Project Gutenberg's A l'ombre des jeune filles en fleurs, by Marcel Proust

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Title: A l'ombre des jeune filles en fleurs
       Volume 3

Author: Marcel Proust

Posting Date: August 19, 2008 [EBook #3000]
Release Date: December, 2001

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNE FILLES EN FLEUR ***




Produced by Sue Asscher and Walter Debeuf








MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

TOME II

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

VOLUME III

Une fois M. de Charlus parti, nous pmes enfin, Robert et moi, aller
dner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fte, que les
histoires trop facilement trouves drles par notre camarade taient
des histoires de M. Bloch, pre, et que l'homme tout  fait curieux
tait toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette faon. Il y a un
certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un pre plus
spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bnficie 
nos yeux de la mtaphysique qu'il nous rvle, un camarade plus avanc
que nous (ce que Bloch avait t pour moi) qui mprise le Musset de
l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
venus au pre Lecomte ou  Claudel ne s'extasiera plus que sur:

A Saint-Blaise,  la Zuecca

Vous tiez, vous tiez bien aise.

en y ajoutant

Padoue est un fort bel endroit

Ou de trs grands docteurs en droit

...Mais j'aime mieux la polenta

...Passe dans son domino noir

La Toppatelle.

et de toutes les Nuits ne retient que

Au Havre, devant l'Atlantique

A Venise,  l'affreux Lido.

O vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la ple Adriatique.

Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
admiration, des choses trs infrieures  celles que livr  son
propre gnie on refuserait avec svrit, de mme qu'un crivain
utilise dans un roman sous prtexte qu'ils sont vrais, des mots, des
personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
partie mdiocre. Les portraits de Saint Simon crits par lui sans
qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont rests mdiocres
ou devenus incomprhensibles. Il et ddaign d'inventer ce qu'il
rapporte comme si fin ou si color de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
fait qui du reste est  noter chez bien d'autres et comporte diverses
interprtations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
que dans l'tat d'esprit o l'on observe, on est trs au-dessous du
niveau o l'on se trouve quand on cre.

Il y avait donc enclav en mon camarade Bloch, un pre Bloch, qui
retardait de quarante ans sur son fils, dbitait des anecdotes
saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami, que ne faisait le
pre Bloch extrieur et vritable, puisque au rire que ce dernier
lchait non sans rpter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
son public gott bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
lequel le fils ne manquait pas  table de saluer les histoires de son
pre. C'est ainsi qu'aprs avoir dit les choses les plus
intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reu de
sa famille, nous racontait pour la trentime fois, quelques-uns des
mots que le pre Bloch sortait seulement (en mme temps que sa
redingote) les jours solennels o Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
valait la peine d'blouir: un de ses professeurs, un copain qui
avait tous les prix, ou, ce soir-l, Saint-Loup et moi. Par exemple:
Un critique militaire trs fort, qui avait savamment dduit avec
preuves  l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
vainqueurs, ou bien: C'est un homme minent qui passe pour un grand
financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
les milieux financiers. Ces histoires taient interchangeables avec
une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israel, personnages mis
en scne d'une manire quivoque qui pouvait donner  entendre que M.
Bloch les avait personnellement connus.

J'y fus moi-mme pris et  la manire dont M. Bloch pre parla de
Bergotte, je crus aussi que c'tait un de ses vieux amis. Or, tous les
gens clbres, M. Bloch ne les connaissait que sans les connatre,
pour les avoir vus de loin au thtre, sur les boulevards. Il
s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalit ne
leur taient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils taient souvent
obligs de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
parce qu'ils connaissent les gens de talent, d'original, qu'ils les
reoivent  dner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
on a un peu vcu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
milieux obscurs o l'on ne connat que sans connatre. J'allais m'en
rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'tait pas le seul qui
et des succs chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprs
de ses s[oe]urs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
enfonant sa tte dans son assiette, il les faisait ainsi rire aux
larmes. Elles avaient d'ailleurs adopt la langue de leur frre
qu'elles parlaient couramment, comme si elle et t obligatoire et la
seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
arrivmes, l'ane dit  une de ses cadettes: Va prvenir notre pre
prudent et notre mre vnrable. Chiennes, leur dit Bloch, je vous
prsente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
pour quelques jours de Doncires aux demeures de pierre polie, fconde
en chevaux. Comme il tait aussi vulgaire que lettr, le discours se
terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homrique:
Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agraffes, qu'est-ce que
c'est que ce chichi-l? Aprs tout c'est pas mon pre! Et les
demoiselles Bloch s'croulaient dans une tempte de rires. Je dis 
leur frre combien de joies il m'avait donnes en me recommandant la
lecture de Bergotte dont j'avais ador les livres.

M. Bloch pre qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manire tout
aussi indirecte de prendre connaissance de ses [oe]uvres,  l'aide de
jugements d'apparence littraire. Il vivait dans le monde des  peu
prs, o l'on salue dans le vide, o l'on juge dans le faux.
L'inexactitude, l'incomptence, n'y diminuent pas l'assurance, au
contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
profondes, ceux auxquels elles font dfaut se croient encore les mieux
partags parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
semble le meilleur  celui qui l'occupe et qui voit moins favoriss
que lui, mal lotis,  plaindre, les plus grands qu'il nomme et
calomnie sans les connatre, juge et ddaigne sans les comprendre.
Mme dans les cas o la multiplication des faibles avantages
personnels par l'amour-propre ne suffirait pas  assurer  chacun la
dose de bonheur, suprieure  celle accorde aux autres, qui lui est
ncessaire, l'envie est l pour combler la diffrence. Il est vrai que
si l'envie s'exprime en phrases ddaigneuses, il faut traduire: Je ne
veux pas le connatre par je ne peux pas le connatre. C'est le
sens intellectuel. Mais le sens passionn est bien: je ne veux pas le
connatre. On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on prouve ainsi, et
cela suffit pour supprimer la distance, c'est--dire pour le bonheur.

L'gocentrisme permettant de la sorte  chaque humain de voir
l'univers tag au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
luxe d'en tre un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal 
peine entr'ouvert, il lui accordait ddaigneusement une audience
courte, prononait sa sentence, et s'octroyait le confortable
plaisir de rpter entre chaque gorge du breuvage bouillant: Ce
Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-l peut tre
embtant. C'est  se dsabonner. Comme c'est emberlificot, quelle
tartine! Et il reprenait une beurre.

Cette importance illusoire de M. Bloch pre tait d'ailleurs tendue
un peu au del du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
le considraient comme un homme suprieur. Les enfants ont toujours
une tendance soit  dprcier, soit  exalter leurs parents, et pour
un bon fils, son pre est toujours le meilleur des pres, en dehors
mme de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel tait instruit, fin,
affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
plaisait d'autant plus avec lui que si dans la socit, on juge les
gens d'aprs un talon, d'ailleurs absurde, et selon des rgles
fausses mais fixes, par comparaison avec la totalit des autres gens
lgants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
dners, les soires de famille tournent autour de personnes qu'on
dclare agrables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu o les grandeurs factices
de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu' un
degr de parent fort loign, une prtendue ressemblance dans la
faon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
appelait M. Bloch un faux duc d'Aumale. (Dans le monde des
chasseurs de cercle, l'un porte sa casquette de travers et sa
vareuse trs serre de manire  se donner l'air, croit-il, d'un
officier tranger, n'est-il pas une manire de personnage pour ses
camarades?)

La ressemblance tait des plus vagues, mais on et dit que ce ft un
titre. On rptait: Bloch? lequel? le duc d'Aumale? Comme on dit:
La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)? Un certain
nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
cousinage une prtendue distinction. N'allant pas jusqu' avoir une
voiture, M. Bloch louait  certains jours une victoria dcouverte 
deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
mollement tendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
trouvaient  cause de cela faiseur d'embarras, on tait persuad
dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
remontrer  Gramont-Caderousse. Il tait de ces personnes qui quand
elles meurent et  cause d'une table commune avec le rdacteur en chef
de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifis de
physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
Radical. M. Bloch nous dit  Saint-Loup et  moi que Bergotte savait
si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que ds qu'il
l'apercevait au thtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
rougit, car il rflchit que ce cercle ne pouvait pas tre le Jockey
dont son pre avait t prsident. D'autre part ce devait tre un
cercle relativement ferm, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
serait plus reu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
sous-estimer l'adversaire que Saint-Loup demanda si ce cercle tait
le cercle de la rue Royale, lequel tait jug dclassant par la
famille de Saint-Loup et o il savait qu'taient reus certains
isralites. Non, rpondit M. Bloch d'un air ngligent, fier et
honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agrable, le cercle
des ganaches. On y juge svrement la galerie. Est-ce que sir Rufus
Isral n'en est pas prsident, demanda Bloch fils  son pre, pour
lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
ce financier n'avait pas le mme prestige aux yeux de Saint-Loup
qu'aux siens. En ralit, il y avait au Cercle des Ganaches non point
sir Rufus Isral, mais un de ses employs. Mais comme il tait fort
bien avec son patron, il avait  sa disposition des cartes du grand
financier, et en donnait une  M. Bloch, quand celui-ci partait en
voyage sur une ligne dont sir Rufus tait administrateur, ce qui
faisait dire au pre Bloch: Je vais passer au cercle demander une
recommandation de sir Rufus. Et la carte lui permettait d'blouir les
chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intresses par
Bergotte et revenant  lui au lieu de poursuivre sur les Ganaches,
la cadette demanda  son frre du ton le plus srieux du monde car
elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour dsigner les gens de
talent d'autres expressions que celles qu'il employait: Est-ce un
coco vraiment tonnant, ce Bergotte. Est-il de la catgorie des grands
bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle. Je l'ai rencontr 
plusieurs gnrales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
espce de Schlemihl. Cette allusion au comte de Chamisso n'avait rien
de bien grave, mais l'pithte de Schlemihl faisait partie de ce
dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
l'intimit, mais qu'il trouvait vulgaire et dplac devant des
trangers. Aussi jeta-t-il un regard svre sur son oncle. Il a du
talent, dit Bloch. Ah! fit gravement sa sur comme pour dire que
dans ces conditions j'tais excusable. Tous les crivains ont du
talent, dit avec mpris M. Bloch pre. Il parat mme, dit son fils
en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
diaboliquement ironique qu'il va se prsenter  l'Acadmie. Allons
donc il n'a pas un bagage suffisant, rpondit M. Bloch le pre qui ne
semblait pas avoir pour l'Acadmie le mpris de son fils et de ses
filles. Il n'a pas le calibre ncessaire. D'ailleurs l'Acadmie est
un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface, dclara l'oncle 
hritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
Bernard et peut-tre  lui seul veill les dons de diagnostic de mon
grand'pre, mais et paru insuffisamment en harmonie avec un visage
qui semblait rapport du palais de Darius et reconstitu par Mme
Dieulafoy, si choisi par quelque amateur dsireux de donner un
couronnement oriental  cette figure de Suse, ce prnom de Nissim
n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
androcphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
oncle, soit qu'il ft excit par la bonhomie sans dfense de son
souffre-douleur soit que la villa tant paye par M. Nissim Bernard,
le bnficiaire voult montrer qu'il gardait son indpendance et
surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries  s'assurer
l'hritage  venir du richard. Celui-ci tait surtout froiss qu'on le
traitt si grossirement devant le matre d'htel. Il murmura une
phrase inintelligible o on distinguait seulement: Quand les
Meschors sont l. Meschors dsigne dans la Bible le serviteur de
Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour dsigner les domestiques
et en taient toujours gays parce que leur certitude de n'tre pas
compris ni des chrtiens ni des domestiques eux-mmes, exaltait chez
M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de matres
et de juifs. Mais cette dernire cause de satisfaction en devenait
une de mcontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
entendant son oncle dire Meschors trouvait qu'il laissait trop
paratre son ct oriental, de mme qu'une cocotte qui invite ses
amies avec des gens comme il faut, est irrite si elles font allusion
 leur mtier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
bien loin que la prire de son oncle produist quelque effet sur M.
Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. Naturellement,
quand il y a quelque btise prudhommesque  dire, on peut tre sr que
vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier  lui lcher les pieds
s'il tait l, cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attrist
inclinait vers son assiette la barbe annele du roi Sargon. Mon
camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crpue et
bleute ressemblait beaucoup  son grand-oncle.

-- Comment, vous tes le fils du marquis de Marsantes, mais je l'ai
trs bien connu, dit  Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
voulait dire connu au sens o le pre de Bloch disait qu'il
connaissait Bergotte, c'est--dire de vue. Mais il ajouta: Votre pre
tait un de mes bons amis. Cependant Bloch tait devenu excessivement
rouge, son pre avait l'air profondment contrari, les demoiselles
Bloch riaient en s'touffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le got
de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le pre et chez ses enfants,
avait engendr l'habitude du mensonge perptuel. Par exemple, en
voyage  l'htel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
pre, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
dans la salle  manger, au milieu du djeuner, quand tout le monde
tait runi pour qu'on vt bien qu'il voyageait avec un valet de
chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'htel, l'oncle
disait ce que le neveu n'et jamais fait, qu'il tait snateur. Il
avait beau tre certain qu'on apprendrait un jour que le titre tait
usurp, il ne pouvait au moment mme rsister au besoin de se le
donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
tous les ennuis qu'ils lui causaient. Ne faites pas attention, il est
extrmement blagueur, dit-il  mi-voix  Saint-Loup qui n'en fut que
plus intress, tant trs curieux de la psychologie des menteurs.
Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athnes appelait
pourtant le plus menteur des hommes, complta notre camarade Bloch.
Ah! par exemple! s'cria M. Nissim Bernard, si je m'attendais  dner
avec le fils de mon ami! Mais j'ai  Paris chez moi, une photographie
de votre pre et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours mon
oncle, on n'a jamais su pourquoi. C'tait un homme charmant,
tincelant. Je me rappelle un dner chez moi,  Nice o il y avait
Sardou, Labiche, Augier, Molire, Racine, Corneille, continua
ironiquement M. Bloch le pre, dont le fils acheva l'numration en
ajoutant: Plaute, Mnandre, Kalidasa. M. Nissim Bernard bless
arrta brusquement son rcit et, se privant asctiquement d'un grand
plaisir, resta muet jusqu' la fin du dner.

Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
sacrificateur des volailles a rpandu de nombreuses libations de vin
rouge.

D'habitude aprs avoir sorti de derrire les fagots pour un camarade
de marque les histoires sur sir Rufus Israel et autres, M. Bloch
sentant qu'il avait touch son fils jusqu' l'attendrissement, se
retirait pour ne pas se galvauder aux yeux du potache. Cependant
s'il y avait une raison tout  fait capitale, comme quand son fils par
exemple fut reu  l'agrgation, M. Bloch ajouta  la srie habituelle
des anecdotes cette rflexion ironique qu'il rservait plutt pour ses
amis personnels et que Bloch jeune fut extrmement fier de voir
dbiter pour ses amis  lui: Le gouvernement a t impardonnable. Il
n'a pas consult M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il tait
mcontent (M. Bloch se piquait d'tre ractionnaire et mprisant pour
les gens de thtre).

Mais les demoiselles Bloch et leur frre rougirent jusqu'aux oreilles
tant ils furent impressionns quand Bloch pre pour se montrer royal
jusqu'au bout envers les deux labadens de son fils, donna l'ordre
d'apporter du champagne et annona ngligemment que pour nous
rgaler, il avait fait prendre trois fauteuils pour la
reprsentation qu'une troupe d'Opra-Comique donnait le soir mme au
Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles taient
toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent exprimentes, on tait
mieux  l'orchestre. Seulement, si le dfaut de son fils, c'est--dire
ce que son fils croyait invisible aux autres, tait la grossiret,
celui du pre tait l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
cotaient moiti moins, miraculeusement persuad par l'intervention
divine de son dfaut que ni  table, ni au thtre (o toutes les
loges taient vides) on ne s'apercevrait de la diffrence. Quand M.
Bloch nous eut laiss tremper nos lvres dans les coupes plates que
son fils dcorait du nom de cratres aux flancs profondment
creuss, il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
l'apportait avec lui  Balbec. Il nous dit que c'tait un Rubens.
Saint-Loup lui demanda navement s'il tait sign. M. Bloch rpondit
en rougissant qu'il avait fait couper la signature  cause du cadre,
ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
Puis il nous congdia rapidement pour se plonger dans le Journal
Officiel dont les numros encombraient la maison et dont la lecture
lui tait rendue ncessaire, nous dit-il, par sa situation
parlementaire sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
de lumires. Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
Boras se disputent  qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
que nous nous attardions aprs le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
premires lueurs d'Es aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il 
Saint-Loup quand nous fmes dehors et je tremblai car je compris bien
vite que c'tait de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
ironique: quel tait cet excellent fantoche en costume sombre que je
vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?  C'est mon
oncle, rpondit Saint-Loup piqu. Malheureusement, une gaffe tait
bien loin de paratre  Bloch chose  viter. Il se tordit de rire:
Tous mes compliments, j'aurais d le deviner, il a un excellent chic,
et une impayable bobine de gaga de la plus haute ligne. Vous vous
trompez du tout au tout, il est trs intelligent, riposta Saint-Loup
furieux. Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
reste beaucoup le connatre car je suis sr que j'crirais des
machines adquates sur des bonshommes comme a. Celui-l,  voir
passer, est crevant. Mais je ngligerais le ct caricatural, au fond
assez mprisable pour un artiste pris de la beaut plastique des
phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
moment, et je mettrais en relief le ct aristocratique de votre
oncle, qui en somme fait un effet b[oe]uf, et la premire rigolade passe,
frappe par un trs grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
fois  moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'ides, sur
laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
totalement de te demander ce renseignement qui et pu m'tre dj et
me sera srement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
laquelle je t'ai rencontr au Jardin d'Acclimatation et qui tait
accompagne d'un monsieur que je crois connatre de vue et d'une jeune
fille  la longue chevelure? J'avais bien vu que Mme Swann ne se
rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
avait qualifi mon camarade d'attach  un ministre o je n'avais
jamais pens depuis  m'informer s'il tait entr. Mais comment Bloch
qui,  ce qu'elle m'avait dit alors, s'tait fait prsenter  elle
pouvait-il ignorer son nom. J'tais si tonn que je restai un moment
sans rpondre. En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
pas d t'embter avec elle. Je l'avais rencontre quelques jours
auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dnouer la
sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais pass de si bons
moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais got de monter 
l'avant-dernire station. Le silence que je gardais ne parut pas
plaire  Bloch. J'esprais, me dit-il, connatre grce  toi son
adresse et aller goter chez elle plusieurs fois par semaine, les
plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
poses pour la discrtion  l'gard d'une professionnelle qui s'est
donne  moi trois fois de suite et de la manire la plus raffine
entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
l'autre.

J'allai voir Bloch  la suite de ce dner, il me rendit ma visite,
mais j'tais sorti et il fut aperu, me demandant, par Franoise,
laquelle par hasard bien qu'il ft venu  Combray ne l'avait jamais vu
jusque-l. De sorte qu'elle savait seulement qu'un des Monsieurs que
je connaissais tait pass pour me voir, elle ignorait  quel effet,
vtu d'une manire quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
impression. Or j'avais beau savoir que certaines ides sociales de
Franoise me resteraient toujours impntrables, qui reposaient
peut-tre en partie sur des confusions entre des mots, des noms
qu'elle avait pris une fois, et  jamais, les uns pour les autres, je
ne pus m'empcher, moi qui avais depuis longtemps renonc  me poser
des questions dans ces cas-l, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
que le nom de Bloch pouvait reprsenter d'immense pour Franoise. Car
 peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperu tait
M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
et sa dception. Comment, c'est cela, M. Bloch! s'cria-t-elle d'un
air atterr comme si un personnage aussi prestigieux et d possder
une apparence qui ft connatre immdiatement qu'on se trouvait en
prsence d'un grand de la terre, et  la faon de quelqu'un qui trouve
qu'un personnage historique n'est pas  la hauteur de sa rputation,
elle rptait d'un ton impressionn, et o on sentait pour l'avenir
les germes d'un scepticisme universel: Comment c'est a M. Bloch! Ah!
vraiment on ne dirait pas  le voir. Elle avait l'air de m'en garder
rancune comme si je lui eusse jamais surfait Bloch. Et pourtant elle
eut la bont d'ajouter: H bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
peut dire qu'il est aussi bien que lui.

Elle eut bientt  l'gard de Saint-Loup qu'elle adorait une
dsillusion d'un autre genre, et d'une moindre duret: elle apprit
qu'il tait rpublicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
de Portugal, elle dt avec cet irrespect qui dans le peuple est le
respect suprme Amlie, la s[oe]ur  Philippe, Franoise tait
royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait blouie, et
qui tait pour la Rpublique, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
marquait la mme mauvaise humeur que si je lui eusse donn une bote
qu'elle et cru d'or, de laquelle elle m'et remerci avec effusion et
qu'ensuite un bijoutier lui et rvl tre en plaqu. Elle retira
aussitt son estime  Saint-Loup, mais bientt aprs la lui rendit,
ayant rflchi qu'il ne pouvait pas, tant le marquis de Saint-Loup
tre rpublicain, qu'il faisait seulement semblant, par intrt, car
avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
ce jour sa froideur envers lui, son dpit contre moi cessrent. Et
quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: C'est un hypocrite,
avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
considrait de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
avait pardonn.

Or la sincrit et le dsintressement de Saint-Loup taient au
contraire absolus et c'tait cette grande puret morale qui, ne
pouvant se satisfaire entirement dans un sentiment goste comme
l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilit qui
existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
part qu'en soi-mme, le rendait vraiment capable, autant que moi
incapable, d'amiti.

Franoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
qu'il avait l'air comme a de ne pas ddaigner le peuple, mais que ce
n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu' le voir quand il tait en
colre aprs son cocher. Il tait arriv en effet quelquefois  Robert
de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
le sentiment de la diffrence que de l'galit entre les classes.
Mais, me dit-il en rponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
trait un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
parler poliment? N'est-il pas mon gal? N'est-il pas aussi prs de moi
que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
devrais le traiter avec gards, comme un infrieur! Vous parlez comme
un aristocrate, ajouta-t-il avec ddain.

En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il et de la
prvention et de la partialit, c'tait l'aristocratie, et jusqu'
croire aussi difficilement  la supriorit d'un homme du monde, qu'il
croyait facilement  celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontre avec sa tante:

-- Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
un peu ma cousine.

Ayant un prjug contre les gens qui le frquentaient, il allait
rarement dans le monde et l'attitude mprisante ou hostile qu'il y
prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
sa liaison avec une femme de thtre, liaison qu'ils accusaient de
lui tre fatale et notamment d'avoir dvelopp chez lui cet esprit de
dnigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir dvoy, en attendant
qu'il se dclasst compltement. Aussi bien des hommes lgers du
faubourg Saint-Germain taient-ils sans piti quand ils parlaient de
la matresse de Robert. Les grues font leur mtier, disait-on, elles
valent autant que d'autres; mais celle-l, non! Nous ne lui
pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal  quelqu'un que nous
aimons. Certes, il n'tait pas le premier qui et un fil  la patte.
Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient  penser
en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
trouvait aigri. Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
d'esprit, rudes dans leurs amitis, sans douceur et sans got, --
c'est bien souvent leur matresse qui est leur vrai matre et les
liaisons de ce genre la seule cole morale o ils soient initis  une
culture suprieure, o ils apprennent le prix des connaissances
dsintresses. Mme dans le bas-peuple (qui au point de vue de la
grossiret ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosit de certaines
dlicatesses, respecte certaines beauts de sentiment et d'art que, ne
les comprt-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
le plus dsirable  l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
s'agisse de la matresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
jeune ouvrier (les lectriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
les rangs de la Chevalerie vritable), son amant a pour elle trop
d'admiration et de respect pour ne pas les tendre  ce qu'elle-mme
respecte et admire; et pour lui l'chelle des valeurs s'en trouve
renverse. A cause de son sexe mme elle est faible, elle a des
troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et mme chez une
autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une matresse, prend
l'habitude quand il va dner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
poche le valrianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
garon, avec force et sans ironie, de faire attention  fermer les
portes sans bruit,  ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
d'viter  son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
ressentis, qui composent pour lui un monde occulte  la ralit duquel
elle lui a appris  croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
avoir besoin pour cela de les connatre, qu'il plaindra mme quand ce
sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La matresse de Saint-Loup
-- comme les premiers moines du moyen ge,  la chrtient -- lui
avait enseign la piti envers les animaux car elle en avait la
passion, ne se dplaant jamais sans son chien, ses serins, ses
perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les btes.
D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
avec lui -- qu'elle ft intelligente ou non, ce que j'ignorais -- en
lui faisant trouver ennuyeuse la socit des femmes du monde et
considrer comme une corve l'obligation d'aller dans une soire,
l'avait prserv du snobisme et guri de la frivolit. Si grce  elle
les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
jeune amant, en revanche tandis que s'il avait t un simple homme de
salon, la vanit ou l'intrt auraient dirig ses amitis comme la
rudesse les aurait empreintes, sa matresse lui avait appris  y
mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
apprciant plus chez les hommes certaines qualits de sensibilit que
son amant et peut-tre sans elle mconnues ou plaisantes, elle avait
toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le prfrer.
Elle savait le forcer  prouver pour celui-l de la reconnaissance, 
la lui tmoigner,  remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
celles qui lui faisaient de la peine. Et bientt Saint-Loup, sans plus
avoir besoin qu'elle l'avertt, commena  se soucier de tout cela et
 Balbec o elle n'tait pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
dont il ne lui avait mme peut-tre pas encore parl dans ses lettres,
de lui-mme il fermait la fentre d'une voiture o j'tais, emportait
les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut  dire au revoir  la
fois  plusieurs personnes,  son dpart s'arrangea  les quitter un
peu plus tt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
cette diffrence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
autres. Sa matresse avait ouvert son esprit  l'invisible, elle avait
mis du srieux dans sa vie, des dlicatesses dans son c[oe]ur, mais tout
cela chappait  la famille en larmes qui rptait: Cette gueuse le
tuera, et en attendant elle le dshonore. Il est vrai qu'il avait
fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
maintenant elle tait cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commenc un
beau jour  le trouver bte et ridicule parce que les amis qu'elle
avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assur qu'il
l'tait, et elle rptait  son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
passion, cette absence de rserves qu'on montre chaque fois qu'on
reoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
ignorait entirement. Elle professait volontiers, comme ces comdiens,
qu'entre elle et Saint-Loup le foss tait infranchissable, parce
qu'ils taient d'une autre race, qu'elle tait une intellectuelle et
que lui, quoi qu'il prtendt, tait, de naissance, un ennemi de
l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
la vrification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
gestes de son amant. Mais quand les mmes amis l'eurent en outre
convaincue qu'elle dtruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
elle les grandes esprances qu'elle avait, disaient-ils, donnes, que
son amant finirait par dteindre sur elle, qu' vivre avec lui, elle
gchait son avenir d'artiste,  son mpris pour Saint-Loup s'ajouta la
mme haine que s'il s'tait obstin  vouloir lui inoculer une maladie
mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
moment dd'une rupture dfinitive, laquelle me paraissait  moi bien
peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
que,  moins qu'elle ft ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
montrer sa photographie, me disant: D'abord ce n'est pas une beaut
et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantans que
j'ai faits moi-mme avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
ide d'elle), il semblait difficile qu'elle trouvt un second homme
qui en consentt de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
toquade de se faire un nom, mme quand on n'a pas de talent, que
l'estime, rien que l'estime prive, de personnes qui vous imposent,
peuvent (ce n'tait peut-tre du reste pas le cas pour la matresse de
Saint-Loup) tre mme pour une petite cocotte des motifs plus
dterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
bien comprendre ce qui se passait dans la pense de sa matresse, ne
la croyait pas compltement sincre ni dans les reproches injustes ni
dans les promesses d'amour ternel, avait pourtant  certains moments
le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et  cause de
cela, m sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
clairvoyant peut-tre que Saint-Loup n'tait lui-mme, usant
d'ailleurs d'une habilet pratique qui se conciliait chez lui avec les
plus grands et les plus aveugles lans du c[oe]ur, il s'tait refus  lui
constituer un capital, avait emprunt un argent norme pour qu'elle ne
manqut de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
doute, au cas o elle et vraiment song  le quitter, attendait-elle
froidement d'avoir fait sa pelotte, ce qui avec les sommes donnes
par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
de mme concd en supplment pour prolonger le bonheur de mon nouvel
ami -- ou son malheur.

Cette priode dramatique de leur liaison, -- et qui tait arrive
maintenant  son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
car elle lui avait dfendu de rester  Paris o sa prsence
l'exasprait et l'avait forc de prendre son cong  Balbec,  ct de
sa garnison -- avait commenc un soir chez une tante de Saint-Loup,
lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
invits dire des fragments d'une pice symboliste qu'elle avait joue
une fois sur une scne d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
fait partager l'admiration qu'elle prouvait elle-mme.

Mais quand elle tait apparue, un grand lys  la main, dans un costume
copi de l'Ancilla Domini et qu'elle avait persuad  Robert tre
une vritable vision d'art, son entre avait t accueillie dans
cette assemble d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
leur frquente rptition avaient changs en fous-rires d'abord
touffs, puis si irrsistibles que la pauvre rcitante n'avait pu
continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait t unanimement
blme d'avoir laiss paratre chez elle une artiste aussi grotesque.
Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait  s'en prendre qu'
elle-mme si elle se faisait critiquer.

-- Que diable aussi, on ne nous sort pas des numros de cette
force-l! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bte qu'on veut
bien le dire. La socit n'est pas compose que d'imbciles. Cette
petite demoiselle a videmment cru tonner Paris. Mais Paris est plus
difficile  tonner que cela et il y a tout de mme des affaires qu'on
ne nous fera pas avaler.

Quant  l'artiste, elle sortit en disant  Saint-Loup:

-- Chez quelles dindes, chez quelles garces sans ducation, chez quels
goujats m'as-tu fourvoye? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
pas un des hommes prsents qui ne m'et fait de l'[oe]il, du pied, et
c'est parce que j'ai repouss leurs avances qu'ils ont cherch  se
venger.

Paroles qui avaient chang l'antipathie de Robert pour les gens du
monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
inspiraient particulirement ceux qui la mritaient le moins, des
parents dvous qui dlgus par la famille avaient cherch 
persuader  l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, dmarche qu'elle
lui prsentait comme inspire par leur amour pour elle. Robert
quoiqu'il et aussitt cess de les frquenter pensait, quand il tait
loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres, en profitaient
pour revenir  la charge et avaient peut-tre reu ses faveurs. Et
quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent 
corrompre les femmes, tchent de les faire venir dans des maisons de
passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

-- Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
une bte gentille, loyale et fidle. En voil qui mritent la
guillotine, plus que des malheureux qui ont t conduits au crime par
la misre et par la cruaut des riches.

Il passait la plus grande partie de son temps  envoyer  sa matresse
des lettres et des dpches. Chaque fois que, tout en l'empchant de
venir  Paris, elle trouvait,  distance, le moyen d'avoir une
brouille avec lui, je l'apprenais  sa figure dcompose. Comme sa
matresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait  lui reprocher,
souponnant que, peut-tre, si elle ne le lui disait pas, c'est
qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui crivait:
Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prt  reconnatre mes
torts, le chagrin qu'il prouvait ayant pour effet de le persuader
qu'il avait mal agi.

Mais elle lui faisait attendre indfiniment des rponses d'ailleurs
dnues de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
poste o seul de tout l'htel avec Franoise, il allait chercher ou
porter lui-mme ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
mfiance de domestique. (Les dpches le foraient  faire beaucoup
plus de chemin.)

Quand quelques jours aprs le dner chez les Bloch ma grand'mre me
dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
qu'il quittt Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographit, et
quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
hsitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrit de cet
enfantillage qui m'tonnait tellement de sa part. J'en arrivais mme 
me demander si je ne m'tais pas tromp sur ma grand'mre, si je ne la
plaais pas trop haut, si elle tait aussi dtache que j'avais
toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
que je croyais lui tre le plus tranger, de la coquetterie.

Malheureusement, ce mcontentement que me causaient le projet de
sance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mre
paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
que Franoise le remarqut et s'empresst involontairement de
l'accrotre en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
ne voulus pas avoir l'air d'adhrer.

-- Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
son portrait, et qu'elle va mme mettre le chapeau que sa vieille
Franoise, elle lui a arrang, il faut la laisser faire, monsieur.

Je me convainquis que je n'tais pas cruel de me moquer de la
sensibilit de Franoise, en me rappelant que ma mre et ma grand'mre
mes modles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mre
s'apercevant que j'avais l'air ennuy, me dit que si cette sance de
pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
l'assurai que je n'y voyais aucun inconvnient et la laissai se faire
belle, mais crus faire preuve de pntration et de force en lui disant
quelques paroles ironiques et blessantes destines  neutraliser le
plaisir qu'elle semblait trouver  tre photographie, de sorte que si
je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mre, je
russis du moins  faire disparatre de son visage cette expression
joyeuse qui aurait d me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
souvent tant que sont encore en vie les tres que nous aimons le
mieux, nous apparat comme la manifestation exasprante d'un travers
mesquin plutt que comme la forme prcieuse du bonheur que nous
voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
que cette semaine l ma grand'mre avait paru me fuir et que je
n'avais pu l'avoir un instant  moi, pas plus le jour que le soir.
Quand je rentrais dans l'aprs-midi pour tre un peu seul avec elle,
on me disait qu'elle n'tait pas l; ou bien elle s'enfermait avec
Franoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'tait pas permis de
troubler. Et quand ayant pass la soire dehors avec Saint-Loup je
songeais pendant le trajet du retour au moment o j'allais pouvoir
retrouver et embrasser ma grand'mre, j'avais beau attendre qu'elle
frappt contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
lui en voulant un peu de ce qu'elle me privt, avec une indiffrence
si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compt,
je restais encore, le c[oe]ur palpitant comme dans mon enfance,  couter
le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

...

Ce jour-l, comme les prcdents, Saint-Loup avait t oblig d'aller
 Doncires o en attendant qu'il y rentrt d'une manire dfinitive,
on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu' la fin de
l'aprs-midi. Je regrettais qu'il ne ft pas  Balbec. J'avais vu
descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
m'avaient paru ravissantes. J'tais dans une de ces priodes de la
jeunesse, dpourvues d'un amour particulier, vacantes, o partout --
comme un amoureux, la femme dont il est pris -- on dsire, on
cherche, on voit la beaut. Qu'un seul trait rel -- le peu qu'on
distingue d'une femme vue de loin, ou de dos -- nous permette de
projeter la Beaut devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
notre c[oe]ur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours  demi
persuads que c'tait elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'tais tent de surfaire les
plaisirs les plus simples  cause des difficults mmes qu'il y avait
pour moi  les atteindre. Des femmes lgantes, je croyais en
apercevoir partout, parce que j'tais trop fatigu si c'tait sur la
plage, trop timide si c'tait au Casino ou dans une ptisserie, pour
les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientt mourir,
j'aurais aim savoir comment taient faites de prs, en ralit, les
plus jolies jeunes filles que la vie pt offrir, quand mme c'et t
un autre que moi, ou mme personne, qui dt profiter de cette offre
(je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un dsir de
possession  l'origine de ma curiosit). J'aurais os entrer dans la
salle de bal, si Saint-Loup avait t avec moi. Seul, je restai
simplement devant le Grand-Htel  attendre le moment d'aller
retrouver ma grand'mre, quand, presque encore  l'extrmit de la
digue o elles faisaient mouvoir une tache singulire, je vis
s'avancer cinq ou six fillettes, aussi diffrentes, par l'aspect et
par les faons, de toutes les personnes auxquelles on tait accoutum
 Balbec, qu'aurait pu l'tre, dbarque on ne sait d'o, une bande de
mouettes qui excute  pas compts sur la plage, -- les retardataires
rattrapant les autres en voletant, -- une promenade dont le but semble
aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
clairement dtermin pour leur esprit d'oiseaux.

Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
deux autres tenaient des clubs de golf; et leur accoutrement
tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
sans adopter pour cela une tenue spciale.

C'tait l'heure o dames et messieurs venaient tous les jours faire
leur tour de digue, exposs aux feux impitoyables du face--main que
fixait sur eux, comme s'ils eussent t porteurs de quelque tare
qu'elle tenait  inspecter dans ses moindres dtails, la femme du
premier prsident, firement assise devant le kiosque de musique, au
milieu de cette range de chaises redoute o eux-mmes tout 
l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
juger  leur tour ceux qui dfileraient devant eux. Tous ces gens qui
longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait t le
pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du mme
coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
paules, compenser par un mouvement balanc du ct oppos le
mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre ct, et congestionner
leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant  la drobe pour
ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient  leurs
cts ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
s'accrochaient  elles, parce qu'ils avaient t rciproquement de
leur part l'objet de la mme attention secrte, cache sous le mme
ddain apparent; l'amour -- par consquent la crainte -- de la foule
tant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
cherchent  plaire aux autres ou  les tonner, soit  leur montrer
qu'ils les mprisent. Chez le solitaire, la claustration mme absolue
et durant jusqu' la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
drgl de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
des passants, du cocher arrt, il prfre n'tre jamais vu d'eux, et
pour cela renoncer  toute activit qui rendrait ncessaire de sortir.

Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pense,
mais en trahissaient alors la mobilit par une saccade de gestes, une
divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperues, avec
la matrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
propre corps et un mpris sincre du reste de l'humanit, venaient
droit devant elles, sans hsitation ni raideur, excutant exactement
les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indpendance de
chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
de leur corps gardant cette immobilit si remarquable chez les bonnes
valseuses. Elles n'taient plus loin de moi. Quoique chacune ft d'un
type absolument diffrent des autres, elles avaient toutes de la
beaut; mais,  vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualis
aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'taient connues,
l'une que par une paire d'yeux durs, buts et rieurs; une autre que
par des joues o le rose avait cette teinte cuivre qui voque l'ide
de granium; et mme ces traits je n'avais encore indissolublement
attach aucun d'entre eux  l'une des jeunes filles plutt qu'
l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se droulait cet ensemble
merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus diffrents,
que toutes les gammes de couleurs y taient rapproches, mais qui
tait confus comme une musique o je n'aurais pas su isoler et
reconnatre au moment de leur passage les phrases, distingues mais
oublies aussitt aprs), je voyais merger un ovale blanc, des yeux
noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'tait les mmes qui
m'avaient dj apport du charme tout  l'heure, je ne pouvais pas les
rapporter  telle jeune fille que j'eusse spare des autres et
reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des dmarcations que
j'tablirais bientt entre elles, propageait  travers leur groupe un
flottement harmonieux, la translation continue d'une beaut fluide,
collective et mobile.

Ce n'tait peut-tre pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour runir
ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-tre ces filles
(dont l'attitude suffisait  rvler la nature hardie, frivole et
dure), extrmement sensibles  tout ridicule et  toute laideur,
incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
s'taient-elles naturellement trouves, parmi les camarades de leur
ge, prouver de la rpulsion pour toutes celles chez qui des
dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidit,
de la gne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler un
genre antipathique, et les avaient-elles tenues  l'cart; tandis
qu'elles s'taient lies au contraire avec d'autres vers qui les
attiraient un certain mlange de grce, de souplesse et d'lgance
physique, seule forme sous laquelle elles pussent se reprsenter la
franchise d'un caractre sduisant et la promesse de bonnes heures 
passer ensemble. Peut-tre aussi la classe  laquelle elles
appartenaient et que je n'aurais pu prciser, tait-elle  ce point de
son volution o, soit grce  l'enrichissement et au loisir, soit
grce aux habitudes nouvelles de sport, rpandues mme dans certains
milieux populaires, et d'une culture physique  laquelle ne s'est pas
encore ajoute celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
coles de sculpture harmonieuses et fcondes qui ne recherchent pas
encore l'expression tourmente -- produit naturellement, et en
abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
visages sains et reposs, avec un air d'agilit et de ruse. Et
n'taient-ce pas de nobles et calmes modles de beaut humaine que je
voyais l, devant la mer, comme des statues exposes au soleil sur un
rivage de la Grce?

Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
digue comme une lumineuse comte, elles eussent jug que la foule
environnante tait compose d'tres d'une autre race et dont la
souffrance mme n'et pu veiller en elles un sentiment de solidarit,
elles ne paraissaient pas la voir, foraient les personnes arrtes 
s'carter ainsi que sur le passage d'une machine qui et t lche et
dont il ne fallait pas attendre qu'elle vitt les pitons, et se
contentaient tout au plus si quelque vieux monsieur dont elles
n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
s'tait enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, prcipits ou
risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient 
l'gard de ce qui n'tait pas de leur groupe aucune affectation de
mpris, leur mpris sincre suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
obstacle sans s'amuser  le franchir en prenant leur lan ou  pieds
joints, parce qu'elles taient toutes remplies, exubrantes, de cette
jeunesse qu'on a si grand besoin de dpenser mme quand on est triste
ou souffrant, obissant plus aux ncessits de l'ge qu' l'humeur de
la journe, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant, sa
marche lente -- comme Chopin la phrase la plus mlancolique -- de
gracieux dtours o le caprice se mle  la virtuosit. La femme d'un
vieux banquier, aprs avoir hsit pour son mari entre diverses
expositions, l'avait assis, sur un pliant, face  la digue, abrit du
vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
install, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
del de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
renouvelait assez frquemment pour que le vieil poux  qui elle
prodiguait  la fois et dissimulait ses soins et l'impression qu'il
tait encore en tat de vivre comme tout le monde et n'avait nul
besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hsitation
l'ane de la petite bande se mit  courir: elle sauta par-dessus le
vieillard pouvant, dont la casquette marine fut effleure par les
pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimrent pour cet acte
une admiration et une gaiet o je crus discerner un peu de timidit,
d'une timidit honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
autres. C'pauvre vieux, i m'fait d'la peine, il a l'air  moiti
crev, dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
accent  demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
s'arrtrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrter la
circulation des passants, en un conciliabule, un agrgat de forme
irrgulire, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

Maintenant, leurs traits charmants n'taient plus indistincts et
mls. Je les avais rpartis et agglomrs ( dfaut du nom de
chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait saut par
dessus le vieux banquier; de la petite qui dtachait sur l'horizon de
la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
au visage blanc comme un [oe]uf dans lequel un petit nez faisait un arc de
cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains trs
jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une plerine (qui
lui donnait un aspect si pauvre et dmentait tellement sa tournure
lgante que l'explication qui se prsentait  l'esprit tait que
cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaant
leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
l'lgance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur ft
absolument gal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
que de petites gens eussent juge trop modeste); d'une fille aux yeux
brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un polo noir,
enfonc sur sa tte, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
de hanches si dgingand, un air et employant des termes d'argot si
voyous et cris si fort, quand je passai auprs d'elle (parmi lesquels
je distinguai cependant la phrase fcheuse de vivre sa vie)
qu'abandonnant l'hypothse que la plerine de sa camarade m'avait fait
chafauder, je conclus plutt que toutes ces filles appartenaient  la
population qui frquente les vlodromes, et devaient tre les trs
jeunes matresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu tre
vertueuses. A premire vue -- dans la manire dont elles se
regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
mates, -- j'avais compris qu'elles ne l'taient pas. D'ailleurs, ma
grand-mre avait toujours veill sur moi avec une dlicatesse trop
timore pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
de respect  la vieillesse, fussent tout d'un coup arrtes par des
scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
par dessus un octognaire.

Individualises maintenant, pourtant la rplique que se donnaient les
uns aux autres leurs regards anims de suffisance et d'esprit de
camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
tantt l'intrt, tantt l'insolente indiffrence dont brillentt
chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
cette conscience aussi de se connatre entre elles assez intimement
pour se promener toujours ensemble, en faisant bande  part,
mettaient entre leurs corps indpendants et spars, tandis qu'ils
s'avanaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
une mme ombre chaude, une mme atmosphre, faisant d'eux un tout
aussi homogne en ses parties qu'il tait diffrent de la foule au
milieu de laquelle se droulait lentement leur cortge.

Un instant, tandis que je passais  ct de la brune aux grosses joues
qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
rieurs, dirigs du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
cette petite tribu, inaccessible inconnu o l'ide de ce que j'tais
ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupe 
ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffe d'un polo qui
descendait trs bas sur son front, m'avait-elle vu au moment o le
rayon noir man de ses yeux m'avait rencontr. Si elle m'avait vu,
qu'avais-je pu lui reprsenter? Du sein de quel univers me
distinguait-elle? Il m'et t aussi difficile de le dire que, lorsque
certaines particularits nous apparaissent grce au tlescope, dans un
astre voisin, il est malais de conclure d'elles que des humains y
habitent, qu'ils nous voient, et quelles ides cette vue a pu veiller
en eux.

Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connatre et
d'unir  nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
rflchissant n'est pas d uniquement  sa composition matrielle; que
ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des ides que cet tre
se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connat -- pelouses
des hippodromes, sable des chemins o, pdalant  travers champs et
bois, m'et entran cette petite pri, plus sduisante pour moi que
celle du paradis persan, -- les ombres aussi de la maison o elle va
rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a forms pour elle; et
surtout que c'est elle, avec ses dsirs, ses sympathies, ses
rpulsions, son obscure et incessante volont. Je savais que je ne
possderais pas cette jeune cycliste si je ne possdais aussi ce qu'il
y avait dans ses yeux. Et c'tait par consquent toute sa vie qui
m'inspirait du dsir; dsir douloureux, parce que je le sentais
irralisable, mais enivrant, parce que ce qui avait t jusque-l ma
vie ayant brusquement cess d'tre ma vie totale, n'tant plus qu'une
petite partie de l'espace tendu devant moi que je brlais de couvrir,
et qui tait fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
prolongement, cette multiplication possible de soi-mme, qui est le
bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y et entre nous aucune habitude --
comme aucune ide -- communes, devait me rendre plus difficile de me
lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-tre aussi c'tait grce
 ces diffrences,  la conscience qu'il n'entrait pas dans la
composition de la nature et des actions de ces filles, un seul lment
que je connusse ou possdasse, que venait en moi de succder  la
satit, la soif, -- pareille  celle dont brle une terre altre, --
d'une vie que mon me, parce qu'elle n'en avait jamais reu jusqu'ici
une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement,  longs traits,
dans une plus parfaite imbibition.

