Project Gutenberg's Les mystres du peuple, Tome III, by Eugne Sue

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Title: Les mystres du peuple, Tome III
       Histoire d'une famille de proltaires  travers les ges

Author: Eugne Sue

Release Date: June 10, 2009 [EBook #29094]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU PEUPLE, TOME III ***




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de France (BnF/Gallica)







LES
MYSTRES DU PEUPLE.

TOME III.

Correspondance avec les diteurs trangers.

L'diteur des _Mystres du Peuple_ offre aux diteurs trangers, de leur
donner des preuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons  Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tires sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.


Travailleurs qui ont concouru  la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupr, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, tienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrve, Hy pre, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lematre,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweil, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley.

_Planeurs d'acier_: Hran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers et
d'ouvriers en Bronze_: Duchteau, Deschiens, Journeux, Suireau, etc.,
etc.

_Employs  l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry,
Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens,
Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier,
Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert,
Nachon, Lebel, Plunus, Grossette, Charles, Poncin, Vacheron, Colin,
Carillan, Constant, etc., etc., de Paris; Frand, Collier,
Petit-Bertrand, Pri, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar,
Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Allix, Mengelle, Pradel,
Manlius Salles, Vergnes, Verl, Sagnier, etc., etc., des principales
villes de France et de l'tranger.

La liste sera ultrieurement complte, ds que nos fabricants et nos
correspondants des dpartements, nous auront envoy les noms des
ouvriers et des employs qui concourent avec eux  la publication et 
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

Paris.--Typ. Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




LES
MYSTRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES
A TRAVERS LES GES

PAR

EUGNE SUE.




Il n'est pas une rforme religieuse, politique ou sociale, que nos pres
n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.




TOME III.

SPLENDIDE DITION
ILLUSTRE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE

 L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32
(PRS LA BOURSE).
PARIS.




LES
MYSTRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES
 TRAVERS LES GES.




LA CROIX D'ARGENT,
OU
LE CHARPENTIER DE NAZARETH.
(DE L'AN 10  130 DE L'RE CHRTIENNE.)




CHAPITRE V.

vasion de Genevive.--Le jardin des oliviers.--Banaas.--Le tribunal de
Caphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prtoire.--Les soldats
romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le
Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jsus.

Aurlie, ayant quitt la salle basse, y revint au bout de quelques
instants, et trouva Genevive vtue en jeune garon bouclant la ceinture
de cuir de sa tunique.

--Impossible d'ouvrir la porte!--dit avec dsespoir Aurlie  son
esclave;--la clef n'est pas reste en dedans  la serrure, comme on l'y
laisse habituellement.

--Chre matresse,--dit Genevive,--venez; essayons encore. Venez vite.

Et toutes deux, aprs avoir travers la cour, arrivrent auprs de
l'entre de la maison. Les efforts de Genevive furent aussi vains que
ceux de sa matresse pour ouvrir la porte. Elle tait surmonte d'un
demi-cintre  jour; mais il tait impossible d'atteindre sans chelle 
cette ouverture... Soudain Genevive dit  Aurlie:

--J'ai lu, dans les rcits de famille laisss  Fergan, qu'une de ses
aeules nomme Mero, femme d'un marin, avait pu,  l'aide de son mari,
monter sur un arbre assez lev.

--Par quel moyen?

--Veuillez vous adosser  cette porte, chre matresse; maintenant,
enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le
bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre paule; peut-tre
ainsi atteindrai-je le cintre, de l, je tcherai de descendre dans la
rue.

Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grmion, qui, de
l'tage suprieur, appelait d'un ton courrouc:

--Aurlie! Aurlie!

--Mon mari,--s'cria la jeune femme toute tremblante.--Ah! Genevive, tu
es perdue!

--Vos mains, vos mains, chre matresse,--dit vivement
l'esclave.--Encore un effort; si je puis monter jusqu' cette ouverture,
je suis sauve.

Aurlie obit presque machinalement  Genevive; car la voix menaante
du seigneur Grmion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, aprs
avoir plac l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa
matresse, appuya lgrement son autre pied sur son paule, atteignit
ainsi  la hauteur de l'ouverture, parvint  se placer sur l'paisseur
de la muraille, et resta quelques instants agenouille sous le
demi-cintre.

--Mais, en sautant dans la rue,--dit Aurlie avec effroi,--tu te
briseras, pauvre Genevive.

 ce moment arrivait le seigneur Grmion, ple, courrouc, tenant une
lampe  la main.

--Que faites-vous l?--s'cria-t-il en s'adressant  sa
femme,--rpondez! rpondez!

Puis, apercevant l'esclave agenouille au-dessus de la porte, il ajouta:

--Ah! sclrate! tu veux t'chapper!... c'est ma femme qui favorise ta
fuite!

--Oui,--rpondit courageusement Aurlie,--oui; dussiez-vous me tuer sur
la place, elle va chapper  vos mauvais traitements.

Genevive aprs avoir, du haut de l'ouverture o elle tait blottie,
regard dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur;
elle hsita un moment; mais entendant le seigneur Grmion dire  sa
femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner
les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:

--Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors
attendre votre misrable esclave, et si elle ne se brise pas les membres
en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!

--Tche de descendre et de te sauver, Genevive,--cria Aurlie;--ne
crains rien!... il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir
cette porte!

Genevive leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'lana du
rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher
terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant tourdie de sa
chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navr des cris
qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa matresse, que son
mari maltraitait.

L'esclave, aprs avoir d'abord prcipit sa course pour s'loigner de la
maison de son matre, s'arrta essouffle, pour se rappeler dans quelle
direction tait place la taverne de l'Onagre, o elle esprait se
renseigner sur le jeune matre de Nazareth, qu'elle voulait prvenir du
danger dont il tait menac.

Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'tait
dirig, avec plusieurs de ses disciples, du ct du torrent de Cdron,
vers un jardin plant d'oliviers, o, souvent, il se rendait la nuit
pour mditer et pour prier.

Genevive courut en hte vers ce lieu. Au moment o elle franchissait la
porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs
torches se refltant sur les casques et sur les armures d'un assez grand
nombre de soldats; ils marchaient en dsordre et poussaient des clameurs
confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoys par les
pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tcha de les devancer, et
d'arriver assez  temps pour donner l'alarme  Jsus ou  ses disciples.

Elle n'tait plus qu' une petite distance de ces gens arms qu'elle
reconnut pour des miliciens de Jrusalem, troupe peu renomme pour son
courage, lorsqu' la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua
en dehors de la route, et suivant la mme direction, un troit sentier
bord de trbinthes; elle prit ce chemin, afin de n'tre pas vue des
soldats,  la tte desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune
matre qu'elle avait vu  la taverne de l'Onagre une des nuits
prcdentes. Il disait alors  haute voix  l'officier des miliciens:

--Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaren.

--Oh! cette fois,--reprit l'officier,--il ne nous chappera pas, et
demain, avant le coucher du soleil, ce sditieux aura subi la peine due
 ses crimes... Htons-nous... htons-nous; quelqu'un de ses disciples
pourrait lui donner l'veil sur notre arrive. Soyons aussi
trs-prudents... de peur de tomber dans une embuscade... et soyons
trs-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du
Nazaren... il peut employer contre nous des moyens magiques et
diaboliques... Si je vous recommande la prudence, braves miliciens,
--ajouta l'officier d'un ton valeureux,--ce n'est pas que je redoute le
danger... mais c'est pour assurer le succs de notre entreprise...

Les miliciens ne parurent pas trs-rassurs par ces paroles de
l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de
quelque embuscade. Genevive profita de cette circonstance, et, toujours
courant, elle arriva aux bords du torrent de Cdron. Non loin de l,
elle aperut un monticule plant d'oliviers; ce bois, noy d'ombre, se
distinguait  peine des tnbres de la nuit. Elle prta l'oreille, tout
tait silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurs des
soldats, qui s'approchaient lentement. Genevive eut un moment d'espoir,
pensant que peut-tre le jeune matre de Nazareth, prvenu  temps,
avait quitt ce lieu. Elle s'avanait avec prcaution dans l'obscurit,
lorsqu'elle trbucha contre un corps tendu au pied d'un olivier. Elle
ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurt
s'veillait en sursaut et disait:

--Matre, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le
sommeil qui m'accablait.

--Un disciple de Jsus!--s'cria l'esclave alarme.--Il est donc ici?

Puis, s'adressant  cet homme:

--Puisque vous tes un disciple de Jsus, sauvez-le... il en est temps
encore... Voyez au loin ces torches... entendez ces clameurs
confuses!... ils s'approchent... ils veulent le prendre... le faire
mourir... Sauvez-le! sauvez-le!

--Qui cela?--rpondit le disciple  demi appesanti par le sommeil;--qui
veut-on faire mourir?... qui tes-vous?...

--Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre matre, vous dis-je,
on vient le saisir... les soldats avancent... Voyez-vous ces torches
l-bas?...

--Oui,--rpondit le disciple d'un air surpris et effray en s'veillant
tout  fait;--je vois au loin briller des casques  la lueur des
flambeaux. Mais,--ajouta-t-il en regardant autour de lui,--o sont donc
mes compagnons?

--Endormis comme vous peut-tre,--dit Genevive.--Et votre matre o
est-il?

--L, dans le bois d'oliviers, o il vient souvent mditer; ce soir, il
s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable... il a voulu tre seul
et s'est retir sous ces arbres, aprs nous avoir  tous recommand de
veiller...

--Il prvoyait sans doute le danger qui le menace,--s'cria
Genevive.--Et vous n'avez pas eu la force de rsister au sommeil?...

--Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutt... notre matre
est venu deux fois nous rveiller, nous reprochant doucement de nous
endormir ainsi... puis il s'en est all de nouveau mditer et prier sous
ces arbres...

--Les miliciens!--s'cria Genevive en voyant la lueur des flambeaux se
rapprocher de plus en plus;--les voil!... il est perdu!  moins qu'il
ne reste cach dans le bois... ou que vous vous fassiez tuer tous pour
le dfendre... tes-vous arms?

--Nous n'avons pas d'armes,--rpondit le disciple commenant 
trembler;--et puis, essayer de rsister  des soldais, c'est insens!...

--Pas d'armes!--s'cria Genevive indigne;--est-ce qu'il est besoin
d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne
suffisent pas pour craser ces hommes?

--Hlas! nous ne sommes pas gens d'pe,--dit le disciple en regardant
autour de lui avec inquitude, car dj les miliciens taient assez prs
de l pour que leurs torches clairassent en partie Genevive, le
disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperut alors, a et
l, endormis au pied des arbres. Ils s'veillrent en sursaut  la voix
de leur camarade, effray, qui les appelait, allant de l'un  l'autre.

Les miliciens accouraient en tumulte; voyant  la lueur des flambeaux
plusieurs hommes, les uns encore couchs, les autres se relevant, les
autres debout, ils se prcipitrent sur eux, les menaant de leurs pes
et de leurs btons, car quelques-uns n'taient arms que de btons, et
tous criaient:

--O est le Nazaren?... dis-nous, Judas, o est-il?...

Le tratre et infme disciple, aprs avoir examin  la lueur des
torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit  l'officier.

--Le jeune matre n'est pas parmi ceux-ci.

--Nous chapperait-il cette fois?--s'cria l'officier.--Par les colonnes
du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reu le prix
de son sang, il faut que tu nous le livres!

Genevive s'tait tenue  l'cart; tout  coup elle vit  quelques pas,
du ct du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se dtachant
des tnbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de
Genevive se brisa; c'tait sans doute le jeune matre, attir par le
bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientt elle reconnut Jsus 
la clart des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni
crainte ni surprise.

Judas fit un signe d'intelligence  l'officier, courut au devant du
jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:

--Je vous salue... mon matre[1]!

[Note 1: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 47 et 49.]

 ces mots, ceux des miliciens qui n'taient pas occups  retenir
prisonniers les disciples, qui tchaient en vain de fuir, se rappelant
les recommandations de leur officier au sujet des sortilges infernaux
que Jsus pourrait peut-tre employer contre eux, le regardaient avec
crainte, hsitant  s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier
lui-mme, se tenant derrire ses soldats, les excitait  se saisir de
Jsus, mais il n'osait s'en approcher.

Le jeune matre, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens
arms, et leur dit:

--Qui cherchez-vous?

--Nous cherchons Jsus,--rpondit l'officier restant toujours derrire
ses soldats;--nous cherchons Jsus de Nazareth.

--C'est moi,--dit le jeune matre en faisant un pas vers les
soldats.--C'est moi.

Mais les miliciens reculrent effrays.

--Jsus reprit:

--Encore une fois, qui cherchez-vous?

--Jsus de Nazareth!--reprirent-ils tous d'une voix;--nous voulons
prendre Jsus de Nazareth!

Et ils reculrent de nouveau.

--Je vous ai dj dit que c'tait moi,--rpondit le jeune matre en
allant  eux;--puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller
ceux-ci[2],--ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours
retenus prisonniers.

L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout
 fait rassurs; cependant ils entourrent Jsus pour le garrotter,
tandis qu'il leur disait doucement:

--Vous tes venus ici arms d'pes, de btons, pour me prendre, comme
si j'tais un malfaiteur?... J'tais pourtant tous les jours assis au
milieu de vous, priant dans le temple... et vous ne m'avez pas
arrt[3]...

Puis, de lui-mme, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta.
Les lches disciples du jeune matre n'avaient pas eu le courage de le
dfendre; ils n'osrent pas mme l'accompagner jusqu' sa prison, ds
qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous
cts[4].

[Note 2: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 4 et 8.]

[Note 3:_ vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 55.]

[Note 4: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 56.]

Un triste sourire effleura les lvres de Jsus lorsqu'il se vit ainsi
trahi, dlaiss par ceux-l qu'il avait tant aims et qu'il croyait ses
amis.

Genevive, cache dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir
des larmes de douleur et d'indignation  la vue de ces hommes
abandonnant si misrablement le jeune matre; elle comprit pourquoi les
docteurs de la loi et les princes des prtres, au lieu de le faire
arrter en plein jour, le faisaient arrter durant la nuit: ils
craignaient les colres du peuple et des gens rsolus comme Banaas;
ceux-l n'auraient pas laiss enlever sans rsistance l'ami des pauvres
et des affligs.

Les miliciens quittrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux
leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque
temps, Genevive s'aperut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer
les traits dans les tnbres, marchait derrire elle, et plusieurs fois
elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.

Aprs tre rentrs dans Jrusalem  travers les rues dsertes
silencieuses, comme elles le sont  cette heure de la nuit, les soldats
se rendirent  la maison du prince des prtres, o ils conduisirent
Jsus. L'esclave, remarquant  la porte de Caphe un grand nombre de
serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entre des soldats, et resta
d'abord sous le vestibule, clair par des flambeaux. A cette lueur,
elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des
oliviers, suivi l'ami des opprims: c'tait Pierre, un de ses disciples.
Il semblait aussi chagrin qu'effray, les larmes inondaient son visage;
Genevive crut d'abord que cet homme serait du moins fidle  Jsus, et
qu'il tmoignerait de son dvouement en accompagnant le jeune matre
devant le tribunal de Caphe. Hlas! l'esclave se trompait. A peine
Pierre eut-il dpass le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre
le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu
des serviteurs de Caphe[5], cachant sa figure entre ses mains.

[Note 5: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 58.]

Genevive, apercevant alors au fond de la cour une vive lumire
s'chapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats
de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte tait celle d'une vaste
salle, au milieu de laquelle s'levait un tribunal clair par de
nombreux flambeaux. Assises derrire ce tribunal, elle reconnut
plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate:
les seigneurs Caphe, prince des prtres; Baruch, docteur de la loi;
Jonas, snateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune
matre de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains lies, la figure
toujours calme, triste et douce;  peu de distance de lui se tenaient
les huissiers, derrire eux, mls aux miliciens et aux gens de la
maison de Caphe, les deux missaires mystrieux que Genevive avait
remarqus  la taverne de l'Onagre.

Autant la contenance de l'ami des affligs tait tranquille et digne,
autant ses juges paraissaient violemment irrits; leurs traits
exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient  voix
basse, et, de temps  autre, ils dsignaient d'un geste menaant le fils
de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Genevive,
confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:

--Le voici donc enfin pris, ce Nazaren qui prchait la rvolte!

--Oh! il est moins hautain  cette heure que lorsqu'il tait  la tte
de sa troupe de sclrats et de femmes de mauvaise vie!

--Il prche contre les riches,--dit un des serviteurs du prince des
prtres.--Il commande le renoncement des richesses... mais si nos
matres faisaient maigre chre, nous serions donc, nous autres
serviteurs, rduits au sort des mendiants affams, au lieu de nous
engraisser des abondants reliefs des festins dlicats de nos matres!

--Et ce n'est pas tout,--reprit un autre serviteur.--Si l'on coutait ce
Nazaren maudit, nos matres, volontairement appauvris, renonceraient 
toutes les magnificences,  tous les plaisirs... ils ne mettraient pas
chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie
ou la couleur de ces vtements ne leur plat plus... Or, qui profite de
ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque
tuniques et robes nous reviennent?

--Et si nos matres renonaient aux plaisirs, pour vivre de jene et de
prires, ils n'auraient plus de belles matresses, ils ne nous
chargeraient plus de ces amoureux courtages, rcompenss si
magnifiquement en cas de succs!

--Oui, oui,--criaient-ils tous ensemble,-- mort ce Nazaren, qui veut
faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuset,
des mendiants ou des animaux de travail!

Genevive entendit encore d'autres propos, tenus  demi-voix, et
menaants pour la vie de l'ami des affligs; l'un des deux mystrieux
missaires derrire lequel elle se trouvait, dit  son compagnon:

--Maintenant notre tmoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je
me suis entendu avec le seigneur Caphe.

 ce moment, l'un des huissiers du prince des prtres plac  ct du
jeune matre de Nazareth et charg de veiller sur lui, frappa de sa
masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.

Caphe, aprs quelques paroles changes  voix basse avec les autres
pharisiens composant le tribunal, dit  l'assistance:

--Quels sont ceux qui peuvent dposer ici contre le nomm Jsus de
Nazareth?

L'un des deux missaires s'avana au pied du tribunal, et dit d'une voix
solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prtres
et les docteurs de la loi taient tous des hypocrites, et les traiter
de: race de serpents et de vipres.

Un murmure d'indignation s'leva parmi les miliciens et les serviteurs
du grand-prtre; les juges s'entre-regardrent, ayant l'air de se
demander si d'aussi horribles paroles avaient pu tre prononces.

L'autre missaire s'avanant auprs de son complice, ajouta d'une voix
non moins solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se rvolter
contre le prince Hrode et contre l'empereur Tibre, auguste protecteur
de la Jude, afin de le proclamer, lui, Jsus de Nazareth, roi des
Juifs.

Tandis qu'un sourire de piti effleurait les lvres du fils de Marie 
ces accusations mensongres, puisqu'il avait dit: _Rendez  Csar ce qui
est  Csar, et  Dieu ce qui est  Dieu_, les pharisiens du tribunal
levrent les mains au ciel comme pour le prendre  tmoin de tant
d'normits.

Un des serviteurs de Caphe, s'avanant  son tour, dit aux juges:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous
les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs
filles!

Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et
l'assistance qui leur tait dvoue.

--Le pillage! le massacre! les violences!--s'crirent les uns,--voil
ce que voulait ce Nazaren!

--C'est pour cela qu'il tranait toujours aprs lui sa bande de
sclrats.

--Il voulait un jour,  leur tte, mettre Jrusalem  feu,  sac et 
sang.

Le prince des prtres, Caphe, prsidant le tribunal, fit signe  l'un
des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les
dalles de la salle; tout le monde se tut, Caphe s'adressant au jeune
matre d'une voix menaante, lui dit:

--Pourquoi ne rpondez-vous pas  ce que ces personnes dposent contre
vous[6]?

Jsus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignit:

--J'ai parl publiquement  tout le monde, j'ai toujours enseign dans
le temple et dans la synagogue o tous les Juifs s'assemblent; je n'ai
rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux
qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-l savent
ce que j'ai enseign[7].

[Note 6: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]

[Note 7: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]

 peine eut-il parl de la sorte que Genevive vit un des huissiers,
furieux de cette rponse si juste et si calme, lever la main sur Jsus
et le frapper au visage, en s'criant:

--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prtre[8].

 cet outrage infme!... frapper un homme garrott, Genevive sentit son
coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands clats
de rire s'levrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prtre.

Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers
l'huissier et lui dit avec douceur:

--Si j'ai mal parl, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si
j'ai bien parl... pourquoi me frappez-vous[9]?

[Note 8: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]

[Note 9: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]

Ces paroles, cette mansutude anglique ne dsarmrent pas les
perscuteurs du jeune matre; des rires grossiers clatrent de nouveau
dans la salle, et les insultes recommencrent ainsi de toutes parts.

--Oh! le Nazaren, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dment
pas, il est lche et se laisse frapper au visage!

--Appelle donc  toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en
as pas le courage!

--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrt Jsus,--ses
disciples! ah! si vous les aviez vus!  l'aspect de nos lances et de nos
flambeaux ils se sont sauvs, les misrables, comme une niche de
hiboux!

--Ils taient trs-contents d'chapper  la tyrannie du Nazaren, qui
les retenait auprs de lui par magie!

--La preuve qu'ils le hassent et le mprisent, c'est que pas un d'eux,
pas un seul n'a os l'accompagner ici.

--Oh!--pensait Genevive,--combien Jsus doit souffrir de cette lche
ingratitude de ses amis! elle doit lui tre plus cruelle que les
outrages dont il est l'objet.

Et tournant la tte du ct de la porte de la rue, elle vit au loin
Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cache entre ses mains et
n'ayant pas mme le courage de venir assister et dfendre son doux
matre devant ce tribunal de sang.

Le tumulte soulev par la violence de l'huissier tant un peu apais,
l'un des missaires reprit d'une voix clatante:

--Je jure, enfin, que cet homme-ci a pouvantablement blasphm en
disant qu'il tait le Christ, le fils de Dieu!

Alors Caphe s'adressant  Jsus, reprit d'un ton plus menaant encore:

--Vous ne rpondez rien  ce que ces personnes disent de vous[10]?

Mais le jeune matre haussa lgrement les paules et continua de garder
le silence.

Ce silence irrita Caphe, il se leva de son sige et s'cria, en
montrant le poing au fils de Marie:

--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous tes
le Christ, le fils de Dieu[11].

--Vous l'avez dit... je le suis[12],--rpondit le jeune matre en
souriant.

Genevive avait entendu Jsus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses
frres, il tait fils de Dieu; de mme aussi que les druides nous
enseignent que tous les hommes sont fils d'un mme Dieu. Quelle fut donc
la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prtres, ds que
Jsus lui eut rpondu qu'il tait fils de Dieu, se lever, dchirer sa
robe avec toutes les marques de l'pouvante et de l'horreur, s'criant
en s'adressant aux membres du tribunal!

--Il a blasphm... qu'avons-nous plus besoin de tmoins? Vous venez
vous-mmes de l'entendre blasphmer, qu'en jugez-vous?

--Il a mrit la mort[13]!

[Note 10: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]

[Note 11: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]

[Note 12: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]

[Note 13: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]

Telle fut la rponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquit... Mais
les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les
voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:

-- mort le Nazaren! il a mrit la mort!

--Oui, oui!--rptrent les miliciens et les serviteurs du
grand-prtre--il a mrit la mort!  mort le maudit!

--Conduisez  l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate,
gouverneur de Jude, pour l'empereur Tibre,--dit Caphe aux
soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamn.

 ces mots du prince des prtres, on entrana le fils de Marie hors de
la maison de Caphe pour le conduire devant Pilate.

Genevive, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En
passant sous la vote de la porte, elle vit Pierre, ce lche disciple du
jeune matre (le moins lche de tous, cependant, pensait-elle, puisque
seul, du moins, il l'avait suivi jusque-l), elle vit Pierre dtourner
les yeux, lorsque Jsus, cherchant le regard de son disciple, passa
devant lui emmen par les soldats... Une des servantes de la maison
reconnaissant Pierre, lui dit:

--Vous tiez aussi avec Jsus le Galilen[14]?

Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, rpondit:

--Je ne sais ce que vous dites[15].

Un autre serviteur, entendant la rponse de Pierre, reprit en le
dsignant aux autres assistants:

--Je vous dis, moi, que celui-ci tait aussi avec Jsus de Nazareth[16].

--Je jure!--s'cria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jsus de
Nazareth[17].

Le coeur de Genevive se soulevait d'indignation et de dgot; ce

[Note 14: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 69.]

[Note 15: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 70.]

[Note 16: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 71.]

[Note 17: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 72.]

Pierre, par lche faiblesse ou par peur de partager le sort de son
matre, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignit, tait
 ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils
de Marie d'avoir t trahi, livr, abandonn, reni par ceux-l qu'il
aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait
remarque sur ses traits. Une grande me comme la sienne ne devait pas
redouter la mort, mais se dsesprer de l'ingratitude de ceux qu'il
croyait ses amis les plus chers.

L'esclave quitta la maison du prince des prtres o tait rest Pierre,
le rengat, et rejoignit bientt les soldats qui emmenaient Jsus. Le
jour commenait  poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient
dormi sur des bancs placs de chaque ct de la porte des maisons,
s'veillrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune
matre. Un moment Genevive espra que ces pauvres gens, qui le
suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur
desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs
compagnons afin de les rassembler pour dlivrer Jsus; aussi dit-elle 
l'un de ces hommes:

--Ne savez-vous pas que ces soldats emmnent le jeune matre de
Nazareth, l'ami des pauvres et des affligs? On veut le faire mourir,
courez le dfendre... dlivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats
fuiront devant lui.

Mais cet homme rpondit d'un air craintif:

--Les miliciens de Jrusalem fuiraient peut-tre; mais les soldats de
Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'paisses
cuirasses, des pes bien tranchantes... que pouvons-nous tenter?

--Mais l'on se soulve en masse, on s'arme de pierres, de
btons!--s'cria Genevive,--et du moins vous mourrez pour venger celui
qui a consacr sa vie  votre cause!

Le mendiant secoua la tte, et rpondit pendant qu'un de ses compagnons
se rapprochait de lui:

--Si misrable que soit la vie, on y tient... et c'est vouloir courir 
la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats
romains.

--Et puis,--reprit l'autre vagabond,--si Jsus de Nazareth est un
messie, comme tant d'autres l'ont t avant lui, et comme tant d'autres
le seront aprs lui... c'est un malheur si on le tue... mais l'on ne
manque jamais de messies dans Isral...

--Et si on le met  mort!--s'cria Genevive,--c'est parce qu'il vous a
aims... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a
fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur duret de coeur
envers ceux qui souffrent!

--C'est vrai; il nous prdit sans cesse le royaume de Dieu sur la
terre,--rpondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son
camarade, afin de se rchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant
ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi
gueux aujourd'hui que nous l'tions hier.

--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas
demain?--reprit Genevive?...--ne faut-il pas  la moisson le temps de
germer, de grandir, de mrir?... Pauvres aveugles impatients que vous
tes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre
ami, avant qu'il ait fcond les bons germes qu'il a sems dans tant de
coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anantir en herbe une moisson
peut-tre magnifique...

Les deux vagabonds gardrent le silence en secouant la tte, et
Genevive s'loigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur
profonde:

--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lchet,
trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jsus qui sera crucifi, ce sera
son coeur...

L'esclave se hta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus
en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment o elle doublait le pas,
elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jrusalem qui
s'arrtrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit
Banaas seul,  l'entre d'une arcade assez troite que les soldats
devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant
audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long
bton, termin par une masse de fer.

--Ah! celui-l, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son
ami!--pensa Genevive.

--Par les paules de Samson!--criait Banaas de sa voix
retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en libert,
miliciens de Belzbuth! je vous bats aussi dru que le flau bat le bl
sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une
bande de compagnons aussi rsolus que moi  dfendre notre ami de
Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple
prire, et cette simple prire, je la rpte: Laissez libre notre ami,
ou sinon, par la mchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous
comme il a assomm les Philistins!

--Entendez-vous ce sclrat? Il appelle cette audacieuse menace une
prire!--s'cria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait
prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misrable de vos lances...
Frappez-le de vos pes s'il ne vous livre passage!

Les miliciens de Jrusalem n'taient pas une troupe trs-vaillante, car
ils avaient hsit avant d'oser arrter Jsus qui s'avanait vers eux,
seul et dsarm; aussi, malgr les ordres de leur chef, ils restrent un
moment indcis devant l'attitude menaante de Banaas. En vain Jsus,
dont Genevive entendait la voix douce et ferme, tchait d'apaiser son
dfenseur et le suppliait de se retirer. Banaas reprit d'un ton plus
menaant encore, rpondant ainsi aux supplications du jeune matre:

--Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de
concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il
faut protger un faible! laisse-moi faire... J'arrterai ici ces mauvais
soldats, jusqu' ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir
mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui
dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au
son de nos btons ferrs battant la mesure sur leurs casques et sur
leurs cuirasses!

--Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens
sans courage?--s'cria l'officier  ses miliciens...--Oh! si je n'avais
l'ordre de ne pas quitter le Nazaren plus que son ombre, je vous
donnerais l'exemple, et ma grande pe aurait dj coup la gorge de ce
bandit!

--Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le
ventre,  toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami!--s'cria
Banaas...--Je suis seul... mais un faucon vaut mieux que cent merles.

Et Banaas se prcipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec
furie son bton ferr, malgr les prires de Jsus.

D'abord surpris et branls par tant d'audace, quelques soldats du
premier rang de l'escorte lchrent pied; mais bientt, honteux de ne
pas rsister  un seul homme, ils se rallirent, attaqurent  leur tour
Banaas, qui, accabl par le nombre, malgr son courage hroque, tomba
mort perc de coups. Genevive vit alors les soldats dans leur rage
jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglant du
seul dfenseur du fils de Marie. Aprs cet exploit, l'officier,
brandissant sa longue pe, se mit  la tte de sa troupe, et ils
arrivrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, o Genevive avait
accompagn sa matresse Aurlie plusieurs jours auparavant.

Le soleil tait dj haut. Attirs par le bruit de la lutte de Banaas
contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jrusalem, sortant de leurs
maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se
trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes
qui, par curiosit, accompagnrent, Jsus loin de le prendre en piti,
l'accablaient d'injures et de hues.

--Enfin,--criaient les uns,--le voil donc pris ce Nazaren qui portait
le trouble et l'inquitude dans notre ville!

--Ce sditieux qui ameutait les gueux contre les riches!

--Cet impie qui blasphmait notre sainte religion!

--Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant
les fils prodigues et dbauchs,--dit un des deux missaires qui avait
suivi la troupe!

--Cet infme qui voulait pervertir nos pouses,--dit l'autre
missaire,--en glorifiant l'adultre, puisqu'il a arrach une de ces
indignes pcheresses au supplice qu'elle mritait!

--Grce au Seigneur,--ajouta un vendeur d'argent,--si ce Nazaren est
mis  mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos
comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande
de vagabonds nous avaient chasss, et o nous n'osions retourner.

--Combien nous tions fous de craindre son entourage de
mendiants!--ajoutait un autre;--voyez si l'un d'eux a seulement os se
rvolter pour dfendre ce Nazaren par le nom duquel ils juraient sans
cesse... Lui qu'ils appelaient leur ami!

--Qu'on en finisse donc avec cet abominable sditieux! Qu'on le
crucifie, et qu'il n'en soit plus question!

--Oui... oui, mort au Nazaren!--criait la foule, parmi laquelle se
trouvait Genevive; et ce rassemblement, allant toujours grossissant,
rptait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:

--Mort au Nazaren!

--Hlas!--se disait l'esclave,--est-il un sort plus affreux que celui de
ce jeune homme, abandonn des pauvres qu'il chrissait, ha des riches
auxquels il prchait le renoncement et la charit! combien doit tre
profonde l'amertume de son coeur!

Les miliciens, suivis de la foule, taient arrivs en face de la maison
de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prtres, docteurs de la loi,
snateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caphe, le
docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et
marchaient  sa tte. L'un de ces pharisiens ayant cri:

--Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de
suite le Nazaren  mort!

Le prtre Caphe rpondit d'un air pieux:

--Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un paen; cette
souillure nous empcherait de manger la pque aujourd'hui[18].

[Note 18: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 28.]

--Non,--ajouta le docteur Baruch,--nous ne pouvons commettre cette
impit abominable.

--Les entendez-vous?--dit  la foule l'un des missaires avec un accent
d'admiration,--les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils
professent pour les commandements de notre religion!... Ah! ceux-l ne
sont pas comme cet impie Nazaren, qui raille et blasphme les choses
les plus sacres, en osant dclarer qu'il ne faut pas observer le
sabbat.

--Oh! les infmes hypocrites!--se dit Genevive;--combien Jsus les
connaissait, comme il avait raison de les dmasquer! Les voil qui
craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un
paen, et ils ne craignent pas de souiller leur me en demandant  ce
paen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune
matre de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu
as montr en attaquant ces mchants fourbes.

L'officier des miliciens tant entr dans le palais de Ponce-Pilate,
tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier,
Genevive monta derrire un chariot attel de boeufs arrt par la
foule, et tcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.

Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains lies derrire le
dos, la tte nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses paules, le
regard toujours calme et doux, un sourire de rsignation sur les lvres.
Il contemplait cette foule tumultueuse, menaante, avec une sorte de
commisration douloureuse, comme s'il et plaint ces hommes de leur
aveuglement et de leur iniquit. De tous cts on lui adressait des
injures; les miliciens eux-mmes le traitaient avec tant de brutalit,
que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche tait dj
presque dchir en lambeaux. Jsus  tant d'outrages et de mauvais
traitements opposait une inaltrable placidit; seulement, de temps 
autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son ple et beau
visage, Genevive ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre
colre.

Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:

--Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!

--Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaren maudit.

--Heureusement d'ici au Golgotha, o l'on supplicie les criminels, il
n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.

En effet, Genevive vit bientt paratre le seigneur Ponce-Pilate  la
porte de sa maison[19]; il venait sans doute d'tre arrach au sommeil,
car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa
barbe taient en dsordre; ses yeux, rougis, gonfls, semblaient blouis
des rayons du soleil levant, il put  peine dissimuler plusieurs
billements, et semblait vivement contrari d'avoir t rveill de si
bon matin, lui qui peut-tre avait, selon son habitude, prolong son
souper jusqu' l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton
de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un trs-impatient
d'abrger une corve qui lui pse, il lui dit:

--Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme[20]?

Le docteur Baruch paraissant, de son ct, bless de la brusquerie et de
la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui rpondit avec aigreur:

--Si ce n'tait pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas
amen[21].

[Note 19: Pilate les vint donc trouver dehors. (_vangile selon
saint Jean_, ch. XVIII, v. 29.)]

[Note 20: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 30.]

[Note 21: _vangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Le seigneur Ponce-Pilate, choqu  son tour de l'aigreur du docteur
Baruch, reprit impatiemment et en touffant un nouveau billement:

--Eh bien! puisque vous dites qu'il a pch contre la loi, prenez-le et
jugez-le selon votre loi[22].

[Note 22: _vangile saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]

Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les
paules, et rentra dans sa maison.

Un moment Genevive crut le jeune homme de Nazareth sauv, car la
rponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.

--Voil bien les Romains,--disaient les uns;--ils ne cherchent qu'
entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus
srement.

--Ce Ponce-Pilate semble videmment protger ce maudit Nazaren!...

--Moi, je suis certain que ce Nazaren est un secret affid des
Romains,--ajouta l'un des missaires,--ils se servent de ce misrable
sditieux pour de tnbreux projets.

--Il n'y a pas  en douter,--reprit l'autre missaire,--le Nazaren est
vendu aux Romains.

 ce dernier outrage, qui sembla pnible  Jsus, Genevive le vit lever
de nouveau les yeux au ciel d'un air navr, tandis que la foule
rptait:

--Oui, oui, c'est un tratre!...

--C'est un agent des Romains!...

-- mort le tratre!  mort!...

Le docteur Baruch n'avait pas voulu lcher sa proie; lui et plusieurs
princes des prtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison,
coururent aprs lui, et l'ayant suppli de revenir, ils le ramenrent
dehors aux grands applaudissements de la foule.

Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgr lui cet
interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en dsignant
Jsus du geste:

--De quoi accusez-vous cet homme?

Le docteur de la loi rpondit  haute voix:

--Cet homme soulve le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute
la Jude, depuis la Galile, o il a commenc, jusqu'ici[23].

 cette accusation, Genevive entendit l'un des missaires dire 
demi-voix  son compagnon:

--Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sdition,
il va forcer le gouverneur  condamner le Nazaren.

Ponce-Pilate ayant fait signe  Jsus de s'approcher, ils changrent
entre eux quelques paroles;  chaque rponse du jeune matre de
Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus
convaincu de son innocence; il reprit  haute voix, s'adressant aux
princes des prtres et aux docteurs de la loi:

--Vous m'avez prsent cet homme comme poussant le peuple  la rvolte;
nanmoins, l'ayant interrog en votre prsence, je ne le trouve coupable
d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la
mort... je m'en vais donc le renvoyer aprs l'avoir fait chtier[24].

[Note 23: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 6.]

[Note 24: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 16, 17.]

Et Ponce-Pilate, touffant un dernier billement, fit signe  un de ses
serviteurs qui partit en courant.

La foule, non satisfaite de l'arrt de Ponce-Pilate, murmura d'abord,
puis se plaignit tout haut.

--Ce n'est pas pour faire chtier le Nazaren qu'on l'a conduit
ici,--disaient les uns,--mais pour le faire condamner  mort...

--Aprs son chtiment, il recommencera ses sditions et  soulever le
peuple...

--Ce n'est pas le chtiment de Jsus que nous voulons, c'est sa mort!...

--Oui, oui!--crirent plusieurs voix,--la mort! la mort!...

Ponce-Pilate ne rpondit  ces murmures,  ces cris, qu'en haussant les
paules et en rentrant chez lui.

--Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune matre,--se
disait Genevive,--pourquoi le fait-il chtier?... C'est  la fois lche
et cruel... Il espre peut-tre calmer, par cette concession, la rage
des ennemis de Jsus... Hlas! il s'est tromp; il ne les apaisera que
par la mort de ce juste!...

 peine Ponce-Pilate eut-il donn l'ordre de chtier le fils de Marie,
que les miliciens s'en emparrent, lui arrachrent les derniers lambeaux
de son manteau, le dpouillrent de sa tunique de toile et de sa tunique
de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi 
nu le haut de son corps; puis ils le garrottrent  l'une des colonnes
qui ornaient la porte d'entre de la maison du gouverneur romain.

Jsus n'opposa aucune rsistance, ne profra pas une plainte, tourna
vers la foule son cleste visage, et la contempla tristement sans
paratre entendre les injures et les hues qui redoublrent.

On tait all qurir le bourreau de la ville pour battre Jsus de
verges; aussi, en attendant la venue de l'excuteur, les vocifrations
continurent, toujours excites par les missaires des pharisiens.

--Ponce-Pilate espre nous satisfaire par le chtiment de ce maudit,
mais il se trompe,--disaient les uns.

--La coupable indulgence du gouverneur romain,--ajouta l'un des
missaires,--ne prouve que trop qu'il s'entend secrtement avec le
Nazaren...

--Eh! mes amis... de quoi vous plaignez-vous?--disait un
autre;--Ponce-Pilate nous donne plus que nous ne lui demandions: nous ne
voulions que la mort du Nazaren, et il sera chti avant d'tre mis 
mort... Gloire au gnreux Ponce-Pilate!...

--Oui, oui! car il faudra bien qu'il le condamne... nous l'y
forcerons...

--Ah! voici le bourreau!--crirent plusieurs voix;--voici le bourreau et
son aide...

Genevive reconnut les deux mmes hommes qui, trois jours auparavant,
l'avaient battue  coupes de fouet chez son matre; elle ne put retenir
ses larmes  cette pense, que ce jeune homme, qui n'tait qu'amour et
misricorde, allait subir l'ignominieux chtiment rserv aux esclaves.

Les deux bourreaux portaient sous leur bras un paquet de baguettes de
coudrier, longues, flexibles et grosses comme le pouce. Chacun des
excuteurs en prit une, et,  un signe de Caphe, les coups commencrent
 pleuvoir, violents et rapides, sur les paules du jeune matre de
Nazareth... Lorsqu'une baguette tait brise, les bourreaux en prenaient
une autre.

D'abord Genevive dtourna la vue de ce cruel spectacle; mais elle fut
force d'entendre les railleries froces de la foule, qui devaient
paratre au fils de Marie un supplice plus affreux que le supplice mme.

--Toi qui disais: Aimez-vous les uns les autres, Nazaren
maudit!--criaient les uns,--vois comme l'on t'aime!

--Toi qui disais: Partagez votre pain et votre manteau avec qui n'a ni
pain ni manteau, ces honntes bourreaux suivent tes prceptes, ils
partagent fraternellement leurs baguettes pour les briser sur ton
chine...

--Toi qui disais: Qu'il tait plus facile  un chameau de passer par le
trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer au Paradis, ne trouves-tu pas
qu'il te serait plus facile de passer par le trou d'une aiguille que
d'chapper aux baguettes dont on caresse ton dos?

--Toi qui glorifiais les vagabonds, les voleurs, les courtisanes, et
autres gibiers de houssines, tu les aimais sans doute, ces sclrats,
parce que tu savais devoir tre un jour fouett comme eux,  grand
prophte!...

Genevive, malgr sa rpugnance  voir le supplice de Jsus, ne
l'entendant pas pousser un cri ou une plainte, craignit qu'il ne se ft
vanoui de douleur, et jeta sur lui les yeux avec angoisse.

Hlas! ce fut pour elle un spectacle horrible.

Le dos du jeune matre n'tait qu'une large plaie saignante, interrompue
 et l par quelques sillons bleutres de meurtrissures...  ces
endroits seulement la peau n'avait pas t enleve. Jsus tournait la
tte vers le ciel et fermait les yeux, pour chapper sans doute  la
vision de cette foule impitoyable. Son visage, livide, baign de sueur,
trahissait une souffrance horrible  chaque nouvelle flagellation
fouettant sa chair meurtrie  vif... Et pourtant, parfois, il essayait
encore de sourire avec une rsignation anglique!

Les princes des prtres, les docteurs de la loi, les snateurs et tous
ces mchants pharisiens, suivaient d'un regard triomphant et avide
l'excution du supplice... Parmi les plus acharns  se repatre de
cette torture, Genevive remarqua le docteur Baruch, Caphe et le
banquier Jonas... Les bourreaux commenaient  se lasser de frapper; ils
avaient bris sur les paules de Jsus presque toutes leurs baguettes;
ils interrogrent d'un coup d'oeil le docteur Baruch, comme pour lui
demander s'il n'tait pas temps de mettre fin au supplice; mais le
docteur de la loi s'cria:

--Non, non... usez jusqu' la dernire de vos baguettes...

L'ordre de pharisien fut excut... les dernires verges furent brises
sur les paules du jeune matre, et claboussrent de sang le visage des
bourreaux... ce n'tait plus la peau qu'ils flagellaient, mais une plaie
saignante... Le martyre devint alors si atroce, que Jsus, malgr son
courage, dfaillit et laissa tomber sa tte appesantie sur son paule
gauche; ses genoux flchirent, il ft tomb  terre sans les liens qui
le garrottaient  la colonne par le milieu du corps.

Ponce-Pilate, aprs avoir ordonn le chtiment, tait rentr dans sa
maison; il ressortit alors de chez lui, et fit signe aux bourreaux de
dlier le condamn... Ils le dlirent et le soutinrent; l'un d'eux lui
jeta sur les paules sa tunique de laine. Le contact de cette rude
toffe sur sa chair vive causa sans doute une nouvelle et si cruelle
douleur  Jsus, qu'il tressaillit de tous ses membres. L'excs mme de
la souffrance le fit revenir  lui; il releva la tte, tcha de se
raffermir assez sur ses jambes pour n'avoir plus besoin du soutien des
bourreaux, ouvrit les yeux et jeta sur la foule un regard
misricordieux...

Ponce-Pilate, croyant avoir satisfait  la haine des pharisiens, dit 
la foule, aprs avoir fait dlier Jsus:

--Voil l'homme[25]...

Et il fit signe  ses officiers de rentrer dans sa maison; il se
disposait  les suivre, lorsque le prince des prtres, Caphe, aprs
s'tre consult  voix basse avec le docteur Baruch et le banquier
Jonas, s'cria en arrtant le gouverneur par sa robe, au moment o il
rentrait chez lui:

--Seigneur Pilate, si vous dlivrez Jsus, vous n'tes pas ami de
l'empereur; car le Nazaren s'est dit roi, et quiconque se dit roi se
dclare contre l'empereur[26].

[Note 25: _vangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 5.]

[Note 26: _vangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 12]

--Ponce-Pilate va craindre de passer pour tratre  son matre,
l'empereur Tibre,--dit  son complice l'un des missaires placs non
loin de Genevive.--Il sera forc de livrer le Nazaren.

Puis ce mchant homme s'cria d'une voix clatante:

--Mort au Nazaren! l'ennemi de l'empereur Tibre, le protecteur de la
Jude!...

--Oui, oui!--reprirent plusieurs voix,--le Nazaren s'est dit roi des
Juifs!

--Il veut renverser la domination de l'empereur Tibre!

--Il veut se dclarer roi en soulevant la populace contre les Romains,
nos amis et allis.

--Rponds  cela, Ponce-Pilate!--cria du milieu de la foule l'un des
deux missaires.--Comment se fait-il que nous autres Hbreux, nous nous
montrions plus dvous que toi au pouvoir de l'empereur, ton matre?...
Comment se fait-il que ce soit nous autres Hbreux, qui demandions la
mort du sditieux qui veut renverser l'autorit romaine, et que ce soit
toi, gouverneur pour Tibre, qui veuilles gracier ce sditieux?...

Cette apostrophe parut d'autant plus troubler Ponce-Pilate, que de tous
cts on cria dans la foule:

--Oui, oui... ce serait trahir l'empereur que de dlivrer le Nazaren!

--Ou prouver peut-tre que l'on est son complice.

Ponce-Pilate, malgr le dsir qu'il avait peut-tre de sauver le jeune
matre de Nazareth, parut de plus en plus troubl de ces reproches
partis de la foule, reproches qui mettaient en doute sa fidlit 
l'empereur Tibre[27]. Il alla vers les pharisiens et s'entretint avec
eux  voix basse, tandis que les miliciens gardaient toujours au milieu
d'eux Jsus garrott.

Alors, Caphe, prince des prtres, reprit tout haut en s'adressant 
Pilate, afin d'tre entendu de la foule et en montrant Jsus:

--Nous avons trouv que cet homme pervertit notre nation, qu'il
l'empche de payer le tribut  Csar, et qu'il se dit le roi des Juifs
comme tant le fils de Dieu[28].

[Note 27: Ponce-Pilate _tait fonctionnaire public_ (fait
trs-judicieusement observer M. Dupin); il tenait  sa place: il fut
intimid par les cris qui mettaient en doute sa fidlit  l'empereur,
il craignit une destitution, il cda. (_Jsus devant Caphe_, p. 105,
par Dupin an.)]

[Note 28: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 1, 3]

Alors, Ponce-Pilate, se tournant vers le jeune matre de Nazareth, lui
dit:

--tes-vous roi des Juifs?

--Dites-vous cela de vous-mme?--rpondit Jsus d'une voix affaiblie
par la souffrance,--ou bien me le demandez-vous parce que d'autres vous
l'ont dit avant moi?

--Les princes des prtres et les snateurs vous ont livr  moi...
--reprit Ponce-Pilate.--Qu'avez-vous fait?... Vous prtendez-vous roi
des Juifs?...

Jsus secoua doucement la tte et rpondit:

--Mon royaume n'est pas de ce monde... si mon royaume tait de ce
monde, mes amis eussent combattu pour empcher que je vous fusse
livr... mais, je vous le rpte, mon royaume n'est pas d'ici[29].

Ponce-Pilate se retourna de nouveau vers les pharisiens, comme pour les
prendre eux-mmes  tmoignage de la rponse de Jsus, qui devait
l'innocenter, puisqu'il proclamait que son royaume n'tait pas de ce
monde-ci.

--Son royaume,--pensa Genevive,--est sans doute dans ces mondes
inconnus o nous allons, selon notre foi druidique, retrouver ceux que
nous avons aims ici... Comment oseraient-ils condamner Jsus comme
rebelle  l'empereur? lui qui a tant de fois rpt: Rendez  Csar ce
qui est  Csar,  Dieu ce qui est  Dieu!

Mais, hlas! Genevive oubliait que la haine des pharisiens tait
implacable... Les seigneurs Baruch, Jonas et Caphe, ayant de nouveau
parl bas  Ponce-Pilate, celui-ci dit  Jsus:

--tes-vous, oui ou non, le fils de Dieu?

--Oui,--rpondit Jsus de sa voix douce et ferme,--oui, je le
suis[30]...

[Note 29: _vangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 23 et 36]

[Note 30: _vangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 38, 39]

A ces mots, les princes des prtres, les docteurs et snateurs,
indigns, poussrent des exclamations qui furent rptes par la foule.

--Il a blasphm!... il a dit qu'il tait le fils de Dieu!...

--Et celui-l qui se dit le fils de Dieu,--cria l'missaire--celui-l
qui se dit le fils de Dieu se dit aussi roi des Juifs...

--C'est un ennemi de l'empereur!

--A mort!  mort! le Nazaren!... crucifiez-le Ponce-Pilate, singulier
mlange de lche faiblesse et d'quit, voulant sans doute tenter un
dernier effort pour sauver Jsus, qu'il ne trouvait pas coupable, dit 
la foule qu'il tait d'usage pour la fte de ce jour de donner la
libert  un criminel, et que le peuple avait  choisir pour cet acte de
clmence entre un prisonnier, nomm Barrabas, et Jsus, qui avait t
dj battu de verges, puis il ajouta:

--Lequel des deux voulez-vous que je dlivre? Jsus, ou Barrabas[31]?

[Note 31: Mais les princes des prtres et les snateurs
persuadrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jsus.
(_vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVIII, v. 20)]

Genevive vit les missaires des pharisiens courir dans la foule de
groupe en groupe, et disant:

--Demandons la libert de Barrabas... que l'on dlivre Barrabas. Et
bientt la foule cria de toutes parts:

--Dlivrez Barrabas et gardez Jsus!...

--Mais,--reprit Ponce-Pilate,--que ferai-je de Jsus?

--Crucifiez-le!...--rpondirent les mille voix de la
foule,--crucifiez-le!...

--Mais,--reprit encore Ponce-Pilate,--quel mal a-t-il fait?

--Crucifiez-le!...--reprit la foule de plus en plus
furieuse.--Crucifiez-le!... Mort au Nazaren!...

Ponce-Pilate, n'ayant pas le courage de dfendre Jsus, qu'il trouvait
innocent, fit signe  l'un de ses serviteurs: celui-ci rentra dans la
maison du gouverneur, pendant que la foule criait avec une furie
croissante:

--Crucifiez le Nazaren!... crucifiez-le!...

Jsus, toujours calme, triste, pensif, semblait tranger  ce qui se
passait autour de lui.

--Sans doute,--se dit Genevive,--il songe dj aux mondes mystrieux,
o l'on va renatre et revivre en quittant ce monde-ci.

Le serviteur de Ponce-Pilate revint, tenant un vase d'argent d'une main
et de l'autre un bassin; un second serviteur prit ce bassin, et, pendant
que le premier serviteur y versait de l'eau, Ponce-Pilate trempa ses
mains dans cette eau, en disant  haute voix:

--Je suis innocent de la mort de ce juste; c'est  vous d'y prendre
garde... Quant  moi, je m'en lave les mains[32]...

--Que le sang du Nazaren retombe sur nous!...--cria l'un des
missaires.

--Oui... que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[33]!...

[Note 32: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 25.]

[Note 33: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 26, 27.]

--Prenez donc Jsus, et crucifiez-le vous-mmes...--rpondit
Ponce-Pilate.--On va, puisque vous l'exigez, dlivrer Barrabas.

Et Ponce-Pilate rentra dans sa maison au bruit des acclamations de la
foule, tandis que Caphe, le docteur Baruch, le banquier Jonas et les
autres pharisiens triomphants montraient le poing  Jsus.

L'officier qui avait command l'escorte de miliciens chargs d'arrter
le fils de Marie dans le jardin des Oliviers, s'approchant de Caphe,
lui dit:

--Seigneur, pour conduire le Nazaren au Golgotha, lieu de l'excution
des criminels, nous aurons  traverser le quartier populeux de la porte
Judiciaire; il se pourrait que le calme des partisans de ce sditieux ne
ft qu'apparent... et qu'une fois arrivs dans ce quartier de vile
populace, elle ne se soulevt pour dlivrer le Nazaren... Je rponds du
courage de mes braves miliciens; ils ont dj, ce matin, aprs un combat
acharn, mis en fuite une grosse troupe de sclrats dtermins,
commande par un bandit nomm Banaas, qui voulaient nous forcer  leur
livrer Jsus... Pas un de ces misrables n'a chapp... malgr leur
furieuse rsistance...

--Le lche menteur!--se dit Genevive en entendant cette vanterie de
l'officier des miliciens, qui reprit:

--Cependant, seigneur Caphe, malgr la vaillance prouve de notre
milice, il serait peut-tre plus prudent de confier l'escorte du
Nazaren, jusqu'au lieu du supplice,  la garde romaine.

--Je suis de votre avis,--rpondit le prince des prtres;--je vais
demander,  l'un des officiers de Ponce-Pilate de faire garder le
Nazaren dans le prtoire de la cohorte romaine jusqu' l'heure du
supplice.

Genevive vit alors, pendant que le prince des prtres allait
s'entretenir avec un des officiers de Ponce-Pilate, le chef des
miliciens se rapprocher de Jsus... bientt elle entendit cet officier,
rpondant sans doute  quelques mots du jeune matre, lui dire d'un air
railleur et cruel:

--Tu es bien press de t'tendre sur la croix... Il faut d'abord qu'on
la construise, et ce n'est pas fait en un tour de main... Tu dois le
savoir mieux que personne, toi, en ta qualit d'ancien ouvrier
charpentier.

L'un des officiers de Ponce-Pilate,  qui le prince des prtres avait
parl, vint alors trouver Jsus, et lui dit:

--Je vais te conduire dans le prtoire de nos soldats; lorsque ta croix
sera prte, on l'apportera, et sous notre escorte tu te mettras en route
pour le Calvaire... Suis-nous!

Jsus, toujours garrott, fut conduit  peu de distance de l, par les
miliciens, dans la cour o logeaient les soldais romains; la porte,
devant laquelle se promenait un factionnaire, restant ouverte, plusieurs
personnes qui avaient, ainsi que Genevive, suivi le Nazaren,
demeurrent en dehors pour voir ce qui allait advenir.

Lorsque le jeune matre fut amen dans la cour du prtoire (on appelle
ainsi les btiments o logent les soldats romains), ceux-ci taient
dissmins en plusieurs groupes: les uns nettoyaient leurs armes; les
autres jouaient  plusieurs jeux; ceux-ci maniaient la lance sous les
ordres d'un officier; ceux-l, tendus sur des bancs au soleil,
chantaient ou causaient entre eux. On reconnaissait,  leurs figures
bronzes par le soleil,  leur air martial et farouche,  la tenue
militaire de leurs armes et de leurs vtements, ces soldats courageux,
aguerris, mais impitoyables, qui avaient conquis le monde, laissant
derrire eux, comme en Gaule, le massacre, la spoliation et l'esclavage.

Ds que ces Romains eurent entendu le nom de Jsus de Nazareth, et
qu'ils le virent amen par l'un de leurs officiers dans la cour du
prtoire, tous abandonnrent leurs jeux et accoururent autour de lui.

Genevive pressentit, en remarquant l'air railleur et endurci de cette
soldatesque, que le fils de Marie allait subir de nouveaux outrages.
L'esclave se souvint d'avoir lu dans les rcits laisss par les aeux de
son mari, Fergan, les horreurs commises par les soldats de Csar, le
flau des Gaules, elle ne doutait pas que ceux-l dont le jeune matre
tait entour ne fussent aussi cruels que ceux des temps passs.

Il y avait au milieu de la cour du prtoire un banc de pierre o ces
Romains firent d'abord asseoir Jsus, toujours garrott; puis,
s'approchant de lui, ils commencrent  le railler et  l'injurier:

--Le voil donc, ce fameux prophte!--dit l'un d'eux.--Le voil donc,
celui qui annonce que le temps viendra o l'pe se changera en serpe,
et o il n'y aura plus de guerre! plus de bataille!

--Plus de guerre! Par le vaillant dieu Mars, plus de
guerre!--s'crirent d'autres soldais avec indignation.--Ah! ce sont l
tes prophties, prophte de malheur!

--Plus de guerre! c'est--dire plus de clairons, plus d'enseignes
flottantes, plus de brillantes cuirasses, plus de casques  aigrettes,
qui attirent les regards des femmes!

--Plus de guerre! c'est--dire plus de conqutes!

--Quoi! ne pouvoir plus essuyer nos bottines ferres sur la tte des
peuples conquis!

--Ne plus boire leur vin en courtisant leurs filles comme ici, comme en
Gaule, comme dans la Grande-Bretagne, comme en Espagne, comme dans tout
l'univers, enfin!

--Plus de guerre! Par Hercule! et que deviendraient donc les forts et
les vaillants, Nazaren maudit? ils iraient, selon toi, depuis l'aube
jusqu' la nuit, labourer la terre ou tisser la toile comme de lches
esclaves, au lieu de partager leur temps entre la bataille, la paresse,
la taverne et l'amour?

--Toi, qui te fais appeler le fils de Dieu,--dit un de ces Romains en
menaant du poing le jeune matre:--tu es donc le fils du dieu _la
Peur_, lche que tu es!

--Toi, qui te fais appeler le roi des Juifs, tu veux donc tre acclam
le roi de tous les poltrons de l'univers?

--Camarades!--s'cria l'un des soldats en clatant de rire,--puisqu'il
est roi des poltrons, il faut le couronner.

Cette proposition fut accueillie avec une joie insultante, plusieurs
voix s'crirent aussitt:

--Oui, oui, puisqu'il est roi, il faut le revtir de la pourpre
impriale.

--Il faut lui mettre le sceptre  la main, alors nous le glorifierons,
nous l'honorerons  l'instar de notre auguste empereur Tibre.

Et pendant que leurs compagnons continuaient d'entourer et d'injurier le
jeune matre de Nazareth, insouciant de ces outrages, plusieurs soldats
s'loignrent; l'un alla prendre le manteau rouge d'un cavalier; l'autre
la canne d'un centurion, un troisime, avisant dans un coin de la cour
un tas de broussailles destines  tre brles, y choisit quelques
brins d'une plante pineuse, et se mit  en tresser une couronne. Alors
plusieurs voix s'crirent:

--Maintenant, il faut procder au couronnement du roi des Juifs.

--Oui, couronnons le roi des lches!

--Le fils de Dieu!

--Le fils du dieu _la Peur_!

--Compagnons, il faut que ce couronnement se fasse avec pompe, comme
s'il s'agissait d'un vrai Csar.

--Moi, je suis le porte-couronne.

--Moi, le porte-sceptre.

--Moi, le porte-manteau imprial.

Et au milieu des hues, des railleries grossires, ces Romains formrent
une espce de cortge drisoire: le porte-couronne s'avanait le
premier, tenant la couronne d'pines d'un air solennel, et suivi d'un
certain nombre de soldats; venait ensuite le porte-sceptre; puis
d'autres soldats; puis enfin celui qui tenait le manteau; et tous
chantaient en choeur:

--Salut au roi des Juifs!

--Salut au Messie!

--Salut au fils de Dieu!

--Salut au Csar des poltrons, salut!

Jsus, assis sur son banc, regardait les prparatifs de cette crmonie
insultante avec une inaltrable placidit; le porte-couronne, s'tant
approch le premier, leva la tresse pineuse au-dessus de la tte du
jeune homme de Nazareth, et lui dit:

--Je le couronne,  roi[34]!

[Note 34: Pour toute cette scne o le burlesque le dispute 
l'horrible, voir: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 28, 29,
30, etc., etc.]

Et le Romain enfona si brutalement cette couronne sur la tte de Jsus,
que les pines lui dchirrent le front; de grosses gouttes de sang
coulrent comme des larmes sanglantes sur le ple visage de la victime;
mais, sauf le premier tressaillement involontaire caus par la douleur,
les traits du jeune matre reprirent leur mansutude ordinaire et ne
trahirent ni ressentiment ni courroux.

--Et moi, je te revts de la pourpre impriale,  roi!--ajouta un autre
Romain pendant qu'un de ses compagnons arrachait la tunique que l'on
avait rejete sur le dos de Jsus. Sans doute la laine de ce vtement
s'tait dj colle  la chair vive, car, au moment o il fut violemment
arrach des paules de Jsus, il poussa un grand cri de douleur, mais ce
fut tout, il se laissa patiemment revtir du manteau rouge.

--Maintenant, prends ton sceptre,  grand roi!--ajouta un autre soldat
en s'agenouillant devant le jeune matre et lui mettant dans la main le
cep de vigne du centurion; puis tous, avec de grands clats de rire,
rptrent:

--Salut,  roi des Juifs, salut!

Un grand nombre d'entre eux s'agenouillrent mme devant lui par
drision en rptant:

--Salut!  grand roi!

Jsus garda dans sa main ce sceptre drisoire et ne pronona pas un mot;
cette rsignation inaltrable, cette douceur anglique frapprent
tellement les Romains, qu'ils restrent d'abord stupfaits; puis, leur
colre s'exaltant en raison de la patience du jeune matre de Nazareth,
ils s'irritrent  l'envi, s'criant:

--Ce n'est pas un homme, c'est une statue.

--Tout le sang qu'il avait dans les veines est sorti sous les baguettes
du bourreau.

--Le lche! il n'ose pas seulement se plaindre.

--Lche?--dit un vtran, d'un air pensif, aprs avoir longtemps
contempl Jsus, quoiqu'il et t d'abord l'un de ses tourmenteurs
acharns.--Non, celui-l n'est pas un lche! non, pour endurer
patiemment tout ce que nous lui faisons souffrir, il faut plus de
courage que pour se jeter, tte baisse, l'pe  la main, sur
l'ennemi... Non,--rpta-t-il en se retirant  l'cart,--non, cet
homme-l n'est pas un lche!

Et Genevive crut voir une larme tomber sur les moustaches grises du
vieux soldat.

Mais les autres Romains se moqurent de l'attendrissement de leur
compagnon, et s'crirent:

--Il ne voit pas que ce Nazaren feint la rsignation pour nous
apitoyer.

--C'est vrai! il est au dedans rage et haine, tandis qu'au dehors il se
montre bnin et ptissant.

--C'est un tigre honteux qui se revt d'une peau d'agneau...

 ces paroles insenses, Jsus se contenta de sourire tristement en
secouant la tte; ce mouvement fit pleuvoir autour de lui une rose de
sang, car les blessures faites  son front par les pines saignaient
toujours...

 la vue du sang de ce juste, Genevive ne put s'empcher de murmurer
tout bas le refrain du chant des _Enfants du Gui_ cit dans les crits
des aeux de son mari:

_Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rose sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!..._

--Oh!--se disait Genevive,--le sang de cet innocent, de ce martyr, si
indignement abandonn par ses amis, par ce peuple de pauvres et
d'opprims qu'il chrissait... ce sang retombera sur eux et sur leurs
enfants... Mais qu'il fconde aussi la sanglante moisson de la
vengeance!

Les Romains, exasprs par la cleste patience de Jsus, ne savaient
qu'imaginer pour la vaincre... Les injures, les menaces ne pouvant
l'branler, un des soldats lui arracha des mains le cep de vigne qu'il
continuait de tenir machinalement et le lui brisa sur la tte[35], en
s'criant:

--Tu donneras peut-tre signe de vie, statue de chair et d'os!

Mais Jsus ayant d'abord courb sous le coup sa tte endolorie, la
releva en jetant un regard de pardon sur celui qui venait de le frapper.

Sans doute cette ineffable douceur intimida ou embarrassa ces barbares,
car l'un d'eux, dtachant son charpe, banda les yeux du jeune matre de
Nazareth[36], en lui disant:

-- grand roi! tes respectueux sujets ne sont pas dignes de supporter
tes regards!

[Note 35: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 30, 31 et
suivants.]

[Note 36: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 33.]

Lorsque Jsus eut ainsi les yeux bands, une ide d'une lchet froce
vint  l'esprit de ces Romains; l'un d'eux s'approcha de la victime, lui
donna un soufflet, et lui dit en clatant de rire:

--O grand prophte! devine le nom de celui qui t'a frapp[37]! Alors un
horrible jeu commena...

Ces hommes robustes et arms vinrent tour  tour, riant aux clats,
souffleter ce jeune homme garrott, bris par tant de tortures, lui
disant chaque fois qu'ils le frappaient  la figure:

--Devineras-tu cette fois qui t'a frapp?

Jsus (et ce furent les seules paroles que Genevive lui entendit
prononcer durant ce long martyre), Jsus dit d'une voix misricordieuse,
en levant vers le ciel sa tte toujours couverte d'un bandeau:

--Seigneur, mon Dieu! pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils
font[38]!

Telle fut l'unique et tendre plainte que fit entendre la victime, et ce
n'tait pas mme une plainte... c'tait une prire qu'il adressait aux
dieux, implorant leur pardon pour ses tourmenteurs...

Les Romains, loin d'tre apaiss par cette divine mansutude,
redoublrent de violences et d'outrages...

Des infmes crachrent au visage de Jsus...[39]

[Note 37: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

[Note 38: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 32.]

[Note 39: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 35.]

Genevive n'aurait pu supporter plus longtemps la vue de ces
monstruosits si les dieux n'y eussent mis un terme; elle entendit dans
la rue un grand tumulte, et vit arriver le docteur Baruch, le banquier
Jonas et Caphe, prince des prtres. Deux hommes de leur suite portaient
une lourde croix de bois, un peu plus haute que la grandeur d'un homme.
 la vue de cet instrument de supplice, les personnes arrtes au dehors
de la porte du prtoire, et parmi lesquelles se trouvait Genevive,
crirent d'une voix triomphante:

--Enfin, voici la croix!... voici la croix!

--Une croix toute neuve et digne d'un roi!

--Et comme roi... le Nazaren ne dira pas qu'on le traite en mendiant...

Lorsque les Romains entendirent annoncer qu'on apportait la croix, ils
parurent contraris de ce que leur victime allait leur chapper. Jsus,
au contraire,  ces mots:--Voici la croix!... voici la croix!--se leva
avec une sorte d'allgement, esprant sans doute sortir bientt de ce
monde-ci... Des soldats lui dbandrent les yeux, lui trent le manteau
rouge, lui laissant seulement la couronne d'pines sur la tte; de sorte
qu'il resta demi-nu; on le conduisit ainsi jusqu' la porte du prtoire,
o se tenaient les hommes qui venaient d'apporter la croix.

Le docteur Baruch, le banquier Jonas et le prince des prtres, Caphe,
dans leur haine toujours inassouvie, changeaient des regards
triomphants, en se montrant le jeune matre de Nazareth, ple, sanglant
et dont les forces semblaient tre  bout. Ces pharisiens impitoyables
ne purent rsister au cruel plaisir d'outrager encore la victime, le
banquier Jonas lui dit:

--Tu vois, audacieux insolent,  quoi mnent les injures contre les
riches; tu ne les railles plus  cette heure? tu ne les compares plus 
des chameaux incapables de passer par le trou d'une aiguille! C'est
grand dommage que l'envie de plaisanter te soit passe!

--Es-tu satisfait,  cette heure,--ajouta le docteur Baruch,--d'avoir
trait les docteurs de la loi de fourbes et d'hypocrites, aimant  avoir
la premire place aux festins?... Ils ne te disputeront pas du moins ta
place sur la croix.

--Et les prtres!--ajouta le seigneur Caphe,--c'taient aussi des
fourbes qui dvoraient les maisons des veuves, sous prtexte de longues
prires... des hommes endurcis, moins pitoyables que les paens
samaritains... des stupides  l'esprit assez troit pour observer
pieusement le sabbat... des orgueilleux qui faisaient devant eux sonner
les trompettes pour annoncer leurs aumnes!... Tu te croyais bien fort,
tu faisais l'audacieux...  la tte de ta bande de gueux, de sclrats
et de prostitues que tu recrutais dans les tavernes, o tu passais tes
jours et tes nuits! O sont-ils  cette heure tes partisans? Appelle-les
donc! qu'ils viennent te dlivrer!

La foule n'avait pas la haine aussi patiente que les pharisiens, qui se
plaisaient  torturer lentement leur victime; aussi l'on entendit
bientt crier avec fureur:

-- mort... le Nazaren!  mort!

--Htons-nous!... Est-ce qu'on voudrait lui faire grce en retardant
ainsi son supplice?

--Il n'expirera pas tout de suite... on aura encore le temps de lui
parler lorsqu'il sera clou sur la croix.

--Oui, htons-nous!... sa bande de sclrats, un moment effraye,
pourrait tenter de venir l'enlever......

-- quoi bon d'ailleurs lui adresser la parole? on voit bien qu'il ne
veut pas rpondre.

-- mort!  mort!

--Et il faut qu'il porte lui-mme sa croix jusqu'au lieu du supplice...

La proposition de cette nouvelle barbarie fut accueillie par les
applaudissements de tous. On fit sortir Jsus de la cour du prtoire, et
l'on plaa la croix sur l'une de ses paules saignantes... La douleur
fut si aigu, le poids de la croix si lourd, que le malheureux flchit
d'abord les genoux et faillit tomber  terre; mais trouvant de nouvelles
forces dans son courage et sa rsignation, il parut se raidir contre la
souffrance, et, courb sous le fardeau, il commena de cheminer
pniblement. La foule et l'escorte de soldats romains criaient en le
suivant:

--Place! place au triomphe du roi des Juifs!...

