The Project Gutenberg EBook of Aux mines d'or du Klondike, by Lon Boillot

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Title: Aux mines d'or du Klondike
       du lac Bennett  Dawson City

Author: Lon Boillot

Release Date: April 11, 2009 [EBook #28559]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUX MINES D'OR DU KLONDIKE ***




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AUX MINES D'OR DU KLONDIKE--DU LAC BENNETT  DAWSON CITY--LON BOILLOT

[image]

_Hachette & Cie_

_PARIS, MDCCCXCIX_

Droits de traduction et de reproduction rservs.

[image: CARTE DE LA RGION DU KLONDYKE ET DE L'ALASKA.]

[image: LA PASSE DU CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE 
SEATTLE.]

[image]

_Hachette & Cie_

_PARIS, MDCCCXCIX_

Droits de traduction et de reproduction rservs.




TABLE DES MATIRES


I. D'Europe  Seattle.--Dpart pour Dawson.--En mer.--Nos
compagnons de route.--La mine d'or de Treadwell.--Juneau
et Skagway

II. Skagway, le Ssame du Nord.--La Babel de l'Alaska.--Soapy
Smith et sa bande.--Un grec fameux et sa fin.--Le Comit
de vigilance des 101.--La foule.--Les restaurants.--Un
Yankee entreprenant.--Pche  travers la glace.--Le
Whitelaw en flammes.--L'hpital

III. Campement sur la glace.--Une chauffoure.--Le dfil du
Porc-pic.--Encombrement.--Cinq kilomtres en dix heures.--Un
crime sur le chemin.--Cruauts envers les animaux.--Le
sentier des chevaux morts.--Un htel de premire classe.--Difficults
de la route

IV. _Le White Pass._--Un sergent diplomate.--Les caches au sommet.--Le
drapeau.--Temptes de neige.--Pugilat.--La ville du
lever du soleil.--Log Cabin

V.  Log Cabin.--O le pain vaut son pesant d'or.--Terrible condition
de la piste.--Difficults en chemin.--Bennett.--Sa
situation.--Tte de ligne.--Les htels.--Le lac et les rapides.--Les
caches.--Une chappe au poste de Tagish.--Procession
des chercheurs d'or sur le lac.-- la voile sur la glace.--Le
gu de Caribou

VI. De l'hiver  l't en un jour.--Une catastrophe.--Caribou
Crossing.--Comment on construit les bateaux.--Chasse aux
poules de bruyre.--Pche  l'ombre chevalier.--Prparatifs
pour la navigation des lacs et rivires.--Lancement et dpart

VII. Les lacs.--La rivire Six Mile.--Au poste de Tagish.--Un prche
en plein air.--Quatre assassins indiens.--Tragdie.--Le lac
Marsh.--La flottille de bateaux.--Un violoniste hongrois.--Une
truite saumone

VIII. La rivire Fifty Mile.--Miles Canyon.--Un tramway en troncs
d'arbres.--Les rapides du White Horse.--Nombreuses victimes.--Naufrages.--Un
mariage en canot.--Le lac Laberge.--Trois
jours sur une le

IX. La rivire Thirty Mile.--Dangers de cette rivire.--Nous l'chappons
belle.--Les rivires Teslin, Lewis, Big Salmon

X. Les Cinq Doigts.--Les rapides de Rink.--Fort Selkirk.--Un
tombeau indien.--Le Yukon.--La rivire Blanche.--La rivire
Stewart.--Les Caches.--Le poste de Sixty Mile.--La rivire
Indienne.--Les oies et les les du Yukon.--Vitesse du courant.--Arrive
 Dawson

XI. La ville de Dawson.--Son histoire.--Son avenir.--Sa
population.--Caractre des habitants.--Les vtrans du Yukon.--Les
Chi-Cha-Kos.--Les magasins.--Les salons.--Les
restaurants et ce qu'on y mange.--Viande et gibier.--Les
voituriers.--Le soleil de minuit

XII. L't  Dawson.--Le bureau des postes assig.--Les jeux.--Les
salles de danse.--Les mineurs.--La police.--Les glises
et les hpitaux.--Les banques et les journaux

