Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (3/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (3/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: April 27, 2009 [EBook #28624]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (3/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME TROISIME.

Troisime dition

PARIS.

1828.




NOTE DE L'AUTEUR.


Les devoirs historiques que j'ai contracts ne m'ont pas laiss de repos
depuis la publication des deux premiers volumes de mes _Mmoires_. Les
illusions littraires sont venues transporter ma tte dans une sphre
nouvelle d'inquitude et d'activit. J'ai senti le besoin de justifier
la bienveillance et l'intrt publics par les soins d'une composition
plus travaille. Ma sant a dfailli plus d'une fois au milieu d'un
pass dont les souvenirs semblaient s'accrotre  mesure que je les
remuais pour les reproduire. Deux choses en sont rsultes: la seconde
livraison de mon ouvrage s'est fait un peu attendre, et l'ouvrage
lui-mme a pris des dveloppemens tels, qu'il ncessitera l'augmentation
de deux nouveaux volumes.

Cette livraison embrasse une grande poque. Ma vie, non moins agite
mais plus srieuse, s'y mle  des vnemens qui auront dans l'avenir
l'clat d'une pope. Les images de la gloire, souvent prsente,
transporteront le lecteur sur un plus vaste thtre. L, du moins, les
faiblesses et les aveux d'une femme seront revtus de l'excuse des plus
beaux souvenirs. La publicit  laquelle je me rsigne sera donc encore,
je l'espre, considre comme un hommage  ce pass qui tait toute mon
ame, et dont, malgr les observations de certains rigoristes, je fais
encore tout mon bonheur.




TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE TROISIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Adeline
Albizzi
Aldini
Ambroisine
Arnault
Arthur (madame)
Augereau
Auquertin, actrice (mademoiselle)

Balbi (le comte)
Beaussier
Branchu (M.)
Bianchi
Blanes, acteur
Bonaparte (Joseph)
Bonaparte (Louis)
Bonaparte (Lucien)
Borara (le comte)
Borghse (le prince)
Bourires (le gnral)
Bruix (l'amiral)
Bussires

Cabre (M.)
Caland
Canova
Capelleto (le baron)
Caprara (le comte)
Catineau (le gnral)
Ceronni (le comte)
Cervoni (le gnral)
Cesarotti
Championnet (le gnral)
Chaptal
Charles (le prince)
Chateauneuf (M. de)
Clavier
Collet (M.)

Dallemagne (le gnral)
Damas
Dazincourt
Delzons (le gnral)
Dry (le gnral)
Desaix
Drouot
Dugazon
Duhesme (Alfred)
Dulfime (le chevalier)
Duprat (le gnral)
Dupr (madame)
Durazzo, dernier doge
Duroc
Durosier

Elisa (la princesse)
Eylau (bataille d')

Fauchet, prfet
Flix (madamoiselle)
Ferino (le gnral)
Fleury (mademoiselle)
Fouch, ministre de la police
Forbin (M. de)

Gantheaume (l'amiral)
Gardanne (le gnral)
Godinot (le gnral)
Gran (madame)
Granseigne (l'adjudant-gnral)
Grouchy
Guastala (la duchesse de)

Hantz, domestique
Haupoult (le gnral d')
Hervas (M.)

Jarlot
Josphine
Joubert (le gnral)
Joufre
Junot (le gnral)

Klber
Krayenhof

Lacue (le gnral)
Lafon
Lalande
Lameth (M. de)
Lannes (le marchal)
Lariboissire (le gnral)
Larrey (le baron)
Latour-d'Auvergne
Lecourbe (le gnral)
Lecoulteux de Canteleu
Lefebvre-Desnouettes (le gnral)
Lemot
Lopold (le prince)
Lepelletier de Saint-Fargeau
Luzerne (le baron de)

Maherault (M.)
Mairet
Malaspina (la marquise de)
Manfredini
Mareschalchi (le comte)
Massna
Medici (la comtesse)
Meino
Meino (madame)
Menou (le gnral)
Mezeray (mademoiselle)
Mol
Mollien (M.)
Montchoisy (le gnral)
Montmorenci (Mathieu de)
Monvel
Moreau
Morochesi
Muiron
Murat
Murhausen fils
Murhausen (madame)
Mylord (madame)

Nansouty (le gnral)
Napolon
Ney

Oudet
Ouvrard

Paris (madame)
Pauline (la princesse)
Pelandi, actrice italienne
Permon (M. de)
Pichegru

Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely
Regnault (madame)
Renaud
Rigitti
Rivire (madame)
Rousselois (madame)

Saint-Elme
Saluces (le comte de)
Santi, vque de Savona
Schasser, clbre minralogiste
Schneider
Serrurier
Spinochi (Camilla)
Spinola (Argentine)
Suin (madame)

Talleyrand
Talma
Thibaudeau
Torigiani (la comtesse)

Vige
Vill..., (M.)
Vivalda (le comte de)
Volnais (mademoiselle)




CHAPITRE LXII.

Dbuts de mademoiselle Volnais.--Conversation dramatique.--Lettre du
gnral Ney.--Desseins perfides de. D. L***.


Pendant une absence que fit D. L***, je reus une lettre de Joufre. Il
me demandait un rendez-vous pour me rendre compte de l'affaire dont je
l'avais charg. Quand je le vis, il me proposa d'aller avec lui 
Versailles, voir dbuter mademoiselle Volnais dans le rle de Zare.
L'indulgence avec laquelle le public accueillit le talent de cette
actrice, qui se bornait  une jolie figure, me fit prendre quelque
courage, et concevoir l'esprance de n'tre pas plus mal traite. Le
genre d'agrmens dont mademoiselle Volnais tait pare ne me
paraissaient pas de ceux qui brillent au thtre. Fort jeune, elle avait
dj cet embonpoint, attribut de la _fatale trentaine_, qu'il sert alors
fort utilement par la dissimulation de quelques rides naissantes, mais
qui enlvent  l'extrme jeunesse la vivacit de sa physionomie.

Joufre, persuad que le premier hommage  la beaut d'une femme doit
commencer par la critique de celle des autres, se rpandait en malignes
observations sur la dbutante. Sa figure tait jolie, mais plutt  la
manire d'une grisette que d'une reine; c'taient enfin des traits de
comptoir et de la grce d'arrire-boutique. Joufre avait beau provoquer
ma malice, tout son esprit venait expirer contre mon silence, que je
rompis moi-mme pour dfendre mademoiselle Volnais avec chaleur. Vous
tes singulire, en vrit, madame, avec votre plaidoyer; c'est un excs
d'indulgence qu'en pareil cas on n'aura point pour vous, je vous en
avertis.

Il se trompait;  l'poque de mes dbuts, la bienveillance me vint au
contraire du ct des actrices jeunes ou jolies. Toutes m'encouragrent
d'abord, toutes me plaignirent ensuite avec un intrt qui donnait un
dmenti  cette disposition envieuse dont on veut faire  tort la
maladie spciale de notre sexe. Savez-vous, dis-je  Joufre, quelle est
mon ide? Je veux dbuter ici. Le Thtre-Franais me semble trop
imposant.--Quelle ambition! C'est un beau succs, vraiment, d'tre
applaudie  Versailles par de vieux rentiers; voyez donc quel
public!--Mais je crois que tous _les publics_ se ressemblent. Je m'en
tiens  la modestie; je dbuterai  Versailles.--Je m'y opposerai de
tout mon pouvoir. Je veux vous faire connatre  une femme bien
spirituelle, dont les conseils, dont le crdit...--J'viterai dsormais
les nouvelles connaissances, car j'aurais l'air, dans ma position, d'une
solliciteuse.--Mais c'est  la soeur du premier consul,  madame
Bacciochi, que je veux vous prsenter.--C'est possible; mais cela ne me
donnera pas du talent, et ne m'tera point mon accent. Ce ne sont pas
des protections qu'il me faut, mais de l'tude et de la patience.

Joufre fut un peu mcontent de mon refus: je m'en inquitai peu, et plt
au ciel que j'eusse toujours rsist  ses instances! mais par lui, et
presque sans mon aveu, je me trouvai place sous la protection de
Lucien,  cette poque dj ministre de l'intrieur. Ce fut lui qui me
fit recevoir lve chez Dugazon, puis au Thtre-Franais, dont M.
Maherault tait commissaire.

Lorsque j'arrivai chez moi, ce jour l, il tait une heure aprs minuit.
Je fus fort surprise de trouver D. L*** qui m'attendait. Comment! vous
ici! lui dis-je. Je vous croyais  la campagne. Sans me rpondre, il me
prsente une lettre. Je l'ouvre prcipitamment, et la vue de la
signature seule, fait battre mon coeur avec tant de violence, que je
m'vanouis presque. C'tait la rponse du gnral Ney  la seconde
lettre que je lui avais crite, et que D. L*** s'tait charg de faire
parvenir. Cette rponse tait venue sous une enveloppe portant le timbre
de l'arme; D. L*** lui en avait substitu une autre, pour me faire
croire  ses relations avec Ney. Je ne m'en aperus pas, j'tais trop
heureuse, et dans ma joie de cette rponse, je ne vis pas mme qu'elle
tait plus polie que tendre. Ney me parlait de sa prochaine arrive 
Paris; mais le sort des combats en dcida autrement. La seconde campagne
d'Italie s'ouvrit; puis vint celle du Rhin; mais quelques lettres,
quoique rares, suffirent  un sentiment capable de tout, mme de
patience. Moreau, qui m'avait pardonn, ne pouvait se dfendre d'une
involontaire hostilit contre Ney, et dans une circonstance remarquable,
il lui adressa des reproches assez vifs sur son dvouement  Bonaparte,
reproches auxquels Ney fit cette noble rponse: _J'ai toujours servir la
France que j'aime; je l'ai servie sous la Rpublique, sous le
Directoire, sous le Consulat; je l'ai servie sous vous, gnral, et je
la servirai sous lui, parce que c'est  mon pays que je me dvoue, et
non pas  l'homme qu'il choisit pour le gouverner_.

Chaque jour plus exalte, je fus au moment de convertir en or tout ce
que je possdais, de prendre mes habits d'homme, et de courir  l'arme;
mais la reconnaissance arrta l'amour: le souvenir de Moreau, de ses
dernires bonts, me fit craindre de le rendre tmoin de cette marque
publique d'une prfrence qui deviendrait pour lui une trop cruelle
injure. Je restai donc; mais je me livrai sans contrainte  tout le
dlire de mon imagination, appelant de tous mes dsirs un bonheur qui a
t gal  mes illusions, mais dont la courte dure m'a fait expier bien
cher l'enchantement.

Confident de toutes les vicissitudes d'un pareil amour, D. L*** devait
acqurir et avait acquis en effet sur moi un incroyable empire. Il en
avait us quelquefois pour me faire consentir  aller dner avec lui
dans ces maisons dcores du nom de socit particulire, mais o l'on
ne trouve qu'une table d'hte et des jeux tolrs. Mon cher D. L***,
dis-je un jour,  propos d'une nouvelle instance, la pruderie n'est pas
mon dfaut, mais je me sens gauche et dplace au milieu de ce monde-l,
o je ne vois que dupes et intrigans dont l'existence repose sur une
carte.--Ce sont, reprit D. L***, d'injustes prventions qu'on vous a
donnes l.--Pensez-vous qu'il ne m'ait pas suffi de regarder et
d'couter pour avoir mon opinion?--Vous en reviendrez quand vous aurez
vu la dame  laquelle je veux vous prsenter.--Allons, puisque vous le
voulez, je veux bien encore consentir  un essai.

On allait se mettre  table quand nous arrivmes. D. L*** me prsenta 
la matresse de la maison,  cette femme d'un ton parfait selon lui, et
que du premier coup d'oeil je rangeai dans la classe de toutes celles
qui, avec les prtentions de la bonne compagnie, tiennent tout
simplement un tablissement o l'on dne  tant par tte.

D. L*** eut l'audace de me nommer, en me prsentant, madame Moreau.
Indigne de son effronterie, et encore en pareille maison, je dis d'un
ton ferme: Je n'ai jamais t madame Moreau; mon nom franais est
Saint-Elme.

On se regarda; chacun me reconnut sans doute pour une _mauvaise tte_;
mais une parure de perles fines, un voile d'Angleterre, et un cachemire,
chose fort rare  cette poque, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
qu'on me pardonnt. La matresse de la maison s'puisa pour moi en
prvenances et en petits soins. Je vis dans tout cela le dessein de
capter ma confiance, et, ds lors le but fut manqu.

Je ne tardai pas  m'apercevoir que j'tais l'objet de l'attention de
deux messieurs visiblement suprieurs aux autres. J'observai D. L***; il
ne leur parlait pas, et n'avait pas l'air de les connatre; mais je
surpris quelques regards d'intelligence. J'prouvai alors une telle
horreur pour son vil caractre, que de ce moment je rsolus de rompre
avec lui sans retour; mais pour la premire fois je sus me contenir,
pour acqurir la preuve des vues odieuses que je lui supposais. La
matresse de la maison me parla d'un jardin charmant qu'elle avait,
disait-elle, au Gros-Caillou; elle m'invita  y venir djeuner le
lendemain. Voil encore du D. L***, me dis-je tout bas; mais voyons
jusqu'au bout; et j'acceptai l'invitation avec tous les airs de la
satisfaction.

L'attention des trois personnages que j'avais particulirement observs,
et leurs politesses me disaient assez qu'ils voulaient de moi quelque
chose, et ce quelque chose je commenais  le deviner. Quoiqu'on ne
m'et pas adress une seule question relative  Moreau, j'avais entendu
deux fois son nom, puis les mots d'_invasion, de prise de la Hollande_;
tout cela confirmait mes soupons et les clairait. Voulant confondre D.
L***, je continuai  jouer fort bien l'ignorance, et D. L*** d'tre
enchant. Que je le trouvais hideux dans sa joie! Je voyais en lui un
dlateur, un espion; que sais-je! tout ce qu'il y a de plus mprisable
et de plus vil au monde.

Il n'est pas jusqu' ses services qui, clairs de ce jour nouveau, ne
me le montrassent plus odieux. Je parvins cependant  matriser mon
indignation, et  le vaincre pour cette fois en ruse et en finesse. Il
ne se douta pas, en me quittant le soir, du lendemain que je lui
rservais. Mais avant de retracer cette scne, je dois dire d'abord par
quels motifs je choisis le nom de Saint-Elme, nom que j'ai toujours
port depuis, et c'est ce que je ferai dans le chapitre suivant.




CHAPITRE LXIII.

Saint-Elme et Ambroisine.--Nouvelles tentatives pour me faire trahir la
confiance de Moreau.--Scne sans rsultat avec D. L***.


Les dtails qui vont suivre me sont tout  la fois pnibles et doux. Ils
me reportent  mon enfance, temps de bonheur, contraste avec ma prsente
infortune, fcond en souvenirs puissans, malgr les annes, et parmi
lesquels celui que je vais retracer occupe une place de prdilection.

Mon pre revenait un soir d'une promenade  trois ou quatre milles de
Florence, route dlicieuse, qui semble un parc magnifique. Laissant
flotter la bride sur le cou de son cheval, mon pre s'entretenait avec
son fidle domestique. Tout  coup les chevaux s'arrtent; Carlo jette
un cri d'effroi, et montre  son matre un homme tendu sur la terre
tout ensanglante. Voler au secours du bless, rappeler les sens du
malheureux, baigner et panser sa blessure, le porter et le soutenir 
cheval, tout cela, inspir par le coeur, fut l'affaire d'un instant.

Le mouvement et l'air ranimrent l'inconnu, qui paraissait avoir vingt
ans  peine. Son premier regard, ses premiers mots, exprimrent
l'attendrissement et la reconnaissance d'un homme bien n. Arriv avec
ce prcieux et sanglant fardeau  Val-Ombrosa, mon pre envoya chercher
un chirurgien. La blessure n'tait pas mortelle, mais elle rclamait les
soins les plus prompts et les plus dlicats. La victime trouva auprs de
mes excellens parens tous ceux d'une hospitalit gnreuse, et bientt
d'une tendre amiti. Voici comme il leur raconta les hasards qui
l'avaient conduit chez eux.

Issu d'une famille noble et pauvre du midi de la France, Saint-Elme
avait t destin  l'tat ecclsiastique, pour lequel il n'avait aucun
got. La vue de la belle Ambroisine, fille de grande naissance, dcida
seule de ses penchans et de sa destine. Des convenances de famille
avaient dj dispos de la main d'Ambroisine, mais elle disposa de son
coeur, et avec un abandon qui commanda bientt la fuite. Ambroisine avait
seize ans; Saint-Elme n'en comptait pas dix-neuf. Elle crivit  son
amant que, munie de ses diamans et d'une somme considrable, elle se
rendrait avec un domestique fidle  un lieu qu'elle lui dsignait, et
o elle arriverait  cheval  minuit; l elle congdierait son
domestique, et ils partiraient tous deux pour Toulon, d'o ils se
rendraient par mer  Livourne. Ambroisine avait une tante marie dans
cette ville, et se croyait sre d'tre bien reue.

Rendu au lieu indiqu, Saint-Elme n'y vit arriver que le domestique de
sa jeune amie. Celui-ci lui apprit qu'au moment de monter  cheval,
Ambroisine avait t surprise. Saint-Elme ordonna  Henri de retourner
sur-le-champ vers le chteau, de tcher d'y pntrer pour remettre un
billet et savoir les vnemens; il lui recommanda de venir ensuite le
rejoindre  Aubagne, village entre Marseille et Toulon. Quinze jours se
passrent dans de mortelles angoisses. Henri revint enfin; il apportait
de tristes nouvelles. Victime  jamais perdue, Ambroisine crivait  son
Alfred de fuir, d'chapper aux poursuites, aux vengeances d'une famille
puissante et implacable; au nom de l'amour, elle le conjurait d'chapper
 tant de perscutions; au nom de l'amour encore, elle le suppliait
d'accepter cet or, ces bijoux, sa proprit personnelle, libre hritage
d'une vieille parente. La dernire prire de l'infortune tait que son
Alfred se rendt chez la tante prs de laquelle le bonheur lui avait t
promis, mais qui pourrait du moins servir de lien  leurs souvenirs et
leurs penses.

Saint-Elme, dans sa religieuse obissance, s'embarqua pour Livourne
avec Henri. Mais cet Henri, jusqu'alors si fidle, allait, par la
cupidit, descendre jusqu' l'assassinat. Arriv  Livourne, Saint-Elme
apprit que la tante d'Ambroisine avait quitt cette ville pour se rendre
d'abord  Bologne, puis  Milan, mais on croyait qu'elle pouvait tre
encore  Florence. Sans s'arrter, Saint-Elme se remit en route. Il
tait  cheval. Son domestique le suivait avec la pense d'un crime.
Soudain un coup part, et Saint-Elme tombe baign dans son sang  la
place mme o mon pre l'avait recueilli.

Le malheureux ne possdait plus au monde que ses vtemens et ses
papiers. La compassion pour ses malheurs devint une relle amiti dans
ma famille. Dou d'une figure charmante,  peine rtabli, il revint 
cette gaiet franaise qui fait supporter les peines. On m'avait loign
du malade, mais on ne put m'arracher du convalescent; j'aimais  lui
servir de guide dans le parc,  m'asseoir prs de lui, coutant avec
ravissement tout ce qu'il me racontait de sa patrie.

La tante d'Ambroisine rpondit  la lettre de mon pre par une lettre
flatteuse pour Saint-Elme. Elle le pressait vivement de venir la
joindre. Le dsir d'obir  la volont d'Ambroisine, l'espoir de
recevoir de ses nouvelles, et de lui en donner, dterminrent Saint-Elme
 nous quitter. Que ses adieux furent touchans et empreints d'une sainte
reconnaissance! Je lui donnai des larmes bien abondantes et bien amres,
 ce compagnon de mes jeux,  ce premier ami de mon enfance. Il avait
promis de revenir... Pauvre jeune homme!  peine arriv  Rome avec la
tante d'Ambroisine, il succomba  une fivre de quelques jours.  cette
fatale nouvelle, mes regrets et ma douleur furent au-dessus de mon ge.
Le souvenir de Saint-Elme ne s'est jamais effac. J'aurais cart
cependant son nom de mes mmoires, dans la crainte d'affliger Ambroisine
et sa tante. Mais j'ai su que la premire avait suivi un nouvel poux
loin de la France, et que la seconde a cess de vivre en 1804. J'ai donc
cru pouvoir expliquer ici comment, lorsqu'il m'a sembl ncessaire de ne
plus porter le nom de ma famille, l'ide me vint d'en prendre un tout
franais, celui d'un tre bon et cher, adopt en quelque sorte par ma
famille comme un fils. Je ne saurais dire tout ce que je trouvais de
doux et de consolant dans mon isolement  me mettre ainsi sous la
protection de celui que mon pre, que ma vertueuse mre, avaient
tendrement aim.

C'est en quittant Chaillot que j'avais pris ce nom de Saint-Elme. Je
n'en ai jamais pris d'autres depuis, si ce n'est dans mes lettres  ma
famille. D. L*** n'ignorait pas que, depuis ma rupture avec le gnral,
je n'avais jamais souffert qu'on m'appelt madame Moreau. Ma colre
avait t grande de m'tre vue prsente comme telle; mais j'avais mis
un grand art  cacher  D. L*** mes impressions, au point de paratre
trs empresse le lendemain de me rendre au djeuner, sorte de complot
dirig, avec un air d'insouciance, contre moi par la belle dame de D.
L***.

Nous partmes ensemble, en apparence aussi bons amis qu' l'ordinaire.
Comme je ne nommerai aucun des personnages que je vis ce jour-l, bien
libre je serai dans les expressions de mon mpris sur les gens assez
lches pour trafiquer de dlation, assez malheureux mme pour ne pas
s'tonner que les autres rpugnent  un mtier qui donne de l'or.

C'tait  Moreau qu'on en voulait. Je m'en aperus bientt et
clairement. On lui supposait le projet de s'emparer du gouvernement, et
l'on voulait en obtenir de moi l'aveu. Les attaques de l'ennemi furent
d'abord indirectes; mais allant plus droit au fait, on me dit: Mais
vous n'tes pas entirement brouille avec le gnral; vous l'avez revu;
la confiance survit  l'amour; il vous crit?--C'est donc monsieur,
rpliquai-je en dsignant D. L*** avec indignation, qui se charge de
vous instruire des confidences de l'amiti! Je vous remercie, messieurs,
de m'en rvler ainsi les dangers. Quant  Moreau, ce que j'ai dit, ce
que je pourrais dire encore ne ferait que tourner  sa gloire. La
calomnie en serait avec lui pour ses frais, et  cet gard je suis sans
inquitude.

Vous devez l'tre, en effet, madame, reprit celui qui m'avait dj
adress la parole: _le gouvernement protge ceux qui le servent comme
ceux qu'il emploie_. Gardez, m'criai-je, cette protection pour monsieur
(en dsignant D. L***), il la mrite par ses nobles services. Quant 
moi, je ne tomberai jamais assez bas pour avoir besoin des fltrissans
bnfices du parjure. D. L***, ds ce moment toute relation cesse entre
nous. Je remplirai mes promesses, mais rien au del; et, s'il vous reste
quelque chose dans l'ame, vous rougirez en vous rappelant ce qui vous
valait ma confiance, et ce qui vous la fit perdre.

 ces mots, je voulus sortir, mais on m'entoura, on me reprocha mes trop
vives et trop promptes interprtations; ce qui m'tait propos tait,
disait-on, la chose la plus simple, la moins capable de nuire au gnral
Moreau. Pendant qu'on cherchait  m'enlacer par de captieuses paroles,
D. L***; qui s'tait loign un moment, m'annona, d'un ton dcid, que
la voiture tait en bas; que, forc de partir la nuit pour une mission
du gouvernement, il fallait absolument qu'il m'accompagnt pour
s'expliquer avec moi. Pour viter un clat, je consentis  le laisser
monter dans ma voiture. L, je l'accablai de tout ce que l'indignation
et le mpris peuvent inspirer d'nergique et d'amer. Sa froide
impassibilit m'arrachait des exclamations de plus en plus nergiques.
Quelle socit! quelles gens! quelle femme! c'est un mtier pire que la
prostitution... Vous tes confondu--Je l'avoue, madame, mais moins de
ce que j'entends que de l'clat que vous avez fait. Il est, savez-vous,
fort heureux que votre jeunesse et votre beaut intressent vivement
M***, sans quoi vous auriez  vous repentir.--Taisez-vous, je ne suis
pas plus facile  effrayer qu' sduire.

Arrivs  l'htel, D. L***, si calme tout  l'heure, parut tomber dans
une morne tristesse. Cet homme, que je n'avais jamais aim, que je
mprisais dans le moment en pleine connaissance de cause, qui avait un
art si merveilleux de manier mon caractre, parut alors si cruellement
rsign  une sparation ternelle, que ma fiert s'abaissa, et que mon
ressentiment s'assoupit. Je lui dis de me suivre dans mon appartement.
Il ne s'aperut que trop de ma faiblesse, et il reprit tout son courage.
Laissant de ct les scnes de la veille et du jour mme, il ne me parla
que de celui qui occupait toutes mes penses, me rptant qu'on
l'attendait  Paris, et me conjurant, si jamais je me dcidais  aller
rejoindre le gnral Ney, de lui permettre de m'accompagner. Comment se
fait-il, m'criai-je, qu'avec une semblable ide vous ayez eu l'affreux
courage de me commettre comme vous l'avez fait? Cette dmarche ne
m'et-elle pas rendue indigne de l'amour de l'homme dont vous paraissez
possder la confiance? Ah! D. L***, que dois-je penser de vous? Sais-je
mme si ce voyage dont vous me parliez n'est pas une de ces missions, un
de ces tristes emplois, pour lesquels les gouvernemens sont si gnreux!
Que ne me persuadez-vous le contraire!... Mais non, cela est
impossible.

Je me trompais. Rien n'tait impossible  cet homme. Il me montra une
lettre pour un lieutenant de vaisseau, et sut me faire croire que son
voyage n'avait d'autre but que de rendre  ce marin un immense service.
Il ajouta: Si j'tais charg d'une mission secrte, je ne serais point
dans l'embarras qui me presse; j'aurais des fonds  ma disposition, et
au lieu de cela, puisqu'il faut vous l'avouer, je ne saurais comment
aller  Brest, si nous restions brouills.

J'aime cette franchise, m'criai-je; elle me rconcilie avec vous. Si
de l'argent que je vous ai remis il vous reste quelque chose, gardez-le;
je vous prte en outre vingt-cinq louis; et si, arriv  Brest, une
somme plus considrable vous devient ncessaire, crivez-moi sans
hsiter.

Quand je me rappelle aujourd'hui cette facilit d'entranement pour un
homme qui n'avait ni mon amiti, ni mon estime, je suis tente de croire
 tout ce qu'on rapporte des _sorts_ jets par les magiciens. Mais la
_magie_ de D. L*** tait tout simplement l'art de se rendre ncessaire 
une femme assez malheureuse pour avoir besoin de l'adresse d'un autre,
dans une position quivoque, qu'elle appelait son indpendance et sa
libert.




CHAPITRE LXIV.

tablissement  Paris.--Continuation de mes tudes dramatiques.--Amiti
de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Discussion sur les diffrentes
sortes de courage.


Aprs le dpart de D. L***, je commenai  m'occuper srieusement de mes
tudes dramatiques. Mon matre de prononciation venait tous les matins,
et je manquais rarement d'aller au thtre les jours o la tragdie
composait le rpertoire.

M. Lecouteulx de Canteleu me rapprocha de Monvel, qui parut plus content
de mes connaissances en littrature que de mes dispositions pour la
scne. Il m'accordait cependant des moyens et de la sensibilit. Il me
fit tudier avec lui le rle d'Hlose dans _Fnlon_. Je n'oublierai
jamais l'accent paternel et presque cleste qui lui chappait dans la
scne o Hlose tombe aux pieds du prlat en s'criant:

     Pontife du Trs-Haut...

Et o Fnlon rpond:

    Mon enfant, levez-vous;
    Ce n'est que devant Dieu qu'on doit tre  genoux.

C'est dans la loge de Monvel que je me suis habille le jour de mon
dbut. Ah! que n'ai-je emprunt, avec mon costume, ce talent, sr des
suffrages de Melpomne!

Le moment de mes tudes et de mes illusions dramatiques durait encore,
quand je me rappelai mon mobilier de Chaillot. Je louai, pour m'en faire
honneur, un appartement magnifique, et j'en vins ds lors  tenir maison
splendide et coteuse. Possde de toutes les folies, pouvais-je
chapper  celle de la dpense et du dsordre? Je ne m'en aperus qu'
l'puisement de toutes mes ressources; car on dirait que dans la vie la
rflexion n'arrive que comme un dernier malheur.

Ayant appris par Joufre, qui me rendait assez frquemment visite, que
Regnaud de Saint-Jean-d'Angely tait de retour  Paris, j'crivis  ce
dernier pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite, et lui
tmoigner le prix que j'attachais  son intrt.  onze heures, le
billet avait t remis;  trois heures, Regnaud vint lui-mme m'apporter
la rponse: et la conversation s'engagea avec tout le charme de
l'intimit. Aprs le plaisir que me cause votre billet tout aimable, me
dit-il, rien ne pouvait m'en faire autant que de vous trouver
dbarrasse de votre _grand monsieur_. D'o vous vient cette fcheuse
connaissance?--Elle est ancienne, car elle date de mon passage  Lyon, 
mon retour de Milan.--Oui, c'est cela mme, en 1797. Je ne me trompais
pas, mais vous m'effrayez.--Et pourquoi? qu'est-il donc?--Ce qu'il est?
Je ne saurais trop le dire; mais il ne mrite d'approcher sous aucun
titre d'une femme telle que vous. Mais laissons cela, puisqu'il est
parti. Aussi bien, je ne suis point ici pour le compte des autres; j'ai
assez  faire en tchant moi-mme de ne point dplaire.--Votre franchise
donne de la valeur  la moindre de vos bonnes grces, et je sens pour
vous une amiti trop sincre pour ne pas la garantir durable.

Ce n'taient point les vaines paroles d'une galanterie banale ou d'une
froide politesse. L'attachement de Regnaud eut de la suite, et une suite
fconde en conseils et en services de tous genres. Quand je quittai
Paris, ce fut son ardente protection qui me valut l'existence heureuse
et brillante dont j'ai joui auprs de la princesse lisa; et pourtant il
y avait prs de six ans que je ne l'avais vu, lorsque son souvenir
songea d'une manire si dlicate  une absente. Que d'amis, qu'on a
quelquefois importuns la veille, n'ont pas le lendemain une mmoire
aussi bonne! J'aime  rappeler ce qu'il fit pour moi, et je dirai plus
loin avec une gale et douce franchise que, plus tard, j'eus le bonheur
d'acquitter tant de services par les preuves de mon dvouement,  une
poque o il n'y avait plus, en me rapprochant de lui, que des dangers 
prvoir et des peines  partager.

Depuis cette premire visite, Regnaud vint me voir rgulirement chaque
jour. Il assistait  mes leons de dclamation, et me faisait rciter
les vers, en m'obligeant d'avoir de petits cailloux dans la bouche.
Vous avez beau me citer Dmosthne, lui disais-je quelquefois avec
rsistance, je n'ai pas besoin d'en faire autant que lui.--Eh bien!
rpondait Regnaud,  ce prix seulement les succs.

Mais tout en me recommandant l'tude et le travail, bien souvent mon
conseiller me les faisait ngliger et interrompre. Il m'entranait 
Meudon,  Saint-Cloud,  Versailles. En vrit, les courses taient plus
frquentes que les rptitions. Quand Regnaud avait quelque discours 
composer ou quelque projet  proposer au gouvernement, il me priait de
me rendre chez lui; et l, au premier moment de libert, il me lisait
ses discours, paraissant attacher du prix  mon approbation, et moi en
trouvant beaucoup  la lui tmoigner. Un jour qu'il me rcitait un
morceau sur le rtablissement des cimetires, et que je laissais
chapper toute la vivacit d'une admiration passionne comme tout ce que
j'prouve, il me dit avec l'accent de l'ame: Saint-Elme! qu'on serait
heureux de n'avoir que vingt-cinq ans, et d'tre l'objet de votre
tendresse exclusive!

Je lui avais appris, non sans quelques restrictions pourtant, les
vnemens qui m'avaient amene en France. Il n'ignorait ni mes liaisons
avec Moreau, ni mon enthousiasme pour Ney. Regnaud, sincrement partisan
de Bonaparte, ne pouvait se dfendre d'une sorte de rpugnance pour
Moreau, ce qui amenait plus d'une dispute entre nous. Un jour que, par
une lettre de Ney, j'avais appris de nouveaux triomphes de l'un et de
l'autre, je dis  Regnaud: Eh bien! que pensez-vous maintenant de mon
admiration?--Je la partage. Jamais je n'ai contest  Moreau les talens
de grand capitaine. Sa vraie place est  la tte des armes, mais non
point  la tte du gouvernement.--Mon Dieu! ne dirait-on pas qu'il est
si difficile de gouverner!--Ceci est une boutade, ma chre, et n'est
point un raisonnement; il faut plus que du courage, il faut plus que des
vertus pour conduire un peuple qui sort d'une crise, d'une fivre dont
les accs ne font que de se ralentir.--Si vous parlez ainsi de l'pe,
c'est que vous ne vous en tes jamais servi.--J'avoue que j'aurais fait
un mauvais soldat.--Un Franais ne devrait pas penser ainsi.--En vrit,
on vous prendrait pour une Jeanne d'Arc. Votre jeunesse, familiarise
avec l'cole de peloton, ne conoit donc pas d'autre gloire que celle
des armes?--J'avoue que celle-l doit tre la premire, car elle est la
plus pnible. Songez donc  tout ce que le soldat expose: souvent
mutil, reste de lui-mme, tous ses services sont positifs, et ses
rcompenses ne sont presque qu'imaginaires.--Malgr cela, je persiste 
proclamer qu'il y a d'autres gloires que celle des armes, qu'il y a
d'autres courages que ceux de la guerre, et comme je ne veux pas rester
sous le coup de vos derniers reproches, je tiens  vous prouver que
quoiqu'on n'ait jamais t soldat, quoiqu'on ne veuille pas le devenir,
on a aussi son hrosme. Dans les proscriptions, j'ai su ne jamais
trembler, et galement ne jamais trahir. J'ai vu la mort, et de
sang-froid. Lors de mon voyage  Malte, je fis la traverse sur un frle
bateau. La mer, furieuse, rduisait nos matelots italiens au dsespoir
et aux seules invocations de leur madone. Moi seul, envelopp de mon
manteau comme d'un linceul, je voyais passer sans effroi la lame des
flots sur nos ttes, et mon esprit, loin du danger, ne se berait dans
ce fatal moment que des images de la patrie et des plus doux souvenirs
de la jeunesse.

--J'avoue, dis-je  Regnaud, que je ne me sentirais pas la force de
rester ainsi impassible devant la mort.--Vous voyez donc, mon amie,
qu'il y a plusieurs espces de courage; et celui de braver les
bourreaux, d'affronter les factions, et celui de tous ces hros des
troubles civils, qui se dvouent pour un frre, pour un pre, pour un
ami?--Oh! celui-l je sens que je pourrais l'avoir. Dans les
rvolutions, l'chafaud est quelquefois un des derniers asiles de
l'honneur, o les femmes savent se prcipiter aussi, plutt que de se
sparer de tout ce qu'elles aiment.--Saint-Elme, reprit vivement
Regnaud, si vous portez cette chaleur d'ame au thtre, je vous rponds
d'un triomphe. Ma jeune amie, vous tes une singulire feuille  ajouter
au grand livre du coeur humain.

La haute opinion que j'avais de Regnaud, de ses talens, de son esprit,
me faisait trouver un incroyable plaisir  ses loges. Aussi peu de
temps lui suffit pour prendre beaucoup d'empire sur moi; il n'eut
pourtant jamais mon entire confidence. Je n'ai jamais prouv qu'auprs
de Moreau et de Ney le besoin de tout dire, et la docilit de tout
entendre. Je ne parle point de ma confiance pour D. L***; cela n'tait
qu'un mlange de surprise et de faiblesse, rsultat de toutes les
adroites complaisances dont j'tais enlace. Les louanges de Regnaud
m'taient agrables, mais je ne sentais pas qu'elles me fussent
ncessaires, et je n'prouvais pas avec lui ce charme de l'intimit qui
rend heureux de tout dire. C'est ainsi que je lui avais laiss ignorer
que je connaissais M. de Talleyrand, et que j'allais mme assez souvent
chez ce ministre. Regnaud l'apprit par hasard, ce qui donna lieu  une
scne originale dont je faillis me fcher srieusement, et dont je finis
par rire. Au chapitre suivant les dtails de ce petit pisode de colre
et de raccommodement.




CHAPITRE LXV.

Querelle avec Regnaud.--Madame Regnaud.--MM. Arnault et Vige.--M***,
dfenseur des _courtes mmoires_.


Un matin, ma voiture sortait de la cour du ministre des relations
extrieures. Soudain elle s'arrte, la portire s'ouvre, Regnaud monte,
se place prs de moi, et me fait subir un interrogatoire auquel j'aurais
rpondu sans hsitation, s'il n'y et ml le soupon de je ne sais
quelles vues politiques, qui m'embarrassa d'autant plus que j'avais t
plus loigne d'en concevoir l'ide.

D'o vient donc madame? me demanda Regnaud avec aigreur.--Vous le savez
fort bien, monsieur, puisque vous voyez sortir ma voiture.--Ah! madame
visite les ministres. Et comme je ne rpondais pas, il ajouta avec plus
d'irritation: Vos prtentions sont hautes; on voit pourquoi vous faites
si grand bruit de votre dsintressement et de votre dlicatesse; mais
ne croyez pas que madame Gran, que vous cherchez  supplanter, puisse y
croire.

--Mais, monsieur, quelle extravagance!

--Oh! reprit Regnaud, je conois l'empressement; c'est un si beau rle
que celui de matresse d'un ministre!

--Je ne suis ni la sienne ni la vtre, monsieur; vos paroles et vos
manires me paraissent donc fort tranges.

--Eh! que diable allez-vous faire l?

--Mais il me semble que l'honneur d'tre reue avec bienveillance par
un des premiers fonctionnaires de votre gouvernement, que le plaisir de
causer avec un homme aussi spirituel que M. de Talleyrand, excuse
suffisamment ma visite.

--Vous ne m'aviez pas montr ce ct ambitieux de votre caractre; cela
me donne beaucoup  penser; vous pourriez bien n'tre pas trop loigne
de l'intrigue. Vous vous tes trouve avec Ouvrard; il a grand besoin de
la protection des ministres, et il sait tout le parti qu'on peut tirer
de celle d'une jolie femme.

En ce moment la voiture s'arrta  la porte de Vry. C'tait Regnaud qui
avait ordonn de nous y conduire.

Je ne descendrai point ici avec vous, monsieur; vos premiers reproches
ne m'ont paru que ridicules, mais votre dernire offense, mais vos
derniers soupons me rvoltent. Sachez qu'un homme ne me maltraitera
jamais deux fois.

--Vous maltraiter! mais je ne vous ai pas touche.

--L'excuse est singulire; n'est-ce qu'en battant les gens qu'on les
maltraite?

--Ah, ma chre, si j'en avais le droit, vous auriez aujourd'hui couru
de grands risques.

Je ris beaucoup de la menace, et comme en riant j'tais dsarme, je
consentis  descendre et  entrer dans un cabinet qui avait vue sur la
rue. Un remarquable quipage vint  passer.

C'est Ouvrard me dit Regnaud. Est-il vrai que vous ne le voyez pas?

--Non, je vous jure; mais je le connais aussi bien que le public qui le
juge. Son ancien cuisinier est maintenant le mien. Les loges d'un
domestique renvoy sont des recommandations bien rares et bien
dcisives. Il faut, certes, qu'Ouvrard ait plus de talens qu'on ne lui
en accorde pour tre arriv de si bas  la fortune!

--Oh! parbleu, dans les fournitures on n'a pas besoin d'esprit; il faut
de l'activit et du hasard.

Tout en parlant, Regnaud jouait avec une bote sur laquelle tait un
charmant portrait de femme. On ne pouvait imaginer rien de plus gracieux
que l'air naf qui brillait dans ses traits. Le cou, un peu au del des
proportions, ne semblait avoir ce lger dfaut que pour donner un charme
particulier  cette tte divine. Quoi! m'criai-je, est-ce que cette
tte d'Hb serait celle de votre femme?

Regnaud se mit  rire de mon tonnement. Vous la plaignez, me dit-il,
je parie.

--Certainement, car je n'ai pu oublier vos principes.

--Vous me jugez mal. Je suis trs bon mari, et je vous le ferai dire
par ma femme quand vous voudrez.

--Quelle folie! est-ce que j'ai l'honneur de la connatre?

--Vous aurez cet honneur-l quand vous voudrez; venez jeudi matin, et
laissez-moi faire.

Nous reprmes ainsi le ton de la gaiet la plus agrable. Le soir, nous
allmes au Vaudeville, et le hasard nous plaa justement dans la loge o
avait commenc notre connaissance; ce qui fournit  Regnaud l'occasion
d'un foule de choses gracieuses et tendres qu'il savait tourner  force
d'esprit, et qui rendit le reste de la soire fort amical.

Le lendemain, j'tais  peine veille quand on vint, de la part de
Regnaud, me prier de me rendre chez lui, o il tait retenu par de
nombreuses affaires. J'arrivai  l'heure fixe chez Regnaud; il vint au
devant de moi, et me fit comprendre que sa femme n'tait pas loin. Il me
pria de l'attendre un peu. Je me levai, et feignis d'examiner les
tableaux. Arrive prs d'une porte entr'ouverte, je m'criai: Ah!
pardon, mademoiselle,  l'aspect d'une figure charmante. Ma petite
mprise russit. Madame Regnaud entra dans le salon, et me dit en
s'asseyant et avec un sourire: Je ne suis pas la fille, mais la femme
de M. Regnaud. Il y avait dans ses manires quelque chose de doux et de
sduisant, une sorte de lenteur molle et charmante, d'un tour et d'une
grce tout extraordinaires.

J'avais un bien vif dsir de vous voir, reprit madame Regnaud; car mon
mari m'a bien parl de vous. Je l'accablai de complimens, qui taient
tous sincres. Tout  coup nous entendmes quelqu'un descendre: Voil
Regnaud; ne dites pas que nous nous sommes vues, et quand vous viendrez,
entrez chez moi par la petite porte sous le vestibule...

 ces mots elle disparut, en posant son doigt sur sa jolie bouche.

Regnaud n'tait pas seul. Il me demanda pardon, et surtout de ne pas
m'en aller encore. Voil des livres qui aideront votre aimable patience.
Je vais me servir de votre voiture; puis s'approchant de l'appartement
de sa femme, il entr'ouvrit la porte, et dit  haute voix: Adieu, ma
bonne amie, je vous laisse ici une dame qui me prte sa voiture. En
sortant, Regnaud me rpta qu'il passerait chez moi avant dner. Il
courut grand risque de ne m'y pas rencontrer, car sa femme et moi nous
causmes avec de si intimes dtails, que la matine s'coula comme un
songe.

Que lui direz-vous de moi? demanda madame Regnaud, d'un air gracieux,
quand je me retirai.

--Qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante femme.--Eh
bien! c'est ce que je lui dirai aussi  votre sujet, qu'il est mille
fois trop heureux d'avoir une si charmante amie.

Je rentrais au moment mme o Regnaud vint chez moi, comme il me l'avait
annonc. Que vous a dit ma femme? fut son premier mot. Ne vous
a-t-elle pas, ajouta-t-il, paru persuade, comme tout le monde, que je
vous aime et que je suis aim?

--L'accueil que j'ai reu me prouve le contraire. J'ose mme croire
qu' cet gard elle s'en rapporte plus  moi qu' vous.

--Au fait, comment la trouvez-vous?

--Mille fois mieux que son portrait.

--Oui, elle est bien.

--Voil bien un mot de mari.

--Cela est vrai; mais depuis long-temps on a dit sur les maris tout ce
qu'on pouvait dire. Il en sera de mme _in tutt' eternit_.

--_Come? lei parla italiano_?

--Et vous aussi, s'cria Regnaud enchant, et vous ne le disiez pas!

--Mais j'ai un accent  vaincre, et je ne veux que parler franais.

-- la bonne heure, mais de temps en temps une petite conversation
italienne, sans tirer  consquence.

--Ah! voil les hommes toujours, tartufes! Svrit pour autrui,
indulgence pour eux en cachette. Il n'en sera rien; avant que je ne
sache  quoi m'en tenir sur mon accent, vous n'entendrez pas sortir de
ma bouche un seul mot de la langue du Tasse et de l'Arioste, pas un mot
de celle de Schiller et de Wieland. Trop heureuse si je puis n'tre
point indigne de servir d'interprte  la belle langue de Corneille, de
Racine et de Voltaire.

--Vous tes _universelle_, mais vous avez raison de prfrer tre
Franaise. Je veux vous amener deux juges de votre mrite, l'un pote
dj clbre, l'autre qui le deviendra sans doute.

--Oh! point de runion savante, je vous en prie; j'y ferais triste
figure.

--Je ne vous parle pas de savans, mais de deux potes aimables.

Quelques jours aprs Regnaud me prsenta M. Arnault, alors attach au
ministre de l'intrieur, et M. Vige. Leur jugement se ressentit sans
doute de leur complaisante amiti. L'un de ces messieurs, frapp de mes
dispositions, voulut bien m'aider de ses conseils, et plus tard me
soutenir de ses dmarches.

Dj j'avais obtenu mes entres au Thtre-Franais. J'tais reue
lve, et certaine d'un dbut; mais quelles difficults plus relles me
restaient! Pour les vaincre, il et fallu travailler; mais moiti
distraction, moiti amour-propre, j'tudiais peu. Il est vrai que
j'avais la merveilleuse facilit de retenir les vers presque  la
lecture. Un jour quelqu'un, avec qui je parlais de cette facilit de
mmoire, me dit qu'on ne la possdait gure qu'aux dpens de l'esprit.
Je voulus rclamer, quoique avec modestie; mais mon interlocuteur tint
bon pour les courtes mmoires, et avec une chaleur que je me permis  la
fin d'appeler impolitesse.

Lors de mon dbut, ce singulier personnage me prouva qu'il ne mettait
pas en pratique ses propres ides, car il avait gard mmoire et mme
rancune de notre conversation. Puisse mon livre, o je ne le nomme pas,
lui tomber entre les mains! C'est ma seule vengeance.

La veille de mon grand jour de dbut, j'tais  payer un mmoire chez
une marchande de nouveauts, et je vis et j'entendis un coiffeur
s'excuser de ne pouvoir venir dans la maison, parce que M*** lui avait
donn des billets et de l'argent pour siffler une dbutante au
Thtre-Franais. Je mprisai cela comme un propos, et j'eus raison;
mais je le ngligeai mme comme avertissement, et j'eus tort. Mes amis
m'en blmrent beaucoup aprs ma disgrce. Moi, au contraire, je voulus
remercier le partisan des courtes mmoires, et le lendemain du jour
fatal, je lui fis tenir la lettre suivante, accompagne de six billets
de parterre et d'une pice de cinq francs.

     Vous avez voulu, monsieur, prouver, par votre exemple, la vrit
     de votre axiome favori, qu'une bonne mmoire est toujours l'annonce
     de peu d'esprit. La vtre est excellente,  ce qu'il me parat;
     donc, comme disent les logiciens... Mais je vous laisse le soin de
     tirer la consquence qui sort de ce raisonnement.

     Vous vous tes mis en frais afin de me faire siffler, ce qui tait
     bien inutile, car vous avez pu voir qu'il ne manquait pas de monde
     pour cela. Si l'occasion s'en prsentait, je ne manquerais pas de
     reconnatre vos soins. En attendant, comme je ne vous ai point
     accord _le droit de rien dpenser pour moi_, vous me permettrez de
     vous rembourser ce qu'il vous en a cot dans une circonstance o
     vous avez montr autant de gnrosit que de dlicatesse.

     SAINT-ELME.

     _P. S._ Comme je prsume que vous renverrez votre coiffeur, je
     vous prviens qu'il est devenu le mien, et qu'il n'aura pas  se
     repentir d'avoir, par son indiscrtion, encouru votre disgrce.




CHAPITRE LXVI.

Deux ministres, Lucien Bonaparte et Chaptal.--Mon dbut au
Thtre-Franais.--Ma chute.

J'ai un peu interverti l'ordre des vnemens; il faut le reprendre avec
une exactitude toute historique.

Ce fut Joufre, que je voyais habituellement, qui me prsenta  Lucien,
charg, en sa qualit de ministre de l'intrieur, des thtres. Il me
reut avec bienveillance, et bientt mme avec familiarit. Malgr ses
attentions, je ne le voyais qu'avec une sorte de dfiance, reste des
opinions que Moreau m'avait communiques sur toute la famille Bonaparte.
Je voyais bien que Lucien tait un homme d'esprit, mais je lui trouvais
une physionomie hautaine et dplaisante, mme quand il voulait plaire.
J'allais souvent le soir au ministre chez Joufre. On faisait de la
musique, on courait dans le jardin, on jouait  colin-maillard. Il y
avait quelquefois six femmes, et toujours Lucien seul et son confident.
Je trouvais ces parties beaucoup plus bizarres qu'agrables, et m'en
dispensais aussi souvent que cela pouvait s'accorder avec le prix qu'on
devait au moins paratre attacher  ces invitations. Un matin j'cris 
Joufre qu'une indisposition m'empchait de me rendre au ministre; ma
lettre revint, car le ministre et son confident taient dj sur la
route d'Espagne, et M. Chaptal nomm  la place de ce dernier.

Le protecteur  bas, adieu les protgs. Cet adage eut tort, car la
nouvelle excellence, au lieu de couper court  la bienveillance de son
prdcesseur, voulut la continuer; il fixa l'poque de mon dbut, et me
fit donner une fort honnte gratification pour les frais de mon costume.
Avant mme d'tre install au palais ministriel, M. Chaptal voulut bien
m'inviter  une soire chez lui, rue des Jeneurs, pour m'y faire
entendre. Lafond y tait, et me donna les rpliques. Qu'on juge de
l'admiration d'un salon, provoque par les vifs applaudissemens d'un
nouveau ministre.

Dans l'intervalle de mon dbut, j'avais continu, malgr les rprimandes
de Regnaud,  rendre de temps en temps visite  M. de Talleyrand. Un
jour, en montant en voiture  la porte de ce ministre, je fus accoste
par M. Mathieu de Montmorenci, qui m'accabla des regrets qu'il avait
prouvs de ne pas me voir depuis long-temps. --Mais, monsieur, lui
dis-je, je n'ai pas l'honneur de vous connatre.--Et quand on a vu
madame Moreau, est-il possible de l'oublier? Je crus que le meilleur
moyen d'arrter tant de politesse tait de dsabuser mon interlocuteur
sur le titre qu'il me donnait. L'effet ne rpondit pas entirement  mon
attente, et me fit juger au contraire que la femme d'un gnral de la
rpublique tait un personnage important, mme aux yeux d'un migr. Du
moment qu' cette haute qualit j'eus substitu le titre plus modeste
d'lve du Thtre-Franais, M. de Montmorenci, trouvant le marchepied
de la voiture beaucoup trop respectueux, le franchit sans faon et vint
se placer  mes cts. --O monsieur veut-il qu'on le descende? lui
demandai-je assez vivement.--Mais, chez vous, j'espre, ma belle dame.
Je rpondis,  cette manire de brusquer la connaissance, avec une
franchise de refus qui ne fcha pas trop M. de Montmorenci, lequel tait
bien le meilleur homme du monde, et il m'en donna la preuve. Oubliant
cette singulire blessure faite  son amour-propre, il vint  mon dbut.
Je le vis, dans une baignoire d'avant-scne, prendre un vif intrt 
mon succs, applaudir, et quand l'orage clata, protester contre la
malveillance avec une chaleur chevaleresque.

Une scne bien singulire, un rve bien pouvantable, devint presque un
vnement dans ma vie, par les motions inexprimables qu'elle me causa.
Il m'oppresse encore au milieu de ces rcits, il me poursuit comme une
terreur dont mon esprit a besoin de se soulager.

J'tais dans un de ces momens de mortelle tristesse o l'on sent le
besoin de la solitude, de la solitude qui ajoute pourtant encore tant de
dangers  toutes les situations de l'ame. Je classais mes papiers de
famille, quand tout  coup, au milieu d'eux, j'aperois un portrait de
mon mari. Je m'arrtai comme atterre. Ma tte tomba sur ma poitrine, et
je sentis un soupir qui frappait mon oreille. Je me lve, jetant les
yeux de toutes parts. Debout prs de mon lit, il me semble voir une
ombre glisser dans les draperies. Ma figure ple et mourante, rflchie
dans la glace, ajoute  ma frayeur. Je tombai  genoux, mlant  des
sanglots touffs des cris pouvantables de souvenir et de remords... Un
peu plus calme, je cherche  remettre en ordre mes papiers; au mme
moment des lettres de mon mari m'chappent, et son portrait se brise 
mes pieds: je vois de nouveau l'ombre se mouvoir et disparatre  la
mme place. J'tends la main, je rencontre une chair glace du froid de
la mort, et j'entends murmurer: Adieu, Elzelina!

J'ouvris ma porte, et Adlade, en me voyant, recula de surprise.
J'tais mconnaissable. Oh! mon Dieu, madame, que vous paraissez
souffrir!--Non, ce n'est rien, lui dis-je. Mais allez prier le
propritaire de descendre, je veux partir.--Partir?--Oui, habillez-vous.
Il faut d'ici  deux heures trouver un logement.--Mais, madame,
qu'est-il donc arriv?--Rien. Et mes lvres tremblaient  ce mot.

J'avais hte de sortir de ce logement, que ma tte peuplait de fantmes,
et l'on se doute bien que je ne fis nulle attention aux dpenses.
J'crivis deux mots  Regnaud, qui tait  la campagne; puis, meubles,
papiers, argent, bijoux, moi-mme et ma femme de chambre, nous fmes
installs rue Taitbout, en deux heures. trange circonstance! la maison
que je venais habiter tait celle o j'avais eu le bonheur de sauver
Aurlie. Tout avait chang de face; mais ce fut dans le moment une
rencontre heureuse que celle de ces lieux o j'avais fait un peu de
bien! Ce souvenir me redonna un peu de piti pour moi-mme, sorte de
consolation qui d'ordinaire empche le remords, tourment sans trve et
sans relche. Seule, je me disais: L, du moins, je ne vins jamais
qu'avec des intentions pures; l, j'ai soutenu la faiblesse et relev le
malheur; et,  ces douces ides, le calme remontait dans mon coeur et la
srnit sur son visage. Adlade crut que le moment tait arriv pour
sa curiosit de faire quelques attaques. Mon silence ne fut gure moins
obstin que l'vnement ne devait lui paratre extraordinaire.
N'importe, je ne m'embarrassai point de la satisfaire. Regnaud
m'embarrassait davantage; mais quand il me parla de toutes les dpenses
de ma folie, j'en fus quitte pour essuyer ses reproches, que je
repoussais par le plaisir et le bien-tre d'un appartement o du moins
mon sommeil tait tranquille.

