Project Gutenberg's A l'ombre des jeune filles en fleurs, by Marcel Proust

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Title: A l'ombre des jeune filles en fleurs
       Volume 1

Author: Marcel Proust

Posting Date: August 19, 2008 [EBook #2998]
Release Date: December, 2001

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNE FILLES EN FLEUR ***




Produced by Sue Asscher and Walter Debeuf









MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


TOME II

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS


VOLUME I

Ma mre, quand il fut question d'avoir pour la premire fois M. de
Norpois  dner, ayant exprim le regret que le Professeur Cottard ft
en voyage et qu'elle-mme et entirement cess de frquenter Swann,
car l'un et l'autre eussent sans doute intress l'ancien Ambassadeur,
mon pre rpondit qu'un convive minent, un savant illustre, comme
Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dner, mais que Swann,
avec son ostentation, avec sa manire de crier sur les toits ses
moindres relations, tait un vulgaire esbrouffeur que le Marquis de
Norpois et sans doute trouv selon son expression, puant. Or cette
rponse de mon pre demande quelques mots d'explication, certaines
personnes se souvenant peut-tre d'un Cottard bien mdiocre et d'un
Swann poussant jusqu' la plus extrme dlicatesse, en matire
mondaine, la modestie et la discrtion. Mais pour ce qui regarde
celui-ci, il tait arriv qu'au fils Swann et aussi au Swann du
Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajout une personnalit
nouvelle (et qui ne devait pas tre la dernire), celle de mari
d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct,
le dsir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'tait ingni 
se btir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et
approprie  la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
un autre homme. Puisque (tout en continuant  frquenter seul ses amis
personnels,  qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui
demandaient pas spontanment  la connatre) c'tait une seconde vie
qu'il commenait, en commun avec sa femme, au milieu d'tres nouveaux,
on et encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par
consquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait prouver  les
recevoir, il se ft servi, comme un point de comparaison, non pas des
gens les plus brillants qui formaient sa socit avant son mariage,
mais des relations antrieures d'Odette. Mais, mme quand on savait
que c'tait avec d'inlgants fonctionnaires, avec des femmes tares,
parure des bals de ministres, qu'il dsirait de se lier, on tait
tonn de l'entendre, lui qui autrefois et mme encore aujourd'hui
dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
de cabinet tait venue rendre sa visite  Madame Swann. On dira
peut-tre que cela tenait  ce que la simplicit du Swann lgant,
n'avait t chez lui qu'une forme plus raffine de la vanit et que,
comme certains isralites, l'ancien ami de mes parents avait pu
prsenter tour  tour les tats successifs par o avaient pass ceux
de sa race, depuis le snobisme le plus naf et la plus grossire
goujaterie, jusqu' la plus fine politesse. Mais la principale raison,
et celle-l applicable  l'humanit en gnral, tait que nos vertus
elles-mmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi
nous gardions la disponibilit permanente; elles finissent par
s'associer si troitement dans notre esprit avec les actions 
l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer,
que si surgit pour nous une activit d'un autre ordre, elle nous prend
au dpourvu et sans que nous ayons seulement l'ide qu'elle pourrait
comporter la mise en [oe]uvre de ces mmes vertus. Swann empress avec ces
nouvelles relations et les citant avec fiert, tait comme ces grands
artistes modestes ou gnreux qui, s'ils se mettent  la fin de leur
vie  se mler de cuisine ou de jardinage, talent une satisfaction
nave des louanges qu'on donne  leurs plats ou  leurs plates-bandes
pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent
aisment s'il s'agit de leurs chefs-d'[oe]uvre; ou bien qui, donnant une
de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur
perdre quarante sous aux dominos.

Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup plus
loin, chez la Patronne, au chteau de la Raspelire. Qu'il suffise
actuellement,  son gard, de faire observer ceci: pour Swann,  la
rigueur le changement peut surprendre puisqu'il tait accompli et non
souponn de moi quand je voyais le pre de Gilberte aux
Champs-Elyses, o d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne
pouvait faire talage devant moi de ses relations politiques (il est
vrai que s'il l'et fait, je ne me fusse peut-tre pas aperu tout de
suite de sa vanit car l'ide qu'on s'est faite longtemps d'une
personne, bouche les yeux et les oreilles; ma mre pendant trois ans
ne distingua pas plus le fard qu'une de ses nices se mettait aux
lvres que s'il et t invisiblement entirement dissous dans un
liquide; jusqu'au jour o une parcelle supplmentaire, ou bien quelque
autre cause amena le phnomne appel sursaturation; tout le fard non
aperu, cristallisa et ma mre devant cette dbauche soudaine de
couleurs dclara, comme on et fait  Combray que c'tait une honte et
cessa presque toute relation avec sa nice). Mais pour Cottard au
contraire, l'poque o on l'a vu assister aux dbuts de Swann chez les
Verdurin tait dj assez lointaine; or les honneurs, les titres
officiels viennent avec les annes; deuximement, on peut tre
illettr, faire des calembours stupides, et possder un don
particulier, qu'aucune culture gnrale ne remplace, comme le don du
grand stratge ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en effet
comme un praticien obscur, devenu  la longue, notorit europenne,
que ses confrres considraient Cottard. Les plus intelligents d'entre
les jeunes mdecins dclarrent, -- au moins pendant quelques annes,
car les modes changent tant nes elles-mmes du besoin de changement,
-- que si jamais ils tombaient malades, Cottard tait le seul matre
auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils prfraient le
commerce de certains chefs plus lettrs, plus artistes, avec lesquels
ils pouvaient parler de Nietsche, de Wagner. Quand on faisait de la
musique chez Madame Cottard, aux soires o elle recevait, avec
l'espoir qu'il devint un jour doyen de la Facult, les collgues et
les lves de son mari, celui-ci au lieu d'couter, prfrait jouer
aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la
profondeur, la sret de son coup d'[oe]il, de son diagnostic. En
troisime lieu, en ce qui concerne l'ensemble de faons que le
Professeur Cottard montrait  un homme comme mon pre, remarquons que
la nature que nous faisons paratre dans la seconde partie de notre
vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature premire
dveloppe ou fltrie, grossie ou attnue; elle est quelquefois une
nature inverse, un vritable vtement retourn. Sauf chez les Verdurin
qui s'taient engous de lui, l'air hsitant de Cottard, sa timidit,
son amabilit excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
perptuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial?
L'importance de sa situation lui rendit plus ais de le prendre.
Partout, sinon chez les Verdurin o il redevenait instinctivement
lui-mme, il se rendit froid, volontiers silencieux, premptoire,
quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses
dsagrables. Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant
des clients qui ne l'ayant pas encore vu, n'taient pas  mme de
faire des comparaisons, et eussent t bien tonns d'apprendre qu'il
n'tait pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est surtout 
l'impassibilit qu'il s'efforait et mme dans son service d'hpital,
quand il dbitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
tout le monde, du chef de clinique au plus rcent externe, il le
faisait toujours sans qu'un muscle bouget dans sa figure d'ailleurs
mconnaissable depuis qu'il avait ras barbe et moustaches.

Disons pour finir qui tait le marquis de Norpois. Il avait t
ministre plnipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai,
et, malgr cela, au grand tonnement de beaucoup, charg plusieurs
fois depuis, de reprsenter la France dans des missions
extraordinaires -- et mme comme contrleur de la Dette, en gypte, o
grce  ses grandes capacits financires il avait rendu d'importants
services -- par des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois
ractionnaire se ft refus  servir, et auxquels le pass de M. de
Norpois, ses attaches, ses opinions eussent d le rendre suspect. Mais
ces ministres avancs semblaient se rendre compte qu'ils montraient
par une telle dsignation quelle largeur d'esprit tait la leur ds
qu'il s'agissait des intrts suprieurs de la France, se mettaient
hors de pair des hommes politiques en mritant que le Journal des
Dbats lui-mme, les qualifit d'hommes d'tat, et bnficiaient enfin
du prestige qui s'attache  un nom aristocratique et de l'intrt
qu'veille comme un coup de thtre un choix inattendu. Et ils
savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel  M.
de Norpois, les recueillir sans avoir  craindre de celui-ci un manque
de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait
non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le
gouvernement de la Rpublique ne se trompait pas. C'est d'abord parce
qu'une certaine aristocratie, leve ds l'enfance  considrer son
nom comme un avantage intrieur que rien ne peut lui enlever (et dont
ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore,
connaissent assez exactement la valeur), sait qu'elle peut s'viter,
car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans rsultat
ultrieur apprciable, font tant de bourgeois, pour ne professer que
des opinions bien portes et de ne frquenter que des gens bien
pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles
princires ou ducales au-dessous desquelles elle est immdiatement
situe, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en augmentant
son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait qu' nom gal,
elle prvaudra: une influence politique, une rputation littraire ou
artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense 
l'gard de l'inutile hobereau recherch des bourgeois et de la strile
amiti duquel un prince ne lui saurait aucun gr, elle les prodiguera
aux hommes politiques, fussent-ils francs-maons, qui peuvent faire
arriver dans les ambassades ou patronner dans les lections, aux
artistes ou aux savants dont l'appui aide  percer dans la branche
o ils priment,  tous ceux enfin qui sont en mesure de confrer une
illustration nouvelle ou de faire russir un riche mariage.

Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans
une longue pratique de la diplomatie, il s'tait imbu de cet esprit
ngatif, routinier, conservateur, dit esprit de gouvernement et qui
est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
puis dans la carrire, l'aversion, la crainte et le mpris de ces
procds plus ou moins rvolutionnaires, et  tout le moins
incorrects, que sont les procds des oppositions. Sauf chez quelques
illettrs du peuple et du monde, pour qui la diffrence des genres est
lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communaut des
opinions, c'est la consanguinit des esprits. Un acadmicien du genre
de Legouv et qui serait partisan des classiques, et applaudi plus
volontiers  l'loge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mzires,
qu' celui de Boileau par Claudel. Un mme nationalisme suffit 
rapprocher Barrs de ses lecteurs qui ne doivent pas faire grande
diffrence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses
collgues de l'Acadmie qui ayant ses opinions politiques mais un
autre genre d'esprit, lui prfreront mme des adversaires comme MM.
Ribot et Deschanel, dont  leur tour de fidles monarchistes se
sentent beaucoup plus prs que de Maurras et de Lon Daudet qui
souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non
seulement par pli professionnel de prudence et de rserve, mais aussi
parce qu'ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux
d'hommes dont les efforts de dix annes pour rapprocher deux pays se
rsument, se traduisent, -- dans un discours, dans un protocole -- par
un simple adjectif, banal en apparence, mais o ils voient tout un
monde. M. de Norpois passait pour trs froid,  la Commission, o il
sigeait  ct de mon pre, et o chacun flicitait celui-ci de
l'amiti que lui tmoignait l'ancien ambassadeur. Elle tonnait mon
pre tout le premier. Car tant gnralement peu aimable, il avait
l'habitude de n'tre pas recherch en dehors du cercle de ses intimes
et l'avouait avec simplicit. Il avait conscience qu'il y avait dans
les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel
o chacun se place pour dcider de ses sympathies, et d'o toutes les
qualits intellectuelles ou la sensibilit d'une personne ne seront
pas auprs de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne
recommandation que la rondeur et la gaiet d'une autre qui passerait,
aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. De Norpois m'a
invit de nouveau  dner; c'est extraordinaire; tout le monde en est
stupfait  la Commission o il n'a de relations prives avec
personne. Je suis sr qu'il va encore me raconter des choses
palpitantes sur la guerre de 70. Mon pre savait que seul peut-tre,
M. de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante et
des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour
son intelligence une estime particulire. Dernirement encore, 
l'Opra, pendant le gala offert au roi Thodose, les journaux avaient
remarqu l'entretien prolong que le souverain avait accord  M. de
Norpois. Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de
l'importance, nous dit mon pre qui s'intressait beaucoup  la
politique trangre. Je sais bien que le pre Norpois est trs
boutonn, mais avec moi, il s'ouvre si gentiment.

Quant  ma mre, peut-tre l'Ambassadeur n'avait-il pas par lui-mme
le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait le plus attire.
Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois tait un
rpertoire si complet des formes surannes du langage particulires 
une carrire,  une classe, et  un temps -- un temps qui, pour cette
carrire et cette classe-l, pourrait bien ne pas tre tout  fait
aboli -- que je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et
simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi
obtenu un effet de dmod,  aussi bon compte et de la mme faon que
cet acteur du Palais-Royal  qui on demandait o il pouvait trouver
ses surprenants chapeaux et qui rpondait: Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde. En un mot, je crois que ma mre jugeait M. de
Norpois un peu vieux jeu, ce qui tait loin de lui sembler
dplaisant au point de vue des manires, mais la charmait moins dans
le domaine, sinon des ides -- car celles de M. de Norpois taient
fort modernes -- mais des expressions. Seulement, elle sentait que
c'tait flatter dlicatement son mari que de lui parler avec
admiration du diplomate qui lui marquait une prdilection si rare. En
fortifiant dans l'esprit de mon pre la bonne opinion qu'il avait de
M. de Norpois, et par l en le conduisant  en prendre une bonne aussi
de lui-mme, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui
consistait  rendre la vie agrable  son poux, comme elle faisait
quand elle veillait  ce que la cuisine fut soigne et le service
silencieux. Et comme elle tait incapable de mentir  mon pre, elle
s'entranait elle-mme  admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le louer
avec sincrit. D'ailleurs, elle gotait naturellement son air de
bont, sa politesse un peu dsute (et si crmonieuse que quand,
marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mre qui
passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait
au loin un cigare  peine commenc); sa conversation si mesure, o il
parlait de lui-mme le moins possible et tenait toujours compte de ce
qui pouvait tre agrable  l'interlocuteur, sa ponctualit tellement
surprenante  rpondre  une lettre que quand venant de lui en envoyer
une, mon pre reconnaissait l'criture de M. de Norpois sur une
enveloppe, son premier mouvement tait de croire que par mauvaise
chance leur correspondance s'tait croise: on et dit qu'il existait,
pour lui,  la poste, des leves supplmentaires et de luxe. Ma mre
s'merveillait qu'il fut si exact quoique si occup, si aimable
quoique si rpandu, sans songer que les quoique sont toujours des
parce que mconnus, et que (de mme que les vieillards sont
tonnants pour leur ge, les rois pleins de simplicit, et les
provinciaux au courant de tout) c'tait les mmes habitudes qui
permettaient  M. de Norpois de satisfaire  tant d'occupations et
d'tre si ordonn dans ses rponses, de plaire dans le monde et d'tre
aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mre comme celle de toutes
les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait
les choses qui la concernaient au-dessous, et par consquent en dehors
des autres. La rponse qu'elle trouvait que l'ami de mon pre avait eu
tant de mrite  nous adresser rapidement parce qu'il crivait par
jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de
lettres dont ce n'tait que l'une; de mme elle ne considrait pas
qu'un dner chez nous ft pour M. de Norpois un des actes innombrables
de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l'Ambassadeur avait t
habitu autrefois dans la diplomatie  considrer les dners en ville
comme faisant partie de ses fonctions et  y dployer une grce
invtre dont c'et t trop lui demander de se dpartir par
extraordinaire quand il venait chez nous.

Le premier dner que M. de Norpois fit  la maison, une anne o je
jouais encore aux Champs-lyses, est rest dans ma mmoire, parce que
l'aprs-midi de ce mme jour fut celui o j'allai enfin entendre la
Berma, en matine, dans Phdre, et aussi parce qu'en causant avec M.
de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une faon
nouvelle, combien les sentiments veills en moi par tout ce qui
concernait Gilberte Swann et ses parents diffraient de ceux que cette
mme famille faisait prouver  n'importe quelle autre personne.

Ce fut sans doute en remarquant l'abattement o me plongeait
l'approche des vacances du jour de l'an pendant lesquelles, comme elle
me l'avait annonc elle-mme, je ne devais pas voir Gilberte, qu'un
jour, pour me distraire, ma mre me dit: Si tu as encore le mme
grand dsir d'entendre la Berma, je crois que ton pre permettrait
peut-tre que tu y ailles: ta grand'mre pourrait t'y emmener. Mais
c'tait parce que M. de Norpois lui avait dit qu'il devrait me laisser
entendre la Berma, que c'tait, pour un jeune homme, un souvenir 
garder, que mon pre, jusque-l si hostile  ce que j'allasse perdre
mon temps  risquer de prendre du mal pour ce qu'il appelait, au grand
scandale de ma grand'mre, des inutilits, n'tait plus loin de
considrer cette soire prconise par l'ambassadeur comme faisant
vaguement partie d'un ensemble de recettes prcieuses pour la russite
d'une brillante carrire. Ma grand'mre qui, en renonant pour moi au
profit que, selon elle, j'aurais trouv  entendre la Berma, avait
fait un gros sacrifice  l'intrt de ma sant, s'tonnait que
celui-ci devnt ngligeable sur une seule parole de M. de Norpois.
Mettant ses esprances invincibles de rationaliste dans le rgime de
grand air et de coucher de bonne heure qui m'avait t prescrit, elle
dplorait comme un dsastre cette infraction que j'allais y faire et,
sur un ton navr, disait: Comme vous tes lger  mon pre qui,
furieux, rpondait:  -- Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez
pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous rptiez tout le
temps que cela pouvait lui tre utile.

Mais M. de Norpois avait chang sur un point bien plus important pour
moi, les intentions de mon pre. Celui-ci avait toujours dsir que je
fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'ide que mme si je
devais rester quelque temps attach au ministre, je risquasse d'tre
envoy un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte
n'habiterait pas. J'aurais prfr revenir aux projets littraires que
j'avais autrefois forms et abandonns au cours de mes promenades du
ct de Guermantes. Mais mon pre avait fait une constante opposition
 ce que je me destinasse  la carrire des lettres qu'il estimait
fort infrieure  la diplomatie, lui refusant mme le nom de carrire,
jusqu'au jour o M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
diplomatiques de nouvelles couches lui avait assur qu'on pouvait,
comme crivain, s'attirer autant de considration, exercer autant
d'action et garder plus d'indpendance que dans les ambassades.

-- H bien! je ne l'aurais pas cru, le pre Norpois n'est pas du tout
oppos  l'ide que tu fasses de la littrature, m'avait dit mon pre.
Et comme assez influent lui-mme, il croyait qu'il n'y avait rien qui
ne s'arranget, ne trouvt sa solution favorable dans la conversation
des gens importants: Je le ramnerai dner un de ces soirs en sortant
de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
t'apprcier. cris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer;
il est trs li avec le directeur de la Revue des Deux-Mondes, il t'y
fera entrer, il rglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a
l'air de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!...

Le bonheur que j'aurais  ne pas tre spar de Gilberte me rendait
dsireux mais non capable d'crire une belle chose qui pt tre
montre  M. de Norpois. Aprs quelques pages prliminaires, l'ennui
me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant
que je n'aurais jamais de talent, que je n'tais pas dou et ne
pourrais mme pas profiter de la chance que la prochaine venue de M.
de Norpois m'offrait de rester toujours  Paris. Seule, l'ide qu'on
allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais
de mme que je ne souhaitais voir des temptes que sur les ctes o
elles taient les plus violentes, de mme je n'aurais voulu entendre
la grande actrice que dans un de ces rles classiques o Swann m'avait
dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une
dcouverte prcieuse que nous dsirons recevoir certaines impressions
de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule  laisser notre me
accueillir  leur place des impressions moindres qui pourraient nous
tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans Andromaque, dans
Les Caprices de Marianne, dans Phdre, c'tait de ces choses fameuses
que mon imagination avait tant dsires. J'aurais le mme ravissement
que le jour o une gondole m'emmnerait au pied du Titien des Frari ou
des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais
rciter par la Berma les vers: On dit qu'un prompt dpart vous
loigne de nous, Seigneur, etc. Je les connaissais par la simple
reproduction en noir et blanc qu'en donnent les ditions imprimes;
mais mon c[oe]ur battait quand je pensais, comme  la ralisation d'un
voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
l'atmosphre et l'ensoleillement de la voix dore. Un Carpaccio 
Venise, la Berma dans Phdre, chefs-d'[oe]uvre d'art pictural ou
dramatique que le prestige qui s'attachait  eux rendait en moi si
vivants, c'est--dire si indivisibles, que si j'avais t voir des
Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pice dont
je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus prouv le mme
tonnement dlicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet
inconcevable et unique de tant de milliers de mes rves. Puis,
attendant du jeu de la Berma, des rvlations sur certains aspects de
la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de
grand, de rel dans ce jeu, devait l'tre davantage si l'actrice le
superposait  une [oe]uvre d'une valeur vritable au lieu de broder en
somme du vrai et du beau sur une trame mdiocre et vulgaire.

Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pice nouvelle, il ne me
serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne
pourrais pas faire le dpart entre un texte que je ne connatrais pas
d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui
me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les [oe]uvres anciennes
que je savais par c[oe]ur, m'apparaissaient comme de vastes espaces
rservs et tout prts o je pourrais apprcier en pleine libert les
inventions dont la Berma les couvrirait, comme  fresque, des
perptuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis
des annes qu'elle avait quitt les grandes scnes et faisait la
fortune d'un thtre de boulevard dont elle tait l'toile, elle ne
jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches,
elles n'annonaient jamais que des pices toutes rcentes, fabriques
exprs pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant
sur la colonne des thtres les matines de la semaine du jour de
l'an, j'y vis pour la premire fois -- en fin de spectacle, aprs un
lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla
opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que
j'ignorais -- deux actes de Phdre avec Mme Berma, et aux matines
suivantes Le Demi-Monde, les Caprices de Marianne, noms qui, comme
celui de Phdre, taient pour moi transparents, remplis seulement de
clart, tant l'[oe]uvre m'tait connue, illumins jusqu'au fond d'un
sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse  Mme Berma
elle-mme quand je lus dans les journaux aprs le programme de ces
spectacles que c'tait elle qui avait rsolu de se montrer de nouveau
au public dans quelques-unes de ses anciennes crations. Donc,
l'artiste savait que certains rles ont un intrt qui survit  la
nouveaut de leur apparition ou au succs de leur reprise, elle les
considrait, interprts par elle, comme des chefs-d'[oe]uvre de muse
qu'il pouvait tre instructif de remettre sous les yeux de la
gnration qui l'y avait admire, ou de celle qui ne l'y avait pas
vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pices qui n'taient
destines qu' faire passer le temps d'une soire, Phdre, dont le
titre n'tait pas plus long que les leurs et n'tait pas imprim en
caractres diffrents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une
matresse de maison qui, en vous prsentant  ses convives au moment
d'aller  table, vous dit au milieu des noms d'invits qui ne sont que
des invits, et sur le mme ton qu'elle a cit les autres: M. Anatole
France.

Le mdecin qui me soignait -- celui qui m'avait dfendu tout voyage --
dconseilla  mes parents de me laisser aller au thtre; j'en
reviendrais malade, pour longtemps peut-tre, et j'aurais en fin de
compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte et pu
m'arrter, si ce que j'avais attendu d'une telle reprsentation et
t seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultrieure peut
annuler, par compensation. Mais -- de mme qu'au voyage  Balbec, au
voyage  Venise que j'avais tant dsirs -- ce que je demandais 
cette matine, c'tait tout autre chose qu'un plaisir: des vrits
appartenant  un monde plus rel que celui o je vivais, et desquelles
l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'tre enleve par des
incidents insignifiants, fussent-ils douloureux  mon corps, de mon
oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le
spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-tre ncessaire de la
perception de ces vrits; et c'tait assez pour que je souhaitasse
que les malaises prdits ne commenassent qu'une fois la
reprsentation finie, afin qu'il ne ft pas par eux compromis et
fauss. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du mdecin, ne
voulaient plus me permettre d'aller  Phdre. Je me rcitais sans
cesse la tirade: On dit qu'un prompt dpart vous loigne de nous,
cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cache comme le
Saint des Saints sous le rideau qui me la drobait et derrire lequel
je lui prtais  chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
de Bergotte -- dans la plaquette retrouve par Gilberte -- qui me
revenaient  l'esprit: Noblesse plastique, cilice chrtien, pleur
jansniste, princesse de Trzne et de Clves, drame Mycnien, symbole
delphique, mythe solaire, la divine Beaut que devait me rvler le
jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perptuellement allum,
trnait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents svres
et lgers allaient dcider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
les perfections de la Desse dvoile  cette mme place o se
dressait sa forme invisible. Et les yeux fixs sur l'image
inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
famille m'opposait. Mais quand ils furent tombs, quand ma mre --
bien que cette matine et lieu prcisment le jour de la sance de la
Commission aprs laquelle mon pre devait ramener dner M. de Norpois
-- m'et dit: H bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
que tu auras tant de plaisir, il faut y aller, quand cette journe de
thtre, jusque-l dfendue, ne dpendit plus que de moi, alors, pour
la premire fois, n'ayant plus  m'occuper qu'elle cesst d'tre
impossible, je me demandai si elle tait souhaitable, si d'autres
raisons que la dfense de mes parents n'auraient pas d m'y faire
renoncer. D'abord, aprs avoir dtest leur cruaut, leur consentement
me les rendait si chers que l'ide de leur faire de la peine m'en
causait  moi-mme une,  travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vrit, mais la tendresse, et ne me
semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
heureux ou malheureux. J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
vous affliger, dis-je  ma mre qui, au contraire, s'efforait de
m'ter cette arrire-pense qu'elle pt en tre triste, laquelle,
disait-elle, gterait ce plaisir que j'aurais  Phdre et en
considration duquel elle et mon pre taient revenus sur leur
dfense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-lyses, les vacances finies,
aussitt qu'y retournerait Gilberte. A toutes ces raisons, je
confrontais, pour dcider ce qui devait l'emporter, l'ide, invisible
derrire son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
des balances du plateau, sentir maman triste, risquer de ne pas
pouvoir aller aux Champs-lyses, dans l'autre, pleur jansniste,
mythe solaire; mais ces mots eux-mmes finissaient par s'obscurcir
devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
 peu mes hsitations devenaient si douloureuses que si j'avais
maintenant opt pour le thtre, ce n'et plus t que pour les faire
cesser et en tre dlivr une fois pour toutes. C'et t pour abrger
ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bnfice intellectuel et
en cdant  l'attrait de la perfection, que je me serais laiss
conduire non vers la Sage Desse, mais vers l'implacable Divinit sans
visage et sans nom qui lui avait t subrepticement substitue sous
son voile. Mais brusquement tout fut chang, mon dsir d'aller
entendre la Berma reut un coup de fouet nouveau qui me permit
d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette matine: tant
all faire devant la colonne des thtres ma station quotidienne,
depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore,
l'affiche dtaille de Phdre qu'on venait de coller pour la premire
fois (et o  vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait
aucun attrait nouveau qui pt me dcider). Mais elle donnait  l'un
des buts entre lesquels oscillait mon indcision, une forme plus
concrte et -- comme l'affiche tait date non du jour o je la lisais
mais de celui o la reprsentation aurait lieu, et de l'heure mme du
lever du rideau -- presque imminente, dj en voie de ralisation, si
bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce
jour-l, exactement  cette heure, je serais prt  entendre la Berma,
assis  ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps
d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mre et pour moi, je ne fis
qu'un bond jusqu' la maison, cingl que j'tais par ces mots magiques
qui avaient remplac dans ma pense pleur jansniste et mythe
solaire: les dames ne seront pas reues  l'orchestre en chapeau,
les portes seront fermes  deux heures.

Hlas! cette premire matine fut une grande dception. Mon pre nous
proposa de nous dposer ma grand'mre et moi au thtre, en se rendant
 sa Commission. Avant de quitter la maison, il dit  ma mre: Tche
d'avoir un bon dner; tu te rappelles que je dois ramener de Norpois?
Ma mre ne l'avait pas oubli. Et depuis la veille, Franoise,
heureuse de s'adonner  cet art de la cuisine pour lequel elle avait
certainement un don, stimule, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive
nouveau, et sachant qu'elle aurait  composer, selon des mthodes sues
d'elle seule, du b[oe]uf  la gele, vivait dans l'effervescence de la
cration; comme elle attachait une importance extrme  la qualit
intrinsque des matriaux qui devaient entrer dans la fabrication de
son [oe]uvre, elle allait elle-mme aux Halles se faire donner les plus
beaux carrs de romsteck, de jarret de b[oe]uf, de pied de veau, comme
Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare  choisir
les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.
Franoise dpensait dans ces alles et venues une telle ardeur que
maman voyant sa figure enflamme craignait que notre vieille servante
ne tombt malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des Mdicis
dans les carrires de Peitraganta. Et ds la veille Franoise avait
envoy cuire dans le four du boulanger, protg de mie de pain comme
du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'-York. Croyant la
langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles peu sres,
sans doute la premire fois qu'elle avait entendu parler de jambon
d'York avait-elle cru -- trouvant d'une prodigalit invraisemblable
dans le vocabulaire qu'il pt exister  la fois York et New-York --
qu'elle avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire le nom qu'elle
connaissait dj. Aussi, depuis, le mot d'York se faisait prcder
dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de:
New qu'elle prononait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
qu'elle disait  sa fille de cuisine: Allez me chercher du jambon
chez Olida. Madame m'a bien recommand que ce soit du Nev'-York. Ce
jour-l, si Franoise avait la brlante certitude des grands
crateurs, mon lot tait la cruelle inquitude du chercheur. Sans
doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'prouvai du plaisir.
J'en prouvai dans le petit square qui prcdait le thtre et dont,
deux heures plus tard, les marronniers dnuds allaient luire avec des
reflets mtalliques ds que les becs de gaz allums claireraient le
dtail de leurs ramures; devant les employs du contrle, desquels le
choix, l'avancement, le sort, dpendaient de la grande artiste -- qui
seule dtenait le pouvoir dans cette administration  la tte de
laquelle des directeurs phmres et purement nominaux se succdaient
obscurment -- et qui prirent nos billets sans nous regarder, agits
qu'ils taient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma
avaient bien t transmises au personnel nouveau, s'il tait bien
entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les
fentres devaient tre ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scne et
la moindre porte ferme aprs, un pot d'eau chaude dissimul prs
d'elle pour faire tomber la poussire du plateau: et, en effet, dans
un moment sa voiture attele de deux chevaux  longue crinire allait
s'arrter devant le thtre, elle en descendrait enveloppe dans des
fourrures, et, rpondant d'un geste maussade aux saluts, elle
enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scne qu'on avait
rserve pour ses amis, de la temprature de la salle, de la
composition des loges, de la tenue des ouvreuses, thtre et public
n'tant pour elle qu'un second vtement plus extrieur dans lequel
elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son
talent aurait  traverser. Je fus heureux aussi dans la salle mme;
depuis que je savais que -- contrairement  ce que m'avaient si
longtemps reprsent mes imaginations enfantines, -- il n'y avait
qu'une scne pour tout le monde, je pensais qu'on devait tre empch
de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une
foule; or je me rendis compte qu'au contraire, grce  une disposition
qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre
du thtre; ce qui m'explique qu'une fois qu'on avait envoy Franoise
voir un mlodrame aux troisimes galeries, elle avait assur en
rentrant que sa place tait la meilleure qu'on pt avoir et au lieu de
se trouver trop loin, s'tait sentie intimide par la proximit
mystrieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je
commenai  distinguer derrire ce rideau baiss des bruits confus
comme on en entend sous la coquille d'un uf quand le poussin va
sortir, qui bientt grandirent, et tout  coup, de ce monde
impntrable  notre regard, mais qui nous voyait du sien,
s'adressrent indubitablement  nous sous la forme imprieuse de trois
coups aussi mouvants que des signaux venus de la plante Mars. Et, --
ce rideau une fois lev, -- quand sur la scne une table  crire et
une chemine assez ordinaires, d'ailleurs, signifirent que les
personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus
pour rciter comme j'en avais vus une fois en soire, mais des hommes
en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
pntrais par effraction sans qu'ils pussent me voir -- mon plaisir
continua de durer; il fut interrompu par une courte inquitude: juste
comme je dressais l'oreille avant que comment la pice, deux hommes
entrrent sur la scne, bien en colre, puisqu'ils parlaient assez
fort pour que dans cette salle o il y avait plus de mille personnes
on distingut toutes leurs paroles, tandis que dans un petit caf on
est oblig de demander au garon ce que disent deux individus qui se
collettent; mais dans le mme instant tonn de voir que le public les
entendait sans protester, submerg qu'il tait par un unanime silence
sur lequel vint bientt clapoter un rire ici, un autre l, je compris
que ces insolents taient les acteurs et que la petite pice, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
si long que les spectateurs revenus  leurs places s'impatientaient,
tapaient des pieds. J'en tais effray; car de mme que dans le compte
rendu d'un procs; quand je lisais qu'un homme d'un noble c[oe]ur allait
venir au mpris de ses intrts, tmoigner en faveur d'un innocent, je
craignais toujours qu'on ne ft pas assez gentil pour lui, qu'on ne
lui marqut pas assez de reconnaissance, qu'on ne le rcompenst pas
richement, et, qu'cur, il se mt du ct de l'injustice; de mme,
assimilant en cela le gnie  la vertu, j'avais peur que la Berma
dpite par les mauvaises faons d'un public aussi mal lev, -- dans
lequel j'aurais voulu au contraire qu'elle pt reconnatre avec
satisfaction quelques clbrits au jugement de qui elle et attach
de l'importance -- ne lui exprimt son mcontentement et son ddain en
jouant mal. Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trpignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et prcieuse
que j'tais venu chercher. Enfin, les derniers moments de mon plaisir
furent pendant les premires scnes de Phdre. Le personnage de Phdre
ne parat pas dans ce commencement du second acte; et, pourtant, ds
que le rideau fut lev et qu'un second rideau, en velours rouge
celui-l, se fut cart, qui ddoublait la profondeur de la scne dans
toutes les pices o jouait l'toile, une actrice entra par le fond,
qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit tre celles de la
Berma. On avait d changer la distribution, tout le soin que j'avais
mis  tudier le rle de la femme de Thse devenait inutile. Mais une
autre actrice donna la rplique  la premire. J'avais d me tromper
en prenant celle-l pour la Berma, car la seconde lui ressemblait
davantage encore et, plus que l'autre, avait sa diction. Toutes deux
d'ailleurs ajoutaient  leur rle de nobles gestes -- que je
distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le
texte, tandis qu'elles soulevaient leurs beaux pplums -- et aussi des
intonations ingnieuses, tantt passionnes, tantt ironiques, qui me
faisaient comprendre la signification d'un vers que j'avais lu chez
moi sans apporter assez d'attention  ce qu'il voulait dire. Mais tout
d'un coup, dans l'cartement du rideau rouge du sanctuaire, comme dans
un cadre, une femme parut et, aussitt  la peur que j'eus, bien plus
anxieuse que pouvait tre celle de la Berma, qu'on la gnt en ouvrant
une fentre, qu'on altrt le son d'une de ses paroles en froissant un
programme, qu'on l'indispost en applaudissant ses camarades, en ne
l'applaudissant pas elle, assez; --  ma faon, plus absolue encore
que celle de la Berma, de ne considrer ds cet instant, salle,
public, acteurs, pice, et mon propre corps que comme un milieu
acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure o il tait
favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux
actrices que j'admirais depuis quelques minutes n'avaient aucune
ressemblance avec celle que j'tais venu entendre. Mais en mme temps
tout mon plaisir avait cess; j'avais beau tendre vers la Berma mes
yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser chapper une
miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
pas  en recueillir une seule. Je ne pouvais mme pas, comme pour ses
camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
intelligentes, de beaux gestes. Je l'coutais comme j'aurais lu
Phdre, ou comme si Phdre, elle-mme avait dit en ce moment les
choses que j'entendais, sans que le talent de la Berma semblt leur
avoir rien ajout. J'aurais voulu -- pour pouvoir l'approfondir, pour
tcher d'y dcouvrir ce qu'elle avait de beau, -- arrter, immobiliser
longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste, chaque expression
de sa physionomie; du moins, je tchais,  force d'agilit morale, en
ayant avant un vers mon attention tout installe et mise au point, de
ne pas distraire en prparatifs une parcelle de la dure de chaque
mot, de chaque geste, et, grce  l'intensit de mon attention,
d'arriver  descendre en eux aussi profondment que j'aurais fait si
j'avais eu de longues heures  moi. Mais que cette dure tait brve!
A peine un son tait-il reu dans mon oreille qu'il tait remplac par
un autre. Dans une scne o la Berma reste immobile un instant, le
bras lev  la hauteur du visage baigne grce  un artifice
d'clairage, dans une lumire verdtre, devant le dcor qui reprsente
la mer, la salle clata en applaudissements, mais dj l'actrice avait
chang de place et le tableau que j'aurais voulu tudier n'existait
plus. Je dis  ma grand'mre que je ne voyais pas bien, elle me passa
sa lorgnette. Seulement, quand on croit  la ralit des choses, user
d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'quivaut pas tout 
fait  se sentir prs d'elles. Je pensais que ce n'tait plus la Berma
que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Je reposai
la lorgnette; mais peut-tre l'image que recevait mon il, diminue par
l'loignement, n'tait pas plus exacte; laquelle des deux Berma tait
la vraie? Quant  la dclaration  Hippolyte, j'avais beaucoup compt
sur ce morceau o,  en juger par la signification ingnieuse que ses
camarades me dcouvraient  tout moment dans des parties moins belles,
elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles
que chez moi, en lisant, j'avais tch d'imaginer; mais elle
n'atteignit mme pas jusqu' celles qu'none ou Aricie eussent
trouves, elle passa au rabot d'une mlope uniforme, toute la tirade
o se trouvrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si
tranches, qu'une tragdienne  peine intelligente, mme des lves de
lyce, n'en eussent pas nglig l'effet; d'ailleurs, elle la dbita
tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrive au dernier
vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle
avait impose aux premiers.

Enfin clata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqu par
les applaudissements frntiques des spectateurs. J'y mlai les miens
en tchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment o
se dchana cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
o la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
certaines ralits transcendantes mettent autour d'elles des rayons
auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
vnement se produit, quand  la frontire une arme est en danger, ou
battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reoit et
d'o l'homme cultiv ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
foule une motion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
experts l'ont mis au courant de la vritable situation militaire, il
reconnat la perception par le peuple de cette aura qui entoure les
grands vnements et qui peut tre visible  des centaines de
kilomtres. On apprend la victoire, ou aprs-coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On dcouvre un trait
gnial du jeu de la Berma huit jours aprs l'avoir entendue, par la
critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
connaissance immdiate de la foule tant mle  cent autres toutes
errones, les applaudissements tombaient le plus souvent  faux, sans
compter qu'ils taient mcaniquement soulevs par la force des
applaudissements antrieurs comme dans une tempte une fois que la mer
a t suffisamment remue elle continue  grossir, mme si le vent ne
s'accrot plus. N'importe, au fur et  mesure que j'applaudissais, il
me semblait que la Berma avait mieux jou. Au moins, disait  ct de
moi une femme assez commune, elle se dpense celle-l, elle se frappe
 se faire mal, elle court, parlez-moi de a, c'est jouer. Et heureux
de trouver ces raisons de la supriorit de la Berma, tout en me
doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
ou du Perse de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: C'est bien fait
tout de mme! c'est tout en or, et du beau! quel travail!, je
partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
Je n'en sentis pas moins, le rideau tomb, un dsappointement que ce
plaisir que j'avais tant dsir n'et pas t plus grand, mais en mme
temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
sortant de la salle, cette vie du thtre qui pendant quelques heures
avait t la mienne, et dont je me serais arrach comme en un dpart
pour l'exil, en rentrant directement  la maison, si je n'avais espr
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
devais qu'on m'et permis d'aller  Phdre. M. de Norpois. Je lui fus
prsent avant le dner par mon pre qui m'appela pour cela dans son
cabinet. A mon entre, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
Comme les trangers de passage qui lui taient prsents, au temps o
il reprsentait la France, taient plus ou moins -- jusqu'aux
chanteurs connus -- des personnes de marque et dont il savait alors
qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom  Paris
ou  Ptersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soire qu'il
avait passe avec eux  Munich ou  Sofia, il avait pris l'habitude de
leur marquer par son affabilit la satisfaction qu'il avait de les
connatre: mais de plus, persuad que dans la vie des capitales, au
contact  la fois des individualits intressantes qui les traversent
et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
gographie, des moeurs des diffrentes nations, du mouvement
intellectuel de l'Europe, il exerait sur chaque nouveau venu ses
facults aigus d'observateur afin de savoir de suite  quelle espce
d'homme il avait  faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
longtemps confi de poste  l'tranger, mais ds qu'on lui prsentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reu notification de sa
mise en disponibilit, commenaient  observer avec fruit, cependant
que par toute son attitude il cherchait  montrer que le nom de
l'tranger ne lui tait pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
bont et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
exprience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosit sagace et
pour son profit, comme si j'eusse t quelque usage exotique, quelque
monument instructif, ou quelque toile en tourne. Et de la sorte il
faisait preuve  la fois,  mon endroit, de la majestueuse amabilit
du sage Mentor et de la curiosit studieuse du jeune Anacharsis.

Il ne m'offrit absolument rien pour la Revue des Deux-Mondes, mais me
posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient t ma vie et
mes tudes, sur mes gots dont j'entendis parler pour la premire fois
comme s'il pouvait tre raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
cru jusqu'ici que c'tait un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
portaient du ct de la littrature, il ne me dtourna pas d'elle; il
m'en parla au contraire avec dfrence comme d'une personne vnrable
et charmante du cercle choisi de laquelle,  Rome ou  Dresde, on a
gard le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des ncessits
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mmes dont il se
servait me montraient la Littrature comme trop diffrente de l'image
que je m'en tais faite  Combray et je compris que j'avais eu
doublement raison de renoncer  elle. Jusqu'ici je m'tais seulement
rendu compte que je n'avais pas le don d'crire; maintenant M. de
Norpois m'en tait mme le dsir. Je voulus lui exprimer ce que
j'avais rv; tremblant d'motion, je me serais fait un scrupule que
toutes mes paroles ne fussent pas l'quivalent le plus sincre
possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essay de me
formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune nettet.
Peut-tre par habitude professionnelle, peut-tre en vertu du calme
qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
sachant qu'il gardera en mains la matrise de la conversation, laisse
l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner  son aise, peut-tre
aussi pour faire valoir le caractre de sa tte (selon lui grecque,
malgr les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilit de visage aussi absolue, que si
vous aviez parl devant quelque buste antique -- et sourd -- dans une
glyptothque. Tout  coup, tombant comme le marteau du
commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l'ambassadeur qui vous rpondait vous impressionnait d'autant plus,
que rien dans sa face ne vous avait laiss souponner le genre
d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
mettre.

Prcisment, me dit-il tout  coup comme si la cause tait juge et
aprs m'avoir laiss bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, mutatis
mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
communes le mme ton rassurant que si elles avaient t des
dispositions non pas  la littrature, mais au rhumatisme et s'il
avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il prfr
quitter le quai d'Orsay o la voie lui tait pourtant toute trace par
son pre et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis 
produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publi il y a
deux ans, -- il est d'ailleurs beaucoup plus g que vous,
naturellement, -- un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette anne un opuscule
moins important, mais conduit d'une plume alerte parfois mme acre,
sur le fusil  rptition dans l'arme bulgare, qui l'ont mis tout 
fait hors de pair. Il a dj fait un joli chemin, il n'est pas homme 
s'arrter en route, et je sais que, sans que l'ide d'une candidature
ait t envisage, on a laiss tomber son nom deux ou trois dans la
conversation et d'une faon qui n'avait rien de dfavorable, 
l'Acadmie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
position et le succs qui ne va pas toujours qu'aux agits et aux
brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
faiseurs, le succs a rcompens son effort.

