The Project Gutenberg EBook of Elisabeth, by Sophie Cottin

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Title: Elisabeth
       ou les Exils de Sibrie

Author: Sophie Cottin

Release Date: August 28, 2009 [EBook #29826]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Daniel Fromont









ELISABETH

ou

LES EXILES DE SIBERIE

PAR MME COTTIN



PARIS.

WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, N. 20.



M DCCC XXIX.



NOTICE SUR MADAME COTTIN.

La clbre madame Dacier, vivement presse par un voyageur tranger
d'ajouter quelque chose  son nom, dans le livret o il consignait
toutes les illustrations de l'poque, cda enfin  ses honorables
instances, et traa sur les tablettes ce vers d'un pote grec, dont le
sens est que _le silence est le plus bel ornement d'une femme_. Je ne
doute pas que l'aimable et intressant auteur de _Malvina_, d'_Amlie
Mansfield_, de _Mathilde_, et enfin des _Exils de Sibrie_, n'et
oppos la mme rsistance aux mmes sollicitations. Mais, arrache
malgr elle  sa modeste obscurit, devenue auteur sans l'avoir voulu,
et clbre sans le savoir, madame Cottin dut se rsigner pendant sa vie
et aprs sa mort  l'clat et aux inconvnients de cette clbrit
qu'elle fuyait, et qui vint la chercher. Celle qui et voulu n'crire
que pour _elle_ et _pour ses amis;_ qui bornait ses succs  leurs
suffrages, et ne voyait, au-del du cercle qui l'environnait, qu'une
bruyante et orageuse renomme souvent dispute pniblement, et presque
toujours paye bien plus qu'elle ne vaut: celle enfin qui ne voulait
pas mme qu'une femme crivt, a pris et conservera parmi les femmes
auteurs un rang distingu; a vu ses ouvrages entre les mains d'une
foule de lecteurs, et a cess de s'appartenir  elle-mme pour mriter
et recueillir les honneurs du triomphe public. Tout cela s'est fait au
hasard, et pour ainsi dire  son insu, sans qu'il y entrt de sa part
aucun calcul d'amour-propre, aucune de ces petites ruses d'un orgueil
hypocrite et maladroitement dguis sous les couleurs d'une modestie
prtendue, qui n'abuse et ne trompe personne. De pareils moyens taient
trop trangers au caractre, aux sentiments, et aux habitudes de madame
Cottin. Suivons-la un moment, pour nous en convaincre, dans les dtails
de sa vie prive. Ces dtails seront simples: quelques bons ouvrages,
un plus grand nombre de bonnes actions; des services rendus avec la
plus touchante dlicatesse; voil toute l'histoire de l'auteur
d'_Elisabeth_.

Ne  Tonneins, en 1773, SOPHIE RISTAUD fut leve  Bordeaux, par les
soins et sous les yeux d'une mre qui, amie claire des arts et des
lettres, en inspira de bonne heure le got  sa fille. Devenue 
dix-sept ans l'pouse d'un riche banquier, madame Cottin vint prendre
dans la capitale le rang que sa fortune et sa position nouvelle lui
assignaient dans la socit. Si jeune encore, et dans l'ge de toutes
les sductions, entoure de tout ce qui peut les provoquer, et avec
tous les moyens de les satisfaire, elle apporta et sut conserver au
milieu de Paris, et dans l'htel d'un banquier, la simplicit de ses
gots, son amour de la retraite et des occupations paisibles. Elle
n'eut que trop tt la libert de s'y livrer tout entire! Reste veuve
au bout de trois ans d'une union compltement heureuse si elle n'et
pas t strile, madame Cottin chercha et trouva dans l'exercice
habituel de la pense et la culture de ses talents des consolations
plus dignes d'elle, que les vaines distractions qu'un inonde frivole et
lger s'empressait d'offrir  sa douleur. Jusqu'alors elle s'tait
borne  jeter sur le papier, mais sans suite, sans ordre, et surtout
sans prtention, ce qu'elle appelait ses essais; elle ne songeait point
 s'lever aux grandes compositions,  faire, en un mot, des ouvrages.
Une circonstance imprvue lui inspira le premier. Elle tait  la
campagne: une personne de la socit lui raconte une histoire, dans
laquelle elle-mme avait jou un rle assez important. Il n'en fallut
pas davantage pour _veiller l'imagination_ et pour _remuer le coeur_
de Madame Cottin (ce sont ses propres expressions); et le roman de
_Claire d'Albe_ fut crit _en moins de quinze jours_, tel qu'il a t
publi; car l'auteur, de son propre aveu, ne se donna ni _le temps_ ni
la peine d'y retoucher.

Il n'y avait pas de _temps_  perdre, en effet; et la noble destination
de l'ouvrage ne laissait gure  l'auteur le loisir de le _retoucher_.
Il s'agissait de sauver un proscrit; et le produit de _Claire d'Albe_
eut ce singulier bonheur. Il ne fallait rien moins qu'un pareil motif
pour faire violer  madame Cottin la clture de son portefeuille; et si
son premier pas dans la carrire des lettres ne fut pas signal par un
chef-d'oeuvre, il le fut du moins par une bonne action; ce qui vaut
bien un bon ouvrage. La bonne action resta ignore; mais l'ouvrage eut
du succs. Il paraissait  une poque o les ames, longtemps branles
par de violentes secousses, prouvaient encore le triste besoin des
motions fortes, des situations pnibles. _Claire d'Albe_ leur en
offrait; aussi trouva-t-elle de nombreux partisans, et des dtracteurs
non moins nombreux; mais tous se runirent pour y reconnatre
l'nergique tableau d'une grande passion aux prises avec de grands
devoirs; et la peinture loquente du trouble, des orages de deux coeurs
que se disputent et cherchent mutuellement  s'arracher le vice et la
vertu. C'tait la mode encore des romans pistolaires; et madame Cottin
adopta cette forme, la plus commode peut-tre pour l'auteur, mais la
plus propre aussi au dveloppement successif de celui de tous les
sentiments qui a le plus besoin de parler, et de parler longtemps.
_Malvina_ suivit de prs _Claire d'Albe_, et marquait dj un progrs
sensible dans le talent de l'auteur. Ce progrs fut plus sensible
encore dans _Amlie Mansfield;_ et _Mathilde_ ne tarda pas  mettre le
sceau  la rputation de madame Cottin, et  marquer sa place parmi les
romanciers franais. L'poque mmorable  laquelle se rattache cet
intressant pisode (la croisade de Philippe-Auguste et de Richard
Coeur-de-Lion); les beaux caractres de _Malek-Adhel_ et de _Mathilde_,
auxquels (il faut en convenir) les autres personnages sont un peu trop
sacrifis; l'amour de l'hrone, aussi tendre qu'aimable, pour un
hros si digne d'elle, s'il professait les mmes croyances religieuses;
cet amour, motiv, gradu avec tant d'art, et amen  un dnouement si
profondment pathtique, et si moral en mme temps; tout se runit pour
faire de cette belle production le plus beau titre littraire de madame
Cottin. _Mathilde_ a de plus un mrite tout particulier  nos yeux:
c'est  elle que nous sommes redevables de l'un des plus importants,
des plus grands ouvrages du sicle actuel, l'_Histoire des Croisades_
de M. Michaud. Charg de rdiger le _tableau historique_ des trois
premires croisades, qui sert d'_introduction_ au roman de _Mathilde_,
M. Michaud sentit tout ce qu'un sujet aussi riche, aussi fcond,
pouvait acqurir d'intrt sous la plume de l'crivain qui le
considrerait sous tous ses rapports, et le dvelopperait dans toute
son tendue. C'est ce qu'il osa tenter avec une confiance noblement
rcompense par le succs soutenu et mrit d'une si grande entreprise.

Le dirai-je toutefois? malgr l'incontestable talent qui distingue
_Mathilde_, l'importance de l'action et des personnages, le mrite et
la varit des scnes dont se compose ce grand drame historique et
romanesque, je ne crains pas de lui prfrer _les Exils de Sibrie_,
que je regarde, et avec raison, je crois, comme le chef-d'oeuvre de
madame Cottin. Ce n'est qu'une simple Nouvelle, qui fournit  peine un
petit volume: mais que ce volume est bien rempli! Et cependant, un seul
personnage, une seule action, un sentiment unique, voil tous les
moyens, tous les prestiges employs par l'auteur, pour s'emparer si
victorieusement de l'ame du lecteur! Mais ce personnage unique, c'est
une crature cleste, un modle accompli de toutes les vertus,
l'hrone de la tendresse filiale: mais cette action, c'est le projet
conu, excut avec un courage gal aux dangers qui le menaaient, et
un succs miraculeux, d'arracher le plus tendre des pres, le plus
infortun des hommes,  la plus horrible des captivits. Le sentiment
qui avait inspir ce sublime effort tait seul capable de soutenir et
de rcompenser dignement la gnreuse fille qui osait braver  dix-huit
ans, sans autre appui que la Providence, sans autres ressources que son
courage et son inbranlable confiance en Dieu, les fatigues et les
incalculables dangers d'une route de huit cents lieues,  travers
d'affreux dserts, pour aller  Ptersbourg _demander la grace de son
pre!_ Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce n'est point ici
l'un de ces rves de l'imagination, qui, mcontente des modles
imparfaits que lui offre l'ordre commun, est oblige de se rfugier
dans l'idal, pour y raliser la vertu telle qu'elle la conoit.

Plus heureuse dans cette circonstance, l'auteur d'_Elisabeth_ n'a point
eu de frais d'invention  faire; et, comme elle le dit elle-mme:
"_L'imagination n'invente point des actions si touchantes, ni des
sentiments si gnreux_." Pour la gloire de l'humanit et le triomphe
des femmes, le fait est d'une vrit authentique: un tmoin bien digne
de foi, l'ingnieux auteur du _Voyage autour de ma chambre_, M. _de
Maistre_, a connu en Russie la vritable hrone de cette histoire.
Elle existait sans doute encore, lorsque l'ouvrage de Mme Cottin parut;
et si le hasard l'a fait tomber entre ses mains, si elle a pu le lire,
avec quels transports de joie et de reconnaissance elle aura retrouv
dans ces touchants rcits, sinon celui de ses propres infortunes, du
moins les sentiments qui inspirrent et soutinrent son prilleux
dvouement! Que de fois elle aura mouill de larmes ces pages
attendrissantes, et rendu grces  la belle ame qui avait si bien
devin et si dignement interprt la sienne! Mais si Mme Cottin n'a
point ici le mrite de la cration, de quels riches accessoires elle a
su orner, sans chercher  l'embellir, la simplicit du fonds
historique! quelle abondante et rapide succession de sentiments purs,
tendres, dlicats ou sublimes, renferms tous dans une seule et unique
pense, qui domine tout l'ouvrage, parce qu'elle est la seule qui
occupe Elisabeth: _Je vais  Ptersbourg demander  l'empereur la grace
de mon pre!_ Voil sa seule rponse  toutes les questions; voil le
motif, l'excuse et la rcompense de tout ce qu'il y a d'trange et de
hasardeux dans sa conduite. "Elle ne sait elle-mme quand cette pense
est entre dans _son_ esprit; il lui semble qu'_elle_ l'a reue avec la
vie, qu'_elle_ l'a suce avec le lait: elle s'endort, s'veille,
respire avec elle." C'est le dlire du sentiment, ou plutt le noble
enthousiasme de la vertu; et combien d'autres vertus dcoulent de ce
principe si minemment fcond par lui-mme, et si heureusement fcond
encore par le talent de l'auteur! Quel moment que celui du dpart
d'Elisabeth sous la conduite de l'homme de Dieu! mais ce mme Dieu, qui
rservait  son courage tous les genres d'preuves capables d'assurer
son triomphe lui retire bientt l'appui visible qu'il lui avait prt;
et il lui reste encore  faire plus de la moiti d'un voyage si long et
si pnible! Mais rien ne l'abat, rien ne l'pouvante: elle a l'intime
et religieuse conviction que la Providence veille sur elle, qu'elle ne
l'abandonnera pas, et que le prix l'attend au terme de la course. Qu'on
aime  la voir donner _le dernier rouble_ qui lui reste, "en rougissant
d'avoir si peu  offrir"  un malheureux exil, qui n'a pas mme un
simple _kopeck_, pour faire parvenir de ses nouvelles  une famille
dsole! Qu'elle est surtout intressante, lorsque, rduite enfin _
tendre la main_ aux passants, pour en obtenir une faible aumne, "une
main sur ses yeux, elle avance l'autre vers le premier passant, et lui
dit: _Au nom du pre qui vous aime_, de la mre de qui vous tenez le
jour, donnez-moi de quoi payer un gte pour cette nuit!" De durs refus,
des paroles pleines de mpris, l'insulte mme, voil ce que la plupart
de ceux auxquels elle s'adresse opposent  des plaintes si touchantes;
alors, et pour la premire fois, l'accent du dsespoir sort de cette
bouche jusque-l si timide: "O mon Dieu!  mon pre! s'crie-t-elle, ne
viendrez-vous pas  mon secours!" Son Dieu l'a entendue; ses voeux sont
exaucs: tant de pit, de courage et de rsignation vont enfin
recevoir leur rcompense. _Elisabeth_ est  Moscou; et cette
Providence, qui n'a cess de la conduire par la main, l'amne dans
cette grande ville, le jour mme du couronnement de l'empereur.
Prsente  l'auguste crmonie, au moment solennel o le nouveau
souverain prononce le serment _de dvouer son temps et sa vie au
bonheur de ses peuples_, Elisabeth croit entendre la voix de la
clmence qui ordonne de briser les chanes de tous les malheureux:
leve par une force surnaturelle au-dessus d'elle-mme, elle carte la
foule, se fait jour  travers les soldats, et s'lance vers le trne eu
s'criant: _Grace! grace!_ Je craindrais d'affaiblir, en essayant de le
retracer aprs Mme Cottin, l'effet produit dans l'assemble et sur le
coeur magnanime d'Alexandre, par l'apparition subite de l'intressante
orpheline, qui obtient, avec la grce de son pre, la restitution de
ses biens et de tons les honneurs, dont la longue et douloureuse
privation n'avait t adoucie pour lui que par les soins d'une pouse
et la tendresse de son incomparable fille. Mme Cottin n'entreprend pas
de dcrire les moments qui durent suivre celui de leur runion; et la
raison qu'elle en donne est l'expression mme de son caractre
naturellement rveur et mlancolique. "La langue, dit-elle, si varie,
si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et strile
pour celles de la joie: un seul jour de flicit les puise." C'est
que, profondment pntr de sa faiblesse, le coeur de l'homme
s'attache, s'intresse de prfrence au rcit d'infortunes qui peuvent,
d'un moment  l'autre, lui devenir personnelles; tandis que le
spectacle d'une flicit trangre a je ne sais quoi qui l'importune
malgr lui et le fatigue bientt, parce qu'il ne lui offre le plus
souvent que des regrets pour le pass, ou le dsespoir pour l'avenir.

Ou sait avec quel empressement les _Exils de Sibrie_ furent
accueillis, ds leur entre dans le monde littraire; et ce succs, qui
n'tait ni de vogue ni de convention, durera autant que les sentiments
exprims dans l'ouvrage avec tant de chaleur, de vrit et
d'entranement. Oui, _Elisabeth_ a pris entre _Paul et Virginie_ et
_Atala_ une place qu'elle conservera; et l'auteur de _Malvina_,
d'_Amlie Mansfield_, de _Mathilde_, etc., sera toujours cit avec une
honorable distinction  ct des auteurs d'_Adle et Thodore_, des
_Voeux tmraires_, de _Mademoiselle de Clermont_: de _Delphine_ et de
_Corinne_.

Les bornes d'une simple _Notice_ nous dfendent d'entrer ici dans la
discussion du talent comparatif de trois dames qui font, chacune dans
leur genre, un gal honneur aux lettres franaises; mais s'il nous
tait permis de hasarder quelques ides, que nous sommes loin de donner
pour des jugements, peut-tre pourrait-on dire que, portant bien loin
autour d'elle la rapide vivacit d'un oeil d'aigle, madame de Stal a
crit le roman de son imagination; que, renferme dans un cercle
d'observations plus rapproches et plus positives, madame de Genlis a
fait celui de son sicle; tandis que, uniquement concentre en
elle-mme, madame Cottin ne nous a donn que l'histoire de son propre
coeur. Elle-mme le disait: "Lorsqu'on crit des romans, on y met
toujours _quelque chose de son coeur_". Et qui en a mis plus qu'elle?
Mais elle voulait aussi _que l'on gardt cela pour ses amis;_ et nous
sommes trop heureux qu'il n'en ait pas t tout--fait ainsi.

Qui le croirait cependant? le succs toujours croissant de ses ouvrages
et de sa renomme ne la consolait point de ce qu'elle appelait _ses
torts;_ et c'est pour _les expier_, qu'elle voulait consacrer ses
dernires annes  la composition d'ouvrages plus graves, plus solides,
et d'une utilit-plus gnrale. Dj mme elle avait termin deux
volumes d'un roman sur l'_Education_, lorsqu'une maladie grave la
surprit au milieu de ce travail. Aprs trois mois de souffrances,
supportes avec un courage qui en donnait  ses amis, et adoucies par
les consolations et les secours de la religion, elle succomba, le 25
aot 1807,  peine ge de trente-quatre ans,  jamais regrette du
petit nombre d'amis capables de l'apprcier, et pleure sincrement par
les malheureux: ils taient aussi ses amis! car elle les pratiquait,
ces _oeuvres de misricorde_, dont le prix est tel, suivant
l'expression du grand Bossuet, "qu'il manque, ce semble, quelque chose
au ciel, parce qu'on ne peut pas les y pratiquer."

AMAR.

de la Bibliothque Mazarine.



PREFACE DE MADAME COTTIN

Le trait qui fait le sujet de cette histoire est vrai: l'imagination
n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si
gnreux; le coeur seul peut les inspirer.

La jeune fille qui a conu le noble dessein d'arracher son pre 
l'exil, qui l'a excut en dpit de tous les obstacles, a rellement
exist; sans doute elle existe encore: si on trouve quelque intrt
dans mon ouvrage, c'est  cette pense que je le devrai.

J'ai entendu reprocher  quelques crivains de peindre dans leurs
livres une vertu trop parfaite; je ne parle pas de moi, qui suis si
loin de possder le talent ncessaire pour atteindre  ce beau idal:
mais je ne sais quelle plume assez loquente pourrait ajouter quelques
charmes  la beaut de la vertu. La vertu est si suprieure  tout ce
qu'on en peut dire, qu'elle paratrait peut-tre impossible si on la
montrait dans toute sa perfection: voil du moins la difficult que
j'ai prouve en crivant _Elisabeth_.

La vritable hrone est bien au-dessus de la mienne; elle a souffert
bien davantage. En donnant un appui  Elisabeth, en terminant son
voyage  Moscou, j'ai beaucoup diminu ses dangers, et par consquent
son mrite: mais si peu de personnes savent ce qu'un enfant pieux,
soumis et tendre, est capable de faire pour ses parents, que, si
j'avais dit toute la vrit, on m'aurait accuse de manquer de
vraisemblance, et le rcit des longues fatigues qui n'ont point lass
le courage d'une jeune fille de dix-huit ans aurait fini par lasser
l'attention de mes lecteurs.

S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibrie pour trouver le trait principal
de cette histoire, je ne puis m'empcher de dire que pour les
caractres, les expressions de la pit filiale, et surtout le coeur
d'une bonne mre, je n'ai pas t les chercher si loin* [* C'est dans
la tendresse de sa mre, et dans la bont de son propre coeur, que
madame Cottin a puis ces traits sublimes et touchants qui font de son
ouvrage un monument lev par la pit filiale  l'affection
maternelle.].



ELISABETH

ou

LES EXILES DE SIBERIE



La ville de Tobolsk, capitale de la Sibrie, est situe sur les rives
de l'Irtish; au nord elle est entoure d'immenses forts qui s'tendent
jusqu' la mer Glaciale* [* La mer Glaciale, ou Septentrionale, appele
par les Russes _Ledovlto More_, forme la frontire de tout le nord du
la Russie, depuis la Laponie jusqu'au cap Tschukotskoy ou Tschurtschi,
 l'extrmit septentrionale et orientale de l'Asie, c'est--dire
depuis le 50e degr jusqu'au 205e de longitude. Elle baigne les
gouvernements d'Archangel, de Tobolsk, et d'Irkutsk. Sur son immense
cte, il n'y a que trois ports connus. Kola, Archangel, et Mesen. Du
ct du ple arctique, Phipps, Cook, et d'autres navigateurs clbres,
ont en vain tent de passer de la mer Glaciale dans les mers de l'Inde,
qui sparent l'Asie de l'Amrique; mais Cook a observ, en 1778, que le
cap Tschurtschi, ou Tschukotskoynoss n'est loign que de trente-six
milles du cap oppos de l'Amrique, auquel il a donn le nom de cap du
prince de Galles.] Dans cet espace de onze cents verstes* [*La verste
est une mesure qui sert  marquer les distances en Russie comme le
mille en Angleterre, ou la lieue en France; elle est de trois mille
cinq cents pieds. Une verste et demie vaut  peu prs un mille
d'Angleterre, la verste tant au mille comme 104 et demi est  69. Le
degr, en Russie, est de cent quatre verstes et demie.] on rencontre
des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges ternelles;
des plaines incultes, dpouilles, o, dans les jours les plus chauds
de l'anne, la terre ne dgle pas  un pied; de tristes et larges
fleuves, dont les eaux glaces n'ont jamais arros une prairie, ni vu
panouir une fleur. Eu avanant davantage vers le ple, les cdres, les
sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de
mlzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de
ces misrables contres; enfin des marais chargs de mousse se montrent
comme le dernier effort d'une nature expirante; aprs quoi toute trace
de vgtation disparat. Nanmoins c'est l qu'au milieu des horreurs
d'un ternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est l
que les aurores borales* [*L'aurore borale est un phnomne brillant
de la nature, qui appartient presque exclusivement aux rgions
septentrionales du globe terrestre, quoique le ple du midi, suivant
quelques voyageurs, ait aussi des aurores australes. C'est une espce
de nuage circulaire, tendu sur l'horizon, dont il sort des jets, des
gerbes, des colonnes de feu de diverses couleurs, jaune, rouge,
sanglant, rougetre, bleu, violet, etc. La matire de l'aurore borale
parat avoir son sige dans l'atmosphre,  des hauteurs considrables,
la mme aurore ayant t vue  Ptersbourg,  Naples,  Rome, 
Lisbonne, et mme  Cadix. M. de Mairan, dans son _Trait de l'Aurore
borale_, estime que ces sortes de phnomnes ont ordinairement entre
trois et neuf cents milles d'lvation. Les progrs de l'lectricit,
dans le sicle qui vient de s'couler, promettent une route certaine
aux causes physiques de l'aurore borale, dont les fuses, les jets,
les nappes de lumire semblent autant de courants lectriques qui se
meuvent dans l'air trs-rarfi des rgions leves de l'atmosphre.]
sont frquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme
d'arc trs-clair, d'o partent des colonnes de lumire mobile, elles
donnent,  ces rgions hyperbores* [*Hyperbore, ou hyperboren, se
dit des peuples et des pays trs-septentrionaux.], des spectacles dont
les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk
s'tend le cercle d'Ischim* [*Le cercle d'Ischim ou Issim, qui prend
son nom de la rivire de ce nom, est une immense plaine de la Sibrie,
au sud de Tobolsk, entre l'Irtish et la rivire Ischim. Ou l'appelle
aussi la _steppe d'Ischim_, ou le dsert d'Ischim.]; des landes,
parsemes de tombeaux et entrecoupes de lacs amers, le sparent des
Kirguis* [*Les Kirguis sont une peuplade tartare, au nord de la
Tartarie indpendante, divise en trois hordes, la grande, la moyenne,
et la petite. Le dsert d'Ischim les spare de la Sibrie; on les
appelle aussi Kaizaches], peuple nomade et idoltre. A gauche, il est
born par l'Irtish, qui va se perdre, aprs de nombreux dtours, sur
les frontires de la Chine, et  droite par le Tobol* [*Le Tobol prend
sa source dans le pays des Kirguis, au milieu des montagnes qui le
sparent du gouvernement d'Ufa. Il se jette dans l'Irtish prs de
Tobolsk, aprs avoir fourni un cours d'environ cinq cents verstes. Ses
bords sont si peu levs qu'il les dpasse ordinairement lu printemps,
et inonde une vaste tendue du pays.]. Les rives de ce fleuve sont nues
et striles; elles ne prsentent  l'oeil que des fragments de rocs
briss, entasss les uns sur les autres, et surmonts de quelques
sapins;  leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village
domanial de Samka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents
vertes. Plac jusqu' la dernire limite du cercle, au milieu d'un pays
dsert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste
comme sou climat.