Au fond, dgage des terreurs fantastiques qui avaient boulevers ma
tte, je me livrai avec dlices  mes prparatifs de dbut. Enfin, ce
jour d'essai, ce dsir jour d'preuves fut fix, et ht mme, contre
l'avis de Dugazon, malgr les conseils de Monvel et de mon matre de
prononciation. La flatterie bien intentionne mais fatale de mes amis me
fit, par surcrot de dangers, choisir, le rle de Didon, qui devait tre
favorable  mes formes, parmi lesquelles on voulait bien dclarer,
surtout, les jambes d'une perfection de modle. Les hommes, en gnral,
attachent trop de prix  ces avantages extrieurs au thtre. Leur
premire illusion n'existe elle-mme qu'avec l'aide du talent, qui anime
tout. Quoi qu'il en soit, le costume fut dessin, et j'en fus ravie; le
luxe en tait complet, et ma bourse n'avait point t pargne par ma
vanit. Je dois ajouter que, parmi les acteurs, la bienveillance tait
extrme, et les prventions trs favorables. Toutefois, lorsque mon
dbut eut t irrvocablement dcid, et par ordre du ministre, M.
Chaptal, je crus apercevoir je ne sais quoi de gn, de plus froidement
poli, enfin une certaine raction de manires dont on ne demande point
compte, parce qu'on ne veut pas laisser voir qu'on sent cette
diffrence. J'ignorais les usages de la comdie franaise: M. Maherault,
commissaire de la rpublique, me prvint qu'il fallait faire des visites
 tous les chefs d'emploi. Je ne fus reue que chez Talma, Monvel,
Dugazon, Dazincourt, Mol, mesdemoiselles Fleury et Mzeray. Le matin de
la premire reprsentation justifia la vrit de ce qu'on m'avait dit
souvent, qu'on est bien plus intimid par les acteurs que par le public.
Le tableau glacial de la rptition m'avait dj dsenchante. J'tais
persuade que je ne resterais pas au Thtre-Franais. Des dbuts
brillans, voil tout ce que j'ambitionnais alors, avec la certitude que
cela suffirait au sort que mes ides trouvaient seul digne d'envie,
_l'indpendance due  l'exercice du talent_.

Qu'il me soit permis de raconter encore un petit pisode de mon dbut,
bien futile en apparence, mais qui prouve  quel point tout ce qui
m'entourait s'tait aveugl sur mon succs. Au moment o la toilette de
l'infortune Didon se droulait sous mes yeux, dtachant un  un ces
ornemens de mon prochain supplice, j'aperus un foulard qui cachait
quelque chose qu'Adlade venait de glisser furtivement. Je l'interroge;
elle hsite  rpondre. Madame ne doit savoir que
l-bas.--Pourquoi?--C'est une surprise.--Adlade, des cadeaux avant le
succs! cela est de mauvais augure.--Que faire, madame? c'est une robe
dlicieuse!--Insupportable fille, qui l'a envoye?--Eh bien! madame,
c'est M. Regnaud. Comme il est certain que madame aura un grand succs,
et qu'elle sera _redemande_.

--J'y suis: c'est un beau nglig pour venir faire la rvrence au
public. Va, ma pauvre Adlade, si la reine de Carthage est destine 
l'honneur inespr d'un triomphe, je ne ferai pas tant de faons, et je
viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai
obtenu des applaudissemens.

Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais pri
mes amis de ne pas se prsenter  ma loge avant la pice; mais Regnaud
et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume:
tunique, charpe, carquois, diadme, tout cela tait admirable
d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanit rassure me fit
compter sans effroi les _trois coups_ du lever du rideau, et traverser
le foyer intrieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu
redoutable. Je ne rpondais pas un mot aux mille propos qui circulaient
autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux
trois ou quatre vers qui prcdaient celui de mon entre en scne, je
crus sentir la terre manquer sous mes pieds.

J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin
de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voil pour le costume et la
part de l'indulgence; gare maintenant  l'accent et au jeu. Je dbitai
d'un ton monotone et sourd ma rponse  Iarbe, et l'effet fut rendu plus
triste par le contraste de la dclamation ronflante de Lafon. La scne
me parut bien longue. Quoiqu'ne soit un pauvre personnage, Damas y mit
tant de sensibilit qu'il m'lectrisa  mon tour; et dans une scne avec
lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une
motion succdait ainsi  l'autre, et mon coeur battait  rompre. Ce qui
m'accablait, c'tait le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais
commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une
scne avec madame Suin, confidente. Je prononai moi-mme ma propre
condamnation, pour cause de froideur et de monotonie.  la fin, mon
esprit se rvolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une
espce de hardiesse, fruit du dsespoir, me fit retrouver une partie de
mes avantages dans les derniers actes. Chose trange! ma tte, si
justement gare, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une
syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de
cette terrible imprcation:

     Non, tu n'es point le sang des hros ni des dieux!

Enfin, mon supplice touchait  son terme, quand un nouvel incident vint
troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment o je levai
le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet
Oudet vint se prsenter  moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je
mourais trs bien, car je tombai rellement vanouie dans les bras de la
pauvre lise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, et pri sous le
faix, si la prompte chute du rideau ne nous et fait secourir toutes les
deux. Transporte dans ma loge, j'appris d'Adlade que tout le monde
s'empressait  me tmoigner le plus vif intrt. Oh! madame, dit-elle,
c'est une horreur, une cabale.

--Peut-tre, rpondis-je; mais au fond j'ai mal jou.

--M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on
n'achevt pas la pice.

--Belle quipe! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des
punitions justement infliges  qui manque au public.

Pendant ce court dialogue, on dshabillait la triste veuve de _Siche_:
chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois
l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon
imagination ne s'alarmait de la prsence d'Oudet  la reprsentation, de
cet homme que je voyais dj s'attacher  ma destine comme une
pouvantable fatalit.

Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux,
criant  la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'aprs
les circonstances, je supposai que cela avait d tre avec Oudet. Il me
sifflait donc, cet trange personnage que vous me signalez?

Non, madame, sa colre avait encore je ne sais quel intrt et quelle
bienveillance. Il lui chappait des exclamations d'attachement, avec des
cris de satisfaction de votre msaventure. Il y avait l-dessous de la
rivalit, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succs, vous
tiez perdue pour eux.

--Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'criai-je, et par
association.

--Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de
l'orchestre.

--Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et
familier; vous ne devez pas le voir.

Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa ds lors des projets
d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie
n'y entrait pour rien. Malgr tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de
Regnaud arrivrent encore. Tous m'engagrent  continuer mes dbuts par
les rles de _Smiramis_ et d'_Hermione_. Aucune flatterie, aucune
consolation ne fut pargne  ma vanit; mais la leon avait t si
forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut
raison. Regnaud s'emporta, et son intrt pour moi le rendit injuste.
Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comdiens.

--Puisqu'ils ont mis le public de leur ct, c'est qu'ils avaient
raison.

--Bah! c'est notre faute; nous avons mal men nos affaires; ne quittez
pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.

--C'est--dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on
ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me
paratrait doux, mais les payer me parat ignoble.

On a dit que je m'tais obstine  rclamer un second dbut, et que les
comdiens s'y opposrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je
puis assurer que, m'et-on assur une part entire au Thtre-Franais,
j'aurais prfr la misre obscure de la province  une seconde preuve
de la cruelle svrit du public de Paris. Tels taient  cet gard mes
sentimens, et l'expression en tait aussi vive que publique. J'eus
plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le
moins du monde question entre nous de rcidives dramatiques. Je priai
mme tous ceux des artistes du Thtre-Franais que je continuai de
voir, de me croire bien rsigne, bien console, bien rsolue surtout 
rester sur cette premire disgrce.

M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma msaventure
tragique, tait fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir
depuis que j'tais dtrne, et cette conversation si piquante, cette
flatteuse intimit avec un homme si distingu, je craignais en quelque
sorte d'en jouir, malgr le dsir que j'en prouvais. Pour me donner le
courage de cette entrevue si redoute, j'imaginai de la faire prcder
de mon portrait, model par Lemot, dans l'attitude de la Cloptre. Je
le portai moi-mme au ministre dans une chambre voisine du jardin, et
laissai ce billet  l'huissier qui m'avait accompagne.

     Didon fit des sottises pour le pieux ne. La plus grande fut de
     se tuer. Madame Cloptre se sauva par la piqre d'un aspic de la
     blessure qu'elle craignait pour son orgueil.

     Moi, chtive citoyenne, qui ai voulu, sous le royal bandeau de la
     premire, essayer le sceptre tragique, ne faites pas craindre les
     ddains de Csar pour la seconde  celle qui s'offre  vous dans
     l'attitude de la reine d'gypte, et sous les traits de la bien
     dtrne.

     DIDON SAINT-ELME.

Par malheur pour le billet, M. de Talleyrand tomba plus malade, et j'eus
le regret de quitter Paris sans le voir. L'affaire qui prcipita mon
dpart me donna encore la crainte de lui avoir peut-tre dplu, et j'en
maudis doublement la mmoire.





CHAPITRE LXVII.

Une conspiration.--Fouch, ministre de la police.


Dans le grand nombre de mes connaissances se trouvait un M. Vill... Il
m'avait prsent un de ses amis, M. Hervas, riche banquier espagnol,
homme fort distingu, qui avait bien, au premier abord, quelque
apparence de morgue et de hauteur, mais qui gagnait singulirement 
tre connu. M. Hervas se plaisait dans ma socit, parce qu'il me
trouvait instruite sans tre pdante, assez au courant de la littrature
espagnole, genre de sduction qui ne pouvait tre commun  beaucoup de
femmes. Jeune, dou de tous les dons extrieurs et de ceux de la
fortune, sa gnrosit fit bientt croire  une liaison plus intime.
Cette prsomption, qui n'tait point fonde, car il n'y eut jamais entre
nous ni la pense, ni les droits de l'amour, m'exposa  toutes les
jalousies d'une rivale.

Madame Arthur, femme assez jolie encore, quoique prs de la maturit,
venait quelquefois chez moi sous les auspices de Joufre, et comme elle
avait de fort bonnes manires, elle tait du nombre de ces personnes sur
lesquelles il y a bien quelque chose  dire, mais qui, grces 
l'extrieur, ne dparent point un salon dans les grands jours. Comme
cette simple connaissance n'avait jamais t jusqu' l'intimit, je fus
assez surprise de voir madame Arthur m'accabler de visites du matin
assez ennuyeuses. Ses assiduits avaient un but. Elle y arriva. Elle
avait connu Hervas, et elle me fit de sa vertu une description si
pompeuse, que je pensai de suite qu'elle l'avait immole, et de la
magnificence du riche espagnol une peinture qui indiquait plus de
regrets que de principes. Mais je faisais trop d'honneur  ladite dame
en ne lui supposant que des remords de cupidit, elle avait aussi des
projets de vengeance. Opulent et gnreux, Hervas, malgr mes refus, me
comblait journellement de ces riens brillans que le luxe invente et que
la mode renouvelle. Madame Arthur tait chez moi au moment mme, o
encore une fois le domestique d'Hervas apportait un ncessaire d'une
richesse et d'un travail admirables. Elle ne put matriser son dpit.
Allez, madame, me dit-elle, on ne donne pas tant  la seule amiti.

Blesse de l'impertinence, je rpondis avec aigreur. Tenez, reprit la
vilaine femme, les cadeaux aplanissent bien toutes les routes. Si vous
n'tes pas la matresse d'Hervas, c'est qu'il a d'autres vues sur vous
en vous prodiguant d'aussi fastueux prsens. Si j'avais voulu, j'avais
beau jeu avec lui, moi qui suis intime avec Rapp. Il ne s'agissait de
rien moins que de 50,000 francs.

--Et vous avez refus, madame! Il vous demandait donc l'impossible?

--Je ne puis dire ces choses-l; mais ce que je puis dclarer, c'est
que, sans aimer ni Pierre ni Paul, on n'aime pas  tre ml  de
pareilles affaires.

Ma curiosit commenait  tre vivement excite; je brlais de savoir
autant qu'on brlait de m'instruire, mais la vengeance, l'envie et la
sottise n'ont jamais rien invent de plus noir que l'action que cette
femme allait m'avouer.

Hervas, me dit-elle enfin, est un ennemi du premier consul; son sjour
 Paris n'a pas d'autre but que le projet d'un empoisonnement contre sa
personne.

--Vous tes folle avec vos ides, et dangereuse avec vos confidences;
daignez, je vous prie, me les pargner.

--Oh, mon Dieu! vous le prenez bien mal. Il n'en est pas moins vrai
qu'on m'a propos les 50,000 fr. pour m'introduire...

Malgr moi, je devenais pensive, et l'inexplicable inquitude qui se
peignait dans mes traits donna  madame Arthur le courage et le plaisir
de continuer.

On avait, ajouta-t-elle, pens  des pastilles, mais le consul est
mfiant.

--coutez, madame, vous ne sentez pas tout ce que vous dites; mais moi,
qui vous connais, je lis le mensonge dans votre refus.

--Comment! vous me croyez capable d'un crime pour 50,000 fr.?

Un oui tait sur mes lvres, quand Adlade arrta cette rude rponse,
en annonant une visite. Madame Arthur me quitta.

Je vis Hervas le soir mme. J'avoue qu'en l'abordant, l'imagination,
toute pleine encore de ce que je ne croyais pas, mais de ce qui
m'effrayait cependant, je fus gne avec lui et rserve. Il m'en fit la
guerre, et son air inspirait tellement la franchise et la gaiet, que je
ne pus accorder les ombres d'un complot avec de pareils dehors, et que,
revenue moi-mme  mon humeur, je ne crus pas mme devoir l'tourdir des
calomnies d'une mgre.

Je me gardai bien encore d'en parler  Regnaud; je connaissais sa
susceptibilit en matire politique. Aussi quelle fut ma surprise de le
voir, huit ou dix jours aprs cette scne, arriver chez moi,  une heure
du matin, me demandant, sans prambule et presque du ton d'un juge,
quelles taient mes relations avec Hervas. Il tait ple, agit... Son
air, ses interrogations brusques et inquites me donnrent presque la
terreur d'une pouvantable vrit.

Il serait donc vrai, s'cria-t-il; vous saviez et vous ne m'instruisiez
pas. Se peut-il? et si on l'et assassin, qu'auriez-vous eu 
rpondre?

L'exclamation me parut si inconvenante et si exagre, que je pris,
comme malgr moi, le ton de la lgret et de l'ironie. _Devais-je le
garder_. Votre consul ne vaut pas tout le bruit que vous faites. Est-il
mort? oui ou non.

--Comment, Saint-Elme!... mais vous me faites frmir.

--Rassurez-vous; la vie m'est trop chre pour que je voulusse risquer
ma blanche peau pour la cruelle fantaisie de rendre un peu plus
spulcral le teint de votre consul. Je ne suis pas assez ambitieuse pour
m'lever jusqu'au forfait politique. La lchet me rvolta toujours, et
dans tous les cas, dans toutes les opinions, pour tous les partis,
l'assassinat me semble abominable, sans rsultat et sans excuse.

--Oh, mon amie! je vous reconnais. Votre langage me rassure. Tenez,
jugez de mon trouble; voil ce qu'on m'crit:

L'intrt qu'on prend  madame Saint-Elme dcide l'_anonyme_  vous
instruire des dangers o elle s'expose par sa liaison _intime_ avec un
tranger trs suspect et ennemi jur du consul. On a averti cette dame,
et l'on s'attendait qu'elle aurait, par prudence, cess de voir la
personne; loin de l, on voit que l'intimit augmente. Se pourrait-il
qu'elle ft gagne! L'estime qu'on a pour vous, monsieur, dtermine 
cet avis. Soyez sur vos gardes.

Oh! l'abominable femme que cette Arthur! m'criai-je en posant le
billet sur la chemine.

--Mais, que vous a-t-elle dit?

--Des mensonges, des absurdits. Et je les lui contai toutes.

 cette poque, tout ce qui approchait Bonaparte poussait le dvouement
jusqu'au fanatisme. Le soupon tait un devoir, la dlation une vertu.
Par suite de cette religion politique, Regnaud s'oublia au point de
m'ordonner de faire ma dclaration, et de me dfendre de prvenir
Hervas, appelant bientt mes refus de la complicit.

--Ma complicit est tout simplement du bon sens. Est-il possible qu'un
homme d'honneur, riche, heureux, indpendant de votre gouvernement,
tranger  ses intrts, veuille changer les douceurs de l'opulence
contre les plaisirs d'une conspiration?

--Oh, mais, Saint-Elme, comme vous le dfendez!

--Et vous avec quelle leste facilit vous faites des complots et des
coupables. Votre consul vous tourne la tte.

--Je sais bien que vous ne l'aimez pas.

--Mais, quels que soient mes sentimens, en tirerez-vous la consquence
d'un crime?

--Pourquoi ne m'avoir pas confi les propos de cette dame Arthur?

--Belle question! parce que je les traitais ce qu'elles valent, et que
je sais qu'une ombre suffit pour veiller des soupons chez les
gouvernans, et entourer d'inquitudes ceux qui,  tort mme, leur sont
signals; parce que j'ai voulu vous sauver des travers du zle et des
excs du dvouement, et un galant homme des tracas de la haute
politique.

--Saint-Elme, si vous avez la moindre amiti pour moi, vous allez
m'accompagner chez Fouch.

--Pourquoi? pour dclarer que vous perdez la tte?

--On ne badine pas en pareille matire. Votre devoir est de dclarer
les propos qu'on vous a tenus, sinon par attachement au consul, au moins
 cause de celui que je lui porte et que vous avez pour moi.

--C'est--dire que, parce que je vous sais dvou au consul, mon devoir
serait d'tre infidle  un ami qui aurait, avec la volont de
conspirer, la maladresse de m'en instruire?

--Nul doute.

Monsieur, croyez que si j'avais su que la dnonciation ft une des
conditions de l'amiti, j'aurais fui une intimit qui commande de tels
sacrifices.

--Dieux! quelle tte, quand elle ne veut pas comprendre!

--Je comprends tout, et voil pourquoi je ne veux rien faire. Je vous
rpte qu'Hervas ne m'a rien dit, pas plus qu' cette furie qui a tout
invent. Mais, lors mme qu'il m'et confi le dessein de faire sauter
le Luxembourg avec tous ses locataires politiques, j'aurais fait en
sorte que vous ne fussiez pas victime du complot; mais certes je ne vous
en eusse pas fait le confident. Vous voulez me conduire  la police pour
une dnonciation; j'aimerais mieux y tre trane pour un crime.

--Saint-Elme, tenez-vous  mon amiti?

--Il y a deux ans, elle me paraissait on ne peut plus prcieuse.

--Promettez-moi du moins de ne plus revoir Hervas, et de ne pas lui
crire; car, sans doute, vous tiez en correspondance: et sur quoi!

--Mais il me trouvait charmante, et il osait me le dire, et j'osais lui
rpondre qu'il tait fort poli.

--Adieu, je vous quitte, mais il pourrait arriver que vous me vissiez
encore ce soir.

--Je vous prviens que vous resterez  la porte,  moins que vous ne
soyez accompagn d'une de ces aimables formules: _De par la loi_. J'ai
mal  la tte, et si mauvaise que vous la jugiez, je veux la soigner;
car vous m'avez fatigu l'esprit, et j'ai besoin de sommeil.

Il partit, et mon domestique entendit qu'il donnait l'ordre de le
conduire chez le ministre de la police. Je m'endormis fort tard et avec
peine, le coeur tout boulevers de cette pnible soire. Lorsque je
m'veillai, on m'annona que Regnaud s'tait dj prsent deux fois
pour voir si j'tais leve. On me parlait de lui quand il entra.

Je viens vous chercher. Le ministre de la police prend les choses au
srieux. Venez tout lui dire. C'est le plus court pour vous, et mme le
plus sr pour Hervas.

Je m'enveloppai d'un schall et d'un voile, et je me dcidai sans
profrer une parole. La cour de l'htel tait remplie de gendarmes.
Regnaud me donna la main. Je ne saurais dire tout ce que j'prouvais,
mais cela tenait de l'pouvante, car le ministre me parlait dj que je
ne l'entendais pas encore. J'tais si mue, que je restais debout,
malgr l'invitation fort polie qu'on m'avait faite de prendre place, et
qu'on fut contraint de me renouveler.

C'est une affaire fort trange, me dit Fouch, que celle dont M.
Regnaud m'a fait part; voudriez-vous, madame, m'en dduire les plus
minutieuses circonstances? Ne craignez rien.

Je vis de suite qu'on cherchait une accusation, et qu'on n'pargnait
rien pour la trouver, et pour me faire dire que c'tait positivement 
moi qu'Hervas avait confi son projet.

--Ce projet est une fable, une atroce calomnie. Je vois Hervas depuis
six mois. Jamais le nom du premier consul n'a t sur ses lvres. Il ne
s'en occupe pas plus que moi.

--Vous connaissez le consul depuis votre liaison avec Moreau?

--Non, car il tait en gypte. Je ne pense en vrit  Bonaparte que
quand j'en entends parler.

--C'est par sympathie avec Moreau?

--La sympathie qui me liait  ce grand homme, citoyen ministre, avait
une source plus douce que les opinions politiques.

Puis Fouch revenant  Hervas: Vous savez pourtant qu'il a tenu le
propos en question?

--Je suis sre que c'est une calomnie.

--Mai si Hervas ne vous a pas confi son projet, il a charg madame
Arthur de vous le communiquer?

--En un mot comme en mille, Hervas ne m'a rien dit, il n'a rien dit 
cette femme.

Ici la svre physionomie de Fouch s'enlaidit encore, et j'en reus une
telle atteinte, que je me voyais dj entoure de tous les rseaux de
cette terrible police, qui, bon gr mal gr, voulait une proie. Quelques
momens je sus contraindre tout ce que j'prouvais, et me donner mme un
air de sincrit et d'insouciance qui trompa les regards si exercs de
l'argus.

Mais Fouch avait dans la physionomie quelque chose d'invincible. On ne
pouvait le pntrer, il vous pntrait toujours. Je l'ai plusieurs fois
rencontr, et dans l'intimit comme dans la reprsentation, il
conservait le mme empire. Je l'ai vu  La Haye, lors de sa courte
ambassade; je l'ai vu  Florence auprs de la princesse lisa. Dans la
faveur comme dans la disgrce, son impassibilit terrible ne se
dmentait jamais.

Qu'on juge de ce que pouvait produire, sur moi une premire entrevue!
Songez, ajouta bientt Fouch, en se rapprochant de moi avec une
confiance toute caressante, qu'il y va d'un grand intrt. Votre
obstination peut vous perdre, sans sauver votre instigateur.

--Mais il n'y a pas plus d'instigateur que de crime!

--Votre coeur s'exalte par le danger. Vous n'auriez pas tant de chaleur
s'il tait innocent. Encore une fois, que votre esprit vous serve du
moins  vous sauver de la duperie de l'hrosme.

Il est prouv qu'Hervas a tenu le propos: il faut choisir entre une
rcompense sre et une punition invitable et terrible.

Vous faites, monsieur,  la dlation des voies bien larges; mais vos
rcompenses sont des opprobres. Il y a des choses toutes simples que ne
veut jamais croire la finesse des politiques; elles leur viteraient
pourtant des frais et des fautes. Je vous rpte qu'il est impossible
qu'Hervas ait voulu jouer une brillante fortune contre un dangereux
complot. Si l'ide et pu lui en venir, il m'et plutt choisie pour
confidente, moi, pour qui vous supposez qu'il prouve une prdilection
si marque, qu'une femme sans esprit, sans considration, avec laquelle
il n'a pu avoir qu'un de ces courts rapports de plaisir dont un homme
dlicat rougit bientt. Ce n'est point  de pareilles femmes que l'on
confie sa vie et son honneur.

--Votre dfense choquante m'claire: je vois que vous aimez Hervas: au
nom de cet attachement, avouez tout; ma propre indulgence est  ce prix.

--Votre protection, votre indulgence, je les repousse; je respecte le
gouvernement, mais je ne le crains ni ne l'implore. Je suis innocente,
Hervas est innocent; je suis en votre pouvoir, faites de moi ce que vous
voudrez.

--Nous allons vous garder jusqu' plus ample inform.

--Appelleriez-vous cela de la justice?

--Si ce n'est justice, c'est prudence; et les gouvernemens n'en
sauraient trop avoir.

Ici un jeune homme entra, et remit un papier au ministre au sombre
visage. Je suis fch, dit-il, d'user de rigueur envers vous; mais
madame Arthur vous accuse; elle dclare ne s'tre adresse  vous que
par la confiance que lui inspirait votre amiti avec une personne
dvoue comme Regnaud au consul.

--Ah! vous voil donc convaincu que ce n'est pas  moi que la prtendue
confidence a t faite?

--Si peu, qu'Hervas est arrt, que ses papiers sont saisis, et les
vtres aussi.

--Si vous n'avez pas la cruelle satisfaction de trouver dans les miens
des listes de conspirations, vous y rencontrerez des pices plus
pacifiques qui pourront servir de modles  une instruction plus
amusante.

Fouch _me regardait parler_, et l'tude de ma physionomie l'occupait
bien plus que mes paroles. Il ne m'en dit plus qu'une dernire: Entrez
dans ce cabinet, et il ferma lui-mme la porte sur moi. Je me trouvai
ainsi provisoirement en prison dans un fort joli cabinet. Des livres
taient pars  et l. J'ouvris un volume, et je tombai sur des vers
latins, qui traitaient, je crois, de la vie rustique. Malgr tout ce que
je ressentais d'angoisses, j'avoue que je ne pus m'empcher de remarquer
le contraste des gots de l'homme priv et de l'homme d'tat, l'alliance
de la posie bucolique avec la police. Cette distraction, toute piquante
qu'elle ft, n'tait pas suffisante pour me faire oublier mon tat.
L'inquitude et l'attente le rendaient affreux. J'tais si absorbe, que
je n'entendis pas ouvrir la porte, et il fallut que Regnaud, entr avec
le ministre, me tirt de mon accablement.

Pourquoi donc cet air dsol et coupable? me dirent ces messieurs; on
sait que vous n'avez dit que la vrit; tout est clairci.

--C'est fort heureux. En attendant, voil une journe bien agrable.
L-dessus le ministre nous congdia avec force excuses et politesses, et
mme avec sourire.

Monte en voiture, je ne pus m'empcher d'exprimer  Regnaud avec une
franchise un peu dure, qu'il tait fort dsobligeant d'avoir des amis si
fanatiquement dvous _ la chose publique_.




CHAPITRE LXVIII.

Une bonne mre.--Nouvel engagement dramatique.--Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely.--Retour de D. L***.--Dpart pour Lyon et
Marseille.--La chane des galriens.


J'avais cess de m'occuper de la triste affaire qui m'avait rvl tout
l'odieux de la police, quand mon souvenir y fut ramen par un bien
triste vnement. Adlade entra un matin tout effare, en me disant:
Madame Arthur est morte hier d'une colique d'entrailles.

Quoi! empoisonne?

--Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu dj plusieurs
fois vous demander; et voil en ce moment la mre qui veut absolument
vous entretenir.

--Faites entrer.

J'avoue que la fille m'tait bien odieuse; mais ce souvenir de remords
qui, mourante, l'avait reporte vers moi, me rconciliait presque avec
elle. Sa mort avait t terrible; mon nom avait t ml  ses derniers
soupirs; elle m'avait appele  son secours dans ses tourmens affreux.
Mon coeur ne se ferma point au rcit d'une pareille agonie fait par une
mre. Cette vieille femme, sans ducation, d'une tournure et d'une mise
communes, ne m'en inspira que plus de piti. Ah! ma chre dame, me
disait-elle, je n'ai point partag l'aisance de ma fille. J'tais
pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue  son lit de malade.
Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai
promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une
messe pour elle en votre nom. Je lui remis de l'argent pour plusieurs,
et la bonne vieille me quitta en me bnissant.

Mon triste dbut au Thtre-Franais, tout infructueux qu'il et t,
avait cependant donn quelque bonne opinion de moi  quelques directeurs
de province. Leurs propositions m'humilirent d'abord. Je me trouvais
dchue; mais, dsenchante dj, et sur mon indpendance, et sur
l'amiti de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me dcidai  une
sparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur
Beaussier,  cette poque directeur du grand thtre de Marseille.
Regnaud, qui s'y tait d'abord oppos, me voyant rsolue, me donna des
lettres pour M. de Permon, commissaire gnral de police, et Thibaudeau,
prfet.

Au moment o j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter
un billet qui m'annonait l'arrive de D. L***. Les conseils de Regnaud
sur le compte de cet homme, mes soupons, que dis-je! mes expriences,
tout cda devant le besoin des confidences pour un coeur malade. Au bout
d'une heure il tait chez moi; il rveillait les esprances d'une grande
passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis
plus que les dlires de mon amour pour Ney.

Je partis nanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'ides
tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon,
o quelques annes plus tt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous
les plaisirs de la considration et de l'opulence. Rien n'gale en
amertume ces positions o deux poques diffrentes de la vie viennent,
en quelque sorte, se mettre en face, o quelque chose d'extraordinaire
vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque  ne plus
esprer.

Pour chasser un peu ces noires ides, inspires par le pnible sentiment
de mon tat et de mon isolement, je me dcidai, en quittant Lyon, 
descendre en bateau le Rhne jusqu' Avignon. Une scne terrible me fut
presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes
chagrins. Nous faillmes tre engloutis, et je fus assez heureuse pour
sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait
entraner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil aprs cette
action, qui me valut les bndictions de tous les voyageurs, et mme
l'accolade rude, mais sincre, du rustique batelier. L'image de Ney
m'tait comme apparue dans le critique moment; je me sentais fire de
m'lever jusqu' lui par ce courage, et je me trouvais rcompense par
le seul espoir de lui crire que j'avais trait la mort  sa manire, et
que je n'tais point indigne de l'homme le plus brave.

Le reste de la route devint un enchantement. L'intimit tait parmi les
voyageurs, la folie circulait  la ronde, et, comme elle tait aimable
et dcente, des femmes la partageaient avec cette nuance de dlicatesse
qui la double en l'purant.

La diligence o nous tions monts roulait donc au milieu des joyeux
propos, quand une de nos dames, mettant  la portire sa jolie tte, la
retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait
d'apercevoir la chane des forats, qu'une escorte de gendarmerie
conduisait au bagne de Toulon.

Quelle plume il faudrait pour le tableau de ces dernires misres de
l'humanit! mais  ct, quelle scne touchante que celle de cette piti
soudaine et sublime, prouve par des femmes auxquelles la vertu fit
supporter le dgot pour soulager le crime, peut-tre trop puni. Un de
nos compagnons de voyage fit observer qu'il y avait dans cette horde
garotte sans doute de bien grands coupables. Oh! m'criai-je, ne
voyons que la misre, et non les actions qui l'ont mrite. Aussitt
les bourses furent tires; mais la voiture allait plus vite que notre
piti. Peut-tre, disait la petite dame, nous maudissent-ils pour
n'avoir rien jet au bonnet quteur.

--Jeter un secours me parat humiliant mme pour des galriens,
m'criai-je; il faut encore supposer un reste de dlicatesse  ceux que
l'on soulage. _L'aumne se donne et ne se jette pas_.

Nous avions les devans sur la troupe; arrivs au relais, tout le monde
descendit, et nous voil tous refaisant  pied la route que nous avions
dj faite; enfin nous nous trouvmes en face des malheureux. Ils
taient couchs et assis le long du chemin, couverts de poussire,
accabls de fatigue, s'entr'aidant  soutenir le fardeau de leurs
chanes, accoupls comme des btes de somme, et convoitant, d'un oeil
hideusement avide, la cruche d'eau et le pain destins  leur avare
nourriture.

Je ne sus d'abord que pleurer et frmir  l'aspect de tant de misres;
mais bientt, l'humanit secondant notre courage: Monsieur le gendarme,
dis-je au conducteur de la troupe, permettez-nous de rpartir, entre ces
infortuns confis  votre garde, le produit d'une collecte!

Un cri de joie s'lve dans les airs  ce mot entendu de tous, et ml
d'un bruit de chanes effroyable. Les gendarmes firent un cercle autour
de la troupe haletante. Puis, nous autres femmes parcourmes les rangs,
distribuant des vivres et de l'argent, parlant  quelques uns des
condamns. Hlas! j'eus l l'occasion de reconnatre qu'il faut bien
moins d'or pour combler d'immenses infortunes, que pour assouvir
d'inutiles et frivoles caprices. Soixante-seize malheureux furent
consols pour la modique somme de 120 francs. Quelle futilit ne cote
pas plus cher!

Au milieu de nos voyageuses, l'une me parut ajouter encore en cachette 
chacun de nos dons. Plus tard je reus la confidence d'une pareille
gnrosit. La diligence se remit en chemin aux bruyantes acclamations
de la reconnaissance des condamns, et mme aux applaudissemens des
gendarmes commis  leur garde et attendris.

Au premier relais, la jeune dame dont j'avais remarqu la tendre
bienfaisance me prit  part, et me dit: C'est un ami qu'en vous j'ai
rencontr, c'est un frre. Mon coeur a devin le vtre; soyons de moiti
dans les frais et le bonheur d'une bonne action. Ce galrien, ce
malheureux  qui vous m'avez vu plus particulirement parler, m'a gliss
dans la main l'crit que voici:

     Je suis coupable, mais encore plus malheureux. Je trace ces lignes
     dans l'espoir que je rencontrerai quelque regard de commisration,
     quelque accent de piti dans un coeur gnreux.

     Je suis fils unique de la veuve..., de la ville de... Arriv
     seul  Paris, je crus  l'amiti, et par elle et pour elle je fus
     entran au crime. Qui que vous soyez, ayez piti de ma mre; elle
     a su ma condamnation; mais trompe sur le jour d'un pouvantable
     dpart, elle ne sera  Paris que dix jours aprs; elle y sera sans
     ressources. Qui que vous soyez, pensez  cette mre. Mais
     puissiez-vous tre une femme au doux regard,  la voix
     compatissante! Alors ma mre sera secourue, on l'aidera mme 
     venir dans des lieux de souffrance consoler son coupable et
     malheureux fils, avant qu'il ne meure du supplice de toutes ses
     peines.

     LOUIS-DOUARD.

Je reste ici, dis-je  la jeune dame; j'y attendrai la _chane_.  son
passage, je parlerai au brigadier. Une lettre partira  l'instant mme
pour la mre du malheureux, avec l'argent ncessaire  son voyage. 
ces mots, la jeune dame tomba dans mes bras. Je ne puis attendre, une
affaire m'appelle  Toulon; mais voici mon adresse, nous nous crirons,
nous nous reverrons.




CHAPITRE LXIX.

Arrive  Marseille.--Mademoiselle Rousselois.--Engagement 
Draguignan.--M. Fauchet, prfet.


Comme je suis la femme aux aventures, je n'arrivai d'Aix  Marseille
qu'aprs une foule d'incidens, qui, dpourvus d'intrt pour un lecteur,
n'en forment pas moins les pisodes terribles d'un voyage. Je suis 
Marseille, j'oublie et je tais tous ces dtails. Je devais, avec
quelques compagnons de voyage, aller le lendemain de mon arrive voir le
chteau d'If; la partie fut remise, parce que le directeur dsira fixer
au plus vite mes reprsentations. Cette course n'eut lieu que plus tard,
et l'on dirait que la fortune se plut  l'ajourner, pour que je fusse
tmoin d'un grand deuil militaire, de l'envoi du cercueil de plomb qui
contenait les restes de l'infortun Klber, envoys des sables de
l'gypte vers le sol plus hospitalier de la patrie.

Je pris de suite mes petits arrangemens domestiques dans l'htel o
j'tais descendue. Le choix d'un fort bel appartement, les conditions de
ma table, l'engagement d'une femme de chambre, tout cela fut l'affaire
d'un instant, car l'htesse tait accommodante, et presque
dsintresse, malgr son tat.

J'allai voir M. de Permon, qui me fit le plus aimable et le plus galant
accueil; les jours de mes reprsentations furent fixs. Elles furent
heureuses, grce aux bienveillans conseils de la clbre chanteuse
Rousselois, qui avait le sentiment du vrai beau et de la dignit
tragique; bonne et excellente amie qui me valut des succs, qui me donna
des preuves du dsintressement le plus rare, celui de l'amour-propre.
Ses conseils allaient plus loin que le thtre. Elle me disait
quelquefois: Et l'avenir, y pensez-vous? et notre tat, qui ne donne pas
la fortune, exige encore dans sa libert quelques soins de rputation.
L-dessus elle me reprochait mes courses, mes apparitions continuelles
au cours, aux promenades. Toutes les fois qu'elle me parlait, j'tais de
son avis; mais comment rsister aux invitations? comment surtout
rsister  mon caractre?

Une lettre que je reus de D. L***, et surtout le sjour dj assez long
que j'avais fait  Marseille, prcipitrent le dessein d'une tourne, 
laquelle d'ailleurs me condamnait le retour d'une actrice fort en crdit
dans mon emploi, madame Mylord, femme d'un talent bien rel; car la
beaut n'tait point un de ses prestiges dramatiques, et, selon moi, le
talent laid est un double talent. Comme mademoiselle Rousselois, loin de
s'opposer  mes succs, elle y travailla, et c'est  leur got dlicat
et cultiv que je dus la manire brillante dont je m'acquittai toujours
des rles d'Amnade, d'Hlose, de Smiramis et de Gabrielle de Vergy.

Mon sjour  Marseille fit encore assez de bruit pour m'attirer
l'attention du directeur de Nice, M. Collet; de celui de Toulon, M.
Renaud, et encore de celui de Draguignan, M. Branchu. Je reus des
propositions fort belles pour des propositions de province; mais le
directeur de Draguignan tant venu en personne me vanter les agrmens de
sa rsidence, en l'accompagnant de flatteries adroites, je lui donnai la
prfrence. Il me fit beaucoup valoir la protection du prfet, accorde
 son tablissement. C'tait M. Fauchet, amateur distingu de l'art
dramatique et des lettres, et j'avoue que le dsir de le connatre eut
quelque part  ma dtermination. Me voil donc au bout de deux jours, en
vritable chevalier errant, sur la grande route de Marseille  Toulon,
et de Toulon  Draguignan. En vrit, j'tais une reine fort plaisante.

Mon directeur arriva presque aussitt que moi  l'auberge o j'tais
descendue avec deux cavaliers qui m'avaient accompagne. On dna, et le
directeur se mit en belle humeur. Il avait t acteur d'un thtre des
boulevards de Paris, tait rest fort bel homme et trs dispos 
raconter ses bonnes fortunes. Il se donna le large plaisir de la
narration; mais, plaant la morale  la fin de son rcit, il nous dit
que tout cela avait fini par le mariage, absolument comme au thtre.
tant passs dans une salle voisine pour prendre le caf, je devins tout
 coup l'objet des attentions d'un officier de gendarmerie, genre
d'hommage qui ne laissa pas de me donner de l'inquitude. Elle fut  son
comble, quand ce trs peu galant personnage vint sans trop de faon se
placer  notre table. La conversation devint pourtant gnrale, et
l'officier, comme de raison, parla guerre et campagnes. Le nom de Valmy
lui chappa. Cela fut pour moi comme une commotion lectrique.

Vous y tiez, lui dis-je, monsieur l'officier?

-- dix pas de vous, madame, lorsqu'on emporta le brave Drouot du champ
de bataille.

Tout le monde s'cria: Comment! est-il possible! vous y tiez, vous
vous battiez?

Je l'ai vue, disait Jarlot, donner une gourde et son mouchoir  un
sous-lieutenant bless d'un coup de feu, qu'elle n'avait pas l'air de
craindre. Oui, madame, c'est bien vous; on n'oublie pas plus le courage
que la beaut.

--Les souvenirs que vous me rappelez me donnent quelque orgueil,
quoique ce ne soit pas de la gloire. Le hasard seul me rendit tmoin des
brillans faits d'armes de cette journe, j'en suis heureuse; mais, comme
dj les ides ont chang, veuillez bien me garder le secret d'une
distinction militaire qui pourrait bien n'tre plus de mode, et
m'exposer ici  tous les embarras d'une insupportable curiosit.
L'hrone pourrait faire tort  l'actrice. Ainsi, M. Jarlot, du silence:
voulez-vous  ce prix mon amiti? Il porta la main sur son coeur, et je
reus une parole de brave, une de ces paroles auxquelles on est fidle.
Le pauvre homme, malgr sa religieuse discrtion, me suivait partout, ne
manquant pas une de mes reprsentations, et ne supportant pas qu'on
m'admirt  demi. J'aurai  parler des imprudens clats de cette
admiration, qui tait excessive, mme pour une ville comme Draguignan;
mais je dois m'occuper, par droit de prsance, de celle d'un prfet,
partisan beaucoup plus srieux qu'un lieutenant de gendarmerie.

Je dbutai par le rle d'Hlose. Mon costume tait fort simple, et
tout--fait en harmonie avec la troupe. Il n'y a pas, je crois, trop
d'orgueil  dire qu'au milieu d'elle on me trouva du talent. Qu'on songe
que je parle de la tragdie dans le dpartement du Var. Applaudie 
presque tous les passages importans, je distinguai avec plaisir
l'approbation du prfet au milieu de l'approbation gnrale, et je jouis
de tous le bonheur d'un succs qui du moins tait sans intrigue. M.
Fauchet sortit de sa loge par le thtre, et me dit, en passant, les
choses les plus flatteuses.

M. Fauchet tait un homme d'excellentes manires, d'un extrieur fort
agrable, paraissant, au premier abord, sentir un peu ses avantages,
mais au fond n'ayant point la fatuit dont il portait le masque. Je
passai trois mois  Draguignan, partageant mon temps entre l'tude, la
promenade, et quelques correspondances avec mes amis. Un jour, en
revenant de la rptition, je trouvai chez moi M. Cabre, secrtaire de
M. Fauchet, qui m'invita  dner de sa part  la campagne. Nous ne fmes
que quatre, et moi seule femme de la runion. Elle n'en fut pas moins
charmante. On ne peut se faire d'ide du charme et du bonheur de
rencontrer loin de la capitale ces plaisirs dlicats de l'esprit; de
parler,  deux cents lieues de Paris, thtre, auteurs, littrature. M.
Fauchet, dont l'esprit avait de la culture et de l'agrment, descendait
avec quelque peine de la dignit administrative, mais cette rserve mme
donnait du prix  ses rflexions, et une certaine coquetterie d'homme 
son abandon. Son regard fin et pntrant ajoutait quelque chose de trs
piquant  tout ce qu'il disait de sens et d'aimable, et il n'tait pas
jusqu' la pleur de son teint qui ne rpandt sur sa belle figure cette
sorte d'intrt qui nat toujours de la trace des passions o des
souffrances. On rcita force vers, force tirades tragiques, mais tout
cela entreml d'anecdotes et de propos d'une gaiet pleine de got et
de dcence.

_Le bon ton et le dcorum_ semblaient les prtentions de M. Fauchet,
mais il les soutenait sans raideur; je trouvai en lui un protecteur, un
ami mme, et j'aime  me persuader que, quoique loigne de son souvenir
par de mchans rapports, il n'apprendra pas sans plaisir que celle  qui
il reconnut _de la bont, de l'instruction, de la facilit  causer et
de la grce  crire_, ne se rappelle que sa premire bienveillance, et
nullement une inimiti justifie, peut-tre, par des inconsquences.

Cette soire d'aimable intimit finit par un accident assez comique. On
n'avait point de voitures pour revenir de la campagne, et nous fmes
pris par la pluie. Le secrtaire courut en aide-de-camp chercher des
parapluies, mais la route se fit sans cet utile secours. M. Fauchet me
couvrit d'abord de son manteau, puis, dans les endroits les plus
prilleux, me porta sur ses paules, sautant les ruisseaux avec un
hrosme de galanterie toute franaise; car notez bien que le premier
magistrat du dpartement tait en escarpins et en bas de soie blancs.
Arrivs  la ville, nous nous sparmes aprs avoir beaucoup ri de
l'aventure, pour viter que les bienveillans propos du chef-lieu ne la
jugeassent avec plus de malice que de gaiet.  revoir, m'criai-je en
quittant M. Fauchet,  un plus beau temps! Je ne savais pas si bien
dire; car je le revis, en effet, mais seulement en de plus doux climats,
au comble de la faveur et des dignits de l'empire, rapproch encore de
l'ex-actrice de Draguignan, qui avait aussi acquis une position
brillante dans cette heureuse ville de Florence, sous les auspices d'une
femme digne, par ses vertus et ses rares qualits, d'un trne qu'elle a
su tour  tour occuper et quitter avec grandeur[1].

Mon dpart de Draguignan ne tarda pas  avoir lieu. Une lettre de ma
cousine m'apprit la mort de mon mari; et cette fatale nouvelle d'un
trpas si inattendu ( Van-M*** n'avait que trente-un ans) me jeta dans
un tel chagrin, que ma tendresse ou plutt mes remords sentaient
l'imprieux besoin de la distraction et presque de la fuite.




CHAPITRE LXX.

Dpart de Draguignan.--Mademoiselle Flix.--Une troupe de comdiens.--Un
bourreau sentimental.


Je restai quelques jours encore  Draguignan, combattue par le besoin de
me distraire, et cette impossibilit de mouvement, suite des grandes
douleurs. Enfin je m'loignai, et ds que j'en eus la force j'en
prouvai un bien sensible. Car jamais la varit des objets, jamais la
nouveaut de l'existence, ne manquent leur effet sur mon imagination.
C'est elle qui me tourmente, mais c'est elle qui me console; elle serait
par trop cruelle si elle n'tait pas mobile. En arrivant  Aix, j'avais
dj ressenti l'heureuse puissance des voyages, et une rencontre vint
ajouter aux distractions qui m'taient ncessaires. Dans l'htel mme o
j'tais descendue, je crus reconnatre une femme charmante qui avait t
l'un des ornemens de nos runions chez Moreau et Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely. Elle avait l'air moins heureux, mais non moins
aimable, et j'avoue que l'ide de pouvoir lui tre utile me fit brusquer
la reconnaissance.

Quoi! lui dis-je avec vivacit, c'est vous, Flix! Que faites-vous ici?
O allez-vous? Voulez-vous venir avec moi? je vais  Paris.

--Hlas! ma chre amie, puisque vous voulez bien me traiter comme
telle, je vous annoncerai que nous ne pouvons bouger d'ici, et pour
cause. Nous sommes en gage, moi et ma troupe, car je suis actrice,
jusqu' l'envoi de l'argent que doit nous transmettre le directeur de
Digne.

--Eh bien! que faudrait-il pour donner la libert  des artistes de
mrite?

--Voici l notre rgisseur, M. Mairet, qui vous dira au juste nos
besoins financiers.

En effet, M. Mairet, jeune homme de fort bonnes manires, m'exposa avec
une franchise philosophique les besoins du prsent et les esprances de
l'avenir. Le dficit, la ncessit, taient de 700 fr.; je les lui
prtai avec un abandon qui l'enhardit  me proposer autre chose. Venez
avec nous, dit-il, sans engagement; nous et jouons tragdies et
vaudevilles, comdies et mlodrames, grands opras, voire mme
pantomimes  combats.

--J'y consens.

Flix me sauta au cou. Mairet disait mille folies: le premier rle se
frottait les mains  l'ide de jouer le grand rpertoire; sa femme, qui
tenait aussi les grands rles, grande et froide personne de trente ans,
s'chauffa par extraordinaire. J'invitai tout le monde  dner. Mairet
se chargea de la surveillance de mes malles, prtendant avec gaiet
qu'elles valaient le matriel de toute la troupe. J'annonai aux dames
que ma toilette serait  leur disposition, et  l'instant mme je leur
proposai d'en user, pour se rajuster un peu. Je ne m'excuse pas: on l'a
vu dj assez dans ces mmoires; mais il me semble que cette facilit de
caractre, qui m'a entrane dans quelques garemens, peut tre
cependant une condition de bonheur. Dans mes plus grandes peines, je me
suis surprise, voyant encore un bon ct aux plus tristes vnemens, et
oubliant tous mes chagrins personnels  la seule esprance d'allger
ceux des autres.

Aprs tous les clats d'une folle gaiet, je crus apercevoir parmi la
troupe un certain air de gne, quelques chuchotemens dont je demandai
l'explication. Alors Mairet, d'un ton comiquement srieux, prit la
parole: Madame n'ignore pas, sans doute, que les anciens se servaient
de chars pour voyager?

--Eh bien?

--Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs
monumens.

--C'est--dire que vous voulez aller  Digne en charrette?

--Comme vous le devinez.

--Et c'est cela que vous hsitiez  m'avouer? Mais cela complte la
partie; nous ferons une rptition du _Roman comique_.

Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout 
l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux
ncessits. Je ne montrai donc aucun tonnement  l'aspect de nos
phatons  deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance
comique. C'tait une charrette avec quelques cerceaux, revtue d'un peu
de toile ou  peu prs. Onze personnes l'encombrrent, car je veux bien
ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de
l'ingnue, et le carlin du _premier rle_. C'tait en vrit une colonie
 mourir de rire, et un voyage qui paratra trs amusant  tous ceux qui
ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au srieux. Enfin, entre
une tirade de _Smiramis_ et un grand air de _Barbe-Bleue_, nous
arrivmes  peu prs  bon port; car nous ne versmes qu'une fois.

Nous voulmes cependant ne point faire notre entre en pareil quipage,
et il fut rsolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit
village des environs de Digne. Moi, Flix et Mairet, nous descendmes
mme pour le gagner  pied, afin de jouir d'un site curieux et
intressant. Notre imagination se promenait avec dlices sur les
imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalit native, un
peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de prcieux restes de la
civilisation romaine. En gravissant les bords escarps d'un ravin, nous
apermes un couple qui excita vivement notre intrt, par la rapidit
et tantt la lenteur mystrieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait
d'une beaut remarquable, et la jeune femme d'une douceur anglique. Je
ne sais quoi de souffrant rpandu sur ses traits l'embellissait encore.
Nous nous sentions entrans par un pouvoir magique, non pas  les
pier, mais  savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.

En nous rapprochant, sans tre aperus, nous entendmes le jeune homme
parler avec motion: Ma chre Hlne, disait-il, ne me cache rien. Ne
crains pas de m'inquiter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au
contraire, pour que je souffre moins; songe  cet tre invisible qui
respire dj prs de ce coeur que tu m'as donn, prs de ce coeur qui a
chang en _joies clestes l'enfer auquel m'avait condamn le sort_. Je
n'ai point choisi mon horrible destine; tu sais, toi, que Charles n'est
point un barbare...--Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je
souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera. Puis le jeune homme la
serra dans ses bras et l'emporta, laissant chapper des paroles de
dsespoir. La jeune femme  son tour le consolait. Viens, Hlne,
ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des
mdicamens et de l'argent  porter  la pauvre Marguerite.

Nous tions rests long-temps dans le silence. Mon Dieu! me dit enfin
Flix, qu'est-ce l?

--C'est un tre malheureux!

--Je pense comme vous, dit Mairet. Le pays est un peu suspect pourtant.
C'est peut-tre un chef de bande,  qui l'amour a rendu un peu de
conscience.

--Moi, je crois plus charitablement que c'est une tte exalte. Vous
avez entendu, d'ailleurs, qu'il parlait d'une pauvre femme, de secours 
porter.

Enfin nous raisonnions encore  perte de vue sur cette singulire
rencontre, quand nous arrivmes au gte o nos camarades taient dj
couchs, entre autres l'un d'eux lgrement bless dans la chute que
nous avions faite. La paysanne qui tenait l'auberge nous dit, en nous
parlant de notre camarade: Oh! si ce monsieur avait voulu, il ne
souffrirait dj plus; car le bourreau a pass ici il y a une heure, mon
fils l'a vu; il le connat bien par la peur qu'il en a. Nous l'aurions
fait entrer dans la grange; il aurait appliqu au malade _son baume_ de
graisse de chrtien, et cela et t fini. Nous rmes aux clats, mais
l'aubergiste parlait srieusement. Elle nous racontait, pour nous
convaincre, des cures merveilleuses du bourreau, vantant l'humanit de
cet tre singulier, qu'elle n'et pas cependant voulu admettre dans sa
chambre.

Il y a donc eu quelque excution ici, dit Mairet, puisque l'excuteur
des hautes oeuvres y a pass?

--Non, monsieur, mais il se promne dans les montagnes avec sa femme.

--Oh! m'criai-je, c'est lui que nous avons vu, entendu... Certes, son
amour doit tre grand pour celle qui a pu entrer en partage de sa fatale
destine.

--Lui, le bourreau! dit mademoiselle Flix; songez donc  la belle et
noble figure de l'homme que nous avons rencontr; c'est impossible.

--C'est vrai qu'il est beau, reprit l'aubergiste, mais surtout il est
bon comme le bon pain qu'il donne aux pauvres. Puis sa femme:--C'est
bien encore une grande charit qu'il a faite.

--Vous verrez, s'cria Mairet, qu'il a fait un mariage par philantropie
et comme acte de compensation.

--Ne plaisantez pas! tout bourreau qu'il est, cet homme mrite quelque
intrt par la passion qu'il exprime pour sa pauvre compagne.

--Pas si pauvre! ajouta l'aubergiste; il fait venir pour elle, de
Marseille, de Paris, tout ce qu'elle peut envier. Elle l'tait pauvre
avant son mariage; mais  prsent elle est aussi heureuse que la femme
du percepteur, qui pourtant ne se refuse rien.

--Quelle est donc, m'criai-je impatiente de curiosit, cette femme qui
a accept le coeur du _bourreau_? Elle est jeune, jolie.

--Oui, mais c'est toute sa dot.

--Mais elle a l'air fort modeste.

--Pour a, c'est une honnte fille; mais... mais. C'tait une fille
abandonne; enfin, puisque vous voulez le savoir, c'tait une btarde.