Le triste cortge se mit en marche pour le lieu du supplice, situ en
dehors de la porte Judiciaire, quitta le riche quartier du Temple, et
poursuivit sa route  travers une partie de la ville beaucoup moins
riche et trs-populeuse; aussi,  mesure que l'escorte pntrait dans le
quartier des pauvres gens, Jsus recevait du moins quelques marques
d'intrt de leur part.

Genevive vit grand nombre de femmes, debout au seuil de leur porte,
gmir sur le sort du jeune matre de Nazareth; elles se ressouvenaient
qu'il tait l'ami des pauvres mres et des enfants; aussi, beaucoup de
ces innocents envoyrent en pleurant des baisers  _ce bon Jsus_, dont
ils savaient par coeur les simples et touchantes paraboles.

Mais, hlas! presque  chaque pas, vaincu par la douleur, cras sous le
poids qu'il portait, le fils de Marie s'arrtait en trbuchant... enfin,
les forces lui manquant tout  fait, il tomba sur les genoux, puis sur
les mains, et son front heurta la terre.

Genevive le crut mort ou expirant; elle ne put retenir un cri de
douleur et d'effroi; mais il n'tait pas mort... Son martyre et son
agonie devaient se prolonger encore; les soldats romains qui le
suivaient, ainsi que les pharisiens, lui crirent:

--Debout! debout, fainant! tu feins de tomber pour ne pas porter ta
croix jusqu'au bout!...

--Toi qui reprochais aux princes des prtres de lier sur le dos de
l'homme des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient pas du
bout du doigt,--dit le docteur Baruch,--voici que tu fais comme eux en
refusant de porter ta croix!

Jsus, toujours agenouill, et le front pench vers la terre, s'aida de
ses deux mains pour tcher de se relever, ce qu'il fit  grand'peine;
puis, encore tout chancelant, il attendit qu'on lui et plac la croix
sur les paules; mais  peine fut-il de nouveau charg de ce fardeau,
que, malgr son courage et sa bonne volont, il ploya et tomba une
seconde fois comme cras sous ce poids.

--Allons,--dit brutalement l'officier romain,--il est fourbu!

--Seigneur Baruch,--s'cria un des missaires, qui n'avait, non plus que
les pharisiens, quitt la victime,--voyez-vous cet homme en manteau
brun, qui passe si vite en dtournant la tte comme s'il ne voulait pas
tre reconnu? je l'ai souvent vu aux prches du Nazaren... si on le
forait de porter la croix?

--Oui,--dit Baruch--appelez-le...

--Eh! Simon!--cria l'missaire,--eh! Simon, le Cyrnen! vous qui
preniez votre part des prdications du Nazaren, venez donc  cette
heure prendre part du fardeau qu'il porte[40]...

[Note 40: _vangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 32.]

 peine cet homme eut-il appel Simon, que beaucoup de gens parmi la
foule crirent comme lui:

--Eh! Simon... Simon!...

Celui-ci, au premier appel de l'missaire, avait ht sa marche, comme
s'il n'et rien entendu; mais lorsqu'un grand nombre de voix crirent
son nom, il revint sur ses pas, se dirigea vers l'endroit o se tenait
Jsus, et s'approcha d'un air troubl.

--On va crucifier Jsus de Nazareth, de qui tu aimais tant  couter la
parole,--lui dit le banquier Jonas en raillant;--c'est ton ami, ne
l'aideras-tu pas  porter sa croix?

--Je la porterai seul,--rpondit le Cyrnen, ayant le courage de jeter
un coup d'oeil de piti sur le jeune matre, qui toujours agenouill,
semblait prt  dfaillir.

Simon, s'tant charg de la croix, marcha devant Jsus, et le cortge
poursuivit sa route.

 cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit  la porte
Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'toffes de
laine, Genevive vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure
vnrable... Cette femme,  la vue de Jsus, ple, affaibli, sanglant,
ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors
avait oubli qu'elle pouvait tre recherche par les ordres du seigneur
Grmion, son matre, se souvint de l'adresse que sa matresse Aurlie
lui avait donne de la part de Jeane, lui disant que Vronique, sa
nourrice, tenant une boutique prs la porte Judiciaire, pourrait lui
donner un asile.

Mais Genevive en ce moment ne songea pas  profiter de cette chance de
salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune matre de
Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu' la fin. Elle vit alors
Vronique s'approcher en pleurant de Jsus, dont le front tait baign
d'une sueur ensanglante, et essuyer d'une toile de lin le visage du
pauvre martyr, qui remercia Vronique par un sourire d'une bont
cleste.

 plusieurs pas de l, et toujours dans la rue qui conduisait  la porte
Judiciaire, Jsus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il
s'arrta un moment, et dit  ces femmes, avec un accent de tristesse
profonde:

--Filles de Jrusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur
vous-mmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps o l'on
dira: Heureuses les striles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas
port d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allait[41]!

Puis Jsus, quoique bris par la souffrance, se redressant d'un air
inspir, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait
conscience des effroyables malheurs qu'il prvoyait, s'cria d'un ton
prophtique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mmes:

--Oui, les temps approchent o les hommes, dans leur effroi, diront aux
montagnes: Tombez sur nous!... et aux collines: Couvrez nous![42]

[Note 41: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 27, 30.]

[Note 42: _vangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]

Et Jsus, baissant la tte sur sa poitrine, poursuivit pniblement sa
marche au milieu du silence de stupeur et d'pouvante qui avait succd
 ses paroles prophtiques. Le cortge continuait de gravir la rue
rapide qui conduit  la porte Judiciaire, sous laquelle on passe pour
monter au Golgotha, colline situe hors de la ville et au sommet de
laquelle sont dresses les croix des supplicis.

Genevive remarqua que la foule, d'abord si lchement hostile  Jsus,
commenait,  mesure qu'approchait l'heure du supplice,  s'mouvoir et
 gmir sur le sort de la victime; ces malheureux comprenaient sans
doute, mais, hlas! trop tard, qu'en laissant mettre  mort l'ami des
pauvres et des affligs, non-seulement ils se privaient d'un dfenseur,
mais que, par leur honteuse ingratitude, ils glaceraient peut-tre 
l'avenir les mes gnreuses qui se seraient dvoues pour eux.

Lorsque l'on eut pass sous la vote de la porte Judiciaire, on commena
de gravir la monte du Calvaire; cette pente tait si rapide que souvent
Simon, le Cyrnen, toujours charg de la croix de Jsus, fut oblig de
s'arrter, ainsi que le jeune matre lui-mme... Celui-ci semblait avoir
 peine conserv assez de forces pour pouvoir atteindre au sommet de
cette colline aride, couverte de pierres roulantes, et o croissaient a
et l quelques buissons d'une ple verdure... Le ciel s'tait couvert de
nuages pais, un jour sombre, lugubre, jetait sur toutes choses un voile
de tristesse... Genevive,  sa grande surprise, remarqua vers le sommet
du Calvaire deux autres croix dresses en outre de celle qui devait tre
leve pour Jsus. Dans son tonnement, elle s'informa  une personne de
la foule, qui lui rpondit:

--Ces croix sont destines  deux voleurs, qui doivent tre crucifis en
mme temps que le Nazaren.

--Et pourquoi supplicie-t-on ces voleurs en mme temps que le jeune
matre?--demanda l'esclave.

--Parce que les pharisiens, hommes de justice, de sagesse et de pit,
ont voulu que le Nazaren ft accompagn jusqu' la mort par ces
misrables qu'il frquentait durant sa vie.

Genevive se retourna pour savoir qui lui faisait cette rponse; elle
reconnut un des deux missaires.

--Oh! les hommes impitoyables!--pensa l'esclave.--ils trouvent moyen
d'outrager Jsus jusque dans sa mort.

Lorsque les soldats romains qui escortaient le jeune matre arrivrent,
suivis de la foule de plus en plus silencieuse et attriste, au sommet
du Calvaire, ainsi que le docteur Baruch, le banquier Jonas et le
grand-prtre Caphe, tous trois jaloux d'assister  l'agonie et  la
mort de leur victime, Genevive aperut les deux voleurs destins au
supplice, garrotts et entours de gardes; ils taient livides, et
attendaient leur sort avec une terreur mle de rage impuissante.

 un signe de l'officier romain, chef de l'escorte, les bourreaux
trent les deux croix des trous o elles avaient t d'abord places et
dresses, les couchrent par terre; puis, se saisissant des condamns,
malgr leurs cris, leurs blasphmes et leur rsistance dsespre, ils
les dpouillrent de leurs vtements et les tendirent sur les croix;
puis, tandis que des soldats les y maintenaient, les bourreaux, arms de
longs clous et de lourds marteaux, clouaient sur la croix, par les pieds
et par les mains, ces malheureux qui poussaient des hurlements de
douleur. Par ce raffinement de barbarie on rendait le jeune matre de
Nazareth tmoin du sort qu'il allait bientt subir lui-mme; aussi,  la
vue des souffrances de ces deux compagnons de supplice, Jsus ne put
retenir ses larmes; puis il cacha son visage entre ses mains, pour
chapper  cette pnible vision.

Les deux voleurs crucifis, on redressa leurs croix, sur lesquelles ils
se tordaient en gmissant, elles furent enfonces en terre et affermies
au moyen de pierres et de pieux.

--Allons, Nazaren,--dit l'un des bourreaux  Jsus en s'approchant de
lui, tenant d'une main son lourd marteau, de l'autre plusieurs grands
clous,--allons, es-tu prt? Va-t-il falloir user de violence envers toi
comme envers tes deux compagnons?

--De quoi se plaignent-ils?--rpondit l'autre bourreau;--l'on est
pourtant si  l'aise sur une croix... les bras tendus, comme un homme
qui se dtire aprs un long sommeil!...

Jsus ne rpondit pas; il se dpouilla de ses vtements, se plaa
lui-mme sur l'instrument de son supplice, tendit ses bras en croix, et
tourna vers le ciel ses yeux noys de larmes...

Genevive vit alors les deux bourreaux s'agenouiller de chaque ct du
jeune matre de Nazareth, et saisir leurs longs clous, leurs lourds
marteaux... L'esclave ferma les yeux... mais elle entendit les coups
sourds des marteaux faisant pntrer les clous dans la chair vive,
tandis que les deux voleurs crucifis continuaient de pousser des
hurlements de douleur... Le bruit des coups de marteau cessa; Genevive
ouvrit les yeux... La croix  laquelle on avait attach le jeune matre
de Nazareth venait d'tre dresse et place au milieu de celles des deux
autres crucifis.

Jsus, le front couronn d'pines, ses longs cheveux blonds colls  ses
tempes par une sueur mle de sang, la figure livide et empreinte d'une
douleur effrayante, les lvres bleutres, semblait au moment d'expirer;
tout le poids de son corps pesant sur ses deux mains cloues  la croix,
ainsi que ses pieds, et d'o le sang ruisselait, ses bras se
raidissaient par de violents mouvements convulsifs, tandis que ses
genoux  demi flchis s'entre-choquaient de temps  autre.

Alors Genevive entendit la voix dj presque agonisante des deux
voleurs qui, s'adressant  Jsus, lui disaient:

--Maudit sois-tu... Nazaren! maudit sois-tu, toi, qui nous disais que
les premiers seraient les derniers... et les derniers les premiers!...
nous voici crucifis... que peux-tu faire pour nous?

--Maudit sois-tu, toi, qui promettais la consolation aux
affligs!--reprit l'autre voleur...--nous voici crucifis, o est notre
consolation?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que ceux-l seuls qui sont
malades ont besoin de mdecin!... nous voici malades... o est le
mdecin?

--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que le bon pasteur abandonne son
troupeau pour chercher une seule brebis gare!... nous sommes gars,
et toi, le bon pasteur, tu nous laisses aux mains des bouchers[43]!

Et ces misrables ne furent pas les seuls  insulter l'agonie de Jsus;
car, chose horrible,  laquelle Genevive,  l'heure o elle crit ceci,
peut  peine croire, le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caphe le
prince des prtres, se joignirent aux deux voleurs pour railler et
outrager le jeune matre de Nazareth au moment o il allait rendre
l'me[44].

[Note 43: Et les deux voleurs crucifis auprs de Jsus
l'accablaient de railleries et de reproches. (_vangile selon saint
Matthieu_, ch. XXVII, v. 46.)]

[Note 44: Les princes des prtres, les docteurs de la loi et les
snateurs se moquaient de Jsus sur la croix en disant: Il a sauv les
autres et il ne peut pas se sauver lui-mme. Etc. (_vangile selon
saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 40, 42.)]

--Oh! Jsus de Nazareth! Jsus le messie! Jsus le prophte! Jsus le
sauveur du monde!--disait Caphe en raillant,--comment n'as-tu pas
prophtis ton sort?... Pourquoi ne commences-tu pas par te sauver
toi-mme, toi qui devais sauver le monde?

--Tu te dis le fils de Dieu,  Nazaren le divin!--ajoutait le banquier
Jonas;--nous croirons  ta cleste puissance si tu descends de ta
croix... Nous ne te demandons que ce petit prodige!... Voyons, fils de
Dieu... descends! descends donc! Quoi! tu prfres rester clou sur
cette poutre, comme un oiseau de nuit  la porte d'une grange?... Libre
 toi... on pourra t'appeler Jsus le crucifi... mais jamais Jsus le
fils de Dieu....

--Tu te montrais si confiant dans le Seigneur!--ajouta le docteur
Baruch;--appelle-le donc  ton secours! S'il te protge, si tu es
vritablement son fils, que ne tonne-t-il contre nous, tes meurtriers?
Que ne change-t-il cette croix en un buisson de roses, d'o tu
t'lancerais radieux vers le ciel?

Les hues, les railleries des soldats romains accompagnaient ces lches
outrages des pharisiens; soudain Genevive vit Jsus se raidir de tous
ses membres, faire un dernier effort pour lever vers le ciel sa tte
appesantie.... Une dernire lueur illumina son cleste regard, un
sourire navrant contracta ses lvres, et il murmura d'une voix teinte:

--Seigneur!... Seigneur! ayez piti de moi!

Puis sa tte retomba sur sa poitrine... l'ami des pauvres et des
affligs avait cess de vivre!

Genevive s'agenouilla et fondit en larmes.  ce moment elle entendit
une voix s'crier derrire elle:

--La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'tais certain de la retrouver sur
les traces de ce maudit Nazaren, dont on vient enfin de faire bonne
justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrire le dos; oh! cette
fois, ma vengeance sera terrible.

Genevive se retourna et vit son matre, le seigneur Grmion.

--Maintenant,--dit Genevive,--je peux mourir... puisqu'il est mort,
celui-l qui avait promis aux esclaves de briser leurs
fers..............

Genevive, quoiqu'elle ait eu  endurer les plus cruels traitements de
la part de son matre, Genevive n'est pas morte, puisqu'elle a crit ce
rcit pour son mari Fergan.

Aprs avoir ainsi racont ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie
et de la mort du jeune matre de Nazareth, elle croirait tmraire
d'oser parler de ce qui lui est arriv  elle-mme, depuis le triste
jour o elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des
affligs; Genevive dira seulement que, prenant exemple sur la
rsignation de Jsus, elle endura patiemment les cruauts du seigneur
Grmion, par attachement pour sa matresse Aurlie, souffrant tout afin
de ne pas la quitter; aussi, elle est reste l'esclave de la femme de
Grmion, pendant les deux ans qu'elle a demeur en Jude.

Grce  l'ingratitude humaine, six mois aprs la mort du pauvre jeune
homme de Nazareth, son souvenir tait effac de la mmoire des
hommes[45]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservrent
pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Genevive se disait en
soupirant:

--Pauvre jeune matre, de Nazareth! lorsqu'il annonait qu'un jour les
fers des esclaves seraient briss, il coutait le voeu de son me
anglique; mais l'avenir devait dmentir cette gnreuse esprance.

[Note 45: L'arrt qui avait frapp le matre porta d'abord un grand
dcouragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses,
et en apparence si dvoues, qu'on avait vues de tous cts accourir 
sa voix, s'taient disperses; elles avaient cru  la formation
extrieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel tat de socit
qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait port _les derniers  la
premire place_; mais le cours naturel des choses renversait encore
leurs esprances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous
les autres messies dont les promesses et les efforts taient rests sans
rsultat mmorable. L'motion produite par la mort de Jsus n'avait
laiss dans le pays presque aucune trace; elle s'tait perdue dans une
foule d'autres motions. (Salvador, _Jsus-Christ et sa Doctrine_, v. 2,
p. 212.)]

En effet, lorsque, aprs deux annes passes en Jude avec sa matresse
Aurlie, Genevive revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage,
aussi affreux, plus affreux peut-tre que par le pass.

Genevive a joint  ce rcit, qu'elle a crit pour son mari Fergan, une
petite croix d'argent qui lui a t donne par Jeane, femme du seigneur
Chusa, peu de temps aprs la mort du jeune homme de Nazareth. Quelques
personnes (et Jeane tait de ce nombre) qui conservaient un pieux
respect pour le souvenir de l'ami des affligs, firent fabriquer de ces
petites croix en commmoration de l'instrument du supplice de Jsus, et
les portrent ou les distriburent, aprs tre alles les dposer au
sommet du Calvaire; sur la terre o avait coul le sang de ce juste.

Genevive ne sait si elle doit tre mre un jour; si elle a ce bonheur
(est-ce un bonheur pour l'esclave de mettre au jour d'autres esclaves?),
elle aura ajout cette petite croix d'argent aux reliques de famille que
doit se transmettre de gnration en gnration la descendance de Joel,
le brenn de la tribu de Karnak.

Puisse cette petite croix tre le symbole du futur affranchissement de
cette vieille et hroque race gauloise!... Puissent se raliser un jour
pour les enfants de nos enfants ces paroles de Jsus:--_Les fers des
esclaves seront briss!_

FIN DE LA CROIX D'ARGENT.



Moi, Fergan, poux de Genevive, j'ajoute ce peu de mots  ce rcit:

Quarante ans se sont passs depuis que ma bien-aime femme, toujours
regrette, a racont dans cet crit ce qu'elle avait vu pendant son
sjour en Jude.

L'espoir que Genevive avait conu, d'aprs ces paroles de Jsus:--_Les
fers des esclaves seront briss,_--ne s'est pas ralis... ne se
ralisera sans doute jamais; car depuis quarante ans l'esclavage
subsiste toujours.... Depuis quarante ans je tourne incessamment ma
navette pour mes matres, de mme que mon fils Judical tourne la
sienne, puisqu'il est, comme son pre, esclave tisserand.

Pauvre enfant de ma vieillesse (car il y a douze ans que Genevive est
morte en te mettant au monde), tu es peut-tre encore plus chtif et
plus craintif que moi.... Hlas! ainsi que l'avait prvu mon aeul
Sylvest, notre race a de plus en plus dgnr. Je n'aurai donc pas  te
faire, comme nos anctres de race libre ou esclave, mais toujours
vaillante, d'hroques ou tragiques rcits sur ma vie.... Ma vie, tu la
connais, mon fils, et duss-je vivre cent ans, elle serait ce qu'elle a
t jusqu'ici, et du plus loin qu'il m'en souvienne:

Chaque matin me lever  l'aube pour tisser la toile, et me coucher le
soir; interrompre les longues heures de mon travail monotone pour manger
une maigre pitance; tre parfois battu, par suite du caprice ou de la
colre du matre.

Telle a t ma condition depuis que je me connais, mon pauvre enfant!
telle sera sans doute la tienne....

Hlas! Gaulois dgnrs, ni toi, ni moi, nous n'aurons rien  ajouter 
la tradition de nos aeux.

J'cris et je signe ceci quarante ans aprs que ma femme Genevive a vu
mettre  mort ce jeune homme de Nazareth.

 toi, mon fils Judical, moi Fergan, fils de Paron, je lgue, pour que
tu les conserves et les transmettes  ta descendance, ces rcits de
notre famille et ces reliques:--_la faucille d'or_ de notre aeule
_Hna,--la clochette d'airain_ de mon aeul _Guilhern,--le collier de
fer_ de notre aeul _Sylvest,--et la petite croix d'argent_ que m'a
laisse _Genevive_.


Moi, Gomer, fils de Judical, j'avais dix-sept ans lorsque mon pre est
mort... il y a de cela (aujourd'hui o j'cris ceci) cinquante ans.

Ainsi que mon pre l'avait prvu, ma vie d'esclavage a t, comme la
sienne, monotone et morne, ainsi que celle d'une bte de somme ou de
labour.

Je rougis de honte en songeant que ni moi, ni toi sans doute, mon fils
Mdrik, nous n'aurons rien  ajouter aux rcits de nos aeux; car,
hlas! ils ne sont pas encore venus, et ils ne viendront peut-tre
jamais, ces temps dont parlait notre aeule Genevive, sur la foi de
celui qu'elle appelle dans ses rcits le jeune matre de Nazareth, et
qui prophtisait qu'un jour les _fers des esclaves seraient briss_.

 toi donc, mon fils Mdrik, moi, Gomer, fils de Judical, je lgue,
pour que tu les conserves et les transmettes  notre descendance, ces
reliques et ces rcits de notre famille.



CHERS LECTEURS,

L'histoire de notre famille de proltaires entre dans une nouvelle
priode;  force de luttes contre les Romains, la Gaule a reconquis
presque toutes ses liberts; le _colonat_ a remplac l'antique
esclavage. Plusieurs descendants de Joel, le brenn de la tribu de
Karnak, ont pris part  ces combats hroques livrs au nom de
l'indpendance de la Gaule; elle respire enfin dans la plnitude de sa
force et de son droit.

Mais un nouvel ennemi commence  poindre  l'horizon; cet ennemi, c'est
l'homme du Nord, c'est le Frank, c'est le cosaque de ce temps-l. Attir
de ses froides et sombres forts septentrionales vers la Gaule au doux
ciel,  la terre fertile, par quel prodige de malheur le Frank, ce
barbare, ce cosaque, doit-il dans l'avenir nous dpouiller de notre sol,
de notre libert, nous Gaulois, et nous imposer son impitoyable conqute
durant treize sicles? Par quel prodige de malheur la Gaule, aprs
avoir, grce  des insurrections sans nombre, secou le joug des
Romains, le plus redoutable peuple de l'univers, va-t-elle se courber de
nouveau sous le joug d'oppresseurs, aussi sauvages, aussi peu nombreux
que les Romains taient puissants et civiliss? Permettez-moi de vous
rappeler ces lignes dj cites, crites par M. Guizot en 1829:

La rvolution de 89 a t une guerre, la vraie guerre, telle que le
monde la connat, entre peuples trangers. Depuis plus de treize cents
ans, _la France contenait deux peuples_: un peuple VAINQUEUR et un
peuple VAINCU. Depuis plus de treize cents ans _le peuple vaincu luttait
pour secouer le joug du peuple vainqueur_. NOTRE HISTOIRE EST L'HISTOIRE
DE CETTE LUTTE. De nos jours une bataille dcisive a t livre; elle
s'appelle la rvolution. FRANCS et _Gaulois_ SEIGNEURS et _paysans_,
NOBLES et _roturiers_, tous, bien longtemps avant cette rvolution,
s'appelaient galement Franais, avaient galement la France pour
patrie. Treize sicles se sont employs parmi nous  fondre dans une
mme nation la race _conqurante_ et la _race conquise_, les vainqueurs
et les vaincus; _mais la division primitive a travers le cours des
sicles et a rsist  leur action; la lutte a continu dans tous les
ges, sous toutes les formes, avec toutes les armes_; et lorsqu'on 1789,
les dputs de la France entire ont t runis dans une seule
assemble, les deux peuples se sont hts de reprendre leur vieille
querelle. Le jour de la vider tait enfin venu. (GUIZOT, _Du
Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministre
actuel_, 1829.)

Oui, en vertu de quelle mystrieuse fatalit nous Gaulois, aprs avoir
si vaillamment reconquis noire libert sur les Romains, avons-nous t
vaincus, conquis, dpouills, asservis par celle royaut, par cette
aristocratie de race franque? Oui, en vertu de quelle mystrieuse
fatalit notre peuple gaulois, continuant de se montrer le plus brave
des peuples, a-t-il t oblig de lutter opinitrement jusqu' notre
immortelle rvolution de 89 et 92? de lutter _pendant treize sicles_
enfin contre ses nouveaux conqurants, au lieu de se dbarrasser d'eux
_en moins de trois cents ans_, ainsi qu'ils s'taient dbarrasss de la
domination romaine?

Le secret de cette mystrieuse fatalit qui nous a livrs  nos
oppresseurs, vous le verrez se dvoiler durant le cours de ces rcits...
ce secret vous le trouverez  ROME, cet antique foyer de la tyrannie
paenne et universelle, le foyer de la tyrannie inquisitoriale et
jsuitique, non moins universelle[46].

[Note 46: _Il faut faire  l'intrieur de la France_ LA GUERRE DE
ROME, a dit M. de Montalembert  l'Assemble nationale.--Tous le voyez,
lorsqu'il s'agit d'oppression, d'asservissement moral ou matriel, c'est
ROME, toujours ROME! que les ultramontains invoquent contre la
France!...]

Voil pourquoi j'ai voulu montrer _au vrai_ la divine morale de Jsus
dans sa premire et sublime simplicit; de sorte qu'en comparant plus
tard la doctrine chrtienne, cette doctrine d'galit, de fraternit de
renoncement, de charitable et surtout d'ineffable tolrance, en
comparant, dis-je, cette doctrine  la vie publique, politique et
HISTORIQUE d'un grand nombre de papes et de membres du haut clerg
catholique, _de princes des prtres_, comme disait le jeune matre de
Nazareth, vous reconnatrez qu' chaque sicle ils s'loignaient de plus
en plus de la cleste morale de l'vangile. Oui, ceux-l, les
successeurs du Christ, qui tant de fois avait proclam--_que les fers
des esclaves devaient tre briss_,--_que l'esclave tait l'gal de son
matre_,--ceux-l, ces rengats, infmes complices des Franks
conqurants, possdrent aussi tour  tour des esclaves, des serfs et
des vassaux jusques en 1789; il y a soixante ans de cela... pas
davantage.

C'est donc  Rome, je vous le rpte, que nous trouverons le secret de
cette mystrieuse fatalit qui a fait pendant treize sicles peser sur
la Gaule asservie, plonge dans une ignorance et une superstition
odieusement calcules, le joug affreux de la conqute franque, sacre, 
Reims, il y a treize sicles, par l'horrible complicit des vques
romains, conqute sacre par eux comme une possession de DROIT DIVIN,
d'o devait ressortir le prtendu _droit divin_ de ces rois barbares
trangers  la Gaule, droit souverain et absolu, encore invoqu de nos
jours au nom du principe de la lgitimit.

Voici encore pourquoi j'essaye dans le rcit suivant de vous retracer
les moeurs des Franks, ces cosaques du temps pass, environ cent
cinquante ans avant leur conqute des Gaules; la connaissance de ces
moeurs, plus pouvantables peut-tre dans leur frocit sauvage que les
moeurs romaines dans leur frocit civilise, vous fera comprendre ce
dbordement de pillage, de massacres, de meurtres, d'incestes, de
fratricides, de parricides, qui ont dans la suite des sicles
ensanglant, dshonor l'histoire de ces rois de race franque, devenus
(ne l'oublions jamais), devenus NOS ROIS DE DROIT DIVIN _par l'infernale
complicit_ DE ROME; oui, car sans la connaissance de ces moeurs
primitives de nos vainqueurs, de nos seigneurs et matres, vous
admettriez avec peine la ralit des faits affreux qui doivent plus tard
se produire devant vous.

Enfin, dans le rcit suivant, vous verrez pour la premire fois
apparatre un _Neroweg_ (plus tard sire, seigneur, baron, _comte de
Plouernel_), personnage qui pose et rsume par lui d'abord, et ensuite
par sa descendance, l'antagonisme de la race franque et de la race
gauloise, antagonisme qui, commenant ainsi au troisime sicle, se
poursuit  travers les ges entre la famille du _conquis_ et la famille
_conqurante_, jusqu' la rencontre de M. le comte Neroweg de Plouernel
et de M. Lebreau, marchand de toile de la rue Saint-Denis,  Paris.

EUGNE SUE.

Paris, 1er juin 1850.




L'ALOUETTE DU CASQUE,
OU
VICTORIA, LA MRE DES CAMPS.
(DE L'AN 130  L'AN 395 DE L'RE CHRTIENNE.)




CHAPITRE PREMIER.

_Justin_, _Aurel_, _Ralf_, descendants du brenn de la tribu de
Karnak.--_Scanvoch_, libre soldat.--_Vindex, Civilis, Marik_, hros de
la Gaule redevenue libre.--_Vellda._--_Victoria, la mre des camps_,
soeur de lait de Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des
Franks.--La lgende d'_Hna_, la vierge de l'le de Sn.--Les
_corcheurs_.--Ce que font les Franks des prisonniers gaulois.--La
chaudire infernale.--_Victoria.--Tetrik_.--La taverne de l'le du
Rhin.--Les Bohmiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.


Moi, descendant de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, moi,
_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon pre _Ralf_ et les
vaillantes insurrections gauloises, arrives de sicle en sicle,
j'cris ceci deux cent soixante-quatre ans aprs que mon aeule
Genevive, femme de Fergan, a vu mourir en Jude, sur le Calvaire, Jsus
de Nazareth.

J'cris ceci cent trente-quatre ans aprs que _Gomer_, fils de
_Judical_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son pre et son
grand-pre, crivait  son fils _Mdrik_ qu'il n'avait  ajouter que le
monotone rcit de sa vie d'esclave  l'histoire de notre famille.

Mdrik, mon aeul, n'a rien ajout non plus  notre lgende; son fils
_Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main trangre:

Mon pre Mdrik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du Gui_,
pour la libert de la Gaule; il m'a dit avoir t pouss  la rvolte
contre l'oppression trangre par les rcits de la vaillance de nos
aeux libres et par la peinture des souffrances de nos pres esclaves.
Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait
consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai
fidlement  mon fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or_, _la
clochette d'airain_, _le morceau de collier de fer_, et _la petite croix
d'argent_, que j'ai pu conserver.

Aurel, fils de Justin, colon comme son pre, n'a pas t plus lettr que
lui; une main trangre avait aussi trac ces mots  la suite de notre
lgende:

Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indpendance de son
pays; Ralf, devenu tout  fait libre par la force des armes gauloises et
de la guerre sainte prche par nos druides vnrs, a t aussi oblig
de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater
la mort de son pre Aurel: Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi,
pourra, sans recourir  une main trangre, crire dans nos rcits de
famille la date de ma mort,  moi, Ralf, le premier homme de la
descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis
une entire libert. Je dclare ici, comme plusieurs de nos aeux, que
c'est le rcit de la vaillance et du martyre de nos anctres, rduits en
servitude, qui m'a fait prendre, comme  tant d'autres, les armes contre
les Romains.

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effac de notre lgende et
rcrit moi-mme les lignes prcdentes, jadis traces par la main
d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms de nos aeux, Justin,
Aurel, Ralf. Ces trois gnrations remontaient  Mdrik, fils de Gomer,
lequel tait fils de Judical et petit-fils de Fergan, dont la femme
Genevive a vu mettre  mort, en Jude, Jsus de Nazareth, il y a
aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon pre Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques  nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aeule Hna, la vierge de l'le de
Sn.

_La clochette d'airain_ laisse par notre aeul Guilhern, le seul
survivant des ntres  la grande bataille de Vannes; jour funeste,
duquel a dat l'asservissement de la Gaule par Csar, il y a aujourd'hui
trois cent vingt ans.

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre aeul
Sylvest.

_La petite croix d'argent_ que nous a lgue notre aeule Genevive,
tmoin de la mort de Jsus, le charpentier de Nazareth.

Ces rcits, ces reliques, je te les lguerai aprs moi, mon petit
_Alguen_, fils de ma bien-aime femme _Elln_, qui t'a mis au monde il
y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme
jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et
pour notre descendance, le rcit de ma vie, selon le dernier voeu de
notre aeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces rcits que depuis
la mort de Joel jusqu' celle de mon arrire-grand-pre Justin, sept
gnrations, entends-tu? _sept gnrations!..._ ont t soumises  un
horrible esclavage; mais ton coeur s'allgera lorsque tu apprendras que
mon bisaeul et mon aeul taient, d'esclaves, devenus colons attachs 
la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup
suprieure  l'esclavage; mon pre  moi, redevenu libre, grce aux
redoutables insurrections des _Enfants du Gui_, soulevs de sicle en
sicle  la voix de nos druides, infatigables et hroques dfenseurs de
la Gaule asservie, m'a lgu la libert, ce bien le plus prcieux de
tous; je te le lguerai aussi.

Notre chre patrie a donc,  force de luttes, de persvrance contre les
Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants,
presque toutes ses liberts. Un fragile et dernier lien nous attache
encore  Rome, aujourd'hui notre allie, autrefois notre impitoyable
dominatrice; mais ce fragile et dernier lien bris, nous retrouverons
notre indpendance absolue, et nous reprendrons notre antique place  la
tte des grandes nations du monde.

Avant de te faire connatre certaines circonstances de ma vie, mon
enfant, je dois suppler en quelques lignes au vide que laisse dans
l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aeux qui, par
suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu
ajouter leurs rcits  notre lgende. Leur vie a d tre celle de tous
les Gaulois qui, malgr les chanes de l'esclavage, ont, pas  pas,
sicle  sicle, conquis par la rvolte et la bataille
l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernires lignes crites par notre aeul Fergan,
poux de Genevive, que, malgr les serments des _Enfants du Gui_ et de
nombreux soulvements, dont l'un, et des plus redoutables, eut  sa tte
Sacrovir, ce digne mule du _chef des cent valles_, la tyrannie de
Rome, impose depuis Csar  la Gaule, durait toujours. En vain Jsus,
le charpentier de Nazareth, avait prophtis les temps o les fers des
esclaves seraient briss, les esclaves tranaient toujours leurs chanes
ensanglantes; cependant, notre vieille race, affaiblie, mutile,
nerve ou corrompue par l'esclavage, mais non soumise, ne laissait
passer que peu d'annes sans essayer de briser son joug; les secrtes
associations des _Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient
d'intrpides soldats  chacune de nos rvoltes contre Rome.

Aprs la tentative hroque de _Sacrovir_, dont tu verras la mort
sublime dans les rcits de notre aeul Fergan, le chtif et timide
esclave tisserand, d'autres insurrections clatrent sous les empereurs
romains Tibre et Claude; elles redoublrent d'nergie pendant les
guerres civiles qui, sous le rgne de _Nron_, divisrent l'Italie. Vers
cette poque, l'un de nos hros, VINDEX, aussi intrpide que le CHEF DES
CENT VALLES ou que Sacrovir, tint longtemps en chec les armes
romaines.--CIVILIS, autre patriote gaulois, s'appuyant sur les
prophties de VELLDA, une de nos druidesses, femme virile et de haut
conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mres, souleva
presque toute la Gaule, et commena d'branler profondment la puissance
romaine. Plus tard, enfin, sous le rgne de l'empereur Vitellius, un
pauvre esclave de labour, comme l'avait t notre aeul Guilhern, se
donnant comme messie et librateur de la Gaule, de mme que Jsus de
Nazareth s'tait donn comme messie et librateur de la Jude,
poursuivit avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement
commence par _le chef des cent valles_, et continue par _Sacrovir_,
_Vindex_, _Civilis_ et tant d'autres hros. Cet esclave laboureur, nomm
MARIK, g de vingt-cinq ans  peine, robuste, intelligent, d'une
hroque bravoure, tait affili aux _Enfants du Gui_; nos vnrs
druides, toujours perscuts, avaient parcouru la Gaule pour exciter les
tides, calmer les impatients, et prvenir chacun du terme fix pour le
soulvement. Il clate; _Marik_,  la tte de dix mille esclaves,
paysans comme lui, arms de fourches et de faux, attaque, sous les murs
de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette premire tentative
avorte; les insurgs sont presque entirement dtruits par l'arme
romaine, trois fois suprieure en nombre; loin d'accabler les insurgs
gaulois, cette dfaite les exalte; des populations entires se soulvent
 la voix des druides prchant la guerre sainte: les combattants
semblent sortir des entrailles de la terre; MARIK se voit bientt  la
tte d'une nombreuse arme. Dou par les dieux du gnie militaire, il
discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance
aveugle, marche vers les bords du Rhin, o campait, protge par ses
retranchements, la rserve de l'arme romaine, l'attaque, la bat, et
force des lgions entires, qu'il fait prisonnires,  changer leurs
enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces lgions romaines, devenues
presque nos compatriotes par leur long sjour dans notre pays,
entranes par l'ascendant militaire de MARIK, se joignent  lui,
combattent les nouvelles cohortes romaines venues d'Italie, les
dispersent ou les anantissent. L'heure de la dlivrance de la Gaule
allait sonner... MARIK tombe entre les mains de l'immonde empereur
Vespasien, par une lche trahison... Ce nouveau hros de la Gaule,
cribl de blessures, est livr aux animaux du cirque, comme notre aeul
Sylvest.

La mort de ce martyr de la libert exaspre les populations; sur tous
les points de la Gaule de nouvelles insurrections clatent. La parole de
Jsus de Nazareth, proclamant _l'esclave l'gal de son matre_, commence
 pntrer dans notre pays, prche par des aptres voyageurs; la haine
contre l'oppression trangre redouble: attaqus en Gaule de toutes
parts, harcels de l'autre ct du Rhin par d'innombrables hordes de
Franks, guerriers barbares, venus du fond des forts du Nord, et
attendant le moment de fondre  leur tour sur la Gaule, les Romains
capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de
sacrifices hroques! Le sang vers par nos pres depuis trois sicles a
fcond notre affranchissement, car elles taient prophtiques ces
paroles du chant du _chef des cent valles_:

_Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rose sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!..._

Oui, mon enfant, elles taient prophtiques ces paroles; car, c'est en
chantant ce refrain que nos pres ont combattu et vaincu l'oppression
trangre. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indpendance; nous
formons des lgions gauloises, commandes par nos officiers; nos
provinces sont administres par des gouverneurs de notre choix. Rome se
rserve seulement le droit de nommer un _principat_ des Gaules, dont
elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux, ce mieux ne se fait
pas attendre. pouvants par nos continuelles rvoltes, nos tyrans
avaient peu  peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur
devait obtenir d'eux ce qu'ils avaient impitoyablement refus au bon
droit,  la justice,  la voix suppliante de l'humanit: il ne fut plus
permis au matre, comme du temps de notre aeul Sylvest et de plusieurs
de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose
de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la terreur augmentant,
le matre ne put infliger des chtiments corporels  son esclave, que
par l'autorisation d'un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi
romaine, qui, du temps de notre aeul Sylvest et des sept gnrations
qui l'ont suivi, dclarait les esclaves hors de l'humanit, disant dans
son froce langage: _Que l'esclave n'existe pas, qu'il_ N'A PAS DE TTE
(_non caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grce
 l'pouvante inspire par nos rvoltes continuelles, s'tait  ce point
modifie, que le code Justinien proclamait ceci:

La libert est de droit naturel;--c'est le droit des gens qui a cr la
servitude;--il a cr aussi l'affranchissement, qui est le retour  la
libert naturelle.

Hlas! il est sans doute dsolant de ne voir triompher les droits sacrs
de l'humanit qu'au milieu de torrents de sang et d'innombrables
dsastres! Mais qui doit-on maudire comme les vrais auteurs de tant de
maux? N'est-ce pas l'oppresseur qui courbe son semblable sous le joug
d'un affreux esclavage, qui vit des sueurs de ses frres, qui les
dprave, qui les avilit, qui les martyrise, qui les tue par caprice ou
par cruaut, et les force de reconqurir violemment la libert qu'on
leur a ravie? Crois-tu, mon enfant, que si la race gauloise asservie
s'tait montre aussi patiente, aussi craintive, aussi rsigne que
notre pauvre aeul _Fergan le tisserand_, notre esclavage et t jamais
aboli? Non, non, lorsqu'on a fait de vains appels au coeur et  la
raison de l'oppresseur, il ne reste qu'un moyen de briser la tyrannie:
La rvolte... la rvolte! nergique, opinitre, incessante, et tt ou
tard le bon droit triomphe, comme il a triomph pour nous! Que le sang
qu'il a cot retombe sur ceux qui nous avaient asservis!

Ainsi donc, mon enfant, grce  nos insurrections sans nombre,
l'esclavage tait remplac, par le _colonat_, sous le rgime duquel ont
vcu notre bisaeul Justin et notre aeul Aurel; c'est--dire qu'au lieu
d'tre forcs de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains,
les terres dont ceux-ci nous avaient dpouills par la conqute, les
_colons_ avaient une petite part dans les produits de la terre qu'ils
faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de
labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les
tuer; mais ils taient obligs, de pre en fils, de rester, eux et leur
famille, attachs  la mme proprit. Lorsqu'elle se vendait, ils
passaient au nouveau possesseur sous les mmes conditions de travail.
Plus tard, la condition des colons s'amliora davantage encore, ils
jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les lgions gauloises se
formrent, les soldats dont elles furent composes redevinrent
compltement libres. Mon pre Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa
libert; et moi, fils de soldat, lev dans les camps, je suis n libre,
et je te lguerai cette libert, comme mon pre me l'a lgue.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, aprs avoir eu connaissance des
souffrances de nos aeux, esclaves pendant sept gnrations, tu
comprendras la sagesse des voeux de notre aeul Joel, le brenn de la
tribu de Karnak; tu verras combien justement il esprait que notre
vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa
bravoure et de son indpendance d'autrefois, trouverait dans son horreur
de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'cris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes parents
sont morts depuis longtemps. Ralf, mon pre, premier soldat d'une de nos
lgions gauloises, o il avait t enrl  dix-huit ans dans le Midi de
la Gaule, est venu dans ce pays-ci, prs des bords du Rhin, avec
l'arme; il a t de toutes les batailles contre les Franks, ces hordes
froces, qui, attirs par le beau ciel et la fertilit de notre Gaule,
sont camps de l'autre ct du Rhin, toujours prts  l'invasion.

Il y a prs de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des
insulaires d'Angleterre: plusieurs lgions, parmi lesquelles se trouvait
celle de mon pre, furent envoyes dans ce pays. Pendant plusieurs mois
il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau
de notre famille. Ralf, s'tant fait lire par un ami les rcits de nos
anctres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de
Vannes, les pierres sacres de Karnak, et les terres dont nous avions
t du temps de Csar dpouills par la conqute. Ces terres taient au
pouvoir d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois bretons de
notre ancienne tribu, autrefois rduits  l'esclavage, exploitaient ces
terres pour ceux-l dont les anctres les avaient dpossds. La fille
de l'un de ces colons aima mon pre et en fut aime. Elle se nommait
Madalne; c'tait une de ces viriles et fires Gauloises, dont notre
aeule Margarid, femme de Joel, offrait le modle accompli. Elle suivit
mon pre lorsque sa lgion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les
bords du Rhin, o je suis n, dans le camp fortifi de Mayence, ville
militaire, occupe par nos troupes. Le chef de la lgion o servait mon
pre tait fils d'un laboureur; son courage lui avait valu ce
commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait
en mettant au monde une fille... une fille... qui, peut-tre, un jour,
du fond de sa modeste maison, rgnera sur le monde, comme elle rgne
aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui,  l'heure o j'cris ceci,
VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils VICTORIN et
sur notre arme, est de fait impratrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son pre, devenu veuf, et apprciant les
mles vertus de ma mre, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle
et moi, avons-nous t levs comme frre et soeur:  cette fraternelle
affection, nous n'avons jamais failli... Victoria, ds ses premires
annes, tait srieuse et douce, quoiqu'elle aimt le bruit des clairons
et la vue des armes. Elle devait tre un jour belle de cette auguste
beaut, mlange de calme, de grce et de force, particulire  certaines
femmes de la Gaule. Tu verras des mdailles frappes en son honneur dans
sa premire jeunesse; elle est reprsente en _Diane chasseresse_,
tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. Sur une dernire
mdaille, frappe il y a deux ans, Victoria est figure avec Victorin,
son fils, sous les traits de _Minerve_ accompagne de _Mars_[A].  l'ge
de dix ans, elle fut envoye par son pre dans un collge de druidesses.
Celles-ci, dlivres de la perscution romaine, par la renaissance de la
libert des Gaules, levaient des enfants comme par le pass.

Victoria resta chez ces femmes vnres jusqu' l'ge de quinze ans;
elle puisa dans leurs patriotiques et svres enseignements un ardent
amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses; elle sortit
de ce collge instruite des secrets du temps d'autrefois, et possdant,
dit-on, comme Vellda et d'autres druidesses, la prvision de l'avenir.
 cette poque, la virile et fire beaut de Victoria tait
incomparable... Lorsqu'elle me revit, elle fut heureuse et me le
tmoigna; son affection pour moi, son frre de lait, loin de s'affaiblir
pendant notre longue sparation, avait augment.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu; car tu ne liras ceci
que lorsque tu auras l'ge d'homme: dans cet aveu tu trouveras un bon
exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beaut de quinze ans, j'avais son
ge, je devins, quoique  peine adolescent, follement pris d'elle; je
cachai soigneusement cet amour, autant par timidit que par suite du
respect que m'inspirait, malgr le fraternel attachement dont elle me
donnait chaque jour des preuves, cette srieuse jeune fille, qui
rapportait du collge des druidesses je ne sais quoi d'imposant, de
pensif et de mystrieux. Je subis alors une cruelle preuve.  quinze
ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours
ignorer), donna sa main  un jeune chef militaire... Je faillis mourir
d'une lente maladie, cause par un secret dsespoir. Tant que dura pour
moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne
m'et pas combl de soins plus dvous, plus dlicats... Elle devint
mre... et quoique mre, elle accompagnait  la guerre son mari, qu'elle
adorait.  force de raison, j'tais parvenu  vaincre, sinon mon amour,
du moins ce qu'il y avait de violent, de douloureux, d'insens dans
cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dvouement
sans bornes; elle me demanda de demeurer auprs d'elle et de son mari,
comme l'un de ces cavaliers qui servent ordinairement d'escorte aux
chefs gaulois, et crivent ou portent leurs ordres militaires;
j'acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans  peine, lorsque, dans
une grande bataille contre les Franks, elle perdit le mme jour son pre
et son mari... Reste veuve avec son enfant, pour qui elle prvoyait de
glorieuses destines, vaillamment ralises aujourd'hui, Victoria ne
quitta pas le camp. Les soldats, habitus  la voir au milieu d'eux, son
fils dans ses bras, entre son pre et son mari, savaient que plus d'une
fois ses avis d'une sagesse profonde avaient, comme ceux de nos mres,
prvalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d'un
bon augure pour les armes gauloises la prsence de cette jeune femme,
leve dans la science mystrieuse des druidesses; ils la supplirent,
aprs la mort de son pre et de son mari, de ne pas abandonner l'arme,
lui dclarant dans leur nave affection, que son fils Victorin serait
dsormais le _fils des camps_, et elle la _mre des camps_. Victoria,
touche de tant d'attachement, resta au milieu des troupes, conservant
sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la
Gaule, s'occupant d'lever virilement son fils, et vivant aussi
simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps aprs la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait dclar
qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie tout entire
 Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais malgr moi conserv
en la voyant veuve et libre s'vanouit: la raison me vint avec l'ge;
oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu' me dvouer 
Victoria et  son enfant. Simple cavalier dans l'arme, je servais de
secrtaire  ma soeur de lait; souvent elle me confiait d'importants
secrets d'tat, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais  Victorin  monter  cheval,  manier la lance et l'pe;
je le chris bientt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable,
un plus gnreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui
s'attachrent  lui par les mille liens de l'habitude et de l'affection.
 quatorze ans, il fit ses premires armes contre les Franks, devenus
pour nous d'aussi dangereux ennemis que l'avaient t les Romains... Je
l'accompagnai: sa mre,  cheval, entoure d'officiers, resta, en vraie
Gauloise, sur une colline d'o l'on dcouvrait le champ de bataille o
combattait son fils... Il se comporta bravement et fut bless. Ainsi
habitu jeune  la vie de guerre, de grands talents militaires se
dvelopprent en lui: intrpide comme le plus brave des soldats, habile
et prudent comme un vieux capitaine, gnreux autant que sa bourse le
lui permettait, gai, ouvert, avenant  tous, il gagna de plus en plus
l'attachement de l'arme[B], qui partagea bientt son adoration entre
lui et sa mre... Vint enfin le jour o la Gaule, dj presque
indpendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays;
le pouvoir fut alors divis entre un chef gaulois et un chef romain:
Rome choisit _Posthumus_, et nos troupes acclamrent d'une voix Victorin
comme chef de la Gaule et gnral de l'arme. Peu de temps aprs, il
pousa une jeune fille dont il tait aim... Malheureusement elle mourut
aprs une anne de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue
aeule, se voua  l'enfant de son fils comme elle s'tait voue 
celui-ci.

Ma premire rsolution avait t de ne jamais me marier; cependant je
fus peu  peu sduit par la grce modeste et par les vertus de la fille
d'un centenier de notre arme; c'tait ta mre Elln que j'ai pouse il
y a cinq ans, mon enfant.

Telle a t ma vie jusqu' aujourd'hui, o je commence le rcit qui va
suivre... certaines rflexions de Victoria me l'ont fait crire autant
pour toi que pour notre descendance; car si les prvisions de ma soeur
de lait,  propos de divers incidents de cette histoire, se ralisent,
ceux des ntres qui, dans des sicles, peut-tre, liront ceci,
reconnatront que Victoria, _la mre des camps_, avait, comme notre
aeule _Hna_, la vierge de l'le de Sn, et _Vellda_, la druidesse,
compagne de _Civilis_, le don sacr de prvoir l'avenir.

Ce que je vais raconter s'est pass il y a huit jours. Ainsi donc, afin
de prciser la date de ce rcit pour notre descendance, il est crit
dans la ville de Mayence, dfendue par notre camp fortifi des bords du
Rhin, le cinquime jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains,
la septime anne du _principat_ de Posthumus et de Victorin en Gaule,
deux cent soixante-sept ans aprs la mort de Jsus de Nazareth, crucifi
 Jrusalem sous les yeux de notre aeule Genevive.

Le camp gaulois, compos de tentes et de baraques lgres, mais solides,
avait t mass autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait
dans la ville; j'occupais une petite maison  peu de distance de la
sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis veill  l'aube, laissant ma
bien-aime femme Elln encore endormie; je la contemplai un instant: ses
longs cheveux dnous couvraient  demi son sein; sa tte, d'une beaut
si douce, reposait sur l'un de ses bras repli, tandis qu'elle tendait
l'autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour le protger, mme
pendant son sommeil... J'ai, d'un baiser, effleur votre front  tous
deux, de crainte de vous rveiller; il m'en a cot de ne pas vous
embrasser tendrement,  plusieurs reprises; je partais pour une
expdition aventureuse, il se pouvait que le baiser que j'osais  peine
vous donner, chers endormis, ft le dernier. Quittant la chambre o vous
reposiez, je suis all m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,
prendre mon casque et mon pe; puis je suis sorti de notre maison. Au
seuil de notre porte j'ai rencontr _Sampso_, la soeur de ma femme, et
comme elle, aussi douce que belle; son tablier tait rempli de fleurs
humides de rose, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. 
ma vue elle sourit et rougit de surprise.

--Dj leve, Sampso?--lui dis-je.--Je croyais, moi, tre sur pied le
premier... Mais pourquoi ces fleurs?

--N'y a-t-il pas aujourd'hui une anne que je suis venue habiter avec ma
soeur Elln et avec vous... oublieux Scanvoch?--me rpondit-elle avec un
sourire affectueux.--Je veux fter ce jour, selon notre vieille mode
gauloise; j'ai t chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison,
le berceau de votre cher petit Alguen, et la coiffure de sa mre...
Mais vous-mme, o allez-vous si matin arm en guerre?

 la pense de cette journe de fte, qui pouvait devenir une journe de
deuil pour ma famille, j'ai touff un soupir et rpondu  la soeur de
ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupon:

--Victoria et son fils, m'ont hier soir charg de quelques ordres
militaires  porter au chef d'un dtachement camp  deux lieues d'ici,
l'habitude militaire est d'tre arm pour porter de pareils messages.

--Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

--Parce que ma soeur de lait emploie mon pe de soldat pendant la
guerre et ma plume pendant la trve?...

--Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria, la
grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect
qu'il aurait  l'gard du frre de sa mre... il ne se passe presque pas
de jour sans que lui ou Victoria ne vienne vous voir... Ce sont l des
faveurs que beaucoup envient.

--Ai-je jamais tir parti de cette faveur, Sampso? ne suis-je pas rest
simple cavalier? refusant toujours d'tre officier? demandant pour toute
grce de me battre  la guerre  ct de Victorin?

-- qui vous avez deux fois sauv la vie, au moment o il allait prir
sous les coups de ces Franks si barbares!

--J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... ne dois-je pas
sacrifier ma vie  celle d'un homme si ncessaire  notre pays?

--Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon
admiration pour Victoria; mais...

--Mais je sais votre injustice  l'gard de son fils,--lui dis-je en
souriant,--inique et svre Sampso.

--Est-ce ma faute si le drglement des moeurs est  mes yeux
mprisable... honteux?

--Certes, vous avez raison; cependant, je ne peux m'empcher d'avoir un
peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf  vingt ans,
ne faut-il pas l'excuser s'il cde parfois  l'entranement de son ge?
Tenez, chre et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les rcits de
notre aeule Genevive; vous tes douce et bonne comme Jsus de
Nazareth, imitez donc sa misricorde envers les pcheurs. Il a pardonn
 Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aim; pardonnez, au nom du mme
sentiment,  Victorin!

--Rien de plus digne de pardon et de piti que l'amour, lorsqu'il est
sincre; mais la dbauche n'a rien de commun avec l'amour... C'est comme
si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque comparaison  faire entre
ma soeur ou moi... et ces bohmiennes hongroises arrives depuis peu 
Mayence...

--Pour la beaut on pourrait vous les comparer, ainsi qu' Elln, car on
les dit belles  ravir d'admiration... Mais l s'arrte la comparaison,
Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si
charmantes, si pares qu'elles soient, qui vont de ville en ville
chanter et danser pour divertir le public... lorsqu'elles ne font pas un
pire mtier...

--Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez
Victorin, lui, un gnral d'arme! lui, un des deux chefs de la Gaule!
accompagner  cheval le chariot o ces bohmiennes vont se promener
chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne de ce que le
fils de Victoria a servi d'escorte  de pareilles cratures, alors vous
me rpondrez sans doute:--Pardonnez  ce pcheur, de mme que Jsus a
pardonn  Madeleine, la pcheresse...--Allez, Scanvoch, l'homme qui se
complat dans d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

--Achevez,--lui dis-je,--achevez, je vous prie...

--Non,--dit-elle aprs un moment de rflexion,--le temps n'est pas venu;
je ne voudrais pas hasarder une parole lgre.

--Tenez,--lui dis-je en souriant,--je suis certain qu'il s'agit de
quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps dans
l'arme au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de ces
mchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre saine
raison, avec votre bon coeur, vous faire l'cho de pareilles histoires?

--Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me quereller au
sujet de votre hros; vous le dfendez envers et contre tous...

--Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mre comme ma soeur...
j'aime son fils comme s'il tait le mien. Ne faites-vous pas ainsi que
moi, Sampso? mon petit Alguen, le fils de votre soeur, ne vous est-il
pas aussi cher que vous le serait votre enfant? Croyez-moi... lorsque
Alguen aura vingt ans et que vous l'entendrez accuser de quelque folie
de jeunesse, vous le dfendrez, j'en suis sr, encore plus chaudement
que je ne dfends Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas ds 
prsent votre rle de dfenseur? Oui, lorsque l'espigle est coupable de
quelque grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour
la prier de le faire pardonner? vous l'aimez tant!...

--L'enfant de ma soeur n'est-il pas mien?

--Voil donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

--Certainement, mon frre,--rpondit-elle en rougissant avec une sorte
d'embarras; puis, aprs un moment de silence, elle reprit:

--Vous serez, je l'espre, de retour ici vers le milieu du jour, pour
que notre petite fte soit complte?

--Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso!

--Au revoir, Scanvoch!

Et laissant la soeur de ma femme occupe  placer un bouquet dans l'un
des anneaux de la porte de notre maison, je m'loignai en rflchissant
 notre entretien.

Souvent je m'tais demand pourquoi Sampso, plus ge d'un an que Elln,
et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait jusqu'alors repouss
plusieurs offres de mariage; parfois je supposais qu'elle ressentait
quelque amour cach, d'autres fois qu'elle appartenait  une de ces
affiliations chrtiennes qui commenaient  se rpandre, et dans
lesquelles les femmes faisaient voeu de chastet, comme plusieurs de nos
druidesses. Un moment aussi je me demandai la cause de la rticence de
Sampso au sujet de Victorin; puis, j'oubliai ces penses pour ne songer
qu' l'expdition dont j'tais charg. M'acheminant vers les
avant-postes du camp, je m'adressai  un officier,  qui je fis lire
quelques lignes crites de la main de Victorin. Aussitt l'officier mit
 ma disposition quatre soldats d'lite, excellents rameurs choisis
parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer les barques de la
flottille militaire destine  remonter ou  descendre le Rhin pour
dfendre au besoin notre camp fortifi. Ces quatre soldats, sur ma
recommandation, ne prirent pas d'armes; moi seul tais arm. En passant
devant un bouquet de chnes, je leur fis couper quelques branchages,
destins  tre placs  la proue du bateau qui devait nous transporter.
Nous arrivons bientt sur la rive du fleuve; l taient amarres
plusieurs barques rserves au service de l'arme. Pendant que deux des
soldats placent  l'avant de l'embarcation les feuillages de chne dont
je les avais munis, les deux autres examinent les rames d'un oeil
exerc, afin de s'assurer qu'elles sont en bon tat; je me mets au
gouvernail, nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ram en silence pendant quelque temps,
lorsque le plus g des quatre, vtran  moustaches grises, me dit:

--Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer le temps
et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux refrain
national rpt en choeur rend les avirons moins pesants. Peut-on
chanter, ami Scanvoch?

--Tu me connais?

--Qui ne connat dans l'arme le frre de lait de la _mre des camps_?

--Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

--Tu es rest simple cavalier malgr l'amiti de notre Victoria pour
toi; voil pourquoi, Scanvoch, chacun te connat et chacun t'aime.

--Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-tu?

--Douarnek.

--Tu es Breton?

--Des environs de Vannes.

--Ma famille aussi est originaire de ce pays.

--Je m'en doutais, car l'on t'a donn un nom breton. Eh bien, ce
_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a donn
l'ordre de t'obir comme  lui; j'ignore o tu nous conduis, mais un
chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un bardit national
entonn en choeur par de vigoureux garons  larges poitrines... Or
peut-tre ne faut-il pas attirer l'attention sur notre barque?

--Maintenant, tu peux chanter... plus tard... non.

--Alors, qu'allons-nous chanter, enfants?--dit le vtran en continuant
de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant seulement la tte de
leur ct, car, plac au premier banc, il me faisait face.--Voyons...
choisissez...

--Le bardit des marins,--dit un des soldats.

--C'est bien long, mes enfants,--reprit Douarnek.

--Le bardit du _chef des cent valles_?

--C'est bien beau,--reprit Douarnek;--mais c'est un chant d'esclaves
attendant leur dlivrance, et par les os de nos pres!... nous sommes
libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

--Ami Douarnek,--lui dis-je,--c'est au refrain de ce chant d'esclaves:

--_Coule, coule, sang du captif!_

--_Tombe, tombe, rose sanglante!_

Que nos pres, les armes  la main, ont reconquis cette libert dont
nous jouissons.

--C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as
prvenus que nous devions bientt rester muets comme les poissons du
Rhin.

--Douarnek,--reprit un jeune soldat,--si tu nous chantais le bardit
d'Hna, la vierge de l'le de Sn...? Il me fait toujours venir les
larmes aux yeux; car c'est ma sainte,  moi, cette belle et douce Hna,
qui vivait il y a des cents et des cents ans!

--Oui, oui,--reprirent les trois autres soldats--chante-nous le bardit
d'Hna, Douarnek; ce bardit prophtise la victoire de la Gaule... et la
Gaule est victorieuse aujourd'hui!

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'tais mu, heureux, et je
l'avoue, fier, en songeant que le nom d'Hna, morte depuis plus de trois
cents ans, tait rest populaire en Gaule comme au temps de mon aeul
Sylvest, et allait tre chant.

--Va pour le bardit d'Hna,--reprit le vtran,--j'aime aussi cette
sainte et douce fille, qui offre son sang  Hsus pour la dlivrance de
la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu ce chant?

--Oui...  peu prs... je l'ai dj entendu...

--Tu le sauras toujours assez pour rpter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit  chanter d'une voix pleine et sonore qui, au loin,
domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

      Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte.
      Elle a donn son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hna! Hna, la vierge de l'le de Sn.

--Bnis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit son pre Joel, le
brenn de la tribu de Karnak,--bnis soient les dieux, ma douce fille,
puisque te voil ce soir dans notre maison pour fter le jour de ta
naissance!

--Bnis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit sa mre
Margarid,--bnie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

--Ma figure est triste, ma bonne mre; ma figure est triste, mon bon
pre, parce qu'Hna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.

--Et o vas-tu, chre fille? Le voyage sera donc bien long? O vas-tu
ainsi?

--Je vais dans ces mondes mystrieux que personne ne connat et que
tous nous connatrons, o personne n'est all et o tous nous irons,
pour revivre avec ceux que nous avons aims.

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

      Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte.
      Elle a donn son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule!
      Elle s'appelait Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn.

Douarnek continua son chant:

Et entendant Hna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardrent
et son pre et sa mre, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits
enfants, car Hna avait un grand faible pour l'enfance.

--Pourquoi donc, chre fille, pourquoi donc dj quitter ce monde, pour
t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?

--Mon bon pre, ma bonne mre, Hsus est irrit, l'tranger menace
notre Gaule bien-aime. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle
aux dieux, peut apaiser leur colre...

--Adieu donc, et au revoir, mon bon pre, ma bonne mre! Adieu et au
revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces
anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernire fois vos ttes
blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hna, votre
amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadenc des
rames.

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte! Elle a offert
son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule! Elle s'appelait Hna,
Hna, la vierge de l'le de Sn.

Douarnek continua le bardit:

--Brillante est la lune, grand est le bcher qui s'lve auprs des
pierres sacres de Karnak; immense est la foule des tribus qui se
pressent autour du bcher.

--La voil! c'est elle! c'est Hna!... Elle monte sur le bcher, sa
harpe d'or  la main, et elle chante ainsi:

--Prends mon sang,  Hsus! et dlivre mon pays de l'tranger! Prends
mon sang,  Hsus! piti pour la Gaule! Victoire  nos armes!--Et il a
coul, le sang d'Hna!

-- vierge sainte! il n'aura pas en vain coul, ton sang innocent et
gnreux! courbe sous le joug, la Gaule un jour se relvera libre et
fire, en criant comme toi--victoire  nos armes! victoire et libert!

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, rptrent  voix plus basse
ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

--Celle-l qui a ainsi offert son sang  Hsus, pour la dlivrance de
la Gaule!

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte.

Elle s'appelait Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn!

<tb>

Moi seul je n'ai pas rpt avec les soldats le dernier refrain du
bardit, tant je me sentais mu.

Douarnek, remarquant mon motion et mon silence, me dit d'un air
surpris:

--Quoi, Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque? Tu restes muet
pour achever un chant si glorieux?

--Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux pour
moi... que tu me vois mu.

--Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas?

--Hna tait fille d'un de mes aeux!

--Que dis-tu?

--Hna tait fille de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, mort, ainsi
que sa femme et presque toute sa famille,  la grande bataille de
Vannes, livre sur terre et sur mer il y a plus de trois sicles; moi,
de pre en fils, je descends de Joel.

Le chant d'Hna tait si connu en Gaule que je vis (pourquoi le nier?)
avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec respect.

--Sais-tu, Scanvoch,--reprit Douarnek,--sais-tu que des rois seraient
fiers de tes aeux?

--Le sang vers pour la patrie et la libert, c'est notre noblesse, 
nous autres Gaulois,--lui dis-je;--voil pourquoi nos vieux bardits sont
chez nous si populaires.

--Quand on pense,--reprit le plus jeune des soldats,--qu'il y a plus de
trois cents ans qu'Hna, cette douce et belle sainte, a offert sa vie
pour la dlivrance du pays, et que son nom est venu jusqu' nous!

--Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux sicles 
monter jusqu'aux oreilles d'Hsus (c'est tout simple, il est plac si
haut),--reprit Douarnek,--cette voix est parvenue jusqu' lui, puisque
nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire  nos armes! victoire et
libert!

Nous tions arrivs vers le milieu du Rhin,  l'endroit o ses eaux sont
trs-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

--Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile,
si nous n'avions qu' remonter ou  descendre le fleuve  la distance o
nous voici de la rive que nous venons de quitter.

--Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

--Le traverser!...--s'cria le vtran en me regardant d'un air
bahi.--Traverser le Rhin!... et pourquoi faire?

--Pour aborder  l'autre rive.

--Y penses-tu, Scanvoch? L'arme de ces bandits franks, si on peut
honorer du nom d'arme ces hordes sauvages, n'est-elle pas campe sur
l'autre bord?...

--C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les
soldats, interdits et muets, se regardrent les uns les autres, comme
s'ils avaient peine  croire  ma rsolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance
de soldat:

--C'est alors une espce de sacrifice  Hsus que nous allons lui offrir
en livrant notre peau  ces corcheurs? Si tel est l'ordre, en avant!
Allons, enfants,  nos rames!...

--Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trve
avec les Franks?

--Il n'y a jamais trve pour de pareils brigands?

--Tu le vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir des feuillage l'avant
de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de
chne  la main...

--Et ils te massacreront, malgr ta branche de chne, comme ils ont
massacr d'autres envoys en temps de trve.

--C'est possible, ami Douarnek; mais; si le chef commande, le soldat
obit. Victoria et son fils m'ont ordonn d'aller au camp des Franks;
j'y vais!

--Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que ces
sauvages ne nous laisseraient pas nos ttes sur nos paules... et notre
peau sur le corps... J'ai parl par vieille habitude de sincrit...
Allons, ferme, enfants! ferme  vos rames!... c'est  un ordre de notre
mre... de la _mre des camps_ que nous obissons... En avant! en
avant!... dussions-nous tre corchs vifs par ces barbares,
divertissement qu'ils se donnent souvent aux dpens de nos prisonniers.

--On dit aussi,--reprit le jeune soldat d'une voix moins assure que
celle de Douarnek,--on dit aussi que ces prtresses d'enfer qui suivent
les hordes franques, mettent parfois nos prisonniers bouillir tout
vivants dans de grandes chaudires d'airain, avec certaines herbes
magiques.

--Eh! eh!--reprit joyeusement Douarnek,--celui de nous qui sera mis
ainsi  bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goter le
premier de son propre bouillon... cela console... Allons, enfants, ferme
sur nos rames! nous obissons  un ordre de la _mre des camps_...

--Oh! nous ramerions droit  un abme si Victoria l'ordonnait!

--Elle est bien nomme, la mre des camps et des soldats; il faut la
voir aprs chaque bataille allant visiter les blesss!

--Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de
n'avoir pas de blessures.

--Et puis, si belle... si belle!...

--Oh! quand elle passe dans le camp, monte sur son cheval blanc, vtue
de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, et pourtant
l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme une vision!

--On assure que notre Victoria connat aussi bien l'avenir que le
prsent.

--Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais,  la voir,
qu'elle est mre d'un fils de vingt-deux ans?...

--Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

--On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

--Oui, et c'est vraiment dommage,--reprit Douarnek en secouant la tte
d'un air chagrin, aprs avoir ainsi laiss parler les autres
soldats;--oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet enfant
des camps que nous autres vieux  moustaches grises, qui l'avions vu
natre et fait danser sur nos genoux, nous regardions, il y a peu de
temps encore, avec orgueil et amiti.

Ces paroles des soldats me frapprent; non-seulement j'avais souvent eu
 dfendre Victorin contre la svre Sampso, mais je m'tais aperu dans
l'arme d'une sourde hostilit contre le fils de ma soeur de lait, lui
jusqu'alors l'idole de nos soldats.

--Qu'avez-vous donc  reprocher  Victorin?--dis-je  Douarnek et  ses
compagnons.--N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne l'avez-vous
pas vu  la guerre?

--Oh! s'il s'agit de se battre... il se bat vaillamment... aussi
vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es  ses cts, sur ton grand
cheval gris, songeant plus  dfendre le fils de ta soeur de lait qu'
te dfendre toi-mme... _Tes cicatrices le diraient si elles pouvaient
parler par la bouche de tes blessures_, selon notre vieux proverbe
gaulois.

--Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et ce
capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas dj gagn cinq grandes
batailles contre les Germains et les Francs?

--Sa mre, notre Victoria, la bien nomme, a d, par ses conseils, aider
 la victoire, car il confre avec elle de ses plans de combat... mais,
enfin, c'est vrai, Victorin est bon capitaine.

--Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte  tous?
Connais-tu un invalide qui se soit en vain adress  lui?

--Victorin est gnreux... c'est encore vrai...

--N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

--Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs, pourquoi
serait-il fier? Son pre, sa victorieuse mre et lui ne sont-ils pas,
comme nous autres, gens de plbe gauloise?

--Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-l qui
sont partis de plus bas?

--Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

-- la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tte sur la selle de son
cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

--lev par une mre aussi virile que la sienne, il devait devenir un
rude soldat, il l'est devenu.

--Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturit que beaucoup
d'hommes de notre ge ne possdent point? N'est-ce pas, enfin, sa
bravoure, sa bont, sa raison, ses rares qualits de soldat et de
capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'arme gnral, et l'un des deux
chefs de la Gaule?

--Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa mre
Victoria, la belle et la grande, serait toujours prs de lui, le
guidant, l'clairant, tout en cousant ses toiles de lingerie, la digne
matrone,  ct du berceau de son petit-fils, selon son habitude de
bonne mnagre.

--Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et prcieux pour
notre pays les conseils que Victoria donne  son fils; mais qu'y a-t-il
de chang? n'est-elle pas l, veillant sur Victorin et sur la Gaule,
qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?... Voyons, Douarnek,
rponds-moi avec ta franchise de soldat: D'o vient cette hostilit,
qui, je le crains, va toujours empirant contre Victorin?

