singulier, la vie sera gaie! Plus de
mnage tenable, plus de famille possible. A moins que cette anarchie ne
finisse, comme tous les bouleversements sociaux, par l'intervention du
matre, c'est--dire par la victoire brutale du sexe fort sur le sexe
faible. Nous avons parl plus haut de la possibilit d'une raction
masculine:  constater certains faits,  lire certains livres, on la
croirait presque commence. Dj les ouvriers syndiqus repoussent les
femmes de l'usine et de l'atelier. C'est un concert unanime,  gauche et
 droite, pour les renvoyer  leur pot-au-feu et  leurs mioches. Et
dans les classes lettres, s'il est encore des crivains pour prner, 
l'exemple d'Ibsen, l'mancipation fminine, il en est d'autres qui,  la
suite de Strindberg, prchent la croisade sainte contre l'ternelle
Dalila; et c'est un emportement furieux contre 1'tre perfide. Bref,
chez certains hommes, la misogynie est en progrs.

Et si jamais les hostilits clatent et se gnralisent entre les deux
sexes, on peut conjecturer que la lutte sera cruelle et inique, comme le
sont invitablement les grands mouvements de passion. En cette bataille
lamentable, toutes les haines se croiseront: haine de la femme nouvelle
contre l'homme, contre la matrise de la force brutale, contre la
tyrannie persvrante du mle; haine exaspre de l'homme contre la
femme indpendante, contre les effronteries des demi-vierges, contre les
ambitions comiques de ces lettres prtentieuses que Nietzsche appelait,
injurieusement, des vaches crivassires aux mamelles gonfles
d'encre. A entendre ces dames et ces demoiselles en voie de libration,
le devoir d'obissance est un esclavage avilissant. Impossible  ces
fires cratures de voir un homme, sans qu'elles se sentent suprieures
 lui en lumires et en vertus. L'existence d'un mari leur pse sur la
poitrine comme un rocher. Du ct des hommes, mmes rcriminations
farouches. La plus lmentaire prudence nous conseillerait, parat-il,
de tenir  distance ces flins perfides, qui cachent leurs griffes
sous les gants blancs. Devenir matresse de sa destine n'est pour la
femme, en rupture d'obissance, qu'un moyen de devenir matresse de
notre propre libert.

Au total, l'union des sexes n'est plus, dans un certain monde, qu'un
prtexte  des sensations agrables,  moins que les conjoints ne
voient, l'un dans l'autre, un instrument malheureusement ncessaire de
procration et d'avilissement. Pourquoi faut-il, je vous le demande, que
la nature ait exig la collaboration de l'homme et de la femme pour
assurer la reproduction de l'espce? Et puis,  quoi bon faire des
enfants? On s'y rsignerait peut-tre si tous les nouveau-ns taient
garons, dira Monsieur, si tous les nouveau-ns taient filles, dira
Madame.  l'harmonieuse famille! Adieu le doux et simple unisson des
bons mnages!

Vous exagrez, dira-t-on.--Pas beaucoup. Que les sceptiques veuillent
bien se reporter aux pages o nous avons tabli qu'aprs l'mancipation
intellectuelle, pdagogique, sociale et politique,-- laquelle nous
croyons quitable de souscrire en une sage mesure,--les fministes les
plus hardis et les plus exalts rclament, sans le moindre scrupule,
l'abolition de la puissance paternelle et maritale, la suppression du
mariage monogame et de la famille lgitime: ils y verront qu'en
affichant ces revendications extrmes, l'anarchisme fminin nous menace,
tant par les sophismes qu'il tale que par les ractions qu'il
encourage, d'anantir tout ce que la loi, la religion, la morale, la
civilisation, ont fait depuis des sicles pour lever notre pauvre
humanit au-dessus des apptits de la brutalit animale, pour corriger
l'instinct par le devoir, pour ennoblir le pre et honorer la mre, pour
discipliner la chair et spiritualiser la bte.

C'est pourquoi tous ceux qui ont  coeur la paix publique et le progrs
humain, estimeront sans doute qu'il est ncessaire de rappeler une
dernire fois  la femme honnte,  la femme chrtienne,  nos mres, 
nos soeurs, que le devoir leur incombe,--plus qu'aux hommes,--de
dfendre les saintes traditions de la famille franaise contre le
dvergondage des ides et des moeurs, et de crier avec nous au fminisme
tent de franchir la limite des revendications permises: Tu iras
jusqu'ici, mais pas plus loin!


III

De grce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de
l'enfant; dfendez le foyer, dfendez la famille.

La famille! Chose inconcevable: nos diverses coles rvolutionnaires
n'ont  la bouche que le mot solidarit; et elles conspirent, avec une
effrayante unanimit,  dcrier,  dtruire la famille qui est le
berceau des premires affections, la source vive de cette tendresse
d'me qui seule est capable de sauver l'homme de la duret et de la
barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier
fondement de la morale, la raison d'tre du patrimoine, la clef de vote
de la proprit, pour qu'ils s'acharnent  l'branler. Ils devraient se
dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs
plus gnraux qui nous lient  tous nos frres en souffrance; qu'un
peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanit elle-mme
n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient
tre fortes, prospres et bienfaisantes, si l'unit premire, qui en est
l'me, se disloque et se dsagrge.