XIII. Le Klondyke et ses affluents.--Les placers de Bonanza et de
l'Eldorado.--Le dme.--Comment on a dcouvert l'or.--Les
richesses du Klondyke.--Les creeks Hunker, Gold Bottom, etc.--M.
Mac Donald

XIV. Un voyage d'exploration.--Prospection d'un creek.--Une perce
dans la fort.--Ces pauvres baudets.--Maladie et dmoralisation.--Moustiques
et maringouins.--L'heureux camp.--Des
morilles.--Sur Quartz creek.--Une dcouverte aurifre.--Eboulement.
Etayement des puits.--Location de claims

XV. Quelques types du Klondyke.--Alexandre Mac Donald, Joe Ladue,
Henderson, etc.--Journaux de Dawson.--Le Klondyke et ses
richesses.--Animaux  fourrure.--Le pays des grandes chasses.--Les
oiseaux du Yukon.--Administration du Territoire

XVI. La rivire Forty Mile et ses placers.--Les gisements de
charbon.--Barres aurifres.--Lgende indienne.--Les vapeurs du
Yukon.--Mouvement commercial du fleuve.--Statistiques et
prix courants.--Production aurifre du Klondyke.--La taxe
sur l'or

XVII.  bord du _Columbian_.--Incendie  Dawson.--Ruines  Selkirk.
Le colonel Evans.--Les pommes de terre de Sixty Mile.--Produits
agricoles du Yukon.--Les autres routes.--La barre
de Cassiar.--Un campement d'Indiens.--Amour maternel

XVIII. Le Nora.--Une fausse alerte.--Le lac Lindeman.--Tempte
sur le Chilkoot Pass.--Une catastrophe.--Les chelles.--Sheep
Camp.--Canyon City.--Chien indien pchant le saumon.--Les
Glaciers.--Dyea.--Sitka.--Le retour.--Sir Wilfrid et
le planton.--Les Canadiens franais

XIX. Conclusion




AUX MINES D'OR DU KLONDYKE




I

D'Europe  Seattle.--Dpart pour Dawson.--En mer.--Nos compagnons
de route.--La mine d'or de Treadwell.--Juneau et Skagway.


Le voyageur qui pour des motifs d'intrt ou de plaisir a pris pour
objectif la ville naissante de Dawson, dans le territoire du Nord-Ouest,
province du Canada, pourra s'y rendre cette anne-ci sans grande fatigue
ni frais extraordinaires, dans un espace de temps relativement court,
soit de trois semaines environ.

En effet, il faut huit jours de traverse de Paris  New-York, cinq en
chemin de fer de New-York  Seattle ou Vancouver, quatre par bateau d'un
de ces ports  Skagway, un par chemin de fer de Skagway  Bennett, et 
peu prs six par vapeur de Bennett  Dawson; le retour par la mme route
prend quelques jours de plus,  cause de la difficult de remonter le
Yukon. La distance est de 8 000 kilomtres au moins. Le voyageur ne sera
plus oblig de se munir d'un approvisionnement complet, exig sagement
jusqu'ici par la police canadienne, afin de prvenir une famine possible
et les crimes qu'elle engendrerait.

Il n'aura pas non plus, par consquent,  tre le factotum que
ncessitaient les conditions antrieures et le voyage au Klondyke ne
sera plus une vritable entreprise de pionniers. Plus de chevaux, de
chiens ou de boeufs  harnacher,  atteler,  guider,  accabler de coups
ou de maldictions; adieu les traneaux, les vhicules de tout genre 
charger,  dcharger,  rparer avec quelques clous et un mtre ou deux
de corde. Et la tente  dresser, et le bois  couper  mme la fort
pour le service du pole portatif, et la cuisson du pain ptri de ses
propres mains, et le sciage des planches sur une plate-forme _ad hoc_,
et la construction du bateau, de la barque ou du canot, avec son
complment de rames, de mts, de cordages et de voiles, le tout
improvis, et perfectionn suivant le gnie crateur de l'Argonaute
moderne, tout cela sera devenu choses du pass pour ne plus se
reproduire que dans quelques cas isols. Le pittoresque du voyage y
perdra, mais le confort y gagnera. On ne redoutera pas plus d'aller 
Dawson qu' Madagascar ou au Japon.