--coute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, car ta
moustache, plus jeune que la mienne, commence  grisonner. Tu veux la
vrit? la voici: Nous savons tous que la vie des camps ne rend pas les
gens de guerre chastes et rservs comme des jeunes filles leves chez
nos druidesses vnres; nous savons encore, parce que nous en avons bu
souvent, oh! trs-souvent, que notre vin des Gaules, nous met en humeur
joyeuse ou tapageuse... nous savons enfin qu'en garnison le jeune et
fringant soldat, qui porte firement sur l'oreille une aigrette  son
casque, en caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas
longtemps pour chers amis les pres qui ont de jolies filles ou les
maris qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un
soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait lchement
violence aux femmes, mrite d'tre rgal d'une centaine de coups de
ceinturon bien appliqus, sur l'chine, et d'tre ensuite chass
honteusement du camp: est-ce vrai?

--C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci  propos de Victorin?

--coute encore, ami Scanvoch, et rponds-moi: Si un obscur soldat
mrite ce chtiment pour sa honteuse conduite, que mriterait un chef
d'arme qui se dgraderait ainsi?...

--Oserais-tu prtendre que Victorin ait jamais fait violence  une femme
et qu'il s'enivre chaque jour?--m'criai-je indign.--Je dis que tu
mens, ou que ceux qui t'ont rapport cela ont menti... Voil donc ces
bruits indignes qui circulent dans le camp sur Victorin! et vous tes
assez simples ou assez enclins  la calomnie pour les croire?...

--Le soldat n'est dj pas si simple, ami Scanvoch, seulement il
n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _on n'attribue les brebis
perdues qu'aux possesseurs de troupeaux_... Ainsi, par exemple, tu
connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier forgeron?...

--Oui, l'un des meilleurs officiers de l'arme...

--Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses
paules,--ajouta un des soldats,--et qui peut abattre ce boeuf d'un seul
coup de poing, aussi pesant que la masse de fer d'un boucher.

--Et le capitaine Marion,--ajouta un autre rameur,--n'en est pas moins
bon compagnon, malgr sa force et sa gloire; car il a pour ami de
guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un soldat, son
ancien camarade de forge.

--Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et l'austrit du
capitaine Marion,--leur dis-je;--mais  quel propos le comparer 
Victorin?...

--Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans
Mayence ces deux bohmiennes tranes dans leur chariot par des mules
couvertes de grelots, et conduites par un ngrillon?

--Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. Mais,
encore une fois,  quoi bon tout ceci  propos de Victorin?

--Je t'ai rappel le proverbe: _on n'attribue les brebis perdues qu'aux
possesseurs de troupeaux_... parce que l'on aurait beau attribuer au
capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les
femmes, que, malgr sa _simplesse_, le soldat ne croirait pas un mot de
ces mensonges, n'est-ce pas? De mme que si l'on attribuait quelque
dbauche  ces coureuses bohmiennes, le soldat croirait  ces bruits?

--Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincre... Oui,
Victorin aime la gaiet du vin, en compagnie de quelques camarades de
guerres... oui, Victorin, rest veuf  vingt ans, aprs quelques mois de
mariage, a parfois cd aux entranements de la jeunesse; sa mre a
souvent regrett, ainsi que moi, qu'il ne ft pas d'une svrit de
moeurs, d'ailleurs assez rare  son ge... Mais, par le courroux des
dieux! moi, qui n'ai pas quitt Victorin depuis son enfance, je nie que
l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais
t assez lche pour violenter une femme!...

--Ton bon coeur te fait dfendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch,
quoique tu le saches coupable,  moins que tu nies ce que tu ignores...

--Qu'est-ce que j'ignore?

--Une aventure que chacun sait dans le camp.

--Quelle aventure? dis-la...

--Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'arme ont
t boire et se divertir dans une des les des bords du Rhin, o se
trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a
fait violence  l'htesse; celle-ci, dans son dsespoir, s'est jete
dans le fleuve... o elle s'est noye...

--Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef svre,--dit un des
rameurs,--porterait sa tte sur le billot...

--Et ce supplice, il l'aurait mrit,--ajouta l'un des
rameurs;--j'aimerais, comme un autre,  rire avec mon htesse; mais lui
faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces corcheurs francks
dont les prtresses, cuisinires du diable, font bouillir nos
prisonniers dans leur chaudire.

J'tais rest si stupfait de l'accusation porte contre Victorin, que,
pendant un moment, j'avais gard le silence; mais je m'criai:

--Mensonge!... mensonge aussi infme que l'et t une pareille
conduite!... Qui ose accuser le fils de Victoria d'un tel crime?

--Un homme bien inform,--me rpondit Douarnek.

--Son nom? le nom de ce menteur?

--Il s'appelle _Morix_; il tait le secrtaire d'un parent de Victorin,
venu au camp il y a un mois.

--Ce parent est _Ttrik_, gouverneur de Gascogne,--dis-je
stupfait;--cet homme est la bont, la loyaut mme, un des plus
anciens, des plus fidles amis de Victoria.

--Alors le tmoignage de cet homme n'en est que plus certain.

--Quoi! lui, Ttrik! il aurait affirm ce que tu racontes?

--Il en a fait part et l'a confirm  son secrtaire, en dplorant
l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

--Mensonge! Ttrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime pour le
fils de Victoria.

--Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'arme depuis
vingt-cinq ans: demande  mes officiers si Douarnek est un menteur.

--Je te crois sincre, mais l'on t'a indignement abus!

--Morix, le secrtaire de Ttrik, a racont l'aventure, non pas
seulement  moi, mais  bien d'autres soldats du camp, auxquels il
payait  boire... Cet homme a t cru sur parole, parce que plus d'une
fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu Victorin et
ses amis, chauffs par le vin, se livrer  de folles prouesses.

--L'ardeur du courage n'chauffe-t-il pas les jeunes ttes autant que le
vin?

--coute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son cheval dans
le Rhin, disant qu'il voulait le traverser; et il et t noy si moi et
un autre soldat, nous jetant dans une barque, n'avions t le repcher
demi-ivre, tandis que le courant entranait son cheval... un superbe
cheval noir, ma foi... sais-tu ce qu'alors Victorin nous a dit?--Il
fallait me laisser boire, puisque ce fleuve coule du vin blanc de
Bziers.--Ce que je rapporte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu
de mes yeux, je l'ai entendu de mes oreilles.

 cela, malgr mon attachement pour Victorin, je ne pus rien rpondre:
je le savais incapable d'une lchet, d'une infamie; mais aussi je le
savais capable de dangereuses tourderies.

--Quant  moi,--reprit un autre soldat,--j'ai souvent vu, tant de
faction prs de la demeure de Victorin, spare de celle de sa mre par
un jardin, des femmes voiles sortir  l'aube de son logis; il en
sortait de grandes, il en sortait de petites, il en sortait de grosses,
il en sortait de maigres,  moins que le crpuscule ne me troublt la
vue et que ce ft toujours la mme femme.

-- cela, ta sincrit n'a rien  rpondre, ami Scanvoch,--me dit
Douarnek; car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre
accusation.--Ne l'tonn donc plus de notre croyance aux paroles du
secrtaire de Ttrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son ivresse,
prend le Rhin pour un fleuve de vin de Bziers, celui de chez qui sort 
l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-il pas, dans son
ivresse, vouloir faire violence  son htesse?

--Non,--m'criai-je,--non; l'on peut avoir les dfauts de son ge, sans
tre pour cela un infme!

--Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mre,  tous, de Victoria, la
belle et l'auguste; tu chris Victorin comme son fils; dis-lui ceci:
Les soldats, mme les plus grossiers, les plus dissolus, n'aiment pas 
retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont choisis; aussi, de jour
en jour, l'affection de l'arme se retire de Victorin pour se reporter
tout entire sur Victoria.

--Oui, lui dis-je en rflchissant;--et cela seulement, n'est-ce pas,
depuis que Ttrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami de Victoria,
a fait un dernier voyage au camp? Jusqu'alors on avait aim le jeune
gnral, malgr les faiblesses de son ge.

--C'est vrai; il tait si bon, si brave, si avenant pour chacun! Il
tait si beau  cheval! il avait une si fire tournure militaire! Nous
l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! nous l'avions vu
natre et fait danser tout petit sur nos genoux aux veilles du camp;
plus tard, nous fermions les yeux sur ses faiblesses, car les pres sont
toujours indulgents; mais pour des indignits, pas d'indulgence!

--Et de ces indignits,--repris-je, de plus en plus frapp de cette
circonstance qui, rappelant  mon esprit certains souvenirs, veillait
aussi en moi une vague dfiance,--et de ces indignits, il n'existe pas
d'autre preuve que la parole du secrtaire de Ttrik?

--Ce secrtaire nous a rapport les paroles de son matre, rien de plus.

Pendant cet entretien, auquel je prtais une attention de plus en plus
vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux rameurs, avait
travers le Rhin dans toute sa largeur; les soldats tournaient le dos 
la rive o nous allions aborder; moi, j'tais tellement absorb par ce
que j'apprenais de la dsaffection croissante de l'arme  l'gard de
Victorin, que je n'avais pas song  jeter les yeux sur le rivage, dont
nous approchions de plus en plus... Soudain j'entendis une foule de
sifflements aigus retentir autour de nous, et je m'criai:

--Jetez-vous  plat sur vos bancs!

Il tait trop tard; une vole de longues flches criblait notre bateau:
l'un des rameurs fut tu, tandis que Douarnek, qui pour ramer tournait
le dos  l'avant de la barque, reut un trait dans l'paule.

--Voil comme les Franks accueillent les parlementaires en temps de
trve,--dit le vtran sans discontinuer de ramer et mme sans retourner
la tte;--c'est la premire fois que je suis frapp par derrire; cette
flche dans le dos sied mal  un soldat; arrache-moi-la vite,
camarade,--ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant lequel il tait
plac.

Mais Douarnek, malgr ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins de
vigueur; et quoique la plaie ft lgre, son sang coulait avec
abondance.

--Je te l'avais bien dit, Scanvoch,--reprit-il,--que tes branchages de
paix nous seraient de mauvais remparts contre la tratrise de ces
corcheurs franks... Allons, enfants, ferme  nos rames, puisque nous ne
sommes plus que trois; car notre camarade, qui se dbat le nez sur son
banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achev ces paroles, que, m'lanant  l'avant de la
barque en passant par dessus le corps du soldat qui rendait le dernier
soupir, je saisis une des branches de chne et l'agitai au-dessus de ma
tte en signal de paix.

Une seconde vole de flches, partie de derrire un escarpement de la
rive, rpondit  mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre s'moussa
sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. Nous tions
alors  peu de distance du rivage; je me jetai  l'eau; elle me montait
jusqu'aux paules, et je dis  Douarnek:

--Fais force de rames pour te mettre hors de porte des flches, puis tu
ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si aprs le
coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au camp, et dis 
Victoria que j'ai t fait prisonnier ou massacr par les Franks; elle
prendra soin de ma femme Elln et de mon fils Alguen...

--Cela me fche de te laisser aller seul parmi ces corcheurs, ami
Scanvoch,--dit Douarnek;--mais nous faire tuer avec toi, c'est t'ter
tout moyen de revenir  notre camp, si tu as le bonheur de leur
chapper... Bon courage Scanvoch...  ce soir...

Et la barque s'loigna rapidement pendant que je gagnais le rivage.




CHAPITRE II.

Le camp des Franks.--_Les guerriers noirs._--Les corcheurs.--Les uns
veulent faire bouillir Scanvoch, les autres l'corcher vif.--Moyen de
concilier ces deux avis propos par l'un des chefs.--Aspect du camp et
des moeurs des Franks.--La clairire.--Divinits infernales.--La cuve
d'airain.--_Elwig_, la prtresse, et _Riowag_, le chef des guerriers
noirs.--Coquetterie sauvage.--Inceste et fratricide.--Le
trsor.--_Neroweg, l'aigle terrible._--Message de Victoria.--Comment les
Franks traitent un messager de paix.--Invocation aux dieux
infernaux.--La caverne.


 peine eus-je touch le bord, tenant ma branche d'arbre  la main, que
je vis sortir des rochers, o ils taient embusqus, un grand nombre de
Franks, appartenant  ces hordes de leur arme, qui portent des
boucliers noirs, des casaques de peau de mouton noires, et se teignent
les bras, les jambes et la figure, afin de se confondre avec les
tnbres lorsqu'ils sont en embuscade ou qu'ils tentent une attaque
nocturne[A]. Leur aspect tait d'autant plus trange et hideux, que les
chefs de ces hordes noires avaient sur le front, sur les joues et autour
des yeux des tatouages d'un rouge clatant... Je parlais assez bien la
langue franque, ainsi que plusieurs officiers et soldats de l'arme,
depuis longtemps habitus dans ces parages.

Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, m'entourrent de
tous cts, me menaant de leurs longs couteaux, dont les lames taient
noircies au feu.

--La trve est conclue depuis plusieurs jours,--leur ai-je cri.--Je
viens, au nom du chef de l'arme gauloise, porter un message aux chefs
de vos hordes... conduisez-moi vers eux... Vous ne tuerez pas un homme
dsarm...

Et en disant cela, convaincu de la vanit d'une lutte, j'ai tir mon
pe et l'ai jete au loin; aussitt, ces barbares se prcipitrent sur
moi en redoublant leurs cris de mort... Quelques-uns dtachrent les
cordes de leurs arcs, et, malgr mes efforts, me renversrent et me
garrottrent, il me fut impossible de faire un mouvement.

--corchons-le,--dit l'un;--nous porterons sa peau sanglante au grand
chef _Nroweg_; elle lui servira de bandelettes pour entourer ses
jambes.

Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup de
dextrit, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de hordes se
paraient triomphalement de ces dpouilles humaines. La proposition de
l'corcheur fut accueillie par des cris de joie; ceux qui me tenaient
garrott cherchrent un endroit convenable pour mon supplice, tandis que
d'autres aiguisaient leurs couteaux sur les cailloux du rivage...

Soudain le chef de ces corcheurs s'approcha lentement de moi; il tait
horrible  voir: un cercle tatou d'un rouge vif entourait ses yeux et
rayait ses joues; on aurait dit des dcoupures sanglantes sur ce visage
noirci. Ses cheveux, relevs  la mode franque autour de son front, et
nous au sommet de sa tte, retombaient derrire ses paules comme la
crinire d'un casque, et taient devenus d'un fauve cuivr, grce 
l'usage de l'eau de chaux dont se servent ces barbares pour donner une
couleur ardente  leurs cheveux et  leur barbe. Il portait au cou et
aux poignets un collier et des bracelets d'tain grossirement
travaills; il avait pour vtement une casaque de peau de mouton noire;
ses jambes et ses cuisses taient aussi enveloppes de peaux de mouton,
assujetties avec des bandelettes de peau croises les unes sur les
autres.  sa ceinture pendait une pe et un long couteau. Aprs m'avoir
regard pendant quelques instants, il leva la main, puis l'abaissa sur
mon paule en disant:

--Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!

Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces
paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus clatante encore:

--Riowag prend ce Gaulois pour la prtresse Elwig; il faut  Elwig un
prisonnier pour ses augures.

L'avis du chef parut accept par la majorit des guerriers noirs, car
une foule de voix rptrent:

--Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...

--Il faut le conduire  Elwig!...

--Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...

--Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier  Elwig; non, nous
ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes empars de ce
Gaulois,--s'cria l'un de ceux qui m'avaient garrott;--nous voulons
l'corcher pour faire hommage de sa peau au grand chef Nroweg...

Peu m'importait le choix: tre corch vif ou tre mis  bouillir dans
une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester ma
prfrence, et je ne pris nulle part au dbat. Dj ceux qui me
voulaient corcher regardaient d'un air farouche ceux qui voulaient me
faire bouillir, et portaient la main  leurs couteaux, lorsqu'un
guerrier noir, homme de conciliation, dit au chef:

--Riowag, tu veux livrer ce Gaulois  la prtresse Elwig?

--Oui,--rpondit le chef,--oui... je le veux.

--Et vous autres,--poursuivit-il,--vous voulez offrir la peau de ce
Gaulois au grand chef Nroweg?

--Nous le voulons!...

--Vous pouvez tre tous satisfaits...

Un grand silence se fit  ces mots de conciliation; il continua:

--corchez-le vif d'abord et vous aurez sa peau... Elwig fera bouillir
ensuite le corps dans sa chaudire.

Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais Riowag,
le chef des guerriers noirs, reprit:

--Ne savez-vous pas qu'il faut  Elwig un prisonnier vivant, pour que
ses augures soient certains? et vous ne lui donnerez qu'un cadavre en
corchant d'abord ce Gaulois...

Puis il ajouta d'une voix clatante:

--Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en leur
drobant une victime?

 cette menace, un sourd frmissement courut dans la foule; le parti des
corcheurs parut lui-mme cder  une terreur superstitieuse.

Le mme homme de conciliation qui avait propos de me faire corcher et
ensuite bouillir reprit:

--Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef Nroweg,
les autres  la prtresse Elwig; mais donner  l'une, c'est donner 
l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de Nroweg?...

--Et il serait le premier  vouer ce Gaulois aux dieux infernaux pour
les rendre propices  nos armes,--dit Riowag.

Puis, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton imprieux:

--Enlevez ce Gaulois sur vos paules, et suivez-moi...

--Nous voulons ses dpouilles,--dit un de ceux qui s'tait un des
premiers empar de moi,--nous voulons son casque, sa cuirasse, ses
braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu' sa
chaussure.

--Ce butin vous appartient,--rpondit Riowag.--Vous l'aurez puisque
Elwig dpouillera ce Gaulois de tous ses vtements pour le mettre dans
sa chaudire.

--Nous allons te suivre, Riowag,--reprirent-ils;--d'autres que nous
s'empareraient des dpouilles du Gaulois.

--Oh! race pillarde,--m'criai-je,--il est dommage que ma peau ne soit
d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner  votre chef, vous
l'iriez vendre si vous pouviez.

--Oui, nous te l'arracherions ta peau, si tu ne devais tre mis dans la
chaudire d'Elwig.

Mes perplexits cessaient, je connaissais mon sort, je serais bouilli
vif; je me serais rsign sans mot dire  une mort vaillante ou utile,
mais cette mort me semblait si strile, si absurde, que, voulant tenter
un dernier effort, je dis au chef des guerriers noirs:

--Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus dans
le camp gaulois demander des changes de prisonniers; ces Franks ont
toujours t respects; nous sommes en trve, et en temps de trve on ne
met  mort que les espions qui s'introduisent furtivement dans un
camp... Moi, je suis venu ici  la face du soleil, une branche d'arbre 
la main, au nom de Victorin, fils de Victoria, la grande; j'apporte de
leur part un message aux chefs de l'arme franque... Prends garde! si tu
agis sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et ils
pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est partout
respect: un soldat sans armes qui vient en temps de trve, en plein
jour, le rameau de paix  la main.

 mes paroles, Riowag rpondit par un signe, et quatre guerriers noirs,
m'enlevant sur leurs paules, m'emportrent, suivant les pas de leur
chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air solennel.

Au moment o ces barbares me soulevaient sur leurs paules, j'entendis
l'un de ceux qui voulaient m'corcher vif dire  l'un de ses compagnons
en termes grossiers:

--Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire prsent de ce
prisonnier...

J'ai compris ds lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, tant
l'amant de la prtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma
personne, de mme que dans notre pays les fiancs offrent une colombe ou
un chevreau  la jeune fille qu'ils aiment.

(Une chose t'tonnera peut-tre dans ce rcit, mon enfant, c'est que j'y
mle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de ces vnements
redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit parce qu' cette
heure o j'cris ceci j'ai chapp  tout danger... non... mme au plus
fort de ces prils, dont j'ai t dlivr comme par prodige, ma libert
d'esprit tait entire, la vieille raillerie gauloise, naturelle  notre
race, mais longtemps engourdie chez nous par la honte et les douleurs de
l'esclavage, m'tait ainsi qu' d'autres revenue pour ainsi dire avec
notre libert... Ainsi les rflexions que tu verras parfois se produire
au moment o la mort me menaait taient sincres, et par suite de ma
disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos pres, que
l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-ci il va revivre
ailleurs...)

Port sur les paules des quatre guerriers noirs, je traversai donc une
partie du camp des Franks; ce camp immense, mais tabli sans aucun
ordre, se composait de tentes pour les chefs, et de tentes pour les
soldats; c'tait une sorte de ville sauvage et gigantesque:  et l, on
voyait leurs innombrables chariots de guerre, abrits derrire des
retranchements construits en terre et renforcs de troncs d'arbres;
selon l'usage de ces barbares, leurs infatigables petits chevaux
maigres, au poil rude, hriss, ayant un licou de corde pour bride,
taient attachs aux roues des chariots ou arbres dont ils rongeaient
l'corce... Les Franks,  peine vtus de quelques peaux de btes, la
barbe et les cheveux graisss de suif, offraient un aspect repoussant,
stupide et froce: les uns s'tendaient aux chauds rayons de ce soleil
qu'ils venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forts;
d'autres trouvaient un passe-temps  chercher la vermine sur leur corps
velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, que, bien
qu'ils fussent camps en plein air, leur rassemblement exhalait une
odeur infecte.

 l'aspect de ces hordes indisciplines, mal armes, mais innombrables,
et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades, migrant en masse
des pays glacs du nord pour venir fondre sur notre fertile et riante
Gaule, comme sur une proie, je songeais, malgr moi,  quelques mots de
sinistre prdiction chapps  Victoria; mais bientt je prenais en
grand mpris ces barbares qui, trois ou quatre fois suprieurs en nombre
 notre arme, n'avaient jamais pu, depuis plusieurs annes, et malgr
de sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'taient toujours vus
repousss au del du Rhin, notre frontire naturelle.

En traversant une partie de ces campements, port sur les paules des
quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces et de
cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; plusieurs fois
l'escorte dont j'tais accompagn fut oblige, d'aprs l'ordre de
Riowag, de faire usage de ses armes pour m'empcher d'tre massacr.
Nous sommes ainsi arrivs  peu de distance d'un bois pais. Je
remarquai, en passant, une hutte plus grande et plus soigneusement
construite que les autres, devant laquelle tait plante une bannire
jaune et rouge. Un grand nombre de cavaliers vtus de peaux d'ours, les
uns en selle, les autres  pied  ct de leurs chevaux, et appuys sur
leurs longues lances, posts autour de cette habitation, annonaient
qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai encore
de persuader  Riowag, qui marchait  mes cts, toujours grave et
silencieux, de me conduire d'abord auprs de celui des chefs dont
j'apercevais la bannire, aprs quoi l'on pourrait ensuite me tuer; mes
instances ont t vaines, et nous sommes entrs dans un bois touffu,
puis arrivs au milieu d'une grande clairire. J'ai vu  quelque
distance de moi l'entre d'une grotte naturelle, forme de gros blocs de
roche grise, entre lesquels avaient pouss,  et l, des sapins et des
chtaigniers gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les
pierres, tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette
caverne se trouvait une cuve d'airain assez troite, et de la longueur
d'un homme; un rseau de chanes de fer garnissait l'orifice de cette
infernale chaudire; elles servaient sans doute  y maintenir la victime
que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre grosses pierres supportaient
cette cuve, au-dessous de laquelle on avait prpar un amas de
broussailles et de gros bois; des os humains blanchis, et disperss sur
le sol, donnaient  ce lieu l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de
la clairire s'levait une statue colossale  trois ttes, presque
informe, taille grossirement  coups de hache dans un tronc d'arbre
norme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur leurs
paules de s'arrter au pied de la statue, et il entra seul dans la
grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

--Elwig! Elwig!....

--Elwig! prtresse des dieux infernaux!

--Rjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta chaudire!

--Tu nous diras tes augures!

--Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas bientt la
ntre!

Aprs une assez longue attente, la prtresse, suivie de Riowag, apparut
au dehors de la caverne.

Je m'attendais  voir quelque hideuse vieille, je me trompais: Elwig
tait jeune, grande et d'une sorte de beaut sauvage; ses yeux gris,
surmonts d'pais sourcils naturellement roux, de mme nuance que ses
cheveux, tincelaient comme l'acier du long couteau dont elle tait
arme; son nez en bec d'aigle, son front lev lui donnaient une
physionomie imposante et farouche. Elle tait vtue d'une longue tunique
de couleur sombre; son cou et ses bras nus taient surchargs de
grossiers colliers et de bracelets de cuivre, qui, dans sa marche,
bruissaient, choqus les uns contre les autres, et sur lesquels, en
s'approchant de moi, elle jeta plusieurs fois un regard de coquetterie
sauvage. Sur son paisse et longue chevelure rousse parse autour de ses
paules, elle portait une espce de chaperon carlate, ridiculement
imit de la charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adopte.
Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette trange
crature ce mlange de hauteur et de vanit purile particulier aux
peuples barbares.

Riowag, debout  quelques pas d'elle, semblait la contempler avec
admiration; malgr sa couleur noire et les tatouages rouges sous
lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer un
violent amour, et ses yeux brillrent de joie lorsque, par deux fois,
Elwig, me dsignant du geste, se retourna vers son amant, le sourire aux
lvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante offrande. Je
remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale prtresse deux
tatouages; ils me rappelrent un souvenir de guerre.

L'un de ces tatouages reprsentait _deux serres d'oiseau de proie_;
l'autre, _un serpent rouge_.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait sur
moi ses grands yeux gris avec une satisfaction froce, tandis que les
guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte superstitieuse...

--Femme,--dis-je  la prtresse,--je suis venu ici sans armes, le rameau
de paix  la main, apportant un message aux grands chefs de vos
hordes... On m'a saisi et garrott... Je suis en ton pouvoir... tue-moi
si tu le veux... mais auparavant, fais que je parle  l'un de vos
chefs... cet entretien importe autant aux Franks qu'aux Gaulois, car
c'est Victorin et sa mre Victoria la grande qui m'ont envoy ici.

--Tu es envoy ici par Victoria?--s'cria la prtresse d'un air
singulier,--Victoria que l'on dit si belle?

--Oui.

Elwig rflchit, et aprs un assez long silence, elle leva ses bras
au-dessus de sa tte, brandit son couteau en prononant je ne sais
quelles mystrieuses paroles d'un ton  la fois menaant et inspir;
puis elle fit signe  ceux qui m'avaient amen de s'loigner.

Tous obirent et se dirigrent lentement vers la lisire du bois dont
tait entoure la clairire.

Riowag resta seul,  quelques pas de la prtresse. Se tournant alors
vers lui, elle dsigna d'un geste imprieux le bois o avaient disparu
les autres guerriers noirs. Le chef n'obissant pas  cet ordre, elle
leva la voix et redoubla son geste, en disant:

--Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; Elwig
rpta d'une voix presque menaante:

--Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans pouvoir
contenir un mouvement de colre.

Je restai seul avec la prtresse, toujours garrott, et couch au pied
de la statue des divinits infernales. Elwig s'accroupit alors sur ses
talons prs de moi, et reprit:

--Tu es envoy par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

--Je te l'ai dj dit.

--Tu es l'un des officiers de Victoria?

--Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

--C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frre.

Ces mots parurent faire de nouveau rflchir Elwig; elle garda encore le
silence, puis continua:

--Victoria regrettera ta mort?

--Comme on regrette la mort d'un serviteur fidle.

--Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

--Est-ce une ranon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mlange d'embarras et d'astuce
dont je fus frapp:

--Que Victoria vienne demander ta vie  mon frre, il la lui accordera;
mais, coute... on dit Victoria trs-belle, les femmes belles aiment 
se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si renomms... Victoria doit
avoir de superbes parures, puisqu'elle est la mre du chef des chefs de
ton pays... Dis-lui qu'elle se couvre de ses plus riches ornements, cela
rjouira les yeux de mon frre... Il en sera plus clment et accordera
ta vie  Victoria.

Je crus ds lors deviner le pige que me tendait la prtresse de
l'enfer, avec cette ruse grossire naturelle aux sauvages; voulant m'en
assurer je lui dis, sans rpondre  ses dernires paroles:

--Ton frre est donc un puissant chef?

--Il est plus que chef!--me rpondit orgueilleusement Elwig; il est ROI!

--Nous aussi, du temps de notre barbarie, nous avons eu des _rois_, et
ton frre, comment s'appelle-t-il?

--_Nroweg_ surnomm l'_aigle terrible_.

--Tu as sur les bras deux figures reprsentant un serpent rouge et deux
serres d'oiseau de proie: pourquoi cela?

--Les pres de nos pres ont toujours, dans notre famille de rois, port
ces signes des vaillants et des subtils: _les serres de l'aigle_, c'est
la vaillance; _le serpent_, c'est la subtilit... Mais assez parl de
mon frre,--ajouta Elwig avec une sombre impatience, car cet entretien
semblait lui peser;--veux-tu, oui ou non, engager Victoria  venir ici?

--Un mot encore sur ton royal frre... Ne porte-t-il pas au front les
deux mmes signes que tu portes sur les bras?

--Oui,--reprit-elle avec une impatience croissante,--oui, mon frre
porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le serpent
rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent un bandeau...
Mais assez parl de Nroweg... assez...

Et je crus voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine  peine
dissimul en prononant le nom de son frre; elle continua:

--Si tu ne veux pas mourir, cris  Victoria de venir dans notre camp
pare de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule dans un lieu
que je te dirai... un endroit cart que je connais... et moi-mme je la
conduirai auprs de mon frre, afin qu'elle obtienne ta grce...

--Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, comptant sur
la franchise de la trve... le rameau de paix  la main, et l'on a tu
l'un de mes compagnons; un autre a t bless, puis l'on m'a livr  toi
garrott, pour tre mis  mort...

--Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

--Qui serait massacre par tes gens!... l'embche est trop grossire.

--Tu veux donc mourir!--s'cria la prtresse en grinant les dents de
rage et me menaant de son couteau;--on va rallumer le foyer de la
chaudire... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et tu y
bouilliras jusqu' la mort... Une dernire fois, choisis... Ou tu vas
mourir dans les supplices, ou tu vas crire  Victoria de se rendre au
camp pare de ses plus riches ornements... Choisis!...--ajouta-t-elle
dans un redoublement de rage, en me menaant encore de son
Couteau...--choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'tait pas de race plus pillarde, plus cupide, plus
vaniteuse que cette maudite race franque... Je remarquai que les grands
yeux gris d'Elwig tincelaient de convoitise chaque fois qu'elle me
parlait des magnifiques parures que, selon elle, devait possder la mre
des camps. L'accoutrement ridicule de la prtresse, la profusion
d'ornements sans valeur, dont elle se couvrait avec une coquetterie
sauvage, pour plaire sans doute  Riowag, le chef des guerriers noirs;
et surtout la persistance qu'elle mettait  me demander que Victoria se
rendt au camp couverte de riches ornements; tout me donnait  penser
qu'Elwig voulait attirer ma soeur de lait dans un pige pour l'gorger
et lui voler ses bijoux. Cette embche grossire ne faisait pas honneur
 l'invention de l'infernale prtresse; mais sa vaniteuse cupidit
pouvait me servir; je lui rpondis d'un air indiffrent:

--Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria  venir ici?
Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras plus
que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Nroweg, l'aigle terrible, un
des plus grands rois de vos hordes!...

--Que perdrai-je?

--De magnifiques parures gauloises!

--Des parures... Quelles parures?--s'cria Elwig d'un air de doute,
quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.--De quelles
parures parles-tu?...

--Crois-tu que Victoria, la grande, en envoyant ici son frre de lait
porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas envoy, en gage
de trve, de riches prsents pour leurs femmes et leurs soeurs, qui les
ont accompagns ou qui sont restes en Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son couteau,
frappa dans ses mains, poussa des clats de rire presque insenss, puis
s'accroupit de nouveau prs de moi, me disant d'une voix entrecoupe,
haletante:

--Des prsents? tu apportes des prsents?... quels sont-ils? o
sont-ils?...

--Oui, j'apporte des prsents capables d'blouir une impratrice:
colliers d'or orns d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles et de
rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargs de pierreries,
qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-ciel... ces
chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfvres gaulois... Je les apportais
en prsent... et puisque ton frre Nroweg, l'aigle terrible, est le
plus puissant roi de vos hordes, tu aurais eu la plus grosse part de ces
richesses...

Elwig m'avait cout la bouche bante, les mains jointes, sans chercher
 cacher l'admiration et l'effrne cupidit que lui causait
l'numration de ces trsors... Mais soudain ses traits prirent une
expression de doute et de courroux... Elle ramassa son couteau, et le
levant sur moi, elle s'cria:

--Tu mens ou tu railles!... Ces trsors, o sont-ils?

--En sret... Sage a t ma prcaution; car j'aurais t tu et
dpouill sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son fils.

--O les as-tu mis en sret, ces trsors?

--Ils sont rests dans la barque qui m'a amen ici... mes compagnons ont
regagn le large et se sont ancrs dans les eaux du Rhin, hors de porte
des flches de tes gens.

--Il y a les barques du radeau  l'autre extrmit du camp, je vais
faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trsors!

--Erreur... Mes compagnons voyant au loin s'avancer vers eux des bateaux
ennemis, se dfieront, et comme ils ont une longue avance, ils
regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le fruit de la
trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-moi bouillir pour
tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans ta chaudire, se
changeront peut-tre par ta magie en parures magnifiques!...

--Mais ces trsors,--reprit Elwig, luttant contre ses dernires
dfiances,--ces trsors, puisque tu ne les avais pas apports avec toi,
quand les aurais-tu donns aux rois de nos hordes?

--En les quittant; je croyais tre accueilli et reconduit par eux en
envoy de paix... Alors, mes compagnons auraient abord au rivage pour
venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les prsents pour les
distribuer aux rois au nom de Victoria et de son fils.

La prtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air
sombre, paraissant cder tour  tour  la mfiance et  la cupidit.
Enfin, vaincue sans doute pas ce dernier sentiment, elle se leva et
appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une personne jusqu'alors
invisible.

Presque aussitt sortit de la caverne une hideuse vieille  cheveux
gris, vtue d'une robe souille de sang, car elle aidait sans doute la
prtresse dans ses horribles sacrifices. Elle changea quelques mots 
voix basse avec Elwig, et disparut dans le bois o s'taient retirs les
guerriers noirs.

La prtresse, s'accroupissant de nouveau prs de moi, me dit d'une voix
basse et sourde:

--Tu veux entretenir mon frre le roi Nroweg, l'aigle terrible... je
l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui parleras pas de ces
trsors.

--Pourquoi?

--Il les garderait...

--Quoi... lui, ton frre, ne partagerait pas les richesses avec toi, sa
soeur!...

Un sourire amer contracta les lvres d'Elwig; elle reprit:

--Mon frre a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce que j'ai
voulu toucher  une part de son butin...

--Est-ce ainsi que frres et soeurs se traitent parmi les Franks?

--Chez les Franks,--rpondit Elwig d'un air de plus en plus
sinistre,--le guerrier a pour premires esclaves sa mre, sa soeur et
ses femmes...

--Ses femmes!... en ont-ils donc plusieurs?...

--Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de mme qu'ils ont
autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

--Quoi! une sainte et ternelle union n'attache pas, comme chez nous,
l'poux  la mre de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, mres, sont
esclaves?... Bnie des dieux est la Gaule! mon pays, o nos mres et nos
pouses, vnres de tous, sigent firement dans les conseils de la
nation, et font prvaloir leurs avis, souvent plus sages que celui de
leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidit, ne rpondit pas  mes paroles, et reprit:

--De ces trsors, tu ne parleras donc pas  Nroweg; il les garderait
pour lui... tu attendras la nuit pour quitter le camp... Je te dirai la
route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les prsents,  moi
seule...  moi seule!...

Et poussant de nouveau des clats de rire d'une joie presque insense,
elle ajouta:

--Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de rubis!
diadmes de pierreries!... Je serai belle comme une impratrice!... oh!
je serai trs-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mpris sur ses grossiers bracelets de cuivre,
qu'elle fit bruire en secouant ses bras... elle rpta:

--Je serai trs-belle aux yeux de Riowag!...

--Femme,--lui dis-je,--ton avis est prudent; il faudra attendre la nuit
pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en paraissant
m'intresser  sa vaniteuse cupidit, j'ajoutai:

--Mais si ton frre te voit pare de ces magnifiques bijoux, il te les
prendra... peut-tre?...

--Non,--me rpondit-elle d'un air trange et sinistre,--non, il ne me
les prendra pas...

--Si Nroweg, l'aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, s'il a
failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher  sa part de
butin,--lui dis-je, surpris de sa rponse, et voulant pntrer le fond
de sa pense,--qui empchera ton frre de s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de frocit froide
qui me fit tressaillir, et me dit:

--Quand j'aurai le trsor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte de mon
frre... je partagerai son lit, comme d'habitude... et pendant qu'il
dormira, moi, vois-tu, je le tuerai...

--Ton frre!--m'criai-je en frmissant, et croyant  peine  ce que
j'entendais, quoique le rcit de l'pouvantable dissolution des moeurs
des Franks ne ft pas nouveau pour moi.--Ton frre!... tu partages son
lit?...

La prtresse ne parut pas surprise de mon tonnement, et me rpondit
d'un air sombre:

--Je partage le lit de mon frre depuis qu'il m'a fait violence... C'est
le sort de presque toutes les soeurs des rois franks qui les suivent 
la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs soeurs, leurs mres et leurs
filles taient les premires esclaves de nos matres? et quelle est
l'esclave qui, de gr ou de force, ne partage pas le coucher de son
matre? Mon pre a fait violence  sa mre, qui tait belle encore...
et, un jour, me poursuivant, il a...

--Tais-toi, femme!...--m'criai-je en l'interrompant,--tais-toi! tes
monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette crature avec
horreur... Ce mlange de dbauche, de cupidit, de barbarie et de
confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait  moi, qu'elle voyait pour la
premire fois,  moi, un ennemi, sur le fratricide qu'elle voulait
commettre... ce fratricide, prcd de l'inceste, subi par cette
prtresse d'un culte sanglant, qui partageait le lit de son frre et se
donnait  un autre homme... tout cela m'pouvantait, quoique j'eusse
entendu, je le rpte, souvent parler des abominables moeurs de ces
barbares dissolus et froces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du dgot
qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles inintelligibles en
comptant les bracelets de cuivre dont ses bras taient chargs; aprs
quoi elle me dit d'un air pensif:

--Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer
ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai sous ma
robe en revenant  la hutte du roi mon frre pour partager son lit et le
tuer pendant son sommeil?

Cette frocit froide, et pour ainsi dire nave, redoubla l'aversion que
m'inspirait cette crature. Je gardai le silence; alors elle s'cria:

--Tu ne me rponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappe d'une ide subite, elle ajouta:

--Et j'ai parl!... S'il allait tout dire  Neroweg!... Il me tuerait,
moi et Riowag... La pense de ces trsors m'a rendue folle!

Et elle se mit  appeler de nouveau, en se tournant vers la caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la premire, accourut tenant
en main un os de boeuf o pendait un lambeau de chair  demi cuite
qu'elle rongeait.

--Accours ici,--lui dit la prtresse,--et laisse l ton os.

La vieille obit  regret et en grondant, ainsi qu'un chien  qui l'on
te sa proie, dposa l'os sur l'une des pierres saillantes de l'entre
de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lvres.

--Fais du feu sous la cuve d'airain,--dit la prtresse  la vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques
brandons enflamms. Bientt un ardent brasier brla sous la chaudire.

--Maintenant,--dit Elwig  la vieille en me montrant, tendu que j'tais
toujours  terre, aux pieds de la divinit infernale, les mains lies
derrire le dos et les jambes attaches.

--Agenouille-toi sur lui.

Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit  genoux sur
la cuirasse dont ma poitrine tait couverte, et dit  la prtresse:

--Que faut-il faire?

--Tiens-lui la langue... je la lui couperai.

Je compris alors qu'Elwig, d'abord entrane  de dangereuses
confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir
inconsidrment parl de ses horribles amours et de ses projets
fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au silence
envers son frre qu'en me coupant la langue. Je crus ce projet facile 
concevoir, mais difficile  excuter, car je serrai les dents de toutes
mes forces.

--Serre-lui le cou,--dit Elwig  la vieille;--il ouvrira la bouche,
tirera la langue, et je la couperai.

La vieille, toujours agenouille sur ma cuirasse, se pencha si prs de
moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De dgot je fermai
les yeux; bientt je sentis les doigts crochus et nerveux de la suivante
de la prtresse me serrer la gorge. Pendant quelques instants, je luttai
contre la suffocation et ne desserrai pas les dents; mais enfin, selon
qu'Elwig l'avait prvu, je me sentis prt  touffer et j'ouvris malgr
moi la bouche. Elwig y plongea aussitt ses doigts pour saisir ma
langue. Je les mordis si cruellement, qu'elle les retira en poussant un
cri de douleur.  ce cri, je vis sortir du bois, o ils s'taient
retirs par ordre de la prtresse, les guerriers noirs et Riowag.
Celui-ci accourait; mais il s'arrta indcis  la vue d'une troupe de
Franks arrivant du ct oppos et entrant dans la clairire; l'un de ces
derniers venus criait d'une voix rauque et imprieuse:

--Elwig!

--Le roi mon frre!--murmura la prtresse, toujours agenouille prs de
moi.

Et elle me parut chercher son couteau, tomb  terre pendant notre lutte
d'un moment.

--Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trsor pour toi
seule,--dis-je tout bas  Elwig, de crainte que dans sa terreur elle ne
me tut. J'esprais,  tout hasard, m'assurer son appui et me mnager
les moyens de fuir en flattant sa cupidit.

Soit qu'Elwig crt  ma parole, soit que la prsence de son frre
l'empcht de m'gorger, elle me jeta un regard significatif, et resta
agenouille  mes cts, la tte penche sur sa poitrine d'un air
mditatif; la vieille, s'tant releve, ne pesait plus sur ma cuirasse;
je pus respirer librement, et je vis l'aigle terrible debout,  deux pas
de moi, escort de quelques autres ROIS franks, comme s'appellent ces
chefs de pillards.

Nroweg tait d'une taille colossale; sa barbe, grce  l'usage de l'eau
de chaux, tait devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses cheveux
graisss et relevs autour de son front; noue par une tresse de cuir,
au sommet de sa tte, cette chevelure retombait derrire ses paules,
comme la crinire d'un casque; au-dessus de chacun de ses pais sourcils
roux, je vis une serre d'aigle tatoue en bleu, tandis qu'un autre
tatouage carlate, reprsentant les ondulations d'un serpent, ceignait
son front; sa joue gauche tait aussi recouverte d'un tatouage rouge et
bleu, compos de raies transversales; mais sur la joue droite, ce
sauvage ornement disparaissait presque entirement dans la profondeur
d'une cicatrice commenant au-dessous de l'oeil et allant se perdre dans
sa barbe hrisse. De lourdes plaques d'or grossirement travailles,
attaches  ses oreilles, les distendaient et tombaient sur ses paules,
un gros collier d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou
et tombait jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vtement,
par-dessus sa tunique de toile, presque noire, tant elle tait
malpropre, une casaque de peau de bte. Ses chausses, de mme toffe et
de mme salet que sa tunique, la rejoignaient et y taient assujetties
par un large ceinturon de cuir o pendaient, d'un ct, une longue pe,
de l'autre, une hache de pierre tranchante; de larges bandes de peau
tanne (de peau humaine peut-tre) se croisaient sur ses chausses,
depuis le cou-de-pied jusqu'au dessus du genou; il s'appuyait sur une
demi-pique arme d'un fer aigu. Les autres rois qui accompagnaient
Nroweg taient  peu prs tatous, vtus et arms comme lui, tous
avaient les traits empreints d'une gravit farouche.

Elwig, toujours agenouille silencieusement prs de moi, avait
jusqu'alors cach ma figure  Nroweg. Il toucha brutalement, du bout du
manche de sa pique, les paules de sa soeur, et lui dit durement:

--Pourquoi m'as-tu envoy qurir avant de faire bouillir pour tes
augures ce chien gaulois... dont mes corcheurs voulaient me donner la
peau?

--L'heure n'est pas propice,--reprit la prtresse d'un ton mystrieux et
saccad;--l'heure de la nuit... de la nuit noire, vaut mieux pour
sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit avoir t charg d'un
message pour toi,  puissant roi! par Victoria et par son fils.

Nroweg s'approcha davantage et me regarda, d'abord avec une ddaigneuse
indiffrence; puis, m'examinant plus attentivement, et se baissant pour
mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une expression de haine et
de rage triomphante, et il s'cria, comme s'il ne pouvait en croire ses
yeux:

--C'est lui!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est lui!...

--Tu le connais?...--demanda Elwig  son frre.--Tu connais ce
prisonnier?...

--Va-t'en!--reprit brusquement Nroweg.--Hors d'ici! Puis, me
contemplant de nouveau, il rpta:

--C'est lui... le cavalier au cheval gris!...

--L'as-tu donc rencontr  la bataille?--demanda de nouveau Elwig  son
frre.--Rponds...

--T'en iras-tu!--reprit Nroweg en levant son bton sur la
prtresse.--J'ai parl! va-t'en!...

J'avais les yeux,  ce moment, fixs sur le groupe des guerriers noirs;
je vis Riowag, le roi des guerriers noirs,  peine contenu par ses
compagnons, porter la main  son pe, pour venger sans doute l'insulte
faite  Elwig par Nroweg.

Mais la prtresse, loin d'obir  son frre, et craignant sans doute
qu'en son absence je ne parlasse  l'aigle terrible des projets
fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches prsents de Victoria,
s'cria:

--Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour mes
augures... Je ne m'loigne pas de lui... je le garde...

Nroweg, pour toute rponse, assna plusieurs coups du manche de sa
pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs hommes de
ceux dont il tait accompagn repoussrent violemment la prtresse,
ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils gardrent l'issue
l'pe  la main.

Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag
fissent de grands efforts pour l'empcher de se prcipiter, l'pe  la
main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu' moi, ne
s'aperut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une voix tremblante
de colre, en me crossant du pied:

--Me reconnais-tu, chien?

--Je te reconnais...

--Cette blessure,--reprit Nroweg en portant son doigt  la profonde
cicatrice dont sa joue tait sillonne,--cette blessure, la
reconnais-tu?...

--Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...

--Tu mens!... tu m'as combattu en lche... deux contre un...

--Tu attaquais avec furie le fils de Victoria, la grande; il tait dj
bless... sa main pouvait  peine soutenir son pe... je suis venu 
son aide...

--Et tu m'as marqu  la face de ton sabre gaulois!... chien...

En disant cela, Nroweg m'assna plusieurs coups du manche de sa pique,
 la grande rise des autres rois.

Je me rappelai mon aeul Guilhern, enchan comme esclave, et supportant
avec dignit les lches et cruels traitements des Romains, aprs la
bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis simplement  Nroweg:

--Tu frappes un soldat dsarm, garrott, qui, confiant dans la trve,
est venu pacifiquement vers toi... c'est une grand lchet!... Tu
n'oserais pas lever ton bton sur moi, si j'tais debout, une pe  la
main...

Le chef frank se mettant  rire d'un rire cruel et grossier, me
rpondit:

--Fou est celui qui pouvant tuer son ennemi dsarm, ne le tue pas... Je
voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement mon ennemi... Je
te hais parce que tu es Gaulois, je te hais parce que ta race possde la
Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des belles femmes... je te hais
parce que tu m'as marqu  la face, et que cette blessure fait ma honte
ternelle... Je veux donc te faire tant souffrir, que tes souffrances
vaillent deux morts, mille morts, si je peux... chien gaulois!...

--Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre,--lui
dis-je;--le loup frank est un animal de rapine et de carnage: mais avant
peu les braves chiens gaulois auront chass de leurs frontires cette
bande de loups voraces, sortis des forts du nord... Prends garde!... Si
tu refuses d'couter le message de Victoria, la grande, et de son
vaillant fils... prends garde!... Entre le loup frank et le chien
gaulois, ce sera une guerre  mort, une guerre d'extermination.

Nroweg, grinant les dents de rage, saisit  son ct sa hache, et la
tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la tte... Je me
crus  mon heure dernire; mais deux des autres rois arrtrent le bras
du frre d'Elwig, et ils lui dirent quelques mots  voix basse, qui
parurent le calmer. Il se concerta ensuite avec ses compagnons, et me
dit:

--Quel est le message dont tu es charg par Victoria pour les rois des
Franks?

--Le messager de Victorin et de Victoria, la grande, doit parler debout,
sans liens, le front haut... et non tendu  terre et garrott comme le
boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais-moi dlivrer de mes
liens, et je parlerai... sinon, non!...

--Parle  l'instant... sans condition, chien gaulois!...

--Non!...

--Je saurai te faire parler!

--Essaie!

Nroweg dit quelques mots  l'un des autres rois. Celui-ci alla prendre
sous la cuve d'airain deux tisons enflamms; l'on me saisit par les
paules et par les pieds, afin de m'empcher de faire un mouvement,
tandis que le Frank, plaant et maintenant les tisons sur le fer de ma
cuirasse, y tablissait ainsi une sorte de brasier, aux grands clats de
rire de Nroweg, qui me dit:

--Tu parleras! ou tu seras grill comme la tortue dans son caille.

Le fer de ma cuirasse commenait  s'chauffer sous ce brasier, que deux
des rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais beaucoup, et je
m'criai:

--Ah! Nroweg.. Nroweg!... lche bourreau! j'endurerais ces tortures
avec joie pour me trouver une fois encore face  face avec toi, une
bonne pe  la main, et te marquer  l'autre joue!... Oh! tu l'as
dit... entre nos deux races... haine  mort!...

--Quel est le message de Victoria?--reprit l'Aigle terrible.--Rponds...

Je restai muet, quoique la douleur devnt pour moi fort grande... le fer
de ma cuirasse s'chauffant de plus en plus et dans toutes ses parties:

--Parleras-tu?--s'cria de nouveau le chef frank, qui parut tonn de ma
constance.

--Je te l'ai dit: Le messager de Victoria parle debout et libre!--ai-je
rpondu,--sinon, non!...

Soit que le roi frank crt de son intrt de connatre le message que
j'apportais, soit qu'il se rendt aux observations de ses compagnons,
moins froces que lui, l'un d'eux dboucla la mentonnire de mon casque,
me l'ta de dessus la tte, alla le remplir d'eau  la fontaine qui
sourdait entre les roches de la caverne, et versa cette eau frache sur
ma cuirasse brlante, elle se refroidit ainsi peu  peu.

--Dlivrez-le de ses liens,--dit Nroweg;--mais entourez-le... et qu'il
tombe perc de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on tait mes liens; car la douleur
m'avait fait presque dfaillir. Je bus un peu d'eau restant au fond du
casque; puis je me levai au milieu des rois franks qui m'entouraient,
afin de me couper toute retraite.

Nroweg me dit:

--Quel est ton message?

--Une trve a t convenue entre nos deux armes... Victoria et son fils
m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitt vos forts du
nord, vous possdez tout le pays d'Allemagne qui s'tend sur la rive
gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que celui de la Gaule. Avant
votre invasion, il produisait tout avec abondance; vos violences, vos
cruauts ont fait fuir presque tous ses habitants; mais le sol reste un
sol fertile... Pourquoi ne le cultivez-vous pas, au lieu de nous
guerroyer sans cesse et de vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler
qui vous pousse?... Nous comprenons mieux que personne, nous autres
Gaulois, cette outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire;
envoyez  chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'lite,
dans une des grandes les du Rhin, notre frontire commune; nous
enverrons pareil nombre de guerriers; on se combattra rudement, et selon
le bon plaisir de chacun; mais du moins, vous, Franks, d'un ct du
Rhin, nous, Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix cultiver nos
champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, sans tre obligs,
chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la frontire et une pe
pendue au manche de la charrue. Si vous refusez ceci, nous vous ferons
une guerre d'extermination pour vous chasser de nos frontires et vous
refouler dans vos forts! Lorsqu'on est voisins, et seulement spars
par un fleuve, il faut tre amis, ou que l'un des deux peuples dtruise
l'autre... Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria, la grande, et de
son fils Victorin, j'ai dit!

Nroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il tait entour, et me
rpondit insolemment:

--Le Frank n'est pas de ces races viles, comme la race gauloise, qui
cultivent la terre et travaillent: le Frank aime la bataille; mais il
aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles
toffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes
villes bien bties, les palais superbes  la mode romaine, les jolies
femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui
travaillent pour leurs matres, tandis que ceux-ci boivent, chantent,
dorment, font l'amour ou la guerre... Mais dans leur sombre pays du
nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles armes,
ni belles toffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien
bties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises... Tout cela se
trouve chez vous, chiens gaulois... Nous voulons vous le prendre... oui,
nous voulons nous tablir dans votre pays fertile... jouir de tout ce
qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbs sous
notre forte pe, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront
dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au
lavoir... Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvrent les paroles de Nroweg par leurs rires et
leurs clameurs, et tous rptrent:

--Oui... voil ce que nous voulons... entends-tu cela, chien gaulois?

--J'entends...--ai-je rpondu, ne pouvant m'empcher de railler cette
sauvage insolence.--J'entends... vous voulez nous conqurir et nous
asservir comme l'ont fait pendant un temps les Romains, aprs que notre
race a eu domin, vaincu l'univers durant des sicles... Mais, honntes
barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes
d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgr leur puissance
universelle et leurs innombrables armes, ont t forcs par nos armes
de nous rendre une  une toutes nos liberts; de sorte, qu' cette
heure, les Romains ne sont plus nos conqurants, mais nos allis... Or,
mes honntes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les
femmes d'autrui, coutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans
l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontires, ou nous vous
exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez  tre de mauvais
voisins, et  prtendre nous larronner notre vieille Gaule!...

--Oui, larrons nous sommes!--s'cria Nroweg,--et, par les neiges de la
Germanie! nous larronnerons la Gaule!... Notre arme est quatre fois
plus nombreuse que la vtre; vous avez  dfendre vos palais, vos
villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile...
Nous n'avons, nous, rien  dfendre et tout  prendre: nous campons sous
nos huttes ou nous dormons sur l'paule de nos chevaux; notre seule
richesse est notre pe; nous n'avons rien  perdre, tout  gagner...
Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!...

--Va demander aux Romains, dont l'arme tait plus nombreuse que la
tienne, combien la vieille terre des Gaules a dvor de cohortes
trangres! Les plus grandes batailles qu'ils aient livres, ces
conqurants du monde, ne leur ont pas cot le quart de soldats que nos
pres, esclaves insurgs, ont extermins  coups de faux et de
fourche... Prends garde! prends garde!... quand il dfend son sol, son
foyer, sa famille, sa libert, bien forte est l'pe du soldat
gaulois... bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du
paysan gaulois!... Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais
voisins, la faux et la fourche gauloise suffiront pour vous chasser dans
vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir
du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et
le massacre!...

--Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi?--s'cria Nroweg
en grinant les dents,--toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos
pes!...

--Le moment me parat bon,  moi, pour dire ceci.

--Et le moment me parat bon,  moi, pour te faire souffrir mille
morts!--s'cria le chef frank, non moins furieux que ses
compagnons.--Oui, tu vas souffrir mille morts... aprs quoi, ma seule
rponse  l'audacieux message de ta Victoria sera de lui envoyer ta
tte, et de lui faire dire de ma part,  moi, Nroweg, l'Aigle terrible,
puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la grande, qu'avant que le
soleil se soit lev six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp,
qu'elle partagera mon lit, et qu'aprs, je la livrerai  mes hommes pour
qu'ils s'amusent  leur tour de Victoria, la grande et fire Gauloise.

 cette froce insolence, dite sur la femme que je vnrais le plus au
monde, j'ai perdu, malgr moi, mon sang-froid; j'tais dsarm, mais
j'ai ramass  mes pieds l'un des tisons alors teints, dont les Franks
s'taient servis pour me torturer. J'ai saisi cette lourde bche, et
j'en ai si rudement frapp Nroweg  la tte, qu'tourdi du coup, et
faisant deux pas en arrire, il a trbuch et est tomb sans mouvement,
sans connaissance.

Aussitt dix coups d'pe me frapprent  la fois; mais mon casque et ma
cuirasse me prservrent; car, dans leur aveugle rage, les chefs franks
me portrent au hasard les premires atteintes en criant:

-- mort!...

Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas  venger
sur moi le coup que j'avais port  son rival Nroweg; il profita du
tumulte pour entrer dans la caverne o l'on avait repouss Elwig; car
les deux chefs, qui, l'pe  la main, gardaient l'issue de cette
grotte, taient accourus au secours de l'Aigle terrible renvers 
quelques pas de l.

Peu d'instants aprs que Riowag fut entr dans la grotte, la prtresse
et les deux vieilles se prcipitrent hors de leur repaire, les cheveux
en dsordre, l'air hagard, les mains leves au ciel en s'criant:

--L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... 
mort!...  mort, le Gaulois!... Il a frapp l'Aigle terrible...  mort!
 mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les augures
dans l'eau magique o il va bouillir...

--Oui...  mort!--crirent les Franks en se prcipitant sur moi, et me
chargeant de nouveaux liens.--Qu'il prisse dans un long supplice!...

--Les prtresses du supplice, c'est nous...--s'crirent  la fois Elwig
et les deux vieilles, en redoublant de contorsions bizarres qui
semblaient peu  peu frapper les chefs franks d'une terreur
superstitieuse.

-- toi, qui as frapp mon frre, le sang de mon sang!--s'criait Elwig
en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et se jetant
sur moi avec une furie feinte ou relle, je ne savais encore.--Les dieux
infernaux t'ont livr  moi!... Venez, venez... entranons-le dans la
caverne,--ajouta-t-elle en s'adressant aux deux vieilles;--il faut le
prparer  la mort par les tortures...

Le trouble jet au milieu des Franks par le coup que j'avais port 
Nroweg, les empcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et des deux
vieilles; plusieurs chefs mme se joignirent  elles pour me pousser
dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient autour de l'Aigle
terrible, tendu  terre, ple, inanim, le front sanglant.

--Notre grand chef n'est pas mort,--disaient les uns;--ses mains sont
chaudes et son coeur bat.

--Il faut le transporter dans sa hutte.

--S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa belle
pe gauloise  poigne d'or.

--Les chevaux et les armes de Nroweg appartiennent au plus ancien chef
aprs lui!--s'cria l'un de ceux qui soutenaient l'Aigle terrible.--Et
ce chef, c'est moi...  moi donc les chevaux et les armes!...

--Tu mens!...--dit celui qui soutenait Nroweg de l'autre ct.--Ses
chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien compagnon
de guerre; il m'a dit: Si je meurs, mes armes et mes chevaux seront 
toi.

--Non!--crirent les autres chefs,--non! tout ce qui vient de Nroweg
doit tre tir au sort entre nous.

Du seuil de la caverne, o j'entrais alors, je vis la dispute s'animer:
les pes brillrent et se croisrent au milieu d'un bruyant tumulte,
pendant que Nroweg, toujours inanim, tait abandonn et foul aux
pieds pendant cette lutte; elle allait devenir sanglante, lorsque Elwig,
me laissant aux abords de son repaire, s'lana parmi les combattants,
qu'elle s'effora de sparer, en criant d'une voix clatante:

--Honte et malheur aux lches qui se disputent les dpouilles de celui
qui n'est ni mort ni veng!... Honte et malheur aux lches qui se
disputent les dpouilles du frre devant sa soeur!... Honte et malheur
aux impies qui troublent le repos des lieux consacrs aux dieux
infernaux!...

Puis, l'air inspir, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur, leva
ses deux mains fermes au-dessus de sa tte en s'criant:

--J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il que je
les ouvre sur vous?... Tremblez! tremblez!...

 cette menace, les barbares effrays courbrent involontairement la
tte, comme s'ils eussent craint d'tre atteints par ces mystrieux
malheurs, qui allaient s'chapper des mains de la prtresse. Ils
remirent leurs pes dans le fourreau: un grand silence se fit.

--Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte,--dit alors Elwig;--la soeur
va accompagner son frre bless... le prisonnier gaulois sera gard dans
cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux sacrifices... Deux
d'entre vous resteront  l'entre de la caverne, l'pe  la main... La
nuit approche... quand elle sera venue, Elwig reviendra ici avec
Nroweg... Le supplice du prisonnier commencera, et je lirai les augures
dans les eaux magiques o il doit bouillir jusqu' la mort!...

Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son frre,
renonait sans doute au dessein que lui avait inspir sa cupidit,
dessein o je voyais mon salut... J'tais solidement garrott, les mains
fixes derrire le dos, un ceinturon enlaant mes jambes me permettait 
peine de marcher  trs-petits pas. Je suivis les deux vieilles dans la
grotte dont l'entre fut garde par plusieurs chefs arms. Plus
j'avanais dans l'intrieur de ce souterrain, plus il devenait obscur.
Aprs avoir ainsi assez longtemps march sous la conduite des deux
vieilles, l'une d'elles me dit:

--Couche-toi  terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais, avec ma
compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le feu sous la
chaudire... tu n'attendras pas beaucoup.

Les vieilles me quittrent... je restai seul.

Je voyais au loin l'entre de la caverne devenir de plus en plus sombre,
 mesure que le crpuscule faisait place  la nuit. Bientt, de ce ct,
les tnbres furent compltes; seulement, de temps  autre, le feu,
aviv par les vieilles sous la cuve d'airain, jetait dans la nuit noire
des clarts rougetres, qui venaient mourir au seuil de la grotte.

J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains libres,
j'aurais tent de dsarmer l'un des Franks gardiens de l'antre, et,
l'pe  la main, protg par l'obscurit, je me serais dirig vers les
bords du Rhin, guid par le bruit des grandes eaux du fleuve. Peut-tre
Douarnek, malgr mes ordres, ne se serait-il pas encore loign de la
rive pour regagner notre camp; mais, malgr mes efforts, je ne pus
rompre les cordes d'arc et les ceinturons dont j'tais garrott. Dj
une sourde et croissante rumeur m'annonait qu'un grand nombre d'hommes
arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans doute afin
d'assister  mon supplice et d'entendre les augures de la prtresse.

Je crus n'avoir plus qu' me rsigner  mon sort; je donnai une dernire
pense  ma femme et  mon enfant,  Victorin et  Victoria.

Soudain, au milieu des tnbres dont j'tais entour, j'entendis,  deux
pas derrire moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de surprise; j'tais
certain qu'elle n'tait point venue par l'entre de la caverne.

--Suis-moi,--me dit-elle.

Et en mme temps sa main brlante saisit la mienne.

--Comment es-tu ici?--lui dis-je stupfait, en renaissant  l'esprance
et m'efforant de marcher.

--La caverne a deux issues,--rpondit Elwig;--l'une d'elles est secrte
et connue de moi seule... c'est par l que je viens d'arriver jusqu'
toi, tandis que les rois m'attendent autour de la chaudire... Viens!
viens!... conduis-moi  la barque o est le trsor!...

--J'ai les jambes lies,--lui dis-je,--je peux  peine mettre un pied
devant l'autre.

Elwig ne rpondit rien; mais je sentis qu' l'aide de son couteau elle
tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me garrottaient
aux coudes et aux jambes... J'tais libre!...

--Et ton frre,--lui dis-je en marchant sur ses pas,--est-il revenu 
lui?

--Nroweg est encore  demi tourdi, comme le boeuf mal atteint par
l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton supplice. Je
dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut te voir longtemps
souffrir... Viens, viens!...

--L'obscurit est si grande que je ne vois pas devant moi.

--Donne-moi ta main.

--Si ton frre, lass d'attendre,--lui dis-je en me laissant
conduire,--entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre issue, et
qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils pas  notre
poursuite?

--Moi seule connais cette issue secrte: mon frre et les chefs
croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre chez
les dieux infernaux... ils me craindront davantage... Viens, viens!...

Pendant qu'Elwig me parlait ainsi je la suivais  travers un chemin si
troit, que je sentais de chaque ct les parois des roches... Puis ce
sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de la terre; ensuite il
devint, au contraire, si rude  gravir pour mes jambes encore engourdies
par la violente pression de mes liens, que j'avais peine  suivre les
pas prcipits de la prtresse. Bientt un courant d'air frais me frappa
au visage: je supposai que nous allions bientt sortir de ce souterrain.

--Cette nuit, lorsque j'aurai eu tu mon frre, pour me venger de ses
outrages et de ses violences;--me dit Elwig d'une voix brve,
haletante,--je fuirai avec un roi que j'aime... il nous attend au dehors
de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien arm; il nous
accompagnera jusqu' ton bateau... Si tu m'as trompe, Riowag te
tuera... entends-tu, Gaulois?...

Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes libres...
ma seule inquitude tait de ne plus retrouver Douarnek et la barque.

Au bout de quelques instants nous tions sortis de la grotte... Les
toiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du bois o nous
nous trouvions encore l'on devait voir  quelques pas devant soi.

La prtresse s'arrta un moment et appela:

--Riowag!...

--Riowag est l...

Rpondit une voix si proche, que le roi des guerriers noirs, qui venait
de rpondre  l'appel de la prtresse, tait sans doute tout prs de
moi,  me toucher... pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer
sa forme noire au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien
ces guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient tre redoutables
pour les embuscades nocturnes.

--Y a-t-il loin d'ici aux bords du Rhin?--demandai-je  Riowag.

--Tu dois connatre l'endroit o j'ai dbarqu, puisque tu tais le chef
de ceux qui nous ont envoy une grle de flches.

--Nous n'avons pas longtemps  marcher pour regagner l'endroit o tu as
pris terre,--me rpondit Riowag.

--Nous faudra-t-il traverser le camp?--lui dis-je, en voyant  peu de
distance la lueur des feux allums par les Franks.

Mes deux conducteurs ne me rpondirent pas, changrent  voix basse
quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous suivmes un
chemin qui s'loignait du camp. Bientt le bruit des grandes eaux du
Rhin arriva jusqu' moi. Nous approchions de plus en plus du rivage.
Enfin j'aperus, du haut de l'escarpement o je me trouvais, une sorte
de nappe blanchtre  travers l'obscurit de la nuit... c'tait le
fleuve!

--Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grve,--me dit
Riowag,--nous atteindrons ainsi l'endroit o tu as dbarqu sous nos
flches... Ton bateau doit t'attendre  peu de distance de l... Si tu
nous as tromps, ton sang rougira la grve, et les eaux du Rhin
entraneront ton cadavre...

--Peut-on crier du rivage vers le large,--demandai-je au Frank,--sans
tre entendu des avant-postes de ton camp?

--Le vent souffle de la rive vers le Rhin,--me dit Riowag avec sa
sagacit de sauvage,--tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp, et
l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.

Aprs avoir encore march pendant quelque temps, Riowag s'arrta et me
dit:

--C'est ici que tu as dbarqu... ton bateau devrait tre ancr non loin
d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir  travers les
tnbres, et ce bateau, je ne le vois pas...

--Oh! tu nous as tromps! tu nous as tromps!--murmura Elwig d'une voix
sourde,--tu mourras...

--Peut-tre,--leur dis-je,--la barque, aprs m'avoir vainement attendu,
n'a quitt son ancrage que depuis peu de temps... Le vent porte au loin
la voix, je vais appeler.

Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de Douarnek.

Le bruit du vent et des grandes eaux me rpondit seul.

Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagn notre camp au
coucher du soleil.

Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.

Le bruit du vent et des grandes eaux me rpondit encore.

Voulant gagner du temps et me mettre en dfense, je dis  Elwig:

--Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il
repousse les voix qui ont peut-tre rpondu  mon signal... Attendons...

En parlant ainsi, je tchais de voir  travers les tnbres de quelle
manire Riowag tait arm. Il portait  sa ceinture un poignard, et
tenait sa courte et large pe, qu'il venait de tirer du fourreau; Elwig
avait son couteau  la main... Quoiqu'ils fussent cte  cte et prs de
moi, je pouvais d'un bond leur chapper... j'attendis encore.

Soudain j'entendis au loin le bruit cadenc des rames... mon appel tait
parvenu aux oreilles de Douarnek.

 mesure que l'heure dcisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de son
compagnon devait augmenter... Me tuer, c'tait pour eux renoncer aux
trsors que mes soldats, leur avais-je dit, n'apporteraient qu' ma
voix; permettre  ceux-ci de dbarquer, c'tait laisser venir  moi des
auxiliaires qui mettaient la force de mon ct. Elwig s'aperut alors,
sans doute, que sa cupidit sauvage l'avait mene trop loin, car voyant
la barque s'approcher de plus en plus, elle me dit d'une voix altre:

--On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... m'aurais-tu
trompe par une fausse promesse?

Cette prtresse de l'enfer, incestueuse, froce, qui avait eu la pense
de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et qui pensait
froidement  ajouter le fratricide  ses autres crimes, ne m'avait sauv
la vie que par un sentiment de basse cupidit; cependant je ne pus
rester insensible  son appel  la loyaut gauloise; je regrettai
presque mon mensonge, quoiqu'il pt tre excus par la trahison des
Franks; mais, en ce moment, je dus songer  mon salut... Je sautai sur
Riowag, et je parvins  le dsarmer aprs une lutte violente, dans
laquelle Elwig n'osa pas intervenir, de peur de blesser son amant en
voulant me frapper... Me mettant alors en dfense, l'pe  la main, je
m'criai:

--Non, je n'ai pas de trsor  te livrer, Elwig; mais si tu crains de
retourner chez ton frre, suis-moi, Victoria te traitera avec bont, tu
ne seras pas prisonnire... je t'en donne ma parole... fie-toi  la foi
gauloise...

La prtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, clatrent en
rugissements de rage, et se prcipitrent sur moi avec furie. Dans cet
engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me frapper
de son poignard, et je fus bless au bras par Elwig, en lui arrachant
son couteau, que je jetai dans le fleuve, au moment o Douarnek et un
autre soldat, attirs par le bruit de la lutte, s'lanaient sur le
rivage.