J'avais tant regard cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
s'en apercevoir et dit  la plus grande un mot que je n'entendis pas
mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'tait pas celle
qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle tait brune, et que
(depuis le jour o dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
Gilberte), une jeune fille rousse  la peau dore tait reste pour
moi l'idal inaccessible. Mais Gilberte elle-mme ne l'avais-je pas
aime surtout parce qu'elle m'tait apparue nimbe par cette aurole
d'tre l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathdrales.
Et de la mme faon ne pouvais-je me rjouir d'avoir vu cette brune me
regarder (ce qui me faisait esprer qu'il me serait plus facile
d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me prsenterait aux
autres,  l'impitoyable qui avait saut par-dessus le vieillard,  la
cruelle qui avait dit: Il me fait de la peine, ce pauvre vieux; 
toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
d'tre l'insparable compagne. Et cependant, la supposition que je
pourrais un jour tre l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpntrer entre leurs
parcelles ineffables l'ide de mon existence, quelque amiti pour ma
personne, moi-mme je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
la thorie qu'elles droulaient le long de la mer -- cette supposition
me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble, que
si devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
cortge, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aim
d'elles, entre les divines processionnaires.

Le bonheur de connatre ces jeunes filles tait-il donc irralisable?
Certes ce n'et pas t le premier de ce genre auquel j'eusse renonc.
Je n'avais qu' me rappeler, tant d'inconnues que, mme  Balbec, la
voiture s'loignant  toute vitesse m'avait fait  jamais abandonner.
Et mme le plaisir que me donnait la petite bande noble comme si elle
tait compose de vierges hellniques, venait de ce qu'elle avait
quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacit
des tres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent  dmarrer
de la vie habituelle o les femmes que nous frquentons finissent par
dvoiler leurs tares, nous met dans cet tat de poursuite o rien
n'arrte plus l'imagination. Or dpouiller d'elle nos plaisirs, c'est
les rduire  eux-mmes,  rien. Offertes chez une de ces
entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne mprisais pas
retires de l'lment qui leur donnait tant de nuances et de vague,
ces jeunes filles m'eussent moins enchant. Il faut que l'imagination,
veille par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, cre un but
qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'ide de
pntrer dans une vie, nous empche de reconnatre ce plaisir,
d'prouver son got vritable, de le restreindre  sa porte.

Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
premire fois servi sur une table ne paratrait pas valoir les mille
ruses et dtours ncessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
pendant les aprs-midi de pche, le remous  la surface duquel
viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
faire, le poli d'une chair, l'indcision d'une forme, dans la fluidit
d'un transparent et mobile azur.

Ces jeunes filles bnficiaient aussi de ce changement des proportions
sociales caractristiques de la vie des bains de mer. Tous les
avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
agrandissent, se trouvent l devenus invisibles, en fait supprims; en
revanche les tres  qui on suppose indment de tels avantages, ne
s'avancent qu'amplifis d'une tendue postiche. Elle rendait plus ais
que des inconnues et ce jour-l ces jeunes filles, prissent  mes yeux
une importance norme, et impossible de leur faire connatre celle que
je pouvais avoir.

Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'tre
qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
toujours troubl, cette fuite tait ici ramene  un mouvement
tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilit. Or, prcisment,
que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emports
dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
beaux, cela m'empchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
prs, si je me fusse arrt un instant, tels dtails, une peau grle,
un dfaut dans les ailes du nez, un regard bnet, la grimace du
sourire, une vilaine taille, eussent remplac dans le visage et dans
le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imagins; car il
avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
que de trs bonne foi j'y eusse ajout quelque ravissante paule,
quelque regard dlicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
ou l'ide prconue, ces dchiffrages rapides d'un tre qu'on voit 
la vole, nous exposant ainsi aux mmes erreurs que ces lectures trop
rapides o, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
d'identifier les autres, on met  la place du mot qui est crit, un
tout diffrent que nous fournit notre mmoire. Il ne pouvait en tre
ainsi maintenant. J'avais bien regard leurs visages; chacun d'eux je
l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
tout de mme selon deux ou trois aspects assez diffrents pour que je
pusse faire soit la rectification, soit la vrification et la preuve
des diffrentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
premire vue, et pour voir subsister en eux,  travers les expressions
successives, quelque chose d'inaltrablement matriel. Aussi, je
pouvais me dire avec certitude que, ni  Paris, ni  Balbec, dans les
hypothses les plus favorables de ce qu'auraient pu tre, mme si
j'avais pu rester  causer avec elles, les passantes qui avaient
arrt mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laiss plus de
regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donn l'ide que leur
amiti pt tre une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
paysannes, ou les demoiselles d pensionnat religieux, je n'avais rien
vu d'aussi beau, imprgn d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
prcieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles taient, du
bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si dlicieux et
en si parfait tat, que c'tait presque pour des raisons
intellectuelles que j'tais dsespr de ne pas pouvoir faire dans des
conditions uniques, ne laissant aucune place  l'erreur possible,
l'exprience de ce que nous offre de plus mystrieux la beaut qu'on
dsire et qu'on se console de ne possder jamais, en demandant du
plaisir -- comme Swann avait toujours refus de faire, avant Odette --
 des femmes qu'on n'a pas dsires, si bien qu'on meurt sans avoir
jamais su ce qu'tait cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
qu'il ne ft pas en ralit un plaisir inconnu, que de prs son
mystre se dissipt, qu'il ne ft qu'une projection, qu'un mirage du
dsir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu' la
ncessit d'une loi de la nature -- qui si elle s'appliquait  ces
jeunes filles, s'appliquerait  toutes -- et non  la dfectuosit de
l'objet. Car il tait celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'tait pas
possible de trouver runies des espces plus rares que celles de ces
jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
flot de leur haie lgre, pareille  un bosquet de roses de
Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
tient tout le trajet de l'ocan parcouru par quelque steamer, si lent
 glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige  l'autre,
qu'un papillon paresseux, attard au fond de la corolle que la coque
du navire a depuis longtemps dpasse, peut pour s'envoler en tant
sr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
parcelle azure spare encore la proue de celui-ci de la premire
ptale de la fleur vers laquelle il navigue.

Je rentrai parce que je devais aller dner  Rivebelle avec Robert et
que ma grand'mre exigeait qu'avant de partir, je m'tendisse ces
soirs-l pendant une heure sur mon lit, sieste que le mdecin de
Balbec m'ordonna bientt d'tendre  tous les autres soirs.

D'ailleurs, il n'y avait mme pas besoin pour rentrer de quitter la
digue et de pntrer dans l'htel par le hall, c'est--dire par
derrire. En vertu d'une avance comparable  celle du samedi o 
Combray on djeunait une heure plus tt, maintenant avec le plein de
l't les jours taient devenus si longs que le soleil tait encore
haut dans le ciel, comme  une heure de goter, quand on mettait le
couvert pour le dner au Grand-Htel de Balbec. Aussi les grandes
fentres vitres et  coulisses, restaient-elles ouvertes de
plain-pied avec la digue. Je n'avais qu' enjamber un mince cadre de
bois pour me trouver dans la salle  manger que je quittais aussitt
pour prendre l'ascenseur.

En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur et sans
l'ombre de dgot, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
j'tais  Balbec, mon attention comprhensive injectait et
transformait peu  peu comme une prparation d'histoire naturelle. Ses
traits m'taient devenus courants, chargs d'un sens mdiocre, mais
intelligible comme une criture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
rien  ces caractres bizarres, intolrables que son visage m'avait
prsents ce premier jour o j'avais vu devant moi un personnage
maintenant oubli, ou si je parvenais  l'voquer mconnaissable,
difficile  identifier avec la personnalit insignifiante et polie
dont il n'tait que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
timidit ni la tristesse du soir de mon arrive, je sonnai le lift qui
ne restait plus silencieux pendant que je m'levais  ct de lui dans
l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se ft dplace
le long de la colonne montante, mais me rptait:

Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer 
s'en aller, les jours baissent. Il disait cela, non que ce ft vrai,
mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
cte, il aurait voulu que nous partmes tous le plus tt possible afin
que l'htel fermt et qu'il et quelques jours  lui, avant de
rentrer dans sa nouvelle place. Rentrer et nouvelle n'taient du
reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, rentrer
tait la forme usuelle du verbe entier. La seule chose qui m'tonnt
tait qu'il condescendt  dire place, car il appartenait  ce
proltariat moderne qui dsire effacer dans le langage la trace du
rgime de la domesticit. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
que dans la situation o il allait rentrer, il aurait une plus
jolie tunique et un meilleur traitement; les mots livre et
gages lui paraissaient dsuets et inconvenants. Et comme par une
contradiction absurde, le vocabulaire a, malgr tout, chez les
patrons, survcu  la conception de l'ingalit, je comprenais
toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
m'intresst tait de savoir si ma grand'mre tait  l'htel. Or,
prvenant mes questions, le lift me disait: Cette dame vient de
sortir de chez vous. J'y tais toujours pris, je croyais que c'tait
ma grand-mre. Non, cette dame qui est je crois employe chez vous.
Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien tre aboli,
une cuisinire ne s'appelle pas une employe, je pensais un instant:
Mais il se trompe nous ne possdons ni usine, ni employs. Tout d'un
coup, je me rappelais que le nom d'employ est comme le port de la
moustache pour les garons de caf, une satisfaction d'amour-propre
donne aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir tait
Franoise (probablement en visite  la cafterie ou en train de
regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
s'apitoyant sur sa propre classe chez l'ouvrier ou chez le petit se
servant du mme singulier que Racine quand il dit: le pauvre....
Mais d'habitude, car mon zle et ma timidit du premier jour taient
loin, je ne parlais plus au lift. C'tait lui maintenant qui restait
sans recevoir de rponses dans la courte traverse dont il filait les
n[oe]uds  travers l'htel, vid comme un jouet et qui dployait autour
de nous, tage par tage, ses ramifications de couloirs dans les
profondeurs desquels la lumire se veloutait, se dgradait,
amincissait les portes de communication ou les degrs des escaliers
intrieurs qu'elle convertissait en cette ambre dore, inconsistante
et mystrieuse comme un crpuscule, o Rembrandt dcoupe tantt
l'appui d'une fentre ou la manivelle d'un puits. Et  chaque tage
une lueur d'or reflte sur le tapis annonait le coucher du soleil et
la fentre des cabinets.

Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
Balbec et qui elles pouvaient tre. Quand le dsir est ainsi orient
vers une petite tribu humaine qu'il slectionne, tout ce qui peut se
rattacher  elle devient motif d'motion, puis de rverie. J'avais
entendu une dame dire sur la digue: C'est une amie de la petite
Simonet avec l'air de prcision avantageuse de quelqu'un qui
explique: C'est le camarade insparable du petit La Rochefoucauld.
Et aussitt on avait senti sur la figure de la personne  qui on
apprenait cela une curiosit de mieux regarder la personne favorise
qui tait amie de la petite Simonet. Un privilge assurment qui ne
paraissait pas donn  tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
relative. Et il y a des petits trous pas cher o le fils d'un marchand
de meubles est prince des lgances et rgne sur une cour comme un
jeune prince de Galles. J'ai souvent cherch depuis  me rappeler
comment avait rsonn pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
incertain alors dans sa forme que j'avais mal distingue, et aussi
quant  sa signification,  la dsignation par lui de telle personne,
ou peut-tre de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
nouveaut si mouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
lettres sont  chaque seconde plus profondment graves en nous par
notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
moi,  l'gard de la petite Simonet, que quelques annes plus tard) le
premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du rveil, soit
aprs un vanouissement, mme avant la notion de l'heure qu'il est, du
lieu o nous sommes, presque avant le mot je, comme si l'tre qu'il
nomme tait plus nous que nous-mme, et si aprs quelques moments
d'inconscience, la trve qui expire avant toute autre, est celle
pendant laquelle on ne pensait pas  lui. Je ne sais pourquoi je me
dis ds le premier jour que le nom de Simonet devait tre celui d'une
des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
pourrais connatre la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
juget suprieurs  elle-mme ce qui ne devait pas tre difficile si
ce n'taient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pt avoir
une ide ddaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complte de qui vous
ddaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce ddain. Or, chaque fois que
l'image de femmes si diffrentes pntre en nous,  moins que l'oubli
ou la concurrence d'autres images ne l'limine, nous n'avons de repos
que nous n'ayons converti ces trangres en quelque chose qui soit
pareil  nous, notre me tant  cet gard doue du mme genre de
raction et d'activit que notre organisme physique, lequel ne peut
tolrer l'immixtion dans son sein d'un corps tranger sans qu'il
s'exerce aussitt  digrer et assimiler l'intrus, la petite Simonet
devait tre la plus jolie de toutes -- celle, d'ailleurs, qui, me
semblait-il, aurait pu devenir ma matresse, car elle tait la seule
qui  deux ou trois reprises dtournant  demi la tte, avait paru
prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
connaissait pas  Balbec, des Simonet. N'aimant pas  dire qu'il
ignorait quelque chose, il rpondit qu'il lui semblait avoir entendu
causer de ce nom-l. Arriv au dernier tage, je le priai de me faire
apporter les dernires listes d'trangers.

Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
m'engageai plus avant dans le couloir, car  cette heure-l le valet
de chambre de l'tage, quoiqu'il craignt les courants d'air, avait
ouvert la fentre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
ct de la colline et de la valle, mais ne les laissait jamais voir,
car ses vitres, d'un verre opaque, taient le plus souvent fermes. Je
m'arrtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dvotions  la vue que pour une fois elle dcouvrait au del de la
colline  laquelle tait adoss l'htel et qui ne contenait qu'une
maison pose  quelque distance mais  laquelle la perspective et la
lumire du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
prcieuse et un crin de velours comme  une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfvrerie et d'maux qui
servent de reliquaires et qu'on n'expose qu' de rares jours  la
vnration des fidles. Mais cet instant d'adoration avait dj trop
dur, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
mais sans la soulever  cause de l'air pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une chsse les deux battants de la croise et
drobait  mon adoration le monument rduit et la relique d'or.
J'entrai dans ma chambre. Au fur et  mesure que la saison s'avana,
changea le tableau que j'y trouvais dans la fentre. D'abord il
faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croise comme
dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
bordure rocheuse de la baie des triangles empenns d'une immobile
cume linamente avec la dlicatesse d'une plume ou d'un duvet
dessins par Pisanello, et fixs par cet mail blanc, inaltrable et
crmeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gall.

Bientt les jours diminurent et au moment o j'entrais dans la
chambre, le ciel violet semblait stigmatis par la figure raide,
gomtrique, passagre et fulgurante du soleil (pareille  la
reprsentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnire de l'horizon comme
un tableau religieux au-dessus du matre-autel, tandis que les parties
diffrentes du couchant exposes dans les glaces des bibliothques
basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
par la pense  la merveilleuse peinture dont elles taient dtaches,
semblaient comme ces scnes diffrentes que quelque matre ancien
excuta jadis pour une confrrie sur une chsse et dont on exhibe 
ct les uns des autres dans une salle de muse les volets spars que
l'imagination seule du visiteur remet  leur place sur les prdelles
du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
tait dj couch. Pareille  celle que je voyais  Combray au-dessus
du Calvaire  mes retours de promenade et quand je m'apprtais 
descendre avant le dner  la cuisine, une bande de ciel rouge
au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gele de viande,
puis bientt sur la mer dj froide et bleue comme le poisson appel
mulet, le ciel du mme rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
servir tout  l'heure  Rivebelle ravivaient le plaisir que j'allais
avoir  me mettre en habit pour partir dner. Sur la mer, tout prs du
rivage, essayaient de s'lever, les unes par-dessus les autres, 
tages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
si bien que les plus leves penchant au-dessus de la tige dforme et
jusqu'en dehors du centre de gravit de celles qui les avaient
soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraner cet
chafaudage dj  demi-hauteur du ciel et de le prcipiter dans la
mer. La vue d'un vaisseau qui s'loignait comme un voyageur de nuit me
donnait cette mme impression que j'avais eue en wagon, d'tre
affranchi des ncessits du sommeil et de la claustration dans une
chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonn dans celle o
j'tais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais t sur la
couchette d'un des bateaux que je voyais assez prs de moi et que la
nuit on s'tonnerait de voir se dplacer lentement dans l'obscurit,
comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
j'tais de tous cts entour des images de la mer.

Mais bien souvent ce n'tait, en effet, que des images; j'oubliais que
sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti  mon
arrive  Balbec; d'ailleurs, mme dans ma chambre, tout occup des
jeunes filles que j'avais vu passer, je n'tais plus dans des
dispositions assez calmes ni assez dsintresses pour que pussent se
produire en moi des impressions vraiment profondes de beaut.
L'attente du dner  Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
et ma pense, habitant  ces moments-l la surface de mon corps que
j'allais habiller pour tcher de paratre le plus plaisant possible
aux regards fminins qui me dvisageraient dans le restaurant
illumin, tait incapable de mettre de la profondeur derrire la
couleur des choses. Et si, sous ma fentre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas mont comme un jet d'eau,
comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
fuses par la file immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
sans le miracle charmant de ce phnomne naturel et local qui
rattachait  la ralit les paysages que j'avais devant les yeux,
j'aurais pu croire qu'ils n'taient qu'un choix, chaque jour
renouvel, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
o je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport ncessaire avec
lui. Une fois c'tait une exposition d'estampes japonaises:  ct de
la mince dcoupure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
n'avais jamais revu depuis ma premire bote de couleurs s'enflait
comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
attendre  sec qu'on vnt les tirer pour les mettre  flot. Et avec le
regard ddaigneux, ennuy et frivole d'un amateur ou d'une femme
parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
C'est curieux ce coucher de soleil, c'est diffrent, mais enfin j'en
ai dj vu d'aussi dlicats, d'aussi tonnants que celui-ci. J'avais
plus de plaisir les soirs o un navire absorb et fluidifi par
l'horizon tellement de la mme couleur que lui, ainsi que dans une
toile apparaissait impressionniste, qu'il semblait aussi de la mme
matire, comme si on n'et fait que dcouper son avant, et les
cordages en lesquels elle s'tait amincie et filigrane dans le bleu
vaporeux du ciel. Parfois l'ocan emplissait presque toute ma fentre,
surleve qu'elle tait par une bande de ciel borde en haut seulement
d'une ligne qui tait du mme bleu que celui de la mer, mais qu'
cause de cela je croyais tre la mer encore et ne devant sa couleur
diffrente qu' un effet d'clairage. Un autre jour la mer n'tait
peinte que dans la partie basse de la fentre dont tout le reste tait
rempli de tant de nuages pousss les uns contre les autres par bandes
horizontales, que les carreaux avaient l'air par une prmditation ou
une spcialit de l'artiste, de prsenter une tude de nuages,
cependant que les diffrentes vitrines de la bibliothque montrant des
nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
diversement colors par la lumire, paraissaient offrir comme la
rptition, chre  certains matres contemporains, d'un seul et mme
effet, pris toujours  des heures diffrentes mais qui maintenant avec
l'immobilit de l'art pouvaient tre tous vus ensemble dans une mme
pice, excuts au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
la mer uniformment gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'tait endormi
au bas de la fentre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
harmonie gris et rose dans le got de celles de Whistler, la
signature favorite du matre de Chesca. Le rose mme disparaissait, il
n'y avait plus rien  regarder. Je me mettais debout un instant et
avant de m'tendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
d'eux, je voyais de mon lit la raie de clart qui y restait encore,
s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
au haut des rideaux l'heure o d'habitude j'tais  table, car je
savais que ce jour-ci tait d'une autre sorte que les autres, plus
long comme ceux du ple que la nuit interrompt seulement quelques
minutes; je savais que de la chrysalide de ce crpuscule se prparait
 sortir, par une radieuse mtamorphose, la lumire clatante du
restaurant de Rivebelle. Je me disais: Il est temps; je m'tirais,
sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
charme  ces instants inutiles, allgs de tout fardeau matriel, o
tandis qu'en bas les autres dnaient, je n'employais les forces
accumules pendant l'inactivit de cette fin de journe qu' scher
mon corps,  passer un smoking,  attacher ma cravate,  faire tous
ces gestes que guidait dj le plaisir attendu de revoir cette femme
que j'avais remarque la dernire fois  Rivebelle, qui avait paru me
regarder, n'tait peut-tre sortie un instant de table que dans
l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais  moi tous
ces appts pour me donner entier et dispos  une vie nouvelle, libre,
sans souci, o j'appuierais mes hsitations au calme de Saint-Loup et
choisirais entre les espces de l'histoire naturelle et les
provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
inusits, aussitt commands par mon ami, auraient tent ma
gourmandise ou mon imagination.

Et tout  la fin, les jours vinrent o je ne pouvais plus rentrer de
la digue par la salle  manger, ses vitres n'taient plus ouvertes,
car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
attirs par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
glissantes de la ruche de verre.

On frappa; c'tait Aim qui avait tenu  m'apporter lui-mme les
dernires listes d'trangers.

Aim, avant de se retirer, tint  me dire que Dreyfus tait mille fois
coupable. On saura tout, me dit-il, pas cette anne, mais l'anne
prochaine: c'est un monsieur trs li dans l'tat-major qui me l'a
dit. Je lui demandais si on ne se dciderait pas  tout dcouvrir tout
de suite avant la fin de l'anne. Il a pos sa cigarette, continua
Aim en mimant la scne et en secouant la tte et l'index comme avait
fait son client voulant dire: il ne faut pas tre trop exigeant. Pas
cette anne, Aim, qu'il m'a dit en me touchant  l'paule, ce n'est
pas possible. Mais  Pques, oui! Et Aim me frappa lgrement sur
l'paule en me disant: Vous voyez je vous montre exactement comme il
a fait, soit qu'il ft flatt de cette familiarit d'un grand
personnage, soit pour que je pusse mieux apprcier en pleine
connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
d'esprer.

Ce ne fut pas sans un lger choc au c[oe]ur qu' la premire page de la
liste des trangers, j'aperus les mots: Simonet et sa famille.
J'avais en moi de vieilles rveries qui dataient de mon enfance et o
toute la tendresse qui tait dans mon c[oe]ur, mais qui prouve par lui
ne s'en distinguait pas, m'tait apporte par un tre aussi diffrent
que possible de moi. Cet tre, une fois de plus je le fabriquais en
utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
rgnait entre les jeunes corps que j'avais vus se dployer sur la
plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
ne savais pas laquelle de ces jeunes filles tait Mlle Simonet, si
aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'tais aim de
Mlle Simonet et que j'allais grce  Saint-Loup essayer de la
connatre. Malheureusement n'ayant obtenu qu' cette condition une
prolongation de cong, il tait oblig de retourner tous les jours 
Doncires; mais, pour le faire manquer  ses obligations militaires,
j'avais cru pouvoir compter, plus encore que pour son amiti pour moi,
sur cette mme curiosit de naturaliste humain que si souvent, -- mme
sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu' entendre dire
qu'il y avait une jolie caissire chez un fruitier, -- j'avais eue de
faire connaissance avec une nouvelle varit de la beaut fminine.
Or, cette curiosit, c'est  tort que j'avais espr l'exciter chez
Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle tait pour
longtemps paralyse en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
dont il tait l'amant. Et mme l'et-il lgrement ressentie qu'il
l'et rprime,  cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
sa propre fidlit pouvait dpendre celle de sa matresse. Aussi
ft-ce sans qu'il m'et promis de s'occuper activement de mes jeunes
filles que nous partmes dner  Rivebelle.

Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
dont les lumires n'taient pas encore allumes, la chaleur du jour
tombait, se dposait, comme au fond d'un vase le long des parois
duquel la gele transparente et sombre de l'air semblait si
consistante qu'un grand rosier appliqu au mur obscurci qu'il veinait
de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
d'onyx. Bientt ce ne fut qu' la nuit que nous descendions de
voiture, souvent mme que nous partions de Balbec si le temps tait
mauvais et que nous eussions retard le moment de faire atteler, dans
l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-l, c'est sans tristesse que
j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
l'abandon de mes projets, la rclusion dans une chambre, je savais
que, dans la grande salle  manger du restaurant o nous entrerions au
son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
aisment de l'obscurit et du froid en leur appliquant leurs larges
cautres d'or, et je montais gaiement  ct de Saint-Loup dans le
coup qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgr ce que je
prtendais, j'tais fait pour goter surtout les plaisirs de
l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
plus tard une esprance que dcevait chaque jour l'ennui que
j'prouvais  me mettre devant une table  commencer une tude
critique ou un roman. Aprs tout, me disais-je, peut-tre le plaisir
qu'on a eu  l'crire n'est-il pas le critrium infaillible de la
valeur d'une belle page; peut-tre n'est-il qu'un tat accessoire qui
s'y surajoute souvent, mais dont le dfaut ne peut prjuger contre
elle. Peut-tre certains chefs-d'[oe]uvre ont-ils t composs en
billant. Ma grand'mre apaisait mes doutes en me disant que je
travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
mdecin ayant trouv plus prudent de m'avertir des graves risques
auxquels pouvait m'exposer mon tat de sant, et m'ayant trac toutes
les prcautions d'hygine  suivre pour viter un accident, -- je
subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir raliser l'[oe]uvre
que je portais peut-tre en moi, j'exerais sur moi-mme depuis que
j'tais  Balbec un contrle minutieux et constant. On n'aurait pu me
faire toucher  la tasse de caf qui m'et priv du sommeil de la
nuit, ncessaire pour ne pas tre fatigu le lendemain. Mais quand
nous arrivions  Rivebelle, aussitt,  cause de l'excitation d'un
plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone diffrente o
l'exceptionnel nous fait entrer aprs avoir coup le fil, patiemment
tiss depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse --
comme s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
leves  raliser, disparaissait ce mcanisme prcis de prudente
hygine qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

-- Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-tre mieux de le garder il
ne fait pas trs chaud.

Je rpondais: Non, non, et peut-tre je ne sentais pas le froid,
mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
ncessit de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
marche guerrire joue par les tziganes, nous nous avancions entre les
ranges des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
sentant l'ardeur joyeuse imprime  notre corps, par les rythmes de
l'orchestre qui nous dcernait ses honneurs militaires et ce triomphe
immrit, nous la dissimulions sous une mine grave et glace, sous une
dmarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
caf-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
grivois, entrent en courant sur la scne avec la contenance martiale
d'un gnral vainqueur.

A partir de ce moment-l j'tais un homme nouveau, qui n'tait plus le
petit-fils de ma gran-'mre et ne se souviendrait d'elle qu'en
sortant, mais le frre momentan des garons qui allaient nous servir.

La dose de bire,  plus forte raison de champagne, qu' Balbec je
n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu' ma
conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages reprsentassent
un plaisir clairement apprciable mais aisment sacrifi, je
l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
distrait pour pouvoir le goter, et je donnais au violoniste qui
venait de jouer les deux louis que j'avais conomiss depuis un mois
en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garons
qui servaient, lchs entre les tables, fuyaient  toute vitesse,
ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait tre le but de
ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les souffls
au chocolat arrivaient  destination sans avoir t renverss, les
pommes  l'anglaise, malgr le galop qui avait d les secouer, ranges
comme au dpart autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
servants, trs grand emplum de superbes cheveux noirs, la figure
farde d'un teint qui rappelait davantage certaines espces d'oiseaux
rares que l'espce humaine et qui, courant sans trve et, et-on dit,
sans but, d'un bout  l'autre de la salle, faisait penser  quelqu'un
de ces aras qui remplissent les grandes volires des jardins
zoologiques de leur ardent coloris et de leur incomprhensible
agitation. Bientt le spectacle s'ordonna,  mes yeux du moins, d'une
faon plus noble et plus calme. Toute cette activit vertigineuse se
fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
l'assemble innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
plantes, telles que celles-ci sont figures dans les tableaux
allgoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
irrsistible s'exerait entre ces astres divers et  chaque table les
dneurs n'avaient d'yeux que pour les tables o ils n'taient pas,
exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant russi 
amener un crivain clbre, s'vertuait  tirer de lui, grce aux
vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
s'merveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empchait pas
l'incessante rvolution des servants innombrables, lesquels parce
qu'au lieu d'tre assis, comme les dneurs, taient debout voluaient
dans une zone suprieure. Sans doute l'un courait porter des
hors-d'[oe]uvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgr ces
raisons particulires, leur course perptuelle entre les tables rondes
finissait par dgager la loi de sa circulation vertigineuse et rgle.
Assises derrire un massif de fleurs, deux horribles caissires,
occupes  des calculs sans fin semblaient deux magiciennes occupes 
prvoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
pouvaient parfois se produire dans cette vote cleste conue selon la
science du moyen ge.

Et je plaignais un peu tous les dneurs parce que je sentais que pour
eux les tables rondes n'taient pas des plantes et qu'ils n'avaient
pas pratiqu dans les choses un sectionnement qui nous dbarrasse de
leur apparence coutumire et nous permet d'apercevoir des analogies.
Ils pensaient qu'ils dnaient avec telle ou telle personne, que le
repas coterait  peu prs tant et qu'ils recommenceraient le
lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au droulement
d'un cortge de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas  ce
moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
que leur donnaient en passant les matres d'htel, fixaient
mlancoliquement leurs yeux sur un rve lointain et n'taient consols
que si quelque client de l'htel de Balbec o ils avaient jadis t
employs, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
personnellement d'emporter le champagne qui n'tait pas buvable, ce
qui les remplissait d'orgueil.

J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du
bien-tre indpendant des objets extrieurs qui peuvent en donner et
que le moindre dplacement que j'occasionnais  mon corps,  mon
attention, suffisait  me faire prouver, comme  un [oe]il ferm une
lgre compression donne la sensation de la couleur. J'avais dj bu
beaucoup de porto, et si je demandais  en prendre encore, c'tait
moins en vue du bien-tre que les verres nouveaux m'apporteraient que
par l'effet du bien-tre produit par les verres prcdents. Je
laissais la musique conduire elle-mme mon plaisir sur chaque note o,
docilement, il venait alors se poser. Si, pareil  ces industries
chimiques grce auxquelles sont dbits en grandes quantits, des
corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une faon
accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle runissait
en un mme moment, plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient
des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des
voyages ne m'en et fait rencontrer en une anne, d'autre part, cette
musique que nous entendions -- arrangements de valses, d'oprettes
allemandes, de chansons de cafs-concerts, toutes nouvelles pour moi
-- tait elle-mme comme un lieu de plaisir arien superpos  l'autre
et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une une
femme, ne rservait pas comme elle et fait, pour quelque privilgi,
le secret de volupt qu'il reclait: il me le proposait, me reluquait,
venait  moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me
caressait, comme si j'tais devenu tout d'un coup plus sduisant, plus
puissant ou plus riche; je leur trouvais bien,  ces airs, quelque
chose de cruel; c'est que tout sentiment dsintress de la beaut,
tout reflet de l'intelligence leur tait inconnu; pour eux le plaisir
physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus
dpourvu d'issues pour le malheureux jaloux  qui ils prsentent ce
plaisir, ce plaisir que la femme aime gote avec un autre -- comme la
seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.
Mais tandis que je rptais  mi-voix les notes de cet air, et lui
rendais son baiser, la volupt  lui spciale qu'il me faisait
prouver me devint si chre, que j'aurais quitt mes parents pour
suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans
l'invisible, en lignes tour  tour pleines de langeur et de vivacit.
Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur
 l'tre auquel il s'ajoute, car il n'est peru que de lui seul, et
quoique, chaque fois que dans notre vie, nous avons dplu  une femme
qui nous a aperu elle ignort si  ce moment-l nous possdions ou
non cette flicit intrieure et subjective qui, par consquent, n'et
rien chang au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus
puissant, presque irrsistible. Il me semblait que mon amour n'tait
plus quelque chose de dplaisant et dont on pouvait sourire mais avait
prcisment la beaut touchante, la sduction de cette musique,
semblable elle-mme  un milieu sympathique o celle que j'aimais et
moi nous nous serions rencontrs, soudain devenus intimes.

Le restaurant n'tait pas frquent seulement par des demi-mondaines,
mais aussi par des gens du monde le plus lgant, qui y venaient
goter vers cinq heures ou y donnaient de grands dners. Les goters
avaient lieu dans une longue galerie vitre, troite, en forme de
couloir qui, allant du vestibule  la salle  manger, longeait sur un
ct le jardin, duquel elle n'tait spare, sauf en exceptant
quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou
l. Il en rsultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
soleil brusques, intermittents, un clairage blouissant, empchant
presque de distinguer les goteuses, ce qui faisait que, quand elles
taient l, empiles deux tables par deux tables dans toute la
longueur de l'troit goulot, comme elles chtoyaient  tous les
mouvements qu'elles faisaient pour boire leur th ou se saluer entre
elles, on aurait dit un rservoir, une nasse o le pcheur a entass
les clatants poissons qu'il a pris, lesquels  moiti hors de l'eau
et baigns de rayons miroitent aux regards en leur clat changeant.

Quelques heures plus tard, pendant le dner qui lui, tait
naturellement servi dans la salle  manger, on allumait les lumires,
bien qu'il ft encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
dans le jardin,  ct de pavillons clairs par le crpuscule et qui
semblaient les ples spectres du soir, des charmilles dont la glauque
verdure tait traverse par les derniers rayons et qui de la pice
claire par les lampes o on dnait, apparaissaient au del du
vitrage -- non plus comme on aurait dit des dames qui gotaient  la
fin de l'aprs-midi, le long du couloir bleutre et or, dans un filet
tincelant et humide -- mais comme les vgtations d'un ple et vert
aquarium gant  la lumire surnaturelle. On se levait de table; et si
les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps  regarder,
 reconnatre,  se faire nommer les convives du dner voisin, avaient
t retenus dans une cohsion parfaite autour de leur propre table, la
force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphytrion
d'un soir perdait de sa puissance, au moment o pour prendre le caf
ils se rendaient dans ce mme couloir qui avait servi aux goters; il
arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dner en marche
abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop
fortement l'attraction du dner rival se dtachaient un instant du
leur, o ils taient remplacs par des messieurs ou des dames qui
taient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: Il faut
que je me sauve retrouver M. X... dont je suis ce soir l'invit. Et
pendant un instant on aurait dit de deux bouquets spars qui auraient
interchang quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-mme se
vidait. Souvent, comme il faisait mme aprs dner encore un peu jour,
on n'allumait pas ce long corridor, et ctoy par les arbres qui se
penchaient au dehors de l'autre ct du vitrage, il avait l'air d'une
alle dans un jardin bois et tnbreux. Parfois dans l'ombre une
dneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de
Luxembourg. Je me dcouvris sans m'arrter. Elle me reconnut, inclina
la tte en souriant; trs au-dessus de ce salut, manant de ce
mouvement mme, s'levrent mlodieusement quelques paroles  mon
adresse, qui devaient tre un bonsoir un peu long, non pour que je
m'arrtasse, mais seulement pour complter le salut, pour en faire un
salut parl. Mais les paroles restrent si indistinctes et le son que
seul je perus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que
ce fut comme si dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se
ft mis  chanter. Si par hasard pour finir la soire avec telle bande
d'amis  lui que nous avions rencontre, Saint-Loup dcidait de nous
rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me
mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller 
toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je
passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir
moi-mme  ma sensibilit -- en faisant machine en arrire et en
sortant de la passivit o j'tais pris comme dans un engrenage, --
ces modifications que depuis mon arrive  Rivebelle je recevais des
autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans
ces sentiers o il n'y avait de place que pour une seule et o il
faisait nuit noire, l'instabilit du sol souvent boul de la falaise,
la proximit de son versant  pic sur la mer, rien de tout cela ne
trouvait en moi le petit effort qui et t ncessaire pour amener la
reprsentation et la crainte du danger jusqu' ma raison. C'est que
pas plus que ce n'est le dsir de devenir clbre, mais l'habitude
d'tre laborieux qui nous permet de produire une [oe]uvre, ce n'est
l'allgresse du moment prsent, mais les sages rflexions du pass,
qui nous aident  prserver le futur. Or, si dj en arrivant 
Rivebelle, j'avais jet loin de moi ces bquilles du raisonnement, du
contrle de soi-mme qui aident notre infirmit  suivre le droit
chemin, et me trouvais en proie  une sorte d'ataxie morale, l'alcool,
en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donn aux minutes
actuelles, une qualit, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de
me rendre plus apte ni mme plus rsolu  les dfendre; car en me les
faisant prfrer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
isolait; j'tais enferm dans le prsent comme les hros, comme les
ivrognes; momentanment clips, mon pass ne projetait plus devant
moi cette ombre de lui-mme que nous appelons notre avenir; plaant le
but de ma vie, non plus dans la ralisation des rves de ce pass,
mais dans la flicit de la minute prsente, je ne voyais pas plus
loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'tait
qu'apparente, c'est au moment o j'prouvais un plaisir exceptionnel,
o je sentais que ma vie pouvait tre heureuse, o elle aurait d
avoir  mes yeux plus de prix, c'est  ce moment que, dlivr des
soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-l, je la livrais sans
hsitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,
que concentrer dans une soire l'incurie qui pour les autres hommes
est dilue dans leur existence entire o journellement ils affrontent
sans ncessit le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en
aroplane ou en automobile quand les attend  la maison l'tre que
leur mort briserait ou quand est encore li  la fragilit de leur
cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
leur vie. Et de mme dans le restaurant de Rivebelle, les soirs o
nous y restions, si quelqu'un tait venu dans l'intention de me tuer,
comme je ne voyais plus que dans un lointain sans ralit ma
grand-mre, ma vie  venir, mes livres  composer, comme j'adhrais
tout entier  l'odeur de la femme qui tait  la table voisine,  la
politesse des matres d'htel, au contour de la valse qu'on jouait,
que j'tais coll  la sensation prsente, n'ayant pas plus
d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en tre spar, je
serais mort contre elle, je me serais laiss massacrer sans offrir de
dfense, sans bouger, abeille engourdie par la fume du tabac, qui n'a
plus le souci de prserver sa ruche.

Je dois du reste dire que cette insignifiance o tombaient les choses
les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation
finissait par comprendre mme Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise
de les connatre me semblait maintenant facile mais indiffrente, car
ma sensation prsente seule, grce  son extraordinaire puissance, 
la joie que provoquaient ses moindres modifications et mme sa simple
continuit, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,
travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
flocon d'cume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,
n'existait plus que relativement  cette puissance intrieure:
l'ivresse ralise pour quelques heures l'idalisme subjectif, le
phnomnisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en
fonction de notre sublime nous-mme. Ce n'est pas, du reste, qu'un
amour vritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un
semblable tat. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu
nouveau, que des pressions inconnues ont chang les dimensions de ce
sentiment que nous ne pouvons pas le considrer pareillement. Ce mme
amour, nous le retrouvons bien, mais dplac, ne pesant plus sur nous,
satisfait de la sensation que lui accorde le prsent et qui nous
suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.
Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les
change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient
plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des
bulles de savon reprendront le lendemain leur densit; il faudra
essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
rien. Chose plus grave encore, cette mathmatique du lendemain, la
mme que celle d'hier et avec les problmes de laquelle nous nous
retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous rgit
mme pendant ces heures-l, sauf pour nous-mme. S'il se trouve prs
de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la
veille --  savoir que nous arrivions  lui plaire, -- nous semble
maintenant un million de fois plus aise sans l'tre devenue en rien,
car ce n'est qu' nos propres yeux,  nos propres yeux intrieurs que
nous avons chang. Et elle est aussi mcontente  l'instant mme que
nous nous soyons permis une familiarit que nous le serons le
lendemain d'avoir donn cent francs au chasseur et, pour la mme
raison, qui pour nous a t seulement retarde: l'absence d'ivresse.

Je ne connaissais aucune des femmes qui taient  Rivebelle, et qui
parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font
partie du miroir, me paraissaient mille fois plus dsirables que la de
moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, 
l'air triste, sous son chapeau de paille piqu de fleurs des champs me
regarda un instant d'un air rveur et me parut agrable. Puis ce fut
le tour d'une autre, puis d'une troisime; enfin d'une brune au teint
clatant. Presque toutes taient connues,  dfaut de moi, par
Saint-Loup.

Avant qu'il et fait la connaissance de sa matresse actuelle, il
avait en effet tellement vcu dans le monde restreint de la noce, que
de toutes les femmes qui dnaient ces soirs-l  Rivebelle et dont
beaucoup s'y trouvaient par hasard, tant venues au bord de la mer,
certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tcher d'en trouver
un, il n'y en avait gure qu'il ne connt pour avoir pass -- lui-mme
ou tel de ses amis -- au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
pas si elles taient avec un homme, et elles tout en le regardant plus
qu'un autre parce que l'indiffrence qu'on lui savait pour toute femme
qui n'tait pas son actrice, lui donnait aux yeux de celles-ci un
prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connatre. Et
l'une chuchotait: C'est le petit Saint-Loup. Il parat qu'il aime
toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garon! Moi je le
trouve patant; et quel chic! Il y a tout de mme des femmes qui ont
une sacre veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand
j'tais avec d'Orlans. C'tait les deux insparables. Il en faisait
une noce  ce moment-l! Mais ce n'est plus a; il ne lui fait pas de
queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande
qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de mme une
fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches 
l'amricaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrire ne
voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on
se jetterait au feu pour un homme comme a. Tiens, tais-toi, il m'a
reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu' lui parler
de moi. Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.
J'aurais voulu qu'il me prsentt  ces femmes, pouvoir leur demander
un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent mme si je n'avais pas pu
l'accepter. Car sans cela leur visage resterait ternellement dpourvu
dans ma mmoire, de cette partie de lui-mme, -- et comme si elle
tait cache par un voile -- qui varie avec toutes les femmes, que
nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,
et qui apparat seulement dans le regard qui s'adresse  nous et qui
acquiesce  notre dsir et nous promet qu'il sera satisfait. Et
pourtant mme aussi rduit, leur visage tait pour moi bien plus que
celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
comme le leur, plat, sans dessous, compos d'une pice unique et sans
paisseur. Sans doute il n'tait pas pour moi ce qu'il devait tre
pour Saint-Loup qui par la mmoire sous l'indiffrence, pour lui
transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le
connatre ou sous la banalit du mme salut que l'on et adress aussi
bien  tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux dfaits,
une bouche pme et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme
ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revtent
d'une toile dcente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que
rien de mon tre n'avait pntr en telle ou telle de ces femmes et
n'y serait emport dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant
sa vie, ces visages restaient ferms. Mais c'tait dj assez de
savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je
ne leur aurais pas trouv s'ils n'avaient t que de belles mdailles,
au lieu de mdaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
d'amour. Quand  Robert, tenant  peine en place, quand il tait
assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidit d'agir en
homme de guerre,  le bien regarder, je me rendais compte combien
l'ossature nergique de son visage triangulaire devait tre la mme
que celle de ses anctres, plus faite pour un ardent archer que pour
un lettr dlicat. Sous la peau fine, la construction hardie,
l'architecture fodale apparaissaient. Sa tte faisait penser  ces
tours d'antiques donjons dont les crneaux inutiliss restent
visibles, mais qu'on a amnages intrieurement en bibliothque.

En rentrant  Balbec, de telle de ces inconnues  qui il m'avait
prsent je me redisais sans m'arrter une seconde et pourtant sans
presque m'en apercevoir: Quelle femme dlicieuse! comme on chante un
refrain. Certes, ces paroles taient plutt dictes par les
dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas
moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y et
encore des bijoutiers d'ouverts  cette heure-l, j'eusse achet une
bague  l'inconnue. Quand les heures de notre vie se droulent ainsi
que sur des plans trop diffrents, on se trouve donner trop de soi
pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
intrt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille
et on veut y faire honneur.

Comme ces soirs-l je rentrais plus tard, je retrouvais avec plaisir
dans ma chambre qui n'tait plus hostile le lit o le jour de mon
arrive, j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
et o maintenant mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte
que successivement mes cuisses, mes hanches, mes paules tchaient
d'adhrer en tous leurs points aux draps qui enveloppaient le matelas,
comme si ma fatigue, pareille  un sculpteur, avait voulu prendre un
moulage total d'un corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je
sentais approcher le matin; le calme, la bonne sant n'taient plus en
moi. Dans ma dtresse, il me semblait que jamais je ne les
retrouverais plus. Il m'et fallu dormir longtemps pour les rejoindre.
Or, me fuss-je assoupi, que de toutes faons je serais rveill deux
heures aprs par le concert symphonique. Tout  coup je m'endormais,
je tombais dans ce sommeil lourd o se dvoilent pour nous le retour 
la jeunesse, la reprise des annes passes, des sentiments perdus, la
dsincarnation, la transmigration des mes, l'vocation des morts, les
illusions de la folie, la rgression vers les rgnes les plus
lmentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des
animaux en rve, mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
nous-mme un animal priv de cette raison qui projette sur les choses
une clart de certitude; nous n'y offrons au contraire, au spectacle
de la vie, qu'une vision douteuse et  chaque minute anantie pour
l'oubli, la ralit prcdente s'vanouissant devant celle qui lui
succde comme une projection de lanterne magique devant la suivante
quand on a chang le verre), tous ces mystres que nous croyons ne pas
connatre et auxquels nous sommes en ralit initis presque toutes
les nuits ainsi qu' l'autre grand mystre de l'anantissement et de
la rsurrection. Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du
dner de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones
assombries de mon pass faisait de moi un tre dont le suprme bonheur
et t de rencontrer Legrandin avec lequel je venais de causer en
rve.

Puis, mme ma propre vie m'tait entirement cache par un dcor
nouveau, comme celui plant tout au bord du plateau et devant lequel
pendant que, derrire, on procde aux changements de tableaux, des
acteurs donnent un divertissement. Celui o je tenais alors mon rle,
tait dans le got des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
pass ni de moi-mme,  cause de cet extrme rapprochement d'un dcor
interpos; je n'tais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
subissais des chtiments varis pour une faute que je n'apercevais pas
mais qui tait d'avoir bu trop de porto. Tout  coup je m'veillais,
je m'apercevais qu' la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas
entendu le concert symphonique. C'tait dj l'aprs-midi; je m'en
assurais  ma montre, aprs quelques efforts pour me redresser,
efforts infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur
l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme
les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
convalescence; du reste avant mme d'avoir regard l'heure j'tais
certain que midi tait pass. Hier soir, je n'tais plus qu'un tre
vid, sans poids (et comme il faut avoir t couch pour tre capable
de s'asseoir et avoir dormi pour l'tre de se taire), je ne pouvais
cesser de remuer ni de parler, je n'avais plus de consistance, de
centre de gravit, j'tais lanc, il me semblait que j'aurais pu
continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes
yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il
avait mesur le temps non pas sur un cadran superficiellement figur,
mais par la pese progressive de toutes mes forces refaites que comme
une puissante horloge il avait cran par cran, laiss descendre de mon
cerveau dans le reste de mon corps o elles entassaient maintenant
jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de leurs
provisions. S'il est vrai que la mer ait t autrefois notre milieu
vital o il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il
en est de mme de l'oubli, du nant mental; on semble alors absent du
temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont ranges
pendant ce temps-l sans tre dpenses le mesurent par leur quantit
aussi exactement que les poids de l'horloge o les croulants
monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus aisment d'un
tel sommeil que de la veille prolonge, tant toutes choses tendent 
durer et s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
longtemps est un narcotique plus puissant encore, aprs lequel on a
bien de la peine  se rveiller. Pareil  un matelot qui voit bien le
quai o amarrer sa barque, secoue cependant encore par les flots,
j'avais bien l'ide de regarder l'heure et de me lever, mais mon corps
tait  tout instant rejet dans le sommeil; l'atterrissage tait
difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et
confronter son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matriaux
dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
fois sur mon oreiller.