Cependant le cercle d'Ischim est surnomm l'Italie de la Sibrie, parce
qu'il a quelques jours d't, et que l'hiver n'y dure que huit mois;
mais il y est d'une rigueur extrme. Le vent du nord qui souffle alors
continuellement arrive charg des glaces des dserts arctiques*
[*Arctique pour septentrional n'est gure en usage que dans ces
phrases: ple arctique, cercle arctique, terres arctiques.], et en
apporte un froid si pntrant et si vif, que, ds le mois de septembre,
le Tobol charrie des glaces. Une neige paisse tombe sur la terre, et
ne la quitte plus qu' la fin de mai. Il est vrai qu'alors quand le
soleil commence  la fondre, c'est une chose merveilleuse que la
promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les
champs de verdure; deux ou trois jours suffisent  la nature pour faire
panouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la
vgtation; les chatons* [*Le chaton, terme de botanique, _amentum_,
_julus catalus_, en anglois _catkin_. C'est une sorte de rceptacle
commun, qui porte plusieurs petites fleurs, et que l'on distingue
facilement des autres par sa forme particulire, qui offre quelque
ressemblance avec la queue d'un chat. Ces petites fleurs sont souvent
dpourvues de calice; mais le chaton qui les soutient est garni
d'cailles qui y supplent; les saules, les peupliers, les pins, etc.,
en fournissent des exemples.] des bouleaux exhalent une odeur de rose;
le cytise velu s'empare de tous les endroits humides; des troupes de
cigognes, de canards tigrs, d'oies du nord, se jouent  la surface des
lacs; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires,
pour y faire son nid qu'elle natte industriellement avec de petits
joncs; et dans les bois, l'cureuil volant, sautant d'un arbre 
l'autre, et fendant l'air  l'aide de ses pat[t]es et de sa queue
charge de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre
feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les tres anims qui peuplent ces
froides contres, il est encore d'heureux jours; mais pour les exils
qui les habitent, il n'en est point.

La plupart de ces infortuns demeurent dans los villages qui bordent le
fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim; d'autres
sont relgus dans des cabanes, au milieu des champs. Le gouvernement
fournit  la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent de
leurs chasses d'hiver: presque tous sont en ces lieux l'objet de la
piti publique, et n'y sont dsigns que par le nom de malheureux. A
deux ou trois verstes de Samka, au milieu d'une fort marcageuse, et
remplie de flaques d'eau, sur le bord d'un lac circulaire, profond et
bord de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exils. Elle
tait compose de trois personnes, d'un homme de quarante-cinq ans, de
sa femme, et de sa fille, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.

Renferme dans ce dsert, cette famille n'avait de communication avec
personne; le pre allait tout seul  la chasse; jamais il ne venait 
Samka, jamais ou n'y avait vu ni sa femme ni sa fille; hors une pauvre
paysanne tartare qui les servait, nul tre au monde ne pouvait entrer
dans leur cabane. On ne connaissait ni leur patrie, ni leur naissance,
ni la cause de leur chtiment; le gouverneur de Tobolsk en avait seul
le secret, et ne l'avait pas mme confi au lieutenant de sa
juridiction tablie  Samka. En mettant ces exils sous sa
surveillance, il lui avait seulement recommand de leur fournir un
logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vtements,
mais d'empcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors, et
surtout d'intercepter svrement toutes les lettres qu'ils
hasarderaient de faire passer  la cour de Russie.

Tant d'gards d'un ct, et de l'autre tant de rigueur et de mystre,
faisaient souponner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait
 l'exil cachait un nom plus illustre, une infortune clatante, un
grand crime peut-tre, ou peut-tre une grande injustice.

Mais tous les efforts pour pntrer ce secret ayant t inutiles,
bientt la curiosit s'teignit, et l'intrt avec elle. On cessa de
s'occuper d'infortuns qu'on ne voyait point, et on finit mme par les
oublier tout--fait: seulement, lorsque quelques chasseurs se
rpandaient dans la fort, et parvenaient jusque sur les bords du lac,
s'ils demandaient le nom des habitants de cette cabane: "Ce sont des
malheureux," leur rpondait-on. Alors ils n'en demandaient pas
davantage, et s'loignaient mus de piti, en se disant au fond du
coeur: Dieu veuille les rendre un jour  leur patrie! Pierre Springer
avait bti lui-mme sa demeure; elle tait en bois de sapin et couverte
de paille; des masses de rochers la garantissaient des rafales*
[*Rafale est proprement un terme de marine, qui se dit de certains
coups de vent de terre  l'approche des montagnes] du vent du nord et
des inondations du lac. Ces roches, d'un granit tendre, rflchissaient
en s'exfoliant les rayons du soleil; dans les premiers jours du
printemps, on voyait sortir de leurs fentes des familles de
champignons, les uns d'un rose ple, les autres couleur de soufre ou
d'un bleu azur, pareils  ceux du lac Baikal; et, dans les cavits o
les ouragans avaient jet un peu de terre, des jets de pins et de
sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'lever leurs
jeunes rameaux.

Du ct mridional du lac, la fort n'tait plus qu'un taillis
clair-sem, qui laissait apercevoir des landes immenses, couvertes d'un
grand nombre de tombeaux; plusieurs avaient t pills, et des
ossements de cadavres taient pars tout autour: reste d'une ancienne
peuplade qui serait demeure ternellement dans l'oubli si des bijoux
d'or, renferms avec elle au sein de la terre, n'avaient rvl son
existence  l'avarice.

A l'est de cette grande plaine, une petite chapelle de bois avait t
leve par des chrtiens; on remarquait que de ce ct les tombeaux
avaient t respects, et que, devant cette croix qui rappelle toutes
les vertus, l'homme n'avait point os profaner la cendre des morts.
C'est dans ces landes ou steppes* [*Les steppes ne sont pas des dserts
marcageux, mais de hautes plaines incultes, et pour la plupart dnues
d'habitants. Dans celles qui sol couvertes de broussailles et arroses
de ruisseaux, les peuples nomades voyagent avec leurs troupeaux: on y
rencontre mme des villages. Elles sont gnralement d'une tendue
immense. La steppe entre Samara et Ouralsk, autrefois dit Yaik, a plus
de sept cents verstes de longueur; il y en a dont le sol est
extrmement fertile, et propre galement  l'agriculture et au
pturage. Telle est la steppe de la horde moyenne des Kirguis; mais
celles des bords de l'Irtish sont sablonneuses et dsertes.], nom
qu'elles portent en Sibrie, que, durant le long et rude hiver de ce
climat, Pierre Springer passait toutes ses matines  la chasse: il
tuait des lans qui se nourrissent de jeunes feuilles de trembles et de
peupliers. Il attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares
dans ce canton, et plus souvent des hermines qui y sont en grand
nombre; du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk des
meubles commodes et agrables pour sa femme, et des livres pour sa
fille. Les longues soires taient employes  l'instruction de la
jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parents, elle leur lisait
tout haut des passages d'histoire; Springer arrtait son attention sur
tous les traits qui pouvaient lever son ame; et sa mre, Phdora, sur
tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toute la beaut
de la gloire et de l'hrosme; l'autre, tout le charme des sentiments
pieux et de la bont modeste. Son pre lui disait ce que la vertu a de
grand et de sublime; sa mre, ce qu'elle a de consolant et d'aimable:
le premier lui apprenait comment il la faut rvrer, celle-ci comment
il la faut chrir. De ce concours de soins, il rsulta un caractre
courageux, sensible, qui, runissant l'extraordinaire nergie de
Springer  l'anglique douceur de Phdora, fut tout -la-fois noble et
fier comme tout ce qui vient de l'honneur, et tendre et dvou comme
tout ce qui vient de l'amour.

Mais quand les neiges commenaient  fondre, et qu'une lgre teinte de
verdure s'tendait sur la terre, alors la famille s'occupait en commun
des soins du jardin: Springer labourait les plates-bandes; Phdora
prparait les semences, et Elisabeth les confiait  la terre. Leur
petit enclos tait entour d'une palissade d'aunes, de cornouillers
blancs, et de bourdaine, espce d'arbrisseau fort estim en Sibrie,
parce que sa fleur est la seule qui exhale quelque parfum. Au midi,
Springer avait pratiqu une espce de serre, o il cultivait, avec un
soin particulier, certaines fleurs inconnues  ce climat; et quand
venait le moment de leur fleuraison, il les pressait contre ses lvres,
il les montrait  sa femme, et en ornait le front de sa fille, en lui
disant: "Elisabeth, pare-toi des fleurs de ta patrie, elles te
ressemblent; comme toi elles s'embellissent dans l'exil. Ah! puisses-tu
n'y pas mourir comme elles!"

Hors ces instants d'une douce motion, il tait toujours silencieux et
grave: on le voyait demeurer des heures entires enseveli dans une
profonde rverie, assis sur le mme banc, les yeux tourns vers le mme
point, poussant de profonds soupirs que les caresses de sa femme ne
calmaient pas, et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il
la prenait dans ses bras, la pressait troitement sur son coeur, et
puis tout--coup la rendant  sa mre, il s'criait: "Emmne, emmne
cette enfant, Phdora; sa dtresse, la tienne, me feront mourir: ah!
pourquoi as-tu voulu me suivre! si tu m'avais laiss seul ici, si tu ne
portais pas la moiti de mes maux, si je te savais tranquille et
honore dans ta patrie, il me semble que je vivrais dans ce dsert sans
me plaindre."  ces mots, la tendre Phdora fondait en larmes; ses
regards, ses paroles, ses actions, tout en elle dcelait le profond
amour qui l'attachait  son poux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour
loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils taient toujours
ensemble. Dans leur ancienne fortune, peut-tre que de grandes
dignits, d'illustres et dangereux emplois le tenaient souvent loign
d'elle; dans l'exil ils ne se quittaient plus. Ah! si elle avait pu ne
pas s'affliger du chagrin de sou poux, peut-tre aurait-elle aim leur
exil.

Phdora, quoique ge de plus de trente ans, tait belle encore;
galement dvoue  son poux,  sa fille, et  son Dieu, ces trois
amours avaient grav sur son front des charmes que le temps n'efface
point. On y lisait qu'elle avait t cre pour aimer avec innocence,
et qu'elle remplissait sa destine. Elle s'occupait  prparer
elle-mme les mets qui plaisaient le plus  son poux; attentive  ses
moindres desirs, elle cherchait dans ses yeux ce qu'il allait vouloir,
pour l'avoir fait avant qu'il l'et demand. L'ordre, la propret,
l'aisance mme, rgnaient dans leur petite demeure. La plus grande
pice servait de chambre aux deux poux; un grand pole l'chauffait;
les murs enfums taient orns de quelques broderies et de divers
dessins de la main de Phdora et de sa fille; les fentres taient en
carreaux de verre, luxe assez rare dans ce pays, et qu'on devait au
produit des chasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de
la cabane; Elisabeth couchait dans l'un, l'autre tait occup par la
jeune paysanne tartare, et par tous les ustensiles de cuisine, et les
instruments du jardinage.

Ainsi la semaine se passait dans ces soins intrieurs, soit  tisser
des toffes avec des peaux de rennes, ou  les doubler avec d'paisses
fourrures; mais, quand le dimanche arrivait, Phdora soupirait tout bas
de ne pouvoir assister  l'office divin, et passait une partie de ce
jour en prires. Prosterne devant Dieu et devant une image de saint
Basile, pour lequel elle avait une profonde vnration, elle les
invoquait eu faveur des objets de sa tendresse; et si chaque jour sa
dvotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours prouv qu'
la suite de ces pieux exercices, son coeur, plus loquent, savait mieux
trouver les penses et les expressions qui pouvaient consoler son poux.

Eleve dans ces bois sauvages depuis l'ge de quatre ans, la jeune
Elisabeth ne connaissait point d'autre patrie: elle trouvait dans
celle-ci de ces beauts que la nature offre encore mme dans les lieux
qu'elle a le plus maltraits, et de ces plaisirs simples que les coeurs
innocents gotent partout. Elle s'amusait  grimper sur les rochers qui
bordaient le lac, pour y prendre des oeufs d'perviers et de vautours
blancs, qui y font leurs nids pendant l't. Souvent elle attrapait des
ramiers au filet, et en remplissait une volire; d'autres fois elle
pchait des corrasins* [*Corrasin, ou, pour mieux dire, carassin, est
le nom spcifique d'un poisson du genre cyprin, _cyprinus carassius_,
LINN. On l'appelle aussi hamburge. Son corps est trs-large,
trs-pais, et couvert d'caills de moyenne grandeur; il est brun sur
le dos, verdtre sur les cts, et jauntre avec quelques nuances
rouges sous le ventre. II aime les lacs dont le fond est marneux.] qui
vont par bandes, et dont les cailles pourpres, colles les unes
contre les autres, paraissaient  travers les eaux du lac comme des
couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son
heureuse enfance, il ne lui vint dans la pense qu'il pouvait y avoir
un sort plus fortun que le sien. Sa sant se fortifiait par le grand
air, sa taille se dveloppait par l'exercice, et sur son visage, o
reposait la paix de l'innocence, on voyait chaque jour naitre un
agrment de plus. Ainsi, loin du monde et des hommes, croissait en
beaut cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses parents, pour
l'unique charme de leur coeur; semblable  la fleur du dsert, qui ne
s'panouit qu'en prsence du soleil, et ne se pare pas moins de vives
couleurs, quoiqu'elle ne puisse tre vue que par l'astre  qui elle
doit la vie.

Il n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se
concentrent sur peu d'objets: aussi Elisabeth, qui ne connaissait que
ses parents, et n'aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avec
passion; ils taient tout pour elle: les protecteurs de sa faiblesse,
les compagnons de ses jeux, et son unique socit. Elle ne savait rien
qu'ils ne lui eussent appris: ses amusements, ses talents, son
instruction, elle leur devait tout; et, voyant que tout lui venait
d'eux, et que par elle-mme elle ne pouvait rien, elle se plaisait dans
une dpendance qu'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits.
Cependant, quand la jeunesse succda  l'enfance, et que la raison
commena  se dvelopper, elle s'aperut des larmes de sa mre, et vit
que son pre tait malheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui
en dire la cause, et ne put obtenir d'autre rponse, sinon qu'ils
pleuraient leur patrie; mais pour le nom de cette patrie et le rang
qu'ils y occupaient, ils ne les lui confirent jamais, ne voulant pas
exciter de douloureux regrets dans son ame, en lui apprenant de quelle
hauteur ils avaient t prcipits dans l'exil. Mais depuis le moment
qu'Elisabeth eut dcouvert la tristesse de ses parents, ses penses ne
furent plus les mmes, et sa vie changea entirement. Les plaisirs dont
elle amusait son innocence perdirent tout leur attrait; sa basse-cour
fut nglige; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux.
Quand elle venait sur le bord du lac, ce n'tait plus pour jeter
l'hameon ou naviguer dans sa petite nacelle, mais pour se livrer  de
longues mditations, et rflchir  un projet qui tait devenu l'unique
occupation de son esprit et de son coeur. Quelquefois, assise sur la
pointe d'un rocher, les yeux fixs sur les eaux du lac, elle songeait
aux larmes de ses parents et aux moyens de les tarir. Ils pleuraient
une patrie: Elisabeth ne savait point quelle tait cette patrie; mais
puisqu'ils taient malheureux loin d'elle, ce qui lui importait tait
bien moins de la connatre que de la leur rendre. Alors elle levait les
yeux au ciel pour lui demander du secours, et demeurait abme dans une
si profonde rverie, que souvent la neige tombant par flocons, et le
vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses
parents l'appelaient-ils, aussitt elle entendait leur voix, descendait
lgrement du sommet des rochers, et venait recevoir les leons de son
pre, et aider sa mre aux soins du mnage: mais auprs d'eux, comme en
leur absence, en s'occupant d'une lecture comme en tenant l'aiguille,
dans le sommeil et dans la veille, une seule et unique pense la
poursuivait toujours; elle la gardoit religieusement au fond de son
coeur, dcide  ne la rvler que quand elle serait au moment de
partir.

Oui, elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses
parents pour aller seule  pied jusqu' Ptersbourg demander la grce
de son pre: tel tait le hardi dessein qu'elle avait conu, telle
tait la tmraire entreprise dont ne s'effrayait point une jeune fille
timide. En vain elle entrevoyait de grands obstacles; la force de sa
volont, le courage de son coeur, et sa confiance en Dieu, la
rassuraient, et lui rpondaient qu'elle triompherait de tout.
Cependant, quand son projet prit un caractre moins vague, et qu'elle
cessa d'y rflchir pour songer  l'excuter, son ignorance l'effraya
un peu: elle ne savait seulement pas la route du village le plus
voisin; elle n'tait jamais sortie de la fort: comment trouverait-elle
son chemin jusqu' Ptersbourg? Comment se ferait-elle entendre en
voyageant au milieu de tant de peuples dont la langue lui tait
inconnue? Il lui faudrait toujours vivre d'aumnes. Pour s'y rsoudre,
elle appelait  son aide l'humilit qu'elle tenait de la religion de sa
mre; mais elle avait si souvent entendu son pre se plaindre de la
duret des hommes, qu'elle apprhendait beaucoup le malheur d'avoir 
solliciter leur piti. Elle connaissait trop la tendresse de ses
parents pour se flatter qu'ils faciliteraient son dpart; ce n'tait
pas  eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais  qui s'adresser dans ce
dsert o elle vivait spare du reste du monde? et dans cette cabane
dont l'entre tait interdite  tous les humains, comment attendre un
appui? Cependant elle ne dsespra pas d'en trouver un: le souvenir
d'un accident dont son pre avait pens tre la victime, lui rappela
qu'il n'est point de lieu si sauvage o la Providence ne puisse
entendre les prires des malheureux et leur envoyer des secours.

Il y avait quelques annes que dans une chasse d'hiver, sur le haut des
pres rochers qui bordent le Tobol, Springer avait t dlivr d'un
pril imminent par l'intrpidit d'un jeune homme. Ce jeune homme tait
le fils de M. de Smoloff, gouverneur de Tobolsk; il venait tous les
hivers poursuivre les lans et les martres dans les landes d'Ischim, et
combattre l'ours des monts Ouralsks* [*Les monts Ouralsks (_the Uralian
chain_, _the Uralian mountains_) servent de limites entre l'Europe et
l'Asie septentrionale. Oural ou ural est un mot tartare qui signifie
ceinture. Les Russes donnent galement le nom de _Kammenoi_ et _Semnoi
poyas_  cette chane de montagnes, comme si elle formait le ceinturon
du globe terrestre. Du sud au nord, les monts Ouralsks ont presque en
droite ligne une tendue de plus de quinze cents milles d'Angleterre.
On peut les diviser en trois branches principales, l'Oural des Kirguis,
l'Oural fertile en minraux, l'Oural dsert; ce dernier touche  la mer
Glaciale. Le sommet le plus lev des monts Ouralsks est le Bashkirey,
dans le gouvernement d'Orenbourg. Ils ont pour la plupart riches en
minraux, et couverts d'paisses forts: ils donnent naissance  dix ou
douze rivires considrables, telles que le Tobol, l'Oural, le Yembs,
etc.] dans les environs de Samka. C'est dans cette dernire chasse, la
plus dangereuse de toutes, qu'il avait rencontr Springer, et qu'il lui
avait sauv la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloff n'tait prononc
dans la demeure des exils qu'avec respect et reconnaissance. Elisabeth
et sa mre regrettaient vivement de ne point connatre leur
bienfaiteur, de ne pouvoir point lui offrir leur bndiction: chaque
jour elles priaient le ciel pour lui; chaque anne, quand elles
entendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommenc, elles se
flattaient qu'il viendrait peut-tre dans leur cabane; mais il n'y
venait point: l'entre lui en tait interdite comme  tout le monde, et
il ne songeait point  trouver cet ordre rigoureux, car il ne savait
pas encore ce que renfermait cette cabane.

Cependant, depuis qu'Elisabeth avait senti la difficult de sortir de
son dsert sans aucun secours humain, sa pense se reportait plus
souvent sur le jeune Smoloff. Un pareil protecteur l'aurait dlivre de
toutes ses craintes, aurait lev tous les obstacles. Qui mieux que lui
pouvait l'clairer sur les dtails de la route de Samka  Ptersbourg,
lui indiquer la plus sre voie de faire passer une requte 
l'empereur; et si sa fuite irritait le gouverneur de Tobolsk, qui mieux
qu'un fils, se disait-elle, saura dsarmer sa colre, mouvoir sa
piti, et l'empcher de punir mes parents, en les rendant responsables
de ma faute?

C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages qui lui reviendraient
d'un semblable appui; et, en voyant l'hiver s'approcher, elle rsolut
de ne pas laisser passer le temps des chasses sans s'informer si le
jeune Smoloff tait dans le canton, et sans chercher les moyens de le
voir et de lui parler.

Springer avait t si touch des terreurs de sa femme et de sa fille au
rcit du danger qu'il avait couru, que, depuis cette poque, il leur
avait promis de ne plus retourner  la chasse aux ours, et de ne
s'carter de la fort que pour poursuivre l'cureuil et l'hermine.
Malgr cette promesse, Phdora ne pouvait plus le voir s'loigner sans
effroi, et, jusqu' son retour, elle demeurait inquite et tremblante,
comme si cette absence et t le prsage d'un grand malheur.

Une neige trs-paisse, et durcie par un froid de plus de trente
degrs, couvrait la terre; on tait en plein hiver, lorsque, dans une
belle matine de dcembre, Springer prit son fusil pour aller chasser
dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et
leur promit de revenir avant la fin du jour: mais l'heure passa, la
nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'vnement
qui avait menac sa vie, c'tait la premire fois qu'il manquait
d'exactitude, et les frayeurs de Phdora furent sans bornes: tout en
cherchant  les calmer, Elisabeth les partageait; elle voulait aller au
secours de son pre, et ne pouvait se rsoudre  quitter sa mre en
pleurs. Jusqu' cet instant, Phdora, dlicate et faible, n'avait
jamais t au-del des rives du lac; mais la violence de son inquitude
lui persuada qu'elle aurait des forces pour suivre sa fille, et aller
chercher son poux. Toutes deux sortirent ensemble, et marchrent vers
la lande  travers le taillis. L'air tait trs-froid, les sapins
paraissaient des arbres de glace; un givre pais s'tait attach 
chaque rameau et en blanchissait la superficie; une brume sombre
couvrait l'horizon; l'approche de la nuit donnait encore  tous ces
objets une teinte plus lugubre, et la neige, unie comme un miroir,
faisait chanceler  chaque pas la faible Phdora. Elisabeth, leve
dans ces climats, et accoutume  braver les froids les plus rigoureux,
soutenait sa mre et lui prtait sa force. Ainsi on voit un arbre
transplant hors de sa patrie languir dans une terre trangre, tandis
que le jeune rejeton qui nat de ses racines, habitu  ce nouveau sol,
lve des jets vigoureux, et en peu d'annes soutient les branches du
tronc qui l'a nourri, et protge de son ombre l'arbre qui lui donna la
vie. En approchant de la plaine, Phdora ne pouvait plus marcher;
Elisabeth lui dit: "Ma mre, le jour va finir, repose-toi ici, et
laisse-moi aller seule jusqu' la lisire de la fort; si nous
attendions plus longtemps, la nuit m'empcherait de distinguer mon pre
dans la lande." Phdora s'appuya contre un sapin, et laissa partir sa
fille. En peu d'instants celle-ci eut atteint la plaine; les tombeaux
dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules. Debout sur
l'un d'eux, Elisabeth, le coeur navr, les yeux pleins de larmes,
regardait si elle n'apercevait pas son pre; elle ne voyait rien, tout
tait solitaire, silencieux, et l'obscurit commenait  unir le ciel
et la terre. Cependant un coup de fusil, parti  peu de distance, lui
rend toutes ses esprances. Ce bruit, qu'elle n'entendit jamais que de
la main de son pre, lui parait un signe assur que son pre est l;
elle se prcipite de ce ct. Derrire une masse de rochers elle voit
un homme courb  demi, et qui paraissait chercher quelque chose par
terre; elle lui crie: "Mon pre! mon pre! est-ce toi?" Cet homme se
retourne; ce n'tait point Springer: son visage tait jeune, beau, et 
l'aspect d'Elisabeth il exprima une grande surprise. "Vous n'tes point
mon pre, reprit-elle avec douleur; mais ne l'avez-vous point vu dans
la steppe? ne pouvez-vous me dire de quel ct je pourrais le
trouver?--Je ne connais point votre pre, rpondit-il; mais je sais
qu' cette heure-ci vous ne devez point rester seule dans cette lande;
vous y courez plusieurs dangers, et vous devez craindre....--Ah!
interrompit-elle, je ne crains rien dans le monde que de ne pas trouver
mon pre." En parlant ainsi, elle levait vers le ciel ses yeux, dont
la fiert et la tendresse, le courage et la douleur, peignaient si bien
son ame et semblaient prsager sa destine. Le jeune homme en fut mu;
il croyait rver; il n'avait rien vu, jamais rien imagin de pareil 
Elisabeth. Il lui demanda le nom de son pre. "Pierre Springer, lui
dit-elle.--Quoi! s'cria-t-il, vous tes la fille de l'exil de la
cabane du lac? Tranquillisez-vous, je connais votre pre; il n'y a pas
une heure que je l'ai quitt; il a fuit un dtour pour se rendre dans
sa demeure; niais il doit y tre arriv maintenant." Elisabeth n'en
coute pas davantage; elle court vers le lieu o elle a laiss sa mre;
elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure avant
mme qu'elle ait pu lui parler; elle ne la trouve plus: perdue, elle
fait retentir la fort du nom de ses parents. Du ct du lac, des voix
lui rpondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la
cabane, elle voit son pre et sa mre; ils lui tendent les bras, elle
s'y jette: en s'embrassant ils s'expliquent; chacun d'eux tait revenu
dans la chaumire par un chemin diffrent; mais les voil runis, les
voil tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperoit que le jeune
homme l'a suivie. Springer le regarde, le reconnat, et lui dit avec un
profond regret: "II est bien tard, M. de Smoloff; et cependant vous
savez qu'il ne m'est pas permis de vous offrir un asyle, mme pour une
seule nuit.--M. de Smoloff! s'crient Elisabeth et sa mre, notre
librateur! c'est lui qui est ici?" Et toutes deux tombent ensemble 
ses pieds. Phdora les baigne de pleurs; Elisabeth lui dit: "M. de
Smoloff, depuis trois ans que vous avez sauv la vie de mon pre, nous
n'avons pas pass un seul jour sans demander  Dieu de vous bnir.--Ah!
il vous a entendue, puisqu'il m'a envoy ici, rpond le jeune homme
avec une profonde motion; car le peu que j'ai fait ne mritait
assurment pas un pareil prix."

