Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (5/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (5/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: May 15, 2009 [EBook #28829]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (5/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME CINQUIME.

Troisime dition.

PARIS. LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE
BOIS.

1828.




AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR SUR LES TOMES VII ET VIII DE SES MMOIRES.


Ma tche est donc remplie, mes _Mmoires_ retraant la grande poque qui
s'est coule depuis 1792 jusqu'en 1815. On pourrait croire,  tous les
vnemens qui s'y pressent,  toutes les vicissitudes qui ont accabl
mes jours, que le moment du repos tait venu pour moi.

Hlas! pouvais-je rester inactive? pouvais-je trouver la paix dans la
solitude? Mes amis taient proscrits; l'exil m'avait enlev les seules
consolations de tant de malheurs. J'avais besoin d'agiter encore
violemment ma vie pour la pouvoir supporter.

C'est la peinture de cette existence aventureuse qu'on verra dans les
deux volumes qui doivent complter mes _Mmoires_. Le sort a voulu que
j'expiasse une vie d'erreurs, de prosprits et d'motions, par toutes
les infortunes qui rarement s'accumulent sur la mme tte. Si quelques
traits de dsintressement et de bont, si une courageuse fidlit  de
nobles sentimens, ont valu  la premire partie de mes aveux quelques
regards d'indulgence, je sens au fond de l'ame, que ma lutte avec
l'adversit, que tant de pieux devoirs remplis, tant de dvouement
prodigu sur les terres trangres au service des proscrits, me
concilieront l'intrt et la bienveillance des lecteurs.

Mille personnages appartenant aux diverses scnes politiques dont la
Belgique, l'Angleterre, l'Italie et l'Espagne ont t dans ces derniers
temps le thtre, tels sont, sous le point de vue d'intrt gnral, les
lmens qui, avec les motions individuelles d'une destine singulire,
composeront les deux volumes que je promets au Public pour le 1er mars
prochain.

Paris, le 1er fvrier 1828.




CHAPITRE CXVIII.

Retour  Florence.--Accueil de la grande-duchesse.--Dfection de sa
cour.


En me jetant en Illyrie, je n'avais obi qu' un besoin imprieux de
mouvement et de nouveaut; mais ne sachant jamais prvenir les malheurs
de si loin, je n'avais nullement song quand, comment, par o je
reviendrais. J'avais suivi le torrent de cette retraite prcipite qui
rejetait pour ainsi dire, de ville en ville la domination franaise.
Venise tait devenue l'entrept de ces dbris. Le moment tait arriv de
me rapprocher de Florence, l'heure de l'adversit sonnait de toutes
parts; mon absence prolonge et ressembl  l'ingratitude et 
l'abandon. Je revins donc rapidement aux lieux qu'occupait encore ma
bienfaitrice, avec cette rapidit que donne le coeur et qui sait franchir
toutes les distances. J'arrivai juste pour voir en Toscane quelque chose
de pareil  ce qui m'avait loigne de l'Illyrie; que dis-je? quelque
chose de pire: car l, une population moins gnreuse devait ajouter
tous les retours de la mobilit italienne  toutes les injustices de la
fortune.

Les rvolutions, sur cette terre o tant de puissances diffrentes ont
rgn, o les passions politiques se ressentent du caractre national,
ne se font pas avec cette facilit tranquille qu'on a pu remarquer
ailleurs, ne se droulent pas sous la forme seulement pittoresque d'une
dcoration d'opra. Le moindre changement ne s'annonce, ne se prpare,
ne se consomme qu'avec l'escorte de mille crimes isols, de mille
vengeances particulires. Sous le prtexte d'un horrible enthousiasme du
bien public, on commence d'ordinaire toutes les innovations par des
massacres. J'avais si souvent parcourir toutes les routes, explor le
pays dans tous les sens; interrog, questionn, caus, que j'tais
connue dans toutes les auberges de Florence, de Pise, de Livourne, de
Lucques, pour tre du service de la grande-duchesse.  Livourne,
j'aperus les premiers symptmes de la fermentation, et j'eus lieu de me
convaincre de la raction que les Franais auraient  attendre de tout
ce qui flattait ou du moins de tout ce qui tremblait la veille; enfin,
des dispositions des classes leves, si dvoues, et de celles du
peuple, si tremblantes, quelques mois avant. Dans l'htel o j'tais
descendue, il fallait entendre les propos, depuis le dernier marmiton
jusqu'au matre. Ces gens, qui ne juraient trois jours avant que par
_Napoleone il Grande_, criaient dj sans honte et sans frayeur: _I
signori franchesi no hamo a farci gran tempo da padroni, finice,
finice_. Comme premire preuve de haine politique, j'eus beaucoup de
peine  me faire servir, essuyant ces airs moiti bas, moiti insolens,
qui ne donnent gure que le droit de mpriser les gens maussades et
malveillans, sans autoriser la plainte, parce que la peur tant encore
un peu plus forte que la haine, ne pousse pas encore les choses  ce
point qui constitue le dlit et qui appelle la punition.

Ds que je parvins  Florence, je tchai de pntrer jusqu' la
grande-duchesse, et de lui faire tenir une lettre. Les premires
secousses de la commotion qui frappait l'Empire avaient dj produit
autour d'elle son invitable effet. Tout ce qui tait franais, 
quelques rares poltronneries prs, s'tait rapproch de la soeur de
Napolon. Si on ne lisait plus dans les groupes cet enthousiasme, ce
dvouement chaleureux qu'avaient nagure si souvent fait clater les
bulletins des triomphes de l'Empereur, du moins on y voyait encore cette
rsignation noble, cet intrt, ces alarmes touchantes qui, dans les
plus tristes partis  prendre, laissent encore dominer ce zle, cette
fidlit pour les princes malheureux auxquels ces gnreuses
dmonstrations font tant de bien. Mais parmi les Italiens attachs  la
cour, et la cour tait presque tout italienne, c'tait, hlas! une
mulation de bassesse et d'ingratitude. Que de grandes dames, renommes
pour leur exactitude aux levers et aux soires, atteintes alors
d'indisposition subite! Elles, si jalouses de l'honneur d'accompagner,
si envieuses du tour de service, se faisaient dire malades pour luder
leurs fonctions, et n'en mettaient pas moins d'affectation en mme
temps, comme pour donner de la publicit  leur mauvaise grce,  se
montrer partout. Que d'hommes, cuyers, chambellans et autres, qui ne
pouvaient respirer d'autre air que celui des antichambres et des salons
du palais, qui passaient leur temps  dbiter toutes les hyperboles de
l'adulation la plus fade, devinrent tous d'intarissables frondeurs du
pouvoir qu'ils avaient encens! Ces Messieurs trouvaient trs plaisantes
les charges qu'ils avaient eux-mmes exerces avec une exactitude bien
plus risible; ils faisaient force esprit sur la cour, sur la princesse,
sur ses habitudes, sur la bourgeoisie impriale, comme ils l'appelaient.
Ils se donnaient la mascarade avec une sorte d'impudence, de gaiet et
de sottise qu'on ne peut concevoir que dans des marionnettes 
parchemins. Je ne ferai point ici la cruelle satire de tant de
platitudes, en y mettant des noms propres. Il serait trop pnible pour
moi de rveiller tant de souvenirs d'une ingratitude que le gouvernement
de M. de Metternich s'est charg de punir par le seul fait de sa
domination. Florence, d'ailleurs, par le charme de la longue et heureuse
hospitalit qu'elle m'a donne, mrite bien que je lui pargne un peu de
honte, en change des beaux jours que j'y ai passs.

Aprs bien des peines, j'eus enfin la consolation d'approcher de la
grande-duchesse, et de contenter l'impatience que j'prouvais de lui
montrer mon ame franaise et reconnaissante au milieu de tant de coeurs
trangers et ingrats. Je lui parlai de tout ce que j'avais vu et
entendu, des dispositions hostiles que j'avais remarques dans le
peuple, et surtout des lchets malveillantes du palais. Je lui dsignai
parmi tant de trahisons les plus honteuses et les plus rvoltantes. La
rponse d'lisa vint encore ajouter  ma juste indignation. Mon Dieu!
me dit-elle, j'ai combl _tout cela_ de bienfaits, mais sans me faire
trop d'illusion, mais sans compter sur une reconnaissance plus longue
que la bonne fortune. Outre les places qui attachent tous ces Italiens 
ma cour, il n'en est pas un qui n'ait reu de moi quelque service
signal, quelque salaire confidentiel. C'est sans doute ma bont qu'ils
ne me pardonnent pas; mais cela ne me surprend point; l'ingratitude se
mesure  la grandeur des bienfaits, et les paie souvent  poids double.
Et encore, si je n'avais jet que de l'or  cette noblesse toscane, elle
et peut-tre mis une certaine pudeur dans ses procds; mais j'ai eu le
soin irrmissible d'ajouter les bonnes grces aux richesses, d'pargner
des affronts  quelques uns, des ennuis  tous. Vous conviendrez que par
l j'ai redoubl contre moi les mauvais penchans du coeur humain, et les
chances fcheuses des cours. Tous ces gens-l dsertent ma cause, parce
que ce n'est pas la premire qu'ils servent, et qu'ils veulent rentrer
en condition. On insulte la France pour se mettre bien avec l'Autriche.
Le vent parat souffler de par l, nos girouettes se tournent de ce
ct... Mais patience, l'Autriche a tout ce qu'il faut pour me faire
regretter. Non seulement tous ces Italiens ne profiteront pas de leur
dfection, mais encore ils en auront des remords.

La prdiction s'est accomplie; les souvenirs et les regrets ont remplac
les sarcasmes et les maldictions. J'ai eu sujet,  bien peu de
distance, de constater cette incurable disposition du coeur  revenir
trop tard  la justice. Au milieu de tant de prils, et dans la
dsertion sre ou probable de ses serviteurs, trouvant un dvouement
aussi intrpide que tendre dans ma personne, lisa me parut ressentir
avec une bien touchante vivacit le bonheur de l'amiti, ce bonheur si
rare, mme pour les plus simples particuliers. Profitant de la soudaine
occasion de ma fidlit, la princesse me chargea d'une foule de
commissions secrtes et importantes, de lettres, d'instructions de tout
genre. Je les ai oublies aujourd'hui, mais je ne les oubliai pas dans
le temps. J'ai le coeur meilleur que la mmoire. Se rappelant une
personne sur laquelle on pouvait compter, et  toute preuve, que je
connaissais  Gnes, la grande-duchesse ajouta avec une bont
mlancolique: Allez attendre le rsultat des vnemens qui se passent,
qui peut-tre se termineront bien; car le lion ne se terrasse pas
aisment... Mais si tout est fini, mon intention est d'aller rejoindre
Caroline... Ou peut-tre irai-je en Amrique... Y viendrez-vous?

--Que Votre Altesse m'ordonne, qu'elle dsire seulement, et je suis
prte  la suivre au bout du monde. Je mettrai ma gloire, ma consolation
 veiller  votre sret; ma vie est  vous ainsi qu' votre auguste
famille; et mon regard, et l'altration de ma voix, disaient encore
plus loquemment  la duchesse jusqu' quel point elle pouvait disposer
de moi.

--Ah! que vous me faites de bien avec ces accens vrais du coeur! Mon
excellente mre excepte, vous tes la femme pour laquelle j'ai ressenti
avec le plus de vivacit le besoin d'un noble attachement.

Ils resteront dans mon souvenir, ces adieux d'une souveraine, d'une
bienfaitrice, d'une amie, qui, au milieu de l'enivrement de l'empire,
encore debout, savait prvoir au del de tous les revers, osait regarder
en face la Fortune, et conservait intact son courage devant l'adversit,
comme elle avait dans les prosprits gard une ame pure et
bienfaisante. Ds le commencement du voyage, je fus en quelque sorte
poursuivie par les mauvaises nouvelles.  Sienne, les femmes des
employs franais avaient t maltraites par le peuple. Le flot des
migrans se pressait  chaque pas vers la France, et s'accroissait de
toutes les autorits auxquelles cette retraite communiquait les mmes
ides de pril et de prcaution. J'appris bientt que Florence avait t
vacue, et je sus plus tard que M. le prfet Fauchet avait t assailli
et avait manque prir prs de Chambry: il ne fut sauv que par la
prsence d'esprit d'un domestique prouv depuis longues annes.

J'avais fait embarquer mes effets et je voyageais  cheval. 
Pietra-Santa, petit endroit prs de Livourne, je fis la rencontre de
deux peintres hollandais, lves du clbre Van Bre[1], qui revenaient
de Naples, o je les avais vus dessinant aux lueurs du Vsuve et
cherchant, au risque de leur vie,  surprendre quelques unes de ces
grandes scnes de la nature. Ils s'taient associs avec un Ferrarois
qui avait  craindre chez lui les haines particulires, toujours si
habiles  s'assouvir sous le masque de la politique. Tous se rendaient 
Paris, avec l'espoir que la dbcle de notre domination s'arrterait du
moins aux Alpes. Il signor Brandi ne m'tait point inconnu; j'avais lu
de lui plusieurs ouvrages littraires. Malgr le peu de sret de la
route, malgr la triste proccupation des affaires, une pareille
compagnie tait trop claire pour que le voyage ne s'animt point de
l'intrt des beaux-arts. Leur magie consiste mme  faire tout oublier,
 touffer tous les murmures du malheur,  loigner le fantme de tous
les prils,  mettre leurs nobles distractions au-dessus de toutes les
peines. Chemin faisant, on se mit  parler au milieu des dangers comme
dans un tranquille salon, ou dans une plus tranquille acadmie.  la
posie italienne succda la posie hollandaise, et je trouvais que
c'tait quelque chose de piquant que cet hommage  la langue de ma mre
rendu dans la patrie du Tasse, et dans de pareils momens. La route fut
moins longue cependant que nous n'avions compt la faire ensemble; Nos
artistes taient trop indpendans pour subordonner leurs courses aux
motions d'une femme, et moi j'aimais trop ma libert pour ne pas
trouver commode de me sparer des compagnons que cependant il m'avait
paru trs doux de rencontrer.




CHAPITRE CXIX.

Nouveau voyage  Pise.--La soeur Angola.--Bianca Capello.--Les deux amans
Paolo et Hermosa.


Les vnemens romanesques sont frquens dans mes mmoires; c'est qu'en
effet ils l'ont t dans ma vie. Lors mme que mon existence prenait une
assiette et paraissait affermir ma position ou l'enchaner  des
devoirs, mon coeur, avide d'motions, mon imagination curieuse de
spectacles, cherchaient incessamment  se satisfaire. C'est ainsi que
les personnes, les lieux, les incidens, m'appellent tour  tour, ds
qu'une nuance un peu nouvelle, ds qu'une couleur un peu extraordinaire
s'y rencontre. Le bizarre, le nouveau, m'enlvent, sous toutes les
formes qu'il leur plat de se revtir, et la plupart du temps je ne
laisse point au hasard le soin de pourvoir  mes besoins; je le provoque
par des courses et j'en multiplie les chances en ne restant jamais en
place.--Heureuse disposition! tu m'as fait vivre double, si je puis
m'exprimer ainsi, et tu as bien rarement ml des regrets  la joie de
tes prcieuses vicissitudes; je te dois au moins d'avoir prpar  mes
vieux jours l'abondante consolation des souvenirs!

C'est  cette disposition d'esprit que je dus la dcouverte d'un pisode
plein d'intrt, quelque temps avant mon dpart de la Toscane. Dans
cette grande facilit d'impressions, celle qui domine mes lgrets est
la mlancolie rveuse. M'asseoir sous un bel ombrage, poser ma tte
entre les feuilles d'un arbre et ne plus exister que par la pense, fut
toujours une des volupts les plus douces. J'en jouissais souvent
pendant mon heureux sjour dans ces heureuses contres.

Il tait prs de neuf heures du soir; en Italie, on ne vit que la nuit.
Seule dans un des bosquets dlicieux du jardin dit _di Bianca
Capello_[2], je repassais dans mon esprit la destine de cette femme
belle, clbre, et criminelle peut-tre, dont ce lieu portait le nom:
Jeunesse, puissance, richesse, amour, tout est pass.  Bianca Capello!
qu'tes-vous maintenant? Un peu de poussire, disais-je  mi-voix. _Se
vuol preghare per l'anima sua, venga e le sare benedetta_[3],
entendis-je prononcer trs bas derrire moi. Un peu surprise, je me
retourne et vois une jeune fille en habits religieux, qui m'offre de me
conduire  l'autel, lev par la fille de Bianca Capello pour y appeler
la prire. Ce n'tait pas une religieuse, mais une novice d'un monastre
non clotr; elle pouvait avoir quatorze ans, d'une physionomie
gracieuse par les charmes de cette extrme fracheur qui semble encore
tenir de l'enfance, et qui promet tout l'clat de la beaut. La novice
me devanait de quelques pas; et je trouvais je ne sais quel
irrsistible attrait  la suivre. Son vtement blanc, son voile, les
dtours qu'elle me faisait parcourir, l'obscurit qui commenait 
tendre ses voiles et  donner son silence imposant  tous les objets,
tout contribuait  faire pour moi de cette rencontre un immense intrt.
Nous avions travers le jardin situ derrire le cimetire. Nous
longions le mur d'un couvent. Au bout, une petite porte basse nous
conduisit  une enceinte trs vaste, et je reconnus l'intrieur d'un
couvent de Pnitentes blanches, ordre qui remplace en Italie les Soeurs
de Charit. Sous un des vastes portiques brlait dans l'loignement une
lampe devant une Madone. Au milieu de la chapelle, charge de peu
d'ornemens, un mausole magnifique attira mes regards. La jeune fille
s'tait mise  genoux sur une des marches. C'est la tombe de Paolo et
d'Hermosa, me dit-elle, et l on dit des messes pour l'ame de Bianca et
des deux amans.--Quels amans, ma soeur, lui demandai-je?--Priez avec moi,
et la soeur Angola vous dira leur amour et leur triste fin. Aprs un
acte de dvotion et une offrande, la jeune soeur sonna une clochette. On
ouvrit une grille, et une religieuse trs ge, mais d'un aspect noble
et triste, vint  nous: Ma mre, lui dit la jeune religieuse, la
signora vient entendre les malheurs de la fille de Bianca Capello; _ne
ha pietade_[4].--La soeur Angola rpondit _sia benedetta_, et, me pria
de l'attendre. Elle revint avec un papier roul. Il tait alors moins de
dix heures. Je ne puis rien laisser emporter, dit-elle; mais nous avons
des chambres pour l'hospitalit; acceptez-en une pour cette nuit: c'est
la nuit anniversaire de la mort de Paolo et d'Hermosa. Vos prires
s'uniront encore aux ntres; toutes font du bien. Je consentis avec
empressement. Rien ne me parut plus bizarre que cette aventure, et je me
promis bien, pour peu que l'histoire en valt la peine, de me servir
d'un _album_ qui ne me quittait jamais dans mes courses solitaires, pour
l'y transcrire. J'ose croire que mes lecteurs trouveront que j'ai bien
fait.

En 1572, Bianca Capello, d'une naissance voisine du trne, avait, par
l'amour, t entrane sur les pas d'un poux aim mais obscur, et qui
bientt dut aussi son lvation au caprice d'un prince. Bianca pousa en
secondes noces Ferdinand de Mdicis, fils et successeur de Come Ier.
Plus ambitieuse que tendre, Bianca avait feint une grossesse pour
ajouter  ses droits, et prsent comme son fils l'enfant d'une autre.
La faiblesse du grand-duc ne rpugnait point  cette feinte qu'il avait
devine, esprant par cette adoption d'un successeur se venger de ses
frres qu'il hassait. Ce projet ne s'accomplit pas, et Antoine entra
dans l'ordre de Malte. Bianca, devenue ensuite rellement enceinte,
accoucha d'une fille dont la naissance fut tenue secrte jusqu' la
brillante solennit o Bianca Capello, devenue grande-duchesse de
Toscane, fut adopte par la rpublique de Venise comme fille de
Saint-Marc. La jeune Hermosa avait alors trois ans, leve loin de la
cour, au Val de Chiomo, dlicieux sjour qu'enclavent le Tibre et
l'Arno. Hermosa fut mande  Florence pour les ftes dans lesquelles
elle devait tre publiquement reconnue au milieu du triomphe de sa mre.
Hlas! elle n'arriva au Poggio Lacono qu'au moment o une atroce
vengeance prcipita son pre et sa mre dans la tombe. L'excrable
forfait, dont le soupon planait sur Ferdinand de Mdicis, au lieu de le
faire chasser du thtre de son crime, runit autour de lui tous les
mcontens qu'avaient faits la faveur et l'lvation de Bianca Capello.
Les Capponi, les Givaloni, les Dorsoni, les Bichani revinrent  la cour
qui se grossissait encore par la foule de ces hommes, courtisans de tous
les pouvoirs, flatteurs de tous les vices, toujours prts  acheter les
dignits par la bassesse. Ferdinand fut bientt tranquille, parce qu'il
crut avoir ananti tous les titres qui attestaient la naissance lgitime
d'Hermosa, et qu'il espra bientt la saisir elle-mme. Mais au milieu
de ce choc de passions haineuses, il existait un coeur fidle et dvou 
ses souverains malheureux; c'tait celui de la nourrice d'Hermosa.
Entoure de vils espions et de dangers de toute espce, cette femme
courageuse parvint  chapper aux piges qu'on lui tendait, et  se
rfugier avec son prcieux dpt dans le duch de Bracciano. Elle leva
jusqu' neuf ans sa jeune matresse, sans jamais lui rvler sa
naissance, dcide mme  la lui cacher toujours; mais la fatalit avait
marqu ses victimes. Paolo d'Oxeni entrait dans sa septime anne,
lorsque Hermosa, qui en avait trois, vint, avec un guide fidle, 
Bracciano. Paolo d'Oxeni, alli par sa mre aux Mdicis, tait aussi
cependant lev loin de la cour et dans une pareille obscurit. Dans la
maison qu'Adine (nom de la nourrice d'Hermosa) avait choisie, il y avait
une jeune fille de l'ge de cette dernire, dj compagne des jeux du
jeune Paolo. Aprs l'arrive de la fille de Bianca, ces trois enfans
furent insparables. Paolo tait d'une beaut aussi parfaite que celle
d'Hermosa, et Julietta, leur jeune amie, ne dparait point cette
touchante et belle fraternit. Souvent quand on les voyait foltrer sur
un gazon maill, ou reposer entre leur _mazzi di fiori_ et leurs
corbeilles remplies de fruits, on et cru voir les charmans modles de
l'Albane, posant en groupe pour les chefs-d'oeuvre de ce peintre des
Amours.

La petite Julietta, faible et souffrante, tait l'objet des
sollicitudes d'Hermosa et des soins protecteurs de Paolo; celui-ci
venait d'accomplir sa quinzime anne. Hermosa en avait douze, lorsque
la mort de Julietta vint rvler  deux coeurs innocens le secret des
larmes et les douleurs de la sparation. Tous deux  genoux veillent
prs du corps de leur pauvre amie, couverte selon l'usage de fleurs
virginales et de ses habits de ftes, la tte tourne vers l'image de la
Madona. C'est l devant ce triste tmoignage d'une invitable
destruction que Paolo et Hermosa, enlevs  la terre, emports par un
sentiment qu'ils ignoraient encore, le coeur mu par les penses d'une
autre vie, se jurrent un amour ternel. _Saro di Paolo o di morte_[5]
soupira la bouche d'Hermosa,  demi ferme par l'pouvante, et dont les
lvres laissaient chapper des promesses d'amour avec les graves accens
de la prire des morts. Hermosa, dit Paolo, se relevant de son humble
attitude, et fixant son regard attendri sur la vierge morte et la vierge
en prires, dont la douce voix venait de tant lui promettre, Hermosa,
_tu sara mia obensi saremo con questa_[6], et la main du jeune homme se
posa sur la couronne dj fltrie, qui entourait le front glac de
Julietta. _Cosi sia_[7], rpondit Hermosa d'une voix douce mais ferme;
et il en fut ainsi.

Souvent, Hermosa accompagnait Paolo  la Villa, dont il se plaisait 
lui faire parcourir les bosquets et les palais. Un jour, dans la galerie
des tableaux, ses regards se fixent sur un portrait de femme: c'tait
celui de Bianca Capello, peinte dans tout l'clat de la jeunesse et de
la beaut. Comme elle est belle, s'crie Hermosa.--Moins que toi,
Hermosa, rpond Paolo, et comme frapp d'une lumire soudaine: Mais ce
sont les traits d'Hermosa: Serais-tu la fille de Bianca Capello? Paolo
parla  Adine; celle-ci, forte de l'amour qu'elle lui voyait pour
Hermosa, confia tout au noble coeur du jeune homme, et en fit l'ardent
protecteur des droits hrditaires de la fille de ses souverains.

Ferdinand Mdicis, aprs la mort cruelle de son frre, quoique duc
rgnant, avait conserv le chapeau de cardinal jusqu' ce qu'il et
pous une fille du duc de Lorraine, et par les bienfaits de son rgne
il fit oublier le crime de son lvation. Il gagna l'affection du peuple
en travaillant  la prosprit de l'tat. Paolo, que l'amour et
l'ambition agitaient, prit un parti plus gnreux que celui de la
rvolte ou de l'intrigue, en se confiant au coeur de Ferdinand. Hermosa
fut appele  la cour de son oncle paternel; ce fut un beau jour pour le
jeune Orsini que celui o, charg des ordres du grand-duc, il accompagna
au palais ducal celle qu'il idoltrait, rtablie au rang que lui
assignait sa naissance. Hermosa trouva dans son esprit naturel un got
et une pntration qui bientt la distingurent des autres, et qui
donnrent  son maintien et  sa conduite une dignit bien au-dessus de
son humble ducation. Avant de partir pour la cour du grand-duc, Paolo
parut un instant hsiter en songeant  la distance qu'il levait entre
Hermosa et lui. Hermosa, lui dit-il, tu tais pauvre, et mon amour
t'aurait dote de toute mon opulence; aujourd'hui tu es
princesse...--Aujourd'hui, rpondit Hermosa, levant un regard inspir,
aujourd'hui, Paolo. Hermosa, la fille de Bianca Capello et d'un
souverain de la Toscane, te dote, toi, son unique ami, de toute sa
tendresse; Paolo, _saro di te o di morte_... Peu d'heures aprs,
Hermosa inclina sa tte charmante aux pieds de son oncle paternel, au
milieu d'une cour qui vit, dans le court espace de deux jours, le
triomphe et la mort de sa malheureuse mre. Le cardinal Mdicis avait
involontairement frmi en contemplant des traits qui rappelaient si bien
ceux de Bianca  son aurore; mais il se remit promptement, et l'accueil
qu'il fit  Hermosa tourna soudain vers elle tous les regards et tous
les hommages des courtisans. Les yeux d'Hermosa ne cherchaient que ceux
de Paolo; ils ne tardrent pas  les rencontrer. Que de choses dans
cette silencieuse loquence! Quelle souveraine put jamais se flatter
d'avoir un serviteur, un sujet plus dvou que Paolo! Oh! qu'il tait
enivrant le bonheur de Paolo; lorsque, dans l'clat des ftes, la douce
voix d'Hermosa trouvait moyen de faire parvenir  son coeur le serment de
leur enfance: _Saro di te o die morte, Paolo, ben che principessa!_[8]
Mais cette flicit si pure tait  son terme. Le cardinal s'tait
attach  sa nice; mais en la comblant de faveur, il semblait vouloir
touffer le cri de sa conscience.

 cette poque, Pierre de Mdicis, frre du duc rgnant, tranait une
vie honteuse  la cour de Philippe II. Le prtexte de ce sjour tait un
mariage qui ne se conclut point, et quelques bruits qui lui parvinrent
sur la faveur dont jouissait la fille de Bianca et de son frre, le
ramenrent en Toscane.  la vue de la cleste beaut d'Hermosa, deux
desseins criminels entrrent  la fois dans l'ame perverse de cet oncle
inhumain: _la possder et la perdre_. Non seulement Hermosa repoussa
avec horreur ses voeux insenss, mais elle menaa son indigne parent de
tout rvler au grand-duc et  Paolo Orsini; ce fut l'arrt de tous
deux. Orsini, absent pour une mission assez lointaine, revient 
Florence et trouve partout deuil et consternation. Hermosa se meurt!
Hermosa est peut-tre dj morte!... lui dit-on. Paolo n'en entend pas
davantage. Il court au palais ducal, pntre,  travers une haie de
serviteurs silencieux, jusqu' la salle o gisait dj, sur un lit de
parade, le corps de la fille de Bianca Capello. Frntique de douleur,
Paolo s'lance vers le lit et tombe au pied de la balustrade. On le
transporta mourant. Les obsques d'Hermosa se firent avec une pompe
royale; son cercueil fut plac  ct de celui de sa mre, dans le
caveau de la chapelle rige par Bianca dans les jours brillans o elle
rgnait sur la Toscane. La chapelle, ouverte aux prires voyait tous les
jours parmi les plus assidus aux offices l'infortun Paolo, les traits
dfigurs, l'oeil morne, se tranant  genoux vers la pierre qui s'tait
referme sur tout ce qu'il avait aim. Un soir, puis de douleur, il
s'vanouit, et ne revint  lui que par la fracheur qui commenait 
engourdir ses membres; tout tait silencieux autour de lui. Une seule
lampe clairait en vacillant ce lieu consacr  la prire, et brlait
devant l'image de la Vierge, dont la chapelle communiquait, par une
autre issue, au caveau de Bianca Capello. Paolo regarde de ce ct et
croit voir une grande figure se glisser dans l'ombre... Il coute, il
entend le lger bruit d'un vtement et des pas qu'on cherche  retenir.
Aussitt l'ide d'une horrible profanation le frappe; il s'lance par la
grille et se trouve derrire un inconnu qui portait un panier et
s'avanait vers le caveau. Paolo lui barre le passage et s'crie avec un
accent foudroyant: Profanateur des tombeaux, que cherches-tu en ce
lieu? L'inconnu, d'une stature colossale et d'une figure hideuse, o
brille  l'instant la joie d'un triomphe facile, rpond avec un rire
froce: Je ne cherchais pas ce que j'y trouve; _ma ben venvenuto tu
si_[9]. Et aussitt, il saisit son poignard et cherche  en frapper
Paolo. Moins fort, mais plus adroit, Orsini vite le coup, et arrachant
l'arme meurtrire des mains de son ennemi, il l'en frappe et l'tend
mort  ses pieds.  la vue seule de cet homme, Paolo avait souponn un
forfait: les provisions tombes du panier qu'il portait ne lui laissent
plus de doute. Il parcourt d'un pas rapide les vastes dtours du caveau,
appelant, dans une horrible angoisse, Hermosa. Hermosa!  ma
bien-aime, disait-il, existerais-tu dans ce lieu horrible?  chaque
dtour il coute. L'cho de ses cris rpond seul  son esprance. Il
arrive enfin au tombeau de Bianca Capello, et voit l'infortune Hermosa
appuye sur le cercueil de sa mre, ple, chevele, vtue d'un habit de
bure grossire, et se soutenant  peine. Mais regardant avec pouvante
du ct o entrait Paolo, Hermosa le reconnat et s'crie: Les
monstres! ils l'ont aussi plong vivant dans ce sjour d'horreur!--Non,
j'y suis descendu pour t'en arracher, Hermosa, rpond l'heureux Paolo,
en enlevant son amie inanime et la pressant contre son coeur.--Mais,
reprit Hermosa, la fuite est impossible.--Rien n'est impossible  un
amour comme le mien, rpond son amant. Pour entrer ici ton affreux
geolier devait avoir une clef... Il entrane Hermosa,  qui la vue du
cadavre explique tout ce qui vient de se passer. Possesseur de la clef
de la porte extrieure, et sorti de la chapelle, Paolo guide Hermosa par
des chemins dtourns vers l'asile d'une de ses parentes,  qui il fait
confidence de son aventure. Un homme tu, son cadavre rest dans une
glise, la disparition d'Hermosa, que de sujets de crainte! Aprs une
courte dlibration, il fut dcid que les deux amans partiraient tous
deux travestis; ils se mirent en route, et aux premires lueurs du jour
ils gravissaient les monts qui sparent la riche Toscane du fertile
Bolonnais. Faible, effraye, Hermosa ne put aller loin. Aprs trois mois
d'un sjour ftide, l'air vif et pur des montagnes devenait touffant
pour elle; il fallut s'arrter dans la cabane d'un pauvre ptre. C'est
l qu'elle raconta  Paolo sa lthargie prpare, son affreux rveil
dans un cercueil,... les horribles tentatives de Pierre et de son
complice, sa rsolution de leur chapper par la mort... Ah!
disait-elle, faudrait-il, aprs avoir souffert, ne te retrouver, Paolo,
que pour te quitter  jamais! Les souvenirs de Julietta m'assigent; ils
me rappellent le doux et terrible serment, _Paolo, saro di te o di
morte_. Et sa belle tte languissante tombait sur le sein oppress de
son amant.

Cinq jours s'taient lentement couls dans cet tat d'anxit. Assis
un soir  la porte de la chaumire, Paolo, tout entier  la douce
contemplation des traits adors d'Hermosa, n'avait pas aperu des hommes
arms qui,  l'improviste, se jetrent sur lui, le garottrent, et
malgr les larmes et l'inutile rsistance de son amie, le placrent sur
un cheval et prirent la route de Florence. Hermosa, immobile d'horreur
et d'effroi, ne versa plus de larmes; elle quitta la chaumire, se
dirigeant de loin sur les pas des ravisseurs qu'une route de montagnes
forait d'aller lentement. Ils firent halte pour la nuit  une chapelle
de Monte-Cavallo,  demi ruine. Les gardiens de Paolo le dposrent
dans l'intrieur, prs de l'autel, et aprs avoir resserr ses liens,
s'assirent, pour le garder, sous les arbres plants devant la porte de
la chapelle. Bientt Hermosa parat, et d'une voix suppliante: C'est
mon amant, mon unique bien, _ l'anima dell' anima mia_, disait-elle;
oh! laissez-moi prier et pleurer avec lui! Sa beaut tait si
touchante, il y avait tant de douleur dans son accent et dans ses
regards, qu'elle attendrit ces hommes farouches: ils lui permirent de
veiller avec Paolo, et promirent mme de dire des prires pour eux  la
Madona. Au lger bruit que fit Hermosa en s'approchant de lui, Paolo
souleva sa tte et fit un vain effort pour tendre les bras  son amie.
Elle s'assit prs de lui sur une des marches de l'autel, et tenant entre
ses mains les mains de Paolo, indignement garottes, elle lui dit avec
le calme d'une terrible rsignation: Paolo, je te le disais dans ces
dlicieuses retraites o naquit notre amour, restons ici au sein de la
nature; la grandeur fut fatale aux miens, ma mre expira dans d'affreux
tourmens, couverte de la pourpre... Et moi,  mon bien-aim, l'amour si
tendre qui m'attache  toi, qui fait de ta vie ma vie, me sauvera-t-il
d'un avenir o le bonheur est mis en balance avec un diadme? Paolo, je
te le disais, et tu le vois, les grandeurs nous sont fatales, comme
elles le furent aux miens... Mais du moins ne nous sparons pas. coute,
Paolo, le sort nous a marqus de sa rprobation; mais il me rserve une
immense flicit, celle de te revoir, de mourir avec toi... Ne luttons
pas contre ses arrts. Tu m'as sauve, je veux te sauver  mon tour.
Trompons l'affreuse esprance de nos tyrans, mourons ensemble. J'ai
flchi tes gardiens, en demandant  prier et pleurer avec toi; que ce
soit ici la chapelle de la dernire nuit sur terre. Allons demander
vengeance aux pieds de l'ternel. Imite-moi, Paolo... Et pressant
vivement contre son sein la noble et belle tte de son amant, elle
montre un poignard, s'en frappe, le prsente  Paolo, en prononant:
_Di, te Paolo e di morte_. Lorsque les gardes vinrent pour emmener le
prisonnier, ils ne trouvrent plus que les corps glacs de Paolo et de
la fille de Bianca Capello. La famille d'Orsini a lev ce tombeau aux
deux amans, et fond une dotation pour des services anniversaires, avec
cette inscription: Passans, et vous htes de ces murs saints, priez
pour eux!

Je ne saurais dire l'attendrissement et l'horreur que m'inspira cette
lecture; jamais je ne passai une nuit si agite. Il y eut un moment o
ma tte se perdit, au point que je crus voir dans l'trange rencontre de
cette soeur un plan concert. Un effroi secret se mlant  mes
agitations, au lieu de m'en tenir  la simple vrit, et trouver tout
naturel que dans un ordre institu pour secourir les malades et les
voyageurs, une soeur ft debout  neuf heures, et qu'en me voyant avec
l'extrieur qui dnotait la richesse, l'on m'et offert de passer la
nuit dans un lieu sr, plutt que de tirer ces naturelles consquences,
mon esprit m'en forgea de si ridicules, que je ne me crus rien moins que
l'objet d'une noire erreur pour m'enfermer prisonnire. Comme il y avait
dans ces frayeurs infiniment de vanit et de sottise, j'en ris moi-mme,
et me jetant habille sur ma modeste couche, j'y dormis jusqu'au rveil
un peu forc des cloches sonnant matines. Je trouvai la jeune novice et
la bonne soeur Angola; je les remerciai toutes deux, et pour rcompenser
la petite supercherie d'avoir copi le manuscrit sur mon _album_, je
doublai mon offrande, et les sincres bndictions des deux pieuses
filles m'accompagnrent  Florence, o je ne fus pas sitt de retour que
je visitai la chapelle de Bianca Capello. J'y frmis  l'aspect de la
grille qui donne entre  ce sjour des morts, o l'on eut la barbarie
de faire descendre une innocente fille pour y traner de misrables
jours prs des cendres de sa mre... J'ai pri et pleur sur la pierre
o gmit si long-temps le malheureux Paolo. Je me suis fait conduire
plus tard,  mon passage  Bologne,  la chapelle _dell' Ultima notte in
terre_, et en lisant l'pisode  mes compagnons de voyage, j'ai vu, au
rcit des maux des deux amans, tomber de gnreuses larmes des yeux d'un
des vainqueurs d'Arcole et de Lodi.




CHAPITRE CXX.

Dpart de Lucques.--Sjour  Gnes.--Mon arrive  Paris.--Nouvelles de
Ney.--Un trait de la vie du gnral Duroc.


Comme les lecteurs ont dj avec moi plus d'une fois fait la route de
Lucques  Gnes, ils trouveront trs bien, j'en suis sre, que je ne
tire pas un plan religieusement topographique de ces contres
dlicieuses. Les temps deviennent si graves, que les plus grandes scnes
de la nature s'effacent devant la grandeur des vnemens. La crainte
d'ailleurs commenait  absorber mes penses et  les concentrer dans
l'unique proccupation des intrts de ma bienfaitrice. Chaque pas qui
m'approchait de la France redoublait cette terreur insparable des
affections sincres. Je tremblais de voir jusque sur le sol de la patrie
les insultes de la fortune, de rencontrer d'autres dsastres, d'prouver
de nouveaux dsenchantemens. J'arrivai  Nice cependant sans avoir eu
rien  subir de triste et qui mrite d'tre rapport. J'y demeurai dans
une famille qui tenait par la parent au marchal Massna, et sans
entrer plus directement en relation avec les personnes que la princesse
lisa m'avait indiques, je me contentai, suivant mes instructions, de
leur faire tenir des lettres dont elle m'avait reprsent la remise
comme essentielle au bien de son service.

La fidlit de cette mission n'exigeant pas davantage, je pris le
courrier, rsolue de me rapprocher de Paris, thtre ordinaire des
mouvemens toutes les fois que la politique se complique et menace de se
renouveler; refuge probable, surtout dans ces terribles circonstances,
de mes affections les plus chres. Une fois arrive, je repris par culte
de souvenir un de ces logemens, que j'y avais dj occup, et que la
prsence de Ney avait quelquefois honor et embelli. Ds le lendemain
mme, je me remis en relation avec les amis que j'avais conservs,
impatiente de ces communications de pense dont on sent si vivement le
besoin et le prix dans les momens de crise. Une grande partie de mes
connaissances se composait de militaires de haut grade ou de
fonctionnaires galement levs, qui partageaient aussi avec moi la
noble folie de l'Empire. Plusieurs, hlas! avaient disparu de la scne;
car, en avanant dans la vie, les rangs s'claircissent et les tombes se
pressent, comme pour appeler la ntre.

Un officier de la jeune garde me remit plusieurs lettres qu'il avait
reues pour moi dans la campagne de 1813, mes amis croyant que la
pnible guerre de Russie m'avait rendue casanire, et par consquent le
sjour de Paris indispensable. Ces lettres taient dj d'une date
ancienne, mais elles me parlaient de Ney: n'tait-ce pas assez pour que
le pass devnt pour moi le prsent? Aprs des prodiges  Kaya, 
Lutzen,  Proelitz, le marchal avait profit de l'armistice pour se
gurir d'une blessure.  ce mot de blessure, je me sentis moi-mme comme
frappe, et je ne pus cacher mon motion  celui qui m'avait apport ces
nouvelles si chres et si tristes. L'officier me rassura sur ce cruel
vnement; mais il eut plus de peine  me persuader de ne point
m'lancer sur les traces du guerrier dont le nom seul faisait si
violemment battre mon coeur, en me dmontrant qu'il y aurait
impossibilit de le rejoindre dans l'tat de retraite et de dsordre de
l'arme franaise.

J'appris galement, par l'officier en question la mort de ma pauvre
Lithuanienne, de ce frre d'armes si intrpide, morte comme un homme au
passage de l'Elbe  Torgau, hros obscur, et dont la valeur dans les
temps chevaleresques et pris place au milieu des noms de cette
mythologie guerrire. Cet officier, dont je dois taire le nom, avait
servi sous les ordres du marchal Duroc; il n'en parlait qu'avec
l'attendrissement de l'admiration et de la reconnaissance. Je crois
pouvoir placer un trait de la vie de ce bon Duroc, qui cachait ses
vertus avec une modestie antique. Ce rcit, cho d'un noble attachement,
sera aussi un hommage de mes propres affections pour celui qui avait su
faire de l'intimit d'un grand homme une gloire peu vulgaire pour
lui-mme.

Aprs le 18 brumaire, Duroc, dj fort avant dans la confiance du
premier Consul, fut charg d'une haute mission diplomatique auprs de la
cour de Berlin, dont il s'acquitta avec beaucoup de succs, et qui lui
valut ces rcompenses empresses qui ne manquent jamais au mrite
heureux. Cependant la Prusse, enchane  de mesquins intrts, ne se
dcidait pas franchement dans son attitude. Elle ployait ou ne se
redressait jamais qu' demi. De sourdes intrigues s'y croisaient
incessamment et prparaient de loin une rupture nouvelle.

Le chef le plus influent de ces secrtes menes tait le mari de la
baronne de Brenkenhof, ami de la clbre comtesse de Lichtenau, cette
matresse dclare de Guillaume II, roi de Prusse, femme dont on a tant
dit de bien pendant sa scandaleuse lvation, et tant de mal aprs sa
disgrce, sort ordinaire des favorites. Mme de Lichtenau aima des
Franais  la fin de sa carrire. M. de Brenkenhof les dtesta toujours;
mais n'tant pas assez fort pour agir ouvertement, il se jeta dans des
intrigues dont il devint victime. Il fut arrt et envoy  Spandau. Sa
femme, jeune et belle Saxonne, que des convenances de famille avaient
enleve  sa patrie, sut obtenir du marchal Duroc, au lieu d'une
redoutable dtention, un exil plus doux dans une terre loigne. Mme de
Brenkenhof avait  cette poque une fille en bas ge, mais dont les
traits charmans promettaient toute la beaut de sa mre. Retenue 
Berlin par une lgre indisposition de cet enfant, et pour des
arrangemens de fortune, au lieu de suivre son mari, Mme de Brenkenhof se
retira dans une maison de campagne des environs. Sensible  la
gnrosit de Duroc, elle ne mit  la reconnaissance que les bornes du
devoir, se livrant avec abandon  son coeur, et rendant chers  celui qui
en tait l'objet ces tmoignages d'une amiti vive et passionne.

Brillant sur le champ de bataille, Duroc tait aussi bien plac dans un
palais par la noblesse de ses manires. Il portait surtout dans la
socit intim un charme extraordinaire de simplicit et de bonhomie.
Une double facilit de caractre le disposait  tre aimable et sensible
 l'amabilit des autres: pouvait-il ne pas cder au mrite de la jeune
et belle Saxonne! La guerre,  cette poque, venait d'clater entre la
France et l'Autriche. Duroc, rappel en France, accompagna le premier
Consul  Marengo. Les adieux furent vifs et tendres entre les deux amis;
mais la gloire offre tant et de si nobles distractions  l'absence, que
Mme de Brenkenhof fut peu  peu, sinon oublie, du moins nglige
entirement! Une correspondance sollicite par Duroc, comme un moyen de
consolation, et qui, sans qu'elle et os se l'avouer, tait le seul
bonheur de la belle baronne, cette correspondance devint languissante;
plusieurs lettres restrent sans rponse et Mme de Brenkenhof cessa
d'crire. Dans ses lettres, elle avait annonc  Duroc la mort de son
mari, l'chance d'un immense hritage, le mariage de sa fille avec un
noble saxon et leur dpart pour la Saxe. Duroc tait alors devenu
grand-marchal du palais, et ses fonctions plus tranquilles lui
rappelrent plus souvent le souvenir de la belle Saxonne;  ces tendres
rminiscences quelquefois il se mlait des regrets plus vifs encore.
Combien ce dernier sentiment avait d'amertume, lorsqu'en 1805,
reparaissant  Berlin, non seulement Duroc n'y retrouva plus Mme de
Brenkenhof, mais apprit toutes les peines qu'il lui avait causes par
son silence. Le marchal crivit  Mme de Brenkenhof une lettre qui dut
effacer tous les anciens torts; car quel tort un coeur gnreux peut-il
ne pas pardonner  un coeur repentant qui s'excuse?

L'infortune dut encore  l'homme qu'elle avait le plus estim, le plus
chri, le bonheur de revoir sa fille coupable et fugitive, de la presser
sur son coeur et de ne point mourir sans bnir ses remords. Duroc, en
1805, rejoignit le quartier gnral, et prit  Austerlitz le
commandement du corps d'arme, dont une grave blessure avait loign le
marchal Oudinot. Un de ces grenadiers dont la seule prsence tait prs
de leurs chefs un droit  beaucoup de libert, vint dire au marchal:
M. le marchal, j'ai trouv avec d'autres bons enfans, dans le coin
d'une ferme mi-brle, une petite Allemande btie  faire tourner la
tte  tous; et toute vieille moustache que je suis, M. le marchal, je
l'avoue, la petite _sorcire_ tait terriblement en pril; mais v'l
qu'elle tire de son sein un mdaillon o vous tes parlant, comme vous
v'l, mon gnral; et en joignant les deux plus mignonnes de mains que
j'aie vues jamais, elle nous dit: M. le gnral tait l'ami de ma mre;
il ne vous pardonnerait pas de me maltraiter, de me tuer... La tuer?
figurez-vous, M. le marchal, si nous en avions envie? Les camarades et
moi,  la seule vue du portrait, tions rentrs  l'ordre, et je me suis
charg de conduire la petite, sous bonne escorte, chez une vieille bonne
femme. Pendant le trajet, elle nous a cont des fagots, nous disant
qu'elle est bien vertueuse... Vous sentez, M. le marchal, si, nous
autres troupiers, nous donnons l-dedans; mais tant est que la petite
est jolie comme le soleil de nos victoires, et qu'elle vous est quelque
chose, puisqu'elle a votre portrait; voil tout. Qu'en ordonnez-vous, M.
le marchal?--De la respecter, mon brave, de veiller sur elle. Je la
verrai avant une heure, rpondit Duroc, troubl au del de toute
expression; et dans le tumulte et les nobles joies d'une victoire comme
celle d'Austerlitz, l'ame gnreuse de Duroc sut trouver le temps de
voler auprs de la fille de celle qu'il avait tant aime et qu'il
respecta toujours.

Bathilde, nom de la jeune baronne, aprs un mariage d'inclination
contract sans l'aveu de sa mre, s'tait prcipite de faute en faute,
pour arriver enfin  celle que n'efface mme plus une vie exemplaire, et
que le repentir ne rpare point. Le jeune poux de Bathilde, attach au
char d'une danseuse, dissipait follement la fortune de celle qui lui
avait donn le droit de sa tendresse. La malheureuse Bathilde avait
oubli que pour notre sexe le bonheur ne peut exister que dans le
rigoureux accomplissement de tous nos devoirs; au lieu de chercher son
refuge assur prs de la meilleure et de la plus aimable des mres,
Bathilde s'tait enfuie de l'asile conjugal sur les pas d'un Franais
sduisant et brave, mais inconstant, mais lger. Il avait abandonn
Bathilde pour la gloire, et rejoint les troupes qui, sous l'aigle de
Napolon, marchaient alors victorieuses sur la capitale de l'Autriche.
Mais rien d'impossible pour le coeur d'une femme passionne. leve dans
toutes les dlicatesses du luxe, Bathilde, sans autre appui que sa
rsolution et son amour, avait travers deux armes en prsence, et
pntrait jusqu'au champ de bataille d'Austerlitz, au plus fort de
l'action, quelques heures avant la victoire des Franais... On vient de
voir de quel pril la sauva le portrait du marchal Duroc; elle allait
avoir bien d'autres obligations  cet ami dvou de sa mre. La jeune
Bathilde vcut prs d'une anne cache dans une retraite qu'avait
mnage son protecteur, qui, par le crdit que lui donnait moins encore
son rang que la haute considration qu'il avait su mriter, ngocia le
retour de la jeune coupable prs de sa noble famille, le pardon de sa
mre, et la rconciliation de son poux, revenu lui-mme de ses erreurs.
En 1806, le marchal, en se rendant  Dresde,  la cour de Saxe, avait
pris soin de se faire devancer de quelques jours par Bathilde. Depuis la
fuite de sa fille, Mme de Brenkenhof avait langui, presque mourante,
dans sa superbe mais solitaire demeure, d'o sa douleur repoussait
toutes consolations, et n'attendait plus que la mort de la piti du
ciel; mais une lettre du marchal Duroc vint, en la rassurant, lui
inspirer le regret de quitter une vie qui allait n'tre plus veuve d'une
fille chrie et d'un ami si rare. Un jour la baronne essayait de marcher
dans un de ses vastes salons dont les pas timides de ses gens
troublaient seuls la solitude. La baronne regardait d'un oeil teint, un
des beaux portraits de sa fille; elle le couvrait d'un baiser mourant,
et sa voix affaiblie disait encore ce nom si cher et celui de son
gnreux ami. Ses lvres venaient de prononcer Duroc...  ce nom une
porte s'ouvre; Bathilde, s'chappant des bras de son protecteur, se
prcipite aux pieds de sa mre avec ce cri du coeur: Ma mre, ma bonne
mre, bnissez aussi ce noble Franais; c'est lui qui me rend  votre
amour, au repentir,  la vertu. Le marchal reste immobile de douleur
devant cette belle figure que la mort va glacer. La baronne, une main
tendue sur la tte de Bathilde, et l'autre appuye sur son coeur, comme
pour y retenir un dernier souffle, se laisse aller  l'motion, 
l'anantissement de sa joie maternelle. Ah! s'crie le marchal, cette
scne la tue; et alors il relve Bathilde, et veut la faire loigner.
La mourante mre s'y opposa par un regard: Mon ami, dit-elle, d'une
voix touffe, mon unique ami, toute prcaution est inutile, la mort est
l, montrant son sein; m'imposer silence ne ferait que me la rendre plus
affreuse sans la retarder. Je vais vous quitter pour toujours. Ah! que
de peines renfermes dans ce peu de mots! que ce ne soit pas du moins
sans vous avoir fait lire dans ce coeur que vous avez cru insensible, qui
cependant n'aima que vous, qui vous aima avec idoltrie, qui vous et
prfr  tous les monarques de la terre, et qui ne put vous prfrer
que la vertu.--Caroline!... et vous avez repouss mes voeux?...--Non, car
dans mon dlire les miens s'y unissaient avec une plus brlante ardeur
peut-tre, mais j'ai d les combattre, j'tais pouse et mre; je l'ai
fait aux dpens du bonheur de mes plus belles annes, de ma vie
peut-tre. Mais si je les eusse accueillies, mourrais-je aujourd'hui
sans remords, sans honte entre ma fille et l'ami le plus cher? Aurais-je
surtout l'inexprimable bonheur de vous dire  vous, l'homme le plus
noble: vous m'avez rendu mon enfant; veillez sur sa jeunesse, dites-lui
que la vertu console de tout, rend tout possible, et... parlez-lui de sa
mre... La belle tte de Mme de Brenkenhof retomba en arrire, sa main
tenait la main de sa fille,  qui ses mourantes lvres murmurrent
encore la bndiction maternelle; mais son dernier regard, cette
tincelle de l'ame qui s'chappe de sa prison terrestre, ce dernier
regard fut un regard d'amour, qui cherchait  se perdre dans celui de
l'homme noble et gnreux qu'elle avait uniquement aim.