Mais non! Faute peut-tre d'avoir got les joies du foyer, faute
d'avoir connu la douce affection d'une bonne mre et la forte et
paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement 
effacer de la conscience publique le respect des parents et les
obligations de la pit filiale. Ils savent maintenant que, pour
renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement.
Les prtendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Ds que
l'un tombe, quelque autre se relve. Seulement la famille ne se refait
pas comme un ministre. Et comme cette vieille puissance domestique est
le dernier refuge de l'autorit sociale, on la tient pour la grande
ennemie qu'il faut  tout prix miner et abattre, en aiguisant contre
elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des mnages, en
exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultre,
en prnant le divorce, en obscurcissant dans l'me des poux et des
enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez
tous le respect de la foi jure, le respect du mariage, le respect de la
vie, le respect de l'amour.

Et les femmes se prteraient complaisamment  ces dmolitions
anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la
morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses
cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins 
elles-mmes et  leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union
libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mres. Tous les
rvolutionnaires du monde ne parviendront pas  dmontrer que la
flicit consiste, pour celles-ci,  retourner en arrire,  la
polygamie paenne,  ces poques de naturalisme barbare o le mle et la
femelle se prenaient et se quittaient au gr de la passion ou de
l'instinct. L'union sexuelle met face  face un fort: l'homme,--et deux
faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a t cr pour l'enfant,
auquel il donne un pre certain, et aussi pour la femme, qu'il a, non
sans peine, arrache  la dgradation de la sauvagerie primitive en la
constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout
honneur pour la femme. C'est  quoi, encore une fois, nous prions
instamment les Franaises de rflchir.

En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme.
C'est un frein trs dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct
et du plaisir, qui refoule et comprime tous les apptits de changement
et de nouveaut. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un
instrument de perptuel renoncement. Li pour toujours  la femme de son
choix, l'poux doit s'interdire, s'il est honnte homme, d'effleurer du
moindre dsir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui
permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine
satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voil un vritable
souverain. Lui, au moins, est le matre de son harem. Dans la
chrtient, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. L
o la famille monogame existe, le roi de la cration a renonc  la
monarchie absolue. levant la femme jusqu' lui, il s'est content d'un
dualisme constitutionnel qui associe l'pouse au gouvernement du foyer
et  la dignit du pouvoir.

Et maintenant, dnouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel,
supprimez les obligations civiles, relevez les poux de leurs serments:
et l'homme, dlivr du mariage qui le gne, retournera bien vite au
plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, mprisantes et
mprisables. C'est faire le jeu du mle que d'affaiblir la discipline
conjugale. Le jour o, de relchement en relchement, l'union des sexes
ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa
souverainet absolue; et la femme, dchue de son ancienne grandeur,
s'apercevra, mais un peu tard, que la libert ne profite qu'aux forts et
aux brutes.

Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui
s'oblitre et dfaille le sens moral! Prconise surtout par des hommes,
exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a crit
M. Jules Bois, une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins
bien assorti[203]. Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! L
est, pour elles, la scurit, l'honneur, le salut. Et j'imagine que
cette rsolution leur sera facile  prendre, si elles veulent bien se
rappeler, qu' part quelques respectables exceptions, le libre amour
n'est prconis que par des viveurs ou des dvergondes.

[Note 203: Lettre cite par M. Joseph Renaud dans la _Faillite du
mariage_, p. 159.]

Souhaitons enfin que les mres sachent dfendre leurs enfants contre les
entreprises des partis rvolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de
substituer les prtendus droits de l'tat au droit sacr des parents sur
la personne de leurs fils et de leurs filles. Et dfendre l'enfant,
n'est-ce pas encore dfendre le mariage et la famille? Or, il nous
parat impossible, qu'en rponse aux voleurs sournois ou effronts qui
rdent autour de nos berceaux, les mres franaises ne sentent tout 
coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs,
un mme cri de colre et de passion leur monter instinctivement du coeur
aux lvres: Cher petit corps, fruit bni de mes entrailles, tu n'es pas
leur enfant, mais le mien. Ton pre et moi, nous t'avons donn la vie
pour perptuer la ntre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons
fait, par la grce de Dieu,  notre image et  notre ressemblance; et
sur ton visage, notre paternit s'est grave comme un sceau. Quelque
chose de nous transparat sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes,
dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton
bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'pargner
une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair,
toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre
ton pre et moi pour nous prendre ton me? Tu n'es pas un trsor
abandonn par hasard sur le bord du chemin, une chose sans matre que le
premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'tat te
traite comme un vil mtal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin
d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances,
toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un
dpt sacr. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang,
j'espre, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans
hsiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la
socit rvolutionnaire, cette martre anonyme au sein aride, osait
porter une main impie sur ta frle adolescence, tout mon sang crierait
vers elle: Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mre: je le garde.
Qui l'aimerait davantage? Lui drober son me, c'est m'arracher la
mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux
pas!


