The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 8, by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 8
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris

Release Date: May 15, 2009 [EBook #28828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 ***




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OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNS D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.



TOME HUITIME.

Paris.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIB. RUE SAINT-LOUIS, N 46, ET RUE
RICHELIEU, N 47 _bis._

1831.




LES DEUX FOSCARI.

TRAGDIE HISTORIQUE.

      Le _pre_ est touch, mais le _gouverneur_
      est inflexible.

      (_Le Critique_.)



PERSONNAGES.

      HOMMES.

      FRANCIS FOSCARI, Doge de Venise.
      JACOPO FOSCARI, fils du Doge.
      JACQUES LORDANO, patricien.
      MARCO MEMMO, chef des Quarante.
      BARBARIGO, snateur.
      AUTRES SNATEURS, LE CONSEIL DES DIX, GARDES, SUIVANS,
      etc., etc.

      FEMMES.

      MARINA, pouse du jeune Foscari.


La scne est  Venise, dans le palais ducal.




LES DEUX FOSCARI.

TRAGDIE HISTORIQUE.



ACTE PREMIER.



SCNE PREMIRE.

(Une salle du palais ducal.)

Entrent LORDANO et BARBARIGO, de cts opposs.


LORDANO.

O est le prisonnier?

BARBARIGO.

Il se remet de la question.

LORDANO.

L'heure fixe hier pour la reprise de son jugement est
passe.--Htons-nous de rejoindre nos collgues dans la salle du
conseil, et de proposer son rappel.

BARBARIGO.

Pour moi je pense qu'il serait bon de donner  ses membres torturs un
relche de quelques minutes; la question l'avait hier puis, et si on
l'y replaait de suite, il pourrait expirer dans les tourmens.

LORDANO.

Eh bien?

BARBARIGO.

Comme vous, j'aime la justice; autant que vous je dteste les ambitieux
Foscari, pre et fils, et toute leur race dangereuse; mais le malheureux
a souffert au-del des forces de la nature avec la constance la plus
stoque.

LORDANO.

Sans faire l'aveu de ses crimes.

BARBARIGO.

Et peut-tre sans en avoir commis. Seulement il a avou la lettre au duc
de Milan, et ce qu'il vient de souffrir peut tre considr comme un
chtiment presque suffisant d'une pareille faiblesse.

LORDANO.

C'est ce que nous verrons.

BARBARIGO.

Lordano! vous suivez trop loin les inspirations d'une haine
hrditaire.

LORDANO.

Jusqu'o?

BARBARIGO.

Jusqu' l'extermination.

LORDANO.

Quand les Foscari seront teints, vous pourrez parler ainsi; mais allons
au conseil.

BARBARIGO.

Encore un instant:--nos collgues ne sont pas en nombre; deux autres
doivent encore venir avant que la dlibration puisse tre reprise.

LORDANO.

Et le prsident, le Doge?

BARBARIGO.

Oh! pour lui, avec un courage plus que romain, il est toujours le
premier  son poste dans ce dplorable procs contre son dernier et
unique fils.

LORDANO.

Oui,--oui--son _dernier_.

BARBARIGO.

Rien ne peut-il vous toucher?

LORDANO.

_Souffre-t-il_? croyez-vous?

BARBARIGO.

Il ne le tmoigne pas.

LORDANO.

Je l'avais dj remarqu,--le misrable!

BARBARIGO.

Mais hier, comme il rentrait dans l'appartement ducal et qu'il en
passait le seuil, on ma dit que le pauvre vieillard s'tait trouv mal.

LORDANO.

Il commence donc  sentir?

BARBARIGO.

C'est  vous qu'il le doit en partie.

LORDANO.

Je devrais en tre la seule cause:--mon pre et mon oncle ne sont plus.

BARBARIGO.

D'aprs leur pitaphe que j'ai lue, ils sont morts empoisonns.

LORDANO.

Oui:  peine le Doge avait-il dclar qu'il ne se croirait jamais
souverain, tant que vivrait Pter Lordano, que les deux frres
tombrent malades:--il _est_ souverain.

BARBARIGO.

Bien dplorable!

LORDANO.

Et ceux qu'il a rendus orphelins?

BARBARIGO.

Mais pouvez-vous en accuser le Doge?

LORDANO.

Oui.

BARBARIGO.

Quelle preuve?

LORDANO.

Quand les princes ourdissent en secret leurs trames, il est difficile de
retrouver contre eux des preuves et de leur faire leur procs; mais je
crois avoir assez recueilli des premires pour me passer des dlais du
second.

BARBARIGO.

Vous en appelez cependant aux lois.

LORDANO.

Oui, aux seules lois qu'il voulut nous laisser.

BARBARIGO.

Dans notre rpublique il est plus facile d'obtenir rparation que chez
les nations trangres. Est-il vrai que, sur vos livres de commerce
(source de l'opulence de nos plus illustres patriciens), vous ayez crit
ces mots: Doit le doge Foscari la mort de Marco et celle de Pitro
Lordano, mes pre et oncle?

LORDANO.

Oui, cela est crit.

BARBARIGO.

Mais ne l'effacerez-vous pas?

LORDANO.

J'attendrai la balance.

BARBARIGO.

Par quel moyen?

(Deux snateurs traversent la scne en se dirigeant vers la salle du
conseil des Dix.)

LORDANO.

Vous voyez que nous sommes en nombre. Suivez-moi.

(Sort Lordo.)

BARBARIGO, seul.

_Te_ suivre! je n'ai que trop long-tems suivi la trace de tes fureurs,
semblable  la vague souleve  la suite d'une autre vague, et frappant
galement le vaisseau qu'entr'ouvrent les vents dchans, et
l'infortun qui remplit de ses cris l'asile o commencent  pntrer les
flots. Mais ce fils, mais son pre, seraient capables d'attendrir les
lmens eux-mmes, et devrais-je, aprs tout, imiter leur inexorable
furie?--Oh! que ne suis-je comme eux aveugle et sans remords!--Mais le
voici!--Contiens-toi, mon coeur! ils sont tes ennemis; il faut qu'ils
tombent tes victimes: voudrais-tu t'attendrir pour ceux qui furent sur
le point de te briser?

(Entrent des gardes, entourant le jeune Foscari.)

GARDE.

Laissez-le reposer. Arrtons-nous, seigneur.

JACOPO FOSCARI.

Ami, je te remercie; je suis faible; mais ce retard pourrait t'tre
reproch.

GARDE.

J'en courrai les chances.

JACOPO FOSCARI.

Quoi! de la bienveillance!--Jusqu'alors j'avais trouv quelques indices
de piti, mais de misricorde, jamais; voici le premier.

GARDE.

Et le dernier peut-tre, si ceux qui gouvernent nous entendaient.

BARBARIGO, s'avanant vers le garde.

Il en est un qui vous entend: ne crains rien cependant, je ne veux tre
ton juge ni ton accusateur; et bien que l'heure soit passe, attends ici
leur dernier appel.--Je suis des Dix, et je ne m'arrte ici que pour
justifier votre retard: quand le dernier avis te parviendra, j'aurai
franchi la porte du conseil.--Surveille exactement le prisonnier.

JACOPO FOSCARI.

Quelle est cette voix?--celle de Barbarigo! Ciel! l'ennemi de notre
maison est du petit nombre de mes juges!

BARBARIGO.

Mais pour balancer l'influence d'un tel ennemi, si toutefois il mrite
ce nom, ton pre n'est-il pas galement au nombre de tes juges?

JACOPO FOSCARI.

En effet, il juge.

BARBARIGO.

N'accuse donc pas la rigueur des lois, quand elles vont jusqu'
permettre  un pre de dposer son vote dans une affaire qui intresse
si gravement le salut de l'tat.

JACOPO FOSCARI.

Oui, et de son fils. Je me trouve mal; permettez-moi, je vous prie, de
prendre un instant l'air  cette fentre qui donne sur les flots.

(Entre un officier qui parle bas  Barbarigo.)

BARBARIGO, au garde.

Laissez-le approcher. Je ne dois pas m'arrter prs de lui davantage;
j'ai mme, dans ce court entretien, oubli mes devoirs; il faut que
j'aille me racheter dans la chambre du conseil.

(Barbarigo sort.--Le garde conduit  la fentre Jacopo Foscari.)

GARDE.

La voil ouverte, seigneur.--Comment vous trouvez-vous?

JACOPO FOSCARI.

Comme un enfant.--O Venise! Venise!

GARDE.

Et vos membres?

JACOPO FOSCARI.

Mes membres! Oh! que de fois ils m'ont soutenu sur cette plaine d'azur,
o je devanais le rapide sillon de la gondole! Que de fois, masqu
comme un jeune batelier, entour de mes compagnons, gais et nobles comme
moi, nous nous plaisions  lutter sur ces flots d'enjouement et de bonne
grce! Alors mille beauts ravissantes nous animaient de leurs aimables
sourires; nous entendions leurs voeux passionns; nous distinguions, de
nos brillans esquifs, leurs mouchoirs ondoyans, leurs mains
retentissantes! Oh! que de fois, d'un bras plus robuste, d'un sein plus
tmraire encore, j'ai fendu ces vagues imptueuses! Alors, avec
l'adresse du nageur, je secouais mon humide chevelure; en riant, je
chassais loin de mes lvres les vagues qui semblaient, en les pressant,
caresser une coupe. Plus elles s'levaient, plus je semblais aisment
les surmonter, et plus j'tais fier de l'espce de trne qu'elles me
dressaient. Souvent, dans mon ardeur tmraire, je plongeais dans leurs
gouffres de verdure et de cristal; je m'ouvrais un chemin jusqu'aux
coquillages, jusqu'aux algues marines, que les spectateurs
n'apercevaient du rivage qu' l'instant o ils ne tremblaient plus pour
moi: puis je revenais la main charge des preuves irrcusables de ma
longue course; d'un lan rapide et vigoureux je reparaissais  la
surface, je tirais un profond soupir emprisonn si long-tems dans ma
poitrine; j'essuyais l'cume qui bouillonnait autour de moi, et, comme
un oiseau de mer, je reprenais tranquillement ma course.--J'tais alors
un enfant.

GARDE.

Soyez homme maintenant: jamais vous n'avez eu plus besoin d'un mle
courage.

JACOPO FOSCARI, regardant du balcon.

O Venise! ma belle, mon unique patrie!--Je sens donc que je respire!
comme ta brise, ta brise adriatique caresse dlicieusement mon visage!
Tes vents eux-mmes portent dans mes veines l'impression du pays natal;
ils les rafrachissent, ils calment mon sang. Qu'il est diffrent, le
vent brlant des horribles Cyclades qui mugissaient en Candie autour de
ma prison, et qui portaient dans mon coeur le dsespoir!

GARDE.

En effet, vos joues reprennent leur coloris: puisse le ciel vous donner
la force de supporter ce qui peut encore vous attendre!--Je frmis d'y
penser.

JACOPO FOSCARI.

Ils ne me banniront pas une seconde fois.--Non, non, ils peuvent briser
mes membres, j'ai de la force.

GARDE.

Avouez, et la torture vous sera pargne.

JACOPO FOSCARI.

J'ai dj avou une fois--deux fois: et deux fois ils m'ont exil!

GARDE.

Et la troisime fois ils vous tueront.

JACOPO FOSCARI.

Eh bien! qu'ils me tuent, pourvu que je sois enseveli aux lieux o je
suis n; mieux valent ici des cendres que l'existence ailleurs.

GARDE.

Pouvez-vous tant chrir la terre qui vous dteste?

JACOPO FOSCARI.

La terre!--Oh! non, ce sont les enfans de la terre qui seuls me
perscutent: mais le sol natal me pressera de nouveau comme une tendre
mre dans ses bras: un tombeau vnitien, c'est l ce que je demande; ou
du moins un cachot, tout ce qu'ils voudront enfin, pourvu que ce soit
ici.

(Entre un officier.)

OFFICIER.

Emmenez le prisonnier!

GARDE.

Seigneur, vous entendez l'ordre.

JACOPO FOSCARI.

J'y suis habitu; c'est la troisime fois qu'ils m'ont tortur. (Au
garde.) Donnez-moi donc le bras.

OFFICIER.

Prenez le mien; il m'est recommand de rester le plus prs de votre
personne.

JACOPO FOSCARI.

Vous!--C'est vous qui dirigiez hier mes bourreaux.--Arrire!--Je
marcherai seul.

OFFICIER.

Comme il vous plaira, seigneur; ce n'est pas moi qui signai la sentence,
et je ne pouvais dsobir au conseil, quand ils--

JACOPO FOSCARI.

Oui, quand ils t'ordonnaient de m'tendre sur leurs horribles chevalets.
Ne me touche pas, je te prie, du moins pour le moment; le tems viendra
qu'ils renouvelleront leurs ordres; mais jusque-l loigne-toi de moi. A
la vue de tes mains, mes membres frmissent et se glacent, en songeant
aux nouveaux supplices qui m'attendent, et mon front se couvre tout 
coup d'une sueur froide, comme si--mais loin de nous ces terreurs--j'ai
dj support la torture,--je la supporterai bien encore.--De quel oeil
mon pre voit-il tout cela?

OFFICIER.

Avec son calme ordinaire.

JACOPO FOSCARI.

Oui; la terre, le ciel, l'azur de l'ocan, l'clat de notre ville et de
ses dmes, les jeux de la place Saint-Marc, et mme le bourdonnement des
nations, tout porte les indices de calme et de plaisir jusque dans ces
salles o gouvernent des inconnus, o d'innombrables inconnus sont
chaque jour jugs et immols en silence.--Tout garde le mme aspect,
jusqu' mon propre pre! Et rien n'prouve la moindre sympathie pour
Foscari, pas mme un Foscari.--(A l'officier.) Je vous suis.

(Sortent Jacopo Foscari, officier, etc.--Entrent Memmo et un autre
snateur.)

MEMMO.

Il est parti.--Nous avons trop tard.--Pensez-vous que les Dix demeurent
long-tems assembls aujourd'hui?

SNATEUR.

Le prisonnier, dit-on, est fort endurci; il persiste toujours dans sa
premire dposition; voil tout ce que je sais.

MEMMO.

Et cela est beaucoup; pour nous, premiers patriciens de la rpublique,
les secrets de cette terrible chambre sont des mystres comme pour le
dernier citoyen.

SNATEUR.

Seulement, quelques rumeurs qui (semblables aux contes de revenans
reconnus dans l'ombre des btimens en ruines) n'ont jamais t prouves
ni entirement dmenties: ici les hommes connaissent aussi peu les
vritables actes du pouvoir que les mystres informes de la tombe.

MEMMO.

Mais, avec le tems, nous faisons un pas dans cette initiation; et j'ai
l'espoir un jour d'tre dcemvir.

SNATEUR.

Ou mme doge...

MEMMO.

Pourquoi pas? non, cependant, si je puis m'en dispenser.

SNATEUR.

C'est la premire magistrature de l'tat; on peut y aspirer
lgitimement, et de nobles rivaux peuvent se glorifier d'y atteindre.

MEMMO.

Je leur laisse cette prtention. N patricien, mon ambition toutefois a
des limites: j'aimerais mieux tre l'un des membres gaux de l'imprial
conseil des Dix, que de briller d'un clat solitaire et comme un zro
couronn.--Mais qui s'approche? la femme de Foscari.

(Entre Marina avec une suivante.)

MARINA.

Eh quoi! personne?--Je me trompe, ils sont encore deux; mais ce sont des
snateurs.

MEMMO.

Qu'ordonnez-vous de nous, noble dame?

MARINA.

Moi, ordonner! hlas! ma vie n'a t qu'une longue prire, et une prire
inutile.

MEMMO.

Je comprends, mais je ne dois pas rpondre.

MARINA, avec ddain.

En effet,--on n'ose rpondre ici qu' la torture, on n'ose interroger
que ceux--

MEMMO, l'interrompant.

Femme imprudente! songez-vous o vous tes en ce moment?

MARINA.

En ce moment!--je suis o fut le palais du pre de mon poux.

MEMMO.

Vous tes dans le palais du Doge.

MARINA.

Et dans la prison de son fils.--Non, je ne l'ai pas oubli; et si je
n'en trouvais pas ici des souvenirs plus intimes et plus amers, je
rendrais grce  l'illustre Memmo de me rappeler les dlices de cet
endroit.

MEMMO.

Soyez calme!

MARINA, levant les yeux au ciel.

Je le suis; mais toi, Dieu tout-puissant, peux-tu bien l'tre galement,
en voyant un monde pareil?

MEMMO.

Votre mari peut encore tre absous.

MARINA.

Il l'est, mais dans le ciel. Je vous en prie, seigneur snateur, ne
parlez pas de cela. Vous tes un homme d'tat, ainsi que le Doge; en ce
moment mme il a sur le chevalet un fils, et moi un poux: ils sont l,
face  face, l'un comme juge, l'autre comme accus.--Pensez-vous qu'_il
le_ condamne?

MEMMO.

Je ne le crois pas.

MARINA.

Mais s'il ne le fait pas, les autres ne les condamneront-ils pas tous
deux?

MEMMO.

Ils le peuvent.

MARINA.

Et pour eux, quand il s'agit d'un crime excrable, pouvoir et vouloir
sont la mme chose:--mon poux est perdu!

MEMMO.

Ne dites pas cela;  Venise, c'est la justice qui juge.

MARINA.

Ah! s'il en tait ainsi, il n'y aurait plus aujourd'hui de Venise!
Qu'elle existe, mais du moins que les hommes de bien ne meurent pas
avant l'heure prescrite par la nature. Pourquoi faut-il que les Dix
soient plus impatiens qu'elle, et qu'ils dcident en ce moment de notre
sort? Ah ciel! un cri de dtresse!

(On entend un cri douloureux.)

SNATEUR.

coutez!

MARINA.

C'est un cri de--Non, non, ce n'est pas mon mari, ce n'est pas la voix
de Foscari.

MEMMO.

Cependant--

MARINA.

Non, ce n'est pas la sienne. Non, non; lui, pousser des cris! c'est le
rle de son pre: mais lui--il mourra en silence.

(On entend un nouveau hurlement.)

MEMMO.

Comment! encore?

MARINA.

_C'est bien sa voix_! je crois la reconnatre: je ne l'aurais pas cru.
Toutefois se plaindrait-il, je ne puis cesser de l'aimer; mais--non,
non.--Hlas! ce doit tre une bien terrible angoisse, celle qui put lui
arracher un gmissement.

SNATEUR.

Mais vous qui sentez les injures de votre mari comme les vtres,
voudriez-vous qu'il supportt en silence des douleurs plus que
mortelles?

MARINA.

Chacun de nous a ses douleurs. Grce  moi, et quand ils arracheraient
la vie au Doge et  son fils, la grande maison de Foscari ne s'teindra
pas. En donnant la vie  ceux qui leur succderont, j'ai endur des
douleurs comparables  celles qui la leur feront perdre: mais les
miennes taient de douces angoisses; et cependant, telle tait leur
violence que j'aurais pu jeter des cris. Je ne l'ai pas fait, car
j'avais l'espoir d'enfanter un hros, et je n'aurais pas voulu
l'accueillir avec des larmes.

MEMMO.

Tout se tait maintenant.

MARINA.

Tout est fini peut-tre; mais je ne veux pas le croire: il a runi
toutes ses forces, et sans doute il les dfie en ce moment.

(Un officier entre brusquement.)

MEMMO.

Eh quoi! mon ami, que cherchez-vous?

OFFICIER.

Un mdecin. Le prisonnier s'est trouv mal.

(L'officier sort.)

MEMMO.

Vous feriez bien, madame, de vous retirer.

SNATEUR, lui offrant son bras.

Je vous en prie, suivez ce conseil.

MARINA.

Non, non; je veux le secourir.

MEMMO.

Vous, madame? oubliez-vous que personne n'a le droit de pntrer dans
ces chambres,  l'exception des Dix et de leurs familiers?

MARINA.

Oui, je sais que nul de ceux qui entrent ne revient comme il est
entr,--que la plupart ne retournent jamais; mais ils ne pourront
refuser de me voir.

MEMMO.

Hlas! vous n'prouverez qu'un dur refus, une incertitude plus grande
encore.

MARINA.

Et qui m'arrtera?

MEMMO.

Ceux que leur devoir y oblige.

MARINA.

Est-ce _leur_ devoir de fouler aux pieds tous les sentimens de
l'humanit, et tous les liens qui enchanent l'homme  l'homme; de
rivaliser ici-bas avec les dmons qui plus tard rclameront le droit de
les plonger dans un abme de tortures! Quoi qu'il en soit, j'avancerai.

MEMMO.

C'est impossible.

MARINA.

C'est ce que l'on verra. Le dsespoir peut dfier jusqu'au despotisme.
Il y a quelque chose dans mon coeur qui braverait les fers croiss d'une
arme entire; et vous croyez qu'une poigne de geliers pourront
arrter mes pas? Laissez-moi passer. C'est ici le palais du Doge; je
suis la femme du fils du Doge, de l'_innocent_ fils du Doge: il faudra
bien qu'ils m'entendent!

MEMMO.

Vous ne parviendrez ainsi qu' irriter ses juges davantage.

MARINA.

Eh quoi! ceux qui le forcent  gmir sont des _juges_! ils ne sont que
des assassins. Laissez-moi passer.

(Marina sort.)

SNATEUR.

Pauvre dame!

MEMMO.

C'est l'effet de son dsespoir; elle ne sera pas admise.

SNATEUR.

Elle le serait qu'elle ne parviendrait pas  sauver son mari. Mais
voyez, l'officier revient.

(L'officier traverse la scne suivi d'une autre personne.)

MEMMO.

A peine si j'eusse suppos que les Dix eussent assez de piti pour
permettre qu'on portt quelque assistance au patient.

SNATEUR.

De la piti! c'est une piti qui consiste  rappeler au sentiment
l'infortun trop heureux d'chapper  la mort, par cette faiblesse,
dernire ressource de notre pauvre nature contre la tyrannie de la
peine.

MEMMO.

Je suis surpris qu'ils tardent tant  le condamner.

SNATEUR.

Ce n'est pas l leur politique: ils le retiennent vivant parce qu'il ne
redoute pas la mort; ils l'avaient banni, parce que toute la terre, 
l'exception de sa patrie, est pour lui une immense prison, parce que
chaque souffle d'air tranger semble pour sa poitrine un _dvorant_
poison, qui, sans le tuer, le consume.

MEMMO.

L'ensemble des circonstances atteste ses crimes, cependant il n'en fait
pas l'aveu.

SNATEUR.

On ne peut lui opposer que la lettre qu'il a crite, et qu'il n'a,
dit-il, adresse au duc de Milan que dans la pleine conviction qu'elle
tomberait entre les mains du snat, et qu'elle dciderait ses juges  le
transporter  Venise.

MEMMO.

Comme accus?

SNATEUR.

Oui; mais enfin dans sa chre patrie: c'est l, s'il faut l'en croire,
tout ce qu'il dsirait.

MEMMO.

L'imputation des prsens est bien prouve.

SNATEUR.

Non entirement, et la charge d'homicide a t annule par la confession
de Nicolas Erizzo, qui dclara  son lit de mort avoir assassin le
dernier chef des Dix.

MEMMO.

Pourquoi donc tarder  l'absoudre?

SNATEUR.

C'est  eux de vous rpondre; car il est bien connu, comme je l'ai dit,
qu'Almoro Donato fut tu par Erizzo, par vengeance particulire.

MEMMO.

Il doit y avoir dans cet trange procs d'autres crimes que n'en
divulgue l'acte d'accusation. Mais j'aperois deux des Dix qui
s'approchent; loignons-nous.

(Sortent Memmo et le snateur.--Entrent Lordano et Barbarigo.)

BARBARIGO.

C'en tait trop: croyez-moi, il n'tait pas convenable de poursuivre le
jugement dans un pareil moment.

LORDANO.

Ainsi donc il faudra rompre le conseil, arrter la justice au milieu de
sa carrire, parce qu'une femme viendra troubler nos dlibrations?

BARBARIGO.

Non, ce n'est pas le motif; mais vous avez vu l'tat du prisonnier.

LORDANO.

N'avait-il pas recouvr ses sens?

BARBARIGO.

Pour les reperdre  la premire preuve.

LORDANO.

On la lui a pargne.

BARBARIGO.

Vos murmures furent inutiles; la majorit dans le conseil tait contre
vous.

LORDANO.

Oui, grce  vous, monsieur, et grce  notre vieux barbon de Doge, qui
sut runir les voix gnreuses qui rendirent la mienne inutile.

BARBARIGO.

Je suis juge; mais, je le confesse, cette portion de nos pnibles
devoirs qui, en prescrivant la torture, nous ordonne de rester en
prsence du malheureux qu'elle dchire, me fait dsirer--

LORDANO.

Quoi?

BARBARIGO.

Que vous puissiez une fois _sentir_ ce que je sens toutes les fois.

LORDANO.

Allez! vous tes un enfant, faible de rsolution comme de sensibilit,
ballott par le moindre souffle, branl par un soupir, et attendri par
une larme. Prcieux juge, admirable homme d'tat pour prter son
concours  ma politique!

BARBARIGO.

Pour des larmes, il n'en a pas rpandu.

LORDANO.

N'a-t-il pas cri deux fois?

BARBARIGO.

Un saint mme, ayant dj sous les yeux l'aurole du martyre, n'aurait
pu s'en dfendre, en prsence du cruel raffinement de supplice qu'on lui
infligeait. Mais tait-ce la piti que rclamaient ces cris? pas un mot,
pas un murmure ne lui chapprent, et ces deux hurlemens taient
arrachs par la douleur cruelle: aucune prire ne les accompagna.

LORDANO.

Plusieurs fois il murmurait entre ses dents des sons inarticuls.

BARBARIGO.

Je ne m'en suis pas aperu; mais vous tiez plus prs de lui.

LORDANO.

Aussi l'ai-je entendu.

BARBARIGO.

J'ai cru voir, et  ma grande surprise, que vous ressentiez quelque
piti, et que vous ftes le premier  invoquer des secours quand il se
trouva mal.

LORDANO.

Je croyais qu'il allait expirer.

BARBARIGO.

Mais souvent je vous ai entendu dire que sa mort et celle de son pre
tait votre voeu le plus ardent.

LORDANO.

J'en serais dsol, s'il mourait innocent, c'est--dire avant d'avoir
fait l'aveu de son crime.

BARBARIGO.

Eh quoi! seriez-vous aussi acharn contre sa mmoire?

LORDANO.

Et vous, voudriez-vous que son rang passt  ses enfans, comme il
arriverait s'il mourait non jug?

BARBARIGO.

Ainsi donc, guerre  eux tous!

LORDANO.

A toute leur maison, jusqu' ce que les leurs et les miens ne soient
plus.

BARBARIGO.

Ainsi, la profonde agonie de sa femme, les convulsions rprimes sur le
noble front de son vieux pre, dont la douleur s'chappait en faibles
gmissemens, ou bien en quelques sanglots bientt touffs sous
l'ascendant d'une grave srnit, rien n'a pu vous toucher?

(Sort Lordano.)

BARBARIGO, seul.

Sa haine est silencieuse, comme la souffrance dans l'ame de Foscari.
L'infortun! il m'a plus mu par son silence que n'auraient pu le faire
des milliers de hurlemens. Spectacle dchirant que celui de sa femme
franchissant tous les obstacles, pntrant dans la salle du tribunal, et
forant les juges, accoutums  de pareilles scnes,  baisser les yeux
devant elle! Mais n'y pensons plus, oublions cette compassion; en
plaignant le sort de nos ennemis, j'oublierais leurs premires injures,
et je dconcerterais les plans de Lordano, auquel je suis associ. Mais
ma haine serait apaise par une vengeance plus douce que celle qu'il
demande, et je voudrais changer en dispositions plus humaines sa haine
trop profonde. Foscari, pour le moment, obtient un court rpit d'une
heure: on l'accorda aux instances des membres les plus gs, plus mus
sans doute par l'apparition de sa femme dans la salle, que par les
tourmens de l'accus.--O ciel! ils approchent: comme ils sont faibles et
dsesprs! je ne puis, dans cette extrmit, arrter sur eux ma vue.
loignons-nous, et allons essayer de ramener Lordano  des sentimens
plus doux.

(Sort Barbarigo.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE II.



SCNE PREMIRE.

(Salle dans le palais du Doge.)

Le DOGE, un SNATEUR.


SNATEUR.

Vous plat-il de signer le rapport maintenant ou de tarder jusqu'
demain?

LE DOGE.

Maintenant; hier je l'ai examin: il n'y manque plus que la signature.
Donnez-moi la plume.--(Le Doge s'asseoit et signe le papier.) Le voici,
seigneur.

SNATEUR, regardant sur le papier.

Vous avez oubli; il n'est pas sign.

LE DOGE.

Pas sign? Ah! je le vois, l'ge commence  affaiblir mes yeux. Je ne
m'apercevais pas que j'avais tremp la plume sans la mouiller.

SNATEUR. Il trempe la plume dans l'encrier, et place le papier devant
le Doge.

Monseigneur, c'est votre main aussi qui tremble: permettez-moi donc--

LE DOGE.

Je vous remercie; j'ai fait.

SNATEUR.

Ainsi confirm par vous et par les Dix, cet acte va donner la paix 
Venise.

LE DOGE.

Il y a bien long-tems qu'elle n'en a joui; puisse un tems aussi long
s'couler avant qu'elle ne reprenne les armes!

SNATEUR.

Voil plus de trente-trois ans de guerres continuelles avec les Turcs ou
les tats de l'Italie; la rpublique sent le besoin de quelque repos.

LE DOGE.

Sans doute: je trouvai Venise reine de l'Ocan, je l'ai laisse dame de
la Lombardie. Je me sens heureux d'avoir pu ajouter  son diadme les
perles de Ravennes et de Brescia: d'ailleurs Crme et Bergame lui sont
demeurs; et tandis que sa domination a pris sous mon rgne un tel
accroissement, son orgueil maritime ne recevait aucun affront.

SNATEUR.

Nous l'avouons tous, et ces bienfaits vous concilient la reconnaissance
de la patrie.

LE DOGE.

Peut-tre.

SNATEUR.

Elle devrait compltement se manifester.

LE DOGE.

Je ne me plains pas, monsieur.

SNATEUR.

Mon noble seigneur, pardonnez-moi.

LE DOGE.

Pourquoi?

SNATEUR.

Ah! mon coeur saigne pour vous.

LE DOGE.

Pour moi, seigneur?

SNATEUR.

Et pour votre--

LE DOGE.

Arrtez!

SNATEUR.

Monseigneur, vous m'entendrez: j'ai trop de liens qui m'attachent 
vous,  toute votre famille, qui me font un devoir de la reconnaissance,
pour ne pas partager profondment le sort de votre fils.

LE DOGE.

Et qu'importe pour la commission dont vous tes charg?

SNATEUR.

Comment, monseigneur?

LE DOGE.

Vous ignorez ce dont vous parlez; mais le rapport est sign: reportez-le
 ceux qui vous envoient.

SNATEUR.

J'obis. Le conseil m'avait encore charg de vous prier de fixer l'heure
de sa runion.

LE DOGE.

Dites quand ils voudront;--maintenant,  l'instant mme si cela leur
convient: je suis le serviteur de l'tat.

SNATEUR.

Ils vous accorderont quelque tems pour vous reposer.

LE DOGE.

Je ne veux pas de repos; du moins aucun repos qui puisse entraner la
perte d'une heure pour le gouvernement. Qu'ils se runissent quand ils
voudront; je me trouverai _o_ je dois tre, et _ce que_ j'ai toujours
t.

(Le snateur sort.--Le Doge reste silencieux.--Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Prince.

LE DOGE.

Parlez.

LE DOMESTIQUE.

La noble dame Foscari demande une audience.

LE DOGE.

Introduisez-la. Pauvre Marina!

(Le domestique sort.--Le Doge reste dans le mme silence.--Entre
Marina.)

MARINA.

Mon pre, je viens vous poursuivre dans votre intrieur.

LE DOGE.

Ma fille, je n'en ai pas pour vous. Disposez de mon tems, quand l'tat
ne l'exige pas.

MARINA.

Je voulais _vous_ parler de _lui_.

LE DOGE.

De votre poux?

MARINA.

De votre fils.

LE DOGE.

Je vous coute, ma fille!

MARINA.

J'avais obtenu des Dix la permission de rester prs de mon mari pendant
un certain nombre d'heures.

LE DOGE.

Cette permission, vous l'avez encore.

MARINA.

Elle est rvoque.

LE DOGE.

Par qui?

MARINA.

Par les Dix.--Quand nous arrivmes au _Pont des Soupirs_, je me
prparais  le traverser avec mon cher Foscari, lorsque le brutal
gardien de ce passage m'en ferma l'entre: puis un messager fut envoy
vers les Dix; leur sance tait leve: et comme je n'avais aucune
permission crite, je fus impitoyablement laisse dehors; on m'assura
mme que les murailles de la prison ne cesseraient pas de nous sparer
tant que le suprme tribunal ne serait pas de nouveau runi.

LE DOGE.

En effet, l'on avait oubli les formes prescrites, par suite de la hte
avec laquelle la cour s'est ajourne, et le fait reste douteux jusqu'
nouvelle runion.

MARINA.

Nouvelle runion! Quand elle aura lieu, ils rappelleront leurs
supplices; et c'est par le renouvellement de la torture que nous
obtiendrons une entrevue de mari et d'pouse, lien sacr, auquel tous
les autres devraient cder sous le ciel.--Grand Dieu! et tu vois cela!

LE DOGE.

Ma fille,--ma fille!

MARINA, avec violence.

Ne m'appelez pas votre fille! bientt vous n'aurez plus d'enfant.--Et
mritez-vous d'en avoir,--vous qui pouvez parler froidement de votre
fils dans un moment o des larmes de sang couleraient en abondance de
l'oeil d'un Spartiate? Ceux-l ne pleuraient pas leurs fils morts dans
les combats; mais est-il crit qu'en les voyant expirer minute par
minute, ils n'eussent pas tendu la main qui pouvait les sauver?

LE DOGE.

Vous le voyez, je ne pleure pas;--et plt  Dieu que je le pusse. Ma
fille, s'il y avait dans chaque cheveu blanc de cette tte une source de
jeunesse, si le bonnet ducal donnait l'empire de la terre, si l'anneau
avec lequel j'pousai les flots tait un talisman pour les
gouverner,--je sacrifierais tout encore pour lui.

MARINA.

Son salut n'exigerait pas un aussi grand sacrifice.

LE DOGE.

Votre rponse prouve que vous ne connaissez pas Venise. Et comment le
pourriez-vous? hlas! elle ne connat pas bien elle-mme tous les
mystres de sa puissance. coutez-moi:--ceux qui poursuivent Foscari en
veulent galement  son pre, et la perte du vieillard ne pourrait
sauver le fils. Ils tendent par diffrens sentiers au mme but,
c'est--dire --mais ils ne sont pas encore vainqueurs.

MARINA.

Ils vous ont pourtant terrass.

LE DOGE.

Non, non,--car je vis encore.

MARINA.

Et votre fils, vivra-t-il long-tems encore?

LE DOGE.

Je l'espre; malgr les tourmens passs, il verra des annes aussi
nombreuses et plus fortunes que son pre. L'imprudent, dans
l'impatience, digne d'une femme, qui l'entranait  revenir, a tout
ruin par la dcouverte de sa lettre. C'est un haut crime; je ne puis le
contester ni l'excuser, comme parent ou comme souverain. Encore quelque
tems, quelques jours de plus d'exil en Candie, j'avais l'espoir--mais il
l'a fait vanouir:--il faut qu'il retourne--

MARINA.

Dans la terre d'exil?

LE DOGE.

J'ai dit.

MARINA.

Et m'est-il interdit de le suivre?

LE DOGE.

Vous savez bien que le conseil des Dix a dj deux fois rejet la mme
prire; il est donc  craindre qu'il ne tmoigne pas plus de
bienveillance aujourd'hui que de nouveaux torts de la part de votre mari
les ont rendus plus svres.

MARINA.

Svres? dites atroces. Ces vieux dmons de la terre, avec un pied dans
la tombe, avec des yeux teints, trangers  d'autres pleurs que ceux
d'une seconde enfance, avec leurs cheveux rares et blanchis, leurs mains
tremblantes, leurs ttes aussi dcolores que leur coeur est insensible,
ces dmons, dis-je, se rassemblent, cabalent, et privent les hommes de
leur vie, comme si cette vie ne comportait rien de plus que les
sentimens depuis long-tems teints dans leurs ames damnes.

LE DOGE.

Vous ignorez--

MARINA.

Je sais--je sais--et vous devriez, je pense, savoir qu'ils sont de vrais
dmons. Comment supposer, en effet, que des hommes enfants et allaits
par des femmes,--des hommes qui jadis auraient aim ou du moins entendu
parler d'amour,--qui auraient uni leurs mains pour des engagemens
sacrs,--qui auraient fait danser leurs enfans sur leurs genoux, qui
auraient eu plus d'une fois  trembler de leurs dangers,  gmir de
leurs peines,  se dsesprer de leur mort;--comment, s'ils avaient
seulement les traits de l'homme, agiraient-ils comme ils le font envers
les vtres, envers vous-mme, _vous_ qui les dfendez?

LE DOGE.

Je vous pardonne; vous ne connaissez pas ce que vous dites.

MARINA.

Vous le connaissez mieux, et vous y compatissez moins.

LE DOGE.

Oui; il y a si long-tems que j'existe que les paroles ont cess de
m'mouvoir.

MARINA.

Oh! sans doute! car vous avez vu couler le sang de votre fils, et le
vtre n'a pas tressailli! Aprs une pareille preuve, que sont les
paroles d'une femme? Peuvent-elles esprer de vous toucher davantage?

LE DOGE.

Femme! la violence de vos plaintes, je vous le dis, ne peut balancer le
poids...--mais je te plains, ma pauvre Marina!

MARINA.

Plaignez mon mari; moi, quel besoin ai-je de vos plaintes? Plains ton
fils, vieillard insensible;--_plaindre_! toi! pour ton coeur c'est un mot
bien trange:--comment se prsente-t-il sur tes lvres?

LE DOGE.

Je dois supporter ces reproches, quelle que soit leur injustice. Ah! si
tu pouvais lire--

MARINA.

Ou?--ce n'est pas dans tes yeux, sur ton front, dans tes actes
enfin?--O trouverai-je donc la preuve de la compassion dont tu te
vantes?

LE DOGE, indiquant la terre.

L.

MARINA.

Dans la terre?

LE DOGE.

Dans laquelle je vais descendre. Quand elle psera sur ce coeur, plus
lger alors, et moins oppress par le marbre d'une tombe que par les
penses qui m'accablent aujourd'hui, alors vous me connatrez mieux.

MARINA.

Serait-il vrai que vous fussiez digne de piti?

LE DOGE.

De piti! nul n'aura jamais le droit de fltrir mon nom d'un mot qui
tmoigne, au sein de la prosprit, le triomphe insultant des hommes;
tant que je le porterai, ce nom conservera la dignit qui l'entourait
quand mon pre me le transmit.

MARINA.

Mais sans les tristes enfans de celui que tu ne peux ou ne veux pas
sauver, tu serais le dernier qui portt le nom de Foscari.

LE DOGE.

Plt  Dieu! Mieux et valu pour lui de ne pas natre, mieux pour
moi:--j'ai vu le dshonneur entrer dans notre maison.

MARINA.

Cela est faux! jamais souffle de vie n'anima un coeur plus loyal, plus
noble, plus sincre, plus gnreux et plus aimant. Je n'changerais pas
mon poux, exil, perscut et tortur, opprim, mais non fltri, mort
ou vivant, pour le premier hros de l'histoire ou de la fable, pour un
prince dont le douaire serait l'empire du monde. Dshonor! _lui_
dshonor! Doge! apprends-le de moi, c'est Venise qui est dshonore;
son nom sera l'objet des reproches les plus odieux et les plus justes,
pour ce qu'a souffert ton noble fils, et non pour ce qu'il a fait. C'est
vous qui tous tes des tratres, des tyrans!--Ah! si vous aimiez
seulement votre patrie autant que la victime que vous retenez dans les
fers au milieu des tortures, et qui prfre tout au monde aux ennuis de
l'exil, vous tomberiez  ses pieds, et vous imploreriez  genoux la
grce de votre infme conduite.

LE DOGE.

Oui, il fut tel que vous venez de le peindre. Aussi la mort de deux
enfans que le ciel m'a ravis m'accabla moins que le dshonneur de
Jacopo.

MARINA.

Encore ce mot.

LE DOGE.

N'a-t-il pas t condamn?

MARINA.

Le dshonneur peut-il atteindre d'autres que les coupables?

LE DOGE.

Le tems peut relever sa mmoire:--je voudrais l'esprer. Il tait mon
orgueil,--ma--mais oublions--j'ai peu l'habitude des pleurs; cependant,
quand il naquit, je versai des larmes de joie: prsage fatal!

MARINA.

Je rpte qu'il est innocent; et ne le serait-il pas, ce n'est pas  nos
parens,  notre propre sang, qu'il sied bien de nous repousser dans ces
douloureux instans.

LE DOGE.

Je ne le repousse pas; mais j'ai d'autres devoirs que ceux d'un pre,
des devoirs dont la rpublique n'admet pas de dispense. Deux fois j'ai
demand de m'en abstenir, deux fois je n'obtins que des refus; il faut
que je les remplisse.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Un message des Dix.

LE DOGE.

Qui le porte?

LE DOMESTIQUE.

Le noble Lordano.

LE DOGE.

Lui!--qu'il entre cependant.

(Le domestique sort.)

MARINA.

Dois-je me retirer?

LE DOGE.

Peut-tre n'est-il pas ncessaire quand il s'agirait de votre poux, et
autrement--(A Lordano qui entre.) Eh bien! seigneur, que
souhaitez-vous?

LORDANO.

Je viens transmettre ce que souhaitent les Dix.

LE DOGE.

Ils ont bien choisi leur organe.

LORDANO.

C'est _leur_ choix qui fait que vous me voyez ici.

LE DOGE.

Par l, ils tmoignent leur sagesse, non moins que leur
courtoisie.--Parlez.

LORDANO.

Nous avons dcid--

LE DOGE.

Nous?

LORDANO.

Les Dix en conseil.

LE DOGE.

Eh quoi! ils sont de nouveau runis, runis sans m'en avertir?

LORDANO.

Ils ont voulu pargner votre coeur non moins que votre ge.

LE DOGE.

Cela est nouveau.--Quand pargnrent-ils l'un ou l'autre? Je les
remercie nanmoins.

LORDANO.

Ils ont, vous le savez bien, droit d'agir,  leur discrtion, en
prsence du Doge ou sans lui.

LE DOGE.

Il y a quelques annes, en effet, que je le sais;--long-tems avant
d'tre Doge, ou de songer  un pareil honneur. Vous n'avez pas,
seigneur, la prtention de m'instruire; vous tiez bien jeune encore
quand je sigeais dj dans ce conseil.

LORDANO.

Oui, dans le tems de mon pre; maintes fois je l'entendis, lui et son
frre l'amiral, rpter la mme chose. Votre altesse doit se souvenir
d'eux: tous deux ils moururent subitement.

LE DOGE.

S'ils moururent ainsi, leur sort fut prfrable  celui des victimes
d'une agonie prolonge.

LORDANO.

Sans doute; nanmoins bien des hommes souhaitent jouir de tous leurs
jours.

LE DOGE.

Et n'en ont-ils pas joui?

LORDANO.

C'est  la tombe  le dclarer. Je l'ai dit, ils sont morts subitement.

LE DOGE.

Cela est-il donc bien trange, que vous rptiez cette parole avec tant
d'emphase?

LORDANO.

Si peu trange, que jamais,  mes yeux, il n'y eut de mort aussi
naturelle que la leur. Ne pensez-_vous_ pas ainsi?

LE DOGE.

Qu'y a-t-il de certain sur les mortels?

LORDANO.

Qu'ils ont des ennemis mortels.

LE DOGE.

Je vous entends; vos pres taient les miens, et vous avez recueilli
tout leur hritage.

LORDANO.

Vous savez mieux que personne si j'ai d le faire.

LE DOGE.

Oui. Vos pres furent mes ennemis; j'ai mme entendu  ce sujet
d'tranges rumeurs; j'ai mme lu l'pitaphe qui attribue leur mort au
poison. Peut-tre est-elle aussi vridique que la plupart des
inscriptions funraires: ce n'en est pas moins une fable.

LORDANO.

Qui ose parler ainsi?

LE DOGE.

Moi!--Vos pres, je le rpte, furent mes ennemis, aussi mortels que
leur fils peut jamais l'tre: moi, j'tais aussi bien le leur, mais je
les dtestais ouvertement; et jamais, ni dans le conseil, ni par les
brigues, ni par d'obscures pratiques, on ne me vit cabaler contre leur
vie, et recourir, pour me venger, au fer ou au poison. La preuve est
dans votre existence mme.

LORDANO.

Je suis sans craintes.

LE DOGE.

Mon caractre justifie votre scurit; mais si j'tais tel que vous me
supposez, il y a long-tems qu'il ne serait plus en votre pouvoir de
craindre. Cependant, hassez-moi; je n'en ai pas de souci.

LORDANO.

Je ne savais pas qu' Venise la vie d'un noble pt dpendre de la
volont d'un Doge; j'entends la volont publiquement exprime.

LE DOGE.

Mais moi, mon cher seigneur, je suis, ou j'tais du moins, par ma
famille, mes facults et ma fortune, plus qu'un simple Doge; ils le
savent bien ceux qui songrent  me choisir, ceux qui depuis ont tout
fait pour me renverser. Soyez sr qu'avant ou depuis mon lection, si
j'avais fait assez de cas de vous pour vouloir m'en dbarrasser, un seul
mot de ma part et suffi pour vous anantir. Mais, dans toutes les
circonstances, j'ai montr le plus grand respect pour les lois, pour
celles mme que vous avez violes, afin de me dpouiller d'une autorit
que j'aurais pu  mon tour fortifier (et je ne parle ici de vous que
comme une des voix coupables). Avec la vnration d'un prtre  l'autel,
au prix de mon sang, de mon repos, de ma vie, de tout, except
l'honneur, j'ai flchi le genou devant les dcrets, les avantages, la
gloire, la scurit de la chose publique. Maintenant, j'coute votre
message.

LORDANO.

Il est dcrt que, sans rpter une dernire fois la torture, sans
poursuivre une instruction qui ne tendrait qu' mieux prouver
l'endurcissement du coupable (les Dix, se relchant de la svrit des
lois qui prescrivent la question jusqu'au moment d'un aveu complet, et
le prisonnier ayant en partie reconnu son crime en ne dsavouant pas la
lettre au duc de Milan), Jacques Foscari retournera en exil, et partira
sur le mme vaisseau qui l'avait amen.

MARINA.

Dieu soit lou! du moins ils ne le tortureront plus devant leur horrible
tribunal. Que ne pense-t-il de mme? cette sentence serait la plus
heureuse que l'on pt prononcer, non-seulement contre lui, mais contre
tous ses compatriotes, auxquels elle permettrait de fuir une terre aussi
odieuse.

LE DOGE.

Ma fille, cette pense n'est pas d'une ame vnitienne.

MARINA.

En effet, elle est trop compatissante. Mais partagerai-je son exil?

LORDANO.

Quant  cela, les Dix ont gard le silence.

MARINA.

Je le prsumais bien: cette mention et galement t trop
compatissante. Mais il n'y a pas de dfense?

LORDANO.

Il n'en a pas t parl.

MARINA, au Doge.

Vous pourrez donc, mon pre, obtenir ou m'accorder cette grande faveur;
( Lordano) et vous, seigneur, vous ne vous opposerez pas  la demande
que je fais d'accompagner mon poux?

LE DOGE.

Je ferai mes efforts.

MARINA.

Et vous, seigneur?

LORDANO.

Madame! il ne m'appartient pas de prvenir l'agrment du tribunal.

MARINA.

L'agrment! quel mot pour exprimer les dcrets de--

LE DOGE.

Femme! savez-vous en prsence de qui vous parlez ainsi?

MARINA.

En prsence d'un souverain, et de l'un de ses sujets.

LORDANO.

Sujet!

MARINA.

Oh! cela vous offense.--Eh bien! vous tes son gal, vous le croyez, j'y
consens; mais ce que vous ne voudriez pas tre, vous ne le seriez pas
s'il n'tait qu'un paysan:--vous tes donc un prince, un sublime prince;
mais que suis-je donc, moi?

LORDANO.

La fille d'une noble race.

MARINA.

Et l'pouse d'un citoyen aussi noble qu'elle. Qui donc aurait le droit,
par sa prsence, d'imposer silence  mes libres penses?

LORDANO.

Les juges de votre poux.

LE DOGE.

Et le respect d aux plus lgers des mots qui tombent de la bouche des
matres de Venise.

MARINA.

Gardez ces maximes pour la masse de vos artisans effrays, pour vos
marchands, vos esclaves de Grce et de Dalmatie, pour vos tributaires,
vos citoyens stupides, votre noblesse masque, vos sbires, vos espions,
vos forats de toute espce. Je le sais, grce  vos enlvemens,  vos
noyades nocturnes, aux donjons pratiqus sous le toit de vos palais, ou
sous les flots qui les environnent; grce  vos mystrieuses assembles,
 vos jugemens secrets,  vos excutions subites,  votre _Pont des
Soupirs_,  votre chambre de dernire agonie,  vos instrumens de
torture, vous tes parvenus  leur faire croire que vous tiez des tres
d'un autre monde plus mchant encore; rservez pour eux ces avis: je ne
les crains pas. Je vous connais; je vous ai vus pires que tout cela dans
l'infernal procs de mon pauvre mari! Traitez-moi comme vous l'avez
trait:--vous l'avez dj fait d'ailleurs en vous attaquant  sa
personne. Que puis-je donc avoir  craindre de vous, quand mme je
serais craintive de mon naturel, ce qui, je l'espre, n'est pas?

LE DOGE.

Vous l'entendez, elle a perdu la raison.

MARINA.

La prudence, peut-tre, mais non pas la raison.

LORDANO.

Madame! je n'emporterai pas au-del du seuil de ces portes le souvenir
des paroles prononces dans cette enceinte: j'en excepte celles qui
concernent le service de l'tat, et prononces entre le Doge et moi.
Doge! avez-vous quelque rponse  faire?

LE DOGE.

Oui, comme Doge, et peut-tre aussi comme pre.

LORDANO.

Ma mission dans ces lieux ne se rapporte qu'au _Doge_.

LE DOGE.

Dites donc que le Doge fera choix d'un ambassadeur spcial, ou qu'il
exposera lui-mme ses intentions; quant au pre.--

LORDANO.

Je n'oublierai pas ce qui me concerne.--Adieu! je baise les mains de
l'illustre dame, et je m'incline devant le Doge.

(Lordano sort.)

MARINA.

tes-vous content?

LE DOGE.

Je suis tel que vous voyez.

MARINA.

Et cela est encore un mystre.

LE DOGE.

Pour les mortels, tout est mystre; qui peut les claircir, sauf celui
qui les fit? Si parfois ils y parviennent, c'est quelques esprits
privilgis qui long-tems ont tudi le fastidieux volume de l'humanit,
qui, sur chacune de ses pages noires ou sanglantes, ont fatigu leur
intelligence et leur coeur: encore le fatal grimoire retombe-t-il sur
l'adepte qui l'tudie; tous les vices que nous trouvons dans les autres
sont de l'essence de notre nature, tous nos avantages appartiennent  la
fortune. C'est elle que nous devons remercier de la beaut, de la
naissance, de la richesse, de la sant; et quand nous nous plaignons du
destin, nous devrions nous rappeler qu'il ne nous a repris que ce qu'il
nous avait _donn_. Pour le reste, la nudit, les passions basses, les
frivoles vanits, c'est l'hritage universel, c'est l ce qu'il nous
faut combattre dans toutes les positions; et si nous devons moins les
craindre dans le plus humble sort, c'est que l, la faim rend sourd 
tout autre besoin, c'est que l'homme a reu l'ordre de suer pour obtenir
sa nourriture; c'est que l, toutes les passions se taisent devant la
crainte de la famine. Tout est vil, faux et trompeur,--de la premire
crature jusqu' la dernire. Notre gloire, l'urne du prince comme celle
du mendiant, dpend du souffle des hommes; notre vie de quelque chose
plus lger encore que leur souffle; notre existence tient  des jours,
les jours  des saisons, et tout notre tre sur ce qui est indpendant
de _nous_.--Ainsi, du plus grand au plus petit, nous sommes des
esclaves:--rien ne dpend de notre volont; un ftu de paille peut
branler cette volont aussi bien qu'un orage. Quand nous croyons
conduire, c'est nous que l'on trane,--jusqu' la mort, fantme qui se
prsente comme le reste sans notre participation ou notre influence, tel
enfin que notre premier jour. Ah! sans doute il faut que nous ayons
pch dans quelque autre monde antrieur, et que _celui-ci_ en soit
l'enfer! Heureusement, il n'est point ternel.

MARINA.

Tout cela, nous ne pouvons en tre juges sur terre.

LE DOGE.

Pourquoi donc faut-il que nous nous jugions les uns les autres, nous
enfans de la terre; et que moi, je sois forc de juger mon propre fils?
J'ai administr mon pays loyalement, au sein de la victoire,--j'en
atteste l'tat dans lequel je l'ai trouv, dans lequel je le laisse: mon
rgne a doubl sa puissance; en rcompense, Venise, dans sa gratitude,
me laisse ou s'apprte  me laisser isol sur la terre.

MARINA.

Et Foscari? Ah! qu'on me laisse avec lui, et je ne songerai plus  mes
maux.

LE DOGE.

Vous le suivrez, du moins ils ne peuvent gure vous le refuser.

MARINA.

Et s'ils le refusent, je m'enfuirai avec lui.

LE DOGE.

Impossible. O vous enfuiriez-vous?

MARINA.

Je l'ignore, et ne m'en inquite pas:--en Syrie, en gypte, chez les
Turcs, partout o nous pourrons respirer libres, et vivre loin de l'oeil
des espions, affranchis des dits de vos inquisiteurs d'tat.

LE DOGE.

Ainsi vous consentiriez  faire de votre poux un rengat,  le
transformer en tratre?

MARINA.

Non, il ne l'est pas! c'est la patrie qui se trahit elle-mme en
rejetant son meilleur, son plus intrpide citoyen. La pire des
trahisons, c'est la tyrannie. Penses-tu donc qu'il n'y ait de rebelles
que les esclaves? Le prince qui viole ou nglige ses devoirs est un
brigand  plus juste titre qu'un chef de bandits.

LE DOGE.

Je ne puis me reprocher quelque dloyaut de ce genre.

MARINA.

Non; car tu observes et respectes des lois prs desquelles celles du
vieux Dracon seraient un code de misricorde.

LE DOGE.

Ces lois existaient avant moi: je ne les ai pas faites. Si je n'tais
qu'un sujet, je trouverais moyen de rclamer quelque amlioration parmi
elles; mais comme prince, jamais je ne songerai, au prix de ma vie et du
salut des miens,  changer la charte dont nos pres m'ont transmis le
dpt.

MARINA.

Est-ce donc pour la ruine de leurs enfans qu'ils te l'ont transmis?

LE DOGE.

Venise, sous le joug de pareilles lois s'est leve au point o nous la
voyons,-- celui d'une rpublique digne de rivaliser en hauts faits, en
dure, en puissance, et je puis ajouter en gloire (car nous avons eu
aussi parmi nous des ames romaines), avec tout ce que l'histoire nous
rappelle des plus beaux tems de Carthage et de Rome, alors que le peuple
rgnait par le snat.

MARINA.

Dites plutt, flchissait sous la verge implacable de l'oligarchie.

LE DOGE.

Peut-tre; mais enfin c'est ainsi qu'il parvint  rduire le monde. Or,
dans un tel tat, qu'un individu soit le plus riche de son rang, ou le
plus humble de ses concitoyens, son importance disparat devant le grand
but que l'on se propose, tant qu'on ne l'a pas perdu de vue.

MARINA.

Cela veut dire que vous tes plutt Doge que pre.

LE DOGE.

Cela veut dire que je suis citoyen avant d'tre l'un ou l'autre. Si
pendant nombre de sicles nous n'avions pas eu des milliers de pareils
citoyens, si nous n'en avions plus, Venise aurait cess d'tre une cit.

MARINA.

Maudite la cit o la voix des lois touffe celle de la nature!

LE DOGE.

J'aurais autant de fils que j'ai d'annes, je les donnerais tous, non
sans douleur, mais je les donnerais dans l'intrt de l'tat, et pour
obir  ses exigences; je les sacrifierais sur les flots, sur les champs
de bataille, ou s'il le fallait, hlas! comme dj il l'a fallu, je les
abandonnerais  l'ostracisme,  l'exil, aux chanes, en un mot  tout ce
qu'on pourrait leur imposer de pire.

MARINA.