--Ah! laissons l, dit mademoiselle Flix, notre justicier sentimental.
C'est bien assez pour en rver cette nuit, plus que si j'avais lu un
romand d'Anne Radcliff.

Je laissai dire et plaisanter tout le monde, mais je suivis
l'aubergiste, et la pris  part pour savoir encore quelque chose du
personnage qui avait si vivement excit notre intrt. J'appris que cet
homme tait arriv depuis deux ans  Digne pour y exercer son _tat_,
qu'il vivait comme un sauvage, qu'on ne le rencontrait que dans les
montagnes, que deux fois des chevriers l'avaient surpris vanoui au pied
d'un torrent, qu'ils l'avaient vainement engag  passer la nuit dans
leur cahutte, qu'il s'tait enfui malgr l'orage, en leur laissant une
pice d'or. Un jour, revenant tard, il avait trouv assise et pleurant
sur la route la jeune Hlne, enfant illgitime d'une pauvre fille de
ptre des environs du Puget, qui en mourant n'avait pu laisser au
malheureux fruit de sa faiblesse que la mendicit. Le bourreau s'tait
arrt  l'aspect d'Hlne mourant de froid et de faim, lui avait donn
d'abord une large aumne, et la pauvre fille l'avait bni avec un accent
si persuasif, qu'il s'tait arrt long-temps. Encourage par cette
piti si douce dont elle entendait le son pour la premire fois, Hlne
avait suppli l'inconnu de la sauver tout--fait, de la prendre  son
service, qu'elle travaillerait, qu'elle serait heureuse seulement en ne
vivant point d'aumne. En fallait-il davantage sur l'ame de l'tranger
pour lui inspirer l'ide d'en faire sa compagne, et d'chapper ainsi au
supplice de son isolement? Mais comment dire qu'on est le bourreau!

L'tranger pria la jeune fille de revenir le lendemain  une heure fixe,
et il marcha derrire elle vers la ville, en lui recommandant de ne pas
se retourner, de ne pas parler de leur rencontre. La jeune fille fut
exacte au rendez-vous avant le jour. Il lui parla sans dtour, lui
proposa de l'envoyer  Paris ou  Marseille se placer, ou bien de
l'pouser s'il ne lui faisait pas trop d'horreur.  l'aveu de sa
terrible profession, Hlne tomba vanouie dans ses bras. Hors de lui,
aimant d'autant plus qu'il n'avait encore rien aim, il attendait son
arrt. La jeune fille souleva les yeux sur lui, mais ils n'exprimaient
point l'horreur; l'intrt, la compassion, la reconnaissance, semblaient
l'avoir vaincue. Vous tes bon, lui dit-elle, vous tes malheureux; mon
bonheur sera de vous consoler, nous ne parlerons jamais de vos devoirs.
Nous vivrons et mourrons ensemble. Et, en effet, ils se marirent.

Tout le monde  Digne savait ce que l'htesse nous raconta de ce couple
extraordinaire. Tout le monde vantait leurs vertus, citait les bienfaits
de leur sensibilit. Je les rencontrai quelquefois et ne pus retenir
l'espce d'intrt qu'ils m'inspirent. On ne saurait imaginer
l'attendrissement qu'ils prouvaient, et la singulire reconnaissance de
leurs saluts pleins de modestie.

Je passai trois mois  Digne, et l'on pense bien qu'il n'en avait pas
fallu tant pour m'enlever les premires illusions de mon quipe
dramatique, remplaant le soin des plus chers et des plus srieux
intrts. J'eus occasion de connatre et de voir  Digne M. Alexandre de
Lameth, qui y tait prfet. On ne saurait joindre  un extrieur
distingu des manires plus affables et une politesse plus rellement
bienveillante. Il avait un jardin, bien loin de la ville, il aimait les
longues promenades dans les lieux pittoresques, et nous nous
rencontrmes souvent dans mes courses champtres. Il tait aim et
respect dans le pays, et quoiqu'il ne ft dj plus jeune, les femmes
ne l'appelaient que le beau prfet. La pauvre troupe de la capitale des
Alpes n'y faisait pas fortune; elle ne se soutenait mme qu' l'aide de
toutes les ressources d'une administration bienveillante et de la
gnrosit de M. de Lameth.

Je n'avais voulu accepter ni part ni appointemens; j'avais seulement
stipul une reprsentation  bnfice. La veille du jour o l'on devait
la fixer, je reus une lettre d'Amsterdam, par laquelle on rclamait
vivement ma prsence, et une autre lettre de Ney, dont le tendre et
glorieux souvenir ne me permit plus d'exister jusqu' ce que mon dpart
ne ft effectu. Malgr ma facilit pour mes amis du moment, jamais je
ne fis  qui que ce ft confidence de mes relations de famille, et
surtout de la noble affection qui remplissait mon ame.




CHAPITRE LXXI.

Dpart pour Paris.--Dernire entrevue avec Moreau.--Nouveau voyage en
Hollande.


J'arrivai  Paris le 19 janvier. Avant de me rendre en Hollande, je
m'aperus que j'avais besoin de Moreau pour des papiers de famille qui
taient dans le tiroir d'un meuble. J'crivis un mot au gnral, qui
resta sans rponse. Comme il n'existait depuis long-temps avant son
mariage rien d'intime entre nous, et qu'il y allait pour moi d'un grand
intrt, je m'irritai de ce dsobligeant silence. Je pris une calche et
me fis conduire  Grosbois, o Moreau habitait alors avec sa femme,
rsolue  me prsenter mme chez lui. Le sentiment des convenances,
rveill en moi, ne me permit pas d'en venir l. J'envoyai seulement un
billet. La rponse ne se fit pas attendre, et me fixait un rendez-vous
pour le 26, au boulevard de la Madelaine, non loin d'un chantier, o se
trouve aujourd'hui la rue Godot de Mauroy. Je m'y rendis, et il y avait
prs d'une demi-heure que je l'attendais, quand il arriva. Je le trouvai
bien vieilli, bien chang; il me remit mes papiers, et nous nous
promenmes long-temps, malgr le froid. Il ne me parla que de chagrins,
de contrarits. Je fus saisie jusqu' perdre contenance lorsque,
reprenant tout  coup le ton de l'ancienne familiarit, il me dit:
Elzelina, me diras-tu la vrit? o et comment as-tu connu cet
extravagant d'Oudet, et qu'as-tu eu de commun avec lui? Je me
rapprochai de lui, l'imagination frappe de terreur. Je lui racontai
tout. Il parut hsiter  me croire.

Vous n'avez jamais eu d'autres relations? vous n'avez fait aucune
confidence sur moi?

--Rien autre, je vous jure, et croyez, car vos doutes me font trop de
mal.

--C'est un extravagant qui, avec des talens, ne russira qu' se faire
fusiller. C'est un royaliste.

--Bah! est-ce qu'il y en a encore?

--Plus que jamais, ou d'ambitieux qui en prennent le titre. Mais je
vous tiens ici: vous avez froid, ma pauvre amie. Montons en fiacre; vous
me descendrez rue Lepelletier o j'ai laiss mon cabriolet. Pendant ce
court trajet, il me fora d'accepter un petit portefeuille. Je voulus
l'ouvrir; il s'y opposa. Elzelina, vous me le rendrez. Vous allez dans
votre respectable famille: tchez de vous soumettre; restez-y; allez
vivre  la campagne, vous avez des ressources pour la solitude;
croyez-en un homme qui vous a tendrement aime, et que votre sort
intressera toujours: crivez-moi sitt arrive.

-- quelle adresse?

-- la mienne.

--Et madame?

--Ma femme sait, non pas que je vous vois ce soir ici, mais c'est
elle-mme qui m'a dit que vous auriez peut-tre besoin de moi pour
pouvoir retourner dans votre famille: femme anglique par ses qualits;
comme vous disiez souvent, une beaut mignonne. Oh! oui, j'aime bien ma
femme. Son ame tait dans ses regards. Je regardais avec une
respectueuse admiration ce grand guerrier, exprimant avec une si
touchante vivacit tous les doux sentimens d'poux et de pre.

Cher Victor, m'criai-je, que votre bonheur me fait de bien! Je vous
crirai d'Anvers et de La Haye. Adieu.

--Encore une fois, Elzelina, vous m'avez bien dit la vrit sur Oudet?

--Mon Dieu, oui! ne me parlez donc plus de cet homme.

--Soit; mais ne vous liez pas avec lui: rien n'est dangereux comme les
intrigans politiques.

--C'est donc un conspirateur?

--Oh bon Dieu! un conspirateur! vous voil sur le ton de la famille
rgnante. Il est vrai que Ney vous en aura appris le langage.

--Mais je ne le vois point, Ney; il est mari.

--Oui, mari  une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus
brave de nous tous, descendre au rle de courtisan!

--Mais, lui dis-je, la femme de Ney est doue de toutes les vertus.

--Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il
aurait d la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces
politiques finiront peut-tre.

--Mais, mon ami, tout cela n'et pas commenc, si vous eussiez eu plus
d'ambition ou de justice pour vous-mme.

--Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le mprise,
et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour
asservir mon pays.

Jamais je n'avais vu  Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il
n'avait jamais aim Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'tait
exhale en termes si nergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme
d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intresse, et
je le quittai.

Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'tait point  Paris, je
partis le lendemain mme pour la Hollande, aprs lui avoir crit pour le
prvenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est
fort rare,  Delft, o j'avais des connaissances, et o je m'arrtai
quelques jours. J'crivis  ma cousine, et n'eus point de rponse; ma
lettre  ma mre reut la suivante:

Ce n'est pas ici qu'on a demand  _vous voir_, c'est  Amsterdam que
votre prsence est ncessaire: rendez-vous-y sans dlai, n'acceptez
_aucune somme comptant_ pour renoncer  la pension qu'on vous doit; on a
crit  M. Krayenhof, allez prendre ses avis.

Sans laisser une minute  la raison, je rpondis:

Puisque, aprs une longue absence, je ne reviens dans ma famille que
pour en tre repousse, qu'on me regarde dans ce moment comme _ jamais
trangre_, je vais  Amsterdam, et traiterai de mes intrts sans
prendre d'autres conseils que mes seules volonts pour rgler des
affaires qui, ds ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille 
laquelle _moi aussi je renonce_. On a appris  ma mre  me repousser,
peut-tre  me har! Mais en songeant que je suis l'image et _fus
l'enfant chri de celui qu'elle pleure_, j'ose esprer que du moins
jamais elle ne maudira sa fille.

Deux heures aprs le dpart de cette lettre, j'tais sur la route
d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reut
avec svrit, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant
toutes les difficults qu'prouvaient mes droits  une pension. Il me
proposa un ddommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du
bon et respectable vieillard plut  mon coeur. Je me livrai avec bonheur
 l'empressement de le convaincre qu'un vil intrt ne me guiderait
jamais. Je consens  tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai
sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu' votre
pardon.

--Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous har,
pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai
12,000 florins.

Je signai immdiatement. Il me remit en outre une parure en rubis qui
tait reste  Amsterdam, et que Van-M*** avait ordonn de me rendre.
Elle me fut vole ainsi qu'un ncessaire contenant 4,000 livres, pendant
la route. Crainte de retard, et dsesprant de rien retrouver, je n'en
parlai pas, et j'arrivai  Anvers le 19 fvrier. La premire nouvelle
que j'appris  table d'hte fut la conspiration et l'arrestation du
gnral Moreau, o se trouvaient des Hollandais, des Belges et quelques
Franais. Si Bonaparte et pu entendre les tmoignages de l'estime
universelle pour l'illustre accus! Tout le monde exprimait  haute voix
son indignation.--Quoi! s'en prendre  Moreau, le plus honnte homme de
France! disait l'un.--N'importe, disait l'autre; sa renomme est une
rivalit, sa probit rpublicaine un reproche.--L'arme se soulvera,
criait celui-ci.--Ne l'esprez pas: le consul n'aura conu son affreux
projet qu' coup sr.--Alors, reprit un tout jeune homme, le tyran ira
le rejoindre, c'est moi qui le dis. Et il continua sur ce ton.

Anantie de l'pouvantable nouvelle, j'avais gard le silence, mais je
le rompis pour mler les accens de ma propre indignation  celle du
jeune homme. Un des tmoins me fit quelques signes de me dfier, ce que
je tchai de faire en modrant petit  petit mes expressions; mais mon
coeur parlait toujours plus haut que la prudence. La race des agens
provocateurs n'est pas,  ce qu'il parat, d'invention nouvelle; car en
arrivant  Paris, mon retour fut presque aussitt suivi d'une lettre o
l'on me demandait compte de mon voyage, de mes relations; on m'engageait
 m'exprimer d'une manire plus convenable sur le chef de l'tat. Celui
au nom duquel on me donnait ces charitables avis runissait alors deux
qualits dont une suffisait  mes craintes. Je me le tins pour dit, afin
d'viter de nouvelles attentions du _grand_ juge et du ministre de la
police gnrale. Je restai  Paris pendant tous les dtails de l'affaire
de Moreau. J'crivis deux fois  Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui
refusa de me voir, et m'envoya dire que le meilleur conseil qu'il et 
me donner tait de quitter Paris. Je vivais isole, ne voyant aucun ami
du gnral, n'apprenant que par le bruit public l'issue du procs, la
noble conduite d'un de ses frres d'armes, la belle parole de ce juge
hroque, de ce vertueux Clavier, qui rpondit aux insinuations d'un
autre juge qui promettait la grce au nom du consul, si le gnral tait
condamn: _Et qui nous la donnera  nous, notre grce, si nous le
condamnons?_

La libert du gnral me rendit le calme; j'tais sre que l'illustre
proscrit serait aussi heureux qu'on peut l'tre loin de la patrie
esclave. Ayant alors beaucoup d'argent  ma disposition, et sous le
poids du triste isolement, je fis plusieurs tournes  Nantes, 
Bordeaux,  Tours. Je fis ces voyages sans but, sans plaisir, seulement
par le besoin d'objets nouveaux. Je dpensais mon argent, comme si cela
et t une rente annuelle. N'ayant jamais connu les privations,
pouvais-je deviner la science de l'ordre et la ncessit de l'conomie?




CHAPITRE LXXII.

Ney.--Premire entrevue.--Dlicieuses, mais courtes illusions.


Ma destine, si bizarre, a prcipit tant d'vnemens dans une carrire
pourtant encore si courte, que mon souvenir, qui en a conserv fraches
toutes les motions, en confond souvent les dates rigoureuses.
N'importe, s'il y a quelque obscurit dans la chronologie de mes
Mmoires, il n'y a que de la bonne foi et une religieuse fidlit dans
les aveux. Cette destine, qui semblait se plaire  multiplier pour moi
les fautes, les commenait toujours par l'entourage des occasions et des
personnes les plus propres  me les faire multiplier. C'est ainsi qu'
mon retour  Paris, D. L***, ce conseiller de toutes mes faiblesses, se
trouva encore auprs de moi. Hlas! que ce qu'on nous dit a d'empire sur
nous, quand ces paroles ne sont, pour ainsi dire, que l'cho de nos
sentimens secrets et la flatterie de nos rves! Les premires paroles de
D. L*** me furent un immense bonheur: elles m'annonaient l'arrive
prochaine et positive de Ney. Toute la soire se passa dans le rve
enchanteur de mille projets, dans la douce esprance surtout de voir
chez moi l'objet chri de tant de proccupations. Je chargeai D. L*** de
me chercher un beau logement, de raliser en billets tout ce que je
pouvais alors possder, de me tenir un passe-port toujours prt, afin de
n'avoir, s'il le fallait, rien  dmler avec les choses vulgaires de la
vie. Au bout de trois jours, j'tais confine dans une dlicieuse
retraite, rue de Babylone, petite, mais commode, et dans un espace
troit renfermant l'ombrage d'un jardin dlicieux. Les premires nuits
furent un enchantement au milieu duquel venait se mler pour la premire
fois cette inquitude de plaire qui en indique le besoin profond. D.
L*** et mon miroir ne suffisaient pas pour me rassurer: l'amour n'a
point de vanit; et j'aimais bien, car j'tais bien peu contente.

J'avais reu trois lettres de Ney; elles taient fort courtes, mais je
les relisais souvent. Les expressions n'en taient point passionnes,
mais assez douces et assez aimables pour faire prendre le change, la
galanterie tant toujours pour un coeur de femme si prs de ressembler 
la tendresse. Je prparai un mot pour lui, un mot qui pt me valoir 
son arrive une prompte visite; mais il parat qu'on a peu d'esprit
quand on aime, car ce billet tait bien le plus sot et le plus mal
tourn que j'eusse crit de ma vie; D. L*** se chargea de le porter 
celui auquel il tait adress; et ds le matin il sortait pour guetter
cette arrive, la seule occupation de ma tte. Le quatrime jour de ces
courses complaisantes, D. L*** tardait  paratre:  sept heures du
soir, j'allais me mettre  table, mourant d'une impatiente terreur,
lorsqu'il entra en me criant de la porte: _Il est arriv!_ je l'ai vu,
il tient votre billet.

--Et sa rponse! m'criai-je.

--Il l'apportera lui-mme.

--Quand?

--Demain.

--Quoi! pas une ligne? seulement demain! et je tombai d'accablement.

Il ne pouvait ni venir ni crire. Il tait dj comme au milieu d'une
cour; j'ai eu de la peine  pntrer jusqu' lui. Sa faveur est au
comble: on l'attendait au Luxembourg. Je l'observais avec attention, et
j'ai lu une bien douce surprise sur son visage; jugez-en par cette
question: Est-elle libre? la trouverai-je seule?

--Est-il bien vrai? lui avez-vous tout dit?

--Oui, tout; il le sait, le croit et le verra... et il sera trop
heureux.

D. L*** pronona ces derniers mots avec un accent que je ne lui
connaissais pas, mais qui me causa de la gne en me faisant penser ce
que je ne saurais dsigner mieux que par la bienveillance de notre
vanit, qui se complat mme dans l'apparence d'un hommage  nos
attraits, dont l'aveu nous offenserait et n'aurait rien de bien
flatteur. Enfin, je me crus oblige de contraindre l'excs de ma joie
par l'ide qu'il tait pnible  D. L***. Que la vanit est
compatissante! ce n'tait encore qu'un raffinement d'adresse de sa part
pour m'engager  lui pargner d'tre prsent le jour de la visite, et
viter par l des claircissemens qui n'auraient pas tourn au bnfice
de sa vracit.

Que ce demain me paraissait long  paratre! Ds le matin, je me
promenais, je regardais, j'avanais les pendules. Il me semblait que je
distinguais le bruit de sa voiture. La fatigue m'ayant gagne, je
m'assis au milieu de mon parterre, relisant l'ode tant clbre de
Sapho. Une vague rverie avait remplac l'impatience; mais elle tait
encore passionne, car, pour les courts momens qui m'taient promis, je
n'eusse pas craint de les acheter au prix de l'agonie du fatal
Promontoire. Qui n'a ressenti toutes les nuances des mille sentimens
contraires qui se succdent dans les heures d'une premire attente!
Hlas! je les prouvais toutes ensemble, quand un cabriolet roulant avec
fracas s'arrte: la porte s'ouvre; et je n'avais pas eu le temps de
croire  mon bonheur qu'il m'tait confirm.

Je n'avais plus d'esprit; mais j'avais tant de bonheur que l aurait d
finir ma vie.

Si Ney et t un homme ordinaire, on et presque trouv sur son visage
de la laideur; mais avec sa noble taille, avec son attitude et ce regard
qui tait tout l'homme, en voyant tant de gloire on croyait voir la
beaut. Quelques paroles avaient  peine t changes entre nous, et
dj nous causions, nous sentions comme des amis de vingt ans. Avec
quelle loyale probit il me rappelait le soin de mon avenir!

Et je lui rpondais: Cet avenir, n'y pensez pas: savoir que quelques
battemens de votre noble coeur sont pour moi, n'est-ce point l toute ma
destine?

Nous parcourions ensemble mon charmant asile; il en tait ravi. C'est
Moreau, me disait-il, qui vous en a fait hommage?

--Cette maison n'est point  moi; je la loue garnie.

--Mais cela vous ruine, si Moreau n'y pourvoit.

--J'ai tout refus de lui.

--Il a mal agi, et vous aussi.

--J'ai eu trop de torts envers Moreau, pour que ses bienfaits ne me
fussent pas pnibles.

--Tout cela est trop romanesque, ma chre amie: Moreau connaissait
votre famille; il vous avait donn son nom, il vous devait une
existence; mais vous avez des talens, de l'ducation, vous aimez mieux
ne rien devoir qu' vous-mme.

--Ne gtez point mon bonheur par les ennuis de la prvoyance.

--Vous m'intressez trop pour que je ne prvoie pas  votre place.

--Je vous intresse. Ah! ce mot me suffit. Que de devoirs vont nous
sparer! Que ce jour me soit d moins paisse avec mes illusions; si ce
jour doit tre mon avenir tout entier, ne l'attristez point d'avance.
Ce mot tait le cri du coeur; il le comprit, et son regard me dit assez
qu'il tait heureux. Et moi, fire de tant de gloire et d'amour, je me
trouvais plus qu'une reine.

Trop franc, trop loyal pour hsiter devant un devoir et un aveu, Ney ne
me laissa point ignorer les projets de Napolon pour son union avec une
jeune et belle personne amie d'Hortense.  force d'admiration pour une
si haute probit, j'tais heureuse en l'entendant parler de cette union
qui, par un lieu sacr, allait le sparer de moi.

Mais si vous formez ce lien, lui dis-je seulement, vous poserez donc
les armes?

Les poser! j'espre bien rester le dernier sur les champs de bataille;
mais, vous ne le croirez pas, c'est Napolon qui tient en gnral  ce
qu'on se marie. Je ne sais trop s'il a raison: car quel est l'homme qui
ne change pas un peu avec une famille, avec des enfans?

--Mais dans le haut grade o vous tes parvenu, on peut tre suivi de
sa femme?

--Ce serait n'avoir pour elle nulle piti que de l'exposer ainsi aux
prils de la guerre. Nous sommes tous soldats; et, en nous levant  un
grade, Napolon ne nous lve qu'au droit d'avoir la meilleure part dans
les prils et dans les fatigues. Nous ne passons pas mme les revues en
calche, et nos pauvres femmes seraient fort mal sur un champ de
bataille.

--Ah! si j'en avais le droit, je saurais bien vous suivre au milieu de
ces travaux de la gloire, et la fatigue elle-mme me paratrait dj une
rcompense.

Ney n'tait pas homme  transiger avec un devoir, et j'ose dire que,
sans cette conviction, il m'et t moins cher. Dans ce moment, le
devoir mme lui tait doux, car la femme qu'on lui destinait tait en
tout digne de lui. D'aprs ses aveux de mariage, j'aurais craint de
donner  Ney de mon caractre une opinion dfavorable en lui demandant
de revenir. Mais qu'il me fit heureuse en me disant: Mais je suis libre
encore; vous ne me renverrez pas demain:  quelle heure serez-vous chez
vous?

-- toute heure. Je ne suis reste  Paris que pour vous; je n'ai
choisi cette retraite que pour vous y recevoir; je la quitterai, je
quitterai Paris, je quitterai la France quand je ne pourrai plus sans
crime vous y attendre.

--Vous tes bien dangereuse!

--Je ne le serai jamais pour vous. Je prvois nos destines, qui ne
peuvent tre unies; mais je saurai prfrer votre gloire  mon bonheur.
En vous perdant, aimer seule ne peut tre un crime, et cela suffira
encore pour mon bonheur.

--Mais comment ai-je pu vous inspirer un sentiment si voisin de
l'enthousiasme?

--Depuis que votre nom fut prononc devant moi par les tmoins de votre
valeur et les compagnons de votre gloire.

Il me serra contre son coeur avec une violente tendresse, et avec ce cri:
Je vous jure  jamais une amiti de frre.

Nous restmes quelques momens dans le silence d'un bien doux
recueillement et d'une admiration presque gale.  gloire! tu n'es donc
point une chimre, puisque tu donnes tant d'lvation et de ralit  un
sentiment dj aussi lev que l'amour?

Ney me quitta; mais la nuit tait si belle, mais mon coeur tait si
plein, que, le croyant encore prsent dans ces lieux qu'il venait
d'animer, je parcourais avec dlices les dtours embaums de mon jardin,
heureuse enfin d'avoir trouv un objet  mon imagination, un but  mon
existence, un besoin de noble indpendance, et d'avenir digne du
sentiment qui venait d'embellir ma vie.

Je rsolus de raliser tout ce qui me restait de fonds, de partir le
jour o _son_ mariage serait fix irrvocablement, de m'assurer son
estime par cet effort douloureux, et de conqurir les droits si
consolans d'une hroque amiti. Pour la premire fois, j'avais de la
prvoyance, et je me rappelai que ma pension avait de longs arrrages
dont je songeai  presser le recouvrement, pour augmenter les capitaux
sur lesquels se fondait ma libert.

D. L***, qui s'tait loign aprs la preuve de dvouement qu'il m'avait
donne, la remise du billet tant attendu de Ney, revint le lendemain. Je
sentais le besoin de la reconnaissance pour ce qui me semblait un
bienfait, et en mme temps un inexprimable malaise vis--vis de celui
que je voulais rcompenser. J'tais dj si fire d'avoir approch du
noble coeur depuis si long-temps appel par le mien, que je craignais
d'entendre un mot, de soutenir un regard qui pt porter atteinte  la
flatteuse certitude d'tre, par toutes mes relations et tous mes
sentimens, digne de son intrt et de son estime. Je dis  D. L*** que
mon intention tait de partir pour l'Italie aussitt que le mariage de
Ney serait fix. D. L*** parut hors de lui, non seulement par la
surprise de me voir instruite de cet vnement, mais encore par
l'annonce de mon projet de quitter Paris.

Combien, me dit-il, vous tes toujours extrme dans vos rsolutions!
Pourquoi quitter Paris? Ney vous aurait-il dplu; lui auriez-vous
surpris des dfauts?

--Quelle supposition! Serait-il possible de dcouvrir des dfauts sous
tant de lauriers? Je l'ai trouv mieux, bien mieux que je ne l'avais
rv; je l'aime, mais je pars, car il ne m'a jur qu'un attachement de
frre.

Hlas! la rsolution tait forte, l'aveu en tait sincre; mais cet
hrosme de la raison m'abandonna bientt, et je ne pus retenir mes
larmes. Mais D. L***, m'criai-je, vous saviez qu'il venait  Paris
pour se marier?--Oui et non; mais qu'importe  votre liaison?

--coutez-moi: la jeune personne qu'il pouse est belle, aimable, voil
bien quelque chose; elle-lui plat, et c'est plus qu'il n'en faut pour
l'empcher,  la veille d'un si prochain bonheur, de courir les chances
d'une passion nouvelle.

--Je ne dis pas non; mais ne vous exaltez pas, laissez passer les
ftes, les premiers jours d'un hymen; restez, attendez, et vous pourrez
n'tre pas due dans vos esprances.

--Affreux conseiller! je vois  quel prix vous voulez me faire acheter
le bonheur; mais comme j'en voudrais tre digne, je n'en serais pas
capable, et ce mariage d'amour auquel il aspire ne serait qu'un mariage
de convenances, que je repousserais vos coupables ides. S'il ft rest
libre, ma vie n'et t qu'une longue preuve d'amour; mais je veux
mriter au moins ce qu'il peut m'accorder encore. Tenez, ne dites plus
rien; je ne serai jamais  la hauteur de votre horrible morale. Mon
parti est pris invariablement. Chargez-vous de toutes les commissions
dont je vous ai parl. J'espre voir Ney ce soir, ne revenez que demain.

--Adieu donc, belle dame, je vous laisse avec tout le charme d'une
douce attente.

--Ah! voil un ton sentimental qui...

--Qui ne va pas, allez-vous dire. Ce n'est pas trop le mien; mais le
seul reflet de votre exaltation suffirait pour enflammer l'homme qui y
serait le moins dispos; et quand je vous entends je ne suis plus sr de
moi-mme.

--Si j'allais vous rendre honnte homme cela me ferait une rputation.

--Ah! je n'en vaux pas la peine: prenez-vous  un de ces grands
sclrats en habits brods; mais un demi-coquin comme moi, qui, ballott
par le sort, louvoie entre le mal et le bien, cela n'est pas digne de
vous. Servez-vous de moi, car je vous suis bien dvou; mais ne tentez
pas ma conversion, parce que je ne serais qu'un maladroit en fait de
scrupules.

--Vous ne m'aviez jamais parl avec tant d'esprit, ni surtout avec tant
de franchise, et

     J'aime  voir que du moins vous vous rendiez justice.

--Vous avez, certes, plus d'esprit que moi; mais vous n'entendez rien 
la partie vritable du bonheur. Vous avez, comme par miracle, tourn la
tte  celui qui vous la tournait: sa dmarche le prouve. L'amiti de
Napolon est un sr garant de sa gloire et de sa fortune, et c'est ce
moment que vous choisissez pour vous loigner de ce Paris o vous pouvez
briller, et cela pour des chimres dont vous auriez ri avec le vertueux
poux aprs la bndiction nuptiale.

--Pour la dernire fois, affreux conseiller, cessez votre langage.
Puiss-je prfrer toujours mes chimres  votre positif et  vos
ralits!

Il me quitta stupfaite de sa logique, et attribuant sa franchise 
l'espoir d'exploiter la domination qu'il avait prise sur mon esprit, et
dont il comptait bien agrandir le cercle.

Quelques minutes aprs le dpart de D. L***, je reus de Ney le billet
suivant:

     J'ai beaucoup entendu parler depuis hier de l'amie du gnral;
     j'ai beaucoup de choses  vous dire, de conseils  vous donner. Je
     compte sur votre entire franchise et sur votre dlicatesse, malgr
     les _dit-on_ de la bonne compagnie. Ne pouvant venir que fort tard,
     je vous en prviens, et je vous sais dj si bonne, que je ne vous
     fais pas mme d'excuses d'abuser de votre patience.

      vous d'amiti,

     MICHEL N...

Oh! que l'amour est une douce chose! qu'il est habile  nous rendre
heureuses! Je trouvais je ne sais quel charme  ce retard, qui me
semblait un sacrifice de ma vanit  ses devoirs, et un honorable
dvouement  l'attente... Oui, me disais-je, ma vie a maintenant un
noble but. Un sentiment pur s'est empar de ma jeunesse pour l'arracher
aux sentimens du monde. En mourant, du moins, je pourrai me l'avouer.
L'amour est donc aussi une bien noble chose, puisque sa prsence est
dj assez forte pour me faire oublier ce pass qu'on a dj lu, cette
srie de fautes et de faiblesses remplace dj par le voeu d'une
irrprochable conduite. Lors mme que cette passion gnreuse est malgr
elle infidle  ses sermens de vertu, n'est-ce rien que la flamme
qu'elle en ranime?... Je ne crois pas y avoir t entirement infidle.
Ney tait libre encore: nous fmes entrans au del de l'amiti
fraternelle; mais ces courts transports cdrent  la voix du devoir
lgitim; et depuis cette premire poque de flicit jusqu'
l'pouvantable catastrophe qui termina une vie glorieuse, je puis rendre
 ma passion ce tmoignage, qu'elle ne reut jamais d'autre rcompense
que la joie d'tre ressentie. Hlas! dans l'ge mr elle a t mon
refuge contre d'autres fautes, depuis que l'or de mes blonds cheveux
s'est chang en argent.

Je passai une longue journe  attendre,  lire,  esprer,  me
rappeler; je me trouvais heureuse, et Ney, pourtant, n'arriva qu' neuf
heures du soir. Soyez fort pour nous deux, m'criai-je en
l'apercevant!--J'ai pris de belles rsolutions contre vous; mais comment
rsister  l'ide de ce sentiment dnu d'gosme? je me marie! ma femme
possde tout ce qu'il faut pour plaire; je l'aime, je l'aimerai;
mais...

Qu'il me fut doux cet orgueil d'amour, de penser que je pouvais quelque
chose pour le bonheur d'un grand homme!

Quels sont vos noms de baptme? me dit-il brusquement, quoique avec un
air de prmditation. J'hsitais.--Dites-m'en un que personne ne vous
ait jamais donn.

Que je sois Ida pour vous: C'est un nom qui tait bien cher  mon pre.

--Eh bien, chre Ida! le sort, le devoir, l'honneur, exigent notre
sparation. Je suis dans un poste o se revoir est une chance;
promettez-moi, n'importe o me pousse la guerre, que jamais une lettre
de moi ne vous dira en vain: Ida me manque.

--J'obirai, j'accourrai, quels que soient les distances, les lieux et
les devoirs. Je suis heureuse, rien que de le promettre. Puis je lui
faisais raconter ces campagnes d'une valeur presque fabuleuse, ces
prils qui l'avaient toujours pargn, cette gloire, cette fortune
militaire, qui avaient tant d'admirateurs et qui n'avaient pas
d'envieux.

 ma chre! je suis un soldat, nous sommes tous braves, mais, j'ai t
plus heureux. La libert m'a donn un sabre, la nature, de l'activit et
des forces. J'ai le coeur franais, voil tout le secret de ma destine.

J'tais muette d'admiration devant tant de simplicit avec tant de
grandeur. Je sentais avec un secret orgueil qu'il fallait tre plus que
belle pour mriter l'attachement d'un si haut caractre.--Ney, lui
dis-je, me promettez-vous de me prvenir _ici_, vous-mme, et non par
lettre, du jour o votre mariage sera fix?

--Je vous le jure!

--Mais vous, Ida, promettez-moi de bien rflchir avant de prendre un
parti; je ne pourrais jamais tre heureux si je vous savais  plaindre.

--Cher Ney, je vous crirai, j'apprendrai vos victoires; je vous dirai
par lettres mon amour... Nos destines s'accompliront.

--O prenez-vous donc, trange et divine femme, tout ce que vous
exprimez si bien?

--Dans mon coeur... et il ne trompe jamais. Il y posa sa noble main; je
la serrai avec force, et son regard me dit qu'il sentait tout ce que
j'prouvais.

Je vivais comme dans un nuage d'amour; chaque matin tait un doux rve,
une attente mlancolique et tendre, que la visite du soir confirmait
toujours. Les dernires entrevues me semblrent pourtant empreintes de
quelques plus sombres couleurs. Son air avait t triste et proccup.
Il devait venir fort tard le lendemain. Je sortis dans la journe: en
rentrant j'appris que Ney s'tait prsent chez moi, qu'il avait fait
mille questions avec tous les gestes de l'emportement et de l'humeur.
Voici le billet que je trouvai sur ma toilette:

La solitude commence  vous peser,  ce qu'il parat... Mais je n'tais
attendu que ce soir; je n'ai pas droit de me plaindre... Au reste,
rassurez-vous sur votre rclusion; j'tais venu, pour vous en annoncer
le terme. Dans dix jours vous serez plus libre que moi.

 la lecture de ces lignes cruelles, comment rendre ce qui se passait en
moi? ce fut presqu'une agonie jusqu' l'arrive de celui qui la causait.
Ds que je l'entends, je me prcipite vers la porte, je lui saisis la
main avec violence, et la portant sur mon coeur: Que vous a-t-il fait,
m'criai-je, pour le dchirer? Hlas! la conviction fut prompte, car
mon langage tait dchirant; mais admirez cette nigme du coeur humain.
Il avait accompagn ses premires questions sur ma sortie d'un certain
emportement et d'une certaine rudesse. J'avais comme peur de sa terrible
physionomie, et le retentissement de cette frayeur me semblait un
plaisir.

Le ton devint plus timide et mme plus gai. Je lui parlai de ma disgrce
dramatique, qui pourrait bien avoir quelque rechute. Quoi! vous
songeriez encore au thtre? Dans vos projets vous compteriez celui-l?
 mon amie! j'aimerais mieux vous voir cantinire qu'actrice.

--Cantinire! pour cela j'y consentirais volontiers, car cela serait un
moyen de vous voir. Il partit d'un clat de rire  cette plaisante
dclaration.

--Une pareille vie, Ida, n'est pas faite pour vous. Le nom seul vous
l'indique assez.

--Mais quel malheur au moins, que je ne puisse,  votre mariage,
devenir garon. Vous me feriez entrer au service; je vous servirais en
qualit d'aide-de-camp. Je continuai ainsi  dbiter mille folies et 
dissiper les nuages qui avaient obscurci son noble front.

Avez-vous toujours des habits d'homme? ajouta-t-il.

--Oui, garde-robe complte.

--Je vous ai vue sous ce costume; vous aviez l'air d'un franc mauvais
sujet.

--Mais c'est bien mal de me le rappeler, vous qui ne me trouviez pas
capable de la dignit de cantinire.

--Mais savez-vous que nous avons des cantinires de fort bonne
compagnie, de vritables femmes  sentimens, toutes fort laides  la
vrit; mais  l'arme la laideur mme n'est pas une garantie de la
vertu. Et l-dessus il me conta de fort drles aventures qui, pour tre
rptes, auraient besoin de l'excuse de sa gaiet militaire.

Puis, en l'interrompant: Vous verrai-je demain? le bientt de votre
billet m'en laisse-t-il l'esprance? Oui; mais aprs, mon amie, bonne et
dlicate amie, je vous crirai.

--J'entends... Mon ami, vous serez heureux, vous le mritez si bien!
Mais, au comble de cette flicit, pensez, pensez quelquefois qu'Ida
n'en aura plus d'autre que de se rappeler ce qu'elle gote encore dans
ce moment.

--Vous m'crirez aussi; je veux toujours savoir o vous serez, ce que
vous ferez. Il faut mettre ordre  vos affaires. Voulez-vous que nous en
causions en amis, en bons enfans?

-- mon ami! de quoi voulez-vous me parler... d'intrt? Vous voulez
donc me dsoler? Je n'ai besoin de rien, je ne veux rien, je n'attache
de prix qu'aux souvenirs. Pendant que je lui parlais, il dtachait de
son cou une montre et la chane qui la suspendait.

--Vous l'avez porte, votre nom y est grav; je l'accepte. Pourquoi
faut-il que bientt elle marque l'heure d'un ternel adieu!...

Cet adieu, que l'honneur commandait, auquel mme la dlicatesse de la
passion s'associait comme  un sacrifice ncessaire, cet adieu ne fut
pas ternel, et pourtant il avait t sincre.




CHAPITRE LXXIII.

Encore M. de Talleyrand.--L'envoy de la Rpublique cisalpine.


Avant de prendre, pour ainsi dire, mon essor militaire, et de poursuivre
au loin l'image d'un guerrier, seul objet de mes affections, je dois
reprendre quelques dtails et quelques souvenirs que plus tard, emporte
par le torrent des vnemens et des malheurs, je ne retrouverai plus.
D'ailleurs, ce m'est  moi-mme une consolation, comme une distraction
pour le lecteur, que ce retour passager  des motions moins vives et 
des aventures moins srieuses.

J'ai parl, dans le deuxime volume de ces mmoires, de M. de
Talleyrand, comme de l'un des hommes qui avaient laiss le plus de
traces dans une imagination pourtant aussi mobile que la mienne. Laisser
une mmoire si flatteuse aprs une liaison presque impoliment rompue
n'est pas certes une chose ordinaire; et il faut que les momens de
sduction aient eu bien du prix, pour que le coeur d'une femme ait si peu
de rancune. Durant mes sjours  Paris, sitt que mon ame tait un peu
tranquille, il tait bien rare que je ne me remisse point en relation
avec M. de Talleyrand, dont le commerce a, par un heureux privilge,
tout ce qu'il faut pour plaire, sans qu'on en craigne trop le danger. On
se rappelle la dmarche que j'avais faite au ministre des affaires
trangres, le morceau bien prcieux de sculpture que j'y avais dpos,
et l'indiffrence qui semblait avoir accueilli un cadeau demand et
digne dans tous les cas d'un remercment. Comme on l'a vu encore, mon
amour-propre s'tait un peu consol par l'impossibilit d'une rponse au
milieu des indispositions et de la maladie qui avaient frapp M. de
Talleyrand.  plusieurs reprises j'avais renouvel mes visites, et, je
dois l'avouer  ma confusion, elles furent toutes infructueuses. Voulant
bien montrer une flatteuse attention, mais nullement une importunit
toujours un peu ridicule pour une femme, je pris mon parti du silence de
M. de Talleyrand, comme je l'avais pris sur beaucoup de choses, mais
moins gaiement et non sans un vif regret, car j'avais toujours attach
un grand prix  ma faveur ministrielle.

Tout n'tait pas vanit dans mes regrets, et il y entrait une haute
estime pour le mrite de M. de Talleyrand, et une apprciation de ses
brillantes qualits. Je ne me permis jamais de le juger comme homme
d'tat, je n'ai jamais cherch  surprendre dans son intimit les
secrets de sa fine politique, que probablement son abandon mme et su
cacher; mais j'ai prouv dans ses conversations seulement spirituelles,
dans ses entrevues toutes dsintresses, un tel plaisir, que je ne
pouvais me dfendre, en rentrant, d'en crire les traits principaux et
les plus piquantes circonstances. Aujourd'hui, aprs vingt ans de
courses et de vagabondes distractions, j'aperois encore dans mes
papiers disperss les fragmens de cet album de la jeunesse et de la
prosprit, o M. de Talleyrand tenait  lui seul plus de place que tous
ceux que, sous d'autres rapports, je lui prfrais. Voici quelques notes
qui datent de loin, et qui, je l'espre, sont encore vritables
aujourd'hui.

Il est impossible de retrouver dans M. de Talleyrand d'autres vestiges
de son premier tat, d'autres signes de l'piscopat, que la forme de sa
coiffure. Il n'a conserv de l'glise et de l'ancien rgime que la
poudre et les bonnes manires. Mme quand on sait qu'il a t prlat, on
reste dans une incrdulit parfaite sur ses vertus religieuses. Il est
vrai que ce ne sont point celles-l qu'en lui j'eusse pu apprcier. Ses
avantages extrieurs ne paraissent au premier abord gure plus saillans;
mais ce qu'il en possde il le fait valoir avec ce soin industrieux,
quoique non affect, o excellent toutes les personnes qui, sachant ce
qu'elles ont de mal, donnent  ce qu'elles ont de bien ce relief
agrable dont leurs imperfections se couvrent avec bonheur. La
physionomie, comme on sait, embellit la laideur elle-mme; qu'on juge de
son effet sur des traits gracieux et fins. Un certain voile tendu sur
des yeux dont la pntration tait presque un proverbe, lui imprimait un
charme, tout particulier. Quand il tait debout, on faisait la part de
ses qualits avec restriction; mais assis et  regarder causer, l'loge
ne devait avoir aucune rserve. M. de Talleyrand est un homme qu'il
fallait juger sur un canap.

Je crois qu'un des grands secrets de la supriorit de M. de Talleyrand,
qui lui a fait exercer tant d'empire sur ceux qui l'ont approch, c'est,
d'une part, l'apparente lgret, le laisser-aller insouciant qu'il
montre dans les grandes affaires, et l'attention et presque l'importance
qu'il met  couter et  dire dans les relations presque frivoles de
l'intimit. On peut avoir autant d'esprit dans ses propos, mais il est
impossible d'en laisser percer davantage dans ses rticences. Il y a
toujours je ne sais quel sous-entendu piquant dans ce qui s'chappe de
sa conversation. Une pigramme a presque l'air d'tre en mme temps une
confidence, et cet abandon, dont on sent qu'il reste le matre, captive
au point qu'on croit devoir lui en savoir gr comme d'une prfrence, et
lui en garder le secret comme d'un mystre.

Toutes les fois que je voyais ce ministre puissant, et pourtant si
aimable, cet abb de la vieille cour, dictateur secret de la diplomatie
d'une rpublique, je torturais ma petite rudition pour tcher de le
comparer  quelqu'un des grands noms de l'histoire. J'avais beau
chercher, toutes les ressemblances me semblaient incompltes, tous les
parallles impossibles. Il me semblait que c'tait un mlange de cette
fermet du cardinal de Richelieu, sachant prendre un parti; de la
finesse du cardinal Mazarin, sachant l'luder; de l'inquitude et de le
facilit factieuse du cardinal de Retz, avec un peu de galanterie
magnifique de ce cardinal de Rohan, dont la nullit politique s'tait
leve par les aventures jusqu' une certaine importance.

M. de Talleyrand, qui, ds cette poque, inspirait aux partis plus
d'admiration que de confiance, m'a toujours paru tirer un merveilleux
avantage de l'hsitation dont il tait l'objet dans les rapports
diplomatiques. Parlant peu, avec une sorte d'indolence et de
dsintressement auxquels on supposait toujours quelque intention
cache, toutes les dfiances possibles se droutaient  deviner ce sens
mystrieux, cette arrire-pense, qui n'existaient pas; et, n'en pouvant
trouver le mot, revenaient  la franchise par l'embarras, et  l'abandon
par le dsespoir.

M. de Talleyrand, dans la causerie, ne perd pas son caractre, mais il
l'assouplit avec beaucoup de grce. Moi, qui ne me mlais point
d'affaires politiques, qui n'tais pas capable de mesurer sa haute
capacit, il me semblait que ce devait tre un homme bien suprieur,
celui qui pouvait oublier tout cela pour tre aimable autant qu'il
l'tait.

Il est bien possible encore que l'opinion qu'il semblait avoir de mon
esprit ajoutt  toutes les illusions du sien. Le fait est que je
n'allais jamais au ministre sans y passer plus de deux heures. Mes
cheveux surtout excitaient les gracieuses attentions de M. de
Talleyrand, et ils furent un jour de sa part l'objet d'un travail fort
bizarre. Ses doigts en avaient tant admir les blondes tresses, qu'ils
les avaient mis dans un dsordre dont on ne devinerait jamais la
rparation. La main qui signait pour la France les traits de paix,
voulut elle-mme mettre fin  la mutine indignation que ce dsordre
m'avait cause, et me traiter comme une puissance dont il fallait
racheter la guerre. Voil donc le ministre prenant une  une les boucles
flottantes, les roulant dans un papier fini et dlicat, les multipliant,
les arrangeant toutes sous mon chapeau, exigeant que l'difice restt
ainsi jusqu' mon retour chez moi, o j'arriverais, disait-il, avec une
chevelure un peu moins belle que quand il l'avait bouleverse.

Je poussai la patience aussi loin qu'il poussa la galanterie, et,
m'apercevant qu'il s'tait servi de billets de mille francs en guise de
papillotes, je prenais et reprenais les mches de cheveux, en disant:
Monseigneur, en voil encore une.

Avec la franchise qu'on me connat, et qui peut seule servir d'excuse 
mes garemens, j'ai acquis le droit d'tre crue, et j'en profite pour
protester contre tout soupon d'intrt dans cette circonstance. Il
tait trop tard pour me fcher du stratagme que M. de Talleyrand avait
employ; un refus et t ici une ingratitude, un signe de mauvaise
humeur contre lequel mon amour-propre flatt se rvoltait: et comme
d'ailleurs cet hommage n'tait point le prix d'une faiblesse, je me
figurai au contraire qu'il y avait quelque honneur  conserver ce que je
n'avais point eu la honte de conqurir.

Cette anecdote prouvera toute la grce que M. de Talleyrand savait
donner aux petites choses. L'espce d'intimit agrable, quoique
innocente qui rgnait entre nous, ne finit point l. Au moment o
j'tais dans son cabinet ainsi coiffe, en coutant les mille choses
spirituelles que l'Excellence dbitait avec une nonchalance dlicieuse
et comme sans y penser, l'huissier se prsente, et annonce le
citoyen..., envoy de la Rpublique Cisalpine.

Allez vite dans ce cabinet! me crie M. de Talleyrand.

J'en tenais dj la porte entr'ouverte: Et cette brioche qui est sur la
chemine! rpondis-je; puis je sautai pour l'emporter.

Laissez-la, reprit M. de Talleyrand avec un fin sourire; il n'en
mangera pas pour cela. Je ne veux pas vous rendre l'couter trop
agrable.

J'obis; mais, en coutant de toutes mes oreilles, je n'entendis rien de
bien grave ni de bien mystrieux; je n'en remarquai pas moins la
supriorit de M. de Talleyrand sur l'autre diplomate: l'un avait le ton
ais, ces manires faciles qui sont dj de l'esprit; l'autre, au
contraire, faisait le srieux et l'empes, et tous ses efforts pour
cacher sa nullit la montraient. Le ministre franais parlait de la
Rpublique Cisalpine, de ses intrts, de ses rapports, de son
administration; et, l'on et dit que l'envoy apprenait toutes ces
choses pour la premire fois. C'tait un honnte homme, je crois, mais
qui n'avait pas l'air plus fait pour tre diplomate, que moi pour tre
reine.

M. de Talleyrand vint  moi aprs la visite, et me dit: Eh bien,
avez-vous cout?

--Non; mais je vous regardais mystifier cet honnte citoyen.

--Citoyen! quel mot on a invent l.

--Comment?

--Mais sans doute. Il tait naturel au forum et au capitole, mais 
Paris il est ridicule. Vous tes bien jeune, ma chre amie, mais vous
verrez encore bien des extravagances.

--Pour des extravagances passe encore, on peut en rire, mais des
crimes, mais du sang! ah! qu'au moins on nous en pargn dsormais le
hideux spectacle!

--Il est plus facile d'esprer que tout est fini que de le garantir.
Nos politiques de massacre ont laiss des amis.

--L'homme qui vous quitte est-il de ces politiques-l?

--Non, c'est une _bte_. Et cette pithte banale que tout le monde
peut avoir  la bouche, me parut par l'accent, et par le regard de M. de
Talleyrand, acqurir comme une acception nouvelle et profonde, et la
recevoir de lui devait tre un brevet d'ternel ridicule pour les
victimes.

Tout simple qu'il ft, monsieur l'envoy cisalpin avait eu la finesse de
m'apercevoir  travers la porte entr'ouverte du cabinet du ministre: et
il n'en fallut pas davantage pour faire galoper sa lourde imagination,
pour veiller les soupons d'un crdit tabli sur des motifs qui
n'existaient pas, et l'ide qu'il croyait sans doute bien ingnieuse
d'en tirer parti. Fidle  tous les vieux moyens de la vieille
diplomatie, le bon envoy, qui croyait aux matresses, sut dcouvrir mon
domicile et vint se prsenter chez moi. Je fus on ne peut plus surprise
de la dmarche, et je mis une extrme franchise  dtromper l'tranger
sur sa supposition et sur l'influence qu'il s'en tait promise. Au fond,
la chose et t vraie, que l'envoy n'en et pas t plus heureux, car
je doute que M. de Talleyrand et jamais pris ses matresses pour
confidentes, et partag un secret ou un intrt politique avec qui que
ce ft.  l'gard des femmes, j'ai toujours pens qu'il y avait chez lui
un peu de Bonaparte; qu'elles pouvaient lui plaire sans l'occuper; qu'il
savait tout obtenir sans d'autres sacrifices que ceux d'une amabilit
momentane, et que l'empire n'allait pas au del d'une prfrence, dont
avec un peu de tact une femme, mme flatte, devait sentir la fragilit
et les limites.

Tout cela tait trop fin pour l'ambassadeur en question, et comme les
sots ont justement la prtention de beaucoup deviner, le pauvre homme
s'vertuait  tre incrdule  mes assurances rptes. Prenant mes
dngations pour un calcul qui attend un plus haut prix, il ne pouvait
se mettre dans la tte les choses simples; il ne pouvait s'imaginer
qu'une femme qui avait de la beaut, de l'esprit, de la jeunesse, et ses
entres chez un ministre, ne ft pas  mme d'en profiter pour elle et
pour les autres, ne ft pas initie aux intrigues politiques et ne
spcult point sur sa position,  la rigueur, au moins de compte  demi
avec l'Excellence  qui cela pourrait tre agrable.

Comme on le voit, mon diplomate n'tait ni aussi bte que l'avait
qualifi M. de Talleyrand, ni aussi dlicat que par compensation je
l'avais cru. Il renouvela ses visites et ses instances, qui d'abord
m'avaient fait rire avec une obstination dont son rang seul pouvait me
faire supporter l'ennui. Regnaud de Saint-Jean-d'Angly le vit souvent
chez moi, et trouvait qu'en le dgrossissant, qu'en le laissant parler,
on en pouvait tirer quelques ides capables de le sauver de la trop
svre pithte que M. de Talleyrand lui avait donne. Malgr ce
jugement un peu plus favorable, l'envoy ne me paraissait pas mriter la
peine et le travail qu'il et fallu soutenir pour apprcier son
amabilit, et toute ma patience se borna  le supporter sans trop
d'humeur jusqu'au jour o, s'apercevant que ses visites lui taient
inutiles, il daigna les rendre moins frquentes et enfin les cesser.

J'amusai beaucoup M. de Talleyrand par le portrait que je lui traai de
ce particulier plus politique que galant. En gnral, il paraissait
goter mes saillies, et j'avoue que je ne me rendais jamais  l'htel
des relations extrieures sans le dsir le plus vif de donner bonne
opinion de mon esprit. On voyait,  la facilit de M. de Talleyrand, que
la causerie lui tait comme une affaire de sant, comme une distraction
ncessaire du souci des hauts emplois et des fatigues du cabinet. Il
laissait volontiers chapper des jugemens sur les hommes, mais avec une
malice qui n'avait rien d'amer, et, je l'ai remarqu, avec un sentiment
naturel de justice pour les talens. Nous parlions souvent de Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely, et il rit beaucoup un jour de tous les loges que
j'en avais faits, et qui se terminaient cependant par ce trait: Il n'a,
avec toute son loquence, que l'air d'un beau cocher de l'ancien
rgime; saillie que je crus d'autant plus pouvoir me permettre, que je
l'avais risque auprs de Regnaud lui-mme, lequel ne s'en tait jamais
fch, malgr ses prtentions aux bonnes manires et aux bonnes
fortunes, et y avait rpondu par cette boutade qui tait encore de la
fatuit: _Oui, je pourrais bien ressembler  un beau cocher de l'ancien
rgime, mais  l'un de ceux du premier rang, que souvent de nobles dames
ne ddaignaient pas de faire monter de l'curie au boudoir._

Je ne trouve plus rien sur l'album o je transcrivais, il y a bien des
annes, les principales circonstances de mes relations avec M. de
Talleyrand. Elles cessrent aprs mon deuxime dpart de Paris, malgr
plus d'une dmarche. En ne rpondant point  mes lettres, M. de
Talleyrand n'en conserva pas moins la _cloptre_, dont je lui avais
fait hommage. Je n'ai, jamais conu la tnacit de ce souvenir, aprs
tant d'indiffrence.