Mon pre, me voyant dj acadmicien dans quelques annes, respirait
une satisfaction que M. de Norpois porta  son comble quand, aprs un
instant d'hsitation pendant lequel il sembla calculer les
consquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: Allez
donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils, me
causant par ces mots une agitation aussi pnible que s'il m'avait
annonc qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse  bord d'un
voilier.

Ma tante Lonie m'avait fait hritier en mme temps que de beaucoup
d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide -- rvlant ainsi aprs sa mort une affection pour moi que je
n'avais gure souponne pendant sa vie. Mon pre, qui devait grer
cette fortune jusqu' ma majorit, consulta M. de Norpois sur un
certain nombre de placements. Il conseilla des titres  faible
rendement qu'il jugeait particulirement solides, notamment les
Consolids Anglais et le 4% Russe. Avec ces valeurs de tout premier
ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas trs lev, vous tes
du moins assur de ne jamais voir flchir le capital. Pour le reste,
mon pre lui dit en gros ce qu'il avait achet. M. de Norpois eut un
imperceptible sourire de flicitations: comme tous les capitalistes,
il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus dlicat
de ne complimenter que par un signe d'intelligence  peine avou, au
sujet de celle qu'on possdait; d'autre part, comme il tait lui-mme
colossalement riche, il trouvait de bon got d'avoir l'air de juger
considrables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
joyeux et confortable sur la supriorit des siens. En revanche il
n'hsita pas  fliciter mon pre de la composition de son
portefeuille d'un got trs sr, trs dlicat, trs fin. On aurait
dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et mme aux valeurs de bourse en elles-mmes, quelque chose comme un
mrite esthtique. D'une, assez nouvelle et ignore, dont mon pre lui
parla, M. de Norpois, pareil  ces gens qui ont lu des livres que vous
vous croyez seul  connatre, lui dit: Mais si, je me suis amus
pendant quelque temps  la suivre dans la Cote, elle tait
intressante, avec le sourire rtrospectivement captiv d'un abonn
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
Je ne vous dconseillerais pas de souscrire  l'mission qui va tre
lance prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
titres  des prix tentants. Pour certaines valeurs anciennes au
contraire, mon pre ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
 confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
les titres eux-mmes,  l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils taient
enjolivs de flches de cathdrales et de figures allgoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletes
autrefois. Tout ce qui est d'un mme temps se ressemble; les artistes
qui illustrent les pomes d'une poque sont les mmes que font
travailler pour elles les Socits financires. Et rien ne fait mieux
penser  certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d'[oe]uvres de
Grard de Nerval, telles qu'elles taient accroches  la devanture de
l'picerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
fleuri que supportaient des divinits fluviales, une action nominative
de la Compagnie des Eaux.

Mon pre avait pour mon genre d'intelligence un mpris suffisamment
corrig par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hsita-t-il pas 
m'envoyer chercher un petit pome en prose que j'avais fait autrefois
 Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais crit avec une
exaltation qu'il me semblait devoir communiquer  ceux qui le
liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
me dire une parole qu'il me le rendit.

Ma mre, pleine de respect pour les occupations de mon pre, vint
demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
d'interrompre une conversation o elle n'aurait pas eu  tre mle.
Et, en effet,  tout moment mon pre rappelait au marquis quelque
mesure utile qu'ils avaient dcid de soutenir  la prochaine sance
de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
dans un milieu diffrent -- pareils en cela  deux collgiens -- deux
collgues  qui leurs habitudes professionnelles crent des souvenirs
communs o n'ont pas accs les autres et auxquels ils s'excusent de se
reporter devant eux.

Mais la parfaite indpendance des muscles du visage  laquelle M. de
Norpois tait arriv, lui permettait d'couter sans avoir l'air
d'entendre. Mon pre finissait par se troubler: J'avais pens 
demander l'avis de la Commission... disait-il  M. de Norpois aprs
de longs prambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
avait gard l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
venu d'excuter sa partie, sortait avec un dbit gal, sur un ton aigu
et comme ne faisant que finir, mais confie cette fois  un autre
timbre, la phrase commence: Que bien entendu vous n'hsiterez pas 
runir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
connus et peuvent facilement se dplacer. Ce n'tait pas videmment
en elle-mme une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilit
qui l'avait prcde la faisait se dtacher avec la nettet
cristalline, l'imprvu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-l, rplique, au moment voulu, au
violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.

H bien, as-tu t content de ta matine? me dit mon pre, tandis
qu'on passait  table, pour me faire briller et pensant que mon
enthousiasme me ferait juger par M. de Norpois. Il est all entendre
la Berma tantt, vous vous rappelez que nous en avions parl ensemble,
dit-il en se tournant vers le diplomate du mme ton d'allusion
rtrospective, technique et mystrieuse que s'il se ft agi d'une
sance de la Commission.

Vous avez d tre enchant, surtout si c'tait la premire fois que
vous l'entendiez. M. votre pre s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre tat de sant, car vous tes
un peu dlicat, un peu frle, je crois. Mais je l'ai rassur. Les
thtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils taient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des siges  peu prs confortables, une
atmosphre renouvele, quoique nous ayons fort  faire encore pour
rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui  cet gard comme  bien
d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
dans Phdre, mais j'ai entendu dire qu'elle y tait admirable. Et vous
avez t ravi, naturellement?

M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait dtenir
cette vrit que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
allait me la dcouvrir; en rpondant  sa question, j'allais le prier
de me dire en quoi cette vrit consistait; et il justifierait ainsi
ce dsir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
essentiels. Mais quels taient-ils? Fixant mon attention tout entire
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement  me faire
admirer de M. de Norpois, mais  obtenir de lui la vrit souhaite,
je ne cherchais pas  remplacer les mots qui me manquaient par des
expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tcher de
le provoquer  dclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
avouai que j'avais t du.

-- Mais comment, s'cria mon pre, ennuy de l'impression fcheuse
que l'aveu de mon incomprhension pouvait produire sur M. de Norpois,
comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir, ta grand'mre nous
a racont que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
tu avais les yeux hors de la tte, qu'il n'y avait que toi dans la
salle comme cela.

-- Mais oui, j'coutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
si remarquable. Sans doute, elle est trs bien...

-- Si elle est trs bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

-- Une des choses qui contribuent certainement au succs de Mme
Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mre
pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
consciencieusement son devoir de politesse envers une matresse de
maison, c'est le got parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rles et qui lui vaut toujours un franc succs, et de bon aloi. Elle
joue rarement des mdiocrits. Voyez, elle s'est attaque au rle de
Phdre. D'ailleurs, ce got elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de frquentes et fructueuses tournes
en Angleterre et en Amrique, la vulgarit je ne dirai pas de John
Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l're
Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas dteint sur elle. Jamais de
couleurs trop voyantes, de cris exagrs. Et puis cette voix admirable
qui la sert si bien et dont elle joue  ravir, je serais presque tent
de dire en musicienne!

Mon intrt pour le jeu de la Berma n'avait cess de grandir depuis
que la reprsentation tait finie parce qu'il ne subissait plus la
compression et les limites de la ralit; mais j'prouvais le besoin
de lui trouver des explications; de plus, il s'tait port avec une
intensit gale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
offrait, dans l'indivisibilit de la vie,  mes yeux,  mes oreilles;
il n'avait rien spar et distingu; aussi fut-il heureux de se
dcouvrir une cause raisonnable dans ces loges donns  la
simplicit, au bon got de l'artiste, il les attirait  lui par son
pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
d'attendrissement. C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
d'avoir t choisir Phdre! Non, je n'ai pas t du!

Le b[oe]uf froid aux carottes fit son apparition, couch par le
Michel-Ange de notre cuisine sur d'normes cristaux de gele pareils 
des blocs de quartz transparent.

 -- Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu  l'tranger 
tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
difficile de trouver un parfait matre queux. Ce sont de vritables
agapes auxquelles vous nous avez convis l.

Et, en effet, Franoise, surexcite par l'ambition de russir pour un
invit de marque un dner enfin sem de difficults dignes d'elle,
s'tait donn une peine qu'elle ne prenait plus quand nous tions
seuls et avait retrouv sa manire incomparable de Combray.

-- Voil ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
meilleurs: une daube de b[oe]uf o la gele ne sente pas la colle, et o
le b[oe]uf ait pris parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
gele. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
tout diffrent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
le b[oe]uf Stroganof.

M. de Norpois pour contribuer lui aussi  l'agrment du repas nous
servit diverses histoires dont il rgalait frquemment ses collgues
de carrire, tantt en citant une priode ridicule dite par un homme
politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
d'images incohrentes, tantt telle formule lapidaire d'un diplomate
plein d'atticisme. Mais,  vrai dire, le critrium qui distinguait
pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien  celui que
j'appliquais  la littrature. Bien des nuances m'chappaient; les
mots qu'il rcitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas trs
diffrents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
genre d'hommes qui pour les [oe]uvres que j'aimais et dit: Alors, vous
comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
initi, mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'loquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
une rplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
perceptible pourquoi ceci tait mal et ceci bien, faisait que cette
sorte de littrature m'tait plus mystrieuse, me semblait plus
obscure qu'aucune. Je dmlai seulement que rpter ce que tout le
monde pensait n'tait pas en politique une marque d'infriorit mais
de supriorit. Quand M. de Norpois se servait de certaines
expressions qui tranaient dans les journaux et les prononait avec
force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
les avait employes et un acte qui susciterait des commentaires.

Ma mre comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
l'Ambassadeur aprs avoir exerc un instant sur le mets la pntration
de son regard d'observateur la mangea en restant entour de discrtion
diplomatique et ne nous livra pas sa pense. Ma mre insista pour
qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
lieu du compliment qu'on esprait: J'obis, madame, puisque je vois
que c'est l de votre part un vritable oukase.

-- Nous avons lu dans les feuilles que vous vous tiez entretenu
longuement avec le roi Thodose, lui dit mon pre.

-- En effet, le roi qui a une rare mmoire des physionomies a eu la
bont de se souvenir en m'apercevant  l'orchestre que j'avais eu
l'honneur de le voir pendant plusieurs jours  la cour de Bavire,
quand il ne songeait pas  son trne oriental (vous savez qu'il y a
t appel par un congrs europen, et il a mme fort hsit 
l'accepter, jugeant cette souverainet un peu ingale  sa race, la
plus noble, hraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majest,  l'ordre de
qui je me suis naturellement empress de dfrer.

-- Avez-vous t content des rsultats de son sjour?

-- Enchant! Il tait permis de concevoir quelque apprhension sur la
faon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
difficile, surtout dans des conjonctures aussi dlicates. Pour ma part
je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
j'avoue que mes esprances ont t dpasses. Le toast qu'il a
prononc  l'lyse, et qui, d'aprs des renseignements qui me
viennent de source tout  fait autorise, avait t compos par lui du
premier mot jusqu'au dernier, tait entirement digne de l'intrt
qu'il a excit partout. C'est tout simplement un coup de matre; un
peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'vnement a
pleinement justifie. Les traditions diplomatiques ont certainement du
bon, mais dans l'espce elles avaient fini par faire vivre son pays et
le ntre dans une atmosphre de renferm qui n'tait plus respirable.
Eh bien! une des manires de renouveler l'air, videmment une de
celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Thodose pouvait
se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
termes, o on a reconnu tout de suite la race de princes lettrs 
laquelle il appartient par sa mre. Il est certain que quand il a
parl des affinits qui unissent son pays  la France, l'expression
pour peu usite qu'elle puisse tre dans le vocabulaire des
chancelleries, tait singulirement heureuse. Vous voyez que la
littrature ne nuit pas, mme dans la diplomatie, mme sur un trne,
ajouta-t-il en s'adressant  moi. La chose, tait constate depuis
longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
taient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
tait attendu, il a t choisi  merveille, vous avez vu comme il a
port. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.

-- Votre ami, M. De Vaugoubert, qui prparait le rapprochement depuis
des annes, a d tre content.

-- D'autant plus que Sa Majest qui est assez coutumire du fait
avait tenu  lui en faire la surprise. Cette surprise a t complte
du reste pour tout le monde,  commencer par le Ministre des Affaires
trangres, qui,  ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouve  son got. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait rpondu trs nettement, assez
haut pour tre entendu des personnes voisines: Je n'ai t ni
consult, ni prvenu, indiquant clairement par l qu'il dclinait
toute responsabilit dans l'vnement. Il faut avouer que celui-ci a
fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collgues pour qui la loi suprme
semble tre celle du moindre effort, n'en ont pas t troubls dans
leur quitude. Quant  Vaugoubert, vous savez qu'il avait t fort
attaqu pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
d d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un c[oe]ur exquis.
J'en puis d'autant mieux tmoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
beaucoup, je l'ai fort pratiqu, nous sommes amis de longue date, et
je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connatrait? C'est une me de
cristal. C'est mme le seul dfaut qu'on pourrait lui reprocher, il
n'est pas ncessaire que le c[oe]ur d'un diplomate soit aussi transparent
que le sien. Cela n'empche pas qu'on parle de l'envoyer  Rome, ce
qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
crois que Vaugoubert, si dnu qu'il soit d'ambition en serait fort
content et ne demande nullement qu'on loigne de lui ce calice. Il
fera peut-tre merveille l-bas; il est le candidat de la Consulta, et
pour ma part, je le vois trs bien, lui artiste, dans le cadre du
palais Farnse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
personne ne devrait pouvoir le har; mais il y a autour du Roi
Thodose, toute une camarilla plus ou moins infode  la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
cherch de toutes faons  lui tailler des croupires. Vaugoubert n'a
pas eu  faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
injures de folliculaires  gages qui plus tard, lches comme l'est
tout journaliste stipendi, ont t des premiers  demander l'aman,
mais qui en attendant n'ont pas recul  faire tat, contre notre
reprsentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dans autour de lui la danse
du scalp, dit M. de Norpois, en dtachant avec force ce dernier mot.
Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repousses du
pied, ajouta-t-il plus nergiquement encore, et avec un regard si
farouche que nous cessmes un instant de manger. Comme dit un beau
proverbe arabe: Les chiens aboient, la caravane passe. Aprs avoir
jet cette citation, M. de Norpois s'arrta pour nous regarder et
juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
proverbe nous tait connu. Il avait remplac cette anne-l chez les
hommes de haute valeur cet autre: Qui sme le vent rcolte la
tempte, lequel avait besoin de repos, n'tant pas infatigable et
vivace comme: Travailler pour le Roi de Prusse. Car la culture de
ces gens minents tait une culture alterne, et gnralement
triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
Norpois excellait  mailler ses articles de la Revue, n'taient point
ncessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informs. Mme
dpourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
Norpois crivit  point nomm -- ce qu'il ne manquait pas de faire --
: Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier  sentir le pril
ou bien: l'motion fut grande au Pont-aux-Chantres o l'on suivait
d'un il inquiet la politique goste mais habile de la monarchie
bicphale, ou: Un cri d'alarme partit de Montecitorio, ou encore
cet ternel double jeu qui est bien dans la manire du Ballplatz. A
ces expressions le lecteur profane avait aussitt reconnu et salu le
diplomate de carrire. Mais ce qui avait fait dire qu'il tait plus
que cela, qu'il possdait une culture suprieure, cela avait t
l'emploi raisonn de citations dont le modle achev restait alors:
Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
comme avait coutume de dire le Baron Louis. (On n'avait pas encore
import d'Orient: La victoire est  celui des deux adversaires qui
sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre comme disent les
Japonais). Cette rputation de grand lettr, jointe  un vritable
gnie d'intrigue cach sous le masque de l'indiffrence avait fait
entrer M. de Norpois  l'Acadmie des Sciences Morales. Et quelques
personnes pensrent mme qu'il ne serait pas dplac  l'Acadmie
Franaise, le jour o voulant indiquer que c'est en resserrant
l'alliance russe que nous pourrions arriver  une entente avec
l'Angleterre, il n'hsita pas  crire: Qu'on le sache bien au quai
d'Orsay, qu'on l'enseigne dsormais dans tous les manuels de
gographie qui se montrent incomplets  cet gard, qu'on refuse
impitoyablement au baccalaurat tout candidat qui ne saura pas le
dire: Si tous les chemins mnent  Rome, en revanche la route qui va
de Paris  Londres passe ncessairement par Ptersbourg.

Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant  mon pre,
Vaugoubert s'est taill l un beau succs et qui dpasse mme celui
qu'il avait escompt. Il s'attendait en effet  un toast correct (ce
qui aprs les nuages des dernires annes tait dj fort beau) mais 
rien de plus. Plusieurs personnes qui taient au nombre des assistants
m'ont assur qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
l'effet qu'il a produit, prononc et dtaill  merveille par le roi
qui est matre en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
les intentions, toutes les finesses. Je me suis laiss raconter  ce
propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
chez le roi Thodose cette bonne grce juvnile qui lui gagne si bien
les c[oe]urs. On m'a affirm que prcisment  ce mot d'affinits qui
tait en somme la grosse innovation du discours, et qui dfraiera,
encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
Majest, prvoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver l
le juste couronnement de ses efforts, de son rve pourrait-on dire et,
somme toute, son bton de marchal, se tourna  demi vers Vaugoubert
et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, dtacha ce mot
si bien choisi d'affinits, ce mot qui tait une vritable
trouvaille sur un ton qui faisait savoir  tous qu'il tait employ 
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il parat que
Vaugoubert avait peine  matriser son motion et dans une certaine
mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
crance m'a mme confi que le roi se serait approch de Vaugoubert
aprs le dner, quand Sa Majest a tenu cercle et lui aurait dit 
mi-voix: Etes-vous content de votre lve, mon cher marquis?

Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
que vingt ans de ngociations pour resserrer les deux pays, leurs
affinits, selon la pittoresque expression de Thodose II. Ce n'est
qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
toute la presse europenne le rpte, quel intrt il veille, quel
son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manire du
souverain. Je n'irai pas jusqu' vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-l. Mais il est bien rare que dans ses
discours tudis, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
il ne donne pas son signalement -- j'allais dire il n'appose pas sa
signature -- par quelque mot  l'emporte-pice. Je suis d'autant moins
suspect de partialit en la matire que je suis ennemi de toute
innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.

-- Oui, j'ai pens que le rcent tlgramme de l'empereur d'Allemagne
n'a pas d tre de votre got, dit mon pre.

M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-l!
D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
si personne n'y met le hola, l'homme qui a chass Bismarck est bien
capable de rpudier peu  peu toute la politique bismarckienne, alors
c'est le saut dans l'inconnu.

-- Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraneriez peut-tre un
de ces ts en Espagne, j'en suis ravie pour lui.

-- Mais oui, c'est un projet tout  fait attrayant et dont je me
rjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
vous, madame, avez-vous dj song  l'emploi des vacances?

-- J'irai peut-tre avec mon fils  Balbec, je ne sais.

-- Ah! Balbec est agrable, j'ai pass par l il y a quelques annes.
On commence  y construire des villas fort coquettes: je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
choisir Balbec?

-- Mon fils a le grand dsir de voir certaines glises du pays,
surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa sant les
fatigues du voyage et surtout du sjour. Mais j'ai appris qu'on vient
de construire un excellent htel qui lui permettra de vivre dans les
conditions de confort requises par son tat.

-- Ah! il faudra que je donne ce renseignement  certaine personne qui
n'est pas femme  en faire fi.

-- L'glise de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
de Balbec rsidait dans ses coquettes villas.

-- Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
comparaison avec ces vritables bijoux cisels que sont les
cathdrales de Reims, de Chartres, et  mon got, la perle de toutes,
la Sainte-Chapelle de Paris.

-- Mais l'glise de Balbec est en partie romane?

-- En effet, elle est du style roman, qui est dj par lui-mme
extrmement froid et ne laisse en rien prsager l'lgance, la
fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
la dentelle. L'glise de Balbec mrite une visite si on est dans le
pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
faire, vous pourrez entrer l, vous verrez le tombeau de Tourville.

-- Est-ce que vous tiez hier au banquet des Affaires trangres, je
n'ai pas pu y aller, dit mon pre.

-- Non, rpondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
dlaiss pour une soire assez diffrente. J'ai dn chez une femme
dont vous avez peut-tre entendu parler, la belle madame Swann. Ma
mre rprima un frmissement, car d'une sensibilit plus prompte que
mon pre, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
qu'un instant aprs. Les dsagrments qui lui arrivaient taient
perus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
sont connues plus tt  l'tranger que chez nous. Mais curieuse de
savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
s'enquit auprs de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontres.

-- Mon Dieu... c'est une maison o il me semble que vont surtout...
des messieurs. Il y avait quelques hommes maris, mais leurs femmes
taient souffrantes ce soir-l et n'taient pas venues, rpondit
l'ambassadeur avec une finesse voile de bonhomie et en jetant autour
de lui des regards dont la douceur et la discrtion faisaient mine de
temprer et exagraient habilement la malice.

-- Je dois dire, ajouta-t-il, pour tre tout  fait juste, qu'il y va
cependant des femmes, mais... appartenant plutt..., comment
dirais-je, au monde rpublicain qu' la socit de Swann (il
prononait Svann). Qui sait? Ce sera peut-tre un jour un salon
politique ou littraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre mme un peu trop. Il nommait
les gens chez qui lui et sa femme taient invits pour la semaine
suivante et de l'intimit desquels il n'y a pourtant pas lieu de
s'enorgueillir, avec un manque de rserve et de got, presque de tact,
qui m'a tonn chez un homme aussi fin. Il rptait: Nous n'avons pas
un soir de libre, comme si 'avait t une gloire, et en vritable
parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
mme d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
d'indiscrtion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni mme le
plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
dame, ne se serait peut-tre pas montre entirement rfractaire 
l'ide d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune dmarche esquisse
en ce sens. Comment encore un pudding  la Nasselrode! Ce ne sera pas
de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
Lucullus. Peut-tre Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
rsistances  vaincre. Le mariage cela est certain n'a pas plu. On a
parl de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
enfin, tout cela n'a pas paru agrable. Et puis Swann a une tante
excessivement riche et admirablement pose, femme d'un homme qui,
financirement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
refus de recevoir Mme Swann, mais elle a men une campagne en rgle
pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
pas par l qu'aucun parisien de bonne compagnie ait manqu de respect
 Madame Swann... Non! cent fois non! Le mari tait d'ailleurs homme 
relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connat tant de monde et du plus choisi, montre
d'empressement auprs d'une socit dont le moins qu'on puisse dire
est qu'elle est fort mle. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
j'prouvais autant de surprise que d'amusement  voir un homme aussi
bien lev, aussi  la mode dans les coteries les plus tries,
remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
Postes, d'tre venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait se
permettre d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dpays;
videmment ce n'est plus le mme monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les annes qui
prcdrent le mariage d'assez vilaines man[oe]uvres de chantage de la
part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naf qu'il est pourtant
raffin, croyait chaque fois que l'enlvement de sa fille tait une
concidence et ne voulait pas voir la ralit. Elle lui faisait
d'ailleurs des scnes si continuelles qu'on pensait que le jour o
elle serait arrive  ses fins et se serait fait pouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. H bien! c'est le
contraire qui est arriv. On plaisante beaucoup la manire dont Swann
parle de sa femme, on en fait mme des gorges chaudes. On ne demandait
certes pas que plus ou moins conscient d'tre... (vous savez le mot de
Molire), il allt le proclamer urbi et orbi; n'empche qu'on le
trouve exagr quand il dit que sa femme est une excellente pouse.
Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manire qui n'est pas
celle que tous les maris prfreraient, -- mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
est loin d'tre un matre-sot, ne st pas  quoi s'en tenir, il est
indniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-mme ne se fait pas faute de
l'tre,  en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
pour elle, et, contrairement aux craintes prouves par tout le monde,
elle parat devenue d'une douceur d'ange. Ce changement n'tait
peut-tre pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'pouser; chaque fois
qu'elle lui annonait tendancieusement qu'un homme comme il faut
venait de se marier avec sa matresse, elle lui avait vu garder un
silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
lui demandant: Alors, tu ne trouves pas que c'est trs bien, que
c'est bien beau ce qu'il a fait l, pour une femme qui lui a consacr
sa jeunesse?, rpondre schement: Mais je ne te dis pas que ce soit
mal, chacun agit  sa guise. Elle n'tait mme pas loin de croire
que, comme il le lui disait dans des moments de colre, il
l'abandonnerait tout  fait, car elle avait depuis peu entendu dire
par une femme sculpteur: On peut s'attendre  tout de la part des
hommes, ils sont si mufles, et frappe par la profondeur de cette
maxime pessimiste, elle se l'tait approprie, elle la rptait  tout
bout de champ d'un air dcourag qui semblait dire: Aprs tout, il
n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance. Et, par suite,
toute vertu avait t enleve  la maxime optimiste qui avait
jusque-l guid Odette dans la vie: On peut tout faire aux hommes qui
vous aiment, ils sont idiots, et qui s'exprimait dans son visage par
le mme clignement d'yeux qui et pu accompagner des mots tels que:
Ayez pas peur, il ne cassera rien. En attendant, Odette souffrait de
ce que telle de ses amies, pouse par un homme qui tait rest moin
longtemps avec elle, qu'elle-mme avec Swann, et n'avait pas elle
d'enfant, relativement considre maintenant, invite aux bals de
l'lyse, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
profond que ne l'tait M. de Norpois et sans doute pu diagnostiquer
que c'tait ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
Odette, que le caractre infernal qu'elle montrait ne lui tait pas
essentiel, n'tait pas un mal sans remde, et et aisment prdit ce
qui tait arriv,  savoir qu'un rgime nouveau, le rgime
matrimonial, ferait cesser avec une rapidit presque magique ces
accidents pnibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
tout le monde s'tonna de ce mariage, et cela mme est tonnant. Sans
doute peu de personnes comprennent le caractre purement subjectif du
phnomne qu'est l'amour, et la sorte de cration que c'est d'une
personne supplmentaire, distincte de celle qui porte le mme nom dans
le monde, et dont la plupart des lments sont tirs de nous-mmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions normes que finit par prendre pour nous un tre qui n'est
pas le mme que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes elle
n'avait jamais entirement compris l'intelligence de Swann, du moins
savait-elle les titres, tout le dtail de ses travaux, au point que le
nom de Ver Meer lui tait aussi familier que celui de son couturier;
de Swann, elle connaissait  fond ces traits du caractre, que le
reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une matresse, une
s[oe]ur, possdent l'image ressemblante et aime; et nous tenons tellement
 eux, mme  ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
amicalement railleuse, pareille  l'habitude que nous en avons
nous-mmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent  un tre se trouvent sanctifis quand il
se place au mme point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
autant  l'intelligence de Swann qu' son caractre, et que pourtant
en raison de la racine qu'ils avaient malgr tout en celui-ci, Odette
avait plus facilement discerns. Elle se plaignait que quand Swann
faisait mtier d'crivain, quand il publiait des tudes, on ne
reconnut pas ces traits-l autant que dans les lettres ou dans sa
conversation o ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'tait ceux
qu'elle prfrait en lui, mais comme elle les prfrait parce qu'ils
taient plus  lui, elle n'avait peut-tre pas tort de souhaiter qu'on
les retrouvt dans ce qu'il crivait. Peut-tre aussi pensait-elle que
des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin  lui le succs, lui
eussent permis  elle de se faire, ce que chez les Verdurin elle avait
appris  mettre au-dessus de tout: un salon.

Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
pour eux-mmes se demandaient: Que pensera M. de Guermantes, que dira
Braut, quand j'pouserai Mlle de Montmorency?, parmi les gens ayant
cette sorte d'idal social, aurait figur, vingt ans plus tt, Swann
lui-mme. Swann qui s'tait donn du mal pour tre reu au Jockey et
avait compt dans ce temps-l faire un clatant mariage qui et
achev, en consolidant sa situation de faire de lui un des hommes les
plus en vue de Paris. Seulement, les images que reprsentent un tel
mariage  l'intress ont, comme toutes les images, pour ne pas
dprir et s'effacer compltement, besoin d'tre alimentes du dehors.
Votre rve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offens.
Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant chang de
pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
personnes  cause desquelles on aurait aim entrer au Jockey ou 
l'Institut, la perspective d'tre membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements, ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolonge
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
Swann, quand il pousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
de ces ambitions-l, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
spirituel du mot, dtach. D'ailleurs, ne l'et-il pas t qu'il n'en
aurait eu que plus de mrite. C'est parce qu'ils impliquent le
sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse  une douceur
purement intime, que gnralement les mariages infamants sont les plus
estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un mnage o la
femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
recevoir, ne ft-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-tre, d'autre
part, en artiste, sinon en corrompu, Swann et-il en tous cas prouv
une certaine volupt  accoupler  lui, dans un de ces croisements
d'espces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
mythologie, un tre de race diffrente, archiduchesse ou cocotte, 
contracter une alliance royale ou  faire une msalliance. Il n'y
avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se ft proccup,
chaque fois qu'il avait pens  son mariage possible avec Odette,
c'tait, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-l,
au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
situes immdiatement au-dessus d'elle-mme plutt que dans un aussi
vague empyre. Mais quand Swann dans ses heures de rverie voyait
Odette devenue sa femme, il se reprsentait invariablement le moment
o il l'amnerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
Laumes, devenue bientt la duchesse de Guermantes par la mort de son
beau-pre. Il ne dsirait pas les prsenter ailleurs, mais il
s'attendrissait quand il inventait, en nonant les mots eux-mmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui  Odette, et Odette  Madame de
Guermantes, la tendresse que celle-ci tmoignerait  Gilberte, la
gtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait  lui-mme la scne
de la prsentation avec la mme prcision dans le dtail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
mesure o une image qui accompagne une de nos rsolutions la motive,
on peut dire que si Swann pousa Odette, ce fut pour la prsenter elle
et Gilberte, sans qu'il y et personne l, au besoin sans que personne
le st jamais,  la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
seule ambition mondaine qu'il avait souhaite pour sa femme et sa
fille, fut justement celle dont la ralisation se trouva lui tre
interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
la duchesse pourrait jamais les connatre. On verra aussi qu'au
contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
aprs la mort de Swann. Et peut-tre et-il t sage -- pour autant
qu'il pouvait attacher de l'importance  si peu de chose -- en ne se
faisant pas une ide trop sombre de l'avenir,  cet gard, et en
rservant que la runion souhaite pourrait bien avoir lieu quand il
ne serait plus l pour en jouir. Le travail de causalit qui finit par
produire  peu prs tous les effets possibles, et par consquent aussi
ceux qu'on avait cru l'tre le moins, ce travail est parfois lent,
rendu un peu plus lent encore par notre dsir -- qui, en cherchant 
l'acclrer, l'entrave -- par notre existence mme et n'aboutit que
quand nous avons cess de dsirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
le savait-il pas par sa propre exprience, et n'tait-ce pas dj,
dans sa vie, -- comme une prfiguration de ce qui devait arriver aprs
sa mort, -- un bonheur aprs dcs que ce mariage avec cette Odette
qu'il avait passionnment aime -- si elle ne lui avait pas plu au
premier abord -- et qu'il avait pouse quand il ne l'aimait plus,
quand l'tre qui, en Swann, avait tant souhait et tant dsespr de
vivre toute sa vie avec Odette, quand cet tre l tait mort?

Je me mis  parler du comte de Paris,  demander s'il n'tait pas ami
de Swann, car je craignais que la conversation se dtournt de
celui-ci. Oui, en effet, rpondit M. de Norpois en se tournant vers
moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu o flottaient,
comme dans leur lment vital, ses grandes facults de travail et son
esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de
nouveau  mon pre, je ne crois pas franchir les bornes du respect
dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant
que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de
chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut
l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne
s'est permis de demander  Monseigneur comment il l'avait trouve.
Cela n'et pas t sant. Mais quand par hasard la conversation
amenait son nom,  de certains signes imperceptibles si l'on veut,
mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers 
entendre que son impression tait en somme loin d'avoir t
dfavorable.

-- Mais il n'y aurait pas eu possibilit de la prsenter au comte de
Paris? demanda mon pre.

-- Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,
rpondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se
faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui
s'embarrassent le moins des dcrets de l'opinion publique, mme les
plus justifis, pour peu qu'il s'agisse de rcompenser certains
attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours
agr avec beaucoup de bienveillance le dvouement de Swann qui est,
d'ailleurs, un garon d'esprit s'il en fut.

-- Et votre impression  vous, quelle a-t-elle t, monsieur
l'ambassadeur? demanda ma mre par politesse et par curiosit.

Avec une nergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modration
habituelle de ses propos:

-- Tout  fait excellente! rpondit M. de Norpois.

Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,
rentre  condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine
forme particulirement apprcie de l'esprit de conversation, il
clata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,
humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les
ailes de son nez nervures de fibrilles rouges.

Elle est tout  fait charmante!

-- Est-ce qu'un crivain du nom de Bergotte tait  ce dner,
monsieur? demandai-je timidement pour tcher de retenir la
conversation sur le sujet des Swann.

-- Oui, Bergotte tait l, rpondit M. de Norpois, inclinant la tte
de mon ct avec courtoisie, comme si dans son dsir d'tre aimable
avec mon pre, il attachait tout ce qui tenait  lui une vritable
importance et mme aux questions d'un garon de mon ge qui n'tait
pas habitu  se voir montrer tant de politesse par des personnes du
sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce
regard clair dont Bismarck admirait la pntration.

-- Mon fils ne le connat pas mais l'admire beaucoup, dit ma mre.

-- Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
intelligence des doutes plus graves que ceux qui me dchiraient
d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois
au-dessus de moi-mme, ce que je trouvais de plus lev au monde,
tait pour lui tout en bas de l'chelle de ses admirations), je ne
partage pas cette manire de voir. Bergotte est ce que j'appelle un
joueur de flte; il faut reconnatre du reste qu'il en joue
agrablement quoique avec bien du manirisme, de l'affterie. Mais
enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne
trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la
charpente. Pas d'action -- ou si peu -- mais surtout pas de porte.
Ses livres pchent par la base ou plutt il n'y a pas de base du tout.
Dans un temps comme le ntre o la complexit croissante de la vie
laisse  peine le temps de lire, o la carte de l'Europe a subi des
remaniements profonds et est  la veille d'en subir de plus grands
encore peut-tre, o tant de problmes menaants et nouveaux se posent
partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander  un crivain
d'tre autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des
discussions oiseuses et byzantines sur des mrites de pure forme, que
nous pouvons tre envahis d'un instant  l'autre par un double flot de
Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
blasphmer contre la Sacro-Sainte cole de ce que ces Messieurs
appellent l'Art pour l'Art, mais  notre poque, il y a des tches
plus urgentes que d'agencer des mots d'une faon harmonieuse. Celle de
Bergotte est parfois assez sduisante, je n'en disconviens pas, mais
au total tout cela est bien mivre, bien mince, et bien peu viril. Je
comprends mieux maintenant, en me reportant  votre admiration tout 
fait exagre pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez
montres tout  l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grce  ne
pas passer l'ponge, puisque vous avez dit vous-mme en toute
simplicit, que ce n'tait qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,
en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout pch misricorde
et surtout aux pchs de jeunesse. Aprs tout, d'autres que vous en
ont de pareils sur la conscience, et vous n'tes pas le seul qui se
soit cru pote  son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez
montr, la mauvaise influence de Bergotte. videmment, je ne vous
tonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait l aucune de ses
qualits, puisqu'il est pass matre dans l'art tout superficiel du
reste, d'un certain style dont  votre ge vous ne pouvez possder
mme le rudiment. Mais c'est dj le mme dfaut, ce contre-sens
d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.
C'est mettre la charrue avant les b[oe]ufs, mme dans les livres de
Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilits de
mandarin dliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux
d'artifice agrablement tirs par un crivain, on crie de suite au
chef-d'[oe]uvre. Les chefs-d'[oe]uvre ne sont pas si frquents que cela!
Bergotte n'a pas  son actif, dans son bagage si je puis dire, un
roman d'une envole un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le
bon coin de sa bibliothque. Je n'en vois pas un seul dans son [oe]uvre.
Il n'empche que chez lui, l'[oe]uvre est infiniment suprieure 
l'auteur. Ah! voil quelqu'un qui donne raison  l'homme d'esprit qui
prtendait qu'on ne doit connatre les crivains que par leurs livres.
Impossible de voir un individu qui rponde moins aux siens, plus
prtentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire
par moments, parlant  d'autres comme un livre, et mme pas comme un
livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas
les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,
alambiqu, ce que nos pres appelaient un diseur de phbus et qui rend
encore plus dplaisantes par sa faon de les noncer, les choses qu'il
dit. Je ne sais si c'est Lomnie ou Sainte-Beuve, qui raconte que
Vigny rebutait par le mme travers. Mais Bergotte n'a jamais crit
Cinq-Mars, ni le Cachet rouge, o certaines pages sont de vritables
morceaux d'anthologie.

Atterr par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je
lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficults que
j'prouvais quand je voulais crire un essai ou seulement me livrer 
des rflexions srieuses, je sentis une fois de plus ma nullit
intellectuelle et que je n'tais pas n pour la littrature. Sans
doute autrefois  Combray, certaines impressions fort humbles, ou une
lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un tat de rverie qui m'avait
paru avoir une grande valeur. Mais cet tat, mon pome en prose le
refltait: nul doute que M. de Norpois n'en et saisi et perc  jour
tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
entirement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en tait pas dupe. Il
venait de m'apprendre au contraire quelle place infime tait la mienne
(quand j'tais jug du dehors, objectivement, par le connaisseur le
mieux dispos et le plus intelligent). Je me sentais constern,
rduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
du vase qu'on lui fournit, de mme qu'il s'tait dilat jadis 
remplir les capacits immenses du gnie, contract maintenant, tenait
tout entier dans la mdiocrit troite o M. de Norpois l'avait
soudain enferm et restreint.

-- Notre mise en prsence,  Bergotte et  moi, ajouta-t-il en se
tournant vers mon pre, ne laissait pas que d'tre assez pineuse (ce
qui aprs tout est aussi une manire d'tre piquante). Bergotte voil
quelques annes de cela, fit un voyage  Vienne, pendant que j'y tais
ambassadeur; il me fut prsent par la princesse de Metternich, vint
s'inscrire et dsirait tre invit. Or, tant  l'tranger
reprsentant de la France,  qui en somme il fait honneur par ses
crits, dans une certaine mesure, disons, pour tre exacts, dans une
mesure bien faible, j'aurais pass sur la triste opinion que j'ai de
sa vie prive. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il
prtendait ne pas tre invit sans sa compagne. Je crois ne pas tre
plus pudibond qu'un autre et tant clibataire, je pouvais peut-tre
ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse
t mari et pre de famille. Nanmoins, j'avoue qu'il y a un degr
d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus
curant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,
moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres o on ne voit
qu'analyses perptuelles et d'ailleurs entre nous, un peu
languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour
de simples peccadilles, de vritables prchis-prchas (on sait ce
qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de
cynisme dans sa vie prive. Bref, j'ludai la rponse, la princesse
revint  la charge, mais sans plus de succs. De sorte que je ne
suppose pas que je doive tre trs en odeur de saintet auprs du
personnage, et je ne sais pas jusqu' quel point il a apprci
l'attention de Swann de l'inviter en mme temps que moi. A moins que
ce ne soit lui qui l'ait demand. On ne peut pas savoir, car au fond
c'est un malade. C'est mme sa seule excuse.

-- Et est-ce que la fille de Mme Swann tait  ce dner, demandai-je 
M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment o,
comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon
motion que je n'aurais fait  table, immobile et en pleine lumire.

M. de Norpois parut chercher un instant  se souvenir:

-- Oui, une jeune personne de quatorze  quinze ans? En effet, je me
souviens qu'elle m'a t prsente avant le dner comme la fille de
notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est alle se
coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me
rappelle pas bien. Mais je vois que vous tes fort au courant de la
maison Swann.

-- Je joue avec Mlle Swann aux Champs-lyses, elle est dlicieuse.

-- Ah! voil! voil! Mais  moi, en effet, elle m'a paru charmante.
Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais
de sa mre, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
trop vif.

-- Je prfre la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi normment
sa mre, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir
passer.

-- Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront trs flattes.

Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois tait, pour quelques
secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,
m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses
parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une
belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre
homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,
d'une autre maison aussi belle; c'est le moment o un homme sain
d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperu que c'est un
fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le
plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie
ds que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire
semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de
lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait
de moi  Gilberte et  sa mre (ce qui me permettrait, comme une
divinit de l'Olympe qui a pris la fluidit d'un souffle ou plutt
l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pntrer
moi-mme, invisible, dans le salon de Mme Swann d'attirer son
attention, d'occuper sa pense, d'exciter sa reconnaissance pour mon
admiration, de lui apparatre comme l'ami d'un homme important, de lui
sembler  l'avenir digne d'tre invit par elle et d'entrer dans
l'intimit de sa famille), cet homme important qui allait user en ma
faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,
m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine  me
retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripes, qui
avaient l'air d'tre restes trop longtemps dans l'eau. J'en bauchai
presque le geste que je me crus seul  avoir remarqu. Il est
difficile en effet  chacun de nous de calculer exactement  quelle
chelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent  autrui; par peur
de nous exagrer notre importance et en grandissant dans des
proportions normes le champ sur lequel sont obligs de s'tendre les
souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les
parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pntrent 
peine dans la conscience,  plus forte raison ne demeurent pas dans la
mmoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs  une
supposition de ce genre qu'obissent les criminels quand ils
retouchent aprs coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent
qu'on ne pourra confronter cette variante  aucune autre version. Mais
il est bien possible que, mme en ce qui concerne la vie millnaire de
l'humanit, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est
promis  l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui
prdirait la conservation de toutes choses. Dans le mme journal o le
moraliste du Premier Paris nous dit d'un vnement, d'un
chef-d'[oe]uvre,  plus forte raison d'une chanteuse qui eut son heure de
clbrit: Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?  la
troisime page, le compte rendu de l'Acadmie des Inscriptions ne
parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-mme moins important, d'un
pome de peu de valeur, qui date de l'poque des Pharaons et qu'on
connat encore intgralement. Peut-tre n'en est-il pas tout  fait de
mme dans la courte vie humaine. Pourtant quelques annes plus tard,
dans une maison o M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me
semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il
tait l'ami de mon pre, indulgent, port  nous vouloir du bien 
tous, d'ailleurs habitu par sa profession et ses origines  la
discrtion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il
avait fait allusion  une soire d'autrefois dans laquelle il avait
vu le moment o j'allais lui baiser les mains, je ne rougis pas
seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupfait d'apprendre qu'taient
si diffrentes de ce que j'aurais cru, non seulement la faon dont M.
de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses
souvenirs; ce potin m'claira sur les proportions inattendues de
distraction et de prsence d'esprit, de mmoire et d'oubli dont est
fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le
jour o je lus pour la premire fois, dans un livre de Maspero, qu'on
savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait 
ses battues, dix sicles avant Jsus-Christ.