Et c'est l du patriotisme! pour moi, je n'y vois que la plus odieuse
barbarie. Laissez-moi rejoindre mon mari; avec tous leurs soupons, le
sage conseil des Dix aura peine  combattre contre la faiblesse d'une
femme, et  lui refuser un moment d'accs dans sa prison.

LE DOGE.

Je puis prendre sur moi d'ordonner que l'on vous laisse pntrer jusqu'
lui.

MARINA.

Et que dirai-je  Foscari de son pre?

LE DOGE.

Qu'il sait obir aux lois.

MARINA.

Rien de plus? Ne voulez-vous pas le voir avant qu'il ne parte? ce serait
peut-tre pour la dernire fois.

LE DOGE

La dernire!--mon enfant!--le dernier de mes enfans; la dernire fois
que je le verrai! Dites-lui que je me rendrai prs de lui.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE III.



SCNE PREMIRE.

(La prison de Jacopo Foscari.)


JACOPO FOSCARI, seul.

Pas de jour, si ce n'est cette faible lueur qui me laisse apercevoir des
murs o ne retentirent jamais que les accens de la douleur, les soupirs
des prisonniers, le bruit des pieds chargs de fers, l'agonie de la
mort, les imprcations du dsespoir! Voil donc pourquoi je revins 
Venise, soutenu, il est vrai, par une sorte d'esprance que le tems, qui
ronge jusqu'au marbre, aurait arrach la haine du coeur des hommes.
Hlas! j'prouvai qu'il n'en tait rien; c'est ici que le mien va se
consumer, lui qui ne battit jamais sans regretter Venise, et soupirer
aprs elle comme la colombe loigne de son nid, alors qu'elle s'lance
dans l'air pour rejoindre sa jeune famille. Mais quels caractres sont
tracs sur ces inexorables murailles? (Il s'approche du mur.) Le rayon
de jour me permettra-t-il de les distinguer? Ah! ce sont des noms; ceux
de mes tristes prdcesseurs dans ces lieux, l'poque de leur dsespoir,
la courte expression d'un chagrin insupportable pour la plupart. Comme
une pitaphe, cette page de pierre reproduit leur histoire, et le rcit
du malheureux captif est grav sur les barreaux de sa prison, comme les
souvenirs de l'amant sur l'corce de quelque grand arbre confident de
son nom et de celui de sa matresse. Hlas! plusieurs de ces noms me
sont connus; ils sont nfastes comme le mien que je vais mettre  leur
suite, bien digne de figurer dans une chronique que ne peuvent jamais
lire ou crire d'autres tres que des infortuns.

(Il trace son nom.--Entre un familier des Dix.)

LE FAMILIER.

Je vous apporte de la nourriture.

JACOPO FOSCARI.

Dposez-la, je vous prie; je n'ai pas faim; mais je sens mes lvres
dessches:--de l'eau!

LE FAMILIER.

En voici.

JACOPO FOSCARI, aprs avoir bu.

Je vous remercie; je suis mieux.

LE FAMILIER.

J'ai ordre de vous apprendre que l'on a sursis  votre jugement
dfinitif.

JACOPO FOSCARI.

Jusqu' quand?

LE FAMILIER.

Je l'ignore.--J'ai de plus reu l'ordre de laisser parvenir jusqu' vous
votre noble pouse.

JACOPO FOSCARI.

Ah! ils se ralentissent donc?--j'avais cess de l'esprer: il tait
tems.

(Entre Marina.)

MARINA.

Mon bien-aim!

JACOPO FOSCARI, l'embrassant.

Ma chre femme, ma seule amie! quel bonheur!

MARINA.

Nous ne nous sparerons plus.

JACOPO FOSCARI.

Comment! voudrais-tu partager un cachot?

MARINA.

Oui; la torture, la tombe, tout!--tout avec toi; mais la tombe la
dernire de toutes, car l nous ne saurions plus que nous sommes runis:
nanmoins je la partagerais plutt encore qu'une sparation nouvelle;
c'est dj trop d'avoir survcu  la premire. Comment te trouves-tu?
tes pauvres membres? Hlas! pourquoi le demander? ta pleur--

JACOPO FOSCARI.

C'est la joie de te revoir sitt, et sans m'y attendre encore, qui a
fait refluer le sang vers mon coeur, et rendu mes joues comme les
tiennes; car toi aussi, tu es ple, chre Marina.

MARINA.

C'est le reflet de cette ternelle prison, o jamais ne pntra un rayon
de soleil; c'est la triste et mourante lueur de la torche du familier,
qui semble favoriser l'obscurit au lieu de la dissiper, en ajoutant aux
vapeurs du cachot un nuage sulfureux qui ternit tous les objets, mme
tes yeux;--mais non, tes yeux brillent--oh! comme ils tincellent!

JACOPO FOSCARI.

Et les tiens!--mais cette torche m'empche de voir.

MARINA.

Et sans elle j'aurais encore moins vu. Peux-tu donc distinguer ici
quelque chose?

JACOPO FOSCARI.

D'abord rien; mais le tems et l'habitude m'ont rendu familier avec
l'obscurit: la plus faible lueur qui pntre  travers les crevasses de
ces murs battus des vents, enivre plus mes yeux que tout l'clat du
soleil quand il dore orgueilleusement toutes les tourelles du monde,
sauf pourtant celles de Venise.  l'instant mme o tu es entre,
j'tais occup  crire.

MARINA.

Quoi donc?

JACOPO FOSCARI.

Mon nom. Regarde, le voici, plac  la suite du nom de celui qui m'a
prcd dans ces lieux, si les dates de cachot ne sont pas trompeuses.

MARINA.

Et celui-l, qu'est-il devenu?

JACOPO FOSCARI.

Ces murs gardent le silence sur la fin de leurs victimes, et par l ils
semblent nous en avertir. Jamais murs plus insensibles ne pesrent sur
les mortels, si ce n'est sur les morts, ou sur ceux qui ne vont pas
tarder  l'tre. Tu demandes ce qu'il est devenu? que serai-je devenu
moi-mme? on le demandera bientt, on n'obtiendra que la mme
rponse:--un doute, un soupon douloureux,-- moins que tu ne racontes
mes infortunes.

MARINA.

Moi, _parler_ de toi?

JACOPO FOSCARI.

Pourquoi non? alors mon nom serait dans toutes les bouches. La tyrannie
du silence n'est pas ternelle; on peut touffer la vrit, mais le
murmure des hommes justes soulve bientt toutes les entrailles, mme
celles d'un vivant tombeau. Je n'ai pas d'incertitude sur ma mmoire,
mais sur ma mort, et je ne redoute ni l'une ni l'autre.

MARINA.

Ta vie est en sret.

JACOPO FOSCARI.

Et ma libert?

MARINA.

C'est l'ame qui seule devrait pouvoir la donner.

JACOPO FOSCARI.

Voil un beau mot, mais ce n'est qu'un mot; une mlodie bien pntrante,
mais aussi bien passagre. L'ame sans doute est beaucoup, mais ce n'est
pas tout. C'est l'ame qui m'a donn la force de courir le risque de la
mort, et de subir des tortures bien plus cruelles que la mort (si la
mort n'est qu'un profond sommeil), sans un gmissement, ou du moins avec
un cri qui faisait plir mes juges encore plus que moi. Mais enfin ce
n'est pas tout; il est des choses dont l'ame ne peut temprer
l'horreur,--et tel est cet troit cachot, o je dois respirer pendant
longues annes.

MARINA.

Hlas! un troit cachot, voil tout ce qui t'appartient de ce vaste
empire dont ton pre est le souverain.

JACOPO FOSCARI.

Cette pense ajoute encore  mes souffrances. Mon sort est commun 
plusieurs: les captifs ne sont pas rares; mais il n'en est pas qui
languissent comme moi aussi prs du palais de leur pre. Quelquefois
cependant, mon coeur,  cette ide, se relve; l'esprance glisse jusqu'
moi de ces paisses lueurs peuples de poudreux atmes, le seul jour que
je connaisse; car, except la torche du geolier et une sorte de
lampyris, qui la dernire nuit est venue se prendre dans les filets de
cette norme araigne, je n'ai rien vu qui et quelque apparence de
rayon. Hlas! je sais quelle force l'ame peut nous communiquer; je le
sais, j'en ai fait preuve devant les hommes; mais elle ne rsiste pas 
la solitude, et je sens que mon esprit est fait pour la socit.

MARINA.

Je ne te quitterai plus.

JACOPO FOSCARI.

Ah! s'il en tait ainsi! mais jamais ils ne l'ont accord,--ils ne
l'accorderont pas, et je resterai seul. Pas d'tres vivans,--pas de
livres,--cette image trompeuse des mortels trompeurs. J'aurais voulu que
ces vestiges de l'espce humaine, qu'ils appellent annales, histoires,
ce que vous voudrez, et ce qu'ils lguent aux gnrations suivantes
comme autant de portraits fidles; j'aurais voulu, dis-je, qu'elles
s'ouvrissent pour moi: on me l'a refus. Aussi j'ai dirig mon tude
vers ces murailles, peinture de l'histoire vnitienne plus fidle, avec
toutes ses lacunes, ses obscurits sinistres, que n'est la salle btie 
quelques pas de l, o sont renferms les cent portraits des Doges et le
rcit de leurs actions.

MARINA.

Je viens t'apprendre ce qu'ils viennent de dcider dans leur dernier
conseil.

JACOPO FOSCARI.

Je le sais:--regarde.

(Il indique du doigt ses membres, comme pour rappeler la question qu'il
a subie.)

MARINA.

Non, non,--ce n'est plus cela: leur cruaut mme s'est ralentie.

JACOPO FOSCARI.

En quoi donc?

MARINA.

Tu retournes  Candie.

JACOPO FOSCARI.

Adieu donc ma dernire esprance! Je pouvais endurer mon cachot: c'tait
encore Venise; je pouvais supporter la torture: il y avait dans mon air
natal quelque chose qui ranimait mes forces, comme, sur l'ocan, le
vaisseau battu des orages se soutient pourtant encore  la hauteur des
vagues, et continue firement sa course. Mais _l-bas_, dans cette le
maudite d'esclaves, de prisonniers et de mcrans, mon ame, telle qu'un
btiment naufrag, se brise dans mon sein; et si l'on m'y renvoie, je
prirai dans une cruelle agonie.

MARINA.

Mais _ici_?

JACOPO FOSCARI.

Je prirai de mme;--mais en moins de tems, et moins pniblement. Eh
quoi! prtendent-ils donc me refuser le tombeau de mes pres, aussi bien
que leur demeure et leur hritage?

MARINA.

coute, Foscari: j'ai sollicit la permission de t'accompagner dans ton
exil, mais je ne partage pas ton dsespoir. Cet amour que tu conserves
pour une terre ingrate et tyrannique est une passion, et non du
patriotisme. Pour moi, si je pouvais revoir le calme dans tes traits,
s'il nous tait permis de profiter de la douce libert de l'air et de la
terre, peu m'importeraient les climats et les pays. Cette multitude de
palais et de prisons n'est pas un den; ses premiers habitans taient de
misrables proscrits.

JACOPO FOSCARI.

Oui, je sens qu'ils devaient tre bien misrables!

MARINA.

Et cependant, vois: refouls par les Tartares dans ces les troites, et
soutenus par cette nergie antique (tout ce qui leur restait de
l'hritage de Rome), ils parvinrent  crer, par degrs, une Rome
flottante. Ton courage sera-t-il donc au-dessous d'une infortune qui
tant de fois devint l'occasion d'une grande prosprit?

JACOPO FOSCARI.

Ah! si j'tais sorti de ma patrie, cherchant, comme les anciens
patriarches, une autre contre, suivi comme eux de leurs familles et de
leurs troupeaux; si j'avais t exil, comme les juifs, de Sion, ou,
comme nos pres chasss par Attila, des belles campagnes de l'Italie,
j'aurais sans doute encore donn quelques pleurs  mon ancienne contre,
quelques penses amres: mais bientt je me serais relev; et de concert
avec les miens, qui n'auraient pas cess de m'entourer, j'aurais cr
une nouvelle patrie, une autre chose publique: peut-tre alors aurais-je
support mon sort--bien que je n'ose l'assurer!

MARINA.

Pourquoi pas? c'est le sort de tant de milliers d'hommes! tant d'autres
le supporteront encore!

JACOPO FOSCARI.

Oui;--mais l'on nous parle uniquement de ceux qui, dans une nouvelle
terre, ont survcu  leurs maux; de leur nombre, de leur succs: qui
aurait pu compter les coeurs briss en silence par cet exil? Qui pourrait
compter les victimes de cette maladie[1] qui, de l'impitoyable mer,
semble tout d'un coup faire jaillir les belles campagnes de la patrie;
qui les reprsente si fidlement aux yeux malades du malheureux
proscrit, qu'on peut difficilement l'empcher de se prcipiter devant
l'image trompeuse? Rappelez-vous cette mlodie tranante[2] qui, tout
d'un coup, ranime les regrets passionns du montagnard loign de ses
hauteurs couronnes de neige et de nuages; il s'abandonne  ses regrets,
mais il porte le poison dans ses veines, et bientt il expire de
dsespoir. Vous appelez cela de _la faiblesse_! c'est de la force; c'est
la source de tous les sentimens gnreux: qui n'aime pas sa patrie est
incapable de rien aimer.

[Note 1: La calenture.]

[Note 2: Allusion  l'air suisse (le _ranz des vaches_) et  ses
effets.]

MARINA.

Obis-lui donc, car c'est elle qui te proscrit.

JACOPO FOSCARI.

Oui, c'est elle: et son arrt pse sur mon coeur comme la maldiction
d'une mre;--l'empreinte en brle mon front. Ces exils dont vous me
parlez, ils s'loignaient en foule les mains presses l'une dans
l'autre, pendant la route; et leurs tentes runies et confondues:--moi,
je suis seul.

MARINA.

Non, tu ne le seras plus:--ne vais-je pas avec toi?

JACOPO FOSCARI.

Chre Marina!--et nos enfans?

MARINA.

Pour eux, je crains bien que les soupons de votre odieuse politique
(qui se joue de tous les liens et les brise  son plaisir) ne nous
permettent pas de les emmener avec nous.

JACOPO FOSCARI.

Et toi, peux-tu donc les quitter?

MARINA.

Oui, avec bien de la peine; mais je puis les laisser, enfans comme ils
sont, pour vous apprendre  l'tre moins vous-mme; apprenez par-l 
touffer des sentimens sacrs, quand d'autres devoirs plus sacrs encore
le commandent: dans ce monde, d'ailleurs, notre premier devoir est de
savoir souffrir.

JACOPO FOSCARI.

N'ai-je encore rien support?

MARINA.

Beaucoup trop d'une injuste tyrannie, et assez pour vous apprendre  ne
pas tre pouvant d'une perspective qui n'a plus rien de pnible,
compare  tout ce que vous avez dj souffert.

JACOPO FOSCARI.

Ah! je le vois, vous n'avez jamais t proscrite loin de Venise; vous
n'avez jamais vu s'loigner progressivement ses ravissantes tourelles,
alors que chaque sillon creus dans la mer par le vaisseau semble
frapper et entr'ouvrir votre coeur; vous n'avez jamais vu le jour
s'abaisser sur nos rivages, et les couvrir de son aurole calme et
rougissante; puis, ayant rv qu'ils vous apparaissaient dans toute leur
beaut, vous ne vous tes jamais rveille sans les retrouver.

MARINA.

Je partagerai avec vous tout cela. Faisons-nous  l'ide de quitter
cette ville bien-aime (car elle le mrite bien sans doute), et cette
prison d'tat que vous devez  ses bonts. Nos enfans recevront les
soins du Doge et de mes oncles: il faut que nous mettions  la voile
avant la nuit.

JACOPO FOSCARI.

Ce terme est bien court. Ne verrai-je donc pas mon pre?

MARINA.

Vous le verrez.

JACOPO FOSCARI.

O?

MARINA.

Ici ou dans l'appartement ducal:--il n'a pas dit o. Que ne
supportez-vous votre exil comme il le supporte!

JACOPO FOSCARI.

Oh! ne le blmez pas. Quelquefois il m'est arriv de murmurer un
instant; mais il ne pouvait pas autrement agir. Le moindre tmoignage de
piti ou de sympathie de sa part n'et fait que rejeter sur ses cheveux
blancs le soupon des Dix, et sur ma tte des malheurs accumuls.

MARINA.

Accumuls! Quels sont donc les tourmens qu'ils vous ont pargns?

JACOPO FOSCARI.

Celui de quitter Venise sans vous voir, lui ou toi; ils m'auraient
interdit ce bonheur, comme la premire fois qu'ils m'exilrent.

MARINA.

Cela est vrai; oui, pour cela, j'avoue ma dette envers la rpublique, et
je lui devrai davantage encore quand tous deux nous flotterons sur les
libres vagues.--Partons! ah! partons aux extrmits du monde, s'il le
faut; mais loin de cette horrible, injuste et--

JACOPO FOSCARI.

Ne la maudissez pas. Quand je me tais, qui ose accuser ma patrie?

MARINA.

Ciel et terre! qui ose l'accuser? le sang de plusieurs millions d'hommes
s'levant au ciel contre elle; les accens de dsespoir des esclaves
enchans, des citoyens dans les cachots, des mres, des pouses, des
enfans, des pres, et de tous les sujets courbs sous le joug de dix
vieilles ttes; enfin, jusqu' _ton silence_. Et quand tu pourrais
encore allguer quelque chose en sa faveur, quel autre, dis-moi,
voudrait le faire  ta place?

JACOPO FOSCARI.

Songeons, puisqu'il le faut,  notre dpart. Mais qui vient ici?

(Entre Lordano suivi de familiers.)

LORDANO, aux familiers.

Retirez-vous, et laissez-moi le flambeau.

(Les familiers se retirent.)

JACOPO FOSCARI.

Noble signor, soyez le bien-venu; je ne croyais pas que ces tristes
lieux recevraient jamais l'honneur d'une pareille visite.

LORDANO.

Ce n'est pas la premire fois que je me trouve dans ces sortes de lieux.

MARINA.

Ni la dernire, si la rcompense suivait le mrite. Venez-vous ici pour
nous insulter, pour faire l'office d'espion, ou pour demeurer en otage
auprs de nous?

LORDANO.

Telle n'est pas ma mission, noble dame! je suis envoy vers votre mari
pour lui apprendre le dcret des Dix.

MARINA.

L'on a prvenu cet acte de bont: il le connat.

LORDANO.

Et comment?

MARINA.

Je l'ai inform de l'indulgence de vos collgues, non sans doute avec
les dlicates prcautions que vous aurait suggres votre nave
sensibilit; mais enfin il la connat. Si vous venez recevoir nos
remerciemens, prenez-les et sortez! L'horreur du cachot est assez
profonde sans vous; il s'y rencontre assez de reptiles non moins
malfaisans, bien que leur venin soit moins lche.

JACOPO FOSCARI.

Calmez-vous, je vous prie.  quoi servent de telles paroles?

MARINA.

 lui faire connatre qu'il est connu.

LORDANO.

La belle dame doit conserver les privilges de son sexe.

MARINA.

Signor, j'ai des fils: un jour ils sauront mieux vous remercier.

LORDANO.

Vous ferez bien de les lever dans de bons sentimens. Foscari,--vous
connaissez donc votre sentence?

JACOPO FOSCARI.

Je retourne  Candie?

LORDANO.

Oui,--pour la vie.

JACOPO FOSCARI.

Pour peu de tems.

LORDANO.

J'ai dit--pour _la vie_.

JACOPO FOSCARI.

Et je rpte--pour peu de tems.

LORDANO.

Une anne d'emprisonnement  la Canne,--ensuite la libert de l'le
entire.

JACOPO FOSCARI.

C'est tout un pour moi: cette libert est  mes yeux comme la prison qui
doit la prcder. Est-il vrai que ma femme m'accompagne?

LORDANO.

Oui, si elle le veut.

MARINA.

Qui a rclam pour moi cette justice?

LORDANO.

Quelqu'un qui ne fait pas la guerre aux femmes.

MARINA.

Mais qui opprime les hommes. Quoi qu'il en soit, je le remercie de la
seule faveur que j'aurais voulu demander ou recevoir de lui ou de ses
semblables.

LORDANO.

Il reoit ces remerciemens avec les sentimens de celle qui les lui
offre.

MARINA.

Et puissent-ils lui servir en proportion de leur sincrit!--Mais assez.

JACOPO FOSCARI.

Est-ce l, signor, toute votre mission? Songez qu'il nous reste peu de
tems pour nous prparer, et que votre prsence est pnible pour cette
dame, dont la famille est noble comme la vtre.

MARINA.

Plus noble.

LORDANO.

Comment, plus noble?

MARINA.

Oui, car plus gnreuse! Nous disons d'un coursier qu'il est _gnreux_,
quand nous voulons exprimer la puret de sa race. Je le sais, bien que
ne  Venise o l'on ne connat gure que des coursiers de bronze; mais
je l'ai appris de ces Vnitiens qui ont abord sur les ctes d'gypte,
et de l'Arabie leur voisine. Pourquoi donc ne dirions-nous mieux encore:
l'_homme gnreux_? Si la famille est quelque chose, c'est pour les
vertus, plutt que pour les annes qu'elle rappelle; et la mienne, aussi
ancienne que la vtre, est plus recommandable dans ses rejetons. Oh!
n'affectez pas de l'indignation,--mais reportez vos yeux en arrire;
considrez votre arbre gnalogique aux feuillages si verts, aux fruits
si mrs: alors vous serez forc de rougir d'anctres qui rougiraient
eux-mmes d'un fils tel que vous,--coeur aride et dvor de haine!

JACOPO FOSCARI.

Encore, Marina!

MARINA.

Encore! Ne voyez-vous pas qu'il vient ici pour assouvir sa rage, en
reposant sur nos malheurs un dernier regard? laissez-le les partager.

JACOPO FOSCARI.

Cela serait difficile.

MARINA.

Nullement. Il les partage dj:--c'est en vain qu'il cherche  drober
ses angoisses sous un front de marbre et sous un ddaigneux sourire; il
les partage. Quelques mots prcis de vrit confondent les suppts de
l'enfer aussi bien que leur matre; j'ai mis un instant son ame 
l'preuve, comme le fera avant peu le feu ternel qui le rclame. Vois
comme il recule  ma voix! et cependant il porte en ses mains la mort,
les fers et l'exil, qu'il dverse  volont sur ses semblables. Mais ces
armes ne sont pas dfensives, car j'ai perc du premier coup son coeur
glac. Je brave ses furieux regards. Nous ne pouvons que mourir; il est
plus  plaindre que nous, car il ne peut que vivre, et chaque jour
avance l'heure invitable de son chtiment.

JACOPO FOSCARI.

Vous avez perdu la raison.

MARINA.

Cela peut tre; mais quelle est la cause de ce _dlire_?

LORDANO.

Laissez-la poursuivre; elle ne m'atteint pas.

MARINA.

Vous mentez! Vous veniez ici pour savourer un lche triomphe,  la vue
de notre dplorable situation. Vous veniez pour couter froidement nos
prires,--pour compter nos pleurs et nos sanglots,--pour contempler le
naufrage auquel vous aviez rduit mon poux, le fils de votre souverain;
en un mot, vous veniez fouler aux pieds la victime,--ide devant
laquelle le bourreau recule, lui qui fait horreur  tous les hommes!
Qu'en est-il rsult? Nous sommes malheureux, signor; malheureux autant
que votre sclratesse et votre soif de vengeance pouvaient le dsirer:
et cependant, comment _vous trouvez-vous_?

LORDANO.

Comme un roc.

MARINA.

Oui, mais frapp de la foudre: ils sont insensibles, mais ils demeurent
sillonns. Allons, Foscari! loignons-nous, et laissons cet tre vil, le
seul digne d'habiter ces lieux qu'il a tant de fois peupls de victimes,
mais qui ne seront purifis qu' l'instant o ils se fermeront sur lui.

(Entre le Doge.)

JACOPO FOSCARI.

Mon pre!

LE DOGE, l'embrassant.

Jacopo! mon fils!--mon fils!

JACOPO FOSCARI.

Encore une fois, mon pre! Qu'il y a long-tems que je ne t'avais entendu
prononcer mon nom--_notre_ nom!

LE DOGE.

Mon enfant! que ne peux-tu savoir--

JACOPO FOSCARI.

Il m'est chapp rarement des murmures.

LE DOGE.

C'est ton silence que j'ai senti le plus vivement.

MARINA.

Doge! regardez--l! (Elle indique Lordano.)

LE DOGE.

Je vois cet homme--eh bien?

MARINA.

De la prudence!

LORDANO.

Cette vertu tant celle dont la noble dame aurait le plus besoin, il est
naturel qu'elle la recommande aux autres.

MARINA.

Misrable! ce n'est pas une vertu: c'est la politique des hommes de bien
forcs de se trouver en face du vice; c'est auprs de tes semblables que
je la recommande, comme je le ferais  celui dont le pied serait prt de
toucher une vipre.

LE DOGE.

Cela est superflu  ma fille; depuis long-tems je connais Lordano.

LORDANO.

Vous pouvez le connatre mieux encore.

MARINA.

Oui, mais non pas plus pervers sans doute.

JACOPO FOSCARI.

Mon pre, ne perdons pas ces dernires heures dans de striles
reproches. Est-ce bien en effet maintenant notre dernire entrevue?

LE DOGE.

Tu vois ces cheveux blancs.

JACOPO FOSCARI.

Et de plus, je sens que les miens ne blanchiront jamais ainsi. Mon pre,
embrassez-moi! je vous ai toujours aim,--jamais plus qu'aujourd'hui.
Ayez soin de mes enfans,--ceux de votre dernier enfant; qu'ils soient
pour vous tout ce que je fus long-tems moi-mme, et jamais ce que je
suis aujourd'hui. Ne puis-je donc pas _les_ voir aussi?

MARINA.

Non,--pas _ici_.

JACOPO FOSCARI.

Partout ils peuvent embrasser leurs parens.

MARINA.

Je ne voudrais pas qu'ils vissent leur pre dans un lieu qui pourrait
mler  leur tendresse des sentimens de crainte, et troubler le cours
naturel de leur sang jeune et gnreux. Ils sont heureux; ils dorment
tranquilles; ils ignorent que leur pre n'est qu'un malheureux proscrit.
Je sais bien que leur destine sera la mme un jour; mais qu'ils ne la
reoivent qu' titre de succession, et non pas comme un droit de leur
enfance mme. Leurs sens ouverts aux inspirations de l'amour le sont
galement  celles de la terreur; et cette obscure humidit, et ces eaux
verdtres et fangeuses qui flottent au-dessus de cet horrible asile,--ce
cachot lui-mme, creus au-dessous de la source des eaux, et enfermant
dans chaque crevasse un germe pestilentiel; tout cela pourrait tre 
craindre pour eux: ce n'est pas _leur_ atmosphre, bien que vous,--vous
aussi,--et avant tous les autres, et comme en tant le plus
digne,--_vous_, noble Lordano, vous puissiez respirer ici sans le
moindre danger.

JACOPO FOSCARI.

Je n'avais pas fait ces rflexions; je les approuve. Ainsi, je
m'loignerai sans les avoir vus.

LE DOGE.

Non; il n'en sera rien: vous les verrez dans mon appartement.

JACOPO FOSCARI.

Et faudra-t-il _tous_ les quitter?

LORDANO.

Il le faut.

JACOPO FOSCARI.

Sans une seule exception?

LORDANO.

Ils sont le bien de l'tat.

MARINA.

Je supposais qu'ils taient le mien.

LORDANO.

Ils le sont, en effet, dans tout ce qui se rapporte  la puissance
maternelle.

MARINA.

C'est--dire, dans tous les soins pnibles. Sont-ils malades? on me les
confiera pour les soigner; meurent-ils? c'est  moi qu'il appartiendra
de les pleurer, de les ensevelir; mais s'ils vivent, vous en ferez des
soldats, des snateurs, des esclaves, des proscrits,--ce que vous
voudrez; ou s'ils sont de l'autre sexe et dous d'un patrimoine, des
pouses et des courtisanes! Admirable sollicitude de l'tat pour ses
fils et les mres de ses fils!

LORDANO.

L'heure approche, et les vents sont favorables.

JACOPO FOSCARI.

Qu'en savez-vous ici, o jamais les vents n'ont souffl dans leur
libert?

LORDANO.

Ils l'taient quand j'entrai ici. La galre flottait  une porte d'arc
de _la riva di Schiavoni_.

JACOPO FOSCARI.

Mon pre, prcdez-moi, je vous prie, et prparez mes enfans  voir leur
pre.

LE DOGE.

Allons, mon fils, du courage!

JACOPO FOSCARI.

Je ferai tous mes efforts.

MARINA.

Adieu, du moins,  cet infme donjon, et  celui aux bons offices duquel
nous sommes en partie redevables de notre captivit passe.

LORDANO.

Et de la dlivrance prsente.

LE DOGE.

Il dit vrai.

JACOPO FOSCARI.

Sans doute; mais je ne lui dois qu'un change de mes chanes pour des
chanes plus pesantes. Il le savait bien, ou il ne l'et pas sollicit;
mais je ne lui reproche rien.

LORDANO.

Le tems presse, signor.

JACOPO FOSCARI.

Hlas! pouvais-je penser que je quitterais jamais avec douleur un pareil
sjour! Mais quand je sais que chaque pas qui m'en loigne m'loigne en
mme tems de Venise, j'prouve des regrets en regardant pour la dernire
fois ces murailles humides et--

LE DOGE.

Enfant! pas de pleurs.

MARINA.

Laissez-les plutt couler; il n'a pas pleur au milieu des tortures,
elles ne peuvent ici le dshonorer. Elles soulageront son coeur,--ce coeur
trop sensible,--et je _saurai_ essuyer ces larmes amres ou y joindre
les miennes; je pourrais pleurer maintenant, mais je ne veux pas faire
tant de plaisir au mchant qui nous contemple. Sortons. Doge!
conduisez-nous.

LORDANO, aux familiers.

La torche!

MARINA.

Oui, clairez-nous comme dans une pompe funbre, suivie par Lordano,
pleurant comme un avide hritier.

LE DOGE.

Mon fils! vous tes faible: prenez cette main.

JACOPO FOSCARI.

Hlas! faut-il que la jeunesse s'appuie sur les annes! c'tait moi qui
devais tre votre soutien.

LORDANO.

Prenez mon bras.

MARINA.

Foscari! Foscari! ne le touchez pas; c'est un dard vnneux. Signor,
arrtez! nous savons bien que si la main des vtres devait nous sortir
du gouffre o nous sommes plongs, vous vous garderiez bien de nous la
prsenter. Viens, Foscari! prends la main que l'autel a jointe  la
tienne; elle n'a pu te sauver, elle te soutiendra du moins toujours.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE IV.



SCNE PREMIRE.

(Une salle dans le palais du Doge.)

Entrent LORDANO et BARBARIGO.


BARBARIGO.

Avez-vous confiance dans un pareil projet?

LORDANO.

Oui.

BARBARIGO.

Sa vieillesse en sera bien afflige.

LORDANO.

Dites plutt qu'elle se trouvera heureuse d'tre ainsi dlivre du
fardeau de l'tat.

BARBARIGO.

Son coeur en sera bris.

LORDANO.

La vieillesse n'a plus de coeur  briser. Il a vu celui de son fils sur
le point de l'tre, et, si l'on excepte un clair d'attendrissement, en
le voyant dans son cachot, il n'a pas t mu.

BARBARIGO.

Dans sa contenance, je l'avoue; mais quelquefois je l'ai vu en proie 
un tel dcouragement intrieur, que le plus bruyant dsespoir ne pouvait
rien trouver  lui envier. O est-il?

LORDANO.

Dans ses appartemens, avec son fils, et toute la race des Foscari.

BARBARIGO.

Ils se disent adieu.

LORDANO.

Un dernier adieu, comme celui que le vieillard fera bientt  la dignit
de Doge.

BARBARIGO.

Et quand le fils met-il  la voile?

LORDANO.

Tout de suite, et quand ils en auront fini avec leurs longs adieux. Il
est tems de les avertir.

BARBARIGO.

Arrtez! Voulez-vous encore abrger de pareils momens?

LORDANO.

Ce n'est pas moi; nous avons des soins plus importans. Il faut que ce
jour soit en mme tems le dernier du rgne du vieux Doge et le premier
du dernier bannissement de son fils. Et voil la vengeance.

BARBARIGO.

 mes yeux trop cruelle.

LORDANO.

Elle est trop douce.--Ce n'est pas mme vie pour vie, cette loi de
reprsailles admise dans tous les ges: ils me doivent encore la mort de
mon pre et de mon oncle.

BARBARIGO.

Mais cette dette, le Doge ne l'a-t-il pas hautement nie?

LORDANO.

Sans doute.

BARBARIGO.

Et ce dsaveu n'a-t-il pas branl vos doutes?

LORDANO.

Non.

BARBARIGO.

Quoi qu'il en soit, si la dchance doit tre obtenue par notre
influence runie dans le conseil, il faut que ce soit avec toute la
dfrence due  ses cheveux blancs,  son rang et  ses services.

LORDANO.

Avec toutes les crmonies qu'il vous plaira, pourvu que la chose se
fasse. Vous pouvez, je m'en soucie peu, lui dputer le conseil, pour lui
demander, les genoux en terre (comme Barberousse au pape), d'avoir
l'extrme courtoisie d'abdiquer.

BARBARIGO.

Et s'il ne veut pas?

LORDANO.

Alors, nous en choisirons un autre, et nous annulerons son lection.

BARBARIGO.

Mais les lois?--

LORDANO.

Quelles lois?--Les Dix, voil les lois; et s'ils n'existaient pas, je
serais, dans cette circonstance, lgislateur.

BARBARIGO.

 vos propres prils?

LORDANO.

Ce n'est pas ici le cas,--vous dis-je; nous en avons le droit.

BARBARIGO.

Mais dj,  deux reprises, il a sollicit la permission de se retirer,
et deux fois on la lui a refuse.

LORDANO.

Excellente raison pour la lui accorder une troisime fois.

BARBARIGO.

Sans qu'il le demande?

LORDANO.

Pour lui prouver que ses premires instances ont fait impression. Si
elles partaient du coeur, il nous devra des remerciemens: sinon, il est
juste de punir son hypocrisie. Allons, ils ont eu le tems de se runir,
il faut les rejoindre; et sur ce point-l seulement, montrez une
rsolution inbranlable. Les argumens que j'ai prpars sont de nature 
les branler et  renverser le vieillard. N'allez pas, avec vos
scrupules ordinaires, et quand nous sommes srs de leurs dispositions et
de leur volont, nous arrter au moment de la russite.

BARBARIGO.

Si j'tais sr que la dchance du pre ne sera pas le prlude d'une
perscution acharne comme celle dont son fils est la victime, je vous
appuierais sans hsiter.

LORDANO.

Il n'a rien  craindre, vous dis-je; ses quatre-vingt-cinq ans
continueront autant qu'il pourra les traner: il ne s'agit que de son
trne.

BARBARIGO.

Les princes dposs ont rarement beaucoup de tems  vivre.

LORDANO.

Plus rarement encore les octognaires.

BARBARIGO.

Pourquoi donc ne pas attendre quelques jours?

LORDANO.

Parce que nous avons dj bien assez attendu, et qu'il vit plus qu'il ne
convient. Allons! rendons-nous au conseil!

(Lordano et Barbarigo sortent.--Entrent Memmo et un snateur.)

SNATEUR.

Un ordre de nous rendre au conseil des Dix! quel en peut tre le motif?

MEMMO.

Les Dix seuls peuvent rpondre: rarement ils manifestent leurs penses
d'avance. Nous sommes cits;--il suffit.

SNATEUR.

Il suffit pour eux, mais non pour nous; je voudrais savoir pourquoi.

MEMMO.

En obissant vous le saurez; autrement, vous n'en apprendrez pas moins
pourquoi vous auriez d obir.

SNATEUR.

Je ne prtends pas m'opposer, _mais_--

MEMMO.

Dans Venise, _mais_ dsigne un tratre. Ne hasardez pas de _mais_, 
moins que vous ne vouliez passer sur le pont que l'on repasse bien
rarement.

SNATEUR.

Je me tais.

MEMMO.

Pourquoi d'ailleurs cette agitation?--Les Dix invoquent, dans leurs
dlibrations, l'assistance de vingt-cinq patriciens;--vous tes l'un de
ceux qu'ils ont choisis, j'en suis un autre; et le choix, ou la chance
qui nous runit  une assemble si auguste, me parat galement
honorable pour nous deux.

SNATEUR.

Sans doute. Je n'ajoute rien.

MEMMO.

Comme nous avons l'espoir (et tout le monde, seigneur, peut honntement
le caresser, je veux dire tous ceux d'une noble famille), l'espoir qu'un
jour nous pourrons tre dcemvirs, c'est sans doute comme une cole de
sagesse pour les dlgus du snat qu'une pareille initiation comme
novice dans les plus profonds mystres de l'tat.

SNATEUR.

Connaissons-les donc: ils mritent certainement toute notre attention.

MEMMO.

Comme nous ne pourrions les divulguer sans exposer nos vies, ils
mritent en effet quelque intrt de notre part.

SNATEUR.

Je ne demande pas une place dans le sanctuaire; mais puisque l'on m'a
choisi, et non pas sans rpugnance de ma part, je ferai mon devoir.

MEMMO.

Ne soyons pas les derniers  obir  la sommation des Dix.

SNATEUR.

Tous ne sont pas encore arrivs; mais je suis de votre avis.--Entrons.

MEMMO.

Les plus presss sont les mieux venus dans les conseils d'urgence,--et
du moins nous ne serons pas les derniers.

(Entrent le Doge, Jacopo Foscari et Marina.)

JACOPO FOSCARI.

Ah! mon pre! je sens qu'il faut partir, j'y suis dcid. Cependant, je
vous en conjure, obtenez pour moi qu'un jour je sois rappel dans mes
foyers, un jour, quelqu'loign qu'il puisse tre: qu'il y ait dans
l'espace un point qui soit pour mon coeur comme une sorte de phare;
j'accepte tous les tourmens qu'ils voudront m'infliger; mais, que je
puisse revenir!

LE DOGE.

Fils Jacopo, va, obis aux volonts de notre pays: nous ne devons rien
voir au-del.

JACOPO FOSCARI.

Mais du moins puis-je regarder derrire moi. Je vous prie, ne m'oubliez
pas.

LE DOGE.

Hlas! quand j'avais de nombreux enfans, vous tiez celui que je
chrissais davantage; en peut-il tre autrement aujourd'hui, o vous me
restez seul de tous? Mais quand l'tat demanderait que l'on exhumt la
cendre de vos trois excellens frres, quand leurs ombres indignes
s'lveraient pour s'opposer  un pareil acte, et dfendre leur dernire
demeure dans la terre de la patrie, je n'en obirais pas moins  un
devoir plus imprieux encore.

MARINA.

Partons, cher poux! tout cela ne fait que prolonger notre douleur.

JACOPO FOSCARI.

L'on ne nous a pas encore prvenus; les voiles du vaisseau ne sont pas
dployes:--qui sait? le vent peut changer.

MARINA.

Il peut changer, mais leurs coeurs et votre destine sont immuables; et
la rame des galriens supplera au calme des vents, et nous loignera
rapidement du havre.

JACOPO FOSCARI.

 mers! o sont donc vos orages?

MARINA.

Dans le coeur des hommes. Hlas! rien ne peut-il vous calmer?

JACOPO FOSCARI.

Jamais marinier n'invoqua son patron pour des vents doux et prospres,
comme je vous implore aujourd'hui,  vous, patron tutlaire d'une patrie
que, dans votre saint amour, vous ne pouvez chrir plus tendrement que
moi! Soulevez les vagues furieuses de l'Adriatique; rveillez l'Auster,
souverain des temptes! Que l'Ocan boulevers rejette bientt sur les
rivages dserts du Lido mon cadavre sans vie; que j'y puisse embrasser
encore les sables qui bordent cette terre tant aime, et que je ne dois
plus jamais revoir!

MARINA.

Et sans doute vous formez les mmes voeux pour moi qui ne vous quitte
plus?

JACOPO FOSCARI.

Non;--ah! non pour toi, chre et pieuse Marina! puisses-tu long-tems me
survivre, et protger les tendres annes de ces enfans, que ton sublime
dvouement va priver aujourd'hui de tes soins. Mais pour moi seul,
puissent tous les vents se dchaner contre le vaisseau et mugir dans le
golfe; puissent tous les marins tourner sur moi leurs visages ples et
dsesprs; puissent-ils m'accuser, comme autrefois les Phniciens
accusrent Jonas d'appeler seul les temptes, et me prcipiter dans les
flots comme une offrande pour les apaiser! L'abme qui me dtruira sera
plus compatissant que les hommes; il me transportera sans vie, mais
enfin il me transportera jusqu'aux rivages natals: je devrai une tombe
aux mains des pcheurs, sur un sable dsol, qui jamais, dans la foule
innombrable des naufrags, n'aura recueilli un coeur aussi dchir que le
mien ne l'aura t.--Mais pourquoi ne se brise-t-il pas? Comment se
fait-il que je vive?

MARINA.

Pour te dompter toi-mme, je pense, et pour matriser avec le tems ce
vain dsespoir. Jusqu'alors tu souffrais; mais les plaintes n'taient
pas bruyantes. Que souffres-tu donc au prix de ce qui n'a pu t'arracher
un seul cri,--la prison et la torture?

JACOPO FOSCARI.

Ah! je souffre une double, une vingt fois plus cruelle torture! Mais
vous dites vrai, il faut la supporter. Votre bndiction, mon pre.

LE DOGE.

Que ne peut-elle te protger! je te la donne pourtant.

JACOPO FOSCARI.

Pardonnez--

LE DOGE.

Eh quoi! mon fils?

JACOPO FOSCARI.

Ma naissance  ma pauvre mre,  moi d'avoir vcu, et  vous-mme, comme
je vous le pardonne, le don que vous m'avez fait de la vie.

MARINA.

De quoi pourrais-tu t'accuser?

JACOPO FOSCARI.

De rien. Ma mmoire n'est ouverte qu' la douleur. Mais aprs avoir si
horriblement souffert, je ne puis m'empcher de croire que je l'ai
mrit. S'il en est ainsi, puissent mes souffrances sur la terre adoucir
celles que l'avenir me rserve!

MARINA.

Ne crains rien, l'enfer est rserv  tes oppresseurs.

JACOPO FOSCARI.

J'espre que non.

MARINA.

Tu l'espres?

JACOPO FOSCARI.

Non, je ne puis leur souhaiter tous les maux qu'ils m'ont infligs.

MARINA.

Quoi! ces dmons incarns! Ah! puissent-ils mille fois les subir  leur
tour; et puissent les vers ternellement rongeurs les dvorer!

JACOPO FOSCARI.

Ils peuvent se repentir.

MARINA.

Dans ce cas-l mme, leurs remords seraient trop tardifs; Dieu n'accepte
pas ceux des dmons.

(Entrent un officier et des gardes.)

OFFICIER.

Signor! la barque est sur le rivage;--le vent est lev: nous n'attendons
plus que vous.

JACOPO FOSCARI.

Je suis prt. Mon pre, encore votre main.

LE DOGE.

La voici. Hlas! comme la tienne tremble!

JACOPO FOSCARI.

Non, vous vous trompez: c'est la vtre, mon pre. Adieu.

LE DOGE.

Adieu. N'as-tu plus rien  recommander?

JACOPO FOSCARI.

Non--rien. ( l'officier.) Donnez-moi votre bras, cher signor.

OFFICIER.

Vous devenez ple,--laissez-moi vous soutenir,--plus ple!--hol!
quelque aide! de l'eau!

MARINA.

Il se meurt!

JACOPO FOSCARI.

Je suis prt maintenant.--Un nuage trange couvre mes yeux;--o est la
porte?

MARINA.

loignez-vous! c'est  moi de le soutenir.--Mon bien-aim!  ciel! comme
le mouvement de son coeur est faible!

JACOPO FOSCARI.

De la lumire! Est-ce l de la lumire?--je me meurs. (L'officier lui
prsente de l'eau.)

OFFICIER.

Peut-tre sera-t-il mieux au grand air.

JACOPO FOSCARI.

Je n'en doute pas. Vos mains, mon pre, ma femme--

MARINA.

La mort est dans cette treinte glace.  ciel!--mon Foscari, comment
vous trouvez-vous?

JACOPO FOSCARI.

Bien! (Il expire.)

OFFICIER.

Il est pass.

LE DOGE.

Il est libre.

MARINA.

Non,--non, il n'est pas mort; il doit encore y avoir de la vie dans ce
coeur:--il n'aurait pu me laisser ainsi.

LE DOGE.

Ma fille!

MARINA.

Silence, vieillard! je ne suis plus ta fille:--tu n'as plus de fils. 
Foscari!

OFFICIER.

Il nous faut emporter le corps.

MARINA.

Ne le touchez pas, odieux bourreau! avec sa vie cessent vos viles
fonctions; et vos lois homicides elles-mmes ne les continuent pas
au-del du meurtre. Laissez sa dpouille mortelle  ceux qui seuls
peuvent honorer sa mmoire.

OFFICIER.

Je dois prvenir la seigneurie, et attendre sa volont.

LE DOGE.

Informez la seigneurie de ma part, de la part du Doge, qu'ils n'ont plus
le moindre droit sur ces cendres. Pendant sa vie, il leur appartenait,
comme tant leur sujet:--maintenant il m'appartient.--Mon dplorable
fils!

(L'officier sort.)

MARINA.

Et je vis encore!

LE DOGE.

Marina! vos enfans vivent.

MARINA.

Mes enfans! oui--ils vivent, et moi aussi je dois vivre pour leur
apprendre  servir l'tat,  mourir comme mourut leur pre. Combien on
doit dsirer et bnir dans Venise la strilit! Pourquoi ma mre
m'a-t-elle mis au monde!

LE DOGE.

Mes malheureux enfans!

MARINA.

Quoi? vous aussi, vous tes enfin sensible!--vous! Qu'est donc devenu le
stocisme de l'homme d'tat?

LE DOGE, se jetant sur le corps.

L!

MARINA.

Vous pleurez! je pensais que vos yeux n'avaient pas de larmes:--vous les
rserviez pour l'instant o elles sont superflues. Mais pleurez! lui ne
pleurera plus jamais--jamais,  ciel! jamais!

(Entrent Lordano et Barbarigo.)

LORDANO.

Qu'y a-t-il ici?

MARINA.

Ah! le dmon venant insulter  la mort! Fuis! Satan incarn! cette terre
est sainte, les cendres d'un martyr y reposent et en font un autel.
Retourne au sjour des tourmens!

BARBARIGO.

Madame, nous ignorions ce triste vnement; nous allions au conseil, et
nous ne faisons que passer.

MARINA.

Passez donc!

LORDANO.

Nous cherchons le Doge.

MARINA, indiquant le Doge, toujours tendu sur le corps de son fils.

Il est occup, vous le voyez, des affaires que vous lui avez prpares.
tes-vous contens?

BARBARIGO.

 Dieu ne plaise que nous troublions la douleur d'un pre!

MARINA.

Non; il vous a suffi de la causer: votre rle est fini.

LE DOGE, se levant.

Signor, je suis prt.

BARBARIGO.

Non,--pas maintenant.

LORDANO.

Cependant, il importe beaucoup.

LE DOGE.

S'il en est ainsi, je le rpte encore,--je suis prt.

BARBARIGO.

Il n'en sera pas ainsi maintenant; dt Venise, comme un frle vaisseau,
s'engloutir dans l'abme! Je respecte votre douleur.

LE DOGE.

Je vous remercie. Mais si les nouvelles que vous apportez sont
fcheuses, parlez, rien ne peut me frapper plus vivement que l'objet que
vous avez devant les yeux. Si elles sont bonnes, parlez; vous n'avez pas
 _craindre_ qu'elles me _consolent_.

BARBARIGO.

Je voudrais qu'elles le pussent.

LE DOGE.

Je ne m'adresse pas  _vous_, mais  Lordano. _Il_ me comprend.

MARINA.

Je le prvoyais bien.

LE DOGE.

Que voulez-vous dire?

MARINA.

Voyez! le sang commence  rougir de nouveau les lvres glaces de
Foscari;--le corps saigne  la vue de l'assassin. ( Lordano.) Vil
meurtrier juridique, regarde! la mort elle-mme rend tmoignage de ton
forfait.

LE DOGE.

Ma fille! c'est une illusion de la douleur. (Aux suivans.) Emportez le
corps. Signor, si vous le dsirez, je vous couterai dans une heure.

(Sortent le Doge, Marina et suivans avec le corps.--Lordano et
Barbarigo demeurent sur la scne.)

BARBARIGO.

On ne peut dans ce moment le troubler.

LORDANO.

Lui-mme ne dit-il pas que dsormais rien ne pourrait le troubler?

BARBARIGO.

Le chagrin aime la solitude, et la rompre est une barbarie.

LORDANO.

La solitude est l'aliment de tout chagrin; et rien n'est plus capable de
dissiper les sombres visions de l'autre monde que le retour des vives
impressions de celui-ci. Les affaires ne comportent pas les pleurs.

BARBARIGO.

Et c'est pour cela que vous voulez carter ce vieillard de toutes les
affaires?

LORDANO.

La chose est dcrte. La giunta et les Dix l'ont convertie en loi. Qui
oserait braver la loi?

BARBARIGO.

L'humanit!

LORDANO.

Quoi! parce que son fils est mort?

BARBARIGO.

Et qu'il n'est pas encore enseveli.

LORDANO.

Si, quand nous vous avons propos la mesure, nous avions connu cet
incident, nous en aurions suspendu l'adoption; mais une fois pass, rien
ne peut en arrter l'effet.

BARBARIGO.

Non, je ne consentirai jamais.

LORDANO.

Vous avez consenti  l'essentiel,--remettez-vous  moi du reste.

BARBARIGO.

Son abdication presse-t-elle donc tant?

LORDANO.

L'impression d'un sentiment particulier n'a pas droit d'arrter ce qui
importe  la rpublique; et un malheur simple et naturel ne peut
retarder d'un jour l'excution d'une loi.

BARBARIGO.

Vous avez un fils.

LORDANO.

Oui,--et mme j'_avais_ un pre.

BARBARIGO.

Cependant, toujours aussi inexorable?

LORDANO.

Toujours.

BARBARIGO.

Mais du moins, avant de presser l'excution de l'dit qui le dpose,
laissez-le enterrer son fils.

LORDANO.

Qu'il rappelle donc  la vie mon oncle et mon pre,--et j'y consens. Les
hommes peuvent, dans leur vieillesse mme, devenir, ou paratre devenir
pres d'une centaine d'enfans; mais ils ne peuvent rallumer l'existence
d'un seul de leurs anctres. Le sacrifice n'est pas gal: il a vu ses
enfans expirer d'une mort naturelle; mes pres sont tombs victimes de
maladies violentes et mystrieuses. Je n'ai pas eu recours au poison; je
n'ai pas soudoy quelque subtil oprateur dans l'art destructeur de
gurir, pour abrger leur route vers la gurison ternelle. Ses fils, et
il en avait quatre, sont morts sans que j'invoquasse le secours de
drogues homicides.

BARBARIGO.

Et tes-vous sur qu'il soit plus coupable que vous?

LORDANO.

Trs-sr.

BARBARIGO.

Il semble pourtant la loyaut mme.

LORDANO.

Ainsi le jugeait Carmagnuola, il n'y a pas long-tems encore.

BARBARIGO.

Quoi! cet tranger convaincu de trahison?

LORDANO.

Lui-mme. Vous vous rappelez la nuit dans laquelle les Dix runis au
Doge dcidrent de sa perte? Le lendemain,  l'heure du crpuscule,
Carmagnuola rencontre le Doge, et lui demande, en plaisantant, s'il doit
lui souhaiter le bonjour ou le bonsoir. Sa seigneurie rpondit qu'en
effet il avait veill toute la nuit dernire: Et, ajouta-t-il avec le
plus gracieux sourire, dans cette nuit il a souvent t question de
vous[3]. Il disait vrai; on y avait rsolu la mort de Carmagnuola huit
mois avant sa mort. Et cependant le vieux Doge, qui connaissait l'arrt,
l'accueillait avec une hypocrite bienveillance avant
l'excution;--certes, quatre-vingts annes peuvent seules apprendre une
pareille dissimulation. Le brave Carmagnuola est mort; le jeune Foscari
et ses frres le sont galement:--jamais ils ne m'ont fait sourire.

[Note 3: Fait historique.]

BARBARIGO.

tiez-vous donc l'ami de Carmagnuola?

LORDANO.

Il tait la sauve-garde de Venise. Dans sa jeunesse, il avait t son
ennemi; mais dans sa virilit il fut son sauveur d'abord, et puis sa
victime.

BARBARIGO.

Tel est le chtiment de ceux qui sauvent les rpubliques. Celui que nous
poursuivons maintenant, non-seulement a sauv la ntre, il en a rduit
d'autres sous son pouvoir.

LORDANO.

Les Romains (et nous sommes leurs mules) donnaient une couronne  qui
prenait une ville: ils en donnaient galement une  celui qui parvenait
 sauver un citoyen dans le combat. La rcompense tait la mme. Que si
nous comparons aujourd'hui le nombre des cits prises par le Doge
Foscari,  celui des citoyens mis  mort par lui, ou durant son
gouvernement, la balance sera terriblement contre lui, quand on se
bornerait aux dsastres particuliers, ns de sa haine pour mon
malheureux pre.

BARBARIGO.

Ainsi vous tes inbranlable?

LORDANO.

Qui donc aurait pu m'branler?

BARBARIGO.

Ce qui m'a branl moi-mme. Pour vous, je le sais, vous tes de marbre
dans votre haine. Mais quand tout sera accompli, quand le vieillard sera
dpos, son nom fltri, sa famille dshonore, tous ses enfans morts,
vous et les vtres triomphans, comment dormirez-vous?

LORDANO.

Plus profondment.

BARBARIGO.

Vous vous abusez, et vous serez forc de le reconnatre avant de vous
assoupir prs de vos pres.

LORDANO.

Ils ne sommeillent pas dans leurs tombes prmatures; ils ne le veulent
pas tant que Foscari ne remplit pas la sienne. Chaque nuit je les vois
se lever en sourcillant autour de ma couche, dsigner le palais ducal,
et m'exhorter  la vengeance.

BARBARIGO.

Erreur de l'imagination! Aucune passion n'voque comme la haine les
spectres et les fantmes; l'amour lui-mme ne peuple pas les airs
d'illusions comme cette maladie du coeur.

(Un officier entre.)

LORDANO.

O allez-vous?

OFFICIER.

Disposer, par l'ordre du Doge, la crmonie des funrailles du dernier
Foscari.

BARBARIGO.

Depuis quelques annes les votes de leur spulture se sont ouvertes
bien souvent.

LORDANO.

Elles seront bientt combles, et cesseront  jamais de s'ouvrir.

OFFICIER.

Puis-je continuer?

LORDANO.

Passez.

BARBARIGO.

Mais comment le Doge supporte-t-il cette dernire calamit?

OFFICIER.

Avec une fermet dsespre. Il parle peu en prsence de tmoins, mais
j'ai vu ses lvres s'entr'ouvrir de tems en tems; une ou deux fois mme
je l'ai entendu, de l'appartement voisin, murmurer ces paroles: _Mon
fils_! Je dois m'loigner.

(L'officier sort.)

BARBARIGO.

Cette catastrophe va mettre tout Venise de son ct.

LORDANO.

Sans doute. Il faut nous hter: runissons les membres dlgus pour
faire connatre la rsolution du conseil.

BARBARIGO.

Je proteste ds maintenant contre elle.

LORDANO.

 votre aise:--je n'en recueillerai pas moins les voix; et voyons qui de
nous deux aura le plus d'influence sur les esprits.

(Sortent Barbarigo et Lordano.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE V.



SCNE PREMIRE.

(Les appartemens du Doge.)

Le DOGE, DOMESTIQUE.


DOMESTIQUE.

Monseigneur, la dputation attend; mais elle ajoute que si vous dsiriez
la recevoir  une autre heure elle attendrait votre plaisir.

LE DOGE.

Pour moi toutes les heures sont gales. Qu'ils entrent.

(Le domestique sort.)

OFFICIER.

Prince! j'ai rempli votre ordre.

LE DOGE.

Quel ordre?

OFFICIER.

Un bien triste.--J'ai dispos le convoi de--

LE DOGE.

Oui--oui--oui,--pardon. Je commence  perdre la mmoire; je me fais trop
vieux,--aussi vieux que l'annoncent mes annes. Jusqu' prsent j'avais
lutt contre elles; mais elles commencent  l'emporter sur moi.

(Entre la dputation compose de six de la seigneurie et du chef des
Dix.)

LE DOGE.

Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!

LE CHEF DES DIX.

Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin de son dernier
malheur priv.

LE DOGE.

Assez--assez de cela.

