Project Gutenberg's Histoire de France 1715-1723, by Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1715-1723
       Volume 17 (of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: July 6, 2009 [EBook #29332]

Language: French

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                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                     TOME DIX-SEPTIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRFACE

 1er.


La Rgence est tout un sicle en huit annes. Elle amne  la fois
trois choses: une rvlation, une rvolution, une cration.

I. C'est _la soudaine rvlation_ d'un monde arrang et masqu depuis
cinquante ans. La mort du Roi est un coup de thtre. Le dessous
devient le dessus. Les toits sont enlevs, et l'on voit tout. Il n'y
eut jamais une socit tellement perce  jour. Bonne fortune, fort
rare pour l'observateur curieux de la nature humaine.

II. Et ce n'est pas seulement la lumire qui revient; c'est le
mouvement. _La Rgence est une rvolution_ conomique et sociale, et
la plus grande que nous ayons eue avant 89.

III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins normment fconde.
_La Rgence est la cration_ de mille choses (les grandes routes, la
circulation de province  province, l'instruction gratuite, la
comptabilit, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font
l'aisance et l'agrment de l'intrieur. Mais, ce qui fut plus grand,
un nouvel esprit commena, contre l'esprit barbare, l'inquisition
bigote du rgne prcdent, un large esprit, doux et humain.

       *       *       *       *       *

La rvolution financire est la fatalit du rgne prcdent.
Chamillart, Desmarets, sous des noms diffrents, avaient fait du
papier-monnaie. Nos colonies usaient ds longtemps d'un papier de
cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Systme_. Au
contraire, il hsita fort quand le Rgent, _in extremis_, voulut user
de cet expdient.

Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre
le montre:  la fin du Systme, quand la plupart s'en taient retirs,
un million de familles y taient encore engages, et apportrent
leurs papiers au Visa.

En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes,
les violentes rductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans
consolation, des faits morts et striles. Mais la catastrophe de Law
fut de porte toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite
illumination. La France se connut elle-mme.

Des masses jusque-l immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds
de l'Ocan, n'avaient jamais su les temptes, les classes que ni la
Fronde ni la Rvocation n'avaient mues, cette fois levrent la tte,
s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'tat et du royaume, de
la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.

Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on
fit pour le Mississipi, obligent les plus froids  songer  l'autre
hmisphre,  ces terres inconnues, comme on disait, _aux les_. Dans
les cafs qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des
_Deux-Indes_. Le XVIIe sicle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la
Terre.

       *       *       *       *       *

Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs
et les Jsuites eux-mmes, montrant l'normit de l'Asie, du Mogol et
de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrtiens sont une minorit
minime. Les questions chrtiennes parurent minimes aussi. Pendant un
an ou deux, elles furent parfaitement oublies. Les disputes
cessrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansnistes ni
Jsuites.

Chose un peu singulire, qui aurait surpris le feu Roi.  sa mort, les
glises taient pleines, et tous pratiquaient, protestants,
_libertins_, athes. Plus de couvents s'taient faits en un sicle que
dans tous les temps antrieurs. Mme aux dernires annes, jusqu'en
1715, quatre cents confrries du Sacr-Coeur venaient de se former.
L'glise, rellement, avait comme absorb l'tat. Le vrai roi
catholique, salu par Bossuet un vque entre les vques, dans sa
longue fin de trente annes, s'tait tout  fait rvl un Jsuite
entre les Jsuites.

Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on
et crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et
papier! c'tait un paravent ... En un instant, c'est repli, jet au
grenier, oubli. On sait  peine que cela ait t.--Vous dites le
grand roi. Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conqurant
de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute ide de fondre
tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme  la terre.

Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la
dirait dfinitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu
n'en augure pas moins qu'il doit se prparer, faire ses dispositions,
n'ayant plus gure de sicles  vivre (117e _lettre persane_).

       *       *       *       *       *

L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le dplacement des
fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion
arrive avec tous les essais phmres et difformes par lesquels la
Nature prlude  ses crations. On l'a reproch  la France. Le fait
fut gnral. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus
parlante, se rvlait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent
partout, plus grossires,--et l'esprit de moins.

 travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractre,
_le gouvernement collectif_, la foi  la raison commune. Outre les
Conseils du Rgent, on en voit les essais en deux rpubliques
d'actionnaires se gouvernant eux-mmes (la Banque, la Compagnie des
Indes). La royaut y est un moment absorbe et perdue. De l'empyre du
dernier rgne le Roi descend, se fait banquier.

Une rvolution, non moins inattendue, apparat dans le Droit public.
Les deux usurpateurs, Orlans et Hanovre, sur la base solide de la
vraie lgitimit (_l'intrt populaire et la libert de penser_),
s'unissent, font la paix gnrale.

Cent choses avortent en fait. Mais les ides se fondent, solides
autant qu'audacieuses. Par del toutes les barrires, l'horizon
rvolutionnaire s'tend. L'Europe hors d'elle-mme regarde dans
l'espace et dans le temps. Elle clate vers un nouveau monde. Il
semble que l'ancien, arrach de sa base, va cingler, quitter sa base.

       *       *       *       *       *

Cette Rvolution a sur les autres un trs-grand avantage; c'est qu'elle
n'a aucune formule, rien  citer, point de texte tout fait, qui dispense
d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible.
Mme notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son
vangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin
d'aucune invention littraire. Il a tout un sicle  citer. Mais la
Rgence lui fait ce sicle, dj Voltaire et Montesquieu, en germe
Diderot, et tout ce qui viendra de grand.

_Un enfant n sans pre_, voil le nom du XVIIIe sicle, son
privilge singulier.

Il a le dgot, la nause, l'horreur du XVIIe.  coup sr, il ne lui
prend rien.

Du grand XVIe sicle, il ne sait rien du tout. Il ignore tonnamment
sa parent avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.

Voil l'impardonnable crime du rgne de Louis XIV. Imitateur adroit,
mais sempiternel ressasseur de toute question puise, il a bris le
fil de la grande invention. Il use nos forces  rpter, reprendre et
imiter. Mme ses gnies sont des obstacles. La plupart, attrayants,
avec si peu d'ides, sont un flau pour les temps  venir.

Le Cartsianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mpris
natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique
qui ferme la France  Newton, nous tint pendant longtemps tiques et
pulmoniques. Nous serions devenus ou djets comme Malebranche, ou
poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mre nous
alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture
substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait  mpriser
les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grce efficace, et on
lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, mme par
les _Mille et une Nuits_ (1704), on pntrait avec ravissement dans le
riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de
Lahontan, arrivait de Hollande, rvlant la noblesse hroque de la
vie sauvage, la bont, la grandeur de ce monde calomni, la
fraternelle identit de l'homme. C'est Rousseau devanc de plus de
cinquante ans.

Reviens  moi, pauvre homme! Reviens, infortun! dit la Nature; et
elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences.
Elle le dit par la Mdecine, et c'est le mot mme d'Hoffmann, dont les
mdecins de la Rgence ont tous t disciples. Elle le dit par
l'Histoire naturelle, qui dj semble ouvrir la voie de Geoffroy
Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et
l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux cts des monts,
sans communication, sous les formes les plus diffrentes, ils rvlent
au mme moment l'me intrieure du sicle, la pense qui le conduira:
L'Humanit se cre incessamment elle-mme. Ses arts, ses lois, ses
dieux, l'homme a tout tir de son coeur, en s'clairant de l'ternelle
Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste,
compatissant et bon.


 2.

Un mot de ce volume:

Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie
simple dans une varit infinie de faits rapides, brusques, et qui
semblent se contredire.

Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout  la fois pour le roi
d'Espagne et pour le Rgent. Grand crivain, pauvre historien (du
moins pour la Rgence), il ne sait ce qu'il veut ni o il va. Il a de
moins en moins l'intelligence de son temps.

Lemontey, trs-fin, trs-exact, trs-inform, qui crit en prsence
des pices diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a
fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans
l'esprit. Le dtail, si bien cisel, a beau tre prcis, l'ensemble en
est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Systme). Un mot  peine
sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Aprs
avoir longuement analys et dissqu ce drle, il l'admire  la fin
pour son inconsquence, pour avoir eu deux politiques contraires et
s'tre toujours contredit!

Les historiens conomistes, dont plusieurs, d'un talent facile,
semblent clairs  la premire vue, regards de plus prs, restent
obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire conomique, la
suivre  part, donner les arrts du conseil, les missions de billets,
d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le
dtail de la crise politique, qui dcidait ces actes de finance. Mais
tout est solidaire de tout, tout est ml  tout.

Ces arrts et ces chiffres qui ne leur cotent rien, qu'ils cotent si
tranquillement, ils me cotent beaucoup,  moi. Il faut qu' la sueur
de mon front je les cre, les voque de la rvolution du temps, du
brlant pav de Paris, que j'en demande le secret  la fatalit de
Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on
ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les
finances, comme partout, il faut une me, et, par-dessus, un principe,
pour la guider.

       *       *       *       *       *

Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:

L'ennemi, c'est le pass, le barbare Moyen ge, c'est son reprsentant
l'Espagne, aussi froce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne,
qui, au moment mme, flamboyait de bchers, l'Espagne qui,
victorieuse, nous et retards de cent ans, qui et brl Voltaire et
Montesquieu.

L'ami, c'est l'avenir, le progrs et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit
poindre dj sur l'horizon lointain, c'est la Rvolution, dont la
Rgence est comme un premier acte.

La Rgence en ses grands acteurs offre ce caractre.  travers leurs
fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Rgent, Noailles, Law
surtout, Dubois mme, par tel ou tel ct, sont du parti de l'avenir.
Ils ont certains instincts, des lueurs, des vellits, dont il faut
bien que je leur tienne compte.

Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile
au dbut, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud.
Law, ce grand esprit, inventif, dsintress, gnreux, mais de
caractre faible, je le trane au grand jour dans sa connivence aux
fripons. Et le Rgent, hlas! cet homme aimable, aim, l'amant de
toutes les sciences, si doux, si dbonnaire ..., l'histoire, pour tant
de hontes et prives et publiques, a d le mettre au pilori.

       *       *       *       *       *

Mais, avant d'en venir  ces justices dfinitives; je fais ce que je
peux pour tre juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du
dtail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche
pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence
d'allure saccade, qui dconcerte  tout instant. Depuis le temps si
rude o j'ai cont 93, je n'avais rien trouv de tel. La Rgence n'est
pas si sanglante, mais elle n'est gure moins violente dans son norme
brisement d'intrts, d'ides, d'hommes, d'mes et de caractres.

De l une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je
m'en tonne moi-mme. C'est qu'il est fort et vrai, sincre, sans
mnagement d'aucune sorte, ni prtention, ni adresse de littrature.
L'histoire n'est pas un professeur de rhtorique qui mnage les
transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant
mieux; ce n'est qu'un trait de vrit de plus.

Mais c'est  mes dpens. Plus je suis vrai, moins je suis
vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui,
avec son principe simple, semble si souvent dvier, qui pas  pas suit
misrablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire:
Dubois eut un bon jour, ou: Tel jour, d'Aguesseau mollit.

Qu'y puis-je? et que faire  cela? Avec ma fixit de foi, et la
fermet de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je
suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les
aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par anne,
par mois, par semaine et jour mme. Les habiles verront  quel point
j'ai dat, je veux dire, prcis la nuance de chaque jour.

D'minents crivains, savants, ingnieux (je pense  MM. de Goncourt),
ont souvent rapproch les temps de la Rgence de ceux de Louis XIV.
Mais il y a bien des ges entre ces deux ges. Je me suis interdit
(sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne ft
pas strictement du temps du Rgent.

J'ai pouss si loin ce scrupule, que je me suis mme abstenu de rien
prendre dans d'Argenson, qui crit peu aprs, mais lorsque Fleury a
pass. Fleury, ce misrable temps de silence, d'assoupissement, est
l'exacte contre-partie de la Rgence, si bruyante. On touche  l'ge
du Rgent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait 
cent lieues.

       *       *       *       *       *

Je me tiens de trs-prs aux tmoins exacts et fidles qui notent et
le mois et le jour, aux journaux de l'poque (V. mes _Notes_). Combien
ils m'ont servi, spcialement celui qui est encore en manuscrit, on le
verra dans les crises rapides o Law, de moment en moment, fait
jaillir de son front les expdients du prsent ou les lueurs de
l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de
l'enfant royal, et dans les misres de Dubois, dj abandonn, aux
approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des annes
presque entires, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un
mot.

1er octobre 1863.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

TROIS MOIS DE LA RGENCE--HOSTILIT DE L'ESPAGNE[1]

         [Note 1: Noailles a t trop maltrait par Saint-Simon. Ses
         ides taient praticables. L'expulsion des Jsuites, le
         lendemain de la mort de Louis XIV, et t populaire, facile
         (autant qu'elle l'avait t en Sicile au duc de Savoie). Elle
         et terrifi le parti jsuite, le duc du Maine. Le rappel des
         protestants et t plus difficile, parce qu'ils avaient
         contre eux, non-seulement les Jsuites, mais les jansnistes,
         le cardinal de Noailles (_ms. Buvat_, janvier 1716).
         Nanmoins, dans l'extrme dtresse o on tait, lorsque 1,500
         personnes mouraient de faim dans une seule paroisse,
         Saint-Sulpice (_ibidem_), on et trouv fort bon que
         l'migration protestante rapportt ses capitaux, ses
         nombreuses et si utiles industries.

         Il est certain qu' ce moment, la Rgence fut admirable
         d'lan, de bonnes intentions, de rformes utiles, dont
         plusieurs sont restes (exemple, la comptabilit rgulire,
         la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les
         vices du Rgent, sont bien moins excusables que la situation
         dont il hrite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout
         M. Doniol, qui a formul parfaitement que nul remde ne
         suffisait dans la situation _sans issue_ que laissait Louis
         XIV.]

Septembre-Dcembre 1715


L'aimable gnie de la France, lumineux, humain, gnreux, clate le
lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Rgent.

Admirable coup de thtre. La noble langue qu'il parle dans les
ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemble
constituante. C'est l'esprit de 89.

L'autorit, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le
public, prouve qu'ils sont ncessaires et justes, prend la nation 
tmoin des difficults du moment, tablit que, dans une situation
dsespre, on ne peut employer que des remdes extrmes. Tout cela
exprim dans une noblesse, une mesure, une dlicatesse singulire,
bien tonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on
songe  l'tat de la France, de ce malade si malade! On y sent la
douceur d'un compatissant mdecin.

On verra les ncessits cruelles qui changrent tout cela. Place
fatalement sur une pente horriblement rapide, la Rgence devait
glisser. Sous Colbert mme, on roule  la descente. Un char lanc
depuis cinquante annes, qui descend de si haut, de si loin, si
longtemps, nulle force ne l'arrte. Ceux qui n'en viennent pas  bout
et dsesprent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement.
N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne
peuvent nous empcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses
commencements, les actes du Rgent furent admirables de bont, de
sagesse.

Le principe d'o part son conseil de finances est celui-ci: _Point de
banqueroute, mais de fortes rformes conomiques, une juste rduction
de l'intrt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la
rduction seront rembourss de leurs capitaux (par termes, de six mois
en six mois). On rembourse une foule d'offices onreux pour l'tat par
un trs-juste emprunt que l'on demande  ceux qu'on ne supprime pas et
dont les charges seront d'autant plus fructueuses.

Pour la premire fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et
il sent la faim de la France. Il se demande: A-t-on de quoi manger?
Il rend aux affams le poisson et la viande. Suppression des droits
sur la pche, libre entre des bestiaux trangers, du beurre, etc.
Excellente mesure; mais achteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas
mme de pain?

La grande rforme conomique commence par le roi mme. Plus de cour
rgulire; plus de Versailles; le roi loge  Vincennes et le Rgent au
Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effrn.

Versailles tait un monstre de faste et de dpenses, un gouffre de
cuisine, de valetaille, de canaille dore. Le roi y reviendra; mais ce
ne sera jamais le mme Versailles, avec ses logements innombrables,
ses tables de Gargantua  tout venant, l'ternelle mangerie d'un
peuple de gloutons si terriblement endents.

D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'conome, sous le
froid Louis XV. On ne reverra plus la solennit si coteuse de
l'ancienne grande monarchie.

Versailles avait  lui une petite arme d'officiers, de gentilshommes,
qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires
acteurs,  grands costumes,  haute paye. Tout cela est rogn par des
ciseaux svres.

On rduit, supprime en partie la gigantesque arme fiscale de Louis
XIV. Cent mille hommes pour lever l'impt! Tant de mains! qui
retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!

Pour la premire fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul
impt dsormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrts du
Conseil). Plus de taxes frappes par simples lettres de ministres.
Plus de vivres ou fourrages enlevs pour les troupes. Les agents qui
accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose
bien singulire, on promet rcompense aux receveurs qui poursuivent le
moins, qui font le moins de frais!

Ce qui est grave et de grande porte, on peut dire rvolutionnaire,
c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les
_lus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur
reproche leur injuste rpartition de l'impt, leur coupable entente
avec les employs du fisc, les accuse de protger le riche, d'craser
le pauvre. Il rappelle les intendants de province  leur devoir, celui
de faire deux chevauches par an, de voir tout par eux-mmes. Les
trsoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On cre des
contrleurs, des inspecteurs des finances pour vrifier les registres,
les caisses des comptables. Les comptes, pour la premire fois, se
font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles
rformes sont restes.

On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande
que la Rvolution elle-mme ne l'a pas faite. Nous l'attendons
toujours. Je parle de l'tablissement de l'_impt proportionnel_,
lger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la
grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et
gots du Rgent. Il en fit faire essai  Paris, en Normandie,  la
Rochelle. Ce dernier, confi au meilleur citoyen de France, le grand
gomtre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de
Malebranche, coeur hroque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il
voulut faire cet essai  ses frais et y usa ses derniers jours.

La plupart des historiens se sont moqus de tout cela, parce que de
ces nobles projets beaucoup restrent sur le papier.  tort. Plusieurs
s'excutrent et portrent un fruit trs-rel. La comptabilit fut
fonde pour toujours, la machine rgularise. La plupart des employs
supprims ne furent pas rtablis, et l'on fut dfinitivement allg de
ces lourdes charges.

C'taient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif.
Le Rgent, magnanimement, avait substitu des conseils aux ministres,
fait appel  la discussion,  l'examen,  la lumire. Pour la premire
fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les tnbres
du vieil arbitraire ministriel. Lorsque l'on voit la profonde
horreur, la salet, le tripotage, qui rgnaient dans le cabinet de
tout contrleur gnral (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est
pas assez, il faut dire curies, gout, latrine immonde. Il est bien
naturel que Fnelon, le duc de Bourgogne, l'abb de Saint-Pierre, le
Rgent, aient eu l'ide de ces conseils, dsir qu'on en essayt.

Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Rgent y mit tous ses
ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupt la tte,
qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: Je serai son Brutus.
Mais celui-l tait capable, inventif et de grand esprit. Le Rgent
lui donna la premire place, le fit chef du conseil des finances.

Au conseil ecclsiastique, il appela la vertu et l'austrit, les
purs, les irrprochables, l'archevque de Noailles, d'Aguesseau, et
jusqu' Pucelle, un pre jansniste, vrai hros du parti. C'taient
justement ceux que les perscuts auraient lus. Le Rgent esprait, 
tort, qu'ayant souffert, les jansnistes seraient tolrants pour les
protestants.

Quel changement depuis le dernier roi! et quelle diffrence profonde
d'avec tous les rois antrieurs! Qui rgne? moins un homme que le
libre esprit et la grce, le _parti de l'humanit_.

Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le
sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'tat, de Montaigne 
Molire,  Vauban,  Montesquieu,  Voltaire, au Rgent, il exista
toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix
diverses, mais concordantes, nous rappelaient  la nature,  la
clmence,  la bont.

Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme
vicieux tait l'homme de France, non pas _le meilleur_,  coup sr,
mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bont, la
bienveillance universelle, tait le fond de sa nature, brillait,
charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas mme d'humeur dans
les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive 
couter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de
l'autre. Ceux mme qui souffraient le plus des honteuses misres o il
noya sa vie, le sentirent,  sa mort, irrparable, unique, pour la
douceur du coeur et pour la lumire de l'esprit.

L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le
Roi, sentait cela lui-mme. Bien loin de croire un mot des sottes
calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec
l'instinct de son ge, que cet homme charmant lui tait trs-bon et
trs-tendre et vraiment le meilleur pour lui.

Le Rgent avait eu un sacre singulier, un beau baptme que n'eut nul
roi du monde, d'tre le martyr de la science. Il avait failli prir
comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut
d'manciper l'Acadmie des sciences. Il ouvrit la Bibliothque royale
au public. Il fonda dans le Louvre une Acadmie des arts mcaniques.
Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de
lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant
accueil, leur parlant  tous leur langage, leur disant des mots
justes, loquents, pntrants, qui montraient qu'il tait des leurs,
des mots mus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les
logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille,
tant aime. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.

Le grand roi lui laissait un terrible hritage, une situation
contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul
pouvait tre mortel pour la France:

1 La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes;
_impossibilit d'armer_;

2 L'Europe irrite, l'Angleterre provoque, la paix presque rompue,
donc _la ncessit d'armer_;

3 Un testament funeste qui, en lguant le pouvoir au btard, risquait
de le donner rellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'et
t que le lieutenant. On croyait  Madrid, on disait  Paris, que
Philippe V, seul, sans arme, entrant de sa personne en France, comme
oncle, prendrait la tutelle et dpossderait le rgent. De l, pour
celui-ci, une situation chancelante, la ncessit dplorable (o l'on
vit jadis Henri IV) d'acheter un  un, dans une telle pnurie! les
princes et les grands qui vendaient leur fidlit.

Donc rsumons:

La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu
qu'on emprunte, rafl par les seigneurs.

Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient
hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les
tats gnraux. C'tait aussi l'avis des spculatifs rudits, amants
du pass fodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des
gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rtablir les douze pairs
et les hauts barons, craser la Robe et le Tiers. Pour assembler la
France, il fallait qu'il y et une France. Avec celle qu'avait faite
Louis XIV, une France assomme, reinte, cette comdie des tats et
t un champ admirable au parti des couleuvres, des menes
souterraines, celui du duc du Maine. Il et habilement group et les
restes de la vieille cour, et les partisans des Jsuites, et les amis
du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il
animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables
et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivs de province,
aigres pour le Rgent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel lan
patriotique, ces idiots auraient appel l'tranger.

Je le dis, l'_tranger_. Philippe V regrettait la France, et se
croyait Franais. Mais il tait devenu plus Espagne que l'Espagne
mme.

On a horreur de dire le nombre pouvantable d'hommes que l'Inquisition
brla sous son rgne, la sauvage police qu'elle exerait, les
populations supprimes, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir
norme, hideuse royaut, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714.
Mais sa dvotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors,
releva la puissance du Saint-Office. Et c'est  ce moment, juste en
1715, que la France risqua d'avoir un tel Rgent, un bigot maniaque,
et le serf de l'Inquisition!

Par sa mre bavaroise, Philippe V venait d'un mlange de
Bavire-Autriche, o les esprits troubls ne sont pas rares. Il avait
pour aeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente
ans. J'ai dit le tragique roman de sa mre, ermite en plein
Versailles, affole de sa Bessola. Le vertige du Tyrol tait dans
cette tte, et elle le transmit  son fils. Comme elle, il fut tout
amoureux, mais  la faon de son pre, le gros Dauphin blondasse, et
il en eut la sensualit bestiale.

N tel, il tomba en Espagne, dans l'pre et violente contre,
admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II,
dans ses derniers rves de son sinistre Escurial, d'avance clipsa don
Quichotte.

Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'tait pas dnu d'esprit,
souvent parlait trs-bien. Presque toujours muet, et enferm, comme
l'avait t sa mre, il ne voyait gure que sa femme. Le sexe annulait
tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit
jamais, acharn, implacable d'exigence amoureuse. Sa premire femme,
malade  la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de
plaies, n'eut pas grce un seul jour, ne put faire lit  part.
L'aimait-il? Le jour de sa mort mme, il alla  la chasse, selon son
habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda
passer.

La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un
double embarras, le veuvage du roi et un essai de rforme qu'elle
avait commenc. Rforme des finances, rforme du clerg et surtout de
l'Inquisition. Si elle n'et t si ge, elle se serait fait pouser,
et elle aurait gard le roi. Mais il lui chappa d'abord par la
dvotion, puis par un second mariage. On a souvent cont sa
brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappel qu'elle avait
contre elle l'Inquisition et le clerg.

Avec le temprament du roi, il n'y avait pas un moment  perdre pour
le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque
princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand
mariage, une fille de roi qui et pris ascendant. Il n'y avait gure
de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille
lorsque son envoy Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui
demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nice de son matre,
le duc Farnse, une fille toute simple, leve dans un grenier du
palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose;
puis, un peu tard, mieux informe, elle voulut la dfaire. Mais le
mariage tait dj clbr  Parme. D'autre part, le roi tait dans
une terrible impatience; Alberoni, grossirement, obscnement,  sa
manire, lui avait dcrit la fille, selon les gots du roi, la disant
une grasse Lombarde, bien empte de beurre, de parmesan. loge
mrit de toute la maison des Farnse, dont le dernier meurt  force
de graisse.

Ce charmant idal envahissant le coeur du roi, il sut trs-mauvais gr
 la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des dfiances sur sa
future pouse. Alberoni l'avait pris entirement par ses contes
luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1
l'ordre verbal de lui obir en tout; 2 un billet o il lui mandait de
faire arrter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot
d'exquise dlicatesse: Ne manquez pas votre coup tout d'abord.
Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empchera de coucher
ensemble, comme avec la feue reine. Il est vrai que la Des Ursins,
aux derniers jours, l'avait sagement pri d'pargner la mourante, qui
pouvait lui donner son mal.

Alberoni porta ce mot lui-mme  la frontire o tait la jeune reine,
et se tint dans la coulisse pour surveiller l'excution. Autrement
cette fille sans exprience n'et eu ni l'assurance ni la frocit
impudente pour jouer cette scne de fausse fureur sans cause ni
prtexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'tait l'hiver; la
vieille dame fut enleve en habit de bal et trane vingt jours dans
les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui
tait venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'pousa
sur l'heure dans la premire maison qui se trouva. En plein jour, ils
se mirent au lit.

En rentrant  Madrid, on rendit  l'Inquisition ses droits et
privilges. On renona  la rforme du clerg. Alberoni, sans titre,
devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe tait
celui de l'glise. Il entretint ds lors une troite correspondance
avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un
confesseur jsuite, et le plus agrable au pape, le P. d'Aubenton,
principal rdacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reut un
confesseur de la main de ce Figaro.

Elle tait jusque-l la crature d'Alberoni, qui l'avait tire de son
nant de Parme et l'avait si lestement dlivre de la Des Ursins. Mais
elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut matresse de
tout. Ce n'tait pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans.
Elle tait forte, vhmente, envahissante. Comme elle avait t
trs-malheureuse, trs-durement tenue par sa mre, sa situation
nouvelle, tout enferme qu'elle ft, tait pour elle une libert
relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entirement
Philippe V. Elle partagea, resserra la captivit qu'il aimait. Ils
furent prisonniers l'un de l'autre. Mme chambre, petite, un seul lit,
et petit. Ils se quittaient si peu que mme avec son confesseur, le
roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine tait un
peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux
pas en arrire, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient,
priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _
parte_.

Alberoni tait souvent en tiers. La reine lui donna un rival
d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit
venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, tait une simple
paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut ds lors une me 
elle. Cette nourrice eut le bas service intrieur, qui donnait tant de
prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine 
prendre les premiers vtements avant la toilette. Elle fut, peu  peu,
comme un animal domestique qui voyait tout, le plus cach, les secrets
rapports des poux. S'il y avait un peu de froid, elle les
rapprochait. Elle avait deux moments uniques o la reine tait seule
et pouvait s'pancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, o le
roi sortait pour se faire habiller et o la reine se chaussait; et
parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors
elle glissait  la reine des papiers, des mmoires, des lettres
secrtes. La nourrice tait l'unique intermdiaire qu'elle et avec le
monde. Il n'y avait pas  servir la reine en galanterie. Mais la
nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans
d'tablissements futurs, de royauts pour ses enfants.

Cette socit unique et trs-secrte, qui paraissait si peu, primait
Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme
grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne.
Toute la pense des femmes fut de chercher comment l'enfant  natre
et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au
moins en Italie. La condition, des reines veuves tait intolrable en
Espagne; elles devenaient forcment religieuses. Ces Italiennes ne
s'en souciaient pas; elles rvaient le retour dans leur beau pays, une
retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait
Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle tait
l'Empereur. Il et fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur,
offrir  George de si grands avantages aux dpens de l'Espagne, qu'il
laisst faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y
consentirait-il? honnte et scrupuleux comme il tait, immolerait-il
aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hrtiques,
trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques
appuyaient de leurs voeux, la cause du Prtendant, ce grand intrt de
donner un roi catholique  l'Angleterre,  la puissance qui, par la
dernire paix, se trouvait l'arbitre du monde?

Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans
cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut dcider le
roi  rechercher l'alliance hrtique,  reconnatre la succession
protestante. Tant que Louis XIV vcut, on n'osa pas mme en parler.
Lui mort, sans mnagement, on dmasqua la batterie. Alberoni, la
reine, sans retard, sans mnagement, exigrent de Philippe V qu'il
tournt tout  coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de
l'Espagne, contre la volont de son grand'pre, qui, sur son lit de
mort, lui avait crit pour le Prtendant.

On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Rgent. On lui
montra que le Rgent rechercherait l'alliance de George et qu'il
fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi
d'Espagne ait lutt environ huit jours. Il tait fort dvot, craignait
l'enfer, excrait l'hrtique. Quoique Alberoni ft dj son ministre
rel, le ministre nominal tait le grand inquisiteur, qui faisait un
peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.

Dans cette prcipitation indcente, l'honneur du roi n'tait pas
mnag. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerait sur
lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait
suivre un rgime irritant de viandes, d'alicante et d'pices, sans
mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait
par les plaisirs ou les refus. Rien n'tait mnag, caresses, menaces,
flatteries. Au besoin, elle tait trs-basse, parfois lche  ce point
d'admirer la beaut du roi (dont le nez touchait le menton).

Ce sont les premires scnes, et non pas les moins rebutantes, d'un
temps o la nature, hardie et sans rserve, triomphera souvent des
intrts moraux. Cette femme toujours enferme, qui ne put rien savoir
du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt annes.
Elle avait l'pret maternelle de la chatte et sa furie pour ses
petits. Pour eux, elle alla  l'aveugle jusqu' ce qu'elle et fait
son fils roi, son mari idiot.

L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour
aux dpens de la vie, aboutit  l'pilepsie. Les enfants de Philippe V
eurent de leur pre cet hritage et le portrent de la maison
d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moiti de l'Europe
fut gouverne par des fous.

Ds le 18 septembre, Alberoni, autoris du roi, ngocia avec
Dodington, l'envoy anglais  Madrid. Il s'agissait d'abord de
dtruire les barrires que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et
ses colonies. On tentait l'Angleterre par le ct secret de sa
concupiscence, les mers du Sud, le commerce des prcieuses denres qui
devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des ngres qui les
cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: Nous ouvrons
l'Amrique. Ouvrez-nous l'Italie. On ne le disait pas encore.
Cependant Dodington fut tellement ravi, bloui, qu'Alberoni n'hsita
pas  lui confier toute la pense de la reine, et que bientt il
crivit  Londres: qu'il n'tait rien que l'on n'obtnt, si on la
laissait faire en Italie un bon tablissement pour ses enfants. Elle
et donn tout  ce prix, presque l'Espagne elle-mme.

La premire lettre de Dodington  Londres pour annoncer les offres de
l'Espagne est du 20 septembre. Date extrmement importante. Avant le
30, un mois aprs la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre
ennemi, sut que dsormais la France tait seule, que l'union des deux
branches de la maison de Bourbon tait dissoute. La fameuse sottise:
Il n'y a plus de Pyrnes, reparaissait ce qu'elle est, une sottise.
Les Pyrnes se relevaient plus hautes. La France, dsormais isole de
l'Espagne, tait plus faible sous le Rgent que la veille de la mort
du roi.

Dodington crivait  Londres: Voil la France et l'Espagne brouilles
plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.

Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait.
Alberoni, en attendant qu'il et construit des vaisseaux, en louait
pour poursuivre les ntres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces
mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant mme prt  les aider dans
la destruction de notre marine.

Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre!
L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colres longues et
obstines. Nombre de whigs sincres retenaient fidlement l'horreur du
dernier rgne, la trop juste rancune de la _Rvocation_. Pour eux,
Louis XIV n'tait pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient
prsent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales
qu'ils lancrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs
coeurs, charges et surcharges de voeux pour faire sauter la France.

Les deux marines se hassaient cruellement. Dans une guerre (de duels
 la fin), on s'tait des deux parts envenim jusqu' n'avoir plus me
d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut froce, et, sans scrupule,
arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi,
comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout
ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort;
ils y joignaient parfois de longs supplices.

 ces haines atroces, trop relles, ajoutez les fausses. Les plus
vhments orateurs, les plus emports contre nous, taient les
patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans
la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de
merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme
plat dsolait ces hros.

Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V tait un coup cruel pour
nous, et, disons-le, un acte bien tonnant d'ingratitude. Il avait
dj oubli que nous avions, pour le faire roi, accept contre
l'Europe la plus pouvantable lutte, sacrifi deux milliards, un
million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous tait
redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un
Franais, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser
l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'et pas compris
un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'lan admirable,
mais court, et gnralement, elle rejeta le poids de cette longue
guerre sur les armes de la France, et triompha par notre sang.

Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrire ce coup
fourr de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre
compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du
vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engag en
bataille.

Ainsi, quel que pt tre le gouvernement bienveillant de la Rgence,
son lan juvnile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de
solide, et rellement portait en l'air. Sans alli, sans argent ni
ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle tait
de plus entoure par la meute implacable des illustres voleurs qui lui
mettaient le march  la main, la ranonnaient, sinon, passaient du
ct de l'Espagne.




CHAPITRE II

GRANDEUR DE L'ANGLETERRE--TAT INCURABLE DE LA FRANCE

1716


L'Angleterre est grande en ce sicle, grande d'elle-mme et par
l'clipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des
affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en
littrature des oeuvres de gnie.

Naufrage et demi-brise, enfonant, elle roule entre deux eaux dans
le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrire celui-ci,
non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques.
L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux
d'Italie.

Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illgitime. Seule, entre
les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir:
un principe, une machine, un moteur.

C'est le moteur qu'on n'a pas remarqu. Sans lui, elle n'et rien
fait. Son beau principe du _gouvernement de soi par soi_ tait
reprsent, trs-peu fidlement, par deux chambres aristocratiques. Sa
fameuse constitution,--une vieille machine de Marly,--tait propre 
ne pas bouger et ne rien faire. La prtendue balance n'tait qu'une
bascule alternative. L'Angleterre prit force et vigueur, justement
parce qu'il n'y eut plus ni balance ni bascule. Un moteur vint, qui
emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut
le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se
runit bien vite la haute proprit; bref un grand parti riche, qui
acheta, gouverna le peuple, ou le jeta  la mer; je veux dire, lui
ouvrit le commerce du monde.

Ce parti de l'argent se vantait d'tre le parti patriote. Et la grande
originalit de l'Angleterre, c'est que cela tait vrai. La classe des
rentiers et possesseurs d'effets publics, spculateurs, etc., qui
tait pour les autres tats un lment d'nervation, pour elle tait
une vraie force nationale.

Cette classe fut et le moteur et le rgulateur de la machine. Elle
poussa tout entire d'un ct. Il y eut impulsion, et non fluctuation.
J'ai montr, au moment critique de 1688, combien l'Angleterre flottait
encore. Ni l'glise, ni la proprit territoriale, ces prtendus
lments de fixit, ne lui donnaient aucune base. Les propritaires
taient diviss (tories et non-tories, catholiques et non-catholiques,
jacobites et non-jacobites). L'glise n'tait pas moins divise
contre elle-mme; l'Anglicane fausse par son credo absolutiste,
jusqu' regretter Jacques II! Et il eut mme des Puritains pour lui!
Des Puritains regrettaient le Jsuite! Que serait devenu Guillaume 
la Rvolution sans le fanatisme hroque de nos Rfugis.

Par la cration de la Banque, par la Dette publique, par la formation
de plusieurs Compagnies patronnes de l'tat, un monde nouveau fut
voqu et sortit de la terre, suspendu uniquement  la cause de la
libert,  la rvolution protestante et parlementaire, nullement
flottant ou divis, mais serr en masse compacte par l'identit
redoutable des ides et des intrts. Ce fut le coeur, le nerf des
whigs. Ceux-ci avaient fait _au dernier vivant_ avec la libert
publique. Que le roi catholique revnt, le propritaire restait
propritaire, et mme l'vque anglican serait rest vque, mais le
rentier ne restait pas rentier. Il savait cela  merveille. Ce fut sa
ferme foi que le gouvernement de droit divin ne payerait nullement les
dettes de la Rvolution.

Mais pour comprendre bien cette singularit anglaise, il faut
envisager dans la gnralit de l'Europe, un grand fait qui commence,
sous ses deux caractres, l'pargne et le placement, la spculation et
le jeu.

Le jeu prcde l'pargne. Qui a peu, garde moins, mais risque, hasarde
volontiers, afin d'avoir beaucoup.

On a vu quelque chose de cela du temps d'Henri IV, et pendant la
guerre de Trente ans, les fameuses loteries d'Italie, o jouait toute
l'Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de
chercher la fortune par toutes les voies du hasard, intrigues ou
batailles. Au fond mme gnie. Waldstein fut un joueur, Mazarin un
tricheur. Le froid calculateur, Turenne, trouva l'art et les rgles;
il tint acadmie du grand jeu de la mort.

Tout cela n'tait rien en comparaison de ce qui se vit  mesure que le
jeu, la loterie, l'amour de la spculation, atteignirent des peuples
entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcs
d'emprunter, devinrent des tentateurs qui par des primes et des usures
normes forcrent l'argent timide  devenir hardi,  s'associer aux
grands hasards. L'pargne, accumule par la sobrit ou l'avarice,
sortit, s'aventura, se jeta aux coffres publics. Les aventures
cruelles de banqueroutes, de rductions effrayaient un moment,
l'attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrte, propre  nos
temps modernes, titillait, stimulait, dmangeait en dessous,--le
prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.

L'incertitude mme, le plaisir du pril, tait pour plusieurs un
vertige qui, loin d'arrter, entranait. Nombre de sots glorieux
trouvaient beau de prter au roi, de l'aider aux hautes affaires, de
guerroyer du fond de leurs greniers, de rgenter et d'insulter
l'Europe. Cela commence en France un peu aprs Colbert. Le rentier
apparat partout.  la place Royale, aux Tuileries, aux cafs, des
bataillons de nouvellistes, petits bourgeois, mal mis, de tenue lgre
en dcembre, n'en taient pas moins fiers et cruels aux combats de
langue, terribles au roi Guillaume,  la Hollande, informs de
l'Europe jusqu'au fond du Nord mme et suivant de l'oeil Charles XII.

Les cafs (ns de la _Cabale_, 1669) s'ouvraient partout en
Angleterre, et  ct, la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut
trouv en 1684, et bientt, sans doute, le rhum, si cher  Robinson.
On chercha une ivresse moins paisse que celle de la bire, moins
bavarde que celle du vin. On prfra la forte absorption de
l'eau-de-vie. Cependant on fumait, on rvait de report et de
dividende. Sombre batitude, o le spculateur, au gr de la fume,
voyait monter ses actions.

Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient
pour les intrts. Deux terrains se crrent, o, sans se connatre,
on put se rencontrer dans des combinaisons communes:

Premier terrain, _la Dette_. Elle commence en 1692, et elle fait
bientt un milliard.

Second terrain, _la Banque_ (simplement de change et d'escompte), mais
qui soutient l'tat, lui prte de grosses sommes sans intrt. Elle
suspend un moment ses payements, mais bientt renat plus brillante.

J'ai montr au dernier volume la large exploitation que firent les
_patriotes_, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le
jeu immense qui se ft sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie,
la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang
(obstinment vers parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand
ngoce du temps. Jeu permis et autoris. Les plus austres, les hommes
 cheveux plats,  noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en
ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties
des massacres et le tapis vert Malplaquet.

Les grosses fortunes d'argent qui se crrent et les grandes fortunes
territoriales firent une alliance tacite qui carta les petites du
gouvernement du pays. Cette rvolution profonde, dcisive pour
l'avenir, passa presque inaperue, en 1696. Les Communes avaient
adopt ( grand'peine et  une faible majorit) un bill qui et ouvert
le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille
francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent t
aisment lus pour reprsenter la ville voisine. Il semblait que les
lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts
barons de la terre, dussent favoriser ces lections patriarcales de
leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre,
appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce
fut tout le contraire. Les lords rejetrent le bill qui rendait
ligible ces petits propritaires, voulant mettre aux Communes leurs
fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient
besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers,
entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de
l'argent.

Les Communes cdrent. Et, ds lors, _ce fut fait_. L'Angleterre fut
mene par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent,
sans gard aux petits gentilshommes de campagne, o se trouvait la
masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prtendant.
Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spculateurs, etc., qui
croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail
de l'tat. Ils y constiturent un grand parti, attentif, inform, qui,
d'un oeil perant, regardait le continent, la France, et constituait
pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde arme.

Ce qu'ils avaient le plus  craindre, et bien plus qu'une invasion du
Prtendant, c'tait que la France ne reft ces terribles nids de
corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient
rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches
qui gouvernaient, taient en vrai pril, si la masse maritime et
commerciale chmait, languissait dans les ports. Elle se ft retourne
sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange
pas, c'est un trange dogue. De l la crainte extrme que le
gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le
plus important article de la paix. De l la rancune et la rage (fort
naturelle, fort lgitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise
foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la
cration de Mardick.

Quant au Prtendant, lord Stanhope crivait: Je prie Dieu que, si
jamais la France nous attaque, elle mette le Prtendant  la tte de
l'invasion; cela seul la fera chouer. En effet, le grand parti whig,
avec d'normes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain
avoir d'en face (de Hollande) des rgiments disciplins, craignait peu
les bandes lgres qui seraient descendues d'cosse. Mme aprs un
succs, entrant dans l'paisse Angleterre, elles n'auraient pas
beaucoup mordu.

Loin de craindre le Prtendant, le parti de la guerre l'aurait plutt
encourag. L'homme  deux visages, Marlborough, lui souriait, tchait
qu'il compromt la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux
hommes de guerre eussent t charms de reprendre leur mtier, de se
faire vis--vis, et de se tirer amicalement des coups de canon.
Marlborough envoyait au Prtendant de petites charits et l'assurait
de ses trs-humbles services. Appt grossier pour tout autre poisson,
mais qui tait avidement aval par la mre du Prtendant, sa bate
cour et ses Jsuites. Cette cour de Saint-Germain tait un monde de
romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de
Jacques II. Jacques III, n d'un voeu, tait l'enfant du miracle, fils
de la sainte Vierge, disait son pre. Et, comme tel, il ne pouvait
manquer d'tre tt ou tard aid d'en haut. S'il avait chou
jusqu'alors, c'est qu'on avait compt sur les moyens humains. Le ciel
n'avait daign agir. Mais maintenant la situation tant telle, la
France tellement  bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien
dsirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras
divin!

Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un lger coup de tte.
Longuement le _sage_ Torcy, commis obissant, en avait confr avec
notre envoy  Londres. On avait prpar quelques vaisseaux, donn les
autorisations ncessaires aux commissaires de la marine. On avait
cherch de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier
Crozat avait donn des lettres de crdit pour l'cosse. Tout cela
n'tait nullement ignor. L'envoy de George criait. On niait
l'vidence. Mais le Prtendant tait tout bott et allait partir de
Lorraine, dbarquer le 15  Newcastle.

Le roi rendit  la France un immense service en mourant le 1er. S'il
tait mort le 10, le Prtendant ne l'et pas su  temps, ft parti
tout de mme, et nous et irrmdiablement enfourns dans le pige
qu'on nous tendait.

La mort de Louis XIV nous replaa dans le bon sens. Loin de rompre la
paix, le Rgent dit fort raisonnablement  l'Angleterre:
Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'loigne le Prtendant.
L'amiral Bing se prsentant au Havre et demandant qu'on lui livrt les
vaisseaux prpars pour l'expdition, le Rgent, sans les livrer, les
dsarma. Il fit arrter le Prtendant par son capitaine de gardes, le
fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si
l'Angleterre voulait rompre la paix.

La cour de Saint-Germain, tourdie du coup, tcha d'branler le Rgent
par son ct le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler
une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle.
C'tait une dame riche, indpendante, avec qui le feu roi aimait fort
 causer, et qui, sans paratre y toucher, se mlait de toute
intrigue. Elle tait vieille, fit peu d'impression. On dtacha alors
une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait 
Paris et de plus d'un mtier (_Mahon_). Le Rgent couta, sourit,
devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain,  bout, en vint 
un moyen trange et bien grossier. On chercha l-bas, on fit venir
une vraie rose d'Angleterre, pas mme panouie, vierge,  ce qu'on
disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (_Bolingbroke_). On
supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela mme,
aurait plus d'action. Mais la place tait plus que prise. La vertu du
Rgent tait garde par nombre de dames, bien autrement brillantes et
d'esprit et d'audace, de grce aussi. L'une d'elles, la Parabre,
venait justement de le prendre.

Le Rgent et ses amis les plus senss, comme le duc de Noailles,
voyaient que, dans un tel tat de ruine, de dsorganisation, il
fallait  toute condition assurer la paix, mnager l'Angleterre et
s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis
XIV, et toutes les fautes du grand rgne? La honte, s'il y en avait,
revenait  lui seul.

George tait contre nous. Aux moindres dmarches du Rgent pour
obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une
condition impossible: que le Rgent se mt la corde au cou, qu'il
bravt le grand parti qui lui avait disput la Rgence, _qu'il publit
de nouveau les renonciations de Philippe V_, le proclamt  jamais
exclu du trne. C'tait dclarer la guerre  l'Espagne et  une partie
de la France. Le Rgent, dans sa position dsarme et chancelante, et
t vraisemblablement rduit  un triste secours, celui d'une garde
anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il
serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il
crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un pige, mettre la
guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la
pareille et il lcha le Prtendant.

Il le laissa partir (12 dcembre), mais seul et comme individu, donc
avec peu de chances. Les Jacobites avaient dj eu des revers. Le
prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa dfiance pour les
gens les plus aviss du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke)
l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa ple, mince figure, avec un
air douteux, d'tranges yeux italiens qu'il tenait de sa mre, ne
parlaient gure pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans
secours. Ce n'tait plus le candidat de la France et de l'Espagne,
ayant pour arrire-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua  la
hte.

L'effet de cette dplorable expdition fut de fortifier George
extrmement. L'Angleterre tmoigna  cet Allemand, qui ne savait pas
sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais.
On lui donna cet tonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que
tous les sept ans.

La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans
sa force, elle enfonait dans son naufrage, plongeait dans la
banqueroute, la grande dbcle. Il et fallu, pour se tirer de l,
rformer, non les finances seulement, mais refondre l'tat et le
refaire de fond en comble. Terrible opration. Si on l'avait tente,
on et eu contre soi la nation elle-mme, affaisse d'esprit, nerve
de misre, et qui, comprime sous un monde norme de privilgis,
aurait prfr le mal au remde.

Ce n'tait pas l'audace ni l'ide qui manquait. Le Rgent, au plus
haut degr, tait un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses
vices dplorables n'taient nuisibles qu' lui-mme. Ils ne l'avaient
pas endurci. Il tait trs-ouvert  toute bonne innovation. On peut en
dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait
t peut-tre un grand rformateur.

C'est par l'glise qu'on et d commencer la rforme. Noailles avait
trs-bien compris que le premier coup  frapper tait de chasser les
Jsuites. Le second et t de se passer du pape pour l'institution
des vques; le Rgent y songeait. Le troisime et t de rappeler
les protestants. Il y avait encore un monde de rfugis, gens riches,
utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient
qu' rentrer. Un fleuve d'or et coul dans cette France ruine; mieux
encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour rchauffer ses
vieilles veines taries.

Cela ne se put pas. Mme dans l'intrieur du Rgent, Saint-Simon
plaida en faveur des Jsuites et contre les protestants. Noailles, en
ses projets, aurait eu contre lui les Jansnistes mmes. Il aurait eu
son oncle mme, l'archevque de Noailles, qui, dj accus de
jansnisme et d'hrsie, n'aurait voulu pour rien favoriser les
hrtiques.

Dans l'ordre civil et financier, la grande rforme propose ds
Colbert tait la _taille proportionnelle_, la vraie galit qui doit
tre ingale, c'est--dire peser sur le riche. Mais quel tait le
riche? le clerg, la noblesse. Il s'agissait de les mettre  la
taille, de les rendre _taillables_! Horrible affront dans les ides
du temps. Tel tait le but, la porte de cette rforme (V. la
proposition de 1665, dans nos notes). Le Rgent et Noailles
accueillirent les plans qu'on prsenta, en ordonnrent l'essai.
Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle
et ignorant, que les privilgis ameutaient contre tout changement.

Il et fallu pour russir un gouvernement fort, trs-fortement assis.
Imaginez ce que c'tait que de mettre  la taille un prince archevque
de Cambrai, un archevque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui
ne souffrait pas que le roi se mlt pour la moindre chose de la
seconde ville du royaume,--ce Villeroi, qui avait dans les mains
l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, ds demain,
le faire parler pour la rgence d'Espagne et du duc du Maine.

On ne pouvait faire un seul pas, dans la rforme religieuse ou civile,
sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser.
J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jsuites et
les vques (presque tous jsuitiss), le grand parti dvot, une masse
de seigneurs et de nobles bouffis, gts, absurdes, dont le roi
naturel tait Philippe V.

Jugeons-en par le plus honnte, Saint-Simon[2], crevant de vain
orgueil, sans lumires, malgr son talent, si arrir, si imbu de
l'ide que l'tat est un bien de famille. Le rgent lgitime pour lui,
c'est l'_oncle_ (Philippe V), et non le _cousin_ (Orlans). Quelque
ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hsite pas  lui dire 
lui-mme que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon,
quitterait le Rgent avec larmes, mais enfin le quitterait.

         [Note 2: Il baisse infiniment  la mort de Louis XIV. Il est
         dcidment dplac, dsorient dans le monde nouveau, et il
         devient de plus en plus absurde. Il est d'amiti pour le
         Rgent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si
         celui-ci entrait en France, il quitterait le Rgent.--Il ne
         veut pas qu'on chasse les Jsuites, et il demande les tats
         gnraux que demande le parti jsuite pour faire sauter le
         Rgent. trange ami de la Rgence qui s'oppose  tout ce qui
         pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants
         qui auraient rapport leurs capitaux, leur industrie.--Il est
         honnte, et cependant il dvie un peu en pratique. C'est, je
         crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier
         un sclrat, et il est son ami; d'Effiat, un sclrat et il
         le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse
         madame de Saint-Simon. Il dplore le pillage du Systme,
         rsiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux
         contre le temps, contre lui-mme?--Il omet, sciemment, je
         crois, des faits trs-importants, non-seulement l'amour, si
         public, du Rgent pour sa fille, mais l'infamie des petits
         Villeroi (aot 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension
         norme que Dubois payait  madame de Prie. Il embrouille
         l'affaire de Leblanc et Bellisle.--Vers la fin, on tait si
         embarrass de Saint-Simon, de son humeur, de ses
         _spropositi_, qu'on le tenait en quarantaine, tout  fait
         isol, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est
         alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte
         sur des choses rsolues d'avance (comme l'enlvement de
         Villeroi, le ministre de Dubois). Le Rgent a la malice et
         la patience de l'couter l-dessus pendant des heures quand
         tout est dcid sans lui.]

Trois mois d'essai montrrent que toute grande rforme politique tait
impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et
Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la
ruine; on dclara que le dernier roi avait mang l'avenir mme (7
dcembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on
donna  celle qu'on frappa une valeur fictive. On annona l'examen
solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires
extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu
d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi
comme avec un fils de famille  peu prs perdu; ils lui prtaient 
400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilit tait si mal tenue,
qu'il y avait une infinit de doubles emplois, des titres doubles. Les
receveurs gnraux, sous prtexte d'avances (exagres et mal
prouves), ne rendaient plus rien au Trsor, agiotaient avec l'argent
des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et,
sous noms supposs, prtaient au roi son propre argent.

Noailles avait propos de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon
de faire venir un  un ces rois de la finance,  petit bruit, et de
les trangler entre deux portes, je veux dire de les faire dgorger,
de les ranonner  la turque. Le Rgent y rpugna et se contenta
d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde
des troupes (chose si ncessaire dans les prils o l'on tait). Ils
promirent, ne tinrent pas, esprant que le soldat, ne recevant rien,
se rvolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments,
sournoisement employait son arme ordinaire en rvolution, n'achetant
rien, augmentant la misre, mettant le marchand, l'ouvrier, au
dsespoir.

Ainsi exaspr, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que
dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on tablit une chambre de
justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les
munitionnaires engraisss du jene de nos armes, etc. Grand bruit,
force menaces. On montre la torture; on parle d'chafaud. On prtend
faire payer 200 millions  4,000 personnes. Mais ces svrits
n'taient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes
spirituelles et charmantes, s'intressent pour les financiers. On
entoure le Rgent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare.
Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de
ceux qu'il aime. Les traitants sont sucs par ces agrables vampires,
sans que l'tat y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice,
sont siffls, dsesprent. En vain, dans sa fureur, il encourage les
dnonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposs
accuser et trahir leurs matres. Il fait plus, il appelle  lui le
paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes o les traitants
ont leur chteau une part dans les confiscations.

Le grand _visa_ des titres, des rentes, etc., avait mieux russi. Il
fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du
Dauphin, les frres Pris. Ils pargnrent autant qu'ils purent les
militaires et les communes, frapprent surtout les dtenteurs de
titres, passs par plusieurs mains, achets  bas prix. La dette fut
rduite  peu prs  la moiti, et cette moiti convertie en titres
nouveaux qu'on appela _billets d'tat_.

Et avec tout cela, il manque cent millions  la fin de 1716. Pour
comble, le Midi se rvolte contre l'impt du Dixime, et il faut le
supprimer. On voudrait suppler en faisant payer les exempts, les
magistrats et autres. Mais les Parlements mmes, ces grands parleurs
de bien public, donnent l'exemple de la rsistance. Tout est impasse.
Nul moyen de payer les _billets d'tat_ qui soldaient la dette
rduite. Ils tombent  rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des
chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnes, des actions
de la Compagnie d'Occident, hypothques sur la savane amricaine ou
sur la peau de l'ours qui court les bois.

Noailles, _in extremis_, dclare que, pour se relever, il faudrait un
miracle, quinze ans d'conomie, donc, _toute une rforme morale_, un
gouvernement ferme, une noblesse dsintresse, plus de luxe, plus de
plaisirs[3]. Cette vieille socit, gte par cent annes de vices
monarchiques, la rduire tout  coup  la vie de Caton!

         [Note 3:  la page 45, j'ai fait remarquer que, ds 1665, on
         avait propos  Colbert la taille _relle_ et
         proportionnelle. Un certain Charles, lu de Meaux, avait
         formul cette proposition, en insistant sur le point
         essentiel: _Que chacun des trois tats y doit contribuer._
         Il est constant, dit-il, que _le clerg et la noblesse_, qui
         possdent plus des trois quarts du bien de France, ne
         contribuent comme rien au regard du _Tiers Estat_, qui porte
         toute la charge et n'a plus pour partage que la misre.
         (_Lettre communique par M. Margry, archiviste de la
         marine._)

         Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke,
         Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.

         Fallait-il se rallier  l'Angleterre ou  l'Espagne? Belle
         question; elle est ridicule  poser. L'Espagne d'alors fait
         horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine,
         viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins
         voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment
         a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui
         qui l'reinte, la jette dans mille aventures impossibles?
         Comment prend-on Philippe V pour un Franais? Il regrettait,
         il est vrai, la France, mais il tait en mme temps plus
         Espagne que l'Espagne mme. Sous lui, 14,000 victimes
         revtirent le san-benito et furent supplicies de diverses
         manires (sur lesquelles _deux mille trois cent quarante-six_
         furent brles vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t.
         III, ch. XXXI, p. 6.--Lemontey (t. I, 432, note) observe que
         ce chiffre norme semblera trop faible si l'on consulte (aux
         _Affaires trangres_) les dpches de notre ambassadeur
         Maulvrier. Il donne un nombre suprieur relativement, un
         nombre pouvantable pour sept villes et quatre annes
         seulement.

         Le plus horrible, c'est que ce lche gouvernement qui permet
         tout cela n'est point du tout fanatique. Ds le lendemain de
         la mort de Louis XIV (18 _septembre_ 1715), il ngocie avec
         les hrtiques, il sollicite les Anglais contre la France qui
         s'est ruine pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de
         relever l'inquisition, se jette dans l'extrme oppos,
         cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon,
         etc.). Choquante inconsquence. Rien ne lui cote pour gagner
         les devants. Il sacrifie le Prtendant, les dernires
         recommandations de Louis XIV et toute dcence catholique.

         En mettant  sa date, aux premiers jours de la Rgence, ce
         coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on
         excuse en partie la fluctuation du Rgent. La plupart des
         historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses
         misres et ses fautes et celles mme de 1716. Puis ils
         reviennent  ces affaires d'Espagne, de septembre 1715,
         relatent la ngociation d'Alberoni, qui, dplace ainsi et
         mal date, ne signifie plus rien du tout.

         Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles
         XII, l'absurde rvolution qui et mis le Prtendant 
         Londres, Philippe V  Paris, si cette folie criminelle et pu
         se raliser, elle nous et retard pour cent ans. Le Rgent
         avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le
         reste, n'a pas empch la Rgence d'tinceler d'esprit et de
         lumires, d'tre une des poques les plus fcondes et les
         plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont
         videmment le _progrs_. Oui, l'Angleterre, cupide et
         hypocrite, mthodiste et contrebandire, avec sa plate
         dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre,
         avec tout cela, c'est le _progrs_. La France, vers 1720, par
         Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Acadmie des
         sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus
         haut le phare qui guide dsormais la marche de l'esprit
         humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activit
         pratique, commence srieusement (ce que presque seule elle a
         fait) l'exploration des mers et la dcouverte du globe.]

Fatalit terrible de ce sicle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le
mal. Le tableau dsolant que l'on fait de la France  la mort de Louis
XIV, on l'a  la mort du Rgent, on l'a  la mort de Fleury,  la
chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira
de 1740, et les conomistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.

Un crivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formul
trs-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. Une
invariable fixit de trente ans dans le mal avait dtruit dans les
gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prvoir.
L'injustice tait si ancienne, si bien enchevtre, incorpore  tout,
qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette
paralysie mortelle. Ils s'tonnent, ils se fchent. Ce peuple est donc
bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort. (H.
Doniol.)

Et cela sans figure. L'homme vritable de la terre, le fermier, a
pri. Il reste dans le Nord un colon misrable, qui, sous
l'entrepreneur temporaire du travail, _excute_ la terre pour quelque
peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un mtayer tique. Des deux
cts, la terre jene aussi bien que l'homme, ne recevant plus
d'aliment, mais peu  peu n'en donnant plus.