CHAPITRE CXXI.

L'Empereur Napolon et la belle Anglaise.--Lettres et visites de
Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Je retrouve Ney.--Beau trait de Talma.


On et puis tous les contrles de l'arme, qu'on n'et pu rencontrer
dans les cadres un officier plus fait pour tre porteur des lettres qui
me faisaient part de tant de nobles souvenirs. Il avait pour Napolon
cette admiration superstitieuse dont alors tout soldat franais tait
pntr, et j'oserai presque dire un enthousiasme plus dlicat, empress
de justifier l'exaltation de ses sentimens par la connaissance des
moindres actions de son idole.

On prtend, me disait le lieutenant M..., que chez Napolon le coeur ne
vaut pas le gnie. Je me chargerais volontiers de prouver que sous ce
rapport il mrite encore de nouveaux hommages. Oui, l'Empereur est bon,
il est avant tout trs sensible, et je tiens d'une femme un trait qui
ajoute encore  la gloire du hros.

--Vous prchez une convertie, mon cher M...; je sais aussi bien, mieux
qu'un autre peut-tre, que l'Empereur est d'une bont charmante; mais je
n'accorde pas toutefois qu'il ait une sensibilit romanesque, une
sensibilit telle que les femmes l'entendent.

--Eh! Madame, je ne vous dirai pas qu'il s'est vanoui aux pieds d'une
belle imaginaire; mais cela prouve sa force sans accuser son coeur: et si
quelquefois il a abrg le pouvoir que les femmes exercent dans
certaines circonstances, c'tait pour l'amiti qu'il s'arrachait 
l'amour. Je connais une Anglaise dlicieuse, que l'Empereur a connue pas
autant que le dsirait l'intrt, la passion ou l'amour-propre de la
dame. La belle trangre amplifie peut-tre un peu l'histoire de ces
relations: ce qu'il y a de vrai cependant, c'est que nous l'avons
rencontre prs de Gorlitz, et qu'elle a vu l'Empereur quelques jours
aprs la mort du marchal Duroc. Elle avait fait les frais d'une
campagne facile pour sa fortune, mais pnible par ses dangers, et elle
n'avait reu pour rcompense qu'un dsappointement cruel de vanit. Eh
bien! elle avait plus d'enthousiasme encore que d'humeur. Voici comme
elle nous conta ses tournes militaires: Pour approcher l'Empereur, j'ai
beau courir en poste, la victoire court plus vite que l'amour: Napolon
est un hros qu'on ne rejoint pas aisment. Souvent j'ai cru arriver au
quartier gnral avant la bataille; il m'a fallu poursuivre le vainqueur
poursuivant dj l'ennemi.  Leipsick, j'tais au milieu du corps
d'arme du marchal Macdonald, et de la bagarre de Kaya. Dans une
indicible frayeur, je m'lance de ma calche pour me rfugier dans une
masure; j'y trouve gisans deux blesss prussiens. En apprenti
chirurgien, j'allais leur donner quelque secours; mais, grands dieux!
voil l'un d'eux, vritable colosse marchant, qui se dresse sur son
pidestal et veut galamment me prouver qu'il se porte  merveille.
Admirez tout ce que peut la socit des hros, moi que la crosse d'un
fusil et le fourreau d'un sabre eussent fait fuir autrefois avant mes
campagnes. J'eus alors  ma disposition l'attitude d'une vieille
moustache, et je fis mine d'amorcer un pistolet qui n'et servi bien
certainement qu' m'estropier plus que le grand Prussien. Au mme
instant entrrent une foule de soldats appartenant au corps du duc de
Raguse. Me retournant alors: Soyez tmoins, m'criai-je, que je viens de
faire deux prisonniers. On me replaa dans ma voiture avec mille
acclamations de bruyante admiration. Plus loin, on voulut me faire
rtrograder; mais, bon gr mal gr, je poussai vers le quartier gnral.
J'esprais plaire, et j'avais la hardiesse de rpter: j'ai besoin de
parler  l'Empereur. Je trouvais que j'avais couru assez de dangers pour
tre digne au moins de l'esprance; mais on me prvint qu'il n'y avait
pas  aborder l'Empereur aprs le douloureux vnement qui venait de le
frapper, la mort de Duroc. Je voulus nanmoins tre tmoin de l'entre 
Dresde; hlas! ma maladresse m'y fit manquer un ddommagement que le
hasard s'tait plu  me mnager. J'avais rencontr un pauvre sergent
bless, de la division Campans, et par humanit, autant peut-tre par
spculation, je l'avais fait monter dans ma voiture et combler de soins.
Je voulais pouvoir dire  l'Empereur: j'ai secouru, j'ai pans vos
braves. J'ai  cet gard une recette de sduction auprs de lui toute
particulire, c'est de lui parler de son arme; on ne russit mme  lui
arracher une faiblesse qu'en flattant son ct fort, qu'en le prenant
par la passion de la gloire. Je sais bien que sur lui viendraient
expirer les minauderies ordinaires; on ne doit l'attaquer qu'avec de
l'originalit. J'tais donc bien rsolue  tirer parti de ma rencontre
militaire dans l'intrt de mon ambition galante.

Personne ne sait causer comme Napolon, quand il peut, ou quand on peut
tre libre avec lui. Tenez, voici mot  mot notre conversation. Je
venais de lui raconter ma scne des deux blesss. Il me rpondit:--Et si
l'on ne ft venu  votre secours, qu'eussiez-vous fait contre deux
grenadiers ennemis?

--J'aurais invoqu le grand nom de Napolon.

--Mais enfin si...

--Eh bien, mes pistolets vous eussent fait respecter et moi aussi. Vous
ne croyez pas  ma bravoure, mais vous avez tort; car elle me vient de
l'orgueil de vous plaire: oui, l'orgueil de vous plaire; un seul de vos
regards vaut mieux que la vie.

--Mais, Fanny, vous tes bien ambitieuse. Si quelqu'un de mes ennemis
vous entendait, il vous appellerait un Bonaparte en jupon.

--Croyez-vous que cela me fcherait?

--Non, peut-tre; car, vous autres, toutes, vous avez des penchans 
l'extraordinaire. On parle de l'ambition des conqurans, ce n'est rien
auprs de celle des femmes, et pourtant elle va  bien peu d'hommes, et
aux femmes elle porte bien plus facilement malheur.

--N'importe, ce serait une position si haute que d'tre appele la
favorite de celui qui fait et dfait les rois, de celui qu'aucune femme
n'enchane.

--Et qu'aucune n'enchanera jamais... Fanny, si je croyais que cette
folie ft srieuse, dans deux heures vous seriez sur la route de
Londres.

--La perspective est flatteuse. Pourtant j'ai lu quelque part, qu'un
Turc, un Grec, quelqu'un comme cela idoltre d'une de ses femmes, la
poignarda en prsence de son arme pour prouver aux braves qu'il les
prfrait  la beaut. Seriez-vous de cette force?

--Il n'y a pas de doute que, moins cruel, je saurais tre aussi svre.
Mais, je n'en viendrai jamais l, je n'aurai pas mme de choix  faire
entre une matresse et mon arme. Mes marchaux eux-mmes auraient comme
moi autre chose  faire qu' tre tromps par une Pompadour ou une
Dubarry.

--Merci de la comparaison.

--Orgueilleuse Anglaise, rpliqua l'officier: elle tait belle, elle
plaisait quelquefois, n'est-ce pas tout ce qu'on peut attendre d'un
souverain. Au moins voil mon avis, et le vtre, j'espre... Puis
continuant: La main du hros essaya de soutenir son opinion en caressant
les boucles flottantes des cheveux de la belle Fanny. Mille penses
tumultueuses m'agitaient; quelques paroles sans liaison et sans suite
s'chappaient de mes lvres, le nom de Duroc se mlait au nom doucement
balbuti de Napolon. Terrible fatalit, s'criait la belle Anglaise en
nous racontant cette scne.  ce mot de Duroc, le bras qui m'avait
attire me repousse soudain; l'Empereur s'loigne, semble me fuir comme
un remords, comme un reproche, reste absorb; puis s'loigne davantage,
se rapproche et me dit avec un incroyable accent d'motion: allez,
allez, mon amie; on vous donnera un itinraire; nous nous
retrouverons... mais ailleurs; et souriant douloureusement:  moins
qu'un boulet de canon ne me vienne visiter de plus prs que le jour o
fut frapp  mes cts l'ami vrai, le compagnon fidle de ma vie... Ah!
Duroc! Duroc! Ce noble soupir retentissait encore sur mon coeur, que
Napolon avait dj disparu. Eh bien, l'Empereur s'loignant de moi
n'offensait point ma vanit; mon ame, lectrise par le mouvement de la
sienne, sentait mieux que de l'amour-propre, et je lui savais gr de
cette sensibilit qui se portait de prfrence sur un ami. Cette pompe
qui,  Dresde, l'entoure, cet clat de la victoire qui lui va si bien,
non rien ne me le rend cher comme cette larme silencieuse donne 
Duroc, en face d'une femme. Qui regrette ainsi, mrite d'tre aim.
L'Empereur est donc encore bien autre qu'on ne le suppose; on admire son
gnie; force est bien aux incrdules eux-mmes de s'y soumettre; mais
son coeur, le connat-on!

Vous pensez bien, ajouta l'officier, que le rcit de Fanny s'adressait
 des gens faits pour le comprendre, et  un enthousiasme qu'il et t
difficile d'accrotre. Fanny nous raconta encore une foule de piquans
dtails sur les incroyables efforts de son amour-propre pour plaire 
Napolon. Cette jolie Anglaise s'est habitue  la vie militaire; elle
raffole de nos braves; on dirait qu'elle voit en eux l'image de
Napolon.

--Mais cela me parat, dis-je  mon jeune narrateur, une trs bonne
connaissance pour nos grenadiers.  une autre rencontre, vous obtiendrez
peut-tre la faveur de causer plus intimement du grand homme que vous
chrissez autant qu'elle, et vous serez galement aimable pour une
Anglaise par amour de lui. Mais laissons pour aujourd'hui vos
prtentions; suspendons un peu les souvenirs du pass pour nous occuper
des intrts du prsent, car vous partez cette nuit. J'crivis bien 
la hte, en m'abandonnant  cette effusion du coeur qui ne sait pas tre
courte, et je remis au lieutenant M... une lettre qu'il se faisait fort
de remettre au marchal Ney, mais que le marchal ne put recevoir, tant
revenu  Paris quelques jours aprs.

Le lendemain du dpart de l'officier, dont la visite m'avait fait
exister dans le pass, et plonge dans cette rverie de souvenirs qui
fait tout disparatre, je songeai  me mettre en relation avec mes
connaissances de Paris, pour lesquelles j'allais presque tre une
revenante. J'crivis  Regnault, et, sur sa rponse promptement aimable,
je me prsentai chez lui; mais je le trouvai triste, abattu. Les
nouvelles de l'arme venaient chaque jour ajouter au deuil de la patrie
et des familles; on les attendait comme on attend la crainte et
l'esprance. Tout le monde sentait alors que le trne du grand empire
n'tait plus que l'pe de Napolon, et que la fortune semblait prendre
plaisir  la fatiguer et  la briser. La Saxe avait vu de nouveau plir
l'toile, et la superstition, si ncessaire  tous les triomphes, tait
sinon dtruite, du moins branle. Napolon seul conservait de la
confiance. Ney me dit, quelque temps aprs: J'ai t tmoin d'un beau
spectacle  Dresde; l'Empereur avait t trahi par les Saxons, eh bien!
c'tait lui qui consolait le bon roi de Saxe de cette trahison, qui
cicatrisait la noble blessure d'un coeur royal, le seul fidle  notre
cause, quoique notre cause ne lui et rien rapport.

Regnault ne me parlait que de l'arme, ne pensait qu' l'arme. La
France est morte; le sang franais semble puis; il n'en reste quelques
gouttes que dans le coeur des soldats; mais avec Napolon cela peut
suffire. Il me demanda si j'avais reu des nouvelles du marchal; il
insistait pour que je les lui montrasse: ce fut presque de la colre
quand je lui dis que je n'avais rien appris de Ney que verbalement par
un officier, reparti dj pour l'arme. Tout tait mfiance et soupon 
cette triste poque.

Dans toutes vos courses, reprit Regnault avec son ton interrogatif
d'autrefois, vous n'avez pas entendu parler de proclamations de Monsieur
de Provence? Nous sommes srs qu'on en rpand, que les soldats les
lisent et que les marchaux les mditent.

--Mon ami, je ne connais point la personne dont vous me parlez, et je
crois qu' l'arme toute autre proclamation que celle de l'Empereur ne
serait pas bien accueillie.

--Vous vous trompez: il vient des temps, hlas! o le dvouement se
refroidit; des temps enfin o l'on pense...

J'avais quitt Regnault de Saint-Jean-d'Angely sans beaucoup d'autres
paroles que celles dont ses inquitudes politiques m'avaient glace. En
rentrant chez moi, aprs quelques autres courses, je trouve un billet
trs press qui arrivait de la rue de la Victoire; il ne contenait que
ces mots: Venez  l'instant mme. Je rpondis aussi laconiquement:
Impossible; j'ai un rendez-vous sacr comme l'amiti. Une demi-heure
aprs, M. le comte tait dans ma jolie retraite de la rue Bergre.
Jamais Regnault, qui n'tait pas sujet  l'motion, ne m'avait paru si
agit; son accent suffit pour me faire quitter le ton d'une plaisanterie
ds lors dplace. Je suis srieuse, je suis triste, mon ami, lui
rpondis-je, puisque vous l'tes. Aurait-on besoin de mon dvouement? Il
est prt.

--Je crois que l'anne 1813, qui va finir, finira mal pour nous, ma
pauvre Saint-Elme. On ne sait plus sur qui compter. Ce b... de
Raynouard, avec son discours, prpare la dfection des gens
tranquilles, de ces gens qui, depuis quinze ans, avaient donn leur
dmission. Il est des gredins qui conspirent les bras croiss et sans
qu'on les inquite. Fouch et Talleyrand nous travaillent de main de
matre, et avec toute l'ardeur qui anime l'ingratitude quand elle se met
en besogne.

--Mais ces messieurs n'ont-ils pas t prtres? Regnault sourit, et ma
vanit, stimule par l'accueil fait  cette observation innocente, me
fit trouver l'lan ncessaire pour rveiller les esprances du fidle
serviteur de Napolon et ranimer son courage. Nous nous quittmes fort
gaiement, et il repartit bien persuad cette fois que je n'en savais pas
plus long que je ne lui en avais avou.

Regnault de Saint-Jean-d'Angely aimait l'Empereur avec cette abngation
de tout autre sentiment, avec cet abandon de coeur qui ennoblissaient les
attachemens clbres de Duroc et du gnral Bertrand. Je suis capable
de tout pour l'Empereur, disait Regnault, except de le suivre sur les
champs de bataille.

J'oubliais de dire que, dans cette dernire entrevue, le ministre
d'tat, si dvou, quoique si peu militaire, m'avait encore demand,
avec cet air instruit qui droute, pourquoi, depuis si peu de temps 
Paris, j'avais dj vu et reu chez moi M. Lanjuinais. Que diable!
s'criait-il, ce n'est pas la cour que vient faire ici ce comte
lacdmonien.. Je lui avais encore rpondu la vrit: que M. Lanjuinais
ne m'avait parl que de mes relations passes avec Moreau; qu'il m'avait
fait un crime d'avoir pu oublier ce grand homme pour son ennemi; que le
vnrable snateur avait presque t galant pour me faire parler de son
noble compatriote; que, dans ma tte fort peu apte d'ailleurs  saisir
le ct politique des hommes et des choses, M. de Lanjuinais se classait
cependant comme un rpublicain  qui l'empire et les dotations
pourraient bien n'avoir pas fait oublier sa dulcine _une et
indivisible_.

C'est bien cela, et, par une singulire alliance, rpublicains et
royalistes s'entendent pour exploiter le mcontentement. Ils conspirent
de compte  demi, sauf  travailler pour eux seuls aprs le triomphe,
aprs la destruction. Amis de Moreau, amis de Pichegru, amis des
Bourbons, tout cela est synonyme pour le quart-d'heure: tous les partis
abattus sont de la mme famille; Oudet tait le bouton lectrique de
toutes les ambitions contraires. Puis, par une soudaine inspiration: Ma
bonne Saint-Elme, si vous avez conserv quelques traces de votre liaison
avec ce brillant Sede-Oudet, effacez-les, dtruisez-les; car vos
relations, quoique mystrieuses, sont connues, et, s'il y avait une
crise, vous pourriez vous en ressentir.

--Monsieur le comte, je n'ai pas plus de peur que de perfidie; ma
politique,  moi, se compose d'affections; c'est la meilleure et la plus
sre: ainsi zle, dvouement  la cause que j'idoltre, parce qu'elle me
semble celle de la gloire franaise, et surtout parce que Ney en est un
des hros. Mon opinion, c'est de l'amour. Et Ney, reprit Regnault, avec
un sourire?

--Eh bien! Ney vient encore d'ajouter, dans la dsastreuse campagne de
Saxe, un chevron  ses tats de service et de dvouement pour la France.

--Oui, pour la France; c'est pour la France seule qu'il se bat.

--Voudriez-vous que ce ne ft que pour l'Empereur?

--Mon Dieu, non, mauvaise tte; mais il ne faut jamais sparer l'tat
de celui qui en est le chef; ces subtiles distinctions servent de
ralliement aux mcontens. Je suis bien sr que Ney n'est pas content.

--Il n'y a pas de quoi, entre nous; mais il se tait, mais il ne murmure
pas pour se battre, et il se bat comme aux jours d'illusion. Que veut-on
de plus? Ne faudrait-il pas qu'il dise  l'Empereur: vous faites bien
tout ce que vous faites, et Leipsick ressemble  Austerlitz?

Dans cette longue conversation, o Regnault panchait tout ce que son
ame renfermait de chagrins avec cette facilit de misantropie qui nous
reprsente horribles tous ceux qui ne sont pas monts au mme diapazon
politique que nous-mmes, Regnault me parut aussi en rancune contre M.
de Fontanes. En voil encore un dont je me mfie, s'criait-il.
Avez-vous eu de ses nouvelles  la cour de Florence?--Non pas 
Florence, mais avant. Il m'a toujours sembl, et cette observation ne
m'appartient pas, mais  un fidle serviteur de la grande-duchesse, que
M. de Fontanes se ddommage volontiers en secret de l'admiration qu'il
dpense en public pour la famille impriale. Il a t dans son intimit,
il en a vu les cts faibles, ces petits ridicules qui se mlent souvent
aux plus belles qualits. Eh bien! M. de Fontanes excelle  les saisir
et  les peindre; et au lieu de les cacher avec la religion des
souvenirs et de l'attachement, il se plat au contraire  les divulguer,
 les vernisser en quelque sorte pour les rendre plus saillans  ceux
qu'il veut amuser.

Je n'esprais pas encore revoir Ney, et Regnault ne m'ayant point parl
du retour du marchal, je n'y comptais gure que vers la fin de l'anne.
Notre contrat de bonne amiti avait reu un singulier article
additionnel dans la campagne de Russie, et je ne savais pas comment m'y
prendre pour le modifier. Le hasard vint  mon secours. Je le rencontrai
le lendemain mme de la double visite de Regnault, comme je sortais pour
aller voir Talma, et avec l'intention de porter  ce bon et gnreux ami
une lettre d'une femme que j'avais rencontre aprs une longue
interruption de rapports, mais non d'amiti, et dont l'histoire mrite
de trouver une place dans ces Mmoires, archives de la reconnaissance,
o le nom de Talma doit  tant de titres tre inscrit.

Ney me reconnut le premier, et ce mouvement m'apprit qu'il tait encore
le mme pour moi. Du reste, mon apparition et le rayon de joie qu'elle
jeta sur sa figure ne firent que me montrer davantage les soucis qui la
chargeaient. Je pris tous les tons pour l'arracher  ses sombres ides;
mais son front ne se drida un peu qu'en m'entendant parler de ses
enfans, sa plus chre pense, son seul orgueil; il insista mme sur le
plaisir qu'il aurait  me les faire connatre et  me les montrer, en
prenant pour cela des prcautions dont son intrieur et pu s'alarmer;
car il n'avait plus d'amour pour moi, et il en avait beaucoup au
contraire pour sa noble pouse; mais il savait que mon attachement tait
au-dessus de l'amour-propre, et il ne concevait pas mon refus: mais moi,
qui voulais tre fidle  ses propres devoirs, je ne voulus pas exposer
mon coeur  dsirer de les lui faire rompre, tant ils me paraissaient
honorables et sacrs. Ney avait dans cet panchement d'amiti, bien plus
avec un vieux camarade qu'avec une femme passionne, une loquence de
bont et de naturel qui me pntraient. Comme il lui allait bien de
mler le nom de son vieux pre, de sa femme, de ses enfans, aux
souvenirs de ses victoires! Que de simplicit dans une telle grandeur!
L'admiration nouvelle de ces vertus modestes ajoutait un charme secret
aux sentimens de l'enthousiasme. On s'estimait d'avoir su l'aimer.

Revenant peu  peu  sa gaiet militaire, il me dit: Puisque vous
voil, allons djener en garons. Prenez la rue Blanche, je vous
prendrai  la barrire.

--Bien volontiers, et je vous raconterai quelque chose que vous pouvez
entendre, un trait de Talma.

--Cela me fera du bien; les beaux traits deviennent si rares en France.

--Pas en fait de gloire, Michel.

--Allez, allez, Sirne. C'tait son mot de guerre et de paix avec moi.

Me voil donc griffonnant au crayon un mot pour le remettre chez Talma
en passant, puis me rendant  mon poste  la barrire des Martyrs, l'oeil
ouvert, l'oreille dresse comme une vedette. Ney avait quitt son
cabriolet au boulevart, et il ne se fit point attendre. J'avais beau
regarder pendant que j'tais de planton, je ne voyais pas trop de ce
ct d'endroit convenable au djeuner d'un marchal de l'Empire. Nous
voil enjambant les boulevarts, courant  travers champs, nous donnant
de la bonne gaiet, comme dans les terres conquises de l'Autriche et du
Tyrol. Il n'y manquait, hlas! que le soleil d'Austerlitz, couvert de
sombres nuages. Nous tions presque arrivs aux derrires de la route du
bois de Boulogne; nous entrmes dans une de ces bicoques qui le bordent.
Le djeuner ressemblait  un vritable repas de bivac, et l'illusion
n'en tait que plus vive et plus agrable. Trois heures s'coulrent
dans une conversation anime par toutes les confidences d'un entier
abandon de sa part, et de la mienne par toutes les effusions d'un
attachement qui se sentait plus fort que jamais. Je lui parlai de
Regnault; mais de tout ce qu'il m'avait dit, je ne lui rvlai que ce
qui touchait les proclamations, parce que je craignais qu'il ne lui en
ft tomb dans les mains, et que par distraction il n'en et conserv.

J'en ai l, me dit-il. On jette beaucoup de papier dans l'arme; on
ferait bien mieux d'en faire des cartouches. Le colportage des opinions
est sans effet sur le soldat; les officiers ne prennent mme pas au
srieux toutes ces proclamations; mais l'Empereur y attache de
l'importance, et le gouvernement veut bien s'en inquiter; cela se
rattache  la conspiration de Mallet. Fouch passe pour tre  la tte
de beaucoup de machinations qui se croisent. Si Napolon, au lieu de
l'envoyer en Illyrie, l'et fait fusiller, il y et eu justice, et la
prcaution et t bonne. Puis les vendus dont il a cru se faire des
amis! il verra! il verra! Nous ne sommes pas au bout; mais ne nous
cassons pas la tte  toutes ces spculations creuses et inutiles. Tous
nos finauds seront attraps tant que nous aurons du canon. Tant qu'il
restera un soldat  l'Empereur, il peut tre tranquille; il ne sera ni
trahi ni perdu. Ney me questionna ensuite sur ma liaison avec Talma
dont je lui avais parl, allant droit  une supposition tout--fait
fausse que je rfutai, et quand je l'eus convaincu, je lui racontai
l'anecdote qu'on va lire au chapitre suivant.




CHAPITRE CXXII.

Talma.


Ney aimait le beau talent de Talma; toutes les supriorits prouvent en
effet une remarquable et involontaire sympathie. C'tait  l'ame leve
de Ney qu'il fallait confier les traits d'une ame gnreuse. Parmi
beaucoup de dames que j'avais connues  Brda et  Anvers, en 1796, se
trouvait une jeune personne d'une rare beaut et d'une famille
distingue de Malines. Elle avait dans toute sa personne toute la
dlicieuse nonchalance _del certo non soche_. Je ne la dsignerai que
par son prnom. Gertrude avait alors seize ans.

J'appris  mon premier voyage  Paris qu'elle avait disparu avec un aide
de camp du gnral Dessolles. Notre liaison, quoique courte, avait t
tendre; son souvenir s'tait bien des fois rappel  mon coeur, et
j'tais comme frappe du pressentiment que je la retrouverais un jour.
Mais j'tais loin de prvoir que je recevrais, par cette personne
presque trangre et errante depuis plus de vingt annes, une confidence
prcieuse qui accrotrait encore ma vive admiration pour un de mes amis
les plus intimes, pour mon cher Talma. Elle m'avait long-temps cherche,
et, ds mon dernier retour  Paris, plus heureuse que dans toutes les
investigations prcdentes de son attachement, elle avait dcouvert mon
adresse. Un billet d'elle vint me surprendre un matin, et m'exprimer
l'intention de me consulter sur des choses de la dernire importance.

Je me fais conduire  l'adresse indique. On ne m'attendait pas, et
ayant ouvert assez brusquement la porte, je me trouvai en face d'une
femme en grand deuil, du plus noble maintien. Son regard doux et
mlancolique inspirait tout d'abord la vnration et la piti! Belle et
jeune, son deuil ne portait pas l'empreinte de cette coquetterie de
douleur qui souvent dment les larmes des veuves. Nous tions toutes
restes immobiles au premier regard. J'tais dj de moiti dans ses
peines... C'est vous, Gertrude, fut tout ce que je pus dire.

--Oui, et je suis dj moins malheureuse, puisque je ne suis point
encore mconnaissable aux yeux de l'amiti!

--Oh! que cette amiti serait heureuse des preuves que vous pourriez
accepter.

Nous nous assmes, et son coeur s'ouvrit avec une chaleur que je vais
m'efforcer de reproduire. Je n'accuse que moi seule de la conduite de
celui qui m'a perdue. Il ne pouvait m'estimer, je lui avais tout immol,
vertu, patrie, famille; je n'avais  ses yeux que l'attrait d'une
conqute de plus. Il ne crut pas  mon amour,  mon amour si tendre, et
j'en fus abandonne. Nous touchions au moment de l'invasion de l'Italie;
je rejoignis triste et dsole les lieux que j'avais remplis du scandale
de ma fuite. Ma famille irrite, m'accabla des rigueurs d'une rclusion.
Peu aprs on m'offrit ma libert aux dpens de mon coeur; il tait encore
 Alfred, et j'osai prfrer le pleurer ingrat, plutt que de tout
devoir  la tendresse d'un autre. Hlas! je prononai mon arrt fatal.
On donna  mes refus le nom de rebellion, et  mes larmes sur la perte
d'Alfred celui de dmence. Des parens qui me hassaient gagnrent ma
trop faible mre. Je fus jete dans la maison des fous, et au 26 aot
1801, s'ouvrit pour moi la porte de cet antre plus affreux mille fois
que le tombeau. J'y passai neuf annes, n'ayant autour de moi que le
spectacle d'une effrayante dgradation. En vain je recourus aux prires,
aux supplications pour prouver que mon coeur seul tait malade, que ma
raison tait saine: l'orgueil m'avait condamne et l'orgueil ne pardonne
jamais. Enfin un jour, jour d'ternelle mmoire, la porte de mon cachot
s'ouvre; j'entends des paroles de paix, de consolation; je lve les yeux
sur l'tre bienfaisant dont l'organe mlancolique et pur apporte  mon
ame la premire motion qui, depuis deux annes, ne ft pas une douleur.
Mon regard avait suffi pour lui tout rvler.

--Non, cette femme n'est point folle, s'crie-t-il; son geste, son
attitude, sa physionomie respirent la pudeur et la bont. Un dlicat
instinct de femme avait su faire un chaste voile de la lourde et
grossire couverture de ma triste couche. L'tranger tait accompagn
de l'conome de la maison et de deux autres tmoins.

Cette visite porta immdiatement avec elle ses consolations; l'conome
reut les plus touchantes recommandations; on me plaa provisoirement
dans une chambre propre et commode. On m'accorda des vtemens, ma
nourriture devint saine; le lendemain on revint pour des formalits et
des bonts nouvelles. L'homme noble et gnreux  qui je devais ce
secours inespr n'pargna rien: crdit, argent, dmarches, il employa
tout pour arracher  une horrible destine une femme trangre dont il
ne connaissait que les torts et le malheur, n'exigeant pour rcompense
que de rester inconnu  l'objet de sa noble bienfaisance. Le succs
couronna son anglique humanit, et la libert, dernier bienfait, vint
mettre le comble  la reconnaissance de tous les autres. En me
l'annonant, on me remit un contrat de 1,200 liv. de rente viagre, avec
la seule obligation de signer une promesse de ne jamais revenir dans ma
patrie, et de changer mon nom de famille. J'tais presque heureuse de
cette condition qui compltait mon affranchissement. Qu'aurais-je pu
regretter aprs de pareils traitemens? J'obtins,  force de prires, de
mes gardiens que j'allais quitter, le nom de mon bienfaiteur; c'tait
Talma!

Quoi! notre tragdien? m'criai-je.

--Oui, lui mme. Voue  un deuil ternel, mon projet est d'aller
m'tablir en terre trangre; depuis six mois ma fortune s'est accrue
par le don d'un legs inespr et considrable. Je suis venue  Paris
dans la seule intention de voir Talma. Depuis long-temps le respect pour
un secret qu'il avait voulu pesait  ma reconnaissance. Aprs tant
d'annes de combats, elle fut la plus forte, et c'est pour y cder que
j'accours du champ de bataille qui vit tomber Alfred. Voici quelques
lignes que j'ai crites  mon bienfaiteur. On m'avait dit que je le
trouverais  Calais; je m'y suis rendue; il en tait parti: mais je sais
qu'il est  Paris maintenant. Un hasard singulier m'a procur votre
adresse; plusieurs officiers parlaient de vous devant moi; un d'entre
eux vous connat plus particulirement. J'ai demand si vous tiez 
Paris, et il a rpondu en m'indiquant votre demeure; c'tait le neveu de
l'amiral Verhuel. Ce que je me rappelais de votre amiti et de votre
caractre m'a fait un besoin de vous voir, auquel je n'ai pu rsister;
vous tes naturalise en France, vous connaissez tant de monde, il ne
vous sera pas impossible de me faire parler  Talma; je suis puise par
de longs tourmens, mes forces s'en vont, et je ne voudrais pas mourir
sans revoir l'homme  qui je dois la vie et tout ce qui l'a console.

--J'ai promis, dis-je au marchal, de prsenter cette excellente femme
 Talma, mon ami depuis dix-huit ans, et quand vous m'avez rencontre,
j'y allais. On ne saurait croire tout le bien qu'il fait; c'est
presqu'un souverain par l'abondance de ses libralits. Si nul acteur ne
l'gale en talent, il est moins d'hommes encore qui le surpassent en
gnreuse bienfaisance envers toutes les infortunes. Ney jouissait avec
la candeur d'une belle ame de ces curieux dtails; il daigna
s'intresser au sort de la femme dont je venais de lui parler avec cette
abondance de coeur qu'inspire la vue si rare d'un caractre
reconnaissant.

Cette dame, ajouta Ney, veut se rfugier en Italie; engagez-la 
attendre quelque temps.

--Vous croyez donc, mon ami, que les affaires vont mal, et que cela va
se brouiller tout--fait?

--Je le crains; l'Espagne et la Russie, ma chre Ida, ont enterr notre
bonheur. L'intrigue, en outre, prpare pour nous le surcrot d'autres
dangers.  peine chapps  une retraite, il va nous falloir, malgr
notre dsastreux puisement, commencer une autre campagne. Heureux si,
versant notre sang jusqu' la dernire goutte, nous conservons notre
France intacte et pure. Les soldats voudraient du repos, un repos si
bien gagn. On se battra encore, mais en raisonnant sa fatigue. Nous
autres gnraux et marchaux, nous le voulons; il nous en cote de ne
voir rien finir. Nous vieillissons.

J'avais souvent exprim des ides semblables  Ney, mais il m'en avait
blme, et chose inexplicable, je ne saurais dire le cruel regret que
j'prouvais de les entendre de sa bouche. Ce n'tait certes qu'une
saillie de mauvaise humeur, bien naturelle; mais mon imagination
souffrait de l'affaiblissement de son enthousiasme, au moment o
l'toile semblait plir. Nous emes mme  cet gard une vive
altercation, assez vive mme pour me faire craindre une seconde rupture;
mais la voix de la patrie menace, le sentiment du devoir et l'approche
des dangers le rconcilirent bientt avec Napolon et avec moi.




CHAPITRE CXXIII.

Prparatifs de la campagne de France.--motions politiques.


Je restai quelques jours sans voir Ney, et, comme nous nous tions
quitts un peu fchs, je ne voulais provoquer ni son repentir ni sa
visite. Si le sujet de la brouille et t quelque chose d'intime et de
personnel, je l'aimais trop pour rester quelques heures seulement sous
le poids d'un reproche ou d'une apparence d'insensibilit; mais la
rancune ne venant pas du coeur, j'tais bien sre qu'elle ne tiendrait
pas. En effet Ney vint me voir au bout de deux jours, et je bnis
presque la querelle qui avait ainsi pour rsultat une dmarche qu'il
n'et peut-tre point faite sans ce motif d'impulsion polie et
repentante. Mais ce qu'il y a de curieux dans les caractres francs et
imptueux, c'est qu'ils se fchent encore mme en se rconciliant; que
pousss par la bonne foi de leur premier mouvement, ils y cdent de
nouveau, mme dans les rparations qu'ils ont la volont de leur donner.
Ney n'avait jamais ressenti pour moi cette galit de passion qui fait
en quelque sorte disparatre l'ame pour la confondre avec une autre ame;
je crois mme qu'avant la grande catastrophe qui me fit entrer tout
entire dans son coeur, mon empire, celui de suivante de sa gloire, avait
beaucoup tenu  ce qu'il retrouvait en moi presqu'un camarade de guerre
autant qu'une femme; rien d'original, sous ce rapport, comme son retour
aprs notre dbat; j'esprais de la tendresse, et j'entendis encore de
la politique. Hlas! ce pauvre ami aimait tant son pays qu'il ne croyait
pas tre infidle en me parlant de la France, alors menace, envahie;
voyant arriver sur ses frontires les soldats de toutes les capitales o
avaient flott nos aigles orgueilleuses; mais tout ce qu'il disait avait
un charme irrsistible de chaleur et de sincrit; la France tait au
fond de toutes ses penses, et cet immense intrt, base lui-mme de mon
attachement pour le marchal, me faisait couter, avec une incroyable
motion, ce que j'appellerais volontiers son improvisation patriotique.
Vous aviez raison, mon amie, de rchauffer un peu mon ardeur pour
Napolon. Il a commis des fautes; il ne nous a gure mnags; mais il
supporte au moins dignement des revers que peut-tre il et pu ne pas
appeler sur nos ttes; il fait bonne mine  la mauvaise fortune; son
gnie se rveille pour nous organiser une arme, pour nous fabriquer au
moins des cartouches avec lesquelles nous puissions dignement mourir.
Mais, comme malgr lui, le sentiment profond des malheurs publics le
ramenait  une sorte de misantropie. Les noms de la plupart des grands
personnages de l'tat ne sortaient de sa bouche qu'avec des bouffes de
mcontentement et de blme. Il avait avec moi toute scurit, et ses
expressions, qui n'taient retenues ni par la politesse ni par la
crainte, n'en taient que plus vives, et n'en sont que plus curieuses
comme peintures des opinions qui circulaient dans le monde charg alors
de nos destines.

--Et ce Murat, s'criait-il, le concevez-vous? Il nous a quitts dans
la dernire campagne; il n'a pas vu qu'en remettant son commandement il
descendait du trne qu'il tient de l'Empereur. Murat est le premier
soldat de la France, mais la royaut l'a gt; elle lui tient au coeur;
il en est vain comme les femmes de leurs diamans. Il croit se conserver
en se tournant d'un autre ct que nous: il se trompe; et quoique cela
aille mal pour Napolon, Murat, comme tous les autres, ne peut rester
roi qu'autant que Napolon restera empereur.

--Comment! autant que Napolon restera empereur? tes-vous fou, Michel?
Pourra-t-il ne plus l'tre? Quoi! on l'assassinera donc? lui disais-je
avec la plus entire conviction que, malgr les dsastres de la Russie
et les dfections de Leipsick, dtrner l'Empereur me paraissait
impossible...

Non, dit Ney brusquement, cela n'est pas impossible, et il sera
lui-mme pour quelque chose dans la possibilit. Tous les anciens partis
vivent encore, sous terre il est vrai, mais ils en sortiront; et il y a
des momens o nous sommes, nous autres, tents de croire l'Empereur de
complicit avec ses ennemis. Il sait qu'il a autour de lui, dans ses
conseils mme, des j... qui le travaillent d'accord avec l'Angleterre;
qu'une conspiration europenne l'enveloppe; il voit l'abme, et il
semble qu'il veuille y tomber.

Ici, se livrant  son imptueuse franchise, le marchal Ney me traa un
tableau de main de matre du 20 dcembre, premier lever de Napolon aux
Tuileries aprs le retour de Leipsick. Il n'avait plus d'arme, mais il
en a retrouv l une de courtisans. Belle ressource que les harangueurs
du snat, du conseil d'tat, des cours judiciaires, des corps
administratifs! Tous ces gens-l n'ont su que louer, suivant la formule
consacre depuis dix ans. La phrase a t son train au salon du trne,
et l'Empereur a pris au mot ces courages  appointemens. Il est trop
bon, trop facile, trop crdule. Pour sabrer les Prussiens, qu'a-t-il
besoin de ses valets dors? C'est au peuple, sa vraie force, aux
soldats, ses vieux amis, qu'il doit uniquement s'adresser; il sait bien
qu'avec nous il est en famille.

--Ah! j'aime  vous entendre parler au jour de l'adversit et des
preuves comme aux jours de la victoire et de l'enivrement de la bonne
fortune. J'avais beau puiser mon loquence; je voyais bien que le
marchal avait un fond de mcontentement contre l'Empereur. Il tait
convaincu qu'il aurait d faire la paix  Dresde, arranger autrement ses
affaires, rester alli avec l'Autriche. Caulaincourt avait trs bien
prpar les choses dans sa ngociation avec Metternich. Napolon a voulu
la guerre; il pense un peu trop  son antipathie pour l'Angleterre. Lui
qui n'coute que ses propres avis, lui qui est de feu contre ses amis
qui raisonnent, il est de glace contre ses amis qui le trahissent. Il en
fait ou trop ou pas assez. Bernadotte, ce Gascon qui lui dcoche de si
jolies proclamations, il le mnage. Nous avons perdu nos meilleures
troupes dans des combats souvent inutiles. Reggio, Tarente, Vandamme et
moi, nous avons essuy des checs: cela ne devait-il pas lui prouver
l'impossibilit de la lutte?

--Mon Dieu! vous tes bien mal dispos pour lui aujourd'hui.

--C'est que je prvois ce qui va arriver: les ennemis sur notre
territoire et une guerre d'extermination...

--Mon ami, pourvu que dans cette fatale extrmit nous soyons les
exterminateurs.

--Ida, me dit-il en me regardant de manire  me pntrer jusqu'au
coeur, vous tes bien dvoue  Napolon depuis quelque temps; est-ce
qu'il y aurait de la vrit dans certains bruits?

--Quels bruits? rpliquai-je avec le feu qu'on met  prvenir une
explication prilleuse; mon dvouement  l'Empereur me vient de mon
enthousiasme pour votre gloire. Je la vois, ainsi que celle de la
France, si troitement unie  Napolon, que les sparer serait porter la
hache dans vos lauriers. Ah! que je meure avant que cela arrive!

--Allons, il n'y a rien  dire  un si pur amour pour la France. Ma
bonne Ida, vous tes une singulire femme, mais que j'aime bien. La
politique, qui nous avait brouills  la premire entrevue, nous
rapprocha plus intimement l'un de l'autre  la seconde; ce jour-l, en
nous quittant, nous tions plus amis que jamais.

Le mme jour j'allai voir Talma qui tait aussi profondment remu par
les vnemens, mais plein de confiance dans le gnie de l'Empereur. Il
a contre l'adversit, disait Talma, toute la vigueur du vainqueur
d'Arcole et de Marengo. Sa constance, sa volont de fer, son ame de feu
sont dj une arme. Son regard vieillit les plus jeunes soldats, et son
toile sortira radieuse de tant de nuages qui ne sauraient la couvrir.
Je parlai  cet excellent Talma de la pauvre Gertrude: il avait oubli
le bienfait, mais non pas le malheur. Mon rcit renouvela sa touchante
compassion; il tait si naturellement gnreux qu'il ne comprenait pas
mes loges, mais il comprenait mon ame, et je sentis que ma visite lui
faisait un de ces plaisirs dlicats qui naissent d'une vive sympathie de
penses et d'impressions. J'emportai une bonne nouvelle pour Gertrude,
qui m'en remercia comme si j'eusse t de moiti dans la gnrosit de
Talma.

Ney m'avait prvenue qu'il ne me verrait pas de quelques jours. Je fus
bien agrablement surprise de trouver en rentrant, le jour mme de sa
visite, un billet qui m'indiquait, pour le surlendemain fort tard, un
rendez-vous. Quand il s'agissait de lui, toute autre affaire tait
oublie; ma vie cessait, pour ainsi dire, pour se concentrer dans la
sienne; puis mon coeur, si prompt  s'attacher aux douces chimres,
rvait dj bien au del du bonheur d'une visite. Hlas! ds que Ney
entra chez moi, et ds le premier coup d'oeil, l'altration de sa
physionomie me dit tout autre chose.

--Avais-je raison, s'cria Ney, dans mes prdictions et dans ma colre;
le vaisseau de l'tat fait eau de toutes parts. Par la Suisse, par le
Rhin, par le Nord, nos frontires sont entames; tous les ennemis de la
France se donnent la main. Les coalitions se sont formes  force de
revers. Cette fois elles sont pouvantablement habiles et unies. Cette
raction de tous les orgueils blesss tait invitable. Les poltrons
eux-mmes sont leur dsespoir, et les plus braves leur lassitude. Les
dbris de nos vieilles bandes sont prisonniers dans toutes les villes
depuis la Vistule qu'elles occupent inutilement. Ida, ma pauvre Ida, ma
tte se perd quand elle mesure l'abme...

La gloire et la grandeur de la France taient si chres au coeur du
marchal Ney, que l'aspect des dsastres publics le mettait hors de lui.
Quelle affreuse nouvelle, rptait-il; et ce noble guerrier, provoqu,
par mes questions, par la chaleur de l'amiti et du patriotisme, restait
muet, aprs quelques exclamations plus nergiques que claires. Enfin,
s'cria-t-il, surmontant son abattement, une nouvelle campagne va
s'ouvrir. Puisse-t-elle du moins nous conserver nos limites, notre belle
France... Il serait par trop cruel de nous voir enlever les conqutes de
la rpublique, de perdre sous les aigles les triomphes de Valmy et de
Jemmapes. Il tait venu pour me dire beaucoup de choses, et son trouble
fut tel qu'il me quitta sans entrer mme dans l'objet de l'entrevue
qu'il m'avait demande.

Regnault, que je vis le lendemain, tait plus agit encore. L'anne
1814, qui allait s'ouvrir, se prparait sous de bien tristes pronostics.
Hlas! ils ne devaient que trop tt et trop ponctuellement se raliser.
Je connaissais trop Ney pour ne pas m'tre aperue,  travers ses
agitations politiques, qu'il avait besoin de me confier autre chose; je
ne m'tais pas trompe; car le soir mme du lendemain je reus une
confidence qui me fut  la fois chre et pnible: elle m'apprit que le
coeur de Ney me garderait toujours une place, que ni liaisons anciennes
ou nouvelles, ni devoirs ni infidlits ne me raviraient jamais. Si
j'prouvai une lgre blessure, un plus noble penchant touffa bientt
mon amour-propre bless. Donner  Ney une preuve de dsintressement et
en quelque sorte d'immolation, me tint lieu du bonheur. Prvoyant une
nouvelle et prilleuse campagne, press par une lettre qu'il venait de
recevoir, Ney me fit part d'une liaison d'un moment avec une belle
Polonaise qui lui en avait drob le prcieux gage. Je me chargeai de la
commission qu'il me donna, mais malgr mon zle je ne russis pas
immdiatement  dcouvrir l'innocent objet de ses inquitudes. Pour ne
pas revenir sur le mme sujet, je vais raconter ici l'trange hasard
qui, en 1821, me fit rencontrer cette fille de l'amour d'un hros et de
la faiblesse d'une noble et belle trangre, qui fut assez heureuse pour
mourir avant le jour fatal qui enleva  sa fille bien-aime son illustre
protecteur naturel. Il faut que je ne sois pour aucune sensation
organise comme les autres personnes de mon sexe; car, pass la premire
irritation de l'aveu, je puis assurer que j'prouvais, au moment de la
confidence mme, un dsir de mre  voir cet enfant. Je me formais dj
un plan de vie; je disais: N'est-ce pas, Ney, que vous me la confierez?
J'irai vivre  la campagne, je lui apprendrai  vous connatre,  vous
chrir, et elle ignorera ce que j'ai eu de torts. Il me pressait dans
ses bras, me rptant: Ida, bonne et chre Ida; et moi d'tre fire et
heureuse plus que du plus brlant dlire d'amour. Hlas! il ne devait
pas jouir de la douce scurit de me voir veiller sur l'objet de sa
tendresse inquite.

Dans les premiers jours de janvier 1821, je fis un voyage  Verdun.
J'arrivai vers le soir; c'tait un jour de plantation de croix. Les rues
taient encore tout encombres des oisifs que cet vnement avait
attirs. On y voyait avec leurs parens les jeunes filles qui avaient
form le cortge, ornes de guirlandes et de voiles blancs.  Verdun, un
cortge de jeunes filles, vtues de blanc, rappelait un trop cruel
souvenir pour n'tre pas un pnible spectacle. Je m'loignai avec
prcipitation, et remettant mes visites au lendemain, je sortis de la
ville vers le lieu, dj dsert, o la sainte crmonie venait de
rassembler toutes les ames religieuses ou avides des pompes extrieures
du culte. Non loin de la croix qu'on venait d'lever tait assise sur le
gazon une jeune fille dont l'aspect enchanteur me fit sentir une
surprise toute prte  devenir de l'admiration; son lger vtement tait
ferm par une ceinture noire qui dessinait Aine taille souple et
lgante; un grand chapeau de paille tait  ses cts, et la lgre
bise du soir faisait voltiger des tresses dores dont la mode n'avait
pas encore dnatur les gracieuses ondulations, ni tortur les boucles
naturelles; un grand portefeuille de dessins tait plac prs du
chapeau. Je fis  mon domestique signe de s'loigner; je m'approchai
doucement de la jeune personne, de faon  la trs bien examiner avant
d'en tre remarque.  peine les roses de la premire jeunesse
commenaient  remplacer sur ses joues les couleurs plus prononces de
l'enfance, et dj se lisait sur son front virginal l'empreinte des
soucis; les pnibles soupirs d'une profonde mditation soulevaient un
sein naissant  peine. Elle pronona  mi-voix quelques mots sans suite,
mais dont le son fit aussitt vibrer toutes les cordes de mon coeur: en
me rappelant cette douceur d'accent d'une jeune fille, il me semble
reconnatre quelque chose d'une voix chrie. veille par cette
divination mlancolique, il me semblait lire sur le front virginal de
l'inconnue une expression de physionomie qui me rendait comme prsente
l'image douloureuse de l'infortun marchal. Je fis un mouvement pour
tre aperue:  l'instant la jeune fille fut debout et prte 
s'loigner. Mon coeur battait avec violence; De grce, Mademoiselle,
restez; mon sexe, mon ge, doivent ne vous causer aucune crainte. Vous
tes seule; mon domestique nous suivra de loin; accordez-moi quelques
instans, dites-moi quels heureux parens ont le bonheur de vous avoir
donn la vie.

--Hlas! Madame, dit-elle avec un maintien parfait, depuis bien
long-temps les paroles bienveillantes sont trangres  mon oreille;
excusez le trouble qu'elles causent  la pauvre Fodora.

--Ce nom annonce que vous n'tes pas ne en ces climats; cependant
votre accent est si pur...

--Je suis fille d'un Franais et d'une Polonaise, continua-t-elle
prcipitamment, orpheline de tous deux; depuis trois mois seulement je
sais que je n'ai rien  demander  la socit qui me ddaigne, rien 
esprer de ce monde o ma naissance devient un titre d'exclusion ou
d'une insultante piti. En s'exprimant ainsi, sa belle physionomie
s'tait anime d'une fiert douloureuse; d'abondantes larmes coulaient
sur ses joues. Je pressai sa main que j'avais saisie avec une religieuse
tendresse: c'tait la fille du hros, de l'homme que j'avais idoltr,
que je pleurais avec dsespoir: oh! que cet tre me parut cher. Je n'ai
jamais conu l'orgueilleux amour-propre qui fait repousser ou har
l'enfant de l'homme qu'on aime, lors mme que ces enfans sont une
irrcusable preuve d'inconstance. Quand la passion a t sincre, elle
touffe tous les murmures de la vanit. Je rassurai Fodora, m'informant
avec intrt des amis, des soutiens qui restaient encore  sa jeunesse.
Je suis un enfant illgitime, voil tout ce que je puis dire. Je
n'accuse point mon pre; ses mnes m'entendent; ma mre n'a pu supporter
sa mort funeste. Je suis seule, oh! bien seule au monde. L'air, le ton,
le regard de Fodora taient pntrans. Il faut en avoir prouv la
puissance pour comprendre tout ce qu'une ame noble et fire ajoute  la
beaut d'une femme.

Je tenais la main de Fodora; je lui prodiguais tous les noms qu'une
mre tendre donne  une fille bien-aime. J'ouvrais ainsi son jeune coeur
 la confiance, qui n'eut plus de secrets pour moi. Fodora avait sept
ans lorsqu'elle perdit sa mre.  l'instant tout changea autour d'elle,
les soins, la vie, jusqu'aux robes qui nagure la paraient. Une vieille
Polonaise, lisabeth Dobninski, accompagne d'un valet de chambre, lui
firent passer bien des jours en voiture, et un matin Fodora se vit en
s'veillant dans une petite chambre avec des personnes inconnues, mais
dont les manires douces et caressantes gagnrent le coeur de la pauvre
orpheline. Cependant Fodora ne put sans un cruel chagrin se plier au
changement de sa fortune; elle n'avait jamais parl que franais avec sa
mre, et sous ce rapport du moins elle se trouva moins trangre au
milieu de ces tres inconnus; mais sous tant d'autres, qu'elle tait 
plaindre! Au lieu de ces arts charmans dont sa mre l'avait entoure, ce
n'taient plus que les grossiers ennuis d'un travail mcanique. Fodora
n'avait aucune aptitude  ses nouveaux devoirs; son caractre tait
doux, mais fier. La contrainte la rvoltait; elle continuait en secret 
s'occuper des leons de sa mre; un crayon tait un trsor, et un
bouquet de fleurs fut souvent achet par l'orpheline au prix de
l'abandon de quelque pice de sa modeste garde-robe. Elle sacrifiait
souvent les heures destines  une pnible tche de mnage au plaisir de
courir au loin la campagne pour former son herbier, et de composer des
dessins imparfaits, mais prcieux par les mots touchans qu'elle plaait
sous chaque fleur en souvenir de sa mre. Fodora vivait depuis deux
annes  Verdun dans cette monotone mdiocrit, sans plaisir, sans
esprance, mais du moins sans privations du ncessaire. Peu  peu la
main invisible qui la soutenait s'est montre moins exacte dans ses
dons. Attache peu  peu par l'habitude, comme tous les bons coeurs, 
ceux qu'elle voyait tous les jours, Fodora, accable du changement de
leurs manires, leur demanda en larmes ce qu'elle leur avait fait. Que
voulez-vous, Fodora, lui dit la femme, nous gagnons notre vie par notre
travail. On nous crit que votre pension ne sera plus paye, et nous ne
pouvons vous nourrir pour rien. Ces mots avaient enlev  la
malheureuse orpheline ses dernires illusions; il lui fallait mme
renoncer aux travaux de l'aiguille pour descendre aux pnibles soins
d'un mnage d'artisan. Il fut impossible d'y plier sa fiert, et surtout
du moment o la dcouverte d'un papier ml aux lettres de sa mre lui
eut appris le nom et la haute illustration de celui  qui elle devait le
jour et le rang de sa mre. De ce jour, Fodora, perdue dans le vague
d'une affreuse mlancolie, faisait et dfaisait mille projets; ses nuits
se consumaient dans les larmes; le jour, elle courait respirer l'air
libre de la campagne. Mais peu  peu la cruelle ncessit exera sur
elle sa fatale puissance; on fora ses habitudes sans vaincre ses
dgots. Je fus pendant deux ans si malheureuse, me disait-elle, que
souvent j'invoquai les mnes de ma mre, pour lui demander si c'tait un
crime de s'ter la vie. Ces paroles me firent frissonner: un pareil
aveu dans une bouche de quinze ans renferme tant de douleur!