LE CHEF DES DIX.

Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?

LE DOGE.

Je le reois comme on le prsente.--Poursuivez.

LE CHEF DES DIX.

Les Dix, runis  une giunta tire du snat, et compose de vingt-cinq
des plus nobles patriciens, ayant dlibr sur l'tat de la rpublique,
et sur les soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser vos
annes depuis si long-tems dvoues  la patrie, ont jug convenable de
solliciter humblement de votre sagesse (qui ne pourra s'empcher d'y
consentir) la rsignation de l'anneau ducal, que vous avez si long-tems
et si glorieusement port. Et pour tmoigner qu'ils ne sont ingrats ni
insensibles envers vos annes et vos services, ils vous destinent un
apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer votre retraite d'un
clat digne de celle d'un prince.

LE DOGE.

L'ai-je bien entendu?

LE CHEF DES DIX.

Ai-je besoin de rpter?

LE DOGE.

Non.--Avez-vous fait?

LE CHEF DES DIX.

J'ai parl. Vingt-quatre heures vous sont accordes pour rendre rponse.

LE DOGE.

Je n'aurais pas besoin du mme nombre de secondes.

LE CHEF DES DIX.

Nous n'avons plus qu' nous retirer.

LE DOGE.

Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien  ce que j'ai  dire.

LE CHEF DES DIX.

Parlez!

LE DOGE.

Quand par deux fois j'ai exprim le voeu d'abdiquer, on m'en a refus la
libert; et non-seulement on me l'a refuse, mais vous m'avez arrach le
serment de ne plus jamais  l'avenir renouveler cette demande. J'ai
alors jur de mourir dans l'exercice des fonctions que ma patrie m'avait
ici confies; je dois couter la voix de l'honneur, de ma
conscience:--je ne puis violer _mon_ serment.

LE CHEF DES DIX.

Ne nous rduisez pas  recourir  la ncessit d'un dcret,  dfaut de
votre assentiment.

LE DOGE.

La Providence se plat  prolonger mes jours pour m'prouver et me
punir; mais vous, avez-vous quelque droit d'accuser la longueur d'une
vie dont chaque heure fut consacre au service de l'tat? Je suis prt 
sacrifier encore ma vie pour lui, comme je lui ai dj sacrifi d'autres
objets mille fois plus chers que la vie. Mais quant  ma dignit,--je la
tiens de _toute_ la rpublique; quand la volont _gnrale_ sera
consulte, alors je pourrai vous donner une rponse.

LE CHEF DES DIX.

Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle ne peut avoir le
moindre poids.

LE DOGE.

Je suis prt  tout; mais rien ne changera ma volont, mme pour un
moment. Dcrtez--ce qu'il vous plaira.

LE CHEF DES DIX.

Voici donc la rponse que nous devons transmettre  ceux qui nous
envoient?

LE DOGE.

Vous m'avez entendu.

LE CHEF DES DIX.

Nous nous retirons respectueusement.

(La dputation sort.--Un domestique entre.)

LE DOMESTIQUE.

Monseigneur, la noble dame Marina demande une audience.

LE DOGE.

Mon tems est  elle.

(Entre Marina.)

MARINA.

Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-tre souhaitiez-vous
d'tre seul?

LE DOGE.

Seul? Quand tout le monde se presserait autour de moi, je n'en resterai
pas moins seul aujourd'hui et dsormais. Mais nous avons des forces.

MARINA.

Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon cher Jacopo!

LE DOGE.

Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations  t'offrir.

MARINA.

Ah! s'il avait vcu dans une autre contre; dou de tous les avantages,
si chri, si accompli, qui pouvait tre plus heureux, plus envi que mon
pauvre Foscari? Rien n'et manqu  son bonheur et au mien; rien, s'il
n'et pas t de Venise.

LE DOGE.

Ou le fils d'un prince.

MARINA.

Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent dans leur vanit ou dans
leurs illusions de bonheur, tout, par une destine trange, lui est
devenu fatal. La patrie, le peuple qui l'idoltrait, le prince dont il
tait le fils an, et--

LE DOGE.

Le prince? il n'a plus long-tems  l'tre.

MARINA.

Comment?

LE DOGE.

Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent  me ravir un anneau et
un diadme trop long-tems ports. Ah! laissons-leur reprendre ces vains
hochets!

MARINA.

Les tyrans! et dans un tel jour encore!

LE DOGE.

Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une heure plus tt j'y
eusse t sensible.

MARINA.

Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?-- vengeance! mais hlas! celui
qui vous et protg si lui-mme l'avait t, mon cher Foscari, ne peut
plus aider son pre.

LE DOGE.

Il ne l'et jamais aid contre son pays, quand il aurait eu mille vies
au lieu de celle--

MARINA.

Qu'ils lui arrachrent dans les supplices. Vous appelez cela du
patriotisme? Mais je suis femme; et mon mari, mes enfans, voil ma
patrie et mon bonheur. Je l'ai aim,--je l'ai idoltr! et je l'ai vu
supporter des preuves qui eussent glac d'pouvante les plus intrpides
martyrs. Il n'est plus; et moi, qui aurais voulu donner tout mon sang
pour lui, je n'ai rien  lui donner que des larmes! Que ne puis-je
esprer de le voir venger?--Mais j'ai des fils: un jour ils seront des
hommes.

LE DOGE.

Le malheur vous gare.

MARINA.

Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais en proie 
d'horribles tourmens; oui, je pensais que mieux et valu le voir mort
que victime d'une captivit plus longue:--je reois la punition d'une
pareille pense. Que ne suis-je dans son tombeau!

LE DOGE.

Il faut que je le voie encore une fois.

MARINA.

Venez avec moi.

LE DOGE.

Est-il--

MARINA.

Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.

LE DOGE.

Mais est-il dans son linceul?

MARINA.

Viens, vieillard, viens!

(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lordano.)

BARBARIGO,  un domestique.

O est le Doge?

LE DOMESTIQUE.

Il vient de se retirer  l'instant avec l'illustre dame, veuve de son
fils.

LORDANO.

O?

LE DOMESTIQUE.

Dans la chambre o le corps est dpos.

BARBARIGO.

Il ne nous reste donc qu' retourner.

LORDANO.

Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons l'ordre implicite de la
junte d'attendre qu'elle se prsente ici, et de l'assister: elle ne
tardera pas  arriver.

BARBARIGO.

Et la junte se htera-t-elle de faire entendre au Doge sa rponse?

LORDANO.

Elle exprime le voeu d'une grande clrit. Le Doge avait rpondu
vivement, il faut qu'on lui rplique de mme. On a gard  sa dignit;
on s'est occup de son sort:--que peut-il dsirer de plus?

BARBARIGO.

De mourir dans ses vtemens de Doge. Certes, il ne peut survivre
long-tems encore; mais j'ai fait de mon mieux pour dfendre son rang; et
jusqu' la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans succs.
Pourquoi me forcer ici  exprimer le vote de la majorit?

LORDANO.

Il tait important d'appeler  tmoins quelques opinions diffrentes des
ntres, afin d'empcher la calomnie d'insinuer qu'une majorit
tyrannique redoutait pour ses actes l'assistance des autres.

BARBARIGO.

Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez voulu me faire rougir
de l'inutilit de ma rsistance. Lordano! dans vos moyens de vengeance,
vous tes ingnieux, potique mme, un vritable Ovide dans _l'art de
har_; c'est donc  vous--(car la haine porte un oeil microscopique, mme
dans les objets secondaires) que je dois, pour mieux faire ressortir le
zle des autres, d'avoir t associ involontairement aux travaux de
votre junte.

LORDANO.

Comment! ma junte?

BARBARIGO.

Oui, la _vtre_! Ils parlent d'aprs vous, ourdissent vos trames,
adoptent vos plans et excutent votre ouvrage; ne sont-ils pas les
vtres?

LORDANO.

Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne vous entendent pas.

BARBARIGO.

Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix plus terribles que la
mienne: ils ont outrepass tous leurs excs; et quand on montre une
telle audace dans les tats les plus vils et les plus mpriss,
l'humanit s'y relve encore pour les punir.

LORDANO.

Vous parlez avec peu de sagesse.

BARBARIGO.

C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos collgues.

(Entre la dputation de la junte.)

LE CHEF DES DIX.

Le Doge sait-il que nous dsirons le voir?

LE DOMESTIQUE.

On va le lui apprendre.

(Le domestique sort.)

BARBARIGO.

Le Doge est avec son fils.

LE CHEF DES DIX.

S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire aprs la crmonie.
Sortons; nous avons encore jusqu'au soir assez de tems.

LORDANO,  part,  Barbarigo.

Que le feu de l'enfer dessche ton indiscrte langue! Je l'arracherai de
cette imprudente et sotte bouche, et je saurai bien ainsi vous ter le
pouvoir d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut,  ses autres
collgues.) Sages signors, un instant de retard, je vous prie.

BARBARIGO.

Soyons humains!

LORDANO.

Voyez, le duc approche!

(Entre le Doge.)

LE DOGE.

J'obis  votre sommation.

LE CHEF DES DIX.

Nous venons encore une fois pour vous faire agrer notre dernire
demande.

LE DOGE.

Et moi pour vous dire--

LE CHEF DES DIX.

Quoi?

LE DOGE.

La mme chose. Vous m'avez entendu.

LE CHEF DES DIX.

Vous allez donc entendre le dcret absolu et dfinitif que nous venons
de rendre.

LE DOGE.

Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes de votre justice, et
les gracieux prludes de vos actes tyranniques. Poursuivez!

LE CHEF DES DIX.

Vous n'tes plus Doge; vous tes dli de votre imprial serment comme
souverain; vous dposerez la robe ducale; mais, par gard pour vos
services, l'tat vous alloue l'apanage dont nous vous avons parl dans
notre prcdente entrevue. Vous avez trois jours pour quitter ces lieux,
sous peine de voir confisquer vos biens, et toute votre fortune
particulire.

LE DOGE.

Cette dernire clause, et je suis fier de le dire, n'enrichira pas le
trsor.

LE CHEF DES DIX.

Doge! votre rponse.

LORDANO.

Rpondez, Franois Foscari!

LE DOGE.

Si j'avais pu jamais prvoir que mon ge portt quelque prjudice  la
chose publique, je n'aurais pas, chef de l'tat, tmoign assez
d'ingratitude pour prfrer la dignit suprme  l'intrt de ma patrie.
Mais cette _vie_, que vous abreuvez d'amertume, ne lui fut pas inutile
pendant de longues annes; et je devais esprer que mes derniers momens
pourraient encore lui tre consacrs. Mais le dcret tant rendu,
j'obis.

LE CHEF DES DIX.

Si vous aviez dsir prolonger le dlai des trois jours, nous l'aurions
volontiers, comme tmoignage de notre estime, tendu jusqu' huit.

LE DOGE.

Pas mme huit heures, signor; pas mme huit minutes.--(Dposant son
anneau et son bonnet.) Voici l'anneau ducal et voici le ducal diadme.
Ainsi l'Adriatique est libre d'en pouser un autre.

LE CHEF DES DIX.

Veuillez montrer moins d'empressement.

LE DOGE.

Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner le tems de me dposer, je
dois moi-mme ne pas en perdre. Je crois voir parmi vous une figure que
je ne connais pas.--Snateur! votre nom? votre costume m'annonce que
vous tes le chef des Quarante?

MEMMO.

Signor, je suis le fils de Marco Memmo.

LE DOGE.

Ah! votre pre tait mon ami;--les _fils_ et les pres... Mais qu'y
a-t-il? mes gens ici!

LE DOMESTIQUE.

Mon prince!

LE DOGE.

Je ne suis plus prince:--voici les princes du prince! (Montrant la
dputation des Dix.) Disposez-vous  quitter ces lieux sur-le-champ.

LE CHEF DES DIX.

Pourquoi si brusquement? ce sera veiller le scandale.

LE DOGE, aux Dix.

Vous en rpondrez; c'est votre affaire.--(Aux domestiques.) Pour vous,
il est une charge que je remets encore  vos soins les plus grands,
quoique je n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper
moi-mme--

BARBARIGO.

Il entend le corps de son fils.

LE DOGE.

Appelez Marina, ma fille.

(Entre Marina.)

LE DOGE.

Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer ailleurs.

MARINA.

Ah! dans tous les lieux.

LE DOGE.

Oui; mais en libert, et non plus devant les yeux jaloux de ces espions
de la grandeur. Signors, vous pouvez partir. Que voudriez-vous de plus?
nous allons sortir. Craignez-vous que nous n'emportions avec nous le
palais? Ces murs, dix fois aussi vieux que moi, et je le suis pourtant
assez, vous ont servis comme je vous ai servis moi-mme; eux et moi nous
pourrions mme vous rappeler quelques souvenirs: mais je ne les conjure
pas de vous craser, comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se
dtachrent sur l'Isralite et les Philistins ses ennemis! Le pouvoir de
les branler appartiendrait, je pense,  une maldiction comme la
mienne, provoque par des tres tels que vous; mais je ne maudis point.
Adieu! gnreux signors! puisse le Doge suivant tre meilleur que le
Doge actuel!

LORDANO.

Le Doge _actuel_ est Pascal Malipiero.

LE DOGE.

Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces portes.

LORDANO.

La grande cloche de Saint-Marc doit bientt retentir pour son
inauguration.

LE DOGE.

Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de mort, et je vivrai pour
l'entendre!--moi, le premier Doge qui l'aura jamais entendu pour son
successeur! Plus heureux cent fois mon coupable prdcesseur, le fier
Marino Faliero:--cette insulte du moins lui fut pargne.

LORDANO.

Eh quoi! regretteriez-vous un tratre?

LE DOGE.

Non;--mais j'envie le sort d'un mort.

LE CHEF DES DIX.

Monseigneur, si vous tes dcid  quitter aussi brusquement le palais
ducal, retirez-vous du moins par l'escalier particulier qui conduit sur
les bords du canal.

LE DOGE.

Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai autrefois  la
souverainet:--l'escalier du Gant, au sommet duquel je reus
l'investiture de Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les
odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire descendre. C'est l
que je fus install, il y a trente-cinq ans, et que je traversai les
appartemens que je ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme
cadavre,--cadavre luttant peut-tre pour les protger encore,--mais non
chass honteusement par mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon
fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour sa dernire demeure,
moi pour la demander au ciel.

LE CHEF DES DIX.

Quoi! en public?

LE DOGE.

Je fus lu publiquement, je veux tre dpos de mme. Marina! es-tu
prte?

MARINA.

Voici mon bras.

LE DOGE.

Oui, mon bton de vieillesse! Grce  ce soutien, je puis partir.

LE CHEF DES DIX.

Cela ne peut tre:--le peuple vous verrait.

LE DOGE.

Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le savez: autrement vous
n'auriez pas os insulter ainsi lui et moi. Il est peut-tre une
_populace_ dont l'aspect vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle
ose murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du coeur, et par leurs
muets regards.

LE CHEF DES DIX.

Vous parlez ainsi par emportement, autrement--

LE DOGE.

Vous avez raison. J'ai parl plus que je n'en ai l'habitude; c'est un
faible qui n'est pas le mien, et qui vous excuse le mieux, en ce qu'il
semble indiquer que les annes affaiblissent ma raison. Adieu!
seigneurs.

BARBARIGO.

Vous ne vous loignerez pas sans une escorte convenable  votre rang
pass et actuel. Nous accompagnerons le Doge, avec le respect qui lui
est d, jusqu' son palais particulier. N'est-ce pas l votre avis, mes
collgues?

PLUSIEURS VOIX.

Oui, oui.

LE DOGE.

Vous ne marcherez pas du moins  ma suite. J'entrai ici souverain;--je
sortirai par les mmes portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines
crmonies sont autant de lches insultes qui ne font qu'ulcrer le coeur
davantage, et lui offrir, au lieu d'antidote, de nouveaux poisons. La
pompe est faite pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux mme
que je sois quelque chose avant de franchir ces portes.--Ah!

LORDANO.

coutez!

(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)

BARBARIGO.

La cloche!

LE CHEF DES DIX.

Oui, de Saint-Marc, qui s'branle pour l'lection de Malipiero.

LE DOGE.

Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une fois seulement, et il y
a de cela trente-cinq annes. Ds-lors j'avais cess d'tre jeune.

BARBARIGO.

Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.

LE DOGE.

C'est le signal de mes funrailles! Mon coeur souffre horriblement.

BARBARIGO.

Asseyez-vous, je vous prie.

LE DOGE.

Non; mon sige tait jusqu' prsent un trne. Marina! allons.

MARINA.

Oui, le plus promptement possible.

LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrte.

Je sens une soif dvorante.--Qui m'apportera un peu d'eau?

BARBARIGO.

Moi--

MARINA.

Moi--

LORDANO.

Moi--

(Le Doge prend un gobelet de la main de Lordano.)

LE DOGE.

Je le reois de vous, Lordano, de la main la plus digne de m'assister 
une pareille heure.

LORDANO.

Par quel motif?

LE DOGE.

Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons une telle
antipathie, qu'il vient  se briser ds qu'on y dpose le moindre venin.
Cependant vous portez ce gobelet, il n'clate pas.

LORDANO.

Eh bien?

LE DOGE.

Le cristal est donc faux ou vous tes loyal. Pour moi, je ne crois l'un
ni l'autre; c'est une lgende mensongre.

MARINA.

Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir, et ne pas encore
partir.  ciel! vos regards ressemblent aux derniers de mon mari!

BARBARIGO.

Il tombe!--supportez-le!--Un sige!

LE DOGE.

La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tte est en feu!

BARBARIGO.

Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.

LE DOGE.

Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi, ma pauvre
fille!--Ah! _cette cloche_!

(Le Doge retombe et meurt.)

MARINA.

Mon Dieu! mon Dieu!

BARBARIGO,  Lordano.

Contemplez votre ouvrage; il est complet.

LE CHEF DES DIX.

N'a-t-on aucun secours? Appelez  l'aide.

LE DOMESTIQUE.

Il n'y a plus d'esprance.

LE CHEF DES DIX.

S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsques soient dignes de son nom, de
sa patrie, de son rang, de son dvouement aux devoirs que lui imposait
la rpublique, tant que son ge lui permettait de s'y livrer. Mes
collgues, parlez; n'tes-vous pas de cet avis?

BARBARIGO.

Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux o il avait rgn: il
faut donc que ses funrailles soient celles d'un prince.

LE CHEF DES DIX.

Ainsi on nous approuve?

TOUS,  l'exception de Lordano, rpondent:

Oui.

LE CHEF DES DIX.

La paix du ciel soit avec lui.

MARINA.

Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie. Ne plaisantez pas
davantage avec ces tristes restes, qui, lorsqu'ils taient le sjour
d'une ame (une ame sur laquelle vous avez exerc tout votre empire),
furent par vous insults avec une rage aussi glorieuse pour vous que sa
vertu l'tait pour lui; vous avez banni Foscari de son palais, vous
l'avez arrach impitoyablement de son trne; et maintenant, quand il ne
peut plus apprcier vos marques de respect, quand il ne voudrait plus
les accepter s'il voulait encore quelque chose, vous prparez, signors,
une pompe vaine et superflue, pour honorer la mmoire de celui que vous
avez foul aux pieds. De royales funrailles n'ajouteraient rien  son
honneur, et ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.

LE CHEF DES DIX.

Madame, nous ne changeons pas aussi promptement de projet.

MARINA.

Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les vivans; mais je
pensais que les morts n'taient plus sous votre empire, et qu'ils
taient confis  des tres suprieurs, dont l'office, il faut l'avouer,
ressemble beaucoup  celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le 
mes soins; vous me l'auriez abandonn si vous n'eussiez port le dernier
coup  ce vieillard infortun: c'est mon dernier devoir, et, dans mon
malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. Le dsespoir est
fantastique, il recherche les images de mort et l'appareil des
funrailles.

LE CHEF DES DIX.

Prtendez-vous encore  cet office?

MARINA.

Oui, seigneur, j'y prtends. Sa fortune, il est vrai, fut dissipe au
service de l'tat; mais il me reste mon douaire, et je le consacre  ses
obsques et  celles de--(Elle s'arrte agite.)

LE CHEF DES DIX.

Gardez-le plutt pour vos enfans.

MARINA.

Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.

LE CHEF DES DIX.

Quant  votre requte, nous ne pouvons y souscrire. Ces restes seront
exposs avec la pompe accoutume; ils seront accompagns  leur dernier
gte par le nouveau Doge, non pas revtu des insignes de sa dignit mais
de la simple robe des snateurs.

MARINA.

L'on m'a cit des meurtriers qui avaient enterr leurs victimes; mais
jusqu' prsent je n'avais jamais entendu parler d'une apparence
hypocrite de splendeur semblable  celle que les assassins de Faliero
veulent prparer. L'on m'a cit des veuves en larmes,--hlas! j'en ai
vers quelques-unes,--et toujours grce  vous! L'on m'a cit des
hritiers  la tte du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas laiss au
dfunt, vous prtendez aujourd'hui en remplir le rle. Fort bien,
seigneurs; votre volont sera faite, comme un jour, je l'espre, le sera
la volont du ciel!

LE CHEF DES DIX.

Songez-vous, madame,  qui vous parlez, et tout le danger d'un pareil
discours?

MARINA.

Quant au premier point, je le connais mieux, et quant au dernier, aussi
bien que vous-mmes; je puis les envisager. Souhaitez-vous quelques
funrailles de plus?

BARBARIGO.

Ne relevez pas ces expressions passionnes; sa position doit lui servir
d'excuse.

LE CHEF DES DIX.

Nous n'en tiendrons donc pas compte.

BARBARIGO,  Lordano qui trace quelques mots sur ses tablettes.

Qu'crivez-vous donc l avec tant d'empressement?

LORDANO, montrant du doigt le corps du Doge.

Qu'_il_ m'a pay[4].

[Note 4: _L'ha pagata_, fait historique. Voyez l'_Histoire de Venise_,
par Pierre Daru, page 411, vol. II.]

LE CHEF DES DIX.

Quelle dette vous devait-il?

LORDANO.

Une dette ancienne et juste; la dette de la nature et la _mienne_.

(La toile tombe.)

FIN DES DEUX FOSCARI.




APPENDICE.

EXTRAIT
DE L'HISTOIRE DE LA RPUBLIQUE DE VENISE,
PAR P. DARU, DE L'ACADMIE FRANAISE.


Depuis trente ans, la rpublique n'avait pas dpos les armes. Elle
avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crme, et la
principaut de Ravenne.

Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de
mcontens. Le Doge Franois Foscari,  qui on ne pouvait pardonner d'en
avoir t le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442, et
probablement avec plus de sincrit que la premire, l'intention
d'abdiquer sa dignit. Le conseil s'y refusa encore. On avait exig de
lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il tait dj avanc dans la
vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tte et de
caractre, et jouissant de la gloire d'avoir vu la rpublique tendre au
loin les limites de ses domaines pendant son administration.

Au milieu de ses prosprits, de grands chagrins vinrent mettre 
l'preuve la fermet de son ame.

Son fils, Jacques Foscari, fut accus, en 1445 d'avoir reu des prsens
de quelques princes ou seigneurs trangers, notamment, disait-on, du duc
de Milan, Philippe Visconti. C'tait non-seulement une bassesse, mais
une infraction des lois positives de la rpublique.

Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se ft agi d'un dlit
commis par un particulier obscur. L'accus fut amen devant ses juges,
devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir s'abstenir de prsider le
tribunal. L, il fut interrog, appliqu  la question[5], dclar
coupable; et il entendit, de la bouche de son pre, l'arrt qui le
condamnait au bannissement perptuel, et le relguait  Naples de
Romanie, pour y finir ses jours.

[Note 5: _E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il
consiglio de' Dieci colla giunta, nel quale f messer lo Doge, f
sentenziato_. (Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]

Embarqu sur une galre pour se rendre au lieu de son exil, il tomba
malade  Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent, non sans
difficult, qu'on lui assignt une autre rsidence. Enfin le conseil des
Dix lui permit de se retirer  Trvise, en lui imposant l'obligation d'y
rester sous peine de mort, et de se prsenter tous les jours devant le
gouverneur.

Il y tait depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut
assassin. Les soupons se portrent sur lui: un de ses domestiques
qu'on avait vu  Venise fut arrt et subit la torture. Les bourreaux ne
purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal se fit amener son
matre, le soumit aux mmes preuves; il rsista  tous les tourmens, ne
cessant d'attester son innocence[6]. Mais on ne vit dans cette constance
que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que ce
fait existait: on attribua sa fermet  la magie, et on le relgua  la
Cane. De cette terre lointaine, le banni, digne alors de quelque piti,
ne cessait d'crire  son pre,  ses amis, pour obtenir quelque
adoucissement  sa dportation. N'obtenant rien, et sachant que la
terreur qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'esprer
de trouver dans Venise une seule voix qui s'levt en sa faveur, il fit
une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des bons
offices que Sforce avait reus du chef de la rpublique, il implorait
son intervention en faveur d'un innocent, du fils du Doge.

[Note 6: _E f tormentato n mai confess cosa alcuna, pure parve al
consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea_. (Ibid.) Voici le
texte du jugement: _Cm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis
et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et propter
significationes, testificationes, et scripturas quoe habentur contra eum,
clare apparet ipsum esse reum criminis proedicti; sed propter
incantationes et verba quoe sibi reperta sunt, de quibus exsistit indicia
manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam, non esse possibile
extrahere ab ipso illam veritatem, quoe clara est per scripturas et per
testificationes, quoniam in fune aliquam nec vocem, nec gemitum, sed
solum intra dentes voces ipse videtur et auditur infra se loqui_,
etc.... _Tamen non est standum in istis terminis, propter honorem status
nostri et pro multis respectibus, proesertm qud regimen nostrum
occupatur in hac re, et qui interdictum est amplis progredere; vadit
pars qud dictus Jacobus Foscari, propter ea quoe habentur de illo,
mittatur in confinium in civitate Caneoe_, etc. Notice sur le procs de
Jacques Foscari, dans un volume intitul, _Raccolta di memorie storiche
e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo consiglio de'
Dieci dalla sua prima istituzione sino a' giorni nostri, con le diverse
variazioni e riforme nelle varie epoche successe_. (Archives de
Venise.)]

Cette lettre, selon quelques historiens, fut confie  un marchand qui
avait promis de la faire parvenir au duc, mais qui, trop averti de ce
qu'il avait  craindre en se rendant l'intermdiaire d'une pareille
correspondance, se hta, en dbarquant  Venise, de la remettre au chef
du tribunal. Une autre version, qui parat plus sre, rapporte que la
lettre fut surprise par un espion, attach aux pas de l'exil[7].

[Note 7: La notice cite ci-dessus, qui rapporte les actes de cette
procdure.]

Ce fut un nouveau dlit dont on eut  punir Jacques Foscari. Rclamer la
protection d'un prince tranger tait un crime dans un sujet de la
rpublique. Une galre partit sur-le-champ pour l'amener dans les
prisons de Venise.  son arrive, il fut soumis  l'estrapade[8].
C'tait une singulire destine pour le citoyen d'une rpublique et pour
le fils d'un prince, d'tre trois fois dans sa vie appliqu  la
question. Cette fois la torture tait d'autant plus odieuse, qu'elle
n'avait point d'objet, le fait qu'on avait  lui reprocher tant
incontestable.

[Note 8: _Ebbe prima par sapere la verit trenta squassi di corda_.
(Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]

Quand on demanda  l'accus, dans les intervalles que les bourreaux lui
accordaient, pourquoi il avait crit la lettre qu'on lui produisait, il
rpondit que c'tait prcisment parce qu'il ne doutait pas qu'elle ne
tombt entre les mains du tribunal, que toute autre voie lui avait t
ferme pour faire parvenir ses rclamations, qu'il s'attendait bien
qu'on le ferait amener  Venise, mais qu'il avait tout risqu pour avoir
la consolation de voir sa femme, son pre et sa mre encore une fois.

Sur cette nave dclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on
l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an.
Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, tait sans doute
odieuse; mais cette politique, qui dfendait  tous les citoyens de
faire intervenir des trangers dans les affaires intrieures de la
rpublique, tait sage. Elle tait chez eux une maxime de gouvernement
et une maxime inflexible. L'historien Paul Morosini[9] a cont que
l'empereur Frdric III, pendant qu'il tait l'hte des Vnitiens,
demanda, comme une faveur particulire, l'admission d'un citoyen dans le
grand conseil, et la grce d'un ancien gouverneur de Candie; gendre du
Doge, et banni par sa mauvaise administration, sans pouvoir obtenir ni
l'une ni l'autre.

[Note 9: _Historia di Venezia_, lib. 23.]

Cependant on ne put refuser au condamn la permission de voir sa femme,
ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette
dernire entrevue mme fut accompagne de cruaut, par la svre
circonspection qui retenait les panchemens de la douleur paternelle et
conjugale. Ce ne fut point dans l'intrieur de leur appartement, ce fut
dans une des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagne de ses
quatre fils, vint faire les derniers adieux  son mari; qu'un pre
octognaire, et la dogaresse accable d'infirmits, jouirent un moment
de la triste consolation de mler leurs larmes  celles de leur exil.
Il se jeta  leurs genoux en leur tendant des mains disloques par la
torture, pour les supplier de solliciter quelque adoucissement  la
sentence qui venait d'tre prononce contre lui. Son pre eut le courage
de lui rpondre: Non, mon fils, respectez votre arrt, et obissez sans
murmure  la seigneurie[10].  ces mots, il se spara de l'infortun,
qui fut sur-le-champ embarqu pour Candie.

[Note 10: Marin Sanuto, dans sa Chronique, _Vite de' Duchi_, se sert
ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez nergique:
_Il Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta:
 quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non fosse
suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer
padre, vi prego che procuriate per me, acciocch io torni a casa mia. Il
Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la terra, e non
cercar pi oltre_.]

L'antiquit vit avec autant d'horreur que d'admiration un pre
condamnant ses fils videmment coupables. Elle hsita pour qualifier de
vertu sublime ou de frocit cet effort qui parat au-dessus de la
nature humaine[11]; mais ici, o la premire faute n'tait qu'une
faiblesse, o la seconde n'tait pas prouve, o la troisime n'avait
rien de criminel, comment concevoir la constance d'un pre qui voit
torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans
preuves, et qui n'clate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui
montrer un visage plus austre qu'attendri, et qui, au moment de s'en
sparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu' l'esprance?
Comment expliquer une si cruelle circonspection, si ce n'est en avouant,
 notre honte, que la tyrannie peut obtenir de l'espce humaine les
mmes efforts que la vertu? La servitude aurait-elle son hrosme comme
la libert?

[Note 11: Cela fut un acte que l'on ne saurait ni suffisament louer,
ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait
ainsi son coeur impassible, ou une violence de passion qui le rendait
insensible; dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant
l'ordinaire d'humaine nature, et tenant ou de la divinit ou de la
bestialit. Mais il est plus raisonnable que le jugement des hommes
s'accorde  sa gloire, que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa
vertu. Mais pour lors'quand il se fut retir, tout le monde demoura sur
la place; comme transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans
mot dire, pour avoir veu ce qui avait t fait.

(PLUTARQUE, _Valrius Publicola_.)]

Quelque tems aprs ce jugement, on dcouvrit le vritable auteur de
l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'tait plus
tems de rparer cette atroce injustice, le malheureux tait mort dans sa
prison.

Il me reste  raconter les suites des malheurs du pre. L'histoire les
attribue  l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir
vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques Lordan, l'un des
chefs du conseil des Dix, de s'tre livr contre ce vieillard aux
conseils d'une haine hrditaire, et qui depuis long-tems divisait leurs
maisons[12].

[Note 12: Je suis principalement dans ce rcit une relation manuscrite
de la dposition de Franois Foscari, qui est dans le volume intitul,
_Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell'
eccellentissimo consiglio de' Dieci_. (Archives de Venise.)]

Franois Foscari avait essay de la faire cesser, en offrant sa fille 
l'illustre amiral P. Lordano, pour un de ses fils. L'alliance avait t
rejete, et l'inimiti s'en tait accrue. Dans tous les conseils, dans
toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Lordano prts 
combattre ses propositions ou ses intrts. Il lui chappa un jour de
dire qu'il ne se croirait rellement prince que lorsque Pierre Lordano
aurait cess de vivre. Cet amiral mourut quelque tems aprs d'une
incommodit assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas
davantage aux malveillans pour insinuer que Franois Foscari, ayant
dsir cette mort, pouvait bien l'avoir hte.

Ces bruits s'accrditrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement
Marc Lordan, frre de Pierre, et cela dans le moment o, en sa qualit
d'avogador, il instruisait un procs contre Andr Donato, gendre du
Doge, accus de pculat. On crivit sur la tombe de l'amiral, qu'il
avait t enlev  la patrie par le poison.

Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre Franois Foscari, aucune
raison mme de le souponner. Quand sa vie entire n'aurait pas dmenti
une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait
ni l'impunit ni mme l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses
prdcesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples
domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de
la rpublique.

Cependant Jacques Lordan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire
avoir  venger les pertes de sa famille[13]. Dans ses livres de comptes
(car il faisait le commerce, comme  cette poque presque tous les
patriciens), il avait inscrit de sa propre main le Doge au nombre de ses
dbiteurs, pour la mort, y tait-il dit, de mon pre et de mon
oncle[14]. De l'autre ct du registre, il avait laiss une page en
blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet,
aprs la perte du Doge, il crivit sur son registre: Il me l'a paye,
_l'ha pagata_.

[Note 13: _Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum
revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in abecedarium
vindictam opportunam_.

(PALAZZI, _Fasti ducales_.)]

[Note 14: Note ci-contre, et l'histoire vnitienne de Vianolo.]

Jacques Lordan fut lu membre du conseil des Dix, en devint un des
trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour
accomplir la vengeance qu'il mditait.

Le Doge, en sortant de la terrible preuve qu'il venait de subir pendant
le procs de son fils, s'tait retir au fond de son palais; incapable
de se livrer aux affaires, consum de chagrins, accabl de vieillesse,
il ne se montrait plus en public, ni mme dans les conseils. Cette
retraite, si facile  expliquer dans un vieillard octognaire si
malheureux, dplut aux dcemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre
leurs arrts.

Lordan commena par se plaindre devant ses collgues du tort que les
infirmits du Doge, son absence dans le conseil, apportaient 
l'expdition des affaires; il finit par hasarder, et russit  faire la
proposition de le dposer. Ce n'tait pas la premire fois que Venise
avait pour prince un homme dans la caducit; l'usage et les lois y
avaient pourvu: dans ces circonstances, le Doge tait suppl par le
plus ancien du conseil. Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de
Foscari. Pour donner plus de solennit  la dlibration, le conseil des
Dix demanda une adjonction de vingt-cinq snateurs; mais comme on n'en
nonait pas l'objet, et que le grand conseil tait loin de le
souponner, il se trouva que Marc Foscari, frre du Doge, leur fut donn
pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre  la dlibration, on
enferma ce snateur dans une chambre spare, et on lui fit jurer de ne
jamais parler de cette exclusion qu'il prouvait, en lui dclarant qu'il
y allait de sa vie; ce qui n'empcha pas qu'on n'inscrivit son nom au
bas du dcret, comme s'il y et pris part[15].

[Note 15: Il faut cependant remarquer que, dans la notice o l'on
raconte ce fait, la dlibration est rapporte, que les vingt-cinq
adjoints y sont nomms, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve
pas.]

Quand on en vint  la dlibration, Lordan la provoqua en ces
termes[16]: Si l'utilit publique doit imposer silence  tous les
intrts privs, je ne doute pas que nous ne prenions aujourd'hui une
mesure que la patrie rclame, que nous lui devons. Les tats ne peuvent
se maintenir dans un ordre de choses immuable: vous n'avez qu' voir
comme le ntre est chang, et combien il le serait davantage s'il n'y
avait une autorit assez ferme pour y porter remde. J'ai honte de vous
faire remarquer la confusion qui rgne dans les conseils, le dsordre
des dlibrations, l'encombrement des affaires, et la lgret avec
laquelle les plus importantes sont dcides; la licence de notre
jeunesse, le peu d'assiduit des magistrats, l'introduction de
nouveauts dangereuses. Quel est l'effet de ces dsordres? de
compromettre notre considration. Quelle en est la cause? l'absence d'un
chef capable de modrer les uns, de diriger les autres, de donner
l'exemple  tous, et de maintenir la force des lois.

[Note 16: Cette harangue se lit dans la notice cite ci-dessus.]

O est le tems o nos dcrets taient aussitt excuts que rendus; o
Franois Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir tre
seulement inform que nous voulions lui faire la guerre? Nous avons vu
tout le contraire dans la dernire guerre contre le duc de Milan.
Malheureuse la rpublique qui est sans chef!

Je ne vous rappelle pas tous ces inconvniens et leurs suites
dplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais pour vous faire
souvenir que vous tes les matres, les conservateurs de cet tat fond
par vos pres, et de la libert que nous devons  leurs travaux,  leurs
institutions. Ici, le mal indique le remde. Nous n'avons point de chef,
il nous en faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le
droit de juger son mrite quand il s'agit de l'lire, et son incapacit
quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il
n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses matres,
apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en
doute pas, qui lui inspire elle-mme ces dispositions, pour vous avertir
que la rpublique rclame cette rsolution, et que le sort de l'tat est
en vos mains.

Ce discours n'prouva que de timides contradictions; cependant la
dlibration dura huit jours. L'assemble, ne se jugeant pas aussi sre
de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire,
dsirait que le Doge donnt lui-mme sa dmission. Il l'avait dj
propose deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.

Aucune loi ne portait que le prince ft rvocable: il tait au contraire
 vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges dposs
prouvaient que de telles rvolutions avaient t le rsultat d'un
mouvement populaire.

Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait tre dpos, ce n'tait pas
assurment par un tribunal compos d'un petit nombre de membres,
institu pour punir les crimes, et nullement investi du droit de
rvoquer ce que le corps souverain de l'tat avait fait.

Cependant le tribunal arrta que les six conseillers de la seigneurie,
et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient auprs du Doge,
pour lui signifier que l'excellentissime conseil avait jug convenable
qu'il abdiqut une dignit dont son ge ne lui permettait plus de
remplir les fonctions. On lui donnait 1500 ducats d'or pour son
entretien, et vingt-quatre heures pour se dcider[17].

Foscari rpondit sur-le-champ avec beaucoup de gravit, que deux fois il
avait voulu se dmettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on
avait exig de lui le serment de ne plus ritrer cette demande; que la
Providence avait prolong ses jours pour l'prouver et pour l'affliger,
et que cependant on n'tait pas en droit de reprocher sa longue vie  un
homme qui avait employ quatre-vingt-quatre ans au service de la
rpublique; qu'il tait prt encore  lui sacrifier sa vie; mais que,
pour sa dignit, il la tenait de la rpublique entire, et qu'il se
rservait de rpondre sur ce sujet quand la volont gnrale serait
lgalement manifeste.

Le lendemain,  l'heure indique, les conseillers et les chefs des Dix
se prsentrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre rponse. Le
conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une fois sa
rsolution, sance tenante; et, la rponse ayant t la mme, on
pronona que le Doge tait relev de son serment et dpos de sa
dignit; on lui assignait une pension de 1500 ducats d'or, en lui
enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous
ses biens confisqus[18].

[Note 17: Ce dcret est rapport textuellement dans la notice.]

[Note 18: La notice rapporte aussi ce dcret.]

Le lendemain, ce dcret fut port au Doge, et ce fut Jacques Lordan qui
eut la cruelle joie de le lui prsenter. Il rpondit: Si j'avais pu
prvoir que ma vieillesse ft prjudiciable  l'tat, le chef de la
rpublique ne se serait pas montr assez ingrat pour prfrer sa dignit
 la patrie; mais cette vie lui ayant t utile pendant tant d'annes,
je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le dcret est
rendu, je m'y conformerai. Aprs avoir parl ainsi, il se dpouilla des
marques de sa dignit, remit l'anneau ducal, qui fut bris en sa
prsence; et ds le jour suivant, il quitta ce palais, qu'il avait
habit pendant trente-cinq ans, accompagn de son frre, de ses parens
et de ses amis. Un secrtaire qui se trouva sur le perron, l'invita 
descendre par un escalier drob, afin d'viter la foule du peuple, qui
s'tait rassembl dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il
voulait descendre par o il tait mont; et quand il fut au bas de
l'escalier des Gans, il se retourna, appuy sur sa bquille, vers le
palais, en profrant ces paroles: Mes services m'y avaient appel, la
malice de mes ennemis m'en fait sortir.

La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-tre dsir sa
mort, tait mue de respect et d'attendrissement[19]. Rentr dans sa
maison, il recommanda  sa famille d'oublier les injures de ses ennemis.
Personne, dans les divers corps de l'tat, ne se crut en droit de
s'tonner qu'un prince inamovible et t dpos sans qu'on lui
reprocht rien; que l'tat et perdu son chef,  l'insu du snat et du
corps souverain lui-mme. Le peuple seul laissa chapper quelques
regrets: une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence le
plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.

[Note 19: On lit dans la notice ces propres mots: _Se fosse stato in
loro potere, volentieri lo avrebbero restituito_.]

Avant de donner un successeur  Franois Foscari, une nouvelle loi fut
rendue, qui dfendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en
prsence de ses conseillers, les dpches des ambassadeurs de la
rpublique, et les lettres des princes trangers[20].

Les lecteurs entrrent au conclave, et nommrent au dogat Pascal
Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonait 
Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de Franois Foscari;
cette fois sa fermet l'abandonna: il prouva un tel saisissement, qu'il
mourut le lendemain[21].

[Note 20: _Hist. di Venezia, di Paolo Morosini_, lib. 24.]

[Note 21: _Hist. di Pietro Justiniani_, lib. 8.]

La rpublique arrta qu'on lui rendrait les mmes honneurs funbres que
s'il ft mort dans l'exercice de sa dignit. Mais lorsqu'on se prsenta
pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom tait Marine Nani,
dclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne devait pas traiter en
prince, aprs sa mort, celui que, vivant, on avait dpouill de la
couronne; et que, puisqu'il avait consum ses biens au service de
l'tat, elle saurait consacrer sa dot  lui faire rendre les derniers
honneurs[22]. On ne tint aucun compte de cette rsistance; et, malgr
les protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlev, revtu
des ornemens ducaux, expos en public, et les obsques furent clbres
avec la pompe accoutume. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de
snateur.

La piti qu'avait inspire le malheur de ce vieillard, ne fut pas
tout--fait strile. Un an aprs, on osa dire que le conseil des Dix
avait outrepass ses pouvoirs; et il lui fut dfendu, par une loi du
grand conseil, de s'ingrer  l'avenir de juger le prince,  moins que
ce ne ft pour cause de flonie[23].

[Note 22: _Hist. d'Egnatio_, lib. 6, cap. 7.]

[Note 23: Ce dcret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.]

Un acte d'autorit tel que la dposition d'un Doge inamovible de sa
nature aurait pu exciter un soulvement gnral, ou au moins occasionner
une division dans une rpublique autrement constitue que Venise. Mais,
depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutt
une autorit, devant laquelle tout devait se taire.




EXTRAIT
DE L'HISTOIRE DES RPUBLIQUES DU MOYEN AGE,
PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.


Le Doge de Venise, qui avait prvu par ce trait une guerre non moins
dangereuse que celle qu'il avait termine presque en mme tems par le
trait de Lodi, tait alors parvenu  une extrme vieillesse. Franois
Foscari occupait cette premire dignit de l'tat ds le 13 avril 1423.
Quoiqu'il ft dj g de plus de cinquante-et-un ans  l'poque de son
lection, il tait cependant le plus jeune des quarante-et-un lecteurs.
Il avait eu beaucoup de peine  parvenir au rang qu'il convoitait, et
son lection avait t conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant
plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zls s'taient abstenus de
lui donner leur suffrage, pour que les autres ne le considrassent pas
comme un concurrent redoutable[24]. Le conseil des Dix craignait son
crdit parmi la noblesse pauvre, parce qu'il avait cherch  se la
rendre favorable, tandis qu'il tait procurateur de Saint-Marc, en
faisant employer plus de trente mille ducats  doter les jeunes filles
de bonne maison, ou  tablir de jeunes gentilshommes. On craignait
encore sa nombreuse famille; car alors il tait pre de quatre enfans,
et mari de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son got pour la
guerre. L'opinion que ses adversaires s'taient forme de lui fut
vrifie par les vnemens; pendant trente-quatre ans que Foscari fut 
la tte de la rpublique, elle ne cessa point de combattre. Si les
hostilits taient suspendues durant quelques mois, c'tait pour
recommencer avec plus de vigueur. Ce fut l'poque o Venise tendit son
empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crme; o elle fonda sa
domination de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir
toute cette province. Profond, courageux, inbranlable, Foscari
communiqua aux conseils son propre caractre; et ses talens lui firent
obtenir plus d'influence sur la rpublique que n'avaient exerc la
plupart de ses prdcesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but
l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompe: trois de
ses fils moururent dans les huit annes qui suivirent son lection; le
quatrime, Jacob, par lequel la maison Foscari s'est perptue, fut
victime de la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses
malheurs les jours de son pre[25].

[Note 24: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p. 967.]

[Note 25: Marin Sanuto, page 968.]

En effet, le conseil des Dix, redoublant de dfiance envers le chef de
l'tat, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularit,
veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir de son crdit et de sa
gloire. Au mois de fvrier 1445, Michel Bevilacqua, Florentin, exil 
Venise, accusa en secret Jacques Foscari, auprs des inquisiteurs
d'tat, d'avoir reu du duc Philippe Visconti des prsens d'argent et de
joyaux, par les mains des gens de sa maison. Telle tait l'odieuse
procdure adopte  Venise, que, sur cette accusation secrte, le fils
du Doge, du reprsentant de la majest de la rpublique, fut mis  la
torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portes
contre lui; il fut relgu pour le reste de ses jours  Napoli de
Romanie, avec obligation de se prsenter tous les matins au commandant
de la place[26]. Cependant le vaisseau qui le portait ayant touch 
Trieste, Jacob, grivement malade de la torture, et plus encore de
l'humiliation qu'il avait prouve, demanda en grce au conseil des Dix
de n'tre pas envoy plus loin. Il obtint cette faveur, par une
dlibration du 28 dcembre 1446; il fut rappel  Trvise, et il eut la
libert d'habiter tout le Trvisan indiffremment[27].

[Note 26: Marin Sanuto, p. 968.]

[Note 27: _Ibid. Vite_, p. 1123.]

Il vivait en paix  Trvise, et la fille de Lonard Contarini, qu'il
avait pouse le 10 fvrier 1441, tait venue le joindre dans son exil,
lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, chef du conseil des Dix, fut
assassin. Les deux autres inquisiteurs d'tat, Triadano Gritti et
Antonio Venieri, portrent leurs soupons sur Jacob Foscari, parce qu'un
domestique  lui, nomm Olivier, avait t vu ce soir-l mme  Venise,
et avait des premiers donn la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut
mis  la torture; mais il nia jusqu' la fin, avec un courage
inbranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la
barbarie de lui faire donner jusqu' quatre-vingts tours d'estrapade.
Cependant, comme Jacob Foscari avait de puissans motifs d'inimiti
contre le conseil des Dix qui l'avait condamn, et qui tmoignait de la
haine au Doge son pre, on essaya de mettre  son tour Jacob  la
torture, et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans russir
 en tirer aucune confession. Malgr sa dngation, le conseil des Dix
le condamna  tre transport  la Cane, et accorda une rcompense 
son dlateur. Mais les horribles douleurs que Jacob Foscari avait
prouves, avaient troubl sa raison; ses perscuteurs, touchs de ce
dernier malheur, permirent qu'on le rament  Venise le 26 mai 1451. Il
embrassa son pre, il puisa dans ses exhortations quelque courage et
quelque calme, et il fut reconduit immdiatement  la Cane[28]. Sur ces
entrefaites, Nicolas Erizzo, homme dj not pour un prcdent crime,
confessa, en mourant, que c'tait lui qui avait tu Almoro Donato[29].

[Note 28: Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI,
fol. 187.]

[Note 29: Marin Sanuto, p. 1139.]

Le malheureux Doge, Franois Foscari, avait dj cherch,  plusieurs
reprises,  abdiquer une dignit si funeste  lui-mme et  sa famille.
Il lui semblait que, redescendu au rang de simple citoyen, comme il
n'inspirerait plus de crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son
fils par ces effroyables perscutions. Abattu par la mort de ses
premiers enfans, il avait voulu, ds le 26 juin 1433, dposer une
dignit durant l'exercice de laquelle sa patrie avait t tourmente par
la guerre, par la peste, et par des malheurs de tout genre[30]. Il
renouvela cette proposition aprs les jugemens rendus contre son fils;
mais le conseil des Dix le retenait forcment sur le trne, comme il
retenait son fils dans les fers.

[Note 30: _Ibid._, p. 1032.]

En vain Jacob Foscari, oblig de se prsenter chaque jour au gouverneur
de la Cane, rclamait contre l'injustice de sa dernire sentence, sur
laquelle la confession d'Erizzo ne laissait plus de doutes. En vain il
demandait grce au farouche conseil des Dix; il ne pouvait obtenir
aucune rponse. Le dsir de revoir son pre et sa mre, arrivs tous
deux au dernier terme de la vieillesse, le dsir de revoir une patrie
dont la cruaut ne mritait pas un si tendre amour, se changrent en lui
en une vraie fureur. Ne pouvant retourner  Venise pour y vivre libre,
il voulut du moins y aller chercher un supplice. Il crivit au duc de
Milan,  la fin de mai 1456, pour implorer sa protection auprs du
snat: et sachant qu'une telle lettre serait considre comme un crime,
il l'exposa lui-mme dans un lieu o il tait sr qu'elle serait saisie
par les espions qui l'entouraient. En effet, la lettre tant dfre au
conseil des Dix, on l'envoya chercher aussitt, et il fut conduit 
Venise le 19 juillet 1456[31].

[Note 31: Marin Sanuto, p. 1162.]

Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en mme tems dans quel
but il l'avait crite, et comment il l'avait fait tomber entre les mains
de son dlateur. Malgr ces aveux, Foscari fut remis  la torture, et on
lui donna trente tours d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite
ses dpositions. Quand on le dtacha de la corde, on le trouva dchir
par ces horribles secousses. Les juges permirent alors  son pre,  sa
mre,  sa femme et  ses fils, d'aller le voir dans sa prison. Le vieux
Foscari, appuy sur un bton, ne se trana qu'avec peine dans la chambre
o son fils unique tait pans de ses blessures. Ce fils demandait
encore la grce de mourir dans sa maison.--Retourne  ton exil, mon
fils, puisque ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi  sa
volont. Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux vieillard
s'vanouit, puis par la violence qu'il s'tait faite. Jacob devait
encore passer une anne en prison  la Cane, avant qu'on lui rendt la
mme libert limite  laquelle il tait rduit avant cet vnement;
mais  peine fut-il dbarqu sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de
douleur[32].

[Note 32: _Ibid._, p. 1163.--Navagiero, _Storia Venez._, p. 1118.]

Ds-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accabl d'annes et de
chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame; il
n'assistait plus  aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir
aucune des fonctions de sa dignit. Il tait entr dans sa
quatre-vingt-sixime anne; et si le conseil des Dix avait t
susceptible de quelque piti, il aurait attendu en silence la fin, sans
doute prochaine, d'une carrire marque par tant de gloire et de
malheurs. Mais le chef du conseil des Dix tait alors Jacques Lordano,
fils de Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur vie,
avaient t ennemis acharns du vieux Doge. Ils avaient transmis leur
haine  leurs enfans, et cette vieille rancune n'tait pas encore
satisfaite[33]. A l'instigation de Lordano, Jrme Barbarigo,
inquisiteur d'tat, proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre 1457,
de soumettre Foscari  une nouvelle humiliation. Ds que ce magistrat ne
pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommt un
autre Doge. Le conseil, qui avait refus par deux fois l'abdication de
Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, hsita avant
de se mettre en contradiction avec ses propres dcrets. Les discussions
dans le conseil et la junte se prolongrent pendant huit jours, jusque
fort avant dans la nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemble Marco
Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frre du Doge, pour qu'il ft li
par le redoutable serment du secret, et qu'il ne pt arrter les menes
de ses ennemis. Enfin, le conseil se rendit auprs du Doge, et lui
demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus
exercer. J'ai jur, rpondit le vieillard, de remplir jusqu' ma mort,
selon mon honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie
m'a appel. Je ne puis me dlier moi-mme de mon serment; qu'un ordre
des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, mais je ne le devancerai
pas. Alors une nouvelle dlibration du conseil dlia Franois Foscari
de son serment ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le
reste de sa vie, et lui ordonna d'vacuer en trois jours le palais, et
de dposer les ornemens de sa dignit. Le Doge ayant remarqu parmi les
conseillers qui lui portrent cet ordre, un chef de la Quarantie, qu'il
ne connaissait pas, demanda son nom: Je suis le fils de Marco Memmo,
lui dit le conseiller. Ah! ton pre tait mon ami, lui dit le vieux
Doge en soupirant. Il donna aussitt des ordres pour qu'on transportt
ses effets dans une maison  lui; et le lendemain, 23 octobre, on le
vit, se soutenant  peine, et appuy sur son vieux frre, redescendre
ces mmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on
l'avait vu install avec tant de pompe, et traverser ces mmes salles o
la rpublique avait reu ses sermens. Le peuple entier parut indign de
tant de duret exerce contre un vieillard qu'il respectait et qu'il
aimait; mais le conseil des Dix fit publier une dfense de parler de
cette rvolution, sous peine d'tre traduit devant les inquisiteurs
d'tat. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut
lu pour successeur de Foscari; celui-ci n'eut pas nanmoins
l'humiliation de vivre sujet l o il avait rgn. En entendant le son
des cloches qui sonnaient en actions de grces pour cette lection, il
mourut subitement d'une hmorragie cause par une veine qui s'clata
dans sa poitrine[34].

[Note 33: Vettor Sandi, _Storia civile Venez._, pt. II, lib. VIII, p.
715-717.]

[Note 34: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p.
1164.--_Chronicon Eugubinum_, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo,
_Istoria Bresciana_, t. XXI, p. 891.--Novigero, _Storia Veneziana_, t.
XXIII, p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.]

Le Doge, bless de trouver constamment un contradicteur et un censeur
si amer dans son frre, lui dit un jour en plein conseil: Messire
Augustin, vous faites tout votre possible pour hter ma mort: vous vous
flattez de me succder; mais si les autres vous connaissent aussi bien
que je vous connais, ils n'auront garde de vous lire. L-dessus il se
leva, mu de colre, rentra dans son appartement, et mourut quelques
jours aprs. Ce frre, contre lequel il s'tait emport, fut prcisment
le successeur qu'on lui donna. C'tait un mrite dont on aimait  tenir
compt, surtout  un parent, de s'tre mis en opposition avec le chef de
la rpublique.

(DARU, _Histoire de Venise_; vol. II, sect. XI, p. 533.)

FIN DE L'APPENDICE.



NOTE DE LORD BYRON.

Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady Morgan, je
remarque que l'expression _Rome de l'Ocan_ est applique  Venise; la
mme phrase se retrouve dans _les Deux Foscari_. Heureusement mon
diteur peut attester en mon nom que la tragdie fut compose et envoye
en Angleterre avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je
reus seulement le 16 d'aot. Mais je m'empresse de remarquer cette
concidence, et de cder l'originalit de la phrase  celle qui l'a pour
la premire fois prsente au public. Et je le fais avec d'autant plus
d'empressement, que l'on m'apprend (car je me suis peu donn la peine de
m'en assurer par moi-mme) que je viens d'tre l'objet d'une accusation
de plagiat. Dj l'on m'avait envoy sous le voile de l'anonyme une
dclaration menaante de la mme espce, sans doute dans le but
d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien 
rpondre aux imputations de ce genre. L'on m'accuse d'avoir compos la
description d'un voyage en vers d'aprs le rcit de plusieurs naufrages
rels _en prose_, en prenant  cette source tous les matriaux qui me
semblaient le plus importans. Gibbon fait un mrite au Tasse d'avoir
copi dans les chroniqueurs les plus minutieux dtails du sige de
Jrusalem. La mme chose est peut-tre  blmer chez moi; je m'en
soucie fort peu.