Cependant il tait fort tard; une profonde obscurit enveloppait toute
la fort; le retour  Samka au milieu do la nuit n'tait pas sans
danger, et Springer ne pouvait se rsoudre  refuser l'hospitalit 
son librateur: mais il avait promis, sur la foi de l'honneur, au
gouverneur de Tobolsk, de ne recevoir personne dans sa demeure, et il
lui tait affreux de manquer  un pareil serment. Il proposa au jeune
homme de l'accompagner jusqu' Samka. "J'allumerai un flambeau, lui
dit-il; je connais les dtours de la fort, les marais, les stagnes
d'eau* [*Les stagnes d'eau, au lieu de dire les eaux stagnantes.] qu'il
faut viter; je marcherai le premier." Phdora effraye se jeta
au-devant de lui pour l'arrter. Smoloff prit la parole:
"Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de rester dans votre cabane
jusqu'au jour; je sais quels sont les ordres de mon pre, et les motifs
qui l'obligent  vous montrer tant de rigueur: mais je suis sr qu'il
me permettrait en cette occasion de vous dlier de votre serment, et je
vous rponds de revenir bientt vous remercier de sa part de l'asile
que vous m'aurez accord." Springer prit alors la main du jeune homme,
il entra avec lui dans la cabane, et tous deux s'assirent prs du
pole, tandis que Phdora et sa fille prparaient le souper.

Elisabeth tait vtue, selon l'usage des paysannes tartares, avec un
court jupon rouge relev sur le ct; la jambe couverte d'un pantalon
de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses
talons; un corset troit et boutonn sur le cot laissait voir toute
l'lgance de sa taille, et ses manches retrousses jusqu'au coude ne
drobaient point la beaut de ses bras. La simplicit de son costume
semblait rehausser encore la dignit de son maintien, et tous ses
mouvements taient accompagns d'une grce que Smoloff admirait avec
une singulire motion, et dont il ne pouvait dtacher ni ses regards
ni son coeur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir; mais
dans ce plaisir tout tait pur; il ne venait que de la reconnaissance
qu'elle lui devait, et des esprances qu'elle fondait sur lui. Dieu
lui-mme, qui sonde jusqu'aux derniers replis du coeur, n'aurait pas
trouv dans celui d'Elisabeth un seul sentiment qui ne se rapportt 
ses parents, et qui ne ft entirement pour eux. Pendant le souper, le
jeune Smoloff dit aux exils qu'il n'tait que depuis trois jours 
Samka; qu'il avait appris que des loups affams ravageaient tout le
canton, et qu'avant peu on ferait une chasse gnrale pour les
dtruire. A cette nouvelle, Phdora se pressa contre son poux en
plissant: "Vous n'irez point, j'espre, lui dit-elle,  cette chasse
dangereuse; vous n'exposerez pas votre vie, votre vie, le plus prcieux
de mes biens!--Hlas! Phdora, que dites-vous? reprit Springer avec un
sentiment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie? sans moi seriez-vous ici?
savez-vous ce qui vous rendrait la libert,  vous et  notre enfant?
le savez-vous?" Sa femme l'interrompit par un cri douloureux: Elisabeth
quitta sa place, vint auprs de son pre, lui prit la main, et lui dit:
"Mon pre, tu le sais, leve dans ces forts, je ne connais point
d'autre patrie; ici,  tes cts, ma mre et moi nous vivons heureuses:
mais j'atteste son coeur comme le mien, que dans aucun lieu de la terre
nous ne pourrions vivre sans toi, ft-ce dans ta
patrie.--Entendez-vous, M. de Smoloff, rpliqua Springer; vous croyez
que de telles paroles devraient me consoler, et elles enfoncent au
contraire le poignard plus avant dans mon sein: des vertus qui devaient
faire ma joie font mon dsespoir, quand je pense qu' cause de moi
elles demeureront ensevelies dans ce dsert; qu' cause de moi
Elisabeth ne sera point connue, ne sera point aime." La jeune fille
l'interrompit vivement par ces mots: "O mon pre! me voici entre ma
mre et toi, et tu dis que je ne serai point aime?" Springer, sans
pouvoir modrer sa douleur, continua ainsi: "Jamais tu ne jouiras de ce
plaisir que je te dois, jamais la voix d'un enfant ador ne te fera
entendre de si douces paroles; tu vivras seule ici, sans poux, sans
famille, comme un faible oiseau gar dans le dsert. Innocente
victime, tu ne connais point les biens que tu perds; mais moi qui ne
peux plus te les donner, j'ai tout perdu." Fendant cette scne, le
jeune Smoloff avait essuy ses larmes plus d'une fois; il voulut
parler, sa voix tait altre. Cependant il dit: "Monsieur, dans la
triste place qu'occupe mon pre, vous devez croire que je ne suis pas
tranger au malheur; souvent j'ai parcouru les divers cercles de son
vaste gouvernement: que de larmes j'ai recueillies! que de douleurs
solitaires j'ai entendues gmir! J'ai vu, j'ai vu dans les dserts de
l'affreux Beresof* [*Beresof, Beresov ou Beresow, est une ville de la
Sibrie, situe dans la province du mme nom, au nord-ouest et  trois
cent soixante-douze milles de Tobolsk, au 64e degr de latitude
septentrionale, et au 65e degr 14 minutes de longitude orientale: le
prince de Menzikof y mourut en exil en 1729. Le district de Beresof a
des mines d'or qui, depuis l'anne 1754, ont valu  la couronne de
Russie un revenu net de prs de 860,000 roubles par an.] des infortuns
qui vivaient sans amis, sans famille; jamais ils ne recevaient une
tendre caresse, jamais une douce parole ne rjouissait leur coeur;
isols dans le monde, spars de tout, ils n'taient pas seulement
exils, ils taient malheureux.--Et quand le ciel t'a laiss ta fille,
interrompit Phdora, d'un ton de reproche et d'amour, tu dis que tu as
tout perdu; si le ciel te l'tait, que dirais-tu donc?" Springer
tressaillit; il prit la main de sa fille, et la serrant sur son coeur
avec celle de sa femme, il rpondit en les regardant toutes deux: "Ah!
je le sens, je n'ai pas tout perdu!"

Quand le jour parut, le jeune Smoloff prit cong des exils; Elisabeth
le voyait partir avec regret, car elle tait impatiente de lui rvler
son projet, de lui demander sa protection; elle n'avait pas trouv un
moment pour lui parler en particulier, ses parents ne l'avaient pas
quitte, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux; elle espra
qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occasion de l'entretenir.
Aussi lui dit-elle trs-vivement: "Ne reviendrez-vous pas, monsieur?
Ah! promettez-moi que ce jour-ci ne sera pas le dernier o j'aurai vu
le sauveur de mon pre." Springer fut surpris de ces paroles, surtout
de l'air dont elles taient prononces; une secrte inquitude le
saisit. Il se rappela les ordres du gouverneur, et assura qu'il n'y
dsobirait pas deux fois. Smoloff rpondit qu'il tait certain
d'obtenir de son pre une exception pour lui, et que ds ce jour mme
il allait retourner  Tobolsk pour la solliciter. "Mais, monsieur,
continua-t-il, eu rclamant ses bonts pour moi, ne lui dirai-je rien
pour vous? ne serai-je pas assez heureux pour vous servir? n'avez-vous
rien  lui demander?--Rien, monsieur," rpliqua Springer d'un air
grave. Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre, et puis
s'adressant  Phdora, il lui fit la mme question. "Monsieur,
rpondit-elle, je voudrais qu'il me donnt la permission d'aller tous
les dimanches entendre la messe  Samka avec ma fille." Smoloff
s'engagea  la lui faire obtenir, et s'loigna, emportant toutes les
bndictions de la famille et les voeux secrets d'Elisabeth pour son
prompt retour. En s'en retournant, il n'tait occup que d'elle; il
n'avait plus d'autre pense. Cette jeune fille, qui lui tait apparue
la veille dans ce dsert sous une forme si belle, avait commenc par
frapper son imagination: bientt, en la voyant auprs de ses parents,
son coeur avait t profondment touch; il se retraait ses moindres
paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui avait
dit. Sans ce mot, peut-tre une sorte de respect l'et-il empch de
l'aimer: mais cette vivacit avec laquelle Elisabeth avait exprim le
desir de le revoir, cette prire dont l'accent dcelait un sentiment si
tendre, lui firent croire qu'elle avait t mue comme lui. Sa jeune
imagination s'exaltant par cette pense, il se persuada que la
rencontre de la veille n'tait pas un coup du hasard, qu'une mutuelle
sympathie avait agi sur Elisabeth comme sur lui, et il tait impatient
de lire dans ce coeur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait
esprer. Ah! qu'il tait loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour!

Cependant, depuis la visite de Smoloff, la tristesse de Springer avait
pris un caractre plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si
aimable, si gnreux, si intrpide, lui rappelait sans cesse l'poux
qu'il aurait desir  sa fille: mais sa triste position lui interdisant
toute pense de ce genre, loin de desirer le retour de Smoloff, il le
craignait; car Elisabeth pouvait tre sensible, et c'et t le dernier
terme du malheur pour son coeur paternel, que de voir sa fille atteinte
par la secrte douleur d'un amour sans espoir.

Un soir, plong dans ces rveries, la tte entre ses deux mains, le
coude appuy sur le pole, il poussait de profonds soupirs. Phdora, 
cet aspect, avait laiss tomber son aiguille; les yeux fixs sur son
poux, le coeur plein d'anxit, elle demandait au ciel de lui inspirer
ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le
malheur. Un peu plus loin, dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous
deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-tre o ils ne
pleureraient plus. Elle ne doutait point que Smoloff ne consentt 
favoriser son entreprise: un secret instinct lui rpondait d'avance
qu'il en serait touch, et qu'il la protgerait; mais elle craignait le
refus de ses parents, surtout celui de sa mre. Cependant, comment
partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour
quelle faute elle allait demander grce? Elle sentit qu'il fallait leur
ouvrir son coeur, et que le moment tait venu. Elle mit un genou en
terre pour demander  Dieu de disposer ses parents  l'entendre;
ensuite elle s'approcha doucement de son pre, et demeura debout
derrire lui, appuye contre le dossier de la chaise o il tait assis.
Elle garda le silence un moment, dans l'espoir qu'il lui parlerait
peut-tre le premier; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude
pensive, elle commena ainsi: "Mon pre, permets-moi de t'adresser une
question." II releva la tte, et lui fit signe qu'elle le pouvait.
"L'autre jour, quand le jeune Smoloff te demanda si tu ne desirais
rien, Rien, lui rpondis-tu: est-il vrai, ne desires-tu rien?--Rien
qu'il puisse me donner.--Et qui pourrait te donner ce que tu
desires?--L'quit, la justice.--Mon pre, o peut-on les
trouver?--Dans le ciel, sans doute; mais sur la terre, jamais, jamais!"
Ayant parl ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent
une teinte plus sombre, et il laissa retomber sa tte dans ses mains.
Aprs une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus
anime elle dit: "Mon pre, ma mre, coutez-moi; c'est aujourd'hui que
j'accomplis ma dix-septime anne; c'est aujourd'hui que j'ai reu de
vous cette vie, qui me sera si chre, si je puis vous la consacrer; ce
coeur, avec lequel je vous aime et vous rvre comme les images
vivantes du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun de mes jours a
t marqu par vos bienfaits; je n'ai pu y rpondre encore que par ma
reconnaissance et ma tendresse: mais qu'est-ce que ma reconnaissance,
si elle ne se montre point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ne puis
vous la prouver! O mes parents! pardonnez  l'audace de votre fille,
mais, une fois en sa vie, elle voudrait faire pour vous ce que vous
n'avez cess de faire pour elle depuis sa naissance. Ah! daignez enfin
verser dans sou sein le secret de tous vos malheurs!--Ma fille, que me
demandes-tu? interrompit trs-vivement son pre.--Que vous
m'instruisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir pour vous montrer
tout mon amour, et Dieu sait quel motif m'anime, lorsque j'ose vous
adresser un pareil voeu." En disant ces mots, elle tomba aux genoux de
son pre, et leva vers lui des regards suppliants. Un sentiment si
grand, si noble, brillait dans ses yeux,  travers les larmes dont ils
taient pleins, et l'hrosme de son ame jetait quelque chose de si
divin sur l'humilit de son attitude, que Springer entrevit  l'instant
une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitrine s'oppressa:
il ne pouvait ni parler ni pleurer; il demeurait silencieux, immobile,
accabl comme devant la prsence d'un ange: l'excs de l'infortune
n'avait point eu la puissance de remuer son coeur, comme venaient de
faire les paroles d'Elisabeth; et cette ame si ferme, que les rois
n'intimidaient point, et que l'adversit ne pouvait abattre, attendrie
 la voix de son enfant, cherchait en vain sa force et ne la trouvait
plus. Pendant que Springer gardait le silence, Elisabeth demeurait
toujours prosterne devant lui. Sa mre s'approcha pour la relever.
Place derrire sa fille, elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci tait
tombe  genoux, ni le geste ni le regard qui venaient de rvler son
sublime secret  son pre; elle tait reste bien loin du malheur qui
menaait sa tendresse. "Pourquoi, dit-elle  son poux, pourquoi
refuserais-tu de lui confier nos secrets? est-ce que sa jeunesse
l'effraie? crains-tu que l'ame d'Elisabeth ne s'afflige jusqu' la
faiblesse de la grandeur de nos revers?--Non, reprit le pre, en
regardant fixement sa fille, non, ce n'est pas sa faiblesse que je
crains." A ce mot, Elisabeth ne douta pas que son pre ne l'et
comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'tre
entendue que de lui, car elle connaissait le coeur de sa mre, et tait
bien aise de retarder l'instant qui devait le dchirer. "Mon Dieu!
s'cria Springer, pardonnez mes murmures; je connaissais tous les biens
que vous m'aviez ravis, et non ceux que vous me destiniez; Elisabeth,
tu as effac en ce jour douze annes d'adversit.--Mon pre,
rpondit-elle, puisqu'on entend de semblables paroles sur la terre, ne
dis plus qu'il ne s'y trouve plus de bonheur; mais parle, rponds-moi,
je t'en conjure, quel est ton nom, ta patrie, tes malheurs?--Mes
malheurs, je n'en ai plus; ma patrie, o je vis prs de toi; mon nom,
l'heureux pre d'Elisabeth.--O mon enfant! interrompit Phdora, je
pouvais donc t'aimer davantage; tu viens de consoler ton pre." A ces
mots, la fermet de Springer fut tout--fait vaincue; il serra dans ses
bras sa femme et sa fille; et, les baignant de ses larmes, il rptait
d'une voix entrecoupe: "Mon Dieu, pardonnez, j'tais un ingrat;
pardonnez, ne punissez pas." Quand cette violente motion fut un peu
calme, Springer dit  sa fille: "Mon enfant, je vous promets de vous
instruire de tout ce que vous desirez savoir; mais attendez quelques
jours encore, je ne pourrais vous parler de mes malheurs aujourd'hui;
vous venez de me les faire oublier."

L'obissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit
avec respect l'instant o il voudrait s'expliquer; mais elle l'attendit
vainement: Springer semblait le craindre et le fuir; il avoit devin
son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la
reconnaissance de ce tendre pre: il ne se sentait pas le droit de
refuser  sa fille le consentement qu'elle allait lui demander; mais il
ne se sentait pas non plus le courage de le donner. Sans doute ce moyen
tait le seul qui lui laisst quelque esprance de sortir de l'exil, et
de replacer Elisabeth au rang qui lui tait d: mais quand il
considrait les fatigues inoues et les terribles dangers de ce voyage,
il n'en pouvait supporter la pense. Pour rtablir sa famille et
retrouver son pays, il et donn sa vie: mais il ne pouvait pas risquer
celle de sa fille.

Le silence de Springer dictait  Elisabeth la conduite qu'elle devait
tenir; elle tait sre que son pre l'avait devine, qu'il tait touch
de ce qu'elle voulait faire: mais s'il et approuv son projet,
aurait-il vit avec tant de soin de lui en parler? En effet, ce projet
tait si extraordinaire que ses parents ne pouvaient le voir que comme
une pieuse et tendre folie. Pour parvenir  le leur faire adopter, il
tait ncessaire qu'elle le prsentt sous le jour le plus favorable,
dgag de ses plus grands obstacles, protg de l'aide et des conseils
de Smoloff. Jusque-l il serait rejet, elle n'en doutait point. Elle
se dcida donc  se taire encore, et  n'achever d'ouvrir son coeur 
ses parents que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloff sur ce
sujet. Comme elle prvoyait aussi qu'une des plus fortes raisons que
ses parents opposeraient  son dpart serait l'impossibilit de lui
laisser faire,  son ge, huit cents lieues  pied, dans le climat le
plus rigoureux du monde, et pour rpondre d'avance  cette difficult,
elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'Ischim: aucun
temps ne la retenait; soit que le vent chasst la neige avec violence,
soit qu'un brouillard pais lui cacht la vue de tous les objets, elle
partait toujours, quelquefois malgr ses parents, et s'exerait ainsi
peu  peu  braver leurs ordres et les temptes.

Les hivers de Sibrie sont sujets aux orages; souvent, au moment o le
ciel parat le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir
tout--coup. Partis des deux points opposs de l'horizon, l'un arrive
charg de toutes les glaces de la mer du Nord* [*La mer du Nord dont il
est parl ici n'est point cette partie de l'Ocan qui est entre
l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemarck et la Norwge; mais cette mer
qui baigne les ctes orientales de l'Amrique (_the North Pacific
Ocean_). Elle est appele ainsi par opposition  celle qui en baigne
les ctes occidentales, et qui s'appelle mer du Sud (_the Pacific
Ocean_ or _Great South Sea_).], et l'autre des tourbillons orageux de
la mer Caspienne: s'ils se rencontrent, s'ils se choquent, les sapins
opposent en vain  leur furie leurs troncs robustes et leurs longues
pyramides; en vain les bouleaux plient jusqu' terre leurs flexibles
rameaux et leur mobile feuillage: tout est rompu, tout est renvers;
les neiges roulent du haut des montagnes; entranes par leur chute,
d'normes masses de glace clatent et se brisent contre la pointe des
rochers qui se brisent  leur tour; et les vents s'emparant des dbris
des monts qui s'croulent, des cabanes qui s'abment, des animaux qui
succombent, les enlvent dans les airs, les poussent, les dispersent,
les rejettent vers la terre, et couvrent des espaces immenses des
ruines de toute la nature.

Dans une matine du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de
ces horribles temptes; elle tait alors dans la grande plaine des
Tombeaux, prs de la petite chapelle de bois. A peine vit-elle le ciel
s'obscurcir, qu'elle se rfugia dans cet asile sacr. Bientt les vents
dchans vinrent heurter contre ce frle difice, et, l'branlant
jusqu'en ses fondements, menaaient  toute heure de le renverser.
Cependant Elisabeth, courbe devant l'autel, n'prouvait aucun effroi,
et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle atteignait tout,
hors son coeur. Sa vie pouvant tre utile  ses parents, elle tait
sre qu' cause d'eux Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la
laisserait pas mourir avant qu'elle les et dlivrs. Ce sentiment
qu'on nommera superstitieux peut-tre, mais qui n'tait autre chose
que cette voix du ciel que la pit seule sait entendre; ce sentiment,
dis-je, inspirait  Elisabeth un courage si tranquille, qu'au milieu du
bouleversement des lments et sous l'atteinte mme de la foudre, elle
ne put s'empcher de cder  la fatigue qui l'accablait; et, se
couchant au pied de l'autel o elle venait de prier, elle s'endormit
paisiblement comme l'innocence dans les bras d'un pre, comme la vertu
sur la foi d'un Dieu.

En ce mme jour, Smoloff tait revenu de Tobolsk; son premier soin, eu
arrivant  Samka, avait t de se rendre  la cabane des exils. Il
apportait  Phdora la permission qu'elle avait sollicite. Elle et sa
fille allaient tre libres de se rendre tous les dimanches  l'office
de Samka; mais loin que cette grce s'tendt jusqu' Springer, les
ordres de la cour  son gard taient plus svres que jamais; et en
permettant  Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de
Tobolsk avait plus consult son coeur que son devoir. Au reste, cette
visite devait tre la dernire, le jeune homme l'avait jur  son pre.
Il tait cruellement afflig de tant de rigueur; mais en s'avanant
vers la demeure d'Elisabeth, insensiblement sa tristesse se changeait
en joie, et il sentait moins le chagrin qu'il aurait  la quitter, que
le charme qu'il allait goter  la revoir.