Plus tard, quand, au milieu de mes malheurs le nom de ce ministre
puissant se prsenta  moi comme un appui qui pouvait les soulager, je
n'avais  faire valoir que l'intrt de la grande infortune dont j'eusse
voulu lui inspirer le respect. Sa position politique tait trop dlicate
pour l'immense gnrosit que j'eusse sollicite de lui. J'essayai
pourtant de le voir, mais il n'aperut sans doute que ce que ses devoirs
avaient de rigoureux, et je n'en obtins que cette impassibilit de
silence dont on ne peut faire un reproche  la grandeur; car ne point
rpondre n'est pas refuser tout  fait, et c'est dj beaucoup qu'un
homme d'tat, dans les temps de raction et avec les personnes
suspectes, se contente de les oublier. Ce n'est donc point moi qui me
joindrai  ceux qui accusent M. de Talleyrand de manquer des qualits du
coeur. Je lui en ai connu de trop nobles, pour que le sentiment de la
justice ne m'arrache pas un aveu contraire; et l'amour-propre bless,
qui s'exprime ainsi, mrite bien quelque confiance.

Cette digression tait ncessaire, puisque M. de Talleyrand, qui a
figur dans mes Mmoires, ne doit plus y reparatre, et que mes
relations, avec lui cessrent depuis l'poque dont je vais poursuivre et
continuer le rcit.




CHAPITRE LXXIV.

Campagne de Boulogne.--Le Tyrol.--Munificence de Napolon.


Il me faut un moment revenir sur mes pas pour retracer une scne dont un
hasard me rendit tmoin, lorsque Ney fut prendre au camp de Boulogne le
commandement du 6e corps d'arme. Mais aussi je fis ce voyage pour le
seul bonheur de l'apercevoir. J'avais besoin de le consulter sur une
lettre qu'il m'avait adresse, et qui, au lieu de m'tre remise par la
personne qui d'ordinaire me les faisait tenir, m'tait parvenue par la
poste, et qui me paraissait avoir t ouverte. Elle ne contenait pas de
secrets, mais le style de Ney avait une nergie que tout le monde ne
pouvait lire. Il me parlait dans cette lettre avec une franchise fort
plaisante des intrigues des cantons suisses, qu'il avait dsarms avant
de ngocier. Le dsir que j'avais de voir Ney entrait beaucoup plus dans
ma dtermination que la frivole prudence dont je prenais le prtexte. Il
rit beaucoup de mes terreurs, mais il eut de plus tendres remercmens
sur ce courage d'avoir fait cent lieues pour l'en instruire. J'avais eu
dans le temps,  Toulon, une lettre pour l'amiral Bruix, qui commandait
la flotte de l'ocan, mais Ney ne me permit pas de la prsenter,
dsirant que je fusse le moins du monde en vidence, par une dlicatesse
qui me faisait d'une telle obissance une gloire et un plaisir.
J'prouvais un heureux orgueil  me donner des qualits qui pussent
mriter ses loges. Il y a certes, me disait-il, moins de _fagoteurs_
dans les camps que dans les salons des Tuileries; mais il y en a, et les
mauvais propos nuisent au bonheur.

Le temps que je passai  Boulogne fut employ en promenades, en courses
 cheval, partout o je pouvais l'apercevoir. Nous avions un langage
mystrieux auquel Ney se prtait, lui avec une complaisance et moi avec
un bonheur inexprimables. Qu'il tait noble, au milieu de tant de nobles
guerriers! Quand un geste me disait: _je vous vois_, cette intelligence
muette, innocente et pure, suffisait  mon coeur. Un jour, en revenant
d'une de ces tournes de flicit mystrieuse, je vis ce que je vais
dcrire.

Les soldats faisaient de frquentes patrouilles le long des ctes pour
empcher la contrebande; j'tais assise dans une cavit du ravin qui me
servait d'abri: ma rverie fut tout  coup interrompue par deux voix
d'hommes qui venaient d'au-dessus de ma tte. L'un disait  l'autre en
mauvais anglais. Attendez, vous allez les voir dans dix minutes; ils
tourneront  la pointe, vous prendrez par le bas, j'irai parler au
commandant, je lui dirai: le vent vient de l, aussitt vous le verrez
commander _un  droite_, alors c'est  vous  en profiter; je vous ai
promis une heure libre, et vous la garantis. Savez-vous qu'il ne s'agit
pas d'une bagatelle, 300  400,000 f.  gagner pour la maison
Ver...--Mais voyez-vous, dit un autre, vous lsinez, et quand il s'agit
de la vie, il faut payer. Je n'entendis plus rien, mais je vis
effectivement une patrouille dbusquer  ma droite, rtrograder, prendre
une direction oppose, enfin le march se consomma avec toutes les
clauses que j'avais entendues.

Je revis Ney le lendemain. Je ne lui dis rien alors de la petite scne
fort peu militaire dont j'avais t tmoin. Mais plusieurs mois aprs je
lui en fis la confidence, en lui avouant que je l'avais ajourne de peur
de faire punir l'officier commandant la patrouille, pour sa coupable
connivence dans cette affaire. Ney me rpondit qu'il me savait gr de
lui avoir pargn la douleur de chercher les coupables, et de punir un
officier franais pour une fraude. Il ne me donna plus que vingt-quatre
heures  passer prs de lui, me faisant promettre de rester tranquille 
Paris, sans courses et sans voyages inutiles.

Je partis le lendemain mme, et, arrive  Paris, j'appris que Ney tait
sur les bords du Rhin. En vingt-cinq jours il y tait parvenu avec son
corps d'arme des bords de l'ocan. Je me trouvai loge chez des
personnes toutes dvoues  l'empire, enivres de la gloire militaire
autant que moi peut-tre. On ne parlait que triomphes, conqutes,
envahissemens, gloire de nos armes. Ma pauvre tte, remplie dj
d'images et de penses guerrires, ne pouvait se calmer et se rafrachir
en pareille compagnie. L'exaltation me rendit bientt insupportable le
paisible sjour de Paris, et malheureusement une imprudence conue, une
folie rve, sont pour moi une folie faite. Mon plan fut aussitt
excut que form. Beaucoup de personnes de ma connaissance se rendaient
dj  Milan pour les ftes du 26 mai. Je n'avais pas cess d'tre en
correspondance avec le comte Strozzi, grand seigneur italien, fort
instruit, dont j'aurai  parler plus tard. Un de ses parens faisait
partie de la dputation qui avait t envoye pour offrir la couronne
d'Italie au vainqueur de Marengo et de Lodi. Je fus le voir; il me
facilita mon voyage et me donna une lettre qui dans la suite me valut la
faveur de la princesse lisa, grande duchesse de Toscane. Avant mon
dpart, je crus devoir encore crire  Regnaud de Saint-Jean d'Angely.
Il craignit de me voir, tout absorb qu'il tait alors dans ses
admirations impriales. Son ancienne amiti cda aux scrupules de sa
conscience politique, qui ne me trouvait pas assez orthodoxe en fait de
dvouement, depuis surtout le procs de Moreau. Mais, quelque temps
aprs, lorsqu'il fut question de m'assurer une honorable existence, son
intrt se rveilla, et c'est au compte avantageux qu'il rendit de mon
esprit et de mes qualits, que je dus une place  la cour de Toscane.

Dans ce temps, j'eus occasion de voir le grand marchal du palais,
Duroc, que dj j'avais connu. J'en reus l'accueil le plus aimable,
qu'il entremla de quelques plaisanteries sur ma passion pour la gloire,
sur mon amiti fraternelle pour Ney. Il me demanda si je voulais de sa
protection prs de l'Empereur; qu'il me ferait adjoindre  l'tat-major
de Ney pour la prochaine campagne d'Autriche. Je lui rpondis sur le
mme ton, et lui fis part de mon projet d'aller au couronnement  Milan,
et de rejoindre Ney par le Tyrol. Admirable plan de campagne!
s'cria-t-il en riant; je veux absolument vous prsenter  l'Empereur.

--Non, non, j'ai toujours un peu peur de votre nouvelle majest, et je
ne l'aime que dans ses bulletins de victoire.

Duroc ne manquait pas, quand il tait un peu pouss, d'une certaine
amabilit. Nous dmes cent folies. Il me demanda si j'avais beaucoup de
connaissances  Milan: En avez-vous de marquantes dans le nouveau
gouvernement?

--Lorsque j'y tais avec le gnral, et que j'y tais sous le titre de
son pouse, les grands-juges et les excellences de toutes les classes se
glorifiaient d'tre de mes amis; mais aujourd'hui je suis seule;
dpourvue de ce titre et rduite  mon seul mrite, qu'alors on trouvait
suprieur; je ne sais trop ce qui me sera rest de _ces bons_ amis de
cour, et si la rserve n'aura pas remplac l'empressement.

--Ne craignez rien, me dit-il en me prenant la main amicalement, je
vais vous recommander  quelqu'un, et je vous promets que vous n'aurez
point dchu.

Les gens du pouvoir se trompent sur les puissans effets de la
protection. Cela ne vaut jamais la recommandation trs simple et
publique d'un nom honorable. J'en fis  Milan la peu flatteuse
exprience. On m'y reut avec politesse, mme avec une politesse
empresse, mais dfiante cependant. Je cessai d'en rechercher les
preuves. J'avais pris un appartement magnifique, et je me demande encore
aujourd'hui o je trouvais alors le secret de donner  l'argent une si
rapide et si folle circulation. Il y avait dans la maison que j'habitais
une actrice fort clbre, La Pelandi, tragdienne d'un admirable talent;
elle savait le franais, mais le parlait avec rpugnance. Aussi notre
rencontre devint bientt de l'intimit, lorsqu'en la voyant un jour
occupe dans le jardin  rpter, je lui offris de lui donner les
rpliques.

Quoi! vous savez l'italien?

Je rpondis, en la dsignant, par ces vers de Ptrarque:

Lieti fiori e ben note orbe
Che madonna pensando premer sole,
Piaggia che ascolti le sue dolci parole
E del piede alcun vestigio serba.

Elle fut ravie, et j'y gagnai le dlicieux plaisir d'entendre parler le
plus pur toscan par un organe enchanteur. C'tait pour moi un nouvel
enthousiasme que le sjour de l'Italie. Je ne rvais plus que posie,
thtre, beaux-arts. Tout,  cette poque, commenait  ajouter de
l'illusion  ce pays de merveilles. Vivant avec les artistes,
j'assistais  toutes leurs ftes; et ils m'engagrent facilement 
paratre dans le prologue d'une pice de circonstance, o, sous le
costume de la Renomme, je dbitai une soixantaine de mauvais vers
italiens, en dposant un laurier sur le buste de Napolon. Le costume
m'tait extrmement favorable, et je lui dus sans doute d'clipser
toutes les femmes fort jolies qui s'taient disput l'honneur de figurer
dans ce prologue.

Je devais me rendre  un grand souper. En entrant chez moi pour faire ma
toilette, mon tonnement ne fut pas mdiocre de trouver un mot de l'un
des plus intimes confidens de l'Empereur, qui m'engageait  me rendre au
palais imprial avec la personne qu'on m'envoyait. J'aurais ici, si
j'crivais un roman, un superbe texte d'indignation et de magnifiques
phrases de refus, un beau faste de vertu blesse; mais j'cris des
vnemens, les vnemens d'une existence bizarre, aventureuse. Que la
sincrit, qui me fait fuir le mensonge et l'hypocrisie, me soit du
moins comme une vertu,  dfaut de celles qui m'ont trop manqu. Je
n'eus aucune irrsolution: l'amour-propre en permettait-il? Quoique
toujours trangre  l'ambition, j'avoue que le soin de ma toilette ne
fut point sans calcul; elle tait en vrit bien ambitieuse. Arrive au
palais, je trouvai l'ami du prince, qui m'en fit compliment, qui
m'assura de la haute estime du matre. Je n'ai pas besoin, me dit-il,
de vous dicter le langage  tenir; mais une recommandation bien grave,
c'est de ne point vous intimider si l'on vous parle de Moreau.

--M'intimider! ne le craignez pas; mais si l'on me parle de Moreau ou
de Ney, adieu  la majest.

--C'est une originalit ridicule; contentez-vous d'tre aimable, vous
me remercrez du conseil.

Au moment mme une porte que je n'avais pas aperue s'entr'ouvrit; l'ami
du prince se retira, et je me trouvai dans un cabinet de dix pieds
carrs avec celui pour lequel un empire tait trop petit. Il n'y eut
d'abord ni salut, ni complimens; puis venant  moi, il me dit:
Savez-vous que vous avez l'air ici d'tre plus jeune de six ans qu'au
thtre.

--J'en suis heureuse.

--Vous tiez trs lie avec Moreau?

--Trs lie.

Il a fait pour vous bien des folies!

Je ne rpondis rien. L'Empereur se rapprocha de moi et nous causmes
avec plus d'abandon encore; il se faisait aimable, et je le trouvai
assez pour oublier Moreau, l'empereur, le roi; toutefois plus de
brusquerie que de tendresse. Il ne fallait qu'un peu de tact pour
s'apercevoir que les femmes ne pouvaient gure exercer d'empire sur
Napolon; qu'il tait capable de faiblesse, mais nullement de ces
attachemens aveugles qui peuvent devenir si funestes aux peuples chez
les souverains. Il n'y eut jamais  craindre avec lui que les trsors
publics fussent sacrifis  apaiser les vapeurs et  dsarmer la
migraine d'une favorite.

Il n'ignorait rien de ma singulire existence, et me demanda si j'tais
attache au thtre de Milan, si je comptais y rester. Je lui rpondis
que mon projet tait, aussitt aprs les ftes, de voyager dans le
Tyrol. Il me jeta un regard dont rien ne pourrait exprimer la
pntration, en ajoutant Vous tes donc Allemande.

--Non, sire, je suis ne Italienne, et j'ai le coeur franais.

Il me regarda de nouveau, resta quelques minutes indcis, puis me dit
seulement avec la nonchalance royale ou ministrielle: Je m'occuperai
de vous.Aprs cette vraie rponse de ptition, il disparut. Je fus
reconduite par mon introducteur qui m'accabla de questions, auxquelles
je rpondis de manire  satisfaire sa curiosit ou son obligeance, et
nous nous quittmes fort bons amis.

En rentrant chez moi j'prouvais une agitation extrme. J'tais fire et
humilie; le pass venait en quelque sorte accuser le prsent. Je me
rappelais que neuf annes avant j'avais occup ce palais, aujourd'hui
imprial, dans un clat pareil  celui de ses htes couronns; et j'en
revenais avec une invincible admiration pour le perscuteur de celui qui
m'en avait fait partager les honneurs, ce perscuteur qui venait de
placer son souvenir  la place du premier souvenir de l'exil.

Tourmente par toutes ces ides, je pris de sages rsolutions; mais la
fatalit tait l pour les chasser. Deux jours se passrent et je
n'entendis plus parler de rien. Les blessures de la vanit commenaient
 se joindre aux tourmens de l'ennui, quand je reus la visite du grand
marchal du palais. Il m'tonna beaucoup plus par la magnificence du don
qu'il me fit, que par l'annonce d'une seconde audience de l'Empereur. Je
voulus refuser le prsent auquel je n'avais point de droits; Duroc me
donna de si bonnes raisons sur la ncessit d'accepter, que je m'y
rsignai par dvouement, en lui demandant s'il fallait que j'en
remerciasse l'Empereur. Certes, me dit-il; sans cela il vous en
demanderait des nouvelles avec humeur, avec inquitude mme; et dans
tous les cas il prendrait votre refus pour une ruse ou pour une offense.
L'Empereur n'est pas un homme comme les autres; il mrite bien de n'tre
pas trait de mme.

Je me rendis encore le soir au palais, comme j'en avais reu l'ordre.
Mme introduction, mais attente beaucoup plus longue. Le grand marchal
me conduisit dans une pice assez spacieuse, qui ressemblait bien plus 
un bureau de ministre qu' un boudoir de souverain. L'Empereur tait
occup  signer un norme paquet de dpches; il ne fit que jeter un
regard  notre entre. Le marchal me fit signe de m'asseoir et il se
retira. Un grand quart d'heure se passa sans que l'Empereur part se
souvenir que j'tais l. Tout  coup se tournant sans quitter la plume,
il me dit: Vous vous ennuyez?

--C'est impossible, sire.

--Comment, impossible?

--Ne suis-je pas tmoin des travaux d'un grand homme? N'y a-t-il pas l
quelque intrt pour l'amour-propre? L-dessus je me levai; il en fit
autant, et il s'approcha avec beaucoup plus de grce que lors de la
premire entrevue. Tout  coup il regarda du ct de son bureau,
traversa la chambre, sonna, et d'une porte oppose  celle par laquelle
j'tais entre, je vis un mameluck ayant derrire lui plusieurs hommes
qui restrent en dehors. Je fus si tourdie de cette apparition, que je
n'entendis rien; les yeux du mameluck se fixrent sur moi d'une manire
effrayante; il remit un paquet  l'Empereur, qui se rapprocha silencieux
de son bureau. Dans mon inquitude je me levai, marchant librement et 
grands pas. Je fis comme si je n'apercevais pas l'Empereur venant
doucement derrire moi. Bientt je le regardai; ses yeux exprimaient
bien plus l'nergie italienne que la dignit impriale. Je songeai peu 
l'tiquette, et il n'en fut que plus aimable; et notre intime causerie
se prolongea,  son insu comme au mien, jusqu' deux heures du matin.
Vous ne dormez donc pas, lui dis-je?--Le moins possible; ce qu'on
_prend au sommeil est autant d'ajout  la vritable existence_, me
rpondit-il.

Lorsqu'on parle d'un homme si extraordinaire, les plus minutieux
souvenirs ont encore je ne sais quel puissant intrt; qu'on me pardonne
donc encore quelques dtails. On a fait grand bruit de sa brusquerie
presque brutale: c'est une critique de la haine. Certes, Napolon
n'tait pas un grand homme dameret; mais sa galanterie, par cela mme
qu'elle n'tait pas d'une nuance commune, en devenait plus flatteuse;
elle plaisait parce qu'elle tait sienne. Il ne disait point  une femme
qu'elle tait belle, mais il _dtaillait_ avec le tact d'un artiste ses
avantages.

Croyez-vous, m'avoua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au
thtre, j'ai souponn un peu de contrebande dans votre beaut?

On  dbit encore que sa peau avait la teinte et le dsagrment de
celle des hommes de couleur: ceux qui l'ont vu de prs se joindront 
mon tmoignage pour le nier.

Napolon me parut mieux empereur que consul; sa physionomie avait gagn
de la noblesse et n'avait point perdu de sa simplicit; son regard tait
d'une incroyable pntration; les belles lignes de son profil surtout
rappelaient ce caractre _csarien_, signe de la grandeur, sorte de
prdestination de l'empire. Ses mains, auxquelles on a fait une
clbrit, ne dmentaient point en effet leur haute rputation; j'en
remarquai l'tonnante blancheur, et il m'en remercia presque avec le
sourire d'une jolie femme. Tant il y a toujours dans les plus grands
caractres une place en rserve pour quelque purile vanit!

Je puis avouer ici un changement dans mes opinions, que tant d'autres
prouvrent comme moi  cette poque.  dater de cette entrevue,
Napolon ne s'offrit plus  ma pense que comme le plus grand homme de
son temps. Les doubles rayons du gnie des armes et des affaires
brillaient sur son front; guerrier victorieux, souverain lgislateur,
ses luttes militaires taient encore des veilles politiques. Ds lors
mon enthousiasme ne connut plus de bornes; et ce fut  ce point, qu'en
revoyant Ney, il s'en aperut et m'en fit la remarque. J'oubliais de
dire que dans mon entrevue avec l'Empereur, quand je lui exprimai ma
reconnaissance de son magnifique prsent[2], il me rpondit: Je me
souviendrai de vous, et nous _ferons plus_...

Il tint parole; car lorsque, trois ans aprs, Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely prsenta  sa signature mon engagement pour la cour
de Toscane, prs de la princesse lisa, l'Empereur dit; Oh! c'est notre
_fama volat_; certes, j'approuve; approbation qui me valut le retour de
Regnaud, sa confiance, ds lors entire, la protection et les bienfaits
de la soeur de Napolon.




CHAPITRE LXXV.

Dpart de Milan.--Voyage dans le Tyrol.--pisodes de ce voyage.


Je quittai Milan vers la fin de juin 1805; je m'arrtai quelques jours 
Vrone, et passai de l dans le Tyrol, la vie tranquille et sdentaire
m'tant impossible. Je sentais le besoin de me rapprocher du thtre de
notre gloire, pour laquelle se prparait une nouvelle campagne, qui
devait avoir aussi ses lauriers pour l'objet de mes voyages. Mon dsir
de revoir Ney n'tait pas cette fois sans l'hsitation de quelques
remords. J'avais beau me rpter que n'tant lie avec lui que d'une
amiti fraternelle, je n'avais rien  me reprocher; je n'en passai pas
moins quelques mois avant d'aller le rejoindre!

Je pris  Vrone un domestique italien; j'achetai deux magnifiques
chevaux, je m'habillai en homme; et rduisant mon attirail  un simple
porte-manteau, j'entrepris la visite du Tyrol comme on ferait une
promenade  Vincennes.  Vrone, un pont spare seul l'Autriche des
tats cisalpins. La bourse bien garnie, c'est de l que je recommenai
mes caravanes guerrires. Ds la premire dne, l'inexactitude des
comptes me fit mal augurer de mon lgant domestique: je le congdiai,
sentant le besoin, dans une contre si sauvage, de ne pas ajouter encore
 mes dangers. Je le remplaai par deux bons guides, qui parlaient
l'italien et l'allemand. J'aurais voulu passer ma vie  courir de la
sorte. Chemin faisant, je me faisais raconter les exploits de ces
admirables chasseurs de chamois, dont quelques uns ne dpareraient point
l'histoire des hros. Les Franais taient venus jusqu' Melwald, et mes
guides n'eurent garde de me laisser ignorer les prodiges de valeur de
leurs compatriotes. Au rcit naf de cette bravoure ignore, je faisais
des voeux pour qu'un peuple si franc et si noble chappt aux dsastres
d'une invasion nouvelle. Oui, je l'avoue, au milieu de ce pays, j'avais
quelque regret  nos triomphes, dont il et t la victime. J'obtins des
dtails curieux sur une montagne digne de la rputation du Saint-Bernard
ou du Mont-Blanc; et, comme aucune folie ne devait m'tre interdite, je
rsolus d'y aller en plerinage, et courus grand risque d'y terminer le
plerinage de ma vie.

Je cheminais au milieu de mes rveries et des rochers.  chaque pas
quelques ruisseaux se mlent aux ingalits du terrain et aux accidens
d'une nature sauvage. Souvent les fentes des rochers sont couronnes de
fruits et de lgumes qui y croissent; mais le seul chasseur de chamois
ose semer et recueillir dans des lieux o la mort est si voisine de la
vie. Des ceps de vignes se courbent en arcades; des fleurs grimpent en
festons autour d'arbres vieux et agrestes; enfin, c'est un spectacle
vraiment romantique que celui du Tyrol. Je croyais retrouver les champs
de Vallombrosa, les champs de mon enfance; et, berce mollement par le
charme des souvenirs et la magie des motions, je laisse tomber la bride
sur le cou de mon cheval, qui, effray, se jette de ct et me fait
rouler sur le courant d'un prcipice. J'tais perdue, si mon brave
tyrolien, rapide comme la pense, ne se ft lanc sur le fragment
chancelant d'un rocher. Tout cela fut un clair, et je n'eus mme peur
que par rflexion. Mon brave tyrolien en eut plus que moi; et sa joie de
m'avoir sauv la vie fut aussi vive que bruyante.

Je ne voulus pas, dans le premier moment, diminuer la joie de ce brave
homme par l'expression de la douleur que j'avais prouve; mais quand il
s'agit de remonter  cheval, il me fut impossible de poser la main sur
la selle: j'avais l'paule dmise, et dj elle enflait
considrablement. Mon pauvre guide cherchait  me rassurer en me disant
qu'au prochain village nous trouverions un paysan clbre par des cures
miraculeuses, et qu'il irait le chercher. Rien n'tait moins fait pour
me tranquilliser, car je sais que pour ces sortes de cures la foi est
indispensable, et j'en manque totalement en mdecine. J'avais donc
encore, outre mon mal, le mal de la peur.

Mon guide me conduisit cependant  une maison fort propre, o bientt je
fus entoure de toute une famille empresse  me prodiguer tous les
soins. L'homme aux miracles ne tarda point  paratre; son aspect
m'inspira plus de confiance que l'histoire de ses gurisons; et ds
qu'il m'eut adress quelques explications sur son art ou plutt sur son
exprience, en fort bon Toscan, je lui livrai mon bras avec une espce
de scurit fort rsigne. J'tais habille en homme, je voyageais
seule, il fallait bien que j'eusse la vanit d'un courage un peu viril.
Le brave homme voulut bien l'admirer; et, quand au bout de dix jours,
entirement gurie, ne souffrant plus, je lui offris vingt louis, il en
prit deux. Il avait cependant une nombreuse famille et une fille veuve
avec cinq enfans en bas ge. Je voulus me faire conduire auprs de cette
femme intressante, et je me trouvai heureuse de lui laisser des marques
de ma reconnaissance pour son pre si dsintress.

Les femmes du Tyrol sont fort belles; mais elles se coiffent de manire
 s'enlaidir. Qu'on se figure de jolies ttes, couvertes d'un grand
chapeau  trois cornes rabattu par derrire. La jeune veuve tait
heureusement dpourvue, quand je la vis, de cet ornement national.
Hlas! me disait-elle  chaque mot de consolation que je lui exprimais,
je n'ai pas mme le triste et dernier bonheur de pleurer sur la tombe de
mon mari, d'y placer l'image rvre de sa patronne. Vous allez en
Italie, fuyez les Franais: partout ils portent la mort. Je me gardai
bien de lui rpondre que ma vie, mon bonheur, taient dans leur camp et
tous mes voeux pour leur gloire. Je quittai ces bonnes gens comble de
bndictions, heureuse de leur laisser un peu de cet or, qui ne vaut que
par les bienfaits qu'il permet.

Nous tions  un quart de lieue du couvent des moines de Wiltare,
lorsqu'un chasseur aborda mon guide, et lui dit en allemand: Nous
allons encore nous battre: les Franais vont marcher sur Inspruck. Mon
frre arrive de Hall; j'aime mon pays, mais je suis si las des
tracasseries sur la chasse, que pour rien je m'enrlerais avec eux.

--Et moi, pour moins que cela, reprit mon guide en faisant un geste
d'excution, je vous planterais ce plomb dans le crne... Un chasseur
tyrolien trahir son pays!

Je ne parvins qu'avec peine  leur faire entendre raison  tous deux;
j'en vins  bout nanmoins avec une franchise gale  la leur.

Je m'installai dans une auberge, et de l je continuai  parcourir le
pays. Dans une de mes courses, je fis la rencontre d'un Franais que
j'avais vu  Milan, o il tait attach  M...; il me dit qu'il
voyageait pour son plaisir; la connaissance fut bientt faite. J'tais
charme d'avoir un compagnon de route, et L..., quoique d'un extrieur
assez peu prvenant, avait assez d'esprit pour rendre la socit
agrable. Nous quittmes Botzen pour aller  Leit, o nous nous amusmes
beaucoup de l'air imposant et mystique de notre hte, qui, en nous
servant un quartier de chevreuil, nous racontait trs gravement les plus
tranges choses sur un roc du pays, d'o un ange avait fait descendre
l'empereur Maximilien, pendant une chasse. En nous exaltant son vilain
taudis, il nous parlait d'Inspruck comme d'un cloaque, et il n'avait pas
tort. Mais quand je vis cette ville, pouvais-je ne pas la trouver belle,
malgr sa laideur? elle retentissait des cris de victoire de nos braves,
et leurs drapeaux y flottaient mls  des drapeaux enlevs  l'ennemi!

La bonne ville d'Inspruck eut bientt l'air d'une ville franaise, o se
faisait le recrutement. Avec un peu de jargon allemand, je trouvai dans
cette mme ville  me loger trs agrablement  ct du clbre
minralogiste Schasser, dont je visitais le cabinet avec un peu
d'rudition emprunte, qui me faisait fort bien accueillir. Me faufilant
 travers des haies, j'aperus Ney au milieu d'un brillant tat-major.
Son rapide sourire, sans gestes, sans parole, exprima tout ce qu'il
sentait. Je reus, en entrant, deux lignes o il me demandait si je ne
me lasserais pas de ma vie errante, si j'tais de fer, pour prfrer
tant de fatigues aux plaisirs du repos. Je rpondis par ces vers d'un
vieux pome italien que je m'occupais  traduire:

      Je prfre toujours, en suivant un hros,
      La fatigue aux plaisirs et la gloire au repos.

Je le vis un moment le soir; il me fit raconter ma chute et ma gurison
miraculeuse; Y croyez-vous? me dit-il.

--Mais je crois aux miracles que je vois.

--S'il en est ainsi, votre homme est prcieux; je m'en vais l'attacher
 l'arme.

--Il vous fera volontiers grce de cet honneur: les Tyroliens aiment
trop leurs montagnes.

--Et nous aussi: c'est pour cela que nous en avons dlog les
Autrichiens.

Quand je lui parlai du Franais que j'avais rencontr dans les
montagnes, il m'adressa les plus minutieuses questions.

N'auriez-vous pas remarqu qu'il se soit mis en rapport avec les gens
du pays?

--Cela lui et t difficile, car il ne sait pas un mot d'italien, et
encore moins d'allemand.

--Lui avez-vous dit que vous me connaissiez?

Comment pouvais-je confier  un tranger ce que vous m'avez prie de
taire mme  l'amiti?

--Vous savez, ma pauvre amie, quoique vous ne recueilliez que
d'incroyables fatigues de votre attachement pour moi, combien il
m'importe qu'on l'ignore.

--Pour revenir  mon compagnon de voyage, je vais m'en dbarrasser,
puisqu'il vous parat suspect.

--Je crois que c'est un espion.

--Bah! il serait venu ainsi se jeter dans la gueule du loup?

--Il ne vous parlait pas de l'arme, de l'Empereur? Me voyant rsolue
 retourner en France avant la fin de la campagne, Ney m'engagea du
moins  m'tablir dans une ville; je le promis et n'en fis rien: il me
retrouva partout en chevalire errante.

Je fus pendant mon sjour dans ces contres, et avec toute ma finesse
moiti italienne, moiti franaise, mise en dfaut par deux Allemands
qui taient pourtant bien de leur nation, et qui n'en avaient que plus
beau jeu avec moi. L'esprit, qui donne des lumires, donne aussi une
certaine confiance qui vous rend plus souvent dupes que les sots. J'en
fis l'exprience avec mes Allemands, et c'est ce que l'on va voir dans
le chapitre qui suit.




CHAPITRE LXXVI.

Nouvelles courses dans le Tyrol.--Scne d'espionnage.--Madame Pris.--Le
gnral Delzons.--Courtes entrevues avec Ney.--Souvenirs du gnral
Championnet.


Dans la maison o je logeais  Inspruck, il y avait une dame Murhauzen,
avec laquelle je parcourais le pays. Son fils paraissait avoir grand
peur des soldats franais; mais cela tait une frayeur de convention.
Enfin le jeune Murhauzen tait un espion du cabinet autrichien. Avec un
peu de rflexion j'aurais d le deviner; mais son air triste me trompa,
parce que je trouvais naturelle cette antipathie pour l'tranger. Mais
lorsque je dcouvris cela, il fallut toute la bont de mon coeur pour ne
pas tout dclarer  l'autorit, et faire arrter sur-le-champ les
coupables. Grce  mon silence ils ne furent arrts que long-temps
aprs. Mais voici l'histoire de ce curieux espionnage dress dans les
montagnes du Tyrol.

Un pavillon de la maison o je logeais  Inspruck avec la famille
Murhauzen tait occup par une femme que j'appellerai Pris, parce
qu'elle tait cousine du garde du corps qui donna si intrpidement la
mort  Lepelletier de Saint-Fargeau, pour son vote contre l'infortun
Louis XVI. On la disait fort afflige d'une perte rcente. En allant la
voir avec le dsir de la consoler, j'avoue que je fus assez mal prvenue
par l'appareil fastueux de son deuil, l'lgance de son dsespoir et les
grimaces de sa douleur. Madame Pris ne savait pas qu'elle allait
dbiter son roman devant un tmoin de certaines circonstances dont elle
allait maladroitement s'tayer. Madame Pris tait jolie; en la voyant
et en l'entendant, on la reconnaissait bien pour une femme de
l'aristocratie; elle avait de fort bonnes manires et peu d'instruction.
Si elle avait su pleurer, madame Pris m'et facilement trompe; mais je
ne pus jamais croire  la douleur de ses yeux noirs, dont l'expression
n'tait pas l'attendrissement.

Madame Pris prtendait avoir suivi son mari  l'arme de Cond.  la
prise de Kehl, un chef de bataillon de l'arme rpublicaine l'avait
sauve et conduite au gnral Joubert, qui la rendit  son pre. Le
gnral Moreau avait fait exprs pour elle un voyage  Paris. Pntre
de tant de loyaut, elle avait trop lou devant son pre ceux qu'il
hassait comme ennemis de son parti, et l'avait quitt (ce qui tait
pousser bien loin la reconnaissance). Aprs avoir perdu son mari
idoltr, elle avait quitt les rangs des royalistes pour ceux des
rpublicains dans l'ardent dsir de retrouver sa patrie, et de mourir
obscure aux lieux qui l'avaient vue natre.

Je la laissai dire sans l'interrompre, attendant qu'elle en vnt  ce
qu'elle voulait de moi; elle y vint: il s'agissait de lui donner mon
passe-port, o l'on arrangerait le signalement, ou bien de lui en
procurer un pour se rendre, en France. Regardant alors la veuve et ses
complices, je lui dmontrai avec une dsesprante exactitude tous les
mensonges de sa narration. Vous prtendez avoir t sauve aux environs
de Kehl par le gnral Joubert: il n'y tait pas. C'tait le gnral
Frino qui se battait contre l'arme de Cond, lorsque le prince Charles
fut repouss vers Ettinger. Quant  Moreau, il tait  l'arme de
Sambre-et-Meuse; il ne fit aucune dmarche  Paris en faveur d'une veuve
d'migr. Il en sauva plus d'un sur le champ de bataille, et je le sus;
mais jamais il n'a t question du roman que vous venez de me dbiter.

Aprs cet clat, je vis la bassesse dans toute sa nudit. Il faut dire
ici que par prudence Ney avait voulu que je passasse pour la soeur d'un
des sous-officiers qui me remettait ses lettres. Cette circonstance
laissait de l'espoir  des gens qui ne connaissaient pas le soldat
franais, et ce courage qui rsiste  l'or comme aux boulets. Madame
Pris crut devoir tout risquer.

--J'ai, me dit-elle, une mission pour la France, qui sera paye au
poids de l'or en cas de succs. Il faut un passe-port et quelques moyens
de liaison avec des gnraux franais. Murhauzen ajouta que mon
dvouement me vaudrait une haute protection. Rien ne me fut pnible
comme le visage heureux de ce jeune homme, si jeune jouant la trahison.

Eh bien! belle dame, me dit madame Pris, en me tendant la main,
tes-vous _des ntres_?

Je lui dclarai, en reculant, mon indignation contre de tels moyens de
fortune, et ma rsolution de les en faire repentir s'ils ne quittaient
Inspruck dans les vingt-quatre heures.

Je saurai bien me faire protger, rpondit madame Pris.

--Et moi me faire croire en dpit de vos protections, parce que ceux 
qui je parlerai de vos menes savent que j'en suis incapable.

--Vous faites bien l'importante, pour la parente d'un sous-officier qui
suit l'arme!

--Eh bien! vous qui tes si distingue par les manires et si peu par
les sentimens, partez cette nuit mme, ou demain vous tes arrte.

Murhauzen me saisit par la main, et, me voyant si intraitable, descendit
aux supplications pour m'engager  tout le moins au silence.

Pas au del de deux fois vingt-quatre heures, fut ma rponse.

Lorsque le lendemain je me prparais  changer de logement, la femme qui
vint me servir mon th m'annona que la famille Murhauzen tait partie
depuis quatre heures du matin avec la dame franaise du pavillon.

Je me dcidai  prendre un nouveau logement; mais ne pouvant prvenir
Ney de ce qui m'tait arriv que le soir, je fus aise de ce retard par
la crainte que, si je l'eusse vu de suite, mon secret ne me pest, et
par l'espoir, que quand je parlerais, les coupables du moins auraient eu
le temps ncessaire de pourvoir  leur sret.

Quand je vis Ney, j'eus un moment d'inquitude sur la manire dont il
recevrait ma tardive confidence. Qu'elle fut heureuse, ma surprise,
lorsque je l'entendis, au lieu de me blmer, m'approuver avec loges, en
me recommandant le secret! Ils sont loin, me dit-il; j'en suis bien
aise. Je ne les crois pas dangereux; mais le fussent-ils, j'aime mieux
qu'ils soient arrts ailleurs qu'ici, et je prfre surtout ne jamais
vous devoir de pareils avertissemens. Il me rappela ma rencontre avec
H***  Belsona, en ajoutant: C'est de la mme clique. Il y a autour de
l'arme une fourmilire d'intrigans et d'espions, comme au temps des
reprsentans du peuple. C'tait alors pour nous dnoncer; maintenant
c'est pour pier nos sentimens  l'gard de Napolon. Eh! mon Dieu,
est-ce que le soldat s'inquite des hommes? il ne voit que son pays, et
il y est fidle et partout et sous tous les rgimes. Je m'enivrais au
son de ces nobles paroles. Que Ney tait beau quand il parlait de gloire
et de patrie!

Ney m'annona qu'il me ferait partir le lendemain, me dfendant de me
lier avec qui que ce ft pendant les sjours que je ferais durant la
campagne. Il me donna une lettre pour le gnral Godinot[3], son ami,
homme aimable et bon, que je ne vis qu' Ulm, aprs avoir perdu la
lettre qui me recommandait  lui.

Il ne m'arriva rien de bien extraordinaire dans cette campagne. Ce fut
une vie de fatigues que le dlire de la gloire et de la passion pouvait
seul faire supporter, mais que je soutenais par un courage qui n'avait
que la courte mais bien douce rcompense d'une surprise et d'un regard.
J'avais abattu mes cheveux; le soleil avait bruni mon teint; mon air
enfin avait pris quelque chose de si viril, que Ney me disait souvent:
Si vous ne parliez pas, je dfierais qu'on vous reconnt pour ce que
vous tes, surtout  cheval. J'en fis l'exprience, et d'une manire
curieuse, dans cette campagne,  la dfense de Cattaro, o commandait le
gnral Delzons[4], avec qui j'avais eu des relations d'amiti. Me
voyant, au moment d'un repas militaire, _payer l'eau-de-vie_  tout le
groupe qui entourait la cantinire, vrai modle de celle qu'a chante
notre Branger, il demanda: Quel est ce jeune homme, _ce petit
homme-l_? Gnral, rpondit l'Hb militaire, _c'est un Parisien qui
veut se faire apprenti soldat; il paie largement sa bien-venue, mais il
ne boit pas_. En effet, ni l'exemple ni la fatigue n'influrent sur mes
habitudes, et je n'eus jamais recours  cette ressource de forces
factices.

J'ai appris plus tard, et de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, que
l'pisode d'espionnage, que je viens de raconter dans ce chapitre, que
le salut que durent  Inspruck des misrables  ma gnreuse ngligence,
que toute cette affaire, enfin vente par la police impriale, excita
quelque refroidissement dans la faveur dont Ney tait  si juste titre
honor pour ses grands talens et sa bravoure. Il continua  se couvrir
de gloire  Magdebourg,  Ina,  Friedland,  Eylau; mais Regnaud, en
me parlant de cette affaire, m'avoua qu'il n'avait fallu rien moins que
tout cela pour sauver Ney d'une disgrce complte. On avait cru que Ney
avait t d'accord pour laisser chapper Murhauzen; et, lorsque
j'attestai  Regnaud que je n'avais confi  Ney cette intrigue qu'aprs
la fuite des coupables, il s'emporta au point de me dclarer que le
devoir de Ney tait de me faire arrter et conduire  Paris pour cause
de non-rvlation. On voit que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely n'avait
pas dvi en fait de dvouement.

Ney, lui dis-je, est un grand capitaine, et n'est point un fin
politique; il n'a jamais vu ni connu ce Murhauzen, pas plus que la dame
Pris. Aussi j'avoue que je fus saisie d'un effroi involontaire quand
il ajouta: Comment se fait-il qu'on ait trouv dans les papiers de cet
homme une lettre adresse au gnral Dallemagne, questeur du corps
lgislatif, o il tait fortement question de la haute protection de Ney
pour une migre? Dans cette affaire, comme dans celle d'Hervas, je fus
embarrasse, ainsi que cela arrive plus qu'on ne croit  l'innocence;
j'expliquai  Regnaud qu'il se pourrait qu'une lettre de moi au gnral
Dallemagne et t gare; qu'en effet j'avais long-temps entretenu,
quoique  de grands intervalles, avec cet officier une correspondance;
mais que je rpondais qu'elle avait t exempte de toute rflexion
politique.

 propos de correspondance, j'ai omis d'en mentionner une qui fut assez
active entre moi et l'un des plus grands capitaines de la rvolution,
dont le nom n'a point encore figur dans ces Mmoires, parce que,  vrai
dire, le fait de cette correspondance, ne se rattachant point  une
passion, m'est rest comme un souvenir plus tranquille et en quelque
sorte moins press; il s'agit du gnral Championnet. Je l'avais connu
bien long-temps avant le 18 brumaire; il passait pour Jacobin; je ne me
suis jamais aperue que d'une chose, c'est qu'il avait fort bon coeur, de
l'esprit naturel, une imagination brlante, le got effrn de la
lecture. Un peu de vanit flatte m'avait conduite  cette amiti assez
vive, qui ne fut jamais qu'pistolaire. Fils naturel d'un avocat
distingu, Championnet tait fort plaisant quand il parlait de sa
naissance; en gnral, il contait d'une manire fort originale. Du
reste, de la plaisanterie passant  l'enthousiasme, il citait volontiers
Plutarque aprs un lazzi. Il avait eu une liaison  Dusseldorf. Rien
n'tait amusant comme le tableau trac par lui de cette liaison, et de
la rivalit qu'elle avait amene entre lui et Suchet. Venant de battre
les Autrichiens  Fenestrelles, il m'crivait: _On a voulu me souffler
ma belle et ma gloire; mais le petit Championnet a prouv qu'il sait
conserver les deux. Pourtant,_ chre _frre d'armes, je me lasse du
mtier; car nous avons bien l'air de ne nous tre tant puiss qu'afin
seulement de devenir libres pour un nouvel esclavage._ Je reus encore
quelques lettres de lui aprs la journe du 18 brumaire, sur laquelle il
s'exprimait avec beaucoup de noblesse et d'indignation. Quand je passais
auprs de Ney quelques momens un peu tranquilles, il tait bien rare
qu'il ne me parlt point de Championnet, dont il estimait la fire
indpendance. Ce qui lui chappait dans ses effusions me fit long-temps
croire que lui aussi tait plus rpublicain qu'il ne lui convenait
ensuite de le paratre.




CHAPITRE LXXVII.

Retour  Paris.--Le gnral Gardanne.--Dpart pour l'Allemagne.--Mon
compagnon de voyage.


Aprs la paix de Presbourg, qui tait venue suspendre les exploits de
Ney, je revins  Paris, o je pris un petit appartement dans le faubourg
Saint-Germain, n'allant jamais au spectacle, vivant fort retire, ne
recevant personne, et heureuse, car je voyais Ney quelquefois. Son
projet tait de me faire obtenir une place, pour les langues trangres,
dans un des grands tablissemens d'ducation levs par la munificence
de Napolon. J'avais beau lui montrer que mes campagnes n'taient pas
des titres, ou plutt taient de singuliers titres  de pareilles
places, il insistait, et je ne le contrariais pas, parce que j'esprais
peu. Au commencement de 1806, il m'annona qu'il tait de nouveau appel
 l'arme; que la campagne serait longue et rude; puis, me regardant
gaiement: La ferez-vous, celle-l?--Belle question! vous me dfendriez
de la faire, que je la ferais encore; au moins si vous tes bless,
trois cents lieues ne nous spareront pas.

--coutez, mon amie, je vous laisse vivement recommande  un ami qui,
dans quelques jours, dirigera votre dpart. Je fus un peu tonne quand
je sus que l'ami auquel Ney devait me recommander tait le gnral
Gardanne, que j'avais vu en Italie, dont Moreau apprciait la bravoure,
mais dont le ton plus que brusque m'avait toujours choque, leste quand
il voulait plaire, rude quand on ne lui plaisait pas.

Ney me dit en riant: Mais, malgr ses manires, il est gouverneur des
pages de l'Empereur.

--Tout de bon?

--Je vous le jure.

--Voil des lves  brillante cole!

--On ne veut pas faire des petits abbs de ces jeunes gens, mais de
braves et solides militaires. Voyez-vous, ma chre, vous parlez du
Gardanne gnral rpublicain, et moi je parle du Gardanne de cour; vous
reconnatrez vous-mme la diffrence. Nous avons tous un peu subi la
mtamorphose. Moi-mme, n'ai-je pas le ton plus doux? Nous sommes tous,
tant bien que mal, dguiss en courtisans; cela est bien bizarre,
n'est-ce pas?

--Non, tout est bien, parce que tout sied  la valeur franaise.

--Du reste, soyez tranquille; Gardanne est un ami, il vous recevra
bien; il vous a vue avec Moreau, et la reconnaissance sera piquante.
Parlez-lui du passage du Mincio, qu'il traversa avec cent grenadiers
ayant de l'eau jusqu'au menton, et de sa bonne fortune aprs la bataille
d'Arcole.

--Mais vous n'tiez pas l.

--N'importe, j'ai tout su de la personne elle-mme: une fort jolie
Pimontaise, ma foi! parente du comte de la Roquette, de Turin.

Ney partit, et les heures commencrent  me paratre des semaines.
J'crivis au gnral Gardanne; il me rpondit, en me priant de passer au
chteau le lendemain. Il occupait un entresol du pavillon Marsan.

J'attendis quelques minutes, et Gardanne parut. Je le trouvai bien
vieilli et bien chang: c'tait vraiment un prodige, une politesse de
l'_oeil de boeuf_. Apparemment que je ne lui parus pas aussi change, ce
qui amena une discussion assez singulire, et un change de propos
galans qui me firent craindre d'accepter son gide pour le voyage; et en
effet mes mesures furent prises autrement. Je chargeai mes connaissances
de m'indiquer un officier avec lequel je pusse partager les frais et les
inconvniens du voyage. La personne qu'on m'indiqua et qui vint me voir
tomba  l'instant mme d'accord sur les conditions. C'tait un officier
de hussards, depuis gnral de brigade. Dry, c'tait son nom, me
prvint qu'aux frontires nous ne pourrions continuer la route dans la
mme calche, _les femmes  la suite_ tant proscrites; mais il me
promit d'arranger tout pour le mieux.

Dry, dont la curiosit avait t vivement pique par ma dmarche
mystrieuse, fut cependant d'une discrtion parfaite. Bien loign de
cette banale galanterie, qui se croit oblige d'avoir des hommages pour
toutes les femmes, il se contentait de me montrer la plus cordiale
amiti. Quand nous descendions de calche, il me laissait tranquillement
sauter  bas de la voiture, comme si j'eusse t un aide de camp. Je
suis, me disait-il, bien peu galant avec vous; mais l'idoltrie que j'ai
pour votre sexe me rend incapable de soins pour un pantalon, de
tendresse pour une cravate noire, de folie pour une casquette. Vous tes
trop bien en homme pour tre une femme dangereuse.

--J'en crois votre franchise, et je suis de votre avis: une _femme
garon_ est moins gnante, mais elle est moins jolie.

--Vous allez trop loin; cet effet-l n'est pas gnral, il est chez moi
seulement personnel.

--Malgr cela, je vous assure que ce n'est point l mon costume de
conqutes, ce n'est que mon habit de campagne.

--Mais ces campagnes, quel motif vous en a fait braver les fatigues et
supporter les tristes spectacles de la guerre?

--Celui qui nous fait faire ce qu' vous vous fait faire la gloire.

--Vous allez rejoindre un amant?

--Non, mais un ami qui le fut, qui ne doit plus l'tre, et qui demeure
l'unique objet d'une admiration passionne, le hros de mon imagination,
l'idole de mon coeur.

--Heureux qui peut inspirer un sentiment si exalt et si exempt
d'gosme!

J'avoue que je fus flatte de voir un peu Dry revenir de ses
prventions, sans aucune curiosit indiscrte; et je m'abandonnai au
plaisir de raconter ma vie militaire. Il la trouvait bien aventureuse et
bien tonnante. Hlas! lui disais-je, elle ne sert peut-tre qu' faire
natre l'ide de quelques dfauts, plutt que celle des qualits
courageuses qu'elle a rclames. Mon Dieu, un peu de repos vaudrait
mieux pour le monde; mais je ne regrette pas d'avoir fait comme j'ai
senti. Si j'avais encore le choix d'une destine, je prendrais encore le
tumulte d'un sentiment passionn, mme malheureux, de prfrence  une
vie tranquille mais morte, sans exaltation et sans ressorts. Cet homme
qui m'inspire cet attachement qui vous semble extraordinaire viendrait 
me har demain, que son image resterait l grave et suffirait aux
battemens de mon coeur.

Dry avait devin ce nom si cher qui m'occupait; il ne le pronona point
en signe d'intelligence; mais il prit plaisir  me vanter les exploits
de cette valeur qui chez Ney tait presque fabuleuse, mme parmi tant de
braves. Il m'indiqua adroitement un moyen sr de faire connatre o
j'tais  celui que cherchait ma constance; mais je ne voulus point
l'employer: j'avais promis le mystre, et je voulus y tre fidle au
risque de mille dangers, de mille fatigues; au risque d'tre mal juge
et compromise.

Je ne parle point de la route, dj attriste par les commencemens de
l'hiver; je dis seulement  Dry que la saison m'effrayait pour nos
pauvres soldats; que le froid serait excessif. Bah! me rpondait-il
avec toute la gaiet des camps, ils n'ont pas _le temps d'avoir froid_.

Hlas! l'hiver n'a que trop prouv plus tard qu'il tait un ennemi, et
le seul qui pour nos armes serait invincible. Il a fallu tous les
lmens conjurs pour que notre France ft abattue. Et alors, que de
noms chers  mon coeur sont entrs dans l'histoire! Ce brave Dry, lui
aussi, fut moissonn  la fleur de l'ge, dans la fatale campagne de
Russie, terrible reprsaille de nos triomphes, plus terrible signal de
nos malheurs!

Je ne sais si je me trompe, mais les peuples ne recommenceront plus rien
de pareil aux grandes destines que nous avons vues finir! D'autres
gloires pourront natre, mais jamais la gloire des armes ne retrouvera
ces marches rapides du Tage  la Neva, cette course dans toutes les
capitales devenues comme des casernes franaises. Est-il une pope  la
hauteur d'une telle histoire?




CHAPITRE LXXVIII.

Bataille d'Eylau.--Ma blessure.


Ds le commencement de la campagne, Ney avait repris cette habitude de
prodiges qui le mettait toujours au premier plan d'une arme de hros.
Gnesbourg, d'abord; le lendemain Elchingen; puis Eylau. Quelles
incroyables pripties de victoires et d'motions! Au milieu de toutes
ces gloires, mon obscurit tait encore glorieuse: j'tais fire d'tre
ainsi confondue dans les rangs qui, lectriss par un chef invincible,
enlevrent le formidable plateau dont la prise laissa Ulm sens dfense.
Dans mon abngation de vanit j'tais heureuse; ma gloire,  moi,
c'tait un regard surpris au milieu des dangers, des fatigues et de la
mitraille. Que de fois, dans ces rares momens, arrache aux devoirs pour
les donner au bonheur, Ney me rptait: Pauvre Ida, comme vous voil
faite! vous tes partout; vous ne craignez donc rien? Alors je lui
racontais tous mes moyens de pntrer jusqu' lui, mes intelligences
pour me trouver toujours prs de l'attaque. En lui parlant ainsi, je
pressais contre mon coeur cette main terrible  l'ennemi et toujours
secourable au vaincu. Oh! que le courage, que les vertus guerrires vont
bien  l'amour! et qu'il y a loin de cette passion ressentie sur un
champ de bataille, de cet enthousiasme ml de prils,  la galanterie
musque de ces colonels de l'ancien rgime, qui brodaient au tambour!

Comme j'avais confi  Ney les services que m'avait rendus le gnral
Lariboissire, pour me faciliter les moyens de toujours l'approcher, il
se fcha, en me renouvelant nergiquement l'ordre d'avoir aussi le
courage de ma consigne militaire. Je trouvais bien  cela un peu de
vanit; mais comme la mienne tait de lui obir, je lui promis tout ce
qu'il voulut. Ayez un domestique sr, me dit-il; avec lui, de l'or et
votre tte, vous devez vous passer de protections.

Nous nous sparmes pour nous rejoindre bientt. J'eus le bonheur de
trouver  Magdebourg un excellent domestique qu'une affection naturelle
portait vers les Franais. Je fus ainsi dbarrasse de la ncessit de
recourir aux guides du pays. Hantz connaissait la Prusse, l'Allemagne et
le Tyrol, du doigt, suivant son expression. Il entra en fonctions par
refaire mon porte-manteau. Je lui payai un mois de gages d'avance,
dsirant voir s'il n'avait pas l'habitude de boire, prcaution
ncessaire avec les domestiques anglais et allemands. Je ne me souciais
pas d'tre, au milieu de tous mes dangers, encore  la merci d'un
ivrogne. Mais Hantz tait un phnix; il rgala ses camarades, fit
honneur  la gnrosit franaise. Hantz ne parlait pas mal franais; il
me pria mme de ne jamais lui parler que dans cette langue; en quelques
mois il tait presque devenu puriste.

Je craindrais de paratre barbare en prodiguant ici les descriptions de
toutes les scnes de carnage que trane la guerre  sa suite, quand une
grande passion occupe le coeur, quand on a, pour ainsi dire,  dbattre
sa propre existence sur ces horribles champs de la mort, dont je
supportais l'aspect sans trembler. Hantz, connaissant la rigueur du
climat, m'avait mnag toutes sortes de prcautions contre le froid.
Ainsi chaudement vtue, charge d'or, inaccessible  la crainte, les
obstacles de la route et de la saison ne faisaient que rendre plus vif
mon ardent dsir de me rapprocher de celui dont un mot et un sourire
payaient cette vie de privations et de fatigues.