--Scanvoch!--me dit Douarnek,--nous n'avons pas, selon tes ordres,
regagn notre camp au soleil couch; nous sommes rests  notre ancrage,
dcids  t'attendre jusqu'au jour; mais, pensant que peut-tre tu
viendrais  un autre endroit du rivage, nous l'avons long, retournant
de temps  autre  notre point de dpart; c'est  l'un de ces retours
que nous avons entendu ton appel et, il n'y a qu'un instant, le bruit
d'une lutte; nous avons dbarqu pour venir  ton aide. Ce matin,
lorsque nous t'avons vu envelopp par ces diables noirs, notre premier
mouvement a t de ramer droit  terre, et d'aller nous faire tuer  tes
cts... mais je me suis rappel tes ordres, et nous avons rflchi que
nous faire tuer, c'tait t'ter tout moyen de retraite... Enfin, te
voici; crois-moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces
corcheurs.

Pendant que Douarnek m'avait ainsi parl, Elwig s'tait jete sur le
corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mls de sanglots
dchirants. Si dtestable que ft cette crature, son accs de douleur
me toucha... Je m'apprtais  lui parler, lorsque Douarnek s'cria:

--Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?

Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs lueurs
rougetres qui semblaient approcher avec rapidit.

--On s'est aperu de ta fuite, Elwig,--lui dis-je en tchant de
l'arracher du corps de son amant, qu'elle tenait troitement embrass en
redoublant ses cris;--ton frre est  ta poursuite... il n'y a pas un
instant  perdre... viens! viens!...

--Scanvoch,--me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain d'entraner
Elwig, qui ne me rpondait que par des sanglots,--ces torches sont
portes par des cavaliers... entends-tu leurs hurlements de guerre?
entends-tu le rapide galop de leurs chevaux?... Ils ne sont plus  six
portes de flche de nous... J'ai fait chouer notre barque pour arriver
plus vite prs de toi,  peine aurons-nous le temps de la remettre 
flot... Veux-tu nous faire tuer ici? soit... faisons-nous bravement
tuer; mais si tu veux fuir, fuyons...

--C'est ton frre! c'est la mort qui vient!--criai-je une dernire fois
 Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle m'avait,
aprs tout, sauv la vie.--Dans un instant il sera trop tard...

Et comme la prtresse ne me rpondait pas, je criai  Douarnek:

--Aide-moi... enlevons-la de force!

Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaait avec une
force convulsive, il et fallu emporter les deux corps: Douarnek et moi,
nous y avons renonc.

Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de leurs
torches, faites de brandons rsineux, se projetait jusque sur la
grve... Il n'tait plus temps de sauver Elwig... Notre barque, grce 
nos efforts, fut remise  flot: je saisis le gouvernail, Douarnek et les
deux autres soldats ramrent avec vigueur.

Nous n'tions qu' une porte de trait du rivage, lorsqu' la clart de
leurs flambeaux, nous vmes les premiers cavaliers franks accourir; et,
 leur tte, je reconnus Nroweg, _l'Aigle terrible_, remarquable par sa
stature colossale; suivi de plusieurs cavaliers qui, comme lui,
hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son cheval dans le
fleuve; ses compagnons l'imitrent, agitant d'une main leurs longues
lances, et de l'autre les torches dont les rouges reflets clairaient au
loin les eaux du fleuve et notre barque qui s'loignait  force de
rames...

Assis au gouvernail, je tournai bientt le dos au rivage, et je dis
tristement  Douarnek:

-- cette heure, la misrable crature est gorge par ces barbares!...

Et notre barque continua de voler sur les eaux.

--Est-ce un homme, une femme, un dmon, qui nous suit?--s'cria Douarnek
au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et se dressant
pour regarder dans le sillage de notre barque, que la lueur lointaine
des torches, agites par les cavaliers qui renonaient  nous
poursuivre, clairait encore.

Je me levai aussi, regardant du mme ct; puis, aprs un moment
d'observation, je m'criai:

--Haut les rames, enfants!... ne ramez plus... c'est elle... c'est
Elwig!... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre... ses
forces semblent puises!...

En parlant ainsi, j'avais agi. La prtresse, fuyant son frre et une
mort certaine, avait d, pour nous rejoindre, nager avec une nergie
extraordinaire. Elle saisit l'extrmit de la rame d'une main crispe:
deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu' elle, et  l'aide
d'un soldat je pus recueillir Elwig  bord de notre barque.

--Bnis soient les dieux!--m'criai-je;--je me serais toujours reproch
ta mort!

La prtresse ne me rpondit rien, se laissa tomber sur le banc de l'un
des rameurs, et, replie sur elle-mme, la figure cache entre ses
genoux, elle garda un silence farouche; pendant que les soldats ramaient
vigoureusement, je regardai au loin derrire moi: les torches des
cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme des lueurs incertaines
 travers la brume de la nuit et l'humide vapeur des eaux du fleuve. Le
terme de notre traverse approchait, dj nous apercevions les feux de
notre camp sur l'autre rive. Plusieurs fois j'avais adress la parole 
Elwig, sans qu'elle m'et rpondu... Je jetai sur ses paules et sur ses
habits tremps de l'eau glace du Rhin l'paisse casaque de nuit d'un
des soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il
tait brlant; trangre  ce qui se passait dans le bateau, elle ne
sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je dis  la
soeur de Nroweg:

--Demain, je te conduirai prs de Victoria; jusque-l je t'offre
l'hospitalit dans ma maison, ma femme et la soeur de ma femme te
traiteront en amie.

Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors Douarnek me
dit  demi-voix:

--Si tu m'en crois, Scanvoch, aprs que cette diablesse qui t'a suivi 
la nage je ne sais pourquoi se sera essuye et rchauffe  ton foyer,
enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait, cette nuit, trangler ta femme
et ton enfant... Rien n'est plus sournois et plus froce que les femmes
franques.

--Cette prcaution sera bonne  prendre,--dis-je  Douarnek.

Et je me dirigeai vers ma demeure accompagn d'Elwig, qui me suivait
comme un spectre.

La nuit tait avance; je n'avais plus que quelques pas  faire pour
arriver  la porte de mon logis, lorsqu' travers l'obscurit je vis un
homme mont sur le rebord d'une des fentres de ma maison: il semblait
examiner les volets. Je tressaillis... cette croise tait celle de la
chambre occupe par ma femme Elln.

Je dis tout bas  Elwig en lui saisissant le bras:

--Ne bouge pas... attends...

Elle s'arrta immobile... Matrisant mon motion, je m'approchai avec
prcaution, tchant de ne pas faire crier le sable sous mes pieds... Mon
attente fut trompe, mes pas entendus; l'homme, averti, sauta du rebord
de la fentre, et prit la fuite. Je m'lanais  sa poursuite, lorsque
Elwig, croyant que je voulais l'abandonner, courut aprs moi, me
rejoignit, se cramponna  mon bras, me disant avec terreur:

--Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.

Malgr mes efforts, je ne pus me dbarrasser de l'treinte d'Elwig que
lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurit. Il avait trop d'avance sur
moi, la nuit tait trop sombre, pour qu'il me ft possible de
l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je frappai  la porte
de ma demeure.

Presque aussitt j'entendis au dedans du logis les voix de ma femme et
de sa soeur, inquites sans doute de la dure de mon absence;
quoiqu'elles ignorassent que j'tais all au camp des Franks, elles ne
s'taient pas couches.

--C'est moi!--leur criai-je,--c'est moi, Scanvoch!

 peine la porte fut-elle ouverte, qu' la clart de la lampe que tenait
Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un ton de doux et
tendre reproche:

--Enfin, te voil!... nous commencions  nous alarmer, ne te voyant pas
revenir depuis ce matin...

--Nous, qui comptions sur vous pour notre petite fte,--ajouta
Sampso;--mais vous vous tes trouv avec d'anciens compagnons de
guerre... et les heures ont vite pass.

--Oui, l'on aura longuement parl batailles,--ajouta Elln, toujours
suspendue  mon cou,--et mon bien-aim Scanvoch a un peu oubli sa
femme...

Elln fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas d'abord
aperu Elwig, reste dans l'ombre,  ct de la porte; mais  la vue de
celle sauvage crature, ple, sinistre, immobile, la soeur de ma femme
ne put cacher sa surprise et son effroi involontaire. Elln se dtacha
brusquement de moi, remarqua aussi la prsence de la prtresse, et, me
regardant non moins tonne que sa soeur, elle me dit:

--Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?

--Ma soeur!--s'cria Sampso, oubliant la prsence d'Elwig, et me
considrant plus attentivement,--vois donc, les manches de la saie de
Scanvoch sont ensanglantes... il est bless!...

Ma femme plit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec
angoisse.

--Rassure-toi,--lui dis-je,--ces blessures sont lgres... je vous avais
cach,  toi et  ta soeur, le but de mon absence: j'tais all au camp
des Franks, charg d'un message de Victoria.

--Aller au camp des Franks!--s'crirent Elln et Sampso avec
terreur,--c'tait la mort!

--Et voil celle qui m'a sauv de la mort,--dis-je  ma femme en lui
montrant Elwig, toujours immobile.--Je vous demande  toutes deux vos
soins pour elle jusqu' demain... je la conduirai chez Victoria.

En apprenant que je devais la vie  cette trangre, ma femme et sa
soeur allrent vivement  elle dans l'expansion de leur reconnaissance;
mais presque aussitt elles s'arrtrent, intimides, effrayes par la
sinistre et impassible physionomie d'Elwig, qui semblait ne pas les
apercevoir et dont l'esprit devait tre ailleurs.

--Donnez-lui seulement quelques vtements secs, les siens sont tremps
d'eau,--dis-je  ma femme et  sa soeur.--Elle ne comprend pas le
gaulois, vos remercments seraient inutiles.

--Si elle ne t'avait sauv la vie,--me dit Elln,--je trouverais  cette
femme l'air sombre et menaant.

--Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque vous lui
aurez donn des vtements je la conduirai dans la petite chambre basse,
o je l'enfermerai pour plus de prudence.

Sampso tant alle chercher une tunique et une mante pour Elwig, je dis
 ma femme:

--Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu aucun
bruit  la fentre de ta chambre?

--Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quitte de la soire,
tant nous tions inquites de la dure de ton absence... Mais pourquoi
me fais-tu cette question?

Je ne rpondis pas tout d'abord  ma femme, car, voyant sa soeur revenir
avec des vtements, je dis  Elwig en les lui remettant:

--Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour remplacer les
tiens qui sont mouills... As-tu besoin d'autre chose?... as-tu faim?...
as-tu soif?... enfin, que veux-tu?

--Je veux la solitude,--me rpondit Elwig en repoussant les vtements du
geste,--je veux la nuit noire...

--Suis-moi donc,--lui dis-je.

Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre, et
j'ajoutai en levant la lampe afin de lui montrer l'intrieur de ce
rduit:

--Tu vois cette couche... repose-toi... et que les dieux te rendent
paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure.

Elwig ne me rpondit rien et se jeta sur le lit en se cachant la figure
entre ses mains.

--Maintenant,--dis-je en fermant la porte,--ce devoir hospitalier
accompli, je brle d'aller embrasser mon petit Alguen.

Je te trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible
sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant mieux
la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir jamais. Ta mre
et sa soeur examinrent et pansrent mes blessures... elles taient
lgres.

Pendant qu'Elln et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai de
l'homme qui, mont sur le rebord de la fentre, m'avait paru examiner sa
fermeture. Elles furent trs-surprises de mes paroles; elles n'avaient
rien entendu, ayant toutes deux pass la soire auprs du berceau de mon
fils. En causant ainsi, Elln me dit:

--Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?

--Non.

--Ttrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est arriv ce
soir... La mre des camps est alle  cheval  sa rencontre... nous
l'avons vue passer.

--Et Victorin,--dis-je  ma femme,--accompagnait-il sa mre?

--Il tait  ses cts... c'est pour cela sans doute que nous ne l'avons
pas vu dans la journe.

L'arrive de Ttrik me donna beaucoup  rflchir.

Sampso me laissa seul avec Elln... la nuit tait avance... je devais,
le lendemain, ds l'aube, aller rendre compte  Victoria et  son fils
du rsultat de mon message auprs des chefs franks.




CHAPITRE III.

La maison de Victoria, la mre des camps.--Le capitaine
Marion.--Victoria et son petit-fils.--Ttrik, gouverneur
d'Aquitaine.--La mre des camps.--Prvisions
mystrieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.


Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait  cette
modeste demeure par une ruelle troite et assez longue, borde des deux
cts par de hauts retranchements, dpendant des fortifications d'une
des portes de Mayence. J'tais  environ vingt pas du logis de _la mre
des camps_, lorsque j'entendis derrire moi ces cris, pousss avec un
accent d'effroi:

--Sauvez-vous! sauvez-vous!...

En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec
rapidit, un char  deux roues, attel de deux chevaux, dont le
conducteur n'tait plus matre.

Je ne pouvais me jeter ni  droite ni  gauche de cette ruelle troite,
afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient presque de
chaque ct les murs; je me trouvais aussi trop loin de l'entre du
logis de Victoria pour esprer de m'y rfugier, si rapide que ft ma
course: je devais, avant d'arriver  la porte, tre broy sous les pieds
des chevaux... Mon premier mouvement fut donc de leur faire face,
d'essayer de les saisir par leur mors et de les arrter ainsi, malgr ma
presque certitude d'tre cras. Je m'lanai les deux mains en avant;
mais,  prodige!  peine j'eus touch le frein des chevaux, qu'ils
s'arrtrent subitement sur leurs jarrets, comme si mon geste et suffi
pour mettre un terme  leur course imptueuse... Heureux d'chapper 
une mort presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de
refrner, d'un seul geste, des chevaux emports, je me demandais, en
reculant de quelques pas, la cause de cet arrt extraordinaire, lorsque
bientt je remarquai que les chevaux, quoique forcs de rester en place,
faisaient de violents efforts pour avancer, tantt se cabrant, tantt
s'lanant en avant et raidissant leurs traits, comme si le chariot et
t tout  coup enray ou retenu par une force insurmontable.

Ne pouvant rsister  ma curiosit, je me rapprochai, puis, me glissant
entre les chevaux et le mur du retranchement, je parvins  monter sur
l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que vif, tremblait de
tous ses membres; de l'avant-train je courus  l'arrire, et je vis, non
sans stupeur, un homme de la plus grande taille et d'une carrure
d'Hercule, cramponn  deux espces d'ornements recourbs qui
terminaient le dossier de cette voiture, qu'il venait ainsi d'arrter
dans sa course, grce  une force surhumaine.

--Le capitaine _Marion_!--m'criai-je,--j'aurais d m'en douter, lui
seul, dans l'arme gauloise, est capable d'arrter un char dans sa
course rapide[A].

--Dis donc  ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de contenir
ses chevaux... mes poignets commencent  se lasser,--me dit le
capitaine.

Je transmettais cet ordre au cocher, qui commenait  reprendre ses
esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez Victoria,
sortir de la maison, et accourant au bruit, ouvrir la porte de la cour,
et donner ainsi libre entre au char.

--Il n'y a plus de danger,--dis-je au cocher,--conduis maintenant tes
chevaux doucement jusqu'au logis... Mais  qui appartient cette voiture?

-- Ttrik, gouverneur de Gascogne, arriv d'hier  Mayence; il demeure
chez Victoria,--me rpondit le cocher en calmant de la voix ses chevaux.

Pendant que le char entrait dans la maison de la mre des camps, j'allai
vers le capitaine pour le remercier de son secours inattendu.

Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitt, pour la guerre, son
enclume de forgeron; il tait connu et aim dans l'arme autant par son
courage hroque et sa force extraordinaire, que par son rare bon sens,
sa ferme raison, l'austrit de ses moeurs et son extrme bonhomie. Il
s'tait redress sur ses jambes, et, son casque  la main, il essuyait
son front baign de sueur. Il portait une cuirasse de mailles d'acier
par-dessus sa saie gauloise, et une longue pe  son ct; ses bottes
poudreuses annonaient qu'il venait de faire une longue course  cheval.
Sa grosse figure hle,  demi couverte d'une barbe paisse et dj
grisonnante, tait aussi ouverte qu'avenante et joviale.

--Capitaine Marion,--lui dis-je,--je te remercie de m'avoir empch
d'tre cras sous les roues de ce char.

--Je ne savais pas que c'tait toi qui risquais d'tre foul aux pieds
des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort pour un
brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu ce cocher du
diable s'crier: Sauvez-vous! j'ai devin qu'il allait craser
quelqu'un; alors j'ai tch d'arrter ce char, et, heureusement, ma mre
m'a dou de bons poignets et de solides jarrets. Mais o est donc mon
cher ami Eustache?--ajouta le capitaine en regardant autour de lui.

--De qui parles-tu?

--D'un brave garon, mon ancien compagnon d'enclume; comme moi, il a
quitt le marteau pour la lance: les hasards de la guerre m'ont mieux
servi que lui, car, malgr sa bravoure, mon ami Eustache est rest
simple cavalier, et je suis devenu capitaine... Mais le voici l-bas,
les bras croiss, immobile comme une borne... Eh! Eustache! Eustache!...

 cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha lentement, les
bras toujours croiss sur sa poitrine. C'tait un homme de stature
moyenne et vigoureuse, sa barbe et ses cheveux d'un blond ple, son
teint bilieux, sa physionomie dure et morose offraient un contraste
frappant avec l'extrieur avenant du capitaine Marion. Je me demandais
quelles singulires affinits avaient pu rapprocher dans une troite et
constante amiti deux hommes de dehors et sans doute de caractres si
dissemblables.

--Comment, mon ami Eustache,--lui dit le capitaine,--tu restes-l, les
bras croiss,  me regarder, tandis que je m'efforce d'arrter un char
lanc  toute bride?

--Tu es si fort!--rpondit Eustache.--Quel aide peut apporter le ciron
au taureau?

--Cet homme doit tre jaloux et haineux,--me suis-je dit en entendant
cette rponse, et en remarquant l'expression des traits de l'ami du
capitaine.

--Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache,--reprit le capitaine
avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatt de la
comparaison;--mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si gros
que soit celui-ci, si petit que soit celui-l, l'un n'abandonne pas
l'autre...

--Capitaine,--rpondit le soldat avec un sourire amer,--t'ai-je jamais
abandonn au jour du danger, depuis que nous avons quitt la forge?...

--Jamais!--s'cria Marion en prenant cordialement la main
d'Eustache,--jamais; car, aussi vrai que l'pe que tu portes est la
dernire arme que j'ai forge, pour t'en faire un don d'amiti, ainsi
que cela est grav sur la lame, tu as toujours,  la bataille, _march
dans mon ombre_, comme nous disons au pays.

--Qu'y a-t-il d'tonnant  cela?--reprit-le soldat;--auprs de toi, si
vaillant et si robuste... j'tais ce que l'ombre est au corps.

--Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache,--dit en riant le
capitaine, et, s'adressant  moi, il ajouta, montrant son compagnon
Eustache:

--Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-l, et  la
premire bataille, je ramne un troupeau de prisonniers franks.

--Tu es un capitaine renomm! moi, comme tant d'autres pauvres hres,
nous ne sommes bons qu' obir,  nous battre et  nous faire
tuer,--rpondit l'ancien forgeron en plissant ses lvres minces.

--Capitaine,--dis-je  Marion,--n'avez-vous pas  parler  Victorin ou 
sa mre?

--Oui, j'ai  rendre compte  Victorin d'un voyage dont moi et mon vieux
camarade nous arrivons.

--Je t'ai suivi comme soldat,--dit Eustache;--le nom d'un obscur
cavalier ne mrite pas l'honneur d'tre prononc devant Victoria la
Grande.

Le capitaine haussa les paules avec impatience, et de son poing norme
il menaa familirement son ami.

--Capitaine,--dis-je  Marion,--htons-nous d'entrer chez Victoria; le
soleil est dj haut, et je devais me rendre chez elle  l'aube.

--Ami Eustache,--dit Marion en se dirigeant vers la maison,--veux-tu
rester ici, ou aller m'attendre chez nous?

--Je t'attendrai ici  la porte... c'est la place d'un subalterne...

--Croiriez-vous, Scanvoch,--reprit Marion en riant,--croiriez-vous que
depuis tantt vingt ans, que ce mauvais garon et moi nous vivons et
guerroyons ensemble comme deux frres, il ne veut pas oublier que je
suis capitaine et me traiter en simple batteur d'enclume, comme nous
nous traitions jadis...

--Je ne suis pas seul  reconnatre la diffrence qu'il y a entre nous,
Marion,--rpondit Eustache;--tu es l'un des capitaines les plus renomms
de l'arme... je ne suis, moi, que le dernier de ses soldats.

Et il s'assit sur une pierre  la porte de la maison en rongeant ses
ongles.

--Il est incorrigible,--me dit le capitaine; et nous sommes tous deux
entrs chez Victoria.

--Il faut que le capitaine Marion soit trangement aveugl par l'amiti
pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dvor d'une haineuse
envie,--pensai-je  part moi.

La demeure de la mre des camps tait d'une extrme simplicit. Le
capitaine Marion ayant demand  l'un des soldats de garde si Victorin
pouvait le recevoir, le soldat rpondit que le jeune gnral n'avait
point pass la nuit au logis.

Marion, malgr la vie des camps, conservait une grande austrit de
moeurs; il parut choqu d'apprendre que Victorin n'tait pas encore
rentr chez lui, et il me regarda d'un air mcontent. Je voulus, sans
pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je rpondis au
capitaine:

--Ne nous htons pas de mal juger Victorin: hier, Ttrik, gouverneur de
Gascogne, est arriv au camp, il se peut que Victorin ait pass la nuit
en confrence avec lui.

--Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui chef
des Gaules, sortir des griffes de _cette peste de luxure_[B] qui nous
pousse  tant de mauvais actes... Quant  moi, ds que j'aperois un
coqueluchon ou un jupon court, je dtourne la vue comme si je voyais le
dmon en personne.

--Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore, l'ge
viendra,--dis-je au capitaine;--mais, que voulez-vous, il est jeune, il
aime le plaisir...

--Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!...--reprit le
bon capitaine.--Ainsi... rien ne me plat plus, mon service accompli,
que de rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise, bien
rafrachissant, avec mon ami Eustache, en causant de notre mtier
d'autrefois, ou en nous amusant  fourbir nos armes en fins armuriers...
Voil des plaisirs! Et pourtant, malgr leur vivacit, ils n'ont rien
que d'honnte... Esprons, Scanvoch, que Victorin les prfrera quelque
jour  ses orgies impudiques et diaboliques.

--Esprons, capitaine; mieux vaut l'esprance que la dsesprance...
Mais en l'absence de Victorin, vous pouvez confrer avec sa mre... je
vais la prvenir de votre arrive.

Je laissai Marion seul, et passant dans une pice voisine, j'y trouvai
une vieille servante qui m'introduisit auprs de la mre des camps.

Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer ici le
portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de notre bien-aime
patrie.

J'ai trouv Victoria assise  ct du berceau de son petit-fils
_Victorin_, joli enfant de deux ans, qui dormait d'un profond sommeil.
Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son habitude de bonne
mnagre. Elle avait alors mon ge, trente-huit ans; mais on lui et 
peine donn trente ans; dans sa jeunesse, on l'avait justement compare
 la _Diane chasseresse_; dans son ge mr, on la comparait non moins
justement  la _Minerve antique_: grande, svelte et virile, sans perdre
pour cela des chastes grces de la femme, elle avait une taille
incomparable; son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un
grand caractre de majest sous sa noire couronne de cheveux, forme de
deux longues tresses enroules autour de son front auguste. Envoye tout
enfant dans un collge de nos druidesses vnres, et ayant prononc 
quinze ans les voeux mystrieux qui la liaient d'une manire
indissoluble  la religion sacre de nos pres, elle avait depuis lors,
quoique marie, toujours conserv les vtements noirs que les druidesses
et les matrones de la vieille Gaule portaient d'habitude: ses larges et
longues manches, fendues  la hauteur de la saigne, laissaient voir ses
bras aussi blancs, aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises,
qui, tu le verras, mon enfant, dans nos rcits de famille, ont
hroquement combattu les Romains  la bataille de Vannes, sous les yeux
de notre aeule Margarid, et prfr la mort aux hontes de l'esclavage.

Au milieu de la chambre, et non loin du sige o la mre des camps tait
assise, auprs du berceau de son petit-fils, on voyait plusieurs
rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour crire; accrochs 
la muraille, taient les deux casques et les deux pes du pre et du
mari de Victoria, tus  la guerre... L'un de ces casques tait surmont
d'un coq gaulois en bronze dor, les ailes  demi ouvertes, tenant sous
ses pattes une alouette qu'il menaait du bec. Cet emblme avait t
adopt comme ornement de guerre par le pre de Victoria, aprs un combat
hroque, o,  la tte d'une poigne de soldats, il avait extermin une
lgion romaine qui portait une _alouette_ sur ses enseignes. Au-dessous
de ces armes on voyait une coupe d'airain o trempaient sept brins de
gui, car la Gaule avait retrouv sa libert religieuse en recouvrant son
indpendance. Cette coupe d'airain et ces brins de gui, symboles
druidiques, taient accompagns d'une croix de bois noir, en
commmoration de la mort de Jsus de Nazareth, pour qui la mre des
camps, sans tre chrtienne, professait une profonde admiration; elle le
regardait comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanit.

Telle tait, mon enfant, _Victoria la Grande_, cette illustre Gauloise
dont notre descendance prononcera toujours le nom avec orgueil et
respect...

La mre des camps,  ma vue, se leva vivement, vint  moi d'un air
content, me disant de sa voix sonore et douce:

--Sois le bien venu, frre; ta mission tait prilleuse... ne te voyant
pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu envoyer chez toi,
de crainte d'alarmer ta femme en me montrant inquite de la dure de ton
absence... Te voici, je suis heureuse...

Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

Les paroles qu'elle m'adressait ayant troubl sans doute le sommeil du
petit-fils de Victoria, il fit entendre un lger murmure; elle retourna
promptement vers lui, le baisa au front; puis, se rassoyant et posant le
bout de son pied sur une bascule qui soutenait le berceau, Victoria lui
imprima ainsi un lger balancement, tout en continuant de causer avec
moi.

--Et le message?--me dit-elle,--comment ces barbares l'ont-ils
accueilli?... Veulent-ils la paix?... veulent-ils une guerre
d'extermination?...

Au moment o j'allais lui rpondre, ma soeur de lait m'interrompit d'un
geste, et ajouta ensuite, aprs un moment de rflexion:

--Sais-tu que Ttrik, mon bon parent, est ici depuis hier?

--Je le sais.

--Il ne peut tarder  venir; je prfre que devant lui seulement tu me
rendes compte de ce message.

--Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine Marion? en
entrant je l'ai rencontr; il venait confrer avec Victorin...

--Scanvoch, mon fils a encore pass la nuit hors de son logis!--me dit
Victoria en imprimant  son aiguille un mouvement plus rapide, ce qui
annonait toujours chez elle une vive contrarit.

--Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pens que peut-tre
de graves intrts avaient retenu Victorin en confrence avec Ttrik
durant cette nuit... Voil du moins ce que j'ai laiss supposer au
capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans doute l'entendre.

Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son ouvrage
de couture sur ses genoux, elle releva la tte et reprit d'un ton  la
fois douloureux et contenu:

--Victorin a des vices... ils toufferont ses qualits!

--Ayez confiance et espoir... l'ge le mrira.

--Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualits dclinent!

--Sa bravoure, sa gnrosit, sa franchise, n'ont pas dgnr...

--Sa bravoure n'est plus cette calme et prvoyante bravoure qui sied 
un gnral... elle devient aveugle... folle... sa gnrosit ne choisit
plus entre les dignes et les indignes; sa raison faiblit, le vin et la
dbauche le perdent... Par Hsus! ivrogne et dbauch!... lui, mon fils!
l'un des deux chefs de notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain
peut-tre sans gale parmi les nations du monde!... Scanvoch, je suis
une malheureuse mre!...

--Victorin m'aime... je lui dirai de paternelles, mais svres
paroles...

--Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les paroles
de sa mre? de celle-l qui depuis plus de vingt ans ne l'a pas quitt!
le suivant aux armes, souvent  la bataille? Scanvoch, Hsus me
punit... j'ai t trop fire de mon fils...

--Et quelle mre n'et pas t fire de lui, ce jour o toute une
vaillante arme acclamait librement pour son chef ce gnral de vingt
ans, derrire lequel on voyait... vous, sa mre!

--Et qu'importe! s'il me dshonore!... Et pourtant ma seule ambition
tait de faire de mon fils un citoyen! un homme digne de nos pres!...
En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi nourri d'un ardent
et saint amour pour notre Gaule renaissante  la vie,  la libert!...
Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi? vivre obscure, ignore, mais
employer mes veilles, mes jours, mon intelligence, ma science du pass,
qui me donne la conscience du prsent, et parfois la connaissance de
l'avenir... employer enfin toutes les forces de mon me et de mon esprit
 rendre mon fils vaillant, sage, clair, digne en tout de guider les
hommes libres qui l'ont librement lu pour chef... Et alors, Hsus m'en
est tmoin! fire comme Gauloise, heureuse comme mre d'avoir enfant un
tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prosprit de mon pays du
fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et dbauch! Courroux
du ciel!... Cet insens ne comprend donc pas qu' chaque excs il
soufflette sa mre!... s'il ne le comprend pas, nos soldats le sentent,
eux autres... Hier, je traversais le camp, trois vieux cavaliers
viennent  ma rencontre et me saluent... sais-tu ce qu'ils me
disent?--_Mre, nous te plaignons!_...--Puis ils se sont loigns
tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis une malheureuse mre!...

--coutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se dsaffectionnent de
Victorin, je l'avoue, je le comprends; car l'homme que des hommes libres
ont choisi pour chef doit tre pur de tout excs et vaincre mme les
entranements de son ge... Cela est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je
pas blm votre fils devant vous?...

--J'en conviens.

--Je le dfends surtout  cette heure, parce que ces soldats,
aujourd'hui si scrupuleux sur des dfauts frquents chez les jeunes
chefs militaires, obissent moins  leurs scrupules... qu' des
excitations perfides.

--Que veux-tu dire?

--On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes; et pour
le perdre, on exploite ses dfauts afin de donner crance  des
calomnies infmes.

--Qui serait jaloux de Victorin? qui aurait intrt  rpandre ces
calomnies?

--C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas, que cette hostilit contre
votre fils s'est manifeste, et qu'elle va s'empirant?

--Oui, oui; mais encore une fois qui souponnes-tu de l'avoir excite?

--Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave...

--Achve...

--Il y a un mois, un de vos parents, gouverneur de Gascogne, est venu 
Mayence...

--Ttrik?

--Oui, puis il est reparti au bout de quelques jours?

--Eh bien?

--Presque aussitt aprs le dpart de Ttrik la sourde hostilit contre
votre fils s'est dclare, et a toujours t croissante!...

Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord
compris mes paroles; puis, une ide subite lui venant  l'esprit, elle
s'cria d'un ton de reproche:

--Quoi! tu souponnerais Ttrik... mon parent, mon meilleur ami! lui, le
plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de ce temps, lui
qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans les lettres, se
montre grand pote![B] lui, l'un des plus utiles dfenseurs de la Gaule,
bien qu'il ne soit pas homme de guerre; lui qui, dans son gouvernement
de Gascogne, rpare,  force de soins, les maux de la guerre civile,
autrefois souleve pour reconqurir notre indpendance... Ah! frre!
frre! j'attendais mieux de ton loyal coeur et de ta raison.

--Je souponne cet homme...

--Mais tu es insens! le souponner, lui qui, pre d'un fils que lui a
laiss une femme toujours regrette, puise dans ses habitudes de
paternelle indulgence une excuse aux vices de Victorin... Ne l'aime-t-il
pas? ne le dfend-il pas aussi chaleureusement que tu le dfends
toi-mme?...

--Je souponne cet homme.

--Oh! tte de fer! caractre inflexible!... pourquoi souponnes-tu
Ttrik? de quel droit? qu'a-t-il fait? par Hsus! si tu n'tais mon
frre... si je ne connaissais ton coeur... je te croirais jaloux de
l'amiti que j'ai pour mon parent!

 peine Victoria eut-elle prononc ces paroles, qu'elle les regretta et
me dit:

--Oublie ces paroles...

--Elles me seraient pnibles, ma soeur, si le doute injuste qu'elles
expriment vous aveuglait sur la vrit que je dis.

 ce moment la servante entra et demanda si Ttrik pouvait tre
introduit.

--Qu'il vienne,--rpondit Victoria,--qu'il vienne  l'instant!

En mme temps parut Ttrik.

C'tait un petit homme entre les deux ges, d'une figure fine et douce,
un sourire affable effleurait toujours ses lvres; il avait enfin
tellement l'extrieur d'un homme de bien, que Victoria, le voyant
entrer, ne put s'empcher de me jeter un regard qui semblait encore me
reprocher mes soupons.

Ttrik alla droit  Victoria, la baisa, au front avec une familiarit
paternelle et lui dit:

--Salut  vous, chre Victoria.

Puis, s'approchant du berceau o continuait de dormir le petit-fils de
la mre des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant l'enfant avec
tendresse, ajouta tout bas, comme s'il et craint de le rveiller:

--Dors, pauvre petit! tu souris  tes songes enfantins, et tu ignores
que l'avenir de notre Gaule bien-aime repose peut-tre sur ta tte...
Dors, enfant prdestin, sans doute,  poursuivre la tche entreprise
par ton glorieux pre! noble tche qu'il accomplira durant de longues
annes sous l'inspiration de ton auguste aeule!... Dors, pauvre
petit,--ajouta Ttrik, dont les yeux se remplirent de larmes
d'attendrissement,--les dieux secourables et propices  la Gaule
veilleront sur toi...

Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides, m'interrogea
de nouveau du regard, comme pour me demander si c'tait l le langage et
la physionomie d'un tratre, d'un homme perfidement ennemi du pre de
cet enfant?

Ttrik, s'adressant alors  moi, me dit affectueusement:

--Salut au meilleur, au plus fidle ami de la femme que j'aime et que je
vnre le plus au monde.

--C'est la vrit; je suis le plus obscur, mais le plus dvou des amis
de Victoria,--ai-je rpondu en regardant fixement Ttrik;--et le devoir
d'un ami est de dmasquer les tratres!

--Je suis de votre avis, bon Scanvoch,--reprit simplement Ttrik;--le
premier devoir d'un ami est de dmasquer les fourbes; je crains moins le
lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant dans l'ombre.

--Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci,  vous, Ttrik: Vous tes un
de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous crois un tratre!
je vous accuse d'tre un tratre!...

--Scanvoch!--s'cria Victoria d'un ton de reproche,--songes-tu  tes
paroles?

--Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos franchises,
nous est revenue avec nos dieux et notre libert,--reprit en souriant le
gouverneur.

Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta:

--Notre ami Scanvoch possde la _gausserie_ srieuse... la plus
plaisante de toutes...

--Mon frre parle en honneur et conscience,--reprit la mre des
camps.--Il m'afflige, puisqu'on vous accusant il se trompe; mais il est
sincre dans son erreur...

Ttrik, regardant tour  tour Victoria et moi avec une sorte de stupeur,
garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial et pntr:

--Tout ami fidle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est pour moi
votre dfiance, mais elle doit avoir sa cause: franche est l'attaque,
franche sera la rponse... Que me reprochez-vous?

--Il y a un mois, vous tes venu  Mayence; un homme  vous, votre
secrtaire, nomm Morix, bien muni d'argent, a donn  boire  beaucoup
de soldats, tchant de les irriter contre Victorin, leur disant qu'il
tait honteux que leur gnral, l'un des deux chefs de la Gaule
rgnre, ft un ivrogne et un dissolu... Votre secrtaire a-t-il, oui
ou non, tenu ces propos?...

--Continuez, ami Scanvoch, continuez...

--Votre secrtaire a cit un fait qui, depuis, propag dans le camp, a
fait natre une grande irritation contre Victorin... Ce fait, le voici:
Il y a quelques mois, Victorin et quelques officiers seraient alls dans
une taverne situe dans une le des bords du Rhin; aprs boire, anim
par le vin, Victorin aurait fait violence  l'htesse... et elle se
serait tue de dsespoir...

--Mensonge!--s'cria Victoria.--Je sais et condamne les dfauts de mon
fils... mais il est incapable d'une pareille infamie!...

Le gouverneur m'avait cout dans un silence imperturbable; il reprit en
souriant:

--Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrtaire aurait, d'aprs mes
ordres, rpandu dans le camp ces calomnies indignes?

--Oui.

--Quel serait mon but?

--Vous tes ambitieux...

--Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition?...

--Les soldats se dsaffectionnant de Victorin, lu par eux gnral et
l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre influence sur
Victoria, afin de l'amener  vous proposer aux soldats comme successeur
de Victorin.

--Une mre! y songez-vous, bon Scanvoch?--rpondit Ttrik en regardant
Victoria.--Une mre! sacrifier son fils  un ami!...

--Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays, sacrifierait
son fils  votre lvation, si ce sacrifice tait ncessaire au salut de
la Gaule... Ai-je menti, ma soeur?

--Non,--me rpondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes accusations
contre son parent.--En cela tu dis la vrit; mais quant au reste, tu
t'abuses...

--Et ce sacrifice hroque, bon Scanvoch,--reprit le
gouverneur,--Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies
souterraines j'aurais tch de perdre son fils dans l'esprit de nos
soldats?

--Ma soeur et ignor ces menes, si je ne les avais pas dmasques...
D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec raison que si la paix
s'affermissait enfin dans notre pays, il vaudrait mieux que son chef, au
lieu d'tre toujours enclin  batailler, songet  gurir les maux des
guerres passes; souvent elle vous a cit comme l'un de ces hommes qui
prfrent sagement la paix  la guerre.

--Je pense, il est vrai, que l'pe, bonne pour dtruire, est
impuissante  reconstruire,--reprit Victoria;--et, la libert de la
Gaule affermie, je voudrais que mon fils songet plus  la paix qu' la
guerre... Aussi, t'ai-je engag, Scanvoch,  tenter une dernire
dmarche auprs des chefs franks en t'envoyant prs d'eux.

--Permettez-moi de vous interrompre, Victoria,--reprit Ttrik,--et de
demander  notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre accusation  porter
contre moi...

--Je t'accuse d'tre, ou l'agent secret de l'empereur romain, GALIEN, ou
l'agent du chef de la nouvelle religion.

--Moi!--s'cria le gouverneur,--moi, l'agent des chrtiens!...

--J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... je veux parler de
l'vque qui sige  Rome.

--Moi, l'agent d'tienne, vque de Rome? le quatorzime pape de la
nouvelle glise? de ce pape dont Firmilien, vque de Csare, crivait
ceci  Cyprien, chef du concile d'Espagne, compos de vingt-huit
vques: Pourrait-on croire que cet homme (le pape tienne) ait une me
et un corps? apparemment le corps est bien mal conduit, et cette me est
drgle; tienne ne craint pas de traiter son frre Cyprien de faux
Christ, de faux aptre, d'ouvrier frauduleux, et pour ne pas l'entendre
dire de lui-mme, il a l'audace de le reprocher aux autres[C]. Moi,
l'agent de cet ambitieux et violent pontife!...

--Oui...  moins que, trompant  la fois et l'empereur romain et le pape
de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte  sacrifier l'un ou
l'autre, selon les ncessits de votre ambition.

--Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch,--rpondit Ttrik
avec son inaltrable placidit;--votre soupon, si cruel qu'il soit pour
moi, peut,  la rigueur, se comprendre; car, enfin, si par la force des
armes nous sommes parvenus  reconqurir pas  pas, depuis prs de trois
sicles, presque toutes les liberts de la vieille Gaule, les empereurs
romains ont vu avec douleur notre pays chapper  leur domination; je
comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir arriver
au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tt ou tard aux Romains,
en la trahissant, il est vrai, d'une manire infme... Mais croire que
j'agis dans l'intrt du pape des chrtiens, de ces malheureux partout
perscuts, martyriss... n'est-ce pas insens?... Que pourrais-je faire
pour eux? que pourraient-ils faire pour moi?...

Scanvoch allait rpondre; Victoria l'interrompit d'un geste, et dit 
Ttrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort de
Jsus, place  ct de la coupe d'airain, o trempaient sept brins de
gui, symbole druidique:

--Voyez cette croix, Ttrik, elle vous dit que, fidle  nos dieux, je
vnre cependant celui qui a dit:

_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._

_Que les coupables mritaient piti, consolation, et non le mpris et la
rigueur..._

_Que les fers des esclaves devaient tre briss..._

Glorifies soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides les
ont acceptes comme saintes; c'est vous dire combien j'aime la tendre et
pure morale de ce jeune homme de Nazareth... Mais, voyez-vous,
Ttrik,--ajouta Victoria d'un air pensif,--il y a une chose trange,
mystrieuse, qui m'pouvante... Oui, bien des fois, durant mes longues
veilles auprs du berceau de mon petit-fils, songeant au prsent et au
pass... j'ai t tourmente d'une vague terreur pour l'avenir.

--Et cette terreur,--demanda Ttrik,--d'o vient-elle?

--Quelle a t depuis trois sicles l'implacable ennemie de la
Gaule?--reprit Victoria,--quelle a t l'impitoyable dominatrice du
monde?

--_Rome_,--rpondit le gouverneur,--Rome paenne!

--Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son sige 
Rome,--reprit Victoria.--Alors, dites-moi par quelle fatalit les
vques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne le
cachent pas,  rgner sur l'univers en dominant les souverains du monde,
non par la force, mais par la croyance... Oui, rpondez! par quelle
fatalit ces papes ont-ils tabli  Rome le sige de leur nouveau
pouvoir? Quoi! Jsus de Nazareth avait fltri de sa brlante parole les
_princes des prtres_ comme des fourbes, comme des hypocrites! Il avait
surtout prch l'humilit, le pardon, l'galit, la communaut parmi les
hommes, et voil qu'en son nom divinis de nouveaux _princes des
prtres_ se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers, les voil
dj, comme le pape tienne, accuss d'ambition, de fourberie,
d'intolrance, mme par les autres vques chrtiens!

Et quel a t le premier pape qui soit venu s'tablir  Rome au nom de
Jsus? Un de ses disciples, un ingrat, un rengat, qui trois fois a, par
lchet, reni son jeune matre... Ce rengat se nommait
_Pierre_,--ai-je dit  mon tour.--J'ai lu cette honteuse trahison dans
un rcit contemporain sur la mort de Jsus, rcit que m'a laiss mon
aeule... Victoria le connat.

--C'est la vrit,--reprit ma soeur de lait,--et ceci m'avait dj paru
sinistre... quoi! le premier pape de cette nouvelle religion, dont les
vques semblent renier de plus en plus la douce morale de Jsus, a t
ce mme disciple qui a lchement reni son jeune matre, abandonn de
tous au moment de son martyre et de sa mort... sublimes comme sa vie!...

--Est-ce vous que j'entends parler ainsi, Victoria?--reprit Ttrik en
s'adressant  ma soeur de lait;--vous, si sage, si claire, vous
redoutez ces malheureux qui professent leur foi par leur martyre!

--Oh!--s'cria la mre des camps avec exaltation,--j'aime... j'admire
ces pauvres chrtiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant
l'galit des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves, la
communaut des biens, l'amour et le pardon des coupables!... J'aime...
j'admire ces pauvres chrtiens qui meurent supplicis, en disant au nom
de Jsus: Ceux-l sont des monstres d'iniquit, qui retiennent leurs
frres en esclavage, qui les laissent souffrir du froid et de la faim,
au lieu de partager avec eux leur pain et leur manteau... Oh! pour ces
hroques martyrs, piti! vnration!... Mais je redoute, pour l'avenir
de la Gaule, ceux-l qui se disent les chefs, les papes de ces
chrtiens... Oui, je les redoute, ces princes des prtres, venant
tablir  Rome le sige de leur mystrieux empire!  Rome, ce centre de
la plus effroyable tyrannie qui ait jamais cras le monde...
Esprent-ils donc, que l'univers ayant eu longtemps l'habitude de subir
l'oppression de la Rome des Csars... subira patiemment l'oppression de
la Rome des papes!...

--Victoria,--reprit Ttrik,--vous exagrez la puissance de ces pontifes
chrtiens; grand nombre d'entre eux, perscuts par les empereurs
romains, n'ont-ils pas subi le martyre comme les plus pauvres
nophytes?...

--Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent contre
les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... je sais encore
que parmi ces vques, il s'en est trouv de dignes de parler et de
mourir au nom de Jsus... mais s'il se rencontre de dignes pontifes, le
gouvernement, la domination des prtres, n'en est pas moins en soi
pouvantable!... Est-ce  moi de vous rappeler notre histoire, Ttrik?
dites, n'a-t-il pas t despotique, impitoyable, le gouvernement de nos
prtres  nous? Il y a dix sicles, dans ces temps primitifs o nos
druides, laissant, par un calcul odieux, les peuples dans une crasse
ignorance, les dominaient par la barbarie, la superstition et la
terreur!... Ces temps n'ont-ils pas t les plus dtestables de
l'histoire de la Gaule?... Ces temps d'oppression et d'abrutissement,
n'ont-ils pas dur jusqu' ces sicles glorieux et prospres, o nos
druides, fondus dans le corps de la nation, comme citoyens, comme pres,
comme soldats, ont particip  la vie commune, aux joies de la famille,
aux guerres nationales contre l'tranger... Eux, toujours les premiers 
soulever les populations asservies! Oh! je vous le dis, je vous le
dis... ce que je redoute pour l'avenir des nations, c'est qu'un jour,
voyez-vous, il ne se fonde  Rome je ne sais qu'elle tnbreuse alliance
entre les puissants du monde et les papes catholiques... et alors,
malheur aux peuples! car de cette alliance il sortira une effroyable
tyrannie religieuse, cimente par le sang de ces martyrs hroques qui
de nos jours croient mourir pour l'affranchissement des peuples!...

Victoria, en parlant ainsi, me semblait inspire par le gnie
prophtique des druidesses des sicles passs. Ttrik l'avait
silencieusement coute, mais au lieu de lui rpondre, il reprit en
souriant, comme toujours, avec srnit:

--Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a porte contre
moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des craintes que
vous inspirent pour l'avenir _les princes des prtres_ chrtiens, comme
vous les appelez, nous ramnent  cette accusation... Ainsi, selon vous,
Scanvoch, le but des perfidies que vous me reprochez serait d'arriver au
gouvernement de la Gaule, afin de la trahir au profit de Rome paenne ou
de Rome catholique?

--Oui,--lui dis-je,--je crois cela.

--En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera plus
que personne... L'un de mes secrtaires, dites-vous, a tch d'exciter
l'hostilit de nos soldats contre Victorin, votre rvlation me semble
tardive; puis...

--Je n'ai su cela qu'hier soir,--dis-je au gouverneur de Gascogne en
l'interrompant.

--Peu importe,--reprit-il,--ce secrtaire, je l'ai chass dernirement
de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, irrit contre Victorin,
qui, plusieurs fois ici, l'avait raill, il s'tait veng en rpandant
sur lui des calomnies encore plus ridicules qu'odieuses; mais laissons
ces misres... Je suis ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? je vise au
gouvernement de la Gaule, duss-je y arriver par d'indignes
manoeuvres?... Demandez  Victoria quel est le but de mon nouveau voyage
 Mayence...

--Ttrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prosprit de la
Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils, comme
hritier du gouvernement de son pre... Ttrik se croit certain du
consentement de l'empereur Galien.

--Ttrik prvoit donc la mort prochaine de Victorin?--ai-je rpondu,
regardant fixement le gouverneur.

Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait
ordinairement baisss, rpondit:

--Les Franks sont de l'autre ct du Rhin... et Victorin est d'une
bravoure tmraire; mon vif dsir est qu'il vive de longues annes;
mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de scurit pour l'avenir,
si elle savait qu'aprs Victorin le pouvoir restera au fils de celui que
l'arme a acclam comme chef, surtout lorsque cet enfant aurait eu pour
ducatrice Victoria la Grande... Victoria, l'auguste mre des camps!...

--Oui,--ai-je rpondu, en tchant de nouveau, mais en vain, de
rencontrer le regard du gouverneur;--mais dans le cas o Victorin
mourrait prochainement, qui me dit que vous, Ttrik, vous n'esprez pas
tre le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en son nom, et arriver
ainsi, par une autre voie, au gouvernement de la Gaule?

--Parlez-vous srieusement, Scanvoch?--reprit Ttrik.--Demandez 
Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils un
homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes assez
faibles pour partager avec autrui une tche glorieuse? L'idoltrie des
soldats pour elle ne vous est-elle pas un sr garant qu'elle seule, dans
le cas o Victoria mourrait prmaturment, qu'elle seule pourrait
conserver la tutelle de son petit-fils et gouverner pour lui?

Victoria secoua la tte d'un air pensif et reprit:

--Je n'aime pas votre projet, Ttrik; quoi? dsigner au choix des
soldats un enfant encore au berceau; qui sait ce que sera cet enfant?
qui sait ce qu'il vaudra?

--Ne vous a-t-il pas pour ducatrice?--reprit Ttrik.

--N'ai-je pas aussi t l'ducatrice de Victorin?--rpondit tristement
la mre des camps;--cependant, malgr mes soins vigilants, mon fils a
des dfauts qui autorisent des calomnies redoutables, auxquelles je vous
crois tranger; je vous le dis sincrement, Ttrik, j'espre maintenant
que mon frre Scanvoch rendra, comme moi, justice  votre loyaut.

--Je l'ai dit, et je le rpte, je souponne cet homme,--ai-je rpondu 
Victoria;--elle s'cria avec impatience:

--Et moi, j'ai dit et je rpte que tu es une tte de fer, une vraie
tte bretonne! rebelle  toute raison, lorsqu'une ide fausse s'est
implante dans ta dure cervelle.

Convaincu par instinct de la perfidie de Ttrik, je n'avais pas de
preuves contre lui, je me suis tu.

Ttrik a repris en souriant:

--Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le bon Scanvoch de son
erreur; laissons ce soin  une irrsistible sductrice: _la vrit_.
Avec le temps elle prouvera ma loyaut. Nous reparlerons, Victoria, de
votre rpugnance  faire acclamer par l'arme votre petit-fils comme
hritier du pouvoir de son pre, j'espre vaincre vos scrupules; mais,
dites-moi, j'ai vu tout  l'heure en me rendant chez vous, le capitaine
Marion, cet ancien ouvrier forgeron, qu' mon autre voyage au camp vous
m'avez prsent comme l'un des plus vaillants hommes de l'arme?

--Sa vaillance gale son bon sens et sa ferme raison,--reprit la mre
des camps,--c'est aussi un noble coeur, car, malgr son lvation, il a
continu d'aimer comme un frre un de ses anciens compagnons de forge,
rest simple soldat.

--Et moi,--dis-je  Victoria,--duss-je encore passer pour une tte de
fer... je crois que dans cette affection le bon coeur et le bon sens du
capitaine Marion se trompent. Selon moi il aime un ennemi...
Puissiez-vous, Victoria, n'tre pas aussi aveugle que le capitaine
Marion!

--Le fidle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi?--reprit
Victoria.--Tu es dans un jour de mfiance, mon frre...

--Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est rest
soldat; il porte envie  son ancien camarade, devenu l'un des premiers
capitaines de l'arme... de l'envie  la haine, il n'y a qu'un pas.

En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tch de rencontrer le
regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui, non sans
surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque j'affirmais que le
capitaine Marion avait pour ennemi secret son camarade de guerre.
Ttrik, toujours matre de lui, craignant sans doute que son
tressaillement ne m'et pas chapp, reprit:

--L'envie est un sentiment si rvoltant, que je ne puis en entendre
parler sans motion. Je suis vraiment chagrin de ce que Scanvoch, qui,
je l'espre, se trompe cette fois encore, nous apprend sur le camarade
du capitaine Marion... Mais si ma prsence vous empche de recevoir le
capitaine, dites-le-moi, Victoria... je me retire.

--Je dsire au contraire que vous assistiez  l'entretien que je dois
avoir avec Marion et mon frre Scanvoch; tous deux ont t chargs par
mon fils d'importants messages... et pourtant,--ajouta-t-elle avec un
soupir,--la matine s'avance, et mon fils n'est pas ici...

 ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut
accompagn du capitaine Marion.

Victorin tait alors g de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon enfant, que
l'on avait frapp plusieurs mdailles o il figurait sous les traits du
dieu _Mars_,  ct de sa mre, coiffe d'un casque ainsi que la
_Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet servir de modle  une
statue du dieu de la guerre. Grand, svelte, robuste, sa tournure,  la
fois lgante et martiale, plaisait  tous les yeux; ses traits, d'une
beaut rare comme ceux de sa mre, en diffraient par une expression
joyeuse et hardie. La franchise, la gnrosit de son caractre se
lisaient sur son visage; malgr soi, l'on oubliait en le voyant les
dfauts qui dparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux
pour refrner les entranements de l'ge. Victorin venait sans doute de
passer une nuit de plaisir, pourtant sa figure tait aussi repose que
s'il ft sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orn d'une aigrette,
couvrait  demi ses cheveux noirs, boucls autour de son mle et brun
visage,  demi ombrag d'une lgre barbe brune; sa saie gauloise,
d'toffe de soie raye de pourpre et de blanc, tait serre  sa taille
par un ceinturon de cuir brod d'argent, o pendait son pe  poigne
d'or curieusement cisele, vritable chef-d'oeuvre de l'orfvrerie
d'Autun. Victorin en entrant chez sa mre, suivi du capitaine Marion,
alla droit  Victoria avec un mlange de tendresse et de respect; il mit
un genou en terre, prit une de ses mains qu'il baisa, puis, tant son
chaperon, il tendit son front en disant:

--Salut, ma mre!...

Il y avait un charme si touchant dans l'attitude, dans l'expression des
traits du jeune gnral, ainsi agenouill devant sa mre, que je la vis
hsiter un instant entre le dsir d'embrasser ce fils qu'elle adorait et
la volont de lui tmoigner son mcontentement; aussi, repoussant
lgrement de la main le front de Victorin, elle lui dit d'une voix
grave, en lui montrant le berceau plac  ct d'elle:

--Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier matin...

Le jeune gnral comprit ce reproche indirect, se releva tristement,
s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras, et l'embrassa avec
effusion en regardant Victoria, semblant ainsi se ddommager de la
svrit maternelle.

Le capitaine Marion s'tait approch de moi; il me dit tout bas:

--C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa
mre... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi attach
que je le suis, moi,  mon ami Eustache, qui compose  lui seul toute ma
famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_ (le bon capitaine
prononait peu de paroles sans y joindre cette exclamation), quel
dommage que cette peste de luxure tienne si souvent ce jeune homme entre
ses griffes!

--C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de l'infme
lchet dont on l'accuse dans le camp?--ai-je rpondu au capitaine de
manire  tre entendu de Ttrik, qui, parlant tout bas  Victoria,
semblait lui reprocher sa svrit  l'gard de son fils.

--Non, par le diable!--reprit Marion;--je ne crois pas Victorin capable
de ces indignits... surtout quand je le vois ainsi entre son fils et sa
mre.

Le jeune gnral, aprs avoir soigneusement replac dans le berceau
l'enfant, qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au gouverneur de
Gascogne:

--Salut, Ttrik!... J'aime toujours  voir ici le sage et fidle ami de
ma mre.

Puis, se tournant vers moi:

--Je savais ton retour, Scanvoch... en rapprenant, ma joie a t grande,
et grande aussi mon inquitude durant ton absence. Ces bandits franks
nous ont souvent prouv comment ils respectaient les trves et les
parlementaires...

Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les traits
de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec autant de
franchise que de tendre dfrence:

--Tenez, ma mre... avant de parler ici des messages du capitaine Marion
et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le coeur...
peut-tre votre front s'claircira-t-il... et je n'y verrai plus ce
mcontentement dont je m'afflige... Ttrik est notre bon parent, le
capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre frre... je n'ai rien 
cacher ici... Avouez-le, chre mre, vous tes chagrine parce que j'ai
pass cette nuit dehors?

--Vos dsordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage encore
de ce que ma voix n'est plus coute par vous...

--Mre... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me suis
plus cruellement reproch ma faiblesse que vous ne me la reprocherez
vous-mme... Hier soir, fidle  ma promesse de m'entretenir longuement
avec vous pendant une partie de la nuit sur de graves intrts, je
rentrais sagement au logis... j'avais refus... oh! hroquement refus
d'aller souper avec trois capitaines des dernires lgions de cavalerie
arrives  Mayence et venant de Bziers... Ils avaient eu beau me vanter
de grandes vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence!
soigneusement apportes par eux dans leur chariot de guerre pour fter
leur bienvenue... j'tais rest impitoyable... Ils crurent alors me
gagner en me parlant de deux chanteuses bohmiennes de Hongrie, Kidda et
Flory... (Pardon ma mre de prononcer de pareils noms devant vous, mais
la vrit m'y oblige.) Ces bohmiennes, disaient mes tentateurs,
arrives  Mayence depuis peu de temps, taient belles comme des astres,
lutines comme des dmons, et chantaient comme des rossignols!

--Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de luxure,
marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse sournoise et
affame!!!--s'cria Marion.--Que je voudrais donc faire danser ces
effrontes diablesses de Bohme sur des plaques de fer rougies au feu...
c'est alors qu'elles chanteraient d'une manire douce  mes oreilles...

--J'ai t encore plus sage que toi, brave Marion,--reprit Victorin;--je
n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune faon... j'ai fui 
grands pas mes tentateurs pour revenir ici...

--Tu auras eu beau fuir, cette damne luxure a les jambes aussi longues
que les bras et les dents!--dit le capitaine;--elle t'aura rattrap,
Victorin!...

--Daignez m'couter, ma mre,--reprit Victorin, voyant ma soeur de lait
faire un geste de dgot et d'impatience.--Je n'tais plus qu' deux
cents pas du logis... la nuit tait noire, une femme enveloppe d'une
mante  capuchon m'aborde...

--Et de trois!--s'cria le bon capitaine en joignant les mains.--Voici
les deux bohmiennes renforces d'une femme  coqueluchon... Ah!
malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piges diaboliques cachs sous
ces coqueluchons... mon ami Eustache serait encoqueluchonn... que je le
fuirais!...

--Mon pre est un vieux soldat, me dit cette femme,--reprit
Victorin;--une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il vous a
vu natre, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser une dernire
fois la main de son jeune gnral; refuserez-vous cette grce  mon pre
expirant?--Voil ce que m'a dit cette inconnue d'une voix touchante;
qu'aurais-tu fait, toi, Marion?

--Malgr mon pouvante des coqueluchons, je serais ma foi all voir ce
vieux homme,--rpondit le capitaine;--certes j'y serais all, puisque ma
prsence pouvait lui rendre la mort plus agrable...

--Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; nous
arrivons  une maison obscure, la porte s'ouvre, ma conductrice me prend
la main, je marche quelques pas dans les tnbres; soudain, une vive
lumire m'blouit, je me vois entour par les trois capitaines des
lgions de Bziers, et par d'autres officiers; la femme voile laisse
tomber sa mante, et je reconnais...

--Une de ces damnes bohmes!--s'cria le capitaine.--Ah! je te le
disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles
choses!

--Horribles?... Hlas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage de
fermer les yeux... Aussitt je suis cern de tous cts; l'autre
bohmienne accourt, les officiers m'entourent; les portes sont fermes,
on m'entrane  la place d'honneur. Kidda se met  ma droite, Flory  ma
gauche; devant moi se dresse une de ces grosses vieilles cruches,
remplie d'un divin nectar, disaient ces maudits; et...

--Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie,--dit gravement
Victoria en interrompant son fils.--Vous oubliez ainsi dans la dbauche
l'heure qui vous rappelait auprs de moi. Est-ce l une excuse?...

--Non, chre mre, c'est un aveu... car j'ai t faible... mais aussi
vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement prs de vous sans la
ruse qu'on a employe pour me retenir. Ne me serez-vous pas indulgente,
cette fois encore? je vous en supplie!--ajouta Victorin en
s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait.--Ne soyez plus ainsi
soucieuse et svre; je sais mes torts! l'ge me gurira... Je suis trop
jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du plaisir m'emporte souvent
malgr moi... pourtant, vous le savez, ma mre, je donnerais ma vie pour
vous...

--Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos folles et
mauvaises passions...

-- voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa
mre,--ai-je dit tout bas  Marion,--penserait-on que c'est l ce
gnral illustre et redout des ennemis de la Gaule, qui,  vingt-deux
ans, a dj gagn cinq grandes batailles?

--Victoria,--reprit Ttrik de sa voix insinuante et douce,--je suis pre
aussi et enclin  l'indulgence... De plus, dans mes dlassements, je
suis pote, et j'ai crit une ode _ la jeunesse_. Comment serais-je
svre?... J'aime tant les vaillantes qualits de notre cher Victorin,
que le blme m'est difficile! Serez-vous donc insensible aux tendres
paroles de votre fils?... Sa jeunesse est son seul crime... il vous l'a
dit, l'ge le gurira... et son affection pour vous, sa dfrence  vos
volonts hteront la gurison...

Au moment o le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand tumulte
se fit au dehors de la demeure de Victoria; et bientt on entendit ce
cri:

--_Aux armes! aux armes!_

Victorin et sa mre, prs de laquelle il s'tait tenu agenouill, se
levrent brusquement.

--On crie aux armes!--dit vivement le capitaine Marion en prtant
l'oreille.

--Les Franks auront rompu la trve,--m'criai-je  mon tour;--hier un de
leurs chefs m'avait menac d'une prochaine attaque contre le camp; je
n'avais pas cru  une si prompte rsolution.

--On ne rompt jamais une trve avant son terme, sans notifier celle
rupture,--dit Ttrik.

--Les Franks sont des barbares capables de toutes les
trahisons,--s'cria Victorin en courant vers la porte.

Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussire, et si haletant
qu'il put d'abord  peine parler.

--Vous tes du poste de l'avant-garde du camp,  quatre lieues
d'ici?--dit le jeune gnral au nouveau venu, car Victorin connaissait
tous les officiers de l'arme,--que se passe-t-il?

--Une innombrable quantit de radeaux, chargs de troupes et remorqus
par des barques commenaient  paratre vers le milieu du Rhin, lorsque,
d'aprs l'ordre du commandant du poste, je l'ai quitt pour accourir 
toute bride vous annoncer cette nouvelle, Victorin... Les hordes
franques doivent  cette heure avoir dbarqu... Le poste que je quitte,
trop faible pour rsister  une arme, s'est sans doute repli sur le
camp; en le traversant j'ai cri aux armes! Les lgions et les cohortes
se forment  la hte.

--C'est la rponse de ces barbares  notre message port par
Scanvoch,--dit la mre des camps  Victorin.

--Que t'ont rpondu les Franks?--me demanda le jeune gnral.

--Nroweg, un des principaux rois de leur arme, a repouss toute ide
de paix,--ai-je dit  Victorin;--ces barbares veulent envahir la Gaule,
s'y tablir et nous asservir... J'ai menac leur chef d'une guerre
d'extermination; il m'a rpondu que le soleil ne se lverait pas six
fois avant qu'il ft venu ici dans notre camp, enlever _Victoria la
Grande_...

--S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant  perdre!--s'cria
Ttrik effray en s'adressant au jeune gnral qui, calme, pensif, les
bras croiss sur sa poitrine, rflchissait en silence,--il faut agir,
et promptement agir!

--Avant d'agir,--rpondit Victorin toujours mditatif,--il faut penser.

--Mais,--reprit le gouverneur,--si les Franks s'avancent rapidement vers
le camp?

--Tant mieux,--dit Victorin avec impatience,--tant mieux, laissons-les
s'approcher...

La rponse de Victorin surprit Ttrik, et je l'avoue, j'aurais t
moi-mme tonn, presque inquiet d'entendre le jeune gnral parler de
temporisation en prsence d'une attaque imminente, si je n'avais eu de
nombreuses preuves de la sret de jugement de Victorin; sa mre fit
signe au gouverneur de le laisser rflchir  son plan de bataille,
qu'il mditait sans doute, et dit  Marion:

--Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades de
l'autre ct du Rhin, si souvent pilles par ces barbares? Quelles sont
les dispositions de ces tribus?

--Trop faibles pour agir seules, elles se joindront  nous au premier
appel... Des feux allums par nous, ou le jour ou la nuit, sur la
colline de Brak, leur donneront le signal; des veilleurs l'attendent;
aussitt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prts  marcher; un de
nos meilleurs capitaines, aprs le signal donn, fera embarquer quelques
troupes d'lite, traversera le Rhin et oprera sa jonction avec ces
tribus, pendant que le gros de ntre arme agira d'un autre ct.

--Votre projet est excellent, capitaine Marion,--dit Victoria; en ce
moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand secours... Vous
avez, comme d'habitude, vu juste et loin...

--Quand on a de bons yeux, il faut tcher de s'en servir de son
mieux,--rpondit avec bonhomie le capitaine,--aussi ai-je dit  mon ami
Eustache...

--Quel ami?--demanda Victoria;--de qui parlez-vous, capitaine?

--D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmen avec
moi dans le voyage d'o j'arrive; or, au lieu de ruminer en moi-mme mes
petits projets, je les dis tout haut  mon ami Eustache; il est discret,
point sot du tout, bourru en diable, et souvent il me grommelle des
observations dont je profite.

--Je sais votre amiti pour ce soldat,--reprit Victoria,--elle vous
honore.

--C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit:
Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces corcheurs franks tenteront
une attaque dcisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur
retraite, une rserve  la garde de leur camp et de leurs chariots de
guerre; cette rserve ne sera pas un morceau trop gros  avaler pour nos
tribus allies, renforces d'une bonne lgion d'lite commande par un
de nos capitaines... de sorte que si ces corcheurs sont battus de ce
ct-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupe sur l'autre rive. Ce
que je prvoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent, il
faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus allies quelques
troupes d'lite, commandes par un capitaine nergique, prudent et bien
avis.

--Ce capitaine... ce sera vous, Marion,--dit Victoria.

--Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort simple...
Pendant que les Franks viennent nous attaquer je traverse le Rhin, afin
de brler leur camp, leurs chariots et d'exterminer leur rserve... Que
Victorin les batte sur notre rive, ils voudront repasser le fleuve et me
trouveront sur l'autre bord avec mon ami Eustache, prt  leur tendre
autre chose que la main pour les aider  aborder. Grande vanit
d'ailleurs pour eux d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient
plus ni rserve, ni camp, ni chariots.

--Marion,--reprit ma soeur de lait aprs avoir attentivement cout le
capitaine,--le gain de la bataille est certain, si vous excutez ce plan
avec votre bravoure et votre sang-froid ordinaires.

--J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore plus
hargneux que d'habitude: Il n'est point dj si sot, ton projet, il
n'est point dj si sot. Or, l'approbation d'Eustache m'a toujours
port bonheur.

--Victoria,--dit  demi-voix Ttrik, ne pouvant contraindre davantage
son anxit,--je ne suis pas homme de guerre... j'ai une confiance
entire dans le gnie militaire de votre fils; mais de moment en moment
un ennemi qui nous est deux ou trois fois suprieur en nombre s'avance
contre nous... et Victorin ne dcide rien, n'ordonne rien!

--Il vous l'a dit avec raison: Avant d'agir il faut penser,--rpondit
Victoria.--Ce calme rflchi... au moment du pril, est d'un homme
sage... N'est-il pas insens de courir en aveugle au-devant du danger?

Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mre qu'il
embrassa, en s'criant:

--Ma mre... Hsus m'inspire... Pas un de ces barbares n'chappera, et
pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins assure... Ton projet
est excellent, Marion... il se lie  mon plan de bataille, comme si nous
l'avions conu  nous deux.

--Quoi! tu m'as entendu?--dit le capitaine tonn,--moi qui te croyais
absorb dans tes rflexions!

--Un amant, si absorb qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on dit de
sa matresse, mon brave Marion,--rpondit gaiement Victorin;--et ma
souveraine matresse,  moi... c'est la guerre!

--Encore cette peste de luxure!--me dit  demi-voix le
capitaine.--Hlas! elle le poursuit partout, jusque dans ses ides de
bataille!

--Marion,--reprit Victorin,--nous avons ici, sur le Rhin, deux cents
barques de guerre  six rames?

--Tout autant et bien quipes.

--Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le renfort de
troupes d'lite, que tu vas conduire  nos allis de l'autre ct du
fleuve?

--Cinquante me suffiront.

--Les cent cinquante autres, montes chacune par dix rameurs-soldats
arms de haches, et par vingt archers choisis, se tiendront prtes 
descendre le Rhin jusqu'au promontoire d'Herfel, o elles attendront de
nouvelles instructions; donne cet ordre au capitaine de la flottille en
t'embarquant.

--Ce sera fait...

--Excute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine la
rserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... la journe est
 nous si je force ces corcheurs  la retraite.

--Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille habitude,
quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon bon ami Eustache
et excuter tes ordres...

Avant de sortir, le capitaine Marion tira son pe, la prsenta par la
poigne  la mre des camps, et lui dit:

--Touchez, s'il vous plat, cette pe de votre main, Victoria... ce
sera d'un bon augure pour la journe...

--Va, brave et bon Marion,--rpondit la mre des camps en rendant
l'arme, aprs en avoir serr virilement la poigne dans sa belle et
blanche main,--va, Hsus est pour la Gaule, qui veut vivre libre et
prospre.

--Notre cri de guerre sera: Victoria la Grande! et on l'entendra d'un
bord  l'autre du Rhin,--dit Marion avec exaltation; puis il ajouta en
sortant prcipitamment:--Je cours chercher mon ami Eustache, et  nos
barques!  nos barques!

Au moment o Marion sortait, plusieurs chefs de lgions et de cohortes,
instruits du dbarquement des Franks par l'officier qui, porteur de
cette nouvelle, avait sur son passage rpandu l'alarme dans le camp,
accoururent prendre les ordres du jeune gnral.

--Mettez-vous  la tte de vos troupes,--leur dit-il.--Rendez-vous avec
elles au champ d'exercice. L, j'irai vous rejoindre, et je vous
assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en confrer avec
ma mre.

--Nous connaissons ta vaillance et ton gnie militaire,--rpondit le
plus g de ces chefs des cohortes, robuste vieillard  barbe
blanche.--Ta mre, l'ange de la Gaule, veille  tes cts... Nous
attendrons tes ordres avec confiance.