Insensiblement on reprit, plus tard, avec Fodora des manires moins
sches. Un jour on lui dit d'tre tranquille, qu'une grande dame aurait
soin d'elle et la protgerait. Je ne veux pas tre protge, mais
aime, rpondit la fire Polonaise. En effet, sa pension fut paye, et
l'on s'occupa de son instruction religieuse.

Je tmoignai  Fodora le dsir de l'accompagner, de connatre les
personnes auxquelles on l'avait absolument confie. Non, me dit-elle,
car cela restreindrait ma libert. Ce qu'on me recommande surtout, c'est
de ne faire connaissance avec personne. J'ai tant besoin de penser que
je vous verrai encore, et que mme, loin de Fodora, vous n'oublierez
pas les confidences de la pauvre fille illgitime! Je pressai l'aimable
infortune sur mon coeur avec une tendresse de mre. Hlas! j'tais dj
pauvre alors, et ce fut un des momens de ma vie o j'ai senti que
l'argent peut tre quelque chose pour le bonheur. Si j'en eusse t
pourvue, comme dans mes beaux jours, j'eusse dit  Fodora; J'ai ador,
je pleure avec dsespoir le hros qui te donna la vie; le nom de ta mre
est une amertume pour mon coeur, mais n'est-tu pas aussi la fille de
celui que j'ai tant aim? Viens, retrouve en moi l'appui et les
entrailles, de la bont paternelle. Aprs nous tre donn rendez-vous
pour le lendemain, nous nous sparmes.

Mais je l'attendis vainement au rendez-vous. Qu'on juge de mon chagrin!
J'tais force de repartir le lendemain mme. Je rsolus d'aller parler
aux gens qui avaient accueilli Fodora. Un billet qu'on me remit d'elle
en rentrant  l'auberge, me fit changer d'avis; Je transcris
littralement les lignes de cette aimable et malheureuse enfant:

Je suis reste trop tard dehors hier; on nous a vues ensemble, on m'a
questionne, et je hais les questions. J'ai vivement rpondu que,
n'ayant point le bonheur d'avoir mes parens pour guides et pour matres,
je ne voulais pas me soumettre  un joug tranger. On ne me permet pas
de sortir aujourd'hui et de vous parler ce soir; ne m'oubliez pas en
passant devant le lieu o vous m'avez trouve hier, et d'o je revins
avec un trsor, car je vous crois mon amie. Il y a tant de bont dans
vos regards! J'ai des frres, m'avez-vous dit; vous leur parlerez pour
la fille de leur pre, une fille qui ne demande qu'un peu d'affection
fraternelle. Madame, chre Madame, ne m'oubliez pas, car vous tes la
seule esprance de la pauvre orpheline Fodora.

Je plaai ce billet sur mon coeur. Lorsque la voiture qui m'amenait 
Paris passa devant la croise o j'avais trouv Fodora, mon ame
renouvela le serment de revoir la pauvre fille autant qu'il serait en
mon pouvoir. Dans la ferveur de ce double serment, je crus voir une
ombre lgre s'approcher de moi, suivre comme un nuage lumineux la
course rapide qui m'entranait... Le bruissement des arbres, le faible
frmissement des insectes, le cri des oiseaux, formaient comme un
concert de voix ariennes qui rptaient ma promesse de ne pas oublier
la fille du hros, et de faire dire  ses fils: C'est vous seuls qui
devez tre les protecteurs de Fodora! Les peines et les malheurs qui
m'accablrent ne me firent point oublier ni ngliger mon serment; mais
ils furent tels, que souvent cette impuissance m'arracha des larmes. Le
sort de Fodora tait heureusement trop intressant pour n'tre pas
soulag: il le fut et d'une manire qui dfend, par le respect d au nom
de la protectrice, de s'inquiter du bonheur de la protge.




CHAPITRE CXXIV.

Visite  Madame, mre de l'Empereur.--La belle Allemande chez Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--MM. Lain, Raynouard, Flangergues, Gallois.


Les derniers jours du mois de dcembre 1813, par l'accumulation des
mauvaises nouvelles, par le relchement de toutes les affections, par
l'irritabilit de toutes les personnes attaches  la fortune de
l'Empereur, me furent bien pnibles. Quand on n'est point intress aux
affaires, mais quand on s'intresse  ceux qui y prennent part, on
souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux
n'est quelquefois qu'un intrt, devient pour leurs amis un sentiment.
Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher  tout moment. Dans
les temps de crise, on dirait que les caractres les plus virils ont
besoin de s'abriter et de reprendre courage auprs d'un coeur de femme.
Dans ces longues confrences, devant lesquelles ne reculait jamais mon
dvouement, Regnault tait quelquefois abattu jusqu' la faiblesse et
violent jusqu' la colre; ce qui l'indignait le plus, c'tait le froid
gosme de la plupart de ses collgues des grandes fonctions publiques.
Il semble, s'cria-t-il, que tous ces gens-l flairent la nouvelle
cure d'un autre gouvernement.

Mes jours taient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney
tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du
dernier, c'tait frmir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je
voyais et entendais une infinit de propos que je me gardais d'autant
plus de rapporter, qu'ils taient tenus de confiance, et que Regnault
n'aurait pas manqu, par excs de prcaution, d'en tirer les
consquences  sa manire. Il rvait tellement conspirations et
complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***,
espce de fatalit qui se reprsente  toutes les poques critiques de
ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de
Napolon envers ses courtisans; quoique Regnault n'et point eu sa part
de la colre impriale, il tait revenu du chteau fort mcontent.
L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes,
et cela ne mne  rien. Mais voici comment s'tait faite cette
rencontre dont je n'avais pas parl  Regnault. Mon cabriolet s'tant
arrt au coin du boulevart, j'aperus D. L*** qui descendait
prcipitamment du sien pour venir  moi; je lui demandai s'il venait de
l'autre monde?--Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce
moment. Je viens de passer un mois  Calais. Ah! si vous tiez une femme
 penser  la fortune, quel avenir je vous assurerais! Je le regardai
avec l'air assez hautain. Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir,
mieux que vous ne l'aurez jamais avec le marchal.--Perdez-vous la tte?
Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?

--Mais vous voil bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la
protection! Irait-elle au moins jusqu' me rembourser quelques milliers
de francs que vous me devez?

--Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais
gagner mille louis.

--En vrit!

--Oui, garantis. Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des
srets; je ne lui rpondis qu'en parodiant ce vers de _Britannicus_:

     Mais je n'ai mrit
     Ni cet excs d'honneur ni cette indignit.

Je sus depuis que cet adroit camlon servait  la fois Baal et le dieu
d'Isral. J'eus peut-tre tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes
soupons assez bien fonds, comme on va le voir. Le roi de Naples venait
de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche.
Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des
politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'tais
afflige, humilie dans mes souvenirs; je pensais  la grande-duchesse,
et la rminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait charge, et
qui tait reste sans rponse. D. L*** prtendait sortir de chez M.
Desze, et m'annonait, d'un air de triomphe, un second voyage pour
Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois
voyages, me rptait-il, et ma fortune est faite au grand complet.
Voulez-vous venir? Je lui tournai le dos pour toute rponse. Cette
rencontre me donna beaucoup  penser; mais sans compter mon invincible
horreur pour tout ce qui sent la dlation, le caractre de M. Desze
tait si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de
le croire en relation avec un tre comme D. L***. Lorsqu'aprs le
changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait
ironiquement mon innocente candeur.

Je songeai enfin  porter une lettre dont j'tais charge de la part de
la grande-duchesse pour Madame Mre; c'tait la seule personne de la
famille de l'Empereur qui conservt de son origine quelque chose de peu
royal, on pourrait mme dire de peu distingu, pour quelqu'un qui avait
donn le jour  tant de princes. Je fus introduite par M. de
Coss-Brissac, dont les manires, tout imprgnes d'ancien rgime,
auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une
satire en action de celles de la douairire un peu bourgeoise. La bonne
madame Ltitia avait pris la royaut comme une sincure; c'tait une
reine sans gne et sans faon. Je la trouvai assise prs d'une table
norme o taient placs plus de trente petits paniers et plusieurs
ouvrages en perles. Je prsentai ma lettre. C'est bon, dit-elle en la
prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes
d'ouvrages?--Non, Madame.--Eh bien! ni moi non plus. Je les achte d'une
de ces pauvres _ci-devant_ comme il y en a encore tant, quoique mon fils
leur ait firement donn, qui ont beaucoup de prtentions et pas un sou
vaillant.

--Vous savez, Coss (s'adressant  M. de Coss-Brissac); c'est ma
boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est
adroite comme une fe. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je
rends service  cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent,
croiriez-vous?

--Je le crois aisment; un don de la main de Madame Mre est une grce
trop flatteuse...

--Un don! un don, dites-vous! o avez-vous la tte; je les paie et les
leur fait payer. Oh! oh! ma chre, je vois bien que vous
n'_accoumoulourez_ jamais. Il me prit une grosse envie de lui dire: je
crois que je n'en vaux que mieux; mais trs heureusement que l'humble
attitude et l'air profondment soumis de M. de Coss-Brissac me
rappelrent  propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je
ne rpondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi
importantes, madame Ltitia me questionna sur les perles de Rome. Je
crus faire un trait d'adresse en lui disant: Elles sont beaucoup plus
chres que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.

--Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numros encore; ce
n'est pas  moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la
princesse comme mes filles. En m'inclinant lgrement je dguisai mon
sourire sous l'apparence d'une approbation trs humble, et je rendis
justice  ma bienfaitrice, en rpondant: Il est vrai que la
grande-duchesse et la reine de Naples ont des coeurs de reines. Je fus
reconduite avec mme tiquette, et, me retirant  reculon, mon pied
s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombe.
Madame Mre montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la
dignit du rang suprme, elle avait du moins conserv toute la bont de
ces moeurs simples et familires qui ont leur prix pour ceux qui en sont
l'objet. Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout
_ouniment_ droit devant vous; vous avez failli vous faire _dou_ mal pour
l'tiquette. Madame Mre avait d tre fort jolie; elle tait  cette
poque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de
bont facile qui donne du charme aux femmes qui ont conserv le moins
d'agrmens.

En sortant de chez Madame Mre, je me rendis chez Regnault o je vis une
dame d'une figure charmante. C'tait une Allemande honore de la
protection de Mme de Stal. Regnault mettait une sorte de mystre  la
recevoir. Ce ne fut que plusieurs annes aprs que j'appris d'elle-mme,
dans une rencontre en Belgique, l'espce d'utilit dont elle tait au
gouvernement, et la passion plus gnreuse qui la rendit sinon digne
d'estime, au moins de piti, en lui donnant l'nergie de rejeter une
fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point,
parce que son repentir fut aussi sincre que dchirant. Hlas! que
n'ouvrit-elle plus tt son ame  la femme clbre et compatissante que
le sort lui avait donne pour amie; elle se serait pargn des remords.
Mais  l'poque o je vis cette dame chez Regnault, elle tait dans
toute l'activit de ses vilains devoirs. On parlait de la scne de
l'Empereur avec la dputation du Corps-Lgislatif; Regnault et la dame,
sans affectation, baissrent un peu le diapason de leurs paroles
mystrieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre,
de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre
MM. Lain, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres rcalcitrans du
Corps-Lgislatif.

Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus
grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il tait si enfonc
dans les intrts du moment, qu'il m'en parla comme s'il et continu sa
conversation avec la haute utilit qui venait de le quitter: C'est
Vicence, me dit-il, qui part charg de ngociations auprs des
souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir
plus de succs qu' Dresde, il vaudrait autant qu'il restt  son
ministre.

--Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie  cette boutade; auriez-vous
la fantaisie d'tre ambassadeur? dis-je  Regnault assez tourdiment.
Il ne me rpondit que du regard, mais c'tait rpondre, et mme avec un
peu de suffisance.

Je n'avais pas vu Napolon depuis le fameux voyage de Milan; la
curiosit m'en prit, et une curiosit dicte par le plus noble intrt
et seconde par un de ces hasards singuliers dont il y a dj tant
d'exemples dans ma vie aventureuse, et qui donnent  la plus minutieuse
vrit l'apparence d'une relation romanesque. L'Empereur venait de
confier  la fidlit de la garde nationale parisienne, subitement
ressuscite, la fille des Csars et l'espoir de sa dynastie,
Marie-Louise et le roi de Rome. La vaste enceinte du Carrousel venait de
retentir de ces acclamations bruyantes dont Paris ne manque jamais. Le
prince Joseph, si bon, si aimable, si instruit, mais peu fait, malgr
ses deux exercices de royaut  Naples et en Espagne, pour supporter le
poids du diadme, tait peut-tre celui que Napolon n'et pas d
choisir pour soutenir la jeune et incapable Marie-Louise dans le fardeau
de la difficile rgence qu'il allait tablir. J'tais au Carrousel et
dans la cour du chteau; je me glissais partout, j'coutais tout avec
l'anxit du pressentiment, auquel j'avoue que j'ai toujours ajout foi
jusqu' la crdulit. Il y avait tout prs du cercle form pour le mot
d'ordre, un sergent de la garde nationale, que j'avais vu chez une de
mes connaissances, royaliste  vieilles ides, qui commenait  reparler
de ce qu'elle avait oubli si long-temps. Il causait avec plusieurs
personnes, et non moins que dans le sens des cris qu'il venait lui-mme
de profrer. Hlas! me disais-je, voil le sort des princes; ils se
fient  des dmonstrations de dvouement, et qui ne sont que le rsultat
du frottement des masses obissant  des motions du moment, qui seront
teintes au moindre examen et au premier changement. Toutes ces
observations d'un coeur vritablement affectionn et enthousiaste me
donnaient le besoin de voir l'Empereur. Cette solennit me l'avait
prsent sous un jour triste, dans une espce d'_amoindrissement_ de sa
puissance. Je parvins  entrer au pavillon de Flore, malgr la foule,
car j'avais des amis partout. Je vais, dans le chapitre suivant,
raconter la courte entrevue que je parvins  surprendre avec Napolon.
Je dirai tout de cette bonne fortune du sort, de cette minute imposante
qui me fut une immense gloire par la conviction qu'elle me donna que le
dsintressement et la vive sincrit de mon dvouement n'avaient pas
t sans influence et sans charme sur le gnie d'un grand homme
malheureux.




CHAPITRE CXXV.

L'escalier du pavillon de Flore aprs la revue de la garde
nationale.--Entrevue avec l'Empereur.--Dpart du marchal Ney pour le
quartier gnral.--Campagne de France.


J'tais parvenue au haut de cet escalier qui est dans le coin recul de
la cour des Tuileries, entre les cuisines et un corps-de-garde, o rien
n'annoncerait le sjour du souverain, sans les sentinelles qui se
croisent et les consignes qui se rptent. Ma mine tait si connue dans
la garde impriale, qu'il ne m'arrivait jamais d'tre repousse dans mes
curiosits par les militaires.

J'arrivai donc sans exciter la moindre attention jusqu' la premire
anti-chambre. Assise sur une banquette, de singulires rflexions
m'assaillirent malgr moi sur la destine des rois. J'tais l sans
avoir subi aucune enqute, aucune surveillance. J'tais sre que
l'Empereur allait y passer sans garde; je savais qu' ma vue il
s'avancerait (comme cela lui arrivait  la vue de toute personne
trangre), pour s'informer du motif qui m'amenait l. Si je l'eusse ha
autant que je l'admirais, si j'eusse t anime d'un esprit de complot
ou de vengeance, rien, me disais-je, d'aussi facile que d'arriver avec
un poignard au coeur d'un grand homme. Ces ides m'absorbrent si
tristement que je ne vis, n'entendis rien de ce qui se passait autour de
moi. Je ne me rveillai de mon accablante rverie qu'au bruit du
factionnaire du haut de l'escalier qu'on venait de relever. J'tais
assise derrire le grand vitrage qui longe le palier d'o l'on aperoit
une espce de corridor fort obscur, qui doit conduire derrire les
appartemens de l'aile qui est entre l'horloge et le pavillon de Flore.
Dans le mme espace, il y a un cabinet o l'on monte par quelques
marches; j'ai dit, je crois, que j'avais crit sur mon _memento_ les
propos entendus dans la cour. Je tenais ce billet dploy dans ma main;
j'entendis marcher dans le fond de ce corridor; machinalement je me
lve, je m'approche jusqu' la porte entr'ouverte du petit escalier. 
ma toilette lgante, le factionnaire me prit pour une habitante du
chteau; car loin de me regarder avec hsitation, il me laissa le
passage libre. Au mme moment, l'Empereur se montre, et moi, qui
n'attendais l si patiemment que pour le voir, plus leste que la pense
et tourdie comme mon imagination, je me jette derrire la porte
entr'ouverte et sur la seconde marche de l'escalier. Il me serait
impossible de rendre l'attitude, ni l'expression de physionomie, ni
l'accent de l'Empereur, qui s'approcha presque d'un air moqueur en me
voyant grimpe l si sottement.

Que voulez-vous? Que faites-vous ici?

--Sire, le voil: j'ai assist  la revue, j'ai entendu et crit ce que
j'ai entendu; et dj il regardait mon billet. J'ai une si dtestable
criture, qu'au milieu de toutes mes autres craintes, la plus vive tait
encore qu'il ne pt dchiffrer mon griffonnage. Je tendis la main pour
reprendre la note. L'Empereur sourit de son fin et dlicieux sourire,
mit sa belle main sans gant sur la mienne, et rapprocha le billet de ses
yeux. Et le nom de l'homme, me dit-il?

--Je ne le connais pas, sire.--Bien (avec un regard doux et
bienveillant); bien, allez chez Regnault, et contez-lui tout. J'allais
risquer une parole de plus, j'allais dire: Votre Majest me reconnat
donc? Mais Sa Majest tait dj loin. Avec Napolon rien ne tranait
en longueur. Je redescendis l'escalier, mais cette fois non sans avoir
t bien contrle par tous les regards surveillans. L'Empereur avait
gard ma note.

Je me rendis chez Regnault; il tait sorti. Je lui laissai un mot. 
sept heures du soir, il vint tout content me bien surprendre, en me
montrant cette note, et en m'annonant que j'avais beaucoup amus
l'Empereur par la terreur panique qui m'avait valu une audience
particulire sur un escalier drob. Regnault avait ordre de me donner
un bon sur le Trsor. La somme tait considrable. Je refusai d'en
accepter l'ordonnance; mais j'avoue sans dtour que mon refus tait un
calcul, et tenait  un plan de ma tte un peu plus qu' une dlicatesse
de mon coeur. N'ayant nomm ni compromis personne, j'aurais pu recevoir
sans rougir une marque de reconnaissance pour un avis utile; mais
j'ambitionnais mieux qu'une rcompense pcuniaire, et je voulais pouvoir
un jour demander  l'Empereur une position honorable comme mon
dvouement, et pure comme la passion pour la gloire. Regnault, dont
l'ame comprenait tous les sentimens gnreux, surtout ceux d'un
dvouement sans bornes, Regnault m'approuva et promit toute la chaleur
de sa protection en faveur du projet que je lui communiquai pour mon
avenir. Hlas! cet avenir, qui jamais n'arrive ni comme on le craint, ni
comme on le dsire, devait m'ter, tout, oui, tout, jusqu' l'esprance,
puisque toutes se sont brises sur un cercueil!... Le surlendemain,
c'tait le 17 janvier, je crois, Ney vint m'annoncer qu'il partait pour
le quartier gnral de Chlons-sur-Marne. Je ne puis dire qu'il tait
triste ni agit de sombres pressentimens, puisqu'il s'agissait d'aller
combattre;  l'ide des prils, Ney tait toujours _tout lui_; mais il y
avait quelque chose de plus rflchi, de plus raisonneur dans ses
dispositions; tellement que je me gardai bien de lui parler de ma
singulire audience, et que je ne pus m'empcher de lui rpter:
Aimez-vous moins l'Empereur, avez-vous regret  cette campagne? Il en
revint  son cheval de bataille: C'est la France que j'aime; pour elle,
je suis prt  partir: mais s'il ne s'agit que de lui, j'avoue qu'un peu
de repos nous conviendrait  tous.

--Sans doute, et tous vous l'avez bien mrit. Encore un effort; encore
cette moisson de lauriers; elle est la plus ncessaire, elle sera la
plus glorieuse. Ces mots-l avaient de l'cho dans l'ame de Ney; aussi
se laissa-t-il aller  mes inspirations. Celles de l'amour et de la
gloire ont une si prompte et si puissante sympathie!

Le marchal partit dans la nuit, et cette fois la patrie tait de moiti
dans la tendre rsolution qui allait me pousser encore sur les traces du
guerrier. Je m'occupai de mes faciles prparatifs de campagne; Regnault
n'approuvait pas l'ide de ces courses militaires, qu'il appelait mes
_Jeanne-d'Arcqueries_; mais j'avais l'habitude de n'couter que moi, et
les dfenses positives mme de Ney ne servaient d'ordinaire qu'
stimuler davantage mes rsolutions. La seule concession que ma tte pt
faire se rduisait  ne pas transgresser la religion du svre
incognito, que me commandaient son repos et mon respect pour ses liens
lgitimes. Je ne voulus point faire d'adieux  Regnault, afin de
m'pargner l'inutile rsistance de ses conseils. Mais je n'y chappai
point; car  peine Ney m'avait quitte, que le comte se prsenta chez
moi. Entre autres choses qui ajoutrent  la surprise de cette si
prompte visite, ce fut l'espce d'enqute qu'il me fit subir sur le
gouverneur de Wilna (le gnral Hogendorp); il voulut savoir si je le
voyais lors de la campagne de Russie; si j'tais  Smorgony lorsque ce
gnral y arriva au dpart de Napolon pour la France. J'ignorais mme,
lui dis-je, qu'il y et des Hogendorp combattant pour la France; j'en
suis bien aise. Honneur de la patrie de ma mre, je suis fire de les
voir tous comprendre aussi bien la brillante gloire des armes que celle
d'une loquence qui dfend victorieusement les liberts publiques[10].
Mais pourquoi me parlez-vous du gnral?

--Ah! le pourquoi? ma bonne Saint-Elme; vous permettrez  l'homme
d'tat de ne pas le confier  votre tte brle. Il me disait cela avec
une mine moiti grave, moiti ironique qui ne lui tait pas naturelle.
Je n'en sus jamais plus par Regnault, et quand j'en voulais parler,
long-temps aprs, il ludait de rpondre, me disant seulement: Cela n'a
pas nui  _fama volat_. En rassemblant toutes ces circonstances, toutes
ces questions que la plupart du temps loin d'expliquer on n'achevait
mme pas, je croyais toujours y trouver quelque secrte dnonciation de
D. L***.

Je connaissais deux personnes  Chlons, chez lesquelles je pouvais
rclamer une hospitalit bienveillante; j'y arrivai dans la nuit du 28
janvier. Les marchaux Victor, Marmont, Mortier, Oudinot et Ney y
commandaient sous les ordres de Napolon. Quelle runion encore
imposante de talens militaires, lorsque tant d'autres taient disperss
sur des points divers pour garder contre l'invasion de l'tranger cette
France dfendue trente annes au prix de leur sang!

Je cherchai ds le lendemain  voir Ney; mais comme sa figure me sembla
aussi svre que lors de la rencontre en Russie, je craignis les
rsultats de la mme colre, et cette fois je n'exposai pas mon
empressement  la mme rception. Je pris courage et patience, en
donnant  mon coeur la distraction guerrire des grands spectacles dont
j'tais entoure. C'taient toujours nos braves du Rhin, du Tibre et des
Pyramides, mais les habitudes de l'Empire avaient singulirement
assoupli ces caractres fiers et ces ames fortes; c'tait mme valeur,
mme courage, mais un courage plus rsign que bouillant. On semblait
plutt attendre la mort comme un devoir, que la braver pour une
conqute. Jamais nos hros ne se montrrent plus dignes de leur
renomme, jamais plus infatigables; mais sans diminuer la part des
loges qu'ils ont si chrement achets, je dois constater, comme un fait
curieux pour l'histoire, un changement de moeurs en quelque sorte dans
nos grands capitaines. On aurait dit une sorte de mlancolie de
l'hrosme. Le marchal Oudinot avait encore un peu plus qu'autrefois
son ton fch et froid, qui tient  un caractre de stocisme admirable,
mais peu de mon got, quand il se trouvait prs de Napolon. Je
remarquai en lui et peut-tre plus que dans les autres marchaux, un je
ne sais quoi d'involontairement mcontent. J'avais souvent vu le
marchal aux beaux jours de la rpublique, c'tait un autre homme;
c'tait alors chez Oudinot l'enthousiasme de la jeunesse et en quelque
sorte d'un premier amour. Du temps de l'entre en Hollande et en Italie,
on avait tout  conqurir, titres, dignits, richesses, et sous
l'empire, en 1814, on pouvait craindre de tout perdre. Celui des
marchaux qui conservait le mieux l'ancien caractre de simplicit et
d'illusion, tait le marchal Victor, qui me parut l ce qu'il fut
toujours, non seulement aussi brave, mais d'une ardeur aussi jeune que
dans les premires victoires, qui l'ont class si haut dans nos annales.
Quant au marchal Macdonald, je ne le vis passer qu' cheval; Marmont,
le favori de l'Empereur, tait, avec Ney, celui dont l'extrieur
annonait la plus confiante scurit dans nos succs, et qui devait
encore s'en montrer un des brillans cooprateurs  Rosnay, o, l'pe 
la main, il passa au travers de 25,000 Bavarois commands par de Wrede,
cet infidle alli. Cependant une diffrence perait encore dans
l'ancien aide de camp du gnral Bonaparte, Marmont. J'eus encore
l'occasion de voir les aides de camp de Napolon, les gnraux
Corbineau, Djean, Flahaut, et un autre dont j'ai oubli le nom.
L'Empereur partit avec le gnral Bertrand. Le 27, il repoussa des
Prussiens et entra  Saint-Dizier. Ney, dans cette campagne, ne quitta
presque pas l'Empereur. J'avais suivi le mouvement de l'arme  peu de
distance; nous tions sur la route de Troyes; on passa par des chemins
horribles, par des marais et une fort, que la saison rendait
impraticables; c'tait Blcher que l'Empereur voulait atteindre, et
Blcher tait  Brienne. On vint apprendre  l'Empereur qu'il y tait
retenu par la rupture d'un pont; ce fut un clair de joie pour Napolon.
Le chteau fut si brusquement attaqu, que Blcher faillit tre pris. Ce
n'tait pas la premire fois que ce gnral n'chappait qu' la faveur
d'un stratagme ou d'une surprise. On se battit plus de douze heures; la
nuit tait dj profonde, lorsque harcele, pouvant  peine me tenir 
cheval, croyant entendre le feu diminuer, je demandai un lit dans une
espce d'auberge sur la route: on me donna un matelas par terre et un
peu de vin chaud. Je me roulai dans mon manteau, et j'allais dormir d'un
excellent sommeil de bivac, lorsque plusieurs paysans entrent en
tumulte, en criant: L'Empereur a manqu d'tre tu.

Le lendemain je sus que le gnral Gourgaud lui avait sauv la vie en
abattant  ses pieds un Cosaque dont la lance allait l'atteindre. Il n'y
avait l qu'une partie de la vieille garde; un des sous-officiers,
qu'une blessure retenait en arrire, me dit que l'Empereur tait
retourn  Brienne, et qu'il craignait bien, d'aprs l'avis de son
gnral, qu'il ne se trompt sur les mouvemens de l'ennemi. Les pkins,
disait-il,  qui nous avons enseign leur mtier, viennent nous attaquer
cent contre cinquante. Quel guignon d'tre l en tranard! Si du moins
un boulet et daign m'emporter, je n'aurais pas la douleur de voir les
amis en ligne et de ne pas y tre. J'avanais  travers champs: des
fuyards m'apprirent qu'on tait en retraite sur Troyes. Je ne savais
rien de Ney; je tombai dans un dcouragement que ne m'avaient pas donn
les horreurs de la guerre de Russie. Pour la premire fois la terre
franaise subissait l'affront d'une invasion: non, jamais mon coeur ne
reut de plus douloureuses blessures. Les troupes, dont les mouvemens se
croisaient, n'avaient plus cet air d'une confiance insouciante qui
ressemblait si fort  la conviction de vaincre: l'issue de cette
bataille veilla mme la dsertion dans nos rangs. Le commerce des
proclamations allait son train; ces demi-victoires, qui nous
affaiblissaient sans nous servir, qui nous faisaient reculer  chaque
effort, commenaient  diminuer la fidlit au drapeau, par la trop
juste conviction qu'il ne restait plus rien  faire  la valeur contre
le nombre. L'ennemi nous fit plus de quatre mille prisonniers, et on
perdit beaucoup d'artillerie.

Je crois avoir dit dj que je connaissais une femme qui avait eu des
relations intimes avec le roi Murat: je ne la dsignerai que par son
prnom de Nomi; elle avait une soeur marie  Troyes, et s'y trouvait au
moment de la retraite de La Rothire. Elle m'accueillit avec les larmes
aux yeux: Qui et jamais pens cela de Joachim? me dit-elle; comment!
il trahit la France, son beau-frre, il se fait l'alli de l'Autriche.

--Est-il vrai? est-il possible?

--Ce n'est que trop vrai; et elle me montra une preuve crite,  la
date du 2 janvier, qui ne laissait gure douter du projet de Murat de
prfrer l'alliance de l'Autriche  celle de sa patrie.

--Nomi, lui dis-je, il faut me confier ce billet.

--Je voudrais, sans qu'il st d'o il vient, qu'il ft entre les mains
de l'Empereur.

--Bonne Nomi, c'est pour le lui faire tenir que je vous le demande; je
vais le porter. Nous tions au 3 ou 4 fvrier: la lettre avait donc un
mois et plus de date. Le congrs tait ouvert  Chtillon-sur-Seine;
l'Empereur avait pass Troyes et se trouvait au village de Piney. Les
routes n'taient qu'embarras et dangers; partout une surprise tait
possible, tait probable;  chaque instant, l'affreux _houra_ pouvait se
faire entendre. Cependant l'ide de prouver  Ney un dvouement dont
cette fois il me saurait gr, me donna plus que de la rsolution; et,
une heure aprs l'ide conue, j'tais  cheval sur le chemin de Piney.
Aucun moyen de pntrer jusqu' l'Empereur: il tait occup des
instructions pour son reprsentant au congrs, le duc de Vicence. Je ne
voulus pas me dessaisir de ma lettre; je guettais l'heure de la faire
parvenir.  toute minute se succdaient de fcheuses nouvelles. Les
murmures taient excits par les privations; la dsertion elle-mme, par
le dcouragement, la dsertion dans les armes de l'Empereur! j'avais
peine  y croire. Je connaissais quelqu'un d'intime et de sr auprs du
duc de Bassano; je lui remis la lettre sous enveloppe, en priant de dire
que c'tait une dpche presse de _fama volat_. Napolon quitta Troyes
le 6, pour se rejeter sur la route de Paris; les Autrichiens nous
remplacrent aussitt. Je fis quelques lieues avec Nomi et sa
belle-soeur qui fuyaient; mais il fut impossible d'avancer. Nous tions
arrtes  un triste village dont j'ai oubli le nom; le passage des
troupes ne cessa point, et tous parurent accabls et incertains. Nomi,
qui avait beaucoup d'or et encore plus de gnrosit payait  boire 
nos soldats, leur disant d'un air aimable: Aimez bien l'Empereur, aidez
 chasser les horribles Cosaques de notre belle France. Pendant ces
petites proraisons, qu'elle rptait assez souvent, j'observais les
soldats, et je ne voyais que trop que, si tous aimaient toujours
l'Empereur et la patrie, ils n'taient pas tous convaincus qu'on pt
russir  nettoyer les plaines de la France des trangers qui s'y
installaient dj en matres sur les derrires de nos colonnes.

Nomi m'accompagna  Nogent. L'Empereur y tait: on le disait
inabordable; il venait d'apprendre l'vacuation de la Belgique et les
rsolutions du congrs. J'avais pu approcher cependant du prince de
Neufchtel, et lui ayant confi l'envoi de la lettre de Nomi, il me
promit de savoir si elle tait parvenue  l'Empereur. Je l'aperus le
jour qu'il venait d'tre accabl par toutes ces tristes nouvelles; il
sortait du conseil avec le duc de Bassano. Ils me parurent altrs tous
deux, et le prince de Neufchtel plus que le duc. Ils se quittrent avec
des haussemens d'paules et des gesticulations trop significatives.
J'tais si prs que j'entendis: Obstination.--Ne pas cder.--cinquante
mille hommes.Le prince de Neufchtel m'aperut et me dit: Vous ne
pouvez voir l'Empereur; il a reu la lettre, il savait dj tout; mais
il a t content de l'envoi. Ce ne fut qu' l'le d'Elbe que j'eus la
flatteuse certitude que mon zle avait t agrable; mais que de tristes
scnes allaient prcder l'poque de ce court sjour, d'o un grand
homme sut reconqurir un trne par la seule nergie du malheur!

Le 10, Napolon se remit en marche; le bruit circulait qu'il allait de
nouveau attaquer Blcher par Montmirail. Nomi dcida qu'elle resterait
 Nogent. Le gnral Marmont, honor alors de toute la confiance de
l'Empereur, y resta pour la dfense du passage de la Seine. Je me
sparai de Nomi; j'esprais trouver Ney, et pour me donner cette
consolation de tant de dsastres publics et de fatigues personnelles, je
suivis des chemins abominables, jusqu' Szane, espace de plus de quinze
lieues. L'Empereur venait de les parcourir avec l'lan de l'aigle: cette
ide abrgeait pour moi la route. Le marchal Marmont fora les dfils
 Saint-Gond, et l'aprs-midi les Russes fuyaient devant l'Empereur 
Champ-Aubert, qui, par une double fortune, mit aussi Blcher en droute.
Napolon fit dner avec lui les gnraux prisonniers. Je causai un
moment avec un officier de son tat-major: il parlait comme si nous
avions t victorieux au sein de l'Allemagne. J'avais beau lui dire:
Mais nous sommes aux portes de Paris. Ce n'est qu'une escarmouche de
gagne; ce n'est qu'une halte dans l'adversit. Les deux, ou trois ou
quatre cent mille trangers nous enveloppent de toutes parts, et
dbouchent peut-tre d'un autre ct sur Paris mme. L'officier se
mettait en fureur. Je vis le moment o il allait me dclarer sditieuse,
parce que j'osais ne pas croire l'Empereur invincible et la France
sauve. Il me demanda, d'un ton qui, tout en me paraissant amusant par
le ridicule, me dplut cependant: Que venez-vous chercher, au surplus,
au quartier gnral?--Un homme qui se batte pour Napolon, qui ne le
flatte pas; vous voyez que ce n'est pas  vous, Monsieur, que j'ai
affaire. Ce Monsieur existe encore et est dans des rangs qui ne sont
pas ceux de la reconnaissance. Il m'a vou une haine implacable; je ne
la lui rends que par beaucoup de mpris. S'il me lit, je pense qu'il
sera content, car je pourrais dire quelque chose de plus.

Je vis enfin Ney  la prise de la ferme des Grenaux. Ah! quel homme
encore pour commander, et quels soldats que les Franais pour se battre!
Ceux de Ney et de Mortier enlevrent le poste o taient les principales
forces des Russes et des Prussiens, les poussrent dans une pleine
droute vers Chteau-Thierry; ils les poursuivirent, et les habitans de
cette ville se joignirent  nos soldats pour chasser les ennemis dont
chaque maison avait  dplorer les excs. L'Empereur accourait en avant
des lignes, les rayons de la valeur sur le front. Partout on battait les
Prussiens; la retraite de Blcher ne ressemblait qu' une droute; il
manqua d'tre pris le soir, et s'en tira encore. Je fis beaucoup rire
Ney en lui disant le lendemain: Si j'avais reconnu ce Prussien qui
visait l'Empereur, je lui aurais fait une boutonnire. Pendant six
jours la fortune sembla nous sourire, et l'horizon reflter quelques
rayons de victoire. Napolon, aprs l'affaire de Nangis, se croyait dj
de nouveau sur la route de Vienne. Enfin cette campagne de France ne fut
en quelque sorte qu'un combat de chaque jour, auquel il fallait courir
d'un point sur un autre. Le 19, les allis taient en fuite de toutes
parts. On envoya des drapeaux  Paris,  Marie-Louise. Singulire
destine des princesses! L'pouse d'un empereur devait se rjouir des
drapeaux enlevs  son pre.

On incendia Nogent; Mery eut le mme sort; enfin Napolon rentra
vainqueur  Troyes.  la retraite des troupes franaises on y avait vu
des cocardes blanches, des proclamations avaient circul; on y avait
parl hautement des Bourbons; on croyait que les allis songeaient enfin
 les placer sur le trne, tandis que tous les souverains ne pensaient
encore qu' eux-mmes. L'empereur Alexandre ne rvait qu'
l'orgueilleuse reprsaille de venir en matre dans la capitale de
Napolon. Il y eut un ancien migr qui fut jug militairement. Dans la
maison o je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se
gnait pas du tout pour me le dire, et je trouvais  cette franchise un
certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me
connaissaient pour tre toute d'ame  la cause de Napolon. Je pris si
grande estime pour mes htes, que j'ai depuis toujours conserv avec eux
des relations amicales.

Il s'tait form  Chteau-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient
la guerre de partisans avec une extrme habilet, et un incroyable
courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait
fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour
d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut
presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'et fallu, dans cette campagne
de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en vritable
soldat. Que j'tais bonne franaise dans cette cruelle agonie du grand,
empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence
nouvelle, des forces proportionnes aux terribles sensations que la
guerre accumule; car comment une femme et-elle rsist aux fatigues que
j'ai supportes sans peine? Aimer Michel Ney, c'tait adorer la gloire
de la France; dans ce sentiment tait toute ma force: je n'avais qu' me
dire, _il le saura, nous en causerons_, tout alors me devenait facile
avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.

Dans ce moment Marmont tait aux prises avec Blcher sur la route de
Chlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais
Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment o
les ennemis le regardent comme en retraite, il excute une savante
volte-face, et de grand matin sa position est assure prs de Vauchamp.
Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!... Alors... Blcher
ne paraissait pas dispos  accepter la bataille, d'autant moins que ses
claireurs l'avaient averti que Napolon tait l avec son arme en
bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de _vive l'Empereur!_
pareils  ceux qui s'chapprent de cette plaine de Vauchamp; en
regardant d'un peu loin ces hommes hroques,  qui la certitude et
l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus
bouillante, je me crus transporte au triomphe de Valmy, et je rvai de
nouveau la victoire. Les carrs prussiens se prsentaient bien, mais
rien ne tint en bataille contre l'attaque des Franais; en les voyant,
on et cru que nos grenadiers, que nos conscrits mmes couraient  une
partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts dbands, furent
poursuivis par Marmont jusqu' la nuit, et Blcher put se ressouvenir 
Vauchamp de Ina et Lubeck; cela se passait le 15. Les marchaux Victor
et Oudinot reurent l'avis que Napolon les joindrait  Guignes. J'tais
 Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le
commandement des gnraux Treilhard, Grard et Leval; ils contriburent
puissamment au succs de ces journes belles comme nos premires.  leur
tour, les Autrichiens furent mis eu droute devant Nangis, comme Blcher
l'avait t  Vauchamp. L'Empereur coucha au chteau de Nangis: j'eus
bon besoin de me rappeler la dfense de Ney pour ne pas chercher 
savoir comment avait t donne et reue la dpche de _fama volat_;
mais je me tins modestement  mon humble bivac,  deux coups de fusil du
quartier imprial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me
rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruins par la
guerre, avaient conserv un incroyable attachement pour Napolon. Il y
avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que
dans les palais dors de Paris, donns pour la plupart en dotation par
l'Empereur. On doit penser que je me trouvai l en vritable fraternit
d'opinion. Je rsolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les
vnemens en dcidrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de
Montereau pris par le marchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une
faute que le respect d  un si vaillant capitaine, que je m'honore de
professer dans toute son tendue, ne me permet pas de juger, fut cause
d'une attaque gnrale o les Franais furent vainqueurs, mais que
l'Empereur n'avait pas prvue. Le bon, l'aimable Chteau, gendre du
marchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si
cruellement le coeur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole
et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au marchal Victor,
que l'empereur Napolon avait conserv tous les sentimens du gnral
Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime  rappeler
ces traits d'une sensibilit magnanime; oui, j'aime  rpter: Napolon
fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu' la
faiblesse  toutes les motions gnreuses. J'ose en appeler au
tmoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses
enfans, le marchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le
compte qu'il vint rendre  l'Empereur,  Reims, du dsastre de Laon,
sans avouer qu'aprs le juste et premier mouvement de colre contre une
faute ou un malheur, Napolon revint  l'indulgence d'un ami et d'un
pre. Le souverain qui sait pardonner mrite des amis fidles et des
sujets dvous.

On vint m'apprendre que Ney marchait sur Chlons: une demi-heure aprs
j'avais le pied  l'trier. Mon pauvre cheval commenait  boiter, et
son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan
qui conduisait deux jolis chevaux de main.

Sont-ils  vendre, vos chevaux?

--Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que
l'Empereur continue  crosser ces coquins d'allis, nous en donnerons
vingt  la douzaine. Le vtre boite: voyons, voulez-vous troquer?

--Non, mais je vais vous prendre un des vtres; vous me direz votre
demeure.

--Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je
revends ce que j'accroche.

--Combien voulez-vous?

--Trois napolons. Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le
paysan m'aida  seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son
loge. C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un
sous-officier du gnral Corbineau,  qui mon oncle a rendu quelques
petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, a vous a de la
reconnaissance, puis a n'est pas pillard. Me regardant tout  coup
comme par inspiration subite: Mais, Monsieur, vous tes une femme.

--Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas. Il
me semblait que cette petite fanfaronnade tait ncessaire pour que le
lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan franais un imitateur
des soldats allis. Je me trompais bien, car le brave garon m'offrit de
me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue
ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je
trouverais,  peu de distance, une ferme o l'on se chargerait de mon
cheval pour tant que je voudrais. Nous y fmes halte: je laissai mon
cheval en pension aux environs de Chteau-Thierry; je ne le retrouvai
plus, ni mme les personnes qui s'en taient charges.




CHAPITRE CXXVI.

Continuation de la campagne de France.


Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette
campagne, les vnemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami
qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulme y tait
et qu'on y criait _vivent les Bourbons!_; Je croyais rver  cette
nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant  cette
poque, me confirma ces bruits. Les Bourbons risquent beaucoup,
disait-il, car les allis ont dclar ne pas pouser leur cause; et si
le comte d'Artois est  Vesoul, c'est sans leur consentement.--Si
j'tais du sang de Henri IV, m'criai-je, et qu'un empereur de Russie ou
d'Autriche ne se conduist pas mieux, je saurais m'en venger. Ney
sourit, et aprs un change de confidences et d'motions, il me donna
mes ordres de dpart. Je feignis la soumission, mais je continuai de
suivre les traces du guerrier.

Le commandant de Soissons avait livr les clefs par surprise: ce fut un
coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit,
assurait-on, que ce nom lui avait toujours t fatal. Les allis
venaient de signer leur alliance nouvelle  Chaumont; des proclamations
parties de leur camp appelaient les Franais  l'infidlit. L'Empereur
fit aussi des manifestes, runit ses forces; il n'avait plus pour lui
que les chances de la guerre et le salut du dsespoir. On passa la Marne
 Berry-le-Bac; le gnral Nansouty renouvela les prodiges de la journe
d'Eylau, en 1807. Nous tions matres de la route de Reims  Laon; on
trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une
heureuse nouvelle vint rchauffer le soldat; l'Empereur la fit rpandre:
la population entire des Vosges s'tait souleve contre les
Autrichiens. Ney me reut bien, malgr l'oubli de ses instructions,
parce que je lui annonai ces heureux dtails la premire. Je les avais
obtenus d'un hasard. Ida, vous avez rellement le diable au corps.
Malgr toutes les horreurs de la guerre, nous tions en si bonne humeur,
que je rpondis: Ah, puisque j'ai le diable au corps  la guerre,
pourquoi ne l'ai-je pas eu au thtre; la pauvre Didon n'et pas t
siffle.--Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.

--Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui
dis-je.

--Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps
aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a jou sa
couronne contre un enttement. N'importe; ils n'auront pas bon march de
nous, les allis; je suis sr qu'ils s'tonnent d'tre en France, malgr
leurs masses normes; leur joie est presque encore de la peur.

La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le marchal
Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut imptueuse, l'ennemi
tint bon. Nansouty et Grouchy arrivrent comme la foudre avec leur
cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute
la journe. Enfin l'ennemi fut branl et poursuivi vers Laon.
L'Empereur coucha  Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reut
courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos,
lorsque tout  coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui taient en
marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris  ct
de la route. Ney tait en avant. C'est l que le gnral Gourgaud ajouta
encore  sa rputation militaire par un de ces coups heureux et hardis
qui annoncent le vritable capitaine; il surprit les gards des allis,
et par l ouvrit  Ney le passage du dfil. On arriva vers les
hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position
pour attaquer Blcher qui, certes, avait le double de troupes.
L'Empereur occupait le haut, prs de la ville; il allait monter  cheval
quand il apprit cette faute de Marmont,  laquelle j'ai dj fait
allusion et qui fut si noblement pardonne; cette faute tait assez
grave pour rendre ncessaire un autre plan d'attaque.

Harasse de fatigue, je m'tais jete tout habille sur un matelas, dans
une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des
moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles
et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tte encore
plus monte, le coeur encore plus ulcr qu'avant. J'allais essayer de
joindre Ney, ce qui tait difficile; car, dans cette campagne, les
mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient
incessamment. J'tais aux environs du village de Chavignon; on y
rpandait le bruit que, du ct de Lyon, on avait dsobi et gt nos
affaires: Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est
abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renomme?

L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se
trouva au del d'Arcis, en prsence de toutes les masses des allis;
c'est l qu'il paya encore de sa personne; il tait partout,  chaque
moment, dans la mle, sous le feu des batteries, toujours soldat et
empereur; les obus clataient sous les pieds de son cheval. Les
faubourgs taient incendis; on se reconnaissait dans la ville aux feux
continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrtait point. Je rdais
avec assez d'anxit. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite;
l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut vacu en trs bon ordre;
on se battit toujours, et l'arme fit si bonne contenance, que l'ennemi
n'osa l'entamer, malgr l'immense supriorit du nombre. J'arrivai avant
la tte des premires colonnes  Vitry-le-Franais; le quartier gnral
fut tabli  Saint-Dizier. L on apprit que toutes les propositions de
l'Empereur avaient t rejetes au congrs qui tait rompu.  peu de
distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'o
il avait reu un avis important. On ne voyait plus d'allis sur la route
de Troyes. Je la suivais au pas, rflchissant sur tout ce que j'avais
vu. Un des aides de camp du prince de Neufchtel passa. Il devance
l'Empereur, disaient les paysans.  quelques lieues de l on apprit
qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme
si mon arrive et pu changer les vnemens. Mon coeur battait 
m'touffer, et je puis assurer que ce n'tait pas de frayeur. L'tranger
 Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement
 cette humiliation, pour moi c'tait mourir. Hlas! deux lieues plus
loin, j'apprends que Paris venait de capituler.

Le corps d'arme destin  couvrir la capitale, l'vacua la nuit mme.
Arrive  Villejuif, je trouvai le village occup par les troupes de
Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la
capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des lves
de l'cole Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir t dans une
situation d'esprit plus pnible. J'avais mme quelques instans cess de
penser  Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!

Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y
arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de
colre, et me menaait d'une hmorragie. J'tais seule; on ne prenait de
moi nulle piti. Je montrai de l'or; les soins changrent, mais avec un
air qui me dplut encore. Je suis femme d'un militaire de la garde de
Napolon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les
quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau. Alors tous les
soins, toutes les attentions me furent prodigues avec mille questions.
Je ne nomme pas mes htes; je puis donc dire qu'ils taient fous
napolonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaa comme chez
des amis, aida fortement  me gurir, car le lendemain je n'avais plus
qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de
troupes, et les marchaux y arrivrent aussi successivement, Moncey,
Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.

Aprs trois mois de fatigues, de privations et assez de prils, il
m'tait dlicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir
loin de Paris, et j'osai mme esprer que, d'aprs ma constante
rsignation  tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de
Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans
mon sjour  Fontainebleau, depuis l'arrive des marchaux jusqu' ce
moment cruel o Napolon fut contraint de se sparer des aigles et de
ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites  la
conqute du monde.




CHAPITRE CXXVII.

Sjour  Fontainebleau.--Abdication de l'Empereur.--Dvouement de
Montholon.


Je fis avertir le marchal que j'tais  Fontainebleau. La capitulation
de Paris venait d'tre signe par le marchal Marmont. Les allis
avaient fait leur entre dans Paris. J'avais couru toute la matine;
j'avais cherch exprs  causer avec le vieux soutien des aigles. Il
n'et fallu qu'un mot de l'Empereur pour ramener ses soldats contre
Paris, sans calculer le nombre ni la distance. Dans cette extrmit, il
y avait moins de dcouragement qu'au commencement de la campagne; on
pouvait encore sauver la France et l'Empereur; une grande rsolution
bien certainement tait dans le coeur de Napolon, et Napolon et t
bien fort encore  la tte de cinquante mille hommes anims par le
dsespoir.

On a prtendu que Ney avait durement conseill l'abdication; il est plus
tard convenu avec moi de son vote pour ce parti, mais niant la duret
des termes qu'on lui avait attribus dans cette circonstance. C'tait
dj trop; car, avec sa valeur intrpide, il me semblait que Ney et d
tre de l'avis des grenadiers. Je ne donne pas cela comme un calcul,
mais comme un lan naturel; et je suis persuade que les hasards d'une
bravoure si exalte pouvaient encore tre heureux. Quarante-huit heures
se passrent dans l'incertitude du succs de la ngociation du duc de
Vicence, de ce vritable ami de l'Empereur, de ce sage conseiller trop
peu cout. Je vis Ney deux ou trois fois avant le retour de
l'_ultimatum_; il tait proccup, mais point inquiet: il n'avait pas
dsespr de la fortune de Napolon. Je lui contais tout ce que
j'entendais dire, et  Fontainebleau aucun ordre de partir ne vint
attrister la joie de le voir. J'eus mme un moment l'orgueil de me
croire utile, et il fut assez aimable pour dire que je lui tais
ncessaire, que je ne devais partir que lorsqu'il me le demanderait; il
m'avait quitte sur les neuf heures du soir. On venait de nous annoncer
que les cocardes blanches et les lis avaient t arbors  Paris, qu'on
criait _vivent les Bourbons!_; Les plus grands malheurs furent un moment
 craindre, car les troupes n'taient pas disposes  rpter ces cris,
pas mme  les supporter. Je rencontrai deux soldats qui tenaient une
des proclamations qu'on osait encore distribuer en cachette: elle
portait que les allis ne traiteraient plus avec Napolon Bonaparte, ni
avec personne de sa famille. Les commentaires sur un pareil texte se
ressentaient du fanatisme tout militaire. Ils n'taient pas si fiers
que cela  Tilsitt, ces empereurs par la grce de Dieu, et qui peuvent
dire qu'ils le sont rests alors par la bont de Napolon, avec qui ils
ne veulent plus traiter aujourd'hui. Ah! ils ne veulent pas... Mais nous
ne sommes pas morts tous... Que ce Napolon nous fasse seulement signe
de la main, qu'il nous dise en avant, et Russes, Prussiens, Autrichiens,
tous ces hros que nous avons battus trente ans, laisseront leurs os en
France pour l'engraisser. Je rapportai  Ney ces nergiques propos; il
me dit: Ils pourraient bien avoir raison; il serait cruel d'en venir
l, mais cela vaudrait mieux encore que de passer sous le joug. Il le
pensait; car la vrit, la franchise, dictaient toujours les discours du
marchal; oui, toujours. Michel Ney ne trahit jamais sa pense; je le
dirai jusqu' mon dernier soupir. Plus tard,  l'poque sanglante que je
vais bientt retracer, je rpterai que Michel Ney fut toujours sincre.
Une ame si grande, un si hroque courage, ne s'allient point avec la
perfidie qui se joue des sermens. poux et pre, il couta les
trompeuses promesses d'une paix glorieusement gagne: il tait homme et
soldat franais. On lui offrit la prosprit future de sa patrie, sa
grandeur et sa gloire sous les drapeaux qu'il illustra si long-temps.
Pouvait-il prfrer  cette alternative une guerre de Franais 
Franais? Aprs la scne des grenadiers, il me dit: Je veux dire tout 
l'Empereur; mais je ne yeux pas, Ida, qu'il sache nos relations. Comment
arranger cela? car, je ne vous le cache pas, j'ai un projet pour vous.