Les lois philanthropiques de la Rgence sont souvent ridicules. Elles
permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a
plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait
pas droger. Mais qui songe  cela, qui pense  travailler, quand on
ne produit plus qu' perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras
de l'homme obtient un petit rsultat, cher et charg de frais, plus
cher par les transports (alors trs-difficiles).

On achte peu  l'intrieur, tant toujours plus pauvre. Bien moins 
l'extrieur, car le voisin produit  bon march. Ainsi la France
enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-mme, mais alentour tout
monte et contribue  la mettre plus bas.

Ce gouvernement ne parat pas se souvenir de l'autre rgne. Qu'il
songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million
d'hommes enterr, Louis XIV en est dj  chercher comment il
obtiendra qu'on cultive le dsert.

Combien plus le dsert s'tendait en 1715! Le Rgent l'ignore-t-il?
Non, il le sait parfois, parfois il se rveille, et il a des moments
lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuple, veill il la voit
dserte. Il en offre  qui en voudra, aux gens de guerre rforms, par
exemple, et encore avec une maison abandonne, une exemption d'impt.

Ces vrits terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il
tait dj vident que la rforme de Noailles ne ferait rien, que la
Rgence resterait faible, bavarde,  vouloir le bien, faire le mal. La
France, dtendue, n'avait plus mme sa ressource de 1709, la fivre,
le nerf du dsespoir. Elle gisait, inerte, aprs l'accs. Et
qu'adviendrait-il d'elle, si ses dmembreurs acharns, les deux
dogues, Marlborough, Eugne, la surprenaient sur le grabat?

Mais l'Europe elle-mme en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas
 la guerre un intrt rel, puisque dj l'Espagne, et la France
bientt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle dsirait.
Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine ttue des
vieux whigs, la criaillerie des spculateurs, faisaient grand bruit,
et non-seulement couvraient la voix des gens senss, mais, par leur
insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le trait
impossible.

Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans
souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intrt des deux nations,
le leur fit voir, claira les Anglais eux-mmes. C'tait un intrigant
qui toute sa vie avait t entremetteur, et qui le fut ici
trs-utilement. C'tait ce faquin de Dubois[4].

         [Note 4: Deux crivains se sont impos de nos jours la tche
         de rhabiliter Dubois.-- les en croire, tous les
         contemporains s'y taient tromps, l'avaient calomni. Les
         modernes aussi. Le trs-exact et trs-fin Lemontey, qui crit
         aux Archives des Affaires trangres, et devant les pices, a
         partag l'erreur commune, M. de Carn (1857), et M. de
         Seilhac (1862), rendent  ce pauvre Dubois sa robe
         d'innocence.--Ce qui frappe le plus dans cette dcouverte,
         c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois mme.
         Je ne crois pas qu'il en et su gr  ces Messieurs. Il
         semble qu'il ait eu une prtention toute contraire. Dans ses
         correspondances spirituelles et factieuses, il y a partout
         la fatuit du vice. Il s'tale, se carre, se prlasse. Il se
         flatte surtout d'tre un drle habile et retors. Il ne se
         fchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les
         faits, tudis de trs-prs, m'obligent d'tre de son avis
         contre ses pangyristes. La gravit magistrale de M. de Carn
         ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses
         si tonnantes: Que Louis XIV aurait approuv l'alliance
         anglaise (_Revue des Deux Mondes_, XV, 844-846), que sous
         le Rgent et Fleury, la population a presque _doubl_, etc.
         Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose norme,
         contre d'Argenson et tout le monde?--Pour M. le comte de
         Seilhac, je n'ai rien  lui dire. Il est du pays de Dubois,
         de Brives-la-Gaillarde. Il crit d'aprs les papiers de
         Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume
         contient des pices curieuses. Je n'ai trouv dans le second
         exactement rien.]

J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa
vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu
un jour dans sa vie, un jour o il ait march droit. On doit avouer
que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les
gens d'esprit, un sens net et vif du rel, une vue trs-lucide de la
situation, nulle fausse posie, nulle illusion. De plus, une
rsolution dtermine et obstine pour aller droit au but, y faire
aller les autres.

Notez qu'il tait presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la
France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient
encore la vue comme offusque des mauvaises fumes de la guerre. On ne
passe pas impunment par une lutte si longue et si atroce. Elles
restaient malades de funestes levains, de fcheux souvenirs, d'humeurs
noires, de pnibles songes.

Nombre d'Anglais honntes, de braves gens qui sortaient peu de l'le,
croyaient de bonne foi que la France tait quelque chose comme la Bte
de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'tait malade que de
son venin, qu'il ne serait guri qu'au jour o un vent de colre, un
bon vent d'ouest, emportant l'Ocan, le roulerait de la Manche au
Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des
simples. Si la Bourse allait mal, c'tait la faute de la France. Si
les Compagnies avortaient, la France en tait cause. L'une, la
Compagnie des plongeurs, s'engageait  repcher tout ce qui s'est
perdu dans les eaux, des Argonautes  l'Armada. L'avare Ocan, qui
pendant tant de sicles a thsauris les naufrages, il aurait 
restituer. Qui l'empchait? sinon la France, cette fe, qui, de Brest,
de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard.

Folies tranges! la France, qui ne sait pas har, hassait si peu
l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses
modes, ses banques, et pendant tout le sicle nos crivains en font
des loges insenss.

Mais, en mme temps, il faut le dire, la France avait renonc  regret
 sa guerre des corsaires,  leur bizarre lgende, qui passe tous les
contes de fes. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la
Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la _Railleuse_,
l'trange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait
dans Dunkerque pendant qu'en Amrique il faisait razzia. Jeu piquant
de hasard, de malice hroque, o le plaisir tait moins la prise que
la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des ntres (le petit
Renaut) dpense une fois vingt mille francs  rgaler ses prisonniers.
Pris lui-mme, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise,
magnanime Ariane qui fait fuir son Thse. Voil de ces folies que
regrettait la France, qui lui mettait au coeur Saint-Malo et
Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick
qu'on creusait toujours malgr le trait.

Mais comment s'amusait-on  cela, quand la grande marine tait
extermine? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon
chmaient, devenaient des dserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on
n'en refaisait plus. Le roi mme, se faisant un systme de sa dfaite,
mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly.
Pontchartrain, le ministre, fut terrible  nos amiraux plus que les
Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1 point de
bataille; 2 reculer.

Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du coeur pour _le
petit Joas_, je veux dire le Prtendant. Ce Joas, devenu un triste
capucin, restait pour bien des mes tendres l'intressant enfant qui
fit pleurer dans _Athalie_. Les belles Anglaises, qui vivaient  Paris
de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmlites de Chaillot, de la rue
Saint-Jacques, les Jsuites, priaient pour lui. L'improbable,
l'absurde, a ses attraits. Tmoin les romans jacobites que l'abb
Prvt a pars de son entranant bavardage, ces Clveland, ces Doyen
de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'oeuvre, _Manon
Lescaut_).

Fausse et malsaine posie, sous laquelle ces bourreaux Jsuites,
perscuteurs, brleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en
France, invoquaient la piti, pleuraient, attendrissaient. Qu'tait en
soi le Prtendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'tre fatal
en qui les lments de la grande guerre pouvaient se runir, se
rallumer, embraser tout?

Et avec quoi l'Europe l'et-elle recommence, cette guerre? avec des
ruines, des peuples puiss et sanglants, plusieurs agonisants, finis.

Ou bien, on et recommenc (chose terrible!) avec des monstres. On va
voir tout  l'heure comment le monstre russe, exterminateur,
dpopulateur, le vampire espagnol galvanis de son tombeau, la Sude,
un spectre fou, s'entendirent pour le Prtendant contre la
civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-l, le Stuart de Rome
parut ce qu'il tait, l'ennemi du genre humain.

Il faut laisser les romans de ct et voir la vrit en face. La
France gagnait autant, et plus que l'Angleterre,  loigner le
Prtendant,  le tenir bien clos dans son tombeau de Rome,  mettre
ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la
tenait contre sa voisine dans un tat irritant, provoquant, pire que
la guerre, mais il tait une pine intrieure pour la France mme; il
tait l'oppos de la pense moderne, dont elle est l'interprte. Rien
n'tait nervant contre la jeune sve du libre esprit, autant que
l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fivre de l'intrigue galante
et dvote.

Tout cela n'tait encore ni vu ni entrevu. Ici mme, en pleine ruine,
ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de
Rgence, en grande majorit, continuait Louis XIV. Par une folle
gnrosit, le Rgent y avait mis ses ennemis le duc du Maine,
l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier rgne. Le rapporteur
tait le marchal d'Uxelles, tte creuse, qui se croyait profonde.
Auprs du Rgent mme, la vieille tradition avait pour avocat ce petit
furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Rgent se
dfendait mal. Noailles et Canillac, Noc, quelques _rous_ seuls,
appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans
l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses
aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des
Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu
assassiner le Prtendant.

Dubois, en mars 1716, alla incognito  la Haye voir lord Stanhope 
son passage, le tta, fit des offres. Mais, mme en offrant tout, en
cdant sur Mardick et sur le Prtendant, on pouvait croire que George
serait sourd. Il tait Allemand et point du tout Anglais, fort
mdiocrement touch de l'intrt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'
l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises  la Sude. Pour
les garder, il lui fallait l'appui de son matre l'Empereur, auquel il
appartenait jusqu' lui livrer l'Italie contre la politique anglaise,
qui venait au contraire de jeter en Pimont la premire pierre de la
future royaut italienne.

Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous rpondit rien pendant
trois mois, et il n'et peut-tre jamais rpondu, si Dubois n'et su
l'inquiter. Il se fit crire par le Rgent un mot qu'il montra 
Stanhope. On y voyait que le Rgent tait fort au courant des
discordes intrieures de la cour d'Angleterre. George excrait son
fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enferme, tandis
que lui-mme tranait partout deux grosses matresses allemandes. Sa
haine pour son fils clatait sans mesure. Une fois,  grand bruit, il
le chassa avec sa jeune pouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope,
n'taient pas sans crainte. Le Rgent leur offrit ses bons offices,
son appui, de l'argent.

George tait fort peu populaire. L'Autriche avait exig de lui un
trait qui rvlait son honteux vasselage (mai 1716). George et
l'Empereur s'y garantissaient _leurs futures acquisitions_.
Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient tre
employs  aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui dj avait
tant suc l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal
soutenu Eugne, elle voulait une guerre ternelle, dclarait que la
paix d'Utrecht n'tait qu'une trve. Et George l'encourageait, lui
rpondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.

Les Anglais commenaient  voir ce qu'ils avaient fait en donnant une
telle couronne  un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa
bassesse, ses petits intrts de principicule allemand, au risque de
bouleverser le monde.

Eugne,  ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'tendre
de ce ct. Que voulait-elle donc? Conqurir partout  la fois? Si
grande et si heureuse, elle trouvait en George un compre qui ne la
trouvait pas assez grande  son gr, et voulait la grandir, contre les
intrts anglais.

Cela dgrisa les Anglais de leurs colres aveugles contre nous, nous
ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention
pralable fut signe en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick
combl, et le Prtendant loign au del des Alpes). George ne peut se
refuser  envoyer des ambassadeurs  La Haye, mais il les envoie sans
pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants.
L'Autriche empchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain)
qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du
Rgent une promesse qu'on lui sacrifierait les intrts de la Savoie
et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.

Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31
dcembre, signrent la _Triple-Alliance_.

Dubois crivait au Rgent: J'ai sign  minuit. Me voici enfin hors
de peur;--et vous hors de pages.

_Hors de peur._ En effet, la France n'tait plus isole, n'avait plus
 craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui et t le retour de
toutes les vieilles sottises.

_Hors de pages_, c'est--dire indpendant, pouvant faire la loi aux
partis, dconcerter l'intrigue du duc du Maine.

Ce parti du duc du Maine, c'tait celui du Prtendant, des fous, des
aveugles tourdis qui nous relanaient dans la guerre. Orlans,
c'tait la paix mme, c'tait l'esprit moderne, humanit, libert et
lumire.

Stairs, l'envoy anglais, avait dit, et Dubois redit que
l'_usurpateur_ George avait pour ami naturel l'_usurpateur_ de la
Rgence. Forme paradoxale, effronte et choquante, d'une chose en
ralit juste. Les mannequins du vieux pass gothique, le Stuart,
l'Espagnol, taient-ils les vrais rois des deux grandes nations les
plus civilises du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et
sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant,
Orlans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pt en dire)
reprsentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations
et celui du progrs.

Ce trait, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous
deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il
menait  la paix relle, solide et srieuse, pour laquelle le monde
haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les
trois peuples civiliss, dsormais runis taient en mesure d'imposer
aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la
guerre au Nord et la rveillaient au Midi.




CHAPITRE III

DUBOIS--LA TENCIN. MADEMOISELLE AISS

1717


Madame, au premier jour que son fils fut Rgent, lui avait demand
pour grce de n'employer jamais ce coquin de Dubois. Et en effet, il
n'eut nul emploi, aucun titre.  soixante ans, il n'tait encore rien.
Et cet homme de rien, ce nant, avait eu la chance de faire la paix du
monde, de donner  la France la scurit du dehors, si ncessaire dans
sa ruine intrieure. Mais, malgr ce service, sa rputation tait
telle que le Rgent n'osait le produire.  peine le fit-il, peu aprs,
conseiller d'tat.

Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On
l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier
de filles, et l'on se serait peu tromp. Les portraits qu'on lui fit
au temps de sa puissance, qui lui furent prsents avec des vers
flatteurs o ses vertus sont rsumes; ces portraits, certes,
nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le
montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas.
On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque
pas d'nergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe
violemment en avant, comme celle d'une bte de proie, d'une fouine,
dit Saint-Simon. Comparaison trop dlicate. Il a un mufle fort, de
grossire animalit, d'apptits monstrueux, qui doit en faire ou un
vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes,
une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous
subits qui mnent on ne sait o.

Il avait du flair, de la ruse, un pntrant instinct. Mais, pour
mentir  l'aise, il feignait d'hsiter, il avait l'air de chercher sa
pense, bgayait, zzayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire.
Il crit de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de
Voltaire. C'est un homme d'affaires vif et press, entranant,
endiabl, terrible pour aller  son but; et avec cela amusant,
ptillant. Il a des mots trs-bas, comme en dshabill, mais dcisifs,
qui tranchent tout.

Jamais embarrass. C'est par l qu'il prit le Rgent. Le dsol
Noailles, dans sa voie impossible d'conomie, ne trouvait que
difficults. L'honnte chancelier d'Aguesseau, ancien procureur
gnral, dissertait, raisonnait, faisait de l'loquence et n'arrivait
 rien. L'archevque de Noailles, et le conseil de conscience, les
jansnistes modrs, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de
Rome, dans celle des protestants, leur attitude double fut pitoyable.
Non-seulement ils n'avaient rvoqu aucune ordonnance contre les
protestants, mais ils ne tolraient pas seulement ce que l'on
proposait, d'ouvrir sur la frontire une libre colonie o ils pussent
exercer leur culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le
Rgent. Il refusa aux commandants les autorisations qu'ils demandaient
pour fusiller, massacrer les _assembles du dsert_. Il tira de la
chane les protestants que les Parlements envoyaient aux galres. Le
pape refusant l'institution  ses vques, il allait s'en passer, et
peut-tre essayer des formes anglicanes. C'et t dj quelque chose,
et beaucoup, de n'avoir plus affaire au vieux prtre tranger. Mais
les Jansnistes auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils
n'eussent pas suivi le Rgent.

Il restait l impuissant et inerte, dcourag, sentant qu'en tout le
bien tait impossible. L-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance
anglaise. Il va apparemment encourager son matre? Cette alliance
troite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des
menes romaines, espagnoles. On peut manciper la France. Mais qui s'y
oppose? Dubois.

Avec l'apparente lgret des libertins, des beaux esprits d'alors, il
conseille au Rgent de laisser l l'insoluble dispute, de se moquer de
la question religieuse, de lcher tout. Rome et la Bulle ont, aprs
tout, la majorit des vques. Laissons faire et laissons passer.
Point de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous
avons tant d'autres affaires!

En finances on est embourb. Mais pourquoi s'en tenir  ce Noailles,
sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre pour quinze
ans au pain sec, qui trane dans les vieilles voies? Soyons jeunes et
prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette mme; elle
fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu' l'Autrichien
qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder la sienne,
de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.

Dubois,  son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan,
puissant parce qu'il tait sincre. C'tait le brillant Law, cossais
de naissance, mais de gnie, d'loquence irlandaise. Un merveilleux
pote en finance, et d'trange attrait personnel, doux, aimable,
charmant, n pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son trange
beaut fminine (dont les portraits tmoignent) n'aidait pas peu  la
fascination. La laideur de Dubois, prs de lui, devenait moins laide.

Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'tat
et d'glise, ne conseillait rien que routine. teindre tous les
bruits, rentrer dans l'arbitraire, c'tait tout son programme. Faire
taire les jansnistes, faire taire les Parlements et tout le monde,
teindre les lumires gnantes de la discussion.

Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On
touffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrtement pousse par le
duc du Maine, pour une vaine question de privilge, voulait les tats
gnraux, qu'il aurait ensuite exploits. Le conseil de rgence
frappa directement le chef, le duc lui-mme. Il dclara les btards
incapables de succder au trne. Coup vif et qui surprit. On sentit la
vigueur nouvelle d'une main cache.

Dubois tait dj le matre de son matre. Il ne voulait pas moins
(lui obscur, dcri, au bout d'une vie subalterne et malpropre)
qu'tre premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.

L'impudence et l'audace taient le fond de sa nature. On l'avait vu
lorsque Louis XIV, s'tant servi de lui pour sduire Orlans au
mariage de sa btarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait.
Il dit hardiment: le chapeau.

Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il dcrassait d'abord.
Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur,
c'est qu'il donnait une immunit gnrale, quoi qu'on pt faire. On ne
pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette
prcaution. Il et t pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir,
prcipita son matre dans le plus trange revirement.

On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de
voir tout  l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari
si dvot, jusqu' faire des offres tourdies aux Anglais hrtiques
qui se moquent de lui. Maintenant voici le Rgent, voici Dubois, les
deux impies qui toujours ont raill le pape, et qui tout  coup lui
reviennent et se tournent du ct de Rome.

Dix-huit mois de gouvernement avaient us, plus qu'us le Rgent,
avaient teint en lui toute nergie, toute facult de vouloir. Trois
choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui russissait.
La rforme espre, rclame, avait chou et nul ddommagement de
coeur. La seule chose qu'il aimt au monde, sa fille, allait toujours
plus folle dans ses caprices effrns, ridicules. Plus que jamais il
et voulu l'oubli et le cherchait dans les excs.

Les portraits du Rgent (tout un volume in-folio,  la Bibliothque)
en font une admirable histoire, depuis le premier ( douze ans),
portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux dou qui fut jamais,
jusqu' la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si prs, touche 
la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le
dernier: l'lment allemand qu'il tenait de sa mre, Madame, se marque
dans l'enfant et il reparat  la fin.

Le Franais se dgage dans les portraits intermdiaires, svelte,
lgant, vif  tout prendre au vol, avec un mlange italien,
l'aptitude  tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermet
manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et _tout 
tout_.

Ses dons, brillants un moment, se fixrent dans l'action, 
Neerwinden,  Turin, en Espagne, o il fit la guerre  merveille. J'ai
dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour
clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'tait que mouvement;
les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnrent, le perdirent. Dans
sa terrible activit, il courut par les sciences, russit dans les
arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son
mariage forc avec la btarde du roi, qui, constamment, le trahit
pour son frre, lui rendait le foyer trs-froid. Elle tait son
espion, observait, _rapportait_. Il ne l'en traitait pas plus mal. De
cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgr son
froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de
l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les
filles tonnamment bizarres. L'ane, duchesse de Berry, effrne et
charmante, eut le cerveau fl. La seconde, qui avait l'universalit
du pre, tait une encyclopdie tourbillonnante; elle se fit
religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littrature, du
jansnisme et toutes sortes de choses d'art, de mtier, jusqu' faire
des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisime et la
quatrime ne furent que caprice et folie; elles tonnrent l'Italie et
l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas
d'alination.

Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de
temps. Il rendait de grands devoirs  sa mre, voyait bonnement sa
femme, quelque occup qu'il ft. Il allait, une fois par semaine,
voir,  Chelles, sa petite abbesse qui le rprimandait, le sermonnait.
Il n'aurait pas pass un jour sans voir au Luxembourg sa folle adore,
son idole, la duchesse de Berry, lui faisait  propos de rien
d'horribles scnes et lui crait mille embarras.

Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines
audiences o il tchait de satisfaire les gens, au moins par des
paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou
six habitus, ses rous, taient l avec quelques dames peu svres,
dames de cour, dames de thtre. Elles n'avaient aucune influence,
tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.
Faisant si peu de frais d'amour, il n'tait pas jaloux, leur passait
des amants, parfois les reprenait aprs. Mais nos femmes de France
n'aiment pas  compter si peu. Il en attrapait des mots durs.

La comtesse de Sabran lui dit un jour: Quand Dieu eut cr l'homme,
il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.

Plusieurs, et les meilleures, taient des comdiennes nullement
intrigantes, quelques-unes dsintresses. La Desmares,  qui (une
nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: Donnez-moi moiti
moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous
ne m'aimerez plus.

Si l'on veut juger cette poque, dont on parle un peu au hasard, il
faut songer qu'aprs Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une
explosion de libert. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le
_Diable boiteux_ de Lesage, quand ce diable enlve les toits, rend les
murs transparents, et que tout  coup l'on voit tout. Mille choses
clatent indcemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des chappes
hypocrites de Versailles  Paris, aux orgies effrnes des _petites
maisons_, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit,
l'ostentation et la fatuit du vice, souvent bien plus que le vice
mme, c'est la Rgence. De l tant de choses ridicules. De l la vogue
trange, inexplicable, d'un drle, le petit Richelieu, si couru des
femmes  la mode. Elle tint  l'adresse qu'il avait de faire croire
qu'il avait t,  treize ans, le Chrubin heureux de sa marraine, la
duchesse de Bourgogne.

Au total, les moeurs valaient mieux sous cette Rgence que sous les
deux rgences du XVIIe sicle. La licence espigle et rieuse du XVIIIe
est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la
plupart des Conds, et Vendme, et Monsieur, si publiquement? L'cole
italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons.
Le Rgent n'et pas support le spectacle qu'eut si longtemps Louis
XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le matre de Saint-Cloud, l'ange
du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, clbre, de
madame Henriette, lui succder, se pavaner, piaffer, marcher sur le
pied  tout le monde. Les monstruosits deviennent rares, et elles
sont notes et siffles. Seule peut-tre, sous le Rgent, la duchesse
de Retz (ne Luxembourg) est clbre en ce sens; elle veut dpasser la
nature et se tue  la lettre; elle meurt  vingt-cinq ans. On jasa
fort d'une orgie d'coliers qu'elle fit avec cinq ou six petits
seigneurs, enfants de vieilles moeurs, qui n'aimaient point les
femmes. Paris fut indign, et le Rgent satisfit l'opinion en exilant
cette effronte et chassant ces petits vilains. Il se montra svre
aussi pour un jeune prlat, qui, ayant une belle matresse, trouvait
piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris.

Ce sont l des nuances dont il faut tenir compte. Aprs le systme de
Law, il va venir un moment plus pre de corruption violente et quelque
chose peut-tre d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne
vois pas que mme alors, nous soyons tombs dans la brutalit des
autres peuples de l'Europe. Le caf, le Champagne, nous tinrent plus
lgers, plus ails, que les buveurs de gin et de cette encre paisse
qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant
les immondes galas du Nord, l'ivresse pileptique de Pierre le Grand,
les longues bacchanales de celles qui lui ont succd, je ne dis pas
des femmes,--mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutt des
gouts.

L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair.
On n'et pas trouv  Paris la grasse sensualit de Vienne, la
Gomorrhe fminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre
(qui vendaient  la Prusse tous les secrets du lit).

Le carnaval de la Rgence ne peut se comparer  celui de Pologne, sous
Auguste,  ses fameuses ftes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux
satyre, faisait la _presse_ pour le bal, enlevait d'amiti,
d'autorit, les maris et les dames, les faisait boire  mort. Point de
grce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames,
reportes fidlement par les voitures de la cour, revenaient
endormies, enceintes. De l, tant de btards du roi; les belles
Polonaises donnaient  leur mari, par centaines, des petits Allemands.

Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orlans ne
vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait tromp personne,
encore moins employ l'ascendant de la puissance. Il aimait la libert
et ne voulait rien que par elle. Mme aux fameux soupers, dans
l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait
se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille  coup sr
lgre, peu respectable, la _petite milie_.

Tout corrompu qu'il ft, il y avait telle corruption qu'il ne
supportait pas. Chose trange! madame de Tencin, fine et belle,
trs-spirituelle, choua prs de lui, et lui fut si antipathique, que,
lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement.

Cela tonna fort. On la trouvait trs-agrable, et plus que les
trs-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle
semblait dlicate et douce, ne mettait pas affiche de mchancet
(comme madame du Deffant, moins mchante). Son portrait est gracieux,
avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera
jamais pose franchement, ni tout  fait assise, mais  moiti, de
ct, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en mme temps, d'une
femme propre  tout, prte  tout et  qui on peut demander. Le Rgent
ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme
il arrive  ces buissons fleuris d'o pourtant se rvle le serpent
par sa fade odeur.

Madame de Tencin n'tait pas un tre simple; elle tait une en deux
personnes; en toute chose, double de son frre, homme d'glise, homme
d'esprit, qui la valait, mais bien moins calcul; il ne faisait
mystre d'tre le mari de sa soeur. Elle tait de Grenoble, et y avait
t religieuse, en grande libert, fort galante. Mais, pour suivre son
frre, ou briller sur un autre thtre, elle eut l'adresse de se faire
faire chanoinesse  ct de Lyon, d'o, le roi mort, elle s'mancipa
tout  fait, vint  Paris. Elle y prit tout d'abord le ncessaire
baptme de la mode, passa par Richelieu. De l les soupers du Rgent,
o elle choua. Elle se rattrapa  la littrature, se fit faire (par
son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut
des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle
eut un salon, o surtout affluait le parti moliniste, jsuite, qui y
portait les pamphlets contre le Rgent.

Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les
doux.

En tte du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de
cavalerie, guerrier sans paix ni trve, qui crie, jure sang, mort et
ruine, et s'illustre  Paris pour avoir fait  sa matresse une paire
de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que
plaisamment on nommait la _Constitution_, tonna la pudeur du temps en
s'talant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus
singulier (_Barbier_). Son vaillant pre, le nonce, dictait ou
propageait les vers et les brochures o l'on voulait mettre  mort le
Rgent, empoisonneur de la famille royale.

L'autre fraction du parti croyait que ce Rgent, tel quel, pouvait
faire les affaires du pape. En tte, se trouvait, je ne dis pas un
homme, mais un visage, le beau visage fminin du fils de la belle
Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mle
Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas,
prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbcile n'tait pas sans
ambition; Dubois s'en amusait, lui prdisant que tt ou tard il
deviendrait premier ministre. Prs de lui se groupaient le prsident
de Mesmes, qui jouait de gnie Scapin et Scaramouche au thtre de
Sceaux; Lafiteau, jsuite-vque (qui scandalisa Dubois mme), voleur
 voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un
trange canal existait: c'tait le vieux d'Effiat, alors octognaire,
sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette.
Le Rgent, qu'il avait vu natre, le gardait d'habitude, comme un
vieux meuble du Saint-Cloud de son pre.

Madame de Tencin s'tait gliss, jete dans ces intrigues. Les hauts
Jsuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place
d'armes contre les Jansnistes. Elle y tenait concile, y sigeait en
mre de l'glise. Ce rle fut un peu drang au printemps de 1716.
Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voil enceinte. Un
tourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en tait fort pris,
au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal.
Elle tait justement alors dans une double intrigue qui promettait.
D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon
de prtres et de prlats lui concilierait Rome; d'autre part, elle
entrait au complot de raction qui voulait, par les femmes, prendre le
Rgent mme, le ramener  la Bulle, aux Jsuites, lui faire chasser
d'Aguesseau, les Noailles, et,  la place, mettre Law et Dubois.
Admirable chteau de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une
grossesse  contre-temps risquait fort de faire crouler. Elle y fut
trs-adroite, se droba, et fit croire qu'on l'avait exile, mais
secrtement se dlivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en
novembre, sur les marches d'une glise de la Cit. Il devait y geler,
selon toute apparence, et le secret disparatre avec lui (il vcut, et
c'est d'Alembert).

Libre ainsi, l'araigne reprit sa toile, son intrigue ecclsiastique.
Le parti qu'elle servait n'tait pas loin de triompher. D'Aguesseau,
les Noailles, ne tenaient qu' un fil. Leur successeur tait tout
trouv, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait dtruit
Port-Royal, et par l s'tait mis bien loin dans le coeur des
Jsuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la
ralit du pouvoir, allait briser tout obstacle  la Bulle, et
mriter, emporter le chapeau. C'tait le plan, et, pour l'excuter,
Dubois crut bon de prendre une matresse.  soixante ans, us de ses
campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damn
de l'urtre, de la vessie, le voil amoureux. Il a trouv enfin son
idal. Il prsente  grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Rgent,
qui rit  mourir. Excellent choix, pourtant. C'tait videmment la
premire pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse.

On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Rgent dans la
voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il
baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les
fameux soupers taient froids. Les convives y perdaient le temps  se
faire la cuisine eux-mmes, soit amusement de vieux gourmand, ce
semble, o triomphait le Rgent. Aprs la courte explosion du
champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblme indiscret semble
le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabre,
l'habitue de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y bera
le Rgent, elle est reprsente oisive, ayant sur sa main dtendue la
colombe d'amour qui s'endort au repos.

Si blas, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problme,
pierre philosophale.

On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient
cru, bonnes gens, russir avec une Anglaise, lacte, frache et
beurre. Et ils y avaient chou. La Tencin, plus profonde, inventa
mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.

Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Hade?
Aischa? qu'en franais on dguise du nom de mademoiselle Ass. Elle
l'avait chez sa soeur, femme du prsident Friol, qui l'avait leve,
la tenait dpendante,  sa disposition.

Il parat que ces dames firent entendre  la Parabre (qui n'tait
rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si
peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour
endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau,
elle-mme n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en
avait eu dj. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Ass, chez
elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure.

Mais j'oubliais de dire ce qu'tait la victime. Chose bizarre, une
esclave dans Paris. Notre ambassadeur  la Porte, M. de Friol, qui
avait fait les guerres des Turcs et vivait  la turque, achetait
souvent de belles esclaves, des enfants mmes. En 1698, aprs un
pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il
y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle tait fort
gentille, et comme la _Perdita_ de Shakspeare, on la disait fille de
roi. Il l'envoya chez lui,  Paris,  sa belle-soeur, femme du
prsident Friol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui tait
garon et dont sa famille hritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce
rle de garder cette mignonne pour les volupts du beau-frre. On la
fit lever avec soin aux _Nouvelles catholiques_. Elle grandit,
fleurit, jolie, spirituelle, aime de tout le monde, et comme soeur
ane des fils de la maison (l'un tait d'Argental, le clbre ami de
Voltaire).

L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Ass, et, sur
ce qu'on lui dit qu' dix ans elle aimait un petit garon de son ge,
il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-soeur. Ce Friol
tait un homme rude, tonnamment hautain, fort courageux, mais
violent, colre jusqu' devenir fou. On le remplaa en 1711, et il
revint pour le malheur d'Ass. C'tait alors une grande demoiselle,
une Franaise de dix-sept ans, d'esprit trs-cultiv, prcoce et dj
admire dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle
quand cet homme g, sombre, dur, arriva et se dit _son matre_. Elle
ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu' quatre ans. Elle
fut pntre de terreur et sans doute essaya de se dfendre et
s'appuyer par celle qui l'avait leve, madame de Friol. Mais,
celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frre, et qui et
t dsole si, malgr l'ge, il et pris femme, fut ravie, au
contraire, de le voir rclamer sa petite matresse. Nous avons la
lettre terrible o le barbare lui dnonce son sort: Quand je vous
achetai, je comptais profiter du _destin_ et faire de vous ma fille ou
ma matresse. Le mme _destin_ veut que vous soyez l'une et l'autre,
etc. Elle plia sous la fatalit.

Situation honteuse! qu'il y eut esclave et srail dans la maison du
prsident, d'un magistrat franais! Les deux frres logeaient ensemble
dans un htel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Ass, trs-captive de
ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immole,
innocente, fort pure moralement, ne connaissant mme son coeur. Telle
la vit madame de Tencin chez sa soeur en 1717 (voyez les notes). Elle
comprit trs-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.

Ass avait vingt-quatre ans, et elle avait dj assez souffert pour
souffrir peu. Elle tait rsigne et douce, enjoue mme. Elle avait
l'air trs-jeune, une figure ouverte, aimable, o l'esprit rayonnait.
Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grce toute franaise, c'tait un
contraste piquant, une chose singulire, unique, dont beaucoup taient
fous. Et, avec tout cela, on et pu entrevoir combien la pauvre
crature tait brise. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son
sein (V. le portrait) semblait, malgr cet ge, celui d'une petite
vierge de quinze ans. On la sentait trs-neuve, presque enfant par
certains cts.

Ce qui servait les dames, c'tait sa grande dfrence pour elles. 
une haute libert intrieure, elle tait, dans sa vie, ses actes,
toute dpendante de la famille de son matre, de cette trange mre,
madame de Friol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter.
On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise  tout caprice
d'un homme dsagrable et plus g que le Rgent, ferait peu de
faons. Cela n'arriva point. Il parat que l'esclave parla en femme
libre et se fit respecter. Le Rgent n'tait pas homme  profiter d'un
guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la
violence. Si elle et dit un mot  son ambassadeur, il et clat
certainement et les aurait dshrites.

Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre
malheureuse, lui faire honte de son obstination  refuser une si haute
fortune. Elle se jeta aux genoux de la Friol, jura que, si on la
poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.

Elle resta fidle  son tyran. Elle le soigna vieux et malade
finalement jusqu' sa mort, en 1722.

Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui
pouvait tre sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de
Friol gmissait d'avoir  payer tant d'argent, elle alla chercher le
billet et le jeta au feu.

Cette noble et charmante femme[5] eut une destine bien tragique.
Nous achverons en son temps sa douloureuse histoire.

         [Note 5: La plume m'a gliss; mais je ne m'en ddirai pas.
         Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Friol, Ass,
         qui se tient si haut, si noble, si dsintresse, est digne
         du respect de la terre. Ce mpris de l'argent, ce billet
         dchir, serait une chose fort belle dans une vie quelconque;
         c'est sublime dans la situation dpendante de l'infortune,
         qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstin
         d'pouser celui qu'elle aime, sa dlicatesse qui lui fait
         craindre qu'il ne se fasse tort en l'pousant, tout cela la
         rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la
         reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle
         s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans
         rcompense une persvrance de tant d'annes. Personne ne s'y
         trompe, ni son frre adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni
         Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit
         mystre. Elle n'en est pas moins un objet de culte.
         Bolingbroke, qui ne croit  rien, croit  elle et lui est
         dvot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui
         portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle
         avec une admiration passionne (p. 177). Sainte-Beuve (dans
         sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de
         croire que Friol tait trop vieux et qu'il respecta son
         esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose
         improbable.

         Ce Friol avait pass toute sa vie dans les guerres turques
         en Hongrie, prs de Tkly (V. Hammer), et n'tait gure
         moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre
         ambassadeur  Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus
         fier, plus violent. Jamais il ne voulut paratre sans pe
         devant le sultan, selon le crmonial d'usage. Saint-Simon en
         raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, anne 1708). Le
         grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande,
         celui-ci voulut se rfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre,
         qui, malgr l'intime union des deux tats, refusa de lui
         donner asile. Ce fut son ennemi, le Franais Friol, qui lui
         ouvrit son palais, le reut et le protgea.--Je reviendrai
         sur Ass et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu
         ses dernires lettres, pour y pleurer encore et me laver des
         sottes larmes que me cotait _Manon Lescaut_!

          propos de cette _Manon_, Ass la dsigne, la lit ds 1727,
         ce qui ferait croire que Prvost avait dtach et publi des
         parties des _Mmoires d'un homme de qualit_, qui ne parurent
         entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me parat
         trs-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit
         trs-clairement que _Manon_ est de la Rgence, et nullement
         du temps de Fleury.]

Aime de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet trange
supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant
accompli qui, douze annes durant, lui demanda sa main. En s'immolant
 lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et trs-pur, s'accusant
jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalits de sa vie,
s'obstina  se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.




CHAPITRE IV

LA FILLE DU RGENT--WATTEAU--LA RVOLUTION DE JANVIER

1718


La rvolution qui bientt va renverser Noailles et d'Aguesseau et leur
substituer l'homme de Dubois et des Jsuites, le lieutenant de police
Argenson, le destructeur de Port-Royal, cette rvolution est traite
beaucoup trop lgrement et dans Saint-Simon et partout.

Elle est un retour net au rgne de Louis XIV, dont les ordonnances
cruelles sont de nouveau excutes. En ce mme mois de janvier 1718,
qui change le ministre, le sang recommence  couler. Un ministre
protestant, tienne Arnaud, est excut  Alais. D'autres le seront
tout  l'heure.

O donc est le Rgent, si doux de sa nature, trop-bon pour ses
ennemis? le Rgent qui nagure enlevait de la chane les protestants
condamns aux galres par le Parlement de Bordeaux?

Dubois lui avait arrach l'exil des vques jansnistes qui faisaient
appel contre Rome, sous prtexte du bien de la paix. Et ici, tout 
coup, c'est la guerre qu'on reprend.

On recommence gratuitement les agitations du Midi; on lche le clerg,
le peuple du clerg. Le protestant malade entend sous ses fentres la
foule qui rclame son corps par ce cri sauvage:  la claie!

Que fait le Rgent cette anne? Il publie _Daphnis et Chlo_, ses
gravures, signes _Philippus_.

Que fait-il? Il fait sa fille reine de France. Il ne la contient plus.
Il la laisse marcher sur sa mre, clipser, effacer le Roi.

Sa tte tait visiblement hors des affaires publiques. Il ne savait
lui-mme comment expliquer, colorer la rvolution qu'on lui faisait
faire. Faible, faux par faiblesse, il disait craindre que le parti de
Rome n'appelt le roi d'Espagne. Saint-Simon lui ferma la bouche par
ce mot sans rplique: Que nulle concession ne changerait ce parti:
qu'il serait toujours espagnol. Et tous deux rougirent d'insister, de
toucher le bas-fond rel, honteux qui tait sous cela.

Dira-t-on que ce fond, c'est la seule influence du vieux coquin Dubois
qu'il connaissait si bien? ou bien que c'est le rve d'or que Dubois
lui donnait en appuyant le _Systme_ naissant? Ces deux choses
pesrent, mais il y en eut une troisime certainement. On va le voir
par les actes de cette anne. C'est la dernire o vcut sa fille, la
duchesse de Berry. Elle avait prs d'elle un Jsuite. Elle avait pris
un appartement aux Carmlites. On la poussait au mariage,  la
conversion. Par elle, sans nul doute, on travaillait son pre. Et
que pouvait-elle alors? Tout.

Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur lger, qui pourtant a
su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altre, dfigure,
mais qui mrite attention: un trange trait entre le Rgent et sa
fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la raction,
 la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni aprs).

         [Note NT-1: Page 85: Dans la prsente dition du "Project
         Gutenberg" la date de 1717 a t substitue  celle de
         l'dition originale (1617) incompatible avec les vnements
         dcrits.]

Le Rgent, dit sa mre, tait un homme fort lger, qui n'eut gure de
srieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, dplorable: sa fille.
Elle l'ensorcela ds l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il
tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabre, c'est parce
qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait
terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices.
Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chane
fatale qu'il tranait misrablement. Rien ne l'affranchit que la mort.

On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais  son origine
cette trange crature.

Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y
trouvait au complet.

Elle tait impure par sa mre, _l'enfant du jubil_, conue d'un
moment trouble et faux. Impure par son grand-pre, Monsieur, le vrai
roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil.
Madame, sa grand'mre, la fire palatine de Bavire, ne lui donna pas
sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavire, je l'ai
dj remarqu, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de
mlancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'pilepsie.

La naissance fut pire que la race. Son pre, par mariage forc, en
pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son
espion. D'un tel amour naquit la discorde incarne.

On trouva  sa mort qu'elle avait le cerveau incohrent de forme,
disparate et fl.

Et son ducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice  la
troisime puissance. Son grand-pre et son pre avaient dj t
levs par des sclrats. On le voit par les lettres de Madame que le
roi de Hanovre vient de confier  Ranke (1861). Elle fut laisse aux
mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit
 poignarder sa mre d'injures, d'affronts. ducation nronnienne. On
s'tonne qu'elle n'ait pas t jusqu'au fer, au poison.

Elle eut tout le chaos du sicle qui commence et a peine  se
dbrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son pre, c'est--dire au
ple-mle du laboratoire de Faust. En 1709, tout  coup passant du
drame de la guerre  la plus triste inaction, il rdait  travers
Babel, l'infini des sciences et des arts, comme et fait l'Esprit
(anticip, dclass, malheureux) du sicle de Diderot. Il voyait les
savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de
l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait  chercher. Le diable
tait chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses
genoux.

Elle avait une chose de son pre: charmante et dangereuse,--en
contraste avec sa malice, sa violence;--une sensibilit facile, le don
des larmes. Tous deux pleuraient fort aisment. Nous la voyons
pleurer pour sa mre mme, qu'elle dteste (_Saint-Simon_, 1719).
Combien plus pour son pre, et avec lui, dans les chagrins rels qu'il
eut, quand on lui arracha sa matresse, quand on lui imputa
d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour
lui, comme pour la France. Plus sa femme s'loignait de lui, plus la
petite s'en rapprocha, mettant  le consoler la passion qu'elle
mettait  toute chose. Seule amie et seule camarade, fire de suffire
 tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et
luttait, au hasard de certaines misres  faire mourir de honte
(_Saint-Simon_), tranges abandons o l'on s'attendrissait,
s'blouissait, s'ignorait tout  fait.

En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il tait encore en
Espagne; non en 1710, elle tait dj marie. Il s'agit de l'anne
1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.

La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chane au
pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile,
divaguait de tous cts.

Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et ds l'enfance,
ayant t pour tout la seule confidente de son pre, elle savait les
choses et les hommes. Si,  la mort du roi, qui la mettait sur le
trne pour ainsi dire, elle et agi de concert avec sa grand'mre, si
elle avait tourn au bien son nergie, la France ne ft pas retombe
o la jetait Dubois,  la seconde banqueroute, au joug misrable de
Rome.

Dans une excellente gravure de 1716, faite au dbut de la Rgence, on
trouve exprime  merveille ces ides du moment. Le Rgent tout pensif
et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui
s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de
quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.

Ce sont les traits idaliss de la fille du Rgent, telle qu'elle dut
tre quelques annes plus tt (juste en 1709). On l'a faite un peu
grasse, comme elle tait,  l'allemande, et non sans rapport  Madame,
sa grand'mre,  qui elle ressemblait autant que la beaut peut
ressembler  la laideur. Elle est drape d'hermine et couronne de
lauriers. Elle rve; ses beaux yeux sont fixs au ciel, dans le trop
poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouv comme
un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se
laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au
total, l'effet est trs-grave. Le Rgent est bien mr, presque vieux,
et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout  sa pense.

Mais elle tait indigne de jouer ce beau rle. Elle n'avait pas la
grande, la haute ambition. Son orgueil clata en choses vaines,
scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des
sots; la premire fois, son cuyer, sans figure ni mrite; puis son
capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Rgent aisment aurait
domin ce garon assez bonasse, mais il tait men par sa premire
matresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui
voyant je ne sais quel accs de dvotion, poussait au mariage. Les
Jsuites trouvaient leur compte  y aider.

Ds longtemps un petit Jsuite s'tait gliss au Luxembourg. Il entra
comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une
espce d'animal domestique  qui on jette des morceaux sous la table.
On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. L il
en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'tonnait, aucun
blasphme ( faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait
rire; lui-mme il excellait aux saillies libertines.

Tout choit  qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait
des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire
qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne
d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux
Carmlites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame
de Longueville, de la Vallire et de tant d'autres dames. Il n'y avait
pas loin du Luxembourg aux Carmlites. On l'y mena tout doucement. Ces
dames taient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui
en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de
trs-noble famille, discrtes et qui s'avanaient peu.

Elles surent bien le faire  propos. La voyant prise de Riom, elles
entraient dans ses ides, mais pour la _bonne fin_, le mariage. Les
exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom tait
neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle pousa secrtement. Et le
feu roi lui-mme n'avait-il pas pous madame de Maintenon?

Elle prit feu  cette ide royale. Quel roman glorieux de braver tous
les prjugs, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que
Lauzun. Mais, ft-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus
beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trne!... Et c'tait
moins Riom encore que l'ide qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le
miracle, la lutte et la difficult vaincue.

Son pre ne l'embarrassait gure. C'tait son ngre pour obir en
tout, ou plutt sa nourrice pour adorer tout d'elle, jusqu'au plus
rebutant. Elle lui avait fait avaler cette pilule amre de trouver l
toujours Riom, amant en titre, officiel, quasi-matre de la maison. Il
avait humblement tch d'apaiser la jalousie de ce redoutable Riom et
lui avait donn un beau rgiment. Il ne s'attendait pas  cette
ambition, cette folie d'un mariage, et d'un mariage public!

Quand la chose lui fut intime, terrible fut son embarras. Il se
trouva entre deux peurs: il eut peur de sa fille, mais non moins de sa
mre. Il comptait fort avec Madame, et devant elle il tait chapeau
bas. Elle tait tonnamment haute et de naissance et de vertu. Elle
hassait et mprisait ce temps, ne vivait qu'avec ses aeux, de la
fire pense de sa race, de ses alliances royales, impriales. Elle ne
bougeait gure de Saint-Cloud, solitaire sur les hauts sommets, mais
comme la tempte qu'il ne faudrait pas provoquer. Orlans se souvenait
avec frayeur de l'pouvantable colre o elle entra, lorsque son fils
accepta la btarde de Louis XIV, du soufflet qu'il reut de sa
puissante main. Soufflet retentissant. Toute la grande galerie de
Versailles en trembla; on baissa le dos, comme  un clat de la
foudre. Mais qu'tait-ce, bon Dieu! et quelle chute si, de cette fille
du grand roi, on regardait en bas, jusqu' cet insecte, Riom! Qu'il en
revnt un mot  Madame, tout tait perdu.

Dans un beau livre (rcent), la _Folie lucide_, on voit ce qu'est une
ide fixe. Nulle chimre et nul crime o cela ne puisse mener. On y
voit de plus une chose, c'est que ces demi-fous sont russ,
trs-propres aux intrigues. Ce sont d'excellents instruments pour ceux
qui savent s'en servir.

Par celle-ci bien dirige, ne pouvant pas de front emporter le Rgent,
on fit une attaque indirecte. On pensa qu'il serait plus docile et
plus mallable, si pralablement on avait sur lui cette prise, de le
tenir par un secret d'tat.

On croyait qu'il en tait un, dangereux, redoutable, qui pouvait
servir aux Jsuites, et qui sait  l'Autriche? C'est le secret que
Marie-Antoinette voulut plus tard tirer de Louis XVI; secret que,
seuls, quatre hommes ont su: _Louis XIV, le Rgent, Louis XV et son
petit-fils._

La fille du Rgent, l'enlaant et le caressant, lui aurait dit: Si
vous m'aimiez, vous me diriez une chose dont je suis curieuse. Je
donnerais tout pour la savoir ... le secret du _Masque de fer_.

Soulavie dit qu'elle n'avait d'autre but que d'en amuser un amant. Et
d'autres sots ont dit que le secret tait sans importance. Mais alors
comment expliquer qu'il ait t si bien gard de roi en roi, avec tant
de mystre? J'ai dit ce que j'en pense. Ce ne put tre autre chose
que la suppression d'un premier enfant d'Anne d'Autriche, enfant
adultrin qui, se trouvant l'an, et supplant Louis XIV. La maison
de Bourbon aurait t dpossde. Ses ennemis trouvaient piquant,
utile, de savoir par le Rgent mme que l'_ordre de succession avait
t interverti_, que Louis XIV et Monsieur n'_taient que des
cadets_[6].

         [Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe
         entire croyait  l'inceste du Rgent avec ses filles.--Cela
         est trs-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois,
         absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant  l'ane, duchesse
         de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de
         Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chlo.
         Duclos croit que le Rgent craignait les indiscrtions de sa
         fille. Ceux qui crivent hors de France, comme Du Hautchamp,
         sont trs-affirmatifs et trs-explicites l-dessus. Mais ce
         qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulire,
         c'est l'ensemble de mille dtails, qui, rapprochs, mnent l
         invinciblement.--Quand Saint-Simon lut au Rgent la satire de
         Lagrange-Chancel, il fut mu, indign de l'accusation
         d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.--Pour le fait
         tir de Soulavie, je ne l'emprunterais pas  cette source
         moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur
         l'amour du Rgent ne le rendait trs-vraisemblable. Les
         autres anecdotes du mme auteur, sur les filles du Rgent,
         sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour
         tirer Richelieu de prison, semblent imagins uniquement  la
         gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les
         papiers.--Il est  regretter que Lemontey n'ait point
         complt son mmoire sur les filles du Rgent (_Revue
         rtrospective_).--Les lettres de Madame, publies en 1862,
         donnent de curieux dtails sur l'insolence et l'esprit
         brouillon de la duchesse de Berry.--C'est en rapprochant
         Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et
         l'entre de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'poque de
         la tentative qui faillit coter un oeil au Rgent; enfin, la
         plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministre
         (janvier 1718)--sur l'embonpoint de la duchesse. V.
         Saint-Simon et Duclos, d. Michaud, p. 503, note d'un
         contemporain.]

Il avait trop d'esprit pour ne pas deviner qui la poussait. Mais elle
avait trop de violence pour cder, subir un refus. Elle cria, ordonna
et pleura. Et enfin elle employa l'_ultima ratio_ des femmes. Elle se
mit dans ses bras, dit qu'elle mourrait sans cela, qu'il le fallait,
qu'enfin pour l'obtenir elle donnerait tout au monde. Le Rgent
branl s'attendrit, se troubla, et la furieuse, en change, jura
encore de donner tout. Il n'y tint pas, dit le fatal secret.

Elle avait oubli Riom, ou pens qu'aprs tout, matresse absolue du
Rgent, elle ddommagerait amplement son amant en faisant sa fortune.
Mais Riom, dj sur le pied d'un mari, se fcha. Elle dut s'ingnier,
chercher quelque expdient qui la dispenst de tenir parole.

Elle venait de recevoir parmi ses dames (en septembre 1717) une jeune
dame belle et dvote, mal marie, trs-vertueuse, madame d'Arpajon.
C'tait la petite-fille de l'architecte Mansart (_Saint-Simon_). Vertu
humble et humilie. La duchesse s'amusait  l'appeler ma bourgeoise.
Pauvre personne qui semblait ne pouvoir rsister en rien.

Les grands, pour pcher sans pch, font par leurs gens certaines
choses. Les casuistes ont la bont de conniver  ce genre d'quivoque.
La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'ide d'immoler cet agneau
 sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire
de ce genre. (V. _Madame_, sur la duchesse de Retz.)

Elle pensait que le Rgent, qui admirait cette dame, profiterait
avidement de l'occasion. Mais elle-mme, par l'imprvu, par sa
brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la
chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se dbat. Lui,
tonn, myope, hsite. L'oiseau au pige, pris des mains, de la tte,
ne pouvant mieux, jette ses pieds et rue. Il reoit un coup juste 
l'oeil,--la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,--et
juste  son bon oeil; il voyait  peine de l'autre.

Duclos appelle cela un coup d'ventail. Mais en Hollande, o des
tmoins, qui avaient vu ou entendu, contrent la chose  Du Hautchamp;
on dit tout simplement la honteuse aventure.

On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil,
d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: S'il est aveugle, faisons
rgent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne. Le Rgent se
serait fch, et le hasard et prcipit la chute du ministre.

Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'et pas dit un tel mot.
D'autre part, le Rgent savait peu se fcher. Il y eut certainement
autre chose. Pour le bien de l'glise et la chute des Jansnistes,
pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trve aux
scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.

Ce moment se caractrise de deux faons fort expressives:

D'abord, les dons faits  Riom pour le rendre patient. Le Rgent lui
donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un
nouveau rgiment et le plus brillant de l'arme: _Dragons Dauphin_.

Il lcha  sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la
royaut et l'humiliation de sa mre.

L'trange publication de _Daphnis et Chlo_, faite  ce moment mme,
dut donner  penser. De 1714  1718, il avait gard pour lui seul ce
monument d'art (ou de volupt) dans le mystre du portefeuille. Mais
alors il l'en tire, fait sa confidence au public.

Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas l les amusements qu'un
solitaire fait pour lui-mme. Tant de dtails charmants, caresss d'un
crayon mu, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour
l'unique et l'aime. Le texte, comme on sait, naf en apparence est
trs-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce
qu'il veut. Chlo est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis
rsiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou
faiblesse excessive, comme d'une mre pour une enfant chrie.

Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,--un homme, et le
grand magicien, le seul qui et l'me du temps. Il venait de nommer
Watteau _peintre du roi_ (en 1717), et il le mit  la Muette pour
peindre et dcorer la _petite maison_ o il avait plac l'idole, au
plus prs de Paris, pour l'y voir  toute heure.

Ce peintre des _ftes galantes_ (c'tait son titre officiel), si
justement got pour ses pastorales dlicieuses, ses ravissants
Dcamrons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand
garon sec et pre, d'air peu rassurant. Mchant? non. Mais il a
souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et
_sinistre_ (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses
_tudes_, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car
sa pointe lui perce le coeur. Voyez mme ses dessins d'enfants, ces
petites filles malignes et d'avance si _aiguises_. Voyez ces femmes
_amres_, si fches, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de
peur d'tre laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres soeurs de
Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?

La scne dont parle Soulavie dut se passer  la Muette,--non pas au
Luxembourg, o rgnait la confidente de Riom,--encore moins 
Saint-Cloud, o rsidaient Madame et la duchesse d'Orlans.

La Muette (la _Meule_ d'abord, puis _Muette_ ou discrte) tait la
maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrange par
un riche financier avec les recherches du luxe priv, que n'avaient
nullement les maisons royales.

Dans quel tat Watteau vit-il cette maison? O en taient alors les
arts du mobilier, si admirables dans ce sicle? Ils n'ont pris leur
essor qu'aprs Law, chez les enrichis. Mais dj le changement capital
a eu lieu. L'ancien grand lit franais, solennel, incommode, o
recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon,
avec sa barrire, sa ruelle, o passaient les privilgis, cela
n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientt, frileusement, se
blottit dans l'alcve.

Le lit perd de son importance. La femme s'est leve en ce sicle. Elle
n'est plus couche; elle est _assise_. Des siges moelleux sont
invents. Des siges  deux commencent, o deux amies pourront causer
dans l'intimit tendre.

Le changement des modes prcde celui du mobilier. En 1718, Dubois,
comme sduction diplomatique, a port aux dames de Londres nos riches
robes  parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonne,
mode anglo-allemande, que nos Franaises allgent et font tout
arienne. Dernier coup aux gnes maussades, aux solennits du grand
rgne. De la vieille prison  la Maintenon, on a dj rogn la partie
suprieure, la haute coiffure chafaude. Le corset seul rsiste, mais
la jupe est mancipe.

L'ancien fourreau, troit, serrait la personne en dessous, et s'tait
encore surcharg (vers 1700) d'une trousse extrieure, pesante aux
reins et chauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout.
Gne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y
soumit jamais. Au contraire le ballon, largement vas derrire, donne
aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment
minces, se prtent en tout sens, et reviennent d'eux-mmes par leur
propre lasticit. L'appareil, si lger, loin de peser, soulve. La
femme, en ballon, va lgre, dsormais comme aile, oiseau qui pose 
peine.

Et c'est l justement ce qui choquait les Jansnistes. Ils
regrettaient la pesanteur dont nos aeules avaient t lestes. La
dmarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'quilibre. Elle flotte,
elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu' dire qu'une
telle mode si complaisante, de facilit moliniste, tait un dfi aux
hasards, une excuse aux dfaites,  ces chutes presque involontaires,
o l'on n'et pas gliss s'il fallait vouloir tout  fait.

Grand embarras pour les dames jansnistes, places entre l'anathme et
le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles
portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se
gonfler, mais restaient timidement  la mesure des audaces prudentes,
gnes, contenues, du parti.

Les autres gonflrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes
de la majest. Ils affinaient les grasses et les faisaient paratre
minces. La reine de l'poque, madame de Berry, n'tait nullement une
ombre transparente. Elle donna l'essor  la mode. Cette royale
ampleur, commandant  la foule et se faisant faire place, pompeuse aux
galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait
merveilleusement aux prtentions superbes qu'elle talait alors.

L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine,
fut accable.  son troite cour de Sceaux, touffe, elle s'agitait,
faisait crire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses
caricatures, la fille du Rgent est roule dans la boue. Dans l'une,
salement cynique, Riom possde et le Rgent soupire; il lui mange les
mains de baisers. Mmes attaques et plus furieuses dans les
_Philippiques_ de Lagrange-Chancel, qui vont venir  la fin de
l'anne. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence,
d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour
les ddier au Rgent, les _Vies des douze Impratrices_, de Messaline,
etc. Voltaire achevait son _Oedipe_.

Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire
contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an  la
Bastille, o il avait rim quelques chants de la _Henriade_, et son
imitation, faible et facile, de la tragdie de Sophocle. Sorti de
prison en avril 1718, il avait hardiment demand au Rgent de lui
ddier sa pice. C'tait un de ses tours. De mme que plus tard il
offrit l'_Imposteur_ (Mahomet) au pape, il offrait l'_Inceste_ au
Rgent. Sans tre directement de la coterie de Sceaux, il en avait
l'cho et l'influence par la maison o il vivait le plus, celle du
vieux marchal de Villars. Il lui faisait sa cour, coutait ses
rcits, dont il fit son _Louis XIV_. Ce chteau enchant, prs de
Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune marchale de
Villars dont il se croyait amoureux. Elle tait quelque peu dvote,
donc contraire au Rgent.

Voltaire fut aisment anim et lanc. Par lui on prpara, pour tre
joue en novembre, la pice qu'on supposait terrible, et dont la
reprsentation serait (on l'esprait) une torture pour la princesse,
pour le Rgent une humiliation.

C'tait peu le connatre, peu connatre le temps. Dans cette violente
chappe des liberts nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au
monde ancien, tant ft-elle hardie et cynique, tait fort peu blme.
Rien n'tonnait. On souriait, et c'tait tout.

D'aprs nombre d'exemples illustres du sicle prcdent (dj cits),
l'inceste tait vice de prince, fort bien port et  la mode. On
l'rigeait en thorie. Montesquieu, qui alors crivait ses _Lettres
persanes_, publies peu aprs, hasarde, entre autres paradoxes,
l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout
l'union du frre et de la soeur (Histoire d'Aphridon et Astart).

Le Rgent, loin de dmentir les bruits qui couraient, les satires,
faisait, disait plutt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718,
il dit, d'un coeur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon:
Que les fameux _soupers_ l'ennuyaient dsormais, qu'il aimait mieux
vivre en famille.

Une folie non moindre que cette trange passion l'avait saisi  ce
moment, la dcouverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux
Systme qui changeait en or tout papier.

Le Moyen ge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire
Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en
tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.

Il soufflait. Et dj les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau
monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune
soufflait avec lui.

Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. ole engendra ces deux
soeurs.