--Ma mre,--dit le jeune gnral d'une voix touchante,--votre pardon, 
la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour
cette grande journe de bataille!!!

--Les garements de la jeunesse de mon fils ont souvent attrist mon
coeur, ainsi que le vtre,  vous, qui l'avez vu natre,--dit Victoria
aux chefs des cohortes;--pardonnez-lui comme je lui pardonne...

Et elle serra passionnment son fils contre sa poitrine.

--D'infmes calomnies ont couru dans l'arme contre Victorin,--reprit le
vieux capitaine;--nous n'y avons pas cru, nous autres; mais moins
clair que nous, le soldat est prompt au blme comme  la louange...
Suis donc les conseils de ton auguste mre, Victorin, ne donne plus
prtexte aux calomnies... Nous te disons ceci comme  notre fils,  toi
l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mre: nous allons
attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.

--Vous me parler en pre,--rpondit Victorin, mu de ces simples et
dignes paroles,--je vous couterai en fils; votre vieille exprience m'a
guid tout enfant sur les champs de bataille: votre exemple a fait de
moi le soldat que je suis; je tcherai, aujourd'hui encore, de me
montrer digne de vous et de ma mre...

--C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en
elle,--rpondit le vieux capitaine; puis, s'adressant 
Victoria:--L'arme ne te verra-t-elle pas tout  l'heure avant de
marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta prsence est
toujours un bon prsage...

--J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille
et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie!
le coq gaulois les en a chasses... et il ne chasserait pas cette nue
d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule!--s'cria la mre
des camps avec un lan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la
desse de la patrie et de la libert.--Par Hsus! le Frank barbare nous
conqurir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une pe, ni
une fourche, ni un bton, ni une pierre!...

 ces mles paroles, les chefs des lgions, partageant l'exaltation de
Victoria, tirrent spontanment leurs pes, les choqurent les unes
contre les autres, et s'crirent  ce bruit guerrier:

--Par le fer de ces pes, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera
libre! ou tu ne nous reverras pas!...

--Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'
la dernire goutte de sang!...

Et tous sortirent en criant:

--Aux armes! nos lgions!...

--Aux armes! nos cohortes!...

Durant toute cette scne, o s'taient si puissamment rvls le gnie
militaire de Victorin, sa tendre dfrence pour sa mre, l'imposante
influence qu'elle et lui exeraient sur les chefs de l'arme, j'avais
souvent,  la drobe, jet les yeux sur le gouverneur de Gascogne,
retir dans un coin de la chambre; tait-ce sa peur de l'approche des
Franks, tait-ce sa secrte rage de reconnatre en ce moment la vanit
de ses calomnies contre Victorin (car malgr la doucereuse habilet de
sa dfense, je souponnais toujours Ttrik)? je ne sais; mais sa figure
livide, altre, devenait de plus en plus mconnaissable... Sans doute
de mauvaises passions, qu'il avait intrt  cacher, l'animaient alors;
car, aprs le dpart des chefs de lgions, la mre des camps s'tant
retourne vers le gouverneur, celui-ci tcha de reprendre son masque de
douceur habituelle, et dit  Victoria, en s'efforant de sourire:

--Vous et votre fils, vous tes dous de magie... Selon ma faible
raison, rien n'est plus inquitant que cette approche de l'arme
franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, dlibrant aussi
paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et
pourtant votre tranquillit, en de pareilles circonstances, me donne une
aveugle confiance...

--Rien de plus naturel que notre tranquillit,--reprit Victorin;--j'ai
calcul le temps ncessaire aux Franks pour achever de traverser le
Rhin, de dbarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver
 un passage qu'ils doivent forcment traverser... Hter mes mouvements
serait une faute, ma lenteur me sert.

Puis, s'adressant  moi, Victorin me dit:

--Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres  te donner aprs avoir
confr avec ma mre.

--Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ
d'exercice,--me dit  son tour Victoria;--j'ai aussi, moi, quelques
recommandations  te faire.

--J'oubliais de te dire une chose importante peut-tre en ce
moment,--ai-je repris.--La soeur d'un des _rois_ franks, craignant
d'tre mise  mort par son frre, est venue hier du camp des barbares
avec moi.

--Cette femme pourra servir d'otage,--dit Ttrik,--il faut la garder
troitement comme prisonnire.

--Non,--ai-je rpondu au gouverneur,--j'ai promis  cette femme qu'elle
serait libre ici, et je l'ai assure de la protection de Victoria.

--Je tiendrai ta promesse,--reprit ma soeur de lait.--O est cette
femme?

--Dans ma maison.

--Fais-la conduire ici aprs le dpart des troupes, je la verrai.

Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser
Victorin seul avec sa mre, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs
bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours 
la tte de l'arme, afin de l'animer encore par leurs chants
patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et
prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les
clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma
maison, ma femme et Sampso, dj prvenues par la rumeur publique du
dbarquement des Franks, prparaient mes armes; Elln fourbissait de son
mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait t la veille altr par
le feu du brasier allum sur mon armure par l'ordre de Nroweg, _l'Aigle
terrible_, ce puissant ROI des Franks.

--Tu es bien la vraie femme d'un soldat,--dis-je  Elln, en souriant de
la voir si contrarie de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui
contrastait avec les autres parties de ma cuirasse.--L'clat des armes
de ton mari est ta plus belle parure.

--Si nous n'tions pas si presses par le temps,--me dit Elln, nous
serions parvenues  faire disparatre cette place noire; car, depuis une
heure, Sampso et moi, nous cherchons  deviner comment tu as pu noircir
et ternir ainsi ta cuirasse.

--On dirait des traces de feu,--reprit Sampso, qui, de son ct,
fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau;--le feu seul
peut ainsi ronger le poli de l'acier.

--Vous avez devin, Sampso,--ai-je rpondu en riant et allant prendre
mon pe, ma hache d'armes et mon poignard,--il y avait grand feu au
camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engag  m'approcher du
brasier; la soire tait frache, et je me suis plac un peu trop prs
du foyer.

--L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch,--reprit ma
femme,--c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

--Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Elln, parce que tu as
le coeur ferme.

--Je puise ma fermet dans la foi de nos pres, mon Scanvoch; elle m'a
enseign que nous allons revivre ailleurs avec ceux-l que nous avons
aims dans ce monde-ci,--me rpondit doucement Elln, en m'aidant, ainsi
que Sampso,  boucler ma cuirasse.--Voil pourquoi je pratique cette
maxime de nos mres. La Gauloise ne plit jamais lorsque son vaillant
poux part pour le combat, et elle rougit de bonheur  son retour; s'il
ne revient plus, elle songe avec fiert qu'il est mort en brave, et
chaque soir elle se dit: Encore un jour d'coul, encore un pas de fait
vers ces mondes inconnus o l'on va retrouver ceux qui nous ont t
chers.

--Ne parlons pas d'absence, mais de retour,--dit Sampso en me prsentant
mon casque si soigneusement fourbu de ses mains, qu'elle aurait pu mirer
dans l'acier sa douce figure;--vous avez t jusqu'ici heureux  la
guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramnerez avec
vous.

--J'en crois votre assurance, chre Sampso... Je pars, heureux de votre
affection de soeur et de l'amour d'Elln; heureux je reviendrai, surtout
si j'ai pu marquer de nouveau  la face certain roi de ces corcheurs
franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalit d'hier envers moi;
mais me voici arm... un baiser  mon petit Alguen, et  cheval!...

Au moment o je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso
m'arrtant:

--Mon frre... et cette trangre?

--Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.

J'avais, par prudence, enferm Elwig; j'allai heurter  sa porte, et je
lui dis:

--Veux-tu que j'entre chez toi?

Elle ne me rpondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je
vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. 
mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui
demandai:

--Le sommeil t'a-t-il calme?

--Il n'est plus de sommeil pour moi...--m'a-t-elle brusquement
rpondu.--Riowag est mort!...

--Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprs de
Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui ai annonc ton
arrive au camp.

La soeur de Nroweg, _l'Aigle terrible_, me rpondit par un geste
d'insouciance.

--As-tu besoin de quelque chose?--lui ai-je dit.--Veux-tu manger?
veux-tu boire?...

--Je veux de l'eau... J'ai soif... je brle!...

Sampso, malgr le refus de la prtresse, alla chercher quelques
provisions, une cruche d'eau, dposa le tout prs d'Elwig, toujours
sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef 
ma femme:

--Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse crature chez
Victoria vers le milieu du jour; mais veille  ce qu'elle ne puisse tre
seule avec notre enfant...

--Que crains-tu?

--Il y a tout  craindre de ces femmes barbares, aussi dissimules que
froces... J'ai tu son amant en me dfendant contre lui, elle serait
peut-tre capable par vengeance d'trangler notre fils.

 ce moment je te vis accourir  moi, mon cher enfant. Entendant ma voix
du fond de la chambre de ta mre, tu avais quitt ton lit, et tu venais
demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant  la vue de mon armure,
dont l'clat rjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai
tendrement, ainsi que ta mre et sa soeur; puis j'allai seller mon
cheval, mon brave et vigoureux _Tom-Bras_,  qui j'avais donn ce nom,
en commmoration de notre aeul JOEL, qui appelait aussi _Tom-Bras_ le
fougueux talon qu'il montait  la bataille de Vannes. Sampso et ta
mre, qui te tenait entre ses bras, m'accompagnrent jusqu' l'curie;
ta tante m'aidait  brider ma monture, et caressant sa nerveuse
encolure, elle disait:

--_Tom-Bras_, ne laisse pas ton matre en pril, sauve-le par la
vitesse, et au besoin dfends-le comme ce vaillant Tom-Bras des temps
passs, qui, mont par le brenn de la tribu de Karnak, attaquait les
Romains  coups de pied et  coups de dents.

--Chre Sampso,--ai-je repris en riant et me mettant en selle,--ne
donnez pas ainsi de mauvais conseils  Tom-Bras en l'engageant  me
sauver par sa vitesse. Le bon cheval de guerre est rapide dans la
poursuite, lent dans la fuite... Quant  jouer des dents et des sabots,
il s'en acquitte au mieux, tmoin ce cheval frank, ma capture, qu'il a
mis, vous le savez, presque en lambeaux dans cette curie... Tom-Bras
est comme son matre, il abhorre la race franque... Adieu, chre
Sampso!... adieu, mon Elln bien-aime!... adieu, mon petit Alguen!..

Et aprs un dernier regard jet sur ta mre, qui te tenait entre ses
bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ
d'exercice, o l'arme devait tre runie.

Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels
il rpondait, animrent Tom-Bras; il bondissait avec vigueur... Je le
calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de
mnager ses forces pour cette rude journe.  peu de distance du champ
d'exercice, j'ai vu  cent pas devant moi Victoria, escorte de quelques
cavaliers. Je l'eus bientt rejointe... Ttrik, mont sur une petite
haquene, se tenait  la gauche de la mre des camps, elle avait  sa
droite un barde druide, nomm Rolla, qu'elle affectionnait pour sa
bravoure, son noble caractre et son talent de pote. Plusieurs autres
druides taient dissmins parmi les diffrents corps de l'arme, afin
de marcher cte  cte des chefs  la tte des troupes.

Victoria, coiffe du lger casque d'airain de la Minerve antique,
surmont du coq gaulois en bronze dor, tenant sous ses pattes une
alouette expirante, montait, avec sa fire aisance, son beau cheval
blanc, dont la robe satine brillait de reflets argents; sa housse,
carlate comme sa bride, tranait presque  terre,  demi cache sous
les plis de la longue robe noire de la mre des camps, qui, assise de
ct sur sa monture, chevauchait firement; son mle et beau visage
semblait anim d'une ardeur guerrire: une lgre rougeur colorait ses
joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un
incomparable clat sous leurs sourcils noirs... Je me joignis, sans tre
aperu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte... Les cohortes,
bannires dployes, clairons et buccins en tte, se rendant au champ
d'exercice, passaient successivement  nos cts d'un pas rapide: les
officiers saluaient Victoria de l'pe, les bannires s'inclinaient
devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin
criaient d'une mme voix avec enthousiasme:

--Salut  Victoria la Grande!...

--Salut  la mre des camps!...

Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passrent ainsi prs
de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille;
malgr sa blessure rcente, le courageux Breton marchait  son rang...
Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:

--Douarnek, les dieux envoient  Victorin une occasion propice de
prouver  l'arme que malgr d'indignes calomnies il est toujours digne
de la commander.

--Tu as raison, Scanvoch,--me rpondit le Breton.--Que Victorin gagne
cette bataille, comme il en a gagn d'autres, et le soldat, dans la joie
du triomphe de son gnral, oubliera bien des choses...

Quelques lgions romaines, alors nos allies, partageaient
l'enthousiasme de nos troupes; en passant sous les yeux de Victoria,
leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'arme, la cavalerie aux
ailes, l'infanterie au centre, fut bientt runie dans le champ
d'exercice, plaine immense, situe en dehors du camp: elle avait pour
limites, d'un ct, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une
colline leve; au loin on apercevait un grand chemin tournant et
disparaissant derrire plusieurs rampes montueuses... Les casques, les
cuirasses, les armes, les bannires, surmontes du coq gaulois en cuivre
dor, tincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de
fourmillement lumineux, admirable  l'oeil du soldat... Victoria, ds
qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin
d'aller rejoindre son fils, plac au centre de cette plaine immense, et
environn d'un groupe de chefs de lgions et de cohortes, auxquels il
donnait ses ordres.  peine la mre des camps, reconnaissable  tous les
regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc
qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'arme, qu'un seul
cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de
soldats, salua Victoria la Grande!

--Que ce cri soit entendu de Hsus,--dit au barde druide ma soeur de
lait d'une voix mue.--Que les dieux donnent  la Gaule une nouvelle
victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce n'est pas une
conqute que nous cherchons, nous voulons dfendre notre sol, notre
foyer, nos familles et notre libert!...

--Notre cause est sainte entre toutes les causes!--rpondit Rolla, le
barde druide.--Hsus rendra nos armes invincibles!...

Nous nous sommes rapprochs de Victorin... Jamais, je crois, je ne
l'avais vu plus beau, plus martial sous sa brillante armure d'acier, et
sous son casque, orn, comme celui de sa mre, du coq gaulois et d'une
alouette. Victoria elle-mme, en s'approchant de son fils, ne put
s'empcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris
de moi seul peut-tre, son orgueil maternel. Plusieurs officiers,
porteurs des ordres du jeune gnral pour divers corps de l'arme,
partirent au galop dans des directions diffrentes. Alors je m'approchai
de ma soeur de lait, et je lui dis  demi-voix:

--Tu reprochais  ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui
doit distinguer le chef d'arme; vois, cependant, comme il est calme,
pensif... Ne lis-tu pas sur son mle visage la sage et prudente
proccupation du gnral qui ne veut pas aventurer follement la vie de
ses soldats, la fortune de son pays?

--Tu dis vrai, Scanvoch; il tait ainsi calme et pensif au moment de la
grande bataille d'Offembach... une de ses plus belles... une de ses plus
utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontire du Rhin en
refoulant ces Franks maudits de l'autre ct du fleuve!...

--Et cette journe compltera la victoire de ton fils, si, comme je
l'espre, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontires!

--Mon frre,--me dit ma soeur de lait,--selon ton habitude, tu ne
quitteras pas Victorin?

--Je te le promets...

--Il est calme  cette heure; mais, l'action engage, je redoute
l'ardeur de son sang, l'entranement de la bataille... Tu le sais,
Scanvoch, je ne crains pas le pril pour Victorin; je suis fille, femme
et mre de soldat... mais je crains que par trop de fougue, et voulant,
par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par
sa mort le succs de cette journe, qui peut dcider du repos de la
Gaule!...

--J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un gnral
doit se mnager pour son arme, dont il est la tte et la pense...

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait d'une voix mue,--tu es toujours le
meilleur des frres!

Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans
doute, laisser pntrer  d'autres qu' moi la lutte de ses anxits
maternelles contre la fermet de son caractre, elle ajouta tout bas:

--Tu veilleras sur lui?

--Comme sur mon fils...

Le jeune gnral, aprs avoir donn ses derniers ordres, descendit
respectueusement de cheval  la vue de Victoria, s'approcha d'elle et
lui dit:

--L'heure est venue, ma mre... J'ai arrt avec les autres capitaines
les dernires dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et
que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes de rserve pour la
garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus
expriments... il prendra vos ordres... Que les dieux protgent encore
cette fois nos armes... Adieu, ma mre... je vais faire de mon mieux...

Et il flchit le genou.

--Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces
barbares...

En disant ceci, la mre des camps se courba du haut de son cheval, et
tendit sa main  Victorin, qui la baisa en se relevant.

--Bon courage, mon jeune Csar,--dit le gouverneur de Gascogne au fils
de ma soeur de lait,--les destines de la Gaule sont entre vos mains...
et grce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-moi l'occasion
d'crire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta  cheval; quelques instants aprs, notre arme se
mettait en marche, les claireurs  cheval prcdant l'avant garde;
puis, derrire cette avant-garde, Victorin se tenait  la tte du corps
d'arme. Nous laissions la rive du Rhin  notre droite; quelques troupes
lgres d'archers et de cavaliers se dispersrent en claireurs, afin de
prserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je
poussai mon cheval prs du sien, dont il hta un peu l'allure, de sorte
que tous deux nous avons dpass l'escorte dont le jeune gnral tait
entour.

--Scanvoch,--me dit-il,--tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux
mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mre... Ce plan, je
l'ai confi au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis
tu... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au
besoin l'excution.

--Je t'coute.

--Il y a maintenant prs de trois heures que les radeaux des Franks ont
t vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, chargs de troupes et
remorqus par des barques naviguant lentement, ont d employer plus
d'une heure pour atteindre le rivage et dbarquer...

--Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas ht la marche de
l'arme, afin de tcher d'arriver sur le rivage avant le dbarquement
des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en dsordre, ce
dsordre et favoris notre attaque.

--Deux raisons m'ont empch d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien
crois-tu qu'il ait fallu de temps  l'officier qui est venu annoncer le
dbarquement de l'ennemi pour se rendre  toute bride des avant-postes 
Mayence?

--Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a presque
cinq lieues.

--Et pour accomplir le mme trajet, combien faut-il de temps  une
arme, marchant en bon ordre, et d'un pas acclr, point trop ht
cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la
bataille?

--Il faut environ deux heures et demie.

--Tu le vois, Scanvoch, il nous tait impossible d'arriver assez tt
pour attaquer les Franks au moment de leur dbarquement...
L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps
 se reformer en bataille, nous arriverons donc avant eux, et nous les
attendrons aux dfils d'Armstrad, seule route militaire qu'ils puissent
prendre pour venir attaquer notre camp,  moins qu'ils ne se jettent 
travers des marais et des terrains boiss, o leur cavalerie, leur
principale force, ne pourrait se dvelopper.

--Ceci est juste.

--J'ai donc temporis, afin de laisser les Franks s'approcher des
dfils.

--S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.

--Je l'espre, nous les poussons ensuite, l'pe dans les reins, vers le
fleuve, nos cent cinquante barques bien armes, parties du port, selon
mes ordres, en mme temps que nous, couleront bas les radeaux de ces
barbares, et leur couperont toute retraite... Le capitaine Marion a
travers le Rhin avec des troupes d'lite, il se joindra aux peuplades
de l'autre ct du fleuve, marchera droit au camp des Franks, o ils ont
d laisser une forte rserve, et leurs chariots de guerre... tout sera
dtruit!

Victorin me dveloppait ce plan de bataille habilement conu, lorsque
nous vmes accourir  toute bride quelques cavaliers envoys en avant
pour clairer notre marche. L'un d'eux, arrtant son cheval blanc
d'cume, dit  Victorin:

--L'arme des Franks s'avance; on l'aperoit au loin du sommet des
escarpements: leurs claireurs se sont approchs des abords du dfil,
ils ont t tus  coups de flches par les archers que nous avions
emmens en croupe, et qui s'taient embusqus dans les buissons; pas un
des cavaliers franks n'a chapp.

--Bien vis,--reprit Victorin;--ces claireurs auraient pu rencontrer
les ntres et retourner avertir l'arme franque de notre approche;
peut-tre alors ne se serait-elle pas engage dans les dfils, mais je
veux aller moi-mme juger de la position de l'ennemi... Suis-moi,
Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit, nous
dpassons rapidement notre avant-garde,  qui Victorin donne l'ordre de
s'arrter. Les soldats salurent de leurs acclamations le jeune gnral,
malgr les calomnies infmes dont il avait t l'objet. Nous sommes
arrivs  un endroit d'o l'on dominait les dfils d'Armstradt: cette
route, fort large, s'encaissait  nos pieds entre deux escarpements;
celui de droite, coup presque  pic, et surplombant la route, formait
une sorte de promontoire du ct du Rhin; l'escarpement de gauche,
compos de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base
aux immenses plateaux au milieu desquels avait t creuse cette route
profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour dboucher dans une vaste
plaine, borne  l'est et au nord par la courbe du fleuve,  l'ouest par
des bois et des marais, et derrire nous par les plateaux levs, o nos
troupes faisaient halte. Bientt nous avons distingu  une grande
distance d'innombrables masses noires et confuses: c'tait l'arme
franque...

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant
attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui
s'tendait  nos pieds.

--Mes prvisions et mes calculs ne m'avaient pas tromp,--me
dit-il.--L'arme des Franks est deux fois suprieure  la ntre; s'ils
connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce
dfil, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'aprs leur marche,
ils tenteraient, malgr la difficult de cette sorte d'assaut, de gravir
ces plateaux en plusieurs endroits  la fois, me forant ainsi  diviser
sur une foule de points mes forces si infrieures aux leurs... alors
notre succs et t douteux. Cependant, par prudence, et pour engager
l'ennemi dans le dfil, j'userai d'une ruse de guerre... Retournons 
l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonn!...

--Et cette heure,--lui dis-je,--est toujours solennelle...

--Oui,--me dit-il d'un ton mlancolique,--cette heure est toujours
solennelle, surtout pour le gnral, qui joue  ce jeu sanglant des
batailles la vie de ses soldats et les destines de son pays. Allons,
viens, Scanvoch... et que l'toile de ma mre me protge!...

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle
contradiction trange ce jeune homme, toujours si ferme, si rflchi,
lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable
faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune gnral eut bientt rejoint l'avant-garde. Aprs une confrence
de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste
de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes,
reoivent l'ordre de sortir du dfil et de dboucher dans la plaine,
afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tcher
d'attirer ainsi le gros de leur arme dans ce prilleux passage.
Victorin, plusieurs officiers et moi, groups sur la cime d'un des
escarpements les plus levs, nous dominions la plaine o allait se
livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement
l'innombrable arme des Franks: le gros de leurs troupes, mass en corps
compact, se trouvait encore assez loign; une nue de cavaliers le
devanaient et s'tendaient sur les ailes.  peine nos trois cohortes
furent-elles sorties du dfil, que ces milliers de cavaliers, pars
comme une vole de frelons, accoururent de tous cts pour envelopper
nos cohortes, ne cherchant qu' se devancer les uns les autres; ils
s'lancrent  toute bride et sans ordre sur nos troupes.  leur
approche, elles firent halte et se formrent en _coin_ pour soutenir le
premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une
retraite vers les dfils. Les cavaliers franks poussaient des
hurlements si retentissants, que malgr la grande distance qui nous
sparait de la plaine, et l'lvation des plateaux, leurs cris sauvages
parvenaient jusqu' nous comme une sourde rumeur mle au son lointain
de nos clairons... Nos cohortes ne plirent pas sous cette imptueuse
attaque; bientt,  travers un nuage de poussire, nous n'avons plus vu
qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient
par le brillant clat de leur armure. Dj nos troupes opraient leur
mouvement de retraite vers le dfil, cdant pied  pied le terrain 
ces nues d'assaillants, de moment en moment augmentes par de nouvelles
hordes de cavaliers, dtaches de l'avant-garde de l'arme franque, dont
le corps principal s'approchait  marche force.

--Par le ciel!--s'cria Victorin, les yeux ardemment fixs sur le champ
de bataille,--le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie,
dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas  pas sur le dfil,
afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il
s'arrte et ne rompt plus maintenant d'une semelle... il va faire
inutilement charper ses troupes...

Puis, s'adressant  un officier:

--Courez dire  Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles
cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette retraite, Ruper la
fera excuter sur l'heure, et rapidement... Le gros de l'arme franque
n'est plus qu' cent portes de trait de l'entre des dfils.

L'officier partit  toute bride; bientt, selon l'ordre du gnral,
trois vieilles cohortes sortirent du dfil au pas de course; elles
allrent rejoindre et soutenir nos autres troupes. Peu de temps aprs,
la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les
Gaulois lcher pied, poussrent des cris de joie sauvage, et leur
avant-garde s'approcha de plus en plus des dfils. Tout  coup Victorin
plit: l'anxit se peignit sur son visage, et il s'cria:

--Par l'pe de mon pre! me serais-je tromp sur les dispositions de
ces barbares... vois-tu leur mouvement?...

--Oui,--lui dis-je;--au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager
comme elle dans le dfil, l'arme franque s'arrte, se forme en
nombreuses colonnes d'attaque et se dirige vers les plateaux... Courroux
du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais... Ah! nous
avons appris la guerre  ces barbares...

Victorin ne me rpondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque
de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il
s'cria:

--Enfants! ce n'est plus dans les dfils que nous devons attendre ces
barbares... il faut les combattre en rase campagne... lanons-nous sur
eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir... refoulons ces
hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou trois contre un... tant mieux...
ce soir, de retour au camp, notre mre Victoria nous dira: Enfants, vous
avez t vaillants!

--Marchons!--s'crirent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu
les paroles du jeune gnral,--marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une
voix clatante:

--Ce matin nous disons:--Combien sont-ils donc ces barbares, qui
veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?

--Ce soir nous dirons: Rponds, terre rougie du sang de l'tranger...
Rpondez, flots profonds du Rhin... Rpondez, corbeaux de la grve!...
Rpondez... rpondez...

--Combien taient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de
soleil?

--Oui, combien taient-ils donc, ces Franks?

Et les troupes se sont branles en chantant le refrain de ce bardit,
qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, prcdant les
lgions, nous avons suivi Victorin. Bientt notre arme s'est dveloppe
sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, borne 
l'extrme horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque
dans cette position avantageuse, Victorin voulut,  force d'audace,
terrifier l'ennemi; malgr notre infriorit numrique, il donna l'ordre
de fondre de la crte de ces hauteurs sur les Franks. Au mme instant,
la colonne ennemie qui, attire par une feinte retraite, s'tait engage
dans les dfils, tait refoule dans la plaine par une partie de nos
troupes; reprenant l'offensive, notre arme descendit presque en mme
temps du sommet des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint
gnrale...

J'avais promis  Victoria de ne pas quitter son fils; mais au
commencement de l'action, il s'lana si imptueusement sur l'ennemi 
la tte d'une lgion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mle
me spara d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'lite bien
monte, bien arme; les soldats ne portaient ni casque ni cuirasse, mais
leur double casaque de peaux de btes, recouverte de longs poils, et
leurs bonnets de fourrure, intrieurement garnis de bandes de fer,
valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec
une frocit stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes,
pendant qu'au fort de la mle ils s'acharnaient  trancher,  coups de
hache, la tte d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophe de
cette dpouille sanglante... Je me dfendais contre deux de ces
cavaliers, j'avais fort  faire; un autre de ces barbares, dmont et
dsarm, s'tait cramponn  ma jambe afin de me dsaronner; n'y
pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents
traversrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrtrent qu' l'os de ma
jambe. Tout en ripostant  mes deux adversaires, je trouvai le loisir
d'assner un coup de masse d'armes sur le crne de ce Frank. Aprs
m'tre dbarrass de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre
Victorin, lorsque,  quelques pas de moi, j'aperois dans la mle qu'il
dominait de sa taille gigantesque, NROWEG, _l'Aigle terrible_...  sa
vue, au souvenir des outrages dont je m'tais  peine veng la veille,
en lui jetant une bche  la tte, mon sang, qu'animait dj l'ardeur de
la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors mme de la
colre que devait m'inspirer Nroweg pour ses lches insultes, je
ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystrieuse,
comme s'il et personnifi cette race pillarde et froce, qui voulait
nous asservir... Il me semblait (chose trange, inexplicable) que
j'abhorrais Nroweg autant pour l'avenir que pour le prsent... comme si
cette haine devait non-seulement se perptuer entre nos deux races
franque et gauloise, mais entre nos deux familles... Que te dirai-je,
mon enfant! j'oubliai mme la promesse faite  ma soeur de lait de
veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne
cherchai qu' me rapprocher de Nroweg... Il me fallait la vie de ce
Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi
cette soif de sang... Je me trouvais alors entour de quelques cavaliers
de la lgion  la tte de laquelle Victorin venait de charger si
imptueusement l'arme franque... Nous devions, sur ce point, refouler
l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant... Deux de
nos soldats, qui me prcdaient, tombrent eux et leurs chevaux sous la
lourde francisque de l'_Aigle terrible_, et je l'aperus  travers cette
brche humaine...

Nroweg, revtu d'une armure gauloise, dpouille de quelqu'un des
ntres, tu dans l'une des batailles prcdentes, portait un casque de
bronze dor, dont la visire cachait  demi son visage tatou de bleu et
d'carlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le
corselet de fer qu'il avait endoss par-dessus sa casaque de peau de
bte; d'paisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes
croises, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage
talon des forts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve ple, tait
 et l pommele de noir; les flots de son paisse crinire noire
tombaient plus bas que son large poitrail, sa longue queue flottante au
vent fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de
son mors  bossettes et  rnes d'argent terni, provenant aussi de
quelque dpouille gauloise; un bouclier de bois, revtu de lames de fer,
grossirement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannire,
couvrait le bras gauche de Nroweg; de sa main droite il brandissait sa
tranchante et lourde francisque, dgouttante de sang;  son ct pendait
une espce de grand couteau de boucher  manche de bois, et une
magnifique pe romaine  poigne d'or cisele, fruit de quelque autre
rapine... Nroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et
s'cria:

--L'homme au cheval gris!...

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui ft
franchir d'un bond norme le corps et la monture d'un cavalier renvers
qui nous sparaient. L'lan de Nroweg fut si violent, qu'en retombant 
terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre
poitrail; tous deux,  ce choc terrible, plirent sur leurs jarrets, et
se renversrent avec nous... D'abord tourdi de ma chute, je me dgageai
promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon pe, car ma
masse d'armes s'tait chappe de mes mains... Nroweg, un moment engag
comme moi sous son cheval, se releva et se prcipita sur moi. La
mentonnire de son casque s'tant brise dans sa chute, il avait la tte
nue, son paisse chevelure rouge, releve au sommet de sa tte, flottait
sur ses paules comme une crinire.

--Ah! cette fois, chien gaulois!--me cria-t-il en grinant des dents et
me portant un coup furieux que je parai,--j'aurai ta vie et ta peau!...

--Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore  la
face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les
autres!...

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement,
tout en changeant des outrages qui redoublaient notre rage:

--Chien!...--me disait Nroweg,--tu m'as enlev ma soeur Elwig!...

--Je l'ai enleve  ton amour infme! puisque dans sa bestialit ta race
immonde s'accouple comme les animaux... frre et soeur!... fille et
pre!...

--Tu oses parler de ma race, dogue btard! moiti Romain, moiti
Gaulois! notre race asservira la vtre, fils d'esclaves rvolts; nous
vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos biens, votre
vin, votre terre et vos femmes!...

--Vois donc au loin ton arme en droute,  grand roi! vois donc tes
bandes de loups franks, aussi lches que froces, fuir les crocs des
braves chiens gaulois!...

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une
rage croissante, sans nous tre cependant jusqu'alors atteints.
Plusieurs coups, rudement assns, avaient gliss sur nos cuirasses, et
nous nous servions de l'pe aussi habilement l'un que l'autre...
Soudain, malgr l'acharnement de notre combat, un spectacle trange nous
a, malgr nous, un moment distraits: nos chevaux, aprs avoir roul sous
un choc commun, s'taient relevs; aussitt, ainsi que cela arrive
souvent entre talons, ils s'taient prcipits l'un sur l'autre, en
hennissant, pour s'entre-dchirer; mon brave _Tom-Bras_, dress sur ses
jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre
coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frnsie...
Nroweg, irrit de voir son cheval sous les pieds du mien, s'cria, tout
en continuant ainsi que moi de combattre:

--_Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? dfends-toi
des pieds et des dents... mets-le en pices!...

--Hardi, _Tom-Bras!_--criai-je  mon tour,--tue le cheval, je vais tuer
son matre... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre
la mienne  travers les sicles!...

J'achevais  peine ces mots, que l'pe du Frank me traversait la cuisse
entre chair et peau, cela au moment o je lui assnais sur la tte un
coup qui devait tre mortel... mais,  un mouvement en arrire que fit
Nroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dvia, ne
l'atteignit qu' l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la
face du ct oppos  celui o je l'avais dj bless...

--Je te l'ai dit, mort pu vivant je te marquerai encore  la
face!--m'crirai-je au moment o Nroweg, dont l'oeil tait crev, le
visage inond de sang, se prcipitait sur moi en hurlant de douleur et
de rage... M'opinitrant  le tuer, je restais sur la dfensive,
cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sr et mortel. Soudain,
l'talon de Nroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus
acharn contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter...
Une lgion de notre cavalerie de rserve, dont quelques moments
auparavant j'avais entendu le pitinement sourd et lointain, arrivait
alors, broyant sous les pieds des chevaux imptueusement lancs tout ce
qu'elle rencontrait sur son passage... Cette lgion, forme sur trois
rangs, arrivait avec la rapidit d'un ouragan; nous devions tre,
Nroweg et moi, mille fois crass, car elle prsentait un front de
bataille de deux cents pas d'tendue; euss-je eu le temps de remonter 
cheval, il m'aurait t presque impossible de gagner de vitesse ou la
droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'chapper
ainsi  son terrible choc... J'essayai pourtant et malgr mon regret de
n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre lui tait
froce... Je profitai de l'accident qui, par la chute du cheval de
Nroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur
Tom-Bras alors  ma porte. Il me fallut user rudement du mors et du
plat de mon pe pour faire lcher prise  mon coursier, acharn sur le
corps de l'autre talon, qu'il dvorait en le frappant de ses pieds de
devant. J'y parvins  l'instant o la longue ligne de cavalerie,
m'enveloppant de toute part, n'tait plus qu' quelques pas de moi: la
prcdant alors, et htant encore de la voix et des talons le galop
prcipit de Tom-Bras, je m'lanai, devanant toujours la lgion, et
jetant derrire moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure
ensanglante, il me poursuivait perdu en brandissant son pe...
Soudain je le vis disparatre dans le nuage de poussire soulev par le
galop imptueux des cavaliers.

--Hsus m'a exauc!--me suis-je cri.--Nroweg doit tre mort... cette
lgion vient de lui passer sur le corps...

Grce  l'tonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientt assez d'avance
sur la ligne de cavalerie dont j'tais suivi, pour donner  ma course
une direction telle qu'il me ft possible de prendre place  la droite
du front de bataille de la lgion. M'adressant alors  l'un des
officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me
rpondit:

--Victorin se bat en hros!... Un cavalier qui est venu donner ordre 
notre rserve de s'avancer, nous a dit que jamais le gnral ne s'tait
montr plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux
comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de
la guerre qu'ils n'avaient pas montre jusqu'ici: tout fait croire que
nous gagnerons la victoire, mais elle sera chrement paye...

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en
soldat intrpide et en gnral consomm... Le coeur bien joyeux, je l'ai
retrouv au fort de la mle; il n'avait, par miracle, reu qu'une
lgre blessure... Sa rserve, prudemment mnage jusqu'alors, dcida du
succs de la bataille; elle a dur sept heures... Les Franks en droute,
mens battant pendant trois lieues, furent refouls vers le Rhin, malgr
la rsistance opinitre de leur retraite. Aprs des pertes normes, une
partie de leurs hordes fut culbute dans le fleuve, d'autres parvinrent
 regagner en dsordre les radeaux, et  s'loigner du rivage remorqus
par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands
bateaux, obissant aux ordres de Victorin (il avait tout prvu), fit
force de rames, doubla une pointe de terre, derrire laquelle elle
s'tait jusqu'alors tenue cache, atteignit les radeaux... Et aprs les
avoir cribls d'une grle de traits, nos barques les abordrent de tous
cts... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts
flottants: leurs bateaux remorqueurs furent couls bas  coups de hache,
le petit nombre de Franks chapps  cette lutte suprme,
s'abandonnrent au courant du fleuve, cramponns aux dbris des radeaux
dsempars et entrans par les eaux...

Notre arme, cruellement dcime, mais encore toute frmissante de la
lutte, et masse sur les hauteurs du rivage, assistait  cette
dsastreuse droute, claire par les derniers rayons du soleil
couchant. Alors tous les soldats entonnrent en choeur ces hroques
paroles des bardes qu'ils avaient chantes en commenant l'attaque:

--Ce matin nous disions:

--Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre,
nos femmes et notre soleil?

--Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

--Ce soir nous disons:

--Rponds, terre rougie du sang de l'tranger!... Rpondez, flots
profonds du Rhin!... Rpondez, corbeaux de la grve... Rpondez!...
rpondez!...

--Combien taient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

--Oui, combien taient-ils donc ces Franks?

Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre ct du
fleuve, si large en cet endroit, que l'on ne pouvait distinguer la rive
oppose, dj voile d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqu dans
cette direction une lueur qui, devenant bientt immense, embrasa
l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!... Victorin
s'cria:

--Le brave Marion a excut son plan  la tte d'une troupe d'lite, et
des tribus allies de l'autre ct du Rhin, il a march sur le camp des
Franks... Leur dernire rserve aura t extermine, leurs huttes et
leurs chariots de guerre livrs aux flammes! Par Hsus! la Gaule, enfin
dlivre du voisinage de ces froces pillards, va jouir des douceurs
d'une paix fconde,  ma mre!... ma mre..... tes voeux sont exaucs!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis
s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats
appartenant  divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'arme; tous
ces soldats taient vieux;  leur tte marchait Douarnek, l'un des
quatre rameurs qui m'avaient accompagn la veille dans mon voyage au
camp des Franks. Lorsque cette dputation fut arrive prs du jeune
gnral autour duquel nous tions tous rangs, Douarnek s'avanant seul
de quelques pas, dit d'une voix grave et ferme:

--coute, Victorin; chaque lgion de cavalerie, chaque cohorte
d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui
sont l m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu natre, ainsi que
moi, ils t'ont vu tout enfant, dans les bras de Victoria, la mre des
camps, l'auguste mre des soldats. Nous t'avons, vois-tu, Victorin,
longtemps aim pour l'amour d'elle et de toi; tu mritais cela... Nous
t'avons acclam notre gnral et l'un des deux chefs de la Gaule... tu
mritais cela... Nous t'avons aim, nous vtrans, comme notre fils, en
t'obissant comme  notre pre... tu as mrit cela. Puis est venu le
jour o, t'obissant toujours,  toi notre gnral,  toi, chef de la
Gaule, nous t'avons moins aim...

--Et pourquoi m'avez-vous moins aim?--reprit Victorin frapp de l'air
presque solennel du vieux soldat;--oui, pourquoi m'avez-vous moins aim?

--Pourquoi? parce que nous t'avons moins estim... tu mritais cela;
mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les ntres... la bataille
d'aujourd'hui nous le prouve...

--Voyons,--reprit affectueusement Victorin,--voyons, mon vieux Douarnek,
car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de
l'arme! Voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont
les vtres?

--Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le vin et le
cotillon.

--Par toutes les matresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu
as vides et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles
le soir d'une bataille gagne?--rpondit gaiement Victorin revenant peu
 peu  son naturel, que les proccupations du combat ne tempraient
plus.--Franchement, sont-ce l des reproches que l'on se fait entre
soldats?

--Entre soldats! non, Victorin,--reprit svrement Douarnek;--mais de
soldat  gnral on se les fait, ces reproches... Nous t'avons librement
choisi pour chef, nous devons te parler librement... Plus nous t'avons
lev... plus nous t'avons honor, plus nous sommes en droit de te dire:
Honore-toi...

--J'y tche, brave Douarnek... j'y tche en me battant de mon mieux.

--Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataill... Tu n'es pas
seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

--Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme
gnral et chef de la Gaule je doive tre plus insensible qu'un soldat 
l'clat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux,
blanc ou rouge?

--Moi, soldat, je te dis ceci,  toi gnral,  toi chef de la Gaule:
L'homme lu chef par des hommes libres doit, mme dans les choses de sa
vie prive, garder une sage mesure, s'il veut tre aim, obi, respect;
cette mesure, l'as-tu garde? Non... Aussi comme nous t'avions vu avaler
des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf...

--Quoi! mes enfants,--reprit en riant le jeune gnral,--vous m'avez cru
la bouche si grande?...

--Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions coureur
de cotillons; on nous a dit qu'tant ivre, tu avais fait violence  une
femme qui s'tait tue de dsespoir... nous avons cru cela...

--Courroux du ciel!--s'cria Victorin avec une douloureuse
indignation,--vous?... vous avez cru cela du fils de ma mre?

--Oui,--reprit le vtran,--oui... l a t notre tort... Donc, nous
avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner,
pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme
par le pass... Est-ce dit, Victorin?

--Oui,--rpondit Victorin mu de ces loyales et touchantes
paroles,--c'est dit...

--Ta main,--reprit Douarnek,--au nom de mes camarades, ta main!...

--La voil,--dit le jeune gnral en se penchant sur le cou de son
cheval pour serrer cordialement la main du vtran.--Merci de votre
franchise, mes enfants... je serai  vous comme vous serez  moi, pour
la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux rien; car si
le gnral porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui
la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son gnreux sang!...

--Donc... c'est dit, Victorin,--reprit Douarnek, dont les yeux devinrent
humides.-- toi notre sang... et  notre Gaule bien-aime:  ta
gloire!...

--Et  ma mre, qui m'a fait ce que je suis!--reprit Victorin avec une
motion croissante.--Et  ma mre, notre respect, notre amour, notre
dvouement, mes enfants!...

--Vive la mre des camps!--s'cria Douarnek d'une voix sonore;--vive
Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin
prsents  cette scne, nous avons cri comme Douarnek:

--Vive la mre des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...

Bientt l'arme s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que,
sous la protection d'une lgion destine  garder nos prisonniers, les
druides mdecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour
secourir galement les blesss gaulois et franks.

L'arme reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d't, en
faisant rsonner les chos des bords du Rhin de ce chant des bardes:

--Ce matin nous disions:

--Combien sont-ils donc, ces barbares qui veulent nous voler notre
terre, nos femmes et notre soleil?

--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?

Ce soir nous disons:

--Rponds, terre rougie du sang de l'tranger!... Rpondez, flots
profonds du Rhin!... Rpondez, corbeaux de la grve!... Rpondez...
rpondez!...

--Combien taient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

--Oui, combien donc taient-ils ces Franks?

Victorin, dans sa hte d'aller instruire sa mre du gain de la bataille,
remit le commandement des troupes  l'un des plus anciens capitaines;
nous laissmes nos montures harasses  des cavaliers qui, d'habitude,
conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune gnral; lui et
moi, nous nous sommes rapidement dirigs vers Mayence. La nuit tait
sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'toiles, ces mondes
inconnus o nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose
trange... tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de
notre arme, qui assurait la paix et la prosprit de la Gaule; tout en
songeant  mon prochain retour auprs de ta mre et de toi, mon enfant,
aprs cette rude journe de bataille, j'ai soudain prouv un accs de
mlancolie profonde...

J'avais, dans l'lan de ma reconnaissance, lev les yeux vers le ciel
pour remercier les dieux de notre succs... La lune brillait d'un
radieux clat... Je ne sais pourquoi,  ce moment, je me suis rappel
avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant  nos aeux, tous les
faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre
sacr de la Gaule avait aussi clairs de son ternelle lumire depuis
tant de gnrations!... Le sacrifice d'Hna, le voyage d'Albinik le
marin et de sa femme Mro vers le camp de Csar,  travers ces pays
hroquement incendis par nos pres durant leur guerre contre les
Romains... la marche nocturne de Sylvest l'esclave se rendant aux
runions secrtes des _Enfants du Gui_ et au palais de Faustine... sa
fuite du cirque d'Orange, o il avait failli tre livr aux btes
froces; puis, enfin, ces vaillantes insurrections dont le cours ou le
dcours de la lune donnait le signal, fix d'avance par nos druides
vnrs... Tous ces faits, si lointains dj, apparaissaient en ce
moment  mon esprit comme les ples fantmes du pass...

Je fus tir de mes rflexions par la voix joyeuse de Victorin.

-- quoi rves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle
journe, te voil muet comme un vaincu...

--Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...

--Quel songe-creux!...--reprit le jeune gnral dans l'entranement de
son imptueuse gaiet.--Laissons le pass avec les coupes vides et les
anciennes matresses! Moi, je pense d'abord  la joie de ma mre en
apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brlants yeux
noirs de Kidda, la bohmienne, qui m'attend, car cette nuit, en la
quittant  la fin du souper o elle m'avait attir par ruse, elle m'a
donn rendez-vous pour ce soir... Journe complte, Scanvoch! bataille
gagne le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle matresse sur
ses genoux! Ah! qu'il fait bon tre soldat et avoir vingt ans!...

--coute, Victorin. Tant qu'a dur chez toi la proccupation du combat,
je t'ai vu sage, grave, rflchi, digne en tout de ta mre et de
toi-mme...

--Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de
moi-mme en pensant  elle aprs la bataille?

--Sais-tu, Victorin, que c'est une grave dmarche, que celle tente
auprs de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'arme? Sais-tu
que cette dmarche prouve la fire indpendance de nos soldats, dont la
volont seule t'a fait gnral? Sais-tu que de telles paroles,
prononces par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines... et
qu'il serait funeste de les oublier?...

--Bon! une boutade de vtran, regrettant ses jeunes annes... paroles
de vieillard blmant les plaisirs qu'il n'a plus...

--Victorin, tu affectes une indiffrence loigne de ton coeur... Je
t'ai vu touch, profondment touch du langage de ce vieux soldat...

--L'on est si content le soir d'une bataille gagne, que tout vous
plat... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne
prouvent-elles pas l'affection de l'arme pour moi?

--Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'arme s'tait retire de
toi... elle t'est revenue avec la victoire d'aujourd'hui; mais prends
garde, de nouveaux excs commis par toi feraient natre de nouvelles
calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre...

--Quelles gens auraient intrt  me perdre?

--Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu
n'auras pas chaque jour une bataille  gagner; car, grce aux dieux!
l'anantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la
Gaule!...

--Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des
citoyens, accrochant mon pe, dsormais inutile,  ct de celle de mon
pre, je pourrai, sans contrainte, vider des coupes sans nombre et
courtiser toutes les bohmiennes de l'univers!

--Victorin, prends garde! je te le rpte... Souviens-toi des paroles du
vieux soldat...

--Au diable le vieux soldat et ses paroles!... je ne me souviens  cette
heure que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son
court jupon carlate et son corset de toile d'argent!

--Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixs sur ces
cratures; ta liaison avec elles fera scandale... Crois-moi, sois
rserv dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurit dans tes
amours.

--L'obscurit! le secret! arrire l'hypocrisie! J'aime  montrer  tous
les yeux les matresses dont je suis fier! et je serai plus fier de
Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui...

--Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

--Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et
s'accompagnant d'un petit tambour  grelots... oui, si tu l'entendais,
si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda, la Bohmienne...
Mais,--ajouta le jeune gnral en s'interrompant et regardant au loin
devant lui,--vois donc l-bas ces flambeaux... Bonheur du ciel! c'est ma
mre... Dans son inquitude, elle aura voulu se rapprocher du champ de
bataille pour savoir des nouvelles de la journe... Ah! Scanvoch, je
suis jeune, imptueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent,
j'en jouis avec ivresse... Pourtant je t'en fais le serment par l'pe
de mon pre! je donnerais toutes mes joies  venir pour ce que je vais
prouver dans quelques instants, lorsque ma mre me pressera sur sa
poitrine!

Et en disant ceci, il s'lana  toute bride et sans m'attendre, vers
Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eu rejoints, ils
taient tous deux descendus de cheval, Victoria tenait Victorin
troitement embrass, lui disant avec un accent impossible  rendre:

--Mon fils, je suis une heureuse mre!...

 la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de
Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite tait
enveloppe de linges. Victorin dit avec anxit:

--Seriez-vous blesse, ma mre?

--Lgrement,--rpondit Victoria. Puis, s'adressant  moi, elle me
tendit affectueusement la main:

--Frre, te voil, mon coeur est joyeux...

--Mais, cette blessure, qui vous l'a faite?

--La femme franque qu'Elln et Sampso ont conduite prs de moi...

--Elwig!--m'criai-je avec horreur.--Oh! la maudite!... elle s'est
montre digne de sa race maudite!...

--Scanvoch!--me dit Victoria d'un air grave,--il ne faut pas maudire les
morts... celle que tu appelles Elwig n'existe plus...

--Ma mre,--reprit Victorin avec une anxit croissante,--ma chre mre,
vous nous l'attestez, cette blessure est lgre?

--Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle droula la bande dont sa main droite
tait enveloppe.

--Tu le vois,--ajouta-t-elle,--je me suis seulement coupe  deux
endroits la paume de la main en tchant de dsarmer cette femme...

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravit.

--Elwig arme!--ai-je dit en tchant de rappeler mes souvenirs de la
veille.--O a-t-elle trouv une arme?  moins qu'hier soir, avant de
nous rejoindre  la nage, elle ait ramass son couteau sur la grve, et
l'ait cach sous sa robe.

--Mais, cette femme,  quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mre?
Vous tiez donc seule avec elle?

--J'avais pri Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le
milieu du jour, dans la pense d'tre secourable  cette femme. Elln et
Sampso me l'ont amene... Je m'entretenais avec Robert, chef de notre
rserve, nous causions des dispositions  prendre pour dfendre le camp
et la ville en cas de dfaite de notre arme. On fit entrer Elwig dans
une pice voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissrent
seule l'trangre, pendant que j'envoyais chercher un interprte pour me
faire entendre d'elle. Robert, notre entretien termin, me demanda des
secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre o
m'attendait Elwig: je voulais prendre quelque argent dans un coffre o
se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, hritage de ma mre...

--Si le coffre tait ouvert,--m'criai-je, songeant  la sauvage
cupidit de la soeur du _grand roi_ Nroweg,--Elwig aura voulu, en vraie
fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet prcieux.

--Tu l'as dit, Scanvoch; au moment o j'entrais dans cette chambre, la
femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail
prcieux; elle le contemplait avidement.  ma vue, elle a laiss tomber
le collier  ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine,
elle m'a d'abord contemple en silence d'un air farouche: son ple
visage s'est empourpr de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil
sombre, elle a prononc mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si
j'tais Victoria, je lui fis un signe de tte affirmatif, en lui disant:
Oui, je suis Victoria.  peine avais-je prononc ces mots, qu'Elwig
s'est jete  mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme
si elle et humblement implor ma protection... Sans doute cette femme a
profit de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans tre
vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est
redresse, les yeux tincelants de frocit, en me portant un coup de
couteau, et rptant avec un accent de haine: _Victoria! Victoria!_...

 ces paroles de sa mre, quoique le danger ft pass, Victorin
tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prit entre ses deux
mains sa main blesse qu'il baisa avec un redoublement de pieuse
tendresse.

--Voyant le couteau d'Elwig lev sur moi,--ajouta Victoria,--mon premier
mouvement fut de parer le coup et de tcher de saisir la lame en
m'criant:  moi, Robert! Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de
la pice voisine; il me vit aux prises avec Elwig... Mon sang coulait...
Robert me crut dangereusement blesse; il tira son pe, saisit cette
Elwig  la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer  cette inutile
vengeance... Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement
prs de moi.

--Vous la plaignez, ma mre,--dit vivement Victorin,--cette crature
pillarde et froce, comme ceux de sa race? Vous la plaignez! et elle n'a
sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire
prs de vous pour vous voler et vous gorger ensuite!

--Je la plains d'tre ne d'une telle race,--reprit tristement
Victoria--je la plains d'avoir eu la pense d'un meurtre!

--Croyez-moi,--ai-je dit  ma soeur de lait,--la mort de cette femme met
un terme  une vie souille de forfaits dont frmit la nature... Fassent
les dieux que, comme Elwig, son frre, le _roi_ Nroweg ait aujourd'hui
perdu la vie, et que sa race soit teinte en lui, sinon, je regretterais
toujours de n'avoir pas achev cet homme... Je ne sais pourquoi, il me
semble que sa descendance sera funeste  la mienne...

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait
pas le sens, lorsque Victorin s'cria:

--Bni soit Hsus, ma mre! c'est un jour heureux pour la Gaule que
celui-ci!... Vous avez chapp  un grand danger, nos armes sont
victorieuses, et les Franks sont chasss de nos frontires...

Puis, s'interrompant et prtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:

--Entendez-vous, ma mre? entendez-vous ces chants que le vent nous
apporte?...

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, rpts en
choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont
venus jusqu' nous  travers la sonorit de la nuit:

--Ce soir nous disons: Combien taient-ils donc ces barbares?

--Ce soir nous disons, combien taient-ils donc ces Franks?...




CHAPITRE IV.

Scanvoch est tabli en Bretagne dans les champs de ses pres, prs de la
fort de Karnak.--Suite du rcit.--Victorin et Kidda la Bohmienne.--Le
voyage.--Le cavalier mystrieux.--Retour de Scanvoch  Mayence.--Le
soulvement.--Victorin et Victorin.--Ttrik.--Le capitaine Marion et
son ami Eustache.


Plusieurs annes se sont passes depuis que j'ai crit pour toi, mon
enfant, le rcit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs tablissements sur
l'autre rive du fleuve, a dlivr la Gaule des craintes que lui
inspirait cette invasion barbare toujours menaante. Les Franks, retirs
maintenant au fond des forts de la Germanie, attendent peut-tre une
occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc
ce rcit d'autrefois aprs des annes de douleur amre... De grands
malheurs ont pes sur ma vie; j'ai vu se drouler une pouvantable trame
d'hypocrisie et de haine, cette trame, dont j'avais eu soupon ds le
rcit prcdent, a envelopp ce que j'avais de plus cher au monde...
Depuis lors, une tristesse incurable s'est empare de mon me... J'ai
quitt les bords du Rhin pour la Bretagne, je suis tabli avec ta
seconde mre et toi, mon enfant, aux mmes lieux o fut jadis le berceau
de notre famille, prs des pierres sacres de la fort de Karnak,
tmoins du sacrifice hroque de notre aeule Hna...

Hier encore, en revenant des champs avec toi, puisque de soldat je suis
devenu laboureur comme nos pres, au temps de leur indpendance... hier
encore je t'ai montr au bord d'un ruisseau deux saules creux, si
vieux... si vieux... (ils ont plus de trois cents ans!) qu'ils ne
vgtent presque plus... Tu me priais d'attacher une corde de l'un 
l'autre de ces deux arbres pour te balancer... Tu m'as vu avec
tonnement m'attrister  ta demande, et soudain rester pensif.

Je songeais que, par un rapprochement trange, notre aeul Sylvest, dont
tu liras l'histoire, et sa soeur Siomara avaient, comme toi, voulu, il y
a prs de trois sicles, attacher  ces deux saules une corde pour
servir  leurs jeux enfantins... Et ces souvenirs, hlas! n'taient pas
les seuls que ces troncs sculaires veillaient dans ma pense; car je
t'ai dit:

--Regarde ces deux arbres avec tristesse et vnration, mon enfant: un
de nos aeux, _Guilhern_, fils de _Joel_, le brenn de la tribu de
Karnak, est mort dans un supplice atroce, garrott  l'un de ces saules;
le fils de Guilhern, un adolescent un peu plus g que toi, nomm
Sylvest (c'est de lui que je te parlais tout  l'heure), fut attach 
l'autre saule pour mourir du mme supplice que son pre... un hasard
inespr l'a arrach  cette torture.

--Et quel tait donc leur crime?--m'as-tu demand.

--Le crime du pre et de son fils tait d'avoir voulu chapper 
l'esclavage, afin de ne plus cultiver sous le fouet, le carcan au cou,
la chane aux pieds, les champs paternels au profit des Romains, qui les
en avaient dpouills par violence ensuite de la bataille de Vannes...

Ma rponse t'a surpris, mon enfant, toi, qui as toujours vcu heureux et
libre, toi, qui jusqu'ici n'as connu d'autre douleur que le regret
d'avoir perdu ta mre bien-aime, dont tu n'as conserv qu'un vague
souvenir; car tu tais g de quatre ans et deux mois  peine, lorsque
peu de temps aprs la victoire remporte sur les Franks des bords du
Rhin..........

J'ai interrompu mon rcit, cher enfant; ma main s'est arrte, inonde
des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tomb dans l'un de
ces accs de morne tristesse que je ne peux vaincre... lorsque je me
rappelle les terribles vnements domestiques qui se sont passs aprs
notre victoire sur le Rhin; mais j'ai repris courage en songeant au
devoir que je dois accomplir, afin d'obir aux derniers voeux de notre
aeul Joel, qui vivait il y a prs de trois sicles dans ces mmes lieux
o nous sommes aujourd'hui revenus, aprs les vicissitudes sans nombre
de notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause des
accs de tristesse mortelle o tu me vois souvent plong, malgr ta
tendresse et celle de ta seconde mre, que je ne saurais jamais trop
chrir... Oui, lorsque tu auras lu les dernires et solennelles paroles
de VICTORIA, _la mre des camps_, paroles effrayantes... tu comprendras
que si douloureux que soit pour moi le pass, en ce qui touche ma
famille, ce n'est pas seulement le pass qui m'attriste jusqu' la mort,
mais les prvisions de l'avenir rserv peut-tre  la Gaule par la
mystrieuse volont de Hsus...  mon enfant! ces apprhensions pleines
d'angoisses, tu les partageras en lisant cette rflexion sage et
profonde de notre aeul Sylvest:

--_Hlas!  chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._

Oui, car si elles se ralisent jamais, les redoutables prophties de
Victoria, doue peut-tre comme tant d'autres de nos druidesses vnres
de la science de l'avenir... si elles se ralisent, ces redoutables
prophties, malheur  la Gaule! Malheur  notre race! malheur  notre
famille! elle aura plus longtemps et plus cruellement  souffrir de
l'oppression de la Rome _des vques_, qu'elle n'a souffert de
l'oppression de la _Rome des Csars et des empereurs_!...


Je reprends donc ce rcit, mon enfant, au point o je l'ai laiss, il y
a plusieurs annes. Sans doute, je l'interromprai plus d'une fois
encore...

Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa mre,
aprs l'avoir longuement entretenue du rsultat de la journe; il
prtexta d'une grande fatigue et de sa lgre blessure pour se retirer.
Rentr chez lui, il se dsarma, se mit au bain, puis, envelopp d'un
manteau, il se rendit chez les Bohmiennes vers le milieu de la nuit...

--_Cette femme te sera fatale!_--avais-je dit au jeune gnral... Hlas!
ma prvision devait s'accomplir.  propos de ces cratures,
rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue depuis, et
tu apprcieras plus tard l'importance de ce souvenir:

Ces Bohmiennes, arrives  Mayence la surveille du jour o Ttrik
tait arriv lui-mme dans cette ville, venaient de Gascogne, pays qu'il
gouvernait.

Cette rvlation, et bien d'autres, amenes par la suite des temps,
m'ont donn une connaissance si exacte de certains faits, que je pourrai
te les raconter comme si j'en avais t spectateur. Victorin quitta donc
son logis au milieu de la nuit pour aller au rendez-vous o l'attendait
Kidda, la Bohmienne; il la connaissait seulement depuis la veille. Elle
avait fait sur ses sens une vive impression: il tait jeune, beau,
spirituel, gnreux; il venait de gagner le jour mme une glorieuse
bataille; il savait la facilit de moeurs de ces chanteuses vagabondes,
il se croyait certain de possder l'objet de son caprice; quelle fut sa
surprise, son dpit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mlange de
fermet, de tristesse et de passion contenue:

--Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de la
vertu d'une chanteuse bohmienne; mais vous me croirez si je vous dis
que longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom tait venu jusqu'
moi; votre renomme de courage et de bont avait fait battre mon coeur,
ce coeur indigne de vous, puisque je suis une pauvre crature
dgrade... Voyez-vous, Victorin,--ajouta-t-elle les larmes aux
yeux,--si j'tais pure, vous auriez mon amour et ma vie; mais je suis
fltrie, je ne mrite pas vos regards; je vous aime trop passionnment,
je vous honore trop pour jamais vous offrir les restes d'une existence
avilie par des hommes si peu dignes de vous tre compars...

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin, l'excita
davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrit pas ses refus,
se changea bientt en une passion dvorante, insense. Malgr ses
protestations de tendresse, malgr ses prires, malgr ses larmes, car
il pleurait aux pieds de cette misrable, la Bohmienne resta inexorable
dans sa rsolution. Le caractre de Victorin, jusqu'alors joyeux,
avenant et ouvert, s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mre et
moi, nous ignorions alors les causes de ce changement;  nos pressantes
questions, le jeune gnral rpondait que, frapp des symptmes de
dsaffection manifests par l'arme  son gard, il ne voulait plus
s'exposer  une pareille dfaveur, et que dsormais sa vie serait
austre et retire. Sauf pendant quelques heures consacres chaque jour
 sa mre, Victorin ne sortait plus de chez lui, fuyant la socit de
ses anciens compagnons de plaisir. Les soldats, frapps de ce brusque
revirement dans sa conduite, virent dans cette rforme salutaire le
rsultat de leurs observations, prsentes en leur nom au jeune gnral
par Douarnek avec une amicale franchise; ils s'affectionnrent  lui
plus que jamais. J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude
volontaire, buvait jusqu' l'ivresse pour oublier sa fatale passion,
allant cependant chaque soir chez la bohmienne, et la trouvant toujours
impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Ttrik tait rest  Mayence afin
de tcher de vaincre la rpugnance de Victoria  faire acclamer son
petit-fils comme hritier du pouvoir de son pre; mais Victoria
rpondait au gouverneur d'Aquitaine:

--Ritha-Gar, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il a
rass, a renvers, il y a dix sicles, la royaut en Gaule, les peuples
tant las d'tre transmis, eux et leur descendance, par droit
d'hritage,  des rois rarement bons, presque toujours mauvais. Les
Gaulois, de plus en plus clairs par nos druides vnrs, ont sagement
prfr choisir librement le chef qu'ils croyaient le plus digne de les
gouverner; ils se sont ainsi constitus en rpublique. Mon petit-fils
est un enfant au berceau, nul ne sait s'il aura un jour les qualits
ncessaires au gouvernement d'un grand peuple comme le ntre.
Reconnatre aujourd'hui cet enfant comme hritier du pouvoir de son
pre, ce serait rtablir une sorte de royaut. Or, ainsi que Ritha-Gar,
moi, Victoria, je hais les royauts.

Ttrik, esprant vaincre par sa persistance la rsolution de la mre des
camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru que tel tait
le seul but de son sjour  Mayence), et s'tonnait non moins que nous
de la transformation du caractre de Victorin. Celui-ci, quoique plong
dans une morne tristesse, s'tait toujours montr affectueux pour moi;
plusieurs fois mme je le vis sur le point de m'ouvrir son coeur et de
me confier ce qu'il cachait  tous; craignant sans doute mes reproches,
il retint ses aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le
pass, il vita mme les occasions de me rencontrer; ses traits, nagure
si beaux, si ouverts, n'taient plus reconnaissables; plis par la
souffrance, creuss par les excs de l'ivresse solitaire  laquelle il
se livrait, leur expression semblait de plus en plus sinistre; parfois
une sorte d'garement se trahissait dans la sombre fixit de son regard.

Environ cinq semaines aprs la grande victoire du Rhin, Victorin
redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites  ma
femme et  Sampso les heures o d'habitude j'allais chez Victoria pour
crire les lettres qu'elle me dictait. Elln accueillit le fils de ma
soeur de lait avec son affabilit accoutume. Je crus d'abord que,
regrettant de s'tre loign de moi sans motif et par caprice, il
cherchait  amener entre nous un rapprochement par l'intermdiaire de ma
femme; car, malgr sa persistance  viter ma rencontre, il ne parlait
de moi  Elln qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa
soeur et de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant,
elle fut frappe de l'expression douloureuse de la physionomie de ma
femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitt.

--Qu'as-tu, Elln?--lui dit Sampso.

--Ma soeur, je t'en conjure, dsormais ne me laisse pas seule avec le
fils de Victoria...

--Quelle est la cause de ton trouble?

--Fassent les dieux que je me sois trompe; mais  certains demi-mots de
Victorin,  l'expression de son regard, j'ai cru deviner qu'il ressent
pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma tendresse, mon
dvouement pour Scanvoch!

--Ma soeur,--reprit Sampso,--les excs de Victorin m'ont toujours
rvolte; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le sacrifice de
ses gots dsordonns lui cote sans doute beaucoup, car chacun, tout en
louant le changement de conduite du jeune gnral, remarque sa profonde
tristesse... Je ne peux donc le croire capable de songer  dshonorer
ton mari, lui qui aime Victorin comme son fils, lui qui  la guerre lui
a sauv la vie... tu es dans l'erreur, Elln... non, une pareille
indignit est impossible...

--Puisses-tu dire vrai, Sampso; mais, je t'en conjure, si Victorin
revient  la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et quoi qu'il en
soit, je veux tout dire  Scanvoch.

--Prends garde, Elln... Si, comme je le crois, tu te trompes, c'est
jeter un soupon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais son
attachement pour Victoria et pour son fils, juge du dsespoir de
Scanvoch  une telle rvlation... Elln, suis mon conseil, reois une
fois encore Victorin seule  seul, et si tu acquiers la certitude de ce
que tu redoutes, alors, n'hsite plus... rvle tout  Scanvoch, car
s'il est imprudent  toi d'veiller dans son esprit des soupons
peut-tre mal fonds, tu dois dmasquer un infme hypocrite, lorsque tu
n'as plus de doute sur ses projets.

Elln promit  sa soeur d'couter ses avis; mais de ce jour Victorin ne
revint plus... Je n'ai connu ces dtails que plus tard. Ceci s'tait
pass durant les cinq ou six premires semaines qui suivirent la grande
bataille du Rhin, et huit jours avant les terribles vnements qu'il me
faut, hlas! mon enfant, te raconter...

Ce jour-l j'avais pass la premire partie de la soire auprs de
Victoria, confrant avec elle d'une mission trs-urgente pour laquelle
je devais partir le soir mme, et qui me pouvait retenir plusieurs
jours. Victorin, quoiqu'il l'et promis  sa mre, ne se rendit pas 
cet entretien, dont il savait l'objet. Je ne m'tonnai pas de son
absence; je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans qu'il m'et t
possible de pntrer la cause de cette bizarrerie, il vitait les
occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me dit d'une voix mue au
moment o je la quittais,  l'heure accoutume:

--Les affections prives doivent se taire devant les intrts de l'tat;
j'ai longuement parl avec toi de la mission dont tu te charges,
Scanvoch; maintenant, la mre te dira ses douleurs. Ce matin encore j'ai
eu un triste entretien avec mon fils; en vain je l'ai suppli de me
confier la cause du chagrin secret qui le dvore; il m'a rpondu avec un
sourire navrant:

--Autrefois, ma mre, vous me reprochiez ma lgret, mon got trop
ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin dj... je vis dans la
retraite et la mditation. Ma demeure, o retentissait jadis, pendant la
nuit, le joyeux tumulte des chants et des festins aux flambeaux, est
aujourd'hui solitaire, silencieuse et sombre... sombre comme moi-mme...
Nos scrupuleux soldats, difis de ma conversion, ne me reprochent plus,
je crois, aujourd'hui d'aimer trop la joie, le vin et les matresses?
Que vous faut-il de plus, ma mre?...

--Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le pass,--lui
ai-je rpondu sans pouvoir retenir mes larmes;--car tu souffres, tu
souffres d'une peine que j'ignore. La conscience d'une vie sage et
rflchie, comme doit l'tre celle du chef d'un grand peuple, donne au
visage une expression grave, mais sereine, tandis que ton visage est
ple, sinistre, sardonique comme celui d'un dsespr...

--Que vous a rpondu Victorin?

--Rien; il est retomb dans ce morne silence o je le vois si souvent
plong, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui des regards
presque gars... Alors je lui ai prsent son enfant, que je tenais
entre mes bras; il l'a pris et l'a embrass plusieurs fois avec
tendresse; puis il l'a replac dans son berceau, et s'est retir
brusquement sans prononcer une parole, sans doute pour me cacher ses
larmes; car j'ai vu qu'il pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise
en songeant  l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon
fils et pour moi...

J'ai tch de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle la
cause du mystrieux chagrin de son fils; puis, l'heure me pressant, car
je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma mission le plus
promptement possible, j'ai quitt ma soeur de lait pour rentrer chez moi
et embrasser ta mre et toi, mon enfant, avant de me mettre en route.
J'ai trouv Elln et sa soeur assises auprs de ton berceau... En me
voyant, Sampso s'cria:

--Vous arrivez  propos, Scanvoch, pour m'aider  convaincre Elln que
sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...

--Qu'as-tu, mon Elln?--lui dis-je avec inquitude,--d'o vient ton
chagrin?

Elle baissa la tte, ne me rpondit pas, et continua de pleurer.

--Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch; mais
savez-vous pourquoi ma soeur se dsole ainsi? c'est parce que vous
partez...

--Quoi?--dis-je  Elln d'un ton de tendre reproche,--toi toujours si
courageuse quand je partais pour la bataille, te voici craintive,
plore, alors que je m'loigne pour un voyage de quelques jours au
plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine paix!... Elln... tes
inquitudes n'ont pas de motif.

--Voil ce que je ne cesse de rpter  ma soeur,--reprit Sampso.--Votre
voyage ne vous expose  aucun danger, et si vous partez cette nuit,
c'est que votre mission est urgente.

--Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un vritable plaisir que de
voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d't au milieu
de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

--Je sais tout cela,--reprit Elln d'une voix altre,--ma faiblesse est
insense; mais, malgr moi, ce voyage m'pouvante...

Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes:

--Scanvoch, mon poux bien-aim! ne pars pas, je t'en conjure,

ne pars pas...

--Elln,--lui dis-je tristement,--pour la premire fois de ma vie, je
suis oblig de rpondre  ton dsir par un refus...

--Je t'en supplie... reste prs de moi.

--Je te sacrifierai tout, hormis mon devoir... La mission dont m'a
charg Victoria est importante... j'ai promis de la remplir, je tiendrai
ma promesse...

--Pars donc,--me dit ma femme en sanglotant avec dsespoir,--pars donc,
et que ma destine s'accomplisse! tu l'auras voulu...

--Sampso,--ai-je dit le coeur navr,--de quelle destine parle-t-elle?

--Hlas! ma soeur est accable depuis ce matin de noirs pressentiments;
ils lui paraissent, ainsi qu' moi, inexplicables, pourtant elle ne peut
les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus... ou qu'un
grand malheur vous menace pendant votre voyage.

--Elln, ma femme bien-aime,--lui ai-je dit en la serrant contre ma
poitrine.--Ignores-tu que, si courte que doive tre notre sparation, il
m'en cote toujours de m'loigner d'ici?... Veux-tu joindre  ce chagrin
celui que j'aurai en te laissant ainsi dsole?

--Pardonne-moi,--me dit Elln en faisant un violent effort sur
elle-mme;--tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un
soldat... Tiens, vois, je ne pleure plus, je suis calme... tes paroles
me rassurent; j'ai honte de mes lches terreurs... mais au nom de notre
enfant qui dort l dans son berceau, ne t'en va pas irrit contre moi;
que tes adieux soient bons et tendres comme toujours... j'ai besoin de
cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont
je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.

Ma femme, malgr son apparente rsignation, semblait tant souffrir de la
contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprs
d'Elln, je songeai  prier Victoria de donner au capitaine Marion la
mission dont je m'tais charg; une rflexion me retint: le temps
pressait, puisque je partais de nuit, il faudrait employer plusieurs
heures  mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire  laquelle
il tait rest jusqu'alors compltement tranger, et qui, pour russir,
devait tre traite avec une extrme clrit. Obissant  mon devoir,
et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanit des craintes d'Elln,
je ne cdai pas  son dsir; je la serrai tendrement entre mes bras, et,
la recommandant  l'excellente affection de Sampso, je suis parti 
cheval.

Il tait alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me servir
d'escorte et de messager pour le cas o j'aurais  crire  Victoria
pendant la route; choisi par le capitaine Marion,  qui j'avais demand
un homme sr et discret, ce cavalier m'attendait  l'une des portes de
Mayence; je l'ai bientt rejoint; quoique la lune se levt tard, la nuit
tait pourtant assez claire, grce au rayonnement des toiles; j'ai
remarqu, sans attacher d'importance  cette circonstance, que, malgr
la douceur de la saison, mon compagnon de voyage portait une grosse
casaque dont le capuchon se rabattait sur son casque, de sorte qu'en
plein jour j'aurais eu mme quelque difficult  distinguer les traits
de cet homme. Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher  mes
cts, il me laissa le dpasser sans m'adresser une parole; puis il me
suivit. En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois,  la
causerie, je n'aurais pas accept cette marque de dfrence exagre,
qui m'et priv de l'entretien d'un compagnon pendant un long trajet;
mais, attrist par les adieux de ma femme, et songeant, malgr moi, 
mesure que je m'loignais, aux sinistres pressentiments dont elle avait
t agite, je ne fus pas fch de rester seul avec mes rflexions
durant une partie de la nuit; je m'loignai donc de la ville suivi du
cavalier, non moins silencieux que moi...

Nous avions, sans changer une parole, chevauch environ deux heures,
car la lune, qui devait se lever vers minuit, commenait de poindre
derrire une colline bornant l'horizon. Nous nous trouvions  un
carrefour o se croisaient trois grandes routes traces et excutes par
les Romains. J'avais ralenti l'allure de _Tom-Bras_, afin de reconnatre
le chemin que je devais suivre, lorsque soudain mon compagnon de voyage,
levant la voix derrire moi, m'a cri:

--Scanvoch! reviens  toute bride sur tes pas... un grand crime se
commet  cette heure dans ta maison!...

 ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grce  la
demi-obscurit de la nuit je vis le cavalier, faisant faire  son cheval
un bond norme, franchir le talus de la route et disparatre dans
l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la lisire depuis quelque
temps... Frapp de stupeur, je restai quelques moments immobile, et
lorsque, cdant aune curiosit pleine d'angoisse, je voulus m'lancer 
la poursuite du cavalier, afin d'avoir l'explication de ses paroles, il
tait trop tard, la lune ne jetait pas encore assez de clart pour qu'il
me ft possible de m'aventurer  travers des bois que je ne connaissais
pas, le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui s'augmentait 
chaque instant; prtant attentivement l'oreille, j'entendis, au milieu
du profond silence de la nuit, le galop rapide et dj lointain du
cheval de cet homme; il me parut reprendre par la fort, et
consquemment par une voie plus courte, la direction de Mayence. Un
moment j'hsitai dans ma rsolution; mais, me rappelant les
inexplicables pressentiments de ma femme, et les rapprochant surtout des
paroles du cavalier, je regagnai la ville  toute bride...

--Si, par un hasard inconcevable,--me disais-je,--l'avertissement auquel
j'obis est aussi mal fond que les pressentiments d'Elln, avec
lesquels il concorde pourtant d'une manire trange, si mon alarme a t
vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour recommencer mon voyage,
qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon
vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle
vitesse.  mesure que je me rapprochais des lieux o j'avais laiss ma
femme et mon enfant, les plus noires penses venaient m'assaillir; quel
pouvait tre ce crime qui se commettait dans ma maison? tait-ce  un
ami? tait-ce  un ennemi que je devais cette rvlation? Parfois il me
semblait que la voix du cavalier ne m'tait pas inconnue, sans qu'il me
ft possible de me souvenir o je l'avais dj entendue; mais ce qui
redoublait surtout mon anxit, c'tait ce mystrieux accord entre le
malheur dont on venait de me menacer et les pressentiments d'Elln. La
lune, s'tant leve, facilitait la prcipitation de ma course en
clairant la route; les arbres, les champs, les maisons, disparaissaient
derrire moi avec une rapidit vertigineuse. Je mis moins d'une heure 
parcourir cette mme route, parcourue nagure par moi en deux heures;
j'atteignis enfin les portes de Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir
entre mes jambes, non pas faute d'ardeur et de courage, mais parce que
ses forces taient  bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

--As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

--Il y a un quart d'heure  peine,--me rpondit le soldat,--un cavalier,
vtu d'une casaque  capuchon, a pass au galop devant cette porte; il
se dirigeait vers le camp.

--C'est lui,--ai-je pens en reprenant ma course, au risque de voir
Tom-Bras expirer sous moi.--Plus de doute, mon compagnon de voyage
m'aura devanc par le chemin de la fort; mais pourquoi se rend-il au
camp, au lieu d'entrer dans la ville?--Quelques instants aprs
j'arrivais devant ma maison: je sautai  bas de mon cheval, qui hennit
en reconnaissant notre logis. Je courus  la porte, j'y frappai  grands
coups... personne ne vint m'ouvrir, mais j'entendis des cris touffs;
je heurtai de nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon
pe; les cris redoublrent; il me sembla reconnatre la voix de
Sampso... J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la
fentre de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'pe  la main.
Au moment o j'arrive devant cette croise, on poussait du dedans les
volets qui la fermaient. Je m'lance  travers ce passage, je me trouve
ainsi face  face avec un homme... L'obscurit ne me permit pas de
reconnatre ses traits; il fuyait de la chambre d'Elln, dont les cris
dchirants parvinrent jusqu' moi: saisir cet homme  la gorge au moment
o il mettait le pied sur l'appui de la fentre pour s'chapper, le
repousser dans la chambre pleine de tnbres, o je me prcipite avec
lui, le frapper plusieurs fois de mon pe avec fureur, en
criant:--Elln! me voici...--Tout cela se passa avec la rapidit de la
pense; je retirais mon pe du corps tendu  mes pieds pour l'y
replonger encore, car j'tais fou de rage, lorsque deux bras
m'treignent avec une force convulsive... Je me crois attaqu par un
autre adversaire: je traverse de mon pe ce corps, qui dans l'obscurit
se suspendait  mon cou, et aussitt j'entends ces paroles prononces
d'une voix expirante:

--Scanvoch... tu m'as tue... merci, mon bien-aim... il m'est doux de
mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...

C'tait la voix d'Elln!...

Ma femme tait accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous ma
protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserr se dtachrent
brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le plancher... Je restai
foudroy... mon pe s'chappa de mes mains, et pendant quelques
instants un silence de mort se fit dans cette chambre compltement
obscure, sauf une trane de ple lumire, jete par la lune entre les
deux volets  demi referms par le vent... Soudain ils s'ouvrirent
compltement du dehors, et  la clart lunaire, je vis une femme svelte,
grande, vtue d'une jupe rouge et d'un corset de toile d'argent, monte
au dehors sur l'appui de la fentre.

--Victorin,--dit-elle,--beau Tarquin d'une nouvelle Lucrce, quitte
cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu  minuit, l'heure convenue,
entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas sortir de chez la
belle par la fentre, chemin des amants... tu as accompli ta promesse...
maintenant je suis  toi... Viens, mon char nous attend, fuyons...

--Victorin!--m'criai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rve
pouvantable,--c'tait lui... je l'ai tu...

--Le mari!--reprit Kidda, la Bohmienne, en sautant en arrire.--C'est
le diable qui l'a ramen!...

Et elle disparut.

Quelques instants aprs, j'entendis le bruit des roues d'un char et le
tintement du grelot de la mule qui l'entranait rapidement, tandis que,
au loin, du ct de la porte du camp, s'levait une rumeur lointaine et
toujours croissante, comme celle d'une foule qui s'approche en tumulte.
 ma premire stupeur succda une angoisse terrible, mle d'une
dernire esprance: Elln n'tait peut-tre pas morte... Je courus  la
porte de la chambre, ferme en dedans, j'appelai Sampso  grands cris,
sa voix me rpondit d'une pice voisine; on l'y avait enferme... Je la
dlivrai, m'criant:

--J'ai frapp Elln dans l'obscurit... la blessure n'est peut-tre pas
mortelle; courez chez _Omer_, le druide...

--J'y cours,--me rpondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se prcipita vers la porte de la maison verrouille  l'intrieur.
Au moment o elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la place o tait
situe ma maison, tout proche de la porte du camp, une foule de soldats:
plusieurs portaient des torches, tous poussaient des cris menaants au
milieu desquels revenait sans cesse le nom de _Victorin_.

 la tte de ce rassemblement, j'ai reconnu le vtran Douarnek
brandissant son pe.

--Scanvoch,--me dit-il,--le bruit vient de se rpandre dans le camp
qu'un crime affreux a t commis dans ta maison.

--Et le criminel est Victorin!--crirent plusieurs voix qui couvrirent
la mienne.-- mort l'infme!

-- mort l'infme! qui a fait violence  la chaste pouse de son ami...

--Comme il a fait violence  l'htesse de la taverne des bords du
Rhin...

--Ce n'tait pas une calomnie!

--Le lche hypocrite avait feint de s'amender!

--Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

--Dshonorer la femme d'un soldat! d'un des ntres! de Scanvoch, qui
aimait ce dbauch comme son fils!

--Et qui  la guerre lui avait sauv la vie.

-- mort!  mort!...

Il m'avait t impossible de dominer de ma voix ces cris furieux...
Sampso, dsespre, faisait de vains efforts pour traverser la foule
exaspre.

--Par piti! laissez-moi passer!--criait Sampso d'une voix
suppliante;--je vais chercher un druide mdecin... Elln respire
encore... sa blessure peut n'tre pas mortelle... Du secours!... du
secours!...

Ces mots redoublrent l'indignation et la fureur des soldats. Au lieu
d'ouvrir leurs rangs  la soeur de ma femme, ils la repoussrent en se
ruant vers la porte, bientt ainsi encombre d'une foule impntrable,
frmissante de colre, et d'o s'levrent de nouveaux cris...

--Malheur! malheur  Victorin!...

--Ce monstre a gorg la femme de Scanvoch aprs l'avoir violente!...

--Elle meurt comme l'htesse de la taverne de l'le du Rhin.

--Victorin!--s'cria Douarnek,--nous t'avions pardonn, nous avions cru
 ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es notre
gnral... tu n'chapperas pas  la peine de tes crimes! Plus nous
t'avons aim, plus nous t'abhorrons!...

--Nous serons tes bourreaux!

--Nous t'avons glorifi... nous te chtierons!

--Un gnral tel que toi dshonore la Gaule et l'arme!

--Il faut un exemple terrible!

-- mort Victorin!  mort!...

--Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue,--me dit
Sampso avec dsespoir, pendant que je tchais, mais toujours en vain, de
me faire entendre de cette foule en dlire, dont les mille cris
couvraient ma voix.

--Je vais essayer de sortir par la fentre,--me dit Sampso.

Et elle s'lana vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes
efforts pour empcher les soldats furieux contre leur gnral d'envahir
ma demeure, je criais:

--Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil... justice
est faite!... retirez-vous...

Le tumulte, toujours croissant, touffa mes paroles, je vis revenir
Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit en sanglotant:

--Mon frre, plus d'espoir! Elln est glace... son coeur ne bat plus...
elle est morte!...

--Morte! morte!... Hsus, ayez piti de moi!--ai-je murmur en
m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais dfaillir.
Mais soudain je revins  moi et tressaillis de tous mes membres, en
entendant ces mots circuler parmi les soldats:

--Voici Victoria! voici notre mre!...

Et la foule, dgageant les abords de ma maison, reflua vers le milieu de
la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel tait le respect
que cette femme auguste inspirait  l'arme, que bientt le silence
succda aux furieuses clameurs des soldats; ils comprirent la terrible
position de cette mre qui, attire par des cris de justice et de
vengeance profrs contre son fils accus d'un crime horrible,
s'approchait dans la majest de sa douleur maternelle.

Mon coeur,  moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette femme,
pour qui ma vie n'avait t qu'un long jour de dvouement, Victoria
allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tu par moi... qui
l'avais vu natre... qui l'avais aim comme mon enfant!... Je voulus
fuir... je n'en eus pas la force... Je restai adoss  la muraille...
regardant devant moi, incapable de faire un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'carte, forme une sorte de haie de
chaque ct d'un large passage, et je vois s'avancer lentement,  la
clart de la lune et des torches, Victoria, vtue de sa longue robe
noire, tenant son petit-fils entre ses bras[A]... Elle esprait sans
doute apaiser l'exaspration des soldats en offrant  leurs yeux cette
innocente crature. Ttrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers,
qui avaient prvenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient.
Ils parvinrent  calmer l'effervescence des troupes: le silence devint
solennel... La mre des camps n'tait plus qu' quelques pas de ma
maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en flchissant le
genou:

--Mre, ton fils a commis un grand crime... nous le plaignons... mais tu
nous feras justice... nous voulons justice...

--Oui, oui, justice!--s'crirent les soldats, dont l'irritation, muette
depuis quelques instants, clata de nouveau avec une violence croissante
en mille cris divers:--Justice! ou nous nous la ferons nous-mmes...

--Mort  l'infme!

--Mort  celui qui a dshonor la femme de son ami!

--Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?

--Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mmes.

--Maudit soit le nom de Victorin!

--Oui, maudit... maudit...--rptrent une foule de voix
menaantes.--Maudit soit  jamais son nom!

Victoria, ple, calme et imposante, s'tait un instant arrte devant
Douarnek, qui flchissait le genou en lui parlant... Mais lorsque les
cris de: Mort  Victorin! maudit soit son nom! firent de nouveau
explosion, ma soeur de lait, dont le mle et beau visage trahissait une
angoisse mortelle, tendit les bras en prsentant par un geste touchant
son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant et demand grce et piti
pour son pre[B].

Ce fut alors qu'clatrent avec plus de violence ces cris:

--Mort  Victorin! maudit soit son nom!...

 ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable  sa casaque,
dont le capuchon tait toujours rabaiss sur son visage, s'avancer d'un
air menaant vers Victoria en criant:

--Oui, maudit soit le nom de Victorin... prisse  jamais sa race!...

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le prit
par les deux pieds, puis il le lana avec furie sur les cailloux du
chemin, o il lui brisa la tte[C]. Cet acte de frocit fut si brusque,
si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs soldats indigns se
jetrent sur l'homme au capuchon, pour sauver l'enfant, cette innocente
crature gisait sur le sol, la tte fracasse... J'entendis un cri
dchirant pouss par Victoria, mais je ne pus l'apercevoir pendant
quelques instants, les soldats l'ayant entoure, la croyant menace de
quelque danger. J'appris ensuite qu' la faveur du tumulte et de la nuit
l'auteur de ce meurtre horrible avait chapp... Les rangs des soldats
s'tant ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, 
quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inond de larmes, tenant
entre ses bras le petit corps inanim du fils de Victorin. Alors du
seuil de ma porte, je dis  la foule muette et consterne:

--Vous demandez justice? justice est faite... Moi, Scanvoch, j'ai tu
Victorin; il est innocent du meurtre de ma femme. Retirez-vous...
laissez la mre des camps entrer dans ma maison pour y pleurer sur le
corps de son fils et de son petit-fils...

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrtant au seuil de mon
logis:

--Tu as tu mon fils pour venger ton outrage?

--Oui,--ai-je rpondu d'une voix touffe;--oui, et dans l'obscurit
j'ai aussi frapp ma femme...

--Viens, Scanvoch, viens fermer les paupires d'Elln et de Victorin.

Et l elle entra chez moi au milieu du religieux silence des soldats
groups au dehors; le capitaine Marion et Ttrik la suivirent; elle leur
fit signe de demeurer  la porte de la chambre mortuaire, o elle voulut
rester seule avec moi et Sampso.

 la vue de ma femme, tendue morte sur le plancher, je me suis jet 
genoux en sanglotant, j'ai relev sa belle tte, alors ple et froide,
j'ai clos ses paupires; puis, enlevant le corps entre mes bras, je l'ai
plac sur son lit; je me suis agenouill, le front appuy au chevet, et
n'ai plus contenu mes gmissements... Je suis rest longtemps ainsi 
pleurer, entendant les sanglots touffs de Victoria. Enfin sa voix m'a
rappel  moi-mme et  ce qu'elle devait aussi souffrir; je me suis
retourn: je l'ai vue assise  terre auprs du cadavre de Victorin; sa
tte reposait sur les genoux maternels.

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait en cartant les cheveux qui
couvraient le front glac de Victorin,--mon fils n'est plus... je peux
pleurer sur lui, malgr son crime... Le voil donc mort! mort... 
vingt-deux ans  peine!...

--Mort... Tu par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...

--Frre, tu as veng ton honneur... je te pardonne et te plains...

--Hlas! j'ai frapp Victorin dans l'obscurit... je l'ai frapp en
proie  un aveugle accs de rage... je l'ai frapp ignorant que ce ft
lui! Hsus m'en est tmoin! Si j'avais reconnu votre fils,  ma soeur!
je l'aurais maudit, mais mon pe serait tombe  mes pieds...

Victoria m'a regard silencieuse... mes paroles ont paru la soulager
d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tu son fils sans le
reconnatre; elle m'a tendu vivement la main, j'y ai port mes lvres
avec respect... Pendant quelque temps nous sommes rests muets; puis
elle a dit  la soeur d'Elln:

--Sampso, vous tiez ici cette nuit? parlez, je vous prie... que
s'est-il pass?...

--Il tait minuit,--rpondit Sampso d'une voix oppresse,--depuis deux
heures Scanvoch nous avait quittes pour se mettre en route; je reposais
ici auprs de ma soeur... j'ai entendu frapper  la porte de la
maison... j'ai jet un manteau sur mes paules... je suis alle demander
qui tait l: une voix de femme,  l'accent tranger, m'a rpondu...

--Une voix de femme?--lui dis-je avec un accent de surprise que
partageait Victoria,--une voix de femme vous a rpondu, Sampso?

--Oui, c'tait un pige; cette voix, m'a dit: Je viens de la part de
Victoria donner  Elln, femme de Scanvoch, parti depuis deux heures, un
avis trs-important.

Victoria et moi,  ces paroles de Sampso, nous avons chang un regard
d'tonnement croissant; elle a continu:

--N'ayant aucune dfiance contre la messagre de Victoria, je lui ai
ouvert... Aussitt, au lieu d'une femme, un homme s'est prsent devant
moi, m'a repousse violemment dans le couloir d'entre, et a verrouill
la porte en dedans...  la clart de la lampe, que j'avais dpose 
terre, j'ai reconnu Victorin... Il tait ple, effrayant... il pouvait 
peine se soutenir sur ses jambes, tant il tait ivre...

--Oh! le malheureux! le malheureux!--me suis-je cri;--il n'avait plus
sa raison! sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'et commis pareil
crime!...

--Continuez, Sampso,--lui dit Victoria, touffant un
soupir,--continuez...

--Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montr l'entre de la chambre
que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma soeur en
l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout devin... j'ai cri 
Elln: Ma soeur, enferme-toi! Puis, de toutes mes forces, j'ai appel
au secours... mes cris ont exaspr Victorin; il s'est prcipit sur moi
et m'a jete dans ma chambre... Au moment o il m'y enfermait, j'ai vu
accourir Elln dans le couloir, ple, pouvante, demi-nue... J'ai
entendu le bruit d'une lutte, les cris dchirants de ma soeur appelant 
son aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais
combien de temps s'tait pass, lorsque l'on a frapp et appel au
dehors avec force... c'tait Scanvoch... J'ai rpondu  sa voix du fond
de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de quelques instants
ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...

--Et toi,--me dit Victoria,--comment es-tu revenu si brusquement ici?

-- quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se commettait
dans ma maison.

--Cet avertissement, qui te l'a donn?

--Un soldat, mon compagnon de voyage.

--Ce soldat, qui tait-il?--me dit Victoria.--Comment avait-il
connaissance de ce crime?

--Je l'ignore... il a disparu  travers la fort, en me donnant ce
sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est le
mme qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tu  tes
pieds...

--Scanvoch,--reprit Victoria en frmissant et portant ses deux mains 
son front,--mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni l'excuser...
mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible mystre!...

--coutez,--lui dis-je, me rappelant plusieurs circonstances dont le
souvenir m'avait chapp dans le premier garement de ma
douleur.--Arriv devant la porte de ma maison, j'ai heurt; les cris
lointains de Sampso m'ont seuls rpondu... Peu d'instants aprs, la
fentre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, j'y ai couru: les
volets s'cartaient pour livrer passage  un homme, tandis que Elln
criait au secours... J'ai repouss l'homme dans la chambre, alors noire
comme une tombe, et j'ai, dans l'ombre, frapp votre fils. Presque
aussitt deux bras m'ont treint... je me suis cru attaqu par un nouvel
assaillant... J'ai encore frapp dans l'ombre... c'tait Elln que je
tuais...

Et je n'ai pu contenir mes sanglots.

--Frre, frre...--m'a dit Victoria,--c'est une terrible et fatale nuit
que celle-ci...

--coutez encore... et surtout coutez ceci...--ai-je dit  ma soeur de
lait, en surmontant mon motion.--Au moment o je reconnaissais la voix
expirante de ma femme, j'ai vu  la clart lunaire une femme debout sur
l'appui de la croise...

--Une femme!--s'cria Victoria.

--Celle-l peut-tre dont la voix m'avait trompe,--dit Sampso,--en
m'annonant un message de la mre des camps...

--Je le crois,--ai-je repris,--et cette femme, sans doute complice du
crime de Victorin, l'a appel, lui disant qu'il fallait fuir... qu'elle
tait  lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.

--Sa promesse?--reprit Victoria,--quelle promesse?

--Le dshonneur d'Elln!...

Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:

--Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entour d'un horrible mystre...
Mais cette femme, qui tait-elle?

--Une des deux Bohmiennes arrives  Mayence depuis quelque temps...
coutez encore... La Bohmienne ne recevant pas de rponse de Victorin,
et entendant au loin le tumulte des soldats accourant furieux, la
Bohmienne a disparu; et bientt aprs, le bruit de son chariot
m'apprenait sa fuite... Dans mon dsespoir je n'ai pas song  la
poursuivre... Je venais de tuer Elln  ct du berceau de mon fils...
Elln, ma pauvre et bien-aime femme!...

En disant ces mots, je n'ai pu m'empcher de pleurer encore... Sampso et
Victoria gardaient le silence.

--C'est un abme!--reprit la mre des camps,--un abme o ma raison se
perd... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de
l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch, tu ne
sais peut-tre pas combien ce malheureux enfant t'aimait...

--Ne me dites pas cela, Victoria,--ai-je murmur en cachant mon visage
entre mes mains,--ne me dites pas cela... mon dsespoir ne peut tre
plus affreux!...

--Ce n'est pas un reproche, mon frre,--a repris Victoria.--Moi, tmoin
du crime de mon fils, je l'aurais tu de ma main, pour qu'il ne
dshonort pas plus longtemps et sa mre et la Gaule qui l'a choisi pour
chef... Je te rappelle l'affection de Victorin pour toi, parce que je
crois que sans son ivresse, et je ne sais quelle machination tnbreuse,
il n'et pas commis ce forfait...

--Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...

--Toi?...

--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infme a t rpandue
contre Victorin... L'arme s'loignait de lui... est-ce vrai?

--C'est vrai...

--La victoire de ton fils lui avait ramen l'affection des soldats...
Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient une terrible
ralit... Le crime de Victorin lui cote la vie... ainsi qu' son fils:
sa race est teinte, un nouveau chef doit tre donn  la Gaule, est-ce
vrai?

--Oui.

--Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me rvlant cette nuit
qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas que si je
n'arrivais pas  temps pour tuer Victorin dans le premier accs de ma
rage, il serait massacr par les troupes souleves contre lui  la
nouvelle de ce forfait?

--Et ce forfait,--dit Sampso,--comment l'arme l'a-t-elle connu si tt,
puisque personne encore n'avait pu sortir de cette maison?...

La mre des camps, frappe de cette rflexion de Sampso, me regarda. Je
continuai:

--Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre
petit-fils, l'a tu  vos pieds? encore ce soldat inconnu!

--C'est vrai...--rpondit Victoria pensive,--c'est vrai...

--Ce soldat a-t-il cd  un emportement de fureur aveugle contre cet
innocent enfant? non... Il a donc t l'instrument d'une ambition aussi
tnbreuse que froce... Un seul homme avait intrt au double meurtre
qui vient d'teindre votre race, ma soeur... car votre race teinte, la
Gaule doit choisir un nouveau chef... et l'homme que je souponne,
l'homme que j'accuse veut depuis longtemps gouverner la Gaule!...

--Son nom!--s'cria Victoria en attachant sur moi un regard plein
d'angoisse,--le nom de cet homme que tu souponnes, que tu accuses...

--Son nom est Ttrik, oui, Ttrik, gouverneur de Gascogne, et votre
parent, ma soeur...

Pour la premire fois, Victoria, depuis que je lui avais exprim mes
doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux sur son
fils avec une expression de piti douloureuse, baisa de nouveau et 
plusieurs reprises son front glac; puis, aprs quelques instants de
rflexion profonde, elle prit une rsolution suprme, se releva, et me
dit d'une voix ferme:

--O est Ttrik?

--Il attend au dehors avec le capitaine Marion.

--Qu'ils viennent tous deux.

--Quoi! vous voulez?...

--Je veux qu'ils viennent tous deux  l'instant.

--Ici... dans cette chambre mortuaire?

--Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant les
restes inanims de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si cet homme
a nou cette tnbreuse et horrible trame, cet homme, ft-il un dmon
d'hypocrisie et de frocit, se trahira par son trouble  la vue de ses
victimes...  la vue d'une mre entre les corps de son fils et de son
petit-fils...  la vue d'un poux prs du corps de sa femme! Va, mon
frre, qu'ils viennent... qu'ils viennent... Il faut aussi retrouver 
tout prix ce soldat inconnu, ton compagnon de route.

--J'y songe...--ajoutai-je, frapp d'un souvenir soudain,--c'est le
capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'tais escort... il le
connat.

--Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frre, qu'ils viennent...
qu'ils viennent...

J'obis  Victoria... J'appelai Ttrik et Marion; ils accoururent.

J'eus le courage, malgr ma douleur, d'observer attentivement la
physionomie du gouverneur de Gascogne... Ds qu'il entra, le premier
objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de Victorin... Les
traits de Ttrik prirent aussitt une expression dchirante, ses larmes
coulrent  flots, et se jetant  genoux auprs du corps en joignant les
mains, il s'cria d'une voix entrecoupe:

--Mort  la fleur de son ge... mort... lui si vaillant... si gnreux!
lui, l'espoir, la forte pe de la Gaule... Ah! j'oublie les garements
de cet infortun devant l'affreux malheur qui frappe mon pays... Par ta
mort! Victorin... oh! Victorin...

Ttrik ne put continuer, les sanglots touffrent sa voix.  genoux et
affaiss sur lui-mme, le visage cach entre ses deux mains, pleurant 
chaudes larmes, il restait comme cras de douleur auprs du corps de
Victorin.

Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, semblait
en proie  une profonde motion intrieure; il n'clatait pas en
gmissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne cessait de
contempler avec une expression navrante le corps du petit-fils de
Victorin, tendu sur le berceau de mon fils,  moi; puis j'entendis
seulement Marion dire tout bas, en regardant tour  tour l'innocente
victime et Victoria:

--Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!... ah! la pauvre mre!...

S'avanant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix brve
et entrecoupe:

--Victoria, vous tes trs  plaindre, et je vous plains... Victorin
vous chrissait... c'tait un digne fils! je l'aimais aussi. J'ai la
barbe grise, et je me plaisais  servir sous ce jeune homme. Je le
sentais mon gnral; c'tait le premier capitaine de notre temps...
aucun d'entre nous ne le remplacera; il n'avait que deux vices: le got
du vin, et surtout sa peste de luxure; je l'ai souvent beaucoup querell
l-dessus... j'avais raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus  le
quereller maintenant... C'tait au fond un brave coeur! oui, oh! oui, un
brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria: d'ailleurs,
 quoi bon? on ne console pas une mre... Ne me croyez pas insensible
parce que je ne pleure point... on pleure quand on le peut; mais enfin
je vous assure que je vous plains, que je vous plains du fond de mon
me... j'aurais perdu mon ami Eustache, que je ne serais ni plus
afflig, ni plus abattu...

Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour  tour,
les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en rptant:

--Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mre!...

Ttrik, toujours agenouill auprs de Victorin, ne cessait de sangloter,
de gmir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion tait contenue,
sa douleur semblait sincre. Cependant mes soupons rsistaient  cette
preuve, et ma soeur de lait partageait mes doutes. Elle fit de nouveau
un violent effort sur elle-mme, et dit:

--Ttrik, coute-moi.

Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa parente.

--Ttrik,--reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent 
l'paule,--je vous parle, rpondez-moi.

--Qui me parle?--s'cria le gouverneur d'un air gar.--Que me veut-on?
O suis-je?...

Puis, levant les yeux sur ma soeur de lait, il s'cria:

--Vous ici... ici, Victoria?... Oui, tout  l'heure je vous
accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la tte
perdue... Hlas! je suis pre... j'ai un fils presque de l'ge de cet
infortun; mieux que personne je compatis  votre dsespoir, Victoria.

--Le temps presse et le moment est grave,--reprit ma soeur de lait d'une
voix solennelle, en attachant sur Ttrik un regard pntrant, afin de
lire au plus profond de la pense de cet homme.--La douleur prive doit
se taire devant l'intrt public... Il me reste toute ma vie pour
pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous n'avons que quelques heures
pour songer au remplacement du chef de la Gaule et du gnral de son
arme...

--Quoi!...--s'cria Ttrik,--dans un tel moment... vous voulez...

--Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et vous,
Ttrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidles amis, vous, si
dvou  la Gaule, vous, qui regrettez si amrement, si sincrement
Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre sagesse, quel homme
nous devons proposer demain matin  l'arme comme successeur de mon
fils.

--Victoria, vous tes une femme hroque!--s'cria Ttrik en joignant
les mains avec admiration.--Vous galez par votre courage, par votre
patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore l'histoire du
monde!...

--Quel est votre avis, Ttrik, sur le successeur de Victorin?... Le
capitaine Marion et moi, nous parlerons aprs vous,--reprit la mre des
camps, sans paratre entendre les louanges du gouverneur de
Gascogne.--Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon fils...
 la gloire et  l'avantage de la Gaule?

--Comment pourrais-je vous donner mon avis?--reprit Ttrik avec
accablement.--Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, lorsque
j'ai le coeur bris, la raison trouble par la douleur... est-ce donc
possible?

--Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de mon fils
et celui de mon petit-fils, prte  donner mon avis...

--Vous l'exigez, Victoria... je parlerai, si je puis toutefois
rassembler deux ides... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la
Gaule, un homme sage, ferme, clair, plus enclin  la paix qu' la
guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus  redouter le
voisinage des Franks, grce  l'pe de ce jeune hros, que j'aimais et
que je regretterai ternellement...

Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours  ses larmes.

--Nous pleurerons plus tard...--reprit Victoria.--La vie est longue...
mais cette nuit s'avance...

Ttrik continua en essuyant ses yeux:

--Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit tre un
homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison et par son
dvouement longuement prouv au service de notre bien-aime patrie...
Or, si je ne me trompe, le seul qui runisse ces excellentes qualits,
c'est le capitaine Marion que voici...

--Moi!--s'cria le capitaine en levant au plafond ses deux mains
normes,--moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou... Moi!
chef de la Gaule!...

--Capitaine Marion,--reprit douloureusement Ttrik,--certes, la mort
affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon coeur le
trouble et la dsolation; mais je crois parler en ce moment, non pas en
fou, mais en sage... et Victoria partagera mon avis. Sans jouir de
l'clatante renomme militaire de notre Victorin,  jamais regrett...
vous avez mrit, capitaine Marion, la confiance et l'affection des
troupes par vos bons et nombreux services. Ancien ouvrier forgeron, vous
avez quitt le marteau pour l'pe, les soldats verront en vous un de
leurs gaux devenu leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils
s'affectionneront  vous davantage encore, sachant surtout que, parvenu
aux grades minents, vous n'avez jamais oubli votre amiti pour votre
ancien camarade d'enclume.

--Oublier mon ami Eustache!--dit Marion,--oh! jamais!... non, jamais!...

--L'austrit de vos moeurs est connue,--reprit Ttrik,--votre excellent
bon sens, votre droiture, votre froide raison, sont, selon mon pauvre
jugement, un sr garant de votre avenir... Vous mettez en pratique cette
sage pense de Victoria, qu' cette heure le temps des guerres striles
est fini, et que le moment est venu de songer  la paix fconde... Un
dernier mot, capitaine,--ajouta Ttrik, voyant que Marion allait
l'interrompre.--J'en conviens, la tche est lourde, elle doit effrayer
votre modestie; mais cette femme hroque, qui, dans ce moment terrible,
oublie son dsespoir maternel pour ne songer qu'au salut de notre
bien-aime patrie, Victoria, j'en suis certain, en vous prsentant aux
soldats comme successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter
par eux, prendra l'engagement de vous aider de ses prcieux conseils, de
mme qu'elle inspirait les meilleures rsolutions de son valeureux
fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible voix peut tre
coute de vous, je vous adjure... je vous supplie, au nom du salut de
la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se joint  moi pour vous
demander cette nouvelle preuve de dvouement  notre glorieux pays!

--Ttrik,--reprit Marion d'un ton grave,--vous avez suprieurement
dfini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a qu'une
chose  changer dans cette peinture, c'est le nom du portrait... Au lieu
de mon nom, mettez-y le vtre... tout sera bien... et tout sera fait...

--Moi!--s'cria Ttrik,--moi, chef de la Gaule! moi, qui de ma vie n'ai
tenu l'pe!

--Victoria l'a dit,--reprit Marion,--le temps de la guerre est fini, le
temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de
guerre... en temps de paix, des hommes de paix... Vous tes de ceux-l,
Ttrik... c'est  vous de gouverner... n'est-ce point votre avis,
Victoria?

--Ttrik, par la manire dont il a gouvern la Gascogne, a montr
comment il gouvernerait la Gaule,--rpondit ma soeur de lait;--je me
joins donc  vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon ami... de
remplacer mon fils...

--Que vous avais-je dit, Ttrik?--reprit Marion en s'adressant au
gouverneur.--Oserez-vous refuser maintenant?

--coutez-moi, Victoria, coutez-moi, capitaine, coutez aussi,
Scanvoch,--reprit le gouverneur en se tournant vers moi,--oui, vous
aussi, coutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que
la mre de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse dfiance de votre
amiti pour cette femme auguste, avez dout de moi, croyez tous  mes
paroles... Je suis  jamais frapp... l, au coeur, par les vnements
de cette nuit terrible; ils nous ont  la fois ravi, dans la personne de
notre infortun Victorin et de son innocent enfant, le prsent et
l'avenir de la Gaule... C'tait pour assurer, pour affermir cet avenir,
en engageant Victoria  proposer aux troupes son petit-fils comme futur
hritier de Victorin, que j'tais, elle le sait, venu  Mayence... Mes
esprances sont dtruites... un deuil ternel les remplace...

Le gouverneur s'tant un moment interrompu pour donner cours  ses
larmes intarissables, poursuivit ainsi:

--Ma rsolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on
m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne... Le peu de jours
que les dieux m'accordent encore  vivre s'couleront dsormais auprs
de mon fils, dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais
pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi...
J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant
l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vtres,
capitaine Marion... en sachant enfin que Victoria, le divin gnie de la
Gaule, veillera toujours sur elle... Maintenant, Scanvoch,--ajouta le
gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi,--ai-je dtruit vos
soupons? me croyez-vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes,
sont-ils ceux d'un perfide? d'un tratre? Hlas! hlas! je ne pensais
pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient si tt
l'occasion de me justifier...

--Ttrik,--dit Victoria en tendant la main  son parent,--si j'avais pu
douter de votre loyaut, je reconnatrais  cette heure combien mon
erreur tait grande...

--Je l'avoue, mes soupons n'taient pas fonds,--ai-je ajout  mon
tour; car aprs tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus
convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent... Cependant,
songeant toujours au mystre dont les vnements de la nuit restaient
envelopps, je dis  Marion, qui, muet et pensif, semblait constern des
offres qu'on lui faisait:

--Capitaine, hier, dans la journe, je vous ai demand un homme discret
et sr pour me servir d'escorte.

--C'est vrai.

--Vous savez le nom du soldat dsign par vous pour ce service?

--Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.

--Qui donc a fait ce choix?--demanda Victoria.

--Mon ami Eustache connat chaque soldat mieux que moi; je l'ai charg
de me trouver un homme sr, et de lui donner l'ordre de se rendre, la
nuit venue,  la porte de la ville, o il attendrait le cavalier qu'il
devait accompagner.

--Et depuis,--ai-je dit au capitaine,--vous n'avez pas revu votre ami
Eustache?

--Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, et il
ne sera relev de ce service que ce matin.

--On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui
escortait Scanvoch,--reprit Victoria.--Je vous dirai plus tard, Ttrik,
l'importance que j'attache  ce renseignement, et vous me
conseillerez...

--Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre  votre dsir,--reprit
le gouverneur en soupirant.--Dans une heure, au point du jour, j'aurai
quitt Mayence... la vue de ces lieux m'est trop cruelle... Je possde
une humble retraite en Gascogne, c'est l que je vais aller ensevelir ma
vie, en compagnie de mon fils, car il est dsormais la seule consolation
qui me reste...

--Mon ami,--reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche,--vous
m'abandonnerez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux vous est
cruel, dites-vous, et  moi... ces lieux ne me rappelleront-ils pas
chaque jour d'affreux souvenirs? pourtant je ne quitterai Mayence que
lorsque le capitaine Marion n'aura plus besoin de mes conseils, s'il
croit devoir m'en demander dans les premiers temps de son gouvernement.

--Victoria,--reprit Marion d'un accent rsolu,--pendant cet entretien,
o l'on a dispos de moi, je n'ai rien dit; je suis peu parleur, et
cette nuit j'ai le coeur trs-gros; j'ai donc peu parl, mais j'ai
beaucoup rflchi... Mes rflexions les voici: J'aime le mtier des
armes, je sais excuter les ordres d'un gnral, je ne suis pas
malhabile  commander aux troupes qu'on me confie; je sais, au besoin,
concevoir un plan d'attaque, comme celui qui a complt la grande
victoire de Victorin, en dtruisant le camp et la rserve des Franks...
C'est vous dire, Victoria, que je ne me crois pas plus sot qu'un
autre... en raison de quoi, j'ai le bon sens de comprendre que je suis
incapable de gouverner la Gaule...

--Cependant, capitaine Marion,--reprit Ttrik,--j'en atteste Victoria,
cette tche n'est pas au-dessus de vos forces, et je...

--Oh! quant  ma force, elle est connue,--reprit Marion en interrompant
le gouverneur.--Amenez-moi un boeuf, je le porterai sur mon dos ou je
l'assommerai d'un coup de poing; mais des paules carres ne vous font
pas le chef d'un grand peuple... Non, non... je suis robuste, soit; mais
le fardeau est trop lourd... Donc, Victoria, ne me chargez point d'un
tel poids, je faiblirais dessous... et la Gaule faiblirait  son tour
sous ma dfaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, aprs
mon service,  rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en
compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien mtier de
forgeron, ou en nous amusant  fourbir nos armes en fins armuriers...
Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours t... tel je veux demeurer...

--Et ce sont l des hommes!  Hsus!...--s'cria la mre des camps avec
indignation.--Moi, femme... moi, mre... j'ai vu mourir cette nuit mon
fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma douleur... et
ce soldat,  qui l'on offre le poste le plus glorieux qui puisse
illustrer un homme, ose rpondre par un refus, prtextant de son got
pour la cervoise et le fourbissement des armures!... Ah! malheur!
malheur  la Gaule! si ceux-l qu'elle regarde comme ses plus valeureux
enfants, l'abandonnent aussi lchement!...

Les reproches de la mre des camps impressionnrent le capitaine Marion;
il baissa la tte d'un air confus, garda pendant quelques instants le
silence; puis il reprit:

--Victoria, il n'y a ici qu'une me forte; c'est la vtre... Vous me
donnez honte de moi-mme... Allons,--ajouta-t-il avec un
soupir,--allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en
sont tmoins... j'accepte par devoir et  mon corps dfendant; si je
commets des neries comme chef de la Gaule, on sera mal venu  me le
reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions sans
lesquelles rien n'est fait.

--Quelles sont ces conditions?--demanda Ttrik.

--Voici la premire,--reprit Marion:--la mre des camps continuera de
rester  Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi neuf  mon
nouveau mtier qu'un apprenti forgeron mettant pour la premire fois le
fer au brasier, et je crains de me brler les doigts...

--Je vous l'ai promis, Marion,--reprit ma soeur de lait;--je resterai
ici tant que ma prsence et mes conseils vous seront ncessaires...

--Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un corps sans
me... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La promesse que vous me
faites l doit vous coter beaucoup, pauvre femme... Pourtant,--ajouta
le capitaine avec sa bonhomie habituelle,--n'allez pas me croire assez
sottement glorieux pour m'imaginer que c'est  ce bon gros taureau de
guerre, nomm Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice,
d'oublier ses chagrins pour le guider... Non, non... c'est  notre
vieille Gaule que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je
suis aussi reconnaissant du bien que l'on veut  ma vieille mre, que
s'il s'agissait de moi-mme...

--Noblement dit, noblement pens, Marion,--reprit Victoria, touche de
ces paroles du capitaine;--mais votre droiture, votre bon sens, vous
mettront bientt  mme de vous passer de mes conseils, et
alors,--ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et
contenue,--je pourrai, comme vous, Ttrik, aller m'ensevelir dans
quelque solitude avec mes regrets...

--Hlas!--reprit le gouverneur,--pleurer en paix est la seule
consolation des pertes irrparables... Mais,--ajouta-t-il en s'adressant
au capitaine,--vous aviez parl de deux conditions; Victoria accepte la
premire, quelle est la seconde?

--Oh! la seconde...--et le capitaine secoua la tte,--la seconde est
pour moi aussi importante que la premire...

--Enfin quelle est-elle?--demanda ma soeur de lait.--Expliquez-vous,
Marion.

--Je ne sais,--reprit le bon capitaine d'un air naf et embarrass,--je
ne sais si je vous ai parl de mon ami Eustache?

--Oui, et plus d'une fois,--rpondit Ttrik.--Mais qu'a de commun votre
ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?

--Comment!--s'cria Marion,--vous me demandez ce que mon ami Eustache a
de commun avec moi... alors demandez ce que la garde de l'pe a de
commun avec la lame, le marteau avec son manche, le soufflet avec la
forge...

--Vous tes enfin lis l'un  l'autre d'une ancienne et troite amiti,
nous le savons,--reprit Victoria.--Dsirez-vous, capitaine, accorder
quelque faveur  votre ami?

--Je ne consentirais jamais  me sparer de lui; il n'est pas gai, il
est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime autant que je
l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre... Or, l'on
trouvera peut-tre surprenant que le chef de la Gaule ait pour ami
intime, et pour commensal, un soldat, un ancien ouvrier forgeron...
Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me sparer de mon ami
Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son amiti seule peut me
rendre le fardeau supportable.

--Scanvoch, mon frre de lait, rest simple cavalier de l'arme,
n'est-il pas mon ami?--dit Victoria.--Personne ne s'tonne d'une amiti
qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre
amiti pour votre ancien compagnon de forge.

--Et votre lvation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle
affection,--dit Ttrik;--car dans son tendre attachement, votre ami
jouira peut-tre de votre lvation plus que vous-mme.

--Je ne crois pas que mon ami Eustache se rjouisse fort de mon
lvation,--reprit Marion;--Eustache n'est point glorieux, tant s'en
faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine;
il se souciera peu de ma nouvelle dignit... Seulement, Victoria,
rappelez-vous toujours ceci: De mme que vous me dites aujourd'hui:
Marion, vous tes ncessaire... ne vous contraignez jamais, je vous en
conjure, pour me dire: Marion, allez-vous-en, vous n'tes plus bon 
rien; un autre remplira mieux la place que vous... Je comprendrai 
demi-mot, et bien allgrement je retournerai bras dessus bras dessous,
avec mon ami Eustache,  notre pot de cervoise et  nos armures; mais
tant que vous me direz: Marion, on a besoin de vous, je resterai chef
de la Gaule,--et il touffa un dernier soupir,--puisque chef je suis...

--Et chef vous resterez longtemps,  la gloire de la Gaule,--reprit
Ttrik.--Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-mme; votre
modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer
aux soldats comme chef et gnral, les acclamations de toute l'arme
vous apprendront enfin vos mrites.

--Le plus tonn de mes mrites ce sera moi,--reprit navement le bon
capitaine.--Enfin, j'ai promis, c'est promis... comptez sur moi,
Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais maintenant aller
attendre mon ami Eustache... voici l'aube, il va revenir des
avant-postes, o il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet
de ne point me trouver ce matin.

--N'oubliez pas, capitaine,--lui ai-je dit,--de demander  votre ami le
nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

--J'y songerai, Scanvoch.

--Et maintenant, adieu...--dit d'une voix touffe le gouverneur 
Victoria,--adieu... Le soleil va bientt paratre... Chaque instant que
je passe ici est pour moi un supplice...

--Ne resterez-vous pas du moins  Mayence jusqu' ce que les cendres de
mes deux enfants soient rendues  la terre?--dit Victoria au
gouverneur.--N'accorderez-vous pas ce religieux hommage  la mmoire de
ceux-l qui viennent de nous aller prcder dans ces mondes inconnus, o
nous irons les retrouver un jour... Fasse Hsus que ce jour arrive
bientt pour moi.

--Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes mes
et le soutien des faibles,--reprit Ttrik.--Hlas! sans la certitude de
rejoindre un jour ceux que nous avons aims, combien leur mort nous
serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous
ceux-l que nous pleurons; et, selon votre dsir, je leur rendrai
aujourd'hui, avant mon dpart, un dernier et religieux hommage.

Ttrik et le capitaine Marion nous laissrent seuls, Victoria, Sampso et
moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet
recueillement, par Elln de ses habits de mariage, pendant que, cdant
au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intrts de la Gaule, avait
hroquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours aprs le
dpart de Ttrik et de Marion; elle voulut laver elle-mme les blessures
de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les
ensevelit dans un mme linceul. Deux bchers furent, dresss sur les
bords du Rhin: l'un destin  Victorin et son enfant, et l'autre  ma
femme Elln.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage,
et accompagns de plusieurs de nos druides et de nos druidesses
vnres, se rendirent  ma maison. Le corps de ma femme Elln fut
dpos dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placs les restes
de Victorin et de son fils.

--Scanvoch,--me dit Victoria,--je suivrai  pied le char o repose ta
bien-aime femme. Sois misricordieux, mon frre... suis le char o sont
dposs les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous,
toi, l'poux outrag, tu pardonneras ainsi  la mmoire de Victorin...
Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mre, la mort,
hlas! trop mrite de mon fils...

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pense de
misricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a t accompli.
Une dputation des cohortes et des lgions accompagna ce deuil... Je le
suivis avec Victoria, Sampso, Ttrik et Marion. Les premiers officiers
du camp se joignirent  nous. Nous marchions au milieu d'un morne
silence. La premire exaltation contre Victorin passe, l'arme se
souvint de sa bravoure, de sa bont, de sa franchise; tous, me voyant,
moi, victime d'un outrage qui me cotait la vie d'Elln, donner un tel
gage de pardon  Victorin, en suivant le char o il reposait; tous,
voyant sa mre suivre le char o reposait Elln, tous n'eurent plus que
des paroles de pardon et de piti pour la mmoire du jeune gnral.

Le convoi funbre approchait des bords du fleuve, o se dressaient les
deux bchers, lorsque Douarnek, qui marchait  la tte d'une dputation
des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit
tristement:

--Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance  Victoria, ta soeur, que
nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de
son glorieux fils... Il a t si longtemps aussi notre fils bien-aim 
nous... Pourquoi faut-il qu'il ait mpris les franches et sages paroles
que je lui ai portes au nom de notre arme, le soir de la grande
bataille du Rhin... Si Victorin, suivant nos conseils, s'tait amend,
tant de malheurs ne seraient pas arrivs...

--Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur,--ai-je rpondu 
Douarnek.--Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vtu d'une casaque 
capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-fils de Victoria?

--Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment o cet abominable crime a
t commis, nous n'avons pu rejoindre ce sclrat, que ne dsavoueraient
pas les corcheurs franks; il nous a chapp  la faveur du tumulte et
de l'obscurit. Il se sera sauv du ct des avant-postes du camp, o il
a, grce aux dieux, reu le prix de son forfait.

--Il est mort!...

--Tu connais peut-tre Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, l'ami du
brave capitaine Marion?

--Oui.

--Il tait de garde cette nuit aux avant-postes... Il parat que
Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch, de
t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu
m'interroges, je te rponds...

--Poursuis, ami Douarnek.

--Eustache, donc, au lieu de rester  son poste, a, malgr la consigne,
pass une partie de la nuit  Mayence... Il s'en revenait, une heure
avant l'aube, esprant, m'a-t-il dit, que son absence n'aurait pas t
remarque, lorsqu'il a rencontr, non loin des postes, sur les bords du
Rhin, l'homme  la casaque haletant et fuyant:--O cours-tu ainsi?--lui
dit-il.--Ces brutes me poursuivent,--reprit-il,--parce que j'ai bris la
tte du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me
tuer.--C'est justice, car tu mrites la mort,--a rpondu Eustache
indign, en perant de son pe cet infme meurtrier. De sorte que l'on
a retrouv ce matin, sur la grve, son cadavre couvert de sa casaque.

La mort de ce soldat dtruisait mon dernier espoir de dcouvrir le
mystre dont tait enveloppe cette funeste nuit.

Les restes d'Elln, de Victorin et de son fils furent dposs sur les
bchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La flamme
immense s'leva vers le ciel, et lorsque les chants cessrent, l'on ne
vit plus rien qu'un peu de poussire...

La cendre du bcher de Victorin et de son fils fut pieusement recueillie
par Victoria dans une urne d'airain; elle fut place sous un marbre
tumulaire avec cette simple et touchante inscription:

      _Ici reposent les deux Victorin!_[D]

Le soir de ce jour, o les deux Bohmiennes de Hongrie avaient disparu,
Ttrik quitta Mayence aprs avoir chang avec Victoria les plus
touchants adieux. Le capitaine Marion, prsent aux troupes par la mre
des camps, fut acclam chef de la Gaule et gnral de l'arme. Ce choix
n'avait rien de surprenant, et d'ailleurs, propos par Victoria, dont
l'influence avait pour ainsi dire encore augment depuis la mort de son
fils et de son petit-fils, il devait tre accept. La bravoure, le bon
sens, la sagesse de Marion, taient d'ailleurs depuis longtemps connus
et aims des soldats. Le nouveau gnral, aprs son acclamation,
pronona ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un
historien contemporain[E]:

--Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le mtier que j'ai fait
dans ma jeunesse: me blme qui voudra; oui, qu'on me reproche tant qu'on
voudra d'avoir t forgeron, pourvu que l'ennemi reconnaisse que j'ai
forg pour sa ruine; mais,  votre tour, mes bons camarades, n'oubliez
jamais que le chef que vous venez de choisir n'a su et ne saura jamais
tenir que l'pe.

Marion, dou d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, recherchant
sans cesse les conseils de Victoria, gouverna sagement, et s'attacha
l'arme, jusqu'au jour o, deux mois aprs son acclamation, il fut
victime d'un crime horrible. Les circonstances de ce crime, il me faut
te les raconter, mon enfant, car elles se rattachent  la trame
sanglante qui devait un jour envelopper presque tous ceux que j'aimais
et que je vnrais.

Deux mois s'taient donc couls depuis la funeste nuit o ma femme
Elln, Victorin et son fils, avaient perdu la vie. Le sjour de ma
maison m'tait devenu insupportable; de trop cruels souvenirs s'y
rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer chez elle avec
Sampso, qui te servait de mre.

--Me voici maintenant seule au monde, et spare de mon fils et de mon
petit-fils jusqu' la fin de mes jours...--me dit ma soeur de lait.--Tu
le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se concentraient sur
ces deux tres si chers  mon coeur; ne me laisse pas seule... toi, ton
fils et Sampso, venez habiter avec moi; vous m'aiderez  porter le poids
de mes chagrins...

J'hsitai d'abord  accepter l'offre de Victoria... Par une fatalit
terrible, j'avais tu son fils; elle savait, il est vrai, que malgr la
grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais pargn sa vie, si je
l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les regrets que me causait ce
meurtre involontaire et cependant lgitime... mais enfin, affreux
souvenir pour elle, j'avais tu son fils... et je craignais que malgr
son voeu de m'avoir prs d'elle, que malgr la force et l'quit de son
me, ma prsence dsire dans le premier moment de sa douleur ne lui
devnt bientt cruelle et  charge; mais je dus cder aux instances de
Victoria; et plus tard, Sampso me disait souvent:

--Hlas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si tendrement de
Victorin avec sa mre, qui  son tour vous parle d'Elln, ma pauvre
soeur, en termes si touchants, je comprends et j'admire, ainsi que tous
ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord m'avait sembl impossible,
votre rapprochement  vous, les deux survivants de ces victimes de la
fatalit...

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi des
intrts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu dcider le capitaine
Marion  accepter le poste minent dont il se montrait de plus en plus
digne; elle crivit plusieurs fois en ce sens  Ttrik. Il avait quitt
le gouvernement de la province de Gascogne pour se retirer avec son
fils, alors g de vingt ans environ, dans une maison qu'il possdait
prs de Bordeaux, cherchant, disait-il, dans la posie une sorte de
distraction aux chagrins que lui causait la mort de Victorin et de son
fils. Il avait compos des vers sur ces cruels vnements; rien de plus
touchant en effet qu'une ode crite par Ttrik  ce sujet sous ce titre:
_les Deux Victorin_, et envoye par lui  Victoria. Les lettres qu'il
lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement de Marion
furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles exprimaient
d'une faon  la fois si simple, si dlicate, si attendrissante, son
affection et ses regrets, que l'attachement de ma soeur de lait pour son
parent s'augmenta de jour en jour. Moi-mme je partageai la confiance
aveugle qu'elle ressentait pour lui, oubliant ainsi mes soupons par
deux fois veills contre Ttrik, et d'ailleurs ces soupons avaient d
tomber devant la rponse d'Eustache, interrog par moi sur ce soldat,
mon mystrieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-fils
de Victoria.

--Charg par le capitaine Marion de lui dsigner, pour votre escorte, un
homme sr,--m'avait rpondu Eustache,--je choisis un cavalier nomm
Bertal; il reut l'ordre d'aller vous attendre  la porte de Mayence. La
nuit venue, je quittai, malgr la consigne, l'avant-poste du camp pour
me rendre secrtement  la ville. Je me dirigeais de ce ct, lorsque
sur les bords du fleuve j'ai rencontr ce soldat  cheval; il allait
vous rejoindre; je lui ai demand de garder le silence sur notre
rencontre, s'il trouvait en chemin quelque camarade; il a promis de se
taire: je l'ai quitt. Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de
Mayence, o j'avais pass une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir
 moi; il tait  pied, il fuyait perdu la juste fureur de nos
camarades. Apprenant par lui-mme l'horrible crime dont il osait se
glorifier, je l'ai tu... Voil tout ce que je sais de ce misrable...

Loin de s'claircir, le mystre qui enveloppait cette nuit sinistre
s'obscurcit encore. Les Bohmiennes avaient disparu, et tous les
renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, et plus tard
l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, s'accordrent
cependant  reprsenter cet homme comme un brave et honnte soldat,
incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et que l'on ne peut
expliquer que par l'ivresse ou une folie furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis deux
mois la Gaule  la satisfaction de tous. Un soir, peu de temps avant le
coucher du soleil, esprant trouver quelques distractions  mes
chagrins, j'tais all me promener dans un bois,  peu de distance de
Mayence. Je marchais depuis longtemps machinalement devant moi,
cherchant le silence et l'obscurit, m'enfonant de plus en plus dans ce
bois, lorsque mes pas heurtant un objet que je n'avais pas aperu, je
trbuchai, et fus ainsi tir de ma triste rverie... Je vis  mes pieds
un casque dont la visire et le garde-cou taient galement relevs; je
reconnus aussitt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme
particulire. J'examinai plus attentivement le terrain  la clart des
derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la feuille des
arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, je les suivis;
elles me conduisirent  un pais fourr o j'entrai.

L, tendu sur des branches d'arbre, plies ou brises par sa chute, je
vis Marion, tte nue et baign dans son sang. Je le croyais vanoui,
inanim, je me trompais... car en me baissant vers lui pour le relever
et essayer de le secourir, je rencontrai son regard fixe; encore assez
clair, quoique dj un peu terni par les approches de la mort.

--Va-t'en!--me dit Marion avec colre et d'une voix oppresse.

--Je me trane ici pour mourir tranquille... et je suis relanc jusque
dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...

--Te laisser!--m'criai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa
saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains croises et
appuyes un peu au-dessous du coeur,--te laisser... lorsque ton sang
inonde tes habits, et que ta blessure est mortelle peut-tre...

--Oh! peut-tre...--reprit Marion avec un sourire sardonique;--elle est
bel et bien mortelle, grce aux dieux!

--Je cours  la ville,--m'criai-je, sans me rendre compte de la
distance que je venais de parcourir, absorb dans mon chagrin.--Je
retourne chercher du secours...

--Ah! ah! ah!... courir  la ville, et nous en sommes  deux
lieues,--reprit Marion avec un nouvel clat de rire douloureux.--Je ne
crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart
d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amen? va-t'en...

--Tu veux mourir... tu t'es donc frapp toi-mme de ton pe?

--Tu l'as dit.

--Non, tu me trompes... ton pe est  ton ct... dans son fourreau...

--Que t'importe? va-t'en...

--Tu as t frapp par un meurtrier,--ai-je repris en courant ramasser
une pe sanglante encore, que je venais d'apercevoir  peu de
distance.--Voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

--Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi...

--Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frapp toi-mme. Ton pe, je le
rpte, est  ton ct, dans son fourreau... Non, non, tu es tomb sous
les coups d'un lche meurtrier... Marion, laisse-moi visiter ta plaie;
tout soldat est un peu mdecin... il suffirait peut-tre d'arrter le
sang...

--Arrter le sang!--cria Marion en me jetant un regard furieux.--Viens
un peu essayer d'arrter mon sang, et tu verras comme je te recevrai...

--Je tenterai de te sauver,--lui dis-je,--et malgr toi, s'il le faut...

En parlant ainsi, je m'tais approch de Marion, toujours tendu sur le
dos; mais au moment o je me baissais vers lui, il replia ses deux
genoux sur son ventre, puis il me lana si violemment ses deux pieds
dans la poitrine, que je fus renvers sur l'herbe, tant tait grande
encore la force de cet Hercule expirant.

--Voudras-tu encore me secourir malgr moi?--me dit Marion pendant que
je me relevais, non pas irrit, mais dsol de sa brutalit; car
aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait renoncer 
venir en aide  Marion.

--Meurs donc,--lui ai-je dit,--puisque tu le veux... meurs donc, puisque
tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta mort sera
venge... l'on dcouvrira le nom de ton meurtrier...

--Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frapp moi-mme...

--Cette pe appartient  quelqu'un,--ai-je dit en ramassant l'arme et
en l'examinant plus attentivement; je crus voir  travers le sang dont
elle tait couverte quelques caractres gravs sur la lame; pour m'en
assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbres pendant que Marion
s'criait:

--Laisseras-tu cette pe... ne frotte pas ainsi la lame de cette
pe... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller t'arracher
cette arme des mains... Maldiction sur toi, qui viens ainsi troubler
mes derniers moments... Ah! c'est le diable qui t'envoie!...

--Ce sont les dieux qui m'envoient!--me suis-je cri frapp
d'horreur.--C'est Hsus qui m'envoie pour la punition du plus affreux
des crimes... Un ami! tuer son ami!...

--Tu mens... tu mens...

--C'est Eustache qui t'a frapp!

--Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si dfaillant...
j'toufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...

--Tu as t frapp par cette pe, don de ton amiti  cet infme
meurtrier...

--C'est faux!...

--_Marion a forg cette pe pour son cher ami Eustache_... Tels sont
les mots gravs sur la lame de cette arme,--lui ai-je dit en lui
montrant du doigt cette inscription creuse dans l'acier.

--Cette inscription ne prouve rien...--reprit Marion avec
angoisse.--Celui qui m'a frapp avait drob l'pe de mon ami Eustache,
voil tout...

--Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice assez
cruel pour ce meurtrier!...

--coute, Scanvoch,--reprit Marion d'une voix affaiblie et
suppliante,--je vais mourir... l'on ne refuse rien  la prire d'un
mourant...

--Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le malheur de
la Gaule, la fatalit m'empche de te secourir, parle, j'excuterai tes
dernires volonts...

--Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment de la
mort... est sacr, n'est-ce pas?...

--Oui...

--Jure-moi... de ne dire  personne que lu as trouv ici l'pe de mon
ami Eustache...

--Toi, sa victime... tu veux le sauver?...

--Promets-moi ce que je te demande...

--Arracher ce monstre  un supplice mrit... jamais...

--Scanvoch... je t'en supplie...

--Jamais...

--Sois donc maudit! toi, qui dis: Non,  la prire d'un mourant,  la
prire d'un vieux soldat... qui pleure... car tu le vois... est-ce
agonie, faiblesse... je ne sais; mais je pleure...

Et de grosses larmes coulaient sur son visage dj livide.

--Bon Marion! ta mansutude me navre... toi, implorer la grce de ton
meurtrier!...

--Qui s'intresserait maintenant...  ce malheureux... si ce n'est
moi,--me rpondit-il avec une expression d'ineffable misricorde.

--Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune homme de Nazareth que mon
aeule Genevive a vu mourir  Jrusalem!

--Ami Scanvoch... merci... tu ne diras rien... je compte sur ta
promesse...

--Non! non! ta cleste commisration rend le crime plus horrible
encore... Pas de piti pour le monstre qui a tu son ami... un ami tel
que toi!

--Va-t'en!--murmura Marion en sanglotant;--c'est toi qui rends mes
derniers moments affreux! Eustache n'a tu que mon corps... toi, sans
piti pour mon agonie, tu tortures mon me. Va-t'en!...

--Ton dsespoir me navre... et pourtant, coute-moi... Tout me dit que
ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce meurtrier a frapp en
toi...

--Depuis vingt-trois ans... nous ne nous tions pas quitts, Eustache et
moi...--reprit le bon Marion en gmissant.--Amis depuis vingt-trois
ans!...

--Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frapp en toi,
c'est aussi, c'est surtout peut-tre le chef de la Gaule, le gnral de
l'arme... La cause mystrieuse de ce crime intresse peut-tre l'avenir
du pays... Il faut qu'elle soit recherche, dcouverte...

--Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... il se souciait bien, ma foi,
que je sois ou non chef de la Gaule et gnral... Et puis, qu'est-ce que
cela me fait...  cette heure o je vais aller vivre ailleurs...
Seulement, accorde-moi cette dernire demande... ne dnonce pas mon ami
Eustache...

--Soit... je te garderai le secret, mais  une condition.

--Dis-la vite...

--Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...

--As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos ... un mourant...

--Il y va peut-tre du salut de la Gaule, te dis-je! Tout me donne 
penser que ta mort se rattache  une trame infernale, dont les premires
victimes ont t Victorin et son fils... Voil pourquoi les dtails que
je te demande sont si importants...

--Scanvoch... tout  l'heure je distinguais ta figure... la couleur de
tes vtements... maintenant, je ne vois plus devant moi qu'une forme...
vague... Hte-toi... hte-toi...

--Rponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hsus! je te jure
de garder le secret... sinon... non...

--Scanvoch...

--Un mot encore... Eustache connaissait-il Ttrik?

--Jamais Eustache ne lui a seulement adress... la parole...

--En es-tu certain?

--Eustache me l'a dit... il prouvait mme... sans savoir pourquoi, de
l'loignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas surpris...
Eustache... n'aimait que moi...

--Lui... et il t'a tu!... parle, et je te le jure par Hsus! je te
garde le secret... sinon, non...

--Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit pas.
Vingt fois j'ai propos  mon ami Eustache de partager ma bourse avec
lui... il a rpondu  mes offres par des injures... Ah! ce n'est pas une
me vnale... que la sienne... il n'a pas d'argent... comment
pourra-t-il fuir?...

--Je favoriserai sa fuite... j'aurai hte de dlivrer le camp et la
ville de la prsence d'un pareil monstre!

--Un monstre!--murmura Marion d'un ton de douloureux reproche.--Tu n'as
que ce mot-l  la bouche... un monstre!...

--Comment, et  propos de quoi t'a-t-il frapp?

--Depuis mon acclamation comme chef... nous... Mais, s'interrompant,
Marion ajouta:

--Tu me jures de favoriser la fuite d'Eustache?

--Par Hsus, je te le jure! mais achve...

--Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et gnral (ah!
combien j'avais donc raison... de refuser cette peste d'lvation...
c'tait srement un pressentiment...) mon ami Eustache tait devenu
encore plus hargneux, plus bourru... que d'habitude... il craignait, la
pauvre me... que mon lvation ne me rendt fier... moi, fier...

Puis, s'interrompant encore, Marion ajouta en agitant  et l ses mains
autour de lui...

--Scanvoch, o es-tu?

--L,--lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main dj
froide.--Je suis l, prs de toi...

--Je ne te vois plus...--Et sa voix s'affaiblissait de moment en
moment.--Soulve-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me
tourne... j'touffe...

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps
d'Hercule tait pesant; je suis parvenu  l'adosser  un arbre. Il a
ainsi continu d'une voix de plus en plus dfaillante:

--A mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait... je
tchais de lui tre encore plus, amical qu'autrefois... Je comprenais sa
dfiance... dj, lorsque j'tais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer
 me traiter en ancien camarade d'enclume... Gnral et chef de la
Gaule, il me crut un potentat... il se montrait donc de plus en plus
hargneux et sombre... Moi, toujours certain de ne pas le dsaimer, au
contraire... je riais  coeur joie de ces hargneries... je riais...
c'tait  tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il m'a dit: Marion,
il y a longtemps que nous ne nous sommes promens ensemble... viens-tu
dans le bois hors de la ville. J'avais  confrer avec Victoria; mais
dans la crainte de fcher mon ami Eustache, j'cris  la mre des
camps... afin de m'excuser... puis lui et moi nous partons bras dessus
bras dessous pour la promenade... Cela me rappelait nos courses
d'apprentis forgerons dans la fort de Chartres... o nous allions
dnicher des pies-griches... J'tais tout content, et malgr ma barbe
grise, et comme personne ne nous voyait, je m'vertuais  des singeries
pour drider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri
des pies-griches en soufflant dans une feuille d'arbre place entre mes
lvres, et d'autres singeries encore... car... voil qui est singulier,
jamais je n'avais t plus gai qu'aujourd'hui... Eustache, au contraire,
ne se dridait point... Nous tions  quelques pas d'ici, lui derrire
moi... il m'appelle... je me retourne... et tu vas voir, Scanvoch, qu'il
n'y a pas eu de sa part mchancet, mais folie... pure folie... Au
moment o je me retourne, il se jette sur moi l'pe  la main, me la
plonge dans le ct en me disant: _La reconnais-tu cette pe? toi qui
l'as forge!_[F] Trs-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en
disant  mon ami Eustache:  qui en as-tu?... au moins on s'explique...
t'ai-je chagrin sans le vouloir?... Mais je parlais aux arbres... le
pauvre fou avait disparu... laissant son pe prs de moi, autre signe
de folie... puisque cette arme, remarque ceci... Scanvoch, puisque...
cette arme... portait sur sa lame: _Cette pe a t forge par
Marion... pour... son cher ami... Eustache..._

Telles ont t les dernires paroles intelligibles de ce bon et brave
soldat. Quelques instants aprs, il expirait en prononant des mots
incohrents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:

_--Eustache... fuite... sauve-le..._

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hte, regagn
Mayence pour tout raconter  Victoria, sans lui cacher que je
souponnais de nouveau Ttrik de n'tre pas tranger  cette trame, qui,
ayant dj envelopp Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le
gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique dsole de la mort
de Marion, combattit mes dfiances au sujet de Ttrik; elle me rappela
que moi-mme, plus de trois mois avant ce meurtre, frapp de
l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et
dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui
avais dit  elle, Victoria, devant Ttrik:--que Marion devait tre bien
aveugl par l'affection pour ne pas reconnatre que son ami tait dvor
d'une implacable jalousie. En un mot, Victoria partageait cette
croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'tre victime
n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, pousse jusqu'au
dlire par la rcente lvation de son ami; puis enfin, singulier
hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-l mme de Ttrik, alors en
route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que sa
sant dprissant de plus en plus, les mdecins n'avaient vu pour lui
qu'une chance de salut: un voyage dans un pays mridional; il se rendait
donc  Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Ttrik depuis la mort de Victorin, ses lettres
touchantes et les raisons irrfutables, je l'avoue, que me donnait
Victoria, dtruisirent encore une fois ma dfiance  l'gard de l'ancien
gouverneur de Gascogne; je me persuadai aussi, chose d'ailleurs
rigoureusement croyable, d'aprs les antcdents d'Eustache, que
l'horrible meurtre dont il s'tait rendu coupable n'avait eu d'autre
motif qu'une jalousie froce, exalte jusqu' la folie furieuse par la
rcente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion  sa dernire heure.
Sa mort a t attribue  un meurtrier inconnu, mais non pas  Eustache.
J'avais rapport son pe  Victoria, aucun soupon ne plana donc sur ce
sclrat, qui ne reparut jamais ni  Mayence ni au camp. Les restes de
Marion, pleur par l'arme entire, reurent les pompeux honneurs
militaires dus au gnral et au chef de la Gaule.