Enfin je voyais clairement: deux heures de l'aprs-midi! je sonnais,
mais aussitt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait tre
infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision d'une
immense nuit dpasse, que je trouvais au rveil. Pourtant comme
celui-ci tait caus par l'entre de Franoise, entre qu'avait
elle-mme motive mon coup de sonnette. Ce nouveau sommeil qui me
paraissait avoir d tre plus long que l'autre et avait amen en moi
tant de bien-tre et d'oubli, n'avait dur qu'une demi-minute.

Ma grand-mre ouvrait la porte de ma chambre, je lui posais mille
questions sur la famille Legrandin.

Ce n'est pas assez de dire que j'avais rejoint le calme et la sant,
car c'tait plus qu'une simple distance qui les avait la veille
spars de moi, j'avais eu toute la nuit  lutter contre un flot
contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprs d'eux, ils
taient rentrs en moi. A des points prcis et encore un peu
douloureux de ma tte vide et qui serait un jour brise, laissant mes
ides s'chapper  jamais, celles-ci avaient une fois encore repris
leur place, et retrouv cette existence dont hlas jusqu'ici elles
n'avaient pas su profiter.

Une fois de plus j'avais chapp  l'impossibilit de dormir, au
dluge, au naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout
ce qui me menaait la veille au soir quand j'tais dmuni de repos.
Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi; sans faire un seul mouvement,
car j'tais encore bris quoique dj dispos, je gotais ma fatigue
avec allgresse; elle avait isol et rompu les os de mes jambes, de
mes bras, que je sentais assembls devant moi, prts  se rejoindre,
et que j'allais relever rien qu'en chantant comme l'architecte de la
fable.

Tout  coup je me rappelai la jeune blonde  l'air triste que j'avais
vue  Rivebelle et qui m'avait regard un instant. Pendant toute la
soire, bien d'autres m'avaient sembl agrables, maintenant elle
venait seule de s'lever du fond de mon souvenir. Il me semblait
qu'elle m'avait remarqu, je m'attendais  ce qu'un des garons de
Rivebelle vnt me dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait
pas et croyait qu'elle tait comme il faut. Il serait bien difficile
de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'tais prt  tout pour cela,
je ne pensais plus qu' elle. La philosophie parle souvent d'actes
libres et d'actes ncessaires. Peut-tre n'en est-il pas de plus
compltement subi par nous, que celui qui en vertu d'une force
ascensionnelle comprime pendant l'action, fait jusque-l une fois
notre pense au repos, remonter ainsi un souvenir nivel avec les
autres par la force oppressive de la distraction, et s'lancer parce
qu' notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous
ne nous apercevons que vingt quatre heures aprs. Et peut-tre n'y
a-t-il pas non plus d'acte aussi libre, car il est encore dpourvu de
l'habitude, de cette sorte de manie mentale qui dans l'amour, favorise
la renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.

Ce jour-l tait justement le lendemain de celui o j'avais vu dfiler
devant la mer le beau cortge de jeunes filles. J'interrogeai  leur
sujet plusieurs clients de l'htel, qui venaient presque tous les ans
 Balbec. Ils ne purent me renseigner. Plus tard une photographie
m'expliqua pourquoi. Qui et pu reconnatre maintenant en elles, 
peine mais dj sorties d'un ge o on change si compltement, telle
masse amorphe et dlicieuse, encore tout enfantine, de petites filles
que, quelques annes seulement auparavant, on pouvait voir assises en
cercle sur le sable, autour d'une tente: sorte de blanche et vague
constellation o l'on n'et distingu deux yeux plus brillants que les
autres, un malicieux visage, des cheveux blonds, que pour les reperdre
et les confondre bien vite au sein de la nbuleuse indistincte et
lacte.

Sans doute en ces annes-l encore si peu loignes, ce n'tait pas
comme la veille dans leur premire apparition devant moi, la vision du
groupe, mais le groupe lui-mme qui manquait de nettet. Alors, ces
enfants trop jeunes taient encore  ce degr lmentaire de formation
o la personnalit n'a pas mis son sceau sur chaque visage. Comme ces
organismes primitifs o l'individu n'existe gure par lui-mme, est
plutt constitu par le polypier que par chacun des polypes qui le
composent, elles restaient presses les unes contre les autres.
Parfois l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire qui
semblait la seule manifestation de leur vie personnelle, les agitait
toutes  la fois, effaant, confondant ces visages indcis et
grimaants dans la gele d'une seule grappe scintillatrice et
tremblante. Dans une photographie ancienne qu'elles devaient me donner
un jour, et que j'ai garde, leur troupe enfantine offre dj le mme
nombre de figurantes, que plus tard leur cortge fminin; on y sent
qu'elles devaient dj faire sur la plage une tache singulire qui
forait  les regarder; mais on ne peut les y reconnatre
individuellement que par le raisonnement, en laissant le champ libre 
toutes les transformations possibles pendant la jeunesse jusqu' la
limite o ces formes reconstitues empitraient sur une autre
individualit qu'il faut identifier aussi et dont le beau visage, 
cause de la concomitance d'une grande taille et de cheveux friss, a
chance d'avoir t jadis ce ratatinement de grimace rabougrie prsent
par la carte-album; et la distance parcourue en peu de temps par les
caractres physiques de chacune de ces jeunes filles, faisant d'eux un
critrium fort vague et d'autre part ce qu'elles avaient de commun et
comme de collectif tant ds lors marqu, il arrivait parfois  leurs
meilleures amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette
photographie, si bien que le doute ne pouvait finalement tre tranch
que par tel accessoire de toilette que l'une tait certaine d'avoir
port,  l'exclusion des autres. Depuis ces jours si diffrents de
celui o je venais de les voir sur la digue, si diffrents et pourtant
si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en
tais rendu compte la veille, mais  un rire qui n'tait pas celui
intermittent et presque automatique de l'enfance, dtente spasmodique
qui autrefois faisait  tous moments faire un plongeon  ces ttes
comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et
disparaissaient pour se reformer un instant aprs; leurs physionomies
maintenant taient devenues matresses d'elles-mmes, leurs yeux
taient fixs sur le but qu'ils poursuivaient; et il avait fallu hier
l'indcision et le trembl de ma perception premire pour confondre
indistinctement, comme l'avait fait l'hilarit ancienne et la vieille
photographie -- les sporades aujourd'hui individualises et dsunies
du ple madrpore.

Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je
m'tais fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne
reparaissent pas; d'ailleurs la mmoire qui oublie vite leur
existence, retrouverait difficilement leurs traits; nos yeux ne les
reconnatraient peut-tre pas, et dj nous avons vu passer de
nouvelles jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais
d'autres fois et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite
bande insolente, le hasard les ramne avec insistance devant nous. Il
nous parat alors beau, car nous discernons en lui, comme un
commencement d'organisation, d'effort, pour composer notre vie; il
nous rend facile, invitable et quelquefois -- aprs des interruptions
qui ont pu faire esprer de cesser de nous souvenir -- cruelle, la
fidlit des images  la possession desquelles nous nous croirons plus
tard avoir t prdestins, et que sans lui nous aurions pu, tout au
dbut, oublier, comme tant d'autres, si aisment.

Bientt le sjour de Saint-Loup toucha  sa fin. Je n'avais pas revu
ces jeunes filles sur la plage. Il restait trop peu l'aprs-midi 
Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tcher de faire,  mon
intention, leur connaissance. Le soir il tait plus libre et
continuait  m'emmener souvent  Rivebelle. Il y a dans ces
restaurants, comme dans les jardins publics et les trains, des gens
enferms dans une apparence ordinaire et dont le nom nous tonne, si
l'ayant par hasard demand, nous dcouvrons qu'ils sont non
l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins que
le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu parler. Dj
deux ou trois fois dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir  une table quand tout le monde
commenait  partir un homme de grande taille, trs muscl, aux traits
rguliers,  la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur
restait fix avec application dans le vide. Un soir que nous
demandions au patron qui tait ce dneur obscur, isol et
retardataire: Comment, vous ne connaissiez pas le clbre peintre
Elstir? nous dit-il. Swann avait une fois prononc son nom devant
moi, j'avais entirement oubli  quel propos; mais l'omission d'un
souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture, favorise
parfois non l'incertitude, mais l'closion d'une certitude prmature.
C'est un ami de Swann, et un artiste trs connu, de grande valeur,
dis-je  Saint-Loup. Aussitt passa sur lui et sur moi, comme un
frisson, la pense qu'Elstir tait un grand artiste, un homme clbre,
puis, que nous confondant avec les autres dneurs, il ne se doutait
pas de l'exaltation o nous jetait l'ide de son talent. Sans doute,
qu'il ignort notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne
nous et pas t pnible si nous n'avions pas t aux bains de mer.
Mais attards  un ge o l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et
transports dans une vie o l'incognito semble touffant, nous
crivmes une lettre signe de nos noms, o nous dvoilions  Elstir
dans les deux dneurs assis  quelques pas de lui deux amateurs
passionns de son talent, deux amis de son grand ami Swann et o nous
demandions  lui prsenter nos hommages. Un garon se chargea de
porter cette missive  l'homme clbre.

Clbre, Elstir ne l'tait peut-tre pas encore  cette poque tout 
fait autant que le prtendait le patron de l'tablissement, et qu'il
le fut d'ailleurs bien peu d'annes plus tard. Mais il avait t un
des premiers  habiter ce restaurant alors que ce n'tait encore
qu'une sorte de ferme et  y amener une colonie d'artistes (qui
avaient du reste tous migr ailleurs ds que la ferme o l'on
mangeait en plein air sous un simple auvent, tait devenue un centre
lgant; Elstir lui-mme ne revenait en ce moment  Rivebelle qu'
cause d'une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
l). Mais un grand talent, mme quand il n'est pas encore reconnu,
provoque ncessairement quelques phnomnes d'admiration, tels que le
patron de la ferme avait t  mme d'en distinguer dans les questions
de plus d'une Anglaise de passage, avide de renseignements sur la vie
que menait Elstir, ou dans le nombre de lettres que celui-ci recevait
de l'tranger. Alors le patron avait remarqu davantage qu'Elstir
n'aimait pas tre drang pendant qu'il travaillait, qu'il se relevait
la nuit pour emmener un petit modle poser nu au bord de la mer, quand
il y avait clair de lune, et il s'tait dit que tant de fatigues
n'taient pas perdues, ni l'admiration des touristes injustifie,
quand il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
tait plante  l'entre de Rivebelle.

-- C'est bien elle, rptait-il avec stupfaction. Il y a les quatre
morceaux! Ah! aussi il s'en donne une peine!

Et il ne savait pas si un petit lever de soleil sur la mer qu'Elstir
lui avait donn, ne valait pas une fortune.

Nous le vmes lire notre lettre, la remettre dans sa poche, continuer
 dner, commencer  demander ses affaires, se lever pour partir, et
nous tions tellement srs de l'avoir choqu par notre dmarche que
nous eussions souhait maintenant, tout autant que nous l'avions
redout) de partir sans avoir t remarqus par lui. Nous ne pensions
pas un seul instant  une chose qui aurait d pourtant nous sembler la
plus importante, c'est que notre enthousiasme pour Elstir, de la
sincrit duquel nous n'aurions pas permis qu'on doutt et dont nous
aurions pu, en effet, donner comme tmoignage notre respiration
entrecoupe par l'attente, notre dsir de faire n'importe quoi de
difficile ou d'hroque pour le grand homme, n'tait pas, comme nous
nous le figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien
vu d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'ide creuse de
un grand artiste, non pas une [oe]uvre qui nous tait inconnue. C'tait
tout au plus de l'admiration  vide, le cadre nerveux, l'armature
sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est--dire quelque chose
d'aussi indissolublement attach  l'enfance que certains organes qui
n'existent plus chez l'homme adulte; nous tions encore des enfants.
Elstir cependant allait arriver  la porte, quand tout  coup il fit
un crochet et vint  nous. J'tais transport d'une dlicieuse
pouvante comme je n'aurais pu en prouver quelques annes plus tard,
parce que, en mme temps que l'ge diminue la capacit, l'habitude du
monde te toute ide de provoquer d'aussi tranges occasions, de
ressentir ce genre d'motions.

Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant  notre
table, il ne me rpondit jamais, les diverses fois o je lui parlai de
Swann. Je commenai  croire qu'il ne le connaissait pas. Il ne m'en
demanda pas moins d'aller le voir  son atelier de Balbec, invitation
qu'il n'adressa pas  Saint-Loup, et que me valurent, ce que n'aurait
peut-tre pas fait la recommandation de Swann si Elstir et t li
avec lui (car la part des sentiments dsintresss est plus grande
qu'on ne croit dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent
penser que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilit, qui
tait aussi suprieure  celle de Saint-Loup que celle-ci 
l'affabilit d'un petit bourgeois. A ct de celle d'un grand artiste,
l'amabilit d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l'air d'un
jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait  plaire, Elstir
aimait  donner,  se donner. Tout ce qu'il possdait, ides, [oe]uvres,
et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'et donn avec joie 
quelqu'un qui l'et compris. Mais faute d'une socit supportable, il
vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde
appelaient de la pose et de la mauvaise ducation, les pouvoirs
publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie, sa famille de
l'gosme et de l'orgueil.

Et sans doute les premiers temps avait-il pens, dans la solitude
mme, avec plaisir que, par le moyen de ses [oe]uvres, il s'adressait 
distance, il donnait une plus haute ide de lui,  ceux qui l'avaient
mconnu ou froiss. Peut-tre alors vcut-il seul, non par
indiffrence, mais par amour des autres, et, comme j'avais renonc 
Gilberte pour lui rapparatre un jour sous des couleurs plus
aimables, destinait-il son [oe]uvre  certains, comme un retour vers eux,
o sans le revoir lui-mme, on l'aimerait, on l'admirerait, on
s'entretiendrait de lui; un renoncement n'est pas toujours total ds
le dbut, quand nous le dcidons avec notre me ancienne et avant que
par raction il n'ait agi sur nous, qu'il s'agisse du renoncement d'un
malade, d'un moine, d'un artiste, d'un hros. Mais s'il avait voulu
produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vcu
pour lui-mme, loin de la socit  laquelle il tait indiffrent; la
pratique de la solitude lui en avait donn l'amour comme il arrive
pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions
et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous dtache. Avant de la
connatre, toute notre proccupation est de savoir dans quelle mesure
nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
tre ds que nous l'avons connue.

Elstir ne resta pas longtemps  causer avec nous. Je me promettais
d'aller  son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le
lendemain de cette soire, comme j'avais accompagn ma grand-mre tout
au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au
coin d'une des petites rues qui dbouchent perpendiculairement sur la
plage, nous croismes une jeune fille qui, tte basse comme un animal
qu'on fait rentrer malgr lui dans l'table, et tenant des clubs de
golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son
anglaise, ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au
portrait de Jeffries par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson
favorite avait t plutt le gin que le th, et prolongeant par le
croc noir d'un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.
La fillette qui la prcdait, ressemblait  celle de la petite bande
qui, sous un polo noir, avait dans un visage immobile et joufflu des
yeux rieurs. Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo
noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de
son nez tait plus droite,  la base, l'aile en tait plus large et
plus charnue. Puis l'autre m'tait apparue comme une fire jeune fille
ple, celle-ci comme une enfant dompte et de teint rose. Pourtant,
comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les
mmes gants de renne, je conclus que les diffrences tenaient
peut-tre  la faon dont j'tais plac et aux circonstances, car il
tait peu probable qu'il y et  Balbec, une seconde jeune fille, de
visage malgr tout si semblable, et qui dans son accoutrement runt
les mmes particularits. Elle jeta dans ma direction un regard
rapide; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la
plage, et mme plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui
la composaient, je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune --
d'elles mme celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
fille  la bicyclette -- ft bien celle que j'avais vue ce soir-l au
bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n'tait gure,
mais qui tait tout de mme un peu diffrente de celle que j'avais
remarque dans le cortge.

A partir de cet aprs-midi-l, moi, qui les jours prcdents avais
surtout pens  la grande, ce fut celle aux clubs de golf, prsume
tre Mlle Simonet qui recommena  me proccuper. Au milieu des
autres, elle s'arrtait souvent, forant ses amies qui semblaient la
respecter beaucoup  interrompre aussi leur marche. C'est ainsi,
faisant halte, les yeux brillants sous son polo que je la revois
encore maintenant silhouette sur l'cran que lui fait, au fond, la
mer, et spare de moi par un espace transparent et azur, le temps
coul depuis lors, premire image, toute mince dans mon souvenir,
dsire, poursuivie, puis oublie, puis retrouve, d'un visage que
j'ai souvent depuis projet dans le pass pour pouvoir me dire d'une
jeune fille qui tait dans ma chambre: c'est elle!

Mais c'est peut-tre encore celle au teint de granium, aux yeux verts
que j'aurais le plus dsir connatre. Quelle que ft, d'ailleurs, tel
jour donn, celle que je prfrais apercevoir, les autres, sans
celle-l, suffisaient  m'mouvoir, mon dsir mme se portant une fois
plutt sur l'une, une fois plutt sur l'autre, continuait -- comme le
premier jour ma confuse vision --  les runir,  faire d'elles le
petit monde  part, anim d'une vie commune qu'elles avaient, sans
doute, d'ailleurs, la prtention de constituer, j'eusse pntr en
devenant l'ami de l'une elle -- comme un paen raffin ou un chrtien
scrupuleux chez les barbares -- dans une socit rajeunissante o
rgnaient la sant, l'inconscience, la volupt, la cruaut,
l'inintellectualit et la joie.

Ma grand-mre,  qui j'avais racont mon entrevue avec Elstir et qui
se rjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de
son amiti, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
all lui faire une visite. Mais je ne pensais qu' la petite bande, et
incertain de l'heure o ces jeunes filles passeraient sur la digue, je
n'osais pas m'loigner. Ma grand-mre s'tonnait aussi de mon lgance
car je m'tais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici
laisss au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un diffrent et
j'avais mme crit  Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,
et de nouvelles cravates.

C'est un grand charme ajout  la vie dans une station balnaire comme
tait Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de
coquillages, de gteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans
notre pense, est quotidiennement pour nous ds le matin le but de
chacune de ces journes oisives et lumineuses qu'on passe sur la
plage. Elles sont alors, et par l, bien que dsuvres, alertes comme
des journes de travail, aiguilles, aimantes, souleves lgrement
vers un instant prochain, celui o tout en achetant des sabls, des
roses, des ammonites, on se dlectera  voir sur un visage fminin,
les couleurs tales aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,
ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui vite
d'avoir  construire avec l'imagination les autres cts que ceux que
nous fournit la simple perception visuelle, et  recrer leur vie, 
s'exagrer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement
parce qu'on leur parle, on peut apprendre o,  quelles heures on peut
les retrouver. Or il n'en tait nullement ainsi pour moi en ce qui
concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes
m'tant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,
ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci tait
quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou
quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours o on ne les
voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
Mais vous n'tiez pas l tel jour? Ah! oui, c'est parce que c'tait
un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que... Encore si
c'tait aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile
de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
s'asseoir  la devanture du ptissier, faire semblant de manger un
clair, entrer chez le marchand de curiosits, attendre l'heure du
bain, le concert, l'arrive de la mare, le coucher du soleil, la nuit
sans voir la petite bande dsire. Mais le jour fatal ne revenait
peut-tre pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-tre pas
forcment un samedi. Peut-tre certaines conditions atmosphriques
influaient-elles sur lui ou lui taient-elles entirement trangres.
Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut
recueillir sur les mouvements en apparence irrguliers de ces mondes
inconnus avant de pouvoir tre sr qu'on ne s'est pas laiss abuser
par des concidences, que nos prvisions ne seront pas trompes, avant
de dgager les lois certaines, acquises au prix d'expriences
cruelles, de cette astronomie passionne. Me rappelant que je ne les
avais pas vues le mme jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne
viendraient pas, qu'il tait inutile de rester sur la plage. Et
justement je les apercevais. En revanche, un jour o, autant que
j'avais pu supposer que des lois rglaient le retour de ces
constellations j'avais calcul devoir tre un jour faste, elles ne
venaient pas. Mais  cette premire incertitude si je les verrais ou
non le jour mme venait s'en ajouter une plus grave, si je les
reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas
partir pour l'Amrique, ou rentrer  Paris. Cela suffisait pour me
faire commencer  les aimer. On peut avoir du got pour une personne.
Mais pour dchaner cette tristesse, ce sentiment de l'irrparable,
ces angoisses, qui prparent l'amour, il faut -- et il est peut-tre
ainsi, plutt que ne l'est une personne, l'objet mme que cherche
anxieusement  treindre la passion -- le risque d'une impossibilit.
Ainsi agissaient dj ces influences qui se rptent au cours d'amours
successives, pouvant du reste se produire mais alors plutt dans
l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrires dont on ne sait
pas les jours de cong et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues  la
sortie de l'atelier ou du moins qui se renouvelrent au cours des
miennes. Peut-tre sont-elles insparables de l'amour; peut-tre tout
ce qui fut une particularit du premier vient-il s'ajouter aux
suivants, par souvenir, suggestion, habitude et  travers les priodes
successives de notre vie donner  ses aspects diffrents un caractre
gnral.

Je prenais tous les prtextes pour aller sur la plage aux heures o
j'esprais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperues une fois pendant
notre djeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
indfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de
temps que j'tais assis dans la salle  manger  interroger des yeux
l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les
manquer dans le cas o elles se fussent promenes  une autre heure et
m'irritant contre ma grand-mre, inconsciemment mchante, quand elle
me faisait rester avec elle au del de l'heure qui me semblait
propice. Je tchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de
travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes
filles, comme elles participaient toutes  la mme essence spciale,
c'tait comme si j'avais vu projet en face de moi dans une
hallucination mobile et diabolique un peu de rve ennemi et pourtant
passionnment convoit qui l'instant d'avant encore, n'existait, y
stagnant d'ailleurs d'une faon permanente, que dans mon cerveau.

Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre
possible tait pour mes journes le seul lment dlicieux, faisait
seule natre en moi de ces espoirs o on briserait tous les obstacles,
espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce
moment, ces jeunes filles clipsaient pour moi ma grand-mre; un
voyage m'et tout de suite souri si 'avait t pour aller dans un
lieu o elles dussent se trouver. C'tait  elles que ma pense
s'tait agrablement suspendue quand je croyais penser  autre chose
ou  rien. Mais quand mme ne le sachant pas, je pensais  elles, plus
inconsciemment encore, elles, c'tait pour moi les ondulations
montueuses et bleues de la mer, le profil d'un dfil devant la mer.
C'tait la mer que j'esprais retrouver, si j'allais dans quelque
ville o elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
est toujours l'amour d'autre chose.

Ma grand'mre me tmoignait, parce que maintenant, je m'intressais
extrmement au golf et au tennis et laissais chapper l'occasion de
regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
des plus grands, un mpris qui me semblait procder de vues un peu
roites. J'avais autrefois entrevu aux Champs lyses et je m'tais
rendu mieux compte depuis qu'en tant amoureux d'une femme nous
projetons simplement en elle un tat de notre me; que par consquent
l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de
l'tat; et que les motions qu'une jeune fille mdiocre nous donne
peuvent nous permettre de faire monter  notre conscience des parties
plus intimes de nous-mme, plus personnelles, plus lointaines, plus
essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation
d'un homme suprieur ou mme la contemplation admirative de ses [oe]uvres.

Je dus finir par obir  ma grand-mre avec d'autant plus d'ennui
qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les
plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea  prendre le
tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforais, pour
penser que j'tais dans l'antique royaume des Cimmriens, dans la
patrie peut-tre du roi Mark ou sur l'emplacement de la fort de
Broceliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions
qui se dveloppaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir
tait peut-tre la plus somptueusement laide, loue malgr cela par
lui, parce que de toutes celles qui existaient  Balbec, c'tait la
seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.

C'est aussi en dtournant les yeux que je traversai le jardin qui
avait une pelouse -- en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois
dans la banlieue de Paris, -- une petite statuette de galant
jardinier, des boules de verre o l'on se regardait, des bordures de
bgonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chair
taient allongs devant une table de fer. Mais aprs tous ces abords
empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures
chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis
parfaitement heureux, car par toutes les tudes qui taient autour de
moi, je sentais la possibilit de m'lever  une connaissance
potique, fconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas
isoles jusque-l du spectacle total de la ralit. Et l'atelier
d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle
cration du monde, o, du chaos que sont toutes choses que nous
voyons, il avait tir, en les peignant sur divers rectangles de toile
qui taient poss dans tous les sens, ici une vague de la mer crasant
avec colre sur le sable son cume lilas, l un jeune homme en coutil
blanc accoud sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la
vague claboussante avaient pris une dignit nouvelle du fait qu'ils
continuaient  tre, encore que dpourvus de ce en quoi ils passaient
pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston
habiller personne.

Au moment o j'entrai, le crateur tait en train d'achever, avec le
pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil  son coucher.

Les stores taient clos de presque tous les cts, l'atelier tait
assez frais, et, sauf  un endroit o le grand jour apposait au mur sa
dcoration clatante et passagre, obscur; seule tait ouverte une
petite fentre rectangulaire encadre de chvrefeuilles, qui aprs une
bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphre de
la plus grande partie de l'atelier tait sombre, transparente et
compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures o la
sertissait la lumire, comme un bloc de cristal de roche dont une face
dj taille et polie,  et l, luit comme un miroir et s'irise.
Tandis qu'Elstir sur ma prire, continuait  peindre, je circulais
dans ce clair-obscur, m'arrtant devant un tableau puis devant un
autre.

Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'taient pas ce que
j'aurais le plus aim  voir de lui, les peintures appartenant  ses
premire et deuxime manires, comme disait une revue d'Art anglaise
qui tranait sur la table du salon du Grand Htel, la manire
mythologique et celle o il avait subi l'influence du Japon, toutes
deux admirablement reprsentes, disait-on, dans la collection de Mme
de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce
n'tait gure que des marines prises ici,  Balbec. Mais j'y pouvais
discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de
mtamorphose des choses reprsentes, analogue  celle qu'en posie on
nomme mtaphore et que si Dieu le Pre avait cr les choses en les
nommant, c'est en leur tant leur nom, ou en leur en donnant un autre
qu'Elstir les recrait. Les noms qui dsignent les choses rpondent
toujours  une notion de l'intelligence, trangre  nos impressions
vritables et qui nous force  liminer d'elles tout ce qui ne se
rapporte pas  cette notion.

Parfois  ma fentre, dans l'htel de Balbec, le matin quand Franoise
dfaisait les couvertures qui cachaient la lumire, le soir quand
j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'tait arriv
grce  un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la
mer pour une cte loigne, ou de regarder avec joie une zone bleue et
fluide sans savoir si elle appartenait  la mer ou au ciel. Bien vite
mon intelligence rtablissait entre les lments la sparation que mon
impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait  Paris, dans ma
chambre, d'entendre une dispute, presque une meute, jusqu' ce que
j'eusse rapport  sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
approchait, ce bruit dont j'liminais alors ces vocifrations aigus
et discordantes que mon oreille avait rellement entendues -- mais que
mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les
rares moments o l'on voit la nature telle qu'elle est, potiquement,
c'tait de ceux-l qu'tait faite l'[oe]uvre d'Elstir. Une de ses
mtaphores les plus frquentes dans les marines qu'il avait prs de
lui en ce moment tait justement celle qui, comparant la terre  la
mer, supprimait entre elles toute dmarcation. C'tait cette
comparaison, tacitement et inlassablement rpte dans une mme toile
qui y introduisait cette multiforme et puissante unit, cause, parfois
non clairement aperue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez
certains amateurs la peinture d'Elstir.

C'est par exemple  une mtaphore de ce genre -- dans un tableau,
reprsentant le port de Carquethuit, tableau qu'il avait termin
depuis peu de jours et que je regardai longuement -- qu'Elstir avait
prpar l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les
maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou
peut-tre la mer mme s'enfonant en golfe dans les terres ainsi que
cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l'autre ct de
la pointe avance o tait construite la ville, les toits taient
dpasss (comme ils l'eusent t par des chemines ou par des
clochers) par des mts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux
auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur
terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux, demeurs le long
de la jete, mais en rangs si presss que les hommes y causaient d'un
btiment  l'autre sans qu'on pt distinguer leur sparation et
l'interstice de l'eau, et ainsi cette flotille de pche avait moins
l'air d'appartenir  la mer que, par exemple, les glises de Criquebec
qui, au loin, entoures d'eau de tous cts parce qu'on les voyait
sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient
sortir des eaux, souffles en albtre ou en cume et, enfermes dans
la ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irrel et
mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su
habituer les yeux  ne pas reconnatre de frontire fixe, de
dmarcation absolue, entre la terre et l'ocan. Des hommes qui
poussaient des bateaux  la mer, couraient aussi bien dans les flots
que sur le sable, lequel mouill, rflchissait dj les coques comme
s'il avait t de l'eau. La mer elle-mme ne montait pas
rgulirement, mais suivait les accidents de la grve, que la
perspective dchiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en
pleine mer,  demi-cach par les ouvrages avancs de l'arsenal
semblait voguer au milieu de la ville; des femmes qui ramassaient des
crevettes dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles taient
entoures d'eau et  cause de la dpression qui, aprs la barrire
circulaire des roches, abaissait la plage (des deux cts les plus
rapprochs de terre) au niveau de la mer, d'tre dans une grotte
marine surplombe de barques et de vagues, ouverte et protge au
milieu des flots carts miraculeusement. Si tout le tableau donnait
cette impression des ports o la mer entre dans la terre, o la terre
est dj marine, et la population amphibie, la force de l'lment
marin clatait partout; et prs des rochers,  l'entre de la jete,
o la mer tait agite, on sentait aux efforts des matelots et 
l'obliquit des barques couches en angle aigu devant la calme
verticalit de l'entrept, de l'glise, des maisons de la ville, o
les uns rentraient, d'o les autres partaient pour la pche, qu'ils
trottaient rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide
dont les soubresauts, sans leur adresse, les et jets  terre. Une
bande de promeneurs sortait gaiement en une barque secoue comme une
carriole; un matelot joyeux, mais attentif aussi la gouvernait comme
avec des guides, menait la voile fougueuse, chacun se tenait bien  sa
place pour ne pas faire trop de poids d'un ct et ne pas verser, et
on courait ainsi par les champs ensoleills dans les sites ombreux,
dgringolant les pentes. C'tait une belle matine malgr l'orage
qu'il avait fait. Et mme on sentait encore les puissantes actions
qu'avait  neutraliser le bel quilibre des barques immobiles,
jouissant du soleil et de la fracheur, dans les parties o la mer
tait si calme que les reflets avaient presque plus de solidit et de
ralit que les coques vaporises par un effet de soleil et que la
perspective faisait s'enjamber les unes les autres. Ou plutt on
n'aurait pas dit d'autres parties de la mer. Car entre ces parties, il
y avait autant de diffrence qu'entre l'une d'elles et l'glise
sortant des eaux, et les bateaux derrire la ville. L'intelligence
faisait ensuite un mme lment de ce qui tait, ici noir dans un
effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi
verni que lui, et l si blanc de soleil, de brume et d'cume, si
compact, si terrien, si circonvenu de maisons, qu'on pensait  quelque
chausse de pierres ou  un champ de neige, sur lequel on tait
effray de voir un navire s'lever en pente raide et  sec comme une
voiture qui s'broue en sortant d'un gu, mais qu'au bout d'un moment,
en y voyant sur l'tendue haute et ingale du plateau solide, des
bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
divers, tre encore la mer.

Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progrs, pas de
dcouvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque
artiste recommenant pour son compte, un effort individuel ne peut y
tre aid ni entrav par les efforts de tout autre, il faut pourtant
reconnatre, que dans la mesure o l'art met en lumire certaines
lois, une fois qu'une industrie les a vulgarises, l'art antrieur
perd rtrospectivement un peu de son originalit. Depuis les dbuts
d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle d'admirables
photographies de paysages et de villes. Si on cherche  prciser ce
que les amateurs dsignent dans ce cas par cette pithte, on verra
qu'elle s'applique d'ordinaire  quelque image singulire d'une chose
connue, image diffrente de celles que nous avons l'habitude de voir,
singulire et pourtant vraie et qui  cause de cela est pour nous
doublement saisissante parce qu'elle nous tonne, nous fait sortir de
nos habitudes, et tout  la fois nous fait rentrer en nous-mme en
nous rappelant une impression. Par exemple celle de ces photographies
magnifiques, illustrera une loi de la perspective, nous montrera
telle cathdrale que nous avons l'habitude de voir au milieu de la
ville, prise au contraire d'un point choisi d'o elle aura l'air
trente fois plus haute que les maisons et faisant peron au bord du
fleuve d'o elle est en ralit distante. Or, l'effort d'Elstir de ne
pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles taient mais selon
ces illusions optiques dont notre vision premire est faite, l'avait
prcisment amen  mettre en lumire certaines de ces lois de
perspective, plus frappantes alors, car l'art tait le premier  les
dvoiler. Un fleuve,  cause du tournant de son cours, un golfe 
cause du rapprochement apparent des falaises, avaient l'air de creuser
au milieu de la plaine ou des montagnes un lac absolument ferm de
toutes parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journe
d't un rentrant de la mer, semblait enferm dans des murailles de
granit rose, n'tre pas la mer, laquelle commenait plus loin. La
continuit de l'ocan n'tait suggre que par des mouettes qui,
tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au
contraire l'humidit du flot. D'autres lois se dgageaient de cette
mme toile comme, au pied des immenses falaises, la grce
lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu o elles
semblaient des papillons endormis, et certains contrastes entre la
profondeur des ombres et la pleur de la lumire. Ces jeux des ombres,
que la photographie a banaliss aussi, avaient intress Elstir au
point qu'il s'tait complu autrefois  prendre de vritables mirages,
o un chteau coiff d'une tour apparaissait comme un chteau
circulaire compltement prolong d'une tour  son fate, et en bas
d'une tour inverse, soit que la puret extraordinaire d'un beau temps
donnt  l'ombre qui se refltait dans l'eau la duret et l'clat de
la pierre, soit que les brumes du matin rendissent la pierre aussi
vaporeuse que l'ombre. De mme au del de la mer, derrire une range
de bois une autre mer commenait, rose par le coucher du soleil et
qui tait le ciel. La lumire inventant comme de nouveaux solides,
poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle qui
tait dans l'ombre, et disposait comme les degrs d'un escalier de
cristal la surface matriellement plane, mais brise par l'clairage
de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous les ponts d'une ville
tait pris d'un point de vue tel qu'il apparaissait entirement
disloqu, tal ici en lac, aminci l en filet, rompu ailleurs par
l'interposition d'une colline couronne de bois o le citadin va le
soir respirer la fracheur du soir; et le rythme mme de cette ville
bouleverse n'tait assur que par la verticale inflexible des
clochers qui ne montaient pas, mais plutt, selon le fil  plomb de la
pesanteur marquant la cadence comme dans une marche triomphale,
semblaient tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus
confuse des maisons tages dans la brume, le long du fleuve cras et
dcousu. Et (comme les premires [oe]uvres d'Elstir dataient de l'poque
o on agrmentait les paysages par la prsence d'un personnage) sur la
falaise ou dans la montagne, le chemin, cette partie  demi-humaine de
la nature, subissait comme le fleuve ou l'ocan les clipses de la
perspective. Et soit qu'une arte montagneuse, ou la brume d'une
cascade, ou la mer, empcht de suivre la continuit de la route,
visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage
humain en habits dmods perdu dans ces solitudes semblait souvent
arrt devant un abme, le sentier qu'il suivait finissant l, tandis
que, trois cents mtres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un
[oe]il attendri et d'un c[oe]ur rassur que nous voyions reparatre la mince
blancheur de son sable hospitalier au pas du voyageur, mais dont le
versant de la montagne nous avait drob, contournant la cascade ou le
golfe, les lacets intermdiaires.

L'effort qu'Elstir faisait pour se dpouiller en prsence de la
ralit de toutes les notions de son intelligence tait d'autant plus
admirable que cet homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant,
oubliait tout par probit, car ce qu'on sait n'est pas  soi, avait
justement une intelligence exceptionnellement cultive. Comme je lui
avouais la dception que j'avais eue devant l'glise de Balbec:
Comment, me dit-il, vous avez t du par ce porche, mais c'est la
plus belle Bible historie que le peuple ait jamais pu lire. Cette
vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c'est
l'expression la plus tendre, la plus inspire de ce long pome
d'adoration et de louanges que le moyen ge droulera  la gloire de
la Madone. Si vous saviez  ct de l'exactitude la plus minutieuse 
traduire le texte saint, quelles trouvailles de dlicatesse a eues le
vieux sculpteur, que de profondes penses, quelle dlicieuse posie!

L'ide de ce grand voile dans lequel les Anges portent le corps de la
Vierge, trop sacr pour qu'ils osent le toucher directement (Je lui
dis que le mme sujet tait trait  Saint-Andr-des-Champs; il avait
vu des photographies du porche de cette dernire glise mais me fit
remarquer que l'empressement de ces petits paysans qui courent tous 
la fois autour de la Vierge tait autre chose que la gravit des deux
grands anges presque italiens, si lancs, si doux); l'ange qui
emporte l'me de la Vierge pour la runir  son corps; dans la
rencontre de la Vierge et d'Elisabeth, le geste de cette dernire qui
touche le sein de Marie et s'merveille de le sentir gonfl; et le
bras band de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
toucher,  l'Immacule-Conception; et la ceinture jete par la Vierge
 saint Thomas pour lui donner la preuve de sa rsurrection; ce voile
aussi que la Vierge arrache de son sein pour en voiler la nudit de
son fils d'un ct de qui l'glise recueille le sang, la liqueur de
l'Eucharistie, tandis que, de l'autre, la Synagogue dont le rgne est
fini, a les yeux bands, tient un sceptre  demi-bris et laisse
chapper avec sa couronne qui lui tombe de la tte, les tables de
l'ancienne Loi; et l'poux qui aidant,  l'heure du Jugement dernier,
sa jeune femme  sortir du tombeau lui appuie la main contre son
propre c[oe]ur pour la rassurer et lui prouver qu'il bat vraiment, est-ce
aussi assez chouette comme ide, assez trouv? Et l'ange qui emporte
le soleil et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la Lumire
de la Croix sera sept fois plus puissante que celle des astres; et
celui qui trempe sa main dans l'eau du bain de Jsus pour voir si elle
est assez chaude; et celui qui sort des nues pour poser sa couronne
sur le front de la Vierge; et tous ceux qui penchs du haut du ciel,
entre les balustres de la Jrusalem cleste lvent les bras
d'pouvante ou de joie  la vue des supplices des mchants et du
bonheur des lus! Car c'est tous les cercles du ciel, tout un
gigantesque pome thologique et symbolique que vous avez l. C'est
fou, c'est divin, c'est mille fois suprieur  tout ce que vous verrez
en Italie o d'ailleurs ce tympan a t littralement copi par des
sculpteurs de bien moins de gnie. Il n'y a pas eu d'poque o tout le
monde a du gnie, tout a c'est des blagues, a serait plus fort que
l'ge d'or. Le type qui a sculpt cette faade-l, croyez bien qu'il
tait aussi fort, qu'il avait des ides aussi profondes que les gens
de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais cela, si
nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de l'office de
l'Assomption qui ont t traduites avec une subtilit qu'un Redon n'a
pas gale.

Cette vaste vision cleste dont il me parlait, ce gigantesque pome
thologique que je comprenais avoir t crit l, pourtant quand mes
yeux pleins de dsirs s'taient ouverts, devant la faade, ce n'est
pas eux que j'avais vus. Je lui parlai de ces grandes statues de
saints qui montes sur des chasses forment une sorte d'avenue.

-- Elle part des fonds des ges pour aboutir  Jsus-Christ, me
dit-il. Ce sont d'un ct, ses anctres selon l'esprit, de l'autre,
les Rois de Judas, ses anctres selon la chair. Tous les sicles sont
l. Et si vous aviez mieux regard ce qui vous a paru des chasses,
vous auriez pu nommer ceux qui y taient perchs. Car sous les pieds
de Mose, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham,
le blier, sous ceux de Joseph, le dmon conseillant la femme de
Putiphar.

Je lui dis aussi que je m'tais attendu  trouver un monument presque
persan et que 'avait sans doute t l une des causes de mon
mcompte. Mais non, me rpondit-il, il y a beaucoup de vrai.
Certaines parties sont tout orientales; un chapiteau reproduit si
exactement un sujet persan, que la persistance des traditions
orientales ne suffit pas  l'expliquer. Le sculpteur a d copier
quelque coffret apport par des navigateurs. Et en effet il devait me
montrer plus tard la photographie d'un chapiteau o je vis des dragons
quasi chinois qui se dvoraient, mais  Balbec ce petit morceau de
sculpture avait pass pour moi inaperu dans l'ensemble du monument
qui ne ressemblait pas  ce que m'avaient montr ces mots: glise
presque persane.

Les joies intellectuelles que je gotais dans cet atelier ne
m'empchaient nullement de sentir, quoiqu'ils nous entourassent comme
malgr nous, les tides glacis, la pnombre tincelante de la pice,
et au bout de la petite fentre encadre de chvrefeuilles, dans
l'avenue toute rustique, la rsistante scheresse de la terre brle
de soleil que voilait seulement la transparence de l'loignement et de
l'ombre des arbres. Peut-tre l'inconscient bien-tre que me causait
ce jour d't venait-il agrandir comme un affluent la joie que me
causait la vue du Port de Carquethuit.

J'avais cru Elstir modeste mais je compris que je m'tais tromp, en
voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de
remerciements je prononai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs
[oe]uvres durables et c'tait le cas pour Elstir -- prennent l'habitude de
les situer dans une poque o eux-mmes ne seront plus que poussire.
Et ainsi en les forant  rflchir au nant, l'ide de la gloire les
attriste parce qu'elle est insparable de l'ide de la mort. Je
changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
mlancolie dont j'avais sans le vouloir charg le front d'Elstir. On
m'avait conseill, lui dis-je en pensant  la conversation que nous
avions eue avec Legrandin  Combray et sur laquelle j'tais content
d'avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c'tait
malsain pour un esprit dj port au rve. Mais non, me rpondit-il,
quand un esprit est port au rve, il ne faut pas l'en tenir cart,
le lui rationner. Tant que vous dtournerez votre esprit de ses rves,
il ne les connatra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce
que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rve est
dangereux, ce qui en gurit, ce n'est pas moins de rve, mais plus de
rve, mais tout le rve. Il importe qu'on connaisse entirement ses
rves pour n'en plus souffrir; il y a une certaine sparation du rve
et de la vie qu'il est souvent utile de faire si que je me demande si
on ne devrait pas  tout hasard la pratiquer prventivement, comme
certains chirurgiens prtendent qu'il faudrait, pour viter la
possibilit d'une appendicite future, enlever l'appendice chez tous
les enfants.