Chacun a lu les pages scintillantes o Montesquieu admire le puissant
fils d'ole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a
remarqu que Watteau, bien avant les _Lettres persanes_, avait dit
tout cela, et mieux.

Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zphyr,
vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'pais
coussins (par le procd de Virgile), conoit de l'air, et dj
gonfle. Quel en sera le fruit? arien? direz-vous.

Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une
beaut voluptueuse, la Folie. Pour la premire fois, la Folie costume
dcemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie frache et
grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Rgent.




CHAPITRE V

ALBERONI ET CHARLES XII--DFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE

1718.


La forte laideur de Dubois, c'est sa dualit trange et violemment
contradictoire. Vritable Janus, il montre deux faces opposes, deux
politiques, au dehors, au dedans.

Il joue en mme temps deux pices dont chacune se moque de l'autre, en
est la satire, la drision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus
elle est fidle, plus elle parat inconsquente. Cela rappelle le
laborieux amusement de Lon X qui, sur son thtre, divis en deux
scnes,  la mme heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais
quelle autre factie de Machiavel.

 l'intrieur, Dubois, tendre pour les Jsuites, amant de la Tencin,
est pris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau,
Noailles. Il leur lche la main dans leur plus cher plaisir, la
chasse aux protestants.

Il est donc bien zl pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail
de sa diplomatie, le sens de ses traits de Triple et Quadruple
Alliances, c'est d'exclure  jamais les candidats de Rome, le
Prtendant et l'Espagnol des trnes de France et d'Angleterre; c'est
d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie
_libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orlans. De concert
avec l'hrtique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique,
lui brle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier
espoir du papisme.

Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchs de ses
sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait
pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de
Dubois et de la Rgence. Au moment mme o le Rgent prit leur homme
pour ministre, les gros Jsuites, le Comit des trois qui
gouvernaient, leur secrtaire, l'intrigant Tournemine, liaient les
deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce
Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Rgent  mort et
le marquait pour le poignard.

Rome, faible, caduque, idiote, serre, touffe de l'Autriche, n'osait
encourager l'Espagne, son meilleur dfenseur, son champion. Elle tait
effraye de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait
peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort
bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein,
portait la grande rvolution critique. Elle ne se mprenait nullement
sur les faiblesses, les faussets de Dubois, du Rgent. Elle y voyait
les _libertins_, au fond les tolrants, indiffrents ou philosophes.
Derrire le ministre, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais
ministres pointaient  l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus
qu'un ministre: l'aptre loquent, le prophte de cette religion, qui,
un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million
d'hommes qui prit part au _Systme_, pendant deux ans, n'eut aucun
souvenir de Rome ni de thologie. Le _Systme_ passa. Resta l'esprit
nouveau.

Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que
seuls _ils voulaient_.

Ceux dont on avait essay, les Conseils et les Parlements, admirables
pour empcher ou blmer, ne proposaient rien.

Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crdit.

Dubois (que l'on en rie ou non) tait aussi un croyant,  sa manire.
Fripon, ambitieux, vou  l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de
toute manire, il eut pourtant certainement un idal qui fit son pre
passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but trs-beau,
trs-grand: le solide tablissement, la fondation de la paix du monde.

Tant qu'elle n'existait pas rellement, ni la France, ni l'Europe ne
pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses
incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'
payer des subsides  l'Autriche! jusqu' payer le czar, pour qu'il ft
grce  la Sude. La France ruine trouva de l'argent pour donner 
tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le
bienfait  cet extrme Nord, qui alors (aprs Charles XII) ne nous
touchait en rien que par l'intrt de l'humanit.

Pour terminer l'interminable guerre, il et fallu surtout dsarmer 
la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol.
Mais l'Autriche, avec son Eugne, qui vient de gagner sur les Turcs
deux grandes batailles, crve alors de force et d'orgueil. Reste
l'Espagne. Dubois n'hsite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne.
Tout finit. Le monde a la paix.

Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: _Ne
devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_ Sans doute
recommencer la guerre gnrale contre l'Autriche et l'Angleterre,
alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de
Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en
deux annes, la France avait repris des forces. Ide trs-fausse. La
France tait entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle
marchait vers la seconde.

_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols  s'emparer de
l'Italie._ Mais cela revenait au mme. L'Espagne tait si faible
encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en et pris
tout le poids.

L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, tait-elle un
gouvernement si dsirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse,
brutale et barbare qu'elle ft, avait du moins cela de bon, qu'en
Italie elle resta toujours  la surface, n'entra jamais au fond;
c'tait comme un corps tranger dont on sent la blessure et qui
sortira tt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de
langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler.
 la corruption italienne (vivante encore, fconde, qui donne
Pergolse et Vico), elle et mis le sceau de la mort. Quel? la
frocit. Cela sche, strilise tout. Il faut songer que les trangers
qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple,
durent, pour flatter le peuple, lcher l'Inquisition, multiplier ses
ftes excrables, les auto-da-f.

En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour
raison suprme l'intrt de ses matres, le solide affermissement de
George et du Rgent, la _fondation dfinitive des maisons de Hanovre
et d'Orlans_. Mais cette politique personnelle tait le salut de
l'Europe, celui de l'Humanit. Supposons l'Espagne  Paris, et
Philippe V rgent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude
pouvantable de la presse, de toute socit, du clerg mme.
L'archevque de Tolde avouait en pleurant  Saint-Simon que, sous
l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'glise espagnole tait un corps
mort. Les molinistes eux-mmes se seraient trouvs crass. Que ft-il
advenu des Jansnistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire,
Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_
descendre dans un _in pace_.

L'Espagne, c'tait l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle
portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle tait
partout l'allie des barbares, des dangereux aventuriers. Elle
revenait toujours  son rve de l'Armada, qui et en Angleterre
rtabli le papisme,--par contre-coup, en France, assomm le Rgent.

Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent
peu le grand, a tort de parler de tout cela lgrement. C'tait bien
autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais
voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter
l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque,
ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande
flotte et une arme. Cela n'tait pas ncessaire. Le nom seul du
Sudois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais
temps, un brouillard, il avait pass, avec sa bande personnelle, une
poigne de ses soldats terribles, il aurait emport l'cosse comme une
trombe, fondu vers Londres. Il et t rejoint  coup sr par un monde
d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un  l'autre ple, il
tait la lgende de tout ce qui n'a de droit que la force.

Dans l'tat effroyable o tait la Sude, dpeuple, dsole, elle
n'avait gure  craindre. Le czar lui-mme traitait, ne sachant plus
qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout
fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruin, n'en tait que plus
libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rle
o il entrait  peine. Sa renomme bizarre pouvait le faire un grand
chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des
dsesprs.

Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumire le point
essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nomm
le grand, avait plus de besoins peut-tre encore que le Sudois, par
la disproportion norme de son petit revenu et de cent choses
nouvelles, coteuses, qu'il essayait. Tous deux taient des mendiants.
Ils rdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg
viennent la nuit gratter  la cabane du pcheur, grondant, montant
dessus, pour entrer par le toit.

En 1717, le czar tait venu tter la France, tendant la main pour
recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Sudois, promettant un
meilleur service si on le prfrait. Le Rgent l'accueillit avec sa
grce accoutume. Les Franais admirrent _ce crateur d'un monde_.
Beau crateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de
sang et de chair broys, faisait une machine, un impossible monstre.
Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpent et o il
voyageait, charrette informe et disloque d'avance, qui allait
branlant et grinant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de
gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le
triste vhicule,  chaque pas disjoint, et mis  terre son
constructeur.

conduit par la France, il tait d'autant mieux dispos  couter
l'Espagne,  entrer dans le grand projet de bouleverser tout
l'Occident. Pendant cette tempte, qui et ptrifi l'Allemagne, il
aurait fait ses affaires d'Orient, aurait ranonn la Pologne, o il
et mis un homme  lui, un tout petit roi tributaire. Il se ft
arrondi et complt sur la Baltique, et pris le Mecklembourg, fait
tablissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues,
grossiers, incohrents. Tandis qu'il bouffonnait  Moscou la fte
burlesque o l'on brlait le pape, il entrait dans ce plan pour le
faire triompher dans Londres!

Le candidat de Rome et de Madrid, le Prtendant ne se fit pas scrupule
de s'allier  ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit
mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille
Anne Petrowna. Qu'et-ce t pour l'Europe si ces accouplements
monstrueux avaient russi! si le bigotisme jsuite et pous l'Asie
sauvage! si l'esprit de l'Inquisition et fait pacte avec Attila!

Deux flaux menaaient, d'une part, une rptition de l'invasion des
barbares, la descente des masses famliques du monde des neiges; de
l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin,
recrute par les soldats  vendre.

Leur vrai roi, leur hros, leur Alexandre le Grand, tait tout prt
dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destine. Elle tait
d'tre, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de
terre. Nous avons de son trange figure un bon portrait  Versailles.
Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand
corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit
davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son
plaisir  jener plusieurs jours,  dormir par terre sans abri dans
les hivers de Sude. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je?
bestial, qui fait penser  un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un
azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il
tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau
tanne est en-dessous riche d'un sang trs-pur, implacablement
virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amiti. Nul amour.
Buveur d'eau. Un seul sens, le pril, le meurtre.

Le portrait nous le donne  l'ge o il meurt (36 ans), tel qu'il
tait alors, dans la fortune la plus dsespre, avec une redoutable
hilarit qui fait trembler. Il en tait au point de ne plus choisir
les moyens. Son ministre, Goertz, un homme  tout oser, forait de
prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait!
Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des
vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son matre,
accept le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les
entretenait et les gardait tout prts. Troupe d'aventureux sclrats,
une lite d'audace et de crimes.

Charles XII avait reu des arrhes d'Alberoni, un million, somme norme
pour sa misre. Le czar, qui dj ngociait avec les Sudois (mai
1718), l'et au moins laiss faire, y trouvant tellement son compte.
L'Espagne n'avait qu' croiser les bras, et solder Charles XII, qui,
sans nul doute, aurait pass.

Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas l-dessus. Il
soutint que l'affaire d'Angleterre devait prcder tout, qu'on ne
pouvait agir en Italie, en France, qu' la faveur de ce grand coup de
foudre. J'en crois l-dessus Alberoni lui-mme plus que Torcy (que
copie Saint-Simon).

Qui empcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'couta
pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le fora
d'agir en Italie.

C'est l'intrieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la
reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans
son ambassade, put voir de prs, ayant t reu par eux avec
confiance, et presque familiarit. Favoris, combl, admis  tout, il
put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un
peu tonnants dans une cour si dvote, de prlats scandaleux, de leurs
moeurs  la Henri III. Alberoni en apprend davantage.  son passage en
France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie
sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du
temps), usait largement des licences conjugales autorises des
casuistes.

Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du
Midi, furent forcs de bonne heure de mollir l-dessus. En prsence
des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes
d'glise, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de
chapelle, ils accordent infiniment aux liberts intimes du mariage.
Ds lors rien ne parat. Tout retombe sur la discrte pouse. Elle n'a
pas  s'inquiter. C'est saintet  elle de pcher par obissance. De
Navarro  Liguori, en deux sicles, on la plie, muette, aveugle, 
toute chose. En la femme, et la femme unique, s'puise l'infini du
caprice. Les cent matresses du Rgent, les trois cents nonnes
portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces
matres autorisent, au mnage espagnol du plus grave intrieur, entre
le lit et le prie-Dieu.

Une chose, chez ces docteurs subtils, est trs-malsaine, c'est que
leurs quivoques, et jusqu' leurs rserves, sont autant de
tentations. Ils accordent aux prludes des liberts glissantes qui
vont fatalement droit  ce qu'ils dfendent. Comme au bord de l'abme,
mme la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun
repos. Le remords mme est corrupteur. Il fait que le pch garde une
cre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir mme titille la
tentation.

Nous venons de dcrire ici Philippe V. N honnte, et gardant une
certaine loyaut de la France que n'a pas toujours le Midi, il a
navement exprim tout cela. Avec sa premire femme, la vive
Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mlancolique,
enferm, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son
but personnel, intress, et se courbait  tout, il eut de singuliers
orages et de scrupules et de remords.

Ce but, tout politique, tait souvent contraire  la foi de son mari.
On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrt comme alli 
l'hrtique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce
prince dvot et prfr certainement, au lieu de tenter d'abord la
grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prtendant, elle
l'oblige d'aller (malgr le pape) en Italie. Vrais tours de force, o
elle ne pouvait russir qu'en moussant la conscience du roi par des
arts nervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient cder,
mais le laissaient fort agit.

Elle avait dj vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de
plus, la petite vrole, dont elle resta marque. Le pis, c'est qu'elle
avait maigri, n'tait plus la grasse Lombarde, bien empte, l'idal
de Philippe V. On est tent de croire qu'elle baissa. Dans une
maladie, en la nommant Rgente, il annulait cette rgence par un
pouvoir illimit qu'il donnait  Alberoni.

Elle restait trs-agrable, et reprit fortement le roi. lgante
amazone  la guerre,  la chasse, elle changeait de sexe et de figure,
pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire 
Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille,
elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille
crature, joueuse comme un petit garon, mais d'enfantine obissance,
soumise comme une petite fille.

L'nervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba,
acheva Philippe V. Mais, loin qu'il repost dans son nant, il y
trouva de plus en plus la fivre, incessamment souffrant et stimul de
ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain
il l'avait  toute heure; en vain il la tenait sous son regard,
passive, subissant mme sans murmure certaines gnes un peu
humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle chappe. Aux ftes ou
dvotions de couvents, ils n'taient pas moins enferms, seuls au fond
d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces
dserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, mme prison. 
chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de
Madrid, et l'troit petit lit, jusqu' la garde-robe, toujours, l'une
 ct de l'autre, les deux chaises perces de Leurs Majests
Catholiques. (_Saint-Simon._)

Alberoni dit durement: Il la pervertissait. Mais comment? perverti
par elle, insidieusement provoqu. Plus bas elle pliait, plus releve
elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanit mme, qui
(on va le voir) furent des crimes.

Les douces rgles des casuistes, les vastes indulgences du bon Pre
Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout  fait la
reine; elle riait, elle tait gaie, badine. Le roi restait troubl. Il
et pu, d'aprs leurs maximes, pour une pnitence minime (une prire,
un jene, une aumne) se calmer et dormir  l'aise. Mais, quoi qu'on
pt lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son me, d'couter
la voix intrieure. Parfois il clatait en bruyantes crises de remords
qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer,
demander pardon aux muets tmoins de la chambre, j'entends les saints
bonshommes qui taient figurs dans la tapisserie. Ces larmes, ces
agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pcheur, par un cercle
fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damn, et n'en pchait
que davantage.

Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du
moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses
saintes lui paraissait un excrable sacrilge. Un matin qu'un prtre
lui disait la messe dans sa chambre  coucher, ignorant son tat de
conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna
tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'trangler. Que dit le
roi! On ne le sait. Mais la reine, humilie, qui tremblait de fureur,
s'cria: Prtre, si tu le dis, tu es mort.

Alberoni, qui avait commenc sa fortune au priv de Vendme, et qui
plus tard amusait le roi de contes gras, et bien voulu, en continuant
son mtier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du mnage.
Il se serait fait craindre, et pris ascendant sur la reine. Mais la
porte sacre de la chambre mystrieuse avait son chien, son dogue, la
nourrice, grossire et violente, qui, s'il hasardait d'avancer,
outrageusement le repoussait.

La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette
nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume
tait redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En ralit, la
surprenante activit d'Alberoni avait cr une belle flotte et une
arme non sans valeur. Le revenu avait augment, parce qu'ayant
supprim les privilges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait
payer ces provinces. Qu'tait-ce pour une grande guerre? Qu'taient
les petites rformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, trs-peu de
chose. L'Espagne n'en tait pas moins puise, strile, un cadavre.
L'ingnieux rsurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire
choir sur le nez.

Ce qui trompait encore Madrid, c'taient les romans insenss, les
folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes
d'intrigants. Tout cela misrable. Reprenons d'un peu haut, mais en
datant soigneusement.

 son avnement, le Rgent avait promis aux princes du sang,  M. le
Duc, qu'on terait aux faux princes, btards adultrins, le droit de
succder au trne que leur avait donn le feu roi. Cela fut excut en
juillet 1717, et ds lors la duchesse du Maine, ne Cond, et tante de
M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui
de l'Espagne.

Elle avait des amis au Parlement (le prsident de Mesmes et autres).
Elle en avait dans la noblesse, o deux hommes ruins, Laval et
Pompadour, taient dj en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur
d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jsuite qui avait
gouvern  la fin de Louis XIV. L'un des trois, le pre Tournemine,
lui donna un baron Walef, aventurier ligeois, peu sr, fort tourdi,
qu'elle envoya  Philippe V.

On voulait que ce prince mt le feu aux poudres en crivant au
Parlement et demandant les tats gnraux. La lettre, ayant fait son
effet, aurait t suivie d'une arme espagnole.

Le Rgent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-mme avancer
des troupes vers les Pyrnes, encouragea les grands d'Espagne qui
voulaient chasser l'tranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi,
des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, et
tout tranch, l'assassinat d'Alberoni.

La corruption, la faiblesse du Rgent ne peuvent faire qu'on oublie le
contraste de sa douceur avec la frocit de ses ennemis. Tandis que
dans leurs pamphlets on le dsignait  la mort, lui, il tait si peu
haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, tait
pauvre, il pensa que peut-tre il ne conspirait que par misre, et lui
donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus
belle.

Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce dsarmement sans lequel il
tait impossible d'avoir la paix europenne, il ngociait longuement,
obstinment, pour les intrts de son ennemie, la reine d'Espagne,
quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernire affaire
irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy
(copi par Saint-Simon) dit que les Impriaux regardaient le Rgent
comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.

Et cependant il fallait se hter. Paris tait fort agit. Il l'tait
par l'odieux des mesures financires que prenait d'Argenson, et par
les menes des partisans du duc du Maine, par les rsistances ouvertes
du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs trangers.

D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseill par lui, ds qu'il
entra au ministre, passa  ses ennemis, et, publiquement associ 
une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace
effronte. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_,  qui? 
lui-mme, ministre, reprsent par son valet de chambre!

Cet homme de police, abusant de sa vieille rputation de duret, et
bien sr d'tre craint, n'eut ni mnagement ni pudeur. D'un coup il
leva la valeur de l'argent de 40  60, payant 60 livres avec 40
(empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des
monnaies.

Le Parlement saisit l'occasion. Il dfend d'obir (20 juin 1718). Il
appelle  lui les corps de mtiers. D'autre part, d'Argenson envoie
aux marchs des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus,
violences et batteries.

On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mmoires du cardinal
de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'tre pas n
du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule
acadmie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prtaient leurs
plumes, n'taient gure propres  agir sur le peuple. Si pourtant le
monde des Halles, pouss  bout par l'affaire des monnaies, s'tait
lev, si les Parlementaires s'taient mis  sa tte, nul doute que le
vieux Villeroi ne leur et donn le petit roi. Villars et appuy de
sa glorieuse pe, de sa renomme populaire. Et qui sait? le Rgent se
serait trouv seul, ayant contre lui le roi mme.

Cette cabale d'Espagne n'tait pas tant  ddaigner. Des gens loyaux,
comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V,
le frre du duc de Bourgogne, prince honnte et pieux, qui, sans nul
doute, et sauvegard les droits de l'enfant Louis XV. Ils se
sentaient en tout cela fidles  la pense du feu roi.

Le Prtendant, pour qui Louis XIV crivait encore  son lit de mort,
avait son agent le plus sr, le duc d'Ormond, cach prs de Paris. Il
tait en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le
rcit prolixe, obscur, mal li, de Torcy, on voit que les rapports
d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se
renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a rvles
Alberoni. Rien n'et pu faire renoncer celui-ci  son plan du Nord.
Mme en juin, par Paris, il envoya un missaire  Charles XII.

Le czar tait tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche,
par son extrme crainte que la France ne prit avec elles des
engagements dfinitifs. Le Rgent l'amusait, faisait croire et 
l'Espagnol et au Russe qu'il n'tait pas dcid  signer. Mais, ds le
commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi
George, tait arriv  Paris, et, dans une parfaite intimit, ils
avaient rgl la future _Quadruple Alliance_.

Le vrai sens de ce trait tait celui-ci: la France, l'Angleterre et
la Hollande commandaient, au besoin, _excutaient_ la paix dfinitive.

L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui
rvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y
renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.

Malgr l'Autriche, on assurait  la reine d'Espagne pour ses enfants,
non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause
obstinment repousse de l'Empereur,  qui les ports de la Toscane
semblaient une porte ouverte par o la France rentrerait  volont en
Italie.

L'Autriche refusa longtemps, et mme, aprs avoir sign, elle voulait
encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinment
encore. Alberoni, press l-dessus par les Anglais, se fcha, menaa.
Il croyait les tenir par l'intrt commercial, croyait que les
ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture,
compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui
exploitaient l'Amrique espagnole.

Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne
mnageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine
d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Rgent. C'tait leur homme.
Il ne tenait pas  eux qu'il ne ft plus que Rgent. L'ambassadeur
anglais, Stairs,  la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se ft
roi.

Stairs avait prpar le trait. Vers le 1er juillet, le comte de
Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pense des
chefs du Parlement, arriva  Paris, et put dire au Rgent des choses
qui ne s'crivent point: Premirement, qu'une forte flotte anglaise
suivait celle d'Espagne, pour l'empcher d'agir, sinon pour la mettre
au fond de la mer. Deuximement, que, quelle que ft la faiblesse de
George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre tait
avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour
contraindre l'Autriche  la paix.

Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Rgent et de
la maison d'Orlans. Le Rgent seul leur donnait confiance contre le
Prtendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les
coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en
leur lanant un Charles XII.

On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici
un vassal. Mais en ralit c'tait pour eux une question de vie et de
mort. L'opinion, en France, tait, je l'ai dit, gnralement fausse
et pervertie. Elle s'intressait au roman du Stuart. Beaucoup mlaient
sa cause  celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres,
illustres ou minents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), taient de
coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rtrogrades. Stanhope et
Stairs, qui voulaient Orlans (quels que fussent ses vices, et ses
faiblesses pires encore), taient dans la vraie voie du sicle et du
nouvel esprit.

Tout fut conu  un souper qui (chose bien significative) eut lieu
dans la maison natale et patrimoniale des Orlans, au palais de
Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l't toute la
famille, Madame, mre du Rgent, sa femme, souvent sa fille. Elles
reurent Stanhope et le traitrent. Cette fraternisation solide et qui
semblait dfinitive se fit  la table de famille. On se sentit ds
lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On
avait la scurit d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore,
mais qui dj a gagn la partie. Et quelle partie? la grande, celle de
la couronne; on la voyait si prs! on croyait la toucher. Vive joie,
moins pour le Rgent (fort dsintress) que pour les trois
princesses, pour l'orgueil imprial de sa mre, pour l'ambition
profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse
de la duchesse de Berry. Elle crut Orlans dj roi, et (comme un fait
de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout  fait
l'esprit.

Nous reviendrons l-dessus. Remarquons seulement que ni l'excs du
vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Rgent. Il eut,  ce
moment (peut-tre attendri du bonheur), un rare mouvement de bont. Il
eut piti de l'ennemi.

Quoiqu'il lui ft hautement dsirable que l'Espagne ft coule  fond,
quoiqu'un grand coup frapp par l'Anglais sur Alberoni dt aussi
effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancr,
avertir cet aveugle au bord du prcipice. Il le pria de ne pas se
perdre, de ne pas lui donner,  lui Rgent, cet avantage dcisif et
cruel.

Nancr ne trouva  Madrid que des sourds et des insenss. Ils
nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de
Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui tait prs de la perdre
ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur
sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte  Palerme. La
conqute paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'tre
pris. Les Anglais n'en faisaient mystre. Stanhope lui-mme (24 juin),
plus tard l'amiral Byng, arriv  Cadix, avaient fait dire aux
Espagnols qu'aux termes des traits,  tout prix, on dfendrait
l'Empereur.

L'envoy des Anglais serrant de prs Alberoni pour obtenir une
rponse, celui-ci ne dcida rien de lui-mme. Il a dit, aprs sa
disgrce: 1 qu'il et voulu retarder et ne faire la guerre qu'aprs
s'tre assur de plus grandes ressources; 2 qu'il n'et pas voulu
qu'on comment par l'Italie, mais par l'affaire du Prtendant. Or,
c'tait justement l'Italie que voulait la reine, et  tout prix,
sur-le-champ. Elle tait si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile
que comme d'une conqute pralable qui lui ferait faire celle du
royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V.
N'importe. La fe dangereuse, sans doute par un coupable change de
honteuses faiblesses, avait achet celle-ci. Le triste roi remit tout
au destin, et sobrement rpondit  l'Anglais: Que Byng excutt ce
qu'avait command Sa Majest Britannique.

Cruelle, imprudente parole! Il tait ais  prvoir que, de ce mot, il
noyait son arme. Cette brave arme d'Espagne qui, pour lui obir,
tait en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune
piti?

Pouvait-il croire qu'une marine cre d'hier tiendrait contre la
vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si
tonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du
monde. Philippe II les dcouragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les
soumit  ses Castillans. Philippe V les dcouragea, et, dans cette
affaire de Sicile, confia de hauts commandements  des intrigants
jacobites, des aventuriers irlandais.

Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait
sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir.
L'Inquisition  ce moment fut terrible d'activit. En une seule anne,
cent et quelques personnes furent brles vives, quatre cents autres
diversement supplicies.

Des Juifs ou Maures, des misrables qui se croyaient sorciers, des
_luthriens_ (libres penseurs), voil ce qu'on brlait. Jamais de
vrais coupables. L'Inquisition tait fort douce pour le libertinage.
Sodome tait mnage  Madrid beaucoup plus qu' Paris. En 1726, un
homme fut brl ici en Grve pour une faute que les juges, en Espagne
et en Italie, ngligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal.
On payait cela avec quelque aumne aux couvents, quelque dlation, un
service au clerg.

Les pcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel,
horriblement sincre, par le dvouement  l'inquisition.

Madame de Villars vit, aux auto-da-f, des seigneurs sauter des
gradins, tirer l'pe, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on
prcipitait au bcher.

Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, prsidait, avec sa
gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des
scrupules pour les pchs d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils
les compensaient par leur zle, mettaient aux pieds de Dieu et les
douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses
effroyables.

Ils comptaient que le ciel, touch de ces offrandes, bnirait leur
expdition.

Certes, si les sacrifices humains, la chair brle, pouvaient lui
plaire, jamais il n'et d tre plus favorable.

Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait
chasss le duc de Savoie, et y raviver les bchers. Tout lui
russissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine,
quand elle se vit suivre de prs par Byng, par sa flotte, plus forte
en canons. Byng avait demand un armistice de deux mois et ne l'avait
pas obtenu.

Le 11 aot, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait
quitt Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit
 lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux
au rivage. Un d'eux fit feu, et donna  l'Anglais le prtexte qu'il
dsirait.

Concidence singulire.

Le mme jour, 11 aot, le comte de Stanhope, premier ministre
d'Angleterre, arrivait  Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives
plaintes du commerce anglais l'avaient chang, lui faisaient craindre
une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.

L'immense dsastre avait eu lieu. Surpris et spars, ne pouvant mme
combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent
irrsistiblement pousss  la cte, ou couls. Un de leurs capitaines
irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu.
Vingt-trois prirent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes.
Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement de ce malentendu,
pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirrent les premiers.

Cruel, dplorable dsastre,--mais qui faisait la paix du monde.

La mort de Charles XII qui survint en dcembre, en fut une autre
garantie.

Elle ne fut qu'un peu retarde en 1719, par notre courte expdition
d'Espagne et celle des Russes en Sude. Elle arrivait fatalement.

Un seul homme rit. Ce fut Dubois.

La France fut touche. Et l'homme du Rgent, Nancr, qui seul eut le
courage de l'apprendre  Alberoni, ne le fit qu'en versant des
larmes.




CHAPITRE VI

TRIOMPHE DU RGENT SUR LES BTARDS ET LE PARLEMENT

Aot 1718.


Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octognaire et si prs
de sa fin, suivait de l'oeil les destines du duc du Maine, son lve,
ne dsesprait pas de voir renverser le Rgent. Elle accueillit avec
bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718).
Les conjurs de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en
Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient crer _une Vende_.

Les six mille nobles de Bretagne, dmocratie sauvage o tous votaient,
le clerg et le Parlement (qui taient deux noblesses encore),
s'agitaient  l'aveugle au moment mme o l'impt fort rduit aurait
d calmer la province. Il tait descendu de douze millions  sept (en
1718). En outre le Rgent, malgr l'agitation, avait pouss la
confiance jusqu' autoriser des assembles locales qui prpareraient
le travail de l'assemble gnrale (rouverte en juillet 1718).
Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut oblig de la
dissoudre. Pour qu'elle soulevt le peuple, il et fallu deux choses,
que les curs, le bas clerg, prchant contre le Rgent, lui
montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en mme
temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne
appart sur les ctes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des
fleurs de lis[7].

         [Note 7: L'histoire trs-dtaille et trs-instructive de
         Coxe, tire des sources espagnoles, fait connatre la
         parfaite indiffrence religieuse d'Alberoni et de la reine,
         l'indignit des deux intrigants italiens, qui, tout en
         relevant l'Inquisition, rallumant les bchers, recherchent
         l'alliance hrtique. Saint-Simon est curieux sur l'intrieur
         de cette cour, mais trs-suspect. Combl de caresses et de
         faveurs, espagnolis tout  fait par la grandesse qu'on donne
          un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de
         Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est
         Lemontey qui nous le donne, d'aprs les correspondances
         diplomatiques. La singulire rvlation d'Alberoni sur les
         moeurs de ce roi dvot et les complaisances de la reine, est
         appuye et confirme par ce qu'on sait d'ailleurs des remords
         frquents de Philippe V, etc.--Quant  la conspiration de
         Cellamare, dans Lemontey, c'est un vritable chef-d'oeuvre
         (de mme que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau
         de Dubois). On serait bien mal instruit de cette
         conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mmoires de
         mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et
         ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de
         chambre, si charmants dans ses rcits de jeunesse, nafs mme
         dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison
         de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire
         politique et les secrets de sa matresse.]

Ces deux choses manqurent galement. Dubois, comme on a vu, par ses
avances  Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restrent
espagnols, plusieurs furent gagns au Rgent. Ils n'agirent pas
d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop
tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux
prtres.

L'autre condition manqua de mme. Point de troupes espagnoles.
L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris  Alberoni
qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni rpondit: L'arme, la
flotte sont en Sicile. Le 11 aot, la voil dtruite, cette flotte,
et l'arme quasi prisonnire, qui ne peut plus sortir de l'le.

La Vende de l'Ouest se trouve tout au moins ajourne. La Fronde de
Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement lis avec Madrid et
le Parlement de Bretagne, sont blesss pour l'instant avec Alberoni.

On ne pouvait savoir le dsastre espagnol que le 22 ou le 23. Les
meneurs de Paris, dans l'ignorance o ils taient de ce grand coup,
croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 aot, la duchesse du Maine
envoyait de Sceaux sa clbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay,
pour confrer encore avec eux. Elle les vit  minuit sous le pont
Royal, et, sans doute, leur donna ses dernires instructions. On
mditait une chose violente, qui et atteint de trs-prs le Rgent,
une rapide excution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et
qui et exalt le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le
Parlement. Sanglante exprience; mais sur un tranger, sur un
aventurier, _in anim vili_.

Le 12, on avait renouvel un arrt de l'ancienne Fronde (port alors
contre le Mazarin), arrt qui dfendait  tout _tranger_ de
s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le
condamnait sans forme de procs. Law, enlev de sa Banque, amen dans
l'enceinte du Palais, et t pendu sur-le-champ. On a dout que la
chose ft srieuse. Elle et t impossible, en effet, s'il et fallu
un jugement en rgle de ce grand corps o il y avait nombre d'honntes
gens; mais, sur l'arrt dj rendu le 12, nulle procdure nouvelle
n'et t ncessaire. Les prsidents, un de Mesmes, un Blamont, un
Lamoignon, n'eussent eu qu' ordonner d'excuter l'arrt. Law, plus
intress que personne  bien s'informer, se crut en vrai pril, et
Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit
chercher asile au Palais-Royal mme, chez le Rgent.

La chose tait norme d'injustice et d'ingratitude.

Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait
cause la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson tait justement rival
de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empch d'avoir le bail
des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-mme.

On avait cru habile de s'attaquer  l'_tranger_. Depuis les Concini
et les Mazarini, le mot tait puissant pour lancer  l'aveugle la
meute populaire. Grande pourtant tait la diffrence. Ces gens entrant
en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches.
Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.

Les jansnistes mmes, les honntes gens du Parlement, taient ici
peu dlicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pt devenir
contrleur gnral. Law avait contre lui toutes les branches du parti
dvot. Il tait protestant; il tait aptre et prophte de certaines
utopies conomiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, taient
souvent des rfugis, qui, forts de sa protection, hardiment taient
revenus.

Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses prcdents, rien du
_Systme_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqu en
France que par deux minents services, se hasardant pour nous,
engageant sa bonne chance, jusque-l trs-heureuse, dans notre
mauvaise fortune.

Il avait dbut par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait cr
une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent,
acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'tat_, rsidu de la
banqueroute, dprcis ds leur naissance. Ds lors, ils furent moins
rebuts. Le crdit public fut un peu relev. L'industrie, le commerce,
reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modr,
supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, rgle
uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas  craindre les
variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.

L'tat, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M.
de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables  recevoir
les impts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare
de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures,
charges de mtaux prcieux, aux attaques des voleurs. Pour viter ce
danger, on n'avait jusque-l de ressources que des traites tires par
les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bnfice norme pour
les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans
pril et sans frais.

Tout tait libre et sr dans cette institution. Contre les billets
prsents, on vous donnait sur-le-champ des espces. Et tout tait
lumire: les actionnaires eux-mmes gouvernaient la Banque
rpublicainement. De l, modration, sagesse. Ces billets si
recherchs, on n'en cre en deux ans que pour 50 millions.

Les choses allrent ainsi jusqu'en aot 1717, jusqu' l'agonie de
Noailles. L'tat, alors, dans sa dtresse regarda vers cette Banque
brillante et prospre, y chercha un secours.

Plus d'un gouvernement tait alors au mme point, et, dans sa
dfaillance, imaginait de se substituer une compagnie financire.
L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui et pay
pour lui, mais qui aurait t un tat dans l'tat. Cette Banque
autrichienne, fonde sur des contributions forces, le produit des
confiscations, etc., tait un horrible Grand Juge en matire
financire, investie du pouvoir de condamner  son profit. Law,
implor par le Rgent, n'exigea rien de tel.

Il ne demandait rien qu' la vraie source des richesses,  la nature
et au travail. Il s'adressait  la puissante nature du Nouveau Monde,
non  la dangereuse Amrique tropicale, mais  celle qui, place sous
nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le
Canada, la Louisiane. On a fort durement jug son entreprise.
Rappelons-nous ceci: il y fallait un sicle, et il n'eut que deux ans.

Dans cette cration, il faut le dire pourtant, la prudence clata
moins que la gnrosit. Sa _Compagnie d'Occident_, fonde au capital
nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en
mauvais _billets d'tat_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient
seulement vingt-cinq millions. Et cela mme, elle ne le recevait pas;
mais ( la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez
encore qu'elle n'avait en tout que la premire anne, quatre millions,
pour mettre  son commerce; la seconde anne, les suivantes devaient
tre partages entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'tait
tout!

La _Compagnie d'Occident_, quelles que fussent ses chances de ruine,
pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces
billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impt
trs-lourd, le Dixime.

Le Parlement, corps trs-incohrent, en grande majorit honnte, mais
de peu de lumire, trs-ignorant (hors de son droit civil), tait
alors pouss par de fort dangereux meneurs. Aprs l'affaire populaire
des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire
sauter le Rgent, qu'un vaste procs criminel o l'on atteindrait plus
ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enqute, commence
mystrieusement, on poursuivait ple-mle et Law et les rivaux de Law.
On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient,
le ranonnaient. On et voulu pendre  la fois et les voleurs et le
vol.

 la tte des voleurs qui pillaient Law tait la maison de Cond. Le
Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait  tel seigneur, tel
duc et pair, par exemple un La Force, rengat du protestantisme,
agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, taient
attaqus par les parlementaires dans leur dignit, leur noblesse. Le
prsident de Novion, dans ses enqutes satiriques, prouvait la
bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait
leurs noms.

Ces gens exasprs poussaient tous le Rgent contre le Parlement.
Dj, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui tait la vrit,
que ce corps n'tait qu'une cour de judicature et d'enregistrement.
Depuis un demi-sicle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires
politiques, jusqu' ce que le Rgent, en 1715, lui reconnt le pouvoir
de casser, annuler le testament du roi. De l cet orgueil insens
jusqu'en aot 1718. L il fit hardiment des actes de souverainet,
mettant le Rgent en demeure de le briser ou de l'tre lui-mme.

Le Parlement se ft moins avanc s'il avait su le 12,  son premier
arrt, le dsastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze
jours pour que la nouvelle arrivt. Le 21, il fit le pas le plus
hardi, voulant que le Rgent lui rendt compte, lui donnt un tat des
billets supprims. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais
les faits montrent que ce fut le 23.

Byng la manda  Londres certainement par le chemin le plus court, le
plus sr, c'est--dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre
jours de la Sicile  Marseille, et huit de Marseille  Paris. Cela
fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit,
violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law,  son grand
tonnement, reoit non des recors pour l'arrter, mais des dputs du
Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collgues,
d'intervenir, d'intercder, de leur concilier le Rgent.

Dubois qui, le 19, tait revenu d'Angleterre, et qui, dans son
intimit avec les ministres anglais, certainement savait toute chose,
attendait, dsirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs
hsitations,  peine il osait l'esprer. Aussi, du 20 au 23, il resta
flottant, indcis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances
en septembre. Le 24, lui aussi il est chang en sens inverse, ardent
contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice
qui, le 26, l'crasera au nom du Roi.

La chose n'tait pas difficile en elle-mme. Le Parlement tait fort
peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il
avait dpass son droit. Il s'tait avanc tourdiment, et
ridiculement tout  coup avait recul. On le tenait, et par l'argent.
Les charges, achetes chrement, et qui faisaient souvent tout le
patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les
femmes, au moindre danger, mres, filles, pouses, priaient,
pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il sufft d'un mot du
Rgent  Blancmesnil, l'avocat gnral, pour le paralyser, le faire
bgue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla d'tre
sage.

Le difficile pour le Rgent tait son parti mme, son ami prtendu, M.
le Duc, la frocit d'avarice que montraient les Conds, dangereux
mendiants, de ces bons pauvres arms qui demandent le soir au coin
d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bont de les croire et les
faire Conds (malgr le procs criminel qui les fait fils d'un page
gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le
Rgent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de
l'an seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.

Avec cela avides, insatiables, grondant, menaant en dessous.

M. le Duc dit au Rgent qu'il voulait le servir, mais qu'hlas! il
tait bien pauvre, n'tait pas tabli, n'ayant que le gouvernement de
Bourgogne. Il lui fallait: 1 une petite _pension_ de 150,000 livres
(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de
Rgence; 2 pour son frre Charolais, un tablissement de prince; 3
enfin l'_ducation du roi_ enleve au duc du Maine.

Saint-Simon, ami du Rgent, et vritablement ami du bien public, fit
les plus grands efforts pour dfendre le duc du Maine qu'il dtestait,
pour empcher que le Roi ne tombt en des mains si funestes, si
dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manire,
avec art, adresse, loquence, pour flchir M. le Duc. Il le trouva
plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les
confrences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'alle
basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois
ou quatre fois, revenant  la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'
moins de cela _il serait contre le Rgent_.

Ainsi, des deux cts, les Conds, trop fidles  leur tradition de
famille, voulaient rgner; sinon la guerre civile. Toute la bataille
tait entre Cond et Cond. La duchesse du Maine, comme le grand
Cond, son aeul, la prparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M.
le Duc, ennemi acharn de sa tante, intimait au Rgent que, s'il ne
lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait  l'ennemi.

M. le Duc gagn, combl, sol, recevant du Rgent le don fatal qui
pouvait perdre le Rgent, tait-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique
le duc du Maine et tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses,
deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il tait tellement
mou, bas, faible, poule mouille, qu'on tait sr qu'il lcherait tout
au premier mot, se laisserait dpouiller, si l'on voulait, saigner
comme un poulet. Mais on n'avait pas mme  craindre d'avoir cette
peine. Il tait sr qu'il s'vanouirait, disparatrait au premier mot.

Restait un point qui peut sembler comique; mais en ralit essentiel
et de haut mystre. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et
tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modrs,
convenables; s'il en faut parler, parlons bas.

Ce qui restait de douteux et de grave, c'tait la volont du Roi.

Le Roi avait huit ans. Idoltr au point o nul roi ne le fut jamais,
maladif, entour de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si
prcieux, le point de mire et le centre d'un monde, il tait dj
tonnamment sec, froid, muet, ddaigneux, indiffrent  tout, et
bientt l'idal de l'gosme malveillant. Il n'aimait rien, personne,
ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire et
transpir d'avance, on et pu faire agir l'enfant d'une manire bien
dangereuse. Villeroi l'aurait aisment effray de la rvolution qu'on
prparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrive de M. le Duc,
une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleur. Quel
beau coup de thtre on et vu, si, en plein Parlement, quand on lui
eut demand sa volont, au lieu d'une muette inclinaison de tte, il
avait prononc un _Non!_ Presque tous l'auraient appuy, et plus
qu'aucun, Villars. Grande scne d'effet miraculeux. La voix de ce
petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait
fait Josabeth, et Villars le fidle Abner. Orlans risquait fort de
rester Athalie.

Le secret, l'imprvu, la surprise, ici, c'tait tout. Elle tait
difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du
Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, tait dans
les Tuileries. Or c'tait aux Tuileries mme (et non au Parlement) que
devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin
mme  six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi,  huit, n'avait
rien entendu.

Le Conseil de Rgence s'assembla. Mais d'avance il tait dompt. Le
duc du Maine, averti d'un pril (et ne sachant lequel), tait dj
blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'chapper, s'enfuir chez
lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils
pourraient bien tre arrts. Ils en mouraient de peur. Le second, si
brave  la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un
petit sjour  la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.

On croyait le Rgent peu capable de rsolutions violentes. Mais quand
on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on
crut que tout tait possible. Chacun baissa la tte. Tout passa sans
difficult.

Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'chappant, parler au petit
roi, troubler l'enfant craintif, prparer la scne de larmes qui
aurait tout perdu.  cela, le Rgent trouva un remde bien simple,
odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil
de Rgence. Il dfendit de sortir, et quelques-uns essayant
d'chapper, aid de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il
se posta au seuil, se constitua sentinelle et gelier.

Enfin arriva le Parlement, bien morne et tte basse, en colier qui
tend la main pour les frules. Il vint  pied pour mouvoir la foule,
mais le peuple ne bougea pas. Il reut sa leon de cet ex-lieutenant
de police, d'Argenson, qu'il avait lui-mme parfois tanc, censur de
si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoy  ses petits procs, 
la poussire du greffe. Dfense de s'occuper de l'tat. Puis il apprit
la chute des btards, du duc du Maine, tomb du rang de prince, rduit
 son rang de pairie, dpouill de l'ducation. L'tonnement,
l'abattement, le dsespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon,
peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en
plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet
insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connat pas ce qu'il
insulte. Ce grand corps, si ml, comptait d'honntes gens, austres
de moeurs, qui applaudirent  la dgradation des enfants du double
adultre. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgr leurs
prjugs parlementaires, auraient applaudi le Rgent s'il et
poursuivi leurs chefs intrigants, clairci leurs rapports avec Madrid,
avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.

La droute du Parlement fut suivie de prs de la destruction des
Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la
plupart grands seigneurs, s'taient montrs parfaitement incapables ou
inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires,
convaincus d'impuissance,--les juges routiniers, ignorants et
borns,--les grands plus paresseux, fats, impertinents, rtrogrades.
Donc, plus d'hommes. Voil la France qui nous reste de Louis le Grand.
Mais il faudra bien peu de temps pour que les ides, les systmes, les
audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux
hommes, les suscitent du fond de la terre.

Sur le thtre, on ne voit que Dubois qui devient secrtaire d'tat.
Ministre peu glorieux, mais ncessaire peut-tre, dans un moment
d'excution, et dans une crise de police. Il mnagea la coterie de
Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tnt dj par ses agents
secrets. Les rigueurs se bornrent  l'enlvement de trois
parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.

Le Rgent n'tait pas pour les mesures svres. En cet unique jour
d'effort et de vigueur, il s'tait montr un peu faible. Mme en
frappant, il regrettait le coup. Il eut le coeur perc (il le disait
lui-mme) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant
son frre, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il
lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.

Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la soeur, madame
d'Orlans, tellement attache au duc du Maine et au rang des btards.
Quoiqu'on le laisst trs-grand prince, avec tant de gouvernements et
d'tablissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on et tu
son frre. Toute sa vie elle avait travaill pour lui et contre son
mari. Cette fois elle ne dsesprait pas de surprendre sa facilit
dbonnaire, de lui faire faire quelque fausse dmarche qui relevt le
duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile o elle restait enferme
et couche, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par
semaine. Elle voulut tre femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un
peu replte,  quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde
jeunesse, mme des joues rebondies, dont Madame se moque par une
comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son
mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa
douleur, extrmement habile. Elle, si sche, l'orgueil incarn, qui,
dans sa langueur affecte, laissait tomber un mot  peine, elle devint
tout  coup loquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant
de pleurer, lui disant que l'honneur extrme qu'il lui avait fait de
l'pouser dominait en elle tout autre sentiment. Parole caressante,
timide, d'pouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours,
faisait soumission, non sans dlicatesse, et s'avanait pudiquement.

Une telle scne d'intimit, humiliante d'elle-mme, l'tait bien plus
encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la
connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de
Berry, ds l'enfance, dtestait sa fausset. Elle avait vu alors la
servitude, les dangers de son pre, l'espionnage de sa mre, ses
rapports  madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices
hardis, elle regardait, avec haine et mpris, ces vices lches. Elle
tait venue justement pour soutenir son pre, l'empcher de mollir.

Si elle avait t maligne, dnature, impie, autant qu'il semble, elle
et joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu
rampantes, pour obtenir qu'il se traht lui-mme. Mais la jeune
duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgr toute sa violence et
ses folies, elle avait le coeur de son pre. Ils n'eurent qu'une me 
deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mre humilie, dans les
larmes, pas jeune et fort dchue, demandant la piti. Frappant
contraste avec elle-mme, brillante, dans l'clat de sa beaut royale,
adore, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit  pleurer
aussi de tout son coeur. Le Rgent suffoquait. Ce fut entre les trois
un concert de sanglots.

Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mre si
orgueilleuse, tout  coup abaisse, elle eut quelque pense de
l'instabilit commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup
la frapperait? Elle tait dans un moment grave. S'il faut le dire,
elle tait grosse.

Elle l'tait d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de
juillet).

Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener  bien une
grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiter.

Cet tat de pril, de honte, de gne constante, pouvait avoir mauvaise
fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque 
l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.

En Espagne,  Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut
pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les
ennemis, mais les indiffrents, les impartiaux (Du Hautchamp par
exemple, crivain financier nullement hostile au Rgent), soutinrent
cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait
amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa
dpravation presque inne. En rapprochant les dates, on voit par son
accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux ftes de
Saint-Cloud en juillet 1718,  ce triomphe de famille. Orlans, alors
assur, garanti par Stanhope, lui parut dj sur le trne, arbitre de
la paix du monde. Au mme mois il eut en main tous les fils de
l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait.
Joie violente pour la fille du Rgent. Unique confidente, comme
toujours, possde de ce grand secret qu'il lui fallut garder
longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en ddommager 
huis-clos.

Une grossesse ne pouvait alors que nuire  Riom. Il devait peu la
dsirer. Un tel clat (qui devait surtout exasprer Madame), n'allait
 moins qu' briser tout. Il tait bien dirig par sa matresse, la
Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'tait pas aveugle,
voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en matre, en mari.
Cela suffisait.

Riom n'avait ni esprit, ni grce, ni mme agrment de jeunesse. Il
avait l'air malsain. C'tait un amant un peu ancien pour une personne
si mobile. Et, bien pis, c'tait un mari. Il en avait dj les
honneurs, les dboires, les ridicules aussi.

Elle faisait la reine, la rgente, sans souci de lui. Elle porta sa
maison jusqu' huit cents domestiques et officiers de toute sorte.

Elle accepta chez les Conds,  Chantilly, une fte babylonienne o
l'on semblait clbrer son avnement; trente mille flambeaux
clairaient la fort (_Manuscrit Buvat_).

Au Luxembourg, elle se fit un trne lev de trois marches, o elle
voulait que les ambassadeurs vinssent  ses pieds recevoir audience,
selon l'tiquette des reines rgnantes. C'tait dmasquer, afficher
violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.

 en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gna si peu qu'il
clata avec fureur. Ni lui ni le Rgent ne se souvinrent plus des
distances. Ces scnes violentes et dgradantes expliquent peut-tre
l'apoplexie que le Rgent eut en septembre (_Manuscrit Buvat_). Avis
sinistre que donnait la nature. D'autant plus entrans, poursuivant
leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce
chemin fatal qui tait celui de la mort.




CHAPITRE VII

LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE

Novembre-Dcembre 1718.


La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le dficit, la
banqueroute, que dis-je? la faim mme n'et pas suffi pour faire d'une
France de gentilshommes une France d'agioteurs.

On ne peut dire assez combien elle tait sobre, cette ancienne France,
combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie
riche d'alors nous semblerait trs-dure. On avait du luxe et des arts,
mais aucune ide du confort, de ses mille dpenses varies qui,
aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher
l'argent. Au plus galant htel, on campait en sauvages. Nulle
prcaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau
aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents,
comme l'oiseau nich sous la feuille.

 tout cela peu de difficult. Mais rgler ses dpenses, mais mourir
au plaisir, vivre de la vie jansniste, c'est ce qui ne se pouvait
pas.  peine on avait eu le temps de mettre le vieux sicle 
Saint-Denis,  peine on commenait d'entrer dans l'chappe des
liberts nouvelles, et dj brusquement on se voyait arrt court. Les
dames surtout, les dames ne l'eussent jamais support. Si l'homme
pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pchant des
dners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonfle dans son
ballon royal, ne pouvait aplatir ses prtentions. Elle dnona ses
volonts, et dit fermement: Soyez riches!

On se prcipita. On prit pour guide, pour matre (non, pour Dieu) un
grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours  tous les jeux, aux
amours, aux duels. Personnalit magnifique d'un brillant magicien qui,
autant qu'il voulait, gagnait, mais ddaignait l'argent, enseignait le
mpris de l'or.

Toute l'Europe tait alors malade de la fivre de la spculation.
C'est bien  tort que les autres nations font les fires, se moquent
de nous, nous reprochent avec drision la folie du _Systme_. Chez
elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni
esprit ni systme. Il y eut simplement avarice.

Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des
accs pareils. Mais, sous forme analogue, l'ide, le but taient
contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Franais dpenser,
vivre de vie galante, d'amusement, de socit.

Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette
escrime, la vanit de dire: J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je
suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! _Je suis n coiff!_

Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law,  coup sr. Il fut
beaucoup plus beau qu'il n'est sant  l'homme de l'tre: lgant,
dlicat, de la molle beaut qui allait  ce temps o les femmes
disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des
belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier
portrait (_Bibl. imp._). Il n'a encore qu'un titre infrieur,
_conseiller du roi_, il est dans ses dbuts, sa priode ascendante. Il
est l'aurore et l'esprance, la Fortune elle-mme, sous un aspect
trs-fminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices
aimables.

Image, en conscience, indcente, le cou nu, la poitrine nue, combine
pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes
effrnes de la Bourse, qui sait? pour les prcipiter  l'achat des
Actions?

Heureusement, il tait bien gard. Par une trs-obscure aventure,
aprs certains duels qui le firent condamner  mort, le trop heureux
joueur avait gagn l-bas une fort belle Anglaise, que certains
disaient marie. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et
en avait des enfants. Cette beaut avait la singularit d'offrir  la
fois deux personnes; son visage, charmant d'un ct, montrait sur
l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu
choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui
rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une nigme
qu'on aurait voulu deviner. Qu'tait-elle? le Sphinx? ou le Sort?

Les cossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law,
n  dimbourg, dans la positive cosse des Basses terres, eut,
par-dessus, le gnie de la Haute, superbe et dsintress,
l'imagination galique. Avec un don trange de rapide calcul (qu'il
tenait de son pre, banquier), une infaillibilit de jeu non dmentie,
le pouvoir d'tre riche, il n'estimait rien que l'ide. Il tait
visiblement n pote et grand seigneur. Par sa mre, disait-on, il
descendait du _Lord des les_. Il fut l'Ossian de la banque.

Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux
spectacles qu'il eut fort jeune:

_La matrialit de la vieille Angleterre_ sous Guillaume, la bizarre
crise montaire qu'elle eut alors. La monnaie s'tant retire, se
cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le
dsespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la
monnaie nouvelle. Cette machine,  chaque ville, reue comme un ange
du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel
accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.

Et en mme temps, il vit _en Hollande l'immatrielle puissance du
crdit_, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans
billets mme, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un
simple virement de parties sur les registres. Chacun tant tout  la
fois crancier, dbiteur, rglait facilement par un petit calcul et le
solde de la diffrence. On n'tait pas toujours  se salir les mains
avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on
stipulait le payement en billets, car on les prfrait  l'or.

Le papier contre le papier, l'ide contre l'ide, la foi contre la
foi, c'tait la noble forme du commerce.

Plus que la forme: c'tait une part incontestable du fonds. Le
ngociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des
affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion
d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf
cent mille francs que son crdit lui cre.

N'et-il pas mme cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile
 exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira
pour lui du crdit.

_La richesse peut tre une cration de la foi._ C'est l'ide
intrieure qui faisait le gnie de Law, sa doctrine secrte qui leva
une thorie de finance  la hauteur d'un dogme: le mpris, _la haine
de l'or_[8].

         [Note 8: Elle tait chez lui instinctive, mais se dveloppa
         sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens
         conomistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law
         apporta le _Systme_ tout fait avec les diverses thories qui
         en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable _ priori_.
         Mais lorsque je me suis moi-mme occup de la chose et l'ai
         regarde  la loupe, j'ai vu que ce n'tait point vrai. En
         reprenant la vie complte (politique, religieuse, littraire,
         avec tous les dtails de moeurs), on dmle fort bien
         comment, des circonstances mmes, le Systme naquit, se
         modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, dj loign de ce temps
         et trop exclusivement financier, qui peut faire souponner
         cela. Il faut, en suivant les pices dates (_Arrts du
         Conseil_, etc.), suivre en regard les journaux secrets de
         Paris (_Barbier_, _Marais_, etc.), et surtout l'important
         manuscrit de _Buvat_ qui date bien mieux que tous les
         autres.--Ces journaux aident  classer les faits
         trs-curieux, trs-nombreux, que donne l'historien principal
         Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si
         riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp,
         l'claire d'une vive lumire, en ce qu'il dit des Anglais et
         de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu
         d'attention  la guerre des deux Bourses, de Paris et de
         Londres.

         Ni lui ni nos conomistes modernes, ne mentionnent la
         premire crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition
         de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter
         (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La
         seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment
         solennel de la grande razzia, la rsistance que Law essaya
         d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir
         comment chacun a jug cette affaire. Les sources principales
         sont les Arrts, les rcits de Du Hautchamp et Forbonnais.
         Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, d. Daire. Peu
         ou rien dans Duverney, qui voudrait bien craser Law, mais
         d'autre part, craint de trop claircir, pour l'honneur de M.
         le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers
         (_Encycl._, 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni
         clair ni svre; il appelle ce filoutage un dfaut de
         prcaution. Daire, net et fort, trs-incomplet, p. 459. Peu
         dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e dition,
         XV, 51. Rien dans le _Dubois_ de M. Seilhac. Le meilleur
         incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre,
         exclusivement conomique, omet, laisse dans l'ombre, les
         cts sociaux qui claireraient l'conomie elle-mme. Je dois
         aux recherches ultrieures et rcentes qu'il a faites aux
         Archives ce fait si important que j'ai donn (p. 188), _que
         la Compagnie_, c'est--dire Law, _eut seule l'honneur de
         rsister trois jours_ au vol organis contre les cranciers
         de l'tat.

         Mon chapitre des _Mississipiens_ est presque entirement tir
         de Du Hautchamp, dont j'ai class les dtails pars et
         trs-confus. Ses deux histoires du Systme et du Visa m'ont
         toujours soutenu.

         Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si
         je n'avais eu mon fil chronologique bien tabli par
         l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet
         important manuscrit de la Bibliothque (_Supplment_, Fr.
         4141, 4 vol. in-4) ait t si peu employ? C'est, je crois,
         parce qu'on s'est trop arrt  une note que Duclos a mise en
         tte de la copie qui est aussi  la Bibliothque: Voici un
         des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en
         relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ... etc.
         Duclos, dont les Mmoires ne font que reproduire Saint-Simon
         en le gtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-l
         pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune
         importance. Il est fort indiffrent qu'il se trompe sur
         _Mississipi_ et qu'il croie que c'est _une le_. L'essentiel
         pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai
         mouvement de Paris, celui de la Banque, mme parfois ce qui
         se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Rgent.

         Barbier, quoique plus dtaill et parfois plus amusant, lui
         est bien infrieur. C'est un bavard qui donne le menu au
         long, ignore l'important, s'en tient aux _on dit_ de la
         basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date
         souvent fort mal (du jour o il les apprend). Il ne voit que
         son petit monde. En 1723,  la mort du Rgent, il vous dit:
         Le royaume ne fut jamais plus florissant. Cette ineptie
         veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevs.

         Buvat tait un employ de la Bibliothque royale, que le
         Rgent venait de rendre publique. Il voyait de sa fentre le
         jardin de la rue Vivienne o se passrent les scnes les plus
         violentes du Systme, et il faillit y tre tu. Il coutait
         avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal
         un livre qu'il et vendu  un libraire (il en voulait 4,000
         francs). Il tait plac l sous les ordres d'un homme minent
         et trs-inform, M. Bignon, bibliothcaire du roi et
         directeur de la librairie. C'tait un quasi-ministre, qui
         avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le
         Rgent). M. Bignon tait un trs-libre penseur, qui avait
         gard la haute tradition gouvernementale de Colbert. Charg
         en 1698 de rorganiser l'Acadmie des sciences, il mit dans
         son rglement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (_Voy._
         Fontenelle.) Buvat, son employ, dans ce journal, un peu sec,
         mais judicieux et trs-instructif, dut profiter beaucoup des
         conversations de M. Bignon avec les hommes distingus qui
         venaient  la Bibliothque. Il avait des oreilles et s'en
         servait, notait soigneusement.

         Il m'a fourni des faits de premire importance. Il me donne
         l'_apoplexie du Rgent_ en septembre 1718, qui coupe la
         Rgence en deux parties bien diffrentes. Il me donne, en
         janvier 1720 ( l'avnement de Law au Contrle gnral), la
         _proposition au Conseil de forcer le clerg de vendre_, etc.
         Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la
         destine ultrieure de Law, et les perscutions dont sa
         famille fut l'objet.

