Project Gutenberg's A l'ombre des jeunes filles en fleurs
Deuxime partie), by Marcel Proust

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Title: A l'ombre des jeunes filles en fleurs - Deuxime partie

Author: Marcel Proust

Release Date: December, 2001 [EBook #2999]
Posting Date: April 20, 2010
[Last updated: October 2, 2017]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES
EN FLEURS (DEUXIME PARTIE) ***




Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert





MARCEL PROUST


A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS


DEUXIME PARTIE


Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
aller chez les Verdurin, ravie d'tre invite aux mercredis, tait en
train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manqut
aucun; d'autre part, elle tait de ces personnes peu recherches, qui
quand elles sont convies  des sries par une matresse de maison,
ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
quand ils ont un moment et le dsir de sortir; elles, au contraire, se
privent par exemple de la premire soire et de la troisime,
s'imaginant que leur absence sera remarque et se rservent pour la
deuxime et la quatrime;  moins que leurs informations ne leur ayant
appris que la troisime sera particulirement brillante, elles ne
suivent un ordre inverse, allguant que malheureusement la dernire
fois elles n'taient pas libres. Telle Mme Bontemps supputait combien
il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pques et de quelle faon
elle arriverait  en avoir un de plus, sans pourtant paratre
s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
revenir, pour lui donner quelques indications. Oh! Madame Bontemps,
je vois que vous vous levez, c'est trs mal de donner ainsi le signal
de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'tre pas venue
jeudi dernier... Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
mme plus d'autre visite avant le dner. Vraiment vous ne vous laissez
pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
gteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
salets-l. a ne paye pas de mine, mais gotez-en, vous m'en direz des
nouvelles.--Au contraire, a a l'air dlicieux, rpondait Mme
Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais  court de victuailles. Je
n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
clectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
m'adresse souvent  Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
plus ultra_.--Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?--Je
ne pourrai pas dner, rpondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
comme vous.--Vous allez me trouver indiscrte, Odette, mais
j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de mme n'y
a-t-il pas un peu d'exagration. Et  ct de celui avec lequel elle
est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantt tait
microscopique.--Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien. Et elle
insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
pous un homme comme Swann qui avait une vie de son ct et qui la
trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: Je
ne suis pas intelligente, trouvait de son devoir de protester, mais
il n'avait pas d'esprit de rpartie. Taratata, s'criait Mme
Bontemps, vous pas intelligente!--En effet je me disais: Qu'est-ce
que j'entends? disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
que mes oreilles m'aient tromp.--Mais non, je vous assure, disait
Odette, je suis au fond une petite bourgeoise trs choquable, pleine
de prjugs, vivant dans son trou, surtout trs ignorante. Et pour
demander des nouvelles du baron de Charlus: Avez-vous vu cher
baronet? lui disait-elle.--Vous, ignorante, s'criait Mme Bontemps!
H bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!... Tenez,
madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
ministresse de l'Instruction publique. Elle me rpond: _Lohengrin_?
Ah! oui, la dernire revue des Folies-Bergres, il parat que c'est
tordant. H bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
des choses comme a, a vous fait bouillir. J'avais envie de la
gifler. Parce que j'ai mon petit caractre vous savez. Voyons,
monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
raison?--coutez, disait Mme Cottard, on est excusable de rpondre un
peu de travers quand on est interroge ainsi de but en blanc, sans
tre prvenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.--A propos de Mme
Verdurin demandait Mme Bontemps  Mme Cottard, savez-vous qui il y
aura mercredi chez elle?... Ah! je me rappelle maintenant que nous
avons accept une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
pas dner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.--Je vais vous le
dire, rpondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
Patronne, et la glace sera bientt rompue. Car dans le fond elle est
trs accueillante. Mais je comprends trs bien votre sensation, ce
n'est jamais agrable de se trouver la premire fois en pays perdu.--Vous
pourriez aussi dner avec nous, disait Mme Bontemps  Mme Swann.
Aprs dner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
mme si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
trois  causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
plus. Mais cette affirmation ne devait pas tre trs vridique car
Mme Bontemps demandait: Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
moins?--Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
gal d'attendre jusque-l... Mais Mme Bontemps ne semblait pas
sduite par cette proposition d'ajournement.

Bien que les mrites spirituels d'un salon et son lgance soient
gnralement en rapports inverses plutt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agrable, que toute dchance
accepte a pour consquence de rendre les gens moins difficiles sur
ceux avec qui ils sont rsigns  se plaire, moins difficiles sur leur
esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
comme les peuples, voir leur culture et mme leur langage disparatre
avec leur indpendance. Un des effets de cette indulgence est
d'aggraver la tendance qu' partir d'un certain ge on a  trouver
agrables les paroles qui sont un hommage  notre propre tour
d'esprit,  nos penchants, un encouragement  nous y livrer; cet
ge-l est celui o un grand artiste prfre  la socit de gnies
originaux celle d'lves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
sa doctrine et par qui il est encens, cout; o un homme ou une
femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
intelligente dans une runion la personne peut-tre infrieure, mais
dont une phrase aura montr qu'elle sait comprendre et approuver ce
qu'est une existence voue  la galanterie, et aura ainsi chatouill
agrablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la matresse;
c'tait l'ge aussi o Swann, en tant qu'il tait devenu le mari
d'Odette, se plaisait  entendre dire  Mme Bontemps que c'est ridicule
de ne recevoir que des duchesses (concluant de l, au contraire de ce
qu'il et fait jadis chez les Verdurin, que c'tait une bonne femme,
trs spirituelle et qui n'tait pas snob) et  lui raconter des
histoires qui la faisaient tordre, parce qu'elle ne les connaissait
pas et que d'ailleurs elle saisissait vite, aimant  flatter et 
s'amuser. Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
demandait Mme Swann  Mme Cottard.--Oh! vous savez que mon mari est
un sage; il est modr en toutes choses. Si, pourtant, il a une
passion. L'oeil brillant de malveillance, de joie et de curiosit:
Laquelle, madame? demandait Mme Bontemps. Avec simplicit, Mme
Cottard rpondait: La lecture.--Oh! c'est une passion de tout
repos chez un mari! s'criait Mme Bontemps en touffant un rire
satanique.--Quand le docteur est dans un livre, vous savez!--H
bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup...--Mais
si!... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
reviendrai au premier jour frapper  votre porte. A propos de vue,
vous a-t-on dit que l'htel particulier que vient d'acheter Mme
Verdurin sera clair  l'lectricit? Je ne le tiens pas de ma petite
police particulire, mais d'une autre source: c'est l'lectricien
lui-mme, Mild, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes lectriques avec un
abat-jour qui tamisera la lumire. C'est videmment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
ft-il plus au monde. Il y a la belle-soeur d'une de mes amies qui a le
tlphone pos chez elle! Elle peut faire une commande  un
fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
intrigu pour avoir la permission de venir un jour parler devant
l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutt chez une amie que chez
moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le tlphone  domicile.
Le premier amusement pass, cela doit tre vrai casse-tte. Allons,
Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
faire du joli, je vais tre rentre aprs mon mari!

Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir got  ces
plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthmes m'avaient sembl tre
l'enveloppe clatante. Ces plaisirs n'taient pas venus et cependant
Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
laissait les domestiques emporter le th comme elle aurait annonc:
On ferme! Et elle finissait par me dire: Alors, vraiment, vous
partez? H bien, _good bye!_ Je sentais que j'aurais pu rester sans
rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'tait pas seule
 m'avoir priv d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situs sur cette
route battue des heures, qui mnent toujours si vite  l'instant du
dpart, mais plutt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
par o il et fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite tait
atteint, Gilberte saurait que j'tais venu chez ses parents quand elle
n'tait pas l, et que j'y avais, comme n'avait cess de le rpter
Mme Cottard, fait d'emble, de prime abord, la conqute de Mme
Verdurin. Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
vue faire autant de frais, que vous ayez
ensemble des atomes crochus. Gilberte saurait que j'avais parl d'elle
comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
cette incapacit de vivre sans que nous nous vissions que je croyais 
la base de l'ennui qu'elle avait prouv ces derniers temps auprs de
moi. J'avais dit  Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais dcid pour toujours de ne
plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer  Gilberte serait
conue dans le mme sens. Seulement  moi-mme pour me donner courage
je ne me proposais qu'un suprme et court effort de peu de jours. Je
me disais: C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
j'accepterai le prochain. Pour me rendre la sparation moins
difficile  raliser, je ne me la prsentais pas comme dfinitive.
Mais je sentais bien qu'elle le serait.

Le 1er janvier me fut particulirement douloureux cette anne-l. Tout
l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un tre cher, la
souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
pass. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informul que Gilberte,
ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prtexte du 1er
janvier pour m'crire: Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
vous voir. Ds les derniers jours de l'anne cette lettre me parut
probable. Elle ne l'tait peut-tre pas, mais, pour que nous la
croyions telle, le dsir, le besoin que nous en avons suffit. Le
soldat est persuad qu'un certain dlai indfiniment prolongeable lui
sera accord avant qu'il soit tu, le voleur avant qu'il soit pris,
les hommes en gnral avant qu'ils aient  mourir. C'est l l'amulette
qui prserve les individus--et parfois les peuples--non du danger
mais de la peur du danger, en ralit de la croyance au danger, ce qui
dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'tre
brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fonde, soutient
l'amoureux qui compte sur une rconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-l, il et suffi que j'eusse cess de la
souhaiter. Si indiffrent qu'on sache que l'on est  celle qu'on aime
encore, on lui prte une srie de penses--fussent-elles
d'indiffrence--une intention de les manifester, une complication de
vie intrieure o l'on est l'objet peut-tre d'une antipathie, mais
aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
se passait en Gilberte, il et fallu que je pusse tout simplement
anticiper ds ce 1er janvier-l ce que j'eusse ressenti celui d'une
des annes suivantes, et o l'attention, ou le silence, ou la
tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent pass  peu prs
inaperus  mes yeux et o je n'eusse pas song, pas mme pu songer 
chercher la solution de problmes qui auraient cess de se poser pour
moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir tre contenu
tout entier en nous; il irradie vers la personne aime, rencontre en
elle une surface qui l'arrte, le force  revenir vers son point de
dpart; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'
l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivt cette lettre de
Gilberte. Et comme j'en reus quelques-unes de voeux tardifs ou retards
par l'encombrement des courriers  ces dates-l, le 3 et le 4 janvier,
j'esprais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait  ce qu'ayant t
moins sincre que je ne l'avais cru quand j'avais renonc  Gilberte,
j'avais gard cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle anne.
Et le voyant puis avant que j'eusse eu le temps de me prcautionner
d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vid sa fiole de
morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-tre en moi--et
ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
est quelquefois fait de contraires--l'esprance que j'avais de
recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproch de moi l'image de
Gilberte, recr les motions que l'attente de me trouver prs d'elle,
sa vue, sa manire d'tre avec moi, me causaient autrefois. La
possibilit immdiate d'une rconciliation avait supprim cette chose
de l'normit de laquelle nous ne nous rendons pas compte--la
rsignation. Les neurasthniques ne peuvent croire les gens qui leur
assurent qu'ils seront  peu prs calms en restant au lit sans
recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
rgime ne fera qu'exasprer leur nervosit. De mme les amoureux, le
considrant du sein d'un tat contraire, n'ayant pas commenc de
l'exprimenter, ne peuvent croire  la puissance bienfaisante du
renoncement.

A cause de la violence de mes battements de coeur on me fit diminuer la
cafine, ils cessrent. Alors je me demandai si ce n'tait pas un peu
 elle qu'tait due cette angoisse que j'avais prouve quand je
m'tais  peu prs brouill avec Gilberte, et que j'avais attribue
chaque fois qu'elle se renouvelait  la souffrance de ne plus voir mon
amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie  la mme mauvaise
humeur. Mais si ce mdicament avait t  l'origine des souffrances
que mon imagination et alors faussement interprtes (ce qui n'aurait
rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
c'tait  la faon du philtre qui longtemps aprs avoir t absorb
continue  lier Tristan  Yseult. Car l'amlioration physique que la
diminution de la cafine amena presque immdiatement chez moi n'arrta
pas l'volution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-tre
sinon cr, du moins su rendre plus aigu.

Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
dues mes esprances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
supplmentaire qui avait accompagn leur dception une fois calme, ce
fut mon chagrin d'avant les Ftes qui recommena. Ce qu'il y avait
peut-tre encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-mme
l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
chose  laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
travaillais  les rendre impossibles en crant peu  peu, par la
sparation prolonge d'avec mon amie, non pas son indiffrence, mais
ce qui reviendrait finalement au mme, la mienne. C'tait  un long et
cruel suicide du moi qui en moi-mme aimait Gilberte que je
m'acharnais avec continuit, avec la clairvoyance non seulement de ce
que je faisais dans le prsent, mais de ce qui en rsulterait pour
l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-mme le regretterait, et
que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
resterais  dsirer,  attendre, pendant des heures dont je n'oserais
pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
Et sans doute en ce moment mme, o (puisque j'tais rsolu  ne plus
la voir,  moins d'une demande formelle d'explications, d'une complte
dclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
chance de venir) j'avais dj perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
je sentais tout ce qu'elle tait pour moi, mieux que l'anne
prcdente, quand passant tous mes aprs-midi avec elle, selon que je
voulais, je croyais que rien ne menaait notre amiti, sans doute en
ce moment l'ide que j'prouverais un jour les mmes sentiments pour
une autre m'tait odieuse, car cette ide m'enlevait outre Gilberte,
mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, o en pleurant
j'essayais de saisir justement ce qu'tait Gilberte, et desquels il me
fallait reconnatre qu'ils ne lui appartenaient pas spcialement et
seraient, tt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte--c'tait
du moins alors ma manire de penser--qu'on est toujours
dtach des tres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
leur nom, pourra dans l'avenir renatre, aurait mme pu, mme dans le
pass, natre pour une autre et non pour celle-l. Et dans le temps o
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
 son aise on ne l'prouve pas alors, donc on ne le connat pas, la
connaissance en ces matires tant intermittente et ne survivant pas 
la prsence effective du sentiment. Cet avenir o je n'aimerais plus
Gilberte et que ma souffrance m'aidait  deviner sans que mon
imagination pt encore se le reprsenter clairement, certes il et t
temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu  peu, que sa
venue tait sinon imminente, du moins inluctable, si elle-mme,
Gilberte, ne venait pas  mon aide et ne dtruisait pas dans son germe
ma future indiffrence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
d'crire, ou d'aller dire  Gilberte: Prenez garde, j'en ai pris la
rsolution, la dmarche que je fais est une dmarche suprme. Je vous
vois pour la dernire fois. Bientt je ne vous aimerai plus. A quoi
bon? De quel droit euss-je reproch  Gilberte une indiffrence que,
sans me croire coupable pour cela, je manifestais  tout ce qui
n'tait pas elle? La dernire fois! A moi, cela me paraissait quelque
chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui et fait
sans doute autant d'impression que ces lettres o des amis demandent 
nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
jour est lastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
celles que nous inspirons le rtrcissent et l'habitude le remplit.

D'ailleurs, j'aurais eu beau parler  Gilberte, elle ne m'aurait pas
entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
nos oreilles, notre esprit qui coutent. Mes paroles ne seraient
parvenues  Gilberte que dvies, comme si elles avaient eu 
traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver  mon
amie, mconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
espce de sens. La vrit qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
chemin directement, n'est pas doue d'une vidence irrsistible. Il
faut qu'assez de temps passe pour qu'une vrit de mme ordre ait pu
se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgr tous les
raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
oppose pour un tratre, partage lui-mme la conviction dteste 
laquelle celui qui cherchait inutilement  la rpandre ne tient plus.
Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait 
ceux qui coutaient qu'une image insane ou mdiocre, sera par eux
proclam chef-d'oeuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrires, quoi qu'on fasse, ne peuvent tre
brises du dehors par celui qu'elles dsesprent; et c'est quand il ne
se souciera plus d'elles, que, tout  coup, par l'effet du travail
venu d'un autre ct, accompli  l'intrieur de celle qui n'aimait
pas, ces barrires, attaques jadis sans succs, tomberont sans
utilit. Si j'tais venu annoncer  Gilberte mon indiffrence future
et le moyen de la prvenir, elle aurait induit de cette dmarche que
mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, taient encore plus
grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en et t
augment. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
m'aidait, par les tats d'esprit disparates qu'il faisait se succder
en moi,  prvoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
tel avertissement, je l'eusse peut-tre adress, par lettre ou de vive
voix,  Gilberte, quand assez de temps et pass, me la rendant ainsi,
il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
qu'elle ne me l'tait pas. Malheureusement, certaines personnes bien
ou mal intentionnes lui parlrent de moi d'une faon qui dut lui
laisser croire qu'elles le faisaient  ma prire. Chaque fois que
j'appris ainsi que Cottard, ma mre elle-mme, et jusqu' M. de
Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
sacrifice que je venais d'accomplir, gch tout le rsultat de ma
rserve en me donnant faussement l'air d'en tre sorti, j'avais un
double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-l
ma pnible et fructueuse abstention que les fcheux avaient  mon insu
interrompue et, par consquent, annihile. Mais, de plus, j'eusse eu
moins de plaisir  voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
dignement rsign, mais manoeuvrant dans l'ombre pour une entrevue
qu'elle avait ddaign d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
de gens qui souvent, sans mme l'intention de nuire ou de rendre
service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
pas pu nous empcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
(comme nous), nous causent,  point nomm, tant de mal. Il est vrai
que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
amour, ils sont loin de jouer un rle gal  deux personnes qui ont
pour habitude l'une par excs de bont et l'autre de mchancet de
tout dfaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
personnes-l, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
Cottard, car la dernire, c'est la personne que nous aimons et la
premire, c'est nous-mme.

Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
m'invitait  venir goter avec sa fille et me disait de rpondre
directement  celle-ci, j'crivais souvent  Gilberte, et dans cette
correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
semblait-il la persuader, je cherchais seulement  frayer le lit le
plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le dsir
ne cherche pas  s'analyser, mais  se satisfaire; quand on commence
d'aimer on passe le temps non  savoir ce qu'est son amour, mais 
prparer les possibilits des rendez-vous du lendemain. Quand on
renonce, on cherche non  connatre son chagrin, mais  offrir de lui
 celle qui le cause l'expression qui nous parat la plus tendre. On
dit les choses qu'on prouve le besoin de dire et que l'autre ne
comprendra pas, on ne parle que pour soi-mme. J'crivais: J'avais
cru que ce ne serait pas possible. Hlas, je vois que ce n'est pas si
difficile. Je disais aussi: Je ne vous verrai probablement plus, je
le disais en continuant  me garder d'une froideur qu'elle et pu
croire affecte, et ces mots, en les crivant, me faisaient pleurer,
parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
croire, mais ce qui arriverait en ralit. Car  la prochaine demande
de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
fois le courage de ne pas cder et, de refus en refus, j'arriverais
peu  peu au moment o  force de ne plus l'avoir vue je ne dsirerais
pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
la douceur, de sacrifier le bonheur d'tre auprs d'elle  la
possibilit de lui paratre agrable un jour, un jour o, hlas! lui
paratre agrable me serait indiffrent. L'hypothse mme, pourtant si
peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prtendu
pendant la dernire visite que je lui avais faite, elle m'aimt, que
ce que je prenais pour l'ennui qu'on prouve auprs de quelqu'un dont
on est las, ne ft d qu' une susceptibilit jalouse,  une feinte
d'indiffrence analogue  la mienne, ne faisait que rendre ma
rsolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
annes, aprs que nous nous serions oublis l'un l'autre, quand je
pourrais rtrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
j'tais en train de lui crire n'avait t nullement sincre, elle me
rpondrait: Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
l'attendais, cette lettre, comme j'esprais un rendez-vous, comme elle
me fit pleurer. La pense, pendant que je lui crivais, aussitt
rentr de chez sa mre, que j'tais peut-tre en train de consommer
prcisment ce malentendu-l, cette pense par sa tristesse mme, par
le plaisir d'imaginer que j'tais aim de Gilberte, me poussait 
continuer ma lettre.

Si, au moment de quitter Mme Swann quand son th finissait, je
pensais  ce que j'allais crire  sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
allant, avait eu des penses d'un caractre tout diffrent. Faisant sa
petite inspection, elle n'avait pas manqu de fliciter Mme Swann
sur les meubles nouveaux, les rcentes acquisitions remarques dans
le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'htel
de la rue Laprouse, notamment ses animaux en matires prcieuses, ses
ftiches.

Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vnrait le mot tocard--lequel
lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il dsignait
prcisment les choses que quelques annes auparavant elle avait
trouves chic--toutes ces choses-l successivement avaient suivi
dans leur retraite le treillage dor qui servait d'appui aux
chrysanthmes, mainte bonbonnire de chez Giroux et le papier 
lettres  couronne (pour ne pas parler des louis en carton sems sur
les chemines et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
got lui avait conseill de sacrifier). D'ailleurs dans le dsordre
artiste, dans le ple-mle d'atelier, des pices aux murs encore
peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi diffrentes que
possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
l'Extrme-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
sicle; et les coussins que, afin que je fusse plus confortable, Mme
Swann entassait et ptrissait derrire mon dos taient sems de
bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
Dans la chambre o on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille
(sans d'ailleurs prciser si c'tait  un tableau, peut-tre  un
livre, le got d'en crire commenait  venir aux femmes qui aiment 
faire quelque chose, et  ne pas tre inutiles), elle tait entoure
de Saxe (aimant cette dernire sorte de porcelaine, dont elle
prononait le nom avec un accent anglais, jusqu' dire  propos de
tout: c'est joli, cela ressemble  des fleurs de Saxe), elle redoutait
pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
transes qu'ils lui avaient donnes par des emportement auxquels Swann,
matre si poli et doux, assistait sans en tre choqu. La vue lucide
de certaines infriorits n'te d'ailleurs rien  la tendresse;
celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'tait
plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
ses intimes, mais plutt dans les soies claires et mousseuses de
peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
seins l'cume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
prlassait, s'battait avec un tel air de bien-tre, de
rafrachissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
semblait les considrer non pas comme dcoratives  la faon d'un
cadre, mais comme ncessaires de la mme manire que le tub et le
footing, pour contenter les exigences de sa physionomie et les
raffinements de son hygine. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
passerait plus aisment de pain que d'art et de propret, et qu'elle
et t plus triste de voir brler la _Joconde_ que des foultitudes
de personnes qu'elle connaissait. Thories qui semblaient paradoxales 
ses amies, mais la faisaient passer pour une femme suprieure auprs
d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle tait le soleil,
chacun et t bien tonn si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
Verdurin par exemple, elle passt pour bte. A cause de cette vivacit
d'esprit, Mme Swann prfrait la socit des hommes  celle des
femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'tait toujours en
cocotte, signalant en elles les dfauts qui pouvaient leur nuire
auprs des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montr de
l'indulgence et de l'amabilit, elle tait plus tendre, surtout si
celle-l tait malheureuse. Elle la dfendait avec adresse et disait:
On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
assure.

Ce n'tait pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'tait
Odette elle-mme que Mme Cottard et tous ceux qui avaient frquent
Mme de Crcy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
longtemps  reconnatre. Elle semblait avoir tant d'annes de moins
qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie  ce qu'elle avait
engraiss, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
frais, repos, et d'autre part  ce que les coiffures nouvelles aux
cheveux lisss, donnaient plus d'extension  son visage qu'une poudre
rose animait, et o ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
semblaient maintenant rsorbs. Mais une autre raison de ce changement
consistait en ceci que, arrive au milieu de la vie, Odette s'tait
enfin dcouvert, ou invent, une physionomie personnelle, un
caractre immuable, un genre de beaut, et sur ses traits dcousus--qui
pendant si longtemps, livrs aux caprices hasardeux et
impuissants de la chair, prenant  la moindre fatigue pour un instant des
annes, une sorte de vieillesse passagre, lui avaient compos
tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage pars,
journalier, informe et charmant--avait appliqu ce type fixe, comme
une jeunesse immortelle.

Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
faisait maintenant de sa femme, et o la mme expression nigmatique
et victorieuse laissait reconnatre, quels que fussent la robe et le
chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
daguerrotype ancien tout simple, antrieur  ce type, et duquel la
jeunesse et la beaut d'Odette, non encore trouves par elle,
semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidle ou revenu  une
conception diffrente, gotait-il dans la jeune femme grle aux yeux
pensifs, aux traits las,  l'attitude suspendue entre la marche et
l'immobilit, une grce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
 voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
non  faire ressortir mais  compenser,  dissimuler ce qui, en
elle-mme, ne lui plaisait pas, ce qui tait peut-tre, pour un
artiste, son caractre, mais que, comme femme, elle trouvait des
dfauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possdait
une merveilleuse charpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achete
parce que c'tait exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
mari lui commander une toilette toute crible de pquerettes, de
bluets, de myosotis et de campanules d'aprs la Primavera du
Printemps. Parfois, le soir, quand elle tait fatigue, il me faisait
remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte  ses
mains pensives, le mouvement dli, un peu tourment de la Vierge qui
trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'crire sur
le livre saint o est dj trac le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le st pour qu'elle
ft autrement.

Sauf  ces moments d'involontaire flchissement o Swann essayait de
retrouver la mlancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
tait maintenant dcoup en une seule silhouette cerne tout entire
par une ligne qui, pour suivre le contour de la femme, avait
abandonn les chemins accidents, les rentrants et les sortants
factices, les lacis, l'parpillement composite des modes d'autrefois,
mais qui aussi, l o c'tait l'anatomie qui se trompait en faisant
des dtours inutiles en de ou au del du trac idal, savait
rectifier d'un trait hardi les carts de la nature, suppler, pour
toute une partie du parcours, aux dfaillances aussi bien de la chair
que des toffes. Les coussins, le strapontin de l'affreuse
tournure avaient disparu ainsi que ces corsages  basques qui,
dpassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajout si
longtemps  Odette un ventre postiche et lui avaient donn l'air
d'tre compose de pices disparates qu'aucune individualit ne
reliait. La verticale des effils et la courbe des ruches avaient
cd la place  l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
comme la sirne bat l'onde et donnait  la percaline une expression
humaine, maintenant qu'il s'tait dgag, comme une forme organise et
vivante, du long chaos et de l'enveloppement nbuleux des modes
dtrnes. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
vestige de certaines d'entre elles, au milieu mme de celles qui les
avaient remplaces. Quand le soir, ne pouvant travailler et tant
assur que Gilberte tait au thtre avec des amies, j'allais 
l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
quelque lgant dshabill dont la jupe, d'un de ces beaux tons
sombres, rouge fonc ou orange qui avaient l'air d'avoir une
signification particulire parce qu'ils n'taient plus  la mode,
tait obliquement traverse d'une rampe ajoure et large de dentelle
noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
fille, emmen au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se rchauffait en marchant,
le dpassant en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
entrevu de quelque gilet absent, pareil  l'un de ceux qu'elle avait
ports quelques annes plus tt et dont elle aimait que les bords
eussent ce lger dchiquetage; et sa cravate--de cet cossais
auquel elle tait reste fidle, mais en adoucissant tellement les
tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
cru  un de ces taffetas gorge de pigeon qui taient la dernire
nouveaut--tait noue de telle faon sous son menton sans qu'on pt
voir o elle tait attache, qu'on pensait invinciblement  ces
brides de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle st
durer encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
comprendre ses toilettes, diraient: Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
toute une poque? Comme dans un beau style qui superpose des formes
diffrentes et que fortifie une tradition cache, dans la toilette de
Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
une tendance aussitt rprime au saute en barque, et jusqu' une
illusion lointaine et vague au suivez-moi jeune homme, faisaient
circuler sous la forme concrte la ressemblance inacheve d'autres
plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement ralises par
la couturire ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble--peut-tre parce
que l'inutilit mme de ces atours faisait qu'ils semblaient rpondre
 un but plus qu'utilitaire, peut-tre  cause du vestige conserv des
annes passes, ou encore d'une sorte d'individualit vestimentaire,
particulire  cette femme et qui donnait  ses mises les plus
diffrentes un mme air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
pas seulement pour la commodit ou la parure de son corps; elle tait
entoure de sa toilette comme de l'appareil dlicat et spiritualis
d'une civilisation.

Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goters le jour o recevait
sa mre, devait au contraire tre absente et qu' cause de cela je
pouvais aller au Choufleury de Mme Swann, je la trouvais vtue de
quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
velours, ou en crpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
point lches comme les dshabills qu'elle revtait ordinairement  la
maison, mais combines comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
aprs-midi-l  son oisivet chez elle quelque chose d'alerte et
d'agissant. Et sans doute la simplicit hardie de leur coupe tait
bien approprie  sa taille et  ses mouvements dont les manches
avaient l'air d'tre la couleur, changeante selon les jours; on aurait
dit qu'il y avait soudain de la dcision dans le velours bleu, une
humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de rserve
suprme et pleine de distinction dans la faon d'avancer le bras
avait, pour devenir visible, revtu l'apparence brillante du sourire
des grands sacrifices, du crpe de Chine noir. Mais en mme temps 
ces robes si vives, la complication des garnitures sans utilit
pratique, sans raison d'tre visible, ajoutait quelque chose de
dsintress, de pensif, de secret, qui s'accordait  la mlancolie
que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
saphir, des trfles  quatre feuilles d'mail, des mdailles d'argent,
des mdaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chanettes de
rubis, des chtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-mme tel
dessin colori poursuivant sur un empicement rapport son existence
antrieure, telle range de petits boutons de satin qui ne
boutonnaient rien et ne pouvaient pas se dboutonner, une soutache
cherchant  faire plaisir avec la minutie, la discrtion d'un rappel
dlicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air--n'ayant
sans cela aucune justification possible--de dceler une
intention, d'tre un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
rpondre  une superstition, de garder le souvenir d'une gurison,
d'un voeu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
bleu du corsage un soupon de crev Henri II, dans la robe de satin
noir un lger renflement qui soit aux manches, prs des paules,
faisaient penser aux gigots 1830, soit, au contraire sous la jupe
aux paniers Louis XV, donnaient  la robe un air imperceptible
d'tre un costume, et en insinuant sous la vie prsente comme une
rminiscence indiscernable du pass, mlaient  la personne de Mme
Swann le charme de certaines hrones historiques ou romanesques. Et
si je lui faisais remarquer: Je ne joue pas au golf comme plusieurs
de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse  tre comme
elles, vtues de Sweaters.

Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
prenant une assiette de gteaux pour les offrir  une autre, Mme Swann
en passant prs de moi, me prenait une seconde  part: Je suis
spcialement charge par Gilberte de vous inviter  djeuner pour
aprs-demain. Comme je n'tais pas certaine de vous voir, j'allais
vous crire si vous n'tiez pas venu. Je continuais  rsister. Et
cette rsistance me cotait de moins en moins, parce qu'on a beau
aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est priv par
quelque ncessit, depuis dj un certain temps, on ne peut pas ne pas
attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus,  l'absence
d'motions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout  fait sincre en
se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
pensant au jour o on se retrouvera, mais d'autre part on sent  quel
point ces rves quotidiens d'une runion prochaine et sans cesse
ajourne sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
tre suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
celle qu'on aime donnerait une commotion peu agrable. Ce qu'on recule
maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolrable
anxit cause par la sparation, c'est le recommencement redout
d'motions sans issue. Comme  une telle entrevue on prfre le
souvenir docile qu'on complte  son gr de rveries o celle qui,
dans la ralit, ne vous aime pas vous fait au contraire des
dclarations, quand vous tes tout seul; ce souvenir qu'on peut
arriver en y mlant peu  peu beaucoup de ce qu'on dsire  rendre
aussi doux qu'on veut, comme on le prfre  l'entretien ajourn o on
aurait affaire  un tre  qui on ne dicterait plus  son gr les
paroles qu'on dsire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
que l'oubli, mme le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticip que je prfrais
sans me l'avouer, la reposante douceur.

D'ailleurs, ce qu'une telle cure de dtachement psychique et
d'isolement peut avoir de pnible, le devient de moins en moins pour
une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la gurir,
cette ide fixe qu'est un amour. Le mien tait encore assez fort pour
que je tinsse  reconqurir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
lequel, par ma sparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
journes o je ne la voyais pas, venant chacune aprs l'autre, sans
interruption, sans prescription (quand un fcheux ne se mlait pas de
mes affaires), tait une journe non pas perdue, mais gagne.
Inutilement gagne peut-tre, car bientt on pourrait me dclarer
guri. La rsignation, modalit de l'habitude, permet  certaines
forces de s'accrotre indfiniment. Celles, si infimes que j'avais
pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
Gilberte, avaient t portes depuis lors  une puissance
incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe  se
prolonger, est parfois coupe de brusques impulsions auxquelles nous
nous concdons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse o
l'on pargne va tre pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
attendre le rsultat du traitement et quand dj on s'est habitu 
lui, qu'on le cesse. Et un jour o Mme Swann me redisait ses
habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait  me voir,
mettant ainsi le bonheur dont je me privais dj depuis si longtemps
comme  la porte de ma main, je fus boulevers en comprenant qu'il
tait encore possible de le goter; et j'eus peine  attendre le
lendemain; je venais de me rsoudre  aller surprendre Gilberte avant
son dner.

Ce qui m'aida  patienter tout l'espace d'une journe fut un projet
que je fis. Du moment que tout tait oubli, que j'tais rconcili
avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
Mme Swann, bien qu'elle n'et pas le droit d'tre une mre trop
svre, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
trouverais des cadeaux plus prcieux et moins frquents. Mes parents
ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chres. Je
songeai  une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
Lonie et dont maman prdisait chaque jour que Franoise allait venir
en lui disant: A s'est dcolle et qu'il n'en resterait rien. Dans
ces conditions n'tait-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais  Gilberte? Il me
semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
envelopper; l'habitude m'avait empch de jamais la voir: m'en sparer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-lyses, au
coin desquels tait le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
connaissait mon pre. A ma grande surprise, il m'offrit sance tenante
de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
billets avec ravissement; pendant toute une anne, je pourrais combler
chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remont dans
la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
comme les Swann demeuraient prs du Bois, se trouva, au lieu du chemin
habituel, descendre l'avenue des Champs-lyses. Il avait dj dpass
le coin de la rue de Berri, quand, dans le crpuscule, je crus
reconnatre, trs prs de la maison des Swann mais allant dans la
direction inverse et s'en loignant, Gilberte qui marchait lentement,
quoique d'un pas dlibr,  ct d'un jeune homme avec qui elle
causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
la voiture, voulant faire arrter, puis j'hsitai. Les deux promeneurs
taient dj un peu loin et les deux lignes douces et parallles que
traait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
lysenne. Bientt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reu
par Mme Swann: Oh! elle va tre dsole, me dit-elle, je ne sais pas
comment elle n'est pas l. Elle a eu trs chaud tantt  un cours,
elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
ses amies. Je crois que je l'ai aperue avenue des Champs-lyses.
Je ne pense pas que ce ft elle. En tous cas ne le dites pas  son
pre, il n'aime pas qu'elle sorte  ces heures-l. _Good evening_. Je
partis, dis au cocher de reprendre le mme chemin, mais ne retrouvai
pas les deux promeneurs. O avaient-ils t? Que se disaient-ils dans
le soir, de cet air confidentiel?

Je rentrai, tenant avec dsespoir les dix mille francs inesprs qui
avaient d me permettre de faire tant de petits plaisirs  cette
Gilberte que, maintenant, j'tais dcid  ne plus revoir. Sans doute,
cet arrt chez le marchand de chinoiseries m'avait rjoui en me
faisant esprer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrt, si la
voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-lyses, je n'eusse
pas rencontr Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un mme fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
avait caus. Il m'tait arriv le contraire de ce qui se produit si
frquemment. On dsire une joie, et le moyen matriel de l'atteindre
fait dfaut. Il est triste, a dit La Bruyre, d'aimer sans une grande
fortune. Il ne reste plus qu' essayer d'anantir peu  peu le dsir
de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matriel avait t
obtenu, mais, au mme moment, sinon par un effet logique, du moins par
une consquence fortuite de cette russite premire, la joie avait t
drobe. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'tre toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la mme soire o nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
vertuer et d'esprer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
avoir lieu. Si les circonstances arrivent  tre surmontes, la nature
transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu  peu changer
assez notre coeur pour qu'il dsire autre chose que ce qu'il va
possder. Et si la priptie a t si rapide que notre coeur n'a pas eu
le temps de changer, la nature ne dsespre pas pour cela de nous
vaincre, d'une manire plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
aussi efficace. C'est alors  la dernire seconde que la possession du
bonheur nous est enleve, ou plutt c'est cette possession mme que
par une ruse diabolique la nature charge de dtruire le bonheur. Ayant
chou dans tout ce qui tait du domaine des faits et de la vie, c'est
une impossibilit dernire, l'impossibilit psychologique du bonheur
que la nature cre. Le phnomne du bonheur ne se produit pas ou donne
lieu aux ractions les plus amres.