-- Oh! monsieur, dis-je  M. de Norpois, quand il m'annona qu'il
ferait part  Gilberte et  sa mre, de l'admiration que j'avais pour
elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi  Mme Swann, ce ne
serait pas assez de toute ma vie pour vous tmoigner ma gratitude, et
cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens  vous faire remarquer
que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais t
prsent.

J'avais ajout ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir
l'air de m'tre vant d'une relation que je n'avais pas. Mais en les
prononant, je sentais qu'ils taient dj devenus inutiles, car ds
le dbut de mon remerciement, d'une ardeur rfrigrante, j'avais vu
passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hsitation et
de mcontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, troit et
oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne
fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse  cet interlocuteur
invisible qu'on a en soi-mme, au moment o on lui dit quelque chose
que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici
-- moi dans la circonstance -- ne doit pas entendre. Je me rendis
compte aussitt que ces phrases que j'avais prononces et qui, faibles
encore auprs de l'effusion reconnaissante dont j'tais envahi,
m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le dcider 
une intervention qui lui et donn si peu de peine, et  moi tant de
joie, taient peut-tre (entre toutes celles qu'eussent pu chercher
diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules
qui pussent avoir pour rsultat de l'y faire renoncer. En les
entendant en effet, de mme qu'au moment o un inconnu, avec qui nous
venions d'changer agrablement des impressions que nous avions pu
croire semblables sur des passants que nous nous accordions  trouver
vulgaires, nous montre tout  coup l'abme pathologique qui le spare
de nous en ajoutant ngligemment tout en ttant sa poche: C'est
malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas rest un
seul, M. de Norpois qui savait que rien n'tait moins prcieux ni
plus ais que d'tre recommand  Mme Swann et introduit chez elle, et
qui vit que pour moi, au contraire, cela prsentait un tel prix, par
consquent, sans doute, une grande difficult, pensa que le dsir,
normal en apparence, que j'avais exprim, devait dissimuler quelque
pense diffrente, quelque vise suspecte, quelque faute antrieure, 
cause de quoi, dans la certitude de dplaire  Mme Swann, personne
n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des
annes, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui
demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je
dsirais et chargea mon pre de me le transmettre. Mais il n'avait pas
cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas
que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller
chez elle; et ce fut peut-tre un malheur moins grand que je ne
croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'et probablement pas
beaucoup ajout  l'efficacit, d'ailleurs incertaine, de la premire.
Pour Odette, l'ide de sa propre vie et de sa propre demeure
n'veillant aucun trouble mystrieux, une personne qui la connaissait,
qui allait chez elle, ne lui semblait pas un tre fabuleux comme il le
paraissait  moi qui aurais jet dans les fentres de Swann une pierre
si j'avais pu crire sur elle que je connaissais M. de Norpois:
j'tais persuad qu'un tel message, mme transmis d'une faon aussi
brutale m'et donn beaucoup plus de prestige aux yeux de la matresse
de la maison qu'il ne l'et indispose contre moi. Mais, mme si
j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.
de Norpois ft reste sans utilit, bien plus, qu'elle et pu me nuire
auprs des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'tait montr
consentant, d'en dcharger l'ambassadeur et de renoncer  la volupt,
si funestes qu'en pussent tre les suites, que mon nom et ma personne
se trouvassent ainsi un moment auprs de Gilberte, dans sa maison et
sa vie inconnues.

Quand M. de Norpois fut parti, mon pre jeta un coup d'[oe]il sur le
journal du soir; je songeais de nouveau  la Berma. Le plaisir que
j'avais eu  l'entendre exigeait d'autant plus d'tre complt qu'il
tait loin d'galer celui que je m'tais promis; aussi s'assimilait-il
immdiatement tout ce qui tait susceptible de le nourrir, par exemple
ces mrites que M. de Norpois avait reconnus  la Berma et que mon
esprit avait bus d'un seul trait comme un pr trop sec sur qui on
verse de l'eau. Or mon pre me passa le journal en me dsignant un
entrefilet conu en ces termes: La reprsentation de Phdre qui a t
donne devant une salle enthousiaste o on remarquait les principales
notabilits du monde des arts et de la critique a t pour Mme Berma
qui jouait le rle de Phdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a
rarement connu de plus clatant au cours de sa prestigieuse carrire.
Nous reviendrons plus longuement sur cette reprsentation qui
constitue un vritable vnement thtral; disons seulement que les
juges les plus autoriss s'accordaient  dclarer qu'une telle
interprtation renouvelait entirement le rle de Phdre, qui est un
des plus beaux et des plus fouills de Racine et constituait la plus
pure et la plus haute manifestation d'art  laquelle de notre temps il
ait t donn d'assister. Ds que mon esprit eut conu cette ide
nouvelle de la plus pure et haute manifestation d'art, celle-ci se
rapprocha du plaisir imparfait que j'avais prouv au thtre, lui
ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur runion forma quelque
chose de si exaltant que je m'criai: Quelle grande artiste! Sans
doute on peut trouver que je n'tais pas absolument sincre. Mais
qu'on songe plutt  tant d'crivains qui, mcontents du morceau
qu'ils viennent d'crire, s'ils lisent un loge du gnie de
Chteaubriand, ou voquant tel grand artiste dont ils ont souhait
d'tre l'gal, fredonnant par exemple en eux-mmes telle phrase de
Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse  celle qu'ils ont
voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette ide
de gnie qu'ils l'ajoutent  leurs propres productions en repensant 
elles, ne les voient plus telles qu'elles leur taient apparues
d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur [oe]uvre se
disent: Aprs tout! sans se rendre compte que, dans le total qui
dtermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de
merveilleuses pages de Chteaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais
enfin qu'ils n'ont point crites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui
croient en l'amour d'une matresse de qui ils ne connaissent que les
trahisons; tous ceux aussi qui esprent alternativement soit une
survie incomprhensible ds qu'ils pensent, maris inconsolables,  une
femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes,  la gloire
future de laquelle ils pourront jouir, soit un nant rassurant quand
leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils
auraient  expier aprs leur mort; qu'on pense encore aux touristes
qu'exalte la beaut d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
n'ont prouv que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun
que mnent les ides au sein de notre esprit, il est une seule de
celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait t d'abord en
vritable parasite demander  une ide trangre et voisine le
meilleur de la force qui lui manquait.

Ma mre ne parut pas trs satisfaite que mon pre ne songet plus pour
moi  la carrire. Je crois que soucieuse avant tout qu'une rgle
d'existence disciplint les caprices de mes nerfs, ce qu'elle
regrettait, c'tait moins de me voir renoncer  la diplomatie que
m'adonner  la littrature. Mais laisse donc, s'cria mon pre, il
faut avant tout prendre du plaisir  ce qu'on fait. Or, il n'est plus
un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable
qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le
rendra heureux dans l'existence. En attendant que grce  la libert
qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,
les paroles de mon pre me firent ce soir-l bien de la peine. De tout
temps ses gentillesses imprvues m'avaient, quand elles se
produisaient, donn une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe
ses joues colores que si je n'y cdais pas, c'tait seulement par
peur de lui dplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir
ses propres rveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il
ne les spare pas de lui-mme, obliger un diteur  choisir un papier,
 employer des caractres peut-tre trop beaux pour elles, je me
demandais si mon dsir d'crire tait quelque chose d'assez important
pour que mon pre dpenst  cause de cela tant de bont. Mais surtout
en parlant de mes gots qui ne changeraient plus, de ce qui tait
destin  rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux
terribles soupons. Le premier c'tait que (alors que chaque jour je
me considrais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne
dbuterait que le lendemain matin) mon existence tait dj commence,
bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas trs diffrent de
ce qui avait prcd. Le second soupon, qui n'tait  vrai dire
qu'une autre forme du premier, c'est que je n'tais pas situ en
dehors du Temps, mais soumis  ses lois, tout comme ces personnages de
roman qui,  cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,
quand je lisais leur vie,  Combray, au fond de ma gurite d'osier.
Thoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en
aperoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on
vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre
sa fuite sensible, les romanciers sont obligs, en acclrant
follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur
dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a
quitt un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
octognaire, accomplissant pniblement dans le prau d'un hospice sa
promenade quotidienne, rpondant  peine aux paroles qu'on lui
adresse, ayant oubli le pass. En disant de moi: Ce n'est plus un
enfant, ses gots ne changeront plus, etc., mon pre venait tout d'un
coup de me faire apparatre  moi-mme dans le Temps, et me causait le
mme genre de tristesse, que si j'avais t non pas encore
l'hospitalis ramolli, mais ces hros dont l'auteur, sur un ton
indiffrent qui est particulirement cruel, nous dit  la fin d'un
livre: il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y
fixer dfinitivement, etc.

Cependant, mon pre, pour aller au-devant des critiques que nous
aurions pu faire sur notre invit, dit  maman:

-- J'avoue que le pre Norpois a t un peu poncif comme vous
dites. Quand il a dit qu'il aurait t peu sant de poser une
question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez 
rire.

 -- Mais pas du tout, rpondit ma mre, j'aime beaucoup qu'un homme
de cette valeur et de cet ge ait gard cette sorte de navet qui ne
prouve qu'un fond d'honntet et de bonne ducation.

-- Je crois bien! Cela ne l'empche pas d'tre fin et intelligent, je
le sais moi qui le vois  la Commission tout autre qu'il n'est ici,
s'cria mon pre, heureux de voir que maman apprciait M. de Norpois,
et voulant lui persuader qu'il tait encore suprieur  ce qu'elle
croyait, parce que la cordialit surfait avec autant de plaisir qu'en
prend la taquinerie  dprcier. Comment a-t-il donc dit... avec les
princes on ne sait jamais... 

-- Mais oui, comme tu dis l. J'avais remarqu, c'est trs fin. On
voit qu'il a une profonde exprience de la vie.

-- C'est extraordinaire qu'il ait dn chez les Swann et qu'il y ait
trouv en somme des gens rguliers, des fonctionnaires... O est-ce
que Mme Swann a pu aller pcher tout ce monde-l?

-- As-tu remarqu, avec quelle malice il a fait cette rflexion:
C'est une maison o il va surtout des hommes!

Et tous deux cherchaient  reproduire la manire dont M. de Norpois
avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque
intonation de Bressant ou de Thiron dans l'Aventurire ou dans le
Gendre de M. Poirier. Mais de tous ses mots, le plus got, le fut par
Franoise qui, encore plusieurs annes aprs, ne pouvait pas tenir
son srieux si on lui rappelait qu'elle avait t traite par
l'ambassadeur de chef de premier ordre, ce que ma mre tait alle
lui transmettre comme un ministre de la guerre les flicitations d'un
souverain de passage aprs la Revue. Je l'avais d'ailleurs prcde
 la cuisine. Car j'avais fait promettre  Franoise, pacifiste mais
cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait 
tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Franoise
m'assura qu'elle s'tait passe le mieux du monde et trs rapidement:
J'ai jamais vu une bte comme a; elle est morte sans dire seulement
une parole, vous auriez dit qu'elle tait muette. Peu au courant du
langage des btes, j'allguai que le lapin ne criait peut-tre pas
comme le poulet. Attendez un peu voir, me dit Franoise indigne de
mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.
Ils ont mme la voix bien plus forte. Franoise accepta les
compliments de M. de Norpois avec la fire simplicit, le regard
joyeux et -- ft-ce momentanment -- intelligent, d'un artiste  qui
on parle de son art. Ma mre l'avait envoye autrefois dans certains
grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce
soir-l  l'entendre traiter les plus clbres de gargotes le mme
plaisir qu'autrefois  apprendre, pour les artistes dramatiques, que
la hirarchie de leurs mrites n'tait pas la mme que celle de leurs
rputations. L'Ambassadeur, lui dit ma mre, assure que nulle part on
ne mange de b[oe]uf froid et de souffls comme les vtres. Franoise avec
un air de modestie et de rendre hommage  la vrit, l'accorda, sans
tre, d'ailleurs, impressionne par le titre d'ambassadeur; elle
disait de M. de Norpois, avec l'amabilit due  quelqu'un qui l'avait
prise pour un chef: C'est un bon vieux comme moi. Elle avait bien
cherch  l'apercevoir quand il tait arriv, mais sachant que Maman
dtestait qu'on ft derrire les portes ou aux fentres et pensant
qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
qu'elle avait fait le guet (car Franoise ne voyait partout que
jalousies et racontages qui jouaient dans son imagination le mme
rle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
intrigues des jsuites ou des juifs), elle s'tait contente de
regarder par la croise de la cuisine, pour ne pas avoir des raisons
avec Madame et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
cru Monsieur Legrand,  cause de son agilet, et bien qu'il n'y et
pas un trait commun entre eux. Mais enfin, lui demanda ma mre,
comment expliquez-vous que personne ne fasse la gele aussi bien que
vous (quand vous le voulez)? Je ne sais pas d'o ce que a devient,
rpondit Franoise (qui n'tablissait pas une dmarcation bien nette
entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'tait pas
beaucoup plus capable -- ou dsireuse -- de dvoiler le mystre qui
faisait la supriorit de ses geles ou de ses crmes, qu'une grande
lgante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en tait de mme
des recettes de notre cuisinire. Ils font cuire trop  la va-vite,
rpondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
ensemble. Il faut que le b[oe]uf, il devienne comme une ponge, alors il
boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafs o
il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
que c'tait tout  fait ma gele, mais c'tait fait bien doucement et
les souffls ils avaient bien de la crme. Est-ce Henry? demanda mon
pre qui nous avait rejoints et apprciait beaucoup le restaurant de
la place Gaillon o il avait  dates fixes des repas de corps. Oh
non! dit Franoise avec une douceur qui cachait un profond ddain, je
parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est trs bon bien sr,
mais c'est pas un restaurant, c'est plutt... un bouillon! Weber?
Ah! non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
n'ont mme pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
comme je te pousse. Cirro? Franoise sourit: Oh! l je crois qu'en
fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
pour Franoise demi-monde.) Dame, il faut a pour la jeunesse. Nous
nous apercevions qu'avec son air de simplicit Franoise tait pour
les cuisiniers clbres une plus terrible camarade que ne peut
l'tre l'actrice la plus envieuse et la plus infatue. Nous sentmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
traditions, car elle ajouta: Non, je veux dire un restaurant o c'est
qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
C'est une maison encore assez consquente. a travaillait beaucoup.
Ah! on en ramassait des sous l-dedans (Franoise, conome, comptait
par sous, non par louis comme les dcavs). Madame connat bien l-bas
 droite sur les grands boulevards, un peu en arrire... Le
restaurant dont elle parlait avec cette quit mle d'orgueil et de
bonhomie, c'tait... le Caf Anglais.

Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille, avec
maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance ( l'aide d'un
itinraire trac par mon pre) classes par quartier plutt que selon
le degr exact de la parent. Mais  peine entrs dans le salon d'une
cousine assez loigne qui avait comme raison de passer d'abord, que
sa demeure ne le ft pas de la ntre, ma mre tait pouvante en
voyant, ses marrons glacs ou dguiss  la main, le meilleur ami du
plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
n'avions pas commenc notre tourne par lui. Cet oncle serait srement
bless; il n'et trouv que naturel que nous allassions de la
Madeleine au Jardin des Plantes o il habitait avant de nous arrter 
Saint-Augustin, pour repartir rue de l'cole-de-Mdecine.

Les visites finies (ma grand'mre dispensait que nous en fissions une
chez elle, comme nous y dnions ce jour-l) je courus jusqu'aux
Champs-lyses porter  notre marchande pour qu'elle la remt  la
personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
chercher du pain d'pices, la lettre que ds le jour o mon amie
m'avait fait tant de peine, j'avais dcid de lui envoyer au nouvel
an, et dans laquelle je lui disais que notre amiti ancienne
disparaissait avec l'anne finie, que j'oubliais mes griefs et mes
dceptions et qu' partir du 1er janvier, c'tait une amiti neuve que
nous allions btir, si solide que rien ne la dtruirait, si
merveilleuse que j'esprais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
 lui garder toute sa beaut et  m'avertir  temps comme je
promettais de le faire moi-mme, aussitt que surviendrait le moindre
pril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Franoise me fit
arrter, au coin de la rue Royale, devant un talage en plein vent o
elle choisit, pour ses propres trennes, des photographies de Pie IX
et de Raspail et o, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
d'un peu pauvre  ce visage unique qu'elle avait pour y rpondre,
immuable et prcaire comme ce vtement des personnes qui n'en ont pas
de rechange, et o elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
au-dessus de la lvre suprieure, le relvement des sourcils, quelques
autres particularits physiques toujours les mmes qui, en somme,
taient  la merci d'une brlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
ne m'et pas  lui seul sembl beau, mais il me donnait l'ide, et par
consquent, l'envie de l'embrasser  cause de tous les baisers qu'il
avait d supporter, et que du fond de la carte-album, il semblait
appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
artificieusement ingnu. Car la Berma devait ressentir effectivement
pour bien des jeunes hommes ces dsirs qu'elle avouait sous le couvert
du personnage de Phdre, et dont tout, mme le prestige de son nom qui
ajoutait  sa beaut et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrtai devant une
colonne de thtre o tait affiche la reprsentation que la Berma
donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
C'tait un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
pressentiment que le jour de l'an n'tait pas un jour diffrent des
autres, qu'il n'tait pas le premier d'un monde nouveau o j'aurais
pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
Gilberte comme au temps de la Cration, comme s'il n'existait pas
encore de pass, comme si eussent t ananties, avec les indices
qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les dceptions qu'elle m'avait
parfois causes: un nouveau monde o rien ne subsistt de l'ancien...
rien qu'une chose: mon dsir que Gilberte m'aimt. Je compris que si
mon c[oe]ur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon c[oe]ur, n'avait pas chang, et
je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte et
chang davantage; je sentis que cette nouvelle amiti c'tait la mme,
comme ne sont pas spares des autres par un foss les annes
nouvelles que notre dsir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
recouvre  leur insu d'un nom diffrent. J'avais beau ddier celle-ci
 Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
nature, essayer d'imprimer au jour de l'an l'ide particulire que je
m'tais faite de lui, c'tait en vain; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelt le jour de l'an, qu'il finissait dans le crpuscule
d'une faon qui ne m'tait pas nouvelle: dans le vent doux qui
soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
senti reparatre la matire ternelle et commune, l'humidit
familire, l'ignorante fluidit des anciens jours.

Je revins  la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
vieux qui diffrent ce jour-l des jeunes, non parce qu'on ne leur
donne plus d'trennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
Des trennes j'en avais reu mais non pas les seules qui m'eussent
fait plaisir et qui eussent t un mot de Gilberte. J'tais pourtant
jeune encore tout de mme puisque j'avais pu lui en crire un par
lequel j'esprais en lui disant les rves lointains de ma tendresse,
en veiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
vieilli c'est de ne pas mme songer  crire de telles lettres dont
ils ont appris l'inefficacit.

Quand je fus couch, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
tard ce soir de fte, me tinrent veill. Je pensais  tous les gens
qui finiraient leur nuit dans les plaisirs,  l'amant,  la troupe de
dbauchs peut-tre, qui avaient d aller chercher la Berma  la fin
de cette reprsentation que j'avais vue annonce pour le soir. Je ne
pouvais mme pas, pour calmer l'agitation que cette ide faisait
natre en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
pensait peut-tre pas  l'amour, puisque les vers qu'elle rcitait,
qu'elle avait longuement tudis, lui rappelaient  tous moments qu'il
est dlicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
faisait apparatre les troubles bien connus -- mais dous d'une
violence nouvelle et d'une douceur insouponne, --  des spectateurs
merveills dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-mme. Je
rallumai ma bougie teinte pour regarder encore une fois son visage. A
la pense qu'il tait sans doute en ce moment caress par ces hommes
que je ne pouvais empcher de donner  la Berma, et de recevoir
d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'prouvais un moi plus
cruel qu'il n'tait voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carme, et souvent des
autres ftes, et qui, parce qu'il est alors sans posie, est plus
triste, sortant d'un mastroquet, que le soir au fond des bois. A ce
moment-l, un mot de Gilberte n'et peut-tre pas t ce qu'il m'et
fallu. Nos dsirs vont s'interfrant et, dans la confusion de
l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
le dsir qui l'avait rclam.

Je continuai  aller aux Champs-lyses les jours de beau temps, par
des rues dont les maisons lgantes et roses baignaient, parce que
c'tait le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
dans un ciel mobile et lger. Je mentirais en disant que dans ce
temps-l les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beaut
ni mme d'une autre poque que les htels avoisinants. Je trouvais
plus de style et aurais cru plus d'anciennet sinon au Palais de
l'Industrie, du moins  celui du Trocadro. Plonge dans un sommeil
agit, mon adolescence enveloppait d'un mme rve tout le quartier o
elle le promenait, et je n'avais jamais song qu'il pt y avoir un
difice du XVIIIe sicle dans la rue Royale, de mme que j'aurais t
tonn si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis, chefs-d'[oe]uvre du temps de Louis XIV, n'taient pas
contemporains des immeubles les plus rcents de ces arrondissements
sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrter
longuement; c'est que la nuit tant venue, ses colonnes
dmatrialises par le clair de lune avaient l'air dcoupes dans du
carton et me rappelant un dcor de l'oprette: Orphe aux Enfers, me
donnaient pour la premire fois une impression de beaut.

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-lyses. Et
pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais mme
pas sa figure. La manire chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
parole qui nous donnera ou nous tera l'espoir d'un rendez-vous pour
le lendemain, et, jusqu' ce que cette parole soit dite, notre
imagination alternative, sinon simultane, de la joie et du dsespoir,
tout cela rend notre attention en face de l'tre aim, trop tremblante
pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-tre
aussi cette activit de tous les sens  la fois et qui essaye de
connatre avec les regards seuls ce qui est au del d'eux, est-elle
trop indulgente aux mille formes,  toutes les saveurs, aux mouvements
de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
immobilisons. Le modle chri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
que des photographies manques. Je ne savais vraiment plus comment
taient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, o
elle les dpliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
pouvant revoir ce visage bien-aim, quelque effort que je fisse pour
m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessins dans ma mmoire avec
une exactitude dfinitive, les visages inutiles et frappants de
l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
ceux qui ont perdu un tre aim qu'ils ne revoient jamais en dormant,
s'exasprent de rencontrer sans cesse dans leurs rves tant de gens
insupportables et que c'est dj trop d'avoir connus dans l'tat de
veille. Dans leur impuissance  se reprsenter l'objet de leur
douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
n'tais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
Gilberte, je l'avais oublie elle-mme, je ne l'aimais plus. Enfin
elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
nouvelles choses  dsirer,  lui demander, pour le lendemain, faisant
bien chaque jour en ce sens-l, de ma tendresse une tendresse
nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
faon dont tous les aprs-midis vers deux heures se posait le problme
de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais crite 
sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps aprs, et
afin que je fusse plus prudent, un tat de choses dj ancien? Comme
je lui disais combien j'admirais son pre et sa mre, elle prit cet
air vague, plein de rticences et de secret qu'elle avait quand on lui
parlait de ce qu'elle avait  faire, de ses courses et de ses visites,
et tout d'un coup finit par me dire: Vous savez, ils ne vous gobent
pas! et glissante comme une ondine -- elle tait ainsi -- elle clata
de rire. Souvent son rire en dsaccord avec ses paroles semblait,
comme fait la musique, dcrire dans un autre plan, une surface
invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas  Gilberte de cesser de
jouer avec moi, mais eussent autant aim, pensait-elle, que cela n'et
pas commenc. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un [oe]il
favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralit et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les reprsentais comme dtestant les parents de la
jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont l, mais se
moquant d'eux avec elle, la poussant  leur dsobir, et quand ils ont
une fois conquis leur fille, les privant mme de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misrable se voit
lui-mme) avec quelle violence mon c[oe]ur opposait ces sentiments dont il
tait anim  l'gard de Swann, si passionns au contraire que je ne
doutais pas que s'il les et souponns il ne se ft repenti de son
jugement  mon gard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
ressentais pour lui, j'osai le lui crire dans une longue lettre que
je confiai  Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
consentit. Hlas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
pages, avec tant de vrit, il en avait donc dout; la lettre que je
lui crivis, aussi ardente et aussi sincre que les paroles que
j'avais dites  M. de Norpois n'eut pas plus de succs. Gilberte me
raconta le lendemain, aprs m'avoir emmen  l'cart derrire un
massif de lauriers, dans une petite alle o nous nous assmes chacun
sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son pre
avait hauss les paules, en disant: Tout cela ne signifie rien, cela
ne fait que prouver combien j'ai raison. Moi qui savais la puret de
mes intentions, la bont de mon me, j'tais indign que mes paroles
n'eussent mme pas effleur l'absurde erreur de Swann. Car que ce ft
une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais dcrit
avec tant d'exactitude certaines caractristiques irrcusables de mes
sentiments gnreux que, pour que d'aprs elles Swann ne les et pas
aussitt reconstitus, ne ft pas venu me demander pardon et avouer
qu'il s'tait tromp, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
et lui-mme jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
les comprendre chez les autres.

Or, peut-tre simplement Swann savait-il que la gnrosit n'est
souvent que l'aspect intrieur que prennent nos sentiments gostes
quand nous ne les avons pas encore nomms et classs. Peut-tre
avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
effet -- et une confirmation enthousiaste -- de mon amour pour
Gilberte, par lequel -- et non par ma vnration secondaire pour lui
-- seraient fatalement dans la suite dirigs mes actes. Je ne pouvais
partager ses prvisions, car je n'avais pas russi  abstraire de
moi-mme mon amour,  le faire rentrer dans la gnralit des autres
et  en supporter exprimentalement les consquences; j'tais
dsespr. Je dus quitter un instant Gilberte, Franoise m'ayant
appel. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treilliss
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi dsaffects du vieux
Paris, et dans lequel taient depuis peu installs, ce qu'on appelle
en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
informe, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entre,
o je restai  attendre Franoise dgageaient une frache odeur de
renferm qui, m'allgeant aussitt des soucis que venaient de faire
natre en moi les paroles de Swann rapportes par Gilberte, me pntra
d'un plaisir non pas de la mme espce que les autres, lesquels nous
laissent plus instables, incapables de les retenir, de les possder,
mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'tayer,
dlicieux, paisible, riche d'une vrit durable, inexplique et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du ct
de Guermantes, essayer de pntrer le charme de cette impression qui
m'avait saisi et rester immobile  interroger cette manation
vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
donnait que par surcrot, mais de descendre dans la ralit qu'elle ne
m'avait pas dvoile. Mais la tenancire de l'tablissement, vieille
dame  joues pltres, et  perruque rousse, se mit  me parler.
Franoise la croyait tout  fait bien de chez elle. Sa demoiselle
avait pous ce que Franoise appelait un jeune homme de famille par
consquent quelqu'un qu'elle trouvait plus diffrent d'un ouvrier que
Saint-Simon un duc d'un homme sorti de la lie du peuple. Sans doute
la tenancire avant de l'tre avait eu des revers. Mais Franoise
assurait qu'elle tait marquise et appartenait  la famille de
Saint-Ferrol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
et m'ouvrit mme un cabinet en me disant: Vous ne voulez pas entrer?
en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis. Elle le faisait
peut-tre seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me dfendait
hlas d'accepter; peut-tre aussi moins innocemment comme telle
vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses jardinires et
qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
marquise avait du got pour les jeunes garons, en leur ouvrant la
porte hypogenne de ces cubes de pierre o les hommes sont accroupis
comme des sphinx, elle devait chercher dans ses gnrosits moins
l'esprance de les corrompre que le plaisir qu'on prouve  se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprs
d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

Un instant aprs je prenais cong de la marquise, accompagn de
Franoise, et je quittai cette dernire pour retourner auprs de
Gilberte. Je l'aperus tout de suite, sur une chaise, derrire le
massif de lauriers. C'tait pour ne pas tre vue de ses amies: on
jouait  cache-cache. J'allai m'asseoir  ct d'elle. Elle avait une
toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce mme
regard en dessous, rveur et fourbe que je lui avais vu la premire
fois  Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
une explication verbale avec son pre. Gilberte me dit qu'elle la lui
avait propose, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
puisqu'ils ne m'ont pas trouve.

Si Swann tait arriv alors avant mme que je l'eusse reprise, cette
lettre de la sincrit de laquelle je trouvais qu'il avait t si
insens de ne pas s'tre laiss persuader, peut-tre aurait-il vu que
c'tait lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
renverse sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
tendait pas, je me sentis si attir par son corps que je lui dis:

-- Voyons, empchez-moi de l'attraper nous allons voir qui sera le
plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrire son cou, en
soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les paules, soit
que ce ft encore de son ge, soit que sa mre voult la faire
paratre plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-mme; nous
luttions, arc-bouts. Je tchais de l'attirer, elle rsistait; ses
pommettes enflammes par l'effort taient rouges et rondes comme des
cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouille; je la tenais
serre entre mes jambes comme un arbuste aprs lequel j'aurais voulu
grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
ft  peine augment l'essoufflement que me donnaient l'exercice
musculaire et l'ardeur du jeu, je rpandis, comme quelques gouttes de
sueur arraches par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas mme
m'attarder le temps d'en connatre le got; aussitt je pris la
lettre. Alors, Gilberte me dit avec bont:

-- Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

Peut-tre avait-elle obscurment senti que mon jeu avait un autre
objet que celui que j'avais avou, mais n'avait-elle pas su remarquer
que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en ft aperue
(et un certain mouvement rtractile et contenu de pudeur offense
qu'elle eut un instant aprs, me donna  penser que je n'avais pas eu
tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pt
croire que je ne m'tais propos d'autre but que celui aprs quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprs d'elle.

En rentrant, j'aperus, je me rappelai brusquement l'image, cache
jusque-l, dont m'avait approch, sans me la laisser voir ni
reconnatre, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillag.
Cette image tait celle de la petite pice de mon oncle Adolphe, 
Combray, laquelle exhalait en effet le mme parfum d'humidit. Mais je
ne pus comprendre et je remis  plus tard de chercher pourquoi le
rappel d'une image si insignifiante m'avait donn une telle flicit.
En attendant, il me sembla que je mritais vraiment le ddain de M. de
Norpois: j'avais prfr jusqu'ici  tous les crivains celui qu'il
appelait un simple joueur de flte et une vritable exaltation
m'avait t communique, non par quelque ide importante, mais par une
odeur de moisi.

Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
Champs-lyses, si quelque visiteur le prononait, tait accueilli par
les mres avec l'air malveillant qu'elles rservent  un mdecin
rput auquel elles prtendent avoir vu faire trop de diagnostics
errons pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
ne russissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
gorge, plus d'une rougeole et nombre de fivres dont il tait
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
qui continuait  m'y envoyer, certaines de ses amies dploraient du
moins son aveuglement.

Les nvropathes sont peut-tre malgr l'expression consacre, ceux qui
s'coutent le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
finissent par ne plus faire attention  aucune. Leur systme nerveux
leur a si souvent cri: Au secours! comme pour une grave maladie,
quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
l'action, les peroit si peu, qu'il est capable, tant mourant, de
continuer encore quelques jours  mener la vie d'un homme en bonne
sant. Un matin, portant coordonns en moi mes malaises habituels, de
la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
esprit dtourn aussi bien que de celle de mon sang, je courais
allgrement vers la salle  manger o mes parents taient dj 
table, et -- m'tant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a t
grond, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
pas manger, -- je me mettais  table, quand, au moment d'avaler la
premire bouche d'une ctelette apptissante, une nause, un
tourdissement m'arrtrent, rponse fbrile d'une maladie commence,
dont la glace de mon indiffrence avait masqu, retard les symptmes,
mais qui refusait obstinment la nourriture que je n'tais pas en tat
d'absorber. Alors, dans la mme seconde, la pense que l'on
m'empcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'tais malade me
donna, comme l'instinct de conservation  un bless, la force de me
traner jusqu' ma chambre o je vis que j'avais 40 degrs de fivre,
et ensuite de me prparer pour aller aux Champs-lyses. A travers le
corps languissant et permable dont elle tait enveloppe, ma pense
souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant  peine,
mais heureux  ct d'elle, j'avais la force de le goter encore.

Franoise, au retour, dclara que je m'tais trouv indispos, que
j'avais d prendre un chaud et froid, et le docteur, aussitt
appel, dclara prfrer la svrit, la virulence de la pousse
fbrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait qu'un
feu de paille  des formes plus insidieuses et larves. Depuis
longtemps dj j'tais sujet  des touffements et notre mdecin,
malgr la dsapprobation de ma grand'mre, qui me voyait dj mourant
alcoolique, m'avait conseill outre la cafine qui m'tait prescrite
pour m'aider  respirer, de prendre de la bire, du champagne ou du
cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'euphorie cause par l'alcool. J'tais souvent
oblig pour que ma grand'mre permt qu'on m'en donnt, de ne pas
dissimuler, de faire presque montre de mon tat de suffocation.
D'ailleurs, ds que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en tais inquiet  cause de la
tristesse de ma grand'mre que je craignais beaucoup plus que ma
souffrance. Mais en mme temps mon corps, soit qu'il ft trop faible
pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutt que dans
l'ignorance du mal imminent on exiget de moi quelque effort qui lui
et t impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
grand'mre de mes malaises avec une exactitude o je finissais par
mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
symptme fcheux que je n'avais pas encore discern, mon corps tait
en dtresse tant que je ne l'avais pas communiqu  ma grand'mre.
Feignait-elle de n'y prter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aim qui n'tait
plus toujours aussi matre de ses motions qu'autrefois, laissait
paratre une expression de piti, une contraction douloureuse. Alors
mon c[oe]ur tait tortur par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
mes baisers eussent d effacer cette peine, comme si ma tendresse et
pu donner  ma grand'mre autant de joie que mon bonheur, je me jetais
dans ses bras. Et les scrupules tant d'autre part apaiss par la
certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
faisait pas opposition  ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
malaise n'avait rien de pnible, que je n'tais nullement  plaindre,
qu'elle pouvait tre certaine que j'tais heureux; mon corps avait
voulu obtenir exactement ce qu'il mritait de piti et pourvu qu'on
st qu'il avait une douleur en son ct droit, il ne voyait pas
d'inconvnient  ce que je dclarasse que cette douleur n'tait pas un
mal et n'tait pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
piquant pas de philosophie; elle n'tait pas de son ressort. J'eus
presque chaque jour de ces crises d'touffement pendant ma
convalescence. Un soir que ma grand'mre m'avait laiss assez bien,
elle rentra dans ma chambre trs tard dans la soire, et s'apercevant
que la respiration me manquait: Oh! mon Dieu, comme tu souffres,
s'cria-t-elle, les traits bouleverss. Elle me quitta aussitt,
j'entendis la porte cochre, et elle rentra un peu plus tard avec du
cognac qu'elle tait alle acheter parce qu'il n'y en avait pas  la
maison. Bientt je commenai  me sentir heureux. Ma grand'mre, un
peu rouge, avait l'air gn, et ses yeux une expression de lassitude
et de dcouragement.

-- J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
sentis sur ses joues fraches quelque chose de mouill dont je ne sus
pas si c'tait l'humidit de l'air nocturne qu'elle venait de
traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
parce qu'elle avait eu, me dit-on,  sortir. Je trouvai que c'tait
montrer bien de l'indiffrence pour moi, et je me retins pour ne pas
la lui reprocher.

Mes suffocations ayant persist alors que ma congestion depuis
longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas  un mdecin
appel dans des cas de ce genre d'tre instruit. Mis en prsence de
symptmes qui peuvent tre ceux de trois ou quatre maladies
diffrentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'[oe]il qui
dcident  laquelle malgr les apparences  peu prs semblables il y a
chance qu'il ait  faire. Ce don mystrieux n'implique pas de
supriorit dans les autres parties de l'intelligence et un tre d'une
grande vulgarit, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
musique, n'ayant aucune curiosit d'esprit, peut parfaitement le
possder. Dans mon cas ce qui tait matriellement observable, pouvait
aussi bien tre caus par des spasmes nerveux, par un commencement de
tuberculose, par de l'asthme, par une dyspne toxi-alimentaire avec
insuffisance rnale, par de la bronchite chronique, par un tat
complexe dans lequel seraient entrs plusieurs de ces facteurs. Or les
spasmes nerveux demandaient  tre traits par le mpris, la
tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
et t mauvaise pour un tat arthritique comme l'asthme, et et pu
devenir dangereux en cas de dyspne toxi-alimentaire laquelle exige un
rgime qui en revanche serait nfaste pour un tuberculeux. Mais les
hsitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
imprieuses: Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool. -- Ma mre
murmura que j'avais pourtant bien besoin d'tre reconstitu, que
j'tais dj assez nerveux, que cette purge de cheval et ce rgime me
mettraient  bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'tait pas
laiss aller  sa douceur naturelle. Il tchait de se rappeler s'il
avait pens  prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
regarder si on n'a pas oubli de nouer sa cravate. Dans le doute et
pour faire,  tout hasard, compensation, il rpondit grossirement:
Je n'ai pas l'habitude de rpter deux fois mes ordonnances.
Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
jugul les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
quelques potages, puis des pures, mais toujours au lait, au lait.
Cela vous plaira, puisque l'Espagne est  la mode, oll! oll! (Ses
lves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait  l'hpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hpatique au rgime
lact.) Ensuite vous reviendrez progressivement  la vie commune. Mais
chaque fois que la toux et les touffements recommenceront, purgatifs,
lavages intestinaux, lit, lait. Il couta d'un air glacial, sans y
rpondre, les dernires objections de ma mre, et, comme il nous
quitta sans avoir daign expliquer les raisons de ce rgime, mes
parents le jugrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchrent
naturellement  cacher au Professeur leur dsobissance et pour y
russir plus srement, vitrent toutes les maisons o ils auraient pu
le rencontrer. Puis mon tat s'aggravant on se dcida  me faire
suivre  la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
jours je n'avais plus de rles, plus de toux et je respirais bien.
Alors nous comprmes que Cottard tout en me trouvant comme il le dit
dans la suite, assez asthmatique et surtout toqu, avait discern
que ce qui prdominait  ce moment-l en moi, c'tait l'intoxication,
et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
dcongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
les forces. Et nous comprmes que cet imbcile tait un grand
clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
aux Champs-lyses. On disait que c'tait  cause du mauvais air; je
pensais bien qu'on profitait du prtexte pour que je ne pusse plus
voir Mlle Swann et je me contraignais  redire tout le temps le nom de
Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
Quelquefois ma mre passait sa main sur mon front en me disant:

-- Alors, les petits garons ne racontent plus  leur maman les
chagrins qu'ils ont?

Franoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: Monsieur a
une mine! Vous ne vous tes pas regard, on dirait un mort! Il est
vrai que si j'avais eu un simple rhume, Franoise et pris le mme air
funbre. Ces dplorations tenaient plus  sa classe qu' mon tat de
sant. Je ne dmlais pas alors si ce pessimisme tait chez Franoise
douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il tait social
et professionnel.

Un jour,  l'heure du courrier, ma mre posa sur mon lit une lettre.
Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
signature qui m'et rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
n'avais pas de relations en dehors des Champs-lyses. Or, au bas du
papier, timbr d'un sceau d'argent reprsentant un chevalier casqu
sous lequel se contournait cette devise: Per viam rectam, au-dessous
d'une lettre, d'une grande criture, et o presque toutes les phrases
semblaient soulignes, simplement parce que la barre des t tant
trace non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
mot correspondant de la ligne suprieure, ce fut justement la
signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
impossible dans une lettre adresse  moi, cette vue, non accompagne
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
que frapper d'irralit tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
coins avec mon lit, ma chemine, mon mur. Je voyais tout vaciller
comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
pas une existence toute diffrente de celle que je connaissais, en
contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'tant
montre tout d'un coup me remplissait de cette hsitation que les
sculpteurs dpeignant le Jugement dernier ont donne aux morts
rveills qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. Mon cher ami,
disait la lettre, j'ai appris que vous aviez t trs souffrant et que
vous ne veniez plus aux Champs-lyses. Moi je n'y vais gure non plus
parce qu'il y a normment de malades. Mais mes amies viennent goter
tous les lundis et vendredis  la maison. Maman me charge de vous dire
que vous nous feriez trs grand plaisir en venant aussi ds que vous
serez rtabli, et nous pourrions reprendre  la maison nos bonnes
causeries des Champs-lyses. Adieu, mon cher ami, j'espre que vos
parents vous permettront de venir trs souvent goter, et je vous
envoie toutes mes amitis. Gilberte.

Tandis que je lisais ces mots, mon systme nerveux recevait avec une
diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
Mais mon me, c'est--dire moi-mme, et en somme le principal
intress, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
c'tait une chose  laquelle j'avais constamment song, une chose
toute en penses, c'tait, comme disait Lonard, de la peinture, cosa
mentale. Une feuille de papier couverte de caractres, la pense ne
s'assimile pas cela tout de suite. Mais ds que j'eus termin la
lettre, je pensai  elle, elle devint un objet de rverie, elle
devint, elle aussi, cosa mentale et je l'aimais dj tant que toutes
les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
connus mon bonheur.

La vie est seme de ces miracles que peuvent toujours esprer les
personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci et t provoqu
artificiellement par ma mre qui voyant que depuis quelque temps
j'avais perdu tout c[oe]ur  vivre, avait peut-tre fait demander 
Gilberte de m'crire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
pour me donner du plaisir  plonger, ce que je dtestais parce que
cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette  mon guide
baigneur de merveilleuses botes en coquillages et des branches de
corail que je croyais trouver moi-mme au fond des eaux. D'ailleurs,
pour tous les vnements qui dans la vie et ses situations
contrastes, se rapportent  l'amour, le mieux est de ne pas essayer
de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
d'inespr, ils semblent rgis par des lois plutt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgr cela charmant,
reoit son cong d'une femme pauvre et sans agrment avec qui il vit,
appelle  lui, dans son dsespoir, toutes les puissances de l'or et
fait jouer toutes les influences de la terre, sans russir  se faire
reprendre, mieux vaut devant l'invincible enttement de sa matresse
supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
maladie de c[oe]ur plutt que de chercher une explication logique. Ces
obstacles contre lesquels les amants ont  lutter et que leur
imagination surexcite par la souffrance cherche en vain  deviner,
rsident parfois dans quelque singularit de caractre de la femme
qu'ils ne peuvent ramener  eux, dans sa btise, dans l'influence
qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggres des tres
que l'amant ne connat pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
momentanment  la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal plac pour
connatre la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
que son propre jugement fauss par l'amour l'empche d'apprcier
exactement. Ils ressemblent  ces tumeurs que le mdecin finit par
rduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystrieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
gnralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
dsintresse, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas  savoir
pourquoi la femme pauvre et lgre qu'il aimait, s'est obstinment
refuse pendant des annes  ce qu'il continut  l'entretenir.

Or, le mme mystre qui drobe aux yeux souvent la cause des
catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
frquemment la soudainet de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'tait apporte par la lettre de Gilberte). Solutions
heureuses ou du moins qui paraissent l'tre, car il n'y en a gure qui
le soient rellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait gnralement que
dplacer la douleur. Parfois pourtant une trve est accorde et l'on a
pendant quelque temps l'illusion d'tre guri.