Encourage par tant de courses heureuses, ne croyant rien d'impossible 
mon habitude des hasards, j'avanai vers Mohringue. La route tait dj
encombre de bagages et de blesss. Chacun tait si occup de lui-mme,
qu'on ne s'occupait gure de nous. Hantz me faisait passer pour un
ngociant se rendant  Chomoditen. Vous ne pourrez traverser, lui
criaient quelques soldats; les Russes y sont. On les dlogera, criaient
d'autres; ils sont en bonnes mains, Ney les attaque. Hantz, ayant son
thme fait, les excitait  parler; c'tait travailler  mon bonheur, car
en coutant les soldats pouvais-je entendre autre chose que _son_ loge?
Les blesss retrouvaient dans leurs cris de souffrance des cris
d'admiration pour un chef ador. Dans une de ces voitures inventes par
le gnie de l'humanit[5] contre le gnie de la guerre, un Russe, ml 
nos blesss, tait aid et pans par ceux qui souffraient moins. Oh!
c'tait un beau spectacle que celui de cette valeur compatissante, aprs
avoir t si terrible! J'avais gard le silence, malgr mon admiration;
mais au moment de la halte  un village, j'oubliai mon rle, en
demandant  un aide chirurgien, qui avait t atteint lui-mme dans ses
intrpides fonctions, la permission de distribuer quelque argent pour
boire au succs. Il me regarda en souriant, et, en me conseillant de ne
pas aller plus loin, si je voulais viter d'avoir besoin de son
ministre, il me dit: J'y allais, et vous voyez que j'en suis revenu
bless. L'ennemi est en nombre, on le culbutera; l'affaire sera chaude.
Ney est  l'avant-garde avec les plus braves; le soldat est exalt
jusqu'au dlire. On ne trouva que quelques jattes de lait  distribuer
 nos blesss. J'avais une gourde pleine de Madre; Hantz avait une
autre gourde pleine d'eau-de-vie: l'ide ne me vint pas que nous
pourrions en avoir besoin pour nous-mmes. On trouva aussi quelques oeufs
qu'on arracha,  l'aide de quelques pices d'argent,  une pauvre
paysanne. De tout cela il fut compos un dlicieux breuvage militaire.
Chacun eut son verre,  l'exception de ce brave Hantz, qui en fit le
sacrifice avec une joie charmante.

Nous allions remonter  cheval et quitter nos camarades d'ambulance,
quand tout  coup nous fmes entours de troupes de diffrens corps, qui
se succdaient avec des cris de victoire. Ney venait de culbuter un
corps entier de Prussiens. Tout le monde se heurtait dans une route
troite et mauvaise. Au milieu des chevaux et des bagages, j'aperus une
femme habille en jokey; elle avait quitt sa famille bien tablie 
Hall pour suivre un sergent de grenadiers. Elle tait d'une incroyable
beaut; et il n'y avait pas moyen que sa figure de vierge ne dmentt
son dguisement. Elle fut bien joyeuse quand elle m'entendit lui
adresser quelques mots en allemand. Elle y rpondit bien navement; mais
je ne veux pas affaiblir l'intrt de sa petite narration, et je lui
conserve ses expressions exactes.

Oui, madame, j'ai tout quitt, parce que du moment que Bussires
(c'tait le sergent) m'eut dit qu'il m'aimait, je n'ai plus vu que lui
au monde. Je n'ai pas vol mes parens, car je n'ai emport que mes
bijoux et les six cents ducats que ma mre m'a laisss en mourant;
Bussires dit que c'est assez pour tre heureux en France. Il s'est dj
tant battu sans tre tu, qu'il chappera encore. S'il est bless, je le
soignerai bien; et s'il meurt, je me tuerai: voil pourquoi j'ai senti
qu'il fallait le suivre. Je voulais marcher  ct de lui, mais il m'a
dit que c'tait dfendu; alors il m'a fait voir cet habit; mais quand je
saurai o il doit se battre, alors je donnerai de l'argent  la
vivandire pour qu'elle me laisse distribuer l'eau-de-vie. Bussires dit
qu'elles n'ont peur de rien; et moi, aurai-je donc peur d'offrir  mon
amant ce qui pourra lui tre bon?

J'coutais cette petite femme avec ivresse; je sentais et je me
promettais bien de faire comme elle. Nous tions prs d'une espce de
chteau; nous allions y faire halte, quand un commandement imprvu fit
tourner  gauche sur le flanc de la colonne. Nous apermes le sergent
Bussires, qui tait bien le type du grenadier franais, tel qu'on l'a
vu, admir, chant et lithographi. La marche continua par des chemins
affreux: l'artillerie s'y embourba. Les nouvelles taient assez peu
rassurantes; on allait bivaquer. Il n'y a donc pas une maison ici?
dis-je  Hantz.--Non, monsieur (Hantz ne m'appela jamais autrement);
mais, avec un peu d'argent, je connais une bonne calche qui pourra vous
en servir. Je m'y logeai lestement, sans songer mme au souper, me
fiant au zle et  l'apptit de mon brave Hantz. Ma nouvelle amie de
bivac voulut absolument chercher son Bussires; mais au bout d'un quart
d'heure elle revint dcourage. Je sentis, aux regrets plaisamment
exprims par la pauvre petite, la triste vrit de cette maxime de
Larochefoucault, que, malgr la bont de son coeur, _on trouve toujours_
dans le chagrin de ses amis quelque chose qui flatte. Ainsi, en voyant
la jeune Allemande revenir sans avoir pu voir son sergent, je sentis
moins amer l'loignement qui me sparait de mon hros, du marchal Ney.

 quatre heures on se remit en marche. Ma petite compagne tait plus
fatigue, et Hantz sut encore lui mnager une place sur un chariot. Les
troupes dbouchaient de toutes parts. Qu'on imagine un amphithtre de
quinze lieues, couronn dans tous les sens de troupes de toutes armes,
l'immobilit imposante de ces masses, dont les volutions taient
pourtant si mobiles; qu'on se figure une femme comme perdue au milieu de
cette solitude vivante, et certes, si  mes incompltes descriptions on
ne reconnat pas la guerre, on reconnatra du moins l'empire des
passions  l'accumulation de ces images qui me semblaient alors simples
et naturelles.




CHAPITRE LXXIX.

Suite du prcdent.


Je tenterais vainement de peindre ce que, dans cette terrible journe,
j'ai vu de carnage et d'horreur. Conduite au sein des dangers sans
aucune intention belliqueuse, j'vitais cependant les combats qui ne
m'effraient point. Mais dans ce triomphe d'Eylau, si chrement achet,
je ne fus plus matresse de mes actions; il fallait marcher ou suivre,
et fuir tait impossible: Ney tait en avant, l comme toujours, au
poste du pril.

Depuis plus d'une lieue nous trouvions des troupes chelonnes sur la
route. C'taient des dragons posts pour diriger la marche des renforts.
Tous les soldats voyaient et annonaient avec transport les apprts
d'une bataille; tous taient gais, impatiens, confians dans le gnie de
leur chef et dans la vigueur de leurs baonnettes. En le voyant, ils
croyaient voir la victoire. Il y avait dans la scurit de ces courages
je ne sais quelle force surhumaine qui semblait dfier la fortune. Je
puis assurer que je traversai toutes ces lignes, tous ces prparatifs de
bataille, avec mon domestique, aussi tranquillement que si j'eusse fait
une promenade au bois de Boulogne. La misrable bicoque d'Eylau avait
t abandonne par les habitans, ainsi que toutes les maisons  quatre
ou cinq lieues de distance; au dtour d'un chemin, j'en vis une dont la
porte tait ouverte: Hantz y vint abriter nos chevaux. Un reste de
chaleur et les dbris d'un repas prouvaient qu'elle venait depuis bien
peu de temps d'tre dserte; mon infatigable aide de camp dcouvrit
mme en furetant des provisions. Je ne saurais peindre avec quel plaisir
je prparai un grossier repas, me faisant fte de l'hospitalit
militaire que je pourrais offrir  nos braves. Hlas! il fallut bientt
y renoncer pour nous-mmes: nous avions eu  peine le temps de prendre
un _-compte_, lorsqu'un coup de canon, annonant le commencement de
l'affaire, ne nous laissa plus sentir d'autre besoin que de connatre le
point de l'attaque, la position du corps de Ney, et  songer  notre
sret. Hantz alla brider les chevaux avec quelque regret; il tait dur,
en effet, de quitter si tt et en pareille circonstance un si bon gte.
Mais nous emes bientt un autre objet de proccupation:  un quart de
lieue nous trouvmes les armes en prsence; vingt bouches  feu avaient
fait sonner l'heure de l'extermination.

Je ne sais quelle inspiration me poussa, mais je mis mon cheval au galop
vers le point mme de l'attaque, de laquelle j'approchais. Je vis trs
distinctement l'ordre de la bataille qu'entamaient trente pices de
canon, en tte d'une division dont le gnral tomba bless. Des
tressaillemens convulsifs saisirent mon corps;  ce terrible aspect, je
songeai  Ney; et  l'ide de la mort qui peut-tre... j'tais dj
tente de maudire la gloire.

Certes, les Russes sont braves; ils le furent surtout  cette affreuse
boucherie d'Eylau: immobiles sous la mitraille, ils n'avanaient pas,
mais ils ne reculaient pas non plus. Toutefois cet hrosme avait
quelque chose de stupide; ce n'tait pas cet lan de confiance, cette
inspiration de victoire qui circule dans des bandes franaises. Aprs
trois heures, l'attaque tait gnrale et acharne. Les bataillons,
arrts par une chausse, ne pouvaient avancer en ligne. En un instant,
sans perdre le pas, le premier rang fait feu, puis s'ouvre au milieu par
droite et gauche et va par les flancs rejoindre le dernier, tandis qu'un
autre rang le remplace en tte. Qu'on juge des ravages que tous les
coups portent dans les rangs; et cette manoeuvre que je dcris peut-tre
mal, mais  laquelle  cette heure il me semble que j'assiste encore,
s'excuta avec une prcision et un sang froid douloureusement
admirables. La neige tombait  gros flocons sur cette scne d'pouvante.
Hantz me conduisit par un chemin de traverse vers les dbris du toit
d'une masure. Je descendis de cheval et voulus envoyer mon domestique
dcouvrir de quel ct nous pourrions attraper la route de Chomoditten,
vers laquelle devait se trouver le corps de Ney. Hantz refusa
obstinment d'obir, disant: Mort ou vif, je ne quitte point d'un pas
_ma_ jeune matre. Je commenais  prouver du malaise, et je voulais
remonter  cheval pour chapper par l'action  l'accablement de mes
penses, lorsque des cris, un bruit pouvantable quoique lointain, nous
clourent  l'trier, la bride en main. Oh! m'criai-je, c'est une
droute, que je meure avant!--Non, voyez-vous, _ma_ jeune matre, ce
sont les Franais qui nettoient la plaine. Les cuirassiers s'taient
lancs sur une redoute et avaient t repousss par les Russes. Les
fantassins l'attaqurent: c'tait une mulation de valeur et de rage.
Nous tions derrire un escadron de la division Montbrun. Je rsolus de
ne plus m'loigner de cette muraille de braves, qui me paraissait le
plus sr rempart. C'tait le moment o tous les corps _donnaient_.

Que ceux qui n'ont pas vu de prs une bataille se trompent quand ils
croient les chefs moins exposs que les soldats! J'ai surpris des
tats-majors entiers, chargeant  la tte des divisions. Un instant la
cavalerie lgre avait t mise en dsordre et brisait ses carrs; tout
fut dans le mme instant rtabli par l'intrpidit des officiers du plus
haut grade, rests fermes au poste. Les aides de camp, les ordonnances
volaient de toutes parts au milieu de l'obscurit et de la mort, avec
une intrpidit qui fait croire  toutes les fabuleuses descriptions des
potes.

Dpouills d'une partie de leur artillerie, les Russes, aprs d'inouis
efforts, commenaient  flchir; on les poussait avec fureur. Je ne
dirigeais plus ma marche, je suivais le torrent. Dans cette mle, je
fus reconnue par Caland, vaguemestre du 3e corps. Il me prit sous son
gide, et, loin de blmer mon imprudence, il se mit  louer ce qu'il
appelait ma bravoure dans ces termes nergiques que je ne puis rpter
pour les salons, mais qui composent, sans le dgrader, le vocabulaire
des champs de bataille. Je demandai  Caland si l'on savait quelque
chose de Ney. Il chasse les grenadiers de Woronsof. Si vous voulez
souper avec lui, il faudra l'aller chercher un peu loin.

--Mais de quel ct? m'criai-je.

--Impossible en ce moment d'y aller. Vous tes bien ici; je veux vous
enrgimenter. Un ordre soudain vint l'enlever  ses joyeux propos.

On se battait depuis le matin, et il tait dj plus de trois heures; je
crus apercevoir les chasseurs  cheval de la garde: je m'approchai pour
m'en assurer, connaissant beaucoup leur colonel, le gnral
Lefebvre-Desnouettes. C'taient la 4e et la 5e division de cavalerie
lgre, qui, quelques minuts aprs, culbutrent dans une charge jusqu'
la rserve russe. Dans le moment rgnait autour de moi une espce de
calme, ou plutt le bruit du canon et de la mousqueterie ne frappait
plus une oreille faite depuis six heures  leur tapage. J'tais alors
d'un sang froid qui, en me le rappelant ici  mon bureau, me semble
merveilleux, et que le lieu de la scne rendait tout naturel. Hantz me
fora de prendre quelques gouttes d'eau-de-vie. Je dteste cette
boisson, mais en avaler une cuillere suffit pour m'expliquer le juste
prix que les soldats y attachent. L'effet en est prompt; et si le
courage peut s'en passer, les forces en ont besoin.

Dj les mouvemens de nos troupes en avant laissaient l'espace libre au
service rapide des ambulances. Je vis l l'intrpide Larrey au milieu de
ses prodiges, ses dignes camarades fouiller les monceaux de cadavres
dont la terre tait jonche, pour arracher et secourir tout ce qui
respirait encore. Hantz s'tait mis au service des ambulances avec une
gnreuse activit, quand tout  coup les colonnes s'branlent de
nouveau. Mon cheval m'emporte; Hantz l'aperoit, et stimule encore sa
course par celle du sien qui me presse. La charge sonne; notre cavalerie
est au galop avec son imptuosit de feu. On ne tourne pas l'ennemi, on
l'enfonce de front. Les Russes, forms par leurs dfaites mmes,
tiennent bon avec un courage et une habilet dignes de leurs matres. 
Eylau, quoique vaincus, les Russes devinrent presque des rivaux.

J'avais toujours d'excellens pistolets et le sabre lger que Moreau me
donna lorsque je partis pour Kehl avec lui; armes innocentes, qui
n'avaient encore servi dans mes campagnes qu' effrayer les htes
malgracieux qui voulaient trop me ranonner. Cette fois la mle, tait
si chaude, que machinalement je me tins en garde, non pour frapper, mais
pour me dfendre. Je crois mme que, malgr cette attitude, je baissai
plusieurs fois la tte  la vue des coups terribles qui s'changeaient
autour de moi; j'tais si serre dans les rangs, que, perdant toute
raison, me voyant dj foule aux pieds des chevaux, je dgage ma main
par un mouvement rapide, je me prcipite au plus fort de la mle et
reois au-dessus de l'oeil gauche un coup de pointe qui me couvre le
visage de sang. Je ne sentis pas la douleur; mais la vue du sang me fit
mal. Aussitt Hantz colle son cheval contre le mien, s'empare de ma
bride, et m'entrane heureusement  cent pas en arrire.

Il est arriv quelquefois  ma vanit de laisser croire que j'avais
gagn cette blessure en me dfendant; mais ici je veux tre vraie, comme
je le fus lorsque Ney me dit quelques jours aprs: Ah! nous voil
vritablement frres d'armes; cela vaut _la croix_!

--Non, je vous assure, car je ne me suis trouve l que parce que je ne
pouvais me retirer, et j'ai eu des frayeurs  mourir.

--Quand on a peur on ne vient pas si prs du danger.

--Je croyais vous rejoindre... Au fait, je me suis convaincue que
c'est un hussard franais qui, entran par son cheval, le sabre  la
main, m'a appliqu le cachet du courage, que les soldats appellent _le
baptme_ de la gloire.

Je restai long-temps  cheval, la tte entoure d'un mouchoir, le visage
considrablement enfl. Je vis le champ de la victoire aprs celui du
carnage; jamais il n'y en eut de plus sanglant. Je mis pied  terre prs
d'un tertre o j'eus occasion de contempler toute la bont des soldats
franais, si terribles dans l'action. Nous apermes tendu un grenadier
russe levant les bras et poussant des murmures inintelligibles. Un jeune
soldat de la ligne, bless  l'paule, nous appela pour lui aider 
soulever le Russe et  lui prsenter sa gourde. Hantz tait dj en
devoir d'excuter les voeux de cette gnreuse piti; il soulve le
Russe, puis le replace vite avec un cri d'horreur: le mouvement venait
de terminer son agonie! Allons, c'est fini, dit le soldat franais;
pensons  nous.--Allez prendre le cheval de mon domestique, lui
rpliquai-je. Frapp du son de ma voix, il me regarde et ajoute: Il
parat que vous avez reu un joli _atout_; et vous tes une femme, je
crois?

--Non pas, camarade.

--Vous tes donc de ceux qui ne prennent ni barbe ni moustaches? c'est
gal, vous tes brave. Allons rejoindre l'ambulance.  quel gnral
tes-vous? car vous tes secrtaire sans doute.

--Avec le gnral Nansouty, lui rpondis-je pour en finir.

--Oh! je ne suis pas surpris que vous ayez t si prs; il ne se cache
pas celui-l.

Nous marchions pniblement, car le froid tait excessif, l'obscurit
dj grande, les chemins pouvantables, et comme des montagnes d'hommes
et de chevaux sanglans, le canon grondant toujours au loin, et par rares
intervalles. C'est la gauche, rptait notre bless; Ney est l, il n'en
aura pas non plus le dmenti. Nous quittmes notre camarade  un
misrable village o je voulais rester aussi, mais o Hantz ne voulut
pas que je m'arrtasse, ayant, dit-il, trouv mieux. En effet, nous
parvnmes  une maisonnette fort propre, o un brave homme et sa vieille
femme me prodigurent tous les soins que mon tat rendait si
ncessaires. Comme tous les gens de campagne, la vieille avait des
prtentions mdicales, et elle les exera sur moi avec d'assez heureux
effets, au point que, le lendemain, l'aide-chirurgien qui survint, et
auquel je me confiai, me fit, par la douleur qu'il me causa, regretter
les bnignes compresses de mon premier et grotesque Esculape.

Je trouvai moyen, par l'intermdiaire d'un commandant d'artillerie, que
je ne nommerai point, parce que j'ai quelques raisons de croire que ma
prudence sera agrable  sa haute position actuelle, d'instruire Ney,
avec lequel il tait intime, de ma position. Trois jours se passrent
dans les tourmens d'un silence doublement inquitant. Le soir du second
jour, j'eus  me tirer d'un vnement fort naturel en pareil lieu et en
pareille circonstance, lequel n'eut pas de suite fcheuse, mais veilla
des craintes toutes nouvelles sur les dangers de mon trange isolement.
La maison de mes htes, commode et bien pourvue, avait chapp, je ne
sais comment,  l'envahissement des rquisitions militaires. J'tais
dans une chambre basse, Hantz couch  mes cts sur un matelas;
l'quipement de nos chevaux gisait par terre; mes pistolets et mon sabre
pendaient  la fentre: tout cet attirail masculin causa l'erreur
momentane d'une escouade qui entra pour chercher un gte. Les soldats
pntrrent dans la maison avec ce premier vacarme d'une occupation
militaire, qui s'apaise bientt par le repos et un repas.  leur entre
dans ma chambre, je fus un moment interdite, en voyant leur joie de
faire des prisonniers. J'avouai en riant au sergent qu'il se trompait,
et cet aveu de mon sexe me valut les louanges nergiques de l'rudit du
dtachement, qui me dclara une Jeanne d'Arc. Un accueil bienveillant,
une large _bien-venue_, gagnrent bientt les bons procds de la troupe,
et aucun excs ne fut commis.

J'eus  me louer particulirement d'un sous-lieutenant de la troupe,
nomm Durozier. Il tempra la gaiet que le repas et le vin commenaient
 rendre par trop militaire. J'avais montr  Durozier une lettre de
Ney, que je portais toujours sur mon coeur comme un talisman: c'tait un
gage infaillible de respect dans toute l'arme. Il me conseilla de ne
pas rester ainsi expose, car le lendemain les troupes devaient
augmenter en nombre. Je fus sur le point de demander une place dans les
bagages avec Hantz, et d'offrir nos chevaux aux officiers. Je n'en fis
rien heureusement, car ds le lendemain arriva une calche envoye par
Ney, pour me transporter vers le lieu o m'attendait le ddommagement de
tant de fatigues et de souffrances. J'oubliais tout, j'allais le revoir!
Je trouvais un charme secret dans mon abattement. Je pensais  la mort,
mais avec quelques dlices; car la gloire me semblait, dans ce rve, 
ct d'elle. C'tait l de la souffrance, mais aussi de la volupt. Je
savais Ney victorieux, et je me croyais digne de lui, portant sur le
front l'irrcusable preuve de tout ce que j'avais fait pour m'approcher
de lui afin de contempler ses lauriers.

Je me sparai de mes htes avec reconnaissance... et avec joie. Je fus
place dans une bonne calche allemande comme dans un lit, accompagne,
de mon fidle Hantz et de deux domestiques. Je ne demandai pas o nous
allions... On tait venu de _sa_ part; j'tais sre de le voir, que
m'importaient la route, la distance, le temps, la fatigue? Je vais le
voir, et il est victorieux! Ces penses taient ma vie et mon courage.
Nous fmes huit lieues environ par d'affreux chemins, en n'arrtant
qu'une fois. Je ne faisais aucune question, et je dfendais  Hantz d'en
faire. Nous approchions, suivant Hantz, de Leibberger, jolie ville dans
une direction oppose  Eylau. C'tait dj un soulagement que de
m'loigner de ces champs o tant de prcieux sang avait t vers.

Il tait nuit quand la voiture tourna dans une cour spacieuse. On ouvrit
la portire; on m'enleva de la calche. C'tait Ney lui-mme. Il me
dposa sur un lit de repos dans une salle basse. Je ne pouvais articuler
une parole; la souffrance, le bonheur, cette sorte d'abattement qui
s'empare de l'ame la plus vigoureuse au terme mme de ses efforts, tout
cet amas confus de sentimens contraires formait cependant une extase de
repos et de flicit. Les regards, la voix de Ney, me disaient, et avec
quelle loquence! que si j'prouvais beaucoup, j'inspirais beaucoup 
celui que mon imagination n'avait jamais quitt, au hros dont la vie
tait devenue comme mon ame, dont le souvenir tait comme le ressort
secret de toutes mes dmarches, et les paroles l'tincelle lectrique de
toute mon existence! Eh bien! cette rencontre aprs la victoire tait
l'abrg, tait la ralit, tait en quelque sorte le dnouement de
toute ma vie.




CHAPITRE LXXX.

Continuation de la campagne.--Le marchal Lannes.--Retour  Paris.


Aprs m'avoir prodigu tous les soins d'une tendresse dlicate, toutes
les expressions d'un attachement bien cher  mon coeur, Ney, tout entier
 ses devoirs, hasarda quelques paroles sur la ncessit de nous
sparer, me disant: Ce moment est le seul que je puisse encore vous
donner. Il faut partir, mon amie, retourner  Paris. Si dans
quarante-huit heures la fivre n'est pas trop violente, vous vous
mettrez en route avec votre domestique et quelqu'un de sr. Je le
regardais, je ne respirais qu'avec peine. Vous vous arrterez  Nancy;
je vous donnerai une lettre pour une famille au sein de laquelle vous
pourrez vous rtablir.

--Y pourrai-je parler de vous? m'criai-je.

--Oui et non. Comme d'un ami de votre mari servant sous mes ordres,
mais point avec les lans de votre imagination italienne.

--J'entends, comme d'un protecteur, et avec la rserve d'une convenable
reconnaissance... Non, non, j'irai en Italie, seule, libre: l, du
moins, il me restera le bonheur de parler de vous comme je sens.

J'tais anantie; mais quand on aime, les sacrifices mmes de cet amour
redonnent  l'ame de la force, et comme un douloureux bonheur. Je savais
que l'nergie, la rsolution, taient de meilleurs titres auprs de Ney
que les accens de la faiblesse. Je m'efforai de paratre ce qu'il
dsirait que je fusse, rsigne; mais je sentais mme dans la dernire
joie de cette lutte de dvouement que pour moi tout bientt allait
finir.

La guerre tait loin d'tre termine. La victoire d'Eylau avait t
presque ngative, quoique les Russes eussent t vaincus. Nos pertes
taient immenses. Augereau avait t bless, son corps d'arme presque
cras; les gnraux d'Haupoult, Catineau, Lacue, Bourires, tous amis
de Ney, plus de trente autres de ses intimes frres d'armes, avaient
trouv la mort. Ney me disait avec une sorte de dsespoir: Le tombeau a
englouti vingt mille Franais, et il n'est pas ferm. Cela n'est pas
fini.

Hlas! il n'tait que trop vrai. L'hiver se passa en escarmouches, en
siges, en sanglans prludes, en leves d'hommes. Le marchal Lannes
tait avec Ney l'ame de cette arme, et lui seul  Friedland avait assez
dcid les affaires pour qu'elles fussent du moins glorieusement
suspendues. Rien de plus touchant que l'admiration que ces deux
guerriers exprimaient l'un pour l'autre. Lannes avait encore un peu plus
que Ney l'nergie du langage militaire; moins de noblesse peut-tre,
mais autant de loyaut. On ne saurait imaginer un homme bourru avec plus
de cordialit, et quelquefois plus spirituellement trivial.

Ma blessure avait t plus srieuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais
l'intrt qu'elle me valait de la part de celui pour qui je l'avais
reue ne me laissait pas sentir la douleur. J'tais dans la maison d'un
chirurgien de Lieberstad, petit village voisin d'Eylau, entoure de tous
les secours imaginables; car on ne peut se faire d'ide combien les
Franais, dans ces contres tant ravages par la guerre, s'en faisaient
encore par leur caractre pardonner les dsastres. Pouvant enfin tre
transporte, Ney me donna mon itinraire, mon ordre de dpart, et cette
fois je n'osai plus avoir de murmures contre cette indispensable
sparation.. Le spectacle de la guerre m'avait horriblement agite, et
le sentiment des liens sacrs qui levaient entre moi et Ney une
barrire respectable contribua, en me dsabusant,  m'inspirer la force
du dpart. Mon exaltation s'tait calme  l'ide des affections
lgitimes entre lesquelles j'aurais eu honte de me placer, au souvenir
de cette jeune et belle pouse que Ney chrissait si justement, et de
ces nobles enfans, son seul orgueil avec la gloire de sa patrie...
Qu'avais-je, grand Dieu!  mettre dans la balance d'une si grande et si
pure destine, sinon du remords pour tous deux? Ah! Ney m'tait trop
cher pour ne pas les lui pargner.

Je partis donc de Lieberstad le 20 janvier 1807. Le voyage fut on ne
peut plus pnible. Je ne comptai pas les jours, mais ils furent bien
longs avant que nous fussions parvenus  Nancy. J'y arrivai plus
harasse que le jour de ma blessure. Je n'y restai que quelques jours,
car l'enthousiasme de ce pauvre Hantz pour _sa_ jeune matre m'y et
rendu l'objet d'une curiosit fort importune. Il fallut m'arrter  Bar,
puis  Chlons.  Chteau-Thierry la fivre se dclara; bon gr, mal
gr, je voulus continuer la route, mais arrive  Saint-Denis il me fut
impossible d'aller plus loin; l'on me coucha. Au milieu des frissons de
la fivre, je sentais comme un dgot de la vie  l'ide de toutes mes
illusions perdues, de tous mes rves vanouis, rduite, aprs la perte
de ce qui avait fait battre mon coeur,  la ncessit d'un avenir de
raison. Le matin, je ne pus me lever encore pour chasser mes tristes
penses, ou plutt pour les dissiper. Je me mis  refouiller mes
papiers. J'en avais une grande quantit, et comme dans le nombre il y en
avait de fort importans pour une foule de personnes considres, je ne
voulais pas rentrer dans Paris sans rparer leur dsordre. Il y avait,
entre autres, la minute de la lettre qu'on crivit,  la date du 6
fructidor an 5, au Directoire, pour dnoncer la trahison de Pichegru. Je
l'avais garde comme une relique, et c'est d'elle que Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely m'avait dit souvent qu'elle pourrait devenir un
contrat de deux mille cus de rente. Dans la disposition d'esprit o je
me trouvais, quels douloureux souvenirs cette lettre me rappela! Cette
preuve d'un caractre irrsolu, qui avait diminu pour deux partis les
proportions d'un tel homme, ne pouvait frapper mes yeux sans me retracer
le bouleversement que sa brillante destine venait de subir; abattue,
aprs tant d'annes, sur le soupon d'une connivence coupable avec celui
que Moreau lui-mme avait signal comme tratre et parjure  la
rpublique.

Je remis cette lettre dans le portefeuille qui contenait ce que je
possdais de plus prcieux. Je dirai plus tard comment le tout me fut
vol  Gnes en 1808.

Au bout de deux jours, ayant repris plus de force que de courage, je me
dcidai  me faire transporter  Paris. J'y menai encore cette fois une
vie fort retire, ma sant, branle par tant de secousses, ayant peine
 reprendre. Je ne pouvais sortir que fort peu. La plupart de mes
connaissances absentes, sur les champs de bataille, j'avais quelque
rpugnance  revoir les salons de Paris, vides de leur plus bel
ornement.




CHAPITRE LXXXI.

Voyage  Gnes.


Je me dcidai  quitter Paris, et je partis pour Gnes avec le
beau-frre du chevalier Dulfieme.  peine arrivs, mon compagnon fut
oblige de se rendre  Bologne, sur les instances du comte Caprara, neveu
de l'archevque et chambellan de d'Empereur; il tait son secrtaire, et
devint plus tard sous-prfet  Trvise. J'tais rsolue  un assez long
sjour  Gnes et dans ses environs. J'avais emport plusieurs lettres
de recommandation; mais persuade par exprience que la meilleure
partout c'est l'argent, et tenant singulirement  mon indpendance
d'heures, d'occupations et de plaisir, je ne fis que fort peu usage de
ces inutiles prcautions. Je pris un logement sur le port, dont la vue
ravissante me tenait pendant les premiers jours cloue  mes fentres,
admirant le magnifique amphithtre qui a donn  la ville le surnom
mrit de _Superbe_. Leve ds l'aurore, je parcourais  cheval ce pays
enchant.

Gnes, ancienne rpublique, qui a partag long-temps avec Venise le
commerce du monde; Gnes, qui a trait de puissance  puissance avec nos
rois, ne formait plus  cette poque qu'un dpartement de l'empire;
seulement, par un reste de respect pour sa grandeur passe, ce beau nom
de Gnes avait t donn au dpartement, et ses magnifiques souvenirs
n'avaient point t ainsi enfouis sous une dnomination de fleuve ou de
montagne. Il suffit de parcourir les rues d'une pareille cit pour se
reprsenter son antique puissance. Il faut qu'un peuple ait presque mis
le monde entier  contribution pour tre si bien log. Ce sont que
palais en marbre, d'une grandeur et d'une beaut relles encore par les
pompes du site o ils se reposent. Si l'on pouvait faire une estimation
de tant de richesses, elle monterait, je suis sre,  une valeur et 
une somme que tout l'argent monnoy du globe ne pourrait acquitter;
c'est en effet le monopole de plusieurs sicles immobilis en quelque
sorte dans les rues d'une ville. Par un contraste qui ajoute encore 
l'ide de cette prosprit, c'est que la terre tait si prcieuse
qu'elle semblait tre trop troite pour contenir tant de monumens; car
ces palais si superbes sont pars dans des rues troites comme des
ruelles, o l'on ne peut passer sans tre coudoy et heurt au moindre
embarras. Il en est trois cependant qui font oublier les autres par leur
imposante rgularit, et quand on parcourt _Balbi_, Nova et Novissima,
on est tent de s'agenouiller d'admiration devant tant de merveilles
enfantes par le gnie des arts et payes par le seul gnie du commerce.

Mais combien l'imagination s'attriste bientt aprs s'tre exalte 
l'aspect de la dcadence des choses d'ici bas! Ces palais si magnifiques
sont dserts. Leurs riches propritaires habitent les combles, les
marchands encombrent de leurs boutiques les tages infrieurs, et les
salons dserts ne servent gure qu' exciter les visites des trangers
et  provoquer les utiles aumnes de leur enthousiasme. Le plus beau de
ces palais est celui de M. Durazzo, dernier doge de la rpublique, que
Napolon avait adjoint aux tribuns franais dont il avait compos son
snat, espce d'Htel des Invalides pour toutes les notabilits
rpublicaines. C'est une vritable merveille depuis les colonnes qui
soutiennent l'difice jusqu'aux meubles qui le dcorent et aux tableaux
qui le tapissent. Le palais _Durazzo_ tait le sjour oblig des hauts
gouverneurs qui s'taient succd  Gnes, depuis la conqute dfinitive
des Franais. Le prince Borghse y venait taler quelquefois sa
magnificence impriale; mais, par un contraste remarqu de tout le
monde, Napolon, plus modeste ou plus grandement orgueilleux, avait
choisi pour demeure de prdilection, lors de son passage, le palais
presque dlabr de Doria, lequel offrait, pour un homme tel que lui,
l'occasion de coucher dans la chambre o s'tait aussi repos
Charles-Quint, son prdcesseur en fait de monarchie universelle.

Au milieu de toutes ces pompes, de marbre, je visitai avec plus de
plaisir l'glise moderne San Syro, qui me frappa beaucoup moins par les
chefs-d'oeuvre des arts, que par la singularit des moeurs gnoises, qui
permet aux belles dames d'y donner leurs rendez-vous et leurs plus
importantes audiences de galanterie; ce qu'il y a mme de plus piquant,
c'est que les femmes ne portent gure cette facilit d'abord et de
conversation que dans le lieu saint, et qu'elles reprennent je ne dirai
pas plus de svrit, mais au moins plus de rserve dans les salons. Il
est vrai qu'elles y sont, comme dans toute l'Italie, sous la haute
police de leurs chevaliers de tous les rangs, lesquels, suivant le
numro d'intimit qui leur est accord, inspectent et contrlent leurs
coups d'oeil et le jeu de leur physionomie. Les femmes, qui sont en
gnral fort jolies, n'ont pas cette disposition malveillante qui, dans
d'autres pays, les porte  se critiquer rciproquement, et  se venger
en quelque sorte de leur vertu par leurs propos sur celle des autres. On
ne peut se faire d'ide de la vnration qu'on porte  celles dont la
beaut a t clbre et les amours publics. La fameuse Argentine
Spinola, qui venait de mourir dans un ge trs avanc, tait encore
l'objet de toutes les conversations, et sa vieillesse mme avait t
plus long-temps honore,  cause de la popularit de ses aventures, et
surtout de sa liaison avec le marchal de Richelieu. Je ne pense pas
pourtant que ce soit  cause de ce seul souvenir que je vis le portrait
de ce dernier dans le palais des doges, au milieu de deux des grands
hommes de la rpublique; ainsi que celui du marchal de Boufflers. Ce
n'en est pas moins une chose remarquable, qu'une ville o le peuple et
les amans ont de la reconnaissance.

J'ai vu cependant  Gnes un plus beau spectacle que le palais _Serta_,
que l'glise _San Syro_, que la place _della Fontana Amorose_; c'est la
magnifique horreur d'un orage soulevant la mer et buant le port. Une
croisire anglaise, occupe  lutter contre la tempte, avait attir
toute la population  cette scne. Les canons de l'escadre ralliant les
embarcations lgres, l'ouragan branlant toutes les cloches sonores de
la ville et autres villages d'alentour, comme si le matre du monde et
voulu convoquer tout un peuple  un grand acte de sa puissance et  une
solennelle rvolution de la faiblesse humaine. Moi qui avais vu de plus
prs les dangers; moi qui, sans trembler, avais entendu gronder le
tonnerre des batailles, on croira sans peine que j'tais plus curieuse
qu'effraye; et, en effet, ce souvenir ne se retrace dans ma mmoire que
comme une immense dcoration d'opra, mais,  vrai dire, la plus
imposante et la plus belle qu'on puisse contempler.

Un peuple dgnr peut n'tre plus assez fort pour se dfendre, peut
manquer des vertus qui prservent de l'abaissement et de la conqute:
mais de cette dcadence  la bassesse qui baise ses fers, il y a loin;
et les Gnois avaient justement, contre leur runion  l'empire, cette
rpugnance qui ne peut plus aller jusqu' la rvolte, mais qui ne sait
pas non plus descendre jusqu' l'amour. Le commerce tait ruin, et
l'intrt comme les souvenirs se runissaient sans danger pourtant
contre nous. Les administrations taient vigilantes, confies  des
hommes habiles, et la conscription seule rendait le joug difficile
autant qu'il tait pesant. Le gnral Montchoisy, qui commandait en
second dans la haute suzerainet du prince Borghse, temprait, autant
qu'il tait en lui, les rigueurs, et j'ai entendu dire de sa personne un
bien qui me flattait pour les militaires franais. Du reste, quoique
ruine, Gnes renfermait encore dans son sein trop de richesses pour
qu'elles eussent entirement disparu, et le sjour en tait fort onreux
pour les hauts fonctionnaires publics. Le luxe et la dpense taient l
comme une manire d'opposition; et comme l'empire n'en voulait d'aucune
espce, l'Empereur avait cherch  s'attacher les illustrations
patriciennes par des faveurs, et accordait, je ne sais pas par exemple
sur quels fonds, de fort beaux supplmens de traitement au gouverneur et
autres reprsentans de son pouvoir et de ses intentions, de manire  ce
qu'ils pussent, par leur faste et leur reprsentation, craser les ftes
de la vieille aristocratie, et prvenir ainsi l'innocente sdition du
luxe gnois.

Ces prcautions taient grandes et nobles, mais n'taient pas
ncessaires. La population de ces heureux climats se laissait aller au
courant. Son plus vif sujet de mcontentement n'tait pas assez srieux
pour tre violent, car il consistait surtout dans le regret de faire
partie du mme gouvernement que les Pimontais, que les Gnois ont
toujours dtests. L'antique patriciat, ces vieilles et vnrables
familles, qui, sous la rpublique, avaient toujours dans leurs palais la
porte ouverte et la table dresse pour la pauvret, se croyait bien
dchu du pouvoir, mais non pas du droit de bienfaisance; et la noblesse
gnoise se survivait en quelque sorte par ses bonnes actions. Elle
venait d'en donner,  l'poque de mon sjour, un exemple admirable. La
rcolte avait t nulle dans toute l'Italie; les symptmes de la famine
se montraient sous un aspect effrayant pour les classes malheureuses. Le
comte Balbi runit les plus riches de Gnes, propose une souscription
destine  prmunir pour l'hiver le petit peuple par l'achat d'une
grande quantit de bls de France. Le noble comte s'inscrivit le premier
sur la liste pour 200,000 fr. Les autres chefs des grandes familles
l'imitrent; et, sous l'empire, le peuple crut s'apercevoir qu'il vivait
encore sous la rpublique. Je ne sais pas si la commission des titres,
qui commenait alors  distribuer les fodales distinctions imites de
l'ancien rgime, reut l'ordre de comprendre une partie de la noblesse
gnoise dans une large fourne de comtes et de barons, mais,  coup sr,
cela et t d'une sage et juste politique, tout--fait en harmonie avec
le bon sens de Napolon, qui n'avait pas voulu rtablir cette
institution du pass pour des services gratuits, et seulement pour une
utilit d'antichambre.

Gnes ne suffisait pas  mon inquite activit d'esprit; aussi je la
quittais quelquefois des jours, des semaines entires, pour voir, pour
observer, et surtout pour courir. C'est ainsi que je visitai tout le
littoral de la Ligurie et toutes les villes des Apennins, dont je vais
retracer mes excursions.




CHAPITRE LXXXII.

Excursion  Bobbio.--Souvenirs du gnral Junot.


Comme je ne fais pas un itinraire, et que d'ailleurs les descriptions
n'ont d'attrait pour moi qu'autant qu'elles se lient  des souvenirs de
gloire, on concevra sans peine que, tout en courant dans un pays o
chaque ville, chaque hameau rappelle une bataille, et une victoire, je
ne manquais jamais d'interroger de droite et de gauche les paysans, les
aubergistes, tous ceux que le hasard me faisait rencontrer dans les
diligences, dans les maisons o j'tais prsente. Avec ma facilit
d'impressions, il n'y avait pas un village o je ne trouvasse  me
distraire,  m'occuper, reprenant bien vite ma course ds que j'tais
satisfaite.

Bobbio est une petite ville au milieu des Apennins, alors chef-lieu de
sous-prfecture. Le spectacle des monts qui la cernent et l'emprisonnent
est d'autant plus imposant, qu'on a l'air d'tre enfoui dans des gorges
de montagnes comme dans le fond d'un bocal. Les habitans sont plus
vigoureux que les autres Italiens. Le voisinage des montagnes y retrempe
sans doute continuellement une nature dont ils font d'ailleurs le mme
emploi que leurs autres compatriotes, pour qui le plaisir semble un
besoin du climat. Le clerg, qui dans toute l'heureuse Ausonie partage
les gots populaires et se trouve ml  toutes les ftes, jouissait
mme  Bobbio, quand j'y passai, d'un peu plus de libert qu'ailleurs,
ce qui n'est pas peu dire en pareille contre. Toutes les dames ont l,
aussi bien qu' Gnes, la troupe oblige des adorateurs. Les jeunes
ecclsiastiques font leur partie dans les concerts; et j'en ai entendu
chez une noble marquise, dj vieille, mais vritable Ninon de
l'endroit, qui chantaient le _seria_ et mme le _buffa_ avec une
complaisance et une bonne volont toute charitable. Je ne sais pourquoi,
quand j'en tmoignai ma surprise au sous-prfet, qui tait venu me
rendre visite, il me dit que les usages faisaient tout, et que dans le
carnaval plusieurs jeunes thologiens avaient figur dans une mascarade
fort gaie, sans que cette libert leur et fait le moindre tort, et jet
le moindre soupon sur leurs dispositions religieuses.

La danse est surtout ce qu'aiment de passion les habitans de Bobbio de
toutes les classes. Je n'ai jamais vu sur nos thtres de Paris imiter
l'originalit de ces pas vigoureux et pittoresques que les lgantes
excutent avec autant de fermet que les paysannes. La montferrine m'a
surtout frappe par l'incroyable dextrit et la prodigieuse force
qu'elle exige. En gnral, on retrouverait dans les montagnes des
indications et des ressources pour la chorgraphie, et de prcieux
rajeunissemens pour le got blas du public. Les divers opras des
grandes villes devraient avoir, en vrit, des commis voyageurs.

Les femmes sont jolies  Bobbio; c'est une observation qu'on peut
renouveler  chaque village de ces contres, et je ne la fais que pour
constater ma justice distributive et mon dsintressement. Celles de
Bobbio ne m'ont paru avoir rien de plus remarquable que leur beaut
mollement effmine, ce qui est bien quelque chose; elles saluent d'une
drle de manire, d'une manire plus anglaise qu'italienne: la tte
seule s'agite, pour saluer, sur un corps qui reste immobile.

Ce que j'appris de plus curieux me fut racont par l'obligeant
sous-prfet, qui passait, malgr les plaisirs dont je viens de retracer
l'image rapide, une vie assez rude dans son petit empire,  cause de la
difficult qu'avait mise le pays non pas  se soumettre, mais 
comprendre les lois franaises. Il y avait mme eu, dans les premiers
temps de son administration, quelques soulvemens des paysans
montagnards, d'ailleurs par la misre fort ingouvernables. Bobbio
n'avait fait, dans cette occasion, que ressentir le contre-coup des
mouvemens insurrectionnels qui avaient pris naissance dans les tats de
Plaisance et de Parme. Nos montagnards, ajouta le sous-prfet,
s'taient mls d'ailleurs avec assez de bonne volont  une bande qui
avait t rejete du ct de leurs montagnes. Il y avait plus d'espoir
de pillage que d'esprit de rvolte dans ces conjurs. Ils prenaient
impitoyablement les poules et les fonctionnaires publics. Les contes les
plus absurdes couraient la campagne. L'Empereur, suivant ces hros d'un
quart-d'heure, avait t battu par les Autrichiens, fait prisonnier avec
quarante mille hommes, et, pour tous ses pchs, jet dans une cage, de
fer. Le gnral Junot, qui ne plaisantait pas en fait de rbellion, et
qui commandait alors dans les tats de Parme, avait dploy cette
nergie militaire qui prvient beaucoup par la terreur qu'elle inspire;
et, pour, que l'ide des chtimens ft toujours prsente  une
population plus remuante que dangereuse rellement, il avait commenc
par faire brler le village de Mezzano, o le dsordre avait clat
d'abord. L'adjudant gnral Grandseigne, homme bon et modr, avait
adouci cette rigueur en permettant aux habitans d'emporter leurs effets,
et en faisant respecter l'glise. Cela avait t, suivant mon aimable
historiographe, un curieux spectacle que celui des rvolts soumis se
rfugiant dans le temple prserv, et dansant avec une certaine joie 
la vue de leurs maisons en flammes, parce qu'ils prtendaient que si
l'incendie tait un mal, il tait aussi un bien, puisqu'il devenait une
valable quittance de leurs fermages arrirs.

Le gnral Junot, qui pensait avec raison que la prsence d'un chef
redout ajoute toujours  l'effet des grandes mesures, vint en personne
visiter le pays, que quelques excutions avaient suffi pour pacifier. Il
fit son entre solennelle  Bobbio, au son des cloches de toutes les
glises, o s'entonnait le _Te Deum_, entour de ses aides de camp, des
hauts fonctionnaires de tout le pays, dans un appareil presque imprial.
La jeunesse, qui et servi de renfort aux rvolts s'ils avaient russi,
servit de garde d'honneur au brillant proconsul, qui fut reu,
compliment, harangu par les officiers municipaux aux portes de la
ville, au milieu d'un groupe de femmes lgantes. La marquise de
Malespina, la Corinne de l'arrondissement, lui dbita des stances faites
par elle en socit avec un adjoint du maire dans lesquelles le Pnic
inclinait la tte, et la Trebia penchait son urne devant le dieu de la
guerre et les foudres du nouveau Jupiter tonnant. Le gnral reut
immdiatement les autorits  son htel. L'admiration fut universelle
quand tout le monde l'entendit rpondre au prsident du tribunal en fort
bon toscan. Presque sultan en mme temps que gnral, Junot tait tendu
sur un canap, ses officiers, ses aides de camp, sa suite, les
fonctionnaires ne prenant pas la libert de s'asseoir devant lui; il
parat qu'il ne permettait cette distinction qu'aux femmes, encore
fallait-il qu'elles fussent jeunes et jolies. Bobbio, au lieu d'tre en
tat de sige, fut en un vritable tat de fte. Le peuple dansa dans
les rues; _les gens comme il faut_ composrent, chez la marquise, un bal
trs brillant de sous-prfecture. Junot regarda avec plaisir nos
montferrines, soupa trs honorablement: il s'tait un peu plus dfi de
notre vin que de notre accueil; aussi ne prit-il que d'un excellent
bourgogne, qui faisait, m'a-t-on assur, toujours partie de son bagage
militaire.

Junot n'tant venu  Bobbio que pour se donner le plaisir de voir de
ses yeux la tranquillit rtablie par son entremise, ou plutt par sa
fermet, quitta la ville avec le mme crmonial qui avait prsid  son
entre: tout Bobbio l'accompagna avec de grandes marques d'admiration;
c'tait un souverain  cheval au milieu de sa cour. Junot, clbre par
son adresse  tirer le pistolet, se donna pendant toute la route, pour
la faire clater, le singulier plaisir de tirer, au grand galop, les
poules et tous les innocens volatiles des paysans; mais pour montrer
qu'il tait aussi gnreux qu'adroit, il jetait un pice de 5 francs 
tous les pauvres propritaires qui lui rapportaient l'animal bless,
lesquels s'en allaient bien contens avec la victime et avec l'argent. Ce
qu'il y eut de bien curieux, comme je vous l'ai dj racont, dans toute
cette espce de campagne contre les villages des Apennins, ce fut
l'insouciance, la lgret, la gaiet mme, qui accueillirent les
reprsailles, ou plutt les prcautions militaires des troupes
franaises. Les prtendus insurgs buvaient avec les soldats qui
brlaient leurs pnates, et trinquaient trs joyeusement en face de
leurs maisons brles ou envahies. Jamais carnaval ne fut plus gai que
celui de cette anne de perscution;  Bobbio mme, des jeunes gens se
dguisrent en insurgs, en brigands, et se livrrent aux plus
plaisantes parodies  ce sujet. Cependant, il y avait eu plusieurs
excutions; une vingtaine de paysans fusills, ainsi que deux prtres
dsigns comme leurs complices et leurs instigateurs. Hlas! me
disais-je en coutant le rcit de cette folie italienne que le spectacle
du sang n'avait pas altre, jamais on ne sent davantage le besoin des
plaisirs que dans les temps de crise; les violons ne sont point
incompatibles avec les chafauds. N'avais-je pas pour me convaincre de
cette inexplicable disposition du coeur humain _le bal des victimes_ 
Paris, o l'on n'avait t admis qu'en prouvant la mort de quelqu'un des
siens?

Mais, par exemple, ce qu'on ne voit point en France, c'est
l'indiffrence et presque la protection qu'en gnral on accorde en
Italie aux criminels. L, pour qu'on les dnonce, il faut que les
dnonciations soient payes; car s'il n'y a rien  gagner avec la
justice, elle perd presque toujours sa proie. Les gens qui ont chapp
aux peines afflictives, soit peur, soit sympathie secrte, ne sont gure
plus mal vus que d'autres. Il y avait eu  Bobbio un exemple tout
particulier de cette indulgence morale; celui qui en avait t l'objet
venait de mourir quelque temps avant mon excursion dans cette ville, et
je m'en vais en rapporter les circonstances avec toute l'exactitude du
_cicerone_ dont je la tiens.

Deux frres avaient assassin leur oncle, pour se venger du meurtre que
celui-ci avait commis sur la personne de leur pre, pendant qu'ils
taient enfans. Le meurtrier, dont il tait si grandement question 
Bobbio, avait t jug  Gnes avec une indulgence qui avait remplac,
en considration des motifs qui avaient arm son bras, la peine capitale
par une amende limite. chapp  la justice, ce meurtrier s'tait
rfugi  Bobbio et y avait men une vie honorable et paisible pendant
plus de vingt ans, quoiqu'on n'ignort point ses _antcdens_, comme on
parle aujourd'hui, et quoiqu'on racontt mme les dtails horribles de
cet assassinat, aprs lequel les deux frres auraient, dit-on, bu du
sang de leur victime. Personne ne frmissait en passant devant l'homme,
prcd d'une telle renomme. Il faisait je ne sais quel commerce, et en
secret le commerce de l'usure. Malgr ce surcrot de motifs de haine et
de rprobation, l'honnte meurtrier augmentait son petit pcule et sa
considration dans Bobbio. La mort seule vint troubler le repos de
l'assassin usurier. Au milieu de ses dernires souffrances, il songea 
faire son testament; mais il se mfie des notaires, et craint que ses
neveux, ses hritiers, les enfans de ce frre qu'il a nagure immol,
n'aient corrompu les officiers publics. Deux prtres et deux mdecins
sont appels. Il paie grassement les prires et les ordonnances; mais il
craint encore les mdecins et en fait venir d'une ville voisine. On lui
ordonne une opration, mais il croit bientt que ce n'est qu'un moyen
plus expditif de l'envoyer dans l'autre monde. Il meurt par crainte de
mourir; il enrichit par la peur d'un testament ceux que son testament
allait dpouiller; et prouve enfin par ces tourmens d'une ame qui
tremble devant la dpravation des autres, parce qu'elle juge de toute
l'humanit par son affreuse conscience, qu'il est un moment terrible o
les avares perdent leur argent, et o les assassins trouvent une
vengeance.




CHAPITRE LXXXIII.

Voyage  Turin.--Cour du prince Borghse et de la princesse Pauline.


La vie nomade est un besoin si imprieux pour moi, qu' peine de retour
 Gnes, je n'y fis en quelque sorte qu'une halte, et me remis presque
immdiatement en marche pour une nouvelle caravane. J'avais appris par
un chambellan du prince Borghse, qui tait descendu dans l'htel que
j'habitais  Gnes, que la cour de Turin allait se trouver au grand
complet par la prsence assez rare de la princesse Pauline; et que cette
capitale des dpartemens au del des Alpes allait, pendant un mois,
devenir un sjour tout--fait digne de l'attention et des loisirs d'une
voyageuse. Il n'est pas ncessaire de me pousser beaucoup quand il
s'agit de courir. D'ailleurs, quoique dj gurie, j'tais persuade que
mon rtablissement s'obtiendrait surtout plus complet par des
distractions. La sant est un admirable prtexte qui se prte  toutes
les fantaisies de la tte, et qui fait que la plupart du temps dans la
vie les plaisirs et les caprices sont traits comme des devoirs srieux
et des ncessits suprieures.

Je me rendis donc  Turin, mais seulement pour y passer quelques jours,
avec la rsolution de revenir  Gnes, o je prendrais un parti quand
l'tat de mes fonds me dirait d'tre raisonnable, autant au moins qu'il
m'est donn de l'tre. En allant chercher dans l'ancien sjour des rois
de Sardaigne des impressions frivoles, je fus entrane par un retour de
penses plus graves  visiter le champ de bataille de Marengo. La gloire
militaire exerce un incroyable empire sur mon coeur, et j'avoue que mes
ides, tout--fait changes sur Bonaparte depuis mon aventure de Milan,
me disposaient singulirement aux extases de l'admiration. Une colonne
leve sur la route, en face du village de Marengo, ne permet pas de se
mprendre sur la place prcise o se portrent les plus grands coups de
cette immortelle journe. Je mis pied  terre ds que j'aperus ce
simple monument d'un si grand souvenir. Je parcourus le village,
interrogeant les traces effaces de la bataille; puis je vins me
rasseoir sur le bord de la route, l'oeil fix vers cette modeste colonne,
premire base d'une renomme et d'un trne universels: car c'est presque
dans les champs de Marengo que Napolon a ramass la couronne de
Charlemagne. De l, me disais-je, l'aigle a pris son essor; il est venu
s'abattre sur la tribune dj vieillie de la rvolution, pour entraner
l'activit franaise, lasse de phrases et de massacres, vers une
carrire immense et nouvelle. On peut regretter l'emploi qu'un tel gant
fit de ses forces; mais il est impossible de ne point l'admirer, de ne
point trouver potique cette destine d'un homme qui ne s'empare d'un
sceptre que pour en faire un instrument de gloire nationale et de
mouvement europen. L, me disais-je, un jeune homme s'lve ds ses
premires batailles au-dessus des plus grandes capitaines! Le feu du
gnie est dans ses yeux; je croyais le voir donner ses ordres, entendre
ses commandemens nergiques et prcis; par son gnie, forcer en quelque
sorte la fortune. Plus loin, je reconnaissais encore ce noble et brave
Desaix, n'ayant qu'un regret sous le coup fatal qui vient de le frapper:
c'est de ne plus pouvoir servir le premier consul; admirable lan de
l'amiti, qui prouvait que celui qui avait le gnie des batailles avait
aussi le secret des coeurs, et cet art merveilleux d'exciter
l'enthousiasme et le dvouement, dont il faut toujours que des vertus et
des qualits extraordinaires soient les fondemens sacrs.