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus  rien.
Je les dpensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoy tous
les jours des fleurs  Gilberte, car quand le soir venait, j'tais si
malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant  chercher  faire un
plaisir quelconque  Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
retourner dans la maison de Gilberte n'et pu que me faire souffrir.
Mme revoir Gilberte, qui m'et t si dlicieux la veille ne m'et
plus suffi. Car j'aurais t inquiet tout le temps o je n'aurais pas
t prs d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
chanes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-l sembl
suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
content de rclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus content et que j'eusse remplaces par bien d'autres
conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe aprs les
combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
n'tait pas mon cas  l'gard de Gilberte. Aussi je prfrai d'abord
ne pas retourner chez sa mre. Je continuais bien  me dire que
Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
l'oublier  la longue. Mais ces ides, comme un remde qui n'agit pas
contre certaines affections, taient sans aucune espce de pouvoir
efficace contre ces deux lignes parallles que je revoyais de temps 
autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonant  petits pas dans
l'avenue des Champs-lyses. C'tait un mal nouveau, qui lui aussi
finirait par s'user, c'tait une image qui un jour se prsenterait 
mon esprit entirement dcante de tout ce qu'elle contenait de nocif,
comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
dynamite  quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
sa puissance, contre cette force malsaine qui me reprsentait sans
changement la promenade de Gilberte dans le crpuscule: pour briser
les assauts renouvels de ma mmoire, travaillait utilement en sens
inverse mon imagination. La premire de ces deux forces, certes,
continuait  me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-lyses, et m'offrait d'autres images dsagrables, tires du
pass, par exemple Gilberte haussant les paules quand sa mre lui
demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
le canevas de mes esprances, dessinait un avenir bien plus
complaisamment dvelopp que ce pauvre pass en somme si restreint.
Pour une minute o je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
avait-il pas o je combinais une dmarche qu'elle ferait faire pour
notre rconciliation, pour nos fianailles peut-tre. Il est vrai que
cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
malgr tout dans le pass. Au fur et  mesure que s'effacerait mon
ennui que Gilberte et hauss les paules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
revnt vers moi. Mais j'tais encore bien loin de cette mort du pass.
J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais dtester. Mais
chaque fois qu'on me trouvait bien coiff, ayant bonne mine, j'aurais
voulu qu'elle ft l. J'tais irrit du dsir que beaucoup de gens
manifestrent  cette poque de me recevoir et chez lesquels je
refusai d'aller. Il y eut une scne  la maison parce que je
n'accompagnai pas mon pre  un dner officiel o il devait y avoir
les Bontemps avec leur nice Albertine, petite jeune fille, presque
encore enfant. Les diffrentes priodes de notre vie se chevauchent
ainsi l'une l'autre. On refuse ddaigneusement,  cause de ce qu'on
aime et qui vous sera un jour si gal, de voir ce qui vous est gal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-tre pu, si on
avait consenti  le voir, aimer plus tt, et qui et ainsi abrg vos
souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'tonnement d'apercevoir
au fond de moi-mme, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
gnralement inspirs par telle esprance ou telle crainte relatives 
Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais d me dire que
l'autre, la relle, tait peut-tre entirement diffrente de
celle-l, ignorait tous les regrets que je lui prtais, pensait
probablement beaucoup moins  moi non seulement que moi  elle, mais
que je ne la faisais elle-mme penser  moi quand j'tais seul en tte
 tte avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient tre ses
vraies intentions  mon gard et l'imaginais ainsi, son attention
toujours tourne vers moi.

Pendant ces priodes o, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
il faut distinguer entre celui que nous cause la pense constante de
la personne elle-mme, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase mchante dite, tel verbe employ dans une lettre qu'on a reue.
En rservant de dcrire  l'occasion d'un amour ultrieur les formes
diverses du chagrin, disons que de ces deux-l, la premire est
infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient  ce que notre
notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
l'aurole que nous ne tardons pas  lui rendre, et s'empreint sinon
des douceurs frquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est  remarquer que l'image
d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
l'empchent de gurir, comme dans certaines maladies la cause est hors
de proportions avec la fivre conscutive et la lenteur  entrer en
convalescence.) Mais si l'ide de la personne que nous aimons reoit
le reflet d'une intelligence gnralement optimiste, il n'en est pas
de mme de ces souvenirs particuliers, de ces propos mchants, de
cette lettre hostile (je n'en reus qu'une seule qui le ft, de
Gilberte), on dirait que la personne elle-mme rside dans ces
fragments pourtant si restreints et porte  une puissance qu'elle est
bien loin d'avoir dans l'ide habituelle que nous formons d'elle tout
entire. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
l'tre aim, contemple dans le calme mlancolique du regret; nous
l'avons lue, dvore, dans l'angoisse affreuse dont nous treignait un
malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
souffrance qu'ils sont alls jusqu' notre coeur. L'image de notre amie
que nous croyons ancienne, authentique, a t en ralit refaite par
nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
cette image restaure, il est d'un autre ge, il est un des rares
tmoins d'un monstrueux pass. Mais comme ce pass continue  exister,
sauf en nous  qui il a plu de lui substituer un merveilleux ge d'or,
un paradis o tout le monde sera rconcili, ces souvenirs, ces
lettres, sont un rappel  la ralit et devraient nous faire sentir
par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes loigns
d'elle dans les folles esprances de notre attente quotidienne. Ce
n'est pas que cette ralit doive toujours rester la mme bien que
cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
n'avons jamais cherch  revoir et qui ont tout naturellement rpondu
 notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
celles-l, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compt les
annes passes loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
nglig par nous quand nous raisonnons sur l'efficacit de
l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
tous les cas o les leurs ne furent pas vrifis.

Mais enfin l'loignement peut tre efficace. Le dsir, l'apptit de
nous revoir, finissent par renatre dans le coeur qui actuellement nous
mconnat. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles rclames
par le coeur pour changer. D'abord, du temps, c'est prcisment ce que
nous accordons le moins aisment, car notre souffrance est cruelle et
nous sommes presss de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
coeur aura besoin pour changer, le ntre s'en servira pour changer lui
aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
accessible, il aura cess d'tre un but pour nous. D'ailleurs, l'ide
mme qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
cette ide comporte une part, mais une part seulement, de vrit. Il
nous choit quand nous y sommes devenus indiffrents. Mais prcisment
cette indiffrence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
croire rtrospectivement qu'il nous et ravi  une poque o il nous
et peut-tre sembl fort incomplet. On n'est pas trs difficile ni
trs bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilit d'un tre
que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive  notre
indiffrence et peut-tre t bien loin de suffire  notre amour. Ces
tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
qu'elles nous auraient caus, non  toutes celles dont nous les
aurions voulu voir immdiatement suivies et que par cette avidit nous
aurions peut-tre empch de se produire. De sorte qu'il n'est pas
certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
jouir, quand on n'aime plus, soit tout  fait ce mme bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
dcider, notre moi d'alors; il n'est plus l; et sans doute
suffirait-il qu'il revnt, pour que, identique ou non, le bonheur
s'vanout.

En attendant ces ralisations aprs coup d'un rve auquel je ne
tiendrais plus,  force d'inventer, comme au temps o je connaissais 
peine Gilberte, des paroles, des lettres, o elle implorait mon
pardon, avouait n'avoir jamais aim que moi et demandait  m'pouser,
une srie de douces images incessamment recres, finirent par prendre
plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
homme, laquelle n'tait plus alimente par rien. Je serais peut-tre
ds lors retourn chez Mme Swann sans un rve que je fis et o un de
mes amis, lequel n'tait pourtant pas de ceux que je me connaissais,
agissait envers moi avec la plus grande fausset et croyait  la
mienne. Brusquement rveill par la souffrance que venait de me causer
ce rve et voyant qu'elle persistait, je repensai  lui, cherchai  me
rappeler quel tait l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
espagnol n'tait dj plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
me mis  interprter mon rve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
peuvent tre dguises et avoir interchang leurs visages, comme ces
saints mutils des cathdrales que des archologues ignorants ont
refaits, en mettant sur le corps de l'un la tte de l'autre, et en
mlant les attributs et les noms. Ceux que les tres portent dans un
rve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y tre
reconnue seulement  la force de la douleur prouve. La mienne
m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
dont la fausset rcente me faisait encore mal tait Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernire fois que je l'avais vue, le jour o sa
mre l'avait empche d'aller  une matine de danse, elle avait soit
sincrement, soit en le feignant, refus tout en riant d'une faon
trange de croire  mes bonnes intentions pour elle. Par association,
ce souvenir en ramena un autre dans ma mmoire. Longtemps auparavant,
'avait t Swann qui n'avait pas voulu croire  ma sincrit, ni que
je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais crit,
Gilberte m'avait rapport ma lettre et me l'avait rendue avec le mme
rire incomprhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
me rappelai toute la scne derrire le massif de lauriers. On devient
moral ds qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
moi me sembla comme un chtiment inflig par la vie  cause de la
conduite que j'avais eue ce jour-l. Les chtiments on croit les
viter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
vite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du ct
auquel on ne songeait pas, du dedans, du coeur. Les mots de Gilberte:
Si vous voulez, continuons  lutter me firent horreur. Je l'imaginai
telle, chez elle peut-tre, dans la lingerie, avec le jeune homme que
j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-lyses. Ainsi,
autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'tais
tranquillement install dans le bonheur, j'avais t insens,
maintenant que j'avais renonc  tre heureux, de tenir pour assur
que du moins j'tais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
notre coeur enferme d'une faon permanente l'image d'un autre tre, ce
n'est pas seulement notre bonheur qui peut  tout moment tre
dtruit; quand ce bonheur est vanoui, quand nous avons souffert,
puis, que nous avons russi  endormir notre souffrance, ce qui est
aussi trompeur et prcaire qu'avait t le bonheur mme, c'est le
calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre tat
moral, nos dsirs, est entr,  la faveur d'un rve, dans notre
esprit, cela aussi peu  peu se dissipe, la permanence et la dure ne
sont promises  rien, pas mme  la douleur. D'ailleurs, ceux qui
souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
propre mdecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'tre qui cause leur douleur et que cette douleur est une manation
de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remde. Elle le
leur dcouvre elle-mme  un moment donn, car au fur et  mesure
qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
de la personne regrette, tantt si hassable qu'on n'a mme plus le
dsir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantt si douce que la douceur qu'on lui prte on
lui en fait un mrite et on en tire une raison d'esprer. Mais la
souffrance qui s'tait renouvele en moi eut beau finir par s'apaiser,
je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
que chez ceux qui aiment et sont abandonns, le sentiment d'attente--mme
d'attente inavoue--dans lequel ils vivent se transforme de
lui-mme, et bien qu'en apparence identique, fait succder  un
premier tat, un second exactement contraire. Le premier tait la
suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
bouleverss. L'attente de ce qui pourrait se produire est mle
d'effroi, d'autant plus que nous dsirons  ce moment-l, si rien de
nouveau ne nous vient du ct de celle que nous aimons, agir
nous-mme, et nous ne savons trop quel sera le succs d'une dmarche
aprs laquelle il ne sera peut-tre plus possible d'en entamer
d'autre. Mais bientt, sans que nous nous en rendions compte, notre
attente qui continue est dtermine, nous l'avons vu, non plus par le
souvenir du pass que nous avons subi, mais par l'esprance d'un
avenir imaginaire. Ds lors, elle est presque agrable. Puis la
premire en durant un peu, nous a habitus  vivre dans l'expectative.
La souffrance que nous avons prouve durant nos derniers rendez-vous
survit encore en nous, mais dj ensommeille. Nous ne sommes pas trop
presss de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus ncessaire ce que
nous ne possdons pas, et qui resterait malgr tout, nos besoins
naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irrductible.

Enfin une dernire raison s'ajouta plus tard  celle-ci pour me faire
cesser compltement mes visites  Mme Swann. Cette raison, plus
tardive, n'tait pas que j'eusse encore oubli Gilberte, mais de
tcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
souffrance tait finie, mes visites chez Mme Swann taient redevenues,
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
m'avaient t si prcieux au dbut. Mais la raison de l'efficacit du
premier faisait aussi l'inconvnient de la seconde,  savoir qu' ces
visites le souvenir de Gilberte tait intimement ml. La distraction
ne m'et t utile que si elle et mis en lutte avec un sentiment que
la prsence de Gilberte n'alimentait plus, des penses, des intrts,
des passions o Gilberte ne ft entre pour rien. Ces tats de
conscience auxquels l'tre qu'on aime reste tranger occupent alors
une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranch
 l'amour qui occupait l'me tout entire. Il faut chercher  nourrir,
 faire crotre ces penses, cependant que dcline le sentiment qui
n'est plus qu'un souvenir, de faon que les lments nouveaux
introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
plus en plus grande de l'me, et finalement la lui drobent toute. Je
me rendais compte que c'tait la seule manire de tuer un amour et
j'tais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui nat de la
certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on russira. La
raison que je donnais maintenant dans mes lettres  Gilberte, de mon
refus de la voir, c'tait une allusion  quelque mystrieux
malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
et sur lequel j'avais espr d'abord que Gilberte me demanderait des
explications. Mais, en fait, jamais, mme dans les relations les plus
insignifiantes de la vie, un claircissement n'est sollicit par un
correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongre,
incriminatrice, est mise  dessein pour qu'il proteste, et qui est
trop heureux de sentir par l qu'il possde-- et de garder--la
matrise et l'initiative des oprations. A plus forte raison en est-il
de mme dans des relations plus tendres, o l'amour a tant
d'loquence, l'indiffrence si peu de curiosit. Gilberte n'ayant pas
mis en doute ni cherch  connatre ce malentendu, il devint pour moi
quelque chose de rel auquel je me rfrais dans chaque lettre. Et il
y a dans ces situations prises  faux, dans l'affectation de la
froideur, un sortilge qui vous y fait persvrer. A force d'crire:
Depuis que nos coeurs sont dsunis pour que Gilberte me rpondit:
Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous, j'avais fini par me
persuader qu'ils l'taient. En rptant toujours: La vie a pu changer
pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous emes, par dsir
de m'entendre dire enfin: Mais il n'y a rien de chang, ce sentiment
est plus fort que jamais, je vivais avec l'ide que la vie avait
chang en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
n'tait plus, comme certains nerveux pour avoir simul une maladie
finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
j'avais  crire  Gilberte, je me reportais  ce changement imagin
et dont l'existence dsormais tacitement reconnue par le silence
qu'elle gardait  ce sujet dans ses rponses, subsisterait entre nous.
Puis Gilberte cessa de s'en tenir  la prtrition. Elle-mme adopta
mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, o le chef
d'tat qui est reu reprend peu  peu les mmes expressions dont vient
d'user le chef d'tat qui le reoit, chaque fois que j'crivais 
Gilberte: La vie a pu nous sparer, le souvenir du temps o nous nous
connmes durera, elle ne manqua pas de rpondre: La vie a pu nous
sparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
seront toujours chres (nous aurions t bien embarrass de dire
pourquoi la vie nous avait spars, quel changement s'tait
produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour o je lui disais
dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
de sucre d'orge des Champs-lyses, comme je venais d'crire ces mots:
J'ai pens que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remu bien
des souvenirs, je ne pus m'empcher de fondre en larmes en voyant que
je parlais au pass, et comme s'il s'agissait d'un mort dj presque
oubli, de cet amour auquel malgr moi je n'avais jamais cess de
penser comme tant vivant, pouvant du moins renatre. Rien de plus
tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
voir. Les lettres de Gilberte avaient la dlicatesse de celles que
j'crivais aux indiffrents et me donnaient les mmes marques
apparentes d'affection si douces pour moi  recevoir d'elle.

D'ailleurs peu  peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
comme elle me devenait moins chre, mes souvenirs douloureux n'avaient
plus assez de force pour dtruire dans leur retour incessant la
formation du plaisir que j'avais  penser  Florence,  Venise. Je
regrettais  ces moments-l d'avoir renonc  entrer dans la
diplomatie et de m'tre fait une existence sdentaire, pour ne pas
m'loigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
dj presque oublie. On construit sa vie pour une personne et quand
enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'tait destin qu' elle.
Si Venise semblait  mes parents bien lointain et bien fivreux pour
moi, il tait du moins facile d'aller sans fatigue s'installer 
Balbec. Mais pour cela il et fallu quitter Paris, renoncer  ces
visites, grce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commenais du reste 
y trouver tel ou tel plaisir o Gilberte n'tait pour rien.

Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
glace et des giboules de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
des fourrures, ses mains et ses paules frileuses disparaissant sous
le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quitts en rentrant et qui
avaient l'air des derniers carrs des neiges de l'hiver plus
persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrs de
la saison n'avaient russi  fondre. Et la vrit totale de ces
semaines glaciales mais dj fleurissantes tait suggre pour moi
dans ce salon, o bientt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
plus enivrantes, celles par exemple, des boules de neige assemblant
au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linaires des
prraphalites, leurs globes parcells mais unis, blancs comme des
anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
chtelaine de Tansonville savait qu'avril, mme glac, n'est pas
dpourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l't, ne sont pas
spars par des cloisons aussi hermtiques que tend  le croire le
boulevardier qui jusqu'aux premires chaleurs s'imagine le monde comme
renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
contentt des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
par l'intermdiaire de sa fleuriste attitre elle ne comblt pas les
lacunes d'une insuffisante vocation  l'aide d'emprunts faits  la
prcocit mditerranenne, je suis loin de le prtendre et je ne m'en
souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
qu' ct des nvs du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
neige (qui n'avaient peut-tre dans la pense de la matresse de la
maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
symphonie en blanc majeur avec son ameublement et sa toilette) me
rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on tait plus
sage, et aides du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
espces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
fois en arrt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
feuille, aussi surcharg d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
de Tansonville.

Mais c'tait encore trop que celui-ci me ft rappel. Son souvenir
risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
visites  Mme Swann, je les espaai encore et cherchai  la voir le
moins possible. Tout au plus, comme je continuais  ne pas quitter
Paris, me concdai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
taient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
djeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
pas avenue du Bois, prs de l'toile, et de l'endroit qu'on appelait
alors,  cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
connaissaient que de nom, le Club des Panns, j'obtins de mes
parents que le dimanche--car je n'tais pas libre en semaine 
cette heure-l--je pourrais ne djeuner que bien aprs eux,  une
heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
jamais pendant ce mois de mai, Gilberte tant alle  la campagne chez
des amies. J'arrivais  l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
guet  l'entre de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
petite rue par o Mme Swann, qui n'avait que quelques mtres 
franchir, venait de chez elle. Comme c'tait dj l'heure o beaucoup
de promeneurs rentraient djeuner, ceux qui restaient taient peu
nombreux et, pour la plus grande part, des gens lgants. Tout d'un
coup, sur le sable de l'alle, tardive, alentie et luxuriante comme la
plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu' midi, Mme Swann
apparaissait, panouissant autour d'elle une toilette toujours
diffrente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
dployait sur un long pdoncule, au moment de sa plus complte
irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la mme
nuance que l'effeuillaison des ptales de sa robe. Toute une suite
l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui taient venus
la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrs: et leur noire
ou grise agglomration obissante, excutant les mouvements presque
mcaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air  cette
femme qui seule avait de l'intensit dans les yeux, de regarder devant
elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fentre dont elle se ft
approche, et la faisait surgir, frle, sans crainte, dans la nudit
de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un tre d'une espce
diffrente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrire,
grce  quoi elle compensait  elle seule sa multiple escorte.
Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
encore, ayant l'air d'assurance et de calme du crateur qui a accompli
son oeuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette--dussent
des passants vulgaires ne pas l'apprcier--tait la plus
lgante de toutes, elle la portait pour soi-mme et pour ses amis,
naturellement, sans attention exagre, mais aussi sans dtachement
complet; n'empchant pas les petits noeuds de son corsage et de sa jupe
de flotter lgrement devant elle comme des cratures dont elle
n'ignorait pas la prsence et  qui elle permettait avec indulgence de
se livrer  leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
suivissent sa marche, et mme sur son ombrelle mauve que souvent elle
tenait encore ferme quand elle arrivait, elle laissait tomber par
moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
et si doux que quand il ne s'attachait plus  ses amis mais  un objet
inanim, il avait l'air de sourire encore. Elle rservait ainsi, elle
faisait occuper  sa toilette cet intervalle d'lgance dont les
hommes  qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
l'espace et la ncessit, non sans une certaine dfrence de profanes,
un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient 
leur amie comme  un malade sur les soins spciaux qu'il doit prendre,
ou comme  une mre sur l'ducation de ses enfants, comptence et
juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
pas voir les passants, Mme Swann,  cause de l'heure tardive de son
apparition, voquait cet appartement o elle avait pass une matine
si longue et o il faudrait qu'elle rentrt bientt djeuner; elle
semblait en indiquer la proximit par la tranquillit flneuse de sa
promenade, pareille  celle qu'on fait  petits pas dans son jardin;
de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
l'ombre intrieure et frache. Mais, par tout cela mme, sa vue ne me
donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
D'autant plus que dj persuad qu'en vertu de la liturgie et des
rites dans lesquels Mme Swann tait profondment verse, sa toilette
tait unie  la saison et  l'heure par un lien ncessaire, unique,
les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
sa robe me semblaient natre du mois de mai plus naturellement encore
que les fleurs des jardins et des bois; et pour connatre le trouble
nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
clment, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils taient souverains,
mettaient leur gloire, et par consquent Mme Swann mettait la sienne 
obir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
ne me semblaient pas assez flatts qu'une femme si lgante voult
bien ne pas les ignorer, et et choisi  cause d'eux une robe d'une
toffe plus claire, plus lgre, faisant penser, par son vasement au
col et aux manches,  la moiteur du cou et des poignets, ft enfin
pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'tant gaiement abaisse
 aller voir  la campagne des gens communs et que tout le monde, mme
le vulgaire, connat, n'en a pas moins tenu  revtir spcialement
pour ce jour-l une toilette champtre. Ds son arrive, je saluais
Mme Swann, elle m'arrtait et me disait: Good morning en souriant.
Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
lesquels elle s'habillait, c'tait pour elle-mme qu'elle y obissait,
comme  une sagesse suprieure dont elle et t la grande prtresse:
car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrt, ou mme
tt tout  fait et me donnt  porter sa jaquette qu'elle avait cru
garder ferme, je dcouvrais dans la chemisette mille dtails
d'excution qui avaient eu grande chance de rester inaperus comme ces
parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donn tous ses soins,
bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
dans les manches de la jaquette plie sur mon bras je voyais, je
regardais longuement par plaisir ou par amabilit, quelque dtail
exquis, une bande d'une teinte dlicieuse, une satinette mauve
habituellement cache aux yeux de tous, mais aussi dlicatement
travaille que les parties extrieures, comme ces sculptures gothiques
d'une cathdrale dissimules au revers d'une balustrade 
quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
d'un voyage, un artiste n'et obtenu de monter se promener en plein
ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
l'avenue du Bois comme dans l'alle d'un jardin  elle, c'tait--pour
ces gens qui ignoraient ses habitudes de footing--qu'elle ft
venue  pieds, sans voiture qui suivt, elle que, ds le mois de mai,
on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soign, la
livre la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
comme une desse, dans le tide plein air d'une immense victoria 
huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
dmarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cd  une curiosit, de
commettre une lgante infraction aux rgles du protocole, comme ces
souverains qui sans consulter personne, accompagns par l'admiration
un peu scandalise d'une suite qui n'ose formuler une critique,
sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mlant
pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrires d'une certaine sorte
de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
parlantes aux yeux et  l'imagination des panns. Ceux-ci auprs
d'une grande dame plus simple, plus facile  confondre avec une
petite bourgeoise, moins loigne du peuple, n'prouveront pas ce
sentiment de leur ingalit, presque de leur indignit, qu'ils ont
devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
elles-mmes frappes comme eux du brillant appareil dont elles sont
entoures, elles n'y font plus attention, mais c'est  force d'y tre
habitues, c'est--dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
naturel, d'autant plus ncessaire, par juger les autres tres selon
qu'ils sont plus ou moins initis  ces habitudes du luxe: de sorte
que (la grandeur qu'elles laissent clater en elles, qu'elles
dcouvrent chez les autres, tant toute matrielle, facile 
constater, longue  acqurir, difficile  compenser), si ces femmes
mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la mme manire
qu'elles lui sont apparues au plus haut,  savoir immdiatement, 
premire vue, sans appel. Peut-tre cette classe sociale particulire
qui comptait alors des femmes comme lady Israels mle  celles de
l'aristocratie et Mme Swann qui devait les frquenter un jour, cette
classe intermdiaire, infrieure au faubourg Saint-Germain,
puisqu'elle le courtisait, mais suprieure  ce qui n'est pas du
faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que dj
dgage du monde des riches, elle tait la richesse encore, mais la
richesse devenue ductile, obissant  une destination,  une pense
artistiques, l'argent mallable, potiquement cisel et qui sait
sourire, peut-tre cette classe, du moins avec le mme caractre et le
mme charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui tait la premire
condition de leur rgne, puisque avec l'ge elles ont, presque toutes,
perdu leur beaut. Or, autant que du fate de sa noble richesse,
c'tait du comble glorieux de son t mr et si savoureux encore, que
Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avanant dans l'avenue
du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
plus qu'ayant  peine t prsents une fois  Swann ils craignaient
qu'il ne les reconnt pas), taient suffisantes pour qu'ils se
permissent de la saluer. Et ce n'tait qu'en tremblant devant les
consquences, qu'ils s'y dcidaient, se demandant si leur geste
audacieusement provocateur et sacrilge, attentant  l'inviolable
suprmatie d'une caste, n'allait pas dchaner des catastrophes ou
faire descendre le chtiment d'un dieu. Il dclenchait seulement,
comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
personnages salueurs qui n'taient autres que l'entourage d'Odette, 
commencer par Swann, lequel soulevait son tube doubl de cuir vert,
avec une grce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
 laquelle ne s'alliait plus l'indiffrence qu'il aurait eue
autrefois. Elle tait remplace (comme s'il tait dans une certaine
mesure pntr des prjugs d'Odette),  la fois par l'ennui d'avoir 
rpondre  quelqu'un d'assez mal habill, et par la satisfaction que
sa femme connt tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
disant aux amis lgants qui l'accompagnaient: Encore un! Ma parole,
je me demande o Odette va chercher tous ces gens-l! Cependant,
ayant rpondu par un signe de tte au passant alarm dj hors de vue,
mais dont le coeur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
Gilberte? Je suis contente d'tre excepte et que vous ne me dropiez
pas tout  fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu' ne
plus vouloir me voir non plus! Odette, Sagan qui vous dit bonjour,
faisait remarquer Swann  sa femme. Et, en effet, le prince faisant
comme dans une apothose de thtre, de cirque, ou dans un tableau
ancien, faire front  son cheval dans une magnifique apothose,
adressait  Odette un grand salut thtral et comme allgorique o
s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, ft-elle incarne en une femme
que sa mre ou sa soeur ne pourraient pas frquenter. D'ailleurs  tout
moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann tait
salue par les derniers cavaliers attards, comme cinmatographis au
galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
les noms, clbres pour le public--Antoine de Castellane, Adalbert
de Montmorency et tant d'autres--taient pour Mme Swann des noms
familiers d'amis. Et, comme la dure moyenne de la vie--la
longvit relative--est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
sensations potiques que pour ceux des souffrances du coeur, depuis si
longtemps que se sont vanouis les chagrins que j'avais alors  cause
de Gilberte, il leur a survcu le plaisir que j'prouve, chaque fois
que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
entre midi un quart et une heure, au mois de mai,  me revoir causant
ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
berceau de glycines.

...

J'tais arriv  une presque complte indiffrence  l'gard de
Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mre pour
Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
c'tait  l'aide d'une autre jeune fille que j'esprais connatre les
cathdrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
certaine crature, n'est peut-tre pas quelque chose de bien rel,
puisque, si des associations de rveries agrables ou douloureuses
peuvent le lier pendant quelque temps  une femme jusqu' nous faire
penser qu'il a t inspir par elle d'une faon ncessaire, en
revanche si nous nous dgageons volontairement ou  notre insu de ces
associations, cet amour comme s'il tait au contraire spontan et
venait de nous seuls, renat pour se donner  une autre femme.
Pourtant au moment de ce dpart pour Balbec, et pendant les premiers
temps de mon sjour, mon indiffrence n'tait encore qu'intermittente.
Souvent (notre vie tant si peu chronologique, interfrant tant
d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
anciens que la veille ou l'avant-veille, o j'aimais Gilberte. Alors
ne plus la voir m'tait soudain douloureux, comme c'et t dans ce
temps-l. Le moi qui l'avait aime, remplac dj presque entirement
par un autre, resurgissait, et il m'tait rendu beaucoup plus
frquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
exemple, pour anticiper sur mon sjour en Normandie, j'entendis 
Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: La famille du
directeur du ministre des Postes. Or (comme je ne savais pas alors
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
aurait d me paratre oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
celle qu'prouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
longtemps,  tre spar de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
repens  une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
pre, relativement  la famille du directeur du ministre des
Postes. Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
gnrales de la mmoire, elles-mmes rgies par les lois plus gnrales
de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
mieux un tre, c'est justement ce que nous avions oubli (parce que
c'tait insignifiant et que nous lui avions ainsi laiss toute sa
force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mmoire est hors de
nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renferm d'une chambre
ou dans l'odeur d'une premire flambe, partout o nous retrouvons de
nous-mme ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
ddaign, la dernire rserve du pass, la meilleure, celle qui quand
toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais drobe  nos propres
regards, dans un oubli plus ou moins prolong. C'est grce  cet oubli
seul que nous pouvons de temps  autre retrouver l'tre que nous
fmes, nous placer vis--vis des choses comme cet tre l'tait,
souffrir  nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
qu'il aimait ce qui nous est maintenant indiffrent. Au grand jour de
la mmoire habituelle, les images du pass plissent peu  peu,
s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
plus. Ou plutt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
directeur au ministre des Postes) n'avaient t soigneusement
enferms dans l'oubli, de mme qu'on dpose  la Bibliothque
Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
introuvable.

Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
plus longs que ceux qu'on a en rve, et cette fois, au contraire, parce
qu' Balbec l'Habitude ancienne n'tait plus l pour les faire durer.
Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
obit  des lois multiples. A Paris j'tais devenu de plus en plus
indiffrent  Gilberte, grce  l'Habitude. Le changement d'habitude,
c'est--dire la cessation momentane de l'Habitude paracheva l'oeuvre de
l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
elle amne la dsagrgation mais la fait durer indfiniment. Chaque
jour depuis des annes je calquais tant bien que mal mon tat d'me
sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau  ct duquel on
m'apportait le matin un petit djeuner diffrent de celui de Paris ne
devait plus soutenir les penses dont s'tait nourri mon amour pour
Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) o la sdentarit
immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
changer de place. Mon voyage  Balbec fut comme la premire sortie
d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
est guri.

Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
le rendre ainsi plus agrable. On verra, qu'accompli de cette faon,
il serait mme en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
prs, dans une intimit plus troite, les diverses gradations selon
lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
spcifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
s'arrter quand on est fatigu, c'est de rendre la diffrence entre le
dpart et l'arrive non pas aussi insensible, mais aussi profonde
qu'on peut, de la ressentir dans sa totalit, intacte, telle quelle
tait dans notre pense quand notre imagination nous portait du lieu
o nous vivions jusqu'au coeur d'un lieu dsir, en un bond qui nous
semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
parce qu'il unissait deux individualits distinctes de la terre, qu'il
nous menait d'un nom  un autre nom, et que schmatise (mieux qu'une
promenade o, comme on dbarque o l'on veut, il n'y a gure plus
d'arrive) l'opration mystrieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
spciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalit de mme
que sur un criteau signaltique elles portent son nom.

Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
choses qu'avec ce qui les entoure dans la ralit, et par l de
supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
prsente un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
de la mme poque, fade dcor qu'excelle  composer dans les htels
d'aujourd'hui la matresse de maison la plus ignorante la veille,
passant maintenant ses journes dans les archives et les bibliothques
et au milieu duquel le chef-d'oeuvre qu'on regarde tout en dnant ne
nous donne pas la mme enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
dans une salle de muse, laquelle symbolise bien mieux par sa nudit
et son dpouillement de toutes particularits, les espaces intrieurs
o l'artiste s'est abstrait pour crer.

Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'o l'on
part pour une destination loigne, sont aussi des lieux tragiques,
car si le miracle s'y accomplit grce auquel les pays qui n'avaient
encore d'existence que dans notre pense vont tre ceux au milieu
desquels nous vivrons, pour cette raison mme il faut renoncer au
sortir de la salle d'attente  retrouver tout  l'heure la chambre
familire o l'on tait il y a un instant encore. Il faut laisser
toute esprance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
dcid  pntrer dans l'antre empest par o l'on accde au mystre,
dans un de ces grands ateliers vitrs, comme celui de Saint-Lazare o
j'allai chercher le train de Balbec, et qui dployait au-dessus de la
ville ventre un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
amonceles de drame, pareils  certains ciels, d'une modernit presque
parisienne, de Mantegna ou de Vronse, et sous lequel ne pouvait
s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un dpart en
chemin de fer ou l'rection de la Croix.

Tant que je m'tais content d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
l'glise persane de Balbec au milieu des flocons de la tempte, aucune
objection  ce voyage n'avait t faite par mon corps. Elles avaient
commenc seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
que le soir de l'arrive on me conduirait  ma chambre qui lui
serait inconnue. Sa rvolte tait d'autant plus profonde que la veille
mme du dpart j'avais appris que ma mre ne nous accompagnerait pas,
mon pre, retenu au ministre jusqu'au moment o il partirait pour
l'Espagne avec M. de Norpois, ayant prfr louer une maison dans les
environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
semblait pas moins dsirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la ralit
de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
remplace aucun spectacle prtendu quivalent, aucun panorama que
j'eusse pu aller voir sans tre empch par cela mme de rentrer
dormir dans mon lit. Ce n'tait pas la premire fois que je sentais
que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mmes.
Je croyais dsirer aussi profondment Balbec que le docteur qui me
soignait et qui me dit s'tonnant, le matin du dpart, de mon air
malheureux: Je vous rponds que si je pouvais seulement trouver huit
jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
pas prier. Vous allez avoir les courses, les rgates, ce sera exquis.
Pour moi j'avais dj appris, et mme bien avant d'aller entendre la
Berma, que quelle que ft la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais place qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir  ce bien
suprme, au lieu de l'y chercher.

Ma grand'mre concevait naturellement notre dpart d'une faon un peu
diffrente et toujours aussi dsireuse qu'autrefois de donner aux
prsents qu'on me faisait un caractre artistique, avait voulu pour
m'offrir de ce voyage une preuve en partie ancienne, que nous
refissions moiti en chemin de fer, moiti en voiture le trajet
qu'avait suivi Mme de Svign quand elle tait alle de Paris 
L'Orient en passant par Chaulnes et par le Pont-Audemer. Mais ma
grand'mre avait t oblige de renoncer  ce projet, sur la dfense
de mon pre, qui savait, quand elle organisait un dplacement en vue
de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqus, de
bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
rjouissait du moins  la pense que jamais au moment d'aller sur la
plage, nous ne serions exposs  en tre empchs par la survenue de
ce que sa chre Svign appelle une chienne de carrosse, puisque nous
ne connatrions personne  Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
de lettre d'introduction pour sa soeur. (Abstention qui n'avait pas t
apprcie de mme par mes tantes Cline et Victoire lesquelles ayant
connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appele jusqu'ici, pour
marquer cette intimit d'autrefois que Rene de Cambremer, et
possdant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
conversation mais auxquels la ralit actuelle ne correspond pas,
croyaient venger notre affront en ne prononant plus jamais chez Mme
Legrandin mre, le nom de sa fille, et se bornant  se congratuler une
fois sorties par des phrases comme: Je n'ai pas fait allusion  qui
tu sais, je crois qu'_on_ aura compris.)

Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
vingt-deux que je m'tais plu trop longtemps  chercher dans
l'indicateur des chemins de fer, o il me donnait chaque fois
l'motion, presque la bienheureuse illusion du dpart, pour ne pas me
figurer que je le connaissais. Comme la dtermination dans notre
imagination des traits d'un bonheur tient plutt  l'identit des
dsirs qu'il nous inspire, qu' la prcision des renseignements que
nous avons sur lui, je croyais connatre celui-l dans ses dtails, et
je ne doutais pas que j'prouverais dans le wagon un plaisir spcial
quand la journe commencerait  frachir, que je contemplerais tel
effet  l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
rveillant toujours en moi les images des mmes villes que
j'enveloppais dans la lumire de ces heures de l'aprs-midi qu'il
traverse, me semblait diffrent de tous les autres trains; et j'avais
fini comme on fait souvent pour un tre qu'on n'a jamais vu mais dont
on se plat  s'imaginer qu'on a conquis l'amiti, par donner une
physionomie particulire et immuable  ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmen sur sa route, et  qui j'aurais dit adieu au pied
de la cathdrale de Saint-L, avant qu'il se ft loign vers le
couchant.

Comme ma grand'mre ne pouvait se rsoudre  aller tout btement 
Balbec, elle s'arrterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
de chez laquelle je repartirais le soir mme pour ne pas dranger, et
aussi de faon  voir dans la journe du lendemain l'glise de Balbec,
qui, avions-nous appris, tait assez loigne de Balbec-Plage, et o
je ne pourrais peut-tre pas aller ensuite au dbut de mon traitement
de bains. Et peut-tre tait-il moins pnible pour moi de sentir
l'objet admirable de mon voyage plac avant la cruelle premire nuit
o j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mre avait arrang
de s'installer ce jour-l mme  Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
aprs nous avoir conduits  la gare, sans avoir  repasser par la
maison o elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
Balbec, rentrer avec elle. Et mme sous le prtexte d'avoir beaucoup 
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'tre  court de
temps, en ralit pour m'viter la cruaut de ce genre d'adieux, elle
avait dcid de ne pas rester avec nous jusqu' ce dpart du train o,
dissimule auparavant dans des alles et venues et des prparatifs qui
n'engagent pas dfinitivement, une sparation apparat brusquement
impossible  souffrir, alors qu'elle n'est dj plus possible 
viter, concentre tout entire dans un instant immense de lucidit
impuissante et suprme.

Pour la premire fois je sentais qu'il tait possible que ma mre
vct sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son ct avec mon pre  qui peut-tre elle trouvait que ma
mauvaise sant, ma nervosit, rendaient l'existence un peu complique
et triste. Cette sparation me dsolait davantage parce que je me
disais qu'elle tait probablement pour ma mre le terme des dceptions
successives que je lui avais causes, qu'elle m'avait tues et aprs
lesquelles elle avait compris la difficult de vacances communes; et
peut-tre aussi le premier essai d'une existence  laquelle elle
commenait  se rsigner pour l'avenir, au fur et  mesure que les
annes viendraient pour mon pre et pour elle, d'une existence o je
la verrais moins, o, ce qui mme dans mes cauchemars ne m'tait jamais
apparu, elle serait dj pour moi un peu trangre, une dame qu'on
verrait rentrer seule dans une maison o je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.

Je pus  peine rpondre  l'employ qui voulut me prendre ma valise.
Ma mre essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:

--Eh bien, qu'est-ce que dirait l'glise de Balbec si elle savait
que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprte  aller la voir?
Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
si tu as t  la hauteur des circonstances, mme loin je serai encore
avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

--Ma fille, dit ma grand'mre, je te vois comme Mme de Svign, une
carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait  me distraire, elle me demandait ce que je
commanderais pour dner, elle admirait Franoise, lui faisait
compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excit son horreur quand elle les avait vus
neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
surmontait, l'autre charg de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau tant hors d'usage, Franoise l'avait fait retourner et
exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant  l'oiseau, il y
avait longtemps que, cass, il avait t mis au rancart. Et, de mme
qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire,  la faade de quelque maison de paysan qui fait
panouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufre juste  la
place qu'il fallait--de mme le noeud de velours, la coque de ruban
qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Franoise
les avait placs avec un got infaillible et naf sur le chapeau
devenu charmant.