CHAPITRE V.

La ville de Trves.--Sampso, seconde femme de Scanvoch.--Mora, la
servante, ou Kidda, la bohmienne.--Entretien
mystrieux.--Ttrik.--Projets du pape de Rome.--Le tratre dmasqu.--Sa
vengeance.--Dernires prophties de Victoria la Grande.--L'alouette du
casque.


Le jour le plus nfaste de ma vie, aprs celui o j'ai accompagn
jusqu'aux bchers, qui les a rduits en cendres, les restes de Victorin,
de son fils et de ma bien-aime femme Elln, a t le jour o sont
arrivs les vnements suivants. Ce rcit, mon enfant, se passe deux
cent soixante ans aprs que notre aeule Genevive a vu mourir sur la
croix le jeune homme de Nazareth, cinq ans aprs le meurtre de Marion,
successeur de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite
plus Mayence, mais _Trves_, grande et splendide ville gauloise de ce
ct-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait; Sampso,
qui t'a servi de mre depuis la mort de mon Elln toujours regrette,
Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre mariage elle m'a avou
ce dont je ne m'tais jamais dout: qu'ayant toujours ressenti pour moi
un secret penchant, elle avait d'abord rsolu de ne pas se marier et de
partager sa vie entre Elln, moi et toi, mon enfant.

La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que m'inspirait
Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait, ta tendresse pour
elle, car tu la chrissais comme ta mre qu'elle remplaait, les
ncessits de ton ducation, enfin les instances de Victoria, qui,
apprciant les excellentes qualits de Sampso, dsirait vivement cette
union; tout m'engageait  proposer ma main  ta tante. Elle accepta;
sans le souvenir de la mort de Victorin et de celle d'Elln, dont nous
parlions chaque jour avec Sampso, les larmes aux yeux, sans la douleur
incurable de Victoria, songeant toujours  son fils et  son petit-fils,
j'aurais retrouv le bonheur aprs tant de chagrins.

J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trves: le jour
venait de se lever, je m'occupais de quelques critures pour la mre des
camps, car j'avais conserv mes fonctions prs d'elle, j'ai vu entrer
chez moi sa servante de confiance, nomme _Mora_; elle tait ne,
disait-elle, en Mauritanie, d'o lui venait son nom de Mora; elle avait,
ainsi que les habitants de ce pays, le teint bronz, presque noir, comme
celui des ngres; cependant, malgr la sombre couleur de ses traits,
elle tait belle et jeune encore. Depuis quatre ans (remarque cette
date, mon enfant), depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait,
elle avait gagn son affection par son zle, sa rserve et son
dvouement qui semblait  toute preuve: parfois Victoria, cherchant
quelque distraction  ses chagrins, demandait  Mora de chanter, car sa
voix tait remarquablement pure; elle savait des airs d'une mlancolie
douce et trange. Un des officiers de l'arme tait all jusqu'au
Danube, il nous dit un jour en coutant Mora, qu'il avait dj entendu
ces chants singuliers dans les montagnes de Hongrie. Mora parut fort
surprise, et rpondit qu'elle avait appris tout enfant, dans son pays de
Mauritanie, les mlodies qu'elle nous rptait.

--Scanvoch,--me dit Mora en entrant chez moi,--ma matresse dsire vous
parler.

--Je te suis, Mora.

--Un mot auparavant, je vous prie.

--Que veux-tu?

--Vous tes l'ami, le frre de lait de ma matresse... ce qui la touche
vous touche...

--Sans doute... qui y a-t-il?

--Hier, vous avez quitt ma matresse aprs avoir pass la soire prs
d'elle avec votre femme et votre enfant...

--Oui... et Victoria s'est retire pour se reposer...

--Non... car peu de temps aprs votre dpart j'ai introduit prs d'elle
un homme envelopp d'un manteau; aprs un entretien, qui a dur presque
la moiti de la nuit, avec cet inconnu, ma matresse, au lieu de se
coucher, a t si agite, qu'elle s'est promene dans sa chambre
jusqu'au jour.

--Quel est cet homme?--me suis-je dit tout haut dans le premier moment
de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de secrets pour
moi.--Quel mystre?...

Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrtion dont je me serais
gard, par respect pour Victoria, me rpondit:

--Aprs votre dpart, Scanvoch, ma matresse m'a dit: Sors par le
jardin; tu attendras  la petite porte... on y frappera d'ici  peu de
temps; un homme en manteau se prsentera... tu l'introduiras ici... et
pas un mot de cette entrevue  qui que ce soit...

--Ce secret, Mora, tu aurais d me le taire...

--Peut tre ai-je tort de ne pas garder le silence, mme envers vous,
Scanvoch, l'ami dvou, le frre de ma matresse; mais elle m'a paru si
agite aprs le dpart de ce mystrieux personnage, que j'ai cru devoir
tout vous dire... Puis, enfin, autre chose encore m'a dcide 
m'adresser  vous...

--Achve...

--Cet homme, je l'ai reconduit  la porte du jardin... Je marchais 
quelques pas devant lui... sa colre tait si grande, que je l'ai
entendu murmurer de menaantes paroles contre ma matresse; cela surtout
m'a dtermine  lui dsobir au sujet du secret qu'elle m'avait
recommand...

--As-tu dit  Victoria que cet homme l'avait menace?

--Non... car  peine j'tais de retour auprs d'elle, qu'elle m'a
ordonn d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de la
laisser seule... Je me suis retire dans une chambre voisine... et
jusqu' l'aube, o ma matresse s'est jete toute vtue sur son lit, je
l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant longtemps hsit
avant de me dcider  ces rvlations, Scanvoch; mais lorsque tout 
l'heure ma matresse m'a appele pour m'ordonner de vous aller qurir,
je n'ai pas regrett ce que j'ai fait... Ah! si vous l'aviez vue!! comme
elle tait ple et sombre!...

Je me rendis chez Victoria trs-inquiet... Je fus douloureusement frapp
de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas tromp.

Avant de continuer ce rcit, et pour t'aider  le comprendre, mon
enfant, il me faut te donner quelques dtails sur une disposition
particulire de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste pice
se trouvait une sorte de cellule ferme par d'pais rideaux d'toffe;
dans cette cellule o ma soeur de lait se retirait souvent pour
regretter ceux qu'elle avait tant aims, se trouvaient, au-dessus des
symboles sacrs de notre foi druidique, les casques et les pes de son
pre, de son poux et de Victorin; l aussi se trouvait, chre et
prcieuse relique... le berceau du petit-fils de cette femme si prouve
par le malheur...

Victoria vint  moi, et me dit d'une voix altre:

--Frre... pour la premire fois de ma vie j'ai eu un secret pour,
toi... frre... pour la premire fois de ma vie je vais user de ruse et
de dissimulation...

Puis me prenant la main, la sienne tait brlante, fivreuse, elle me
conduisit vers la cellule, carta les rideaux pais qui la fermaient, et
ajouta:

--Les moments sont prcieux; entre dans ce rduit, restes-y muet,
immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout 
l'heure... Je te cache l d'avance pour loigner tout soupon...

Les rideaux de la cellule se refermrent sur moi, je restai dans
l'obscurit pendant quelque temps, je n'entendis que le pas de Victoria
sur le plancher, elle marchait avec agitation; j'tais dans cette
cachette depuis une demi-heure, peut-tre, lorsque la porte de la
chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix dit ces mots:

--Salut  Victoria la Grande.

C'tait la voix de Ttrik, toujours mielleuse et insinuante. L'entretien
suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle me l'avait
recommand, je n'en ai pas oubli une parole, car dans la journe mme
je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je sentais toute la gravit
de cette conversation, et parce que cette mesure m'tait commande par
une circonstance que tu apprendras bientt.

--Salut  Victoria la Grande,--avait dit l'ancien gouverneur de
Gascogne.

--Salut  vous, Ttrik.

--La nuit vous a-t-elle, Victoria, port conseil?

--Ttrik,--rpondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui
contrastait avec l'agitation o je venais de la voir plonge,--Ttrik,
vous tes pote?

-- quel propos, je vous prie, cette question?

--Enfin... vous faites des vers?

--Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres quelque
distraction aux soucis des affaires d'tat... et surtout aux regrets
ternels que m'a laisss la mort de notre glorieux et infortun
Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je vous l'ai souvent
rpt, Victoria... en nous entretenant de ce jeune hros... que
j'aimais aussi paternellement que s'il et t mon enfant... J'avais
deux fils, il ne m'en reste qu'un... je suis pote, dites-vous?
hlas!... je voudrais tre l'un de ces gnies qui donnent l'immortalit
 ceux qu'ils chantent... Victorin vivrait dans la postrit comme il
vit dans le coeur de ceux qui le regrettent! Mais  quoi bon me parler
de mes vers...  propos de l'important sujet qui me ramne auprs de
vous?

--Comme tous les potes... vous relisez plusieurs fois vos vers afin de
les corriger?

--Sans doute... mais...

--Vous les oubliez, si cela se peut dire,  cette fin qu'en les lisant
de nouveau vous soyez frapp davantage de ce qui pourrait blesser votre
esprit et votre oreille.

--Certes, aprs avoir d'inspiration crit quelque ode, il m'est parfois
arriv de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_ pendant
plusieurs mois, puis les relisant j'tais choqu de choses qui m'avaient
d'abord chapp. Mais encore une fois, Victoria, il n'est pas question
de posie...

--Il y a un grand avantage en effet  laisser ainsi dormir des ides et
 les reprendre ensuite,--rpondit ma soeur de lait avec un sang-froid
dont j'tais de plus en plus tonn,--Oui, cette mthode est bonne; ce
qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous avait pas d'abord bless...
nous blesse parfois, alors que l'inspiration s'est refroidie... si cette
preuve est utile pour un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas tre
plus utile encore lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la
vie?...

--Victoria... je ne vous comprends pas.

--Hier, dans la journe, j'ai reu de vous une lettre conue en ces
termes: Ce soir, je serai  Trves  l'insu de tous; je vous adjure au
nom des plus grands intrts de notre chre patrie, de me recevoir en
secret, et de ne parler  personne, pas mme  votre ami et frre
Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre rponse  la porte du jardin de
votre maison.

--Et cette entrevue... vous me l'avez accorde, Victoria...
Malheureusement pour moi, elle n'a pas t dcisive, et au lieu de
retourner  Mayence, sans que ma venue ait t connue dans cette ville,
j'ai t forc de rester aujourd'hui, puisque vous avez remis  ce matin
la rponse et la rsolution que j'attends de vous.

--Cette rsolution, je ne saurais vous la faire connatre avant d'avoir
soumis votre proposition  l'preuve dont nous parlions tout  l'heure.

--Quelle preuve?

--Ttrik, j'ai laiss dormir... ou plutt j'ai dormi avec vos offres,
faites-les-moi de nouveau... peut-tre alors ce qui m'avait blesse...
ne me blessera plus... peut-tre ce qui ne m'avait pas choque, me
choquera-t-il...

--Victoria, vous, si srieuse? plaisanter en un pareil moment...

--Celle-l, qui avant d'avoir  pleurer son pre et son poux, son fils
et son petit-fils, souriait rarement... celle-l ne choisit pas le temps
d'un deuil ternel pour plaisanter... Croyez-moi, Ttrik...

--Cependant...

--Je vous le rpte, vos propositions d'hier m'ont paru si
extraordinaires... elles ont soulev dans mon esprit tant d'indcision,
tant d'tranges penses, qu'au lieu de me prononcer sous le coup de ma
premire impression... je veux tout oublier et vous entendre encore,
comme si pour la premire fois vous me parliez de ces choses.

--Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une dcision toujours si
prompte, si sre, ne m'avaient pas habitu, je l'avoue,  ces
tempraments.

--C'est que jamais, dans ma vie, dj longue, je n'ai eu  me dcider
sur des questions de cette gravit.

--De grce, rappelez-vous qu'hier...

--Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier n'a
pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous qurir  la porte
du jardin; elle vous a introduit prs de moi: vous parlez, je vous
coute...

--Victoria...

--Prenez garde... si vous me refusez, je vous rpondrai peut-tre selon
ma premire impression d'hier... et, vous le savez, Ttrik, lorsque je
me prononce... c'est toujours d'une manire irrvocable...

--Votre premire impression m'est donc dfavorable?--s'cria-t-il avec
un accent rempli d'anxit.--Oh! ce serait un grand malheur!

--Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit
rparable...

--Qu'il en soit ainsi que vous le dsirez, Victoria... bien qu'une
pareille singularit de votre part me confonde... Vous le voulez?
soit... notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous revois en ce
moment pour la premire fois aprs une assez longue absence, quoiqu'une
frquente correspondance ait toujours eu lieu entre nous, et je vous dis
ceci: Il y a cinq ans, frapp au coeur par la mort de Victorin... mort 
jamais funeste, qui emportait avec elle mes esprances pour le glorieux
avenir de la Gaule!... j'tais mourant en Italie,  Rome, o mon fils
m'avait accompagn... Ce voyage, selon les mdecins, devait rtablir ma
sant; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un
prtre chrtien me ft secrtement amen par un de mes amis rcemment
converti... la foi m'claira, et en m'clairant, elle fit un miracle de
plus, elle me sauva de la mort... Je revins  une vie pour ainsi dire
nouvelle, avec une religion nouvelle... Mon fils abjura comme moi, mais
en secret, les faux dieux que nous avions jusqu'alors adors...  cette
poque, je reus une lettre de vous, Victoria; vous m'appreniez le
meurtre de Marion: guid par vous, et selon mes prvisions, il avait
sagement gouvern la Gaule... Je restai ananti  cette nouvelle, aussi
dsesprante qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intrts les
plus sacrs du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, n'tait
capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez plus loin: moi
seul, dans l're nouvelle et pacifique qui s'ouvrait pour notre pays, je
pouvais, en le gouvernant, combler sa prosprit; vous faisiez un
vhment appel  ma vieille amiti pour vous,  mon dvouement  notre
patrie... Je quittai Rome avec mon fils; un mois aprs j'tais auprs de
vous,  Mayence; vous me promettiez votre tout-puissant appui auprs de
l'arme, car vous tiez ce que vous tes encore aujourd'hui, _la mre
des camps_... Prsent par vous  l'arme, je fus acclam par elle...
Oui, grce  vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie
n'avais touch l'pe, je fus, chose unique jusqu'alors, acclam chef
unique de la Gaule, puisque vous dclariez firement de ce jour 
l'empereur, que la Gaule dsormais indpendante n'obirait qu' un seul
chef gaulois librement lu... L'empereur, engag dans sa dsastreuse
guerre d'Orient contre la reine Znobie, votre hroque mule,
l'empereur cda... Seul, je gouvernai notre pays. Ruper, vieux gnral
prouv dans les guerres du Rhin, fut charg du commandement des
troupes; l'arme, dans sa constante idoltrie pour vous, voulut vous
conserver au milieu d'elle... Moi, je m'occupai de dvelopper en Gaule
les bienfaits de la paix... Toujours secrtement fidle  la foi
chrtienne, je ne crus pas politique de la confesser publiquement; je
vous ai donc cach  vous-mme, Victoria, jusqu' aujourd'hui, ma
conversion  la religion dont le pape est  Rome. Depuis cinq ans la
Gaule prospre au dedans, est respecte au dehors; j'ai tabli le sige
de mon gouvernement et du snat  Bordeaux, tandis que vous restiez au
milieu de l'arme qui couvre nos frontires, prte  repousser, soit de
nouvelles invasions des Franks, soit les Romains, s'ils voulaient
maintenant attenter  notre complte indpendance si chrement
reconquise... Vous le savez, Victoria, je me suis toujours inspir de
votre haute sagesse, soit en venant souvent vous visiter  Trves,
depuis que vous avez quitt Mayence, soit en correspondant journellement
avec vous sur les affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et
je suis fier de reconnatre cette vrit: votre main toute-puissante m'a
seule lev au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de sa
modeste maison de Trves, la mre des camps est de fait impratrice de
la Gaule... et moi, malgr le pouvoir dont je jouis, je suis, et je m'en
honore, Victoria, je suis votre premier sujet... Ce rapide regard sur le
pass tait indispensable pour tablir nettement la position prsente...
Ainsi que je vous l'ai dit hier, veuillez vous le rappeler...

--Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Ttrik...

--La dplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de Marion
vous prouvent la funeste fragilit des pouvoirs lectifs... Cette ide
n'est pas, vous le savez, nouvelle chez moi... J'tais autrefois venu 
Mayence afin de vous engager  faire acclamer l'enfant de Victorin
l'hritier de son pre... Dieu a voulu qu'un crime affreux ruint ce
projet auquel vous eussiez peut-tre consenti plus tard... malgr votre
aversion pour les royauts...

--Continuez...

--La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse arme vous est dvoue
plus qu'elle ne l'a jamais t  aucun gnral, elle impose  nos
ennemis; notre beau pays, pour atteindre  son plus haut point de
prosprit, n'a plus besoin que d'une chose, la stabilit; en un mot, il
lui faut une autorit qui ne soit plus livre au caprice d'une lection
intelligente aujourd'hui, stupide demain; et  ce propos je vous citerai
tout  l'heure un sage et excellent exemple donn par les vques
chrtiens, lus d'abord, eux aussi, par l'universalit des fidles; il
nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus personnifi dans un
homme toujours  la merci du soulvement militaire de ceux qui l'ont
lu, ou du poignard d'un assassin. L'institution monarchique, base non
sur un homme, mais sur un principe, existait en Gaule il y a des
sicles; elle peut seule aujourd'hui donner  notre pays la force, la
prosprit, qui lui manquent... La monarchie, vous disais-je hier,
Victoria,--seule, vous pouvez la rtablir en Gaule:--je viens vous en
offrir les moyens, guid par mon fervent amour pour mon pays...

--C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de nouveau,
Ttrik...

--Ainsi, vous exigez...

--Rien n'a t dit hier... parlez...

--Victoria, vous disposez de l'arme... moi, je gouverne le pays; vous
m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir  vous le rpter... vous
tes au vrai l'impratrice de la Gaule, et moi, votre premier sujet...
Unissons-nous dans un but commun pour assurer  jamais l'avenir de notre
glorieuse patrie, unissons, non pas nos corps, je suis vieux... vous
tes belle et jeune encore, Victoria... mais unissons nos mes devant un
prtre de la religion nouvelle, dont le pape est  Rome... Embrassez le
christianisme, devenez mon pouse devant Dieu... et proclamez-nous,
vous, impratrice, moi, empereur des Gaules... L'arme n'aura qu'une
voix pour vous lever au trne... vous rgnerez seule et sans partage...
Quant  moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, et, malgr mon vain
titre d'empereur, je continuerai d'tre votre premier sujet...
Seulement, il sera, je crois, trs-politique d'adopter mon fils comme
successeur au trne; il est en ge d'tre mari; nous choisirons pour
lui une alliance souveraine... j'ai dj mes vues... et la monarchie des
Gaules est  jamais fonde... Voil, Victoria, ce que je vous proposais
hier... voil ce que je vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon
votre dsir, expos de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez
ce plan, fruit de longues annes de mditation, d'exprience... et la
Gaule marche  la tte des nations du monde...

Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de son
parent... Elle reprit, toujours calme:

--J'ai t sagement inspire en voulant vous entendre une seconde fois,
Ttrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjur pour la religion
nouvelle l'antique foi de nos pres? la Gaule, presque tout entire, est
cependant reste fidle  la foi druidique.

--Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrte, d'accord en
cela avec le pape de Rome; mais si, acceptant mon offre, vous abjuriez
aussi votre idoltrie lors de notre mariage, je confesserais trs-haut
ma nouvelle croyance; et, selon la profonde prvision des vques, votre
conversion,  vous, Victoria, l'idole de notre peuple, entranerait la
conversion des trois quarts du pays; le reste suivra bientt, car j'ai
la promesse des vques qu'ils vous glorifieront comme une sainte au
milieu des pompes splendides de la nouvelle glise; et, croyez-moi,
Victoria, un pouvoir consacr au nom de Dieu par les prlats gaulois et
par le pape qui sige  Rome, aura sur les peuples une autorit presque
divine...

--Dites-moi, Ttrik, vous avez abjur la croyance de nos pres pour la
foi nouvelle, pour l'vangile prch par ce jeune homme de Nazareth,
crucifi  Jrusalem il y a plus de deux sicles...  cette foi
nouvelle, vous croyez sans doute?

--L'aurais-je embrasse sans cela?

--Cet vangile, je l'ai lu... une aeule de Scanvoch a assist aux
derniers jours de Jsus, l'ami des esclaves et des affligs... Or, dans
les tendres et divines paroles du jeune matre de Nazareth, je n'ai
trouv que des exhortations au renoncement des richesses,  l'humilit,
 l'galit parmi les hommes... et voici que, fervent et nouveau
converti, vous rvez la royaut...

--Un mot, Victoria...

--coutez encore, Ttrik... Le jeune homme de Nazareth, si doux, si
aimant pour les souffrants, les coupables et les opprims, parfois
clatait pourtant en de terribles menaces contre les riches, les
puissants, les heureux du monde... et surtout, et toujours... il tonnait
contre _les princes des prtres_, qu'il traitait d'infmes hypocrites.
Or, voici que vous, fervent et nouveau converti, vous voulez mettre
cette royaut, que vous rvez, sous la conscration des vques dont le
chef sige  Rome... et je m'inquite en songeant que le premier de ces
_princes des prtres_ a t ce disciple de Jsus, ce PIERRE, qui, par
une indigne lchet, a reni trois fois son doux matre la nuit de sa
mort!

--Victoria, rien de plus facile  vous expliquer que ma conduite.

--coutez encore, Ttrik... Le jeune homme de Nazareth disait  ses
disciples: Enfermez-vous pour prier seul et en secret, sous l'oeil de
Dieu; fuyez, dans vos dvotions, le regard des hommes. Et voici que
vous, fervent et nouveau converti, vous me parlez de rendre notre
abjuration et nos prires publiques pompeuses, solennelles... puisque
les vques doivent glorifier ma conversion  la face de l'univers...
Vraiment, ma faible intelligence, encore ferme  la lumire de la foi
nouvelle, ne peut, je vous l'avoue, Ttrik, comprendre ces
contradictions tranges.

--Rien de plus simple cependant.

-- mon tour, je vous coute.

--L'vangile du _Seigneur_...

--De quel Seigneur parlez-vous, Ttrik?

--De _notre Seigneur Jsus-Christ_, le fils de Dieu, ou plutt Dieu
lui-mme en personne.

--Que les temps sont changs!... Durant sa vie, le jeune homme de
Nazareth ne s'appelait pas SEIGNEUR... loin de l, il disait: Le matre
n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son
seigneur... Il se disait fils de Dieu, de mme que notre foi druidique
nous apprend que nous sommes tous fils d'un mme Dieu...

--Les temps sont changs... vous avez raison, Victoria... Pris en un
sens absolu, l'vangile de notre Seigneur Jsus-Christ ne serait, vous
l'avouerez, qu'une machine d'ternelle rbellion du pauvre contre le
riche, du serviteur contre son matre, du peuple contre ses chefs, la
ngation enfin de toute autorit; tandis que les religions, au
contraire, n'ont d'autre but que de rendre l'autorit plus puissante,
plus redoutable...

--Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie primitive, et
avant de devenir les plus sublimes des hommes, se sont aussi rendus
redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils les frappaient de
terreur et les crasaient sous leur pouvoir; mais le jeune homme de
Nazareth a fltri ces fourberies atroces, en disant avec indignation aux
princes des prtres: Vous voulez faire porter aux hommes des fardeaux
crasants, que vous ne touchez pas, vous, prtres, du bout du doigt...

--Encore une fois, Victoria, l n'est point du tout le bon ct de
l'vangile de notre Seigneur.

--Si pourtant il est Dieu, tout ce qu'il a dit et prch doit tre
divin... Tenez, Ttrik, vous parlez  peu prs de mme faon que ces
pharisiens d'autrefois, qui ont fait crucifier le jeune homme de
Nazareth...

--Ce sont l des susceptibilits... les esprits levs comme le vtre,
Victoria, comprendront ceci: les critiques amres, les attaques
violentes de notre Seigneur contre les riches, les puissants et les
prtres de son temps; ses prdications en faveur de la communaut des
biens, sa misricorde exagre pour les femmes de mauvaise vie, les
dbauchs, les prodigues, les vagabonds, enfin sa prdilection pour la
lie de la populace dont il s'entourait, ne sont point des moyens de
gouvernement et d'autorit... Savez-vous ce qu'il y a de vraiment utile
ou plutt de divin dans la doctrine de notre Seigneur? cela se rsume en
peu de mots que voici: Bien heureux les pauvres d'esprit!... Bien
heureux ceux qui souffrent!... Pntrez les peuples de ces deux
maximes: _L'ignorance est sainte... la douleur est sainte..._ La
consquence va de soi-mme: plus les peuples seront ignorants et
malheureux en ce monde, plus ils croiront devoir tre heureux dans
l'adversit... Qu'arrivera-t-il de ces croyances qui font la force et la
beaut de la religion catholique? C'est que les nations nous seront plus
aveuglment soumises qu'elles ne l'ont jamais t... Nous n'aurons plus
besoin de soldats pour les contenir: hbts par l'ignorance, nervs
par la misre, ignorance et misre qu'ils bniront loin de la maudire,
les peuples ne seront plus qu'un troupeau docile dont nous autres rois
seront les pasteurs...

--Nous autres rois, Ttrik... dj?

--Je dis cela en supposant que vous adoptiez mes projets. Or, avouez-le,
la foi nouvelle, ainsi envisage, n'est-elle pas un puissant moyen de
gouvernement? cela est si vrai, que plusieurs empereurs romains,
clairs sur leurs propres intrts par les vques intelligents, les
ont combls de richesses, ont lev de superbes glises, et se sont
faits chrtiens, foulant ainsi aux pieds un paganisme aussi absurde que
dangereux pour les puissants et pour les heureux de ce monde; car enfin,
en divinisant le vin par Bacchus, la volupt par Vnus, la richesse par
Mercure, ce paganisme invitait religieusement tous les hommes  jouir de
ce qui ne sera jamais que le privilge du petit nombre... Or, pour jouir
de ces dlices, il fallait de l'argent, et quand l'impt vous le
prenait, cet argent, des rvoltes sans nombre clataient, et le
gouvernement des hommes devenait d'une difficult extrme... Lorsqu'au
contraire, je vous le rpte, Victoria, un peuple se persuade que plus
il est malheureux et ignorant, plus il sera heureux dans l'ternit, il
devient d'une commodit extrme  gouverner.

--Il est facile, en effet, de combler les voeux d'un peuple qui n'a
d'autre dsir que l'ignorance et la misre...

--Eh! certainement!  chaque impt,  chaque misre nouvelle, ce
bienheureux peuple se dit: Tant mieux... Allez, riches et puissants du
monde, allez, jouissez... allez, crasez-moi... vous ne me rendrez
jamais  mon gr assez malheureux ici-bas...

--Je l'avoue, Ttrik, la doctrine du jeune homme de Nazareth, ainsi
transforme, peut devenir un redoutable moyen de gouvernement.

--Oui, mais les prtres et les vques de la foi nouvelle peuvent seuls,
peu  peu par leurs prdications, habilement dtourner ce dangereux
courant d'ides d'galit parmi les hommes, de haine contre les
puissants, de revendication contre les riches, de communaut de biens,
de tolrance pour les coupables, courant funeste, qui prend sa source
dans certains passages de l'vangile.

--Et c'est pourtant au nom de ces ides gnreuses que sont morts et que
meurent tant de martyrs!...

--Hlas! oui... Jsus, notre Seigneur, est toujours pour eux l'ouvrier
charpentier de Nazareth, mis  mort pour avoir dfendu les pauvres, les
esclaves, les opprims, les coupables, contre les heureux du jour,
promettant leurs biens  la populace, en lui disant _qu'un jour les
derniers seraient les premiers_... Aussi ces martyrs confessent-ils avec
un indomptable hrosme la doctrine de Jsus, selon eux l'ami des
pauvres, l'ennemi des puissants.

--Et croyez-vous, Ttrik, que des prdications qui, laissant de ct ces
divins prceptes de l'vangile: la fraternit, l'galit parmi les
hommes, le pardon des fautes, la revendication contre les riches, la
communaut des biens, le droit sacr de l'opprim contre l'oppresseur,
ne prcheront au peuple que l'ignorance, le malheur et la dsesprance
ici-bas, exciteront chez lui le mme hroque enthousiasme?... dites? la
confiance de la multitude ne se retirera-t-elle pas de ces prtres, qui
dnaturent ainsi les divins principes du jeune homme de Nazareth?...

--Victoria, cette crainte est vaine... le peuple a vu plusieurs prtres
et prlats partager son martyre; l'habitude est prise de les vnrer, de
les couter... ce ne sera donc plus pour les vques qu'une question de
temps et d'habilet... et ils ont, voyez-vous, une patience redoutable
et une profonde habilet; fiez-vous donc  eux; ils sauront transformer,
ainsi qu'il le faut, ce fcheux esprit de revendication et d'galit,
qui a fait les premiers martyrs... Tenez, Victoria, une comparaison vous
rendra ma pense: Un chariot chemine du ct droit d'une large route, le
conducteur du chariot veut traverser cette route pour gagner le ct
oppos, sans que les voyageurs, qui voient en lui un guide sr,
s'aperoivent de cette dviation; va-t-il sottement passer soudain de
droite  gauche?... non... il s'y prend de loin et de biais, de sorte
que peu  peu, par une ligne insensiblement oblique, il arrive  son
but.

--Vous supposez des voyageurs aveugles... ou bien vous supposez que la
nuit est venue.

--Et il faut, en effet, Victoria, que la nuit paisse et profonde de
l'ignorance s'tende peu  peu sur le monde et le couvre de tnbres;
alors le voyageur, entour d'une obscurit redoutable, n'aura plus, dans
son effroi, d'autre guide que la voix de celui qui le conduit... alors
nous conduirons ainsi les peuples o nous voudrons, comme nous voudrons,
en un mot...  la multitude l'aveuglement,  ses chefs seuls la
lumire... et tout ira bien, et nous ne serons plus, nous autres chefs,
soumis aux caprices de cette brutale lection populaire qui vous lve
aujourd'hui sur le pavois et vous brise demain...

--Cependant les chrtiens choisissent les vques comme nous, Gaulois,
nous lisons notre chef?

--Je vous disais justement tout  l'heure  ce sujet, Victoria, que le
pape et les vques, dans leur habilet profonde, avaient dj prvu
combien seraient gros de dangers pour l'avenir ces choix populaires,
laisss  la discrtion de la vile multitude, et ils l'cartent
maintenant des lections. Les clercs et les notables des villes sont
seuls convoqus aux lections.

--Ttrik, vous fervent et nouveau converti, comment oubliez-vous que le
principe fondamental de la religion des chrtiens est l'galit absolue
des hommes entre eux?... Encore une fois, Jsus n'a-t-il pas dit: Le
matre n'est pas plus que son disciple... le seigneur n'est pas plus que
son serviteur... N'est-ce pas renier l'vangile que de retirer,  ce
que vous appelez _la vile multitude_, le droit d'lire ses vques[G]?

--Ce sont encore l des susceptibilits... la raison d'tat passe avant
les principes... Rien de plus prilleux, vous dis-je, que d'abandonner
la nomination d'un chef politique ou religieux, au brutal caprice d'une
lection populaire... Vous le voyez, Victoria, en religion comme en
politique, tous les bons esprits tendent  concentrer l'autorit entre
peu de mains... L'intrt du prsent et de l'avenir vous fait donc une
loi d'accepter mes offres... Je me rsume: Prenez-moi pour poux,
embrassez, comme moi, la foi nouvelle, faites-nous proclamer par
l'arme, vous et moi, empereur et impratrice; adoptez mon fils et sa
postrit... La Gaule,  notre exemple, se fait tout entire chrtienne;
nous comblons les prtres et les vques de privilges et de richesses,
ils nous faonnent le peuple selon qu'il nous le faut, et ils consacrent
en nous l'autorit la plus souveraine, la plus absolue, dont ait jamais
joui un empereur et une impratrice!...

Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, clata
indigne, menaante:

--Ttrik! vous me proposez l un pacte sacrilge... tyrannique...
infme!...

--Victoria, que signifie...

--Hier, je vous croyais insens... aujourd'hui, que vous m'avez ouvert
les profondeurs de votre me infernale... je vous crois un monstre
d'ambition et de sclratesse!...

--Moi! grand Dieu!

--Vous!... Oh!  cette heure le pass claire pour moi le prsent, et le
prsent l'avenir... Bni soyez, vous,  Hsus!... Je n'tais pas seule 
entendre cet effrayant complot!...

--Que dites-vous?

--Vous m'avez inspir,  Hsus! et j'ai voulu avoir un tmoin cach, qui
affirmerait au besoin la ralit de ce projet monstrueux... car ma
parole elle-mme... non, la parole de Victoria ne serait pas crue si
elle dvoilait tant d'horreurs!... Viens, mon frre... viens,
Scanvoch!...

 cet appel de Victoria, je m'criai:

--Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je souponne cet homme!...
je dis j'accuse le criminel!

--Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch,--reprit
Ttrik avec un imprieux ddain,--ce n'est pas d'aujourd'hui que ces
folles accusations sont tombes devant mon mpris...

--Je te souponnais autrefois, Ttrik,--lui dis-je,--d'avoir, par tes
machinations tnbreuses, amen la mort de Victorin et celle de son fils
au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de cette horrible
trame!...

--Prends garde,--dit Ttrik, ple, sombre, menaant,--prends garde, mon
pouvoir est grand...

--Mon frre,--me dit Victoria,--ta pense est la mienne... parle sans
crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...

--Ttrik, je te souponnais autrefois d'avoir fait tuer Marion...
aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...

--Malheureux insens! o sont les preuves de ce que tu as l'audace
d'avancer?...

--Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient, tu
brises tes instruments dans l'ombre aprs t'en tre servi...

--Ce sont des mots,--reprit Ttrik avec un calme glacial;--mais les
preuves, o sont-elles?...

--Les preuves!--s'cria Victoria,--elles sont dans tes propositions
sacrilges... coute, Ttrik, voici la vrit: tu as conu le projet
d'tre empereur hrditaire de la Gaule longtemps avant la mort de
Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils comme hritier
du pouvoir de son pre, tait  la fois un leurre destin  me tromper
sur tes desseins et un premier pas dans la voie que tu poursuivais...

--Victoria, la passion vous gare. Quel maladroit ambitieux j'aurais
t, moi, voulant arriver un jour  l'empire hrditaire... vous
conseiller de faire dcerner ce pouvoir  votre race...

--Le principe tait accept par l'arme: l'hrdit du pouvoir reconnue
pour l'avenir, tu te dbarrassais ensuite de mon fils et de mon
petit-fils, ce que tu as fait...

--Moi...

--Tout maintenant se dvoile  mes yeux... Cette Bohmienne maudite a
t ton instrument; elle est venue  Mayence pour sduire mon fils, pour
le pousser, par ses refus,  l'acte infme, au prix duquel cette
crature mettait ses faveurs... Ce crime commis, mon fils devait tre
tu par Scanvoch, rappel  Mayence cette nuit-l mme, ou massacr par
l'arme, prvenue et souleve  temps par tes missaires...

--Des preuves! Victoria! des preuves...

--Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la mme nuit, tu as fait tuer
mon petit-fils entre mes bras: ma race a t teinte... ton premier pas
vers l'empire tait marqu dans le sang. Tu as ensuite refus le pouvoir
et propos l'lvation de Marion... Oh! je l'avoue,  ce prodige
d'astuce infernale, mes soupons, un moment veills, se sont
vanouis... Deux mois aprs son acclamation comme chef de la Gaule...
Marion tombait sous le fer d'un meurtrier, ton instrument.

--Des preuves...--reprit Ttrik impassible,--des preuves...

--Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son fils,
Marion, tus... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, je t'ai
adjur de prendre le gouvernement du pays... Tu triomphais, mais 
demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu n'tais que mon premier
sujet,  moi, la _mre des camps_; eh! je le vois  cette heure, mon
pouvoir te gne! l'arme, la Gaule t'ont accept pour leur chef,
prsent par moi; elles ne t'ont pas choisi... D'un mot je peux te
briser comme je t'ai lev... Aveugl par l'ambition, tu as jug mon
coeur d'aprs le tien; tu m'as cru capable de vouloir changer mon
influence sur l'arme contre la couronne d'impratrice, et d'introniser
 ce prix toi et ta race... Tu as conclu avec le pape et les vques un
pacte tnbreux dans l'espoir d'abrutir, d'asservir un jour cet
intelligent et fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses
chefs, et reste fidle  la religion de ses pres. Quoi! il a bris
depuis des sicles, par les mains sacres de Ritha-Gar, le joug des
rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug dtest, en
t'alliant avec la nouvelle glise... Eh bien, moi, Victoria, la mre des
camps, je te dis ceci  toi, Ttrik, chef de la Gaule: Devant le peuple
et l'arme, je t'accuse de vouloir asservir la Gaule! je t'accuse
d'avoir reni la foi de tes pres! je t'accuse d'avoir contract une
secrte alliance avec les vques! je t'accuse de vouloir usurper la
couronne impriale pour toi et pour ta race... Oui, de ceci, moi,
Victoria, je t'accuse, et je t'accuserai devant le peuple et l'arme, te
dclarant tratre, rengat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander
sur l'heure que tu sois jug par le snat, et puni de mort pour tes
crimes si tu es reconnu coupable!...

Malgr la vhmence des accusations de ma soeur de lait, Ttrik revint 
son calme habituel, dont il tait un moment sorti pour me menacer, et
rpondit de sa voix la plus onctueuse:

--Victoria, j'avais cru profitable  la Gaule le projet que je vous ai
soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prt  rpondre
devant le snat et l'arme... Si ma mort, prononce par mes juges, 
votre instigation, peut tre d'un utile enseignement pour le pays, je ne
vous disputerai pas le peu de jours qui me restent  vivre. Je reste 
Trves, o j'attendrai la dcision du snat... Adieu, Victoria...
l'avenir prouvera qui de vous ou de moi aimait la Gaule d'un amour
clair... Encore adieu, Victoria...

Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant le
passage, je m'criai:

--Tu ne sortiras pas! tu veux fuir, la punition due  les crimes...

Ttrik me toisa des pieds  la tte avec une hauteur glaciale, et dit en
se tournant  demi vers Victoria:

--Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard... contre
un parent venu chez vous sans dfiance...

--Je respecterai ce qui est sacr en tout pays, l'hospitalit,--rpondit
la mre des camps.--Vous tes venu ici librement, vous sortirez
librement.

--Ma soeur!--m'criai-je,--prenez garde! votre confiance vous a dj t
funeste...

Victoria, d'un geste, m'interrompit, rflchit, et dit avec amertume:

--Tu as raison... ma confiance a t funeste au pays; elle me pse comme
un remords... ne crains rien cette fois.

Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitt Mora parut.
Aprs quelques mots que sa matresse lui dit  l'oreille, la servante se
retira.

--Ttrik,--reprit Victoria,--j'ai envoy qurir le capitaine Paul et
plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous
accompagneront  votre logis... vous n'en sortirez que pour paratre
devant vos juges...

--Mes juges?...

--L'arme nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera, Ttrik...

--Je suis aussi justiciable du snat.

--Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoy devant le
snat... si le tribunal militaire vous absout, vous serez libre; la
vengeance divine pourra seule vous atteindre...

Mora rentra pour annoncer  sa matresse l'excution de ses ordres au
sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hlas! trop
tard, que Mora changea quelques paroles  voix basse avec Ttrik, assis
prs de la porte.

--Scanvoch,--me dit Victoria,--tu as entendu ma conversation avec
Ttrik... tu te la rappelles?

--Parfaitement...

--Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidlement.

Puis, se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta:

--Ce sera votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal
militaire, et ensuite il dcidera de votre sort.

--Victoria,--reprit froidement Ttrik,--coutez les conseils d'un
vieillard, autrefois, et encore  cette heure, votre meilleur ami.
Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...

--Tais-toi, dtestable hypocrite!--s'cria la mre des camps avec
emportement;--ne me pousse pas  bout... Je ne sais ce qui me tient de
te livrer sur l'heure  la brutale justice des soldats.

Puis, joignant les mains:

--Hsus, donne-moi la force d'tre quitable, mme envers cet homme...
Apaise en moi,  Hsus! ces bouillonnements de colre qui troubleraient
mon jugement!

Mora, ayant entendu quelque bruit derrire la porte, l'ouvrit, et revint
dire  sa matresse:

--On annonce l'arrive du capitaine Paul.

Victoria fit signe  Ttrik; il franchit le seuil en poussant un profond
soupir, et en disant d'un accent pntr:

--Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis...
pardonnez-leur comme je leur pardonne...

La mre des camps, s'adressant  sa servante au moment o elle sortait
sur les pas du chef de la Gaule:

--Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau mlange
d'un peu de miel.

La servante fit un signe de tte empress, puis elle disparut ainsi que
Ttrik, rest pendant un instant au seuil de la porte.

--Ah! mon frre!--murmura Victoria avec accablement lorsque nous fmes
seuls,--ma longue lutte avec cet homme m'a puise... la vue du mal me
cause un abattement douloureux... je suis brise; tiens, prends ma main,
elle brle!

--L'insomnie, l'motion, l'horreur longtemps contrainte que vous
inspirait Ttrik, ont caus votre agitation fivreuse... Prenez un peu
de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien avec cet
homme... Ce soir, justice sera faite.

--Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me
soulagerait... Va, mon frre, ne quitte pas la maison...

--Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller prs de vous?

--Non... je prfre tre seule: le sommeil me viendra plus facilement...

Mora parut  ce moment, portant une coupe pleine de breuvage, qu'elle
offrit  sa matresse. Celle-ci prit le vase et en but le contenu avec
avidit. Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai
chez moi afin de relater fidlement les paroles de Ttrik. Je terminais
ce travail, commenc depuis deux heures, lorsque je entrer Mora, ple,
pouvante.

--Scanvoch,--me dit-elle d'une voix haletante,--venez... venez vite!...
Laissez l cette criture.

--Qu'y a-t-il?

--Ma matresse... malheur! malheur!... Venez vite!...

--Victoria!... un malheur la menace?--m'criai-je en me dirigeant  la
hte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora, me
suivant, disait:

--Elle m'avait renvoye pour tre seule... Tout  l'heure je suis alle
dans sa chambre... et alors...  malheur!...

--Achve...

--Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et livide
comme une morte...

Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frapp en entrant
chez Victoria. Couche toute tendue sur son lit, elle tait, ainsi que
me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une morte. Ses yeux fixes,
tincelants, semblaient retirs au fond de leur orbite; ses traits,
douloureusement contracts, avaient la froide blancheur du marbre... Une
pense me traversa l'esprit comme un clair sinistre... Victoria mourait
empoisonne[H]!...

--Mora,--m'criai-je en me jetant  genoux auprs du lit de la mre des
camps,--envoie  l'instant chercher le druide-mdecin, et cours dire 
Sampso de venir ici...

La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria dj roidies
et glaces, je la couvris de larmes en m'criant:

--Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...

--Mon frre...--murmura-t-elle.

Et  entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me
rpondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se tournrent
lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait jusqu'alors
illumin ce beau regard si auguste et si doux, paraissait teinte.
Cependant, peu  peu, la connaissance lui revint, et elle dit:

--C'est toi... mon frre?... Je vais mourir...

Tournant alors pniblement la tte de ct et d'autre, comme si elle et
cherch quelque chose, elle reprit en tchant de lever un de ses bras,
qui retomba presque aussitt pesamment sur sa couche:

--L, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de bronze;
apporte-le...

J'obis, et je dposai sur le lit un petit coffret de bronze assez
lourd. Au mme instant entrait Sampso, avertie par Mora.

--Sampso,--dit Victoria,--prenez ce coffret, emportez-le chez vous...
serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous l'ouvrirez... la clef
est attache au couvercle...

Puis, s'adressant  moi:

--Tu as transcrit mon entretien avec Ttrik?

--J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.

--Sampso, portez ce coffret chez vous,  l'instant, et revenez aussitt
avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout  l'heure crit...
Allez, il n'y a pas un instant  perdre.

Sampso obit et sortit perdue... Je restai seul avec Victoria.

--Mon frre,--me dit-elle,--les moments sont prcieux, ne m'interromps
pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main qui me frappe, sans
savoir comment elle m'a frappe... Ce crime couronne une longue suite de
forfaits tnbreux... Ma mort est  cette heure un grand danger pour la
Gaule; il faut le conjurer... Tu es connu dans l'arme... on sait ma
confiance en toi... rassemble les officiers, les soldats... instruis-les
des projets de Ttrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si
j'en ai la force, le signer, pour donner crance  tes paroles... La vie
m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de runir ici,  mon lit de
mort, les chefs de l'arme, qui, ce soir, entoureront mon bcher... Sur
ce bcher, tu dposeras les armes de mon pre, de mon poux et de
Victorin, et aussi le berceau de mon petit-fils!...

--Scanvoch!--s'cria Sampso en entrant prcipitamment dans la
chambre,--les parchemins, tu les avais laisss sur la table... ils n'y
sont plus!...

--C'est impossible!--ai-je rpondu stupfait;--il n'y a qu'un instant,
ils y taient encore.

--Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du malheur qui
nous menaait,--m'a dit Sampso;--ils auront t drobs en ton absence.

--Ces parchemins drobs! oh! cela est funeste!--murmura
Victoria.--Quelle main mystrieuse s'tend donc sur cette maison?
Malheur! malheur  la Gaule!... Hsus! dieu tout-puissant! tu m'appelles
dans ces mondes inconnus, d'o l'on plane peut-tre sur ce monde que je
quitte pour aller revivre ailleurs... Hsus, abandonnerai-je cette terre
sans tre rassure sur l'avenir de mon pays tant aim? avenir qui
m'pouvante! O tout-puissant! que ton divin esprit m'claire  cette
heure suprme!... Hsus! m'as-tu entendue?--ajouta Victoria d'une voix
plus haute, et se dressant sur son sant, le regard inspir.--Que
vois-je? est-ce l'avenir qui se dvoile  mes yeux?... Cette femme, si
ple, quelle est-elle?... Sa robe est ensanglante... Sa couronne de
feuilles de chne, l'arbre sacr de la Gaule, est sanglante aussi...
l'pe que tenait sa main virile est brise  ses cts... Un de ces
sauvages Franks, la tte orne d'une couronne, tient cette noble femme
sous ses genoux; il regarde d'un air farouche et craintif un homme
splendidement vtu, comme un pontife... une croix d'or et de pierreries
 la main, il montre le ciel  ce barbare... Hsus! cette femme
ensanglante... c'est _la Gaule_!... ce barbare, agenouill sur elle...
c'est un _roi frank_!... ce pontife... c'est un _vque de Rome_!...
Encore du sang! un fleuve de sang! il entrane dans son cours,  la
lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des milliers de
cadavres!... Oh! cette femme... la _Gaule_, la voici encore, hve,
amaigrie, vtue de haillons, portant au cou le collier de fer de la
servitude, elle se trane  genoux, crase sous un pesant fardeau... Le
roi frank et l'vque de Rome htent,  coups de fouet, la marche de la
Gaule esclave!... Encore un torrent de sang... encore des cadavres...
encore des ruines... encore les lueurs de l'incendie... Assez! assez de
dbris! assez de massacres!... O Hsus!... joies du ciel!--s'cria
Victoria, dont les traits semblrent soudain rayonner d'une splendeur
divine,--la noble femme est debout! la voil... je la vois, plus belle,
plus fire que jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de
chne!... D'une main, elle tient une gerbe d'pis, de raisins et de
fleurs... de l'autre, un drapeau surmont du coq gaulois... elle foule
d'un pied superbe les dbris de son collier d'esclavage, la couronne des
rois franks et celle des pontifes de Rome!... Oui, cette femme, enfin
libre, fire, glorieuse, fconde... c'est la Gaule!... Hsus! Hsus!...
piti pour elle... Qu'elle brise le joug des rois et des vques de
Rome!... qu'elle revienne ainsi libre, glorieuse et fconde, sans
traverser d'ge en ge ces flots de sang qui m'pouvantent!...

Ces derniers mots puisrent les forces de Victoria; elle cda pourtant
 un dernier lan d'exaltation, leva les yeux vers le ciel en croisant
ses deux bras sur sa mle poitrine, poussa un long gmissement et
retomba sur sa couche funbre...

La mre des camps, VICTORIA LA GRANDE, tait morte!...

J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour
contenir mon dsespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige me
saisit, mes genoux flchirent, mes forces, ma pense, m'abandonnrent,
et je perdis tout sentiment au moment o j'entendis un grand tumulte
dans la pice voisine, tumulte domin par ces mots:

--Ttrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...

<tb>

Pendant plusieurs jours, ta seconde mre, Sampso, mon enfant, me vit 
l'agonie. Deux semaines environ s'taient passes depuis la mort de
Victoria, lorsque, pour la premire fois, rassemblant et raffermissant
mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de notre perte
irrparable... Les derniers mots qui frapprent mon oreille, lorsque,
bris de douleur, je perdais connaissance auprs du lit de ma soeur de
lait, avaient t ceux-ci:

--Ttrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...

En effet, Ttrik avait t, ou plutt, parut avoir t empoisonn en
mme temps que Victoria. A peine arriv dans la maison du gnral de
l'arme, il sembla en proie  de cruelles souffrances; et lorsque,
quinze jours aprs, je revins  la vie, on craignait encore pour les
jours de Ttrik.

Je l'avoue,  cette nouvelle trange, je restai stupfait; ma raison se
refusait  croire cet homme coupable d'un forfait dont il tait lui-mme
une des victimes.

La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trves, dans
l'arme; plus tard, dans toute la nation. Les funrailles de l'auguste
mre des camps semblaient tre les funrailles de la Gaule; on y voyait
le prsage de nouveaux malheurs pour le pays... Le snat gaulois dcrta
l'apothose de Victoria; il fut clbr  Trves, au milieu du deuil et
des larmes de tous. La pompeuse solennit du culte druidique, le chant
des bardes, donnrent un imposant clat  cette crmonie funbre...
Pendant huit jours, Victoria, embaume et couche sur un lit d'ivoire,
couverte d'un tapis de drap d'or, fut expose  la vnration de tous
les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison mortuaire, sans
cesse envahie par cette arme du Rhin, dont Victoria tait vritablement
la mre[I]. Enfin, elle fut porte sur un bcher, selon l'antique usage
de nos pres: les parfums fumrent dans les rues de Trves, sur le
passage du cortge, suivi de toute l'arme, prcd des bardes chantant
sur leurs harpes d'or les louanges de cette femme illustre; puis, le
bcher mis en feu, elle disparut au milieu des flammes tincelantes...

Une mdaille, frappe le jour mme de la crmonie funbre, reprsente,
d'un ct, la tte de l'hrone gauloise, casque comme Minerve, et de
l'autre, un aigle aux ailes dployes, s'lanant dans l'espace, l'oeil
fix sur le soleil[J], symbole de la foi druidique... l'me abandonnant
ce monde-ci, ne va-t-elle pas revtir un corps nouveau dans les mondes
inconnus... Au revers de cette mdaille fut grave la formule ordinaire:
_Conscration_, accompagne de ces mots:

      VICTORIA, EMPEREUR.

La Gaule, par cette appellation virile, immortalisant ainsi, dans son
enthousiasme, la glorieuse _mre des camps_, en lui dcernant un titre
qu'elle avait toujours refus pendant sa vie, vie aussi modeste que
sublime, consacre tout entire  son pre,  son poux,  son fils, 
la gloire et au salut de la patrie!...

Ma perplexit tait profonde: l'empoisonnement de Ttrik, luttant
encore, disait-on, contre la mort, la disparition du parchemin contenant
l'entretien de ce tratre avec Victoria, parchemin qu'elle n'avait pu
d'ailleurs signer avant de mourir, rendait trs-difficile, sinon
impossible, l'accusation que moi, soldat obscur, je devais porter contre
Ttrik, survivant et chef souverain de la Gaule, souverainet d'autant
plus imposante, qu'elle n'tait plus balance par l'immense influence de
la _mre des camps_. J'attendis, pour me dterminer  une rsolution
dernire, que mon esprit, branl par de terribles secousses, et repris
sa fermet.

Sampso, trois jours aprs la mort de Victoria, et selon ses dernires
volonts, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis... Ma femme y trouva
une touchante et dernire preuve de la sollicitude de ma soeur de lait;
un parchemin contenait ces mots crits de sa main:

_Nous ne nous sparerons qu' la mort_, avons-nous dit souvent, mon bon
frre Scanvoch: c'est ton dsir, c'est le mien; mais si je dois aller
revivre avant toi dans ces mondes inconnus, o nous nous retrouverons un
jour, heureuse je serais de penser que tu iras attendre en Bretagne,
berceau de ta famille, le jour de notre rencontre _ailleurs qu'ici_.

La conqute romaine avait dpouill ta race de ses champs paternels. La
Gaule, redevenue libre, a d lgitimement revendiquer, au nom du droit
ou par la force, l'hritage de ses enfants sur les descendants des
Romains. Je ne sais quel sera l'tat de notre pays, lorsque nous serons
spars; quoi qu'il arrive, tu pourras revendiquer ton lgitime hritage
par trois moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu
as la force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une
somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta famille, et
vivre dsormais heureux et libre prs des pierres sacres de Karnak,
tmoins de la mort hroque de ton aeule HENA, _la vierge de l'le de
Sn_.

Tu m'as souvent montr les pieuses reliques de ta famille... je veux y
ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une _alouette_ en
bronze dor: je portais cet ornement  mon casque le jour de la bataille
de Riffenl, o j'ai vu mon fils Victorin faire ses premires armes...
Garde, et que ta race conserve aussi ce souvenir de fraternelle amiti;
il t'est laiss par ta soeur de lait Victoria; elle est de ta famille...
n'a-t-elle pas bu le lait de ta vaillante mre?...

 l'heure o tu liras ceci, mon bon frre Scanvoch, je revivrai
ailleurs, auprs de ceux-l que j'ai aims...

Continue d'tre fidle  la Gaule et  la foi de nos pres... Tu t'es
montr digne de ta race; puissent ceux de ta descendance tre dignes de
toi, et crire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi que l'a voulu
ton aeul _Joel_, _le brenn de la tribu de Karnak_...

      VICTORIA.

Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touch de tant de
sollicitude... J'tais alors plong dans un morne dsespoir et absorb
par la crainte des graves vnements qui pouvaient suivre la mort de
Victoria. Je restai presque insensible  l'espoir de retourner
prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans les mmes lieux o
avaient vcu mes aeux. Ma sant compltement rtablie, je me rendis
chez le gnral commandant l'arme du Rhin: vieux soldat, il devait
comprendre mieux que personne les suites funestes de la mort de
Victoria. Je m'ouvris  lui sur les projets de Ttrik; je dis aussi les
soupons que m'avait inspirs l'empoisonnement de ma soeur de lait...
Telle fut la rponse du gnral:

--Les crimes, les desseins, dont tu accuses Ttrik sont si monstrueux,
ils prouveraient une me si infernale, que j'y croirais  peine,
m'eussent-ils t attests par Victoria, notre auguste mre,  jamais
regrette. Tu es, Scanvoch, un brave et honnte soldat; mais ta
dposition ne suffit pas pour traduire le chef de la Gaule devant le
snat et l'arme... D'ailleurs, Ttrik est mourant; son empoisonnement
mme prouve jusqu' l'vidence qu'il est innocent de la mort de notre
Victoria; tu serais donc le seul  accuser le chef de la Gaule, que
chacun a aim et vnr jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comport
comme le premier sujet de Victoria, la vritable impratrice de la
Gaule... Crois-moi, Scanvoch, raffermis tes esprits branls par la mort
de cette femme auguste... ta raison, peut-tre branle par ce coup
dsastreux, prend sans doute de vagues apprhensions pour des ralits.
Ttrik a, jusqu'ici, sagement gouvern le pays, grce aux conseils de
notre bien aime _mre_; s'il meurt, il aura nos regrets; s'il survit au
crime mystrieux dont il a t victime, nous continuerons d'honorer
celui qui fut jadis dsign  notre choix par Victoria la Grande.

Cette rponse du gnral me prouva que jamais je ne pourrais faire
partager au snat,  l'arme, si prvenus en faveur du chef de la Gaule,
mes soupons et ma conviction  moi, soldat obscur.

Ttrik ne mourut pas: son fils accourut  Trves, sachant le danger que
courait son pre... Celui-ci, convalescent, s'entretint longuement avec
les snateurs et les chefs de l'arme; il manifesta, au sujet de la mort
de Victoria, une douleur si profonde, et en apparence si sincre; il
honora si pieusement sa mmoire par une crmonie funbre, o il
glorifia la femme illustre dont la main toute-puissante l'avait,
disait-il, si longtemps soutenu, et  laquelle il s'enorgueillissait
d'avoir d son lvation; son chagrin parut enfin si dchirant lorsque,
ple, affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se
trana, chancelant,  la triste solennit dont je parle, qu'il s'acquit
plus troitement encore l'affection du peuple et de l'arme par ces
derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.

Je compris, ds lors, combien il serait vain de renouveler mes
accusations contre Ttrik. Navr de voir les destines de la Gaule entre
les mains d'un homme que je croyais, que je savais un tratre, je me
dcidai  quitter Trves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde
mre, afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque
consolation  mes chagrins.

Je voulus cependant remplir ce que je considrais comme un devoir sacr.
 force d'interroger ma mmoire, au sujet de l'entretien de Ttrik et de
Victoria, je parvins  transcrire de nouveau cette conversation presque
mot pour mot; je fis une copie de ce rcit, et je la portai, la veille
de mon dpart, au gnral de l'arme, lui disant:

--Vous croyez ma raison gare... conservez cet crit... puisse l'avenir
ne pas vous prouver la ralit de cette accusation,  vos yeux
insense!...

Le gnral garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya avec
cette compatissante bont que l'on accorde  ceux dont le cerveau est
drang.

Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, o j'avais demeur depuis
sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des prparatifs de notre voyage...
Pendant cette dernire nuit, que je passai  Trves, voici ce qui
arriva:

Mora, la servante, tait aussi reste dans la maison; la douleur de
cette femme, aprs la mort de sa matresse, m'avait touch. La nuit dont
je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, avec ta seconde
mre, des prparatifs de notre voyage; nous avions besoin d'un coffre;
j'allai en chercher un dans une salle basse, spare par une cloison du
rduit habit par Mora. Plus de la moiti de la nuit tait coule; en
entrant dans la salle basse, je remarquai, non sans tonnement, 
travers les fentes de la cloison qui sparait la chambre de la servante,
une vive clart. Pensant que peut-tre le feu avait pris au lit de cette
femme pendant son sommeil, je m'empressai de regarder  travers
l'cartement des planches; quelle fut ma surprise: je vis Mora se mirant
dans un petit miroir d'argent  la clart des deux lampes, dont la
lumire venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'tait plus Mora la
Moresque! ou du moins la couleur bronze de ses traits avait disparu...
je la revoyais ple et brune, coiffe d'un riche bandeau d'or orn de
pierreries, souriant  son image reproduite dans le miroir. Elle
attachait  l'une de ses oreilles un long pendant de perles... elle
portait enfin un corset de toile d'argent et un jupon carlate.

Je reconnus Kidda la Bohmienne.

Hlas! je ne l'avais vue qu'une fois...  la clart de la lune; lors de
cette nuit fatale, o, rappel en toute hte  Mayence par un sinistre
avertissement de mon mystrieux compagnon de voyage, j'avais tu dans ma
maison Victorin et ma bien-aime femme Elln!

 ma stupeur succda la rage... un horrible soupon traversa mon esprit;
je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un violent coup
d'paule, car la fureur centuplait mes forces, j'enfonai une des
planches de la cloison, et je parus soudain aux yeux de la bohmienne
pouvante. D'une main, je la jetai  genoux; de l'autre, je saisis une
des lourdes lampes de fer, et la levant au-dessus de la tte de cette
femme, je m'criai:

--Je te brise le crne... si tu n'avoues pas tes crimes.

Kidda crut lire dans mon regard son arrt de mort... elle devint livide
et murmura:

--Ne me tue pas... je parlerai!

--Tu es Kidda la Bohmienne?...

--Oui.

--Autrefois...  Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs... tu as
exig de Victorin... le dshonneur de ma femme Elln?

--Oui.

--Tu obissais aux ordres de Ttrik?

--Non... je ne lui ai jamais parl.

-- qui donc obissais-tu?

-- l'cuyer de Ttrik.

--Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit fatale, m'a
averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison, le
connaissais-tu?...

--C'tait le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien forgeron
comme lui.

--Ce soldat, Ttrik le connaissait aussi?

--Son cuyer le voyait secrtement  Mayence.

--Et ce soldat, o est-il  cette heure?

--Il est mort.

--Aprs s'tre servi de lui pour assassiner le capitaine Marion...
Ttrik l'a fait tuer? rponds...

--Je le crois.

--C'est encore l'cuyer de Ttrik qui t'a envoye dans cette maison sous
les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton visage, pour te
rendre mconnaissable?

--Oui.

--Tu devais pier, et un jour empoisonner ta matresse?... Tu te tais?
tu veux mourir.

--Tue-moi!

--Si tu as un Dieu... si ton me infernale ose l'implorer en ce moment
suprme, implore-le... tu n'as plus qu'un instant  vivre...

--Aie piti de moi!...

--Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Ttrik?

--Oui.

--Quand... comment t'a-t-il donn l'ordre d'excuter ce crime?

--Lorsque je suis rentre... aprs en avoir donn l'ordre, d'aller
qurir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne de Ttrik...

--Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as prsent  ta
matresse?

--Oui.

--Ce jour-l mme,--ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en
foule,--lorsque je t'ai envoye chercher ma femme, tu as drob sur ma
table un parchemin crit par moi?

--Oui, par ordre de Ttrik... Il avait entendu parler de ce parchemin 
Victoria...

--Pourquoi, le crime commis, es-tu reste dans cette maison jusqu' ce
jour?

--Afin de ne pas veiller les soupons.

--Qui t'a porte  empoisonner ta matresse?

--Le don de ces pierreries, dont je m'amusais  me parer lorsque tu es
entr... Je me croyais seule pour la nuit.

--Ttrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son cuyer coupable
de ce crime?

--Tout poison a son contre-poison,--me rpondit la Bohmienne avec un
sourire sinistre.--Celui qui en frappant parat aussi frapp, loigne de
lui tout soupon...

La rponse de cette femme fut pour moi un trait de lumire... Ttrik,
par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort grce  un
antidote, avait pris assez de poison pour paratre partager le sort de
Victoria, en exagrant d'ailleurs les apparences du mal.

Saisir une charpe sur le lit, et, malgr la rsistance de la
Bohmienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle
basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitt chez
le gnral de l'arme... Parvenant  grand'peine jusqu' lui,  cette
heure avance de la nuit, je lui racontai les aveux de Kidda. Il haussa
les paules d'un air mcontent, et me dit:

--Toujours cette ide fixe... Ton cerveau est compltement drang...
M'veiller pour me conter de pareilles folies!... Tu choisis d'ailleurs
mal ton moment pour accuser le vnrable Ttrik: hier soir il a quitt
Trves pour retourner  Bordeaux.

Le dpart de Ttrik tait funeste... Cependant j'insistai si vivement
auprs du gnral, je lui parlai avec tant de chaleur et de raison,
qu'il consentit  me faire accompagner par un de ses officiers, charg
de recueillir les aveux de la Bohmienne... Lui et moi, nous arrivmes
en hte au logis... J'ouvris la porte de la salle basse, o j'avais
laiss Kidda garrotte... Sans doute elle avait rong l'charpe avec ses
dents et pris la fuite par une fentre encore ouverte et donnant sur le
jardin... Dans mon trouble et ma prcipitation, je n'avais pas song 
cette issue...

--Pauvre Scanvoch!--me dit l'officier avec compassion,--le chagrin te
rend visionnaire... tu es compltement fou...

Et sans vouloir m'couter davantage il me quitta.

La volont des dieux s'accomplit... Je renonai  l'espoir de dvoiler
les forfaits de Ttrik... Le lendemain, je quittai avec toi et Sampso,
ta seconde mre, mon enfant, la ville de Trves pour la Bretagne.

--Tu liras, hlas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon
enfant, les quelques lignes qui terminent ce rcit; tu y verras comment
notre vieille Gaule, redevenue libre aprs trois sicles de luttes,
redevenue grande et puissante sous l'influence de Victoria, devait tre
de nouveau, non plus soumise, mais du moins infode aux empereurs
romains par l'infme trahison de Ttrik!

Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices des
vques, repousss par la mre des camps, ce monstre l'avait fait
empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et par son
union avec lui, frayer  son ambition le chemin de l'empire hrditaire
des Gaules... Victoria morte, il reconnut l'impuissance de ses projets;
bientt mme il sentit que, n'tant plus soutenu par la sagesse et par
la souveraine influence de cette femme auguste, il s'amoindrissait dans
l'affection du peuple et de l'arme. Perdant chaque jour son ancien
prestige, prvoyant sa prochaine dchance, il songea ds lors 
accomplir l'une des deux trahisons dont je l'avais toujours souponn.
Il travailla, dans l'ombre,  replacer la Gaule, alors compltement
indpendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps 
l'avance, et par mille moyens tnbreux, il sema des germes de discordes
civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il sut rveiller
les anciennes jalousies de province  province, depuis longtemps
apaises; il suscita, par des prfrences et des injustices calcules,
d'ardentes rivalits entre les gnraux et les diffrents corps de
l'arme; puis, l'heure de la trahison sonne, il crivit secrtement 
Aurlien, empereur romain:

Le moment d'attaquer la Gaule est arriv; vous aurez facilement raison
d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une arme dont les divers
corps se jalousent... Je vous ferai connatre d'avance la disposition
des troupes gauloises et tous les mouvements qu'elles doivent faire,
afin d'assurer votre triomphe[K].

Les deux armes se rencontrrent sur les bords de la Marne, dans la
vaste plaine de Chlons[L]. Au plus fort de l'action, Ttrik, selon sa
promesse, se portant en avant avec le principal corps d'arme, se fit
couper et envelopper par les Romains, tandis que les lgions du Rhin
combattaient avec leur valeur accoutume; mais, prvenues dans leurs
manoeuvres, crases par le nombre, elles furent ananties... Ttrik et
son fils se rfugirent dans le camp ennemi. Notre arme dtruite, notre
pays divis, ainsi qu'aux plus tristes jours de notre histoire,
rendirent aux Romains la victoire facile... La Gaule, compltement libre
depuis tant d'annes, redevint une province romaine. L'empereur
_Aurlien_, comme autrefois _Csar_, pour glorifier ce grand vnement,
fit une entre solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramens par
cet empereur de ses longues guerres d'Asie, dfilrent devant son char.
Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'hroque mule de Victoria...
_Znobie_, charge de chanes d'or rives au carcan d'or qu'elle portait
au cou. Aprs Znobie venait Ttrik, le dernier chef de la Gaule avant
qu'elle ft redevenue province romaine; lui et son fils marchaient
libres, le front haut, malgr leur trahison infme; ils portaient de
longs manteaux de pourpre, une tunique et des braies de soie[M]. Ils
reprsentaient, dans ce cortge, la rcente soumission des Gaulois 
Aurlien, empereur.

Hlas! mon enfant, les rcits de nos pres t'apprendront qu'autrefois,
il y a trois sicles, un Gaulois marchait aussi devant le char triomphal
de Csar... Ce Gaulois ne s'avanait pas splendidement vtu, l'air
audacieux et souriant  son vainqueur; non, ce captif charg de chanes,
couvert de haillons, se soutenant  peine, sortait de son cachot; il y
avait langui pendant quatre ans, aprs avoir dfendu pied  pied la
libert de la Gaule contre les armes victorieuses du grand Csar... Ce
captif, l'un des plus hroques martyrs de la patrie, de notre
indpendance, se nommait VERCINGTORIX, _le chef des cent valles_...

Aprs le triomphe de Csar, le vaillant dfenseur de la Gaule eut la
tte tranche...