Elstir et moi nous tions alls jusqu'au fond de l'atelier, devant la
fentre qui donnait derrire le jardin sur une troite avenue de
traverse, presque un petit chemin rustique. Nous tions venus l pour
respirer l'air rafrachi de l'aprs-midi plus avanc. Je me croyais
bien loin des jeunes filles de la petite bande et c'est en sacrifiant
pour une fois l'esprance de les voir, que j'avais fini par obir  la
prire de ma grand-mre et aller voir Elstir. Car o se trouve ce
qu'on cherche on ne le sait pas, et on fuit souvent pendant bien
longtemps le lieu o, pour d'autres raisons, chacun nous invite. Mais
nous ne souponnons pas que nous y verrions justement l'tre auquel
nous pensons. Je regardais vaguement le chemin campagnard qui,
extrieur  l'atelier, passait tout prs de lui mais n'appartenait pas
 Elstir. Tout  coup y apparut, le suivant  pas rapides, la jeune
cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo
abaiss vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants; et
dans ce sentier fortun miraculeusement rempli de douces promesses, je
la vis sous les arbres, adresser  Elstir un salut souriant d'amie,
arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqu  des rgions que
j'avais juges jusque-l inaccessibles. Elle s'approcha mme pour
tendre la main au peintre, sans s'arrter, et je vis qu'elle avait un
petit grain de beaut au menton. Vous connaissez cette jeune fille,
monsieur? dis-je  Elstir, comprenant qu'il pourrait me prsenter 
elle, l'inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon
rural s'tait rempli d'un surcrot dlicieux comme il arrive d'une
maison o un enfant se plaisait dj et o il apprend que, en plus, de
par la gnrosit qu'ont les belles choses et les nobles gens 
accrotre indfiniment leurs dons, se prpare pour lui un magnifique
goter. Elstir me dit qu'elle s'appelait Albertine Simonet et me nomma
aussi ses autres amies que je lui dcrivis avec assez d'exactitude
pour qu'il n'et gure d'hsitation. J'avais commis  l'gard de leur
situation sociale une erreur, mais pas dans le mme sens que
d'habitude  Balbec. J'y prenais facilement pour des princes des fils
de boutiquiers montant  cheval. Cette fois j'avais situ dans un
milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche, du
monde de l'industrie et des affaires. C'tait celui qui de prime-abord
m'intressait le moins, n'ayant pour moi le mystre ni du peuple, ni
d'une socit comme celle des Guermantes. Et sans doute si un prestige
pralable qu'elles ne perdraient plus ne leur avait t confr,
devant mes yeux blouis, par la vacuit clatante de la vie de plage,
je ne serais peut-tre pas arriv  lutter victorieusement contre
l'ide qu'elles taient les filles de gros ngociants. Je ne pus
qu'admirer combien la bourgeoisie franaise tait un atelier
merveilleux de sculpture la plus gnreuse et la plus varie. Que de
types imprvus, quelle invention dans le caractre des visages, quelle
dcision, quelle fracheur, quelle navet dans les traits. Les vieux
bourgeois avares d'o taient issues ces Dianes et ces nymphes me
semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu le
temps de m'apercevoir de la mtamorphose sociale de ces jeunes filles,
et tant ces dcouvertes d'une erreur, ces modifications de la notion
qu'on a d'une personne ont l'instantanit d'une raction chimique,
s'tait dj installe derrire le visage d'un genre si voyou de ces
jeunes filles que j'avais prises pour des matresses de coureurs
cyclistes, de champions de boxe, l'ide qu'elles pouvaient trs bien
tre lies avec la famille de tel notaire que nous connaissions. Je ne
savais gure ce qu'tait Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
qu'elle devait tre un jour pour moi. Mme ce nom de Simonet que
j'avais dj entendu sur la plage, si on m'avait demand de l'crire
je l'aurais orthographi avec deux n. ne me doutant pas de
l'importance que cette famille attachait  n'en possder qu'un seul.
Au fur et  mesure que l'on descend dans l'chelle sociale, le
snobisme s'accroche  des riens qui ne sont peut-tre pas plus nuls
que les distinctions de l'aristocratie, mais qui plus obscurs, plus
particuliers  chacun, surprennent davantage. Peut-tre y avait-il eu
des Simonet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore.
Toujours est-il que les Simonet s'taient, parat-il, toujours irrits
comme d'une calomnie quand on doublait leur n. Ils avaient l'air
d'tre les seuls Simonet avec un n au lieu de deux, autant de fiert
peut-tre que les Montmorency d'tre les premiers barons de France. Je
demandai  Elstir si ces jeunes filles habitaient Balbec, il me
rpondit oui pour certaines d'entre elles. La villa de l'une tait
prcisment situe tout au bout de la plage, l o commencent les
falaises du Canapville. Comme cette jeune fille tait une grande amie
d'Albertine Simonet, ce me fut une raison de plus de croire que
c'tait bien cette dernire que j'avais rencontre, quand j'tais avec
ma grand-mre. Certes il y avait tant de ces petites rues
perpendiculaires  la plage o elles faisaient un angle pareil, que je
n'aurais pu spcifier exactement laquelle c'tait. On voudrait avoir
un souvenir exact mais au moment mme la vision a t trouble.
Pourtant qu'Albertine et cette jeune fille entrant chez son amie
fussent une seule et mme personne, c'tait pratiquement une
certitude. Malgr cela tandis que les innombrables images que m'a
prsentes dans la suite la brune joueuse de golf, si diffrentes
qu'elles soient les unes des autres, se superposent (parce que je sais
qu'elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil de mes
souvenirs, je peux, sous le couvert de cette identit et comme dans un
chemin de communication intrieure, repasser par toutes ces images
sans sortir d'une mme personne, en revanche, si je veux remonter
jusqu' la jeune fille que je croisai le jour o j'tais avec ma
grand-mre, il me faut ressortir  l'air libre. Je suis persuad que
c'est Albertine que je retrouve, la mme que celle qui s'arrtait
souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade dpassant l'horizon
de la mer; mais toutes ces images restent spares de cette autre
parce que je ne peux pas lui confrer rtrospectivement une identit
qu'elle n'avait pas pour moi au moment o elle a frapp mes yeux; quoi
que puisse m'assurer le calcul des probabilits, cette jeune fille aux
grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et
de la plage et par qui je crois que j'aurais pu tre aim, au sens
strict du mot revoir, je ne l'ai jamais revue.

Mon hsitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande
lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m'avait
d'abord troubl, s'ajouta-t-il aussi  ces causes pour me laisser plus
tard, mme au temps de mon plus grand -- de mon second -- amour pour
Albertine, une sorte de libert intermittente, et bien brve, de ne
l'aimer pas. Pour avoir err entre toutes ses amies avant de se porter
dfinitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l'image
d'Albertine certain jeu qui lui permettait, comme un clairage mal
adapt, de se poser sur d'autres avant de revenir s'appliquer  elles;
le rapport entre le mal que je ressentais au c[oe]ur et le souvenir
d'Albertine ne me semblait pas ncessaire, j'aurais peut-tre pu le
coordonner avec l'image d'une autre personne. Ce qui me permettait,
l'clair d'un instant, de faire vanouir la ralit, non pas seulement
la ralit extrieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j'avais
reconnu pour un tat intrieur o je tirais de moi seul la qualit
particulire, le caractre spcial de l'tre que j'aimais, tout ce qui
le rendait indispensable  mon bonheur) mais mme la ralit
intrieure et purement subjective.

Il n'y a pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne passe devant
l'atelier et n'entre me faire un bout de visite, me dit Elstir, me
dsesprant ainsi par la pense que si j'avais t le voir aussitt
que ma grand-mre m'avait demand de le faire, j'eusse probablement
depuis longtemps dj, fait la connaissance d'Albertine.

Elle s'tait loigne; de l'atelier on ne la voyait plus. Je pensai
qu'elle tait alle rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu
m'y trouver avec Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai
mille prtextes pour qu'il consentt  venir faire un tour de plage
avec moi. Je n'avais plus le mme calme qu'avant l'apparition de la
jeune fille dans le cadre de la petite fentre si charmante jusque-l
sous ses chvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa une
joie mle de torture en me disant qu'il ferait quelques pas avec moi,
mais qu'il tait oblig de terminer d'abord le morceau qu'il tait en
train de peindre. C'tait des fleurs, mais pas de celles dont j'eusse
mieux aim lui commander le portrait que celui d'une personne, afin
d'apprendre par la rvlation de son gnie ce que j'avais si souvent
cherch en vain devant elles -- aubpines, pines roses, bluets,
fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique,
mais je ne l'coutais gure; il ne se suffisait plus  lui-mme, il
n'tait plus que l'intermdiaire ncessaire entre ces jeunes filles et
moi; le prestige que quelques instants encore auparavant, lui donnait
pour moi son talent, ne valait plus qu'en tant qu'il m'en confrait un
peu  moi-mme aux yeux de la petite bande  qui je serais prsent
par lui.

J'allais et venais, impatient qu'il et fini de travailler; je
saisissais pour les regarder des tudes dont beaucoup tournes contre
le mur, taient empiles les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi
mettre au jour une aquarelle qui devait tre d'un temps bien plus
ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte particulire
d'enchantement que dispensent des [oe]uvres non seulement d'une excution
dlicieuse mais aussi d'un sujet si singulier et si sduisant, que
c'est  lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si,
ce charme, le peintre n'avait eu qu' le dcouvrir, qu' l'observer,
matriellement ralis dj dans la nature et  le reproduire. Que de
tels objets puissent exister, beaux en dehors mme de l'interprtation
du peintre, cela contente en nous un matrialisme inn, combattu par
la raison, et sert de contre-poids aux abstractions de l'esthtique.
C'tait, -- cette aquarelle, -- le portrait d'une jeune femme pas
jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un serre-tte assez
semblable  un chapeau melon bord d'un ruban de soie cerise; une de
ses mains gantes de mitaines tenait une cigarette allume, tandis que
l'autre levait  la hauteur du genou une sorte de grand chapeau de
jardin, simple cran de paille contre le soleil. A ct d'elle, un
porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent c'tait le cas
ici, la singularit de ces [oe]uvres, tient surtout  ce qu'elles ont t
excutes dans des conditions particulires dont nous ne nous rendons
pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette trange d'un
modle fminin, est un dguisement de bal costum, ou si au contraire
le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de l'avoir revtu pour se
prter  une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de
conseiller, ou son camail de cardinal. Le caractre ambigu de l'tre
dont j'avais le portrait sous les yeux, tenait sans que je le
comprisse  ce que c'tait une jeune actrice d'autrefois en
demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux taient
bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant sur
un plastron blanc me firent hsiter sur la date de la mode et le sexe
du modle, de faon que je ne savais pas exactement ce que j'avais
sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de peinture. Et le
plaisir qu'il me donnait tait troubl seulement par la peur qu'Elstir
en s'attardant encore me ft manquer les jeunes filles, car le soleil
tait dj oblique et bas dans la petite fentre. Aucune chose dans
cette aquarelle n'tait simplement constate en fait et peinte  cause
de son utilit dans la scne, le costume parce qu'il fallait que la
femme ft habille, le porte-bouquet pour les fleurs. Le verre du
porte-bouquet, aim pour lui-mme, avait l'air d'enfermer l'eau o
trempaient les tiges des illets dans quelque chose d'aussi limpide,
presque d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait
d'une manire qui avait un charme indpendant, fraternel, et si les
[oe]uvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles
de la nature, aussi dlicates, aussi savoureuses au toucher du regard,
aussi frachement peintes que la fourrure d'une chatte, les ptales
d'un [oe]illet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une
finesse de grsil et dont le frivole plissage avait des clochettes
comme celles du muguet, s'toilait des clairs reflets de la chambre,
aigus eux-mmes et finement nuancs comme des bouquets de fleurs qui
auraient broch le linge. Et le velours du veston brillant et nacr,
avait  et l quelque chose de hriss, de dchiquet et de velu qui
faisait penser  l'bouriffage des illets dans le vase. Mais surtout
on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que pouvait prsenter d'immoral
ce travesti d'une jeune actrice pour qui le talent avec lequel elle
jouerait son rle avait sans doute moins d'importance que l'attrait
irritant qu'elle allait offrir aux sens blass ou dpravs de certains
spectateurs, s'tait au contraire attach  ces traits d'ambiguit
comme  un lment esthtique qui valait d'tre mis en relief et qu'il
avait tout fait pour souligner. Le long des lignes du visage, le sexe
avait l'air d'tre sur le point d'avouer qu'il tait celui d'une fille
un peu garonnire, s'vanouissait, et plus loin se retrouvait,
suggrant plutt l'ide d'un jeune effmin vicieux et songeur, puis
fuyait encore, restait insaisissable. Le caractre de tristesse
rveuse du regard, par son contraste mme avec les accessoires
appartenant au monde de la noce et du thtre, n'tait pas ce qui
tait le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait tre
factice et que le jeune tre qui semblait s'offrir aux caresses dans
ce provocant costume avait probablement trouv piquant d'y ajouter
l'expression romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavou.
Au bas du portrait tait crit: Miss Sacripant, octobre 1872. Je ne
pus contenir mon admiration. Oh! ce n'est rien, c'est une pochade de
jeunesse, c'tait un costume pour une Revue des Varits. Tout cela
est bien loin. Et qu'est devenu le modle? Un tonnement provoqu
par mes paroles prcda sur la figure d'Elstir l'air indiffrent et
distrait qu'au bout d'une seconde il y tendit. Tenez, passez-moi
vite cette toile, me dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et
bien que la jeune personne au melon n'ait jou, je vous assure, aucun
rle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette aquarelle sous
les yeux. Je n'ai gard cela que comme un document amusant sur le
thtre de cette poque. Et avant de cacher l'aquarelle derrire lui,
Elstir qui peut-tre ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha un
regard attentif. Il faudra que je ne garde que la tte, murmura-t-il,
le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un commenant.
J'tais dsol de l'arrive de Mme Elstir qui allait encore nous
retarder. Le rebord de la fentre fut bientt rose. Notre sortie
serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir les
jeunes filles, par consquent plus aucune importance  ce que Mme
Elstir nous quittt plus ou moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas
trs longtemps. Je la trouvai trs ennuyeuse; elle aurait pu tre
belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un b[oe]uf dans la campagne
romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle tait commune
sans tre simple, parce qu'elle croyait que la solennit des manires
et la majest de l'attitude taient requises par sa beaut sculpturale
 laquelle, d'ailleurs, l'ge avait enlev toutes ses sductions. Elle
tait mise avec la plus grande simplicit. Et on tait touch mais
surpris d'entendre Elstir dire  tout propos et avec une douceur
respectueuse comme si rien que prononcer ces mots lui causait de
l'attendrissement et de la vnration: Ma belle Gabrielle! Plus
tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme Elstir
prit pour moi aussi de la beaut. Je compris qu' certain type idal
rsum en certaines lignes, en certaines arabesques qui se
retrouvaient sans cesse dans son [oe]uvre,  un certain canon, il avait
attribu en fait un caractre presque divin, puisque tout son temps,
tout l'effort de pense dont il tait capable, en un mot toute sa vie,
il l'avait consacre  la tche de distinguer mieux ces lignes, de les
reproduire plus fidlement. Ce qu'un tel idal inspirait  Elstir,
c'tait vraiment un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui
permettait jamais d'tre content, c'tait la partie la plus intime de
lui-mme: aussi n'avait-il pu le considrer avec dtachement, en tirer
des motions jusqu'au jour o il le rencontra, ralis au dehors, dans
le corps d'une femme, le corps de celle qui tait par la suite devenue
Madame Elstir et chez qui il avait pu -- comme cela ne nous est
possible que pour ce qui n'est pas nous-mmes -- le trouver mritoire,
attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lvres sur
ce Beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire de soi,
et qui maintenant mystrieusement incarn, s'offrait  lui pour une
suite de communions efficaces. Elstir  cette poque n'tait plus dans
la premire jeunesse o l'on attend que de la puissance de la pense,
la ralisation de son idal. Il approchait de l'ge o l'on compte sur
les satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit, o la
fatigue de celui-ci, en nous inclinant au matrialisme, et la
diminution de l'activit  la possibilit d'influences passivement
reues commencent  nous faire admettre qu'il y a peut-tre bien
certains corps, certains mtiers, certains rythmes privilgis,
ralisant si naturellement notre idal, que mme sans gnie, rien
qu'en copiant le mouvement d'une paule, la tension d'un cou, nous
ferions un chef-d'[oe]uvre; c'est l'ge o nous aimons  caresser la
Beaut du regard, hors de nous, prs de nous, dans une tapisserie,
dans une belle esquisse de Titien dcouverte chez un brocanteur, dans
une matresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus
compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son
corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une ide, l'ide
qu'elle tait une crature immatrielle, un portrait d'Elstir. Elle en
tait un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les donnes de la vie
ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion
de mettre  nu son gnie. On sent bien  voir les uns  ct des
autres dix portraits de personnes diffrentes peintes par Elstir, que
ce sont avant tout des Elstir. Seulement, aprs cette mare montante
du gnie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue, peu  peu
l'quilibre se rompt et comme un fleuve qui reprend son cours aprs le
contreflux d'une grande mare, c'est la vie qui reprend le dessus. Or,
pendant que durait la premire priode, l'artiste a, peu  peu, dgag
la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations
s'il est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent
la matire, indiffrente en soi, mais ncessaire  ses recherches
comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses
chefs d'[oe]uvre avec des effets de lumire attnue, avec des remords
modifiant l'ide d'une faute, avec des femmes poses sous les arbres
ou  demi plonges dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra o
par l'usure de son cerveau, il n'aura plus devant ces matriaux dont
se servait son gnie, la force de faire l'effort intellectuel qui seul
peut produire son [oe]uvre, et continuera pourtant  les rechercher,
heureux de se trouver prs d'eux  cause du plaisir spirituel, amorce
du travail, qu'ils veillent en lui; et les entourant d'ailleurs d'une
sorte de superstition comme s'ils taient suprieurs  autre chose, si
en eux rsidait dj une bonne part de l'[oe]uvre d'art qu'ils porteraient
en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la
frquentation, l'adoration des modles. Il causera indfiniment avec
des criminels repentis, dont les remords, la rgnration a fait
l'objet de ses romans; il achtera une maison de campagne dans un pays
o la brume attnue la lumire; il passera de longues heures 
regarder des femmes se baigner; il collectionnera les belles toffes.
Et ainsi la beaut de la vie, mot en quelque sorte dpourvu de
signification, stade situ en de de l'art et auquel j'avais vu
s'arrter Swann, tait celui o par ralentissement du gnie crateur,
idoltrie des formes qui l'avaient favoris dsir du moindre effort,
devait un jour rtrograder peu  peu un Elstir.

Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau  ses fleurs; je
perdis un instant  les regarder; je n'avais pas de mrite  le faire,
puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la
plage; mais j'aurais cru qu'elles y taient encore et que ces minutes
perdues me les faisaient manquer que j'aurais regard tout de mme,
car je me serais dit qu'Elstir s'intressait plus  ses fleurs qu' ma
rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma grand-mre, nature
qui tait juste l'oppos de mon total gosme, se refltait pourtant
dans la mienne. Dans une circonstance o quelqu'un qui m'tait
indiffrent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du
respect, ne risquait qu'un dsagrment tandis que je courais un
danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son
ennui comme d'une chose considrable et de traiter mon danger comme un
rien, parce qu'il me semblait que c'tait avec ces proportions que les
choses devaient lui apparatre. Pour dire les choses telles qu'elles
sont, c'est mme un peu plus que cela, et pas seulement ne pas
dplorer le danger que je courais moi-mme, mais aller au devant de ce
danger-l, et pour celui qui concernait les autres, tcher au
contraire, duss-je avoir plus de chances d'tre atteint moi-mme, de
le leur viter. Cela tient  plusieurs raisons qui ne sont point  mon
honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner, je
croyais surtout tenir  la vie, chaque fois qu'au cours de mon
existence, je me suis trouv obsd par des soucis moraux ou seulement
par des inquitudes nerveuses, quelquefois si puriles que je
n'oserais pas les rapporter, si une circonstance imprvue survenait
alors, amenant pour moi le risque d'tre tu, cette nouvelle
proccupation tait si lgre, relativement aux autres, que je
l'accueillais avec un sentiment de dtente qui allait jusqu'
l'allgresse. Je me trouve ainsi avoir connu, quoique tant l'homme le
moins brave du monde, cette chose qui me semblait quand je rsonnais,
si trangre  ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais
mme fuss-je quand il y en a un, et mortel, qui se prsente, dans une
priode entirement calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis
avec une autre personne, ne pas la mettre  l'abri et choisir pour moi
la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expriences
m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je
dcouvris et  ma grande honte, que contrairement  ce que j'avais
toujours cru et affirm j'tais trs sensible  l'opinion des autres.
Cette sorte d'amour-propre inavou n'a pourtant aucun rapport avec la
vanit ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter l'une ou l'autre,
ne me causerait aucun plaisir et je m'en suis toujours abstenu. Mais
les gens devant qui j'ai russi  cacher le plus compltement les
petits avantages qui auraient pu leur donner une moins pitre ide de
moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer que je
mets plus de soin  carter la mort de leur route que de la mienne.
Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je trouve
bien naturel qu'en toute circonstance, ils agissent autrement. Je suis
bien loin de les en blmer, ce que je ferais, peut-tre, si j'avais
t m par l'ide d'un devoir qui me semblerait dans ce cas tre
obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au contraire, je les
trouve fort sages de prserver leur vie, tout en ne pouvant m'empcher
de faire passer au second plan la mienne, ce qui est particulirement
absurde et coupable, depuis que j'ai cru reconnatre que celle de
beaucoup de gens devant qui je me place quand clate une bombe est
plus dnue de prix. D'ailleurs le jour de cette visite  Elstir les
temps taient encore loin o je devais prendre conscience de cette
diffrence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais
simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre, de ne pas
avoir l'air d'attacher au plaisir que je dsirais si ardemment plus
d'importance qu' la besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas acheve.
Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aperus que -- tant les
jours taient longs dans cette saison l -- il tait moins tard que je
ne croyais; nous allmes sur la digue. Que de ruses j'employai pour
faire demeurer Elstir  l'endroit o je croyais que ces jeunes filles
pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises qui s'levaient 
ct de nous je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin
de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que
nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers
l'extrmit de la plage. J'aurais voulu voir d'un tout petit peu prs
avec vous ces falaises, dis-je  Elstir, ayant remarqu qu'une de ces
jeunes filles s'en allait souvent de ce ct. Et pendant ce temps-l,
parlez-moi de Carquethuit. Ah! que j'aimerais aller  Carquethuit!
ajoutai-je sans penser que le caractre si nouveau qui se manifestait
avec tant de puissance dans le Port de Carquethuit d'Elstir, tenait
peut-tre plus  la vision du peintre qu' un mrite spcial de cette
plage. Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est peut-tre ce que je
dsire le plus connatre avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs,
d'ici, tout un voyage. Et puis mme si ce n'tait pas plus prs je
vous conseillerais peut-tre tout de mme davantage Carquethuit, me
rpondit Elstir. La Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est
toujours la grande falaise normande ou bretonne que vous connaissez.
Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage
basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle
pltot certains aspects de la Floride. C'est trs curieux, et du reste
extrmement sauvage aussi. C'est entre Clitourps et Nehomme et vous
savez combien ces parages sont dsols; la ligne des plages est
ravissante. Ici, la ligne de la plage est quelconque; mais l-bas, je
ne peux vous dire quelle grce elle a, quelle douceur.

Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa,
quand tout d'un coup, tel Mphistophls surgissant devant Faust,
apparurent au bout de l'avenue -- comme une simple objectivation
irrelle et diabolique du temprament oppos au mien, de la vitalit
quasi-barbare et cruelle dont tait si dpourvue ma faiblesse, mon
excs de sensibilit douloureuse et d'intellectualit -- quelques
taches de l'essence impossible  confondre avec rien d'autre, quelques
sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient
l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en taient pas moins
en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il tait
invitable que la rencontre entre elles et nous se produist, et
qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va
recevoir la lame; je m'arrtai net et laissant mon illustre compagnon
poursuivre son chemin, je restai en arrire, pench, comme si j'tais
subitement intress par elle, vers la vitrine du marchand
d'antiquits devant lequel nous passions en ce moment; je n'tais pas
fch d'avoir l'air de pouvoir penser  autre chose qu' ces jeunes
filles, et je savais dj obscurment que quand Elstir m'appellerait
pour me prsenter, j'aurais la sorte de regard interrogateur qui
dcle non la surprise, mais le dsir d'avoir l'air surpris -- tant
chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste;
-- que j'irais mme jusqu' indiquer ma poitrine avec mon doigt pour
demander: C'est bien moi que vous appelez et accourir vite, la tte
courbe par l'obissance et la docilit, le visage dissimulant
froidement l'ennui d'tre arrach  la contemplation de vieilles
faences pour tre prsent  des personnes que je ne souhaitais pas
de connatre. Cependant je considrais la devanture en attendant le
moment o mon nom cri par Elstir viendrait me frapper comme une balle
attendue et inoffensive. La certitude de la prsentation  ces jeunes
filles avait eu pour rsultat, non seulement de me faire  leur gard,
jouer, mais prouver, l'indiffrence. Dsormais invitable, le plaisir
de les connatre fut comprim, rduit, me parut plus petit que celui
de causer avec Saint-Loup, de dner avec ma grand-mre, de faire dans
les environs des excursions que je regretterais d'tre probablement,
par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu
s'intresser aux monuments historiques, contraint de ngliger.
D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'tait
pas seulement l'imminence mais l'incohrence de sa ralisation. Des
lois aussi prcises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la
superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la
proximit de l'vnement bouleverse. Elstir allait m'appeler. Ce
n'tait pas du tout de cette faon que je m'tais souvent, sur la
plage, dans ma chambre, figur que je connatrais ces jeunes filles.
Ce qui allait avoir lieu, c'tait un autre vnement auquel je n'tais
pas prpar. Je ne reconnaissais ni mon dsir, ni son objet; je
regrettais presque d'tre sorti avec Elstir. Mais, surtout, la
contraction du plaisir que j'avais auparavant cru avoir, tait due 
la certitude que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme
en vertu d'une force lastique, toute sa hauteur, quand il cessa de
subir l'treinte de cette certitude, au moment o m'tant dcid 
tourner la tte, je vis Elstir arrt quelques pas plus loin avec les
jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de celle qui tait le
plus prs de lui, grosse et claire par ses regards, avait l'air d'un
gteau o on et rserv de la place pour un peu de ciel. Ses yeux,
mme fixes, donnaient l'impression de la mobilit comme il arrive par
ces jours de grand vent o l'air, quoique invisible, laisse percevoir
la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant
ses regards croisrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours
d'orage qui approchent d'une nue moins rapide, la ctoient, la
touchent, la dpassent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont
loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face  face,
ignorant chacun ce que le continent cleste qui tait devant lui
contenait de promesses et de menaces pour l'avenir. Au moment
seulement o son regard passa exactement sous le mien sans ralentir sa
marche il se voila lgrement. Ainsi, par une nuit claire, la lune
emporte par le vent passe sous un nuage et voile un instant son
clat, puis reparat bien vite. Mais dj Elstir avait quitt les
jeunes filles sans m'avoir appel. Elles prirent une rue de traverse,
il vint vers moi. Tout tait manqu.

J'ai dit qu'Albertine ne m'tait pas apparue ce jour-l, la mme que
les prcdents, et que chaque fois elle devait me sembler diffrente.
Mais je sentis  ce moment que certaines modifications dans l'aspect,
l'importance, la grandeur d'un tre peuvent tenir aussi  la
variabilit de certains tats interposs entre cet tre et nous. L'un
de ceux qui jouent  cet gard le rle le plus considrable est la
croyance (ce soir-l la croyance puis l'vanouissement de la croyance,
que j'allais connatre Albertine, l'avait,  quelques secondes
d'intervalle, rendue presque insignifiante puis infiniment prcieuse 
mes yeux; quelques annes plus tard, la croyance, puis la disparition
de la croyance qu'Albertine m'tait fidle, amena des changements
analogues).

Certes,  Combray dj j'avais vu diminuer ou grandir selon les
heures, selon que j'entrais dans l'un ou l'autre des deux grands modes
qui se partageaient ma sensibil, le chagrin de n'tre pas prs de ma
mre, aussi imperceptible tout l'aprs-midi que la lumire de la lune
tant que brille le soleil et, la nuit venue, rgnant seul dans mon me
anxieuse  la place de souvenirs effacs et rcents. Mais ce jour-l,
en voyant qu'Elstir quittait les jeunes filles sans m'avoir appel,
j'appris que les variations de l'importance qu'ont  nos yeux un
plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir seulement  cette
alternance de deux tats, mais au dplacement de croyances invisibles,
lesquelles par exemple nous font paratre indiffrente la mort parce
qu'elles rpandent sur celle-ci une lumire d'irralit, et nous
permettent ainsi d'attacher de l'importance  nous rendre  une soire
musicale qui perdrait de son charme si,  l'annonce que nous allons
tre guillotins, la croyance qui baigne cette soire se dissipait
tout  coup; ce rle des croyances, il est vrai que quelque chose en
moi le savait c'tait la volont, mais elle le sait en vain si
l'intelligence, la sensibilit continuent  l'ignorer; celles-ci sont
de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter une
matresse  laquelle seule notre volont sait que nous tenons. C'est
qu'elles sont obscurcies par la croyance que nous la retrouverons dans
un instant. Mais que cette croyance se dissipe, qu'elles apprennent
tout d'un coup que cette matresse est partie pour toujours, alors
l'intelligence et la sensibilit ayant perdu leur mise au point sont
comme folles, le plaisir infime s'agrandit  l'infini.

Variation d'une croyance, nant de l'amour aussi, lequel, prexistant
et mobile s'arrte  l'image d'une femme simplement parce que cette
femme sera presque impossible  atteindre. Ds lors on pense moins 
la femme qu'on se reprsente difficilement, qu'aux moyens de la
connatre. Tout un processus d'angoisses se dveloppe et suffit pour
fixer notre amour sur elle, qui en est l'objet  peine connu de nous.
L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme relle
y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment o j'avais
vu Elstir s'arrter avec les jeunes filles, nous cessons d'tre
inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre
amour, il semble brusquement qu'il se soit vanoui au moment o nous
tenons enfin la proie  la valeur de laquelle nous n'avons pas assez
pens. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou deux profils sur la mer,
moins beaux assurment que ceux des femmes de Vronse que j'aurais
d, si j'avais obi  des raisons purement esthtiques, lui prfrer.
Or, pouvais-je en d'autres raisons, puisque, l'anxit tombe, je ne
pouvais retrouver que ces profils muets, je ne possdais rien d'autre.
Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour  son sujet
des milliers de rflexions, j'avais poursuivi avec ce que j'appelais
elle, tout un entretien intrieur, o je la faisais questionner,
rpondre, penser, agir, et dans la srie indfinie d'Albertines
imagines qui se succdaient en moi heure par heure, l'Albertine
relle, aperue sur la plage, ne figurait qu'en tte, comme la
cratrice d'un rle, l'toile, ne parat, dans une longue srie de
reprsentations, que dans toutes les premires. Cette Albertine-l
n'tait gure qu'une silhouette, tout ce qui tait superpos tait de
mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous
l'emportent --  ne se placer mme qu'au point de vue quantit -- sur
ceux qui nous viennent de l'tre aim. Et cela est vrai des amours les
plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais
subsister autour de bien peu de chose, -- et mme parmi ceux qui ont
reu leur exaucement charnel. Un ancien professeur de dessin de ma
grand'mre avait eu d'une matresse obscure une fille. La mre mourut
peu de temps aprs la naissance de l'enfant et le professeur de dessin
en eut un chagrin tel qu'il ne survcut pas longtemps. Dans les
derniers mois de sa vie, ma grand'mre et quelques dames de Combray,
qui n'avaient jamais voulu faire mme allusion devant leur professeur
 cette femme avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement
vcu et n'avait eu que peu de relations, songrent  assurer le sort
de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagre. Ce
fut ma grand'mre qui le proposa, certaines amies se firent tirer
l'oreille, cette petite fille tait-elle vraiment si intressante,
tait-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le pre; avec
des femmes comme tait la mre, on n'est jamais sr. Enfin on se
dcida. La petite fille vint remercier. Elle tait laide et d'une
ressemblance avec le vieux matre de dessin qui ta tous les doutes;
comme ses cheveux taient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit
au pre qui l'avait conduite: Comme elle a de beaux cheveux. Et
pensant que maintenant, la femme coupable tant morte et le professeur
 demi-mort, une allusion  ce pass qu'on avait toujours feint
d'ignorer n'avait plus de consquence, ma grand-mre ajouta: a doit
tre de famille. Est-ce que sa mre avait ces beaux cheveux-l? Je
ne sais pas, rpondit navement le pre. Je ne l'ai jamais vue qu'en
chapeau.

Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aperus dans une glace. En plus du
dsastre de ne pas avoir t prsent, je remarquai que ma cravate
tait tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs ce
qui m'allait mal; mais c'tait une chance tout de mme qu'elles
m'eussent, mme ainsi, rencontr avec Elstir et ne pussent pas
m'oublier; c'en tait une autre que j'eusse ce jour-l, sur le conseil
de ma grand'mre, mis mon joli gilet qu'il s'en tait fallu de si peu
que j'eusse remplac par un affreux, et pris ma plus belle canne; car
un vnement que nous dsirons, ne se produisant jamais comme nous
avons pens,  dfaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir
compter, d'autres que nous n'esprions pas, se sont prsents, le tout
se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes
finalement enclins  trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le
hasard nous a, somme toute, plutt favoris.

J'aurais t si content de les connatre, dis-je  Elstir en
arrivant prs de lui. Aussi pourquoi restez-vous  des lieues? Ce
furent les paroles qu'il pronona, non qu'elles exprimassent sa
pense, puisque si son dsir avait t d'exaucer le mien, m'appeler
lui et t bien facile, mais peut-tre parce qu'il avait entendu des
phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et
parce que mme les grands hommes sont, en certaines choses, pareils
aux gens vulgaires, prennent les excuses journalires dans le mme
rpertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le mme boulanger;
soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte tre lues 
l'envers puisque leur lettre signifie le contraire de la vrit soient
l'effet ncessaire, le graphique ngatif d'un rflexe. Elles taient
presses. Je pensai que surtout elles l'avaient empch d'appeler
quelqu'un qui leur tait peu sympathique; sans cela il n'y et pas
manqu, aprs toutes les questions que je lui avais poses sur elles,
et l'intrt qu'il avait bien vu que je leur portais. Je vous parlais
de Carquethuit, me dit-il, avant que je l'eusse quitt  sa porte.
J'ai fait une petite esquisse o on voit bien mieux la cernure de la
plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est autre chose. Si vous
le permettez, en souvenir de notre amiti, je vous donnerai mon
esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu'on
dsire vous en donnent d'autres.

J'aurais beaucoup aim, si vous en possdiez, avoir une photographie
du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce
nom? C'est celui d'un personnage que tint le modle dans une stupide
petite oprette. Mais vous savez que je ne la connais nullement,
monsieur, vous avez l'air de croire le contraire. Elstir se tut. Ce
n'est pourtant pas Mme Swann avant son mariage, dis-je par une de ces
brusques rencontres fortuites de la vrit, qui sont somme toute assez
rares, mais qui suffisent aprs coup  donner un certain fondement 
la thorie des pressentiments si on prend soin d'oublier toutes les
erreurs qui l'infirmeraient. Elstir ne me rpondit pas. C'tait bien
un portrait d'Odette de Crcy. Elle n'avait pas voulu le garder pour
beaucoup de raisons dont quelques-unes sont trop videntes. Il y en
avait d'autres. Le portrait tait antrieur au moment o Odette
disciplinant ses traits avait fait de son visage et de sa taille cette
cration dont  travers les annes, ses coiffeurs, ses couturiers,
elle-mme -- dans sa faon de se tenir, de parler, de sourire, de
poser ses mains, ses regards, de penser, -- devaient respecter les
grandes lignes. Il fallait la dpravation d'un amant rassasi pour que
Swann prfrt aux nombreuses photographies de l'Odette ne varietur
qu'tait sa ravissante femme, la petite photographie qu'il avait dans
sa chambre, et o sous un chapeau de paille orn de penses on voyait
une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux traits
tirs.

Mais d'ailleurs le portrait et-il t, non pas antrieur, comme la
photographie prfre de Swann,  la systmatisation des traits
d'Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postrieur,
qu'il et suffi de la vision d'Elstir pour dsorganiser ce type. Le
gnie artistique agit  la faon de ces tempratures extrmement
leves qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et
de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, rpondant 
un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a impose 
ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la
persistance dans sa glace, chargeant l'inclinaison du chapeau, le
lissage des cheveux, l'enjouement du regard, d'en assurer la
continuit, cette harmonie, le coup d'[oe]il du grand peintre la dtruit
en une seconde, et  sa place il fait un regroupement des traits de la
femme, de manire  donner satisfaction  un certain idal fminin et
pictural qu'il porte en lui. De mme, il arrive souvent qu' partir
d'un certain ge, l'[oe]il d'un grand chercheur trouve partout les
lments ncessaires  tablir les rapports qui seuls l'intressent.
Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se
contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de
n'importe quoi: cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de la princesse
de Luxembourg, beaut des plus altires, s'tant prise autrefois d'un
art qui tait nouveau  cette poque, avait demand au plus grand des
peintres naturalistes de faire son portrait. Aussitt l'[oe]il de
l'artiste avait trouv ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile il
y avait  la place de la grande dame un trottin, et derrire lui un
vaste dcor inclin et violet qui faisait penser  la place Pigalle.
Mais mme sans aller jusque-l, non seulement le portrait d'une femme
par un grand artiste ne cherchera aucunement  donner satisfaction 
quelques-unes des exigences de la femme -- comme celles qui, par
exemple, quand elle commence  vieillir la font se faire photographier
dans des tenues presque de fillette qui font valoir sa taille reste
jeune et la font paratre comme la s[oe]ur ou mme la fille de sa fille --
celle-ci au besoin fagote pour la circonstance,  ct d'elle -- et
mettra au contraire en relief les dsavantages qu'elle cherche 
cacher et qui comme un teint fivreux voire verdtre, le tentent
d'autant plus parce qu'ils ont du caractre; mais ils suffisent 
dsenchanter le spectateur vulgaire et rduisent pour lui en miettes
l'idal dont la femme soutenait si firement l'armature et qui la
plaait dans sa forme unique, irrductible, si en dehors, si au-dessus
du reste de l'humanit. Maintenant dchue, situe hors de son propre
type o elle trnait invulnrable, elle n'est plus qu'une femme
quelconque en la supriorit de qui nous avons perdu toute foi. Ce
type nous faisions tellement consister en lui, non seulement la beaut
d'une Odette, mais sa personnalit, son identit, que devant le
portrait qui l'a dpouille de lui, nous sommes tents de nous crier
non pas seulement: Comme c'est enlaidi, mais: Comme c'est peu
ressemblant. Nous avons peine  croire que ce soit elle. Nous ne la
reconnaissons pas. Et pourtant il y a l un tre que nous sentons bien
que nous avons dj vu. Mais cet tre-l ce n'est pas Odette; le
visage de cet tre, son corps, son aspect, nous sont bien connus. Ils
nous rappellent, non pas la femme, qui ne se tenait jamais ainsi, dont
la pose habituelle ne dessine nullement une telle trange et
provocante arabesque, mais d'autres femmes, toutes celles qu' peintes
Elstir et que toujours, si diffrentes qu'elles puissent tre, il a
aim  camper ainsi de face, le pied cambr dpassant de la jupe, le
large chapeau rond tenu  la main, rpondant symtriquement  la
hauteur du genou qu'il couvre  cet autre disque vu de face, le
visage. Et enfin non seulement un portrait gnial disloque le type
d'une femme, tel que l'ont dfini sa coquetterie et sa conception
goste de la beaut mais s'il est ancien il ne se contente pas de
vieillir l'original de la mme manire que la photographie, en le
montrant dans des atours dmods. Dans le portrait, ce n'est pas
seulement la manire que la femme avait de s'habiller qui date, c'est
aussi la manire que l'artiste avait de peindre. Cette manire, la
premire manire d'Elstir tait l'extrait de naissance le plus
accablant pour Odette parce qu'il faisait d'elle non pas seulement
comme ses photographies d'alors une cadette de cocottes connues, mais
parce qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
portraits que Manet ou Whistler ont peints d'aprs tant de modles
disparus qui appartiennent dj  l'oubli ou  l'histoire.

C'est dans ces penses silencieusement rumines  ct d'Elstir tandis
que je le conduisais chez lui, que m'entranait la dcouverte que je
venais de faire relativement  l'identit de son modle, quand cette
premire dcouverte m'en fit faire une seconde, plus troublante encore
pour moi, concernant l'identit de l'artiste. Il avait fait le
portrait d'Odette de Crcy. Serait-il possible que cet homme de gnie,
ce sage, ce solitaire, ce philosophe  la conversation magnifique et
qui dominait toutes choses ft le peintre ridicule et pervers, adopt
jadis par les Verdurin. Je lui demandai s'il les avait connus, si par
hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me rpondit que
si, sans embarras, comme s'il s'agissait d'une partie dj un peu
ancienne de son existence et s'il ne se doutait pas de la dception
extraordinaire qu'il veillait en moi, mais levant les yeux, il la lut
sur mon visage. Le sien eut une expression de mcontentement. Et comme
nous tions dj presque arrivs chez lui, un homme moins minent par
l'intelligence et par le c[oe]ur, m'et peut-tre simplement dit au revoir
un peu schement et aprs cela et vit de me revoir. Mais ce ne fut
pas ainsi qu'Elstir agit avec moi; en vrai matre -- et c'tait
peut-tre au point de vue de la cration pure son seul dfaut d'en
tre un, dans ce sens du mot matre, car un artiste pour tre tout 
fait dans la vrit de la vie spirituelle doit tre seul, et ne pas
prodiguer de son moi, mme  des disciples -- de toute circonstance,
qu'elle ft relative  lui ou  d'autres, il cherchait  extraire pour
le meilleur enseignement des jeunes gens la part de vrit qu'elle
contenait. Il prfra donc aux paroles qui auraient pu venger son
amour-propre celles qui pouvaient m'instruire. Il n'y a pas d'homme
si sage qu'il soit, me, dit-il qui n'ait  telle poque de sa jeunesse
prononc des paroles, ou mme men une vie, dont le souvenir lui soit
dsagrable et qu'il souhaiterait tre aboli. Mais il ne doit pas
absolument le regretter, parce qu'il ne peut tre assur d'tre devenu
un sage, dans la mesure o cela est possible, que s'il a pass par
toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent prcder
cette dernire incarnation-l. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils
et petits-fils d'hommes distingus,  qui leurs prcepteurs ont
enseign la noblesse de l'esprit et l'lgance morale ds le collge.
Ils n'ont peut-tre rien  retrancher de leur vie, ils pourraient
publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres
esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse
est ngative et strile. On ne reoit pas la sagesse, il faut la
dcouvrir soi-mme aprs un trajet que personne ne peut faire pour
nous, ne peut nous pargner, car elle est un point de vue sur les
choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez
nobles n'ont pas t disposes par le pre de famille ou par le
prcepteur, elles ont t prcdes de dbuts bien diffrents, ayant
t influences par ce qui rgnait autour d'elles de mal ou de
banalit. Elles reprsentent un combat et une victoire. Je comprends
que l'image de ce que nous avons t dans une priode premire ne soit
plus reconnaissable et soit en tous cas dplaisante. Elle ne doit pas
tre renie pourtant, car elle est un tmoignage que nous avons
vraiment vcu, que c'est selon les lois de la vie et de l'esprit, que
nous avons, des lments communs de la vie, de la vie des ateliers,
des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque
chose qui les dpasse. Nous tions arrivs devant sa porte. J'tais
du de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant il
y aurait une possibilit de les retrouver dans la vie; elles avaient
cess de ne faire que passer  un horizon o j'avais pu croire que je
ne les verrais plus jamais apparatre. Autour d'elles ne flottait plus
comme ce grand remous qui nous sparait et qui n'tait que la
traduction du dsir en perptuelle activit, mobile, urgent, aliment
d'inquitudes, qu'veillaient en moi leur inaccessibilit, leur fuite
peut-tre pour toujours. Mon dsir d'elles, je pouvais maintenant le
mettre au repos, le garder en rserve,  ct de tant d'autres dont,
une fois que je la savais possible, j'ajournais la ralisation. Je
quittai Elstir, je me retrouvai seul. Alors tout d'un coup, malgr ma
dception, je vis dans mon esprit tous ces hasards que je n'eusse pas
souponn pouvoir se produire, qu'Elstir ft justement li avec ces
jeunes filles, que celles qui le matin encore taient pour moi des
figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent vu,
m'eussent vu li avec un grand peintre, lequel savait maintenant mon
dsir de les connatre et le seconderait sans doute. Tout cela avait
caus pour moi du plaisir, mais ce plaisir m'tait rest cach; il
tait de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir qu'ils
sont l, que les autres nous aient quitt, que nous soyions seuls.
Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire: je suis tout 
vous, et les couter. Quelquefois entre le moment o ces plaisirs sont
entrs en nous et le moment o nous pouvons y rentrer nous-mme, il
s'est coul tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans
l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendu. Mais
ils sont patients, ils ne se lassent pas et ds que tout le monde est
parti nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c'est nous alors
qui sommes si fatigus qu'il nous semble que nous n'aurons plus dans
notre pense dfaillante assez de force pour retenir ces souvenirs,
ces impressions, pour qui notre moi fragile est le seul lieu
habitable, l'unique mode de ralisation. Et nous le regretterions car
l'existence n'a gure d'intrt que dans les journes o la poussire
des ralits est mle de sable magique, o quelque vulgaire incident
de la vie devient un ressort romanesque. Tout un promontoire du monde
inaccessible surgit alors de l'clairage du songe, et entre dans notre
vie, dans notre vie o comme le dormeur veill nous voyons les
personnes dont nous avions si ardemment rv que nous avions cru que
nous ne les verrions jamais qu'en rve.

L'apaisement apport par la probabilit de connatre maintenant ces
jeunes filles quand je le voudrais me fut d'autant plus prcieux que
je n'aurais pu continuer  les guetter les jours suivants, lesquels
furent pris par les prparatifs du dpart de Saint-Loup. Ma grand'mre
tait dsireuse de tmoigner  mon ami sa reconnaissance de tant de
gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu'il
tait grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l'ide de faire
venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu'elle avait
achetes; Saint-Loup vint les voir  l'htel, le jour o elles
arrivrent qui tait la veille de son dpart. Il les lut avidement,
maniant chaque feuille avec respect, tchant de retenir les phrases,
puis s'tant lev, s'excusait dj auprs de ma grand'mre d'tre
rest aussi longtemps, quand il l'entendit lui rpondre:

-- Mais non, emportez-les, c'est  vous, c'est pour vous les donner
que je les ai fait venir.

Il fut pris d'une joie dont il ne fut pas plus le matre que d'un tat
physique qui se produit sans intervention de la volont, il devint
carlate comme un enfant qu'on vient de punir, et ma grand'mre fut
beaucoup plus touche de voir tous les efforts qu'il avait faits (sans
y russir) pour contenir la joie qui le secouait, que par tous les
remerciements qu'il aurait pu profrer. Mais lui craignant d'avoir mal
tmoign sa reconnaissance me priait encore de l'en excuser, le
lendemain, pench  la fentre du petit chemin de fer d'intrt local
qu'il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci tait, en effet, trs
peu loigne. Il avait pens s'y rendre, comme il faisait souvent,
quand il devait revenir le soir et qu'il ne s'agissait pas d'un dpart
dfinitif, en voiture. Mais il et fallu cette fois-ci qu'il mt ses
nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y monter
aussi lui-mme, suivant en cela l'avis du directeur qui consult,
rpondit que, voiture ou petit chemin de fer, ce serait  peu prs
quivoque. Il entendait signifier par l que ce serait quivalent (en
somme,  peu prs ce que Franoise et exprim en disant que cela
reviendrait du pareil au mme).

Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit tortillard. Je
l'aurais pris aussi si je n'avais t fatigu et aurais accompagn mon
ami jusqu' Doncires; je lui promis du moins, tout le temps que nous
restmes  la gare de Balbec, -- c'est--dire que le chauffeur du
petit train passa  attendre des amis retardataires, sans lesquels il
ne voulait pas s'en aller, et aussi  prendre quelques
rafrachissements, -- d'aller le voir plusieurs fois par semaine.
Comme Bloch tait venu aussi  la gare -- au grand ennui de
Saint-Loup, -- ce dernier voyant que notre camarade l'entendait me
prier de venir djeuner, dner, habiter  Doncires, finit par lui
dire d'un ton extrmement froid lequel tait charg de corriger
l'amabilit force de l'invitation et d'empcher Bloch de la prendre
au srieux: Si jamais vous passez par Doncires une aprs-midi o je
sois libre, vous pourrez me demander au quartier, mais libre, je ne le
suis  peu prs jamais. Peut-tre aussi Robert craignait-il que,
seul, je ne vinsse pas et pensant que j'tais plus li avec Bloch que
je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un compagnon de
route, un entraneur.