Pour remonter  un temps plus ancien, la modestie et l'honntet qui
donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
servante ayant gagn les vtements que, en femme rserve mais sans
bassesse, qui sait tenir son rang et garder sa place, elle avait
revtus pour le voyage afin d'tre digne d'tre vue avec nous sans
avoir l'air de chercher  se faire voir,--Franoise dans le drap
cerise mais pass de son manteau et les poils sans rudesse de son
collet de fourrure, faisait penser  quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux matre, et
dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
s'est si galement rpandu dans toutes les parties que la riche et
dsute singularit du costume exprime la mme gravit pieuse que les
yeux, les lvres et les mains.

On n'aurait pu parler de pense  propos de Franoise. Elle ne savait
rien, dans ce sens total o ne rien savoir quivaut  ne rien
comprendre, sauf les rares vrits que le coeur est capable d'atteindre
directement. Le monde immense des ides n'existait pas pour elle. Mais
devant la clart de son regard, devant les lignes dlicates de ce nez,
de ces lvres, devant tous ces tmoignages absents de tant d'tres
cultivs chez qui ils eussent signifi la distinction suprme, le
noble dtachement d'un esprit d'lite, on tait troubl comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien  qui on sait pourtant que
sont trangres toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frres, les paysans,
des tres qui sont comme les hommes suprieurs du monde des simples
d'esprit, ou plutt qui, condamns par une injuste destine  vivre
parmi les simples d'esprit, privs de lumire, mais qui pourtant plus
naturellement, plus essentiellement apparents aux natures d'lite que
ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
disperss, gars, privs de raison, de la famille sainte, des
parents, rests en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels--comme
il apparat dans la lueur impossible  mconnatre de leurs
yeux o pourtant elle ne s'applique  rien--il n'a manqu, pour
avoir du talent, que du savoir.

Ma mre voyant que j'avais peine  contenir mes larmes, me disait:
Rgulus avait coutume dans les grandes circonstances... Et puis ce
n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Svign, comme ta
grand'mre: Je vais tre oblige de me servir de tout le courage que
tu n'as pas. Et se rappelant que l'affection pour autrui dtourne des
douleurs gostes, elle tchait de me faire plaisir en me disant
qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
qu'elle tait contente du fiacre qu'elle avait gard, que le cocher
tait poli, et la voiture confortable. Je m'efforais de sourire  ces
dtails et j'inclinais la tte d'un air d'acquiescement et de
satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu' me reprsenter avec plus de
vrit le dpart de Maman et c'est le coeur serr que je la regardais
comme si elle tait dj spare de moi, sous ce chapeau de paille
rond qu'elle avait achet pour la campagne, dans une robe lgre
qu'elle avait mise  cause de cette longue course par la pleine
chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant dj  la villa de
Montretout o je ne la verrais pas.

Pour viter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
mdecin m'avait conseill de prendre au moment du dpart un peu trop
de bire ou de cognac, afin d'tre dans un tat qu'il appelait
euphorie, o le systme nerveux est momentanment moins vulnrable.
J'tais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
ma grand'mre reconnt qu'au cas o je m'y dciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hsitation
ne portait que sur l'endroit o je boirais de l'alcool, buffet ou
wagon-bar. Mais aussitt  l'air de blme que prit le visage de ma
grand'mre et de ne pas mme vouloir s'arrter  cette ide: Comment,
m'criai-je, me rsolvant soudain  cette action d'aller boire, dont
l'excution devenait ncessaire  prouver ma libert puisque son
annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
combien je suis malade, tu sais ce que le mdecin m'a dit, et voil le
conseil que tu me donnes!

Quand j'eus expliqu mon malaise  ma grand'mre, elle eut un air si
dsol, si bon, en rpondant: Mais alors, va vite chercher de la
bire ou une liqueur, si cela doit te faire du bien que je me jetai
sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
sans cela j'aurais un accs trop violent et que c'est encore ce qui la
peinerait le plus. Quand,  la premire station, je remontai dans notre
wagon, je dis  ma grand'mre combien j'tais heureux d'aller 
Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
m'habituerais vite  tre loin de maman, que ce train tait agrable,
l'homme du bar et les employs si charmants que j'aurais voulu refaire
souvent ce trajet pour avoir la possibilit de les revoir. Ma
grand'mre cependant ne paraissait pas prouver la mme joie que moi
de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me rpondit en vitant de me
regarder:

--Tu devrais peut-tre essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
vers la fentre dont nous avions baiss le rideau qui ne remplissait
pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
sur le chne cir de la portire et le drap de la banquette (comme une
rclame beaucoup plus persuasive pour une vie mle  la nature que
celles accroches trop haut dans le wagon, par les soins de la
Compagnie, et reprsentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
les noms) la mme clart tide et dormante qui faisait la sieste dans
les clairires.

Mais quand ma grand'mre croyait que j'avais les yeux ferms, je la
voyais par moments sous son voile  gros pois jeter un regard sur moi
puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche 
s'efforcer, pour s'y habituer,  un exercice qui lui est pnible.

Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui tre agrable. Et
 moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de mme les
mouvements les plus insensibles, les plus intrieurs de mon corps.
Aussi je tchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
regards se trouver bien l o il s'tait pos et y rester au del du
temps habituel. Allons, repose-toi, me dit ma grand'mre. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose. Et elle me passa un volume de Mme
de Svign que j'ouvris, pendant qu'elle-mme s'absorbait dans les
Mmoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une et de l'autre. C'tait ses deux auteurs de prdilection.
Ne bougeant pas volontiers ma tte en ce moment et prouvant un grand
plaisir  garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
 tenir le volume de Mme de Svign sans l'ouvrir, et je n'abaissai
pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
fentre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
n'eusse pas pris la peine de rpondre  qui et voulu me dtourner de
ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-tre
par sa beaut mais par sa vivacit intense, effacer  tel point toutes
les couleurs qui avaient t devant mes yeux depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment o j'avais fini d'avaler ma boisson et o
elle avait commenc de faire son effet, qu' ct de ce bleu du store,
elles taient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'tre
rtrospectivement l'obscurit o ils ont vcu pour les aveugles-ns
qu'on opre sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
employ vint nous demander nos billets. Les reflets argents
qu'avaient les boutons en mtal de sa tunique ne laissrent pas de me
charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir  ct de nous. Mais il
passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie  la vie des
cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient gure manquer un seul jour de voir ce vieil employ. Le
plaisir que j'prouvais  regarder le store bleu et  sentir que ma
bouche tait  demi ouverte commena enfin  diminuer. Je devins plus
mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mre m'avait
tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis  et
l. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
Svign.

Il ne faut pas se laisser tromper par des particularits purement
formelles qui tiennent  l'poque,  la vie de salon et qui font que
certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Svign quand elles
ont dit: Mandez-moi ma bonne ou Ce comte me parut avoir bien de
l'esprit, ou faner est la plus jolie chose du monde. Dj Mme de
Simiane s'imagine ressembler  sa grand'mre parce qu'elle crit: M.
de la Boulie se porte  merveille, monsieur, et il est fort en tat
d'entendre des nouvelles de sa mort, ou Oh! mon cher marquis, que
votre lettre me plat! Le moyen de ne pas y rpondre, ou encore: Il
me semble, monsieur, que vous me devez une rponse et moi des
tabatires de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
d'autres...; jamais la terre n'en avait tant port. C'est apparemment
pour vous plaire. Et elle crit dans ce mme genre la lettre sur la
saigne, sur les citrons, etc., qu'elle se figure tre des lettres de
Mme de Svign. Mais ma grand'mre qui tait venue  celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris 
en aimer les vraies beauts, qui sont tout autres. Elles devaient
bientt me frapper d'autant plus que Mme de Svign est une grande
artiste de la mme famille qu'un peintre que j'allais rencontrer 
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
Elstir. Je me rendis compte  Balbec que c'est de la mme faon que
lui, qu'elle nous prsente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
dj cet aprs-midi-l, dans ce wagon, en relisant la lettre o
apparat le clair de lune: Je ne pus rsister  la tentation, je mets
toutes mes coiffes et casques qui n'taient pas ncessaires, je vais
dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
grises et blanches, du linge jet par-ci par-l, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres_, etc., je fus ravi par ce que j'eusse
appel un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la mme
faon que lui les caractres?) le ct Dostoewski des _Lettres de
Madame de Svign_.

Quand le soir, aprs avoir conduit ma grand'mre et tre rest
quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
ne trouvai pas pnible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas  la
passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
tiendrait veill; j'tais entour par la calmante activit de tous
ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient 
causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me beraient de
leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches  Combray
tantt sur un rythme, tantt sur un autre (entendant selon ma
fantaisie d'abord quatre doubles croches gales, puis une double
croche furieusement prcipite contre une noire); ils neutralisaient
la force centrifuge de mon insomnie en exerant sur elle des pressions
contraires qui me maintenaient en quilibre et sur lesquelles mon
immobilit et bientt mon sommeil se sentirent ports avec la mme
impression rafrachissante que m'aurait donne le repos d  la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
la mer, promen dans son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle tendu sur le seul appui de la tempte.

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en
chemin de fer, comme les oeufs durs, les journaux illustrs, les jeux de
cartes, les rivires o des barques s'vertuent sans avancer. A un
moment o je dnombrais les penses qui avaient rempli mon esprit
pendant les minutes prcdentes, pour me rendre compte si je venais ou
non de dormir (et o l'incertitude mme qui me faisait me poser la
question, tait en train de me fournir une rponse affirmative), dans
le carreau de la fentre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des
nuages chancrs dont le doux duvet tait d'un rose fix, mort, qui ne
changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a
assimil ou le pastel sur lequel l'a dpos la fantaisie du peintre.
Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'tait ni inertie, ni
caprice, mais ncessit et vie. Bientt s'amoncelrent derrire elle
des rserves de lumire. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
que je tchais, en collant mes yeux  la vitre, de mieux voir car je
le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la
ligne du chemin de fer ayant chang de direction, le train tourna, la
scne matinale fut remplace dans le cadre de la fentre par un
village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
encrass de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore sem de
toutes ses toiles, et je me dsolais d'avoir perdu ma bande de ciel
rose quand je l'aperus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
fentre d'en face qu'elle abandonna  un deuxime coude de la voie
ferre; si bien que je passais mon temps  courir d'une fentre 
l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et
opposites de mon beau matin carlate et versatile et en avoir une vue
totale et un tableau continu.

Le paysage devint accident, abrupt, le train s'arrta  une petite
gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord
du torrent, qu'une maison de garde enfonce dans l'eau qui coulait au
ras des fentres. Si un tre peut tre le produit d'un sol dont on
gote en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que
j'avais tant dsir voir apparatre quand j'errais seul du ct de
Msglise, dans les bois de Roussainville, ce devait tre la grande
fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en
portant une jarre de lait. Dans la valle  qui ces hauteurs cachaient
le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces
trains qui ne s'arrtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
offrant du caf au lait  quelques voyageurs rveills. Empourpr des
reflets du matin, son visage tait plus rose que le ciel. Je ressentis
devant elle ce dsir de vivre qui renat en nous chaque fois que nous
prenons de nouveau conscience de la beaut et du bonheur. Nous
oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans
notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une
sorte de moyenne entre les diffrents visages qui nous ont plu, entre
les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque
prcisment ce caractre d'une chose nouvelle, diffrente de ce que
nous avons connu, ce caractre qui est propre  la beaut et au
bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous
supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte
le bonheur et la beaut quand nous les avons omis et remplacs par des
synthses o d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bille
d'avance d'ennui un lettr  qui on parle d'un nouveau beau livre,
parce qu'il imagine une sorte de compos de tous les beaux livres
qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprvisible, et
n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'oeuvre prcdents mais de
quelque chose que s'tre parfaitement assimil cette somme ne suffit
nullement  faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Ds
qu'il a eu connaissance de cette nouvelle oeuvre, le lettr, tout 
l'heure blas, se sent de l'intrt pour la ralit qu'elle dpeint.
Telle, trangre aux modles de beaut que dessinait ma pense quand
je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitt le got d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulire, sous laquelle
nous puissions connatre le got du bonheur), d'un bonheur qui se
raliserait en vivant auprs d'elle. Mais ici encore la cessation
momentane de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais
bnficier la marchande de lait de ce que c'tait mon tre complet,
apte  goter de vives jouissances, qui tait en face d'elle. C'est
d'ordinaire avec notre tre rduit au minimum que nous vivons, la
plupart de nos facults restent endormies parce qu'elles se reposent
sur l'habitude qui sait ce qu'il y a  faire et n'a pas besoin
d'elles. Mais par ce matin de voyage l'interruption de la routine de
mon existence, le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur
prsence indispensable. Mon habitude qui taient sdentaire et n'tait
pas matinale, faisait dfaut, et toutes mes facults taient accourues
pour la remplacer, rivalisant entre elles de zle--s'levant
toutes, comme des vagues  un mme niveau inaccoutum--de la plus
basse,  la plus noble, de la respiration, de l'apptit, et de la
circulation sanguine  la sensibilit et  l'imagination. Je ne sais
si, en me faisant croire que cette fille n'tait pas pareille aux
autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais
elle le leur rendait. La vie m'aurait paru dlicieuse si seulement
j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner
jusqu'au torrent, jusqu' la vache, jusqu'au train, tre toujours 
ses cts, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pense. Elle
m'aurait initi aux charmes de la vie rustique et des premires heures
du jour. Je lui fis signe qu'elle vnt me donner du caf au lait.
J'avais besoin d'tre remarqu d'elle. Elle ne me vit pas, je
l'appelai. Au-dessus de son corps trs grand, le teint de sa figure
tait si dor et si rose qu'elle avait l'air d'tre vue  travers un
vitrail illumin. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais dtacher mes
yeux de son visage de plus en plus large, pareil  un soleil qu'on
pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu' venir tout prs de vous,
se laissant regarder de prs, vous blouissant d'or et de rouge. Elle
posa sur moi son regard perant, mais comme les employs fermaient les
portires, le train se mit en marche; je la vis quitter la gare et
reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant: je m'loignais
de l'aurore. Que mon exaltation et t produite par cette fille, ou
au contraire et caus la plus grande partie du plaisir que j'avais eu
 me trouver prs d'elle, en tous cas elle tait si mle  lui, que
mon dsir de la revoir tait avant tout le dsir moral de ne pas
laisser cet tat d'excitation prir entirement, de ne pas tre spar
 jamais de l'tre qui y avait, mme  son insu, particip. Ce n'est
pas seulement que cet tat ft agrable. C'est surtout que (comme la
tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide d'un nerf
produit une sonorit ou une couleur diffrente) il donnait une autre
tonalit  ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un
univers inconnu et infiniment plus intressant; cette belle fille que
j'apercevais encore, tandis que le train acclrait sa marche, c'tait
comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, spare
d'elle par un liser, et o les sensations qu'veillaient les objets
n'taient plus les mmes; et d'o sortir maintenant et t comme
mourir  moi-mme. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attach
 cette vie il et suffi que j'habitasse assez prs de la petite
station pour pouvoir venir tous les matins demander du caf au lait 
cette paysanne. Mais, hlas! elle serait toujours absente de l'autre
vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me
rsignais  accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un
jour de reprendre ce mme train et de m'arrter  cette mme gare,
projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment  la
disposition intresse, active, pratique, machinale, paresseuse,
centrifuge qui est celle de notre esprit car il se dtourne volontiers
de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-mme, d'une faon
gnrale et dsintresse, une impression agrable que nous avons eue.
Et comme d'autre part nous voulons continuer  penser  elle, il
prfre l'imaginer dans l'avenir, prparer habilement les
circonstances qui pourront la faire renatre, ce qui ne nous apprend
rien sur son essence, mais nous vite la fatigue de la recrer en
nous-mme et nous permet d'esprer la recevoir de nouveau du dehors.

Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais
servent  dsigner, par abrviation, leur glise principale. Cette
acception partielle o nous le prenons si souvent, finit--s'il
s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore--par sculpter le
nom tout entier qui ds lors quand nous voudrons y faire entrer l'ide
de la ville--de la ville que nous n'avons jamais vue--lui
imposera--comme un moule--les mmes ciselures, et du mme style,
en fera une sorte de grande cathdrale. Ce fut pourtant  une station
de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
aboutissait, je demandai la grve pour ne voir que l'glise et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, o je me trouvais, n'tait ni une
plage ni un port. Certes, c'tait bien dans la mer que les pcheurs
avaient trouv, selon la lgende, le Christ miraculeux dont un vitrail
de cette glise qui tait  quelques mtres de moi racontait la
dcouverte; c'tait bien de falaises battues par les flots qu'avait
t tire la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu' cause
de cela j'avais imagine venant mourir au pied du vitrail, tait 
plus de cinq lieues de distance,  Balbec-plage, et,  ct de sa
coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il tait lui-mme une
pre falaise normande o s'amassaient les grains, o tournoyaient les
oiseaux, je m'tais toujours reprsent comme recevant  sa base la
dernire cume des vagues souleves, il se dressait sur une place o
tait l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Caf
qui portait, crit en lettres d'or, le mot Billard; il se dtachait
sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mlait aucun mt. Et
l'glise--entrant dans mon attention avec le Caf, avec le passant
 qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare o j'allais
retourner--faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
produit de cette fin d'aprs-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
gonfle sur le ciel tait comme un fruit dont la mme lumire qui
baignait les chemines des maisons mrissait la peau rose, dore et
fondante. Mais je ne voulus plus penser qu' la signification
ternelle des sculptures, quand je reconnus les Aptres dont j'avais
vu les statues moules au muse du Trocadro et qui des deux cts de
la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
vot, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'_Alleluia_ d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
tait immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'glise de
Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
du monde qui possde l'glise de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
c'tait des photographies de cette glise, et, de ces Aptres, de
cette Vierge du porche si clbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'glise elle-mme, c'est la statue elle-mme, ce sont elles;
elles, les uniques, c'est bien plus.

C'tait moins aussi peut-tre. Comme un jeune homme un jour d'examen
ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrog, la balle qu'il
a tire, bien peu de chose, quand il pense aux rserves de science et
de courage qu'il possde et dont il aurait voulu faire preuve, de mme
mon esprit qui avait dress la Vierge du Porche hors des reproductions
que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les dtruisait, idale,
ayant une valeur universelle, s'tonnait de voir la statue qu'il avait
mille fois sculpte rduite maintenant  sa propre apparence de
pierre, occupant par rapport  la porte de mon bras une place o elle
avait pour rivales une affiche lectorale et la pointe de ma canne,
enchane  la Place, insparable du dbouch de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du caf et du bureau d'omnibus, recevant sur
son visage la moiti du rayon de soleil couchant--et bientt, dans
quelques heures de la clart du rverbre--dont le bureau du
Comptoir d'Escompte recevait l'autre moiti, gagne en mme temps que
cette succursale d'un tablissement de crdit, par le relent des
cuisines du ptissier, soumise  la tyrannie du Particulier au point
que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-l j'avais doue d'une existence
gnrale et d'une intangible beaut, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
qui, hlas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrass de la
mme suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en dfaire,
montr  tous les admirateurs venus l pour la contempler la trace de
mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'tait elle enfin
l'oeuvre d'art immortelle et si longtemps dsire, que je trouvais,
mtamorphose ainsi que l'glise elle-mme, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
L'heure passait, il fallait retourner  la gare o je devais attendre
ma grand'mre et Franoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: C'est
dlicieux, c'est aussi beau que Sienne. Et n'accusant de ma dception
que des contingences, la mauvaise disposition o j'tais, ma fatigue,
mon incapacit de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
pourrais prochainement peut-tre pntrer, comme au milieu d'une pluie
de perles, dans le frais gazouillis des gouttements de Quimperl,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
pour Balbec ds que j'y tais entr 'avait t comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il et fallu tenir hermtiquement clos et o,
profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-l, un tramway, un
caf, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
d'Escompte, irrsistiblement pousss par une pression externe et une
force pneumatique, s'taient engouffrs  l'intrieur des syllabes
qui, refermes sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
de l'glise persane et ne cesseraient plus de les contenir.

Dans le petit chemin de fer d'intrt local qui devait nous conduire 
Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mre mais l'y retrouvai seule--car
elle avait imagin de faire partir avant elle pour que tout ft
prpar d'avance (mais lui ayant donn un renseignement faux n'avait
russi qu' faire partir dans une mauvaise direction), Franoise qui
en ce moment sans s'en douter filait  toute vitesse sur Nantes et se
rveillerait peut-tre  Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumire fugitive du couchant et par la chaleur
persistante de l'aprs-midi (la premire, hlas! me permettant de voir
en plein sur le visage de ma grand'mre combien la seconde l'avait
fatigue), elle me demanda: H bien, Balbec? avec un sourire si
ardemment clair par l'esprance du grand plaisir qu'elle pensait que
j'avais prouv, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
dception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherche
m'occupait moins au fur et  mesure que se rapprochait le lieu auquel
mon corps aurait  s'accoutumer. Au terme, encore loign de plus
d'une heure, de ce trajet, je cherchais  imaginer le directeur de
l'htel de Balbec pour qui j'tais, en ce moment, inexistant, et
j'aurais voulu me prsenter  lui dans une compagnie plus prestigieuse
que celle de ma grand'mre qui allait certainement lui demander des
rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais trs
vague de contours.

A tout moment le petit chemin de fer nous arrtait  l'une des
stations qui prcdaient Balbec-Plage et dont les noms mmes
(Incarville, Marcouville, Doville, Pont--Couleuvre, Arambouville,
Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient tranges,
alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
noms de certaines localits qui taient voisines de Combray. Mais 
l'oreille d'un musicien deux motifs, matriellement composs de
plusieurs des mmes notes, peuvent ne prsenter aucune ressemblance,
s'ils diffrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
mme, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
ar et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'chappait
comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser  ces autres noms de
Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
prononcer si souvent par ma grand'tante  table, dans la salle,
avaient acquis un certain charme sombre o s'taient peut-tre
mlangs des extraits du got des confitures, de l'odeur du feu de
bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grs de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mmoire, conservent leur vertu
spcifique  travers les couches superposes de milieux diffrents
qu'ils ont  franchir avant d'atteindre jusqu' la surface.

C'taient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
s'accommodant dj pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
d'une forme dsobligeante, comme celle du canap d'une chambre d'htel
o l'on vient d'arriver, composes de quelques villas que prolongeait
un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
au vent frachissant, vid et anxieux, de petites stations qui me
montraient pour la premire fois leurs htes habituels, mais me les
montraient par leur dehors--des joueurs de tennis en casquettes
blanches, le chef de gare vivant l, prs de ses tamaris et de ses
roses, une dame, coiffe d'un canotier, qui, dcrivant le trac
quotidien d'une vie que je ne connatrais jamais, rappelait son
lvrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet o la lampe tait
dj allume--et qui blessaient cruellement de ces images
trangement usuelles et ddaigneusement familires, mes regards
inconnus et mon coeur dpays. Mais combien ma souffrance s'aggrava
quand nous emes dbarqu dans le hall du grand htel de Balbec, en
face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
grand'mre, sans souci d'accrotre l'hostilit et le mpris des
trangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
conditions avec le directeur, sorte de poussah  la figure et  la
voix pleines de cicatrices (qu'avait laisses l'extirpation sur l'une,
de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus  des origines
lointaines et  une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue, prenant gnralement  l'arrive de
l'omnibus, les grands seigneurs pour des rleux et les rats d'htel
pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-mme ne
touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il mprisait
profondment les personnes pour qui cinq cents francs ou plutt comme
il disait vingt-cinq louis est une somme et les considrait comme
faisant partie d'une race de parias  qui n'tait pas destin le Grand
Htel. Il est vrai que dans ce Palace mme, il y avait des gens qui ne
payaient pas trs cher tout en tant estims du directeur,  condition
que celui-ci ft certain qu'ils regardaient  dpenser non pas par
pauvret mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par consquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale tait la
seule chose  laquelle le directeur ft attention, la situation
sociale, ou plutt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
tait leve, comme de ne pas se dcouvrir en entrant dans le hall, de
porter des knickerbockers, un paletot  taille, et de sortir un cigare
ceint de pourpre et d'or d'un tui en maroquin cras (tous avantages,
hlas! qui me faisaient dfaut). Il maillait ses propos commerciaux
d'expressions choisies, mais  contre-sens.

Tandis que j'entendais ma grand'mre, sans se froisser qu'il l'coutt
son chapeau sur la tte et tout en sifflotant, lui demander avec une
intonation artificielle: Et quels sont... vos prix?... Oh! beaucoup
trop levs pour mon petit budget, attendant sur une banquette, je me
rfugiais au plus profond de moi-mme, je m'efforais d'migrer dans
des penses ternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, 
la surface de mon corps--insensibilise comme l'est celle des
animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse--afin
de ne pas trop souffrir dans ce lieu o mon manque total d'habitude
m'tait rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
avoir au mme moment une dame lgante  qui le directeur tmoignait
son respect en prenant des familiarits avec le petit chien dont elle
tait suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
demandant s'il avait des lettres, tous ces gens pour qui c'tait
regagner leur home que de gravir les degrs en faux marbre. Et en mme
temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
plongeai mon me dpouille, comme dans un inconnu o plus rien ne la
protgeait), me fut jet svrement par des messieurs qui, peu verss
peut-tre dans l'art de recevoir, portaient le titre de chefs de
rception; plus loin, derrire un vitrage clos, des gens taient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante, tour  tour les couleurs qu'il prte au
Paradis et  l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des lus qui
avaient le droit d'y lire en toute tranquillit, ou  la terreur que
m'et cause ma grand'mre si, dans son insouci de ce genre
d'impressions, elle m'et ordonn d'y pntrer.

Mon impression de solitude s'accrut encore un moment aprs. Comme
j'avais avou  ma grand'mre que je n'tais pas bien, que je croyais
que nous allions tre obligs de revenir  Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'tre
toutes destines, Franoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
manqu); en l'attendant j'tais all faire les cent pas dans les rues
encombres d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
o tait encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
ptissier chez lequel des habitus prenaient des glaces, devant la
statue de Duguay-Trouin. Elle me causa  peu prs autant de plaisir
que son image au milieu d'un illustr peut en procurer au malade
qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
m'tonnais qu'il y et des gens assez diffrents de moi pour que,
cette promenade dans la ville, le directeur et pu me la conseiller
comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
une demeure nouvelle pt paratre  certains un sjour de dlices
comme disait le prospectus de l'htel qui pouvait exagrer, mais
pourtant s'adressait  toute une clientle dont il flattait les gots.
Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Htel de
Balbec, non seulement la chre exquise et le coup d'oeil ferique des
jardins du Casino, mais encore les arrts de Sa Majest la Mode,
qu'on ne peut violer impunment sans passer pour un botien, ce  quoi
aucun homme bien lev ne voudrait s'exposer. Le besoin que j'avais
de ma grand'mre tait grandi par ma crainte de lui avoir caus une
dsillusion. Elle devait tre dcourage, sentir que si je ne
supportais pas cette fatigue c'tait  dsesprer qu'aucun voyage pt
me faire du bien. Je me dcidai  rentrer l'attendre; le directeur
vint lui-mme pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
moi, qu'on appelait lift (et qui  ce point le plus haut de l'htel
o serait le lanternon d'une glise normande, tait install comme un
photographe derrire son vitrage ou comme un organiste dans sa
chambre), se mit  descendre vers moi avec l'agilit d'un cureuil
domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
d'un pilier il m'entrana  sa suite vers le dme de la nef
commerciale. A chaque tage, des deux cts de petits escaliers de
communication, se dpliaient en ventails de sombres galeries, dans
lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.
J'appliquais  son visage rendu indcis par le crpuscule le masque
de mes rves les plus passionns, mais lisais dans son regard tourn
vers moi l'horreur de mon nant. Cependant pour dissiper, au cours de
l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'prouvais 
traverser en silence le mystre de ce clair-obscur sans posie,
clair d'une seule range verticale de verrires que faisait l'unique
water-closet de chaque tage, j'adressai la parole au jeune organiste,
artisan de mon voyage et compagnon de ma captivit, lequel continuait
 tirer les registres de son instrument et  pousser les tuyaux. Je
m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
et lui demandai si je ne le gnais pas dans l'exercice d'un art, 
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
de la curiosit, je confessai ma prdilection. Mais il ne me rpondit
pas, soit tonnement de mes paroles, attention  son travail, souci de
l'tiquette, duret de son oue, respect du lieu, crainte du danger,
paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-tre rien qui donne plus l'impression de la ralit de
ce qui nous est extrieur, que le changement de la position, par
rapport  nous, d'une personne mme insignifiante, avant que nous
l'ayons connue, et aprs. J'tais le mme homme qui avait pris  la
fin de l'aprs-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
moi la mme me. Mais dans cette me,  l'endroit o,  six heures, il
y avait avec l'impossibilit d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment o j'arriverais,
se trouvaient maintenant les boutons extirps dans la figure du
directeur cosmopolite (en ralit naturalis Mongasque, bien qu'il
ft--comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
qu'il croyait distingues, sans s'apercevoir qu'elles taient
vicieuses--d'originalit roumaine)--son geste pour sonner le
lift, le lift lui-mme, toute une frise de personnages de guignol
sortis de cette bote de Pandore qu'tait le Grand-Htel,
indniables, inamovibles, et comme tout ce qui est ralis,
strilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'tais pas
intervenu me prouvait qu'il s'tait pass quelque chose d'extrieur 
moi--si dnue d'intrt que cette chose ft en soi--et j'tais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commenant une
course, constate que les heures sont passes, quand il le voit
derrire lui. J'tais bris par la fatigue, j'avais la fivre, je me
serais bien couch, mais je n'avais rien de ce qu'il et fallu pour
cela. J'aurais voulu au moins m'tendre un instant sur le lit, mais 
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos  cet
ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matriel, et puisque les objets inconnus
qui l'encerclaient, en le forant  mettre ses perceptions sur le pied
permanent d'une dfensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon oue, tous mes sens, dans une position aussi rduite et incommode
(mme si j'avais allong mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage o il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
seulement), elle tait pleine de choses qui ne me connaissant pas,
me rendirent le coup d'oeil mfiant que je leur jetai et sans tenir
aucun compte de mon existence, tmoignrent que je drangeais le
train-train de la leur. La pendule--alors qu' la maison je
n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
quand je sortais d'une profonde mditation--continua sans
s'interrompre un instant  tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient tre dsobligeants pour moi, car les grands rideaux
violets l'coutaient sans rpondre, mais dans une attitude analogue 
celle des gens qui haussent les paules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. Ils donnaient  cette chambre si haute un caractre
quasi-historique qui et pu la rendre approprie  l'assassinat du duc
de Guise, et plus tard  une visite de touristes, conduits par un
guide de l'agence Cook, mais nullement  mon sommeil. J'tais
tourment par la prsence de petites bibliothques  vitrines, qui
couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace  pieds,
arrte en travers de la pice et avant le dpart de laquelle je
sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de dtente possible. Je levais 
tout moment mes regards--que les objets de ma chambre de Paris ne
gnaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
n'taient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-mme--vers le plafond surlev de ce belvdre situ au sommet
de l'htel et que ma grand'mre avait choisi pour moi; et, jusque dans
cette rgion plus intime que celle o nous voyons et o nous
entendons, dans cette rgion o nous prouvons la qualit des odeurs,
c'tait presque  l'intrieur de mon moi que celle du vtiver venait
pousser dans mes derniers retranchements son offensive,  laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
reniflement alarm. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menac par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
dans les os par la fivre, j'tais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mre entra; et  l'expansion de mon coeur refoul
s'ouvrirent aussitt des espaces infinis.

Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revtait  la
maison chaque fois que l'un de nous tait malade (parce qu'elle s'y
sentait plus  l'aise, disait-elle, attribuant toujours  ce qu'elle
faisait des mobiles gostes), et qui tait pour nous soigner, pour
nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
religieuse. Mais tandis que les soins de celles-l, la bont qu'elles
ont, le mrite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
augmentent encore l'impression qu'on a d'tre, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses penses, de son
propre dsir de vivre, je savais, quand j'tais avec ma grand'mre, si
grand chagrin qu'il y et en moi, qu'il serait reu dans une piti
plus vaste encore; que tout ce qui tait mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mre, tay sur un dsir de conservation
et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j'avais de moi-mme; et mes penses se prolongeaient en elle sans
subir de dviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
sans changer de milieu, de personne. Et--comme quelqu'un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
voit n'est pas plac par rapport  lui du ct o il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit  terre l'ombre dansante d'un insecte--tromp
par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde o
nous ne percevons pas directement les mes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mre et je suspendis mes lvres  sa figure comme si
j'accdais ainsi  ce coeur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
ainsi ma bouche colle  ses joues,  son front, j'y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l'immobilit, le srieux, la tranquille avidit d'un enfant qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage dcoup comme un
beau nuage ardent et calme, derrire lequel on sentait rayonner la
tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce ft,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi tre dit encore 
elle, en tait aussitt si spiritualis, si sanctifi que de mes
paumes je lissais ses beaux cheveux  peine gris avec autant de
respect, de prcaution et de douceur que si j'y avais caress sa
bont. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
pargnait une, et, dans un moment d'immobilit et de calme pour mes
membres fatigus, quelque chose de si dlicieux, que quand, ayant vu
qu'elle voulait m'aider  me coucher et me dchausser, je fis le geste
de l'en empcher et de commencer  me dshabiller moi-mme, elle
arrta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
boutons de ma veste et de mes bottines.

--Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
grand'mre. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
de quelque chose cette nuit, mon lit est adoss au tien, la cloison
est trs mince. D'ici un moment quand tu seras couch fais-le, pour
voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-l, je frappai trois coups--que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand'mre voulait me donner du lait de
bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle tait rveille--pour
qu'elle n'attendt pas et pt, tout de suite aprs, se
rendormir--je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
distinctement malgr tout, car si je craignais d'interrompre son
sommeil dans le cas o je me serais tromp et o elle et dormi, je
n'aurais pas voulu non plus qu'elle continut d'pier un appel qu'elle
n'aurait pas distingu d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
 peine j'avais frapp mes coups que j'en entendais trois autres,
d'une intonation diffrente de ceux-l, empreints d'une calme
autorit, rpts  deux reprises pour plus de clart et qui disaient:
Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai l; et
bientt aprs ma grand'mre arrivait. Je lui disais que j'avais eu
peur qu'elle ne m'entendt pas ou crt que c'tait un voisin qui avait
frapp; elle riait:

--Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
mille sa grand'mre les reconnatrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
d'autres au monde qui soient aussi btas, aussi fbriles, aussi
partags entre la crainte de me rveiller et de ne pas tre compris.
Mais quand mme elle se contenterait d'un grattement, on reconnatrait
tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
 plaindre que la mienne. Je l'entendais dj depuis un moment qui
hsitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manges.