Pendant que je travaillais  dfendre le caractre de Pope, la troupe
famlique des crivains de _Grub-Street_ semble avoir voulu attaquer _le
mien_: rien de mieux, pour eux et pour moi. Une des accusations portes
dans leur ptre anonyme est surtout fort amusante: on y pose en fait
srieusement que j'ai reu 500 livres sterling pour avoir annonc le
cirage patent de Day et Martin. Voil le compliment le plus flatteur
que l'on ait jamais accord  la puissance de mon style. On y voit
encore la preuve qu'une personne a tent de faire connaissance avec M.
Townsend (homme de lois, qui vint, il y a trois ans, me trouver  Venise
pour affaire), dans l'intention de recevoir de ce visiteur accidentel la
confidence de quelques diffamations particulires sur mon compte. M.
Townsend est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette
circonstance que pour indiquer quel misrable monde se trouve renferm
au milieu du monde littraire, et comment ces honntes gens-l
travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on dit, dans la _Gazette
littraire_, d'avoir crit des notes pour la _Reine Mab_, ouvrage que je
n'avais jamais vu avant sa publication, et que je me souviens d'avoir
alors montr  M. Sotheby comme un pome d'un mrite et d'une
imagination remarquable. Je n'ai pas crit une seule de ces notes; je ne
les ai jamais vues manuscrites. Personne mme ne sait mieux que leur
vritable auteur combien nous diffrons tous deux matriellement
d'opinion quant  la partie mtaphysique de l'ouvrage; mais je n'en
admire pas moins hautement, avec tout ce qui n'est pas aveugl par la
bassesse et la bigotterie, ce qu'il y a de posie dans cette production
et dans les autres du mme auteur.

M. Southey aussi, dans la pieuse prface d'un pome o l'irrligion est
aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit de sdition, attendu que
l'un et l'autre restent galement absurdes, invoque contre moi la
svrit des lois, attendu que la tolrance de pareils crits aurait
conduit  la rvolution franaise: _non pas_ des crits dans le genre de
Wat-Tyler, mais de ceux de l'_cole satanique_. Cela est faux, et M.
Southey sait fort bien que cela est faux. Tous les crivains franais de
quelqu'indpendance furent perscuts; Voltaire et Rousseau furent
exils, Marmontel et Diderot furent mis  la Bastille; et le despotisme
de ce tems fit une guerre continuelle  tous les crivains de la mme
secte. En second lieu, la rvolution franaise ne fut pas occasionne
par un crit quelconque; elle serait arrive quand mme aucun de ces
crits n'et exist. C'est la mode d'attribuer tout  la rvolution
franaise, et la rvolution franaise  tout, except  sa relle cause.
Cette cause est vidente:--le gouvernement exigeait trop, et le peuple
ne pouvait _donner_ ni _supporter davantage_; sans cela, les
encyclopdistes auraient inutilement us toutes les plumes du monde. Et
la rvolution _anglaise_--(la premire, j'entends), par qui fut-elle
occasionne? Certes, les puritains taient aussi pieux, aussi svres
que Wesley ou son biographe! Je le rpte donc; les actes,--les actes de
la part du gouvernement, et non pas les crits qui les attaquent, ont
caus les tourmentes passes, et causeront celles qui se prparent.

Je ne suis pas rvolutionnaire, mais je les regarde comme invitables.
Mon voeu serait de voir la constitution anglaise restaure plutt que
renverse. Aristocrate par ma naissance, et j'ajouterai par mon
caractre, j'ai encore la plus grande partie de ma fortune dans les
fonds publics; qu'aurais-je donc  gagner  une rvolution? Peut-tre
ai-je plus  y perdre, en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses
places, ses gratifications, pour ses pangyriques et ses calomnies.
Mais, je le rpte, une rvolution est invitable. Que le gouvernement
soit fier d'avoir rprim quelques misrables tumultes; ils ne sont que
de faibles vagues repousses pour un instant du rivage, tandis que la
grande mare roule cependant, et gagne  chaque minute un nouveau
terrain. M. Southey nous accuse de saper la religion du pays; croit-il
donc la soutenir en crivant des vies telle que celle de Wesley? Jamais
un culte ne tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y
aura jamais de contre sans religion. On nous citera encore la France;
mais ce fut dans Paris seulement un parti frntique, qui soutint, et
pour un instant encore, la dogmatique absurdit de la thophilantropie.
Si l'glise d'Angleterre est renverse, elle tombera sous les coups des
sectaires, et non pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop
sages, trop clairs, trop convaincus de leur immense importance dans
les royaumes de la mtaphysique, pour jamais se soumettre  l'impit du
doute. Il peut y avoir quelques spculateurs incrdules; mais c'est
comme quelques rares gouttes d'eau dans le ple rayon de la raison
humaine. Ils sont en fort petit nombre; et leurs opinions, dpouilles
d'enthousiasme et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de
proslytes,-- moins toutefois qu'on ne les perscute: cette
circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque importance.

M. Southey triomphe avec une lche frocit, en prvoyant le _repentir
du lit de mort_ des objets de sa haine; il a form lui-mme une
charmante _vision du jugement_ en prose aussi bien qu'en vers, et
remplie de la plus impudente impit. Quelles seront les sensations de
M. Southey ou les miennes, dans l'instant terrible o il faudra quitter
la vie? c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer  dcider. Je n'ai
pas attendu _mon lit de mort_ pour me repentir d'une foule d'actions;
j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, tant soit peu rflchis,
et en dpit de l'_orgueil diabolique_ que, dans sa fureur, ce misrable
rengat attribue  ceux qui _le_ mprisent. Sans doute il ne
m'appartient pas de peser et de dterminer ce que j'ai pu faire de bien
ou de mal; mais du moins je puis borner ma dfense  l'assertion
trs-facile  prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de
bien rel dans une seule anne, depuis que j'ai atteint ma vingtime,
que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de sa mprisable et mobile
existence. Il est quelques actions que je puis me rappeler avec un noble
orgueil, et que les calomnies d'un crivain vendu ne sauraient
atteindre. Il en est d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et
repentir; mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse rellement
connatre, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis intimes, ne
saurait certainement tre une occasion de dshonneur pour cet ami ni
pour moi-mme.

Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais tout ce
qu'il osa publier,  son retour de Suisse, contre moi et d'autres
personnes honorables: dans ce monde, cette conduite lui a fait peu de
profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit lui en faire encore
moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas de prjuger quel sera _son
lit de mort_: c'est une affaire entre lui et son crateur. Mais, certes,
il est plaisant et odieux de voir l'arrogance de ce prdicateur
indiffrent de toutes les doctrines, dsignant  la damnation ternelle,
ses frres, quand il a dans son pupitre des productions telles que
_Wat-Tyler_, l'_Apothose de George III_, et l'_lgie sur Martin le
rgicide_. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine
note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, pour lequel
l'amiti de Robert Southey sera, dit-il, _un honneur, quand les disputes
phmres et les phmres rputations du jour seront oublies_. Pour
moi, je n'envie pas une amiti ni une gloire rversible, avec les
intrts, comme la fortune de M. Thlusson,  la troisime et quatrime
gnration.--Cette amiti sera probablement aussi mmorable que les
popes de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai rpt, il
y a dix ou douze ans, dans _les Bardes anglais_), qu'on s'en
souviendrait quand Homre et Virgile seront oublis, et non pas avant.
Je le laisse pour le prsent.

FIN DE LA NOTE.




CAN,

MYSTRE.

      Or le serpent tait le plus malin
      des animaux que le Seigneur Dieu
      avait faits.

      (_Gense_, chap. III, vers. I.)


A
SIR WALTER SCOTT, BARONNET,
_Ce Mystre de Can_ est ddi, par son oblig ami et dvou serviteur,

L'AUTEUR.




PRFACE.


Les scnes suivantes sont intitules _Mystre_, par allusion  l'ancien
titre de _mystre_ ou _moralit_ donn aux drames dont le sujet tait
analogue. L'auteur n'a cependant pas pris les mmes liberts qui jadis
taient tolres dans les ouvrages de ce genre, comme peut s'en
convaincre tout lecteur curieux de consulter ces productions
trs-profanes, en anglais, en franais, en italien ou en espagnol.
L'auteur s'est efforc de conserver le langage qui convenait le mieux 
ses personnages; et quand il a cru devoir emprunter celui de
l'_criture_, il l'a reproduit en l'altrant aussi peu, mme quant aux
paroles, que pouvait le permettre le rhythme potique. Le lecteur se
souviendra que la _Gense_ ne dit pas qu've fut tente par un dmon,
mais par _le serpent_; et cela, uniquement parce qu'il tait le plus
subtil des animaux. Quelle que soit l'interprtation que les rabbins et
les pres aient donne  ce passage, j'ai d prendre les mots comme je
les ai trouvs, et rpliquer avec l'vque Watson, quand on lui citait
en pareille occasion les Pres, tandis qu'il tait recteur de Cambridge:
Voyez le livre, entendant parler de l'criture. Il faut encore se
rappeler que mon sujet n'a rien de commun avec le _Nouveau-Testament_,
et que l'on ne pourrait, sans anachronisme, s'y reporter le moins du
monde.

Depuis long-tems je n'ai lu de pomes sur des sujets religieux. Je n'ai
pas relu Milton depuis l'ge de vingt ans; mais avant cet ge, je
l'avais tant de fois parcouru, que l'impression ne s'en est jamais
efface. Je n'ai pas lu _la Mort d'Abel_ de Gessner depuis l'ge de huit
ans,  Aberdeen. Le souvenir que j'en ai conserv est en gnral
agrable; mais quant aux dtails, je me souviens seulement que la femme
de Can s'appelait Meala.--Dans mon ouvrage, je les appelle Adah et
Zillah, les premiers noms fminins qui soient crits dans la _Gense_;
c'tait celui des femmes de Lamech: celles de Can et d'Abel ne sont pas
dsignes par leurs noms. Ainsi, dans le cas o le mme sujet nous
aurait inspir quelques ides analogues, je puis dire que je l'ignore,
et je ne m'en soucie que lgrement.

Le lecteur n'oubliera pas non plus qu'on ne trouve pas une seule
allusion  la vie future dans les ouvrages de Mose, ni mme dans tout
le vieux Testament. Les raisons de cette singulire omission sont
dveloppes dans le livre de Warburton, de _la Lgation divine_; elles
sont, ou elles ne sont pas satisfaisantes: mais il est certain qu'on
n'en a pas trouv de meilleures. J'ai pu supposer, dans tous les cas,
que Can n'en avait pas encore pris connaissance, sans avoir eu besoin,
je l'espre, de falsifier l'criture-Sainte.

Quant au langage de Lucifer, je ne pouvais gure le modeler sur celui
d'un prdicateur chrtien; mais j'ai fait ce qui tait en mon pouvoir
pour le maintenir dans les bornes de la politesse spiritualiste.

S'il se dfend d'avoir tent ve sous la forme du serpent, c'est
uniquement parce que la _Gense_ n'offre pas la plus indirecte allusion
 quelque chose de ce genre, et qu'elle ne met en scne le serpent que
dans le cercle de ses facults serpentines.

NOTA.--Le lecteur remarquera que l'auteur adopte dans ce pome l'opinion
de Cuvier, que le monde, avant la cration de l'homme, avait t dj
plusieurs fois dtruit. Cette hypothse, fonde sur l'tude des
diffrentes couches de terre, et sur les ossemens des normes animaux
dont la race est perdue, et que l'on a trouvs parmi elles, n'est pas
contraire au rcit de Mose, et sert plutt  le confirmer. Nul ossement
humain n'a t dcouvert, bien que ceux d'autres animaux dont la race
est encore aujourd'hui conserve se retrouvent mls aux squelettes des
races disparues. L'assertion de Lucifer, que le monde pradamite fut
aussi peupl d'tres raisonnables, d'une intelligence suprieure  celle
de l'homme, et dous d'une force comparable  celle du mammoth, etc.,
etc., est d'ailleurs une fiction potique destine  le servir dans ses
projets de sduction.

Je dois ajouter qu'Alfieri a fait une _tramlogdie_ intitule _Abel_.
Je ne l'ai jamais lue, non plus qu'aucun des autres ouvrages posthumes
de cet crivain,  l'exception de sa Vie.

PERSONNAGES.

      HOMMES.

      ADAM.
      CAN.
      ABEL.

      FEMMES

      VE.
      ADAH.
      ZILLAH.

      ESPRITS

      L'ANGE DU SEIGNEUR.
      LUCIFER.




CAN.




ACTE PREMIER.



SCNE PREMIRE.

(La scne se passe hors du Paradis.--Le soleil se lve.)

ADAM, VE, CAN, ABEL, ADAH, ZILLAH, offrant un sacrifice.


ADAM.

O Dieu, l'ternel, l'infini, le trs-sage!--toi qui d'une parole fis
jaillir des tnbres la lumire sur l'abme des eaux:--salut, Jhovah!
salut encore au retour de la lumire!

VE.

O Dieu! qui nommas le jour, et sparas pour la premire fois le matin de
la nuit;--toi qui divisas les flots, et donnas le nom de firmament  une
partie de ton ouvrage,-- jamais, salut!

ABEL.

O Dieu! qui transformas les lmens en terre, en eau, en air et en
flamme; toi, pre des jours et des nuits, et avec eux des mondes
clairs de leurs flambeaux, ou voils de leurs tnbres; toi qui
communiques l'existence  des tres faits pour en jouir et pour les
aimer aussi bien que toi,--salut, mille fois salut!

ADAH.

Dieu ternel! pre de toutes choses! qui cras ces tres excellens et
brillans de beaut, pour tre aims plus que toutes choses, 
l'exception de toi,--permets-moi de les confondre avec toi dans le mme
amour.--Salut! mille fois salut!

ZILLAH.

O Dieu! qui, malgr ton amour, ta puissance et ta bont, permis au
serpent de nous sduire, et d'arracher mon pre au paradis terrestre,
prserve-nous aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille fois salut!

ADAM.

Can, mon fils, mon premier n, pourquoi gardes-tu le silence?

CAN.

Pourquoi parlerais-je?

ADAM.

Pour prier.

CAN.

N'avez-vous pas pri vous-mme?

ADAM.

Oui, et de la plus grande ferveur.

CAN.

Et trs-haut: je vous ai entendus.

ADAM.

Puisse Dieu nous avoir galement entendus!

ABEL.

Ainsi soit-il!

ADAM.

Et cependant mon fils an se tait encore.

CAN.

Mieux vaut que je reste silencieux.

ADAM.

Pourquoi?

CAN.

Je n'ai rien  demander.

ADAM.

Rien dont tu puisses rendre grce?

CAN.

Non.

ADAM.

Ne vis-tu pas?

CAN.

Ne dois-je pas mourir?

VE.

Hlas! le fruit dfendu de l'arbre commence  tomber devant nous.

ADAM.

Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu plant l'arbre de
la science?

CAN.

Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de l'arbre de vie? alors
vous auriez pu le braver!

ADAM.

O mon fils! ne blasphme pas: c'est ainsi que parlait le serpent.

CAN.

Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez l'arbre de la science,
vous aviez celui de la vie:--la science est bonne et la vie est bonne;
comment donc toutes deux peuvent-elles tre mauvaises?

VE.

Mon fils, tu parles comme  l'instant o je pchai, alors que tu n'tais
pas encore n. Ne me rappelle pas mon malheur par le tien. Je me suis
repentie. Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans succombant aux
inspirations du serpent devant les murs mmes du paradis qu'il a pour
jamais ferm  tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre
curiosit fatale, tu serais heureux dans ce moment,-- mon cher fils!

ADAM.

Nos prires sont termines, sparons-nous, et reprenons nos travaux: ils
sont ncessaires sans tre pnibles. La terre est jeune encore; elle
rcompense volontiers, par le don de ses fruits, notre lger travail.

VE.

Can, vois ton pre calme et rsign: fais comme lui.

(Adam et ve sortent.)

ZILLAH.

Ne le veux-tu pas, mon frre?

ABEL.

Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne peut te servir de rien,
si ce n'est  rveiller le courroux de l'ternel.

ADAH.

Mon cher Can, serais-je galement l'objet de ton courroux?

CAN.

Non, Adah! seulement je voulais tre seul un instant. Abel! je souffre;
mais ce mal sera passager. Devance mes pas, mon frre,--je ne tarderai
pas  te suivre; et vous aussi, mes soeurs, ne tardez pas davantage: vous
ne devez pas recevoir un repoussant accueil. Je vous suis.

ADAH.

Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.

ABEL.

La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon frre!

(Sortent Abel, Zillah, Adah.)

CAN, seul.

Et c'est l la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce que mon
pre n'a pu conserver sa place dans l'den. Mais en suis-je cause?--je
n'tais pas n; je ne cherchais pas  natre, et je ne tiens nullement
au sort dans lequel m'a plac cette naissance. Pourquoi faut-il qu'il
ait cd au serpent et  la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cd?
Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre tait plant, pourquoi ne
l'tait-il pas pour lui? et sinon, pourquoi le placer prs de lui, au
centre de l'den, et le plus beau de tous les arbres? A toutes mes
questions, ils n'ont qu'une rponse: Il l'a voulu; il est bon. Et
comment puis-je le savoir? Parce qu'il est tout-puissant, s'ensuit-il
qu'il soit souverainement bon? Je ne le juge que par les rsultats:--ils
sont amers.--Faut-il que je les subisse pour une faute qui n'est pas la
mienne? Mais qu'aperois-je prs d'ici?--une forme comme celle des
anges; mais l'aspect plus triste et plus svre que le leur. Je frmis
malgr moi; pourquoi cependant le craindrais-je plus que les autres
esprits dont je vois tous les jours, dans le crpuscule, les pes
flamboyantes, alors qu'errant autour des portes dont l'entre nous est
interdite, je cherche  saisir quelque chose des jardins qui devaient
tre mon hritage, avant que la nuit n'en obscurcisse les murailles et
les arbres immortels? Si les chrubins arms ne m'effraient pas,
pourquoi frmirais-je  l'aspect de celui qui maintenant s'approche?
Cependant, il semble plus puissant qu'eux tous; leur gal en beaut, et
cependant moins radieux qu'il ne fut ou pourrait tre. Le chagrin semble
une partie de son immortalit; se pourrait-il? et la douleur ne
serait-elle pas le partage exclusif des hommes? Le voici.

(Entre Lucifer.)

LUCIFER.

Mortel!

CAN.

Ange! quel es-tu?

LUCIFER.

Le matre des anges.

CAN.

S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre prs d'une vile
poussire?

LUCIFER.

Je connais les penses de la poussire; j'y compatis, ainsi qu'aux
vtres.

CAN.

Eh quoi! vous connaissez mes penses?

LUCIFER.

Elles sont celles de tout tre digne de penser;--c'est la partie
immortelle de votre substance qui parle en vous.

CAN.

Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas t rvl. L'arbre de vie
nous fut enlev par la folie de mon pre, et celui de la science fut
trop tt dpouill par l'avidit de ma mre; tout le fruit qui nous en
soit rest est la mort!

LUCIFER.

Ils t'ont tromp; tu vivras.

CAN.

Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien dans la mort qui
m'effraie, si ce n'est que je sens un frisson invincible, un aveugle et
naturel instinct de vie que j'abhorre, autant que je me mprise
moi-mme, et cependant que je ne puis dompter:--voil pourquoi je vis
encore. Pourquoi suis-je, hlas! n?

LUCIFER.

Tu vis, et tu vivras  jamais. Ne crois pas que la terre qui forme ton
enveloppe soit la condition de ton existence:--elle te quittera, et tu
seras encore le mme.

CAN.

Le _mme_! et pourquoi pas mieux?

LUCIFER.

Il se pourra que tu sois comme nous.

CAN.

Et vous?

LUCIFER.

Nous sommes ternels.

CAN.

tes-vous heureux?

LUCIFER.

Nous sommes puissans.

CAN.

tes-vous heureux?

LUCIFER.

Non: l'es-tu?

CAN.

Comment le serais-je? Regarde-moi.

LUCIFER.

Pauvre argile! Et tu as la prtention d'tre malheureux! toi!

CAN.

Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance, qui es-tu?

LUCIFER.

Un tre qui aspire au rang de ton crateur, et qui ne t'aurait pas fait
ce que tu es.

CAN.

Ah! tu me sembles presque un dieu, et--

LUCIFER.

Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne veux tre que ce que
je suis. Il a vaincu; qu'il rgne!

CAN.

Qui?

LUCIFER.

Le crateur de ton pre et celui de la terre.

CAN.

Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu ses anges le
chanter, et mon pre le redire.

LUCIFER.

Ils disent--ce qu'ils sont forcs de chanter et de dire, sous peine
d'tre ce que je suis,--ce que tu es: des esprits et des hommes.

CAN.

Et que sommes-nous?

LUCIFER.

Des ames qui osent jouir de leur immortalit,--des ames qui osent
regarder en face leur ternel tyran, et lui dire que son mal n'est pas
bon. Si, comme il le dit, il nous a crs--ce que je ne sais ni ne
crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous anantir: nous sommes
immortels!--Bien plus, il en est ravi, afin de nous torturer davantage.
Qu'il le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa grandeur, il
n'est pas plus heureux que nous au milieu de nos tourmens. La bont
n'aurait pas fait le mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le
cependant reposer sur son trne immense et solitaire; qu'il cre des
mondes nouveaux pour adoucir l'ennui d'une insipide ternit et d'une
immense solitude! Qu'il lance dans l'espace globes sur globes: le tyran
n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner la facult de le
combattre, il serait moins malheureux. Mais qu'il rgne, et que sans
cesse il multiplie sa misre. Esprits et hommes, nous devons entre nous
sympathiser: nos souffrances sont communes; apprenons  les supporter,
en runissant  jamais notre misre, tandis que lui, accabl sous le
poids de sa grandeur, il ne pourra que crer encore, et toujours
crer.--

CAN.

Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent comme autant de
visions  travers mes penses: je ne pouvais concilier ce que je vois
avec ce que j'entends. Mon pre et ma mre me parlent de serpent,
d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce qu'ils nomment leur
paradis gardes par l'pe flamboyante de chrubins qui nous repoussent,
eux et moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une constante
pense; je contemple un monde o je ne semble rien, avec des ides qui
semblent capables de tout matriser:--mais je me croyais seul en proie 
ce genre de misre.--Mon pre est abattu; ma mre n'a plus cette ame qui
lui faisait aspirer aprs la science, au risque d'une maldiction
ternelle; mon frre est un jeune gardeur de troupeaux, qui offre les
premiers ns de ses brebis  celui qui ne permet pas  la terre de rien
donner qui ne soit arros de nos sueurs; ma soeur Zillah chante un hymne
d'actions de grces avant les oiseaux du matin; et mon Adah, ma
bien-aime, elle ne comprend rien aux soucis qui me dvorent: en un mot,
jusqu'alors, aucun tre n'avait sympathis avec moi. Eh bien!--je suis
ravi de m'associer aux esprits.

LUCIFER.

Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille association, je
n'apparatrais pas maintenant  tes yeux. Comme la premire fois, un
serpent et suffi pour te charmer.

CAN.

Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mre?

LUCIFER.

Je ne tente qu'avec l'appt de la vrit. N'y avait-il pas l'arbre de la
science? l'arbre de vie n'tait-il pas encore charg de fruits? Suis-je
cause qu'elle trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaai des objets
dfendus  la porte d'tres innocens, et que leur innocence mme devait
rendre curieux? Moi, je vous aurais crs des dieux; et celui qui vous a
exils ne l'a fait que pour vous empcher de manger le fruit de vie, et
de devenir des dieux comme nous. N'taient-ce pas l ses paroles?

CAN.

Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient entendues au milieu des
clairs.

LUCIFER.

Quel tait donc le dmon, de celui qui vous dfendait de vivre, ou de
celui qui voulait vous faire vivre  jamais dans le bonheur et le
pouvoir de la science?

CAN.

Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de l'autre arbre, ou
n'ont-ils pas laiss tous les deux?

LUCIFER.

L'un vous appartient dj, l'autre peut vous appartenir encore.

CAN.

Et par quel moyen?

LUCIFER.

En rsistant; en demeurant vous-mmes. L'ame est suprieure  tout,
quand l'ame veut bien se comprendre, quand elle se fait le point central
du cercle qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour matriser.

CAN.

Mais n'as-tu pas tent mes parens?

LUCIFER.

Moi? misrable poussire! et pourquoi, comment les aurais-je tents?

CAN.

Le serpent, disent-ils, tait un esprit.

LUCIFER.

Qui l'a dit? cela n'est pas crit l-haut. L'homme, dans ses craintes
immenses et sa petite vanit, peut bien rejeter sur les substances
spirituelles le tort de sa propre chute; mais notre orgueilleux despote
ne voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent tait le
serpent,--rien de plus, et cependant l'gal de ceux qu'il tenta, par sa
nature terrestre comme la leur;--leur suprieur en sagesse, puisqu'il
put les sduire, et leur donner la connaissance qui devait dtruire
leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je voulusse revtir l'enveloppe
des tres qui doivent mourir?

CAN.

Mais, enfin, le reptile avait-il un dmon en lui?

LUCIFER.

Il ne fit qu'en veiller un dans ceux qu'entranait sa langue venimeuse.
Je te rpte que le serpent n'tait rien de plus qu'un serpent:
demande-le au chrubin qui garde l'arbre sducteur. Quand des milliers
de sicles auront roul sur vos cendres disperses et sur celles de
votre race, les habitans de la terre pourront bien alors cacher sous les
fables leurs fautes primitives, m'attribuant un dguisement que je
mprise, comme je mprise tout ce qui plie le genou devant celui qui ne
fit des tres que pour les courber devant sa triste et solitaire
ternit; mais nous qui voyons la vrit en face, nous devons la
reproduire. Tes malheureux parens coutrent les conseils d'un reptile;
ils tombrent. Et pourquoi les esprits les auraient-ils tents? Quel
objet digne d'envie, que les bornes troites de votre paradis, pour des
intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais je te parle de
choses que tu ignores, avec ton arbre de la science.

CAN.

Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle science sans m'inspirer
le dsir de la pntrer, la soif de m'en abreuver; oui, mon ame est
digne de la comprendre.

LUCIFER.

En aurais-tu le courage?

CAN.

Tu peux l'prouver.

LUCIFER.

Oserais-tu contempler la mort?

CAN.

Je ne l'ai pas encore vue.

LUCIFER.

Mais tu devras la subir.

CAN.

Mon pre dit que c'est une chose terrible, ma mre pleure en l'entendant
nommer: Abel, alors, lve les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les
siens vers la terre, en soupirant une prire; Adah me regarde, et se
tait.

LUCIFER.

Mais toi?

CAN.

D'indicibles penses pntrent dans mon coeur embras, quand j'entends
parler de cette toute-puissante mort qui semble invitable. Ne
pourrais-je lutter contre elle? J'ai lutt avec le lion, quand j'tais
encore enfant; je jouais avec lui, jusqu' ce qu'il s'chappt de mes
bras en rugissant.

LUCIFER.

Elle n'a pas de forme; mais elle anantira tous les tres, enfans de la
terre, qui sont revtus d'une forme.

CAN.

Ah! je croyais que c'tait un tre; et quel autre qu'un tre pouvait
crer quelque chose d'aussi fatal aux tres?

LUCIFER.

Demande au destructeur.

CAN.

Quel est-il?

LUCIFER.

Le crateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira; il ne cre que pour
dtruire.

CAN.

Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort, je le conjecturais:
je ne la connais pas, mais elle me semble horrible. Dans la vaste
dsolation des nuits, je l'ai recherche, j'ai tent de la surprendre;
et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage jetait sur les
murs d'den, et que traversait le glaive tincelant des chrubins,
j'attendais aprs ce que je croyais elle: car, en mme tems que la
crainte, naissait dans mon coeur le dsir de connatre ce qui devait tous
nous subjuguer;--mais rien ne se prsentait. Alors je dtachais mes yeux
accabls de la vue du paradis dfendu, notre premire patrie; je les
reportais aux flambeaux rpandus sur nos ttes, si nombreux et si
ravissans: eux aussi devront-ils donc mourir?

LUCIFER.

Peut-tre;--mais long-tems aprs que vous ne serez plus, toi et les
tiens.

CAN.

J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir: ils sont trop
beaux. Qu'est-ce que la mort? Je sens, et je le crains, que c'est une
chose terrible; mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous l'a
dnonce comme un mal,  nous,  ceux qui pchrent,  ceux qui ne
pchrent pas:--ce mal, quel est-il?

LUCIFER.

On l'apprend dans la terre.

CAN.

Mais pourrai-je le connatre?

LUCIFER.

Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je ne puis rpondre.

CAN.

Je ne serais qu'une poussire tranquille, il n'y aurait pas de mal; et
que n'ai-je jamais t autre chose!

LUCIFER.

Ce voeu est ignoble; il est mme indigne de ton pre: car, du moins, il
souhaita de connatre.

CAN.

Mais non pas de vivre; car il et dpouill l'arbre de vie.

LUCIFER.

Il en fut empch.

CAN.

Erreur mortelle, de n'avoir pas d'abord cueilli ce fruit; mais avant de
ravir la science, il ne connaissait pas la mort. Hlas!  peine si
j'entrevois ce qu'elle est, et pourtant je la redoute:--je tremble
devant ce que j'ignore!

LUCIFER.

Et moi, je ne crains rien, parce que je connais tout: voil quelle est
la vraie science.

CAN.

Veux-tu m'apprendre tout?

LUCIFER.

Oui,  une condition.

CAN.

Dsigne-la.

LUCIFER.

C'est que tu t'inclineras pour adorer en moi--ton seigneur.

CAN.

Tu n'es pas le seigneur que mon pre adore.

LUCIFER.

Non.

CAN.

Es-tu son gal?

LUCIFER.

Non;--je n'ai rien de commun avec lui! je ne le voudrais pas. Je veux
tre au-dessus,--au-dessous, tout enfin, plutt que de partager ou de
reconnatre son pouvoir. Je reste  part, mais pourtant je suis
grand;--il en est beaucoup qui m'adorent, un plus grand nombre encore
m'adorera dans la suite:--sois au nombre des premiers.

CAN.

Jusqu' prsent, je ne me suis pas inclin devant le Dieu de mon pre,
bien que mon frre Abel me conjurt souvent de me joindre  lui dans un
commun sacrifice:--pourquoi flchirais-je devant toi?

LUCIFER.

N'as-tu jamais flchi le genou devant lui?

CAN.

Je te l'ai dit;--et quel besoin de le dire? ta science suprme ne
doit-elle pas te l'apprendre?

LUCIFER.

Celui qui n'a pas flchi devant lui s'incline devant moi!

CAN.

Je ne flchis devant personne.

LUCIFER.

Tu n'en es pas moins mon adorateur: lui refuser son hommage, c'est par
cela mme me l'accorder.

CAN.

Que veux-tu dire?

LUCIFER.

Tu le sauras--et bientt.

CAN.

Dcouvre-moi du moins le mystre de mon existence.

LUCIFER.

Suis-moi o je te conduirai.

CAN.

Mais je dois retourner pour travailler  la terre;--j'ai promis--

LUCIFER.

Quoi?

CAN.

De cueillir les prmices de quelques fruits.

LUCIFER.

Pourquoi?

CAN.

Pour les offrir sur un autel avec Abel.

LUCIFER.

N'as-tu pas dit que jamais tu n'avais flchi devant celui qui t'a cr?

CAN.

Oui;--mais les vives instances d'Abel m'ont entran: l'offrande est
plutt la sienne que la mienne,--et Adah--

LUCIFER.

Pourquoi hsiter ainsi?

CAN.

C'est ma soeur, ne le mme jour, des mmes entrailles; elle m'a arrach
 force de pleurs cette promesse: car pour ne pas la voir pleurer, il me
semble que je supporterais tout, et que j'adorerais tout.

LUCIFER.

Alors, suis-moi!

CAN.

Volontiers.

(Entre Adah.)

ADAH.

Mon frre, je viens vers toi; c'est l'heure du repos et du bonheur,--et
nous en jouissons moins en ton absence. Tu n'as pas travaill ce matin;
mais j'ai fait nos deux tches. Viens! les fruits sont mrs; ils sont
colors comme la lumire  laquelle ils doivent leur saveur: viens!

CAN.

Ne vois-tu pas?

ADAH.

Je vois un ange; nous en avons vu beaucoup. Voudrait-il partager nos
instans de repos?--il est le bien-venu.

CAN.

Il ne ressemble pas aux anges que nous avons vus.

ADAH.

Est-ce qu'il en est d'autres? Il est le bien-venu, s'il leur ressemble.
Ils n'ont pas ddaign de s'asseoir quelquefois  notre table.--Que
veut-il?

CAN,  Lucifer.

Le veux-tu?

LUCIFER.

Et toi, veux-tu tre  moi?

CAN.

Il faut que je m'loigne avec lui.

ADAH.

Quoi! nous laisser?

CAN.

Oui.

ADAH.

Moi!

CAN.

Chre Adah!

ADAH.

Laisse-moi te suivre.

LUCIFER.

Non! elle ne le doit pas.

ADAH.

Qui es-tu pour te mettre ainsi entre nos deux coeurs?

CAN.

C'est un dieu.

ADAH.

Comment le sais-tu?

CAN.

Il parle comme un dieu.

ADAH.

Le serpent aussi, et il mentait.

LUCIFER.

Tu te trompes, Adah!--L'arbre dont il parlait n'tait-il pas celui de la
science?

ADAH.

Oui,--pour notre malheur ternel.

LUCIFER.

Encore ce malheur tait-il la science:--il n'a donc pas menti. S'il vous
a perdus, il n'a pas, du moins, trahi la vrit; et l'essence de la
vrit ne peut tre que bonne.

ADAH.

Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a runi sur nos ttes tous
les maux: expulsion de notre patrie, terreur, travail, sueur et
lassitude; regrets du pass, esprance de ce qui ne se ralise pas.
Can! ne va pas avec cet esprit; souffre encore ce que nous avons dj
souffert, et aime-moi.--Je t'aime.

LUCIFER.

Tu l'aimes? Quoi! plus que ta mre et que ton pre?

ADAH.

Oui; est-ce un pch encore?

LUCIFER.

Non,--pas encore; mais plus tard c'en sera un--pour vos enfans.

ADAH.

Comment! ma fille ne pourra-t-elle pas aimer son frre noch?

LUCIFER.

Comme tu aimes Can? non.

ADAH.

O mon Dieu! ils ne s'aimeraient pas? ils ne reproduiraient pas des tres
aimans comme eux? N'ont-ils pas suc le lait du mme sein? Leur pre
n'tait-il pas sorti des mmes flancs, et  la mme heure que moi? Ne
nous aimons-nous pas l'un l'autre? et multipliant notre existence, ne
multiplions-nous pas des tres qui se chriront encore, et comme je te
chris, mon Can? Oh! ne va pas avec cet esprit; il n'est pas des
ntres.

LUCIFER.

Le pch dont je parle n'est pas de mon oeuvre; en vous, il ne peut tre
un pch,--bien qu'il le paraisse dans ceux auxquels vous transmettrez
votre humanit.

ADAH.

Qu'est-ce qu'un pch qui n'est pas pch en lui-mme? Les circonstances
peuvent-elles tour  tour transformer le pch en vertu?--S'il en est
ainsi, nous sommes donc les esclaves de--

LUCIFER.

Des tres plus levs que vous sont esclaves; et de plus levs qu'eux
ont prfr la libert des tortures aux lentes agonies d'une adulation
qui s'exhalait en hymnes, en concerts, en prires intresses vers le
Tout-Puissant, non parce qu'il inspirait de l'amour, mais parce qu'il
tait tout-puissant, parce qu'il veillait leur ambition ou leur
terreur.

ADAH.

La toute-puissance doit s'unir  la toute-bont.

LUCIFER.

Alors, que signifie den?

ADAH.

Dmon! ne me tente pas par ta beaut; plus que le serpent, tu es beau:
tu es aussi menteur que lui.

LUCIFER.

Aussi sincre. Demandez  ve, votre mre; n'a-t-elle pas conquis la
science du bien et du mal?

ADAH.

O ma mre! tu as cueilli un fruit plus fatal  tes descendans qu'
toi-mme. Toi, du moins, tu as pass ta jeunesse dans le paradis,
jouissant de l'innocence et du bonheur de converser avec des esprits
bienheureux; pour nous, tes enfans, ignorans de l'den, nous vivons
environns par les dmons qui, s'emparant des paroles de Dieu, nous
sduisent, en profitant de nos propres penses, de nos regrets et de
notre curiosit.--Ainsi devins-tu la proie du serpent dans tes plus
beaux jours de simplicit, de candeur et de joie. Je ne sais que
rpondre  l'tre immortel qui se tient devant moi; je ne puis le
dtester; je le contemple avec une inquitude qui n'est pas sans charme,
et pourtant je ne puis m'loigner de lui. Dans son regard est une
attraction magique qui fixe sur les siens mes yeux blouis; mon coeur bat
avec rapidit; je tremble, et pourtant je me rapproche plus
prs,--toujours plus prs. Can!  Can! dfends-moi de lui!

CAN.

Pourquoi craindre, mon Adah? ce n'est pas un mauvais ange.

ADAH.

Ce n'est pas Dieu;--il n'est pas  Dieu. J'ai vu les chrubins et les
sraphins: il ne regarde pas comme eux.

CAN.

Mais il est des esprits plus levs encore:--les archanges.

LUCIFER.

De plus levs encore que les archanges.

ADAH.

Oui;--mais ils ne sont pas heureux.

LUCIFER.

Si le bonheur consiste dans l'esclavage,--non.

ADAH.

J'ai entendu dire que les sraphins _aimaient le plus_,--les chrubins
_connaissaient le mieux_:--celui-ci doit tre un chrubin,--car il
n'aime pas.

LUCIFER.

Et si la science la plus leve affaiblit l'amour, comment se fait-il
que vous cessiez d'aimer en commenant  connatre? Puisque les
chrubins qui savent tout, aiment le moins, l'amour des sraphins ne
peut tre que l'ignorance: qu'ils soient incompatibles, la sentence
porte contre tes malheureux parens le prouve assez. Choisissez donc
entre l'amour et la science:--il n'est pas d'autre choix. Votre pre
s'est dj dcid: son culte n'est que de la peur.

ADAH.

O Can! choisis l'amour.

CAN.

Oui, pour toi, chre Adah! mais le choix est inutile:--il est n avec
moi;--je n'aime rien de plus.

ADAH.

Et nos parens?

CAN.

Nous aimaient-ils quand ils enlevrent de l'arbre ce qui nous exila tous
du paradis?

ADAH.

Alors nous n'tions pas ne;--et quand nous l'aurions t, ne
devrions-nous pas les aimer, ainsi que nos enfans, Can?

CAN.

Mon petit noch! et sa soeur encore bgayante! Ah! si je pouvais les
croire heureux, j'oublierais  demi--mais jamais on ne l'oubliera, mme
aprs trois milliers de gnrations! jamais les hommes ne chriront la
mmoire de l'homme qui, dans la mme heure, perptua la source du mal et
de l'humanit. Ils se sont empars de l'arbre de la science et du
pch;--non contens de leur propre infortune, ils nous ont impos, 
moi,-- toi, au petit nombre des tres aujourd'hui vivans,  la
multitude innombrable des tres  venir, l'obligation d'hriter d'une
agonie que le tems ne peut qu'accrotre encore!--Et je serai le pre de
tant d'infortuns! et ta beaut, ton amour,--ma tendresse, les momens
ravissans couls dans tes bras; tout ce que nous aimons dans nous-mmes
et dans nos enfans, doit les conduire, aprs de longues annes de pchs
et de douleur,--ou mme aprs quelques instans galement pnibles, et
mls  peine d'une courte lueur de plaisir; tout cela doit les mener 
la mort,--ce fantme inconnu! Non! l'arbre de la science n'a pas
acquitt sa promesse:--s'ils ont pch, ils devaient du moins, en
change, savoir tout ce qui est du domaine de la science, et, par
consquent, les mystres qui environnent la mort! Que
savent-ils?--qu'ils sont misrables. Quel besoin de serpens et de fruits
pour nous l'apprendre?

ADAH.

Je ne serais pas  plaindre, Can, si tu tais heureux.--

CAN.

Sois donc heureuse seule:--je ne veux pas d'un bonheur qui m'avilit, moi
et les miens.

ADAH.

Seule, je ne pourrais, je ne _voudrais_ pas tre heureuse; mais je pense
qu'entoure de leurs bras je puis l'tre, en dpit de la mort que je ne
redoute pas, puisque je l'ignore, bien qu'elle paraisse un fantme
terrible,--si j'en juge d'aprs ce que j'en entends dire.

LUCIFER.

Et, dis-tu, tu pourrais tre heureuse _seule_?

ADAH.

Seule! O mon Dieu! qui pourrait tre heureux ou bon dans la solitude?
L'isolement est  mes yeux un pch; si ce n'est quand je pense que
bientt je reverrai mon frre, son frre, nos enfans et nos parens.

LUCIFER.

Ton Dieu est pourtant seul: est-il heureux, est-il bon?

ADAH.

Tu te trompes; il a les anges et les mortels  rendre heureux: son
bonheur consiste  le rpandre autour de lui; et quel bonheur peut-il
exister qu'on ne cherche  rpandre?

LUCIFER.

Interrogez votre pre sur son exil d'den,--sur son
premier-n;--interrogez votre propre coeur: il n'est pas tranquille.

ADAH.

Hlas! non; et vous--tes-vous du ciel?

LUCIFER.

Si je n'en suis pas, jugez quel est ce bonheur universel que se plat 
rpandre (comme vous le dites) ce crateur tout-puissant et
souverainement bon de la vie et des choses vivantes; c'est l son
secret, et il le garde. Nous devons souffrir, quelques-uns de nous
doivent rsister, et le tout en vain,  entendre ces sraphins. Mais il
faut en faire l'preuve, puisque d'ailleurs nous ne serions pas mieux.
Il y a dans les esprits un sens qui leur indique toujours le juste,
comme au sein des nuits vos yeux, jeunes mortels, se dirigent
naturellement vers l'toile vigilante qui annonce le matin.

ADAH.

C'est une ravissante toile; sa beaut me force  l'aimer.

LUCIFER.

Et pourquoi ne l'adorez-vous pas?

ADAH.

Notre pre n'adore que l'tre invisible.

LUCIFER.

Le symbole de l'invisible est ce qu'il y a de plus ravissant dans ce qui
est visible; et cet astre brillant est le conducteur de l'arme cleste.

ADAH.

Notre pre dit qu'il a vu le Dieu mme qui le cra, lui et ma mre.

LUCIFER.

_Toi_, l'as-tu vu!

ADAH.

Oui,--dans ses oeuvres.

LUCIFER.

Mais en lui-mme?

ADAH.

Non,--si ce n'est dans mon pre qui est l'image de Dieu, ou dans ses
anges qui te ressemblent,--plus brillans encore, mais moins beaux, et
d'un aspect moins imposant. Ils nous apparaissent clatans comme le
silencieux milieu du jour; mais pour toi, tu ressembles  la nuit
thre, quand de longs et blancs nuages croisent l'immensit violette,
quand d'innombrables toiles tincellent sur l'admirable et mystrieuse
vote entoure d'objets qui semblent tents de briller comme le soleil;
leur beaut, leur multitude, leurs mouvemens, leurs doux rayons, tout
nous entrane vers eux: ils remplissent mes yeux de larmes; tu produis
sur moi le mme effet. Tu ne sembles pas heureux; ah! ne nous entrane
pas dans ton malheur, et je pleurerai sur toi.

LUCIFER.

Hlas! ces pleurs! tu ne sais pas quels ocans doivent en tre
rpandus--

ADAH.

Par moi?

LUCIFER.

Par tous.

ADAH.

Comment, tous?

LUCIFER.

Par des millions, des myriades,--par toute la terre peuple,--la terre
non peuple,--par l'enfer toujours encombr des tres dont ton sein doit
tre le germe.

ADAH.

O Can! cet esprit nous maudit.

CAN.

Laisse-le dire; je veux le suivre.

ADAH.

O?

LUCIFER.

Dans un endroit d'o il pourra revenir vers toi dans une heure; mais
d'ici l, il verra des objets de plusieurs sicles.

ADAH.

Comment cela peut-il tre?

LUCIFER.

Votre crateur n'a-t-il pas fait en quelques jours, du dbris des
anciens mondes, celui que vous habitez? et moi qui l'ai aid dans cette
oeuvre, ne pourrais-je montrer dans une heure ce qu'il a fait en
plusieurs, ou dtruit en moins de tems encore?

CAN.

Je suis prt  te suivre.

ADAH.

Mais dans une heure, reviendra-t-il sain et sauf?

LUCIFER.

Oui. Pour nous, les actes sont indpendans des entraves du tems; nous
pouvons franchir en une heure l'ternit, ou bien transporter dans le
cercle d'une heure tout ce que l'ternit renferme. Notre souffle ne se
rgle pas comme celui des mortels--mais cela est un mystre. Can, viens
avec moi.

ADAH.

Reviendra-t-il?

LUCIFER.

Oui, femme! lui seul entre tous les mortels (le premier et le dernier, 
l'exception d'un.....) reviendra de ces lieux, et te sera rendu pour
peupler avec toi cette contre silencieuse et aride, comme le sera votre
monde, aujourd'hui born  quelques habitans.

ADAH.

O demeures-tu?

LUCIFER.

Au milieu des espaces. O devrais-je demeurer? prs de ton ou tes
dieux:--il n'en est rien. C'est en ma prsence que toutes les divisions
s'oprent; la vie et la mort,--le tems et l'ternit,--le ciel et la
terre.--Ce qui n'est ni ciel ni terre est habit de l'ombre de ceux qui
jadis l'habitaient ou plus tard l'habiteront:--voil mes domaines! Du
moins puis-je les sparer de _son_ empire, et possder un royaume qui
n'est pas _sien_; et si je n'tais pas ce que je dis, pourrais-je
demeurer en ces lieux? vous ne faites qu'entrevoir ses anges.

ADAH.

En effet; ils apparurent quand le beau serpent parla pour la premire
fois  notre mre.

LUCIFER.

Can! tu m'as entendu. Soupires-tu aprs la science? je puis assouvir ta
soif: je ne te demande pas de partager des fruits qui pourraient te
ravir un seul des biens que vous ait laisss le vainqueur. Suis-moi.

CAN.

Esprit! je l'ai dit.

(Can et Lucifer sortent.)

ADAH s'crie en les suivant:

Can! Can! mon frre!

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE II.



SCNE PREMIRE.

(L'abme de l'espace.)

CAN, LUCIFER.


CAN.

Je foule l'air et ne tombe pas; cependant je tremble de tomber.

LUCIFER.

Si tu as foi en moi, les airs te soutiendront, les airs dont je suis
souverain.

CAN.

Mais puis-je le faire sans impit?

LUCIFER.

Croire est ne pas tomber, douter est prir! Tel est l'dit que porte
l'autre Dieu, celui qui me donne devant ses anges le nom de Dmon. Ce
nom, ils le rptent en cho  des tres misrables qui, ne connaissant
rien au-dessus de leurs sens rtrcis, s'inclinent devant le mot qui
frappe leur oreille, et croient toujours sincrement le bien ou le mal
que l'on proclame devant leur faiblesse. Je n'exige rien de pareil:
honore-moi ou ne m'honore pas, tu franchiras des mondes au-del de ton
petit monde; quelques doutes conus par toi durant ta fragile existence
ne seront pas rcompenss par des tortures de _ma_ conception. Une heure
viendra qu'en planant sur quelques gouttes d'eau, un homme dira  un
homme: _Crois en moi, et marche sur les eaux_; alors l'homme pourra
braver les vagues en scurit. Je ne te dirai pas: Crois en moi, comme
la condition de ton salut; mais: Suis mes pas sur le gouffre des
espaces, et je te montrerai ce que tu ne pourras prendre pour un
mensonge, l'histoire des mondes passs, prsens et futurs.

CAN.

O dieu, dmon, ou ce que tu peux tre, est-ce l votre terre?

LUCIFER.

Eh quoi! tu ne reconnais pas la poussire dont votre pre fut form?

CAN.

Se peut-il? Ce petit cercle bleu nageant dans l'espace thr, et prs
de lui un cercle plus troit encore, et dont la lueur rappelle celle de
notre nuit terrestre; est-ce l notre paradis?

LUCIFER.

Indique-moi la position de ce paradis.

CAN.

Comment le pourrais-je? A mesure que nous avanons, il devient toujours
plus petit; et en diminuant progressivement, il s'entoure d'une aurole
semblable  la lumire qui jaillit de la plus belle des toiles, quand
je la contemple des limites du paradis. En nous cartant, je crois les
voir toutes deux se joindre aux innombrables toiles qui nous entourent,
et augmenter ainsi leur multitude infinie.

LUCIFER.

Et s'il existait des mondes plus grands que le tien, habits par des
formes plus grandes; si ces mondes taient plus nombreux que la
poussire de la triste terre, multiplie comme elle le sera en atomes
anims, tous vivans, tous condamns au malheur et  la mort, que
penserais-tu?

CAN.

Je serais fier de la pense qui comprend de telles choses.

LUCIFER.

Mais si cette haute pense tait enchane  une masse servile de
matire; si, connaissant de telles choses, aspirant aprs elles, et
aprs une science encore plus leve, tu demeurais l'esclave des besoins
les plus grossiers et les plus misrables; si tes plaisirs les plus purs
n'taient qu'un avilissement dguis, une illusion nervante et
honteuse, dont le seul but serait de t'entraner  renouveler des corps
et des ames toutes condamnes  la mme fragilit, presque toutes  la
mme infortune--

CAN.

Esprit! je ne connais pas la mort, si ce n'est que c'est un tre
terrible, un hideux hritage qu'avec la vie je dois  mes parens, et
dont je les ai entendu parler; double et triste hritage, autant que
j'en puis juger encore. Mais enfin, si notre sort est tel que tu me le
dpeins (et je sens en moi le douloureux pressentiment de la vrit),
permets-moi de mourir ici; car donner le jour  des tres dont le
partage serait de souffrir longues annes, et puis enfin mourir, ce
n'est aprs tout que propager la mort et multiplier le meurtre.

LUCIFER.

Tu ne peux pas mourir tout--fait;--il est quelque chose qui doit
survivre.

CAN.

L'autre n'en a rien dit  mon pre, quand il le chassa du paradis, avec
la mort crite sur son front. Mais au moins laisse-moi dtruire ce qu'il
y a de mortel en moi, pour que je sois, quant au reste, semblable aux
anges.

LUCIFER.

Je suis de l'essence anglique: voudrais-tu me ressembler?

CAN.

Je ne sais pas ce que tu es: je sens ton pouvoir. Tu me montres des
objets qui surpassent mes facults, et qu'il ne serait pas en ma
puissance de voir; bien qu'ils soient encore infrieurs  mes dsirs et
 ma conception.

LUCIFER.

Quelles sont-elles, ces conceptions d'un orgueil assez humble pour
sjourner avec les vers dans une enveloppe de terre?

CAN.

Et toi-mme, qui es-tu pour affecter un esprit si hautain, pour jouir
des privilges des choses cres _et_ des choses immortelles, et qui
cependant sembles dvor de chagrin?

LUCIFER.

Je parais ce que je suis; voil pourquoi je te demande si tu voudrais
tre immortel.

CAN.

Tu l'as dit; il faut, mme en dpit de moi, que je sois immortel. Je
l'ignorais;--mais puisqu'il le faut, permets-moi, heureux ou malheureux,
d'anticiper aujourd'hui sur mon immortalit.

LUCIFER.

Tu l'anticipais avant de me connatre.

CAN.

Comment?

LUCIFER.

En souffrant.

CAN.

Les tourmens seraient-ils immortels?

LUCIFER.

Nous verrons, moi et tes fils. Mais regarde maintenant, n'es-tu pas
ravi?

CAN.

Que vois-je, et qu'tes-vous, magnifiques espaces que l'imagination
n'aurait pu rver? Qu'tes-vous, globes infinis d'une lumire toujours
plus blouissante? Quel est ce dsert azur, ces champs de l'air sans
bornes o vous roulez, semblables aux feuilles que je voyais flotter sur
les ondes limpides de l'den? Votre course est-elle mesure? ou
parcourez-vous un espace sans bornes, un univers arien toujours
nouveau, auquel mon ame, blouie par l'ide de l'ternit, ne peut
penser sans vertige? O dieu! dieux! ou qui que vous soyez! que vous tes
beaux  contempler! quelle merveille dans vos effets ou dans vos
accidens! Que je meure comme un atme (s'il en est qui meurent), ou que
je sois initi au mystre de votre nature! Mes penses, en ce moment, ne
sont pas aussi indignes que la poussire qui les recle, des objets que
je contemple. Esprit! donne-moi la mort, ou laisse-moi approcher
davantage.

LUCIFER.

N'es-tu pas assez prs? Baisse les yeux vers votre terre!

CAN.

Ou est-elle? je ne vois plus rien qu'une masse d'innombrables lueurs.

LUCIFER.

Regarde-l.

CAN.

Je ne vois rien.

LUCIFER.

Elle brille cependant encore.

CAN.

Quoi! ce point imperceptible?

LUCIFER.

Oui.

CAN.

Se peut-il? J'ai vu des vers luisans et d'autres insectes lumineux
tinceler sur les gazons dans un sombre crpuscule; ils rpandaient un
clat plus vif que le monde qui les contient.

LUCIFER.

Eh bien! tu as vu briller des vers et des mondes;--qu'en penses-tu?

CAN.

Qu'ils sont beaux chacun dans leur propre sphre; et qu'au milieu des
nuits auxquelles ils doivent leur beaut, l'imperceptible insecte, dans
sa course lumineuse, et l'toile immortelle, dans son immense carrire,
doivent galement tre guids.

LUCIFER.

Mais comment et par qui?

CAN.

Montre-le-moi.

LUCIFER.

Oses-tu le demander?

CAN.

N'ai-je pas os connatre ce que j'oserai en ce moment voir? Tu ne m'as
rien montr qui satisfasse encore mon imagination.

LUCIFER.

Avance donc avec moi. Veux-tu contempler les objets mortels ou
immortels?

CAN.

Que vois-je l?

LUCIFER.

Des objets qui participent des deux natures: lequel saisit le plus ton
coeur?

CAN.

Les choses que je vois.

LUCIFER.

Mais qui te frappe le plus?

CAN.

Les choses que je n'ai vues et ne verrai jamais:--les mystres de la
mort.

LUCIFER.

Mais si je te montre les choses qui sont mortes, comme je t'ai montr
plusieurs de celles qui ne mourront pas?

CAN.

Fais-le.

LUCIFER.

Avance donc sur nos ailes puissantes.

CAN.

Oh! comme nous fendons les airs! les astres s'teignent peu  peu. La
terre! o est ma terre? Laisse-moi, que je la regarde encore; c'est
d'elle que je fus form.

LUCIFER.

Elle est aujourd'hui moins que toi dans l'univers. Cependant, ne crois
pas pouvoir lui chapper; bientt tu lui seras rendu et  toute sa vile
poussire: c'est une partie de ton ternit et de la mienne.

CAN.

O me conduis-tu?

LUCIFER.

A ce qui existait avant toi. C'est le fantme d'un monde dont le tien
n'offre que les dbris.

CAN.

Eh quoi! notre monde n'est-il pas nouveau?

LUCIFER.

Pas plus que ne l'est la vie, et ce qui tait avant que toi ou moi ne
fussions, et les objets qui nous semblent plus grands que moi-mme.
Maintes choses n'auront pas de fin; quelques-unes, prtendant n'avoir
pas eu de commencemens, en ont eu d'aussi misrables que le tien; et si
de plus nobles substances ont t teintes, c'est pour faire place 
d'autres plus mprisables que nous ne pourrions l'imaginer: car il n'y a
d'ternellement _immobile_ que les _momens_ et l'_espace_. Le changement
n'est pas la mort, si ce n'est pour la matire; mais tu es matire, et
tu ne peux comprendre que les tres de la mme nature: je t'en
montrerai.

CAN.

Matire, esprits, je puis contempler tout ce que tu voudras.

LUCIFER.

Avance donc!

CAN.

Les astres disparaissent; quelques-uns, au contraire, s'agrandissent 
notre approche, et semblent de vritables mondes.

LUCIFER.

Ce qu'ils sont en effet.

CAN.

Quoi! chacun d'eux aurait-il un den?

LUCIFER.

Peut-tre.

CAN.

Et des hommes?

LUCIFER.

Oui, ou des tres plus grands.

CAN.

Ont-ils aussi des serpens?

LUCIFER.

Voudrais-tu des hommes sans serpens, et que nul ne pt ramper 
l'exception de tes semblables?

CAN.

Comme tous les flambeaux disparaissent! O fuyons-nous?

LUCIFER.

Vers le monde des fantmes; celui des tres passs, et des ombres qui
n'existent pas encore.

CAN.

Mais l'obscurit augmente de plus en plus;--il n'y a plus d'astres.

LUCIFER.

Cependant tu vois encore.

CAN.

Sinistre lumire! pas de lune, pas de soleil, pas une immensit
d'toiles. L'azur nuanc de pourpre de la nuit disparat lui-mme en un
crpuscule glacial; je vois des masses paisses, mais elles ne
ressemblent pas aux mondes que tu viens de me montrer, et qui,
environns de lumires, semblaient encore pleins de vie, quand avait
disparu leur atmosphre radieuse; droulant alors aux yeux surpris les
formes varies de profondes valles ou de vastes montagnes; quelques-uns
lanant des jets de feu, d'autres dployant de vastes plaines liquides,
d'autres placs  quelques pas de comtes tincelantes et de lunes
rgulires qui semblaient prendre les traits capricieux de ces belles
terres:--mais ici, tout est sombre et terrible.