IV

Il faut finir. _Droit au respect, droit  la vrit, droit  la science,
sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage,
droit  l'autorit familiale elle-mme, dans la mesure o ces droits
s'accordent avec l'intrt social et l'unit du gouvernement
domestique!_ tel est l'largissement de puissance et de dignit que nous
avons revendiqu pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir
dmontr que, pouss plus loin, le fminisme la dcouronnerait des
privilges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de
traditionnelle protection. Les Franaises commettraient donc une grave
imprudence en pousant tous ces excs. Elles n'y gagneraient aucun
profit honnte et perdraient, du mme coup, bien des honneurs
apprciables.

Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans
nos hommages et dans nos proccupations. Il semble mme que notre
socit soit organise principalement pour son plaisir et pour son
avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde
comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la clbre en
prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des potes. Le roman
et le thtre nous attendrissent sur ses qualits, sur ses malheurs et
jusque sur ses dfauts. C'est pour parer sa beaut et satisfaire ses
caprices que nos plus prcieuses industries tissent la laine, le lin et
la soie. La mode va au-devant de ses dsirs et multiplie pour elle ses
crations et ses nouveauts. On rencontre partout son influence, dans
les intrigues de la politique, dans les cnacles littraires, dans les
succs de salon et d'acadmie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte.
Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renomme, elle consacre ou
renverse les rputations, elle lve ou affolle ou pervertit les hommes.
Tout conspire  son ornement,  sa puissance et  sa glorification. Son
empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs o l'ont
porte l'esprit chrtien, le sentiment chevaleresque et la politesse des
moeurs, elle aspire  descendre?

Que s'il lui plat,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus
srieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer 
tre moins fte et moins honore, qu'elle nous permette de lui indiquer
un champ largement et indfiniment ouvert  ses besoins d'expansion, 
sa fivre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner  tablir
entre les deux sexes une galit absolue, une galit chimrique, ne
serait-il pas logique, autant que dsirable, que la femme heureuse,
intelligente et fortune, s'effort de diminuer les ingalits qui la
sparent de ses soeurs indigentes et dshrites?

Vous voulez l'galit, Mesdames? Commencez donc par la raliser entre
les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'galit
est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charit  votre sexe. Ne
soyez point mprisantes pour celles qui peinent, ni indiffrentes pour
celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine
 l'apprentie,  l'ouvrire,  la paysanne. Compatissez  leurs
preuves, secourez leur misre, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer
votre autorit sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme,
plus digne. Faites-vous aimer de vos infrieures; c'est le meilleur
moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance:
ouvrez des crches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres,
visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre
sollicitude s'tende  toutes les souffrances! Que votre piti pntre
dans les prisons, dans les hpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du
monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumne de votre
aristocratique bont; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les
distances, dissipez les prjugs, dsarmez l'envie. Les mres sont
faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'galit
rgnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus ais de la
revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!

Mme alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de libert, ne
renoncez point (c'est ma dernire prire)  cette rayonnante bont
fminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie
prsente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspre;
lutte pour la suprmatie du ct des forts, lutte pour l'existence du
ct des faibles. Les petits tats en appellent vainement  la justice
et  la piti du monde civilis. Les grandes nations poursuivent leurs
fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la
force crase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et
pendant ce temps-l, des hommes se lvent au-dedans du pays, qui,
attisant la haine et soufflant la rvolte, fondent le bonheur du peuple
sur la discorde et la violence, et menacent de jeter  bas notre socit
pour la refaire  leur image et  leur ressemblance. En ce triste monde
qui retentit du bruit des grves incessantes et du tumulte furieux des
guerres, au milieu des clameurs du proltariat rvolutionnaire, dans le
fracas des rgiments en marche et des canons qui roulent vers les
frontires, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui
tombent et des maldictions de ceux qui souffrent, au milieu des
plaintes et des blasphmes, des cris de colre et des appels de
vengeance qui se croisent  travers l'espace, troublant les vaillants,
terrifiant les timides, dconcertant les sages, affligeant, navrant,
dsesprant toutes les mes,--une seule voix parle encore de compassion
et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vtre.

Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lvres les paroles
de grce et de bont! Vous tes le sourire de la terre. Dj nous
souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprme qui
s'appelle le divorce des sexes. Que la paix soit avec nous! Que la
paix soit entre nous! Retenez et mditez le conseil d'ami que vous donne
M. Jules Lematre, et dont nous faisons notre conclusion, assur qu'en
le suivant  la lettre, vous travaillerez plus srement  votre bonheur
et  celui de votre entourage, qu'en mancipant  outrance votre
personnalit: Le meilleur moyen pour la femme de s'lever et de se
maintenir en dignit, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au
contraire, d'tre trs femme, non par le caprice, la coquetterie, mais
par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par
cette facult de dvouement et ce don de consolation qui sont en elle;
de prendre trs au srieux son ministre fminin et d'en chrir les
devoirs[204]. Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une
formule brve l'esprit essentiel de ce livre? _Reconnatre  la femme
tous ses droits, ne l'manciper d'aucun de ses devoirs_, tel est pour
nous, le premier et le dernier mot du fminisme honnte et sage.

[Note 204: Opinions  rpandre: _Fminisme_, p. 161.]




BIBLIOGRAPHIE FMINISTE[205]

[Note 205: Cette bibliographie,--la premire qui ait t faite sur ce
sujet,--n'a pas la prtention d'tre complte.]