En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Franoise se refusa
 reconnatre le nom de Gilberte parce que le G histori, appuy sur
un i sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernire syllabe
tait indfiniment prolonge  l'aide d'un paraphe dentell, si l'on
tient  chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-tre pourra-t-on penser
que j'en fus, pour une part, redevable  un incident que j'avais cru
au contraire de nature  me perdre  jamais dans l'esprit des Swann.
Peu de temps auparavant, Bloch tait venu pour me voir, pendant que le
professeur Cottard, que depuis que je suivais son rgime, on avait
fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation tant finie
et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
l'avaient retenu  dner, on laissa entrer Bloch. Comme nous tions
tous en train de causer, Bloch ayant racont qu'il avait entendu dire
que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
dn la veille et qui elle-mme tait trs lie avec Mme Swann,
j'aurais voulu lui rpondre qu'il se trompait certainement, et bien
tablir, par le mme scrupule qui me l'avait fait dclarer  M. de
Norpois et de peur que Mme Swann me prt pour un menteur, que je ne la
connaissais pas et ne lui avais jamais parl. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle tait volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
Swann n'avait pas pu dire en effet, c'tait pour faire savoir, ce
qu'il jugeait flatteur et ce qui n'tait pas vrai, qu'il avait dn 
ct d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aim connatre
Mme Swann, s'tait bien gard de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
avait pour mdecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire 
Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'apprciait, pensa que,
quand il la verrait, dire que j'tais un charmant garon avec lequel
il tait li, ne pourrait en rien tre utile pour moi et serait
flatteur pour lui, deux raisons qui le dcidrent  parler de moi 
Odette ds qu'il en trouva l'occasion.

Alors je connus cet appartement d'o dpassait jusque dans l'escalier
le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
encore le charme particulier et douloureux qui manait de la vie de
Gilberte. L'implacable concierge, chang en une bienveillante
Eumnide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
qu'il exauait ma prire. Les fentres qui du dehors interposaient
entre moi et les trsors qui ne m'taient pas destins, un regard
brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard mme des
Swann, il m'arriva, quand  la belle saison j'avais pass tout un
aprs-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-mme pour
laisser entrer un peu d'air et mme de m'y pencher  ct d'elle, si
c'tait le jour de rception de sa mre, pour voir arriver les visites
qui souvent, levant la tte en descendant de voiture, me faisaient
bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la matresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-l touchaient ma joue.
Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen  la fois naturel et
surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
pour lequel on avait utilis le gazon mme du Paradis. A une section
mme infime d'elles, quel herbier cleste n'euss-je pas donn comme
chsse. Mais n'esprant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
si au moins j'avais pu en possder la photographie, combien plus
prcieuse que celle de fleurettes dessines par le Vinci! Pour en
avoir une je fis auprs d'amis des Swann et mme de photographes, des
bassesses qui ne me procurrent pas ce que je voulais, mais me lirent
pour toujours avec des gens trs ennuyeux.

Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empch de la
voir, maintenant -- quand j'entrais dans la sombre antichambre o
planait perptuellement, plus formidable et plus dsire que jadis 
Versailles l'apparition du Roi, la possibilit de les rencontrer, et
o habituellement, aprs avoir but contre un norme porte-manteaux 
sept branches comme le Chandelier de l'criture, je me confondais en
salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
sur le coffre de bois et que dans l'obscurit j'avais pris pour Mme
Swann, -- les parents de Gilberte, si l'un deux se trouvait passer au
moment de mon arrive, loin d'avoir l'air irrit, me serraient la main
en souriant et me disaient:

-- Comment allez-vous (qu'ils prononaient tous deux commen
allez-vous, sans faire la liaison du t, liaison, qu'on pense bien
qu'une fois rentr  la maison je me faisais un incessant et
voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous tes
l? alors je vous quitte.

Bien plus, les goters eux-mmes que Gilberte offrait  ses amies et
qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
sparations accumules entre elle et moi devenaient maintenant une
occasion de nous runir dont elle m'avertissait par un mot, crit
(parce que j'tais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
 lettres toujours diffrent. Une fois il tait orn d'un caniche bleu
en relief surmontant une lgende humoristique crite en anglais et
suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbr d'une ancre
marine, ou du chiffre G. S., dmesurment allong en un rectangle qui
tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom Gilberte
tantt trac en travers dans un coin en caractres dors qui imitaient
la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
d'un parapluie ouvert imprim en noir, tantt enferm dans un
monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
lettres en majuscules sans qu'il ft possible d'en distinguer une
seule. Enfin comme la srie des papiers  lettres que Gilberte
possdait, pour nombreuse que ft cette srie, n'tait pas illimite,
au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
portait, comme la premire fois qu'elle m'avait crit, la devise: Per
viam rectam, au-dessous du chevalier casqu, dans une mdaille
d'argent bruni. Et chacun tait choisi tel jour plutt que tel autre
en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutt je le crois
maintenant, parce qu'elle cherchait  se rappeler ceux dont elle
s'tait servie les autres fois, de faon  ne jamais envoyer le mme 
un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus loigns
possibles. Comme  cause de la diffrence des heures de leurs leons,
certaines des amies que Gilberte invitait  ces goters taient
obliges de partir comme les autres arrivaient seulement, ds
l'escalier j'entendais s'chapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'motion que me causait la crmonie imposante  laquelle
j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
palier, les liens qui me rattachaient encore  la vie antrieure et
m'taient jusqu'au souvenir d'avoir  retirer mon foulard une fois que
je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait t
si longtemps l'idal d'Odette et dont elle devait bientt se dprendre
et pourvu d'une pancarte sans quivalent chez nous, sur laquelle on
lisait ces mots: Dfense de se servir de l'ascenseur pour descendre,
me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis  mes
parents que c'tait un escalier ancien rapport de trs loin par M.
Swann. Mon amour de la vrit tait si grand que je n'aurais pas
hsit  leur donner ce renseignement mme si j'avais su qu'il tait
faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignit de
l'escalier des Swann le mme respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le gnie d'un
grand mdecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
pas gurir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
d'observation, comme en gnral je ne savais ni le nom ni l'espce des
choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
quand elles approchaient les Swann, elles devaient tre
extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
cela dut me paratre probable, car je me sentis devenir trs rouge,
quand mon pre m'interrompit en disant: Je connais ces maisons-l;
j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
plusieurs tages, c'est Berlier qui les a construites. Il ajouta
qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
renonc, ne les trouvant pas commodes et l'entre pas assez claire; il
le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
prestige des Swann et  mon bonheur les sacrifices ncessaires, et par
un coup d'autorit intrieure, malgr ce que je venais d'entendre,
j'cartai  tout jamais de moi, comme un dvot la Vie de Jsus de
Renan, la pense dissolvante que leur appartement tait un appartement
quelconque que nous aurions pu habiter.

Cependant, ces jours de goter, m'levant dans l'escalier marche 
marche, dj dpouill de ma pense et de ma mmoire, n'tant plus que
le jouet des plus vils rflexes, j'arrivais  la zone o le parfum de
Mme Swann se faisait sentir. Je croyais dj voir la majest du gteau
au chocolat, entour d'un cercle d'assiettes  petits fours et de
petites serviettes damasses grises  dessins, exiges par l'tiquette
et particulires aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et rgl
semblait, comme l'univers ncessaire de Kant, suspendu  un acte
suprme de libert. Car quand nous tions tous dans le petit salon de
Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

 -- Dites donc, mon djeuner commence  tre loin, je ne dne qu'
huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
diriez-vous?

Et elle nous faisait entrer dans la salle  manger, sombre comme
l'intrieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et o un gteau
architectural aussi dbonnaire et familier qu'il tait imposant,
semblait trner l  tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
o il aurait pris fantaisie  Gilberte de le dcouronner de ses
crneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
mieux, pour procder  la destruction de la ptisserie ninitive,
Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument croul
tout un pan verni et cloisonn de fruits carlates, dans le got
oriental. Elle me demandait mme l'heure  laquelle mes parents
dnaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
dominait avait laiss persister la sensation de l'inapptence ou de la
faim, la notion du dner ou l'image de la famille, dans ma mmoire
vide et mon estomac paralys. Malheureusement cette paralysie n'tait
que momentane. Les gteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
viendrait un moment o il faudrait les digrer. Mais il tait encore
lointain. En attendant Gilberte me faisait mon th. J'en buvais
indfiniment, alors qu'une seule tasse m'empchait de dormir pour
vingt-quatre heures. Aussi ma mre avait-elle l'habitude de dire:
C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade. Mais savais-je seulement quand j'tais chez les Swann que
c'tait du th que je buvais? L'euss-je su que j'en eusse pris tout
de mme, car en admettant que j'eusse recouvr un instant le
discernement du prsent, cela ne m'et pas rendu le souvenir du pass
et la prvision de l'avenir. Mon imagination n'tait pas capable
d'aller jusqu'au temps lointain o je pourrais avoir l'ide de me
coucher et le besoin du sommeil.

Les amies de Gilberte n'taient pas toutes plonges dans cet tat
d'ivresse o une dcision est impossible. Certaines refusaient du th!
Alors Gilberte disait, phrase trs rpandue  cette poque:
Dcidment, je n'ai pas de succs avec mon th! Et pour effacer
davantage l'ide de crmonie, drangeant l'ordre des chaises autour
de la table: Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
domestiques sont btes.

Elle grignotait, assise de ct sur un sige en forme d'x et plac de
travers. Mme, comme si elle et pu avoir tant de petits fours  sa
disposition, sans avoir demand la permission  sa mre, quand Mme
Swann -- dont le jour concidait d'ordinaire avec les goters de
Gilberte -- aprs avoir reconduit une visite, entrait, un moment
aprs, en courant, quelquefois habille de velours bleu, souvent dans
une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
d'un air tonn:

-- Tiens, a a l'air bon ce que vous mangez l, cela me donne faim de
vous voir manger du cake.

-- Eh bien, maman, nous vous invitons, rpondait Gilberte.

-- Mais non, mon trsor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chre
Mme Bontemps ne fait pas des visites trs courtes et elle vient
seulement d'arriver.

Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens de ne pas me voir
revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
(ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
que je mrite d'tre un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parl du
tableau de Grme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre th avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
comme vous le prenez dans votre petit studio, ajoutait-elle, tout en
s'enfuyant vers ses visites et comme si 'avait t quelque chose
d'aussi connu de moi que mes habitudes (ft-ce celle que j'aurais eue
de prendre le th, si j'en avais jamais pris, quand  un studio
j'tais incertain si j'en avais un ou non) que j'tais venu chercher
dans ce monde mystrieux. Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous tes un vilain,
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commenait  avoir un salon,
elle prenait les faons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
minaudier. Les toasts m'tant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
cette dernire promesse n'aurait pu ajouter  ma tentation. Il
semblera plus trange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-tre
mme maintenant  Combray, que je n'eusse pas  la premire minute
compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
l'loge de notre vieille nurse. Je ne savais pas l'anglais, je
compris bientt pourtant que ce mot dsignait Franoise. Moi qui aux
Champs-lyses, avais eu si peur de la fcheuse impression qu'elle
devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait racont sur ma nurse qui leur avait donn  elle et  son
mari de la sympathie pour moi. On sent qu'elle vous est si dvoue,
qu'elle est si bien. (Aussitt je changeai entirement d'avis sur
Franoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si ncessaire.)
Enfin je compris, par quelques mots chapps  Mme Swann sur Mme
Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
pas t aussi prcieuses que j'avais cru et n'eussent amlior en rien
ma situation chez les Swann.

Si j'avais dj commenc d'explorer avec ces tressaillements de
respect et de joie le domaine ferique qui contre toute attente avait
ouvert devant moi ses avenues jusque-l fermes, pourtant c'tait
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'tais
accueilli tait contenu lui-mme dans un plus mystrieux encore o
Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
se dirigeaient aprs m'avoir serr la main quand ils traversaient en
mme temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientt je
pntrai aussi au c[oe]ur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'tait pas
l, M. ou Mme Swann se trouvait  la maison. Ils avaient demand qui
avait sonn, et apprenant que c'tait moi, m'avaient fait prier
d'entrer un instant auprs d'eux, dsirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
fille. Je me rappelais cette lettre si complte, si persuasive, que
j'avais nagure crite  Swann et  laquelle il n'avait mme pas
daign rpondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du c[oe]ur  oprer la moindre conversion,  rsoudre une seule de ces
difficults, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
elle s'y est prise, dnoue si aisment. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, dou sur elle d'une excellente influence, me faisait
maintenant bnficier de la mme faveur que si ayant eu pour camarade,
dans un collge o on m'et class toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais d  ce hasard mes petites entres au Palais et des audiences
dans la salle du trne; Swann avec une bienveillance infinie et comme
s'il n'avait pas t surcharg d'occupations glorieuses, me faisait
entrer dans sa bibliothque et m'y laissait pendant une heure rpondre
par des balbutiements, des silences de timidit coups de brefs et
incohrents lans de courage,  des propos dont mon moi m'empchait
de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
livres qu'il jugeait susceptibles de m'intresser et dont je ne
doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beaut tous
ceux que possdent le Louvre et la Bibliothque Nationale, mais qu'il
m'tait impossible de regarder. A ces moments-l son matre d'htel
m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
pingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
reconnaissait pour mon hritier: selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus clbres popes, on ne connat pas
l'auteur, mais qui comme elles et contrairement  la thorie de Wolf
en a eu certainement un, (un de ces esprits inventifs et modestes
ainsi qu'il s'en rencontre chaque anne, lesquels font des trouvailles
telles que mettre un nom sur une figure mais leur nom  eux, ils ne
le font pas connatre), je ne savais plus ce que je faisais. Tout au
plus m'tonnais-je quand la visite se prolongeait,  quel nant de
ralisation,  quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vcues dans la demeure enchante. Mais ma dception ne tenait
ni  l'insuffisance des chefs-d'[oe]uvre montrs, ni  l'impossibilit
d'arrter sur eux un regard distrait. Car ce n'tait pas la beaut
intrinsque des choses qui me rendait miraculeux d'tre dans le
cabinet de Swann, c'tait l'adhrence  ces choses -- qui eussent pu
tre les plus laides du monde -- du sentiment particulier, triste et
voluptueux que j'y localisais depuis tant d'annes et qui l'imprgnait
encore; de mme la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
autels  saint Antoine de Padoue sculpts et peints par les plus
grands artistes, ses amis, n'taient pour rien dans le sentiment de
mon indignit et de sa bienveillance royale qui m'tait inspirs quand
Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre o trois belles et
imposantes cratures, sa premire, sa deuxime et sa troisime femmes
de chambre prparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
vers laquelle sur l'ordre profr par le valet de pied en culotte
courte que madame dsirait me dire un mot, je me dirigeais par le
sentier sinueux d'un couloir tout embaum  distance des essences
prcieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
effluves odorifrants.

Quand Mme Swann tait retourne auprs de ses visites, nous
l'entendions encore parler et rire, car mme devant deux personnes et
comme si elle avait eu  tenir tte  tous les camarades, elle
levait la voix, lanait les mots, comme elle avait si souvent, dans
le petit clan, entendu faire  la patronne, dans les moments o
celle-ci dirigeait la conversation. Les expressions que nous avons
rcemment empruntes aux autres tant celles, au moins pendant un
temps, dont nous aimons le plus  nous servir, Mme Swann choisissait
tantt celles qu'elle avait apprises de gens distingus que son mari
n'avait pu viter de lui faire connatre (c'est d'eux qu'elle tenait
le manirisme qui consiste  supprimer l'article ou le pronom
dmonstratif devant un adjectif qualifiant une personne) tantt de
plus vulgaires (par exemple: C'est un rien! mot favori d'une de ses
amies) et cherchait  les placer dans toutes les histoires que, selon
une habitude prise dans le petit clan elle aimait  raconter. Elle
disait volontiers ensuite: J'aime beaucoup cette histoire, ah!
avouez, c'est une bien belle histoire!; ce qui lui venait, par son
mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

Mme Swann avait quitt la salle  manger, mais son mari qui venait de
rentrer faisait  son tour une apparition auprs de nous. -- Sais-tu
si ta mre est seule, Gilberte? -- Non, elle a encore du monde,
papa. -- Comment, encore?  sept heures! C'est effrayant. La pauvre
femme doit tre brise. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
entendu, dans odieux, prononcer l'o long -- audieux, -- mais M. et Mme
Swann disaient odieux, en faisant l'o bref.) Pensez, depuis deux
heures de l'aprs-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentr je
ne songeais pas que c'tait son jour, et en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothque les coups de
sonnette n'ont pas arrt, ma parole d'honneur, j'en ai mal  la tte.
Et il y a encore beaucoup de monde prs d'elle? -- Non, deux visites
seulement. -- Sais-tu qui? -- Mme Cottard et Mme Bontemps. --
Ah! la femme du chef de cabinet du ministre des Travaux publics. --
J'sais que son mari est employ dans un ministre, mais j'sais pas au
juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.

-- Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
Qu'est-ce que tu dis: employ dans un ministre? Il est tout
simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, o
ai-je la tte, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
chef de cabinet, il est directeur du cabinet.

-- J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'tre le directeur du
cabinet? rpondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
manifester de l'indiffrence pour tout ce qui donnait de la vanit 
ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
qu'ajouter  une relation aussi clatante, en n'ayant pas l'air d'y
attacher trop d'importance).

-- Comment, si c'est beaucoup! s'criait Swann qui prfrait  cette
modestie qui et pu me laisser dans le doute, un langage plus
explicite. Mais c'est simplement le premier aprs le ministre! C'est
mme plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il parat du
reste que c'est une capacit, un homme de premier ordre, un individu
tout  fait distingu. Il est officier de la Lgion d'honneur. C'est
un homme dlicieux, mme fort joli garon.

Sa femme d'ailleurs l'avait pous envers et contre tous parce que
c'tait un tre de charme. Il avait, ce qui peut suffire 
constituer un ensemble rare et dlicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un [oe]il de verre.

-- Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant  moi, que je m'amuse
beaucoup de voir ces gens-l dans le gouvernement actuel, parce que ce
sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
bourgeoisie ractionnaire clricale,  ides troites. Votre pauvre
grand-pre a bien connu, au moins de rputation et de vue, le vieux
pre Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
qu'il ft riche pour l'poque, et le baron Brau-Chenut. Toute la
fortune a sombr dans le krach de l'Union Gnrale, vous tres trop
jeune pour avoir connu a, et dame on s'est refait comme on a pu.

-- C'est l'oncle d'une petite qui venait  mon cours, dans une classe
bien au-dessous de moi, la fameuse Albertine. Elle sera srement
trs fast mais en attendant elle a une drle de touche. Elle est
tonnante ma fille, elle connat tout le monde. -- Je ne la connais
pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine par-ci,
Albertine par-l. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plat
pas non plus.

-- Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
Elle est mme spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
peut compter sur le roi Thodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
lui qui est dans le secret des Dieux?

Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent  revoir
du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
spontanment le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
duchesse  la mode, ne les a entendues dire: Elle tait hier chez
moi, et: Je vis trs  l'cart. Aussi est-il inutile d'observer les
moeurs puisque on peut les dduire des lois psychologiques.

Les Swann participaient  ce travers des gens chez qui peu de monde
va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
peu marquantes taient pour eux un vnement auquel ils souhaitaient
de donner de la publicit. Si la mauvaise chance voulait que les
Verdurin fussent  Londres quand Odette avait eu un dner un peu
brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
leur en ft cble outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
tlgrammes flatteurs reus par Odette, que les Swann ne fussent
incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi  ces
htels de villes d'eaux o on affiche les dpches.

Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
ce milieu Guermantes, o, en exceptant les Altesses et les Duchesses
on tait d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, o on
prononait l'exclusive pour des hommes minents, qu'on trouvait
ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-l auraient pu s'tonner en
constatant que l'ancien Swann avait cess d'tre non seulement discret
quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si mchante, ne
l'exasprait-elle pas? Comment pouvait-il la dclarer agrable? Le
souvenir du milieu Guermantes, aurait d l'en empcher semblait-il; en
ralit il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, 
l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du got, un got
raffin mme, mais aussi du snobisme, d'o possibilit d'une
interruption momentane dans l'exercice du got. S'il s'agissait de
quelqu'un qui n'tait pas indispensable  cette coterie, d'un ministre
des Affaires trangres, rpublicain un peu solennel, d'un acadmicien
bavard, le got s'exerait  fond contre lui, Swann plaignait Mme de
Guermantes d'avoir dn  ct de pareils convives dans une ambassade
et on leur prfrait mille fois un homme lgant, c'est--dire un
homme du milieu Guermantes, bon  rien, mais possdant l'esprit des
Guermantes, quelqu'un qui tait de la mme chapelle. Seulement, une
grande-duchesse, une princesse du sang dnait-elle souvent chez Mme de
Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
aussi, sans y avoir aucun droit, sans en possder en rien l'esprit.
Mais avec la navet des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
on s'ingniait  la trouver agrable, faute de pouvoir se dire que
c'est parce qu'on l'avait trouve agrable qu'on la recevait. Swann,
venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
tait partie: Au fond elle est bonne femme, elle a mme un certain
sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
Critique de la Raison pure, mais elle n'est pas dplaisante. -- Je
suis absolument de votre avis, rpondait la duchesse. Et encore elle
tait intimide, mais vous verrez qu'elle peut tre charmante. --
Elle est bien moins embtante que Mme XJ (la femme de l'acadmicien
bavard, laquelle tait remarquable) qui vous cite vingt volumes. --
Mais il n'y a mme pas de comparaison possible. La facult de dire
de telles choses, de les dire sincrement, Swann l'avait acquise chez
la duchesse, et conserve. Il en usait maintenant  l'gard des gens
qu'il recevait. Il s'efforait  discerner,  aimer en eux les
qualits que tout tre humain rvle, si on l'examine avec une
prvention favorable et non avec le dgot des dlicats; il mettait en
valeur les mrites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle et d tre exclue du milieu Guermantes,
s'il n'y avait pas eu entre de faveur pour certaines altesses et si
mme quand il s'agissait d'elles on n'et vraiment considr que
l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
avait le got (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'changer sa situation mondaine contre une autre qui
dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
gens incapables de dcomposer, dans leur perception, ce qui au premier
abord parat indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
la personne. Un mme tre, pris  des moments successifs de sa vie,
baigne  diffrents degrs de l'chelle sociale dans des milieux qui
ne sont pas forcment de plus en plus levs; et chaque fois que dans
une priode autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
avec un certain milieu, que nous nous y sentons choys, nous
commenons tout naturellement  nous y attacher en y poussant
d'humaines racines.

Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
d'elle avec cette insistance n'tait pas fch de penser que mes
parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire,  la
maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu  peu 
connatre, piquait plus la curiosit qu'il n'excitait d'admiration. Au
nom de Mme Trombert, ma mre disait:

-- Ah! mais voil une nouvelle recrue et qui lui en amnera
d'autres.

Et comme si elle et compar la faon un peu sommaire, rapide et
violente dont Mme Swann conqurait ses relations  une guerre
coloniale, maman ajoutait:

-- Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
tarderont pas  se rendre.

Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
rentrant:

-- J'ai aperu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
pour quelque offensive fructueuse chez les Masschutos, les Cynghalais
ou les Trombert.

Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
milieu un peu composite et artificiel o elles avaient souvent t
amenes assez difficilement et de mondes assez diffrents, elle en
devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
fait de trophes chrement achets; elle disait:

-- Rapport d'une Expdition chez les un tel.

Pour Mme Cottard, mon pre s'tonnait que Mme Swann pt trouver
quelque avantage  attirer cette bourgeoise peu lgante et disait:
Malgr la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.
Ma mre, elle, au contraire, comprenait trs bien; elle savait qu'une
grande partie des plaisirs qu'une femme trouve  pntrer dans un
milieu diffrent de celui o elle vivait autrefois lui manquerait si
elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplaces.
Pour cela il faut un tmoin qu'on laisse pntrer dans ce monde
nouveau et dlicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, rpandra, on l'espre
du moins, la nouvelle, le germe drob d'envie et d'admiration. Mme
Cottard toute trouve pour remplir ce rle rentrait dans cette
catgorie spciale d'invits que maman qui avait certains cts de la
tournure d'esprit de son pre, appelait des: Etranger, va dire 
Sparte! D'ailleurs -- en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
bien des annes aprs -- Mme Swann en conviant cette amie
bienveillante, rserve et modeste, n'avait pas craint d'introduire
chez soi,  ses jours brillants, un tratre ou une concurrente. Elle
savait le nombre norme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
tait arme de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
aprs-midi cette active ouvrire. Elle en connaissait le pouvoir de
dissmination et en se basant sur le calcul des probabilits, tait
fonde  penser que, trs vraisemblablement, tel habitu des Verdurin,
apprendrait ds le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-mme entendrait raconter
que M. Le Hault de Pressagny, prsident du Concours Hippique, les
avait emmens, elle et Swann, au gala du roi Thodose; elle ne
supposait les Verdurin informs que de ces deux vnements flatteurs
pour elle parce que les matrialisations particulires sous lesquelles
nous nous reprsentons et nous poursuivons la gloire, sont peu
nombreuses par le dfaut de notre esprit qui n'est pas capable
d'imaginer  la fois toutes les formes que nous esprons bien
d'ailleurs -- en gros -- que, simultanment, elle ne manquera pas de
revtir pour nous.

D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de rsultats que dans ce qu'on
appelait le monde officiel. Les femmes lgantes n'allaient pas chez
elle. Ce n'tait pas la prsence de notabilits rpublicaines qui les
avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
appartenait  la socit conservatrice tait mondain, et dans un salon
bien pos on n'et pas pu recevoir un rpublicain. Les personnes qui
vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilit de
jamais inviter un opportuniste,  plus forte raison un affreux
radical, tait une chose qui durerait toujours, comme les lampes 
huile et les omnibus  chevaux. Mais pareille aux kalidoscopes qui
tournent de temps en temps, la socit place successivement de faon
diffrente des lments qu'on avait cru immuables et compose une autre
figure. Je n'avais pas encore fait ma premire communion, que des
dames bien pensantes avaient la stupfaction de rencontrer en visite
une juive lgante. Ces dispositions nouvelles du kalidoscope sont
produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
critre. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau,  une poque un peu
postrieure  celle o je commenais  aller chez Mme Swann, et le
kalidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colors.
Tout ce qui tait juif passa en bas ft-ce la dame lgante, et des
nationalistes obscurs montrent prendre sa place. Le salon le plus
brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il ft survenu une
guerre avec l'Allemagne, le tour du kalidoscope se ft produit dans
un autre sens. Les juifs ayant  l'tonnement gnral, montr qu'ils
taient patriotes, auraient gard leur situation et personne n'aurait
plus voulu aller ni mme avouer tre jamais all chez le prince
autrichien. Cela n'empche pas que chaque fois que la socit est
momentanment immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
changement n'aura plus lieu, de mme qu'ayant vu commencer le
tlphone, ils ne veulent pas croire  l'aroplane. Cependant, les
philosophes du journalisme fltrissent la priode prcdente, non
seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
le dernier mot de la corruption, mais mme les [oe]uvres des artistes et
des philosophes qui n'ont plus  leurs yeux aucune valeur, comme si
elles taient relies indissolublement aux modalits successives de la
frivolit mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
chaque fois qu'il y ait quelque chose de chang en France. Au moment
o j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
clat, et certains grands juifs taient fort puissants. Aucun ne
l'tait plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels tait la
tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimits aussi
lgantes que son neveu qui d'autre part ne l'aimant pas ne l'avait
jamais beaucoup cultive, quoiqu'il dt vraisemblablement tre son
hritier. Mais c'tait la seule des parentes de Swann qui et
conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres tant
toujours restes  cet gard dans la mme ignorance qui avait t
longtemps la ntre. Quand, dans une famille, un des membres migre
dans la haute socit -- ce qui lui semble  lui un phnomne unique,
mais ce qu' dix ans de distance il constate avoir t accompli d'une
autre faon et pour des raisons diffrentes par plus d'un jeune homme
avec qui il avait t lev -- il dcrit autour de lui une zone
d'ombre, une terra incognita, fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur nant
pour ceux qui n'y pntrent pas et la ctoient sans en souponner,
tout prs d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseign
les cousines de Swann sur les gens qu'il frquentait, c'est (avant son
horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
qu'on se racontait dans les dners de famille qu'on avait
vertueusement employ son dimanche  aller voir le cousin Charles
que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: Le Cousin
Bte. Lady Rufus Israels, elle, savait  merveille qui taient ces
gens qui prodiguaient  Swann une amiti dont elle tait jalouse. La
famille de son mari qui tait  peu prs l'quivalent des Rothschild
faisait depuis plusieurs gnrations les affaires des princes
d'Orlans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
influence et elle l'avait employe  ce qu'aucune personne qu'elle
connaissait ne ret Odette. Une seule avait dsobi, en cachette.
C'tait la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
tant all faire visite  Mme De Marsantes, lady Israels tait entre
presque en mme temps. Mme De Marsantes tait sur des pines. Avec la
lchet des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
n'adressa pas une fois la parole  Odette qui ne fut pas encourage 
pousser dsormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
n'tait nullement celui o elle et aim tre reue. Dans ce complet
dsintressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait  tre
la cocotte illettre bien diffrente des bourgeois ferrs sur les
moindres points de gnalogie et qui trompent dans la lecture des
anciens mmoires la soif des relations aristocratiques que la vie
relle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
doute d'tre l'amant  qui toutes ces particularits d'une ancienne
matresse semblent agrables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme profrer de vraies hrsies mondaines sans que (par un reste
de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
il chercht  les corriger. C'tait peut-tre aussi l une forme de
cette simplicit qui nous avait si longtemps tromps  Combray et qui
faisait maintenant que continuant  connatre, au moins pour son
compte, des gens trs brillants, il ne tenait pas  ce que dans la
conversation on et l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
Swann, le centre de gravit de sa vie s'tant dplac. En tous cas
l'ignorance d'Odette en matire mondaine tait telle que si le nom de
la princesse de Guermantes venait dans la conversation aprs celui de
la duchesse, sa cousine: Tiens, ceux-l sont princes, ils ont donc
mont en grade, disait Odette. Si quelqu'un disait: le prince en
parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: Le duc, il est duc de
Chartres et non prince. Pour le duc d'Orlans, fils du comte de
Paris: C'est drle, le fils est plus que le pre, tout en ajoutant
comme elle tait anglomane: On s'y embrouille dans ces Royalties;
et  une personne qui lui demandait de quelle province taient les
Guermantes, elle rpondit: de l'Aisne.

Swann tait du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non
seulement devant ces lacunes de son ducation, mais aussi devant la
mdiocrit de son intelligence. Bien plus; chaque fois qu'Odette
racontait une histoire bte, Swann coutait sa femme avec une
complaisance, une gaiet, presque une admiration o il devait entrer
des restes de volupt; tandis que, dans la mme conversation, ce que
lui-mme pouvait dire de fin, mme de profond, tait cout par
Odette, habituellement sans intrt, assez vite, avec impatience et
quelquefois contredit avec svrit. Et on conclura que cet
asservissement de l'lite  la vulgarit est de rgle dans bien des
mnages, si l'on pense, inversement,  tant de femmes suprieures qui
se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus
dlicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec l'indulgence
infinie de la tendresse, devant ses facties les plus plates. Pour
revenir aux raisons qui empchrent  cette poque Odette de pntrer
dans le faubourg Saint-Germain, il faut dire que le plus rcent tour
du kalidoscope mondain avait t provoqu par une srie de scandales.
Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient t reconnues
tre des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'tre avant
tout, bien poss, bien assis... Odette reprsentait exactement tout ce
avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs immdiatement de renouer
(car les hommes ne changeant pas du jour au lendemain cherchent dans
un nouveau rgime la continuation de l'ancien) mais en le cherchant
sous une forme diffrente qui permt d'tre dupe et de croire que ce
n'tait plus la socit d'avant la crise. Or, aux dames brles de
cette socit, Odette ressemblait trop. Les gens du monde sont fort
myopes; au moment o ils cessent toutes relations avec des dames
isralites qu'ils connaissaient, pendant qu'ils se demandent comment
remplacer ce vide, ils aperoivent, pousse l comme  la faveur d'une
nuit d'orage, une dame nouvelle, isralite aussi; mais grce  sa
nouveaut, elle n'est pas associe dans leur esprit comme les
prcdentes, avec ce qu'ils croient devoir dtester. Elle ne demande
pas qu'on respecte son Dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas
d'antismitisme  l'poque o je commenai d'aller chez Odette. Mais
elle tait pareille  ce qu'on voulait fuir pour un temps.

Swann, lui, allait souvent faire visite  quelques-unes de ses
relations d'autrefois et par consquent appartenant toutes au plus
grand monde. Pourtant, quand il nous parlait des gens qu'il venait
d'aller voir, je remarquai qu'entre celles qu'il avait connues jadis,
le choix qu'il faisait tait guid par cette mme sorte de got,
mi-artistique, mi-historique, qui inspirait chez lui le
collectionneur. Et remarquant que c'tait souvent telle ou telle
grande dame dclasse qui l'intressait parce qu'elle avait t la
matresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait t ddi  sa
grand'mre (comme il achetait un dessin si Chteaubriand l'avait
dcrit), j'eus le soupon que nous avions remplac  Combray l'erreur
de croire Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une
autre, celle de le croire un des hommes les plus lgants de Paris.
Etre l'ami du Comte de Paris ne signifie rien. Combien y en a-t-il de
ces amis des Princes qui ne seraient pas reus dans un salon un peu
ferm. Les princes se savent princes, ne sont pas snobs et se croient
d'ailleurs tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que
grands seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux,
presque au mme niveau.

Au reste, Swann ne se contentait pas de chercher dans la socit telle
qu'elle existe et en s'attachant aux noms que le pass y a inscrits et
qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettr et d'artiste, il
gotait un divertissement assez vulgaire  faire comme des bouquets
sociaux en groupant des lments htrognes, en runissant des
personnes prises ici et l. Ces expriences de sociologie amusante (ou
que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes les amies de sa
femme -- du moins d'une faon constante -- une rpercussion identique.
J'ai l'intention d'inviter ensemble les Cottard et la duchesse de
Vendme, disait-il en riant  Mme Bontemps, de l'air friand d'un
gourmet qui a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une
sauce, les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
allait paratre en effet plaisant, dans le sens ancien du mot, aux
Cottard, avait le don d'exasprer Mme Bontemps. Elle avait t
rcemment prsente par les Swann  la duchesse de Vendme et avait
trouv cela aussi agrable que naturel. En tirer gloire auprs des
Cottard, en le leur racontant, n'avait pas t la partie la moins
savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux dcors qui, ds
qu'ils le sont, voudraient voir se fermer aussitt le robinet des
croix, Mme Bontemps et souhait qu'aprs elle, personne de son monde
 elle ne ft prsent  la princesse. Elle maudissait intrieurement
le got dprav de Swann qui lui faisait, pour raliser une misrable
bizarrerie esthtique, dissiper d'un seul coup toute la poudre qu'elle
avait jete aux yeux des Cottard en leur parlant de la duchesse de
Vendme. Comment allait-elle mme oser annoncer  son mari que le
professeur et sa femme allaient  leur tour avoir leur part de ce
plaisir qu'elle lui avait vant comme unique. Encore si les Cottard
avaient pu savoir qu'ils n'taient pas invits pour de bon, mais pour
l'amusement. Il est vrai que les Bontemps l'avaient t de mme, mais
Swann ayant pris  l'aristocratie cet ternel don juanisme qui entre
deux femmes de rien fait croire  chacune que ce n'est qu'elle qu'on
aime srieusement, avait parl  Mme Bontemps de la duchesse de
Vendme comme d'une personne avec qui il tait tout indiqu qu'elle
dnt. Oui, nous comptons inviter la princesse avec les Cottard, dit,
quelques semaines plus tard Mme Swann, mon mari croit que cette
conjonction pourra donner quelque chose d'amusant? car si elle avait
gard du petit noyau certaines habitudes chres  Mme Verdurin comme
de crier trs fort pour tre entendue de tous les fidles, en
revanche, elle employait certaines expressions -- comme conjonction
-- chres au milieu Guermantes duquel elle subissait ainsi  distance
et  son insu comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans
pourtant se rapprocher sensiblement de lui. Oui, les Cottard et la
duchesse de Vendme, est-ce que vous ne trouvez pas que cela sera
drle? demanda Swann. Je crois que a marchera trs mal et que a ne
vous attirera que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu,
rpondit Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs,
ainsi que le prince d'Agrigente, invits  ce dner, que Mme Bontemps
et Cottard eurent deux manires de raconter, selon les personnes  qui
ils s'adressaient. Aux uns, Mme Bontemps de son ct, Cottard du sien,
disaient ngligemment quand on leur demandait qui il y avait d'autre
au dner: Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'tait tout  fait
intime. Mais d'autres, risquaient d'tre mieux informs (mme une
fois quelqu'un avait dit  Cottard: Mais est-ce qu'il n'y avait pas
aussi les Bontemps? Je les oubliais, avait en rougissant rpondu
Cottard au maladroit qu'il classa dsormais dans la catgorie des
mauvaises langues). Pour ceux-l les Bontemps et les Cottard
adoptrent chacun, sans s'tre consults une version dont le cadre
tait identique et o seuls leurs noms respectifs taient
interchangs. Cottard disait: H bien, il y avait seulement les
matres de maison, le duc et la duchesse de Vendme -- (en souriant
avantageusement) le professeur et Mme Cottard, et ma foi du diable, si
on a jamais su pourquoi, car ils allaient l comme des cheveux sur la
soupe, M. et Mme Bontemps. Mme Bontemps rcitait exactement le mme
morceau, seulement c'tait M. et Mme Bontemps qui taient nomms avec
une emphase satisfaite, entre la duchesse de Vendme et le prince
d'Agrigente, et les pels qu' la fin elle accusait de s'tre invits
eux-mmes et qui faisaient tache, c'tait les Cottard.

De ses visites Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le
dner. A ce moment de six heures du soir o jadis il se sentait si
malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait tre en train
de faire et s'inquitait peu qu'elle et du monde chez elle, ou ft
sortie. Il se rappelait parfois qu'il avait bien des annes auparavant
essay un jour de lire  travers l'enveloppe une lettre adresse par
Odette  Forcheville. Mais ce souvenir ne lui tait pas agrable et
plutt que d'approfondir la honte qu'il ressentait, il prfrait se
livrer  une petite grimace du coin de la bouche complte au besoin
d'un hochement de tte qui signifiait: qu'est-ce que a peut me
faire? Certes, il estimait maintenant que l'hypothse  laquelle il
s'tait souvent arrt jadis et d'aprs quoi c'taient les
imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie, en
ralit innocente, d'Odette, que cette hypothse (en somme
bienfaisante puisque tant qu'avait dur sa maladie amoureuse elle
avait diminu ses souffrances en les lui faisant paratre imaginaires)
n'tait pas la vraie, que c'tait sa jalousie qui avait vu juste, et
que si Odette l'avait aim plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
tromp davantage. Autrefois pendant qu'il souffrait tant, il s'tait
jur que ds qu'il n'aimerait plus Odette, et ne craindrait plus de la
fcher ou de lui faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la
satisfaction d'lucider avec elle, par simple amour de la vrit et
comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville tait couch avec
elle le jour o il avait sonn et frapp au carreau sans qu'on lui
ouvrt, et o elle avait crit  Forcheville que c'tait un oncle 
elle qui tait venu. Mais le problme si intressant qu'il attendait
seulement la fin de sa jalousie pour tirer au clair, avait prcisment
perdu tout intrt aux yeux de Swann, quand il avait cess d'tre
jaloux. Pas immdiatement pourtant. Il n'prouvait dj plus de
jalousie  l'gard d'Odette, que le jour des coups frapps en vain par
lui dans l'aprs-midi  la porte du petit htel de la rue Laprouse,
avait continu  en exciter chez lui. C'tait comme si la jalousie,
pareille un peu en cela  ces maladies qui semblent avoir leur sige,
leur source de contagionnement, moins dans certaines personnes que
dans certains lieux, dans certaines maisons, n'avait pas eu tant pour
objet Odette elle-mme que ce jour, cette heure du pass perdu o
Swann avait frapp  toutes les entres de l'htel d'Odette. On aurait
dit que ce jour, cette heure avaient seuls fix quelques dernires
parcelles de la personnalit amoureuse que Swann avait eue autrefois
et qu'il ne les retrouvait plus que l. Il tait depuis longtemps
insoucieux qu'Odette l'et tromp et le trompt encore. Et pourtant il
avait continu pendant quelques annes  rechercher d'anciens
domestiques d'Odette, tant avait persist chez lui la douloureuse
curiosit de savoir si ce jour-l, tellement ancien,  six heures,
Odette tait couche avec Forcheville. Puis cette curiosit elle-mme
avait disparu, sans pourtant que ses investigations cessassent. Il
continuait  tcher d'apprendre ce qui ne l'intressait plus, parce
que son moi ancien parvenu  l'extrme dcrpitude, agissait encore
machinalement, selon des proccupations abolies au point que Swann ne
russissait mme plus  se reprsenter cette angoisse, si forte
pourtant autrefois qu'il ne pouvait se figurer alors qu'il s'en
dlivrt jamais et que seule la mort de celle qu'il aimait (la mort
qui, comme le montrera plus loin dans ce livre, une cruelle
contre-preuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui
semblait capable d'aplanir pour lui la route entirement barre, de sa
vie.

Mais claircir un jour les faits de la vie d'Odette auxquels il avait
d ces souffrances n'avait pas t le seul souhait de Swann; il avait
mis en rserve aussi celui de se venger d'elles, quand n'aimant plus
Odette il ne la craindrait plus; or, d'exaucer ce second souhait,
l'occasion se prsentait justement car Swann aimait une autre femme,
une femme qui ne lui donnait pas de motifs de jalousie mais pourtant
de la jalousie parce qu'il n'tait plus capable de renouveler sa faon
d'aimer et que c'tait celle dont il avait us pour Odette qui lui
servait encore pour une autre. Pour que la jalousie de Swann renaqut,
il n'tait pas ncessaire que cette femme ft infidle, il suffisait
que pour une raison quelconque, elle ft loin de lui,  une soire par
exemple, et et paru s'y amuser. C'tait assez pour rveiller en lui
l'ancienne angoisse, lamentable et contradictoire excroissance de son
amour, et qui loignait Swann de ce qu'elle tait comme un besoin
d'atteindre (le sentiment rel que cette jeune femme avait pour lui,
le dsir cach de ses journes, le secret de son c[oe]ur), car entre Swann
et celle qu'il aimait cette angoisse interposait un amas rfractaire
de soupons antrieurs, ayant leur cause en Odette, ou en telle autre
peut-tre qui avait prcd Odette, et qui ne permettaient plus 
l'amant vieilli de connatre sa matresse d'aujourd'hui qu' travers
le fantme ancien et collectif de la femme qui excitait sa jalousie
dans lequel il avait arbitrairement incarn son nouvel amour. Souvent
pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire  des
trahisons imaginaires; mais alors il se rappelait qu'il avait fait
bnficier Odette du mme raisonnement, et  tort. Aussi tout ce que
la jeune femme qu'il aimait faisait aux heures o il n'tait pas avec
elle, cessait de lui paratre innocent. Mais alors qu'autrefois, il
avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer celle qu'il ne
devinait pas devoir tre un jour sa femme, de lui manifester
implacablement son indiffrence, enfin sincre, pour venger son
orgueil longtemps humili, ces reprsailles qu'il pouvait exercer
maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d'tre pris au mot
et priv de ces tte--tte avec Odette qui lui taient jadis si
ncessaires), ces reprsailles il n'y tenait plus; avec l'amour avait
disparu le dsir de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui,
quand il souffrait par Odette et tant dsir de lui laisser voir un
jour qu'il tait pris d'une autre, maintenant qu'il l'aurait pu, il
prenait mille prcautions pour que sa femme ne souponnt pas ce
nouvel amour.