Elle entr'ouvrait les persiennes;  l'annexe en saillie de l'htel, le
soleil tait dj install sur les toits comme un couvreur matinal qui
commence tt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
rveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilit le fait
paratre plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
que ce n'tait pas la peine que j'allasse jusqu' la fentre, qu'il y
avait de la brume sur la mer, si la boulangerie tait dj ouverte,
quelle tait cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce ngligeable introt du jour auquel personne
n'assiste, petit morceau de vie qui n'tait qu' nous deux, que
j'voquerais volontiers dans la journe devant Franoise ou des
trangers en parlant du brouillard  couper au couteau qu'il y avait
eu le matin  six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reue par moi, seul; doux instant
matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythm de
mes trois coups auquel la cloison pntre de tendresse et de joie,
devenue harmonieuse, immatrielle, chantant comme les anges, rpondait
par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois rpts, et o
elle savait transporter l'me de ma grand'mre tout entire et la
promesse de sa venue, avec une allgresse d'annonciation et une
fidlit musicale. Mais cette premire nuit d'arrive, quand ma
grand'mre m'eut quitt, je recommenai  souffrir, comme j'avais dj
souffert  Paris au moment de quitter la maison. Peut-tre cet effroi
que j'avais--qu'ont tant d'autres--de coucher dans une chambre
inconnue, peut-tre cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus dsespr
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
prsente  ce que nous revtions mentalement de notre acceptation la
formule d'un avenir o elles ne figurent pas; refus qui tait au fond
de l'horreur que m'avait fait si souvent prouver la pense que mes
parents mourraient un jour, que les ncessits de la vie pourraient
m'obliger  vivre loin de Gilberte, ou simplement  me fixer
dfinitivement dans un pays o je ne verrais plus jamais mes amis;
refus qui tait encore au fond de la difficult que j'avais  penser 
ma propre mort ou  une survie comme celle que Bergotte promettait aux
hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
souvenirs, mes dfauts, mon caractre qui ne se rsignaient pas 
l'ide de ne plus tre et ne voulaient pour moi ni du nant, ni d'une
ternit o ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit  Paris, un jour que j'tais particulirement
souffrant: Vous devriez partir pour ces dlicieuses les de
l'Ocanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus, j'aurais voulu
lui rpondre: Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus. Et pourtant ma
raison me disait: Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
seras pas afflig? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
entend par l que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
voudras pas, c'est que, l-bas, tu seras heureux. Car ma raison
savait que l'habitude--l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place
la glace, la nuance des rideaux, d'arrter la pendule--se charge
aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient dplu
d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
le son d'une voix, de modifier l'inclination des coeurs. Certes ces
amitis nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli
des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
envisager sans terreur la perspective d'une vie o je serais  jamais
spar d'tres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une
consolation qu'elle offrait  mon coeur une promesse d'oubli qui ne
faisait au contraire qu'affoler son dsespoir. Ce n'est pas que notre
coeur ne doive prouver lui aussi, quand la sparation sera consomme,
les effets analgsiques de l'habitude; mais jusque-l il continuera de
souffrir. Et la crainte d'un avenir o nous serons enlevs la vue et
l'entretien de ceux que nous aimons et d'o nous tirons aujourd'hui
notre plus chre joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accrot,
si  la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
ressentir comme une douleur, y rester indiffrent; car alors notre moi
serait chang, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
de notre matresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
mais notre affection pour eux; elle aurait t si parfaitement
arrache de notre coeur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
nous pourrions nous plaire  cette vie spare d'eux dont la pense
nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
nous-mme, mort suivie, il est vrai, de rsurrection, mais en un moi
diffrent et jusqu' l'amour duquel ne peuvent s'lever les parties de
l'ancien moi condamnes  mourir. Ce sont elles--mme les plus
chtives, comme les obscurs attachements aux dimensions, 
l'atmosphre d'une chambre--qui s'effarent et refusent, en des
rbellions o il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
de la rsistance  la mort, de la longue rsistance dsespre et
quotidienne  la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
s'insre dans toute la dure de notre vie, dtachant de nous  chaque
moment des lambeaux de nous-mmes sur la mortification desquels des
cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
tait la mienne, c'est--dire chez qui les intermdiaires, les nerfs,
remplissent mal leurs fonctions, n'arrtent pas dans sa route vers
la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
puisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
lments du moi qui vont disparatre, l'anxieuse alarme que
j'prouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'tait que la
protestation d'une amiti qui survivait en moi, pour un plafond
familier et bas. Sans doute cette amiti disparatrait, une autre
ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d'Habitude, accompli leur oeuvre double); mais jusqu' son
anantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-l
surtout, mise en prsence d'un avenir dj ralis o il n'y avait
plus de place pour elle, elle se rvoltait, elle me torturait du cri
de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
dtourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

Mais le lendemain matin!--aprs qu'un domestique fut venu m'veiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'o je ne tirais, ple-mle, que celles qui ne pouvaient me
servir  rien, quelle joie, pensant dj au plaisir du djeuner et de
la promenade, de voir dans la fentre et dans toutes les vitrines des
bibliothques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
nue, sans ombrages et pourtant  l'ombre sur une moiti de son tendue
que dlimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'lanaient l'un aprs l'autre comme des sauteurs sur un
tremplin. A tous moments, tenant  la main la serviette raide et
empese o tait crit le nom de l'htel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me scher, je retournais prs de la fentre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque blouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'meraude  et l
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement lonin laissaient s'accomplir et dvaler l'coulement de
leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fentre  laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
la nuit s'est rapproche ou loigne une chane dsire--ici ces
collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
reculer si loin que souvent ce n'tait qu'aprs une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais  une grande distance leurs premires
ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleutre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'tait tout prs de moi que le soleil riait sur ces
flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
alpestres (dans les montagnes o le soleil s'tale  et l comme un
gant qui en descendrait gaiement, par bonds ingaux, les pentes)
moins l'humidit du sol que la liquide mobilit de la lumire. Au
reste, dans cette brche que la plage et les flots pratiquent au
milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
lumire, c'est elle surtout, selon la direction d'o elle vient et que
suit notre oeil, c'est elle qui dplace et situe les vallonnements de la
mer. La diversit de l'clairage ne modifie pas moins l'orientation
d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
donne le dsir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
derrire l'htel, dcouvrant devant moi les grves illumines
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
autre versant et m'engager  poursuivre, sur la route tournante de ses
rayons, un voyage immobile et vari  travers les plus beaux sites du
paysage accident des heures. Et ds ce premier matin le soleil me
dsignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
n'ont de nom sur aucune carte gographique, jusqu' ce qu'tourdi de
sa sublime promenade  la surface retentissante et chaotique de leurs
crtes et de leurs avalanches, il vnt se mettre  l'abri du vent dans
ma chambre, se prlassant sur le lit dfait et grenant ses richesses
sur le lavabo mouill, dans la malle ouverte, o par sa splendeur mme
et son luxe dplac, il ajoutait encore  l'impression du dsordre.
Hlas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle 
manger--tandis que nous djeunions et que, de la gourde de cuir
d'un citron, nous rpandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
bientt laissrent dans nos assiettes le panache de leurs artes,
fris comme une plume et sonore comme une cithare--il parut cruel 
ma grand'mre de n'en pas sentir le souffle vivifiant  cause du
chssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous sparait de
la plage tout en nous la laissant entirement voir et dans lequel le
ciel entrait si compltement que son azur avait l'air d'tre la
couleur des fentres et ses nuages blancs un dfaut du verre. Me
persuadant que j'tais assis sur le mle ou au fond du boudoir
dont parle Baudelaire, je me demandais si son soleil rayonnant sur
la mer ce n'tait pas--bien diffrent du rayon du soir, simple et
superficiel comme un trait dor et tremblant--celui qui en ce moment
brlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
et laiteuse comme de la bire, cumante comme du lait, tandis que par
moments s'y promenaient  et l de grandes ombres bleues, que quelque
Dieu semblait s'amuser  dplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
Malheureusement ce n'tait pas seulement par son aspect que diffrait
de la salle de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
salle  manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et  quelques mtres de laquelle la mare pleine et le grand
jour levaient, comme devant la cit cleste, un rempart indestructible
et mobile d'meraude et d'or. A Combray, comme nous tions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connat que ses voisins. Je n'tais pas encore assez g et
j'tais rest trop sensible pour avoir renonc au dsir de plaire aux
tres et de les possder. Je n'avais pas l'indiffrence plus noble
qu'aurait prouve un homme du monde  l'gard des personnes qui
djeunaient dans la salle  manger, ni des jeunes gens et des jeunes
filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mre, ddaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
ma sant, leur avait adress la demande, humiliante pour moi, de
m'agrer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
raquette en mains  un terrain de tennis, ou montassent sur des
chevaux dont les sabots me pitinaient le coeur, je les regardais avec
une curiosit passionne, dans cet clairage aveuglant de la plage o
les proportions sociales sont changes, je suivais tous leurs
mouvements  travers la transparence de cette grande baie vitre qui
laissait passer tant de lumire. Mais elle interceptait le vent et
c'tait un dfaut  l'avis de ma grand'mre qui, ne pouvant supporter
l'ide que je perdisse le bnfice d'une heure d'air, ouvrit
subrepticement un carreau et fit envoler du mme coup avec les menus,
les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui taient
en train de djeuner; elle-mme, soutenue par le souffle cleste,
restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
runissaient contre nous les touristes mprisants, dpeigns et
furieux.

Pour une certaine partie--ce qui,  Balbec, donnait  la population,
d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'htels de
grand luxe, un caractre rgional assez accentu--ils se composaient
de personnalits minentes des principaux dpartements de cette partie
de la France, d'un premier prsident de Caen, d'un btonnier de
Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui,  l'poque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'anne ils taient dissmins
en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
concentrer dans cet htel. Ils y conservaient toujours les mmes
chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prtentions 
l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'taient adjoints
un grand avocat et un grand mdecin de Paris qui le jour du dpart
leur disaient:

--Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le mme train que nous, vous
tes privilgis, vous serez rendus pour le djeuner.

--Comment, privilgis? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
mes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
qu'est-ce  ct de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'clat du monde parisien?

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
car c'taient des lumires de leur province qui auraient pu comme
d'autres venir  Paris--on avait plusieurs fois offert au premier
prsident de Caen un sige  la Cour de cassation--mais avaient
prfr rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurit,
ou de la gloire, ou parce qu'ils taient ractionnaires, et pour
l'agrment des relations de voisinage avec les chteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car--comme la baie de Balbec tait un petit univers  part au
milieu du grand, une corbeille des saisons o taient rassembls en
cercle les jours varis et les mois successifs, si bien que, non
seulement les jours o on apercevait Rivebelle, ce qui tait signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
faisait noir  Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagn
Balbec, on tait certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
mois supplmentaires de chaleur--ceux de ces habitus du Grand-Htel
dont les vacances commenaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
quand arrivaient les pluies et les brumes,  l'approche de l'automne,
charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l't 
Rivebelle ou  Costedor. Ce petit groupe de l'htel de Balbec
regardait d'un air mfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
pas s'intresser  lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
matre d'htel. Car c'tait le mme--Aim--qui revenait tous les
ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
pouses, sachant que sa femme attendait un bb, travaillaient aprs
les repas chacune  une pice de la layette, tout en nous toisant avec
leur face  main, ma grand'mre et moi, parce que nous mangions des
oeufs durs dans la salade, ce qui tait rput commun et ne se faisait
pas dans la bonne socit d'Alenon. Ils affectaient une attitude de
mprisante ironie  l'gard d'un Franais qu'on appelait Majest et
qui s'tait, en effet, proclam lui-mme roi d'un petit lot de
l'Ocanie peupl par quelques sauvages. Il habitait l'htel avec sa
jolie matresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,
les gamins criaient: Vive la reine! parce qu'elle faisait pleuvoir
sur eux des pices de cinquante centimes. Le premier prsident et le
btonnier ne voulaient mme pas avoir l'air de la voir, et si
quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prvenir
que c'tait une petite ouvrire.

--Mais on m'avait assur qu' Ostende ils usaient de la cabine
royale.

--Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,
avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
n'avait pas  connatre ce souverain de Guignol.

--Ah, vraiment, c'est intressant! il y a tout de mme des gens!...

Et sans doute tout cela tait vrai, mais c'tait aussi par ennui de
sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'taient, eux, que
de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
prodigues de leur monnaie, que le notaire, le prsident, le btonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, prouvaient tant de
mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
de laquelle tait leur ami le matre d'htel, qui, oblig de faire bon
visage aux souverains plus gnreux qu'authentiques, cependant tout en
prenant leur commande, adressait de loin  ses vieux clients un
clignement d'oeil significatif. Peut-tre y avait-il aussi un peu de ce
mme ennui d'tre par erreur crus moins chic et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'taient davantage, au fond du Joli Monsieur! dont
ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et ftard d'un
grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
orchide  la boutonnire, djeunait au champagne, et allait, ple,
impassible, un sourire d'indiffrence aux lvres, jeter au Casino sur
la table de baccarat des sommes normes qu'il n'a pas les moyens de
perdre disait d'un air renseign le notaire au premier prsident
duquel la femme tenait de bonne source que ce jeune homme fin de
sicle faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le btonnier et ses amis ne tarissaient pas de
sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titre, parce qu'elle
ne se dplaait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
femme du notaire et la femme du premier prsident la voyaient dans la
salle  manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
avec leur face  main du mme air minutieux et dfiant que si elle
avait t quelque plat au nom pompeux mais  l'apparence suspecte
qu'aprs le rsultat dfavorable d'une observation mthodique on fait
loigner, avec un geste distant, et une grimace de dgot.

Sans doute par l voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait
certaines choses dont elles manquaient--dans l'espce certaines
prrogatives de la vieille dame, et tre en relations avec elle--c'tait
non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
possder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mmes; et
c'est la suppression de tout dsir, de la curiosit pour les formes de
la vie qu'on ne connat pas, de l'espoir de plaire  de nouveaux
tres, remplacs chez ces femmes par un ddain simul, par une
allgresse factice, qui avait l'inconvnient de leur faire mettre du
dplaisir sous l'tiquette de contentement et se mentir
perptuellement  elles-mmes, deux conditions pour qu'elles fussent
malheureuses. Mais tout le monde dans cet htel agissait sans doute de
la mme manire qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
sinon  l'amour-propre, du moins  certains principes d'ducations ou
 des habitudes intellectuelles, le trouble dlicieux de se mler 
une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la
vieille dame n'tait pas empoisonn de virulentes aigreurs comme le
groupe o ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
prsident. Il tait au contraire embaum d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'tait pas moins factice. Car au fond la vieille dame et
probablement trouv  sduire,  s'attacher, en se renouvelant pour
cela elle-mme, la sympathie mystrieuse d'tres nouveaux, un charme
dont est dnu le plaisir qu'il y a  ne frquenter que des gens de
son monde et  se rappeler que, ce monde tant le meilleur qui soit,
le ddain mal inform d'autrui est ngligeable. Peut-tre sentait-elle
que, si elle tait arrive inconnue au Grand-Htel de Balbec elle et
avec sa robe de laine noire et son bonnet dmod fait sourire quelque
noceur qui de son rocking et murmur quelle pure! ou surtout
quelque homme de valeur ayant gard comme le premier prsident, entre
ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui et aussitt dsign  la lentille
rapprochante du face  main conjugal l'apparition de ce phnomne
insolite; et peut-tre tait-ce par inconsciente apprhension de cette
premire minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoute--comme
la premire tte qu'on pique dans l'eau--que cette dame
envoyait d'avance un domestique mettre l'htel au courant de sa
personnalit et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
directeur gagnait avec une brivet o il y avait plus de timidit que
d'orgueil sa chambre o des rideaux personnels remplaant ceux qui
pendaient aux fentres, des paravents, des photographies, mettaient si
bien entre elle et le monde extrieur auquel il et fallu s'adapter
la cloison de ses habitudes, que c'tait son chez elle, au sein duquel
elle tait reste, qui voyageait plutt qu'elle-mme...

Ds lors, ayant plac entre elle d'une part, le personnel de l'htel
et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient  sa
place le contact de cette humanit nouvelle et entretenaient autour de
leur matresse l'atmosphre accoutume, ayant mis ses prjugs entre
elle et les baigneurs, insoucieuse de dplaire  des gens que ses
amies n'auraient pas reus, c'est dans son monde qu'elle continuait 
vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualit de ses
manires, de la comptence de sa politesse. Et tous les jours, quand
elle descendait pour aller dans sa calche faire une promenade, sa
femme de chambre qui portait ses affaires derrire elle, son valet de
pied qui la devanait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
d'une ambassade, pavoise aux couleurs du pays dont elle dpend,
garantissent pour elle, au milieu d'un sol tranger, le privilge de
son exterritorialit. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
l'aprs-midi, le jour de notre arrive, et nous ne l'apermes pas dans
la salle  manger o le directeur, comme nous tions nouveaux venus,
nous conduisit, sous sa protection,  l'heure du djeuner, comme un
grad qui mne des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller; mais nous y vmes, en revanche, au bout d'un instant un
hobereau et sa fille, d'une obscure mais trs ancienne famille de
Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement 
Balbec pour retrouver des chtelains qu'ils connaissaient dans le
voisinage, ils ne passaient dans la salle  manger de l'htel, entre
les invitations acceptes au dehors et les visites rendues que le
temps strictement ncessaire. C'tait leur morgue qui les prservait
de toute sympathie humaine, de tout intrt pour les inconnus assis
autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, press, distant, rude, pointilleux et malintentionn, qu'on a
dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conoit d'autres
rapports que de dfendre contre eux son poulet froid et son coin dans
le wagon. A peine commencions-nous  djeuner qu'on vint nous faire
lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
le moindre geste d'excuse  notre adresse, pria  haute voix le matre
d'htel de veiller  ce qu'une pareille erreur ne se renouvelt pas,
car il lui tait dsagrable que des gens qu'il ne connaissait pas
eussent pris sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
connue d'ailleurs  cause de son lgance, de son esprit, de ses
belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rles
jous  l'Odon), son amant, jeune homme trs riche pour lequel elle
s'tait cultive, et deux hommes trs en vue de l'aristocratie,  faire
dans la vie bande  part,  ne voyager qu'ensemble,  prendre  Balbec
leur djeuner, trs tard, quand tout le monde avait fini;  passer la
journe dans leur salon  jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du got qu'ils avaient pour
certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
raffinements de bonne chre, lequel leur faisait trouver plaisir  ne
vivre,  ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur et rendu
insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas t
initis. Mme devant une table servie, ou devant une table  jeu,
chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
partenaire qui tait assis en face de lui, reposaient en suspens et
inutiliss un certain savoir qui permet de reconnatre la camelote
dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un moyen ge ou
d'une Renaissance authentiques et, en toutes choses, des critriums
communs  eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
n'tait plus, dans ces moments-l, que par quelque rare et drle
interjection jete au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revtue
pour djeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
spciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongs. Mais
en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient  fond, elle
suffisait  les protger contre le mystre de la vie ambiante. Pendant
de longs aprs-midi, la mer n'tait suspendue en face d'eux que comme
une toile d'une couleur agrable accroche dans le boudoir d'un riche
clibataire, et ce n'tait que dans l'intervalle des coups qu'un des
joueurs, n'ayant rien de mieux  faire, levait les yeux vers elle pour
en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
aux autres que le goter attendait. Et le soir ils ne dnaient pas 
l'htel o les sources lectriques faisant sourdre  flots la lumire
dans la grande salle  manger, celle-ci devenait comme un immense et
merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
ouvrire de Balbec, les pcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'crasaient au vitrage pour
apercevoir, lentement balance dans des remous d'or, la vie luxueuse de
ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
et de mollusques tranges (une grande question sociale, de savoir si
la paroi de verre protgera toujours le festin des btes merveilleuses
et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
attendant, peut-tre parmi la foule arrte et confondue dans la nuit
y avait-il quelque crivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
qui, regardant les mchoires de vieux monstres fminins se refermer
sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait  classer
ceux-ci par race, par caractres inns et aussi par ces caractres
acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.

A cette heure-l on apercevait les trois hommes en smoking attendant
la femme en retard laquelle bientt, en une robe presque chaque fois
nouvelle et des charpes choisies selon un got particulier  son
amant, aprs avoir, de son tage, sonn le lift, sortait de l'ascenseur
comme d'une bote de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
phnomne international du Palace, implant  Balbec, y avait fait
fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
voiture, allaient dner  une demi-lieue de l dans un petit
restaurant rput o ils avaient avec le cuisinier d'interminables
confrences sur la composition du menu et la confection des plats.
Pendant ce trajet la route borde de pommiers qui part de Balbec
n'tait pour eux que la distance qu'il fallait franchir--peu
distincte dans la nuit noire de celle qui sparait leurs domiciles
parisiens du Caf Anglais ou de la Tour d'Argent--avant d'arriver au
petit restaurant lgant o, tandis que les amis du jeune homme riche
l'enviaient d'avoir une matresse si bien habille, les charpes de
celle-ci tendaient devant la petite socit comme un voile parfum et
souple, mais qui la sparait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillit, j'tais bien loin d'tre comme
tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
ne pas tre ignor d'un homme au front dprim, au regard fuyant entre
les oeillres de ses prjugs et de son ducation, le grand seigneur de
la contre, lequel n'tait autre que le beau-frre de Legrandin, qui
venait quelquefois en visite  Balbec et, le dimanche, par la
garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dpeuplait
l'htel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
taient invits  ces ftes, et parce que les autres pour ne pas avoir
l'air de ne pas l'tre, choisissaient ce jour-l pour faire une
excursion loigne. Il avait, d'ailleurs, t le premier jour fort mal
reu  l'htel quand le personnel, frais dbarqu de la Cte d'Azur,
ne savait pas encore qui il tait. Non seulement il n'tait pas
habill en flanelle blanche, mais par vieille manire franaise et
ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall o il y avait
des femmes, il avait t son chapeau ds la porte, ce qui avait fait
que le directeur n'avait mme pas touch le sien pour lui rpondre,
estimant que ce devait tre quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme sortant de l'ordinaire. Seule la femme du
notaire s'tait sentie attire vers le nouveau venu qui fleurait toute
la vulgarit gourme des gens comme il faut et elle avait dclar,
avec le fond de discernement infaillible et d'autorit sans rplique
d'une personne pour qui la premire socit du Mans n'a pas de
secrets, qu'on se sentait devant lui en prsence d'un homme d'une
haute distinction, parfaitement bien lev et qui tranchait sur tout
ce qu'on rencontrait  Balbec et qu'elle jugeait infrquentable tant
qu'elle ne le frquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
port sur le beau-frre de Legrandin tenait peut-tre au terne aspect
de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-tre  ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier  allure de sacristain les
signes maonniques de son propre clricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
jours  cheval devant l'htel taient les fils du propritaire vreux
d'un magasin de nouveauts et que mon pre n'et jamais consenti 
connatre, la vie de bains de mer les dressait,  mes yeux, en
statues questres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais esprer
tait qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
garon que j'tais, qui ne quittait la salle  manger de l'htel que
pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
sympathie  l'aventurier mme qui avait t roi d'une le dserte
en Ocanie, mme au jeune tuberculeux dont j'aimais  supposer qu'il
cachait sous ses dehors insolents une me craintive et tendre qui et
peut-tre prodigu pour moi seul des trsors d'affection. D'ailleurs
(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
comme tre vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
plage o l'on retourne quelquefois, un coefficient sans quivalent dans
la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi 
distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
que les amitis de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilits momentanes ou locales
que ma disposition  me mettre  la place des gens et  recrer leur
tat d'esprit me faisait situer non  leur rang rel,  celui qu'ils
auraient occup  Paris par exemple et qui et t fort bas, mais 
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'tait  vrai dire 
Balbec o l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
supriorit relative et d'intrt singulier. Hlas d'aucune de ces
personnes le mpris ne m'tait aussi pnible que celui de M. de
Stermaria.

Car j'avais remarqu sa fille ds son entre, son joli visage ple et
presque bleut, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
haute taille, dans sa dmarche, et qui m'voquait avec raison son
hrdit, son ducation aristocratique et d'autant plus clairement que
je savais son nom--comme ces thmes expressifs invents par des
musiciens de gnie et qui peignent splendidement le scintillement de
la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour
les auditeurs qui, en parcourant pralablement le livret, ont aiguill
leur imagination dans la bonne voie. La race en ajoutant aux charmes
de Mlle de Stermaria l'ide de leur cause, les rendait plus
intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus dsirables,
annonant qu'ils taient peu accessibles, comme un prix lev ajoute 
la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige hrditaire donnait 
ce teint compos de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
cru clbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
donner  ma grand'mre et  moi, pour tous les habitants de l'htel,
un prestige immdiat. En effet, ds ce premier jour, au moment o la
vieille dame descendait de chez elle, exerant, grce au valet de pied
qui la prcdait,  la femme de chambre qui courait derrire avec un
livre et une couverture oublis, une action sur les mes et excitant
chez tous une curiosit et un respect auxquels il fut visible
qu'chappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
pencha vers ma grand'mre, et par amabilit (comme on montre le Shah
de Perse ou la Reine Ranavalo  un spectateur obscur qui ne peut
videmment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
trouver intressant de l'avoir vu  quelques pas), il lui coula dans
l'oreille: La Marquise de Villeparisis, cependant qu'au mme moment
cette dame apercevant ma grand'mre ne pouvait retenir un regard de
joyeuse surprise.

On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
vieille, de la plus puissante des fes, ne m'aurait pas caus plus de
plaisir, dnu comme j'tais de tout recours pour m'approcher de Mlle
de Stermaria, dans un pays o je ne connaissais personne. J'entends
personne au point de vue pratique. Esthtiquement, le nombre des types
humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
connaissance, mme sans les chercher dans les tableaux des vieux
matres, comme faisait Swann. C'est ainsi que ds les premiers jours
de notre sjour  Balbec, il m'tait arriv de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-mme, devenus le premier
garon de caf, le second un tranger de passage que je ne revis pas,
et la dernire, un matre baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si insparablement les uns aprs les autres certains
caractres de physionomie et de mentalit que quand la nature
introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
pas trop. Legrandin chang en garon de caf gardait intacts sa
stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
le sexe masculin et la condition de matre baigneur avait t suivie
non seulement par sa physionomie habituelle, mais mme par une
certaine manire de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'tre de
plus d'utilit entoure de sa ceinture rouge, et hissant,  la moindre
houle, le drapeau qui interdit les bains, car les matres-baigneurs
sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'et pu dans la
fresque de la _Vie de Mose_ o Swann l'avait reconnue jadis sous les
traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
tait bien la vritable, elle n'avait pas t victime d'un
enchantement qui l'et dpouille de sa puissance, mais tait capable
au contraire d'en mettre un  la disposition de la mienne qu'il
centuplerait, et grce auquel, comme si j'avais t port par les
ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
distances sociales infinies, au moins  Balbec, qui me sparaient
de Mlle de Stermaria.

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vct
enferm dans son univers particulier, c'tait ma grand'mre. Elle ne
m'aurait mme pas mpris, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance  l'opinion, que j'prouvais de
l'intrt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mmes gens l'avaient vu
causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'htel et
que son amiti nous et poss aux yeux de M. de Stermaria. Non
d'ailleurs que l'amie de ma grand'mre me reprsentt le moins du
monde une personne de l'aristocratie: j'tais trop habitu  son nom
devenu familier  mes oreilles avant que mon esprit s'arrtt sur lui,
quand tout enfant je l'entendais prononcer  la maison; et son titre
n'y ajoutait qu'une particularit bizarre comme aurait fait un prnom
peu usit, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue o on n'aperoit
rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
Lonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
faisait pas plus penser  une personne d'un monde spcial, que son
cousin Mac-Mahon que je ne diffrenciais pas de M. Carnot, prsident
de la Rpublique, comme lui, et de Raspail dont Franoise avait achet
la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mre avait pour
principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela  Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalits,
le temps prcieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
tait partage par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
amis que le hasard mettait en prsence dans le mme htel la fiction
d'un incognito rciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
contenta de dtourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mre ne tenait pas  faire
de reconnaissances, regarda  son tour dans le vague. Elle s'loigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufrag de qui a paru
s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'tre arrt.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle  manger, mais  l'autre
bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'htel
ou y venaient en visite, pas mme M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour o il avait accept avec sa femme une
invitation  djeuner du btonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
le gentilhomme  sa table, vitait ses amis des autres jours et se
contentait de leur adresser de loin un clignement d'oeil pour faire 
cet vnement historique une allusion toutefois assez discrte pour
qu'elle ne pt pas tre interprte comme une invite  s'approcher.

--Eh bien, j'espre que vous vous mettez bien, que vous tes un homme
chic, lui dit le soir la femme du premier prsident.

--Chic? pourquoi? demanda le btonnier, dissimulant sa joie sous un
tonnement exagr;  cause de mes invits? dit-il en sentant qu'il
tait incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que a a de
chic d'avoir des amis  djeuner? Faut bien qu'ils djeunent quelque
part!

--Mais si, c'est chic! C'tait bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?
Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
les femmes.

--Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
pas moins de faons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
des signes... je vous aurais prsent! dit-il en corrigeant par une
lgre ironie l'normit de cette proposition comme Assurus quand il
dit  Esther: Faut-il de mes tats vous donner la moiti!

--Non, non, non, non, nous restons cachs, comme l'humble violette.

--Mais vous avez eu tort, je vous le rpte, rpondit le btonnier
enhardi maintenant que le danger tait pass. Ils ne vous auraient pas
mangs. Allons-nous faire notre petit bsigue?

--Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
vous traitez des marquises!

--Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dne
demain soir. Voulez-vous y aller  ma place? C'est de grand coeur.
Franchement, j'aime autant rester ici.

--Non, non!... on ne me rvoquerait comme ractionnaire, s'cria le
prsident, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
tes reu  Fterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

--Oh! je vais l les dimanches, on entre par une porte, on sort par
l'autre. Mais ils ne djeunent pas chez moi comme chez le btonnier.

M. de Stermaria n'tait pas ce jour-l  Balbec au grand regret du
btonnier. Mais insidieusement il dit au matre d'htel:

--Aim, vous pourrez dire  M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
noble qu'il y ait eu dans cette salle  manger. Vous avez bien vu ce
monsieur qui a djeun avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.

--Ah, vraiment? cela ne m'tonne pas!

--a lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titr. Et attrape
donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet  ces nobles. Vous
savez, Aim, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
ce n'est pas pour moi; du reste, il le connat bien.

Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le btonnier avait
plaid pour un de ses amis, alla se prsenter lui-mme.

--Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous
runir, nos jours n'ont pas concid, enfin je ne sais plus, dit le
btonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne
cherchera pas  lucider un dtail insignifiant qui suffit pourtant
(si le hasard vous met en possession de l'humble ralit qui est en
contradiction avec lui) pour dnoncer un caractre et inspirer 
jamais la mfiance.

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son pre s'tait
loign pour causer avec le btonnier, je regardais Mlle de Stermaria.
Autant que la singularit hardie et toujours belle de ses attitudes,
comme quand les deux coudes poss sur la table, elle levait son verre
au-dessus de ses deux avant-bras, la scheresse d'un regard vite
puis, la duret foncire, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
choqu ma grand'mre, une sorte de cran d'arrt atavique auquel elle
revenait ds que dans un coup d'oeil ou une intonation elle avait achev
de donner sa pense propre; tout cela ramenait la pense de celui qui
la regardait vers la ligne qui lui avait lgu cette insuffisance de
sympathie humaine, des lacunes de sensibilit, un manque d'ampleur
dans l'toffe qui  tout moment faisait faute. Mais  certains regards
qui passaient un instant sur le fond si vite  sec de sa prunelle et
dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le got
prdominant des plaisirs des sens donne  la plus fire, laquelle
bientt ne reconnat plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout
tre qui peut les lui faire prouver, ft-ce un comdien ou un
saltimbanque pour lequel elle quittera peut-tre un jour son mari; 
certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'panouissait dans ses
joues ples, pareille  celle qui mettait son incarnat au coeur des
nymphas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle et
facilement permis que je vinsse chercher sur elle le got de cette vie
si potique qu'elle menait en Bretagne, vie  laquelle, soit par trop
d'habitude, soit par distinction inne, soit par dgot de la pauvret
ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,
mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chtive
rserve de volont qui lui avait t transmise et qui donnait  son
expression quelque chose de lche, peut-tre n'et-elle pas trouv les
ressources d'une rsistance. Et surmont d'une plume un peu dmode et
prtentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement  chaque
repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son
teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
pauvre, il la rapprochait de moi. Oblige  une attitude de convention
par la prsence de son pre, mais apportant dj  la perception et au
classement des tres qui taient devant elle des principes autres que
lui, peut-tre voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le
sexe et l'ge. Si un jour M. de Stermaria tait sorti sans elle,
surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir  notre table lui
avait donn de nous une opinion qui m'et enhardi  m'approcher
d'elle, peut-tre aurions-nous pu changer quelques paroles, prendre
un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois o elle serait reste
seule sans ses parents dans son chteau romanesque, peut-tre
aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le
crpuscule o luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
les fleurs roses des bruyres, sous les chnes battus par le
clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette le
empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enferm la
vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la
mmoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment
possde que l, quand j'aurais travers ces lieux qui l'enveloppaient
de tant de souvenirs--voile que mon dsir voulait arracher et de
ceux que la nature interpose entre la femme et quelques tres (dans la
mme intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la
reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,
placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que
tromps par l'illusion de la possder ainsi plus entire ils soient
forcs de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
n'eussent pas suffi pourtant, sans lui,  les attirer.

Mais je dus dtourner mes regards de Mlle de Stermaria, car dj,
considrant sans doute que faire la connaissance d'une personnalit
importante tait un acte curieux et bref qui se suffisait  lui-mme
et qui pour dvelopper tout l'intrt qu'il comportait n'exigeait
qu'une poigne de mains et un coup d'oeil pntrant sans conversation
immdiate ni relations ultrieures, son pre avait pris cong du
btonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les
mains comme un homme qui vient de faire une prcieuse acquisition.
Quant au btonnier, la premire motion de cette entrevue une fois
passe, comme les autres jours, on l'entendait par moments s'adressant
au matre d'htel:

--Mais moi je ne suis pas roi, Aim; allez donc prs du roi; dites,
Premier, cela a l'air trs bon ces petites truites-l, nous allons en
demander  Aim. Aim cela me semble tout  fait recommandable ce
petit poisson que vous avez l-bas: vous allez nous apporter de cela,
Aim, et  discrtion.

Il rptait tout le temps le nom d'Aim, ce qui faisait que quand il
avait quelqu'un  dner, son invit lui disait: Je vois que vous tes
tout  fait bien dans la maison et croyait devoir aussi prononcer
constamment Aim par cette disposition, o il entre  la fois de la
timidit, de la vulgarit et de la sottise, qu'ont certaines personnes
 croire qu'il est spirituel et lgant d'imiter  la lettre les gens
avec qui elles se trouvent. Il le rptait sans cesse, mais avec un
sourire, car il tenait  taler  la fois ses bonnes relations avec le
matre d'htel et sa supriorit sur lui. Et le matre d'htel lui
aussi, chaque fois que revenait son nom, souriait d'un air attendri et
fier, montrant qu'il ressentait l'honneur et comprenait la
plaisanterie.

Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste
restaurant, habituellement comble du Grand-Htel, ils le devenaient
davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propritaire
(ou directeur gnral lu par une socit de commanditaires, je ne
sais) non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situs
aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre
eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine.
Alors, presque au commencement du dner, apparaissait chaque soir, 
l'entre de la salle  manger, cet homme petit,  cheveux blancs, 
nez rouge, d'une impassibilit et d'une correction extraordinaires, et
qui tait connu parat-il,  Londres aussi bien qu' Monte-Carlo, pour
un des premiers hteliers de l'Europe. Une fois que j'tais sorti un
instant au commencement du dner, comme en rentrant, je passai devant
lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus dmler si la
cause tait la rserve de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou
le ddain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient
au contraire une trs grande, le Directeur gnral s'inclinait avec
autant de froideur mais plus profondment, les paupires abaisses par
une sorte de respect pudique, comme s'il et eu devant lui,  un
enterrement, le pre de la dfunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour
ces saluts glacs et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour
montrer que ses yeux tincelants qui semblaient lui sortir de la
figure, voyaient tout, rglaient tout, assuraient dans le Dner au
Grand-Htel aussi bien le fini des dtails que l'harmonie de
l'ensemble. Il se sentait videmment plus que metteur en scne, que
chef d'orchestre, vritable gnralissime. Jugeant qu'une
contemplation porte  son maximum d'intensit lui suffisait pour
s'assurer que tout tait prt, qu'aucune faute commise ne pouvait
entraner la droute, et pour prendre enfin ses responsabilits, il
s'abstenait non seulement de tout geste, mme de bouger ses yeux
ptrifis par l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalit
des oprations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mmes
ne lui chappaient pas, et s'clipst-il ds aprs le potage, pour
tout le dner la revue qu'il venait de passer m'avait coup l'apptit.
Le sien tait fort bon, comme on pouvait le voir au djeuner qu'il
prenait comme un simple particulier,  la mme table que tout le
monde, dans la salle  manger. Sa table n'avait qu'une particularit,
c'est qu' ct pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel,
restait debout tout le temps  faire la conversation. Car tant le
subordonn du Directeur gnral, il cherchait  le flatter et avait de
lui une grande peur. La mienne tait moindre pendant ces djeuners,
car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrtion d'un
gnral assis dans un restaurant o se trouvent aussi des soldats  ne
pas avoir l'air de s'occuper d'eux. Nanmoins quand le concierge,
entour de ses chasseurs, m'annonait: Il repart demain matin pour
Dinard. De l il va  Biarritz et aprs  Cannes, je respirais plus
librement.

Ma vie dans l'htel tait rendue non seulement triste parce que je n'y
avais pas de relations, mais incommode, parce que Franoise en avait
nou de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient d nous
faciliter bien des choses. C'tait tout le contraire. Les proltaires
s'ils avaient quelque peine  tre traits en personnes de
connaissance par Franoise et ne le pouvaient qu' de certaines
conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois
qu'ils y taient arrivs, taient les seules gens qui comptassent pour
elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'tait tenue  rien
envers les amis de ses matres, qu'elle pouvait si elle tait presse
envoyer promener une dame venue pour voir ma grand'mre. Mais envers
ses relations  elle, c'est--dire avec les rares gens du peuple admis
 sa difficile amiti, le protocole le plus subtil et le plus absolu
rglait ses actions. Ainsi Franoise ayant fait la connaissance du
cafetier et d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour
une dame belge, ne remontait plus prparer les affaires de ma
grand'mre tout de suite aprs djeuner, mais seulement une heure plus
tard parce que le cafetier voulait lui faire du caf ou une tisane 
la cafterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la
regarder coudre et que leur refuser et t impossible et de ces
choses qui ne se font pas. D'ailleurs des gards particuliers taient
dus  la petite femme de chambre qui tait orpheline et avait t
leve chez des trangers auprs desquels elle allait passer parfois
quelques jours. Cette situation excitait la piti de Franoise et
aussi son ddain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une
petite maison qui lui venait de ses parents et o son frre levait
quelques vaches, elle ne pouvait pas considrer comme son gale une
dracine. Et comme cette petite esprait pour le 15 aot aller voir
ses bienfaiteurs, Franoise ne pouvait se tenir de rpter: Elle me
fait rire. Elle dit: j'espre d'aller chez moi pour le 15 aot. Chez
moi, qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui
l'ont recueillie, et a dit chez moi comme si c'tait vraiment chez
elle. Pauvre petite! quelle misre qu'elle peut bien avoir pour
qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi. Mais
si encore Franoise ne s'tait lie qu'avec des femmes de chambre
amenes par des clients, lesquelles dnaient avec elle aux courriers
et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient
pour quelque dame noble peut-tre, rduite par les circonstances ou
pousse par l'attachement  servir de dame de compagnie  ma
grand'mre, si en un mot Franoise n'et connu que des gens qui
n'taient pas de l'htel, le mal n'et pas t grand, parce qu'elle
n'et pu les empcher de nous servir  quelque chose, pour la raison
qu'en aucun cas, et mme inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous
servir  rien. Mais elle s'tait lie aussi avec un sommelier, avec un
homme de la cuisine, avec une gouvernante d'tage. Et il en rsultait
en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Franoise qui le
jour de son arrive, quand elle ne connaissait encore personne sonnait
 tort et  travers pour la moindre chose,  des heures o ma
grand'mre et moi nous n'aurions pas os le faire, et si nous lui en
faisions une lgre observation rpondait: Mais on paye assez cher
pour a, comme si elle avait pay elle-mme; maintenant depuis
qu'elle tait amie d'une personnalit de la cuisine, ce qui nous avait
paru de bon augure pour notre commodit, si ma grand'mre ou moi nous
avions froid aux pieds, Franoise, ft-il une heure tout  fait
normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu parce
que cela obligerait  rallumer les fourneaux, ou gnerait le dner des
domestiques qui seraient mcontents. Et elle finissait par une
locution qui malgr la faon incertaine dont elle la prononait n'en
tait pas moins claire et nous donnait nettement tort: Le fait
est... Nous n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une,
bien plus grave: C'est quelque chose!... De sorte qu'en somme nous
ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Franoise tait devenue
l'amie de celui qui la faisait chauffer.

A la fin nous aussi, nous fmes une relation, malgr mais par ma
grand'mre, car elle et Mme de Villeparisis tombrent un matin l'une
sur l'autre dans une porte et furent obliges de s'aborder non sans
changer au pralable des gestes de surprise, d'hsitation, excuter
des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de
politesse et de joie comme dans certaines scnes de Molire o deux
acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son ct  quelques pas
l'un de l'autre, sont censs ne pas s'tre vus encore, et tout  coup
s'aperoivent, n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs
propos, finalement parlent ensemble, le choeur ayant suivi le dialogue,
et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par
discrtion voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mre qui, au
contraire, prfra la retenir jusqu'au djeuner, dsirant apprendre
comment elle faisait pour avoir son courrier plus tt que nous et de
bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, trs gourmande, gotait
fort peu la cuisine de l'htel o l'on nous servait des repas que ma
grand'mre, citant toujours Mme de Svign, prtendait tre d'une
magnificence  mourir de faim). Et la marquise prit l'habitude de
venir tous les jours, en attendant qu'on la servt, s'asseoir un moment
prs de nous dans la salle  manger, sans permettre que nous nous
levions, que nous nous drangions en rien. Tout au plus nous
attardions-nous souvent  causer avec elle, notre djeuner fini,  ce
moment sordide o les couteaux tranent sur la nappe  ct des
serviettes dfaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer
Balbec, l'ide que j'tais sur la pointe extrme de la terre, je
m'efforais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher
des effets dcrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards
sur notre table que les jours o y tait servi quelque vaste poisson,
monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes tait
contemporain des poques primitives o la vie commenait  affluer
dans l'Ocan, au temps des Cimmriens, et duquel le corps aux
innombrables vertbres, aux nerfs bleus et roses, avait t construit
par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome
cathdrale de la mer.

Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une considration
particulire, reconnatre un client qui vient d'entrer et entamer un
bout de causette avec lui, se rjouit en comprenant qu'ils sont du
mme monde et ne peut s'empcher de sourire en allant chercher le bol
de savon, car il sait que dans son tablissement, aux besognes
vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent des plaisirs
sociaux, voire aristocratiques, tel Aim, voyant que Mme de
Villeparisis avait retrouv en nous d'anciennes relations, s'en allait
chercher nos rince-bouches avec le mme sourire orgueilleusement
modeste et savamment discret de matresse de maison qui sait se
retirer  propos. On et dit aussi un pre heureux et attendri qui
veille sans le troubler sur le bonheur de fianailles qui se sont
noues  sa table. Du reste, il suffisait qu'on pronont le nom d'une
personne titre pour qu'Aim part heureux, au contraire de Franoise
devant qui on ne pouvait dire le comte Un tel sans que son visage
s'assombrt et que sa parole devnt sche et brve, ce qui signifiait
qu'elle chrissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aim,
mais davantage. Puis Franoise avait la qualit qu'elle trouvait chez
les autres le plus grand des dfauts, elle tait fire. Elle n'tait
pas de la race agrable et pleine de bonhomie dont Aim faisait
partie. Ils prouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur
raconte un fait plus ou moins piquant, mais indit qui n'est pas dans
le journal. Franoise ne voulait pas avoir l'air tonn. On aurait dit
devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais
souponn l'existence, tait non pas mort comme cela passait pour
assur, mais vivant, qu'elle et rpondu Oui, comme si elle le
savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs,  croire que pour que
mme de notre bouche  nous, qu'elle appelait si humblement ses
matres et qui l'avions presque si entirement dompte, elle ne pt
entendre, sans avoir  rprimer un mouvement de colre, le nom d'un
noble, il fallait que la famille dont elle tait sortie occupt dans
son village une situation aise, indpendante, et qui ne devait tre
trouble dans la considration dont elle jouissait que par ces mmes
nobles chez lesquels au contraire, ds l'enfance, un Aim a servi
comme domestique, s'il n'y a pas t lev par charit. Pour
Franoise, Mme de Villeparisis avait donc  se faire pardonner d'tre
noble. Mais, en France du moins, c'est justement le talent, comme la
seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.
Franoise, obissant  la tendance des domestiques qui recueillent
sans cesse sur les rapports de leurs matres avec les autres personnes
des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
errones--comme font les humains sur la vie des animaux--trouvait 
tout moment qu'on nous avait manqu, conclusion  laquelle l'amenait
facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le
plaisir qu'elle avait  nous tre dsagrable. Mais ayant constat,
sans erreur possible, les mille prvenances dont nous entourait et
dont l'entourait elle-mme Mme de Villeparisis, Franoise l'excusa
d'tre marquise et comme elle n'avait jamais cess de lui savoir gr
de l'tre, elle la prfra  toutes les personnes que nous
connaissions. C'est qu'aussi aucune ne s'efforait d'tre aussi
continuellement aimable. Chaque fois que ma grand'mre remarquait un
livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouv beaux des
fruits que celle-ci avait reus d'une amie, une heure aprs un valet
de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la
voyions ensuite, pour rpondre  nos remerciements, elle se contentait
de dire, ayant l'air de chercher une excuse  son prsent dans quelque
utilit spciale: Ce n'est pas un chef-d'oeuvre, mais les journaux
arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose  lire. Ou: C'est
toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est sr au bord de la
mer. Mais il me semble que vous ne mangez jamais d'hutres nous dit
Mme de Villeparisis, (augmentant l'impression de dgot que j'avais 
cette heure-l, car la chair vivante des hutres me rpugnait encore
plus que la viscosit des mduses ne me ternissait la plage de
Balbec); elles sont exquises sur cette cte! Ah! je dirai  ma femme
de chambre d'aller prendre vos lettres en mme temps que les miennes.
Comment, votre fille vous crit _tous les jours_? Mais qu'est-ce que
vous pouvez trouver  vous dire! Ma grand'mre se tut, mais on peut
croire que ce fut par ddain, elle qui rptait pour maman les mots de
Mme de Svign: Ds que j'ai reu une lettre, j'en voudrais tout 
l'heure une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont
dignes de comprendre ce que je sens. Et je craignais qu'elle
n'appliqut  Mme de Villeparisis la conclusion: Je cherche ceux qui
sont de ce petit nombre et j'vite les autres. Elle se rabattit sur
l'loge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la
veille. Et ils taient en effet si beaux que le directeur, malgr la
jalousie de ses compotiers ddaigns, m'avait dit: Je suis comme
vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert. Ma
grand'mre dit  son amie qu'elle les avait d'autant plus apprcis
que ceux qu'on servait  l'htel taient gnralement dtestables. Je
ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Svign que si nous
voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligs
de le faire venir de Paris.--Ah, oui, vous lisez Mme de Svign. Je
vous vois depuis le premier jour avec ses lettres (elle oubliait
qu'elle n'avait jamais aperu ma grand'mre dans l'htel avant de la
rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que
c'est un peu exagr ce souci constant de sa fille, elle en parle trop
pour que ce soit bien sincre. Elle manque de naturel. Ma grand'mre
trouva la discussion inutile et pour viter d'avoir  parler des
choses qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,
elle cacha, en posant son sac sur eux, les mmoires de Madame de
Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Franoise au moment (que
celle-ci appelait le midi) o, coiffe d'un beau bonnet et entoure
de la considration gnrale elle descendait manger aux courriers,
Mme de Villeparisis l'arrtait pour lui demander de nos nouvelles. Et
Franoise, nous transmettant les commissions de la marquise: Elle a
dit: Vous leur donnerez bien le bonjour, contrefaisait la voix de
Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les
paroles, tout en ne les dformant pas moins que Platon celles de
Socrate ou saint Jean celles de Jsus. Franoise tait naturellement
trs touche de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma
grand'mre et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intrt de
classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle
assurait que Mme de Villeparisis avait t autrefois ravissante. Il
est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles restes dont on
n'et pu,  moins d'tre plus artiste que Franoise, restituer la
beaut dtruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu
tre jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque
trait.

--Il faudra que je pense une fois  lui demander si je me trompe et si
elle n'a pas quelque parent avec les Guermantes, me dit ma
grand'mre qui excita par l mon indignation. Comment aurais-je pu
croire  une communaut d'origine entre deux noms qui taient entrs
en moi l'un par la porte basse et honteuse de l'exprience, l'autre
par la porte d'or de l'imagination?

On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux quipage,
grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de
Luxembourg qui tait en villgiature pour quelques semaines dans le
pays. Sa calche s'tait arrte devant l'htel, un valet de pied
tait venu parler au directeur, tait retourn  la voiture et avait
rapport des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule
corbeille, comme la baie elle-mme, diverses saisons), avec une carte:
La princesse de Luxembourg, o taient crits quelques mots au
crayon. A quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient
tre destins ces prunes glauques, lumineuses et sphriques comme
tait  ce moment-l la rotondit de la mer, des raisins transparents
suspendus au bois dessch comme une claire journe d'automne, des
poires d'un outre-mer cleste? Car ce ne pouvait tre  l'amie de ma
grand'mre que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le
lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins
frache et dore et des prunes et des poires que nous reconnmes
aussi, quoique les prunes eussent pass, comme la mer  l'heure de
notre dner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires flottassent
quelques formes de nuages roses. Quelques jours aprs nous
rencontrmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui
se donnait le matin sur la plage. Persuad que les oeuvres que j'y
entendais (le Prlude de _Lohengrin_, l'ouverture de _Tannhauser_, etc.)
exprimaient les vrits les plus hautes, je tchais de m'lever autant
que je pouvais pour atteindre jusqu' elles, je tirais de moi pour les
comprendre, je leur remettais tout ce que je reclais alors de
meilleur, de plus profond.

Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers
l'htel, nous nous tions arrts un instant sur la digue, ma
grand'mre et moi, pour changer quelques mots avec Mme de
Villeparisis qui nous annonait qu'elle avait command pour nous 
l'htel des Croque-Monsieur et des oeufs  la crme, je vis de loin
venir dans notre direction la princesse de Luxembourg,  demi-appuye
sur une ombrelle de faon  imprimer  son grand et merveilleux corps
cette lgre inclinaison,  lui faire dessiner cette arabesque si
chre aux femmes qui avaient t belles sous l'Empire et qui savaient,
les paules tombantes, le dos remont, la hanche creuse, la jambe
tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de
l'armature d'une invisible tige inflexible et oblique, qui l'aurait
travers. Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque
 l'heure o tout le monde aprs le bain remontait pour djeuner, et
comme le sien tait seulement  une heure et demie, elle ne rentrait 
sa villa que longtemps aprs que les baigneurs avaient abandonn la
digue dserte et brlante. Mme de Villeparisis prsenta ma grand'mre,
voulut me prsenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le
rappelait pas. Elle ne l'avait peut-tre jamais su, ou en tous cas
avait oubli depuis bien des annes  qui ma grand'mre avait mari sa
fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis.
Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de
temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se dtournait
pour poser de doux regards sur ma grand'mre et sur moi, avec cet
embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse 
un bb avec sa nounou. Mme dans son dsir de ne pas avoir l'air de
siger dans une sphre suprieure  la ntre, elle avait sans doute
mal calcul la distance, car, par une erreur de rglage, ses regards
s'imprgnrent d'une telle bont que je vis approcher le moment o
elle nous flatterait de la main comme deux btes sympathiques qui
eussent pass la tte vers elle,  travers un grillage, au Jardin
d'Acclimatation. Aussitt du reste cette ide d'animaux et de
Bois de Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'tait l'heure o
la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui
vendent des gteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que
faire pour nous tmoigner sa bienveillance, la princesse arrta le
premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre de
ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit: C'est
pour votre grand'mre. Pourtant, ce fut  moi qu'elle le tendit, en
me disant avec un fin sourire: Vous le lui donnerez vous-mme,
pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait pas
d'intermdiaires entre moi et les animaux. D'autres marchands
s'approchrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils avaient, de
paquets tout ficels, de plaisirs, de babas et de sucres d'orge. Elle
me dit: Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi  votre
grand'mre et elle fit payer les marchands par le petit ngre habill
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'merveillement
de la plage. Puis elle dit adieu  Mme de Villeparisis et nous tendit
la main avec l'intention de nous traiter de la mme manire que son
amie, en intimes et de se mettre  notre porte. Mais cette fois, elle
plaa sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'chelle des
tres, car son galit avec nous fut signifie par la princesse  ma
grand'mre au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse 
un gamin quand on lui dit au revoir comme  une grande personne. Par
un merveilleux progrs de l'volution, ma grand'mre n'tait plus un
canard ou une antilope, mais dj ce que Mme Swann et appel un
baby. Enfin, nous ayant quitts tous trois, la Princesse reprit sa
promenade sur la digue ensoleille en incurvant sa taille magnifique
qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaait  l'ombrelle
blanche imprime de bleu que Mme de Luxembourg tenait ferme  la
main. C'tait ma premire altesse, je dis la premire, car la
princesse Mathilde n'tait pas altesse du tout de faons. La seconde,
on le verra plus tard, ne devait pas moins m'tonner par sa bonne
grce. Une forme de l'amabilit des grands seigneurs, intermdiaires
bnvoles entre les souverains et les bourgeois me fut apprise le
lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit: Elle vous a trouvs
charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de coeur.
Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a une
vraie valeur. Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air convaincu, et
toute ravie de pouvoir nous le dire: Je crois qu'elle serait
enchante de vous revoir.

Mais ce matin-l mme, en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de
Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n'tait
pas du domaine de l'amabilit.

--Est-ce que vous tes le fils du directeur au Ministre? me
demanda-t-elle. Ah! il parat que votre pre est un homme charmant. Il
fait un bien beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de Maman
que mon pre et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs
bagages.

--Ils sont retrouvs, ou plutt ils n'ont jamais t perdus, voici ce
qui tait arriv, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous
sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseign que nous sur les
dtails du voyage. Je crois que votre pre avancera son retour  la
semaine prochaine car il renoncera probablement  aller  Algsiras.
Mais il a envie de consacrer un jour de plus  Tolde car il est
admirateur d'un lve de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et
qu'on ne voit bien que l.

Et je me demandais par quel hasard, dans la lunette indiffrente 
travers laquelle Mme de Villeparisis considrait d'assez loin
l'agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle
connaissait, se trouvait intercal  l'endroit o elle considrait mon
pre, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait
voir avec tant de relief et dans le plus grand dtail tout ce qu'il
avait d'agrable, les contingences qui le foraient  revenir, ses
ennuis de douane, son got pour le Greco, et, changeant pour elle
l'chelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu
des autres, tout petits, comme ce Jupiter  qui Gustave Moreau a
donn, quand il l'a peint  ct d'une faible mortelle, une stature
plus qu'humaine.

Ma grand'mre prit cong de Mme de Villeparisis pour que nous pussions
rester  respirer l'air un instant de plus devant l'htel, en
attendant qu'on nous ft signe  travers le vitrage que notre djeuner
tait servi. On entendit un tumulte. C'tait la jeune matresse du roi
des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait djeuner.

--Vraiment c'est un flau, c'est  quitter la France! s'cria
rageusement le btonnier qui passait  ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux carquills sur la
fausse souveraine.

--Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en regardant
ces gens-l comme cela, dit le btonnier au prsident. Je voudrais
pouvoir lui donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de
l'importance  cette canaille qui naturellement ne demande qu' ce que
l'on s'occupe d'elle. Dites donc  son mari de l'avertir que c'est
ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de faire
attention aux dguiss.

Quant  la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'quipage, le
jour o elle avait apport des fruits, s'tait arrt devant l'htel,
elle n'avait pas chapp au groupe de la femme du notaire, du
btonnier et du premier prsident, dj depuis quelque temps fort
agites de savoir si c'tait une marquise authentique et non une
aventurire que cette Madame de Villeparisis qu'on traitait avec tant
d'gards, desquels toutes ces dames brlaient d'apprendre qu'elle
tait indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme
du premier prsident qui flairait partout des irrgulires, levait son
nez sur son ouvrage et la regardait d'une faon qui faisait mourir de
rire ses amies.

--Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours
par croire le mal. Je ne consens  admettre qu'une femme est vraiment
marie que quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes
notaris. Du reste, n'ayez crainte, je vais procder  ma petite
enqute.

Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.

--Nous venons aux nouvelles.

Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du
Premier mit un doigt sur sa bouche.

--Il y a du nouveau.

--Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais vu... mais
dites, qu'y a-t-il?

--H bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de
rouge sur la figure, une voiture qui sentait l'horizontale d'une
lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles, est venue tantt pour
voir la prtendue marquise.

--Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous a! mais c'est cette dame que
nous avons vue, vous vous rappelez btonnier, nous avons bien trouv
qu'elle marquait trs mal mais nous ne savions pas qu'elle tait venue
pour la marquise. Une femme avec un ngre, n'est-ce pas?

--C'est cela mme.

--Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?

--Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte, elle a
comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me
mfier! C'est agrable d'avoir ici une promiscuit avec cette espce
de Baronne d'Ange.

Le btonnier cita Mathurin Rgnier et Macette au
premier Prsident.

Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentan
comme ceux qui se forment au deuxime acte d'un vaudeville pour se
dissiper au dernier. Mme de Luxembourg, nice du roi d'Angleterre et
de l'empereur d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours,
quand la premire venait chercher la seconde pour se promener en
voiture, deux drlesses de l'espce de celles dont on se gare
difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts des hommes du
faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne partie de la
bourgeoisie pour des dcavs crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs
quelquefois individuellement) et que, par consquent, personne ne
reoit. La bourgeoisie est trop honnte en cela, car leurs tares ne
les empcheraient nullement d'tre reus avec la plus grande faveur l
o elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent tellement que la
bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicit en ce qui les
concerne, un dnigrement pour leurs amis particulirement  la cte,
qui achve le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en
rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, tant
extrmement riche, avoir la prsidence des plus importantes socits
financires, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'tre grand
bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruin
qu'elle croit d'autant plus dnu de relations qu'il est plus aimable.
Et elle n'en revient pas quand le duc, prsident du conseil
d'administration de la colossale Affaire, donne pour femme  son fils
la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de
France, de mme qu'un souverain fera plutt pouser  son fils la
fille d'un roi dtrn que d'un prsident de la rpublique en
fonctions. C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue
aussi chimrique que les habitants d'une plage situe  une des
extrmits de la baie de Balbec, ont de la plage situe  l'autre
extrmit: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse;
mais cela mme trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville, d'o
au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie
invisibles.

Le mdecin de Balbec appel pour un accs de fivre que j'avais eu,
ayant estim que je ne devrais pas rester toute la journe au bord de
la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rdig  mon
usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mre prit les
ordonnances avec un respect apparent o je reconnus tout de suite sa
ferme dcision de n'en faire excuter aucune, mais tint compte du
conseil en matire d'hygine et accepta l'offre de Mme de Villeparisis
de nous faire faire quelques promenades en voiture. J'allais et
venais, jusqu' l'heure du djeuner, de ma chambre  celle de ma
grand'mre. Elle ne donnait pas directement sur la mer comme la mienne
mais prenait jour de trois cts diffrents: sur un coin de la digue,
sur une cour et sur la campagne, et tait meuble autrement, avec des
fauteuils brods de filigranes mtalliques et de fleurs roses d'o
semblait maner l'agrable et frache odeur qu'on trouvait en entrant.
Et  cette heure o des rayons venus d'expositions, et comme d'heures
diffrentes, brisaient les angles du mur,  ct d'un reflet de la
plage, mettaient sur la commode un reposoir diapr comme les fleurs du
sentier, suspendaient  la paroi les ailes replies, tremblantes et
tides d'une clart prte  reprendre son vol, chauffaient comme un
bain un carr de tapis provincial devant la fentre de la courette que
le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au charme et  la
complexit de la dcoration mobilire en semblant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et dtacher leur passementerie, cette chambre,
que je traversais un moment avant de m'habiller pour la promenade,
avait l'air d'un prisme o se dcomposaient les couleurs de la lumire
du dehors, d'une ruche o les sucs de la journe que j'allais goter
taient dissocis, pars, enivrants et visibles, d'un jardin de
l'esprance qui se dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et
de ptales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans
l'impatience de savoir quelle tait la Mer qui jouait ce matin-l au
bord du rivage, comme une Nreide. Car chacune de ces Mers ne restait
jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui
parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la mme.

Il y en avait qui taient d'une beaut si rare qu'en les apercevant
mon plaisir tait encore accru par la surprise. Par quel privilge, un
matin plutt qu'un autre, la fentre en s'entr'ouvrant dcouvrit-elle
 mes yeux merveills la nymphe Glaukonomn, dont la beaut
paresseuse et qui respirait mollement avait la transparence d'une
vaporeuse meraude  travers laquelle je voyais affluer les lments
pondrables qui la coloraient? Elle faisait jouer le soleil avec un
sourire alangui par une brume invisible qui n'tait qu'un espace vide
rserv autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrge et
plus saisissante, comme ces desses que le sculpteur dtache sur le
reste du bloc qu'il ne daigne pas dgrossir. Telle, dans sa couleur
unique, elle nous invitait  la promenade sur ces routes grossires et
terriennes, d'o, installs dans la calche de Mme de Villeparisis,
nous apercevions tout le jour et sans jamais l'atteindre la fracheur
de sa molle palpitation.

Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous
eussions le temps d'aller soit jusqu' Saint-Mars-le-Vtu, soit
jusqu'aux rochers de Quetteholme ou  quelque autre but d'excursion
qui, pour une voiture assez lente, tait fort lointain et demandait
toute la journe. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions
entreprendre, je fredonnais quelque air rcemment cout, et je
faisais les cent pas en attendant que Mme de Villeparisis ft prte.
Si c'tait dimanche, sa voiture n'tait pas seule devant l'htel;
plusieurs fiacres lous attendaient non seulement les personnes qui
taient invites au chteau de Fterne chez Mme de Cambremer, mais
celles qui plutt que de rester l comme des enfants punis dclaraient
que le dimanche tait un jour assommant  Balbec et partaient ds
aprs djeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque
site, et mme souvent quand on demandait  Mme Blandais si elle avait
t chez les Cambremer, elle rpondait premptoirement: Non, nous
tions aux cascades du Bec, comme si c'tait l la seule raison pour
laquelle elle n'avait pas pass la journe  Fterne. Et le btonnier
disait charitablement:

--Je vous envie, j'aurais bien chang avec vous, c'est autrement
intressant.

A ct des voitures, devant le porche o j'attendais, tait plant
comme un arbrisseau d'une espce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulire de ses cheveux
colors, que par son piderme de plante. A l'intrieur, dans le hall
qui correspondait au narthex ou glise des Catchumnes, des glises
romanes, et o les personnes qui n'habitaient pas l'htel avaient le
droit de passer, les camarades du groom extrieur ne travaillaient
pas beaucoup plus que lui mais excutaient du moins quelques
mouvements. Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.
Mais l'aprs-midi ils restaient l seulement comme des choristes qui,
mme quand ils ne servent  rien, demeurent en scne pour ajouter  la
figuration. Le Directeur gnral, celui qui me faisait si peur,
comptait augmenter considrablement leur nombre l'anne suivante, car
il voyait grand. Et sa dcision affligeait beaucoup le Directeur de
l'Htel, lequel trouvait que tous ces enfants n'taient que des
faiseurs d'embarras entendant par l qu'ils embarrassaient le
passage et ne servaient  rien. Du moins entre le djeuner et le
dner, entre les sorties et les rentres des clients remplissaient-ils
le vide de l'action, comme ces lves de Mme de Maintenon qui sous le
costume de jeunes isralites font intermde chaque fois qu'Esther ou
Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux nuances prcieuses, 
la taille lance et frle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendt, gardait une immobilit  laquelle s'ajoutait de la
mlancolie, car ses frres ans avaient quitt l'htel pour des
destines plus brillantes et il se sentait isol sur cette terre
trangre. Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture
et l'y faire monter et peut-tre d faire partie des fonctions du
chasseur. Mais il savait qu'une personne qui amne ses gens avec soi
se fait servir par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans un
htel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de
mme. Mme de Villeparisis appartenait  la fois  ces deux catgories.
Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien  attendre de
la marquise; en laissant le matre d'htel et la femme de chambre de
celle-ci l'installer avec ses affaires, il rvait tristement au sort
envi de ses frres et conservait son immobilit vgtale.

Nous partions; quelque temps aprs avoir contourn la station du
chemin de fer nous entrions dans une route campagnarde qui me devint
bientt aussi familire que celles de Combray, depuis le coude o elle
s'amorait entre des clos charmants jusqu'au tournant o nous la
quittions et qui avait de chaque ct des terres laboures. Au milieu
d'elles, on voyait  et l un pommier priv il est vrai de ses fleurs
et ne portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait 
m'enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont
la large tendue, comme le tapis d'estrade d'une fte nuptiale
maintenant termine avait t tout rcemment foule par la trane de
satin blanc des fleurs rougissantes.

Combien de fois  Paris dans le mois de mai de l'anne suivante, il
m'arriva d'acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de
passer ensuite la nuit devant ses fleurs o s'panouissait la mme
essence crmeuse qui poudrait encore de son cume les bourgeons des
feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce
ft le marchand qui, par gnrosit envers moi, par got inventif
aussi et contraste ingnieux, et ajout de chaque ct, en surplus, un
seyant bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
lampe--si longtemps que j'tais souvent encore l quand l'aurore
leur apportait la mme rougeur qu'elle devait faire en mme temps 
Balbec--et je cherchais  les reporter sur cette route par
l'imagination,  les multiplier,  les tendre dans le cadre prpar,
sur la toile toute prte de ces clos dont je savais le dessin par coeur--et
que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais revoir--au
moment o avec la verve ravissante du gnie, le printemps couvre leur
canevas de ses couleurs.

Avant de monter en voiture j'avais compos le tableau de mer que
j'allais chercher, que j'esprais voir avec le soleil rayonnant, et
qu' Balbec je n'apercevais que trop morcel entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rve n'admettait pas, de baigneurs, de cabines,
de yacht de plaisance. Mais quand, la voiture de Mme de Villeparisis
tant parvenue au haut d'une cte, j'apercevais la mer entre les
feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
dtails contemporains qui l'avaient mise comme en dehors de la nature
et de l'histoire, et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de
penser que c'tait les mmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'_Orestie_ quand tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore
les guerriers chevelus de l'hroque Hellas de cent mille avirons
battaient le flot sonore. Mais en revanche je n'tais plus assez prs
de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais fige, je ne sentais
plus de puissance sous ses couleurs tendues comme celles d'une
peinture entre les feuilles o elle apparaissait aussi inconsistante
que le ciel, et seulement plus fonce que lui.

Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les glises me promettait que
nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre, et surtout celle de
Carqueville toute cache sous son vieux lierre, dit-elle avec un
mouvement de la main qui semblait envelopper avec got la faade
absente dans un feuillage invisible et dlicat. Mme de Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
dfinir le charme et la particularit d'un monument, vitant toujours
les termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait trs
bien les choses dont elle parlait. Elle semblait chercher  s'en
excuser sur ce qu'un des chteaux de son pre, et o elle avait t
leve, tant situ dans une rgion o il y avait des glises du mme
style qu'autour de Balbec il et t honteux qu'elle n'et pas pris le
got de l'architecture, ce chteau tant d'ailleurs le plus bel
exemplaire de celle de la Renaissance. Mais comme il tait aussi un
vrai muse, comme d'autre part Chopin et Listz y avaient jou,
Lamartine rcit des vers, tous les artistes connus de tout un sicle
crit des penses, des mlodies, fait des croquis sur l'album
familial, Mme de Villeparisis ne donnait, par grce, bonne ducation,
modestie relle, ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matrielle  sa connaissance de tous les arts, et finissait
par avoir l'air de considrer la peinture, la musique, la littrature
et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille leve de la faon
la plus aristocratique dans un monument class et illustre. On aurait
dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
hrits. Elle fut contente que ma grand'mre aimt un collier qu'elle
portait et qui dpassait de sa robe. Il tait dans le portrait d'une
bisaeule  elle, par Titien, et qui n'tait jamais sorti de la
famille. Comme cela on tait sr que c'tait un vrai. Elle ne voulait
pas entendre parler des tableaux achets on ne sait comment par un
Crsus, elle tait d'avance persuade qu'ils taient faux et n'avait
aucun dsir de les voir, nous savions qu'elle-mme faisait des
aquarelles de fleurs, et ma grand'mre qui les avait entendu vanter
lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par
modestie, mais sans montrer plus d'tonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue  qui les compliments n'apprennent rien.
Elle se contenta de dire que c'tait un passe-temps charmant parce que
si les fleurs nes du pinceau n'taient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la socit des fleurs naturelles, de
la beaut desquelles, surtout quand on tait oblig de les regarder de
plus prs pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais  Balbec Mme de
Villeparisis se donnait cong pour laisser reposer ses yeux.

Nous fmes tonns, ma grand'mre et moi, de voir combien elle tait
plus librale que mme la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle
s'tonnait qu'on ft scandalis des expulsions des jsuites, disant
que cela s'tait toujours fait, mme sous la monarchie, mme en
Espagne. Elle dfendait la Rpublique  laquelle elle ne reprochait
son anticlricalisme que dans cette mesure: Je trouverais tout aussi
mauvais qu'on m'empcht d'aller  la messe si j'en ai envie que
d'tre force d'y aller si je ne le veux pas, lanant mme certains
mots comme: Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est! Pour
moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien, peut-tre
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de piquant, de
savoureux, de mmorable dans sa bouche.

En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions avances--pas
jusqu'au socialisme cependant, qui tait la bte noire de Mme de
Villeparisis--prcisment par une de ces personnes en considration
de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et timide impartialit se
refuse  condamner les ides des conservateurs, nous n'tions pas
loin, ma grand'mre et moi, de croire qu'en notre agrable compagne
se trouvaient la mesure et le modle de la vrit en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la
colonnade de son chteau, l'esprit de conversation de Louis-Philippe.
Mais--comme ces rudits qui merveillent quand on les met sur la
peinture gyptienne et les inscriptions trusques, et qui parlent
d'une faon si banale des oeuvres modernes que nous nous demandons si
nous n'avons pas surfait l'intrt des sciences o ils sont verss,
puisque n'y apparat pas cette mme mdiocrit qu'ils ont pourtant d
y apporter aussi bien que dans leurs niaises tudes sur Beaudelaire--Mme
de Villeparisis, interroge par moi sur Chateaubriand, sur
Balzac, sur Victor Hugo, tous reus jadis par ses parents et entrevus
par elle-mme, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits
piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des
hommes politiques, et jugeait svrement ces crivains, prcisment
parce qu'ils avaient manqu de cette modestie, de cet effacement de
soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et
n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet -propos, de ces qualits de modration de jugement et de
simplicit, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur:
on voyait qu'elle n'hsitait pas  leur prfrer des hommes qui,
peut-tre, en effet, avaient eu,  cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une acadmie, un conseil des
ministres, Mol, Fontanes, Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun,
Salvandy ou Daru.

--C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir
de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup tonn en lui parlant sur ce
ton. Mon pre qui le voyait chez M. Mrime--un homme de talent au
moins celui-l--m'a souvent dit que Beyle (c'tait son nom) tait
d'une vulgarit affreuse, mais spirituel dans un dner, et ne s'en
faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
vous-mme par quel haussement d'paules il a rpondu aux loges outrs
de M. de Balzac. En cela du moins il tait homme de bonne compagnie.

Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se
prvalant des relations particulires que sa famille avait eues avec
eux, penser que son jugement  leur gard tait plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les frquenter.

--Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon pre; et comme
disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur
eux ceux qui les ont vus de prs et ont pu juger plus exactement de ce
qu'ils valaient.

Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des
terres laboures, rendant les champs plus rels, leur ajoutant une
marque d'authenticit, comme la prcieuse fleurette dont certains
matres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hsitants
pareils  ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientt nos chevaux
les distanaient, mais, mais aprs quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqu devant nous dans l'herbe
son toile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu' venir se poser au
bord de la route et c'tait toute une nbuleuse qui se formait avec
mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoises.

Nous redescendions la cte; alors nous croisions, la montant  pied, 
bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces cratures--fleurs
de la belle journe, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recle quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le
dsir qu'elle a fait natre en nous--quelque fille de ferme poussant
sa vache ou  demi couche sur une charrette, quelque fille de
boutiquier en promenade, quelque lgante demoiselle assise sur le
strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait
ouvert une re nouvelle et avait chang pour moi la valeur de la vie,
le jour o il m'avait appris que les rves que j'avais promens
solitairement du ct de Msglise quand je souhaitais que passt une
paysanne que je prendrais dans mes bras, n'taient pas une chimre qui
ne correspondait  rien d'extrieur  moi, mais que toutes les filles
qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles taient toutes prtes 
en exaucer de pareils. Et duss-je, maintenant que j'tais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles,
j'tais tout de mme heureux comme un enfant n dans une prison ou
dans un hpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digrer que du pain sec et des mdicaments, a appris tout d'un
coup que les pches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple
parure de la campagne, mais des aliments dlicieux et assimilables.
Mme si son gelier ou son garde-malade ne lui permettent pas de
cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui parat meilleur et
l'existence plus clmente. Car un dsir nous semble plus beau, nous
nous appuyons  lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
dehors de nous la ralit s'y conforme, mme si pour nous il n'est pas
ralisable. Et nous pensons avec plus de joie  une vie o, 
condition que nous cartions pour un instant de notre pense le petit
obstacle accidentel et particulier qui nous empche personnellement de
le faire, nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles
filles qui passaient, du jour o j'avais su que leurs joues pouvaient
tre embrasses, j'tais devenu curieux de leur me. Et l'univers
m'avait paru plus intressant.

La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A peine avais-je le
temps de voir la fillette qui venait dans notre direction; et pourtant--
comme la beaut des tres n'est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu'elle est celle d'une crature unique, consciente et
volontaire--ds que son individualit, me vague, volont inconnue
de moi, se peignait en une petite image prodigieusement rduite, mais
complte, au fond de son regard distrait, aussitt, mystrieuse
rplique des pollens tout prpars pour les pistils, je sentais
saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi minuscule, du dsir de ne
pas laisser passer cette fille, sans que sa pense prt conscience de
ma personne, sans que j'empchasse ses dsirs d'aller  quelqu'un
d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rverie et saisir son
coeur. Cependant notre voiture s'loignait, la belle fille tait dj
derrire nous, et comme elle ne possdait de moi aucune des notions qui
constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient  peine vu, m'avaient
dj oubli. tait-ce parce que je ne l'avais qu'entr'aperue que je
l'avais trouve si belle? Peut-tre. D'abord l'impossibilit de
s'arrter auprs d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un
autre jour lui donnent brusquement le mme charme qu' un pays la
maladie ou la pauvret qui nous empchent de le visiter, ou qu'aux
jours si ternes qui nous restent  vivre le combat o nous
succomberons sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude,
la vie devrait paratre dlicieuse  des tres qui seraient  chaque
heure menacs de mourir--c'est--dire  tous les hommes. Puis si
l'imagination est entrane par le dsir de ce que nous ne pouvons
possder, son essor n'est pas limit par une ralit compltement
perue dans ces rencontres o les charmes de la passante sont
gnralement en relation directe avec la rapidit du passage. Pour peu
que la nuit tombe et que la voiture aille vite,  la campagne, dans
une ville, il n'y a pas un torse fminin mutil comme un marbre
antique par la vitesse qui nous entrane et le crpuscule qui le noie,
qui ne tire sur notre coeur,  chaque coin de route, du fond de chaque
boutique, les flches de la Beaut, de la Beaut dont on serait
parfois tent de se demander si elle est en ce monde autre chose que
la partie de complment qu'ajoute  une passante fragmentaire et
fugitive notre imagination surexcite par le regret.

Si j'avais pu descendre parler  la fille que nous croisions,
peut-tre euss-je t dsillusionn par quelque dfaut de sa peau que
de la voiture je n'avais pas distingu. (Et alors, tout effort pour
pntrer dans sa vie m'et sembl soudain impossible. Car la beaut
est une suite d'hypothses que rtrcit la laideur en barrant la route
que nous voyions dj s'ouvrir sur l'inconnu.) Peut-tre un seul mot
qu'elle et dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa dmarche, qui
seraient aussitt devenues banales. C'est possible, car je n'ai jamais
rencontr dans la vie de filles aussi dsirables que les jours o
j'tais avec quelque grave personne que malgr les mille prtextes que
j'inventais je ne pouvais quitter: quelques annes aprs celle o
j'allai pour la premire fois  Balbec, faisant  Paris une course en
voiture avec un ami de mon pre et ayant aperu une femme qui marchait
vite dans la nuit, je pensai qu'il tait draisonnable de perdre pour
une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu'il
y ait sans doute, et sautant  terre sans m'excuser, je me mis  la
recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la
retrouvai dans une troisime, et me trouvai enfin, tout essouffl,
sous un rverbre, en face de la vieille Mme Verdurin que j'vitais
partout et qui heureuse et surprise s'cria: Oh! comme c'est aimable
d'avoir couru pour me dire bonjour.

Cette anne-l,  Balbec, au moment de ces rencontres, j'assurais  ma
grand'mre,  Mme de Villeparisis qu' cause d'un grand mal de tte,
il valait mieux que je rentrasse seul  pied. Elles refusaient de me
laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile 
retrouver que ne l'est un monument, car elle tait anonyme et mobile)
 la collection de toutes celles que je me promettais de voir de prs.
Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions
telles que je crus que je pourrais la connatre comme je voudrais.
C'tait une laitire qui vint d'une ferme apporter un supplment de
crme  l'htel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me
regardait, en effet, avec une attention qui n'tait peut-tre cause
que par l'tonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour
o je m'tais repos toute la matine quand Franoise vint ouvrir les
rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait t dpose pour
moi  l'htel. Je ne connaissais personne  Balbec. Je ne doutai pas
que la lettre ne ft de la laitire. Hlas, elle n'tait que de
Bergotte qui, de passage, avait essay de me voir, mais ayant su que
je dormais m'avait laiss un mot charmant pour lequel le liftman avait
fait une enveloppe que j'avais cru crite par la laitire. J'tais
affreusement du, et l'ide qu'il tait plus difficile et plus
flatteur d'avoir une lettre de Bergotte ne me consolait en rien
qu'elle ne ft pas de la laitire. Cette fille-l mme, je ne la
retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement de la voiture
de Mme de Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient
l'tat d'agitation o je vivais et je trouvais quelque sagesse aux
philosophes qui nous recommandent de borner nos dsirs (si toutefois
ils veulent parler du dsir des tres, car c'est le seul qui puisse
laisser de l'anxit, s'appliquant  de l'inconnu conscient. Supposer
que la philosophie veut parler du dsir des richesses serait trop
absurde). Pourtant j'tais dispos  juger cette sagesse incomplte,
car je me disais que ces rencontres me faisaient trouver encore plus
beau un monde qui fait ainsi crotre sur toutes les routes
campagnardes des fleurs  la fois singulires et communes, trsors
fugitifs de la journe, aubaines de la promenade, dont les
circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-tre pas
toujours m'avaient seules empch de profiter, et qui donnent un got
nouveau  la vie.

Mais peut-tre, en esprant qu'un jour, plus libre, je pourrais
trouver sur d'autres routes de semblables filles, je commenais dj 
fausser ce qu'a d'exclusivement individuel le dsir de vivre auprs
d'une femme qu'on a trouv jolie, et du seul fait que j'admettais la
possibilit de le faire natre artificiellement, j'en avais
implicitement reconnu l'illusion.