Dans la premire jeunesse, la jouissance du bonheur prsent a quelque
chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier toute pense
d'avenir. On est alors trop occup d'tre heureux pour songer si on le
sera toujours, et la flicit remplit si bien le coeur, que la crainte
de la perdre n'y peut trouver place. Mais, en entrant dans la cabane,
Smoloff chercha vainement Elisabeth; elle n'y tait point; il prvit
qu'il serait peut-tre oblig de repartir avant qu'elle ft de retour,
et le sincre jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain
Phdora, bnissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle
qui avait sauv son poux, lui adressait les plus tendres expressions
de sa reconnaissance; en vain Springer le nommait l'appui, la
providence des infortuns: il demeurait faiblement touch de ce qu'il
entendait; il rpondait  peine, et le nom d'Elisabeth s'chappait 
tout moment de sa bouche. Son trouble rvla aux exils une partie de
son secret; peut-tre en devint-il plus cher  Phdora. Cet amour, dont
sa fille tait l'objet, flattait vivement son orgueil; et ce n'est pas
un faible orgueil que celui d'une mre. Springer, moins accessible 
cette tendre faiblesse, et craignant seulement que sa fille ne
s'apert d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait
Smoloff d'obir  son pre, en terminant au plus tt une visite que,
sous mille prtextes, ce jeune homme s'efforait de prolonger. Sur ces
entrefaites l'orage se dclara, et les exils tremblrent pour leur
fille. "Elisabeth! que va devenir mon Elisabeth?", s'criait la mre
dsole. Springer prit son bton en silence, et ouvrit la porte pour
aller chercher sa fille; Smoloff se prcipita sur ses pas. Le vent
soufflait avec violence; les arbres se rompaient de tous cts, il y
allait de la vie  travers la fort; Springer voulut le reprsenter 
Smoloff et l'empcher de le suivre; il ne put y russir: le jeune homme
voyait bien le pril, mais il le voyait avec joie; il tait heureux de
le braver pour Elisabeth. Les voil tous deux dans la fort: "De quel
ct irons-nous? demande Smoloff.--Vers la grande lande, reprend
Springer: c'est l qu'elle va tous les jours; j'espre qu'elle se sera
rfugie dans la chapelle." Ils n'en disent pas davantage, ils ne se
parlent point; leur inquitude est pareille, ils n'ont rien 
s'apprendre; ils marchent avec la mme intrpidit, s'inclinant, se
baissant pour se garantir du choc des branches fracasses, de la neige
que le vent chassait dans leurs yeux, et des clats de rochers que la
tempte faisait tourbillonner sur leurs ttes. En atteignant la lande,
ils cessrent d'tre menacs par le dchirement des arbres de la fort:
mais sur cette plaine rase, ils taient pousss, renverss par les
rafales de vent qui soufflaient avec furie. Enfin, aprs bien des
efforts, ils gagnrent la petite chapelle de bois o ils espraient
qu'Elisabeth se serait rfugie: mais en apercevant de loin ce pauvre
et faible abri dont les planches disjointes craquaient horriblement et
semblaient prtes  s'enfoncer, ils commencrent  frmir de l'ide
qu'elle tait l. Anim d'une ardeur extraordinaire, Smoloff devance le
pre de quelques pas; il entre le premier, il voit..... est-ce un
songe? il voit Elisabeth, non pas effraye, ple et tremblante, mais
doucement endormie au pied de l'autel. Frapp d'une inexprimable
surprise, il s'arrte, la montre  Springer en silence; et tous deux,
par un mme sentiment de respect, tombent  genoux auprs de l'ange qui
dort sous la protection du ciel. Le pre se penche sur le visage de son
enfant; le jeune homme baisse les yeux avec modestie, et se recule,
comme n'osant regarder de trop prs une si divine innocence. Elisabeth
s'veille, reconnat son pre, se jette dans ses bras, et s'crie: "Ah!
je le savais bien que tu veillais sur moi." Springer la serre dans ses
bras avec une sorte d'treinte convulsive. "Malheureuse enfant, lui
dit-il, dans quelles angoisses tu nous as jets, ta pauvre mre et
moi!--Mon pre, pardonne-moi ses larmes, rpond Elisabeth, et allons
les essuyer." Elle se lve, et voit Smoloff. "Ah! dit-elle avec une
douce surprise, tous mes protecteurs veillaient donc sur moi: Dieu, mon
pre, et vous." Le jeune homme mu retient son coeur prt  s'chapper.
"Imprudente! reprend Springer, tu parles d'aller retrouver ta mre!
sais-tu seulement si le retour est possible, et si ta faiblesse
rsistera  la violence de la tempte, quand M. de Smoloff et moi n'y
avons chapp que par miracle?--Essayons, rpond-elle: j'ai plus de
force que tu ne crois; je suis bien aise que tu t'en assures, et que tu
voies toi-mme ce que je puis faire pour consoler ma mre." En parlant
ainsi, ses yeux brillent d'un si grand courage, que Springer voit bien
qu'elle n'a point abandonn son projet; elle s'appuie sur le bras de
son pre, elle s'appuie aussi sur celui de Smoloff: tous deux la
soutiennent, tous deux garantissent sa tte, en la couvrant de leurs
vastes manteaux. Ah! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empcher
d'aimer ce tonnerre, ces vents pouvantables qui font chanceler
Elisabeth, et l'obligent  se presser contre lui. Il ne craint point
pour sa propre vie, qu'il exposerait mille fois pour prolonger de
pareils moments; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sr
de la sauver: dans l'exaltation qui le possde, il dfierait toutes les
temptes de pouvoir l'en empcher.

Cependant le ciel ne menace plus, les nuages s'clairassent, ils
cessent de fuir avec une effrayante rapidit; le vent tombe et
s'apaise; le coeur de Springer se rassure, celui de Smoloff gmit.
Elisabeth dgage son bras; elle veut marcher seule; elle veut braver,
aux yeux de son pre, ce reste d'orage qui agile encore les airs; elle
est fire de ses forces, elle prouve une sorte d'orgueil  les montrer
 son pre; elle espre le convaincre qu'elle n'en manquera point pour
aller chercher sa grace, fallt-il aller la chercher  l'autre
extrmit du monde.

Phdora les reoit tous trois dans ses bras, en bnissant le Dieu qui
les ramne, et console sa fille des larmes que sa fille vient de lui
coter. Elle fait scher ses bottes de poil d'cureuil, lui te son
bonnet fourr, et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si
simples et si tendres, qu'Elisabeth reoit tous les jours, et dont son
coeur est tous les jours plus touch, meuvent vivement le jeune
Smoloff; il sent qu'il est impossible d'aimer Elisabeth sans aimer
aussi sa mre, et qu'au bonheur d'tre l'poux de cette jeune fille,
tient un bonheur presque aussi grand, celui d'tre le fils de Phdora.

L'orage tait entirement dissip, le ciel tait serein, la nuit
s'approchait. Springer prit la main du jeune homme, la serra avec un
sentiment douloureux et tendre, et lui rappela qu'il tait temps de
partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il tait venu pour la
dernire fois; elle rougit et se troubla: "Quoi! lui dit-elle, ne vous
reverrai-je plus?--Ah! rpond-il avec une grande vivacit, tant que je
serai libre, et aussi long-temps que vous habiterez ces dserts, je ne
quitte plus Samka: je vous verrai dans la fort, dans la plaine, sur
les bords du fleuve; je vous verrai partout." II s'arrte subitement,
surpris lui-mme de ce qu'il prouve et de ce qu'il exprime; mais il
n'a point t compris par Elisabeth: dans ce qu'il vient de dire, elle
n'a vu que la certitude de pouvoir bientt lui confier ses projets; et,
rassure par cette esprance, elle le voit partir avec moins de regret.

Quand le dimanche fut arriv, Elisabeth et sa mre se prparrent de
bonne heure  partir pour Samka. Springer leur dit adieu, le coeur un
peu serr; depuis leur exil, c'tait la premire fois qu'il restait
seul dans sa chaumire: mais il sut drober son motion  leurs yeux,
et les bnit d'une voix calme, en les recommandant aux bonts du Dieu
qu'elles allaient implorer. Le temps tait beau, la route leur parut
courte; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la fort et
jusqu'au village de Samka. En entrant dans l'glise, les regards de
tout le monde se tournrent vers elles; mais elles ne tournrent les
leurs que vers Dieu.

Le coeur plein d'une gale pit, la tte baisse, elles s'avancrent
vers l'autel, se prosternrent humblement, prononcrent les mmes voeux
en faveur du mme objet; et si ceux d'Elisabeth furent plus tendus que
ceux de sa mre, Dieu ne les entendit pas moins.

Pendant tout le temps de la crmonie, cette jeune fille ne leva pas le
voile qui couvrait son visage; sa pense, toute  Dieu et  son pre,
ne fut pas mme jusqu' celui dont elle attendait du secours. Le pieux
concert de toutes les voix qui se runissaient pour chanter l'hymne
divin lui fit une impression profonde, et qui tenait de l'extase; elle
n'avait jamais entendu rien de pareil; il lui semblait voir les cieux
ouverts, et Dieu lui-mme lui prsenter un de ses anges pour la
conduire pendant sa route. Cette vision ne cessa qu'avec la musique;
alors seulement Elisabeth leva la tte, et le premier objet qu'elle vit
fut le jeune Smoloff, debout  quelques pas, le dos appuy contre un
pilier, et les yeux fixs sur elle avec la plus tendre expression. Elle
crut voir l'ange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait
l'aider  dlivrer son pre; elle le regarda avec beaucoup de
reconnaissance. Smoloff fut mu; ce regard lui semblait d'accord avec
ce qu'il trouvait dans son propre coeur.

En sortant de l'glise, il proposa  Phdora de la reconduire dans son
traneau jusqu' l'entre de la fort; elle y consentit avec joie,
c'tait un moyen de retrouver plus tt son poux; mais Elisabeth
prouva un vritable chagrin de cet arrangement. En marchant  pied,
elle se flattait de trouver le moment de parler en secret  Smoloff:
dans un traneau cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant
sa mre, qui, n'ayant aucune ide de son projet, le repousserait avec
effroi, et dfendrait au jeune homme d'y donner le moindre
encouragement? Cependant allait-elle encore perdre cette occasion
peut-tre unique le rvler son projet  Smoloff? Le trouble,
l'incertitude, agitaient son coeur; dj le traneau touchait aux
premiers arbres de la fort; Smoloff lui-mme avait dclar ne pouvoir
pas aller plus loin. Cependant, ne pouvant se rsoudre  quitter sitt
Elisabeth, il poussa jusqu'aux bords du lac; mais l il fallut
s'arrter. Phdora descendit la premire; en lui donnant la main il lui
dit: "Ne venez-vous pas vous promener ici quelquefois?" Elisabeth, qui
descend aprs sa mre, rpond d'une voix basse et prcipite: "Non pas
ici; mais demain, demain, dans la petite chapelle de la plaine." Elle
venait de donner un rendez-vous; mais elle ne le savait pas, elle
croyait n'avoir parl que pour son pre; et, en voyant dans les yeux de
Smoloff qu'il avait entendu sa prire, une douce joie clata dans les
siens.

Tandis que sa mre et elle marchent vers leur cabane, Smoloff s'en
retourne seul  travers la fort, plong dans les plus dlicieuses
rveries. Aprs ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sr
d'tre aim d'Elisabeth? et, avec ce qu'il connat d'elle, comment ne
serait-il pas transport de son bonheur?

Ce ne fut point avec le trouble d'une dmarche hasarde, mais avec
toute la scurit de l'innocence, qu'Elisabeth se rendit le lendemain 
la petite chapelle de bois. Sa marche tait plus lgre, plus rapide;
elle faisait les premiers pas vers la dlivrance de son pre. Le soleil
jetait sa lumire sur une plaine de neige; mille glaons attachs aux
arbres multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans
des miroirs de toutes les grandeurs: mais cet clat si divin et si pur
tait moins pur et moins divin que le coeur d'Elisabeth. Elle entre
dans la chapelle; Smoloff n'y est point encore: ce retard la trouble,
un lger nuage parait dans ses yeux. Ah! ce n'est ni la vanit ni
l'amour qui l'y place. En ce moment, ni les faiblesses ni les passions
ne peuvent s'lever jusqu' Elisabeth; mais elle craint qu'un accident,
une circonstance imprvue, n'arrtent les pas de celui qu'elle attend.
Inquite, elle demande  Dieu de ne pas prolonger plus long-temps
l'incertitude o elle vit. Tandis qu'elle prie, Smoloff accourt; il est
surpris qu'elle l'ait devanc, il s'tait ht beaucoup. On va vite
sans doute quand c'est la passion qui entrane; mais Elisabeth venait
de prouver en ce jour que la vertu qui court  son devoir peut aller
plus vite encore.

En voyant Smoloff, elle lve les yeux et les mains au ciel, et se
tournant vers lui avec une grce vive et touchante: "Ah, monsieur! lui
dit-elle, avec quelle impatience je vous attendais!" Ces mots,
l'expression de ses regards, ce rendez-vous, l'exactitude qu'elle a
mise  s'y rendre, tout confirme au jeune homme qu'il est aim; il va
aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps: "Monsieur
Smoloff, s'crie-t-elle, coutez-moi; j'ai besoin de vous pour sauver
mon pre, promettez-moi voire appui." Ce peu de mots confond toutes les
ides du jeune homme: troubl, confus, il pressent sa mprise, mais
n'en aime pas moins Elisabeth. Il tombe  genoux; elle croit que c'est
devant Dieu, non, c'est devant elle; il jure d'obir. Elle reprend
ainsi: "Depuis que j'ai commenc  me connatre, mes parents ont t ma
seule pense, leur amour mon unique bien, leur bonheur le but de ma vie
entire. Ils sont malheureux; Dieu m'appelle  les secourir, et il ne
vous a envoy ici que pour m'aider  remplir ma destine. Monsieur de
Smoloff, je veux aller  Ptersbourg demander la grce de mon pre." II
fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet; elle se hta
d'ajouter: "Je ne pourrais vous dire moi-mme depuis quel temps cette
pense est entre dans mon esprit; il me semble que je l'ai reue avec
la vie, que je l'ai suce avec le lait; elle est la premire dont je me
souvienne, elle ne m'a jamais quitte: je m'endors, je m'veille, je
respire avec elle; c'est elle qui m'a toujours occupe auprs de vous;
c'est elle qui m'amne ici; c'est elle qui m'inspire le courage de ne
craindre ni la fatigue, ni la misre, ni la mort, ni les rebuts; c'est
elle qui me ferait dsobir  mes parents s'ils m'ordonnaient de ne pas
partir. Vous voyez, monsieur de Smoloff, qu'il serait inutile de me
combattre, et que de pareilles rsolutions ne peuvent tre branles."
Pendant ce discours, les tendres esprances du jeune homme s'taient
toutes vanouies; mais il gotait jusqu' l'ivresse le sentiment de
l'admiration; et l'hrosme de cette jeune fille lui arrachait des
larmes aussi douces peut-tre que celles de l'amour. "Ah! lui dit-il,
heureux, mille fois heureux que vous m'ayez choisi pour vous entendre,
pour vous aider! Mais vous ne connaissez point tous les
obstacles.....--Deux seuls m'ont inquite, interrompit-elle, et il n'y
a peut-tre que vous au monde qui puissiez les lever.--Parlez, parlez,
lui dit-il, impatient d'obir: que pouvez-vous demander qui ne soit
au-dessous de ce que je voudrais faire?--Ces obstacles, les voici,
rpondit Elisabeth: j'ignore la route que je dois prendre, et je ne
suis pas sre que ma fuite ne nuise pas  mon pre; il faut donc que
vous m'indiquiez mon chemin, les villes que je trouverai sur mon
passage, les maisons hospitalires qui recueilleront ma misre, le
moyen le plus sr de faire passer ma requte  l'empereur; mais, avant
tout, il faut que vous me rpondiez que votre pre ne punira pas le
mien de mon absence." Smoloff en rpondit. "Mais, Elisabeth,
ajouta-t-il, savez-vous  quel point l'empereur est irrit contre votre
pre? savez-vous qu'il le regarde comme son plus mortel
ennemi?--J'ignore, dit-elle, de quel crime on peut l'accuser; je ne
connais encore ni son vrai nom ni sa patrie, mais je suis sre de son
innocence.--Quoi! repartit Smoloff, vous ne savez point quel tait le
rang de votre pre, ni le nom que vous lui rendrez?--Non, je ne le sais
point, rpondit-elle.--O fille tonnante! s'cria-t-il, pas un
mouvement d'orgueil, de vanit, dans ton dvouement! tu ne sais point
ce que tu vas reconqurir: tu n'as pens qu' tes parents; mais
qu'est-ce que la grandeur de ta naissance devant celle de ton ame?
qu'est-ce auprs de tes sentiments que le nom des....?--Arrtez,
interrompit-elle vivement, ce secret est celui de mon pre, et je ne
dois l'apprendre que de lui.--Elle a raison, repartit Smoloff dans une
sorte d'enthousiasme; rien n'est assez bien pour elle quand elle peut
encore faire mieux." La jeune fille reprit la parole pour lui demander
quand il lui donnerait les lumires dont elle avait besoin pour sa
route. "Je vais y travailler, lui dit-il; mais, Elisabeth, croyez-vous
que vous puissiez traverser les trois mille cinq cents verstes qui
sparent le cercle d'Ischim de la province d'Ingrie, seule,  pied,
sans secours?--Ah! s'cria-t-elle en se prosternant devant l'autel,
celui qui m'envoie au secours de mes parents ne m'abandonnera pas."
Smoloff, les yeux pleins de larmes, lui rpondit aprs un moment de
silence: "Il est impossible que vous songiez  une telle entreprise
avant les beaux jours; maintenant elle serait impraticable: voici la
saison o les tranages vont tre interrompus, et o vous seriez
inonde dans les forts humides de la Sibrie. Je vous reverrai dans
quelques jours, Elisabeth; alors seulement je pourrai vous dire tout ce
que je pense d'un projet qui m'a trop mu pour que j'aie pu le juger.
Je retournerai  Tobolsk, je veux parler  mon pre... Mon pre est le
meilleur des hommes; il y aurait bien plus d'infortuns ici s'il n'y
commandait pas. Les grandes actions plaisent  son coeur. [I]l n'est
pas libre de vous aider, son devoir le lui dfend; mais, je vous le
jure, il ne punira pas votre pre d'avoir donn le jour  une fille si
vertueuse. Ah! qu'il s'enorgueillirait au contraire de vous nommer la
sienne! Elisabeth, pardonnez, c'est malgr moi que mon coeur se
dclare: je sais bien qu'il ne peut y avoir de place dans le vtre pour
un autre sentiment que pour celui qui l'occupe, je n'attends donc rien;
mais, s'il vient un jour o vos parents, rendus  leur patrie, soient
heureux, et vous tranquille, souvenez-vous alors que dans ces dserts
Smoloff vous vit, vous aima, et qu'il et prfr y vivre obscur et
pauvre avec Elisabeth, fille d'un exil,  tous les honneurs que le
monde pourrait lui offrir." II ne peut achever, des larmes touffent sa
voix: lui-mme s'tonne d'une si extraordinaire motion; car
jusqu'alors il n'avait jamais t faible, mais jusqu'alors il n'avait
point aim.

Cependant Elisabeth est demeure immobile; l'ide d'un autre amour que
l'amour filial lui parat si nouvelle, qu' peine elle la conoit:
peut-tre lui et-elle paru moins trange, si son coeur avait eu de la
place pour la recevoir; peut-tre que si elle avait vu ses parents
heureux, Smoloff aurait t aim; s'ils le sont un jour, peut-tre
l'aimera-t-elle: mais tant qu'ils seront dans l'infortune, elle
demeurera fidle  sa pieuse passion; pour en contenir deux, le coeur
humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vcu dans le monde, elle en ignore les usages et
les biensances; cependant une sorte de pudeur, qui est comme
l'instinct de la vertu, lui apprend qu'aprs l'aveu qu'elle vient
d'entendre une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune
homme qui l'a os faire. Elle marche vers la porte, elle va sortir.
Smoloff, qui voit sou dessein, lui dit: "Elisabeth, vous aurais-je
offense? ah! j'atteste ce Dieu ici prsent que s'il y a de l'amour
dans mon coeur, il n'y a pas moins de respect; il sait que, si vous me
l'ordonnez, je puis me taire et mourir: comment donc, Elisabeth,
pourrais-je vous avoir offense?--Vous ne m'avez point offense,
rpondit-elle avec douceur; mais je ne suis venue ici que pour vous
parler en faveur de mes parents: maintenant que vous m'avez entendue,
je n'ai plus rien  vous dire, et je vais les retrouver.--Eh bien!
noble fille, retourne  ton devoir; en m'associant  lui, tu m'as rendu
digne de toi; et loin de jamais songer  t'en carter, mme dans ma
plus secrte pense, je ne vais m'occuper qu' t'aider  le remplir."

Alors il lui promit de lui remettre, le dimanche suivant,  l'glise de
Samka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin
pour l'excution de son projet; et ils se sparrent.

Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mre avec joie  Samka;
elle tait impatiente de retrouver Smoloff, et de recevoir enfin toutes
les instructions qui allaient faciliter son dpart. Cependant la
crmonie finit, et Smoloff ne parut point; Elisabeth devint inquite.
Pendant que sa mre priait encore, elle demanda  une vieille femme si
M. de Smoloff n'tait point dans l'glise; on lui rpondit que non, et
qu'il tait parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabeth
fut frappe d'une vritable douleur: l'objet de ses plus chers desirs
semblait toujours fuir devant elle, au moment o elle se croyait prte
 l'atteindre. Mille craintes funestes la troublrent: puisque Smoloff
avait quitt Samka sans se souvenir de sa promesse, qui lui rpondait
qu'il s'en souviendrait  Tobolsk? et alors quel serait son recours?
Cette pense la poursuivit tout le jour; et le soir, accable d'un
chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portait seule tout le poids, et
qu'elle employait tout son courage  le drober aux yeux de ses
parents, elle se retira de bonne heure dans son petit rduit, afin de
se livrer du moins sans contrainte  l'inquitude qui la tourmentait.
Aussitt qu'elle fut sortie, Phdora pencha sa tte sur le sein de son
poux, et lui dit: "Ecoute la sollicitude qui pse sur mon coeur.
N'as-tu pas remarqu le changement de notre Elisabeth? Prs de nous
elle est pensive: le nom de Smoloff la fait rougir, son absence
l'inquite; ce matin  l'glise elle tait proccupe, ses regards
erraient de tous cots; je l'ai entendue demander si Smoloff n'tait
point  Samka, et elle est devenue ple comme la mort quand on lui a
dit qu'il tait parti pour Tobolsk. O Stanislas! je m'en souviens, dans
ces jours qui prcdrent celui o je devins ton heureuse pouse, c'est
ainsi que je rougissais quand on me parlait de toi; c'est ainsi que mes
yeux te cherchaient partout, et qu'ils se remplissaient de larmes quand
ils ne te rencontraient pas..... Hlas! ces symptmes d'un amour qui ne
devait point finir, comment ne les verrais-je point avec terreur dans
l'ame de ma fille? elle n'est pas destine  tre heureuse comme sa
mre.--Heureuse! reprit Springer avec amertume; heureuse dans le
dsert, dans l'exil!--Oui, dans le dsert, dans l'exil, interrompit
vivement Phdora, heureuse partout o l'on aime." Et ses bras serrrent
sou poux contre son sein. Mais bientt, revenant  la premire pense
qui l'occupait, elle dit: "Je crains que mon Elisabeth n'aime le jeune
Smoloff: toute charmante qu'elle est, cependant il ne verra en elle que
la fille d'un pauvre exil; il la ddaignera; et mon unique enfant, ne
de mon sang, nourrie de mon lait, mourra comme sa mre avec son
amour....["]

En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son poux, qui la console
de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer
rflchit un moment, puis il rpondit: "Phdora, ma bien-aime, calme
tes craintes; j'ai tudi aussi notre Elisabeth; peut-tre ai-je vu
plus avant que toi dans son ame; une autre pense que celle de Smoloff
l'occupe tout entire, j'en suis sr; je suis sr aussi que si nous la
voulions donner  Smoloff, il ne la ddaignerait point, mme dans ce
dsert; et ce sentiment le rendrait digue de l'obtenir, si jamais....
Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans ce dsert, elle ne
demeurera pas inconnue, elle ne sera pas malheureuse, cela est
impossible: tant de vertus sur la terre annoncent une justice dans le
ciel; tt ou tard elle se montrera."

Depuis leur exil, c'tait la premire fois que Springer n'avait pas
dsespr de l'avenir. Phdora en conut les plus doux prsages; et,
rassure par les paroles de son poux, elle s'endormit paisiblement
entre ses bras.

Pendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche  Samka, s'attendant
toujours  y trouver Smoloff. Ce fut en vain: il ne parut plus, et mme
elle apprit qu'il avait quitt Tobolsk. Alors toutes ses esprances
l'abandonnrent, elle ne douta plus que Smoloff ne l'et entirement
oublie; et plus d'une fois elle versa sur cette pense des larmes
amres, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche.

Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les neiges,
les les sablonneuses des lacs commenaient  se couvrir d'un peu de
verdure, l'aubpine panouissait ses grosses houppes blanches,
semblables  des flocons d'une neige nouvelle; et la campanule avec ses
boutons d'un bleu ple, le vlar qui lve ses feuilles en forme de
lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des
nues de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres
dpouills, et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver;
dj sur les bords du fleuve voltigeait  et l le beau canard de
Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tte, qui,
toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perants, mme lorsqu'on
l'a manqu; et dans les roseaux des marais accouraient des bcasses de
toute espce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes
en jambes avec un collier de plume. Enfin un printemps prmatur
semblait s'annoncer  la Sibrie, et Elisabeth, pressentant tout ce
qu'elle allait perdre, si elle manquait une anne aussi favorable pour
son voyage, prenait la rsolution hardie de poursuivre son projet, et
de ne compter, pour en assurer le succs, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Springer s'occupait  labourer son jardin; assise prs de
lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confi
encore le secret de son infortune, et elle ne recherchait plus cette
confidence. Il s'tait lev dans son ame une sorte de tendre fiert,
qui lui faisait desirer de ne connatre les malheurs de ses parents que
quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le rcit de
tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur rpondre, Je
vais tout vous rendre. Jusqu' ce jour, elle avait compt sur les
promesses de Smoloff, et c'tait l-dessus qu'elle avait fond des
esprances raisonnables; mais, aprs les esprances raisonnables, il en
est d'autres encore, et ce furent celles-l qui la dterminrent 
parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tte toutes
les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui
opposer: ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit; elle
est bien sre que la tendresse de ses parents les exagrera encore. Que
rpondra-t-elle  leurs frayeurs,  leurs ordres,  leurs prires? que
rpondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont
rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle
oublie que son pre est auprs d'elle, et, tout en larmes, elle tombe 
genoux, en demandant  Dieu de lui accorder l'loquence ncessaire pour
persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne,
court  elle, la prend dans ses bras, et lui dit: "Elisabeth, qu'as-tu?
que veux-tu? Ah! si ton coeur est dchir, pleure du moins dans le sein
de ton pre.--Mon pre, rpond-elle, ne me retiens plus ici; tu sais
que je veux partir: permets-moi de partir; je le sens, c'est Dieu
lui-mme qui m'appelle...." Elle ne peut achever. La jeune Tartare
accourt: "M. de Smoloff, leur dit-elle, voici M. de Smoloff." Elisabeth
jette un cri de joie, serre les deux mains de son pre contre sa
poitrine, en ajoutant: "Tu lu vois bien, c'est Dieu lui-mme qui
m'appelle; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus
d'obstacles. O mon pre! ton heureuse fille brisera ta chane." Sans
attendre sa rponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa
mre, elle la serre dans ses bras, l'entrane en s'criant: "Viens, ma
mre, il est revenu, M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur
chambre, et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme,
et suivi de plusieurs officiers. La mre et la fille s'arrtent avec
surprise. "Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots,
toutes les esprances qui venaient de rentrer dans le coeur d'Elisabeth
l'abandonnent une seconde fois; elle plit, ses yeux se remplissent de
larmes. Phdora, frappe de la vivacit de cette impression, s'approche
de sa fille, se place devant elle, afin du cacher son trouble; heureuse
si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la dlivrer de la funeste
passion dont elle la croyait dvore.

Le gouverneur de Tobolsk fit loigner sa suite; et, ds qu'il fut seul
avec les exils, il se tourna vers Springer, et lui dit: "Monsieur,
depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer
ici, voici la premire fois que je viens visiter ce cercle loign; ce
devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer  un illustre
proscrit toute la part que je prends  sou infortune; je gmis que ce
mme devoir me dfende de le secourir et de le protger.--Je n'attends
rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer; je ne veux
point de leur piti, et je n'espre rien de leur justice: heureux dans
mon malheur de ce qu'ils m'ont plac aussi loin d'eux, je passerai mes
jours dans ces dserts sans me plaindre.--Ah, monsieur! reprit le
gouverneur avec motion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa
patrie est un affreux destin!--II en est un plus affreux encore,
monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin
d'elle." II n'acheva point; s'il et ajout un mot, peut-tre et-il
vers une larme, et l'illustre infortun ne voulait pas se montrer
moins grand que son malheur. Elisabeth, cache derrire sa mre,
regardait timidement par-dessus son paule si l'air et la physionomie
du gouverneur annonaient assez de bont pour qu'elle ost s'ouvrir 
lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, lve sa
tte entre les feuilles, et regarde long-temps si la puret du ciel lui
promet un jour serein.

Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent
parl d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler
qu' Elisabeth. "Mademoiselle, lui dit-il, mon fils vous a connue; vous
lui avez laiss des souvenirs ineffaables.--Vous a-t-il dit, monsieur,
qu'elle lui devait la vie de son pre? interrompit vivement
Phdora.--Non, madame, rpondit le gouverneur; mais il m'a dit qu'elle
donnerait la sienne pour son pre et pour vous.--Elle la donnerait,
reprit Springer; et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le
seul que les hommes ne pourront jamais nous ravir."

Le gouverneur dtourna la tte avec motion: aprs un court silence, il
reprit la parole, en s'adressant  Elisabeth. "Mademoiselle, il y a
deux mois que mon fils, tant  Samka, reut l'ordre de l'empereur de
partir sur-le-champ pour rejoindre l'arme qui se rassemblait en
Livonie; il fallut obir sans dlai. Avant de me quitter il me conjura
de vous faire passer une lettre: cela tait impossible; je ne pouvais,
sans me compromettre, en charger personne; je ne pouvais que vous la
donner moi-mme: la voici." Elisabeth la prit en rougissant; le
gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'cria: "Heureux le
pre, heureuse la mre dont la fille ne leur cache que de semblables
secrets!" Alors il rappela sa suite, et, devant elle, il dit 
Springer: "Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent
toujours de vous empcher de recevoir personne ici; cependant je suis
inform que de pauvres missionnaires, revenant des frontires de la
Chine, doivent traverser ces montagnes; s'ils viennent frapper  votre
cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalit, il vous sera
permis de la leur donner."

Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baisss,
regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. "Ma fille, lui dit Springer,
si tu attends de ta mre et de moi la permission de lire ce papier,
nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le
cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs
fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne
pouvant plus se contenir, elle se prcipita sur le sein de ses parents.
"Le moment est venu, leur dit-elle; tout favorise mes projets: la
Providence m'ouvre une route sre, le ciel m'approuve et bnit mes
intentions. O mes parents! ne les approuverez-vous pas, ne les
bnirez-vous pas comme lui?["]

A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait
entendre; mais Phdora, qui n'en avait aucune ide, s'cria:
"Elisabeth, quel est donc ce mystre, et que contient ce papier?" Et
elle fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir: "O ma
mre! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi; tu n'as
rien devin, ta douleur m'pouvante: c'est maintenant l'unique
obstacle, c'est le seul devant lequel je recule.... Ah! permets que je
ne m'explique que devant mon pre; tu n'es pas prpare comme
lui....--Non, ma fille, interrompit Springer, ne fais point ce que
l'exil et le malheur n'ont pu faire, ne nous spare pas. Viens, ma
Phdora, viens contre le coeur de ton poux; et si tu as besoin de
force pour les paroles que tu vas entendre, il te prtera toute la
sienne." Phdora, perdue, et se voyant comme menace par la foudre,
sans savoir de quelle main elle allait partir, rpondit avec effroi:
"Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je point soutenu tous nos revers
avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle en serrant
fortement contre son coeur son poux et sa fille; je n'en manquerai
point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth
voulut rpondre; sa mre ne le permit pas. "Ma fille, s'cria-t-elle
avec un accent dchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de
t'loigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout devin; il ne
s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la dterminer: baigne
de larmes, et tremblante devant la douleur de sa mre, Elisabeth, d'une
voix entrecoupe, laissa seulement chapper ces mots: "Ma mre, pour le
bonheur de mon pre, si je te demandais quelques jours? -Non, pas un
seul jour, interrompit sa mre perdue: quel horrible bonheur pourrait
s'acheter au prix de ton absence! non, pas un seul jour. O mon Dieu! ne
permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anantirent les
forces d'Elisabeth: hors d'tat de prononcer elle-mme ce qui doit
affliger sa mre, elle prsente en silence  son pre la lettre du
gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient
sa femme contre sa poitrine, en lui disant: "Repose-toi ici avec
confiance, car ce soutien-l ne te manquera jamais." Puis, d'une voix
qu'il s'efforce eu vain de raffermir, il lit tout haut la lettre
suivante, crite du Tobolsk par le jeune Smoloff, et  deux mois de
date:

"Un de mes plus vifs regrets, en quittant Samka, mademoiselle, a t
de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forait
 m'loigner de vous: je ne pouvais vous aller voir, vous crire, ni
vous envoyer les explications que vous m'aviez demandes, sans
contrevenir aux ordres de mon pre, et sans compromettre sa sret:
peut-tre l'euss-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner;
mais quand je venais d'apprendre auprs de vous tout ce qu'on doit 
son pre, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je
l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vtre, et je suis
revenu  Tobolsk le coeur dchir. Mou pre m'apprend qu'un ordre de
l'empereur m'envoie  mille lieues d'ici, et qu'il faut obir 
l'instant: je vais partir, Elisabeth, vous ne savez point ce que je
souffre. Ah! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais; il
ne peut tre juste qu'autant que vous serez heureuse.

"J'ai ouvert mon coeur  mon pre: je vous ai fait connatre  lui;
j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets; je crois
qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprs cette anne visiter le cercle
d'Ischim. En attendant, s'il le peut, il vous fera parvenir cette
lettre. lisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous
la protection de mon pre. Cependant, je vous en conjure, n'en usez
point pour partir avant mon retour; j'espre revenir  Tobolsk avant un
an; c'est moi qui vous conduirai  Ptersbourg, c'est moi qui vous
prsenterai  l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce
long voyage: ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus, je ne
serai que votre ami, que votre frre; et si je vous sers avec toute la
vivacit de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage
pur comme l'innocence, comme les anges, comme vous."

Un peu plus bas, l'apostille suivante tait crite de la main mme du
gouverneur:

"Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que vous devez partir;
je ne doute point de son honneur, mais le vtre doit tre  l'abri de
tout soupon. En allant montrer  la cour de Russie des vertus trop
touchantes pour n'tre pas couronnes, il ne faut pas risquer de faire
dire que vous avez t conduite par votre amant, et fltrir ainsi le
plus beau trait de pit filiale dont le monde puisse s'honorer. Dans
votre situation, il n'y a de protecteurs dignes de votre innocence que
Dieu et votre pre: votre pre ne peut vous suivre, Dieu ne vous
abandonnera pas. La religion vous prtera son flambeau et son appui;
abandonnez-vous  elle; vous savez  qui j'ai permis l'entre de votre
cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dpositaire de mon
sort; car si une pareille lettre tait connue, si on pouvait se douter
que j'aie favoris votre dpart, je serais  jamais perdu: mais je ne
suis pas mme inquiet; je sais  qui je me confie, et tout ce qu'on
doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprte 
dvouer sa vie  son pre."

En finissant celle lettre, la voix de Springer tait plus forte et plus
anime, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime
qu'on en faisait: mais la tendre mre ne voyait que son dpart: ple,
abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au
ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit  genoux
devant eux et leur dit: "O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi;
ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus
grande de toutes les flicits. J'ose aspirer  celle de vous rendre
votre libert, votre bonheur, votre patrie; depuis plus d'une anne,
voil quel est l'objet de mes plus chres esprances: j'y touche enfin,
et vous me dfendriez de l'atteindre! Ah! s'il est un bien au-dessus de
celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il n'en est
pas..." Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'eu embrassant
les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prire. Springer posa
les mains sur la tte de sa fille sans profrer un seul mot. La mre
s'cria: "Seule,  pied, sans secours! non, je ne le puis, je ne le
puis.--Ma mre, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjure, ne repousse
pas mes voeux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon
projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitt que mon ge
me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma
vie  vous en dlivrer. Heureux jour que celui o je me promis de
servir mon pre! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais
pleurer!... Ah! que de fois, tant tmoin de vos muets chagrins,
j'aurais t consume d'une mortelle tristesse, si je n'avais pu me
dire: Moi, moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent!... Mes parents,
si vous m'arrachez cette esprance, vous m'arrachez la vie. Prive de
cette pense, o toutes mes autres penses venaient aboutir, je ne
verrai plus de but  mon existence, et mes jours s'teindront dans la
langueur... Oh! pardonnez si je vous afflige; non, si vous me retenez
ici, je ne mourrai pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de
plus; mais permettez-moi d'tre heureuse. Ne dites pas que mon
entreprise est impossible; elle ne l'est pas, mon coeur vous en rpond;
il trouvera des forces pour aller demander justice, et des paroles pour
vous la faire obtenir: il ne craint rien, ni les fatigues, ni les
obstacles, ni les mpris, ni la cour, ni les rois; il ne craint que
votre refus...--Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer; je ne
me connais plus, tu bouleverses mon ame: jusqu' ce jour elle n'avait
point recul devant une belle action, et des vertus suprieures  son
courage ne s'taient point prsentes  elle... Je ne croyais pas tre
faible,  ma fille! tu viens de m'apprendre que je le suis: non, je ne
puis consentir  ce que tu veux." Ranime par ce refus, Phdora prit
les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit: "Ecoute-moi,
Elisabeth; si ton pre est faible, tu peux bien permettre  ta mre de
l'tre aussi; pardonne-lui de ne pouvoir se rsoudre  te laisser
dployer tant de vertus. Etrange situation o une mre demande  sa
fille d'tre moins vertueuse; mais ta mre te le demande, elle ne te
l'ordonne point; car, en l'levant au-dessus de tout, tu as mrit de
ne plus recevoir d'ordres que de toi-mme.--Ma mre, reprit Elisabeth,
les tiens me seront toujours sacrs: si tu me demandes de rester ici,
j'espre avoir la force de t'obir; mais, puisque mon dessein t'a
touche, laisse-moi esprer qu'il aura ton assentiment: il n'est pas le
fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues annes de mditation:
il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres
sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon pre  l'exil.
Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa dfense? et
quand il s'en trouverait un qui l'ost, oserait-il parler comme moi?
serait-il inspir par un semblable amour?..... Oh! laissez-moi toujours
croire que Dieu n'a donn qu' votre unique enfant le pouvoir de vous
rendre au bonheur, et ne vous opposez pas  l'auguste mission que le
ciel a daign lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si
effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? Mais ne vous ai-je
pas entendu gmir souvent ensemble d'un exil qui vous empchait de me
donner un poux? Un poux,  mes parents! ne m'aurait-il pas spare de
vous aussi? Des dangers? Il n'y en a point: les hivers de ce climat
m'ont accoutume  la rigueur des saisons; et mes courses dans nos
landes,  la fatigue d'une longue marche. Avez-vous peur de ma
jeunesse? Elle sera mon appui: on vient au secours de tout ce qui est
faible. Enfin, redoutez-vous mon inexprience? Je ne serai pas seule:
rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet  un
pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner
un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prvu; il n'y a
point de prils, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que
votre consentement et votre bndiction...--Et ton pain, tu le
mendieras! rpondit Springer avec amertume; les aeux de ta mre, qui
rgnrent jadis dans ces contres, les miens, qui se sont assis sur le
trne de Pologne, verront l'hritire de leur nom parcourir, en
demandant l'aumne, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des
provinces de son empire!--Si tel est le sang d'o je sors, reprit
Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que
deux couronnes aient t sur le front de mes aeux, j'espre me montrer
digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont
laiss; mais la misre ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Sids
et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours  la charit de ses
semblables? tant de grands hommes, prcipits du fate des honneurs,
l'ont implore pour eux-mmes! plus heureuse qu'eux tous, je ne
l'implorerai que pour servir mou pre."

La noble fermet de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que
faisait briller dans ses yeux la pense de s'humilier pour ses parents,
donnaient  tout ce qu'elle disait une force et une autorit qui
triomphrent de Springer: il ne se sentit pas le droit d'empcher sa
fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la
forcer  les ensevelir dans un dsert. "O ma Phdora, s'cria-t-il en
serrant les mains de son pouse, la laisserons-nous mourir ici, la
priverons-nous du bonheur de donner le jour  des enfants qui lui
ressemblent? Prends courage, ma bien-aime; et puisqu'il n'existe nul
autre moyen de la rendre  ce monde dont elle sera la gloire,
laissons-la partir." Dans ce moment la mre l'emporta sur l'pouse, et,
pour la premire fois de sa vie, Phdora s'leva contre la plus sainte
autorit. "Non, non, je ne la laisserai point partir; en vain mon poux
le demande, je saurai lui rsister. Quoi! j'exposerais la vie de mon
enfant! je laisserais partir mon Elisabeth, pour apprendre un jour
qu'elle a pri de froid et de misre dans d'affreux dserts; pour vivre
sans elle, pour la pleurer toujours! voil ce qu'on ose exiger d'une
mre! O Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je
ne puis te faire, et une douleur dont tu ne me consolerais pas!" En
parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et tait comme dans un tat de
dlire. Springer, le coeur dchir de sa peine; s'cria, "Ma fille, si
votre mre n'y peut consentir, vous ne partirez pas.--Non, ma mre, si
tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des
plus touchantes caresses; je l'obirai toujours. Mais peut-tre Dieu
obtiendra-t-il de toi ce que tu as refus  mon pre; viens le prier
avec moi, ma mre; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire:
c'est la lumire qui guide et la force qui soutient: toute vrit vient
de l, et toute rsignation aussi."

En priant, Phdora pleura. Cette pit qui calme, adoucit, et ne
s'empare du coeur que pour se mettre  la place de ce qui le tourmente
et le dchire; cette pit divine qui ne prescrit jamais un devoir sans
en montrer la rcompense; cette voix de Dieu, si puissante sur les ames
tendres, toucha celle de Phdora. Dans les caractres nobles et fiers,
qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut
obtenir le sacrifice des plus chres affections; mais la religion seule
peut l'obtenir des coeurs qui ne composent le bonheur que d'amour.

Le lendemain, Springer s'tant trouv seul avec sa fille, lui fit le
rcit de ses longues infortunes; il lui apprit quelles funestes guerres
avaient dchir la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait t
effac du nombre des empires. "Mon seul crime, ma fille, lui dit-il,
est d'avoir trop aim ma patrie, et de n'avoir pu supporter sou
asservissement. Ses plus grands monarques taient du mme sang que moi;
je pouvais moi-mme tre appel au trne, et je devais bien mon amour
et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire. Je l'ai servi comme
je le devais; seul,  la tte d'une poigne de nobles polonais, je l'ai
dfendu jusqu' la dernire extrmit contre les trois grandes
puissances qui s'avanaient pour l'envahir; et lorsque, accabl par le
nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie,  la vue de cette
vaste capitale livre aux flammes et au pillage, il a fallu cder, et
se soumettre  la tyrannie, au fond de mon ame je rsistais encore.
Humili d'tre toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout
je cherchais des armes, partout je cherchais des allis qui m'aidassent
 rendre  la Pologne son existence et son nom. Vains efforts,
tentatives inutiles! chaque jour rivait davantage des chanes que mes
faibles mains ne pouvaient branler. Les terres de mes aeux taient
dans la partie tombe sous la domination de la Russie; j'y vivais avec
Phdora, heureux, mille fois heureux, si le joug de l'tranger n'avait
pas pes sur mon front. Mes plaintes peu mesures, et surtout les
nombreux mcontents qui se rassemblaient chez moi, inquitrent un
monarque absolu et souponneux. Un matin, je fus arrach de ma maison,
des bras de ma femme, des tiens, ma fille: tu n'avais alors que quatre
ans; et tes larmes ne coulaient sur ton malheur que parce que tu voyais
pleurer ta mre. Je fus tran dans les prisons de Ptersbourg; Phdora
m'y suivit: la permission de s'y enfermer avec moi fut la seule grace
qu'elle put obtenir. Nous vcmes prs d'une anne dans ces affreux
cachots, privs d'air, presque du jour, mais non pas d'esprance. Je ne
pouvais croire qu'un monarque juste n'excust pas un citoyen d'avoir
soutenu les droits de sa patrie, et qu'il ne se fit pas  la promesse
que je lui donnais de demeurer soumis: j'avais trop bien prsum des
hommes; je fus jug sans tre entendu, et exil pour la vie en Sibrie.
Ma fidle compagne ne m'abandonna point, et je dois dire qu'en
m'accompagnant ici, elle avait l'air d'couter plus encore son coeur
que son devoir; si j'eusse t envoy dans les tnbres glaces de
l'affreux Beresof, dans les solitudes perdues du lac Bakal, ou du
Kamtschatka, je n'y aurais pas t seul encore; il n'est point de
dsert, il n'est point d'antre si sauvage o ma Phdora ne m'et suivi:
oui, je le veux croire, c'est  ses vertus, c'est  son dvouement si
gnreux que j'ai d un exil plus humain. O mon enfant! s'il y a eu
quelques douceurs dans ma vie, c'est  ta mre que je le dois; et s'il
y a eu du malheur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi.--Du
malheur, mon pre! lui dit Elisabeth, et tu l'as toujours aime." A ces
mois, Springer reconnut le coeur de Phdora, et vit bien qu'ainsi que
sa mre Elisabeth auprs d'un poux pourrait ne pas tre malheureuse
dans l'exil. "Ma fille, rpondit-il en lui remettant la lettre du jeune
Smoloff, qu'il avait garde depuis la veille, si je dois un jour  ton
zle et  ton courage des biens que je ne desire plus que pour t'en
accabler, au sein de la prosprit cette lettre nous rappellera nos
bienfaiteurs; ton coeur, Elisabeth, doit tre reconnaissant, et
l'alliance de la vertu peut honorer le sang des rois." La jeune fille
rougit, prit la lettre des mains de son pre, l'attacha sur son coeur,
et s'cria: "Le souvenir de celui qui t'a plaint, qui t'a aim, qui t'a
servi, ne sortira jamais de l!"

Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth: sa mre
n'y avait pas consenti encore; mais,  la tristesse de ses regards, au
profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le
consentement tait au fond de son coeur, et que l'esprance n'y tait
plus.

Cependant, peut-tre n'et-elle jamais trouv la force de dire  sa
fille, _Tu peux partir_, si le ciel ne la lui et envoye. Un dimanche
soir, la famille tait en prires, lorsqu'on entendit  la porte un
homme qui frappait avec son bton. Springer ouvre;  l'instant, Phdora
s'crie: "Ah! mon Dieu, mon Dieu! voil celui qu'on nous a annonc,
celui qui vient enlever mon enfant." Et elle tombe tout en pleurs le
visage contre la table, sans que sa pit puisse lui donner le courage
d'aller au-devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre: une large
barbe blanche lui descend sur la poitrine, son air est vnrable, il
est courb par la fatigue plus encore que par les annes; les preuves
de sa vie ont us son corps, et fortifi son ame: aussi porte-t-il dans
ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup
souffert; et de doux, comme celui qui est bien sr de n'avoir pas
souffert en vain.

["]Monsieur, dit-il, j'entre chez vous avec joie; la bndiction de
Dieu est sur cette pauvre cabane; je sais qu'il y a ici des richesses
plus prcieuses que les perles et l'or: je viens vous demander une nuit
de repos." Elisabeth s'empressa de lui approcher un sige. "Jeune
fille, lui dit-il, vous vous tes bien hte dans le chemin de la
vertu, et ds les premiers pas vous nous avez laisss loin derrire
vous." Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phdora:
"Mre chrtienne, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous? le fruit de vos
entrailles n'est-il pas bni? Ne pouvez-vous pas aussi vous dire
heureuse entre toutes les femmes? Si vous versez des larmes parce que
la vertu vous spare de votre enfant pour un peu de temps, que feront
les mres qui se voient arracher les leurs par le vice, et qui les
perdent pour l'ternit?--O mon pre! si je ne devais plus la revoir!
s'cria la mre dsole.--Vous la reverriez, reprit-il vivement, dans
le ciel qui est dj son partage: mais vous la reverrez aussi sur la
terre; les fatigues sont grandes, mais Dieu la soutiendra; _il mesure
le vent  la laine de l'agneau_." Phdora courba la tte avec
rsignation. Springer n'avait pas dit un mot encore, il ne pouvait
parler, son coeur se dchirait; et Elisabeth elle-mme, qui jusqu' ce
jour n'avait senti que son courage, commena  sentir sa faiblesse.
L'espoir d'tre utile  ses parents lui avait cach la douleur de s'en
sparer: mais  prsent que le moment tait venu, quand elle pouvait se
dire: Demain je n'entendrai plus la voix de mon pre, demain je ne
recevrai plus les caresses de ma mre, et peut-tre un an entier se
passera avant que je retrouve de si douces joies, alors il lui semblait
que tout s'abmait devant elle; ses yeux se troublrent, ses genoux
flchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son pre. Ah! timide
orpheline, si dj tu tends les bras  ton protecteur, et que ds les
premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, o
trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moiti du
monde?