Je m'arrachai avec peine de cette grande scne de Marengo, dont la
malveillance a cherch plus d'une fois  ravir le mrite au gnie de
Napolon, comme si vingt autres batailles ne sont pas prtes  se lever
pour tablir la lgitimit glorieuse de cette premire victoire. Je me
rappelais alors avoir entendu rpter  Paris un mauvais bon mot de
l'astronome Lalande, qui se rjouissait, disait-il, du gain de cette
bataille; qui en faisait son compliment bien sincre au premier consul;
mais qui tait tent de lui adresser une ptition pour que le hros en
changet le nom, attendu que la consonnance de Marengo rappelait trop
celle de madame Angot, et que la ressemblance n'tait pas assez
militaire. L'esprit franais est bien vif, bien agrable; mais n'y
a-t-il pas dans notre nation, d'ailleurs si noble, une disposition
fcheuse  abuser de ses prcieuses qualits? L'empire de l'pigramme et
du trait n'est-il pas quelquefois terrible? et n'est-ce pas un obstacle
aux grandes choses que cette opposition toute prte des lazzis et des
plaisanteries? Je ne m'tonne pas que Napolon l'ait redoute; qu'il ait
quelquefois trembl devant la puissance des salons railleurs du faubourg
Saint-Germain: le ridicule est toujours si prt en France  faire
justice du gnie! Je ne sais si je me trompe, moi qui ai lu son ame dans
ses yeux, mais je serais tente de croire que la fatalit de quelques
entreprises de l'Empereur a tenu  cette ncessit d'une grande ame,
d'chapper  la satire  force de prodiges. Je suis sre que, lisant les
rapports de son ministre de la police, il est arriv plus d'une fois 
Napolon de parcourir  grands pas son cabinet, poursuivi, non point par
l'image des dangers, mais par un bon mot; de saisir sa carte du
continent, de marquer du doigt la contre lointaine dont la conqute
devait servir de rponse  quelque impuissante moquerie, et de s'crier:
France lgre et maligne, je t'ai comble de gloire, je veux t'en
accabler! Il serait curieux pour l'histoire de la grandeur et de la
faiblesse humaines, de savoir si un grand homme n'a pas perdu un trne
par la crainte d'un calembourg.

J'arrivai  Turin, et je fus comme merveille de l'air franais qu'on y
respirait alors. L'htel o je descendis tait tenu, servi, et surtout
occup par des Franais. J'y pris un logement magnifique, et je me mis
de suite avec mon fidle Hantz  visiter les belles arcades de la place
du chteau et de la rue du P. Turin est une ville moins charge de
chefs-d'oeuvre que certaines autres de la contre, mais elle en possde
assez pour avoir une rputation; je l'aurai peinte en deux mots, quand
j'aurai dit que c'est une beaut rgulire; ce ne sont pas celles que je
prfre.

Ds le soir mme, j'assistai  une moiti d'_opera buffa_ au thtre
Carignano, qui fait face au palais du mme nom, occup alors par la
prfecture. J'eus le plaisir d'apercevoir dans sa loge M. de Lameth, qui
tait aim  Turin comme il l'avait t  Digne, mais qui tait l sur
un plus vaste thtre. Je l'appris d'un aimable chambellan que j'avais
vu  Gnes, qui, me reconnaissant au spectacle, vint me saluer dans ma
loge. Il me conta beaucoup de curieuses particularits sur la cour de
Turin, et entre autres que M. de Lameth pouvait tre considr comme le
prince rgnant du pays, le matriel du pouvoir tant entre ses mains, et
le gouvernant et la gouvernante rduits  peu prs au crmonial de la
souverainet. Ne voulant pas rester long-temps  Turin, et craignant
l'effet des grandeurs, je ne me souciai point d'aller voir ce haut
fonctionnaire, de peur de l'exposer, ainsi que moi,  l'embarras d'une
reconnaissance. Je me trompais: M. de Lameth n'est point un de ces
hommes d'une faiblesse vulgaire, un de ces tempramens vaniteux que les
dignits, les titres et la faveur font changer. C'est au contraire un
caractre soutenu et noble, un homme dont la politesse est d'autant plus
aimable que ses principes sont svres, et que c'est, pour ainsi dire,
un philosophe en talons rouges.

En me quittant, le chambellan du prince Borghse, que je ne nommerai
point pour une raison dont la futilit ne mrite pas d'tre explique au
lecteur, me demanda la permission de venir admirer mes beaux cheveux
ailleurs qu'au spectacle, o j'tais affuble d'un immense chapeau. Il
m'annona sa visite pour le lendemain, ayant, me disait-il,  me
proposer quelque moyen de me rendre agrable le sjour de sa patrie.
C'tait un excellent homme sans beaucoup d'esprit, une copie, mme un
peu grotesque, du vieux ton de l'ancien rgime ml aux nouvelles
allures des moeurs de l'empire. Le lendemain, il fut plus exact 
l'innocent rendez-vous que je lui avais donn qu'un officier de vingt
ans. Aprs deux heures d'audience admirative, quoique matinale, mon
chambellan (c'est ainsi que je l'appellerai) me proposa de monter en
calche pour parcourir les environs. La promenade me parut dlicieuse,
et je fis mme une remarque: c'est que les hommes bien ns, suivant
l'expression commune, n'ont presque pas besoin d'esprit pour tre
aimables; ou plutt que, souvent dpourvus d'instruction et de cette
capacit de travail exige par les affaires, ils possdent nanmoins
comme naturellement le don de la conversation, le tact qui saisit les
moeurs, les ridicules de la socit, et presque l'ingnieuse facilit de
peindre d'un mot les caractres.

Connaissez-vous, me dit-il, notre adorable Pauline? sa prsence  Turin
est une raret, et vous arrivez  point pour assister  toutes les ftes
qui vont signaler son passage, sans doute bien court; car, comme dit
fort plaisamment notre excellent prince, je suis peut-tre la personne
que ma femme voit le moins souvent.

--J'ai vu la princesse Pauline plusieurs fois chez son frre Lucien,
pas assez pour la connatre; mais je trouve un peu leste votre
expression d'_adorable Pauline_ applique  votre souveraine.

--Que voulez-vous; elle est trop jolie pour une princesse. Elle fait
certes la reine autant que possible avec nos dames d'honneur, toutes des
plus anciennes familles de Pimont, qu'elle a mises rudement au rgime
de la sonnette la plus capricieuse; mais elle est moins reine avec notre
sexe; et, comme malgr nous, quand nous ne sommes pas de service, nous
l'aimons comme une simple particulire. Figurez-vous une divinit de la
tte aux pieds: les agrmens dont ses autres soeurs ne sont qu'isolment
pourvues, elle les runit tous; on dirait l'enfant gt de la famille
impriale. C'est en la regardant sans doute que Canova a trouv le
secret de cette harmonie charmante de ses statues, dont les formes sont
plus que belles. Il n'est pas un de ses traits qui ne soit rgulier, et
une grce indicible anime et assouplit encore tant de perfections.

--Elle m'a paru en effet ravissante, quoique je ne l'aie aperue que
deux fois... Et elle fait tourner ici toutes les ttes?

--Votre expression n'est pas non plus trs respectueuse; mais la
princesse est si bonne, qu'elle l'entendrait elle-mme sans s'en
offenser. On n'a jamais vu une cour plus indulgente que la ntre. Je ne
m'en plains pas, quoique je ne puisse plus gure en profiter. Pourvu que
les peuples ne paient pas trop cher les royales folies, ils aiment assez
que les souverains se rapprochent par elles de l'humanit. On leur sait
quelquefois gr de leurs faiblesses; et Franois Ier comme Henri IV, par
exemple, doivent une partie de leur popularit  leur galanterie et 
leurs fautes.

--Je pense tout--fait comme vous. Le got des plaisirs est un moyen de
gouvernement qui en vaut bien un autre. Je suis persuade qu'une des
causes qui ont fait dominer si long-temps le paganisme, c'est que chacun
de ses dieux reprsentait quelques uns de nos penchans. Je vois avec
plaisir que la cour de Turin a dj les moeurs de l'Olympe; je lui en
souhaite la dure.

--Pour cela, je n'en rponds pas. La cour, la garnison et les employs
forment ici une population dans la population; mais le reste, qui ne
bouge pas, il est vrai, a conserv un profond sentiment d'affection pour
la vieille dynastie, qui tait bien le despotisme le plus paternel qu'on
puisse imaginer. Nous autres tous de l'ancienne noblesse, on nous a fort
bien traits; on nous a,  tous, donn quelque chose, et la politesse
aristocratique consiste surtout  ne rien refuser: mais c'est  la cour
que tout ce monde est attach plutt qu'au souverain qui en a
l'usufruit. Beaucoup de mes amis, soit reconnaissance, soit prcaution,
ont mme, avant d'accepter les clefs ou les perons, crit  Cagliari
pour obtenir de l'ex-matre son agrment avant de s'engager dans la
dynastie napolonienne.

--Mais le prince Borghse possde peut-tre des qualits suffisantes
pour s'attacher  jamais ces nobles dvouemens?

--Le prince Borghse est tout--fait dans nos moeurs, ce qui ne veut pas
dire qu'il soit dans nos opinions.--Comme Nron, auquel il est bien loin
de ressembler, par la bnignit de son naturel apathique et inoffensif,
_il excelle  conduire un char dans la carrire_; il danse passablement
pour une altesse; il a mme paru honorablement dans les rangs de l'arme
franaise; mais c'est tout simplement un bon et excellent homme, fait
pour le _farniente_ du pouvoir, et qui abdiquerait plutt vingt fois,
que de se donner la moindre peine pour une couronne ou une fraction de
couronne semblable  celle dont il possde le simulacre. C'est une
espce de figurant de la monarchie impriale, qui ne convient pas 
l'action, mais qui ne la dpare point, parce qu'il _se met bien et qu'il
a bonne tenue_, en termes de thtre. Sa femme ne l'occupe pas plus que
sa souverainet. Elle a Turin en horreur; elle y vient le moins
possible, et c'est tout au plus si son noble poux, qui d'ailleurs lui
rend bien justice et la trouve charmante, s'aperoit de sa prsence ou
de son absence; il n'en a des nouvelles que par ses aides-de-camp et ses
chambellans. Si jamais le prince Borghse perd l'apptit, il ne lui
restera plus rien  perdre, et l'on pourra prononcer sa complte oraison
funbre. Du reste, l'empereur en est fort content; il lui reconnat une
louable soumission, une magnificence gnreuse, les qualits qui
rassurent et aucune de celles qui inquitent: voil, j'espre, un prince
dsintress, qui sera aussi bien avec l'histoire qu'avec ses sujets, et
dont je dfie bien que l'une, pas plus que les autres, dise jamais aucun
mal.

--Mais vos portraits me donnent trs bonne opinion de la cour de Turin:
on y jouit de la gloire de l'empire, on y respire  l'ombre d'un gnie
qui est bien assez fort pour tout protger; celui-l prend la royaut
comme un fardeau, et il laisse son heureuse famille la prendre comme une
jouissance; pour lui les pines, les roses pour les siens. C'est un
parent bien accommodant que celui qui se charge ainsi de la procuration
de toutes les couronnes, et dont l'pe veille pour leur sant et pour
leur gloire.

--Oh! oui. Mais il n'y a  cela qu'un inconvnient: c'est qu'un boulet
de canon peut tout finir en vingt-quatre heures, et que le chne  bas,
adieu les roseaux.

--Mais Napolon ne donne pas seulement des matres aux pays avec
lesquels il dote sa famille, il leur donne des lois, et les lois durent
plus long-temps que les hommes. D'ailleurs, monsieur le baron, le
prsent est beau, il est glorieux; pourquoi songer  l'avenir? Les
peuples ainsi que les individus ont tout  gagner  vivre  l'aventure
et  se fier  la destine.

-- qui le dites-vous?...  un Italien?

--Voil une bonne foi et une candeur dont je vous fais mon compliment.
Continuez  me parler de la cour de Turin, des gnraux, des officiers,
des jolies femmes, tout cela forme l'tat-major de la domination
franaise.

--Je ferai mieux que vous en parler, je vous montrerai cette lanterne
magique des vanits, et vous m'y verrez dfiler tout comme un autre. Il
y a dans trois jours un grand bal chez le gnral commandant; je vais
vous faire inviter. Le prince et la princesse veulent bien l'honorer de
leur prsence. Ce sera magnifique; vous vous croirez aux Tuileries.
C'est le prlude de toutes les ftes qui vont se succder.




CHAPITRE LXXXIV.

Un bal  Turin.--Quelques portraits.


Quoique je n'eusse point apport tous mes bagages, j'tais  cette
poque si charge de toutes les richesses de femme, que ma toilette ne
m'occupa point tout entire, pendant les deux jours qui prcdrent ce
bal, o j'tais sre de rencontrer l'lite de la socit et les
notabilits de la cour. Je n'eus presque pas besoin des artistes de la
ville pour tre bien sous les armes.

Il n'y a vraiment que les Franais pour ces sortes de triomphes, comme
pour de plus importans. Le luxe, le bon got, l'lgance des salons
tait blouissante; c'tait un bal prpar avec autant de frais et de
soins qu'une bataille. Les officiers y taient brillans, et tous au
poste du plaisir comme au poste de la gloire. J'en reconnus plusieurs,
et j'tais  peine entre que j'tais dj en pays de connaissances, et
 mon aise comme au milieu d'un tat-major.  neuf heures leurs Altesses
entrrent: Pauline tait une vritable divinit, et quoique plusieurs de
ses dames fussent fort jolies, elle les clipsait toutes; elle tait la
reine _et par droit de conqute et par droit de..._ beaut. Le prince
Borghse fit le tour des salons, adressant la parole  presque toutes
les dames, remplissant son tat de souverain avec beaucoup de naturel et
de dignit. La princesse s'tait repose un moment; mais aprs un signe
du premier chambellan, les premiers quadrilles, qui avaient t dsigns
d'avance, se formrent. L'tiquette continua pendant deux ou trois
contredanses pour satisfaire les hautes vanits locales ou dignitaires;
mais le plaisir l'emporta bientt: un dsordre de bon got s'ensuivit,
et des relations intimes me furent rvles dans cette heureuse
confusion, o les mmes cavaliers et dames se retrouvaient cependant
toujours ensemble. Mon aimable chambellan, qui ne dansait plus, m'en fit
faire la remarque, en prenant de cette occasion le plaisir de me
raconter des anecdotes qui taient assez vraies pour mriter aujourd'hui
d'tre caches. Les Franais abusaient un peu de leur position pour
redoubler la jalousie naturelle des Pimontais; mais ils taient les
plus aimables, et je trouvais leur conduite de bonne guerre. Pauline,
qui aimait autant  taquiner son monde qu' l'enchanter, affectait de ne
pas parler un mot d'italien; elle tait si sduisante, que je ne sais
pas si un peu d'impertinence, avec ses dames seulement, ne devait pas
lui tre compt comme un agrment de plus. Elle dansa peu, mais elle
valsa beaucoup. Mon chambellan, qui avait une bonhomie assez maligne,
observa que cela tait un trait de caractre. Je n'en sais rien, parce
que je n'ai point eu les secrets de Pauline comme ceux d'lisa; mais
j'avoue que je partageais tout--fait sa prdilection, parce que la
valse est presque une intimit dans un bal; que la coquetterie peut y
briller un peu plus, et le sentiment s'y contraindre un peu moins.

Toute la cour remarqua que la princesse avait eu pour cavalier plus
frquent l'un de ses chambellans, qui n'avait pas besoin, de ce titre
pour tre remarqu. Je demandai son nom: C'est M. de Forbin, me
rpondit mon baron; il n'est pas souvent des ntres, car il est dans ce
monde quelque chose de plus que courtisan.

--Sans doute, car il est fort bel homme, d'une figure distingue, o se
peint une noble fiert qui ne parat pas venir seulement de la
naissance, de la fortune ou de la faveur.

--Vous devinez juste, belle dame; M. de Forbin, sous ce masque de joli
homme, ce qui ne gte jamais rien, cache un grand peintre. Il n'est pas
insensible aux honneurs, mais il est plus sensible encore  la gloire:
aussi, on le rencontrerait plus souvent dans les beaux sites de l'Italie
qu' la cour de Paris ou de Turin; et quand il serait vrai que ce vif
enthousiasme ne le prt, comme on dit, que par accs; qu'il ne court
toutes les contres, son crayon  la main, que pour tre agrable  la
beaut, vous conviendrez que c'est l une noble chevalerie, et qu'on
mrit de plaire quand on donne ainsi aux faiblesses dont on est l'objet
l'excuse des illusions les plus dlicates qui puissent ennoblir l'amour.
Il y a bien dans M. le baron de Forbin, avec tous les avantages qui le
distinguent, ce que les envieux appelleraient peut-tre de la hauteur;
mais, au milieu de la prsomption guerrire des cours impriales, il est
bon qu'il se rencontre des hommes qui aient aussi la conscience de leur
valeur personnelle, et qui relvent un peu l'honneur du corps des
_pquins_, comme on appelle ici, aussi bien qu'ailleurs, les hommes
distingus qui pourtant ne sont pas militaires. M. de Forbin a des
manires aussi lgantes qu'un marquis de 1775; des opinions aussi peu
surannes qu'un jeune homme du dix-neuvime sicle, et un talent de
peintre qui ferait honneur  un pauvre diable. M. de Forbin arrive de
Rome; il m'a montr l'esquisse d'un admirable tableau, qui lui fera
prendre rang parmi les premiers artistes de notre poque. Jeune, ardent,
spirituel, M. de Forbin est appel  de belles destines; et la gloire
de son pinceau vaudra bien l'illustration historique de sa famille.

--Eh! monsieur, malgr ma prdilection pour la gloire des armes, je
sens au fond de mon coeur qu'il y a aussi de la place et de l'admiration
pour la gloire des arts!

Aprs la part de ces loges, mon chambellan fit aussi celle des
critiques sur la cour de Turin. Il blmait surtout le luxe de tous les
fonctionnaires, qui semblaient se faire un devoir du faste, des
dpenses, du jeu, des plaisirs. C'est une vritable croisade contre
l'argent et contre les maris. C'est trs amusant pour les vainqueurs,
mais cela pourrait finir par n'tre pas toujours aussi drle pour les
victimes. L dessus une foule d'anecdotes plus piquantes les unes que
les autres: Vous voyez bien cet cuyer, il monte mal  cheval; le
prince a augment ses appointemens justement pour le plaisir de le voir
assez frquemment tomber. C'est un chapitre trs important ici que les
gratifications: il en pleut. Le prince Borghse est d'une gnrosit
admirable. Quand il gagne au jeu, il se ferait un scrupule de laisser
quelque chose dans la bourse de ses chambellans, et de ne pas distribuer
une partie du gain  ses pages, lesquels achvent ici une ducation fort
difiante.

--Et l'empereur, vous ne m'en parlez pas; est-ce qu'il n'est jamais
venu dans sa bonne ville de Turin?

--Pardon, il y a montr beaucoup de tact, beaucoup d'esprit, et on lui
a su gr de ses efforts pour plaire. Il a dit aux femmes qu'elles
taient jolies, et aux officiers qu'ils taient braves; qu'il avait
distingu les Pimontais dans la dernire campagne, et il savait le
numro de leurs rgimens et leurs relations de famille. On ne peut
imaginer un souverain qui ait plus d'habile charlatanisme pour faire
valoir une gloire qui est grande par elle-mme et qui pourrait s'en
passer. Il est venu au bal et a daign y causer pendant trois heures. Il
n'a t bruit long-temps que de la prsence d'esprit d'une jeune
personne qui dansait devant lui, et qui marcha sur le pied du grand
homme par mgarde. Napolon se retira en disant: Mais, mademoiselle,
vous me faites reculer. Alors, sire, rpondit la spirituelle ingnue,
c'est la premire fois que cela arrive  votre majest. Toute la soire,
on admira le bonheur de cette flatterie dlicate, qui prouvait de
l'esprit et qui pouvait promettre de la fortune. Le lendemain on
remarqua encore que, par l'effet des motions ou de la fatigue, la jeune
personne avait le teint plus ple, et qu'enfin elle avait trop dans...

Je rentrai chez moi  cinq heures du matin. L'blouissement de cette
fte m'avait distraite; mais je ne pus, malgr la lassitude, trouver de
repos. Une incroyable mlancolie semblait m'avertir que je n'tais pas
faite pour le monde et les plaisirs vides de la vanit, mais au
contraire pour l'individualisme des sensations intimes et profondes. Il
faut une ame qui rponde  la vtre au milieu de cette solitude bruyante
des salons, un regard qui vous complimente et quelquefois qui vous
gronde.




CHAPITRE LXXXV.

Promenade  la Superga.--La ferme de la jeune Adeline.--Trait de
bienfaisance de la princesse Borghse.


Les gens qui, comme moi, aiment les contrastes ne s'tonneront, pas que
le lendemain d'un bal j'aie t visiter des tombeaux. Mon ame
mlancolique avait besoin d'objets moins bruyans; j'avais reu dans la
matine M. le comte de Saluces que j'avais connu dans un prcdent
voyage en Italie, et qui m'avait demand, la veille au bal, la
permission de me rendre ses devoirs. M. de Saluces, d'une grande et
illustre famille, tait gouverneur du palais imprial de Turin; il
honorait ses fonctions par son affabilit, et la cour par la dlicatesse
de ses sentimens; il aimait beaucoup les Franais, et surtout les
Franaises... Il aimait encore beaucoup  parler notre belle langue, et
c'est sans, doute pour se mnager le plaisir de la parler pendant, toute
une journe qu'il me proposa une longue course  la Superga et 
Stupinitz.

Nous allmes d'abord  la Superga;  mesure que nous approchmes, nous
sentmes comme une plus vive facilit de respiration, car l'air est
incroyablement vif sur les hauteurs qui l'avoisinent. Le paysage qui l
se droule est magnifique: ce sont les Alpes d'une part qui s'lvent,
ainsi que des chanons destins  attacher la Suisse et le Tyrol 
l'Italie; les Apennins de l'autre viennent protger de leurs cimes
opposes les richesses de la Lombardie. Le temps nous permit de
distinguer de ce point,  l'aide d'un tlescope, le dme de Milan se
dessinant sur un horizon de plus de trente lieues.

Les caveaux de l'glise de la Superga contiennent les tombeaux des
anciens rois de la Sardaigne. Il y a, pour ainsi dire, trois
compartimens  cette table de la mort, trois classes de spulcres: la
place du dernier roi, celle des princes de la branche rgnante, et en
outre celle de la branche de Carignan.

L le comte de Saluces m'apprit que ces royales dpouilles avaient
failli prouver le mme sort que celles de nos soixante rois en France,
qu'une fureur bien plus d'imitation que d'instinct avait aussi voulu en
Pimont attenter  ce qu'il y a de plus sacr sur la terre, aux
tombeaux. Vos gnreux compatriotes, me dit le comte de Saluces, nous
ont seuls pargn cette honte; le gnie de la guerre, qu'on appelle le
flau des vivans, a fait respecter les morts, et rappel le peuple
pimontais  l'humanit; un gnral rpublicain a sauv l'auguste
poussire de nos monarques. Honneur au gnral Grouchy, alors commandant
de Turin! Au risque de faire suspecter son civisme auprs des conseils
ombrageux de Paris, au risque des vengeances de la rage politique qui
poussait des furieux, ce vritable guerrier franais fut contraint de
mettre d'augustes cendres sous la protection de ses baonnettes. Ce
noble courage nous fit rougir et a prserv ma patrie d'une de ces
taches que, dans les temps de crise, les honntes gens laissent
toujours, hlas! infliger  un peuple par quelques misrables qui ne
sont jamais d'aucun pays. De ce jour date mon attachement  la France.
Au milieu d'une invasion onreuse, quelques beaux traits sont venus
ainsi nous rconcilier avec nos conqurans, et vos gnraux nous ont du
moins fait pardonner  vos fournisseurs.

 ce nom de Grouchy, de cet illustre capitaine dont moi aussi j'avais
connu la gnrosit, une larme de souvenir vint se mler aux pleurs
d'admiration et de reconnaissance que M. de Saluces ne pouvait retenir.
Mon amie, me dit-il avec motion, les grands spectacles de la nature
s'embellissent encore par les douces penses. Un site magnifique comme
le site qui devant nous se dploie, reoit je ne sais quel prestige
nouveau des souvenirs qu'il rveille. Une beaut morale sied bien 
toutes les beauts physiques.  la Superga, le nom de Grouchy n'est pas
le seul que vous aurez  bnir. Une vertu plus modeste, dont vous allez
voir les heureux objets, demande ici que le nom de la princesse Pauline
soit galement prononc avec vnration. Vous allez admirer un de ces
traits qui feraient excuser bien des faiblesses.

Voyez-vous cette jolie chaumire entoure de bois et de prairies; nous
pouvons nous y prsenter, et vous y verrez la vertu sous le chaume
rcompense et heureuse par la vertu sur le trne. Nous nous
approchmes et nous vnmes frapper  la maison, une vieille femme nous
ouvrit aussitt, et le comte lui demanda des nouvelles d'Adeline.

Elle se porte bien, Excellence; elle est alle porter le dner de son
frre; mais elle va revenir et paratre bientt.

Un instant aprs arriva Adeline, et je vis une de ces figures angliques
qui n'existent que dans la patrie de Raphal, et qui ne pourraient tre
exprimes que par son pinceau.  peine eut-elle prononc quelques mots,
que je fus plus agrablement surprise encore; car non seulement elle
nous adressa la parole en franais, mais elle le fit avec un choix de
mots ne laissaient pas supposer que la belle Adeline et t leve pour
la vie rustique; je ne me trompais pas.

Adeline tait fille d'un riche joaillier d'Alexandrie; son pre ayant
dissip sa fortune se remaria  une veuve riche et mre de deux filles;
il fit enrler son fils, pour s'en dbarrasser, et mourut de chagrin. Sa
pauvre fille fut abandonne. Une dame de la cour de Milan, et de la plus
haute distinction, jeune veuve aimable et bonne, prit en piti la pauvre
orpheline, et se chargea de son ducation, qui fut conduite avec plus de
tendresse que de prvoyance. La protectrice d'Adeline tait sur le point
de contracter un second mariage avec le comte de ***. Celui-ci, qui
n'pousait que la dot de la riche veuve, ne vit pas la belle protge de
sa femme sans concevoir aussitt l'irrsistible pense d'une sduction
coupable. Heureuse des grces et des qualits de son Adeline, la
comtesse ne concevait point d'alarmes de ses succs. Sa crdule
confiance dura jusqu'au moment o une preuve crite lui apprit tout  la
fois et l'inconstance de l'homme duquel elle avait attendu le bonheur,
et la noble rsistance de l'infortune qui avait reu ses bienfaits. La
comtesse ne voulut point punir une innocente rivalit; mais trop faible
et trop gnreuse pour croire  l'ingratitude de celui qu'elle aimait,
elle fit partir secrtement la jeune Adeline pour Turin, o elle la
plaa chez une lingre. Ce brusque passage d'une vie occupe par toutes
les tudes agrables  l'apprentissage d'un tat obscur, et  l'ennui
d'un travail manuel, fit sur le coeur d'Adeline une impression
douloureuse. Elle ne se plaignait pas de sa bienfaitrice, mais, par un
invincible retour, sa pense se reportait plus bienveillante vers son
poux. Il tait par d'ailleurs de ces dons brillans, qui sont toujours
des sductions et des dangers. Adeline, la pauvre Adeline ne l'avait pas
vu sans plaisir, et il ne l'avait que trop dcouvert. L'adroit sducteur
avait su ne montrer ni dpit ni surprise d'un dpart dont il avait
pourtant devin les secrets motifs. Il n'tait pas alors mari depuis
deux mois, mais les dates sont-elles des convenances qu'on respecte
quand on n'en connat point d'autres? Il eut soin d'arranger les
plausibles motifs d'une affaire et la ncessit d'un voyage 
Alexandrie. L'absence d'Adeline avait suffi pour changer un lger
caprice en une passion violente, et pour la satisfaire, rien dont
l'poux de la comtesse ne ft capable. Il s'tait, par une cruelle
patience, tudi  contrefaire l'criture de sa femme. Arriv  Turin,
il crit  Adeline au nom et avec la signature de sa bienfaitrice. Un
domestique aux livres de la comtesse tait porteur du billet. Adeline
le suivit avec joie et sans dfiance, monta dans la voiture dont elle
reconnut les armoiries, et en quelques minutes elle fut transporte dans
un brillant htel de la rue du P. Adeline traverse rapidement les
appartemens; son motion redouble  l'ide d'embrasser sa bienfaitrice,
mais c'est dans les bras du volage poux de la comtesse qu'Adeline vient
tomber gare. Ce trouble de la surprise, le perfide ne le prit pas pour
un abandon de l'amour, mais il en profita avec une affreuse adresse,
touffant par ses violences les murmures et les combats qu'il ne pouvait
vaincre par ses caresses.

chappe  une pareille lutte, Adeline n'en vit finir le supplice que
pour en sentir la honte et le remords. Sourde aux propositions qui
cherchaient  acheter les charmes qu'elle avait si noblement disputs 
l'adultre, Adeline revint accable  son modeste asile. Peu d'instans
aprs, le mme domestique revint toujours au nom de la comtesse payer la
pension d'Adeline.  cette somme tait joint un prsent considrable
pour l'orpheline, quelques cadeaux pour la lingre et ses jeunes
compagnes. Un billet tait joint  cet envoi; mais il ne fut point
ouvert. Forc de porter une rponse, l'impudent valet d'un matre
corrompu osa dire  la malheureuse Adeline: Mademoiselle, madame vous
attend pour dner et vous conduire au spectacle. Alors Adeline, levant
ses yeux voils par le sentiment de sa chute, mais o brillait aussi la
rsolution de s'en relever, Adeline, jetant un regard de mpris sur le
porteur du billet, lui dit avec dignit: Mon travail et mon choix me
retiennent ici. Je n'en sortirai plus que pour aller rejoindre mon frre
qui vient d'tre nomm officier, et qui seul dcidera de mon avenir;
reportez  ceux qui me les envoient ces trop magnifiques prsens. Je
suis pauvre, mais, grce  ma bienfaitrice, je sais travailler. Un
torrent de larmes vint mettre le comble  l'tonnement de toutes les
jeunes compagnes d'Adeline. La matresse de la maison, prsente  cette
scne, ne comprenait pas la dlicatesse d'Adeline, ne concevait pas des
principes que l'or ne modifiait point, et ajoutait toutes les railleries
du vice  tous les mauvais conseils de la cupidit. Cette logique tait
toute simple. Le refus d'Adeline entranait la restitution des cadeaux
qui accompagnaient le prsent repouss par elle. On allait presque
employer des ordres aprs des raisons, quand Adeline, sans rvler son
secret tout entier, se contenta de rpondre: Ce n'est pas l le
messager de la comtesse, mais seulement celui de son poux. Excuses
impuissantes, la matresse insiste. Adeline est rduite  supplier que
du moins, sans lui rien demander de plus, on la laisse libre jusqu'au
moment o son frre aura rpondu  la lettre qu'elle allait lui crire.
Au milieu de cette scne de nobles prires et d'indignes rsistances, la
porte s'ouvre, un cri d'horreur s'chappe du sein d'Adeline; c'tait le
comte ***, c'tait le sducteur.

La femme respectueusement servile qui brlait de gagner son salaire
expliquait l'vanouissement de la victime  sa manire; mais au mme
moment une autre femme jeune et belle entre dans la maison, s'attendrit
 la vue de la scne qu'elle contemple, presse dans ses bras celle que
les pleurs de la mort ne dfiguraient point. Adeline ouvre les yeux, et
touche de la grce et de la bont de l'inconnue, tombe aux genoux de
cet ange tutlaire, se rfugie dans son sein, et y verse avec des larmes
l'aveu de la honte qui les provoque, et qu'elle n'a point mrite: Ah!
je suis digne de votre compassion gnreuse. Sauvez-moi, que votre
jeunesse heureuse et protge devienne ma protection et mon abri. Je
puis par quelques talens payer l'asile que j'implore; rendez-moi la vie
en me rendant l'honneur que l'on veut me ravir; rendez-moi cette vie qui
deviendra une longue action de grces pour vos bienfaits.  ces mots la
jeune dame relve avec un vif lan d'intrt la malheureuse Adeline, et
jetant un regard svre sur la marchande: Vous avez voulu me tromper;
cette jeune fille est innocente, le vice n'a pas ce langage.

--Non, non, s'cria Adeline, non, ma gnreuse protectrice, je ne veux
pas usurper votre estime; je suis tombe, mais je ne veux pas m'avilir,
et c'est de lui (montrant le comte) qu'il faut me sauver.

--Calmez-vous, lui dit la dame, vous ne me quitterez plus; puis se
retournant vers le comte, muet et confus: Vous sentez bien, monsieur le
comte, que votre prsence est ici pour tout le monde un outrage, et
peut-tre pour vous un danger.

--Mademoiselle, rendez grces  la fortune, dit avec importance la
lingre; votre sort est entre les mains de madame la duchesse de
Guastalla.

Peu familiarise avec les titres, coutant bien plus la voix de la
reconnaissance que celle de l'intrt, morne d'attendrissement, Adeline
admirait la beaut, la grce de sa bienfaitrice, et, dans son
enthousiasme, l'aimait bien plus qu'une reine. La lingre, se mprenant
sur l'loquent silence d'Adeline, lui rappelait de nouveau les titres de
la princesse Pauline; alors la jeune fille, sortant comme d'un rve de
bonheur, lectrise  l'aspect de la grandeur compatissante, s'cria
avec transport: Quoi! la soeur bien-aime de l'empereur!  Henri!  mon
frre! vous pouvez encore chrir la pauvre Adeline. Dans l'effusion de
sa confiance, elle raconte la petite fortune militaire de ce frre
bien-aim, parti soldat, nomm officier sur le champ de bataille, la
belle action qui lui avait valu cet honneur. Heureuse de trouver tout 
la fois la fiert franaise, la tendresse fraternelle, toutes les vertus
du coeur dans la charmante Adeline, Pauline la presse contre son noble
sein ouvert  toutes les motions gnreuses, et l'emmne avec elle dans
son palais.

Chaque jour la prsence de la jeune fille devint la rcompense de la
belle bienfaitrice. Il y a dans la reconnaissance une progression si
douce de soins dlicats, un si tendre empressement de plaire, qu'on
pourrait dire que rien n'est plus ingnieux que le coeur pour acquitter
ses dettes.

Quand la jeune protge fit confidence  la princesse du lche
stratagme par lequel le comte avait surpris un odieux triomphe,
l'indignation de Pauline voulut instruire l'empereur et appeler un
chtiment; mais Adeline, songeant au repos de celle qui lui avait servi
de mre, eut la gnrosit de demander un nouveau bienfait aprs tant de
bienfaits: le silence et l'oubli. La princesse se plut  faire crire
devant elle au frre d'Adeline. Sur ces entrefaites, la comtesse qui
avait lev Adeline vint  Turin; elle tait veuve de nouveau, et avait
pay d'une partie de sa fortune et de son repos ce court et trop long
hymen. Adeline sachant qu'elle tait malheureuse vola prs d'elle. Cette
dame rsolut d'aller ensevelir ses regrets et ses chagrins  la
campagne; elle acheta le petit bien que vous voyez. Le frre d'Adeline a
obtenu son cong; pris d'une charmante fille de ce village, il l'a
pouse; vous venez de parler  la mre. La comtesse est morte il y a
peu de temps. La princesse Pauline a fait acheter le petit domaine et
quelques alentours au nom d'Adeline; celle-ci y a install son frre et
sa jeune belle-soeur; tous les ans elle vient passer trois mois au milieu
des joies domestiques; riche des dons de la princesse, elle ne veut
point se marier pour pouvoir en doter sa famille. Les bienfaits d'une
main gnreuse ont fructifi dans des mains reconnaissantes; l'hritage
s'est amlior et embelli, et le nom de Pauline y est bni, comme celui
de la Providence.

Je vis l'intressante Adeline; quelque chose de ses anciens chagrins se
lisait encore sur sa belle physionomie, pour la rendre plus douce, comme
un lger nuage relve encore l'azur d'un bel horizon; Sa conversation ne
dmentait point le bien que le rcit de son histoire m'avait fait penser
d'elle. Son frre tait un homme simple, sans beaucoup de valeur, mais
qui sentait tout le prix des bienfaits, et un seul noble sentiment ne
suffit-il pas pour intresser? Sa jeune pouse tait si jolie et si
timide, qu'il y et eu une sorte de sacrilge  demander davantage  sa
modestie: Hlas! me disais-je, que de personnes heureuses par les bonts
d'une seule! Quelle douce consolation ou quel rel plaisir promis  la
grandeur qui sait ainsi profiter de la puissance! Voil une de ces
scnes que l'histoire ngligera peut-tre, mais qui mrite de rester
grave dans le coeur de toutes les femmes.

Le soir, quand je vis en grande loge  l'Opra cette soeur charmante de
Napolon, que je venais de mieux connatre que ses courtisans, elle me
sembla plus belle de tous les souvenirs de bont qui la paraient. Sa
jolie tte tincelait de diamans, et mon attendrissement trouvait juste
et lgitime ce luxe qui avait aussi des trsors pour la bienfaisance. Je
l'ai dit, la princesse Pauline tait une de ces femmes dont le ciseau de
Canova ou la plume du Tasse pourraient seuls traduire la perfection
harmonieuse et ravissante.




CHAPITRE LXXXVI.

Promenade  Stupinitz.--Une nuit de Napolon.--Le comte de Vivalda, chef
de brigands.


M. le comte de Saluces avait t si content de sa promenade, qu'il
revint me chercher quelques jours aprs pour me conduire  Stupinitz;
lui et mon chambellan avaient le monopole de mes matines. On ne saurait
imaginer une politesse plus exquise que celle de M. de Saluces; il
portait si loin le respect pour les femmes, qu'il tait toujours en
tenue et en escarpins, en bas de soie, enfin comme en toilette de
rendez-vous. Je le croyais en intimit avec une grande et fort belle
cantatrice du Thtre imprial, et je ne manquais jamais de lui dire que
l'assiduit et la longueur de ses visites auprs de moi le feraient
gronder. Il ne se lassait pas de la plaisanterie, et me paraissait fort
dispos  braver les reproches de la _prima donna_. J'eus la malice de
l'y exposer, en acceptant de nouveau son bras et sa voiture pour la
promenade  Stupinitz dont il m'avait parl.

Avant d'arriver  Stupinitz, il faut traverser la magnifique fort qui
donn son nom au chteau, et qui n'en est pas un des moindres ornemens;
c'est aussi quelquefois un curieux spectacle que le passage du Sangone,
torrent assez paisible en t, mais que la fonte des neiges rend
fougueux et vagabond en hiver. Le Sangone n'tait dj plus  cette
poque dans ses momens critiques, et nous fmes heureusement privs du
spectacle de sa mauvaise humeur. Les avenues qui entourent le palais de
Stupinitz et qui y mnent sont d'une longueur imposante, le chteau
d'une lgance noble et enchanteresse; il avait pass comme un hritage
de la maison de Savoie dans les domaines de la maison de Napolon: les
chteaux avaient eu ainsi le sort des trnes eux-mmes, depuis le
Trasimne jusqu' l'Elbe, depuis Rome jusqu' Hambourg.

L'ancienne cour de Sardaigne honorait trs rarement Stupinitz de sa
prsence, et il fallait la solennit de la Saint-Hubert et les sons
perans du cor pour y appeler le roi et la noblesse pimontaise. Un cerf
dor domine le haut du dme pour indiquer la destination spciale de
cette royale rsidence, comme une espce de grand veneur inamovible. Du
reste, tout dans Stupinitz est dispos avec une rgularit large et
commode; on dirait d'une ville compose de galeries et de btimens se
correspondant les uns aux autres, d'une ville pour loger une cour
quelquefois  peine pendant quarante-huit heures. Le baron de Luzerne,
gouverneur du chteau, tant absent, le comte de Saluces fit appeler le
concierge, et celui-ci se fit notre _cicerone_ avec une politesse et des
manires moins lgantes que son suprieur, mais aussi avec une
indiscrtion inapprciable, et qui, en ma qualit de curieuse, devenait
pour moi fort amusante. J'ai bien souvent prouv qu'on apprend plus
quelquefois avec les gens d'en bas qu'avec les gens d'en haut. Comme
j'en ai vu de tous les tages, on peut croire  la vrit de mon
observation.

Le complaisant concierge ne savait pas seulement comme un architecte
tous les dtails d'art que la visite d'un aussi beau monument exigeait;
mais il possdait comme un historiographe bien rent toutes les
particularits curieuses, toutes les anecdotes secrtes et publiques
dont, sous les deux rgimes, Stupinitz avait pu tre le thtre. Elles
taient toutes fort importantes pour un _cicerone_ qui veut faire sa
cour; mais elles le seraient moins pour des lecteurs dsintresss. Les
rcits un peu bavards se supportent sur les lieux mmes que l'on visite:
l'impression du moment donne du prix  tout; mais ce qui est bon 
entendre n'est pas toujours bon  raconter, et je ne choisis dans tout
ce que j'appris  Stupinitz qu'une seule anecdote dont l'authenticit et
l'intrt me sont suffisamment garantis par le nom des personnages et
les confidences du narrateur.

Stupinitz, nous dit notre Sutone ambulant, a possd l'empereur
Napolon; il a daign y rester quelques instans, lors de son passage
pour Milan, o il allait se faire couronner roi d'Italie. Il lui arriva
ici une aventure qui vaut bien la peine d'tre connue, mais attendez: le
lieu de la scne ne nuira pas  son intrt. L-dessus, il nous
conduisit pas un escalier secret au bout d'une galerie de l'aile gauche
du palais, o rgnait une longue enfilade de petits appartemens. En
entrant dans l'un de ces appartemens, on me fit remarquer de fort beaux
portraits, tous plus respectables les uns que les autres: c'taient des
gnraux, des papes et des magistrats dont je n'ai pas retenu les noms.
Cette chambre, pendant le sjour de la cour impriale  Stupinitz, avait
t affecte  la belle madame ***; du service de S. M. l'impratrice
reine Josphine. L'Empereur, qui avait, par excs de prudence sans
doute, une clef pour toutes les portes, en avait une pour l'appartement
de la jeune dame; il y entre par hasard, sans doute encore, au milieu de
tant d'autres; on l'entend; et heureusement ou malheureusement, la jolie
dame avait quelqu'un auprs d'elle  qui confier sa frayeur.
Heureusement encore le quelqu'un tait aide-de-camp de l'Empereur; il
reconnat son matre  la brusquerie de son entre: habitu  lui rendre
hommage, et surtout  ne pas le contrarier, il se laisse glisser  bas
du lit, et par plus de respect se cache dessous. L'Empereur, arm d'une
petite lanterne, regarde avec attention pour sa sret, remarque du
dsordre, de l'embarras, et particulirement sur les chaises autre chose
que des robes. Un homme est ici cach, s'crie Napolon; qu'on se
montre, qu'on paraisse devant moi, je l'ordonne, je le veux. Un
aide-de-camp est toujours bien forc d'obir  son chef. Voil donc ce
respectable gnral de division, c'tait son gendre, ma foi, qui se
dcouvre, se recouvre, et disparat. L'Empereur demeura quelques instans
encore comme un homme qui voulait, dans les petites choses aussi bien
que dans les grandes, que le champ de bataille lui restt. Le plus
curieux de l'aventure, le voici, et cela prouve bien que l'Empereur est
aussi bon qu'il est brave: le pauvre aide-de-camp craignait le lendemain
les regards boudeurs du matre; loin de l il reut l'accueil ordinaire,
et l'Empereur ne lui dit pas un mot qui ft relatif  l'anecdote de la
nuit.

Mais comment, dis-je avec vivacit au narrateur, avez-vous pu connatre
les dtails d'une scne dont les tmoins avaient un intrt commun de
discrtion?

--Comment, ma belle dame? Vous l'auriez su comme moi, si vous aviez t
ici, et o j'tais; aucun des acteurs n'a parl; mais moi qui n'avais
pas d'intrt, je peux bien ne pas avoir la mme discrtion. Tenez,
madame, venez dans l'appartement  ct de celui-ci, vous entendrez
comme si vous tiez dans la pice mme, et vous concevrez que s'il vous
arrivait quelque chose de pareil  ce qu'a prouv la dame de service de
Josphine, on pourrait trs bien n'en pas parler et pourtant le savoir.

Nous quittmes Stupinitz, fort contens encore cette fois de notre
promenade. La causerie du chteau nous avait mis en humeur narrative; et
M. de Saluces ainsi que moi nous vidions en quelque sorte notre sac
d'aventures. Le roulement de la voiture dispose  cet change de
confiance et de penses. Au milieu de la route M. de Saluces me fit
remarquer une masure dlabre: Vous voyez bien d'ici cette ruine; elle
est de construction moderne pourtant, et elle est tmoin d'une misre
qui accuse peut-tre nos lois. Il y a quelques annes, Turin retentit
d'un vol scandaleux: des hommes qu'aucune mauvaise action n'avait point
encore signals,  l'aide d'une fausse clef, dvalisrent une riche
maison. On fut bientt sur la trace des voleurs; la sentence accompagna
presque leur dcouverte; dix ans de travaux forcs s'ensuivirent. Le
jugement s'excute  Alexandrie. Mais un pauvre diable fut impliqu dans
cette vilaine affaire, pour avoir travaill  la fausse clef qui avait
t l'instrument du dlit; le malheureux, garon serrurier, ignorait 
quel usage la clef tait destine. L'embarras de ses rponses, peut-tre
la ncessit de l'exemple dans des temps difficiles, le firent galement
comprendre dans la condamnation, quoique pour un temps moins long que
les vritables coupables. Sa peine expire, il chercha du travail et fut
repouss comme un galrien. Les maires, sous le prtexte de la sret de
leur commune, se le renvoyaient, et le ballottaient ainsi sans asile.
Dans sa dtresse, avec quelques branches d'arbres et de la terre, il
leva cette masure que je vous ai montre sur la lisire de deux
communes, pour qu'aucun des deux maires voisins ne pt l'inquiter. Sa
vie tait moins malheureuse; il vivait de racines, et d'un peu de pain
les bons jours, ceux o il pouvait se rendre utile sur la route pour le
raccommodage des voitures. La vigilance administrative l'a encore
poursuivi dans ce dernier abri de la misre et de la faim. Rduit au
vagabondage,  toutes les plus dures extrmits du besoin, la fatalit
d'une si criante destine lui fait regretter le pain du bagne, et pour
le reconqurir, le malheureux fabrique encore une fausse clef, se glisse
dans une maison, choisit les objets les moins prcieux pour atteindre
son but au moindre dommage possible, et loin de chercher  chapper  la
justice, il reste tranquillement expos  ses poursuites. Arrt sous le
poids d'une rcidive devant la cour criminelle, il ne cherche point  se
dfendre, avoue la ralit du vol, mais expose avec candeur les rigueurs
qui l'y ont en quelque sorte forc; que les lois trompeuses, en lui
rendant la libert, mais en cessant de le nourrir, lui avaient continu
leur chtiment, et rendu leur bienfait plus onreux que leurs rigueurs.
La cour a eu piti de tant de misres, ne l'a cette fois condamn qu'
une peine lgre de rclusion, a fait crire par le procureur gnral 
l'autorit administrative, pour qu'au moins la terre ne ft pas refuse
 cet infortun  l'expiration de sa nouvelle peine. Quelques personnes
charitables ont, en outre, qut pour lui quelques secours.

--Oh! m'criai-je, indiquez-moi o je puis dposer mon offrande. 
peine de retour  Turin, je courrai la dposer. Je ne sais pas ce que
les lois devraient faire pour ne pas pousser au crime ceux qui
pourraient se repentir; mais c'est  la charit qu'il appartient de
remdier autant qu'il est en elle  l'impuissance de la justice, qui ne
sait jamais, hlas! que punir. Ces problmes lgislatifs sont si longs 
rsoudre, qu'il faut que la bienfaisance se charge de faire patienter le
genre humain.

C'est une chose bizarre, me dit encore M. le comte de Saluces, que les
rcits des choses tristes et pnibles: on ne les coute pourtant jamais
sans un intrt qui ressemble presque  un plaisir. Ma chre amie, je
crois que notre nature est d'tre mus. Vivre, c'est sentir. Les
histoires de voleurs ne sont pas sans agrment quand on traverse une
fort. En voici une dont un de mes amis a reu en personne la confidence
de la part d'un voleur trs distingu, enfin d'un voleur _comme il
faut_. La rencontre eut lieu  Turin mme,  une table de restaurateur.
L'ami dont je vous parle, dsoeuvr comme on l'est quand on dne seul, ne
se lassait pas de regarder un de ces hommes dont la figure semble une
curiosit. Celui-ci, s'en apercevant, vint droit  la table du voisin et
lui dit: Je suis de votre part l'objet d'une investigation dont je
pourrais me fcher; mais comme j'aime assez  produire de l'effet et 
satisfaire la curiosit des honntes gens, comme une conversation vaut
mieux qu'un duel, je m'en vais tout simplement vous conter mes
aventures:

J'appartiens, monsieur,  l'une des plus anciennes et des plus
respectables familles de Milan. Je suis comte de Vivalda. J'ai dpens
ma fortune et je ne m'en plains pas, car j'ai joui de la vie. Les
voyages font mon bonheur. Dans deux heures, j'aurai disparu de Turin, du
Pimont peut-tre. Je ne vous demande pas votre discrtion, parce que
j'en suis sr, ou plutt parce que je saurais en tre sr. Je vais
rejoindre mes honorables amis; je leur dois un rapport sur les dmarches
diplomatiques dont ils m'ont charg; car, pour que vous le sachiez de
suite, j'ai l'honneur de commander, avec l'intrpide Meino, une troupe
de braves de Narzali, qui ne sont pas bien avec votre empereur, et
surtout avec sa gendarmerie, mais qui s'en moquent. Tenez, monsieur,
pour vous prouver ma puissance, prenez cette bague; avec elle vous
voyagerez avec plus de sret qu'avec une escorte: c'est le meilleur
passe-port que vous puissiez avoir pour toute l'Italie.  ces mots, mon
ami commenait  faire la grimace. Soyez calme, ajouta le noble comte;
je suis ici en amateur, et il n'y a que les plus vulgaires prjugs qui
puissent vous donner mauvaise opinion de moi et de mes amis: il y a
brigands et brigands. Tout tat honntement exerc devient honorable; et
si l'on voyait bien  fond les misres de la socit, les crimes
secrets, les trahisons de tous les sentimens, la lchet des amitis,
les turpitudes du pouvoir, les salets administratives, judiciaires,
civiles, domestiques, matrimoniales; ah! monsieur, je vous le rpte, si
les confesseurs des mourans pouvaient parler, l'on serait peut-tre
forc de convenir qu'il n'y a de vertus que sur les grandes routes:
audace et bienfaisance, voil le vritable brigand. Jugez un peu des
qualits suprieures de ma troupe: il y a quelque temps, le gnral
Menou, gouverneur de la division militaire, voulut se mler de nos
affaires, et mit en consquence ses troupes  nos trousses; Meino et moi
nous endossons des uniformes d'officiers suprieurs; nous avions de si
bonnes liaisons dans la ville, qu'avant minuit nous tenions le mot
d'ordre de la garnison. Quelques minutes aprs, sous prtexte d'un ordre
militaire et suprieur, nous nous prsentons chez le gouverneur, et nous
demandons  tre seuls avec lui. Alors, plus de dissimulation: nous
dclarons nos noms et qualits, et nous disons au gnral stupfait:
Vous vouliez nos ttes, nous sommes matres de la vtre; vous vouliez
nous faire coffrer, c'est vous qui tes notre prisonnier. Toutefois nous
ne voulons de mal  personne, et nous ne vous demandons qu'une chose,
c'est de ne plus nous poursuivre avec acharnement. Prvenez de la sorte
une seconde visite que nous serions forcs de rendre plus svre. Aprs
ce court dialogue, nous regagnmes en toute sret nos montagnes.

Autre exemple, mon cher monsieur: La superbe madame Meino, pouse d'un
de nos camarades, nous fut enleve: elle tomba dans un parti de
gendarmes qui la menrent  Alexandrie. Seul M. Meino se prsente encore
chez le gnral de cette ville, et cette fois sous l'uniforme de la
gendarmerie, en colonel, la croix d'honneur  la boutonnire. Nous
aimons beaucoup la croix d'honneur. Meino accorda un dlai de trois
jours pour la libert de sa femme. Au bout de deux jours, madame Meino
tait revenue; et l'on avait bien fait d'obir, car sans cela le gnral
Despinois... tait mort dans les vingt-quatre heures, et moi qui vous
parle, j'tais rest  Alexandrie pour retirer sa parole d'honneur et
rentrer dans les lois de la guerre.