Ce ne fut pas seulement  ces goters,  cause desquels j'avais eu
autrefois la tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus
tt, que dsormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait avec
sa mre, soit pour aller en promenade ou  une matine, et qui en
l'empchant de venir aux Champs-lyses m'avaient priv d'elle, les
jours o je restais seul le long de la pelouse ou devant les chevaux
de bois, ces sorties maintenant M. et Mme Swann m'y admettaient,
j'avais une place dans leur landau et mme c'tait  moi qu'on
demandait si j'aimais mieux aller au thtre,  une leon de danse
chez une camarade de Gilberte,  une runion mondaine chez des amies
des Swann (ce que celle-ci appelait un petit meeting) ou visiter les
tombeaux de Saint-Denis.

Ces jours o je devais sortir avec les Swann, je venais chez eux pour
le djeuner, que Mme Swann appelait le lunch; comme on n'tait invit
que pour midi et demi et qu' cette poque mes parents djeunaient 
onze heures un quart, c'est aprs qu'ils taient sortis de table que
je m'acheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire  toute
heure, mais particulirement  celle-l o tout le monde tait rentr.
Mme l'hiver et par la gele s'il faisait beau, tout en resserrant de
temps  autre le n[oe]ud d'une magnifique cravate de chez Charvet et en
regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me
promenais de long en large dans les avenues en attendant midi
vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann, le soleil
qui faisait tinceler comme du givre, les arbres dnuds. Il est vrai
que ce jardinet n'en possdait que deux. L'heure indue faisait nouveau
le spectacle. A ces plaisirs de nature (qu'avivait la suppression de
l'habitude, et mme la faim), la perspective motionnante de djeuner
chez Mme Swann se mlait, elle ne les diminuait pas, mais les
dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains; de
sorte que si,  cette heure o d'ordinaire je ne les percevais pas, il
me semblait dcouvrir le beau temps, le froid, la lumire hivernale,
c'tait comme une sorte de prface aux [oe]ufs  la crme, comme une
patine, un rose et frais glacis ajouts au revtement de cette
chapelle mystrieuse qu'tait la demeure de Mme Swann et au c[oe]ur de
laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de
fleurs.

A midi et demi, je me dcidais enfin  entrer dans cette maison qui,
comme un gros soulier de Nol me semblait devoir m'apporter de
surnaturels plaisirs. (Le nom de Nol tait du reste inconnu  Mme
Swann et  Gilberte qui l'avaient remplac par celui de Christmas, et
ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu'on leur avait donn
pour leur Christmas, de s'absenter -- ce qui me rendait fou de douleur
-- pour Christmas. Mme  la maison, je me serais cru dshonor en
parlant de Nol et je ne disais plus que Christmas, ce que mon pre
trouvait extrmement ridicule.)

Je ne rencontrais d'abord qu'un valet de pied qui, aprs m'avoir fait
traverser plusieurs grands salons m'introduisait dans un tout petit,
vide, que commenait dj  faire rver l'aprs-midi bleu de ses
fentres; je restais seul en compagnie d'orchides, de roses et de
violettes qui -- pareilles  des personnes qui attendent  ct de
vous mais ne vous connaissent pas, -- gardaient un silence que leur
individualit de choses vivantes rendait plus impressionnant et
recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de charbon,
prcieusement pos derrire une vitrine de cristal, dans une cuve de
marbre blanc o il faisait crouler de temps  autre ses dangereux
rubis.

Je m'tais assis, mais me levais prcipitamment en entendant ouvrir la
porte; ce n'tait qu'un second valet de pied, puis un troisime, et le
mince rsultat auquel aboutissaient leurs alles et venues inutilement
mouvantes tait de remettre un peu de charbon dans le feu ou d'eau
dans les vases. Ils s'en allaient, je me retrouvais seul, une fois
referme la porte que Mme Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes,
j'eusse t moins troubl dans un antre magique que dans ce petit
salon d'attente o le feu me semblait procder  des transmutations,
comme dans le laboratoire de Klingsor. Un nouveau bruit de pas
retentissait, je ne me levais pas, ce devait tre encore un valet de
pied, c'tait M. Swann. Comment? vous tes seul? Que voulez-vous, ma
pauvre femme n'a jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure
moins dix. Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle
arrivera sans se presser en croyant qu'elle est en avance. Et comme
il tait rest neuro-arthritique, et devenu un peu ridicule, avoir une
femme si inexacte qui rentrait tellement tard du Bois, qui s'oubliait
chez sa couturire, et n'tait jamais  l'heure pour le djeuner, cela
inquitait Swann pour son estomac, mais le flattait dans son
amour-propre.

Il me montrait des acquisitions nouvelles qu'il avait faites et m'en
expliquait l'intrt, mais l'motion, jointe au manque d'habitude
d'tre encore  jeun  cette heure-l, tout en agitant mon esprit y
faisait le vide, de sorte que capable de parler je ne l'tais pas
d'entendre. D'ailleurs aux [oe]uvres que possdait Swann, il suffisait
pour moi qu'elles fussent situes chez lui, y fissent partie de
l'heure dlicieuse qui prcdait le djeuner. La Joconde se serait
trouve l qu'elle ne m'et pas fait plus de plaisir qu'une robe de
chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel.

Je continuais  attendre, seul, ou avec Swann et souvent Gilberte, qui
tait venue nous tenir compagnie. L'arrive de Mme Swann, prpare par
tant de majestueuses entres, me paraissait devoir tre quelque chose
d'immense. J'piais chaque craquement. Mais on ne trouve jamais aussi
hauts qu'on avait esprs, une cathdrale, une vague dans la tempte,
le bond d'un danseur; aprs ces valets de pied en livre, pareils aux
figurants dont le cortge, au thtre, prpare, et par l mme diminue
l'apparition finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en
petit paletot de loutre, sa voilette baisse sur un nez rougi par le
froid, ne tenait pas les promesses prodigues dans l'attente  mon
imagination.

Mais si elle tait reste toute la matine chez elle, quand elle
arrivait dans le salon, c'tait vtue d'un peignoir en crpe de Chine
de couleur claire qui me semblait plus lgant que toutes les robes.

Quelquefois les Swann se dcidaient  rester  la maison tout
l'aprs-midi. Et alors, comme on avait djeun si tard, je voyais bien
vite sur le mur du jardinet dcliner le soleil de ce jour qui m'avait
paru devoir tre diffrent des autres, et les domestiques avaient beau
apporter des lampes de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
brlant chacune sur l'autel consacr d'une console, d'un guridon,
d'une encoignure ou d'une petite table, comme pour la clbration
d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire ne naissait de la
conversation et je m'en allais du, comme on l'est souvent ds
l'enfance aprs la messe de minuit.

Mais ce dsappointement l n'tait gure que spirituel. Je rayonnais
de joie dans cette maison o Gilberte, quand elle n'tait pas encore
avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant, pour des
heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel que je l'avais
vu pour la premire fois  Combray. Tout au plus tais-je un peu
jaloux en la voyant souvent disparatre dans de grandes chambres
auxquelles on accdait par un escalier intrieur. Oblig de rester au
salon, comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil 
l'orchestre et rve avec inquitude de ce qui se passe dans les
coulisses, au foyer des artistes, je posai  Swann, au sujet de cette
autre partie de la maison, des questions savamment voiles, mais sur
un ton duquel je ne parvins pas  bannir quelque anxit. Il
m'expliqua que la pice o allait Gilberte tait la lingerie, s'offrit
 me la montrer et me promit que chaque fois que Gilberte aurait  s'y
rendre il la forcerait  m'y emmener. Par ces derniers mots et la
dtente qu'ils me procurrent, Swann supprima brusquement pour moi une
de ces affreuses distances intrieures au terme desquelles une femme
que nous aimons nous apparat si lointaine. A ce moment-l, j'prouvai
pour lui une tendresse que je crus plus profonde que ma tendresse pour
Gilberte. Car matre de sa fille, il me la donnait et elle, elle se
refusait parfois; je n'avais pas directement sur elle ce mme empire
qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais par
consquent la voir sans ce trouble, sans ce dsir de quelque chose de
plus, qui te, auprs de l'tre qu'on aime, la sensation d'aimer.

Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas  la maison, nous
allions nous promener. Parfois avant d'aller s'habiller, Mme Swann se
mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou
blanches, souvent de couleurs trs vives, de sa robe de chambre de
crpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette
mme mlancolie qui tait dans ses yeux et n'tait pas dans son c[oe]ur.
Ce fut un de ces jours-l qu'il lui arriva de me jouer la partie de la
Sonate de Vinteuil o se trouve la petite phrase que Swann avait tant
aime. Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu
complique qu'on coute pour la premire fois. Et pourtant quand plus
tard on m'eut jou deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la
connatre parfaitement. Aussi n'a-t-on pas tort de dire entendre pour
la premire fois. Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien
distingu  la premire audition, la deuxime, la troisime seraient
autant de premires, et il n'y aurait pas de raison pour qu'on comprt
quelque chose de plus  la dixime. Probablement ce qui fait dfaut,
la premire fois, ce n'est pas la comprhension, mais la mmoire. Car
la ntre, relativement  la complexit des impressions auxquelles elle
a  faire face pendant que nous coutons, est infime, aussi brve que
la mmoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il oublie
aussitt, ou d'un homme tomb  moiti en enfance qui ne se rappelle
pas la minute d'aprs ce qu'on vient de lui dire. Ces impressions
multiples, la mmoire n'est pas capable de nous en fournir
immdiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu  peu et
 l'gard des [oe]uvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
le collgien qui a relu  plusieurs reprises avant de s'endormir une
leon qu'il croyait ne pas savoir et qui la rcite par c[oe]ur le
lendemain matin. Seulement je n'avais encore jusqu' ce jour, rien
entendu de cette sonate, et l o Swann et sa femme voyaient une
phrase distincte, celle-ci tait aussi loin de ma perception claire
qu'un nom qu'on cherche  se rappeler et  la place duquel on ne
trouve que du nant, un nant d'o une heure plus tard, sans qu'on y
pense, s'lanceront d'elles-mmes, en un seul bond, les syllabes
d'abord vainement sollicites. Et non seulement on ne retient pas tout
de suite les [oe]uvres vraiment rares, mais mme au sein de chacune de ces
[oe]uvres-l, et cela m'arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les
parties les moins prcieuses qu'on peroit d'abord. De sorte que je ne
me trompais pas seulement en pensant que l'[oe]uvre ne me rservait plus
rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher  l'entendre)
du moment que Madame Swann m'en avait jou la phrase la plus fameuse
(j'tais aussi stupide en cela que ceux qui n'esprent plus prouver
de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur
a appris la forme de ses dmes). Mais bien plus, mme quand j'eus
cout la sonate d'un bout  l'autre, elle me resta presque tout
entire invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne
laissent apercevoir que de faibles parties. De l, la mlancolie qui
s'attache  la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se
ralise dans le temps. Quand ce qui est le plus cach dans la Sonate
de Vinteuil se dcouvrit  moi, dj, entran par l'habitude hors des
prises de ma sensibilit, ce que j'avais distingu, prfr tout
d'abord, commenait  m'chapper,  me fuir. Pour n'avoir pu aimer
qu'en des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je ne
la possdai jamais tout entire: elle ressemblait  la vie. Mais,
moins dcevants que la vie, ces grands chefs-d'[oe]uvre ne commencent pas
par nous donner ce qu'ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil,
les beauts qu'on dcouvre le plus tt sont aussi celles dont on se
fatigue le plus vite et pour la mme raison sans doute, qui est
qu'elles diffrent moins de ce qu'on connaissait dj. Mais quand
celles-l se sont loignes, il nous reste  aimer telle phrase que
son ordre trop nouveau pour offrir  notre esprit rien que confusion
nous avait rendue indiscernable et garde intacte; alors elle devant
qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s'tait
rserve, qui pour le pouvoir de sa seule beaut tait devenue
invisible et reste inconnue, elle vient  nous la dernire. Mais nous
la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps que
les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps  l'aimer. Ce
temps du reste qu'il faut  un individu -- comme il me le fallut  moi
 l'gard de cette Sonate -- pour pntrer une [oe]uvre un peu profonde
n'est que le raccourci et comme le symbole des annes, des sicles
parfois, qui s'coulent avant que le public puisse aimer un
chef-d'[oe]uvre vraiment nouveau. Aussi l'homme de gnie pour s'pargner
les mconnaissances de la foule se dit peut-tre que les contemporains
manquant du recul ncessaire, les [oe]uvres crites pour la postrit ne
devraient tre lues que par elle, comme certaines peintures qu'on juge
mal de trop prs. Mais en ralit toute lche prcaution pour viter
les faux arguments est inutile, ils ne sont pas vitables. Ce qui est
cause qu'une [oe]uvre de gnie est difficilement admire tout de suite,
c'est que celui qui l'a crite est extraordinaire, que peu de gens lui
ressemblent. C'est son [oe]uvre elle-mme qui, en fcondant les rares
esprits capables de le comprendre, les fera crotre et multiplier. Ce
sont les quatuors de Beethoven (les quatuors XII, XIII, XIV et XV) qui
ont mis cinquante ans  faire natre,  grossir le public des quatuors
de Beethoven, ralisant ainsi comme tous les chefs-d'[oe]uvre un progrs
sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la socit des
esprits, largement compose aujourd'hui de ce qui tait introuvable
quand le chef-d'[oe]uvre parut, c'est--dire d'tre capables de l'aimer.
Ce qu'on appelle la postrit, c'est la postrit de l'[oe]uvre. Il faut
que l'[oe]uvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des gnies qui 
la mme poque peuvent paralllement prparer pour l'avenir un public
meilleur dont d'autres gnies que lui bnficieront) cre elle-mme sa
postrit. Si donc l'[oe]uvre tait tenue en rserve, n'tait connue que
de la postrit, celle-ci, pour cette [oe]uvre, ne serait pas la postrit
mais une assemble de contemporains ayant simplement vcu cinquante
ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste -- et c'est ce qu'avait
fait Vinteuil -- s'il veut que son [oe]uvre puisse suivre sa route, la
lance, l o il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir.
Et pourtant ce temps  venir, vraie perspective des chefs-d'[oe]uvre, si
n'en pas tenir compte est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte
est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est ais de
s'imaginer dans une illusion analogue  celle qui uniformise toutes
choses  l'horizon, que toutes les rvolutions qui ont eu lieu
jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient tout de mme
certaines rgles et que ce qui est immdiatement devant nous,
impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la
gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffre outrageusement de ce qui a
prcd. C'est que ce qui a prcd on le considre sans tenir compte
qu'une longue assimilation l'a converti pour nous en une matire
varie sans doute, mais somme toute homogne, o Hugo voisine avec
Molire. Songeons seulement aux choquants disparates que nous
prsenterait, si nous ne tenions pas compte du temps  venir et des
changements qu'il amne, tel horoscope de notre propre ge mr tir
devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne
sont pas vrais et tre oblig pour une [oe]uvre d'art de faire entrer dans
le total de sa beaut le facteur du temps, mle,  notre jugement,
quelque chose d'aussi hasardeux et par l aussi dnu d'intrt
vritable que toute prophtie dont la non ralisation n'impliquera
nullement la mdiocrit d'esprit du prophte, car ce qui appelle 
l'existence les possibles ou les en exclut n'est pas forcment de la
comptence du gnie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru 
l'avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en tant grand
psychologue,  la fausset d'une matresse ou d'un ami, dont de plus
mdiocres eussent prvu les trahisons.

Si je ne compris pas la Sonate je fus ravi d'entendre jouer Mme Swann.
Son toucher me paraissait, comme son peignoir, comme le parfum de son
escalier, comme ses manteaux, comme ses chrysanthmes, faire partie
d'un tout individuel et mystrieux, dans un monde infiniment suprieur
 celui o la raison peut analyser le talent. N'est-ce pas que c'est
beau cette Sonate de Vinteuil? me dit Swann. Le moment o il fait nuit
sous les arbres, o les arpges du violon font tomber la fracheur.
Avouez que c'est bien joli; il y a l tout le ct statique du clair
de lune, qui est le ct essentiel. Ce n'est pas extraordinaire qu'une
cure de lumire comme celle que suit ma femme agisse sur les muscles,
puisque le clair de lune empche les feuilles de bouger. C'est cela
qui est si bien peint dans cette petite phrase, c'est le bois de
Boulogne tomb en catalepsie. Au bord de la mer c'est encore plus
frappant, parce qu'il y a les rponses faibles des vagues que
naturellement on entend trs bien puisque le reste ne peut pas remuer.
A Paris c'est le contraire; c'est tout au plus si on remarque ces
lueurs insolites sur les monuments, ce ciel clair comme par un
incendie sans couleurs et sans danger, cette espce d'immense fait
divers devin. Mais dans la petite phrase de Vinteuil et du reste dans
toute la Sonate ce n'est pas cela, cela se passe au Bois, dans le
gruppetto on entend distinctement la voix de quelqu'un qui dit: On
pourrait presque lire son journal. Ces paroles de Swann auraient pu
fausser, pour plus tard, ma comprhension de la Sonate, la musique
tant trop peu exclusive pour carter absolument ce qu'on nous suggre
d'y trouver. Mais je compris par d'autres propos de lui que ces
feuillages nocturnes taient tout simplement ceux sous l'paisseur
desquels, dans maint restaurant des environs de Paris, il avait
entendu, bien des soirs, la petite phrase. Au lieu du sens profond
qu'il lui avait si souvent demand, ce qu'elle rapportait  Swann,
c'tait ces feuillages rangs, enrouls, peints autour d'elle (et
qu'elle lui donnait le dsir de revoir parce qu'elle lui semblait leur
tre intrieure comme une me), c'tait tout un printemps dont il
n'avait pu jouir autrefois, n'ayant pas, fivreux et chagrin comme il
tait alors, assez de bien-tre pour cela, et que (comme on fait, pour
un malade, des bonnes choses qu'il n'a pu manger), elle lui avait
gard. Les charmes que lui avaient fait prouver certaines nuits dans
le Bois et sur lesquels la Sonate de Vinteuil pouvait le renseigner,
il n'aurait pu  leur sujet interroger Odette, qui pourtant
l'accompagnait comme la petite phrase. Mais Odette tait seulement 
ct de lui, alors (non en lui comme le motif de Vinteuil) -- ne
voyant donc point -- Odette et-elle t mille fois plus comprhensive
-- ce qui, pour nul de nous (du moins j'ai cru longtemps que cette
rgle ne souffrait pas d'exceptions), ne peut s'extrioriser. C'est
au fond assez joli n'est-ce pas, dit Swann, que le son puisse
reflter, comme l'eau, comme une glace. Et remarquez que la phrase de
Vinteuil ne me montre que tout ce  quoi je ne faisais pas attention 
cette poque. De mes soucis, de mes amours de ce temps-l, elle ne me
rappelle plus rien, elle a fait l'change. Charles, il me semble que
ce n'est pas trs aimable pour moi tout ce que vous me dites l. Pas
aimable! Les femmes sont magnifiques! Je voulais dire simplement  ce
jeune homme que ce que la musique montre -- du moins  moi -- ce n'est
pas du tout la Volont en soi et la Synthse de l'infini, mais,
par exemple, le pre Verdurin en redingote dans le Palmarium du Jardin
d'Acclimatation. Mille fois sans sortir de ce salon, cette petite
phrase m'a emmen dner  Armenonville avec elle. Mon Dieu c'est
toujours moins ennuyeux que d'y aller avec Mme de Cambremer. Mme
Swann se mit  rire: C'est une dame qui passe pour avoir t trs
prise de Charles, m'expliqua-t-elle du mme ton dont, un peu avant,
en parlant de Ver Meer de Delft, que j'avais t tonn de voir
qu'elle connaissait, elle m'avait rpondu: C'est que je vous dirai
que monsieur s'occupait beaucoup de ce peintre-l au moment o il me
faisait la cour. N'est-ce pas, mon petit Charles? Ne parlez pas 
tort et  travers de Mme de Cambremer, dit Swann, dans le fond trs
flatt. Mais je ne fais que rpter ce qu'on m'a dit. D'ailleurs il
parat qu'elle est trs intelligente, je ne la connais pas. Je la
crois trs pusshing, ce qui m'tonne d'une femme intelligente. Mais
tout le monde dit qu'elle a t folle de vous, cela n'a rien de
froissant. Swann garda un mutisme de sourd, qui tait une espce de
confirmation, et une preuve de fatuit. Puisque ce que je joue vous
rappelle le Jardin d'Acclimatation, reprit Mme Swann en faisant par
plaisanterie semblant d'tre pique, nous pourrions le prendre tantt
comme but de promenade si a amuse ce petit. Il fait trs beau et vous
retrouveriez vos chres impressions! A propos du Jardin
d'Acclimatation vous savez ce jeune homme croyait que nous aimions
beaucoup une personne que je coupe au contraire aussi souvent que je
peux, Mme Blatin! Je trouve trs humiliant pour nous qu'elle passe
pour notre amie. Pensez que le bon Docteur Cottard qui ne dit jamais
de mal de personne dclare lui-mme qu'elle est infecte. Quelle
horreur! Elle n'a pour elle que de ressembler tellement  Savonarole.
C'est exactement le portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo. Cette
manie qu'avait Swann de trouver ainsi des ressemblances dans la
peinture tait dfendable, car mme ce que nous appelons l'expression
individuelle est -- comme on s'en rend compte avec tant de tristesse
quand on aime et qu'on voudrait croire  la ralit unique de
l'individu, -- quelque chose de gnral, et a pu se rencontrer 
diffrentes poques. Mais si on avait cout Swann, les cortges des
rois mages dj si anachroniques quand Benozzo Gozzoli y introduisait
les Mdicis, l'eussent t davantage encore puisqu'ils eussent contenu
les portraits d'une foule d'hommes, contemporains non de Gozzoli, mais
de Swann c'est--dire postrieurs non plus seulement de quinze sicles
 la Nativit, mais de quatre au peintre lui-mme. Il n'y avait pas
selon Swann, dans ces cortges, un seul Parisien de marque qui
manqut, comme dans cet acte d'une pice de Sardou, o, par amiti
pour l'auteur et la principale interprte, par mode aussi, toutes les
notabilits parisiennes, de clbres mdecins, des hommes politiques,
des avocats, vinrent pour s'amuser, chacun un soir, figurer sur la
scne. Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d'Acclimatation?
Tous! Quoi, vous croyez qu'elle a un derrire bleu-ciel comme les
singes? Charles vous tes d'une inconvenance! Non, je pensais au mot
que lui a dit le Cynghalais. Racontez-le lui, c'est vraiment un beau
mot. C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime  interpeller tout
le monde d'un air qu'elle croit aimable et qui est surtout
protecteur. Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent
patronising, interrompit Odette. Elle est alle dernirement au
Jardin d'Acclimatation o il y a des noirs, des Cynghalais, je crois,
a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi.
Allons, Charles, ne vous moquez pas. Mais je ne me moque nullement.
Enfin, elle s'adresse  un de ces noirs: Bonjour, ngro! C'est un
rien! -- En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir. -- Moi
ngro, dit-il avec colre  Mme Blatin, mais toi, chameau! -- Je
trouve cela trs drle! J'adore cette histoire. N'est-ce pas que c'est
beau? On voit bien la mre Blatin: Moi ngro, mais toi chameau! Je
manifestai un extrme dsir d'aller voir ces Cynghalais dont l'un
avait appel Mme Blatin: chameau. Ils ne m'intressaient pas du tout.
Mais je pensais que pour aller au Jardin d'Acclimatation et en revenir
nous traverserions cette alle des Acacias o j'avais tant admir Mme
Swann, et que peut-tre le multre ami de Coquelin,  qui je n'avais
jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis  ct d'elle
au fond d'une victoria.

Pendant ces minutes o Gilberte partie se prparer, n'tait pas dans
le salon avec nous, M. et Mme Swann se plaisaient  me dcouvrir les
rares vertus de leur fille. Et tout ce que j'observais semblait
prouver qu'ils disaient vrai; je remarquais que, comme sa mre me
l'avait racont, elle avait non seulement pour ses amies, mais pour
les domestiques, pour les pauvres, des attentions dlicates,
longuement mdites, un dsir de faire plaisir, une peur de
mcontenter, se traduisant par de petites choses qui souvent lui
donnaient beaucoup de mal. Elle avait fait un ouvrage pour notre
marchande des Champs-lyses et sortit par la neige, pour le lui
remettre elle-mme et sans un jour de retard. -- Vous n'avez pas ide
de ce qu'est son c[oe]ur, car elle le cache, disait son pre. Si jeune,
elle avait l'air bien plus raisonnable que ses parents. Quand Swann
parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte dtournait la tte
et se taisait, mais sans air de blme, car son pre ne lui paraissait
pas pouvoir tre l'objet de la plus lgre critique. Un jour que je
lui avais parl de Mlle Vinteuil, elle me dit:

-- Jamais je ne la connatrai, pour une raison, c'est qu'elle n'tait
pas gentille pour son pre,  ce qu'on dit, elle lui faisait de la
peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n'est-ce pas,
vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre  votre papa que moi
au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais
quelqu'un qu'on aime depuis toujours.

Et une fois qu'elle tait plus particulirement cline avec Swann,
comme je le lui fis remarquer quand il fut loin:

-- Oui, pauvre papa, c'est ces jours-ci l'anniversaire de la mort de
son pre. Vous pouvez comprendre ce qu'il doit prouver, vous
comprenez cela, vous, nous sentons de mme sur ces choses-l. Alors,
je tche d'tre moins mchante que d'habitude. -- Mais il ne vous
trouve pas mchante, il vous trouve parfaite. -- Pauvre papa, c'est
parce qu'il est trop bon.

Ses parents ne me firent pas seulement l'loge des vertus de Gilberte
-- cette mme Gilberte qui mme avant que je l'eusse jamais vue
m'apparaissait devant une glise, dans un paysage de l'Ile-de-France
et qui ensuite m'voquant non plus mes rves, mais mes souvenirs,
tait toujours devant la haie d'pines roses, dans le raidillon que je
prenais pour aller du ct de Msglise. -- Comme j'avais demand 
Mme Swann, en m'efforant de prendre le ton indiffrent d'un ami de la
famille, curieux des prfrences d'une enfant, quels taient parmi les
camarades de Gilberte ceux qu'elle aimait le mieux, Mme Swann me
rpondit:

-- Mais vous devez tre plus avanc que moi dans ses confidences,
vous qui tes le grand favori, le grand crack comme disent les
Anglais.

Sans doute dans ces concidences tellement parfaites, quand la ralit
se replie et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rv, elle
nous le cache entirement, se confond avec lui, comme deux figures
gales et superposes qui n'en font plus qu'une, alors qu'au
contraire, pour donner  notre joie toute sa signification, nous
voudrions garder  tous ces points de notre dsir, dans le moment mme
o nous y touchons, -- et pour tre plus certain que ce soit bien eux
-- le prestige d'tre intangibles. Et la pense ne peut mme pas
reconstituer l'tat ancien pour le confronter au nouveau, car elle n'a
plus le champ libre: la connaissance que nous avons faite, le souvenir
des premires minutes inespres, les propos que nous avons entendus,
sont l qui obstruent l'entre de notre conscience, et commandent
beaucoup plus les issues de notre mmoire que celles de notre
imagination, ils rtroagissent davantage sur notre pass que nous ne
sommes plus matres de voir sans tenir compte d'eux, que sur la forme,
reste libre, de notre avenir. J'avais pu croire pendant des annes
qu'aller chez Mme Swann tait une vague chimre que je n'atteindrais
jamais; aprs avoir pass un quart d'heure chez elle, c'est le temps
o je ne la connaissais pas qui tait devenu chimrique et vague comme
un possible que la ralisation d'un autre possible a ananti. Comment
aurais-je encore pu rver de la salle  manger comme d'un lieu
inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon
esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu'mettait 
l'infini derrire lui, jusque dans mon pass le plus ancien, le homard
 l'amricaine que je venais de manger? Et Swann avait d voir, pour
ce qui le concernait lui-mme se produire quelque chose d'analogue:
car cet appartement o il me recevait pouvait tre considr comme le
lieu o taient venus se confondre, et concider, non pas seulement
l'appartement idal que mon imagination avait engendr, mais un autre
encore, celui que l'amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes
rves, lui avait si souvent dcrit, cet appartement commun  Odette et
 lui qui lui tait apparu si inaccessible, tel soir o Odette l'avait
ramen avec Forcheville prendre de l'orangeade chez elle; et ce qui
tait venu s'absorber, pour lui, dans le plan de la salle  manger o
nous djeunions, c'tait ce paradis inespr o jadis il ne pouvait
sans trouble, imaginer qu'il aurait dit  leur matre d'htel ces
mmes mots: Madame est-elle prte?, que je lui entendais prononcer
maintenant avec une lgre impatience mle de quelque satisfaction
d'amour-propre. Pas plus que ne le pouvait sans doute Swann, je
n'arrivais  connatre mon bonheur et quand Gilberte elle-mme
s'criait: Qu'est-ce qui vous aurait dit que la petite fille que vous
regardiez, sans lui parler, jouer aux barres, serait votre grande amie
chez qui vous iriez tous les jours o cela vous plairait, elle
parlait d'un changement que j'tais bien oblig de constater du
dehors, mais que je ne possdais pas intrieurement, car il se
composait de deux tats que je ne pouvais, sans qu'ils cessassent
d'tre distincts l'un de l'autre, russir  penser  la fois.

Et pourtant cet appartement, parce qu'il avait t si passionnment
dsir par la volont de Swann, devait conserver pour lui quelque
douceur, si j'en jugeais par moi pour qui il n'avait pas perdu tout
mystre. Ce charme singulier dans lequel j'avais pendant si longtemps
suppos que baignait la vie des Swann, je ne l'avais pas entirement
chass de leur maison en y pntrant; je l'avais fait reculer, dompt
qu'il tait par cet tranger, ce paria que j'avais t et  qui Mlle
Swann avanait maintenant gracieusement pour qu'il y prit place, un
fauteuil dlicieux, hostile et scandalis; mais tout autour de moi, ce
charme, dans mon souvenir, je le perois encore. Est-ce parce que, ces
jours o M. et Mme Swann m'invitaient  djeuner, pour sortir ensuite
avec eux et Gilberte, j'imprimais avec mon regard, -- pendant que
j'attendais seul -- sur le tapis, sur les bergres, sur les consoles,
sur les paravents, sur les tableaux, l'ide grave en moi que Mme
Swann, ou son mari, ou Gilberte allaient entrer? Est-ce parce que ces
choses ont vcu depuis dans ma mmoire  ct des Swann et ont fini
par prendre quelque chose d'eux? Est-ce parce que sachant qu'ils
passaient leur existence au milieu d'elles, je faisais de toutes comme
les emblmes de leur vie particulire, de leurs habitudes dont j'avais
t trop longtemps exclu pour qu'elles ne continuassent pas  me
sembler trangres mme quand on me fit la faveur de m'y mler?
Toujours est-il que chaque fois que je pense  ce salon que Swann
(sans que cette critique impliqut de sa part l'intention de
contrarier en rien les gots de sa femme), trouvait si disparate --
parce que tout conu qu'il tait encore dans le got moiti serre,
moiti atelier qui tait celui de l'appartement o il avait connu
Odette, elle avait pourtant commenc  remplacer dans ce fouillis
nombre des objets chinois qu'elle trouvait maintenant un peu toc,
bien  ct, par une foule de petits meubles tendus de vieilles
soies Louis XIV (sans compter les chefs-d'[oe]uvre apports par Swann de
l'htel du quai d'Orlans), il a au contraire dans mon souvenir, ce
salon composite, une cohsion, une unit, un charme individuel que
n'ont jamais mme les ensembles les plus intacts que le pass nous ait
lgus, ni les plus vivants o se marque l'empreinte d'une personne:
car nous seuls pouvons, par la croyance qu'elles ont une existence 
elles, donner  certaines choses que nous voyons une me qu'elles
gardent ensuite et qu'elles dveloppent en nous. Toutes les ides que
je m'tais faites des heures, diffrentes de celles qui existent pour
les autres hommes, que passaient les Swann dans cet appartement qui
tait pour le temps quotidien de leur vie ce que le corps est pour
l'me, et qui devait en exprimer la singularit, toutes ces ides
taient rparties, amalgames, -- partout galement troublantes et
indfinissables -- dans la place des meubles, dans l'paisseur des
tapis, dans l'orientation des fentres, dans le service des
domestiques. Quand aprs le djeuner, nous allions, au soleil, prendre
le caf, dans la grande baie du salon, tandis que Mme Swann me
demandait combien je voulais de morceaux de sucre dans mon caf, ce
n'tait pas seulement le tabouret de soie qu'elle poussait vers moi
qui dgageait avec le charme douloureux que j'avais peru autrefois --
sous l'pine rose, puis  ct du massif de lauriers -- dans le nom de
Gilberte, l'hostilit que m'avaient tmoigne ses parents et que ce
petit meuble semblait avoir si bien sue et partage que je ne me
sentais pas digne, et que je me trouvais un peu lche d'imposer mes
pieds  son capitonnage sans dfense; une me personnelle le reliait
secrtement  la lumire de deux heures de l'aprs-midi, diffrente de
ce qu'elle tait partout ailleurs dans le golfe o elle faisait jouer
 nos pieds ses flots d'or parmi lesquels les canaps bleutres et les
vaporeuses tapisseries mergeaient comme des les enchantes; et il
n'tait pas jusqu'au tableau de Rubens accroch au-dessus de la
chemine qui ne possdt lui aussi le mme genre et presque la mme
puissance de charme que les bottines  lacets de M. Swann et ce
manteau  plerine dont j'avais tant dsir porter le pareil et que
maintenant Odette demandait  son mari de remplacer par un autre, pour
tre plus lgant, quand je leur faisais l'honneur de sortir avec eux.
Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse protest qu'aucune
robe de ville ne vaudrait  beaucoup prs la merveilleuse robe de
chambre de crpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose
Tiepolo, blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou  dessins, dans
laquelle Mme Swann avait djeun et qu'elle allait ter. Quand je
disais qu'elle aurait d sortir ainsi, elle riait, par moquerie de mon
ignorance ou plaisir de mon compliment. Elle s'excusait de possder
tant de peignoirs parce qu'elle prtendait qu'il n'y avait que
l-dedans qu'elle se sentait bien et elle nous quittait pour aller
mettre une de ces toilettes souveraines qui s'imposaient  tous, et
entre lesquelles pourtant j'tais parfois appel  choisir celle que
je prfrais qu'elle revtit.

Au Jardin d'Acclimatation, que j'tais fier quand nous tions
descendus de voiture de m'avancer  ct de Mme Swann! Tandis que dans
sa dmarche nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais
sur elle des regards d'admiration auxquels elle rpondait coquettement
par un long sourire. Maintenant si nous rencontrions l'un ou l'autre
des camarades, fille ou garon, de Gilberte, qui nous saluait de loin,
j'tais  mon tour regard par eux comme un de ces tres que j'avais
envis, un de ces amis de Gilberte qui connaissaient sa famille et
taient mls  l'autre partie de sa vie, celle qui ne se passait pas
aux Champs-lyses.

Souvent dans les alles du Bois ou du Jardin d'Acclimatation nous
croisions, nous tions salus par telle ou telle grande dame amie de
Swann, qu'il lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa
femme. Charles, vous ne voyez pas Mme de Montmorency? et Swann, avec
le sourire amical d  une longue familiarit se dcouvrait pourtant
largement avec une lgance qui n'tait qu' lui. Quelquefois la dame
s'arrtait, heureuse de faire  Mme Swann une politesse qui ne tirait
pas  consquence et de laquelle on savait qu'elle ne chercherait pas
 profiter ensuite, tant Swann l'avait habitue  rester sur la
rserve. Elle n'en avait pas moins pris toutes les manires du monde,
et si lgante et noble de port que ft la dame, Mme Swann, l'galait
toujours en cela; arrte un moment auprs de l'amie que son mari
venait de rencontrer, elle nous prsentait avec tant d'aisance,
Gilberte et moi, gardait tant de libert et de calme dans son
amabilit, qu'il et t difficile de dire de la femme de Swann ou de
l'aristocratique passante, laquelle des deux tait la grande dame. Le
jour o nous tions alls voir les Cynghalais, comme nous revenions,
nous apermes, venant dans notre direction et suivie de deux autres
qui semblaient l'escorter, une dame ge, mais encore belle,
enveloppe dans un manteau sombre et coiffe d'une petite capote
attache sous le cou par deux brides. Ah! voil quelqu'un qui va vous
intresser, me dit Swann. La vieille dame, maintenant  trois pas de
nous souriait avec une douceur caressante. Swann se dcouvrit, Mme
Swann s'abaissa en une rvrence et voulut baiser la main de la dame
pareille  un portrait de Winterhalter qui la releva et l'embrassa.
Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous, dit-elle  Swann,
d'une grosse voix un peu maussade, en amie familire. Je vais vous
prsenter  Son Altesse Impriale, me dit Mme Swann. Swann m'attira
un moment  l'cart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des
animaux nouvellement arrivs au Jardin d'Acclimatation, avec
l'Altesse. C'est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l'amie
de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c'est la nice de
Napolon 1er! Elle a t demande en mariage par Napolon III et par
l'empereur de Russie. Ce n'est pas intressant? Parlez-lui un peu.
Mais je voudrais qu'elle ne nous ft pas rester une heure sur nos
jambes. J'ai rencontr Taine qui m'a dit que la Princesse tait
brouille avec lui, dit Swann. Il s'est conduit comme un cauchon,
dit-elle d'une voix rude et en prononant le mot comme si 'avait t
le nom de l'vque contemporain de Jeanne d'Arc. Aprs l'article qu'il
a crit sur l'Empereur je lui ai laiss une carte avec P.P.C.
J'prouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance de la
duchesse d'Orlans, ne princesse Palatine. Et, en effet, la princesse
Mathilde, anime de sentiments si franais, les prouvait avec une
honnte rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle
avait hrits sans doute de sa mre wurtemburgeoise. Sa franchise un
peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait, ds qu'elle
souriait, de langueur italienne. Et le tout tait envelopp dans une
toilette tellement second empire que bien que la princesse la portt
seulement sans doute par attachement aux modes qu'elle avait aimes,
elle semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de
couleur historique et de rpondre  l'attente de ceux qui attendaient
d'elle l'vocation d'une autre poque. Je soufflai  Swann de lui
demander si elle avait connu Musset. Trs peu, monsieur,
rpondit-elle d'un air qui faisait semblant d'tre fch, et, en
effet, c'tait par plaisanterie qu'elle disait monsieur,  Swann,
tant fort intime avec lui. Je l'ai eu une fois  dner. Je l'avais
invit pour sept heures. A sept heures et demie, comme il n'tait pas
l, nous nous mmes  table. Il arriva  huit heures, me salua,
s'assied, ne desserre pas les dents, part aprs le dner sans que
j'aie entendu le son de sa voix. Il tait ivre-mort. Cela ne m'a pas
beaucoup encourage  recommencer. Nous tions un peu  l'cart,
Swann et moi. J'espre que cette petite sance ne va pas se
prolonger, me dit-il, j'ai mal  la plante des pieds. Aussi je ne sais
pas pourquoi ma femme alimente la conversation. Aprs cela c'est elle
qui se plaindra d'tre fatigue et moi je ne peux plus supporter ces
stations debout. Mme Swann en effet, qui tenait le renseignement de
Mme Bontemps, tait en train de dire  la princesse que le
gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait dcid de lui
envoyer une invitation pour assister dans les tribunes  la visite que
le tsar Nicolas devait faire le surlendemain aux Invalides. Mais la
princesse qui malgr les apparences, malgr le genre de son entourage
compos surtout d'artistes et d'hommes de lettres tait reste au fond
et chaque fois qu'elle avait  agir, nice de Napolon: Oui, madame,
je l'ai reue ce matin et je l'ai renvoye au ministre qui doit
l'avoir  l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin
d'invitation pour aller aux Invalides. Si le gouvernement dsire que
j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre caveau, o
est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin de cartes pour cela.
J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le gouvernement n'a qu' me
faire savoir s'il dsire que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce
sera l ou pas du tout. A ce moment nous fmes salus, Mme Swann et
moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrter et que je
ne savais pas qu'elle connt: Bloch. Sur une question que je lui
posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait t prsent par Mme Bontemps,
qu'il tait attach au Cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du
reste, elle ne devait pas l'avoir vu souvent -- ou bien elle n'avait
pas voulu citer le nom, trouv peut-tre par elle, peu chic, de
Bloch -- car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai
qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa une
trane qui se droulait derrire elle et que Mme Swann regardait avec
admiration. C'est justement une fourrure que l'empereur de Russie
m'avait envoye, dit la princesse et comme j'ai t le voir tantt, je
l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en manteau.
Il parat que le prince Louis s'est engag dans l'arme russe, la
princesse va tre dsole de ne plus l'avoir prs d'elle, dit Mme
Swann qui ne voyait pas les signes d'impatience de son mari. Il avait
bien besoin de cela! Comme je lui ai dit: Ce n'est pas une raison
parce que tu as eu un militaire dans ta famille, rpondit la
Princesse, faisant avec cette brusque simplicit, allusion  Napolon
1er. Swann ne tenait plus en place. Madame, c'est moi qui vais faire
l'Altesse et vous demander la permission de prendre cong, mais ma
femme a t trs souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage
immobile. Mme Swann refit la rvrence et la princesse eut pour nous
tous un divin sourire qu'elle sembla amener du pass, des grces de sa
jeunesse, des soires de Compigne et qui coula intact et doux sur le
visage tout  l'heure grognon, puis elle s'loigna suivie des deux
dames d'honneur qui n'avaient fait,  la faon d'interprtes, de
bonnes d'enfants, ou de gardes-malades que ponctuer notre conversation
de phrases insignifiantes et d'explications inutiles. Vous devriez
aller crire votre nom chez elle, un jour de cette semaine, me dit Mme
Swann; on ne corne pas de bristol  toutes ces royauts, comme disent
les Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire.

Parfois dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions avant d'aller
nous promener dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient
alors et o Swann, collectionneur de marque, tait salu avec une
particulire dfrence par les marchands de tableaux chez qui elles
avaient lieu. Et par ces temps encore froids, mes anciens dsirs de
partir pour le Midi et Venise taient rveills par ces salles o un
printemps dj avanc et un soleil ardent mettaient des reflets
violacs sur les Alpilles roses et donnaient la transparence fonce de
l'meraude au Grand Canal. S'il faisait mauvais nous allions au
concert ou au thtre et goter ensuite dans un Th. Ds que Mme
Swann voulait me dire quelque chose qu'elle dsirait que les personnes
des tables voisines ou mme les garons qui servaient ne comprissent
pas, elle me le disait en anglais comme si c'et t un langage connu
de nous deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je
ne l'avais pas encore appris et tais oblig de le dire  Mme Swann
pour qu'elle cesst de faire sur les personnes qui buvaient le th ou
sur celles qui l'apportaient, des rflexions que je devinais
dsobligeantes sans que j'en comprisse, ni que l'individu vis en
perdt un seul mot.