--De me faire dcorer, peut-tre?...

--Vous riez; et quand cela serait?

--Monsieur le marchal, vous battez la campagne; avez-vous oubli ma
profession de foi  Eylau.

--Comment?--Serait-ce sous le rapport de services particuliers?--Mon
ami, on ne mrite pas pour cela la croix d'honneur. Il me regarda avec
motion, pressa fortement ma main contre sa poitrine. En voil, une
dcoration, m'criai-je avec cet enthousiasme qui le sduisit si souvent
dans un bivac comme dans un salon, en voil une; c'est votre main place
sur votre noble coeur. Michel, les croix sont des constellations qui
brillent sur le temple de Mmoire; mais mon sexe n'y doit jamais
prtendre. Ce brevet de force et d'hrosme ne conviendrait dans notre
sexe qu' ces admirables soeurs de charit, dont nos grenadiers sentent
l'appui; pour elles, au moins, la croix serait l'honorable rcompense
des dangers rels bravs pour secourir et consoler, sinon pour combattre
et vaincre.

--Ida, chre et bonne Ida, que vous dites toujours bien; ah! que je
voudrais que l'Empereur vous entendt.

Je me gardai bien, comme on pense, de lui dire que l'Empereur me
connaissait, car les explications eussent t un peu loin. Il est bien
probable que la scne, commence par l'attendrissement, et fini par une
colre semblable  celle qui m'avait fait si belle rception au Dniper.

On vint chez moi pour prvenir le marchal de se rendre prs de
l'Empereur. Ney me quitta fort contrari. Comment a-t-on su que j'tais
ici, disait-il; tout se sait donc?...

Tout tait fini  Paris. Le duc de Vicence, si dvou, avait lutt
vainement: il devait succomber. Son attachement reconnaissant avait trop
 faire de combattre un quatuor anti-imprial, dont le prince de
Bnvent tait le chef. Quoique j'eusse le coeur navr, je ne pus
m'empcher de sourire en repassant les phrases diverses qui avaient fini
par conduire M. de Talleyrand au... royalisme... migr sous la terreur,
citoyen ministre sous la rpublique, sous le directoire et le consulat,
prince sous l'empire et par l'Empereur, que pourra-t-il encore devenir,
et surtout quels services l'ancien vque d'Autun fera-t-il valoir prs
du frre de Louis XVI?

Il s'en tirera, disait Ney; c'est l'essence de la politique.
L'vnement a prouv que Ney, sans tre fin diplomate, savait trs bien
les juger. Une personne, intimement attache  l'impratrice Josphine,
et que je trouvai en Belgique en 1816, connaissait encore mieux cet
homme extraordinaire, que je crois pourtant avoir bien connu et bien
jug. Je regrette que ce qui me reste  retracer ne me permette pas les
dtails que cette personne me donna et qui sont d'une nature assez
intime; mais cette digression me mnerait trop loin, les faits pourront
trouver leur place ailleurs.

L'arrive de M. de Montholon, accouru de Paris pour se dvouer au
malheur, causa un vif sentiment de joie  l'Empereur; le dvouement de
cet homme aimable, si brave, si loyalement attach  une cause de
gloire, devint l'heureuse compensation de plus d'une ingratitude. En
1809, lorsque je fis mon premier voyage  Florence, une personne trs
spirituelle et distingue, qui avait beaucoup connu le gnral
Montholon, m'avait dit: Savoir vivre et instruction, voil ce qu'avec
beaucoup d'affabilit on trouve chez M. de Montholon, qui venait alors
d'tre nomm chambellan. J'tais d'accord avec madame H...al sur le
brillant mrite de M. de Montholon, mais lorsqu'il vint  Fontainebleau
pour s'attacher  la fortune de l'Empereur, il conquit une place plus
haute dans mon admiration. Enfin l'acte qui dclara Napolon dchu du
trne, l'arme dlie du serment de fidlit, parut. Ils ont beau
faire, criaient nos braves, ce serment est _grav l_; et ils
frappaient leurs larges poitrines. Et voil,  son service, de quoi le
prouver, et ils mettaient la main sur le sabre. L'agitation tait
bouillonnante; on n'entendait que ce cri:  Paris! marchons sur Paris!
Aussitt l'Empereur parut;  son aspect tout rentra dans l'ordre. Oui,
je le rpterai jusqu' mon dernier soupir, ce fut un grand, un noble
spectacle que celui de Napolon et de son arme  Fontainebleau, de
cette France arme et encore debout au milieu de la France humilie et
soumise. Je courais au milieu des groupes; je voyais, j'entendais tout,
et tout tait admirable de courage et de dvouement.

Ce jour mme, au moment o j'allais rentrer pour crire  Regnault,
j'aperus la dame allemande que j'avais vue souvent chez lui; je crus
voir qu'elle voulait m'viter. Je voulus qu'elle st que je l'avais
remarque. Je me persuadais qu'elle avait fait comme la plupart des
fonctionnaires civils et militaires, des employs et des courtisans, qui
n'avaient pas mme attendu le dpart de celui qu'ils avaient si
long-temps difi, pour endosser les livres du pouvoir nouveau. Je me
trompais compltement; cette dame venait apporter d'importantes
nouvelles; elle cherchait le gnral Fezenzac. L'Empereur, disait-elle,
avait gagn la cause de la rgence. Alexandre avait cd  l'loquence
d'un homme honor de son estime. Hlas! le duc de Vicence avait tout
obtenu; mais le gnral Dessoles a tout gt; il dteste l'Empereur, et
il parat qu'un ennemi plaide toujours mieux qu'un ami. Alexandre n'a
pas t fch de satisfaire son orgueil en humiliant Napolon: il ne
russira que trop; car si vous saviez combien de gens j'ai dj vus 
Paris, qui taient plus que dvous encore, au 1er avril,  la dynastie
de Napolon, et qui ont voulu me persuader,  moi qui sais tant de
peccadilles politiques, qu'ils ont toujours chri les princes lgitimes
et attendu leur retour!

--Du moins, lui rpondis-je, si l'Empereur peut oublier toutes les
ingratitudes  l'aspect de ses aigles que baise encore avec fureur son
arme! Jamais peut-tre les soldats ne l'ont exalt autant que depuis
qu'il est dchu du trne.

Cette dame, dont toutes les minutes avaient toujours un but, s'tait
charge d'un billet de Regnault pour moi[11]. Il me demandait sur les
marchaux des dtails que j'aurais pu lui donner, mais que je ne crus
pas du tout de ma comptence. Que fera Ney? de quel avis restera-t-il?
Voil les phrases que je me rappelle parfaitement. J'aurais voulu
rpondre, mais c'et t accepter la mission, et je n'en voulus jamais
que de mon coeur et de ma trs indpendante volont. La dame allemande,
dvoue aux hauts intrts politiques, voulut me prouver que j'avais
tort; mais je lui prouvai le contraire en deux mots, et il n'en fut plus
question. Lorsque je la revis sur les terres de l'exil, elle me dit:
Ah! vous aviez raison; que n'ai-je pens comme vous, je n'aurais pas
mrit le mpris de l'homme pour qui j'aurais donn ma vie! Son
touchant repentir lui valut alors tout mon intrt, et je m'applaudirai
toujours d'avoir pu lui en donner d'utiles preuves. Il tait question
dans la lettre de Regnault du gnral Dessoles, cet ami fidle du
gnral Moreau. N'ayant jamais eu de relations intimes avec ce gnral,
et me le rappelant mme  peine, je rpondis simplement de souvenir:
Certes Dessoles a trop aim Moreau pour pouvoir beaucoup aimer
Napolon. La nuit, le duc de Vicence arriva  Fontainebleau; personne
ne dormait dans ce moment-l. Ma belle Allemande partit pour Essonne. Le
rsultat de l'arrive du duc de Vicence fut la nomination de deux
nouveaux plnipotentiaires, dont l'un tait Ney, et l'autre Marmont.
Avec quelle joie on apprit cette nomination qui adjoignait deux braves 
l'ami le plus fidle! Cependant il prit une inspiration  l'Empereur qui
prouva encore mieux toute sa confiance et sa scurit dans ses
marchaux: Macdonald venait d'arriver de Troyes avec son corps d'arme,
et cela fit changer la nomination. Ce fut la grande facilit de
communiquer de Paris avec l'arme qui influa beaucoup dans ces critiques
momens. L'Empereur, instruit de tout, craignait les intrigues, les
trahisons; il ne craignait pas assez d'autres sentimens moins coupables,
mais non moins funestes  sa fortune, le dcouragement et le besoin du
repos pour les chefs. Macdonald fut nomm avec Ney, pour aller  Paris.
Je vis Ney une minute; il disait qu'on avait eu une peine incroyable 
en finir pour les formes; que l'tiquette avait survcu  l'adversit;
que Napolon y avait mis une taquinerie de dtails insupportable. Je
trouvai cette susceptibilit trs naturelle dans un homme abattu. Je le
dis au marchal. Il me rpondit en souriant:Je crois qu'il ne nous a
donn notre mission que pour la forme; il fomente quelque projet; qui
sait comment tout finira?

--Par chasser les Cosaques et compagnie, j'espre...

--_Ainsi soit-il_, rpondit-il, et il me quitta.

Trois heures aprs, en rdant prs du chteau, j'aperus Auv...,
capitaine de la garde; il me parut si joyeux que je ne pus m'empcher de
lui en demander la cause. Nous ne resterons pas ici les bras croiss,
me dit-il; l'Empereur a paru cder, mais nous savons le dessous des
cartes. Pendant qu'on perdra du temps l-bas  griffonner et  bavarder,
nous l'emploirons bien. Dans une heure les ordres parleront. Tout est
organis, le plan de campagne est facile: vaincre ou mourir! Nous voyons
bien la mine de quelques suprieurs, mais ils n'oseront rpudier tant
d'annes de gloire. Qui d'entre eux oserait devenir infidle au camarade
d'Austerlitz? En me disant cela, je vis, au ton seul, que celui qui
parlait tait  cette bataille; je le lui dis. Oui, j'y ai gagn ma
croix et mon grade, et ma vie est  celui qui nous fit vaincre... Un
mot nergique  l'appui, et un geste qui indiquait un attendrissement
qui dans ces yeux-l n'tait pas faiblesse, me firent attacher beaucoup
de prix aux nouvelles que le capitaine Auv... continua de me donner.
Mais toutes ces esprances de l'arme la plus brave, la plus dvoue,
allaient s'vanouir. Ney tait parti le 4; les troupes venaient de
recevoir un ordre de marche pour Moulignon. J'tais dcide  suivre le
premier bataillon; dans le mme moment, je reois un petit chiffon de
papier d'une paysanne; il contenait ces mots crits au crayon: _J'ai
t  Chevilly, on y est charm de l'lve de Bonaparte_. Je voulus
payer la paysanne; impossible de la retrouver. Ma tte tourna; j'aurais
prfr une canonnade  l'effroi qui s'empara de moi. Que dire? qui
nommer? comment justifier cet envoi et qu'en penser moi-mme? Abominable
intrigante! fut ma premire rflexion; l'autre, la ncessit de
consulter Ney: il va jurer, crier; n'importe, il faut qu'il le sache, et
me voil  cheval sur la route de Chevilly.

Ce billet, disais-je, n'est et ne peut venir que d'une dame allemande
que le gouvernement emploie depuis 1804; elle tait  Fontainebleau il y
a trois jours; Regnault la sait par coeur et en rpond. Au moment o
j'arrivais en vue du chteau, je vis  une grande distance les
plnipotentiaires au grand train de poste filer sur Paris. Galopper
aprs ne m'et pas effraye; mais Ney n'tait pas seul, et je savais
trop comment il aurait reu un trait de zle qui dvoilait ce qu'il
avait tant  coeur de cacher; zle qui de plus exigeait encore des
prambules justificatifs. Je me contentai de garder l'avis; je ne voulus
plus risquer de m'arrter  Chevilly, que j'avais dpass d'une lieue,
et retournai  Fontainebleau o j'arrivai fort tard. Tout y tait  la
guerre; tout ceux que je vis, et j'ose en appeler au tmoignage du brave
gnral Gourgaud, l'Empereur ne songeait point  tenir l'abdication. Il
tait bien rsolu  tenter encore le sort des combats, son lment
vritable, et il pouvait se promettre la victoire peut-tre, car ce qui
restait de l'arme valait quatre fois son nombre. Le 5 avril,  six
heures du matin, je courais dj sur la route de Paris. J'y rencontrai
un officier, ami intime du colonel Fabvier; il tait ple  faire peur.
Il me conta ce qui s'tait pass au corps d'arme de Marmont. Cet
officier tait comme fou; il disait des choses que je ne veux ni dois
rpter; je dcris ce que j'ai vu, mais n'cris point l'histoire ni
toutes ses cruelles vrits. Lorsque l'Empereur envoya le gnral
Gourgaud  Essonne pour inviter le marchal Marmont et le gnral Souham
 dner, il savait qu'ils n'taient plus disposs  la guerre; Ney
m'avait dit dj: Cette course sur Paris a tout gt, tout perdu.

On ne peut se figurer l'agitation furibonde des troupes de
Fontainebleau.  la nouvelle de l'armistice de Versailles, beaucoup
d'officiers coururent risque de la vie, les soldats ne comprenant pas la
haute politique comme les dignitaires.

Paris ne fut sauv que par la magnanimit de Napolon, qui eut encore
piti de sa capitale qui l'abandonnait. L'Empereur avait donn des
ordres au gnral Belliard, que je vis partir pour Essonne. Il avait t
fait un ordre du jour par le marchal Marmont, dont j'ai retenu quelques
passages que les soldats rptaient les uns aux autres avec un accent
impossible  dcrire: _L'espace de terrain garanti  Buonaparte,
circonscrit au choix des allis_. Le 6, au soir, Ney me fit dire de
partir pour Paris. Je n'en fis rien; il devait, rester encore... Mais je
me cachai mieux et de faon  savoir tout ce qui se passait au palais.
Un hasard heureux de mes relations multiplies  l'infini dans tous les
pays avec des personnes de toutes les classes, me fit rencontrer 
Fontainebleau, sous les livres de la domesticit, au dernier domicile
imprial de Napolon, une ame gnreuse et noble, dont le dvouement et
la courageuse fidlit honoreraient les classes les plus leves de la
socit; Henriette n'tait que simple servante de basse-cour; elle est
aujourd'hui retourne dans son pays, prs de ses vieux parens dont elle
est le soutien; je ne puis me refuser de placer, au milieu de ces
tristes vrits, quelques dtails moins sombres d'une vie obscure, mais
voue depuis son aurore  toutes les plus touchantes vertus qui puissent
honorer notre sexe.




CHAPITRE CXXVIII.

Henriette.--Dernire revue de l'Empereur.--L'adieu des aigles.--Quelques
dtails de l'intrieur du Palais.


Je me voulais bien tenir cache  Fontainebleau, et je fus ravie de
trouver l'occasion de le faire sans manquer celle de tout savoir, grces
 une servante qui m'avait donn asile au chteau. Henriette avait
vingt-six ans; c'tait une brune d'un teint admirable; une bouche
charmante, un regard doux et voil, un maintien dcent, faisaient de
cette fille de basse-cour une femme peu ordinaire, et  peine m'eut-elle
rpondu, que j'avais reconnu la nice de M. Devranne, honnte marchand
de Nice, chez lequel j'avais log deux fois. Ce M. Devranne se disait
parent du marchal Massna et tait si fier de cette glorieuse parent
que, lorsqu'il sut que j'avais eu des relations d'amiti avec son
illustre parent, j'en aurais, je crois, obtenu tous les services.

Je veux dire ce que j'appris de cette Henriette, victime d'un premier
amour, au sein de la famille de celui qu'elle pleurait, et que je
retrouvai  Fontainebleau dans la dernire classe de domesticit, mais
honorant toujours par sa conduite le souvenir de celui qu'elle avait
uniquement aim, et se trouvant console de ses obscures fonctions,
puisqu'elles l'attachaient au service du chef que le jeune Devranne
avait suivi tant de fois dans le chemin de la gloire. Jules Devranne fit
ses premires campagnes sous Napolon; il fut bless  dix-neuf ans dans
un de ces combats immortels o l'arme franaise tait suspendue  la
cime des Alpes, pour les dfendre contre l'ennemi. Le grade de sergent
lui fut donn par Massna, qui les avait tous gagns sur le champ de
bataille, et qui ne connaissait d'autres recommandations que la bravoure
et la discipline; aussi, comme Jules fut heureux! On l'est d'un premier
grade comme d'un premier amour; mais une grave blessure l'loigna du
service. De retour dans sa famille, le jeune bless y trouva Henriette,
fille unique d'honntes artisans. Objet de toute leur tendresse et mieux
leve qu'on ne l'est d'ordinaire dans cette condition, Henriette avait
 peine quinze ans. Elle tait si prvenante pour le jeune bless, qu'il
ne put dfendre son coeur, si passionn pour la gloire, contre le pouvoir
de la beaut. Jules, pour faire quelques pas, avait besoin d'un faible
appui, et aucun ne lui tait agrable comme le bras de la jeune fille.
Les parens du bless possdaient au faubourg de Nice une de ces maisons
charmantes o les riches Anglais vont adoucir leur _spleen_, sous les
alles embaumes de l'oranger; on y conduisit Jules; Henriette lui fut
donne pour garde. Le bless ne soupirait plus pour le retour de sa
sant que pour la consacrer  embellir les jours de son amie. Jules
l'aimait dj et osait le dire; Henriette le lui rendait en silence.

Un jour, la solitude et l'amour mirent Jules dans cet tat d'exaltation
qui ne permet plus de calculer ni pass ni avenir, ou plutt qui
renferme l'espace et le temps dans une minute. Henriette, effraye des
transports de Jules, le supplia  genoux d'avoir piti d'elle: Ne
m'enlevez pas ce long bonheur que j'espre devoir  votre estime; et
suffoque, attendrie, la jeune fille posa sa tte innocente sur les
genoux de celui qui aurait d la protger, et... qui la perdit. Le
rveil fut affreux. Henriette s'enfuit. Jules, dsespr, avoua tout 
ses parens. On parvint  calmer ceux d'Henriette, et tous se runirent
pour la retrouver et la rappeler prs de celui qui, l'ayant offense en
l'adorant, et sentant sa vie s'teindre, ne formait plus d'autre voeu que
de lui donner son nom pour la sauver d'une honte si peu mrite. On
dcouvrit Henriette au Puget, dans la chaumire d'un ptre des
montagnes. On eut beaucoup de peine  ramener Henriette, qui osait 
peine lever les yeux sur ses parens. Laissez-moi ici, leur disait-elle;
ici du moins on ne sait point ma chute.--Il meurt s'il ne vous revoit.
Henriette cda; et lorsqu'amene prs du lit o gisait son amant, elle
lui dvoua de nouveau sa vie. Jules supplia sa famille de hter les
prparatifs d'une union qu'il dsirait d'autant plus ardemment, que la
pauvre Henriette venait de lui avouer qu'elle portait dans son sein le
fruit de leur garement. Tout se prpara: les deux familles comprenaient
toute la dlicatesse d'une telle position. On tait  la plus belle
poque de l'anne, au printemps, si dlicieux surtout sous le beau ciel
de Nice. Les ftes d'une union dsire, les modestes ftes d'un bonheur
obscur se prparaient. Assis sous un berceau de lilas en fleurs,
pressant dans ses bras affaiblis la bonne et tendre Henriette, la
nommant sa compagne chrie, Jules se livrait  un enthousiasme de
souvenirs plus vif peut-tre que leur ralit mme. Il racontait la
gloire de nos armes: Henriette, disait-il, si tu me donnes un fils, il
ira prendre ma place sur les champs de bataille qu'il m'a fallu quitter;
il aura pour parrain le chef vaillant qui me donna mon grade. Je te
conduirai  Paris pour voir le marchal Massna, _l'Enfant chri de la
Victoire_.--Et l'Empereur, disait Henriette se laissant gagner 
l'orgueil de la gloire, le verrai-je, lui? Jules la pressa contre son
sein. Ils continurent leurs doux rves; ils taient heureux de toute
une vie d'amour. Les parens, joyeusement runis, souriaient  leurs
esprances. Le lendemain, la cloche qui devait annoncer la messe
nuptiale sonna pour l'agonie et la mort de Jules, qui succomba le jour
mme sur le sein de la pauvre Henriette... La mme nuit, Henriette donna
le jour  un fils, qui ne survcut que peu d'heures  son malheureux
pre. La famille Devranne, fidle au voeu que Jules avait form, regarda
Henriette comme sa fille, et deux annes se passrent dans un deuil
commun. Le pre de celle-ci mourut; sa mre, trs ge, perdit une
partie de sa fortune, plaa le reste sur la tte de sa fille, et crut
doucement finir ses jours entre elle et les parens de Jules; mais en peu
de mois une banqueroute vint rduire la famille tout entire au
dnuement.

Henriette partagea le pain de son travail avec la famille de son coeur.
Pour se consoler de tant de misres, on parlait de celui qu'on avait
perdu. Henriette, assise toujours  la place qu'il avait occupe, disait
souvent: Mon bon pre est dj avec Jules; bientt je vous y
devancerai; j'irai l haut prier avec eux pour vous. Ces sombres
penses taient le seul chagrin que la pauvre Henriette donnt aux
siens. Le frre de Jules ne put supporter la perte de sa fortune; il
languit quelque temps, et mourut en recommandant Henriette et sa mre 
sa femme. La belle-soeur de Jules ne fut pas une veuve inconsolable;
contractant de nouveaux liens, ils firent taire l'ancienne amiti; et
Henriette, fire et sensible, ne trouvant plus les larmes fraternelles
qui rpondaient aux regrets de son amour, se retira avec sa mre d'une
famille o elles taient devenues trangres. L'ge et les infirmits de
sa mre ayant augment, le malheur de cette pauvre Henriette fut port 
son comble; elle se rsigna  se placer comme femme de chambre, pour
consacrer son salaire  donner quelque secours  sa mre. La matresse
d'Henriette l'amena  Paris  de trs avantageuses conditions; elle
plaa sa mre dans une excellente pension, et partit bnie par celle qui
lui avait donn le jour. Ce qui m'a port bonheur, disait la bonne
Henriette, car la place que j'occupe ici est une place de mon choix; la
matresse que j'avais est une amie de la reine Hortense. Je me fatiguais
de ce service de Paris; j'avais besoin d'air, de libert pour pleurer.
Ma matresse me trouvait trop triste; mais comme elle est bonne et
juste, elle n'en assura pas moins mon sort en me plaant  sa maison de
campagne. Elle me dit un jour que j'allais tre au service de
l'Empereur: Ah! comme fille de basse-cour; est-ce qu'un empereur en a
besoin? Ma matresse me fit parler  la reine Hortense, et huit jours
aprs je fus envoye et installe. Ma mre est venue me rejoindre et s'y
est entirement rtablie. Il y a deux mois, un cousin germain, en
mourant, lui a lgu 1500 francs de rente, rversibles sur moi  la mort
de ma mre. Elle est partie pour recueillir son hritage; elle voulait
que je quittasse tout pour venir jouir de cette fortune. Hlas! je ne
sais quoi me pse sur le coeur; mais cette fortune ne me sourit point:
d'ailleurs; ce qui se passe, le malheur qui menace l'Empereur, me donne
un chagrin, Madame, dont un million ne me consolerait pas. La reine
Hortense, aussi bonne que belle, m'a tmoign de l'intrt, et je vous
avoue que si cela tourne plus mal et si l'Empereur s'en va, je
demanderai  suivre la reine Hortense. Le malheur de ceux qui m'ont fait
du bien me navre plus que ce que j'ai dj prouv moi-mme.  cet lan
j'embrassai la pauvre Henriette.

Je ne vous aurais pas reconnue sous ce costume, Madame, continua
l'excellente fille. Quoique vous soyez bien en femme, en homme vous avez
l'air de dix ans plus jeune; puis, c'est tout--fait autre chose. Mon
Dieu! vous qui voyez les gnraux, croyez-vous que cela va mal finir?

Napolon tait encore Empereur pour tout le monde. L, dans les
galeries, dans les salons du chteau, de la ville, on accourait pour se
presser autour de lui; mais la vritable fidlit, le zle pur et le
dvouement enthousiaste n'existaient plus cependant qu'au milieu du
foyer militaire dont il tait entour. Henriette me montra un petit
escalier au-dessus des remises d'une des cours intrieures, et me dit
que je pouvais m'y tenir en toute sret. J'eus une forte tentation de
m'habiller de sa toilette de paysanne; mais persuade qu'en cas de
quelque alerte je me tirerais mieux d'affaire avec mon vtement de
guerre, je renonai  cette ide, et courus me glisser dans un coin, o
aucun des bruits qui circulaient ne pouvait m'chapper.

Un officier d'tat-major m'aperut. Je lisais sur son visage
l'inquitude d'une grande douleur. Je ne me cachai plus de lui. Je suis
ici en contrebande, lui dis-je; ne dites pas au marchal Ney que vous
m'avez vue; je ne saurais respirer sans savoir ce que cela va devenir.

--C'est tout su, me rpondit-il d'un ton chagrin; tout est fini. Un
corps d'arme nous manque; l'Empereur est par l  la discrtion des
souverains allis. Ils n'ont os risquer une bataille avec leurs
innombrables masses contre les cinquante mille braves de Napolon; mais
ils ont travaill  moindres frais. Ney est revenu; il est en ce moment
avec l'Empereur, qui m'a paru admirable depuis qu'il voit enfin toute
son infortune; il m'a donn des ordres avec une tranquillit, un
sang-froid, qu'il aurait  peine s'il tait heureux. Nous allons avoir
une revue, et cependant il est dcid  abdiquer; je le sais du duc de
Vicence, qui ne cache rien, pas mme le malheur.

--Comment! une revue ici?

--Oui, dans la grande cour; et elle sera superbe, car jamais Napolon
n'a t plus cher  l'arme.

--Ney y sera?

--Certainement. Ney m'a tonn et surpris: il est persuad, de nous 
nous, que l'abdication peut seule sauver la France des horreurs de la
guerre civile... Est-ce que vous voudriez parler  l'Empereur, me dit
l'officier?

--Non pas  prsent, car mon motion me ferait jouer un sot rle. La
comparaison que je pourrais faire avec le pass me serait trop cruelle,
et je ne pourrais la supporter; mais s'il y a une revue, venez me
prendre et placez-moi dans les rangs de derrire, je parviendrai bien 
voir sans qu'on m'aperoive; me le promettez-vous?

--Oui. Et il tint parole.

Je la vis cette revue; et je peux l'assurer, jamais dans les plus beaux
jours de l'Empire les transports d'un pareil enthousiasme, d'un pareil
dlire, n'clatrent: on voyait de grosses larmes tomber sur les
moustaches des plus vieux grenadiers. Le groupe des marchaux qui
reconduisait l'Empereur dans ses appartemens aprs la revue, passa trois
fois si prs de moi, que je cachai ma tte derrire l'paule d'un
grenadier, dans la crainte que Ney ne m'apert. Je reconnus Berthier,
Lefebvre, Macdonald, Oudinot, Ney, le grand marchal Bertrand, les ducs
de Vicence et de Bassano; les trois dernires figures exprimaient une
certaine joie, dans une si grande douleur, des cris d'amour avec
lesquels les troupes avaient accueilli l'Empereur; Ney avait l'air
sombre, Lefebvre accabl; Oudinot et Macdonald paraissaient plus calmes,
de cette tranquillit que donne en tout un parti pris; leur maintien
dnotait comme une impatience d'en finir. Quatre armes, disait-on dans
les rangs, cernent le camp de Fontainebleau; les Russes sont entre
Essonne et Paris,  Montereau,  Melun. Que l'ennemi soit o il voudra,
criaient les soldats, que l'Empereur dise un mot et les allis peuvent
encore tre crass; ils auront Paris  dos, et le canon des braves ne
sera pas un vain appel pour une population o vit encore l'nergie du
nom franais. Toutes ces choses se rptaient du colonel au lieutenant,
du lieutenant aux sous-officiers, et d'eux au simple soldat. L'Empereur
proposa  peu prs tout cela aux marchaux, mais sa voix se perdit dans
les salons du chteau; son cho vritable, alors, tait dans le coeur de
ses soldats. J'aurai plus tard  dire ce qui se passa dans les premiers,
et surtout dans cette entrevue de Ney avec Napolon, qui a t si
diversement rapporte, et si peu vridiquement.

Les marchaux taient repartis porteurs de l'acte d'abdication. J'avais
quitt mon observatoire, et je me promenais avec l'aide de camp devant
le chteau, lorsque tout  coup nous voyons une calche allemande
escorte franchir la grille; il en descend un officier russe: aussitt
il est introduit. On sut qu'on avait rpandu le bruit que l'Empereur
avait quitt Fontainebleau et qu'il partait par la route de la
Bourgogne; le chef d'tat-major assura que c'tait le gnral ***,
attach  la maison de l'Empereur, qui avait invent de se rendre
agrable par cette petite dnonciation ridicule et odieuse contre son
chef et son bienfaiteur. J'ai promis de ne point nommer les personnes
dont j'aurais eu  me plaindre, ni celles que je mprise, et je tiens
parole pour les dernires, en ne donnant pas mme l'initiale du gnral
franais qui donna cet avis au commandant des avant-postes russes. Oh!
l'odieuse chose que l'ingratitude, surtout lorsqu'elle accable un grand
homme, de complicit avec la Fortune! Une noble et touchante rcompense
attendait l'objet de tant de sentimens contraires. Le dpart de
l'Empereur, l'adieu aux aigles, a d bien souvent sur l'affreux rocher
de Sainte-Hlne lui tre une glorieuse consolation, et sans doute
aussi, hlas!... un douloureux remords. Il faudrait un autre pinceau que
celui d'une femme, pour reproduire cette grande page historique. Mais
avant, il se passa une scne cruelle dans l'intrieur du chteau, et qui
a t bien contradictoirement raconte.

L'entresol, dans une des cours o Henriette m'avait loge, tait assez
prs pour que nul mouvement ne se passt, sans que je l'entendisse. Le
duc de Vicence et Macdonald revinrent seuls de Paris dans la journe du
12 avril; tout le monde faisait des commentaires. J'avais djen avec
l'aide de camp, qui m'avait prise en affection militaire: L'Empereur
travaille sans relche, me disait-il; le secrtaire d'tat fait des
expditions continuelles; l'arme du marchal Soult s'avance; on pourra
oprer une jonction avec le corps du marchal Suchet, qui revient
galement d'Espagne; l'Empereur a tout pes; il va se passer de grandes
choses. Sur ces entrefaites, les soldats raisonnaient dj de la sorte:
L'Empereur a tir son plan: bientt nous n'entendrons plus d'ici les
cris du _qui vive_ russe se croiser avec celui de nos sentinelles.
Effectivement, dans le silence de la nuit, l'cho renvoyait les sons
discordans des vedettes trangres qui cernaient le camp franais.

Je m'tais couche fort tard et jete tout habille sur le lit;
Henriette dormait sur une chaise; tout tait silencieux dans le chteau.
Que de rflexions m'assaillirent! de quelles brillantes ftes ces murs
avaient rpt les clats! Et aujourd'hui cette impriale demeure sert
de prison au matre des rois, devenu leur captif! Que sont les grandeurs
et qu'est le gnie lui-mme!

Ces tristes rflexions firent place  une extrme surprise; je vis tout
 coup de nombreuses lumires; quelques personnes de service allaient et
venaient; on entendait comme un flux et reflux de monde au chteau. Il
tait  peine trois heures; un homme  cheval sortit de la cour d'un
trot press. Henriette avait regard; elle pouvait aller et venir, et
elle accourut me dire que c'tait un des chirurgiens de l'Empereur.  ce
mot, je frmis de terreur; je venais de penser  un crime affreux commis
dans ce sjour  une poque bien loigne, et mon esprit me fit voir la
possibilit d'un forfait politique contre la vie de celui dont l'ombre
serait moins formidable. On ne sut rien le lendemain; mais ayant
pntr, par un dgagement, sous prtexte de parler  un valet de la
chambre de l'Empereur, j'aperus M. de Turenne, matre de la garde-robe,
dans une trange agitation, et j'entendis le mot d'_empoisonnement_,
deux fois distinctement rpt. Je ne connaissais pas la personne  qui
il parlait... J'aurais donn dix annes de ma vie pour savoir
entirement tout; mais je n'osais me montrer. Heureusement le gnral
Bertrand vint parler  un officier; sa figure tranquille m'tait la plus
forte garantie qu'il n'y avait aucun danger  redouter pour l'Empereur.
Je n'eus plus que la crainte de m'tre avance l dans un moment pareil.
Le mameluck Roustan, soit btise, soit ingratitude, fut celui qui
accrdita le bruit que l'Empereur avait cherch  se procurer du
charbon, et aprs  se brler la cervelle. C'est donner un ct faible 
Napolon, que de lui prter l'ide d'un suicide sans noblesse; s'il y
et pens, il et tranch sa destine comme Caton, sans prparatifs,
dans toute la simplicit d'un ferme vouloir. Le matin, vers neuf heures,
quand ces bruits du palais circulrent dans les rangs des vritables
amis de Napolon, des grenadiers de sa garde, j'eus un moment la crainte
d'une insurrection. Henriette vint me dire: Mon dieu! j'ai entendu
parler de poison; les grenadiers rptent que ce sont les allis qui ont
fait un pareil coup; si l'Empereur ne se montre, il y aura du bruit.
Nous n'y pouvons rien, Madame, et je voudrais bien ne pas y tre. Je
rassurai la pauvre Henriette, et j'allai djener auprs de la grille:
l je pus me convaincre que sa terreur n'avait rien exagr. Je me
garderai de retracer tout ce qui me fut dit, quoique chaque mot ft un
loge pour les braves qui les profrrent.

Les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite: aussi apprit-on bientt
les adhsions au gouvernement provisoire, les proclamations. Parmi
celles qui choqurent le soldat, fut la proclamation que le marchal
Augereau fit aprs son armistice avec Hesse-Hombourg. Ah! disait un de
ces vieux soldats de Marengo et de Lodi, comment peut-on maltraiter
notre chef! Ah! parlez-moi du brave gnral Montholon! voil un brave
dvou. J'avais reu deux lettres trs pressantes, mme une espce
d'ordre de revenir  Paris; mais outre que j'avais contract l'habitude
de faire  ma tte, j'avais encore pris la rsolution de ne quitter
Fontainebleau qu'aprs dcision du tout. J'avais cru voir Ney trs calme
sur le cruel vnement qui se prparait, et je rvais  trouver moyen de
me glisser inaperue parmi le petit nombre de coeurs dvous qui se
groupaient autour de l'illustre proscrit; mais tout prit une si sombre
couleur, que le moment du dpart arriva sans que j'eusse pu mme penser
 demander  tre comprise dans la suite de Napolon. Enfin, le 20
avril, la garde fut range dans les cours du chteau... La peinture a
rendu le coup d'oeil de cette scne; elle en a fidlement reprsent les
acteurs... Mais quelle plume peut peindre jamais l'expression du morne
dsespoir qui rgnait sur les visages de ces vieux compagnons d'une
immortelle gloire!... Ils ne fixaient point leurs regards sur le chef
ador comme aux beaux jours des batailles: ils les baissaient vers la
terre comme s'ils avaient voulu y cacher leurs souvenirs et leurs
regrets. L'Empereur tait ple; sa voix tait altre; lorsque dans son
discours il dit: Quelques uns de mes gnraux ont manqu  leurs
devoirs... un lger bruit, semblable au retentissement des armes, se
fit entendre; un regard rapide de Napolon sur le gnral Petit et sur
le premier rang de sa garde me prouva qu'il avait compris l'involontaire
frmissement de ces hommes si dvous. Il rgnait un silence solennel et
attendrissant; l'Empereur versa des larmes; j'en vis couler de ses
nobles yeux. Lorsque Napolon embrassa le gnral Petit, il y eut une
minute comme de religion, si je puis dire; les grenadiers pressrent
leur arme contre leur poitrine; on entendit un murmure de la troupe
fidle; le porte-tendard, qui se trouvait prs de lui, perdit
contenance au point de sangloter. Je ne saurais dire ce que j'prouvais,
mais je puis avouer que, si je n'eusse t cloue  ma place par l'excs
de mon motion, je serais tombe aux pieds du hros objet de si nobles
douleurs, et je l'aurais suppli d'accepter le dvouement de ce qui me
restait de jours; oui, dans ce moment, Ney mme tait oubli;  lui, du
moins, que de consolations restaient! sa femme, ses fils, ses titres
mme, si on doit les compter dans le bonheur... L'Empereur, au
contraire, quittait la France, descendait d'un trne, et de quel trne!
On lui enlevait sa royale compagne, son fils chri; il n'emportait que
le poids de toutes les ingratitudes dont les derniers jours de sa
puissance avaient t surchargs.

Le gnral Bertrand monta en voiture avec l'Empereur. On leur avait
donn une escorte trangre. Je rentrai  la petite chambre d'Henriette;
je la trouvai toute prte  gronder; elle avait fait ses arrangemens,
et, deux heures aprs, nous tions en voiture sur la route de Paris.
Nous emes  essuyer toutes sortes d'ennuis  la barrire; on nous fit
descendre et on me demanda mon passeport, toujours en rgle dans mon
porte-feuille. D'o venez-vous?

--De Fontainebleau.

--tiez-vous attache  Napolon?

--De coeur, mais non de service.

--Et vous le dites?

--Pourquoi pas?

--Et vous ( Henriette)?--J'tais  la lingerie, et pour surveiller les
femmes des basses-cours.

--O allez-vous?

-- Paris, vous le voyez bien.

--Mais votre domicile?

--Il est sur le passeport que vous tenez.

--C'est bien, vous pouvez aller.

Nous profitmes de la libert. Je fis descendre mon lger bagage et
celui de Henriette, que je conduisis htel du Bouloi, d'o elle partit
pour Nice peu de jours aprs. Je rendrai compte, dans un autre chapitre,
de ma premire entrevue avec le marchal Ney.




CHAPITRE CXXIX.

Retour  Paris (23 avril 1814).--Ney.--Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.--Le colonel Morla.


J'avais le coeur oppress. Tmoin des grandes scnes de Fontainebleau,
ayant vu de mes yeux le trne disparatre sous les pieds de Napolon,
j'avais peine  croire  la ralit de tant de catastrophes. Paris me
faisait mal  voir; je courais partout, et nulle part je ne trouvais de
compensation  mes regrets. Je fis cependant une rencontre qui me causa
quelque joie: j'avais connu un Espagnol nomm Morla, en 1808, lors de
l'invasion en Espagne; plus tard je l'avais vu  Paris, et plus
particulirement par mes relations avec Regnault. Morla tait un homme
d'un grand caractre; il avait t capitaine-gnral de l'Andalousie et
membre du conseil d'tat sous le roi Joseph: il eut  se plaindre de la
svrit de l'Empereur, et le voyant, je dus croire qu'il se montrerait
joyeux des vnemens qui se passaient. Je me trompais. Cet homme fier et
gnreux en savait plus long et en voulait plus que moi. Je crains pour
la vie de Napolon, me dit-il aux premiers mots de reconnaissance. La
haine a prpar d'affreuses embches, et il y tombera. Ah! pourquoi
a-t-il refus le brave Montholon? C'tait le fer  la main que Napolon
et d quitter la France; il et d se rallier au corps d'arme de Soult
et de Suchet. Il avait encore de la sorte 100,000 hommes, et encore de
pareils soldats comptent double. Les illustres disgrces excitent une
piti enthousiaste, disposent surtout  un subit attachement pour ceux
qui partagent nos opinions. Je vis plusieurs fois le gnral Morla, et
chaque fois j'eus  admirer la noble part qu'il prenait au malheur d'un
souverain dont il eut peut-tre  se plaindre, et qu'en 1814 il tait
beaucoup plus profitable de dnigrer que d'exalter. Regnault faisait
grand cas du gnral Morla; mais il m'engagea  le voir peu, ou du moins
secrtement. Je trouvai le conseil un peu pusillanime, et je l'avouai 
Regnault. Cela est prudent, me rpondit-il; croyez-moi.

Je connaissais quelqu'un prs du jardin Turc. Je m'acheminais tristement
de ce ct, lorsque je vois une calche de voyage arrte, et un
voyageur me faire signe; j'approche, c'tait le gnral Morla. Montez
jusqu' la barrire, me dit-il, j'ai  vous parler; et me voil en
poste. Ne m'enlevez pas, gnral, j'ai besoin de rester  Paris.

--Ne le craignez pas, belle dame, car j'ai aussi besoin que vous y
restiez. Je n'ai pu rencontrer ni Regnault ni Macdonald; vous verrez le
premier, chargez-vous de cela; et il me donna un fort paquet sous
enveloppe. Nous tions au haut de la rue de Richelieu. Descendez-moi,
lui dis-je, votre commission sera plus tt remplie.

--Il n'est pas  Paris, sans cela je l'eusse faite moi-mme. Vous avez
raison. J'ai la tte brlante. Pourvu que l'on soit arriv assez tt.

--Qui?

--Un courrier qui doit avertir l'Empereur qu'on le guette pour
l'assassiner. Je suis sa trace; je ne reviendrai que lorsqu'il sera
embarqu. J'ai entendu ce propos atroce: Oh! il y a de bons enfans qui
attendent le _malin_; il y aura du guignon s'il chappe  Saint-Raphan.
J'ai recueilli d'autres dtails; j'en fais part au comte dans ma lettre,
ajouts  ce que je viens de vous dire. Je regardai l'Espagnol avec
l'admiration que m'inspirait une telle conduite; car le gnral Morla,
comme je l'ai dit, avait t peu favorable  l'Empereur dans l'clat de
sa prosprit, et n'en avait reu que de svres traitemens. S'il n'et
t trahi, je le harais peut-tre encore, me rpondit-il avec l'accent
le plus noble que j'aie entendu. Aprs m'tre bien fait rpter tout ce
qu'il voulait de moi, je descendis, lui souhaitant heureuse chance. Je
n'entendis parler du gnral Morla qu'aux premiers jours du mois de mai;
mais je sus qu'il avait vu dbarquer Napolon  Porto-Ferrajo. En 1815,
je vis encore Morla, bien peu avant le 26 mars. C'tait un caractre
singulier, mais noble et fier; Regnault en faisait grand cas, et me
parut surtout tre extrmement content du paquet que je lui portai de sa
part.

Je n'avais pas encore vu le marchal Ney. Je ne sais quelle vague
crainte de pressentiment me donnait du malaise. J'prouvais l'imprieux
besoin de lui demander  lui-mme ce qu'il avait dit dans sa dernire
entrevue avec l'Empereur, si diversement commente. On me disait  moi
beaucoup de choses que je ne croyais ni ne voulais croire. J'avais reu
tous les dtails du voyage de Napolon. Je suis encore en correspondance
avec un ami du gnral Dalesme, qui commandait  Porto-Ferrajo; et je me
rappelle trs bien quelques lignes de cette lettre, qui peignait le
grand caractre que Napolon avait dploy en prenant possession de la
souverainet de l'le d'Elbe, et pour ainsi dire du trne de l'exil.
Jamais je n'entendis son loge aussi souvent rpt que depuis qu'il
avait fait,  la seule crainte d'une guerre civile, le sacrifice de son
orgueil de souverain. Enfin, depuis quelques jours  Paris, je provoquai
le souvenir de Ney, et nous nous rencontrmes. Notre entrevue fut
singulire; nous tions gns l'un et l'autre. J'avais su la veille que
non seulement Ney conservait, ainsi que les autres marchaux, tous ses
nobles titres si glorieusement conquis,

     Et gravs par la gloire aux crneaux des murailles;

mais on assurait qu'il en aurait d'autres, et que sa faveur paraissait
tablie auprs des nouveaux matres. Cela me paraissait peu probable;
mais ds ses premires paroles je n'eus plus le courage de tmoigner les
sentimens de conviction qu' cet gard j'avais nourris. Malgr tout ce
que j'prouvais de malaise et tout ce que je voulais conserver d'gards,
je rompis la glace en lui demandant s'il tait vrai qu'il et conseill
 l'Empereur d'abdiquer.

Oui, me rpondit-il, et j'ai d le faire.

--Comment, Ney, vous avez dit  Napolon de ces dures vrits que le
malheur et d peut-tre adoucir?

--Des vrits, oui; mais des vrits dures, nullement. Seulement j'ai
exprim mon opinion avec toute la franchise de mon caractre. Oui, j'ai
conseill l'abdication, car avant l'Empereur, ma chre, je voyais la
France.

--C'est un grand mot que la France!

--Ida!

--Monsieur le marchal!... Nous restmes dans un silence de part et
d'autre, ressemblant presque  du mcontentement. J'en souffris la
premire et je lui dis: Vous ne me demandez pas ce que j'ai fait 
Fontainebleau: vous tes bien peu curieux!

--Non; mais sachant que vous n'y pouviez rester que dans l'intention de
m'y voir revenir, et ne pouvant vous y crire, j'ai patiemment attendu
votre retour.

--Ah! le droit seul m'a manqu pour suivre l'Empereur  l'le d'Elbe.

--S'il en et t ainsi, nous ne nous serions vraisemblablement plus
vus.

--Comment! vous m'en auriez voulu?

--Vous en vouloir pour une gnreuse pense! Ida, vous ne le croyez
pas.

 ces mots, le marchal avait pris un air qui m'encouragea, et je lui
demandai s'il comptait rester  Paris, o tout prenait un aspect
pacifique; s'il irait  la nouvelle cour.

--On ne peut rien assurer, rien prvoir, me rpondit-il. Je vous ai
bien des fois exprim  ce sujet mes opinions: je ne regarde pas les
hommes qui gouvernent, mais mon pays seul.

--Ah! vous m'impatientez avec votre pays! Si on choisissait pour
souverain l'empereur du Japon ou Alexandre, cela vous serait donc
indiffrent? Tenez, Napolon vous leva tous trop haut en vous donnant
des positions trop indpendantes.

--Je pense que si quelqu'un peut se plaindre de ce qui est arriv,
certes ce n'est pas l'Empereur.

--Vous croyez? Nous nous taquinmes plus d'une heure de cette manire,
et Ney me quitta aprs un beau sermon sur le besoin de se taire. Une
gne, un froid extrme avaient pes sur toutes nos paroles. Le plus doux
charme de notre intimit, la sympathie du mme enthousiasme avait
disparu.

Tout me paraissait triste par cette distance des affections politiques
qui s'tait place entre nous. Nos causeries avaient perdu en quelque
sorte le feu qui nagure les chauffait.

Ces tristes impressions des sentimens de Ney ressortaient encore
davantage quand je le comparais  quelques autres de nos guerriers, dont
le commerce entretenait en moi le culte du pass. De ce nombre tait le
jeune Labdoyre, que je connaissais depuis long-temps. Avec lui je
pouvais m'abandonner  l'expression de toutes mes illusions passes, car
elles taient les siennes. Il tait difficile de voir un homme plus
accompli que ce brillant officier: bravoure, talens, avantages
extrieurs, Charles de Labdoyre runissait tout, et ce tout tait
anim des plus vives qualits du coeur. Mes sentimens s'arrtrent  la
bienveillance rciproque d'une noble amiti; mais la mort, qui termina
la carrire dj si glorieuse de Charles de Labdoyre, a laiss dans
mon coeur, par une terrible conformit de destines avec celui qui me fut
le plus cher, un souvenir qui ne s'effacera jamais.

Il et t difficile de se faire une ide de la socit de Paris aprs
les vnemens de 1814. Plusieurs personnes qui m'avaient recherche avec
une sorte d'importunit, ne me fuyaient pas encore, mais je prvoyais
ces dsertions de la prudence, et je pris le devant en cessant de voir
tous ces amis qui me semblaient arriver par la prudence  l'engouement
d'un autre ordre de choses que celui o nous nous tions trouvs,
cherchant  mettre d'accord leurs opinions du pass avec leurs intrts
du prsent.




CHAPITRE CXXX.

Le colonel espagnol.--Belle action de Ney.


Quoique refroidie dans ma passion pour Ney, je dois, par compensation
d'un sentiment moins vif qu'il m'inspirait, rapporter une aventure qui
date de cette poque, et qui est trop honorable  sa mmoire pour que je
la passe sous silence. J'avais rendez-vous avec lui, et, comme toujours,
quand il s'agissait de le voir, j'tais sortie une heure trop tt. Je
cheminais doucement au milieu des Tuileries, respirant le dlicieux
parfum des plates-bandes mailles de fleurs. Je ne saurais trop dire 
quoi je pensais, mais mes ides taient bienveillantes et d'une douce
mlancolie. Sur un banc de pierre, en face des fentres du chteau,
tait assis un homme dont l'extrieur attira mes regards et excita
bientt mon intrt. Un bras de moins, la figure ple, les vtemens
indigens quoique propres, tout me le fit prendre pour un de ces dbris
de notre arme, si bien chants depuis par le barde national de la
gloire franaise. Son air abattu ne me laissa plus sentir que le dsir
de le connatre et l'espoir de lui tre utile. Certes, il n'y avait l
rien que de trs naturel. Eh bien! on va voir comment ma prcipitation
irrflchie en fit une inexcusable indiscrtion. En m'approchant de
l'inconnu, j'aperus dans sa main une tabatire: il la tournait dans
tous les sens, et, d'un air d'impatience, soupira, leva les yeux sur les
fentres du chteau, et ramena ses regards sur son habit dlabr; il le
boutonna avec vivacit, de faon  cacher sa dcoration. Tout rapide
qu'il fut, ce mouvement tait assez significatif pour que mon
imagination y attacht aussitt les suppositions les plus
attendrissantes. Je cde  la vivacit de mon motion pour des malheurs
qu'on ne m'avait point confis, mais dont l'apparence tait mon excuse;
me voil donc passant, repassant devant l'homme  la cravate noire,
tenant la bourse  la main, faisant sonner le peu d'argent qu'elle
contenait et regardant l'tranger d'un air qui disait: Je vous crois
malheureux, je dsire vous connatre, vous servir. Apparemment que mes
regards commenaient dj  perdre le don de se faire comprendre, car
celui  qui ils s'adressaient n'y vit qu'une trs impertinente volont
de l'humilier, et me le fit sentir par la fiert avec laquelle il
dcouvrit le signe de la bravoure qui parait son triste vtement, et en
passant devant moi dans une attitude qui semblait rpondre  mon curieux
intrt: Votre piti est une insulte dont votre sexe seul vous pargne
la rparation. Ces paroles me rejetrent  ma place, et je le regardai
s'loigner sans oser faire un pas ni dire un mot pour le rappeler, mais
cruellement effraye de l'ide qu'il emportait, sans doute, d'un mauvais
coeur. Avant de sortir de la grille de la rue de Rivoli, il tourna la
tte de mon ct pour s'assurer si j'avais pouss l'indiscrtion jusqu'
le suivre. Me voyant  la mme place, dans l'attitude de la confusion et
de l'accablement, il revint sur ses pas. J'touffais du besoin de
m'expliquer et un peu de la curiosit de le connatre. Je ne saurais
trop dire le roman que fit mon imagination pendant son retour de la
grille vers le banc o j'tais assise. Mais les premires paroles de
l'inconnu me prouvrent que j'avais bien mal imagin. Me
pardonnez-vous, lui dis-je, Monsieur, sans attendre qu'il m'adresst la
parole, que je vous tmoigne un intrt que vous avez paru fuir. La
svrit glaciale de sa rponse m'et indispose contre lui, si je n'y
eusse reconnu, non pas une vanit susceptible, mais l'orgueil d'un
honnte homme et la dignit d'un malheur non mrit. Vous me devriez
des excuses, Madame, si vos regards et votre maintien pouvaient laisser
un doute sur le sentiment qui vous a fait agir et qui est le plus noble
lan d'une vive sensibilit; elle vous a porte  une dmarche
touchante, mais indiscrte, que provoquaient des suppositions cruelles.
(Je fis un mouvement de surprise.) Oui, cruelles, continua-t-il,
puisqu'elles m'ont appris que mon extrieur excite la piti. Ici, deux
grosses larmes qu'il vit couler sur mes joues lui dirent sans doute le
mal qu'il me faisait; car il s'adoucit, prit ma main, et, la pressant
lgrement, il ajouta: Vous avez l'ame noble, et je suis sr que vous
tes une excellente femme, mais commandez aux lans de votre
bienveillance; aujourd'hui elle vous a fait blesser la dlicatesse d'un
homme d'honneur,  qui cet honneur est plus cher que la vie, et dont il
est le seul bien; une autre fois une sensibilit trop prompte pourrait
vous rendre dupe d'un fripon qui abuserait de vos premiers mouvemens.
Croyez-moi, les plus prcieuses qualits ont encore besoin d'tre
soumises  la raison. Adieu, Madame; soyez persuade toutefois que je ne
garde de votre action qu'un souvenir qui vous honore. Il se leva, me
salua en s'chappant rapidement, comme pour viter ma rponse.