LUCIFER.

Rien, toutefois, n'y semble confus. Tu demandes  voir la mort et les
objets morts?

CAN.

Je ne le demande pas; mais comme je sais qu'il en existe, et que, par le
pch de mon pre, nous sommes condamns, lui, moi, et tous ceux qui
nous remplaceront,  la subir, je veux la voir une fois de mon plein
gr, avant d'tre un jour entran  la voir malgr moi.

LUCIFER.

Regarde.

CAN.

C'est la nuit.

LUCIFER.

C'est ainsi qu'elle sera toujours; mais franchissons le seuil.

CAN.

D'normes nuages l'environnent;--quel est ceci?

LUCIFER.

Entre.

CAN.

Pourrai-je revenir?

LUCIFER.

Revenir! assurment. Comment pourrait tre d'ailleurs peupl cet empire?
Son enceinte actuelle est dserte auprs de ce qu'elle doit tre, grce
aux tiens et  toi-mme.

CAN.

Les vapeurs s'paississent de plus en plus; elles forment autour de nous
des cercles fantastiques.

LUCIFER.

Avance!

CAN.

Mais toi?

LUCIFER.

Ne crains rien; tu ne pourrais sans moi entrer dans ce royaume. En
avant!

(Ils disparaissent  travers les nuages.)



SCNE II.

(Le sjour des ombres.)

Entrent LUCIFER et CAN.


CAN.

Quel silence! quelle obscure immensit! Ils ne semblent former qu'un
seul tre, et cependant ces mondes sont plus peupls que les orbes
brillans et lumineux qui parsment les champs suprieurs de l'air. Telle
tait cependant leur multitude, que je les prenais plutt pour de
lgres tincelles gares dans les clestes espaces, que pour des
mondes habits eux-mmes; mais en m'approchant davantage, je m'aperus
qu'ils se transformaient en autant de mondes matriels, faits plutt
pour servir de demeure  la vie, que pour vivre par eux-mmes. Ici, au
contraire, tout est si tnbreux, ou d'une lueur si paisse, qu'on y
reconnat l'image d'un jour qui n'est plus.

LUCIFER.

C'est le royaume de la mort.--Dsires-tu la voir maintenant?

CAN.

Comment rpondrais-je avant de savoir prcisment ce qu'elle est? Mais
si j'en juge d'aprs les longues homlies de mon pre, c'est une
chose--grand Dieu! je n'ose y penser! Maudit soit celui qui inventa la
vie pour conduire  la mort! ou bien maudite la grossire masse de vie
qui ne put retenir ses privilges, et transmit les consquences de son
crime aux innocens eux-mmes!

LUCIFER.

Tu maudis ton pre?

CAN.

Ne m'a-t-il pas maudit en me donnant le jour? Ne m'a-t-il pas maudit
avant ma naissance, en osant arracher le fruit dfendu?

LUCIFER.

Tu dis vrai: entre ton pre et toi la maldiction est mutuelle. Mais tes
enfans et ton frre?

CAN.

Qu'ils la partagent avec moi; qu'ils hritent de ce qu'on m'a lgu.
Mais vous, royaumes obscurs, sjour d'ombres ternelles et de formes
immenses, les unes compltement traces, les autres indistinctes, mais
toutes galement imposantes et mlancoliques:--qui tes-vous?
Vivez-vous, ou vctes-vous un jour?

LUCIFER.

Quelque chose de l'un et de l'autre.

CAN.

Alors, qu'est-ce que la mort?

LUCIFER.

Eh quoi! celui qui vous a crs ne vous a-t-il pas dit qu'il existait
une autre vie?

CAN.

Jusqu' prsent, il ne nous a dit qu'une chose: c'est que nous devions
tous mourir.

LUCIFER.

Peut-tre vous dvoilera-t-il un jour le reste.

CAN.

Jour heureux!

LUCIFER.

Oui, heureux! quand  travers d'inexprimables agonies, avant-courires
d'agonies ternelles, il sera rvl  une multitude innombrable d'tres
anims, qu'ils n'ont reu la vie que pour souffrir  jamais!

CAN.

Quels sont ces fantmes puissans que je vois flotter autour de moi?--Ils
n'ont pas la forme des intelligences que j'ai vu errer autour de notre
regrett paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je l'ai
remarque dans Adam, dans Abel et en moi-mme, ni dans mes soeurs, ni
dans mes enfans. Toutefois, leur aspect, diffrent de celui des hommes
et des anges, rvle des substances qui, s'ils le cdent aux derniers;
semblent l'emporter sur mes semblables; altiers, fiers, d'une beaut et
d'une force remarquable, mais d'une expression inexplicable, jamais rien
de tel ne s'offrit  ma vue. Ils n'ont pas l'aile du sraphin, la figure
de l'homme, ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien de ce
qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et beaux comme les plus
beaux et les plus grands des tres anims, et cependant si diffrens
d'eux, que je puis  peine supposer qu'ils existent.

LUCIFER.

Ils vcurent cependant.

CAN.

O?

LUCIFER.

O tu vis toi-mme.

CAN.

Quand?

LUCIFER.

Ils ont habit sur ce que tu nommes aujourd'hui la terre.

CAN.

Adam est pourtant le premier.

LUCIFER.

De ta race, je l'avoue;--mais il est en mme tems le dernier de ceux-l.

CAN.

Et quels sont-ils?

LUCIFER.

Ce que tu seras.

CAN.

Mais enfin, qu'taient-ils?

LUCIFER.

Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux; des tres en tout
aussi suprieurs  ton pre, dans l'den, que toi et ton fils le serez 
votre soixante-millime gnration, lorsqu'elle aura atteint le dernier
degr de dgradation;--et juge, par ta propre faiblesse, de ce qu'ils
devront tre.

CAN.

O ciel! et tous ils ont pri?

LUCIFER.

Ils ont quitt leur terre comme tu quitteras la tienne.

CAN.

Mais la mienne fut-elle la leur?

LUCIFER.

Elle le fut.

CAN.

Mais elle tait diffrente: elle est aujourd'hui trop resserre et trop
humble pour porter de pareilles cratures.

LUCIFER.

Elle tait en effet plus glorieuse.

CAN.

Et pourquoi est-elle dchue?

LUCIFER.

Demande  celui qui l'atteignit.

CAN.

Comment?

LUCIFER.

Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe; par le
dsordre des lmens, qui rendirent le inonde au chaos, comme auparavant
le chaos avait vomi un monde: de tels vnemens, rares dans le tems,
sont frquens dans l'ternit.--Passons, et jette les yeux sur le pass!

CAN.

Tableau terrible!

LUCIFER.

Et vrai. Regarde ces fantmes! ils furent jadis, comme toi, entours de
matire.

CAN.

Et serai-je un jour comme eux?

LUCIFER.

C'est  celui qui te fit  te rpondre. Je te montre quels sont tes
prdcesseurs; ce qu'ils taient, tu l'es aujourd'hui, mais dans un
degr infrieur, proportionn  tes faibles sentimens,  ta faible
portion d'immortalit, d'intelligence et de force terrestre. Ce que vous
avez de commun avec ce qu'ils avaient, c'est la vie; ce qui vous unira
encore--la mort. Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils
conviennent  des reptiles engendrs de la fange refroidie d'un puissant
univers,  des tres confins dans une plante encore informe,  des
tres dont le bonheur devait dpendre de leur aveuglement,--d'un paradis
d'ignorance d'o la science tait proscrite comme une substance
empoisonne. Mais regarde quels sont o quels taient ces tres
suprieurs; ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et reprends sur la
terre ta tche ordinaire:--je t'y transporterai en scurit.

CAN.

Non! je veux rester ici.

LUCIFER.

Combien de tems?

CAN.

Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y retourne de la terre,
je prfre rester; je suis las de tout ce que la matire m'a
dcouvert:--laisse-moi rester parmi les ombres.

LUCIFER.

Cela ne peut tre: ce que tu prends pour la ralit, n'est  prsent
qu'une vision. Pour te disposer  cette demeure, il te faut passer par
le mme chemin que ceux que tu vois,--par les portes de la mort.

CAN.

Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?

LUCIFER.

Par les miennes. Mais je me suis engag  te ramener, et mon esprit te
soutient dans des rgions o tout,  l'exception de toi-mme, est priv
de souffle. Regarde, mais n'espre pas demeurer ici avant que ton tour
soit venu.

CAN.

Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la terre?

LUCIFER.

_Leur_ terre est pour jamais vanouie;--elle est tellement change,
qu'ils ne voudraient pas respirer une seconde fois dans le plus agrable
lieu de sa surface aujourd'hui dcharne.--C'tait--oh! quel beau monde
c'tait alors!

CAN.

Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre contre laquelle je
suis en guerre; je me plains seulement de ne pouvoir jouir de ce qu'elle
offre de beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de ne pouvoir
assouvir ma soif dvorante de connaissance, et de ne pouvoir dompter mes
mille craintes de mort et de vie.

LUCIFER.

Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas donn de concevoir
l'ombre de ce qu'il fut.

CAN.

Mais ces normes cratures, fantmes infrieurs en intelligence (du
moins tels paraissent-ils) aux tres que nous avons dj vus;
comparables, en quelque chose, aux sauvages habitans des forts de la
terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir les bois, mais
dix fois plus grands et plus terribles encore; leur taille est plus
leve que les murailles dfendues de l'den, leurs yeux tincellent
comme les pes flamboyantes dont les anges sont arms, et leurs
dfenses se projettent comme des troncs d'arbres dpouills de leurs
branches et de leurs corces:--qu'taient-ils?

LUCIFER.

Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais ces derniers-l mme gisent
tendus par myriades sous sa surface.

CAN.

Et non pas comme nous sur le sol?

LUCIFER.

Non. En faisant la guerre  ta fragile race, ils rendraient inutile la
maldiction lance contre elle,--ils l'extermineraient trop promptement.

CAN.

Mais pourquoi la guerre?

LUCIFER.

Vous avez oubli l'arrt qui vous a chasss de l'den,--guerre avec
tous, mort  tous, maladie, douleur, amertume pour tous; tels ont t
les fruits de l'arbre dfendu.

CAN.

Mais les animaux--en ont-ils donc mang, qu'ils doivent aussi mourir?

LUCIFER.

Votre crateur vous l'a dit; _ils_ furent faits pour vous, comme vous
pour lui.--Vous ne voudriez pas que leur sort ft prfrable au vtre?
Sans la chute d'Adam, ils seraient comme lui rests debout.

CAN.

Malheureuses cratures! ils partagent le destin de mon pre, de mme que
ses enfans; comme eux, sans avoir partag le fruit fatal: comme eux
aussi, sans avoir atteint le rameau dsir de la _science_! arbre de
mensonge:--car nous ne savons rien. Au prix de la mort, il nous avait du
moins promis la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connat?

LUCIFER.

Il se peut que la mort conduise  la plus haute science; comme elle est
de toutes les choses la seule certaine, elle mne, du moins,  une
science assure. L'arbre tait donc vridique, bien qu'il donne la mort.

CAN.

Mais ces obscures contres, je les vois sans les comprendre.

LUCIFER.

Parce que ton heure est encore loin, et que la matire ne peut concevoir
parfaitement ce qu'est l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir
qu'il existe de telles contres.

CAN.

Nous savions dj que la mort existait.

LUCIFER.

Mais non pas ce qui tait aprs elle.

CAN.

Et je l'ignore encore.

LUCIFER.

Tu as appris qu'il est, au-del de ton existence, une et plusieurs
autres existences,--et tu l'ignorais ce matin.

CAN.

Mais tout  mes yeux reste obscur et charg de nuages.

LUCIFER.

Sois satisfait; tout s'claircira devant ton immortalit.

CAN.

Et cet immense et liquide espace azur, dont les flots radieux, lancs
devant nous, ressemblent  des ondes, et que je prendrais pour les
sources de notre paradis, si l'azur thr de sa surface n'tait pas
sans bornes et sans rivages:--quel est-il?

LUCIFER.

Son image se retrouve encore en petit sur la terre, et tes enfans
habiteront prs d'elle--c'est le fantme d'un ocan.

CAN.

On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et ces cratures
informes qui se jouent sur sa lumineuse surface?

LUCIFER.

Tu vois en eux ses habitans, les Lviathans d'autrefois.

CAN.

Et cet immense serpent qui prolonge ses replis tortueux et sa tte
norme, dix fois plus haut que le cdre le plus lev, regardant comme
s'il voulait atteindre les globes que nous avons auparavant
contempls?--n'est-il pas de l'espce de celui qui glissait dans le
feuillage de l'arbre de la science?

LUCIFER.

ve, ta mre, peut dire mieux que personne quelle espce de serpent la
sduisit.

CAN.

Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute, avait plus de beaut.

LUCIFER.

Toi-mme, ne l'as-tu jamais vu?

CAN.

J'en ai vu plusieurs appels du mme nom, mais jamais prcisment celui
qui persuada de cueillir le fruit fatal.

LUCIFER.

Votre pre ne le vit-il pas?

CAN.

Non: ce fut ma mre qui le tenta. Elle-mme l'avait t par le serpent.

LUCIFER.

Honnte homme! toutes les fois que ta femme, les femmes de tes enfans
vous entraneront, toi ou bien eux, vers quelque chose d'trange ou de
nouveau, sois persuad que tu auras vu la premire source de la
sduction.

CAN.

Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent pour tenter nos
femmes.

LUCIFER.

Mais il reste encore pour les femmes des motifs de tenter les hommes, et
pour l'homme de tenter la femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil
est bienveillant: je le donne surtout  mon dtriment; mais il est vrai
qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je cours peu de risques.

CAN.

Je n'entends pas cela.

LUCIFER.

O le plus heureux des hommes!--ton monde et toi-mme tes encore trop
jeunes! Tu te crois trs-malheureux et le plus criminel, n'est-il pas
vrai?

CAN.

Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances, j'en ai dj
trop senti.

LUCIFER.

Premier n du premier homme! ton tat prsent de pch--car tu es
coupable; de douleur--car tu souffres, est une sorte d'den dans toute
son innocence, compar  l'tat dans lequel tu seras bientt; et cet
tat prochain, ces crimes, ces souffrances redoubles seront encore un
paradis, compars  tout ce que doivent souffrir tes enfans et les
enfans de tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.

CAN.

Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as tran jusqu'ici?

LUCIFER.

Ne cherchais-tu pas la science?

CAN.

Oui, mais la science qui conduit au bonheur.

LUCIFER.

Tu as russi, s'il est vrai que la vrit y conduise.

CAN.

Ainsi donc le Dieu de mon pre avait bien fait de dfendre l'approche de
l'arbre fatal.

LUCIFER.

Il et mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance du mal ne vous
a pas prservs du mal; il en sera toujours de mme, le mal se
retrouvera dans tout.

CAN.

Non, je ne te crois pas.--J'aspire aprs le bien.

LUCIFER.

Et qui ne le fait pas? qui aspire aprs le mal? qui ne recule pas devant
ses fruits amers? personne--rien au monde: le mal est la terreur de tout
ce qui vit.

CAN.

Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont nous avons admir le
lointain clat, avant de descendre dans cet abme fantastique, le mal ne
peut tre; ils sont trop beaux.

LUCIFER.

Tu les as vus de loin.

CAN.

Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur clat;--vus de plus
prs, ils doivent tre plus radieux encore.

LUCIFER.

Vois de prs les plus beaux objets de la terre, et juge alors de leur
beaut.

CAN.

Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont paru de prs plus
ravissantes.

LUCIFER.

Ce doit tre une illusion.--Quel est donc l'objet qui, frappant la vue
de plus prs, a pu t'offrir plus de charmes que contempl dans le
lointain?

CAN.

C'est ma soeur Adah.--Toutes les toiles du ciel, la nuance de la mer aux
approches de la nuit, quand elle est claire par le globe qui semble
lui-mme un esprit, ou le sjour d'un esprit;--les couleurs du
crpuscule,--le lever pompeux du soleil,--son lvation sublime, son
coucher qui remplit mes yeux de dlicieuses larmes, et semble entraner
doucement mon coeur avec lui au-del des eclatans nuages de
l'horizon;--l'ombrage des forts,--les bourgeons naissans,--la voix des
oiseaux,--les soupirs du rossignol qui semble parler d'amour, et se
joindre aux chants des chrubins,  l'instant o le jour s'vanouit des
murailles d'den;--tout cela n'est rien  mes yeux et pour mon coeur
comme la figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais et la terre
et les cieux!

LUCIFER.

Dans sa fragilit, elle est belle comme une substance mortelle pouvait
l'enfanter au premier instant de la cration, et par l'effet du premier
et du plus tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.

CAN.

Vous le pensez; vous n'tes pas son frre.

LUCIFER.

Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de frres.

CAN.

Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?

LUCIFER.

Il se peut que tu en contractes une ternelle avec moi. Mais enfin, si
tu possdes un tre plus beau mille fois que tous les objets qui
t'environnent, pourquoi es-tu malheureux?

CAN.

Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-mme, pourquoi toutes choses
connaissent-elles le malheur? Ah! celui qui nous a crs doit lui-mme
tre malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas dans un instant de
bonheur que l'on peut enfanter la dsolation; et pourtant, si j'en crois
mon pre, il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-mme est
bon? J'ai fait cette question  mon pre; il m'a rpondu que le mal
tait la seule route qui pt conduire au bien. trange bien qui doit
provenir de son plus grand ennemi! J'ai vu dernirement un agneau piqu
par un reptile: la malheureuse victime se roulait en cumant sur la
terre, vainement protge par les tristes et inquiets blemens de sa
mre. Mon pre cueillit quelques herbes, et les tendit sur la blessure;
par degrs, le petit animal revint  la vie, souleva sa tte vers la
mamelle de sa mre, qui marquait sa joie en ranimant de son lait ses
forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voil comme du mal peut
natre le bien.

LUCIFER.

Que rpondis-tu?

CAN.

Rien: car il est mon pre; mais je pensais qu'il et mieux valu pour
l'animal n'avoir jamais t piqu, que d'acheter le retour de sa frle
existence par une agonie horrible.

LUCIFER.

Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que celle qui partagea le
lait de ta mre, et qui le donne  tes enfans?--

CAN.

Certainement. Que pourrais-je tre sans elle?

LUCIFER.

Et que suis-je, moi?

CAN.

Est-ce que tu n'aimes rien?

LUCIFER.

Qu'est-ce que ton Dieu aime?

CAN.

Toutes choses, dit mon pre. Mais, je l'avoue, je ne le vois pas dans le
sort auquel il nous soumet.

LUCIFER.

C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si moi j'aime ou n'aime
pas; si je tiens  quelqu'autre chose qu' un vaste projet, devant
lequel les individus disparaissent comme de la neige.

CAN.

De la neige! qu'est-ce que cela?

LUCIFER.

Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans doivent souffrir; jouis
encore d'un climat qui ne connat pas d'hiver!

CAN.

Mais n'aimes-tu rien autant que toi-mme?

LUCIFER.

Et Can s'aime-t-il lui-mme?

CAN.

Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait supporter mes
souffrances, et il ne dpend pas de moi de ne pas la chrir.

LUCIFER.

Tu la chris parce qu'elle est belle, comme fut la pomme aux yeux de ta
mre; et quand elle cessera de l'tre, ton amour cessera, comme aurait
cess tout autre dsir.

CAN.

Elle cessera d'tre belle! Comment cela pourrait-il tre?

LUCIFER.

Avec le tems.

CAN.

Mais le tems a dj pass; et, jusqu' prsent, Adam et ma mre ont
gard leur beaut: une beaut relle, bien qu'elle n'gale plus celle
d'Adah et des sraphins.--

LUCIFER.

Tout cela doit passer en eux et en elles.

CAN.

J'en suis afflig; mais pour cela, je ne puis concevoir que mon amour
s'affaiblisse jamais. Et si je voyais sa beaut s'vanouir, je croirais
que le crateur de toute beaut perdrait plus que moi, en perdant son
plus bel ouvrage.

LUCIFER.

Je te plains d'aimer ce qui doit prir.

CAN.

Je te plains de ne rien aimer.

LUCIFER.

Et ton frre,--est-il galement cher  ton coeur?

CAN.

Pourquoi ne le serait-il pas?

LUCIFER.

Ton pre l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.

CAN.

Et je les imite.

LUCIFER.

C'est une action bonne et gnreuse.

CAN.

Gnreuse!

LUCIFER.

C'est le second n de la chair; c'est le favori de sa mre.

CAN.

Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les prmices.

LUCIFER.

Mais l'amour de son pre.

CAN.

Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que tout le monde aime?

LUCIFER.

Oui; celui que Jhovah,--le seigneur indulgent, le misricordieux
constructeur du paradis dfendu,--regarde toujours en souriant.

CAN.

Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il sourit.

LUCIFER.

Mais vous avez vu ses anges.

CAN.

Rarement.

LUCIFER.

Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton frre, et que ses
sacrifices sont agrables.

CAN.

Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?

LUCIFER.

Parce que tu y pensais auparavant.

CAN.

Et si j'y ai pens, quel besoin de me rappeler une pense.....--- (Il
s'arrte comme agit.)--Esprit! nous sommes ici dans _ton_ monde; ne
parle pas du mien. Tu m'as montr des merveilles; tu m'as montr ces
puissans pradamites qui habitaient la terre dont la ntre est un
dbris; tu m'as fait distinguer des myriades de mondes clestes, dont le
ntre est le triste et lointain compagnon dans l'immensit des tres; tu
as dcouvert  mes regards des ombres frappes de la terrible treinte,
de celle que nous apporta mon pre,--la mort; tu m'as fait voir
beaucoup, mais non pas tout: montre-moi o demeure Jhovah, son paradis
spcial--le _tien_; o est-il?

LUCIFER.

Ici, et dans tout l'espace.

CAN.

Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure particulire; la
chair a la terre, les autres mondes ont galement leurs habitans. Toutes
les cratures ont un lment dans lequel elles respirent; et les tres
qui ne respirent plus de notre souffle ont le leur, comme tu l'as dit:
Jhovah et toi-mme vous avez le vtre.--N'habitez-vous pas ensemble?

LUCIFER.

Non; nous rgnons ensemble, mais nos demeures sont divises.

CAN.

Pourquoi n'tes-vous pas un seul! peut-tre l'unit de vos projets
ferait l'union des lmens, aujourd'hui le jouet des temptes. Comment
s'est-il fait que vous, tant des esprits sages et infinis, vous soyez
spars? N'tes-vous pas comme des frres dans votre essence, votre
nature et votre gloire?

LUCIFER.

N'es-tu pas le frre d'Abel?

CAN.

Nous sommes frres, nous resterons frres; mais s'il n'en tait pas
ainsi, qu'est-ce que la chair auprs de l'esprit? Ce dernier peut-il
tomber? L'immortalit n'est-elle pas une condition de l'infini? et se
quereller, remplir l'espace de sa misre,--pourquoi?

LUCIFER.

Pour rgner.

CAN.

Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous tes ternels?

LUCIFER.

Oui.

CAN.

Et que cette immensit d'azur que j'ai vue est sans bornes?

LUCIFER.

Oui.

CAN.

Comment donc ne pouvez-vous tous les deux _rgner_?--N'avez-vous pas
assez? Pourquoi vous sparer?

LUCIFER.

Nous rgnons _tous les deux_.

CAN.

Mais l'un de vous fait le mal.

LUCIFER.

Lequel?

CAN.

Toi! car si tu pouvais donner  l'homme le bien, pourquoi ne le fais-tu?

LUCIFER.

Et pourquoi pas celui qui les cra? Je ne vous ai pas faits; vous tes
ses cratures et non les miennes.

CAN.

Alors laisse-nous _ses_ cratures, comme tu dis que nous le sommes, ou
bien montre-moi ta demeure ou la _sienne_.

LUCIFER.

Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un tems viendra que tu
verras pour toujours l'une d'elles.

CAN.

Et pourquoi pas  cette heure?

LUCIFER.

Ton esprit d'homme a eu de la peine  concentrer dans une pense nette
et calme le peu que je t'ai montr, et dj tu voudrais aspirer au plus
grand des mystres!  celui des _deux principes_! Tu voudrais les
contempler sur leurs trnes les plus secrets! Poussire! apprends 
limiter ton ambition; car pour toi, voir l'une ou l'autre serait prir!

CAN.

Laisse-moi prir pourvu que je les voie!

LUCIFER.

Voil bien le langage du fils de celle qui cueillit la pomme! Mais tu
prirais seulement, et tu ne les verrais pas; cette vue t'est rserve
dans un autre tat.

CAN.

Celui de mort.

LUCIFER.

Du moins le prlude de la mort.

CAN.

Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle conduit  quelque chose
de dfini.

LUCIFER.

Maintenant je vais te ramener dans ton monde, o tu pourras multiplier
la race d'Adam, manger, boire, travailler, trembler, rire, pleurer,
sommeiller et mourir.

CAN.

Et que me servira d'avoir vu les choses que tu m'as montres?

LUCIFER.

N'as-tu pas demand la connaissance? et dans ce que j'ai montr, ne
t'ai-je pas appris  te connatre toi-mme?

CAN.

Hlas! je ne distingue rien encore.

LUCIFER.

Et justement, la somme des connaissances humaines devrait tre la
conscience du nant de l'humaine nature; transmets cette science  tes
enfans, elle leur pargnera maintes tortures.

CAN.

Orgueilleux esprit! ta parole est ddaigneuse; mais toi-mme, malgr ton
arrogance, tu reconnais un suprieur.

LUCIFER.

Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abme, par l'infinit de mondes
et de vies que je tiens avec lui en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je
l'avoue; mais je ne reconnais pas de matre. Il reoit l'hommage de
tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats contre lui aujourd'hui, comme
je combattis au plus haut des cieux. A travers toute ternit, parmi les
gouffres informes des enfers, dans les interminables royaumes de
l'espace, dans les sicles des sicles, je disputerai tout, tout avec
lui! et tour  tour, chaque monde, chaque toile, chaque univers
trembleront dans la balance, jusqu'au jour o cessera le grand combat,
si jamais il cesse, c'est--dire si jamais lui ou moi pouvons tre
crass! Et qui pourra exterminer notre immortalit, notre haine
irrvocable et mutuelle? Il pourra,  titre de vainqueur, appeler le
vaincu gnie du mal; mais quel sera donc le _bien_ qu'il prtend donner?
Si j'tais le vainqueur, ses oeuvres seraient juges les seules
mauvaises. Et vous, mortels,  peine ns, quels dons avez-vous reus de
lui dans votre misrable monde?

CAN.

Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.

LUCIFER.

Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne prouver le reste des
faveurs que toi et les tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou
mauvaises dans leur essence, et non pas d'aprs le nom de celui qui les
rpand. S'il vous donne le bien,--appelez le principe du bien; si le mal
dcoule de _lui_, apprenez  ne pas m'en rendre responsable, avant de
savoir mieux sa vritable source. Ce n'est pas aux paroles des anges
eux-mmes qu'il faut croire, c'est aux fruits de votre existence, tels
que vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un don
prcieux,--celui de la _raison_.--Que des menaces tyranniques ne
l'crasent point, et ne vous rduisent pas  croire aveuglment, en
dpit de vos sens extrieurs et de vos sentimens intimes:--examinez et
souffrez,--crez-vous un monde intrieur dans votre propre sein, o
viendront expirer les impressions du dehors. C'est ainsi que vous vous
rapprocherez le plus de la nature des esprits et que vous parviendrez 
triompher de votre enveloppe grossire.

(Ils disparaissent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE III.



SCNE PREMIRE.

(La terre prs d'den, comme dans l'acte premier.)

Entrent CAN et ADAH.


ADAH.

Silence, Can; marche doucement.

CAN.

J'y consens; mais pourquoi?

ADAH.

Notre petit noch dort sur un lit de feuilles,  l'ombre de ce cyprs.

CAN.

Un cyprs! c'est un arbre mlancolique; on dirait qu'il pleure sur ceux
qu'il protge de son ombre. Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre
enfant?

ADAH.

Parce que ses branches interceptent le soleil comme la nuit, et qu'elles
paraissent ainsi faites pour inviter au sommeil.

CAN.

Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais n'importe,--mne-moi  lui.
(Ils s'approchent de l'enfant.) Comme il est beau! Ses petites joues,
dans leur pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses
effeuilles sous lui.

ADAH.

Et ses lvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes! Non!
garde-toi de les baiser, du moins en ce moment: il s'veillerait.--Son
heure de repos est, il est vrai, presque coule; mais ce serait dommage
de l'interrompre volontairement.

CAN.

Vous dites bien; je contiendrai mes dsirs. Il dort, il sourit!--Ah!
dors et souris, toi le fragile et jeune hritier d'un monde presque
aussi jeune: dors et souris! les heures et les jours d'innocence et de
bonheur t'appartiennent encore! _Tu_ n'as pas drob le fruit,--tu ne
sais pas que tu es nu! Le tems viendra o tu recevras le chtiment de
crimes inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables. Mais
aujourd'hui sommeille en paix! Voil que ses joues se colorent d'un vif
sourire, ses cils brillent au-dessous de ses longues paupires noires
comme le cyprs qui se balance sur elles: le sommeil ne peut cacher
entirement le limpide azur de ses yeux. Sans doute il rve;--de quoi?
du paradis!--oui! Rve, mon enfant, de cet hritage qui t'est ravi! ce
n'est qu'un songe! car jamais,  l'avenir, ni toi, ni tes enfans, ni tes
pres, ne franchiront le seuil de ces lieux de bonheur!

ADAH.

Cher Can! ne souffle pas dans l'oreille de notre enfant des regrets
aussi mlancoliques. Pourquoi toujours regretter le paradis? N'en
pouvons-nous crer un autre?

CAN.

O?

ADAH.

Ici, o tu voudras: partout o tu seras, je ne sens pas la perte de cet
den trop pleur. N'ai-je pas et toi et notre enfant, mon pre, mon
frre et Zillah notre douce soeur, et notre ve,  qui nous devons bien
plus que la naissance?

CAN.

Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous lui devons.

ADAH.

Can! cet esprit orgueilleux qui t'a entran loin d'ici a contribu 
te rendre encore plus sombre. J'esprais que les merveilles qu'il avait
promis de te montrer, que ces visions, comme tu les appelles, de mondes
passs et prsens rendraient  ton esprit le calme d'une curiosit
satisfaite; mais, je le vois, ton guide a redoubl tes maux. Cependant,
je le remercie et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a sitt
rendu  nos voeux.

CAN.

Sitt?

ADAH.

A peine s'il y a deux heures que vous vous tes loigns: heures longues
pour moi; mais enfin deux heures seulement, en consultant le soleil.

CAN.

Et pourtant ce soleil, je m'en suis approch; j'ai vu des mondes qu'il
clairait jadis, et qu'il n'clairera plus; j'en ai vu que sa lumire ne
pntrera jamais: j'aurais cru que mon absence avait dur des annes.

ADAH.

A peine une heure.

CAN.

C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le mesure suivant que
les objets qu'il contemple sont plaisans ou pnibles, sublimes ou
mprisables. J'ai vu des infinits de mondes; j'ai franchi des univers
disparus; j'ai contempl l'ternit, et je croyais que quelques gouttes
de l'ocan des ges m'avaient donn quelque chose de son immensit; mais
 prsent, je reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire que
je n'tais rien.

ADAH.

Pourquoi le disait-il? Jhovah n'en a pas parl.

CAN.

Non; il s'est content de nous rduire  ce que nous sommes. Aprs avoir
flatt la poussire avec quelques rayons d'den et d'immortalit, il
nous fait de nouveau retourner en poussire:--et pourquoi?

ADAH.

Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.

CAN.

Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont pch, c'est  eux de
mourir.

ADAH.

Tu ne parles pas bien, Can: cette pense n'est pas la tienne, mais
celle de l'esprit qui tait avec toi. Plt  Dieu que je mourusse pour
eux, si je pouvais ainsi les conserver  la vie!

CAN.

Tels seraient aussi mes voeux, si une seule victime devait assouvir la
colre insatiable du destructeur de la vie, et si notre enfant qui
repose ne devait jamais connatre la mort ni le chagrin, ni les
transmettre  ceux qui natront de lui.

ADAH.

Ne savons-nous pas qu'un jour viendra o notre race sera rachete!

CAN.

Oui, par le sacrifice de l'innocent  la place du coupable. Quelle
expiation que celle-l! Ne sommes-nous pas innocens? Nous n'avons rien
fait pour tre les victimes d'une faute commise avant notre naissance,
ou pour tre forcs d'expier un crime inou et mystrieux,--si c'est un
crime que de poursuivre la science.

ADAH.

Hlas! mon cher Can, tu pches en ce moment; tes paroles frappent mes
oreilles comme autant d'impits.

CAN.

Alors laisse-moi!

ADAH.

Jamais, quand ton Dieu te laisserait.

CAN.

Dis-moi, qu'y a-t-il ici?

ADAH.

Deux autels que, pendant ton absence, a dresss notre frre Abel, afin
d'y offrir un sacrifice au Seigneur, au moment de ton retour.

CAN.

Et qui _lui_ a dit que je m'empresserais de concourir aux offrandes
qu'il lve chaque jour vers le Crateur, avec un front dont l'indigne
et lche humilit rvle mille fois plus de crainte que d'amour?

ADAH.

Certes, il fait bien.

CAN.

Un autel suffit: je n'ai rien  offrir.

ADAH.

Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la tige des fleurs:
voil pour notre Dieu de douces offrandes, quand elles sont prsentes
d'un coeur satisfait et contrit.

CAN.

J'ai travaill, j'ai creus la terre; la sueur a coul de mon front: en
un mot, j'ai accompli sa maldiction;--que faut-il de plus encore?
Pourquoi serais-je satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter
avec tous les lmens, pour en arracher le pain qui me nourrit? Pourquoi
serais-je reconnaissant? parce que je suis poudre, que je m'agite dans
la poudre, et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis rien,--du
moins, pour rien au monde, ne serai-je un lche hypocrite, affectant la
joie, quand intrieurement le chagrin me dvore. Pourquoi serais-je
contrit? Pour la faute de mon pre? Mais dj tous nos maux l'ont
suffisamment expie, et les prophties nous apprennent que nos enfans
l'expieront encore bien au-del de ce qu'elle mrite. Il ne sait pas,
notre jeune enfant,  prsent livr au sommeil, il ne sait pas qu'il
doit transmettre  des multitudes innombrables le germe d'une misre
ternelle: mieux vaudrait l'touffer au milieu de ses doux rves, et
craser sa tte contre les rochers, plutt que de le laisser vivre
pour--

ADAH.

O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton enfant! Can!

CAN.

Ne crains rien. Pour tous les globes clestes, et le pouvoir qui les
gouverne, je ne voudrais pas dposer autre chose qu'un baiser de pre
sur les lvres de cet enfant.

ADAH.

Alors, pourquoi ces horribles paroles?

CAN.

Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cesst de vivre, au lieu de transmettre
 d'autres descendans des chagrins plus insupportables encore que ceux
auxquels il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous dplaisent, je me
contente de dire--qu'il et mieux valu pour lui de ne pas natre.

ADAH.

Oh! ne parle pas ainsi. O seraient donc mes joies, ces joies
maternelles que j'prouve  le veiller, le nourrir et l'aimer? Silence!
il s'veille. Doux noch! (Elle s'approche de l'enfant.) Can, viens le
voir! regarde comme il est plein de vie, de force, de fracheur, de
beaut, de bonheur; comme il me ressemble, comme il est semblable  toi,
quand tu souris: car _alors_ nous sommes _tout_ autres. N'est-il pas
vrai, Can? Mre, pre, enfant, chacun de nous rflchit les traits de
l'autre, comme le fait une claire fontaine, quand elle est calme, et
quand ton ame est calme comme elle. Aime-nous, mon cher Can! Aime-toi 
cause de nous, qui te chrissons tant! Vois comme il sourit! comme il
tend ses bras, comme il arrte ses grands yeux bleus sur les tiens
comme pour saluer son pre, tandis que son petit corps s'agite et semble
tressaillir de plaisir. Que nous parles-tu de peines? les chrubins qui
n'ont pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternit. Can!
bnis-le! il n'a pas de parole pour te remercier, mais son coeur lui
indique ta prsence comme le tien la sienne.

CAN.

Enfant, sois bni! si toutefois la bndiction d'un mortel peut te
garantir de la maldiction du serpent.

ADAH.

Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile ne peut l'emporter
sur la bndiction d'un pre.

CAN.

Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bnis.

ADAH.

Notre frre approche.

CAN.

Ton frre Abel.

(Entre Abel.)

ABEL.

Bonjour, Can! la paix de Dieu soit avec toi, mon frre.

CAN.

Abel! salut!

ABEL.

Notre soeur m'a dit que tu avais voyag avec un esprit, bien au-del des
limites que nous ne sommes pas habitus  franchir. Etait-il de ceux que
nous avons dj vus, auxquels nous avons parl comme  notre pre?

CAN.

Non.

ABEL.

Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-tre l'ennemi du Trs-Haut.

CAN.

Et l'ami de l'homme. Le Trs-Haut, comme vous le nommez, le fut-il
jamais?

ABEL.

_Nous le nommons_! vos paroles sont tranges aujourd'hui. Adah, ma soeur,
laisse-nous pour un instant:--nous voulons offrir un sacrifice.

ADAH.

Adieu, mon Can; mais auparavant, embrasse ton fils. Puisse le calme de
son ame, et les pieux efforts d'Abel, te rendre  l'innocence et au
bonheur!

(Adah sort avec son enfant.)

ABEL.

O as-tu t?

CAN.

Je ne sais pas.

ABEL.

Quoi? ni ce que tu as vu?

CAN.

Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans, les
inconcevables mystres de l'espace;--les univers sans nombre qui furent
ou sont encore;--un abme d'objets tourdissans, des soleils, des lunes
et des terres roulant comme un tonnerre autour de moi; tout cela m'a
rendu incapable de suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.

ABEL.

Tes yeux sont anims d'un clat surnaturel; une rougeur surnaturelle
couvre tes joues; un accent surnaturel exprime tes paroles.--Que
signifie tout cela?

CAN.

Cela signifie--je te prie, laisse-moi.

ABEL.

Non pas, jusqu' ce que nous ayons pri et sacrifi ensemble.

CAN.

Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jhovah t'aime bien.

ABEL.

Bien _tous les deux_, j'espre.

CAN.

Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu as mieux trouv grce que
moi: respecte-le donc,--mais respecte seul,--ou du moins sans moi.

ABEL.

Mon frre, je serais indigne d'tre le fils de notre commun pre, si je
ne te respectais pas comme le premier-n, et si je ne te priais pas de
te joindre  moi, de me prcder mme dans les pieux sacrifices que nous
offrons  Dieu:--c'est l ta place.

CAN.

Je ne l'ai jamais rclame.

ABEL.

Et c'est l ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens  ce que je demande
de toi. Ton ame semble oppresse de je ne sais quelle trange illusion;
cela te rendra le calme.

CAN.

Non; rien ne peut me calmer dsormais. Que dis-je, me _calmer_? jamais
je n'ai senti le calme dans mon coeur, mme dans le silence complet des
lmens. Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne pas troubler plus
long-tems tes pieuses intentions.

ABEL.

Non, non: il faut que nous fassions ensemble notre devoir. Ne me
repousse pas.

CAN.

Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je  faire?

ABEL.

Choisis l'un de ces deux autels.

CAN.

Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour moi, que de la pierre
et du gazon.

ABEL.

Cependant, choisis!

CAN.

Je l'ai fait.

ABEL.

C'est le plus lev, celui qui te convenait le mieux, comme  l'an.
Maintenant, prpare tes offrandes.

CAN.

Et les tiennes, o sont-elles?

ABEL.

Les voici.--Les premiers-ns, les plus gras du troupeau:--c'est l'humble
don d'un pasteur.

CAN.

Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la terre: je ne puis
offrir que ce qu'elle accorde  mes sueurs,--des fruits. (Il cueille des
fruits.) Les voici dans leur fracheur, dans leur maturit.

(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)

ABEL.

Mon frre, tu es l'an; offre d'abord, avec le sacrifice, ta prire et
tes actions de grce.

CAN.

Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi l'exemple, je le
suivrai--comme je pourrai.

ABEL, s'agenouillant.

O Dieu! toi qui nous cras, et dposas dans nos narines le souffle de la
vie; qui nous as bni, et qui, en dpit de la faute de notre pre, as
bien voulu ne pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent t perdus,
si ta justice n'et pas t tempre par la bont dans laquelle tu te
complais; toi qui nous accordas le pardon, comme un autre paradis, si on
le compare  l'normit de notre crime;--seul matre de la lumire, du
bien, de la gloire, de l'ternit; sans qui tout serait mal, avec qui
rien ne peut faillir, si ce n'est dans un but louable et prvu par ton
impntrable et toute-puissante bont,--accepte le premier des prmices
du troupeau de ton humble pasteur:--cette offrande n'est rien en
elle-mme;--et quelle offrande serait quelque chose auprs de toi?--Mais
pourtant accepte-la, comme une action de grce de celui qui la dpose 
la face sublime de tes cieux, en inclinant son front jusque dans la
poussire dont il est lui-mme form, pour mieux, et  jamais, rendre
hommage  toi et  ton nom!

CAN, demeur debout.

Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se peut;--bon, comme doivent
l'tre toutes tes crations; Jhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel!
dcor d'autres noms encore, peut-tre, car tes attributs semblent aussi
multiplis que tes ouvrages: si les prires peuvent te rendre propice,
reois les miennes. Si tu dois tre honor par des autels, adouci par
des sacrifices, accueille ceux que je te prsente! Deux cratures
viennent en riger de concert vers toi. Si tu aimes le sang, l'autel du
pasteur, qui fume  mes cts, en a rpandu devant toi, et les membres
de ses agneaux, palpitans encore, lvent vers les cieux un encens
ensanglant; ou si les fruits doux et parfums de la terre, prsents
devant toi,  la face du soleil qui les a mris, peuvent t'agrer, en
cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous les as donns, et
semblent dposs ici plutt pour tmoigner de la beaut de tes ouvrages
que pour attirer l'un de tes regards sur les ntres; si l'autel priv de
victimes et l'autel non rougi de sang peuvent obtenir tes faveurs,
regarde le mien; et quant  celui qui l'leva,--il est tel que tu l'as
fait: il ne sait rien solliciter  genoux. S'il est mchant, frappe-le!
tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait en effet s'y opposer?
S'il est bon, frappe ou pargne-le, comme il te plaira! puisque tout
dpend de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mmes sans pouvoir,
quand tu ne les soutiens pas. Que ta volont elle-mme soit juste ou
partiale, je l'ignore; n'tant pas tout-puissant, ne pouvant juger la
toute-puissance, mais seulement subir les arrts, hlas! dj trop
cruellement subis!

(Le feu allum sous l'autel d'Abel s'lve en colonne, et s'lance
lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Can, et
disperse les fruits sur la terre.)

ABEL, s'agenouillant.

O mon frre, prie! Jhovah est irrit contre toi.

CAN.

Et pourquoi?

ABEL.

Tes fruits sont pars sur la terre.

CAN.

Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner: leur graine portera de
nouveaux fruits avant l't. Quant  ton offrande carnassire, elle
plat davantage; vois comme le ciel suce la flamme que le sang a
engraisse.

ABEL.

Ne songe pas au succs de mon offrande; mais hte-toi d'en prparer une
autre, avant qu'il ne soit trop tard.

CAN.

Je ne veux plus lever d'autels, ni souffrir qu'on en lve.--

ABEL, se levant.

Can! que prtends-tu?

CAN.

Renverser ce lche courtisan des nuages, cet enfum rceptacle de tes
sottes prires,--ton autel enfin, rougi du sang des faibles agneaux que
leur mre a nourris de lait pour qu'ils fussent gorgs  ton Dieu.

ABEL, le retenant.

Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas  des actions impies des paroles
impies! N'branle pas l'autel,--il est sacr maintenant, par le bon
plaisir de Jhovah, puisqu'il en a daign accepter les offrandes.

CAN.

_Son plaisir_! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum des chairs
pantelantes et du sang encore bouillant? dans le blement des mres
dsoles, qui redemandent leurs expirans nourrissons? dans l'agonie des
tristes et innocentes victimes sous le couteau sacr? Va-t'en! aussi
bien ce trophe sanglant n'pouvantera pas long-tems le soleil, et ne
restera pas la honte de la cration.

ABEL.

Mon frre, arrte-toi. Tu ne veux pas employer la violence contre mon
autel; si tu en es jaloux, il est  toi: consomme-s-y un autre
sacrifice.

CAN.

Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut en effet--

ABEL.

Que veux-tu dire?

CAN.

Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime le sang?--songe-s-y.--Va-t'en
avant qu'il n'y en ait _davantage_!

ABEL.

Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel qui l'a sanctifi.

CAN.

Si tu te chris toi-mme, recule, jusqu' ce que j'aie rendu ce gazon 
son sol naturel;--autrement--

ABEL, le retenant.

J'aime Dieu bien plus que la vie.

CAN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlve de
l'autel.

Offre donc  ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il aime ceux de ce
genre.

ABEL. Il tombe.

Qu'as-tu fait, mon frre?

CAN.

Frre?

ABEL.

O Dieu! reois ton serviteur, et pardonne  son assassin; il n'a pas su
ce qu'il faisait.--Can, donne, donne-moi ta main, et dis  la pauvre
Zillah--

CAN, aprs un instant de stupeur.

_Ma_ main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long silence. Il jette les
yeux autour de lui.) O suis-je? Seul! O est Abel? o Can? Se peut-il
que je sois Can? Mon frre, rveille-toi!--Pourquoi restes-tu couch
sur l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi si
ple?--qu'as-tu?--ce matin, tu tais plein de vie! Abel! ah! je t'en
prie, ne te joue pas de moi! Je t'ai frapp trop fort, mais non pour
toujours! Pourquoi as-tu voulu me rsister? C'est un jeu! tu veux
m'pouvanter.--Un coup--un seul coup!--Remue,--oh! remue--une seule
fois;--oui, comme cela!--bien!--tu respires! souffle sur moi! O Dieu!
Dieu!

ABEL, d'une voix mourante.

Qui parle ici de Dieu?

CAN.

Ton meurtrier.

ABEL.

Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Can, console la pauvre Zillah;--elle
n'a plus maintenant qu'un frre. (Il expire.)

CAN.

Et moi, plus! Qui m'a enlev le mien,--mon frre?--Ses yeux sont
ouverts! donc il n'est pas mort! La mort ressemble au sommeil,--et le
sommeil ferme nos paupires. Ses lvres aussi sont ouvertes; il respire
donc! et pourtant je ne le sens pas.--Son coeur!--son coeur!--que je voie
s'il bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une illusion; il faut que je
sois pass dans un autre monde pire que le premier. La terre tourne
autour de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main  son front,
puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est du sang!--le sang de
mon frre, le mien lui-mme, et rpandu par moi! Qu'a de commun encore
avec moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre chair? Non, il ne
peut tre mort!--Est-ce la mort que le silence? Non; il s'veillera: je
vais attendre  ses cts. Se pourrait-il que la vie ft assez fragile
pour tre si facilement anantie?--Depuis, il m'a parl;--que lui
dirai-je maintenant?--Mon frre!--non; il ne rpondra pas  ce nom: les
frres ne se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi,
Abel! Un mot, un seul mot encore de ta douce voix, pour m'aider 
supporter le bruit de la mienne!

(Entre Zillah.)

ZILLAH.

J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce donc? c'est Can; il
veille auprs de mon poux. Que fais-tu l, mon frre? Est-ce qu'il
dort?--O ciel! que signifie cette pleur et ce flot?--Non! non! ce n'est
pas du sang; qui l'aurait rpandu, ce sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a
fait cela? Il ne remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur les
miennes, froides et insensibles comme les pierres! Ah! cruel Can!
n'as-tu pu le garantir  tems de cette violence? Quel qu'ait t
l'agresseur, un tranger lui-mme se serait plac entre lui et le
meurtrier! Mon pre!--ve!--Adah!--venez, approchez! la mort est dans le
monde!

(Zillah sort en appelant ses parens.)

CAN, seul.

Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi qui abhorre tellement
ce nom de mort, que lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je
connusse son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livr mon frre  ses
froids et terribles embrassemens, comme si, sans mon aide, elle n'et
pas assez haut rclam ses droits inexorables! Du moins, je suis
veill,--un rve douloureux m'a rendu fou;--mais lui, il ne s'veillera
donc plus!

(Entrent Adam, ve, Adah et Zillah.)

ADAM.

Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit ici.--Que vois-je?
Est-il vrai?--Mon fils!--mon fils! Femme, voil l'ouvrage du serpent;
voil ton ouvrage!

VE.

Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est dans mon coeur. Abel!
mon bien-aim! C'est un chtiment, Jhovah, au-dessus du crime, de
_l_'avoir enlev  sa mre!

ADAM.

Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Can; tu tais prsent. Est-ce
quelqu'un de ces anges ennemis qui ne marchent pas avec Jhovah? quelque
sauvage et froce habitant des bois?

VE.

Ah! une lumire livide me pntre comme un clat de foudre! ce tison
lourd et sanglant arrach de l'autel, noirci par la fume, et rougi du--

ADAM.

Parle, mon fils! parle; et malheureux comme nous le sommes, assure-nous
que nous ne sommes pas plus dplorables encore.

ADAH.

Parle, Can! et dis que ce n'est pas _toi_!

VE.

C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la tte; il cache ses yeux
froces de ses mains rouges de sang.

ADAH.

Ma mre, tu l'outrages;--et toi, Can, claircis donc cette horrible
accusation que nos parens, dans leur dsespoir, font peser sur toi.

VE.

coute, Jhovah! Puisse l'ternelle maldiction du serpent tre sur lui!
elle est faite pour sa race plutt que pour nous. Puissent tous ses
jours tre dsols! puisse--

ADAH.

Arrte! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mre: ne le maudis pas,
mre! il est mon frre, mon poux.

VE.

Il t'a enlev ton frre!--Zillah, il t'a ravi ton poux:--pour moi,
_plus de fils_!--A jamais je le maudis; je renonce  le voir! Tous les
liens sont rompus entre nous, comme lui-mme a rompu ceux de la
nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu pas prise, moi  laquelle tu
fus d'abord inflige? Qu'attends-tu encore?

ADAM.

ve, prends garde que ta douleur, hlas! trop lgitime, ne te conduise 
l'impit. Une douloureuse destine nous a t prdite; maintenant
qu'elle commence, il faut la supporter de manire  prouver  notre Dieu
que nous sommes entirement soumis  sa sainte volont.

VE, dsignant Can.

_Sa volont_!--c'est celle de cet esprit incarn de mort, que j'ai mis
sur la terre pour y faire entrer la mort. Puissent toutes les
maldictions de la vie peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond
des dserts, comme les ntres nous ont chasss d'den, jusqu' ce que
ses enfans lui rendent ce qu'il a donn  son frre! Que jour et nuit le
glaive et les ailes des chrubins le poursuivent;--que les serpens se
dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre deviennent cendre
dans sa bouche! que les feuilles dont il entoure sa tte pour reposer
soient le sjour des scorpions! qu'il rve sans cesse de son innocente
victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rve prolong de mort!
que les claires fontaines se tournent en sang ds qu'il voudra les
souiller de l'impur contact de ses lvres avides! que les lmens
reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive au sein de l'agonie
qui accompagnera les derniers instans des autres hommes! et que la mort
soit pour lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque chose
de pire que la mort! Va-t'en, fratricide! Dsormais ton nom, le mot
Can, sera pour le genre humain un objet d'horreur, mme pour ceux dont
tu dois tre le pre! Que l'herbe se dessche sous tes pieds! que les
bois te refusent leur abri, la terre une couche, la poussire une tombe,
le soleil ses rayons et le ciel son Dieu!

(ve sort.)

ADAM.

Can! loigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer ensemble. Fuis! laisse
le mort  mes soins;--dsormais je suis seul:--nous ne nous reverrons
plus.

ADAH.

O mon pre! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas ajouter  la terrible
maldiction d've sur sa tte!

ADAM.

Je ne le maudis pas: son esprit est sa maldiction. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Je dois veiller sur le corps de mon poux.

ADAM.

Nous reviendrons quand celui qui nous a prpar ce douloureux devoir
aura disparu. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Auparavant un baiser sur cette ple figure, sur ces lvres autrefois si
animes.--O mon coeur! mon coeur!

(Adam et Zillah sortent en pleurant.)

ADAH.

Can! vous avez entendu; il faut nous loigner. Je suis prte, nos
enfans aussi! Je porterai noch, et vous sa soeur. Partons avant que le
soleil ne tombe, et n'attendons pas l'obscurit de la nuit pour
traverser le dsert.--Eh bien! parle, parle-moi, _moi_--qui suis  toi.

CAN.

Laisse-moi!

ADAH.

Pourquoi? tout le monde t'a quitt.

CAN.

Et que tardes-tu de te runir  eux? Ne crains-tu pas de rester avec
l'auteur d'une pareille action?

ADAH.

Aprs la crainte de t'abandonner, il n'en est pas de plus grande pour
moi que celle que m'inspire le crime qui te prive d'un frre. Je n'en
dois pas parler:--c'est entre toi et le Tout-Puissant.--

UNE VOIX D'EN HAUT.

Can! Can!

ADAH.

Entends-tu cette voix?

LA VOIX D'EN HAUT.

Can! Can!

ADAH.

Elle retentit comme celle d'un ange.

(Entre l'ange du Seigneur.)

L'ANGE.

O est ton frre Abel?

CAN.

Suis-je donc le gardien de mon frre?

L'ANGE.

Can! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frre crie de la terre vers
le Seigneur!--Maintenant, tu es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir
sa bouche pour boire le sang vers par ta main fratricide. Dsormais,
quand tu creuseras la terre, elle demeurera strile; tu resteras fugitif
et vagabond dans le monde!

ADAH.

Le chtiment est au-del de ses forces. Vois! tu lui drobes la face de
la terre; il reste priv de la face de Dieu. Vagabond et fugitif, il
arrivera que ceux qui le trouveront le tueront.

CAN.

Que ne le peuvent-ils! Mais o sont ceux qui me tueront? o sont-ils sur
cette terre encore dserte et inhabite?

L'ANGE.

Tu as tu ton frre, qui te garantira de ton fils?

ADAH.

Ange de lumire! sois misricordieux; ne dis pas que mon sein dchir
nourrisse maintenant dans mon fils un meurtrier, un meurtrier de son
pre.

L'ANGE.

Il ne ferait que suivre les traces de Can. Le lait d've n'a-t-il pas
nourri celui que tu vois maintenant noy dans le sang? Le fratricide
peut bien engendrer le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi.--Le
Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a command d'imprimer son sceau sur
Can, pour qu'il puisse errer en sret. Qui tuera Can attirera sur sa
tte une punition sept fois plus forte. Approche!

CAN.

Que veux-tu de moi?

L'ANGE.

Marquer sur ton front l'affranchissement du crime que tu as commis
toi-mme.

CAN.

Non, laisse-moi mourir!

L'ANGE.

Cela ne peut tre.

(L'ange imprime une marque sur le front de Can.)

CAN.

Je sens mon front brl, mais ce n'est rien auprs du feu intrieur; que
faut-il encore? accable-moi de tout ce que je puis supporter.

L'ANGE.

Tu as t sombre et farouche ds le sein de ta mre, semblable  la
terre que tu as jusqu' prsent creuse; mais celui que tu as immol
tait doux comme les troupeaux qu'il paissait.

CAN.

Je fus enfant trop tt aprs la chute; l'esprit de ma mre tait encore
fascin par le serpent, et mon pre pleurait encore sur den. Je suis ce
que je suis; je n'ai pas demand la vie; je ne me la suis pas donne
moi-mme. Que ne puis-je seulement de mon sang racheter celui--et
pourquoi pas? Qu'Abel renaisse, et que je sois ray du livre de vie!
Ainsi l'existence sera rendue par Dieu au bien-aim de Dieu, et je
perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait pour moi.

L'ANGE.

Qui pourrait anantir le meurtre? ce qui est fait est fait. loigne-toi!
accomplis tes jours! et puissent tes actions ne pas ressembler  celle
que tu viens de commettre!

(L'ange disparat.)

ADAH.

Il est parti; loignons-nous. J'entends les cris de notre petit noch
dans son berceau.

CAN.

Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui rpandis le sang, je ne
puis rpandre de larmes; mais les quatre rivires ne pourraient laver
mon ame[35]. Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?

[Note 35: Les quatre rivires qui entouraient l'den, les seules, par
consquent, que connt Can sur la terre.]

ADAH.

Si je croyais qu'il ne le voult pas, je voudrais--

CAN, l'interrompant.

Non, non! plus de menace: nous en avons trop subi. Va prendre ton
enfant; je vous suivrai.

ADAH.

Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces lieux ensemble.

CAN.