Une fois  propos d'une matine thtrale, Gilberte me causa un
tonnement profond. C'tait justement le jour dont elle m'avait parl
d'avance et o tombait l'anniversaire de la mort de son grand-pre.
Nous devions elle et moi, aller entendre avec son institutrice, les
fragments d'un opra et Gilberte s'tait habille dans l'intention de
se rendre  cette excution musicale, gardant l'air d'indiffrence
qu'elle avait l'habitude de montrer pour la chose que nous devions
faire, disant que ce pouvait tre n'importe quoi pourvu que cela me
plt et ft agrable  ses parents. Avant le djeuner, sa mre nous
prit  part pour lui dire que cela ennuyait son pre de nous voir
aller au concert ce jour-l. Je trouvai que c'tait trop naturel.
Gilberte resta impassible mais devint ple d'une colre qu'elle ne put
cacher, et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme
l'emmena  l'autre bout du salon et lui parla  l'oreille. Il appela
Gilberte, et la prit  part dans la pice  ct. On entendit des
clats de voix. Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si
soumise, si tendre, si sage, rsistt  la demande de son pre, un
jour pareil et pour une cause si insignifiante. Enfin Swann sortit en
lui disant:

-- Tu sais ce que je t'ai dit. Maintenant, fais ce que tu voudras.

La figure de Gilberte resta contracte pendant tout le djeuner, aprs
lequel nous allmes dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une
hsitation et comme si elle n'en avait eue  aucun moment: Deux
heures! s'cria-t-elle, mais vous savez que le concert commence  deux
heures et demie. Et elle dit  son institutrice de se dpcher.

-- Mais, lui dis-je, est-ce que cela n'ennuie pas votre pre?

-- Pas le moins du monde.

-- Cependant, il avait peur que cela ne semble bizarre  cause de cet
anniversaire.

-- Qu'est-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent. Je
trouve a grotesque de s'occuper des autres dans les choses de
sentiment. On sent pour soi, pas pour le public. Mademoiselle qui a
peu de distractions se fait une fte d'aller  ce concert, je ne vais
pas l'en priver pour faire plaisir au public.

Elle prit son chapeau.

-- Mais Gilberte, lui dis-je en lui prenant le bras, ce n'est pas
pour faire plaisir au public, c'est pour faire plaisir  votre pre.

-- Vous n'allez pas me faire d'observations, j'espre, me
cria-t-elle, d'une voix dure et en se dgageant vivement.

Faveur plus prcieuse encore que de m'emmener avec eux au Jardin
d'Acclimatation ou au concert, les Swann ne m'excluaient mme pas de
leur amiti avec Bergotte, laquelle avait t  l'origine du charme
que je leur avais trouv quand, avant mme de connatre Gilberte, je
pensais que son intimit avec le divin vieillard et fait d'elle pour
moi la plus passionnante des amies, si le ddain que je devais lui
inspirer ne m'et pas interdit l'espoir qu'elle m'emment jamais avec
lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour, Mme Swann m'invita 
un grand djeuner. Je ne savais pas quels devaient tre les convives.
En arrivant, je fus, dans le vestibule, dconcert par un incident qui
m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui
passent pour lgants pendant une saison et ne parvenant pas  se
maintenir sont bientt abandonns (comme beaucoup d'annes auparavant
elle avait eu son hansom cab, ou faisait imprimer sur une invitation
 djeuner que c'tait to meet un personnage plus ou moins
important). Souvent ces usages n'avaient rien de mystrieux et
n'exigeaient pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de
ces annes-l et importe d'Angleterre, Odette avait fait faire  son
mari des cartes o le nom de Charles Swann tait prcd de Mr.
Aprs la premire visite que je lui avais faite, Mme Swann avait corn
chez moi un de ces cartons comme elle disait. Jamais personne ne
m'avait dpos de cartes; je ressentis tant de fiert, d'motion, de
reconnaissance, que runissant tout ce que je possdais d'argent, je
commandais une superbe corbeille de camlias et l'envoyai  Mme Swann.
Je suppliai mon pre d'aller mettre une carte chez elle, mais de s'en
faire vite graver d'abord o son nom ft prcd de Mr. Il n'obit 
aucune de mes deux prires, j'en fus dsespr pendant quelques jours,
et me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du
Mr, s'il tait inutile, tait clair. Il n'en tait pas ainsi d'un
autre qui, le jour de ce djeuner me fut rvl, mais non pourvu de
signification. Au moment o j'allais passer de l'antichambre dans le
salon, le matre d'htel me remit une enveloppe mince et longue sur
laquelle mon nom tait crit. Dans ma surprise, je le remerciai,
cependant je regardais l'enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j'en
devais faire qu'un tranger d'un de ces petits instruments que l'on
donne aux convives dans les dners chinois. Je vis qu'elle tait
ferme, je craignis d'tre indiscret en l'ouvrant tout de suite et je
la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait crit
quelques jours auparavant de venir djeuner en petit comit. Il y
avait pourtant seize personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument
que se trouvt Bergotte. Mme Swann qui venait de me nommer comme
elle disait  plusieurs d'entre elles, tout  coup,  la suite de mon
nom, de la mme faon qu'elle venait de le dire (et comme si nous
tions seulement deux invits du djeuner qui devaient tre chacun
galement contents de connatre l'autre), pronona le nom du doux
Chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte me fit tressauter comme
le bruit d'un revolver, qu'on aurait dcharg sur moi, mais
instinctivement pour faire bonne contenance je saluai; devant moi,
comme ces prestidigitateurs qu'on aperoit intacts et en redingote
dans la poussire d'un coup de feu d'o s'envole une colombe, mon
salut m'tait rendu par un homme jeune, rude, petit, rbl et myope, 
nez rouge en forme de coquille de colimaon et  barbiche noire.
J'tais mortellement triste, car ce qui venait d'tre rduit en
poudre, ce n'tait pas seulement le langoureux vieillard dont il ne
restait plus rien, c'tait aussi la beaut d'une [oe]uvre immense que
j'avais pu loger dans l'organisme dfaillant et sacr que j'avais
comme un temple construit expressment pour elle, mais  laquelle
aucune place n'tait rserve dans le corps trapu, rempli de
vaisseaux, d'os, de ganglions, du petit homme  nez camus et 
barbiche noire qui tait devant moi. Tout le Bergotte que j'avais
lentement et dlicatement labor moi-mme, goutte  goutte, comme une
stalactite, avec la transparente beaut de ses livres, ce Bergotte-l
se trouvait d'un seul coup ne plus pouvoir tre d'aucun usage du
moment qu'il fallait conserver le nez en colimaon et utiliser la
barbiche noire; comme n'est plus bonne  rien la solution que nous
avions trouve pour un problme dont nous avions lu incompltement la
donne et sans tenir compte que le total devait faire un certain
chiffre. Le nez et la barbiche taient des lments aussi inluctables
et d'autant plus gnants que, me forant  rdifier entirement le
personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,
scrter incessamment un certain genre d'esprit actif et satisfait de
soi, ce qui n'tait pas de jeu, car cet esprit-l n'avait rien  voir
avec la sorte d'intelligence rpandue dans ces livres, si bien connus
de moi et que pntrait une douce et divine sagesse. En partant d'eux,
je ne serais jamais arriv  ce nez en colimaon; mais en partant de
ce nez qui n'avait pas l'air de s'en inquiter, faisait cavalier seul
et fantaisie, j'allais dans une tout autre direction que l'[oe]uvre de
Bergotte, j'aboutirais, semblait-il  quelque mentalit d'ingnieur
press, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il
faut de dire: Merci et vous avant qu'on leur ait demand de leurs
nouvelles et si on leur dclare qu'on a t enchant de faire leur
connaissance, rpondent par une abrviation qu'ils se figurent bien
porte, intelligente et moderne en ce qu'elle vite de perdre en de
vaines formules un temps prcieux: galement. Sans doute, les noms
sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays
des croquis si peu ressemblants que nous prouvons souvent une sorte
de stupeur quand nous avons devant nous au lieu du monde imagin, le
monde visible (qui d'ailleurs, n'est pas le monde vrai, nos sens ne
possdant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que
l'imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut
obtenir de la ralit sont au moins aussi diffrents du monde vu que
celui-ci l'tait du monde imagin). Mais pour Bergotte la gne du nom
pralable n'tait rien auprs de celle que me causait l'[oe]uvre connue, 
laquelle j'tais oblig d'attacher, comme aprs un ballon, l'homme 
barbiche sans savoir si elle garderait la force de s'lever. Il
semblait bien pourtant que ce ft lui qui et crit les livres que
j'avais tant aims, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon got
pour l'un d'eux, il ne montra nul tonnement qu'elle en et fait part
 lui plutt qu' un autre convive, et ne sembla pas voir l l'effet
d'une mprise; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise en
l'honneur de tous ces invits, d'un corps avide du djeuner prochain
ayant son attention occupe d'autres ralits importantes, ce ne fut
que comme  un pisode rvolu de sa vie antrieure, et comme si on
avait fait allusion  un costume du duc de Guise qu'il et mis une
certaine anne  un bal costum, qu'il sourit en se reportant  l'ide
de ses livres, lesquels aussitt dclinrent pour moi (entranant dans
leur chute toute la valeur du Beau, de l'univers, de la vie) jusqu'
n'avoir t que quelque mdiocre divertissement d'homme  barbiche. Je
me disais qu'il avait d s'y appliquer, mais que s'il avait vcu dans
une le entoure par des bancs d'hutres perlires, il se ft  la
place livr avec succs au commerce des perles. Son [oe]uvre ne me
semblait plus aussi invitable. Et alors je me demandais si
l'originalit prouve vraiment que les grands crivains soient des
Dieux rgnant chacun dans un royaume qui n'est qu' lui, ou bien s'il
n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les diffrences entre
les [oe]uvres ne seraient pas le rsultat du travail, plutt que
l'expression d'une diffrence radicale d'essence entre les diverses
personnalits.

Cependant on tait pass  table. A ct de mon assiette je trouvai un
[oe]illet dont la tige tait enveloppe dans du papier d'argent. Il
m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe remise dans
l'antichambre et que j'avais compltement oublie. L'usage, pourtant
aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous
les convives masculins s'emparer d'un [oe]illet semblable qui accompagnait
leur couvert et l'introduire dans la boutonnire de leur redingote. Je
fis comme eux avec cet air naturel d'un libre penseur dans une glise,
lequel ne connat pas la messe, mais se lve quand tout le monde se
lve et se met  genoux un peu aprs que tout le monde s'est mis 
genoux. Un autre usage inconnu et moins phmre me dplut davantage.
De l'autre ct de mon assiette il y en avait une plus petite remplie
d'une matire noirtre que je ne savais pas tre du caviar. J'tais
ignorant de ce qu'il fallait en faire, mais rsolu  n'en pas manger.

Bergotte n'tait pas plac loin de moi, j'entendais parfaitement ses
paroles. Je compris alors l'impression de M. de Norpois. Il avait en
effet un organe bizarre; rien n'altre autant les qualits matrielles
de la voix que de contenir de la pense: la sonorit des diphtongues,
l'nergie des labiales, en sont influences. La diction l'est aussi.
La sienne me semblait entirement diffrente de sa manire d'crire et
mme les choses qu'il disait de celles qui remplissent ses ouvrages.
Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas  nous
faire reconnatre d'abord un visage que nous avons vu  dcouvert dans
le style. Dans certains passages de la conversation o Bergotte avait
l'habitude de se mettre  parler d'une faon qui ne paraissait pas
affecte et dplaisante qu' M. de Norpois, j'ai t long  dcouvrir
une exacte correspondance avec les parties de ses livres o sa forme
devenait si potique et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait
une beaut plastique indpendante de la signification des phrases, et
comme la parole humaine est en rapport avec l'me, mais sans
l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler presque
 contre-sens, psalmodiant certains mots et, s'il poursuivait
au-dessous d'eux une seule image, les filant sans intervalle comme un
mme son, avec une fatigante monotonie. De sorte qu'un dbit
prtentieux, emphatique et monotone tait le signe de la qualit
esthtique de ses propos, et l'effet dans sa conversation, de ce mme
pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et
l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine  m'en apercevoir
d'abord que ce qu'il disait  ces moments-l, prcisment parce que
c'tait vraiment de Bergotte n'avait pas l'air d'tre du Bergotte.
C'tait un foisonnement d'ides prcises, non incluses dans ce genre
Bergotte que beaucoup de chroniqueurs s'taient appropri; et cette
dissemblance tait probablement, -- vue d'une faon trouble  travers
la conversation, comme une image derrire un verre fum -- un autre
aspect de ce fait que quand on lisait une page de Bergotte, elle
n'tait jamais ce qu'aurait crit n'importe lequel de ces plats
imitateurs qui pourtant, dans le journal et dans le livre, ornaient
leur prose de tant d'images et de penses  la Bergotte. Cette
diffrence dans le style venait de ce que le Bergotte tait avant
tout quelque lment prcieux et vrai, cach au c[oe]ur de quelque chose,
puis extrait d'elle par ce grand crivain grce  son gnie,
extraction qui tait le but du doux Chantre et non pas de faire du
Bergotte. A vrai dire il en faisait malgr lui puisqu'il tait
Bergotte, et qu'en ce sens chaque nouvelle beaut de son [oe]uvre tait la
petite quantit de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait
tire. Mais si par l chacune de ces beauts tait apparente avec les
autres et reconnaissable, elle restait cependant particulire, comme
la dcouverte qui l'avait mise  jour; nouvelle, par consquent
diffrente de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui tait une vague
synthse des Bergotte dj trouvs et rdigs par lui, lesquels ne
permettaient nullement  des hommes sans gnie d'augurer ce qu'il
dcouvrirait ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands crivains,
la beaut de leurs phrases est imprvisible, comme est celle d'une
femme qu'on ne connat pas encore; elle est cration puisqu'elle
s'applique  un objet extrieur auquel ils pensent -- et non  soi --
et qu'ils n'ont pas encore exprim. Un auteur de mmoires
d'aujourd'hui, voulant sans trop en avoir l'air, faire du Saint-Simon,
pourra  la rigueur crire la premire ligne du portrait de Villars:
C'tait un assez grand homme brun... avec une physionomie vive,
ouverte, sortante, mais quel dterminisme pourra lui faire trouver la
seconde ligne qui commence par: et vritablement un peu folle. La
vraie varit est dans cette plnitude d'lments rels et inattendus,
dans le rameau charg de fleurs bleues qui s'lance contre toute
attente, de la haie printanire qui semblait dj comble, tandis que
l'imitation purement formelle de la varit (et on pourrait raisonner
de mme pour toutes les autres qualits du style) n'est que vide et
uniformit, c'est--dire ce qui est le plus oppos  la varit, et ne
peut chez les imitateurs en donner l'illusion et en rappeler le
souvenir que pour celui qui ne l'a pas comprise chez les matres.

Aussi, -- de mme que le dicton de Bergotte et sans doute charm si
lui-mme n'avait t que quelque amateur rcitant du prtendu
Bergotte, au lieu qu'elle tait lie  la pense de Bergotte en
travail et en action par des rapports vitaux que l'oreille ne
dgageait pas immdiatement, -- de mme c'tait parce que Bergotte
appliquait cette pense avec prcision  la ralit qui lui plaisait
que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant,
qui dcevait ceux qui s'attendaient  l'entendre parler seulement de
l'ternel torrent des apparences et des mystrieux frissons de la
beaut. Enfin la qualit toujours rare et neuve de ce qu'il crivait
se traduisait dans sa conversation par une faon si subtile d'aborder
une question, en ngligeant tous ses aspects dj connus, qu'il avait
l'air de la prendre par un petit ct, d'tre dans le faux, de faire
du paradoxe, et qu'ainsi ses ides semblaient le plus souvent
confuses, chacun appelant ides claires celles qui sont au mme degr
de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveaut ayant
pour condition l'limination pralable du poncif auquel nous tions
habitus et qui nous semblait la ralit mme, toute conversation
neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales,
paratra toujours alambique et fatigante. Elle repose sur des figures
auxquelles nous ne sommes pas accoutumes, le causeur nous parat ne
parler que par mtaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un
manque de vrit. (Au fond les anciennes formes de langage avaient t
elles aussi autrefois des images difficiles  suivre quand l'auditeur
ne connaissait pas encore l'univers qu'elles peignaient. Mais depuis
longtemps on se figure que c'tait l'univers rel, on se repose sur
lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple
aujourd'hui, disait de Cottard que c'tait un ludion qui cherchait son
quilibre, et de Brichot que plus encore qu' Mme Swann le soin de sa
coiffure lui donnait de la peine parce que doublement proccup de son
profil et de sa rputation. Il fallait  tout moment que l'ordonnance
de la chevelure lui donnt l'air  la fois d'un lion et d'un
philosophe, on prouvait vite de la fatigue et on et voulu reprendre
pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de
plus habituel. Les paroles mconnaissables sorties du masque que
j'avais sous les yeux c'tait bien  l'crivain que j'admirais qu'il
fallait les rapporter, elles n'auraient pas su s'insrer dans ses
livres  la faon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles
taient dans un autre plan et ncessitaient une transposition
moyennant laquelle un jour que je me rptais des phrases que j'avais
entendu dire  Bergotte, j'y retrouvai toute l'armature de son style
crit, dont je pus reconnatre et nommer les diffrentes pices dans
ce discours parl qui m'avait paru si diffrent.

A un point de vue plus accessoire, la faon spciale, un peu trop
minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains mots,
certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et
qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir
toutes leurs syllabes et chanter la dernire (comme pour le mot visage
qu'il substituait toujours au mot figure et  qui il ajoutait un grand
nombre de v, d's, de g, qui semblaient tous exploser de sa main
ouverte  ces moments) correspondait exactement  la belle place o
dans sa prose il mettait ces mots aims en lumire, prcds d'une
sorte de marge et composs de telle faon dans le nombre total de la
phrase, qu'on tait oblig, sous peine de faire une faute de mesure,
d'y faire compter toute leur quantit. Pourtant, on ne retrouvait
pas dans le langage de Bergotte certain clairage qui dans ses livres
comme dans ceux de quelques autres auteurs, modifie souvent dans la
phrase crite l'apparence des mots. C'est sans doute qu'il vient de
grandes profondeurs et n'amne pas ses rayons jusqu' nos paroles dans
les heures o ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans
une certaine mesure ferms  nous-mme. A cet gard il y avait plus
d'intonations, plus d'accent, dans ses livres que dans ses propos:
accent indpendant de la beaut du style, que l'auteur lui-mme n'a
pas peru sans doute, car il n'est pas sparable de sa personnalit la
plus intime. C'est cet accent qui aux moments o, dans ses livres,
Bergotte tait entirement naturel rythmait les mots souvent alors
fort insignifiants qu'il crivait. Cet accent n'est pas not dans le
texte, rien ne l'y indique et pourtant il s'ajoute de lui-mme aux
phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de
plus phmre et pourtant de plus profond chez l'crivain et c'est
cela qui portera tmoignage sur sa nature, qui dira si malgr toutes
les durets qu'il a exprimes il tait doux, malgr toutes les
sensualits, sentimental.

Certaines particularits d'locution qui existaient  l'tat de
faibles traces dans la conversation de Bergotte ne lui appartenaient
pas en propre, car quand j'ai connu plus tard ses frres et ses surs,
je les ai retrouves chez eux bien plus accentues. C'tait quelque
chose de brusque et de rauque dans les derniers mots d'une phrase
gaie, quelque chose d'affaibli et d'expirant  la fin d'une phrase
triste. Swann, qui avait connu le Matre quand il tait enfant, m'a
dit qu'alors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frres et
surs ces inflexions en quelque sorte familiales, tour  tour, cris de
violente gaiet, murmures d'une lente mlancolie et que dans la salle
o ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie, mieux qu'aucun,
dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. Si
particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'chappe des tres est
fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en fut pas ainsi de la
prononciation de la famille Bergotte. Car s'il est difficile de
comprendre jamais, mme dans les Matres-Chanteurs, comment un artiste
peut inventer la musique en coutant gazouiller les oiseaux, pourtant
Bergotte avait transpos et fix dans sa prose cette faon de traner
sur des mots qui se rptent en clameurs de joie ou qui s'gouttent en
tristes soupirs. Il y a dans ses livres telles terminaisons de phrases
o l'accumulation des sonorits qui se prolongent, comme aux derniers
accords d'une ouverture d'Opra qui ne peut pas finir et redit
plusieurs fois sa suprme cadence avant que le chef d'orchestre pose
son bton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un quivalent
musical de ces cuivres phontiques de la famille Bergotte. Mais pour
lui,  partir du moment o il les transporta dans ses livres, il cessa
inconsciemment d'en user dans son discours. Du jour o il avait
commenc d'crire et,  plus forte raison, plus tard, quand je le
connus, sa voix s'en tait dsorchestre pour toujours.

Ces jeunes Bergotte -- le futur crivain et ses frres et surs --
n'taient sans doute pas suprieurs, au contraire,  des jeunes gens
plus fins, plus spirituels qui trouvaient les Bergotte bien bruyants,
voire un peu vulgaires, agaants dans leurs plaisanteries qui
caractrisaient le genre moiti prtentieux, moiti bta, de la
maison. Mais le gnie, mme le grand talent, vient moins d'lments
intellectuels et d'affinement social suprieurs  ceux d'autrui, que
de la facult de les transformer, de les transposer. Pour faire
chauffer un liquide avec une lampe lectrique, il ne s'agit pas
d'avoir la plus forte lampe possible, mais une dont le courant puisse
cesser d'clairer, tre driv et donner, au lieu de lumire, de la
chaleur. Pour se promener dans les airs, il n'est pas ncessaire
d'avoir l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui ne
continuant pas de courir  terre et coupant d'une verticale la ligne
qu'elle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa
vitesse horizontale. De mme ceux qui produisent des [oe]uvres gniales ne
sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus dlicat, qui ont la
conversation la plus brillante, la culture la plus tendue, mais ceux
qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mmes, de
rendre leur personnalit pareille  un miroir, de telle sorte que leur
vie si mdiocre d'ailleurs qu'elle pouvait tre mondainement et mme,
dans un certain sens, intellectuellement parlant, s'y reflte, le
gnie consistant dans le pouvoir rflchissant et non dans la qualit
intrinsque du spectacle reflt. Le jour o le jeune Bergotte put
montrer au monde de ses lecteurs le salon de mauvais got o il avait
pass son enfance et les causeries pas trs drles qu'il y tenait avec
ses frres, ce jour-l il monta plus haut que les amis de sa famille,
plus spirituels et plus distingus: ceux-ci dans leurs belles
Rolls-Royce pourraient rentrer chez eux en tmoignant un peu de mpris
pour la vulgarit des Bergotte; mais lui, de son modeste appareil qui
venait enfin de dcoller, il les survolait.

C'tait, non plus avec des membres de sa famille, mais avec certains
crivains de son temps que d'autres traits de son locution lui
taient communs. De plus jeunes qui commenaient  le renier et
prtendaient n'avoir aucune parent intellectuelle avec lui, la
manifestaient dans le vouloir en employant les mmes adverbes, les
mmes prpositions qu'il rptait sans cesse, en construisant les
phrases de la mme manire, en parlant sur le mme ton amorti,
ralenti, par raction contre le langage loquent et facile d'une
gnration prcdente. Peut-tre ces jeunes gens -- on en verra qui
taient dans ce cas -- n'avaient-ils pas connu Bergotte. Mais sa faon
de penser, inocule en eux, y avait dvelopp ces altrations de la
syntaxe et de l'accent qui sont en relation ncessaire avec
l'originalit intellectuelle. Relation qui demande  tre interprte
d'ailleurs. Ainsi Bergotte, s'il ne devait rien  personne dans sa
faon d'crire, tenait sa faon de parler, d'un de ses vieux
camarades, merveilleux causeur dont il avait subi l'ascendant, qu'il
imitait sans le vouloir dans la conversation, mais qui, lui, tant
moins dou, n'avait jamais crit de livres vraiment suprieurs. De
sorte que si l'on s'en tait tenu  l'originalit du dbit, Bergotte
et t tiquet disciple, crivain de seconde main, alors que,
influenc par son ami, dans le domaine de la causerie, il avait t
original et crateur comme crivain. Sans doute encore pour se sparer
de la prcdente gnration, trop amie des abstractions, des grands
lieux communs, quand Bergotte voulait dire du bien d'un livre, ce
qu'il faisait valoir, ce qu'il citait c'tait toujours quelque scne
faisant image, quelque tableau sans signification rationnelle. Ah!
si! disait-il, c'est bien! il y a une petite fille en chle orange,
ah! c'est bien, ou encore: Oh! oui il y a un passage o il y a un
rgiment qui traverse la ville, ah! oui, c'est bien! Pour le style,
il n'tait pas tout  fait de son temps (et restait du reste fort
exclusivement de son pays, il dtestait Tolsto, Georges Eliot, Ibsen
et Dostoevski) car le mot qui revenait toujours quand il voulait
faire l'loge d'un style, c'tait le mot doux. Si, j'aime, tout de
mme mieux le Chateaubriand d'Atala que celui de Ren, il me semble
que c'est plus doux. Il disait ce mot-l comme un mdecin  qui un
malade assure que le lait lui fait mal  l'estomac et qui rpond:
C'est pourtant bien doux. Et il est vrai qu'il y avait dans le style
de Bergotte une sorte d'harmonie pareille  celle pour laquelle les
anciens donnaient  certains de leurs orateurs des louanges dont nous
concevons difficilement la nature, habitus que nous sommes  nos
langues modernes o on ne cherche pas ce genre d'effets.

Il disait aussi, avec un sourire timide, de pages de lui pour
lesquelles on lui dclarait son admiration: Je crois que c'est assez
vrai, c'est assez exact, cela peut tre utile, mais simplement par
modestie, comme  une femme  qui on dit que sa robe, ou sa fille, est
ravissante, rpond, pour la premire: Elle est commode, pour la
seconde: Elle a un bon caractre. Mais l'instinct du constructeur
tait trop profond chez Bergotte pour qu'il ignort que la seule
preuve qu'il avait bti utilement et selon la vrit, rsidait dans la
joie que son [oe]uvre lui avait donne,  lui d'abord, et aux autres
ensuite. Seulement bien des annes plus tard, quand il n'eut plus de
talent, chaque fois qu'il crivit quelque chose dont il n'tait pas
content, pour ne pas l'effacer comme il aurait d, pour le publier, il
se rpta,  soi-mme cette fois: Malgr tout, c'est assez exact,
cela n'est pas inutile  mon pays. De sorte que la phrase murmure
jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut,  la
fin, dans le secret de son c[oe]ur, par les inquitudes de son orgueil. Et
les mmes mots qui avaient servi  Bergotte d'excuse superflue pour la
valeur de ses premires [oe]uvres, lui devinrent comme une inefficace
consolation de la mdiocrit des dernires.

Une espce de svrit de got qu'il avait, de volont de n'crire
jamais que des choses dont il pt dire: C'est doux, et qui l'avait
fait passer tant d'annes pour un artiste strile, prcieux, ciseleur
de riens, tait au contraire le secret de sa force, car l'habitude
fait aussi bien le style de l'crivain que le caractre de l'homme et
l'auteur qui s'est plusieurs fois content d'atteindre dans
l'expression de sa pense  un certain agrment, pose ainsi pour
toujours les bornes de son talent, comme en cdant souvent au plaisir,
 la paresse,  la peur de souffrir on dessine soi-mme sur un
caractre o la retouche finit par n'tre plus possible la figure de
ses vices et les limites de sa vertu.

Si, pourtant, malgr tant de correspondances que je perus dans la
suite entre l'crivain et l'homme, je n'avais pas cru au premier
moment, chez Mme Swann, que ce ft Bergotte, que ce ft l'auteur de
tant de livres divins qui se trouvt devant moi, peut-tre n'avais-je
pas eu absolument tort, car lui-mme (au vrai sens du mot) ne le
croyait pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu'il montrait un
grand empressement envers des gens du monde (sans tre d'ailleurs
snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui taient
bien infrieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage
des autres, qu'il avait du gnie,  ct de quoi la situation dans le
monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu'il
avait du gnie, mais il ne le croyait pas puisqu'il continuait 
simuler la dfrence envers des crivains mdiocres pour arriver 
tre prochainement acadmicien, alors que l'Acadmie ou le faubourg
Saint-Germain n'ont pas plus  voir avec la part de l'Esprit ternel
laquelle est l'auteur des livres de Bergotte qu'avec le principe de
causalit ou l'ide de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un
kleptomane sait inutilement qu'il est mal de voler. Et l'homme 
barbiche et  nez en colimaon avait des ruses de gentleman voleur de
fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil acadmique espr, de
telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les lections,
mais de s'en rapprocher en tchant qu'aucune personne qui et estim
que c'tait un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son mange.
Il n'y russissait qu' demi, on entendait alterner avec les propos du
vrai Bergotte, ceux du Bergotte goste, ambitieux et qui ne pensait
qu' parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire
valoir, lui qui dans ses livres, quand il tait vraiment lui-mme
avait si bien montr, pur comme celui d'une source, le charme des
pauvres.

Quant  ces autres vices auxquels avait fait allusion M. de Norpois, 
cet amour  demi incestueux qu'on disait mme compliqu
d'indlicatesse en matire d'argent, s'ils contredisaient d'une faon
choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d'un souci si
scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies de leurs
hros en taient empoisonnes et que pour le lecteur mme il s'en
dgageait un sentiment d'angoisse  travers lequel l'existence la plus
douce semblait difficile  supporter, ces vices ne prouvaient pas
cependant,  supposer qu'on les imputt justement  Bergotte, que sa
littrature ft mensongre, et tant de sensibilit, de la comdie. De
mme qu'en pathologie certains tats d'apparence semblable, sont ds,
les uns  un excs, d'autres  une insuffisance de tension, de
scrtion, etc., de mme il peut y avoir vice par hypersensibilit
comme il y a vice par manque de sensibilit. Peut-tre n'est-ce que
dans des vies rellement vicieuses que le problme moral peut se poser
avec toute sa force d'anxit. Et  ce problme l'artiste donne une
solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui
est pour lui sa vraie vie, une solution gnrale, littraire. Comme
les grands docteurs de l'glise commencrent souvent tout en tant
bons par connatre les pchs de tous les hommes, et en tirrent leur
saintet personnelle, souvent les grands artistes tout en tant
mauvais se servent de leurs vices pour arriver  concevoir la rgle
morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les
ridicules) du milieu o ils vivaient, les propos inconsquents, la vie
frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou
leurs propres fautes, que les crivains ont le plus souvent fltries
dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur mnage ou
le mauvais ton qui rgne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait
moins autrefois qu'au temps de Bergotte, parce que d'une part, au fur
et  mesure que se corrompait la socit, les notions de moralit
allaient s'purant, et que d'autre part le public s'tait mis au
courant plus qu'il n'avait encore fait jusque-l de la vie prive des
crivains; et certains soirs au thtre on se montrait l'auteur que
j'avais tant admir  Combray, assis au fond d'une loge dont la seule
composition semblait un commentaire singulirement risible ou
poignant, un impudent dmenti de la thse qu'il venait de soutenir
dans sa dernire [oe]uvre. Ce n'est pas ce que les uns ou les autres
purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bont ou la mchancet
de Bergotte. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa duret,
tel inconnu citait un trait (touchant car il avait t videmment
destin  rester cach) de sa sensibilit profonde. Il avait agi
cruellement avec sa femme. Mais dans une auberge de village o il
tait venu passer la nuit il tait rest pour veiller une pauvresse
qui avait tent de se jeter  l'eau, et quand il avait t oblig de
partir il avait laiss beaucoup d'argent  l'aubergiste pour qu'il ne
chasst pas cette malheureuse et pour qu'il et des attentions envers
elle. Peut-tre plus le grand crivain se dveloppa en Bergotte aux
dpens de l'homme  barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le
flot de toutes les vies qu'il imaginait et ne lui parut plus l'obliger
 des devoirs effectifs, lesquels taient remplacs pour lui par le
devoir d'imaginer ces autres vies. Mais en mme temps parce qu'il
imaginait les sentiments des autres, aussi bien que s'ils avaient t
les siens, quand l'occasion faisait qu'il avait  s'adresser  un
malheureux, au moins d'une faon passagre, il le faisait en se
plaant non  son point de vue personnel, mais  celui mme de l'tre
qui souffrait, point de vue d'o lui aurait fait horreur le langage de
ceux qui continuent  penser  leurs petits intrts devant la douleur
d'autrui. De sorte qu'il a excit autour de lui des rancunes
justifies et des gratitudes ineffaables.

C'tait surtout un homme qui au fond n'aimait vraiment que certaines
images et (comme une miniature au fond d'un coffret) que les composer
et les peindre sous les mots. Pour un rien qu'on lui avait envoy, si
ce rien lui tait l'occasion d'en entrelacer quelques-unes, il se
montrait prodigue dans l'expression de sa reconnaissance, alors qu'il
n'en tmoignait aucune pour un riche prsent. Et s'il avait eu  se
dfendre devant un tribunal, malgr lui il aurait choisi ses paroles
non selon l'effet qu'elles pouvaient produire sur le juge mais en vue
d'images que le juge n'aurait certainement pas aperues.

Ce premier jour o je le vis chez les parents de Gilberte, je racontai
 Bergotte que j'avais entendu rcemment la Berma dans Phdre; il me
dit que dans la scne o elle reste le bras lev  la hauteur de
l'paule -- prcisment une des scnes o on avait tant applaudi --
elle avait su voquer avec un art trs noble des chefs-d'[oe]uvre qu'elle
n'avait peut-tre d'ailleurs jamais vus, une Hespride qui fait ce
geste sur une mtope d'Olympie, et aussi les belles vierges de
l'ancien Erechthion.

-- Ce peut tre une divination, je me figure pourtant qu'elle va dans
les muses. Ce serait intressant  reprer (reprer tait une de
ces expressions habituelles  Bergotte et que tels jeunes gens qui ne
l'avaient jamais rencontr lui avaient prises, parlant comme lui par
une sorte de suggestion  distance).

-- Vous pensez aux Cariatides? demanda Swann.

-- Non, non, dit Bergotte, sauf dans la scne o elle avoue sa passion
 none et o elle fait avec la main le mouvement d'Hgeso dans la
stle du Cramique, c'est un art bien plus ancien qu'elle ranime. Je
parlais des Kora de l'ancien Erechthion, et je reconnais qu'il n'y a
peut-tre rien qui soit aussi loin de l'art de Racine, mais il y a
tant dj de choses dans Phdre..., une de plus... Oh! et puis, si,
elle est bien jolie la petite Phdre du VIe sicle, la verticalit du
bras, la boucle du cheveu qui fait marbre, si, tout de mme, c'est
trs fort d'avoir trouv tout a. Il y a l beaucoup plus d'antiquit
que dans bien des livres qu'on appelle cette anne antiques.

Comme Bergotte avait adress dans un de ses livres une invocation
clbre  ces statues archaques, les paroles qu'il prononait en ce
moment taient fort claires pour moi et me donnaient une nouvelle
raison de m'intresser au jeu de la Berma. Je tchais de la revoir
dans mon souvenir, telle qu'elle avait t dans cette scne o je me
rappelais qu'elle avait lev le bras  la hauteur de l'paule. Et je
me disais: Voil l'Hespride d'Olympie; voil la sur d'une de ces
admirables orantes de l'Acropole; voil ce que c'est qu'un art noble.
Mais pour que ces penses pussent m'embellir le geste de la Berma, il
aurait fallu que Bergotte me les et fournies avant la reprsentation.
Alors pendant que cette attitude de l'actrice existait effectivement
devant moi,  ce moment o la chose qui a lieu a encore la plnitude
de la ralit, j'aurais pu essayer d'en extraire l'ide de sculpture
archaque. Mais de la Berma dans cette scne, ce que je gardais
c'tait un souvenir qui n'tait plus modifiable, mince comme une image
dpourvue de ces dessous profonds du prsent qui se laissent creuser
et d'o l'on peut tirer vridiquement quelque chose de nouveau, une
image  laquelle on ne peut imposer rtroactivement une interprtation
qui ne serait plus susceptible de vrification, de sanction objective.
Pour se mler  la conversation, Mme Swann me demanda si Gilberte
avait pens  me donner ce que Bergotte avait crit sur Phdre. J'ai
une fille si tourdie, ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire de
modestie et protesta que c'taient des pages sans importance. Mais
c'est si ravissant ce petit opuscule, ce petit tract, dit Mme Swann
pour se montrer bonne matresse de maison, pour faire croire qu'elle
avait lu la brochure, et aussi parce qu'elle n'aimait pas seulement
complimenter Bergotte, mais faire un choix entre les choses qu'il
crivait, le diriger. Et  vrai dire elle l'inspira, d'une autre
faon, du reste qu'elle ne crut. Mais enfin il y a entre ce que fut
l'lgance du salon de Mme Swann et tout un ct de l'[oe]uvre de Bergotte
des rapports tels que chacun des deux peut tre alternativement pour
les vieillards d'aujourd'hui, un commentaire de l'autre.

Je me laissais aller  raconter mes impressions. Souvent Bergotte ne
les trouvait pas justes, mais il me laissait parler. Je lui dis que
j'avais aim cet clairage vert qu'il y a au moment o Phdre lve le
bras. Ah! vous feriez trs plaisir au dcorateur qui est un grand
artiste, je le lui raconterai parce qu'il est trs fier de cette
lumire-l. Moi je dois dire que je ne l'aime pas beaucoup, a baigne
tout dans une espce de machine glauque, la petite Phdre l-dedans
fait trop branche de corail au fond d'un aquarium. Vous direz que a
fait ressortir le ct cosmique du drame. a c'est vrai. Tout de mme
ce serait mieux pour une pice qui se passerait chez Neptune. Je sais
bien qu'il y a l de la vengeance de Neptune. Mon Dieu je ne demande
pas qu'on ne pense qu' Port-Royal, mais enfin, tout de mme ce que
Racine a racont ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin
c'est ce que mon ami a voulu et c'est trs fort tout de mme et au
fond, c'est assez joli. Oui, enfin vous avez aim a, vous avez
compris, n'est-ce pas, au fond nous pensons de mme l-dessus, c'est
un peu insens ce qu'il a fait, n'est-ce pas, mais enfin c'est trs
intelligent. Et quand l'avis de Bergotte tait ainsi contraire au
mien, il ne me rduisait nullement au silence,  l'impossibilit de
rien rpondre, comme et fait celui de M. de Norpois. Cela ne prouve
pas que les opinions de Bergotte fussent moins valables que celles de
l'ambassadeur, au contraire. Une ide forte communique un peu de sa
force au contradicteur. Participant  la valeur universelle des
esprits, elle s'insre, se greffe en l'esprit de celui qu'elle rfute,
au milieu d'ides adjacentes,  l'aide desquelles, reprenant quelque
avantage, il la complte, la rectifie; si bien que la sentence finale
est en quelque sorte l'[oe]uvre des deux personnes qui discutaient. C'est
aux ides qui ne sont pas,  proprement parler, des ides, aux ides
qui ne tenant  rien, ne trouvent aucun point d'appui, aucun rameau
fraternel dans l'esprit de l'adversaire, que celui-ci, aux prises avec
le pur vide, ne trouve rien  rpondre. Les arguments de M. de Norpois
(en matire d'art) taient sans rplique parce qu'ils taient sans
ralit.

Bergotte n'cartant pas mes objections, je lui avouai qu'elles avaient
t mprises par M. de Norpois. Mais c'est un vieux serin,
rpondit-il; il vous a donn des coups de bec parce qu'il croit
toujours avoir devant lui un chaud ou une seiche. Comment! vous
connaissez Norpois, me dit Swann. Oh! il est ennuyeux comme la
pluie, interrompit sa femme qui avait grande confiance dans le
jugement de Bergotte et craignait sans doute que M. de Norpois ne nous
et dit du mal d'elle. J'ai voulu causer avec lui aprs le dner, je
ne sais pas si c'est l'ge ou la digestion, mais je l'ai trouv d'un
vaseux. Il semble qu'on aurait eu besoin de le doper! Oui, n'est-ce
pas, dit Bergotte, il est bien oblig de se taire assez souvent pour
ne pas puiser avant la fin de la soire la provision de sottises qui
empsent le jabot de la chemise et maintiennent le gilet blanc. Je
trouve Bergotte et ma femme bien svres, dit Swann qui avait pris
chez lui l'emploi d'homme de bon sens. Je reconnais que Norpois ne
peut pas vous intresser beaucoup, mais  un autre point de vue (car
Swann aimait  recueillir les beauts de la vie), il est quelqu'un
d'assez curieux, d'assez curieux comme amant. Quand il tait
secrtaire  Rome, ajouta-t-il, aprs s'tre assur que Gilberte ne
pouvait pas entendre, il avait  Paris une matresse dont il tait
perdu et il trouvait le moyen de faire le voyage deux fois par
semaine pour la voir deux heures. C'tait du reste une femme trs
intelligente et ravissante  ce moment-l, c'est une douairire
maintenant. Et il en a eu beaucoup d'autres dans l'intervalle. Moi je
serais devenu fou s'il avait fallu que la femme que j'aimais habitt
Paris pendant que j'tais retenu  Rome. Pour les gens nerveux il
faudrait toujours qu'ils aimassent comme disent les gens du peuple,
au-dessous d'eux afin qu'une question d'intrt mt la femme qu'ils
aiment  leur discrtion. A ce moment Swann s'aperut de
l'application que je pouvais faire de cette maxime  lui et  Odette.
Et comme mme chez les tres suprieurs, au moment o ils semblent
planer avec vous au-dessus de la vie, l'amour-propre reste mesquin, il
fut pris d'une grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se
manifesta que par l'inquitude de son regard. Il ne me dit rien au
moment mme. Il ne faut pas trop s'en tonner. Quand Racine, selon un
rcit d'ailleurs controuv, mais dont la matire se rpte tous les
jours dans la vie de Paris, fit allusion  Scarron devant Louis XIV,
le plus puissant roi du monde ne dit rien le soir mme au pote. Et
c'est le lendemain que celui-ci tomba en disgrce.

Mais comme une thorie dsire d'tre exprime entirement, Swann,
aprs cette minute d'irritation et ayant essuy le verre de son
monocle, complta sa pense en ces mots qui devaient plus tard prendre
dans mon souvenir la valeur d'un avertissement prophtique et duquel
je ne sus pas tenir compte. Cependant le danger de ce genre d'amours
est que la sujtion de la femme calme un moment la jalousie de l'homme
mais la rend aussi plus exigeante. Il arrive  faire vivre sa
matresse comme ces prisonniers qui sont jour et nuit clairs pour
tre mieux gards. Et cela finit gnralement par des drames.

Je revins  M. de Norpois. Ne vous y fiez pas, il est au contraire
trs mauvaise langue, dit Mme Swann avec un accent qui me parut
d'autant plus signifier que M. de Norpois avait mal parl d'elle, que
Swann regarda sa femme d'un air de rprimande et comme pour l'empcher
d'en dire davantage.