Depuis long-temps je n'avais rprouv une pareille angoisse. Nul doute,
me disais-je, que ce ne soit un militaire malheureux; sa conduite, ses
discours montrent tout l'intrt dont il est digne, et pourtant il
repousse l'amiti et de lui-mme carte la main empresse de venir 
lui. Je m'acheminai vers le quai, mcontente de lui et de moi, voulant
lui trouver un tort et me trouvant bien  plaindre de m'intresser  un
homme dur et orgueilleux. Mais aussitt son bras mutil, cette croix,
noble rcompense du brave, me revenaient  l'esprit, et je sentais que
cet orgueil tait dlicatesse et cette fiert une justice; moi seule je
me trouvais blmable. Oh! que je me promettais bien  l'avenir d'tre
plus en garde contre la vivacit de mes motions. Hlas! c'est
dsenchanter la vie; mais puisqu'il le faut, allons, je rflchirai
avant d'couter mon coeur, et toute pleine de cette rsolution je passai
le pont et faillis me trouver mal en voyant mon inconnu arrt avec un
garde du corps, lui parlant avec vhmence, et l'autre rpondant de
l'air de quelqu'un qui n'a aucune bonne raison  donner contre les
choses peu agrables qu'on lui dit. L'inconnu m'aperut au moment o
j'allais me glisser pour n'tre pas vue. Bien qu'il me salut avec
politesse, il eut comme un soupon d'espionnage qui me rendit  toutes
mes rflexions. Je m'approche et lui dis: Monsieur, lorsque je vous vis
aux Tuileries je me rendais au bain; je n'ai nullement chang mon
itinraire. Aprs cette belle quipe, je m'lance sur le quai sans
respirer ni attendre de rponse. Ce ne fut que quand je fus calme et
une heure aprs que je me dpitai de cette nouvelle bvue. J'tais
tout--fait mal avec moi-mme. J'avais cru entendre prononcer un mot
espagnol. C'est un Espagnol rfugi, me disais-je; ils sont
orgueilleux, vains et fiers. Eh bien, n'y songeons plus; mais c'tait
le cas de dire: quand on veut oublier on se souvient.

Toutes ces ides jetrent le trouble dans ma pauvre tte; et j'en tais
si oppresse que je m'en ouvris au marchal Ney. Je racontai la scne
telle que je viens de la rappeler, enfin telle qu'elle venait de se
passer; je ne dois pas rpter les loges qu'elle me valut, mais je dois
rendre hommage  la vrit en disant que Ney me pressa contre son coeur
avec un transport bien vif, en me remerciant de lui fournir cette
occasion d'tre utile  un militaire,  un frre d'armes malheureux. Je
le dcouvrirai bien vite, me dit-il. Soyez rassure, il acceptera ce que
je compte lui offrir. Ah! Ney tait la bont mme. Trois jours aprs il
m'apprit que mon inconnu tait un colonel espagnol, dont les plus justes
rclamations auprs des autorits franaises taient restes sans
rsultat. Des esprances trompes, l'amertume et l'inutilit de ses
dmarches l'ont rduit au dernier degr d'exaltation misantropique
oblige par orgueil de se reployer sur elle-mme. Ce malheureux voit
encore sa cruelle infortune augmente par les privations de sa femme et
de deux jeunes filles. Ida, je les ai trouves ne pouvant sortir faute
de vtemens.--Et maintenant, lui dis-je, levant un regard plein de
reconnaissance sur lui, ils sont pourvus de tout, grce  vos
bienfaits?--Ida, dites grce  ce coeur ptri de sensibilit, en y posant
sa main, et de cette tte vive et active pour la piti comme pour les
douces folies. Chre Ida, vous tes une bonne femme. Je rpte ses
propres paroles; car aujourd'hui, o je publie tant de fautes, elles, me
sont comme un abri contre les remords. Je n'avais plus besoin de
m'inquiter du colonel espagnol; mais Ney m'apprit, quelques jours
aprs, qu'il avait obtenu toutes ses justes demandes, et qu'il se
trouvait heureux d'avoir pu ajouter quelque utile surcrot aux
rparations du gouvernement.

Je reus la visite de cette famille reconnaissante, et je sentis qu'il
ne peut y avoir de plus doux orgueil que celui d'entendre louer, par des
infortuns arrachs au dsespoir, les vertus et les qualits des gens
qui nous sont personnellement chers. Le colonel conduisit sa famille 
Bordeaux. J'ai conserv quelque temps des relations avec lui. Il vint 
Paris  l'poque du fatal procs, et nos adieux se firent  l'aspect
d'un cercueil! Le colonel perdit depuis un de ses enfans, et a t
cacher au loin cette douleur domestique, accumule sur tant d'autres
douleurs.




CHAPITRE CXXXI.

La baronne de W***.--Le fils de Dumouriez.


Ma campagne de France, mon excursion  Fontainebleau, toutes mes courses
militaires avaient largement entam ma caisse, et il avait fallu souvent
l'employer pour rapprocher les distances, rcompenser des dvouemens du
moment, en un mot pour acquitter toutes les dispendieuses ncessits de
la guerre. Je m'arrangeais peu du dficit de mes finances; et avec mon
caractre, certes je n'aurais voulu rien entreprendre sans avoir tous
les dehors des jours heureux de _fama volat_. Mditant un plerinage 
l'le d'Elbe, je ne voulais laisser aucun soupon sur le motif tout
dsintress qui me guidait dans cette dmarche. J'aurais eu le droit de
demander plus qu'il ne m'et fallu au comte Regnault, depuis ma
singulire audience de l'escalier du pavillon de Flore. Comme je veux
tre vraie, mme  mes dpens, j'avoue que l'extrme dsir que je
commenais  prouver pour ce voyage, me fit examiner un peu s'il serait
mal de profiter de ce droit; mais ce ne fut qu'une pense, et mon dgot
pour une rcompense demande prit le dessus. J'avais fait depuis
long-temps au marchal l'honorable mensonge d'une augmentation de ma
pension, pour viter de sa part de bien sages, mais pour moi de bien
mortelles rflexions, ou des offres que j'atteste le ciel avoir toujours
refuses. J'tais donc fort en peine, n'ayant alors qu'une cinquantaine
de napolons en tat de disponibilit. Une grande partie des diamans qui
me restaient taient dj passs en quipement et frais de route. Tous
ces soins pour me procurer de l'argent me rappelrent le don d'une femme
intressante  beaucoup de titres,  qui j'avais procur une grande
consolation par le crdit du marchal Ney,  l'gard d'un fils bien-aim
qu'elle croyait perdu dans la retraite de Smolensk. Jouissant d'une
immense fortune, elle me fit prsent d'une parure complte de rubis et
d'une bonbonnire avec son portrait enrichi de brillans. Je regardai son
aimable et doux visage, et je trouvai comme un sentiment de bonheur de
devoir  un don de la reconnaissance d'une mre les moyens de pratiquer
 mon tour cette vertu.

Pour intresser mes lecteurs au sort de cette dame, il me faut reprendre
les choses de plus loin. Lorsque dans la campagne de France tout fut
devenu fatal, jusqu'au talent et au courage des chefs, Mortier et
Marmont tombrent au milieu des allis sur la route de Fre-Champenoise,
qu'ils suivaient dans la croyance que Napolon se reployait sur eux
devant Schwartzemberg;  cette bataille, que les allis nommrent si
pompeusement victoire de Fre-Champenoise, et dont ils ne durent le
douteux avantage qu'au nombre immense de leur cavalerie, au terrible
ouragan qui battait de front nos colonnes et  la violente pluie qui
teignait le feu de nos batteries; cette affaire du 25 mars 1814, si
honorable pour le brave gnral Pacthod, qui, avec les 6,000 hommes des
deux divisions qui escortaient les convois, pendant plusieurs heures,
attaqu, entour, soutint, avec des soldats enfans et des bataillons de
gardes nationales, les charges multiplies des meilleures troupes
ennemies. La mle devint affreuse lorsqu'on eut lanc contre ces
faibles carrs l'norme lite de l'arme allie; mais ce fut pour les
Franais le dvouement des Thermopyles. La division Pacthod prit
presque entire en mourant  la baonnette et en refusant quartier.
Hlas! leur hrosme fut moins heureux que celui des Grecs; il ne sauva
point la patrie.

Le fils de la baronne de W***, chapp comme par miracle au dsastre de
Smolensk, s'tait, malgr les larmes de sa mre et mes conseils, remis
de nouveau au service. Il faisait partie de la division Amey; et
grivement bless  la premire charge, il dut la vie  un officier
prussien,  l'affaire que je viens de rappeler.  mon retour de
Fontainebleau, j'avais vainement fait des dmarches pour retrouver la
baronne de W*** et son fils. Enfin, aprs des recherches bien pnibles,
je dcouvris le dernier. Il m'apprit que l'officier prussien qui lui
avait sauv la vie  Fre-Champenoise, ayant dans ses papiers trouv le
nom de sa mre, il lui avait dit qu'il y avait un officier suprieur de
ce nom dans les armes allies, et que lorsqu'il sortit de la maison
militaire, on lui avait annonc que sa mre tait partie l'avant-veille
dans une calche allemande, escorte de troupes allies. Je ne pus, me
disait ce malheureux jeune homme, rclamer ma pauvre et excellente mre.
Vous qui savez le fatal secret de ma naissance, dites, oh! dites-moi
quels moyens puis-je employer pour la revoir sans la compromettre, sans
irriter contre elle son orgueilleuse famille qui n'est pas la mienne.
Je partageais si vivement les craintes et la douleur du fils de la
baronne de W***, que je restai quelques instans tourdie et ne sachant 
quelle pense m'arrter. Les regrets touchans du jeune militaire me
rendirent enfin quelque prsence d'esprit. Ce qui me cause surtout une
peine mortelle, disait-il, c'est qu'en fouillant dans mes papiers on m'a
pris le portrait de cette mre infortune; son image du moins m'et
soutenu dans cette terrible incertitude sur son sort... Je vais vous le
rendre, m'criai-je, ce portrait chri; j'en ai un qui me fut donn par
elle comme gage de reconnaissance et de souvenir; n'est-ce pas l'honorer
que d'en faire un moyen de consolation pour le fils de son amour. Le
jeune Lopold (nom du fils de Mme W***) me pressa dans ses bras, et je
crus un moment ressentir la pure tendresse d'une mre.  la vue des
brillans dont ce portrait tait enrichi, Lopold ajouta: Vous savez,
Madame, tout ce que ma mre  fait pour moi, tout ce que sa position lui
a permis de largesses; avec le galon de sergent, j'ai la fortune d'un
gnral; je ne puis donc accepter votre don pourtant si noblement
offert...  moins que vous ne me permettiez de distraire tout ce qui
n'est pas le portrait lui-mme, et de vous en faire retenir la valeur.
Trop franche pour faire mentir mes expressions ou mon visage, je
tmoignai au fils de celle qui m'avait assez connue pour m'apprcier et
que j'acceptais volontiers de lui. Mon cher Lopold, j'accepte votre
proposition, puisque vous tes riche; il me sera encore doux de devoir
ainsi  votre aimable mre les moyens d'excuter un projet auquel
m'appelle un intrt de coeur. Allons, mon ami, je consens  ce que vous
fassiez estimer ce que je vous restitue.

--Tenez, Madame, j'ai la somme; nous pouvons viter les consultations.
Ne livrons point  des regards profanes l'objet de nos respects;
laissez-moi immdiatement placer la miniature sur mon coeur, et mettez le
comble  toutes vos bonts en recevant ces mille cus comme masse de
voyage.

Pouvais-je n'tre point contente d'un tel march; c'tait celui d'un
fils qui ne me donnait pas toute la valeur des diamans, mais qui me
donnait mieux que cela, sa reconnaissance et son amiti.

Nous nous quittmes tous les deux pour voler  nos affections les plus
chres. Mais Lopold  peine tait sorti, qu'en serrant le
porte-*feuille qu'il m'avait laiss, j'y trouvai, au lieu de mille cus,
six billets, de mille francs, une superbe chane en or, et le lendemain,
 peine tais-je leve, qu'on m'apporta une bote avec ces lignes:

     Reprenez tout, Madame; je vous dois un trsor. Quand ces lignes
     vous parviendront, je serai loin de Paris, o je ne regrette que
     vous; vous, l'amie, la gnreuse amie de la malheureuse mre de

     LOPOLD.

     _P. S._ Je ne vous dis pas, Madame, de daigner m'crire; je
     connais votre coeur, et je vous rappelle que c'est  Strasbourg,
     chez M. Dutale, que les lettres me seront srement remises. Ah!
     puiss-je bientt ramener dans ma patrie adoptive celle qui nous
     est si chre  tous les deux!

La bote renfermait, outre l'entourage du portrait, une fort belle
montre en or. Je n'eus pas une minute d'hsitation pour garder ces
riches prsens; j'tais heureuse et fire au contraire de mes sentimens,
parce que j'acceptais comme j'avais donn, avec un entier abandon de
coeur.

J'aurai, aprs bien des annes de larmes et de malheurs, encore  parler
du fils de Mme de W***; en attendant, je ne puis rsister au plaisir de
donner ici quelques dtails sur sa naissance, qui justifieront peut-tre
le vif intrt que ces deux personnes m'inspirrent, intrt qui a
survcu  l'absence,  l'oubli,  l'infortune. J'avais connu la baronne
de W*** quelque temps aprs mon retour de Russie; elle avait su que,
dans cette fatale campagne, j'avais eu d'innombrables relations avec
l'arme, et on lui avait si fort exalt mon coeur, qu'elle y vint confier
les peines du sien; c'tait presque l'histoire entire de sa vie, dont
je conserve le rcit tel que sa bouche daigna m'en faire l'aveu.

Je suis ne  Heidelberg, me dit-elle; j'avais dix-huit ans, lorsqu'un
de vos guerriers, fameux par sa bravoure et poursuivi par sa conduite, y
vint chercher l'asile que lui refusaient tour  tour ceux mmes dont,
aux dpens de son honneur, il avait servi les intrts. Son ge alors,
dj si disproportionn au mien, loignait de moi toute ide d'amour;
mais son nom clbre, son infortune, l'injustice de ceux dont il avait
voulu appuyer la cause, excitrent dans mon ame une sorte de compassion
gnreuse et bientt tendre. Lorsque des migrs franais se portrent
contre lui  toute la violence des reprsailles, je le sauvai des
ractions, le cachant dans un pavillon du chteau. Seule instruite de sa
retraite, je lui portais chaque jour sa nourriture, des livres, et je
m'efforais, par ma prsence et mes soins, de distraire les ennuis de sa
solitude. Instruit, spirituel, aimable et perscut, il lui fut facile
de m'attendrir et de m'intresser. Dans sa disgrce, il parlait si bien
de cette patrie de laquelle il tait rejet, qu'il m'inspira cette
exaltation bienveillante que les femmes prouvent pour les proscrits
illustres. Je ne vis plus que le hros malheureux, et, ds ce moment, il
fut dangereux pour moi; la solitude, cette innocente complice des
grandes passions, vint faire le reste... Je m'aperus des suites de ma
faute le jour mme o l'on dcouvrit la retraite du gnral franais. Au
milieu de la nuit je vins lui apprendre qu'il fallait fuir et que
j'tais mre. Promise  un noble de mon pays, j'allais tre expose aux
cruelles vengeances de ma famille. Je dois rendre justice  la loyaut
de celui qui me perdit; il me reprsenta tous les malheurs qui pouvaient
m'atteindre sur les pas d'un proscrit. Je les redoute moins, lui
rpondis-je, qu'une seule larme de ma mre. Hlas! je devais lui en
coter de bien amres! Notre vasion fut moins secrte que je ne l'avais
espr. Le gnral seul parvint  se soustraire aux gens qui nous
poursuivaient; mais moi seule je fus reconduite  mes parens irrits...
On me relgua dans une ferme loigne, o je fus mise sous la garde de
deux femmes, dont l'une tait nouvellement marie  un jardinier,
franais d'origine, que mes parens aimaient beaucoup. Cette jeune femme
nourrissait son premier enfant quand le mien vit le jour... Il me fut
enlev; et lorsque je demandai cette innocente preuve de ma chute, on
eut la barbare prudence de m'annoncer sa mort... Le temps, qui jette un
voile sur tout, effaa ma faute aux yeux de celui qui m'avait t
destin, et qui, aussi gnreux que le Volmar de la _Nouvelle Hlose_,
n'avait cess de me chrir. Je devins son pouse. Veuve deux ans aprs,
je me trouvai matresse d'une immense fortune, qui tait reversible sur
un de ses parens loigns, si je me remariais. Cette pense ne se
prsenta jamais  mon esprit; mais combien de fois je regrettai
amrement l'enfant que je croyais avoir perdu: il existait. Une lettre
que je reus, en 1804, de son pre qui avait enfin trouv asile en
Angleterre, m'apprit que mon fils avait t confi  un jardinier
franais; que sa femme l'avait nourri; qu'une forte somme avait t
donne pour qu'ils fissent baptiser cet enfant comme le leur et pour
qu'ils l'emmenassent en France avec eux; ce qui fut excut. La lettre
n'indiquait ni la ville ni mme le dpartement. Pourtant ma joie fut
extrme. Je suis libre, je suis riche et mon fils existe, m'criai-je;
 mon Dieu, faites que je le retrouve, que j'assure son bonheur, et
j'aurai assez vcu!

Pendant neuf annes, que d'angoisses et de vaines esprances ont t le
seul fruit de mes recherches! Dsespre et souffrante, je fis une
dernire tentative; elle fut heureuse... Je le mritais. L'or et les
menaces arrachrent  un ancien camarade du jardinier franais le secret
de sa retraite, et deux, jours aprs j'tais sur la route de la
Bourgogne. J'arrivai  Plombires au milieu d'une nuit d'automne.
J'interrogeai l'hte d'une misrable auberge o j'avais pris asile, sur
la famille dpositaire de ce que j'avais de plus cher au monde. Je
m'informai avec anxit des moyens d'existence de cette famille, du
nombre de leurs enfans. On me rpondit qu'ils avaient quatre garons,
dont l'an avait fait jaser le village par son peu de ressemblance avec
le pre. Oh! comme mon coeur battait. Qu'a-t-il donc d'extraordinaire
l'an? demandai-je enfin; et une nouvelle et nave rponse, au lieu de
m'affliger comme je l'avais craint, flatta mon orgueil maternel. Mon
fils tait, suivant ce prcieux rapport, le plus beau des enfans, et
d'un tout autre air. a va au bois avec des livres, a fait tourner la
tte  toutes nos filles et n'en recherche aucune; c'est fier et bon 
la fois, a se fait remarquer  la ville aussi bien qu'au village.
J'eus bientt trouv le moyen de voir mon cher Lopold, et son seul
aspect me confirma tout ce que l'hte avait si navement avanc. Il
tait beau, il tait doux et fier. Aprs avoir tout rgl avec ceux qui
avaient soign son enfance et dont il portait le nom obscur mais
respectable, je partis avec lui. C'tait lui dire que je voulais me
charger de son sort. Elle vous fera bien riche; cette dame, lui
rptaient ces bonnes gens, vous deviendrez un seigneur.--O serai-je
jamais heureux comme ici, prs de vous? la richesse fait-elle donc le
bonheur? En retrouvant mon fils, ma fortune entire me parut
insuffisante pour rcompenser ceux qui me l'avaient conserv. J'assurai
leur existence, et ces dons furent mes premiers pas vers la tendresse de
mon enfant.

On avait fait croire  ces braves gens que, mre d'enfans lgitimes,
j'avais trouv le bonheur dans cette union, et que leur silence tait un
devoir. Mon fils, baptis sous leur nom, crut donc en suivant sa mre ne
suivre qu'une bienfaitrice gnreuse. Oh! que ne lui ai-je laiss sa
touchante reconnaissance! Mais pouvais-je le voir si digne de mon amour
maternel et ne pas lui dire: J'ai droit  ta tendresse filiale;
Lopold, mon cher Lopold, je suis ta mre! Les moyens  prendre pour
lui assurer ma fortune ncessitrent l'aveu de ma faute et du nom de
celui qui en avait t l'auteur. Comment vous rendre la cruelle scne
qui suivit cet aveu, scne qui leva mon fils autant qu'elle me fit
rougir de celui que ma chute lui avait donn pour pre. Moi,
s'cria-t-il, moi le fils d'un tratre! moi, dont, si jeune encore, le
coeur palpitait au nom de ces braves qui sont morts en dfendant leurs
drapeaux! moi, je dois la vie  l'homme qui consentit  changer sa
gloire contre l'ingratitude de l'tranger!  ma mre! ma mre! pardon,
piti, grce!

--Mon enfant, on ne doit jamais maudire ceux  qui l'on doit la vie.

Non, jamais, reprit le noble enfant; mais, ma mre, il me faut laver la
tache paternelle. Je dois mon bras  cette mme France que mon pre
dfendit en hros avant d'avoir voulu la vendre en tratre.

Mes larmes furent ma seule rponse; et peu de jours aprs on me remit
cette lettre de mon fils:

Ma bonne et bien malheureuse mre, pardonnez  votre fils de vous
quitter; mais il est franais, il ne peut vivre sans le baptme de
l'honneur. S'il revient, il sera l'honneur de votre vie; s'il meurt, il
sera l'orgueil de vos souvenirs, et vous pourrez dire: mon fils eut la
valeur du vainqueur de Jemmapes et de l'Argonne, et ne l'a point ternie
comme son coupable pre.

Cette lettre fut toujours place sur mon coeur, continua la baronne;
Lopold partit faire son apprentissage de gloire. Dans la fatale
campagne de Moskou, il appartenait au corps d'arme du marchal Ney.
Aprs avoir chapp aux horreurs de la retraite, il manqua perdre la vie
faute de pouvoir, panser sa blessure; se croyant prta mourir, il
m'crivit le fatal adieu qui manqua me coter la vie.  ces lignes tait
jointe la croix qu'il avait gagne  Valoutina.

Ma mre, la tache originaire est efface; j'ai combattu pour la France,
je meurs franais et pour ma patrie. Ma mre, allez vivre prs de ceux
qui levrent votre fils; ils vous chrissent, ils pleureront avec vous
votre Lopold.  ma tendre mre! je vous bnis de m'avoir pargn la
honte d'une naissance illgitime, et de m'avoir dit que vous tiez la
mre de Lopold.

Lorsqu'elle me donna ces dtails, Mme la baronne de W*** avait reu la
nouvelle que son fils existait, et j'eus le bonheur de lui tre utile
pour le faire promptement revenir en France. Guri de sa blessure, le
jeune Lopold n'eut d'autre dsir que de courir de nouveaux hasards; la
campagne de Paris lui en fournit l'occasion, et il fut bless comme on
l'a vu. Je crus pouvoir profiter de sa gnreuse dlicatesse sans
forfaire  la mienne. J'tais heureuse au del de toute expression des
moyens qu'il m'avait donns de pouvoir continuer mes courses. Je devais
mme faire un voyage plus intime; mais la bizarrerie, qui joue un si
grand rle dans les vnemens de ma vie, me jeta au milieu des grands
spectacles du grand Empire, qui se brisait avec l'pe d'un homme.




CHAPITRE CXXXII.

Une sance de l'Acadmie.--Prsidence de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.--Rception de M. Campenon, remplaant l'abb
Delille.


J'allai un jour chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely de fort bonne heure
et sur une invitation fort pressante. Il avait, me disait-il, besoin de
tout mon dvouement. Je le trouvai, se promenant  grands pas dans son
appartement, et j'avoue que, ds l'antichambre, le bruit de sa
dclamation tonnante me donna une ide trs, srieuse de l'entrevue.
C'est quelque proclamation, me disais-je, qui doit tre confie  mon
zle infatigable,  mon utile exaltation. C'est l'loquence qui rdige
quelque adresse  nos braves, et c'est la renomme qui la portera.  mon
aspect, l'orateur se modra, jeta sur le bureau son manuscrit, et vint 
moi avec toute la grce d'un auteur qui aperoit son public, et un peu
de l'incertitude et de l'embarras d'Oronte prt  dbiter son sonnet.

Arrivez, ma bonne Saint-Elme, jamais je n'eus tant besoin de vous, de
vos bons conseils, de votre excellente amiti.

--De quoi s'agit-il? Vous savez que je suis toujours prte.

--Il s'agit d'une des preuves les plus dlicates de ma vie, d'une des
positions les plus difficiles o puisse se trouver un orateur.

--Vous savez si bien manier la parole, qu'en vrit je ne conois pas
votre embarras. J'ai souvent dit de votre loquence ce que Racine dit de
son Hippolyte dans _Phdre_:

     Il excelle  conduire un char dans la carrire.

--Mon amie, ma bonne amie, vous savez ou vous ne savez pas, car on
ignore aisment les existences acadmiques, que je suis membre de
l'Institut. De toutes mes dignits, c'est la seule que je n'aie pas
perdue, parce qu'elle ne tient pas  la politique, et que cela sert
quelquefois quand on veut y entrer. Eh bien! dans ma compagnie, car cela
s'appelle notre compagnie, il y a des statuts, des rglemens, qui de
temps en temps nous donnent des devoirs  remplir, des discours  faire;
et le hasard qui arrange quelquefois trs singulirement les choses,
confie souvent les missions de la circonstance et les corves de la
parole  ceux qu'elles doivent le plus contrarier. Et tel que vous me
voyez, je suis une victime des discours acadmiques.

--Je croyais, mon ami, qu'il n'y avait jamais  l'Institut que le
public de victime.

--Aujourd'hui le cas est plus grave, et je suis envelopp dans un
vritable cercle de Popilius. Vous me direz  cela, pourquoi tes-vous
affili  une socit savante? Telle n'est, point la question. J'en
suis, il faut que je m'en tire. Nous autres gens de lettres, car je ne
suis plus qu'un homme de lettres, nous sommes comme les auteurs,
contraints de bien faire ce que nous faisons, sous peine de sifflets.
Quand au thtre on joue des pices de circonstances, les premiers
sujets, n'importe ce qu'ils pensent, sont obligs de chanter comme on
chante pour le quart d'heure. Il en est de mme  l'Institut; quelles
que soient les opinions de l'acadmicien, il doit parler comme il
convient  l'Acadmie. Ce sont, ma chre, ce que j'appellerais
volontiers des sentimens collectifs, et les corps ont cela de bon qu'on
peut refaire ensuite la part des personnes et reprendre sa manire
d'tre individuelle quand on quitte l'habit de la compagnie. Les
convenances sont souveraines en France sous tous les rgimes. Il n'y a
nul inconvnient  leur payer tribut, cela ne tire jamais  consquence;
mais les braver fut toujours et serait encore ridicule, parce que cela
serait inutile.

--En vrit je ne vous ai jamais vu si timide; et vous qui allez si
directement au fait, vous tournez autour aujourd'hui, comme le monsieur
qui voulait consulter le Misantrope.

--Diable, il y a de quoi hsiter. Figurez-vous qu'en ma qualit de
directeur de la deuxime classe de l'Institut, lors de l'lection de M.
Campenon, il faut, d'aprs l'usage antique et solennel, que je fasse
l'loge de son prdcesseur; et son prdcesseur tait l'abb Delille,
grand pote assurment, que j'ai beaucoup connu et beaucoup aim, mais
dont la vie, toute compose de sacrifices  la cause des Bourbons, me
met sur des charbons ardens pendant tout le discours. Moi, confident
d'un autre pouvoir, serviteur enthousiaste d'une autre dynastie; moi
dont des discours retentissent encore chargs de parfums pour la gloire
de Napolon, comment brler l'encens acadmique dans une si bizarre
circonstance? J'aurai l'air de vouloir me tourner vers les astres
nouveaux, de venir au secours des vainqueurs, d'un valet qui demande de
l'emploi. Oh! pour de l'ingratitude, croyez-moi, je n'en aurai jamais.
Mais d'un autre ct quel plus beau caractre que celui de Delille?
L'Empereur l'estimait de ce refus de le servir, qu'un autre et
considr comme une offense. Un homme qui a refus d'tre snateur pour
tre fidle  ses affections politiques... Puis l'Acadmie, qu'il ne
faut pas compromettre, car elle n'est pas d'humeur  tre compromise; le
public aussi, qui n'est pas  notre hauteur et pour lequel il faut avoir
des gards. En vrit, il n'y a qu'un tour de force qui puisse me faire
sauter ce cas prilleux.

--Mon ami, que votre discours soit l'expression de tout ce que vous
venez de me dire l, qu'il soit mesur comme tant d'autres que vous
m'avez lus dans le temps; prsentez les opinions des autres en gardant
les vtres. Quel inconvnient y a-t-il  louer la reconnaissance? L'abb
Delille voua la sienne  des princes malheureux; et c'est toujours grand
et beau de rester fidle au malheur. Toutes les causes s'arrangent fort
bien de ces vertus, et l'exemple d'une foi garde  n'importe quoi et 
n'importe qui, peut tre recommand publiquement; car l'estime de leurs
adversaires est quelquefois tout ce que recueillent les Decius de leur
dvouement  leur propre cause. Parlez de la reconnaissance; elle honore
toutes les positions, tous les caractres. Vous serez, avec ce texte,
vrai pour tout le monde.

--Oh! que vous me faites de bien avec cette profession de foi. Comme
vous tes l'expression la plus exalte de tous les sentimens qui me sont
chers, votre suffrage sera ma rgle de conduite; parce qu'une fois que
mes loges auront pass  votre creuset, je serai sr qu'ils ne
contiendront pas d'alliage, et nos amis ne pourront pas me reprocher
d'avoir manqu de la vertu que j'aurai prconise. Au surplus, si vous
n'avez pas de rendez-vous militaire ce matin, veuillez me donner une
audience littraire. Les ttes--tte acadmiques ne sont pas dangereux,
et quand je vous aurai lu mon discours, cela me donnera des forces pour
l'exposer aux orages de la sance publique.

Je me soumis de fort bonne grce, malgr mes prventions contre tout ce
qui sent le bel esprit et le pdantisme,  l'aimable sollicitation de
Regnault. Il avait t mon premier matre de dclamation, je lui devais
bien au moins la patience d'tre son dernier professeur de rhtorique.
D'ailleurs il devenait beau dans son attitude d'orateur. Il avait tout 
gagner en prenant la parole. Je l'coutai avec cette attention qu'on
accorde aux personnes qu'on aime. On et dit qu'il paraissait devant son
juge. Son motion donnait un accent particulier  son organe, et, comme
je ne sais pas rsister aux impressions vraies, je lui tmoignai, avec
l'enthousiasme qu'on me connat, toute la vivacit de ma satisfaction.
Il en fut attendri jusqu'aux larmes, me disant: Qu'on pense maintenant
ce que l'on voudra; votre suffrage me rpond qu'avec toutes les
concessions de l'art oratoire, j'ai conserv pure la religion des
souvenirs. Mais ce n'est pas tout ce que j'ai  vous demander; il faudra
que vous fassiez violence  vos habitudes toutes guerrires, et que vous
veniez entendre notre ouvrage au palais des beaux-arts. Nous sommes dans
un moment o l'opinion publique est curieuse  observer. L'amiti doit
quelque chose  l'amiti. Vous savez bien que je n'ai point manqu  vos
dbuts, j'espre que vous ne manquerez point  ma reprsentation, qui
pourrait bien tre aussi quelque peu orageuse. Vous savez qu'on ne peut
demander de ces services  tout le monde.

--Du moment qu'il est question de dvouement, soyez tranquille.

--D'ailleurs, ma chre, vous qui aimez l'observation, vous trouverez 
l'Institut de drles de figures. Pour peu que vous veuillez regarder, je
vous rponds que vous vous amuserez.

Le jour de la sance arriv, je me rendis  mon poste, et je trouvai
dj la salle bien garnie, si bien mme que je ne pus obtenir de place
que sur une banquette rserve aux immortels eux-mmes. C'tait une
piquante position que la tte de la Contemporaine, passant  travers les
perruques de M. l'abb Morellet et de M. de Roquelaure, ancien
archevque. On ne peut se faire d'ide de l'impatiente curiosit de
l'auditoire et surtout de sa bizarre composition. On tait entass les
uns sur les autres, et une foule de femmes lgantes s'taient presses
sans scrupule contre les habits verts; Tout le monde parlait  la fois:
Nous allons voir, disaient quelques douairires, comment le conseiller
d'tat de l'empire abordera l'loge du pote qui ne voulut pas faire
l'aumne d'un vers  un tyran. Ce qui ajoutait  l'originalit du coup
d'oeil, c'tait le grand nombre d'trangers dont les bizarres costumes se
mariaient plaisamment  l'lgance franaise. Les Anglaises surtout, et
elles taient en grand nombre, avaient conserv toute cette puret du
ridicule dont elles ont su depuis dpouiller leurs chapeaux. On montrait
du doigt, avec une certaine affectation, les dignitaires anciens et
nouveaux, dont les uns avaient la joie et les autres le courage de leurs
grands cordons. Je me rappelle  ce sujet une mprise fort plaisante. On
vit arriver un vieillard port par deux laquais; il tait revtu d'un
grand cordon couleur bleu de ciel. On chuchottait autour de moi: Oh! en
voil un qui ne se gne pas, il porte la grande croix de l'ordre de la
Runion. Les dcorations proscrites se mettent ordinairement dans la
poche. Mais M. Roux Laborie, qui se trouvait dans le groupe aux
commentaires, mit heureusement les censeurs de l'audace et les
approbateurs du courage d'accord, en leur apprenant que la personne
qu'on prenait pour un grand personnage de l'empire, fidle  la croix de
la Runion, tait le vieux duc de La Vauguyon, seul chevalier restant de
l'ordre lgitime du Saint-Esprit.

Je commenais  m'impatienter de cette espce de sellette o la
malignit installait tous les illustres savans qui avaient perdu leurs
places. Celui-ci a fait ceci, celui-ci a fait cela, et plus souvent
encore: ceux-l n'ont rien fait; on n'entendait pas autre chose. Enfin
Regnault parut et vint prendre place au bureau, entre deux autres
fonctionnaires de l'Institut, dont l'un tait ce bon M. Suard,
secrtaire perptuel, et au moins le plus longuement perptuel des
acadmies, espce de spectre fort poli, et de squelette trs aimable,
dont les quatre-vingts ans attiraient cependant plus d'un sourire et
plus d'une lorgnette. M. Campenon reut la parole et la garda avec une
exactitude remarquable. Je n'avais jamais entendu parler de lui; mais je
ne pus m'empcher de l'couter avec une sorte de bienveillance qu'on ne
refuse jamais aux figures mlancoliques. En voyant l'motion de M.
Campenon qui n'avait pas les mmes raisons que Regnault, j'avoue que je
pensai un peu plus  mon pauvre ami qu' son partenaire; mais
heureusement que ses yeux vinrent  rencontrer les miens, et je ne
ngligeai rien pour lui communiquer de loin la confiance dont j'tais
pntre; car il n'y a, selon moi, rien de moins imposant qu'une sance
d'acadmie; cela ressemble tout--fait  un salon o l'on ne mdit
qu'aprs, quand les gens sont partis.

M. Campenon venait de parler, et l'on applaudissait un discours
qu'avaient fait valoir l'organe le plus agrable et une physionomie
heureuse. Quand le silence se fut rtabli, moins quelques murmures de
curiosit, Regnault s'excuta avec un peu d'embarras d'abord, mais avec
une sorte d'motion honorable qui lui fit obtenir un plein succs. Son
admirable expression de _courtisan du malheur_, en parlant de Delille
qui n'avait jamais donn  sa muse qu'une idole, reut de longs
applaudissemens; plusieurs autres passages furent galement fort gots.
Comme ce discours a t imprim dans le temps, on peut y renvoyer les
personnes curieuses d'tudier ces convenances de langage, cet art de
dire et de ne pas dire, cette industrie merveilleuse de la parole
humaine pour exprimer et pour cacher des sentimens gnraux et des
rticences personnelles. Je dfierais tous les idiomes de l'Europe, que
j'admire d'ailleurs, de permettre un pareil tour de force, d'autant plus
remarquable qu'il n'y avait rellement rien que d'honorable sous ces
phrases si savamment ingnieuses. Je parie bien que les nobles
trangers, prsens en si grand nombre  cette curieuse reprsentation,
furent compltement drouts et ne comprirent pas un mot de tant de
dlicatesses. On ne sent pas ces choses-l avec des dictionnaires de
poche et des grammaires portatives.

Le lendemain, quelques journaux s'gayrent sur la position du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely; c'tait l'esprit du temps. Regnault
avait oblig tant de monde, qu'il devait plus qu'un autre tre en butte
 certaines ractions d'une plaisanterie peu reconnaissante. Je revis
l'orateur quelques jours aprs, et je lui fis mes complimens. Il tait
content de lui, disait-il, puisque j'en tais contente. Toute ma
crainte tait que les convenances du lieu et du sujet ne fussent mal
interprtes; mais j'ai reu  cet gard les plus rassurans tmoignages
d'une femme, qui comme vous me reprsente les glorieux souvenirs
auxquels nous devons fidlit.

Avant de terminer ce chapitre, qui ne sera peut-tre pas jug inutile
pour peindre les moeurs et l'esprit du moment, je dois citer un mot que
me rapporta Regnault. Il avait rencontr dans le monde un noble duc,
mort, je crois, gentilhomme de la chambre. Le discours de l'ancien
conseiller de l'Empire, avait singulirement plu  ce sincre ami de la
monarchie. Je vous remercie, monsieur le comte, lui avait dit le vieux
duc, du plaisir que vous m'avez caus; je puis mme vous faire part de
la satisfaction d'un plus haut juge. On ferait avec vous tous,
serviteurs de l'empire, d'excellens serviteurs de la royaut. Vous avez
pratiqu les affaires, vous tes de la matire  gouvernement.




CHAPITRE CXXIII.

Une visite chez Carnot.--Il me lit son Mmoire.


Je n'ai point encore dans mes Mmoires parl de Carnot, parce que, bien
que je le connusse depuis long-temps, il fallait que je vieillisse pour
sentir tout le mrite d'un pareil caractre. Dans le tourbillon de ma
jeunesse, de mes succs et de mes folies, il tait difficile que je
m'arrtasse devant cette svre figure qui se montrait peu dans les
cercles bruyans, et qui ne faisait pas monter la rpublique en carosse.
Carnot avait la physionomie triste comme une abstraction; une femme
n'et pu le trouver beau que comme un principe, et je n'tais ni
d'humeur ni d'ge  sentir ces beauts-l. Les avantages extrieurs ne
sont rien pour moi, si quelque rayon de supriorit ou de gloire ne les
environne; mais pour dterminer mon enthousiasme, il faut dans ces
sortes de prestiges une certaine puissance dont Carnot me semblait
dpourvu. Cependant j'en avais quelquefois entendu parler dans des
termes si admiratifs et par des hommes dont le jugement tait  mes yeux
si puissant, que je ne rencontrai jamais, ds les premiers temps de mon
brillant sjour  Paris, cette espce de Caton franais, sans lui
tmoigner quelque chose de cette dfrence qui, de la part des femmes,
appelle toujours sur les fronts les plus austres un sourire un peu
reconnaissant. Depuis qu'un de nos grands capitaines m'avait dit: Vous
oublieriez la laideur de Carnot si vous saviez tout ce qu'il a fait pour
la France, je ne le voyais plus des mmes yeux, je ne le voyais plus
tel qu'il tait en effet, une vraie figure d'algbre ou de gomtrie.
Quand il m'arrivait de me trouver en face de lui, je me rptais ces
paroles d'un guerrier cher  mon coeur: c'est lui qui, dans l'ombre, du
fond d'un cabinet, cartant la gloire elle-mme, aussi svrement que
tout autre corruptrice, a lanc sur l'Europe les quatorze armes qui
nous ont fait vaincre; c'est lui qui nous a permis d'tre illustres en
nous donnant des armes; c'est lui enfin qui, au milieu des invasions
trangres, a pour nous organis la victoire; et ma tte exalte par ces
souvenirs refaisait en ide un tout diffrent personnage que
j'arrangeais avec ses qualits bien plus qu'avec ses traits. Je
regardais quelquefois Carnot avec cette curiosit qu'excite une mdaille
antique, reprsentant quelque romain clbre. Je m'approchais de lui, je
le provoquais habilement par quelque question sentencieuse, et rien
n'appelle la bienveillance des caractres froids d'une manire plus sre
que l'effort de la faiblesse essayant de s'lever jusqu' eux.

M. Carnot, ancien, officier du gnie, avait concentr la premire
activit de son ame dans l'tude des sciences exactes; il leur avait
fait faire des progrs et leur avait surtout donn, disaient les
connaisseurs, une application utile au gnie des combats. C'est un homme
que la retraite, les calculs et la solitude avaient naturellement port
 la recherche et  l'adoption des ides nouvelles. La rpublique tait
un problme qu'il avait cherch long-temps, et qu'il croyait avoir
trouv. Il arrivait  l'enthousiasme par les plus glaciales mditations,
rduisait la socit  une quation et s'enflammait ensuite quand il se
croyait sr de son fait. Singulier caractre, l'oppos de tous ceux qui
sont jets dans le monde vulgaire. Chez la plupart des hommes, la raison
tempre les saillies d'une nature imptueuse; chez Carnot, la raison
tait en quelque sorte le feu secret qui animait ses passions. Ce qu'il
croyait dmontr devenait une foi pour lui; le monde physique et moral
s'enchanait par les lois de l'analyse, et quand, par elles, il tait
arriv  une conviction, il s'attachait  cette conviction ainsi qu'
une des lois de l'univers. Il oubliait ses sensations propres pour les
faire rentrer dans un principe pos, et il appelait vertu ce sacrifice
de tout homme  ses consquences. On a beaucoup parl de sa conduite
dans la rvolution; je n'ai ni la prtention de la juger ni mme celle
de la connatre; mais ce que je puis affirmer avec mes lumires de
femme, sondant les profondeurs qu'il ne nous appartient pas de pntrer,
c'est que Carnot n'a pu rien dire, ni d rien faire que de
rigoureusement mathmatique  ses yeux; coeur bon et simple qui n'a
jamais obi  rien de personnel, et chez qui l'homme avait disparu
devant un type raisonn du citoyen. Le monde entier se serait remu dans
un sens contraire  ses opinions, qu'il aurait tout seul protest contre
le monde.  cet gard il ne tenait compte ni des temps, ni des moeurs, ni
des difficults: j'en suis bien fch pour l'univers, et-il dit; mais
voil la ligne droite, et je ne puis marcher autrement.

Dans la conversation intime, Carnot ne s'assouplissait pas, mais il se
laissait aller sans chocs et sans chaos. Il ne concevait pas l'esprit,
il le trouvait chose inutile, pas plus que la plaisanterie qu'il et
appele chose sacrilge, et cependant on ne sentait point dans son
commerce priv les asprits qui eussent pu de ses ides passer dans ses
moeurs. Par un singulier contraste, cet homme, qu'on et cru perdu dans
l'abme des sciences, et qui ne taillait dans ses combinaisons
politiques que sur le patron du genre humain tout entier, s'occupait
aussi de littrature. Ce rpublicain intrpide faisait de petits vers,
et le Brutus du forum redevenait une espce de Deshoulires dans son
intrieur. Comme par une contradiction  peu prs pareille, les champs
sont ce que j'aime le plus aprs la gloire militaire, et que les images
champtres me sduisent par la seule puissance de mes souvenirs,
j'coutais avec une patience exemplaire les bergeries et les idylles
d'un tribun que le public ne savait pas si pastoral.

Mes relations avec Carnot avaient t souvent interrompues, mais aussi
souvent renoues avec une extrme indulgence de part et d'autre. Mes
longues courses en Italie me l'avaient fait perdre de vue; mais lors de
mon retour, ayant appris par des officiers la gnrosit avec laquelle
Carnot avait prt  Napolon malheureux une pe que la fiert
rpublicaine n'avait point voulu abaisser devant l'ivresse des
triomphes, mon coeur sentit le besoin de se consoler du spectacle de bien
des ingratitudes et des bassesses, en allant saluer le dfenseur
d'Anvers et le consolateur des derniers momens de l'empire.

Bonjour au citoyen Carnot,  l'ami de la France; c'est un frre d'armes
qui vient le remercier, le fliciter, lui prouver que les belles actions
trouvent toujours de l'cho dans quelques ames.

Carnot parut sensible  ma politesse, que je poussais jusqu' remplacer
avec lui le mot de _monsieur_ par celui de ses anciens souvenirs. Il eut
la bont de me questionner sur ma position prsente, me demandant ce que
j'avais fait depuis notre dernire entrevue qui datait bien de plusieurs
annes. Je lui dis que la perte de mes illusions m'avait jete dans les
voyages.

Eh bien! moi, pour me distraire de mes chagrins politiques, j'ai
employ un autre moyen, la solitude. Consol par mes livres, retranch
dans mes principes, j'ai rsist aux brillantes folies d'un despote qui
pouvait tre beau comme Washington et qui a prfr n'tre grand que
comme Csar. N'en disons plus de mal toutefois; il est tomb, et ce
n'est plus de ce ct que viendra le pril.

--Vous-mme, vous avez donn une excuse au gnie de Napolon en venant
 lui dans son malheur.

--Eh! Madame, je ne pardonnais mme pas  Bonaparte en venant reprendre
mes armes long-temps suspendues. Je ne changeais pas en venant  lui;
mais la patrie, cette grande famille qui ne se rduit pas  un homme, la
patrie, nom sacr qui n'est jamais sans chos, la France qui vaut bien
que pour elle on oublie toutes choses, parlait trop  mon coeur pour que
je restasse oisif quand tout s'branlait autour de moi. Je sentais que
nous allions perdre cette popularit de la victoire, qui restait du
moins comme un grand ddommagement national. Je me suis fait gnral de
France, et non lieutenant d'un empereur et d'un matre. Je voulais, en
acceptant un commandement, conserver une des premires conqutes de la
rvolution, le prix de Jemmapes et de Fleurus. Si les barbares, au lieu
de triompher, eussent t rejets dans leurs affreux climats, vritables
tannires du despotisme, je comptais dposer de nouveau l'pe aprs la
victoire, m'autoriser de mes services pour risquer de dernires vrits
auprs de celui que l'adversit avait clair peut-tre; s'il et t
sourd  ma voix, ma vie se ft encore ensevelie dans l'obscurit.

--Malgr mon enthousiasme pour l'Empereur, j'admire cette abngation
d'intrt, je conois toute la hauteur d'une pareille conduite. Tenez,
il n'a manqu au vainqueur de l'Europe qu'un conseiller comme vous. La
fortune, qui a prononc, vous a pargn une dmarche dont la seule
pense et t une gloire, mais dont, hlas! je doute bien que le succs
et couronn la noblesse.

--Jamais, mon amie, on ne doit regarder au succs. C'est un accident;
mais le devoir est un principe, et il faut le remplir. Du reste, il me
semble que Napolon en vieillissant serait peut-tre revenu  la
libert. Elle avait t l'idole de ses premires annes; l'ge, d'accord
avec les revers, l'et ramen peut-tre  ces nobles passions du jeune
homme. Au surplus, voil bien le danger des destines des peuples remis
aux mains d'un seul. Le gnie mme devient un inconvnient de plus entre
ses mains. Carnot continua sur ce ton avec une abondance d'ides et une
sorte d'exaltation indfinissable pour un tel caractre. Je glissais de
temps en temps quelques maximes, quelques traits de l'histoire romaine;
il voulut bien me trouver de la justesse dans les ides, comme cela
arrive quand on abonde dans celles des autres. Nous causmes du pass,
de l'avenir; et, quoique pour la premire fois jete sur le terrain de
la politique, je m'en tirai,  l'aide de quelques vieilles lectures de
Mably, avec assez de bonheur pour m'attirer une confidence que
probablement Carnot n'et point faite  beaucoup d'hommes d'tat. Ma
mince rudition et ma trs faible logique me valurent cependant d'tre
consulte par le vtran des ides rpublicaines sur le Mmoire, si
connu depuis, dans lequel Carnot,  l'exemple de Milton, cherchait 
dfendre sa conduite, toute sa conduite, pendant la rvolution. Il est
inutile de parler du Mmoire que tout le monde connat; mais ce qu'il y
eut d'assez remarquable, ce fut l'espce de bienveillance aimable avec
laquelle la police d'abord facilita la circulation manuscrite ou
imprime du Mmoire de Carnot. Outre le factum politique, objet de ses
plus intimes affections, Carnot me lut encore, dans cette entrevue,
quelques fragmens d'autres ouvrages. Je lui en dis librement mon
opinion, et il fut assez indulgent, ou assez prvenu en faveur de mon
jugement, pour plier son svre et pur rpublicanisme jusqu' la
politesse d'une complte adhsion. C'tait beaucoup avec un homme comme
Carnot, que j'appelais _le Cincinnatus franais_, et que Regnault
souvent, dans son enthousiasme napolonien, appelait un homme
insupportable, un entt, un jacobin. Chose fort drle tait pour moi
d'entendre ces hommes se juger avec une inoue svrit, et se classer
les uns les autres avec assez peu de modestie. Quand une femme a
quelques ides dans la tte, et ne cherche pas  se prvaloir de son
influence, celle qu'elle obtient dans l'abandon des hommes du plus grand
mrite tonnerait souvent la raison mme. J'ai approch la plupart des
dignitaires et des sommits de tous nos divers gouvernemens, et chez
tous, except chez Carnot, j'ai trouv l'ambition et la vanit des
titres faisant toujours un peu tort  l'intgrit de l'opinion adopte;
Carnot, au contraire, dans sa conduite, dans l'intrieur de la
confidence, comme  l'arme et  la tribune, tait toujours le
rpublicain, implacable peut-tre, mais du moins dsintress.

Carnot ce jour-l se plut  me faire longuement causer de toutes mes
relations, et tout en me gardant d'aborder le long chapitre des torts et
faiblesses, je lui dis quelque chose des singularits d'Oudet, de ce
caractre qui devait flatter ses gots et peut-tre encore ses
esprances. J'avoue que ce choix d'aveux tait une ruse, un moyen de
succs personnel que j'employais. Cela me russit au del de mes
esprances; Carnot me sembla comme lectris  ce nom. Ah! disait-il,
sa mort est la preuve la plus complte de la grande influence qu'il
exerait; oui, Napolon craignait le gnie de ce simple colonel, parce
que le despotisme est habile  deviner les coeurs qui le hassent et les
mains qui peuvent l'abattre. Oudet, me disait-il, tait ptri de
l'argile d'un Spartiate.

--Oh! vous vous trompez un peu: Oudet tenait pour la rpublique, mais
en mme temps pour picure.

--L'un n'empche pas l'autre.

--Moi qui croyais cela bien incompatible; Oudet m'avait paru un
enthousiaste, un inspir, un prophte, un gnie;... que sais-je! mais
jamais je n'avais reconnu tant de sductions sous le court manteau d'un
Lacdmonien.

Carnot savait que j'tais encore en correspondance avec l'ancien
secrtaire de Hrault de Schelles, Neillard, qu'il estimait
particulirement. Il tait  cette poque retir auprs d'Aubagne en
Provence. Sans dire, je ne sais par quelle crainte d'tre dconseille,
je n'avouai pas  Carnot mon projet de visite  l'le d'Elbe, mais je
lui dis que je me proposais de faire un voyage  Marseille, Toulon et
autres villes de la Provence, Digne, Draguiguan, Gap peut-tre! Il me
pria de venir le revoir avant mon dpart, et de vouloir bien me charger
de quelques lettres, ajoutant qu'il attendait encore un gouvernement qui
ne violt point le secret des lettres. Je promis  Carnot de me faire
volontiers son courrier, et nous nous quittmes fort bons amis.




CHAPITRE CXXXIV.

Enterrement de Mlle Raucourt.