Le jour que Mme de Villeparisis nous mena  Carqueville o tait cette
glise couverte de lierre dont elle avait parl et qui, btie sur un
tertre, domine le village, la rivire qui le traverse et qui a
conserv son petit pont du moyen ge, ma grand'mre, pensant que je
serais content d'tre seul pour regarder le monument, proposa  son
amie d'aller goter chez le ptissier, sur la place qu'on apercevait
distinctement et qui sous sa patine dore tait comme une autre partie
d'un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j'irais les y
retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il
fallait pour reconnatre une glise faire un effort qui me ft serrer
de plus prs l'ide d'glise; en effet, comme il arrive aux lves qui
saisissent plus compltement le sens d'une phrase quand on les oblige
par la version ou par le thme  la dvtir des formes auxquelles ils
sont accoutums, cette ide d'glise dont je n'avais gure besoin
d'habitude devant des clochers qui se faisaient reconnatre
d'eux-mmes, j'tais oblig d'y faire perptuellement appel pour ne
pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de lierre tait celui
d'une verrire ogivale, l, que la saillie des feuilles tait due au
relief d'un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait
frmir le porche mobile que parcouraient des remous propags et
tremblants comme une clart; les feuilles dferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la faade vgtale entranait avec elle
les piliers onduleux, caresss et fuyants.

Comme je quittais l'glise, je vis devant le vieux pont des filles du
village qui, sans doute parce que c'tait un dimanche, se tenaient
attifes, interpellant les garons qui passaient. Moins bien vtue que
les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant--car
elle rpondait  peine  ce qu'elles lui disaient--l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise  demi sur le
rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit
pot plein de poissons qu'elle venait probablement de pcher. Elle
avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard ddaigneux de ce
qui l'entourait, un petit nez d'une forme fine et charmante. Mes
regards se posaient sur sa peau et mes lvres  la rigueur pouvaient
croire qu'elles avaient suivi mes regards. Mais ce n'est pas seulement
son corps que j'aurais voulu atteindre, c'tait aussi la personne qui
vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement,
qui est d'attirer son attention, qu'une sorte de pntration, y
veiller une ide.

Et cet tre intrieur de la belle pcheuse, semblait m'tre clos
encore, je doutais si j'y tais entr, mme aprs que j'eus aperu ma
propre image se reflter furtivement dans le miroir de son regard,
suivant un indice de rfraction qui m'tait aussi inconnu que si je me
fusse plac dans le champ visuel d'une biche. Mais de mme qu'il ne
m'et pas suffi que mes lvres prissent du plaisir sur les siennes
mais leur en donnassent, de mme j'aurais voulu que l'ide de moi qui
entrerait en cet tre, qui s'y accrocherait, n'ament pas  moi
seulement son attention, mais son admiration, son dsir, et le fort
 garder mon souvenir jusqu'au jour o je pourrais le retrouver.
Cependant, j'apercevais  quelques pas la place o devait m'attendre
la voiture de Mme de Villeparisis. Je n'avais qu'un instant; et dj
je sentais que les filles commenaient  rire de me voir ainsi arrt.
J'avais cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant
d'expliquer  la belle fille la commission dont je la chargeais, pour
avoir plus de chance qu'elle m'coutt, je tins un instant la pice
devant ses yeux:

--Puisque vous avez l'air d'tre du pays, dis-je  la pcheuse,
est-ce que vous auriez la bont de faire une petite course pour moi?
Il faudrait aller devant un ptissier qui est parat-il sur une place,
mais je ne sais pas o c'est, et o une voiture m'attend. Attendez!...
pour ne pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux
chevaux.

C'tait cela que je voulais qu'elle st pour prendre une grande ide
de moi. Mais quand j'eus prononc les mots marquise et deux
chevaux, soudain j'prouvai un grand apaisement. Je sentis que la
pcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec mon effroi de ne
pouvoir la retrouver, une partie de mon dsir de la retrouver. Il me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des lvres
invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son
esprit, cette possession immatrielle, lui avait t de son mystre
autant que fait la possession physique.

Nous descendmes sur Hudimesnil; tout d'un coup je fus rempli de ce
bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti depuis Combray, un
bonheur analogue  celui que m'avaient donn, entre autres, les
clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais
d'apercevoir, en retrait de la route en dos d'ne que nous suivions,
trois arbres qui devaient servir d'entre  une alle couverte et
formaient un dessin que je ne voyais pas pour la premire fois, je ne
pouvais arriver  reconnatre le lieu dont ils taient comme dtachs
mais je sentais qu'il m'avait t familier autrefois; de sorte que mon
esprit ayant trbuch entre quelque anne lointaine et le moment
prsent, les environs de Balbec vacillrent et je me demandai si toute
cette promenade n'tait pas une fiction, Balbec un endroit o je
n'tais jamais all que par l'imagination, Mme de Villeparisis un
personnage de roman et les trois vieux arbres la ralit qu'on
retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on tait en train de
lire et qui vous dcrivait un milieu dans lequel on avait fini par se
croire effectivement transport.

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit
sentait qu'ils recouvraient quelque chose sur quoi il n'avait pas
prise, comme sur ces objets placs trop loin dont nos doigts allongs
au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant
l'enveloppe sans arriver  rien saisir. Alors on se repose un moment
pour jeter le bras en avant d'un lan plus fort et tcher d'atteindre
plus loin. Mais pour que mon esprit pt ainsi se rassembler, prendre
son lan, il m'et fallu tre seul. Que j'aurais voulu pouvoir
m'carter comme je faisais dans les promenades du ct de Guermantes
quand je m'isolais de mes parents. Il me semblait mme que j'aurais d
le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est
vrai, un certain travail de la pense sur elle-mme, mais  ct
duquel les agrments de la nonchalance qui vous fait renoncer  lui,
semblent bien mdiocres. Ce plaisir, dont l'objet n'tait que
pressenti, que j'avais  crer moi-mme, je ne l'prouvais que de
rares fois, mais  chacune d'elles il me semblait que les choses qui
s'taient passes dans l'intervalle n'avaient gure d'importance et
qu'en m'attachant  la seule ralit je pourrais commencer enfin une
vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les
fermer sans que Mme de Villeparisis s'en apert. Je restai sans
penser  rien, puis de ma pense ramasse, ressaisie avec plus de
force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutt
dans cette direction intrieure au bout de laquelle je les voyais en
moi-mme. Je sentis de nouveau derrire eux le mme objet connu mais
vague et que je ne pus ramener  moi. Cependant tous trois au fur et 
mesure que la voiture avanait, je les voyais s'approcher. O les
avais-je dj regards? Il n'y avait aucun lieu autour de Combray o
une alle s'ouvrit ainsi. Le site qu'ils me rappelaient il n'y avait
pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande o j'tais
all une anne avec ma grand'mre prendre les eaux. Fallait-il croire
qu'ils venaient d'annes dj si lointaines de ma vie que le paysage
qui les entourait avait t entirement aboli dans ma mmoire et que,
comme ces pages qu'on est tout d'un coup mu de retrouver dans un
ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du
livre oubli de ma premire enfance. N'appartenaient-ils au contraire
qu' ces paysages du rve, toujours les mmes, du moins pour moi chez
qui leur aspect trange n'tait que l'objectivation dans mon sommeil
de l'effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le
mystre dans un lieu derrire l'apparence duquel je le pressentais, comme
cela m'tait arriv si souvent du ct de Guermantes, soit pour
essayer de le rintroduire dans un lieu que j'avais dsir connatre
et qui du jour o je l'avais connu n'avait paru tout superficiel,
comme Balbec? N'taient-ils qu'une image toute nouvelle dtache d'un
rve de la nuit prcdente mais dj si efface qu'elle me semblait
venir de beaucoup plus loin? Ou bien ne les avais-je jamais vus et
cachaient-ils derrire eux comme tels arbres, telle touffe d'herbes
que j'avais vus du ct de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi
difficile  saisir qu'un pass lointain, de sorte que, sollicit par
eux d'approfondir une pense, je croyais avoir  reconnatre un
souvenir. Ou encore ne cachaient-ils mme pas de penses et tait-ce
une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps
comme on voit quelquefois double dans l'espace? Je ne savais.
Cependant ils venaient vers moi; peut-tre apparition mythique, ronde
de sorcires ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutt
que c'taient des fantmes du pass, de chers compagnons de mon
enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs.
Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi,
de les rendre  la vie. Dans leur gesticulation nave et passionne,
je reconnaissais le regret impuissant d'un tre aim qui a perdu
l'usage de la parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et
que nous ne savons pas deviner. Bientt  un croisement de routes, la
voiture les abandonna. Elle m'entranait loin de ce que je croyais
seul vrai, de ce qui m'et rendu vraiment heureux, elle ressemblait 
ma vie.

Je vis les arbres s'loigner en agitant leurs bras dsesprs,
semblant me dire: ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne
le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin
d'o nous cherchions  nous hisser jusqu' toi, toute une partie de
toi-mme que nous t'apportions tombera pour jamais au nant. En effet,
si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d'inquitude que
je venais de sentir encore une fois, et si un soir--trop tard, mais
pour toujours--je m'attachai  lui, de ces arbres eux-mmes, en
revanche je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter ni o je
les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqu, je leur tournai le
dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me
demandait pourquoi j'avais l'air rveur, j'tais triste comme si je
venais de perdre un ami, de mourir moi-mme, de renier un mort ou de
mconnatre un Dieu.

Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui avait un certain
sens de la nature, plus froid que celui de ma grand'mre mais qui sait
reconnatre, mme en dehors des muses et des demeures aristocratiques,
la beaut simple et majestueuse de certaines choses anciennes, disait
au cocher de prendre la vieille route de Balbec, peu frquente, mais
plante de vieux ormes qui nous semblaient admirables.

Une fois que nous connmes cette vieille route, pour changer, nous
revnmes,  moins que nous ne l'eussions prise  l'aller, par une
autre qui traversait les bois de Chantereine et de Canteloup.
L'invisibilit des innombrables oiseaux qui s'y rpondaient tout 
ct de nous dans les arbres donnait la mme impression de repos qu'on
a les yeux ferms. Enchan  mon strapontin comme Promthe sur son
rocher, j'coutais mes Ocanides. Et quand, par hasard, j'apercevais
l'un de ces oiseaux qui passait d'une feuille sous une autre, il y
avait si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne
croyais pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant,
tonn et sans regard.

Cette route tait pareille  bien d'autres de ce genre qu'on rencontre
en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une
grande longueur. Au moment mme, je ne lui trouvais pas un grand
charme, j'tais seulement content de rentrer. Mais elle devint pour
moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mmoire comme
une amorce o toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais
plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
aussitt sans solution de continuit et pourraient, grce  elle,
communiquer immdiatement avec mon coeur. Car ds que la voiture ou
l'automobile s'engagerait dans une de ces routes qui auraient l'air
d'tre la continuation de celle que j'avais parcourue avec Mme de
Villeparisis, ce  quoi ma conscience actuelle se trouverait
immdiatement appuye comme  mon pass le plus rcent, ce serait
(toutes les annes intermdiaires se trouvant abolies) les impressions
que j'avais eues par ces fins d'aprs-midi-l, en promenade prs de
Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s'levait et
qu'au del du prochain village on apercevrait entre les arbres le
coucher du soleil comme s'il avait t quelque localit suivante,
forestire, distante et qu'on n'atteindra pas le soir mme. Raccordes
 celles que j'prouvais maintenant dans un autre pays, sur une route
semblable, s'entourant de toutes les sensations accessoires de libre
respiration, de curiosit, d'indolence, d'apptit, de gaiet, qui leur
taient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se
renforceraient, prendraient la consistance d'un type particulier de
plaisir, et presque d'un cadre d'existence que j'avais d'ailleurs
rarement l'occasion de retrouver, mais dans lequel le rveil des
souvenirs mettait au milieu de la ralit matriellement perue une
part assez grande de ralit voque, songe, insaisissable, pour me
donner, au milieu de ces rgions o je passais, plus qu'un sentiment
esthtique, un dsir fugitif mais exalt, d'y vivre dsormais pour
toujours. Que de fois pour avoir simplement senti une odeur de
feuille, tre assis sur un strapontin en face de Mme de Villeparisis,
croiser la princesse de Luxembourg qui lui envoyait des bonjours de sa
voiture, rentrer dner au Grand-Htel, ne m'est-il pas apparu comme un
de ces bonheurs ineffables que ni le prsent ni l'avenir ne peuvent
nous rendre et qu'on ne gote qu'une fois dans la vie.

Souvent le jour tait tomb avant que nous fussions de retour.
Timidement je citais  Mme de Villeparisis en lui montrant la lune
dans le ciel, quelque belle expression de Chateaubriand ou de Vigny,
ou de Victor Hugo: Elle rpandait ce vieux secret de mlancolie ou
pleurant comme Diane au bord de ses fontaines ou L'ombre tait
nuptiale, auguste et solennelle.

--Et vous trouvez cela beau? me demandait-elle, gnial comme vous
dites? Je vous dirai que je suis toujours tonne de voir qu'on prend
maintenant au srieux des choses que les amis de ces messieurs, tout
en rendant pleine justice  leurs qualits, taient les premiers 
plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de gnie comme aujourd'hui, o
si vous dites  un crivain qu'il n'a que du talent il prend cela pour
une injure. Vous me citez une grande phrase de M. de Chateaubriand sur
le clair de lune. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y tre
rfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon pre. Il
tait du reste agrable quand on tait seul parce qu'alors il tait
simple et amusant, mais ds qu'il y avait du monde, il se mettait 
poser et devenait ridicule; devant mon pre, il prtendait avoir jet
sa dmission  la face du roi et dirig le conclave, oubliant que mon
pre avait t charg par lui de supplier le roi de le reprendre; et
l'avait entendu faire sur l'lection du pape les pronostics les plus
insenss. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui
tait un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de
celui-ci sur le clair de lune elles taient tout simplement devenues
une charge  la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour
du chteau, s'il y avait quelque invit nouveau, on lui conseillait
d'emmener M. de Chateaubriand prendre l'air aprs le dner. Quand ils
revenaient, mon pre ne manquait pas de prendre  part l'invit: M.
de Chateaubriand a t bien loquent?--Oh! oui.--Il vous a parl
du clair de lune.--Oui, comment savez-vous?--Attendez, ne vous
a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase.--Oui, mais par quel
mystre.--Et il vous a parl mme du clair de lune dans la
campagne romaine.--Mais vous tes sorcier. Mon pre n'tait pas
sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un
mme morceau tout prpar.

Au nom de Vigny elle se mit  rire.

--Celui qui disait: Je suis le comte Alfred de Vigny. On est comte
ou on n'est pas comte, a n'a aucune espce d'importance.

Et peut-tre trouvait-elle que cela en avait tout de mme un peu, car
elle ajoutait:

--D'abord je ne suis pas sre qu'il le ft, et il tait en tout cas
de trs petite souche, ce monsieur qui a parl dans ses vers de son
cimier de gentilhomme. Comme c'est de bon got et comme c'est
intressant pour le lecteur! C'est comme Musset, simple bourgeois de
Paris, qui disait emphatiquement: L'pervier d'or dont mon casque est
arm. Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces choses-l. Au moins
Musset avait du talent comme pote. Mais  part _Cinq-Mars_ je n'ai
jamais rien pu lire de M. de Vigny, l'ennui me fait tomber le livre
des mains. M. Mol, qui avait autant d'esprit et de tact que M. de
Vigny en avait peu, l'a arrang de belle faon en le recevant 
l'Acadmie. Comment, vous ne connaissez pas son discours? C'est un
chef-d'oeuvre de malice et d'impertinence.

Elle reprochait  Balzac
qu'elle s'tonnait de voir admir par ses neveux, d'avoir prtendu
peindre une socit o il n'tait pas reu, et dont il a racont
mille invraisemblances. Quant  Victor Hugo, elle nous disait que M.
de Bouillon, son pre, qui avait des camarades dans la jeunesse
romantique, tait entr grce  eux  la premire d'_Hernani_ mais qu'il
n'avait pu rester jusqu'au bout, tant il avait trouv ridicule, les
vers de cet crivain dou mais exagr et qui n'a reu le titre de
grand pote qu'en vertu d'un march fait, et comme rcompense de
l'indulgence intresse qu'il a professe pour les dangereuses
divagations des socialistes.

Nous apercevions dj l'htel, ses lumires si hostiles le premier
soir,  l'arrive, maintenant protectrices et douces, annonciatrices
du foyer. Et quand la voiture arrivait prs de la porte, le concierge,
les grooms, le lift, empresss, nafs, vaguement inquiets de notre
retard, masss sur les degrs  nous attendre, taient devenus
familiers, de ces tres qui changent tant de fois au cours de notre
vie, comme nous changeons nous-mmes, mais dans lesquels au moment o
ils sont pour un temps le miroir de nos habitudes, nous trouvons de la
douceur  nous sentir fidlement et amicalement reflts. Nous les
prfrons  des amis que nous n'avons pas vus depuis longtemps, car
ils contiennent davantage de ce que nous sommes actuellement. Seul le
chasseur, expos au soleil dans la journe avait t rentr pour ne
pas supporter la rigueur du soir, et emmaillot de lainages, lesquels
joints  l'plorement orang de sa chevelure, et  la fleur
curieusement rose de ses joues, faisaient au milieu du hall vitr,
penser  une plante de serre qu'on protge contre le froid. Nous
descendions de voiture, aids par beaucoup plus de serviteurs qu'il
n'tait ncessaire, mais ils sentaient l'importance de la scne et se
croyaient obligs d'y jouer un rle. J'tais affam. Aussi, souvent
pour ne pas retarder le moment de dner, je ne remontais pas dans la
chambre qui avait fini par devenir si rellement mienne que revoir les
grands rideaux violets et les bibliothques basses, c'tait me
retrouver seul avec ce moi-mme dont les choses, comme les gens,
m'offraient l'image, et nous attendions tous ensemble dans le hall que
le matre d'htel vnt nous dire que nous tions servis. C'tait
encore l'occasion pour nous d'couter Mme de Villeparisis.

--Nous abusons de vous, disait ma grand'mre.

--Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante, rpondait son amie
avec un sourire clin, en filant les sons, sur un ton mlodieux, qui
contrastait avec sa simplicit coutumire.

C'est qu'en effet dans ces moments-l elle n'tait pas naturelle, elle
se souvenait de son ducation, des faons aristocratiques avec
lesquelles une grande dame doit montrer  des bourgeois qu'elle est
heureuse de se trouver avec eux, qu'elle est sans morgue. Et le seul
manque de vritable politesse qu'il y et en elle tait dans l'excs
de ses politesses; car on y reconnaissait ce pli professionnel d'une
dame du faubourg Saint-Germain, laquelle voyant toujours dans certains
bourgeois les mcontents qu'elle est destine  faire certains jours,
profite avidement de toutes les occasions o il lui est possible, dans
le livre de compte de son amabilit avec eux, de prendre l'avance d'un
solde crditeur, qui lui permettra prochainement d'inscrire  son
dbit le dner ou le raout o elle ne les invitera pas. Ainsi, ayant
agi jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant que maintenant
les circonstances taient autres, les personnes diffrentes et qu'
Paris elle souhaiterait de nous voir chez elle souvent, le gnie de
sa caste poussait avec une ardeur fivreuse Mme de Villeparisis, comme
si le temps qui lui tait concd pour tre aimable tait court, 
multiplier avec nous, pendant que nous tions  Balbec, les envois de
roses et de melons, les prts de livres, les promenades en voiture et
les effusions verbales. Et par l--tout autant que la splendeur
aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs
sous-ocaniques des chambres, tout autant mme que les leons
d'quitation par lesquelles des fils de commerants taient difis
comme Alexandre de Macdoine--les amabilits quotidiennes de Mme de
Villeparisis et aussi la facilit momentane, estivale, avec laquelle
ma grand'mre les acceptait, sont restes dans mon souvenir comme
caractristiques de la vie de bains de mer.

--Donnez donc vos manteaux pour qu'on les remonte.

Ma grand'mre les passait au directeur, et  cause de ses gentillesses
pour moi, j'tais dsol de ce manque d'gards dont il paraissait
souffrir.

--Je crois que ce monsieur est froiss, disait la marquise. Il se
croit probablement trop grand seigneur pour prendre vos chles. Je me
rappelle le duc de Nemours, quand j'tais encore bien petite, entrant
chez mon pre qui habitait le dernier tage de l'htel Bouillon, avec
un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux. Je crois
voir le prince dans son habit bleu sous l'encadrement de notre porte
qui avait de jolies boiseries, je crois que c'est Bagard qui faisait
cela, vous savez ces fines baguettes si souples que l'bniste parfois
leur faisait former des petites coques, et des fleurs, comme des
rubans qui nouent un bouquet. Tenez, Cyrus, dit-il  mon pre, voil
ce que votre concierge m'a donn pour vous. Il m'a dit: Puisque vous
allez chez M. le comte, ce n'est pas la peine que je monte les tages,
mais prenez garde de ne pas gter la ficelle. Maintenant que vous
avez donn vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous l,
disait-elle  ma grand'mre en lui prenant la main.

--Oh! si cela vous est gal, pas dans ce fauteuil! Il est trop petit
pour deux, mais trop grand pour moi seule, j'y serais mal.

--Vous me faites penser, car c'tait tout  fait le mme,  un
fauteuil que j'ai eu longtemps mais que j'ai fini par ne pas pouvoir
garder parce qu'il avait t donn  ma mre par la malheureuse
duchesse de Praslin. Ma mre qui tait pourtant la personne la plus
simple du monde, mais qui avait encore des ides qui viennent d'un
autre temps et que dj je ne comprenais pas trs bien, n'avait pas
voulu d'abord se laisser prsenter  Mme de Praslin qui n'tait que
Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle tait duchesse,
trouvait que ce n'tait pas  elle  se faire prsenter. Et par le
fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu'elle ne comprenait pas
ce genre de nuances, n'et-elle t que Mme de Choiseul que sa
prtention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il y a
de plus grand, ils sortent d'une soeur du roi Louis-le-Gros, ils taient
de vrais souverains en Basigny. J'admets que nous l'emportons par les
alliances et l'illustration, mais l'anciennet est presque la mme. Il
tait rsult de cette question de prsance des incidents comiques,
comme un djeuner qui fut servi en retard de plus d'une grande heure
que mit l'une de ces dames  accepter de se laisser prsenter. Elles
taient malgr cela devenues de grandes amies et elle avait donn  ma
mre un fauteuil du genre de celui-ci et o, comme vous venez de
faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour ma mre entend une
voiture dans la cour de son htel. Elle demande  un petit domestique
qui c'est. C'est Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la
comtesse.--Ah! bien, je la recevrai. Au bout d'un quart d'heure,
personne. H bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld? o
est-elle donc?--Elle est dans l'escalier, a souffle, madame la
comtesse, rpond le petit domestique qui arrivait depuis peu de la
campagne o ma mre avait la bonne habitude de les prendre. Elle les
avait souvent vu natre. C'est comme cela qu'on a chez soi de braves
gens. Et c'est le premier des luxes. En effet, la duchesse de La
Rochefoucauld montait difficilement, tant norme, si norme, que
quand elle entra ma mre eut un instant d'inquitude en se demandant
o elle pourrait la placer. A ce moment le meuble donn par Mme de
Praslin frappa ses yeux: Prenez donc la peine de vous asseoir, dit ma
mre en le lui avanant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux bords.
Elle tait, malgr cette importance, reste assez agrable. Elle fait
encore un certain effet quand elle entre, disait un de nos amis.
Elle en fait surtout quand elle sort, rpondit ma mre qui avait le
mot plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui. Chez Mme de La
Rochefoucauld mme, on ne se gnait pas pour plaisanter devant elle,
qui en riait la premire, ses amples proportions. Mais est-ce que
vous tes seul? demanda un jour  M. de La Rochefoucauld ma mre qui
venait faire visite  la duchesse et qui, reue  l'entre par le
mari, n'avait pas aperu sa femme qui tait dans une baie du fond.
Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n'est pas l? je ne la vois
pas.--Comme vous tes aimable! rpondit le duc qui avait un des
jugements les plus faux que j'aie jamais connus mais ne manquait pas
d'un certain esprit.

Aprs le dner, quand j'tais remont avec ma grand'mre, je lui
disais que les qualits qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis,
le tact, la finesse, la discrtion, l'effacement de soi-mme n'taient
peut-tre pas bien prcieuses puisque ceux qui les possdrent au plus
haut degr ne furent que des Mol et des Lomnie, et que si leur
absence peut rendre les relations quotidiennes dsagrables, elle n'a
pas empch de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des
vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il tait facile de railler,
comme Bloch... Mais au nom de Bloch ma grand'mre se rcriait. Et elle
me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intrt de
l'espce qui guide en amour les prfrences de chacun, et pour que
l'enfant soit constitu de la faon la plus normale fait rechercher
les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de mme
c'tait obscurment les exigences de mon bonheur menac par le
nervosisme, par mon penchant maladif  la tristesse,  l'isolement,
qui lui faisaient donner le premier rang aux qualits de pondration
et de jugement, particulires non seulement  Mme de Villeparisis mais
 une socit o je pourrais trouver une distraction, un apaisement,
une socit pareille  celle o l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan,
d'un M. de Rmusat, pour ne pas dire d'un Beausergent, d'un Joubert,
d'une Svign, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignit dans la
vie que les raffinements opposs lesquels ont conduit un Baudelaire,
un Poe, un Verlaine, un Rimbaud,  des souffrances,  une
dconsidration dont ma grand'mre ne voulait pas pour son petit-fils.
Je l'interrompais pour l'embrasser et lui demandais si elle avait
remarqu telle phrase que Mme de Villeparisis avait dite et dans
laquelle se marquait la femme qui tenait plus  sa naissance qu'elle
ne l'avouait. Ainsi soumettais-je  ma grand'mre mes impressions car
je ne savais jamais le degr d'estime d  quelqu'un que quand elle me
l'avait indiqu. Chaque soir je venais lui apporter les croquis que
j'avais pris dans la journe d'aprs tous ces tres inexistants qui
n'taient pas elle. Une fois je luis dis:--Sans toi je ne pourrai pas
vivre.--Mais il ne faut pas, me rpondit-elle d'une voix
trouble. Il faut nous faire un coeur plus dur que a. Sans cela que
deviendrais-tu si je partais en voyage? J'espre au contraire que tu
serais trs raisonnable et trs heureux.

--Je saurais tre raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais
je compterais les heures.

--Mais si je partais pour des mois... ( cette seule ide mon coeur se
serrait), pour des annes... pour...

Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous regarder.
Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je
m'approchai de la fentre et distinctement je lui dis en dtournant
les yeux:

--Tu sais comme je suis un tre d'habitudes. Les premiers jours o je
viens d'tre spar des gens que j'aime le plus, je suis malheureux.
Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie
devient calme, douce; je supporterais d'tre spar d'eux, des mois,
des annes.

Je dus me taire et regarder tout  fait par la fentre. Ma grand'mre
sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis  parler
de philosophie, sur le ton le plus indiffrent, en m'arrangeant
cependant pour que ma grand'mre ft attention  mes paroles; je dis
que c'tait curieux, qu'aprs les dernires dcouvertes de la science,
le matrialisme semblait ruin, et que le plus probable tait encore
l'ternit des mes et leur future runion.

Mme de Villeparisis nous prvint que bientt elle ne pourrait nous
voir aussi souvent. Un jeune neveu qui prparait Saumur, actuellement
en garnison dans le voisinage,  Doncires, devait venir passer auprs
d'elle un cong de quelques semaines et elle lui donnerait beaucoup de
son temps. Au cours de nos promenades, elle nous avait vant sa grande
intelligence, surtout son bon coeur; dj je me figurais qu'il allait se
prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami prfr et quand,
avant son arrive, sa tante laissa entendre  ma grand'mre qu'il
tait malheureusement tomb dans les griffes d'une mauvaise femme dont
il tait fou et qui ne le lcherait pas, comme j'tais persuad que ce
genre d'amour finissait fatalement par l'alination mentale, le crime
et le suicide, pensant au temps si court qui tait rserv  notre
amiti, dj si grande dans mon coeur sans que je l'eusse encore vu, je
pleurai sur elle et sur les malheurs qui l'attendaient comme sur un
tre cher dont on vient de nous apprendre qu'il est gravement atteint
et que ses jours sont compts.

Une aprs-midi de grande chaleur j'tais dans la salle  manger de
l'htel qu'on avait laisse  demi dans l'obscurit pour la protger
du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs
interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la
trave centrale qui allait de la plage  la route, je vis, grand,
mince, le cou dgag, la tte haute et firement porte, passer un
jeune homme aux yeux pntrants et dont la peau tait aussi blonde et
les cheveux aussi dors que s'ils avaient absorb tous les rayons du
soleil. Vtu d'une toffe souple et blanchtre comme je n'aurais
jamais cru qu'un homme et os en porter, et dont la minceur
n'voquait pas moins que le frais de la salle  manger, la chaleur et
le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels
tombait  tout moment un monocle, taient de la couleur de la mer.
Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis
de Saint-Loup-en-Bray tait clbre pour son lgance. Tous les
journaux avaient dcrit le costume dans lequel il avait rcemment
servi de tmoin au jeune duc d'Uzs, dans un duel. Il semblait que la
qualit si particulire de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa
tournure, qui l'eussent distingu au milieu d'une foule comme un filon
prcieux d'opale azure et lumineuse, engan dans une matire
grossire, devait correspondre  une vie diffrente de celle des
autres hommes. Et en consquence, quand avant la liaison dont Mme de
Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se
l'taient disput, sa prsence, dans une plage par exemple,  ct de
la beaut en renom  laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas
seulement tout  fait en vedette, mais attirait les regards autant sur
lui que sur elle. A cause de son chic, de son impertinence de jeune
lion,  cause de son extraordinaire beaut surtout, certains lui
trouvaient mme un air effmin, mais sans le lui reprocher car on
savait combien il tait viril et qu'il aimait passionnment les
femmes. C'tait ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait
parl. Je fus ravi de penser que j'allais le connatre pendant
quelques semaines et sr qu'il me donnerait toute son affection. Il
traversa rapidement l'htel dans toute sa largeur, semblant poursuivre
son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de
la plage, et la mer qui remplissait jusqu' mi-hauteur le vitrage du
hall lui faisait un fond sur lequel il se dtachait en pied, comme
dans certains portraits o des peintres prtendent sans tricher en
rien sur l'observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en
choisissant pour leur modle un cadre appropri, pelouse de polo, de
golf, champ de courses, pont de yacht, donner un quivalent moderne de
ces toiles o les primitifs faisaient apparatre la figure humaine au
premier plan d'un paysage. Une voiture  deux chevaux l'attendait
devant la porte; et tandis que son monocle reprenait ses bats sur la
route ensoleille, avec l'lgance et la matrise qu'un grand pianiste
trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, o il ne
semblait pas possible qu'il st se montrer suprieur  un excutant de
deuxime ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que
lui passa le cocher, s'assit  ct de lui et tout en dcachetant une
lettre que le directeur de l'htel lui remit, fit partir les btes.

Quelle dception j'prouvai les jours suivants quand, chaque fois que
je le rencontrai dehors ou dans l'htel--le col haut, quilibrant
perptuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle
fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravit--je pus me
rendre compte qu'il ne cherchait pas  se rapprocher de nous et vis
qu'il ne nous saluait pas quoiqu'il ne pt ignorer que nous tions les
amis de sa tante. Et me rappelant l'amabilit que m'avaient tmoigne
Mme de Villeparisis et avant elle M. de Norpois, je pensais que
peut-tre ils n'taient que des nobles pour rire et qu'un article
secret des lois qui gouvernent l'aristocratie doit y permettre
peut-tre aux femmes et  certains diplomates de manquer dans leurs
rapports avec les roturiers, et pour une raison qui m'chappait,  la
morgue que devait au contraire pratiquer impitoyablement un jeune
marquis. Mon intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la
caractristique de l'ge ridicule que je traversais--ge nullement
ingrat, trs fcond--est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et
que les moindres attributs des tres semblent faire partie indivisible
de leur personnalit. Tout entour de monstres et de dieux, on ne
connat gure le calme. Il n'y a presque pas un des gestes qu'on a
faits alors qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on
devrait regretter au contraire c'est de ne plus possder la
spontanit qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les
choses d'une faon plus pratique, en pleine conformit avec le reste
de la socit, mais l'adolescence est le seul temps o l'on ait appris
quelque chose.

Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce
qu'elle impliquait de duret naturelle se trouva vrifie par son
attitude chaque fois qu'il passait  ct de nous, le corps aussi
inflexiblement lanc, la tte toujours aussi haute, le regard
impassible, ce n'est pas assez dire, aussi implacable, dpouill de ce
vague respect qu'on a pour les droits d'autres cratures, mme si
elles ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n'tais pas
tout  fait le mme devant une vieille dame que devant un bec de gaz.
Ces manires glaces taient aussi loin des lettres charmantes que je
l'imaginais encore, il y a quelques jours, m'crivant pour me dire sa
sympathie, qu'est loin de l'enthousiasme de la Chambre et du peuple
qu'il s'est reprsent en train de soulever par un discours
inoubliable, la situation mdiocre, obscure, de l'imaginatif qui aprs
avoir ainsi rvass tout seul, pour son compte,  haute voix, se
retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaises, gros Jean
comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour tcher
d'effacer la mauvaise impression que nous avaient cause ces dehors
rvlateurs d'une nature orgueilleuse et mchante nous reparla de
l'inpuisable bont de son petit-neveu (il tait le fils d'une de ses
nices et tait un peu plus g que moi) j'admirai comme dans le
monde, au mpris de toute vrit, on prte des qualits de coeur  ceux
qui l'ont si sec, fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens
brillants, qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta
elle-mme, quoique indirectement, une confirmation aux traits
essentiels, dj certains pour moi de la nature de son neveu, un jour
o je les rencontrai tous deux dans un chemin si troit qu'elle ne put
faire autrement que de me prsenter  lui. Il sembla ne pas entendre
qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle de son visage ne bougea; ses
yeux o ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine,
montrrent seulement dans l'insensibilit, dans l'inanit du regard,
une exagration  dfaut de laquelle rien ne les et diffrencis de
miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s'il et
voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un
brusque dclenchement qui sembla plutt d  un rflexe musculaire
qu' un acte de volont, mettant entre lui et moi le plus grand
intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me
tendit la main,  distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un
duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me
parla que de littrature, dclara aprs une longue causerie qu'il
avait une envie extrme de me voir plusieurs heures chaque jour. Il
n'avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d'un got trs
ardent pour les choses de l'esprit, il m'avait tmoign une sympathie
qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus vu
refaire chaque fois qu'on lui prsentait quelqu'un, je compris que
c'tait une simple habitude mondaine particulire  une certaine
partie de sa famille et  laquelle sa mre qui tenait  ce qu'il ft
admirablement bien lev, avait pli son corps; il faisait ces
saluts-l sans y penser plus qu' ses beaux vtements,  ses beaux
cheveux; c'tait une chose dnue de la signification morale que je
lui avais donne d'abord, une chose purement apprise, comme cette
autre habitude qu'il avait aussi de se faire prsenter immdiatement
aux parents de quelqu'un qu'il connaissait, et qui tait devenue chez
lui si instinctive que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il
fona sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer  ma
grand'mre qui tait auprs de moi, avec la mme rapidit fbrile que
si cette requte et t due  quelque instinct dfensif, comme le
geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d'eau
bouillante et sans le prservatif de laquelle il y et pril 
demeurer une seconde de plus.

Les premiers rites d'exorcisme une fois accomplis, comme une fe
hargneuse dpouille sa premire apparence et se pare de grces
enchanteresses, je vis cet tre ddaigneux devenir le plus aimable, le
plus prvenant jeune homme que j'eusse jamais rencontr. Bon, me
dis-je, je me suis dj tromp sur lui, j'avais t victime d'un
mirage, mais je n'ai triomph du premier que pour tomber dans un
second car c'est un grand seigneur fru de noblesse et cherchant  le
dissimuler. Or, toute la charmante ducation, toute l'amabilit de
Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir
un autre tre mais bien diffrent de celui que je souponnais.

Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et d'un sportsman
ddaigneux n'avait d'estime et de curiosit que pour les choses de
l'esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la
littrature et de l'art qui semblaient si ridicules  sa tante; il
tait imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les dclamations
socialistes, rempli du plus profond mpris pour sa caste et passait
des heures  tudier Nietzsche et Proudhon. C'tait un de ces
intellectuels prompts  l'admiration qui s'enferment dans un livre,
soucieux seulement de haute pense. Mme, chez Saint-Loup, l'expression
de cette tendance trs abstraite et qui l'loignait tant de mes
proccupations habituelles, tout en me paraissant touchante m'ennuyait
un peu. Je peux dire que, quand je sus bien qui avait t son pre,
les jours o je venais de lire des mmoires tout nourris d'anecdotes
sur ce fameux comte de Marsantes en qui se rsume l'lgance si
spciale d'une poque dj lointaine, l'esprit empli de rveries,
dsireux d'avoir des prcisions sur la vie qu'avait mene M. de
Marsantes, j'enrageais que Robert de Saint-Loup au lieu de se
contenter d'tre le fils de son pre, au lieu d'tre capable de me
guider dans le roman dmod qu'avait t l'existence de celui-ci, se
ft lev jusqu' l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son pre n'et
pas partag mes regrets. Il tait lui-mme un homme intelligent,
excdant les bornes de sa vie d'homme du monde. Il n'avait gure eu le
temps de connatre son fils, mais avait souhait qu'il valt mieux que
lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il
l'et admir, se ft rjoui qu'il dlaisst ce qui avait fait ses
minces divertissements pour d'austres mditations, et, sans en rien
dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, et lu en cachette
les auteurs favoris de son fils pour apprcier de combien Robert lui
tait suprieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est que si M. de
Marsantes,  l'esprit fort ouvert, et apprci un fils si diffrent de
lui, Robert de Saint-Loup parce qu'il tait de ceux qui croient que le
mrite est attach  certaines formes d'art et de vie, avait un
souvenir affectueux mais un peu mprisant d'un pre qui s'tait occup
toute sa vie de chasse et de course, avait bill  Wagner et raffol
d'Offenbach. Saint-Loup n'tait pas assez intelligent pour comprendre
que la valeur intellectuelle n'a rien  voir avec l'adhsion  une
certaine formule esthtique, et il avait pour l'intellectualit de M.
de Marsantes, un peu le mme genre de ddain qu'auraient pu avoir pour
Boieldieu ou pour Labiche, un fils Boieldieu ou un fils Labiche qui
eussent t des adeptes de la littrature la plus symbolique et de la
musique la plus complique. J'ai trs peu connu mon pre, disait
Robert. Il parat que c'tait un homme exquis. Son dsastre a t la
dplorable poque o il a vcu. tre n dans le faubourg Saint-Germain
et avoir vcu  l'poque de la _Belle-Hlne_, cela fait cataclysme dans
une existence. Peut-tre petit bourgeois fanatique du Ring et-il
donn tout autre chose. On me dit mme qu'il aimait la littrature.
Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu'il entendait par littrature,
se compose d'oeuvres primes. Et pour ce qui tait de moi, si je
trouvais Saint-Loup un peu srieux, lui ne comprenait pas que je ne le
fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose qu'au poids
d'intelligence qu'elle contient, ne percevant pas les enchantements
d'imagination que me donnaient certaines qu'il jugeait frivoles, il
s'tonnait que moi--moi  qui il s'imaginait tre tellement
infrieur--je pusse m'y intresser.