J'avais peur que ce ton, cette manire d'inviter quelqu'un en lui
conseillant de ne pas venir, n'et froiss Bloch, et je trouvais que
Saint-Loup et mieux fait de ne rien dire. Mais je m'tais tromp, car
aprs le dpart du train, tant que nous fmes route ensemble jusqu'au
croisement de deux avenues o il fallait nous sparer, l'une allant 
l'htel, l'autre  la villa de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander
quel jour nous irions  Doncires, car aprs toutes les amabilits
que Saint-Loup lui avait faites, il et t trop grossier de sa
part de ne pas se rendre  son invitation. J'tais content qu'il
n'et pas remarqu, ou ft assez peu mcontent pour dsirer feindre de
ne pas avoir remarqu sur quel ton moins que pressant,  peine poli,
l'invitation avait t faite. J'aurais pourtant voulu pour Bloch qu'il
s'vitt le ridicule d'aller tout de suite  Doncires. Mais je
n'osais pas lui donner un conseil qui n'et pu que lui dplaire en lui
montrant que Saint-Loup avait t moins pressant que lui n'tait
empress. Il l'tait beaucoup trop et bien que tous les dfauts qu'il
avait dans ce genre fussent compenss chez lui par de remarquables
qualits que d'autres plus rservs n'auraient pas eues, il poussait
l'indiscrtion  un point dont on tait agac. La semaine ne pouvait,
 l'entendre, se passer sans que nous allions  Doncires (il disait
nous, car je crois qu'il comptait un peu sur ma prsence pour excuser
la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu dans ses
arbres, devant le terrain de tennis, devant la maison, devant le
marchand de coquillages, il m'arrta, me suppliant de fixer un jour et
comme je ne le fis pas, me quitta fch en me disant: A ton aise,
messire. Moi en tous cas, je suis oblig d'y aller puisqu'il m'a
invit.

Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remerci ma grand-mre qu'il me
chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une
lettre que je reus de lui de la ville o il tait en garnison et qui
semblait sur l'enveloppe o la poste en avait timbr le nom, accourir
vite vers moi, me dire qu'entre ses murs, dans le quartier de
cavalerie Louis XVI, il pensait  moi. Le papier tait aux armes de
Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une
couronne ferme par un bonnet de pair de France.

Aprs un trajet qui, me disait-il, s'est bien effectu, en lisant un
livre achet  la gare, qui est par Arvde Barine (c'est un auteur
russe je pense, cela m'a paru remarquablement crit pour un tranger,
mais donnez-moi votre apprciation, car vous devez connatre cela
vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu, au milieu
de cette vie grossire, o hlas, je me sens bien exil, n'y ayant pas
ce que j'ai laiss  Balbec; cette vie o je ne retrouve aucun
souvenir d'affection, aucun charme d'intellectualit; vie dont vous
mpriseriez sans doute l'ambiance et qui n'est pourtant pas sans
charme. Tout m'y semble avoir chang depuis que j'en tais parti, car
dans l'intervalle, une des res les plus importantes de ma vie, celle
d'o notre amiti date, a commenc. J'espre qu'elle ne finira jamais.
Je n'ai parl d'elle, de vous, qu' une seule personne, qu' mon amie
qui m'a fait la surprise de venir passer une heure auprs de moi. Elle
aimerait beaucoup vous connatre et je crois que vous vous accorderiez
car elle est aussi extrmement littraire. En revanche, pour repenser
 nos causeries, pour revivre ces heures que je n'oublierai jamais, je
me suis isol de mes camarades, excellents garons mais qui eussent
t bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants
passs avec vous, j'aurais presque mieux aim, pour le premier jour,
l'voquer pour moi seul et sans vous crire. Mais j'ai craint que
vous, esprit subtil et c[oe]ur ultrasensitif, ne vous mettiez martel en
tte en ne recevant pas de lettre si toutefois vous avez daign
abaisser votre pense sur le rude cavalier que vous aurez fort  faire
pour dgrossir et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous.

Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse  celles
que, quand je ne connaissais pas encore Saint-Loup, je m'tais imagin
qu'il m'crirait, dans ces songeries d'o la froideur de son premier
accueil m'avait tir en me mettant en prsence d'une ralit glaciale
qui ne devait pas tre dfinitive. Une fois que je l'eus reue, chaque
fois qu' l'heure du djeuner, on apportait le courrier, je
reconnaissais tout de suite quand c'tait de lui que venait une
lettre, car elle avait toujours ce second visage qu'un tre montre
quand il est absent et dans les traits duquel (les caractres de
l'criture) il n'y a aucune raison pour que nous ne croyions pas
saisir une me individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou les
inflexions de la voix.

Je restais maintenant volontiers  table pendant qu'on desservait, et
si ce n'tait pas un moment o les jeunes filles de la petite bande
pouvaient passer, ce n'tait plus uniquement du ct de la mer que je
regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je
cherchais  retrouver dans la ralit, j'aimais comme quelque chose de
potique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la
rondeur bombe d'une serviette dfaite o le soleil intercale un
morceau de velours jaune, le verre  demi vid qui montre mieux ainsi
le noble vasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide
et pareil  une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais
scintillant de lumires, le dplacement des volumes, la transmutation
des liquides par l'clairage, l'altration des prunes qui passent du
vert au bleu et du bleu  l'or dans le compotier dj  demi
dpouill, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour
viennent s'installer autour de la nappe dresse sur la table ainsi que
sur un autel o sont clbres les ftes de la gourmandise et sur
laquelle au fond des hutres quelques gouttes d'eau lustrale restent
comme dans de petits bnitiers de pierre, j'essayais de trouver la
beaut l o je ne m'tais jamais figur qu'elle ft, dans les choses
les plus usuelles, dans la vie profonde des natures mortes.

Quand quelques jours aprs le dpart de Saint-Loup, j'eus russi  ce
qu'Elstir donnt une petite matine o je rencontrerais Albertine, le
charme et l'lgance tout momentans qu'on me trouva au moment o je
sortais du Grand-Htel (et qui tait dus  un repos prolong,  des
frais de toilette spciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les
rserver (et aussi le crdit d'Elstir) pour la conqute de quelque
autre personne plus intressante, je regrettai de consommer tout cela
pour le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine. Mon
intelligence jugeait ce plaisir fort peu prcieux, depuis qu'il tait
assur. Mais en moi la volont ne partagea pas un instant cette
illusion, la volont qui est le serviteur, persvrant et immuable, de
nos personnalits successives; cache dans l'ombre, ddaigne,
inlassablement fidle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des
variations de notre moi,  ce qu'il ne manque jamais du ncessaire.
Pendant qu'au moment o va se raliser un voyage dsir,
l'intelligence et la sensibilit commencent  se demander s'il vaut
vraiment la peine d'tre entrepris, la volont qui sait que ces
matres oisifs recommenceraient immdiatement  trouver merveilleux ce
voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volont les laisse
disserter devant la gare, multiplier les hsitations; mais elle
s'occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour
l'heure du dpart. Elle est aussi invariable que l'intelligence et la
sensibilit sont changeantes, mais comme elle est silencieuse, ne
donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante; c'est sa ferme
dtermination que suivent les autres parties de notre moi, mais sans
l'apercevoir tandis qu'elles distinguent nettement leurs propres
incertitudes. Ma sensibilit et mon intelligence institurent donc une
discussion sur la valeur du plaisir qu'il y aurait  connatre
Albertine tandis que je regardais dans la glace de vains et fragiles
agrments qu'elles eussent voulu garder intacts pour une autre
occasion. Mais ma volont ne laissa pas passer l'heure o il fallait
partir, et ce fut l'adresse d'Elstir qu'elle donna au cocher. Mon
intelligence et ma sensibilit eurent le loisir, puisque le sort en
tait jet, de trouver que c'tait dommage. Si ma volont avait donn
une autre adresse, elles eussent t bien attrapes.

Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord que
Mlle Simonet n'tait pas dans l'atelier. Il y avait bien une jeune
fille assise, en robe de soie, nu tte, mais de laquelle je ne
connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et o
je ne retrouvais pas l'entit que j'avais extraite d'une jeune
cycliste se promenant coiffe d'un polo, le long de la mer. C'tait
pourtant Albertine. Mais mme quand je le sus, je ne m'occupai pas
d'elle. En entrant dans toute runion mondaine, quand on est jeune, on
meurt  soi-mme, on devient un homme diffrent, tout salon tant un
nouvel univers o, subissant la loi d'une autre perspective morale on
darde son attention comme si elles devaient nous importer  jamais,
sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l'on aura
oublies le lendemain. Oblig de suivre, pour me diriger vers une
causerie avec Albertine, un chemin nullement trac par moi et qui
s'arrtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes
d'invits  qui on me nommait, puis le long du buffet, o m'taient
offertes, et o je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que
j'coutais, immobile, une musique qu'on commenait d'excuter je me
trouvais donner  ces divers pisodes la mme importance qu' ma
prsentation  Mlle Simonet, prsentation qui n'tait plus que l'un
d'entre eux et que j'avais entirement oublie avoir t, quelques
minutes auparavant, le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il
pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands
malheurs. Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que
nous aimons la rponse favorable ou mortelle que nous attendions
depuis une anne. Mais il faut continuer  causer, les ides
s'ajoutent les unes aux autres, dveloppant une surface sous laquelle
c'est  peine si de temps  autre vient sourdement affleurer le
souvenir autrement profond mais fort troit que le malheur est venu
pour nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver
que ce ne soit que plusieurs annes aprs que nous nous rappelons que
le plus grand vnement de notre vie sentimentale s'est produit, sans
que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,
presque d'en prendre conscience, dans une runion mondaine par
exemple, et o nous ne nous tions rendus que dans l'attente de cet
vnement.

Au moment o Elstir me demanda de venir pour qu'il me prsentt 
Albertine, assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un
clair au caf et demandai avec intrt  un vieux monsieur dont je
venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose
qu'il admirait  ma boutonnire, de me donner des dtails sur
certaines foires normandes. Ce n'est pas  dire que la prsentation
qui suivit ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas  mes yeux, une
certaine gravit. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu'un
peu plus tard, quand, rentr  l'htel, rest seul, je fus redevenu
moi-mme. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on
prend en prsence de l'tre aim, n'est qu'un clich ngatif, on le
dveloppe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouv  sa
disposition cette chambre noire intrieure dont l'entre est
condamne tant qu'on voit du monde.

Si la connaissance du plaisir fut ainsi retarde pour moi de quelques
heures, en revanche la gravit de cette prsentation, je la ressentis
tout de suite. Au moment de la prsentation, nous avons beau nous
sentir tout  coup gratifis et porteurs d'un bon, valable pour des
plaisirs futurs, aprs lequel nous courions depuis des semaines, nous
comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement
 de pnibles recherches -- ce qui ne pourrait que nous remplir de
joie -- mais aussi  l'existence d'un certain tre celui que notre
imagination avait dnatur, que notre crainte anxieuse de ne jamais
pouvoir tre connus de lui avait grandi. Au moment o notre nom
rsonne dans la bouche du prsentateur surtout si celui-ci l'entoure
comme fit Elstir de commentaires logieux -- ce moment sacramentel,
analogue  celui o, dans une frie, le gnie ordonne  une personne
d'en tre soudain une autre, celle que nous avons dsir d'approcher,
s'vanouit; d'abord comment resterait-elle pareille  elle-mme
puisque -- de par l'attention que l'inconnue est oblige de prter 
notre nom et de marquer  notre personne -- dans les yeux hier situs
 l'infini (et que nous croyions que les ntres, errants, mal rgls,
dsesprs, divergents, ne parviendraient jamais  rencontrer) le
regard conscient, la pense inconnaissable que nous cherchions, vient
d'tre miraculeusement et tout simplement remplace par notre propre
image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait. Si l'incarnation
de nous mme en ce qui nous en semblait le plus diffrent, est ce qui
modifie le plus la personne  qui on vient de nous prsenter, la forme
de cette personne reste encore assez vague; et nous pouvons nous
demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que
ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les
quelques mots que l'inconnue va nous dire, prciseront cette forme et
lui donneront quelque chose de dfinitif qui exclura toutes les
hypothses auxquelles se livraient la veille notre dsir et notre
imagination. Sans doute, mme avant de venir  cette matine,
Albertine n'tait plus tout  fait pour moi ce seul fantme digne de
hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que
nous avons  peine discerne. Sa parent avec Mme Bontemps avait dj
restreint ces hypothses merveilleuses, en aveuglant une des voies par
lesquelles elles pouvaient se rpandre. Au fur et  mesure que je me
rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette
connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d'imagination
et de dsir tant remplace par une notion qui valait infiniment
moins, notion  laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte
d'quivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Socits
financires donnent aprs le remboursement de l'action primitive, et
qu'elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parents avaient
t une premire limite apporte  mes suppositions. Son amabilit
tandis que tout prs d'elle je retrouvais son petit grain de beaut
sur la joue au-dessous de l'[oe]il fut une autre borne; enfin, je fus
tonn de l'entendre se servir de l'adverbe parfaitement au lieu de
tout  fait, en parlant de deux personnes, disant de l'une elle est
parfaitement folle, mais trs gentille tout de mme et de l'autre
c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux. Si
peu plaisant que soit cet emploi de parfaitement, il indique un degr
de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu imaginer
qu'atteignait la bacchante  bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il
n'empche d'ailleurs qu'aprs cette premire mtamorphose, Albertine
devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualits et les
dfauts qu'un tre prsente disposs au premier plan de son visage, se
rangent selon une formation tout autre si nous l'abordons par un ct
diffrent -- comme dans une ville les monuments rpandus en ordre
dispers sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'chelonnent en
profondeur et changent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je
trouvai Albertine l'air assez intimide  la place d'implacable; elle
me sembla plus comme il faut que mal leve  en juger par les
pithtes de elle a un mauvais genre, elle a un drle de genre
qu'elle appliqua  toutes les jeunes filles dont je lui parlai; elle
avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflamme et
peu agrable  voir, et non plus le regard singulier auquel j'avais
toujours repens jusque-l. Mais ce n'tait qu'une seconde vue et il y
en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement
passer. Ainsi ce n'est qu'aprs avoir reconnu non sans ttonnements
les erreurs d'optique du dbut qu'on pourrait arriver  la
connaissance exacte d'un tre si cette connaissance tait possible.
Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous
avons de lui, lui-mme qui n'est pas un objectif inerte change pour
son compte, nous pensons le rattraper, il se dplace, et, croyant le
voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous
en avions prises que nous avons russi  claircir, mais qui ne le
reprsentent plus.

Pourtant, quelques dceptions invitables qu'elle doive apporter,
cette dmarche vers ce qu'on n'a qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir
d'imaginer, cette dmarche est la seule qui soit saine pour les sens,
qui y entretienne l'apptit. De quel morne ennui est empreinte la vie
des gens qui par paresse ou timidit, se rendent directement en
voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rv d'eux,
sans jamais oser sur le parcours s'arrter auprs de ce qu'ils
dsirent.

Je rentrai en pensant  cette matine, en revoyant l'clair au caf
que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir
auprs d'Albertine, la rose que j'avais donne au vieux monsieur, tous
ces dtails choisis  notre insu par les circonstances et qui
composent pour nous, en un arrangement spcial et fortuit, le tableau
d'une premire rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le
voir d'un autre point de vue, de trs loin de moi-mme, comprenant
qu'il n'avait pas exist que pour moi, quand quelques mois plus tard,
 mon grand tonnement, comme je parlais  Albertine du premier jour
o je l'avais connue, elle me rappela l'clair, la fleur que j'avais
donne, tout ce que je croyais je ne peux pas dire n'tre important
que pour moi, mais n'avoir t aperu que de moi, que je retrouvais
ainsi, transcrit en une version dont je ne souponnais l'existence,
dans la pense d'Albertine. Ds ce premier jour, quand en entrant je
pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de
muscade avait t parfaitement excut, et comment j'avais caus un
moment avec une personne qui, grce  l'habilet du prestidigitateur,
sans avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la
mer, d'elle lui avait t substitue. J'aurais du reste pu le deviner
d'avance, puisque la jeune fille de la plage avait t fabrique par
moi. Malgr cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec
Elstir, identifie  Albertine, je me sentais envers celle-ci
l'obligation morale de tenir les promesses d'amour faites 
l'Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit
oblig d'pouser ensuite la personne interpose. D'ailleurs, si avait
disparu provisoirement du moins de ma vie, une angoisse qu'et suffi 
apaiser le souvenir des manires comme il faut, de cette expression
parfaitement commun et de la tempe enflamme, ce souvenir veillait
en moi un autre genre de dsir qui, bien que doux et nullement
douloureux, semblable  un sentiment fraternel, pouvait  la longue
devenir aussi dangereux en me faisant ressentir  tout moment le
besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes faons et
la timidit, la disponibilit inattendue, arrtaient la course inutile
de mon imagination, mais donnaient naissance  une gratitude
attendrie. Et puis comme la mmoire commence tout de suite  prendre
des clichs indpendants les uns des autres, supprime tout lien, tout
progrs, entre les scnes qui y sont figures, dans la collection de
ceux qu'elle expose, le dernier ne dtruit pas forcment les
prcdents. En face de la mdiocre et touchante Albertine  qui
j'avais parl, je voyais la mystrieuse Albertine en face de la mer.
C'tait maintenant des souvenirs, c'est--dire des tableaux dont l'un
ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour en finir maintenant des
souvenirs, c'est--dire des tableaux avec ce premier soir de
prsentation, en cherchant  revoir ce petit grain de beaut sur la
joue au-dessous de l'[oe]il, je me rappelai que de chez Elstir quand
Albertine tait partie, j'avais vu ce grain de beaut sur le menton.
En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un grain de
beaut, mais ma mmoire errante le promenait ensuite sur la figure
d'Albertine et le plaait tantt ici tantt l.

J'avais beau tre assez dsappoint d'avoir trouv en Mlle Simonet une
jeune fille trop peu diffrente de tout ce que je connaissais, de mme
que ma dception devant l'glise de Balbec ne m'empchait pas de
dsirer aller  Quimperl,  Pontaven et  Venise je me disais que par
Albertine du moins, si elle-mme n'tait pas ce que j'avais espr, je
pourrais connatre ses amies de la petite bande.

Je crus d'abord que j'y chouerais. Comme elle devait rester fort
longtemps encore  Balbec et moi aussi, j'avais trouv que le mieux
tait de ne pas trop chercher  la voir et d'attendre une occasion qui
me ft la rencontrer. Mais cela arrivt-il tous les jours, il tait
fort  craindre qu'elle se contentt de rpondre de loin  mon salut,
lequel dans ce cas, rpt quotidiennement pendant toute la saison, ne
m'avancerait  rien.

Peu de temps aprs, un matin o il avait plu et o il faisait presque
froid, je fus abord sur la digue par une jeune fille portant un
toquet et un manchon, si diffrente de celle que j'avais vue  la
runion d'Elstir que reconnatre en elle la mme personne semblait
pour l'esprit une opration impossible; le mien y russit cependant,
mais aprs une seconde de surprise qui je crois n'chappa pas 
Albertine. D'autre part me souvenant  ce moment-l des bonnes
faons qui m'avaient frapp, elle me fit prouver l'tonnement
inverse par son ton rude et ses manires petite bande. Au reste la
tempe avait cess d'tre le centre optique et rassurant du visage,
soit que je fusse plac de l'autre ct, soit que le toquet la
recouvrt, soit que son inflammation ne ft pas constante. Quel
temps, me dit-elle, au fond l't sans fin  Balbec est une vaste
blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous voit jamais au golf, aux
bals du Casino; vous ne montez pas  cheval non plus. Comme vous devez
vous raser. Vous ne trouvez pas qu'on se btifie  rester tout le
temps sur la plage. Ah! vous aimez  faire le lzard. Vous avez du
temps de reste. Je vois que vous n'tes pas comme moi, j'adore tous
les sports! Vous n'tiez pas aux courses de la Sogne? Nous y sommes
alls par le tram et je comprends que a ne vous amuse pas de prendre
un tacot pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois
l'aller et retour avec ma bcane. Moi qui avais admir Saint-Loup
quand il avait appel tout naturellement le petit chemin de fer
d'intrt local, le tortillard,  cause des innombrables dtours qu'il
faisait, j'tais intimid par la facilit avec laquelle Albertine
disait le tram, le tacot. Je sentais sa matrise dans un mode de
dsignations o j'avais peur qu'elle ne constatt et ne mprist mon
infriorit. Encore la richesse de synonymes que possdait la petite
bande pour dsigner ce chemin de fer ne m'tait-elle pas encore
rvle. En parlant, Albertine gardait la tte immobile, les narines
serres, ne faisait remuer que le bout des lvres. Il en rsultait
ainsi un son tranard et nasal dans la composition duquel entraient
peut-tre des hrdits provinciales, une affectation juvnile de
flegme britannique, les leons d'une institutrice trangre et une
hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette mission qui
cdait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et
redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour dsagrable.
Mais elle tait particulire et m'enchantait. Chaque fois que j'tais
quelques jours sans la rencontrer, je m'exaltais en me rptant: On
ne vous voit jamais au golf, avec le ton nasal sur lequel elle
l'avait dit, toute droite sans bouger la tte. Et je pensais alors
qu'il n'existait pas de personne plus dsirable.

Nous formions ce matin-l un de ces couples qui piquent  et l la
digue de leur conjonction, de leur arrt, juste le temps d'changer
quelques paroles avant de se dsunir pour reprendre sparment chacun
sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilit pour regarder
et savoir dfinitivement o tait situ le grain de beaut. Or, comme
une phrase de Vinteuil qui m'avait enchant dans la Sonate et que ma
mmoire faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour o ayant la
partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon souvenir
 sa place, dans le scherzo, de mme le grain de beaut que je m'tais
rappel tantt sur la joue, tantt sur le menton, s'arrta  jamais
sur la lvre suprieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous
rencontrons avec tonnement des vers que nous savons par c[oe]ur, dans une
pice o nous ne souponnions pas qu'ils se trouvassent.

A ce moment, comme pour que devant la mer se multiplit en libert,
dans la varit de ses formes, tout le riche ensemble dcoratif
qu'tait le beau droulement des vierges,  la fois dores et roses,
cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine, aux belles
jambes,  la taille souple, mais si diffrentes les unes des autres,
montrrent leur groupe qui se dveloppa, s'avanant dans notre
direction, plus prs de la mer, sur une ligne parallle. Je demandai 
Albertine la permission de l'accompagner pendant quelques instants.
Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main.
Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez, lui-dis-je,
esprant que nous nous promnerions ensemble. Un jeune homme aux
traits rguliers, qui tenait  la main des raquettes, s'approcha de
nous. C'tait le joueur de baccarat dont les folies indignaient tant
la femme du premier prsident. D'un air froid, impassible, en lequel
il se figurait videmment que consistait la distinction suprme, il
dit bonjour  Albertine. Vous venez du golf, Octave? lui
demanda-t-elle. a a-t-il bien march, tiez-vous en forme? Oh! a
me dgote, je suis dans les choux, rpondit-il. Est-ce qu'Andre y
tait? Oui, elle a fait soixante-dix-sept. Oh! mais c'est un
record. J'avais fait quatre-vingt-deux hier. Il tait le fils d'un
trs riche industriel qui devait jouer un rle assez important dans
l'organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frapp 
quel point chez ce jeune homme et les autres trs rares amis masculins
de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui tait vtements,
manire de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il
possdait jusque dans ses moindres dtails avec une infaillibilit
orgueilleuse qui atteignait  la silencieuse modestie du savant --
s'tait dveloppe isolment sans tre accompagne de la moindre
culture intellectuelle. Il n'avait aucune hsitation sur l'opportunit
du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas o on peut ou
non employer tel mot, mme des rgles les plus simples du franais.
Cette disparit entre les deux cultures devait tre la mme chez son
pre, prsident du Syndicat des propritaires de Balbec, car dans une
lettre ouverte aux lecteurs, qu'il venait de faire afficher sur tous
les murs, il disait: J'ai voulu voir le maire pour lui en causer, il
n'a pas voulu couter mes justes griefs. Octave obtenait, au casino,
des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui
ferait faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des bains
de mer o ce n'est pas au figur mais au propre que les jeunes filles
pousent leur danseur. Il alluma un cigare en disant  Albertine:
Vous permettez, comme on demande l'autorisation de terminer tout en
causant un travail press. Car il ne pouvait jamais rester sans rien
faire quoique il ne ft d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivit
complte finit par avoir les mmes effets que le travail exagr,
aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des
muscles, la constante nullit intellectuelle qui habitait sous le
front songeur d'Octave avait fini par lui donner malgr son air calme,
d'inefficaces dmangeaisons de penser qui la nuit l'empchaient de
dormir, comme il aurait pu arriver  un mtaphysicien surmen.

Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus d'occasions de
voir ces jeunes filles, j'avais t sur le point de lui demander 
tre prsent. Je le dis  Albertine, ds qu'il fut parti en rptant:
Je suis dans les choux. Je pensais lui inculquer ainsi l'ide de le
faire la prochaine fois. Mais voyons, s'cria-t-elle, je ne peux pas
vous prsenter  un gigolo! Ici a pullule de gigolos. Mais ils ne
pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue trs bien au golf, un
point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre
genre. Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui
dis-je, esprant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les
rejoindre. Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi. Nous croismes
Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrass au
sujet d'Albertine qu'il ne connaissait pas ou du moins connaissait
sans la connatre, abaissa sa tte vers son col d'un mouvement raide
et rbarbatif. Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-l, me demanda
Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me connat
pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut. Je n'eus pas le temps de
rpondre  Albertine, car marchant droit sur nous: Excuse-moi,
dit-il, de t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain
 Doncires. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me
demande ce que Saint-Loup-en-bray doit penser de moi. Je te prviens
que je prends le train de deux heures. A ta disposition. Mais je me
pensais plus qu' revoir Albertine et  tcher de connatre ses amies,
et Doncires, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer aprs
l'heure o elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du
monde. Je dis  Bloch que cela m'tait impossible. H bien, j'irai
seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai 
Saint-Loup, pour charmer son clricalisme: Apprends que mon devoir ne
dpend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien.
Je reconnais qu'il est assez joli garon, me dit Albertine, mais ce
qu'il me dgote! Je n'avais jamais song que Bloch pt tre joli
garon; il l'tait, en effet. Avec une tte un peu prominente, un nez
trs busqu, un air d'extrme finesse et d'tre persuad de sa
finesse, il avait un visage agrable. Mais il ne pouvait pas plaire 
Albertine. C'tait peut-tre du reste  cause des mauvais cts de
celle-ci, de la duret, de l'insensibilit de la petite bande, de sa
grossiret avec tout ce qui n'tait pas elle. D'ailleurs plus tard
quand je les prsentai, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch
appartenait  un milieu o, entre la blague exerce dans le monde et
pourtant le respect suffisant des bonnes manires que doit avoir un
homme qui a les mains propres, on a fait une sorte de compromis
spcial qui diffre des manires du monde et est malgr tout une sorte
particulirement odieuse de mondanit. Quand on le prsentait, il
s'inclinait  la fois avec un sourire de scepticisme et un respect
exagr et si c'tait  un homme disait: Enchant, Monsieur, d'une
voix qui se moquait des mots qu'elle prononait mais avait conscience
d'appartenir  quelqu'un qui n'tait pas un mufle. Cette premire
seconde donne  une coutume qu'il suivait et raillait  la fois
(comme il disait le premier janvier: Je vous la souhaite bonne et
heureuse) il prenait un air fin et rus et profrait des choses
subtiles qui taient souvent pleines de vrit mais tapaient sur les
nerfs d'Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu'il s'appelait
Bloch, elle s'cria: Je l'aurais pari que c'tait un youpin. C'est
bien leur genre de faire les punaises. Du reste, Bloch devait dans la
suite irriter Albertine d'autre faon. Comme beaucoup d'intellectuels
il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour
chacune d'elles un qualificatif prcieux, puis gnralisait. Cela
ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on s'occupt de
ce qu'elle faisait, que quand elle s'tait foul le pied et restait
tranquille, Bloch dt: Elle est sur sa chaise longue, mais par
ubiquit ne cesse pas de frquenter simultanment de vagues golfs et
de quelconques tennis. Ce n'tait que de la littrature, mais qui,
 cause des difficults qu'Albertine sentait que cela pouvait lui
crer avec des gens chez qui elle avait refus une invitation en
disant qu'elle ne pouvait pas remuer, et suffi pour lui faire prendre
en grippe la figure, le son de la voix, du garon qui disait ces
choses. Nous nous quittmes, Albertine et moi, en nous promettant de
sortir une fois ensemble. J'avais caus avec elle sans plus savoir o
tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jet des
cailloux dans un abme sans fond. Qu'elles soient remplies en gnral
par la personne  qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire de sa
propre substance et qui est trs diffrent de celui que nous avions
mis dans ces mmes paroles, c'est un fait que la vie courante nous
rvle perptuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprs
d'une personne dont l'ducation (comme pour moi celle d'Albertine)
nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les
principes, nous ne savons pas si nos paroles veillent en elle quelque
chose qui y ressemble plus que chez un animal  qui pourtant on aurait
 faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu
sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malais que dresser
un cheval, aussi reposant qu'lever des abeilles ou que cultiver des
rosiers.

J'avais cru il y avait quelques heures qu'Albertine ne rpondrait 
mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le
projet d'une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais
Albertine, d'tre plus hardi avec elle, et je m'tais trac d'avance
le plan de tout ce que je lui dirais et mme (maintenant que j'avais
tout  fait l'impression qu'elle devait tre lgre) de tous les
plaisirs que je lui demanderais. Mais l'esprit est influenable comme
la plante, comme la cellule, comme les lments chimiques, et le
milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un
cadre nouveau. Devenu diffrent par le fait de sa prsence mme, quand
je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose
que ce que j'avais projet. Puis me souvenant de la tempe enflamme je
me demandais si Albertine n'apprcierait pas davantage une gentillesse
qu'elle saurait tre dsintresse. Enfin j'tais embarrass devant
certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier
moeurs faciles mais aussi gat un peu bte d'une jeune fille
smillante mais ayant un fond d'honntet. Une mme expression, de
figure comme de langage, pouvant comporter diverses acceptions,
j'tais hsitant comme un lve devant les difficults d'une version
grecque.

Cette fois-l nous rencontrmes presque tout de suite la grande
Andre, celle qui avait saut par-dessus le premier prsident,
Albertine dut me prsenter. Son amie avait des yeux extraordinairement
clairs, comme est dans un appartement  l'ombre l'entre par la porte
ouverte, d'une chambre o donnent le soleil et le reflet verdtre de
la mer illumine.

Cinq messieurs passrent que je connaissais trs bien de vue depuis
que j'tais  Balbec. Je m'tais souvent demand qui ils taient. Ce
ne sont pas des gens trs chics, me dit Albertine en ricanant d'un air
de mpris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche,
hein, il dgotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave
type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros, celui-l vous
devez l'avoir vu, c'est le professeur de danses, il est assez moche
aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de
bruit au Casino, que nous dmolissons ses chaises, que nous voulons
danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donn le prix quoique il
n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je
lui aurais fait bonjour pour faire rager le matre de danse, mais je
ne pouvais pas parce qu'il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le
conseiller gnral, un homme d'une trs bonne famille qui s'est mis du
ct des rpublicains, pour de l'argent; aucune personne propre ne le
salue plus. Il connat mon oncle,  cause du gouvernement, mais le
reste de ma famille lui a tourn le dos. Le maigre avec un
impermable, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez
pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas t entendre Cavalleria
Rusticana? Ah! je trouve a idal! Il donne un concert ce soir, mais
nous ne pouvons pas y aller parce que a a lieu dans la salle de la
Mairie. Au casino a ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie
d'o on a enlev le Christ, la mre d'Andre tomberait en apoplexie si
nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le
gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma tante.
Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un dsir,
se dbarrasser de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mre, et
qui a eu double mrite puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que
j'aime du reste comme une mre. Je vous montrerai sa photo. Nous
fmes abords un instant par le champion de golf et joueur de baccara,
Octave. Je pensai avoir dcouvert un lien entre nous, car j'appris
dans la conversation qu'il tait un peu parent, et de plus assez aim
des Verdurin. Mais il parla avec ddain des fameux mercredis, et
ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui rendait
assez gnant de le rencontrer dans certains music-halls o on aurait
tant aim ne pas s'entendre crier: Bonjour galopin par un monsieur
en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous
quitta, et bientt aprs ce fut le tour d'Andre, arrive devant son
chalet o elle entra sans que de toute la promenade elle m'et dit un
seul mot. Je regrettai d'autant plus son dpart que tandis que je
faisais remarquer  Albertine combien son amie avait t froide avec
moi, et rapprochais en moi-mme cette difficult qu'Albertine semblait
avoir  me lier avec ses amies, de l'hostilit contre laquelle pour
exaucer mon souhait, paraissait s'tre le premier jour heurt Elstir,
passrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac,
auxquelles Albertine dit aussi bonjour.

Je pensai que ma situation vis--vis d'Albertine allait en tre
amliore. Elles taient les filles d'une parente de Mme de
Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme
d'Ambresac qui avaient une petite villa  Balbec, et excessivement
riches, menaient une vie des plus simples, taient toujours habills,
le mari du mme veston, la femme d'une robe sombre. Tous deux
faisaient  ma grand'mre d'immenses saluts qui ne menaient  rien.
Les filles, trs jolies, s'habillaient avec plus d'lgance mais une
lgance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous
leurs grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir  une autre
humanit qu'Albertine. Celle-ci savait trs bien qui elles taient.
Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. H bien, vous connaissez
des gens trs chics. Du reste, ils sont trs simples, ajouta-t-elle
comme si c'tait contradictoire. Elles sont trs gentilles mais
tellement bien leves qu'on ne les laisse pas aller au Casino,
surtout  cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre.
Elles vous plaisent? Dame, a dpend. C'est tout  fait les petites
oies blanches. a a peut-tre son charme. Si vous aimez les petites
oies blanches, vous tes servi  souhait. Il parat qu'elles peuvent
plaire puisqu'il y en a dj une de fiance au marquis de Saint-Loup.
Et cela fait beaucoup de peine  la cadette qui tait amoureuse de ce
jeune homme. Moi, rien que leur manire de parler du bout des lvres
m'nerve. Et puis elles s'habillent d'une manire ridicule. Elles vont
jouer au golf en robes de soie. A leur ge elles sont mises plus
prtentieusement que des femmes ges qui savent s'habiller. Tenez
Madame Elstir, voil une femme lgante. Je rpondis qu'elle m'avait
sembl vtue avec beaucoup de simplicit. Albertine se mit  rire.
Elle est mise trs simplement, en effet, mais elle s'habille  ravir
et pour arriver  ce que vous trouvez de la simplicit, elle dpense
un argent fou. Les robes de Mme Elstir passaient inaperues aux yeux
de quelqu'un qui n'avait pas le got sr et sobre des choses de la
toilette. Il me faisait dfaut. Elstir le possdait au suprme degr,
 ce que me dit Albertine. Je ne m'en tais pas dout ni que les
choses lgantes mais simples qui emplissaient son atelier taient des
merveilles dsires par lui, qu'il avait suivies de vente en vente,
connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour o il avait gagn assez
d'argent pour pouvoir les possder. Mais l-dessus, Albertine aussi
ignorante que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les
toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-tre par un
regret de jeune fille pauvre qui gote avec plus de dsintressement,
de dlicatesse chez les riches ce dont elle ne pourra se parer
elle-mme, elle sut me parler trs bien des raffinements d'Elstir, si
difficile qu'il trouvait toute femme mal habille, et que mettant tout
un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour
sa femme  des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux
qu'il avait appris  Albertine  trouver charmants et qu'une personne
sans got n'et pas plus remarqus que je n'avais fait. Du reste,
Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d'ailleurs,
elle l'avouait, aucune disposition, prouvait une grande admiration
pour Elstir, et grce  ce qu'il lui avait dit et montr, s'y
connaissait en tableaux d'une faon qui contrastait fort avec son
enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en ralit bien que
cela ne se vt gure encore, elle tait trs intelligente et dans les
choses qu'elle disait, la btise n'tait pas sienne, mais celle de son
milieu et de son ge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse
mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'taient pas
arrives chez Albertine au mme degr de dveloppement. Le got de la
peinture avait presque rattrap celui de la toilette et de toutes les
formes de l'lgance, mais n'avait pas t suivi par le got de la
musique qui restait fort en arrire.

Albertine avait beau savoir qui taient les Ambresac, comme qui peut
le plus ne peut pas forcment le moins, je ne la trouvai pas, aprs
que j'eusse salu ces jeunes filles, plus dispose  me faire
connatre ses amies. Vous tes bien bon d'attacher, de leur donner de
l'importance. Ne faites pas attention  elles, ce n'est rien du tout.
Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de
votre valeur. Andre au moins est remarquablement intelligente. C'est
une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les
autres sont vraiment trs stupides. Aprs avoir quitt Albertine, je
ressentis tout  coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m'et cach
ses fiancailles, et ft quelque chose d'aussi mal que se marier sans
avoir rompu avec sa matresse. Peu de jours aprs pourtant, je fus
prsent  Andre et comme elle parla assez longtemps, j'en profitai
pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me
rpondit que c'tait impossible parce qu'elle avait trouv sa mre
assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours aprs, tant
all voir Elstir, il me dit la sympathie trs grande qu'Andre avait
pour moi; comme je lui rpondais: Mais c'est moi qui ai eu beaucoup
de sympathie pour elle ds le premier jour, je lui avais demand  la
revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas. Oui, je sais, elle me
l'a racont, me dit Elstir, elle l'a assez regrett, mais elle avait
accept un pique-nique  dix lieues d'ici o elle devait aller en
break et elle ne pouvait plus se dcommander. Bien que ce mensonge
ft, Andre me connaissant si peu, fort insignifiant, je n'aurais pas
d continuer  frquenter une personne qui en tait capable. Car ce
que les gens ont fait, ils le recommencent indfiniment. Et qu'on
aille voir chaque anne un ami qui les premires fois n'a pu venir 
votre rendez-vous, ou s'est enrhum, on le retrouvera avec un autre
rhume qu'il aura pris, on le manquera  un autre rendez-vous o il ne
sera pas venu, pour une mme raison permanente  la place de laquelle
il croit voir des raisons varies, tires des circonstances.

Un des matins qui suivirent celui o Andre m'avait dit qu'elle tait
oblige de rester auprs de sa mre, je faisais quelques pas avec
Albertine que j'avais aperue, levant au bout d'un cordonnet un
attribut bizarre qui la faisait ressembler  l'Idoltrie de Giotto;
il s'appelle d'ailleurs un diabolo et est tellement tomb en
dsutude que devant le portrait d'une jeune fille en tenant un, les
commentateurs de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure
allgorique de l'Arna, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un
moment, leur amie  l'air pauvre et dur, qui avait rican le premier
jour d'un air si mchant: Il me fait de la peine ce pauvre vieux en
parlant du vieux monsieur effleur par les pieds lgers d'Andre, vint
dire  Albertine: Bonjour, je vous drange. Elle avait t son
chapeau qui la gnait, et ses cheveux comme une varit vgtale
ravissante et inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse
dlicatesse de leur foliation. Albertine, peut-tre irrite de la voir
tte nue, ne rpondit rien, garda un silence glacial malgr lequel
l'autre resta, tenue  distance de moi par Albertine qui s'arrangeait
 certains instants pour tre seule avec elle,  d'autres pour marcher
avec moi, en la laissant derrire. Je fus oblig pour qu'elle me
prsentt de le lui demander devant l'autre. Alors au moment o
Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette
jeune fille  qui j'avais trouv un air si cruel quand elle avait dit:
Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine, je vis passer et briller un
sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux
taient dors, et ne l'taient pas seuls; car si ses joues taient
roses et ses yeux bleus, c'tait comme le ciel encore empourpr du
matin o partout pointe et brille l'or.

Prenant feu aussitt, je me dis que c'tait une enfant timide quand
elle aimait et que c'tait pour moi, par amour pour moi, qu'elle tait
reste avec nous malgr les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait
d tre heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce regard souriant et
bon qu'elle, serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans
doute m'avait-elle remarqu sur la plage mme quand je ne la
connaissais pas encore et pensa-t-elle  moi depuis; peut-tre
tait-ce pour se faire admirer de moi qu'elle s'tait moque du vieux
monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas  me connatre qu'elle
avait eu les jours suivants l'air morose. De l'htel, je l'avais
souvent aperue le soir se promenant sur la plage. C'tait
probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gne par
la prsence d'Albertine autant qu'elle l'et t par celle de toute la
bande, elle ne s'attachait videmment  nos pas malgr l'attitude de
plus en plus froide de son amie que dans l'espoir de rester la
dernire, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment o elle
trouverait moyen de s'chapper sans que sa famille et ses amies le
sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sr avant la messe ou
aprs le golf. Il tait d'autant plus difficile de la voir qu'Andre
tait mal avec elle et la dtestait.

J'ai support longtemps sa terrible fausset, me dit-elle, sa
bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout
support  cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait
dborder. Et elle me raconta un potin qu'avait fait cette jeune fille
et qui, en effet, pouvait nuire  Andre.

Mais les paroles  moi promises par le regard de Gisle pour le moment
o Albertine nous aurait laisss ensemble, ne purent m'tre dites,
parce qu'Albertine, obstinment place entre nous deux, ayant continu
de rpondre de plus en plus brivement, puis ayant cess de rpondre
du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la
place. Je reprochai  Albertine d'avoir t si dsagrable. Cela lui
apprendra  tre plus discrte. Ce n'est pas une mauvaise fille mais
elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son nez
partout. Pourquoi se colle-t-elle  nous sans qu'on lui demande. Il
tait moins cinq que je l'envoie patre. D'ailleurs, je dteste
qu'elle ait ses cheveux comme a, a donne mauvais genre. Je
regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je me
demandais quel parfum, quel got elles pouvaient avoir: ce jour-l
elle tait non pas frache, mais lisse, d'un rose uni, violac,
crmeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J'tais
passionn pour elles comme on l'est parfois pour une espce de fleurs.
Je ne l'avais pas remarqu, lui rpondis-je. Vous l'avez pourtant
assez regarde, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me
dit-elle sans tre radoucie par le fait qu'en ce moment ce ft
elle-mme que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu'elle
vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les
jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion
d'tre collante et de se faire semer, parce qu'elle repart tantt pour
Paris. Vos autres amies s'en vont avec elle. Non, elle seulement,
elle et miss, parce qu'elle a  repasser ses examens, elle va
potasser, la pauvre gosse. Ce n'est pas gai je vous assure. Il peut
arriver qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi
une de nos amies a eu: Racontez un accident auquel vous avez
assist. a, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a
eu  traiter (et  l'crit encore): D'Alceste ou de Philinte, qui
prfreriez-vous avoir comme ami? Ce que j'aurais sch l-dessus!
D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question  poser  des
jeunes filles. Les jeunes filles sont lies avec d'autres jeunes
filles et ne sont pas censes avoir pour amis des messieurs. (Cette
phrase en me montrant que j'avais peu de chance d'tre admis dans la
petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, mme si la question
tait pose  des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse
trouver  dire l-dessus? Plusieurs familles ont crit au Gaulois pour
se plaindre de la difficult de questions pareilles. Le plus fort est
que dans un recueil des meilleurs devoirs d'lves couronnes, le
sujet a t trait deux fois d'une faon absolument oppose. Tout
dpend de l'examinateur. L'un voulait qu'on dise que Philinte tait un
homme flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son
admiration  Alceste, mais qu'il tait par trop acaritre et que comme
ami il fallait lui prfrer Philinte. Comment voulez-vous que les
malheureuses lves s'y reconnaissent quand les professeurs ne sont
pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est rien, chaque anne a
devient plus difficile. Gisle ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon
coup de piston. Je rentrai  l'htel, ma grand'mre n'y tait pas, je
l'attendis longtemps; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me
laisser aller faire dans des conditions inespres une excursion qui
durerait peut-tre quarante-huit heures, je djenai avec elle,
commandai une voiture et me fis conduire  la gare. Gisle ne serait
pas tonne de m'y voir; une fois que nous aurions chang  Doncires,
dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir o tandis que miss
sommeillerait je pourrais emmener Gisle dans des coins obscurs,
prendre rendez-vous avec elle pour ma rentre  Paris que je tcherais
de rapprocher le plus possible. Selon la volont qu'elle
m'exprimerait, je l'accompagnerais jusqu' Caen ou jusqu' vreux, et
reprendrais le train suivant. Tout de mme, qu'et-elle pens si elle
avait su que j'avais hsit longtemps entre elle et ses amies, que
tout autant que d'elle j'avais voulu tre amoureux d'Albertine, de la
jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde! J'prouvais des remords,
maintenant qu'un amour rciproque allait m'unir  Gisle. J'aurais pu
du reste lui assurer trs vridiquement qu'Albertine ne me plaisait
plus. Je l'avais vue ce matin s'loigner en me tournant presque le
dos, pour parler  Gisle. Sur sa tte incline d'un air boudeur, ses
cheveux qu'elle avait derrire, diffrents et plus noirs encore,
luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais pens  une
poule mouille et ces cheveux m'avaient fait incarner en Albertine une
autre me que jusque-l la figure violette et le regard mystrieux.
Ces cheveux luisants derrire la tte c'est tout ce que j'avais pu
apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement que je
continuais  voir. Notre mmoire ressemble  ces magasins, qui, 
leurs devantures, exposent d'une certaine personne, une fois une
photographie, une fois une autre. Et d'habitude la plus rcente reste
quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval,
j'coutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisle me
disait, toutes nes de son bon sourire, et de sa main tendue: c'est
que dans les priodes de ma vie o je n'tais pas amoureux et o je
dsirais de l'tre, je ne portais pas seulement en moi un idal
physique de beaut qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans
chaque passante assez loigne pour que ses traits confus ne
s'opposassent pas  cette identification, mais encore le fantme moral
-- toujours prt  tre incarn -- de la femme qui allait tre prise
de moi, me donner la rplique dans la comdie amoureuse que j'avais
tout crite dans ma tte depuis mon enfance et que toute jeune fille
aimable me semblait avoir la mme envie de jouer, pourvu qu'elle et
aussi un peu le physique de l'emploi. De cette pice, quelle que ft
la nouvelle toile que j'appelais  crer ou  reprendre le rle, le
scnario, les pripties, le texte mme, gardaient une forme ne
varietur.