O toi, image inanime et toujours prsente! toi dont le sang doit voiler
de deuil la terre et les cieux! J'ignore ce que tu es _maintenant_! mais
si _tu_ vois ce que _je_ suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne
pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre coeur.--Adieu! je ne dois, je
n'ose toucher ce que j'ai fait. Je sortis des mmes entrailles que toi;
j'ai suc le mme sein; je t'ai souvent press dans mes bras; souvent
nos jeux enfantins se confondirent; et voil que je ne puis plus
t'approcher, que je n'ose pas mme faire pour toi ce que tu aurais fait
pour moi:--runir tes membres dans leur tombeau,--le premier tombeau
creus pour les mortels. Mais ce tombeau, qui l'a creus? O terre! 
terre! voil le trsor que je dpose dans ton sein, en rcompense de
tous ceux que j'ai reus de toi.--Au dsert maintenant!

(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)

ADAH.

Cruelle et prmature fut ta mort,  mon frre! et moi seule, de tous
ceux qui pleurent sur toi, je ne puis verser de larmes. Mon devoir est
dsormais de scher des pleurs, et non pas d'en rpandre. Mais pourtant,
de tous ceux qui gmissent, nul ne gmit comme moi, non-seulement sur
toi, mais sur celui qui t'a frapp. Allons, Can! je supporterai la
moiti de ton fardeau.

CAN.

Nous marcherons  l'orient d'den; cette ligne est plus dsole: elle me
convient davantage.

ADAH.

Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse tre le tien notre
Dieu! Allons chercher nos enfans.

CAN.

Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la source d'une race
vertueuse qui et bientt charm les noeuds d'une union rcente. Hlas!
en les joignant plus tard aux enfans d'Abel, la duret de mon naturel se
ft adoucie chez eux! Abel!

ADAH.

La paix soit avec lui.

CAN.

Mais avec _moi_!--

(Ils sortent.)

FIN DE CAN.




L'ILE,
OU
CHRISTIAN ET SES CAMARADES.




AVERTISSEMENT.

Le morceau suivant est fond en partie sur la relation du soulvement de
l'quipage _la Bont_, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie sur
la _Relation des les Tonga_, par Marnier.



Chant Premier.

1. L'instant de la veille matinale tait arriv. Le vaisseau avanait
avec grce, traant sur les flots un sentier mobile. La vague
entr'ouverte par la proue se courbait en sillons complaisans devant la
majestueuse charrue. L'onde immense embrassait toute la perspective, et
derrire s'vanouissaient maints rivages de la Mer du Sud. La nuit
paisible, dj nuance d'argent, opposait encore sa mourante obscurit
aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, avertis de l'approche
du jour, s'lanaient au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tt
ses premires lueurs. Les toiles dtournaient de l'ocan leurs
scintillans regards, et disparaissaient devant une clart plus radieuse.
La voile reprenait sa blancheur nagure obscurcie; une brise
rafrachissante glissait sur les vents. Dj mme la pourpre de l'Ocan
annonait la venue du soleil;--mais un coup sera tent avant qu'il
n'apparaisse.

2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant dans ceux qui
faisaient la veille. Il rvait des rivages dsirs de la vieille
Angleterre, de ses travaux rcompenss, de ses dangers vanouis; son nom
tait ajout  la liste glorieuse de ceux qui avaient visit les ples,
sjour des orages. Le plus difficile tait pass, rien ne pouvait
justifier de nouvelles inquitudes; pourquoi donc le sommeil avait-il
pour lui des dangers? Hlas! son tillac tait foul par un pied
indisciplin; des mains plus inhabiles voulaient diriger la voile du
vaisseau; de jeunes coeurs, languissant aprs je ne sais quelle le
favorise du soleil, o l't dure toute l'anne, o les femmes sourient
pendant tout l't; des hommes loigns de leur patrie, et qui, trop
long-tems voyageurs, n'avaient jamais revu la maison natale, ou
l'avaient trouve toute change, et demi-barbare, prfraient une
frache et douce grotte sauvage  l'incertitude des flots.--Puis le
souvenir des fruits savoureux que donnait une terre incultive; des
forts qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux qu'ils y
frayrent; des champs sur lesquels l'abondance tendait sa corne
fortune; des terres, domaine commun et indpendant d'un seul
possesseur..... Puis le voeu que les sicles n'ont jamais touff dans le
coeur de l'homme--de ne connatre d'autre matre que sa volont; la terre
offrant  sa surface des mines non exploites; la libert qu'on y
trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; ce jardin commun
ouvert devant tous les pas, o la nature traite en tendre mre tout un
peuple charm des dlices du dsert; leurs coquillages, leurs fruits,
seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots toujours retenus 
l'entour des rivages; leur chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect
enfin si trange aux yeux d'un Europen:--tels taient les objets et la
contre qui rveillaient les dsirs de ces marins,--dsirs qu'ils
devaient chrement expier.

3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est  la porte! debout! debout!--Hlas!
il est trop tard! derrire ta case se tient le froce rebelle proclamant
dj le rgne de la rage et de la terreur. Tes membres sont enchans,
la baonnette touche ton sein, les mains qui tremblaient  ta voix te
saisissent; tran sur le tillac, tu ne verras plus l'obissant
gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres pour suivre une
direction, ou se dvelopper; cet esprit sauvage qui voudrait touffer 
force de dlire le sentiment de sa rvolte, fait briller autour de toi
les yeux encore tonns de ceux qui redoutent le chef qu'ils sacrifient:
car jamais l'homme ne peut tourdir le cri de la conscience, s'il ne
porte  ses lvres la coupe passionne de la rage.

4. C'est en vain que, bravant l'oeil de la mort, ta poitrine menace
implore ceux de tes compagnons rests loyaux:--ils ne viennent pas; ils
sont rares: il faut qu'ils consentent  ce qu'applaudissent des coeurs
plus indociles. En vain tu cherches la cause: la maldiction est leur
seule rponse, ou la menace de quelque chose de pire. A tes yeux brille
le poignard homicide; sur ta gorge reste suspendue la baonnette
effile; les mousquets chargs t'environnent, et semblent prts 
terminer tes jours. Tu les y encourages, en leur criant: Feu! Mais des
coeurs impitoyables admirent encore, et quelque souvenir de leur ancien
respect les arrte, plutt que la voix mconnue de leurs devoirs; ils ne
voudraient pas perdre leur ame en rpandant le sang: ils prfrent
t'abandonner  la merci des flots.

5. Disposez la chaloupe! c'est le cri du nouveau chef; et qui jamais
osa dire _non_  la rvolte dans la premire imptuosit de son ivresse,
dans les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe est dispose
avec tout l'empressement de la haine; et dj de lgres planches te
sparent seules de l'abme qui doit t'engloutir; de faibles provisions
te promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est justement ce
qu'il faut d'eau et de pain pour garantir quelques jours le moribond de
la mort; de plus, quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique
trsor des hermites de l'Ocan; quelques cordages sont ensuite ajouts,
aux instances de ceux qui n'espraient plus pour toi que dans l'air et
les flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des ples, cette
aiguille sensible, ame de la navigation.

6. Et maintenant, le chef lu par lui-mme juge  propos d'touffer le
premier sentiment de son crime; il rveille ainsi ses compagnons:--A
boire! tant il craint que la passion ne cde bientt  la voix de la
raison! De l'eau-de-vie pour les hros! Ainsi jadis s'tait cri
Burke;--et sans doute cette liqueur peut conduire  la gloire. Nos hros
partagrent cette opinion; au milieu de bruyans applaudissemens, ils
vidrent la coupe. Huzza! huzza! Otati! tel fut leur cri; trange
exclamation de la part des fils de la rvolte! Comment cette le
dlicieuse, cette terre chrie de la nature, des coeurs aimans, des ftes
sans prils, des moeurs aimables, trangres  l'art, cette opulence
commune, cet amour sans inquitude; comment tout cela pouvait-il avoir
des charmes pour de grossiers marins ballotts sous leurs mts par
chaque souffle de vent? Et maintenant, par quels nouveaux crimes se
prparent-ils  raliser les vains dsirs de la vertu, le repos? Hlas!
telle est notre nature! notre but est le mme  tous, seulement nous
suivons des routes diverses; nos moyens, notre naissance, notre pays,
notre gloire, notre fortune, nos gots, tout cela est plus puissant sur
notre faible poussire que tout ce qui est en dehors du misrable cercle
de notre gosme. Cependant murmure encore au-dedans de nous-mmes une
faible voix troublant le silence de l'intrt ou le tumulte de la
gloire; quelle que soit notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu
fait toujours entendre son oracle, la conscience de l'homme!

7. La chaloupe est charge du brave et triste petit nombre demeur
fidle au chef; quelques-uns, rests sur le tillac du
vaisseau--maintenant jouet d'un moral naufrage--faisaient des voeux
tardifs pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux voyaient
s'loigner; d'autres calculaient pour lui de nouveaux malheurs,
plaisantaient  la vue lointaine de sa faible voile,  l'ide de cette
faible barque, si fragile et si charge. Oh! combien il est plus assur,
plus tranquille, le tendre nautile[36], pilote maritime de sa couche
imperceptible, la fe, le gnie de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle
et jaillit en clairs sur les ondes, demeure en sret,--son port est
dans la ville,--il triomphe sur les _armadas_ du genre humain, qui
branlent le monde, et flchissent sous la verge des vents.

[Note 36: Espce de coquillage.]

8. Quand tout fut prt sur le vaisseau, qui maintenant avouait un
rvolt pour son matre,--un matelot, moins endurci que ses compagnons,
tmoigna cette piti inutile, faite seulement pour irriter le malheur.
D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens de son ancien chef,
et cherchait mme,  force de signes,  lui exprimer son compatissant
repentir. Dj mme il avanait un humide flacon jusqu' ses lvres
arides et dessches; mais bientt, observ lui-mme, ce gardien fut
loign, et la piti cessa de percer le nuage que la sdition tendait
autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux et sombre jeune homme
que, pour son malheur, avait trop aim le capitaine; il s'cria, en
dsignant la chaloupe abandonne: Partez! tout retard coterait la
vie! Et pourtant, mme en ce dernier instant, il n'avait pas touff
toute sympathie. Un mot pouvait encore ramener le remords dans cette ame
violente et passionne; et ce que les autres ne souponnaient pas, la
victime put le reconnatre. Quand Bligh, avec un ton de reproche amer,
lui demanda qu'tait devenu le souvenir des anciens
bienfaits;--qu'taient devenues ses esprances d'une gloire suprieure 
celle des mille cussons pompeux de la Grande-Bretagne? ses lvres
tremblantes semblrent cder devant une force invincible. C'est cela!
c'est cela! pronona-t-il; je suis damn! damn! Il n'en dit pas
davantage; mais, poussant dans sa barque son matre, il le confia au
faible esquif. Sa langue ne put articuler d'autres accens; mais combien
d'ides dans ses brusques adieux!

9. Le large soleil des rgions arctiques s'levait sur les ondes; la
brise tantt s'engouffrait, tantt ressortait de ses humides grottes.
Son aile capricieuse s'loignait, puis revenait effleurer les sillons de
l'Ocan, comme les cordes d'une harpe olienne. D'une rame dsespre et
presque silencieuse, dj l'esquif se creusait un chemin redout vers
une roche  peine visible, qui dressait, comme un lointain nuage, son
front au-dessus des flots. La chaloupe et le vaisseau ne se runiront
plus! mais ce n'est pas  moi de dire les infortunes de Bligh, leurs
dangers continuels, leurs rares esprances; leurs jours de pril, leurs
nuits de dsespoir; leur courage toujours le mme, quand il semblait le
plus inutile; la famine dvorante, rendant un fils mconnaissable 
l'oeil mme de sa mre; les autres maux, assez horribles pour faire trve
 la faim, jusqu' ce qu'elle n'et plus sur eux de prise; les fureurs
et les gards de la mer, tantt les couvrant de son abme, tantt les
laissant briser de leurs rames fatigues les vagues qui ne cdaient qu'
tous leurs efforts runis.--Une fivre continue, une soif sche, qui
leur faisait saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaaient leurs os
nus, savourer avec dlices la froide humidit des nuits orageuses, et
presser avidement la toile tendue sur leur tte, pour recueillir
quelques gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde sauvage,
pour redemander un asile plus sr encore aux flots impitoyables. Et
pourtant, il fut accord  ces spectres anims de raconter leurs dangers
passs, et des angoisses telles que jamais les annales de l'humide abme
n'en avaient retraces, pour arracher de la terreur aux hommes, aux
femmes des larmes.

10. Laissons-les  leur destin, il ne sera ignor ni impuni. La justice
aura son jour; la discipline viole prendra leur dfense, et la marine
insulte proclamera le cri des lois. Nous allons suivre les pas du
rebelle, qu'une vengeance loigne ne saurait pouvanter. Arrire!
arrire! sur les vagues! ses yeux reverront la baie dsire; et les
rivages heureux o les lois ne sont pas connues recevront les matelots
mis hors la loi de leur pays.--La nature, et cette desse de la
nature--la femme--les rappelle vers une terre o rien, sauf leur
conscience, ne songera  les accuser; o tout le monde jouit sans
querelle des biens de la terre; o le pain lui-mme est cueilli comme un
fruit[37]; o nul ne squestre pour lui seul les champs, les forts, les
rivires:--ge sans or, o ce mtal ne trouble pas les songes, et n'a
pas, ou n'avait pas alors, envahi ces rivages. Depuis, l'Europe y porta
ses vastes connaissances, ses coutumes, ses moeurs, mais au prix d'une
multitude de vices qu'elle enseigna aux fils de ces contres. Mais loin
de nous ces images! Voyons les insulaires tels qu'ils taient; bons par
les leons de la nature, vicieux sous ses inspirations. _Huzza_!
_Otati_! tel fut le cri lanc d'un commun accord par le rapide
vaisseau. La brise s'lve; la voile, nagure dtendue, et maintenant
gonfle, prcde joyeusement le souffle des vents. En plus rapides
rubans se pressent les ondes autour du vaisseau; la vague jaillit plus
haute sous les coups de la proue. Ainsi _l'Argo_ soulevait-il la
virginale cume de l'Euxin; mais ceux qu'il portait jetaient vers leurs
foyers un regard de regret:--ceux-l renoncent pour jamais  la leur, et
leur barque rebelle s'en loigne aussi rapidement que le corbeau en
s'envolant de l'arche sainte. Et pourtant leur projet est d'aller
partager de nouveau le nid de la colombe, et de courber sous le joug de
l'amour leur front indomptable.

[Note 37: _L'arbre  pain_, si fameux, et que l'expdition du capitaine
Bligh avait pour but de transplanter.]



Chant Deuxime.

1. Combien doux taient les chants de Toobonai, alors que le soleil
d't descendait sur la baie de corail[38]! Viens, disaient les jeunes
filles; avanons vers le plus frais ombrage de l'lette: nous y
couterons le ramage des oiseaux! la colombe des bois enverra, du milieu
des arbres, son roucoulement, semblable  la voix des dieux partie de
Bolotoo; nous cueillerons les fleurs qui naissent sur la couche des
morts: les plus fraches s'lvent o repose la tte des guerriers. Nous
nous assirons en face du crpuscule; nous verrons les suaves rayons de
la lune glisser au travers des branches du tooa, et le bruissement lger
de leurs soupirs charmera nos oreilles, quand nous nous reposerons sous
leur abri. Ou bien gravissons le prcipice: nous contemplerons les flots
venant combattre le gigantesque rocher, qui bientt les repousse
ddaigneusement en cumantes colonnes. Qu'elles sont belles! et qu'ils
sont heureux ceux qui, libres des travaux et du tumulte de l'existence,
se contentent de regarder du rivage l'espace que l'Ocan remplit tout
entier! L'Ocan lui-mme se complat dans l'azur de sa surface; et
souvent il vient,  la clart de la lune, peigner en cet endroit sa
flottante chevelure.

[Note 38: Les trois premiers couplets sont emprunts  une chanson
favorite des insulaires de Tonga, traduite en prose dans la _Relation
des les Tonga_, par Mariner. Toobonai n'est cependant pas l'une de ces
les; mais elle fut l'une de celles o se rfugirent les mutins. J'ai
altr et ajout; cependant j'ai conserv de l'original tout ce que j'ai
pu.

(_Note de Lord Byron_.)]

2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du spulcre; nous rivaliserons de
plaisir avec les esprits des bocages promis; puis nous plongerons, et
nous jouirons au sein des vagues; puis nous dposerons nos membres sur
le tendre gazon; bientt, humides encore de nos premiers jeux, nous
oindrons nos corps de l'huile embaume; nous laisserons les fleurs
cueillies sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes
empreintes du souvenir des braves. Mais voici la nuit; le _Mooa_ dissipe
nos projets: dj, prs de nous, retentit le bruissement des mts. Et
pourtant le flambeau, signal de la danse, rpand ses tincelles
cadences sur le gazon de Marli. Nous aussi, courons-y; l, nous nous
rappellerons l'heureux souvenir de maintes ftes, avant que Fiji n'et
souffl dans la trompe guerrire, avant que les ennemis ne parussent
dans leurs canots  la porte de nos rivages. Hlas! par eux se fltrit
la fleur du genre humain; hlas! par eux les ronces se dressent  l'envi
dans nos champs; et par eux est oubli le ravissement que nous
prouvions  errer  la lueur de la lune, avec l'amour pour unique
compagnon de nos pas. Rsignons-nous:--ils nous ont appris  manier une
massue,  inonder nos champs d'une pluie de flches. Qu'ils recueillent
la moisson qu'ils nous ont forc de semer. Mais cette nuit doit tre
toute entire aux ftes; demain il nous faudra partir. Frappez la danse!
emplissez la large coupe!--demain nous pouvons mourir. Enveloppons nos
membres dans des vtemens d't; autour de nos reins dployons le blanc
de Tappa; que des guirlandes fraches comme le printems mme forment
notre couronne, et qu'autour de nos paules brillent les grains de
l'hooni: ses vives couleurs contrasteront avec la teinte de feu des
poitrines qui battent sous elles.

3. Mais la danse a cess.--Ah! restez encore! arrtez! ne dposez pas le
sourire de fte. C'est demain que nous partons pour le Mooa; demain, non
pas cette nuit:--la nuit appartient encore  la tendresse. Jeunes
enchanteresses de la joyeuse Licoo, rendez-nous les guirlandes que nous
prfrons au sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes! comme
chacun de nos sens excit, ravi et doubl, rend hommage  votre beaut!
Ainsi les fleurs qui parsment le rocher de Mataloco, portent leurs
parfums jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous aussi, nous nous
rendrons  Licoo; mais,  mon coeur, que dis-je? nous irons?--et demain
il nous faut partir!

4. Tels taient les chants--harmonie des jours que l'approche des
flottes europennes n'avait pas encore infects. Sans doute, ces
insulaires avaient leurs vices--ceux que la nature tolre--et rsultats
de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres: ceux qui naissent de
l'excs de la civilisation, ceux qui, chez les peuples sauvages,
inspirent le plus d'horreur. Qui n'a pas vu le rgne de
l'hypocrisie,--les prires d'Abel runies aux forfaits de Can, qui ne
les a pas vus, dis-je, peut, de son balcon, voir la preuve que notre
vieux monde est mille fois plus perverti que le _nouveau_;--mais il
n'est plus de _nouveau_ monde, si ce n'est aux lieux o Colombie vient
de voir natre deux gigantesques enfans de la libert; o le Chimborao
peut  son gr promener son regard de Titan sur les flots, les airs et
la terre, sans y rencontrer un esclave!

5. Telle tait l'pope des jours de tradition; les chants auxquels se
rattachait la gloire des morts, quand la gloire n'avait d'autre
expression que celle d'une mlodie presque divine. Ces chants ne
satisfont pas l'oeil glac du sceptique, mais ils livrent  la puissance
de l'harmonie une histoire entire. C'est un Achille enfant, qui, la
lyre du Centaure en main, apprend  surpasser la vertu des tems passs.
Le simple couplet d'une vieille et chre ballade, rpt par les roches,
se confondant avec le vagissement des ondes, parti de la pelouse
humecte par un murmurant ruisseau, ou multipli par les chos prolongs
des montagnes, a, sur les coeurs nafs, plus de pouvoir que toutes les
colonnes riges par les favoris de la victoire. Il garde son loquence,
quand les hiroglyphes ne sont plus qu'une source de conjectures ou de
rveries pour les sages ou les savans. Primitive et virginale expression
du coeur, il nous attendrit, quand les monumens de l'histoire nous
fatiguent. Telle tait cette chanson barbare,--car le chant est n chez
les barbares;--telle en inspirait la solitude des hommes du nord, qui
vinrent nous conqurir, et telle en inspirera toujours la contre que
nul ennemi lointain ne sera venu dtruire ou civiliser. Quelle
impression plus vive et plus puissante produiraient aujourd'hui sur les
coeurs les artifices de notre savante musique?

6. Alors ces mlodies, inconnues aujourd'hui, traversaient suavement le
gracieux silence des airs, la douce sieste d'une journe d't, le calme
aprs-midi de Toobonai; alors chaque fleur tait panouie, l'air tait
un immense parfum, un lger souffle commenait  balancer le palmier, la
premire impression de la brise encore silencieuse effleurait les ondes
comme pour transporter la fracheur dans la grotte avide. C'tait
l'asile de la chanteuse et du jeune tranger qui lui avait appris les
douloureux plaisirs de l'amour, plaisirs toujours enivrans, mais surtout
pour les coeurs qui ne savent pas encore qu'on puisse les perdre, et qui
s'lancent comme des martyrs sur leur bcher funraire, tellement ravis
dans leur dlirant enthousiasme, que rien dans la vie ne leur semblerait
comparable aux joies de cette mort: aussi meurent-ils rellement.
Qu'est-ce, en effet, pour eux, que les autres promesses de la vie, 
ct de l'ide seule de cet entranement, de cette exaltation de toutes
les forces de la nature? Aussi nos rves d'une meilleure vie sont-ils
renferms dans l'espoir d'aimer ternellement encore.

7. L tait assise l'aimable sauvage du dsert, enfant par les annes,
femme par les formes, quand on se reporte  l'enfance de nos froids
climats, o rien n'atteint une prompte maturit,  l'exception du crime.
Mais c'tait l'enfant d'un monde enfant, et comme la nature, charmante,
anime et nave; noire comme la nuit, mais la nuit avec tous ses astres,
ou comme la grotte tincelante de stalactites. Ses yeux taient un
langage et un charme; ses contours, ceux d'Aphrodite sur son char de
coquillage, et au milieu d'un riant cortge d'Amours. Voluptueuse comme
la premire approche du sommeil, et pourtant pleine de vie,--car ses
joues, brunies par les feux du tropique, se nuanaient souvent d'une
aimable rougeur; le sang des brlans climats colorait son cou, et
traait un sillon radieux sur la pleur obscure de ses paules, comme on
voit dans l'onde tnbreuse les rameaux du corail attirer le plongeur
vers les grottes qu'ils rougissent. Telle tait la fille des mers du
Sud. Telle qu'une vague dont la force pouvait soulever la barque
fortune des autres, heureuse de leur bonheur, triste de leurs seules
peines; son sein brlant, nergique, et pourtant fidle, ne recelait pas
de joie gale  celle qu'elle donnait. Ses esprances n'allaient pas
au-del de l'exprience, cette pierre de touche glaciale, dont le
contact dpouille ordinairement tous les objets de leurs radieuses
couleurs. Elle ne redoutait pas les maux; elle n'en connaissait aucun,
ou, si elle en connaissait, ils taient bientt--trop tt--oublis. Ses
souris et ses larmes passaient avec la rapidit du vent ridant la
surface des lacs, et troublant, sans le briser, leur dlicat miroir.
Bientt la srnit remontera d'une profondeur non sonde, ou descendra
des sources pures de la montagne, jusqu' ce qu'enfin un tremblement de
terre, bouleversant la grotte de la Naade, en dissipera les ondes, les
chassera devant lui dans quelque cavit dserte, devenue le rceptacle
d'un marais ftide. La fille des les partagera-t-elle leur destin?
Hlas! le changement ternel agite la vague incertaine de l'humanit;
mais ceux qui tombent, comme tomberont les mondes eux-mmes, renatront
du moins, s'ils ont bien vcu, en esprits suprieurs  l'univers cras.

8. Et lui, quel est-il, cet enfant du Nord aux yeux bleus, venu d'les
moins inconnues  l'homme, mais presqu'aussi sauvages? Quel est ce jeune
homme aux cheveux blonds, sorti des Hbrides, l o grondent les vagues
agites du Pentland? Balanc dans son berceau par les vents mugissans;
n au milieu des orages, avec un corps et une ame crs pour les orages;
le premier objet sur lequel s'ouvrirent ses jeunes yeux fut la blanche
cume de l'ocan, et depuis ce moment l'ocan fut sa patrie. Compagnon
gigantesque de ses rveries et de son pre solitude, ce fut le seul
Mentor de sa jeunesse partout o les flots portrent sa barque. Quant 
lui, jouet des vagues et des vents, c'tait un tre insouciant qui
s'abandonnait au hasard. Nourri des lgendes merveilleuses de son pays
natal, se livrant avec ardeur  l'esprance, mais ferme dans les revers,
le dsespoir tait la seule des sensations qu'il ne connt pas. Sous le
ciel de l'Arabie, il et t le plus intrpide des enfans errans de ces
dserts de sable, ses lvres immobiles endurant la soif avec autant de
patience qu'Ismal lui-mme port sur le vaisseau du dsert[39]; sur les
rivages du Chili. Cacique orgueilleux; dans les montagnes d'Hellas, Grec
rebelle; n sous une tente, peut-tre un nouveau Tamerlan; lev pour le
trne, qui sait s'il et t digne de rgner? car l'ame ambitieuse qui,
pour s'lever  la domination, a dtruit la route qu'elle devait
parcourir; cre pour le pouvoir, et n'ayant d'autre proie qu'elle-mme,
est force de rtrograder[40], et de se plonger dans la douleur pour y
chercher le plaisir. Dans une condition plus humble, avec une ducation
vertueuse, ce mme esprit qui fit un Nron, la honte de Rome, aurait pu
devenir l'imitateur du hros qui porta si glorieusement son nom[41];
mais laissez-lui encore tous ses vices, quel troit thtre pour eux si
vous ne leur donnez un trne!

[Note 39: Le vaisseau du dsert est une figure orientale, en parlant
d'un chameau ou d'un dromadaire: et ils mritent bien cette mtaphore;
le premier par sa patience, le second par sa lgret  la course.]

[Note 40: Lucullus, ayant trouv des charmes dans la frugalit, prodigua
les navets dans sa ferme sabine.

(POPE.)]

[Note 41: Le consul Nron qui fit cette marche incomparable dont Annibal
fut la dupe, et qui dfit Asdrubal, accomplissant ainsi un fait d'armes
presque sans exemple dans les annales militaires. La premire nouvelle
qu'Annibal eut de son retour fut par la tte d'Asdrubal jete dans son
camp. Annibal, en la voyant, s'cria, avec un soupir, que Rome allait
maintenant devenir la matresse du monde. Et cependant, c'est peut-tre
grce  cette victoire du consul Nron que l'empereur du mme nom rgna
par la suite; mais l'infamie de l'un a surpass la gloire de l'autre.
Quand on entend prononcer le nom de Nron, qui songe au consul? telles
sont les choses humaines!]

9. Tu souris, lecteur.--Pour celui qui voit les choses d'un oeil facile 
se laisser blouir, de telles comparaisons semblent prises bien haut 
propos du nom obscur d'un tre dont le sort n'a rien de commun avec la
gloire, Rome, le Chili, Hellas ou l'Arabie. Tu souris? j'y consens: il
vaut mieux sourire que de soupirer; cependant il aurait pu tre tout ce
que j'ai dit. C'tait un homme dont l'esprit ambitieux l'entranait
toujours en avant, form pour devenir un hros patriote ou un chef
despotique; pour faire la gloire ou le malheur d'une nation. Il tait n
sous des auspices qui font l'homme plus grand ou plus abject que
l'imagination mme n'a os le rver. Mais tout ceci n'est que chimres;
dites enfin, qu'est-il dans ces lieux?--c'est un frais adolescent, un
jeune mutin affranchi par la rvolte; c'est le blond Torquil, qui ne
connat pas plus d'entraves que les vagues cumeuses de l'ocan,--c'est
l'poux de la fiance de Toobona.

10. Les yeux fixs sur les flots, il tait assis auprs de Neuah, de
Neuah qui, parmi les filles de l'le, est comparable  cette plante qui,
sans cesse tourne vers le soleil, en a reu le nom. Noble, mais d'une
noblesse qui fait sourire nos gnalogistes qui n'ont pas d'armoiries
pour ces contres inconnues; issue d'une longue race d'hommes libres et
vaillans, race de preux ne connaissant pas l'usage des vtemens, et
formant une chevalerie sauvage dont les huttes couvertes de mousse
s'lvent le long des rivages de la mer. J'ai vu la tienne, Achille, et
n'ai pas vu autre chose! Mais quand ces trangers porteurs de la foudre
arrivrent dans leurs vastes canots ceints de traits de flamme, hrisss
de grands arbres qui, plus hauts que le palmier, semblaient, pendant le
calme, avoir pris racine dans les profondeurs de l'ocan, et, lorsque
les vents se rveillaient, dployaient des ailes aussi larges que le
nuage qui s'tend  l'horizon; et, semblables  des cits de la mer,
commandaient aux flots, et enchanaient presque les vagues turbulentes,
la jeune sauvage, dans son lger esquif, agitant mollement sa pagae,
s'lana sur la surface des ondes, comme les rennes  travers les
neiges, glissant doucement sur le bord cumeux des brisans, lgre comme
une Nride sur son char marin[42], elle contempla, pleine d'tonnement
et d'admiration, cette construction gigantesque refoulant chaque vague
sous sa pesante masse. L'ancre est jete, le vaisseau repose au sein de
l'ocan; et tandis qu'une foule d'embarcations lgres forment autour de
lui une chane mobile, il semble un lion majestueux endormi aux rayons
du soleil, et dont un essaim d'abeilles bourdonnantes entourent la
flottante crinire.

[Note 42: Il y a dans le texte: _sur son traneau marin_.]

11. Les hommes blancs dbarqurent. Est-il besoin de dire le reste? le
nouveau monde tendit sa main noire  l'ancien. Chacun d'eux tait une
merveille pour l'autre, et l'attrait de la surprise et de l'admiration
fit bientt place  un sentiment plus bienveillant. Parmi ces enfans du
soleil, l'accueil des pres fut affectueux; celui des filles, agites
par de plus douces passions, le fut bien plus encore. Ils s'unirent par
de tendres liens. Les enfans des temptes s'aperurent que la beaut
peut tre jointe  une peau noire, et les filles de l'le admirrent 
leur tour cette teinte plus ple, qui parat si blanche aux climats qui
ne connaissent pas la neige. La course, la chasse, la libert d'errer
sur ce sol, o chaque cabane tait la leur; le plaisir de jeter un filet
 la mer, de s'lancer dans ces lgers canots qui voguent sur cet
archipel, au sein bleutre duquel s'lvent ces les heureuses; ce
sommeil rafrachissant obtenu par de joyeux travaux; ce palmier qui nous
reprsente la plus majestueuse Dryade des forts, o l'enfance du jeune
Bacchus fut cache, et dont la cime, ombrageant la _vigne renferme_
dans son sein, est si leve que l'aigle btit rarement son nid plus
haut; le festin compos de caviar et d'ignames; ce cocotier qui porte 
la fois la coupe, le lait et le fruit; l'arbre  pain qui, sans le
secours de la charrue et du moissonneur, donne l'abondant produit d'un
champ cultiv, tandis que ses pains, offrandes de la nature, cuisant
sans l'aide d'un feu artificiel, dans des forts qui ne sont encore ni
achetes ni vendues, chassent la famine de leur sein fertile, et offrent
une denre sans prix  l'homme qui la recueille. Tous ces trsors, et
les douces volupts des eaux et des bois, les joies foltres de ces
solitudes peuples, adoucirent les moeurs de ces farouches aventuriers,
et les disposant  sympathiser avec un peuple moins clair, mais plus
heureux, firent plus que l'ducation europenne n'avait pu faire en
civilisant les enfans de la civilisation!

12. Parmi eux, on remarquait plus d'un couple amoureux, et entre
ceux-ci, Neuah et Torquil n'taient pas le moins aimable. Tous deux
enfans des les, quoique d'les bien loignes l'une de l'autre; tous
deux ns sous cette toile qui prside  la mer, ils avaient t nourris
tous deux au milieu de ces beauts primitives de la nature qu'on chrit
jusqu'au tombeau lorsqu'elles ont attir nos premiers regards, et excit
notre intrt dans l'enfance. Celui dont les monts bleutres de l'cosse
frapprent d'abord les yeux, aimera chaque cime qui lui offrira une
teinte semblable; il saluera dans chaque rocher la figure bien connue
d'un ami; et  l'aspect d'une montagne, ses bras s'ouvriront comme pour
l'treindre contre son coeur. Long-tems j'ai err dans des pays qui ne
sont pas le mien, adorant les Alpes, chrissant les Apennins, prostern
devant le Parnasse et devant la cime escarpe du mont Ida, berceau de
Jupiter, et de l'Olympe dominant majestueusement la mer. Mais ce n'tait
pas seulement les souvenirs de l'antiquit ni cette belle nature qui me
jetaient dans des ravissemens extatiques:--les motions de l'enfance lui
avaient survcu dans le jeune homme; et sur le mont Ida, cherchant des
yeux Troie et Loch na Gar, ma mmoire attachait des souvenirs celtiques
aux monts Phrygiens, et confondait les cascades d'cosse avec la
fontaine limpide de Castalie. Pardonne, ombre universelle d'Homre!
pardonne,  Phbus! aux carts de mon imagination:--ce fut dans le nord
que je puisai le premier sentiment des beauts de la nature, et que
j'appris  adorer vos scnes sublimes[43].

[Note 43: tant trs-enfant (j'avais a peu prs huit ans), ayant t
attaqu de la fivre scarlatine,  Aberdeen, je fus transport dans les
montagnes par le conseil des mdecins. L, il m'arriva quelquefois de
passer l't, et c'est de ce moment que je date mon penchant pour les
pays montagneux. Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi,
quelques annes aprs, en Angleterre, le spectacle d'un objet que je
n'avais pas vu depuis long-tems, mme en miniature, d'une montagne de la
chane des Malvernes.  mon retour  Cheltenham, je la contemplais tous
les soirs, au coucher du soleil, avec une motion que je ne puis
dcrire. Ceci tait bien d'un enfant; mais je n'avais que treize ans, et
c'tait pendant les vacances.]

13. L'amour qui embellit et attendrit tous les tres; la jeunesse qui
colore l'air qui l'entoure; le ciel qui la couvre des nuances brillantes
de l'arc-en-ciel; le souvenir des prils passs, qui fait que l'homme
lui-mme jouit de l'intervalle o il cesse de dtruire;--l'attrait
rciproque de cette beaut qui se fait sentir au coeur le plus farouche,
et le frappe comme l'clair frappe l'acier: tout contribua  unir
l'homme  demi civilis et la fille sauvage, et  confondre, dans une
seule ame absorbe par la passion, l'adolescent et la jeune fille. Les
souvenirs tumultueux des combats avaient cess de remplir d'une joie
sombre un coeur qui commenait  se dtacher d'eux. Il ne ressentait plus
cet ennui, cette impatience du repos qui le troublait nagure, comme
l'aigle dans son nid, dont le bec aiguis et l'oeil perant cherchent une
victime dans la vaste tendue des cieux:--son ame s'tait amollie dans
cet tat voluptueux, o il gotait ces douceurs effmines de l'lyse,
qui ne promettent pas de lauriers  la tombe des hros; mais, hlas! ces
lauriers se fltrissent s'ils ne sont arross de sang.--Et lorsque les
cendres d'un mortel sont dposes dans l'urne funbre, le myrte ne leur
prte-t-il pas un aussi doux ombrage? Si Csar n'et connu que les
baisers de Cloptre, Rome et t libre, et le monde ne ft pas devenu
sa conqute. Eh! qu'ont fait pour le monde les exploits de Csar, la
renomme de Csar? Nous le sentons dans notre avilissement: cette gloire
a pos son cachet sanglant sur nos chanes, elle y a fait natre la
rouille que nos tyrans se plaisent  y entretenir. Eh quoi! la gloire,
la nature, la raison et la libert runies ordonneront  des millions
d'hommes exasprs de faire ce que Brutus excuta seul!--Elles leur
commanderont de renverser du poste lev qu'ils occupent depuis trop
long-tems, ces vils imitateurs d'un despote, qui, semblables  l'oiseau
moqueur, rptent le chant de la tyrannie! et cependant nous
continuerons  tre traqus par ces chats-huans ignobles, dignes
seulement de la chasse aux souris, et que nous nous obstinons  prendre
pour de nobles faucons, tandis que le premier mot de libert suffirait
pour chasser ces pouvantails: car leur effroi nous prouve assez qu'ils
ne sont pas autre chose!

14. Plonge dans les ravissemens de la passion, et oubliant doucement la
vie, Neuah, la fille de la mer du Sud, tait tout ce qu'une femme peut
tre pour un poux lorsqu'aucune distraction du monde ne la dtourne de
son amour; loin d'une socit railleuse, toujours prte  se moquer
d'une flamme nouvelle et passagre, et de cet essaim bourdonnant de
fats, qui fait bruyamment clater son admiration, ou murmure  son
oreille les expressions d'une flamme adultre, qui en veut  son devoir,
 sa gloire et  son bonheur. Son ame et toutes les sensations qui
l'agitaient taient  nu comme ses belles formes. On pouvait la comparer
 l'arc-en-ciel pendant l'orage:--ses nuances mobiles offrent une
brillante varit, mais colorent toujours les cieux du plus doux clat;
son arc a beau s'tendre, ses couleurs changer, ce n'est pas moins le
nuage qui porte la messagre des amours.

15. C'est l, c'est dans cette grotte du rivage battu par les vagues
qu'ils passaient les matines brlantes du tropique. Les heures
n'existaient pas pour eux:--ils ne calculaient pas le tems. Leurs
oreilles n'taient pas frappes du son lugubre de l'horloge, qui nous
distribue la portion journalire de la vie, et avertit l'homme, en s'en
moquant, avec un rire d'airain. Que leur importait le pass ou l'avenir?
Le prsent, comme un tyran, les tenait enchans;--leur sablier tait le
sable du rivage, et la mer voyait s'couler leurs doux momens ainsi que
ses vagues paisibles; leur horloge, c'tait le soleil dans son immense
horizon. Ils ne comptaient pas, eux pour qui la journe n'tait qu'une
heure. Le rossignol remplaait pour eux la cloche du soir, lorsqu'il
chantait mlodieusement  la rose les adieux du jour[44]. Ils voyaient
se coucher leur large soleil, non comme dans le nord, d'une marche lente
et gradue, et affaiblissant son clat  mesure qu'il descend sur
l'ocan; mais ardent, enflamm, conservant toute sa plnitude, et comme
s'il abandonnait pour jamais le monde, et le privait de lumire,
plongeant dans les flots son front tincelant, tel qu'un hros, qui se
prcipite dans la tombe. Alors ils se levaient tous deux, regardaient
d'abord le firmament, puis revenaient chercher la lumire dans les yeux
l'un de l'autre; et s'tonnant qu'un soleil d't durt si peu, ils se
demandaient si en effet le jour tait  sa fin.

[Note 44: On n'a besoin de rien ajouter  cette allusion  la fable bien
connue des amours du rossignol et de la rose, qui est devenue maintenant
aussi familire au lecteur de l'Occident qu' celui de l'Orient.]

16. Et pourquoi ceci paratrait-il trange?--Le dvot ne vit pas sur la
terre; dans son extase, les jours et les mondes passeraient devant lui
sans tre aperus: son ame a pris son vol vers le ciel avant sa
poussire.--L'amour est-il donc moins puissant? Non; sa route est
glorieusement trace, et c'est aussi vers Dieu qu'elle le conduit. Tout
ce que nous connaissons ici-bas des dlices du ciel est attach  cette
autre meilleure moiti de nous-mmes, dont nous ressentons la joie ou la
douleur bien plus que celle qui nous est propre. Cette flamme qui
absorbe tout, et qui, jointe  celle qui l'allume, ne forme plus qu'un
seul feu, feu pur, semblable au bcher funbre des Indiens, o les coeurs
tendres brlent sans exhaler un soupir. Combien de fois n'avons-nous pas
oubli le tems, lorsque, dans la solitude, nous admirions le trne
universel de la nature, ses forts, ses dserts, ses eaux, cette rponse
loquente et profonde qu'elle fait  notre intelligence? N'y a-t-il pas
de la vie dans les toiles et les montagnes? Une ame n'anime-t-elle pas
les vagues de la mer? Les larmes muettes qui dgouttent de ces humides
rochers n'expriment-elles pas un sentiment?--Non, non! elles nous
appellent, elles nous ouvrent leurs sphres, elles nous invitent  nous
affranchir avant l'heure du poids de cette enveloppe d'argile,  plonger
notre ame dans l'immensit,  nous dpouiller de cette forme trompeuse
et fragile qui nous est si chre!--Qui peut encore songer  soi en
contemplant les cieux? Et sans porter si haut ses regards, quel est
celui qui, dans les frais momens de la jeunesse, avant d'avoir reu les
leons du tems, a jamais pens  la dpravation de l'homme et  la
sienne?  cette heureuse poque de la vie, la nature entire est son
royaume et l'amour son trne.

17. Neuah et Torquil se levrent. Les teintes douces et mlancoliques du
crpuscule avaient pntr dans la grotte qui leur servait d'asile, et
dont la vote, tapisse de spar humide de rose, joignait son faible
clat  celui des toiles qui se rassemblaient sur le firmament. Le
couple heureux, partageant le calme de la nature, prit lentement le
chemin de sa cabane leve au pied d'un palmier, tantt souriant, tantt
silencieux comme tout ce qui les entourait. Que l'ame est belle dans cet
tat de srnit; elle est belle comme l'amour mme! Le murmure des
flots de l'ocan tait presque aussi faible que celui du coquillage
imitateur de leur bruissement[45], et qui, tel que l'enfant n dans les
profondeurs des mers et spar du sein maternel, crie sans cesse et ne
veut pas dormir, faisant entendre sa petite plainte, et se dsesprant
en vain dans le vaste sein de la vague sa nourrice. Les forts
disparaissaient insensiblement dans l'obscurit, comme pour aller se
livrer au repos; l'oiseau du tropique regagnait son nid par le chemin
des rochers, et le ciel d'azur qui les entourait semblait un lac
paisible o l'ardente pit pouvait tancher sa soif.

[Note 45: Si le lecteur veut appliquer  son oreille le coquillage qui
est sur sa chemine, il comprendra l'allusion qu'on veut faire ici. Si
ce passage lui parat obscur, il trouvera dans _Gbir_ la mme ide,
mieux exprime en deux lignes. Je n'ai jamais lu ce pome; mais j'ai
entendu citer ces deux vers par un lecteur plus profond, et qui parait
tre d'une opinion bien diffrente de celle exprime par l'diteur de la
_Revue du trimestre_, qui, dans sa rponse au rdacteur charg de la
critique de son _Juvnal_, pronona qu'on ne pouvait rien lire de plus
mauvais et de plus absurde. C'est  M. Landor, l'auteur de _Gbir_, qui
fut ainsi jug, et de quelques autres pomes latins qui rivalisent
d'obscnit avec Martial et Catulle, que l'immacul M. Southey a adress
ses dclamations contre l'impuret.]

18. Mais coutez!  travers les palmiers et les plantains, une voix se
fait entendre; non telle qu'un amant l'et choisie pour venir
interrompre,  une telle heure, le silence d'une nuit si calme. Ce
n'tait pas la brise du soir passant sur la montagne, et faisant frmir
les rochers et les arbres, ces cordes sonores de la nature, le premier
et le plus harmonieux des instrumens, et puis leur servant elle-mme
d'cho. Ce n'tait pas non plus l'alarme du bruyant cri de guerre, qui
venait de rompre le charme, ni le soliloque plaintif du hibou hermite,
anachorte ail aux grands yeux,  la vue faible, qui entonne la nuit
son hymne lugubre, dans laquelle s'exhale son ame solitaire:--c'tait le
sifflet d'un marin, fort et prolong, aussi perant que le sifflement
d'un oiseau de mer. Il y eut une pause; puis une voix rauque cria:
Hol! Torquil! mon garon! Quelles nouvelles! Hol! frre, hol! Qui
appelle? s'cria Torquil, en suivant des yeux le son de la voix.
Quelqu'un, rpondit-on brivement.

19. En ce moment, celui dont on venait d'entendre la voix parut
lui-mme, et avec lui la brise aromatique du sud se chargea, non de ces
parfums qu'elle recueille en passant sur une couche de violettes, mais
de ces tourbillons de fume qui aiment  se mler aux vapeurs de
l'eau-de-vie et du vin. Ils s'chappaient alors d'une pipe courte et
fragile, mais qui avait port ses manations odorantes dans les deux
zones, et toujours en action l o les vents soufflent et o la mer
roule ses flots, avait exhal sa fume de Portsmouth au ple, et
opposant sa vapeur  la lueur blouissante des clairs, toujours calme
et paisible, au milieu des montagnes de vagues, et dans toutes les
variations d'un ciel inconstant, n'avait cess d'offrir  ole un
perptuel sacrifice. Et quel tait celui qui la portait? Je puis me
tromper, mais je le prendrais pour un marin ou pour un philosophe[46]. 
sublime tabac, qui de l'est  l'ouest charmes les travaux du marin et le
repos des enfans de Mahomet; toi qui, sur l'ottomane du musulman,
partages ses heures entre l'opium et ses femmes dont tu es devenu le
rival; magnifique  Stamboul, moins noble mais non moins chri dans
Wapping ou le Strand, divin en _Hookas_, superbe dans une riche et
brillante pipe dont l'ambre orne le bout; comme tant d'autres objets qui
nous charment, si tu attires plus gnralement les hommages revtu de
tout l'clat de la parure, tes vrais adorateurs admirent bien davantage
tes beauts sans dguisement. Donnez-moi un cigarre.

[Note 46: Hobbes,  qui nous devons Locke et d'autres philosophes, tait
un fumeur dtermin,--mme jusqu' fumer plus de pipes qu'on n'en
pourrait compter.]

20. Une figure humaine s'approche au milieu de l'obscurit de la fort
dont elle vient troubler la solitude. Son aspect a quelque chose de
fantastique; on dirait un marin revtu d'un dguisement de sauvage, et
tel qu'il parat sortant des flots de l'ocan lorsque les joyeux
vaisseaux traversent la ligne et qu'une foule de matelots, se livrant 
ces bruyantes saturnales, se rassemblent sur le tillac dans le char
emprunte de Neptune. Le dieu de l'ocan sourit de voir son nom revivre
encore une fois, ne ft-ce que dans la pantomime grotesque de ses
fidles enfans qui s'abandonnent  la joie au milieu de vents inconnus 
ses Cyclades natales. Cependant le vieux Neptune se rjouit de voir
reparatre sur l'ocan quelques faibles traces de son rgne antique. La
veste que porte notre marin, quoique presque en lambeaux; sa pipe qu'il
ne quitte pas et qui ne cesse jamais de fumer; quelque chose dans son
air et dans sa taille qui ressemble  un mt de misaine, et un certain
balancement dans sa dmarche, semblable  celui de son vaisseau chri,
indiquent assez son premier tat: cependant l'espce de mouchoir dont sa
tte est enveloppe avec si peu d'lgance et de soin, et le morceau
d'toffe trop exigu qui remplace un pantalon trop tt la proie des
pines (car les plus belles forts ont aussi les leurs), et lui tient
lieu de ce vtement pour lequel les Anglais n'ont pas trouv
d'expression[47]; ses pieds et sa poitrine nus, et cette figure brle
par le soleil, pourraient annoncer un sauvage aussi bien qu'un homme de
mer. Mais ces armes sont celles de sa profession, et les produits de
cette Europe que deux mondes bnissent pour la civilisation qu'ils lui
doivent. Son fusil est suspendu derrire ses larges paules, un peu
courbes par le sjour de la mer, mais robustes comme celles du
sanglier.

[Note 47: Il y a dans le texte: _qui lui servent d'inexpressible_.]

Son coutelas priv de sa gane, perdue ou use par le tems, pend  son
ct: et  sa ceinture est une paire de pistolets, qu'on pourrait
comparer  un couple d'poux (que cette mtaphore ne soit pas prise pour
un sarcasme), car si l'un manque son feu, l'autre n'en part pas moins 
l'instant. Tout ceci, avec une baonnette un peu moins exempte de
rouille que lorsqu'elle tait sortie pour la premire fois du fourreau,
complte l'accoutrement de cet homme qui s'avance au milieu des ombres
de la nuit, muette spectatrice de ce costume bizarre.

21. Quelles nouvelles, Ben Bunting? s'cria notre nouvel ami Torquil,
lorsqu'il vit le marin en face. Y a-t-il quelque chose de neuf? Oui,
oui, rpondit Ben, rien de neuf, mais assez de nouvelles; une trange
voile s'est montre au large. Une voile! qu'entends-je? Mais comment
avez-vous pu la dcouvrir? C'est impossible. Je n'ai pas vu sur la mer
le moindre lambeau de toile. Cela se peut, dit Ben, vous avez pu ne
pas la voir de la baie; mais moi, du haut du rocher o j'ai fait le
quart aujourd'hui, je l'ai aperue dans le bassin, car le vent tait
frais et propice. Et lorsque le soleil s'est couch, o tait-elle?
Avait-elle jet l'ancre? Non, mais elle a continu de se diriger sur
nous jusqu' ce que le vent soit tomb. Et son pavillon? Je n'avais
pas de lunette; mais, de par Dieu, tout loin qu'elle ft, la sorcire ne
m'a pas paru nous vouloir du bien. Est-elle arme? Je m'y attends;
on a envoy  la dcouverte; il est tems, ce me semble, pour nous de
mettre  la mer.  la mer? Quel que soit celui qui nous donne
maintenant la chasse, nous ne fuirons pas le combat, car ce serait une
lchet; nous mourrons  notre poste comme des braves. Oui, oui; quant
 cela, c'est tout--fait gal  Ben. Christian sait-il cette
nouvelle? Oui, et il a mis tous les bras en rquisition, et rassembl
tous nos gens au quartier. Ils sont occups  fourbir leurs armes, et
nous avons des canons  transporter et  mettre en tat; on vous
demande. C'est trop juste, et ne le serait-ce pas, je n'ai pas une ame
capable d'abandonner mes camarades sans secours pendant l'orage. Ma
Neuah! ah! pourquoi le sort ne poursuit-il pas que moi seul? Pourquoi
doit-il perscuter aussi un tre si tendre et si fidle? Mais quoi qu'il
arrive, ah! Neuah, n'amollis pas mon courage. Le tems presse et ne me
permet pas une seule larme.--Mais quoi qu'il advienne, je suis 
toi.--Il a raison, ajouta Ben. C'est bon pour la marine[48].

[Note 48: _C'est bon pour la marine, mais les matelots ne veulent pas le
croire_, est un vieux dicton, et une des dernires traces qui subsistent
encore (mais en plaisanterie seulement) de la jalousie qui exista jadis
entre deux armes galement braves.]



Chant Troisime.

1. Le combat tait termin. Cette lueur fatale qui enveloppe le canon
lorsqu'il porte la mort, avait aussi cess d'clairer les tnbres; la
vapeur sulfureuse des armes  feu avait abandonn la terre, et, chasse
vers le ciel, en avait souill un moment l'clat. Le bruit effroyable de
chaque dcharge ne faisait plus retentir les chos, de nouveau livrs 
leur paisible mlancolie. On n'entendait plus de cris d'horreur rpts
de part et d'autre. La lutte avait cess. Les vaincus subissaient leur
sort. Les rvolts taient crass, disperss ou pris, ou, si
quelques-uns survivaient, c'tait pour envier le destin des morts. Un
petit nombre, un bien petit nombre s'tait chapp, et ceux-ci taient
poursuivis dans toute cette le qu'ils avaient aime par-dessus leur
pays natal. Ils n'avaient plus, sur la terre, d'asile et de patrie,
aprs avoir reni celle qui les avait vus natre. Traqus comme des
btes sauvages, comme elles ils cherchaient le dsert, de mme que
l'enfant se rfugie dans le sein de sa mre. Mais en vain les loups et
les lions, poursuivis par le chasseur, cherchent leur antre, et plus
vainement encore l'homme voudrait chapper  l'homme.

2. Il est un rocher dont la base saillante se projette au loin dans
l'ocan, et brave les plus terribles accs de sa fureur. Lorsque la
vague irrite escalade ses flancs normes, aussitt elle en est
prcipite, comme le brave qui s'lance le premier  l'assaut, et
retombe sur cette masse de flots cumeux qui combattent sous les
bannires du vent. C'est l que se rassemblent quelques malheureux
chapps au combat, faibles, sanglans, brlans de soif, mais tenant
encore leurs armes, et conservant un reste d'orgueil de leur ancienne
rsolution, qui annonce en eux des hommes plus habitus  lutter contre
le sort qu' s'en laisser surprendre. Ils semblaient avoir prvu et
dfi leur destine, comme un vnement probable. Et cependant une lueur
d'espoir, non celui d'tre pardonnes, mais de rester dans l'oubli, ou
d'chapper aux recherches sur ce rocher loign, au milieu de cet ocan
de vagues, avait en partie effac de leurs penses qu'ils venaient de
contempler et de subir la vengeance des lois de leur pays. Leur le,
verdtre comme les flots de la mer, ce paradis gagn au prix d'un crime,
ne pouvait plus servir d'asile  leurs vices et  leurs vertus. Leurs
sentimens honntes, s'ils en avaient encore, taient perdus pour
eux:--leurs fautes leur restaient seules. Proscrits jusque dans leur
seconde patrie, ils taient perdus. En vain le monde s'ouvrait devant
eux, toutes les portes leur en paraissaient fermes. Leurs nouveaux
allis avaient combattu, avaient vers leur sang dans ce sacrifice
mutuel; mais  quoi leur avaient servi la massue, la lance et le bras
d'Hercule contre la puissance magique de ce talisman destructeur, de ce
tonnerre qui crase le guerrier avant qu'il puisse faire l'emploi de sa
force; et, semblable  ce flau pestilentiel dont on ne peut arrter les
ravages, creuse en mme tems la tombe du brave et celle de la valeur
humaine[49]? Ce peu de guerriers avaient fait tout ce que des hommes
dtermins ont souvent os et fait contre le nombre, mais quoique le
choix naturel de l'homme semble tre de mourir libre, la Grce
elle-mme, la Grce n'avait vu qu'une fois les Thermopyles, jusqu' ce
jour o, se forgeant un glaive de ses chanes brises, elle expire pour
revivre encore.

[Note 49: Archidamus, roi de Sparte, et fils d'Agsilas, en voyant une
machine invente pour lancer des pierres et des dards, s'cria que
c'tait le tombeau de la valeur. La mme anecdote a t attribue 
quelques chevaliers, lorsqu'on fit pour la premire fois usage de la
poudre  canon; mais le fait original se trouve dans Plutarque.]

3. Au pied de ce roc immense, ce petit nombre d'hommes ressemblait aux
restes fugitifs d'une troupe de daims.--Leurs yeux taient
enflamms,--leur aspect indiquait l'puisement de leurs forces;
cependant ils taient encore teints du sang de ceux qui les
poursuivaient. Une petite source, tombant du haut du rocher, prcipitait
en bouillonnant, de cime en cime, son onde douce et frache, qui,
foltre et vagabonde, allait garer son cristal limpide et tincelant
aux rayons du jour, dans le vaste sein de la mer. Runie  l'immense, au
farouche ocan, mais encore pure et frache comme l'innocence, et
courant moins de dangers qu'elle, son onde argente brillait encore d'un
doux clat sur la surface des flots, semblable au timide chamois qui
contemple sans s'effrayer, le prcipice au-dessous duquel mugissent,
s'lvent et s'abaissent les vagues bleutres de la vaste mer. Ce fut 
cette frache source qu'ils coururent:--toutes leurs sensations tant
absorbes en ce moment par cet imprieux besoin de la nature, la soif
brlante qui les dvorait. Ils burent comme ceux qui croient boire pour
la dernire fois, et se dbarrassrent de leurs armes pour mieux
savourer cette rose dlicieuse. Ils rafrachirent leurs gosiers
desschs, et lavrent le sang de leurs blessures qui ne devaient
peut-tre avoir d'autres bandages que des chanes. Aprs avoir tanch
leur soif, ils regardrent tristement autour d'eux, et comme tonns de
retrouver encore autant des leurs vivans et libres. Mais chacun, gardant
le silence, semblait interroger les yeux de son camarade pour y chercher
un langage que ses lvres lui refusaient, comme si leur voix et expir
avec leur cause.