         Quant au moment o Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut
         sauver le bien de ses enfants, il est rappel dans une des
         lettres o madame Law rclame sa fortune, lettre du 5 avril
         1727, qui m'a t communique par M. Margry. (_Archives de la
         marine._)]

La royaut de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine?
Drive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matires incommodes et
grossires, ces mtaux sont avantageusement remplacs par des
coquilles chez les tribus qu' tort on croit sauvages. On les dit
mtaux _prcieux_, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique,
ils seront sans nul doute un matin remplacs. La fixit de leur valeur
les rend propres, dit-on,  servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu
gale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu
d'annes, infailliblement ruin. Tantt c'est l'Amrique, tantt c'est
l'Australie, l'Oural, qui lance un dluge d'or, avilit ce mtal, et du
rentier ais fait un ncessiteux, et presque un indigent.

Du reste, Law avait trop de sens et d'exprience pour croire, en pur
banquier, que tout est dans ces questions du numraire et du papier.
En vritable conomiste, il sait et dit trs-bien que la vraie
richesse d'un tat est dans la population et le travail, dans l'homme
et la nature. Chez ce rare financier, le gnie semble clair par le
coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zros. Ses
projets ne respirent que l'amour de l'humanit. Il rpte souvent que
tout doit se faire en vue dfinitive des travailleurs, des
producteurs, qu'un ouvrier  vingt sous par jour est plus prcieux 
l'tat qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres, etc.

Sans lui prter, comme on a fait, des ides trop systmatiques
d'aujourd'hui, rvolutionnaires ou socialistes, il est certain que,
par la force des choses, il crait une rpublique.

En prsence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloque,
hors d'tat de se rparer, il avait fait jaillir de terre deux
crations vivantes, deux cits soeurs, unies par tant de liens,
qu'elle n'en tait qu'une au fond: _la Rpublique de banque_, en
vigueur dj, en prosprit, depuis trois ans, au grand avantage de
l'tat;--_la Rpublique de commerce_, Compagnie d'Occident, qui
bientt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.

L'une et l'autre gouvernes par ceux qui avaient intrt au bon
gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette
nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France
entrait peu  peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se
transformait par la puissance du principe moderne: _la Royaut de soi
par soi_ (self government).

Le plus piquant dans cette cration d'une rpublique financire, qui
aurait absorb l'tat, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice
l'tat qu'elle devait absorber. Le Rgent tait de coeur pour Law.
Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure
crdule aux utopistes, se fit vivement l'associ de ce prophte de la
Bourse, aptre humanitaire qui voulait que chacun ft actionnaire,
associ, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait
faire du royaume un vaste tapis vert o l'on ne pourrait perdre, o
tous russiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes
allaient entrer ensemble dans un immense jeu o l'Humanit mme et
gagn la partie.

En attendant, le dficit croissait. Le Rgent en tait-il cause? Fort
peu par ses dpenses personnelles. Il donnait peu  ses matresses
(_Saint-Simon_). Il dota ses btards avec des biens d'glise. Mme 
sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit
Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en change d'Amboise
qui tait de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'tait plus
simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud taient de
petites rsidences o l'on ne pouvait s'taler. Qu'tait-ce que la vie
du Rgent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de
la Vienne impriale? Michiels nous la donne, d'aprs les documents du
temps. Grossire et monstrueuse _noce de Gamache_ qui durait toute
l'anne, pouvantable arme de courtisans, de gardes, de
gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je?
valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et
quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua,
ces normes chaudires, ces broches chelonnes  l'infini, ces masses
de viandes fumantes!

 Paris, rien de comparable alors. La Rgence n'a pas eu le temps
d'inventer les raffinements coteux que trouveront plus tard les
Fermiers gnraux. Les recherches luxueuses du sicle vieillissant
sont ignores encore. Le plaisir sans faon suffit.

Le dfaut du Rgent tait bien moins de dpenser que de ne point
savoir refuser. Il tait n la main ouverte, et tout lui chappait. Il
donnait d'amiti, il donnait de faiblesse, il donnait de ncessit.
Beaucoup de dons taient forcs, il faut le dire. Comment et-il pu
refuser  madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant
roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans
telle occasion imprvue? Comment et-il pu refuser  la dvorante
maison des Conds, qui venaient un  un prier, montrer les dents?
C'tait un bataillon d'allis ncessaires contre le duc du Maine,
contre le parti espagnol, le Parlement, _la Vende_ qu'on prparait en
Poitou, en Bretagne.

Deux choses allaient creusant l'abme, la faiblesse de la Rgence et
la faiblesse du Rgent, la misre de situation, celle de vice et de
laisser aller. Cent vingt millions de nouveau dficit! Vingt-quatre
qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dpense d'une guerre
probable.

L'Angleterre et la France s'y attendaient galement. Elles seules
gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni
l'Espagne qu'on avait frappe, ni l'Autriche qu'on favorisait,  qui
on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, aprs le dsastre
espagnol qu'on avait fait  son profit, ne voulait plus renoncer 
l'Espagne. Dubois tait dsespr, criait qu'il se tuerait,
emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances
pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un trait secret
pour forcer l'Autrichien  la paix si avantageuse qu'il avait accepte
lui-mme.

Combien moins l'Espagne, outrage, humilie, se rsignait-elle? La
sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on
revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup
sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'tait point fou,
comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de
main. L'homme d'excution, dont le nom valait des armes, Charles XII,
existait encore. Il ne fut tu qu'en dcembre.

La noblesse de Bretagne, remue par des femmes (absurdes, nergiques
et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et
s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankon et
de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de
lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient
l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xrs, de madre, reportaient
 Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux;
leur matre naturel, c'tait le frre du duc de Bourgogne, Philippe V,
qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains
de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le
peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie
bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens _les
soldats de la libert_. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les
curs de Bretagne prcheraient-ils contre un Rgent impie pour le roi
catholique? S'il en tait ainsi, on avait  attendre bien plus que la
rvolte crase par Louis XIV. Ce sauvage pays, si ferm par sa
langue, pouvait avoir dj souterrainement le vaste branlement des
chouans.

Mais cette guerre, c'tait de l'argent, beaucoup d'argent, et o le
prendre?

Tant qu'on cherchait encore la rponse  cette question, Dubois,
quelque moyen qu'il et de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir.
Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frtiller,
s'enhardir, parader dans leurs attaques tourdies au Rgent. On
colporte hardiment les _Philippiques_ de Lagrange-Chancel. Le 24
novembre, on lance le brlot d'_Oedipe_ (dont je parlerai tout 
l'heure). Les souris dansent autour du chat.

Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il tait  bout de
ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand
expdient rvolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, impos par
la loi, par la force et par la terreur.

Expdient qui diffrait fort peu de celui dont nos rois usaient et
abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et
forant de les prendre pour une valeur exagre. C'est ce que
d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel
expdient tait contraire aux principes de Law, qui, sans contester
que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user,
qu'il ne doit s'adresser qu' la volont libre,  la libre foi, au
crdit. Cependant, ici, appel, implor, il n'offrit nul autre
expdient qu'une monnaie force de papier.

Le roi n'aurait tromp personne. Il et fait comme dans une place
assige, o, pour le besoin du moment, on cre une monnaie. Il et
lanc un milliard de papier (l'employant au remboursement de la
dette), sans y affecter d'intrt, n'allguant rien que la ncessit,
la dtresse de l'tat, la guerre o les complots de l'Espagne
obligeaient d'entrer.

Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait
point de voile. C'est justement cet excs de clart qui dplut.
L'obscurit, l'infini mystrieux de spculations qu'un grand mouvement
financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres
voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient,
sous un Rgent myope,  leur aise, pcher en eau trouble.

Ce n'tait pas, dit-on  Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait
attendre de son vaste et puissant gnie. Lui, grand thoricien, qui,
sous Louis XIV, sous le Rgent, avait obstinment offert ses thories
pour relever l'tat, il hsitait, quand la France  son tour se
mettait  ses pieds, voulant faire sa Banque _royale_.

Pourtant rien de plus naturel. Il avait propos de sauver l'tat
naufrag en le recevant dans sa Banque, sa rpublique d'actionnaires.
Mais ici, au contraire, il sentait que l'tat, par une fatale
attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.

Qu'tait-ce que l'tat? rien que l'ancienne monarchie, non change et
incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimite, sans
fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale,
que refuserait-elle aux vampires, qui, dj sous Noailles, l'aptre
de l'conomie, sous sa Chambre de justice, avaient vol sur les
voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misrables
ressources qu'on arrachait au dsespoir?

Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout
cela. Il sentait que tout irait  la drive, si le pouvoir ne se liait
lui-mme. Il et voulu pour garantie ces mmes magistrats qui nagure
parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'gide d'une
sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes
Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'et t justement le
Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose et gn les
voleurs. On dit au Rgent que c'tait se mettre en tutelle, que,
d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empcher
tout.  Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le
matre, que c'tait l'intrt visible du Rgent de ne pas se nuire 
lui-mme, de ne pas dtruire, par une trop grande mission, la source
des richesses, de ne pas tuer sa poule aux oeufs d'or.

Au fond, Law tait dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il
s'tait compromis en recevant si gnreusement pour sa Banque et sa
Compagnie nos chiffons de Billets d'tat. Il avait un pied dans
l'abme. On lui fit honte de reculer, de ne pas tre un beau joueur,
d'avoir fait mise et de quitter la table. L'_honneur_ et le vertige
l'entranrent, le prcipitrent.

Il cde au roi sa Banque. Cet tablissement, intimement li  celui de
la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change
et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du
Nouveau Monde, voil ce qui doit relever l'tat.

Ressources incontestables, mais qui exigent, mme dans l'hypothse
d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que
l'on n'avait pas, le _temps_. Law, le Rgent, pouvaient-ils s'y
tromper? N'taient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au
fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trsors
du monde inconnu, susciter un trsor rel, la confiance, le crdit, le
commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par
ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxs allaient
doubler, tripler l'impt, enrichir l'tat, et le librer, le mettre
enfin  mme de raliser ce grand projet d'empire colonial, dont la
fiction, quelque fausse qu'elle ft d'abord, n'aurait pas moins donn
le premier mouvement.

Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait
la guerre, se dcidrent en mme temps, le 4 et le 5 dcembre 1718.

Ds le mois de juillet, par certaine marquise, famlique, intrigante,
depuis par un copiste de la Bibliothque, on savait tout, on pouvait
tout saisir. L'occasion vint  point en dcembre. Dubois avait entre
autres amies une fort utile  la police, jeune encore, jolie et
adroite, la Fillon. Cette dame, renomme la premire en son industrie,
tenait une maison, un _couvent_ de filles publiques, et le mieux tenu
de Paris. La dcence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y
faisait ses Pques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le
monde le plus respectable. Elle tait fort considre, mais, dj
bien connue, un peu use ici. On la fit peu aprs passer en province
avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et
devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.

Donc cette dame, le 2 dcembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et
fit savoir que le soir mme un jeune secrtaire de l'ambassade
d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'tait
excus d'arriver tard, allguant un travail press, des papiers
importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit
sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrt 
Poitiers.

Le 4, avait eu lieu dans la nuit la rvolution financire, la Banque
dclare _royale_. Autrement dit, le _roi banquier_.

Coup subit, tenu fort secret. Le Rgent n'appela que le duc de
Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui,
ayant les finances, et d tre appel le premier, ne sut rien qu'au
dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien tre
chass, et fut trop heureux de garder les sceaux.

Le Roi, reprsent par le Rgent, rachetait les actions de la Banque,
reprenait le mtier de Law (qui n'tait plus que son commis). Le Roi
recevait des dpts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la
caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien
garde, vrifie svrement, strictement ferme de trois clefs
diffrentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trsorier). On
n'mettrait de nouvelles actions que sur un arrt du Conseil. Seul
ordonnateur, le Rgent. Le trsorier, finalement, plac sous les yeux
vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.

Pour revenir  la conspiration, les papiers qu'on trouva, taient peu
de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces
papiers. Il en ta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer
dans un procs sanglant, o ni le Rgent ni l'opinion ne l'auraient
soutenu. Personne ne savait que Philippe V tait un parfait Espagnol;
on n'y voyait qu'un prince franais. Ses adhrents ne se croyaient
point tratres. Ils ne souponnaient pas le gouvernement monstrueux
qu'ils auraient donn  la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le
chevalier Follard, s'offrir  la cour de Madrid, on sent la parfaite
ignorance o l'on tait de cette cour. Donc, nul moyen d'tre svre.
Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, mritait quatre
fois la mort, comme le dit trs-bien le Rgent. Mais s'il l'et subie,
que de pleurs! Que de femmes  la mode auraient perc l'air de leurs
cris! Mme au Palais-Royal, une fille du Rgent, mademoiselle de
Valois, priait pour lui. Combien plus l'et-on accus s'il et puni le
duc, la duchesse du Maine, le prsident de Mesmes! Quelle lgende en
Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dvots Bretons! Que
de maldiction pour l'usurpateur, le Cromwell!

Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'tait grandir M. le Duc. Bonne
raison pour les pargner. Ou tint quelques mois la princesse
emprisonne, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent
quelque temps  la Bastille, mais avec toute sorte d'agrments, de
douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses matresses. La
Delaunay avoue qu'elle n'a jamais t heureuse qu' la Bastille. Pour
le fripon de prsident, le Rgent, pour punition, lui mit en main cent
mille cus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil
qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acqurir ds lors comme un homme
 tout faire.

On ne pouvait punir srieusement. Et cependant, il y avait vraiment
crime et conspiration. Notre ingnieux Lemontey s'arrte trop ici au
comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs
paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misres de Paris se
rattachaient  une trame effectivement trs-dangereuse,  cet inconnu
de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au
moteur gnral Alberoni, qui, aprs sa dfaite navale, faisait le doux
et l'humble comme un serpent  demi-cras. Il reconstruisait des
vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu
qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en
Bretagne et en cosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui
paralysait tout. La guerre tait plus sre. Dubois, dit-on, ne
l'entreprit que contraint et forc par le gouvernement anglais. Je ne
sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Rgent, pour la France,
prvenir l'Espagne et brler dans ses ports les vaisseaux qu'elle
aurait envoys aux Bretons.

Le 8 dcembre, les papiers saisis tant arrivs  Paris, on arrta
l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas dcisif qui impliquait la
guerre. Le 27 dcembre, le jour mme o les Anglais la dclarent 
l'Espagne, le Roi, dans son nouveau mtier de Banque, agit violemment
comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets.
Ordonn qu' Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en
argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on
payera en _or ou en billets_. L'or alors tait rare; il devint
recherch et cher. Les billets prirent la place, dbordrent et
inondrent tout.

La Guerre, la Banque,  la fois sont lances. Guerre courte, guerre
facile; on pouvait le prvoir. Et la Banque semblait offrir des
ressources infinies, une caisse sans fond, o le Roi prendrait sans
compter.

Pauvre hier, voil le Roi riche. Toute esprance est veille, toute
convoitise est excite. Peu, bien peu  la cour, s'informent des gens
du pass, du pitre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison,
et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M.
le Duc, rager d'abord en hrone de thtre, puis pleurer, prier en
enfant, dans le vieux fort noir de Dijon.

Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux reprsentations
d'_Oedipe_, o l'on avait pens pouvoir outrager le Rgent.  la
premire, le 18 novembre, tous les malins taient contre lui et les
siens, et l'on et voulu les siffler. Mais peu aprs, tout fut pour
lui.

Voltaire alors n'tait connu que comme un fort jeune homme, brillant
lve des Jsuites, un polisson spirituel  qui l'on avait fait
l'honneur prcoce d'une anne de Bastille, mais que les ennemis du
Rgent, le vieux marchal de Villars et autres caressaient fort.

Il y avait dans la pice de quoi plaire  tous les partis. Elle est
pour et contre les prtres. On les attaque. Mais ils triomphent au
dnoment; ils se trouvent  la fin n'avoir dit que la vrit. Ils y
prononcent la sentence: Tremblez, malheureux rois, votre rgne est
pass.

Les Jsuites en furent charms comme d'une tragdie de collge qui
prouvait combien leur lve avait fait de bonnes tudes. Lui-mme, il
adressa sa pice et sa prface  son savant professeur, le P. Pore,
par l'intermdiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des
trois Jsuites rgnants sous le feu roi, et secret ngociateur entre
Sceaux et Madrid.

On sait qu' l'exemple des Grecs, l'auteur mme joua dans sa pice. En
personne, l'espigle y portait la queue du grand prtre.  la fin, on
le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous
les spectateurs de crier  la marchale: Embrassez-le! embrassez-le!
Cette vive faveur pour le protg de Villars faisait de son triomphe
celui de la cabale, lui en donnait l'honneur.  ce premier jour du 18,
le succs parut tre celui des ennemis du Rgent.

Tout changea le 8 dcembre quand on le vit si fort, arrter Cellamare
et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaant dans sa
main, on le vit matre du Pactole qui allait bientt dborder. La
pice alors changea de sens. Les coeurs s'attendrirent pour Oedipe.
On commena de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux;
c'est un roi bon et dbonnaire, le pre du peuple et son sauveur, qui
a la douceur du Rgent. Il tait jou par Dufresne, jeune acteur
trs-aim. Jocaste fut joue  merveille, au naturel, par cette
charmante Desmares, rare actrice, dsintresse, qui avait aim le
Rgent, mais pour lui-mme. Elle allait quitter le thtre, et ne
jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La sparation
douloureuse d'Oedipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette
bouche aimante, attendrit, arracha les larmes.

Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Rgent, si myope,
auditeur bienveillant de la pice qu'il ne voyait point, ne
reprsentait pas mal l'aveugle Oedipe. Et la vritable Jocaste, la
duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beaut et des
honneurs royaux, occupait l'assemble plus que la pice elle-mme.
Elle n'tait pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait
avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle
emplissait d'elle-mme la plus grande partie de l'amphithtre. Mais,
ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle rgente, ne
s'tait donn, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le
thtre, et qu'elle sigeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une
idole indienne.

Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le
plus riche panouissement de la beaut, la fleur d'un naissant
embonpoint par lequel elle aurait rappel son origine allemande. La
noble tte, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un
beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si
l'attitude hautaine, ne glaait, n'loignait. Elle a un tour d'paules
d'une insolence intolrable. On sent bien qu'un souffle, un esprit,
circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit
de tempte, un sinistre et terrible esprit.

Quatre annes aprs ce portrait, au dbut d'_Oedipe_, en novembre
1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son pre. Elle tait
amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubrant. Ajoutez six
mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimult un peu,
l'invincible nature ne pouvait manquer de paratre. Le public eut sans
doute l'esprit de ne rien voir. Une pigramme que la cabale exigea de
Voltaire pour expliquer la chose et dire que c'tait bien le sujet de
Sophocle, qu'on allait voir natre tocle, etc., n'eut aucune
action.

On raffolait des moeurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des _Mille et
une Nuits_. On savait  merveille les indulgences des casuistes
musulmans, et que, de leur avis, le Mogol pousa sa fille. Des
seigneurs trangers  Paris suivaient ces exemples. Le prince de
Montbelliard maria sa fille  son fils (_Saint-Simon_). Et madame de
Wurtemberg (selon _la Palatine_) n'avait d'autre amant que le sien.

La curiosit la plus grande fut d'pier comment _Oedipe_ serait pris
du Rgent. Depuis le jour o le _Cid_ fut jou devant Richelieu, ce
jour o le thtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir
rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres taient les
acteurs.  la place du tragique cardinal, du sinistre fantme, c'tait
le dbonnaire Rgent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein
d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des
allusions dont on esprait le piquer. Mais il ne le fut point du tout.
Il semblait qu'il y et plaisir, qu'il ft charm que l'on et vu si
bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva  l'ennemi, lui fit
une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient
huit aujourd'hui.)




CHAPITRE VIII

LE CAF--L'AMRIQUE

1719


On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette
anne la France entire prendrait part au _Systme_. Je dis la France
entire.  la liquidation, quand la majorit s'en tait retire, un
million de familles avaient encore des papiers et les apportrent au
Visa.

Il n'y a jamais eu de mouvement plus gnral. Ce n'tait pas, comme on
semble le croire, une simple affaire de finance, mais une rvolution
sociale. Elle existait dj dans les esprits. Le Systme en fut
l'effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait
prcd, prpar, une agitation indcise, vaste, varie;--d'un but
moins politique que celle de 89,--peut-tre plus profonde. Sous ses
formes lgres, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.

Avant la pice, observons le thtre. Bien avant le Systme, Paris
devient un grand caf. Trois cents cafs sont ouverts  la causerie.
Il en est de mme des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon,
Marseille, etc.

Notez que tout apothicaire vend aussi du caf, et le sert au comptoir.
Notez que les couvents eux-mmes s'empressent de prendre part  ce
commerce lucratif. Au parloir, la tourire, avec ses jeunes soeurs
converses, au risque de propos lgers, offre le caf aux passants.

Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'loquence
et de rhtorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien  citer.
L'esprit jaillit, spontan, comme il peut.

De cette explosion tincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en
partie  l'heureuse rvolution du temps, au grand fait qui cra de
nouvelles habitudes, modifia les tempraments mme: _l'avnement du
caf_.

L'effet en fut incalculable,--n'tant pas affaibli, neutralis, comme
aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait
peu.

Le cabaret est dtrn, l'ignoble cabaret o, sous Louis XIV, se
roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants
avins la nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique
lgante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les
moeurs. Le rgne du caf est celui de la temprance.

Le caf, la sobre liqueur, puissamment crbrale, qui, tout au
contraire des spiritueux, augmente la nettet et la lucidit,--le caf
qui supprime la vague et lourde posie des fumes d'imagination, qui,
du rel bien vu, fait jaillir l'tincelle, et l'clair de la
vrit;--le caf anti-rotique, imposant l'alibi du sexe par
l'excitation de l'esprit.

Les cafs ouvrent en Angleterre ds Charles II (1669) au ministre de
la _Cabale_, mais n'y prennent jamais caractre. Les alcools, ou les
vins lourds, la grosse bire, y sont prfrs.

En France, on ouvre des cafs un peu aprs (1671), sans grand effet.
Il y faut la rvolution, les liberts au moins de la parole.

Les trois ges du caf sont ceux de la pense moderne; ils marquent
les moments solennels du brillant _sicle de l'esprit_.

Le caf arabe la prpare, mme avant 1700. Ces belles dames que vous
voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y
prennent l'arme du trs-fin caf d'Arabie. Et de quoi causent-elles?
du _Srail_ de Chardin, de la _coiffure  la Sultane_, des _Mille et
une Nuits_ (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles  ces paradis
d'Orient.

Bientt (1710-1720) commence le rgne du caf indien, abondant,
populaire, relativement  bon march. Bourbon, notre le indienne, o
le caf est transplant, a tout  coup un bonheur inou.

Ce caf de terre volcanique fait l'explosion de la Rgence et de
l'esprit nouveau, l'hilarit subite, la rise du vieux monde, les
saillies dont il est cribl, ce torrent d'tincelles dont les vers
lgers de Voltaire, dont les _Lettres persanes_ nous donnent une ide
affaiblie. Les livres, et les plus brillants mme, n'ont pas pu
prendre au vol cette causerie aile, qui va, vient, fuit
insaisissable. C'est ce Gnie de nature thre que, dans les _Mille
et une Nuits_, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle
fiole en viendra  bout?

La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait  la
production. Le Rgent le sentit, et fit transporter le caf dans les
puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi,
ports par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux
d'un homme qui sentait porter une rvolution, arrivrent  la
Martinique, et russirent si bien que cette le bientt en envoie par
an dix millions de livres. Ce fort caf, celui de Saint-Domingue,
plein, _cors_, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'ge
adulte du sicle, l'ge fort de l'Encyclopdie. Il fut bu par Buffon,
par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux mes chaleureuses, sa
lumire  la vue perante des prophtes assembls dans l'antre de
Procope, qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.

L'immense mouvement de causerie qui fait le caractre du temps, cette
sociabilit excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants,
les inconnus, runis aux cafs, jasent et s'entendent tout d'abord,
quel en tait l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires
et jansnistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les
_Nouvelles ecclsiastiques_, toujours poursuivies, jamais prises,
piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On
tait rebattu, excd de thologie. Les pdants jansnistes (fort
cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intressaient
gure plus que les molinistes fripons. La Grce suffisante et le
Pouvoir prochain, tout ce vieux bric--brac de l'autre sicle rentrait
au garde-meuble. On parlait bien plutt de Law, de son ascension
singulire, de la rpublique d'actionnaires qu'il entreprenait de
crer. On parlait du caf, de la polygamie orientale, des liberts du
monde antichrtien. Tout cela ml et brouill. Cette France, si
spirituelle, ne sait pas plus de gographie que de calcul ou
d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie  l'Occident. Tromps par le
mot _Indes_, ils confondent les deux continents sous un magique nom,
toujours de grand effet: _Les les._

Des Hesprides  Robinson, tout le mystre du monde est dans les les.
L, le trsor cach de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut
autant, les lixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres,
c'est l'amour, le libre amour qui vit aux les. Sans parler de la
Calypso, ds le XVIe sicle, le cordelier Thvet, dans les hardis
mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufrags dans les
les. Toujours la mme histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le
Franais nat Paul ou Ren. Plusieurs, faits pour l'amour mobile,
largissent _les les_, prfrent l'horizon infini des grandes forts
amricaines, la vie du promeneur, hte errant des tribus, favoris la
nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans
soin, sans souvenir.

C'est le rve du _coureur de bois_.

Quoiqu'on lt peu, les livres, ceux de Hollande, dfendus et
proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se
passait Boulainvilliers, son ingnieuse apologie de Mahomet et du
mahomtisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et
brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice o l'Indien
foule aux pieds les sceptres et les codes (_leges et sceptra terit_),
les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant
les _Lettres persanes_, ouvre le XVIIIe sicle.

Le voile pais et lourd dont les livres de missionnaires avaient cach
le monde, se trouve dchir. Leur thse ridicule que l'homme non
chrtien n'est pas homme, d'un coup est rduite  nant. Plus de
privilgis de Dieu. Plus d'lus, mais tous frres. L'identit du
genre humain.

Un sicle auparavant, Montaigne avait hasard de dire que ces nations
_tranges_ nous valaient bien. Seulement, il s'tait amus aux
discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce
monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord
de la vrit.

Au sicle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne.
Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la
concordance des croyances et des moeurs. Les collections de voyages,
imprimes et rimprimes, nos voyageurs, simples, mais de grand sens,
un Bernier, un Chardin, firent dj rflchir. Le savant anglais Hyde
montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu
(1700). Les Jsuites eux-mmes disaient que les Chinois en possdaient
la connaissance et adoraient le Dieu du ciel.  l'autre bout du
monde, chez les Sauvages, si diffrents, le Grand-Esprit nous apparut
de mme.

Les Jsuites se sont dpchs de faire dire par leur professeur, le
rhtoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son
voyage est une fiction, qu'on a crit pour lui, etc. Ils l'on dit, non
prouv. Tout indique que rellement il habita l'Amrique, de 1683 
1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirm par
d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveaut
des faits, que le gnie avec lequel il les prsente, sa vivacit
vridique (on la sent  chaque ligne). Il y a un accent vigoureux
d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou barnais, ruin par
une entreprise patriotique de son pre, qui et voulu rgler l'Adour
pour exploiter les bois des Pyrnes, Lahontan courut l'Amrique,
n'obtint pas justice  Versailles, et passa en Danemark. Il a imprim
en Hollande en toute libert.

Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient dj dit
pour l'ducation Rabelais, Montaigne, Comnius, ce qu'avait dit en
mdecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700:
_Revenez  la nature._ Le sicle qui commence n'est qu'un commentaire
de ce mot.

Deux choses clatent par son livre: l'accord des voyageurs
laques,--la discordance des missionnaires.

L'accord des premiers est parfait. Les seules diffrences qu'on trouve
chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout
des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de moeurs
fort relches, et les autres des Iroquois, d'une confdration
hroque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaait les autres.

Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles
rivales: 1 les Rcollets, _pieds nus_ de saint Franois, qui avaient
plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et
illettrs, agrables aux sauvages pour leurs _pieds nus_, mais peu
rservs dans leurs moeurs; 2 les Jsuites, plus dcents et plus
politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs lves
convertis, les jeunes sauvages.

Les Rcollets disaient que les Indiens taient des brutes, infiniment
difficiles  instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que
des tribus avilies, dgrades, faisaient croire que la promiscuit
tait la loi de l'Amrique. Les Jsuites rabaissaient moins les
sauvages, les dclaraient intelligents, prtendaient en tirer parti.
Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens,
qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus
menteurs que les Rcollets, ils soutenaient en oprer beaucoup, et
profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan dchira le rideau.

Les fameuses _Relations_ des Jsuites (1611-1672), lettres qu'ils
envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient t un
demi-sicle l'difiant journal de l'Europe, journal intressant, ml
de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de
conversions. Tout cela trs-habile et fort bien combin pour mouvoir
les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler  la
cour et partout dans l'intrt des Pres.--Le brave capitaine
Champlain montre dj comment les commerants avaient dans les
Jsuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de
Quercheville, etc.) travaillaient  donner la direction exclusive 
ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer
tout.

Les _Relations_ des Jsuites n'ont garde d'expliquer ce que c'taient
que leurs martyrs. Ils ne l'taient pas pour la foi, c'taient des
martyrs politiques. Allis des Hurons, auxquels ils fournissaient des
armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frres que se
firent ces deux peuples, les Jsuites surpris dans les villages hurons
taient traits en ennemis.

Une petite confdration, toujours cite par eux, trompait sur
l'Amrique entire. Les Iroquois, hros cruels et tendus  l'excs
d'un fier esprit guerrier, leur servaient  faire croire que tout le
nouveau continent tait un monde atroce, et, par cette terreur, ils le
fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laques
s'y hasardrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvrent chez les
tribus de l'intrieur une touchante hospitalit.

Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Lry surtout,
l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amriques
faisaient  nos Franais. Les pauvres gens croyaient que ces trangers
gnreux prendraient parti pour eux, les dfendraient contre leurs
ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient  Livingstone:
Donnez-nous le sommeil! (la scurit), c'est l'ide des
Amricaines, quand elle faisaient au voyageur franais une si tendre
rception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces cratures,
toutes nues, venaient pleurer  ses pieds, si bien qu'il ne pouvait
s'empcher de pleurer. C'taient des petits mots de soeurs, qui
fendaient l'me; Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour
nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?

Ces observateurs excellents s'accordent en tout l-dessus. L'Amrique
sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante.
Ces tribus, d'elles-mmes humaines et douces, n'taient ensauvages
que par leurs discordes intrieures, des vengeances mutuelles, des
reprsailles qu'on ne savait comment finir. Leurs ternelles petites
guerres avaient port  la famille mme une grave atteinte qui la
menaait rellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne
Grce. Une vie trop guerrire y fit considrer la femme comme un tre
presque inutile, un embarras souvent funeste. De l une dpopulation
infaillible et rapide. Nos Franais, au contraire (c'est le dfaut ou
le mrite de cette race), tonnamment empresss, amoureux, et jusqu'au
ridicule, courtisans de l'Indienne, si ddaigne des siens, s'en
faisaient adorer.

Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne
comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les gots malpropres,
avares, du senor espagnol, son srail et ses ngrillons. Libertins
prs des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de
galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le
pre, les frres, dont ils taient les hardis compagnons de chasse. La
tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des mtis de
vaillante race. La femme amricaine, se voyant aime, dsire, se
trouvait releve. Notre migrant franais, roturier en Europe, simple
paysan mme, tait noble l-bas. Il pousait telle fille de chef,
parfois devenait chef lui-mme.

Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru
que notre Franais (et surtout celui du Midi) tait trs-propre aux
colonies, qu'un petit nombre de Franais aurait cr un grand empire
colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigne,
le pntrant d'esprit europen. Vritable colonisation, qui et sauv
et transform la race de l'Amrique, que le mpris sauvage des Anglais
a extermine. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprim
l'Amrique elle-mme, ananti le _genius loci_. Ce qu'il y aurait eu
de fcond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a
pri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expi
par la strilit d'esprit.

Les Jsuites, rois du Canada, matres absolus des gouverneurs, avaient
l de grands biens, une vie large, picurienne (jusqu' garder de la
glace pour rafrachir leur vin l't). Ce trs-agrable sjour tait
commode  l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait,
parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient
fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vt de prs les
tablissements lointains qu'ils avaient au coeur du pays, qu'on vnt
se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient 
leur gr. Colbert se plaint  l'intendant de ce qu'ils loignent les
sauvages de se mler aux Franais par mariage ou autrement. Si ce
monde ft rest ferm, ils auraient fait l  leur aise ce qu'ils ont
fait au Paraguay, une socit singulire o les sauvages, devenus
coliers, auraient t la matire gouvernable la plus agrable du
monde (comme leurs imbciles du Sud dont parle M. de Humboldt).
Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec
les fires tribus, restes sauvages. Une terrible exprience fut celle
du vaillant peuple des Hurons, qui,  peine christianiss, tombrent
dans une nervation telle que les Iroquois l'anantirent (1650).

Rien n'tait plus suspect aux Jsuites que nos rdeurs, qu'on appelait
les _coureurs de bois_. Tous les mensonges de ces Pres sur l'horreur
du monde sauvage, sur sa frocit, sur les hommes mangs ou brls,
n'effrayaient gure nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils
s'taient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les
Jsuites s'appuyrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des
ordonnances terribles contre les _coureurs_,  ce point qu'il fut
dfendu, sous peine des galres, d'aller  la chasse _ une lieue_.
(_Ord. du Canada_, d. R. Short Milnes. p. 93.)

Ce systme de prcaution fut terriblement drang quand un hardi
voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrter  leurs fables sur les
dangers de l'intrieur, descendit le Mississipi, dcouvrit en une fois
huit cents lieues de pays, du Canada  la Louisiane. C'tait un enfant
de Rouen, en qui avait pass l'me des grands dcouvreurs de Dieppe,
des vieux Normands, prcurseurs de Colomb et de Gama. Gnie fort et
complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrpidit. Il avait
pris les deux baptmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit
noble, devint Cavelier de la Salle. Il tudia sous les Jsuites, et
les tudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux
certificats, passa en Amrique, et l vit du premier regard qu'il n'y
avait rien  faire avec eux, qu'ils empcheraient tout. Il s'appuya
des Rcollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'tait pas
Jsuite. Tout jeune encore, il alla  Versailles, exposa  Colbert son
plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer
l'Amrique en longueur. Les Jsuites soutenaient qu'il tait fou.
Puis, la chose ralise, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela,
qu'il les avait vols.

Je laisse  M. Margry, qui en a runi les pices, l'honneur de
reconstruire la superbe pope de cette vie extraordinaire. Elle a les
vraies conditions piques: l'enfantement d'une ide hroque,
invariablement suivie, l'excution hardie, habile, la catastrophe
naturelle, le hros victime de la trahison et mourant de la main des
siens. Il est intressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tram
 Qubec,  Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte
que l'on donna  Cavelier pour dcouvrir par mer l'embouchure du
Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jsuite qui
surveilla la trahison. Cavelier, dbarqu par lui, avec des canons
(sans poudre ni boulets), avec quelques colons affams et dcourags,
fut tu, comme un chien, dans un bois.

Ces colons misrables auraient pri cent fois dans leur voyage immense
pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit l
la douceur, la sensibilit charmante de ces tribus tant calomnies.
Ils pleuraient en voyant la misre de nos fugitifs, souvent les
adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et
beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860),
en ralit taient des enfants, tendres et bons, parfois colres,
comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les
reprsailles de guerre entre tribus taient cruelles. Pourtant, le
plus souvent, les prisonniers livrs aux veuves taient adopts par
elles, remplaaient le mort qu'on pleurait. Ils n'taient nullement
destructeurs comme l'a t l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les
races, mme d'animaux. Forcs de tuer des castors, dans un pays
trs-froid o les fourrures sont ncessaires, ils n'en faisaient pas
le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'tait chez eux un
crime de dtruire tout un village de castors. On devait au moins y
laisser six mles et douze femelles. Ils taient convaincus que les
castors dlibraient entre eux, et disaient: Ils ont trop d'esprit
pour n'avoir pas l'me immortelle. De l une gnreuse fraternit
avec ces nobles animaux, qui, bien traits, apprivoiss, devenaient
des serviteurs utiles.

Chez ces douces tribus, Cavelier n'et rencontr aucun obstacle. Il
aurait mis  fin son projet admirable. Aprs avoir perc l'Amrique en
longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans
les deux sens tabli une chane de forts sous lesquels nos coureurs
de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mle et les sauvages
un peu agriculteurs auraient cherch un abri et form des villages. Le
drapeau de la France et partout dfendu cette vritable Amrique et
contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme
destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amrique.

Cavelier put prir, mais la vrit ne prit pas. Les rcits informes,
incomplets, qu'on eut de l'expdition (Tonti, Joutel, Hennequin,
etc.), laissrent chapper la lumire. Elle clata tout entire dans
le livre de Lahontan.

Il et d clairer Versailles. Mais, pour en profiter, il et fallu
sortir franchement du bigotisme, pouser l'Amrique, je veux dire ne
pas craindre les mariages des ntres avec les Indiennes, les filles du
Grand-Esprit. Le systme suivi jusque-l d'envoyer l-bas des femmes
catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'cume de la
Salptrire), ne pouvait avoir qu'un pitre effet, crer un petit
peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire mtis.

La chose n'tait pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le
bien montrer. Le baron de Casteins, officier barnais, au lieu de
prendre une blanche, avait pous une Indienne, tait devenu chef des
Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispens du
contact dangereux des Jsuites, des intrigues des missions. Il tait
devenu une espce de roi, s'tait fait un trsor pour les cas
imprvus, tait estim, redout. De tels chefs, leurs enfants,
heureusement mls des deux races, seraient rests tributaires de la
France pour avoir son secours contre les Iroquois.

On ne pouvait rien faire en Amrique que par la libert. Les esprits
gnreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire
un grand refuge des perscuts du vieux monde, de tant de gens qui,
pour cause de religion ou autre, taient dtermins, sans espoir de
retour,  changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de
Versailles, et de l'administration dtestable du Canada, des commis,
des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de cder au banquier
Crozat, crancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus
grande partie des tats-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit,
agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honntes
cultivateurs. Mais il n'tait pas libre. Il ne put rien, fut accabl
entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717,
d'abandonner son privilge, qui passa augment  la Compagnie
d'Occident.

Law avait justement tout ce qui manquait  Crozat. Il tait
protestant. Sa personnalit, hautement impartiale et gnreuse,
donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le
rfugi Vernezobre et d'autres protestants, il annonait assez la
libralit d'esprit qui prsiderait  ses tablissements. Le Rgent
lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indpendante
de la vieille administration, devait nommer elle-mme les magistrats
de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la
paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des
vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du
Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cdait encore. Sa direction
intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans
une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orlans, la
reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas
moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement,
s'tablit chez les Illinois.

Son plan tait-il chimrique? Le mauvais succs l'a fait dire. Mais on
en verra les causes relles. Law ne prit en Amrique que parce qu'il
prit en Europe. S'il et dur et dirig lui-mme ce qu'il venait de
commencer  peine, les rsultats pouvaient tre meilleurs. Sa colonie
qui partait du Midi et exploit une belle source de bnfices que le
Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les
ntres taient des paresseux, peu propres  la vie agricole? Mais ceux
qui profitrent de leur dsastre, ceux que le tabac enrichit tellement
ds 1750, qu'taient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais,
l'orgueilleuse et fainante race des _Cavaliers_ de Charles Ier.

L'norme espace que l'on cdait  Law n'avait que 400 agriculteurs
blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela mme tait un avantage. Rien
de gt d'avance. La virginit du dsert. Ce n'tait, pas comme le
Canada, une mchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jsuites. On
avait fort sagement laiss ce Canada  part. Il aurait gt tout le
reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi),
avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entire au gnie
crateur du sicle nouveau qui s'ouvrait. Par un systme tout
contraire  celui des Jsuites et des commis du Canada, la Compagnie,
loin de gner les communications entre les ntres et les Indiens, de
faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des
rcompenses et des primes aux _coureurs de bois_.

En Amrique, Law partait exactement de rien. En Europe, de trs-peu de
chose. Qu'tait la mise premire de sa Compagnie d'Occident? Rien que
quatre millions de rentes. Qu'taient les concessions commerciales
qu'on lui fit? L'hritage obscur, incertain de nos compagnies
endettes.

Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut aprs son succs,
lorsque ses actions taient montes trs-haut, et qu'on tait dj en
plein _Systme_. En avril 1719, quand il parvint  le lancer avec tant
de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'esprance.

Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon
franais dominait les mers, devait-on l'esprer aprs une si longue
ruine? Les premires compagnies taient mortes avant 1680, avant
l'pouvantable guerre de 25 ans! L'clat de nos corsaires avait
illumin ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale tait
tue; Toulon, Brest taient dserts; on vendait pour le bois les
vaisseaux de Louis XIV (_Brun_). La marine commerciale, sans
protection, captive dans les ports, avait chm, langui, pri. Le
Levant mme, qui si longtemps nous fut propre,  l'exclusion de tous
les peuples, nous avait chapp, au grand profit des Anglais,
Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du sicle, devinrent
trs-productives et donnrent lieu  un grand mouvement maritime,
taient tombes alors au plus bas. La traite tait aux Anglais seuls.
Seuls ils couraient les mers de l'Amrique espagnole, y imposaient
leur contrebande.

De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par _la course_, avait
fleuri, grossi de la ruine commune. Mme elle profitait des dbris,
avait achet le privilge de la Compagnie des Indes orientales.
Compagnies misrables, releves fictivement dans la dcrpitude du
grand rgne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa
pourtant que si ces malheureux dbris taient runis dans une mme
main, on en tirerait quelque parti, que d'abord  cette unit on
gagnerait la dpense des rouages multiples, des chefs inutiles et
nombreux; qu'une compagnie unique qui aurait l'oeil sur les deux
mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux changes
avantageux, etc.

Les administrateurs des compagnies dfuntes rclamrent vivement. Mais
quand on les pressa, qu'on leur demanda srieusement s'ils taient
srs, dans l'tat misrable o tout tait tomb, de les ressusciter,
ils dirent franchement: Non. Alors on passa outre. On adjugea  Law
ces corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler _Compagnie
des Indes_, ayant ds lors  elle seule un monopole universel du
commerce qui n'tait plus, _le monopole_ (au fond) _de rien_.

D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la
confiance, la renaissance du crdit. Les conomies taciturnes et si
caches, qu'on faisait dans certaines classes, austres et
abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidit. Il
s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on dcoud les
monnaies d'un autre ge.

La France, tant de fois ruine, avec tonnement voit rouler  la
Banque un fleuve d'or. On a hte de se dfaire du vil mtal et d'avoir
du papier.

Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouv riche. Car on
achte, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au
XVIIIe sicle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle.
Les douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole
de cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: que la
richesse fille du crdit, de l'opinion, est une cration de la foi.




CHAPITRE IX

TENTATIVES DE RFORMES--DANGER DE LA FILLE DU RGENT

Avril 1719


Le sicle a pris son cours. Jusque-l incertain comme un vague marais,
il a trouv sa pente.  travers les obstacles, les vieilles ruines et
les nouvelles, il descend vers 89.

Combien, en quatre annes, on a march, combien on est dj loin de
Louis XIV, on peut le mesurer. L'aptre, le prophte, l'idole de la
France, c'est aujourd'hui un protestant!

Heureux entr'acte de douceur, d'humanit, de tolrance. En 1717, les
jansnistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois,
Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous
le _Systme_, on se borne  empcher les grandes assembles du Dsert,
mais on rprime les curs, leur police cruelle contre les nouveaux
convertis.

Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. L'incroyable
succs de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un autre plus
grand. Il sentit que, sous ce brillant chafaudage financier, il
fallait une base srieuse, une grande rforme de l'tat. Tentative
insense? chimre? Mais il venait de faire ce qu'on et cru plus
chimrique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage 
l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme
aussi. Tous lui disaient d'oser.

En osant, il hasardait moins. C'est le pril qui le poussa. Rien
n'indique que d'avance il et jamais fait de tels rves. Hors de
France, il n'tait qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur
d'une thorie peu remarque sur le papier-monnaie. En France, o
bouillonnait (dans les ides du moins) un chaos de rvolution, lui qui
planait si haut, ne dsespra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un
monde.

On est saisi d'tonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques
mois de 1719. L'galit d'instruction, l'galit d'impt, une
simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement
de la dette, plusieurs des rformes excellentes que reprennent plus
tard Turgot et Necker, telles furent dans cette anne les grandes
choses que voulurent Law et le Rgent, qu'ils effecturent en partie.

Le Rgent, qui avait ouvert  tous la Bibliothque royale, ouvre 
tous l'Universit (14 avril 1719). Elle est paye par l'tat et donne
l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi,  la
bonne heure. Mais la rvolution est grave. Quels sont les premiers
coliers qui sortent de l tout  l'heure, le fils du coutelier, le
puissant Diderot, un enfant de hasard qu'lve un menuisier, le vaste
d'Alembert,--c'est--dire l'_Encyclopdie_.

En juin, Law, suivant les ides du petit Renaut, du meilleur citoyen
de France, sollicite l'galit d'impt,--l'impt estim, non sur le
revenu qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le
fonds, la terre. Ceci aurait atteint les privilgis plus srieusement
que la _Dme royale_ de Vauban sur le revenu, plus srement que le
_Dixime_ essay vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands
propritaires (les Conds par exemple) tre les grands agioteurs,
voulait reprendre sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse.
S'ils empchrent cela, rien ne put empcher une rvolution
trs-relle, un mouvement immense d'activit et d'industrie. Ce qu'un
chroniqueur de l'an Mille a dit: La terre changea de vtement, on
put encore le dire. Depuis vingt ans, la guerre et la misre ayant
tout suspendu, on n'achetait plus, on ne vendait plus, on ne
fabriquait plus. Tout dlabr, et misrable. La France, sous ses
oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. Elle s'en
aperut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du vieux
temps de sottises.

De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On
pourrait esprer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait
consistance, force et solidit, que le monde protestant, c'est--dire
le monde riche, viendrait  nous, apporterait son activit, son
argent.

On croit  tort que l'argent n'est d'aucune religion.--Erreur.--_Le
capital est protestant._

L'argent catholique est un mythe.--Quelles sont les nations qui
dorment, rvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations
pauvres? les catholiques.--Tout ce qui ngocie, fabrique, gagne,
s'enrichit, prospre, est du ct de l'hrsie.

Nos protestants dj revenaient en grand nombre. Et bien d'autres
voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils
eussent t bien srs que le feu roi ne ressuscitt point. Le rgne du
banquier protestant, employant indiffremment protestants,
catholiques, voil ce qui rassurait, appelait l'tranger. Ce qui
pouvait le mettre en fuite, c'tait Law converti, c'tait le rgne de
Dubois, du fripon qui vendait nos liberts pour un chapeau, du futur
cardinal-ministre.

Il suffisait de voir  ce moment _le pays catholique_, l'Espagne, de
le comparer  la France, d'observer la mort progressive de l'une, la
renaissance de l'autre, pour juger et se dcider. Tout phmre qu'il
soit, le Systme a pour nous un effet trs-durable d'initiation,
d'mancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni mme, sous sa
reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son
chtiment mrit.

Chaque anne compte par des auto-da-f. Contraste abominable que ce
gouvernement de femme et de nourrice, cette royaut du lit, ft si
cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue,
caressant  la fois et les secrets vices du roi et la frocit du
prtre, prsidt  Madrid, avec son maniaque,  ces ftes de mort!
Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la braise,
c'est l'expiation du carme, parfois la glorification de Pques.
Pnitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui dprave
encore.

L'ambassadeur de France donne dans ses dpches le chiffre exact de
quelques annes. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-f royaux.

_7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brls_; _18 mai 1720, sept
hommes et cinq femmes brls_; _22 fvrier 1722, six hommes et cinq
femmes brls_; _22 fvrier 1724, quatre hommes et cinq femmes
brls_, etc.

Je ne m'tonne pas de la colre de Dieu. En 1719 (comme en 1718),
invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expdition
jacobite, prpare par Alberoni, part de Cadix et cingle vers
l'cosse. Les temptes, les vents furieux en font justice au golfe de
Biscaye. Plusieurs vaisseaux prissent; d'autres abordent pour tre
pris.

Notre arme, au mme mois de mars, avait pass les Pyrnes pour cette
guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait.
D'avril en juin, une hausse incroyable a remont, relev le crdit. Le
grand problme  ce moment, c'est de savoir si le Rgent qui profite
du succs de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses
rformes, s'il saura se dfendre contre la bande qui l'assige,
obsd, touff qu'il est entre les illustres vampires qui le pillent
de haute lutte et les fines Circs qui l'enivrent et l'enlacent pour
lui vider les poches.

Il tait dj loin dans la vie, affaiss, bien loin de l'nergie, du
courage qu'auraient demands la situation. Un coup  ce moment le fit
baisser encore, la tragdie d'orage, de remords, de fluctuations
violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torture de ses deux natures,
qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice et de folie.

Je n'ai rien lu en aucune langue de plus cre, de plus violemment
haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de
cette princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses 
contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt  vingt
ans. Tout dispos qu'on soit  condamner une personne si souille, on
ne peut qu'en avoir piti en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur,
elle est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre,
se moque des prtres, puis elle a peur du diable; elle se voit dj
emporte. Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et
s'en moque. Enfin, quand elle est morte, lui-mme il dit la chose
qu'il et d dire d'abord, une chose qui le condamne fort et rend
cette frocit bien odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le
cerveau fl.

Duclos et tous l'ont suivi, copi. On peut se demander pourtant
comment Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs
(Lorraine, Effiat, Penautier), si lger sur les infmes, les mignons
de Sodome (Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tomb avec
cette fureur sur la duchesse de Berry? Elle et t la Brinvilliers,
la Voisin, empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parl d'elle avec
plus de modration.

Si la jeune duchesse est vritablement un monstre, comment madame de
Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de page en
page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les poux ne voulaient
pas quitter cette position peu honorable, mais trs-influente prs
d'une princesse qui avait tous les secrets de l'tat et tenait le
coeur du Rgent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette
patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux
sottises qu'il a faites, et d'avoir travaill  son triste mariage, et
d'avoir laiss prs d'elle madame de Saint-Simon.

Son pre aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il
avait tabli chez elle, dans son grand logement  Versailles, la belle
colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on
travaillait fortement en dessous  l'occuper de tout autres ides.

La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle
aurait pu lui tre dangereuse. Il et fallu que les deux femmes (les
deux seules au fond qu'il aimait), sa mre, sa fille, employassent
leur violence  le dfendre,  le garder. Madame, ne protestante,
aimait les protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le
service de faire sauter le futur cardinal, d'empcher la raction.

Elle tait imaginative. C'est par l qu'on la prit. Le noir rve du
diable planait encore sur ce sicle douteur. Le Rgent mme avait eu
la faiblesse d'couter des fripons qui promettaient de le faire voir.
Sa fille, dans les fluctuations de l'ternel orage o elle vivait, eut
par moments de ces ides horribles. Prise excellente pour ceux qui la
voulaient dvote,--non moins bonne pour ceux qui la voulaient marie,
prtendant que la conversion serait sre par le mariage.

Mais le mariage de Riom tait alors plus difficile encore qu'en 1718.
Au moment du plus grand clat de la Rgence, lorsque les affaires en
tous sens taient glorieusement releves, les partis abattus,
l'Espagne envahie, impuissante, l'industrie, le crdit reprenant tout
 coup, lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la
reine du grand mouvement,--il semblait tonnant qu'elle se ft _madame
Riom_.  cette ide, la mre du Rgent, la fire Allemande, ne se
connaissait plus.

Cela donnait du courage au Rgent pour rsister  sa fille. Le temps
marchait, et rien ne se faisait. Elle tait tellement dans ce combat,
qu' peine elle se souvenait d'tre enceinte. Aux premiers jours
d'avril (un peu avant terme, peut-tre), il lui fallut s'en souvenir.
Vives douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du
mal que de la honte. Inquite, elle parvenait  s'tourdir. Mais, au
moment o elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme.
Le Rgent est l perdu, bien justement puni, mais combien
cruellement! Dans cette agonie de douleur, il lui faut ngocier avec
les prtres. Le cur de Saint-Sulpice arrive, imprieux; il exige
qu'elle se confesse. Il veut forcer la porte. C'est son droit.

Ce cur si terrible tait Languet, qui, avant et aprs, toute sa vie,
joua le bonhomme. Mais l il se montra sans masque. Il tait
l'instrument des effrns papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et
patron des satires o l'on recommandait le meurtre du Rgent. Dans ce
moment o leur duc du Maine disait son chapelet en prison, c'et t
pour ces saints une belle revanche d'gorger en effet le Rgent dans
sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle tait dj, on
devine l'atroce cauchemar qu'et ajout  son dlire l'appareil du
clerg, des cierges de l'extrme-onction. On devine la scne qui
allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les
plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumes) une espce
d'amende honorable,--ou, si elle hsitait, dchirant son surplis,
sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui tait l
aux portes: Allez, bon peuple, elle est damne!

Ce Languet et son frre l'vque, deux bouffons, taient ceux dont on
aurait le moins attendu une telle chose. L'vque est le burlesque
lgendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les
infirmits de la nonne, ses coliques hystriques. L'autre est le
btisseur du maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prtexte
pieux, allait trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire,
c'tait son grand moyen. S'il dnait quelque part, il mettait son
couvert en poche. Sinon, il furetait. On lui laissait exprs trouver,
prendre tel vase que les belles d'alors avaient en argent cisel.
Surpris, il allguait: Mais c'est pour ma Vierge d'argent.

Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les
sacrements? qu'elle renvoyt Riom. C'tait le mariage (un sot mariage,
il est vrai), mais enfin une vie rgulire, un amendement moral, tel
que celui de Louis XIV pousant madame de Maintenon, celui de madame
la duchesse pousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle court,
qu'elle et cinquante amants? ou qu'elle retombt au monstrueux amour
qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.

Notez qu' ce moment les deux aptres de la Bulle colportaient contre
le Rgent le vrai chant des Furies, les vers atroces de
Lagrange-Chancel, qui invitent  l'assassinat. Ces vers couraient
depuis plus de trois mois. Nul doute qu'on n'en et rgal la
princesse, qu'on n'et eu la charit de lui montrer ce poignard
suspendu sur la tte de son pre. Au seul nom de Languet, elle fut
hors d'elle-mme. Elle et voulu qu'on le jett par les fentres.

Le Rgent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Bris par sa
douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la rponse qui tait
si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et
c'tait un privilge du sang de France de ne pas dpendre de
l'ordinaire, d'avoir son prtre, et (_mme excommuni_), d'avoir par
lui communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au cur qu'il
fallait avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien
pouvait la faire mourir.

C'tait le bon moyen de rendre l'aptre intraitable. Il criait,
temptait. Le Rgent se mourait de peur qu'elle n'entendt. Eh bien,
dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevque. Il nous
mettra d'accord. Moyen dilatoire trs-mauvais. M. de Noailles, le
faible Jansniste qui avait dtruit Port-Royal, craignait tellement
les molinistes que, pour se relever, se dfendre, il demandait (lui
au fond doux et humain) que l'on continut la perscution protestante.

Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Rgent.
Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de svrit courageuse,
trancha du saint Ambroise contre le prince dbonnaire.

Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: Monsieur le
cur, vous avez fort bien fait, et je vous dfends d'agir autrement.
Languet, grandi d'une coude, vainqueur, s'tablit  la porte, campa
l quatre jours et quatre nuits entires. Il fallait bien manger.
Mais, dans ses trs-courtes absences, il laissait deux prtres pour
factionnaires.

Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse
en ce dur moment, celle qui se sent pie, coute, et d'oreilles
malveillantes, ne peut plus rien et risque de prir. C'est la scne de
Junon assise  la porte d'Alcmne, tenant ses deux mains jointes,
serres, les doigts entrelacs pour _nouer_ sa rivale, la faire
crever. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui
clatrent, dirent assez que la dlivrance avait eu lieu. Plus de
danger. Languet leva sa faction.

Dans son pigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait
l'enfant _tocle_, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de
Mirrha devait natre le bel _Adonis_. Ce fut cependant une fille.

L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel clat. Et quoi de plus
cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent
impitoyables. Voltaire, pensionn du Rgent, mais alors amoureux de la
dvote marchale de Villars, fit, fort tourdiment, pour plaire  ce
parti, une nouvelle pigramme sur la naissance incestueuse et sur les
peurs de l'accouche (ce mot date la pice d'avril 1719, et dment la
fausse date de 1716): Enfin, votre esprit est guri des craintes du
vulgaire, etc.

Tout ce bruit lui rendait cruel le sjour de Paris. Accouche le 3 ou
le 4, ds le 10, lundi de Pques, elle se fit transporter  Meudon.




CHAPITRE X

GUERRE D'ESPAGNE--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY--DANGER DE LAW

Mai-Juillet 1719


La guerre commenait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait
pu l'viter. Car la France,  l'poque de la conspiration de
Cellamare, n'ayant pas encore le Prou de Law, redoutait cette
dpense. Dubois avait de son mieux adouci, mutil les pices. La
France et l'Angleterre ne faisaient  Philippe V d'autres conditions
que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-mme, c'est--dire
d'loigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force,
tourdiment, compromettaient son trne, troublaient la paix du monde.
C'est exactement ce que demandaient les plus srieux Espagnols. Il
tait insens, coupable, d'armer malgr elle l'Espagne, de la forcer
de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la
lui garder.

Les prtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent
moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en
furieux. La rude leon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la
flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hte. Le plus
simple bon sens et d leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait
pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, dfiaient la
guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prt encore.
Isols en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermes en Sicile,
ils acceptrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde,
l'Angleterre, la France, l'Empereur.

Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activit, certaine audace de
joueur. On a vu sur quelle carte il et voulu jouer en 1717 et 1718,
acheter Charles XII et le lancer, rtablir le Prtendant. Cela n'et
pas dur, mais l'effet et t si grand que le Rgent et fort bien pu
tomber de la secousse, Philippe V devenir Rgent. La reine le fora
d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, o l'on ne pouvait faire
rien de grand ni de dcisif, et o la flotte se perdit.

En 1719, tout tait empir. Alberoni, la reine paraissent moins que
des fous,--des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus
absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent:

1 Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur  leur
lcher leur arme de Sicile;

2 Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII
qui est tu) va paralyser l'Angleterre;

3 Que toute la France est pour eux. Si notre arme entre en Espagne,
tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire
Rgent.

Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervants, ils manquent la vraie
ralit. Elle tait en Bretagne. S'ils avaient envoy l tout droit
leur petite flotte, dcid le soulvement, Berwick n'et pas pass les
Pyrnes. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et fvrier.
Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyrent un M. Hervieux de
Mlac, pour les supplier d'arriver. Nulle rponse qu' la fin de juin!
Et la rponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Dj
levs, arms et battant les forts, ces gentilshommes regardent
toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en
novembre! et quand tout est fini.

Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'tait que le
Rgent ne trouverait pas de gnraux, Villars et Berwick faisant
profession d'tre dvous  Philippe V. C'tait Berwick qui,
vritablement, l'avait fait roi. Comme btard de Jacques II, il tait
frre du Prtendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le
commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une arme
dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui
avait t terrible aux Cvennes, tait fait pour donner du srieux aux
ntres, prendre au besoin nos petits Richelieu.

On se trouva au dpourvu.  peine 15,000 Espagnols contre les 40,000
de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait t de se faire
prendre, de se prsenter aux Franais, comme duc d'Anjou, avec les
fleurs de lis. On et t terriblement embarrass. Mais ce n'tait
pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demand au roi de
chasser celui-ci. Il et fallu aussi que la reine dsarmt, rentrt 
son mnage et peut-tre dans un couvent, que Clorinde ne ft plus que
la douce Herminie. Donc, ils ne lchrent pas Philippe V, ne le
quittrent d'un pas. Alberoni eut mme le soin de lui faire faire un
circuit, de l'garer dans les montagnes, pour qu'il ft le plus tard
possible, trop tard, devant l'ennemi.