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de la socit._ Traduction franaise de Frantz de Zeltner. 1 vol. in-8.
Giard et Brire, 1897.

Prvost (Marcel).--_Les vierges fortes_: I. _Frdrique_; II. _La._
(Romans.) 2 vol. in-18. Lemerre, 1900.

Principales personnalits fminines de France et de l'tranger.--_La
femme moderne._ Revue encyclopdique du 26 novembre 1896.

Raztetti (Mme).--_La femme d'aprs la physiologie, la pathologie et la
morale._ 1 vol. in-12. Fischbacher, 1890.

Rebire (A.).--_Les femmes dans la science._ 1 vol. in-8. Nony, 1897.

Regnal (Georges).--_Ce que doivent tre nos filles._ 1 vol. in-18.
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Renaud (Joseph).--_La faillite du mariage et l'union future._ 1 vol.
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Rval (G.).--_Les Svriennes._ (Roman.) 1 vol. in-18. Socit d'ditions
littraires et artistiques, 1900.--_Un lyce de jeunes filles._ (Roman.)
1 vol. in-18. Ollendorff, 1901.

Richer (Lon).--_La femme libre._ 1 vol. in-12. Dentu, 1877.--_Le Code
des femmes._ 1 vol. in-12. Ibid., 1883.

Rivet (Gustave).--_La recherche de la paternit._ Prface par Alexandre
Dumas fils. In-8. Dreyfous, 1891.

Rochard (Jules).--_L'ducation des filles._ Revue des Deux-Mondes du 1er
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Rssler (le R. P. Augustin).--_La question fministe._ Traduction
franaise de J. de Rochay. 1 vol. in-18. Perrin, 1899.

Rousselot (Paul).--_La pdagogie fminine._ 1 vol. in-12. Delagrave,
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Ryckre (Raymond de).--_La femme en prison et devant la mort._ 1 vol.
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Sagnol (Johanns).--_L'galit des sexes._ Brochure-in-8. Librairie
socialiste, 1889.

Schirmacher (Mlle Kaethe).--_Le fminisme aux tats-Unis, en France,
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Colin, 1898.

Secrtan (Charles).--_Le droit de la femme_, 1886.

Simon (Jules).--_L'ouvrire._ 1 vol. in-8. Hachette, 1861.--_La
famille._ Brochure in-18. Degorce-Cadot, 1869.

Simon (Jules et Gustave).--_La femme du XXe sicle._ 1 vol. in-18.
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Starcke (C. N.).--_La famille dans les diffrentes socits._ 1 vol.
in-8. Giard et Brire, 1899.

Talmeyr (Maurice).--_Les femmes qui enseignent._ Revue des Deux-Mondes
du 1er juin 1897.

Terrisse (Marie).--_A travers le fminisme._ 1 vol. in-12. Fischbacher,
1895.

Thull (le docteur).--_La femme: essai de sociologie physiologique._ 1
vol. in-8. Delahaye et Lecrosnier, 1885.

Thuriet (Substitut du procureur gnral).--_Des rformes demandes par
le parti fministe dans la lgislation pnale._ (Discours). Brochure
in-8. Dijon, Darantire, 1896.

Un vieux bibliophile.--_Manuel de bibliographie biographique et
d'iconographie des femmes clbres de tous les sicles et de tous les
pays._ 1 vol. gr. in-8. Nilsson, 1894.

Vachon (Marius).--_La femme dans l'art._ 1 vol. in-4. Rouam, 1893.

Valbert (G.).--_L'mancipation des femmes._ Revue des Deux-Mondes du 1er
novembre 1880.--_L'enseignement des jeunes filles en France,  propos
d'un livre allemand._ Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1886.--_Ce
que pensent les professeurs allemands de l'admission des femmes dans les
Universits._ Revue des Deux-Mondes du 1er avril 1897.

Vallier (Joseph).--_Le travail des femmes dans l'industrie franaise._
(Thse.) 1 vol. in-8. Grenoble, 1899.

Varigny (Charles de).--_La femme aux tats-Unis._ 1 vol. in-18. Colin,
1893.

Viallefont (Substitut du procureur gnral).--_De la femme avocat._
(Discours.) Brochure in-8. Agen, 1898.

Villey (le professeur Edmond).--_Le mouvement fministe contemporain._
(Discours.) Brochure in-8. Caen, Lanier, 1895.

Wagner (C).--_Auprs du foyer._ 1 vol. in-18. Colin, 1898.

Westermarck (douard).--_L'origine du mariage dans l'espce humaine._
Traduction franaise de Henry de Varigny. 1 vol. in-8. Guillaumin, 1895.



REVUES ET JOURNAUX

_L'Avant-Courrire._--Feuille des revendications fministes fonde en
1893 par Mme Jeanne Schmahl.

_Le Droit des Femmes._--Journal fond en 1869 et publi pendant
vingt-trois ans sous la direction de M. Lon Richer.

_Le Fminisme chrtien._--Revue fonde en 1896 par Mme Marie Maugeret.

_La Femme._--Publication fonde par Mlle Sarah Monod et dirige par Mlle
Sabatier.