Vous le voyez, nous avons horreur du sang, et nous ne le versons que
quand on nous y contraint. Les femmes! eh bien! nous ne les enlevons
mme pas; nous leur prenons tout, mais nous leur laissons l'honneur. Il
n'y a pas chez nous plus de libertins que de tratres. Ceux qui ne sont
point insensibles  l'amour ont des femmes lgitimes o le sacrement a
pass. Nous avons rduit nos expditions  un code rgulier, et voici
les principales dispositions: Nous connaissons toutes les fortunes  un
sequin prs; nous avons ainsi la liste des riches propritaires; nous en
enlevons un, deux, trois, de temps en temps,  tour de rle. Nous les
mettons en lieu de sret; nous leur faisons les honneurs de notre
table: le vin, le caf, la liqueur, un bon _ordinaire_. Libre ensuite
aux prisonniers de s'en aller quand ils veulent... c'est--dire quand
ils veulent payer leur ranon; mais nous ne sommes point juifs, nous
leur donnons du temps. Ils prennent eux-mmes leurs chances. Ils
crivent  leurs familles, et pour cela encore, nous leur sauvons les
ports de lettres, nous nous chargeons nous-mmes de les faire tenir.
Quand les conventions rciproques ont t jures, c'est--dire encore,
quand nous avons touch l'argent, nos prisonniers, un bandeau sur les
yeux, sont ramens, et  cheval,  peu de distance de chez eux. Nous les
prvenons que toute dnonciation  l'autorit serait suivie pour eux de
la peine de mort. Une fois qu'on nous  pay le tribut, on en est quitte
pour la vie. Plus honntes que les gouvernemens, nous ne volons qu'une
fois la mme personne; et je puis vous assurer que nous jouissons de
l'estime de tous les honntes gens qui ont eu affaire  nous.

Hlas! madame, l finit le rcit du comte de Vivalda, mais l ne finit
pas son histoire. Lui, Meino et tous ses honntes camarades ont t, il
y a peu de temps, poursuivis avec une nouvelle activit. Bien des
pauvres gendarmes y ont pass, mais enfin la troupe a t rduite.
Retranchs dans une ferme, on y a mis le feu, et ils n'ont cd qu'au
nombre et  l'incendie. La cour criminelle de Turin les a tous condamns
 mort, et tous ont t excuts. C'est un spectacle dont toute la ville
a t tmoin. La naissance, la beaut de plusieurs d'entre eux, avaient
redoubl l'pouvantable curiosit des supplices. Il n'y en avait pas un
dans la bande qui ne portt les marques de quelques blessures. Leur
courage, leurs aventures ont fait plusieurs fois les frais de toutes les
conversations, et vous voyez bien qu'on en parle encore.

Nous arrivmes assez tard  Turin,  cause du mauvais temps. M. le comte
de Saluces me reconduisit avec sa politesse ordinaire, et me quitta de
suite; j'en augurai que la peur des reproches l'avait repris, et qu'il
allait rveiller sa belle actrice pour en diminuer la dose. Quoique je
ne sois pas peureuse, on le sait, je n'en passai pas moins la nuit 
rver brigands, comme cela arrive quand on en a parl beaucoup dans la
soire. Aprs deux jours de repos, et aprs mes visites d'adieux au
comte de Saluces,  mon chambellan et  quelques autres personnes, je
repartis pour Gnes.




CHAPITRE LXXXVII.

Retour  Gnes.--Le comte Albizzi.


En quelques jours, j'eus bientt suffisamment contempl tout ce que la
rue Balbi ou Strada-Nuova talent de pompes; car rien ne me lasse aussi
vite que les beauts de la pierre de taille et l'aspect du marbre,
tandis que la nature anime des sites, des montagnes et des paysages
semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'motion de leurs
spectacles.

Je m'tais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon
avenir tait assur; et je fus si fidle  ma promesse qu'on aurait pu
me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma
blessure, et, ce qui tait bien plus grave, mon teint avait repris cette
fracheur qui tait admire avant mes campagnes, et j'avoue que ma
coquetterie ne regrettait nullement mes agrmens militaires. Beaucoup
plus par ostentation que par got, j'allais souvent au spectacle.
N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vrit que dans
l'intrt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualit d'Allemand,
tait un peu plus mlomane; et au lieu de le laisser de planton  la
porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services
qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser
se placer derrire moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme
musical, qui tait parfois fort grotesque, mais qui tait toujours fort
bien appliqu.

J'approchais de cette poque fatale, tant redoute, qu'on pourrait
appeler une premire mort pour les femmes; enfin j'tais bien prs de la
trentaine; mais une sant que des fatigues qui eussent tu la plupart
des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrmens
que les Italiens dsignent par _una maniera che non  da tutti_, me
rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la
connaissance de deux personnes diffremment remarquables: un parent du
comte Mareschalchi, ministre des relations extrieures du royaume
d'Italie, personnage important et crmonieux, dont les manires
gourmes allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations
avaient rapproch de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre
personne tait Albizzi, dont la beaut fut cite depuis  la cour de
Toscane. J'avais connu ces messieurs  la campagne, et souvent nous en
prenions ensemble le plaisir.

Les Italiens sont en tout et partout passionns, et ils portent dans
toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrsistible
volont de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du
caractre, l'empire du gnie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir
de moi cette soumission  ses avis,  sa volont, que je ne pourrais
jamais accorder aux seuls agrmens extrieurs d'un homme ordinaire
quoique aimable. J'ai dit la licence bien mrite par ses services que
j'avais laiss prendre  mon brave et fidle domestique quand j'allais
au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en
fut mcontent; le troisime, il se permit de me le dire et d'appeler
cela une inconvenance. Un _cela me convient_ lui pargna de nouvelles
remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les
suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la
dlicatesse des Franaises en pareille matire; parce que dans sa nation
un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces
faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma
franchise que j'tais si loin de mriter ces soupons, que mon
imprudence n'avait pas mme pu songer qu'on pt se mprendre au point de
les concevoir. La colre et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les
repousser; mais elles m'avaient claire sur toutes les convenances
qu'exige le monde. Je me dcidai ds lors, dans l'intrt d'une
rputation que je n'avais rien fait pour compromettre,  un sacrifice
bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidle compagnon de
tous mes prils. J'immolai la reconnaissance  un autre sentiment
honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'et point compris
l'imprieuse susceptibilit. J'allais le renvoyer au moment du repos et
de la rcompense qu'il avait si bien mrits. Hantz n'tait qu'un simple
domestique, et ces dtails sont peut-tre au-dessous de la dignit de
l'histoire; mais je sentis  la noblesse de son dvouement,  la
sincrit de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un
attachement vritable. Je n'osais annoncer  Hantz notre sparation, au
moment o il se faisait dj fte d'accompagner  Rome,  Naples, 
Florence, _sa_ bonne matre. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un
devoir d'orgueil bless; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait
une obligation d'honneur plus lgitime. Je tournai long-temps autour de
la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprs du pauvre
Hantz. Rien n'est amer et pnible comme le sentiment d'une injustice, et
je souffrais d'une sparation  laquelle il n'avait donn aucun
prtexte, si ce n'est son dvouement que je reconnaissais si peu.

Quand je me fus explique, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses
oreilles; il tomba  mes genoux, tendant des mains suppliantes et
s'criant: Oh! _ma_ jeune matre, je ne le puis; vous m'avez fait
riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage  vous
servir pour rien, et toute ma vie. Ayez piti du pauvre Hantz!... J'en
avais plus que piti; car il m'inspirait de l'estime et de
l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient
dicter de consolant, lui promettant de le reprendre  Paris, o je le
recommandais  une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son
coeur, et s'loigna avec l'air et la prcipitation du dsespoir. Je
restai quelques minutes immobile; mais aussitt une affreuse pense me
saisit, et sans songer  autre chose qu' la crainte dont elle
m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'clair, je traverse
l'appartement et l'htel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occup
tranquillement  charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres
avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra  tous les embarras
d'une pareille dmarche. L'orgueil bless me fit recourir  la duret
pour chapper  l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les
apporter. En retournant  mon appartement, je me vis l'objet d'une
humiliante curiosit, qui augmenta mon humeur contre celui qui en tait
la cause innocente.

Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste
jour sur les dangers d'une vie pareille  celle que je m'tais faite;
parce que les femmes pourront y apprendre la fatalit attache  une
indpendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier
garement, mais  l'humiliation d'tre mal juges par le monde, qui ne
leur pargne aucune gratuite supposition, aucune interprtation
malveillante, mme de leurs actes les plus innocens.

Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pens  tout,
et qu'il tait rsolu de se brler la cervelle si je le renvoyais; qu'il
voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans
s'chauffer, mais avec une fermet effrayante et que ses yeux
confirmaient terriblement. J'prouvais l'angoisse d'une cruelle
hsitation.  toutes mes rflexions,  tous mes encouragemens, il
rpondait: _Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brler la
cervelle_. Enfin, je m'avisai pour le dsarmer d'un moyen qui me
russit: je lui dis que j'tais prs de me marier; que le futur exigeait
de moi son renvoi  cause de la confidence qu'il avait eue de mon
attachement pour un autre; que je l'adressais  Paris,  un excellent
matre; que je l'y reverrais, qu'il tcht d'avoir une place pour le
lendemain.

Hantz obit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait
de mon bonheur, et ce sentiment dlicat lui avait rendu du courage. Ce
sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'tait indiffrent,
me rendit ce dernier odieux, et je rsolus de quitter Gnes aussitt
aprs le dpart de mon domestique. Le pauvre garon revint m'annoncer
qu'il avait trouv  s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte
Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner  Paris. Je reus,
le lendemain, la visite de ce nouveau matre, et je lui recommandai avec
effusion le dvouement et la fidlit du meilleur des domestiques. Le
vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec
plaisir: il tait aimable, bon et trs attach au parti franais. Le
jour qu'on mit  la voile, je le reconduisis et restai sur le port
jusqu' ce que le btiment et entirement chapp  la vue, le coeur
navr d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait command, et qui me
faisait perdre une des choses les plus rares, le dvouement respectueux
et  toute preuve d'un domestique qui levait ses devoirs jusqu' la
noblesse de l'amiti.

En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manires se
ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante,
et il m'apprit jusqu' quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut
cependant dplaire. Je rsolus d'attendre mon tablissement  Florence
pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon
dpart, qui fut cependant assez prompt, j'eus  regretter la prudente et
religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette
qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du
plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses
lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me
dfier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et
mfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualit tardive et par
consquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises
ttes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce
sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des
prodigalits, qui savent le moins s'en procurer et veiller  ce qui leur
est si ncessaire.

Le vol fit du bruit, et en et fait bien plus, si je ne m'tais pas
oppose  toute espce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si
stoque indiffrence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne
comprends pas encore aujourd'hui, o l'argent est loin d'tre abondant
pour moi, que pour quelques pices de cet argent on signe des
procs-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrts de mort.

Sur ces entrefaites, je quittai Gnes, et je sus depuis qu'on n'avait
point cru  cette insouciance,  ce dsintressement, vertu si rare dans
le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et
d'incrdulit. La bienveillance gnoise prtendait  ce sujet que je
m'tais vole moi-mme, oubliant, dans cette plate et injuste pigramme,
que j'avais tout pay avec une extrme exactitude, et mme avec une
magnificence ridicule. Mais la mdisance se soucie-t-elle beaucoup de la
raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes
faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de
la libert, quelques talens; j'esprai tirer parti de tout cela, et,
gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans
inquitude  la fortune.

J'avais quitt Gnes le 7 mai 1808, pour me rendre  Lucques, o je ne
restai que le temps ncessaire pour voir les dbris de la tour
d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de piti.
J'avoue qu' Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a
rellement remu l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont  mes yeux
que des masures. Mais l, l'ensemble des monumens conserve son prestige;
chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dment pas. Ces
arnes, ces amphithtres, ces colonnes qui se prolongent  l'infini,
qui semblent parfois s'animer quand la race dgnre dont elles sont
devenues l'hritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a
trs bien surprise et peinte l'auteur _des Nuits romaines_, m'a t
aussi rvle. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces loquens dbris,
Brutus, Caton et Snque, cartant leurs linceuls, et cherchant des
Romains dans Rome. Mais  Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et
je n'eus pas mme un quart d'heure d'admiration; je me prparai donc 
n'y pas faire long sjour, et je pris la rsolution d'aller  Pise.




CHAPITRE LXXXVIII.

Arrive  Pise et  Livourne.--De la tragdie italienne et de la
tragdie franaise.


En quittant Lucques, je fis charger mes malles sur une de ces lentes
diligences de _vetturino_, et je partis dans une espce de cabriolet
napolitain; on y est fort mal juch, tout en l'air et  dcouvert, mais
ils courent avec une incroyable rapidit. La route tait belle, le temps
superbe, et j'avais hte d'arriver  Pise. Hlas! qu'on a tort de faire
des souhaits! Si les miens avaient eu moins de vivacit, j'aurais eu
quelques extravagances de moins  commettre.

 peine tais-je descendue de voiture, que je me vis entoure de cinq ou
six personnes que je reconnus aussitt comme ayant fait partie de la
_comica compagnia_ de Milan: Blanes, Morochesi, Rigitti, et deux
actrices fort jolies, mais non pas du premier ordre. J'tais seule, je
venais de passer quinze jours de contrainte et mme de chagrin, tout
devait me paratre occasion de distraction et d'amusement. On me
montrait un empressement amical; j'allais entendre les chefs-d'oeuvre
d'Alfieri et de Mtastase: il n'en fallait pas plus pour me faire
oublier pass et avenir, pour bercer ma folle imagination de quelques
dcevantes illusions. Mes artistes se rendaient  la rptition: je
promis de les y aller rejoindre, prenant  peine le temps de djeuner et
de changer ma toilette de voyage. Arrive au thtre, la bizarre
rsolution avait fait des progrs, la fantaisie de jouer s'y tait
jointe, et  la fin de la rptition tout tait convenu et arrang. Je
devais suivre la troupe  Livourne, o elle se rendait le lendemain,
pour y paratre dans les rles de Rosemonde de la pice d'Alfieri, de
Smiramis de Voltaire, traduite par _l'abb_; Csarotti, et de la
Jocaste des _Frres ennemis_ du premier auteur.

Je veux consigner ici une remarque fort judicieuse que me fit au sujet
de ce rle de Smiramis et de la posie italienne, pour l'expression de
certains sentimens, un des acteurs de la troupe Rigitti, homme plein de
got et d'instruction. Je me la suis toujours rappele, quand j'ai vu
reprsenter le chef-d'oeuvre de Voltaire. Rigitti trouvait que la posie
italienne communiquait plus de la pompe et de l'lvation convenable
dans la circonstance  ces vers de la scne d'Assur avec Smiramis.

Voltaire dit:

      Je viens vous en parler: Ammon et Babylone
      Demandent sans dtour un hritier du trne.

Dans la traduction, Csarotti s'exprime de la sorte:

      Io vengo appunto a favellarne.

Littralement, on dirait: _io vengo a parlarne_; comme un personnage
vulgaire dirait  la voisine: _je viens vous en parler_; au lieu que
_favellar_ a bien une autre noblesse: c'est un langage royal.

Il y a de ces nuances, de ces victoires, en quelque sorte, d'une langue
sur une autre, pour la traduction de quelques sentimens qui tiennent aux
moeurs. Je voulus bien accorder  Rigitti ce petit triomphe national
d'une expression; mais en gnral la langue franaise est encore celle
que je prfre, celle qui a le plus de suite, le plus de tenue, si j'ose
m'exprimer ainsi; ne s'enflant jamais jusqu' la bouffissure, ne
s'abaissant jamais jusqu' la trivialit. J'accordais une juste
admiration  Mtastase,  Maffei et  Alfieri,  Goldoni surtout; mais
le beau n'existe vraiment dans le thtre italien que par tincelles, et
me semble loin de ces chefs-d'oeuvre de got, de convenance, d'intrigue
et de puret, qui font la gloire du thtre franais. Je ne parlerai pas
des opras _seria_ ou _buffa_: je suis si mal organise pour la musique,
que son charme embellissant de plates horreurs ou de plus plates
arlequinades, n'a jamais pu venir jusqu' moi, dtruit, pour ainsi dire,
en route, par toutes les sottises qu'il s'efforce en vain de cacher.
J'ai souvent applaudi la dlicieuse _Prima donna_, Pelandi, Blanes,
Marochesi, aux thtres de Florence, de Milan ou de Naples; mais, je ne
le cache pas, en fait d'motions dramatiques, je prfrais encore mes
souvenirs franais. Je suivis la troupe  Livourne, et le succs dcida
de ma vocation. Toutes les troupes italiennes, mme celles de cour, sont
ambulantes. La ntre courait de Livourne  Sienne, et j'y allai. Je ne
retracerai pas ici les vnemens d'une pareille existence: ils auraient
bien peu d'intrt pour le lecteur, car ils n'en ont gure conserv pour
moi-mme, except ceux de la bienveillance des artistes avec lesquels
j'tais lie. Avant de parler de mon entre au service de la princesse
lisa, j'ai  raconter la rencontre singulire que je fis,  Florence,
d'une jeune infortune que les Franais avaient arrache d'une affreuse
prison, dans un couvent du faubourg San-Gregoria,  Mantoue, lors de la
prise de cette ville. Cette aventure est touchante, et ce qui ajoute 
sa singularit, c'est que la rencontre de l'hrone avait eu lieu en
1809,  une poque o toutes deux nous tions jeunes, et qu'elle se
renouvela en 1815 sur un champ de bataille o nous n'chappmes  la
mort que pour ne plus compter toutes deux dans la vie que larmes et
dsespoir.




CHAPITRE LXXXIX.

Plerinage  Valle-Ombrosa.--Arrive  Florence.--Camilla.


 Sienne, j'avais fait mes adieux  la _comica compagnia_, et je
m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois _nel dolce far
niente_, dsirant avant faire un plerinage  Valle-Ombrosa, berceau de
mon heureuse enfance. Hlas! je reconnus  peine ces lieux nagure si
beaux: Valle-Ombrosa avait tant chang de matres, tant subi les
augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours
que j'y sjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres,
aux habitans mme des environs, un souvenir, un regret: en vingt annes,
tout avait chang, les lieux et les gnrations! La guerre, la mort, ce
mouvement de tant d'vnemens, avaient tout boulevers.  qui aurais-je
pu m'adresser pour tre entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait mme
os reconnatre l'unique fille des nobles trangers jadis matres chris
et respects de ces beaux lieux, dans un tre isol, sans rang, sans
protections, sans appui, et dj suspect  l'opinion pour le mpris des
convenances et des sages prjugs, garans de la conduite et du seul
bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes
parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendt,
 mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes,
qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes
pres! ce fut comme une seconde sparation de ma famille.

Arrive  Florence, je pris un appartement rue _della Pergola_, au
premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nice de ce
gouverneur de Livourne, qui laissa chapper les Anglais du port, 
l'poque de la prise de Mantoue, et que les Franais firent emprisonner.
Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'tait la plus belle personne que
j'aie vue de ma vie, et c'tait le moindre de ses agrmens: une taille
de sylphide; dans la dmarche, dans les attitudes, dans les gestes, une
grce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui et fait
tressaillir le coeur d'un vieillard.  tant de sductions extrieures,
Camilla joignait non pas le mrite de l'instruction, mais le don d'un
gnie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'clat d'une ame
courageuse. Ce fut pour moi, sitt que je l'eus aperue, un besoin
irrsistible de la connatre; j'en demandai l'occasion  mon htesse, et
sa rponse changea ma curiosit en vif intrt.

_ un capo francese_, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un
militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle
n'tait pas protge... il le dit bien le cur, qu'on la _renfermera_ un
jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.

--Vous avez tort, rpondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que
vous.

Le soir mme, je me trouvai avec Camilla  un th que donnait un
Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, matre du plus bel
htel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.

Cet Allemand tait un personnage fort curieux et fort bizarre,
runissant le double enthousiasme et la double manie des systmes de
Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de
profils, et dans une immense compagnie de crnes et de ttes de mort. La
plupart de ces agrables fantaisies avaient t l'objet d'un triste
travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et,
en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait
autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse
de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres
et absurdes enjolivemens qu'il s'tait efforc de prodiguer  la Mort.
Je souffrais  l'aspect d'une si sotte manie si sottement admire; et,
dans ma rpugnance bien naturelle, j'tais entre du salon dans un
cabinet voisin, o se trouvait une superbe bibliothque, et o un volume
de Ptrarque substitua  l'ennui de contempler ce que je ne comprenais
pas le plaisir plus dlicat de voir retracer dans un langage enchanteur
ce que je sentais si bien. Peu d'instans aprs, Camilla vint s'y
rfugier aussi, fuyant les grotesques expriences qui faisaient circuler
des crnes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs
jolies ttes aux tudes de la bosse, comme si, pour deviner
l'inconstance, la tendresse, le dpit, l'amour des arts ou des plaisirs,
il tait besoin de toucher et de constater les accidens cphalalgiques
que cache leur chevelure.

Camilla me parut d'une beaut radieuse, qui me fit encore trouver plus
aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa chapper en
s'approchant de moi. Aprs quelques mots caressans, nous passmes
ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout
ce qui dans le salon tait au-dessous de la soixantaine eut bientt
dsert la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence
germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment o un brillant
ambigu lui ramena la foule.

On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les
honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais
acquis assez de talent au _noble_ jeu de billard, comme on dit, et
j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit
d'homme avait fait prendre  mon caractre la galanterie de l'autre
sexe, et un dsintressement d'amour-propre qui m'a souvent engage 
sacrifier mes propres succs au triomphe de celles qui ne me semblaient
plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite
complaisance date une amiti noble et tendre dont le sort me rservait
de lui donner une dernire preuve dans le plus cruel malheur qui pt
accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir,
l'intimit marche vite. Aussi  souper, refusant toutes les offres des
_cavalieri serventi_, esclaves d'tiquette de toutes les runions en
Italie, Camilla et moi nous retournmes seules ensemble  notre commune
demeure. Il n'tait que minuit, et dans les heureux climats que nous
habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beaut et de tout leur
charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos
moustiquires[6], nous changemes bien vite nos riches parures contre un
commode nglig, et nous allmes nous reposer dans un bosquet de jasmin,
sur un canap de mousse, parsem de violettes. C'est dans ce lieu
charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me
rvlait les intressans dtails qu'on va lire, et Camilla se flicitant
d'avoir frapp  l'indulgence d'un coeur capable de comprendre le sien.

                       HISTOIRE DE CAMILLA SPINOCHI.

Je vais vous raconter les vnemens qui, au sein de ma patrie, si prs
de parens puissans et riches, m'ont conduite  la ncessit de me tenir
ignore  l'abri d'une protection trangre, pour ne pas perdre le plus
dangereux, mais le plus doux des droits, celui de disposer de mon coeur,
et de le soustraire  la vie du clotre,  laquelle, ds ma naissance,
j'tais destine.

 l'ge de six ans, je fus envoye  une soeur de ma mre, suprieure
dans l'un des ordres religieux les plus svres d'un couvent riche des
tats du pape, prs de Lugo, en Romagne. Dans cette ville clata la
conspiration de l'arme papale catholique, ce qui la fit nommer par les
rpublicains la Vende de l'Italie. On y massacra des militaires
franais; on promena leurs ttes au bout de piques sanglantes, et cette
trahison, aussi inutile qu'atroce, appela sur elle de cruelles
reprsailles: Lugo fut livr  plusieurs heures de pillage accompagn de
massacres. Hlas! je ne connus jamais les caresses d'une mre, et je
venais de perdre la mienne au moment o son coeur et t mon seul refuge
contre les dangers que je courus et les chances non moins prilleuses
qui les suivirent.

leve alors dans toutes les pratiques d'une dvotion minutieuse, mon
coeur en repoussait la contrainte. Ma raison prcoce, mon imagination
nave et prompte, taient en rvolte et puisaient leurs forces
naissantes contre tout le travail de ma tante pour hter une vocation
qui ne pouvait jamais clore. Tout mon tre souffrait  l'aspect de cet
avenir de mort qui associe  la mme destine dans les couvens la
jeunesse aux longues esprances, et la dcrpitude aux joies teintes.
Je n'ai emport de ce tombeau vivant que cette pense: Que ne suis-je
une fleur cueillie le matin et dessche le soir! Je venais d'accomplir
mon second lustre.

Un jour, ma tante venait de runir auprs d'elle et autour de moi,
comme pour m'entourer d'un spectacle imposant, toutes les religieuses,
toutes les pensionnaires, quand tout  coup un bruit pouvantable vient
troubler le silence du clotre et jeter la terreur dans l'enceinte
sacre. Un des confesseurs du couvent, homme dur et terrible, parat
l'oeil en feu, et s'criant: _Ils viennent, les flaux de Dieu; avec cinq
mille combattans ils ont taill en pices trois cent mille de nos saints
dfenseurs. L'esprit de tnbres est avec eux; il faut fuir._ Toutes les
religieuses se pressent autour du prtre. Moi seule et une novice de mon
ge nous restmes dans le coin oppos du parloir. Un mot: _Il faut
fuir_, venait de soulever le crpe mortuaire...

Il faut fuir! rptions-nous: nous le pouvons. Nous verrons donc
d'autres tres, un autre monde que celui qui menaait d'tre notre
tombeau!

Les nouvelles devenaient d'heure en heure plus alarmantes pour
l'abbesse et les religieuses qui l'entouraient, mais rien ne me
paraissait sinistre de ce qui tait une esprance d'chapper au clotre.
Les Franais avaient tout franchi, et, vainqueurs, avaient tout
respect, jusqu' ce que la trahison vnt enfin les contraindre d'user
de reprsailles: Lugo fut mis  feu et  sang, et le massacre vint
jusqu'aux murs du couvent.

Toutes runies dans la chapelle, nous attendions la mort aux pieds du
Christ, lorsqu'un de ces hommes qu'on nous avait peints comme des
envoys du dmon, parut aux portes du couvent, comme un ange gardien
pour y placer la sauvegarde d'une invincible barrire. Il entra, offrant
 tout ce qu'il voyait assembl la tranquille continuation de
l'esclavage ou la libert. Ce fut tout  la fois un cri de joie et de
dsolation. Toutes les jeunes se rangrent du ct du librateur; toutes
les vieilles se sparrent de nous en le fuyant; et tout ce que put
faire leur frayeur fut de ne pas payer par des cris de maldiction une
gnrosit qui leur laissait encore un choix si noble et si
compatissant.

Ma tante, transporte par les ides d'une vie entire de rclusion et
une aveugle confiance dans son directeur, ma tante redoutait comme une
souillure la seule prsence d'un Franais rpublicain, et se retira avec
les plus ges de ses religieuses, oubliant, dans sa sainte horreur,
qu'elle livrait la jeune fille qui lui avait t confie,  des prils
qui n'taient plus  craindre pour elle. Plusieurs des soeurs profitrent
de la permission pour se retirer dans leurs familles. Lorsqu'on ouvrit
les portes, j'aurais sans doute d rester prs de ma tante; mais une
voix intrieure, un cri de l'ame, plus fort que la raison, semblait me
dire: _C'est loin d'ici qu'est la flicit_; et je ne sus obir qu'
cette inspiration qui nous pousse dans les bras de la destine. Je ne
savais rien du monde, qu'aurais-je pu craindre? et autour de moi j'avais
vu l'ennui, un sombre dgot fltrir la beaut, dvorer la jeunesse; et
me soustraire  un pareil avenir fut, dans ce moment, mon seul besoin,
ma seule pense; quoique enfant, j'y parvins avec l'instinct de la
nature et toute l'adresse de l'exprience. Je savais que le baron
Capelleto[7] nous tait alli. Une religieuse plus ge, qui avait aussi
profit de la libert, se chargea de me conduire vers lui; mais une
meute m'ayant spare de ma compagne, j'errai quelques heures,
cherchant un asile.

Enfin, j'ose me prsenter  une maison fort belle, o j'aperois des
uniformes semblables  ceux de nos librateurs. Au milieu d'eux, je me
sens attirer par le regard bienveillant de celui qui paraissait leur
donner des ordres. Je vous ai dit que je n'avais alors que onze ans,
mais une taille et comme une jeunesse prcoce. Murat, car c'tait lui,
vint  moi avec une exclamation de surprise que mon ingnuit n'attribua
qu' mon habit de novice, mais qui tait aussi l'effet des charmes que
j'ignorais. Il me demanda en assez mauvais italien si je voulais
accepter son appui. Ma petite vanit fut heureuse de parler au vainqueur
la langue de sa patrie. Enchant de m'entendre parler franais, il me
prsenta  tout le groupe d'officiers dont il tait entour. Je ne sais,
mais au milieu de son brillant tat-major, Murat, qui tait le plus bel
homme, me parut aussi le plus aimable. Il parlait de me garder prs de
lui, et j'en tais bien joyeuse; mais quand je lui dis, dans mon
contentement, que je n'avais que onze ans, il mit plus de rserve dans
les tmoignages de sa protection, et m'annona qu'il me ferait remettre
 mes parens. Mais je me jetai dans ses bras, lui criant avec larmes que
j'aimerais mieux la mort que de retourner dans un clotre. Puis il me
prit par la main et me conduisit chez une dame franaise, pouse d'un
fournisseur de l'arme, resta long-temps avec elle, et me laissa en me
recommandant bien  ses soins.

Madame A***, aimable, obligeante, eut piti de mon abandon, ne
combattit qu'avec une douce sensibilit ma rpugnance  revoir ma
famille. Si ses sages recommandations  cet gard eussent t fortifies
par la solitude, peut-tre eussent-elles t plus puissantes; mais cette
dame recevait beaucoup de monde: les vainqueurs brillaient au milieu des
ftes dont les vaincus, autant par got que par prudence, partageaient
les plaisirs. J'y paraissais, et avec un incroyable bonheur. On
m'appelait la jolie religieuse. Tous les gnraux, Massna, Augereau,
Lefebvre, Joubert, Serrurier, m'entouraient de soins et me promettaient
protection. Je n'tais point enfant pour comprendre toutes les choses
que les Franais disent si bien; et Murat bouleversait ma jeune tte,
quand, s'arrachant d'auprs de moi comme par un effort, il me rptait:
Oh! Camilla, que n'as-tu quinze ans! Lorsque, plus tard, le sens de ces
paroles me fut compltement rvl, mon estime gala mon affection; car
il et tout obtenu alors d'un coeur qui, sans le savoir, s'tait donn.
Sa noble protection, qui n'tait point sans combats, m'avait ainsi
laisse me livrer  toute la gaiet de mon ge, et sans crainte.

Beaucoup d'Italiens frquentaient la maison de madame A***. L'un d'eux
lui remit une lettre d'un de mes oncles qui habitait Trvise, lequel la
priait, en la remerciant des soins religieux de son hospitalit, de me
confier  une personne qui me conduirait  Bonlogne dans une maison de
religieuses non clotres. Je m'abandonnai au dsespoir  cette
nouvelle. Un conseil fut tenu par la dame, son mari et Murat; d'autres
gnraux survinrent, entre autres le gnral Joubert. Ma cause fut
plaide par moi avec des pleurs, et par eux avec toutes les raisons de
l'indulgence et de l'intrt. La rsolution fut que je resterais et que
l'on m'enverrait en France. Le bal mit fin  la discussion, et le combat
qu'il avait fallu subir ne m'en rendit que plus heureuse.

Mais le lendemain des nouvelles taient arrives, et la prsence des
Autrichiens dans le Tyrol commanda imprieusement le dpart des
Franais. Avant de partir, Murat vint chez madame A***, me donna une
lettre et un rouleau fort lourd, en me disant: Pauvre petite, l'un et
l'autre vous serviront. Je me jetai  ses genoux, le suppliant de
m'emmener; il me pressait avec force contre son coeur; il tait agit;
mais, aprs un effort qui parut bien douloureux, il me remit dans les
bras de ma protectrice pour obir  la voix de l'honneur et de la
victoire qui l'appelaient.

Ds ce moment tous mes jours se passaient en prires pour les
vainqueurs de ma patrie. Hlas! dans l'enceinte des clotres apprend-on
qu'on en a une et qu'on doit la chrir? Le rouleau que m'avait laiss
Murat contenait 50 louis, et la lettre une recommandation  tout
militaire franais de me protger; puis, au bas, quelques lignes pour
Muiron, l'un des aides-de-camp du gnral en chef Bonaparte, qui ne
furent jamais lues par lui; car, quelques mois aprs, quand je cherchai
 voir ce noble patron, il avait trouv la mort sous les lauriers
d'Arcole.

Madame A***, alarme des nouvelles qui se succdaient, rsolut de
rejoindre son mari, qui tait parti pour Ferrare. Quand elle me proposa
de m'emmener, en me demandant si j'tais toujours dans les mmes
dispositions, je ne lui rpondis qu'en pressant sa main sur mon coeur, et
en lui donnant le doux nom de mre. Tout se prpara  la hte et en
secret. Nous arrivmes de nuit  Ferrare; M. A*** tait dj reparti
pour Milan. Sa femme, dsole, ne savait quel parti prendre. Je lui
redonnai un peu de courage par ma rsolution: Croyez-moi, nous sommes
ici dans les tats du pape, et bien moins en sret qu' Milan; allons-y
sans plus dlibrer. Nous y arrivmes quand tout y tait dj terreur
et confusion.

Ici, mon amie, une lgre digression qui jette peut-tre quelque
lumire sur un vnement politique.  l'poque o Bonaparte poussait ses
troupes victorieuses sur les diffrentes villes de la Toscane, le
grand-duc fut si effray, que Manfredini, son chambellan, fut envoy au
quartier gnral pour sauver Florence de l'occupation. Cette dmarche
eut pour rsultat le banquet clbre donn par le grand-duc aux gnraux
franais, o l'un dploya toute la souplesse des cours, et l'autre une
austrit qu'il dguisait dj mal, et qui, dans l'orgueil de faire
ramper un souverain, montrait autre chose que des vues rpublicaines. La
noblesse italienne avait t jusque-l courbe et fort empresse prs
des nouveaux matres. Mais le trait de Campo-Formio, inexplicable au
parti franais, puisqu'il laissait l'Autriche plus puissante que jamais,
avait fait croire  la trahison de Bonaparte, accrdit le bruit d'une
apparente dfaite, et rveill la trahison des courtisans italiens qui
relevaient la tte. On accusait partout Bonaparte, qui avait arrt par
ce trait les colonnes victorieuses de Moreau dj aux portes de la
capitale de l'Autriche, et les grenadiers d'Augereau criant:  Vienne! 
Vienne! Je n'tais rien dans le monde politique, mais j'ai entendu, 
l'gard de ce trait, de la bouche des premiers gnraux, les
suppositions les plus tranges. Bonaparte avait indiqu dans cette
occasion, selon eux, tous ces plans d'une ambition personnelle qui
touffait les autres gloires pour marcher au trne. Quant  moi, je ne
voyais que les Franais, leur triomphe; mon coeur s'identifiait avec
leurs destines, et en arrivant  Milan, je redoutais presque autant
leurs revers que ma rentre au clotre. Comme les affaires n'taient
point dcides, M. A*** dsira que sa femme, pour plus de scurit, se
rendt en France. Au milieu de toutes ces angoisses, je tombai malade,
et fus aux portes du tombeau; mais sachant combien le dpart paraissait
urgent  mes bienfaiteurs, sitt que je le pus, j'affectai des forces
pour qu'on pt se mettre en route, et au bout de quinze jours j'arrivai
 Paris, mourante. Les soins de la plus douce hospitalit me furent
prodigus; je me rtablis promptement, et pendant quelques temps je
respirai avec ivresse cet air libre et doux de la France, o je croyais
avoir trouv le bonheur.

Tout  coup, il me sembla que les manires de madame A***, nagure si
bonne, changeaient  mon gard; c'tait non seulement de la froideur,
mais de la duret. Tous ces petits soins qui prcdemment m'avaient valu
tant de bienveillance, j'avais beau les redoubler, ils n'en paraissaient
qu'irriter davantage le changement d'humeur dont j'tais l'objet. Enfin,
ne tenant plus  tant de chagrins, je provoquai une explication; elle
fut bien cruelle, comme vous allez voir.

Madame A***, marie contre son gr  un homme beaucoup plus g
qu'elle, nourrissait une passion violente pour une personne qui venait
souvent dans sa maison, et que j'avais prise pour un parent. Ce prtendu
parent me plaisait peu, mais j'avais eu le malheur de lui plaire
beaucoup. Sans dlicatesse comme sans amour pour la femme qui lui
sacrifiait son repos et sa rputation, il avait, par le plus indiscret
des aveux, bless son coeur et arm contre moi son orgueil. Du moment que
cette faiblesse me fut rvle, il se fit dans mon tendre respect pour
ma bienfaitrice un bouleversement que je ne puis qualifier: c'tait
quelque chose comme de la commisration; et la piti, mme sincre, est
si prs en pareil cas de ressembler  du mpris! Je n'avais pu au
clotre rien apprendre du monde; je n'avais pu deviner la socit et
cette science d'accomodemens avec les devoirs qu'elle exige, et qu'elle
veut bien quelquefois oublier. Ma candeur se rvoltait contre ce
spectacle d'une passion coupable, et d'une jalousie que l'ge de madame
A*** rendait ridicule. Depuis j'ai souvent rflchi au triste sort d'une
femme qui se laisse entraner  un sentiment qu'elle ne peut faire
partager,  cette poque de la vie o l'amour n'est plus l avec ses
illusions pour cacher une faiblesse.

Je n'avais crit  ma famille que pour lui annoncer ma rsolution de
vivre en France plutt du travail de mes mains, que de reprendre les
chanes auxquelles on m'avait condamne. Cette lettre tait reste sans
rponse, et je ne m'en tais plus occupe. Mais dans ce moment de crise,
que je viens de vous peindre, je sentis le besoin d'appuis, et je
m'adressai de nouveau  ceux dont j'avais si imprudemment brav
l'autorit, en les conjurant de pardonner  mon ge. Un mois aprs, un
secrtaire du ministre Aldini vint me dire qu'on allait me conduire  ma
famille. Il parla  mes bienfaiteurs du prix qui pouvait leur tre d
pour leurs soins gnreux; mais ils le refusrent avec une noblesse qui
m'attendrit jusqu'aux larmes, et ma sparation me parut trs
douloureuse. J'avais toujours le rouleau et les lettres que Murat
m'avait laisss; je lui avais crit plusieurs fois; mais l'loignement
de la guerre ne lui avait permis ni de recevoir mes lettres, ni d'y
rpondre.

J'avais regret de quitter Paris; mais la nouveaut des objets, la
distraction de la route, me rendaient la scurit par l'insouciance. Je
savais trs bien le franais; mais j'avais conserv beaucoup d'accent;
et  peine j'eus prononc quelques mots dans la diligence, o l'on
m'avait confie  une dame qui se rendait  Milan, que je fus reconnue
comme Italienne. Il y avait parmi les voyageurs deux militaires; l'un
d'eux, mont sur l'impriale, entendant une voix italienne, se mit 
crier  son camarade: Alfred, je vais te cder ma place  la dne; il
y a une petite femme avec laquelle j'ai besoin de causer. Quoique
choque de ce petit ton leste, je n'entendais pas sans quelque plaisir
ces remarques; mais le bruit de la voiture m'empchait d'en saisir la
suite, et force me fut d'ajourner ma curiosit jusqu' la dne. Je
regardais, en arrivant, avec un air un peu boudeur le militaire
empress; mais il n'y avait pas de srieux qui pt tenir contre une
gaiet si folle et si naturelle. Quand ma noble surveillante le
rappelait  l'ordre, il corrigeait la lgret de ses propos avec une
adresse tout--fait divertissante. Je rpondais avec une gale froideur
 ses complimens outrs et  ses quivoques que je ne comprenais pas; et
je me faisais une triste opinion de l'ami intime d'un pareil homme.
Alfred, que vous allez tre veng!...

Je serre fortement le bras de ma compagne et la prie de nous faire
dner seules;  peine avait-elle applaudi  ma prudence, que je me
retourne, et l'officier qui n'avait point parl et moi, nous restons
ptrifis d'une surprise remplie de charme; non pas que ce dernier ft
d'une beaut remarquable; il tait moins bien que Murat, mais son
regard! Le regard d'Alfred ds ce moment dcida de ma vie. Il tait
Franais, il tait jeune; pouvait-il se mprendre sur le trouble qu'il
venait de faire natre? Le ton d'Alfred, heureusement diffrent de celui
de son turbulent camarade, changea nos dispositions, en lui conciliant
l'indulgence de mon mentor. Mes yeux, qui n'avaient point encore
rencontr d'autres yeux, savaient mal dguiser ce que j'prouvais. Je ne
saurais dire ce qu'taient les autres voyageurs; je ne voyais qu'Alfred,
je n'entendais que lui.

J'ignorais tout ce qu'il pouvait me demander; mais je sentais que mon
coeur n'aurait point de refus. La diligence s'arrta encore  Chambry,
et l'ami d'Alfred sut tellement occuper l'attention de madame Dupr (mon
guide), que j'appris d'Alfred ces doux noms d'amour qui taient dj
dans mon coeur, et les circonstances de sa destine,  laquelle l'honneur
lui dfendait de m'associer. Sans fortune, Alfred Duhesme n'avait que
cette riche dot du soldat franais, le courage et la loyaut. Quand je
lui appris ma naissance, il me dit avec un accent plein de noblesse:
Pardon, madame, je ne dois point prtendre  vous; je ne suis _qu'un
simple sous-officier_. Pendant mon sjour  Paris, j'avais lu, et lu
sans beaucoup de choix; les images romanesques, des livres ayant encore
ajout leurs dangers  ceux d'une imagination brlante, vous devinez
dj comment je rpondis  un pareil langage. Ne sous le mme ciel que
moi, vous devinez le premier amour d'une Italienne. Je ne m'excuse point
de n'avoir cout que mon coeur, d'avoir sacrifi un nom dont un voile et
des grilles m'eussent prive, et prfr les douceurs d'un noble amour 
l'orgueilleuse et strile protection de ma famille.

Duhesme, fils d'honntes marchands, avait t destin par son ducation
 l'tude des lois; mais il avait entendu la voix de la patrie, et pris
volontairement les armes. Mon amie, vous avez aim, vous aimez encore,
vous comprendrez donc tout ce que dut veiller d'exaltation un voyage de
quinze jours, avec la libert que laissait  nos jeunes imaginations
l'ge de ma gardienne, qui, ne pouvant descendre de voiture, nous
laissait gravir seuls les ravins complaisans et les longues et commodes
montagnes. L'ami d'Alfred l'avait quitt  Chambry. Pendant tout le
trajet du Mont-Cnis, admirable conqute sur la nature faite par un
conqurant que ce triomphe miraculeux immortalisera autant que ses
guerres; pendant cette route, libres et solitaires, appuys sur le sein
l'un de l'autre, nous nous laissmes aller  ce doux rve d'avenir, qui
n'arrive jamais ni comme on le craint ni comme on le dsire. L'amour
tait notre seule fortune, mais elle nous paraissait et bien sre et
bien belle.

 Suze, Duhesme nous quitta un moment pour y voir le commandant
franais. J'tais encore si jeune, ou plutt j'tais si heureuse que je
ne sus point feindre devant madame Dupr, et elle devina sans peine, 
mon impatience du retour, l'intrt que je prenais  notre compagnon de
voyage. Elle crut devoir me questionner avec adresse: je lui rpondis
avec candeur que j'aimais, que je voulais pouser Alfred. La pauvre
madame Dupr me crut folle; mais convaincue par la clart nave de mes
aveux que ma famille n'aurait plus gure d'autre parti  prendre, et
qu'un mariage serait encore un malheur de plus vit, Vous tes si
jeune, me dit-elle, qu'on ne peut que vous plaindre. Bonne comme la
bont d'une mre, au lieu de reproches, elle ne me montrait qu'un tendre
dvouement. Tout peut s'arranger peut-tre, ajoutait-elle; vous
viendrez avec moi: nous ne sommes pas riches, mais nous sommes de bonnes
gens. Ma fille, qui a de l'esprit, saura crire  votre famille comme il
faut crire. Alfred quittera le service. Vos parens, qui ne vous ont
jamais aime, puisqu'ils voulaient vous faire religieuse, en seront
quittes pour vous rendre une bonne mre de famille, avec une dot plus
faible que celle qu'ils destinaient  vous rendre malheureuse. Qu'il
tait beau le sort prdit par cette femme excellente! mais combien
l'orgueil devait le bouleverser!

Au retour d'Alfred, madame Dupr le prit en particulier. Je ne sus que
de lui l'objet de l'entretien, mais je le vis pntr de reconnaissance
et de respect pour celle qui, aprs avoir compromis mon innocence,
songeait avec une si religieuse dlicatesse  mon bonheur. Nous tions 
cette poque o le Directoire, soit par besoin, soit par crainte, avait
rappel d'Italie le hros dont le trait de Campo-Formio lui avait fait
sans doute pressentir les projets. Les troupes franaises furent
successivement dissmines sur les ctes des deux mers. Le corps de
Duhesme tait  Verceil. L, il fallut se sparer. Je vous pargnerai le
rcit de tout ce que j'ai souffert depuis dix ans que dure cet amour,
qui ne finira qu'avec ma vie. Qu'il vous suffise de savoir qu'au sein de
ma patrie, entoure d'une famille opulente, je vis dans un isolement qui
semble toujours une accusation publique contre une femme. Mes parens,
instruits avec mnagement de mon sort, mirent de la haine  me punir. La
perscution ne convertit pas. Libre de mes voeux, j'en ai prononc de
plus doux que ceux du clotre, et j'y serai fidle. Accueillie par
l'honntet laborieuse, j'ai rpondu aux bienfaits par le zle. Le
travail, les lettres d'Alfred soutenaient mon existence. Son rgiment
faisait partie du corps de Massna, qui commandait en Italie, et du
moins nous respirions le mme air. La dernire lettre que je reus
d'Alfred m'entrana  la vie errante qui est dsormais mon partage.
Toutes les troupes venaient d'tre rappeles vers l'intrieur de la
France,  Dijon, mais comme vers un vaste dpt, d'o elles taient
diriges sur tous les points envahis. Cette dernire lettre tait dj
date de la rive gauche du Rhin. Quelques mots m'empchrent d'y voler
sur ses traces, car ils me laissrent l'espoir de son retour en Italie:
Nous sommes ici, disait Duhesme, pour faire peur aux _Allemands sans
les attaquer, et en observation_: on assure que l'aile gauche retournera
renforcer l'arme d'Italie, et j'en fais partie. Courage et esprance!
nous nous reverrons bientt. Un mois s'coula dans les angoisses d'une
cruelle incertitude. Enfin, je reus cette lettre qui prcipita ma
rsolution. La voici:

Je suis officier, ma chre Camilla. Que n'tais-tu l pour me voir
lever  ce grade, aprs l'action terrible et meurtrire de Neubourg!
Nous nous sommes battus en enrags, au sabre,  la crosse de fusil; mais
nous sommes vainqueurs, et vive la France! L'arme regrette le plus
brave de ses grenadiers, Latour-d'Auvergne, qui ne voulut jamais d'autre
titre que celui de premier grenadier. Il avait bien raison; le brave
Latour-d'Auvergne a rendu son grade plus glorieux.

Ne retourne pas avec ton orgueilleuse et cruelle famille. Camilla, la
gloire et l'amour, voil ma noblesse; et, sois tranquille, rien ne te
manquera avec Duhesme, sous-lieutenant de la 46e[8].

Cette lettre me communiqua son noble enthousiasme. Je ne craignais plus
le danger des combats pour celui qui en parlait de cette manire, et je
sentais que je ne pouvais vivre, moi, jeune fille de quinze ans, loin de
ces terribles motions. Je n'esprais pas que ma rponse parvnt
exactement: j'tais sre au moins de pouvoir la porter moi-mme. Il
venait beaucoup de monde chez madame Rivire (la fille de madame Dupr).
On y lisait les journaux; je prenais des notions sur les lieux occups
par le corps de Duhesme. Pas de doute que je ne parvinsse, avec ces
renseignemens, sur les traces de l'arme. La gnrosit de mes
protecteurs successifs, de madame A*** et de madame Dupr, m'avait
laiss mon petit trsor, enrichi encore de leurs dons. Une femme
intresse, que dans les dispositions de mon coeur je ne jugeai que
complaisante, se chargea de me procurer un passe-port sous le nom de
madame Duhesme, rejoignant son mari  l'arme du Rhin. Je laissai une
lettre qui ne m'excusait point, mais qui peignait du moins mon ternelle
reconnaissance, et la force irrsistible qui m'entranait loin du toit
de l'hospitalit. Dj les armes, dans leurs courses, avaient pris plus
d'ordre et de rgularit, et il tait plus facile de les suivre. J'avais
obtenu deux lettres: l'une pour le gnral Lecourbe, l'autre pour une
dame italienne tablie  Moeschich, en Allemagne. Habille en homme,
munie du plus lger bagage, je quittai l'Italie, et entrai par le Tyrol
sur les terres d'Autriche. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de fatigues
que je pus approcher de l'arme franaise, dj en Bavire.  Augsbourg,
tombe malade, je ne pus qu'crire, n'esprant presque point de rponse
au milieu de toutes les vicissitudes d'une guerre. La victoire de
Hohenlinden vint enfin mettre le comble  la gloire de la France et aux
angoisses de mon coeur. Duhesme vint me rejoindre.

La paix une fois signe  Lunville, je suivis mon Alfred des bords du
Rhin aux rives de l'ridan. Dans cette vie de dplacement continuel, les
formalits du mariage taient toujours impossibles; mais le partage des
peines et des fatigues n'tait-il pas un serment sacr? Aujourd'hui que
des jours de paix et de repos vont se lever peut-tre pour les braves,
aujourd'hui que l'espoir d'tre mre se joint  ces chances meilleures,
j'ai hasard un peu de rconciliation vers ma famille; mais ma famille
me rejette et me dsavoue. Pour chapper mme  ses perscutions, j'ai
t oblige de me placer sous l'gide des lois franaises, et voil ce
qui me rend un objet d'odieuses prventions dans un pays qui ne sait
qu'accepter l'oppression, se venger cruellement de ses matres d'un jour
pour les regretter ensuite, incapable de tout autre courage que de celui
de la trahison.

Duhesme est depuis deux mois dans sa famille pour rgler un hritage.
Je vais l'aller rejoindre  Lyon, et pour toujours. J'espre lui porter
de meilleures nouvelles, l'espoir d'une fortune et l'appui d'une
famille. Je ne lui porte que mon amour, mais un amour qui sera pur,
fidle et courageux jusqu'au dernier soupir.

Vous connaissez maintenant toute l'histoire de ma vie, qui se compose
de toutes ces mille vicissitudes d'une passion toujours la mme. Hlas!
vous comprendrez mon langage, vous qui avez aim, et qui savez que dans
l'amour toutes les impressions nous paraissent des vnemens, et combien
le coeur se plat  redire ce qu'il a senti. Nous nous reverrons
peut-tre un jour, puisque nous sommes destines  avoir la mme
patrie.

Camilla partit quelques jours aprs la nuit dlicieuse qui avait reu
nos mutuelles confidences. Nous nous crivmes quelque temps. Les
vnemens se multiplirent trop pour ne pas nous sparer. Je quitte donc
l'pisode bien doux de cette rencontre, pour reprendre le fil de mes
aventures personnelles. Plus tard nous retrouverons Camilla, mais sur un
champ de bataille, mais au milieu des funrailles de Waterloo, toutes
les deux confondant les plus grandes douleurs que puisse prouver une
femme avec les plus grandes catastrophes que puisse subir un peuple.




CHAPITRE XC.

Sjour  Florence.--Rentre dans la carrire dramatique.--Portrait de la
princesse lisa.--M. de Chteauneuf.


J'tais arrive  Florence  l'poque peut-tre la plus belle de notre
histoire moderne: c'tait le temps o, Napolon se donnant pour titre 
un empire fond par le gnie, la sanction de la victoire refaisait au
profit de la France la monarchie et la domination europennes de
Charlemagne. Ce sceptre, qu'il avait arrach,  Saint-Cloud, des mains
d'une rvolution devenue bavarde et menaant de tomber dans les
futilits du Bas-Empire; cette royaut, qu'il avait enleve aux
factions, il semblait n'en avoir usurp les droits que pour en agrandir
les devoirs. Napolon avait voulu tre empereur des Franais, mais pour
que la France ft la reine du monde. On l'a beaucoup blm d'avoir jet
toute sa famille sur les trnes abattus par la valeur de nos vieilles
bandes, et relevs par l'gosme de ses dcrets impriaux. J'ai vu
quelques partisans sincres des principes de 1789, quelques amis plus
rares des dynasties proscrites, gmir ou plaisanter, suivant l'humeur
diffrente qu'on leur connat, sur cette manie royale qui s'tait
empare d'un citoyen ou d'un bourgeois. Je sais tout ce que le malheur a
fait trouver de fort ou de joli contre les souverainets impriales;
mais ce n'en fut pas moins un grand et magnifique spectacle que celui de
tous ces satellites autour de l'toile d'un grand homme; que toutes ces
royauts du continent, en quelque sorte commandites par la France, qui
trouvait ainsi de l'emploi pour tous les talens, des cadres pour toutes
les capacits qu'une rvolution avait enfantes dans son sein. Je
n'entends pas beaucoup la politique; mais il me semble que les
lgitimits auront, sous ce rapport, quelque chose  envier aux
usurpations. Du reste, moi qui ai beaucoup plus senti que pens, on me
pardonnera de faire plus de peintures que de rflexions; de retracer
avec toutes les illusions dont elle brillait la domination franaise en
Italie; de parcourir toutes les cours des princes de la famille de
Napolon, celles de Florence, de Milan, de Naples, que la victoire avait
tablies, que la lgislation avait rgularises, et qui avaient presque
l'air d'tre antiques par la grce des manires, la religion de
l'tiquette, et l'illustration historique des noms d'un autre rgime.

Avant de parler de la princesse lisa,  qui Napolon avait donn comme
dot royale le gouvernement de la Toscane, et de laquelle j'allais
bientt tre rapproche, je dois raconter ce que je devins aprs le
dpart de Florence de Camilla.

Ney occupait toujours ma pense; je savais que je lui ferais plaisir si
je pouvais lui crire: J'ai mis un terme  ma vie errante. Je rsolus
donc de chercher tous les moyens de me fixer convenablement  Florence:
je comptais sur un accs facile auprs de la grande-duchesse, par mes
anciennes relations avec Lucien, par son propre souvenir, et surtout par
la confidence de mon intimit d'un moment avec Napolon. Je n'avais pas
tort d'esprer de l'indulgence; la suite de ces Mmoires prouvera que je
ne m'tais point trompe. Un directeur italien (Bianchi) me sollicita
vivement pour un engagement de trois reprsentations  Livourne. La cour
de la grande-duchesse tait alors  Pise. J'acceptai les propositions,
et je me rendis  mon poste, aprs avoir crit  Ney et  Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely, pour leur faire part de mon projet et de mes
esprances, les engageant  les favoriser de leur crdit et de leurs
recommandations; car il est bon de dire que rien ne se faisait dans les
cours de tous les princes de la famille de Napolon, sans que l'Empereur
en ft instruit, et sans que la nomination aux plus petits emplois et
t soumise  son visa suzerain. Mais depuis les ftes du couronnement
et les scnes de Milan, la protection impriale tait ce qui
m'inquitait le moins, tant je me croyais sre, au besoin, de l'obtenir.