Quelques jours plus tard, malgr le peu d'empressement qu'Albertine
avait mis  nous prsenter, je connaissais toute la petite bande du
premier jour, reste au complet  Balbec (sauf Gisle, qu' cause d'un
arrt prolong devant la barrire de la gare, et un changement dans
l'horaire, je n'avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant
mon arrive, et  laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus
deux ou trois de leurs amies qu' ma demande elles me firent
connatre. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une
jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais
connue, la plus rcente tait alors comme une de ces varits de roses
qu'on obtient grce  une rose d'une autre espce. Et remontant de
corolle en corolle dans cette chane de fleurs, le plaisir d'en
connatre une diffrente me faisait retourner vers celle  qui je la
devais, avec une reconnaissance mle d'autant de dsir que mon espoir
nouveau. Bientt je passai toutes mes journes avec ces jeunes filles.

Hlas! dans la fleur la plus frache on peut distinguer les points
imperceptibles qui pour l'esprit averti dessinent dj ce qui sera,
par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui en
fleur, la forme immuable et dj prdestine de la graine. On suit
avec dlices un nez pareil  une vaguelette qui enfle dlicieusement
une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer
est tellement calme qu'on ne peroit pas la mare. Les visages humains
ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce que la
rvolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la
percevions. Mais il suffisait de voir  ct de ces jeunes filles leur
mre ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction
interne d'un type gnralement affreux, ces traits auraient traverses
dans moins de trente ans, jusqu' l'heure du dclin des regards,
jusqu' celle o le visage pass tout entier au-dessous de l'horizon,
ne reoit plus de lumire. Je savais que aussi profond, aussi
inluctable que le patriotisme juif, ou l'atavisme chrtien chez ceux
qui se croient le plus librs de leur race, habitait sous la rose
inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andre, inconnus 
elles-mmes, tenu en rserve pour les circonstances, un gros nez, une
bouche prominente, un embonpoint qui tonnerait mais tait en ralit
dans la coulisse, prt  entrer en scne, tout comme tel dreyfusisme,
tel clricalisme soudain, imprvu, fatal, tel hrosme nationaliste et
fodal, soudainement issus  l'appel des circonstances d'une nature
antrieure  l'individu lui-mme, par laquelle il pense, vit, volue,
se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles
particuliers qu'il prend pour elle. Mme mentalement, nous dpendons
des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit
possde d'avance comme certain cryptogame, comme telle gramine, les
particularits que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que
les ides secondes sans percevoir la cause premire (race juive,
famille franaise, etc.) qui les produisait ncessairement et que nous
manifestons au moment voulu. Et peut-tre, alors que les unes nous
paraissent le rsultat d'une dlibration, les autres d'une imprudence
dans notre hygine, tenons-nous de notre famille, comme les
papillonaces la forme de leur graine, aussi bien les ides dont nous
vivons que la maladie dont nous mourrons.

Comme sur un plant o les fleurs mrissent  des poques diffrentes,
je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,
ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un
jour. Mais qu'importait? en ce moment c'tait la saison des fleurs.
Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait  une promenade, je
cherchais une excuse pour n'tre pas libre. Je ne fis de visites 
Elstir que celles o mes nouvelles amies m'accompagnrent. Je ne pus
mme pas trouver un aprs-midi pour aller  Doncires voir Saint-Loup,
comme je le lui avais promis. Les runions mondaines, les
conversations srieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient
pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le
mme effet qui si  l'heure du djeuner on nous emmenait non pas
manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les
femmes vieilles ou mres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont
ports pour nous que sur une plane et inconsistante superficie parce
que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle
rduite  elle-mme; mais c'est comme dlgue des autres sens qu'elle
se dirige vers les jeunes filles; ils vont chercher l'une derrire
l'autre les diverses qualits odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils
gotent ainsi mme sans le secours des mains et des lvres; et,
capables, grce aux arts de transposition, au gnie de synthse o
excelle le dsir, de restituer sous la couleur des joues ou de la
poitrine, l'attouchement, la dgustation, les contacts interdits, ils
donnent  ces filles la mme consistance mielleuse qu'ils font quand
ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des
yeux les grappes.

S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effrayt pas Albertine
qu'on voyait souvent dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les
averses, nous passions la journe dans le casino o il m'et paru ces
jours-l impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand mpris pour
les demoiselles d'Ambresac qui n'y taient jamais entres. Et j'aidais
volontiers mes amies  jouer de mauvais tours au professeur de danse.
Nous subissions gnralement quelques admonestations du tenancier ou
des employs usurpant un pouvoir directorial parce que mes amies, mme
Andre qu' cause de cela j'avais cru le premier jour une crature si
dionysiaque et qui tait au contraire frle, intellectuelle, et cette
anne-l fort souffrante, mais qui obissait malgr cela moins 
l'tat de sa sant qu'au gnie de cet ge qui emporte tout et confond
dans la gat les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au
vestibule  la salle des ftes, sans prendre leur lan, sauter
par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant
leur quilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mlant
tous les arts, dans cette premire jeunesse,  la faon de ces potes
des anciens ges pour qui les genres ne sont pas encore spars, et
qui mlent dans un pome pique les prceptes agricoles aux
enseignements thologiques.

Cette Andre qui m'avait paru la plus froide le premier jour tait
infiniment plus dlicate, plus affectueuse, plus fine qu'Albertine 
qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sur.
Elle venait au casino s'asseoir  ct de moi et savait -- au
contraire d'Albertine -- refuser un tour de valse ou mme si j'tais
fatigu renoncer  aller au casino pour venir  l'htel. Elle
exprimait son amiti pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui
prouvaient la plus dlicieuse intelligence des choses du c[oe]ur, laquelle
tait peut-tre due en partie  son tat maladif. Elle avait toujours
un sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait
avec une violence nave la tentation irrsistible qu'offraient pour
elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme
Andre, prfrer rsolument de causer avec moi... Quand l'heure
d'aller  un goter donn au golf approchait, si nous tions tous
ensemble  ce moment-l, elle se prparait, puis venant  Andre: H
bien, Andre, qu'est-ce que tu attends pour venir, tu sais que nous
allons goter au golf. Non, je reste  causer avec lui, rpondait
Andre en me dsignant. Mais tu sais que Madame Durieux t'a invite,
s'criait Albertine, comme si l'intention d'Andre de rester avec moi
ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance o elle devait tre qu'elle
avait t invite. Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote,
rpondait Andre. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui
propost de rester aussi. Elle secouait la tte: Fais  ton ide,
rpondait-elle, comme on dit  un malade qui par plaisir se tue 
petit feu, moi je me trotte, car je crois que ta montre retarde, et
elle prenait ses jambes  son cou. Elle est charmante, mais inoue,
disait Albertine en enveloppant son amie d'un sourire qui la caressait
et la jugeait  la fois. Si, en ce got du divertissement Albertine
avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps c'est qu'une
certaine ressemblance existe tout en voluant, entre les femmes que
nous aimons successivement, ressemblance qui tient  la fixit de
notre temprament parce que c'est lui qui les choisit, liminant
toutes celles qui ne nous seraient pas  la fois opposes et
complmentaires, c'est--dire propres  satisfaire nos sens et  faire
souffrir notre c[oe]ur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre
temprament, une image, une projection renverse, un ngatif de
notre sensibilit. De sorte qu'un romancier pourrait au cours de la
vie de son hros, peindre presque exactement semblables ses
successives amours, et donner par l l'impression non de s'imiter
lui-mme mais de crer, puisqu'il y a moins de force dans une
innovation artificielle que dans une rptition destine  suggrer
une vrit neuve. Encore devrait-il noter dans le caractre de
l'amoureux, un indice de variation qui s'accuse au fur et  mesure
qu'on arrive dans de nouvelles rgions, sous d'autres latitudes de la
vie. Et peut-tre exprimerait-il encore une vrit de plus si,
peignant pour ses autres personnages des caractres, il s'abstenait
d'en donner aucun  la femme aime. Nous connaissons le caractre des
indiffrents, comment pourrions-nous saisir celui d'un tre qui se
confond avec notre vie, que bientt nous ne sparons plus de
nous-mme, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses
hypothses, perptuellement remanies. S'lanant d'au del de
l'intelligence, notre curiosit de la femme que nous aimons, dpasse
dans sa course, le caractre de cette femme, nous pourrions nous y
arrter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de notre
inquite investigation est plus essentiel que ces particularits de
caractre, pareilles  ces petits losanges d'piderme dont les
combinaisons varies font l'originalit fleurie de la chair. Notre
radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte
ne sont point celles d'un visage particulier mais reprsentent la
morne et douloureuse universalit d'un squelette.

Comme Andre tait extrmement riche, Albertine pauvre et orpheline,
Andre avec une grande gnrosit la faisait profiter de son luxe.
Quant  ses sentiments pour Gisle ils n'taient pas tout  fait ceux
que j'avais crus. On eut en effet bientt des nouvelles de l'tudiante
et quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reue, lettre
destine par Gisle  donner des nouvelles de son voyage et de son
arrive  la petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas
crire encore aux autres, je fus surpris d'entendre Andre, que je
croyais brouille  mort avec elle, dire: Je lui crirai demain,
parce que si j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps,
elle est si ngligente. Et se tournant vers moi elle ajouta: Vous ne
la trouveriez pas trs remarquable videmment, mais c'est une si brave
fille et puis j'ai vraiment une grande affection pour elle. Je
conclus que les brouilles d'Andre ne duraient pas longtemps.

Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la
falaise ou dans la campagne, une heure d'avance je cherchais  me
faire beau et gmissais si Franoise n'avait pas bien prpar mes
affaires. Or, mme  Paris, elle redressait firement et rageusement
sa taille que l'ge commenait  courber, pour peu qu'on la trouvt en
faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre
tait flatt. Comme il tait le grand ressort de sa vie, la
satisfaction et la bonne humeur de Franoise taient en proportion
directe de la difficult des choses qu'on lui demandait. Celles
qu'elle avait  faire  Balbec taient si aises qu'elle montrait
presque toujours un mcontentement qui tait soudain centupl et
auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me
plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne
ft pas bross, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner
tant de peine sans trouver pour cela qu'elle et rien fait,  la
simple observation qu'un veston n'tait pas  sa place, non seulement
elle vantait avec quel soin elle l'avait renferm plutt que non pas
le laisser  la poussire, mais prononant un loge en rgle de ses
travaux, dplorait que ce ne fussent gure des vacances qu'elle
prenait  Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme
elle pour mener une telle vie. Je ne comprends pas comment qu'on peut
laisser ses affaires comme a et allez-y voir si une autre saurait se
retrouver dans ce ple et mle. Le diable lui-mme y perdrait son
latin. Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me
lanant des regards enflamms, et gardait un silence rompu aussitt
qu'elle avait ferm la porte et s'tait engage dans le couloir; il
retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui
restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui dbitent
leurs premires paroles derrire le portant avant d'tre entrs en
scne. D'ailleurs, quand je me prparais ainsi  sortir avec mes
amies, mme si rien ne manquait et si Franoise tait de bonne humeur
elle se montrait tout de mme insupportable. Car se servant de
plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je
lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me rvler ce que
j'aurais mieux su qu'elle si cela avait t exact, mais ce qui ne
l'tait pas car Franoise avait mal compris. Elle avait comme tout le
monde son caractre propre; une personne ne ressemble jamais  une
voie droite, mais nous tonne de ses dtours singuliers et invitables
dont les autres ne s'aperoivent pas et par o il nous est pnible
d'avoir  passer. Chaque fois que j'arrivais au point: Chapeau pas en
place, nom d'Andre ou d'Albertine, j'tais oblig par Franoise de
m'garer dans les chemins dtourns et absurdes qui me retardaient
beaucoup. Il en tait de mme quand je faisais prparer des sandwichs
au chester et  la salade et acheter des tartes que je mangerais 
l'heure du goter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles
auraient bien pu payer  tour de rle si elles n'avaient t aussi
intresses, dclarait Franoise au secours de qui venait alors tout
un atavisme de rapacit et de vulgarit provinciales et pour laquelle
on et dit que l'me divise de la dfunte Eulalie s'tait incarne
plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes
amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec la rage de
me sentir buter  un des endroits  partir desquels le chemin rustique
et familier qu'tait le caractre de Franoise devenait impraticable,
pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouv et les
sandwichs prts, j'allais chercher Albertine, Andre, Rosemonde,
d'autres parfois, et,  pied ou en bicyclette, nous partions.

Autrefois j'eusse prfr que cette promenade et lieu par le mauvais
temps. Alors je cherchais  retrouver dans Balbec le pays des
Cimmriens, et de belles journes taient une chose qui n'aurait pas
d exister l, une intrusion du vulgaire t des baigneurs dans cette
antique rgion voile par les brumes. Mais maintenant, tout ce que
j'avais ddaign, cart de ma vue, non seulement les effets de
soleil, mais mme les rgates, les courses de chevaux, je l'eusse
recherch avec passion pour la mme raison qu'autrefois je n'aurais
voulu que des mers temptueuses, et qui tait qu'elles se
rattachaient, les unes comme autrefois les autres  une ide
esthtique. C'est qu'avec mes amies nous tions quelquefois alls voir
Elstir, et les jours o les jeunes filles taient l, ce qu'il avait
montr de prfrence, c'tait quelques croquis d'aprs de jolies
yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de
Balbec. J'avais d'abord timidement avou  Elstir que je n'avais pas
voulu aller aux runions qui y avaient t donnes. Vous avez eu
tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux aussi. D'abord cet tre
particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixs, et qui
devant le paddock est l morne, gristre dans sa casaque clatante, ne
faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme ce
serait intressant de dgager ses mouvements professionnels, de
montrer la tache brillante qu'il fait et que fait aussi la robe des
chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes
choses dans cette immensit lumineuse d'un champ de courses o on est
surpris par tant d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que l. Ce que
les femmes peuvent y tre jolies! La premire runion surtout tait
ravissante, et il y avait des femmes d'une extrme lgance, dans une
lumire humide, hollandaise, o l'on sentait monter dans le soleil
mme, le froid pntrant de l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes
arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille
lumire qui tient sans doute  l'humidit marine. Ah! que j'aurais
aim la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel dsir
de travailler! Puis il s'extasia plus encore sur les runions du
yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des rgates,
que des meetings sportifs o des femmes bien habilles baignent dans
la glauque lumire d'un hippodrome marin, pouvaient tre pour un
artiste moderne motifs aussi intressants que les ftes qu'ils
aimaient tant  dcrire pour un Vronse ou un Carpaccio. Votre
comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir, qu' cause de la
ville o ils peignaient, ces ftes taient pour une part nautiques.
Seulement, la beaut des embarcations de ce temps-l rsidait le plus
souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des
joutes sur l'eau, comme ici, donnes gnralement en l'honneur de
quelque ambassade pareille  celle que Carpaccio a reprsente dans la
Lgende de Sainte Ursule. Les navires taient massifs, construits
comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de
moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarrs  l'aide de ponts
volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils
portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout prs des
balcons inscrusts de marbres multicolores o d'autres femmes se
penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires  crevs
blancs serrs de perles ou orns de guipures. On ne savait plus o
finissait la terre, o commenait l'eau, qu'est-ce qui tait encore le
palais ou dj le navire, la caravelle, la galasse, le Bucentaure.
Albertine coutait avec une attention passionne ces dtails de
toilette, ces images de luxe que nous dcrivait Elstir. Oh! je
voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le
point de Venise, s'criait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller 
Venise.

Vous pourrez peut-tre bientt, lui dit Elstir, contempler les
toffes merveilleuses qu'on portait l-bas. On ne les voyait plus que
dans les tableaux des peintres vnitiens, ou alors trs rarement dans
les trsors des glises, parfois mme il y en avait une qui passait
dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a
retrouv le secret de leur fabrication et qu'avant quelques annes les
femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles dans des
brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses
patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si
j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume
anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, mme paradant aux
rgates, car pour en revenir  nos bateaux modernes de plaisance,
c'est tout le contraire que du temps de Venise, Reine de
l'Adriatique. Le plus grand charme d'un yacht, de l'ameublement d'un
yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicit de choses de la
mer, et j'aime tant la mer. Je vous avoue que je prfre les modes
d'aujourd'hui aux modes du temps de Vronse et mme de Carpaccio. Ce
qu'il y a de joli dans nos yachts -- et dans les yachts moyens
surtout, je n'aime pas les normes, trop navires, c'est comme pour les
chapeaux, il y a une mesure  garder -- c'est la chose unie, simple,
claire, grise, qui par les temps voils, bleutres, prend un flou
crmeux. Il faut que la pice o l'on se tient ait l'air d'un petit
caf. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la mme chose; ce
qui est gracieux, ce sont ces toilettes lgres, blanches et unies, en
toile, en linon, en pkin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de
la mer font un blanc aussi clatant qu'une voile blanche. Il y a trs
peu de femmes du reste qui s'habillent bien, quelques-unes pourtant
sont merveilleuses. Aux courses, Mlle La avait un petit chapeau blanc
et une petite ombrelle blanche, c'tait ravissant. Je ne sais pas ce
que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle. J'aurais tant
voulu savoir en quoi cette petite ombrelle diffrait des autres, et
pour d'autres raisons, de coquetterie fminine, Albertine l'aurait
voulu plus encore. Mais comme Franoise qui disait pour les souffls:
C'est un tour de main, la diffrence tait dans la coupe. C'tait,
disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois. Je
citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'tait pas cela du
tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un got
difficile et exquis, il faisait consister dans un rien qui tait tout,
la diffrence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui
lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et au
contraire de ce qui m'arrivait  moi pour qui tout luxe tait
strilisant, exaltait son dsir de peintre pour tcher de faire des
choses aussi jolies. Tenez, voil une petite qui a dj compris
comment taient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant
Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise. Comme j'aimerais
tre riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous
demanderais des conseils pour l'amnager. Quels beaux voyages je
ferais. Et comme ce serait joli d'aller aux rgates de Cowes. Et une
automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des
femmes pour les automobiles Non, rpondait Elstir, mais cela sera.
D'ailleurs, il y a peu de couturire, un ou deux, Callot, quoique
donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois
Paquin. Le reste sont des horreurs. Mais alors, il y a une
diffrence immense entre une toilette de Callot et celle d'un
couturier quelconque, demandai-je  Albertine. Mais norme, mon
petit bonhomme, me rpondit-elle. Oh! pardon. Seulement, hlas! ce qui
cote trois cents francs ailleurs cote deux mille francs chez eux.
Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens qui
n'y connaissent rien. Parfaitement, rpondit Elstir, sans aller
pourtant jusqu' dire que la diffrence soit aussi profonde qu'entre
une statue de la cathdrale de Reims et de l'glise Saint-Augustin.
Tenez,  propos de cathdrales, dit-il en s'adressant spcialement 
moi, parce que cela se rfrait  une causerie  laquelle ces jeunes
filles n'avaient pas pris part et qui d'ailleurs ne les et nullement
intresses, je vous parlais l'autre jour de l'glise de Balbec comme
d'une grande falaise, une grande leve des pierres du pays, mais
inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces
falaises (c'est une esquisse prise tout prs d'ici, aux Creuniers),
regardez comme ces rochers puissamment et dlicatement dcoups font
penser  une cathdrale. En effet, on et dit d'immenses arceaux
roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient rduits en
poussire, volatiliss par la chaleur, laquelle avait  demi bu la
mer, presque passe, dans toute l'tendue de la toile,  l'tat
gazeux. Dans ce jour o la lumire avait comme dtruit la ralit,
celle-ci tait concentre dans des cratures sombres et transparentes
qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante,
plus proche: les ombres. Altres de fracheur, la plupart, dsertant
le large enflamm s'taient rfugies au pied des rochers,  l'abri du
soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins
s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles
largissaient la coque, sur l'eau ple, de leur corps verni et bleu.
C'tait peut-tre la soif de fracheur communique par elles qui
donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit
m'crier combien je regrettais de ne pas connatre les Creuniers.
Albertine et Andre assurrent que j'avais d y aller cent fois. En ce
cas, c'tait sans le savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait
m'inspirer une telle soif de beaut, non pas prcisment naturelle
comme celle que j'avais cherche jusqu'ici dans les falaises de
Balbec, mais plutt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir
le royaume des temptes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec
Mme de Villeparisis o souvent nous ne l'apercevions que de loin,
peint dans l'cartement des arbres, l'ocan assez rel, assez liquide,
assez vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau et
qui n'aurais aim le voir immobile que sous un linceul hivernal de
brume, je n'eusse gure pu croire que je rverais maintenant d'une mer
qui n'tait plus qu'une vapeur blanchtre ayant perdu la consistance
et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rvaient dans
ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu' une telle
profondeur, got l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur
sa toile, l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute
heureuse; et on tait soudain devenu si amoureux, en voyant ce
portrait magique, qu'on ne pensait plus qu' courir le monde pour
retrouver la journe enfuie, dans sa grce instantane et dormante.

De sorte que si avant ces visites chez Elstir, avant d'avoir vu une
marine de lui o une jeune femme, en robe de barge ou de linon, dans
un yacht arborant le drapeau amricain, mit le double spirituel
d'une robe de linon blanc et d'un drapeau dans mon imagination qui
aussitt couva un dsir insatiable de voir sur le champ des robes de
linon blanc et des drapeaux prs de la mer, comme si cela ne m'tait
jamais arriv, jusque-l, je m'tais toujours efforc devant la mer,
d'expulser du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du
premier plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de
plage, tout ce qui m'empchait de me persuader que je contemplais le
flot immmorial qui droulait dj sa mme vie mystrieuse avant
l'apparition de l'espce humaine et jusqu'aux jours radieux qui me
semblaient revtir de l'aspect banal de l'universel t de cette cte
de brumes et de temptes, y marquer un simple temps d'arrt,
l'quivalent de ce qu'on appelle en musique une mesure pour rien, or
maintenant c'tait le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque
accident funeste, ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la
beaut: je dsirais vivement aller retrouver dans la ralit ce qui
m'exaltait si fort et j'esprais que le temps serait assez favorable
pour voir du haut de la falaise les mmes ombres bleues que dans le
tableau d'Elstir.

Le long de la route, je ne me faisais plus d'ailleurs un cran de mes
mains comme dans ces jours o concevant la nature comme anime d'une
vie antrieure  l'apparition de l'homme, et en opposition avec tous
ces fastidieux perfectionnements de l'industrie qui m'avaient fait
jusqu'ici biller d'ennui dans les expositions universelles ou chez
les modistes, j'essayais de ne voir de la mer que la section o il n'y
avait pas de bateau  vapeur, de faon  me la reprsenter comme
immmoriale, encore contemporaine des ges o elle avait t spare
de la terre,  tout le moins contemporaine des premiers sicles de la
Grce, ce qui me permettait de me redire en toute vrit les vers du
Pre Leconte chers  Bloch:

Ils sont partis, les rois des nefs peronnes

Emmenant sur la mer temptueuse hlas!

Les hommes chevelus de l'Hroque Helles.

Je ne pouvais plus mpriser les modistes puisque Elstir m'avait dit
que le geste dlicat par lequel elles donnent un dernier
chiffonnement, une suprme caresse aux n[oe]uds ou aux plumes d'un chapeau
termin, l'intresserait autant  rendre que celui des jockeys (ce qui
avait ravi Albertine). Mais il fallait attendre mon retour, pour les
modistes --  Paris -- pour les courses et les rgates,  Balbec o on
n'en donnerait plus avant l'anne prochaine. Mme un yacht emmenant
des femmes en linon blanc tait introuvable.

Souvent nous rencontrions les s[oe]urs de Bloch que j'tais oblig de
saluer depuis que j'avais dn chez leur pre. Mes amies ne les
connaissaient pas. On ne me permet pas de jouer avec des isralites,
disait Albertine. La faon dont elle prononait isralite au lieu
d'izralite aurait suffi  indiquer, mme si on n'avait pas entendu le
commencement de la phrase, que ce n'tait pas de sentiments de
sympathie envers le peuple lu qu'taient animes ces jeunes
bourgeoises, de familles dvotes, et qui devaient croire aisment que
les juifs gorgeaient les enfants chrtiens. Du reste, elles ont un
sale genre, vos amies, me disait Andre avec un sourire qui
signifiait qu'elle savait bien que ce n'tait pas mes amies. Comme
tout ce qui touche  la tribu, rpondait Albertine sur le ton
sentencieux d'une personne d'exprience. A vrai dire les s[oe]urs de
Bloch,  la fois trop habilles et  demi-nues, l'air languissant,
hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression
excellente. Et une de leurs cousines qui n'avait que quinze ans
scandalisait le casino par l'admiration qu'elle affichait pour Mlle
La, dont M. Bloch pre prisait trs fort le talent d'actrice, mais
que son got ne passait pas pour porter surtout du ct des messieurs.

Il y avait des jours o nous gotions dans l'une des
fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Ecorres,
Marie-Thrse, de la Croix d'Heuland, de Bagatelle, de Californie, de
Marie-Antoinette. C'est cette dernire qu'avait adopte la petite
bande.

Mais quelquefois au lieu d'aller dans une ferme, nous montions
jusqu'au haut de la falaise, et une fois arrivs et assis sur l'herbe,
nous dfaisions notre paquet de sandwichs et de gteaux. Mes amies
prfraient les sandwichs et s'tonnaient de me voir manger seulement
un gteau au chocolat gothiquement histori de sucre ou une tarte 
l'abricot. C'est qu'avec les sandwichs au chester et  la salade,
nourriture ignorante et nouvelle, je n'avais rien  dire. Mais les
gteaux taient instruits, les tartes taient bavardes. Il y avait
dans les premiers des fadeurs de crme et dans les secondes des
fracheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte,
non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goters
de qui je les avais retrouvs. Ils me rappelaient ces assiettes 
petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs
sujets ma tante Lonie quand Franoise lui apportait un jour Aladin
ou la Lampe Merveilleuse, un autre Ali-Baba, le Dormeur veill ou
Sinbad le Marin embarquant  Bassora avec toutes ses richesses.
J'aurais bien voulu les revoir, mais ma grand'mre ne savait pas ce
qu'elles taient devenues et croyait d'ailleurs que c'tait de
vulgaires assiettes achetes dans le pays. N'importe, dans le gris et
champenois Combray elles et leurs vignettes s'encastraient
multicolores, comme dans la noire Eglise les vitraux aux mouvantes
pierreries, comme dans le crpuscule de ma chambre les projections de
la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin de
fer dpartemental les boutons d'or des Indes et les lilas de Perse,
comme la collection de vieux Chine de ma grand-tante dans sa sombre
demeure de vieille dame de province.

Etendu sur la falaise je ne voyais devant moi que des prs, et,
au-dessus d'eux, non pas les sept ciels de la physique chrtienne,
mais la superposition de deux seulement, un plus fonc -- de la mer --
et en haut un plus ple. Nous gotions, et si j'avais emport aussi
quelque petit souvenir qui pt plaire  l'une ou  l'autre de mes
amies, la joie remplissait avec une violence si soudaine leur visage
translucide en un instant devenu rouge, que leur bouche n'avait pas la
force de la retenir et pour la laisser passer, clatait de rire. Elles
taient assembles autour de moi; et entre les visages peu loigns
les uns des autres, l'air qui les sparait traait des sentiers d'azur
comme frays par un jardinier qui a voulu mettre un peu de jour pour
pouvoir circuler lui-mme au milieu d'un bosquet de roses.

Nos provisions puises, nous jouions  des jeux qui jusque-l
m'eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que La Tour
Prends-Garde ou A qui rira le premier, mais auxquels je n'aurais
plus renonc pour un empire; l'aurore de jeunesse dont s'empourprait
encore le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me
trouvais dj,  mon ge, illuminait tout devant elles, et, comme la
fluide peinture de certains primitifs, faisait se dtacher les dtails
les plus insignifiants de leur vie, sur un fond d'or. Pour la plupart
les visages mmes de ces jeunes filles taient confondus dans cette
rougeur confuse de l'aurore d'o les vritables traits n'avaient pas
encore jailli. On ne voyait qu'une couleur charmante sous laquelle ce
que devait tre dans quelques annes le profil n'tait pas
discernable. Celui d'aujourd'hui n'avait rien de dfinitif et pouvait
n'tre qu'une ressemblance momentane avec quelque membre dfunt de la
famille auquel la nature avait fait cette politesse commmorative. Il
vient si vite le moment o l'on n'a plus rien  attendre, o le corps
est fig dans une immobilit qui ne promet plus de surprises, o l'on
perd toute esprance en voyant, comme aux arbres en plein t des
feuilles dj mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui
tombent ou blanchissent, il est si court, ce matin radieux, qu'on en
vient  n'aimer que les trs jeunes filles, celles chez qui la chair
comme une pte prcieuse travaille encore. Elles ne sont qu'un flot de
matire ductile ptrie  tout moment par l'impression passagre qui
les domine. On dirait que chacune est tour  tour une petite statuette
de la gat, du srieux juvnile, de la clinerie, de l'tonnement,
modele par une expression franche, complte, mais fugitive. Cette
plasticit donne beaucoup de varit et de charme aux gentils gards
que nous montre une jeune fille. Certes ils sont indispensables aussi
chez la femme, et celle  qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous
laisse pas voir que nous lui plaisons, prend  nos yeux quelque chose
d'ennuyeusement uniforme. Mais ces gentillesses elles-mmes  partir
d'un certain ge, n'amnent plus de molles fluctuations sur un visage
que les luttes de l'existence ont durci, rendu  jamais militant ou
extatique. L'un -- par la force continue de l'obissance qui soumet
l'pouse  son poux -- semble, plutt que d'une femme le visage d'un
soldat; l'autre, sculpt par les sacrifices qu'a consentis chaque jour
la mre pour ses enfants, est d'un aptre. Un autre encore est, aprs
des annes de traverses et d'orages, le visage d'un vieux loup de mer,
chez une femme dont les vtements seuls rvlent le sexe. Et certes
les attentions qu'une femme a pour nous, peuvent encore, quand nous
l'aimons, semer de charmes nouveaux les heures que nous passons auprs
d'elle. Mais elle n'est pas successivement pour nous une femme
diffrente. Sa gat reste extrieure  une figure inchange. Mais
l'adolescence est antrieure  la solidification complte et de l
vient qu'on prouve auprs des jeunes filles ce rafrachissement que
donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer,  jouer
en une instable opposition qui fait penser  cette perptuelle
recration des lments primordiaux de la nature qu'on contemple
devant la mer.

Ce n'tait pas seulement une matine mondaine, une promenade avec Mme
de Villeparisis que j'eusse sacrifies au furet ou aux devinettes
de mes amies. A plusieurs reprises Robert de Saint-Loup me fit dire
que puisque je n'allais pas le voir  Doncires, il avait demand une
permission de vingt-quatre heures et la passerait  Balbec. Chaque
fois je lui crivis de n'en rien faire, en invoquant l'excuse d'tre
oblig de m'absenter justement ce jour-l pour aller remplir dans le
voisinage un devoir de famille avec ma grand-mre. Sans doute me
jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait le devoir
de famille et quelles personnes tenaient en l'espce le rle de
grand-mre. Et pourtant je n'avais peut-tre pas tort de sacrifier les
plaisirs non seulement de la mondanit, mais de l'amiti  celui de
passer tout le jour dans ce jardin. Les tres qui en ont la
possibilit -- il est vrai que ce sont les artistes et j'tais
convaincu depuis longtemps que je ne le serais jamais -- ont aussi le
devoir de vivre pour eux-mmes; or l'amiti leur est une dispense de
ce devoir, une abdication de soi. La conversation mme qui est le mode
d'expression de l'amiti est une divagation superficielle, qui ne nous
donne rien  acqurir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans
rien faire que rpter indfiniment le vide d'une minute, tandis que
la marche de la pense dans le travail solitaire de la cration
artistique, se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction
qui ne nous soit pas ferme, o nous puissions progresser, avec plus
de peine il est vrai, pour un rsultat de vrit. Et l'amiti n'est
pas seulement dnue de vertu comme la conversation, elle est de plus
funeste. Car l'impression d'ennui que ne peuvent pas ne pas prouver
auprs de leur ami, c'est--dire  rester  la surface de soi-mme, au
lieu de poursuivre leur voyage de dcouvertes dans les profondeurs,
ceux d'entre nous dont la loi de dveloppement est purement interne,
cette impression d'ennui l'amiti nous persuade de la rectifier quand
nous nous retrouvons seuls, de nous rappeler avec motion les paroles
que notre ami nous a dites, de les considrer comme un prcieux apport
alors que nous ne sommes pas comme des btiments  qui on peut ajouter
des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre
sve le n[oe]ud suivant de leur tige, l'tage suprieur de leur
frondaison. Je me mentais  moi-mme, j'interrompais la croissance
dans le sens selon lequel je pouvais en effet vritablement grandir,
et tre heureux, quand je me flicitais d'tre aim, admir, par un
tre aussi bon, aussi intelligent, aussi recherch que Saint-Loup,
quand j'adaptais mon intelligence non  mes propres obscures
impressions que c'et t mon devoir de dmler, mais aux paroles de
mon ami  qui en me les redisant -- en me les faisant redire par cet
autre que soi-mme qui vit en nous et sur qui on est toujours si
content de se dcharger du fardeau de penser -- je m'efforais de
trouver une beaut, bien diffrente de celle que je poursuivais
silencieusement quand j'tais vraiment seul, mais qui donnerait plus
de mrite  Robert,  moi-mme,  ma vie. Dans celle qu'un tel ami me
faisait, je m'apparaissais comme douillettement prserv de la
solitude, noblement dsireux de me sacrifier moi-mme pour lui, en
somme incapable de me raliser. Prs de ces jeunes filles au contraire
si le plaisir que je gotais tait goste, du moins n'tait-il pas
bas sur le mensonge qui cherche  nous faire croire que nous ne
sommes pas irrmdiablement seuls et qui quand nous causons avec un
autre nous empche de nous avouer que ce n'est plus nous qui parlons,
que nous nous modelons alors  la ressemblance des trangers et non
d'un moi qui diffre d'eux. Les paroles qui s'changeaient entre les
jeunes filles de la petite bande et moi taient peu intressantes,
rares d'ailleurs, coupes de ma part de longs silences. Cela ne
m'empchait pas de prendre  les couter quand elles me parlaient
autant de plaisir qu' les regarder,  dcouvrir dans la voix de
chacune d'elles un tableau vivement color. C'est avec dlices que
j'coutais leur ppiement. Aimer aide  discerner,  diffrencier.
Dans un bois l'amateur d'oiseaux distingue aussitt ces gazouillis
particuliers  chaque oiseau, que le vulgaire confond. L'amateur de
jeunes filles sait que les voix humaines sont encore bien plus
varies. Chacune possde plus de notes que le plus riche instrument.
Et les combinaisons selon lesquelles elle les groupe sont aussi
inpuisables que l'infinie varit des personnalits. Quand je causais
avec une de mes amies, je m'apercevais que le tableau original, unique
de son individualit, m'tait ingnieusement dessin, tyranniquement
impos aussi bien par les inflexions de sa voix que par celles de son
visage et que c'tait deux spectacles qui traduisaient, chacun dans
son plan, la mme ralit singulire. Sans doute les lignes de la
voix, comme celles du visage, n'taient pas encore dfinitivement
fixes; la premire muerait encore, comme le second changerait. Comme
les enfants possdent une glande dont la liqueur les aide  digrer le
lait et qui n'existe plus chez les grandes personnes, il y avait dans
le gazouillis de ces jeunes filles des notes que les femmes n'ont
plus. Et de cet instrument plus vari, elles jouaient avec leurs
lvres, avec cette application, cette ardeur des petits anges
musiciens de Bellini, lesquelles sont aussi un apanage exclusif de la
jeunesse. Plus tard ces jeunes filles perdraient cet accent de
conviction enthousiaste qui donnait du charme aux choses les plus
simples, soit qu'Albertine sur un ton d'autorit dbitt des
calembours que les plus jeunes coutaient avec admiration jusqu' ce
que le fou rire se saist d'elles avec la violence irrsistible d'un
ternuement, soit qu'Andre mt  parler de leurs travaux scolaires,
plus enfantins encore que leurs jeux une gravit essentiellement
purile; et leurs paroles dtonnaient, pareilles  ces strophes des
temps antiques o la posie encore peu diffrencie de la musique se
dclamait sur des notes diffrentes. Malgr tout la voix de ces jeunes
filles accusait dj nettement le parti-pris que chacune de ces
petites personnes avait sur la vie, parti-pris si individuel que c'est
user d'un mot bien trop gnral que de dire pour l'une: elle prend
tout en plaisantant; pour l'autre: elle va d'affirmation en
affirmation; pour la troisime: elle s'arrte  une hsitation
expectante. Les traits de notre visage ne sont gure que des gestes
devenus, par l'habitude, dfinitifs. La nature, comme la catastrophe
de Pompe, comme une mtamorphose de nymphe, nous a immobiliss dans
le mouvement accoutum. De mme nos intonations contiennent notre
philosophie de la vie, ce que la personne se dit  tout moment sur les
choses. Sans doute ces traits n'taient pas qu' ces jeunes filles.
Ils taient  leurs parents. L'individu baigne dans quelque chose de
plus gnral que lui. A ce compte, les parents ne fournissent pas que
ce geste habituel que sont les traits du visage et de la voix, mais
aussi certaines manires de parler, certaines phrases consacres, qui
presque aussi inconscientes qu'une intonation, presque aussi
profondes, indiquent, comme elle, un point de vue sur la vie. Il est
vrai que pour les jeunes filles, il y a certaines de ces expressions
que leurs parents ne leur donnent pas avant un certain ge,
gnralement pas avant qu'elles soient des femmes. On les garde en
rserve. Ainsi par exemple si on parlait des tableaux d'un ami
d'Elsir, Andre qui avait encore les cheveux dans le dos ne pouvait
encore faire personnellement usage de l'expression dont usaient sa
mre et sa s[oe]ur marie: Il parat que l'homme est charmant. Mais cela
viendrait avec la permission d'aller au Palais-Royal. Et dj depuis
sa premire communion, Albertine disait comme une amie de sa tante, je
trouverais cela assez terrible. On lui avait aussi donn en prsent
l'habitude de faire rpter ce qu'on disait pour avoir l'air de
s'intresser et de chercher  se former une opinion personnelle. Si on
disait que la peinture d'un peintre tait bien, ou sa maison jolie:
Ah! c'est bien, sa peinture? Ah! c'est joli, sa maison? Enfin plus
gnrale encore que n'est le legs familial, tait la savoureuse
matire impose par la province originelle d'o elles tiraient leur
voix et  mme laquelle mordaient leurs intonations. Quand Andre
pinait schement une note grave, elle ne pouvait faire que la corde
prigourdine de son instrument vocal ne rendt un son chantant fort en
harmonie d'ailleurs avec la puret mridionale de ses traits; et aux
perptuelles gamineries de Rosemonde, la matire de son visage et de
sa voix du Nord rpondaient, quoiue elle en et, avec l'accent de sa
province. Entre cette province et le temprament de la jeune fille qui
dictait les inflexions je percevais un beau dialogue. Dialogue, non
pas discorde. Aucune ne saurait diviser la jeune fille et son pays
natal. Elle, c'est lui encore. Du reste cette raction des matriaux
locaux sur le gnie qui les utilise et  qui elle donne plus de
verdeur ne rend pas l'[oe]uvre moins individuelle et que ce soit celle
d'un architecte, d'un bniste, ou d'un musicien, elle ne reflte pas
moins minutieusement les traits les plus subtils de la personnalit de
l'artiste, parce qu'il a t forc de travailler dans la pierre
meulire de Senlis ou le grs rouge de Strasbourg, qu'il a respect
les n[oe]uds particuliers au frne, qu'il a tenu compte dans son criture
des ressources et des limites, de la sonorit, des possibilits, de la
flte ou de l'alto.

Je m'en rendais compte et pourtant nous causions si peu. Tandis
qu'avec Mme de Villeparisis ou Saint-Loup, j'eusse dmontr par mes
paroles beaucoup plus de plaisir que je n'en eusse ressenti, car je
les quittais avec fatigue, au contraire couch entre ces jeunes
filles, la plnitude de ce que j'prouvais l'emportait infiniment sur
la pauvret, la raret de nos propos et dbordait de mon immobilit et
de mon silence, en flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au
pied de ces jeunes roses.

Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin
fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits
n'imprgne pas plus profondment les mille riens dont se compose son
farniente que pour moi cette couleur, cet arme que mes regards
allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait
par s'incorporer  moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil. Et
par leur lente continuit, ces jeux si simples avaient aussi amen en
moi, comme chez ceux qui ne font autre chose que rester, tendus au
bord de la mer,  respirer le sel,  se hler, une dtente, un sourire
bat, un blouissement vague qui avait gagn jusqu' mes yeux.

Parfois une gentille attention de telle ou telle veillait en moi
d'amples vibrations qui loignaient pour un temps le dsir des autres.
Ainsi un jour Albertine avait dit: Qu'est-ce qui a un crayon? Andre
l'avait fourni. Rosemonde le papier. Albertine leur avait dit: Mes
petites bonnes femmes, je vous dfends de regarder ce que j'cris.
Aprs s'tre applique  bien tracer chaque lettre, le papier appuy 
ses genoux, elle me l'avait pass en me disant: Faites attention
qu'on ne voie pas. Alors je l'avais dpli et j'avais lu ces mots
qu'elle m'avait crits: Je vous aime bien.

Mais au lieu d'crire des btises, cria-t-elle en se tournant d'un
air imptueux et grave vers Andre et Rosemonde, il faut que je vous
montre la lettre que Gisle m'a crite ce matin. Je suis folle, je
l'ai dans ma poche et dire que cela peut nous tre si utile! Gisle
avait cru devoir adresser  son amie afin qu'elle la communiqut aux
autres, la composition qu'elle avait faite pour son certificat
d'tudes. Les craintes d'Albertine sur la difficult des sujets
proposs avaient encore t dpasses par les deux entre lesquels
Gisle avait eu  opter. L'un tait: Sophocle crit des Enfers 
Racine pour le consoler de l'insuccs d' Athalie; l'autre: Vous
supposerez qu'aprs la premire reprsentation d'Esther, Mme de
Svign crit  Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a
regrett son absence. Or, Gisle par un excs de zle qui avait d
toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile
de ces deux sujets et l'avait trait si remarquablement qu'elle avait
eu quatorze et avait t flicite par le jury. Elle aurait obtenu la
mention trs bien si elle n'avait sch dans son examen
d'espagnol. La composition dont Gisle avait envoy la copie 
Albertine nous fut immdiatement lue par celle-ci, car devant
elle-mme passer le mme examen, elle dsirait beaucoup avoir l'avis
d'Andre, beaucoup plus forte qu'elles toutes et qui pouvait lui
donner de bons tuyaux. Elle en a eu une veine, dit Albertine. C'est
justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa matresse de
franais. La lettre de Sophocle  Racine rdige par Gisle,
commenait ainsi: Mon cher ami, excusez-moi de vous crire sans avoir
l'honneur d'tre personnellement connu de vous, mais votre nouvelle
tragdie d'Athalie ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement
tudi mes modestes ouvrages? Vous n'avez pas mis de vers que dans la
bouche des protagonistes, ou personnages principaux du drame, mais
vous en avez crit, et de charmants, permettez-moi de vous le dire
sans cajolerie, pour les churs qui ne faisaient pas trop mal  ce
qu'on dit dans la tragdie grecque, mais qui sont en France une
vritable nouveaut. De plus, votre talent, si dli, si fignol, si
charmeur, si fin, si dlicat a atteint  une nergie dont je vous
flicite. Athalie, Joad, voil des personnages que votre rival,
Corneille, n'et pas su mieux charpenter. Les caractres sont virils,
l'intrigue est simple et forte. Voil une tragdie dont l'amour n'est
pas le ressort et je vous en fais mes compliments les plus sincres.
Les prceptes les plus fameux ne sont pas toujours les plus vrais. Je
vous citerai comme exemple: De cette passion la sensible peinture est
pour aller au c[oe]ur la route la plus sre. Vous avez montr que le
sentiment religieux dont dbordent vos churs n'est pas moins capable
d'attendrir. Le grand public a pu tre drout, mais les vrais
connaisseurs vous rendent justice. J'ai tenu  vous envoyer toutes mes
congratulations auxquelles je joins, mon cher confrre, l'expression
de mes sentiments les plus distingus. Les yeux d'Albertine n'avaient
cess d'tinceler pendant qu'elle faisait cette lecture:

C'est  croire qu'elle a copi cela, s'cria-t-elle quand elle eut
fini. Jamais je n'aurais cru Gisle capable de pondre un devoir
pareil. Et ces vers qu'elle cite. O a-t-elle pu aller chiper a?
L'admiration d'Albertine, changeant il est vrai d'objet, mais encore
accrue ne cessa pas, ainsi que l'application la plus soutenue, de lui
faire sortir les yeux de la tte tout le temps qu'Andre, consulte
comme la plus grande et comme plus cale, d'abord, parla du devoir de
Gisle avec une certaine ironie, puis, avec un air de lgret qui
dissimulait mal un srieux vritable, refit  sa faon la mme lettre.
Ce n'est pas mal, dit-elle  Albertine, mais si j'tais toi et qu'on
me donne le mme sujet, ce qui peut arriver, car on le donne trs
souvent, je ne ferais pas comme cela. Voil comment je m'y prendrais.
D'abord si j'avais t Gisle je ne me serais pas laisse emballer et
j'aurais commenc par crire sur une feuille  part mon plan. En
premire ligne, la position de la question et l'exposition du sujet,
puis les ides gnrales  faire entrer dans le dveloppement. Enfin
l'apprciation, le style, la conclusion. Comme cela, en s'inspirant
d'un sommaire, on sait o on va. Ds l'exposition du sujet ou si tu
aimes mieux, Titine, puisque c'est une lettre, ds l'entre en
matire, Gisle a gaff. Ecrivant  un homme du XVIIe sicle Sophocle
ne devait pas crire mon cher ami. Elle aurait d, en effet, lui
faire dire mon cher Racine, s'cria fougueusement Albertine. 'aurait
t bien mieux. Non, rpondit Andre sur un ton un peu persifleur,
elle aurait d mettre: Monsieur. De mme pour finir elle aurait d
trouver quelque chose comme: Souffrez, Monsieur (tout au plus, cher
Monsieur) que je vous dise ici les sentiments d'estime avec lesquels
j'ai l'honneur d'tre votre serviteur. D'autre part, Gisle dit que
les churs sont dans Athalie une nouveaut. Elle oublie Esther, et deux
tragdies peu connues, mais qui ont t prcisment analyses cette
anne par le Professeur, de sorte que rien qu'en les citant, comme
c'est son dada, on est sre d'tre reue. Ce sont: Les Juives, de
Robert Garnier, et l'Aman, de Montchrestien. Andre cita ces deux
titres, sans parvenir  cacher un sentiment de bienveillante
supriorit qui s'exprima dans un sourire, assez gracieux, d'ailleurs.
Albertine n'y tint plus: Andre, tu es renversante, s'cria-t-elle.
Tu vas m'crire ces deux titres-l. Crois-tu quelle chance si je
passais l-dessus, mme  l'oral, je les citerais aussitt et je
ferais un effet b[oe]uf. Mais dans la suite chaque fois qu'Albertine
demanda  Andre de lui redire les noms des deux pices pour qu'elle
les inscrivit, l'amie si savante prtendit les avoir oublis et ne les
lui rappela jamais. Ensuite, reprit Andre sur un ton d'imperceptible
ddain  l'gard de camarades plus puriles, mais heureuse pourtant de
se faire admirer et attachant  la manire dont elle aurait fait sa
composition plus d'importance qu'elle ne voulait le laisser voir,
Sophocle aux Enfers doit tre bien inform. Il doit donc savoir que ce
n'est pas devant le grand public, mais devant le Roi-Soleil et
quelques courtisans privilgis que fut reprsente Athalie. Ce que
Gisle dit  ce propos de l'estime des connaisseurs n'est pas mal du
tout, mais pourrait tre complt. Sophocle devenu immortel peut trs
bien avoir le don de la prophtie et annoncer que selon Voltaire
Athalie ne sera pas seulement le chef-d'[oe]uvre de Racine, mais celui de
l'esprit humain. Albertine buvait toutes ces paroles. Ses prunelles
taient en feu. Et c'est avec l'indignation la plus profonde qu'elle
repoussa la proposition de Rosemonde de se mettre  jouer. Enfin, dit
Andre du mme ton dtach, dsinvolte, un peu railleur et assez
ardemment convaincu, si Gisle avait posment not d'abord les ides
gnrales qu'elle avait  dvelopper, elle aurait peut-tre pens  ce
que j'aurais fait, moi, montrer la diffrence qu'il y a dans
l'inspiration religieuse des churs de Sophocle et de ceux de Racine.
J'aurais fait faire par Sophocle, la remarque que si les churs de
Racine sont empreints de sentiments religieux comme ceux de la
tragdie grecque, pourtant il ne s'agit pas des mmes dieux. Celui de
Joad n'a rien  voir avec celui de Sophocle. Et cela amne tout
naturellement, aprs la fin du dveloppement, la conclusion:
Qu'importe que les croyances soient diffrentes. Sophocle se ferait
un scrupule d'insister l-dessus. Il craindrait de blesser les
convictions de Racine et glissant  ce propos quelques mots sur ses
matres de Port-Royal, il prfre fliciter son mule de l'lvation
de son gnie potique.