Avant de se coucher, le missionnaire s'assit  la table des exils pour
prendre le repas du soir. La plus franche hospitalit y prsidait; mais
la gaiet en tait bannie, et ce n'tait qu'avec effort que chacun des
exils retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une
tendre compassion; il avait vu beaucoup d'afflictions dans le cours de
ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait t la principale
tude de sa vie: aussi pour toutes les douleurs il avait une
consolation; pour chaque situation, chaque caractre, il avait des
paroles qui rencontraient toujours juste. Quelquefois il n'empchait
point de pleurer; mais les larmes qu'on versait sur une douleur
personnelle, il savait, en prsentant l'image d'une infortune plus
grande, les dtourner sur les douleurs d'autrui, et, par le sentiment
de la piti, adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en
racontant ses longues traverses, et les dsastres dont il avait t le
tmoin, peu  peu il attacha l'attention des exils, les mut de
compassion pour leurs frres, les conduisit  se dire intrieurement
qu'en comparaison de tant d'infortuns, leur sort tait bien doux
encore. En effet, que n'avait-il point vu, que ne pouvait-il point
dire, cet homme vnrable, qui, depuis soixante ans,  deux mille
lieues de sa patrie, sous un ciel tranger, au milieu des perscutions,
travaillait, sans se lasser jamais,  la conversion de barbares, qu'il
appelait ses frres, et qui souvent taient ses bourreaux? Il avait vu
la cour de Pkin, el l'avait tonne par ses vastes connaissances, et
plus encore par ses vertus; il avait vcu parmi les sauvages, dont il
avait adouci les moeurs; il avait runi des hordes errantes, qui
tenaient de lui les premires notions de l'agriculture. Ainsi des
landes changes en champs fertiles, des hommes devenus doux et humains,
des familles auxquelles le nom de pre, d'poux et d'enfants n'taient
plus trangers, et des coeurs qui s'levaient  Dieu pour le bnir de
tant de bienfaits, taient le fruit des soins d'un seul homme. Ah! ces
gens-l ne disaient point de mal des missions; ils ne disaient point
que la religion qui les commande est une religion svre et tyrannique;
ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet
excs de charit et d'amour sont des hommes .inutiles et ambitieux.
Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux? En se dvouant au
service de leurs frres, n'aspirent-ils pas au plus grand prix
possible? ne veulent-ils pas plaire  Dieu et gagner le ciel?
L'ambition des plus clbres conqurants ne s'est jamais leve si
haut; elle s'est contente du suffrage des hommes et du sceptre de
l'univers.

Le bon pre apprit ensuite aux exils que, rappel par ses suprieurs,
il retournait  pied dans l'Espagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il
avait  traverser encore la Russie, l'Allemagne et la France; mais il
disait que c'tait peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les
dserts, qui pour tout abri trouvait un antre, pour tout oreiller une
pierre, pour toute nourriture un peu de farine de riz dlaye dans de
l'eau, doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des
nations civilises; et, pour le pre Paul, c'tait tre dj dans sa
patrie que d'tre chez des peuples chrtiens. Il racontait des choses
extraordinaires des maux qu'il avait soufferts, des difficults qu'il
avait essuyes, lorsqu'aprs avoir dpass les grandes murailles de la
Chine, il s'tait enfonc dans l'immense Tartarie. Il disait encore
comment,  l'entre des vastes dserts de la Soongorie, qui
appartiennent  la Chine et lui servent de limites avec la Sibrie, il
avait trouv un pays abondant en magnifiques pelleteries, en prcieuses
fourrures, et susceptible de faire,  l'aide de cette richesse, un
grand commerce avec les peuples europens: mais nul vestige de notre
industrie n'avait encore pntr jusque-l; aucun marchand n'avait os
porter son or et ses calculs l o le missionnaire avait plant une
croix et rpandu des bienfaits: tant il est vrai que la charit va
encore plus loin que l'avarice!

On arrangea pour le pre Paul un lit propre et commode dans le petit
cabinet qu'occupait la jeune Tartare, et celle-ci vint dormir,
enveloppe d'une peau d'ours, auprs du pole.

Quand le jour commena  paratre, Elisabeth se leva; elle s'approcha
doucement de la porte du pre Paul; et, ayant entendu qu'il tait dj
en prires, elle lui demanda la permission d'entrer et de l'entretenir
seul: devant ses parents elle n'aurait pas os lui parler de ses
projets, et du desir qu'elle avait de ne pas attendre plus loin que
l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux prs de lui, elle
lui raconta l'histoire de toute sa vie; touchante histoire qui n'tait
compose que de sa tendresse pour ses parents! Sans doute, dans le long
rcit de ses incertitudes et de ses esprances, elle pronona plus
d'une fois le nom de Smoloff; mais il semblait que ce nom n'tait l
que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conserve
dans toute sa puret: aussi le pre Paul fut-il profondment touch de
tout ce qu'il entendit: il avait fait le tour du monde, et vu presque
tout ce qu'il contient; mais un coeur comme celui d'Elisabeth, il ne
l'avait point vu encore.

Springer et Phdora ne savaient point que l'intention de leur fille
tait de les quitter le lendemain; mais le matin, en l'embrassant, ils
se sentirent mus et agits de ce frmissement involontaire
qu'prouvent tous les tres vivants  la veille de l'orage. A chaque
pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mre la suivait des yeux,
et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser
une question, mais lui parlant sans cesse de soins  prendre pour le
lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages  faire 
quelques jours de l. Ainsi elle cherchait  se rassurer par ses
propres paroles; mais son coeur n'en tait pas plus tranquille, et le
silence de sa fille lui parlait toujours de dpart. Pendant le diner,
elle lui dit: "Elisabeth, si le temps est beau demain, vous monterez
dans votre petite nacelle avec votre pre, pour aller pcher quelques
poissons dans le lac." Sa fille la regarda, se tut, et de grosses
larmes tombrent de ses yeux. Springer, dchir de la mme inquitude
que sa femme, reprit un peu vivement: "Ma fille, avez-vous entendu
l'ordre de votre mre? demain vous viendrez avec moi." La jeune fille
pencha sa tte sur l'paule de son pre, et lui dit  voix basse:
"Demain vous consolerez ma mre." Springer plit: c'en fut assez pour
Phdora, elle ne demanda plus rien; elle tait sre que le mot de
dpart venait d'tre prononc, et elle ne voulait pas l'entendre; car
le moment o l'on oserait en parler devant elle serait celui o il
faudrait y donner son consentement, et elle esprait que tant qu'elle
ne l'aurait pas donn, sa fille n'oserait pas  partir. Springer ramasse
toutes ses forces; il voit qu'il aura  soutenir le lendemain et le
dpart de sa fille et la douleur de sa femme; il ne sait point s'il
survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se
rsoudre que par excs d'amour pour sa fille, et il a l'air de le
recevoir; il la remercie de son dvouement, et, cachant ses larmes au
fond de son coeur, il feint d'tre heureux pour donner  son Elisabeth
la seule rcompense digne de ses vertus.

Ah! dans ce jour-l que d'motions secrtes, de sentiments inaperus,
de caresses vives et dchirantes entre les parents et leur fille! Le
missionnaire cherchait  fortifier les courages, en rappelant toutes
les histoires des saintes Ecritures o Dieu se montre prompt 
rcompenser les grands sacrifices de la pit filiale et de la
rsignation paternelle; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du
voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne
nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de
rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut
arriv, Elisabeth se mit  genoux, et, d'une voix mue, demanda  ses
parents de la bnir. Le pre s'approcha, des larmes coulaient le long
de ses joues; sa fille lui lendit les bras: il comprit que c'tait un
adieu, son coeur se serra, ses larmes s'arrtrent; il posa les mains
sur la tte d'Elisabeth, en la recommandant  Dieu dans son coeur, mais
sans avoir la force de profrer une parole. La jeune fille alors
regardant sa mre, lui dit: "Et toi, ma mre, ne veux-tu pas bnir
aussi ton enfant?--Demain, reprit-elle avec l'accent touff d'une
profonde dsolation, demain.--Et pourquoi pas aujourd'hui aussi, ma
mre?--Ah! oui, repartit Phdora en s'lanant imptueusement vers
elle, tous les jours, tous les jours." Elisabeth courba la tte devant
ses parents, qui, les mains runies, les yeux levs, la voix
tremblante, prononcrent ensemble une bndiction que Dieu dut entendre.

A quelques pas, le missionnaire priait aussi: c'tait la vertu qui
priait pour l'innocence. Ah! si de pareils voeux n'taient pas couts
du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'
lui?

On tait alors  la fin de mai; c'est le temps de l'anne o, entre le
crpuscule du soir et l'aube du jour,  peine y a-t-il deux heures de
nuit. Elisabeth les employa  faire les prparatifs de son dpart; elle
mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures;
depuis prs d'un an elle y travaillait la nuit  l'insu de sa mre, et
depuis le mme temps  peu prs elle mettait de ct  chacun de ses
repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le
plus longtemps possible le moment d'avoir recours  la charit
d'autrui, sans tre oblige, en partant, de rien emporter de ce pauvre
toit paternel, o il n'y avait que le pur ncessaire. Huit ou dix
kopecks* [*Kopeck, ou Copeck, petite monnaie russe valant un peu
au-del d'un sou de France.] formaient tout son trsor; c'tait le seul
argent qu'elle possdt sur la terre, et toute la richesse avec
laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit
cents lieues.

"Mon pre, dit-elle au missionnaire en ouvrant doucement sa porte,
partons pendant que mes parents dorment encore; ne les veillons point,
ils pleureront assez tt: ils sont tranquilles, parce qu'ils croient
que nous ne pouvons sortir que par leur chambre; mais la fentre de ce
cabinet n'est pas haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous
aiderai ensuite  descendre sans vous faire aucun mal." Le missionnaire
se prta  ce pieux stratagme, qui devait pargner de dchirants
adieux  trois infortuns. Quand il fut dans la fort avec Elisabeth,
elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour
s'loigner; mais en tournant encore une fois la tte vers la cabane
qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoqurent; elle se prcipita
tout en larmes devant la porte o dormaient ses parents: "Mon Dieu,
s'cria-t-elle, veillez sur eux, protgez-les, conservez-les-moi, et ne
permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les
retrouver." Alors elle se lve, se retourne; elle voit son pre debout
derrire elle. "O mon pre! vous? Pourquoi, mon pre, pourquoi venir
ici?--Pour te voir, t'embrasser, te bnir encore une fois; pour te
dire: Mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai pass
un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes
larmes, si un regard, une parole svre, ont afflig ton coeur, avant
de l'loigner, pardonne, pardonne  ton vieux pre, afin que s'il n'est
plus destin au bonheur de te voir, il puisse mourir eu paix.--Ah! ne
dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth.--Et ta pauvre
mre, continua-t-il, quand elle s'veillera, que lui dirai-je? que lui
rpondrai-je quand elle me demandera son enfant? Elle te cherchera dans
cette fort, sur les rives de ce lac; je la suivrai partout en pleurant
avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous
rpondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya  demi vanouie contre
le mur de la chaumire. Son pre vit qu'il l'avait trop mue, il se
reprocha vivement sa faiblesse. "Ma fille, lui dit-il avec une voix
plus calme, prends courage; je prendrai courage aussi; je te promets,
non de consoler ta mre, mais de la fortifier contre la douleur de ton
dpart; je te promets de te la rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon
enfant, soit que le succs couronne ou non ton pieux voyage, tes
parents ne mourront pas sans t'avoir revue." Alors il dit au
missionnaire, qui, les yeux baisss et dans un profond attendrissement,
se tenait  quelque distance de cette scne d'affliction: "Mon pre, je
vous remets un bien qui n'a point d'gal, c'est plus que mon sang, que
ma vie; je vous le remets cependant avec confiance, partez ensemble;
des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous; pour la
dfendre, les puissances clestes s'armeront; cette poussire qui fut
ses aeux se ranimera, et Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et qu'il
est pre aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre
Elisabeth prisse."

La jeune fille, sans oser regarder son pre, mit une main sur ses yeux,
donna l'autre au missionnaire, et s'loigna avec lui. En ce moment
l'aurore commenait  claircir la cime des monts, et dorait dj le
fate des noirs sapins; mais tout reposait encore. Aucun souffle de
vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres,
celles mme du bouleau taient tranquilles; les oiseaux ne chantaient
point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte: on et dit que la
nature entire se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix
d'un pre qui,  travers la fort, criait encore un adieu  sa fille,
ft le dernier son qu'elle pt entendre. J'ai essay de dire les
douleurs du pre, mais celles de la mre, je ne l'essaierai point.

Comment peindre cette infortune, qui, s'veillant au cri de son poux,
accourt  lui, et, en lisant dans son attitude dsole que son enfant
est partie, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient tre  tous
moments les dernires de sa vie? En vain son poux, rappelant tous les
malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la
voix de son poux, et l'amour lui-mme avait perdu sa puissance, et
n'arrivait plus  son coeur: tant il est vrai que les douleurs d'une
mre s'lvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne
peuvent tre atteintes par rien de ce qui vient de la terre! Ah! Dieu
seul s'est rserv le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en
partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez
tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul
espoir qui console.

Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils
employrent un mois entier  traverser les forts humides de la
Sibrie, sujettes en cette saison  des inondations terribles.
Quelquefois les paysans tartares leur permettaient, pour une faible
rtribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se
reposaient dans des cabanes si misrables, qu'il ne fallait pas moins
que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvret, pour pouvoir
goter un peu de repos. Elle se couchait toute vtue sur un mauvais
matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fume, d'eau-de-vie et
de tabac, o le vent soufflait souvent  travers les fentres colles
avec du papier, et o, pour surcrot de dsagrment, dormaient
ple-mle le pre, la mre, les enfants, et quelquefois mme une partie
du btail de la famille.

A quarante verstes du Tioumen* [*Tioumen, on Tiumen, est la premire
ville de la Sibrie en entrant dans le gouvernement de Tobolsk du ct
de la Russie europenne. On l'appelait anciennement _Ouzigidin_.], on
passe dans un bois o des poteaux indiquent la fin du gouvernement de
Tobolsk: Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre de l'exil, il
lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle se sparait une
seconde fois de ses parents. "Ah! dit-elle, que me voil loin d'eux 
prsent!" Cette rflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied
en Europe. Etre dans une autre partie du monde lui prsentait l'image
d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de
faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls tres
dans toute la nature sur qui elle et des droits, et dont l'affection
lui ft assure. Et que trouverait-elle dans cette Europe si clbre
par ses lumires, dans cette cour impriale o affluent les richesses
et les talents? Y trouverait-elle un seul coeur touch de sa misre,
mu de sa faiblesse, dont elle pt implorer la protection? Sans doute 
cette pense il tait un nom qui devait se prsenter  elle. Ah! si
elle avait espr le rencontrer  Ptersbourg... mais il n'y tait
point. L'ordre de l'empereur l'avait mand pour joindre l'arme en
Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui
semblait n'tre habite que par lui, parce qu'il tait la seule
personne qu'elle y connt. Alors tout son recours tait dans le pre
Paul. Un homme qui avait pass soixante ans  faire du bien devait,
dans les ides d'Elisabeth, avoir un grand crdit  la cour des rois.

De Perme  Tobolsk on compte prs de neuf cents verstes: les chemins
sont beaux, les champs fertiles et bien cultivs: on rencontre
frquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants
ont l'air si heureux qu'on a peine  croire qu'ils respirent l'air de
la Sibrie; il y a mme quelques auberges ornes de trs-belles images,
de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui taient
inconnus  Elisabeth, et qui commenaient  tonner sa simplicit.

Cependant la ville de Perme, quoique la plus grande qu'elle et vue
encore, l'attrista par ses rues sales et troites, la hauteur de ses
maisons, le mlange confus de palais et de chaumires, et l'air ftide
qu'on y respirait. Perme est entoure de marcages; et, jusqu' Casan,
le pays, entrecoup de bruyres striles et de noires forts de sapins,
prsente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages,
la foudre tombe trs-frquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase
avec rapidit, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge
ardent, surmontes d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois
Elisabeth et son guide furent tmoins de ces incendies. Obligs de
traverser ces bois, qui brlaient des deux cots du chemin, tantt ils
voyaient des arbres consums par le bas soutenir de leur seule corce
leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnes; ou, renverss 
demi, former comme un arc de feu au milieu de la route; ou enfin,
s'croulant avec fracas, retomber l'un sur l'autre en pyramides
embrases, semblables  ces bchers antiques, o la pit paenne
recueillait la cendre des hros.

Cependant, malgr ces dangers, et ceux plus imminents peut-tre du
passage des fleuves dbords, Elisabeth ne se plaignait point, et
trouvait mme qu'on lui avait exagr les difficults du voyage. Il est
vrai que le temps tait trs-beau, et qu'elle n'allait pas toujours 
pied; on rencontrait, le long de la route, des charrettes et des
kibicks* [*Le kibick est une voiture de voyage trs-lgre, fort usite
eu Russie. Un kibick n'est ci-pendant pas commode, car il n'est
suspendu que sur les roues de derrire.] vides qui revenaient de mener
des bannis eu Sibrie; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient
facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures.
Elisabeth acceptait sans humiliation les secours du bon pre; car, en
les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.

Arrivs sur les bords de la Kama, vers les premiers jours de septembre,
nos voyageurs n'taient plus qu' deux cents verstes de Casan; c'tait
avoir fait presque la moiti du voyage. Ah! si le ciel et permis
qu'Elisabeth l'et fini ainsi qu'elle l'avait commenc, elle aurait cru
avoir faiblement pay le bonheur d'tre utile  ses parents: mais tout
allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui
devait exercer son courage, mettre au jour sa vertu, et sur la tte du
juste la couronne immortelle de vie.

Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement;
il ne marchait plus qu'avec peine, et quoique appuy sur son bton et
sur le bras d'Elisabeth, il tait oblig de se reposer sans cesse; s'il
montait dans un kibick, la route, forme de gros rondins placs sur des
marcages, lui causait des secousses horribles qui puisaient ses
dernires forces sans altrer un moment son courage. Cependant, en
arrivant  Sarapoul, gros village  clocher, sur la rive droite de la
Kama, le bon religieux prouva une dfaillance si extraordinaire, qu'il
ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un
mauvais cabaret auprs de la maison de l'Oupravitel, qui rgit les
biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre
qu'on put lui donner tait une espce de galetas lev, avec un
plancher tout tremblant, des fentres sans carreaux, pas une chaise,
pas un banc, pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit
vide; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le
veut qui soufflait par la fentre tait si froid, qu'il aurait loign
le sommeil du malade, lors mme que ses souffrances lui eussent permis
de s'y livrer. De funestes penses commenaient  effrayer Elisabeth.
Elle demanda un mdecin, il n'y en avait point  Sarapoul; et, comme
elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part  l'tat du
pauvre mourant, elle fut rduite  n'avoir recours qu' elle-mme pour
le soulager. D'abord elle attacha contre la croise un lambeau de
vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla
cueillir dans les champs de la rglisse  gousses velues, ainsi que des
roses de Gueldre, et puis les mlant, comme elle l'avait vu pratiquer 
sa mre, avec des feuilles du cotyldon pineux, elle en fit une
boisson salutaire qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la
nuit approchait, son tat empirait de plus en plus, et la malheureuse
Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle
s'loignait pour touffer ses sanglots; au fond de son grabat le bon
pre les entendait, et il pleurait sur cette douleur qu'il ne pouvait
pas soulager, car il sentait qu'il ne se relverait plus, et que tout
tait fini pour lui sur la terre. Ah! ce n'est pas quand on a employ
soixante ans  travailler pour Dieu qu'on peut craindre la mort; mais
comment ne pas regretter un peu la vie, quand il y reste beaucoup de
bien  faire? "Mon Dieu, disait-il  voix basse, je ne murmure point
contre votre volont; mais si vous m'aviez permis de conduire cette
pauvre orpheline jusqu'au terme de son voyage, il me semble que je
serais mort plus tranquille." Elisabeth avait allum un flambeau de
rsine, et demeura debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu
avant le jour, elle s'approcha pour lui donner  boire; le
missionnaire, prvoyant qu'avant peu il ne serait plus eu tat de
parler, se souleva sur son sant, prit le verre des mains de la jeune
fille, et l'levant vers le ciel, il dit: "Mon Dieu, je la recommande 
celui qui nous a promis qu'un verre d'eau offert en son nom ne serait
pas un bienfait perdu." Ces mots rvlrent  Elisabeth toute
l'vidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'tait efforce de ne pas
croire possible; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir,
elle vit qu'elle allait tout perdre; son coeur se brisa, elle tomba 
genoux devant le lit, le front couvert d'une sueur froide, et la
poitrine suffoque de sanglots. "Mon Dieu, prenez piti d'elle, prenez
piti d'elle, mon Dieu!" rptait le missionnaire en la regardant avec
une profonde compassion. A la fin, comme il vit que la violence de sa
douleur allait toujours croissant, il lui dit: "Au nom du ciel et de
votre pre, calmez-vous, ma fille, et coutez-moi." Elisabeth
tressaillit, touffa ses cris, essuya ses larmes, et, les yeux fixs
sur le religieux, attendit avec respect ce qu'il allait lui dire; il
s'appuya contre la planche qui servait de dossier  son lit, et,
recueillant toutes ses forces, il parla ainsi: "Mon enfant, vous allez
tre expose  de grandes peines en voyageant seule  votre ge, au
milieu de la mauvaise saison; cependant c'est l votre moindre pril:
la cour vous en offrira de plus terribles; un courage ordinaire peut
lutter contre l'infortune, et ne rsiste pas  la sduction; mais vous
n'avez pas un courage ordinaire, ma fille, et le sjour de la cour ne
vous changera pas. Si quelques mchants (et vous en trouverez beaucoup)
voulaient abuser de votre situation et de votre misre pour vous
carter de la vertu, vous ne croirez point  leurs promesses, et toutes
leurs vaines richesses ne vous blouiront pas. La crainte de Dieu et
l'amour de vos parents, voil ce qui est au-dessus de tout, et voil ce
que vous avez. A quelque extrmit que vous soyez rduite, vous
n'abandonnerez jamais ces biens pour quelque bien qu'on puisse vous
offrir, et vous vous souviendrez toujours qu'une seule faute porterait
la mort au sein de ceux qui vous ont donn la vie.--Ah! mon pre!
interrompit-elle, ne craignez pas.....--Je ne crains rien, dit-il:
votre pit, votre dvouement, ont mrit une confiance sans bornes; et
je suis sr que vous ne succomberez pas  l'preuve  laquelle Dieu
vous soumet. Maintenant, ma fille, prenez dans ma robe la bourse que le
gnreux gouverneur de Tobolsk me donna en vous recommandant  mes
soins. Gardez-lui le secret, il y va de sa vie... Cet argent vous
conduira  Ptersbourg. Allez chez le patriarche, parlez-lui du pre
Paul, peut-tre ne l'aura-t-il pas oubli; il vous donnera un asile
dans un couvent de filles, et prsentera sans doute lui-mme votre
requte  l'empereur... Il est impossible qu'on la rejette..... Au
moment de la mort je puis vous le dire, ma fille, votre vertu est
grande; le monde en voit peu de semblables, il en sera touch; elle
aura sa rcompense sur la terre avant de l'avoir dans le ciel..." II
s'arrta; sa respiration devenait gne, et une sueur froide coulait
sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tte penche sur le
lit. Aprs une longue pause, le missionnaire dtacha de dessus sa
poitrine un petit crucifix de bois d'bne, et le prsentant 
Elisabeth, il lui dit d'une voix affaiblie: "Prends ceci, ma fille;
c'est le seul bien que j'aie  donner, le seul que j'aie possd sur la
terre; avec lui je n'ai manqu de rien." Elle le pressa contre ses
lvres avec un vif transport de douleur, car l'abandon d'un pareil bien
lui prouvait que le missionnaire tait sr de n'avoir plus qu'un moment
 vivre. "Pauvre brebis abandonne, ajouta-t-il avec une grande
compassion, ne crains plus rien, car voil le bon pasteur du troupeau
qui veillera sur toi; s'il te prend ton appui, il te rendra plus qu'il
ne te prend, fie-toi  sa bont. Celui qui donne la nourriture aux
petits passereaux et qui sait le compte des sables de la mer n'oubliera
pas Elisabeth.--Mon pre,  mon pre! s'cria-t-elle en serrant la main
qu'il tendait vers elle, je ne puis me soumettre  vous
perdre.....--Mon enfant, reprit-il, Dieu l'ordonne: rsigne-toi, calme
ta douleur, dans peu d'instants je serai l-haut, je prierai pour toi,
pour tes parents....." II ne put achever, ses lvres remuaient encore,
mais on ne distinguait aucun son: il retomba sur sa paille, les yeux
levs vers le ciel; ses dernires forces furent employes  lui
recommander l'orpheline gmissante, et il semblait encore prier pour
elle quand dj la mort l'avait frapp: tant tait grande en son ame
l'habitude de la charit; tant, durant le cours de sa longue vie, il
avait nglig ses propres intrts pour ne songer qu' ceux d'autrui;
au moment terrible de comparatre devant le trne du souverain juge, et
de tomber pour toujours dans les abmes de l'ternit, ce n'tait pas
encore  lui-mme qu'il pensait.