J'avais aussi une lettre pour M. de Chteauneuf, alors chambellan de la
grande-duchesse, et charg de la haute direction du Thtre-Franais.
Ds le premier abord, nous nous dplmes, et je ne suis jamais revenue
sur l'impression de la premire entrevue. Quand, plus tard, il eut
pntr tout l'intrt que me portait la souveraine, il se crut oblig
de m'adresser de temps en temps quelques mots de bienveillance et de
flatterie; mais on voyait qu'ils lui cotaient comme un effort, que sa
vanit souffrait de sa politesse, et qu'il fallait toute la rsignation
d'un vieux courtisan pour qu'il se condamnt  me sourire.

Avant de me prsenter  M. de Chteauneuf, pour faire partie de la
troupe place sous sa direction, j'avais demand  la grande-duchesse
une audience particulire, et ds cette premire visite j'entrevis toute
la bont dont elle devait me donner, pendant quatre annes, des preuves
si nombreuses.

lisa n'tait point belle; petite, fluette, et presque grle, elle avait
cependant dans toute sa personne de ces agrmens qui, avec de l'esprit
et de l'imagination, composent une femme sduisante. La tournure la plus
distingue lui donnait l'air d'tre bien faite, parce que dans tous ses
mouvemens la grce s'unissait  la dignit. Ses pieds eussent t cits,
par leur forme mignonne, dans tous les salons: qu'on juge de leur
rputation dans un palais. Quand des pieds comme ceux-l descendent d'un
trne, cela doit tre un prodige et une acclamation de chaque jour. Pour
ses mains, elles valaient celles de son frre, de ce frre qui n'tait
pas insensible  leur loge. Les plus beaux yeux noirs animaient sa
physionomie, et elle savait en tirer un merveilleux parti pour commander
ou pour plaire. En somme, lisa et t bien pour une femme ordinaire;
elle tait mieux encore pour une altesse, et je crois que beaucoup de
souveraines lgitimes se seraient reconnues  sa dmarche et  ses
manires toutes royales.

J'ai pu voir de prs et apprcier presque toutes les personnes de cette
famille, dont le chef avait fait de tous les membres une dynastie
nouvelle pour tous les trnes. Aucun peut-tre n'avait plus de
ressemblance avec Napolon que sa soeur lisa: un esprit vif, prompt,
pntrant, une imagination ardente, une lvation incroyable de
sentimens, une ame fortement trempe, l'instinct de la grandeur et le
courage de l'adversit. Aucun non plus ne sentait davantage la gloire de
lui appartenir; elle croyait en lui, pour ainsi dire, et son attachement
aimait  exhaler l'enthousiasme dont elle tait pntre.

lisa voulut bien me reconnatre et se rappeler m'avoir entendue chez
Lucien lire des vers. En contractant les habitudes du commandement, elle
en avait pris la noblesse sans en retenir la fiert ddaigneuse; elle
possdait cet art charmant de rendre le pouvoir populaire par la grce;
elle savait couter aussi bien qu'elle parlait. Je l'observais avec
cette attention que les femmes possdent, et, malgr la facilit du
tte--tte, je crus m'apercevoir qu'il entrait un peu de mditation et
d'apprt dans toute sa personne; qu'elle prouvait un secret plaisir 
mettre dans sa tenue et dans ses discours quelque chose de ce Napolon
dont elle tait fire d'tre la soeur, parlant par saccades, jetant comme
 btons rompus des penses soudaines et saillantes.

La princesse me dit qu'elle parlerait  M. de Chteauneuf; que je serais
attache  la cour, et que mes relations ne lui permettaient pas de
douter qu'elle ferait, en m'attachant  elle, une chose agrable mme
pour son frre. Je ne vous recommande qu'une chose, ajouta-t-elle:
c'est, vis--vis des autres personnes, de ne point vous prvaloir de mes
bonts particulires. Ne vous vantez de rien; ne bravez personne: si on
vous fait quelque injustice, ne vous en plaignez pas, n'en parlez qu'
moi... Vous avez de l'esprit, de l'instruction, tchez que cela ne serve
pas  vous faire des ennemis. Un peu de conduite, si cela vous est
possible;  votre ge, il vous reste un bel avenir si vous savez vous
faire valoir par de la considration: cela ne dpend que de vous.
L'Empereur approuvera votre engagement: son approbation, la
bienveillance de mes autres frres, Louis et Joseph, vous sont de srs
garans de mon intrt; tchez que je puisse vous en donner d'autres
preuves, et plus importantes que celle d'aujourd'hui; mais, je vous le
rpte, il faut plus de conduite et de dcorum: dans les folies mmes il
en faut.

--Mais ma pauvre tte n'est pas aussi bien organise que celle de Votre
Altesse: elle n'est point toutefois aussi mauvaise qu'on le dit.

--Ma chre, une femme vaut toujours mieux que sa rputation, et j'en
suis surtout persuade  votre gard; mais l'opinion demande des
mnagemens.

--Il me semble que celle dont Votre Altesse m'honore peut suffire, et
que je n'ai rien  demander au monde, puisque la soeur bien-aime du
grand Napolon daigne m'estimer. Ici elle me regarde avec ces yeux
pntrans qui me rappelaient ceux de ce redoutable frre, et je baissai
la tte, car je ne savais pas flatter sans rougir.

Pensez-vous ce que vous dites? reprit-elle en posant sa main sur mon
bras; tes-vous vraie?

--Autant qu'on peut l'tre  la cour en prsence de son matre.

--Cette rponse est spirituelle et franche; soyez raisonnable le plus
que vous pourrez; et, que j'avoue ou non l'intrt que vous m'inspirez,
vous serez ici contente de votre sort.

Mon sort fut heureux en effet, et rien ne me manqua que la sagesse d'en
profiter pour mon avenir.

On avait pari, parmi les artistes de la cour, que mon engagement ne
recevrait pas la sanction de celui qui nommait alors les rois et les
comdiens, et qui se faisait quelquefois un plaisir, pour que l'on
sentt que toute force et tout pouvoir venait de lui, de raturer et de
biffer des nominations auxquelles il tait loin d'ailleurs d'attacher
une autre importance. J'avoue que ma vanit ne sut gure tenir au
plaisir d'humilier la malveillance que j'avais cru remarquer dans cette
occasion; et quand la signature impriale arrive (et elle ne se fit pas
attendre), j'eus grand soin de lire publiquement la lettre que Regnaud
de Saint-Jean-d'Angely m'crivit alors pour me l'annoncer. D'abord, ma
chre amie, me disait-il, l'Empereur se souvient de vous; il a sign
avec bien du plaisir quelque chose pour _la Fama volat_ de Milan: ce
sont ses expressions. La lettre de Regnaud se ressentait mme de la
bienveillance de l'Empereur; les termes en taient intimes, comme ceux
d'une ancienne amiti, qui non seulement ne craint plus de se
compromettre, mais qui encore est certaine de faire par l sa cour au
matre. Il me demandait mme, par le plus gracieux _post-scriptum_, le
sens un peu mystrieux des paroles de l'Empereur; qu'il attachait bien
du prix  cette confidence. Je transcris ici la rponse que je fis 
Regnaud, dont je retrouve encore le texte mme dans mes papiers.

Mme SAINT-ELME, ACTRICE DE S. A. I. et R. Mme LA GRANDE-DUCHESSE DE
TOSCANE, PRINCESSE DE PIOMBINO,

 S. Exc. LE COMTE REGNAUD DE SAINT-JEAN-D'ANGELY, MINISTRE D'TAT,
PRSIDENT DE ... etc.

     MONSIEUR LE COMTE,

     La preuve de bon souvenir que je viens de recevoir par votre
     lettre m'est plus prcieuse encore que l'approbation qu'elle
     m'annonce et qui me flatte tant. Vous savez que de la vanit, nous
     en mettons  tort et  travers; mais mon amiti, qui croit se
     placer toujours bien, a t trop vivement afflige de la rigueur
     que vous lui teniez pour n'tre pas dans l'enchantement du retour
     de votre bienveillance. Vous voulez que je cause avec vous comme
     par le pass? Eh bien, laissons le commencement de la lettre 
     l'tiquette, et jasons d'amiti... Eh bien, oui, vous avez raison:
     Napolon est aimable quand il veut l'tre, et il l'a t beaucoup
     avec moi. Il n'a aucune des bizarreries qu'on lui attribue dans les
     audiences secrtes. Il a daign causer, sourire, et il sourit
     gracieusement. Vous savez qu'il m'avait plus effraye que plu:
     aujourd'hui il me plat plus qu'il ne m'effraie. Tant de titres, de
     gloire et de grandeur amasss sur un seul homme firent encore de
     lui, dans le tte--tte, quelque chose de si extraordinaire, qu'
     mon orgueil satisfait vint se joindre un peu de cette crainte que
     m'a toujours fait prouver votre idole: on voit pourtant, dans ses
     momens _les plus donns_ aux passions, que jamais une femme ne lui
     en inspirera que pendant quelques heures... Je l'ai bien observ
     pendant qu'il signait ses dpches, n'ayant pas l'air de savoir que
     j'tais l. Il est impossible de n'tre pas matris. J'ai parl de
     toutes mes impressions au grand-marchal, et il m'a dit que je suis
     une aimable femme. En vrit, quand on fait  Duroc l'loge de
     l'Empereur, on est sr de son amiti et presque de sa
     reconnaissance. Il l'aime comme une matresse; il est heureux de
     toutes les perfections qu'on lui trouve. Quand on inspire de
     pareils attachemens, il faut certes qu'ils soient mrits. Du
     reste, on n'est pas plus aimable que Duroc: il m'a fait obtenir un
     don qui et satisfait l'avarice; jugez s'il a surpass mes
     esprances. Au rsum, comme homme, Napolon m'a paru
     singulirement aimable et spirituel; comme souverain, grand et
     magnifique.

     Maintenant laissons les grands sujets, et permettez que je vous
     parle un peu de moi. La grande-duchesse est aimable; elle me promet
     ses bonts. Cependant, ma position d'actrice me dplat. Je
     voudrais tre quelque chose de mieux qu'au thtre. Il n'y a pas
     moyen de compter mes services militaires pour obtenir la place de
     lectrice. Comment faire? car voil ce qu'il me faudrait, et je puis
     assurer que cela conviendrait  son altesse.

     Vous me dites de devenir intresse, et d'amasser une fortune;
     mais le promettre serait contraire  ma franchise. Plus je
     vieillis, moins j'ai d'ordre et de raison pour l'argent. Vous,
     monsieur le comte, c'est pour d'autres causes. Croyez-moi, les
     dfauts qui font plaisir sont les plus difficiles  surmonter, et
     vous savez que le mien fut toujours de tout donner; mais aussi
     savez-vous bien que je n'eus jamais celui de l'ingratitude. Jugez,
     d'aprs cela, de toute la joie du retour de votre amiti, et de
     toute la reconnaissance dont elle me pntre.

     Si je vous suis bonne  quelque chose dans ce pays, disposez de
     moi _in tutto e per tutto_.

J'ai rapport cette lettre en entier, parce qu'elle courut dans le temps
que Regnaud la communiqua dans plusieurs hauts cercles de Paris, et
qu'elle a acquis ainsi une sorte d'importance historique par ses dtails
secrets sur Napolon.

Malgr les recommandations de la grande-duchesse, je me laissai aller,
ainsi que je viens de le dire,  cette libert de propos, dans mes
relations dramatiques, qui nat du crdit que l'on possde ou que l'on
espre, enfin  la petite insolence que donnent toujours les
protections. M. de Chteauneuf tait notre suprieur, et je retournai le
voir. M. de Chteauneuf avait t chevalier de Malte et fort bel homme.
Il runissait le double enthousiasme de l'ancien rgime et du nouveau,
la souplesse d'un courtisan et l'insolence d'un parvenu. Quant  sa
rputation de beaut, je n'en pus gure juger, car,  cette poque, M.
de Chteauneuf tait g et goutteux. En arrivant chez lui, et ne
trouvant personne dans l'antichambre ni au salon, j'entre entre deux
portes, que des rideaux sparaient d'une chambre  coucher; j'appelle,
et un bruit de surprise et d'embarras me fait apercevoir qu'il y aurait
de l'indiscrtion  avancer davantage. Je vois poindre alors entre les
rideaux une tte charmante, avec des cheveux blonds et boucls dont
toute femme et t jalouse. J'allais m'loigner, toute confuse d'avoir
pu si maladroitement troubler une scne qui ne voulait point de tmoins,
quand la plus jolie voix m'arrta en me disant: Monsieur est indispos
aujourd'hui et ne peut recevoir; veuillez avoir la bont de repasser;
et je m'en allai en rpondant avec la plus entire scurit: Merci,
mademoiselle. Le lendemain, quand je revins au rendez-vous qui m'avait
t indiqu, ma surprise fut extrme de retrouver la mme personne en
pantalon blanc et en veste courte, servant le chocolat du vieux
chevalier. Un nglig si coquet, une dmarche molle et fminine, me
firent croire que c'tait l quelque actrice nouvellement arrive que M.
de Chteauneuf formait pour les travestissemens. Je m'imaginai que M. de
Chteauneuf avait trouv  point ce talent nouveau pour me contrarier
par la rivalit du mme emploi; car ma prtention tait de jouer les
travestissemens, ou plutt de paratre souvent au thtre en habits
d'homme. Je n'en pris pas moins M. de Chteauneuf en sincre aversion.
Aussi, mande quelques jours aprs  _Pitti_ par la grande-duchesse, je
m'en donnai  coeur-joie sur le pauvre chambellan, dont je lui fis le
plaisant portrait, imitant, d'une grotesque faon, ses airs, ses
manires, la scne que j'avais vue. La princesse rit aux larmes de
l'imitation, ne me gronda point, et voulu bien ajouter qu'_avec un peu
de tabac au nez, ce serait  s'y mprendre_.




CHAPITRE XCI.

Mon genre de vie  Florence.--M. Fauchet, prfet dans cette
ville.--Nouvelles bonts d'lisa.


J'avais au thtre de fort mdiocres appointemens, et je faisais
pourtant une dpense norme. J'tais une comdienne trs grande dame, et
une esclave dramatique fort indpendante. Mes camarades se creusaient la
tte  rechercher et  blmer les ressources et les secrets de cette vie
dispendieuse et vagabonde. Je courais la campagne et les environs de
Florence, et toutes les ftes et toutes les runions. Aussi je ne jouais
presque jamais; et, sous le rapport de l'utilit et de la gloire
thtrale, j'tais certes alors la dernire dans Rome; mais j'assistais
avec une admirable assiduit aux reprsentations.

Pendant quelque temps, j'avais eu une loge au niveau du parterre.
Naturellement les hommes de ma connaissance se tenaient prs de ma loge,
et c'tait une vritable assemble et runion particulire dans un lieu
public. Souvent dans le groupe se trouvaient des officiers qui m'avaient
vue au milieu de mes courses militaires, en Allemagne, en Prusse,
ailleurs encore. Nous parlions gloire, campagnes, batailles; et les
militaires, qui en partagent les prils, en racontent volontiers et un
peu bruyamment les exploits. Cette espce de bivac au milieu d'un
thtre n'tait pas agrable  tout le monde: on s'en plaignit; et je
pris une loge aux secondes, dtermine  faire  la rumeur publique la
concession d'une convenable solitude. Je tombai d'un inconvnient dans
un autre.

La loge nouvelle que j'avais prise se trouvait par hasard vis--vis
celle du prfet. Je viens de dire le motif qui me l'avait fait choisir;
la malignit en chercha un autre, et je renonai lors  paratre dans la
salle. J'adoptai, pour voir le spectacle, la premire coulisse; mais la
premire coulisse tait encore en face de la loge de M. le prfet:
j'avais l'honneur, comme on sait, de le connatre depuis long-temps pour
un homme fort spirituel, fort aimable et fort instruit. Rien de plus
simple, entre spectateurs que le thtre intresse, que ces regards
d'intelligence aux passages saillans, que cette sympathie d'approbation
ou de blme sur l'effet des scnes et le jeu des acteurs, qui
s'tablissent entre personnes d'intime connaissance. Cette communication
des motions du thtre est mme, pour les Franais, un plaisir aussi
vif que celui qu'il excite par lui-mme; car si nous aimons  sentir,
nous aimons presque autant  discuter, et  faire partager nos
sensations. Molire, Racine et Voltaire composaient le rpertoire de la
troupe franaise de Florence, et, par la profusion de leurs
chefs-d'oeuvre, devaient multiplier ncessairement entre deux amateurs de
la haute littrature, comme M. le baron Fauchet et moi, ces signes de
plaisir et d'admiration qui n'taient que des rapports de got, et que
les interprtations de coulisse prenaient pour des marques d'un
sentiment plus mystrieux. On tait jaloux de ces hommages, que l'on ne
pouvait se rsoudre  supposer seulement littraires. Nos dames, toutes
maries, toutes vertueuses, quoique actrices et habitantes de l'Italie,
enrageaient de cette prfrence d'une lorgnette qui ne tombait jamais
que de mon ct. Une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que les
femmes sages sont trs peu disposes  croire  la sagesse des autres;
qu'avec des sentimens qui les loignent de toute ide de rien cder aux
hommes, il leur est pnible cependant de n'tre point l'objet de leurs
attentions. On dirait enfin que leur austrit est aussi ennuyeuse que
rigide, et qu'elles ont autant de regrets que de principes.

Toutes les ttes taient  l'envers par jalousie de ma position, de
cette position que l'on dchirait et critiquait  belles dents. Il fut
dcid, en conseil fminin, qu'on se vengerait de mes prtendus succs
et de mon orgueil par quelque affront. Deux pices nouvelles taient 
l'tude; j'avais dans chacune un bout de rle: en arrivant  la
rptition, la premire chose qui me frappa sur le thtre, c'est la vue
d'une grille en bois, haute de six pieds, qui interceptait le passage de
la coulisse o j'avais ma place ordinaire. On m'observait, je n'eus pas
de peine  deviner la malice, et j'eus le talent de ne pas paratre m'en
apercevoir. Je quitte le thtre un moment, je me rends chez M. le
prfet, je lui conte la ridicule malveillance de mes camarades; il la
trouve si absurde que, malgr les observations d'un chef de bureau
prsent  l'audience, et qu'on avait mis dans ce petit complot avec des
phrases, il donne des ordres pour que cette scne et  ne point se
renouveler; et la rptition n'tait pas finie, que les artistes
conspirateurs avaient eu le chagrin de voir enlever la grille en
question: ce fut absolument, quoique la cause ft diffrente, un coup
d'tat pareil  celui des grilles de madame de Noailles pour empcher le
passage de Louis XIV chez les filles d'honneur de la cour.

Aprs l'clat d'une pareille protection, on ne voulait plus douter de la
nature de mes relations avec M. le baron Fauchet: j'tais, suivant la
profondeur des caquets, sa matresse avoue. Cela tait faux,
compltement faux. Parmi mes camarades, les hommes taient plus
indulgens et disaient: Laissons-la faire, chacun est dans la vie pour
son compte. Oui, rpondaient les dames, laissons-la faire; elle finira
par avoir toutes les ambitions, et de plein droit elle viendra nous
enlever nos rles.--Oh! pour les rles, rpliquait d'un ton aigre-doux
la plus jolie de nos actrices, ce n'est pas le thtre qui l'occupe, et
le rle qu'elle ambitionne, elle en est sre.

J'avais une seule amie parmi ces dames, et c'est d'elle que j'appris les
propos et les menes de la plaisante perscution. Cette amie tait une
femme d'un ton parfait, appele mademoiselle Auquertin, doue d'un
talent distingu, et mme, malgr ses quarante-neuf ans, encore d'une
figure fort agrable dans les rles de soubrette. Je riais avec elle de
la mchancet des autres, mais comme les personnes les plus
bienveillantes ont de la peine  ne pas croire  une opinion gnrale,
elle ne se laissait pas facilement persuader sur le chapitre pourtant si
innocent de mes relations avec M. Fauchet.

Sur ces entrefaites, je fus mande chez la grande-duchesse; le jour et
l'heure n'tant point ceux des audiences ordinaires, j'en conus une
crainte inexplicable. Fort loigne de penser  tous les bruits de
coulisse, je mourais d'inquitude; il n'tait pourtant pas question
d'autre chose. La princesse me parut ce jour-l toute singulire: elle
m'adressa questions sur questions, et je rpondis en gnral avec
embarras. Soit trouble, soit faux calcul, je ne sais pourquoi je lui
cachai que j'avais connu le baron Fauchet, lorsqu'il tait prfet de
Draguignan. Plus tard, quand elle le sut, elle me reprocha de le lui
avoir cach, aimant, disait-elle, les _franchises entires, et les
confessions gnrales_.

Malgr les premires et peu favorables apparences de cette entrevue, je
ne puis dire qu'lisa manqut encore de douceur et de bienveillance,
mme dans le reproche. Femme excellente, qui n'eut jamais pour moi que
des bonts, et dont le souvenir ne se prsente  mon coeur que sous le
prisme d'une reconnaissance plus habile  apercevoir les qualits que
les dfauts! Dans cette audience, elle me recommanda de nouveau et trs
positivement de garder un profond silence sur l'intrt tout particulier
qu'elle me tmoignait, surtout vis--vis du prfet. D'ici  quelque
temps, ajouta-t-elle, vous m'adresserez une demande d'augmentation
d'appointemens, ou de gratification extraordinaire. Quant  cela, vous
pourrez le dire; faites mme que cela soit su: vous n'tes pas bien;
mais j'ai une ide, un projet pour amliorer votre position. Les
difficults seront grandes, car vous avez une tte si dtestable! Vous
lisez  ravir, surtout la posie italienne; je m'occuperai de vous:
laissez-moi mrir cette affaire; mais surtout silence absolu; et je
quittai la princesse, encore plus enchante de sa grce et de son
esprit, et dj pntre d'un de ces attachemens sincres qui ne
tiennent pas aux calculs de l'ambition, et qui durent aussi plus
long-temps que la faveur.

 cette poque, l'Empereur volait de Paris en Allemagne pour
recommencer, avec ses invincibles armes, une guerre nouvelle contre
l'Autriche. La brillante affaire d'Eckmhl venait d'tre suivie de celle
d'Essling. Napolon, fidle  ses habitudes d'activit, semblait mener
avec lui la Victoire en poste. Le 2 juin 1809, je reus une lettre
d'Ebersdorf,  deux lieues de Vienne, d'un officier qui servait sous les
ordres du gnral Cervoni, avec qui j'avais t lie, et qui venait
d'tre tu  la prise de Ratisbonne. J'avais remis dans le temps  cet
officier, que j'avais vu aprs le dpart de Ney, une bote et une lettre
pour le marchal, qu'il esprait pouvoir rencontrer. Cet officier
m'crivait qu'ayant appris par le gnral Duprat que j'tais tablie 
Florence, et que ne prvoyant plus comment il lui serait possible de
remplir la mission dont je l'avais charg, au milieu des chances
incertaines d'une campagne, il croyait devoir profiter du dpart d'une
personne sre pour me faire repasser les objets que je lui avais
confis. Ce digne militaire m'annonait avec une touchante douleur la
fin terrible mais glorieuse de notre commun ami le gnral Cervoni.

 la lecture de cette lettre, je sentis tout mon sang se glacer dans mes
veines, et ma raison dloger de ma pauvre tte. Il me semblait que le
renvoi de ce prcieux dpt tait une adroite prcaution pour m'annoncer
la mort de Ney. Me voil domine par cet affreux pressentiment, ne
rflchissant pas si Ney appartenait ou non au corps d'arme de cet
officier, s'il faisait mme partie de l'arme destine  cette campagne;
sans songer que, dans tous les cas, la mort d'un si grand capitaine et
t honore du deuil d'un glorieux bulletin. Incapable de rien peser, de
rien sentir que l'horrible ide qui me dchirait, j'prouvais cet
imprieux besoin d'une certitude qui vous tourmente dans les plus
grandes douleurs, comme si le coup qui vous tue tait moins pnible que
celui qui vous effraie. La cour occupait alors le Pioggio imprial,
maison de plaisance peu loigne. Je courus de suite  Pitti[9], avide
de nouvelles. Ce ne fut qu'en descendant de voiture,  la grille de ce
beau sjour, que je sentis l'inconvenance et peut-tre l'inutilit de
m'y prsenter de cette manire. Indcise et accable, je suivais
l'avenue, puis hsitant encore davantage, je tournais autour de la
pelouse qui tapisse l'abord du palais; mais tout  coup je crois
entendre parler  _sotto voce_. Nous tions dans une de ces dlicieuses
soires de juin, qui, en Italie, sont encore plus dlicieuses. Qu'on
juge de ma surprise en voyant  travers le feuillage embaum des
arbustes la grande-duchesse assise sur un banc de mousse avec deux de
ses dames[10]. Un sentiment intime de la bienveillance d'lisa me fit
imptueusement avancer, pour profiter de l'occasion offerte; mais la vue
des tmoins, le respect d au rang de ma protectrice, m'arrtrent. Je
m'approchai alors du palais pour m'informer si je ne pouvais point
parler  la princesse. Lorsque j'prouve une vive agitation morale, je
gesticule sans le savoir, et souvent, je me parle tout haut  moi-mme.
Mes exclamations firent place  un respectueux silence, quand tout 
coup je me trouvai en face de la duchesse, qui, devanant ses deux
dames, me dit: Qui vous amne ici? qu'avez-vous? Quelle agitation!
quelle en est donc la cause? Je restai anantie; car si le sentiment
qui avait inspir ma dmarche tait vif et sacr, je ne sentais pas
moins, par les regards et le ton d'lisa, l'imprudence que je commettais
en paraissant si violemment agite: mais elle avait tant de gnrosit
qu'elle fut touche de mon motion et de mon embarras. Restez 
Pioggio, me dit-elle, j'aurai soin tout  l'heure de vous faire
appeler. Presser sa main contre mes lvres fut toute ma rponse, et ce
tmoignage de tant de respect fut un lan de coeur dont la princesse
devina la sincrit, car ses yeux me le dirent.

J'allai m'asseoir dans un des bosquets voisins du palais.  onze heures
du soir, une des femmes de la grande-duchesse vint me prendre, et
m'introduisit dans un cabinet o elle me dit d'attendre quelques
instans. Une petite demi-heure de rpit vint heureusement me calmer,
mais en remplaant l'inquitude par l'impatience, car je n'ai jamais su
attendre. Enfin, je fus appele. lisa s'aperut aisment de l'ennui que
j'avais prouv; elle daigna s'en excuser avec une adorable bont.
Votre Altesse concevra sans peine mon impatience, j'allais avoir le
bonheur de l'approcher. Une flatterie, quelle qu'elle soit, trouve
toujours le chemin du coeur des princes. lisa sourit, me fit asseoir au
pied de son lit, et m'interrogea promptement sur le motif de ce trouble
extraordinaire qui m'avait prcipite sur ses pas. Je lui racontai ma
terreur panique  cette lettre que j'avais reue de l'arme; je lui
confiai le nom de l'objet cher et sacr qui la rendait si lgitime, et
je me laissai aller  cette effusion de coeur et  cette abondance de
dtails qui accompagnent toujours l'aveu des grandes passions et le
souvenir de celui qui les excite. lisa sentait trop vivement elle-mme
pour ne pas prter une extrme attention  mes panchemens romanesques.
Son oeil noir suivait sur ma physionomie en quelque sorte les traces de
toutes les impressions que je lui peignais. Malgr l'intrt du rcit,
elle m'interrompit avec bienveillance pour me rassurer par l'affirmation
positive que Ney ne faisait pas partie de l'arme dont j'avais reu des
nouvelles. Puis elle me demandait de continuer, de tout lui dire, de
tout lui conter; elle riait aux larmes quand je lui avouais que mon
idoltrie pour Ney s'tait encore accrue depuis qu'il m'avait signifi
sa volont de n'tre plus suivi  l'arme. Elle ne revenait pas de ce
qu'elle appelait mon hrosme, mon dsintressement d'amour-propre, ce
sacrifice de toutes les petites passions de femme  la plus grande de
leurs passions; elle me disait que j'tais folle, et j'en convenais.

Et Moreau, ajoutait-elle, l'aimiez-vous?

--Oui, mais pas d'amour.

--Cela est bien diffrent.

--Ah! Votre Altesse a bien raison: que de nuances il y a dans notre
coeur!

--Mais je voudrais bien savoir quelles diverses concessions vous faites
 chaque nuance. Je lui expliquai avec une franchise et une convenance
gales comment j'entendais l'amour amical et l'amour passionn, et ce
que chacun de ces sentimens obtenait de mon coeur. Elle trouvait que tout
cela tait parfaitement distingu, et surtout bien senti. lisa tait
spirituelle et charmante quand elle voulait, et elle le voulut ce
soir-l. Elle entremla avec got son approbation de nouveaux conseils
sur ma conduite  Florence, et de quelques rprimandes sur ma lgret.
Elle voulut savoir quelles taient mes relations, mes amis dans cette
ville.

Et M. Fauchet surtout, qu'en faites-vous? Qu'en pensez-vous?
Croyez-vous qu'il ait pour l'Empereur une admiration sincre, et pour sa
dynastie du dvouement? Je crains qu'il ne soit rest un peu
rpublicain.

--Que Votre Altesse se rassure et se dtrompe. Je ne sais pas jusqu'o
ont t les opinions rpublicaines du citoyen Fauchet, mais quant aux
sentimens actuels de M. Fauchet, baron de l'empire; j'en puis rpondre.
C'est d'abord, un homme d'excellentes manires, qui vise au bon ton de
l'ancien rgime, et la prtention au bon ton est dj un gage
monarchique. Puis il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et le
gouvernement de l'Empereur est fait surtout pour tre compris et admir
par les gens de cette trempe, qu'on ne nglige pas. Puis nous avons
encore les dignits, les cordons, la baronnie, tous liens d'affection
par lesquels j'ai la certitude que M. Fauchet est religieusement
enchan au char de la victoire et du gnie.

--Allons, ma chre, vous avez mieux devin que moi; je suis entirement
convaincue, et j'aime ces convictions-l.

Comme je voyais  Florence beaucoup d'officiers, la princesse me demanda
encore ce que nous faisions, ce que nous disions dans toutes ces
socits d'hommes, et surtout de militaires.

--Nous parlons de folies, mais plus souvent encore de gloire.

--Trs bien, trs bien; et tous ces militaires aiment l'Empereur?

--Comme le Franais chrit toujours le hros qui le conduit  la
victoire, et le souverain qui ennoblit la patrie.

Cette rponse, que m'inspira le souvenir de Ney autant que l'lan de la
reconnaissance et le dsir de me rendre agrable, me valut des loges
dont la vivacit put me convaincre de la haute opinion, de l'ardente
amiti que la princesse portait  son frre, et du prix qu'elle
attachait  le voir l'idole de ceux dont il tait le matre. En me
retirant, j'emportai la certitude d'une faveur plus flatteuse encore
pour mon amour-propre que pour mon intrt.

On pense bien que ces diverses occasions d'intimit avec la souveraine
ne m'avaient pas, malgr ses recommandations expresses, dispose  la
modestie dans mes rapports dramatiques, soit avec le
chambellan-directeur, soit avec mes camarades. Plus on blmait ma
prodigalit, plus je trouvais de plaisir  multiplier mes dpenses, pour
humilier les chefs d'emplois. Mes appointemens taient fort mdiocres,
comme je l'ai dit; je les laissais toucher, et encore avec une certaine
publicit,  mes couturires et  mes marchandes de modes. La malignit
des coulisses s'puisait en conjectures sur la source de tant de luxe
tal. Ma liaison avec le prfet tait alors en jeu, et j'tais sa
matresse avec appointemens. Mais on abandonnait cette version, que
dmentaient les habitudes du prfet, homme aimable, dont l'amour-propre
ne devait pas descendre  une matresse paye. Quoique belle encore, la
sagacit fminine ne trouvait pas que je le fusse assez pour justifier
une tendresse si dispendieuse, et se rejetait, pour expliquer mon
aisance, sur une utilit politique et des services secrets qui taient
encore moins honorables. Mon aimable soubrette, j'entends celle de la
comdie, s'vertuait  me faire prendre au srieux tous ces propos,
toutes ces injurieuses suppositions. Sachant que la princesse tenait 
ce que la source de mon aisance, sur laquelle elle m'avait recommand
d'tre tranquille, ft ignore, je montrais la plus intrpide
indiffrence sur toutes ces folles opinions de l'envie, se dbattant
entre le dsir de m'humilier et la crainte de voir tourner contre
elle-mme ses efforts. J'affectais par bravade de grands airs
mystrieux. Je mis une grande assiduit dans ma correspondance avec M.
Fauchet; et l'huissier de son cabinet, en sa qualit de parent d'un
femme du thtre, ne manquait pas d'bruiter l'activit de ce commerce
pistolaire. Ces lettres, quoique trs frquentes, taient encore assez
longues; M. Fauchet n'y rpondait jamais que verbalement et quand nous
nous rencontrions: elles l'amusaient par une facilit de folies qu'alors
ma gaiet me fournissait abondamment, et qui taient aussi loignes
d'une coupable galanterie que d'un lche espionnage politique. M.
Fauchet existe encore, et j'en puis hardiment appeler  son tmoignage.
S'il m'est arriv quelquefois, tourdie par l'encens que l'on prodigue
aux femmes qui ont quelque esprit, de me laisser aller  l'expression de
mes opinions, je ne me suis jamais cru le droit ni le pouvoir de
conseiller les gouvernans, ou de les aider par d'indignes rapports
politiques.

Vers le mois d'avril, la cour vint tablir sa rsidence  Pise, ville
antique, pleine de souvenirs, comme toutes les villes de l'Italie, de
monumens; o le climat est peut-tre plus doux et plus gal qu'
Florence mme, sans aucune de ces alternatives du froid et du chaud,
qui, quoique bien doucement, s'y produisent quelquefois. La
grande-duchesse, qui savait goter la vie, aprs avoir prsid aux
affaires, venait  Pise se dlasser de la grandeur dans les plaisirs de
l'intimit. Quelque temps, aprs l'tablissement de la cour dans cette
rsidence, je me promenais seule en suivant le superbe quai de l'Arno,
qui traverse Pise. Je m'tais repose  l'extrmit, sur le revers d'un
chemin bord d'arbres et de jardins dlicieux. Je fus distraite de mes
rveries par le bruit d'un lgant et rapide carich, conduit par un des
postillons de la duchesse. Est-ce que la princesse vient de ce ct?
Cet homme me rpondit: Son Altesse prend en ce moment du lait chez un
chevrier de la campagne; ses ordres sont d'aller l'attendre au dtour du
chemin,  un quart de lieue d'ici.

Ds que l'quipage et fendu l'air, je me dirigeai du ct o la cabane
du chevrier m'avait t indique. La curiosit a de l'ardeur et de
l'instinct. Au milieu des habitations, mon imagination crut dcouvrir
celle que je cherchais,  son air plus lgant, quoique plus sauvage. On
la voyait poindre  peine au milieu des dmes de l'aubpine en fleurs et
des lilas odorans. J'allais franchir le rempart embaum, lorsqu'une
rflexion me retint: on peut savoir que j'ai parl aux gens de la
duchesse, et une rencontre qui ne sera plus l'effet du hasard sera
traite comme une indiscrtion de la curiosit. Je m'arrtai tout court
 cette pense; mais je crus pouvoir, par capitulation avec moi-mme,
m'asseoir auprs des buissons, l'oreille dresse et l'oeil aux aguets. Au
bout d'une demi-heure, j'entendis comme un bruissement de rameaux, et je
distinguai le son de voix d'lisa. Elle paraissait lire des passages
d'un bulletin de la grande arme. J'entendis, distinctement les phrases
suivantes: Cent pices de canon, quarante drapeaux, cinquante mille
prisonniers, trois mille voitures; l'ennemi fuit pouvant;
l'avant-garde a pass Ulm. Dans quelques jours, l'Empereur sera 
Vienne.

Il y avait presque une joie virile dans l'accent d'lisa, en prononant
ces phrases, et pour ainsi dire un orgueil fraternel de la victoire. Une
voix d'homme rpondit aux exclamations admiratives d'lisa par des
flatteries, en bon franais, mais avec une prononciation italienne. Ma
curiosit redoublait d'instans en instans; je retenais ma respiration,
de peur que le souffle arrtt le moindre mot. Immobile, je trouvais
presque un sens au mouvement du feuillage; je jugeai que, dans une
dlicieuse soire du printemps, on voulait en prolonger les heures. Les
intrts de la politique et les motions de la gloire furent remplacs
par une causerie plus intime et moins grave. C'taient de ces riens
charmans qui, en succdant aux grandes affaires, paraissent mieux
encore, et je m'aperus que celui qui causait avec la duchesse
russissait  les faire valoir. L'oeil ne secondait point l'oue,
malheureusement pour la complte intelligence de cette scne; mais 
l'oreille arrivaient suffisamment de ces mots qu'on achve avec un peu
d'habitude et de pntration. Celle dont la dignit et pu s'offenser
des hommages d'un sujet, aimait cependant  les recevoir comme des
preuves de dvouement, et comme une esprance de cette affection sincre
si rare dans les cours. L'altesse avait de la rserve, et la femme de
l'motion: combat plein de dlicatesse et d'intrt qui fait qu'une
souveraine rsiste  ce qui pourrait lui plaire. La conversation tait
longue; car celle mme qui la rprimait trouvait un secret plaisir  ne
pas l'abrger. Je l'entendis cependant, aprs quelques momens de
silence, dire d'un ton ferme, quoique doux: Quant  l'amour, n'en
parlons pas; mais une vritable amiti me serait bien chre. Mon ge et
mon rang, Cerami, m'interdisent de croire au premier de ces sentimens;
mais j'attacherais du prix  recevoir des marques honorables de
l'autre[11].

Je crus qu'on allait sortir de mon ct, et je m'loignai doucement pour
esquiver la premire surprise; mais on passa derrire l'enclos, et
j'aperus la princesse  une certaines distance, appuye sur le bras du
comte Cerami, qui tenait un livre et des papiers  la main. Un valet de
pied suivait, accompagn d'un paysan qui portait une norme corbeille de
fleurs. Je m'lanai dans le chemin de traverse, et arrivai  l'endroit
o la voiture de la princesse attendait. Du plus loin qu'lisa
m'aperut, elle me fit signe d'avancer, et dit en riant au comte Cerami:
Elle est comme Chrubin, on la trouve partout. Puis, se tournant vers
le paysan de sa suite, elle ajouta: Accompagnez madame, et portez ces
fleurs chez elle:--Que Votre Altesse est bonne! mais qu'elle ajoute une
grce  tant de grces; qu'elle daigne joindre au prsent un bulletin de
l'arme: je tresserai, en le lisant, des couronnes aux vainqueurs.
Alors elle regarda le comte Cerami, qui m'en offrit un: c'tait celui du
24 avril 1809, dat du quartier gnral de Ratisbonne. La duchesse me
donna l'ordre de venir le lendemain au palais, et elle monta lestement
dans son lgante voiture, qu'elle conduisait elle-mme sous la
surveillance du comte Cerami. En un instant ils disparurent. Je me
rendis chez moi avec le paysan charg de la corbeille; et, depuis ce
jour, j'eus chaque matin ma fourniture de fleurs.

Le lendemain, je me rendis au palais. Je lui parlai d'abord du bulletin
en termes qui la disposrent trs favorablement; mais, quelques instans
aprs, quittant ce texte militaire pour en choisir un plus dlicat, elle
me demanda comment j'avais t prsente  la conversation du bosquet.
J'expliquai tant bien que mal un hasard si combin. Vous coutiez donc?
me dit lisa avec quelque humeur.

--Oui, j'coutais; mais je supposais pas que ce ft Votre Altesse que
j'entendais.

Le mcontentement d'un moment se dissipa, par la conviction que devait
facilement inspirer  la grande-duchesse mon caractre. Loin d'tre plus
rserve avec moi, elle me montra, au contraire,  partir de ce jour,
plus de confiance et d'abandon; et je jugeai, par la longueur de la
conversation, que l'intimit des princes s'acquiert par un certain
mlange d'adroites flatteries et de vrits dlicates, par ce que
j'appellerais une demi-franchise, disant assez pour clairer, et pas
assez pour dplaire.




CHAPITRE XCII.

Gouvernement de la Toscane.--Cour de la grande-duchesse.--Anecdotes sur
le grand-duc Lopold.


De toutes les parties de l'Italie atteles au char du grand empire, la
Toscane tait peut-tre celle o les souvenirs offraient le plus de
rsistance  la nouvelle domination. Quand le pays, occup et vacu
ensuite par les Franais, retomba un moment, en 1799, sous le pouvoir de
ses anciennes moeurs et de ses anciens matres, les ractions avaient t
terribles et empreintes de cette cruaut italienne qui s'allie si
singulirement avec l'indolence et la faiblesse. Des commissions
permanentes avaient condamn les partisans des Franais: on avait gorg
et proscrit avec toute la fureur d'une mode. Les plus jolies femmes, ces
Toscanes si douces, s'taient fait remarquer dans ces reprsailles
devenues des ftes. On les avait vues  Pise se rendre  l'excution des
condamns, danser autour du poteau comme  un bal, n'interrompant cette
bacchanale des discordes civiles que pour jeter aux victimes des pommes,
des citrons et des oranges. J'ai entendu raconter des scnes horribles
de vengeance particulire, des raffinemens d'une cruaut qui semblait
voluptueuse; mais par bonheur, dans les rvolutions il se rencontre
toujours quelques uns de ces beaux traits qui suffisent pour absoudre
l'humanit; en voici un qui ferait oublier tous les crimes vulgaires par
l'exemple d'un courage et d'une vertu presque clestes:

Les dbiteurs, qui, dans tous les pays, sont toujours au premier rang de
ceux qui ont des vengeances  exercer, n'avaient pas eu de peine  faire
tendre sur les Juifs, toujours dtests du peuple, n'importe o ils
rsident, la rage de proscription et de meurtre qui avaient frapp les
partisans des Franais. Dj une troupe grossire et affame de sang
s'acheminait vers le quartier des malheureux Juifs pour les livrer 
l'extermination.

Un saint prtre, un prlat rvr, M. Santi, vque de Savona, court
dans les rues dj envahies par la populace, revtu du surplis, arm
seulement de la crosse d'or des aptres; il se prcipite au milieu de la
foule, l'exhorte, la conjure au nom de l'vangile qui pardonne. On le
presse, on le repousse, on le renverse. Il se relve avec calme, un
crucifix  la main, effraie aprs avoir suppli, et, comme inspir par
le Dieu dont il porte l'image, ramne les furieux  l'humanit par la
terreur sainte dont il les crase, et sauve ainsi ceux que le double
fanatisme de la haine religieuse et de la cupidit frntique allait
immoler.

Au retour du gouvernement franais, tous les proscrits rentrrent; une
administration ferme fit rentrer sous le joug un peuple qui a tout ce
qu'il faut pour craser des vaincus, mais rien de ce qui peut rsister 
des vainqueurs. De mme que cela avait t en Toscane une mulation de
reprsailles en notre absence, de mme ce fut comme un concours de
soumission et de souplesse  notre retour. On accoupla dans les
fonctions publiques les amis et les ennemis, les proscrits et les
proscripteurs et l'on vit d'anciens bourreaux rendre la justice avec un
exemplaire esprit de conciliation. Un Haldi, qui avait eu la palme des
vengeances, sut encore conqurir, avec une mobilit dont on ne pourrait
trouver le modle qu'en Italie, la couronne des rparations vis--vis de
la puissance nouvelle. La formation de la cour ressembla  une leve en
masse de nobles seigneurs, de grandes dames, d'hommes riches et de
femmes jolies, de notabilits de toute espce. On fit une conscription
de courtisans, et la vanit fut en quelque sorte charge de crer en
Toscane un patriotisme franais.

L'organisation administrative devint la mme que dans le reste de
l'empire. Un prfet, un commissaire gnral de police, un commandant
militaire suprieur, formaient les pivots de ce systme simple et fort.
Les rangs secondaires avaient servi de cadre aux ambitions locales, et
les Italiens y taient mme en plus grand nombre que les Franais. Les
premiers dominaient dans les tribunaux, et les seconds dans la
gendarmerie. De toutes les dynasties impriales, celle de la Toscane
tait celle qui avait fait la plus large part  la nationalit dans la
distribution des emplois publics. Aumniers et dames d'honneur,
chambellans et chapelains, cuyers et pages avaient t exclusivement
choisis parmi les familles historiques et hrditairement en possession
des richesses, du pouvoir et de la servilit. Les disputes de
l'tiquette avaient remplac les discussions factieuses; le crmonial,
les bals, les ftes, les plaisirs, ces moyens de conciliation toujours
plus puissans qu'on ne le croit, avaient tourdi les vieux ressentimens,
et form autour de la soeur de Napolon une atmosphre de dvouement et
de souplesse. Tout en faonnant la Toscane  la lgislation bienfaisante
de nos codes,  l'uniformit moins douce de nos douanes et de notre
recrutement militaire, on avait laiss une certaine latitude aux
souvenirs et surtout aux moeurs. Dans les actes publics la langue
franaise n'tait admise que de moiti avec la langue de l'Arioste. La
grande-duchesse, qui avait beaucoup de tact et qui dsirait populariser
la domination napolonienne, mettait une certaine affectation 
tmoigner son respect pour l'idiome toscan en l'employant de prfrence.

L'ivresse d'une cour facile et brillante, que l'on ne pouvait gure
comparer qu'aux licences de ce bon rgent, comme l'appelait Voltaire, ce
levier politique des plaisirs n'agissait gure cependant que sur les
classes suprieures, toujours et partout plus favorables aux innovations
et  l'influence de l'tranger. Mais le fond d'une nation n'est pas
aussi mallable. Le peuple, qui tient plus en quelque sorte  la terre
qu'il habite et  l'air qu'il respire, n'a pas cette heureuse facilit
des courtisans, et oppose toujours bien plus de rsistance au joug. La
mmoire des Mdicis et de Lopold, le souvenir de leur administration
paternelle, enchanaient encore l'imagination pourtant mobile des
Toscans; et la gloire des armes, moins sduisante pour eux que celle des
arts, ne les avait point disposs en faveur de Napolon. Souvent dans
mes courses, moi, tout enivre de la gloire de l'empire, interrogeant
des paysans et des hommes du peuple, je recevais de ces rponses pleines
de souvenirs antiques, de ces rminiscences d'un pouvoir tomb qui
survit  l'oubli et  sa chute par des bienfaits. Voici deux anecdotes
qu'on me pardonnera bien de rapporter, car tout ce que l'on a entendu de
la bouche du peuple mrite une vritable vnration; et certes on peut
me rendre une justice, c'est que, quelles que soient mes proccupations
de coeur ou mes intrts de position, j'ai toujours du respect pour la
vertu et une place pour tous les nobles souvenirs. Les beaux traits de
la puissance lgitime ont peut-tre encore plus de prix sous une plume
qui avait  se dfendre des influences de l'usurpation. Des actions
gnreuses me plaisent, n'importe d'o elles viennent, et l'amie d'lisa
ne peut rsister au bonheur de retracer deux anecdotes de
l'administration de Lopold, recueillies  une distance si peu suspecte.

Ce prince admirable, qui rachetait en quelque sorte par ses bonts le
despotisme qu'il tait charg d'exercer en Toscane, trouvait une douce
consolation  son propre pouvoir dans l'usage qu'il s'efforait de lui
donner. Il aimait  se mler, dguis, aux amusemens ou aux travaux de
la population. Les prisons n'avaient pas de plus vigilant inspecteur; et
le droit de faire grce, le plus beau des privilges de la royaut, il
ne le dlguait pas  des commis, et se le rservait comme une des
consolations de la couronne.

Un jour que Lopold visitait, dans ses vues de pardon et de
bienfaisance, les prisons de Livourne, il interrogea un  un tous les
locataires du bagne sur les motifs de leur sjour.  entendre ces
innocens forats, aucun n'tait coupable, tous avaient succomb sous les
dnonciations de la haine, sous la puissance d'une inimiti terrible, de
complicit avec quelque erreur de la justice, et tous attendaient et
mritaient une grce de leur quitable souverain. Le grand-duc aperoit
au milieu du groupe empress sur ses pas un galrien moins impatient, se
sparant mme de ses compagnons presss autour de leur matre. Lopold
n'en est que plus empress de lui faire les mmes questions qu'aux
autres. _Maestro_, rpond le forat presque pudibond, _sono stato
condannato perch sono un bravo ladro_. Donnez bien vite la libert  ce
sclrat, s'cria le spirituel et gnreux souverain: avec lui tant
d'honntes gens sont en trop mauvaise compagnie. Admirable alliance de
la bont et de l'esprit, qui a quelque chose de franais, et qui faisait
appeler Lopold le Henri IV de la Toscane!

La justice est toujours ce qu'il y a de plus prcieux et aussi ce qu'il
y a de plus rare pour les peuples. Le bon Lopold le savait bien, et
tchait de procurer  ses sujets ce bienfait si difficile, en stimulant
le zle de ses dlgus ngligens. Il y avait un juge fort singulier du
pays, qui, au lieu d'aller  l'audience ne sortait de son lit que pour
dner, et y rentrait pour se reposer de cette fatigue peu judiciaire.
Impossible non seulement de le rencontrer  son tribunal, mais encore 
son domicile. Sa vieille servante, huissier dress  cet effet,
renvoyait avec une religieuse exactitude les pauvres solliciteurs.
Monsieur est sorti, Monsieur est malade, Monsieur dort, taient tout ce
que l'on pouvait obtenir d'elle. Le mcontentement public tait  son
comble, et l'cho en arriva jusqu' Lopold: il s'achemine vers le
tribunal  l'heure, hlas! inutile de l'audience, n'y trouve pas, bien
entendu, son magistrat paresseux, mais s'informe de sa demeure et y
court. Mme accueil au souverain, que l'incognito assimile  la foule
des plaideurs ordinaires; mme dfense opinitre de la porte, mme
rponse de la servante, qui se retranche sur le sommeil de son matre et
qui proteste qu'elle sera renvoye si elle laisse entrer. Brusque malgr
lui, et indiscret par vertu, le prince passe outre aux protestations et
aux rsistances. La consigne est viole, la porte presque prise
d'assaut. L'honnte et paresseux L'Hpital reposait dans une chambre
obscure, les rideaux ferms comme un de ces vertueux chanoines dpeints
par Boileau dans _le Lutrin_. Le juge, endormi, se lve sur son sant,
un arrt  la bouche contre l'insolent qui violet le sanctuaire de la
magistrature, un de ces arrts dont il tait pourtant si avare. Lopold
se moque de toutes les menaces, et anim d'autant de courage que
d'indignation, pousse le juge bahi  bas de son sige... de sommeil, et
lui crie: Vous avez beau vous dbattre, le grand-duc connat votre
conduite scandaleuse, il ne vous reste plus qu' vous habiller
promptement pour venir vous justifier. Le juge, tourdi, se rveille
enfin et reconnat son matre dans l'tranger, tombe  ses genoux en
implorant son pardon. Gracieux prince, je suis rellement retenu au lit
par une grave indisposition; j'y fouillais les papiers d'une immense
procdure: c'est ce maudit Barthole qui m'a endormi; mais je n'y serai
pas repris, je ne le lirai plus, grce! grce!...--Relevez-vous,
monsieur, vous avez cess d'tre juge. Et l-dessus Lopold se retira
avec toute la fermet et toute la dignit royales. Un magistrat plus
veill vint immdiatement prendre possession de la place, et mettre 
jour le monceau de dossiers dont son prdcesseur avait fait litire.
Mais levant l'hrosme du trne jusqu' l'indulgence, le bon Lopold
envoya, en mme temps qu'un nouveau juge pour contenter ses sujets, une
pension  l'ex-magistrat pour le bnir.

FIN DU TROISIME VOLUME.




NOTES


[1: La princesse lisa.]

[2: Le grand marchal m'avait remis, avec un sac de sequins, deux
ordonnances sur le trsor, qui me furent acquittes dix-huit mois aprs
par M. Mollien.]

[3: Le gnral de division Godinot, qui se tua en Espagne  la suite
d'une attaque de nerfs, maladie  laquelle il tait fort sujet.]

[4: Le gnral Delzons, qui fit plus tard des prodiges de valeur en
Russie,  la Moscowa, prit bien jeune encore dans la cruelle retraite
de cette guerre des lmens, des distances et des frimas.]

[5: Le chirurgien en chef, le brave baron Larrey.]

[6: Rideaux de gaze claire qui ferment en Italie les lits comme des
botes.]

[7: Charg d'affaires, qui fit d'admirables efforts pour sauver la ville
du pillage.]

[8: La lchet oisive ou la haine calcule a cherch si souvent  se
venger de la gloire de nos braves sur le champ de bataille, par la
satire de leurs manires et le contraste de leur langage ou de leur
style trivial avec les hautes positions conquises par leur pe, que
j'prouve l'irrsistible plaisir de citer ces lettres d'un simple
sergent de nos phalanges immortelles: elles prouveront qu'en fait
d'honneur nos soldats savaient aussi bien l'exprimer que leurs
devanciers du vieux temps; et que ces hros, qui troqurent si
soudainement le sac et le fourniment contre l'paulette de gnral ou le
sceptre de roi, taient encore quelquefois aussi forts sur l'orthographe
que les colonels musqus, qui avaient au moins le temps de l'apprendre
au milieu des loisirs d'une garnison.]

[9: Qu'il ne faut point confondre avec Pinti, le premier ayant toujours
t la demeure des souverains. Le second est un fort beau palais aussi,
situ prs de la porte et de la rue de ce nom,  Florence, o le
gouvernement franais avait tabli la prfecture.]

[10: Les comtesses Torigiani et Mdici (Catherine), dames pour
accompagner.]

[11: Le comte Cerami tait un des hommes les plus brillans de la cour de
Florence, instruite et spirituel. La grande-duchesse le combla de
bienfaits. La voix publique, toujours prompte  supposer, le dsigna
comme un favori. Il fut peu reconnaissant aux jours de l'adversit, ce
qui malheureusement appuierait les conjectures de la malveillance; car,
en fait de favoris des princes, ceux qui ont le plus obtenu sont ceux
d'ordinaire qui se souviennent le moins.]










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (3/8), by 
Ida Saint-Elme

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