Je me trouvai mle, avant le voyage que je projetais,  un vnement
qui fut, je crois, sous une simple apparence, un des plus srieux depuis
mon retour  Paris. Je veux parler de l'enterrement de Mlle Raucourt,
l'une des premires actrices dont se soit honore la scne franaise. Je
n'avais eu avec cette tragdienne clbre que des rapports bien
fugitifs. Quelque temps avant mes dbuts, on m'avait mnag une entrevue
avec elle; elle avait eu la bont de me reconnatre de la dignit
tragique, et ce qu'elle appelait du talent extrieur. J'allais souvent
la voir au thtre; en gnral elle avait de l'esprit et raisonnait fort
juste sur les impressions thtrales. Mes relations avec elle n'allrent
donc jamais jusqu' l'intimit; mais avec ma disposition d'esprit et ma
nature impressionnable, je suis toujours bien prs d'aimer ce que
j'admire, et il se fait en quelque sorte un retentissement de mes
motions de lecture ou de thtre jusque vers mon coeur. De l, chez moi
une apprciation de tous les talens et de toutes les gloires, qui donne
au sentiment si raisonnable de l'estime toute la chaleur d'une passion.
Aussi quand j'appris la mort de Mlle Raucourt, quoique je connusse peu
sa personne, quoique depuis ma disgrce dramatique je ne l'eusse aperue
qu'une fois, en Italie, au milieu de cette royaut nomade dont
l'Empereur l'avait honore, espce de lieutenant tragique attach  la
domination impriale, je n'en ressentis pas moins toute la grandeur
d'une pareille perte pour les arts. Je tenais encore au thtre par mes
gots, par mes relations avec Talma; je me rangeais encore parmi les
artistes, et je me crus appele avec toute la comdie franaise  un
deuil de famille.

Dans la matine du jour qui avait t fix pour le convoi d'Agrippine et
de Rodogune, je rencontrai plusieurs officiers de ma connaissance qui me
parlrent de cette crmonie comme d'un vnement bien plus intressant
par ses rapports politiques que par son importance mme. C'est une
grande question, disaient-ils; il s'agit de savoir si la restauration,
qui a promis tolrance et libert de tous les cultes, qui a promis
l'galit devant la loi, permettra l'galit devant l'glise. C'est une
affaire de prjugs: leur cause a t perdue; mais on dit que les
prjugs sont vivaces, et qu'ils veulent aussi avoir leur restauration 
la suite des autres.

Sans partager les apprhensions de ces officiers, leurs discours
ajoutrent encore la curiosit  tous les autres motifs de convenance et
d'intrt qui m'appelaient au convoi de Mlle Raucourt, qui joignait, je
le savais,  son admirable talent les vertus d'une ame bonne et
compatissante.  l'exemple de Talma, quoiqu'elle cacht ses bienfaits,
leur nombre en avait trahi le mrite; et, si le premier prcepte de la
religion est la charit, personne ne mritait plus de voir son cercueil
entour des bndictions du pauvre et des hommages du culte. Je courus
chez moi pour arriver ensuite en costume de deuil  l'glise Saint-Roch,
paroisse de la dfunte, qui n'avait pas attendu la mort pour s'y faire
connatre; car les dames de charit, nobles dignitaires de la
bienfaisance, recevaient bien exactement les dons modestes et cachs de
son bon coeur.

Je l'avoue, malgr les prdictions un peu malveillantes des officiers et
de plusieurs personnes que j'avais rencontres, j'tais bien loin de
prvoir qu'en 1814 je serais tmoin d'un de ces scandales que de
gothiques rpugnances avaient pu commettre autrefois, mais dont la
raison publique avait fait justice; car il y a quelque chose de trop
bizarre et de trop cruel  encenser le talent pendant sa vie et  le
fltrir quand il s'teint. leve dans la religion protestante, j'ai
dj dit que je ne fuyais pas les glises catholiques, et que cette
conduite, au lieu d'tre une indiffrence pour ma religion, en devenait
quelquefois un acte mritoire; car l'aspect d'un lieu public de culte me
rappelait le souvenir des vertus tolrantes de ma vertueuse mre.
Souvent, sans m'informer de la diffrence des rites, il m'tait arriv
d'entrer dans un temple, de me recueillir avec moi-mme, et de descendre
dans ma conscience, comme devant la Divinit; j'en sortais meilleure et
moins opprime par l'empire des passions. C'est un spectacle imposant et
profitable, que la vaste enceinte d'une glise prpare pour une messe
_des morts_. Il me serait impossible de me mettre ailleurs ou autrement
qu' genoux sur le marbre et prs du catafalque, ne me trouvant l
d'ordinaire que pour des morts connus; les regrets qu'ils m'inspirent me
jettent bientt dans une rverie profonde, religieuse, au moins par
l'absence de toute distraction qui la profane. Je sens  ma douleur
qu'elle doit tre ternelle, et l'amiti me conduit bientt au sentiment
de l'immortalit de l'ame. Chaque battement de mon coeur me confirme
alors cette vrit consolante, et je crois quand j'ai pleur.

Je pensai que ce que j'avais de mieux  faire, dans une circonstance o
mon coeur se croyait avoir quelques droits  remplir, c'tait de me
rendre chez Talma pour connatre l'heure et le programme de la
crmonie. N'ayant point trouv Talma chez lui, et comme il tait dj
deux heures, je me rendis aussitt  Saint-Roch. Il me fallut descendre
de voiture prs la rue des Moineaux. L'affluence tait considrable, et
je fus presque oblige de combattre pour pntrer jusque dans l'glise.
Il rgnait dans les groupes une agitation plus vive que celle de la
curiosit. Des orateurs taient monts sur les chaises et en taient
renverss par les flots de la foule qui s'augmentait  chaque instant.
On se heurtait, on discutait surtout le pour et le contre de l'admission
du corps. Je m'arrtais de distance en distance, et je remarquais
presque autant de gens qui coutaient avec attention que de personnes
qui parlaient avec feu. Pour viter la surveillance de ces couteurs, je
me rduisis presque  leur rle par prudence; mais je n'en saisis que
mieux le curieux spectacle qui m'entourait. Oui, disait-on, vous allez
voir; quoique cette pauvre Raucourt fut charitable jusqu' la faiblesse,
qu'elle fut la mre des pauvres, parce qu'elle est morte actrice,
l'glise lui sera refuse.--Et, reprirent d'autres, par le cur mme qui
a si largement exploit sa caisse pour les aumnes de l'glise.--On la
trouvait bonne chrtienne pour l'argent, mais mauvaise pour les
principes. Le mouvement des groupes me rejeta hors des marches de
l'glise, vers l'entre principale, et y rentrer me fut impossible. Le
cortge arriva enfin. Il tait extrmement nombreux, compos d'artistes,
d'hommes de lettres et d'inconsolables amis. Je ne reconnus d'abord
personne, car j'tais trop vivement mue  la vue du char mortuaire. Je
m'inclinai lgrement vers la terre; mes lvres murmurrent une prire
et un regret. Tout  coup des clameurs s'lvent, la multitude s'meut,
se heurte, et je sors alors de ma douloureuse extase, au milieu d'un
tumulte qui formait un contraste trange avec l'tat de mon ame et le
silence ordinaire et convenable du lieu. On refuse le corps, criait-on.
Voil un acheminement aux exclusions de l'ancien rgime, la carrire
ferme des querelles qui va se rouvrir. L'glise veut cumuler les
aumnes des comdiens avec leur excommunication. L'motion tait
gnrale; et  tous ces cris, un autre plus puissant et plus nergique
vint s'y mler: Au chteau!... Au chteau!... Aux Tuileries!... Moi
qui aime mieux une arme en bataille au moment de l'attaque et d'une
charge, qu'un rassemblement populaire, j'avisai aux moyens de me tirer
de l, ne comprenant rien aux prils qui n'ont pas la gloire pour but et
pour rcompense. Au moment de ces efforts, l'aspect de Talma vint me
retenir  ma place, et m'lectriser jusqu' la sdition. Sa belle figure
romaine, o respirait l'indignation de la fiert blesse, lui donnait
l'air d'un tribun. Il ne parlait point, mais son geste, mais son regard
peignaient assez tout ce qu'il prouvait.

La foule approche en effet du chteau; la crise durait depuis assez
long-temps pour que le roi lui-mme en et l'veil. S. M. Louis XVIII,
qui savait bien, en fait de religion, tout ce qu'un souverain doit aux
convenances, mais qui, par prudence et connaissance des temps, ne
dpassait pas la mesure, ordonna que le scandale cesst, disant: Que
quiconque avait reu le baptme avait droit  tous les honneurs du
culte, et qu'un sacrement devenait dans ce cas un droit  tous les
autres.

Aussitt qu'on eut remport une victoire aux Tuileries, la foule
impatiente vint en recueillir les fruits  Saint-Roch. On et dit que le
lieu saint venait d'tre emport d'assaut. La joie du peuple ressemblait
encore beaucoup  sa colre. Les choristes des divers thtres se
mlrent avec ivresse aux chantres du pupitre paroissial. Figaro et
Scapin s'lancrent sur les cierges pour les contraindre  la lumire.
Jamais, certes, les bedeaux, les sacristains et les serviteurs officiels
du temple n'avaient mis autant de zle aux fonctions dans lesquelles la
bonne volont des lvites improviss les remplaait. On contribuait au
service de l'autel  qui mieux mieux, et si la gaucherie de certains
desservans trahissait leur peu d'exprience des crmonies, ils
rachetaient les _errata_ par l'enthousiasme, et faisaient excuser les
bvues par la ferveur. On tait vraiment religieux par mulation et
catholique avec rage. Le service s'acheva avec un peu plus d'ordre qu'il
n'avait commenc. La Comdie en corps donna l'eau bnite  la chrtienne
qu'elle avait perdue, et moi, ignore au milieu d'elle, j'accompagnai
mon aspersion d'un regret qui tait peut-tre moins mondain et aussi
sincre.

Cet vnement fit un bruit immense dans Paris. La politique sut, je
crois, profiter habilement des premires dfiances qu'avait jetes dans
les esprits la svrit religieuse renaissante. De ce jour, les regrets
de tout ce qui avait tenu  l'empire ne craignirent plus de se montrer,
srs du moins qu'il y avait dans les ides populaires quelques cordes
capables de leur rpondre. On avait gnralement approuv le bon sens du
prince qui avait interpos ses ordres entre les prtentions dvotes et
les droits de ses sujets. Mais, en gnral, l'autorit empche bien,
quand elle est raisonnable, qu'un mauvais pas fait par ses agens, en
tant rprim, n'excite trop violemment la rsistance; mais ce qu'elle
ne peut plus retenir, c'est la rvlation qu'un acte imprudent vient
mettre au devant de tous les esprits, trs habiles en France  saisir la
tendance d'un corps ou les ambitions d'un parti. Le changement de
gouvernement s'tait opr avec une telle rapidit, que tout le monde
bahi avait  peine eu le temps de se reconnatre. Ce fut d'un cercueil
que partit la premire tincelle de la pense publique. On se remit 
raisonner. On passa de l'tonnement  la gaiet, de l'indignation d'un
moment  la satire de chaque jour. Cette nation oisive et moqueuse, que
Bonaparte n'avait pu distraire qu'en lui donnant le monde entier 
conqurir, sentait avec un frmissement de bonheur que la mme force ne
pesait plus sur elle.

Le clerg avait, ds cette poque, une tendance de victoire et de
domination; on le disait du moins, car il ne me convient nullement de me
mettre mal par la lgret de mes assertions avec la cour de Rome et ses
milliers de reprsentans patents ou mystrieux. Les salons raillaient
et les faubourgs criaient d'une manire plus nergique contre ce qu'on
appelait la raction des prjugs superstitieux. Les caricatures les
plus bouffonnes circulaient. J'ai vu dans plus d'une maison les gens les
mieux pensans se joindre au chorus gnral, et dessiner eux-mmes de
petits inquisiteurs sur les albums des plus jolies femmes. J'ai mme
conserv dans mes papiers un croquis de la bataille thologique et
comique de Saint-Roch, fait par un noble marquis qui vote aujourd'hui
contre les libraires, les dessinateurs et les graveurs. La police tait
d'une indulgence charmante, elle ne voyait rien et laissait tout faire.
Les gens de police, disait un soir devant moi un ex-conseiller d'tat,
est un luxe des gouvernemens, mais un luxe inutile; le dvouement est
d'ordinaire born et incapable, et la capacit qui descend  un vilain
mtier est vnale et menteuse.

Il y eut une conspiration vritable au sujet de ce fameux enterrement de
Mlle Raucourt, mais conspiration bien innocente; ce fut celle des gens
d'esprit. Le premier de nos chansonniers, un homme dont les sentimens
monarchiques n'taient pas douteux, Dsaugiers, fit une chanson
charmante qui ne fut pas imprime dans les diffrentes ditions de ses
oeuvres, et qui, je crois, fera plaisir au lecteur:

     CADET BUTEUX

      L'ENTERREMENT DE Mlle RAUCOURT.

     AIR: Faut d'la vertu, pas trop n'en faut.

     Faut t' dvot, pas trop ne l'faut; BIS.
     L'excs en tout est un dfaut.

     V'l c'que les paroissiens en masse
     Devant Saint-Roch criaient l'aut' jour;
     Et moi, sans trop savoir c'qui s'passe,
     Bien plus fort qu'eux, j'crie  mon tour:
     Faut t' dvot; etc.

     On m'dit qu'c'est une actric' qu'est morte
     Et qui d'mande un _de profundis_;
     Mais on n'veut pas ly ouvrir la porte
     Du ch'min qui mne en paradis...
     Faut t' dvot, etc.

     Pourquoi l'corps de c'te pauvre femme
     D'l'glise serait-il banni,
     Pis qu'huit jours avant d'rendre l'ame
     Elle avait rendu l'pain bni?
     Faut t' dvot les autres fois, etc.

     Plus d'un'fois avec son aumne
     Saint-Roch secourut l'indigent...
     Pourquoi donc r'fuser la personne
     Dont on n'a pas r'fus l'argent?
     Faut t' dvot, etc.

     N'y a qu'un'dvotion qui soit bonne,
     C'est celle qui nous dit d'fair' le bien...
     J'aime mieux un paen qui donne
     Qu'un chrtien qui ne donne rien.
     Faut t' dvot, etc.

     Parc'qu'elle a jou la targdie,
     L'glis' ne veut pas l'avouer;
     J'tez donc Racine  la voierie,
     Car c'est ly qui la ly f'sait jouer.
     Faut t' dvot; etc.

     J'savons par coeur notr'vangile,
     Et j'n'y voyons pas que dans l'ciel
     Smiramis, Crispin et Gille
     Soient proscrits par l'Pre ternel.
     Faut t' dvot, etc.

     Voyez un peu l'danger d'l'exemple:
      l'instant je r'cevons l'avis
     Que l'chien d'Saint-Roch, hier, du Temple
     A fait chasser l' chien d'Montargis.
     Faut t' dvot, etc.

Un pote d'un genre plus lev appliqua sa petite malice voltairienne 
la peinture et  la satire de la gent intolrante.

Cette aventure fit remettre sur le tapis un vnement du mme genre qui
tait arriv sous le consulat  l'poque de la renaissance du culte et
au sujet de Mlle Chameroi, danseuse de l'Opra. Voici comment Regnault
de Saint-Jean-d'Angely nous raconta que la chose avait t prise: Le
fait de Saint-Roch vis--vis de Mlle Chameroi tait bien plus grave que
vis--vis de Mlle Raucourt, car lors de la premire affaire, les temples
venaient  peine d'tre rouverts; le premier Consul, sous ce rapport,
allait au devant de l'opinion publique, et avait eu  vaincre plus d'une
rpugnance de ses amis et de ses conseillers. L'chauffoure des prtres
dans cette occasion n'allait  rien moins qu' justifier les prventions
rpublicaines, et qu' empcher les bienfaits des chefs de l'tat. Il
eut la gnrosit de ne pas se venger sur la religion de l'esprit faux
de quelques uns de ses ministres; il rprimanda mme le clbre Monge
qui avait, devant lui, appel le scandale de Saint-Roch _une affaire de
comdiens  comdiens_. Napolon sentit nanmoins tout ce qu'avait de
grave et d'inquitant ce singulier acte de reconnaissance des prtres
pour l'abri si grand qui venait de leur tre donn; et, comme le cur
d'une autre paroisse avait bien voulu faire le service de Mlle Chameroi,
refus par celui de Saint-Roch, le premier Consul se chargea lui-mme de
la conduite de l'opinion publique sur une difficult si dlicate; et je
puis vous montrer dans le _Moniteur_ un article que j'ai crit sous la
dicte du grand homme qui, en s'acheminant vers le trne, avait commenc
par relever les autels; mais qui, plac sur le terrain encore mouvant de
la rvolution, voulait passer pour le protecteur de tous, mais non pour
l'esclave de personne. L'article est fort court, comme il convient  un
souverain, journaliste par occasion; il respire cette brusquerie cense
d'un homme qui, au milieu de ses passions, possde un admirable instinct
de prudence.

Je copiai dans le temps ce piquant article, et je le transcris encore
aujourd'hui comme une instruction sur la matire, qui peut ne pas tre
inutile; car l'glise et la Comdie ne sont pas encore prs de
s'entendre.

Le cur de Saint-Roch, dans un moment de draison, a refus de prier
pour Mlle Chameroi et de l'admettre dans l'glise. Un de ses collgues,
homme raisonnable, instruit de la vritable morale de l'vangile, a reu
le convoi dans l'glise des Filles-Saint-Thomas, o le service s'est
fait avec toutes les crmonies ordinaires.

L'archevque de Paris a ordonn trois mois de retraite au cur de
Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jsus-Christ commande de
prier mme pour ses ennemis, et que, rappel  ses devoirs par la
mditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses,
conserves par quelques rituels, et qui, nes dans les temps d'ignorance
ou cres par des cerveaux chauffs, dgradaient la religion par leur
niaiserie, ont t proscrites par le concordat et par la loi du 18
germinal.




CHAPITRE CXXXV.

Djener chez Regnault.


J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un
plerinage  l'le d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles
retardent souvent les plus ardentes rsolutions. L'argent, ce nerf de la
guerre... et des voyages, commenait  tre pour quelque chose dans ces
incidens. Pendant que, par premire prcaution, je cherchais  garnir ma
caisse, je reus de Regnault une pressante invitation de venir djener
avec lui, avec prire d'arriver avant tout le monde. Cela sera, me
dis-je, la visite d'adieu. J'avais mal compt. Arrive  dix heures,
j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et
je me trouve entoure d'un grand nombre de convives. La comtesse n'tait
point  la runion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre.
J'allais donc assister  un vritable djener de garons. Moi, je
pouvais tre classe comme telle, car j'en avais l'habit. On n'et pas
fait d'ailleurs une extrme attention  moi, si un parent du gnral
Cavaignac ne m'et accapare pour me parler de Murat, d'lisa et du
marchal Bessires, qu'il savait que j'avais trs intimement connu;
c'tait  n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout
naturellement je me trouvai entrane sur le terrain glissant de la
politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage
ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, tait Charles de
Labdoyre. Il devait repartir la nuit mme pour rejoindre son rgiment;
il tait venu de son propre aveu  Paris, incognito et sans cong. Je le
connaissais dj, mais ce jour-l cette connaissance devint de l'amiti.
Il avait souvent entendu parler de moi au marchal Bessires, qui
m'avait vue avec Ney  l'arme; enfin il m'amena presque  des
demi-confidences; Labdoyre me demanda encore si j'avais vu chez
Regnault la jolie Allemande.

Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.

--Non, foi de soldat franais! reprit-il avec vhmence, ni ne veux la
voir. Un zle pay, un dvouement aux appointemens, voil ma plus grande
antipathie; car je n'apprcie que le dsintressement; je n'aime que
l'enthousiasme: le vtre, par exemple, cet enthousiasme si passionn
pour le marchal Ney, voil ce qui m'lectriserait.

 ces mots, je levai les yeux sur Labdoyre, et je trouvai que s'il
tait susceptible d'en ressentir, il n'tait pas moins fait pour en
inspirer. Le gnral Cambacrs, frre de l'archi-chancelier, tait
aussi des ntres; je le remarquai plus par son silence que par ses
paroles. Il brlait d'envie d'tre de notre _apart_; il se rapprochait
petit  petit, jetant par-ci par-l de ces mots qui ont l'air de
demander l'aumne d'une conversation. Il voulut savoir si j'avais eu des
relations avec le marchal Mortier.

--Jamais, lui dis-je fort schement. Il interrompait une conversation
si intressante, que j'en pris de l'humeur. Mais il fallut enfin se
mler  l'entretien gnral; c'tait un devoir de dvouement. Regnault
s'tait joint au gnral pour appuyer la question du gnral Cambacrs
sur le marchal Mortier. Je me contentai de rpondre que je ne
connaissais le marchal que pour l'avoir vu un instant au passage de la
Brsina; qu'il s'y conduisit comme dans vingt autres batailles, 
Anclana,  Badajoz et Gebora, en vritable gnral franais. Ici un
militaire dcor et portant d'normes moustaches se joignit  nous. J'ai
oubli son nom; il sert aujourd'hui. Mortier est bon, dit-il, et
certainement il doit regretter l'Empereur. Un duch et une dotation de
cent mille francs, cela peut aider  la reconnaissance; je suis sr
qu'il est  nous. Je croyais que Madame, ajouta l'officier en me
dsignant, avait des relations particulires avec lui.

--Mon Dieu, Monsieur, vous m'en supposez donc avec toute l'arme?

--Ce serait fort heureux, dirent Cambacrs et Regnault  la fois. La
tte commenait  me tourner, un peu par vanit et un peu par crainte.
Je ne pouvais douter qu'on n'et des projets sur moi, et je voyais
surtout qu'avant de me les confier on voulait savoir ce que j'avais de
confidences  fournir en cautionnement; mais j'avoue que je ne
m'attendais gure  celle que j'allais recevoir.

Six mois s'taient  peine couls, et dj la plupart de ceux qui
avaient avec prcipitation dsert Fontainebleau, ou profit avec joie
de l'abdication impriale pour essayer d'une autre opinion, non
seulement commenaient  revenir aux regrets, mais encore se ralliaient
dj  tous les mcontens qui avaient conserv avec l'amour du pass
toutes les esprances de l'avenir. Le djener de Regnault tait
terriblement politique. Entre la poire et le fromage, on ne changeait
rien moins que toutes les dynasties de l'Europe; et dans tous ces plans
de rgnration universelle on voyait une certitude de succs, une
confiance dans la fortune, qui tonnaient mon imagination, pourtant
assez volcanique de sa nature. La voix de Labdoyre tonnait dj comme
un cri de victoire.

Je crus dcouvrir au milieu des fumes de cette politique que quelques
personnes pourraient bien avoir le mot de Napolon, et que celui-ci
n'attendait qu'une occasion pour ressaisir le titre qu'il n'avait laiss
tomber  Fontainebleau que pour le ressaisir plus tard. Regnault, qui
savait si bien que vouloir me faire parler sur Ney et t me faire de
la peine, n'essaya mme pas de glisser son nom au milieu des noms
clbres dont on faisait l'appel pour compter les chances d'un
changement. Mais l'officier  moustaches n'y mit pas tant de faons, et
me demanda si le marchal serait capable de faire un coup de main en
faveur de Napolon.

--Je pense que... non.

--Comment, non!

--Certes; car Ney aime aujourd'hui son repos et, comme toujours, le
bonheur de la France, et il ne pense pas que l'Empereur le puisse
assurer. Croyez-m'en; car le marchal est la franchise mme, et il croit
que les peuples ont plus  perdre qu' gagner aux rvolutions, quelles
qu'elles soient.

--Tant pis.

--Je ne vois pas le tant pis. Puis me tournant vers Labdoyre,
j'ajoutai: Je veux bien, moi, n'tre pas contente de Ney, regretter
qu'il ne partage pas tout mon dlire napolonien; mais quand d'autres se
permettent de lui trouver des torts, il me prend des tourdissemens de
fureur, et je me mme de penser autrement.

--Il est bien heureux.

--Labdoyre, vous avez trop d'esprit pour me dire de ces choses-l.
Les fadeurs ne vont pas aux moustaches. Je suis comme vous;
l'enthousiasme seul me plat et me captive. Quand vous me parlez de
l'Empereur, vos paroles toutes militaires me plaisent plus que de froids
complimens. Quant  Ney, j'ai dit vrai; je le trouve chang, et je suis
sre que le retour de Napolon lui paratrait une calamit pour la
France.

--C'est impossible.

--Eh bien! je vous garantis que les choses sont ainsi.

--Mais il ne peut har l'Empereur.

--Sans doute; mais il aime un peu plus la France que Napolon. Le coeur
de Michel Ney appartient  son pays avant d'appartenir  qui gouverne.
Il regarde o est le bonheur public, la gloire nationale. Labdoyre me
regardait parler, et, sans que je m'en fusse aperue, tous ces messieurs
s'taient rapprochs de moi, Regnault et Cambacrs en tte, et nous
coutaient en silence: il fut interrompu par ce compliment de
Labdoyre, moiti srieux, moiti comiquement emphatique. Vous
entendez, Messieurs, cette loquence oratoire, ce feu d'improvisation.
Une proclamation de l'Empereur, lue et commente par Madame, lui
livrerait une garnison de 6,000 hommes... Il serait difficile d'avoir
plus d'ame, de grce et d'entranement. J'avoue que cette flatterie
plut  mon orgueil qui ne les aime pas. Il y avait encore  cette sance
gastronomique et malveillante deux officiers du 4e rgiment
d'artillerie, qui parlaient de l'Empereur avec un enthousiasme que je
trouvai exagr, moi qui en avais une si forte dose. Ces officiers
taient en garnison  Grenoble, et assuraient sur leur honneur que
l'esprit du soldat tait excellent, ce qui, dans la langue d'une autre
opinion, se serait appel fort mauvais.

La chaleur de la politique et la fracheur du Champagne  la glace
avaient forc une partie de l'assistance  quitter la place. Nous
restmes seuls, Regnault, Labdoyre, Cambacrs et moi. On parla avec
plus de tranquillit, et sans aveux ni confidences positives. Malgr mon
peu de perspicacit politique, je vis clairement de quoi il tait
question, et je devinai qu'on avait besoin de moi. Regnault savait que
j'avais habit Digne. Vous y connaissez beaucoup de monde, me dit-il;
vous m'avez avou, je crois, qu' Barme vous avez connu M. Manuel fils.

--Non, c'est  Digne.

--Vous avez t  Gap aussi?

--Bien souvent j'ai fouill tous les rochers de la Provence. J'y ai des
amis et des connaissances...  quoi en voulez-vous venir?

-- savoir  peu prs ce que vous avez remarqu de l'esprit public de
ce pays-l  l'gard de Napolon.

--Il y aurait un oui et un non  vous rpondre; mais il est une masse
qui lui appartient tout entire de coeur: ce sont les paysans. Ah! c'est
une singulire chose que les peuples.

--Bonne quand on sait les gouverner, rpondit gravement le gnral
Cambacrs, et sur cette premire phrase complte qu'il et prononce,
il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, o ils restrent
quelques instans. En sortant le gnral me salua avec cet air
d'approbation et de remercment qu'on emploie vis--vis de quelqu'un sur
lequel on compte pour un service. Labdoyre me croyait plus avant dans
les secrets politiques que je ne l'tais ni ne voulais l'tre. Il me
parla, pendant la brve absence de Regnault et de Cambacrs, de manire
 me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault
m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tourne
pour prendre connaissance de la disposition des esprits.

Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas  la survivance de la
jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager  mes frais,
et vous savez que, malgr mes sentimens bien raisonnables, je ne suis
pas d'humeur  voyager aux frais du gouvernement. Regnault fit la mine;
mais Labdoyre me pressa la main d'un air charm, et je le fus
excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors  Regnault
mon projet d'aller  l'le d'Elbe: il en fut surpris, mais enchant.
Labdoyre nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses
instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dvouement, d'amiti;
mais je restai ferme dans mes refus.




CHAPITRE CXXXVI.

Voyage  l'le d'Elbe.


Tout se prparait pour mon voyage de l'le d'Elbe. Mes instructions, et
plus que cela, la voix de l'amiti, me recommandaient de ne point partir
avant d'avoir vu une personne trs intime auprs de la reine Hortense,
et qui ne devait revenir  Paris que dans les premiers jours de
dcembre! Mais je n'ai jamais eu beaucoup de patience; et mon coeur
toujours ardent prcipita mon dpart. Regnault, qui me savait lie avec
Mme Nomi, reste intime et en correspondance avec le roi Murat, insista
beaucoup dans notre dernire entrevue pour que j'obtinsse des
renseignemens prcis sur les dispositions secrtes de Joachim.

Demain, vous saurez tout ce que vous dsirez savoir, c'est--dire tout
ce que Mme Nomi croira pouvoir me confier. Je me rendis chez elle
aussitt, et je la trouvai trs afflige et mouillant une lettre de ses
pleurs. Je voulus me retirer, elle m'en empcha. Je lui dis alors de
quelle part je venais et le but de ma visite. Loin de refuser la
confidence, elle parut charme de pouvoir la faire. Elle me montra la
lettre dont elle s'occupait lorsque j'tais entre; elle tait de Murat.

Je ne pus m'empcher de dire  Ney quelque chose de mon voyage. Aux
premiers mots de cet aveu, Ney jeta feu et flammes, me traita de tte
romanesque; que sais-je, plus mal encore. Je le regardais, cherchant 
lire dans ses yeux le sens de ces paroles si svres; je tremblais
qu'elles ne lui fussent dictes par l'ingratitude: je me trompais. Il
n'obissait qu'au sentiment d'une amicale sollicitude pour mon sort.

Vous ne trouverez point la grande-duchesse lisa  Naples, o vous vous
proposez de vous rendre de l'le d'Elbe.

--Ah! que je vous sais gr d'appeler encore de leurs anciens titres des
princes malheureux. Dans leurs hautes prosprits, mon cher Ney,
j'aurais bien pu quelquefois escamoter les titres, mme un peu exprs;
mais aujourd'hui je ne les spare jamais de leur souvenir. Ne riez pas.
Cela vous semble puril; eh bien! c'est pourtant un sentiment et un bien
louable qui me l'inspire. Puis-je ressembler  ces flatteurs que j'ai
vus ramper dans les cours impriales, et qui se ddommagent aujourd'hui
d'une bassesse de dix ans par ces propos de mauvais got: La Bacchiochi,
la Borghse, la mre Ltitia Bonaparte... Les princes de la famille de
Napolon seront toujours, dans mon coeur, sur le trne de la
reconnaissance.

--Ida!

--Mon ami! mon frre!

--Ah! je voudrais pouvoir l'tre; vous tes une si excellente femme! Je
voudrais vous voir heureuse, avec un sort enfin assur.

--Ney, il vous est  jamais dfendu de vous occuper de ces intrts-l.
Je vous aime aussi passionnment que jamais; mais,  Paris, je suis
expose  vous rencontrer avec la marchale,  ne plus vous revoir, ou 
risquer de troubler votre repos; voil encore un des motifs qui dcident
mon dpart. Nous avons failli si souvent, malgr les meilleures
rsolutions. Il y avait du moins alors l'excuse de l'absence,
l'loignement de celle que j'offensais. Ici respirant le mme air, la
passion la plus dlirante appellerait sur nous de cruelles preuves,
ferait crier au scandale d'un arrangement coupable. Mon cher Michel,
Madame est plus jeune, plus jolie que votre compagnon de guerre; et
ft-elle mille fois laide, ses droits n'en seraient pas moins les mmes,
et l'homme que je verrais calculer les heures et les moyens de tromper
par habitude ne serait pas toujours le hros de mon imagination, ni
l'idole de mon coeur. Croyez-moi, mon cher Michel, ce voyage inspir par
la reconnaissance m'est command galement par le soin de votre repos,
et le besoin que mon souvenir vous soit toujours cher. Je n'ose rpter
tout ce qu'il me rpondit, car il y aurait trop d'orgueil. Il convint
que j'avais raison; mais en mme temps il me fit promettre de ne pas
rendre ternelle une sparation qui lui serait impossible.

J'avais pour caisse de voyage une grande partie des six mille francs que
je tenais de mon noble march avec le jeune Lopold. Pour prvenir les
interrogations et les retours dont mon dpart et pu tre l'objet, je
fis dire  mes amis que j'avais quitt la capitale. Avant que cela ne
ft en effet, j'crivis  Regnault qu'au moment o il recevrait ma
lettre, je serais dj sur la route de Fontainebleau. Car, je l'avoue
par une sorte de rminiscence mlancolique, je voulais m'acheminer par
les lieux mmes qu'avait parcourus le noble prisonnier de l'Europe, si
long-temps tremblante devant lui, quittant cette belle France, o il
s'tait trouv trop  l'troit, pour aller prendre possession de sa
petite souverainet bourgeoise de l'le d'Elbe. Je me sus un gr infini
de cette inspiration mle de philosophie et de sentiment; elle me valut
plus d'un plaisir. Dans tous les endroits o je passai, on mettait une
sorte d'affectation orgueilleuse  rpter: ici l'Empereur a dit telle
parole, l il a fait telle chose. Ce qui se rduisait partout  des
dtails on ne saurait plus simples, mais que l'on ne rapportait pas
moins avec cette espce de religion qui annonce l'importance qu'on y
attache. C'est ici, me dit une jeune fille,  Briare, que, faute de
chevaux, on spara les voitures: la premire voiture partit d'abord;
l'Empereur ne la suivit que dans la nuit.--Non, tu te trompes, Toinette,
l'Empereur partit  midi, je le sais mieux que toi, puisque j'tions 
le voir djener avec les deux coquins d'Allemands ou d'Anglais qui
l'accompagnaient, rpondait une femme plus ge.

J'arrivai  Nevers dans la nuit. L on me dit combien Napolon avait
paru satisfait et consol par les acclamations qui l'avaient accompagn
pendant toute la route depuis Fontainebleau. Il n'en tait pas de mme
des commissaires des allis, disait une petite femme fort jolie; car 
ceux-l on ne leur a pas pargn les maldictions ni les outrages.--Et,
reprit un paysan, s'ils y repassaient aujourd'hui, ils en verraient de
plus durs encore.

 Villeneuve-sur-Allier, on disait presqu'avec des larmes: C'est ici
que d'Empereur a t contraint de se sparer du dernier dtachement de
la garde fidle qui formait son escorte; et l'on rptait avec
enthousiasme: Il a refus les Cosaques et les Autrichiens dont on
voulait entourer un guerrier franais: Qu'ai-je besoin d'escorte? les
acclamations du peuple m'en ont tenu lieu.

J'avais une lettre de Carnot pour une personne dont la maison de
campagne tait situe sur la route. On m'avait bien recommand de la
remettre moi-mme. Comme il tait nuit, j'envoyai un exprs  l'ami de
Carnot, pour l'inviter  se rendre prs de moi; ce qu'il fit aussitt.
En l'attendant, je pris mes informations ordinaires. Napolon avait
couch dans cette ville. On ne tarissait pas de dtails. L'ami de Carnot
arriva, et multiplia encore pour moi tous ces propos populaires. Ce
qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta-t-il, c'est qu'en passant par
Moulins, l'illustre proscrit fut salu par le cri de _vivent les
allis!_ et qu'aujourd'hui on est si repentant, qu'on s'efforcera de
vous persuader qu'on n'a cri que _vive l'Empereur!_

--Ne blmez pas, Monsieur, les gens de Moulins; leur retour d'affection
est encore un mrite.

J'eus lieu de vrifier l'observation, et je dois consigner ici, pour la
vrit historique et l'tude du coeur humain, qu' Moulins,  Lyon, 
Orange,  Avignon mme, on se dfendait comme d'une accusation honteuse
d'avoir vocifr l'insulte sur les pas d'un guerrier malheureux.

 Orgon, une vieille mendiante, qui passait pour dire la bonne aventure,
et que je fis venir pour lire dans ma main, par une fantaisie moiti
srieuse, moiti plaisante, me raconta des choses fort piquantes. Ils
ont eu, disait-elle, la sottise de pendre en effigie celui qui,  son
tour, pourrait bien les faire pendre tout de bon encore. Je regardai
cette sorcire d'un air un peu souponneux.

Vous me regardez en vous moquant de moi; eh bien! ce que je vous dis
est exact. Tenez, voil l'Empereur, dans du marc de caf, qui dbarque;
et voil les soldats qui retournent tous vers lui. Cette sibylle en
haillons me sembla tre trop initie  d'autres mystres, et je mis bien
vite un terme  mes questions. Cependant les gens de l'auberge
m'assurrent que le jour du passage de l'Empereur elle avait manqu
prir de la main des gens ameuts pour insulter Napolon; qu'elle ne
cessait pas de prdire son retour. Moi qui pense trs bien et qui suis
bon royaliste, j'ai la conviction que la vieille sorcire est de bonne
foi; elle est la seule  prdire, mais elle n'est pas la seule  croire.
Et, voyez-vous ils sont tous ici comme des btes  attendre le revenant.
C'est la troupe qui monte la tte de tout le monde. Il faut que cet
enrag Corse ait jet un sort sur nos soldats. Si je faisais mon devoir,
je devrais peut-tre prvenir notre brigadier de gendarmerie. Presque
tous les sous-officiers ont sous la cocarde blanche la cocarde
tricolore, et les aigles cousus sous les lis.--Je me faisais une autre
ide de l'esprit de l'arme.--Ah! Madame, il est dtestable: que
Bonaparte arrive, et il ne restera pas un seul peloton  cette noble
famille, digne pourtant par ses malheurs de plus d'intrt.--Mais il
n'en est pas de mme du reste de la population?

--Mon Dieu! elle devient horrible; sur mille royalistes du
commencement, except M. le cur, l'adjoint du maire, un pauvre
chevalier de Saint-Louis; moi et ma femme, il n'en reste plus qui soient
rests fidles; car, vous l'avouerai-je, mes garons, les enfans d'un
membre du conseil municipal, sont plus bonapartistes que le Corse
lui-mme. Mon pieu! quel malheur que la bont du roi n'ait pas pris ses
prcautions en faisant pendre ce tyran.

--Si cela avait pu s'arranger, je crois que la mesure et t plus
tranquillisante; car, de fait, il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.

Depuis Orgon, et un peu ennuye, je ne m'arrtai plus qu'au Luc. Arrive
l, je me rendis  la maison que la princesse Pauline habitait. Le
gnral Bertrand avait prsent  cette soeur de Napolon les
commissaires trangers qui avaient voitur son frre hors de son empire.
Le coeur de Pauline s'tait bris au rcit des dangers que Napolon avait
courus; aussi avait-elle pris la gnreuse rsolution d'aller adoucir
son exil  l'le d'Elbe. La personne que je dsirais voir l se trouvait
alors au Muy. Je m'y rendis, et de Muy a Frjus, voulant m'embarquer
aussi  ce port de Saint-Raphen, o l'Empereur avait jet sa fortune
dans une barque, comme Csar, et o, quinze ans avant, il avait abord
en revenant des Pyramides, quand il marchait au trne... On me prvint
que probablement je ne pourrais partir que le lendemain, les vents tant
absolument contraires; j'en eus une impatience extrme. Je ne saurais
rendre le besoin que j'prouvais de toucher du pied cette le situe si
prs de ma patrie, occupe d'abord par les trusques, soumise aux
Carthaginois, le tant de fois domine, et que les Romains nommrent
Ilra, et dont le nom allait recevoir une immortalit gale  celle de
son prisonnier. Aprs avoir rempli toutes les formalits de mon
embarquement, et en attendant le vent favorable, j'allai, selon mes
habitudes, courir au loin, cherchant une pointe de rocher, une vue de
mer qui pt convenir au ton o taient monts mon esprit et mon coeur. La
saison, quoique avance, avait encore de beaux jours, et la soire tait
belle l, comme  Paris une journe de printemps. Pour viter les
soupons qu'et pu faire natre mon travestissement, et un peu aussi
pour me dlasser de la fatigue de la cravate, seul inconvnient que je
trouve aux habits de l'autre sexe, j'avais repris mon costume naturel de
femme. Adosse contre une espce de parapet form par les sables, les
mains jointes sur la poitrine, ne tenant plus  ce qui m'entourait que
par la pense, mon coeur souffrait  l'ide de rencontrer  quelques
lieux de l, dans un chtif gouvernement de dix ou douze mille habitans,
sur un sol aride et emprisonn par les flots, le dominateur de l'Europe,
le vainqueur de tant de rois. Je pensais  toute cette famille qu'il
avait dote de couronnes presque toutes tombes avec la sienne. Je
pensais  tant d'ingratitudes, et, avec un peu d'orgueil,  cette
reconnaissance d'une femme, qui s'levait jusqu' la gloire des Drouot,
des Bertrand et des Germanosky; de ces fidles serviteurs qui avaient
couru aprs la dotation de l'exil et de l'infortune, pour ne pas laisser
seul au milieu de la mer celui qui avait ceint la couronne de
Charlemagne.

Comme le commerce se mle de tout, j'ai remarqu une curieuse industrie
 l'auberge de Saint-Raphen o j'tais descendue. On y faisait un grand
dbit de figures de pltre, image de deux opinions contraires, et les
marchands les donnaient tour  tour et suivant les gots, pour des
portraits de Napolon ou des bustes de S. M. Louis XVIII, lesquels
ressemblaient bien autant  l'un qu' l'autre. Mais le mrite de ces
petits ouvrages consistait dans l'lgance d'un pidestal fait d'un
marbre granit gristre tirant sur le vert, sem de taches noires et
blanches, produit des mines et principales richesses de ce royaume 
petit format, dont Napolon Ier tait alors souverain.

Enfin on vint m'avertir qu'on allait mettre  la voile. Aprs deux jours
de navigation on aperut l'le d'Elbe.  cette vue, saisie d'un lan
passionn, je tendis les bras vers le ciel, appelant la terre que
dvorait mon impatience. Exalte jusqu' la dmence, j'oubliai que je
laissais en France celui qui avait t l'objet prfr de toute mon ame,
je ne songeais qu' ceux que j'allais trouver; je m'excusais de cet
oubli de Ney par de beaux raisonnemens que le coeur, le meilleur logicien
que je connaisse, me fournissait en abondance. Je me disais mme alors
que fuir loin de Ney tait un sacrifice ncessaire  des devoirs qu'il
chrissait. Hlas! ces devoirs dataient de 1801; pourquoi donc ne m'en
tais-je aperue qu'en abordant  Porto-Ferrajo en 1814? Comme j'ai
promis  mes lecteurs d'tre vraie, je garde l'aveu de ce nouveau tort
pour le chapitre suivant.




CHAPITRE CXXXVII.

L'le d'Elbe.--Napolon.--Bertrand.--Drouot.--Cambrone.


Ce ne fut pas seulement ce besoin d'activit qui a dvor toute ma vie,
ce ne fut pas mme le sentiment si naturel  mon coeur, de payer un
tribut de reconnaissance et de souvenir  un grand homme malheureux,
dont j'avais t un moment aime, qui me conduisait  l'le d'Elbe. Mon
voyage avait un autre but dont le rcit que je fais ne donnera aucune
ide positive, et on en concevra facilement la raison. Le secret qui
tait cach dans cette dmarche aventureuse n'tait pas le mien, et,
tout piquant qu'il soit, je dois convenir qu'il serait aujourd'hui sans
intrt pour l'histoire.

J'tais attendue au moment de mon dbarquement, qui eut lieu vers le
commencement de la nuit. Un logement assez commode m'avait t prpar
dans une maison de campagne fort retire, d'o l'on apercevait la petite
le de Rianosa, que Napolon appelait la dernire de ses conqutes, et
qui en effet avait cess, depuis son arrive, de servir de pied  terre
aux corsaires. Mes premiers regards, au lever du soleil, se fixrent sur
ce rocher, dont un homme, nagure le plus puissant souverain de
l'Europe, tait rduit  faire son Versailles ou sa Thbade, selon
qu'il parviendrait  entretenir dans son esprit si vaste et si mobile
les illusions de la grandeur, ou qu'il arriverait, plus sage et plus
heureux,  y substituer l'amour de la philosophie et de la solitude.

Mon passeport me dsignait comme une dame polonaise; j'avais adopt pour
moi et pour mes gens le costume de cette nation, si chre  la ntre. Le
mystre de mon arrive, les circonstances de ma rception, une certaine
dignit de tournure que donne le monde et  laquelle le thtre ne gte
rien, accrditrent dans l'le un bruit singulier, dont je ne parlerais
pas, si je ne le trouvais rappel dans l'histoire. Cette mprise jeta
sur moi un clat qui contrariait mes projets et qui me fora 
prcipiter leur excution. Je ne demeurai  l'le d'Elbe que trois
jours.

Les voyageurs et les biographes ne se sont gure occups de ce site
extraordinaire dans ses rapports avec l'homme extraordinaire qui
l'habitait. Napolon tait si grand dans sa petite le, qu'on croirait 
les lire qu'il la dbordait de toutes parts et qu'elle disparaissait
sous ce gant comme la montagne de Polyphme. Mon imagination un peu
plus potique et toujours dispose  saisir avec empressement les
harmonies de la fable et de l'histoire, fut frappe de la fatalit qui
avait donn pour empire  ce roi de fer de la civilisation moderne, un
royaume de fer. Je me rappelais l'ancien Promthe, captif sur un
rocher, auprs de ce nouveau Promthe, souverain d'un volcan. Et qu'on
ne s'imagine pas que cette immense scorie, tombe au milieu de la
Mditerrane du haut d'une plante dtruite, comme Napolon du haut du
trne, ne ressemble en rien  tout ce que l'on croirait connatre
d'analogue sur la terre. La richesse de quelques cultures, l'aspect de
quelques mouvemens de terrains que les rvolutions du sol avaient faits
hideux, mais qui se sont embellis en se revtant de verdure et
d'ombrages, la grce des eaux qui embrassent ses rochers ou qui viennent
mourir sur ses plages, sont des avantages communs  bien d'autres pays.
Ce qu'elle a de particulier, ce sont ses mines, ses grottes, ses
cavernes, temples secrets et merveilleux o l'on ne pntre qu'avec
admiration quand on est parvenu  matriser la surprise et l'effroi.
Certaines galeries de ces mines paraissent illumines par les fes. Le
fer qu'on en retire se modle en cailles lgres et brillantes qui se
croisent dans tous les sens, et qui refltent avec un clatant cliquetis
de lumires et de couleurs toutes les nuances de l'arc-en-ciel,
paillettes tincelantes d'or et de feu, qui blouissent comme la gloire
et qui sont fragiles comme elle.

Napolon passait une grande partie de ses journes  visiter ses petits
tats, et il mettait dans ces excursions l'ardeur qu'il tait accoutum
 mettre dans toutes ses actions et dans toutes ses penses. Il voyait
l, comme dans l'Europe qui venait d'chapper  ses mains, la place d'un
champ de bataille auprs de celle d'un palais, et il rvait sur les
points les plus fertiles de son rocher des dotations pour ses
capitaines. Je gagnai sa cavalcade au galop,  l'instant o il allait
atteindre le point culminant de son le. Eh quoi! s'cria-t-il comme
s'il ne m'avait pas attendue, _fama volat_ jusqu' Barataria?...--O
voulez-vous qu'elle s'arrte? lui rpondis-je,--Venez, venez,
reprit-il, et nous parvnmes au sommet de la montagne. La mer, presqu'
nos pieds, nous enveloppait de toutes parts d'une ceinture bleue.
Quelques frgates croisaient au loin. Voil mon empire, dit Napolon
avec un sourire ddaigneux, sous lequel il cachait un soupir.--Attendez,
repartis-je, en parcourant d'un regard tout le cercle de l'horizon... Il
est immense comme le monde. Voil la France et voil l'Italie...
L'Afrique n'est-elle pas de ce ct?--Bien, bien, reprit-il en riant.
Oh! cela est magnifique! C'est un rve de mon enfance, une ide qui
m'occupait quand ma mre me parlait du roi Thodore. Je m'imaginais
quelquefois que je deviendrais le roi des les de la Mditerrane!
C'tait l une destine admirable. Dtruire les pirates comme Pompe,
chasser les barbaresques dans l'intrieur de l'Afrique, anantir la
traite; civiliser l'gypte, repousser les Turcs en Asie, rendre une
patrie et des institutions aux Grecs, maintenir la balance dans le monde
entre les puissances maritimes, en rprimant l'orgueil des Anglais,
voil ce qui me convenait, voil ce qu'on aurait d m'offrir dans
l'intrt du genre humain; mais il aurait fallu me comprendre et juger
l'avenir. Cette bande de rois a trait avec moi comme avec un adversaire
sans importance. Si j'en avais agi envers eux de la mme manire, je les
tiendrais tous  Porto-Ferrajo ou  Rianna. Mon grand tort a t de me
mler avec les rois; ma mission tait de les dfaire. Cette diplomatie
m'a un peu tourdi. Il ne m'a manqu qu'une heureuse inspiration pour
faire accepter  un d'entre eux la clef de chambellan. Je croyais  la
reconnaissance et  la bonne foi, je me trompais. J'avais dit que le
trne se composait de quatre ais de sapin, recouverts de velours. Cela
n'tait pas mal; mais il ne fallait pas en descendre sans mettre le feu
dessous.

Nous rejoignmes la suite de l'Empereur; je l'accompagnai _au palais_,
puisqu'il tait convenu de donner ce nom  la rsidence trs modeste qui
lui avait t assigne, et dans laquelle il paraissait attendre
impatiemment l'excution de ses plans pour des constructions plus
dignes, et qui devaient ne rien envier aux Tuileries. Je n'avais eu
besoin que de l'entendre un moment pour tre bien convaincue que ces
difices ne s'achveraient pas; et qui pouvait en douter en Europe,
sinon l'administration imbcille d'un pays voisin? Quoi! Napolon tait
 l'le d'Elbe, en face de ses anciens peuples; il y tait libre, il y
tait investi encore des titres et des honneurs de la souverainet, il y
tait entour d'hommes  toute preuve, infatigables en sacrifices et en
dvouement; il n'avait qu'une main  tendre pour ressaisir son arme
qui n'avait pas chang de forme, qui ne pouvait pas se persuader qu'elle
et chang de matre; il n'avait qu'un cri  pousser pour rveiller la
rvolution, qu'un pas  faire pour marcher devant elle, et on feignait
de s'imaginer qu'il sacrifierait un avenir qui lui appartenait toujours
aux douceurs d'une royaut casanire, ou plutt d'une magistrature de
village! En vrit, on a peine  concevoir que l'ide d'emprisonner
Napolon dans les domaines du roi d'Yvetot, sans autre garantie que sa
volont, ait pu entrer dans les calculs politiques d'un cabinet. Il faut
que le plaisir de jouer  la royaut soit bien enivrant pour produire de
pareilles illusions.

La cour de Napolon n'tait pas nombreuse; elle ne se composait que
d'une trentaine de personnes, dont le plus grand nombre me parut sortir
des rangs de l'arme polonaise; mais on remarquait autour de lui
quelques hommes qu'on ne peut avoir vus sans se les rappeler toute sa
vie, et dont le nom, dj fameux alors, a pris depuis une place encore
plus honorable dans l'histoire.

Le marchal de camp Cambrone, qu'une belle conduite et une belle parole
ont immortalis  Waterloo, attirait peu l'attention des voyageurs qui
affluaient dans l'le d'Elbe. Une physionomie martiale, mais qui n'avait
rien de distingu, parmi tant de physionomies hroques, ne suffisait
pas l pour exciter une motion profonde, et pour fixer un souvenir.
L'ame y tait distraite par des impressions d'un ordre trop lev pour
s'arrter  des observations de dtails aussi vulgaires. J'ai le regret
de ne l'avoir point remarqu.

Il n'en est pas de mme du grand marchal du palais, ce gnral Bertrand
dont le nom retentissait encore  mon oreille sur les ctes de
l'Adriatique, dans ces provinces illyriennes dont il avait t le
gouverneur, et o il avait laiss des sentimens si unanimes d'estime et
de reconnaissance. Je me trouvai heureuse de le voir, tel  peu prs que
je me l'tais reprsent, et de trouver en lui le type d'un philosophe
et celui d'un hros. L'expression de sa figure tait plus douce
qu'imposante, mais on voyait aisment que sa douceur mme tait la
concession d'une ame forte et austre, qui s'tait leve  l'indulgence
par la rflexion. Son front chauve portait l'empreinte des mditations
srieuses et de longues veilles; car aucune passion violente, aucune
ambition exalte, ne pouvaient avoir impos les signes d'une vieillesse
prmature  cette physionomie d'ailleurs si repose, si calme, si jeune
de candeur et de courtoisie. Naturellement pensif, et peut-tre
mlancolique, il aimait  sourire au milieu des femmes et  jouer avec
les enfans. Dans une conversation solide et mme dans celles o
l'opinion avait une assez grande part pour excuser quelque prvention et
quelque emportement, ses discours taient sans aigreur, ses souvenirs
sans amertume, ses esprances et ses projets sans mlanges d'aucun
sentiment haineux ou vindicatif. Il tait trop religieusement attach 
ses affections et  ses devoirs pour ne pas comprendre les devoirs et
les affections des autres, et pour ne pas excuser jusqu'aux erreurs d'un
sentiment noble et dsintress. Il tait sage comme il tait bon, par
un instinct propre  son caractre et qui ne lui cotait point d'effort.