4. Sombre, et un peu spar du reste, se tenait Christian, les bras
croiss sur sa poitrine. Ce coloris anim, jadis rpandu sur ses joues,
et que rien n'y faisait jamais plir, avait t remplac par la teinte
livide du plomb. Ces cheveux d'un brun clair, flottant avec tant de
grce, se dressaient maintenant sur son front comme autant de vipres.
Immobile comme une statue, les lvres serres comme pour comprimer
jusqu'au souffle qui soulevait encore sa poitrine, muet et menaant, il
tait debout appuy contre le rocher; et  l'exception d'un faible
battement de pied qui, de tems  autre, laissait une impression plus
profonde sur le sable, on aurait pu le croire chang en pierre. 
quelques pas de l, Torquil, la tte appuye contre un banc de roc, ne
parlait pas, mais perdait son sang par une blessure qui pourtant n'tait
pas mortelle:--la plus dangereuse tait celle dont il souffrait
intrieurement. Son front tait ple, ses yeux bleus caves; et les
gouttes de sang dont sa blonde chevelure tait teinte indiquaient assez
que son abattement n'tait pas l'effet du dsespoir, mais de
l'puisement de la nature.  ct de lui tait un homme aussi farouche
qu'un ours, et cependant plein de la bonne volont d'un frre: c'tait
Ben Bunting, qui, ayant essay d'tancher, de laver et de bander sa
blessure, se mit ensuite  allumer tranquillement sa pipe, ce trophe
qui avait survcu  cent combats, ce phare qui l'avait rjoui pendant
mille et mille nuits. Le quatrime et le dernier de ce groupe solitaire
marchait de long en large, s'arrtant de tems  autre, et se baissant
comme pour ramasser un caillou; puis le rejetant, et recommenant 
marcher  la hte; puis s'arrtant tout--coup pour jeter les yeux sur
ses compagnons, et sifflant  demi la moiti d'un air; aprs quoi il
reprenait sa marche prcipite, avec quelque chose qui indiquait en lui
un mlange d'insouciance et d'inquitude. Voici une longue description,
quoiqu'elle s'applique  une scne qui  peine dura cinq minutes; mais
quelles minutes! des momens semblables changent la vie des hommes en
ternit!

5.  la fin, Jack Skyserape, homme actif et mobile comme le vif-argent,
effleurant tout comme le souffle lger de l'ventail, plus brave que
ferme, plus dispos  affronter la mort et  la subir tout d'un coup,
qu' lutter contre le dsespoir, s'cria: _God damn_[50]! ces syllabes
nergiques, qui servent de base  l'loquence anglaise, comme l'_Allah_
du Turc ou l'exclamation payenne du Romain: _de par Jupiter_! servaient
autrefois, dans des cas embarrassans, pour exhaler la premire
impression.--Jack tait donc embarrass: jamais hros ne le fut
davantage; et, ne sachant que dire, il se mit  jurer. Ces sons
long-tems familiers arrachrent Ben aux mditations de la pipe. Il l'ta
de sa bouche; et, d'un air grave et important, ajouta seulement au
juron: _His eyes_[51]! compltant ainsi cette phrase reste
imparfaite, et que je ne crois pas avoir besoin de rpter.

[Note 50: _Dieu damne_.--Il me semble que ce jurement intraduisible, et
d'ailleurs bien connu des Franais, sera mieux ici en anglais.

(_N. du Tr._)]

[Note 51: _Ses yeux_. God damn his eyes, _Dieu damne ses yeux_.--Ce
juron est familier  la classe la plus grossire du peuple anglais.

(_N. du Tr._)]

6. Mais Christian, d'une nature plus noble, offrait l'image d'un volcan
teint. Silencieux, morne et farouche, les traces brlantes des passions
subsistaient encore sur ses traits obscurcis de sombres nuages. Enfin,
portant devant lui un oeil austre, son regard tomba sur Torquil, qui,
dans sa faiblesse, tait forc de s'appuyer. En est-il donc ainsi?
s'cria-t-il; et toi aussi, malheureux enfant, et toi aussi, il faut que
ma dmence te perde! Il dit, et s'avana  grands pas vers le lieu o
tait le jeune Torquil, encore teint du sang qu'il venait de perdre. Il
saisit sa main avec ardeur, mais ne la pressa pas comme redoutant pour
lui-mme l'effet de cette caresse. Puis il s'informa de son tat, et
lorsqu'il apprit que la blessure tait plus lgre qu'il ne l'avait
imagin ou craint, son front parut s'claircir autant qu'un tel moment
le lui permettait. Oui, s'cria-t-il, nous avons succomb dans le
combat; mais notre dfaite n'a pas t celle de lches: elle n'a pas
offert  nos ennemis un triomphe facile.--Ils nous ont chrement
achets; ils peuvent nous payer plus cher encore, car j'y perdrai la
vie. Mais vous, avez-vous la force de fuir? Ce serait encore une
consolation pour moi si vous pouviez me survivre; notre troupe affaiblie
est rduite  un trop petit nombre pour rsister. Oh! un canot, un seul
canot; ne ft-ce qu'une coquille, pour vous transporter loin d'ici, aux
lieux o l'esprance peut encore habiter avec vous.--Quant  moi, mon
sort est tel que je l'ai voulu; j'ai vcu, et je mourrai libre et sans
peur.

7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui lve au-dessus des
flots sa tte haute et gristre, une tache noire se fit apercevoir sur
l'ocan, volant avec rapidit et ressemblant  l'ombre d'une
mouette.--Oh ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes deux, tantt
en vue, tantt caches, suivant les sinuosits de l'ocan, s'approchent
enfin d'assez prs pour qu'on puisse reconnatre les traits bien connus
de leur noir quipage, pour qu'on puisse distinguer leurs agiles
pagaes, lgres comme une paire d'ailes, se jouant sur les brisans et
fuyant  travers les ondes, tantt perches au sommet de la vague
houleuse, tantt se plongeant dans l'cume mugissante qui surgit en
bouillonnant et couvre successivement le sein de la mer de blanches
nappes qui se divisent bientt en gros flocons, formant  leur tour une
neige fine et subtile. Cependant les barques, comme de petits oiseaux
traversant un ciel menaant, continuent de voguer en dpit des brisans
et des vagues, et approchent enfin du rivage. Leur art leur semble
enseign par la nature, tant est remarquable l'adresse avec laquelle ces
sauvages fendent les flots de l'ocan avec lequel ds l'enfance ils sont
habitus  jouer!

8. Et quelle est celle qui, sautant la premire sur le rivage, s'lance
comme une Nride de sa conque marine? Sa peau est noire, mais brillante
comme l'bne, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir et la
constance. C'est Neuah! Neuah! tendre, fidle, adore.--Son coeur
s'panche dans celui de Torquil comme un torrent: elle sourit, elle
pleure, elle le presse plus troitement encore sur son sein comme pour
s'assurer que c'est bien lui, frmit en apercevant sa blessure encore
tide de sang; puis, en s'assurant qu'elle est lgre, elle sourit de
nouveau, et de nouveau verse des larmes. Neuah est la fille d'un
guerrier; elle peut supporter un tel spectacle, le comprendre, en gmir,
mais non se livrer au dsespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune
crainte ne peut troubler les dlices que voit clore un tel moment. La
joie brille  travers ses larmes. C'est encore la joie qui gonfle son
sein de sanglots et agite si violemment son coeur qu'on en pourrait
presque entendre les battemens: et le ciel lui-mme est dans le soupir
qu'exhale l'enfant de la nature livre  ses plus douces extases.

9. Les tres plus austres, tmoins de cette entrevue, n'y furent pas
insensibles. Et qui pourrait l'tre en voyant ainsi deux coeurs s'lancer
l'un vers l'autre? Christian lui-mme contempla la jeune fille et le
jeune homme, d'un oeil sec, mais brillant d'une joie sombre et o se
peignait toute l'amertume que les souvenirs d'un tems meilleur rpandent
dans notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au dernier
rayon de l'arc-en-ciel.--Et sans moi! s'cria-t-il; puis il s'arrta
et se dtourna, puis regarda encore le jeune couple de la mme manire
que, dans son antre, le lion contemple ses petits. Aprs quoi il retomba
dans sa sombre indiffrence, comme insensible  sa destine future.

10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer long-tems  de bonnes ou
de mauvaises penses.--Les vagues ne tardrent pas  apporter autour du
promontoire le bruit des rames ennemies.--Hlas! qui rendait ce bruit si
effrayant? Tout le monde se prpara  la dfense, tous, except la
fiance de Toobona, elle qui la premire avait aperu, dans la baie,
les chaloupes armes qui se htaient de presser leurs voiles pour
achever la destruction du petit nombre qui leur tait chapp; elle,
dis-je, fit signe  ses compatriotes de retourner  leur proue, fit
embarquer ses htes, et lancer  la mer leurs fragiles canots. Dans l'un
elle avait plac Christian et ses deux camarades: mais Torquil et elle
ne pouvaient plus se sparer; elle l'tablit dans le sien. Au large! au
large! Ils sortent des brisans, s'lancent le long de la baie vers un
groupe de petites les, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs
nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans le sable du
rivage. Ils rasent la cime azure des vagues, fuient rapidement, et sont
rapidement poursuivis par leurs cruels perscuteurs. Ces derniers
obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le regagnent et les
menacent sur l'ocan; bientt les deux canots ainsi chasss se sparent
et prennent chacun une route diffrente sur les flots pour djouer les
poursuites. Vite! vite! chaque pagae aujourd'hui dcide de la vie d'un
homme; mais il s'agit de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou de
plusieurs vies.--L'amour a frt sa frle barque, et c'est lui qui la
pousse vers la baie; et maintenant l'ennemi et le port sont proches.--Un
moment!... un seul moment encore!--Fuis, barque lgre! Fuis!



Chant Quatrime.

1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme rduit aux abois ressemble 
la blanche voile livre  une mer orageuse, lorsque la moiti de
l'horizon est obscurcie de nuages et que l'autre moiti en est dgage.
Flottante entre le ciel et la sombre vague, son ancre l'a abandonne,
mais sa voile de neige, au milieu de la violence des vents, continue
d'attirer nos yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'loigne de
plus en plus de nous, le coeur se plat  la suivre des plus lointains
rivages.

2. Non loin de l'le de Toobona un noir rocher lve son sein au-dessus
des flots. Sauvage demeure des oiseaux dserte par les hommes, c'est l
que le veau marin farouche se met  l'abri du vent, et repose sa masse
pesante dans son obscure caverne, ou qu'il gambade lourdement aux
brlans rayons du soleil. C'est l que la barque  son passage entend
l'cho rpter le cri perant de l'oiseau de l'ocan qui lve sur cette
cime nue sa jeune couve, destine  devenir  son tour les pcheurs
ails de cette solitude. Une troite portion de sable jaune, s'avanant
dans la mer en demi-cercle, forme d'un ct le contour d'une espce de
plage. Ici la jeune tortue, rampant hors de sa coquille, se trane vers
les flots, demeure de ceux qui lui donnrent la vie; nourrisson d'un
jour, un rayon vivifiant du soleil la fit clore pour la rendre 
l'ocan. Tout le reste n'tait qu'un prcipice affreux, le plus affreux
o les matelots aient jamais trouv un asile et le dsespoir; lieu
capable de faire regretter aux chapps du naufrage le vaisseau qu'ils
ont vu s'engloutir, et de leur faire envier le sort des victimes de la
tempte. Tel tait le triste refuge que Neuah avait choisi pour son
amant. Mais tous ses secrets n'taient pas rvls, et elle y
connaissait un trsor cach  tous les yeux.

3. Avant que les canots se sparassent dans ce mme endroit, les hommes
qui dirigeaient celui auquel tait confi le sort de son cher Torquil
furent envoys par ses ordres dans la barque de Christian, afin de
runir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement ce dernier tenta
de s'y opposer.--Elle lui montra en souriant et d'un air calme l'le
rocailleuse et lui dit: Htez-vous et soyez sauv! Quant  elle, elle
rpondait du reste, pour l'amour de Torquil. Le canot partit avec ce
renfort de bras, s'lana comme une toile qui file, et fut bientt loin
de l'ennemi qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher dont
s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force de rames. Le bras de
la jeune sauvage, quoique dlicat, tait agile et vigoureux  lutter
contre la mer, et le cdait  peine  la force masculine de Torquil;
leur canot n'tait plus qu' la distance de sa longueur du front
escarp, impraticable, du rocher qui n'avait  sa base que des eaux sans
fond; l'ennemi n'tait plus spar d'eux que par la longueur d'une
centaine de barques, et maintenant quel refuge tait offert  leur
fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa  Neuah avec un
regard qui exprimait presque un reproche et semblait dire: Neuah
m'a-t-elle amen ici pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un
tombeau, et cet immense rocher est-il le spulcre des victimes des
vagues?

4. Ils taient appuys sur leurs pagaes. Neuah se lve, et lui montrant
l'ennemi qui s'approchait, s'crie: Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans
crainte! Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'ocan. Il n'y
avait pas une minute  perdre;--les ennemis taient proches, offrant des
chanes  ses yeux et exhalant des menaces  ses oreilles. Ils ramaient
avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient de se rendre au nom de
son _honneur_ perdu. Torquil se prcipite dans les flots.--L'art du
nageur lui tait familier ds l'enfance, et c'tait de lui maintenant
qu'allait dpendre tout son espoir.--Mais o va-t-il?--Il s'enfonce et
ne reparat plus? L'quipage de la chaloupe regarde avec consternation
la mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit o l'on pt dbarquer
sur ce prcipice escarp, nu et glissant comme une montagne de glace.
Ils regardrent quelque tems, s'attendant  le voir flotter au-dessus
des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La vague continua de
s'couler aprs qu'ils se furent plongs dans son sein, sans qu'aucun
bouillonnement en rappelt le moindre indice. Le faible reflux de l'eau;
la lgre cume qui, semblable  un blanc spulcre, s'tait leve sur
l'endroit qui semblait le dernier gte de ce jeune couple, qui ne
laissait pas aprs lui de monument fastueusement triste comme un
hritier; la barque paisible ballotte par les flots: voil tout ce qui
parlait encore de Torquil et de son pouse; et, sans cette petite
barque, tout ceci aurait pu passer pour le fantme vanoui du rve d'un
marin. Ils s'arrtrent, et cherchrent en vain; puis se remirent 
ramer pour s'en retourner, la superstition mme leur dfendant de
s'arrter l plus long-tems. Quelques-uns dirent qu'il ne s'tait pas
plong dans les vagues, mais qu'il s'tait vanoui comme un esprit
follet; d'autres que quelque chose de surnaturel les avait frapps dans
sa figure et dans sa taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous
convenaient que ses joues et ses yeux offraient la teinte cadavreuse de
la mort. Cependant, tout en s'loignant du rocher, ils s'arrtaient
auprs de chaque plante marine, s'attendant  trouver quelque trace de
leur proie.--Mais non, elle s'tait dissipe  leurs yeux comme l'cume
marine.

5. Et o tait-il ce plerin de l'ocan? Suivait-il sa Nride? Tous
deux avaient-ils cess pour jamais de souffrir, ou, reus dans des
grottes de corail, avaient-ils arrach quelque piti aux vagues
attendries, et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils parmi les
mystrieux souverains de l'ocan? faisaient-ils rsonner avec _Mermen_
le coquillage fantastique? Neuah, au milieu des sirnes, peignait-elle
ses longs cheveux alors flottans sur l'ocan comme ils l'avaient jadis
t dans l'air? Ou bien avaient-ils pri, et dormaient-ils du sommeil de
la mort sous ce gouffre dans lequel ils s'taient lancs avec tant
d'intrpidit?

6. La jeune Neuah s'tait plonge dans les flots, et il l'avait suivie.
 la manire dont elle traversait les profondeurs de sa mer natale, on
l'et cru ne au sein de cet lment, tant elle avait d'aisance, de
grce et de fermet! Une trace lumineuse marquait son passage; on et
dit qu'il sortait des tincelles de ses pieds, comme d'un acier
_amphibie_. Ne la perdant pas de vue, et presque aussi habile qu'elle 
explorer les abmes o les plongeurs vont  la recherche des perles,
Torquil, le nourrisson des mers du Nord, suivait ses pas liquides avec
adresse et facilit. Pendant un moment, Neuah s'enfona plus bas; puis
se relevant, elle reparut, tendit les bras, secoua sa noire chevelure
pleine d'cume, et fit rsonner les rochers d'un rire joyeux. Ils
avaient de nouveau atteint un royaume central de la terre, mais c'est en
vain qu'on y aurait cherch un arbre, des champs et un ciel.--Elle
indiqua du doigt  son poux une grotte spacieuse[52], dont la vague
mobile tait le seul portique; cavit profonde, que le soleil ne voit
jamais, si ce n'est  travers le voile verdtre des flots, dans ces
jours de fte de l'ocan o son onde est claire et transparente, et o
tout le peuple poisson se livre  de foltres jeux. Avec ses cheveux,
Neuah essuya l'eau qui dcoulait des yeux de Torquil, puis elle frappa
dans ses mains de joie en voyant son tonnement. Elle le conduisit dans
un endroit o le roc paraissait s'avancer en saillie et former une
espce de hutte semblable  celle d'un triton. Du moins  ce qu'il leur
parut, car pendant quelque tems ils se trouvrent dans les tnbres,
jusqu' ce que le jour, pntrant par les fentes du rocher, y et
rpandu une faible clart, telle que celle qui luit dans l'aile d'une
vieille cathdrale o d'antiques monumens poudreux fuient l'clat de la
lumire: de mme la vote de leur grotte marine ne laissait entrer
qu'une lueur mlancolique.

[Note 52: La description de cette cave (qui n'est pas une fiction) se
trouvera dans le neuvime chapitre du _Rapport_ fait sur les les de
Tonga, par Mariner. J'ai pris la libert potique de la transplanter 
Toobona, le dernier endroit o l'on ait eu quelque nouvelle certaine de
Christian et de ses camarades.]

7. La jeune sauvage tira de son sein une torche de pin, entoure de
gnatoo, et recouverte d'une feuille de plantain, afin de mieux prserver
de l'humidit des flots sa dernire tincelle. Cette enveloppe l'avait
tenue sche; puis, tirant de la mme feuille de plantain une pierre et
quelques petits branchages de bois sec, elle en fit jaillir du feu avec
la lame du couteau de Torquil, et allumant sa torche, elle en claira la
grotte. Cette dernire apparut alors vaste et leve; c'tait une vote
gothique qui s'tait cre elle-mme. La nature tait l'architecte qui
avait lev ses arceaux; les architraves taient peut-tre dus  quelque
tremblement de terre. Les arcs-boutans avaient pu tre prcipits du
sein de quelque montagne, alors que les ples craquaient, et que le
monde tait couvert d'eau; ou peut-tre calcins par un feu concentr
dans les entrailles de la terre, tandis qu' peine chapp de son bcher
funbre, les dbris du globe fumaient encore. Rien n'y manquait, ni le
fate orn de ciselures et de reliefs, ni les ailes[53], ni la nef. L,
tout semblait avoir t creus des mains de l'obscurit pour y faire son
temple. L, aussi, en se livrant quelque peu aux fantaisies de
l'imagination, on croyait voir la vote peuple de figures bizarres,
tristes ou grimaantes. Une mitre, une chsse attiraient l'oeil qui se
reportait bientt sur l'image d'un crucifix. C'est ainsi que la nature,
se jouant avec les stalactites, s'tait lev une chapelle au sein des
mers.

[Note 53: Ces dtails peuvent paratre trop minutieux par rapport  la
description gnrale d'o ils sont puiss (dans Mariner); mais il y a
peu d'hommes qui aient voyag sans voir quelque chose de semblable, sur
terre c'est--dire, et sans parler d'_Ellora_, dont il est question dans
le dernier journal de _Mungo-Park_ (si ma mmoire ne me trompe pas, car
il y a huit ans que j'ai lu cet ouvrage) Il dit aussi avoir rencontr un
rocher, ou une montagne, dont l'intrieur ressemblait tellement  une
cathdrale gothique, qu'il fallut le plus minutieux examen pour le
convaincre qu'elle tait l'oeuvre de la nature.]

8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et agitant le long de la
vote sa torche allume--elle le conduisit dans chaque enfoncement, et
lui montra tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure. Elle n'en
resta pas l; tout avait t ds long-tems prpar par elle pour adoucir
le sort qu'elle devait partager avec son amant. Il y trouva une natte
pour se livrer au repos; le frais _gnatoo_ pour lui servir de vtement,
et l'huile de sandale pour se garantir de la rose. Pour aliment, la
noix de coco, l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table, le
plantain tendant ses larges feuilles, et l'caille de la tortue qui
offre un banquet dlicieux dans la chair qu'elle renferme. La gourde
remplie d'eau frachement puise  la source, la mre banane cueillie
sur la fertile montagne, une pile de branches de pin, pour entretenir
sous ces votes une clart perptuelle; enfin, Neuah elle-mme, belle
comme la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait, et
rpandre la srnit et la lumire dans ce monde souterrain. Depuis que
l'tranger avait dbarqu pour la premire fois dans son le, elle avait
prvu que la force ou la fuite pouvait les trahir. Alors elle avait
form un asile de cet antre rocailleux o Torquil put tre en sret
contre ses compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait
transport vers ces lieux son lger canot charg de tous les fruits
dors qui mrissent dans ces beaux climats. Chaque soir l'avait vue s'y
diriger encore avec tout ce qui pouvait embellir et gayer leur grotte
de spath. Et maintenant elle talait  ses yeux ses petits trsors avec
un sourire qui indiquait assez que Neuah tait la plus heureuse des
filles de ces les hospitalires.

9. Tandis qu'il la regardait avec admiration et reconnaissance, elle,
pressant sur son coeur passionn l'amant qu'elle venait de sauver,
accompagnait ses douces caresses d'un ancien conte d'amour; car l'amour
est vieux, vieux comme l'ternit, quoiqu'il ne soit pas us par tous
les tres qui furent, sont, ou seront un jour[54]. Elle lui raconta
comment il y avait bien mille lunes, un jeune chef, s'tant plong dans
ces profondeurs  la recherche de la tortue, en suivant les traces de sa
proie, s'tait trouv dans la grotte qui leur servait d'asile; comment,
quelque tems aprs,  la suite d'un combat sanglant, il y avait cach
une fille du sol, qui devait la naissance  ses ennemis, ennemie trop
chre, sauve par sa tribu pour subir le sort des captifs; comment,
lorsque les orages de la guerre furent calms, il avait conduit sa tribu
insulaire  l'endroit o les ondes tendent leur ombre paisse et
verdtre sur l'entre rocailleuse de la grotte, puis s'tait enfonc
dans les flots comme pour n'en ressortir jamais, tandis que ses
compagnons consterns, dans leurs barques, le croyaient fou, et
tremblaient de le voir la proie du bleu requin. Plongs dans
l'affliction, ils ramrent tristement autour du rocher qu'entourait la
mer, puis se reposrent sur leurs pagaies avec abattement, lorsque
tout--coup ils voient surgir des flots une frache desse, telle elle
leur apparut, du moins, dans la surprise et l'admiration dont ils furent
frapps. Leur chef tait  ses cts, relevant la tte avec orgueil,
heureux et fier de sa jeune sirne, de sa belle pouse, et comment,
lorsque ses compatriotes reconnurent leur erreur, ils portrent les deux
poux sur le rivage, au son des conques marines, et de mille
acclamations joyeuses; enfin, comment ils vcurent heureux et moururent
en paix. Et pourquoi n'en serait-il pas de mme de Torquil et de son
pouse? Il ne m'appartient pas de dcrire les caresses imptueuses,
passionnes, qui suivirent ce rcit, et qui firent de cet asile sauvage
un sjour d'ivresse. Il suffit de dire que tout tait amour, dans cette
grotte aussi souterraine, aussi loigne des regards des humains, que la
tombe o Abailard, vingt ans aprs sa mort, ouvrit encore les bras pour
recevoir le corps d'Hlose descendu sous la vote nuptiale, et presser
contre son coeur ranim ses restes de nouveau palpitans[55]. Les vagues
avaient beau murmurer autour de leur couche, leur mugissement n'tait
pas plus entendu que si la vie les et abandonns. Au-dedans d'eux,
leurs coeurs formaient une dlicieuse harmonie qui s'exhalait dans le
murmure et les soupirs entrecoups de l'amour.

[Note 54: Le lecteur se rappellera ici l'pigramme de l'anthologie
grecque, ou sa traduction dans la plupart des langues modernes:

      Qui que tu sois, voici ton matre;
      Il le fut, il l'est, ou doit l'tre.
]

[Note 55: La tradition attache  l'histoire d'Hlose rapporte que,
lorsque l'on descendit son corps dans le tombeau d'Abailard (enterr
vingt ans auparavant) ses bras s'ouvrirent pour la recevoir.]

10. Et ceux qui avaient caus et partag ce dsastre; ceux qui les
livraient  l'exil dans la cavit d'un roc, qu'taient-ils devenus 
leur tour? Ramant comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au
ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de leur choix, ils
eussent suivi une autre route; mais o se diriger! le flot qui les
portait portait aussi leurs ennemis! Ceux-ci, tromps dans leurs
premiers efforts, s'taient remis de nouveau  la poursuite; enflamms
de colre, comme des vautours privs de leur proie, leurs bras vigoureux
fendaient les flots. Bientt ils gagnrent de l'avantage sur ceux qui ne
pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc aride ou dans
quelque baie enfonce et inconnue:--nulle autre chance, nul autre espoir
ne leur restait.--Ils se dirigrent donc vers le premier rocher qui
frappa leurs regards, pour prendre leur dernier cong de la terre, et
cder comme des victimes ou mourir le glaive  la main. L, Christian
renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci eussent encore voulu
se battre pour ce petit nombre d'hommes; mais il leur commanda de
retourner dans leur le, et de ne pas ajouter  tout ce qu'ils avaient
dj fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc et la lance
grossire contre les armes qui allaient tre employes?

11. Ils dbarqurent sur une plage troite et sauvage, o l'on avait
rarement vu d'autres traces que celles de la nature, et avec ce regard
sombre, fixe et farouche de l'homme parvenu aux dernires extrmits du
malheur, alors que tout espoir est perdu, que la gloire elle-mme ne lui
reste pas pour animer sa rsistance contre la mort ou les fers, ils
attendirent tous trois, comme attendirent jadis les trois cents braves
qui teignirent les Thermopyles de leur sang hroque.--Mais quelle
diffrence entre eux! c'est la cause qui fait tout; c'est elle qui
dgrade ou consacre le courage qui succombe. Sur ces trois hommes, aucun
rayon de gloire, aucune promesse d'immortalit ne brillait  travers les
nuages pais de la mort. Une patrie reconnaissante, souriant  travers
ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de louanges rpt
pendant plus de mille ans. Les yeux d'aucune nation ne devaient se fixer
sur leur tombe;--aucun monument funbre, lev  leur mmoire, ne devait
exciter l'envie des hros. Avec quelqu'intrpidit qu'ils rpandissent
les derniers flots de leur sang, leur vie tait un opprobre,--leur
pitaphe devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient et le
comprenaient, du moins le chef de la troupe qu'il avait entrane  sa
perte, lui qui, n peut-tre pour quelque chose de mieux, avait plac sa
vie sur une chance long-tems incertaine; mais le d allait tre jet, et
toutes les probabilits se runissaient pour annoncer sa chute. Et
quelle chute! Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un coeur aussi
endurci que le rocher sur lequel il se tenait, et o il avait point son
fusil, sombre lui-mme comme le nuage pais qui se montre  ct du
soleil.

12. La chaloupe s'approchait: elle tait bien arme, elle avait un
quipage ferme et prt  faire ce que le devoir lui commanderait,
indiffrent aux dangers comme le vent d'automne l'est  la chute des
feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes auraient peut-tre
prfr marcher contre une nation trangre que contre un ennemi natal,
et sentaient que cette malheureuse victime de ses passions, pour avoir
cess d'tre Anglais, n'en avait pas moins t un enfant de
l'Angleterre. Ils lui crient de se rendre;--pas de rponse; leurs armes
sont pointes, elles tincellent aux rayons du jour. Le mme cri est
rpt,--pas de rponse; et cependant, une troisime fois, et plus haut
que les deux premires,--on lui offre encore quartier.--L'cho rsonnant
du rocher rpta seul les sons mourans de leurs voix.--Alors une lueur
jaillit, et l'on vit briller la dcharge meurtrire: un nuage de fume
s'leva entre les deux partis, tandis que le roc retentissait du bruit
des balles qui sifflaient en vain et allaient s'aplatir en tombant. Ce
fut alors que partit la seule rponse qui pt tre faite par ceux qui
avaient perdu tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Aprs la
premire dcharge, s'tant approchs de plus prs, les Anglais
entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant feu! et avant que
l'cho et achev de redire ces mots, deux hommes taient tombs. Les
autres assaillirent les pres flancs du rocher, et, furieux de la
dmence de leur ennemi, ddaignrent toute autre tentative pour en venir
aux mains. Mais le roc tait escarp, et ne prsentait aucun sentier
fray.  chaque pas, un nouveau rempart s'opposait  leur fureur; tandis
que, debout au milieu des sommits les plus inaccessibles que l'oeil de
Christian tait bien habitu  distinguer, nos trois rebelles
soutenaient un combat  mort aux lieux que l'aigle a choisis pour
construire son nid. Chacun de leurs coups portait, tandis que les
assaillans tombaient briss comme le coquillage rampant qui s'attache
aux flancs du rocher. Cependant il en survivait encore assez qui ne se
lassaient pas d'escalader et de se disperser  et l, jusqu' ce
qu'enfin cern et environn de toutes parts, non d'assez prs pour tre
pris, mais assez pour y prir, le trio dsespr, comme des requins qui
se sont gorgs de leur proie, vit que son sort ne tenait plus qu' un
fil. Quoi qu'il en soit, jusqu'au dernier moment ils se battirent bien,
et aucun gmissement n'apprit  l'ennemi quel tait celui qui venait de
tomber. Christian succomba le dernier.--Deux fois bless, on lui offrit
encore merci en voyant son sang couler. Mais il tait trop tard pour
vivre et non pour mourir avec une main ennemie pour lui fermer les yeux.
Un de ses membres tait rompu et tomba le long du rocher comme un faucon
priv de ses petits. Ce bruit le ranima et parut rveiller en lui
quelque sentiment exprim dans son faible geste. Il fit signe aux plus
avancs, qui s'approchrent en ce moment: il leva son arme, sa dernire
balle avait t tire; mais, arrachant le premier bouton de sa
veste[56], il l'enfona dans le canon, ajusta, fit feu et sourit en
voyant son ennemi tomber; puis, repliant comme un serpent son corps
mutil et puis, il se mit  ramper vers l'endroit o le prcipice,
s'levant  pic au-dessus des flots, offrait comme lui l'image du
dsespoir.--L, jetant un dernier regard derrire lui, il serra
convulsivement le poing, dchargea pour la dernire fois sa rage contre
cette terre qu'il allait quitter, et se laissa rouler dans l'abme. Le
rocher reut en bas son corps bris comme du verre, et ne formant plus
qu'une masse sanglante dont il restait  peine un fragment qui part
avoir appartenu  une forme humaine, et qui pt servir de proie 
l'oiseau marin o au ver. Un crne  cheveux blonds souill de sang et
d'herbes de mer fumait encore. C'tait tout ce qui restait de cet homme
et de ses actions. On vit briller un instant encore dans le lointain
quelques dbris de ses armes que sa main avait tenues serres jusqu'au
dernier moment; mais bientt, entrans dans les flots, ils allrent se
couvrir de rouille sous les ondes cumeuses qui les engloutissaient:
voil toutes les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une vie
mal employe, et une ame;--mais qui osera dire o elle alla? C'est 
nous de pardonner et non de juger les morts, et ceux qui les condamnent
si lgrement  l'enfer, en sont eux-mmes sur la route,  moins que ces
espces de fanfarons, qui se plaisent  exagrer les peines ternelles,
n'obtiennent grce pour leur mauvais coeur, en faveur de leur plus
mauvaise tte.

[Note 56: Dans l'ouvrage de Thibault, sur Frdric II de Prusse, il y a
une singulire histoire d'un jeune Franais et de sa matresse, qui
paraissaient tre de quelque distinction. Il s'tait engag, et avait
dsert  Sweidnitz, et fut pris aprs une rsistance dsespre; il
avait tu un officier qui avait essay de le saisir, tant dj bless
lui-mme par la dcharge de son fusil, dans lequel il avait mis un
bouton de son uniforme en guise de balle. Quelques circonstances de son
procs, devant la cour martiale, excitrent un grand intrt parmi ses
juges, qui dsirrent connatre sa vritable situation. Il offrit de la
rvler, mais au roi seulement, auquel il demandait permission d'crire.
Cette permission lui fut refuse, et Frdric fut rempli de la plus
grande indignation, soit de voir sa curiosit trompe, ou par
quelqu'autre motif, quand il apprit qu'on avait rejet sa requte.
(Voyez l'ouvrage de Thibault, vol. II.--Je cite de mmoire.)

(_Note de Lord Byron_.)]

13. L'action tait termine! tout tait pris ou dtruit, fugitif, captif
ou mort. Le peu de malheureux qui avaient survcu  l'escarmouche de
l'le taient enchans sur ce vaisseau, aprs avoir fait autrefois
honorablement partie de son brave quipage. Mais le dernier rocher
n'avait pas vu de dpouilles vivantes. Couchs  l'endroit o ils
taient tombs, froids, nageant dans leur sang, le vorace oiseau de mer
agitait sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant de la
vague voisine avec des cris perans et discords, entonnait l'hymne
funbre. Mais, calme et insouciante, la vague continuait de se soulever,
et poursuivait son cours avec son ternelle indiffrence. Les dauphins
se jouaient sur sa surface et le poisson-volant s'lanait vers le
soleil, jusqu' ce que son aile dessche le ft retomber de sa hauteur
phmre, et plonger de nouveau dans l'onde pour se prparer  prendre
un nouvel essor.

14. Le matin avait paru; et Neuah, qui ds l'aurore s'tait mollement
plonge dans l'onde pour recueillir les rayons naissans du jour, et
examiner si personne ne s'approchait de l'antre amphibie o reposait son
amant, aperut une voile en mer: elle s'agitait, se gonflait, et
courbait son arc flottant sous le joug de la brise naissante. Le souffle
commena  lui manquer, tant elle se sentit trouble par la
crainte!--son coeur se gonfla et palpita violemment, tandis qu'elle
doutait encore de quel ct se dirigeait sa course.--Mais non, le
vaisseau ne s'avance pas,--il s'loigne au contraire rapidement. Il est
dj loin, et son ombre s'efface  mesure qu'il sort de la baie. Elle
regarde, elle secoue l'cume de mer qui couvre ses yeux, afin de le
contempler comme elle contemple les cieux quand elle espre y voir
paratre l'arc-en-ciel. Le btiment, parvenu au dernier point de
l'horizon, diminue, et bientt ne prsente plus qu'un point noir qui
bientt s'vanouit. Tout est ocan, tout est bonheur. De nouveau elle se
plonge  la mer pour aller rveiller son jeune amant, lui dit ce qu'elle
a vu, ce qu'elle espre, enfin tout ce que l'amour heureux peut former
de rians prsages, s'lanant encore une fois avec Torquil, qui suit
gament sa Nride, bondissante au milieu de la vaste mer,--nageant
autour du rocher vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait
laiss flottant avec la mare, sans une rame, le soir o les trangers
les avaient chasss du rivage. Mais ceux-ci ont disparu; elle va  la
recherche de sa pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais,
jamais, jamais barque fragile ne porta tant d'amour et de bonheur que
celle-ci n'en contient en ce moment.

15. Leur rivage chri parat encore une fois  leurs yeux, non plus
souill par des couleurs hostiles; plus de vaisseau menaant, de prison
flottante firement arrte sur ses bords: tout est espoir et patrie!
Mille embarcations s'lancent dans la baie, en sonnant dans des conques
marines, et annoncent leur retour. Les chefs s'assemblrent, le peuple
se rpandit en flots; tous accueillirent Torquil comme un fils qui leur
tait rendu. Les femmes se pressrent en foule pour embrasser Neuah, qui
les embrassait  son tour; lui demandrent comment ils avaient t
poursuivis, et comment ils s'taient chapps? Le rcit en fut fait, et
une seule acclamation retentit jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une
nouvelle tradition donna  leur asile le nom de _Grotte de Neuah_. Mille
feux flamboyant sur les hauteurs clairrent les rjouissances gnrales
de cette nuit, et la fte donne en l'honneur de l'hte rendu au repos
et  des plaisirs gagns au prix de tant de dangers; et  cette nuit
succdrent ces jours de bonheur, tels que peut seul en offrir un monde
encore enfant.

FIN DE L'ILE.




APPENDICE.

EXTRAIT DU VOYAGE DU CAPITAINE BLIGH.


Le 27 dcembre, il souffla un vent d'est trs-violent, pendant lequel
nous souffrmes beaucoup. Une lame emporta la vergue de rechange et les
esparres des chanes de haubans du grand mt sur le tribord; une autre
entra dans le vaisseau et couvrit toutes les chaloupes; plusieurs
tonneaux de bire, qui avaient t amarrs sur le pont, se dfoncrent
et furent emports, et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de
danger que nous parvnmes  attacher les embarcations pour empcher
qu'elles n'eussent le mme sort. Une grande quantit de notre provision
de biscuit fut aussi gte de manire  ne plus pouvoir en faire usage;
car la mer avait pntr dans l'arrire du btiment et avait rempli la
cabine d'eau.

Le 5 janvier 1788, nous vmes l'le de Tnriffe  environ douze lieues
de nous, et le lendemain tant un dimanche, nous jetmes l'ancre dans la
rade de Santa-Cruz. L, nous renouvelmes nos provisions, et aprs avoir
termin nos affaires, nous mmes  la voile le 10.

Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du troisime
quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai toujours pens
qu'il tait  dsirer que ce rglement ft tabli lorsque les
circonstances le permettaient, et je suis persuad qu'un sommeil non
interrompu contribue non-seulement beaucoup  la sant de l'quipage
d'un vaisseau, mais mme le rend bien plus capable de supporter la
fatigue en cas d'un vnement imprvu.

Comme je dsirais me rendre  Otati sans m'arrter, je rduisis d'un
tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau destine  la
boisson dans des pierres filtrantes que j'avais achetes  Tnriffe 
cet effet. J'appris alors  l'quipage du vaisseau le but de notre
voyage, et donnai l'assurance d'un avancement certain  quiconque le
mriterait par ses efforts.

Le mardi 26 fvrier, tant dans une latitude sud 29 38', et dans une
longitude ouest 44 38', nous envergumes de nouvelles voiles, et fmes
d'autres prparatifs ncessaires contre le tems que nous devions nous
attendre  avoir dans cette haute latitude. Nous n'tions loigns de la
cte du Brsil que d'environ 100 lieues.

Dans la matine du dimanche 2 mars, aprs m'tre assur que tout le
monde tait propre et en bonne tenue, le service divin fut clbr,
comme c'tait toujours l'usage, ce jour-l: je donnai  M. Christian
Fletcher, que j'avais prcdemment charg du troisime quart, une
autorisation crite de remplir les fonctions de lieutenant.

Le changement de temprature commena bientt  se faire sentir d'une
manire remarquable, et afin que nos gens ne souffrissent pas par
ngligence de leur part, je leur fis donner des vtemens plus chauds et
plus convenables au climat. Le 11, nous vmes un grand nombre de
baleines d'une immense grosseur, avec deux trous derrire la tte, d'o
l'eau jaillissait.

Le contre-matre m'ayant port plainte, je jugeai qu'il tait ncessaire
de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu Quintal, un des
matelots,  cause de son insolence et de son insubordination. C'tait la
premire fois que je me trouvais dans la ncessit d'ordonner un
chtiment depuis que nous tions  bord.

Nous nous trouvions  la hauteur du cap San-Digo,  l'est de la Terre
de Feu, et le vent ne nous tant pas favorable, je jugeai plus prudent
de tourner  l'est de la terre de Stalen, que de traverser le dtroit de
Lemaire. Nous passmes le port de la Nouvelle-Anne et le cap
Saint-Jean, et le lundi 31 nous arrivmes au 60 1' de latitude sud;
mais le vent devint variable, et nous emes du mauvais tems.

Des orages, accompagns d'une grosse mer, continurent jusqu'au 12
avril. Le vaisseau commena  faire eau, ce qui exigeait que l'on pompt
toutes les heures, et nous ne devions pas nous attendre  moins, aprs
une telle continuit de vents et de grosses mers. Les ponts aussi firent
eau de telle sorte qu'il fut ncessaire d'abandonner la grande cabine,
dont je ne faisais pas grand usage, except quand il faisait beau, 
ceux qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et par ce
moyen les entre-ponts furent moins obstrus.

Joint  tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin de nous
apercevoir,  la fin de chaque jour, que nous rtrogradions; car, malgr
tous nos efforts pour louvoyer, nous ne faisions gure que driver sous
le vent. Le mardi 22 avril, nous avions huit hommes sur la liste des
malades, et le reste de notre monde, quoiqu'en bonne sant, tait
trs-fatigu; mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait
impossible d'arriver de ce ct aux les de la Socit, car il y avait
trente jours que nous tions dans une mer orageuse. La saison tait trop
avance pour que nous pussions esprer qu'un meilleur tems nous permt
de doubler le cap Horn. D'aprs ces considrations, jointes  d'autres
encore, je fis gouverner au vent et porter sur le cap de
Bonne-Esprance,  la grande satisfaction de tous ceux qui taient 
bord.

Nous jetmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de Sunon, au Cap,
aprs une assez bonne navigation. Le vaisseau avait besoin d'tre
compltement calfat, car il faisait tellement eau que nous avions t
obligs de pomper toutes les heures pendant la traverse depuis le cap
Horn.--Les voiles et les agrs avaient aussi besoin de rparations, et
en examinant les provisions on en trouva une quantit considrable
avarie.

Aprs tre rests trente-huit jours dans ce mouillage, et lorsque mon
quipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait attendre des
rafrachissemens de toute espce qui s'y trouvaient, nous appareillmes
le 1er juillet.

Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans
l'aprs-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau fut
presque chass sur le gaillard d'avant, avant que nous pussions carguer
nos voiles. On abaissa les basses vergues et on descendit le mt de
perroquet sur le pont, ce qui soulagea beaucoup le btiment. Le vaisseau
se tint sur le ct. Toute la nuit et le matin nous fmes route
vent-arrire aprs avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La
mer tant encore grosse, il devint trs-dangereux dans l'aprs-midi de
redresser le btiment. Nous restmes donc encore sur le ct toute la
nuit, sans prouver d'accident,  l'exception d'un homme qui, tant au
gouvernail, fut jet par-dessus la roue, et en sortit trs-meurtri. Vers
midi la violence du vent diminuant, nous continumes notre route sous la
voile de misaine avec les ris que nous avions pris.

En peu de jours nous dpassmes l'le de Saint-Paul, o l'on trouve de
bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine hollandais, ainsi qu'une
source chaude dans laquelle on peut faire bouillir le poisson aussi
compltement que sur le feu. En approchant de la terre de Van-Dimen,
nous emes un trs-mauvais tems accompagn de neige et de grle, mais
nous ne vmes rien qui pt nous indiquer notre position exacte le 13
aot,  l'exception d'un veau marin qui parut  la distance de vingt
lieues. Nous jetmes l'ancre dans la baie de l'Aventure le mercredi 20.

Pendant notre traverse, depuis le cap de Bonne-Esprance, nous emes
presque toujours le vent  l'ouest avec un trs-gros tems. L'approche
d'un vent violent du sud est annonce par des nues d'oiseaux de la
famille des albatross ou des peterels, et la baisse ou le changement du
vent quand il tourne au nord, par l'loignement o ils se tiennent. Le
thermomtre aussi varie de cinq ou six degrs dans sa hauteur quand on
doit s'attendre  un de ces changemens de vent.

Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a dans les forts
beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de hauteur. Nous remarqumes
plusieurs aigles, quelques hrons d'un magnifique plumage, et une grande
varit de perroquets.

Les indignes ne paraissant pas, nous allmes  leur recherche vers le
cap Frdric-Henri. Bientt ayant jet le grapin prs du rivage, car il
tait impossible d'aborder, nous entendmes leurs voix semblables au
gloussement des oies, et nous en vmes une vingtaine sortir du bois.
Nous leur jetmes des paquets de menues quincailleries qu'ils ne
voulurent pas ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter;
alors ils s'y dcidrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur
tte. En nous apercevant, ils s'taient mis  parler avec une grande
volubilit et d'une manire trs-bruyante, levant leurs bras au-dessus
de leur tte. Ils parlaient si vite qu'il tait impossible de distinguer
un seul des mots qu'ils prononaient. Leur couleur est d'un noir
terne.--Leur peau est tatoue sur la poitrine et sur les paules. L'un
d'eux se distinguait par la couleur de son corps peint en ocre rouge;
mais tous les autres taient enduits de noir avec une espce de suie,
dont ils avaient une couche si paisse sur la figure et sur les paules,
qu'il tait difficile de dire  quoi ils ressemblaient.

Le jeudi 4 septembre, nous sortmes de la baie de l'Aventure, gouvernant
d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est, et le 19 nous arrivmes en
vue d'un groupe de petites les rocailleuses que je nommai les les
Bont. Peu de tems aprs, nous remarqumes que la mer tait souvent
couverte, pendant la nuit, d'une quantit tonnante de petites mduses
qui rpandent une clart semblable  celle d'une chandelle par des
fibres phosphorescentes qui s'tendent sur une partie de leur corps, et
laissent le reste dans l'obscurit.

Nous dcouvrmes l'le d'Otati le 15, et avant de jeter l'ancre le
lendemain matin dans la baie de Matava, un si grand nombre de canots
tait venu  notre rencontre, qu'aprs que les naturels se furent
assurs que nous tions des amis, ils vinrent  bord, et obstrurent
tellement le pont, que j'avais de la peine  trouver les gens de mon
quipage. La distance que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il
tait parti d'Angleterre jusqu' son arrive  Otati, tant en courses
directes qu'en courses contraires, tait en tout de 27,086 milles, ce
qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.

Nous perdmes ici notre chirurgien le 9 dcembre. Depuis peu il ne
sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardt pas son tat
comme dangereux. Nanmoins, comme il parut plus mal le soir, on le
transporta dans un lieu o il avait plus d'air, mais sans aucun succs,
puisqu'il mourut une heure aprs. Ce malheureux homme buvait beaucoup,
et aimait si peu  faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le dcider 
faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le tems que dura la
traverse.

Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont on me fit
part immdiatement; l'quipage du vaisseau ayant t rassembl, on
s'aperut qu'il manquait trois hommes qui l'avaient emmen.

Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des munitions; mais
quant  leur plan, tout le monde  bord paraissait en tre compltement
ignorant. Je descendis  terre et j'engageai tous les chefs  m'aider 
ratrapper la chaloupe et les dserteurs. Effectivement, le cutter fut
ramen dans le courant de la journe par cinq des indignes; mais les
hommes ne furent pris que prs de trois semaines plus tard. Ayant appris
qu'il taient dans une partie diffrente de l'le d'Otati, j'y allai
dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas trs-difficile de s'en
assurer avec le secours des naturels. Cependant ils apprirent mon
arrive, et lorsque je fus prs de l'habitation o ils taient, ils
vinrent sans armes et se rendirent. Quelques-uns des chefs avaient dj
saisi, une fois auparavant, ces dserteurs, et les avaient enchans;
mais ils s'taient laisss persuader de leur rendre la libert, par les
belles promesses qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau;
aprs quoi, ayant trouv moyen de s'emparer de nouveau des armes, ils
avaient nargu les indignes.

L'objet de ce voyage tait accompli, puisque j'avais fait porter  bord,
le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre  pain: outre cela, nous avions
recueilli plusieurs autres plantes, dont quelques-unes portaient les
plus beaux fruits du monde, et taient prcieuses pour les diffrentes
teintures qu'elles pouvaient offrir et les proprits qu'elles
possdaient. Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillmes
d'Otati et dmes adieu  une le o, pendant vingt-trois semaines, nous
avions t traits avec une amiti et des gards qui semblaient crotre
en proportion de la longueur de notre sjour. Les circonstances
suivantes prouveront assez que nous n'avions pas t insensibles 
l'hospitalit de ce peuple; car c'est  ses manires affectueuses et
attachantes qu'on doit attribuer les causes de l'vnement qui amena la
ruine d'une expdition qui, selon toutes les apparences, devait avoir le
rsultat le plus favorable.

Le lendemain, nous arrivmes en vue de l'le Huaheine, et un double
canot, contenant dix indignes, tant venu sur nos bordages, je vis
parmi eux un jeune homme qui me reconnut; j'y tais venu en 1780, avec
le capitaine Cook,  bord de _la Rsolution_. Quelques jours aprs avoir
quitt cette le, le tems devint sujet aux rafales, et une masse paisse
de nuages obscurs se forma  l'est. Bientt aprs nous apermes une
trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurit des nuages qui
taient derrire. Autant que je pus en juger, la partie suprieure
pouvait avoir deux pieds de diamtre et la base environ huit pouces. 
peine avais-je fait ces remarques, que j'observai qu'elle s'avanait
rapidement vers le vaisseau. Nous changemes immdiatement de direction,
et dploymes toutes nos voiles, except celle de misaine. Bientt
aprs, elle passa  trente pieds de l'arrire avec un frmissement, mais
sans que personne en ressentt aucun effet, quoiqu'elle ft aussi
rapproche. Elle semblait marcher de la vitesse environ de dix milles 
l'heure, et elle se dissipa un quart-d'heure aprs nous avoir dpasss.
Il est impossible de dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle
ft passe directement sur nous. Nos mts,  ce que j'imagine, auraient
pu en tre emports; mais je ne crois pas qu'elle et occasionn la
perte du vaisseau.

Laissant plusieurs les sur notre route, nous jetmes l'ancre 
Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nomm Tapa, que j'y avais
connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ, vint  bord avec
d'autres de diffrentes les du voisinage. Ils dsiraient voir le
vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, o les plants de l'arbre  pain
taient arrangs, ils tmoignrent une grande surprise. Quelques-uns de
ces plants taient morts; nous fmes  terre pour nous en procurer
d'autres.

Nous remarqumes chez les indignes de nombreuses marques du deuil
trs-profond auquel ils se livrent quand ils perdent leurs parens,
telles que des tempes ensanglantes, des ttes dpouilles de cheveux,
et, ce qui est pis encore, dans la plupart d'entre eux, des mains
prives de plusieurs doigts. De beaux petits garons, qui n'avaient pas
plus de six ans, avaient perdu le petit doigt des deux mains, et
plusieurs des hommes s'taient en outre coup le doigt du milieu de la
main droite.

Les chefs vinrent dner avec moi, et nous traitmes ensemble pour
l'achat d'une grande quantit d'ignames: nous en obtnmes aussi des
plantains et des fruits de l'arbre  pain. Mais les ignames surtout
taient en trs-grande abondance chez eux, et d'une grosseur
remarquable; une entre autres pesait quarante-cinq livres. Il vint des
canots  voile, dont quelques-uns ne contenaient pas moins de
quatre-vingt-dix passagers; et il en arriva successivement un si grand
nombre des les diffrentes, qu'il devint impossible de rien faire au
milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revtu d'une
autorit suffisante pour la commander. J'ordonnai donc  une de leurs
bandes, qui se disposait  venir  bord, d'aller faire de l'eau, et nous
levmes l'ancre le samedi 26 avril.

Nous nous tnmes prs de l'le de Kotoo, pendant la plus grande partie
de l'aprs-midi du lundi, dans l'espoir que quelque canot viendrait au
vaisseau; mais cet espoir fut tromp. Le vent tant au nord, nous
gouvernmes  l'ouest dans la soire pour passer au sud de Tofoa, et je
donnai des ordres pour que l'on continut toute la nuit de suivre cette
direction. Le matre eut le premier quart, le canonnier eut le second,
et M. Christian le quart du matin: tel tait l'ordre de la nuit.

Jusque-l, le voyage s'tait continu avec une prosprit dont rien
n'avait troubl le cours, et il avait t accompagn de circonstances 
la fois agrables et satisfaisantes; mais la scne allait changer, et se
prsenter sous un aspect bien diffrent. Il s'tait form une
conspiration qui devait dtruire le fruit de nos travaux passs, et ne
produire que malheur et dtresse; et elle avait t concerte avec tant
de mystre et de circonspection, qu'il n'en transpira aucune
circonstance capable de nous avertir du danger qui nous menaait.

La nuit du lundi, le quart avait t distribu comme je viens de le
dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que je dormais encore,
M. Christian avec le capitaine d'armes, le second canonnier et Thomas
Burkits, matelot, entrrent dans ma cabine, et s'emparant de moi, me
lirent les mains derrire le dos avec une corde, me menaant d'une mort
immdiate si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empcha
pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir d'obtenir du secours;
mais les officiers qui n'taient pas du complot taient dj gards par
des sentinelles places  leur porte:  celle de ma cabine, on avait
post trois hommes, indpendamment des quatre qui taient dans
l'intrieur. Tous, except Christian, avaient des fusils et des
baonnettes, lui seul un coutelas. Je fus tran hors du lit, en
chemise, sur le tillac, souffrant beaucoup de la manire dont on m'avait
serr les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs d'une
telle violence, la seule rponse que je reus fut des injures pour ne
pas garder le silence. Le matre, le canonnier, le chirurgien, le second
matre et Nelson, le jardinier, taient renferms dans les soutes, et
l'coutille de la fosse aux cbles tait garde par des sentinelles. Le
matre d'quipage, le charpentier et l'ecclsiastique eurent la
permission de venir sur le tillac, o ils me virent debout, en arrire
du mt de misaine, les mains lies derrire le dos, entour de gardes, 
la tte desquels tait Christian. Le matre d'quipage reut alors
l'ordre de mettre la chaloupe  la mer, avec la menace de prendre garde
 lui, s'il n'obissait pas immdiatement.

La chaloupe ayant t hisse, M. Heyward et M. Mallet, deux des
aspirans, et M. Samuel, l'ecclsiastique, reurent l'ordre d'y entrer.
Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai  persuader aux gens qui
m'entouraient de ne pas persvrer dans ces actes de violence, mais ce
fut en vain.--Leur rponse fut constamment: Taisez-vous, ou vous tes
mort.

Le matre avait envoy demander la permission de venir sur le tillac; et
elle lui avait t accorde; mais on lui commanda bientt de retourner
dans sa cabine. Je ne discontinuais pas mes efforts pour changer la face
des affaires, lorsque Christian remplaant le coutelas qu'il tenait par
une baonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes
mains me menaa d'une mort immdiate si je ne me tenais pas tranquille;
et les sclrats qui m'entouraient avaient leurs fusils arms, la
baonnette au bout.

D'autres individus furent appels pour entrer dans la chaloupe, et on
les entrana par-dessus le bordage, d'o je conclus que je devais tre
abandonn  la mer avec eux. Une autre tentative pour changer les
esprits n'amena que la menace de me brler la cervelle.

On permit au matre d'quipage et  ceux des matelots qui devaient tre
mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle, de la toile, des lignes,
des voiles, des cordages et une tonne d'eau de vingt-huit gallons. M.
Samuel obtint cent-cinquante livres de biscuit avec une petite quantit
de rum et de vin, ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui
dfendit, sous peine de mort, de toucher  aucune carte,  aucun livre
ou instrument d'astronomie, et surtout  mes dessins et  mes
observations.

Les mutins ayant ainsi jet dans la chaloupe les matelots dont ils
voulaient se dbarrasser, Christian ordonna qu'on donnt un verre
d'eau-de-vie  chaque homme de son quipage. Les officiers furent
ensuite appels sur le tillac et jets par-dessus l'abordage dans la
chaloupe, tandis qu'on me tenait spar de tout le monde en arrire du
mt de misaine. Christian, arm d'une baonnette, tenait la corde qui
liait mes mains, et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en
joue; mais lorsque je dfiai ces misrables ingrats de tirer, ils les
remirent au repos. Je m'aperus que l'un d'eux, Isaac Martin, tait
dispos  me secourir, et comme il me faisait manger du shaddock, mes
lvres tant entirement dessches, nos regards nous firent comprendre
mutuellement nos sentimens; mais ceci fut remarqu et on l'emmena. Il
entra alors dans la chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant
il fut oblig d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus
contre leur inclination.

Je crus remarquer que Christian balana quelque tems s'il garderait le
charpentier, ou ses aides.  la fin il se dtermina pour ces derniers,
et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On lui laissa prendre
sa caisse  outils, non pourtant sans de grandes difficults.