_La Femme socialiste._--Feuille mensuelle fonde en 1901 par Mme
lisabeth Renaud.

_La Fronde._--Journal quotidien fond en 1897 par Mlle Marguerite
Durand.

_L'Harmonie sociale._--Feuille hebdomadaire fonde en 1897 par Mme Aline
Valette.

_Le Journal des Femmes._--Revue dirige par Mme Maria Martin.

_La Ligue._--Organe belge du Droit des femmes, fond  Bruxelles en 1893
par Mlle Marie Popelin.

_Le Pain._--Publication fonde en 1898 par Mme Paule Vigneron.

_La Revue fministe_, fonde en 1895 par Mme Clotilde Dissard.




TABLE DES MATIRES PAGES AVANT-PROPOS 1

LIVRE I
MANCIPATION LECTORALE DE LA FEMME

CHAPITRE I
Pourquoi la femme serait-elle exclue des prrogatives de la puissance
virile?

I.--Thorie suranne de l'office viril.--Ses origines et ses motifs. 3

II.--Le tmoignage de la femme.--Droit ancien, droit nouveau.          5

III.--La femme tutrice.--Extension dsirable de sa capacit actuelle. 10

IV.--Droit accord aux commerantes d'lire les juges des tribunaux de
commerce.--Sa raison d'tre.                                          12

V.--Droit revendiqu par les patronnes et les ouvrires de participer 
la formation des conseils de prud'hommes.--Scrupules inadmissibles.   15

CHAPITRE II
Vicissitudes et progrs du suffrage fminin

I.--Position de la question.--Traditions juridiques et religieuses
hostiles  l'lectorat politique des femmes.--La Rvolution a-t-elle t
fministe?--Olympe de Gouges et sa Dclaration des droits de la Femme
et de la Citoyenne.                                                  18

II.--Appels de quelques Franaises au pouvoir judiciaire et au pouvoir
lgislatif.--Les expriences amricaines.--Les innovations anglaises. 22

CHAPITRE III
Le suffrage universel et l'lectorat des femmes

I.--Tactique habile des Anglo-Saxonnes.--En France, le suffrage
universel ne remplit pas sa dfinition.--Pourquoi les Franaises
devraient tre admises  voter.                                       25

II.--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et injuste.--galit
pour les hommes, ingalit pour les femmes.                           30

III.--L'exemption du service militaire justifie-t-elle l'incapacit
politique du sexe fminin?--Que le vote soit un droit ou une
fonction de souverainet, les femmes peuvent y prtendre.           33

CHAPITRE IV
Plaidoyer en faveur de la femme lectrice

I.--A-t-elle intrt  voter?--La politique dmocratique intresse les
femmes autant que les hommes.--Le bulletin de vote est l'arme des
faibles.                                                              36

II.--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa capacit.--Sa
moralit.--Son esprit conservateur.                                   39

III.--Opinions de quelques hommes clbres.--Rsistances
intresses.--Les femmes sont-elles trop sentimentales et trop dvotes
pour bien voter?                                                      41

CHAPITRE V
Objections des potes et des maris

I.--Si la vie publique risque de gter les grces de la femme.--Vaines
apprhensions.                                                        45

II.--Si l'lectorat des femmes risque de dsorganiser la socit
domestique.--Craintes excessives.                                     48

III.--Comment concilier les droits politiques de la femme avec les
droits politiques du mari?--Du peu de got des Franaises pour
l'mancipation lectorale.                                            52

CHAPITRE VI
A quand le vote des Franaises?

I.--Hostilit des uns, indiffrence des autres.--O est la femme forte
de l'vangile?                                                        55

II.--L'lectorat des femmes et leur ligibilit.--Du rle politique de
la femme de quarante ans.                                             57

III.--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes dputs.--Le
droit d'lire n'implique pas ncessairement le droit d'tre lu.      60

LIVRE II
MANCIPATION CIVILE DE LA FEMME

CHAPITRE I
La crise du mariage

I.--On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.--Calculs
gostes des jeunes gens.--Calculs gostes des jeunes filles.--Calculs
gostes des parents.                                                 68

II.--Le flirt.--Son charme.--Son danger.                              70

III.--Instruction et clibat.--Pourquoi la jeune fille nouvelle doit
faire une femme indpendante.--Anglaises et Franaises.               72

IV.--Mnages ouvriers.--Diminution des mariages et des naissances dans
la classe populaire.--Les tentations de l'amour libre.                75

V.--Raisons d'esprer.--Bonnes pouses et saintes mres.--Le fminisme
parisien et l'antifminisme provincial.                               77

CHAPITRE II
Pour et contre l'autorit maritale

I.--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en droit et en
fait.--L'homme s'agite et la femme le mne.                           82

II.--A quoi tient l'affaiblissement du prestige marital?--Bont,
navet, vulgarit ou pusillanimit des hommes.--Qu'est devenue
l'lgance virile?                                                    84

III.--La puissance du mari est d'origine chrtienne.--Doctrine de la
Bible et des Pres de l'glise.--galit spirituelle et hirarchie
temporelle des poux.                                                 88

IV.--Dclarations de Lon XIII.--Le dogme chrtien a inspir notre droit
coutumier et notre droit moderne.                                     92