Tout semblait combin pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois
divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain
grotesque Alberoni. Une autre obissait au vrai chef de l'arme,  la
voix grle du gnral imberbe, petit page quivoque. Les Franais
galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui
venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.

On pouvait deviner les rsultats. Philippe V n'apparut que pour voir
tomber l'une aprs l'autre ses meilleures places, Fontarabie,
Saint-Sbastien. Il avait cru gagner l'arme franaise. Et le
contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient  se faire
Franais. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra dsespr 
Madrid, ne sortit plus de la petite chambre o le tenait sa femme. Il
rva ds lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.

Notre arme et la flotte anglaise, aux deux rivages,  l'Ouest et 
l'Est, brlrent les vaisseaux commencs, les chantiers, les arsenaux.
On en blma fort le Rgent, comme d'une lche complaisance pour
l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevs, Alberoni s'en servait
contre nous, et les envoyait en Bretagne.

Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul
remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa 
peine un moment.

Mort cependant tragique, entoure de circonstances dplorables. Un
mois aprs ses couches, elle se retrouva enceinte, bientt tomba
malade et n'en releva plus.

Madame, sa grand'mre, qui ne se mlait de rien, et ne demandait rien,
pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle et voulu le
faire noyer. Elle dit au Rgent qu'elle quittait la France, si cet
homme n'tait arrt. Comme il allait joindre son rgiment (27 avril),
il fut saisi  Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel
coup pour l'orgueilleuse qu'on et os cela sur son capitaine des
gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen,
et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Rgent  Meudon (1er
mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la
nuit sous les toiles cette folle fte qui dlivra Riom, mais la tua.

Elle et voulu encore une chose impossible, insense, faire revenir
Riom au nez de sa grand'mre, craser celle-ci, solenniser ce bel
hymen. Le Rgent, effray de la trouver si absurde et si violente,
n'osait plus aller  Meudon. Elle se fit porter  la Muette pour le
tourmenter de plus prs. Il n'y venait gure davantage. Il allguait
les embarras rels, trs-graves, qu'il avait  Paris. Au moment o le
grand succs de Law relevait ses affaires, on voulait le lui
enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'tait le
milieu de juillet. La malade, seule  la Muette, abandonne du Rgent
mme, soit par douleur et dsespoir, soit par un fol essai pour
ressaisir la vie, se lve, se fait un grand repas, et de choses
rafrachissantes. Dans la soif qui la dvore, elle mange du melon en
buvant de la bire glace (_ms. Buvat_). Cela l'achve. Elle tombe.

Deux mdecins sont  son chevet. Chirac, celui de son pre, s'obstine
 la purger, et l'empirique Garus lui administre son brlant lixir.
Mme incertitude pour l'me. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlt
de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit
ouvrir toutes les portes, reut solennellement les sacrements, dans
une triste et sinistre ostentation de fermet, parlant moins en
chrtienne qu'en reine  qui cela est d.

On s'exagrait la douleur du duc d'Orlans qui tait l  la Muette, 
ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint,
le trouva seul. Deuil ml de remords. Il avait t pour beaucoup dans
cette dplorable destine. Un moment, il pleura  faire croire qu'il
toufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirt (la nuit du 21
juillet). Il se chargea des funrailles, qui furent sans pompe et
simplement dcentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction
d'assister  l'ouverture du corps, o la pauvre princesse fut trouve,
comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fl.

On supposait le Rgent cras. C'tait peu le connatre. C'tait un
homme fini, blas, vide, puis de coeur, aussi bien que du reste. Il
n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mre mme de la morte,
Madame d'Orlans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de
ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reut tout le monde. Il
tint le Conseil, et donna  Law les Arrts ncessaires pour faire face
 ses ennemis.

Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers gnraux, ce qu'on
appelait l'Anti-Systme, ne se contentaient pas d'attaquer le Systme
avec ses propres armes en mettant aussi des actions. Ils s'taient,
sans scrupule, associs  un monde singulier d'trangers qu'on ne
voyait jamais, qui travaillait par agents et prte-noms. C'taient des
Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient
sur les monnaies de trs-fortes oprations. Profitant des variations
violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient,
exportaient  grand profit. Leurs matres, gros banquiers de Londres
et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud
(superbe pompe  pomper dans les poches), les chargeaient de miner par
tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant  la baisse contre
Law, aidant Duverney.

Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux trs-ouverts, et, pour se
tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner
pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22,
le 23, justement au moment du grand deuil du Rgent o sans doute l'on
crut que le Conseil chmait, l'Anti-Systme, aid de ses Anglais,
tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la
Bourse. Ils avaient juste  point gagn le premier des agents de Law,
l'oracle de la place, qui jusque-l avait pouss la hausse, et tout 
coup prcipita la baisse.

Un mot du personnage, Vincent. C'tait un homme fort douteux, moiti
agioteur, moiti accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de
petites affaires avec la justice, souvent arrt, toujours relch. On
ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons,
lorsqu'il les soutenait. Ds qu'il paraissait, chacun regardait s'il
tait triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son
sourcil.

Law, au dbut, avait t heureux de trouver un tel instrument. En mai,
par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent
souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus  qui
la Banque mme prtait de quoi jouer. L'un d'eux, Andr, gagna  ce
mtier, en trois mois, trente millions. Cela dplut fort  Vincent,
qui d'ailleurs, comme accapareur et enchrisseur de denres, tait
gn par les projets de Law. Il tourna, et le jour mme o la cabale
vint d'ensemble  la Banque avec un torrent de billets enlever l'or,
Vincent donna  la Bourse le surprenant spectacle de sa dsertion.
Vrai poignard pour gorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le
hros de la hausse, lche pied au fort du combat; il est ple, il a
peur; il crie le Sauve qui peut!

La farce tait joue, la panique opre. On courait  la Banque;
chacun, et  l'heure mme, exigeait d'tre rembours. Le 25, au matin,
Law tira une arme cache qu'on n'avait pas prvue, et qui mit tout en
fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont
eux-mmes rcemment (sous d'Argenson) avaient donn l'exemple. Par
arrt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les
amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en
veulent plus, s'enfuient.

On croit que Law est fort. Il a des reins. Soutenu tellement d'en
haut, qui l'empche un matin de s'adjuger les Fermes, et ds lors de
fonder son Mississipi sur la France mme? On commence  gager pour
lui. On rougit d'avoir craint. L'lan revient; un potique clair a
pass sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.

Le papier _monnaie immuable_ (qualifi ainsi par Arrt), vainqueur du
vil mtal, variable et capricieux. Qui se fierait  l'or? Altr et
changeant  toute crise, hauss, baiss, sans caractre, sans
consistance ni tenue, il semble un pige  faire des dupes. C'est
l'objet du mpris, de la haine. Il est conspu. On vit, rue
Quincampoix, un crancier tirer l'pe contre le dbiteur perfide qui
voulait le payer en or.




CHAPITRE XI

LA BOURSE--LES MISSISSIPIENS

Aot-Septembre 1719


Nous avons faiblement marqu le pril qu'avait couru Law. Mais il
tait accru par son triomphe mme. Son danger financier devint un
danger politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqu le coup de
Bourse, se dcouvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enrag
Stairs, menacrent le Rgent.

Reprenons la situation.

Dans la hausse rapide, imptueuse, qui se fit, Law fut emport dans
les airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe et pris
en plaine, soulev, pour l'asseoir  la pointe de la flche de
Strasbourg.

Il avait stupfi, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'taient pas
moins l, camps autour de lui, pour le ruiner, le dmolir. Arme
serre, compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse,
marchaient toute la Maltte, les Fermiers gnraux, leurs cent mille
_gabeleux_, rats de cave, huissiers et recors.  ce corps rgulier
ajoutez les troupes lgres, les associs, intresss, les
accapareurs, fournisseurs, leurs agents, employs, mangeurs, rongeurs
de toute espce.

Law n'tait pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds
mmes et sous sa base unique, je veux dire auprs du Rgent, Stairs
qui montrait le poing, et son compre Dubois, qui minait et sapait.
Dubois avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand
citoyen savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientt cardinal
par la grce de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite
pension d'un million.

Le Rgent, si Anglais, tait-il sr pour Law? tait-ce un homme
encore?  en croire ses matresses, c'tait l'homme de neige au dgel.

Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que
par un bouledogue qui valait l'autre pour la frocit. Il cotait
gros. Si l'on ne l'et gorg de minute en minute, il et mang son
matre. M. le Duc (c'est de lui que je parle), mme avant le succs de
Law, en mars dj tire de lui un million pour un petit duch qu'il lui
fait acheter. En aot, huit millions, par la Bourse.

Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'tait
jamais fait. Aprs lui, arrivaient sa mre, sa grand'mre, son frre
Charolais. En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie,
l'apptit des Contis.

Et ce qui tait effrayant, c'est que, derrire les princes, arrivait
la file infinie de la _mendicit d'pe_, les grands seigneurs qui
daignaient protger Law en tendant la main, les nobles et
quasi-nobles, un monde de pauvres menaants. Plus, l'arme de ses
amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes
et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas
grce, exigeaient qu'on les achett.

Voil les deux abmes que Law vit bants  ses pieds.  droite, le
prcipice o la Maltte et les Anglais voulaient le faire tomber. 
gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution
mendiante.

On a peint plus ou moins l'extrieur du Systme, mais jamais le
dedans. On a t discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les
autres (Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires.
Le sage Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les
personnes. Le violent Pris Duverney, si imptueux contre Law, dans le
livre o il semble vouloir le tuer (aprs sa mort), a l'art de ne
point voir les matres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un
jouet. On croyait tout cela teint et oubli, et l'on peut dire _en
cendres_. En effet, les registres, actes, pices, tous les monuments
du Systme avaient t brls en 1722.

On avait tabli une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la
cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothque). L tout passa aux
flammes. Nul procs dsormais possible.--Mais celui de l'histoire,
serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant
des faits qui jusqu'ici ne prsentent aucun sens, nous esprons
refaire la Sodome pour la foudroyer.

Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus
clairvoyants, c'est la foule elle-mme, l'amusement de ces tableaux
mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes
gravures (entre autres un beau volume hollandais,  la Bibliothque de
la Ville de Paris). On voit l le flux et reflux de cette mer, les
confuses mles, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort
trouble.

Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus
clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu.
Mais il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre.
On voit alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du
temps s'y montre et devant et derrire, par le propre et par le
malpropre, par tous les rangs mls et tous les mtiers confondus, des
balayeurs aux princes, des Holbak aux Conds. C'est ici l'_ge d'or_.
Plus de prince et plus de valet. La fraternit du ruisseau.

_Le balayeur._ Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros
Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes,
remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le
croyait trop bte pour friponner. Des banquiers le prirent pour
domestique. Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui
ne st que signer et signt sans comprendre, ils lui achetrent (ce
qui alors tait fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais
voil que l'argent lui claircit la vue. Il vit que tout le secret
tait d'acheter  vil prix les titres du rentier dsespr, et de les
vendre  bnfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il
ralisa  temps, et envoya tout en Allemagne.

_Le laquais._ Les Anglais, qui, sans paratre, sournoisement
travaillaient  la baisse, devaient vendre des actions par un agent 
eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance,
son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours
du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En
homme intelligent, il attend, vend  dix mille livres, garde pour lui
la diffrence qui tait de cinq cent mille francs. Huit jours aprs,
il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois aprs
il tait ruin, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.

_La brocanteuse._ Un jour entra chez Law une bonne femme de province,
une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice
dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie.
C'tait sur la frontire une brocanteuse de dentelles, qui au passage
des armes s'tait intresse avec deux fournisseurs et leur avait
fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de
rgiment) avaient fort russi dans les fourrages, et le barbier, se
disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de
Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associs,
travaillant  Paris, ne songeaient plus  payer la Chaumont. Elle
vient. On ne veut la payer qu'en billets d'tat, qui alors perdaient
60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le
nouveau miracle de Law, qui dcupla la valeur des billets. Elle eut
en un mois six millions. Les deux fripons pleurrent alors, et ils
voulaient lui disputer ses bnfices. De l un procs solennel dont
Law amusa le Rgent. Ils donnrent raison  la femme, qui avait cru,
quand personne ne croyait encore. Il lui fut fait selon sa foi.

Cette Chaumont parat avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors,
quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle
tait relativement honnte. Elle dut tre le prte-nom des employs de
Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientt, comme on va
voir, un centre autoris, et comme l'htesse et la nourrice, _la bonne
mre_ des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la
Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers
d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer  Paris
allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse
gastronomique o l'on fricotait des affaires, rappelait par sa
monstrueuse grandeur les mangeries impriales, les distributions, les
repas o jadis les Csars firent asseoir le peuple romain.

_Les belles agioteuses._ L'cueil, il faut le dire, de ces triomphes
de Plutus, c'tait le dfaut national, la galanterie. Des dames
intrpides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps  jouer, se
saisissaient du joueur mme. prises de celui qui gagnait, dans ces
moments d'ivresse o un coup de fortune trouble la tte, elles
changeaient vivement l'amour contre le portefeuille.

La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donn l'essor. Ses
actions, au fminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes,
nes de quelques mois, taient nommes les _mres_, celles d'aprs les
_filles_, les rcentes les _petites filles_. Pour avoir une _petite
fille_, il fallait prsenter et des _filles_ et des _mres_, pas moins
de _quatre mres_. Or, cela se ralisait. Tel achetait des actions, et
se trouvait pay en _filles_; il avait une mre et plusieurs.

Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des
meilleurs, bon, gnreux, crdule, fut surpris par deux Hollandaises,
la mre et la fille, celle-ci un miracle de nave ingnuit, de beaut
enfantine et tendre. Il eut un moment potique, voulut fuir au dsert,
je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procs
possibles, un nid voluptueux pour cacher son trsor. Il envoya les
dames devant, avec son intendant, qui devait mettre l un million 
couvert. Cet intendant tait un homme sr, honnte, mais, hlas! un
Franais tout aussi galant que son matre. Le voil amoureux, perdu,
idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million.
Les belles et le million taient partis ensemble, si loin, qu'on n'a
jamais su o.

Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques,
atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, pouss au
dsespoir par une matresse exigeante qui l'avait mis  sec et voulait
le quitter, tua son pre qu'il croyait un grand thsauriseur. Il ne
trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposs, il joua, et devint
trop riche pour tre poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa
lugubre figure, sa dmarche gare, disaient assez qui il tait.

_L'entremetteuse._ Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie,
un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle  Saint-Cloud (pour
relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnes de pnitences
obscnes? J'en doute. On a charg la lgende de cette sainte. Les
chansons de l'poque assurent, chose plus vraisemblable, que
l'ex-religieuse, avec sa grce et sa finesse, son exprience (elle
n'tait pas loin de 40 ans), avait le mrite spcial d'une infinie
complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec
elle il y avait toujours  apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke,
vrais gourmets, aimaient ce fruit mr. Elle tenait maison aux dpens
de Dubois, lui faisant croire que son salon, agrable aux Jsuites,
avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait
des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la
simplicit de lui confier. Mais pour ne pas descendre  la rue
Quincampoix, elle avait un amant exprs, M. de la Fresnaye. Il tait
sr, exact  rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle
l'pouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. 
Bolingbroke elle nia le dpt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci,
furieux, surtout d'avoir t si sot, se coupa la gorge chez elle et
inonda tout de son sang.

Il n'est pourtant pas sr qu'elle aimt fort l'argent, ni le plaisir.
Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'tait de s'entremettre,
d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa soeur, qui avait les
mmes dons, furent travailles l'affaire d'Ass, plus tard celles
des trois fameuses soeurs avec le roi. Mais le maquerellage politique
ne lui plaisait pas moins. Elle et son frre avaient des arts
charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe.
Ils corrompirent Law, l'amenrent  se faire catholique. Ils
corrompirent jusqu'aux Jsuites, leur firent laisser l'Espagne, le
Prtendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise.
Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!

Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer
sa grande oeuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin,
pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre
solide au chapeau.

La grande difficult, c'est que Dubois tait Anglais de coeur, de
systme, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidlit
 cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il
est vrai, en ce moment au ministre anglais un trs-solide gage en
dtruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres,
malgr cela, se mettait  crier? si les spculateurs (et le prince de
Galles en tait) s'en prenaient  Dubois, la pension d'un million lui
serait-elle continue? Grave, trs-grave considration qui pouvait
rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait
de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce
semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au
but en employant tout franchement _la compagnie du Savoyard_.

Un des chefs de la compagnie tait du pays des Tencin, du Dauphin.

La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de
Lyon, Grenoble, Genve, des pays hauts et pauvres, taient de russ
montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.

Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, _le
Savoyard_? C'est un drle, un rieur de gaiet singulire, gaiet
physique propre  ces fortes races qu'on croirait innocentes,--en
ralit, prtes  tout.

Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur
que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires,
n'ayant ni hsitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en
vous cassant les reins.

C'tait la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais
pas doute, celle de Chambry, un Savoyard qui cra cette compagnie. Il
avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint
frotteur, porteur de sacs, se frotta  l'argent. Il tait honnte,
conome,  ce point qu'il avait amass mille francs. Il lui fallait
pour associ un homme qui parlt bien, crivt, ft grave et pos. Il
en trouva un plus que grave, un habit noir, tonnamment srieux.
C'tait ce Bordelais qui avait tu son pre. Les associs
s'associrent deux fripons, un Dauphinois qui prtendait avoir une
manufacture de savon, et un M. Bombarda, trsorier du trsor vide de
l'lecteur de Bavire, usurier enrichi de la ruine de son matre. Je
passe toutes les autres vertus des quatre associs qui se chargrent
de la grande entreprise, _corrompre la vertu de Dubois_.

Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, 
emplir la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement
que, dans l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant
d'avoir de gros billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon
Savoyard Chambry, simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour
cinq millions en portefeuille, et, comme il et port un panier de
pches ou de fraises, il alla jovialement porter  Dubois cette
primeur. Dubois se mit  rire. Il tait besogneux pour son affaire de
Rome. Il savait les Romains sensibles aux friandises. Il fut tent
pour eux. Il songeait bien aussi que le million anglais, aprs tout,
n'tait qu'un million, et que le bonhomme, au contraire, en ce premier
payement, ouvrait  deux battants l'infini du Mississipi. Tout cela
l'amollit. Il sentit son coeur. Qui n'en a? Le plus farouche homme
d'tat a son jour d'attendrissement. Il eut certain retour pour
Law,--qui sait? reconnut la Tencin?

_Le vampire._ Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son
inaction. Mais pour que le _Systme_ vainqut dcidment et supprimt
l'_Anti-systme_, il fallait davantage; il fallait acheter l'action
nergique et directe, la frocit de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort
cher en 1718, fut normment cher en 1719, ayant alors une matresse
terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.

Lui, il n'tait qu'une bte de proie, un brutal chien de meute,
violent, mais aveugle et born. Il pouvait happer des morceaux,
terres, pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si
bien fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre
lui donna huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il tait
alors men par un esprit (vampire? harpie?), un tre fantastique,
insatiablement avide et cruellement impitoyable, qui, six annes
durant, aspira notre sang.

Elle semblait ne de la famine, des jenes que son pre, le
fournisseur Plneuf, fit aux armes, aux hpitaux. Dj grande, elle
eut pour ducation la ruine. Plneuf, trop bien connu, se sauva 
Turin. Sa mre, belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui,
n'tant pas jaloux, la partageaient en frres. On parvint  marier la
fille  un homme qui prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade
ncessiteuse o elle eut les souffrances du pauvre honteux qui doit
reprsenter. Elle devint demi-italienne, grce, finesse et
sduction,--au dedans vrai caillou, l'altration du torrent sec en
aot, ou d'un vieil usurier de Gnes.

Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mre, lui prendre,
par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidles. La
mre, beaut bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi
d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas
de rester belle et d'tre aime encore. Elle la cribla d'abord de
dards vnneux, de vipre. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui
joua le tour, ds qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari.
Enfin, elle lui tua ses amants un  un, travailla  la faire prir 
coups d'aiguille.

L'avnement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la
hausse. Jusque-l il avait pour matresse la Mancini (Nesle, ne
Mazarin). Mais dans l't, celle-ci l'emporta dcidment. Elle
s'empara de lui juste au moment de la cure, la razzia d'aot et de
septembre. Matresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son
pre, Plneuf, donne  ce vieux voleur la caisse de la guerre, le
profit de l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, _ms. Buvat_).

Law craignait le vautour.--Il trouva l'araigne.--Mais qu'est-ce que
le vautour, la bte qui n'a que bec et griffes, compar aux puissances
des affreuses araignes de mer, des suceurs formidables qui aspirent
en faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la
moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie?




CHAPITRE XII

LA CRISE DE LAW

Aot-Septembre-Octobre 1719


Montesquieu parle quelque part d'une pice de ce temps-l: _sope  la
cour_, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte
rsolution qu'il ait jamais eue d'tre honnte homme. Cette pice
avait fait aussi impression sur Law. Ruin par le Systme, il crivait
en 1724: On a mis sur la scne l'exemple du dsintressement dans le
personnage d'sope. Ses ennemis l'accusrent d'avoir des trsors dans
un coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvrent que l'habit qu'il
avait avant d'tre ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauv
mon habit.

Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez.
L'essentiel est de sortir net. sope retrouva mieux que l'habit:
l'_honneur_. Law a-t-il retrouv le sien?

Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le rendirent
complice (dsintress, il est vrai, mais complice, aprs tout) du
pillage honteux qui se fit? N'et-il pas mieux valu avouer
franchement, ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances
attnuantes, sa faiblesse de caractre, sa servitude domestique,
l'entranement surtout de l'utopiste men par un mirage  travers les
marais fangeux? _Un petit mal pour un grand bien. Une heure de
brigandage, et demain le salut du monde._ Selon toute apparence, il
se paya de cette raison.

Il est mort sans parler, a abandonn sa mmoire. Il nous reste une
nigme. Pourquoi? Il n'et pu se laver que par le dshonneur des
autres, et de ceux qui restaient puissants.

Il est mort  Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant
apologiste, qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa
ruine. La faute en est  sa grande faiblesse, disons-le,  ses deux
amours. D'une part, cette fire Anglaise qu'il avait enleve, ne veut
pas rester pauvre; elle le fait crire, elle crit elle-mme au grand
voleur, M. le Duc, pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-mme,
d'autre part, le pauvre homme est le mme, joueur obstin, chimrique,
amoureux de sa grande ide, et si follement amoureux qu'il s'imagine
que les voleurs, qui ont tant d'intrt  le tenir loin, vont le
rappeler, l'essayer de nouveau, lui donner sa revanche!

Voil ce que c'est que la France. Il n'tait pas n fou, mais ici le
devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban,
Boisguilbert, le bon abb de Saint-Pierre, chacun  sa manire rvait,
quoi? la Rvolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait
pas, circulait sourdement.

Qui raliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent
avorts? Un hros existait, l'homme d'excution, et martyr au besoin,
l'intrpide et savant Renaut. Il s'tait adress au favori de la
fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'me de la
France. De l le mmoire du 13 juin sur l'galit de l'impt. De l
l'essai trop court o Renaut mourut  la peine. Mais Law lui fut
fidle, et, dans son apoge, presque roi, ambitionna d'tre successeur
de Renaut  l'Acadmie des sciences.

En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la
concentration des ides capitales du temps. Quelles sont ces ides?
J'y distingue ce que j'appellerai le _plan_ et l'_arrire-plan_, une
rvolution financire, une rvolution territoriale.

Le _plan_, c'tait: 1 L'extinction de la Maltte, la destruction de
l'pouvantable machine qui triturait la France. Peu, trs-peu
d'employs. Quarante mille prposs de moins. Plus de pachas de la
finance, plus de Fermiers gnraux, plus de Receveurs  gros profits,
qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits
directeurs ( 6,000 francs) remplaaient tout cela;

2 L'extinction de la dette, la libration de l'tat. Law se
substituait aux cranciers en prtant 1,500 millions  3 pour 100,
remboursait le crancier en espces ou en actions. On tait sr qu'il
prfrerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois,
donnaient un bnfice norme.

Ce que j'appelle l'_arrire-plan_, c'tait non-seulement l'galit de
l'impt territorial, mais une vente des terres du clerg.  peine
contrleur gnral, il fit examiner au Conseil un projet pour _forcer
le clerg de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans_.
(Ms. Buvat, _Journal de la Rgence_, janvier 1720, t. II, p. 133; et
dans la copie, t. III, p. 1134.)

Cette dernire proposition tait tout un 89. Des quatre ou cinq
milliards de biens que le clerg avait en France, une moiti au moins
avait t acquise dans le XVIIe sicle. Cette masse de deux milliards
de biens, tout  coup mise en vente, donnait la terre  vil prix, la
rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se
seraient tourns l. Beaucoup de fortunes rcentes, ou moyennes, ou
petites, cherchant, un sr placement, s'y seraient portes. La
rvolution financire, qui semble si fcheuse, tant qu'elle n'apparat
que comme agiotage, aurait profit  la terre et fcond
l'agriculture.

L'autre proposition, un impt gal sur la terre, rparait aussi en
partie les maux de l'agiotage. Les grands propritaires de terre, qui
furent (par prte-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis 
l'impt, eussent restitu  l'tat quelque chose de leurs monstrueux
bnfices.

Rsumons: 1 le _fisc simplifi_, devenu trs-lger; 2 la _libration
de la France_, la dette renverse avec profit et pour l'tat et pour
le crancier; 3 _galit de l'impt_ territorial; 4 la moiti des
biens du clerg vendue en une fois, et la _terre mise  si bas prix_
que chacun pt en acheter.

Splendide construction de rves et de nuages! Sur quoi (je vous prie)
porte-t-elle?

Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus
suprme, que la rvolution peut s'oprer par le pouvoir illimit,
indfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut
pas se gouverner lui-mme.

Law tait fou videmment. Le vertige de l'utopie, l'entranement du
duel contre Duverney, la partie engage, l'ivresse avaient brouill sa
vue.

Il ne s'aperut pas qu'il avait son Systme, l'enfant chri de la
pense ... o?... dans la fosse aux btes, serpents, crabes,
araignes. Il le suivit, il entra l, pour tre mang, l'imbcile,
bien plus, honteusement souill, sali, fltri.

Le 27 aot, fort inopinment, par un simple arrt du Conseil, la
rvolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes  ses
adversaires, et se charge de lever l'impt. Toute rente sur l'tat est
supprime; la Compagnie remboursera la dette en mettant des actions
rentires  3 pour 100 que recevront les cranciers de l'tat.

L'Anti-Systme prit; Duverney est vaincu. Le Systme est vainqueur,
ce semble. La masse des rentiers voit brusquement ferms les bureaux
des payeurs, avec quelle inquitude!

Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur
donnt sans difficult ce qu'on leur promet en change, ces actions
qui dsormais sont leur unique fonds, leur proprit lgitime.
Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; le
premier venu en achte! et le rentier seul est exclu. On lui rpond:
Vous n'avez pas les pices, vous reviendrez bonhomme; vous n'tes pas
encore liquid.

La prcipitation cruelle qu'on mit  tout cela ne servait Law en rien.
Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il
tait alors violemment proccup et qui devaient donner corps et
ralit au fantasmagorique chafaudage du Systme, voulaient du temps.
Il tait vident que, sans le temps, il prissait. On voit, par le
_Journal de la Rgence_ et autres documents, que si la foule tait 
la rue Quincampoix, Law tait d'me et de corps, de toute son
activit,  l'affaire du Nouveau Monde. Tout occup de trouver des
colons, il n'avait rien  gagner  ce crime de bourse, que la ruine
infaillible et prochaine du Systme. Il tait trop certain que la
folle pousse de hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'
enrichir les gros voleurs, qu'une chute suivrait, pouvantable, qui
emporterait Law, ses ides, sa fortune, sa personne et sa vie
peut-tre.

Ni Law ni le Rgent n'avaient rien  gagner  cela, qu'une immense
maldiction, la ruine du prsent et la honte dans tout l'avenir.

Les plaisirs personnels du Rgent taient peu coteux; on l'a vu. Fini
 peu prs pour les femmes, il ne l'tait pas pour le vin. L'ivresse
de chaque soir, non-seulement le menait  l'apoplexie, mais le tenait
la matine dans un tat demi-apoplectique, obscurcissait sa vue,
affaiblissait sa faible volont. Ses facults baissaient. Un signe de
cet affaissement, c'est la facilit qu'eut Dubois, aux dernires
annes, de l'occuper de plats intrts de famille, de mariages,
d'archevchs pour ses btards, etc. Chose trange et qui touche 
l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma _colonel gnral de
l'infanterie franaise_! La charge, dont Turenne et Cond ne furent
pas jugs dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis l'amiral
Coligny!

Donc, reprsentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le
Rgent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant  qui
entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familire, de ces
demandeurs acharns.--Quelle rsistance? aucune;--une mollesse
incroyable, une aveugle, une lche gnrosit pour tre quitte et se
dbarrasser en donnant tout  tous.

Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: La
filasse? non pas ... le fumier.

Triste soutien dans la violente crise et les prils de Law. En 1718,
on parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.

Les Anglais le menaaient fort. Pendant plusieurs annes, fort  leur
aise ils avaient spcul sur les variations de nos monnaies; ils
exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnrent pas  Law les
mesures qui frapprent ce trafic en juillet. Nos projets
d'tablissement au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie
du Sud regardait de travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait
le grand obstacle  la hausse de ses actions.

Stairs, leur ambassadeur, n'tait qu'un cossais, mais d'autant plus
port  dpasser les Anglais mmes par son zle furieux. Il tait n
sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le malheur en
jouant de tuer son frre. On prtendait ( tort?) qu'au passage du
Prtendant (1716), il avait apost un Douglas pour l'assassiner. Il
avait la figure d'un coquin  tout faire, et ce qui le rendait plus
dangereux encore, c'est qu'il l'et fait en conscience. C'tait un
coquin patriote.

Il prit occasion des demandes d'argent que le Prtendant avait fait 
Law (le 5 aot), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta
feu et flamme, cria que l'alliance tait rompue, que Law armait
l'ennemi de l'Angleterre. De septembre en dcembre, il le poussa de
ses menaces. Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur
faire accepter, dsirer  tout prix la protection du duc de Bourbon et
de sa bande. C'tait bien peu que le Rgent.

Protection force d'ailleurs et impose, comme celle des brigands
d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur
passe-port. Les Cond avaient toujours t de ces redoutables
mendiants  qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire
militaire de Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs
du grand massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs
sinistres portraits d'perviers, de vautours, de dogues, ont tous un
air d'pret famlique. La vie humaine tait lgre pour eux. On le
savait par le pre de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par
jeu, empoisonna Santeuil. On ne le sut pas moins par son frre
Charolais. On l'aurait su peut-tre mieux par M. le Duc lui-mme, s'il
et trouv le moindre obstacle. Il n'avait fait nul crime encore, et
chacun avait peur de lui. Dans ce temps d'indcision, lui seul ne
flottait pas. Dur et born (bouch, dit Saint-Simon), n'ayant ni
scrupule, ni mnagement, ni convenance, il allait devant lui. On le
vit au coup d'tat d'aot 1718, o il dit nettement qu'il serait
contre le Rgent si on ne lui donnait la dpouille du duc du Maine. On
le vit en dcembre, quand il empoigna sa tante et la garda chez lui;
de quoi elle eut si peur qu' tout prix, en s'humiliant, elle se jeta
dans les bonnes mains du Rgent, et fut si aise alors qu'elle lui
sauta au cou de joie.--On craignait d'autant plus ce borgne  l'oeil
sanglant, qu'avec les apoplexies du Rgent, la vessie de Dubois, il
tait trop visible qu'il allait avoir le royaume.

Les Cond, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent
mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipules en 1718.
Profonde pauvret. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le
Duc, en madame de Prie, pousa la famine, l'impitoyable abme qui,
pour son coup d'essai, avale en un mois vingt millions (_Ms. Buvat_,
1083).

Que ft-il arriv si Law, tellement menac des Anglais, se ft mis en
travers du prince agioteur, s'il et brav le borgne et sa vipre? Je
le laisse  penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient
fort bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son dshonneur. Sa
femme et sa fortune, ses rves utopiques le firent rester sous le
couteau.

Voil le spectacle de honte.

Les malheureux rentiers, refouls de la Banque, qui exigent leurs
reus, sont en foule au Trsor pour avoir ces reus. Ils y font la
queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas
perdre leur tour. Enfin celui qui l'a,  la longue, ce bienheureux
reu, aura-t-il l'action en change? Il se prcipite  la Banque, mme
foule. Il se trouve  la queue immense qui suit toute la rue de
Richelieu, et des derniers peut-tre. Le public non rentier a eu,
certes, le temps de passer devant lui, n'ayant  remplir aucune
formalit pralable.

C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue.
Mais si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le
matin, ce misrable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant  ses
tyrans, les actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on
voyait la meute des vampires et harpies titres, que ne peuvent
conduire les besoins les plus indcents;--si l'on voyait  l'aube,
aux bougies plissantes des soupers du Rgent, ses malpropres Circs
sur lesquelles il roule ivre, le fouiller, le dvaliser,--cet ignoble
pillage ferait bondir le coeur, on serait oblig de dtourner la vue.

Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il
fit dcider par la _Compagnie_ (et contre l'arrt du Conseil) qu'on ne
donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en
change des rcpisss des rentiers; autrement dit que les actions
rentires, selon son plan, son but, seraient rserves aux cranciers
de l'tat.

Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: Il fut arrt _ la
Compagnie_ (non au Conseil). L'excellent historien du Systme, M.
Levasseur, a vrifi aux Archives qu'il n'y eut nul arrt du Conseil.
Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.

Elle n'aurait jamais hasard un tel acte contre les Arrts du Conseil
sans l'aveu du premier des actionnaires, de son prsident, le Rgent.
Ce prince, qui libralement comblait d'actions les membres du Conseil,
M. le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en
fermant le bureau  la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait
de la main  la main n'tait rien en comparaison des profits qu'ils
faisaient par leurs prte-noms dans les hausses et les baisses, les
secousses violentes, habilement calcules, de l'agiotage. Ainsi, les
17 et 18, en pleine hausse, par une manoeuvre inattendue et
meurtrire, on organisa pour deux jours une baisse subite; l'action
qui tait  1,100 livres, tomba  900. Mme coup de bourse au 14
dcembre.  chaque fois, de cruels naufrages, des dsespoirs et des
suicides (_Ms. Buvat_). Voil le profitable jeu qu'il fallait
continuer.

Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient
exclu les autres, rejet dans la rue la longue file des agioteurs, ils
se seraient trop dmasqus; leur pouvantable fortune et t trop au
jour. Il leur tait plus sr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrire
eux pour rserve l'arme de la Bourse, d'tre appuys du monde des
banquiers, courtiers et joueurs.

Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrt du Conseil, le
25 septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours.
Ces actions (le bien des rentiers), on peut les vendre  tout venant
pour _des billets de banque_. Dans ce cas, les acheteurs payeront un
droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les
bnfices normes qu'ils faisaient, cela ne les arrtait gure.

Donc la vertu de Law avait dur trois jours. Le rentier, dsormais
sacrifi  l'agioteur, fut refoul dans le dsespoir; tous passaient
avant lui. Le Trsor lui faisait sa liquidation lentement; lentement
on lui dlivrait le reu ncessaire. Quand il avait pass deux nuits,
trois nuits  camper dans la rue, il tait prt  jeter tout. Les
besoins aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre.
L surviennent  point des gens compatissants pour le conseiller ou
l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend  vil prix.

C'en est fait. Et l'avenir mme ds lors lui est ferm. On aura beau
mettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le
rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donns pour
rien. Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se prsentent
hardiment comme cranciers de l'tat. Va donc, va  la Seine! ou
mourir sur la paille!

Successeur du rentier, bien arm d'actions, fort d'un gros
portefeuille, le joueur peut se lancer  la Bourse. Les rois de la
coulisse qui font les Arrts du Conseil, qui dominent la Compagnie,
qui, par les nouvelles d'Espagne ou de Londres, machinent tous les
jours les variations de demain, enfin qui font le cours, et jouent les
yeux ouverts,--ces gens d'en haut doivent bien rire des prtendus
hasards de la rue Quincampoix. Au fond, c'est l'amusement barbare du
XIVe sicle, la farce des tournois d'aveugles dont on rgalait
Charles VI ou Philippe le Bon. On riait  mourir de voir ces vaillants
imbciles, fiers de leurs longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant
plus furieux, se cherchant  ttons, parfois frappant dans le vide, ou
assommant la terre, parfois s'assnant d'affreux coups et se tuant 
coups de bton.

Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans
compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de
bonne heure, avaient lou toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le
long de l'troite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se
poussait par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs,
spculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force
gentilshommes, force robins, des moines, jusqu' des docteurs de
Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur  nu; injures, larmes, blasphmes,
rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abb, pour billets de
banque donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent
elles-mmes, actions incarnes, et payent en _mres_ et _filles_.
Quand la cloche du soir ferme la rue, cette effrne babel s'engouffre
bouillonnante aux cafs, aux traiteurs des ruelles voisines, aux
joyeuses maisons o les espigles demoiselles soulagent le gagnant de
son portefeuille.

Sauf le joueur vol ou le blme rentier, Paris tait fort gai. Trente
mille trangers qui taient venus jouer, dpensaient, achetaient et ne
marchandaient gure. Les spectacles ne manquaient pas. On purait
Paris en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la
marchausse enlevaient poliment les demoiselles, de moyenne vertu,
qui devaient peupler l'Amrique. Des vagabonds, en nombre gal,
ramasss dans les rues ou tirs de Bictre, devaient partir en mme
temps. Tout cela excut avec une violence, une prcipitation lgre,
des facties cruelles.

Le Rgent n'aimait pas les larmes, et ces scnes de dsespoir eussent
fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles,
ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent
maries sommairement.  Saint-Martin des Champs, on mit les
malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus,
mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous
l'oeil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait
l'exercice. Puis sols et lchs dans la vaste abbaye. Dans cet tat,
les pauvres immoles, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage,
furent promenes, montres, pour qu'on vt combien les partants
taient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les
quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au coeur, sentant ce
qui les attendait.

Temps joyeux. Les morts mmes n'taient pas dispenss d'tre de la
partie. Au 20 septembre, lorsque aprs une baisse de deux jours reprit
la hausse, trois joueurs la ftrent toute la nuit  se soler. Il n'y
avait pas moins qu'un parent du Rgent, le jeune Horn (Aremberg). Le
matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au clotre de Saint-Germain
l'Auxerrois, ils voient un corps expos sous la garde d'un prtre que
le clerg va venir relever. Ils demandent quel est l'imbcile qui se
laisse mourir  la hausse.--Le procureur Nigon.--Attends, attends,
Nigon! Nous allons te tirer de l. Laisse ton corbeau, ta prison, et
viens boire avec nous. Chandeliers, bnitier, bire, cadavre, tout
est jet sur le pav. Le clerg arrivait. Le mort est port dans
l'glise. On commence le _De profundis_. Mais au seuil de l'glise,
Horn chante un Arrt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose
venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y
court.

La chose raconte au Rgent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos
trois fous en furent quittes pour boire huit jours  la Bastille.

Le Rgent, ivre chaque soir, ne veut pas l'tre seul. Il supprime la
taxe du vin.

Law se fait adorer. Il rembourse, bon gr, mal gr, chasse les
inspecteurs du pain, du porc, de la mare, du bois et du charbon,
etc., qui levaient de gros droits.

Vrai Parisien, l'auteur du prcieux _Journal de la Rgence_ s'arrte
ici, s'panouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fte au
cochon, au poisson.

C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande
htesse de la Bourse, recevoir chez elle, prs de Paris, tout le
peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent gure se faire
que sous le ciel.

Pour un seul jour, un boeuf, deux veaux et six moutons. (Ms. Buvat.)

O est Law pendant ce temps-l? En suivant ses dmarches dans le
_Journal de la Rgence_, on le trouve partout o il est inutile. Il
va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on
drape  la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il
dtourne les yeux de la scne de honte, d'effront filoutage.

Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin
de ce grand carnaval.

O est-il aux jours dcisifs o le Systme proclam va s'appliquer,
sera une ralit, ou une infme illusion?

Il s'en va au Jardin des Plantes,  la Salptrire, et dit aux
directeurs de ce grand hpital: Je vous donne un million. Cdez pour
le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les
doter. (Septembre.)

Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc.,
l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres
titres, ridicules, inutiles  un homme de sa sorte, et cela  des
prix insenss.

Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercoeur, il est
duc en Mississipi, etc.

Et en mme temps, il fait ici le prvt des marchands, le lieutenant
de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe  autre chose.

Son coeur est  la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop
chre. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. La viande 
4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre
 un autre prix!

Voil un homme trange. Si on le pousse un peu, il va se faire
boucher. Cela manque  ses titres. Que lui sert d'tre partout en
France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour
honorer la Bourse, la rhabiliter et lui gagner le peuple, il faut
qu'il soit roi de la halle.

Roi de tout, roi de rien, de vide et de rise.




CHAPITRE XIII

LAW VEUT S'ENFUIR. ON LE FAIT CONTRLEUR GNRAL

Novembre-Dcembre 1719.


Quel tait l'intrieur de Law? Si on le savait mieux, bien des choses
obscures s'clairciraient. Ce qu'on en sait, c'est que cet homme,
jeune encore, tellement en vue et observ, fut en vain obsd,
poursuivi d'une foule de femmes, vives et jolies, terribles. Il ne vit
rien. La belle rputation de galanterie qu'il avait apporte, disparut
tout  fait. On maudissait ce farouche Hippolyte, qui semblait tout
entier  la grande chasse des affaires.

En ralit, le roman, la tragdie d'amour, cette beaut trange qu'il
avait enleve, pesaient sur son foyer. Le temps n'y faisait rien. Elle
le gouvernait comme un amant, comme un complice. J'ai dit combien elle
tenait  la fortune. Elle avait sujet d'tre satisfaite. Dans sa
position quivoque (non marie?) elle voyait les princesses et
duchesses, bien plus, les vertueuses, lui faire une humble cour. Son
fils dansa avec le roi. Le nonce raffolait de sa fille, la caressait,
jouait  la poupe.

Madame Law tait dans l'empyre. De si haut, elle apercevait  peine
encore la terre, prenait en piti les mortels, mais son mari surtout.
Le brillant duelliste alors ne se ressemble gure. Aujourd'hui il est
effar. Au fort de son succs (novembre), il pose, inquiet et lger,
comme un livre au sillon, qui flaire, coute aux quatre vents.  peu
ne tient qu'il ne s'envole.

Instinct miraculeux. Il entend la pense, tout ce qu'on ne dit pas
encore. Sous la terre, rien ne bouge, tout va bouger. Les rats ne sont
jamais surpris sous le sol qui doit enfoncer. Vous verrez, en
dcembre, ces intelligents animaux, prudents _raliseurs_, laisser
tout doucement le Systme, dserter le papier, chercher les solides
maisons, les bons biens patrimoniaux.

D'autre part, Law attend un terrible assaut des Anglais. Leur guerre
(ds qu'ils n'ont plus besoin de nous contre l'Espagne) va tourner
contre le Systme. Or le Systme, qu'est-ce? un homme, on le sait, un
homme mortel. Son attrait, trop puissant, intresse  sa mort. Ador
comme Csar, il peut finir comme lui. Qu'il et t bni de la banque
trangre, le hardi patriote qui se serait fait son Brutus! La baisse
effroyable et subite qui et eu lieu, l'norme pression qu'auraient
exerce des milliards de papier arrivant d'un seul coup au
remboursement, aurait produit bien plus qu'une banqueroute. Cette
Compagnie, qui maintenant levait l'impt, tait l'Administration
mme, elle et emport dans sa ruine le gouvernement, tout ordre
public.

L'Angleterre serait reste seule, et, seule, et fait la paix. Il lui
tait extrmement avantageux et agrable, aprs avoir fait la guerre
par la France, de briser celle-ci. Elle avait promis, avec la garantie
du Rgent, que si l'Espagne subissait la quadruple alliance, elle lui
rendrait Gibraltar. Un tel coup frapp sur la France dispensait
l'Angleterre de se souvenir de sa promesse.

Voil ce qui pouvait tenter un violent patriote comme Stairs. Voil ce
qui trs-justement effrayait Law. Il le voyait arm, entour de gens
dvous. Il le voyait runir  sa table jusqu' cinquante chevaliers
de l'ordre anglais de Saint-Andr. Il eut un instant l'ide de partir,
de s'en aller  Rome. Nous le savons par Lemontey, si instruit et qui
eut en main des documents aujourd'hui disperss ou peu accessibles.
Rien de plus vraisemblable. Je crois fort aisment qu'il voulait fuir
non-seulement Stairs et ses ennemis, mais surtout ses amis, ses
violents protecteurs, la grande arme des joueurs  la hausse qui le
prcipitait. Il sentait dans le dos la pression pouvantable, aveugle,
d'une foule norme, d'une longue colonne qui poussait furieusement.
Les historiens conomistes expliquent tout par son entranement
systmatique, l'exagration de ses thories. Mais comment ne pas voir
aussi cette pousse terrible qui le force d'aller en avant? Que
trouvera-t-il au bout? un mur? un poignard? un abme? Sans voir
encore, il sent que cela ne peut bien finir. Donc,  gauche, 
droite, il regarde s'il ne peut se jeter de ct. Laisser tout,
grandeur et fortune, sacrifier son bien, reprendre, libre et pauvre,
son mtier de joueur  Rome ou  Venise, c'tait sa meilleure chance,
le plus beau coup qu'il et jou jamais.

Il aurait fallu pour cela partir seul un matin, n'en donner le moindre
soupon  sa famille mme,  sa femme. Elle tait la plus forte chane
qui le rivt ici. Hautaine, ambitieuse, comme elle tait, comment
dt-elle le traiter, s'il osa parler de dpart! Quoi! tout abandonner,
se faire d'impratrice mendiante! avoir quitt honneur, devoir,
patrie, puis maintenant quitter la France mme, qui tait dans leurs
mains une si prodigieuse fortune, pour aller vivre de hasard dans
quelque grenier de Venise!...

Law, toujours jeune d'esprit, pensait bien et pensa toujours que
quelque souverain, le czar ou l'empereur, serait trop heureux de
l'employer. Mais c'est l que madame Law avait beau jeu pour lui faire
honte, s'il rvait ces chteaux de cartes en dsertant ici l'difice
admirable qu'il avait dj lev. Il est certain, et il faut l'avouer,
qu'il avait obtenu de grands rsultats, et allait en obtenir d'autres.
Son beau projet d'galit d'impt, mme aprs la mort de Renaut,
n'tait nullement abandonn. Celui d'obliger le clerg  vendre une
partie de ses biens ne pouvait que plaire au Rgent. Sa Compagnie des
Indes montrait une activit inoue. En mars 1719 elle n'avait que 16
vaisseaux, et elle en eut 30 en dcembre; elle en acheta 12 en mars
1720. En juin, son bilan rvla qu'elle possdait ou avait en
construction (vrai prodige!) trois cents navires. Elle fondait,  la
fois, ici le port de Lorient, l-bas la Nouvelle-Orlans. Quelle
gloire pour le Systme! et comment laisser tout cela! Law, quoi qu'il
arrivt, pouvait se consoler, se donner l'pitaphe de ce roi d'Orient:
Qu'importe de mourir!... En un jour j'ai bti deux villes.

Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout
le reste devait le retenir ici, c'tait la France transforme,
transfigure, en quelque sorte. Il avait,  partir d'octobre, ralis
d'un coup les vues de Boisguilbert, devanc Turgot, Necker. Les
vieilles barrires des douanes intrieures entre les provinces
tombrent par enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient
le royaume  l'tat de dmembrement permanent. La libre circulation du
bl, des denres commena. On ne vit plus le grain pourrir captif dans
telle province, tandis qu'il y avait famine dans la province d' ct.
Les hommes aussi librement circulrent. Le travailleur put travailler
partout, sans se soucier des entraves municipales. Un _matre_
menuisier de Paris fut _matre_ aussi, s'il le voulait,  Lyon. Ainsi
le pauvre corps de la France touffe eut pour la premire fois les
deux choses sans lesquelles il n'y a point de vie: _circulation_,
_respiration_. On le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous cts
des routes immenses. Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout
cela et-il pu les quitter, fuir sa cration commence, par faiblesse
et lchet! C'et t le dernier des hommes, le plus mpris des siens
mme. Sa femme, j'en rponds, l'accabla.

Et non moins accabl fut-il d'offres et de caresses, de prires, au
Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le prince
tomba  la renverse d'tonnement, d'effroi. Quel cataclysme et fait
ce foudroyant dpart! On lui dit que non-seulement il resterait, mais
qu'il aurait la place de Colbert, serait contrleur gnral, qu'on
ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit.
Quoi de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, mme
destituer, remplacer? De Londres on en eut l'esprance.

Les finances, c'tait le premier ministre, en ce moment la royaut.
Seulement, pour que le nouveau roi entrt en possession, il fallait
une petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crt que la
France valait bien une messe, qu'il ft le saut prilleux. Cela ne
pesait gure, selon le Rgent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law,
fort peu Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et
Rome, qui avait pour amis le Prsident, le Nonce, pour courtisan,
convertisseur, Tencin. Madame Law aussi tait sensible aux avances de
ces prtres,  leur facilit pour rgulariser sa position.

Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener  Melun, et fut
sur-le-champ converti. De retour, le jour mme, il communia lestement
 Saint-Roch, le soir donna un bal. L'aptre en eut deux cent mille
francs, et, ce qui valut mieux, fut charg par Dubois de faire valoir
 Rome le service si grand qu'il venait de rendre  l'glise.

En mme temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law
s'assure des protecteurs. C'est comme une sorte de ligue, de
confdration, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le
Systme. Le grand distributeur est le Rgent, _la machine  donner_,
le grand robinet des finances, ouvert, et qui laisse aller tout. Le
Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabre), mais autant, mais bien
plus les ennemis du Rgent (la Feuillade un million, Dangeau un
demi-million), puis des seigneurs quelconques. Chteauthiers,
Rochefort, la Chtre, Tresmes, ont  peu prs 500,000 francs chacun;
d'autres plus, d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le
ministre conome, est le chien qui dfend le dner de son matre, mais
finit par y mordre. Saint-Simon est perscut; on tche de lui faire
comprendre qu'il est indcent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne
sais quel argent que doit le Roi  sa famille; il se rsigne et palpe
aussi.

Mais le gnral du Systme, le roi du grand tripot, souverain
protecteur de Law, c'est M. le Duc. Flanqu des Conti, du Conseil, de
la Banque, de la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intresss de
toute sorte,--en outre, normment compt comme hritier certain
(prochain) de ce Rgent bouffi qui peut passer demain, il entrane
visiblement tout.

Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrire son inepte
brutalit, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes,
sa mre et sa matresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et
madame de Prie. La premire, toute Montespan, toute satire et toute
ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit mchant des bossus.
Ne singe, sur le tard elle pousa un singe (M. de Lassay). Elle
excellait  rire,  nuire; intarissable en bouts-rims mordants,
polissons et malpropres (V. _Recueil Maurepas_). Madame de Prie tenait
plutt du chat, de sa frocit exquise. Sa mre fut la souris. Ds
qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la prit dans ses
griffes, commena  perscuter ceux qui l'avaient aime et soutenue
(dcembre).

Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinit de
l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M.
le Duc paya madame de Prie  son mari douze mille livres de pension,
et pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta
un Saint-Esprit de diamants de cent mille cus (septembre). Du gain de
la rue Quincampoix, madame la Duchesse se btit sur le quai, au lieu
le plus apparent, le dlicieux petit palais Bourbon, o son vieil
picurisme inventa, runit les recherches voluptueuses, les
sensuelles aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient
song.

Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter
la rue Quincampoix. Lassay, le singe-poux de madame la Duchesse,
pour donner la comdie aux dames, les mena, et Law avec elles. Ils
l'associrent, bon gr mal gr,  une farce irritante, qui pouvait le
rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de
vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus 
changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette
mle, un autre balcon, charg de seaux d'eau, lana un froid dluge
(cruel au 25 novembre).

Tout allait entran dans la frocit rieuse d'un gouvernement de
joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait
tout. Pour empcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu
amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux  Nantes. On y
dresse l'chafaud. Pour pousser  la hausse, pour faire croire que
l'on colonise, faire monter le _Mississipi_, on fait  grand bruit,
sur les places, l'enlvement de ceux qui vont peupler _les les_.
Pourquoi  Paris plus qu'ailleurs? Pour que les trangers, les trente
mille joueurs, spculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici,
voient bien de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimrique.

Law, on l'a vu, offrait des dots, des primes aux migrants. Il donnait
l-bas trois cents arpents  chaque mnage. S'il et dur, sa colonie
heureuse se serait recrute par l'migration volontaire. Mais tout
tait prcipit barbarement pour la montre et la mise en scne,
l'effet ncessaire  la Bourse.

Un tableau de Watteau, fort joli, trs-cruel, donne une ide de cela.
Quelque enrichi sans doute, un des heureux du jour, qui trouvait ces
choses plaisantes, le commanda, et l'artiste malade, pre et sec, y a
mis un poignant aiguillon. On y voit comme la police prenait au hasard
ses victimes. Un argousin, avec des mines et des rises d'atroce
galanterie, est en face d'une petite fille. Ce n'est pas une fille
publique, c'est une enfant, ou une de ces faibles cratures qui, ayant
dj trop souffert, seront toujours enfants. Elle est bien incapable
du terrible voyage; on sent qu'elle en mourra. Elle recule avec
effroi, mais sans cri, sans rvolte, et dit qu'on se mprend, supplie.
Son doux regard perce le coeur. Sa mre, ou quasi-mre plutt (la
pauvrette doit tre orpheline), est derrire elle qui pleure  chaudes
larmes. Non sans cause. Le seul transport de Paris  la mer tait si
dur que plusieurs tombaient dans le dsespoir. On vit  la Rochelle
une bande de filles, trop maltraites, se soulever. N'ayant que leurs
dents et leurs ongles, elles attaqurent les hommes arms. Elles
voulaient qu'on les tut. Les barbares tirrent  travers, en
blessrent un grand nombre, en turent six  coups de fusil!

Il est instructif de placer auprs du tableau de Watteau un autre, non
moins dsolant: c'est le portrait de Law, contrleur gnral. Grande
gravure, solennelle et lugubre. Que de sicles semblent couls depuis
le dlicieux petit portrait de 1718, si fminin, suave, d'amour et
d'esprance. Mais celui-ci est tel qu'il ferait croire que, de toutes
les victimes du Systme, la plus triste, c'est son auteur. Il est plus
que dfait; il est sinistrement contract, raccourci; il semble que
cette tte, sous une trop dure pression,  coups de maillet, de
massue, ait eu le crne renfonc, aplati.

Au moment mme o sa nomination le mit si haut, au trne de Colbert!
il sentait que la terre lui fuyait sous les pieds. Ses amis, ses
fidles, les vaillants de la hausse, sous une fire affiche d'audace
et d'assurance, sourdement en dessous se soulageaient des
actions,--non pour de l'or, ils n'auraient pas os,--mais pour des
_fantaisies_ qu'ils avaient tout  coup, une terre, un htel, des
bijoux pour madame, un diamant pour une matresse.

Il le voyait, ne pouvait l'empcher, tait plein de soucis. Mais, ce
qui tait plus atroce, c'est que, plus ces tratres dans leur
dsertion occulte risquaient de faire la baisse, plus ils insistaient
pour la hausse. Ils glorifiaient le papier pour le cder avec plus
d'avantage. Tout systmatique qu'il ft, Law n'tait pas un sot; il
sentait  coup sr cette chose simple et lmentaire que, s'il tait
de son intrt de soutenir le cours, il ne faisait, en surhaussant une
hausse dj insense, qu'augmenter son danger et la profondeur de sa
chute. Mais il allait cruellement pouss, comme un tremblant
quilibriste qu'on hisse au mt, le poignard dans les reins: qu'il
veuille ou non, il faut qu'il monte, qu'il gravisse perdu le dernier
chelon.

Ses matres, les haussiers, qui avaient dj ralis des sommes
normes, Bourbon, Conti, etc., donnrent cet indigne spectacle au 30
dcembre. Ils vinrent, le Rgent en tte, distribuer le dividende 
l'assemble des actionnaires. Dans ce troupeau crdule, o dj nombre
d'esprits forts risquaient de se produire, on imposa la foi par
l'audace,  force d'audace, par l'excs de l'absurdit. Law se
dshonora. Le saltimbanque infortun alla jusqu' crier: Je n'ai
promis que douze ... Je donnerai quarante pour cent!




CHAPITRE XIV

LA BAISSE--L'ABOLITION DE L'OR

Janvier-Mars 1720


Quand Law, nomm contrleur gnral, se prsenta aux Tuileries, on lui
ferma la grille. Sa voiture n'entra pas. Insulte calcule. Ce mme
jour, le Parlement avait mu et enhardi le peuple par une remontrance
sur la chert des vivres. On esprait que Law, oblig de descendre en
pleine foule, serait hu, siffl (16 janvier 1720).

Mme au Palais-Royal et  la table du Rgent, en fvrier, on l'insulta
en face.--Un des rous, Broglio, lui jeta une sinistre plaisanterie:
Monseigneur, dit-il au Rgent, vous savez que je suis un bon
physionomiste. Eh bien, d'aprs les rgles, je vois que M. Law sera
pendu dans six mois ...--Le Rgent rit, douta. Et par ordre de Votre
Altesse.

Celui qui si bravement insultait Law ne risquait pas grand'chose. Il
savait bien qu'il plaisait  Dubois.

Dubois avait un peu flott, avait t un peu cart de sa route par
les sductions du Systme, les pommes d'or de ce jardin des
Hesprides. Mais le volage revenait  son premier amour, l'glise, qui
seule pouvait l'tablir, selon les vues de toute la vie. Sa chimre,
son roman, couv soixante annes, l'chelle de Jacob qu'il montait
dans ses rves, c'tait en trois degrs d'avoir quelque grand sige,
puis le chapeau, puis ... la tiare peut-tre! Qu'un coquin, comme lui,
qui n'tait ni diacre, ni prtre, n'avait que la tonsure, allt si
haut, dans le peu qu'il avait  vivre, ce miracle ne pouvait se faire
que par une basse servitude et au clerg, et au roi George. C'tait
surtout dans le prince hrtique qu'il esprait, pour gagner Rome,
attraper le cardinalat.

Or, en janvier 1720, le clerg, l'Angleterre, taient galement contre
Law. Dubois devait l'abandonner.

Malgr l'argent que Law envoya  Rome pour le Prtendant, malgr les
caresses du Nonce, en dcembre, en janvier, l'on commence  sonner le
tocsin contre lui. On prche contre le Systme. Des vques assembls
condamnent la Banque. Cela se comprend  merveille, quand on voit Law,
le nouveau converti, pour son entre au ministre, occuper le Conseil
d'une vente de biens du clerg. Il allait toucher l'Arche sainte.
Comment Dubois et-il os le soutenir, lui qui prcisment alors se
faisait prtre, archevque de Cambrai? Il avait besoin des vques
pour lui donner les ordres et le sacrer. En un jour, ils le firent
sous-diacre, diacre, prtre. Il fut sacr par Massillon.