De la traverse de l'Atlantique et de la ville de New-York, nous n'avons
rien  dire ici. En 26 heures un train express transporte le voyageur de
New-York  Chicago, couvrant une distance de 1 500 kilomtres, soit une
distance moyenne de 60 kilomtres  l'heure, et traversant une contre
riche et bien cultive, parseme de beaux villages et de cits
industrielles. C'est peut-tre la partie la plus riche des tats-Unis,
comme aussi la plus peuple. Pays de rivires, de collines, de bois, de
champs, de pturages, de fermes et d'usines. La nuit se passe dans un
des confortables wagons-lits Pullman ou Wagner avec leurs portiers
ngres.

Chicago, avec son million et demi d'habitants, se pose en rivale de
New-York qui en a prs de trois; sa situation  la porte des grands lacs
et comme tte de ligne de tous les importants chemins de fer qui y
convergent du Sud et de l'Ouest est unique; la ville elle-mme est loin
d'tre aussi propre et aussi attrayante que New-York, mais la mme
activit y rgne, et ce qu'il y a de plus rare  rencontrer, l ou
ailleurs, c'est un Amricain n'ayant pas l'air press.

[image: VUE DE SEATTLE (TATS-UNIS).--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE.]

Plus loin, les plaines n'ont rien de remarquable; elles sont assez
bien cultives et plantes de bl et de mas. La voie ferre circule
ensuite au milieu des mauvaises terres du Dakota, sans herbes ni
arbustes, aux ocres de couleurs vives sculptes en buttes, en tours, en
bastions par l'incessante rosion des eaux: l des viaducs du chemin de
fer audacieusement jets par-dessus des prcipices bants et  peine
supports, semble-t-il, par une frle construction en troncs d'arbres
dresss verticalement, semblent des araignes montes sur des jambes
grles et trop longues. Puis on arrive aux montagnes Rocheuses, qui
offrent une srie de scnes intressantes, et des campements d'Indiens
Sioux grens le long du Yellowstone et du Missouri.

Se succdent alors paysages alpins, torrents mugissants, tunnels et
ponts, bref la mise en scne habituelle d'une ligne de montagnes; puis
de nouveau la plaine, c'est la valle de la Columbia; une autre chane
de montagnes appeles les Cascades; enfin, la cte du Pacifique.

Seattle, petite ville de 50 000 mes, est un port amricain commandant,
en concurrence avec Victoria et Vancouver, ports canadiens, le commerce
de l'Alaska, du Japon, de la Chine et des les du Pacifique.

Elle tait, l'hiver dernier, le sige d'une activit extraordinaire; les
nombreux chercheurs d'or amricains qui se rendaient au Klondyke s'y
taient donn rendez-vous, et la plupart s'y pourvoyaient de tout ce qui
tait ncessaire alors pour tenter l'entreprise.  un moment donn les
marchandises  transporter s'taient accumules d'une faon si excessive
que les vapeurs firent dfaut, et qu'il fallut rquisitionner des
trois-mts, des barques et des golettes, trans par des remorqueurs.
Pour les voyageurs ce fut bien pis; des spculateurs sans scrupule
frtrent de vieux navires  vapeur, leur firent donner une couche de
peinture et les mirent comme neufs  la disposition du public, moyennant
des prix exagrs. Tel tait alors l'engouement de la foule que tout
semblait assez bon et que rien n'tait trop cher, pourvu qu'on partt et
qu'on arrivt vite. Hlas! beaucoup partirent qui n'arrivrent pas, et
d'autres s'estimrent heureux de partir et de revenir la vie sauve. En
effet, par une fatale concidence, une srie de dsastres marqua
l'ouverture de la saison d'migration dans les mois de janvier et
fvrier 1808. Ainsi le vapeur _Clara Nevada_ se perdit corps et biens,
en tout 65 personnes,  ce que l'on croit, car nul ne rchappa; il y eut
une explosion  bord, puis le feu dtruisit le navire en fort peu de
temps, et tout ce qui en resta, ce furent quelques paves jetes par les
flots sur la plage.