CHAPITRE III
Point de famille sans chef

I.--L'article 213 du Code civil.--Son fondement rationnel.--Pourquoi les
femmes s'insurgent contre l'autorit maritale.--Curieux plbiscite
fminin.                                                              95

II.--Le fort et le faible des maris.--La matrise de la femme
vaudrait-elle la matrise de l'homme?--La femme-homme.                97

III.--L'galit de puissance est-elle possible entre mari et
femme?--Point d'ordre sans hirarchie.--L'galit des droits entre poux
serait une source de conflits et d'anarchie.                         100

IV.--Rpartition naturelle des rles entre le mari et la
femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-l.--La volont
masculine.--A propos du domicile marital.--La matresse de maison.   103

V.--Le secret des bons mnages.--Par quelles femmes l'autorit maritale
est encore agre et obie.--Avis aux hommes.                        109

CHAPITRE IV
A propos de la dot

I.--Le mal qu'on en dit.--Les mariages d'argent.--Rcriminations
fministes et socialistes.                                           114

II.--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle fait.--La
femme dote est plus forte et plus libre.                            117

III.--Mariage sans dot, mari sans frein.--Filles  plaindre et parents 
blmer.--ducation  modifier.                                       119

CHAPITRE V
Du rgime de communaut lgale

I.--Une revendication de l'Avant-Courrire.--Pourquoi les gains
personnels de la femme sont-ils aujourd'hui  la merci du mari?--La
communaut lgale est notre rgime de droit commun.                  125

II.--Remdes proposs.--Abolition de l'autorit maritale.--Sparation de
biens judiciaire.--Substitution de la division des patrimoines  la
communaut lgale.                                                   127

III.--Pourquoi nous restons fidles  la communaut des biens.--Ce vieux
rgime favorise l'union des poux.--Point de solidarit sans patrimoine
commun.--Mfiance et individualisme: tel est l'esprit de la sparation
de biens.                                                            131

IV.--La communaut lgale peut et doit tre amliore.--Restrictions aux
pouvoirs trop absolus du mari.--Ce qu'est la communaut dans les petits
mnages urbains ou ruraux.                                           137

V.--La sparation est un principe de dsunion.--Point de nouveauts
dissolvantes.--Dernire concession.                                  142

CHAPITRE VI
Protection des salaires et des gains de l'pouse commune en biens

I.--Projet de rforme.--Droit pour la femme de disposer de ses salaires
et de ses gains.--Le tribunal devra-t-il intervenir?--Une amlioration
facile  raliser.                                                   148

II.--Droit pour la femme de dposer ses conomies  la Caisse
d'pargne.--Innovation incomplte.--L'pouse doit avoir,  l'exclusion
de l'poux, le droit de retirer ses dpts.                          152

III.--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de
saisir-arrter les salaires de son homme.--Droit rciproque accord au
mari  rencontre de la femme coupable.                               153

IV.--trange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il possible et
convenable de rmunrer le travail de la femme dans la famille? 157

CHAPITRE VII
L'incapacit civile de la femme marie

I.--En quoi consiste cette incapacit lgale?--Ses attnuations.--Sa
raison d'tre.--Vient-elle de l'inexprience ou de l'infriorit du sexe
fminin?                                                             163

II.--Fondement rationnel.--Unit de direction dans le gouvernement de la
famille.--Convient-il d'abolir l'incapacit civile de la femme marie?
                                                                     166

III.--largissement dsirable de la capacit des femmes.--Suppression de
l'autorisation maritale dans le cas de sparation de biens.--Un dernier
voeu.--La puissance maritale est-elle une fonction inamovible?       168

LIVRE III
MANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME

CHAPITRE I
L'amour conjugal

I.--Traditions chrtiennes du mariage.--Son fondement: devoir ou
plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la passion qui affole, ni avec
le caprice qui passe.                                                173

II.--L'amour-passion: ses violences et ses dceptions.--Le mariage sans
amour: son abaissement et ses tristesses.                            176

III.--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de
clbration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de
l'indissolubilit du mariage?                                        179

IV.--C'est une garantie prise par les poux contre eux-mmes.--L'accord
des mes ne se fait qu' la longue.--Exemples pris dans la vie
relle.--A quand l'amour sans lien?                                  182

CHAPITRE II
La rforme du mariage

I.--Rcriminations fministes contre les moeurs et contre les
lois.--Sont-elles fondes?--La loi de l'homme.--Exagrations
dramatiques.                                                         187

II.--Jugement port sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut la dtruire
ou la perfectionner.--Amliorations dsirables.                      190

III.--Entraves excessives.--Ce que doit tre l'intervention des
parents.--Sommations dites respectueuses.--Mariages
improviss.--Fianailles trop courtes.                               192

IV.--Une proposition extravagante: le concubinat lgal.            197

CHAPITRE III
Du devoir de fidlit et des peines de l'adultre

I.--Rle de l'glise et de l'tat.--Mariage civil et mariage
religieux.--Qu'est-ce que l'union libre?                             199

II.--Ce qu'il faut penser du devoir de fidlit.--Rpression du dlit
d'adultre: ingalit de traitement au prjudice de la femme et 
l'avantage du mari.--Thorie des deux morales.                       202