Les cris d'Elisabeth attirrent plusieurs personnes: on lui demanda ce
qu'elle avait: elle montra son protecteur tendu sans vie. Aussitt, au
bruit de cet vnement, la chambre se remplit de monde: les uns
venaient voir ce qui se passait avec une curiosit stupide; ceux-ci
jetaient un coup d'oeil de surprise sur cette jeune fille, qui pleurait
auprs de ce moine mort; d'autres la regardaient avec piti: mais les
matres de l'auberge, occups seulement de se faire payer les
misrables aliments qu'ils avaient fournis, trouvrent avec joie dans
la robe du missionnaire la bourse que, dans sa douleur, Elisabeth
n'avait pas song  prendre; ils s'en emparrent, et dirent  la jeune
fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient rembourss
de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientt les popes* [*Pope
est un nom grec qui signifie pre[.] On le donne  tous les ministres
de l'Eglise grecque. Ils sont habills  l'orientale, et, quoique
gnralement peu clairs, ils sont extrmement recommandables par leur
esprit de tolrance pour toute autre profession de foi.] arrivrent
avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetrent un grand drap sur le
corps du mort: la pauvre Elisabeth fit alors un cri douloureux. Oblige
de quitter la main raidie de son guide qu'elle tenait toujours, elle
dit un dernier adieu  cette figure vnrable, qui respirait dj une
srnit divine, et se prcipita  genoux dans le coin le plus obscur
de la chambre. L, baigne de larmes, la tte couverte d'un mouchoir
comme pour se cacher ce monde dsert o elle allait marcher seule, elle
s'criait d'une voix touffe: "O esprit bienheureux! n'abandonne pas
la pauvre dlaisse! O mon pre, ma tendre mre, que faites-vous
maintenant que tout secours vient d'tre t  l'enfant de votre amour?"

Cependant on commena quelques chants funbres, on mit le corps dans la
bire, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique
faible, tremblante et dsespre, voulut accompagner jusqu' son
dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifie, et qui
tait mort en priant pour elle.

Sur la rive droite de la Kama, au pied d'une minence o s'lvent les
ruines d'une forteresse construite pendant les anciens troubles des
Baschkirs* [*Les Baschkirs ou Bashkirs sont une peuplade de la Russie
asiatique. Ils se nomment proprement _Bashkouris_, et tirent leur
origine en partie des Tartares Nogays, et en partie des Bulgares. Ils
habitent principalement en Sibrie, sur les bords du Volga et de
l'Oural. En 1770, on en comptait vingt-sept mille familles domicilies
dans les gouvernements d'Ufa et de Perme. En t, ils demeurent sons
des tentes prs de leurs troupeaux, et en hiver, dans de mauvaises
huttes. Leur religion est celle de Mahomet; mais ils sont
trs-superstitieux, et croient aux sortilges et aux enchantements.],
est le lieu consacr  la spulture des habitants de Sarapoul. Cette
place est en pleine campagne; elle est entoure d'une haie de mlzes
nains; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire,
et tout autour, des amoncellements de terre surmonts d'une croix qui
dsignent autant de tombeaux: a et l quelques sapins pars projettent
des ombres lugubres, et de dessous les pierres spulcrales sortent des
touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles
pendantes et dcoupes, et une autre plante dont la tige nue et penche
se divise en plusieurs rameaux effils, et dont les fleurs, d'un jaune
livide, semblent faites pour ne s'panouir que sur les tombeaux.

Le cortge qui suivait le cercueil du missionnaire tait assez
nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des
Trukmnes, des Arabes chapps  l'esclavage des Kirguis, et reus dans
des collges fonds par la dernire impratrice. Ils suivaient
ple-mle, un flambeau de paille  la main, le convoi funbre, en
mlant leurs voix  celles des popes, tandis qu'Elisabeth silencieuse
marchait  pas lents, la tte couverte, et ne sentant de relation, au
milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'tait plus.

Quand le cercueil fut plac dans la fosse, le pope, selon l'usage du
rite grec, mit une petite pice de monnaie dans la main du mort pour
payer son passage, et aprs avoir jet un peu de terre par-dessus, il
s'loigna; et l demeura enseveli dans un ternel oubli un mortel
charitable qui n'avait pas pass un seul jour sans faire du bien 
quelqu'un. Semblable  ces vents bienfaisants qui portent en tous lieux
les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il
avait parcouru plus de la moiti du monde, semant partout la sagesse et
la vrit, et il mourait ignor du monde; tant la renomme s'attache
peu  la bont modeste, tant les hommes qui la distribuent ne
l'accordent qu' ce qui les tonne,  ce qui les dtruit, et jamais 
ce qui les console! O rayon clatant, blouissante lumire, superbe
gloire humaine! ne pense pas que Dieu t'et permis d'tre ainsi le prix
de la grandeur, s'il n'avait rserv sa propre gloire pour tre le prix
de la vertu.

Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu' la chute du jour;
elle y pleura, elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prires la
soulagrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de
pouvoir passer quelques heures  mditer entre le ciel et la mort; du
tombeau s'lvent des penses de courage, du ciel descendent de
consolantes esprances; on craint moins le malheur l o on en voit la
fin; et, l o on en pressent la rcompense, on commence presque 
l'aimer.

Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des
bienfaits qu'il avait rpandus sur une partie de sa route, et ne
croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait
retirs  l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol,
sans guide, sans secours, mais arme du mme courage et remplie des
mmes sentiments: "Mon pre! ma mre! s'criait-elle, ne craignez rien,
votre enfant ne se laissera point abattre." Ainsi elle cherchait  les
rassurer, comme s'ils eussent pu deviner l'abandon o elle se trouvait.
Et quand un secret effroi gagnait son coeur: "Mon pre! ma mre!"
rptait-elle encore, et ces noms calmaient sa frayeur. "Homme juste et
maintenant bienheureux, disait-elle en appuyant son front sur la terre
frachement remue, faut-il vous avoir perdu avant que mou noble pre,
ma tendre mre, vous aient remerci de vos soins pour leur pauvre
orpheline!..... O bonheur d'tre bni par eux, faut-il que vous en ayez
t priv!"

Quand la nuit commena  s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il
fallait s'arracher de ce lieu funbre, elle voulut y laisser quelques
traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traa ces
mots sur la croix qui s'levait au-dessus du cercueil: _Le juste est
mort, et il n'y a personne qui y prenne garde_* [* Isae, chap. LVII,
v. 1.].

Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle
sortit du cimetire, et revint tristement occuper la chambre dserte de
l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en
route, l'hte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'tait tout
ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec
un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces
richesses, qu'elle devait  son protecteur, lui taient arrives de ce
ciel o il habitait maintenant. "Ah! s'cria-t-elle, mon guide, mon
appui, ainsi votre charit vous survit, et quand vous n'tes plus
auprs de moi c'est elle qui me soutient encore!"

Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des
larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir
l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux
la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vnrable protecteur pour
commander le respect; si la fatigue l'oblige  s'asseoir, et qu'un
kibick vide vienne  passer, elle n'ose point l'arrter, dans la
crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possdant que trois
roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent  retarder le moment
d'avoir recours aux aumnes, qu' lui procurer la moindre commodit:
aussi se refuse-t-elle maintenant les lgres douceurs que le bon
missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour
s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit
et de la nourriture la plus grossire.

Ainsi, cheminant trs-lentement, elle ne put arriver  Casan que dans
les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait
depuis plusieurs jours, et avait amass beaucoup de glaons sur les
rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On
ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie  pied, en
sautant de glaon en glaon. Les bateliers, accoutums aux dangers de
cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve  l'autre que
pour l'appt d'un gain trs-considrable, et nul passager ne se serait
expos  faire le trajet avec eux. lisabeth, sans examiner le pril,
voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussrent brusquement
en la traitant d'insense, et jurant qu'ils ne permettraient pas
qu'elle traverst le fleuve avant qu'il ft entirement glac. Elle
leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au
moins deux semaines," rpondirent-ils. Alors elle rsolut de passer
sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au
nom de Dieu, aidez-moi  traverser le fleuve: je viens de par-del
Tobolsk; je vais  Ptersbourg demander  l'empereur la grace de mon
pre exil en Sibrie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais
quinze jours  Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma
route." Ces paroles touchrent un des bateliers; il prit Elisabeth par
la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous
tes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre pre; le ciel vous
protgera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua
jusqu' moiti du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la
jeune fille sur ses paules, et marchant sur les glaces, en se
soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du
Volga, et y dposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance,
aprs l'avoir remerci avec toute l'effusion du coeur le plus touch,
voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un
peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en
regardant son trsor, voil donc tout ce que tu possdes, tout ce que
tu as pour te rendre  Ptersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff
t'en terait une obole? Non, je veux plutt y ajouter; cela me portera
bonheur, ainsi qu' mes six enfants."

Alors il lui jeta une petite pice de monnaie, et s'loigna eu lui
criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"

Elisabeth ramassa sa petite pice de monnaie; et, la considrant avec
un peu d'motion, elle dit: "Je te garderai pour mon pre, afin que tu
lui sois une preuve que ses voeux ont t entendus, que son esprit ne
m'a pas quitte, et que partout une protection paternelle a veill sur
moi."

Le temps tait clair et serein; mais par moment il venait du ct du
nord des bouffes d'une bise trs-froide. Aprs avoir march quatre
heures sans s'arrter, Elisabeth se sentit trs-fatigue. Aucune maison
ne s'offrant  ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une
petite colline, dont les rochers bruns et coups  pic la
garantissaient de tous les vents. Prs de l s'tendait une fort de
chnes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence  voir
cette espce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et,
quoiqu'ils eussent dj perdu une partie de leur parure, ils pouvaient
tre admirs encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne
pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la
distance qui la sparait de ses parents, elle leur prfrait beaucoup
le sapin; le sapin tait l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protg
son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-tre
en cet instant. De telles penses la faisaient fondre en larmes. "Oh!
quand les reverrai-je? s'criait-elle; quand entendrai-je leur voix?
quand retournerai-je de ce ct pour tomber dans leurs bras?" Et en
parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait
encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique
forteresse des kans de Tartarie se prsentant sur le haut des rochers
d'une manire imposante et pittoresque.

Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui
portaient dans son coeur une tristesse  peu prs semblable  celle qui
naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantt c'taient des
infortuns enchans deux  deux, qu'on envoyait soit dans les mines de
Nertshink, pour y travailler jusqu' la mort, soit dans les campagnes
d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantt
c'taient des troupes de colons destins  peupler la nouvelle ville
qu'on btissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontires de la
Chine. Les uns allaient  pied, et les autres taient juchs sur des
chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules.
Cependant tous ces hommes, exils pour des fautes qui ailleurs eussent
peut-tre t punies de mort, n'excitaient que la commisration
d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un
courrier du snat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son
pre, alors elle tait mue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec
respect du malheureux, et lui donnait ce qui dpendait d'elle: ce
n'tait point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'tait ce qui souvent
console davantage, et ce que la plus pauvre des cratures peut donner
comme la plus opulente, c'tait de la piti. Hlas! la piti tait la
seule richesse d'Elisabeth; c'tait avec la piti qu'elle soulageait la
peine des infortuns qu'elle rencontrait le long de sa route, et
c'tait  l'aide de la piti qu'elle allait voyager dsormais, car, en
atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait
mis prs de trois mois  se rendre de Sarapoul  Volodimir; et grace 
l'hospitalit des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne
demandent jamais de paiement, son faible trsor n'tait pas entirement
puis; mais elle commenait  manquer de tout: ses chaussures taient
dchires, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui
tait dj  plus de trente degrs, et qui augmentait tous les jours.
La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'paisseur;
quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie
de glaons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres
fois c'taient des torrents d'eau qui creusaient des prcipices dans
les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour viter
leur atteinte, tait oblige de creuser un trou dans la neige, et de se
couvrir la tte de longs morceaux d'corce de pin, qu'elle arrachait
adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer  certains habitants de
la Sibrie.

Un jour que la tempte soulevait la neige par bouffes, et en formait
une brume paisse qui remplissait l'air de tnbres, Elisabeth,
chancelant  chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut
force de s'arrter; elle se rfugia sous un grand rocher, contre
lequel elle s'attacha troitement, afin de rsister aux tourbillons de
vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait l,
appuye, immobile et la tte baisse, elle crut entendre assez prs un
bruit confus, qui lui donna l'esprance de trouver un meilleur abri;
elle se trana avec peine de ce ct, et aperut en effet un kibick
renvers et bris, et un peu plus loin une chaumire. Elle se hta
d'aller frapper  cette porte hospitalire; une vieille femme vint lui
ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, mue de sa profonde
dtresse, d'o viens-tu,  ton ge, ainsi seule, transie et couverte de
neige?" Elisabeth rpondit, comme  son ordinaire: "Je viens de
par-del Tobolsk, et je vais  Ptersbourg demander la grace de mon
pre." A ces mots, un homme qui avait la tte penche dans ses mains,
la releva tout--coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu?
s'cria-t-il; tu viens de la Sibrie dans cet tat, dans cette misre,
au milieu des temptes, pour demander la grace de ton pre?... Ah! ma
pauvre fille ferait comme toi peut-tre; mais on m'a arrach de ses
bras sans qu'elle sache o l'on m'emmne, sans qu'elle puisse
solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai... On ne peut
pas vivre loin de son enfant..." Elisabeth tressaillit. "Monsieur,
reprit-elle vivement, j'espre qu'on peut vivre quelque temps loin de
son enfant.--Maintenant que je connais mon sort, continua l'exil, je
pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai crite;
le courrier de ce kibick renvers, qui retourne  Riga o est ma fille,
consentirait  s'en charger si j'avais la moindre rcompense  lui
offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne
possde pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlev."

Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant
beaucoup d'avoir si peu  offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle
d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exil. Celui-ci
serra la main gnreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut
proposer l'argent au courrier: c'tait le denier de la veuve; le
courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait bni l'offrande, il
permit qu'elle part ce qu'elle tait, grande et magnifique, afin que,
servant  rendre une fille  son pre et le bonheur  une famille, elle
portt des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.

Quand l'ouragan fut calme, Elisabeth voulut se remettre eu route. Elle
embrassa la vieille femme qui l'avait soigne comme sa propre fille, et
lui dit tout bas, pour que l'exil ne l'entendt pas: "Je ne puis vous
rcompenser; je n'ai plus rien du tout; je ne puis vous offrir que les
bndictions de mes parents; elles sont  prsent ma seule
richesse.--Quoi, interrompit la vieille femme tout haut, pauvre fille,
vous avez tout donn!" Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exil
leva les mains au ciel, et tomba  genoux devant elle: "Ange qui m'as
tout donn, lui dit-il, ne puis-je rien pour toi?" Un couteau tait sur
la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et, la
donnant  l'exil, elle dit: "Monsieur, puisque vous allez en Sibrie,
vous verrez le gouverneur de Tobolsk; donnez-lui ceci, je vous en prie:
Elisabeth l'envoie  ses parents, lui direz-vous... Peut-tre
consentira-t-il que ce souvenir aille les instruire que leur enfant
existe encore.--Ah! je jure de vous obir, rpondit l'exil; et, dans
ces dserts o l'on m'envoie, si je ne suis point tout--fait esclave,
je saurai trouver la cabane de vos parents, et leur dire ce que vous
avez fait aujourd'hui."

Avec le coeur d'Elisabeth, le don d'un trne l'et bien moins touche
que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter  ses
parents. Elle ne possdait plus rien, rien que la petite pice de
monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire
opulente, car elle venait de goter les seuls vrais biens que les
richesses puissent procurer: par ses dons, elle avait fait la joie d'un
pre; elle avait consol l'orpheline en pleurs; et voil pourtant ce
qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charit.

Depuis Volodimir jusqu' Pokrof, village de la couronne, le pays est
dans un bas-fond trs-marcageux, et couvert de forts d'ormes, de
chnes, de trembles et de pommiers sauvages. Dans l't, ces
diffrentes espces d'arbres forment des bosquets qui rjouissent la
vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs: l'hiver on les
redoute moins, parce que les taillis, dpouills de feuilles, ne leur
permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route,
Elisabeth entendait parler des vols qui s'taient commis: si elle avait
possd quelque chose, peut-tre ces bruits l'eussent-ils effraye;
mais, oblige de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvret la
mettait  l'abri de tout, et que, sous cette gide, elle pouvait
traverser ces forts sans danger.

Quelques verstes avant Pokrof, la grande route venait d'tre emporte
par un ouragan, et les voyageurs taient obligs, pour se rendre 
Moscou, de faire un grand dtour  travers les marcages que le Volga
forme en cet endroit; ils taient couverts d'une glace si paisse,
qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit
cette route qu'on lui avait indique; elle marcha long-temps  travers
ce dsert de glace; mais, comme aucun chemin n'y tait trac, elle se
perdit, et tomba dans une espce de marais fangeux, dont elle eut
beaucoup de peine  se tirer. Enfin, aprs bien des efforts, elle gagna
un tertre un peu lev. Couverte de boue et puise de fatigue, elle
s'assit sur une pierre, et dtacha sa chaussure pour la faire scher au
soleil, qui brillait en ce moment d'un clat assez vif. Ce lieu tait
sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation; il n'y passait
personne, et on n'y entendait mme aucun bruit. Elisabeth vit bien
qu'elle s'tait beaucoup carte de la grande route, et, malgr son
courage, elle fut effraye de sa situation. Derrire elle tait le
marais qu'elle venait de traverser, et au-del une immense fort dont
ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commenait  dcliner.
Malgr son extrme lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de
trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient  en trouver un; elle
erra a et l, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait
rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine et rempli son
coeur de joie... Tout--coup elle en entend plusieurs, et bientt elle
voit des hommes qui sortent de la fort; elle marche vers eux pleine
d'esprance; mais plus ils approchent, plus elle sent l'effroi succder
 la joie: leur air sauvage, leur physionomie farouche, l'pouvantent
plus que la solitude o elle tait; elle se rappelle ce qu'on lui a dit
des malfaiteurs qui remplissent cette contre, et elle craint que Dieu
ne la punisse de la tmrit qui lui a persuad qu'elle n'avait rien 
craindre; elle tombe  genoux pour s'humilier devant la misricorde
divine. Cependant la troupe s'avance, s'arrte auprs d'Elisabeth, la
regarde, et lui demande d'o elle vient, et ce qu'elle fait l. La
jeune fille, les yeux baisss, et d'une voix tremblante, rpond qu'elle
vient de par-del Tobolsk, et qu'elle va demander  l'empereur la grace
de son pre; elle ajoute qu'elle a pens prir dans le marais, et
qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher
un asile. Ces gens s'tonnent, la questionnent encore, et veulent
savoir quel argent elle possde pour faire une si longue route. Elle
tire de son sein la petite pice de monnaie du batelier du Volga, et la
leur montre, "Voil tout? s'crient-ils. -Tout," leur rpondit-elle. A
ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point
touchs, ils ne sont point mus: l'habitude du crime ne permet pas de
l'tre; mais ils sont surpris; ils n'avaient point l'ide de ce qu'ils
voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et cette jeune
fille leur semble protge par un pouvoir inconnu. Saisis de respect,
ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas mme lui faire du
bien; ils s'loignent en se disant entre eux: "Laissons-la,
laissons-la, car Dieu est assurment auprs d'elle."

Elisabeth se lve et fuit le plus vite qu'elle peut du ct oppos;
elle entre dans la fort. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle
voit quatre grandes routes formant la croix, et  un des angles une
petite chapelle ddie  la Vierge, surmonte d'un poteau qui indique
les villes o conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est
sauve, elle se prosterne avec reconnaissance: les malfaiteurs ne
s'taient pas tromps; Dieu tait auprs d'elle.

La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des
forces; elle prend lgrement la route de Pokrof; bientt elle retrouve
le Volga, qui forme un coude auprs de ce village, et baigne les murs
d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hte d'aller frapper 
cette porte hospitalire; elle raconte sa peine, et demande un asile:
on le lui donne aussitt; elle est accueillie, reue comme une soeur;
et en se voyant entoure de ces ames pieuses et pures qui lui
prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouv
sa mre. Le rcit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures
fut un sujet d'dification pour toute la communaut. Ces bonnes soeurs
ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui
venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'preuves, sans
avoir murmur une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir
pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent tait
trs-pauvre; il ne possdait aucun revenu, et elles-mmes ne vivaient
que de charits. Cependant elles ne purent se rsoudre  laisser
l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des
souliers dchirs; elles se dpouillrent pour la couvrir, et chacune
donna une partie de ses propres vtements. Elisabeth voulait refuser
leurs dons, car c'tait avec leur ncessaire que ces pieuses filles la
secouraient: mais celles-ci, montrant les murs de leur courent, lui
dirent: "Nous avons un abri, et vous n'en avez pas; le peu que nous
possdons vous appartient, vous tes plus pauvre que nous."

Enfin, voici Elisabeth sur la route de Moscou; elle s'tonne du
mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantit de voitures, de
traneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espce, qui semblent
affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule
augmente. Dans le village o elle s'arrte, elle trouve toutes les
maisons pleines de gens qui paient  si haut prix une trs-petite
place, que l'infortune, qui n'a rien  donner, ne peut que bien
difficilement en obtenir une. Ah! que de larmes elle dvore en recevant
d'une compassion ddaigneuse un grossier aliment et un abri misrable
o sa tte est  peine  couvert de la neige et des temptes! Cependant
elle n'est point humilie, car elle n'oublie jamais que Dieu est tmoin
de ses sacrifices, et que le bonheur de ses parents en est le but; mais
elle ne s'enorgueillit pas non plus: trop simple pour croire qu'en se
dvouant  toutes les misres en faveur de ses parents, elle fasse plus
que son devoir; et trop tendre peut-tre pour ne pas trouver un secret
plaisir  souffrir beaucoup pour eux.

Cependant de tous cts les cloches s'branlent, de tous cts
Elisabeth entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon
partis de Moscou viennent l'pouvanter; jamais un tel bruit n'avait
frapp ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause  des
gens couverts d'une riche livre, qui se pressaient autour d'une
voiture renverse. "C'est l'empereur qui fait sans doute son entre 
Moscou, lui dirent-ils.--Comment! reprit-elle avec surprise; est-ce que
l'empereur n'est pas  Ptersbourg?" Ils haussrent les paules d'un
air de piti, en lui rpondant: "Eh quoi! pauvre fille, ne sais-tu pas
qu'Alexandre vient faire la crmonie de son couronnement  Moscou?"
Elisabeth joignit les mains avec transport; le ciel venait  son
secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses
mains la destine de ses parents; il permettait qu'elle arrivt dans un
de ces temps de rjouissances nationales, o le coeur des rois fait
taire la rigueur et mme la justice, pour n'couter que la clmence.
"Ah! s'cria-t-elle, en se tournant du ct des terres de l'exil, mes
parents, faut-il que mes esprances ne soient que pour moi, et que,
lorsque votre fille est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu' vous!"

Elle entra, en mars 1801, dans l'immense capitale de la Moscovie, se
croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dt avoir de
nouveaux malheurs  craindre. En avanant dans la ville, elle vit des
palais superbes, dcors avec une magnificence royale, et prs de ces
palais des huiles enfumes, ouvertes  tous les vents; elle vit ensuite
des rues si populeuses, qu'elle pouvait  peine marcher au milieu de la
foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A trs-peu de
distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut eu pleine
campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une
alle de bouleaux qui ressemble assez aux alles de tilleuls. Un nombre
infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la crmonie
du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous
sens avec un grand fracas; les normes cloches de la cathdrale ne
cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches
leur rpondaient, et le canon, qui tirait par intervalle, se faisait 
peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cit.
C'tait surtout en approchant de la place du Krmelin, que le tumulte
et le mouvement allaient toujours croissant; de grands feux y taient
allums; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement  ct. Elle
tait puise de froid et de fatigue, elle avait march tout le jour,
et sa joie du matin commenait  se changer en tristesse; car, en
parcourant les innombrables rues de Moscou, elle avait bien vu des
maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouv un asile; elle avait
bien rencontr une foule nombreuse de gens de toute espce et de toutes
nations, mais elle n'avait pas trouv un protecteur; elle avait entendu
des personnes demander leur chemin, s'inquiter de l'avoir perdu, et
elle avait envi leur sort: "Heureux, se disait-elle, d'avoir quelque
chose  chercher! il n'y a que l'infortune qui n'a point d'asile, qui
ne cherche rien, et qui ne se perd point."