M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques autres
papiers trs-importans relatifs au vaisseau. Il excuta ceci avec
beaucoup de courage, quoique svrement surveill. Il tenta aussi de
sauver le garde-tems et une bote contenant mes plans, dessins et
observations depuis quinze ans, qui taient en grand nombre, mais on
l'entrana en lui disant: Maldiction! vous tes bien heureux d'en
avoir autant.

D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'quipage rvolt pendant
que tout ceci se passait. Quelques-uns s'criaient en jurant: Je veux
tre damn s'il ne trouve pas moyen de s'en retourner en Angleterre, si
on lui laisse emporter quelque chose. Ils voulaient parler de moi; et
lorsqu'ils virent le charpentier emporter sa bote  outils:
Maldiction! dans un mois il aura un autre vaisseau; tandis que
d'autres tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe,
qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place pour tous ceux qui
y taient contenus. Quant  Christian, on aurait dit qu'il mditait sa
destruction et celle du monde entier.

Je demandai des armes, mais les mutins se moqurent de moi en disant que
je connaissais bien les gens chez lesquels j'allais. Quatre coutelas,
cependant, nous furent jets dans la chaloupe aprs que nous emes vir
de bord.

Les officiers et les matelots tant dans la chaloupe, on n'attendait
plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian, qui dit alors:
Allons, capitaine Bligh, vos officiers et vos hommes sont maintenant
dans la chaloupe, et il faut que vous alliez avec eux. Si vous essayez
de faire la moindre rsistance, vous serez immdiatement mis  mort. Et
sans plus de crmonie, je fus jet par-dessus le bordage, par une
troupe de sclrats arms. Alors on me dlia les mains. Une fois dans la
chaloupe, on nous fit virer sur l'arrire, au moyen de la corde qui nous
tenait amarrs. Alors on nous jeta quelques morceaux de porc, ainsi que
les quatre coutelas. L'armurier et le charpentier m'appelrent alors
pour me dire de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans
toute cette affaire. Aprs tre rests quelque tems  servir de jouet 
ces malheureux sans compassion, et en butte  leurs railleries, nous
fmes  la fin pousss au large, et abandonns aux flots de l'Ocan.

Dix-huit personnes taient avec moi dans la chaloupe: le matre, le
premier chirurgien, le botaniste, le canonnier, le matre d'quipage, le
charpentier, le matre timonier et le quartier-matre en second; deux
quartier-matres, le voilier, deux cuisiniers, l'ecclsiastique, le
boucher et un garon. Il restait  bord Fletcher Christian, le matre en
second, Pierre Haywood, Edward Young, George Stewart, aspirans; le
capitaine d'armes, le second canonnier, le second matre d'quipage, le
jardinier, l'armurier, le second charpentier et ses ouvriers, et
quatorze matelots: c'tait,  tout prendre, les hommes les plus
capables.

Ayant peu ou pas de vent, nous vogumes assez vite vers l'le de Tofoa,
qui tait au nord-est,  environ dix lieues de distance. Tant que le
vaisseau resta en vue, il gouverna ouest ouest-nord; mais je regardai
ceci comme une feinte, car lorsqu'on nous loigna, les mutins rptrent
plusieurs fois, par acclamations: Otati! Otati!

Christian, leur chef, tait d'une famille respectable du nord de
l'Angleterre: c'tait le troisime voyage qu'il faisait avec moi. Malgr
la duret avec laquelle il me traita, le souvenir d'anciens bienfaits
produisit en lui quelques remords. Lorsque l'on m'entrana hors du
vaisseau, je lui demandai si c'tait ainsi qu'il rpondait aux marques
nombreuses qu'il avait eues de mon amiti. Il parut troubl de cette
question, et me rpondit avec une grande motion: Capitaine Bligh, vous
avez frapp juste: je suis dans l'enfer; je suis dans l'enfer! Ses
talens le rendaient parfaitement capable de se charger du troisime
quart, d'aprs la manire dont j'avais divis l'quipage du vaisseau.

Haywood tait aussi d'une famille respectable du nord de l'Angleterre;
et, ainsi que Christian, c'tait un jeune homme de talent. Ces deux
jeunes gens avaient t les objets particuliers de mes soins, et je
m'tais donn beaucoup de peine pour les instruire, ayant conu l'espoir
qu'ils feraient un jour honneur  leur pays dans cette profession. Young
m'tait bien recommand, et Stewart appartenait  des parens des
Orkneys, pays o nous avions t si bien accueillis  notre retour des
mers du Sud, en 1780, que, d'aprs cette seule considration, je
l'aurais pris volontiers avec moi; mais d'ailleurs il avait toujours
joui d'une bonne rputation.

Lorsque j'eus le loisir de rflchir, une satisfaction secrte m'empcha
de me livrer  l'abattement. Et cependant, quelques heures auparavant,
je me trouvais dans la situation la plus satisfaisante: commandant un
vaisseau dans le meilleur tat possible, pourvu de tout ce qui pouvait
tre ncessaire  la sant et au service de l'quipage; le but de notre
voyage tait atteint, nous en avions accompli les deux tiers, et le
reste de la traverse n'offrait qu'une perspective de succs.

On demandera naturellement quelle pouvait tre la cause d'une pareille
rvolte? En rponse  cette question, je ne puis donner que mes
conjectures.--J'ai souvent pens que les mutins s'taient flatts de
l'espoir de passer une vie plus heureuse parmi les Otatiens qu'il ne
leur serait jamais possible de se la procurer en Angleterre: ceci, joint
 quelques liaisons qu'ils avaient formes avec des femmes du pays,
occasionna trs-probablement toute cette affaire.

Les femmes d'Otati sont belles, douces, enjoues dans leur conversation
et leurs manires, et ont assez de dlicatesse pour se faire admirer et
chrir. Les chefs taient si attachs  nos gens, qu'ils les
encourageaient, en quelque sorte,  rester avec eux, et leur
promettaient de vastes possessions. Dans des circonstances semblables,
auxquelles s'en joignirent d'autres encore, on ne peut gure s'tonner
qu'une troupe de matelots, dont la plupart n'avaient pas de famille, se
soient laisss entraner, lorsqu'il ne dpendait que d'eux de s'tablir
au milieu de l'abondance, dans une des plus belles les du monde, o il
n'y avait pas de ncessit de se livrer au travail, et qui leur offrait
l'attrait de plaisirs dont il est impossible de se former une ide.
Cependant, tout ce qu'un commandant pouvait craindre tait la dsertion,
telle qu'il y en a plus ou moins d'exemples dans les mers du Sud, et non
une rvolte complte.

Mais le secret qui accompagna ce complot surpasse toute croyance. Treize
de ceux qui partageaient mon sort avaient toujours vcu avec les
matelots; et cependant, ni eux, ni les camarades de Christian, de
Stewart, d'Heywood et de Young n'avaient jamais remarqu aucune
circonstance qui pt faire souponner ce qui se tramait. Il n'est donc
pas tonnant que j'en sois devenu victime, mon esprit tant compltement
exempt de mfiance. Peut-tre la chose ne serait-elle pas arrive s'il y
et eu des troupes  bord et une sentinelle  la porte de ma cabine, que
je laissais toujours ouverte pendant la nuit, afin que l'officier de
quart put entrer chez moi toutes les fois qu'il en avait besoin. Si
cette rvolte et t occasionne par quelque sujet de mcontentement,
fond ou non, j'en aurais dcouvert des symptmes, ce qui m'aurait mis
sur mes gardes; mais il en tait bien autrement. Je vivais, surtout avec
Christian, de la manire la plus amicale; ce jour mme, il tait engag
 dner avec moi, et la veille au soir, il s'tait excus de partager
mon souper, sous prtexte d'une indisposition dont j'avais tmoign de
l'inquitude, tant bien loin de souponner son intgrit ou son
honneur.

FIN DE L'APPENDICE.




LA VISION
DU JUGEMENT,

PAR QUEVEDO REDIVIVUS.

POME INSPIR PAR UNE COMPOSITION DU MME TITRE,
PAR L'AUTEUR DE WAT-TYLER.

      C'est un Daniel venu pour prononcer le jugement! oui, un
      vrai Daniel! Je te remercie, Juif, de m'avoir enseign ce
      mot.




LA VISION DU JUGEMENT.


1. Saint Pierre tait assis auprs de la porte du ciel; les clefs en
taient rouilles et la serrure un _peu_ dure, par suite du _peu_
d'usage qu'on en avait fait depuis quelque tems: non,  beaucoup prs,
que le paradis ft plein; mais, depuis l're gallique quatre-vingt-huit,
les diables s'taient tellement dmens, ils avaient si bien conduit
leur barque, comme le dirait un marin, qu'ils avaient entran presque
toutes les ames de leur ct.

2. Les anges chantaient faux, et s'taient enrous  force d'exercer
leur voix, car ils n'avaient presque autre chose  faire qu' remonter
le soleil et la lune, et contenir dans le devoir quelqu'toile
vagabonde, ou quelque comte tourdie, qui, s'mancipant trop tt sur
l'azur thr, avait pourfendu quelque plante en foltrant avec sa
queue, comme la baleine en use quelquefois  l'gard des petits
btimens, dans ses accs de gat.

3. Les sraphins, nos anges gardiens, voyant qu'ils ne pouvaient suffire
 leur emploi ici-bas, s'taient retirs l-haut; les affaires
terrestres n'occupaient plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur
le noir bureau de l'ange charg de nos archives. Celui-ci, voyant les
exemples de vices et de malheur se multiplier avec une telle rapidit,
avait arrach toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore
finir d'enregistrer les misres humaines.

4. Ses occupations avaient tellement augment depuis quelques annes,
que (contre sa volont, sans doute, et comme ces chrubins ministres
terrestres) il avait t forc de chercher des ressources autour de lui,
et de rclamer l'aide de ses pairs clestes, avant que le besoin
croissant qu'on avait de son ministre et achev de l'puiser. En
consquence, six anges et douze saints lui furent donns pour commis.

5. C'tait l un fameux bureau,--du moins pour le ciel; et cependant,
tous tant qu'ils taient, ils ne manquaient pas de besogne. On voyait
tous les jours le triomphe de tant de conqurans et tant de royaumes
remis  neuf! chaque jour aussi avait son carnage de six ou sept mille
hommes, jusqu' ce que celui de Waterloo arrivant pour couronner le
tout, les esprits clestes jetrent leurs plumes, saisis d'un divin
dgot, tant cette dernire page tait barbouille de fange et de sang!

6. Par parenthse, ce n'est pas  moi  redire ce qui fit frmir les
anges.--Le diable lui-mme, dans cette occasion, abhorra son propre
ouvrage, tant il tait rassasi du banquet infernal! Et quoique ce ft
lui-mme qui et aiguis chaque glaive, sa soif inne du mal en tait
presque teinte. Ici, la seule bonne oeuvre de Satan mrite bien d'tre
cite: c'est qu'il s'tait rserv les deux gnraux, en toute
proprit, aprs leur mort.

7. Sautons par-dessus quelques annes d'une paix factice, pendant
lesquelles la terre ne fut ni plus ni moins bien peuple, l'enfer comme
de coutume, et le ciel pas du tout. Elles forment le bail des tyrans,
seulement ce sont de nouveaux noms qui l'ont sign.--Cela finira quelque
jour; en attendant ils vont toujours augmentant, avec leurs sept ttes
et leurs dix cornes, comme la bte prdite par l'Apocalypse.--Quant aux
ntres[57], elles sont moins redoutables par la tte que par les cornes.

[Note 57: Ce pronom se rapporte probablement au mot _bte_.

(_N. du Tr._)]

8. La seconde aurore de la premire anne de la libert, Georges III
mourut. Sans tre un tyran, il avait protg les tyrans, jusqu'au moment
o, chaque sens lui tant ravi, il avait perdu et la lumire
intellectuelle, et la lumire extrieure. Jamais meilleur fermier
n'avait fait valoir un pr; jamais plus mauvais roi n'avait laiss un
royaume livr  sa perte. Il mourut, et laissa la moiti de ses sujets
aussi fous, et l'autre moiti aussi aveugles que lui.

9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de bruit sur la terre. Ses
funrailles eurent quelque clat;--le velours, les dorures, le cuivre y
furent en profusion. Il n'y manqua que des larmes, except celles de
convention: car cette espce de marchandise peut s'acheter  sa vraie
valeur.--Quant aux lgies, il y eut un nombre convenable de ces
inspirations, bien entendu qu'elles furent aussi payes. Puis vinrent
les torches, les manteaux, les bannires, les hrauts d'armes, et tous
ces restes des vieilles coutumes gothiques.

10. Cela formait un mlodrame vraiment spulcral. De tous les fous
accourus pour augmenter et contempler ce spectacle, qui se souciait du
dfunt? La pompe des funrailles tait le seul motif d'attraction, et le
noir composait tout le deuil. L, pas une pense qui s'lant au-del
du drap mortuaire; et lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on
et dit une drision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans l'or une
pourriture de quatre-vingts ans.

11. C'est ainsi que son corps fut ml  la poussire! Il aurait pu
redevenir bien plus tt ce qu'il faut qu'il soit un jour, si ses lmens
naturels eussent t livrs  eux-mmes pour s'incorporer de nouveau
avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums trangers ne font que
contrarier les intentions de la nature, qui le cra aussi nu que ces
millions d'hommes dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et cependant,
toutes ces pices ne russissent qu' prolonger sa corruption.

12. Il est mort! la terre extrieure n'a plus rien  dmler avec lui.
Il est enterr, et,  l'exception du mmoire des funrailles et du
griffonnage du lapidaire, il ne sera plus question de lui dans le monde,
 moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais quel est le
procureur qui le demandera  son fils,  son fils en qui nous voyons ses
qualits briller encore, except cette vertu domestique, si rare
aujourd'hui, la fidlit envers une femme laide et mchante?

13. Dieu sauve le roi[58]! Ce serait une grande conomie pour Dieu que
d'pargner cette race-l; mais s'il veut tre d'humeur misricordieuse,
tant mieux. Je ne suis pas de ceux qui prchent pour la damnation;--je
ne sais pas trop mme si je ne suis pas,  peu prs, le seul qui, dans
le faible espoir d'adoucir la perspective de nos maux futurs, ait mis, 
quelques lgres restrictions prs, des bornes aussi troites 
l'infernale juridiction des peines ternelles.

[Note 58: _God save the king!_ acclamation nationale des Anglais, qui
rpond  notre cri de: Vive le roi! _Save_ vent dire aussi _pargner_;
de l l'espce de jeu de mot du commencement de cette stance.

(_N. du Tr._)]

14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire; je sais que c'est un
blasphme; je sais que l'on peut tre damn pour avoir espr que
personne ne le serait jamais; je sais que, ds l'enfance, l'on nous
gorge des meilleures doctrines, jusqu' ce que nous soyons prts  en
dborder;--je sais qu'except l'glise anglicane, toutes, sans
exception, nous en ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents
autres qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait une maudite
acquisition.

15. Dieu nous soit en aide  tous! Dieu me soit en aide  moi surtout
qui suis, Dieu le sait, aussi fragile que le diable peut le souhaiter,
et non plus difficile  damner qu'un poisson qui a aval l'hameon ne
l'est  amener au rivage, ou que l'agneau  servir de proie au boucher:
non pourtant que je sois prt encore  faire partie du noble mets que
formera un jour cette immortelle friture compose de presque tous les
tres crs pour mourir.

16. Saint Pierre donc tait assis auprs de la porte cleste, et
s'endormait sur ses clefs, lorsque tout--coup survient un bruit
merveilleux qu'il n'avait pas entendu depuis long-tems. C'tait le
bruissement du vent, des flots et des flammes, bref un mlange de bruits
extrmement imposans, et qui et arrach une exclamation  tout autre
qu' un saint; mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa chaise,
et de dire en clignotant de l'oeil: Je crois que voil encore une toile
qui file!

17. Mais avant qu'il pt se rendormir, un chrubin lui effleura les yeux
du bout de son aile droite, sur quoi Saint Pierre billa et se gratta le
nez. Saint portier, dit l'ange en agitant une aile sacre, brillante de
couleur cleste, comme brille sur la terre la queue blouissante du
paon; saint portier, lve-toi, je te prie.  quoi le saint rpondit:
Eh bien, que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient avec tout
ce tintamarre?

18. Non, rpondit le chrubin,--George III est mort. Et quel est ce
George III? demanda l'aptre. Quel George? quel trois? C'est un roi
d'Angleterre, dit l'ange. Bon, il ne trouvera pas ici de rois pour le
coudoyer sur sa route. Mais a-t-il sa tte sur ses paules? car le...
dernier que nous vmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait
obtenu les bonnes grces du ciel s'il ne nous avait jet sa tte au
visage.

19. Il tait, si je me le rappelle bien, roi d'***. Et cette tte, qui
n'avait pas su conserver une couronne sur la terre, osa,  mon nez,
venir rclamer des droits semblables aux miens,  celle de martyr. Si
j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je coupais des oreilles,
je l'aurais pourfendue; mais n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je
me contentai de lui faire sauter sa tte des mains.

20. Alors il poussa des cris si tourdissans[59] que tous les saints
sortirent et le firent entrer. Et le voil depuis lors qui sige auprs
de saint Paul, de pair et compagnon avec ce Paul le parvenu! La peau de
saint Barthlemy, qui lui sert d'aurole dans les cieux, aprs avoir
rachet ses pchs sur la terre par le martyre, ne fit pas mieux que
cette tte faible et sans cervelle.

[Note 59: Il y a dans le texte _headless_, qui veut dire aussi _sans
tte_; mais cette double acception est perdue en franais.

(_N. du Tr._)]

21. Mais s'il l'et apporte ici sur ses paules, la chose se serait
diffremment passe.--Le sentiment de compassion sympathique
qu'prouvrent les saints, produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi
le ciel souda de nouveau cette tte sur son corps.--Cela peut tre fort
bien, mais il semble que ce soit chez nous la coutume de renverser tout
ce qui se fait de sage l-bas.

22. L'ange rpondit: Allons, Pierre, ne boudez pas; le roi qui nous
arrive a sa tte et tout le reste.--Il n'a jamais trs-bien compris ce
qu'il faisait, et agissait  peu prs comme une marionnette qui se meut
par des fils. Il sera jug comme tout le reste sans doute, ce n'est ni
mon affaire ni la vtre de nous mler de cela; bornons-nous  remplir
notre rle, qui consiste  faire ce qui nous est ordonn.

23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane cleste arriva comme un
tourbillon de vent traverse les champs de l'espace, ou comme le cygne
fend quelque rivire argente, comme qui dirait le Gange, le Nil,
l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu d'elle, un vieux homme avec
une vieille ame, l'un et l'autre extrmement aveugles, s'arrta devant
la porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur compagnon de
voyage envelopp de son drap mortuaire.

24. Mais, derrire cette troupe brillante, dont il fermait la marche, un
esprit d'un aspect bien diffrent agitait ses ailes semblables  des
nuages orageux planant sur quelque plage dserte souvent jonche de
dbris de naufrage; son front ressemblait  l'ocan agit par la
tempte. Des penses sombres et impntrables avaient imprim le sceau
d'un ternel courroux sur ses traits immortels, et l o s'arrtait son
regard, tout devenait tnbres.

25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont, ainsi que le pch,
il ne devait jamais passer le seuil, un regard plein d'une haine si
implacable et tellement surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu
tre au-dedans. Ce dernier se mit  chercher dans ses clefs avec
beaucoup d'application, suant  grosses gouttes dans sa peau
apostolique: bien entendu que sa transpiration n'tait que de l'ichor ou
quelqu'autre fluide spirituel du mme genre.

26. Les chrubins eux-mmes se rassemblrent en foule comme des oiseaux
qui voyent le faucon prendre son essor, et ils sentirent un frmissement
jusqu'au bout de chacune de leurs plumes. Formant un cercle comme la
ceinture d'Orion, ils entourrent leur vieux protg qui savait  peine
o ses gardes clestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent
poliment avec les ombres royales, car nous avons pu apprendre par plus
d'une vridique histoire que les anges taient tous torys.

27. Les choses tant dans cet tat, la porte s'ouvrit tout--coup, et la
clart qui en jaillit rpandit dans l'espace une teinte de flammes de
plusieurs couleurs, dont les reflets arrivant jusqu' notre petite
plante, on vit natre une nouvelle aurore borale sur le ple arctique,
la mme qui apparut au milieu des glaces  l'quipage du capitaine Parry
dans le dtroit de Melville.

28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout rayonnant un esprit de
lumire, majestueux par sa puissance et sa beaut, radieux de gloire
comme la bannire flottante revenant victorieuse d'un de ces combats qui
changent la face du monde. Il faut que mes humbles comparaisons se
composent d'images terrestres, car ici-bas les tnbres de la chair
obscurcissent nos meilleures conceptions, exceptez-en les rveries de
Johanna Southcote ou de Robert Southey.

29. C'tait l'archange Michel. Tout le monde sait comment sont faits les
anges et les archanges, car il n'y a presque pas un crivailleur qui
n'ait le sien  nous offrir, depuis le chef des dmons jusqu'au prince
des anges. Nous les voyons aussi sur quelques tableaux d'autels,
quoiqu'en vrit ceux-ci ne prouvent gure que personne ait jamais eu de
notions antrieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux
connaisseurs  indiquer leur mrite.

30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de beaut, oeuvre digne de
celui d'o drive toute beaut et toute gloire. Il traversa le seuil et
s'arrta; devant lui taient les jeunes chrubins et le saint  tte
grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est--dire jeunes de
figures et non d'ge; car je serais bien fch d'avancer qu'ils
n'taient pas plus vieux que saint Pierre; je voulais dire seulement
qu'ils taient un peu plus jolis que lui.)

31. Les chrubins et les saints s'inclinrent devant le chef de la
hirarchie cleste, le premier des esprits angliques qui et revtu
l'aspect d'un Dieu saint, sans qu'aucun orgueil se ft gliss dans son
coeur divin, au fond duquel aucune pense, hors celle du service de son
crateur, n'osa pntrer jamais. Tout exalt, tout combl de gloire
qu'il ft, il savait bien n'tre que le vice-roi du ciel.

32. Lui et le taciturne esprit des tnbres se trouvrent en face. Ils
se connaissaient tous deux en bien et en mal, et, malgr leur puissance,
aucun des deux ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et son
ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun un mlange de
hauteur, d'orgueil et de regret, comme si c'tait moins leur volont que
le destin qui les condamnt  la guerre pendant l'ternit, et leur
donnait les sphres pour champ clos.

33. Mais ici ils taient sur un terrain neutre: nous savons par Job que
Satan a la facult de rendre visite au ciel deux ou trois fois par an,
et que les fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir
compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'aprs le mme livre, quelle
politesse rgne dans la conversation qui a lieu entre les puissances du
bien et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.

34. Et comme ceci n'est pas un trait de thologie, pour discuter, 
l'aide de l'hbreu et de l'arabe, si le livre de Job est une allgorie
ou un fait, mais bien une narration vridique; je n'emprunte  et l
que ce qui peut carter le plus lger soupon d'imposture d'un ouvrage
qui est de toute vrit d'un bout  l'autre et aussi exact que toute
autre vision.

35. Donc les esprits immortels taient sur un terrain neutre et devant
la porte, de mme que sur le seuil de l'Orient se discute la grande
cause de la mort, et que c'est de l qu'on expdie les ames dans un
monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste avaient donc un air
fort civil, quoique cela n'allt pas jusqu' s'embrasser; mais son
altesse tnbreuse et son altesse lumineuse changrent mutuellement des
regards pleins de politesse.

36. L'archange salua, non comme salue un petit matre de nos jours, mais
en s'inclinant gracieusement,  la mode de l'Orient, et portant un de
ses bras rayonnans sur l'endroit o l'on suppose que le coeur est plac
chez les gens de bien. Il salua Satan comme un gal, pas trop bas, mais
avec affabilit. Quant  celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus de
hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur castillan pourrait aborder
un riche bourgeois parvenu.

37. Il ne fit qu'incliner un moment son front diabolique; puis le
relevant, il se prpara  soutenir ses droits, et  dmontrer comme quoi
le roi Georges ne pouvait justifier de ses titres  tre exempt des
peines ternelles plus que tant d'autres rois cits dans l'histoire,
dous d'un meilleur sens et d'un meilleur coeur, et qui, depuis
long-tems[60], pavaient l'enfer de leurs bonnes intentions.

[Note 60: Cette dernire ligne est une citation.

(_N. du Tr._)]

38. Michel rpondit: Pourquoi en veux-tu  cet homme qui est mort, et
amen devant le Seigneur? Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de
sa vie mortelle? qui te donne le droit de le rclamer? Parle, et que ta
volont soit faite si elle est juste.--Dis; et si, pendant sa carrire
terrestre, il a manqu gravement  l'accomplissement de ses devoirs,
comme roi et comme homme, il est  toi; sinon, laisse-le passer.

39. Michel, rpondit le prince de l'air, jusqu'en ces lieux mmes, et
devant la porte de celui que tu sers, je viens rclamer mon sujet; et je
prouverai que, de mme qu'il fut mon adorateur dans sa poussire, il le
sera en esprit: quoique chri de toi et des tiens, parce qu'aucun
penchant pour le vin et la volupt ne se mla  ses faiblesses, du trne
o il tait plac, il ne rgna sur des millions d'hommes que pour me
servir seul.

40. Regarde cette terre, notre domaine, ou plutt le mien; jadis elle
appartenait  ton matre. Mais je ne m'enorgueillis pas de la conqute
de cette misrable plante, et celui que tu sers ne doit pas, hlas!
m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces myriades de mondes lumineux
qui passent devant lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette
pitoyable cration d'tres chtifs dont bien peu me semblent mriter la
damnation, except leurs rois.

41. Et mme je ne regarde ceux-ci que comme une espce de redevance
pour soutenir mes droits de seigneur; et euss-je des inclinations
contraires, elles seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes
sont devenus si mchans que l'enfer lui-mme n'a rien de mieux  faire
que de les abandonner  eux-mmes, plus tourments et plus frntiques
cent fois par les maldictions qu'ils se donnent. Le ciel ne peut pas
les faire meilleurs et je ne saurais les rendre pires.

42. Regarde sur la terre, te dis-je encore.--Lorsque ce misrable ver
de terre, ce vieillard faible, infirme, aveugle et insens, commena son
rgne dans tout l'clat et la fracheur de la jeunesse, le monde et lui
se prsentaient tous deux sous un aspect bien diffrent. Une grande
partie de la terre et des plaines liquides de l'ocan le reconnaissaient
pour roi.-- travers plus d'une tempte, ses les avaient surnag sur
l'abme du tems, car elles taient l'asile des vertus austres.

43. Jeune, il arriva au trne; vieux, il le quitte: vois dans quel tat
il trouva son royaume, et comment il le laissa; consulte ses annales:
vois d'abord comment il abandonna le pouvoir  un favori; puis comment
la soif de l'or, ce vice du mendiant, qui ne peut remplir que les ames
basses, s'empara graduellement de son coeur.--Et quant au reste, jette
seulement un coup d'oeil sur l'Amrique et la France.

44. Il est vrai de dire que, depuis le commencement jusqu' la fin, il
ne fut qu'un instrument, et j'ai mis en lieu de sret ceux qui s'en
servirent. Eh bien! ainsi qu'un instrument qu'il soit consum! Fouillez
dans tous les sicles passs depuis que le genre humain a pli devant un
monarque, parcourez toutes les annales sanglantes qui consacrent le
crime et le carnage, choisissez le plus criminel des disciples de Csar,
et citez-moi un rgne plus abreuv de sang, plus encombr de morts.

45. Il ne cessa de faire la guerre  la libert et aux hommes libres.
Les nations comme les particuliers, ses propres sujets, ses ennemis
trangers, tout ce qui pronona le mot de libert eut George III pour
adversaire. Quelle histoire sera jamais plus souille que la sienne de
malheurs publics et individuels! Je lui accorde la continence
domestique. Je lui accorde ces vertus passives qui manquent  la plupart
des monarques.

46. Je sais qu'il fut mari constant; je conviens que c'tait un homme
sobre et dcent et un assez bon matre. Tout cela est beaucoup, et bien
plus encore sur un trne; de mme que la temprance a bien plus de
mrite observe au banquet d'Apicius qu' la table de l'anachorte. Je
lui accorde tout ce que les plus indulgens peuvent lui accorder;--tout
cela fut bien quant  lui, mais non pour les millions d'hommes qui le
trouvrent toujours tel que l'oppression pouvait le dsirer.

47. Le Nouveau-Monde se dbarrassa de lui. L'ancien gmit encore du
sort que lui et les siens lui prparrent du moins, s'ils ne purent
entirement l'accomplir. Il laissa sur plusieurs trnes des hritiers de
ses vices, sans l'tre de ses vertus domestiques, qui ont inspir la
compassion pour lui.--Rois fainans endormis sur le trne de la terre,
ou despotes veillant au mme poste et qui ont oubli dj une leon
qu'on leur apprendra de nouveau.--Qu'ils tremblent!

48. Cinq millions d'hommes de l'glise primitive, conservant cette foi
qui vous rend puissans sur la terre, implorrent une partie de ce tout
immense qu'ils possdaient jadis--la libert de leur
culte.--Non-seulement votre matre, Michel, mais vous-mme, et vous
aussi, saint Pierre, il faut que vous ayez une ame de glace si vous
n'abhorrez pas l'ennemi de la participation des catholiques  toutes les
liberts d'une nation chrtienne.

49.  la vrit, il leur permit de prier Dieu; mais, comme une
consquence de la prire, il leur refusa la loi qui les aurait placs
sur la mme base que ceux qui n'adoraient pas les saints. Ici saint
Pierre, faisant un bond hors de sa place, s'cria: Vous pouvez emmener
le prisonnier. Avant que le ciel ouvre ses portes  ce Guelfe, tandis
que je suis de garde, je veux tre damn moi-mme.

50. J'aimerais mieux changer de place avec Cerbre (et la sienne n'est
pas une sincure), que de voir ce vieux fou, ce vieux bigot de roi
parcourir les plaines azures du ciel. Saint, rpondit Satan, vous
ferez bien de vous venger des maux qu'il a fait souffrir  vos
satellites; et si vous tiez dispos  l'change en question, je
tcherais d'apprivoiser notre Cerbre avec le ciel.

51. Mais ici Michel intervint: Bon saint, dit-il, et dmon! je vous
prie, n'allez pas si vite; vous passez tous deux les bornes de la
discrtion. Saint Pierre! vous aviez coutume d'tre plus poli, et vous,
Satan, excusez la chaleur de ses expressions, et cette condescendance
qui le fait descendre au niveau du vulgaire: les saints eux-mmes
quelquefois s'oublient  leur tour.--Avez-vous autre chose  dire?
Non. Eh bien, je vous prierai d'appeler vos tmoins.--

52. Satan se retourna, et agita sa main basane dont les facults
lectriques attirent les nuages de plus loin que nous ne pouvons le
comprendre, quoique nous le retrouvions souvent dans notre ciel. Soudain
le tonnerre infernal fit trembler la mer et la terre dans toutes les
plantes, et les batteries de l'enfer firent jouer cette artillerie dont
parle Milton comme d'une des plus sublimes inventions de Satan.

53. Ceci fut un signal pour ces ames damnes qui voient s'tendre les
privilges de leur damnation au-del du contrle ordinaire des mondes
passs, prsens ou futurs. Aucune place ne leur est particulirement
assigne dans les archives de l'enfer; mais ils sont libres d'aller o
leur inclination les porte  la poursuite du gibier,--n'en tant ni plus
ni moins damns.

54. Ils sont fiers de ce privilge, et ils ont raison de l'tre.--C'est
une espce de chevalerie, ou de clef d'or attache  leur ceinture, ou
quelqu'association du mme genre, ou bien encore une entre dans les
petits appartemens. J'emprunte mes comparaisons  la chair tant chair
moi-mme. Que les esprits immortels ne soient pas choqus de ces
similitudes basses et vulgaires! Nous savons qu'ils occupent l-haut des
postes bien plus exalts.

55. Lorsque le formidable signal vola du ciel  l'enfer, spars par une
distance dix millions de fois plus grande environ que celle qui existe
entre notre globe et le soleil, et il nous est facile de calculer  une
seconde prs combien de tems il fallut pour cela, car chaque rayon qui
se fraye une voie pour dissiper les brouillards de Londres et qui dore
faiblement ses clochers  peu prs trois fois par an, quand l't n'est
pas trop rigoureux.

56. J'ai dit que je pouvais faire ce calcul.--Il fallut donc une
demi-minute.--Je sais qu'il faut plus de tems aux rayons solaires pour
faire leurs prparatifs de voyage et se mettre en route, mais aussi leur
tlgraphe est bien moins sublime, et s'ils joutaient  la course contre
les courriers de Satan partis pour leurs climats, ils ne gagneraient
pas: Il faut au soleil des annes pour que chacun de ses rayons regagne
le point d'o il est parti, il ne faut pas au diable une demi-journe.

57.  l'extrmit de l'horizon parut une petite tache, de la grandeur
environ d'une demi-couronne; j'ai vu quelquefois dans les cieux quelque
chose de semblable tant sur la mer ge, avant une rafale. Bientt
grossissant, cet objet changea de forme, et, semblable  un vaisseau
arien, paraissait louvoyer, et _se gouvernait_ ou _tait gouvern_, je
ne suis pas bien sr de la correction de cette dernire phrase qui fait
clocher la stance.

58. Au surplus, choisissez entre les deux. Bientt cet objet ressembla 
un nuage, et c'en tait un en effet, un nuage de tmoins, et quel nuage!
La terre ne vit jamais de nues de sauterelles aussi nombreuses que
celles qui couvraient en ce moment le ciel, et en obscurcissaient
l'espace de leurs myriades. Leurs cris perans et varis ressemblaient 
ceux d'une troupe d'oies sauvages (si toutefois on peut comparer les
nations  des oies), et ralisaient l'expression de l'enfer dchan.

59. Ici rsonnait le bon juron du gros John Bull qui damnait ses
yeux[61] comme de par le pass. Puis Paddy[62], dans son patois,
s'criait: De par Jsus. Venait ensuite le flegmatique cossais,
demandant d'un ton plus calme: Quel est votre bon plaisir? Puis l'ame
du Franais jurait en certains termes que je ne traduirai pas
littralement, le premier cocher pouvant le faire pour moi. Et au milieu
de tout ce vacarme, on entendait la voix de Jonathan[63], qui
disait:--Notre prsident va faire la guerre,  ce qu'il parat.

[Note 61: _Who damned his eyes_. Juron favori de la dernire classe du
peuple anglais.]

[Note 62: Nom donn par les Anglais  la nation irlandaise, comme celui
de John Bull au peuple anglais.]

[Note 63: Les Amricains des tats-Unis.

(_N. du Tr._)]

60. Il y avait en outre des Espagnols, des Hollandais et des Danois,
bref une multitude universelle d'ombres, depuis l'le d'Otati jusqu'aux
plaines de Salisbury, de tous les climats et professions, de tous les
ges et de tous les mtiers, prts  dposer contre le rgne du bon roi,
aussi acharns que les trfles le sont contre les piques, et tous cits
par le grand _sub poena_ pour essayer de prouver que les rois peuvent
tre damns comme vous ou moi.

61. Quand Michel vit toute cette arme, il plit d'abord autant que les
anges peuvent plir.--Puis devint de toutes les couleurs, comme un
crpuscule d'Italie, ou la queue d'un paon, ou les rayons du soleil
couchant vus  travers les gothiques vitraux d'une vieille abbaye, ou
comme une truite encore frache, ou comme l'clair qui brille la nuit
sur le lointain horizon, ou comme l'arc-en-ciel  son premier aspect, ou
comme une grande revue de trente rgimens habills de rouge, de vert et
de bleu.

62. Puis, s'adressant  Satan: Pourquoi, dit-il, mon bon vieil ami, car
je vous tiens pour tel, quoiqu'tant de diffrens partis, nous soyons
obligs de nous faire la guerre, je ne vous ai jamais regard comme un
ennemi personnel; nos diffrends sont tout politiques, et j'espre que,
quoi qu'il puisse arriver l-bas, vous connaissez ma grande estime pour
vous, et c'est par cette raison que je regrette de vous trouver des
torts--

63. Pourquoi donc, dis-je, mon cher Lucifer, voulez-vous abuser de la
demande que j'ai faite des tmoins? Mon intention n'tait pas que vous
fissiez venir la moiti de la terre et de l'enfer; cela est mme inutile
puisque deux tmoins honntes, dcens et vridiques nous suffisent. Nous
perdons notre tems, que dis-je? notre ternit, entre l'accusation et la
dfense: si nous coutons l'une et l'autre, cela prolongera notre
immortalit.

64. Satan rpondit: Cette affaire m'est fort indiffrente sous un point
de vue personnel.--Je puis avoir cinquante ames meilleures que celle-ci
avec la moiti moins de peine qu'elle ne m'en a dj donn, et je n'ai
discut avec vous la cause de feu sa majest britannique que comme un
point de droit. Vous pouvez disposer de lui.--Dieu sait que j'ai assez
de rois l-bas.

65. Ainsi parla le dmon, appel dernirement _ plusieurs faces_ par
l'crivain Southey. Alors, reprit Michel, nous appellerons une ou deux
personnes des myriades qui entourent notre congrs, et nous donnerons
cong au reste.--Qui aura l'honneur de parler le premier? Il y a de quoi
choisir. Qui prendrons-nous? Satan rpondit: Il n'en manque pas; mais
quant  choisir, autant vaut Jack Wilkes qu'un autre.

66.  l'instant on vit sortir de la foule un esprit  l'aspect bizarre
et joyeux et  l'oeil perant, vtu d'une manire tout--fait oublie
maintenant, car les gens de l'autre monde conservent long-tems les modes
de celui-ci; ce qui fait qu'on y trouve runis tous les costumes bons ou
mauvais qui ont paru depuis Adam,  commencer par la feuille de figuier
de notre mre ve jusqu'au jupon presqu'aussi rtrci d'une poque plus
rcente.

67. L'esprit, jetant les yeux sur les foules assembles, s'cria: Mes
amis de toutes les sphres, nous courons risque de nous enrhumer au
milieu de ces nuages; occupons-nous donc d'affaires. Pourquoi cette
assemble gnrale? Sont-ce des lecteurs que j'aperois l  couvert?
Si c'est pour une lection qu'ils font tout ce tapage, voyez en moi un
candidat qui n'a pas tourn casaque.--Saint Pierre, puis-je compter sur
votre vote?

68. Monsieur, rpondit Michel, vous vous mprenez, ces choses-l
appartiennent  la vie humaine, nous nous occupons ici d'affaires plus
augustes: Le tribunal est assembl pour juger des rois; vous voil au
fait maintenant. Alors, dit Wilkes, je prsume que ces messieurs qui
ont des ailes sont des chrubins, et cet esprit l-bas me parat
ressembler fort  George III. Mais, dans mon opinion, il est beaucoup
plus vieux.--Dieu me pardonne, il est aveugle.

69. Il est, dit l'ange, tel que vous le voyez, et son sort va dpendre
de ses actions. Si vous avez quelque chose  lui reprocher, songez que
la tombe permet au plus humble mendiant de lever la tte en prsence du
potentat le plus superbe. Il y a des gens, dit Wilkes, qui n'attendent
pas que les rois soient dposs dans leur cercueil de plomb, pour
prendre cette libert, et moi, par exemple; je leur ai toujours dit ce
que je pensais  la face du soleil.

70. Eh bien donc, au-dessus du soleil, rptez ce que vous avez  faire
valoir contre lui, dit l'archange. Eh quoi, rpliqua l'esprit, quand
depuis si long-tems il n'est plus question de tout cela, faut-il que je
devienne un tmoin accusateur? Non, de par ma foi. D'ailleurs j'avais
fini par le battre  plates coutures devant ses pairs et ses communes.
Je ne me plais pas  faire revivre de vieilles histoires dans le ciel,
d'autant plus que sa conduite tait toute naturelle dans un prince.

71. C'tait une sottise sans doute, et une mauvaise action d'opprimer
un pauvre diable qui ne possdait pas un schelling: mais j'en veux moins
 l'homme lui-mme qu' Bute et  Graftan, et je ne voudrais pas le voir
puni de leur crime, d'autant plus qu'ils sont damns depuis
long-tems.--Quant  moi, j'ai pardonn, et je vote pour son _habeas
corpus_ dans le ciel.

72. Wilkes, dit le diable, je comprends tout ceci; vous tiez devenu 
moiti courtisan avant votre mort, et il parat que vous avez envie de
le devenir tout--fait de l'autre ct de la barque de Caron. Vous
oubliez que le rgne de cet homme est fini, et que, quoi qu'il puisse
tre d'ailleurs, il ne sera plus souverain. Vous avez perdu vos peines,
car le mieux qui puisse lui arriver est de se trouver votre voisin.

73. Mais j'ai su tout de suite qu'en penser, lorsque je vous ai vu,
avec votre air goguenard, voltiger et chuchoter autour de la broche, o
Blial, qui tait de service ce jour-l, arrosait, avec la graisse de
Fox, Guillaume Pitt, son lve. Je sus qu'en penser, dis-je; cet homme,
mme dans l'enfer, trouve encore le moyen de faire du mal.--Je le ferai
billonner: voici l'effet d'un de ses bills.

74. Qu'on appelle Junius! Une ombre s'avana  grands pas hors de la
foule; et  ce nom, il y eut une telle presse, que les esprits cessrent
de se mouvoir commodment et  leur aise arienne. Mais ils se
heurtrent et se bousculrent, se poussant des bras et des genoux (et
tout cela pour rien, comme nous le verrons tout--l'heure), de telle
sorte qu'on et dit du vent comprim et renferm dans une vessie, ou, ce
qui est bien pis, une colique humaine.

75. L'ombre parut: c'tait une grande figure maigre,  cheveux gris, qui
semblait n'avoir t autre chose qu'une ombre sur la terre. Ses
mouvemens taient vifs, et ne manquaient pas de vigueur; mais rien ne
pouvait indiquer son origine: tantt elle diminuait, tantt elle
grossissait, ayant tantt un air sombre, tantt celui d'une gat
sauvage. Mais en contemplant ses traits, on les voyait changer  tous
momens, et ressembler--personne ne pouvait dire  quoi.

76. Plus les esprits le fixaient avec attention, moins ils pouvaient
distinguer  qui ses traits appartenaient. Le diable lui-mme semblait
embarrass de le deviner. Ils variaient comme un rve, offrant tantt
une forme, tantt une autre. Plusieurs personnes de la foule jurrent
qu'elles le connaissaient parfaitement; l'un affirmait qu'il tait son
pre; sur quoi un autre rpondait qu'il tait le frre du cousin de sa
mre.

77. D'autres prtendaient que c'tait un duc, un chevalier, un orateur,
un avocat, un prtre, un nabab, un accoucheur; mais l'tre mystrieux
changeait au moins aussi souvent de visage qu'ils changeaient d'opinion.
Et quoiqu'il se tnt devant eux de faon  ce qu'ils en eussent la vue
tout entire, leur embarras ne faisait que s'en accrotre. Cet homme
tait une vritable fantasmagorie, tant il tait mince et volatil!

78. Ds que vous aviez dcid que c'tait un tel, _presto_, la figure
changeait, et c'tait un autre; et  peine la mtamorphose tait-elle
bien accomplie, qu'il variait encore, tellement que je ne pense pas que
sa propre mre (si toutefois il en avait une) et pu reconnatre son
fils, tant il prenait de formes diffrentes!--Si bien que le plaisir de
deviner ce _masque de fer_ pistolaire finissait par se changer en une
tche pnible.

79. Quelquefois, comme le triple Cerbre, il reprsentait trois
gentilshommes  la fois (comme le dit trs-bien la bonne madame
Malaprop[64]); puis ensuite, il n'en tait pas mme un. Tantt des
rayons de lumire jaillissaient autour de lui; tantt une vapeur paisse
le drobait  tous les yeux, comme le brouillard de Londres y cache le
jour. Aujourd'hui c'tait Burke, demain Tooke, au gr du caprice des
gens; et certes, plus d'une fois il ressembla  sir Philippe Francis.

[Note 64: Personnage ridicule de la comdie des _Rivaux_ de Shridan.

(_N. du Tr._)]

80. J'ai fait une supposition qui vient entirement de moi.--Je ne l'ai
communique  personne jusqu' prsent, de crainte de faire du tort 
ceux qui entourent le trne, ou  quelque ministre ou pair, sur lequel
la honte pourrait en rejaillir. C'est... ami lecteur, prte-moi une
oreille attentive: c'est que ce que nous avons continu d'appeler Junius
n'tait rellement, et en vrit, rien du tout.

81. Je ne vois pas pourquoi des lettres ne seraient pas crites sans
mains, puisque nous les voyons tous les jours crites sans tte, et sans
que les livres en soient moins bien remplis pour cela. Et en vrit,
jusqu' ce que nous ayons trouv quelqu'un qui ait le droit
incontestable de les rclamer, le nom de leur auteur, comme l'embouchure
du Niger, ne cessera d'embarrasser le monde, incertain de dcider s'il y
a une embouchure au fleuve, et s'il y a un auteur des lettres.

82. Et qui es-tu? demanda l'archange. Vous pouvez consulter le titre
de mon livre pour cela, rpondit cette ombre majestueuse d'une ombre;
car si j'ai gard mon secret pendant un demi-sicle, il n'est pas
probable que je vous le dise aujourd'hui. As-tu rien  dire contre
Georges _rex_, continua Michel, ou quelque charge  porter contre lui?
Vous ferez mieux, rpondit Junius, de lui demander d'abord sa rponse 
mes lettres.

83. Les charges qu'elles renferment contre lui survivront, dans les
annales du tems, au marbre de son pitaphe et de sa tombe. N'as-tu pas
 te repentir, dit Michel, de quelque exagration dans le pass, de
quelque accusation qui pourrait amener ta condamnation ternelle, si
elle tait fausse, ou la sienne, si elle tait vraie? N'as-tu pas mis
trop d'amertume dans tes crits? la passion ne t'emporta-t-elle pas trop
loin? La passion? interrompit le sombre fantme; j'aimais mon pays, et
lui, je le hassais.

84. Ce que j'ai crit, je l'ai crit: que le reste retombe sur sa tte
ou sur la mienne! Ainsi parla le vieux _Nominis umbra_; et  peine
avait-il fini, qu'il se dissipa en une fume cleste. Alors Satan dit 
Michel: N'oubliez pas d'appeler Georges Washington, John Horne Tooke et
Franklin.--Mais en ce moment on entendit crier: Place! place! quoique
pas un fantme ne bouget.

85.  la fin,  force de pousser et de coudoyer, et avec le secours des
chrubins chargs de cet emploi, le diable Asmode arriva jusqu'au
cercle, d'un air qui annonait que le voyage lui avait cot quelque
fatigue. Lorsqu'il dposa le fardeau dont il tait charg:--Qu'est-ce
ceci? s'cria Michel: comment donc, mais ce n'est pas une ombre?--Je
le sais, rpondit l'incube; mais il en sera bientt une, si vous
m'abandonnez cette affaire.

86. La peste soit du rengat! Je me suis foul l'aile gauche; il est si
lourd, qu'on croirait qu'il porte quelqu'un de ses ouvrages pendu  son
cou. Mais venons au fait. Tandis que je planais sur les bords du
Skiddaw, o, comme  l'ordinaire, il pleut; je vis la faible lueur d'une
lumire au-dessous de moi, et me baissant, je surpris cet homme crivant
un libelle, non moins contre l'histoire que contre la sainte Bible.

87. La premire est la sainte criture du diable, la seconde est la
vtre, bon Michel. Ainsi, comme vous voyez, l'affaire vous regarde tous
deux. Je l'ai saisi dans l'tat o il est l, et l'ai apport ici
incontinent pour y tre jug. Je n'ai pas t dix minutes dans les airs,
ou du moins  peine un quart d'heure: je gagerais que sa femme est
encore  prendre le th.

88. Ici, Satan dit: Il y a dj long-tems que je connais cet homme, et
que je l'attendais ici; vous ne trouverez gure d'tre plus sot et plus
prsomptueux dans sa petite sphre. Assurment ce n'tait pas la peine
de mettre cela sous votre aile, mon cher Asmode; nous ne pouvions
manquer d'avoir ici ce pauvre misrable, sans se charger de le
porter;--il y serait venu de son plein gr.

89. Mais puisqu'il est ici, voyons, qu'a-t-il fait? Ce qu'il a fait?
s'cria Asmode;--il s'est ml d'avance de l'affaire dont vous vous
occupez aujourd'hui, et griffonne comme s'il tait premier commis du
Destin. Qui sait  quoi l'on pourrait encore s'attendre, quand on voit
un ne tel que celui-ci parler comme celui de Balaam? coutons,
rpondit Michel, ce qu'il peut avoir  nous dire; vous savez que c'est
une obligation dont nous ne pouvons nous dispenser.

90. Alors le pote, joyeux d'avoir un auditoire, chose  laquelle il
n'tait pas accoutum dans le monde l-bas, commena  tousser, 
cracher,  se drouiller la voix, et  prendre cet accent lamentable si
redout des malheureux auditeurs qui se trouvent  la porte des potes,
quand ils laissent dborder le torrent de leur verve. Mais celui-ci se
trouva arrt ds le premier hexamtre, dont les pieds goutteux ne
purent jamais cheminer.

91. Et avant qu'il pt presser la marche de ses dactyles boiteux et en
former un rcitatif, on entendit un murmure d'pouvante et de
dcouragement dans la longue file des chrubins et des sraphins; et
Michel s'tant lev avant que le pote et pu retrouver un seul de ses
hmistiches rests en chemin, s'cria: Pour l'amour de Dieu, arrtez,
mon ami! il vaut mieux _non d, non homines_; vous savez le reste.

92. Il y eut alors un grand tumulte dans la foule, qui paraissait avoir
toute espce de vers en horreur. Les anges, bien entendu, avaient assez
de leurs chansons quand ils taient de service, et la gnration des
ombres en avait trop entendu pendant la vie pour se soucier de profiter
de cette nouvelle occasion. Le monarque, jusque-l muet, s'cria alors:
Eh quoi! encore du pt? c'est assez, c'est assez comme a!

93. Le tumulte redoubla de toutes parts; une toux universelle fit
retentir les cieux, comme pendant un dbat o Castlereagh aurait eu
quelque tems la parole (avant qu'il fut ministre d'tat, pourtant
_maintenant les esclaves coutent_). Il y en eut qui crirent:  bas! 
bas! comme  la comdie. Jusqu' ce qu'enfin le pote saint Pierre,
presque dsespr, en qualit d'auteur, demanda grce pour la prose
seulement.

94. Le drle n'tait pas trop disgraci de la nature. Sa figure ne
ressemblait pas mal  celle d'un vautour, avec un nez recourb et un oeil
de faucon qui donnait un air de vivacit et de pntration  toute sa
personne qui, quoique grave, tait loin d'tre aussi vilaine que son
affaire, car cette dernire tait aussi dsespre que possible: c'tait
une espce de flonie _de se_.

95. Alors Michel sonna de sa trompette, et apaisa le bruit en en faisant
un plus grand, comme c'est encore la mode  prsent chez nous. 
l'exception de quelque voix grommelante qui se permettra de tems en tems
d'interrompre le dcorum du silence, il y a peu de gens qui exercent
deux fois leurs poumons, quand ils voient qu'on crie plus fort qu'eux.
Ainsi donc le barde eut la facult de plaider sa mauvaise cause, avec
toutes les attitudes de l'homme le plus satisfait de lui-mme.

96. Il dit (je ne rapporte ici que les principaux points de son
discours), il dit que de mauvaises intentions ne guidaient pas sa
plume;--que sa coutume tait d'crire sur tous les sujets; que c'tait
de plus son pain, qu'il n'aimait pas  manger sec; qu'il retiendrait
l'assemble trop long-tems (du moins il avait quelque raison de le
craindre), et qu'il lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait
nommer tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns:
Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et Waterloo.

97. Il avait crit les louanges d'un rgicide; il avait crit les
louanges de tous les rois quelconques. Il avait crit pour les
rpubliques voisines et lointaines; puis ensuite contre elles, avec une
verve plus mordante que jamais. Il avait jadis proclam _un_ plan plus
ingnieux que moral en faveur de la Pantisocratie; puis tait devenu un
vritable anti-jacobin,--aprs quoi il avait tourn casaque: s'il l'et
fallu, il aurait chang de peau.

98. Il avait tonn dans ses vers contre la guerre et les batailles; puis
il avait chant des louanges en leur honneur. Il avait appel la
critique un mtier malhonnte[65], et lui-mme tait devenu de tous les
critiques le plus bas et le plus rampant, nourri, pay et choy par les
mmes hommes qui avaient dchir ses moeurs et sa muse.--Il avait crit
beaucoup de vers blancs et de prose encore plus ple, et en plus grande
quantit que personne ne l'imaginait.

[Note 65: Voyez la _Vie de H. Kirke White_.]

99. Il avait crit la vie de Wesley.--Ici, se tournant vers Satan:
Monsieur, continua-t-il, je suis prt  crire la vtre, en deux
volumes in-octavo, lgamment relis, avec des notes et une prface,
enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur. Et vous n'avez aucun
motif de crainte, car je puis choisir parmi les critiques celui qui
rendra compte de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les documens
ncessaires, que je puisse ajouter votre nom  celui de mes autres
saints.

100. Satan s'inclina, et garda le silence. Eh bien! si, par une aimable
modestie, vous refusez mon offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a
peu de mmoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma plume se
prte  tout: elle est un peu moins neuve que jadis, mais je vous ferai
briller comme brille votre trompette, par parenthse. Il y a plus de
cuivre dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.

101. Mais,  propos de trompettes, voici ma vision! Maintenant vous
allez en juger, tous tant que vous tes; oui, vous allez juger d'aprs
mon jugement, et apprendre, d'aprs ma dcision, qui entrera dans le
ciel, et qui en sera repouss.--Je dcide de tout cela par intuition, et
prononce sur le prsent, le pass, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin sur
tout, de mme que le roi Alphonse[66]! Quand je suis en train de voir
double, j'pargne  la divinit des peines incroyables.

[Note 66: Le roi Alphonse, en parlant du systme de Ptolme, disait
que, s'il avait t consult  la cration du monde, il aurait vit au
crateur bien des absurdits.]

102. Il s'arrta pour tirer un manuscrit de sa poche; et aucune
persuasion de la part des diables, des saints ou des anges ne put
arrter ce torrent. Il lut les trois premires lignes du contenu; mais 
la quatrime, tout le cortge spirituel s'vanouit en laissant une
varit d'odeurs ambroisiennes ou sulfureuses; chappant avec la
rapidit de l'clair  son mlodieux charivari[67].

[Note 67: Voyez la _Description_ d'Aubray d'une apparition qui
s'vanouit en rpandant d'tranges parfums et un mlodieux
charivari;--ou voyez le Ier vol. de _l'Antiquaire_.

(_Note de Lord Byron_.)]

103. Les vers hroques avaient eu l'effet d'un charme. Les anges
s'taient bouch les oreilles, et avaient jou des ailes.--Les diables
assourdis avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les ombres
s'taient enfuies en baragouinant dans leurs domaines (car on n'est pas
encore bien sr du lieu o elles font leur sjour, et je laisse  chaque
homme son opinion l-dessus). Pour Michel, il eut recoure  sa
trompette; mais hlas! il grinait tellement des dents qu'il n'en put
sonner.

104. Saint Pierre, qui a toujours pass pour un saint un peu vif, agita
ses clefs en l'air, et au cinquime vers renversa notre pote, qui tomba
comme Phaton dans son lac, mais plus commodment, car il ne se noya
pas; la destine ayant dcrt une autre fin pour le pote laurat, et
lui rservant autre chose pour sa dernire couronne, lorsque la rforme
arrivera dans un lieu ou dans l'autre.

105. Il tomba d'abord, et coula  fond comme ses ouvrages; mais bientt
il reparut sur la surface, semblable  lui-mme, car tout ce qui est
corrompu flotte comme le lige[68], la corruption rendant un objet lger
comme un esprit follet, ou une poigne de paille surnageant sur une mare
d'eau. Peut-tre se tient-il encore cach dans son antre, comme des
livres ennuyeux oublis sur une tablette,  griffonner quelque vie ou
quelque vision, et ralisant, comme dit Wellborn, le diable devenu
ermite.

[Note 68: Le corps d'un noy reste au fond jusqu' ce qu'il soit
corrompu; alors il flotte, comme on le sait gnralement.]

106. Quant  ce qui est du reste, pour en venir  la conclusion de ce
rve vridique, je dirai que j'ai perdu le tlescope qui permettait 
mes yeux de voir les objets sans prestige, et qui me dvoilait ce que
j'ai dvoil  mon tour. La dernire chose que je vis au milieu de toute
cette confusion, fut le roi Georges se glisser enfin, pour tout de bon,
dans le ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du calme,
je le laissai tudiant le centime psaume.

FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
Volume 8, by George Gordon Byron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 8 ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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