Cependant Gilberte qu'on avait dj pri deux fois d'aller se prparer
pour sortir, restait  nous couter, entre sa mre et son pre, 
l'paule duquel elle tait clinement appuye. Rien, au premier
aspect, ne faisait plus contraste avec Mme Swann qui tait brune que
cette jeune fille  la chevelure rousse,  la peau dore. Mais au bout
d'un instant on reconnaissait en Gilberte bien des traits -- par
exemple le nez arrt avec une brusque et infaillible dcision par le
sculpteur invisible qui travaille de son ciseau pour plusieurs
gnrations -- l'expression, les mouvements de sa mre; pour prendre
une comparaison dans un autre art, elle avait l'air d'un portrait peu
ressemblant encore de Mme Swann que le peintre par un caprice de
coloriste, et fait poser  demi-dguise, prte  se rendre  un
dner de ttes, en vnitienne. Et comme elle n'avait pas qu'une
perruque blonde, mais que tout atome sombre avait t expuls de sa
chair laquelle dvtue de ses voiles bruns, semblait plus nue,
recouverte seulement des rayons dgags par un soleil intrieur, le
grimage n'tait pas que superficiel, mais incarn; Gilberte avait
l'air de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti
mythologique. Cette peau rousse c'tait celle de son pre au point que
la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait t cre  rsoudre
le problme, de refaire peu  peu Mm Swann, en n'ayant  sa
disposition comme matire, que la peau de M. Swann. Et la nature
l'avait utilise parfaitement, comme un matre huchier qui tient 
laisser apparents le grain, les n[oe]uds du bois. Dans la figure de
Gilberte, au coin du nez d'Odette parfaitement reproduit, la peau se
soulevait pour garder intacts les deux grains de beaut de M. Swann.
C'tait une nouvelle varit de Mme Swann qui tait obtenue l,  ct
d'elle, comme un lilas blanc prs d'un lilas violet. Il ne faudrait
pourtant pas se reprsenter la ligne de dmarcation entre les deux
ressemblances comme absolument nette. Par moments, quand Gilberte
riait, on distinguait l'ovale de la joue de son pre dans la figure de
sa mre comme si on les avait mis ensemble pour voir ce que donnerait
le mlange; cet ovale se prcisait comme un embryon se forme, il
s'allongeait obliquement, se gonflait, au bout d'un instant il avait
disparu. Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de
son pre; c'est celui qu'elle avait eu quand elle m'avait donn la
bille d'agate et m'avait dit: Gardez-la en souvenir de notre amiti.
Mais, posait-on  Gilberte une question sur ce qu'elle avait fait,
alors on voyait dans ces mmes yeux l'embarras, l'incertitude, la
dissimulation, la tristesse qu'avait autrefois Odette quand Swann lui
demandait o elle tait alle, et qu'elle lui faisait une de ces
rponses mensongres qui dsespraient l'amant et maintenant lui
faisaient brusquement changer la conversation en mari incurieux et
prudent. Souvent aux Champs-lyses, j'avais t inquiet en voyant ce
regard chez Gilberte. Mais la plupart du temps, c'tait  tort. Car
chez elle, survivance toute physique de sa mre, ce regard -- celui-l
du moins -- ne correspondait plus  rien. C'est quand elle tait alle
 son cours, quand elle devait rentrer pour une leon que les pupilles
de Gilberte excutaient ce mouvement qui jadis en les yeux d'Odette
tait causs par la peur de rvler qu'elle avait reu dans la journe
un de ses amants ou qu'elle tait presse de se rendre  un
rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. et de Mme Swann
onduler, refluer, empiter tour  tour l'une sur l'autre, dans le
corps de cette Mlusine.

Sans doute on sait bien qu'un enfant tient de son pre et de sa mre.
Encore la distribution des qualits et des dfauts dont il hrite se
fait-elle si trangement que, de deux qualits qui semblaient
insparables chez un des parents, on ne trouve plus que l'une chez
l'enfant, et allie  celui des dfauts de l'autre parent qui semblait
inconciliable avec elle. Mme l'incarnation d'une qualit morale dans
un dfaut physique incompatible est souvent une des lois de la
ressemblance filiale. De deux surs, l'une aura, avec la fire stature
de son pre, l'esprit mesquin de sa mre; l'autre, toute remplie de
l'intelligence paternelle, la prsentera au monde sous l'aspect qu'a
sa mre; le gros nez, le ventre noueux, et jusqu' la voix sont
devenus les vtements de dons qu'on connaissait sous une apparence
superbe. De sorte que de chacune des deux surs on peut dire avec
autant de raison que c'est elle qui tient le plus de tel de ses
parents. Il est vrai que Gilberte tait fille unique, mais il y avait,
au moins, deux Gilbertes. Les deux natures, de son pre et de sa mre,
ne faisaient pas que se mler en elle; elles se la disputaient, et
encore ce serait parler inexactement et donnerait  supposer qu'une
troisime Gilberte souffrait pendant ce temps l d'tre la proie des
deux autres. Or, Gilberte tait tour  tour l'une et puis l'autre, et
 chaque moment rien de plus que l'une, c'est--dire incapable, quand
elle tait moins bonne, d'en souffrir, la meilleure Gilberte ne
pouvant alors du fait de son absence momentane, constater cette
dchance. Aussi la moins bonne des deux tait-elle libre de se
rjouir de plaisirs peu nobles. Quand l'autre parlait avec le c[oe]ur de
son pre, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec
elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au
moment o l'on allait conclure, le c[oe]ur de sa mre avait dj repris
son tour; et c'est lui qui vous rpondait; et on tait du et irrit
-- presque intrigu comme devant une substitution de personne -- par
une rflexion mesquine, un ricanement fourbe, o Gilberte se
complaisait, car ils sortaient de ce qu'elle-mme tait  ce
moment-l. L'cart tait mme parfois tellement grand entre les deux
Gilberte qu'on se demandait, vainement du reste, ce qu'on avait pu lui
faire, pour la retrouver si diffrente. Le rendez-vous qu'elle vous
avait propos, non seulement elle n'y tait pas venue et ne s'excusait
pas ensuite, mais, quelle que ft l'influence qui et pu faire changer
sa dtermination, elle se montrait si diffrente ensuite, qu'on aurait
cru que, victime d'une ressemblance comme celle qui fait le fond des
Mnechmes, on n'tait pas devant la personne qui vous avait si
gentiment demand  vous voir, si elle ne nous et tmoign une
mauvaise humeur qui dcelait qu'elle se sentait en faute et dsirait
viter les explications.

-- Allons, va, tu vas nous faire attendre, lui dit sa mre.

-- Je suis si bien prs de mon petit papa, je veux rester encore un
moment, rpondit Gilberte en cachant sa tte sous le bras de son pre
qui passa tendrement les doigts dans la chevelure blonde.

Swann tait un de ces hommes qui ayant vcu longtemps dans les
illusions de l'amour, ont vu le bien-tre qu'ils ont donn  nombre de
femmes accrotre le bonheur de celles-ci sans crer de leur part
aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux; mais dans leur
enfant ils croient sentir une affection qui, incarne dans leur nom
mme, les fera durer aprs leur mort. Quand il n'y aurait plus de
Charles Swann, il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., ne
Swann, qui continuerait  aimer le pre disparu. Mme  l'aimer trop
peut-tre, pensait sans doute Swann, car il rpondit  Gilberte: Tu
es une bonne fille de ce ton attendri par l'inquitude que nous
inspire pour l'avenir, la tendresse trop passionne d'un tre destin
 nous survivre. Pour dissimuler son motion, il se mla  notre
conversation sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d'un ton dtach,
ennuy, comme s'il voulait rester en quelque sorte en dehors de ce
qu'il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse imprvue
l'actrice disait  none: Tu le savais! Il avait raison: cette
intonation-l du moins, avait une valeur vraiment intelligible et
aurait pu par l satisfaire  mon dsir de trouver des raisons
irrfutables d'admirer la Berma. Mais c'est  cause de sa clart mme
qu'elle ne le contentait point. L'intonation tait si ingnieuse,
d'une intention, d'un sens si dfinis, qu'elle semblait exister en
elle-mme et que toute artiste intelligente et pu l'acqurir. C'tait
une belle ide; mais quiconque la concevrait aussi pleinement la
possderait de mme. Il restait  la Berma qu'elle l'avait trouve,
mais peut-on employer ce mot de trouver, quand il s'agit de quelque
chose qui ne serait pas diffrent si on l'avait reu, quelque chose
qui ne tient pas essentiellement  votre tre puisqu'un autre peut
ensuite le reproduire?

Mon Dieu, mais comme votre prsence lve le niveau de la
conversation! me dit comme pour s'excuser auprs de Bergotte, Swann
qui avait pris dans le milieu Guermantes l'habitude de recevoir les
grands artistes comme de bons amis  qui on cherche seulement  faire
manger les plats qu'ils aiment, jouer aux jeux ou,  la campagne, se
livrer aux sports qui leur plaisent. Il me semble que nous parlons
bien d'art, ajouta-t-il. -- C'est trs bien, j'aime beaucoup a,
dit Mme Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bont et aussi
parce qu'elle avait gard ses anciennes aspirations vers une
conversation plus intellectuelle. Ce fut ensuite  d'autres personnes,
 Gilberte en particulier que parla Bergotte. J'avais dit  celui-ci
tout ce que je ressentais avec une libert qui m'avait tonn et qui
tenait  ce qu'ayant pris avec lui, depuis des annes (au cours de
tant d'heures de solitude et de lecture, o il n'tait pour moi que la
meilleure partie de moi-mme), l'habitude de la sincrit, de la
franchise, de la confiance, il m'intimidait moins qu'une personne avec
qui j'aurais caus pour la premire fois. Et cependant pour la mme
raison j'tais fort inquiet de l'impression que j'avais d produire
sur lui, le mpris que j'avais suppos qu'il aurait pour mes ides ne
datant pas d'aujourd'hui, mais des temps dj anciens o j'avais
commenc  lire ses livres, dans notre jardin de Combray. J'aurais
peut-tre d pourtant me dire que puisque c'tait sincrement, en
m'abandonnant  ma pense, que d'une part j'avais tant sympathis avec
l'[oe]uvre de Bergotte et que, d'autre part, j'avais prouv au thtre un
dsappointement dont je ne connaissais pas les raisons, ces deux
mouvements instinctifs qui m'avaient entran ne devaient pas tre si
diffrents l'un de l'autre, mais obir aux mmes lois; et que cet
esprit de Bergotte, que j'avais aim dans ses livres ne devait pas
tre quelque chose d'entirement tranger et hostile  ma dception et
 mon incapacit de l'exprimer. Car mon intelligence devait tre une,
et peut-tre mme n'en existe-t-il qu'une seule dont tout le monde est
co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son
corps particulier porte ses regards, comme au thtre, o si chacun a
sa place, en revanche, il n'y a qu'une seule scne. Sans doute, les
ides que j'avais le got de chercher  dmler, n'taient pas celles
qu'approfondissait d'ordinaire Bergotte dans ses livres. Mais si
c'tait la mme intelligence que nous avions lui et moi  notre
disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se les rappeler,
les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgr ce que je
supposais, devant son [oe]il intrieur, tout une autre partie de
l'intelligence que celle dont une dcoupure avait pass dans ses
livres et d'aprs laquelle j'avais imagin tout son univers mental. De
mme que les prtres, ayant la plus grande exprience du c[oe]ur, peuvent
le mieux pardonner aux pchs qu'ils ne commettent pas, de mme le
gnie ayant la plus grande exprience de l'intelligence peut le mieux
comprendre les ides qui sont le plus opposes  celles qui forment le
fond de ses propres [oe]uvres. J'aurais d me dire tout cela (qui
d'ailleurs n'a rien de trs agrable, car la bienveillance des hauts
esprits a pour corollaire l'incomprhension et l'hostilit des
mdiocres; or, on est beaucoup moins heureux de l'amabilit d'un grand
crivain qu'on trouve  la rigueur dans ses livres qu'on ne souffre de
l'hostilit d'une femme qu'on n'a pas choisie pour son intelligence,
mais qu'on ne peut s'empcher d'aimer). J'aurais d me dire tout cela,
mais ne me le disais pas, j'tais persuad que j'avais paru stupide 
Bergotte, quand Gilberte me chuchota  l'oreille:

-- Je nage dans la joie, parce que vous avez fait la conqute de mon
grand ami Bergotte. Il a dit  maman qu'il vous avait trouv
extrmement intelligent.

-- O allons-nous? demandai-je  Gilberte. -- Oh! o on voudra,
moi, vous savez, aller ici ou l... Mais depuis l'incident qui avait
eu lieu le jour de l'anniversaire de la mort de son grand-pre, je me
demandais si le caractre de Gilberte n'tait pas autre que ce que
j'avais cru, si cette indiffrence  ce qu'on ferait, cette sagesse,
ce calme, cette douce soumission constante, ne cachaient pas au
contraire des dsirs trs passionns que par amour-propre elle ne
voulait pas laisser voir et qu'elle ne rvlait que par sa soudaine
rsistance quand ils taient par hasard contraris.

Comme Bergotte habitait dans le mme quartier que mes parents, nous
partmes ensemble; en voiture il me parla de ma sant: Nos amis m'ont
dit que vous tiez souffrant. Je vous plains beaucoup. Et puis malgr
cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois bien que vous devez
avoir les plaisirs de l'intelligence et c'est probablement ce qui
compte surtout pour vous, comme pour tous ceux qui les connaissent.

Hlas! ce qu'il disait l, combien je sentais que c'tait peu vrai
pour moi que tout raisonnement, si lev qu'il ft, laissait froid,
qui n'tais heureux que dans des moments de simple flnerie, quand
j'prouvais du bien-tre; je sentais combien ce que je dsirais dans
la vie tait purement matriel, et avec quelle facilit je me serais
pass de l'intelligence. Comme je ne distinguais pas entre les
plaisirs ceux qui me venaient de sources diffrentes, plus ou moins
profondes et durables, je pensai, au moment de lui rpondre, que
j'aurais aim une existence o j'aurais t li avec la duchesse de
Guermantes, et o j'aurais souvent senti comme dans l'ancien bureau
d'octroi des Champs-lyses une fracheur qui m'et rappel Combray.
Or, dans cet idal de vie que je n'osais lui confier, les plaisirs de
l'intelligence ne tenaient aucune place.

-- Non, monsieur, les plaisirs de l'intelligence sont bien peu de
chose pour moi, ce n'est pas eux que je recherche, je ne sais mme pas
si je les ai jamais gots.

-- Vous croyez vraiment, me rpondit-il. Eh bien, coutez, si, tout
de mme, cela doit tre cela que vous aimez le mieux, moi, je me le
figure, voil ce que je crois.

Il ne me persuadait certes pas; pourtant je me sentais plus heureux,
moins  l'troit. A cause de ce que m'avait dit M. de Norpois, j'avais
considr mes moments de rverie, d'enthousiasme, de confiance en moi,
comme purement subjectifs et sans vrit. Or, selon Bergotte qui avait
l'air de connatre mon cas, il semblait que le symptme  ngliger
c'tait au contraire mes doutes, mon dgot de moi-mme. Surtout ce
qu'il avait dit de M. de Norpois, tait beaucoup de sa force  une
condamnation que j'avais crue sans appel.

Etes-vous bien soign? me demanda Bergotte. Qui est-ce qui s'occupe
de votre sant? Je lui dis que j'avais vu et reverrais sans doute
Cottard. Mais ce n'est pas ce qu'il vous faut! me rpondit-il. Je ne
le connais pas comme mdecin, Mais je l'ai vu chez Mme Swann. C'est un
imbcile. A supposer que cela n'empche pas d'tre un bon mdecin, ce
que j'ai peine  croire, cela empche d'tre un bon mdecin pour
artistes, pour gens intelligents. Les gens comme vous ont besoin de
mdecins appropris, je dirais presque de rgimes, de mdicaments
particuliers. Cottard vous ennuiera et rien que l'ennui empchera son
traitement d'tre efficace. Et puis ce traitement ne peut pas tre le
mme pour vous que pour un individu quelconque. Les trois quarts du
mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Il leur faut
au moins un mdecin qui connaisse ce mal-l. Comment voulez-vous que
Cottard puisse vous soigner, il a prvu la difficult de digrer les
sauces, l'embarras gastrique, mais il n'a pas prvu la lecture de
Shakespeare... Aussi ses calculs ne sont plus justes avec vous,
l'quilibre est rompu, c'est toujours le petit ludion qui remonte. Il
vous trouvera une dilatation de l'estomac, il n'a pas besoin de vous
examiner, puisqu'il l'a d'avance dans son [oe]il. Vous pouvez le voir,
elle se reflte dans son lorgnon. Cette manire de parler me
fatiguait beaucoup, je me disais avec la stupidit du bon sens: Il
n'y a pas plus de dilatation de l'estomac reflte dans le lorgnon du
professeur Cottard, que de sottises caches dans le gilet blanc de M.
de Norpois. Je vous conseillerais plutt, poursuivit Bergotte, le
docteur du Boulbon, qui est tout  fait intelligent. C'est un grand
admirateur de vos [oe]uvres, lui rpondis-je. Je vis que Bergotte le
savait et j'en conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite,
qu'on a peu de vrais amis inconnus. Ce que Bergotte me dit au sujet
de Cottard me frappa tout en tant contraire  tout ce que je croyais.
Je ne m'inquitais nullement de trouver mon mdecin ennuyeux;
j'attendais de lui que, grce  un art dont les lois m'chappaient, il
rendt au sujet de ma sant un indiscutable oracle en consultant mes
entrailles. Et je ne tenais pas  ce que,  l'aide d'une intelligence
o j'aurais pu le suppler, il chercht  comprendre la mienne, que je
ne me reprsentais que comme un moyen indiffrent en soi-mme, de
tcher d'atteindre des vrits extrieures. Je doutais beaucoup que le
gens intelligents eussent besoin d'une autre hygine que les imbciles
et j'tais tout prt  me soumettre  celle de ces derniers.
Quelqu'un qui aurait besoin d'un bon mdecin, c'est notre ami Swann,
dit Bergotte. Et comme je demandais s'il tait malade. H! bien c'est
l'homme qui a pous une fille, qui avale par jour cinquante
couleuvres de femmes qui ne veulent pas recevoir la sienne, ou
d'hommes qui ont couch avec elle. On les voit, elles lui tordent la
bouche. Regardez un jour le sourcil circonflexe qu'il a quand il
rentre, pour voir qui il y a chez lui. La malveillance avec laquelle
Bergotte parlait ainsi  un tranger d'amis chez qui il tait reu
depuis si longtemps tait aussi nouvelle pour moi que le ton presque
tendre que chez les Swann il prenait  tous moments avec eux. Certes,
une personne comme ma grand'tante, par exemple, et t incapable avec
aucun de nous, de ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte
prodiguer  Swann. Mme aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait 
dire des choses dsagrables. Mais hors de leur prsence elle n'aurait
pas prononc une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que
notre socit de Combray ne ressemblait au monde. Celle des Swann
tait dj un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce
n'tait pas encore la grande mer, c'tait dj la lagune. Tout ceci
de vous  moi, me dit Bergotte en me quittant devant ma porte.
Quelques annes plus tard, je lui aurais rpondu: Je ne rpte jamais
rien. C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque
fois le mdisant est faussement rassur. C'est celle que j'aurais dj
ce jour-l adresse  Bergotte car on n'invente pas tout ce qu'on dit,
surtout dans les moments o on agit comme personnage social. Mais je
ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante
dans une occasion semblable et t: Si vous ne voulez pas que ce
soit rpt, pourquoi le dites-vous? C'est la rponse des gens
insociables, des mauvaises ttes. Je ne l'tais pas: je m'inclinai
en silence.

Des gens de lettres qui taient pour moi des personnages considrables
intriguaient pendant des annes avant d'arriver  nouer avec Bergotte
des relations qui restaient toujours obscurment littraires et ne
sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi, je venais de
m'installer parmi les amis du grand crivain, d'emble et
tranquillement, comme quelqu'un qui au lieu de faire la queue avec
tout le monde pour avoir une mauvaise place, gagne les meilleures,
ayant pass par un couloir ferm aux autres. Si Swann me l'avait ainsi
ouvert, c'est sans doute parce que comme un roi se trouve
naturellement inviter les amis de ses enfants dans la loge royale, sur
le yacht royal, de mme les parents de Gilberte recevaient les amis de
leur fille au milieu des choses prcieuses qu'ils possdaient et des
intimits plus prcieuses encore qui y taient encadres. Mais  cette
poque je pensai, et peut-tre avec raison, que cette amabilit de
Swann tait indirectement  l'adresse de mes parents. J'avais cru
entendre autrefois  Combray qu'il leur avait offert, voyant mon
admiration pour Bergotte, de m'emmener dner chez lui, et que mes
parents avaient refus, disant que j'tais trop jeune et trop nerveux
pour sortir. Sans doute, mes parents reprsentaient-ils pour
certaines personnes, justement celles qui me semblaient le plus
merveilleuses, quelque chose de tout autre qu' moi, de sorte que
comme au temps o la dame en rose avait adress  mon pre des loges
dont il s'tait montr si peu digne, j'aurais souhait que mes parents
comprissent quel inestimable prsent je venais de recevoir et
tmoignassent leur reconnaissance  ce Swann gnreux et courtois qui
me l'avait, ou le leur avait, offert, sans avoir plus l'air de
s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque de Luini, le
charmant roi mage, au nez busqu, aux cheveux blonds, et avec lequel
on lui avait trouv autrefois parat-il, une grande ressemblance.

Malheureusement, cette faveur que m'avait faite Swann et que, en
rentrant, avant mme d'ter mon pardessus, j'annonai  mes parents,
avec l'espoir qu'elle veillerait dans leur c[oe]ur un sentiment aussi mu
que le mien et les dterminerait envers les Swann  quelque
politesse norme et dcisive, cette faveur ne parut pas trs
apprcie par eux. Swann t'a prsent  Bergotte? Excellente
connaissance, charmante relation! s'cria ironiquement mon pre. Il ne
manquait plus que cela! Hlas, quand j'eus ajout qu'il ne gotait
pas du tout M. de Norpois:

-- Naturellement! reprit-il. Cela prouve bien que c'est un esprit
faux et malveillant. Mon pauvre fils tu n'avais pas dj beaucoup de
sens commun, je suis dsol de te voir tomb dans un milieu qui va
achever de te dtraquer.

Dj ma simple frquentation chez les Swann avait t loin d'enchanter
mes parents. La prsentation  Bergotte leur apparut comme une
consquence nfaste, mais naturelle, d'une premire faute, de la
faiblesse qu'ils avaient eue et que mon grand-pre et appele un
manque de circonspection. Je sentis que je n'avais plus pour
complter leur mauvaise humeur qu' dire que cet homme pervers et qui
n'apprciait pas M. de Norpois, m'avait trouv extrmement
intelligent. Quand mon pre, en effet, trouvait qu'une personne, un de
mes camarades par exemple, tait dans une mauvaise voie -- comme moi
en ce moment -- si celui-l avait alors l'approbation de quelqu'un que
mon pre n'estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de
son fcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand.
Je l'entendais dj qui allait s'crier: Ncessairement, c'est tout
un ensemble!, mot qui m'pouvantait par l'imprcision et l'immensit
des rformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans
ma si douce vie. Mais comme, n'euss-je pas racont ce que Bergotte
avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand mme effacer l'impression
qu'avaient prouve mes parents, qu'elle ft encore un peu plus
mauvaise n'avait pas grande importance. D'ailleurs ils me semblaient
si injustes, tellement dans l'erreur, que non seulement je n'avais pas
l'espoir, mais presque pas le dsir de les ramener  une vue plus
quitable. Pourtant sentant au moment o les mots sortaient de ma
bouche, comme ils allaient tre effrays de penser que j'avais plu 
quelqu'un qui trouvait les hommes intelligents btes, tait l'objet du
mpris des honntes gens, et duquel la louange en me paraissant
enviable m'encourageait au mal, ce fut  voix basse et d'un air un peu
honteux que, achevant mon rcit, je jetai le bouquet: Il a dit aux
Swann qu'il m'avait trouv extrmement intelligent. Comme un chien
empoisonn qui dans un champ se jette sans le savoir sur l'herbe qui
est prcisment l'antidote de la toxine qu'il a absorbe, je venais
sans m'en douter de dire la seule parole qui ft au monde capable de
vaincre chez mes parents ce prjug  l'gard de Bergotte, prjug
contre lequel tous les plus beaux raisonnements que j'aurais pu faire,
tous les loges que je lui aurais dcerns, seraient demeurs vains.
Au mme instant la situation changea de face:

-- Ah!... Il a dit qu'il te trouvait intelligent, dit ma mre. Cela
me fait plaisir parce que c'est un homme de talent?

-- Comment! il a dit cela? reprit mon pre... Je ne nie en rien sa
valeur littraire devant laquelle tout le monde s'incline, seulement
c'est ennuyeux qu'il ait cette existence peu honorable dont a parl 
mots couverts le pre Norpois, ajouta-t-il sans s'apercevoir que
devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais de
prononcer la dpravation des moeurs de Bergotte ne pouvait gure
lutter plus longtemps que la fausset de son jugement.

-- Oh! mon ami, interrompit maman, rien ne prouve que ce soit vrai.
On dit tant de choses. D'ailleurs, M. de Norpois est tout ce qu'il y a
de plus gentil, mais il n'est pas toujours trs bienveillant, surtout
pour les gens qui ne sont pas de son bord.

-- C'est vrai, je l'avais aussi remarqu, rpondit mon pre.

-- Et puis enfin il sera beaucoup pardonn  Bergotte puisqu'il a
trouv mon petit enfant gentil, reprit maman tout en caressant avec
ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rveur.

Ma mre d'ailleurs n'avait pas attendu ce verdict de Bergotte pour me
dire que je pouvais inviter Gilberte  goter quand j'aurais des amis.
Mais je n'osais pas le faire pour deux raisons. La premire est que
chez Gilberte, on ne servait jamais que du th. A la maison au
contraire, maman tenait  ce qu' ct du th il y et du chocolat.
J'avais peur que Gilberte ne trouvt cela commun et n'en cont un
grand mpris pour nous. L'autre raison fut une difficult de protocole
que je ne pus jamais russir  lever. Quand j'arrivais chez Mme Swann
elle me demandait:

-- Comment va madame votre mre?

J'avais fait quelques ouvertures  maman pour savoir si elle ferait de
mme quand viendrait Gilberte, point qui me semblait plus grave qu'
la cour de Louis XIV le Monseigneur. Mais maman ne voulut rien
entendre.

-- Mais non, puisque je ne connais pas Mme Swann.

-- Mais elle ne te connat pas davantage.

-- Je ne te dis pas, mais nous ne sommes pas obligs de faire
exactement de mme en tout. Moi je ferai d'autres amabilits 
Gilberte que Madame Swann n'aura pas pour toi.

Mais je ne fus pas convaincu et prfrai ne pas inviter Gilberte.

Ayant quitt mes parents, j'allai changer de vtements et en vidant
mes poches je trouvai tout  coup l'enveloppe que m'avait remise le
matre d'htel des Swann avant de m'introduire au salon. J'tais seul
maintenant. Je l'ouvris,  l'intrieur tait une carte sur laquelle on
m'indiquait la dame  qui je devais offrir le bras pour aller  table.

Ce fut vers cette poque que Bloch bouleversa ma conception du monde,
ouvrit pour moi des possibilits nouvelles de bonheur (qui devaient du
reste se changer plus tard en possibilits de souffrance), en
m'assurant que contrairement  ce que je croyais au temps de mes
promenades du ct de Msglise, les femmes ne demandaient jamais
mieux que de faire l'amour. Il complta ce service en m'en rendant un
second que je ne devais apprcier que beaucoup plus tard: ce fut lui
qui me conduisit pour la premire fois dans une maison de passe. Il
m'avait bien dit qu'il y avait beaucoup de jolies femmes qu'on peut
possder. Mais je leur attribuais une figure vague, que les maisons de
passe devaient me permettre de remplacer par des visages particuliers.
De sorte que si j'avais  Bloch, -- pour sa bonne nouvelle que le
bonheur, la possession de la beaut, ne sont pas choses inaccessibles
et que nous avons fait [oe]uvre utile en y renonant  jamais, -- une
obligation de mme genre qu' tel mdecin ou tel philosophe optimiste
qui nous fait esprer la longvit dans ce monde, et de ne pas tre
entirement spar de lui quand on aura pass dans un autre, les
maisons de rendez-vous que je frquentai quelques annes plus tard, --
en me fournissant des chantillons du bonheur, en me permettant
d'ajouter  la beaut des femmes cet lment que nous ne pouvons
inventer, qui n'est pas que le rsum des beauts anciennes, le
prsent vraiment divin, le seul que nous ne puissions recevoir de
nous-mme, devant lequel expirent toutes les crations logiques de
notre intelligence et que nous ne pouvons demander qu' la ralit: un
charme individuel, -- mritrent d'tre classes par moi  ct de ces
autres bienfaiteurs d'origine plus rcente mais d'utilit analogue
(avant lesquels nous imaginions sans ardeur la sduction de Mantegna,
de Wagner, de Sienne, d'aprs d'autres peintres, d'autres musiciens,
d'autres villes): les ditions d'histoire de la peinture illustres,
les concerts symphoniques et les tudes sur les Villes d'art. Mais
la maison o Bloch me conduisit et o il n'allait plus d'ailleurs
lui-mme depuis longtemps tait d'un rang trop infrieur, le personnel
tait trop mdiocre et trop peu renouvel pour que j'y puisse
satisfaire d'anciennes curiosits ou contracter de nouvelles. La
patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes qu'on lui
demandait et en proposait toujours dont on n'aurait pas voulu. Elle
m'en vantait surtout une, une dont, avec un sourire plein de promesses
(comme si 'avait t une raret et un rgal), elle disait: C'est une
Juive! a ne vous dit rien? (C'est sans doute  cause de cela qu'elle
l'appelait Rachel.) Et avec une exaltation niaise et factice qu'elle
esprait tre communicative, et qui finissait sur un rle presque de
jouissance: Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que a
doit tre affolant! Rah! Cette Rachel, que j'aperus sans qu'elle me
vt, tait brune, pas jolie, mais avait l'air intelligent, et non sans
passer un bout de langue sur ses lvres, souriait d'un air plein
d'impertinence aux michs qu'on lui prsentait et que j'entendais
entamer la conversation avec elle. Son mince et troit visage tait
entour de cheveux noirs et friss, irrguliers comme s'ils avaient
t indiqus par des hachures dans un lavis,  l'encre de Chine.
Chaque fois je promettais  la patronne qui me la proposait avec une
insistance particulire en vantant sa grande intelligence et son
instruction que je ne manquerais pas un jour de venir tout exprs pour
faire la connaissance de Rachel surnomme par moi Rachel quand du
Seigneur. Mais le premier soir j'avais entendu celle-ci au moment o
elle s'en allait, dire  la patronne:

-- Alors c'est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu'un,
vous n'oublierez pas de me faire chercher.

Et ces mots m'avaient empch de voir en elle une personne parce
qu'ils me l'avaient fait classer immdiatement dans une catgorie
gnrale de femmes dont l'habitude commune  toutes tait de venir l
le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou deux  gagner. Elle
variait seulement la forme de sa phrase en disant:

-- Si vous avez besoin de moi, ou si vous avez besoin de
quelqu'un.

La patronne qui ne connaissait pas l'opra d'Halvy ignorait pourquoi
j'avais pris l'habitude de dire: Rachel quand du Seigneur. Mais ne
pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie moins drle
et c'est chaque fois en riant de tout son c[oe]ur qu'elle me disait:

-- Alors, ce n'est pas encore pour ce soir que je vous unis  Rachel
quand du Seigneur? Comment dites-vous cela: Rachel quand du
Seigneur! Ah! a c'est trs bien trouv. Je vais vous fiancer. Vous
verrez que vous ne le regretterez pas.

Une fois je faillis me dcider, mais elle tait sous presse, une
autre fois entre les mains du coiffeur, un vieux monsieur qui ne
faisait rien d'autre aux femmes que verser de l'huile sur leurs
cheveux drouls et les peigner ensuite. Et je me lassai d'attendre
bien que quelques habitues fort humbles, soi-disant ouvrires, mais
toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir
avec moi une longue conversation  laquelle, -- malgr le srieux des
sujets traits, -- la nudit partielle ou complte de mes
interlocutrices donnait une savoureuse simplicit. Je cessai du reste
d'aller dans cette maison parce que dsireux de tmoigner mes bons
sentiments  la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui
en donnai quelques-uns, notamment un grand canap -- que j'avais
hrits de ma tante Lonie. Je ne les voyais jamais car le manque de
place avait empch mes parents de les laisser entrer chez nous et ils
taient entasss dans un hangar. Mais ds que je les retrouvai dans la
maison o ces femmes se servaient d'eux, toutes les vertus qu'on
respirait dans la chambre de ma tante  Combray, m'apparurent,
supplicies par le contact cruel auquel je les avais livrs sans
dfense! J'aurais fait violer une morte que je n'aurais pas souffert
davantage. Je ne retournai plus chez l'entremetteuse, car ils me
semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence
inanims d'un conte persan, dans lesquels sont enfermes des mes qui
subissent un martyre et implorent leur dlivrance. D'ailleurs, comme
notre mmoire ne nous prsente pas d'habitude nos souvenirs dans leur
suite chronologique, mais comme un reflet o l'ordre des parties est
renvers, je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c'tait sur
ce mme canap que bien des annes auparavant j'avais connu pour la
premire fois les plaisirs de l'amour avec une de mes petites cousines
avec qui je ne savais o me mettre et qui m'avait donn le conseil
assez dangereux de profiter d'une heure o ma tante Lonie tait
leve.

Toute une autre partie des meubles et surtout une magnifique
argenterie ancienne de ma tante Lonie, je les vendis, malgr l'avis
contraire de mes parents, pour pouvoir disposer de plus d'argent et
envoyer plus de fleurs  Mme Swann qui me disait en recevant
d'immenses corbeilles d'orchydes: Si j'tais monsieur votre pre, je
vous ferais donner un conseil judiciaire. Comment pouvais-je supposer
qu'un jour je pourrais regretter tout particulirement cette
argenterie et placer certains plaisirs plus haut, que celui, qui
deviendrait peut-tre absolument nul, de faire des politesses aux
parents de Gilberte. C'est de mme en vue de Gilberte et pour ne pas
la quitter que j'avais dcid de ne pas entrer dans les ambassades. Ce
n'est jamais qu' cause d'un tat d'esprit qui n'est pas destin 
durer qu'on prend des rsolutions dfinitives. J'imaginais  peine que
cette substance trange qui rsidait en Gilberte et rayonnait en ses
parents, en sa maison, me rendant indiffrent  tout le reste, cette
substance pourrait tre libre, migrer dans un autre tre. Vraiment
la mme substance et pourtant devant avoir sur moi de tout autres
effets. Car la mme maladie volue; et un dlicieux poison n'est plus
tolr de mme, quand avec les annes, a diminu la rsistance du c[oe]ur.

Mes parents cependant auraient souhait que l'intelligence que
Bergotte m'avait reconnue se manifestt par quelque travail
remarquable. Quand je ne connaissais pas les Swann je croyais que
j'tais empch de travailler par l'tat d'agitation o me mettait
l'impossibilit de voir librement Gilberte. Mais quand leur demeure me
fut ouverte,  peine je m'tais assis  mon bureau de travail que je
me levais et courais chez eux. Et une fois que je les avais quitts et
que j'tais rentr  la maison, mon isolement n'tait qu'apparent, ma
pense ne pouvait plus remonter le courant du flux de paroles par
lequel je m'tais laiss machinalement entraner pendant des heures.
Seul je continuais  fabriquer les propos qui eussent t capables de
plaire aux Swann et pour donner plus d'intrt au jeu, je tenais la
place de ces partenaires absents, je me posais  moi-mme des
questions fictives choisies de telle faon que mes traits brillants ne
leur servissent que d'heureuse rpartie. Silencieux, cet exercice
tait pourtant une conversation et non une mditation, ma solitude une
vie de salon mentale o c'tait non ma propre personne mais des
interlocuteurs imaginaires qui gouvernaient mes paroles et o
j'prouvais  former, au lieu des penses que je croyais vraies celles
qui me venaient sans peine, sans rgression du dehors vers le dedans,
ce genre de plaisir tout passif qui trouve  rester tranquille
quelqu'un qui est alourdi par une mauvaise digestion.

Si j'avais t moins dcid  me mettre dfinitivement au travail,
j'aurais peut-tre fait un effort pour commencer tout de suite. Mais
puisque ma rsolution tait formelle, et qu'avant vingt-quatre heures,
dans les cadres vides de la journe du lendemain o tout se plaait si
bien parce que je n'y tais pas encore, mes bonnes dispositions se
raliseraient aisment, il valait mieux ne pas choisir un soir o
j'tais mal dispos pour un dbut auquel les jours suivants, hlas! ne
devaient pas se montrer plus propices. Mais j'tais raisonnable. De la
part de qui avait attendu des annes, il et t puril de ne pas
supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain
j'aurais dj crit quelques pages, je ne disais plus un seul mot 
mes parents de ma dcision; j'aimais mieux patienter quelques heures,
et apporter  ma grand'mre console et convaincue, de l'ouvrage en
train. Malheureusement le lendemain n'tait pas cette journe
extrieure et vaste que j'avais attendue dans la fivre. Quand il
tait fini, ma paresse et ma lutte pnible contre certains obstacles
internes avait simplement dur vingt-quatre heures de plus. Et au bout
de quelques jours, mes plans n'ayant pas t raliss, je n'avais plus
le mme espoir qu'ils le seraient immdiatement, partant, plus autant
de courage pour subordonner tout  cette ralisation: je recommenais
 veiller, n'ayant plus pour m'obliger  me coucher de bonne heure un
soir, la vision certaine de voir l'[oe]uvre commence le lendemain matin.
Il me fallait avant de reprendre mon lan quelques jours de dtente,
et la seule fois o ma grand'mre osa d'un ton doux et dsenchant
formuler ce reproche: H bien, ce travail, on n'en parle mme plus?
je lui en voulus, persuad que n'ayant pas su voir que mon parti tait
irrvocablement pris, elle venait d'en ajourner encore et pour
longtemps peut-tre, l'excution, par l'nervement que son dni de
justice me causait et sous l'empire duquel je ne voudrais pas
commencer mon [oe]uvre. Elle sentit que son scepticisme venait de heurter
 l'aveugle une volont. Elle s'en excusa, me dit en m'embrassant:
Pardon, je ne dirai plus rien. Et pour que je ne me dcourageasse
pas, m'assura que du jour o je serais bien portant, le travail
viendrait tout seul par surcrot.

D'ailleurs, me disais-je, en passant ma vie chez les Swann ne fais-je
pas comme Bergotte? A mes parents il semblait presque que tout en
tant paresseux, je menais, puisque c'tait dans le mme salon qu'un
grand crivain, la vie la plus favorable au talent. Et pourtant que
quelqu'un puisse tre dispens de faire ce talent soi-mme, par le
dedans, et le reoive d'autrui, est aussi impossible que se faire une
bonne sant (malgr qu'on manque  toutes les rgles de l'hygine et
qu'on commette les pires excs) rien qu'en dnant souvent en ville
avec un mdecin. La personne du reste qui tait le plus compltement
dupe de l'illusion qui m'abusait ainsi que mes parents, c'tait Mme
Swann. Quand je lui disais que je ne pouvais pas venir, qu'il fallait
que je restasse  travailler, elle avait l'air de trouver que je
faisais bien des embarras, qu'il y avait un peu de sottise et de
prtention dans mes paroles:

-- Mais Bergotte vient bien, lui? Est-ce que vous trouvez que ce
qu'il crit n'est pas bien. Cela sera mme mieux bientt,
ajoutait-elle, car il est plus aigu, plus concentr dans le journal
que dans le livre o il dlaie un peu. J'ai obtenu qu'il fasse
dsormais le leader article dans le Figaro. Ce sera tout  fait the
right man in the right place.

Et elle ajoutait:

-- Venez, il vous dira mieux que personne ce qu'il faut faire.

Et c'tait comme on invite un engag volontaire avec son colonel,
c'tait dans l'intrt de ma carrire et comme si les chefs-d'[oe]uvre se
faisaient par relations qu'elle me disait de ne pas manquer de venir
le lendemain dner chez elle avec Bergotte.

Ainsi pas plus du ct des Swann que du ct de mes parents,
c'est--dire de ceux qui,  des moments diffrents, avaient sembl
devoir y mettre obstacle, aucune opposition n'tait plus faite  cette
douce vie o je pouvais voir Gilberte comme je voulais, avec
ravissement, sinon avec calme. Il ne peut pas y en avoir dans l'amour,
puisque ce qu'on a obtenu n'est jamais qu'un nouveau point de dpart
pour dsirer davantage. Tant que je n'avais pu aller chez elle, les
yeux fixs vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais mme pas
imaginer les causes nouvelles de trouble qui m'y attendaient. Une fois
la rsistance de ses parents brise, et le problme enfin rsolu, il
recommena  se poser, chaque fois dans d'autres termes. En ce sens
c'tait bien en effet chaque jour une nouvelle amiti qui commenait.
Chaque soir en rentrant je me rendais compte que j'avais  dire 
Gilberte des choses capitales, desquelles notre amiti dpendait, et
ces choses n'taient jamais les mmes. Mais enfin j'tais heureux et
aucune menace ne s'levait plus contre mon bonheur. Il allait en venir
hlas d'un ct, o je n'avais jamais aperu aucun pril, du ct de
Gilberte et de moi-mme. J'aurais pourtant d tre tourment par ce
qui, au contraire, me rassurait, par ce que je croyais du bonheur.
C'est, dans l'amour, un tat anormal, capable de donner tout de suite,
 l'accident, le plus simple en apparence et qui peut toujours
survenir, une gravit que par lui-mme cet accident ne comporterait
pas. Ce qui rend si heureux, c'est la prsence dans le c[oe]ur de quelque
chose d'instable, qu'on s'arrange perptuellement  maintenir et dont
on ne s'aperoit presque plus tant qu'il n'est pas dplac. En
ralit, dans l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie
neutralise, rend virtuelle, ajourne, mais qui peut  tout moment
devenir ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu
ce qu'on souhaitait, atroce.

Plusieurs fois je sentis que Gilberte dsirait loigner mes visites.
Il est vrai que quand je tenais trop  la voir je n'avais qu' me
faire inviter par ses parents qui taient de plus en plus persuads de
mon excellente influence sur elle. Grce  eux, pensais-je, mon amour
ne court aucun risque; du moment que je les ai pour moi, je peux tre
tranquille puisqu'ils ont toute autorit sur Gilberte. Malheureusement
 certains signes d'impatience que celle-ci laissait chapper quand
son pre me faisait venir en quelque sorte malgr elle, je me demandai
si ce que j'avais considr comme une protection pour mon bonheur
n'tait pas au contraire la raison secrte pour laquelle il ne
pourrait durer.