La physionomie morale du gnral Drouot ressemblait beaucoup  celle-ci,
mais elle paraissait plus mthodique, et, si l'on osait s'exprimer ainsi
en parlant d'une vertu aussi naturelle, on l'aurait crue plus compose.
Il avait quelque chose de rserv, de chaste et de mystique, qui faisait
natre involontairement l'ide de la sainte profession  laquelle avait
t, dit-on, rserve sa jeunesse, et dont l'lan du patriotisme et de
la valeur l'avait loign pour sa gloire. Ces deux figures historiques
ne formaient pas une de ces oppositions que la peinture aime  inventer,
que l'histoire aime  saisir; elles taient au contraire parfaitement
harmoniques, mais elles ne se confondaient point; et quoique leurs
effets fussent d'une analogie singulire, elles se faisaient valoir
mutuellement, tant une lgre nuance d'habitude ou de moeurs peut jeter
de diversit entre deux ames pour ainsi dire jumelles. Le gnral
Bertrand avait l'air d'un de ces philosophes d'Athnes que Raphal a
groups autour d'Alexandre; le gnral Drouot, d'un de ces philosophes
chrtiens que Lonard de Vinci a fait asseoir aux cts de Jsus. On
aurait pris le premier pour un pythagoricien, et le second pour un
aptre. L'un paraissait affermi dans son dvouement par une raison
suprieure, l'autre y paraissait port par une inspiration cleste; mais
ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis M. de Malesherbes, le temps
o nous avons vcu ne reconnaissait pas de personnages plus vertueux.
Parmi tant d'hommes de bien qu'avaient illustrs nos armes, ceux-ci
taient cits  l'gal des plus braves et des plus instruits, au-dessus
des plus purs et des meilleurs. On a fait valoir sous tous les aspects
et dans l'intrt de toutes les opinions ce que la fortune de Napolon
avait fait pour sa gloire. On a oubli, je ne sais pourquoi, ce qu'elle
avait fait pour ses adversits. C'tait peu que vingt hros l'eussent
lev sur le pavois, si deux sages ne l'avaient suivi dans son exil. La
fidlit de Bertrand et de Drouot est un titre qui vaut des victoires.
Csar ne laissa pour justifier sa mmoire que cet effmin d'Antoine;
que serait-ce s'il tait mort aim de Brutus et de Caton?

Dans le concours immense de voyageurs qu'attiraient  l'le d'Elbe une
curiosit fort naturelle ou une ambition fonde sur l'expectative la
plus vidente et la plus prochaine, ou le besoin d'une vie aventureuse
qui tourmente les esprits fatigus, ou le besoin d'une chance d'intrigue
ou d'espionnage, de trahison ou d'assassinat, qui est la dernire
ressource des misrables de tous les partis, peu de personnes, il faut
en convenir, pouvaient appeler sur elles une faible partie de l'intrt
qu'excitaient  si juste titre _le Roi des les_ et ses deux capitaines.
C'tait un spectacle extraordinaire, mais honteux, que cette cohue de
courtisans quivoques, qui venaient, sous toutes sortes de titres,
mendier de l'Empereur dchu des prfectures, des piscopats et des
principauts. J'en ai vu depuis qui ont perdu le cheval, comme dit
notre Teivelin, mais  qui n'ont pas perdu la bride: ils n'ont eu qu'
se baisser.

Ce concours d'un peuple jadis dor, qui redemandait sa livre au prix de
la fidlit jure et du dvouement acquis, faisait de Porto-Ferrajo le
comptoir de toutes les ambitions que le gouvernement de la restauration
n'avait pas accueillies. Leurs prtentions valaient une monnaie ayant
cours, et qui tait au pair  Paris, sous les yeux des grands hommes
d'tat  qui appartient en France le monopole de la politique depuis une
quinzaine d'annes. Aussi Napolon, instruit que sa capitale s'appelait
autrefois _Cosimopoli_, ville de Saint-Cme, rpondit qu'il fallait
l'appeler _Cosmopoli_, ville du monde. La sainte-alliance n'avait pas su
si bien deviner. C'est l en effet que les destines du monde entier
furent un moment en suspens, et c'est de l en effet qu'est sorti en
dernier lieu le principe ou fcond ou dvastateur qui a irrvocablement
fix leur accomplissement ternel.




CHAPITRE CXXXVIII.

Retour de l'le d'Elbe.--Dpart pour Naples.--Nomi D***


En quittant l'le d'Elbe, ma premire ide fut de dbarquer  Antibes.
Je voulais passer en Provence pour quelques intrts; mais les vents de
ma destine en ordonnrent autrement. Je m'abandonnai sans trop de
regret aux volonts du hasard, et j'allais bientt le remercier de
m'avoir, en contrariant mes projets, mnag une bien douce compensation
en me faisant rencontrer au port de Saint-Raphen la dame dont j'ai dj
parl dans la campagne de France, et qui, sous toutes sortes de
rapports, m'inspirait un singulier intrt. Nomi D*** tait attache au
roi Joachim par une amiti d'enfance dont les annes ne firent que
multiplier les preuves. Son voyage  l'le d'Elbe le tmoignait assez.
Elle me communiqua la lettre dont elle tait charge. J'avoue que je ne
rpondis pas  sa confiance par un aussi entier abandon, ne regardant
pas ma mission comme un secret qui n'appartnt qu' moi seule, et
redoutant que Nomi ne rsistt au dsir de m'accompagner dans le voyage
de Naples. Je l'aimais pourtant de cette amiti vive qu'tait fait pour
inspirer son caractre. Mais j'allais avoir des fatigues  subir, de
nouvelles missions peut-tre  accepter. Tout cela tait ma vie et
n'aurait pu s'excuter avec une femme charmante, qui m'avait dj tant
inspir de craintes dans une ou deux journes militaires de la campagne
de France. Je lui dis donc simplement que j'allais  Paris. Nous nous y
retrouverons, me disait-elle,  moins que Joachim ne devienne malheureux
comme je le crains. Alors je n'aurai plus de patrie, et mon sort ne se
sparera plus du sort de l'ami de mon enfance.

--Mon Dieu, une pareille exaltation sans amour est bien hroque...

--Mon amie, s'il y a hrosme, c'est celui du coeur, et cela ne doit pas
tonner le vtre.

-- merveille, ma chre Nomi; mais avec cinq ou six ans de moins vous
devez tre dangereusement jolie pour un amour... platonique; et  moins
que vous ne me fassiez un rcit de tous les dtails du triomphe, ma
chre Nomi, je reste dans une complte incrdulit. Nomi, trop
spirituelle pour tomber dans les grimaces si dplaisantes de la fausse
vertu, me rpondit avec un sourire charmant: Je n'ose dclarer que je
fus toujours bien aise du platonisme de notre amiti; je crois que plus
d'une fois il m'est arriv de le maudire, et je sais que j'aurais donn
ma vie pour presser contre mon sein cette tte noble et fire, si
Joachim avait pu partager le dlire qu'il y faisait natre. Aprs cet
aveu, vous pouvez me croire, Murat ne fut jamais pour moi, et vous allez
entendre comment, qu'un ami, un bienfaiteur, un frre. Ici Nomi me fit
le rcit naf qu'on va lire, et qui inspirera aux lecteurs, j'ose le
croire, autant d'intrt que j'en prouvai moi-mme en l'coutant.

NOMI ET MURAT.

Je suis ne  la Bastide, arrondissement de Gourdon, dpartement du
Lot. Mon frre Jules, plus g que moi de sept ans, en avait trois de
plus que Joachim Murat, son camarade d'cole alors, depuis son compagnon
de prils dans un grade subalterne, et qui devint peu aprs son chef
suprieur et resta toujours son ami.

Le jeune Joachim tait  douze ans le plus bel enfant qui et jamais
rjoui les regards d'une mre. Jules en avait alors quinze, et moi huit.
Dj, et quoique je fusse encore enfant, le jeune Murat tait mon
chevalier et mon dfenseur en titre. Il lisait trs bien, et, lui
prsent, on tait sr de me trouver assidue  mes leons. Place devant
lui ou sur ses genoux, mes mains jouaient dans les boucles paisses de
sa magnifique chevelure! Ma coquetterie enfantine s'essayait  bien
faire pour obtenir un baiser, un sourire du matre chri. Murat enfant
avait dj dans le caractre cet lan chevaleresque qui depuis lui fit
graver sur son sabre, si souvent terrible  l'ennemi, cette devise,
rajeunie: _L'honneur et les dames_. cuyer aussi gracieux qu'intrpide,
il voulut m'apprendre  courir avec lui et mon frre. Non, lui
disais-je, faites-moi plutt lire l au bord du ruisseau ou sous le
berceau de chvrefeuille, cette belle histoire des chevaliers qui
sauvent des princesses et des bergres. J'ai peur  cheval pour moi et
pour vous. Alors le jeune Murat, secouant sa superbe tte et jetant un
regard fier autour de lui, murmurait: Peur pour moi! Nomi; je ne
connais pas ce mot.

Cette vie de bonheur enfantin touchait  son terme. Joachim fut envoy
au collge de Cahors par une protection qu'obtinrent ses parens. Mon
frre, inconsolable de son absence, dserta le toit paternel et se fit
soldat.

J'avais perdu mes parens, et j'tais  Paris chez une tante, lorsqu'une
lettre de Jules nous apprit que Joachim avait quitt le manteau d'abb
pour l'habit militaire, afin d'arrter la punition d'une tourderie de
jeunesse, et qu'il tait enrl dans le mme rgiment que mon frre.
Joachim et Jules se jurrent une amiti de frre; et Jules fit promettre
 Murat de ne jamais profiter de ma faiblesse, de me protger, de me
chrir comme une soeur. Il en fit le serment, et jamais serment ne fut
plus noblement rempli.

Le mari de ma tante avait une place fort subalterne, mais qui donnait
la libre entre au Luxembourg: Un jour il vint chercher ma tante pour
voir une belle fte; elle me mena avec elle. C'tait le jour o Murat
offrait vingt-un drapeaux ennemis au Directoire. J'avais quatorze ans.
Je dis  ma tante de me conduire vers Joachim, que je voulais lui
parler. Elle s'y refusa, mais elle me permit de lui crire; et, deux
heures aprs, le brillant chef de brigade tait dans notre modeste
arrire-boutique, causant des souvenirs d'enfance... Qu'il tait
beau!... On disait que j'tais jolie; Joachim me le dit aussi, mais non
pas comme je l'aurais voulu: car, sans affecter aucun air de
supriorit, je voyais pourtant bien que je n'tais plus la mme pour
lui; il me parlait de mon frre. Je lui dois la vie, plus que la vie,
car Jules m'a sauv l'honneur. Chre Nomi, votre frre donnera de ses
nouvelles et des miennes; il vous fera connatre le coeur de Joachim.
Oui, mon coeur a de la mmoire.

La destine a voulu que mon frre ne profitt point long-temps de cette
noble amiti. Il perdit la vie en 1805, lorsque avec une valeur si
hroque Murat s'empara des dbouchs de la Fort-Noire. Jules tait
alors chef de brigade, et sa fortune militaire tait assure. Murat
m'crivit que, frre de Jules, c'tait  lui dsormais d'acquitter la
pension que me faisait le frre que nous venions de perdre. Il ajoutait:
Lorsque le moment de vous marier sera venu, je serai encore comme chef
de famille, et la dot sera prte. Ce billet me causa un vif dsespoir;
il m'annonait une perte irrparable, et me rendit pnible le doux
sentiment de la reconnaissance.

Ma tante mourut, et mon oncle, jeune encore, se remaria. Devenus
trangers l'un  l'autre, je retournai  la Bastide, comptant y passer
mes jours. La pension de douze cents francs m'tait trs exactement
paye. Je ne m'occupais dans ma retraite que de parcourir les lieux qui
me rappelaient mon frre, mes deux frres, en me retraant les scnes de
notre heureuse enfance. La voie publique m'apprit tous les faits
clatans de cette vie de bravoure. Mais Murat eut beau monter au fate
de la fortune,  chacune de ses faveurs il semblait se rappeler
davantage cette religion de souvenir et d'amiti, qu'aprs la mort de
Jules il avait transporte sur moi. Lorsqu'il pousa la soeur de
Napolon, et que, roi lui-mme, il put suivre son penchant pour la
magnificence, j'en reus mille et mille marques de bont touchante. Il
semblait vouloir communiquer son bonheur.

En 1810, je fis un voyage  Naples, et je contemplai Murat dans tout
l'clat de ses grandeurs. Sous le diadme, il ne fut que l'ami de Jules
et de Nomi. C'est pendant ce voyage qu'il me montra  Caserte
l'inscription que vous avez remarque dj. Il semblait occup de
sinistres penses. Vous rappelez-vous, Nomi, me disait-il, le mot de
Jules, qui prtendait que j'levais toujours mes regards vers les
toiles? la mienne m'a valu un trne, puisse-t-elle ne pas s'clipser
devant moi.

Le climat de Naples tant nuisible  ma sant, je revins en France, et
vous vous le rappelez sans doute; mais, au lieu de retourner  la
Bastide comme tel avait t mon premier projet, je me rendis, auprs de
Toulon, chez une cousine de mon pre. J'y tais  peine depuis dix mois,
lorsqu'on apprit la dfection de Joachim en 1813.  la nouvelle de cette
ingratitude, il me sembla qu'une main sanglante soulevait _il tenebroso
velo_. Je ne vis plus pour Murat qu'un avenir prochain de remords et de
chtiment. Ah! Dieu, comment a-t-il pu sparer sa cause de celle de la
France? lui, Joachim, le brave compagnon d'armes de mon frre, a pu
accepter ou subir pour allis ces rois ennemis des rois nouveaux. Fasse
le ciel qu'il n'ait pas  comparer bientt la loyaut de l'Autriche avec
la gnrosit du hros dont il a si cruellement dchir l'ame!

Je n'osais dire  Nomi  quel point ses craintes taient fondes; elle
me prvint qu'elle passerait un mois  Porto-Ferrajo, et que de l elle
se rendrait  Aubagne, prs de Toulon, pour y attendre le printemps, me
faisant promettre d'aller passer cette saison avec elle. Hlas! nous ne
pouvions gure prvoir alors que ce printemps amnerait encore un rayon
de grandeur sur le souverain qui avait abdiqu le trne de France, et
que Murat, qui se croyait bien raffermi sur le sien, viendrait, dans les
terreurs de la proscription, demander asile  cette France qu'il avait
rpudie!

J'acceptai l'invitation amicale de Nomi D***. Je la revis aussi en
1815. Hlas! toutes les esprances de bonheur de la tendre Nomi
s'taient brises  cette poque sur le cercueil du roi proscrit, de
l'ami de son enfance!

Je pris cong de Nomi, et suivis long-temps d'un oeil attendri l'esquif
qui l'emportait au loin sur les vagues d'une mer moins agite que ma
vie. J'assurai ma place, et  deux heures j'tais en route pour
Marseille. Je m'embarquai pour Livourne. J'arrivai dans cette dernire
ville mourant du mal de mer, et ne pus me rsoudre  continuer mon
voyage de la mme manire; je partis donc, aprs deux jours de complet
repos, par le courrier de Rome, o je m'arrtai trois jours pour
reprendre aussitt la route de Naples.




CHAPITRE CXXXIX.

Voyage de Rome  Naples.--Lopold.--Anecdote de Strozzi.


 toutes ces agitations de ma mobile existence se joignaient une foule
de peines secrtes. Le refroidissement de ma liaison avec Ney, la
conviction que le nouvel ordre du gouvernement allait placer comme une
barrire entre mon coeur et le sien; mes penses, qui devenaient plus
srieuses, tout cela me dsenchantait le prsent, et mme dcolorait les
souvenirs de mon pass; un pareil attachement avait besoin de toutes les
illusions, de toutes les sympathies, et l'opinion elle-mme devait tre
pour quelque chose dans mon bonheur. Non seulement, me disais-je, s'il
savait ce qui me conduit  Naples, il me dsapprouverait; mais il
trouverait aujourd'hui presque criminelle la pense qui m'anime, pense
que nagure il et applaudie. Il me semblait que Ney perdait  mes yeux,
et je me savais mauvais gr de juger ainsi.

Une autre peine pesait sur mon coeur. Depuis le dpart de Lopold, je
n'avais rien su de lui ni de sa malheureuse mre. J'tais  Rome dans
cette triste disposition d'esprit o tout l'avenir nous semble un
dsespoir, et le prsent un poids accablant. Ressentir encore la mme
passion pour Ney, et reconnatre que je ne devais plus y chercher ma
flicit; c'tait pour moi un sentiment qui me rendait le mouvement
ncessaire  ma raison, qui se perdait au milieu de tant de combats.
Pour me distraire, je voulus revoir cette Villa-Borghse et ses jardins
enchants qu'avait fuis une femme aimable et belle, pour l'honneur et la
joie d'un sacrifice  l'exil d'un frre malheureux. Oh! combien la
princesse Pauline me parut digne des hommages qu'on lui avait prodigus
partout en Italie. Connaissant parfaitement ces beaux lieux, je me
dbarrassai de mon _cicerone_, qui importunait ma promenade par la
monotonie de ses descriptions. Il y avait quelques instans que je
marchais au hasard sous le myrte et l'oranger, lorsqu'au dtour d'une
alle je rencontre face  face Lopold, ce Lopold qui m'tait si cher
depuis notre mutuelle reconnaissance. Il tait ple, dfait; un crpe
funbre me rvla tout aussitt le secret de sa douleur et de son
abattement... Lopold avait perdu sa mre. Il prit ma main, et, la
pressant contre son coeur, il me dit: Je l'ai retrouve au sein de son
orgueilleuse et opulente famille, je l'ai retrouve malheureuse et
mourante. J'ai mpris leur richesse et brav leur orgueil; je n'ai vu
que ma mre: mes veilles  son lit de souffrance ont du moins consol sa
dernire heure. Elle s'est teinte dans mes bras, en me parlant de vous,
en me recommandant de vous chercher, de vous regarder comme ma seule
amie.

J'ai vu des hommes plus rgulirement beaux que Lopold; mais je ne
crois pas qu'il en existe dont la physionomie anime d'une manire plus
heureuse les avantages; c'tait une harmonie des mrites les plus
divers; qu'on se reprsente, avec une figure de vingt-quatre ans,
l'lgante tournure d'un cavalier franais, la parole inspire d'un
pote, l'air vague et passionn d'un hros de roman.

J'ai promis d'tre vraie. Mais en rappelant cette rencontre, je sens que
la promesse me parat redoutable; car, avec cette franchise, il me
faudra avouer ce que j'prouvai  la vue de Lopold... qu'on peut aimer
passionnment plus d'une fois. Toutefois, que celles d'entre mon sexe
qui, malgr mes garemens, m'ont conserv un intrt bienveillant, ne
prononcent pas anathme sur la coupable; je ne le fus ici que d'un tort
involontaire. Sans montrer  Lopold ce qui se passait dans mon ame, je
lui tmoignai seulement, mais avec motion, le besoin que j'prouvais de
partir le lendemain mme pour Naples.

--Ah! laissez-moi vous accompagner, dit-il. Je me rendais en France
pour passer ensuite  l'le d'Elbe. Nous ferons le trajet ensemble. Ma
fortune dpasse 15,000 livres de rente; avec cela je puis me dvouer au
malheur, sans ambition, sans espoir de rcompense. J'ai besoin de cette
indpendance du sentiment. Nous partmes le soir mme en poste.

Peindre tout ce qui se passa en moi pendant ce voyage serait une
peinture presque aussi, prilleuse que la ralit elle-mme. Femmes! 
vous toutes qui me lisez, daignez m'entendre avant de crier haro sur la
pauvre Contemporaine! Oui, j'ai cru qu'on pouvait aimer plus d'une fois.
Je ne veux, je ne cherche point d'excuse; je me rsigne  tout dire:
mais lisez avant de me condamner. Je ne voulus ou je ne pus dguiser 
Lopold l'agitation que me causait sa prsence. Son ge, si loign du
mien, me donnait une scurit funeste. Ah! je puis en prendre pour
tmoins la sincrit de mes aveux et mon invincible dgot pour tout
mensonge qui profiterait  ma rputation, mais sans repos pour ma
conscience: je ne fus pas entirement coupable. Trompe par le voile
dcevant d'un sentiment pur, je regardais Lopold comme un fils lgu 
mon coeur par sa mourante mre; mon ame en embrassait avec chaleur tous
les devoirs, et en multipliait trop vivement  mon insu les expressions.
Dans ces panchemens, ma raison tait loin de prvoir que, dj  une si
respectable distance de l'ge des amours, j'en inspirerais le brlant
dlire, et qu'un hasard seul me sauverait du remords d'y succomber. En
faisant la route de Rome  Naples, Lopold, qui venait de la parcourir,
m'en talait dans ses rcits les merveilles avec cet enthousiasme du
beau qui va si bien  la jeunesse. Hlas! s'criait-il avec motion, si
j'avais pu arracher ma tendre mre, votre amie, au froid climat de sa
patrie, et la conduire ici sous le beau ciel qui vous vit natre,
partageant ma vie entre vous deux, quelle flicit et jamais gal
celle de l'heureux Lopold! Et l'expression de ses regrets
mlancoliques embellissait encore cette aimable figure; c'tait un
mlange des amertumes de l'amour filial et des ambitions d'un autre
amour. Pour combattre le trouble qu'il me causait, je rappelai le
souvenir  mon secours. Lopold avait fait la campagne de Russie et
celle de France; je lui parlai du marchal Ney. Je ne pouvais me tromper
davantage sur les moyens d'chapper au danger de la sduction. Le jeune
homme qui avait combattu sous les ordres du prince pendant l'immortelle
campagne et la dsastreuse retraite de Russie, Lopold se mit  me
peindre avec tant de feu, avec tant d'enthousiasme les services de Ney,
les efforts de nos braves, la catastrophe encore glorieuse qu'aussi bien
que lui je pouvais apprcier, qu'il pntra en moi comme un dlire
d'admiration. Lopold savait que je connaissais le marchal, mais il
ignorait la nature de cette liaison. Le dtromper et t m'exposer 
ses mpris; et quel courage n'et-il pas fallu pour consentir
volontairement  voir changer en tonnement glacial, en froide retenue,
la confiance absolue, le reconnaissant enthousiasme, et, je dois le
dire, l'admiration si flatteuse  ma vanit, qui se lisait dans les
regards, le maintien et le langage du jeune homme. Confuse, incertaine,
je n'eus pas le courage de dire: Je ne suis point  moi; j'ai vou ma
vie  un homme que les devoirs les plus respectables, les plus doux,
loignent de moi, mais que suivent encore dans cet loignement toutes
les penses de mon ame. Un pareil aveu d'une femme  un enfant qui la
respecte tait au-dessus de mes forces. Lopold m'estimait. C'est en me
parlant de sa mre, en confondant dans ses larmes celle qu'il avait
perdue et celle qui le consolait, qu'il avait pris dans cette intimit
d'un long voyage une reconnaissance exalte pour un sentiment plus vif
encore.

La femme la plus belle, quand la jeunesse s'est enfuie, se rend bien
compte,  moins de folie, de ce qu'elle perd chaque jour; et si elle
trouve dans son esprit de quoi braver les regrets de sa vanit, il n'en
est pas une qui ne doive avouer qu' un certain ge on prouve une sorte
d'orgueil reconnaissant des sentimens passionns que, par un privilge
singulier, elle peut inspirer  un jeune homme dou de tout ce qui peut
plaire, attacher et flatter, et jamais homme ne runit plus que Lopold
ce parfait assemblage. Pntre depuis l'ge de raison du ridicule et du
danger des attachemens que ne justifie pas la jeunesse, je sentais que
je ne succomberais point. Mais chaque regard sur Lopold, chaque accent
de sa voix, me faisaient comprendre encore plus combien j'aurais de
combats  livrer  mon propre coeur. Il y avait surtout un danger pour
moi dans notre intimit: c'taient un son de voix et une vhmence
d'action qui semblaient, par une ressemblance inconcevable, me
reprsenter Ney lui-mme.

Nous tions arrivs  une lieue de Caserte. Il nous fallut quitter la
route ordinaire pour arriver  Naples; car depuis que le beau-frre de
Napolon avait fait divorce avec la gloire, dans la folle et coupable
esprance de conserver un trne prcaire par les protections ennemies de
la France, depuis cette poque tout avait chang dans ce beau royaume
que j'avais parcouru si florissant,  l'poque o l'amiti se joignait
aux liens de famille pour rendre plus sacrs les droits des deux frres
couronns. Mais on sentait  je ne sais quoi de non franais que
Joachim, en se dbaptisant, s'tait comme dpouill de son ancienne
gloire; on voyait quelque chose d'indcis dans l'clat extraordinaire
mme qu'il donnait  sa cour. Nous nous arrtmes  Roucigliano, bourg
brl en 1799, et qui fut reconstruit alors (1814). Lopold me disait:
Mon amie, l'ingratitude porte un malheur certain. Vous verrez si
l'Autriche ne jouera pas Joachim. Il partagera le sort de ces
particuliers qui font btir des maisons que d'autres occupent.

--Comment, mon ami, mais voil de bien profondes prvisions pour un
jeune homme.

--Des campagnes comme celles de Moskou et de France vieillissent toutes
les expriences. J'ai souvent approch le roi Murat, et ce que j'en ai
vu me l'et fait prendre pour un fou, s'il n'et t un des plus braves
de notre arme de hros.

--En vous comptant, Lopold.

--Mais oui, mon amie, oui, en me comptant, car j'tais  la bataille de
la Moskowa et  l'affaire de Fre-Champenoise. J'ai reu trois
blessures, la croix d'honneur et l'approbation du marchal Ney. C'tait
encore un bonheur pour moi que dans ces dangereux ttes--ttes un
pareil nom se mlt  tout ce qui aurait pu me le faire oublier. Ma
seule force tait dans l'objet de cette admiration qui rendait Lopold
si loquent.

J'avais parl  mon compagnon de voyage, par une diversion que je
croyais adroite, de la pauvre Dborah. Il me fit promettre d'aller la
voir au retour, et me pria de lui raconter l'histoire de l'aeul des
jeunes matres de cette pauvre vieille si religieuse dans les voeux de sa
douleur; j'aurais voulu la lui rciter dans la chaumire mme o j'avais
reu l'hospitalit; mais il n'y eut pas moyen d'avoir un refus pour une
prire de Lopold. Je pris donc le manuscrit que j'avais copi la nuit
dans la chaumire de Dborah; et dans un endroit retir du jardin
immense de l'auberge de Roucigliano, je fis  mon jeune interrogateur le
rcit dont on va lire les principales circonstances.

Philippe Strozzi, aprs de grandes agitations politiques, quitta sa
patrie et vint en France chercher le repos. Sans y avoir pris aucune
part, il fut accus de complicit dans le meurtre d'Alexandre de
Mdicis, tu par Lorenzo dans une partie de dbauche. Strozzi vivait
alors retir dans les tats de Venise. Lorenzo y accourut pour lui
apprendre ce meurtre, et Strozzi se laissa entraner  une tentative
pour le rtablissement de l'ancienne forme de gouvernement en Toscane.
La rsolution tait arrte; mais Strozzi, agent principal, manqua de
fermet, et, aprs mille vicissitudes, se dcida  quitter sa patrie et
 venir en France rparer par le commerce les brches faites  sa
fortune. Ce fut pendant son sjour  Lyon, qu'ayant dploy dans une
meute populaire une prsence d'esprit qui sauva la vie au gouverneur et
 sa famille, Strozzi devint l'objet de la vive reconnaissance et de
l'amour passionn d'Isaure, fille unique de ce gouverneur, doue d'une
rare beaut, miroir fidle de l'ame la plus noble. Strozzi n'avait pas
cet extrieur qui sduit les femmes; mais  l'avantage d'une taille
superbe et d'une figure imposante, il joignait le mrite qui frappe les
grands coeurs, et celui d'Isaure tait au niveau du coeur de Strozzi.
Errant  ct de sa jeune amie, aux bords charmans du Rhne, Strozzi osa
rver un paisible bonheur; il oublia ces projets, les ambitions
prilleuses de la jeunesse, et ne songea qu' une vie d'amour.

Strozzi avait t uni  Clarisse de Mdicis; mais cet hymen n'avait t
que le fruit d'une combinaison d'tat, et quoique Strozzi et soutenu
avec vigueur les droits de sa premire pouse, jamais il n'prouva pour
elle aucune sympathie. Isaure seule parvint  enchaner cette ame
ardente et fire. Les ftes de l'hymen se prparaient, lorsque tout 
coup l'objet d'une tendresse si vive disparut. Non loin de la dlicieuse
maison que la famille d'Isaure habitait, aux bords du Rhne, tait une
promenade solitaire o souvent Isaure prcdait son amant. Elle venait
s'y livrer aux douces rveries d'un prsent enivrant et  toutes les
illusions d'un heureux avenir. Depuis quelque temps elle avait cess de
s'y rendre, ayant remarqu et fait connatre  Strozzi qu'elle se voyait
observe par deux trangers d'un fort sinistre aspect. Strozzi, sans
inquiter Isaure, fit surveiller les lieux, priant sa jeune amie de ne
plus les frquenter. Toutes ces prcautions de la prudence furent prises
en vain; mais _al destino opporsi  vano_[12], Strozzi et la belle
Isaure en firent la cruelle exprience. Le farouche successeur
d'Alexandre, plac au rang suprme par l'entremise de l'Autriche, non
content de l'exil de son illustre ennemi, nourrit l'ide d'une plus
complte vengeance. Isaure fut enleve la veille du jour fix pour la
clbration de son mariage avec Strozzi. Des tablettes trouves sur le
lieu mme ne laissrent aucun doute sur l'auteur du rapt. Peu d'heures
aprs Strozzi tait sur la route de la Toscane. Le retour d'un si
illustre exil ranima comme par une tincelle lectrique les esprances
du parti populaire. Les mots de patrie et de libert, du droit des
citoyens retentirent. Pour le malheur de Strozzi, ses partisans firent,
au lieu des regrets de l'amour, entrer dans son ame les chimres plus
violentes encore de l'ambition et de la vengeance.  l'aide de Caponi,
il mit sur pied quelques milliers de soldats qu'il conduisit  Bologne,
o il apprit qu'Isaure n'avait pas cess de vivre. Ds ce moment il
suivit ses projets avec une nouvelle vigueur. Hlas! cet amour
renaissant devint la cause de sa perte et de celle qui l'inspirait.
Strozzi, sans ngliger entirement son rle de chef de parti, lui
drobait bien des instans dans le seul intrt de sa tendresse. Isaure
tait entre les mains de Cosmo de Mdicis. Les troupes de l'empereur
encombraient Florence, Pise et Livourne. Un soir, aprs avoir reu une
lettre mystrieuse, Strozzi quitte son camp de Montemurlo avec quelques
hommes d'lite, court arracher Isaure  son ennemi et revient au poste
de l'honneur au moment o Mdicis faisait attaquer le camp par trois
mille hommes. Malgr des prodiges de bravoure de la part des conjurs et
les efforts acharns de Strozzi, les soldats de Cosmo remportrent une
victoire complte. Dsarm et tomb entre les mains d'un des capitaines
de Cosmo, Strozzi demanda pour toute grce de n'tre point conduit 
Florence, et n'obtint qu'un refus. Cosmo se vengea moins en ennemi qu'en
bourreau. Doublement homicide, il ajouta au supplice de Strozzi le
meurtre de celle dont il n'avait pu, par des menaces, corrompre la
vertu.  l'instant o Strozzi fut livr  son ennemi, la malheureuse
Isaure tait galement tombe au pouvoir de Mdicis. Cette fois ce fut
pour apprendre que le malheur pouvait encore augmenter pour elle. Le
barbare osa mettre la tte de Strozzi au prix de son opprobre. Fire
beaut, avait-il dit  Isaure, tu verras s'puiser goutte  goutte le
sang du rival que j'abhorre sous les mains des bourreaux et dans
l'horreur des tortures, ou toi-mme tu lui annonceras en ma prsence que
tu prfres les embrassemens du souverain  la tendresse du proscrit. Sa
vie dpend de ta rponse. Une rapide pense saisit le coeur d'Isaure.
Je cde, j'obis, je t'appartiendrai, Mdicis, rpondit-elle;
conduis-moi prs de Strozzi.

--Demain, tu le verras en prsence du tribunal; songe qu'un mot, un
regard, un geste contraire, seront l'arrt d'une mort lente et honteuse.

--La honte, il n'y en aurait que pour les assassins du hros. Mais je
veux sa vie; comptez sur moi, _saro vostra_.

Pendant que la malheureuse Isaure tait en prsence de son tyran,
Strozzi, plong dans un cachot, se croyait moins malheureux par l'ide
d'avoir assur la fuite de ce qu'il avait de plus cher. Isaure, chre
et malheureuse Isaure, s'criait-il, va revoir les lieux charmans o
Strozzi osa rver le bonheur. Va, chre Isaure, rpter sous le ciel de
ta patrie un nom cher  ton coeur, _non ignoto, forse non ignudo di
qualche gloria_[13]. Fuis, chre Isaure!

Bientt un des juges bourreaux vient interroger Strozzi sur le lit de
torture. C'est toi qui as t l'assassin d'Alexandre; vois qui t'accuse
et te mprise. Un rideau se lve, et le fond de la salle montre au
malheureux Strozzi, Isaure, clatante de parure et de beaut, assise
prs de Mdicis. Strozzi, enchan, s'cria en secouant ses fers: _Son
queste vili le battaglie vostre_[14]. Le coeur de Strozzi devina le
mensonge de ce nouveau malheur. Sr qu'il tait du coeur d'Isaure, son
regard dcouvrit sous la pompe royale le deuil d'un fidle amour.
Isaure, s'cria-t-il, qui t'a livre  cet affreux pouvoir? La belle
et noble Franaise avec lan: La plus vile des trahisons m'a livre au
tyran qui a cru me corrompre par l'espoir de ta libert. Strozzi, noble
amant, poux d'Isaure, poux aim, ta mort est jure; car ton ennemi
tremble encore au seul aspect de l'homme qu'il tient enchan; Strozzi,
je ne te veux pas survivre; reois mes derniers adieux et le serment
d'une mourante de n'avoir t qu' toi. Isaure n'achve pas. Un cri de
rage chappe au tyran. Le rideau tombe...

Un son touff comme le dernier soupir d'une agonie qui s'exhale, vint
rvler  Strozzi tout son malheur, un malheur plus cruel que son propre
supplice. Replong dans son cachot, l'infortun trompa la dernire
esprance de son perscuteur en se donnant lui-mme la mort, aprs avoir
trac avec son pe ensanglante le nom d'Isaure et ces mots:

     Isaura, vengo;
     Si non ho saputo vivere, so morire[15].

On dit depuis  Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et
entretenu ces rcits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et
de Strozzi, Mdicis implora vainement le bienfait du sommeil;
qu'aussitt que les horloges de Pitti annonaient l'heure anniversaire
de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, pare d'habits
de fte, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Mdicis,
murmurer  ses oreilles: _M'hoi voluto tua, e son con te_[16]. Et qu'au
milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait  la
tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.

Il faut connatre le dlicieux climat et les environs de Naples pour
pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre
l'incroyable effet d'une pareille histoire, coute la nuit dans une
solitude par deux coeurs dj mus. Comment peindre l'agitation de
Lopold! Assis  mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dvoraient
mes paroles. Mon amie, ma seule amie, s'cria-t-il en m'entourant de
ses bras, allons  la chaumire de la pauvre Deborah, oublions Naples,
la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre:
elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mre et
votre coeur... voil ma vie, je n'en puis avoir d'autre. Et
l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tte contre mon coeur.
Le mien battait avec violence; il tait au plus fort des combats... car
rien, non rien n'tait beau de passion comme Lopold dans cette
singulire extrmit. Forte contre les dangers extrieurs, j'ai
naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du
sentiment. Avec Lopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mlait
de la faiblesse de mre. Son caractre avait de l'nergie; mais son
coeur, de la douceur, de la faiblesse mme, surcrot de prils... Je
sentais ce pril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le
ridicule. Il fallait fuir peut-tre; et c'est pour cela, sans doute, que
je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point  perte. Aprs tant
de fautes et de chutes, je me dois la justice de dclarer que celle qui
paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans
le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir prsent,
d'un mot prononc, d'un nom... pour me rendre tout possible, mme la
rsistance et la vertu. Mon courage et ma force galent les positions
les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans
mon court sjour  Naples.




CHAPITRE CXL.

La cour de Naples  la fin de 1814.--Les bohmiens.


J'aurai quelque peine  exprimer ce que m'offrit de pnible le premier
aspect de cette cour encore brillante du beau-frre de Napolon, mais
dont le souverain n'tait plus alors  mes yeux qu'un dserteur de la
gloire malheureuse, un alli de l'Autriche, un ingrat couronn. Jamais
je ne pus dcider Lopold  m'accompagner mme jusqu'au palais. Non, me
disait-il, non, mon amie, je ne serais pas matre de mon indignation.
Quoi! celui qui  Czernisa, avec une avant-garde de douze mille hommes
et deux ou trois mille chevaux, rsista au choc de quatre-vingt mille
Russes; qui,  la tte de ses carabiniers, culbuta tant de fois
l'ennemi; qui, malgr ses blessures, ne quitta le champ de bataille
qu'aprs avoir par sa valeur assur le dfil de Winkowo, je le verrais
ici, complice de ceux que nous avons combattus, non pas cder  la
ncessit, mais s'y complaire! Non, ne me contraignez pas  cet effort.
Je veux contempler les merveilles de Naples, sans gter mes plaisirs par
la pense de ceux qui gouvernent. Ne pouvant agir de mme, et ne
pouvant non plus condamner Lopold, je me gardai bien de lui communiquer
le motif de mon voyage; je me contentai de distraire le cerveau du jeune
hros en lui faisant parcourir ces belles contres.

Depuis le mois de janvier 1814, Joachim, par suite d'un trait
d'alliance offensive et dfensive avec les puissances, tait de cette
coalition de rois qui avaient envahi la France. Je rencontrai au palais
un Italien de haut rang, trs sincrement attach au parti franais. Il
me disait: Joachim est perdu; l'Autriche et l'Angleterre le savent.
Tout ce qu'il a fait, sa prise de Bologne, sa rupture avec la France,
tant d'imprudence et d'ingratitude n'avaient pas mme pour garantie de
ses nouveaux allis la signature d'un trait. Ils le sacrifieront,
Madame; je regarde la chose comme infaillible. Ici mme,  sa cour, on
le trahit; il est entour des cratures de Neupperg: on ne fait plus la
guerre sur les champs de bataille; il est des victoires plus savantes et
plus faciles: les diplomates s'en chargent pour le compte des couronnes,
et la diplomatie n'est pas le fort ct de Murat; il prira par elle.

--Mais Murat parat cependant tranquille; sa cour n'a perdu ni sa
scurit ni ses ftes.

--Sans doute, mais on danse ici, vous le savez, au pied du Vsuve.

Tous ces dtails d'une infortune prochaine, quoique mrite peut-tre,
m'taient incroyablement pnibles. Je profitai du peu de jours que
j'avais  rester  Naples pour dire un dernier adieu  cette terre
enchante. Me voil donc avec Lopold sur la route du Pausylippe,
racontant l'anecdote de la pauvre Romilda, que j'avais apprise dans mon
premier sjour. Son attention flattait singulirement ma vanit. Il y
avait dans ses regards, avidement attentifs, _quel non soche_ qui donne
un vif dsir de bien dire. Nos heures se passaient dlicieusement 
jouir d'un prsent plein de charme, et  faire des projets pour un
heureux avenir. J'ai dj dit que j'attachais un grand prix  ce que
Lopold ne pt deviner toutes mes relations avec le marchal Ney; mais
rien ne surpassait le charme que je trouvais  l'expression de son
enthousiasme pour le hros de la retraite de Smolensk. J'ai bu  sa
gourde, disait Lopold; et je ne suis pas le seul bless  qui son
humanit ait conserv la vie.

Le jour de mon dpart approchait: Lopold m'engagea  venir  Ischia
pour traiter de notre passage.  six heures, nous tions sur la plage 
jouir d'une vue que l seul on rencontre...  peine emes-nous termin
avec le patron, qu'une troupe de _zingari_[17] passa prs de nous, et,
par la singularit de leur costume, piqurent vivement notre curiosit.
Une de ces bohmiennes, d'une physionomie spirituelle, et qui et t
belle sans la hardiesse qui la dfigurait jusqu' la honte, s'approcha
de nous, et prit la main de Lopold, voulant, bon gr mal gr, lui dire
sa bonne aventure. En coutant ses tranges prdictions, souvent les
regards de Lopold cherchaient les miens; ses traits nobles et fiers
s'animaient d'une esprance passionne, que lui inspiraient les
malicieuses et adroites suppositions de la zingari. Je crus dconcerter
la Sibylle en lui jetant, en italien, ces paroles: Vous vous trompez;
Monsieur est mon fils. Elle me dconcerta  mon tour, en me rpondant,
avec un regard creux et pntrant: _No, non  il suo figlio, ma pure ne
ha ella molto conoscuto il padre. E chi era? un eroe, un
traditore_[18]. Et aussitt elle disparut, et rejoignit le groupe assez
nombreux de ses compagnons. J'avais parl trs rapidement, et Lopold ne
comprit que les dernires paroles de la bohmienne. J'tais reste un
peu confuse, il me demanda le sens des paroles de cette femme. J'ai
entendu les mots de tratre, de hros. Oh Dieu! mon amie, le secret de
ma malheureuse mre, le secret de mon malheur serait-il donc sur mon
front? et il le frappait avec une impatience et une douleur qui
dchiraient l'ame.

Me laissant aller  l'lan de mon coeur, je saisis la main de Lopold, je
l'entranai le long du rivage, marchant rapidement et le forant de me
suivre, lui prodiguant toutes les consolations de la tendresse, tous les
noms du sentiment passionn que ma raison avait su cacher jusqu'alors.
Nous avanmes le long de la plage jusqu'au dtour d'une embouchure, et
nous y fmes  l'instant entours de nouveau de la bande entire des
zingari, qui plantait l son camp nomade. L'effroi alors devint vif pour
moi. Nous tions loigns de toute habitation; mais un regard sur
Lopold me rassura. Oh! que ce regard renfermait de courage et
d'nergie! La troupe nous offrit le partage d'un repas improvis, mais
fort abondant. Lopold demanda celle qui nous avait dit la bonne
aventure, pour lui donner le salaire usit. Un homme d'un aspect
vnrable, quoique bizarre, se leva: Tout salaire est remis en mes
mains. Nous lui donnmes quelques onces.  cette gnrosit presque
magnifique, un lger murmure d'admiration se fit entendre du sein de la
troupe, et des dmonstrations respectueuses de reconnaissance nous
forcrent  nous asseoir au cercle. On excuta des danses; on nous
rendit toutes sortes d'honneurs. La zingari, qui avait si vivement
stipul l'impatience de Lopold et excit mon tonnement, se montra
enfin. Je priai le chef de la faire approcher. Clara, dit le vieillard,
approchez; continuez d'instruire ces trangers de leurs destines. Et
la jeune zingari s'approcha. Il y avait quelque chose de funeste dans
les regards de cette femme. Je voulais l'entendre et sa voix me causait
du malaise. Lopold prouvait la mme agitation, et nous tendmes nos
mains.

Je ne citerai pas toutes les prdictions; il n'y a pas une de mes
lectrices qui ne sache que le langage de toutes les devineresses se
ressemble. Mais les prdictions de Clara sortaient tellement du genre,
que je ne puis m'empcher de les citer. Vous rvez des jours heureux,
la prosprit et la joie accompagnent vos pas; mais d'affreux chagrins
vous attendent... Votre coeur est infidle... Le dsespoir et la mort,
une horrible calamit, une catastrophe pouvantable... Vous cderez au
dlire d'un amour qui vous a entrane sous de lointains climats. Je
frmissais involontairement, et, pour augmenter ma frayeur, Lopold me
pressait contre son coeur. Honteuse du sourire malin de la zingari, je
repris un peu d'nergie; je la plaisantai sur son ton emphatique: elle
tint bon dans ses prdictions; et lorsque je lui donnai encore un
sequin, elle me serra la main et me dit: _Fra m'en d'un anno si
ricordera di me_[19]. Neuf mois aprs j'tais mourante aux pieds du
marchal Ney, pour le supplier d'avoir piti de lui, de sa famille et de
moi, pour se mettre  l'abri de la foudre qui devait clater sur une
tte charge de lauriers. Combien de fois, depuis ce moment, mon
ressouvenir s'est report sur les prdictions de Clara. Elle avait dit
vrai.

Aprs Clara, l'ancien de sa troupe s'approcha de nous, et nous invita 
nous asseoir au cercle des matrones, pour entendre lire les chroniques
et statuts des zingari. Sur notre refus, cet homme nous offrit de nous
donner un de leurs livres. Lopold l'acheta, et nous prmes le chemin du
retour. Nous entrmes chez une marchande de fruits pour djener, et
aussi pour satisfaire notre impatience de lire le prcieux recueil des
mystres cabalistiques. Nous fmes agrablement surpris de trouver dans
un rouleau de parchemin plusieurs fragmens forts bien crits de posie,
traduits de l'arabe, et l'histoire d'Arabella et du beau Serti, que je
traduirai littralement. Je voulus le lire  Lopold dans le lieu mme
o mourut l'hrone. Lopold fit venir un cabriolet napolitain, et en
deux heures nous tions au couvent des Carmlites,  cinq lieues de
Naples. Aprs avoir appris des religieuses la vrit de l'histoire des
zingari, nous demandmes  voir la chapelle consacre au pardon et 
l'oubli. L, assis contre le mur de la ruine, fixant la _Madona
adolorata_, dont les traits divins offraient ceux de l'infortune
Arabella, je lus  Lopold l'histoire de ses amours et de sa fin
funeste.

ARABELLA COOPER, _OU_ LES BOHMIENS.

En 1745, une troupe de bohmiens ou zingari cherchait  camper sur le
littoral du golfe de Naples. En parcourant les sinuosits du rivage, un
groupe de ces vagabonds aperut une jeune fille qui se cramponnait, avec
tous les efforts de la peur,  l'angle saillant d'un rocher dont la
masse s'avanait sur la mer. La jeune fille s'tait leve autant que sa
frayeur et ses forces l'avaient permis. Cependant ses pieds dlicats se
couvraient encore de l'cume gristre que les vagues dposaient en se
brisant contre la base du rocher. Ses vtemens, tombant comme une
draperie humide, faisaient ressortir sur le noir rocher ses formes
gracieuses.

Nora, s'cria une femme de la troupe des zingari, vois-tu l-bas, vers
le cap Mysne, cette nride qui parat fuir un monstre marin? Faut-il
la secourir ou l'adorer en silence?--L'adorer et la sauver, s'cria un
jeune homme de la troupe. Aussitt il s'lance dans une barque, et
parvient en peu d'instans prs du rocher o la jeune fille luttait
contre la mort. Saisissant d'une main les lierres qui garnissaient le
rocher, debout sur le frle esquif, le jeune bohmien enlve du bras
droit l'objet de sa courageuse entreprise, et donnant l'lan  sa barque
lgre, il vogue vers la plage. La jeune fille tait vanouie; elle ne
reprit ses sens que lorsque les femmes auxquelles Serti (nom du
bohmien) l'avait confie lui eurent prodigu tous les secours
qu'exigeait son tat. Place sur une natte au milieu de vingt ou trente
bohmiennes, un groupe d'hommes, plus nombreux, se tenait  une certaine
distance, dans l'attitude de la crainte et de l'esprance. Voil le
tableau qui s'offrit  Arabella lorsqu'elle ouvrit les yeux. Aussitt un
cri de joie fit retentir le rivage, et frappa de son long et bruyant
clat le cap Mysne: Arabella jette un regard d'effroi sur ses tranges
bienfaiteurs; Arabella porta vivement la main en avant, comme pour
saisir un objet qu'elle croyait voir, et n'ayant rien touch, elle
s'cria d'une voix douloureuse:  vous qui m'avez arrache  la mort,
rendez-moi la relique sainte, le don de ma mourante mre; mon nom dans
ce monde et mon salut dans l'autre y sont attachs. Il y avait tant de
simplicit et tant de douleur dans cette exclamation d'Arabella, que la
troupe mue demanda quel tait cet objet. C'tait un mdaillon et une
croix; la mre d'Arabella lui en fit don le jour qui prcda le fatal
vnement qui livra sa fille aux hasards d'un monde dont elle avait
espr lui drober la connaissance et les dangers en cachant sa vie dans
une sainte retraite.

Lorsqu'en 1732, le clbre Antoine Ashley Cooper, comte de Chastesbury,
vint  Naples pour y rtablir une sant affaiblie par les agitations
politiques, ou peut-tre aussi pour chapper par l'absence aux dgots
journaliers d'un hymen malheureux, le sort lui rserva, sous la cabane
du pauvre, les dlicieuses motions d'une tendresse passionne. La mre
d'Arabella tait  treize ans une de ces beauts qui font croire aux
fables de la mythologie, et elle joignait  ce mrite celui d'une puret
d'innocence gale  ses charmes. Hlna vivait auprs de son grand-pre,
ses parens tant passs aux les.

Hlna apparut  Ashley Cooper, assise au bord de la mer, tressant des
filets; ds ce moment, l'homme d'tat, le littrateur, disparurent;
Ashley se sentit pour aimer un nouvel tre. Hlas! l'auteur qui, dans
son meilleur ouvrage[20], a si bien prouv que _la vertu est le plus
grand bonheur, et le vice le plus grand malheur_, ne sut pas assez
respecter la vertu pour lui sacrifier un coupable dlire; il le fit
partager  l'innocente Hlna, qui vcut heureuse, croyant s'tre donne
 son poux; elle tait enceinte de huit mois, lorsque la mort d'Ashley
lui rvla seule le titre de celui qu'elle idoltrait et le malheur de
son tat. Aussi superstitieuse que tendre, la malheureuse Hlna crut
s'absoudre de sa faiblesse en disposant du fruit innocent de son erreur,
et le premier baiser de mre que l'infortune dposa sur le front de sa
fille, fut une promesse de la consacrer aux autels. Ashley Cooper avait
cherch  expier sa sduction en assurant la fortune de la mre et de
l'enfant; mais Hlna, voue  une vie de pnitence et de pauvret,
n'accepta que la dot suffisante  l'adoption du clotre.

Le grand-pre d'Hlna vint  mourir, et cet vnement hta l'excution
de son projet; car Hlna aussi se sentit incliner vers la terre, comme
la fleur des champs prs de tomber.

Le monastre est situ sur les bords de la mer,  plusieurs lieues de
Naples. Rsolue de s'y ensevelir avec sa fille, Hlna avait tout
prpar pour s'embarquer avec cette nacelle, hritage de famille, que si
souvent elle avait dirige sur la mer  l'poque heureuse o la prsence
d'Ashley lui faisait trouver son bonheur immense comme la mer qui la
portait. Avant de confier aux vagues sa vie et celle d'Arabella, elle
lui avait remis une croix, signe de sa sparation du monde; une bote
contenant les preuves de sa naissance, et le portrait de son pre. Le
soir mme Hlna fut surprise par une dfaillance qui l'enleva en peu
d'instans, et qui priva ainsi la jeune Arabella de son unique appui. Les
soins et les respects du monde vinrent consoler la pauvre Arabella; mais
elle fut sourde  la voix du monde, et s'chappa la nuit de l'asile que
la pauvret hospitalire lui avait ouvert; et, aprs avoir renouvel sur
la tombe d'Hlna la promesse filiale, Arabella s'lana dans la
nacelle, pressant sur son sein la croix, symbole de ses voeux, et le
portrait de son pre; et la voil sur les flots, sur ces flots o, tout
 l'heure suspendue, on vient de la voir sauver. Les preuves de sa
naissance et le portrait de son pre, engloutis dans la mer, ne purent
lui tre rendus; mais, fidle encore au voeu de sa mre, Arabella pria la
troupe de la guider au monastre des Carmlites.

Le jeune Serti, beau de jeunesse et plus encore de dvouement, employa
toute l'loquence de ce sentiment pour la dtourner de ces projets,
dsespoir de celui qui l'avait sauve. Arabella, baissant ses timides
regards devant les regards brlans du jeune bohmien, lui opposa ses
sermens. Sois mienne, lui disait-il, et ton Dieu sera mon Dieu.--Je
suis voue aux autels, rpondait Arabella; mais sois chrtien, sois mon
ami; ils sont si purs les trsors du coeur! J'accepte un amour fraternel,
un amour de charit: que nul sentiment terrestre ne le profane. Je suis
attendue dans un saint asile; j'y prierai pour toi, pour ces pauvres
idoltres. La troupe alors se dirigea vers le monastre. On en tait
loign de plusieurs jours de marche. L'intimit de tous les instans,
l'influence du plus beau climat, les scnes ravissantes du lever de
l'aurore et du soleil couchant, cette respiration de bonheur  ct et
sous l'gide du plus beau des hommes et du plus passionn des amans,
avaient sinon affaibli les pieuses intentions d'Arabella, du moins
troubl sa vocation religieuse, par tous les rves d'un amour inconnu et
les combats de la jeunesse. Enfin la terre l'emporta sur le ciel.
Fais-toi chrtien, disait au jeune Serti la vierge chrtienne, et je
suis  toi.