Les Anglais dsiraient, espraient la chute de Law. Leur premier
ministre Stanhope avait adopt en dcembre le plan de Blount,
imitateur et concurrent de Law. Blount voulait faire rembourser la
Dette anglaise en actions du Sud. Chose improbable: la Compagnie du
Sud, fort languissante, avait tran depuis 1711, devait traner
encore si la ntre se soutenait. Donc, il fallait qu'elle prt. Cela
allait au politique Stanhope, inquiet de notre marine. Cela allait aux
matresses allemandes de George,  qui l'affaire devait valoir un
demi-million. L'hritier prsomptif tait aussi pour Blount, voulant
entrer dans la spculation.

Stanhope, loin de laisser souponner ses projets, se montra favorable
 Law, blma la violence de Stairs contre lui, promit mme de le
remplacer (18 dcembre). De sa personne, il passa le dtroit, vint
s'arranger avec Dubois pour les affaires d'Espagne, et autre chose
aussi sans doute. En mars, le plan de Blount devait tre prsent aux
Chambres, et son affaire lance. En mars (on pouvait l'esprer), au
jour fatal du dividende, Law, incapable de tenir ses imprudentes
promesses, allait tre prcipit. Sa terrible culbute, un coup
d'norme baisse, faisant fuir tous les capitaux, les renverrait 
Londres et ferait la hausse de Blount.

Le premier point tait de discrditer le Mississipi, de dtruire ce
vaste mirage qui avait fait monter si haut les actions. On annonce 
Londres  grand bruit que de vives reprsentations vont tre faites
aux Chambres sur ces tablissements franais qui empitent sur les
Carolines. Ici, Dubois crit et dit qu'on a tort d'attendre des
denres tropicales de la Louisiane, que ce grand pays inond ne sera
jamais qu'une espce de Hollande, tout au plus bonne  nourrir des
bestiaux.

Ce n'taient point des attaques personnelles, mais d'autant plus
efficacement de pareilles confidences minaient le crdit. On savait
bien aussi que Law, tout en promettant de ne pas augmenter le nombre
des billets de banque, ne pouvait faire face aux besoins qu'en en
fabriquant de nouveaux (de fvrier en mai, prs de quatorze cent
millions!). Ds le 28 janvier, il leur donna un cours forc, obligea
de les recevoir comme monnaie. En mme temps, la monnaie mtallique
tait perscute et par les variations qu'on lui faisait subir, et par
le rappel qu'on fit des anciennes monnaies dcries. On en fit des
recherches, des poursuites, des confiscations chez les particuliers et
dans les couvents mme.

Un tat si violent ne pouvait durer gure. Peu avant le payement du
dividende de mars, on dut prendre un parti. Il s'en prsentait deux:
on pouvait sauver l'une ou l'autre des deux institutions, ou la
Compagnie ou la Banque, soutenir ou l'action ou le billet. Mais (on
l'a trs-bien dit) la plupart des possesseurs d'actions taient des
gens qui avaient librement spcul. Les porteurs de billets, au
contraire, les avaient reus forcment, en vertu des dits, comme
monnaie obligatoire, sans chance de fortune; leur droit tait sacr.
Donc on devait plutt laisser tomber l'action, non le billet, sauver
la Banque plutt que la Compagnie.--Seulement, en sacrifiant
celle-ci, on fermait l'esprance, on sacrifiait la colonisation et le
commerce renaissant.

Le 22 fvrier, on associa, on fondit les deux tablissements. La
Banque devint Caissire de la Compagnie, et celle-ci _caution de la
Banque_. Ce fut le plus fragile, le plus ruineux des deux
tablissements qui prtendit soutenir l'autre.

En Angleterre, la Banque, vieille, puissante corporation et fort
indpendante, ne voulut nullement s'associer aux prilleuses destines
de la Compagnie du Sud. Celle-ci mme ne le dsira pas, sentant que la
pesante sagesse de la Banque alourdirait ses ailes dans le vol hardi
qu'elle mditait. Ces deux puissances financires restrent donc
spares, et la ruine de la Compagnie n'entrana pas la Banque.

Ici, la Compagnie des Indes, ayant l'honneur d'avoir des princes pour
gouverneurs et hauts actionnaires, sans difficult associa  son pril
la Banque plus solide.

Leurs destines, leurs fonds se mlrent fraternellement. Mesure
agrable aux voleurs.

Pour dcorer ce mariage par un grand air d'austrit, il est dit
_qu'on ne fera plus de billets_, sinon avec beaucoup de formes, sur
proposition de la Compagnie, et par arrt du Conseil. Il est dit que
le roi renonce  ce qu'il a d'actions (il arrte le cours de ses
largesses illimites), _qu'il ne tirera rien de la caisse_ qu'en
proportion des fonds qu'il y dpose, comme tout autre actionnaire.

Une chose frappe:  la grande assemble des actionnaires o tout cela
passa, et o le Rgent, les banquiers, courtiers, agents de change et
tout le peuple financier sigea, vota, signa, les deux princes qui
devaient le plus profiter de l'arrangement, Bourbon, Conti, ne
parurent pas (22 fvrier).

On poussait prement la perscution de l'argent. Tout ce qu'on
essayait d'exporter tait confisqu. On pina ainsi Duverney, qui
tchait de sauver sept millions en Lorraine. On pina un Anglais,
dit-on, pour vingt-quatre millions. Le 27 fvrier, dfense d'avoir
chez soi plus de cinq cents livres. Rigoureuses saisies. Nulle sret.
Le dnonciateur avait moiti de la confiscation. Un fils trahit son
pre. Nombre de gens timides aiment mieux sortir d'inquitudes, et
viennent docilement changer leurs espces en billets. L'or, l'argent,
ces maudits, sont serrs de si prs, qu'ils ne savent plus o se
cacher; ils n'ont d'abri sr que dans les caves de la Banque.

Mais l'arrt du 22 qui l'unit  la Compagnie en a donn la clef 
celle-ci, et lui ouvre l'encaisse. Avant la fin du mois, son gros
actionnaire, Conti, arrive avec trois fourgons dans la cour. Il veut
raliser en espces ses actions. Effroyable impudence! de venir
enlever l'or que ses lgitimes possesseurs apportent avec tant de
regret et pour obir  la loi! Vouloir que Law, publiquement, viole
cette loi qu'il a faite hier!... Rien n'y servit. Il fallut le payer,
remplir ses trois voitures. En plein jour, au milieu de la foule
bahie, il emporte quatorze millions.

Le Rgent en fut indign, mais beaucoup plus M. le Duc, qui regrettait
de n'en pas faire autant. Le 2 mars, il prend son parti, et lui aussi
fond sur la Banque. Lui, protecteur de Law, il vient le scher, le
tarir, rafler tout et faire place nette. Lui, qui a pu raliser huit
millions en septembre, vingt millions, dit-on, en octobre, il prsente
 la caisse, le bourreau, pour vingt-cinq millions de papier qu'on
doit, sur l'heure, changer en or. Coup froce du chef de la hausse,
qui vient outrageusement donner le signal de la baisse. Law se voil
la tte. Le Rgent se fcha. On fit mme semblant de rechercher cet or
et de courir aprs. Il cheminait paisible sur la route du Nord,
tendrement attendu de la reine de Chantilly.

Law, indomptablement, rpondit  ce coup par un autre, dsespr, le
plus audacieux du Systme. Il alla jusqu'au bout, atteignant les
voleurs et dtruisant leur vol. _Il abolit l'or et l'argent_, leur ta
cours et dfendit qu'on s'en servt.

Les louis d'or en mars vaudront encore quarante-deux livres,
trente-six en avril. Et en mai? pas un sou.--L'argent a un rpit. Il
vivra un peu plus que l'or, jusqu'en dcembre, sera enterr en
janvier.

Mesure trange, hardie, mais d'excution difficile, qu'on ne pouvait
maintenir.

Mais, quoi qu'il en pt tre de l'avenir, elle eut pour le moment un
effet violent pour les _raliseurs_, les rendit furieux. Leur or ne
pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni
s'employer aisment en achats, sinon avec grande perte; on hsitait 
recevoir ces mtaux dangereux qui bientt ne serviraient plus.

Les riches du Systme, gorgs par lui, en devinrent les plus cruels
ennemis, ardents aptres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et
du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brler l'homme, ils brlaient
des billets, pour bien convaincre le public que ce n'taient que des
chiffons.

Leur espoir le plus doux, c'tait que le Parlement, qui, ds aot
1718, et voulu dj pendre Law, effectuerait enfin ce voeu, prendrait
son temps et, par un jour d'meute, ferait brusquement son procs. Ces
magistrats hassaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il tait le
monde nouveau qui les sortait de toutes leurs ides. Aux plus dvots
d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais
que le grand novateur toucht  la vnalit des charges, qu'il parlt
de supprimer cette justice patrimoniale, o le droit souverain de vie,
de mort, la robe rouge, passait par hritage, change, achat, legs,
dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manire,
le rendre fructueux.

L'austrit de quelques-uns n'empchait pas le corps d'tre
dtestable, d'orgueil born et d'inepte routine, bas pour les grands,
cruel aux petits, trs-obstin pour la torture, pour toute vieille
barbarie. Le fisc, le rgne de l'argent  son dbut sous Henri IV,
avait consacr ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, et voulu le
supprimer. De l duel  mort, o l'on croyait que Law serait fortement
appuy par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant
aid  le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela
chang d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent
de Law en dfendant le Parlement (_ms. Buvat_, 2, 221). S'tant garni
les mains, ils s'en dtachent, flattent le public  ses dpens. On se
dit que cet homme, abandonn des princes, ne peut durer, qu'actions
et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant
plus ils tombent. La baisse se prcipite.

C'est le moment o Blount,  Londres, a prsent son plan aux
Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la
ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des
Lords accueillent le bill prsent, qu'on votera le 3 avril. Dj on
prpare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante
lui montre le visage, le dos  la rue Quincampoix.

Souvent, aux funrailles antiques, on dcorait les morts de couronnes
de fleurs. C'est ce que le Rgent fait pour Law. Il lui donne le titre
de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funbre;
c'est celui de Fouquet.

La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des
visages ples. Plus d'un dsespr, sous le coup du matin, rvait le
suicide du soir. La Seine ne roulait que noys.

Mais tous ne se rsignaient pas. Les gens de qualit cherchaient des
querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel 
l'pe. On tait averti qu'ils avaient form un complot pour faire
d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les
portefeuilles. On dcida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix,
dsormais d'ailleurs odieuse, n'tant plus que le champ des
spculations de la baisse.

 l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emport, qu'on a vu faire la
guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrt de
fermeture qui allait tre publi, veut jouer de son reste, refaire de
l'argent  tout prix. Avec deux sclrats, il raccroche un agioteur,
l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrt, il
sourit. Il prtend qu'on l'a attir, attaqu, qu'il s'est dfendu. Il
croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de
Madame et par consquent du Rgent, il n'avait rien  craindre. En
effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Rgent. Dj il
tait entour des plus vives supplications des seigneurs, des princes
trangers. Mais il y avait grand danger  faiblir. Vingt ou trente
mille trangers taient ici, beaucoup ruins, dsesprs et prts 
tout, beaucoup suspects et mal connus, rdeurs sinistres qui viennent
toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se
faisaient avec une excrable audace. Et cette police, si terrible pour
les enlvements, n'empchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux
bornes des bras et des jambes, tals sans crmonie. En une fois,
vingt-sept corps d'assassins (hommes, femmes, ple-mle) se pchent
aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de mme. Quatre officiers,
braves, arms jusqu'aux dents, sont, dans la fort d'Orlans,
attaqus, entours, et, aprs un combat, dfinitivement massacrs. La
nuit mme qui suivit le jugement de Horn, on trouva, prs du Temple,
un carrosse vers, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait
 loisir, coupe, dtaille en morceaux.

Le Rgent tait si peu rassur, qu'en fvrier dj il avait augment
de cinquante hommes chaque compagnie du rgiment des gardes. Il fut
svre pour Horn, plus qu'on ne l'et pens. On eut beau lui
reprsenter que le coupable lui tenait  lui-mme, tenait 
l'Empereur,  je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait
pargner cette tache  tant d'illustres familles,  toute la noblesse
europenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses
privilges. On donna de l'argent, on pria, on menaa presque. On et
voulu obtenir au moins la dcapitation secrte dans une cour de la
Bastille, l'chafaud de Biron. Le Rgent, tellement press, trouva un
mot, qui reste: C'est le crime qui fait la honte, non l'chafaud.
Puis il se sauva  Saint-Cloud.

Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, excut, rompu, et en pleine Grve,
 la stupfaction de tous. Grave, trs-grave vnement, qu'on n'et
jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralit moderne,
de la loi inflexible contre le privilge et l'injustice antique,
contre les lus impeccables, prolongement de la divinit. Tous
responsables et jugs par leurs faits. Pour tous, l'galit du
glaive.




CHAPITRE XV

LAW CRAS.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES

Mai 1720


Duverney exil, Argenson aplati (se maintenant  peine au ministre),
pouvaient esprer en Dubois, dsormais oppos  Law.

Dubois avait cela d'original, d'tre le meilleur Anglais de
l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas
immense, il triompha et fta sa victoire, son archevch de Cambrai,
sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'_Unigenitus_ par nos vques
opposants. Ce 3 avril, c'est le jour mme o le plan de Blount devient
loi, le jour d'o la hausse de Londres va prcipiter notre baisse.
C'est la veille de l'excution de Nantes, o l'on coupe le cou aux
insurgs bretons (4 avril 1720).

Il faut avouer que Dubois avait bien prpar son succs
ecclsiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du
renouvellement de la perscution des protestants dans le Midi. Les
curs reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux
convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Prs de Mendes, un cur
Mignot _dragonna_ une fille obstine dans sa foi. Il appela des
soldats  son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes,
cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillrent si bien
qu'elle en mourut huit jours aprs.

Qui songeait  ces bagatelles dans l'entranement du Systme, au
milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa
grandeur, pour Rome, l'absence de l'me de la France, l'affaissement,
l'ivresse effare du Rgent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13
mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevque de
Paris. L, Dubois avait runi cinq cardinaux, six archevques, trente
vques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de
Rome. En change, Dubois eut  l'instant les bulles de l'archevch de
Cambrai.

Seulement le nouveau prlat, ne sachant un mot de la messe, eut assez
de peine  s'y faire. Il s'exerait. Il en faisait, au Palais-Royal,
de bouffonnes rptitions, o son tourderie, ses _lapsus_, ses
fureurs, ses jurons parmi les prires, amusaient le Rgent.
L'assistance riait  mourir.

Avec un tel aptre, Rome triomphe. On fait promettre  Law de donner
des missionnaires, des Jsuites  sa colonie. On le mne  Saint-Roch
communier et faire ses pques. Il croyait rpondre par l aux bruits
sems dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il tait esprit
fort, ne croyait pas en Dieu, etc.

Ses ennemis, par diffrents moyens, jouaient un jeu  le faire mettre
en pices. D'une part, le Parlement, aux jours de chert o
bouillonnaient les halles, semblait le dsigner comme affameur du
peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la
guerre en vingt annes. D'autre part, la police continuait, aggravait
les enlvements, malgr Law, contre son avis et son opposition
formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitt la police, la gardait
rellement et la faisait agir.

Law n'avait jamais compt que les paresseux flneurs de Paris seraient
de bons cultivateurs.  la Salptrire, il ne demanda que des filles,
et en rpondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya
avec (outils, vivres, dpenses de la premire anne), d'excellents
migrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta mme des
ngres, ouvriers suprieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos
vagabonds (_ms. Buvat_, 2, 245). Or, juste  ce moment, la police
s'obstine  ignorer cela. Elle cre des enleveurs patents, en costume
clatant (_bandouillers du Mississipi_). Pour faire plus de scandale,
outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlev. Cela
les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes!
des servantes qui viennent s'engager  Paris, des petites filles de
dix ans, des gens tablis, de notables bourgeois. Ils en font tant
que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant
une commission du Parlement court les prisons, dlivre les pauvres
enlevs, s'apitoie sur leur sort, dplore la tyrannie de Law.

Perscution trange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en
juin, on enlve pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on
embarque des troupeaux humains.

Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il
voulait  tout prix refaire sa popularit. L'horreur de sa situation
n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de
points, il s'lance dans un nouveau rve,--celui-ci vraiment analogue
 ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de
France, fabriquera, vendra elle-mme. Supprimant les nombreux
intermdiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le
travailleur, elle livrera directement la marchandise  trs-bas prix.
Dj il avait fait un premier essai  Versailles dans sa belle colonie
de neuf cents horlogers appels d'Angleterre. Il en fit un nouveau
dans son chteau de Tancarville pour la fabrique des toffes et la
confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme,
Van Robais, qui aurait habill le peuple presque pour rien. Law
voulait le nourrir lui-mme. Il achte des boeufs  Poissy. Il tue,
dtaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les
oblige de vendre de mme.

Soins perdus. Et en mme temps, il perdait le temps  dicter, faire
crire par l'abb Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on
mit dans _le Mercure_. Mais les oreilles taient bouches par les
grandes et terribles proccupations de la ruine. Les ennemis de Law
sentirent que tout cela ne lui servait  rien, qu'il tait mr, et
qu'on pouvait frapper. La dernire lettre est du 18. Le 21, ils
saisirent le moment, et lui portrent le coup mortel.

Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment
respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs
terres. Il ne reste prs du Rgent, avec Law, que son ennemi
d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, vou  l'Angleterre.
Saint-Simon est bien tourdi, quand il dit que Dubois fut dupe. Il
fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si
prudent, heureux qu'on l'oublit, n'aurait eu cette audace de lancer
contre le Systme la machine qui le mit  terre.  qui sert-elle,
cette machine?  Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de
Londres, montre par d'Argenson, mais pousse victorieusement par
l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).

La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pt l'arrter,
ne valait-il pas mieux la dominer, la rgler et la mesurer, par une
rduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de
mois en mois jusqu'en dcembre, o ils seraient rduits  peu prs de
moiti?

Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, foraient leurs
cranciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientt ne
vaudrait que cinq cents. Le Roi mme avait fait ainsi. Mais, s'il en
fait l'aveu, s'il le proclame effrontment, combien il va la
prcipiter, cette baisse, hter le naufrage de tant de gens qui, en
faisant moins de bruit, eussent liquid tout doucement? Ce n'tait
plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complte.

Quelque claire qu'elle ft, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas
la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstins,
esprant contre l'esprance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand
le Roi les dmentira, dtruira toute illusion, dira: N'esprez plus.

Law trouva le Rgent bien styl, prpar. D'Argenson proposait et
Dubois appuyait. Donc Law tait seul contre trois. Qu'avait-il 
faire? Rien, que de se retirer. Il les et foudroys de honte,
accabls, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards
lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien,
ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des
affaires, on ne perdrait coeur tout  fait. Du reste, qui avait amen
cette triste ncessit? n'tait-ce pas lui? Il fallait qu'il aidt 
adoucir des maux dont il n'tait pas innocent. L'dit, fort
insidieusement, commenait par un hymne  la gloire du Systme; bon
moyen pour faire croire que Law tait auteur, rdacteur de cette
pice. Ce fut exactement comme aux enlvements pour le Mississipi. On
s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le
perdait.

Signerait-il? Le Rgent pria, ordonna; l'homme qui ds longtemps ne
s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.

L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruins. Ils crurent que
l'dit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri
contre Law.  peu ne tint qu'on ne le mt en pices. Le 25 mai,
meute; on casse ses vitres,  coups de pierres. Le Rgent eut piti
de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se
montra le soir avec lui  l'Opra, en mme loge.

Cependant M. le Duc arrivait indign de Chantilly. Il avait encore les
mains pleines d'actions. Il fit au Rgent une scne terrible et ne
quitta pas le Palais-Royal qu'on n'et amend le tort qu'on lui
faisait (dit-il); on lui promit quatre millions.

 ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, dfendrait Law au
Parlement. Il alla y siger, mais se garda de s'embourber en
justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite,
celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Rgent fut si
alarm, que non-seulement il rvoqua l'dit, mais demanda au Parlement
une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques.
Il lcha Law dcidment, le destitua, lui donna une garde, pour le
tenir prisonnier (29 mai 1720).

L'effet tait produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse
enfonce. L'dit du 21 devait valoir  Dubois les vifs remercments de
l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.

Toute la spculation s'embarque, passe le dtroit. L'action de Blount
monte, en mai, de 130  300! En aot, jusqu' 1,000!  lui maintenant
le trteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount
promet 50 pour 100! (_Mahon._)

Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras
terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent
effrontment chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne
est, dans certains moments, prement imaginatif. Des Compagnies se
forment pour le mouvement perptuel, d'autres pour engraisser les
chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repcher les
naufrages, dessaler l'Ocan, etc. Tout n'est pas vain dans ces
affaires. L'hritier prsomptif se met dans les mines de Galles; sa
Compagnie perd tout, mais il gagne un million.

Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit cu. Ministres et
_patriotes_ oublient le Parlement; leur lutte est  la Bourse. Le Lord
juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau.  la
caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse,
qui fraternellement touche avec son laquais. (_Pope._)

L'originalit de Blount, le spculateur puritain, c'est qu'avec lui on
joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue,
dlivrant le paen Laban de ses idoles d'or. Les _Saints des derniers
jours_ ne peuvent agioter qu'en langage sacr. La hausse est en David,
la baisse en Jrmie. Stanhope aurait voulu qu'il donnt  la Banque
quelque part au gteau. Il rpondit, comme la bonne mre  la mauvaise
dans le jugement de Salomon: Oh! ne coupons pas notre enfant!




CHAPITRE XVI

LA RUINE--LA PESTE--LA BULLE

Juin-Dcembre 1720


La Bourse de Paris, languissante et malade, est tablie en juin  la
somptueuse place Vendme. Ses grands htels, celui du Chancelier, les
fiers palais des fermiers gnraux, ont le misrable spectacle de la
droute financire. C'est le champ de la baisse. Sous de mchantes
toiles qui dfendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite
encore. Ces tentes misrables qui donnent  la place un faux air
militaire, la font dire le _Camp de Cond_. Juste hommage au grand
capitaine, immortel  la Bourse, qui y fit tant d'exploits, y put
compter tant d'_actions_. Qu'tait-ce au prix, que son aeul, qui,
disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'tait Fribourg et
Rocroi.

Ce camp ne peut jener. Prs des tentes s'ajoutent les mal odorantes
logettes o s'abritent les petits traiteurs. Puis de lgres choppes
de toutes marchandises o vous pouvez,  grosse perte, employer ce
mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage.
Pour un billet qui ne vaut gure, le fripier vous fait prendre l'habit
qui ne vaut rien du tout. La fine marchande  la toilette reconnat 
la mine l'homme entam o l'on peut profiter. Pour son portefeuille
aplati, elle lui donne un diamant faux, une dentelle raille, et qui
sait? une belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on
aprs? De jolies curieuses affluent  la place Vendme. Elles gayent
ce champ de ruines. Un des dsesprs voit passer une dame de grand
air, lgante. Il ne dit que ces mots: Cent louis! ma voiture! Elle
le regarda, s'attendrit et sourit, dit: Pourquoi pas? Elle monte
lestement. Il est consol (Du Hautchamp).

Cela rappelle tout  fait Machiavel, son sinistre rcit de la peste de
Florence, o la mort est l'entremetteuse, o l'tranger, la veuve,
tous deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance.
La France a la peste  Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on
joue, on s'efforce de rire, entre le flau de Provence et les touffs
de Paris.

Aux portes de la Banque, dit un tmoin, c'tait une tuerie. On se
pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver 
toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misre, on
s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur
les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les
vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait l
un mouvement immense. Un argent norme y passait. Tout cela tarit. En
mme temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, si
naturel  ces contres, et qui,  travers tout vnement, durait
depuis le Moyen ge, fut assomm d'un coup. En vain Marseille fut
dclare port franc. Partout,  Smyrne,  Constantinople, en gypte,
nos adversaires nous avaient remplacs, fournissant  bas prix ce que
ne donnaient plus nos fabriques ruines par la Rvocation.

Mal durable et dfinitif. Marseille, normment grossie et encombre,
plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta l dans sa cuve et
dans son port ftides, sans plus savoir que faire, macre de famine,
de misre, de la malpropret croissante qu'engendrent l'inertie,
l'abandon. De l un foyer permanent de maladies. On y tait habitu.
Le long de 1719, disent les mdecins de Montpellier, la peste rgnait
 Marseille et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement.
Plus fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prvenir
le mal par des cautres ou des stons. En juin 1720, l'tat sanitaire
empira du surcrot de misre que produisit sur cette place la dbcle
financire de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de
Smyrne aurait, dit-on, apport la contagion.

Le Nord est tout entier  sa peste morale,  la misre, aux soucis, 
la peur. Ds deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent 
la porte du jardin de la Banque (du ct de la rue Vivienne),
attendant leur payement, leur pain. Foule norme. Ds le 2 juin, il y
eut l des gens touffs; le 3 encore, deux hommes et deux femmes
touffs. Le 5, on enfonait les portes, si la troupe n'et charg.
Pour payement, on donna du feu aux affams.

La Compagnie tait-elle ruine? Avait-elle mal gr? Nullement. Le 3,
Law, au fond de cet htel si menac, dresse un bilan, et comme un
testament. Il prouve que la Compagnie est trs-riche, a des ressources
immenses, mais ses trsors de marchandises disperses, mais ses
terrains  vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans
la caisse de quoi apaiser cette foule.

Le 5, devant ces scnes affreuses, cette espce de sige que soutenait
la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du
Rgent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement
proportionn au capital qu'il avait apport en France, rente qui ne
pourrait tre saisie pour aucune cause (_lettre de madame Law_, 5
avril 1727). Ainsi, nul bnfice, nul avantage stipul. Pour cet
immense effort de cinq annes, il ne rclamait rien.

L'honneur de Law tait relev, sinon sa caisse. Le Rgent voyait trop
les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se
lava de complicit eu se chargeant de le punir. Lui-mme il alla lui
ter les sceaux. Law, rhabilit, eut l'honorable charge d'aller (le
7)  Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le
nom, synonyme d'honntet, donnerait espoir au public, plairait au
Parlement, ferait bien au crdit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est
que le digne jansniste hsitt pour venir orner le triomphe des
ultramontains, la chute de l'glise gallicane, la farce impie du sacre
de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il
tait pre de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint
juste  point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour
clbrer son sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dpense et de
mangerie. Une poire cotait trente livres. Toute la cour et tout le
clerg mangeait, buvait, riait. L'humanit frmit. L'effronte
bacchanale qui eut lieu au Palais-Royal s'entendait au jardin funbre,
dans cette Banque  sec o l'on s'touffait  deux pas.

Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frmir. Buvat,
comme employ de la Bibliothque du roi, vit de bien prs les choses,
entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait
d'une part  la Bibliothque, de l'autre  la galerie basse o taient
les bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller  la caisse on passait
par une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade
de bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se
mettaient sur la barricade, et de l se lanaient  corps perdu sur
les paules de la foule; les faibles tombaient, taient fouls,
touffs, crass. D'autres filaient sur le mur du jardin, par les
branches des marronniers, par des dcombres. Buvat se trouva une fois,
au passage, pris comme  un tau de fer. Une autre fois, un cocher fut
tu  ct de lui d'un coup de feu.

Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On tait
pouss, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu'on poussait des
cadavres. Ils allaient, mais ils taient morts. On en retire douze 
quinze; on les promne devant l'htel de Law, dont on casse les
vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis XV.
Villeroi effray descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au
Palais-Royal. Il tait six heures du matin. Le Rgent, blanc comme sa
cravate, s'habille en hte. Deux ministres descendent, haranguent,
amusent ce peuple, au fond crdule et dbonnaire. Cependant des
soldats dguiss avaient fil dans le Palais.  neuf heures, le
Rgent, assez fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la
grille se refermant, il fut coup. On en eut bon march.

Law osa sortir  dix heures. Reconnu, arrt, il descendit de voiture,
montra le poing, et dit: Canaille! On recula. Lui entr au
Palais-Royal, son carrosse fut bris, le cocher bless. Law n'osa plus
sortir, coucha chez le Rgent.

Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les
expdients de Law, ses essais misrables pour ramener un peu de vie,
de confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au trs-doux exil de
Pontoise, vraie faveur qu'il mritait peu et qui le posait
glorieusement devant le public. Le Rgent donna de l'argent pour
faciliter le petit voyage, en donna au premier prsident pour tenir
table ouverte et rgaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur
justice, leur inalinable droit, ils dressrent leur gibet, jugrent,
firent pendre un chat. Factie dplace dans ce moment tragique.

Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint
mettre le poing sous le nez au Rgent. Le hros de la rue Quincampoix,
illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par
sa figure ridicule, tout  coup se pose en Caton. Lui seul peut
rformer l'tat. Il va se mettre  la tte des troupes, et prendre la
Rgence. On rit.

Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux
poques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law,
le Rgent, quand on les suit de prs, sans tre tout  fait en
dmence, sont manifestement effars, incertains; ils perdent le sens
du rel et toute prsence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'taient ns
pour endurer froidement la haine publique, et ils en taient perdus.

L'anathme, la maldiction des grandes foules a un magntisme
terrible, pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hbtement. Ils
essayent coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puriles,
font dits sur dits, et plus sots les uns que les autres. Par
exemple, Law imagine d'inviter les ngociants  faire les dpts  la
Banque,  faire leurs comptes en Banque,  la manire de la Hollande;
on recevra et l'on payera pour eux. La belle imitation! comme il est
vraisemblable, dans un tel discrdit, que cette misrable caisse va
attirer l'argent comme l'antique, la vnrable, la solide caisse
d'Amsterdam!

Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de sparer la Compagnie
de la Banque; on se figure qu'aprs avoir cruellement ruin la
seconde, on pourra isoler, faire fleurir  part la premire, comme
pure Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noys, quoi
qu'on fasse, fortement lis, ont mme pierre au cou qui les emporte au
fond de l'eau?

On avait balay la place Vendme. Agiotage et brocantage, toutes les
ordures  la fois furent transportes chez le prince de Carignan, dans
les baraques que ce spculateur avait faites et louait  cinq cents
francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au bl). Mais l
encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer
cet gout.

Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolrables. Les
petits billets de dix francs n'tant plus mme pays, et ne
s'changeant pas, on meurt de faim. De l ces fureurs, ces menaces de
mort contre Law et le Rgent. Le peuple parisien sort de son
caractre, jusqu' insulter, poursuivre des femmes. Aux
Champs-lyses, on reconnat la livre de Law; on jette des pierres 
son carrosse, qui promenait sa fille: une pierre atteint, blesse
l'enfant.

On fit  Londres la gageure, et de forts paris mme, que le Rgent ne
passerait pas le 25 septembre. Cela arriva en un sens. Cet homme,
jadis de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est dj mort
en tous ses dons charmants. Plus d'amabilit, de politesse mme. Les
_quatre mtiers_ de Paris, le haut commerce, venant se plaindre  lui,
il s'emporte, il adresse  ce corps respectable les injures du coin de
la rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois,
imptueux, imprieux, qui le fait obir, le trane hbt dans sa
voie, comme instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie 
Pontoise, pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre
l'_Unigenitus_. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Rgent
et des princes qui viennent tout exprs pour y siger.

L'athe Dubois, Rohan (la femme vque), l'intrigant Bissy et deux
autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux
bnfices, selon les volonts papales. Le Rgent ne s'en mle plus
ayant dsormais la tte trop fatigue. Triste finale de nos longues
luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille glise de
France.

Si bas est tomb le Rgent qu'il semble n'avoir rien gard de ce qu'on
aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien
le chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre
sous la protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il
faut qu'on lui pratique un escalier secret par lequel  toute heure il
peut descendre au lieu inattaquable, la chambre  coucher de l'enfant.

Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intrt et
d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pris, ses violents
ennemis, taient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la
Banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une dfense gnrale de
sortir du royaume sans passe-port, annonce claire des mesures
violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des
procs, d'un _visa_ nouveau et peut-tre d'une nouvelle Chambre de
justice. Qui le premier y et t tran? Law sans nul doute. Et
qu'et-il dit? Et-il pu se dfendre sans accuser les princes, et les
profusions du Rgent, et les brigandages de M. le Duc? Celui-ci
rflchit, arrangea le dpart de Law. Dans une belle voiture de
promenade  six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison
d'Orlans, et une dame, jeune et jolie, hardie, fort intresse  coup
sr  ce qu'il chappt. C'tait la marquise de Prie.

Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une
rapide voiture de voyage pour le mener  la plus proche frontire. Un
fils de d'Argenson, intendant sur cette frontire du Nord, l'arrta 
Maubeuge, demanda  Paris ce qu'il fallait en faire. Rponse: Le
laisser passer, mais lui retenir sa cassette, une cassette des bijoux
de sa femme, dernire ressource du proscrit.




CHAPITRE XVII

LA PESTE

1720-1721


Un Anglais crit  Dubois (le 15 janvier 1721): Lord Stanhope a t
tent d'aller vous fliciter du coup de matre par lequel vous avez
fini l'anne en vous dfaisant d'un concurrent si dangereux pour vous
et pour nous. Dubois se donnait le mrite d'avoir rendu ce service
essentiel  l'Angleterre. De septembre en dcembre, la baisse s'tait
faite  la Bourse de Londres, et elle aurait t bien autrement
rapide, si la ruine, la fuite de Law, n'avaient dcidment tourn les
capitaux vers Londres.

Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies rcentes
en regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment
si misrable, courbe sous trois flaux, frappe de trois Terreurs:

_La Terreur financire._--Pris rentre implacable, juge ses ennemis
et tout le monde, pluche toutes les fortunes.

_La Terreur des Jsuites._--Dubois est leur Tellier, qui fourre  la
Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.

_La Terreur de la peste._--On tablit partout des cordons sanitaires.
De la Provence, elle s'avance au nord et marche  grands pas vers la
Loire.

Nous avons laiss en arrire la peste de Marseille, qui svissait ds
juin-juillet 1720. Il faut y revenir.

Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute
fort. Elle avait d'elle-mme toutes les conditions qui la font en
gypte.

1 L'infection des fanges, des profonds dtritus, accumuls et
fermentant dans la cuve immonde du port, la dcomposition de tant de
choses mortes qui pourrissent l  plaisir; 2 la misre, l'puisement
des petites gens mal nourris, la salet proverbiale et de la ville et
des mnages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en
mouvement, n'en sont pas moins, en mme temps, extraordinairement
ngligentes. Nagure encore il en tait ainsi. Des noires ruelles o
l'avalanche toujours redoute des fentres faisait doubler le pas, si
l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures.
C'tait bien pis  monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa
chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie
de crudits, d'oignon ou de poisson gt, d'oranges aigres, parfois de
mauvais bonbons italiens, ddaignait toute prcaution, se moquait de
la propret.

C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, les
faibles en gnral, que le flau mordit.

En juillet, on tchait d'en touffer le bruit. Les chevins eux-mmes
allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer
la porte des maisons infectes. Mystre sinistre que ces portes mures
rvlaient trop loquemment.

Il y avait en cette anne beaucoup d'orages, mais il y en eut un
terrible  Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre
d'glises furent frappes. Ds lors forte mortalit. L'aigre vent, le
mistral, qui succde, empche l'ruption naturelle des bubons de la
peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand
part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les
riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans
la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui
n'abandonnent  leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la
ville condamne.

Quel est le dsespoir, l'accablement de la grande masse qui reste,
lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa
banlieue d'un cordon de troupes, des plus svres dfenses et sous
peine de mort. Le flau concentr dans ce foyer morbide, dans un grand
peuple accumul, s'irrite et svit d'autant plus.

Nos mdecins de l'arme d'gypte, qui ont observ la peste de prs,
disent qu'elle prend de prfrence les puiss, les effrays. Un petit
ngre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu
peur d'une ombre, frapp de cet branlement, eut la peste le
lendemain. Ces observations font juger  quel point, dans l'pidmie
de 1720, la masse de Marseille tait prte  prendre la peste, ayant
justement au plus haut degr l'puisement des misres, la peur (dans
toute la violence de l'imagination mridionale), l'effroi surtout de
se voir enferme.

Le clbre Chirac, mdecin du Rgent, consult, rpondit qu'il
fallait surtout tre gai. C'tait aussi l'avis des mdecins de
Montpellier, qui niaient la contagion. En ralit, ceux qui avaient le
moral trs-haut, la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture,
risquaient moins que les autres. La femme d'un mdecin allemand,
jeune, intrpide, vivait au fond de la peste,  l'hpital, et touchait
les malades. Les magistrats municipaux, qui affrontaient partout la
maladie, ne furent point attaqus.

Mais la grande masse tait trs-abattue, par la disette d'abord, 
laquelle on ne remdia qu'un peu tard. Elle l'tait par l'abandon.
L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidrent en rien la ville. Les
riches bndictins de Saint-Victor s'isolrent, s'enfermrent. Ayant
de grandes provisions, ils murrent eux-mmes leur porte, ne se
souciant plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.

Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville o d'abord chacun se
renfermait. Sur les places dsertes, des bchers par lesquels on
croyait purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes
chaleurs d'aot, jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues
circulaient des ombres ridicules et lugubres, les mdecins, dans le
costume trange qu'ils avaient invent, et qui n'exprimait que trop
l'excs de leur peur. Monts sur des patins de bois, couvrant leur
bouche et leurs narines, serrs dans une toile cire, comme des momies
gyptiennes, ils taient effrayants  voir. Ces prcautions leur
servaient peu, car, de quarante qu'on envoya de Paris, trente
moururent, et l'on n'en renvoya qu'en les chargeant d'argent, avec
promesse de pension pour ceux qui survivraient.

Dans la fuite gnrale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que
la conduite de l'vque Belzunce et des chevins, deux surtout,
Estelle et Moustier. Ces fermes magistrats eux-mmes, l'pe  la
main, menaient les enterreurs dans les maisons des morts et les
foraient de travailler. L'vque, bon, vaillant, gnreux, se
multiplia, fut partout pour encourager, soutenir, et avec lui nombre
de religieux qui s'immolrent, vrais martyrs de la charit. Belzunce,
malheureusement, avait plus de courage que de tte. Dans son imitation
fidle de Charles Borrome  la fameuse peste de Milan, il multipliait
trop les prdications effrayantes, les lugubres processions. De figure
imposante, de taille colossale, ce bon gant, dans le flau public,
suivit trop l'instinct thtral, ici fort dangereux, des populations
du Midi.

Aprs ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons
_les volontaires_, ceux que rien n'obligeait d'agir.

Les Oratoriens, ennemis de la Bulle _Unigenitus_, taient interdits
par l'vque que menaient les Jsuites. Non-seulement on ne les
obligeait pas de confesser les mourants, mais on le leur dfendait.
Dans leur humilit hroque, ils se firent tout au moins
gardes-malades; ils embrassrent la mort.

Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'ge en ge, c'est le
chevalier Roze, intrpide, inventif, et homme aussi d'excution. Il
donna sa fortune, donna mille fois sa vie  des dangers terribles, o
tous prirent. Il en revint.

L'vque comptait sauver la ville en la ddiant au Sacr-Coeur. Le 6
aot, il fit avec tout le clerg une procession terrible,  grand
spectacle d'expiation, de pnitence. Prchant que le flau tait un
chtiment cleste, il frappa les esprits, brisa les coeurs briss,
montra, derrire la mort, les supplices ternels. Il accablait les
simples, les pauvres gens crdules, les faibles femmes craintives,
dj perdues de remords. Les frayeurs aggravrent la peste. Tels qui
mouraient chez eux tout doucement ne se rsignrent plus. On en vit
qui, dsesprs, furieux, se crurent damns d'avance, et se jetrent
par les fentres. Beaucoup de pauvres cratures dlaisses eurent
tellement peur dans leurs maisons, o tout tait mort, qu'elles
sortirent, vinrent criant, pleurant sur les places, dans leurs
lambeaux, dans leurs linceuls.

Cette chose effroyable clata le 20 aot. Tout se remplit de spectres
ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonns qui ne rentraient plus dans
leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposs aux froides
roses, aux intempries violentes du brutal climat de Provence.
L'ruption ne se faisait plus. La mort tait certaine. Ils demandaient
d'tre reus la nuit, par charit, dans les glises qui les eussent
abrits du vent. Mais le clerg, l'vque, eurent scrupule de les
profaner en y recevant ces malades qui bientt devenaient des morts.
Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous
de quelques balcons. Mais les propritaires ne leur accordaient pas
mme cette faible hospitalit. Mme le banc devant la porte, sans
abri, on l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure!
Repousss ils restaient donc au milieu des places, couchs sur le pav
dans les froides nuits, les mourants prs des morts,  ct de
cadavres demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuye
contre un mur, une figure immobile, un corps pris par la mort dans
cette attitude mme, qui semblait mditer sur son triste abandon.

L'autorit municipale tait ingale  sa tche. Marseille avait le
droit de se gouverner elle-mme. On respecta ce droit, et beaucoup
trop, en agissant fort peu pour elle. Sauf les mdecins envoys le 12
aot, avec une somme d'argent  laquelle Law avait contribu, le
gouvernement s'abstint. Il n'agit fortement qu' mesure que la peste
s'tendit vers le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-mme.

Son premier soin, ds l'origine, devait tre de crer, non par les
ressources locales, mais par celles de l'tat, nombre de petits
hpitaux, de pavillons bien isols, o la foule se ft divise. Il les
fallait surtout abrits du vent aigre qui tuait sans rmission. Les
tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une
exposition trs-froide, livraient prcisment les malades  son
influence. Ils aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la
contagion. Un nouvel hpital qu'on btit dans la ville par le
travail des Turcs, ne fut achev qu'en octobre. Donc, en aot, en
septembre, la masse vint se concentrer dans l'unique et troit asile,
dans l'ancien hpital. On se battait aux portes pour y entrer. Nul
n'en sortait vivant. Ceux qui y soignaient les malades, les voyant
mourir tous, se firent peu de scrupule (pour avoir plus tt les
dpouilles) d'acclrer cette mort invitable. L'infirmier devint
assassin.

Un vaste assassinat se fit. On avait entass trois mille enfants
abandonns  l'hospice des Enfants-Trouvs. L, comme  l'hpital, la
froce spculation s'tablit sur la mort. Les trois mille y moururent
de faim!

L'gosme commun esprait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner
 la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais
elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons
sanitaires; ds aot elle passa  Aix, dans l'automne  Toulon. Le
Parlement, qui dfendait si durement aux Marseillais d'migrer, se
hta de le faire lui-mme. Autant en fit le commandant de la province
dont la prsence tait si ncessaire.

Sur ces nouveaux thtres de la contagion on essaya de diffrents
systmes. On croyait que Marseille n'avait t si violemment frappe
que par les communications libres qu'elle laissait aux malades.  Aix,
ds qu'un signe lger apparaissait, l'homme enlev tait sur l'heure
jet aux hpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de
mourir. De huit mille, cinq cents survcurent.  Toulon, on essaya
une autre mthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hpitaux
est consign chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de
mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour,
interdit l'migration, empch les riches de fuir. Tout mourut, riches
et pauvres. Ce consul (un hros plutt qu'un habile homme) soutient
sept grands mois cette gageure de tenir enferme et de nourrir 
domicile une population de vingt-six mille mes. Captivit cruelle. On
meurt encore plus qu' Marseille.

Dans l'automne  Marseille, et l'hiver  Toulon, la mort allait si
vite et il y avait tant de corps  enterrer qu'on songeait  peine aux
vivants. La spulture tait la grande affaire publique. Les confrries
de pnitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux,
manqurent apparemment. Car les chevins durent faire _la presse_ dans
les hommes forts du petit peuple, et, bon gr mal gr, leur faire
enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les
maudissait comme la mort elle-mme, injuriait ces _corbeaux_. Ils
dsertaient. Il fallut implorer l'assistance des galriens. N'ayant
nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait
surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille
acceptait un flau plus terrible peut-tre que la peste elle-mme.
Corrompus et froces, de plus, dans l'chappe sauvage d'une libert
imprvue, deux mois durant, ils donnrent un spectacle effrayant, _le
rgne des forats_.

Ces nouveaux venus apportrent, dans la calamit, quelque chose de
pis, une hilarit diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la
peste, ils la ftaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des
gards pour eux, touchait peu ces hommes si gais.  Toulon, ils
allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de boeuf.
Et la ville  discrtion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient,
ple-mle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonns qui
restaient avaient peur de la peste moins que des gaiets du forat. Il
prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient 
l'appel. Un mourant rclamait, priait d'attendre un peu. Bah! dit le
galrien, si on les coutait, il n'y en aurait pas un de mort.

 Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer.  Toulon, on
les jetait par la fentre du quatrime tage, la tte en bas, au
tombereau. Une mre venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut
horreur de voir ce pauvre petit corps prcipit ainsi, et,  force
d'argent, elle obtint qu'on la descendt. Dans le trajet, l'enfant
revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut
l'aeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du
port.

 Marseille, MM. les forats permirent trs-peu le tombereau. Ils
trouvaient qu'il faisait tort  leur industrie. Ils couprent les
harnais, et pas un ouvrier n'osait les rparer. Le peuple lui-mme,
d'ailleurs, dplorait le malheur de ne pas tre enterr un  un. Il
avait horreur des charrettes o les corps, sans honneur, dpouills,
tombaient l'un sur l'autre. Il appelait _infme_ cette promiscuit de
spulture, ces mariages de la mort. Tous mls par hasard, en une mme
masse molle, mutuellement putrfis!

Qui le croirait? Ces choses pouvantables qui rvoltaient les sens,
loin d'teindre l'imagination, l'exaltrent trangement. Si l'amour,
comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de
l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda
tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on
trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours
attendrissant. Il tait l'lve du Puget, qui a tant sculpt la
douleur, la misre, l'esclavage (ces prliminaires du flau). Serres
vit dans celui-ci la suite naturelle de l'oeuvre de son matre, comme
la fin du monde que son art douloureux avait prophtise.

Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout
en dehors si cruellement, a des rvlations inattendues, profondes.
Les minents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De
mme les peintres vnitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers
tableaux qu'on croirait de pit, ont jet hardiment tout ce qu'ils
avaient vu  la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me
reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du
peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la
misre et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de soeurs, qui se
tiennent et se serrent, dans l'obscurit indistincte, dans un chaos de
tnbres livides, anticipent dj la communaut du spulcre. Tout est
fuyant, s'mousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres
petites figures ont des grces tranges, dj de l'autre monde, des
langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en
dcomposition, sont effroyablement jolies.

Tableaux malsains de sensualit funbre. C'est l'me mme de la peste.
 Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, prement amoureuse.
La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du
flau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient
gure. Ce fut comme  Florence, o les nonnes, aux maisons galantes,
se vengeaient de leur chastet. Ceux mmes qui avaient constamment la
mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, srs de
mourir, prennent, avec le poison, un vertige effrn et se payent de
leur fin prochaine. Les _carabins_ furent terribles  Toulon. Dans
l'enfermement gnral dont ils taient seuls excepts, trouvant
partout des isoles, rien ne les arrtait. Le danger, le dgot, la
doucetre odeur de la peste, la malpropret naturelle o ces
abandonnes gisaient, ne gardaient pas le lit ftide. Nulle piti des
mourantes. La mort mme peu en sret.

 Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout
ce qui languissait dans les rues fut terrass, ne se releva pas. Ds
lors, on meurt en masse,  mille par jour. Les enterreurs sont
dbords, perdent la tte. Il faut prendre un violent parti, abrger.
On force les glises, on crve les caveaux, on les comble de corps
mls de chaux. Puis scells hermtiquement. Tout le reste aux fosses
communes. Mais elles furent bientt pleines et gorges. Elles se
mirent  fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les
fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls mme, le vaillant
Moustier, prt la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de
reculer, il avana sur ce charnier mouvant, le mit  la raison,
l'enfouit de nouveau dans la terre.

Le danger le plus grand tait un tas de deux mille corps qu'on avait
abandonns sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois
semaines, et s'taient rsolus en une mer de pourriture. Que faire?
comment dtruire cela? comment aborder seulement cette horrible
fluidit?

Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions
taient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la vote. Puis, 
la tte de soldats intrpides et d'une bande de cent forats, il
poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui
mirent la main  cette oeuvre de dlivrance le payrent de leur vie,
moins Roze et deux ou trois qui survcurent.

La peste recula ds ce jour. On commena  prendre le dessus. On
balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant,
envoy de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put
employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison.
Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employs de revenir.

Les vivres abondaient. Le bl tait venu de tous cts, au point qu'on
voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec
elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une dtente
physique et morale. Elle alla trop loin mme. Repas, orgies, ftes,
mariages, les gaiets effrnes du deuil. Nombre de filles en noir
brusquement se marient. Telle qui ne l'et jamais t, tout  coup
seule et dlivre des siens, hritire, remercie la peste.

Belzunce, l'hroque imbcile, aimait les grandes scnes, o il
apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si mue. Au plus
haut de l'glise des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la
cte, les collines, la Mditerrane, et cette pauvre Marseille, on lui
fit faire une crmonie bizarre et fort troublante pour des esprits
malades, l'_anathme  la peste_, son exorcisme solennel,
l'excommunication et la dclaration de guerre qui la proscrivait 
jamais, lui interdisait le pays.

Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les
ftes et les rjouissances qui se faisaient pour son dpart la
provoquaient  revenir.

Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pture. De vingt-cinq
mille personnes, elle en laissa cinq mille.

L't, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvs, se rjouissent et
font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrire s'est tablie en
terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le lgat, perdu,
s'enferme dans le palais des papes.

En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la ddaigne; elle marche
vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des rgiments qu'on
envoie, s'tablissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste,
si elle se permet d'avancer.

Mais n'tait-elle pas derrire eux? On et pu le penser.

Une panique eut lieu  Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant t
ouverte chez un marchand, voil des morts subites, et dans la maison
mme, et des deux cts de la rue. Toute maladie courante tait
impute  la peste. On ne fut tout  fait rassur qu'en janvier 1723.

Donc, elle avait rgn deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle
avait dvor dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais
ses exploits cruels dans l'paisseur du centre de la France, on s'est
gard de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, tait un
flau politique, la fille des misres envieillies, des ruines
rcentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des
dsespoirs. Trois gnrations successives, celle de la Rvocation,
celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de
la Rgence, de pre en fils, en petits-fils, par trois cercles
d'enfer, peu  peu descendues, cherchrent dans la terre un repos.

Le pays, fort prs de Paris, tait quasi-dsert. Certain abb,
prdicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'tant
cart un moment, fut happ par les chiens. On retrouva ses os.

Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le prilleux voyage de
Provence  Paris, fit un rcit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour
chapper aux cordons sanitaires, elle vitait les villes, marchait par
les campagnes. Aux montagnes du Gvaudan, aux valles de l'Auvergne,
du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une me vivante. Partout
des morts non inhums. Ne rencontrant personne pour l'hberger, elle
entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un
presbytre ouvert, abandonn, lui offrit un spectacle trange. Le
cur, habill, tait l, mais pourri; la servante sur un autre lit, en
dcomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnes
(_ms. Buvat_, 24 sept. 1721).




CHAPITRE XVIII

LE VISA

1721


En attendant la peste, Paris subissait un flau aussi cruel peut-tre,
l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur
l'existence de chacun. Le violent Pris Duverney commenait
l'opration chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait
revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine,
la qualit, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, rduire les
milliards  nant. Dictature tonnante! si dlicate  exercer! Il y
prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la
guerre  Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le trs-rus
Crozat et Samuel Bernard, le vnrable banqueroutier.

         [Note NT-2: Dans ce chapitre XVIII qui a trait  l'anne
         1721, Michelet fait rfrence  Antoine Crozat, marquis du
         Chatel (1655-1738), n  Toulouse, financier et constructeur
         du canal de Crozat qui fait communiquer l'Oise  la Somme (25
         km) et  Samuel Bernard, (1651-1739), n  Sancerre,
         financier qui prta des sommes considrables  Louis XIV. Le
         nom de Louis XVI mentionn ici par Michelet (dans l'dition
         de A. Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'poque o
         ont vcu Crozat et Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la
         prsente dition du "Project Gutenberg" le nom de Louis XVI a
         t remplac par celui de Louis XIV.]

Les seigneurs qui avaient rtabli leurs fortunes, qui gardaient les
mains pleines, n'taient pas sans inquitude. Leur bienfaiteur
prodigue, le Rgent, qui si sottement s'tait laiss piller, qui,
comme un enfant ou un fou, avait reint le Systme, paya de honte
pour tous.

Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tte basse qu'il avait fait
de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des
coupables, M. le Duc, contre qui on aurait d faire une enqute,
s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le dpart de Law (que
lui-mme, M. le Duc, avait sauv dans sa voiture!). Dans son tat
demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva gure 
dire. Comme un colier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta
sur Law absent. Pitoyable sance o des deux premiers hommes du
royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effront coquin.

Le parti du Systme, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans
M. le Duc, qui y avait encore un intrt considrable et y avait gagn
tant de millions. Et, en effet, d'abord il la dfendit quelque peu,
montra les dents  la raction, pour l'obliger sans doute de composer
avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'et os
toucher au prince que la mort si probable du Rgent allait faire
Rgent. Sa meilleure chance tait, en respectant les vols de
l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde
Rgence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les
hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent
parfaitement qu'on songerait moins  eux si tout le monde craignait
pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trsors acquis s'ils
livraient gnreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs,
accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs.
Gloire aux brigands, mort aux filous!

Rien de meilleur dans les grandes dtresses publiques, o tout le
monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui dtourne, occupe les
haines. On fait lever un livre, quelque gibier ignoble et ridicule.
Tout court aprs. Un accapareur de denres est trs-propre  cela; nul
animal plus dtest du peuple. On n'avait que le choix des grands
noms, d'Estres, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui
attacha les chaudrons  la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf,
la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre
seigneur s'tait fait picier, trafiquait surtout dans les suifs. Les
chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui  bas
prix les graisses et les savons. Il en avait combl des couvents, des
glises, entre autres les Grands-Augustins, o Bossuet fit la fameuse
assemble de 1682. Toute l'anne se passa  manier,  remanier cette
cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon,
pour Conti, d'Antin, de montrer leur dlicatesse, de s'indigner contre
un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin,
pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il
avait enlev sans faon la prodigieuse masse de tous les plombs de
Versailles, en mettant  la place de trs-mauvais tuyaux de fer. Tout
tomba sur la Force.

On rgala le Parlement de ce procs. Lui-mme se fltrit bien plus
encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya
aux galres.

Le 26 janvier, Duverney lance  la fois ses deux brlots qui
incendient tout:

1 La Compagnie des Indes est dclare comptable, responsable des
billets de la Banque.--Billets qu'on fit _sans elle_. Billets qu'on
augmentait secrtement, contre son rglement, _contre l'engagement qui
fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemble de ses
actionnaires_. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup  l'agneau
(dans la fable de la Fontaine) prvaut ici. Elle est croque,
c'est--dire saisie, sous scell, livre  ses ennemis.

2 On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition
financire, avec une arme de commis. Tout cela dans les bas
appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche.
Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier
(actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons
des mauvais, en faire le _Jugement dernier_. Pour cela, il faut en
connatre, en apprcier les origines. Travail pouvantable. O
trouvera-t-on des employs si exercs, si habiles, des ttes si
fortes, pour dmler d'un coup tant de choses embrouilles? On prend
ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne
faisant rien, ne sachant rien, sont propres  tout, batteurs de pav
qui promnent la petite tonsure ou l'inutile pe. L'effrayant, c'est
que des novices doivent _en deux mois_ finir cette oeuvre
rvolutionnaire, la Saint-Barthlemy du papier. Si la plume y
succombe, l'pe y subviendra contre les mal-appris qui se
plaindraient trop haut. On ne prtend pas faire une banqueroute
timide, dtourne, par derrire. On veut la soutenir firement. Tout
est prt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est
press d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus
vreux, croient prudent d'aller dclarer une petite partie de leur
fortune, de donner aux bureaux certaine pture pour qu'on s'informe
moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.

On frappe coup sur coup. On dclare annul tout papier non vis. On
dclare confisque l'acquisition non avoue. Enfin, on s'adresse aux
notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes,
qui reoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les
notaires sont forcs de trahir leurs clients, d'apporter des extraits
des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui
mettait  jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait
au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le
grand matre, fit de sa main d'ingnieux rglements, piges certains,
infaillibles filets o les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait 
la passion: les juges des nouveaux enrichis taient leurs ennemis, des
robins rests maigres. Il se fiait  l'intrt. Les commis savaient
bien que la svrit ferait leur avancement. Ils taient stimuls par
de gros appointements. Et, si l'pret leur manquait, ils en prenaient
des supplments  la vaste buvette tablie exprs dans le Louvre.

En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 
Paris; 500,000 en province). Nulle telle opration depuis l'origine du
monde.

On remarqua le soin, la prcision arithmtique, avec lesquels Duverney
procda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses
calculateurs l'infaillible Barme, dont le nom est proverbial. Mais
cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce
qu'on ne faisait point, je veux dire les mnagements avec lesquels on
dtourna l'enqute des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher
le plus  cette Terreur, ce n'tait pas d'tre terrible, mais de
l'tre ingalement, d'tre ici clairvoyante, aveugle l. Elle poussa 
mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isols. Mais elle ne
voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait
leurs fortunes, avaient pay leurs dettes, pour rentrer dans leurs
biens saisis. Cette perscution si partiale, qui frappa les riches
nouveaux et mnagea les autres, eut l'effet dtestable d'une raction
nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, taient au moins des hommes
intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits taient ces races
incurablement fainantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la
prostitution avaient tant de fois releves dans le XVIIe sicle, mais
toujours inutilement.

On avait une liste de gens  ranonner, liste norme de trente-cinq
mille. Liste comminatoire, pour amener  composition.

On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet
contraire au but. La plupart se jetrent dans les bras de la Grce, je
veux dire s'adressrent  la faveur. C'est ce qui rendait toujours
vaines les oprations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses
employs ne furent point insensibles, falsifirent des pices,
arrangrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple,
condamns, devaient tre pendus, mais on les pargna. Que de gens il
et fallu pendre? C'tait  qui sauverait les riches victimes du Visa.
La sensibilit des dames brilla l, comme toujours. Elles coururent,
assigrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque
autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en
l'pousant. Force seigneurs daignrent donner aux Mississipiens des
_filles de protection_. Ce fut le terme consacr. S'ils n'avaient pas
de filles, l'agioteur disait avec simplicit: On m'en veut pour cette
terre, cet htel ... Eh bien! prenez-les.

Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance
nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage pousant la noblesse, une
certaine socit btarde va commencer o l'lment jeune et actif des
gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera 
leur vieillesse,  leur paresse. De ce beau mariage sort la race des
frelons qui vont striliser tout le rgne de Louis XV.

C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la
population (_un million de familles_, donc cinq millions d'individus?)
que tomba lourdement d'aplomb l'crasement du Visa. Ceux qui n'avaient
ni rentes ni actions, ceux qui spculaient le moins, avaient reu
malgr eux, en paiement et de mille manires, des papiers de toute
sorte, spcialement les papiers-monnaie qui avaient cours forc. Au
Visa, tout fondit. Ils se trouvrent n'avoir presque rien dans les
mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher.
Point du tout. Ce dbris de dbris, ils ne l'auront pas mme. Ils
pourraient le manger. L'tat est soucieux de le leur conserver; il ne
leur en fait que la rente. Une rente minime  un taux misrable. Une
rente peu sre aprs tant de rductions, que nul ne voudrait acheter.
Aprs tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique.

Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralit, et, ce
qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les ttes sont
fortement branles par la grandeur d'un tel naufrage. Il en rsulte
un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et
plus on dpense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus  rien
quilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au
plaisir que l'on court (comme dans les premires annes de la
Rgence), c'est  l'tourdissement,  l'oubli, au suicide. Ce qui
reste, force, vie, fortune, on a hte de l'exterminer. En Provence, on
l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrne. Mme effet 
Paris pour l'autre peste, la dbcle des fortunes. Les survivants d'un
jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs dbris. On va
de fte en fte, de bal en bal. Surtout les bals masqus, champ
d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un
instant.

Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaiet, plutt des farces ou
obscnes, ou tragiques.  certain bal arrivent quatre masques
apportant un cinquime qui semblait faire le mort. Les quatre
disparaissent, mais le cinquime non. Car c'tait un mort en effet.

Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le
Rgent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient  chaque
instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activit
furieuse, stimul, endiabl de l'urtre et de la vessie, reste
inaccessible et s'enferme. Pour les choses presses, nul moyen
d'arriver  lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les
mariages espagnols, l'affaire des Orlans, dont nous parlerons tout 
l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Rgent dans sa
torpeur apoplectique!

De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il
existe encore, il fait obstinment l'Henri IV et le vert galant. Il ne
tient pas  lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il
simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.

Quelle est  cette poque la figure de ce galant prince? Si change
que personne n'ose le peindre. Dans la clbre estampe du Triomphe de
la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un
petit portrait du Rgent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait
est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile
lgre et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne
sait o.

Aprs sa mort, un burin vridique (de la belle galerie Restout) donne
la triste ralit. L il fait peine. Il est fort sombre, fort
lourdement bouffi, avec de gros yeux injects, saillants et pleins de
sang, qui vous disent: Je mourrai bientt.

C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dpit  la
nature, de dmentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant,
l'amoureux. Ainsi, au moment mme o il est pauvre au point de ne
plus payer les domestiques de sa mre, il btit  Auteuil une _petite
maison_. Et pour qui? pour une matresse qu'il a depuis longtemps,
dont il a assez, plus qu'assez, son habitue, la Parabre, qui a
souvent la sincure de passer la nuit avec lui.

Il se pouvait fort bien qu'il mourt dans ses bras. La peur qu'elle
eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la dcida.
Elle dclara vouloir se convertir, se retirer. Le mme mois, il en
achte une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir,
sans aimer, il achte. C'tait une petite noiraude, dj fane, les
seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne
objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant
Saint-Cloud, c'est--dire par-devant madame d'Orlans, il fait pour la
coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va,
indign, mais curieux, voulant voir si le tonnerre de Dieu y
tombera. Curiosit fatale aux paysans; la foule marche dans leurs
bls, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dpense, il est si
peu pris qu'au moment mme il a un autre objet en tte. Un grand
seigneur, joueur, panier perc, voudrait bien lui vendre sa nice.
C'tait l'cuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc
d'Antin. Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donn l'amour
mme.--Pourquoi pas?--Impossible. Maintenant elle est religieuse.
D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition.
C'est ma nice ... Cela toucha juste. Le couvent tait loin, du ct
de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la
remettre  M. le cur de l'endroit, qui veut bien se charger de la
conduire  Paris chez son oncle, aux curies du Roi. Comme une mule ou
un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi  travers toute la France,
elle est amene par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la
pauvre nonne, intimide, d'autant plus belle, est longuement lorgne
par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il et piti d'elle,
soit qu'il se sentt froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa
aller l'innocente.

Il n'tait pas mchant, et mme  cette poque o il tait tomb si
bas, tellement matrialis et incapable de tout bien, il n'et pas
got un plaisir cruel, n'et pas fait pleurer une fille. En cela, il
ne fut nullement du temps qui finit la Rgence, temps prement
corrompu et cruel qui appartient dj  l'poque de M. le Duc. Il
aurait voulu tre aim. Il l'espra deux fois, dans la rforme de
Noailles et dans l'utopie du Systme. Deux fois il retomba.

Mais, quelque indiffrent qu'il part tre  tout, faisant la sourde
oreille  la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, 
table avec Dubois, comme on lui donne un papier  signer: F. royaume!
s'crie-t-il. Il est bien gouvern! par un ivrogne et un maquereau!




CHAPITRE XIX

MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU

1721


Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance,
de popularit immense, _Manon Lescaut_. Le sicle de Louis XIV n'a pas
de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse
infrieure lt les tragdies de Racine. Dans les livres de dvotion,
pas un n'a le succs de se faire lire de tous. Les sottes jaculations
de Marie Alacoque se rpandent, mais dans les couvents.

Voici un livre populaire. Grand, trs-grand vnement. Il ne parat
qu'en 1727, mais il est certainement crit, ou du moins commenc, vers
le temps qu'il raconte, vers les cruelles annes des enlvements pour
le Mississipi, quand la douloureuse aventure tait toute brlante
encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.

Il n'y a jamais eu un tel succs de larmes. Nulle critique; on n'y
voyait plus. Les hommes mmes pleuraient. Les femmes lisaient et
relisaient. Les filles dvoraient en cachette. Pourquoi la jansniste,
la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrire son comptoir? Pourquoi la
jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voil comme
folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrter. Qu'as-tu?--Rien.--Mais la
dame, sous son fichu, lui trouve sa _Manon_, qu'elle lui a drobe.

Ce livre tout petit s'adresse  un grand peuple (bien nombreux, car
c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage,
jusqu' la _Julie_ de Rousseau,--donc, pendant plus de trente annes.
La _Julie_,  son tour, qui rgnera autant, ne plit qu'en prsence de
_Paul et Virginie_. Chacun de ces trois livres est une re nouvelle,
une rvolution dans les moeurs.

L'amour est grand au XVIIIe sicle.  travers le caprice dsordonn et
la mobilit, il subsiste ador, et surtout admir. Il n'a pas la
fadeur des Astres, des Cyrus. Il est fort et rel, et il semble une
religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption mme croit
qu'il est une vertu. Le plus gt est fier s'il a la bonne fortune
d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux.

Est-ce pour rire? non, on se dvoue. Aux pidmies meurtrires,
surtout quand le flau du temps, la petite vrole, saisit la dame,
l'amant ne cde la place  personne, donne cong au mari, s'enferme
seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dvouement dont la
femme montre encore plus d'exemples. La plus lgre est fidle  la
mort; elle se remet  aimer son mari et s'enferme avec lui _quand
mme_.

Il y a de tout cela dans _Manon_, mais il y a autre chose. Est-ce bien
l'me de la Rgence qu'elle exprime, comme on le croit communment?
Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hlas! aussi de boue),
trouve-t-on pour se relever par moments le vif lan d'esprit, l'essor
vers l'avenir, qui caractrise l'poque dans les _Lettres persanes_?
Non, nul amour de la lumire. Cette dsole _Manon_ regarde moins
l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout  la fin de Louis
XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier,
s'il pouvait autre chose qu'tre amoureux, serait, comme maint autre
hros de son auteur (l'abb Prvost), homme de la cour de
Saint-Germain, un aventurier jacobite.

C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit
chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur
pays, lui  dix-sept ans, elle  quinze, et qui se trouvent si vite au
niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur prcocit
pour le vice. Dbarqus peu aprs la mort du Roi, ce n'est pas la
Rgence, ce n'est pas le Systme qui les font si gts dj. Ils
sortent uniquement de l'ducation de province. Ils ont t levs en
maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considrable,
puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgr son petit
nom de Manon, elle est soeur d'un garde du corps, donc de bonne
famille et trs-certainement _demoiselle_.

Ils sont tout  l'image du bon Prvost. Malgr tous leurs dsordres,
ils ont un fond religieux qui revient bien fort  la fin, puisque dans
leur tablissement en Amrique, ils ont absolument besoin du
Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur
leurs dbuts.  quinze ans, la petite est dj exprimente. Et
cette exprience lui fait suivre sans hsitation (aprs deux mots de
compliments) un garon inconnu. Lui, plus passionn, moins
naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du sminaire au
tripot,  l'escroquerie! Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va 
l'aveugle. D'accord, mais l'amour mme serait plus fortement marqu
si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'tre
vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour
n'a pas mme  vaincre.

L'auteur et le hros, c'est le mme homme, au jugement de la critique
srieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas.
Prvost, auteur lche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment
trs-personnel, a trouv une force et une simplicit terribles. Ce
n'est pas du gnie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte,
amour, volupt amre, dsespoir ... Le coeur est perc.

Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nomm dans sa
confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait
trouv un sensuel bonheur  signer son histoire d'amour,  crire que
c'tait bien lui qui avait eu Manon. Il et fort aisment endoss des
misres qui alors faisaient peu de tort  _l'homme de qualit_. Mais
il ne le pouvait. Il tait prtre. Il avait t moine. C'est sa robe
qu'il a respecte.

Prvost est  peu prs de l'ge de son chevalier. Un peu avant le
sicle, il nat sur la lisire d'Artois, de Picardie, et pas bien loin
des lieux o nat Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux
grands peintres, qui, d'un art diffrent, feront tous deux Manon
Lescaut.

Prvost naquit en plein roman, dans ce pays o les sminaires
irlandais levaient tant de ttes chimriques, d'aptres intrigants,
pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde
intarissable, tte chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il
en fut dupe toute sa vie. Ses matres, les jsuites, qui l'aimaient
fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il tait
trop lger. Il se croyait bon gentilhomme (tant le fils d'un
procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'anne mme
o son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons
Prvost converti de mme chez les Bndictins. Il y reste encapuchonn
(non sans regret) quelques annes, compilant tristement la _Gallia
christiana_. Mais, prs du gros volume, il en crit un autre bien
petit (devinez lequel). Brlant secret qu'on ne peut garder gure. Ce
rve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les
contait indiscrtement. Le soir, il ramassait des moines dans certain
petit coin. Il les tenait l fascins. Il contait, il contait, sans
pouvoir s'arrter, et cela durait jusqu'au jour.

Sa fuite du couvent, en 1727, le divora d'avec le fatal manuscrit.
Quand l'oiseau envol plana aux vertes plaines de la libre Angleterre,
il ne put plus tenir cette _Manon_. Elle aussi s'envola, publie comme
un pisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande
partie de lui-mme. Car depuis, il resta un crivain facile, agrable,
diffus, dlayant, et bref, peu de chose.

Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie,
tels ses livres. Il n'a jamais prvu. Il va, flotte; c'est le cours de
l'eau. D'homme d'pe, moine et dfroqu, romancier et prdicateur,
traducteur et compilateur, journaliste, auteur  gages, par tous pays
et tous mtiers, il va et ne peut s'arrter. Souvent amoureux, souvent
converti,  l'glise, au clotre, au grenier, ermite, ou presque mari
avec une belle Hollandaise qui l'enlve un matin. Ce qu'il a de plus
fixe, c'est un certain attachement  ses bons Pres,  ses bons
moines,  tant de bons abbs. Tout le clerg est bon. Son imagination
douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge
du roman, ce hros de vertu, d'amiti, il est si prvenu, qu'il donne
les mmes traits au chef de la rude maison o jouait tant le nerf, au
suprieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon _Louis XIV_.)

Son chevalier est-il tout  fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende
compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme _n_, lev
chrtiennement, peut toujours revenir de ses chappes de jeunesse,
qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe
galant: Que l'amour excuse tout, qu'un _vritable amant_ a le droit
de tout faire. Avec ces deux ides, rien n'embarrasse Prvost. Il
court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.

Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance
avec laquelle le chevalier, sans s'tonner, entre dans une bande
d'escrocs. Nous ne digrons plus ses longues manchettes, propres 
filer la carte. Encore moins sa rsignation  faire le petit frre de
Manon, le naf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer.
Je ne dis rien de l'homme tu, petit assassinat sans consquence, fait
si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.

Les critiques ont t, disons-le, tonnamment faibles, j'allais dire
lches, pour Manon. Cent ans aprs, elle corrompt encore, et les
hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit
qu'aprs que bien des livres auront pass, elle reparatra dans sa
_fracheur_. C'est justement l ce qui manque. Prvost qui la montre
adore, et veut la rendre sduisante, lui fait maladroitement dire,
crire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les moeurs,
les habitudes du prtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les
dames de prs. Cette irrsistible Manon n'est qu'une fille, pas mme
le moderne _camellia_. Elle parle lourdement des besoins de la vie,
des piges qu'elle va tendre, de ses filets. Elle badine
dsagrablement sur les mprises de la faim: Je rendrai quelque jour
le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour, etc. Ce positif
cynique fait froid. Mais sa facilit  enfoncer des pointes dans le
coeur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu' lui envoyer une
fille pour le dsennuyer, tenir sa place au lit! la fureur de
l'infortun, l'explosion de son dsespoir, dpassent les effets que
l'auteur a voulu produire. On est dgot, indign, mais plus
irrvocablement que le hros. Manon est sans retour fltrie; elle
s'est juge elle-mme.

Les critiques ont remarqu avec raison, comme grande originalit du
livre, la parfaite _scurit_ de Manon  chaque chute. Mais ils ont
tort de l'appeler une fille _incomprhensible_. Cela ne se comprend
que trop. Elle connat son amant. Elle n'ignore pas, l'_innocente_,
que le pch lui va, qu'elle en est plus jolie, aime, dsire
davantage. C'est le mot immoral de tel pote  son infidle: Tu sais
que je t'en aimai mieux.

L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on dmle
aussi quelque chose de bien gt, de dprav. Avec l'odeur de
sminaire, de tripot, d'hpital, il y en a une autre encore.
Exprimente ds quinze ans, et forme spcialement par certaine
ducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas
tant ignorante. D'instinct au moins, elle connat les grces de la
chute, combien une jeune Madeleine est embellie de son indignit,
attendrissante de faiblesse et de honte.

Le chevalier abb, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a pass de si
belles thses, n'a pas perdu son temps. Il connat ces fins fonds
mystiques, tout ce que la thologie peut prter  l'amour. Quand Manon
le tire du sminaire, il se sent, dit-il, emport d'une _dlectation
victorieuse_. Mais la _dlectation_ semble augmenter  mesure que
Manon, plus souille, devrait inspirer rpugnance. Cet attrait de
corruption, cette amre volupt, mle de dsir et de jalousie, comme
une eau-forte, va creusant dans une me malade et malsaine. Le
progrs est marqu de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle
pleure, demande grce. Et toujours le vertige augmente.  la troisime
fois (coupable, jusqu' cet outrage de lui envoyer une fille!), 
genoux,  discrtion, elle a peur, mais reste  genoux, attend son
chtiment. D'o il rsulte que c'est lui qui dfaille, qui n'en peut
plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaisse dans
cette attitude d'esclave, et elle dpend tellement.

La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la
suit en sa dernire misre, enchane par le corps aux filles sales et
dans la mme ordure. L, mise  leur niveau, fltrie des corrections
de l'Hpital, teinte et fane, l'oeil ferm, n'osant regarder mme,
par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.

On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dpite, choque, et
plus que la dpravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste
avec tout cela. Il fait trs-bien entendre que Manon a t (comme
toute fille perdue) _corrige_  la Salptrire, et il a soin de dire
que lui, il ne l'a pas t  Saint-Lazare. Sa _naissance_ l'en a
dispens.

Cette _naissance_ lui fait tenir un trange propos. De sa
mortification mme  Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever,
se croire au-dessus du commun des hommes, se ranger dans l'lite des
caractres plus nobles dont les ides, les sensations passent les
bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui
les lve au-dessus du vulgaire, etc. Quoi de plus pitoyable? On
sent combien la sotte ducation du petit gentilhomme de sminaire l'a
mis hors du bon sens, de toute ide du vrai, et l'a sans retour
perverti.

Une chose plus habile, dans Prvost, fort adroite, c'est de n'avoir
pas fait le portrait de Manon, d'avoir laiss flotter vaguement son
image, de sorte que chacun fait la sienne.  certains traits pourtant,
ces yeux fins, languissants, on n'a pas de peine  se rappeler qu'on
l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette mme
anne (1721), n'a pas pu lire Manon, mais  chaque instant il l'a vue
dans la vie, ne s'est pas lass de la peindre.

On a dit trop lgrement que son modle est l'Italienne. Presque
toujours c'est la Franaise. L'Italienne est toute autre de deux
faons, ou par la beaut pleine, rgulire, harmonique, ou par
l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous
donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule,
comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de
misre (mal nourrie dans l'enfance, et maltraite plus tard?), elle
pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hlas!
il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tte est tout.
Du coeur, du corps, peu de nouvelles.

Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse,
qui est toujours exquis dans une dlicatesse que Prvost n'a connue
jamais, Watteau l'a donne moins fltrie.--Chose curieuse, l'abb qui
ne parle que de grand monde, qui se croit _homme de qualit_, tombe
volontiers dans le vulgaire, par le bavardage tourdi, la
sentimentalit triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanit que de
son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse
singulire, la pointe aigu de son gnie.

Nul avant lui, nul aprs lui, n'a pu reprsenter un mystre singulier
de grce et de mouvement: Comment le Franais marche. Ds son
premier tableau, o vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement,
comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit
que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les
adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue:
le pas.

Dans le plus grossier mme, il est exquis encore. Ses mendiants
sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-tre
que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rles,
depuis le vol de poules, jusqu' l'assassinat. Rien du peuple. Au
besoin ce seront messieurs les escrocs.

Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible mme, plaisir
dlicat, mais si vif, doit user, mordre  fond. Il rend son homme
indiffrent  tout le reste et dgot. Il en fait un mlancolique,
ddaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'ides, ne
l'est gure en peinture. Il fuit l'obscnit. Elle alourdirait son
pinceau. Aux sujets charnels, il lude. Dans son _Voyage de Cythre_
que ces gentilles plerines, si jeunes, font pour la premire fois, il
reste au dpart mme. Il n'en peint que l'espoir, le rve. Il va les
embarquer, et il ne quitte pas le rivage.--Autre ne fut sa vie, un
incessant dpart, un vouloir, un commencement.

Il atteint l'innocence quelquefois,  force d'esprit, le tragique
souvent, une fois mme aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien,
qu'il peint  tous ses ges, _le grand Gilles_. Au dernier triomphe,
cras de succs, de cris et de fleurs, revenu devant le public,
humble et la tte basse, le pauvre Pierrot un moment a oubli la
salle; en pleine foule, il rve (combien de choses! la vie dans un
clair), il rve, il est comme abm ... _Morituri te salutant_.
Salut, peuple, je vais mourir.

Watteau meurt pauvre. On l'et touff d'or, s'il avait pli son
gnie. Protg (mme aim) des rois de la finance, qui voulaient le
loger chez eux, il voulut tre seul, libre et triste  son aise.

Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne
sachant pas l'anatomie,--ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de
transformer en tout sens le dessus.

Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel
misrable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs  peindre.
Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matriel de Madame
Henriette), ce sont de jolis petits os.

Le Systme, la fivre d'argent le dgotait, et il s'tait enfui en
Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la dbcle l'assomma. Le monde
lui parut une impasse. Voil ce que nous avons  chaque instant le
tort de croire. S'il avait vcu quelques mois, il et lu les _Lettres
persanes_, et senti la nouvelle aurore, trouv les ouvertures, les
perspectives qu'il cherchait, en un mot: _causa vivendi_.

Il meurt  trente-sept ans. Le trs-noble chagrin du gnie arrt qui
n'a pas rempli son destin, est superbement indiqu dans son portrait
unique, dans la belle gravure du bocage, o on le voit debout, les
pinceaux  la main, prs de l'intime ami qui est assis. Ils ne se
disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un coeur si
malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette scheresse
douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer
le violoncelle. Plein de coeur et d'lan, de foi dans le gnie, ce
doux consolateur lui joue son immortalit.




CHAPITRE XX

ROME ET LES SACRILGES--MARIAGES ESPAGNOLS

1721


Un sujet admirable pour l'pope badine, la muse du _Lutrin_, de la
_Secchia rapita_, ce serait la conqute du chapeau de Dubois, qui
cota tant d'annes d'intrigues et de millions, vrai pome qui eut son
merveilleux, ses hros, ses pripties.

Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persvrante, si passionne.
Il se mourait pour ce chapeau. Prires, larmes, soupirs, insinuations
dlicates, menaces, cris de fureur, prodigalit effrne, prsents de
tout  tous, rien n'y manque. C'est l que l'on voit ce que peut faire
un coeur vraiment pris. Rien de plus loquent que sa correspondance,
de plus comiquement pathtique.  ses moindres agents (pour les
encourager), au fripon Lafitau, au lche et bas Tencin, il crit des
flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son
ambassadeur, il l'appelle un grand homme, lui prdit qu'il fera une
cole en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.

Toute la politique de la France en Europe est dsormais subordonne 
cette grande affaire. Avec un talent vritable, Dubois parvient 
faire agir d'ensemble, pour ce but, les lments les plus contraires,
les ennemis les plus acharns. Nul miracle impossible  une grande
passion. Rien de difficile  l'amour. Mais aussi il faut avouer que
jamais il n'y eut un homme si large, si gnreux, jamais un si grand
coeur. Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en
aurez cent mille! Notez que chaque envoi tait un tour de force, dans
la cruelle dtresse o se trouvait l'tat. On ne pouvait mme payer
les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le
chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: Pour
envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien  esprer
du Trsor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-mme, fuss-je achet
pour les galres!

L'exact et malin Lemontey a retrouv, suivi aux Affaires trangres,
le minutieux dtail des ventes et des achats, du marchandage infini
qui se fit. Dubois, tout termin, conclut avec mlancolie (comme il en
vient toujours aprs la passion satisfaite) qu'il et pu s'en tirer 
moindre prix. Ces besoigneux auraient accept tout. Les agents de
Dubois jetrent l'argent. Ils cherchrent, ils trouvrent toute sorte
de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes
inutilits. Ils ne ddaignaient rien, ils fouillaient au plus bas.
Point de passage ignoble, de porte de derrire qu'ils ne tentassent
pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais,
valets de confiance, favoris et petits abbs, fainants piliers
d'antichambre, tout ce monde rp put se refaire des chausses. Il n'y
eut pas jusqu' une ex-courtisane, vieux meuble du sacr Collge, la
grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui
ne se ft payer, qui ne rentrt en guerre pour Dubois au nouveau
conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, prs du
vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).

Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant trs-certain que
cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina
souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'anne
1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes
et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra,
souilla, infecta toute la politique du temps.

Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:

Premirement, une dfaillance gnrale. Depuis 1715, chacun avait
voulu, espr, tent quelque chose. Et chacun tait retomb. La
France, aprs Law, aplatie. L'Espagne, aprs son Parmesan, sous sa
Parmesane, aplatie. L'Angleterre mme, aprs Blount et sa duperie
grossire, mortifie. Tout le monde avait mal au coeur.

Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'ge
et la maladie, tait endiabl de passion, jeune de vice. Si longtemps
retard, il dlirait d'impatience.  sa fortune d'un moment, il
mettait  la fois deux choses qui ne vont gure ensemble, avec la rage
du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a gure qu'au premier
amour.

Vu de prs, cela faisait peur. Il tait tellement  sa passion,  son
emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui
sait? pour la tiare, qui sait? pour la Rgence (sa fureur alla  ce
point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes.
Tout restait l. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue
ncessit, on hasardait d'entre-biller la porte, et il entrait alors
dans des accs quasi-pileptiques. Sacrant, jurant, il se prcipitait,
courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par
dessus les chaises. On refermait, craignant d'tre mordu.

Voil l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu.
Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en
blasphmant, grinant ... Vraie figure de damn.

Il tait le vivant enseignement du sacrilge. Un Dieu si rsign, sous
la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire
impunment. On vit un frntique,  l'glise du March-Neuf (o l'on
expose aujourd'hui les noys), en plein jour, ter ses culottes,
sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jsus (_Buvat_,
164).  Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin dshonor de
fiente humaine (_Buvat_, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on
prend des fous, qui, indigns de la patience du Christ, le font rtir
entre deux maquereaux, chtiment symbolique, entre Dubois et le
Rgent (_Buvat_, 171).

L'affaire du March-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement
l'glise, et on eut soin que le fou mourt  la premire torture qu'on
lui donna. On pouvait dire pourtant qu' ce moment Dubois avait fait
davantage. Il avait barbouill de sa malpropre intrigue l'glise
universelle. Il avait fait qu'en cette anne chacun dmentt son
principe, salt sa conscience, outraget son Dieu intrieur.

Voyons dans le dtail cette opration dgotante:

_France._ 1 Ce que le Rgent avait eu, dans sa vie si souille,
c'tait d'tre aprs tout un homme d'esprit, avec un got naturel,
gnreux, pour les liberts de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de
pire que les vices mmes), ce que Dubois cultiva  merveille, c'tait
un instinct bas, animal, d'adorer ses petits _quand mme_. On a vu son
trange amour pour son ane. Elle morte, pour les autres (plus
innocemment) il reste un faible et plat pre de famille, voulant pour
elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.

Il n'y avait rien  faire en Angleterre. Les mariages taient en
Espagne. De l de grands mnagements pour cette cour. De l, servitude
pour Rome, servitude aux Jsuites. On fait la rvrence  la Bulle
_Unigenitus_. On l'inflige au Parlement mme (nov. 1720). Cascade
inoue de btises. Le Rgent fait le sot et ne trompe personne. Et
cela au moment clatant des _Lettres persanes_, entre Voltaire et
Montesquieu.

2 Pour Dubois et le Rgent, si dpendants de l'Angleterre, la
grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages
espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois
qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prtendant, l'appelle
Majest?

Il a vu l'Angleterre de prs et il la sait par coeur. Tant fire,
grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau
qui va la dsarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'ide
haute, de foi violente, d'pre et profond combat. Celle-ci,
l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la
gloutonnerie. Solons-la, endormons-la. Qu'elle-mme dise ce qu'elle
veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire  Londres
notre trait avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous,
tous deux pour l'Angleterre: 1 seule elle aura l'_assiento_, la vente
des ngres; 2 seule elle aura la porte de la fraude, de la
contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, charg de
marchandises  la cte de l'Amrique. Vaisseau miraculeux, toujours
vid et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler.
Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait
hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin,  main arme.
Tout cela dirig, commandit de Londres, justement au dbut de la
rforme pieuse de Wesley. La constriction de dcence, de petite
pratique, de petit esprit, se ddommage et se lche aux dehors par les
fureurs cupides, les trafics illicites, spcialement de la chair
humaine.

3 L'Espagne, ainsi livre  la brutalit anglaise, l'Espagne,
vendue par Dubois, va tre apparemment l'implacable ennemie de la
France? Qu'esprer dsormais de cette cour aigrie, ulcre?

Ce fut tout le contraire. tonnante lchet. Battue, elle devint bonne
et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargrent 
l'envi, s'excusant bassement comme des coliers.

Ils dirent aux Anglais, aux Franais, qu'il les avait sduits, leur
avait fait faire _trois pchs_: l'emploi de la sainte _cruzada_
contre des princes catholiques, l'Empereur attaqu pendant sa guerre
des Turcs, et enfin la dfense de demander au pape des bulles pour la
nomination aux bnfices.

Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils
lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine
aheurte  son Italie,  sa Sicile, o elle noya la marine espagnole,
contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout  la grande affaire
d'Angleterre.

Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux _trois pchs_ il s'en
joignait un quatrime. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de
dvotion, cette chambre renferme et obscure, si bien garde par la
nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le
rideau. La vie que les princes italiens, les Mdicis et les Farnse
talaient si navement, la Farnsine de Madrid, avec plus de dcence,
en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu' la guerre de
1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais dj
amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit pouser, et de plus
marque, couture, le visage perdu, elle suppla sans scrupule par
l'excs de la complaisance.

Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-tre.
La cour d'Espagne et bien voulu le retenir; elle n'osa arrter un
cardinal. D'autre part, elle frmissait de le voir passer en France.
Le Rgent dont elle avait tant attaqu, conspu les moeurs, ne
prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux tmoin,
n'amuserait-il pas ses rous, tout Paris, aux dpens de Leurs
Majests? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour
sauver l'honneur monarchique, cette suprme religion, la royaut.
Avant qu'Alberoni et atteint la frontire, une bande (selon lui
envoye de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du
monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauv en France, il remercia
Dieu de se trouver enfin dans un pays chrtien. Un envoy du Rgent,
le chevalier Marcien, le reut et le conduisit avec gard et
politesse. Le proscrit dchargea son coeur. Il dit ce qu'il savait de
ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relche.

Cette cour, dsole d'apprendre qu'il n'tait pas tu, demandait qu'il
lui ft livr. Le Rgent refusa. Autant en fit la rpublique de Gnes.
En Suisse,  Lugano, nouvelle tentative d'enlvement ou d'assassinat.
Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs
annes, sous la protection de l'Empereur, il se tint si cach qu'on ne
put plus le dcouvrir.

Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le
santissimo, avaient besoin d'un excellent Jsuite. Leur confesseur,
le bon P. Daubenton, tait un vieillard grassouillet, qui semblait
avoir engraiss de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrire
il avait enterres d'indulgence et d'oubli. C'tait un sot, mais non
pas sans adresse  son mtier de confesseur, pour garder dans sa
connivence quelque attitude dcente. La Trinit, pour lui, avait
quatre personnes; la quatrime, pour qui il et fait bon march des
autres, tait sa Socit. Ds 1719, Dubois l'acheta par la promesse
qu' la premire occasion il rendrait aux Jsuites le confessionnal du
roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien
peu probable, tait que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal,
se laisserait gagner elle-mme par l'espoir de donner  la France une
reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'tre appuye
dans son grand rve d'Italie, en pousant, subissant (chose dure) deux
filles de ce Rgent, l'impie et le rou, le parricide empoisonneur.

En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les
ennemis du Rgent. Elle avait prs d'elle,  Madrid, l'horrible
pamphltaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses
Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le
poignard et la foudre.

Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid
pourra-t-elle se dmentir, s'allier tout  coup, et si troitement,
avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?

J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais
l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses
franaises. Les filles du Rgent,  vrai dire, taient effrayantes.
Toutes jolies, mais folles  lier, et propres  rendre fou. L'ane,
on l'a vu, dlirait d'impit; la seconde, l'abbesse de Chelles,
d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modne, ds l'enfance
joueuse effrne. En allant se marier, elle emporte son tapis vert,
joue  mort chaque nuit.

La future reine d'Espagne, laisse  la servilit ignoble des
nourrices, n'ayant ni tenue, ni dcence, va tonner dans ce pays si
grave, sera presque un objet d'horreur.

Mais expliquons le pacte, la faon brusque, impudente, dont Dubois
corrompit la reine par l'intrt de ses enfants.

On connat la forte scne de Shakspeare, o l'affreux bossu Richard
III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte,
devant la cendre chaude de tant de princes assassins, arrte la
faible femme, la force de l'entendre, est cout, d'abord avec
horreur,--n'importe, est cout, parle si bien, le tratre, qu'elle se
laisse enfin passer l'anneau!...

Avec moins de faon, moins d'loquence, presque aussi peu de temps, le
vieux furet  la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine.
L'Italienne, leve dans un grenier de Parme, et qui se sentait
toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit  la fois ces
choses normes, de faire reine de France son bb de quatre ans, et
son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-tre),
elle ne se sentit aucune force de rsistance. Cette damne pomme d'or
qu'elle rvait toujours, l'Italie! fit tout  coup de l'orgueilleuse
une ve, tristement mise  nu dans la honte de sa friandise.

Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gnait fort
peu.  ce moment, o il et t naturel qu'il prt certains
mnagements de dcence catholique, il ne perdait nulle occasion
publique de cracher sur les choses saintes.

Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu 
Marseille fut tabli par lui dans une glise pour faire sa
quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mmes, que l'iman
souverain qui gouvernait la France leur ft polluer sa mosque. Les
curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amen
de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu
quivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment pars
de rubans, laissaient un peu douter si c'taient des pages ou des
filles. Dubois fait coucher tout cela dans une glise chrtienne.

Dans l'audience publique qu'il dt donner au Turc, le crmonial
exigeant qu'on le parfumt  l'orientale, Dubois en fit une scne  la
Molire, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bnis du pape que
Tencin lui avait envoys de Rome. Ils s'crivirent des lazzi sur cela,
en firent des gorges-chaudes.

Voil l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette
cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole  sa foi tant
de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait
si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites
Franaises, leves au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs
jeunes maris, vont les gter, qui sait? gter l'Espagne de la
contagion de leur libertinage impie!

Mais voici le plus fort pour l'ex-Franais, le gentilhomme. Il avait
t accabl de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause,
que Dubois venait de faire excuter  Nantes. Il en restait
mlancolique. Leur sang tout chaud, leurs ttes coupes se dressaient
entre lui et le Rgent. Le coeur, l'honneur s'opposaient au trait. On
ne l'en vit pas moins s'y prter, le solliciter, faire les premires
dmarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept.
1721), sans attendre qu'on la demandt.




CHAPITRE XXI

LOUIS XV--LES MCHANTS--CARTOUCHE

1721


Louis XV,  onze ans, ne pensait gure au mariage. Il prit fort mal la
chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une
petite femme, il se mit  pleurer, ne sachant bien ce que c'tait,
mais craignant d'tre drang, craignant qu'on ne le ft parler, ou
que cette camarade ne le troublt dans son mnage d'enfant.

Il n'tait pas n gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il
avait t forc de figurer, c'tait de s'enfermer le soir pour faire
sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Rgent lui fit cadeau, son
joujou favori tait une vache naine et de faire le laitier. Il
s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens,
par un instinct analogue  celui du porc, excellaient  fouiller et
dterrer les truffes.

Avec ces gots obscurs, il tait dans les mains de deux personnes au
contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches,
lev en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tte frivole
et tout  l'vent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi,
madame de Ventadour, et sa soeur, la marraine du roi, madame de La
Fert, une folle, travaillaient tous  l'envers de sa nature. Il resta
sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.

Croira-t-on bien qu' l'ge de six ans, tout juste  son avnement,
ils eurent l'ide barbare de le rgaler d'un massacre? Dans une vaste
salle remplie d'un millier de moineaux, on lcha des oiseaux de la
fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes,
de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre
indignit: comme pour lui enseigner dj le mpris de l'espce
humaine, la vieille bte, La Fert, imagina de lui donner un ballet
par des enfants vtus en chiens.

S'il et profit de cette ducation, il serait devenu un monstre; mais
rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si strile tait sa nature, que
longtemps on pt croire qu'il n'y aurait pas de prise mme pour le
vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le
fond en lui tait l'insensibilit, l'ennui, le _rien_. La
reprsentation le mettait de mauvaise humeur. Il hassait le bal,
fuyait la comdie, billait  l'opra. La seule personne dont il
s'accommodt (tout au moins d'habitude) tait celle qui ne parlait
gure, ne faisait et ne voulait rien (pas mme l'amuser), son
prcepteur Fleury. Vieux prtre complaisant, homme du monde, fort
ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une
nourrice, s'arrangeait des purilits taciturnes o il passait sa vie.
Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose 
apprendre par coeur. Pure pratique. Nulle ide morale. Il lui
pargnait mme la peine de la confession. Il la lui dictait, et
crite, il la lui corrigeait. L'enfant la rcitait au confesseur, qui,
bien appris, s'en tenait  quelque mot vague et le renvoyait sans oser
lui faire la moindre question.

Rare _fruit sec_. Parfaite arabie.  dix ans, il eut l'air d'annoncer
une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On
crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable
inertie.

La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la
smillante duchesse de Bourgogne.

Cet insensible est fils de l'lve, si passionn, de Fnelon.

La royaut dvore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons
royales  chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnse,
Mdicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est
par des figures discordantes, d'opposition tranche, comique. Henri IV
fut bien tonn de se voir natre, en Louis XIII, je ne sais quoi de
sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII,  son tour, dans
l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver
rien de lui. Louis XV,  son tour, avec son pre, sa mre, fait un
contraste violent. Le duc de Bourgogne, n si mu (de l'amoureuse
Bavaroise), le tendre, le dvot, le subtil et l'ardent bossu, qui
avait tant de coeur, n'a rien  voir en cet enfant.

Et il ne tient gure non plus de la gentille Savoyarde, si amusante
avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mls. Elle fut
la comdie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la
salle aprs la reprsentation, morne, vide, tout est parti et l'on a
souffl les quinquets.

La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites
galanteries. Maulvrier, Nogent, l'abb de Polignac, plus ou moins
avancs,  des titres divers, tinrent la place  peu prs jusqu'en
1706. Comme elle tait trs-bonne, avec toute sa lgret, elle eut un
vif retour pour son mari quand elle le vit humili par sa triste
campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le
protgea. Jusqu' la mort du grand Dauphin son pre, sa position fut
dplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les
_mchants_ (le mot n'est pas cr alors, mais bien la chose), auraient
t heureux de le rendre encore ridicule du ct de sa femme. Chose
qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait gure respecter, on l'a
vu par Maulvrier, et elle tait trop douce pour se venger jamais.
Elle pleurait, riait, c'tait tout.

C'tait un temps de grande mchancet. L'abominable cole des fats
cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait
quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les
femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un
masque ordinaire, on en portait un autre, de cire trs-habilement
peint,  la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce
second masque, montr perfidement au demi-jour par chappe, lui
faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infme. Trahison et
surprise, violence mme, tout leur semblait de bonne guerre.

Madame de Bourgogne, en mai 1700, aprs l'horrible hiver, lorsqu'elle
devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de
Maintenon et n'avait l d'amusement qu'une poupe, comme elle le
disait elle-mme, un enfant de treize ans. Les deux vieilles
personnes, si ennuyes, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens,
avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait
t l'enfant; puis la Jeannette Pingr dont j'ai parl. Alors, c'tait
le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dvote Anne
Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protg madame de
Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: Mon fils. Ayant un
pre remari, une belle-mre assez dure qui l'habillait fort mal, il
semblait orphelin. Cela alla au coeur de la bonne duchesse, qui lui
fit fte et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire
enhardir. N faible, tout nerveux, mais d'autant plus prcoce, il
osait, et l'on en riait.

Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel
pervers, c'est qu' peine ayant quatorze ans, ds qu'il fut _prsent_
et alla  Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour
lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire
 la charmante femme. Il s'arrangea pour tre pris en tte--tte. Il
attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son pre, fort
sottement, aida  cette indignit. Il alla furieux demander pardon au
roi, le prier d'enfermer ce polisson  la Bastille, jura qu'il allait
le marier. Admirable moyen d'bruiter et d'exagrer le peu qu'il y
avait peut-tre. Le drle, ds ce jour  la mode, imita les mchants,
La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un hros.
Ce qui le porta haut fut surtout son indiffrence, sa malice goste 
se jouer des folles qui couraient aprs lui. Pitoyable caprice. Plus
il fut froid, cruel, plus il fut  la mode. Il faisait des bassesses.
Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs  trois cents francs par
rendez-vous.

Nul n'influa plus et plus mal sur le rgne de Louis XV, sur le roi
indirectement, dont la scheresse semble un reflet de ce dsolant
caractre. Sans exagrer sa faveur auprs de la princesse, il
semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard,
un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant.

Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se
montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba trs-malade. Paris, la France,
tmoignrent combien l'esprance commune s'tait attache  cette tte
frle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dgot, de
la haine que l'on avait alors pour la Rgence. Les ennemis du Rgent
qui entouraient l'enfant ne manqurent pas de croire, de dire les
choses les plus atroces. La duchesse de La Fert criait: Il est
empoisonn. Ces bruits, rpandus dans le peuple, pouvaient faire un
effet terrible, du moins un grand dsordre, dont les brigands, alors
fort nombreux, auraient profit. Le gouvernement se sentait si
faible, que le Rgent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant
le pillage, s'il arrivait un malheur. Les mdecins taient consterns,
n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvtius, osa le traiter sans
faon, comme s'il n'et t qu'un homme mortel. Il lui donna
l'mtique, dont l'explosion le sauva.

Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens
se crurent sauvs aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des
rjouissances spontanes, des danses au Carrousel, des dputations
empresses de tous les corps de mtiers, des charbonniers, des dames
de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Rgent et son
papier-monnaie.

 la Saint-Louis, une foule norme se porta aux Tuileries pour voir le
Roi. Vif lan de nature, d'espoir, mais surtout de bont. Tout cela
mal reu. Il en fut excd.  grand'peine il se laissait traner au
balcon. Ds qu'on l'entrevoyait, des cris frntiques clataient. Il
se cachait, se tenait de ct. Le vieux Villeroi lui criait: Voyez,
mon matre, voyez ce peuple ... Tout cela est  vous, vous
appartient! Il n'en tira rien d'agrable, nulle bonne grce, nul
signe du coeur. Les courtisans eux-mmes furent tonns. D'Antin
crit: Il ne sentira rien.

Il portait l'empreinte vidente de deux poques dplorables, l'anne
1709, o il fut conu, au milieu des dsolations de la France, et le
temps de sa pubert, marqu de trois flaux, la ruine, la peste
interminable, et le pire des flaux, l'aigreur qu'ils produisent  la
longue.

De 1722 surtout  1726, c'est un temps de moeurs violentes. Cela
commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois
ne fait attention qu' la police politique. Il divise la France  huit
Argus, bien poss, grands seigneurs, qui dnoncent les Jansnistes,
les mal-contents uniquement. Aux voleurs, libert parfaite. Les
grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre mme, en
diligence, on court d'extrmes dangers.

Dans la socit qui semble prs de se dcomposer, une autre se forme,
celle du vol, une arme bien conduite, tout  l'heure une monarchie.
Les bandes principales se rattachent  Cartouche. Son vrai nom tait
Bourguignon. Il tait n  Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand.
Quand la fille du Rgent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de
la faire accompagner. Trente des siens entrrent avec elle  Madrid.

Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles
des autres. Pour un salaire honnte et modr, ils vous tuaient votre
ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrass d'une promesse de mariage
qu'il avait faite  une demoiselle de qualit, et qu'elle voulait
faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche.  tel jour elle devait
passer dans une voiture publique. Ds qu'ils se prsentrent, elle
devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: Cela ne regarde
que moi. Elle descendit et les suivit.

Paris, avec sa grande police, tait pour les brigands un lieu de
parfaite scurit, un refuge, un asile. La ville, normment grossie,
avait huit cent mille mes (dont cent cinquante mille mes de
laquais). La police, myope et fantasque, un jour tait froce pour la
foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait
jusqu' dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'taient arrangs 
forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.

On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une lgende, un tre
mystrieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le
rvlaient assez. Il allait jusqu' exercer entre les siens haute et
basse justice, faire des excutions solennelles et presque publiques.

Cela piqua. On prit un des siens, un Du Chtelet, bon gentilhomme de
la maison du Roi, qui dit o il tait. On se garda d'avertir la
police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la
chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats
du rgiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas  une attaque
militaire. Il tait dans son lit,  la Courtille, quand il reut cette
visite. Il raccommodait ses culottes.

Il est arrt le 15 octobre (1721). Et le 20 dj, Arlequin joue
_Cartouche_, une farce de Riccoboni, au petit thtre Italien. Le 21,
aux Franais, autre _Cartouche_ du comdien Legrand. Le vrai Cartouche
fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un
hasard, il et t se voir jouer.

Le dgotant fut la lgret des magistrats qui faisaient son procs.
Dnant au Palais mme, ils reoivent l'auteur et l'acteur, et la
serviette sur le bras, les mnent voir le hros du jour, le font
jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire aprs sa mort.

Cartouche, bien trait, bien nourri, et mme recevant sa matresse,
eut la galanterie de ne nommer personne.

La torture (mnage peut-tre) ne le fit pas parler. Mais, quand il
fut en Grve, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut
qu'on sauvait ses complices et se fcha. Il dclara qu'il allait tout
dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux
des gens qu'on roua aprs lui, taillrent de la besogne aux juges pour
plus d'un an. On arrtait de tous cts, souvent fort au hasard. En
juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au
Chtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vtus.

Mais combien de crimes secrets, privilgis, que l'on n'osait
poursuivre! Plusieurs clataient par hasard.

Les puissants, ou les hommes abrits par un corps puissant, se
passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.

Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une
infortune demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux.
Elle chappe, fort heureusement; car la satit, la crainte, lui
auraient fait pousser les choses  mort. Il tua son cocher, qui sans
doute tait son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice 
lui-mme.

L'exemple part de haut. Le jeune frre du duc de Bourgogne,
Charolais, prludait  l'amour par les coups, n'aimait les femmes que
sanglantes. Il tait demi-fou.

M. le Duc lui-mme, le futur matre du royaume, donnait (comme avaient
fait ses pres) maints signes d'un esprit drang (_Barbier_), d'une
mauvaise bte sauvage.

Les amusements de ces princes frisaient de prs l'assassinat. On a vu
la faon dont leur pre, ce nain singulier, _s'amusa_ du pauvre
Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas.

Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde
alors recherchait, comme le soleil levant, une dame tourdie,
imprudente, madame de Saint-S. (_Barbier_, _Marais_). Elle tait
jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme
d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment,
sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute
protection pour couvrir le rsidu de leur fortune. Elle ne songea
point que la vipre, pour amuser les princes, pouvait se divertir 
ses dpens cruellement.

Cette bonne madame de Prie l'invite en effet  souper. Nulle dfiance.
Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en
fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La premire, on la
dpouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte
devait tout finir. Mais la pauvre mre, n'ayant sans doute rien obtenu
encore, croyant qu'une femme, aprs tout, aurait quelque piti de sa
triste aventure et voudrait rparer, osa y retourner, sur une
invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la
cruelle ide de la flamber comme un poulet. Brle (et dehors, et
dedans!), la pauvre femme fut prs d'en mourir, et n'en revint
qu'aprs plusieurs annes.




CHAPITRE XXII

DUBOIS ABANDONNE TOUTE RFORME--APPROCHE DE LA MAJORIT

1722


M. le Duc parat  l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance,
comme une comte sinistre. On va regretter le Rgent, que dis-je?
regretter Dubois mme. Le baroque et barbare gouvernement du borgne,
la sauvage administration qui veut _marquer_ les pauvres, qui codifie
les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.

 la mort de Dubois, Paris ne se rjouit point. Qui le croirait? les
gens du Parlement, qu'il crasa, le barreau, l'avocat Barbier,
commencent  trouver que ce drle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il
n'a pas fait de grands tablissements aux siens. S'il et vcu, il
et voulu punir les coquins _de tout tat_.

De tout tat. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes,
et le premier, M. le Duc.

Si Dubois et eu la vue nette, si, averti par l'ge, par ses vilaines
maladies, par les apoplexies avortes du Rgent, il se ft avis
d'avoir une pense pour ce pauvre royaume qui (aprs tout) lui
chappait; s'il et, en s'en allant, ferm la porte au Duc,--il aurait
fait un coup de matre, et terriblement remont; il et embarrass
l'histoire. La France, faible et bonne, lui et gard un souvenir.

Il ne fallait pas tre lche, ne pas laisser brler les papiers du
Systme et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer
qui, dans la cour de la Banque, dvora, effaa le pass, rendit toute
enqute impossible, brla la justice et l'histoire.

Il ne fallait pas tre lche, mais claircir, imprimer, publier. Ce
qu'on savait dj devait faire dsirer de savoir davantage. Sur un de
ces registres qu'on brla si soigneusement, on avait lu qu'un seul
commis avait directement dlivr en or  M. le Duc dix-sept cent mille
louis. Mais, indirectement et par ses prte-noms, les agents de
l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrts du Conseil,
travaillaient  coup sr, combien purent-ils raliser, lui, madame de
Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette
maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.

Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois
et le Rgent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des
plumets du _Camp de Cond_; mettre  jour tous ces braves, crotts de
la rue Quincampoix. Il fallait dominer la raction et s'en servir,
subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa ft
une farce, la rendre srieuse, atteindre au plus haut mme,--et, ce
qui tait capital pour l'avenir: _dshonorer M. le Duc_.

Dubois, je le sais bien, n'tait pas net, ni le Rgent. Le Rgent
avait gaspill. Dubois avait reu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre
n'tait le patron solennel, le gnral des deux armes du vol,--du
Systme, de l'Anti-Systme, de la Bourse et de la Maltte. Ce rle
trange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour
les amis de Law, la dfunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se
rattachait les vieilles dynasties financires, le triumvirat du Visa,
la fodalit des Fermiers gnraux. Tout en condamnant le Visa, il
s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rle,
assez compliqu, dont le jeune brutal et t incapable. Mais les deux
araignes, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles,
adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et
filaient le rseau.

Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, tait au
fond un plat petit coquin. S'il n'et tremblot, vivot, craignant
tout, n'osant disputer rien  cette ligue, il nous aurait sauv un
prcieux hritage: tout le meilleur des rformes de Law, nombre de
choses excellentes, nullement chimriques, qui taient faites ou
commences.

Law se passait de la haute finance, qui revend  l'tat le crdit que
l'tat lui donne. Law se passait de Fermiers gnraux et de gros
Receveurs, si fort pays, tripotant de l'argent des caisses. Il
rduisait l'norme arme bureaucratique. Il poursuivait l'ide de
Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette
province les effets excellents de la taille _relle_, assise sur les
biens, sur un cadastre srieux, l'essayaient, prparaient l'galit
d'impt.

Mais Dubois lche tout. Tout au clerg; on va le voir. Tout aux
nobles; il dfend de continuer les essais de la taille territoriale
(juin 1721). Tout  la finance. Il retourne aux plus misrables
expdients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prte aux
Fermiers gnraux ce qu'ils vont prter  Dubois.

Sa maladresse fut telle, que le Parlement mme (que M. le Duc et Conti
avaient tant aid  briser en 1718) se lie  eux. Sur quelques mots
polis, les juges font fte  ces honorables voleurs. Au lieu d'tre
pluchs et jugs par le Parlement, ils y sigent, ils y trnent. Ils
font les dlicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur
camarade en tripotage.

Dubois et d, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort
Conseil de rgence, purg, refait et rorganis. Les hommes ne
manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il
fallait appeler ceux qui, au dbut de la Rgence, avaient marqu dans
les Conseils, des hommes jeunes et de mrite. Plusieurs des rous
mme, malgr leurs moeurs, taient des gens d'infiniment d'esprit et
fort capables. Par un tel Conseil de rgence on et jug les juges du
Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcs de parler franais
sur les malproprets de ceux qu'il fallait dmasquer et rendre 
jamais impossibles.

Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanit, ce
cadre si utile qu'il aurait rempli  son gr. Il exige pour les
cardinaux la prsance, et la plupart des membres s'en vont. Le
Conseil est dsert.

Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de rgence,
en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'tant
qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui
compte l'avaler  la majorit. M. le Duc a la surintendance de
l'ducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le spare
encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en
son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de trs-prs.
Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, _sauveur_ du petit roi, l'acteur
emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la
frle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses dfiances
affectes du Rgent, n'en est pas moins utile au Rgent,  Dubois,
tant rellement le mur qui spare le Roi de M. le Duc. Supprimer un
tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.

Villeroi ayant, de tout temps, t serviteur des Jsuites, et trs-bon
Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur
jsuite, pussent le blesser. Ce fut l cependant la cause ou le
prtexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule 
l'athe Canillac et au jansniste Noailles. L'archevque refusa les
pouvoirs au Jsuite pour confesser dans son diocse. La premire
communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.

Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annona le choix du Jsuite,
le petit Roi montra une extrme mauvaise humeur. On lui avait souffl
certainement qu' la veille du sacre, de la majorit, c'tait une
insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si
important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.

Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine clata par un acte,
un caprice cruel et sauvage, o il tait bien sr de choquer tout le
monde. Il voulut montrer durement qu'il tait dsormais le matre, ne
se souciait de personne, agirait  sa fantaisie. Il levait une biche
blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener  la
Muette, la fait mettre  distance, la tire, la blesse. La pauvre bte
revient  lui et le caresse. Il l'loigne encore, et la tue.
(_Barbier_, avril, I, 212.)

Voil un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait
rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie 
son grand aumnier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser,
pour la premire communion, qu'au cur de sa paroisse, la paroisse du
Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumnier, en effet, qui
devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il
voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'_Unigenitus_, pour
l'affaire du chapeau, et son agent  Rome, Rohan,  qui Dubois vient
de donner la prsance au Conseil de rgence, Rohan va-t-il agir
contre Dubois?

Un courtisan ne voit point le pass, mais le seul avenir. Rohan pensa
qu' la majorit (si prochaine), Dubois trs-probablement tomberait,
que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, rgneraient.--Fleury
s'tait dclar (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte,
voulut lui donner sa croix d'archevque en diamants, pour le brouiller
avec Villeroi. Il vita le pige, ne porta pas ce bijou sale, le
vendit pour donner aux pauvres. Insulte relle  Dubois. Rohan s'en
souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le cur
confesseur. (_Buvat._)

Qu'un homme aussi timide que Rohan et os cela, qu'un homme aussi
prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi)
l'et fait parler et ordonner, c'taient des signes effrayants de ce
qu' la majorit pouvaient attendre Dubois et le Rgent. Nul doute
qu' ce moment la cabale ne ft agir contre eux la petite machine
royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le
canard de Vaucanson). Quel remde? Diffrer de quatre ans la majorit,
la reculer de treize ans  dix-sept. Chose naturelle et raisonnable 
laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La
demander aux tats gnraux? quel pril! L'implorer du Parlement,
qu'on crasait hier? quelle piti! La faire dcrter par un Conseil de
rgence, bris, dtruit? quelle rise! Qui l'aurait prise au srieux?

Le Rgent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de
ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le prsident de
Mesmes (si fort dans les Scapins au thtre de Sceaux), de Mesmes, son
graci, qui nagure, pris sur le fait, lui avait lch les souliers,
s'tait fait son mouchard. C'est  ce digne magistrat qu'il se confia.
Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignit.--Mais si l'on
vous exile?--Nous resterons et ne bougerons pas. (15 avril, _Buvat_,
149.) Dubois, exaspr, dit aux Parlementaires une chose qui les fit
reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs
pices  sec. Ils ne soufflrent, mais disaient en dessous que le
Rgent voulait tondre le roi, tre Maire du palais, se faire un Ppin
ou un Guise. (_Buvat._)

Dubois et le Rgent songrent que, s'il leur tait impossible
d'ajourner la majorit, il serait trs-possible, avec un peu
d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils
l'taient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octognaire,
avaient beaucoup de chance. Comme il n'tait qu'orgueil d'ailleurs,
Dubois ne dsesprait pas, par l'excs de la dfrence, les respects,
les soumissions, de le capter, de l'tourdir, ainsi que, dans la
fable, le renard agile,  force de voltes et de courbettes, tourdit
le dindon sur l'arbre. Il esprait diviser la cabale, chasser Noailles
et Canillac, ramener, gagner Villeroi.

 ce dernier effet, il tait fort utile de mettre le Roi  Versailles,
d'loigner Villeroi de Paris, son thtre, o il jouait, pour
l'admiration des poissardes, son rle d'ange gardien.  Versailles,
plus isol et un peu dgris, il couterait davantage et deviendrait
moins sot peut-tre. Enfin, s'il fallait le briser, c'tait plus ais
qu' Paris.




CHAPITRE XXIII

LE ROI RAMEN  VERSAILLES--ENLVEMENT DE VILLEROI

1722


Au bout de six ans d'abandon, Versailles tait dj d'un dlabrement
singulier. Ce btiment, comme tous ceux de Louis XIV, tait n vieux.
L'artificiel, l'effort, donnent peu la dure. Les faux toits italiens,
 peu prs plats, protgent assez mal un palais, et le voleur d'Antin
avait enlev tous les plombs. L'appartement royal surtout tait dans
un tat effrayant et funbre. Les tentures,  la mort du Roi, furent
indignement enleves, en vertu d'un prtendu droit des temps barbares,
par le grand matre de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient
pill l'orphelin.

Le 15 juin, il fut brusquement amen de Paris  Versailles. Le Rgent
et Dubois, venus en mme temps, dclaraient s'y fixer. Rien n'tait
prpar. Si Villeroi et t prvenu, il aurait communiqu  l'enfant
sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Rgent lui-mme le
prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets,
beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut
changer; mais point de linge. Quelqu'un prta une chemise.

On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que
donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet norme palais
rduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que
c'tait une ville, une ruche, une fourmilire. L'ancien Versailles
tait divis et subdivis en une infinit d'appartements, dont
beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande
mtamorphose. Tel l'ont vu nos prdcesseurs, mademoiselle Delaunay,
madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et mene
par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choque
de tous ces nids  rats, de l'odeur et du ple-mle. Saint-Simon, en
plusieurs endroits, dcrit les arrire-cabinets qu'on mnageait aux
paisseurs obscures; on y allumait  midi. Chaque occupant de ces
logis troits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions,
cloisons, soupentes, alcves, petits rduits pour domestiques ou
garde-robes, toilette, etc.

Aration, propret, surveillance, trois choses galement impossibles.
Malgr les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors,
passages, escaliers drobs, les petites cours intrieures (uniques
latrines du palais), les combles enfin et les toits plats 
balustrades, favorisaient mille aventures, maintes mprises
volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M.
de Valry, contait cela  merveille.

Dans le dsert de cette norme ruche abandonne, le Roi tait seul au
premier avec Villeroi. Sous le Roi,  peu prs, le Rgent s'tablit 
ce coin du rez-de-chausse qui domine et le petit parterre central et
d'un peu loin l'Orangerie.

Un changement imprvu, surprenant, s'tait opr dans sa vie. Fatigu
et blas, il avait supprim la comdie laborieuse d'avoir une
matresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus gure,
n'allait gure  Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le
temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il ft, n'tant pas
sans esprit, sentait la supriorit, la bont de cet homme charmant.
Le Rgent le traitait avec un tact parfait, les gards dlicats d'une
paternit mle de respect pour le rang. Villeroi ingal, toujours ou
trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il tait assommant,
acteur, dclamateur, exactement du caractre qui convenait le moins 
celui de Louis XV. Le succs du Rgent tait sr, s'il y mettait un
peu de suite.

La ressource des Villeroi (ils taient l tous en famille), une
ressource peu honorable, c'tait d'manciper l'enfant plus que l'ge
ne comportait, de tenir pour venue la majorit imminente. Villeroi lui
disait: Mon matre. Et l'affaire de la biche montrait bien que ce
jeune matre n'tait pas loin de se donner carrire par des caprices
violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau
luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli,
malgr l'oeil terne et froid, la lippe maternelle), disaient
suffisamment la sant et la vie, peut-tre le prochain essor.

L'infante tait encore toute petite, bien loin d'intresser. Cependant
elle tait tonnamment prcoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne.
 cinq ans, c'tait au complet la Farnse, sa mre, avec des
coquetteries, des ambitions enfantines vraiment tranges. Aux jeunes
princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle
disait: Jouez, mes petites. Et, si grandes, elle voulait les tenir 
la lisire, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit  Versailles,
dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de
Ventadour, la grande amie de Villeroi. On et voulu que les enfants
s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux.
Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi
s'apercevait d'elle, et elle et volontiers jou de la mantille. Il ne
la voyait mme pas, passait indiffrent, et mprisant peut-tre comme
pour un bb en bourrelet.

On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu
de got pour les femmes. Nulle ne le sduisit avant le mariage, et,
dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on
travailla sans pouvoir arriver  lui faire prendre une matresse. On
pensait que plutt il aurait quelque favori. La tradition de la cour
tait trs-fixe l-dessus. Escamoter la royaut en donnant au Roi un
petit ami qui, grandissant, mnerait tout ( la Luynes,  la
Buckingham), ou  la faon italienne des favoris d'Henri III, de
Monsieur, c'tait le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis
XIV, prcisment  l'ge qu'et Louis XV en 1722.

Villeroi, le grand-pre, le marchal et gouverneur, passait pour
galant homme, autant que pouvait l'tre un fat cervel. Son fils, duc
de Villeroi, capitaine des gardes, tait aim et estim, le chevalier
fidle de la charmante madame de Caylus. On s'tonne que ces deux
hommes aient laiss venir  Versailles les petits-fils avec leurs
femmes et leurs beaux-frres, scandaleuse racaille de jeunes
polissons, qui avaient rvolt la Rgence mme, et qu'on et d tenir
au plus loin de l'enfant.