L'admiration et l'attention avaient donn si chaud  Albertine qu'elle
suait  grosses gouttes. Andre gardait le flegme souriant d'un dandy
femelle. Il ne serait pas mauvais non plus de citer quelques
jugements des critiques clbres, dit-elle, avant qu'on se remt 
jouer. Oui, rpondit Albertine, on m'a dit cela. Les plus
recommandables en gnral, n'est-ce pas, sont les jugements de
Sainte-Beuve et de Merlet? Tu ne te trompes pas absolument, rpliqua
Andre qui se refusa d'ailleurs  lui crire les deux autres noms
malgr les supplications d'Albertine, Merlet et Sainte Beuve ne font
pas mal. Mais il faut surtout citer Deltour et Gascq-Desfosss.

Pendant ce temps je songeais  la petite feuille de block-notes que
m'avait passe Albertine: Je vous aime bien, et une heure plus tard,
tout en descendant les chemins qui ramenaient, un peu trop  pic  mon
gr, vers Balbec, je me disais que c'tait avec elle que j'aurais mon
roman.

L'tat caractris par l'ensemble des signes auxquels nous
reconnaissons d'habitude que nous sommes amoureux, tels les ordres que
je donnais  l'htel de ne m'veiller pour aucune visite, sauf si
c'tait celle d'une ou l'autre de ces jeunes filles, ces battements de
c[oe]ur en les attendant (quelle que ft celle qui dt venir), et ces
jours-l ma rage si je n'avais pu trouver un coiffeur pour me raser et
devais paratre enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andre, sans
doute cet tat, renaissant alternativement pour l'une ou l'autre,
tait aussi diffrent de ce que nous appelons amour que diffre de la
vie humaine celle des zoophytes o l'existence, l'individualit si
l'on peut dire, est rpartie entre diffrents organismes. Mais
l'histoire naturelle nous apprend qu'une telle organisation animale
est observable et que notre propre vie, pour peu qu'elle soit dj un
peu avance, n'est pas moins affirmative sur la ralit d'tats
insouponns de nous autrefois et par lesquels nous devons passer,
quitte  les abandonner ensuite. Tel pour moi cet tat amoureux divis
simultanment entre plusieurs jeunes filles. Divis ou plutt
indivis, car le plus souvent ce qui m'tait dlicieux, diffrent du
reste du monde, ce qui commenait  me devenir cher au point que
l'espoir de le retrouver le lendemain tait la meilleure joie de ma
vie, c'tait plutt tout le groupe de ces jeunes filles, pris dans
l'ensemble de ces aprs-midi sur la falaise, pendant ces heures
ventes, sur cette bande d'herbe o taient poses ces figures, si
excitantes pour mon imagination, d'Albertine, de Rosemonde, d'Andre;
et cela, sans que j'eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux si
prcieux, laquelle j'avais le plus envie d'aimer. Au commencement d'un
amour comme  sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachs 
l'objet de cet amour, mais plutt le dsir d'aimer dont il va procder
(et plus tard le souvenir qu'il laisse) erre voluptueusement dans une
zone de charmes interchangeables -- charmes parfois simplement de
nature, de gourmandise, d'habitation -- assez harmoniques entre eux
pour qu'il ne se sente, auprs d'aucun, dpays. D'ailleurs comme,
devant elles, je n'tais pas encore blas par l'habitude, j'avais la
facult de les voir, autant dire d'prouver un tonnement profond
chaque fois que je me retrouvais en leur prsence. Sans doute pour une
part cet tonnement tient  ce que l'tre nous prsente alors une
nouvelle face de lui-mme; mais tant est grande la multiplicit de
chacun, de la richesse des lignes de son visage et de son corps,
lignes desquelles si peu se retrouvent aussitt que nous ne sommes
plus auprs de la personne, dans la simplicit arbitraire de notre
souvenir. Comme la mmoire a choisi telle particularit qui nous a
frapp, l'a isole, l'a exagre, faisant d'une femme qui nous a paru
grande une tude o la longueur de sa taille est dmesure, ou d'une
femme qui nous a sembl rose et blonde une pure Harmonie en rose et
or, au moment o de nouveau cette femme est prs de nous, toutes les
autres qualits oublies qui font quilibre  celle-l nous
assaillent, dans leur complexit confuse, diminuant, la hauteur noyant
le rose, et substituant  ce que nous sommes venus exclusivement
chercher d'autres particularits que nous nous rappelons avoir
remarques la premire fois et dont nous ne comprenons pas que nous
ayons pu si peu nous attendre  les revoir. Nous nous souvenons, nous
allons au devant d'un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet
tonnement invitable n'est pas le seul; car  ct de celui-l il y
en a un autre n de la diffrence, non plus entre les stylisations du
souvenir et la ralit, mais entre l'tre que nous avons vu la
dernire fois, et celui qui nous apparat aujourd'hui sous un autre
angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment
comme celui du Dieu d'une thognie orientale, toute une grappe de
visages juxtaposs dans des plans diffrents et qu'on ne voit pas  la
fois.

Mais pour une grande part, notre tonnement vient surtout de ce que
l'tre nous prsente aussi une mme face. Il nous faudrait un si grand
effort pour recrer tout ce qui nous a t fourni par ce qui n'est pas
nous -- ft-ce le got d'un fruit -- qu' peine l'impression reue,
nous descendons insensiblement la pente du souvenir et sans nous en
rendre compte en trs peu de temps nous sommes trs loin de ce que
nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une espce de
redressement qui nous ramne  ce que nous avions bien vu. Nous ne
nous en souvenions dj tant ce qu'on appelle se rappeler un tre
c'est en ralit l'oublier. Mais aussi longtemps que nous savons
encore voir au moment o le trait oubli nous apparat nous le
reconnaissons, nous sommes obligs de rectifier la ligne dvie et
ainsi la perptuelle et fconde surprise qui rendait si salutaires et
assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles
jeunes filles du bord de la mer, tait faite, tout autant que de
dcouvertes, de rminiscence. En ajoutant  cela l'agitation veille
par ce qu'elles taient pour moi, qui n'tait jamais tout  fait ce
que j'avais cru et qui faisait que l'esprance de la prochaine runion
n'tait plus semblable  la prcdente esprance mais au souvenir
encore vibrant du dernier entretien, on comprendra que chaque
promenade donnait un violent coup de barre  mes penses et non pas du
tout dans le sens que dans la solitude de ma chambre j'avais pu tracer
 tte repose. Cette direction-l tait oublie, abolie, quand je
rentrais vibrant comme une ruche des propos qui m'avaient troubl, et
qui retentissaient longtemps en moi. Chaque tre est dtruit quand
nous cessons de le voir; puis son apparition suivante est une cration
nouvelle, diffrente de celle qui l'a immdiatement prcde, sinon de
toutes. Car le minimum de varit qui puisse rgner dans ces crations
est de deux. Nous souvenant d'un coup d'[oe]il nergique, d'un air hardi,
c'est invitablement la fois suivante par un profil quasi-languide,
par une sorte de douceur rveuse, choses ngliges par nous dans le
prcdent souvenir, que nous serons  la prochaine rencontre, tonns,
c'est--dire presque uniquement frapps. Dans la confrontation de
notre souvenir  la ralit nouvelle, c'est cela qui marquera notre
dception ou notre surprise, nous apparatra comme la retouche de la
ralit en nous avertissant que nous nous tions mal rappels. A son
tour l'aspect, la dernire fois nglig, du visage, et  cause de cela
mme le plus saisissant cette fois-ci, le plus rel, le plus
rectificatif, deviendra matire  rverie,  souvenirs. C'est un
profil langoureux et rond, une expression douce, rveuse que nous
dsirerons revoir. Et alors de nouveau la fois suivante, ce qu'il y a
de volontaire dans les yeux perants, dans le nez pointu, dans les
lvres serres, viendra corriger l'cart entre notre dsir et l'objet
auquel il a cru correspondre. Bien entendu, cette fidlit aux
impressions premires, et purement physiques, retrouves  chaque fois
auprs de mes amies, ne concernait pas que les traits de leur visage
puisqu'on a vu que j'tais aussi sensible  leur voix, plus troublante
peut-tre (car elle n'offre pas seulement les mmes surfaces
singulires et sensuelles que lui, elle fait partie de l'abme
inaccessible qui donne le vertige des baisers sans espoir), leur voix
pareille au son unique d'un petit instrument, o chacune se mettait
tout entire et qui n'tait qu' elle. Trace par une inflexion, telle
ligne profonde d'une de ces voix m'tonnait quand je la reconnaissais
aprs l'avoir oublie. Si bien que les rectifications qu' chaque
rencontre nouvelle j'tais oblig de faire pour le retour  la
parfaite justesse, taient aussi bien d'un accordeur ou d'un matre de
chant que d'un dessinateur.

Quant  l'harmonieuse cohsion o se neutralisaient depuis quelque
temps, par la rsistance que chacune apportait  l'expansion des
autres, les diverses ondes sentimentales propages en moi par ces
jeunes filles, elle fut rompue en faveur d'Albertine, une aprs-midi
que nous jouions au furet. C'tait dans un petit bois sur la falaise.
Plac entre deux jeunes filles trangres  la petite bande et que
celle-ci avait emmenes parce que nous devions tre ce jour-l fort
nombreux, je regardais avec envie le voisin d'Albertine, un jeune
homme, en me disant que si j'avais eu sa place j'aurais pu toucher les
mains de mon amie pendant ces minutes inespres qui ne reviendraient
peut-tre pas, et eussent pu me conduire trs loin. Dj  lui seul et
mme sans les consquences qu'il et entranes sans doute, le contact
des mains d'Albertine m'et t dlicieux. Non que je n'eusse jamais
vu de plus belles mains que les siennes. Mme dans le groupe de ses
amies, celles d'Andre, maigres et bien plus fines, avaient comme une
vie particulire, docile au commandement de la jeune fille, mais
indpendante, et elles s'allongeaient souvent devant elle comme de
nobles lvriers, avec des paresses, de longs rves, de brusques
tirements d'une phalange,  cause desquels Elstir avait fait
plusieurs tudes de ces mains. Et dans l'une o on voyait Andre les
chauffer devant le feu, elles avaient sous l'clairage la diaphanit
dore de deux feuilles d'automne. Mais, plus grasses, les mains
d'Albertine cdaient un instant, puis rsistaient  la pression de la
main qui les serrait, donnant une sensation toute particulire. La
pression de la main d'Albertine avait une douceur sensuelle qui tait
comme en harmonie avec la coloration rose, lgrement mauve de sa
peau. Cette pression semblait vous faire pntrer dans la jeune fille,
dans la profondeur de ses sens, comme la sonorit de son rire,
indcent  la faon d'un roucoulement ou de certains cris. Elle tait
de ces femmes  qui c'est un si grand plaisir de serrer la main qu'on
est reconnaissant  la civilisation d'avoir fait du shake-hand un acte
permis entre jeunes gens et jeunes filles qui s'abordent. Si les
habitudes arbitraires de la politesse avaient remplac la poigne de
mains par un autre geste, j'eusse tous les jours regard les mains
intangibles d'Albertine avec une curiosit de connatre leur contact
aussi ardente qu'tait celle de savoir la saveur de ses joues. Mais
dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes, si
j'avais t son voisin au furet, je n'envisageais pas que ce plaisir
mme; que d'aveux, de dclarations tus jusqu'ici par timidit,
j'aurais pu confier  certaines pressions de mains; de son ct comme
il lui et t facile en rpondant par d'autres pressions de me
montrer qu'elle acceptait; quelle complicit, quel commencement de
volupt! Mon amour pouvait faire plus de progrs en quelques minutes
passes ainsi  ct d'elle qu'il n'avait fait depuis que je la
connaissais. Sentant qu'elles dureraient peu, taient bientt  leur
fin, car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et
qu'une fois qu'il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais pas
en place. Je me laissai exprs prendre la bague et une fois au milieu,
quand elle passa je fis semblant de ne pas m'en apercevoir et la
suivais des yeux attendant le moment o elle arriverait dans les mains
du voisin d'Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et dans
l'animation et la joie du jeu, tait toute rose. Nous sommes
justement dans le bois joli, me dit Andre en me dsignant les arbres
qui nous entouraient avec un sourire du regard qui n'tait que pour
moi et semblait passer par-dessus les joueurs comme si nous deux
tions seuls assez intelligents pour nous ddoubler et faire  propos
du jeu une remarque d'un caractre potique. Elle poussa mme la
dlicatesse d'esprit jusqu' chanter sans en avoir envie: Il a pass
par ici le furet du Bois, Mesdames, il a pass par ici le furet du
Bois joli comme les personnes qui ne peuvent aller  Trianon sans y
donner une fte Louis XVI ou qui trouvent piquant de faire chanter un
air dans le cadre pour lequel il fut crit. J'eusse sans doute t au
contraire attrist de ne pas trouver du charme  cette ralisation, si
j'avais eu le loisir d'y penser. Mais mon esprit tait bien ailleurs.
Joueurs et joueuses commenaient  s'tonner de ma stupidit et que je
ne prisse pas la bague. Je regardais Albertine si belle, si
indiffrente, si gaie, qui, sans le prvoir, allait devenir ma voisine
quand enfin j'arrterais la bague dans les mains qu'il faudrait, grce
 un mange qu'elle ne souponnait pas et dont sans cela elle se ft
irrite. Dans la fivre du jeu, les longs cheveux d'Albertine
s'taient  demi dfaits et, en mches boucles, tombaient sur ses
joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune
scheresse, la rose carnation. Vous avez les tresses de Laura Dianti,
d'Elonore de Guyenne, et de sa descendante si aime de Chteaubriand.
Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants, lui dis-je
 l'oreille pour me rapprocher d'elle. Tout d'un coup la bague passa
au voisin d'Albertine. Aussitt je m'lanai, lui ouvris brutalement
les mains, saisis la bague, il fut oblig d'aller  ma place au milieu
du cercle et je pris la sienne  ct d'Albertine. Peu de minutes
auparavant, j'enviais ce jeune homme quand je voyais que ses mains en
glissant sur la ficelle rencontrer  tout moment celles d'Albertine.
Maintenant que mon tour tait venu, trop timide pour rechercher, trop
mu pour goter ce contact, je ne sentais plus rien que le battement
rapide et douloureux de mon c[oe]ur. A un moment, Albertine pencha vers
moi d'un air d'intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant
d'avoir la bague, afin de tromper le furet et de l'empcher de
regarder du ct o celle-ci tait en train de passer. Je compris tout
de suite que c'tait  cette ruse que s'appliquaient les sous-entendus
du regard d'Albertine, mais je fus troubl en voyant ainsi passer dans
ses yeux l'image purement simule pour les besoins du jeu, d'un
secret, d'une entente qui n'existaient pas entre elle et moi, mais qui
ds lors me semblrent possibles et m'eussent t divinement doux.
Comme cette pense m'exaltait, je sentis une lgre pression de la
main d'Albertine contre la mienne, et son doigt caressant qui se
glissait sous mon doigt, et je vis qu'elle m'adressait en mme temps
un clin d'[oe]il qu'elle cherchait  rendre imperceptible. D'un seul coup,
une foule d'espoirs jusque-l invisibles  moi-mme cristallisrent:
Elle profite du jeu pour me faire sentir qu'elle m'aime bien,
pensai-je au comble d'une joie d'o je retombai aussitt quand
j'entendis Albertine me dire avec rage: Mais prenez-l donc, voil
une heure que je vous la passe. Etourdi de chagrin, je lchai la
ficelle, le furet aperut la bague, se jeta sur elle, je dus me
remettre au milieu, dsespr, regardant la ronde effrne qui
continuait autour de moi, interpell par les moqueries de toutes les
joueuses, oblig, pour y rpondre, de rire quand j'en avais si peu
envie, tandis qu'Albertine ne cessait de dire: On ne joue pas quand
on ne veut pas faire attention et pour faire perdre les autres. On ne
l'invitera plus les jours o on jouera, Andre, ou bien moi je ne
viendrai pas. Andre, suprieure au jeu et qui chantait son Bois
joli que par esprit d'imitation, reprenait sans conviction Rosemonde,
voulut faire diversion aux reproches d'Albertine en me disant: Nous
sommes  deux pas de ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez,
je vais vous mener jusque-l par un joli petit chemin pendant que ces
folles font les enfants de huit ans. Comme Andre tait extrmement
gentille avec moi, en route je lui dis d'Albertine tout ce qui me
semblait propre  me faire aimer de celle-ci. Elle me rpondit qu'elle
aussi l'aimait beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes
compliments  l'adresse de son amie n'avaient pas l'air de lui faire
plaisir. Tout d'un coup dans le petit chemin creux, je m'arrtai
touch au c[oe]ur par un doux souvenir d'enfance, je venais de reconnatre
aux feuilles dcoupes et brillantes qui s'avanaient sur le seuil, un
buisson d'aubpines dfleuries, hlas, depuis la fin du printemps.
Autour de moi flottait une atmosphre d'anciens mois de Marie,
d'aprs-midi du dimanche, de croyances, d'erreurs oublies. J'aurais
voulu la saisir. Je m'arrtai une seconde et Andre, avec une
divination charmante, me laissa causer un instant avec les feuilles de
l'arbuste. Je leur demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de
l'aubpine pareilles  des gaies jeunes filles tourdies, coquettes et
pieuses. Ces demoiselles sont parties depuis dj longtemps, me
disaient les feuilles. Et peut-tre pensaient-elles que pour le grand
ami d'elles que je prtendais tre, je ne semblais gure renseign sur
leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis
tant d'annes malgr ses promesses. Et pourtant comme Gilberte avait
t mon premier amour pour une jeune fille, elles avaient t mon
premier amour pour une fleur. Oui, je sais, elles s'en vont vers la
mi-juin, rpondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l'endroit
qu'elles habitaient ici. Elles sont venues me voir  Combray dans ma
chambre, amenes par ma mre quand j'tais malade. Et nous nous
retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles peuvent y aller
ici? Oh! naturellement! Du reste on tient beaucoup  avoir ces
demoiselles  l'glise de Saint-Denis du Dsert, qui est la paroisse
la plus voisine. Alors maintenant pour les voir? Oh! pas avant le
mois de mai de l'anne prochaine. Mais je peux tre sr qu'elles
seront l? Rgulirement tous les ans. Seulement je ne sais pas si
je retrouverai bien la place. Que si! ces demoiselles sont si gaies,
elles ne s'interrompent de rire que pour chanter des cantiques, de
sorte qu'il n'y a pas d'erreur possible et que du bout du sentier vous
reconnatrez leur parfum.

Je rejoignis Andre, recommenai  lui faire des loges d'Albertine.
Il me semblait impossible qu'elle ne les lui rptt pas tant donne
l'insistance que j'y mis. Et pourtant je n'ai jamais appris
qu'Albertine les et sus. Andre avait pourtant bien plus qu'elle
l'intelligence des choses du c[oe]ur, le raffinement dans la gentillesse;
trouver le regard, le mot, l'action, qui pouvaient le plus
ingnieusement faire plaisir, taire une rflexion qui risquait de
peiner, faire le sacrifice (et en ayant l'air que ce ne ft pas un
sacrifice), d'une heure de jeu, voire d'une matine, d'une
garden-party, pour rester auprs d'un ami ou d'une amie triste et lui
montrer ainsi qu'elle prfrait sa simple socit  des plaisirs
frivoles, telles taient ses dlicatesses coutumires. Mais quand on
la connaissait un peu plus on aurait dit qu'il en tait d'elle comme
de ces hroques poltrons qui ne veulent pas avoir peur, et de qui la
bravoure est particulirement mritoire; on aurait dit qu'au fond de
sa nature, il n'y avait rien de cette bont qu'elle manifestait  tout
moment par distinction morale, par sensibilit, par noble volont de
se montrer bonne amie. A couter les charmantes choses qu'elle me
disait d'une affection possible entre Albertine et moi, il semblait
qu'elle et d travailler de toutes ses forces  la raliser. Or, par
hasard peut-tre, du moindre des riens dont elle avait la disposition
et qui eussent pu m'unir  Albertine, elle ne fit jamais usage, et je
ne jurerais pas que mon effort pour tre aim d'Albertine, n'ait,
sinon provoqu de la part de son amie des manges secrets destins 
le contrarier, mais veill en elle une colre bien cache d'ailleurs,
et contre laquelle par dlicatesse elle luttait peut-tre elle-mme.
De mille raffinements de bont qu'avait Andre, Albertine et t
incapable, et cependant je n'tais pas certain de la bont profonde de
la premire comme je le fus plus tard de celle de la seconde. Se
montrant toujours tendrement indulgente  l'exubrante frivolit
d'Albertine, Andre avait avec elle des paroles, des sourires qui
taient d'une amie, bien plus elle agissait en amie. Je l'ai vue, jour
par jour, pour faire profiter de son luxe, pour rendre heureuse cette
amie pauvre, prendre, sans y avoir aucun intrt, plus de peine qu'un
courtisan qui veut capter la faveur du souverain. Elle tait charmante
de douceur, de mots tristes et dlicieux, quand on plaignait devant
elle la pauvret d'Albertine et se donnait mille fois plus de peine
pour elle qu'elle n'et t pour une amie riche. Mais si quelqu'un
avanait qu'Albertine n'tait peut-tre pas aussi pauvre qu'on disait,
un nuage  peine discernable voilait le front et les yeux d'Andre;
elle semblait de mauvaise humeur. Et si on allait jusqu' dire
qu'aprs tout elle serait peut-tre moins difficile  marier qu'on
pensait, elle vous contredisait avec force et rptait presque
rageusement: Hlas si, elle sera immariable! Je le sais bien, cela me
fait assez de peine! Mme, en ce qui me concernait, elle tait la
seule de ces jeunes filles qui jamais ne m'et rpt quelque chose de
peu agrable qu'on avait pu dire de moi; bien plus si c'tait moi-mme
qui le racontais, elle faisait semblant de ne pas le croire ou en
donnait une explication qui rendt le propos inoffensif; c'est
l'ensemble de ces qualits qui s'appelle le tact. Il est l'apanage des
gens qui, si nous allons sur le terrain, nous flicitent et ajoutent
qu'il n'y avait pas lieu de le faire, pour augmenter encore  nos yeux
le courage dont nous avons fait preuve, sans y avoir t contraint.
Ils sont l'oppos des gens qui dans la mme circonstance disent: Cela
a d bien vous ennuyer de vous battre, mais d'un autre ct vous ne
pouviez pas avaler un tel affront, vous ne pouviez faire autrement.
Mais comme en tout il y a du pour et du contre, si le plaisir ou du
moins l'indiffrence de nos amis  nous rpter quelque chose
d'offensant qu'on a dit sur nous, prouve qu'ils ne se mettent gure
dans notre peau au moment o ils nous parlent, et y enfoncent
l'pingle et le couteau comme dans de la baudruche, l'art de nous
cacher toujours ce qui peut nous tre dsagrable dans ce qu'ils ont
entendu dire de nos actions, ou de l'opinion qu'elles leur ont a
eux-mmes inspire, peut prouver chez l'autre catgorie d'amis, chez
les amis pleins de tact, une forte dose de dissimulation. Elle est
sans inconvnient si, en effet, ils ne peuvent penser du mal et si
celui qu'on dit les fait seulement souffrir comme il nous ferait
souffrir nous-mmes. Je pensais que tel tait le cas pour Andre sans
en tre cependant absolument sr.

Nous tions sortis du petit bois et avions suivi un lacis de chemins
assez peu frquents o Andre se retrouvait fort bien. Tenez, me
dit-elle tout  coup, voici vos fameux Creuniers, et encore vous avez
de la chance, juste par le temps, dans la lumire o Elstir les a
peints. Mais j'tais encore trop triste d'tre tomb pendant le jeu
du furet d'un tel fate d'esprances. Aussi ne ft-ce pas avec le
plaisir que j'aurais sans doute prouv que je pus distinguer tout
d'un coup  mes pieds, tapies entre les roches o elles se
protgeaient contre la chaleur, les Desses marines qu'Elstir avait
guettes et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu'et t
celui d'un Lonard, les merveilleuses Ombres abrites et furtives,
agiles et silencieuses, prtes au premier remous de lumire  se
glisser sous la pierre,  se cacher dans un trou et promptes, la
menace du rayon passe,  revenir auprs de la roche ou de l'algue,
sous le soleil mietteur des falaises, et de l'Ocan dcolor dont
elles semblent veiller l'assoupissement, gardiennes immobiles et
lgres, laissant paratre  fleur d'eau leur corps gluant et le
regard attentif de leurs yeux foncs.

Nous allmes retrouver les autres jeunes filles pour rentrer. Je
savais maintenant que j'aimais Albertine; mais hlas! je ne me
souciais pas de le lui apprendre. C'est que, depuis le temps des jeux
aux Champs-lyses, ma conception de l'amour tait devenue diffrente
si les tres auxquels s'attachaient successivement mon amour
demeuraient presque identiques. D'une part l'aveu, la dclaration de
ma tendresse  celle que j'aimais ne me semblait plus une des scnes
capitales et ncessaires de l'amour; ni celui-ci, une ralit
extrieure mais seulement un plaisir subjectif. Et ce plaisir je
sentais qu'Albertine ferait d'autant plus ce qu'il fallait pour
l'entretenir qu'elle ignorerait que je l'prouvais.

Pendant tout ce retour, l'image d'Albertine noye dans la lumire qui
manait des autres jeunes filles ne fut pas seule  exister pour moi.
Mais comme la lune qui n'est qu'un petit nuage blanc d'une forme plus
caractrise et plus fixe pendant le jour, prend toute sa puissance
ds que celui-ci s'est teint, ainsi quand je fus rentr  l'htel ce
fut la seule image d'Albertine qui s'leva de mon c[oe]ur et se mit 
briller. Ma chambre me semblait tout d'un coup nouvelle. Certes, il y
avait bien longtemps qu'elle n'tait plus la chambre ennemie du
premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour de
nous; et, au fur et  mesure que l'habitude nous dispense de sentir,
nous supprimons les lments nocifs de couleur, de dimension et
d'odeur qui objectivaient notre malaise. Ce n'tait plus davantage la
chambre, assez puissante encore sur ma sensibilit, non certes pour me
faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux
jours, semblable  une piscine  mi-hauteur de laquelle ils faisaient
miroiter un azur mouill de lumire, que recouvrait un moment,
impalpable et blanche comme une manation de la chaleur, une voile
reflte et fuyante; ni la chambre purement esthtique des soirs
picturaux; c'tait la chambre o j'tais depuis tant de jours que je
ne la voyais plus. Or voici que je venais de recommencer  ouvrir les
yeux sur elle, mais cette fois-ci de ce point de vue goste qui est
celui de l'amour. Je songeais que la belle glace oblique, les
lgantes bibliothques vitres donneraient  Albertine si elle venait
me voir une bonne ide de moi. A la place d'un lieu de transition o
je passais un instant avant de m'vader vers la plage ou vers
Rivebelle, ma chambre me redevenait relle et chre, se renouvelait
car j'en regardais et en apprciais chaque meuble avec les yeux
d'Albertine.

Quelques jours aprs la partie de furet, comme nous tant laisss
entraner trop loin dans une promenade nous avions t fort heureux de
trouver  Maineville deux petits tonneaux  deux places qui nous
permettraient de revenir pour l'heure du dner, la vivacit dj
grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut
successivement  Rosemonde et  Andre que je proposai de monter avec
moi, et pas une fois  Albertine, ensuite que tout invitant de
prfrence Andre ou Rosemonde, j'amenai tout le monde, par des
considrations secondaires d'heure, de chemin et de manteaux, 
dcider comme contre mon gr que le plus pratique tait que je prisse
avec moi Albertine  la compagnie de laquelle je feignis de me
rsigner tant bien que mal. Malheureusement l'amour tendant 
l'assimilation complte d'un tre, comme aucun n'est comestible par la
seule conversation, Albertine eut beau tre aussi gentille que
possible pendant ce retour, quand je l'eus dpose chez elle, elle me
laissa heureux, mais plus affam d'elle encore que je n'tais au
dpart et ne comptant les moments que nous venions de passer ensemble
que comme un prlude sans grande importance par lui-mme,  ceux qui
suivraient. Il avait pourtant ce premier charme qu'on ne retrouve pas.
Je n'avais encore rien demand  Albertine. Elle pouvait imaginer ce
que je dsirais, mais n'en tant pas sre, supposer que je ne tendais
qu' des relations sans but prcis auxquelles mon amie devait trouver
ce vague dlicieux, riche de surprises attendues, qui est le
romanesque.

Dans la semaine qui suivit je ne cherchai gure  voir Albertine. Je
faisais semblant de prfrer Andre. L'amour commence, on voudrait
rester pour celle qu'on aime l'inconnu qu'elle peut aimer, mais on a
besoin d'elle, on a besoin de toucher moins son corps que son
attention, son c[oe]ur. On glisse dans une lettre une mchancet qui
forcera l'indiffrente  vous demander une gentillesse, et l'amour,
suivant une technique infaillible, resserre pour nous d'un mouvement
altern l'engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni
tre aim. Je donnais  Andre les heures o les autres allaient 
quelque matine que je savais qu'Andre me sacrifierait, par plaisir,
et qu'elle m'et sacrifies mme avec ennui, par lgance morale, pour
ne pas donner aux autres ni  elle-mme l'ide qu'elle attachait du
prix  un plaisir relativement mondain. Je m'arrangeais ainsi 
l'avoir chaque soir toute  moi, pensant non pas rendre Albertine
jalouse, mais accrotre  ses yeux mon prestige ou du moins ne pas le
perdre en apprenant  Albertine que c'tait elle et non Andre que
j'aimais. Je ne le disais pas non plus  Andre de peur qu'elle le lui
rptt. Quand je parlais d'Albertine avec Andre, j'affectais une
froideur dont Andre fut peut-tre moins dupe que moi de sa crdulit
apparente. Elle faisait semblant de croire  mon indiffrence pour
Albertine, de dsirer l'union la plus complte possible entre
Albertine et moi. Il est probable qu'au contraire elle ne croyait pas
 la premire ni ne souhaitait la seconde. Pendant que je lui disais
me soucier assez peu de son amie, je ne pensais qu' une chose, tcher
d'entrer en relations avec Mme Bontemps qui tait pour quelques jours
prs de Balbec et chez qui Albertine devait bientt aller passer trois
jours. Naturellement, je ne laissais pas voir ce dsir  Andre et
quand je lui parlais de la famille d'Albertine, c'tait de l'air le
plus inattentif. Les rponses explicites d'Andre ne paraissaient pas
mettre en doute ma sincrit. Pourquoi donc lui chappa-t-il un de ces
jours-l de me dire: J'ai justement vu la tante  Albertine. Certes
elle ne m'avait pas dit: J'ai bien dml sous vos paroles jetes
comme par hasard, que vous ne pensiez qu' vous lier avec la tante
d'Albertine. Mais c'est bien  la prsence, dans l'esprit d'Andre,
d'une telle ide qu'elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait
se rattacher le mot justement. Il tait de la famille de certains
regards, de certains gestes, qui bien que n'ayant pas une forme
logique, rationnelle, directement labore pour l'intelligence de
celui qui coute, lui parviennent cependant avec leur signification
vritable, de mme que la parole humaine, change en lectricit dans
le tlphone, se refait parole pour tre entendue. Afin d'effacer de
l'esprit d'Andre l'ide que je m'intressais  Mme Bontemps, je ne
parlai plus d'elle avec distraction seulement, mais avec
bienveillance, je dis avoir rencontr autrefois cette espce de folle
et que j'esprais bien que cela ne m'arriverait plus. Or je cherchais
au contraire de toute faon  la rencontrer.

Je tchai d'obtenir d'Elstir, mais sans dire  personne que je l'en
avais sollicit, qu'il lui parlt de moi et me runt avec elle. Il me
promit de me la faire connatre, s'tonnant toutefois que je le
souhaitasse car il la jugeait une femme mprisable, intrigante et
aussi inintressante qu'intresse. Pensant que si je voyais Mme
Bontemps Andre le saurait tt ou tard, je crus qu'il valait mieux
l'avertir. Les choses qu'on cherche le plus  fuir sont celles qu'on
arrive  ne pouvoir viter, lui-dis-je. Rien au monde ne peut
m'ennuyer autant que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant je n'y
chapperai pas, Elstir doit m'inviter avec elle. Je n'en ai jamais
dout un seul instant, s'cria Andre d'un ton amer, pendant que son
regard grandi et altr par le mcontentement se rattachait  je ne
sais quoi d'invisible. Ces paroles d'Andre ne constituaient pas
l'expos le plus ordonn d'une pense qui peut se rsumer ainsi: Je
sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds et des
mains pour vous rapprocher de sa famille. Mais elles taient les
dbris informes et reconstituables de cette pense que j'avais fait
exploser, en la heurtant malgr Andre. De mme que le justement,
ces paroles n'avaient de signification qu'au second degr, c'est dire
qu'elles taient celles qui (et non pas les affirmations directes)
nous inspirent de l'estime ou de la mfiance  l'gard de quelqu'un,
nous brouillent avec lui.

Puisque Andre ne m'avait pas cru quand je lui disais que la famille
d'Albertine m'tait indiffrente, c'est qu'elle pensait que j'aimais
Albertine. Et probablement n'en tait-elle pas heureuse.

Elle tait gnralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie.
Cependant il y avait des jours o je devais voir Albertine seule,
jours que j'attendais dans la fivre, qui passaient sans rien
m'apporter de dcisif, sans avoir t ce jour capital dont je confiais
immdiatement le rle au jour suivant, qui ne le tiendrait pas
davantage; ainsi s'croulaient l'un aprs l'autre, comme des vagues,
ces sommets aussitt remplacs par d'autres.

Environ un mois aprs le jour o nous avions jou au furet, on me dit
qu'Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer
quarante-huit heures chez Mme Bontemps et oblige de prendre le train
de bonne heure viendrait coucher la veille au Grand-Htel, d'o avec
l'omnibus elle pourrait, sans dranger les amies chez qui elle
habitait, prendre le premier train. J'en parlai  Andre. Je ne le
crois pas du tout, me rpondit Andre d'un air mcontent. D'ailleurs
cela ne vous avancerait  rien, car je suis bien certaine qu'Albertine
ne voudra pas vous voir, si elle vient seule  l'htel. Ce ne serait
pas protocolaire, ajouta-t-elle en usant d'un adjectif qu'elle aimait
beaucoup, depuis peu, dans le sens de ce qui se fait. Je vous dis
cela parce que je connais les ides d'Albertine. Moi, qu'est-ce que
vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou non. Cela m'est
bien gal.

Nous fmes rejoints par Octave qui ne fit pas de difficult pour dire
 Andre le nombre de points qu'il avait faits la veille au golf, puis
par Albertine qui se promenait en manuvrant son diabolo comme une
religieuse son chapelet. Grce  ce jeu elle pouvait rester des heures
seule sans s'ennuyer. Aussitt qu'elle nous eut rejoints m'apparut la
pointe mutine de son nez, que j'avais omise en pensant  elle ces
derniers jours; sous ses cheveux noirs, la verticalit de son front
s'opposa, et ce n'tait pas la premire fois,  l'image indcise que
j'en avais garde, tandis que par sa blancheur il mordait fortement
dans mes regards; sortant de la poussire du souvenir, Albertine se
reconstruisait devant moi. Le golf donne l'habitude des plaisirs
solitaires. Celui que procure le diabolo l'est assurment. Pourtant
aprs nous avoir rejoints, Albertine continua  y jouer, tout en
causant avec nous, comme une dame  qui des amies sont venues faire
une visite ne s'arrte pas pour cela de travailler  son crochet. Il
parat que Mme de Villeparisis, dit-elle  Octave, a fait une
rclamation auprs de votre pre (et j'entendis derrire ce mot une de
ces notes qui taient propres  Albertine; chaque fois que je
constatais que je les avais oublies, je me rappelais en mme temps
avoir entr'aperu dj derrire elles la mine dcide et franaise
d'Albertine. J'aurais pu tre aveugle et connatre aussi bien
certaines de ses qualits alertes et un peu provinciales dans ces
notes-l que dans la pointe de son nez. Les unes et l'autre se
valaient et auraient pu se suppler et sa voix tait comme celle que
ralisera dit-on le photo-tlphone de l'avenir, dans le son se
dcoupait nettement l'image visuelle. Elle n'a du reste pas crit
seulement  votre pre, mais en mme temps au maire de Balbec pour
qu'on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoy une balle
dans la figure. Oui, j'ai entendu parler de cette rclamation. C'est
ridicule. Il n'y a pas dj tant de distractions ici. Andre ne se
mla pas  la conversation, elle ne connaissait pas, non plus
d'ailleurs qu'Albertine ni Octave, Mme de Villeparisis. Je ne sais
pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant
Andre, la vieille Mme de Cambremer a reu une balle aussi et elle ne
s'est pas plainte. Je vais vous expliquer la diffrence, rpondit
gravement Octave en frottant une allumette, c'est qu' mon avis, Mme
de Cambremer est une femme du monde et Mme de Villeparisis est une
arriviste. Est-ce que vous irez au golf cet aprs-midi? et il nous
quitta, ainsi qu'Andre. Je restai seul avec Albertine. Voyez-vous,
me dit-elle, j'arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez,
regardez ma mche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait
pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui
dirai pas non plus la raison. Je voyais de ct les joues d'Albertine
qui souvent paraissaient ples, mais ainsi, taient arroses d'un sang
clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu'ont certaines
matines d'hiver o les pierres partiellement ensoleilles semblent
tre du granit rose et dgagent de la joie. Celle que me donnait en ce
moment la vue des joues d'Albertine tait aussi vive, mais conduisait
 un autre dsir qui n'tait pas celui de la promenade mais du baiser.
Je lui demandai si les projets qu'on lui prtait taient vrais: Oui,
me dit-elle, je passe cette nuit-l  votre htel et mme comme je
suis un peu enrhume, je me coucherai avant le dner. Vous pourrez
venir assister  mon dner  ct de mon lit et aprs nous jouerons 
ce que vous voudrez. J'aurais t contente que vous veniez  la gare
demain matin, mais j'ai peur que cela ne paraisse drle, je ne dis pas
 Andre, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront; a
ferait des histoires si on le rptait  ma tante; mais nous pourrions
passer cette soire ensemble. Cela, ma tante n'en saura rien. Je vais
dire au revoir  Andre. Alors  tout  l'heure. Venez tt pour que
nous ayons de bonnes heures  nous, ajouta-t-elle en souriant. A ces
mots, je remontai plus loin qu'aux temps o j'aimais Gilberte  ceux
o l'amour me semblait une entit non pas seulement extrieure mais
ralisable. Tandis que la Gilberte que je voyais aux Champs-lyses
tait une autre que celle que je retrouvais en moi ds que j'tais
seul, tout d'un coup dans l'Albertine relle, celle que je voyais tous
les jours, que je croyais pleine de prjugs bourgeois et si franche
avec sa tante, venait de s'incarner l'Albertine imaginaire, celle par
qui, quand je ne la connaissais pas encore je m'tais cru furtivement
regard sur la digue, celle qui avait eu l'air de rentrer  contre-c[oe]ur
pendant qu'elle me voyait m'loigner.

J'allai dner avec ma grand-mre, je sentais en moi un secret qu'elle
ne connaissait pas. De mme, pour Albertine, demain ses amies seraient
avec elle, sans savoir ce qu'il y avait de nouveau entre nous, et
quand elle embrasserait sa nice sur le front, Mme Bontemps ignorerait
que j'tais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui
avait pour but, cach  tous, de me plaire,  moi,  moi qui avais
jusque-l tant envi Mme Bontemps parce qu'apparente aux mmes
personnes que sa nice, elle avait les mmes deuils  porter, les
mmes visites de famille  faire; or, je me trouvais tre pour
Albertine plus que n'tait sa tante elle-mme. Auprs de sa tante,
c'est  moi qu'elle penserait. Qu'allait-il se passer tout  l'heure,
je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Htel, la soire, ne me
semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift
pour monter  la chambre qu'Albertine avait prise, du ct de la
valle. Les moindres mouvements comme m'asseoir sur la banquette de
l'ascenseur, m'taient doux, parce qu'ils taient en relation
immdiate avec mon c[oe]ur, je ne voyais dans les cordes  l'aide
desquelles l'appareil s'levait, dans les quelques marches qui me
restaient  monter, que les rouages, que les degrs matrialiss de ma
joie. Je n'avais plus que deux ou trois pas  faire dans le couloir
avant d'arriver  cette chambre o tait renferme la substance
prcieuse de ce corps rose, -- cette chambre qui mme s'il devait s'y
drouler des actes dlicieux, garderait cette permanence, cet air
d'tre, pour un passant non inform, semblable  toutes les autres,
qui font des choses les tmoins obstinment muets, les scrupuleux
confidents, les inviolables dpositaires du plaisir. Ces quelques pas
du palier  la chambre d'Albertine, ces quelques pas que personne ne
pouvait plus arrter, je les fis avec dlices, avec prudence, comme
plong dans un lment nouveau, comme si en avanant j'avais lentement
dplac du bonheur, et en mme temps avec un sentiment inconnu de
toute puissance, et d'entrer enfin dans un hritage qui m'et de tout
temps appartenu. Puis tout d'un coup je pensai que j'avais tort
d'avoir des doutes, elle m'avait dit de venir quand elle serait
couche. C'tait clair, je trpignais de joie, je renversai  demi
Franoise qui tait sur mon chemin, je courais, les yeux tincelants,
vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit.
Dgageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son
visage, qui congestionn par le lit, ou le rhume, ou le dner,
semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j'avais eues quelques
heures auparavant  ct de moi, sur la digue, et desquelles j'allais
enfin savoir le got; sa joue tait traverse du haut en bas par une
de ses longues tresses noires et boucles que pour me plaire elle
avait dfaites entirement. Elle me regardait en souriant. A ct
d'elle, dans la fentre, la valle tait claire par le clair de
lune. La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait
jet dans une telle ivresse, c'est--dire avait pour moi la ralit du
monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que
j'avais peine  contenir, que cette vue avait rompu l'quilibre entre
la vie immense, indestructible qui roulait dans mon tre et la vie de
l'univers, si chtive en comparaison. La mer, que j'apercevais  ct
de la valle dans la fentre, les seins bombs des premires falaises
de Maineville, le ciel o la lune n'tait pas encore monte au znith,
tout cela semblait plus lger  porter que des plumes pour les globes
de mes prunelles qu'entre mes paupires je sentais dilats,
rsistants, prts  soulever bien d'autres fardeaux, toutes les
montagnes du monde, sur leur surface dlicate. Leur orbe ne se
trouvait plus suffisamment rempli par la sphre mme de l'horizon. Et
tout ce que la nature et pu m'apporter de vie m'et sembl bien
mince, les souffles de la mer m'eussent paru bien courts pour
l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort et du me
frapper en ce moment que cela m'et paru indiffrent ou plutt
impossible, car la vie n'tait pas hors de moi, elle tait en moi;
j'aurais souri de piti si un philosophe et mis l'ide qu'un jour
mme loign, j'aurais  mourir, que les forces ternelles de la
nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds
divins de qui je n'tais qu'un grain de poussire; qu'aprs moi il y
aurait encore ces falaises arrondies et bombes, cette mer, ce clair
de lune, ce ciel! Comment cela et-il t possible, comment le monde
et-il pu durer plus que moi, puisque je n'tais pas perdu en lui,
puisque c'tait lui qui tait enclos en moi, en moi qu'il tait bien
loin de remplir, en moi, o, en sentant la place d'y entasser tant
d'autres trsors, je jetais ddaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises. Finissez ou je sonne, s'cria Albertine voyant que je me
jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me disais que ce n'tait pas
pour ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace russit  ceux qui savent profiter des occasions;
dans l'tat d'exaltation o j'tais, le visage rond d'Albertine,
clair d'un feu intrieur comme par une veilleuse, prenait pour moi
un tel relief qu'imitant la rotation d'une sphre ardente, il me
semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le got,
qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son prcipit, prolong
et criard. Albertine avait sonn de toutes ses forces.