III.--Identit des fautes selon la conscience.--Consquences sociales
diffrentes.--Convient-il d'galiser les peines?                     205

IV.--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari puisse tuer
impunment la femme adultre.--Suppression dsirable de l'excuse dicte
au profit du mari.                                                   209

V.--Autres modifications pnales en faveur de la jeune fille du
peuple.--La question de la prostitution.--Rforme lgale et rforme
morale.                                                              213

CHAPITRE IV
La littrature passionnelle et le fminisme antimatrimonial

I.--Symptmes de dcadence.--Mauvais livres, mauvaises moeurs.--Ce que
la femme nouvelle consent  lire.--Ce qu'y perdent la conversation, la
dcence et l'honntet.                                              221

II.--Thtre et roman: exaltation de la femme, abaissement de
l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la fministe mancipe
d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient de certaines jeunes filles.--Le
chtiment qui les attend.                                            225

III.--Le mariage est une gne: abolissons-le!--L'amour selon la Nature
ou la monogamie selon la Loi.--On compte sur le divorce pour ruiner le
mariage.                                                             228

CHAPITRE V
O mne le divorce

I.--Les mfaits du divorce.--L'esprit individualiste.--Statistique
inquitante.--Le mariage  l'essai.                                  237

II.--Plus d'indissolubilit pour les poux, plus de scurit pour les
enfants.--Le droit au bonheur et les devoirs de famille.--Appel 
l'union.                                                             243

III.--Le divorce et les mcontents qu'il a faits.--Nouveaut dangereuse,
suivant les uns; mesure insuffisante, suivant les autres.--La logique de
l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par volont
unilatrale.--Suppression du dlit d'adultre.                       246

IV.--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilit, plus de
fidlit.--Un choix  faire: ides chrtiennes, ides rvolutionnaires.
                                                                     254

CHAPITRE VI
Les doctrines rvolutionnaires et l'abolition du mariage

I.--Mariage et proprit.--Leur volution parallle.--La Rvolution les
supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi?                               259

II.--S'il est vrai que le mariage actuel asservisse la femme au
mari.--L'pouse est-elle la proprit de l'poux?                    262

III.--Point de rvolution sociale sans rvolution conjugale.--Appel
anarchiste aux jeunes femmes.--Appel socialiste aux vieilles filles. 265

CHAPITRE VII
Morale anarchiste et morale socialiste

I.--Morale anarchiste: l'mancipation du coeur et des sens; la
libration de l'amour; l'apologie de l'inconstance.                  271

II.--Morale socialiste: la suppression du mariage; la rhabilitation de
l'instinct; l'affranchissement des sexes.                            278

III.--Noces libertaires.--La souverainet du dsir.--Unanimit des
conclusions anarchistes et socialistes en faveur de l'union libre.   280

IV.--Ne pas confondre l'indpendance de l'amour avec la communaut des
femmes.--Illusions certaines et dceptions probables.                284

CHAPITRE VIII
O l'union libre conduirait la femme

I.--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se lier?--Le mariage
tue l'amour.--Rponse: et l'inconstance du coeur? et la satit des
sens?--Point de scurit sans un engagement rciproque.--Abattez le
foyer ou domptez la passion.--Le mariage profite surtout  la femme. 289

II.--trange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrtien a rhabilit
la femme.--L'union libre et les charges de la vie.--Les souffrances et
les violences de l'amour-passion.                                    295

III.--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus nombreux du ct
des femmes que du ct des hommes, plus frquents du ct des veufs que
du ct des veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralit
baisse, le mariage dcline.                                          299

CHAPITRE IX
Les scandales et les mfaits du libre amour

I.--Revendications innommables.--Ce que sera l'union future.--La
libert de l'instinct.--La rhabilitation du libertinage.--La femme
devenue la fille.                                                  303

II.--Les chanes du mariage.--Plus d'engagements solennels si la vie
doit tre un perptuel amusement.                                    305

III.--Sus au mariage! sus  la famille!--Citations dmonstratives.--Les
destructions rvolutionnaires.                                       307

IV.--Derniers griefs.--Les nuisances de l'union libre.--Le mariage,
peut-il disparatre?--Appel aux honntes gens.                       311

CHAPITRE X
Hsitations et inconsquences du fminisme radical

I.--Tactique adopte par la Gauche fministe.--Le mariage doit tre
rnov et l'union libre ajourne.                                    317

II.--Ce que doit tre le mariage nouveau: une association libre entre
gaux.--Abolition de toutes les supriorits maritales.             319

III.--Extension du divorce.--Voeux significatifs mis par le Congrs de
1900.--Aux prises avec la logique.                                   323

IV.--Les entranements de l'erreur.--La peur des mots.--A mi-chemin de
l'union libre.--Inconsquence ou timidit.--Conclusion.              333

LIVRE IV
MANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME

CHAPITRE I
Du rle respectif des pre et mre

I.--Le fminisme maternel.--Philosophie chrtienne.--Division des
tches et sparation des pouvoirs.                                   342

II.--Quelles sont les intentions et les indications de la
nature?--Dissemblances physiques entre le pre et la
mre.--Diffrenciation des sexes.                                    343