La dernire fois que je vins voir Gilberte, il pleuvait; elle tait
invite  une leon de danses chez des gens qu'elle connaissait trop
peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris  cause de
l'humidit plus de cafine que d'habitude. Peut-tre  cause du
mauvais temps, peut-tre ayant quelque prvention contre la maison o
cette matine devait avoir lieu, Mme Swann, au moment o sa fille
allait partir, la rappela avec une extrme vivacit: Gilberte! et me
dsigna pour signifier que j'tais venu pour la voir et qu'elle devait
rester avec moi. Ce Gilberte avait t prononc, cri plutt, dans
une bonne intention pour moi, mais au haussement d'paules que fit
Gilberte en tant ses affaires, je compris que sa mre avait
involontairement acclr l'volution, peut-tre jusque-l possible
encore  arrter, qui dtachait peu  peu de moi mon amie. On n'est
pas oblig d'aller danser tous les jours, dit Odette  sa fille, avec
une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis, redevenant
Odette, elle se mit  parler anglais  sa fille. Aussitt ce fut comme
si un mur m'avait cach une partie de la vie de Gilberte, comme si un
gnie malfaisant avait emmen loin de moi mon amie. Dans une langue
que nous savons, nous avons substitu  l'opacit des sons la
transparence des ides. Mais une langue que nous ne savons pas est un
palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans
que, rests au dehors et dsesprment crisps dans notre impuissance,
nous parvenions  rien voir,  rien empcher. Telle cette conversation
en anglais dont je n'eusse que souri un mois auparavant et au milieu
de laquelle quelques noms propres franais ne laissaient pas
d'accrotre et d'orienter mes inquitudes, avait, tenue  deux pas de
moi par deux personnes immobiles, la mme cruaut, me faisait aussi
dlaiss et seul, qu'un enlvement. Enfin Mme Swann nous quitta. Ce
jour-l peut-tre par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle
n'allt pas s'amuser, peut-tre aussi parce que la devinant fche
j'tais prventivement plus froid que d'habitude, le visage de
Gilberte, dpouill de toute joie, nu, saccag, sembla tout
l'aprs-midi vouer un regret mlancolique au pas-de-quatre que ma
prsence l'empchait d'aller danser, et dfier toutes les cratures, 
commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient
dtermin chez elle une inclination sentimentale pour le boston. Elle
se borna  changer, par moments, avec moi, sur le temps qu'il
faisait, la recrudescence de la pluie, l'avance de la pendule, une
conversation ponctue de silences et de monosyllabes o je m'enttais
moi-mme, avec une sorte de rage dsespre,  dtruire les instants
que nous aurions pu donner  l'amiti et au bonheur. Et  tous nos
propos une sorte de duret suprme tait confre par le paroxisme de
leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait pourtant, car il
empchait Gilberte d'tre dupe de la banalit de mes rflexions et de
l'indiffrence de mon accent. C'est en vain que je disais: Il me
semble que l'autre jour la pendule retardait plutt, elle traduisait
videmment: Comme vous tes mchante! J'avais beau m'obstiner 
prolonger, tout le long de ce jour pluvieux, ces paroles sans
claircies, je savais que ma froideur n'tait pas quelque chose
d'aussi dfinitivement fig que je le feignais, et que Gilberte devait
bien sentir que si, aprs le lui avoir dj dit trois fois, je m'tais
hasard une quatrime  lui rpter que les jours diminuaient,
j'aurais eu de la peine  me retenir  fondre en larmes. Quand elle
tait ainsi, quand un sourire ne remplissait pas ses yeux et ne
dcouvrait pas son visage, on ne peut dire de quelle dsolante
monotonie taient empreints ses yeux tristes et ses traits maussades.
Sa figure, devenue presque livide, ressemblait alors  ces plages
ennuyeuses o la mer retire trs loin vous fatigue d'un reflet
toujours pareil que cerne un horizon immuable et born. A la fin, ne
voyant pas se produire de la part de Gilberte le changement heureux
que j'attendais depuis plusieurs heures, je lui dis qu'elle n'tait
pas gentille: C'est vous qui n'tes pas gentil, me rpondit-elle.
Mais si! Je me demandai ce que j'avais fait, et ne le trouvant pas,
le lui demandai  elle-mme: Naturellement, vous vous trouvez
gentil! me dit-elle en riant longuement. Alors je sentis ce qu'il y
avait de douloureux pour moi  ne pouvoir atteindre cet autre plan,
plus insaisissable, de sa pense, que dcrivait son rire. Ce rire
avait l'air de signifier: Non, non, je ne me laisse pas prendre 
tout ce que vous me dites, je sais que vous tes fou de moi, mais cela
ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de vous. Mais je me
disais qu'aprs tout le rire n'est pas un langage assez dtermin pour
que je pusse tre assur de bien comprendre celui-l. Et les paroles
de Gilberte taient affectueuses. Mais en quoi ne suis-je pas gentil,
lui demandai-je, dites-le moi, je ferai tout ce que vous voudrez.
Non cela ne servirait  rien, je ne peux pas vous expliquer. Un
instant j'eus peur qu'elle crt que je ne l'aimasse pas, et ce fut
pour moi une autre souffrance, non moins vive, mais qui rclamait une
dialectique diffrente. Si vous saviez le chagrin que vous me faites,
vous me le diriez. Mais ce chagrin qui, si elle avait dout de mon
amour et d la rjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon
erreur, dcid  ne plus tenir compte de ses paroles, la laissant sans
la croire, me dire: Je vous aimais vraiment, vous verrez cela un
jour (ce jour, o les coupables assurent que leur innocence sera
reconnue et qui, pour des raisons mystrieuses, n'est jamais celui o
on les interroge), j'eus le courage de prendre subitement la
rsolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce
qu'elle ne m'aurait pas cru.

Un chagrin caus par une personne qu'on aime peut tre amer, mme
quand il est insr au milieu de proccupations, d'occupations, de
joies, qui n'ont pas cet tre pour objet et desquelles notre attention
ne se dtourne que de temps en temps pour revenir  lui. Mais quand un
tel chagrin nat -- comme c'tait le cas pour celui-ci --  un moment
o le bonheur de voir cette personne nous remplit tout entiers, la
brusque dpression qui se produit alors dans notre me jusque-l
ensoleille, soutenue et calme, dtermine en nous une tempte furieuse
contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables de lutter
jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon c[oe]ur tait si violente que
je revins vers la maison, bouscul, meurtri, sentant que je ne
pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant chemin, qu'en
retournant sous un prtexte quelconque auprs de Gilberte. Mais elle
se serait dit: Encore lui! Dcidment je peux tout me permettre, il
reviendra chaque fois d'autant plus docile qu'il m'aura quitte plus
malheureux. Puis j'tais irrsistiblement ramen vers elle, par ma
pense, et ces orientations alternatives, cet affolement de la
boussole intrieure persistrent quand je fus rentr, et se
traduisirent par les brouillons de lettres contradictoires que
j'crivis  Gilberte.

J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face
desquelles il arrive gnralement qu'on se trouve  plusieurs reprises
dans la vie et auxquelles bien qu'on n'ait pas chang de caractre, de
nature -- notre nature qui cre elle-mme nos amours, et presque les
femmes que nous aimons, et jusqu' leurs fautes -- on ne fait pas face
de la mme manire  chaque fois, c'est--dire  tout ge. A ces
moments-l notre vie est divise, et comme distribue dans une
balance, en deux plateaux opposs o elle tient tout entire. Dans
l'un, il y a notre dsir de ne pas dplaire, de ne pas paratre trop
humble  l'tre que nous aimons sans parvenir  le comprendre, mais
que nous trouvons plus habile de laisser un peu de ct pour qu'il
n'ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le dtournerait
de nous; de l'autre ct, il y a une souffrance -- non pas une
souffrance localise et partielle -- qui ne pourrait au contraire tre
apaise que si renonant  plaire  cette femme et  lui faire croire
que nous pouvons nous passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on
retire du plateau o est la fiert une petite quantit de volont
qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'ge, qu'on ajoute
dans le plateau o est le chagrin une souffrance physique acquise et 
qui on a permis de s'aggraver, et au lieu de la solution courageuse
qui l'aurait emport  vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde
et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse  cinquante. D'autant
plus que les situations tout en se rptant changent, et qu'il y a
chance pour qu'au milieu ou  la fin de la vie on ait eu pour soi-mme
la funeste complaisance de compliquer l'amour d'une part d'habitude
que l'adolescence, retenue par d'autres devoirs, moins libre de
soi-mme, ne connat pas.

Je venais d'crire  Gilberte une lettre o je laissais tonner ma
fureur, non sans pourtant jeter la boue, de quelques mots placs
comme au hasard, et o mon amie pourrait accrocher une rconciliation;
un instant aprs le vent ayant tourn, c'tait des phrases tendres que
je lui adressais pour la douceur de certaines expressions dsoles, de
tels jamais plus, si attendrissants pour ceux qui les emploient, si
fastidieux pour celle qui les lira, soit qu'elle les croit mensongers
et traduise jamais plus par ce soir mme, si vous voulez bien de
moi ou qu'elle les croie vrais et lui annonant alors une de ces
sparations dfinitives qui nous sont si parfaitement gales dans la
vie quand il s'agit d'tres dont nous ne sommes pas pris. Mais
puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d'agir en dignes
prdcesseurs de l'tre prochain que nous serons et qui n'aimera plus,
comment pourrions-nous tout  fait imaginer l'tat d'esprit d'une
femme  qui mme si nous savions que nous lui sommes indiffrents,
nous avons perptuellement fait tenir dans nos rveries, pour nous
bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin, les mmes
propos que si elle nous aimait. Devant les penses, les actions d'une
femme que nous aimons, nous sommes aussi dsorients que le pouvaient
tre devant les phnomnes de la nature, les premiers physiciens
(avant que la science ft constitue et et mis un peu de lumire dans
l'inconnu). Ou pis encore, comme un tre pour l'esprit de qui le
principe de causalit existerait  peine, un tre qui ne serait pas
capable d'tablir un lien entre un phnomne et un autre et devant qui
le spectacle du monde serait incertain comme un rve. Certes je
m'efforais de sortir de cette incohrence, de trouver des causes. Je
tchais mme d'tre objectif et pour cela de bien tenir compte de la
disproportion qui existait entre l'importance qu'avait pour moi
Gilberte et celle non seulement que j'avais pour elle, mais
qu'elle-mme avait pour les autres tres que moi, disproportion qui,
si je l'eusse omise, et risqu de me faire prendre une simple
amabilit de mon amie pour un aveu passionn, une dmarche grotesque
et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui
vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
l'excs contraire, o j'aurais vu dans l'arrive inexacte de Gilberte
 un rendez-vous, un mouvement de mauvaise humeur, une hostilit
irrmdiable. Je tchais de trouver entre ces deux optiques galement
dformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses; les
calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de ma
souffrance; et soit par obissance  la rponse des nombres, soit que
je leur eusse fait dire ce que je dsirais, je me dcidai le lendemain
 aller chez les Swann, heureux, mais de la mme faon que ceux qui
s'tant tourments longtemps  cause d'un voyage qu'ils ne voulaient
pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux
dfaire leur malle. Et, comme, pendant qu'on hsite, la seule ide
d'une rsolution possible ( moins d'avoir rendu cette ide inerte en
dcidant qu'on ne prendra pas la rsolution) dveloppe, comme une
graine vivace, les linaments, tout le dtail des motions qui
natraient de l'acte excut, je me dis que j'avais t bien absurde
de me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant de mal que
si j'eusse d raliser ce projet et que, puisque au contraire c'tait
pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'conomie de
tant de vellits et d'acceptations douloureuses. Mais cette reprise
des relations d'amiti ne dura que le temps d'aller jusqu' chez les
Swann: non pas parce que leur matre d'htel, lequel m'aimait
beaucoup, me dit que Gilberte tait sortie (je sus en effet ds le
soir mme, que c'tait vrai, par des gens qui l'avaient rencontre),
mais  cause de la faon dont il me le dit: Monsieur, mademoiselle
est sortie, je peux affirmer  monsieur que je ne mens pas. Si
monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre.
Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui
faire plaisir et que si mademoiselle tait l, je mnerais tout de
suite monsieur auprs d'elle. Ces paroles, de la sorte qui est la
seule importante, involontaires, nous donnant la radiographie au moins
sommaire de la ralit insouponnable que cacherait un discours
tudi, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait
l'impression que je lui tais importun; aussi,  peine le matre
d'htel les eut-il prononces, qu'elles engendrrent chez moi de la
haine  laquelle je prfrai donner comme objet au lieu de Gilberte le
matre d'htel; il concentra sur lui tous les sentiments de colre que
j'avais pu avoir pour mon amie; dbarrass d'eux grce  ces paroles,
mon amour subsista seul; mais elles m'avaient montr en mme temps que
je devais pendant quelque temps ne pas chercher  voir Gilberte. Elle
allait certainement m'crire pour s'excuser. Malgr cela, je ne
retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je
pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que j'aurais reu sa
lettre, frquenter Gilberte serait une chose dont je pourrais plus
aisment me priver pendant quelque temps, parce que je serais sr de
la retrouver ds que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour
supporter moins tristement l'absence volontaire, c'tait sentir mon
c[oe]ur dbarrass de la terrible incertitude si nous n'tions pas
brouills pour toujours, si elle n'tait pas fiance, partie, enleve.
Les jours qui suivirent ressemblrent  ceux de cette ancienne semaine
du jour de l'an que j'avais d passer sans Gilberte. Mais cette
semaine-l finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait aux
Champs-lyses, je la reverrais comme auparavant; j'en tais sr, et,
d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'tait pas la peine
d'aller aux Champs-lyses. De sorte que durant cette triste semaine
dj lointaine, j'avais support ma tristesse avec calme parce qu'elle
n'tait mle ni de crainte ni d'esprance. Maintenant, au contraire,
c'tait ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait
ma souffrance intolrable. N'ayant pas eu de lettre de Gilberte le
soir mme, j'avais fait la part de sa ngligence, de ses occupations,
je ne doutais pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de c[oe]ur
auxquelles succdait un tat d'abattement quand je n'y avais trouv
que des lettres de personnes qui n'taient pas Gilberte ou bien rien,
ce qui n'tait pas pire, les preuves d'amiti d'une autre me rendant
plus cruelles celles de son indiffrence. Je me remettais  esprer
pour le courrier de l'aprs-midi. Mme entre les heures des leves des
lettres je n'osais pas sortir, car elle et pu faire porter la sienne.
Puis le moment finissait par arriver o, ni facteur, ni valet de pied
des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain
matin l'espoir d'tre rassur, et ainsi parce que je croyais que ma
souffrance ne durerait pas, j'tais oblig pour ainsi dire de la
renouveler sans cesse. Le chagrin tait peut-tre le mme, mais au
lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformment une
motion initiale, recommenait plusieurs fois par jour en dbutant par
une motion si frquemment renouvele qu'elle finissait -- elle, tat
tout physique, si momentan -- par se stabiliser, si bien que les
troubles causs par l'attente ayant  peine le temps de se calmer
avant qu'une nouvelle raison d'attendre survint, il n'y avait plus une
seule minute par jour o je ne fusse dans cette anxit qu'il est
pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma
souffrance tait infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien 1er
janvier, parce que cette fois il y avait en moi au lieu de
l'acceptation pure et simple de cette souffrance, l'espoir,  chaque
instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant par
arriver, alors je compris qu'elle devait tre dfinitive et je
renonai pour toujours  Gilberte, dans l'intrt mme de mon amour,
et parce que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservt pas de moi
un souvenir ddaigneux. Mme,  partir de ce moment-l, et pour
qu'elle ne pt former la supposition d'une sorte de dpit amoureux de
ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous, je les
acceptais souvent et au dernier moment, je lui crivais que je ne
pouvais pas venir, mais en protestant que j'en tais dsol comme
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas dsir voir. Ces
expressions de regret qu'on rserve d'ordinaire aux indiffrents,
persuaderaient mieux Gilberte de mon indiffrence, me semblait-il, que
ne ferait le ton d'indiffrence qu'on affecte seulement envers celle
qu'on aime. Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions
indfiniment rptes, je lui aurais prouv que je n'avais pas de got
 la voir, peut-tre en retrouverait-elle pour moi. Hlas! ce serait
en vain: chercher en ne la voyant plus  ranimer en elle ce got de me
voir, c'tait la perdre pour toujours; d'abord, parce que quand il
commencerait  renatre, si je voulais qu'il durt, il ne faudrait pas
y cder tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
seraient passes; c'tait en ce moment qu'elle m'tait indispensable
et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientt elle ne calmerait, en
me revoyant, qu'une douleur tellement diminue qu'elle ne serait plus,
comme elle l'et t encore en ce moment mme, et pour y mettre fin,
un motif de capitulation, de se rconcilier et de se revoir. Et enfin
plus tard quand je pourrais enfin avouer sans pril  Gilberte, tant
son got pour moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci
n'aurait pu rsister  une si longue absence et n'existerait plus;
Gilberte me serait devenue indiffrente. Je le savais, mais je ne
pouvais pas le lui dire; elle aurait cru que si je prtendais que je
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la voir, c'tait 
seule fin qu'elle me dt de revenir vite auprs d'elle.

En attendant, ce qui me rendait plus ais de me condamner  cette
sparation, c'est que (afin qu'elle se rendt bien compte que malgr
mes affirmations contraires, c'tait ma volont, et non un
empchement, non mon tat de sant, qui me privaient de la voir)
toutes les fois o je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
ses parents, devait sortir avec une amie, et ne rentrerait pas dner,
j'allais voir Mme Swann (laquelle tait redevenue pour moi ce qu'elle
tait au temps o je voyais si difficilement sa fille et o, les jours
o celle-ci ne venait pas aux Champs-lyses, j'allais me promener
avenue des Acacias). De cette faon j'entendrais parler de Gilberte et
j'tais sr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une faon
qui lui montrerait que je ne tenais pas  elle. Et je trouvais, comme
tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu tre pire.
Car, ayant libre entre dans la demeure o habitait Gilberte, je me
disais toujours, bien que dcid  ne pas user de cette facult, que
si jamais ma douleur tait trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
n'tais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire encore.
Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse attente qui
m'avait treint les premires semaines aprs notre brouille, avant
d'tre retourn chez les Swann), ne me rcitais-je pas la lettre que
Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-tre elle-mme.
La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait  supporter la
destruction du bonheur rel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
comme pour les disparus, savoir qu'on n'a plus rien  esprer
n'empche pas de continuer  attendre. On vit aux aguets, aux coutes;
des mres dont le fils est parti en mer pour une exploration
dangereuse se figurent  toute minute et alors que la certitude qu'il
a pri est acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement
sauv, et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir
et la rsistance des organes ou bien les aide  traverser les annes
au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
d'oublier peu  peu et de survivre -- ou bien les fait mourir.

D'autre part, mon chagrin tait un peu consol par l'ide qu'il
profitait  mon amour. Chaque visite que je faisais  Mme Swann, sans
voir Gilberte, m'tait cruelle, mais je sentais qu'elle amliorait
d'autant l'ide que Gilberte avait de moi.

D'ailleurs si je m'arrangeais toujours, avant d'aller chez Mme Swann,
 tre certain de l'absence de sa fille, cela tenait peut-tre autant
qu' ma rsolution d'tre brouill avec elle,  cet espoir de
rconciliation qui se superposait  ma volont de renoncement (bien
peu sont absolus, au moins d'une faon continue, dans cette me
humaine dont une des lois, fortifie par les afflux inopins de
souvenirs diffrents, est l'intermittence) et me masquait ce qu'elle
avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce qu'il avait de
chimrique. J'tais comme un pauvre qui mle moins de larmes  son
pain sec s'il se dit que tout  l'heure peut-tre un tranger va lui
laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligs pour rendre la
ralit supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies. Or
mon esprance restait plus intacte -- tout en mme temps que la
sparation s'effectuait mieux -- si je ne rencontrais pas Gilberte. Si
je m'tais trouv face  face avec elle chez sa mre nous aurions
peut-tre chang des paroles irrparables qui eussent rendu
dfinitive notre brouille, tu mon esprance et d'autre part en crant
une anxit nouvelle, rveill mon amour et rendu plus difficile ma
rsignation.

Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec sa fille, Mme
Swann m'avait dit: C'est trs bien de venir voir Gilberte, mais
j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour moi, pas  mon
Choufleury, o vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
les autres jours o vous me trouverez toujours un peu tard. J'avais
donc l'air, en allant la voir, de n'obir que longtemps aprs  un
dsir anciennement exprim par elle. Et trs tard, dj dans la nuit,
presque au moment o mes parents se mettaient  table, je partais
faire  Mme Swann une visite pendant laquelle je savais que je ne
verrais pas Gilberte et o pourtant je ne penserais qu' elle. Dans ce
quartier, considr alors comme loign, d'un Paris plus sombre
qu'aujourd'hui, et qui, mme dans le centre, n'avait pas d'lectricit
sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d'un
salon situ au rez-de-chausse ou  un entresol trs bas (tel qu'tait
celui de ses appartements o recevait habituellement Mme Swann),
suffisaient  illuminer la rue et  faire lever les yeux au passant
qui rattachait  leur clart comme  sa cause apparente et voile la
prsence devant la porte de quelques coups bien attels. Le passant
croyait, et non sans un certain moi,  une modification survenue dans
cette cause mystrieuse, quand il voyait l'un de ces coups, se mettre
en mouvement; mais c'tait seulement un cocher qui, craignant que ses
btes prissent froid leur faisait faire de temps  autre des alles et
venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutes
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se
dtachait plus distinct et plus explicite.

Le jardin d'hiver que dans ces annes-l le passant apercevait
d'ordinaire, quelle que ft la rue, si l'appartement n'tait pas  un
niveau trop lev au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les
hliogravures des livres d'trennes de P.-J. Stahl o, en contraste
avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d'aujourd'hui,
-- une rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal  long col qui
ne pourrait pas contenir une fleur de plus, -- il semble,  cause de
la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors, et du manque
absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir d, chez les
matresses de maison, rpondre plutt  quelque vivante et dlicieuse
passion pour la botanique qu' un froid souci de morte dcoration. Il
faisait penser en plus grand, dans les htels d'alors,  ces serres
minuscules et portatives poses au matin du 1er janvier sous la lampe
allume -- les enfants n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il ft
jour -- parmi les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau
d'entre eux, consolant avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de
la nudit de l'hiver; plus encore qu' ces serres-l elles-mmes, ces
jardins d'hiver ressemblaient  celle qu'on voyait tout auprs
d'elles, figure dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et
qui bien qu'elle ft donne non aux enfants, mais  Mlle Lili,
l'hrone de l'ouvrage, les enchantait  tel point que, devenus
maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces annes
fortunes l'hiver n'tait pas la plus belle des saisons. Enfin, au
fond de ce jardin d'hiver,  travers les arborescences d'espces
varies qui de la rue faisaient ressembler la fentre claire au
vitrage de ces serres d'enfants, dessines ou relles, le passant, se
hissant sur ses pointes, apercevait gnralement un homme en
redingote, un gardenia ou un [oe]illet  la boutonnire, debout devant une
femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze,
au fond de l'atmosphre du salon, ambre par le samovar, --
importation rcente alors -- de vapeurs qui s'en chappent peut-tre
encore aujourd'hui, mais qu' cause de l'habitude personne ne voit
plus. Mme Swann tenait beaucoup  ce th; elle croyait montrer de
l'originalit et dgager du charme en disant  un homme: Vous me
trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le th, de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcs par
elle avec un accent anglais momentan et desquels son interlocuteur
prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme s'ils avaient t
quelque chose d'important et de singulier qui commandt la dfrence
et exiget de l'attention. Il y avait une autre raison que celles
donnes plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un
caractre d'ornement dans le salon de Mme Swann et cette raison-l ne
tenait pas  l'poque, mais en partie  l'existence qu'avait mene
jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait t, vit beaucoup
pour ses amants, c'est--dire chez elle, ce qui peut la conduire 
vivre pour elle. Les choses que chez une honnte femme on voit et qui
certes peuvent lui paratre,  elle aussi, avoir de l'importance, sont
celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point
culminant de sa journe est celui non pas o elle s'habille pour le
monde, mais o elle se dshabille pour un homme. Il lui faut tre
aussi lgante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en toilette
de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans
l'intimit de ses perles. Ce genre d'existence impose l'obligation, et
finit par donner le got d'un luxe secret, c'est--dire bien prs
d'tre dsintress. Mme Swann l'tendait aux fleurs. Il y avait
toujours prs de son fauteuil une immense coupe de cristal remplie
entirement de violettes de Parme ou de marguerites effeuilles dans
l'eau, et qui semblait tmoigner aux yeux de l'arrivant, de quelque
occupation prfre et interrompue, comme et t la tasse de th que
Mme Swann et bu seule, pour son plaisir; d'une occupation plus intime
mme et plus mystrieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser en
voyant les fleurs tales l, comme on l'et fait de regarder le titre
du volume encore ouvert qui et rvl la lecture rcente, donc
peut-tre la pense actuelle d'Odette. Et plus que le livre, les
fleurs vivaient; on tait gn si on entrait faire une visite  Mme
Swann de s'apercevoir qu'elle n'tait pas seule, ou si on rentrait
avec elle de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place
nigmatique et se rapportant  des heures de la vie de la matresse de
maison, qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas t
prpares pour les visiteurs d'Odette, mais comme oublies l par
elle, avaient eu et auraient encore avec elle des entretiens
particuliers qu'on avait peur de dranger, et dont on essayait en vain
de lire le secret, en fixant des yeux la couleur dlave, liquide,
mauve et dissolue des violettes de Parme. Ds la fin d'octobre Odette
rentrait le plus rgulirement qu'elle pouvait pour le th, qu'on
appelait encore dans ce temps-l le five o'clock tea, ayant entendu
dire (et aimant  rpter) que si Mme Verdurin s'tait fait un salon
c'tait parce qu'on tait toujours sr de pouvoir la rencontrer chez
elle  la mme heure. Elle s'imaginait elle-mme en avoir un, du mme
genre, mais plus libre, senza rigore, aimait-elle  dire. Elle se
voyait ainsi comme une espce de Lespinasse et croyait avoir fond un
salon rival en enlevant  la du Deffant du petit groupe, ses hommes
les plus agrables, en particulier Swann qui l'avait suivie dans sa
scession et sa retraite, selon une version qu'on comprend qu'elle et
russi  accrditer auprs de nouveaux venus, ignorants du pass, mais
non auprs d'elle-mme. Mais certains rles favoris sont par nous
jous tant de fois devant le monde, et ressasss en nous-mmes, que
nous nous rfrons plus aisment  leur tmoignage fictif qu' celui
d'une ralit presque compltement oublie. Les jours o Mme Swann
n'tait pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de
crpe de Chine, blanche comme une premire neige, parfois aussi dans
un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent
qu'une jonche de ptales roses ou blancs et qu'on trouverait
aujourd'hui peu appropris  l'hiver, et bien  tort. Car ces toffes
lgres et ces couleurs tendres donnaient  la femme -- dans la grande
chaleur des salons d'alors ferms de portires et desquels ce que les
romanciers mondains de l'poque trouvaient  dire de plus lgant,
c'est qu'ils taient douillettement capitonns -- le mme air
frileux, qu'aux roses qui pouvaient y rester  ct d'elle, malgr
l'hiver, dans l'incarnat de leur nudit, comme au printemps. A cause
de cet touffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des
enfoncements, la matresse de la maison n'tant pas avertie de votre
entre comme aujourd'hui, continuait  lire pendant que vous tiez
dj presque devant elle, ce qui ajoutait encore  cette impression de
romanesque,  ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous
retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes dj dmodes
alors, que Mme Swann tait peut-tre la seule  ne pas avoir encore
abandonnes et qui nous donnent l'ide que la femme qui les portait
devait tre une hrone de roman parce que nous, pour la plupart, ne
les avons gure vues que dans certains romans d'Henry Grville. Odette
avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des
chrysanthmes normes et d'une varit de couleurs comme Swann jadis
n'et pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux, -- quand j'allais
faire  Mme Swann une de ces tristes visites o, lui ayant de par mon
chagrin, retrouv toute sa mystrieuse posie de mre de cette
Gilberte  qui elle dirait le lendemain: Ton ami m'a fait une
visite, -- venait sans doute de ce que, rose-ples comme la soie
Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre
en crpe de Chine, ou d'un rouge mtallique comme son samovar, ils
superposaient  celle du salon une dcoration supplmentaire, d'un
coloris aussi riche, aussi raffin, mais vivante et qui ne durerait
que quelques jours. Mais j'tais touch parce que ces chrysanthmes
avaient moins d'phmre, que de relativement durable par rapport 
ces tons aussi roses ou aussi cuivrs que le soleil couch exalte si
somptueusement dans la brume des fins d'aprs-midi de novembre et
qu'aprs les avoir aperus avant que j'entrasse chez Mme Swann,
s'teignant dans le ciel, je retrouvais prolongs, transposs dans la
palette enflamme des fleurs. Comme des feux arrachs par un grand
coloriste  l'instabilit de l'atmosphre et du soleil, afin qu'ils
vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces
chrysanthmes, et malgr toute ma tristesse  goter avidement pendant
cette heure du th les plaisirs si courts de novembre dont ils
faisaient flamber prs de moi la splendeur intime et mystrieuse.
Hlas, ce n'tait pas dans les conversations que j'entendais que je
pouvais l'atteindre; elles lui ressemblaient bien peu. Mme avec Mme
Cottard et quoique l'heure ft avance, Mme Swann se faisait
caressante pour dire: Mais non, il n'est pas tard, ne regardez pas la
pendule, ce n'est pas l'heure, elle ne va pas; qu'est-ce que vous
pouvez avoir de si press  faire; et elle offrait une tartelette de
plus  la femme du professeur qui gardait son porte-cartes  la main.

-- On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait Mme Bontemps 
Mme Swann tandis que Mme Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer
sa propre impression s'criait: C'est ce que je me dis toujours, avec
ma petite jugeotte, dans mon for intrieur! approuve par des
messieurs du Jockey qui s'taient confondus en saluts, et comme
combls par tant d'honneur, quand Mme Swann les avait prsents 
cette petite bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants
amis d'Odette sur la rserve sinon sur ce qu'elle appelait la
dfensive, car elle employait toujours un langage noble pour les
choses les plus simples. On ne le dirait pas, voil trois mercredis
que vous me faites faux-bond, disait Mme Swann  Mme Cottard. C'est
vrai, Odette, il y a des sicles, des ternits que je ne vous ai vue.
Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire,
ajoutait-elle d'un air pudibond et vague, car quoique femme de mdecin
elle n'aurait pas oser parler sans priphrases de rhumatismes ou de
coliques nphrtiques, que j'ai eu bien des petites misres. Chacun a
les siennes. Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticit mle. Sans
tre plus qu'une autre, trs imbue de mon autorit, j'ai d, pour
faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait
d'ailleurs une place plus lucrative. Mais son dpart a failli
entraner la dmission de tout le ministre. Ma femme de chambre ne
voulait pas rester non plus, il y a eu des scnes homriques. Malgr
tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une vritable leon de
choses qui n'aura pas t perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces
histoires de serviteurs mais vous savez comme moi quel tracas c'est
d'tre oblige de procder  des remaniements dans son personnel.

-- Et nous ne verrons pas votre dlicieuse fille, demandait-elle.
Non, ma dlicieuse fille, dne chez une amie, rpondait Mme Swann,
et elle ajoutait en se tournant vers moi: Je crois qu'elle vous a
crit pour que vous veniez la voir demain. Et nos babys,
demandait-elle  la femme du Professeur. Je respirais largement. Ces
mots de Mme Swann qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte
quand je voudrais, me faisaient justement le bien que j'tais venu
chercher et qui me rendait  cette poque-l les visites  Mme Swann
si ncessaires. Non, je lui crirai un mot ce soir, du reste.
Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir, ajoutais-je, ayant
l'air d'attribuer notre sparation  une cause mystrieuse, ce qui me
donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi par la manire
tendre dont je parlais de Gilberte et dont elle parlait de moi. Vous
savez qu'elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous
ne voulez pas demain? Tout d'un coup une allgresse me soulevait, je
venais de me dire: Mais aprs tout pourquoi pas, puisque c'est sa
mre elle-mme qui me le propose. Mais aussitt je retombais dans ma
tristesse. Je craignais qu'en me revoyant, Gilberte penst que mon
indiffrence de ces derniers temps avait t simule et j'aimais mieux
prolonger la sparation. Pendant ces aparts Mme Bontemps se plaignait
de l'ennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car
elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et
d'tre dsole de la position de son mari. Alors vous pouvez comme a
recevoir cinquante femmes de mdecins de suite, disait-elle  Mme
Cottard qui elle, au contraire, tait pleine de bienveillance pour
chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la
vertu! Moi, au ministre, n'est-ce pas, je suis oblige,
naturellement. Eh! bien, c'est plus fort que moi, vous savez ces
femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m'empcher de leur tirer la
langue. Et ma nice Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce
qu'elle est effronte cette petite. La semaine dernire il y avait 
mon jour la femme du sous-secrtaire d'tat aux Finances qui disait
qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. Mais, madame, lui a
rpondu ma nice avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant
savoir ce que c'est puisque votre pre tait marmiton. Oh! j'aime
beaucoup cette histoire, je trouve cela exquis, disait Mme Swann.
Mais au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez
avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que vous
aimez, conseillait-elle  Mme Cottard. Comme a, v'lan dans la
figure, v'lan, elle ne lui a pas envoy dire. Et elle ne m'avait
prvenue de rien cette petite masque, elle est ruse comme un singe.
Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir; j'envie les gens qui
savent dguiser leur pense. Mais je n'en ai pas besoin, madame: je
ne suis pas si difficile, rpondait avec douceur Mme Cottard. D'abord,
je n'y ai pas les mmes droits que vous, ajoutait-elle d'une voix un
peu plus forte qu'elle prenait, afin de les souligner, chaque fois
qu'elle glissait dans la conversation quelqu'une de ces amabilits
dlicates, de ces ingnieuses flatteries qui faisaient l'admiration et
aidaient  la carrire de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout
ce qui peut tre utile au professeur.

-- Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement vous n'tes pas
nerveuse. Moi quand je vois la femme du ministre de la Guerre faire
des grimaces, immdiatement je me mets  l'imiter. C'est terrible
d'avoir un temprament comme a.

-- Ah! oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu dire qu'elle avait des
tics; mon mari connat aussi quelqu'un de trs haut plac et
naturellement, quand ces messieurs causent entre eux...

-- Mais tenez, madame, c'est encore comme le chef du protocole qui
est bossu, c'est rgl, il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que
je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai rvoquer. Eh
bien! zut pour le ministre! Oui, zut pour le ministre! je voulais
fait mettre a comme devise sur mon papier  lettres. Je suis sre que
je vous scandalise parce que vous tes bonne, moi j'avoue que rien ne
m'amuse comme les petites mchancets. Sans cela la vie serait bien
monotone.

Et elle continuait  parler tout le temps du ministre comme si
'avait t l'Olympe. Pour changer la conversation Mme Swann se
tournait vers Mme Cottard:

-- Mais vous me semblez bien belle? Redfern fecit?

-- Non, vous savez que je suis une fervente de Rauthnitz. Du reste
c'est un retapage. -- Eh! bien, cela a un chic!

-- Combien croyez-vous?... Non, changez le premier chiffre.

-- Comment, mais c'est pour rien, c'est donn. On m'avait dit trois
fois autant. Voil comme on crit l'Histoire, concluait la femme du
docteur. Et montrant  Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui
avait fait prsent:

-- Regardez, Odette. Vous reconnaissez?

Dans l'entrebillement d'une tenture une tte se montrait
crmonieusement dfrente, feignant par plaisanterie la peur de
dranger: c'tait Swann. Odette, le Prince d'Agrigente qui est avec
moi dans mon cabinet demande s'il pourrait venir vous prsenter ses
hommages. Que dois-je aller lui rpondre? Mais que je serai
enchante, disait Odette avec satisfaction sans se dpartir d'un
calme qui lui tait d'autant plus facile qu'elle avait toujours, mme
comme cocotte, reu des hommes lgants. Swann partait transmettre
l'autorisation et, accompagn du Prince, il revenait auprs de sa
femme  moins que dans l'intervalle ne ft entre Mme Verdurin. Quand
il avait pous Odette, il lui avait demand de ne plus frquenter le
petit clan (il avait pour cela bien des raisons et s'il n'en avait pas
eu, l'et fait tout de mme par obissance  une loi d'ingratitude qui
ne souffre pas d'exception et qui faisait ressortir l'imprvoyance de
tous les entremetteurs ou leur dsintressement). Il avait seulement
permis qu'Odette changet avec Mme Verdurin deux visites par an, ce
qui semblait encore excessif  certains fidles indigns de l'injure
faite  la Patronne qui avait pendant tant d'annes trait Odette et
mme Swann comme les enfants chris de la maison. Car s'il contenait
des faux-frres qui lchaient certains soirs pour se rendre sans le
dire  une invitation d'Odette, prts, dans le cas o ils seraient
dcouverts,  s'excuser sur la curiosit de rencontrer Bergotte
(quoique la Patronne prtendt qu'il ne frquentait pas chez les
Swann, tait dpourvu de talent, et malgr cela elle cherchait suivant
une expression qui lui tait chre,  l'attirer), le petit groupe
avait aussi ses ultras. Et ceux-ci, ignorants des convenances
particulires qui dtournent souvent les gens de l'attitude extrme
qu'on aimerait  leur voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient
souhait et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cesst toutes
relations avec Odette, et lui ott ainsi la satisfaction de dire en
riant: Nous allons trs rarement chez la patronne depuis le Schisme.
C'tait encore possible quand mon mari tait garon mais pour un
mnage ce n'est pas toujours trs facile... M. Swann, pour vous dire
la vrit n'avale pas la mre Verdurin et il n'apprcierait pas
beaucoup que j'en fasse ma frquentation habituelle. Et moi, fidle
pouse... Swann y accompagnait sa femme en soire, mais vitait
d'tre l quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Aussi si la
Patronne tait dans le salon, le Prince d'Agrigente entrait seul. Seul
aussi d'ailleurs il tait prsent par Odette qui prfrait que Mme
Verdurin n'entendt pas de noms obscurs et voyant plus d'un visage
inconnu d'elle, pt se croire au milieu de notabilits
aristocratiques, calcul qui russissait si bien que le soir Mme
Verdurin disait avec dgot  son mari: Charmant milieu! Il y avait
toute la fleur de la Raction! Odette vivait  l'gard de Mme
Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon et mme
seulement commenc alors de devenir ce que nous le verrons tre un
jour. Mme Verdurin n'en tait mme pas encore  la priode
d'incubation o on suspend les grandes ftes dans lesquelles les rares
lments brillants rcemment acquis seraient noys dans trop de tourbe
et o on prfre attendre que le pouvoir gnrateur des dix justes
qu'on a russi  attirer en ait produit septante fois dix. Comme
Odette n'allait pas tarder  le faire, Mme Verdurin se proposait bien
le monde comme objectif, mais ses zones d'attaque taient encore si
limites et d'ailleurs si loignes, de celles par o Odette avait
quelque chance d'arriver  un rsultat identique,  percer, que
celle-ci vivait dans la plus complte ignorance des plans stratgiques
qu'laborait la Patronne. Et c'tait de la meilleure foi du monde que
quand on parlait  Odette de Mme Verdurin comme d'une snob, Odette se
mettait  rire, et disait: C'est tout le contraire. D'abord elle n'en
a pas les lments, elle ne connat personne. Ensuite il faut lui
rendre cette justice que cela lui plat ainsi. Non, ce qu'elle aime ce
sont ses mercredis, les causeurs agrables. Et secrtement elle
enviait  Mme Verdurin (bien qu'elle ne dsesprt pas d'avoir
elle-mme  une si grande cole fini par les apprendre) ces arts
auxquels la Patronne attachait une si belle importance bien qu'ils ne
fassent que nuancer l'inexistant, sculpter le vide, et soient 
proprement parler les Arts du Nant: l'art (pour une matresse de
maison) de savoir runir, de s'entendre  grouper, de mettre en
valeur, de s'effacer, de servir de trait d'union.

En tous cas les amies de Mme Swann taient impressionnes de voir chez
elle une femme qu'on ne se reprsentait habituellement que dans son
propre salon, entoure d'un cadre insparable d'invits, de tout un
petit groupe qu'on s'merveillait de voir ainsi, voqu, rsum,
resserr, dans un seul fauteuil, sous les espces de la Patronne
devenue visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourr de
grbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient ce
salon au sein duquel Mme Verdurin tait elle-mme un salon. Les femmes
les plus timides, voulaient se retirer par discrtion et employant le
pluriel comme quand on veut faire comprendre aux autres qu'il est plus
sage de ne pas trop fatiguer une convalescente qui se lve pour la
premire fois, disaient: Odette nous allons vous laisser. On enviait
Mme Cottard que la patronne appelait par son prnom. Est-ce que je
vous enlve, lui disait Mme Verdurin qui ne pouvait supporter la
pense qu'une fidle allait rester l au lieu de la suivre. Mais
Madame est assez aimable pour me ramener, rpondait Mme Cottard, ne
voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne plus
clbre, qu'elle avait accept l'offre que Mme Bontemps lui avait
faite de la ramener dans sa voiture  cocarde. J'avoue que je suis
particulirement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre
avec elles dans leur vhicule. C'est une vritable aubaine pour moi
qui n'ai pas d'automdon. D'autant plus, rpondait la patronne
(n'osant trop rien dire car elle connaissait un peu Mme Bontemps et
venait de l'inviter  ses mercredis), que chez Mme de Crcy vous
n'tes pas prs de chez vous. Oh! mon Dieu, je n'arriverai jamais 
dire madame Swann. C'tait une plaisanterie dans le petit clan, pour
des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire semblant de ne
pas pouvoir s'habituer  dire Mme Swann. J'avais tellement l'habitude
de dire Mme de Crcy, j'ai encore failli de me tromper. Seule Mme
Verdurin quand elle parlait  Odette, ne faisait pas que faillir et se
trompait exprs. Cela ne vous fait pas peur, Odette, d'habiter ce
quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu' moiti tranquille
le soir pour rentrer. Et puis c'est si humide. a ne doit rien valoir
pour l'eczma de votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins? Mais
non! Quelle horreur! Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien
aise de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur
pouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir ma
bonne chrie,  bientt, vous savez comme je suis heureuse de vous
voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthmes, disait-elle en
s'en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont
des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais.
Je ne suis pas de l'avis de Mme Verdurin, bien qu'en toutes choses
elle soit pour moi la Loi et les Prophtes. Il n'y a que vous, Odette,
pour trouver des chrysanthmes si belles ou plutt si beaux puisque il
parat que c'est ainsi qu'on dit maintenant, dclarait Mme Cottard,
quand la Patronne avait referm la porte. Chre Mme Verdurin n'est
pas toujours trs bienveillante pour les fleurs des autres, rpondait
doucement Mme Swann. Qui cultivez-vous, Odette, demandait Mme Cottard
pour ne pas laisser se prolonger les critiques  l'adresse de la
Patronne... Lematre? J'avoue que devant chez Lematre il y avait
l'autre jour un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie. Mais
par pudeur elle se refusa  donner des renseignements plus prcis sur
le prix de l'arbuste et dit seulement que le professeur qui n'avait
pourtant pas la tte prs du bonnet avait tir flamberge au vent et
lui avait dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent. Non, non,
je n'ai de fleuriste attitr que Debac. Moi aussi, disait Mme
Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidlits avec
Lachaume. Ah! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, rpondait
Odette qui s'efforait d'avoir de l'esprit et de conduire la
conversation, chez elle, o elle se sentait plus  l'aise que dans le
petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher; ses prix
sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants!
ajoutait-elle en riant.









End of the Project Gutenberg EBook of A l'ombre des jeune filles en fleurs, by 
Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNE FILLES EN FLEUR ***

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