J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine n'tait pas fond
sur l'espoir de la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru
rsulter de l'exprience de ce soir-l que cette possession tait
impossible et qu'aprs n'avoir pas dout le premier jour, sur la
plage, qu'Albertine ne ft dvergonde, puis tre pass par des
suppositions intermdiaires, il me sembla acquis d'une manire
dfinitive qu'elle tait absolument vertueuse; quand  son retour de
chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: Je
vous pardonne, je regrette mme de vous avoir fait de la peine mais ne
recommencez jamais, au contraire de ce qui s'tait produit quand
Bloch m'avait dit qu'on pouvait avoir toutes les femmes et comme si au
lieu d'une jeune fille relle, j'avais connu une poupe de cire, il
arriva, que peu  peu se dtacha d'elle mon dsir de pntrer dans sa
vie, de la suivre dans les pays o elle avait pass son enfance,
d'tre initi par elle  une vie de sport; ma curiosit intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survcut pas  la
croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rves l'abandonnrent ds
qu'ils cessrent d'tre aliments par l'espoir d'une possession dont
je les avais crus indpendants. Ds lors ils se retrouvrent libres,
de se reporter -- selon le charme que je lui avais trouv un certain
jour surtout selon la possibilit et les chances que j'entrevoyais
d'tre aim par elle -- sur telle ou telle des amies d'Albertine et
d'abord sur Andre. Pourtant si Albertine n'avait pas exist,
peut-tre n'aurais-je pas eu le plaisir que je commenai  prendre de
plus en plus les jours qui suivirent,  la gentillesse que me
tmoignait Andre. Albertine ne raconta  personne l'chec que j'avais
essuy auprs d'elle. Elle tait une de ces jolies filles qui, ds
leur extrme jeunesse, pour leur beaut, mais surtout pour un
agrment, un charme qui restent assez mystrieux, et qui ont leur
source peut-tre dans des rserves de vitalit o de moins favoriss
par la nature, viennent se dsaltrer, toujours -- dans leur famille,
au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus
belles, de plus riches, elle tait de ces tres  qui, avant l'ge de
l'amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux
ne demandent, et mme qu'ils ne peuvent donner. Ds son enfance
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq
petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andre qui lui tait
si suprieure et le savait (et peut-tre cette attraction qu'Albertine
exerait bien involontairement avait-elle t  l'origine, avait-elle
servi  la fondation de la petite bande). Cette attraction s'exerait
mme assez loin dans des milieux relativement plus brillants, o s'il
y avait une pavane  danser on demandait Albertine plutt qu'une jeune
fille mieux ne. La consquence tait que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant assez mal, d'ailleurs,  la charge de M. Bontemps qu'on disait
vreux et qui souhaitait se dbarrasser d'elle, elle tait pourtant
invite non seulement  dner, mais  demeure, chez des personnes qui
aux yeux de Saint-Loup n'eussent eu aucune lgance, mais qui pour la
mre de Rosemonde ou pour la mre d'Andre, femmes trs riches mais
qui ne connaissaient pas ces personnes, reprsentaient quelque chose
d'norme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans
la famille d'un rgent de la Banque de France, prsident du Conseil
d'administration d'une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de
ce financier recevait des personnages importants et n'avait jamais dit
son jour  la mre d'Andre, laquelle trouvait cette dame impolie,
mais n'en tait pas moins prodigieusement intresse par tout ce qui
se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andre 
inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c'tait
une bonne [oe]uvre d'offrir un sjour  la mer  une fille qui n'avait pas
elle-mme les moyens de voyager et dont la tante ne s'occupait gure;
la mre d'Andre n'tait probablement pas mue par l'espoir que le
rgent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine tait choye
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion; 
plus forte raison n'esprait-elle pas qu'Albertine pourtant si bonne
et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
Andre aux garden-partys du financier. Mais chaque soir  dner, tout
en prenant un air ddaigneux et indiffrent, elle tait enchante
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'tait pass au chteau
pendant qu'elle y tait, les gens qui y avaient t reus et qu'elle
connaissait presque tous de vue ou de nom. Mme la pense qu'elle ne
les connaissait que de cette faon, c'est--dire ne les connaissait
pas (elle appelait cela connatre les gens de tout temps), donnait 
la mre d'Andre une pointe de mlancolie tandis qu'elle posait 
Albertine des questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout
des lvres et et pu la laisser incertaine et inquite sur
l'importance de sa propre situation si elle ne s'tait rassure
elle-mme et replace dans la ralit de la vie en disant au matre
d'htel: Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
fondants. Elle retrouvait alors sa srnit. Et elle tait bien
dcide  ce qu'Andre n'poust qu'un homme d'excellente famille
naturellement, mais assez riche pour qu'elle pt elle aussi avoir un
chef et deux cochers. C'tait cela le positif, la vrit effective
d'une situation. Mais qu'Albertine et dn au chteau du rgent de la
Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'et mme invite
pour l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins  la jeune fille,
pour la mre d'Andre une sorte de considration particulire qui
s'alliait trs bien  la piti et mme au mpris excits par son
infortune, mpris augment par le fait que M. Bontemps et trahi son
drapeau et se ft -- mme vaguement panamiste, disait-on -- ralli au
gouvernement. Ce qui n'empchait pas, d'ailleurs, la mre d'Andre,
par amour de la vrit de foudroyer de son ddain les gens qui avaient
l'air de croire qu'Albertine tait d'une basse extraction. Comment,
c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul
n. Certes,  cause du milieu o tout cela voluait, o l'argent joue
un tel rle, et o l'lgance vous fait inviter mais non pouser,
aucun mariage potable ne semblait pouvoir tre pour Albertine,
consquence utile de la considration si distingue dont elle
jouissait et qu'on n'et pas trouve compensatrice de sa pauvret.
Mais mme  eux seuls, et n'apportant pas l'espoir d'une consquence
matrimoniale, ces succs excitaient l'envie de certaines mres
mchantes, furieuses de voir Albertine tre reue comme l'enfant de
la maison par la femme du rgent de la Banque, mme par la mre
d'Andre, qu'elles connaissaient  peine. Aussi disaient-elles  des
amis communs d'elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient
indignes si elles savaient la vrit, c'est--dire qu'Albertine
racontait chez l'une (et vice versa) tout ce que l'intimit o on
l'admettait imprudemment lui permettait de dcouvrir chez l'autre,
mille petits secrets qu'il et t infiniment dsagrables 
l'intresse de voir dvoils. Ces femmes envieuses disaient cela pour
que cela ft rpt et pour brouiller Albertine avec ses protectrices.
Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun succs.
On sentait trop la mchancet qui les dictait et cela ne faisait que
faire mpriser un peu plus celles qui en avaient pris l'initiative. La
mre d'Andre tait trop fixe sur le compte d'Albertine pour changer
d'opinion  son gard. Elle la considrait comme une malheureuse
mais d'une nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
plaisir.

Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne paraissait
devoir comporter aucun rsultat pratique, elle avait imprim  l'amie
d'Andre le caractre distinctif des tres qui toujours recherchs,
n'ont jamais besoin de s'offrir (caractre qui se retrouve aussi pour
des raisons analogues,  une autre extrmit de la socit chez des
femmes d'une grande lgance), et qui est de ne pas faire montre des
succs qu'ils ont, de les cacher plutt. Elle ne disait jamais 
quelqu'un: Il a envie de me voir, parlait de tous avec une grande
bienveillance, et comme si ce ft elle qui et couru aprs, recherch
les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui quelques minutes
auparavant venait de lui faire en tte--tte les plus sanglants
reproches parce qu'elle lui avait refus un rendez-vous, bien loin de
s'en vanter publiquement, ou de lui en vouloir  lui, elle faisait son
loge: C'est un si gentil garon. Elle tait mme tellement ennuye
de plaire, parce que cela l'obligeait  faire de la peine, tandis que,
par nature, elle aimait  faire plaisir. Elle aimait mme  faire
plaisir au point d'en tre arrive  pratiquer un mensonge spcial 
certaines personnes utilitaires,  certains hommes arrivs. Existant
d'ailleurs  l'tat embryonnaire chez un nombre norme de personnes,
ce genre d'insincrit consiste  ne pas savoir se contenter pour un
seul acte, de faire, grce  lui, plaisir  une seule personne. Par
exemple, si la tante d'Albertine dsirait que sa nice l'accompagnt 
une matine peu amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver
suffisant d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir  sa tante.
Mais accueillie gentiment par les matres de maison, elle aimait mieux
leur dire qu'elle dsirait depuis si longtemps les voir qu'elle avait
choisi cette occasion et sollicit la permission de sa tante. Cela ne
suffisait pas encore:  cette matine se trouvait une des amies
d'Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait: Je n'ai
pas voulu te laisser seule, j'ai pens que a te ferait du bien de
m'avoir prs de toi. Si tu veux que nous laissions la matine, que
nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je dsire avant
tout te voir moins triste (ce qui tait vrai aussi du reste). Parfois
il arrivait pourtant que le but fictif dtruisait le but rel. Ainsi
Albertine ayant un service  demander pour une de ses amies allait
pour cela voir une certaine dame. Mais arrive chez cette dame bonne
et sympathique, la jeune fille obissant  son insu au principe de
l'utilisation multiple d'une seule action, trouvait plus affectueux
d'avoir l'air d'tre venue seulement  cause du plaisir qu'elle avait
senti, qu'elle prouverait  revoir cette dame. Celle-ci tait
infiniment touche qu'Albertine et accompli un long trajet par pure
amiti. En voyant la dame presque mue, Albertine l'aimait encore
davantage. Seulement il arrivait ceci: elle prouvait si vivement le
plaisir d'amiti pour lequel elle avait prtendu mensongrement tre
venue, qu'elle craignait de faire douter la dame de sentiments en
ralit sincres, si elle lui demandait le service pour l'amie. La
dame croirait qu'Albertine tait venue pour cela, ce qui tait vrai,
mais elle conclurait qu'Albertine n'avait pas de plaisir dsintress
 la voir, ce qui tait faux. De sorte qu'Albertine repartait sans
avoir demand le service, comme les hommes qui ont t si bons avec
une femme dans l'espoir d'obtenir ses faveurs, qu'ils ne font pas leur
dclaration pour garder  cette bont un caractre de noblesse. Dans
d'autres cas on ne peut pas dire que le vritable but ft sacrifi au
but accessoire et imagin aprs coup, mais le premier tait tellement
oppos au second, que si la personne qu'Albertine attendrissait en lui
dclarant l'un avait appris l'autre, son plaisir se serait aussitt
chang en la peine la plus profonde. La suite du rcit fera beaucoup
plus loin, mieux comprendre ce genre de contradiction. Disons par un
exemple emprunt  un ordre de faits tout diffrents qu'elles sont
trs frquentes dans les situations les plus diverses que prsente la
vie. Un mari a install sa matresse dans la ville o il est en
garnison. Sa femme reste  Paris, et  demi au courant de la vrit
se dsole, crit  son mari des lettres de jalousie. Or, la matresse
est oblige de venir passer un jour  Paris. Le mari ne peut rsister
 ses prires de l'accompagner et obtient une permission de
vingt-quatre heures. Mais comme il est bon et souffre de faire de la
peine  sa femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques
larmes sincres, qu'affol par ses lettres il a trouv le moyen de
s'chapper pour venir la consoler et l'embrasser. Il a trouv ainsi le
moyen de donner par un seul voyage une preuve d'amour  la fois  sa
matresse et  sa femme. Mais si cette dernire apprenait pour quelle
raison il est venu  Paris, sa joie se changerait sans doute en
douleur,  moins que voir l'ingrat ne la rendit malgr tout plus
heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les hommes
qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le systme des fins
multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois de
s'entremettre entre deux amis brouills, et cela faisait qu'on
l'appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas
d'avoir l'air de rendre service  celui qui tait venu le solliciter,
il prsentait  l'autre la dmarche qu'il faisait auprs de lui, comme
entreprise non  la requte du premier, mais dans l'intrt du second,
ce qu'il persuadait facilement  un interlocuteur suggestionn
d'avance par l'ide qu'il avait devant lui le plus serviable des
hommes. De cette faon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce
qu'on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne
laissait jamais courir aucun risque  son influence, et les services
qu'il rendait ne constituaient pas une alination, mais une
fructification d'une partie de son crdit. D'autre part, chaque
service, semblant doublement rendu, augmentait d'autant plus sa
rputation d'ami serviable, et encore d'ami serviable avec efficacit,
qui ne donne pas des coups d'pe dans l'eau, dont toutes les
dmarches portent, ce que dmontrait la reconnaissance des deux
intresss. Cette duplicit dans l'obligeance tait, et avec des
dmentis comme en toute crature humaine, une partie importante du
caractre de M. de Norpois. Et souvent au ministre, il se servit de
mon pre, lequel tait assez naf, en lui faisant croire qu'il le
servait.

Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de claironner
ses succs, Albertine garda le silence sur la scne qu'elle avait eue
avec moi auprs de son lit, et qu'une laide aurait voulu faire
connatre  l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette scne, je ne
parvenais pas  me l'expliquer. Pour ce qui concerne l'hypothse d'une
vertu absolue (hypothse  laquelle j'avais d'abord attribu la
violence avec laquelle Albertine avait refus de se laisser embrasser
et prendre par moi et qui n'tait du reste nullement indispensable 
ma conception de la bont, de l'honntet foncire de mon amie) je ne
laissai pas de la remanier  plusieurs reprises. Cette hypothse tait
tellement le contraire de celle que j'avais btie le premier jour o
j'avais vu Albertine. Puis tant d'actes diffrents, tous de
gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois inquite,
alarme, jalouse de ma prdilection pour Andre) baignaient de tous
cts le geste de rudesse par lequel, pour m'chapper, elle avait tir
sur la sonnette. Pourquoi donc m'avait-elle demand de venir passer la
soire prs de son lit? Pourquoi parlait-elle tout le temps le langage
de la tendresse? Sur quoi repose le dsir de voir un ami, de craindre
qu'il vous prfre votre amie, de chercher  lui faire plaisir, de lui
dire romanesquement que les autres ne sauront pas qu'il a pass la
soire auprs de vous, si vous lui refusez un plaisir aussi simple et
si ce n'est pas un plaisir pour vous. Je ne pouvais croire tout de
mme que la vertu d'Albertine allt jusque-l et j'en arrivais  me
demander s'il n'y avait pas eu  sa violence une raison de
coquetterie, par exemple une odeur dsagrable qu'elle aurait cru
avoir sur elle et par laquelle elle et craint de me dplaire, ou de
pusillanimit, si par exemple elle croyait dans son ignorance des
ralits de l'amour que mon tat de faiblesse nerveuse pouvait avoir
quelque chose de contagieux par le baiser.

Elle fut certainement dsole de n'avoir pu me faire plaisir et me
donna un petit crayon d'or, par cette vertueuse perversit des gens
qui, attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas  vous
accorder ce qu'elle rclame, veulent cependant faire en votre faveur
autre chose: le critique dont l'article flatterait le romancier
l'invite  la place  dner, la duchesse n'emmne pas le snob avec
elle au thtre, mais lui envoie sa loge pour un soir o elle ne
l'occupera pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien
faire sont pousss par le scrupule  faire quelque chose. Je dis 
Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me faisait un grand
plaisir, moins grand pourtant que celui que j'aurais eu si le soir o
elle tait venue coucher  l'htel elle m'avait permis de l'embrasser.
Cela m'aurait rendu si heureux, qu'est-ce que cela pouvait vous
faire, je suis tonn que vous me l'ayez refus. Ce qui m'tonne, me
rpondit-elle, c'est que vous trouviez cela tonnant. Je me demande
quelles jeunes filles vous avez pu connatre pour que ma conduite vous
ait surpris. Je suis dsol de vous avoir fche, mais, mme
maintenant je ne peux pas vous dire que je trouve que j'ai eu tort.
Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont aucune importance, et je
ne comprends pas qu'une jeune fille qui peut si facilement faire
plaisir, n'y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour donner une
demi-satisfaction  ses ides morales en me rappelant comment elle et
ses amies avaient fltri l'amie de l'actrice La, je ne veux pas dire
qu'une jeune fille puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral.
Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l'autre jour  propos
d'une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une
actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce
sont des ennemis de la jeune fille qui auront invent cela et que ce
n'est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser
embrasser et mme plus par un ami, puisque vous dites que je suis
votre ami... Vous l'tes, mais j'en ai eu d'autres avant vous, j'ai
connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout
autant d'amiti. H bien, il n'y en a pas un qui aurait os une chose
pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient reue.
D'ailleurs ils n'y songeaient mme pas, on se serrait la main bien
franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n'aurait
parl de s'embrasser, et on n'en tait pas moins amis pour cela.
Allez, si vous tenez  mon amiti, vous pouvez tre content, car il
faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sre
que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c'est Andre qui vous
plat. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que
moi, et elle, elle est ravissante! Ah! les hommes! Malgr ma
dception rcente, ces paroles si franches, en me donnant une grande
estime pour Albertine, me causaient une impression trs douce. Et
peut-tre cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et
fcheuses consquences, car ce fut par elle que commena  se former
ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours
subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut
tre la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par
une femme, il faut avoir cru compltement en elle. Pour le moment, cet
embryon d'estime morale, d'amiti, restait au milieu de mon me comme
une pierre d'attente. Il n'et rien pu,  lui seul, contre mon bonheur
s'il ft demeur ainsi sans s'accrotre, dans une inertie qu'il devait
garder l'anne suivante et  plus forte raison pendant ces dernires
semaines de mon premier sjour  Balbec. Il tait en moi comme un de
ces htes qu'il serait malgr tout plus prudent qu'on expulst, mais
qu'on laisse  leur place sans les inquiter, tant les rendent
provisoirement inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu
d'une me trangre.

Mes rves se retrouvaient libres maintenant de se reporter sur telle
ou telle des amies d'Albertine et d'abord sur Andre dont les
gentillesses m'eussent peut-tre moins touch si je n'avais t
certain qu'elles seraient connues d'Albertine. Certes la prfrence
que depuis longtemps j'avais feinte pour Andre m'avait fourni, -- en
habitudes de causeries, de dclarations de tendresses -- comme la
matire d'un amour tout prt pour elle auquel il n'avait jusqu'ici
manqu qu'un sentiment sincre qui s'y ajoutt et que maintenant mon
c[oe]ur redevenu libre aurait pu fournir. Mais pour que j'aimasse vraiment
Andre, elle tait trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive,
trop semblable  moi. Si Albertine me semblait maintenant vide, Andre
tait remplie de quelque chose que je connaissais trop. J'avais cru le
premier jour voir sur la plage une matresse de coureur, enivre de
l'amour des sports, et Andre me disait que si elle s'tait mise  en
faire, c'tait sur l'ordre de son mdecin pour soigner sa neurasthnie
et ses troubles de nutrition, mais que ses meilleures heures taient
celles o elle traduisait un roman de George Eliott. Ma dception,
suite d'une erreur initiale sur ce qu'tait Andre, n'eut, en fait,
aucune importance pour moi. Mais l'erreur tait du genre de celles
qui, si elles permettent  l'amour de natre, et ne sont reconnues
pour des erreurs que lorsqu'il n'est plus modifiable, deviennent une
cause de souffrances. Ces erreurs -- qui peuvent tre diffrentes de
celle que je commis pour Andre et mme inverses -- tiennent souvent,
dans le cas d'Andre en particulier,  ce qu'on prend suffisamment
l'aspect, les faons de ce qu'on n'est pas mais qu'on voudrait tre,
pour faire illusion au premier abord. A l'apparence extrieure,
l'affectation, l'imitation, le dsir d'tre admir, soit des bons,
soit des mchants, ajoutent les faux semblants des paroles, des
gestes. Il y a des cynismes, des cruauts qui ne rsistent pas plus 
l'preuve que certaines bonts, certaines gnrosits. De mme qu'on
dcouvre souvent un avare vaniteux dans un homme connu pour ses
charits, sa forfanterie de vice nous fait supposer une Messaline dans
une honnte fille pleine de prjugs. J'avais cru trouver en Andre
une crature saine et primitive, alors qu'elle n'tait qu'un tre
cherchant la sant, comme taient peut-tre beaucoup de ceux en qui
elle avait cru la trouver et qui n'en avaient pas plus la ralit
qu'un gros arthritique  figure rouge et en veste de flanelle blanche
n'est forcment un Hercule. Or, il est telles circonstances o il
n'est pas indiffrent pour le bonheur que la personne qu'on a aime
pour ce qu'elle paraissait avoir de sain, ne ft en ralit qu'une de
ces malades qui ne reoivent leur sant que d'autres, comme les
plantes empruntent leur lumire, comme certains corps ne font que
laisser passer l'lectricit.

N'importe, Andre, comme Rosemonde et Gisle, mme plus qu'elles,
tait tout de mme une amie d'Albertine, partageant sa vie, imitant
ses faons au point que le premier jour je ne les avais pas
distingues d'abord l'une de l'autre. Entre ces jeunes filles, tiges
de roses dont le principal charme tait de se dtacher sur la mer,
rgnait la mme indivision qu'au temps o je ne les connaissais pas et
o l'apparition de n'importe laquelle me causait tant d'motion en
m'annonant que la petite bande n'tait pas loin. Maintenant encore la
vue de l'une me donnait un plaisir o entrait dans une proportion que
je n'aurais pas su dire? de voir les autres la suivre plus tard, et
mme si elles ne venaient pas ce jour-l de parler d'elles et de
savoir qu'il leur serait dit que j'tais all sur la plage.

Ce n'tait plus simplement l'attrait des premiers jours, c'tait une
vritable vellit d'aimer qui hsitait entre toutes, tant chacune
tait naturellement le rsultat de l'autre. Ma plus grande tristesse
n'aurait pas t d'tre abandonn par celle de ces jeunes filles que
je prfrais, mais j'aurais aussitt prfr parce que j'aurais fix
sur elle la somme de tristesse et de rve qui flottait indistinctement
entre toutes, celle qui m'et abandonn. Encore dans ce cas est-ce
toutes ses amies, aux yeux desquelles j'eusse bientt perdu tout
prestige, que j'eusse, en celle-l, inconsciemment regrettes, leur
ayant avou cette sorte d'amour collectif qu'ont l'homme politique ou
l'acteur pour le public dont ils ne se consolent pas d'tre dlaisss
aprs en avoir eu toutes les faveurs. Mme celles que je n'avais pu
obtenir d'Albertine je les esprais tout d'un coup de telle qui
m'avait quitt le soir en me disant un mot, en me jetant un regard
ambigus, grce auxquels c'tait vers celle-l que, pour une journe,
se tournait mon dsir.

Il errait entre elles d'autant plus voluptueusement que sur ces
visages mobiles, une fixation relative des traits tait suffisamment
commence, pour qu'on en pt distinguer, dt-elle changer encore, la
mallable et flottante effigie. Aux diffrences qu'il y avait entre
eux, taient bien loin de correspondre sans doute des diffrences
gales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de
l'une  l'autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu'elles
parussent, eussent peut-tre t presque superposables. Mais notre
connaissance des visages n'est pas mathmatique. D'abord, elle ne
commence pas par mesurer les parties, elle a pour point de dpart une
expression, un ensemble. Chez Andre par exemple la finesse des yeux
doux semblait rejoindre le nez troit, aussi mince qu'une simple
courbe qui aurait t trace pour que pt se poursuivre sur une seule
ligne l'intention de dlicatesse divise antrieurement dans le double
sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine tait creuse dans
ses cheveux, souple et profonde comme celle dont le vent sillonne le
sable. Et l elle devait tre hrditaire, les cheveux tout blancs de
la mre d'Andre taient fouetts de la mme manire, formant ici un
renflement, l une dpression comme la neige qui se soulve ou s'abme
selon les ingalits du terrain. Certes, compar  la fine dlination
de celui d'Andre, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges
surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que
l'expression suffise  faire croire  d'normes diffrences entre ce
que spare un infiniment petit -- qu'un infiniment petit puisse  lui
seul crer une expression absolument particulire, une individualit,
-- ce n'tait pas que l'infiniment petit de la ligne, et l'originalit
de l'expression, qui faisaient apparatre ces visages comme
irrductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies la
coloration mettait une sparation plus profonde encore, non pas tant
par la beaut varie des tons qu'elle leur fournissait, si opposs que
je prenais devant Rosemonde -- inonde d'un rose soufr sur lequel
ragissaient encore la lumire verdtre des yeux, -- et devant Andre
-- dont les joues blanches recevaient tant d'austre distinction de
ses cheveux noirs, -- le mme genre de plaisir que si j'avais regard
tour  tour un granium au bord de la mer ensoleille et un camlia
dans la nuit; mais surtout parce que les diffrences infiniment
petites des lignes se trouvaient dmesurment grandies, les rapports
des surfaces entirement changs par cet lment nouveau de la couleur
lequel tout aussi bien que le dispensateur des teintes est un grand
rgnrateur ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte
que des visages peut-tre construits de faon peu dissemblable selon,
qu'ils taient clairs par les feux d'une rousse chevelure, d'un
teint rose, par la lumire blanche d'une mate pleur, s'tiraient ou
s'largissaient, devenaient une autre chose comme ces accessoires des
ballets russes, consistant parfois, s'ils sont vus en plein jour, en
une simple rondelle de papier et que le gnie d'un Bakst, selon
l'clairage incarnadin ou lunaire o il plonge le dcor, fait s'y
incruster durement comme une turquoise  la faade d'un palais ou s'y
panouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d'un jardin. Ainsi
en prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais en
peintres, non en arpenteurs.

Il en tait d'Albertine comme de ses amies. Certains jours, mince, le
teint gris, l'air maussade, une transparence violette descendant
obliquement au fond de ses yeux comme il arrive quelquefois pour la
mer, elle semblait prouver une tristesse d'exile. D'autres jours, sa
figure plus lisse engluait les dsirs  sa surface vernie et les
empchait d'aller au del;  moins que je ne la visse tout  coup de
ct, car ses joues mates comme une blanche cire  la surface taient
roses par transparence, ce qui donnait tellement envie de les
embrasser, d'atteindre ce teint diffrent qui se drobait. D'autres
fois le bonheur baignait ces joues d'une clart si mobile que la peau
devenue fluide et vague laissait passer comme des regards sous-jacents
qui la faisaient paratre d'une autre couleur, mais non d'une autre
matire que les yeux; quelquefois, sans y penser, quand on regardait
sa figure ponctue de petits points bruns et o flottaient seulement
deux taches plus bleues, c'tait comme on et fait d'un [oe]uf de
chardonneret, souvent comme d'une agate opaline travaille et polie 
deux places seulement, o, au milieu de la pierre brune, luisaient
comme les ailes transparentes d'un papillon d'azur, les yeux o la
chair devient miroir et nous donne l'illusion de nous laisser plus
qu'en les autres parties du corps, approcher de l'me. Mais le plus
souvent aussi elle tait plus colore, et alors plus anime;
quelquefois seul tait rose dans sa figure blanche, le bout de son
nez, fin comme celui d'une petite chatte sournoise avec qui l'on
aurait eu envie de jouer; quelquefois ses joues taient si lisses que
le regard glissait comme sur celui d'une miniature sur leur mail rose
que faisait encore paratre plus dlicat, plus intrieur, le couvercle
entr'ouvert et superpos de ses cheveux noirs; il arrivait que le
teint de ses joues atteignt le rose violac du cyclamen, et parfois
mme quand elle tait congestionne ou fivreuse, et donnant alors
l'ide d'une complexion maladive qui rabaissait mon dsir  quelque
chose de plus sensuel et faisait exprimer  son regard quelque chose
de plus pervers et de plus malsain, la sombre pourpre de certaines
roses, d'un rouge presque noir; et chacune de ces Albertine tait
diffrente comme est diffrente chacune des apparitions de la danseuse
dont sont transmutes les couleurs, la forme, le caractre, selon les
jeux innombrablement varis d'un projecteur lumineux. C'est peut-tre
parce qu'taient si divers les tres que je contemplais en elle 
cette poque que plus tard je pris l'habitude de devenir moi-mme un
personnage autre selon celle des Albertine  laquelle je pensais: un
jaloux, un indiffrent, un voluptueux, un mlancolique, un furieux,
recrs, non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais
selon la force de la croyance interpose pour un mme souvenir, par la
faon diffrente dont je l'apprciais. Car c'est toujours  cela qu'il
fallait revenir,  ces croyances qui la plupart du temps remplissent
notre me  notre insu, mais qui ont pourtant plus d'importance pour
notre bonheur que tel tre que nous voyons, car c'est  travers elles
que nous le voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passagre
 l'tre regard. Pour tre exact, je devrais donner un nom diffrent
 chacun des moi qui dans la suite pensa  Albertine; je devrais plus
encore donner un nom diffrent  chacune de ces Albertine qui
apparaissaient par moi, jamais la mme, comme -- appeles simplement
par moi pour plus de commodit la mer -- ces mers qui se succdaient
et devant lesquelles, autre nymphe, elle se dtachait. Mais surtout de
la mme manire mais bien plus utilement qu'on dit, dans un rcit, le
temps qu'il faisait tel jour, je devrais donner toujours son nom  la
croyance qui tel jour o je voyais Albertine rgnait sur mon me, en
faisant l'atmosphre, l'aspect des tres, comme celui des mers,
dpendant de ces nues  peine visibles qui changent la couleur de
chaque chose, par leur concentration, leur mobilit, leur
dissmination, leur fuite -- comme celle qu'Elstir avait dchire un
soir en ne me prsentant pas aux jeunes filles avec qui il s'tait
arrt et dont les images m'taient soudain apparues plus belles,
quand elles s'loignaient -- nue qui s'tait reforme quelques jours
plus tard quand je les avais connues, voilant leur clat,
s'interposant souvent entre elles et mes yeux, opaque et douce,
pareille  la Leucothea de Virgile.

Sans doute leurs visages  toutes avait bien chang pour moi de sens
depuis que la faon dont il fallait les lire m'avait t dans une
certaine mesure indique par leurs propos, propos auxquels je pouvais
attribuer une valeur d'autant plus grande que par mes questions je les
provoquais  mon gr, les faisais varier comme un exprimentateur qui
demande  des contre-preuves la vrification de ce qu'il a suppos.
Et c'est en somme une faon comme une autre de rsoudre le problme de
l'existence, qu'approcher suffisamment les choses et les personnes qui
nous ont paru de loin belles et mystrieuses, pour nous rendre compte
qu'elles sont sans mystre et sans beaut; c'est une des hygines
entre lesquelles on peut opter, une hygine qui n'est peut-tre pas
trs recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer
la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous
persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur
n'tait pas grand-chose -- pour nous rsigner  la mort.

J'avais remplac au fond du cerveau de ces jeunes filles le mpris de
la chastet, le souvenir de quotidiennes passades par d'honntes
principes capables peut-tre de flchir mais ayant jusqu'ici prserv
de tout cart celles qui les avaient reus de leur milieu bourgeois.
Or quand on s'est tromp ds le dbut, mme pour les petites choses,
quand une erreur de supposition ou de souvenirs, vous fait chercher
l'auteur d'un potin malveillant ou l'endroit o on a gar un objet
dans une fausse direction, il peut arriver qu'on ne dcouvre son
erreur que pour lui substituer non pas la vrit, mais une autre
erreur. Je tirais en ce qui concernait leur manire de vivre et la
conduite  tenir avec elles, toutes les consquences du mot innocence
que j'avais lu, en causant familirement avec elles, sur leur visage.
Mais peut-tre l'avais-je lu tourdiment dans le lapsus d'un
dchiffrage trop rapide, et n'y tait-il pas plus crit que le nom de
Jules Ferry sur le programme de la matine o j'avais entendu pour la
premire fois la Berma, ce qui ne m'avait pas empch de soutenir  M.
de Norpois, -- que Jules Ferry, sans doute possible, crivait des
levers de rideau.

Pour n'importe laquelle de mes amies de la petite bande, comment le
dernier visage que je lui avais vu, n'et-il pas t le seul que je me
rappelasse, puisque, de nos souvenirs relatifs  une personne,
l'intelligence limine tout ce qui ne concourt pas  l'utilit
immdiate de nos relations quotidiennes (mme et surtout si ces
relations sont imprgnes d'amour, lequel toujours insatisfait, vit
dans le moment qui va venir). Elle laisse filer la chane des jours
passs, n'en garde fortement que le dernier bout souvent d'un tout
autre mtal que les chanons disparus dans la nuit et dans le voyage
que nous faisons  travers la vie, ne tient pour rel que le pays o
nous sommes prsentement. Mais toutes les impressions, dj si
lointaines, ne pouvaient pas trouver contre leur dformation
journalire, un recours dans ma mmoire; pendant les longues heures
que je passais  causer,  goter,  jouer avec ces jeunes filles, je
ne me souvenais mme pas qu'elles taient les mmes vierges
impitoyables et sensuelles que j'avais vues comme dans une fresque,
dfiler devant la mer.

Les gographes, les archologues nous conduisent bien dans l'le de
Calypso, exhument bien le palais de Mimos. Seulement Calypso n'est
plus qu'une femme; Mimos qu'un roi sans rien de divin. Mme les
qualits et les dfauts que l'histoire nous enseigne alors avoir t
l'apanage de ces personnes fort relles, diffrent souvent beaucoup de
ceux que nous avions prts aux tres fabuleux qui portaient le mme
nom. Ainsi s'tait dissipe toute la gracieuse mythologie ocanique
que j'avais compose les premiers jours. Mais il n'est pas tout  fait
indiffrent qu'il nous arrive au moins quelquefois de passer notre
temps dans la familiarit de ce que nous avons cru inaccessible et que
nous avons dsir. Dans le commerce des personnes que nous avons
d'abord trouves dsagrables, persiste toujours mme au milieu du
plaisir factice qu'on peut finir par goter auprs d'elles, le got
frelat des dfauts qu'elles ont russi  dissimuler. Mais dans des
relations comme celles que j'avais avec Albertine et ses amies, le
plaisir vrai qui est  leur origine, laisse ce parfum qu'aucun
artifice ne parvient pas  donner aux fruits forcs, aux raisins qui
n'ont pas mri au soleil. Les cratures surnaturelles qu'elles avaient
t un instant pour moi mettaient encore, mme  mon insu, quelque
merveilleux, dans les rapports les plus banals que j'avais avec elles,
ou plutt prservaient ces rapports d'avoir jamais rien de banal. Mon
dsir avait cherch avec tant d'avidit la signification des yeux qui
maintenant me connaissaient et me souriaient, mais qui, le premier
jour, avaient crois mes regards comme des rayons d'un autre univers,
il avait distribu si largement et si minutieusement la couleur et le
parfum sur les surfaces carnes de ces jeunes filles qui, tendues sur
la falaise me tendaient simplement des sandwichs ou jouaient aux
devinettes, que, souvent dans l'aprs-midi pendant que j'tais allong
comme ces peintres qui cherchent la grandeur de l'antique dans la vie
moderne, donnent  une femme qui se coupe un ongle de pied la noblesse
du Tireur d'pine ou qui comme Rubens, font des desses avec des
femmes de leur connaissance pour composer une scne mythologique, ces
beaux corps bruns et blonds, de types si opposs, rpandus autour de
moi dans l'herbe, je les regardais sans les vider peut-tre de tout le
mdiocre contenu dont l'existence journalire les avait remplis et
portant sans me rappeler expressment leur cleste origine, comme si
pareil  Hercule ou  Tlmaque, j'avais t en train de jouer au
milieu des nymphes.

Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies
quittrent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les hirondelles,
mais dans la mme semaine. Albertine s'en alla la premire,
brusquement, sans qu'aucune de ses amies et pu comprendre, ni alors,
ni plus tard, pourquoi elle tait rentre tout  coup  Paris, o ni
travaux, ni distractions ne la rappelaient. Elle n'a dit ni quoi ni
qu'est-ce et puis elle est partie, grommelait Franoise qui aurait
d'ailleurs voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait
indiscrets vis--vis des employs, pourtant dj bien rduits en
nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis--vis du
directeur qui mangeait de l'argent. Il est vrai que depuis longtemps
l'htel qui n'allait pas tarder  fermer avait vu partir presque tout
le monde; jamais il n'avait t aussi agrable. Ce n'tait pas l'avis
du directeur; tout le long des salons o l'on gelait et  la porte
desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les corridors,
vtu d'une redingote neuve, si soign par le coiffeur que sa figure
fade avait l'air de consister en un mlange o pour une partie de
chair il y en aurait eu trois de cosmtique changeant sans cesse de
cravates (ces lgances cotent moins cher que d'assurer le chauffage
et de garder le personnel, et tel qui ne peut plus envoyer dix mille
francs  une [oe]uvre de bienfaisance, fait encore sans peine le gnreux
en donnant cent sous de pourboire au tlgraphiste qui lui apporte une
dpche). Il avait l'air d'inspecter le nant, de vouloir donner grce
 sa bonne tenue personnelle un air provisoire  la misre que l'on
sentait dans cet htel o la saison n'avait pas t bonne, et
paraissait comme le fantme d'un souverain qui revient hanter les
ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut surtout mcontent quand
le chemin de fer d'intrt local qui n'avait plus assez de voyageurs,
cessa de fonctionner pour jusqu'au printemps suivant. Ce qui manque
ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion. Malgr le
dficit qu'il enregistrait, il faisait pour les annes suivantes des
projets grandioses. Et comme il tait tout de mme capable de retenir
exactement de belles expressions quand elles s'appliquaient 
l'industrie htelire et avaient pour effet de la magnifier: Je
n'tais pas suffisamment second quoique  la salle  manger j'avais
une bonne quipe, disait-il; mais les chasseurs laissaient un peu 
dsirer; vous verrez l'anne prochaine quelle phalange je saurai
runir. En attendant, l'interruption des services du B.C.B.
l'obligeait  envoyer chercher les lettres et quelquefois conduire les
voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent  monter  ct du
cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps, comme
dans l'hiver que j'avais pass  Combray.

Parfois pourtant la pluie trop cinglante nous retenait, ma grand'mre
et moi, le casino tant ferm, dans des pices presque compltement
vides comme  fond de cale d'un bateau quand le vent souffle, et o
chaque jour, comme au cours d'une traverse, une nouvelle personne
d'entre celles prs de qui nous avions pass trois mois sans les
connatre, le premier prsident de Rennes, la btonnier de Caen, une
dame amricaine et ses filles, venaient  nous, entamaient la
conversation, inventaient quelque manire de trouver les heures moins
longues, rvlaient un talent, nous enseignaient un jeu, nous
invitaient  prendre le th, ou  faire de la musique,  nous runir 
une certaine heure,  combiner ensemble de ces distractions qui
possdent le vrai secret de nous faire donner du plaisir, lequel est
de n'y pas prtendre, mais seulement de nous aider  passer le temps
de notre ennui, enfin nouaient avec nous sur la fin de notre sjour
des amitis que le lendemain leurs dparts successifs venaient
interrompre. Je fis mme la connaissance du jeune homme riche, d'un de
ses deux amis nobles et de l'actrice qui tait revenue pour quelques
jours; mais la petite socit ne se composait plus que de trois
personnes, l'autre ami tait rentr  Paris. Ils me demandrent de
venir dner avec eux dans leur restaurant. Je crois qu'ils furent
assez contents que je n'acceptasse pas. Mais ils avaient fait
l'invitation le plus aimablement possible, et bien qu'elle vnt en
ralit du jeune homme riche puisque les autres personnes n'taient
que ses htes, comme l'ami qui l'accompagnait, le marquis Maurice de
Vaudmont, tait de trs grande maison, instinctivement l'actrice en
me demandant si je ne voudrais pas venir, me dit pour me flatter:

-- Cela fera tant de plaisir  Maurice.

Et quand dans le hall je les rencontrai tous trois, ce fut M. de
Vaudmont, le jeune homme riche s'effaant, qui me dit:

-- Vous ne nous ferez pas le plaisir de dner avec nous?

En somme j'avais bien peu profit de Balbec, ce qui ne me donnait que
davantage le dsir d'y revenir. Il me semblait que j'y tais rest
trop peu de temps. Ce n'tait pas l'avis de mes amis qui m'crivaient
pour me demander si je comptais y vivre dfinitivement. Et de voir que
c'tait le nom de Balbec qu'ils taient obligs de mettre sur
l'enveloppe, comme ma fentre donnait, au lieu que ce ft sur une
campagne ou sur une rue, sur les champs de la mer, que j'entendais
pendant la nuit sa rumeur,  laquelle j'avais, avant de m'endormir,
confi, comme une barque, mon sommeil, j'avais l'illusion que cette
promiscuit avec les flots devait matriellement,  mon insu, faire
pntrer en moi la notion de leur charme  la faon de ces leons
qu'on apprend en dormant.

Le directeur m'offrait pour l'anne prochaine de meilleures chambres,
mais j'tais attach maintenant  la mienne o j'entrais sans plus
jamais sentir l'odeur du vetiver, et dont ma pense, qui s'y levait
jadis si difficilement, avait fini par prendre si exactement les
dimensions que je fus oblig de lui faire subir un traitement inverse
quand je dus coucher  Paris dans mon ancienne chambre, laquelle tait
basse de plafond.

Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l'humidit tant
devenus trop pntrants pour rester plus longtemps dans cet htel
dpourvu de chemines et de calorifre. J'oubliai d'ailleurs presque
immdiatement ces dernires semaines. Ce que je revis presque
invariablement quand je pensai  Balbec, ce furent les moments o
chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l'aprs-midi
sortir avec Albertine et ses amies, ma grand'mre sur l'ordre du
mdecin me fora  rester couch dans l'obscurit. Le directeur
donnait des ordres pour qu'on ne ft pas de bruit  mon tage et
veillait lui-mme  ce qu'ils fussent obis. A cause de la trop grande
lumire, je gardais ferms le plus longtemps possible les grands
rideaux violets qui m'avaient tmoign tant d'hostilit le premier
soir. Mais comme malgr les pingles avec lesquelles, pour que le jour
ne passt pas, Franoise les attachait chaque soir, et qu'elle seule
savait dfaire, malgr les couvertures, le dessus de table en cretonne
rouge, les toffes prises ici ou l qu'elle y ajustait, elle
n'arrivait pas  les faire joindre exactement, l'obscurit n'tait pas
complte et ils laissaient se rpandre sur le tapis comme un carlate
effeuillement d'anmones parmi lesquelles je ne pouvais m'empcher de
venir un instant poser mes pieds nus. Et sur le mur qui faisait face 
la fentre, et qui se trouvait partiellement clair, un cylindre d'or
que rien ne soutenait tait verticalement pos et se dplaait
lentement comme la colonne lumineuse qui prcdait les Hbreux dans le
dsert. Je me recouchais; oblig de goter, sans bouger, par
l'imagination seulement, et tous  la fois, les plaisirs du jeu, du
bain, de la marche, que la matine conseillait, la joie faisait battre
bruyamment mon c[oe]ur comme une machine en pleine action, mais immobile
et qui ne peut dcharger sa vitesse sur la place en tournant sur
elle-mme.

Je savais que mes amies taient sur la digue mais je ne les voyais
pas, tandis qu'elles passaient devant les chanons ingaux de la mer,
tout au fond de laquelle et perche au milieu de ses cmes bleutres
comme une bourgade italienne, se distinguait parfois dans une
claircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement dtaille par
le soleil. Je ne voyais pas mes amies, mais (tandis qu'arrivaient
jusqu' mon belvdre l'appel des marchands de journaux, des
journalistes, comme les nommait Francoise, les appels des baigneurs
et des enfants qui jouaient, ponctuant  la faon des cris des oiseaux
de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je devinais leur
prsence, j'entendais leur rire envelopp comme celui des nrides
dans le doux dferlement qui montait jusqu' mes oreilles. Nous avons
regard, me disait le soir Albertine, pour voir si vous descendriez.
Mais vos volets sont rests ferms, mme  l'heure du concert. A dix
heures, en effet, il clatait sous mes fentres. Entre les intervalles
des instruments, si la mer tait pleine, reprenait, coul et continu,
le glissement de l'eau d'une vague qui semblait envelopper les traits
du violon dans ses volutes de cristal et faire jaillir son cume
au-dessus des chos intermittents d'une musique sous-marine. Je
m'impatientais qu'on ne ft pas encore venu me donner mes affaires
pour que je puisse m'habiller. Midi sonnait, enfin arrivait Franoise.
Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant dsir
parce que je ne l'imaginais que battu par la tempte et perdu dans les
brumes, le beau temps avait t si clatant et si fixe que quand elle
venait ouvrir la fentre j'avais pu toujours sans tre tromp,
m'attendre  trouver le mme pan de soleil pli  l'angle du mur
extrieur, et d'une couleur immuable qui tait moins mouvante comme
un signe de l't qu'elle n'tait morne comme celle d'un mail inerte
et factice. Et tandis que Franoise tait les pingles des impostes,
dtachait les toffes, tirait les rideaux, le jour d't qu'elle
dcouvrait semblait aussi mort, aussi immmorial qu'une somptueuse et
millnaire momie que votre vieille servante n'et fait que
prcautionneusement dsemmailloter de tous ses linges, avant de la
faire apparatre, embaume dans sa robe d'or.







End of the Project Gutenberg EBook of A l'ombre des jeune filles en fleurs, by 
Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNE FILLES EN FLEUR ***

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