Ds les premiers jours Saint-Loup fit la conqute de ma grand'mre,
non seulement par la bont incessante qu'il s'ingniait  nous
tmoigner  tous deux, mais par le naturel qu'il y mettait comme en
toutes choses. Or, le naturel--sans doute parce que, sous l'art de
l'homme, il laisse sentir la nature--tait la qualit que ma
grand'mre prfrait  toutes, tant dans les jardins o elle n'aimait
pas qu'il y et, comme dans celui de Combray, de plates-bandes trop
rgulires, qu'en cuisine o elle dtestait ces pices montes dans
lesquelles on reconnat  peine les aliments qui ont servi  les
faire, ou dans l'interprtation pianistique qu'elle ne voulait pas
trop fignole, trop lche, ayant mme eu pour les notes accroches,
pour les fausses notes de Rubinstein, une complaisance particulire.
Ce naturel elle le gotait jusque dans les vtements de Saint-Loup,
d'une lgance souple sans rien de gommeux ni de compass, sans
raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme
riche dans la faon ngligente et libre qu'il avait de vivre dans le
luxe sans sentir l'argent, sans airs importants; elle retrouvait
mme le charme de ce naturel dans l'incapacit que Saint-Loup avait
garde--et qui gnralement disparat avec l'enfance en mme temps que
certaines particularits physiologiques de cet ge--d'empcher son
visage de reflter une motion. Quelque chose qu'il dsirait par
exemple et sur quoi il n'avait pas compt, ne ft-ce qu'un compliment,
faisait se dgager en lui un plaisir si brusque, si brlant, si
volatile, si expansif, qu'il lui tait impossible de le contenir et de
le cacher; une grimace de plaisir s'emparait irrsistiblement de son
visage; la peau trop fine de ses joues laissait transparatre une vive
rougeur, ses yeux refltaient la confusion et la joie; et ma
grand'mre tait infiniment sensible  cette gracieuse apparence de
franchise et d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-Loup, au
moins  l'poque o je me liai avec lui, ne trompait pas. Mais j'ai
connu un autre tre, et il y en a beaucoup, chez lequel la sincrit
physiologique de cet incarnat passager n'excluait nullement la
duplicit morale; bien souvent il prouve seulement la vivacit avec
laquelle ressentent le plaisir, jusqu' tre dsarmes devant lui et 
tre forces de le confesser aux autres, des natures capables des plus
viles fourberies. Mais o ma grand'mre adorait surtout le naturel de
Saint-Loup, c'tait dans sa faon d'avouer sans aucun dtour la
sympathie qu'il avait pour moi, et pour l'expression de laquelle il
avait de ces mots comme elle n'et pas pu en trouver elle-mme,
disait-elle, de plus justes et vraiment aimants, des mots qu'eussent
contresigns Svign et Beausergent; il ne se gnait pas pour
plaisanter mes dfauts--qu'il avait dmls avec une finesse dont
elle tait amuse--mais comme elle-mme aurait fait, avec tendresse,
exaltant au contraire mes qualits avec une chaleur, un abandon qui ne
connaissait pas les rserves et la froideur grce auxquelles les
jeunes gens de son ge croient gnralement se donner de l'importance.
Et il montrait  prvenir mes moindres malaises,  remettre des
couvertures sur mes jambes si le temps frachissait sans que je m'en
fusse aperu,  s'arranger sans le dire  rester le soir avec moi plus
tard, s'il me sentait triste ou mal dispos, une vigilance que, du
point de vue de ma sant pour laquelle plus d'endurcissement et
peut-tre t prfrable, ma grand'mre trouvait presque excessive,
mais qui comme preuve d'affection pour moi la touchait profondment.

Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous tions devenus de
grands amis pour toujours, et il disait notre amiti comme s'il et
parl de quelque chose d'important et de dlicieux qui et exist en
dehors de nous-mmes et qu'il appela bientt--en mettant  part son
amour pour sa matresse--la meilleure joie de sa vie. Ces paroles me
causaient une sorte de tristesse, et j'tais embarrass pour y
rpondre, car je n'prouvais  me trouver,  causer avec lui--et
sans doute c'et t de mme avec tout autre--rien de ce bonheur
qu'il m'tait au contraire possible de ressentir quand j'tais sans
compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi
quelqu'une de ces impressions qui me donnaient un bien-tre dlicieux.
Mais ds que j'tais avec quelqu'un, ds que je parlais  un ami, mon
esprit faisait volte-face, c'tait vers cet interlocuteur et non vers
moi-mme qu'il dirigeait ses penses et quand elles suivaient ce sens
inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois que j'avais
quitt Saint-Loup, je mettais,  l'aide de mots, une sorte d'ordre
dans les minutes confuses que j'avais passes avec lui; je me disais
que j'avais un bon ami, qu'un bon ami est une chose rare et je
gotais,  me sentir entour de biens difficiles  acqurir, ce qui
tait justement l'oppos du plaisir qui m'tait naturel, l'oppos du
plaisir d'avoir extrait de moi-mme et amen  la lumire quelque
chose qui y tait cach dans la pnombre. Si j'avais pass deux ou
trois heures  causer avec Robert de Saint-Loup et qu'il et admir ce
que je lui avais dit, j'prouvais une sorte de remords, de regret, de
fatigues de ne pas tre rest seul et prt enfin  travailler. Mais je
me disais qu'on n'est pas intelligent que pour soi-mme, que les plus
grands ont dsir d'tre apprcis, que je ne pouvais pas considrer
comme perdues des heures o j'avais bti une haute ide de moi dans
l'esprit de mon ami, je me persuadais facilement que je devais en tre
heureux et je souhaitais d'autant plus vivement que ce bonheur ne me
ft jamais enlev que je ne l'avais pas ressenti. On craint plus que
de tous les autres la disparition des biens rests en dehors de nous
parce que notre coeur ne s'en est pas empar. Je me sentais capable
d'exercer les vertus de l'amiti mieux que beaucoup (parce que je
ferais toujours passer le bien de mes amis avant ces intrts
personnels auxquels d'autres sont attachs et qui ne comptaient pas
pour moi) mais non pas de connatre la joie par un sentiment qui, au
lieu d'accrotre les diffrences qu'il y avait entre mon me et celles
des autres--comme il y en a entre les mes de chacun de nous--les
effacerait. En revanche par moment ma pense dmlait en Saint-Loup un
tre plus gnral que lui-mme, le noble, et qui comme un esprit
intrieur mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions;
alors,  ces moments-l, quoique prs de lui j'tais seul comme je
l'eusse t devant un paysage dont j'aurais compris l'harmonie. Il
n'tait plus qu'un objet que ma rverie cherchait  approfondir. A
retrouver toujours en lui cet tre antrieur, sculaire, cet
aristocrate que Robert aspirait justement  ne pas tre, j'prouvais
une vive joie, mais d'intelligence, non d'amiti. Dans l'agilit
morale et physique qui donnait tant de grce  son amabilit, dans
l'aisance avec laquelle il offrait sa voiture  ma grand'mre et l'y
faisait monter, dans son adresse  sauter du sige quand il avait peur
que j'eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes paules, je
ne sentais pas seulement la souplesse hrditaire des grands chasseurs
qu'avaient t depuis des gnrations les anctres de ce jeune homme
qui ne prtendait qu' l'intellectualit, leur ddain de la richesse
qui, subsistant chez lui  ct du got qu'il avait d'elle rien que
pour pouvoir mieux fter ses amis, lui faisait mettre si ngligemment
son luxe  leurs pieds; j'y sentais surtout la certitude ou l'illusion
qu'avaient eu ces grands seigneurs d'tre plus que les autres, grce
 quoi ils n'avaient pu lguer  Saint-Loup ce dsir de montrer qu'on
est autant que les autres, cette peur de paratre trop empress, qui
lui tait en effet vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de
laideur et de gaucherie la plus sincre amabilit plbienne.
Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir  considrer mon
ami comme une oeuvre d'art, c'est--dire  regarder le jeu de toutes les
parties de son tre comme harmonieusement rgl par une ide gnrale
 laquelle elles taient suspendues mais qu'il ne connaissait pas et
qui par consquent n'ajoutait rien  ses qualits propres,  cette
valeur personnelle d'intelligence et de moralit  quoi il attachait
tant de prix.

Et pourtant elle tait, dans une certaine mesure, leur condition. C'est
parce qu'il tait un gentilhomme que cette activit mentale, ces
aspirations socialistes, qui lui faisaient rechercher de jeunes
tudiants prtentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose de
vraiment pur et dsintress qu'elles n'avaient pas chez eux. Se
croyant l'hritier d'une caste ignorante et goste, il cherchait
sincrement  ce qu'ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques
qui exeraient sur eux au contraire une sduction et  cause
desquelles ils le recherchaient, tout en simulant  son gard la
froideur et mme l'insolence. Il tait ainsi amen  faire des avances
 des gens dont mes parents, fidles  la sociologie de Combray,
eussent t stupfaits qu'il ne se dtournt pas. Un jour que nous
tions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendmes d'une
tente de toile contre laquelle nous tions, sortir des imprcations
contre le fourmillement d'Isralites qui infestait Balbec. On ne peut
faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par
principe irrductiblement hostile  la nationalit juive, mais ici il
y a plthore. On n'entend que: Dis donc Apraham, chai fu Chakop. On
se croirait rue d'Aboukir. L'homme qui tonnait ainsi contre Isral
sortit enfin de la tente, nous levmes les yeux sur cet antismite.
C'tait mon camarade Bloch. Saint-Loup me demanda immdiatement de
rappeler  celui-ci qu'ils s'taient rencontrs au Concours Gnral o
Bloch avait eu le prix d'honneur, puis dans une Universit populaire.

Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les leons
des jsuites dans la gne que la peur de froisser faisait natre chez
lui, chaque fois que quelqu'un de ses amis intellectuels commettait
une erreur mondaine, faisait une chose ridicule  laquelle, lui,
Saint-Loup, n'attachait aucune importance, mais dont il sentait que
l'autre aurait rougi si l'on s'en tait aperu. Et c'tait Robert qui
rougissait comme si 'avait t lui le coupable, par exemple le jour
o Bloch lui promettant d'aller le voir  l'htel, ajouta:

--Comme je ne peux pas supporter d'attendre parmi le faux chic de ces
grands caravansrails, et que les tziganes me feraient trouver mal,
dites au laft de les faire taire et de vous prvenir de suite.

Personnellement, je ne tenais pas beaucoup  ce que Bloch vnt 
l'htel. Il tait  Balbec, non pas seul, malheureusement, mais avec
ses soeurs qui y avaient elles-mmes beaucoup de parents et d'amis. Or
cette colonie juive tait plus pittoresque qu'agrable. Il en tait de
Balbec comme de certains pays, la Russie ou la Roumanie, o les cours
de gographie nous enseignent que la population isralite n'y jouit
point de la mme faveur et n'y est pas parvenue au mme degr
d'assimilation qu' Paris par exemple. Toujours ensemble, sans mlange
d'aucun autre lment, quand les cousines et les oncles de Bloch, ou
leurs coreligionnaires mles ou femelles se rendaient au Casino, les
unes pour le bal, les autres bifurquant vers le baccarat, ils
formaient un cortge homogne en soi et entirement dissemblable des
gens qui les regardaient passer et les retrouvaient l tous les ans
sans jamais changer un salut avec eux, que ce ft la socit des
Cambremer, le clan du premier prsident, ou des grands et petits
bourgeois, ou mme de simples grainetiers de Paris, dont les filles,
belles, fires, moqueuses et franaises comme les statues de Reims,
n'auraient pas voulu se mler  cette horde de fillasses mal leves,
poussant le souci des modes de bains de mer jusqu' toujours avoir
l'air de revenir de pcher la crevette ou d'tre en train de danser le
tango. Quant aux hommes, malgr l'clat des smokings et des souliers
vernis, l'exagration de leur type faisait penser  ces recherches
dites intelligentes des peintres qui, ayant  illustrer les
vangiles ou les Mille et Une Nuits, pensent au pays o la scne se
passe et donnent  saint Pierre ou  Ali-Baba prcisment la figure
qu'avait le plus gros ponte de Balbec. Bloch me prsenta ses soeurs,
auxquelles il fermait le bec avec la dernire brusquerie et qui
riaient aux clats des moindres boutades de leur frre, leur
admiration et leur idole. De sorte qu'il est probable que ce milieu
devait renfermer comme tout autre, peut-tre plus que tout autre,
beaucoup d'agrments, de qualits et de vertus. Mais pour les
prouver, il et fallu y pntrer. Or, il ne plaisait pas, il le
sentait, il voyait l la preuve d'un antismitisme contre lequel il
faisait front en une phalange compacte et close o personne d'ailleurs
ne songeait  se frayer un chemin.

Pour ce qui est de laft, cela avait d'autant moins lieu de me
surprendre que quelques jours auparavant, Bloch m'ayant demand
pourquoi j'tais venu  Balbec (il lui semblait au contraire tout
naturel que lui-mme y ft) et si c'tait dans l'espoir de faire de
belles connaissances, comme je lui avais dit que ce voyage rpondait
 un de mes plus anciens dsirs, moins profond pourtant que celui
d'aller  Venise, il avait rpondu: Oui, naturellement, pour boire
des sorbets avec les belles madames, tout en faisant semblant de lire
les _Stones of Venace_, de Lord John Ruskin, sombre raseur et l'un des
plus barbifiants bonshommes qui soient. Bloch croyait donc videmment
qu'en Angleterre, non seulement tous les individus du sexe mle sont
lords, mais encore que la lettre _i_ s'y prononce toujours _a_. Quant 
Saint-Loup, il trouvait cette faute de prononciation d'autant moins
grave qu'il y voyait surtout un manque de ces notions presque
mondaines que mon nouvel ami mprisait autant qu'il les possdait.
Mais la peur que Bloch apprenant un jour qu'on dit Venice et que
Ruskin n'tait pas lord, crt rtrospectivement que Robert l'avait
trouv ridicule, fit que ce dernier se sentit coupable comme s'il avait
manqu de l'indulgence dont il dbordait, et que la rougeur qui
colorerait sans doute un jour le visage de Bloch  la dcouverte de
son erreur, il la sentit par anticipation et rversibilit monter au
sien. Car il pensait bien que Bloch attachait plus d'importance que
lui  cette faute. Ce que Bloch prouva quelque temps aprs, un jour
qu'il m'entendit prononcer lift, en interrompant:

--Ah! on dit lift? Et d'un ton sec et hautain:

--Cela n'a
d'ailleurs aucune espce d'importance. Phrase analogue  un rflexe,
la mme chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus
graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes; dnonant
alors aussi bien que dans celle-ci combien importante parat la chose
en question  celui qui la dclare sans importance; phrase tragique
parfois qui la premire de toutes s'chappe, si navrante alors, des
lvres de tout homme un peu fier  qui on vient d'enlever la dernire
esprance  laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service:
Ah! bien, cela n'a aucune espce d'importance, je m'arrangerai
autrement; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espce
d'importance d'tre rejet tant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement
envie d'tre trs aimable avec moi. Pourtant, il me demanda: Est-ce
par got de t'lever vers la noblesse--une noblesse trs -ct du
reste, mais tu es demeur naf--que tu frquentes de
Saint-Loup-en-Bray? Tu dois tre en train de traverser une jolie crise
de snobisme. Dis-moi es-tu snob? Oui n'est-ce pas? Ce n'est pas que
son dsir d'amabilit et brusquement chang. Mais ce qu'on appelle en
un franais assez incorrect la mauvaise ducation tait son dfaut,
par consquent le dfaut dont il ne s'apercevait pas,  plus forte
raison dont il ne crt pas que les autres pussent tre choqus. Dans
l'humanit, la frquence des vertus identiques pour tous, n'est pas
plus merveilleuse que la multiplicit des dfauts particuliers 
chacun. Sans doute, ce n'est pas le bon sens qui est la chose du
monde la plus rpandue, c'est la bont. Dans les coins les plus
lointains, les plus perdus, on s'merveille de la voir fleurir
d'elle-mme, comme dans un vallon cart un coquelicot pareil  ceux
du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu
que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire.
Mme si cette bont, paralyse par l'intrt, ne s'exerce pas, elle
existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile goste ne l'empche
de le faire, par exemple, pendant la lecture d'un roman ou d'un
journal, elle s'panouit, se tourne, mme dans le coeur de celui qui,
assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers
le faible, vers le juste et le perscut. Mais la varit des dfauts
n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a
tellement les siens que pour continuer  l'aimer, nous sommes obligs
de n'en pas tenir compte et de les ngliger en faveur du reste. La
personne la plus parfaite a un certain dfaut qui choque ou qui met en
rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue
lev, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les
lettres les plus importantes qu'elle vous a demand elle-mme de lui
confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans
vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fiert 
ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de
procds dlicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-mme que les
choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en
tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, o elles aigrissent, de toutes
diffrentes, et le plaisir qu'il a  vous voir lui est si cher qu'il
vous ferait crever de fatigue plutt que de vous quitter. Un troisime
a plus de sincrit, mais la pousse jusqu' tenir  ce que vous
sachiez, quand vous vous tes excus sur votre tat de sant de ne pas
tre all le voir, que vous avez t vu vous rendant au thtre et
qu'on vous a trouv bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entirement
de la dmarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs dj trois
autres lui ont propos de faire et dont il ne vous est ainsi que
lgrement oblig. Dans les deux circonstances, l'ami prcdent aurait
fait semblant d'ignorer que vous tiez all au thtre et que d'autres
personnes eussent pu lui rendre le mme service. Quant  ce dernier
ami il prouve le besoin de rpter ou de rvler  quelqu'un ce qui
peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit
avec force: Je suis comme cela. Tandis que d'autres vous agacent par
leur curiosit exagre, ou par leur incuriosit si absolue, que vous
pouvez leur parler des vnements les plus sensationnels sans qu'ils
sachent de quoi il s'agit; que d'autres encore restent des mois  vous
rpondre si votre lettre a trait  un fait qui concerne vous et non
eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque
chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne
viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant
pas reu de vous la rponse que leur lettre ne demandait nullement,
ils avaient cru vous avoir fch. Et certains, consultant leur dsir
et non le vtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils
sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous
ayez  faire, mais s'ils se sentent fatigus par le temps, ou de
mauvaise humeur, vous ne pouvez pas tirer d'eux une parole, ils
opposent  vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la
peine de rpondre, mme par monosyllabes,  ce que vous dites que
s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses
dfauts que pour continuer  l'aimer nous sommes obligs d'essayer de
nous consoler d'eux--en pensant  son talent,  sa bont,  sa
tendresse--ou plutt de ne pas en tenir compte en dployant pour
cela toute notre bonne volont. Malheureusement notre complaisante
obstination  ne pas voir le dfaut de notre ami est surpasse par
celle qu'il met  s'y adonner  cause de son aveuglement ou de celui
qu'il prte aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le
voit pas. Comme le risque de dplaire vient surtout de la difficult
d'apprcier ce qui passe ou non inaperu, on devrait, au moins, par
prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet o on peut
tre sr que la vue des autres et la ntre propre ne concordent
jamais. Si on a autant de surprises qu' visiter une maison
d'apparence quelconque dont l'intrieur est rempli de trsors, de
pinces-monseigneur et de cadavres quand on dcouvre la vraie vie des
autres, l'univers rel sous l'univers apparent, on n'en prouve pas
moins si, au lieu de l'image qu'on s'tait faite de soi-mme grce  ce
que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent 
notre gard en notre absence quelle image entirement diffrente ils
portaient en eux de nous et de notre vie. De sorte que chaque fois que
nous avons parl de nous, nous pouvons tre srs que nos inoffensives
et prudentes paroles, coutes avec une politesse apparente et une
hypocrite approbation, ont donn lieu aux commentaires les plus
exasprs ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le
moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a
entre notre ide de nous-mmes et nos paroles, disproportion qui rend
gnralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces
chantonnements des faux amateurs de musique qui prouvent le besoin de
fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur
murmure inarticul par une mimique nergique et un air d'admiration
que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et  la mauvaise
habitude de parler de soi et de ses dfauts il faut ajouter, comme
faisant bloc avec elle, cette autre de dnoncer chez les autres des
dfauts prcisment analogues  ceux qu'on a. Or, c'est toujours de
ces dfauts-l qu'on parle, comme si c'tait une manire de parler de
soi, dtourne, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer.
D'ailleurs il semble que notre attention toujours attire sur ce qui
nous caractrise le remarque plus que toute autre chose chez les
autres. Un myope dit d'un autre: Mais il peut  peine ouvrir les
yeux; un poitrinaire a des doutes sur l'intgrit pulmonaire du plus
solide; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent
pas; un malodorant prtend qu'on sent mauvais; un mari tromp voit
partout des maris tromps; une femme lgre des femmes lgres; le
snob des snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession, exige et
dveloppe un savoir spcial qu'on n'est pas fch d'taler. L'investi
dpiste les investis, le couturier invit dans le monde n'a pas encore
caus avec vous qu'il a dj apprci l'toffe de votre vtement et
que ses doigts brlent d'en palper les qualits, et si aprs quelques
instants de conversation vous demandiez sa vraie opinion sur vous  un
odontalgiste, il vous dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien ne
lui parat plus important, et  vous, qui avez remarqu les siennes,
plus ridicule. Et ce n'est pas seulement quand nous parlons de nous
que nous croyons les autres aveugles; nous agissons comme s'ils
l'taient. Pour chacun de nous, un Dieu spcial est l qui lui cache
ou lui promet l'inversibilit de son dfaut, de mme qu'il ferme les
yeux et les narines aux gens qui ne se lavent pas sur la raie de
crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur de transpiration qu'ils
gardent au creux des bras, et les persuade qu'ils peuvent impunment
promener l'une et l'autre dans le monde qui ne s'apercevra de rien. Et
ceux qui portent ou donnent en prsent de fausses perles s'imaginent
qu'on les prendra pour des vraies. Bloch tait mal lev, nvropathe,
snob et, appartenant  une famille peu estime, supportait comme au fond
des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui non
seulement les chrtiens de la surface, mais les couches superposes des
castes juives suprieures  la sienne, chacune accablant de son mpris
celle qui lui tait immdiatement infrieure. Percer jusqu' l'air
libre en s'levant de famille juive en famille juive et demand 
Bloch plusieurs milliers d'annes. Il valait mieux chercher  se
frayer une issue d'un autre ct.

Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais traverser
et me demanda de lui avouer que j'tais snob, j'aurais pu lui
rpondre: Si je l'tais, je ne te frquenterais pas. Je lui dis
seulement qu'il tait peu aimable. Alors il voulut s'excuser mais
selon le mode qui est justement celui de l'homme mal lev, lequel est
trop heureux en revenant sur ses paroles de trouver une occasion de
les aggraver. Pardonne-moi, me disait-il maintenant chaque fois qu'il
me rencontrait, je t'ai chagrin, tortur, j'ai t mchant  plaisir.
Et pourtant--l'homme en gnral et ton ami en particulier est un si
singulier animal--tu ne peux imaginer, moi qui te taquine si
cruellement, la tendresse que j'ai pour toi. Elle va souvent quand je
pense  toi, jusqu'aux larmes. Et il fit entendre un sanglot.

Ce qui m'tonnait plus chez Bloch que ses mauvaises manires, c'tait
combien la qualit de sa conversation tait ingale. Ce garon si
difficile, qui des crivains les plus en vogue disait: C'est un sombre
idiot, c'est tout  fait un imbcile, par moments racontait avec une
grande gaiet des anecdotes qui n'avaient rien de drle et citait
comme quelqu'un de vraiment curieux, tel homme entirement mdiocre.
Cette double balance pour juger de l'esprit, de la valeur, de
l'intrt des tres, ne laissa pas de m'tonner jusqu'au jour o je
connus M. Bloch pre.

Je n'avais pas cru que nous serions jamais admis  le connatre, car
Bloch fils avait mal parl de moi  Saint-Loup et de Saint-Loup  moi.
Il avait notamment dit  Robert que j'tais (toujours) affreusement
snob. Si, si, il est enchant de connatre M. LLLLegrandin, dit-il.
Cette manire de dtacher un mot tait chez Bloch le signe  la fois
de l'ironie et de la littrature. Saint-Loup qui n'avait jamais
entendu le nom de Legrandin s'tonna: Mais qui est-ce?--Oh! c'est
quelqu'un de _trs bien_, rpondit Bloch en riant et en mettant
frileusement ses mains dans les poches de son veston, persuad qu'il
tait en ce moment en train de contempler le pittoresque aspect d'un
extraordinaire gentilhomme provincial auprs de quoi ceux de Barbey
d'Aurevilly n'taient rien. Il se consolait de ne pas savoir peindre
M. Legrandin en lui donnant plusieurs L et en savourant ce nom comme
un vin de derrire les fagots. Mais ces jouissances subjectives
restaient inconnues aux autres. S'il dit  Saint-Loup du mal de moi,
d'autre part il ne m'en dit pas moins de Saint-Loup. Nous avions connu
le dtail de ces mdisances chacun ds le lendemain, non que nous nous
les fussions rptes l'un  l'autre, ce qui nous et sembl trs
coupable, mais paraissait si naturel et presque si invitable  Bloch
que dans son inquitude, et tenant pour certain qu'il ne ferait
qu'apprendre  l'un ou  l'autre ce qu'ils allaient savoir, il prfra
prendre les devants, et emmenant Saint-Loup  part lui avoua qu'il
avait dit du mal de lui, exprs, pour que cela lui ft redit, lui jura
par le Kronin Zeus, gardien des serments, qu'il l'aimait, qu'il
donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le mme jour, il
s'arrangea pour me voir seul, me fit sa confession, dclara qu'il
avait agi dans mon intrt parce qu'il croyait qu'un certain genre de
relations mondaines m'tait nfaste et que je valais mieux que cela.
Puis, me prenant la main avec un attendrissement d'ivrogne, bien que
son ivresse ft purement nerveuse: Crois-moi, dit-il, et que la noire
Ker me saisisse  l'instant et me fasse franchir les portes d'Hads,
odieux aux hommes, si hier en pensant  toi,  Combray,  ma tendresse
infinie pour toi,  telles aprs-midi en classe que tu ne te rappelles
mme pas, je n'ai pas sanglot toute la nuit. Oui, toute la nuit, je
te le jure, et hlas, je le sais, car je connais les mes, tu ne me
croiras pas. Je ne le croyais pas, en effet, et  ces paroles que je
sentais inventes  l'instant mme et au fur et  mesure qu'il
parlait, son serment par la Ker n'ajoutait pas un grand poids, le
culte hellnique tant chez Bloch purement littraire. D'ailleurs ds
qu'il commenait  s'attendrir et dsirait qu'on s'attendrt sur un
fait faux, il disait: Je te le jure, plus encore pour la volupt
hystrique de mentir que dans l'intrt de faire croire qu'il disait
la vrit. Je ne croyais pas ce qu'il me disait, mais je ne lui en
voulais pas, car je tenais de ma mre et de ma grand'mre d'tre
incapable de rancune, mme contre de bien plus grands coupables et de
ne jamais condamner personne.

Ce n'tait du reste pas absolument un mauvais garon que Bloch, il
pouvait avoir de grandes gentillesses. Et depuis que la race de
Combray, la race d'o sortaient des tres absolument intacts comme ma
grand'mre et ma mre, semble presque teinte, comme je n'ai plus
gure le choix qu'entre d'honntes brutes, insensibles et loyales, et
chez qui le simple son de la voix montre bien vite qu'ils ne se
soucient en rien de votre vie--et une autre espce d'hommes qui tant
qu'ils sont auprs de vous vous comprennent, vous chrissent,
s'attendrissent jusqu' pleurer, prennent leur revanche quelques
heures plus tard en faisant une cruelle plaisanterie sur vous, mais
vous reviennent, toujours aussi comprhensifs, aussi charmants, aussi
momentanment assimils  vous-mme, je crois que c'est cette dernire
sorte d'hommes dont je prfre, sinon la valeur morale, du moins la
socit.

--Tu ne peux t'imaginer ma douleur quand je pense  toi, reprit Bloch.
Au fond, c'est un ct assez juif chez moi, ajouta-t-il ironiquement
en rtrcissant sa prunelle comme s'il s'agissait de doser au
microscope une quantit infinitsimale de sang juif et comme aurait
pu le dire--mais ne l'et pas dit--un grand seigneur franais qui
parmi ses anctres tous chrtiens et pourtant compt Samuel Bernard
ou plus anciennement encore la Sainte Vierge de qui prtendent
descendre, dit-on, les Lvy--qui reparat: J'aime assez,
ajouta-t-il, faire ainsi dans mes sentiments la part, assez mince
d'ailleurs, qui peut tenir  mes origines juives. Il pronona cette
phrase parce que cela lui paraissait  la fois spirituel et brave de
dire la vrit sur sa race, vrit que par la mme occasion il
s'arrangeait  attnuer singulirement, comme les avares qui se
dcident  acquitter leurs dettes mais n'ont le courage d'en payer que
la moiti. Le genre de fraudes qui consiste  avoir l'audace de
proclamer la vrit, mais en y mlant, pour une bonne part, des
mensonges qui la falsifient, est plus rpandu qu'on ne pense et mme
chez ceux qui ne le pratiquent pas habituellement, certaines crises
dans la vie, notamment celles o une liaison amoureuse est en jeu,
leur donnent l'occasion de s'y livrer.

Toutes ces diatribes confidentielles de Bloch  Saint-Loup contre moi,
 moi contre Saint-Loup finirent par une invitation  dner. Je ne
suis pas bien sr qu'il ne fit pas d'abord une tentative pour avoir
Saint-Loup seul. La vraisemblance rend cette tentative probable, le
succs ne la couronna pas, car ce fut  moi et  Saint-Loup que Bloch
dit un jour: Cher matre, et vous, cavalier aim d'Ars, de
Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontr
sur le rivage d'Amphitrite, rsonnant d'cume, prs des tentes des
Mnier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux venir dner un jour de
la semaine chez mon illustre pre, au coeur irrprochable? Il nous
adressait cette invitation parce qu'il avait le dsir de se lier plus
troitement avec Saint-Loup qui le ferait, esprait-il, pntrer dans
des milieux aristocratiques. Form par moi, pour moi--ce souhait et
paru  Bloch la marque du plus hideux snobisme, bien conforme 
l'opinion qu'il avait de tout un ct de ma nature qu'il ne jugeait
pas, jusqu'ici du moins, le principal; mais le mme souhait, de sa
part, lui semblait la preuve d'une belle curiosit de son intelligence
dsireuse de certains dpaysements sociaux o il pouvait peut-tre
trouver quelque utilit littraire. M. Bloch pre quand son fils lui
avait dit qu'il amnerait  dner un de ses amis, dont il avait
dclin sur un ton de satisfaction sarcastique le titre et le nom: Le
marquis de Saint-Loup-en-Bray avait prouv une commotion violente.
Le marquis de Saint-Loup-en-Bray! Ah! bougre! s'tait-il cri,
usant du juron qui tait chez lui la marque la plus forte de la
dfrence sociale. Et il avait jet sur son fils, capable de s'tre
fait de telles relations, un regard admiratif qui signifiait: Il est
vraiment tonnant. Ce prodige est-il mon enfant? et qui causa autant
de plaisir  mon camarade que si cinquante francs avaient t ajouts
 sa pension mensuelle. Car Bloch tait mal  l'aise chez lui et
sentait que son pre le traitait de dvoy parce qu'il vivait dans
l'admiration de Leconte de Lisle, Heredia et autres bohmes. Mais
des relations avec Saint-Loup-en-Bray dont le pre avait t prsident
du Canal de Suez! (ah! bougre!) c'tait un rsultat indiscutable. On
regretta d'autant plus d'avoir laiss  Paris, par crainte de
l'abmer, le stroscope. Seul, M. Bloch, le pre, avait l'art ou du
moins le droit de s'en servir. Il ne le faisait du reste que rarement,
 bon escient, les jours o il y avait gala et domestiques mles en
extra. De sorte que de ces sances de stroscope manaient pour ceux
qui y assistaient comme une distinction, une faveur de privilgis, et
pour le matre de maison qui les donnait un prestige analogue  celui
que le talent confre et qui n'aurait pas pu tre plus grand, si les
vues avaient t prises par M. Bloch lui-mme et l'appareil de son
invention. Vous n'tiez pas invit hier chez Salomon? disait-on dans
la famille. Non, je n'tais pas des lus! Qu'est-ce qu'il y avait?
Un grand tralala, le stroscope, toute la boutique. Ah! s'il y
avait le stroscope, je regrette, car il parat que Salomon est
extraordinaire quand il le montre. Que veux-tu, dit M. Bloch  son
fils, il ne faut pas lui donner tout  la fois, comme cela il lui
restera quelque chose  dsirer. Il avait bien pens dans sa
tendresse paternelle et pour mouvoir son fils  faire venir
l'instrument. Mais le temps matriel manquait, ou plutt on avait
cru qu'il manquerait; mais nous dmes faire remettre le dner parce que
Saint-Loup ne put se dplacer, attendant un oncle qui allait venir
passer quarante-huit heures auprs de Mme de Villeparisis. Comme, trs
adonn aux exercices physiques, surtout aux longues marches, c'tait
en grande partie  pied, en couchant la nuit dans les fermes, que cet
oncle devait faire la route, depuis le chteau o il tait en
villgiature, le moment o il arriverait  Balbec tait assez
incertain. Et Saint-Loup n'osant bouger me chargea mme d'aller porter
 Incauville, o tait le bureau tlgraphique, la dpche que mon ami
envoyait quotidiennement  sa matresse. L'oncle qu'on attendait
s'appelait Palamde, d'un prnom qu'il avait hrit des princes de
Sicile ses anctres. Et plus tard quand je retrouvai dans mes lectures
historiques, appartenant  tel podestat ou tel prince de l'glise, ce
prnom mme, belle mdaille de la Renaissance--d'aucuns disaient un
vritable antique--toujours reste dans la famille, ayant gliss de
descendant en descendant depuis le cabinet du Vatican jusqu' l'oncle
de mon ami, j'prouvais le plaisir rserv  ceux qui ne pouvant faute
d'argent constituer un mdaillier, une pinacothque, recherchent les
vieux noms (noms de localits, documentaires et pittoresques comme une
carte ancienne, une vue cavalire, une enseigne ou un coutumier, noms
de baptme o rsonne et s'entend, dans les belles finales franaises,
le dfaut de langue, l'intonation d'une vulgarit ethnique, la
prononciation vicieuse selon lesquels nos anctres faisaient subir aux
mots latins et saxons des mutilations durables devenues plus tard les
augustes lgislatrices des grammaires) et en somme grce  ces
collections de sonorits anciennes se donnent  eux-mmes des
concerts,  la faon de ceux qui acquirent des violes de gambe et des
violes d'amour pour jouer de la musique d'autrefois sur des
instruments anciens. Saint-Loup me dit que mme dans la socit
aristocratique la plus ferme, son oncle Palamde se distinguait
encore comme particulirement difficile d'accs, ddaigneux, entich
de sa noblesse, formant avec la femme de son frre et quelques autres
personnes choisies, ce qu'on appelait le cercle des Phnix. L mme il
tait si redout pour ses insolences qu'autrefois il tait arriv que
des gens du monde qui dsiraient le connatre et s'taient adresss 
son propre frre avaient essuy un refus. Non, ne me demandez pas de
vous prsenter  mon frre Palamde. Ma femme, nous tous, nous nous y
attellerions, que nous ne pourrions pas. Ou bien vous risqueriez qu'il
ne soit pas aimable et je ne le voudrais pas. Au Jockey, il avait
avec quelques amis dsign deux cents membres qu'ils ne se
laisseraient jamais prsenter. Et chez le comte de Paris il tait
connu sous le sobriquet du Prince  cause de son lgance et de sa
fiert.

Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis longtemps passe, de son
oncle. Il amenait tous les jours des femmes dans une garonnire qu'il
avait en commun avec deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui faisait
qu'on les appelait les trois Grces.