III.--Dissemblances psychiques entre l'homme et la femme.--Heureuses
consquences de ces diffrences pour les parents et pour les
enfants.--La paternit et la maternit sont indlbiles.             345

IV.--galit de conscience entre le pre et la mre, suivant la
religion.--quivalence des apports de l'homme et de la femme dans la
transmission de la vie, selon la science.--N'oublions pas l'enfant!  348

CHAPITRE II
ducation maternelle

I.--Vertu ducatrice de la mre.--Ses qualits admirables.--Ses
tendresses excessives.--Faiblesse de la mre pour son fils, faiblesse du
pre pour sa fille.                                                  351

II.--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'ducation doit se
conformer aux conditions nouvelles de la vie.                        354

III.--ducation des filles par les mres.--Supriorit de l'ducation
maternelle sur l'ducation paternelle.                               356

IV.--Ce qu'une mre transmet  ses fils.--L'enfant est le chef-d'oeuvre
de la femme.                                                         359

CHAPITRE III
Paternit lgitime et maternit naturelle

I.--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle
d'aujourd'hui.--L'intrt de l'enfant prime l'intrt du pre dans les
lois et dans les moeurs.--Dcadence fcheuse de l'autorit
familiale.--Deux faits attristants.--Imprudences fministes.         364

II.--Rgime du Code civil.--Prpondrance ncessaire du pre.--Le fait
et le droit.--Indivision de puissance dans les bons mnages.--La mre
est le supplant lgal du pre.--Ingalits  maintenir ou  niveler.
                                                                     372

III.--Encore le matriarcat.--Son pass, son avenir.--Priorit
conjecturale du droit des mres.--Le matriarcat est insparable de la
barbarie.--Il serait nuisible au pre,  la mre et  l'enfant.      379

IV.--Honte et misre de la maternit naturelle.--Mortalit
infantile.--De la recherche de la paternit naturelle: raisons de
l'admettre; difficults de l'tablir.--Rformes proposes.--La Caisse de
la Maternit.                                                        387

CHAPITRE IV
Ides et projets rvolutionnaires

I.--La question des enfants.--Rhabilitation des btards.--Tous les
enfants gaux devant l'amour.--Optimisme rvolutionnaire.            399

II.--Doctrine socialiste: l'ducation devenue charge sociale.--Tous
les nourrissons  l'Assistance publique.--Le collectivisme infantile.
                                                                     403

III.--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient  personne, ni aux
parents, ni  la communaut.--Que penser du droit des pre et mre et du
droit de la socit?--La voix du sang.                               405

IV.--Le devoir maternel.--Ngations libertaires.--Retour  l'animalit
primitive.--Les nourrices volontaires.                             409

V.--O est le danger?--La libert du pre et la libert de l'enfant.--Un
dernier mot sur les droits de la famille.--Histoire d'un Congrs.--La
paternit sociale de l'tat.                                         414

CHAPITRE V
Le fminisme et la natalit

I.--Consquences extrmes du fminisme intgral.--Ses craintes d'un
excs de prolificit.--Pas trop d'enfants, s'il vous plat!--Remdes
anarchistes.                                                         422

II.--Diminution des naissances.--Le fminisme intellectuel et la
strilit involontaire ou systmatique.--Le droit  l'infcondit.--Luxe
et libertinage.                                                      425

III.--Calculs restrictifs de la natalit.--Inquitantes
perspectives.--O est le remde?                                     428

IV.--Coup d'oeil rtrospectif.--Quelle est la fin suprme du
mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mres. 430

LIVRE V
PRVISIONS ET CONCLUSIONS

CHAPITRE I
Les risques du fminisme

I.--O est le danger?--Premier risque: le surmenage crbral.--A quoi
bon tout enseigner et tout apprendre?--Les exigences des programmes et
les exigences de la vie.                                             434

II.--Dolances des matres.--Apprhensions des mdecins.--Exagrations 
viter.                                                              437

III.--Le clibat des intellectuelles.--Ses prils et ses souffrances.
                                                                     440

CHAPITRE II
O allons-nous?

I.--Deuxime risque: l'mancipation conomique.--La concurrence fminine
est un droit individuel.--Il faut la subir.                          443

II.--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'tat doit permettre.--Balance
des profits et pertes.                                               447

III.--L'indpendance professionnelle de la femme lui vaudra-t-elle plus
d'honneur et de considration?--Les reprsailles possibles de l'homme.
449

IV.--Contre le fminisme intransigeant.--En quoi ses extravagances
peuvent nuire  la femme.                                            452

V.--Encore la question de sant.--Par o le fminisme risque de prir.
                                                                     454

CHAPITRE III
Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain

I.--Troisime risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir
maternel.--L'cueil du fminisme absolu.--Les tentations de l'amour
libre.                                                               457

II.--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La Grande
fministe de l'avenir.--Une crature  giffler.--Avis aux honntes
femmes.                                                              461

III.--Ce qu'elles doivent dfendre: la famille, le mariage et
l'enfant.--Pourquoi?                                                 465

IV.--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix domestique et de la
paix sociale.--_Pax nobiscum!_                                       470

BIBLIOGRAPHIE FMINISTE.                                             475



IMP. FR. SIMON, RENNES (2471-01).









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