Ce changement de volonts devint tout ensemble le bonheur d'un seul et
la joie de tous. La troupe fit halte. En signe d'hommage les tentes
furent ornes de feuillages et de fleurs. On clbra les promesses.
Hlas! une furie, sous les traits d'une femme, conut l'affreux projet
d'arrter ces heureux prparatifs par des larmes.

Parmi les jeunes bohmiennes dont les talens, les charmes et l'adresse
contribuaient le plus  la prosprit de la troupe, se trouvait une
jeune Sicilienne, jolie, sduisante, passionne. Habile dans tous les
rles, Hermangarda avait jou la pudeur, l'innocence; Serti avait t
momentanment sa dupe et sa victime; mais depuis bien long-temps
l'illusion tait dtruite, et la plus dsesprante indiffrence avait
remplac un hommage passager. Console comme se consolent le vice et
l'inconstance, Hermangarda aurait oubli Serti, si son orgueil bless
n'et excit en son coeur un sentiment jaloux que cette femme osait
appeler de l'amour. Affilie  la troupe trois ans avant que Serti
enfant y ft introduit, Hermangarda connaissait le secret de sa
naissance. Elle avait six ans de plus que lui. Son projet fut d'abord de
tout rvler  Serti et de le rendre  sa noble famille. Mais le got
d'une honteuse indpendance l'emporta. L'opposition d'Arabella remplit
son ame de toutes les fureurs de l'orgueil et de la jalousie. L'infame
Hermangarda rsolut de se venger d'un ddain dont son opprobre tait la
seule cause. On savait dans la troupe que la mre d'Arabella avait
laiss sa fortune  sa fille, mais  la condition de prononcer ses voeux.
Son mariage allait tout changer; Hermangarda crivit  la suprieure du
couvent auquel la jeune fille tait destine, pour lui rvler cette
dsertion prochaine de l'autel pour un hymen idoltre. Au moment o le
plus beau soleil se levait comme pour clairer et _festeggiare_ les
noces de Serti et d'Arabella, des archers munis d'ordre arrivent pour
arrter Arabella. Rvolte alors de la troupe,  la suite de laquelle
Serti, qui avait combattu en dsespr, est conduit avec douze de ses
compagnons dans les prisons de Naples, tandis qu'une escorte de sbires
entrane Arabella au monastre des Carmlites, o la suit la vieille et
fidle Nora, qui avait lev l'enfance de Serti. Conduite en prsence de
l'abbesse, Arabella avoua tout, parla avec la mme innocence de son
amour involontaire pour Serti, des voeux de sa mre mourante, de sa
naissance et de son naufrage. Elle aimait; elle rpugnait  enterrer
dans un clotre des jours que l'amour rclamait. Une obscure prison fut
le prix de sa rsistance, et son plus cruel supplice tait la haine de
son odieuse rivale, qui avait su se faire recevoir au mme couvent et
s'attribuer le soin de la prisonnire. Le jugement des bohmiens
rebelles se poursuivait  Naples. Les plus marquans, parmi lesquels
figurait Serti, furent destins  servir d'exemple et condamns  mourir
sur l'chafaud. Hermangarda, instruite de tout, apprit  la malheureuse
Arabella que son amant allait prir.  ces mots l'infortune ne rsista
plus; elle demanda  voir la suprieure, parla des dons de sa mre et
promit de s'engager par les voeux qu'elle avait repousss, n'y mettant
qu'une condition, la grce de Serti et de ses camarades. Vous le
pouvez, ma mre, s'criait Arabella. Sauvez-le, sauvez ces malheureux;
ils ne sont coupables que de piti pour l'infortune. Serti est chrtien,
que l'autel le protge; les autres cderont  la voix d'une religion
protectrice. La malheureuse Arabella baignait de pleurs les mains de
celle qui n'coutait pas sans trouble des douleurs profanes. La
suprieure envoya chercher un saint ermite, le consulta, et l'homme de
Dieu partit pour Naples, porteur de paroles de paix et de misricorde.
La dmarche du vieillard fut couronne du succs; Serti obtint sa grce;
ses compagnons seuls furent exils du royaume de Naples. Conduit par son
vnrable guide, Serti arriva au monastre. L'entrevue des deux amans
eut lieu en prsence de toute la communaut, et leurs touchans regrets,
leur cruelle et dchirante promesse d'une sparation ternelle, murent
et attendrirent tous les coeurs. L'implacable Hermangarda, jalouse mme
de leur dsespoir, rsolut dans sa rage d'y mler l'effroi d'une
terrible catastrophe. Serti, form  la religion chrtienne par le pieux
ermite qui l'avait sauv du supplice, Serti se fortifiait dans la
rsolution de quitter le monde d'o s'exilait Arabella. Tout le couvent
compatissait au sort des deux amans, et plus d'une jeune soeur, en voyant
le jeune homme jeter des regards tendres et douloureux sur la grille qui
le sparait de son amie, concevait bien plus l'erreur d'Arabella que son
retour aux voeux de sa mre. On permettait aux amans, que d'indissolubles
voeux allaient sparer pour jamais, on leur permettait la consolation de
s'crire quelquefois, et ces lettres taient encore du bonheur.
Hermangarda sut se rendre matresse d'une de ces lettres, et ce fatal
aliment de sa jalouse rage inspira  cette furie un autre crime encore.
 mon Arabella, disait Serti dans ce dernier crit, tu l'ordonnes, et
je ne sais que t'obir. Je quitte ce monde o tu ne vivrais point pour
moi avec la mme indiffrence que j'eusse pos ma tte sous le glaive.
Moins fort contre ta perte que contre le trpas, je sens ma vie
s'teindre. Hlas! mourir sans t'avoir pu nommer mon pouse, voil la
douleur qui me tue! Que ne donnerais-je pas pour te voir une fois encore
comme dans ces heures dlicieuses d'innocence et d'amour, o le prsent
tait une flicit enivrante et l'avenir un rve si doux... Hlas! des
grilles, des cilices, de lugubres voiles, voil notre avenir et mon
dsespoir. Cette lettre ne parvint point  Arabella qu'elle et
console. Hermangarda, qui avait su drober la lettre, inventa le
mensonge d'une rponse indiquant un rendez-vous pour la nuit dans le
jardin du couvent.

Cette proposition flattait trop la passion du malheureux Serti pour lui
laisser la facult de rflchir que croire  ce rendez-vous c'tait
fltrir la puret d'une religieuse tendresse. Il s'y rendit...
L'obscurit d'un pais ombrage, la fougue d'une passion mal dompte, les
illusions de l'amour-propre, une trompeuse conformit de taille, tout
concourut  l'garement de Serti. La voix d'Hermangarda, son rire
insultant, dchirrent seuls le voile de cette dcevante entrevue, quand
elle eut t consomme. Va, perfide, s'cria la mgre, tu as reni tes
amis, tu as reni ton Dieu pour prendre celui d'Arabella; mais les
batitudes de ta sainte seront troubles par la connaissance de ta chute
et de ton infidlit. J'aurai la joie de te voir abandonn, mpris par
elle.

--Non, infame! s'cria le coupable et malheureux Serti; je suis bien
vil puisque j'ai pu descendre jusqu' toi; mais le crime involontaire ne
souille point l'ame. Je suis dj lav du malheur de t'avoir connue par
une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux chapper 
ton juste chtiment.  ces mots Serti se dtourne avec horreur pour
s'loigner; mais Hermangarda, rapide comme le gnie du mal, s'lance et
enfonce un poignard dans le coeur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux
pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'puiser,  la
vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le coeur encore palpitant
de sa victime, et, traversant les galeries du clotre, elle arrive au
saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus
rien d'humain fait retentir les votes de l'glise et tire Arabella de
sa pieuse extase pour la plonger dans un abme de dsespoir et de deuil.
Vois, s'crie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau
Serti. Tu ne prtendis jamais qu' son coeur; je te le cde: reois-le
des mains de ton ennemie.  ces mots elle jette son effroyable don aux
pieds d'Arabella, s'apprte  la frapper elle-mme, quand les
religieuses, accourues au bruit, paraissent.  la faveur de l'motion
cause par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps
elle chappa  toutes les recherches. Arabella rpondait  ceux qui la
pressaient d'implorer la justice. La mort d'une criminelle ne rendrait
pas la vie  l'innocence...  mon poux, mon frre, tu pardonnas sans
doute  ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de
prier et de pardonner aussi.

Arabella vcut trois annes dans toutes les saintes austrits du
clotre; elle avait fait riger au lieu o prit son amant une chapelle
consacre _au pardon et au souvenir_, sous l'invocation _della Madona
adolorata_. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses
heures de la nuit  prier pour l'ame de son amant. Au troisime
anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure ple et menaante
apparat au milieu des cyprs dont la chapelle tait entoure, lance la
flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la
rsignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans
ses douleurs. Un cri se fait entendre: Tu pries et tu pleures,
Arabella; c'est ici mme que Serti trouva la mort, infidle et parjure;
c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te
dira tout... Hors d'elle-mme, Arabella se contente de rpondre: Serti
a pu me trahir pour une misrable... mais il mourut avec repentir, avec
foi, pardonnant  son assassin.  Dieu de clmence! ma mourante voix
rpte aussi _pardon et oubli_. Le lendemain, les religieuses
trouvrent Arabella morte, tendue aux pieds de l'image sainte.
Hermangarda fut enfin arrte par la justice, et finit son excrable vie
dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet
horrible cri: Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de
mes ennemis: oh! qu'une longue vie et t meilleure  empoisonner!

Nous tions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation
soutenait encore. Attendris par ce rcit naf des peines de deux amans,
nous interrogemes une soeur qui y vint faire sa prire, sur la vrit de
cette histoire: Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui
domine les ronces et le lire, elle offre les traits d'Arabella; les
coeurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs
faiblesses. Souvent alors les traits clestes de la Vierge semblent
s'animer d'un doux sourire, et des voix ariennes murmurent doucement
_pardon et oubli_. La soeur nous raconta encore qu'un Anglais de grande
distinction tait venu offrir des sommes immenses pour obtenir les
restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bndiction de la maison
tenait  la prsence de ces mortelles et prcieuses dpouilles. Notre
rencontre nous valut alors une numration de miracles faite d'un ton si
peu noble et si peu senti que l'motion en fut affaiblie. Nous dposmes
la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprmes un peu
tristes la route de Naples.

Eu arrivant  notre htel, on nous avertit de nous tenir prts, qu'on
tait venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous
partirions au jour. Notre rsolution fut bientt prise; profitant de la
douceur de la nuit et de la temprature, nous fmes porter notre souper
sur la terrasse. L'air tempr du mois d'octobre nous caressait comme un
souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse taient
fleuris, Lopold tait dans une sorte de ravissement... mais je veux
rserver  un autre chapitre les dtails de cette soire qui ajoute un
sentiment nouveau  tous ceux qui agitrent ma bizarre existence.




CHAPITRE CXLI.

Mon dpart de Naples.--Embarquement pour la France.--Le dernier des
Medicis.


Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respir sous son beau ciel pour
savoir que la magique influence de ces climats lectrise les ttes les
plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient
s'avouer ce qu'elles prouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un
mrite pour une femme de rsister, cela en devient un plus grand en
Italie. J'prouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez
rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu,
que la candeur passionne de Lopold doit ajouter au mrite du
sacrifice. Je ne demande comme loge  mes lecteurs que de me croire
quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue
d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu  mes vertueuses
dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de
Lopold dans la politique; mais aprs la bizarre journe que nous
venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le coeur de
Lopold, avide d'motions, se trompait sur le sentiment que je lui
inspirais. lev loin du monde, il avait une loquence o respirait tout
 la fois l'lve de la nature et le brillant militaire. Ma mre m'a
lgu  votre coeur, disait-il  genoux; que votre noble coeur accepte le
legs de l'amiti. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une
mre. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vtre.

--J'ai accept le legs, mon cher Lopold; mais seulement dans ce qu'il
peut demander de devoirs et de tendresse envers toi. Ce toi, qui
chappa de mon coeur comme de celui d'une tendre mre  un fils chri,
fut une tincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison  Lopold.
Nous tions seuls, exposs  tout par la protection des ombres de la
nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les
romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux...
Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien. Et, en me parlant,
toute la magie de l'amour qui tait dans les regards de Lopold se
glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un
sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatt se joint  l'motion
de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la
mienne, au moment de succomber, fut sauve par un mot sorti de la bouche
de Lopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul
pouvait m'arracher  une faiblesse. N'en doute point, la France
secouera le joug; la victoire sera encore des ntres: celle qui a chri
le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aim.
Lopold, en plaant lui-mme ce noble obstacle d'un grand nom entre ses
dsirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me
donnant le courage d'une rsistance qui commenait  flchir. Je sus me
soumettre  l'aveu que j'avais le plus redout, sachant que c'tait pour
Lopold le plus sr moyen de le rendre  lui-mme. Je lui avouai ma
liaison avec le marchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se
croire sur mon affection. L'agitation de Lopold fut pnible. Que ne
parliez-vous, me rptait-il; si je n'eusse conu un premier espoir, je
serais moins malheureux. Je croyais  votre libert, et je voulais vous
donner la mienne.

Mon cher Lopold, vous tes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une
part prcieuse dans mes affections.

S'il avait pu lire dans mon coeur, le trouble que je lui drobais et
trop long-temps prolong le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su
me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de
prolonger notre solitaire tte--tte, je proposai  Lopold de partir
immdiatement pour Ischia. Nous partmes en effet avec notre lger
bagage de voyageurs militaires. Nous tions  peine descendus 
l'auberge, qu'il fallut partir. Nous paymes l'heureuse traverse comme
c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de
souvenir vers la brillante Parthnope.

La traverse fut agrable et rapide; les passagers taient peu nombreux;
c'tait juste ce qui convenait le mieux  ma situation. La grande foule
m'et impatiente; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques,
l'incroyable mlancolie o ils me plongent se ft encore accrue des
insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous
assigent. D'une autre part, l'entire solitude et continu de
m'exposer aux dangers d'une intimit trop absolue avec Lopold, dangers
auxquels je venais d'chapper  si grande peine. La chute et t si
facile sur l'lment des naufrages! J'avoue que je songeai  cette
tempte en entrant dans le navire, et je m'aperus avec un heureux
espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse
ressource des conversations gnrales, me servir d'utile distraction 
l'empressement toujours passionn de Lopold.

Tous les passagers taient assis sous une espce de tente grossire,
jouissant du coup d'oeil de cette mer magnifique qui sert de cimetire 
tant de pays enchants. Ds que nous emes perdu terre, un des voyageurs
poussa un soupir et nous dit: Je viens de voir furtivement ma patrie,
et il faut de nouveau que je m'en loigne. Cet homme avait une
physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les rcits des
gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de
raconter; je provoquai l'tranger, et voici l'histoire exacte,
contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas
affaiblir l'intrt.

LE DERNIER MDICIS.

Lorenzo de Mdicis tait gouverneur de Naples en 1795. Accus de haute
trahison, il fut enferm au fort de Gate avec l'abb Capulo, son ami.
De lches courtisans avaient transform en crimes quelques discours de
Lorenzo. Il avait os, par une bravade de paroles seulement, parler  la
cour du roi de Naples de ses droits hrditaires sur la Toscane. Mdicis
et Capulo s'vadrent, et l'on n'entendit plus parler d'eux. On crut que
la politique les avait secrtement sacrifis  ses sottes terreurs. Vers
le mme temps disparut galement de la cour de Naples la jeune et belle
Ersilia, fille unique du duc de Contari. On parla pendant quelques jours
de ce singulier vnement, et bientt Ersilia fut oublie comme il tait
arriv des prisonniers de Gate, comme cela arrive de toutes choses.
Mdicis et Capulo avaient d la libert et la vie  l'amour que le
premier avait fait natre dans le coeur de la fille du duc de Contari.
Elle les avait fait conduire dans une retraite sre, au sein des rochers
de la sauvage Calabre, o elle vint joindre bientt Lorenzo pour
partager son obscurit et ses prils. Les biens de Mdicis et de l'abb
Capulo avaient t confisqus, leurs ttes mises  prix: voil les
destines que voulait partager la jeune et belle Ersilia, et pour
lesquelles avait t abandonn le palais de son pre. Jamais ame plus
pure ne respira sous les traits de la beaut. Ersilia avait emport les
diamans de sa mre et l'or de ses pargnes; elle changea les premiers
et ses atours opulens pour le simple vtement des montagnes siciliennes.
Elle n'en tait que plus belle. Ah! disait-elle  l'heureux Lorenzo le
soir o il dtacha de cette tte charmante le bouquet virginal, oublie
que je suis fille de tes ennemis; crois que nous sommes ns sous le
chaume hospitalier de ces rochers, et notre flicit sera si grande que
nous bnirons un jour les perscutions qui nous auront seules ainsi
donn ce bonheur. Lorenzo, quoique dj arriv  l'ge o les tristes
rves de l'ambition remplacent les doux songes de l'amour, s'abandonnait
tout entier  sa tendresse; Ersilia tait son univers. L'abb Capulo,
son ami fidle, tenta vainement de lui faire partager ses ides de
vengeance et l'espoir de faire sortir de l'infortune mme une clatante
rparation. Aprs de longues et inutiles provocations de ce genre,
l'abb Capulo s'loigna de l'asile des heureux poux. Ils n'apprirent
son absence et ses rsolutions que par un pieux solitaire de Monte-Nero,
qui avait bni l'union de Lorenzo et d'Ersilia.

C'tait, vers les premiers jours d'avril 1798 que l'abb Capulo s'tait
spar de son compagnon d'entreprises et d'infortune; Lorenzo s'en
affligea. Ersilia crut y voir de l'ingratitude. Hlas! il y eut au moins
une funeste imprudence, et une terrible catastrophe vint la rvler.

Le bon solitaire, depuis l'absence de Capulo, composait seul la socit
de Lorenzo et de sa belle compagne. Comme prtre, il avait peu 
demander  une si vertueuse pnitente: seulement lorsque Ersilia,
adorant un amant dans l'poux  qui elle avait tout sacrifi, se
livrait, dans ses erreurs,  l'excs de cette passion, le pieux mais
indulgent cnobite lui reprochait quelquefois ces trop vifs transports,
et s'efforait de persuader  la jeune pouse qu'une ardeur pareille
devait remonter vers la seule divinit. Alors Ersilia rpondait au
prtre, surpris bien plus qu'irrit:Mon pre, oh! ne cherchez pas 
rprimer ce sentiment, la vie de ma vie, et l'ame de mon ame. Je vous
rpondrais comme l'amante d'Ablard: _Que Lorenzo se place entre mon
Dieu et moi, qu'il lui dispute mon coeur..._ Ersilia tait si pure et si
touchante dans l'expression d'une tendresse qui lui avait cot tant de
sacrifices, que le vieillard terminait ses exhortations par ces mots:
Allez en paix, ma fille; une ame si belle retournera  Dieu: _Vada in
pace, figlia mia, anima cosi bella tornera a dio._ Hlas! le jour mme
la prdiction s'accomplit. C'tait dix mois aprs le dpart de Capulo.
Lorenzo tant  la chasse, Ersilia se mit en route pour l'ermitage avec
les petits dons que son amiti dlicate destinait au bon vieillard. Elle
tait sortie sous l'influence matinale, pare de fleurs, agite encore
des embrassemens d'un poux aim, l'ame remplie de bienveillance et des
doux rves d'un long avenir... Hlas! la main des assassins allait
borner cet avenir de flicit  quelques heures d'illusion termines par
une mort affreuse. Lorenzo, pouss par un funeste pressentiment,
Lorenzo, inquiet et triste, rentra plus tt que de coutume. Quoiqu'il
ft prvenu de la dmarche d'Ersilia, quoique l'heure probable de son
retour ne ft point passe, il ne rentra point dans sa modeste demeure
pour y dposer son arme, et prit aussitt le chemin de l'ermitage. Son
coeur battait avec violence:  peine eut-il mis le pied sur le seuil de
cet asile de paix, que le dsespoir avec toute sa furie vint s'emparer
de ses sens bouleverss.

Le corps d'Ersilia, outrag, mutil par un raffinement d'infame
barbarie, gisait aux pieds de l'autel baign de son sang; le vnrable
vieillard tait immol prs d'elle. Les blessures attestaient une
inutile rsistance. Pas une larme ne coula des yeux de Lorenzo.

Non, je ne pleurerai point, s'criait-il; c'est du sang qui peut seul
venger un sang si prcieux; et sa rage cherchait en frmissant quelle
victime devait tomber sous sa vengeance. Il ne pouvait douter qu'on n'en
voult galement  ses jours; la vie ne lui tait plus rien: mais
Lorenzo, avant de mourir, songeait  tre veng. Persuad que la pit
des villageois rendrait les derniers honneurs aux restes du pieux
vieillard, il enleva le corps d'Ersilia, et enveloppant ce douloureux
trsor dans son tabero, il prit le chemin d'une grotte connue de lui
seul. Les assassins d'Ersilia piaient Lorenzo depuis quelques jours;
ils devaient l'attendre  un retour de chasse. Leur ordre tait de
l'amener vivant  Naples. Lorenzo dut  ce calcul du crime le temps de
transporter les restes prcieux d'Ersilia dans la grotte, et le bonheur
d'attendre, arm, les vils brigands qui avaient jur sa perte. Debout et
seul devant ce corps inanim, ses cris de vengeance s'teignirent
quelques instans dans les larmes du dsespoir. Il faut que le besoin de
ces grandes reprsailles soit bien puissant dans le coeur humain pour
avoir fait survivre Lorenzo au terrible spectacle offert  ses yeux, et
pour lui donner le long courage de rendre les derniers et pieux devoirs
 celle qu'il avait uniquement aime: _Volea vendetta quel sangue ed
ebbe vendetta_. Aux approches de sa demeure, il fut assailli par trois
de ces brigands que stipendia si long-temps le gouvernement napolitain
comme celui de Rome. Mdicis en tendit deux  ses pieds, le troisime
prit la fuite, et Mdicis trouva sur ceux qu'il venait d'immoler le
secret de leur odieuse mission. L'abb Capulo avait sinon rvl
l'asile, du moins laiss connatre l'existence de Mdicis: ds lors il
fut surveill, harcel de fausses promesses, et l'on parvint  saisir
une lettre qu'il adressait  Lorenzo. Une fois la trace dcouverte,
l'abb fut sacrifi comme un instrument inutile. On voulut saisir
Mdicis vivant et le livrer  ces bourreaux qui, sous le nom de juges,
sont toujours prts  servir les haines ou les terreurs du pouvoir
contre ceux que les lois seules ne frapperaient pas. Les voeux du crime
ne russirent que contre la plus innocente des victimes qu'il avait
marques. Lorenzo, chappant  tous les piges, parvint, sous divers
dguisemens,  s'embarquer et  rentrer  Naples, toujours inconnu,
toujours attach  une seule esprance, celle de venger Ersilia.

L'occasion de satisfaire cette longue attente s'offrit enfin. Errant un
soir aux environs de la grotte du Pausylippe, Lorenzo se trouva en
prsence du fils an de son perscuteur, unique esprance, digne mule
de son barbare pre, qui, loin de sa suite, semblait absorb par de
sinistres projets; la voix tonnante de Lorenzo lui fit entendre ce cri:
_Mort et vengeance!_... Et l'cho du Pausylippe rpta _vengeance_...
Muni de deux pistolets, Lorenzo en tendit un  son ennemi qui, aussi
lche qu'inhumain, et sans attendre l'arrt du sort, tira sur Mdicis
qui riposta avec plus d'adresse, et l'cho rpta encore, mais pour la
dernire fois: _Vengeance!_

Lorenzo parvint  sortir de Naples et retourna en Calabre. La pit des
montagnards avait lev un modeste tombeau au pieux cnobite; mais
personne n'osait habiter la cellule du vieillard assassin. Mdicis s'y
tablit, il y vcut chri des pauvres dont il soulageait la misre, en
leur demandant de rvrer les mnes d'Ersilia. Mais de nouveau pouss
par cette impossibilit d'tre qui s'attache aux grandes infortunes,
Lorenzo quitta sa solitude vers le commencement des dsordres qui eurent
lieu en Calabre. Il parcourut l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la
Pologne, portant avec lui la vague et pnible inquitude d'une
proscription qui pourtant avait cess d'tre redoutable, car tous les
pouvoirs avaient  Naples et ailleurs chang de main. L'ambition sembla
remplir un moment les regrets de son coeur, en le jetant dans
d'inextricables intrigues; il admirait Napolon et le hassait comme
vainqueur de sa patrie; mais il ne conspira jamais contre lui. Mdicis,
aprs sept annes, revit les lieux o il avait dpos les restes
d'Ersilia, dont le souvenir, se rveillant, avait de nouveau assoupi les
rves de l'ambition. Le calme avait alors remplac l'anarchie, Joachim
occupait dj le trne des Siciles. Mdicis, jeune encore, n'avait eu
besoin que de se nommer pour tre combl de faveur dans cette mme cour
o, quinze annes avant, on avait lanc l'arrt de sa proscription et de
la mort d'Ersilia; mais il resta fidle  sa mmoire, vcut prs de ses
restes chris. En 1812, Lorenzo disparut de nouveau, laissant dans la
grotte de l'ermitage beaucoup de lettres empreintes de toute la
sensibilit d'une ame leve; la terreur habite de nouveau cette
solitude. Les montagnards conservent le souvenir des vertus et des
malheurs des nobles infortuns. L'ermitage est sous la sauvegarde de la
vnration publique. Des mains pieuses cultivent en secret les fleurs
qui exhalent leurs doux parfums sur la tombe d'Ersilia et du dernier
Mdicis.

Lopold, au rcit de cette histoire, laissait clater sur sa mobile
physionomie tout le tumulte d'une ame qui comprenait la vengeance, car
il comprenait l'amour.

De mon ct, j'tais pour ainsi dire suspendue  un double intrt,
celui de l'histoire terrible qui nous tait raconte, et celui de
l'effet incroyable qu'elle semblait produire sur Lopold. On ne peut se
faire d'ide d'un rcit fait pendant un voyage de mer. Cette immensit
de deux dserts qui vous entourent, ce silence qui donne aux paroles
d'un orateur des milliers de lieues pour cho, la bruyante et subite
rumeur des vagues qui se fait entendre par instans, et qui, se mlant 
la voix humaine, semble un murmure lointain qui lui rpond, il y a l,
je puis dire, une des sources les plus abondantes d'motions neuves et
frappantes. Il existe une loquence suprieure  l'loquence elle-mme,
c'est celle qui nat d'un lieu extraordinaire, d'un moment critique,
d'un personnage singulier. C'est ainsi que les mots les plus simples
deviennent les plus sublimes, parce qu'ils sont d'ordinaire l'expression
et en quelque sorte le cri du coeur humain ou de la nature aux prises
avec quelque situation violente ou quelque sentiment original et unique.

Indpendamment de l'intrt de ce qu'il nous avait racont, l'tranger
avait d nous captiver surtout par l'influence du spectacle qui nous
entourait et la disposition des coeurs qui l'coutaient. Nous voulmes en
vain en savoir davantage sur sa destine; il resta morne et silencieux,
et comme accabl sous le poids des douleurs qu'il nous avait fait
partager. Lors du dbarquement, il disparut sans que nous ayons pu mme
lui adresser nos adieux.

Plusieurs fois, pendant cette traverse, j'avais prouv un inexprimable
malaise, une sourde confusion de souffrances physiques et d'agitations
morales. Le mouvement seul, quand il tait plus violent, me soulageait,
comme par une secousse de douleur moins vague et moins pnible. Lopold,
alors, de momens en momens pressait sa belle tte contre mon coeur:
_vivre et mourir ici!_ s'criait-il, et,  ces mots je retombais plus
souffrante. Enfin, nous touchmes terre; mais on venait de signaler je
ne sais quel btiment suspect, et nous fmes sur le point de subir la
quarantaine. Je vais dans le prochain chapitre rendre compte de mon
court sjour  Marseille et de mon dpart pour Paris, o le cours des
vnemens me prparait les plus enivrantes surprises, et peu aprs,
hlas! d'ternelles douleurs.




CHAPITRE CXLII.

Arrive  Marseille.--Retour  Paris.--Tourne de Lopold.--Louise.


Malgr la plus heureuse traverse, je me sentis plus fatigue de ce
petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restmes
trois jours  l'htel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets  ma
curiosit dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que
l'tude de l'opinion. L, comme, partout, on avait la pense d'un
changement. Quand, lors de mon retour  Paris, je fis part  Regnault de
cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout
singulier, m'appela un tre prcieux, extraordinaire, hors du moule
connu, que sais-je? Je lui parlai de Lopold; il me tmoigna l'obligeant
dsir de le voir; je le lui prsentai le soir mme, et il fut si charm
de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volont, qu'il me tmoigna,
aprs forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle
connaissance, le vif dsir de le voir rentrer au service. Voil,
s'cria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dvouement  la
Labdoyre. Puis le malin interlocuteur ajouta  ses voeux militaires
des insinuations d'une tout autre espce, avec ce ton de facilit morale
qui ne trouve de mal  rien.

Lopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours,
ni plus ni moins, M. le comte.

--Tant mieux (se mprenant tout--fait); car Ney ne vous comprendrait
plus.

--Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me
comprendra toujours.

--Eh bien! je m'en rapporte  votre premire entrevue. Ney ne comprend
plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible
jouissance de ses honneurs.

--Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien,
au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mrit.

--Mais Ney vous a ensorcele; et Regnault continua un feu roulant de
propos moiti piquans, moiti aimables, auxquels je mis fin par cette
dclaration de principes: Si Ney me voulait pour le servir le reste de
ma vie, comme domestique mme, je ne balancerais pas. Je sentis
moi-mme que je rougissais et que mes paroles allaient au del de ma
propre pense. Par une inexplicable complication de sentimens, je
n'exaltais autant mon dvouement passionn pour le marchal que parce
que l'image de Lopold tait auprs de moi.

En arrivant, dans les premiers jours de fvrier 1815,  Paris, j'avais
trouv une lettre du marchal. Il me disait: Je compte prolonger mon
sjour dans ma terre; mais de grce, mon amie, je vous renouvelle toutes
mes recommandations de prudence. Il ajoutait: Je ne compte revenir 
Paris qu'autant que j'y serai appel. Le marchal tait, depuis le 12
juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e
division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui rpondant,
lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage.
Je me rappelle sa rponse; elle tait fort catgorique. Qu'on en juge.
Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est
notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent tre
aims, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignit. Ne
songeons qu' la patrie. Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans
tout ce qu'il fit. Il tait convaincu, dans toute la loyale sincrit de
son ame, que le retour de Napolon serait une immense calamit. Quelques
jours aprs ses lettres, qui avaient en effet une date dj ancienne,
Ney arriva de sa terre et continua  vivre heureux au sein de sa
famille. Ds notre premire entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de
ces mots qui indiquent que l'on vous connat un tort. Il me donna 
entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney
m'avait exprimes me fit trouver un charme singulier dans mes relations
avec Lopold. Malgr la diffrence des ges et des sexes, il y avait une
bien troite sympathie dans nos manires de voir et de sentir; de part
et d'autre un entier abandon et comme une raction rciproque des mmes
penses. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Lopold
demeurait deux portes plus loin, et dnait toujours chez moi. Nous nous
rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de
la journe, nos esprances du lendemain. Ce que son ame imptueuse
appelait surtout, c'tait la renaissance de la gloire militaire; il ne
conspirait que pour un laurier. Hlas! il invoquait la gloire et c'est
la mort qui lui a rpondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil,
j'ai pleur Lopold, comme la plus tendre mre pleurerait un fils ador,
au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir
point plac le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux
jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les vnemens, la douleur nous y
conduira trop vite.

J'oubliais de dire que Lopold, en rentrant en France avec moi, tait
rest quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action
touchante dont il avait retard la confidence. Entre Sisteron et Digne,
prs d'un de ces misrables villages dont, l'hiver, les toits de chaume
semblent avoir disparu sous les neiges et o la misre dvore les
campagnes, Lopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse
d'un orme antique qui fermait l'entre d'un cimetire, il avait vu
assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix
 douze ans, ple, maigre, mourante,  l'entre de ce champ de la mort.
Lopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces
paroles, rchauffait ses mains glaces. L'enfant disait: Oh! mon beau
Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.

--Je vous donnerai de quoi vous gurir; venez.

--Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutt donner un peu
de bouillon  ma mre, et enterrer mon pauvre pre mort depuis seize
jours.

--Venez, Venez, mon enfant. Et tout en l'emportant il se faisait
raconter les peines de la pauvre petite.

--Mon pre n'est pas enterr, mon bon Monsieur, parce que cela cote
trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empchent[21].

Lopold avait envelopp la petite dans son manteau, et l'enfant se
sentit ranimer par de douces paroles. Nous voil  la maison, dit la
petite; et tout ce que la misre a d'horreurs s'offrit alors aux regards
attendris de Lopold. Lopold s'tait arrt sur le seuil. Ma mre, ma
bonne mre, vous vivrez. Voil un Monsieur qui vient nous donner du pain
et de quoi faire enterrer notre pauvre pre. Ici les sanglots
arrtrent la voix enfantine. Lopold avana et vit dans un coin, sur un
peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre 
figure humaine, une femme, une mre jeune encore, dont le sein dessch
offrait le seul et dernier aliment  une petite crature que ses bras
dcharns avaient peine  retenir contre ce sein maternel, son unique
berceau. La moribonde leva sur Lopold un regard teint. Il fallut un
prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de
liqueur qui la relevrent un peu. Lopold dit  la petite de le conduire
l o on pourrait trouver les choses ncessaires; ils y coururent. Et
Lopold en me racontant sa bonne action s'criait: Si les riches
savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les
malheureux avec deux ou trois napolons, ils se donneraient plus souvent
un plaisir, qui rveillerait leurs satits. Il s'tait, en rentrant
chez la malade, assis auprs d'un foyer allum par ses soins, et dont la
flamme rchauffait des corps presque glacs. Lopold distribua
prudemment une nourriture saine, convoite par ces tres si long-temps
privs de tout. La religion de l'argent rgne au hameau comme  la
ville. Aussitt que les voisins virent la misre fuir la cabane de la
veuve, ils s'en rapprochrent pour offrir aide et secours. Lopold,
dtourn de son chemin, demanda un guide; il tait facile  trouver pour
le Monsieur qui dpensait cinq napolons d'or pour une charit. Lopold
partit combl de bndictions. Je m'aperus de l'absence de la petite
fille, me dit-il, et j'en fus presque choqu. Pauvre enfant! je la
croyais sans reconnaissance, mais elle me rserva la preuve que les bons
coeurs reoivent leurs impressions de la nature, et que la dlicatesse du
sentiment survit heureusement quelquefois  la dgradation qu'imprime la
misre. Pour revenir  la route, il me fallait (continua Lopold)
repasser prs du cimetire o j'avais trouv la petite fille. Elle m'y
avait devanc; je la vis  la mme place,  genoux et dans l'attitude de
la prire. Lopold entendit mler au nom du seigneur celui du bon
Monsieur. Aussitt que la pauvre petite me vit, ajoutait Lopold, elle
vint  moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle
s'cria: Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouv la pauvre Louise
priant pour l'ame de son pre et dsirant mourir aussi. C'est ici que
tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux
pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah!
puisque vous tes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour
l'ame des siens.  cette voix nave et divine d'un enfant, les genoux
de Lopold s'taient inclins vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le
pav sacr des glises, il avait eu des lans de religion et de prire
dans un cimetire de campagne.

Je remerciai Lopold de sa bonne oeuvre et du plaisir que son rcit
m'avait caus. Dj ma tte btissait le projet d'un plerinage dans les
Alpes avec le bienfaiteur, et dans l'intrt de la protge. L'avenir!
nous le rvions alors long et heureux; mais les vnemens marchrent, et
leur course rapide, en renversant des trnes, m'ont laiss, avec bien
d'autres peines et d'autres douleurs, le regret qu'un si doux mouvement
de nos coeurs n'ait pu rien produire.




CHAPITRE CXLIII.

Le gnral Quesnel.--11 Fvrier 1815.


Un jeune officier que j'avais connu dans les campagnes d'Italie et
d'Allemagne m'avait singulirement frappe, quoique dans de courtes
apparitions, par l'clat d'une galanterie spirituelle et chevaleresque.
Ce n'est pas un mdiocre loge que d'avoir excit l'involontaire
attention d'une femme dont le coeur tait si grandement occup, et dont
les regards ne pouvaient tomber dans les jeunes tats-majors que sur des
mrites. Cet officier que j'avais le plus distingu parmi ceux qui
avaient seulement pass sous mes yeux comme aimables, s'appelait
Quesnel. Par une des plus piquantes singularits de ces temps, une
liaison commence  Paris dans un bal s'achevait sur un champ de
bataille. On se connaissait en Italie, on se quittait en Allemagne et
l'on se retrouvait en Pologne; on se perdait de vue pendant quelques
annes, et aprs trois ans comme  trois cents lieues de sparation, il
semblait qu'on s'tait encore vu la veille. Seulement, dans le trajet,
le jeune capitaine tait quelquefois devenu gnral.

Telle avait t la destine de Quesnel. Il tait chef de bataillon quand
je le vis pour la premire fois; je l'avais rencontr ailleurs colonel,
et  mon retour  Paris, aprs l'abdication de Fontainebleau, je le
saluai gnral de division, et il en avait dj fait les preuves depuis
plusieurs annes. Vers la fin de 1814, notre intimit, entretenue par de
frquentes rencontres et par la sympathie si lectrique des mmes
regrets et des mmes affections, avait pris ce caractre de confiance et
d'abandon un peu plus srieux cependant que les capricieuses illusions
de l'extrme jeunesse. Dou d'une grande facilit d'locution, Quesnel
tait l'ame de plusieurs runions et de confrences plus souvent
politiques que galantes, quoiqu'il mlt trs bien leur double intrt.
Je le supposais plus initi que moi  des secrets dont je savais bien
plus l'objet que le mot prcis. Comme  cette poque Ney tait  sa
terre, et que d'ailleurs mon voyage avait un peu diminu la frquence
mme de nos rapports pistolaires, j'avais encore, plus de libert dans
ma vie dj assez indpendante. Vers la fin de janvier ou les premiers
jours de fvrier 1815, je djenai, pour la premire fois depuis mon
retour, avec Quesnel, rue de Rivoli. Je le trouvai un peu soucieux, plus
sobre des expressions ordinairement si vives de son enthousiasme et de
ses esprances. Je pense  une audience qui me tourmente, me dit-il.

--Avec qui?

--Avec M. le duc d'Angoulme.

--Ah! mon Dieu, allez-vous aussi nous donner quelqu'une de ces
proclamations avec les grands mots de tyran et d'usurpateur?

--Vous croyez parler  Augereau: loin de l; mais je crains au
contraire de n'tre mand que parce qu'on croit deviner que je pourrais
bien en fabriquer d'une autre espce.

--Et si vous alliez tre arrt?

--On ne fait pas de ces choses-l aux Tuileries; mais cela serait,
qu'il faudrait y aller. Et il s'y rendit le jour mme ou le lendemain.

Quesnel tait un de ces hommes de rsolution qui en valent dix dans
toute espce de tentative qui offre des dangers  affronter, et sa
loyale fidlit tait passe en proverbe. Le soir on l'attendait chez
Regnault; il ne vint pas. J'y passai quelques heures, et dis dans la
socit que j'avais djeun avec Quesnel et ce qu'il m'avait dit de
l'audience du prince. Ces mots si simples parurent faire impression. Le
nombre des entrans et des sortans apportait ncessairement une grande
distraction dans l'assemble. Quand elle fut un peu claircie, Regnault,
s'approchant de moi, me dit: Avez-vous vu Lefebvre Desnouettes 
Fontainebleau?

--Non; pourquoi?

--Savez-vous s'il tait du nombre de ceux que l'Empereur congdia le
19?

--Pas du tout; car vous savez aussi bien que moi que le brave gnral
Desnouettes ne s'est spar de Napolon qu' Nevers, o il avait t
attendre son passage.

--Vous en tes sre?

--Comme de ma vie.

-- qui avez-vous parl au chteau?

--Au duc de Bassano et  Korsakowski.

--Point  d'autres?

--Non, pas de personnages marquans dans ceux qui taient rests aprs
la dbcle du 19. J'ai remarqu Dejean, Ornano, Petit, le colonel
Montesquiou, Bussy, M. de Turenne, chambellan, puis Drouot et Bertrand,
qui sont partis avec l'Empereur. Mais  quoi bon toutes ces questions?
Qu'y a-t-il?

--Rien, peut-tre; mais qui sait si, dans l'tat des choses, un rien
pareil peut n'tre point grave. Vous tes venue directement de
Fontainebleau? Vous n'avez pas t  Briare,  Villeneuve-sur-Allier?
Vous n'tes pas en correspondance avec l'officier de la garde qui forma
 Nevers la dernire escorte de l'Empereur? Vous n'avez pas parl
allemand avec un officier autrichien de l'escorte que l'Empereur refusa?

--Monsieur le comte, vous n'avez pas retenu tout ce que je vous ai dit.
Vous n'auriez pas par hasard perdu l'esprit?

--Je ne plaisante pas; il peut y aller de votre existence.

--Bah! _non si puo_[22]. Au reste, je l'aurais bien mrit. Qu'avais-je
besoin de me fourvoyer par sottise de coeur dans le ddale politique;
mais que je sache au moins pourquoi on me ferait l'honneur de me faire
un mauvais parti.

--Excrable tte.

--Meilleure que la vtre; elle ne s'effraie pas si facilement; mais
expliquez-vous mieux.

--Je ne puis.

--Voil qui est clair. Eh bien! en ce cas, adieu  la rue des
Victoires.

--Connaissez-vous cette criture? et il me donna un billet crit en
allemand.

--C'est l'criture de votre dame allemande; je puis la confronter, j'ai
son billet d'Essonne: elle dit qu'elle attend rponse  Beaune. Voil
bien de quoi alarmer. Comment ne connaissez-vous pas son criture?

--Mais le caractre allemand ne se reconnat pas, rpondit-il avec
humeur. J'en pris  mon tour, et quittai Regnault, ennuye dj de
toutes ces agitations, qui, au fait, n'avaient rien de commun avec mon
imagination, qui ne tenait  l'empire que par l'innocence du romanesque.
Je n'ai jamais pu savoir quelle tait au juste cette affaire; mais on
disait qu'on avait vu une femme habille en homme causer avec le
commissaire prussien Walbourg-Tnechpess, et qu' Avignon on l'avait
aperue au milieu des gens ameuts qui criaient _vivent les allis! 
bas le tyran!_; Lorsqu'on me rapporta ces propos, je fis une bonne scne
 Regnault, sans en tirer un mot de plus; et je ne vois pas en quoi cela
aurait pu me coter la vie sous le rgne des lois. Cette scne date du
mois de fvrier 1815, et je n'tais pas assez avant dans les mystres
politiques pour savoir mon _vingt mars_  heure fixe et prcise. Hlas!
avant cette poque, une immense douleur m'tait rserve par une
catastrophe horrible, l'assassinat de cet aimable et brave Quesnel, que
j'aimais par une parfaite conformit d'enthousiasme et par mille
qualits excellentes.

Quelques jours aprs sa visite  Mgr le duc d'Angoulme, ses assiduits
devinrent moins frquentes dans les diverses runions dont il tait
l'ame. Cette subite indiffrence excitait une inquitude dont l'intrt
de l'absent ne paraissait pas seul l'objet. Un de ses amis m'assura
avoir vu un des parens du gnral, lequel l'avait quitt l'avant-veille,
sur les onze heures du soir,  la grille du Carrousel (c'tait le jour
o j'avais djen avec lui, et o il devait tre reu en audience
particulire par le prince); son parent l'avait cru  une campagne des
environs de Paris o il allait souvent; on s'tait inform, mais il n'y
avait point paru. Je ne sais par quel pressentiment je m'inquitais de
son absence.  cette poque on aimait  se savoir avec de vritables
amis; on leur inspirait et ils vous portaient plus d'intrt. Je fis
part  Regnault de mon trouble; il me rpondit: Depuis que le gnral
Quesnel a t reu en audience par le duc d'Angoulme, je ne l'ai pas
revu. Je ne m'en tonne pas, il a eu  subir peut-tre une de ces
situations dlicates dont on veut supporter seul l'embarras. Il aura eu
devant lui tout ensemble ses anciens intrts et d'honorables avances.
Le jour de cette conversation, je rencontrai un ancien adjudant du
gnral Lasalle, qui me dit: Qu'on assurait que le gnral Quesnel
s'tait noy.  cette nouvelle je faillis m'vanouir.--Pauvre Quesnel,
continua cet adjudant, il a t sacrifi peut-tre; on n'ignorait pas sa
tnacit rsolue; on savait tout, on l'a _escofi_. La singularit de
ce terme militaire calma mon saisissement par une hilarit involontaire
en me rendant le bonheur du doute; mais l'espoir s'vanouit bientt.

Ayant t djener le lendemain dans un caf voisin du Pont-Royal, 
peine assise, je vis tout le monde courir  la porte en disant: Voil
la _charrette_ qui ramne le corps du gnral Quesnel qui s'est
noy...--Ou plutt qu'on a assassin d'un coup  la gorge, avant, de le
jeter  l'eau, dit un militaire habill en bourgeois, qui vint ensuite
s'asseoir prs de ma table. Je fixai sur lui un oeil inquiet, son regard
rencontra le mien, et ce fut comme une connaissance faite. On restait
morne et silencieux dans le caf; mes larmes roulrent sur le journal
que je tenais par contenance, car je me sentais suffoque. Celui qui
avait parl chercha  attirer mon attention. Me voyant observe, je
tchai de me contenir, regardant un peu en dessous celui qui s'occupait
de moi; il s'en aperut, et m'tonna  me faire frissonner en me faisant
un signe, une sorte de mouvement cabalistique que m'avait enseign
Oudet, et que, certes, je dus tre surprise de me voir rpter par un
autre; je ne saurais exprimer ce qui me passait par la tte, mais je
sortis du caf la tte droite, l'oeil baiss. Je croyais tre poursuivie
par le fantme d'Oudet, par cet tre bizarre, sduisant et malheureux.
En tournant la rue de Bourbon, j'entrai dans le passage du march
Boulainvilliers, me supposant alors en sret. Tout  coup je me trouve
en face de celui que j'avais voulu fuir. Vous ne me remettez pas, dit
l'homme du caf. J'tais cloue  ma place comme une statue; il me
semblait que sa figure allait m'offrir ces traits mobiles, cette
expression prophtique et menaante, ou trop enchanteresse, qui m'avait
caus  mon printemps des motions si extraordinaires.

Quel signe avez-vous os me faire? m'criai-je; d'o me
connaissez-vous? comment et de qui savez-vous qu'il me doit tre
familier?

--D'Oudet, rpliqua-t-il. J'tais avec lui  Furnes en 1796, au moment
o un sclrat attenta  la vie du gnral Hoche. Quoi! vous ne me
reconnaissez pas?

--Oui, maintenant (et avec une joie extrme, quoique douloureuse),
pardonnez-moi, je suis depuis quelque temps dans une agitation
continuelle, et le triste spectacle que nous venons de voir n'a pas peu
contribu  l'augmenter. Concevez cette incroyable singularit au moment
o je vois transporter le cadavre d'un ami assassin! Mes yeux doivent
tre frapps du signal d'une intimit mystrieuse avec un ami qui eut le
mme sort.

Nous entrmes ici dans quelques dtails qui n'ont aucun rapport avec mes
Mmoires. Je dois donc ne pas en fatiguer le lecteur. L'officier me dit
qu'il tait certain de l'assassinat du gnral Quesnel; que les traces
du poignard dont Quesnel avait t frapp indiquaient une longue lutte
de la victime et une longue opinitret de la part des meurtriers. Cet
ami d'Oudet arrivait de Muy en Provence: il me raconta qu'il avait vu
Napolon  son passage  Saint-Maximien, o, tant  table avec des
commissaires trangers, il avait adress une si verte allocution au
sous-prfet d'Aix. Il avait parl  ce fonctionnaire d'administration,
comme si lui seul (Napolon) et encore pu destituer et faire des
prfets. L'officier ajouta encore  ces dtails, qu'au bourg du Luc,
quand on vola dans la nuit la cassette du matre-d'htel de
l'ex-Empereur, avec 60,000 francs, il avait presque eu la conviction que
ce vol avait t commis par quelqu'un de la suite, dont le dvouement
n'avait pas t au del de cette tape du voyage. J'ai accompagn
Napolon jusqu' Frjus. Ne me demandez pas ce qui se passa en moi  la
vue de cette escorte autrichienne conduisant le vainqueur d'Austerlitz
et de Wagram.

Je demandai  l'ami d'Oudet sa destination et ses projets; il ne faisait
que passer par Paris pour se rendre  Lyon, sa patrie. Il avait des
lettres pour Carnot; j'avais aussi personnellement besoin de parler  ce
dernier; et nous nous rendmes ensemble chez lui. Je prvins mon
cavalier de ne point parler d'Oudet ni de mes relations; il sourit, et
m'assura que cela ne me nuirait aucunement dans l'esprit de Carnot.
Mais c'est une bien trange chose que tant de personnes diffrentes
ayant t en contact intime avec cet homme dont le souvenir semble
encore puissant comme sa prsence mme!

Vit-il toujours dans le vtre?

Je ne pouvais rpondre  cela que par un regard, et le regard fut
compris.

 la manire dont l'ami d'Oudet fut reu par Carnot, je dus juger qu'il
tait fort avant dans son estime; Carnot savait dj la mort du gnral
Quesnel, et en tmoigna nergiquement son horreur. Il parla aussi avec
l'ami d'Oudet du voyage que fit celui-ci lors du dpart de Napolon pour
l'le d'Elbe, et je ne puis me refuser le plaisir de transcrire ce qu'il
nous disait avoir entendu de la bouche de l'Empereur, parlant au
marchal Augereau, lesquels s'taient rencontrs entre Lyon et Valence.
L'Empereur et Augereau taient tous deux descendus de voiture. Aprs
l'avoir embrass, Napolon, prenant Augereau par le bras, lui dit: O
vas-tu? sans doute  la cour?... Ta proclamation est sotte. Pourquoi des
injures contre moi? Il fallait tout simplement dire: Le voeu de la nation
s'est prononc en faveur d'un nouveau souverain; le devoir de l'arme
est de se soumettre. _Vive le Roi! Vive Louis XVIII!_--Ah! s'criait
Carnot; quel dommage que le trne ait pu tenter un pareil homme! Je
trouvai ces Messieurs d'un rpublicanisme trop rigoureux; et, ne voulant
pas me perdre dans l'expression tour  tour mtaphysique et furibonde de
leur opinion, je les ramenai insensiblement  nos communs regrets sur
l'infortun Quesnel, et je les quittai pour aller dire  Regnault tout
ce qui venait de se passer.

FIN DU CINQUIME VOLUME.




NOTES


[1: Peintre actuel de S. M. le roi des Pays-Bas.]

[2: Prs Florence, route de Sienne.]

[3: Si vous voulez prier pour son ame, venez, et vous serez bnie.]

[4: Elle en a piti.]

[5: Je serai  toi, Paolo, ou  la mort.]

[6: Tu seras  moi, ou nous serons avec celle-ci.]

[7: Qu'il en soit ainsi.]

[8: Quoique princesse, Paolo, je serai  toi ou  la mort.]

[9: Mais tu es le bienvenu.]

[10: Le comte de Hogendorp est membre des tats-gnraux du royaume des
Pays-Bas, et fut port en triomphe  Rotterdam; c'est le gnral Foy de
la Hollande.]

[11: Je ne puis citer que le sens de la lettre qui prouva le sort de
quelques autres papiers et d'une bague  cachet du marchal Ney; et qui
se trouvrent gars lors de mon passage de Calais  Douvres (1816).]

[12: C'est en vain qu'on s'oppose au destin.]

[13: Nom obscur, non pas dshrit de toute gloire.]

[14: Des fers, lches, voil vos batailles.]

[15: Je viens, Isaure; si je n'ai su vivre, je sais mourir.]

[16: Tu m'as voulue  toi, et me voici avec toi.]

[17: Bohmiens.]

[18: Non, il n'est pas votre fils, mais cependant vous avez beaucoup
connu son pre. Et qui tait-il? un hros, un tratre.]

[19: Dans moins d'un an, vous vous rappellerez de moi.]

[20: _Recherches sur le Mrite et la Vertu_, par Ashley Cooper, comte de
Chastesbury.]

[21: J'ai voyag dans ces pays pendant l'hiver. Les pauvres mettent
leurs morts sur les toits, dans un linceul et sous la neige. Cet usage
est une triste consquence du climat.]

[22: Cela ne se peut.]








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*** START: FULL LICENSE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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