--Un jour un des hommes qui est aujourd'hui des plus en vue dans le
faubourg Saint-Germain, comme et dit Balzac, mais qui dans une
premire priode assez fcheuse montrait des gots bizarres avait
demand  mon oncle de venir dans cette garonnire. Mais  peine
arriv ce ne fut pas aux femmes, mais  mon oncle Palamde, qu'il se
mit  faire une dclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas
comprendre, emmena sous un prtexte ses deux amis, ils revinrent,
prirent le coupable, le dshabillrent, le frapprent jusqu'au sang,
et par un froid de dix degrs au-dessous de zro le jetrent  coups
de pieds dehors o il fut trouv  demi-mort, si bien que la justice
fit une enqute  laquelle le malheureux eut toute la peine du monde 
la faire renoncer. Mon oncle ne se livrerait plus aujourd'hui  une
excution aussi cruelle et tu n'imagines pas le nombre d'hommes du
peuple, lui si hautain avec les gens du monde, qu'il prend en
affection, qu'il protge, quitte  tre pay d'ingratitude. Ce sera un
domestique qui l'aura servi dans un htel et qu'il placera  Paris, ou
un paysan  qui il fera apprendre un mtier. C'est mme le ct assez
gentil qu'il y a chez lui, par contraste avec le ct mondain.
Saint-Loup appartenait, en effet,  ce genre de jeunes gens du monde,
situs  une altitude o on a pu faire pousser ces expressions: Ce
qu'il y a mme d'assez gentil chez lui, son ct assez gentil,
semences assez prcieuses, produisant trs vite une manire de
concevoir les choses dans laquelle on se compte pour rien, et le
peuple pour tout; en somme tout le contraire de l'orgueil plbien.
Il parat qu'on ne peut se figurer comme il donnait le ton, comme il
faisait la loi  toute la socit dans sa jeunesse. Pour lui en toute
circonstance il faisait ce qui lui paraissait le plus agrable, le
plus commode, mais aussitt c'tait imit par les snobs. S'il avait eu
soif au thtre et s'tait fait apporter  boire dans le fond de sa
loge, les petits salons qu'il y avait derrire chacune se
remplissaient, la semaine suivante, de rafrachissements. Un t trs
pluvieux o il avait un peu de rhumatisme il s'tait command un
pardessus d'une vigogne souple mais chaude qui ne sert que pour faire
des couvertures de voyage et dont il avait respect les raies bleues
et oranges. Les grands tailleurs se virent commander aussitt par
leurs clients des pardessus bleus et frangs,  longs poils. Si pour
une raison quelconque il dsirait ter tout caractre de solennit 
un dner dans un chteau o il passait une journe, et pour marquer
cette nuance n'avait pas apport d'habits et s'tait mis  table avec
le veston de l'aprs-midi, la mode devenait de dner  la campagne en
veston. Que pour manger un gteau il se servt, au lieu de sa cuiller,
d'une fourchette ou d'un couvert de son invention command par lui 
un orfvre, ou de ses doigts, il n'tait plus permis de faire
autrement. Il avait eu envie de rentendre certains quatuors de
Beethoven (car avec toutes ses ides saugrenues il est loin d'tre
bte, et est fort dou) et avait fait venir des artistes pour les
jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande lgance
fut cette anne-l de donner des runions peu nombreuses o on
entendait de la musique de chambre. Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est
pas ennuy dans la vie. Beau comme il a t, il a d avoir des femmes!
Je ne pourrais pas vous dire d'ailleurs exactement lesquelles parce
qu'il est trs discret. Mais je sais qu'il a bien tromp ma pauvre
tante. Ce qui n'empche pas qu'il tait dlicieux avec elle, qu'elle
l'adorait, et qu'il l'a pleure pendant des annes. Quand il est 
Paris, il va encore au cimetire presque chaque jour.

Le lendemain du jour o Robert m'avait ainsi parl de son oncle tout
en l'attendant, vainement du reste, comme je passais seul devant le
casino en rentrant  l'htel, j'eus la sensation d'tre regard par
quelqu'un qui n'tait pas loin de moi. Je tournai la tte et j'aperus
un homme d'une quarantaine d'annes, trs grand et assez gros, avec
des moustaches trs noires, et qui, tout en frappant nerveusement son
pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilats par
l'attention. Par moments, ils taient percs en tous sens par des
regards d'une extrme activit comme en ont seuls devant une personne
qu'ils ne connaissent pas des hommes  qui, pour un motif quelconque,
elle inspire des penses qui ne viendraient pas  tout autre--par
exemple des fous ou des espions. Il lana sur moi une suprme oeillade 
la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup
que l'on tire au moment de prendre la fuite, et aprs avoir regard
tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un
brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche
dans la lecture de laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en
arrangeant la rose mousseuse qui pendait  sa boutonnire. Il sortit
de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en note le
titre du spectacle annonc, tira deux ou trois fois sa montre, abaissa
sur ses yeux un canotier de paille noire dont il prolongea le rebord
avec sa main mise en visire comme pour voir si quelqu'un n'arrivait
pas, fit le geste de mcontentement par lequel on croit faire voir
qu'on a assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
rellement, puis rejetant en arrire son chapeau et laissant voir une
brosse coupe ras qui admettait cependant de chaque ct d'assez
longues ailes de pigeon ondules, il exhala le souffle bruyant des
personnes qui ont non pas trop chaud mais le dsir de montrer qu'elles
ont trop chaud. J'eus l'ide d'un escroc d'htel qui, nous ayant
peut-tre dj remarqus les jours prcdents ma grand'mre et moi, et
prparant quelque mauvais coup, venait de s'apercevoir que je l'avais
surpris pendant qu'il m'piait; pour me donner le change, peut-tre
cherchait-il seulement par sa nouvelle attitude  exprimer la
distraction et le dtachement, mais c'tait avec une exagration si
agressive que son but semblait, au moins autant que de dissiper les
soupons que j'avais d avoir, de venger une humiliation qu' mon insu
je lui eusse inflige, de me donner l'ide non pas tant qu'il ne
m'avait pas vu, que celle que j'tais un objet de trop petite
importance pour attirer l'attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinait les lvres, relevait ses moustaches et dans son
regard ajustait quelque chose d'indiffrent, de dur, de presque
insultant. Si bien que la singularit de son expression me le faisait
prendre tantt pour un voleur, et tantt pour un alin. Pourtant sa
mise extrmement soigne tait beaucoup plus grave et beaucoup plus
simple que celles de tous les baigneurs que je voyais  Balbec, et
rassurante pour mon veston si souvent humili par la blancheur
clatante et banale de leurs costumes de plage. Mais ma grand'mre
venait  ma rencontre, nous fmes un tour ensemble et je l'attendais,
une heure aprs, devant l'htel o elle tait rentre un instant,
quand je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint-Loup et
l'inconnu qui m'avait regard si fixement devant le casino. Avec la
rapidit d'un clair son regard me traversa, ainsi qu'au moment o je
l'avais aperu, et revint, comme s'il ne m'avait pas vu, se ranger, un
peu bas, devant ses yeux, mouss comme le regard neutre qui feint de
ne rien voir au dehors et n'est capable de rien dire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour de soi
les cils qu'il carte de sa rondeur bate, le regard dvot et confit
qu'ont certains hypocrites, le regard fat qu'ont certains sots. Je vis
qu'il avait chang de costume. Celui qu'il portait tait encore plus
sombre; et sans doute c'est que la vritable lgance est moins loin
de la simplicit que la fausse; mais il y avait autre chose: d'un peu
prs on sentait que si la couleur tait presque entirement absente de
ces vtements, ce n'tait pas parce que celui qui l'en avait bannie y
tait indiffrent, mais plutt parce que pour une raison quelconque il
se l'interdisait. Et la sobrit qu'ils laissaient paratre semblait
de celles qui viennent de l'obissance  un rgime, plutt que du
manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s'harmonisait, dans le
tissu du pantalon,  la rayure des chaussettes avec un raffinement qui
dcelait la vivacit d'un got mat partout ailleurs et  qui cette
seule concession avait t faite par tolrance, tandis qu'une tache
rouge sur la cravate tait imperceptible comme une libert qu'on n'ose
prendre.

--Comment allez-vous, je vous prsente mon neveu, le baron de
Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l'inconnu, sans me
regarder, grommelant un vague: Charm, qu'il fit suivre de: Heue,
heue, heue, pour donner  son amabilit quelque chose de forc, et
repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait le troisime
doigt et l'annulaire, dpourvus de toute bague, que je serrai sous son
gant de Sude; puis sans avoir lev les yeux sur moi il se dtourna
vers Mme de Villeparisis.

--Mon Dieu, est-ce que je perds la tte, dit celle-ci, voil que je
t'appelle le baron de Guermantes. Je vous prsente le baron de
Charlus. Aprs tout l'erreur n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es
bien un Guermantes tout de mme.

Cependant ma grand'mre sortait, nous fmes route ensemble. L'oncle de
Saint-Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais mme d'un
regard. S'il dvisageait les inconnus (et pendant cette courte
promenade il lana deux ou trois fois son terrible et profond regard
en coup de sonde sur des gens insignifiants et de la plus modeste
extraction qui passaient), en revanche, il ne regardait  aucun
moment, si j'en jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait--comme
un policier en mission secrte mais qui tient ses amis en dehors
de sa surveillance professionnelle. Les laissant causer ensemble, ma
grand'mre, Mme de Villeparisis et lui, je retins Saint-Loup en
arrire:

--Dites-moi, ai-je bien entendu, Madame de Villeparisis a dit  votre
oncle qu'il tait un Guermantes.

--Mais oui, naturellement, c'est Palamde de Guermantes.

--Mais des mmes Guermantes qui ont un chteau prs de Combray et qui
prtendent descendre de Genevive de Brabant?

--Mais absolument: mon oncle qui est on ne peut plus hraldique vous
rpondrait que notre _cri_, notre cri de guerre qui devint ensuite
Passavant tait d'abord Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir
l'air de tirer vanit de cette prrogative du cri qu'avaient seules
les maisons quasi-souveraines, les grands chefs des bandes. Il est le
frre du possesseur actuel du chteau.

Ainsi s'apparentait et de tout prs aux Guermantes, cette Mme de
Villeparisis, reste si longtemps pour moi la dame qui m'avait donn
une bote de chocolat tenue par un canard, quand j'tais petit, plus
loigne alors du ct de Guermantes que si elle avait t enferme
dans le ct de Msglise, moins brillante, moins haut situe par moi
que l'opticien de Combray, et qui maintenant subissait brusquement une
de ces hausses fantastiques, parallles aux dprciations non moins
imprvues d'autres objets que nous possdons, lesquelles--les unes
comme les autres--introduisent dans notre adolescence et dans les
parties de notre vie o persiste un peu de notre adolescence, des
changements aussi nombreux que les mtamorphoses d'Ovide.

--Est-ce qu'il n'y a pas dans ce chteau tous les bustes des anciens
seigneurs de Guermantes?

--Oui, c'est un beau spectacle, dit ironiquement Saint-Loup. Entre
nous je trouve toutes ces choses-l un peu falotes. Mais il y a 
Guermantes, ce qui est un peu plus intressant! un portrait bien
touchant de ma tante par Carrire. C'est beau comme du Whistler ou du
Vlasquez, ajouta Saint-Loup qui dans son zle de nophyte ne gardait
pas toujours trs exactement l'chelle des grandeurs. Il y a aussi
d'mouvantes peintures de Gustave Moreau. Ma tante est la nice de
votre amie Madame de Villeparisis, elle a t leve par elle, et a
pous son cousin qui tait neveu aussi de ma tante Villeparisis, le
duc de Guermantes actuel.

--Et alors qu'est votre oncle?

--Il porte le titre de baron de Charlus. Rgulirement, quand mon
grand-oncle est mort, mon oncle Palamde aurait d prendre le titre de
prince des Laumes, qui tait celui de son frre avant qu'il devnt duc
de Guermantes, car dans cette famille-l ils changent de nom comme de
chemise. Mais mon oncle a sur tout cela des ides particulires. Et
comme il trouve qu'on abuse un peu des duchs italiens, grandesses
espagnoles, etc., et bien qu'il et le choix entre quatre ou cinq
titres de prince il a gard celui de baron de Charlus, par
protestation et avec une apparente simplicit o il y a beaucoup
d'orgueil. Aujourd'hui, dit-il, tout le monde est prince, il faut
pourtant bien avoir quelque chose qui vous distingue; je prendrai un
titre de prince quand je voudrai voyager incognito. Il n'y a pas selon
lui de titre plus ancien que celui de baron de Charlus; pour vous
prouver qu'il est antrieur  celui des Montmorency, qui se disaient
faussement les premiers barons de France, alors qu'ils l'taient
seulement de l'Ile-de-France, o tait leur fief, mon oncle vous
donnera des explications pendant des heures et avec plaisir parce que
quoi qu'il soit trs fin, trs dou, il trouve cela un sujet de
conversation tout  fait vivant, dit Saint-Loup avec un sourire. Mais
comme je ne suis pas comme lui, vous n'allez pas me faire parler
gnalogie, je ne sais rien de plus assommant, de plus prim,
vraiment l'existence est trop courte.

Je reconnaissais maintenant dans le regard dur qui m'avait fait
retourner tout  l'heure prs du casino celui que j'avais vu fix sur
moi  Tansonville au moment o Mme Swann avait appel Gilberte.

--Mais parmi les nombreuses matresses que vous me disiez qu'avait
eues votre oncle, M. de Charlus, est-ce qu'il n'y avait pas Madame
Swann?

--Oh! pas du tout! C'est--dire qu'il est un grand ami de Swann et
l'a toujours beaucoup soutenu. Mais on n'a jamais dit qu'il ft
l'amant de sa femme. Vous causeriez beaucoup d'tonnement dans le
monde si vous aviez l'air de croire cela.

Je n'osais lui rpondre qu'on en aurait prouv bien plus  Combray si
j'avais eu l'air de ne pas le croire.

Ma grand'mre fut enchante de M. de Charlus. Sans doute il attachait
une extrme importance  toutes les questions de naissance et de
situation mondaine, et ma grand'mre l'avait remarqu, mais sans rien
de cette svrit o entrent d'habitude une secrte envie et
l'irritation de voir un autre se rjouir d'avantages qu'on voudrait et
qu'on ne peut possder. Comme au contraire ma grand'mre contente de
son sort et ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une socit
plus brillante, ne se servait que de son intelligence pour observer
les travers de M. de Charlus, elle parlait de l'oncle de Saint-Loup
avec cette bienveillance dtache, souriante, presque sympathique, par
laquelle nous rcompensons l'objet de notre observation dsintresse
du plaisir qu'elle nous procure, et d'autant plus que cette fois
l'objet tait un personnage dont elle trouvait que les prtentions
sinon lgitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez vivement
trancher sur les personnes qu'elle avait gnralement l'occasion de
voir. Mais c'tait surtout en faveur de l'intelligence et de la
sensibilit qu'on devinait extrmement vives chez M. de Charlus, au
contraire de tant de gens du monde dont se moquait Saint-Loup, que ma
grand'mre lui avait si aisment pardonn son prjug aristocratique.
Celui-ci n'avait pourtant pas t sacrifi par l'oncle, comme par le
neveu,  des qualits suprieures. M. de Charlus l'avait plutt
concili avec elles. Possdant comme descendant des ducs de Nemours et
des princes de Lamballe, des archives, des meubles, des tapisseries,
des portraits faits pour ses aeux par Raphal, par Velasquez, par
Boucher, pouvant dire justement qu'il visitait un muse et une
incomparable bibliothque, rien qu'en parcourant ses souvenirs de
famille, il plaait au contraire au rang d'o son neveu l'avait fait
dchoir, tout l'hritage de l'aristocratie. Peut-tre aussi moins
idologue que Saint-Loup, se payant moins de mots, plus raliste
observateur des hommes, ne voulait-il pas ngliger un lment
essentiel de prestige  leurs yeux et qui, s'il donnait  son
imagination des jouissances dsintresses, pouvait tre souvent pour
son activit utilitaire un adjuvant puissamment efficace. Le dbat
reste ouvert entre les hommes de cette sorte et ceux qui obissent 
l'idal intrieur qui les pousse  se dfaire de ces avantages pour
chercher uniquement  le raliser, semblables en cela aux peintres,
aux crivains qui renoncent  leur virtuosit, aux peuples artistes qui
se modernisent, aux peuples guerriers prenant l'initiative du
dsarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font
dmocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent sans que la
ralit rcompense leur noble effort; car les uns perdent leur talent,
les autres leur prdominance sculaire; le pacifisme multiplie
quelquefois les guerres et l'indulgence la criminalit. Si les efforts
de sincrit et d'mancipation de Saint-Loup ne pouvaient tre trouvs
que trs nobles,  juger par le rsultat extrieur, il tait permis de
se fliciter qu'ils eussent fait dfaut chez M. de Charlus, lequel
avait fait transporter chez lui une grande partie des admirables
boiseries de l'htel Guermantes au lieu de les changer comme son
neveu contre un mobilier modern-style, des Lebourg et des Guillaumin.
Il n'en tait pas moins vrai que l'idal de M. de Charlus tait fort
factice, et si cette pithte peut tre rapproche du mot idal, tout
autant mondain qu'artistique. A quelques femmes de grande beaut et de
rare culture dont les aeules avaient t deux sicles plus tt mles
 toute la gloire et  toute l'lgance de l'ancien rgime, il
trouvait une distinction qui le faisait pouvoir se plaire seulement
avec elles, et sans doute l'admiration qu'il leur avait voue tait
sincre, mais de nombreuses rminiscences d'histoire et d'art voques
par leurs noms y entraient pour une grande part, comme des souvenirs
de l'antiquit sont une des raisons du plaisir qu'un lettr trouve 
lire une ode d'Horace peut-tre infrieure  des pomes de nos jours
qui laisseraient ce mme lettr indiffrent. Chacune de ces femmes 
ct d'une jolie bourgeoise tait pour lui ce qu'est  une toile
contemporaine reprsentant une route ou une noce, ces tableaux anciens
dont on sait l'histoire, depuis le Pape ou le Roi qui les
commandrent, en passant par tels personnages auprs de qui leur
prsence, par don, achat, prise ou hritage nous rappelle quelque
vnement ou tout au moins quelque alliance d'un intrt historique,
par consquent des connaissances que nous avons acquises, leur donne
une nouvelle utilit, augmente le sentiment de la richesse des
possessions de notre mmoire ou de notre rudition. M. de Charlus se
flicitait qu'un prjug analogue au sien, en empchant ces quelques
grandes dames de frayer avec des femmes d'un sang moins pur, les
offrt  son culte intactes, dans leur noblesse inaltre, comme telle
faade du XVIIIe sicle soutenue par ses colonnes plates de marbre
rose et  laquelle les temps nouveaux n'ont rien chang.

M. de Charlus clbrait la vritable noblesse d'esprit et de coeur de
ces femmes, jouant ainsi sur le mot par une quivoque qui le trompait
lui-mme et o rsidait le mensonge de cette conception btarde, de
cet ambigu d'aristocratie, de gnrosit et d'art, mais aussi sa
sduction, dangereuse pour des tres comme ma grand'mre  qui le
prjug plus grossier mais plus innocent d'un noble qui ne regarde
qu'aux quartiers et ne se soucie pas du reste, et sembl trop
ridicule, mais qui tait sans dfense ds que quelque chose se
prsentait sous les dehors d'une supriorit spirituelle, au point
qu'elle trouvait les princes enviables par-dessus tous les hommes,
parce qu'ils purent avoir un La Bruyre, un Fnelon comme prcepteurs.

Devant le Grand-Htel, les trois Guermantes nous quittrent; ils
allaient djeuner chez la princesse de Luxembourg. Au moment o ma
grand'mre disait au revoir  Mme de Villeparisis et Saint-Loup  ma
grand'mre, M. de Charlus qui jusque-l ne m'avait pas adress la
parole, fit quelques pas en arrire et arriv  ct de moi: Je
prendrai le th ce soir aprs dner dans l'appartement de ma tante
Villeparisis, me dit-il. J'espre que vous me ferez le plaisir de
venir avec Madame votre grand'mre. Et il rejoignit la marquise.

Quoique ce ft dimanche, il n'y avait pas plus de fiacres devant
l'htel qu'au commencement de la saison. La femme du notaire en
particulier trouvait que c'tait bien des frais que de louer chaque
fois une voiture pour ne pas aller chez les Cambremer, et elle se
contentait de rester dans sa chambre.

--Est-ce que Mme Blandais est souffrante? demandait-on au notaire, on
ne l'a pas vue aujourd'hui.

--Elle a un peu mal  la tte, la chaleur, cet orage. Il lui suffit
d'un rien; mais je crois que vous la verrez ce soir. Je lui ai
conseill de descendre. Cela ne peut lui faire que du bien.

J'avais pens qu'en nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne
doutais pas qu'il et prvenue, M. de Charlus et voulu rparer
l'impolitesse qu'il m'avait tmoigne pendant la promenade du matin.
Mais quand arriv dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus
saluer le neveu de celle-ci, j'eus beau tourner autour de lui qui,
d'une voix aigu, racontait une histoire assez malveillante pour un de
ses parents, je ne pus pas attraper son regard; je me dcidai  lui
dire bonjour et assez fort, pour l'avertir de ma prsence, mais je
compris qu'il l'avait remarque, car avant mme qu'aucun mot ne ft
sorti de mes lvres, au moment o je m'inclinais je vis ses deux
doigts tendus pour que je les serrasse, sans qu'il et tourn les yeux
ou interrompu la conversation. Il m'avait videmment vu, sans le
laisser paratre, et je m'aperus alors que ses yeux qui n'taient
jamais fixs sur l'interlocuteur, se promenaient perptuellement dans
toutes les directions, comme ceux de certains animaux effrays, ou
ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu'ils dbitent leur
boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans
pourtant tourner la tte, les diffrents points de l'horizon par o
pourrait venir la police. Cependant j'tais un peu tonn de voir que
Mme de Villeparisis heureuse de nous voir venir, ne semblait pas s'y
tre attendue, je le fus plus encore d'entendre M. de Charlus dire 
ma grand'mre: Ah! c'est une trs bonne ide que vous avez eue de
venir, c'est charmant, n'est-ce pas, ma tante? Sans doute avait-il
remarqu la surprise de celle-ci  notre entre et pensait-il en homme
habitu  donner le ton, le la, qu'il lui suffisait pour changer
cette surprise en joie d'indiquer qu'il en prouvait lui-mme, que
c'tait bien le sentiment que notre venue devait exciter. En quoi il
calculait bien, car Mme de Villeparisis qui comptait fort son neveu et
savait combien il tait difficile de lui plaire, parut soudain avoir
trouv  ma grand'mre de nouvelles qualits et ne cessa de lui faire
fte. Mais je ne pouvais comprendre que M. de Charlus et oubli en
quelques heures l'invitation si brve, mais en apparence si
intentionnelle, si prmdite qu'il m'avait adresse le matin mme et
qu'il appelt bonne ide de ma grand'mre, une ide qui tait toute
de lui. Avec un scrupule de prcision que je gardai jusqu' l'ge o
je compris que ce n'est pas en la lui demandant qu'on apprend la
vrit sur l'intention qu'un homme a eue et que le risque d'un
malentendu qui passera probablement inaperu est moindre que celui
d'une nave insistance: Mais, monsieur, lui dis-je, vous vous
rappelez bien, n'est-ce pas, que c'est vous qui m'avez demand que
nous vinssions ce soir? Aucun son, aucun mouvement ne trahirent que
M. de Charlus et entendu ma question. Ce que voyant je la rptai
comme les diplomates ou ces jeunes gens brouills qui mettent une
bonne volont inlassable et vaine  obtenir des claircissements que
l'adversaire est dcid  ne pas donner. M. de Charlus ne me rpondit
pas davantage. Il me sembla voir flotter sur ses lvres le sourire de
ceux qui de trs haut jugent les caractres et les ducations.

Puisqu'il refusait toute explication, j'essayai de m'en donner une, et
je n'arrivai qu' hsiter entre plusieurs dont aucune ne pouvait tre
la bonne. Peut-tre ne se rappelait-il pas ou peut-tre c'tait moi
qui avais mal compris ce qu'il m'avait dit le matin... Plus
probablement par orgueil ne voulait-il pas paratre avoir cherch 
attirer des gens qu'il ddaignait, et prfrait-il rejeter sur eux
l'initiative de leur venue. Mais alors, s'il nous ddaignait, pourquoi
avait-il tenu  ce que nous vinssions ou plutt  ce que ma grand'mre
vnt, car de nous deux ce fut  elle seule qu'il adressa la parole
pendant cette soire et pas une seule fois  moi. Causant avec la plus
grande animation avec elle ainsi qu'avec Mme de Villeparisis, cach en
quelque sorte derrire elles, comme il et t au fond d'une loge, il
se contentait seulement, dtournant par moments le regard
investigateur de ses yeux pntrants, de l'attacher sur ma figure,
avec le mme srieux, le mme air de proccupation, que si elle et
t un manuscrit difficile  dchiffrer.

Sans doute s'il n'avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus
tait semblable  celui de beaucoup de beaux hommes. Et quand
Saint-Loup en me parlant d'autres Guermantes me dit plus tard: Dame,
ils n'ont pas cet air de race, de grand seigneur jusqu'au bout des
ongles, qu'a mon oncle Palamde, en confirmant que l'air de race et
la distinction aristocratiques n'taient rien de mystrieux et de
nouveau, mais qui consistaient en des lments que j'avais reconnus
sans difficult et sans prouver d'impression particulire, je devais
sentir se dissiper une de mes illusions. Mais ce visage, auquel une
lgre couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de
thtre, M. de Charlus avait beau en fermer hermtiquement
l'expression, les yeux taient comme une lzarde, comme une meurtrire
que seule il n'avait pu boucher et par laquelle, selon le point o on
tait plac par rapport  lui, on se sentait brusquement crois du
reflet de quelque engin intrieur qui semblait n'avoir rien de
rassurant, mme pour celui qui, sans en tre absolument matre, le
porterait en soi,  l'tat d'quilibre instable et toujours sur le
point d'clater; et l'expression circonspecte et incessamment inquite
de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu' un cerne
descendu trs bas, en rsultait pour le visage, si bien compos et
arrang qu'il ft, faisait penser  quelque incognito,  quelque
dguisement d'un homme puissant en danger, ou seulement d'un individu
dangereux, mais tragique. J'aurais voulu deviner quel tait ce secret
que ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait dj
rendu si nigmatique le regard de M. de Charlus quand je l'avais vu le
matin prs du casino. Mais avec ce que je savais maintenant de sa
parent, je ne pouvais plus croire ni que ce ft celui d'un voleur,
ni, d'aprs ce que j'entendais de sa conversation, que ce ft celui
d'un fou. S'il tait si froid avec moi, alors qu'il tait tellement
aimable avec ma grand'mre, cela ne tenait peut-tre pas  une
antipathie personnelle, car d'une manire gnrale, autant il tait
bienveillant pour les femmes, des dfauts de qui il parlait sans se
dpartir, habituellement, d'une grande indulgence, autant il avait 
l'gard des hommes, et particulirement des jeunes gens, une haine
d'une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les
femmes. De deux ou trois gigolos qui taient de la famille ou de
l'intimit de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom, M.
de Charlus dit avec une expression presque froce qui tranchait sur sa
froideur habituelle: Ce sont de petites canailles. Je compris que ce
qu'il reprochait surtout aux jeunes gens d'aujourd'hui, c'tait d'tre
trop effmins. Ce sont de vraies femmes, disait-il avec mpris.
Mais quelle vie n'et pas sembl effmine auprs de celle qu'il
voulait que ment un homme et qu'il ne trouvait jamais assez nergique
et virile? (lui-mme dans ses voyages  pied, aprs des heures de
course, se jetait brlant dans des rivires glaces.) Il n'admettait
mme pas qu'un homme portt une seule bague. Mais ce parti pris de
virilit ne l'empchait pas d'avoir des qualits de sensibilit des
plus fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de dcrire pour ma
grand'mre un chteau o avait sjourn Mme de Svign, ajoutant
qu'elle voyait un peu de littrature dans ce dsespoir d'tre spare
de cette ennuyeuse Mme de Grignan:

--Rien au contraire, rpondit-il, ne me semble plus vrai. C'tait du
reste une poque o ces sentiments-l taient bien compris. L'habitant
du Monomopata de Lafontaine, courant chez son ami qui lui est apparu
un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus
grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous semblent
peut-tre, ma tante, aussi exagrs que Mme de Svign ne pouvant pas
attendre le moment o elle sera seule avec sa fille. C'est si beau ce
qu'elle dit quand elle la quitte: Cette sparation me fait une douleur
 l'me que je sens comme un mal du corps. Dans l'absence on est
libral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.

Ma grand'mre tait ravie d'entendre parler de ces Lettres, exactement de
la faon qu'elle et fait. Elle s'tonnait qu'un homme pt les
comprendre si bien. Elle trouvait  M. de Charlus des dlicatesses,
une sensibilit fminines. Nous nous dmes plus tard quand nous fmes
seuls et parlmes tous les deux de lui qu'il avait d subir
l'influence profonde d'une femme, sa mre, ou plus tard sa fille s'il
avait des enfants. Moi je pensai: Une matresse en me reportant 
l'influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et
qui me permettait de me rendre compte  quel point les femmes avec
lesquelles ils vivent affinent les hommes.

--Une fois prs de sa fille elle n'avait probablement rien  lui dire,
rpondit Mme de Villeparisis.

--Certainement si; ft-ce de ce qu'elle appelait choses si lgres
qu'il n'y a que vous et moi qui les remarquions. Et en tous cas, elle
tait prs d'elle. Et La Bruyre nous dit que c'est tout: tre prs
des gens qu'on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est
gal. Il a raison; c'est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une
voix mlancolique; et ce bonheur-l, hlas, la vie est si mal arrange
qu'on le gote bien rarement; Mme de Svign a t en somme moins 
plaindre que d'autres. Elle a pass une grande partie de sa vie auprs
de ce qu'elle aimait.

--Tu oublies que ce n'tait pas de l'amour, c'tait de sa fille qu'il
s'agissait.

--Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime, reprit-il
d'un ton comptent, premptoire et presque tranchant, c'est d'aimer.
Ce que ressentait Mme de Svign pour sa fille peut prtendre beaucoup
plus justement ressembler  la passion que Racine a dpeinte dans
_Andromaque_ ou dans _Phdre_, que les banales relations que le jeune
Svign avait avec ses matresses. De mme l'amour de tel mystique
pour son Dieu. Les dmarcations trop troites que nous traons autour
de l'amour viennent seulement de notre grande ignorance de la vie.

--Tu aimes beaucoup _Andromaque_ et _Phdre_? demanda Saint-Loup
 son oncle, sur un ton lgrement ddaigneux.

--Il y a plus de vrit dans
une tragdie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor
Hugo, rpondit M. de Charlus.

--C'est tout de mme effrayant le monde,
me dit Saint-Loup  l'oreille. Prfrer Racine  Victor Hugo c'est quand
mme quelque chose d'norme! Il tait sincrement attrist des
paroles de son oncle, mais le plaisir de dire quand mme et surtout
norme le consolait.

Dans ces rflexions sur la tristesse qu'il y a  vivre loin de ce
qu'on aime (qui devaient amener ma grand'mre  me dire que le neveu
de Mme de Villeparisis comprenait autrement bien certaines oeuvres que
sa tante, et surtout avait quelque chose qui le mettait bien au-dessus
de la plupart des gens du club), M. de Charlus ne laissait pas
seulement paratre une finesse de sentiment que montrent en effet
rarement les hommes; sa voix elle-mme, pareille  certaines voix de
contralto en qui on n'a pas assez cultiv le mdium et dont le chant
semble le duo altern d'un jeune homme et d'une femme, se posait au
moment o il exprimait ces penses si dlicates, sur des notes hautes,
prenait une douceur imprvue et semblait contenir des choeurs de
fiances, de soeurs, qui rpandaient leur tendresse. Mais la niche de
jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de tout
effminement, aurait t si navr, d'avoir l'air d'abriter ainsi dans
sa voix, ne s'y bornait pas  l'interprtation,  la modulation, des
morceaux de sentiment. Souvent, tandis que causait M. de Charlus, on
entendait leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues et de fines
mouches.

Il racontait qu'une demeure qui avait appartenu  sa famille, o
Marie-Antoinette avait couch, dont le parc tait de Lentre,
appartenait maintenant aux riches financiers Isral, qui l'avaient
achete. Isral, du moins c'est le nom que portent ces gens, qui me
semble un terme gnrique, ethnique, plutt qu'un nom propre. On ne
sait pas peut-tre que ce genre de personnes ne portent pas de noms et
sont seulement dsignes par la collectivit  laquelle elles
appartiennent. Cela ne fait rien! Avoir t la demeure des Guermantes
et appartenir aux Isral!!! s'cria-t-il. Cela fait penser  cette
chambre du chteau de Blois o le gardien qui le faisait visiter me
dit: C'est ici que Marie Stuart faisait sa prire; et c'est l
maintenant o ce que je mets mes balais. Naturellement je ne veux
rien savoir de cette demeure qui s'est dshonore, pas plus que de ma
cousine Clara de Chimay qui a quitt son mari. Mais je conserve la
photographie de la premire encore intacte, comme celle de la
princesse quand ses grands yeux n'avaient de regards que pour mon
cousin. La photographie acquiert un peu de la dignit qui lui manque
quand elle cesse d'tre une reproduction du rel et nous montre des
choses qui n'existent plus. Je pourrai vous en donner une, puisque ce
genre d'architecture vous intresse, dit-il  ma grand'mre. A ce
moment apercevant que le mouchoir brod qu'il avait dans sa poche
laissait dpasser des lisers de couleur, il le rentra vivement avec
la mine effarouche d'une femme pudibonde mais point innocente
dissimulant des appts que, par un excs de scrupule, elle juge
indcents. Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont commenc par
dtruire le parc de Lentre, ce qui est aussi coupable que de lacrer
un tableau de Poussin. Pour cela, ces Isral devraient tre en prison.
Il est vrai, ajouta-t-il en souriant aprs un moment de silence, qu'il
y a sans doute tant d'autres choses pour lesquelles ils devraient y
tre! En tous cas vous vous imaginez l'effet que produit devant ces
architectures un jardin anglais.

--Mais la maison est du mme style que le Petit Trianon, dit Mme de
Villeparisis, et Marie-Antoinette y a bien fait faire un jardin
anglais.

--Qui dpare tout de mme la faade de Gabriel, rpondit M. de
Charlus. videmment ce serait maintenant une sauvagerie que de
dtruire le Hameau. Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout
de mme qu' cet gard une fantaisie de Mme Isral ait le mme
prestige que le souvenir de la Reine.

Cependant ma grand'mre m'avait fait signe de monter me coucher,
malgr l'insistance de Saint-Loup qui,  ma grande honte, avait fait
allusion devant M. de Charlus  la tristesse que j'prouvais souvent
le soir avant de m'endormir et que son oncle devait trouver quelque
chose de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants, puis m'en
allai, et fus bien tonn quand un peu aprs, ayant entendu frapper 
la porte de ma chambre et ayant demand qui tait l, j'entendis la
voix de M. de Charlus qui disait d'un ton sec:

--C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur? Monsieur, reprit-il du
mme ton une fois qu'il eut referm la porte, mon neveu racontait tout
 l'heure que vous tiez un peu ennuy avant de vous endormir, et
d'autre part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai
dans ma malle un que vous ne connaissez probablement pas, je vous
l'apporte pour vous aider  passer ces moments o vous ne vous sentez
pas heureux.

Je remerciai M. de Charlus avec motion et lui dis que j'avais au
contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui avait dit de mon malaise 
l'approche de la nuit, m'et fait paratre  ses yeux plus stupide
encore que je n'tais.

--Mais non, rpondit-il avec un accent plus doux. Vous n'avez
peut-tre pas de mrite personnel, si peu d'tres en ont! Mais pour un
temps du moins vous avez la jeunesse et c'est toujours une sduction.
D'ailleurs, monsieur, la plus grande des sottises, c'est de trouver
ridicules ou blmables les sentiments qu'on n'prouve pas. J'aime la
nuit et vous me dites que vous la redoutez; j'aime sentir les roses et
j'ai un ami  qui leur odeur donne la fivre. Croyez-vous que je pense
pour cela qu'il vaut moins que moi? Je m'efforce de tout comprendre et
je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je
ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pnibles, je sais ce qu'on
peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas.
Mais du moins vous avez bien plac votre affection dans votre
grand'mre. Vous la voyez beaucoup. Et puis c'est une tendresse
permise, je veux dire une tendresse paye de retour. Il y en a tant
dont on ne peut pas dire cela!

Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en
soulevant un autre. J'avais l'impression qu'il avait quelque chose 
m'annoncer et ne trouvait pas en quels termes le faire.

--J'ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le chercher,
ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout d'un moment. Allez me
chercher votre matre d'htel. Il n'y a que lui ici qui soit capable
de faire une commission intelligemment, dit M. de Charlus avec
hauteur.--Monsieur Aim, Monsieur? demanda le groom.--Je ne sais pas
son nom, mais si, je me rappelle que je l'ai entendu appeler Aim.
Allez vite, je suis press.--Il va tre tout de suite ici, monsieur,
je l'ai justement vu en bas, rpondit le groom qui voulait avoir
l'air au courant. Un certain temps se passa. Le groom revint.
Monsieur, Monsieur Aim est couch. Mais je peux faire la commission.--Non,
vous n'avez qu' le faire lever. Monsieur, je ne peux pas, il
ne couche pas l.--Alors, laissez-nous tranquilles.--Mais, monsieur,
dis-je, le groom parti, vous tes trop bon, un seul volume de Bergotte
me suffira.--C'est ce qui me semble, aprs tout. M. de Charlus
marchait. Quelques minutes se passrent ainsi, puis, aprs quelques
instants d'hsitation et se reprenant  plusieurs fois, il pivota sur
lui-mme et de sa voix redevenue cinglante, il me jeta: Bonsoir,
monsieur et partit. Aprs tous les sentiments levs que je lui avais
entendu exprimer ce soir-l, le lendemain qui tait jour de son
dpart, sur la plage, dans la matine, au moment o j'allais prendre
mon bain, comme M. de Charlus s'tait approch de moi pour m'avertir
que ma grand'mre m'attendait aussitt que je serais sorti de l'eau,
je fus bien tonn de l'entendre me dire, en me pinant le cou, avec
une familiarit et un rire vulgaires:

--Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mre, hein? petite
fripouille!

--Comment, monsieur, je l'adore!

--Monsieur, me dit-il en s'loignant d'un pas et avec un air glacial,
vous tes encore jeune, vous devriez en profiter pour apprendre deux
choses: la premire c'est de vous abstenir d'exprimer des sentiments
trop naturels pour n'tre pas sous-entendus; la seconde c'est de ne
pas partir en guerre pour rpondre aux choses qu'on vous dit avant
d'avoir pntr leur signification. Si vous aviez pris cette
prcaution, il y a un instant, vous vous seriez vit d'avoir l'air de
parler  tort et  travers comme un sourd et d'ajouter par l un
second ridicule  celui d'avoir des ancres brodes sur votre costume
de bain. Je vous ai prt un livre de Bergotte dont j'ai besoin.
Faites-le moi rapporter dans une heure par ce matre d'htel au prnom
risible et mal port, qui je suppose n'est pas couch  cette
heure-ci. Vous me faites apercevoir que je vous ai parl trop tt hier
soir des sductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur
service en vous signalant son tourderie, ses inconsquences et son
incomprhension. J'espre, monsieur, que cette petite douche ne vous
sera pas moins salutaire que votre bain. Mais ne restez pas ainsi
immobile, vous pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

Sans doute eut-il regret de ces paroles, car quelque temps aprs je
reus--dans une reliure de maroquin sur le plat de laquelle avait
t encastre une plaque de cuir incis qui reprsentait en
demi-relief une branche de myosotis--le livre qu'il m'avait prt et
que je lui avais fait remettre, non par Aim qui se trouvait de
sortie, mais par le liftier.





End of the Project Gutenberg EBook of A l'ombre des jeunes filles
en fleurs (Deuxime partie), by Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES
EN FLEURS (DEUXIME PARTIE) ***

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