L'cole des moeurs italiennes, en grande dcadence, comptait alors
pour singularit. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef
Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du
marquis de Dangeau. Cette poupe farde, pltre, entoure d'une cour,
s'talait au thtre, trnait  ct des actrices. Mais elle reut de
la Rgence un immortel soufflet par la main de Voltaire
(_Courcillonade_). Le chef meurt (1719). crase par le ridicule,
l'cole trane honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des
Chauffours, que Fleury fait brler en Grve (1726).

Les petits-fils de Villeroi, qui taient de la bande, avaient t,
pour rforme ou correction, maris presque enfants. Mais rien n'y fit.
Un peu avant le dpart pour Versailles, trois d'entre eux, avec
certains parents du premier prsident, avaient fait une orgie si
horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'crire. Le pis, c'est qu'en
cette partie d'hommes, le chef tait une femme, la femme de l'an
Villeroi (ne Luxembourg, duchesse de Retz).  dix-huit ans, laissant
la large voie de Messaline, colier effrn, elle court les sentiers
de Ptrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur
beau-frre, un enfant, taient de ce souper, trop grec, qui fit bruit
dans Paris. Le Rgent fut forc de le savoir. Le grand-pre, Villeroi,
droba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura gure.

Comment ce grand-pre imbcile les fait-il venir  Versailles? Comment
Dubois et le Rgent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas
remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effront, qui
pouvait tre un si dangereux camarade?

Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait  l'ancien Versailles,
pensa qu' tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Rgent?
Faudrait-il croire que Dubois, non moins indlicat, fut ravi,  ce
prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de
Paris? Jusque-l il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait
beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre 
genoux devant lui. N'aboutissant  rien, il voulait, non pas le
dtruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir,
le dgonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on
voudrait.

La jeune folle perdit son temps; la camarade trange, d'impudente
familiarit, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne
pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on
visa les entours, un camarade que le roi avait dj, un petit abb de
douze ans, docile oiseau, passif, qui priv aurait priv l'autre:

Ces misrables taient des tourdis. Si prs de la majorit, ils ne
tenaient plus compte du Rgent, et ne songeaient pas  Dubois, qui
tait l et les suivait de l'oeil. Ils taient dans le parc comme chez
eux, faisaient leurs bacchanales  l'aise, sous les ombrages des
maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 aot), par un beau
clair de lune, avec leur chef Rambures, l'an et le cadet des
Villeroi, et leurs beaux-frres furent vus, surpris. Probablement des
tmoins taient aposts. Tout Versailles le sut la nuit mme, au
matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (_Buvat_, _Marais_,
_Barbier_), fort concordants ici, donnent les mmes dtails, les mmes
noms. Saint-Simon, ennemi du grand-pre, mais trs-ami du pre (duc de
Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son rcit reste obscur, bizarre,
donnant des faits inexplicables dont il a supprim la cause, si
publique pourtant et si parfaitement connue.

Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait
tourner contre lui et les siens. Quelle ngligence dans l'aeul!
quelle audace dans les enfants! Manquer au roi  ce point-l, chez
lui, sous ses fentres! L'exposer,  cet ge,  voir et savoir tout
cela! Ajoutez le moment: la veille de sa premire communion! Pour
comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dnonait
hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant
si frle, c'tait un attentat sur sa vie elle-mme, et proprement un
rgicide.

Villeroi, effray, fit la plus pnible dmarche: il alla chez Dubois.
La chose lui cotait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute
la journe, Rambures, l'effront chef de bande, s'tait montr partout
en habit de gala. Il pensait comme Guise: On n'osera, croyant, le
misrable, que plus la chose tait honteuse, moins on pourrait faire
un clat qui la rvlerait au roi mme. Il spculait sur la pudeur du
Rgent, de Dubois, et leurs mnagements pour l'enfant. Mais pourtant
c'tait trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins
qu'on put. On les envoya se laver  leurs chteaux. Rambures eut les
honneurs de la Bastille.

L'ordre tait inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se
faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite 
Dubois. Celui-ci l'treint de tendresse, l'accable de respects, et,
pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec
tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? L,
Villeroi s'emporte. Dubois, qui, aprs tant d'avances, s'est empress
de le dshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui dclare
la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois
veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure
de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: Vous pouvez tout
... Eh bien, arrtez-moi? Vous n'avez que cela  faire.

Ce radotage colrique, cet imprudent dfi d'un homme qui ne se connat
plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant tait fort mal
plac dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que
fussent le temps et les moeurs, Paris avait trop de sens pour ne pas
sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thse
s'tait retourne. Le Rgent, cet empoisonneur, gardait le petit roi,
le dfendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa
ngligence, ses moeurs, sa vie elle-mme.

On ne pouvait pourtant procder rgulirement. On supposait que
l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en dtacher et l'enlever.
On chercha un prtexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le
vieux sot continuait son outrageante comdie de dfendre la vie du
roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses
mouchoirs, etc. Si le Rgent voulait lui parler bas, il fourrait sa
tte entre-deux. Le dimanche 12 aot, le Rgent prie le roi de passer
avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Rgent,
ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent
en triomphe; puis, prend peur tout  coup, et dit qu'il ira le
lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y
entrant, il est dsarm et saisi, emball dans une litire qui descend
lestement l'escalier de l'Orangerie, de l dans un carrosse, qui le
mne furieux  Villeroi, o, par gard pour l'ge, on lui permet de
reposer (13 aot).

Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en
eut, mais de rire et de plaisanterie. C'est encore sa nuit de
Crmone, disait-on, il est toujours pris. On s'tonnait seulement de
la vaillance de Dubois. Dubois et le Rgent taient faits aux
affronts. Et trs-probablement ils auraient encore aval celui-ci, si
l'aile Nord de Versailles, le sombre ct des Conds, n'et t
occupe, n'et pes fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y et ni
cour ni, courtisans; que Dubois, le Rgent eussent compt sans doute
tre seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de
l'ducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir
oubli, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis
_lui_, je dis son me, sa violence, qui le faisaient marcher, sa
madame de Prie. Pouss d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le
Rgent de se tenir vraiment pour insults, les empcha de se calmer,
leur dit: Si on le souffre, il ne reste plus qu' s'en aller, et
mettre la clef sous la porte. Donc ils dbarrassrent M. le Duc de
l'homme qui et pu le gner  la majorit.

Restait le prcepteur Fleury, auquel on n'avait pas song. Il ne
laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis  Villeroi que, s'il
partait, il partirait. Il crut dcent de tenir sa promesse, du moins
de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne
mangea pas. Dubois et le Rgent sont aux abois. O est Fleury? comment
trouver Fleury? Il tait  deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient,
ayant suffisamment tabli  quel point il est ncessaire.




CHAPITRE XXIV

FIN DE DUBOIS ET DU RGENT[9]

         [Note 9:  partir du Visa, pendant plus de deux ans,
         l'histoire est un dsert.--_Madame_ vit encore et crit, mais
         rien de suivi, parfois des ou-dire peu exacts (par exemple,
         _les deux lits roulants_ du roi d'Espagne, qui n'en eut
         jamais qu'un).--_Barbier_ est peu srieux. Il croit que le
         Rgent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse
         histoire de la religieuse vendue au prince, il tablit
         d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis srs qui
         ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute
         craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la
         police), il se dment; mais il ne biffe pas
         l'anecdote.--_Buvat_ me soutient mieux. Dans sa scheresse
         calcule (qu'il signale et regrette lui-mme), il me donne la
         plupart des grands faits significatifs, par exemple,
         l'abandon que fit Dubois des essais de rforme de Noailles et
         de Law, sa lchet pour les privilgis, la dfense qu'il
         fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille
         _relle_, etc. Il me fournit tout le dtail inconnu de la
         premire communion du Roi, le mpris public que Fleury montre
         pour Dubois en vendant son prsent; fait capital; un homme si
         prudent n'aurait pas hasard une telle chose, s'il n'et t
         dj arrang avec le successeur de Dubois et du Rgent, avec
         M. le Duc.--_Duclos_ n'apprend rien, ne sait rien. Il copie
         Saint-Simon.--Mais _Saint-Simon_ lui-mme, comme je l'ai dit,
         est soigneusement tenu en quarantaine, isol; on ne lui dit
         rien. Il tonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits
         que savait tout Paris.--_Lemontey_ est pour cette fin d'une
         brivet dsolante. Cependant, ayant sous les yeux les pices
         diplomatiques, il m'claire dans un point essentiel qu'ignore
         tout  fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea _que
         Dubois ft premier ministre_, autrement dit que la Rgence
         continut, et qu'on ne tombt pas encore dans les mains
         folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde,
         tablie si difficilement. Cela illumine toute la finale que
         _Buvat_, _Barbier_ et _Marais_ m'aident  filer tellement
         quellement. Lemontey aurait d imprimer les curieux papiers
         qui tmoignent du dsespoir de Dubois, tout-puissant, mais
         abandonn. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait
         Madame de Prie.]

1722-1723


Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un
gouvernement tellement idoltrique et ftichiste, tout tait dans la
main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais,
d'autre part, qui tait celui-l? Un vieux prtre, plus que prudent,
qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que cder, obir, se
faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel
homme? La misrable mcanique, le trs-faible ressort d'un enfant m
par cette main dbile et tremblotante, n'allaient-ils pas tre forcs
par la brutalit de celui qu'on voyait venir?

Le souple Fleury cderait. Dubois, le Rgent, qu'taient-ils? Uss
d'ge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Rgent de nouvelles. Ce
n'est pas certes  la lgre que celui-ci rforma sa matresse.  ses
derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruins,
caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout
inconsquence. Il est prodigue, il est sordide.  la mort de Madame,
Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe,
achte  bon march. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas
ayant clat  Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver
jusqu' lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Rgent
lche tout. Tout prs de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein
midi, un bretteur oblige un novice de dgainer, le tue tranquillement,
et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Rgent sa
grce.

C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on 
attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc?
Un lment arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emport
sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit
devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va
crotre encore de violence. Une rvolution singulire se fait dans son
temprament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre
ans elle fut trois personnes diffrentes. Svelte, fine, avant le
Systme, quand elle en eut hum les fruits, elle grossit, s'enfla de
chair, de sang. Puis, son rgne passant, elle scha tout  coup. Au
moment o nous sommes,  la majorit, elle gonflait. Un flot de sang,
de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'norme
beaut et les emportements de la duchesse de Berry. Diffrente
pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'tait point folle du
tout, mais trs-lucide pour le mal, et trs-cruellement avise.

Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort.
Que serait-ce si la France, tombe aux mains sauvages de gens si
neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu,
pour heurter tout, pour tout brler peut-tre? La seule secousse du
changement pouvait tre mortelle  la paix, cette paix tant cherche
par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un temprament
dlicat et point du tout consolide. Aprs Law, aprs Blount, les
affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une
telle rvolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre
intervint. Elle donna au Rgent le vouloir, la rsolution. On lui fit
constituer un _premier ministre_ qui concentrt tous les pouvoirs (23
aot 1722), comme les avait eus Richelieu (le Rgent gardant seulement
les nominations et la prsidence du Conseil). Dubois eut ses patentes,
avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un ct l'Angleterre et
les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.

Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre
deux ans pour l'hritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il
mourt pour qu' son tour elle palpt tant de biens dsirs, entre
autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra
dans sa peine, acheta un rpit en lui faisant une fort belle pension.
Mais cela ne la calmait pas.  peine elle touchait qu'elle criait pour
toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.

Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra  l'aise
dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous
les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manqut rien, il se mit,
lui aussi,  l'Acadmie franaise. Comme un singe qui s'habille en
homme, il se prenait au srieux, se drapait dans son rle. Il tait
fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habilet! Ce
vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis
les Espagnols. Que l'Angleterre aimt Dubois au point d'accepter sans
mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'tait-ce
pas miracle. Richelieu tait effac.

Dans le public on disait tout au moins: Comme ancien domestique des
Orlans, il n'est pas maladroit. Voil la fille du Rgent reine
d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous
vient, n'ayant pas d'enfant de si tt, le Rgent garde pour longtemps
la chance du trne de France.

Vanit et sottise. Le Rgent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne
sauraient profiter de rien.

Vanit et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal maris! quoi de plus
fou! Un moyen sr que l'Espagne et la France se hassent solidement,
c'tait de les montrer de si prs l'une  l'autre.

L'infante avait t reue ici avec une pompe, des solennits
incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dpense excessive,
insense, dans notre puisement. On y mit des millions. On crasa
Paris. Elle fut tablie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on
a vu,  Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient
nagure favoris le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent
l'infante et la suivent aux glises, s'enrlent avec elle dans la
confrrie du Rosaire, reoivent de la main d'un moine l'insigne de
la Rose mystique, l'emblme de la virginit.

Notre Franaise n'eut pas cet aimable accueil  Madrid. Elle tait
hae avant de venir. Elle trouva la reine entoure de tous les ennemis
de son pre. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas mme
panouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine
avarie, qui pourtant ne rgnait que comme femme et par le plaisir. Le
seul portrait de cette enfant avait fait ravage  Madrid. Le jeune
mari, tout pareil  son pre de temprament, tournait de ce ct
l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors dploy qu' la
chasse. Il schait devant ce portrait. Il fallut le cacher.

L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria
en Espagne, toutes brises cruellement. On essayait de la terreur
d'abord. La premire fte tait le bcher, l'horreur, les cris, et le
premier parfum la chair grille! Puis la pesante obsession des grandes
dugnes titres, leurs rapports de police, leur odieuse interprtation
de la vivacit franaise. L'enfant (et-elle t plus sage) ne pouvait
gure manquer d'tre stupfie, perdait la langue, mme l'esprit.

L'Italienne, dans son gnie bouffe, mieux que n'et fait une
Espagnole, arrangea une scne pour la faire paratre idiote.
Saint-Simon allait prendre son audience de cong. La jeune princesse
tait sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout
est prvu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose.
La Farnse eut la barbarie de la laisser  elle-mme. La petite,
entoure de tant d'yeux malveillants, dut tre intimide. Au lieu de
couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler
un peu  sa place, Saint-Simon eut la sotte fiert de se blesser, et
par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire 
Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette
tout  fait. Elle venait de djeuner sans doute; un petit bruit
involontaire chappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient
pas entendre. Sans piti, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le
signal des rises.

Elle croyait en dgoter le prince.  tort. Ces petites misres de
nature ne font gure  l'amour. Tmoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et
de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne
d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnse dut
prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'tourderie de la
Franaise. Sa lgret  courir dans un parc, les jupes au vent, fut
donne au mari pour un crime d'horrible indcence. On lui dit que,
dans l'intrieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les
seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait 
l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vrole. On espra
qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait t lche en la prenant,
devint froce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en
rchappt pas. Dieu eut piti de la pauvre petite. Elle vcut. Mais un
objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau rsultat de
cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir
crouler tout cela, que son trs-cher ami, le bon Pre Daubenton (si
ncessaire  l'alliance) ayant ici son frre, Dubois le pila, le
chassa  grands coups de pied de chez lui.

L'amiti, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici,
pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'ide d'une machine assez
ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institu
des confrences o, devant le Rgent, on lisait au petit roi des
leons pdantesques sur l'art de gouverner.  travers cet
enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le
Rgent lut un plaidoyer o il reprenait, ressassait la vie de
Villeroi, y mlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant
peur au Roi d'une Fronde, tablissant longuement que, pour son bien,
ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel rsultat?
Dgrader le Rgent par l'numration des soufflets qu'il avait reus
de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est--dire rendre
un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'tait que trop fort
dj.

Dubois bientt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes
 lui infiniment utiles, que M. le Duc le fora de sacrifier. Gens de
vigueur et de peu de scrupules, de main, d'pe, trs-bons en
politique et meilleurs en police. C'taient Leblanc, secrtaire d'tat
de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il
tait agrable  un homme de l'ge et de la robe de Dubois, qui
n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-l pour des
cas fortuits. Leblanc tait  toute sauce; il arrta Cartouche,
enleva Villeroi. Le Rgent y tenait, non-seulement pour l'agrment de
son commerce, mais par un trs-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de
terreur blme o Law fut presque mis en pices, o le peuple forait
les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra
paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.

Si Dubois, le Rgent, les deux malades, eussent t serrs de trop
prs par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il et frapp
un coup, c'est Leblanc qui l'et fait. Il l'aurait enlev, tout aussi
bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il
tait des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il tait
parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrce, de la
prison d'tat o mourut son grand-pre. Il voulait arriver, et
n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace,
l'intrigue, la bassesse intrpide. En 1719, il s'tait charg pour
Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'arme
d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet  pendre les gens.

Bellisle avait pris poste dans la maison o l'on hassait le plus
madame de Prie, la maison de sa mre, si maltraite par elle, madame
Plneuf. Elle tait belle, aimable. Bellisle servit l d'abord les
amours de la Fare, puis s'attacha  Leblanc, second entreteneur. Mais
madame Plneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les
gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle,
russissant prs d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.

C'est Oreste et Pylade, unis, insparables. Ensemble, malgr tant
d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des
heures et des heures chez madame Plneuf, toujours belle et coquette,
que sa fille, dj engraisse, dteste de plus en plus.

Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul
autre  son coucher. Cet homme inabordable, _non dictu affabilis
ulli_, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.

En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la
probit, commence  attaquer Leblanc, et peu aprs Bellisle. Ils ont
tripot dans les fonds, ont mis la main  la caisse de La Jonchre, un
trsorier des guerres. Affaire obscure. Dans les tnbres de la police
militaire, savaient-ils bien eux-mmes si vraiment ils avaient vol?

Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur
conseillait de voir plus rarement madame Plneuf. Impossible. Ils ne
peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle.
Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mre? Ou faut-il croire
que ses amis, entre Dubois et elle, assidment prparent certaines
choses dont Chantilly est inquiet?

Dubois fit une belle dfense (de novembre en juillet), et l'on peut
dire, jusqu' sa fin, car il mourut en aot. Il crivait au sujet de
Leblanc: Je prfrerais la mort  tout ce que j'ai souffert depuis
huit mois  son occasion. Ici il ne ment pas. Leblanc lui tait
ncessaire pour la crise prochaine de la mort du Rgent. Ds janvier
1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de
petites purgations. Ce coup qui, d'un moment  l'autre, pouvait
l'enlever  Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrme pril de se
voir seul avec le jeune fils du Rgent, devant M. le Duc. Fleury
certainement et donn le roi au plus fort. Pour tre le plus fort,
Dubois arrangeait tout. Il tait sr des Gardes par le duc de Guiche,
vou aux Orlans. Il tait sr des Suisses et de l'Artillerie, par le
duc du Maine, qu'il avait rappel tout exprs. Mais pour donner
l'ensemble  tout cela, et l'lan du coup de collier, il lui fallait
son ministre Leblanc.

Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait
rappel, rintgr ses mortels ennemis, les btards, le duc du Maine,
le comte de Toulouse. Malheureusement ils taient trop briss. Dans
leur isolement, ils n'apportaient gure de force  Dubois. Il aurait
bien voulu pouvoir les faire siger dans le Conseil d'tat qui fut
cr  la majorit. Conseil trs-troit, trop serr, de cinq personnes
en tout. Dubois, avec les deux d'Orlans et un jeune ministre, y avait
quatre voix; mais celle de M. le Duc,  elle seule, pesait davantage.
Hors du Conseil, il en tait de mme. Tout se portait de ce ct.
Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui
reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.

Il le voyait trs-bien, et flottait entre deux penses, celle du
prtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.

Quoi qu'il arrivt, aprs tout, il tait cardinal, inviolable. Il
garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lch
Cambrai, un trs-beau pis-aller, archevch, principaut. Il y
songeait srieusement, car il faisait chercher les droits des
archevques sur le territoire mme, le Cambrsis, qui serait devenu
une souverainet tout  fait. Mais, du ct de Rome, il avait de bien
autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut prsider ici
l'Assemble du clerg, pour se montrer l-bas au plus haut et capable
de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des
bnfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il crivait mme aux
Romains qu'il mditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait
revenir au temps o les places d'administration et de gouvernement
taient donnes aux prtres.  voir de telles promesses, on ne peut
gure douter que le drle ne comptt, s'il perdait la France, avoir
Rome, changer le ministre pour la tiare. Branlant ici, il rvait le
palais de Latran.

En attendant, il dfend le prsent, prend la Police et la Justice,--la
Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de
Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sr. Il tient directement
et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir.
D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est cart. Dubois, sans
titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement,
pour sceller, lancer  toute heure les actes ncessaires, Lettres
royales ou Arrts du Conseil, etc., etc.

Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont
trouvs innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit
lchement qu'il en est tonn et mcontent (_Buvat_), tandis qu'il
crit autre part qu'il a tout fait pour les dfendre (_lettre cite
par Lemontey_).

Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait
exiler.

Dubois ayant dcidment perdu son pe de chevet, son jeune ministre
de la guerre, fut forc d'tre jeune. Il rsolut de monter  cheval,
de se faire connatre des troupes,  la revue de la Saint-Louis, de se
donner auprs de la Maison militaire le mrite des libralits et des
rgals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dpendait.

Il simulait l'audace; mais il tait accabl de son isolement. Il se
croyait perdu et son cerveau se drangeait. Il a, dit Lemontey,
dpos ses terreurs dans quelques crits en dsordre. J'ai lu
plusieurs papiers noircis de ces funbres visions.

La revue le tua. Un abcs qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava
le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux
ambassadeurs qu'il irait  Paris. Une opration devint ncessaire, et
la mort la suivit de prs.

Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilge qu'il n'avait t
dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait t un scandale. Il dit
que, pour un cardinal, il y avait de grandes crmonies  faire, qu'il
fallait aller demander cela  Paris, au cardinal Bissy. Il calculait
trs-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10
aot 1723).

Tout retombe au Rgent, et dans un tat pitoyable. Dubois n'avait rien
dcid sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, aprs ce
terrible Visa, qui avait tant rduit, l'embarras subsistait le mme.
On ludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les
Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques
emprunts, quelques dits bursaux, il faisait face au plus
indispensable.  sa mort, le Rgent retrouve la question qui le
poursuit depuis neuf ans: _Law ou Noailles? Noailles ou Law?
Crera-t-on un papier-monnaie_ (discrdit avant de natre!), ou bien,
avec Noailles, _essayera-t-on quelque nouveau retranchement_ (lorsque
l'amputation du Visa est saignante encore!)?

Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible 
l'impossible. Ceux qui lui succdrent, pour le rendre odieux, ont
soutenu qu'il et rappel Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais
de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de
l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.

Il n'tait pas mal entour; il avait rappel ou appel quelques hommes
capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix
de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de
d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'et fait
son premier commis, son homme de confiance,  qui tous auraient
rendu compte. Mais cela ne rsolvait pas la difficult financire.
Tout ce qu'on avait imagin pour trouver de l'argent, c'tait un
contrle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit
fodal nomm, par antiphrase, droit de _joyeux_ avnement. Exigence
tardive pour un rgne qui dj datait de neuf ans.

Sa meilleure chance, c'tait de laisser tout, d'chapper par la mort.
Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois cts. Depuis deux ans,
il aurait eu besoin d'un traitement spcial et _loyal_ (disait-on).
Mais ses fonctions gnrales, trs-affectes, faisaient tout ajourner.
Son mdecin, Chirac, lui disait sans dtour qu'il mourrait d'une
hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlev par l'apoplexie.
Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une
faveur de la nature, ne faisant rien pour l'viter et l'appelant en
quelque sorte.

Deux jours avant sa mort, Marchal, l'ancien et vnrable chirurgien
de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment  l'autre il
pouvait tre frapp, qu'il lui fallait une saigne au bras, au pied.
Mme au dernier jour, 2 dcembre, Chirac en dit autant. Il refusa
toujours obstinment.

Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hlas? d'aucun ct on ne
pouvait rien faire de bon.

Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore),
le ministre sera un rgent, un vrai roi. Mais, par une circonstance,
la pire imaginable, le ministre d'alors allait tre un prince du sang,
un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il
s'appelt Orlans ou Bourbon.

De ces deux sots, le plus honnte tait le jeune duc de Chartres, fils
du Rgent. Il aurait eu un guide fort expriment et de mrite dans le
duc de Noailles. Celui-ci tait revenu, et sa premire dmarche avait
t d'aller  Notre-Dame communier de la main jansniste de son oncle
l'archevque. Dmarche habile qui lui assurait les meilleurs du
Parlement. Il et fallu que les orlanistes se rattachassent
franchement  Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui,
colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, et
pu rpondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui,
obstin dans sa haine pour Noailles, resta  part. Il sentait bien
pourtant quel malheur c'tait pour l'tat que l'avnement de M. le Duc
et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide
Fleury, se dcernt le pouvoir, se ft premier ministre. Il osa le lui
dire. conduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Rgent, il se remit
 la fatalit.

Sur les avis ritrs des mdecins, qui ne furent nullement tenus
secrets, le ministre la Vrillire avait dress dj la patente de M.
le Duc, tenu prt le serment solennel qu'il devait prter. Ce vilain
petit la Vrillire, que le Rgent appelait un bilboquet, n'en avait
pas moins t mis par lui au ministre. Il lui devait tout. Par son
ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi sicle le ministre
des prisons d'tat. Cinquante mille lettres de cachet ont t signes
_la Vrillire_.

Le 2 dcembre au soir, le Rgent tait chez lui, et recevait avec sa
bont ordinaire la ddicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet
(_Histoire de la danse profane et sacre_). Hommage fort dsintress,
car l'auteur se mourait, et il avait envoy son ptre par un de ses
amis.

Il tait six heures. Le Rgent devait,  sept, monter chez le Roi et
travailler avec lui. Ayant une heure  attendre, il dit (tout en
buvant ses tisanes) au valet de chambre: Va voir s'il y a dans le
grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame
de Prie. Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait
comme senti la mort, tait venue au-devant des nouvelles, observer et
rder. Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la
faire entrer.

C'tait une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle
tait Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame
obligeante l'avait procure au Rgent. Il est vrai, c'tait tard pour
un homme qui avait d licencier les Parabre, les Sabran, les
d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle tait fort jolie,
intressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle
avait pous un trs-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le
crdit de son oncle, s'tait fait faire duc de Falari. Il avait des
moeurs effroyables, dtestait les femmes, battait la sienne,
l'abandonnait et la laissait mourir de faim.

Le Rgent, qui tait assis  boire ses drogues, la fit asseoir aussi,
et pour rire, pour l'embarrasser, dit: Crois-tu qu'il y ait un enfer?
un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie
que tu mnes.--Mais Dieu aura piti de moi. (_Manuscrit Buvat._)

Il devint rveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tte tout 
coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.

Elle pousse des cris. Mais comme il tait prs de sept heures, il n'y
avait plus personne. On pensait qu'il tait mont, comme 
l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intrieur. Elle a beau
courir, appeler par le palais mal clair, dsert, en cette noire
soire de dcembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du
secours. L'une des premires personnes fut la Sabran et un laquais qui
savait saigner. Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort
d'avec une gueuse ... Vous le tuerez. On essaya pourtant et l'on n'y
risquait gure. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se
drobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient
solitaire.

Ds le premier moment, la Vrillire tait chez le Roi, chez Fleury.
Madame la Duchesse, mre de M. le Duc, s'tait jete dans une voiture;
elle volait  Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orlans, qu'elle ne
voyait jamais, qu'elle dtestait, pour la complimenter, la plaindre,
l'observer, surtout la clouer l, lui faire perdre du temps, au cas o
cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller  Versailles,
de parler au Roi pour son fils.

L'aile Nord de Versailles tait pleine. On assigeait M. le Duc. La
Vrillire, avec sa patente et son serment tout prt, le mena chez le
Roi, o Fleury, comme il tait convenu, dit que le Roi ne pouvait
mieux faire que de le prier d'tre premier ministre. Le Roi avait les
yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit
et transfra la monarchie. M. le Duc  l'instant remercia et fit le
serment.

Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon 
Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.

Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Rgent. Il tait
 Paris. Leurs offres de service furent mal reues. Il s'en
dbarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient
fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.

Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Rgent et en parla
toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois.
Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et
violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient
pas t cruels. Dubois perscuta bien moins qu'on n'et voulu. Il s'en
excuse plaisamment en crivant  Rome: Les Jansnistes sont si sobres
et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien. Le
Rgent, avec tous ses vices et sa dplorable faiblesse, fut, il faut
bien le dire, infiniment doux et humain. La _Henriade_, livre non de
gnie, mais d'humanit, de bont, fut accueilli par lui, et on lui
saura toujours gr d'avoir bien reu, admir, laiss circuler ce grand
livre si hardi, les _Lettres persanes_, l'oeuvre mancipatrice qui a
couronn la Rgence.




CHAPITRE XXV

MONTESQUIEU. LETTRES PERSANES[10]--VOLTAIRE, HENRIADE

         [Note 10: Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs
         du sicle prcdent. Voil l'origine du livre. Je ne crois
         pas qu'il en ait pris l'ide des _Siamois_ de Dufresny.
         L'homme d'esprit voulait amuser par le contraste des deux
         mondes. L'homme de gnie, tout  l'oppos, voudrait effacer
         ce contraste. Son me, toute _humaine_, voit admirablement
         que les diffrences sont extrieures, illusoires, que partout
         l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnat
         son coeur, et sent avec bonheur que la nature est identique.

         Au moment dcisif o l'on sort de l'enfance, o il put sur le
         monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de
         l'Asie.  quinze ans, il put lire les _Mille et une Nuits_
         (1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de
         Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers
         la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques
         aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie
         Petit, matresse du ngociant Fabre, notre envoy en Perse,
         l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin,
         elle prit ses papiers, les prsents pour le Shah, et, malgr
         mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis
         XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour
         ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres,
         qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crdulit.

         Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour
         la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable
         encore, s'il tait vrai _qu'en_ 1718 _un sorcier et t
         brl  Bordeaux_. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai
         rpt d'aprs eux dans la _Sorcire_. Cependant, les
         recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain
         ont faites pour moi, n'ont eu aucun rsultat.--J'ai cherch
         aussi inutilement,  la _Bibliothque impriale_, les
         prcieux mmoires de Marie Petit (V. l'article de M.
         Audiffret, _Biographie Michaud_), et je n'y ai trouv que les
         dtestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent
         des Jsuites, qui perscuta cette femme intrpide, la fit
         enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se rfute
         lui-mme. Ce dbat fut trs-scandaleux. Il avertit fortement
         l'opinion, la tourna vers la Perse,  la fin de Louis XIV, 
         l'poque o probablement le jeune lgiste de Bordeaux
         commena  s'informer,  recueillir les notes, d'o (dix
         annes plus tard) sortirent les _Lettres persanes_.]

1721-1723


L'avortement de la Rgence, le chaos qui suit le Systme, les exploits
de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire
perdre de vue les rsultats immenses qui restent de ces neuf annes.

La langueur aride, impuissante et si prs de la mort, qui marque la
fin de Louis XIV, a fait place aux lans d'une vie qui, malgr les
rechutes, ne peut plus s'arrter. On est sorti de la paralysie. Une
circulation active s'est tablie. Des arts nouveaux, charmants, sont
la rvlation extrieure et lgre d'un autre esprit, d'un changement
profond dans les moeurs et les habitudes.

Mais la belle, trs-belle rvolution qu'il faut noter, c'est
l'_humanisation_, l'adoucissement singulier des opinions, le progrs
de la tolrance. Nagure encore, Bossuet et Fnelon, madame de
Svign, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur
prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la
Saint-Barthlemy. Douze ans aprs, elle fait horreur  tout le monde.
La _Henriade_, un pome peu potique, n'en russit pas moins, parce
qu'elle la fltrit, la maudit.

Chose propre  la France,  laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent
indiffrentes, et les autres peuples contraires. La barbarie
religieuse continue dans toute l'Europe.

L'Espagne suivait, bride abattue, la carrire des auto-da-f. En 1721,
la seule ville de Grenade, sur l'chafaud de pltre o quatre fours en
feu (figurant les prophtes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit
en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'anne des _Lettres
persanes_.

Dans l'anne de _la Henriade_, Philippe V et sa reine,  Madrid,
infligent  la petite Franaise qui arrive la fte pouvantable d'une
grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des
graisses, des fritures de la chair humaine.

L'autre anne (1724), la vaste excution des protestants de Thorn;
plusieurs dcapits et plusieurs torturs dans des supplices exquis.
Les Jsuites vainqueurs en firent une excrable comdie de collge
(_la Fille de Jepht_), o l'effigie des morts grimaait sur l'autel,
par un second supplice de haine et de rise.

Voil l'Europe  cette poque brillante et encore si barbare, o
Montesquieu, Voltaire, ont lev la voix. Que disaient-ils?

Grce pour l'homme!... Respect au sang humain! C'est le sens de
leurs livres immortels et bnis, livres de bont, de douceur,
d'humanit, de piti; donc de vraie religion. Si Dieu avait parl,
qu'aurait-il dit: Grce pour l'homme!

Mais comment arriver  ce grand but d'humanit? Par nul autre moyen
qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce posie
du Moyen ge,  qui on immolait tant de ralits vivantes. Il fallait
bien la dtrner cette posie imaginative, pour faire rgner  sa
place celle du coeur et de la nature. La satire, la critique, dans ce
sens, taient oeuvre sainte, puisqu'elles teignaient les bchers.

La difficult trs-bizarre, c'est que les mes les plus tendres
taient les plus furieuses. La piti, la tendresse n'ont jamais manqu
en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades,  travers quatre cents,
cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abond; mais
seulement, sans rapport  la pauvre vie humaine. La piti tait pour
l'hostie. C'est l'hostie outrage, le petit Jsus maltrait, qui fait
pleurer  chaudes larmes la douce femme aux auto-da-f. Si l'on brle
 Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idal
enfant qu'on dit immol au sabbat.

Louis XIV n'tait pas insensible, et son coeur fut mu aprs les
Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il
eut piti. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de
faire  des damns litire et pture de l'hostie, de mettre Dieu dans
ces bouches grinantes.

Maintenant voici une chose inoue, un scandale. La thse est
retourne. Dans le pome de la Ligue, le pome de la Saint-Barthlemy,
le croirait-on? la piti est pour l'homme, pour la ralit saignante.
Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe
audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son
hostie et que, s'il est au pain, il tait dans le sang encore.

Pauvre pome, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur
sortait de la Bastille. Le Rgent finissait, ne pouvait gure le
rassurer. Rome avait triomph. Dubois tait tout cardinal, jusqu'
promettre  Rome de faire rentrer partout les prtres dans
l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant tourdi, va
prendre un hros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un
Henri IV, alors si profondment oubli, qui restait mal not, un
ennemi de l'Espagne qu' ce moment la France pouse. Ce Henri, il
l'expose, comme hros de clmence, d'humanit, d'un coeur facile et
tendre, bref, comme _l'homme_. Ce seul mot dit tout. La merveille,
c'est que le pome plira et tombera avec le temps et justement; Henri
IV restera. Voltaire rellement l'a refait. C'est l'idal nouveau et
accept du sicle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idal
(enflure et scheresse), qui jusque-l remplit la tte vide des rois
de l'Europe.

Rhtorique et dclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois
platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce pome (la pire
oeuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout
chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Muse de
Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis,
qu'il reut  Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique,
son regard si tendre et si doux. Le coeur mme, dit-elle, de Zare
tait dans ses yeux.

Voil un grand contraste! Point du tout. La tendresse, l'esprit
satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposs. La bont, la
piti, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de
combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute
ide barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions
nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce
sicle, spcialement chez Montesquieu. Dans une de ses _Lettres
persanes_, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue
faible et tendre, sans dfense contre la piti. Il tait jeune alors,
moins rsign qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanit,
d'autant plus hostile aux tyrans, aux systmes surtout qui furent pour
des mille ans les tyrans de l'espce humaine. Dans ce livre, si fort,
lger en apparence, d'une gaiet habile et profondment calcule, il a
montr comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides
hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui
fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la
radicale excution, l'extermination du pass.

Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien
plus de mnagements. Il reste longtemps en arrire, ne peut secouer
son respect d'enfance pour le grand roi et le grand sicle. Il trane
longtemps son Racine. Les rcits de Villars, le vieux conteur, les
beaux yeux de la marchale, tout cela fit longtemps tort  Voltaire,
le retarda. lve des Jsuites, et fort caress d'eux, il est faible
pour ses vieux matres.

Le sicle demandait, dsirait un gnie qui trancht nettement dans le
temps, partt de l'_cart absolu_, comme on dit aujourd'hui, mais de
l'cart dans le bon sens, un gnie qui surtout allt droit  la
question fondamentale, la question religieuse, ne chercht pas, comme
les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus
qu'use.

Le Rgent, par respect, a imprim le _Tlmaque_. Il essaye un moment
des plans de Fnelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela
ridicule, inutile et mort-n.

On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban mme. Les rformes
conomiques qu'ils tentent  la surface n'ont nulle chance pendant
qu'on garde le fond pourri qui est dessous.

Law et fait quelque chose de srieux. Ses terribles ncessits le
poussant en avant, il aurait labour profond, comme on dit en 89.
J'ai trouv qu'au premier moment qu'il ft contrleur gnral, on
agita la question de _forcer le clerg  vendre_ ce qu'il avait acquis
depuis cent vingt ans (plus de la moiti de ses biens). Vente norme
qui, faite d'ensemble, et fait tomber la terre  rien, l'aurait
presque donne au monde des petits laboureurs. Mais Law tait prs
de sa fin. On le prcipita. Il y eut une espce de petit concile pour
le condamner.

Une telle opration supposait autre chose. Pour atteindre le temporel,
il fallait que le spirituel ft clairci, perc  jour. Deux hommes
singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient
appels  cela. Boulainvilliers, le fodal, grand esprit en d'autres
matires, avait, dans un trs-beau pamphlet qui courait manuscrit,
pos avec simplicit la loi de la religion, une en tant de cultes
divers. Thorie haute et vraie, qui planait de trop haut.--L'abb de
Saint-Pierre, au contraire, eut mille ides pratiques. Telles de ses
vues sociales, utiles et srieuses, se sont ralises. Mais, dans les
choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'ide
niaise d'tre _un philosophe chrtien_. Les vques firent chasser ce
bonhomme de l'Acadmie. Les philosophes en rirent. Tout tait ridicule
en lui, et jusqu' l'orthographe. C'tait le roi des maladroits. Il
changeait des misres, il rformait des riens, et conservait le pire;
exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en
nourrice, avec cette pauvre me que met Machiavel dans les limbes des
petits enfants.

Mais qui sera donc l'_homme_? et dans quelle circonstance heureuse et
singulire va-t-il donc natre et se former, le vigoureux gnie qui,
tranchant le pass au fil du glaive, dans cet clair va faire voir
l'avenir?... Gloire  la volont! Il nat prcisment, grandit, se
fortifie, dans un milieu unique pour nerver, teindre, admirable pour
touffer.

N en 1689, affubl  25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut 
27 d'un bonnet de prsident  mortier. Son esprit vaste, vif et doux,
sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accabl, mais s'tendit
en dessous de tous cts. Un mariage fort calme, dont il lui survint
trois enfants, semblait (ds 26 ans) le calfeutrer tout  fait au
foyer. De son htel au Parlement, du Parlement  son htel, sa vie
tait trace. Cette quasi-captivit qui aurait amorti tout autre eut
l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui
des sciences physiques, celui des moeurs, des lois, des
transformations varies de l'me humaine.

L'Acadmie de Bordeaux, qui jusqu' lui perdait son temps aux
amusements littraires, aux petits vers, devint une acadmie des
sciences. Il y lut des mmoires sur ses tudes d'anatomie et autres.
En 1719, d'un lan juvnile (on commence toujours par l'immense et par
l'impossible), il avait fait le plan d'une _Histoire de la Terre_.

Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son _Histoire de
la Mer_. Vico prpare et bientt donne son esquisse sublime et
fconde: _Science nouvelle de l'Humanit._

Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.

Il vit et pntra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui
composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.

1 L'difice des sciences mathmatiques et naturelles, si compliques
de phnomnes, et si simples de lois. Les crits de Fontenelle y
intressaient vivement.

2 La srie des voyageurs, spcialement de l'Orient, de la Perse et de
l'Inde, depuis les charmants rcits de Pietro della Valle, jusqu'aux
Bernier, aux Thvenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici
de mme nul blouissement. L'amusante diversit aboutit  des lois
trs-simples.

3 Le droit, pour ses prdcesseurs, tait un monde  part qu'on
tchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le
vit dans la varit immense des lgislations compares, rductible
pourtant  la haute unit du Juste. Planant sur la nature, les moeurs
et les institutions, son grand esprit cherchait l'me commune, _la loi
de la loi_.

Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et
politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La
Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les
dieux mmes rpondent devant elle. Les religions lui font la rvrence
et en attendent leur arrt, car celle qui prtendrait tre sainte pour
se dispenser d'tre juste, serait impie, loin d'tre sainte, ne serait
plus religion.

Ide directement contraire  celle des lgistes du sicle de Louis
XIV. Domat exige que la justice soit chrtienne et la plie au
Christianisme. Le XVIIIe sicle demande si le Christianisme est juste.

Le singulier, c'est que l'lan de la rvolution soit parti justement
d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout
conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait
ses paisibles lectures  son Acadmie. Et tel il redevint aprs son
grand livre rvolutionnaire. Il se tourna bientt vers les calmes
rgions de la haute critique historique. (_Grandeur et dcadence des
Romains._)

Le gnie girondin, celui de Fnelon, Montaigne, Montesquieu, celui du
grand parti qui, en 93, prit pour ne pas tuer, est vif, mais modr,
quilibr, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu
qui brle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune
coeur, ce que j'appellerais: la fivre de justice. La Botie n'avait
que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lana sa brochure du
_Contr'un_, l'vangile de la Rpublique; et Montesquieu gure plus de
trente, quand son petit roman esquissa, dj formula le _Credo_ de 89.

Leur vraie vie intrieure est absolument inconnue. La Botie meurt
jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gard de nous rien rvler
des secrtes rvolutions de son esprit. Il est ais de deviner
pourtant.

Tous deux taient des juges, membres du Parlement. Tous deux, clairs
et humains, taient associs  la justice routinire d'un grand corps
immuable dans la barbarie du vieux droit. Les lgistes royaux ayant,
dans tant de choses, succd aux pouvoirs judiciaires du clerg,
rsist  l'Inquisition, se piquaient d'tre aussi cruels. Ils se
montraient prtres autant que les prtres dans les applications
rvoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices
ecclsiastiques, le feu spcialement. Sans rien dire de Toulouse (le
parlement le plus froce), ceux de Bordeaux et de Rouen brlent force
sorciers dans le XVIIe sicle. Paris brle le pauvre messie Simon
Morin dans l'anne du _Tartufe_ (1664). Il brle deux libertins
(1726). Djon, un cur quitiste (1698).

Ces choses taient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'tait pas, ce qui
tait constant et prodigu, c'tait la torture pralable. Elle tait
chre aux Parlements autant qu'aux cours d'glise. En 1780, sous Louis
XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, ddie au pape Pie
VI, qui accepte la ddicace.

Une autre torture, plus cruelle peut-tre, c'est l'atrocit des
prisons. Celles de Bordeaux taient clbres en Europe. Ses cachots du
Chteau-Trompette, o l'on ne pouvait tre debout, ni couch, ni
assis, galaient les plus effrayants _in pace_ de l'Inquisition.

Qu'on se figure ce gnie doux, humain, associ  tout cela! Un
Montesquieu, prsident d'un tel corps, forc de suivre toutes ces
vieilleries excrables, oblig de signer une enqute par la torture,
un jugement pour rouer, brler! Quelque inerte qu'on soit dans une
telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarit terrible de
ses actes. La consolation passagre d'adoucir parfois un arrt
peut-elle quivaloir  cette participation constante d'un droit
affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta l de 1714 
1726, clou par la ncessit hrditaire, la volont des siens, par la
timidit, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa
fatalit de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert
cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert
de son silence, et taciturnement amass un merveilleux fonds de haine
pour ce pass atroce, ce droit maudit et son principe impie.

Il faut tre bien tourdi et bien lger soi-mme pour trouver son
livre lger.  chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
sont si dbonnaires  ct! La diffrence est grande. Voltaire est
libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier.

L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui
la prparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
foule. Grande leon! Qu'ils apprennent de l, les prisonniers qui se
croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
devient acier! Qu'ils apprennent, les hsitants, les maladroits, 
affiler la lame. Jamais main plus lgre. L'Orient lui apprit  jouer
du damas. En badinant, il dcapite un monde.

Il est intressant pour l'art de voir comment le tour est fait.
N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention
o personne n'avait envie de regarder. crit au plus fort du Systme,
le livre est publi dans la dbcle, la terreur du Visa, quand chacun
se croit ruin. La difficult tait grande pour se faire couter de
gens proccups si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style
assez mordant pouvait s'emparer du public?

Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur
turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde quivoque. La question
dbattue partout tait: A-t-il, n'a-t-il pas un srail?--Et
qu'est-ce que la vie de srail? Vous le voulez ... Eh bien,
apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Ds le commencement, cinq ou
six lettres vous saisissent par cette vive curiosit d'tre confident
du mystre, au fond du srail mme, et ce qui est piquant, d'un srail
veuf, et des humbles aveux que ces belles dlaisses crivent en grand
secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lchera pas le livre.

Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute mme pas.  cent
lieues du srail mystique des soufis, du srail voluptueux du Ramayan,
celui-ci est franais, je veux dire amusant et sec. La flamme mme,
s'il y en a quelque peu, est sche encore, esprit, dispute et
jalousie. Ces disputeuses ne troublent gure les sens. Le tout est une
vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage o elle
tient la femme. Mme la polygamie chrtienne (quoiqu'il en plaisante
parfois, comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la fltrit
trs-prement dans la lettre sur _l'homme  bonnes fortunes_.

C'est un coup de thtre de voir comme aprs ces cinq ou six premires
lettres de femmes, matre de son lecteur, il l'emporte, d'une aile
prodigieuse, sur un pic d'o l'on voit toute la terre. Les socits
humaines ont leur ncessit: _le Juste_. Elles vivent de lui et sans
lui elles meurent. La brve histoire des Troglodytes, o la forme un
peu manire ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de
Justice, ce qui en est d'usage: _le gouvernement libre, rpublicain_,
de soi par soi.

Un Anglais n'aurait pas manqu de se servir ici du texte o Samuel
numre aux Hbreux qui demandent un roi, les flaux de la royaut. Le
Franais sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vrit
ternelle.

On a chass le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais
on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion
catholique. Il dit que la rpublique est le gouvernement de la vertu.
Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire
que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc.
Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law aprs
le Visa.

Le Rgent rit, et tout le monde. Et qui sait? les vques eux-mmes,
tous les Pres de l'glise, Dubois, Tencin, etc. La France entire
rit, et l'Europe.

C'est l bien autre chose qu'un succs littraire. Sans s'en
apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accept un credo
tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif.
Tout en brisant le faux, il a pos le vrai.


FIN DU TOME DIX-SEPTIME




TABLE DES MATIRES.




PRFACE, I

    La Rgence est une _rvlation_, une _rvolution_, une
      _cration_.................................................... I
    La rvolution financire montra la France  elle-mme.......... II
    Le Christianisme fut oubli pendant une anne.................. IV
    Montesquieu prdit la mort prochaine du Catholicisme............ V
    La Rpublique financire....................................... VI
    La Rgence n'eut aucun _credo_ prpar........................ VII
    Retour  la nature........................................... VIII
    Un mot sur ce volume. Son principe............................. IX


CHAPITRE PREMIER

    TROIS MOIS DE LA RGENCE.--HOSTILIT DE L'ESPAGNE
      (septembre-dcembre 1715).................................... 15
      Le roi laisse une situation dsespre.--lan gnreux,
        impuissant................................................. 16
      Philippe V et Alberoni....................................... 23
      Immoralit d'Alberoni et de la Farnse.--Ils relvent
        l'inquisition et s'offrent aux hrtiques.................. 25


CHAPITRE II

    GRANDEUR DE L'ANGLETERRE.--TAT INCURABLE DE LA FRANCE. 1716... 34
      Mcanisme anglais.--La ligue de la Terre et de l'Argent...... 39
      George et le Prtendant veulent galement la guerre
        europenne................................................. 40
      Le parti espagnol rend tout impossible au Rgent............. 46
      Il fallait  tout prix assurer la paix.--Adresse de
        Dubois.--Triple alliance, 28 novembre 1716................. 54


CHAPITRE III

    DUBOIS.--LA TENCIN.--MADEMOISELLE ASS. 1717.................. 63
      Esprit humain et indpendant du Rgent....................... 65
      Dubois empche notre mancipation religieuse................. 67
      Le Rgent flottant et dj us............................... 68
      Les moeurs de la Rgence (avant le Systme).--Tencin.--Ass. 73


CHAPITRE IV

    LA FILLE DU RGENT.--WATTEAU.--RVOLUTION DE JANVIER 1718...... 83
      Fatalit natale et folie de la duchesse de Berry............. 85
      On veut la convertir, la marier, l'employer contre
        d'Aguesseau et Noailles.................................... 89
      Le Rgent publie _Daphnis et Chlo_, fait Watteau peintre du
        roi, lui fait peindre les palais de sa fille.--Arts et
        modes...................................................... 95


CHAPITRE V

    ALBERONI ET CHARLES XII.--DFAITE D'ALBERONI.--LA PAIX DU
      MONDE. 1718................................................. 102
      Conspiration d'Alberoni et de la Farnse avec les
        mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation..... 107
      Dvotion libertine et froce de la cour de Madrid.--
        Casuistique.--Auto-da-f.................................. 111
      Union d'Hanovre et Orlans.--Destruction de la flotte
        espagnole, 11 aot 1718................................... 119


CHAPITRE VI

    TRIOMPHE DU RGENT SUR LES BTARDS ET LE PARLEMENT, aot 1718. 126
      L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient crer une Vende
        et soulever les Parlements................................ 129
      Grands services de Law (avant le systme).--Le Parlement
        veut le faire pendre...................................... 131
      La nouvelle du dsastre espagnol enhardit le Rgent  frapper
        le Parlement et le duc du Maine, 26 aot 1718............. 135
      Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui.......... 136
      Grossesse de la duchesse de Berry.--Elle trne comme reine
        de France.--Apoplexie du Rgent, septembre 1718........... 143


CHAPITRE VII

    LE ROI BANQUIER.--CONSPIRATION ET GUERRE.--OEDIPE,
      novembre-dcembre 1718...................................... 146
      La fivre de spculation dans toute l'Europe.--Law
        et ses thories........................................... 147
      La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne obligent
        le Rgent  se mettre  la tte de la nouvelle banque, 4
        et 5 dcembre............................................. 159
      L'_Oedipe._--Le Rgent pensionne Voltaire................... 165


CHAPITRE VIII

    LE CAF.--L'AMRIQUE. 1719.................................... 170
      Immense mouvement de causerie; le caf dtrne le cabaret... 171
      Les trois ges du caf: arabe, indien, amricain............ 172
      Oubli des questions religieuses.--Les les.--Les Indes.--Le
        Canada.................................................... 174
      Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs
        laques................................................... 176
      La France seule et pu sauver les races amricaines......... 179
      Le dcouvreur du Mississipi................................. 182
      Law  la Louisiane; son plan, nullement chimrique.......... 186


CHAPITRE IX

    TENTATIVES DE RFORMES.--DANGER DE LA FILLE DU RGENT,
      avril 1719.................................................. 190
      Le Rgent rend l'instruction gratuite, prpare l'galit
        d'impt................................................... 191
      Les protestants reviennent et entrent dans la Banque........ 193
      Hontes domestiques et terreur du Rgent  l'accouchement
        de sa fille............................................... 199


CHAPITRE X

    GUERRE D'ESPAGNE.--MORT DE LA DUCHESSE DE BERRY.--DANGER
      DE LAW, mai-juillet 1719.................................... 202
      Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnse--Succs de la
        France.................................................... 203
      Dsespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet....... 207
      Coalition de la Maltte et des Anglais pour faire sauter
        Law, 22 juillet........................................... 208


CHAPITRE XI

    LA BOURSE.--LES MISSISSIPIENS, aot-septembre 1719............ 211
      Le balayeur.--Le laquais.--La brocanteuse................... 214
      Les belles agioteuses.--L'entremetteuse.--Le savoyard.--Le
        vampire................................................... 216


CHAPITRE XII

    LA CRISE DE LAW, aot-septembre-octobre 1719.................. 224
      Law concentra les utopies du temps.--Son plan pour
        l'extinction de la Maltte, de la Dette, l'galit de
        l'impt et la vente des biens du Clerg................... 226
      Sa terreur des Anglais et sa dpendance de M. le Duc........ 230
      Razzia des agioteurs aux dpens des cranciers de l'tat,
        27 aot................................................... 233
      Law rsiste trois jours, 22-28 septembre.................... 234
      La rue Quincampoix.......................................... 235
      Les enlvements pour le Mississipi.......................... 236
      Law devient un mannequin.................................... 238


CHAPITRE XIII

    LAW VEUT S'ENFUIR.--ON LE FAIT CONTRLEUR GNRAL,
      novembre-dcembre 1719...................................... 241
      Orgueil de madame Law.--Law effray de ses amis et de ses
        ennemis.--Il se sent perdu, malgr les grands rsultats
        qu'il a obtenus........................................... 242
      Il achte la protection des Conds, des seigneurs........... 247
      Ses amis ralisent et le minent en dessous.................. 250


CHAPITRE XIV

    LA BAISSE.--L'ABOLITION DE L'OR, janvier-mars 1720............ 252
      Law, converti, n'en est pas moins attaqu par le Clerg,
        trahi par Dubois qui travaille pour le Clerg et
        l'Angleterre.............................................. 253
      La Bourse de Londres et la spculation de Blount exigeaient
        la ruine de Law........................................... 254
      Cond et Conti vident les caisses, 2 mars................... 257
      Dsespoir de Law.--Il abolit l'or et l'argent............... 257
      La dbcle.--Un parent du Rgent rou en Grve, 26 mars..... 261


CHAPITRE XV

    LAW CRAS.--VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES, mai 1720....... 263
      On continue, malgr Law, les enlvements pour le Mississipi. 265
      Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le
        peuple.................................................... 266
      Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le prcipitent pour
        faire  Londres la hausse de Blount, mai.................. 269


CHAPITRE XVI

    LA RUINE.--LA PESTE.--LA BULLE, juin-dcembre 1720............ 271
      L'agiotage sur la baisse.--Le camp de Cond  la place
        Vendme................................................... 271
      La peste  Marseille.--Les touffs  Paris................. 273
      Law et le Rgent perdus.--Dubois fait enregistrer la
        bulle.--Fuite de Law, dcembre............................ 278


CHAPITRE XVII

    LA PESTE, 1720-1721........................................... 281
      Hrosme de Roze, des chevins de Marseille, de Belzunce.... 286
      Le rgne des forats........................................ 289
      L'anantissement de Toulon.................................. 294
      La furie de vivre........................................... 294
      Trois gnrations de malheurs avaient abouti  la peste..... 295
      Elle marche vers la Loire.--Dserts.--Pays abandonns....... 296


CHAPITRE XVIII

    LE VISA, 1721................................................. 297
      Triumvirat de Pris Duverney, Crozat et Samuel Bernard...... 298
      M. le Duc humilie le Rgent et jette  la justice un de
        ses compagnons d'agiotage................................. 298
      Un million de familles apportent leurs papiers au Visa...... 301
      Partialit du Visa, qui respecte les vols des seigneurs..... 302
      Dsespoir et galanterie, ftes, bals........................ 304
      Le dernier portrait du Rgent et ses derniers scandales..... 305


CHAPITRE XIX

    MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU. 1721......................... 308
      L'amour au XVIIIe sicle.................................... 309
      Manon est-elle une confession de Prvost?--Elle est de la
        Rgence, non du temps de Fleury........................... 311
      Noblesse et mlancolie.--Mort de Watteau.................... 317


CHAPITRE XX

    ROME ET LES SACRILGES.--MARIAGES ESPAGNOLS. 1721............. 321
      Le marchandage du chapeau de Dubois......................... 322
      Sacrilges et malproprets  Rome, en France, en Angleterre,
        en Espagne................................................ 324
      Les quatre pchs de Madrid.--Rvlation d'Alberoni......... 328
      Honteux trait de la Farnse et de Dubois................... 330


CHAPITRE XXI

    LOUIS XV.--LES MCHANTS.--CARTOUCHE. 1721..................... 333
      Nature ingrate du jeune Roi, son ducation.................. 334
      Les Mchants.--Le petit duc de Richelieu favori,  treize
        ans, de la duchesse de Bourgogne (1709)................... 336
      Maladie du jeune Roi.--Son indiffrence  l'amour du
        peuple.................................................... 339
      Moeurs violentes.--Voleurs.--Cartouche...................... 340
      Jeux cruels.--Frocit de M. le Duc et de Charolais......... 342


CHAPITRE XXII

    DUBOIS ABANDONNE TOUTE RFORME.--APPROCHE DE LA MAJORIT.
      1722........................................................ 345
      Lchet de Dubois, qui laisse brler les papiers du Systme
        et du Visa, effacer la trace des vols.--Il connive  la
        grandeur effronte de M. le Duc, compose avec le Clerg,
        la Noblesse, la Maltte................................... 346
      Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la premire communion
        du Roi.................................................... 349
      Le petit Roi tue sa biche blanche........................... 350
      Le Rgent veut en vain ajourner la majorit................. 351


CHAPITRE XXIII

    LE ROI RAMEN  VERSAILLES.--ENLVEMENT DE VILLEROI. 1722..... 353
      Aspect du vieux Versailles.--Le Rgent s'y tablit avec le
        petit Roi et veut le gagner............................... 355
      L'Infante  Versailles...................................... 356
      Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en le
        corrompant................................................ 357
      Ils sont surpris, chasss, 2 aot........................... 359
      Villeroi rompt avec Dubois, est enlev, 12 aot............. 361
      Fuite calcule et retour de Fleury.......................... 362


CHAPITRE XXIV

    FIN DE DUBOIS ET DU RGENT. 1722-1723......................... 363
      Bassesse et faiblesse du gouvernement.--Terreur du rgne
        imminent de M. le Duc..................................... 364
      L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit premier
        ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu et Mazarin.. 366
      Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille du
        Rgent.................................................... 367
      Cruaut de la Farnse pour la jeune Franaise............... 368
      Dubois, faible et isol, forc de sacrifier ses agents les
        plus srs  M. le Duc..................................... 370
      Son dsespoir et sa mort, 10 aot 1723...................... 375
      Le Rgent sans ressources.--Sa mort, 2 dcembre............. 378


CHAPITRE XXV

    MONTESQUIEU.--LETTRES PERSANES. 1721.--VOLTAIRE, HENRIADE.
      1723........................................................ 382
      Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-f d'Espagne,
        massacre de Thorn, etc.................................... 384
      Humanisation de la France par la ruine du dogme inhumain.... 385
      Le coeur tendre et doux de Voltaire.--Son faible pome,
        alors trs-hardi.......................................... 386
      Douceur et humanit de Montesquieu.--D'autant plus terrible
        au pass.................................................. 387
      Il part de l'cart absolu, ne compose pas, comme l'abb de
        Saint-Pierre, avec le vieux monde......................... 389
      Solitaire en pleine foule, mancip par les sciences, les
        lgislations compares, la lecture des voyages............ 390
      Hauteur de son point de vue................................. 394
      Lgret et dsordre apparents de son livre, trs-profondment
        calcul................................................... 395
      Sa prdiction de la mort prochaine du catholicisme.......... 396


Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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