Aprs le triomphe d'Aurlien, Ttrik, ce rengat qui avait livr son
pays  l'tranger, fut conduit avec pompe dans un palais splendide, prix
de sa trahison sacrilge...

Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon enfant; la
justice de Hsus est ternelle, et les tratres, pour leur punition,
iront revivre ailleurs qu'ici...


Tels sont les vnements qui se sont passs en Gaule aprs la mort de
Victoria la Grande, pendant que, retirs ici, au fond de la Bretagne,
dans les champs de nos pres, rachets par moi aux descendants d'un
colon romain, nous vivons paisibles avec ta seconde mre, mon enfant; la
Gaule est, il est vrai, redevenue province romaine; mais toutes nos
liberts, si chrement reconquises par nos insurrections sans nombre et
payes du sang de nos pres, nous sont conserves: nul n'aurait os, nul
n'oserait maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos
coutumes; nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre
incorporation  l'empire, l'impt que nous payons au fisc et notre nom
de _Gaule romaine_, tels sont les seuls signes de notre dpendance.
Cette chane, si lgre qu'elle soit, est cependant une chane; nous ou
nos fils, nous la briserons facilement un jour, je le crois... l n'est
pas le pril que je redoute pour notre pays... non, ce pril, si j'en
crois les dernires et effrayantes prdictions de Victoria... ce pril
qui m'pouvante pour l'avenir, je le vois dans cet amas de hordes
frankes, toujours, toujours grossissant de l'autre ct du Rhin... je le
vois dans les tnbreuses machinations des vques de la nouvelle
religion...


Or donc, moi, Scanvoch, pour obir aux volonts de notre aeul JOEL, _le
brenn de la tribu de Karnak_, j'ai crit ce rcit pour toi, mon fils
Alguen, dans notre maison, situe prs des pierres sacres de la fort
de Karnak.

Ce rcit, trac  plusieurs reprises, je l'ai termin pendant la
vingtime anne de ton ge, environ deux cent quatre-vingts ans aprs
que notre aeule Genevive a vu mourir sur la croix le _jeune homme de
Nazareth_...

Si quelques vnements venaient troubler la vie laborieuse et paisible
dont nous jouissons, grce  la sollicitude de Victoria la Grande,
j'crirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres vnements.

La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient  Hsus; je te
lgue donc, ds aujourd'hui,  toi, mon fils Alguen, ces rcits et les
reliques de notre famille:

La FAUCILLE D'OR _de notre aeule Hna_;

Le MORCEAU DE COLLIER DE FER _de notre aeul Sylvest_;

La CROIX D'ARGENT _de notre aeule Genevive_;

Et enfin l'ALOUETTE DE CASQUE _de ma soeur de lait, Victoria la Grande_.

Tu lgueras ceci  ta descendance pour obir aux dernires volonts de
notre aeul Jol.

FIN DE L'ALOUETTE DE CASQUE.



Moi, Alguen, fils de Scanvoch, mort en paix dans notre maison, situe
prs des pierres sacres de la fort de Karnak, je te lgue,  toi mon
fils an Roderik, je te lgue ces rcits de notre famille et nos
pieuses reliques, afin que tu les transmettes aussi  notre descendance.
Ces rcits, tu les augmenteras si quelques vnements graves viennent
agiter ta vie; jusqu'ici la mienne a t calme, heureuse; je cultive
avec nos parents les champs paternels dont nous sommes redevenus
possesseurs, grce  la soeur de lait de mon pre, Victoria la Grande.
Les sinistres prdictions de cette femme illustre ne se sont pas
ralises, puissent-elles ne se raliser jamais! la Gaule relve
toujours des empereurs romains; de rares voyageurs, qui parfois
pntrent jusqu'au fond de notre vieille Armorique, nous ont dit qu'il y
avait eu dans les autres provinces de grands soulvements populaires
sous le nom de _Bagaudies_. Peu d'annes avant la mort de mon pre
Scanvoch, qui est all revivre ailleurs, deux cent quatre-vingts ans
aprs que notre aeule Genevive a eu vu mourir Jsus de Nazareth, la
Bretagne est reste trangre  ces rvoltes de _Bagaudes_; elle jouit
d'une tranquillit profonde; l'impt que nous payons au fisc des
empereurs n'est pas trop lourd, et nous vivons paisibles, laborieux et
libres.

Plusieurs de nos aeux, autrefois soumis  l'horrible esclavage de Rome,
plongs dans l'ignorance et le malheur, ont fait crire ou ont crit sur
nos parchemins que telle tait la pesante uniformit de leurs jours
passs de l'aube au soir dans un labeur crasant, qu'ils n'avaient rien
 inscrire sur notre lgende, sinon: _je suis n_, _j'ai vcu_, _je
mourrai dans les douleurs de l'esclavage_: fassent les dieux que le
bonheur des gnrations qui succderont  la ntre soit aussi d'une
telle uniformit que chacun de nos descendants puisse ainsi que moi
n'avoir rien  ajouter  notre chronique, sinon ceci que j'cris en
terminant.

J'ai vcu heureux, paisible et obscur, en cultivant avec ma famille nos
champs paternels; je quitterai ce monde sans crainte et sans regret
lorsque Hsus m'appellera pour aller revivre dans les mondes inconnus.

A toi donc, mon bien-aim fils an Roderik, moi Alguen, fils de
Scanvoch, arriv  la soixante-huitime anne de mon ge, je lgue ces
rcits et ces reliques de notre famille; ignorant si Hsus doit me
laisser encore quelques annes  vivre, j'accomplis aujourd'hui le voeu
de notre aeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.


Moi, Roderik, fils d'Alguen, mort trois cent quarante ans aprs que
notre aeule Genevive a vu mourir Jsus de Nazareth, j'cris ici selon
que l'avait espr mon pre:

--Jusqu' ce jour j'ai vcu paisible, heureux et obscur, cultivant avec
ma famille les champs de nos pres; je puis quitter ce monde sans
crainte et sans regret lorsque Hsus m'appellera pour aller revivre dans
les mondes inconnus.

Puisses-tu, mon fils Amal, n'avoir non plus que moi et ton grand-pre
Alguen  augmenter du rcit de tes malheurs ou de l'agitation de ta vie
notre lgende que je te transmets avec nos pieuses reliques pour obir
aux derniers voeux de notre aeul Joel.


Moi, Gildas, fils d'Amal, j'cris ici bien tristement ces lignes, trois
cent soixante-quinze ans aprs la mort de Jsus. Mon pre avait toujours
recul d'anne en anne le jour o il ajouterait quelques mots  notre
lgende, n'ayant non plus que mon grand-pre Roderik  transmettre 
notre descendance que le souvenir d'une vie obscure, laborieuse et
paisible... Il y a deux jours, mon pre est mort dans notre maison, prs
de Karnak, aprs une courte maladie... Avant de quitter ce monde-ci pour
aller revivre ailleurs, il m'a lgu ces parchemins et ces pieuses
reliques de notre famille...

J'ai dix-huit ans... si ma vie ne s'coule pas calme et obscure comme
celle de mon pre et de mon aeul, j'crirai ici en trs-grande
sincrit le bien ou le mal, afin d'obir aux dernires volonts de
notre anctre JOL, _le brenn de la tribu de Karnak_, et je lguerai 
notre descendance ces reliques laisses par mes aeux.

--_La Faucille d'or d'_HNA, _la Clochette d'airain de_ GUILHERN, _le
Collier de fer de_ SYLVEST, _la Croix d'argent de_ GENEVIVE, _et
l'Alouette de casque de_ SCANVOCH.




LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.




PROLOGUE.

LES KORRIGANS.--375-529.

Le vieil Aram.--Danse magique des _Korrigans_ et des _Ds_.--Le
colporteur.--Le roi Hlod-Wig et ses crimes.--Sa femme Chrotechild.--La
basilique des saints aptres  Paris.--_Bagaudes_ et
_Bagaudie_.--Karadeuk, favori du vieil Aram, veut rencontrer les
Korrigans.--Ce qu'il en advient.


Ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, qui vivait
en ces mmes lieux, prs les pierres sacres de la fort de Karnak, il y
a cinq cent cinquante ans et plus.

Oui, ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, puisque
moi, qui aujourd'hui cris ceci dans ma soixante-dix-septime anne,
j'ai vu mourir, il y a cinquante-six ans, mon grand-pre _Gildas_, alors
g de quatre-vingt-seize ans... aprs avoir crit dans sa premire
jeunesse, sur notre lgende, les dernires lignes traces avant
celles-ci.

Mon grand-pre Gildas a vu mourir son fils _Goridek_ (mon pre); j'avais
dix ans lorsque je l'ai perdu; neuf ans aprs, mon aeul est mort...
Plus tard, je me suis mari; j'ai survcu  ma femme _Martha_, et j'ai
vu mon fils _Jocelyn_ devenir pre  son tour: il a aujourd'hui une
fille et deux garons; la fille s'appelle _Roselyk_; elle a dix-huit
ans; l'an des garons, _Kervan_, a trois ans de plus que sa soeur; le
plus jeune, _Karadeuk_, mon favori, a dix-sept ans.

Lorsque tu liras ceci, mon fils Jocelyn, tu diras sans doute:

Pourquoi donc mon bisaeul Gildas n'a-t-il crit rien autre chose dans
notre chronique que la date de la mort de son pre _Amal_? Pourquoi
donc mon grand-pre Goridek n'a-t-il rien crit non plus? Pourquoi donc
enfin mon pre _Aram_ a-t-il attendu si tard... si tard... pour
accomplir le voeu du bon Joel, notre anctre?

A ceci, mon fils Jocelyn, je rpondrai:

Ton bisaeul Gildas avait l'horreur des critoires et des parchemins; de
plus, ainsi que son pre Amal, il avait coutume de remettre toujours au
lendemain ce qu'il pouvait se dispenser de faire le jour. Sa vie de
laboureur n'tait d'ailleurs ni moins paisible, ni moins laborieuse que
celle de nos pres. Depuis la descendance de Scanvoch, revenu au berceau
de notre famille, aprs qu'un grand nombre de nos gnrations en avaient
t loignes par les dures vicissitudes de la conqute romaine et de
l'esclavage antique, ton bisaeul Gildas disait d'habitude  mon pre:

J'aurai toujours le temps d'ajouter quelques lignes  notre lgende; et
puis, il me parat (et c'est sottise, je l'avoue,) qu'crire: _J'ai
vcu_, cela ressemble beaucoup  crire: _Je vais mourir_... Or, moi, je
suis si heureux, que je tiens  la vie ni moins ni plus que les hutres
de nos ctes tiennent  leurs rochers.

Et voici comment, de demain en demain, ton bisaeul Gildas est arriv
jusqu' quatre-vingt-seize ans sans avoir augment d'un mot l'histoire
de notre famille... Alors, se voyant mourir, il m'a dit:

--Mon enfant, tu criras seulement ceci sur notre lgende:

Mon grand-pre Gildas et mon pre Goridek (puisque j'ai survcu  mon
fils) ont vcu dans notre maison, calmes, heureux, en bons laboureurs,
fidles  l'amour de la vieille Gaule et  la foi de leurs pres,
bnissant Hsus de les avoir fait natre et mourir au fond de la
Bretagne, seule province o depuis tant d'annes l'on n'aie presque
jamais ressenti les secousses qui branlent le reste de la Gaule, car
ces agitations viennent mourir aux frontires impntrables de
l'Armorique bretonne, comme les vagues furieuses de notre Ocan viennent
se briser au pied de nos rocs de granit.

Or, mon fils Jocelyn, voici pourquoi ni ton aeul, ni son fils Goridek,
mort avant son pre, n'ont pas crit un mot sur nos parchemins.

--Et pourquoi,--diras-tu,--vous, Aram, vous, mon pre, si vieux dj,
ayant fils et petit-fils, pourquoi avez-vous pay si tard votre tribut 
notre chronique?

--Il y a deux raisons  ce retard, mon fils Jocelyn: la premire est que
je n'avais pas assez  dire, la seconde est que j'aurais eu trop  dire.

--Bon,--penseras-tu en lisant ceci,--le vieux Aram a trop attendu pour
crire... Hlas! le grand ge a troubl la raison du digne homme; ne
dit-il pas avoir  la fois _trop_ et _trop peu_  raconter? est-ce
raisonnable? S'il a trop, il a assez... s'il n'a pas assez, il n'a point
trop...

--Attends un peu, mon garon... ne te hte pas de croire que le bon
grand-pre tombe en enfance... Or, voil comment j'ai  la fois _trop_
et _point assez_  crire ici.

En ce qui touche ma vie  moi, vieux laboureur, je n'ai pas, non plus
que nos aeux, depuis Scanvoch, assez  raconter; car, en vrit, voyez
un peu l'intressant et beau rcit:

L'an pass les semailles d'automne ont t plus plantureuses que les
semailles d'hiver; cet an-ci, c'est le contraire; ou bien, la grande
_taure_ noire donne quotidiennement six pintes de plus de lait que la
grosse _taure_ poil de loup; ou bien, l'aignele de janvier est plus
laineuse que l'aignele de mars de l'an dernier; ou bien encore, l'an
pass, le froment tait si cher, si cher, qu'un _muids_ de bl vieux se
vendaient _douze  treize deniers_[47]; de ce temps-ci, le prix des
bestiaux et des volailles va toujours augmentant, puisque nous payons
maintenant un boeuf de travail _deux sous d'or_[48]; une bonne vache
laitire, _un sou d'or_; un bon cheval de trait, _six sous d'or_...
Voire encore: notre descendance ne sera-t-elle point fort aise de savoir
qu'en ce temps-ci un bon porc, trs en chair, vaut, en automne, _douze
deniers_[49], ni plus ni moins qu'un matre blier? et que notre
dernire bande d'oies grasses a t vendue cet hiver, au march de
Vannes, _une livre d'argent pesant_[50]? La voil-t-il pas bien avise,
notre descendance, quand elle saura que les journaliers que nous prenons
en la moisson, nous les payons un denier par jours[51]? Oui, voil-t-il
pas de beaux et curieux rcits  lui laisser,  notre race?

[Note 47: Le muids tenait  cette poque six cent vingt-six
livres.--12  13 deniers valaient 28  30 livres de notre monnaie
actuelle.]

[Note 48: Le sou d'or valait 90 livres.]

[Note 49: Douze deniers, 28 livres.]

[Note 50: Une livre d'argent pesant valait 563 livres.]

[Note 51: Un denier, 2 livres 7 sous.--Voir le beau travail du
savant M. _Gurard_, sur la POLYPTIQUE D'IRMINON (1er vol., p. 147 et
suivantes). Nous citerons souvent dans les notes cet excellent ouvrage
d'une immense rudition.]

D'autre part, en sera-t-elle plus fire, quand je lui dirai: Ce qui fait
ma fiert,  moi, c'est de penser qu'il n'y a point de plus fin
laboureur que mon fils Jocelyn, de meilleure mnagre que sa femme
_Madaln_, de plus douce crature que ma petite-fille Roselyk, de plus
beaux et de plus hardis garons que mes petits-fils Kervan et Karadeuk;
celui-ci surtout, le dernier n, mon favori, un vrai dmon de
gentillesse et de courage... Il faut le voir,  dix-sept ans, dompter
les poulains sauvages de nos prairies, plonger dans la mer comme un
poisson, ne pas perdre une flche sur dix lorsqu'il tire au vol des
corbeaux de mer sur la grve pendant la tempte... et quand il vous
manie le _pn-bas_, notre terrible bton breton... voire cinq ou six
soldats, arms de lances ou d'pes, auraient plus de horions que de
plaisir s'ils s'y frottaient, au pn-bas de mon Karadeuk... Il est si
robuste, si agile, si dextre! et puis si beau, avec ses cheveux blonds
coups en rond, tombant sur le col de sa saie gauloise; ses yeux bleus
de mer et ses bonnes joues hles par l'air des champs et l'air
marin!...

Non, par les glorieux os du vieux Joel! non, il ne pouvait tre plus
fier de ses trois fils: Guilhern, le laboureur; Mikal, l'armurier;
Albinik, le marin; et de sa douce fille Hna, la vierge de l'le de Sn,
le aujourd'hui dserte, qu'en ce moment,  travers ma fentre, je vois
l-bas, l-bas... en haute mer, noye dans la brume... Non, le bon Joel
ne pouvait tre plus fier de sa famille que moi, le vieil Aram, je ne
suis fier de mes petits-enfants!... Mais ses fils,  lui, ont
vaillamment combattu ou sont morts pour la libert; mais sa fille Hna,
dont le saint et doux nom a t jusqu' aujourd'hui chant de sicle en
sicle, a offert vaillamment sa vie  Hsus pour le salut de la patrie,
tandis que les enfants de mon fils mourront ici, obscurs comme leur
pre, dans ce coin de la Gaule; libres du moins ils mourront, puisque
les Franks barbares, deux fois venus jusqu'aux frontires de notre
Bretagne, n'ont os y pntrer: nos paisses forts, nos marais sans
fonds, nos rochers inaccessibles, et nos rudes hommes, soulevs en armes
 la voix toujours aime de nos druides chrtiens ou non chrtiens, ont
fait reculer ces froces pillards, matres pourtant de nos autres
provinces depuis prs de quinze ans.

Hlas! elles se sont enfin ralises aprs deux sicles, les sinistres
divinations de la soeur de lait de notre aeul Scanvoch. Victoria la
Grande ne l'a que trop justement prdit... les Franks ont depuis
longtemps conquis et asservi la Gaule, moins notre Armorique, grce aux
dieux...

Voil pourquoi le vieux Aram pensait que, comme pre et comme Breton,
son obscur bonheur ne mritait pas d'tre relat dans notre chronique,
et qu'il avait, hlas! trop  crire comme Gaulois... N'est-ce point
_trop_, que d'crire la dfaite, la honte, l'esclavage de notre patrie
commune, quoique nous soyons ici  l'abri des malheurs qui crasent
ailleurs nos frres?

--Alors,--diras-tu, mon fils Jocelyn,--puisque le vieil Aram a _trop_
et _pas assez_  crire dans cette lgende, pourquoi avoir commenc ce
rcit plutt aujourd'hui qu'hier ou demain?

Voici ma rponse, mon fils: Lis le rcit suivant, que j'cris en ce
moment,  la tombe de ce jour d'hiver, pendant que toi, ta femme et tes
enfants, vous vous prparez  la veille dans la grande salle de la
mtairie, attendant le retour de mon favori Karadeuk, parti  la chasse
au point du jour pour rapporter une pice de venaison... Lis ce rcit,
il te rappellera la soire d'hier, mon fils Jocelyn, et t'apprendra
aussi ce que tu ignores... et ensuite tu ne diras plus:

--Pourquoi le bonhomme Aram a-t-il crit ceci aujourd'hui plutt
qu'hier ou demain.


La neige et le givre de janvier tombent par rafales, le vent siffle, la
mer gronde au loin et se brise jusque sur les pierres sacres de
Karnak... Il est quatre heures, pourtant voici dj la nuit: le btail
affourag est renferm dans les chaudes tables; les portes de la cour
de la mtairie sont closes, de peur des loups rdeurs; un grand feu
flambe au foyer de la salle; le vieux Aram est assis dans son sige 
bras, au coin de la chemine, son grand chien fauve,  tte blanchie par
l'ge, tendu  ses pieds... le bonhomme travaille  un filet pour la
pche; son fils Jocelyn charonne un manche de charrue; Kervan ajuste des
attles neuves  un joug; Karadeuk aiguise sur une pierre de grs la
pointe de ses flches: la tempte durera jusqu'au matin et davantage,
car le soleil s'est couch tout rouge derrire de gros nuages noirs qui
enveloppaient l'le de Sn comme un brouillard. Or, quand le soleil se
couche ainsi, et que le vent souffle de l'ouest, la tempte dure deux,
trois, et parfois quatre ou cinq jours. Le lendemain matin Karadeuk ira
donc tirer des corbeaux de mer sur la grve, quand ils raseront de leurs
fortes ailes les vagues en furie... C'est le plaisir de ce garon; il
est si adroit, mon petit-fils Karadeuk, il est si bon archer, mon
favori... Pendant qu'il affte ses flches, sa mre et sa soeur Roselyk
vont activement de a, de l, prparant la table et les mets pour le
repas du soir.

La mer gronde au loin comme un tonnerre, le vent souffle  branler la
maison, le givre tombe dans la chemine. Gronde, tempte! souffle, vent
de mer! tombe, givre et neige! Oh! qu'il fait bon, qu'il fait bon
d'entendre rugir cet ouragan, charg de frimas, lorsqu'en famille on est
joyeusement runi dans sa maison autour d'un foyer flambant!

Et puis, les jeunes garons et leurs soeurs disent  demi-voix de ces
choses qui les font  la fois frissonner et sourire; car, en vrit,
depuis cent ans, on dirait que tous les lutins et toutes les fes de la
Gaule se sont rfugis en Bretagne... N'est-ce pas encore un plaisir que
d'our  la veille, durant la tempte, ces merveilles, auxquelles on
croit toujours un peu quand on ne les a point vues, et bien plus encore
quand on les a vues?

Et voici ce qu'ils se disaient, ces enfants, mon petit-fils Kervan
commence en secouant la tte:

--Un voyageur gar qui passerait cette nuit prs la caverne de
_Penmarch_ entendrait, plus qu'il ne le voudrait, rsonner les
marteaux...

--Oui, les marteaux qui tombent en mesure, pendant que ces marteleurs du
diable chantent leur chanson, dont le refrain est toujours: _Un_,
_deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, _lundi_, _mardi_,
_mercredi_...

--Ils ont mme ajout, dit-on: _Jeudi_, _vendredi_ et _samedi_, jamais
_dimanche_, le jour de la messe... des chrtiens[A].

--Bien heureux encore est le voyageur, si les petits Ds, quittant leurs
marteaux de faux monnayeurs pour la danse, ne le forcent pas  se mler
 leur ronde, jusqu' ce que pour lui mort s'ensuive...

--Quels dangereux dmons pourtant, que ces nains, hauts de deux pieds...
Il me semble les voir, avec leur figure vieillotte et ratatine, leurs
griffes de chat, leurs pieds de bouc et leurs yeux flamboyants: c'est 
frissonner... rien que d'y penser...

--Prends garde, Roselyk, en voici un sous la huche... prends garde...

--Que tu es imprudent de rire ainsi des Ds, mon frre Karadeuk! ils
sont vindicatifs... je suis toute tremblante... j'ai failli laisser
tomber ce plat...

--Moi, si je rencontrais une bande de ces petits bons hommes, je vous en
prendrais deux ou trois paires que je lierais par les pattes comme des
chevreaux... et en route pour quelque fondrire bien profonde...

--Oh! toi, Karadeuk, tu n'as peur de rien...

--Il faut rendre justice aux petits Ds, s'ils font de la fausse monnaie
dans les cavernes de _Pen-March_, on les dit trs-bons marchaux et sans
pareils pour la ferrure des chevaux.

--Oui... fiez-vous-y; ds qu'un cheval a t ferr par l'un de ces nains
du diable, il jette du feu par les naseaux, et de courir... de courir
sans plus jamais s'arrter... ni jour ni nuit; voyez un peu la figure de
son cavalier!

--Mes enfants, quelle tempte! quelle nuit!

--Bonne nuit pour les petits Ds, ma mre; ils aiment l'orage et les
tnbres, mais mauvaise pour les jolies petites Korrigans[B] qui
n'aiment que les douces nuits du mois de mai...

--Certes, moi, j'ai grand'peur des petits Ds noirs, velus, griffus,
avec leur bourse de fausse monnaie  la ceinture, et leur marteau de
forgeron sur l'paule; mais j'aurais plus grand'peur encore de
rencontrer au bord d'une fontaine solitaire une Korrigan, haute de deux
pieds, peignant ses blonds cheveux, dont elles sont si glorieuses en se
mirant dans l'eau claire.

--Quoi! peur de ces jolies petites fes, mon frre Kervan! moi, au
contraire, souvent j'ai tch d'en rencontrer. On assure qu'elles se
rassemblent  la fontaine de _Lyrwac'h-Hn_, au plus pais du grand bois
de chnes qui ombragent un dolmen... trois fois j'y suis all... trois
fois je n'ai rien vu...

--Heureusement pour toi tu n'as rien vu, Karadeuk; Caron dit que c'est
toujours prs des pierres sacres que se runissent les Korrigans pour
leurs danses nocturnes: malheur  qui les rencontre...

--Il parat qu'elles sont fort curieuses de musique, et qu'elles
chantent comme des rossignols.

--Et qu'elles sont gourmandes?

--Les Korrigans, gourmandes?

--Comme des chattes... oui, Karadeuk, tu as beau rire... tu dois me
croire, je ne suis point menteuse: le bruit court que dans leurs ftes
de nuit elles tendent sur le gazon, toujours au bord d'une fontaine,
une nappe blanche comme la neige, et tisse de ces lgers fils blancs
qu'on voit l't sur les prairies. Au milieu de la nappe, elles mettent
une coupe de cristal, remplie d'une liqueur merveilleuse, qui rpand une
clart si vive, si vive qu'elle sert de flambeau  ces fes... L'on
ajoute qu'une goutte de cette liqueur rendrait aussi savant que Dieu[C].

--Et que mangent-elles sur leur nappe d'un blanc de neige, les
Korrigans? le sais-tu, Karadeuk, toi qui les aimes tant?

--Chres petites! leur corps rose et transparent,  peine haut de deux
pieds, n'est pas gros  nourrir... Ma soeur Roselyk les dit
gourmandes... Que mangent-elles donc? le suc des fleurs de nuit, servies
sur des feuilles d'_herbe d'or_?

--L'herbe d'or?... cette herbe magique qui, si on la foule par mgarde,
vous endort et vous donne connaissance de la langue des oiseaux[D].

--Celle-l mme.

--Et que boivent-elles, les Korrigans?

--La rose des nuits dans la coquille azure des oeufs du roitelet...
voyez-vous les ivrognesses? Mais au moindre bruit humain... tout
s'vanouit, et elles disparaissent dans la fontaine pour retourner au
fond de l'onde, dans leur palais de cristal et de corail... c'est afin
de pouvoir se sauver ainsi qu'elles restent toujours au bord des eaux. 
gentilles naines... belles petites fes... ne vous verrai-je donc
jamais! je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie pour rencontrer une
Korrigan!...

--Karadeuk, ne faites pas de ces voeux impies par une pareille nuit de
tempte... cela porte malheur... jamais je n'ai entendu la mer en furie
gronder ainsi... c'est comme un tonnerre...

--Ma bonne mre, je braverais nuit, tempte et tonnerre pour voir une
Korrigan...

--Taisez-vous, mchant enfant... vous m'effrayez... ne parlez pas
ainsi... c'est tenter Dieu!

--Quel aventureux et hardi garon tu fais, mon petit-fils...

--Grand-pre, blmez donc aussi mon frre Karadeuk, au lieu de
l'encourager dans ses dsirs prilleux... Ne savez-vous pas...

--Quoi! ma blonde Roselyk?

--Hlas! grand-pre, les Korrigans volent les enfants des pauvres
femmes, et mettent  leur place de petits monstres; la chanson le dit.

--Voyons la chanson, ma Roselyk.

--La voici, grand-pre:

--_Mary_, la belle, est bien afflige; elle a perdu son petit Laok; la
Korrigan l'a emport.

--En allant  la fontaine puiser de l'eau, je laissai mon Laok dans
son berceau; quand je revins  la maison, il tait bien loin.

--Et  sa place la Korrigan avait mis ce monstre; sa face est aussi
rousse que celle d'un crapaud; il gratigne, il mord sans dire mot.

--Et toujours il demande  tter, et il a sept ans passs, et il
demande encore  tter.

--Mary, la belle, est bien afflige; elle a perdu son petit Laok; la
Korrigan l'a emport[E].

--Telle est la chanson, grand-pre. Maintenant, mon frre Karadeuk
voudra-t-il rencontrer ces mchantes Korrigans, ces voleuses d'enfants?

--Qu'as-tu  rpondre pour dfendre tes fes, Karadeuk, mon favori?

--Grand-pre, ma gentille soeur Roselyk a t abuse par de mauvaises
langues; toutes les mres qui ont de laids marmots crient qu'elles
avaient un ange au berceau, et que les Korrigans ont mis en place un
petit monstre!

--Bien trouv, mon favori!

--Je soutiens, moi, que les Korrigans sont avenantes et serviables...
Vous savez bien, grand-pre, le vallon de l'Hell?

--Oui, mon intrpide.

--Il y avait autrefois les plus beaux foins du monde dans ce vallon...

--C'est la vrit: Foin de l'Hell, foin parfum, dit le proverbe.

--Or, c'tait grce aux Korrigans...

--Vraiment! conte-moi a...

--Le temps de la fauchaison et de la fenaison venu, elles arrivaient sur
la cime des rochers du vallon pour veiller sur les prs... S'ils
avaient, pendant le jour, trop sch, les Korrigans y faisaient tomber
une abondante rose... Si le foin tait coup, elles loignaient les
nues qui auraient pu gter la fenaison... Un sot et mchant vque
voulut chasser ces bonnes petites fes si serviables; il fit,  la
tombe du jour, allumer un grand feu de bruyre sur les rochers; puis,
quand ils furent trs-chauds, on balaya la cendre... La nuit venue, les
Korrigans ne se doutant de rien, arrivent pour veiller  la fenaison;
mais aussitt elles se brlent leurs petits pieds sur la roche
ardente... Alors elles se sont cries en pleurant: _Oh! mchant monde!
oh! mchant monde!_... Et depuis, elles ne sont plus jamais revenues, et
aussi depuis, le foin a toujours t pourri par la pluie ou dessch par
le soleil dans le vallon de l'Hell... Voil ce que c'est que de faire
du mal aux petites Korrigans... Non, je ne mourrai pas content si je
n'en ai rencontr une...

--Mes enfants, mes enfants, ne croyez pas  ces magies, et surtout ne
dsirez pas en tre tmoins, cela porte malheur...

--Quoi, mre, parce que je dsire voir une Korrigan, il m'arriverait
malheur... quel malheur?

--Hsus le sait, mchant enfant... car vos paroles me serrent le
coeur...

--Quelle tempte! quelle tempte! la maison en tremble...

--Et c'est par une nuit pareille que ce mchant enfant ose dire qu'il
donnerait sa vie pour voir des Korrigans...

--Femme, cette alarme est faiblesse.

--Les mres sont faibles et craintives, Jocelyn... Il ne faut pas tenter
Dieu...

Le vieil Aram cesse un moment de travailler  son filet; sa tte se
baisse sur sa poitrine... il rve.

--Qu'avez-vous, mon pre, que vous voici tout pensif? Croyez-vous, comme
Madaln, qu'un malheur menace Karadeuk, parce que, par une nuit de
tempte, il a voulu voir une Korrigan?

--Je pense, non point aux fes, mais  la nuit de tempte, Jocelyn... Je
t'ai lu, ainsi qu' tes enfants, les rcits de notre aeul Joel, qui
vivait il y a cinq cents et tant d'annes, sinon dans cette maison, du
moins dans ces lieux o nous sommes.

--Oui, mon pre.

--Sais-tu  quoi je suis l songeant?

--A quoi donc, grand-pre?

--A quoi? dis-tu, mon Karadeuk, mon adroit archer? Je songeais que par
un pareil jour de tempte, le bon Joel et son fils, avides de rcits,
comme de curieux Gaulois qu'ils taient...

--Ont fait ce bon tour d'arrter un voyageur dans la cave du _Chraig'h_
(j'y suis encore pass ce matin, dit Kervan); puis ils ont garrott cet
tranger, et l'ont amen  la maison pour l'entendre raconter...

--Et ce voyageur, c'tait le _chef des cent valles_... un martyr! un
hros!...

--Oh! oh! comme tes yeux brillent en parlant ainsi, Karadeuk, mon
favori...

--S'ils brillent, grand-pre, c'est qu'ils sont humides... Quand
j'entends parler du _chef des cent valles_, les larmes me viennent aux
yeux...

--Qu'est-ce que cela, mon pre? Voyez donc, votre vieil _Erer_ gronde
entre ses dents et dresse les oreilles.

--Grand-pre, entendez-vous aboyer les chiens de garde?

--Il faut qu'il se passe quelque chose au dehors de la maison...

--Hlas! si les dieux veulent punir mon fils de son dsir audacieux,
leur colre ne se fait pas attendre... Karadeuk, venez, venez prs de
moi, mchant enfant...

--Quoi! Madaln... te voici pleurant et embrassant ton fils, comme si
quelque malheur le menaait... Allons, chre femme, plus de raison.

--N'entends-tu pas les aboiements redoubls des chiens au dehors? Tiens,
voici Erer qui court en grondant vers la porte... Je vous dis qu'il se
passe quelque chose de sinistre autour de la maison...

--Ne crains rien, mre, c'est un loup qui rde... A moi mon arc!

--Karadeuk, ne bougez pas... Non, moi, votre mre, je vous le dfends...

--Ma chre fille, ne tremblez pas ainsi pour votre fils, ni toi non plus
pour ton frre, ma douce Roselyk... Peut-tre vaut-il mieux ne point
braver les lutins et les fes en une nuit de tempte, mais vos craintes
son vaines... D'abord ce n'est pas un loup qui rde au dehors; il y a
longtemps que le vieux Erer mordrait les ais de la porte pour aller
recevoir ce mauvais hte...

--Mon pre a raison... c'est peut-tre un tranger gar.

--Viens, Kervan, viens, mon frre, allons  la porte de la cour voir ce
que c'est...

--Mon fils, restez prs de moi...

--Mais, ma mre, je ne peux laisser mon frre Kervan aller seul.

--coutez... coutez... il me semble entendre, au milieu du vent, une
voix appeler ou crier...

--Hlas! ma bonne mre, un malheur menace notre maison... vous l'avez
dit...

--Roselyk, mon enfant, n'augmente pas ainsi la frayeur de ta mre...
Qu'y a-t-il d'tonnant  ce qu'un voyageur appelle du dehors pour qu'on
lui ouvre la porte...

--Ces cris n'ont rien d'humain... je me sens glace de frayeur...

--Viens avec moi, Kervan, puisque ta mre veut garder Karadeuk auprs
d'elle... Quoique le pays soit tranquille, donne-moi mon _pn-bas_, et
prends le tien, mon garon.

--Mon mari, mon fils, je vous en conjure, ne sortez pas...

--Chre femme... Et si un tranger est au dehors par un temps pareil...
viens, Kervan...

--Hlas! je vous le dis... les cris que j'ai entendus n'avaient rien
d'humain... Kervan! Jocelyn!... Ils ne m'coutent pas... les voil
partis...

--Mon pre et mon frre vont au danger, s'il y en a, et moi je reste
ici...

--Ne frappez pas ainsi du pied, mchant enfant! Peut-tre tes vous
cause de tout le mal, avec vos voeux impies...

--Calmez-vous, Madaln... et vous, mon favori, ne prenez point, s'il
vous plat, de ces airs de poulain sauvage regimbant contre ses
entraves, et, sans murmurer, obissez  votre mre...

--J'entends des pas... on approche... Oh! grand-pre!...

--Eh bien, ma douce Roselyk, pourquoi trembler? quoi d'effrayant dans
ces pas qui s'approchent? Bon, voici maintenant au dehors de grands
clats de rire... tes-vous rassure, Madaln?

--Des clats de rire... pendant une pareille nuit!

--Sont trs-effrayants, n'est-ce pas, Roselyk, surtout lorsque les
rieurs sont ton pre et ton frre? Tiens, les voici. Eh bien, mes
enfants, pourquoi si joyeux?

--Ce malheur, qui menaait la maison...

--Ces cris, qui n'avaient rien d'humain...

--Achevez donc, avec vos rires... Voire! le pre est aussi fou que le
fils... Parlerez-vous enfin?

--Ce grand malheur, c'est un pauvre colporteur gar...

--Cette voix surhumaine, c'tait la sienne...

Et le pre et le fils de rire, il faut l'avouer, comme gens enchants
d'tre rassurs. La mre, pourtant, toujours inquite, ne riait point;
mais les jeunes garons, mais la jeune fille, mais Jocelyn lui-mme,
tous de s'crier joyeux:

--Un colporteur! un colporteur!...

--Il a des rubans jolis et de fines aiguilles.

--Des fers pour les flches, des cordes pour les arcs.

(Qui peut parler ainsi, sinon Karadeuk, mon favori, l'adroit archer.)

--Des ciseaux pour tondre les brebis.

--Des hameons pour la pche, puisqu'il vient sur la cte.

--Et il nous racontera ce qu'il sait des contres lointaines, s'il vient
de loin.

--O est-il donc? o est-il donc, ce bon colporteur qu'Hsus nous envoie
par cette longue veille d'hiver?

--Quel bonheur de voir en dtail toutes ses marchandises!

--O est-il donc? o est-il donc?

--Il secoue sous le porche les frimas dont il est couvert.

--Bonne mre, tel est donc le malheur qui nous menaait parce que je
dsire voir une Korrigan?

--Taisez-vous, mon fils... demain est  Dieu!

--Voici le colporteur! le voici...

C'tait lui... Il secoua au seuil de la porte ses bottines de voyage, si
couvertes de neige, qu'il semblait porter des chaussons blancs. Homme
robuste, d'ailleurs, trapu, carr, dans la force de l'ge,  l'air
jovial, ouvert et dtermin. Madaln, toujours inquite, ne le quittait
point des yeux, et par deux fois elle fit signe  son fils de revenir 
ses cts; le colporteur, relevant le capuchon de son paisse casaque o
miroitait le givre, se dbarrassa de sa _balle_, lourd fardeau qui
semblait lger pour ses fortes paules; puis, tant son bonnet de laine,
il s'avana vers Aram, le plus vieux de la maisonne:

--Longue vie et heureux jours aux gens hospitaliers! c'est le voeu que
fait pour toi et ta famille _Hvin_, le colporteur. Je suis Breton; je
m'en allais  Falgot, lorsque la nuit et la tempte m'ont surpris sur
la cte; j'ai vu au loin la lumire de cette demeure, je suis venu, j'ai
appel, l'on m'a ouvert... Encore une fois, merci aux gens
hospitaliers...

--Madaln, qu'avez-vous  rver ainsi, pensive et triste? la bonne
figure et les bonnes paroles de ce colporteur ne vous rassurent-elles
pas? lui croyez-vous une Korrigan dans sa manche?

--Mon pre, demain appartient  Dieu... Je me sens plus chagrine encore
depuis l'entre de cet tranger.

--Plus bas, parlez plus bas encore, chre fille; ce pauvre homme
pourrait vous entendre et se chagriner... Ah! ces mres! ces mres!

Et s'adressant  l'tranger:

--Approche-toi du feu, brave porte-balle; la nuit est rude. Karadeuk, en
attendant le souper, un pot d'hydromel pour notre hte.

--J'accepte, bon vieux pre... le feu rchauffera le dehors, l'hydromel
le dedans.

--Tu me parais un joyeux routier?

--C'est la vrit; la joie est ma compagne: si long, si rude que soit
mon chemin, elle ne se lasse pas de me suivre.

--Tiens, bois...

--Salut  vous, bonne mre et douce fille, salut  vous tous... Et
faisant claquer sa langue contre son palais:

--Jamais je n'ai bu meilleur hydromel. L'hospitalit cordiale rend les
meilleurs breuvages... meilleurs.

--Donc, mon joyeux routier, tu viens de loin?

--Parles-tu de ma journe d'aujourd'hui ou du commencement de mon
voyage?

--Oui, du commencement de ton voyage.

--Il y a deux mois, je suis parti de Paris.

--De Paris?

--Cela t'tonne, bon vieux pre?

--Quoi! en ces temps-ci, traverser la moiti de la Gaule, envahie par
ces Franks maudits!

--Je suis un vieux routier; je parcours en tous sens la Gaule depuis
vingt ans... Le grand chemin est-il hasardeux? je prends le sentier; la
plaine prilleuse? je prends la montagne; le jour chanceux? je marche de
nuit.

--Et tu n'as pas t cent fois dvalis par ces pillards franks?

--Je suis un vieux routier, te dis-je; aussi, avant d'entrer en
Bretagne, j'endossais bravement une robe de prtre, et sur ma balle
tait peinte une croix avec les flammes rouges de l'enfer. Ces larrons
franks, aussi froces que stupides, craignent le diable, dont les
vques leur font peur pour partager avec eux les dpouilles de la
Gaule; ils n'osaient m'attaquer, me prenant pour un prtre.

--Allons, voici le souper prt...  table,--dit le vieil Aram; et,
s'adressant tout bas  la femme de son fils, toujours pensive et triste:

--Qu'avez-vous donc, Madaln?... Songez-vous encore aux Korrigans?...

--Cet tranger, qui revt la robe du prtre sans tre prtre, portera
malheur  notre maison... La tempte semble redoubler de fureur depuis
qu'il est entr ici...

Rassurer le coeur d'une mre est impossible: le grand-pre n'y tcha
plus. On s'attable, on boit, on mange; le colporteur boit et mange en
homme  qui la route a donn grand apptit. Les mchoires ont jou, les
langues dmangent, celle du grand-pre lui dmange non moins qu'aux
autres; on n'a pas tous les jours pour la veille un colporteur venant
de Paris.

--Et que se passe-t-il  Paris, brave porte-balle?

--Ce que j'ai vu de plus satisfaisant dans cette ville, c'est la mise en
terre du roi de ces Franks maudits!

--Ah! il est mort, leur roi!...

--Il y a plus de deux mois... le 25 novembre de l'an pass, de l'an 512
de _l'Incarnation du Verbe_, comme disent les vques, qui ont bni et
enterr ce meurtrier couronn, dont les os pourriront dans la basilique
des saints aptres de Paris.

--Ah! il est mort, le roi des Franks!... Comment s'appelait-il?

--Un nom du diable! Il se nommait _Hlode-Wig_.

--Il y a de quoi trangler en le prononant... Tu dis...

--_Hlode-Wig_... Sa femme, qu'ils appellent la reine, puisqu'il est roi
des Franks, sa femme n'est pas moins heureusement partage; elle se
nomme _Chrotechild_... ses quatre fils, _Chlotachaire_, _Theudeber_
et[52]...

[Note 52: Aprs avoir donn ce spcimen de ces noms barbares, nous
adopterons, dans le cours de nos rcits, afin de ne pas drouter les
souvenirs classiques de plusieurs de nos lecteurs, la vicieuse
orthographe des noms franks adopte par la majorit des historiens
jusqu'au dix-huitime sicle, et qui peut-tre, afin d'affaiblir ce
qu'il y avait de barbare, d'tranger, de germanique, dans la consonnance
des noms des rois franks (ces premiers de nos rois de _droit divin_),
ont chang _Hlode-Wig_ en CLOVIS, _Chrotechild_ en CLOTILDE,
_Chlotachaire_ en CLOTAIRE, etc., etc. Nous dirons donc pour la suite
_Clovis_, _Clotilde_, _Clotaire_, etc., etc.]

--Assez, ami porte-balle... Foin de ces noms sauvages! ceux qui les
portent en sont dignes, sans doute?...

--Juges-en par le dfunt roi Clovis... et sa race promet encore de
renchrir sur lui... Figure-toi, runies chez ce monstre, que saint Rmi
a baptis fils de l'glise catholique, figure-toi la ruse du renard,
jointe  la lche frocit du loup... Te nombrer les meurtres qu'il a
commis  coups de couteau ou  coups de hache, serait trop long... je te
citerai les plus saillants... Un vieux chef frank, un boiteux, nomm
_Sigebert_, tait roi de Cologne... Voici comment ces bandits se font
rois: ils pillent, ils ravagent une province  la tte de leur bande,
massacrent ou vendent, comme btail, hommes, femmes, enfants, rduisent
les autres habitants en esclavage: et puis ils disent: Nous sommes rois
d'ici. Les vques rptent: Oui, nos amis les Franks sont rois d'ici;
nous les baptisons au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit...
Obissez-leur, peuple des Gaules, ou nous vous damnons...

--Et il ne s'est pas trouv un homme, un homme! pour planter un poignard
dans la poitrine de ce roi?

--Karadeuk, mon favori, ne vous chauffez pas de la sorte. Grce aux
dieux, ce Clovis est mort; c'est toujours celui-l de moins. Continue,
brave porte-balle.

--Donc, ce Sigebert le Boiteux tait roi de Cologne; il avait un fils.
Clovis lui dit: Ton pre est vieux... tue-le, tu hriteras de lui. Le
fils, en vrai Frank, trouve le conseil bon, et tue son pre. Que fait
Clovis? il tue  son tour le parricide et s'empare du royaume de
Cologne.

--Vous frissonnez, mes enfants? je te crois... Tels sont donc ces
nouveaux rois de la Gaule!

--Quoi! vous frissonnez dj, mes htes? c'est trop tt, attendez. Peu
de temps aprs ce meurtre, Clovis gorge, de sa main, deux de ses
proches parents, le pre et le fils, nomms _Chararic_, et il les
dpouille de ce qu'ils avaient eux-mmes pill en Gaule... Mais voici
qui vaut mieux: Clovis combattait un autre bandit de sa royale famille,
nomm _Ragnacaire_; il fait confectionner des colliers et des baudriers
de faux or, les envoie par un de ses affids aux _leudes_, compagnons de
guerre de Ragnacaire, leur demandant en retour de ce prsent de lui
livrer leur chef et son fils. Le march conclu, les deux Ragnacaire sont
livrs,  Clovis. Ce grand roi les abat  coups de hache comme boeufs en
boucherie, aprs avoir ainsi larronn les leudes, ses complices, en
payant leur trahison avec de faux or.

--Et les vques chrtiens prchent au peuple la soumission  de pareils
monstres?

--Certes, puisque les crimes de ces monstres sont la source des
richesses de l'glise! Songez-y donc, bon vieux pre, les meurtres, les
fratricides, les parricides, les incestes des rois et des seigneurs
franks rapportent plus de sous d'or  ces gras fainants d'vques, que
vos terres, fcondes par votre dur travail quotidien, honntes
laboureurs, ne vous rapportent de deniers. Mais, coutez le dernier tour
du pieux roi Clovis... Il avait ainsi gorg ou fait massacrer tous ses
parents; un jour il rassemble son entourage, et dit en gmissant:
Malheureux que je suis! rest seul comme un voyageur au milieu des
trangers, je n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversit
venait.

--Il se repent enfin de ses meurtres... c'est la moindre des punitions
qui l'attendent.

--Se repentir! lui, Clovis? bien sot il et t, bon vieux pre...
est-ce que les prtres ne le dlivraient point du souci des remords,
moyennant belles livres d'or et d'argent?

--Alors, pourquoi disait-il ces paroles: Malheureux que je suis! rest
seul sans parents pour me secourir si l'adversit venait?

--Pourquoi? autre ruse sanglante, car ce n'tait point que Clovis
s'affliget de la mort de ses parents qu'il avait fait gorger... non,
il parlait ainsi par ruse, afin de _savoir s'il avait encore l quelque
parent, afin de le tuer..._

--Et il ne s'est pas trouv un homme, un homme! pour planter un poignard
dans le coeur de ce monstre!...

--Taisez-vous, mchant enfant; voici la seconde fois que vous prononcez
ces paroles de meurtre et de vengeance... Vous ne savez qu'imaginer pour
m'effrayer.

--Ma chre femme, notre fils Karadeuk est indign, comme nous tous, des
crimes de ce roi frank... Par les os de nos pres! moi qui ne suis pas
aventureux, je dis: Oui, c'est une honte pour la Gaule qu'un pareil
monstre ait, pendant quatorze ans, rgn sur notre pays... moins notre
Bretagne, heureusement.

--Et moi, qui dans mon mtier de colporteur ai parcouru la Gaule d'un
bout  l'autre, et vu ses misres et son sanglant esclavage, je dis que
ceux-l, qu'il faut aussi poursuivre d'une haine implacable, ce sont les
vques!... N'ont-ils pas appel les Franks en Gaule? n'ont-ils pas
baptis ce meurtrier couronn fils de l'glise de Rome? n'ont-ils pas
song  batifier ce monstre sous l'appellation de _saint Clovis?_
n'ont-ils pas dit, eux, Gaulois, en parlant de ce pillard, de cet
gorgeur: _Le roi Clovis, qui confessa_ L'INDIVISIBLE TRINIT, _dompte
les hrtiques_ PAR L'APPUI QU'ELLE LUI PRTE, _et tend son pouvoir sur
toute la Gaule?_ N'ont-ils pas dit, eux, prtres du Christ, en parlant
des meurtres, des fratricides de ce roi: _Chaque jour Dieu faisait
ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et tendait son
royaume, parce qu'il_ MARCHAIT AVEC UN COEUR PUR _devant lui, et faisait
ce qui tait agrable_ AUX YEUX DU SEIGNEUR?

--Dieux du ciel! est-ce folie, monstruosit ou lche terreur chez ces
prtres? je ne sais, mais cela pouvante...

--C'est ambition froce et cupidit forcene, bon vieux pre. Les
vques, allis aux empereurs, depuis que la Gaule tait redevenue
province romaine, taient parvenus, par leur ruse et leur opinitret
habituelle,  se faire magnifiquement doter, eux et leurs glises, et 
occuper les premires magistratures des cits. Cela ne leur a pas suffi;
ils ont espr mieux dominer et ranonner les Franks stupides et
barbares que les Romains civiliss... Qu'ont-ils fait? ils ont trahi les
Romains et appel les Franks de tous leurs voeux, de _tout leur amour_.
Les Franks sont venus, la Gaule a t ravage, pille, gorge,
asservie; et les vques ont partag ses dpouilles avec les
conqurants, qu'ils ont bientt domins par la ruse et par la peur du
diable... Voici donc ces pieux hommes cent fois plus puissants et plus
riches sous la domination franque que sous la domination romaine,
faisant cure de la vieille Gaule avec les barbares, et, grce  eux,
possdant d'immenses domaines, des richesses de toutes sortes,
d'innombrables esclaves, esclaves si bien choisis, si bien dresss, si
bien soumis au fouet par leurs matres du clerg, qu'un _esclave
ecclsiastique_ se vend gnralement _vingt sous d'or_[53] (j'en ai vu
vendre mainte fois), tandis que tout autre esclave ne se vend
d'ordinaire que _douze sous d'or_. Voulez-vous enfin avoir une ide des
richesses des vques? Ce saint Rmi, qui dans la basilique de Reims a
baptis Clovis, fils de la sainte glise romaine, a t si grassement
rmunr, qu'il a pu payer _cinq mille livres pesant d'argent_ le
domaine d'_pernay_[54]; je passais en Champagne quand il a achet ces
terres immenses!

[Note 53: Dix-huit cents livres de notre monnaie, selon M. Gurard
qui rapporte le fait. (_Polyptique de l'abb Irminon_, v. I, p. 143.)]

[Note 54: Trois millions trois cent soixante-quatorze mille francs
de notre monnaie. (_Ibid._)]

--Ah! trafiquer ainsi du plus pur sang de la Gaule... infmes vques!
pauvre pays!

--Tenez, bon pre, si vous aviez, comme moi, travers ces contres jadis
si florissantes, ravages, incendies par les Franks... si vous aviez vu
ces bandes d'hommes, de femmes, d'enfants, garrotts deux  deux,
marchant parmi le btail et les chariots remplis de butin de toute
sorte, que ces barbares poussaient devant eux, lorsqu'ils ont eu conquis
le pays d'_Amiens_, o je passais alors... le coeur, comme  moi, vous
et saign...

--Ces pauvres esclaves, ces femmes, ces enfants, o les
conduisaient-ils?

--Hlas! bonne mre, ils les conduisaient sur les bords du Rhin, o les
Franks tiennent un grand march de chair gauloise; tous les barbares de
la Germanie, qui n'ont pas fait irruption dans notre malheureux pays,
viennent l s'approvisionner d'esclaves de notre race, hommes, femmes,
enfants...

--Et ceux qui restent en Gaule?

--Tous les hommes des campagnes, esclaves aussi, cultivent, sous le
bton des Franks, les champs paternels que le roi Clovis a autrefois
partags avec ses _leudes_, ses anciens compagnons de pillage et de
massacre, qu'il a faits depuis _ducs_, _marquis_, _comtes_ en notre
pays... Mais il reste heureusement encore quelques gouttes de sang
gnreux dans les veines de la vieille Gaule; et si le rgne des Franks
et des vques doit durer, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur
conqute...

--Que veux-tu dire?

--Avez-vous entendu parler de la _Bagaudie_?

--Oui, plusieurs fois... Mon grand-pre m'a dit que peu d'annes aprs
la mort de Victoria la Grande...

--L'auguste mre des camps?

--Son nom est parvenu jusqu' toi, brave porte-balle?

--Quel Gaulois ne prononce avec respect le nom de cette hrone,
quoiqu'elle soit morte depuis plus de deux sicles... A-t-on oubli les
noms bien plus anciens encore de _Sacrovir_, de _Civilis_, de _Vindex_,
du _chef des cent valles_?...

--Prends garde... en prononant ces noms glorieux, tu vas faire
tinceler les yeux de mon favori Karadeuk, qui s'opinitre  regretter
qu'il ne se soit pas trouv un homme capable de planter un poignard dans
le ventre de ce monstre de Clovis!

--Ton petit-fils parle en hardi garon; il n'est pas seul  penser
ainsi, car si Clovis a laiss quatre fils dignes de sa race, la Bagaudie
renat...

FIN DU TROISIME VOLUME.




NOTES.

L'ALOUETTE DU CASQUE.

CHAPITRE PREMIER.

[Note A: Elkhel. D. N. VII, 450. Mionnet, 11, 74, 75. C. F.
Brecquigny, _Acad. inscript. XXXII_. Ap. A. Thierry, _Hist. de la Gaule
sous la domination romaine_, v. II, p. 378.

Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par une beaut mle; ses
mdailles la reprsentent arme et coiffe d'un casque, avec des traits
grands et rguliers, et sur sa physionomie, idalise sans doute, on
trouve ce mlange de force calme et de majest qui fait dans les statues
antiques l'attribut de Minerve. (A. Thierry, _Hist. de la Gaule_, v.
II, p. 377.)

Victoria joignait  l'autorit d'une me ferme et virile un esprit
tendu capable des rsolutions les plus leves, et dont les
inspirations furent bientt coutes comme des oracles. Son ascendant
sur l'arme se montra parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en
rendre compte sans la supposition de quelque chose d'extraordinaire, de
merveilleux... peut-tre les nations gauloises pensrent-elles avoir
retrouv une de ces femmes divines auxquelles leurs pres avaient obi
jadis, qui lisaient dans l'avenir... (Trbellius Pollion, Trig. Tyr.,
200, ap. A. Th., p. 375, v. II.) Les soldats avaient proclam
solennellement Victoria LA MRE DES CAMPS, _postea mater castrorum
appellata est_. (Trb. Poll. _Id._ Trig. Tyr., 186, 187, 200.)]

[Note B: Victorin, l'enfant adoptif des camps, avait grandi au
milieu des armes, sous les yeux de sa mre Victoria, qui ne l'avait
point quitt, et qui n'avait eu ds lors pour rsidence que les
garnisons o vivait son fils; on ne peut expliquer autrement les longues
relations de cette femme avec les armes, sa prsence continuelle dans
les camps; le respect inspir par son dvouement maternel avait tabli
entre elle et le soldat une de ces sympathies, un de ces liens durables
si forts, dont les annales militaires et tous les peuples, fournissent
d'tonnants exemples. (A. Thierry, _Hist. de la Gaule_, v. II, p. 374.)

Il semblerait que Victorin dt  cette ducation particulire un
dveloppement qui ne le fut pas moins. Les loges que lui donne un
historien contemporain (Trbellius Pollion) sont tellement magnifiques,
qu'en faisant  l'exagration une large part, Victorin resterait encore
un homme trs-minent. Mais au dire de ce mme historien, qui le juge
avec tant de faveur, un grand vice balance dans Victorin ces rares
qualits: il avait puis dans la licence de la vie militaire des
habitudes de dbauche et de grossire galanterie qu'il ne savait pas
matriser, qui soulevrent enfin contre lui la haine de l'arme et le
conduisirent  sa perte. (Trb. Poll. Trig. Tyr., 187, ap. A. Th.)

La dernire partie du rgne de Victorin prsente les traces de plus en
plus marques de l'influence politique de sa mre. (_Ib._)]

CHAPITRE II.

[Note A: Cette peuplade de Germains se teignait le corps en noir,
portait des boucliers noirs et ne combattait que dans l'obscurit de la
nuit pour inspirer plus d'effroi. (Tacite, _de Mor. Germ._, 43.)]

CHAPITRE III.

[Note A: Marius (ou Marion) avait commenc par tre armurier; la
faveur dont il jouissait tait extrme, et s'il la mritait bien
lgitimement par des qualits morales, sa franchise, sa droiture de
coeur, il la devait aussi un peu  des avantages extrieurs,  sa
dextrit  tous les exercices,  sa force peu commune; cette vigueur
extraordinaire tait telle, dit Trbellius Pollion (_Trig. Tyr._, 187),
que Marion pouvait arrter de sa main un chariot lanc, et qu'il
pulvrisait dans sa main les corps les plus durs. On trouvait du reste
chez lui une nature simple et honnte que la fume des grandeurs
n'enivra pas; il avait pour ami un soldat des lgions gauloises qui
avait autrefois travaill avec lui comme ouvrier. (_Ibid._, T. P ap. A.
Thierry, v. II, p. 390 et suiv.)]

[Note B: Locution habituelle de Marion, selon Trb. Poll. _A
luxuriosissima illa peste._]

[Note B: Ttricus, parent de Victoria, administrait depuis prs de
dix ans les provinces du sud de la Loire avec plus de sagesse que
d'clat. C'tait un homme fin, patient, habile, lettr, crivant souvent
en vers. (Eutr., ap. _Cat._, IX, 3.)]

[Note C: _Histoire des Papes_, par M. de la Chtre, v. I, pape
tienne, p. 213.]

CHAPITRE IV.

[Note A: L'pouse d'un soldat de l'arme ayant attir Victorin par
sa beaut, il tenta de la sduire, et sur son refus lui fit violence.
(Aurel. Vict. _Cs._, 35.)]

[Note B: Le mari lui-mme, suivant quelques-uns, pera le coupable
de son pe; les soldats se soulevrent; Victoria prsenta le fils de
Victorin  la multitude furieuse en implorant pour lui la piti.
(_Ibid._)]

[Note C: Mais tout fut inutile: le fils fut tu comme le pre.
(_Ibid._)]

[Note D: Plus tard un tombeau fut lev  Cologne avec une humble
pierre o l'on inscrivit ces mois: _Ici reposent les deux Victorin_.
(Trb. Poll. _Trig. Tyr._, 187.)]

[Note E: (Voir Trbellius Pollion, cit par M. A. Thierry). Aprs la
mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, dont les larmes
n'avaient pu empcher la mort de son petit-fils, retrouva son autorit,
les soldats revinrent  elle. Ils la supplient, ils veulent qu'elle les
gouverne; elle refuse; mais, touche du repentir des soldats, et
attache de coeur  ces camps, elle y resta avec le titre de _mre_,
souveraine de fait; son plan une fois arrt, elle prsenta  l'arme
Marius (Marion), officier parvenu plein de bravoure et de fermet;
l'arme sans hsiter l'acclama pour chef. (Trb. Poll. _Trig. Tyr._,
186, 200, ap. A. Thierry.)]

[Note F: Marius, pendant son rgne de quelques mois, eut occasion de
se mesurer sur le Rhin contre les Germains, et le fit avec bonheur, mais
un crime l'arrta au premier pas d'une carrire si honorablement
commence: le soldat des lgions gauloises, qui avait autrefois
travaill avec lui comme armurier, se crut nglig ou offens, l'attira
un jour  l'cart et lui plongea son pe dans le sein en lui disant:
_La reconnais-tu, toi qui l'as forge?_ (_Hic est gladius quem ipse
fecisti_). (Trb. Poll. 187, ap. A. Th.)]

CHAPITRE V.

[Note G: J'cris ceci aujourd'hui 3 juin 1850, jour de la
promulgation de la loi contre le suffrage universel.

Nous l'avons dj dit, toute pense d'oppression, toute ngation de
libert se rattache de prs ou de loin, dans l'histoire,  la tradition
ultramontaine, qui, ds les premiers sicles, a compltement fauss la
doctrine du Christ. L'honorable M. de Montalembert, l'un des plus
ardents dfenseurs de la nouvelle loi lectorale, aura ralli ses
honorables collgues aux coutumes piscopales en matire de suffrage
universel, il leur aura cit le canon 13 du concile de Laodice, de
sorte que ses collgues, frapps de l'heureuse et divine lumire de ce
canon 13, ont dclar par l'organe de l'honorable M. Thiers, qu'en effet
la _vile multitude_ tait aujourd'hui, comme au troisime sicle de
l're chrtienne, compltement indigne d'exercer le suffrage universel.

Voici ce que nous lisons  ce sujet dans un illustre historien dont
personne n'a jamais mis en doute l'imposante autorit:

... A cette poque (au troisime sicle aprs Jsus-Christ), c'tait
par une lection purement dmocratique que le clerg se recrutait de
membres nouveaux; les vques eux-mmes taient lus par leurs
troupeaux, et les citoyens les plus obscurs concouraient  cette
nomination importante. Ce n'est pas que les deux autorits _civiles et
ecclsiastiques_ n'eussent cherch de concert  carter la populace de
ces lections; un canon du concile de Laodice interdisait  la foule de
prendre part aux lections pour le sacerdoce, et une nouvelle de
Justinien ordonnait au mtropolitain, qui apprenait la mort de l'un de
ses vques, de convoquer seulement les clercs et les premiers citoyens
de la ville, en mme temps qu'il ordonnait une commission  quelque
autre de ses suffragants pour administrer le sige vacant et prsider 
l'lection; mais la _multitude_ accourait toujours de toutes les parties
du diocse dans le lieu o l'on allait lui choisir un nouveau pasteur;
elle rclamait ses droits au nom de l'galit _des fidles devant
Dieu_... Ces acclamations,  la vue de quelque saint personnage, taient
prises pour une voix du ciel; aussi dans les rcits des vies des saints
et dans les lettres o Sidoine Apollinaire raconte la nomination de
quelques vques des Gaules, ON VOIT PRESQUE TOUJOURS LES CLAMEURS
POPULAIRES _l'emporter sur le voeu des prtres et sur celui de
l'aristocratie_. (Sismondi, _Histoire des Franais_, v. I, p. 99,
dition 1821.)

Esprons qu'au dix-neuvime sicle comme au troisime le droit des
peuples s'exercera un jour dans sa souverainet absolue.

_Concilii Laodicensis_, canon 13.--_Labbei concilior. gener._, t. I, p.
1498.--Novella CXXIII, ch. I, authent. collectio 9, tit. 7.--_Sulpicius
Severus in vita sancti Martini_, ch. VII, Script. franc, t. I, p.
574.--Sidoine _Apollinaire_, l. IV, tit. 25; l. VII, tit. 5 et
9.--_Script. franc._, t. I, p. 794-797.]

[Note H: Aprs la mort de Marius, Victoria jeta les yeux sur
Ttricus (Ttrik) pour gouverner la Gaule; il fut proclam chef par
l'arme... Victoria mourut subitement. Sa fin rapide et imprvue donna
lieu  bien des soupons,  bien des bruits qui n'pargnrent pas
Ttricus lui-mme, _impatient_, disait-on, _de rgner sans tutelle_.
(Trb. Poll. Tillem. _Hist. des Emp._, III, 268, ap. A. Th.).]

[Note I: Hrodien, _Ant. et Get._, IV, 87, ap. A. Th.]

[Note J: Imp. Victoria. Elkhel. D. N. VIII, 454. Mionnet, II, 76,
ap. A. Th.]

[Note K: Ttricus crivit  l'empereur Aurlien une lettre dans
laquelle il indiquait le mouvement de ses troupes et le mouvement qu'il
ferait lui-mme avec son fils et ses amis pour se rfugier dans le camp
romain. (Am. Thierry, _Hist. des Gaul._, v. II, p. 419.)]

[Note L: Eutrope, IX, 13, ap. A. Th.]

[Note M: Mais ce qui attirait surtout les regards, c'tait les deux
Ttricus vtus de manteaux de pourpre et d'une tunique jaune avec des
braies gauloises... Aurlien fit entrer Ttrik dans le snat, y marqua
la place de son fils, et lui fil btir un palais sur le mont Coelius,
lui disant en riant qu'il tait plus honorable de commander un canton de
l'Italie que de rgner par-del les Alpes. (Aurel. Vict. _pit._ 35, ap.
A. Th.)]

LA GARDE DE POIGNARD.

PROLOGUE.

(Les Korrigans.)

[Note A: M. de la Villemarqu, dans son excellent et curieux
ouvrage: _Chants populaires de la Bretagne_, dj souvent cit par nous,
dit  propos des _Ds_ ou _petits hommes gnies_:

Ils sont noirs, hideux, velus et trapus; leurs mains sont armes de
griffes, ils portent toujours sur eux une bourse de cuir, qu'on dit
pleine d'or; la nuit ils dansent en chantant une ronde dont le refrain
primitif tait _lundi_, _mardi_, _mercredi_, auquel ils ont ajout par
la suite _jeudi_ et _vendredi_; mais ils se sont bien gards d'aller
jusqu'au _samedi_ et jusqu'au _dimanche_, jour de la messe; malheur au
voyageur qui passe: il est entran dans le cercle et doit danser
jusqu' ce que mort s'en suive... Les Bretons supposent les _Ds_ faux
monnoyeurs et trs-habiles forgerons. C'est au fond de leurs grottes de
pierre qu'ils cachent leurs invisibles ateliers. (_Introd._, p. XLIX.)]

[Note B: Nos traditions, dit M. de la Villemarqu, prtent aux
_Korrigans_ une grande passion pour la musique et de belles voix; les
traditions populaires les reprsentent souvent peignant leurs blonds
cheveux, dont elles semblent prendre un soin particulier; leur taille
n'a pas plus de deux pieds de hauteur; leur forme, admirablement
proportionne, est aussi diaphane et arienne que celle de la gupe.
(_Ibid._, p. XLVI.)]

[Note C: Voir _ibid._ M. de la Villemarqu, XLVI.]

[Note D: Mme auteur, XLVII.]

FIN DES NOTES DU TROISIME VOLUME.




TABLE DU TROISIME VOLUME.

LA CROIX D'ARGENT, OU LE CHARPENTIER DE NAZARETH. (De l'an 10  130 de
l're chrtienne.) CHAP. V. vasion de Genevive.--Le jardin des
Oliviers.--Banaas.--Le tribunal de Caphe.--La maison de
Ponce-Pilate.--Le prtoire.--Les soldats romains.--Le roi des Juifs.--La
croix.--La Porte Judiciaire.--Le Golgotha.--Les deux larrons.--Les
pharisiens.--Mort de Jsus.

L'AUTEUR AUX ABONNS.

L'ALOUETTE DU CASQUE, ou VICTORIA, LA MRE DES CAMPS. (De l'an 130 
l'an 395 de l're chrtienne.)

CHAP. Ier. _Justin_, _Aurel_, _Ralf_,
descendants du brenn de la tribu de Karnak.--_Scanvoch_, libre
soldat--_Vindex_, _Civilis_, _Marik_, hros de la Gaule redevenue
libre--_Vellda_.--_Victoria, la mre des camps_, soeur de lait de
Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des Franks.--La lgende
d'_Hna_, la vierge de l'le de Sn.--_Les corcheurs._--Ce que font les
Franks des prisonniers gaulois.--La chaudire
infernale.--_Victoria._--_Tetrik._--La caverne de l'le du Rhin.--Les
Bohmiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.

CHAP. II. Le camp des Franks.--_Les guerriers noirs._--Les
corcheurs.--Les uns veulent faire bouillir Scanvoch, les autres
l'corcher vif.--Moyen de concilier ces deux avis propos par l'un des
chefs.--Aspect du camp et des moeurs des Franks.--La
clairire.--Divinits infernales.--La cuve d'airain.--_Elwig_, la
prtresse, et _Riowag_, le chef des guerriers noirs.--Coquetterie
sauvage.--Inceste et fratricide.--Le trsor.--_Neroweg, l'aigle
terrible_.--Message de Victoria.--Comment les Franks traitent un
messager de paix.--Invocation aux dieux infernaux.--La caverne.

CHAP. III. La maison de Victoria, la mre des camps.--Le capitaine
Marion.--Victoria et son petit-fils.--Ttrik, gouverneur
d'Aquitaine.--La mre des camps.--Prvisions
mystrieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.

CHAP. IV. Scanvoch est tabli en Bretagne dans les champs de ses pres,
prs de la fort de Karnak.--Suite du rcit.--Victorin et Kidda la
Bohmienne.--Le voyage.--Le cavalier mystrieux.--Retour de Scanvoch 
Mayence.--Le soulvement.--Victoria et Victorin.--Ttrik.--Le
capitaine Marion et son ami Eustache.

CHAP. V. La ville de Trves.--Sampso, seconde femme de Scanvoch.--Mora,
la servante, ou Kidda, la bohmienne.--Entretien
mystrieux--Ttrik.--Projets du pape de Rome.--Le tratre dmasqu.--Sa
vengeance.--Dernires prophties de Victoria la Grande.--L'alouette du
casque.

LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
Prologue.--LES KORRIGANS (375-529).--Le vieil Aram.--Danse magique des
_Korrigans_ et des _Ds_.--Le colporteur.--Le roi Hlode-Wig et ses
crimes.--Sa femme Chrotechild.--La basilique des saints aptres 
Paris.--_Bagaudes_ et _Bagaudie_.--Karadeuk, favori du vieil Aram, veut
rencontrer les Korrigans.--Ce qu'il en advient.

NOTES

Fin de la table du troisime volume.



Paris.--Imprimerie Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

[Illustration: Le Christ. Aimez-vous les uns les autres]

[Illustration: Victoria la Mre des Camps.]

[Illustration: La Caverne de la Prtresse.]

[Illustration: Gaulois contre Franks.]

[Illustration: Scne de Mort.]

[Illustration: La Vision.
Un vque hrtique et un Roi Frank--Un Anti-pape et un Roi Bourbon.
La Rpublique.]

[Illustration: Kidda la Bohmienne.]










End of Project Gutenberg's Les mystres du peuple, Tome III, by Eugne Sue

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