Cependant la nuit approchait, et le froid devenait trs-vif; la pauvre
Elisabeth n'avait pas mang de tout le jour, elle ne savait que
devenir; elle cherchait  lire sur tous les visages si elle n'en
trouverait pas un dont elle pt esprer quelque piti: mais ce monde,
qu'elle regardait avec attention, parce qu'elle avait besoin de lui, ne
la regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle
se hasarda  aller frapper  la porte des plus pauvres rduits, partout
elle fut rebute: l'espoir de faire un gain considrable pendant les
ftes du couronnement avait ferm le coeur des moindres aubergistes 
la charit; jamais on n'est moins dispos  donner que quand on se voit
au moment de s'enrichir.

La jeune fille revint s'asseoir auprs du grand feu de la place du
Krmelin; elle pleurait en silence, le coeur oppress, et n'ayant pas
mme la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui
avait donn par compassion. Elle se voyait rduite  ce degr de misre
o il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une
faible aumne, accorde avec distraction, ou refuse avec mpris. Au
moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid
tait si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et
sa vie ne lui appartenait pas. Cette pense dompta la fiert de son
coeur: une main sur ses yeux, elle avana l'autre vers le premier
passant, et lui dit: "Au nom du pre qui vous aime, de la mre de qui
vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gte pour cette nuit."
L'homme  qui elle s'adressait la regarda avec curiosit  la lueur du
feu. "Jeune fille, lui rpondit-il, vous faites l un vilain mtier; ne
pouvez-vous pas travailler? A votre ge on devrait savoir gagner sa
vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.

L'infortune leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami:
fortifie par la voix consolante qui s'leva alors dans son coeur, elle
osa ritrer sa demande  plusieurs personnes. Les unes passrent sans
l'entendre, d'autres lui donnrent une si faible aumne, qu'elle ne
pouvait suffire  ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avanait, que la
foule s'coulait, et que les feux allaient s'teindre, la garde qui
veillait aux portes du palais, en faisant sa ronde sur la place,
s'approcha d'Elisabeth, et lui demanda pourquoi elle restait l. L'air
dur et sauvage de ces soldats la glaa de terreur; elle fondit en
larmes sans avoir le courage de rpondre un seul mot. Les soldats, peu
mus de ses pleurs, l'entourrent en rptant leur question avec une
insolente familiarit. La jeune fille rpondit alors d'une voix
tremblante: "Je viens de par-del Tobolsk pour demander  l'empereur la
grace de mon pre, j'ai fait la route  pied, et comme je ne possde
rien, personne n'a voulu me recevoir." A ces mots, les soldats
clatrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente
fille, vivement alarme, voulut s'chapper; ils ne le permirent pas, et
la retinrent malgr elle. "O mon Dieu!  mon pre! s'cria-t-elle avec
l'accent du plus profond dsespoir, ne viendrez-vous pas  mon secours?
Avez-vous abandonn la pauvre Elisabeth?"

Pendant ce dbat, des hommes du peuple, attirs par le bruit, s'taient
rassembls en groupes, et laissaient clater un murmure d'improbation
contre la duret des soldats. Elisabeth tend les bras, et s'crie: "Je
le jure  la face du ciel, je n'ai point menti; je viens  pied de
par-del Tobolsk pour demander la grace de mon pre; sauvez-moi,
sauvez-moi, et que je ne meure du moins qu'aprs l'avoir obtenue." Ces
mots remuent tous les coeurs; plusieurs personnes s'avancent pour la
secourir. Une d'elles dit aux soldats: "Je tiens l'auberge de
Saint-Basile sur la place, je vais y loger cette jeune fille; elle
parat honnte, laissez-la venir avec moi." Les soldats, mus enfin
d'un peu de piti, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth
embrasse les genoux de son protecteur; il la relve, et la conduit dans
son auberge  quelques pas de l. "Je n'ai pas une seule chambre  te
donner, dit-il, elles sont toutes occupes, mais, pour une nuit, ma
femme te recevra dans la sienne; elle est bonne, et se gnera sans
peine pour t'obliger." Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul
mot; il l'introduit dans une petite salle basse, o une jeune femme,
tenant un enfant dans ses bras, tait assise prs d'un pole: elle se
lve en les voyant. Son mari lui raconte  quel danger il vient
d'arracher cette infortune, et l'hospitalit qu'il lui a promise en
son nom. La jeune femme confirme la promesse, et, prenant la main
d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bont: "Pauvre
petite, comme elle est ple et agite! mais rassurez-vous, nous aurons
soin de vous, et une autre fois vitez, croyez-moi, de rester aussi
tard sur la place. A votre ge, et dans les grandes villes, il ne faut
jamais tre  cette heure-ci dans les rues." Elisabeth rpondit qu'elle
n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient t fermes:
elle avoua sa misre sans honte, et raconta son voyage sans orgueil. La
jeune femme pleura en l'coutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni
l'autre ne s'imaginrent de souponner que ce rcit ne ft pas sincre,
leurs larmes leur en rpondaient. Les gens du peuple ne se trompent
gure  cet gard; les brillantes fictions ne sont point  leur porte,
et la vrit a seule le droit de les toucher.

Quand elle eut fini, Jacques Rossi, l'aubergiste, lui dit: "Je n'ai pas
grand crdit dans la ville; mais tout ce que je ferais pour moi-mme,
comptez que je le ferai pour vous." La jeune femme serra la main de son
mari en signe d'approbation, et demanda  Elisabeth si elle ne
connaissait personne qui put l'introduire auprs de l'empereur.
"Personne," dit-elle; car elle ne voulait pas nommer le jeune Smoloff,
de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en
attendre, puisqu'il tait en Livonie? "N'importe, reprit la jeune
femme; auprs de notre magnanime empereur la pit et le malheur sont
les plus puissantes recommandations, et celles-l ne vous manqueront
pas......--Oui, oui, interrompit Jacques Rossi; l'empereur Alexandre
doit tre couronn demain dans l'glise de l'Assomption; il faut que
vous vous trouviez sur son passage; vous vous jetterez  ses pieds;
vous lui demanderez la grace de votre pre; je vous accompagnerai, je
vous soutiendrai....--Ah! mes gnreux htes, s'cria Elisabeth, en
saisissant leurs mains avec la plus vive reconnaissance, Dieu vous
entend, el mes parents vous bniront; vous m'accompagnerez, vous me
soutiendrez, vous me conduirez aux pieds de l'empereur..... Peut-tre
serez-vous tmoins de mon bonheur, du plus grand bonheur qu'une
crature humaine puisse goter ... Si j'obtiens la grace de mon pre,
si je puis la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma mre..." Elle
ne put achever; l'image d'une pareille flicit lui ta presque
l'esprance de l'obtenir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mrit
d'tre si heureuse. Ses htes ranimrent son espoir par les loges
qu'ils donnrent  la clmence d'Alexandre, par le rcit qu'ils lui
firent de toutes les graces qu'il avait accordes, et du plaisir qu'il
paraissait prendre  faire le bien. Elisabeth les coutait avidement;
elle aurait pass la nuit  les entendre; mais il tait fort tard, ses
htes voulurent qu'elle prt un peu de repos pour se prparer  la
fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans la petite chambre au
plus haut de la maison, et sa bonne femme reut Elisabeth dans son
propre lit.

Pendant long-temps elle ne put dormir, sou coeur tait trop agit, trop
plein; elle remerciait Dieu de tout, mme de ses peines, dont l'excs
lui avait valu la gnreuse hospitalit qu'elle recevait. "Si j'avais
t moins malheureuse, se disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas eu
piti de moi." Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ta point
son bonheur; de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes;
tantt elle croyait voir son pre, tantt la touchante figure de sa
mre lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui semblait
entendre la voix de l'empereur lui-mme, et quelquefois aussi un autre
objet se montrait  travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne
lui permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il
avait fait natre dans son coeur.

Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des
tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annonc la fte du
jour, Elisabeth, vtue d'un habit que lui avait prt sa bonne htesse,
et appuye sur le bras de Jacques Rossi, se mla parmi la foule qui
suivait le cortge, et se rendit  la grande glise de l'Assomption, o
l'empereur Alexandre devait tre couronn.

Le temple saint tait clair de plus de mille flambeaux, et dcor
avec une pompe blouissante. Sur un trne clatant, surmont d'un riche
dais, on voyait l'empereur et sa jeune pouse, vtus d'habits
magnifiques, et brillants d'une si extraordinaire beaut, qu'ils
paraissaient  tous les regards comme des tres clestes. Prosterne
devant son auguste poux, la princesse recevait de ses mains la
couronne impriale, et ceignait sont front modeste de ce superbe gage
de leur ternel union. Vis--vis d'eux, le vnrable Platon, patriarche
de Moscou, du haut de la chaire de vrit rappelait  Alexandre, dans
un discours loquent et pathtique, tous les devoirs des rois, et
l'effrayante responsabilit que Dieu fait peser sur leurs ttes, pour
compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi
cette foule immense qui remplissait l'glise, il lui montrait des
Kamchadales* [*Kamchadales, ou plutt Kamtschadales, est le nom que
l'on donne aux habitants du Kamtschatka. La chasse et la pche sont
leur occupation principale: le chien est leur animal domestique favori.
Ils voyagent dans de petites charrettes tranes par des chiens, et
sont en gnral extrmement superstitieux.] apportant des tributs de
peaux de loutres arraches aux les Aleutiennes* [*Les les Aleutiennes
ou Aleustky. C'est ainsi que l'on nomme cette chaine d'les qui s'tend
depuis le Kamtschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amrique, et qui
n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kamtschatka. Elles
furent dcouvertes peu de temps aprs l'le de Behring: Atlak, Shemya
et Semitshi furent les premires auxquelles les Russes donnrent le nom
d'_Aleutskie ostrova_. Le mot _Aleut_ signifie un roc chauve ou nu.
Celles de ces les qui sont les plus voisines de l'Amrique sont
connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'les aux Renards (_Fox
Islands_).], qui touchent au continent de l'Amrique; des ngociants
d'Archangel, chargs des richesses que leurs vaisseaux vont chercher
dans les mers d'Europe; il lui montrait des Samodes* [*Les Samodes
sont des peuples tartares qui occupent le nord de la Russie, entre la
Tartarie asiatique et le gouvernement d'Archangel, le long de la mer
jusqu'en Sibrie: ils vivent de la chasse et de la pche, comme les
Kamchadales.] venus de l'embouchure de l'Enissi* [*L'Enissi, ou
Yenissy, appel _Kem_ par les Tartares et Mongoles, et _Gub_ ou
_Khases_, qui signifie la grande rivire, par les Ostiaques, est form
de deux rivires, le Kamsara et le Veikem, qui ont leur source dans la
Soongorie chinoise. Aprs un long cours vers le nord, il se jette dam
la mer Glaciale.], o rgne un ternel hiver, o les moissons sont
inconnues, o jamais un grain n'a germ; et des naturels d'Astracan,
qui voient mrir dans leurs champs le melon, la figue, et le doux fruit
de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des
habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette Grande
Tartarie, qui, borne par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol,
s'tend du couchant  l'aurore, embrasse une moiti du monde, et
atteint presque jusqu'au ple. "Matre du plus vaste empire de
l'univers, lui disait-il, vous qui allez jurer de prsider aux
destines d'un tat qui contient la cinquime partie du globe,
n'oubliez jamais que vous allez rpondre devant Dieu du sort de tant de
milliers d'hommes, et qu'une injustice faite au moindre d'entre eux, et
que vous auriez pu prvenir, vous sera compte au dernier jour." A ces
paroles le coeur du jeune empereur parut vivement mu: mais il y avait
dans l'glise un coeur qui n'tait pas moins mu peut-tre, c'tait
celui qui allait demander la grace d'un pre.

Au moment o Alexandre pronona le serment solennel par lequel il
s'engageait  dvouer son temps et sa vie an bonheur de ses peuples,
Elisabeth crut entendre la voix de la clmence qui ordonnait de briser
les chanes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus
long-temps: avec une force surnaturelle elle carte la foule, se fait
jour  travers les haies de soldats, s'lance vers le trne, en
s'criant: _Grace! grace!_ Cette voix, qui interrompait la crmonie,
causa beaucoup de rumeur; des gardes s'avancrent et entranrent
Elisabeth hors de l'glise, en dpit de ses prires et des efforts du
bon Jacques Rossi. Cependant l'empereur dans un si beau jour ne veut
pas avoir t implor en vain; il ordonne  un de ses officiers d'aller
savoir ce que cette femme demande. L'officier obit: il sort de
l'glise, il entend les accents suppliants de l'infortune qui se dbat
au milieu des gardes; il tressaille, prcipite ses pas, la voit, la
reconnat, et s'crie: "C'est elle! c'est Elisabeth!" La jeune fille ne
peut croire  tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit l
pour sauver son pre; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut
s'y mprendre; elle le regarde en silence, et tend ses bras vers lui
comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court  elle, hors
de lui-mme; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit.
"Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? d'o viens-tu, ange du
ciel?--Je viens de Tobolsk.--De Tobolsk, seule,  pied?" II tremblait
d'agitation en parlant ainsi. "Oui, rpondit-elle, je suis venue seule,
 pied, pour demander la grace de mon pre, et on m'loigne du trne,
on m'arrache de devant l'empereur.--Viens, viens, Elisabeth,
interrompit le jeune homme avec enthousiasme; c'est moi qui te
prsenterai  l'empereur; viens lui faire entendre ta voix, viens lui
adresser ta prire: il n'y rsistera pas." Il carte les soldats,
ramne Elisabeth vers l'glise. En ce moment, le cortge imprial
dfilait par la grande porte; aussitt que le monarque parut, Smoloff
se fit jour jusqu' lui en tenant Elisabeth par la main. Il se jette 
genoux avec elle, il s'crie: "Sire, coutez-moi, coutez la voix du
malheur, de la vertu; vous voyez devant vous la fille de l'infortun
Stanislas Potowsky* [*II y a quelque inconvnient, dans les romane qui
se lient  l'histoire, d'employer des noms connus et des poques
remarquables. La famille Potowska, ou, selon la vritable orthographe,
Potocka, est bien une des plus illustres de la Pologne, et un membre de
cette famille a effectivement t victime en Russie de son courage
patriotique: mais c'toit le comte Ignace Potocky, et non pas
Stanislas. Il ne fut point envoy en Sibrie, mais dans les cachots
d'une trs-dure prison d'tat, avec Kosciusko, et ce fut l'impratrice
Catherine II qui l'y plongea: il en lui dlivr, ainsi que son
compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur
Paul.]. Elle arrive des dserts d'Ischim, o depuis douze ans ses
parents languissent dans l'exil; elle est partie seule, sans secours;
elle a fait la route  pied, demandant l'aumne, et bravant les rebuts,
la misre, les temptes, tous les dangers, toutes les fatigues, pour
venir implorer  vos pieds la grace de son pre." Elisabeth leva ses
mains suppliantes vers le ciel, en rptant: "La grace de mon pre." II
y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-mme fut
frapp; il avait de fortes prventions contre Stanislas Potowski, mais
en ce moment elles s'effacrent; il crut que le pre d'une fille si
vertueuse ne pouvait tre coupable: mais l'et-il t, Alexandre aurait
pardonn encore. "Votre pre est libre, lui dit-il; je vous accorde sa
grace." Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grace, une
trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les
bras de Smoloff. On l'emporta  travers une foule immense qui s'ouvrit
devant elle, en jetant des cris et en applaudissant  la vertu de
l'hrone et  la clmence du monarque. On la transporta dans la
demeure du bon Jacques Rossi; c'est l qu'elle reprit l'usage de ses
sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff  genoux auprs d'elle;
les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait
d'entendre de la bouche du monarque: "Elisabeth, votre pre est libre;
sa grace vous est accorde." Elle ne pouvait parler encore, ses regards
seuls disaient sa joie et sa reconnaissance, ils disaient beaucoup.
Enfin, elle se pencha vers Smoloff; d'une voix mue, tremblante, elle
pronona le nom de son pre, celui de sa mre: "Nous les reverrons
donc, ajouta-t-elle, nous jouirons de leur bonheur." Ces mots
pntrrent jusqu'au fond de l'ame du jeune homme. Elisabeth ne lui
avait point dit qu'elle l'aimait; mais elle venait de l'associer au
premier sentiment de son coeur, au premier bien de sa vie; elle venait
de le mettre de moiti dans la plus douce flicit qu'elle attendait de
l'avenir. Ds ce moment, il osa concevoir l'esprance qu'elle pourrait
peut-tre consentir un jour  ne plus sparer ce qu'elle venait d'unir.

Plusieurs jours se passrent avant que la grace pt tre expdie; il
fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky; en l'examinant,
Alexandre fut convaincu que la seule quit lui et ordonn de briser
les fers du noble palatin; mais il avait fait grace avant de savoir
qu'il devait faire justice, et les exils ne l'oublirent jamais.

Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tt qu'il ne l'avait os
faire jusqu'alors: il lui prsenta un parchemin scell du sceau
imprial: "Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie  mon pre
de mettre le vtre en libert." La jeune fille saisit le parchemin, le
pressa contre son visage et le couvrit de larmes. "Ce n'est pas tout,
ajouta Smoloff avec motion, notre magnanime empereur ne se contente
pas de rendre la libert  votre pre, il lui rend ses dignits, son
rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui lvent les
autres hommes, mais qui ne pourront lever Elisabeth. Le courrier,
porteur de cet ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu de
l'empereur la permission de l'accompagner.--Et moi, interrompit
vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas?--Ah! vous
l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff. Quelle autre bouche que la
vtre aurait le droit d'apprendre  votre pre qu'il est libre? J'tais
sr de votre intention, j'en ai inform l'empereur; il a t touch, il
vous approuve, et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez
partir; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous
servir, et une bourse de deux mille roubles que voici pour vos frais de
route." Elisabeth regarda Smoloff, elle lui dit: "Depuis le premier
jour o je vous ai vu, je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul
bien dont vous n'ayez t l'auteur: sans vous, je ne tiendrais point
cette grace de mon pre; sans vous, il n'aurait jamais revu sa patrie.
Ah! c'est  vous  lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le
seul prix digne de vos bienfaits.--Non, Elisabeth, repartit le jeune
homme: ce bonheur sera votre partage, moi j'aspire  un plus haut
prix.--Un plus haut prix! s'cria-t-elle;  mon Dieu! quel peut-il
tre?" Smoloff fit un mouvement pour parler, il se retint, il baissa
les yeux, et aprs un assez long silence il rpondit d'une voix, mue:
"Je vous le dirai aux genoux de votre pre."

Depuis que Smoloff avait retrouv Elisabeth, il ne s'tait point pass
un seul jour sans qu'il la vt, sans qu'il demeurt plusieurs heures de
suite avec elle, sans qu'il n'et une nouvelle raison de l'aimer
davantage, et sans qu'il s'cartt un moment du respect qu'il lui
devait. Elle tait loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur
que lui, et cette jeune fille sans dfense tait  ses yeux un objet
trop sacr, trop saint, pour qu'il n'et pas rougi de lui exprimer un
sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.

Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libralement rcompens ses
bons htes; de mme, en passant le Volga devant Casan, elle se
ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il tait
devenu: on lui apprit que, par la suite d'une chute, il tait tomb
dans la plus profonde misre, gisant sur un grabat au milieu de six
enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il
l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il
ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pice qu'il lui
avait donne, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour
elle, et posant sur son lit une centaine de roubles: "Tenez, lui
dit-elle, la charit ne sme point en vain; voici ce que vous avez
donn au nom de Dieu, voil ce que Dieu vous envoie."

Elisabeth tait si presse d'arriver auprs de ses parents, qu'elle
voyageait la nuit et le jour; mais  Sarapoul elle voulut s'arrter,
elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire: c'tait
presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle
revit cette croix qu'on avait place au-dessus du cercueil, ce lieu o
elle avait vers tant de larmes; elle en versa encore, mais elles
taient douces; il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux
se rjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de
charit, la vue du bonheur d'autrui pouvait mme ajouter au parfait
bonheur qu'il gotait dans le sein de Dieu.

Je me hte, il en est temps; je ne m'arrterai point  Tobolsk, je ne
peindrai point la joie de Smoloff en prsentant Elisabeth  son pre,
ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle,
je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane, o on compte
avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu
qu'on prvnt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent
bien, on le lui a dit  Tobolsk, on le lui confirme  Samka; elle veut
les surprendre, elle ne permet qu' Smoloff de la suivre. Oh! comme son
coeur palpite en traversant la fort, en approchant des rivages du lac,
en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher; elle aperoit la cabane
paternelle, elle s'lance..... Elle s'arrte, la violence de ses
motions l'pouvante, elle recule devant trop de joie. Ah! misre de
l'homme, te voil bien tout entire! Nous voulons du bonheur, nous en
voulons avec excs, et l'excs du bonheur nous tue; nous ne pouvons le
supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit: "Si
j'allais trouver ma mre malade!" Cette crainte, qui venait se placer
entre elle et ses parents, tempra la flicit qui l'accablait, et lui
rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend
des voix, elle les reconnat, son coeur se serre, sa tte se perd, elle
appelle ses parents: la porte s'ouvre, elle voit son pre; il jette un
cri, la mre accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. "La voil!
s'crie Smoloff, la voil qui vous apporte votre grace! elle a triomph
de tout, elle a tout obtenu."

Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exils, peut-tre ne les
ont-ils pas entendus; absorbs dans la vue de leur fille, ils savent
seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leur yeux, qu'ils
l'ont retrouve, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils
ont oubli qu'il existe d'autres biens dans le monde.

Long-temps ils demeurent plongs dans cette extase, ils sont comme
perdus, on les croirait en dlire; ils laissent chapper des mots sans
suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des
expressions pour ce qu'ils prouvent, ils n'en trouvent point; ils
pleurent, ils gmissent, et leurs forces, comme leur raison, se perdent
dans l'excs de leur joie.

Smoloff tombe aussi aux pieds des exils. "Ah! leur dit-il, vous avez
plus d'un enfant. Jusqu' ce moment Elisabeth m'a nomm son frre, mais
 vos genoux peut-tre me permettra-t-elle d'aspirer  un autre nom."
La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit:
"Sans lui je ne serais point ici peut-tre, c'est lui qui m'a conduit
aux genoux de l'empereur, qui a parl pour moi, qui a sollicit votre
grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous
rend votre enfant, qui me ramne dans vos bras. O ma mre! dis-moi
comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon pre! apprends-moi
comment je pourrai m'acquitter." Phdora, en pressant sa fille contre
son sein, lui rpondit: ["T]a reconnaissance doit tre l'amour que j'ai
pour ton pre." Springer s'cria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur
comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne
saurait tre trop gnreuse." La jeune fille alors, unissant la main du
jeune homme  celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur:
"Vous promettez de ne les quitter jamais?--Mon Dieu! ai-je bien
entendu? s'cria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent 
tre  moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baign de larmes
sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel mme ou
pt tre plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mre qui revoyait
son enfant, le tendre orgueil de ce pre qui devait la libert au
courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse
hrone qui,  l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des
devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous
ces biens runis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas
pouvoir galer le bonheur qu'il devait au seul amour.



Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-l, je
montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles
angoisses qu'ils ont endures pendant son absence; je les montrerais
coutant, avec toutes les motions de l'esprance et de la crainte, le
rcit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les
bndictions du pre en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant;
je ferais voir la tendre mre montrant, attache sur son coeur, comme
la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu' cet instant, la
boucle de cheveux envoye par Elisabeth; je dirais ce que les parents
prouvrent le jour que l'exil se prsenta dans leur cabane pour leur
apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes
qu'ils versrent au rcit de sa dtresse, les larmes qu'ils versrent
au rcit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux  cette cabane
sauvage,  cette terre d'exil, o ils ont souffert tant de maux, mais
o ils viennent de goter une de ces joies d'autant plus vives et plus
pures, qu'elles s'achtent par la douleur et naissent du sein des
larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus
clatants que quand ils sortent de la nue pour se rflchir sur des
champs tremps de rose.

Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer  leur
bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour!
innocence! c'est assurment de votre ternelle union que se compose
l'ternelle flicit.

Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scnes heureuses
se prolongent trop, elle[s] fatiguent, parce qu'elles sont sans
vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant
n'est pas un bien de la terre. La langue, si varie, si abondante pour
les expressions de la douleur, est pauvre et strile pour celles de la
joie; un seul jour de flicit les puise. Elisabeth est dans les bras
de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au
rang de ses anctres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir  l'homme
qu'elle prfre,  l'homme qu'ils ont eux-mmes trouv digne d'elle.
C'en est assez, arrtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces
penses. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses
esprances trompes, de ses fugitives et chimriques flicits, me
ferait craindre, si j'ajoutais une seule page  cette histoire, d'tre
oblige d'y placer un malheur.



FIN D'ELISABETH.









End of the Project Gutenberg EBook of Elisabeth, by Sophie Cottin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELISABETH ***

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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