Le vapeur _Corona_ fit naufrage sur les ctes d'une le dserte et fut
entirement dmoli et bris par la fureur des vagues; les passagers se
sauvrent, mais ayant d attendre l plusieurs jours, par un froid
intense, l'arrive des secours, quelques-uns d'entre eux,  demi vtus,
contractrent des maladies de poitrine dont ils moururent peu aprs; en
outre, tous les approvisionnements furent perdus, et beaucoup de ces
infortuns se trouvrent dpouills de tout ce qu'ils possdaient.

Nous sommes quatre qui partons pour le Klondyke: un Franais, moi-mme;
un fermier de Californie et un mineur, tous deux Amricains; un tudiant
en mdecine d'origine allemande. En chemin, notre caravane se grossira
de deux nouveaux membres, un Anglais et un Irlandais.

Nous nous embarquons sur la _Queen_; c'est un des meilleurs vapeurs de
la flotte, il peut porter environ 600 passagers; inutile de dire que ce
nombre est plutt dpass. Le mlange est curieux; deux compagnies du
14e d'infanterie des tats-Unis envoyes pour faire respecter l'ordre
qu'on dit gravement troubl  Skagway et Dyea par le fameux joueur Soapy
Smith et sa bande; des chercheurs d'or, mineurs et prospecteurs de tous
les pays du monde. Voici les Australiens, de grands et solides
gaillards, de six pieds de haut en moyenne, musculeux, aux paules
carres, larges, aux hanches troites, ne perdant pas une occasion de
dire avec orgueil que c'est en Australie que l'on a trouv les plus
grandes ppites d'or; l'une pesait quelque chose comme 200 kilos et
valait environ 400 000 francs. Car,  bord, l'on ne parle que ppites et
poudre d'or: il est entendu que c'est l'unique sujet digne de la
conversation du moment.

[image: LE SALON DU VAPEUR QUEEN.--D'APRS UN CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Voici les Anglais et Canadiens, parmi lesquels les Canadiens Franais
surtout sont bien reprsents; nous pouvons mentionner aussi quelques
Africains blancs venant de la colonie du Cap et du Transvaal.

Ces cheveux jaunes rvlent indubitablement le Sudois, ces yeux bruns
et vifs l'Irlandais. L'Amricain, aux gestes nerveux, toujours alerte et
impatient, va, vient, bouscule, n'est jamais en repos, s'assied pour ne
pas rester debout, se lve parce qu'il ne peut tenir en place, a l'air
de faire quelque chose, ne fait rien, et se rassied la minute suivante
pour repartir aussitt; d'ailleurs courtois, patient, gentleman.
Quelques Franais et Italiens, causeurs, gouailleurs, polis, empresss,
corchant l'anglais et les premiers  rire de leur baragouin. a et l
des nationaux de diverses contres lointaines. D'o viennent-ils? On n'a
jamais pu le savoir, un mutisme concentr tant leur principale
caractristique. Des accords plaqus sur le piano du salon accompagnent
une voix qui a d tre belle jadis, et qui roucoule la romance des Deux
petites filles en bleu. Cela nous rappelle que l'lment fminin est
prsent et, bien qu'en minorit, omnipotent. Il y a l des femmes
d'officiers ou de commerants d'Alaska, des aventurires, ex-prima donna
cantatrices ou comdiennes, qui vont jouer le dernier acte de leur drame
intime sous les cieux rigoureux de l'Arctique. Les artistes se succdent
au piano: voici un ngociant russe habitant New-York qui s'en va avec sa
famille  Dawson; il chante _Faust_, ses filles l'accompagnent; en
confidence, il nous dclare qu'il a chant l'opra avec Mme X...,
bien connue  Paris il y a nombre d'annes; nous l'admettons. On trouve
 bord une bibliothque gratuite  l'usage des passagers, et, la
navigation tant facile dans cette succession de baies et de canaux, le
temps passe sans incident ni mal de mer.

Nous faisons escale  Victoria, capitale de la Colombie britannique,
ville de 30 000 habitants situe  l'extrmit sud de l'le de Vancouver
et commandant le dtroit de Juan de Fuca. C'est une ville anglaise,
calme et srieuse, aux maisons  un, deux, ou au plus trois tages, dans
une situation exceptionnelle, d'o la vue s'tend sur la baie avec, au
del, les sommets perptuellement neigeux de la chane Olympique. Un
tramway lectrique nous conduit  Esquimalt, port militaire, o
stationnent  l'ordinaire quelques btiments de guerre anglais: on y
trouve une cale sche rpute la plus grande du monde.

C'est  Victoria qu'il faut se procurer des certificats de mineur. Force
donc est de remplir les formalits administratives: au petit jour, la
troupe des mineurs s'branle vers la ville et bientt se forme en file
indienne  la porte des bureaux. Il y a l prs de 200 personnes battant
la semelle sur le trottoir, pour se rchauffer. L'attente dure de 7 
11 heures. C'est payer un peu cher le privilge de dposer 50 francs
entre les mains d'un brave fonctionnaire, qui, en change, il est vrai,
vous remet une dclaration par laquelle le gouvernement canadien
s'engage  ne pas mettre ses gardes champtres  vos trousses lorsqu'il
vous prendra fantaisie de couper du bois, de pcher ou de chasser dans
les dserts inexplors du territoire du Nord-Ouest.

[image: VICTORIA.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS UN CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

La navigation intrieure de ces dtroits et canaux de la cte du
Pacifique est assez dlicate; on est presque toujours en vue de la cte,
si prs mme qu'en beaucoup d'endroits le chenal semble laisser  peine
assez d'espace pour le passage du bateau. On traverse successivement les
dtroits de Georgie, de la Reine-Charlotte, de Clarence, de Stephens, et
finalement le canal de Lynn, qui est  proprement parler une baie longue
et troite enferme, de chaque ct, par des montagnes; le paysage est
tout  fait celui des fiords de la Norvge: des eaux bleues et
gnralement calmes, des colosses de granit s'lanant abruptement de la
mer jusqu'aux nuages, portant sur leurs paules massives et anguleuses
des neiges et des glaciers, et les flancs couverts d'une vgtation
luxuriante et serre, des les innombrables et boises, hantes par
l'ours et le daim, tandis que l'aigle  tte blanche plane au-dessus des
nombreuses bandes d'oies et de canards, peuplant les canaux et bras de
mer. En t, des fleurs aux teintes clatantes, mais presque toujours
sans odeur, des baies de tous genres et de toutes les couleurs sont
rpandues de tous cts et  profusion. Mais, en somme, en hiver, tout
ce qu'on peut apercevoir du paysage, ce sont des sapins, des cdres, des
bouleaux couverts de neige, tandis que les sommets, hauts parfois de 2
000  3 000 mtres, se confondent en une teinte neutre avec les nues
flottant de l'un  l'autre. La ligne de direction est droit au Nord: il
y a  peu prs 10 degrs de latitude entre Seattle et Skagway, soit 1
500 kilomtres en suivant les sinuosits de la cte navigable.

Le 22 fvrier, grand enthousiasme: c'est la fte de Washington, le
patriote, dont la mmoire associe  celle de son ami La Fayette est
toujours chre  l'Amricain; les comits s'organisent, et la prsence
d'un ou deux artistes  bord ayant t remarque, on les invite 
dessiner au savon, sur la grande glace de l'escalier du salon, le
portrait du grand homme. Aprs quelques ttonnements, effaages et
retouches, le chef-d'oeuvre est consomm et dclar parfait par
l'unanimit des femmes d'officiers, qui doivent s'y connatre et qui
dcorent le cadre avec le drapeau toil, des fleurs et des guirlandes.
Un discours du prsident ouvre la soire; l'orateur, aprs avoir
compliment les dames de leur intrpidit et de leur rsolution, les
flicite d'tre assez courageuses pour consentir  supporter le froid,
les frimas, les fatigues, les privations et ce qu'il y a de plus
insupportable au monde, c'est--dire... l'homme!

Des chants patriotiques, des morceaux de musique, des dclamations se
succdent et se prolongent trs tard dans la soire;  la fin, chacun se
retire dans sa cabine, pleinement satisfait, et le silence ne tarderait
pas  rgner, n'taient les nombreux chiens de l'entrepont qui,
surexcits par le vacarme inusit de la clbration, se sont mis, eux
aussi,  clbrer  pleine gueule et ne sont pas disposs  se
restreindre aussi vite que leurs matres. Finalement, ils se calment 
leur tour, et bientt tout est tranquille  bord.

[image: CHIEN DE L'ALASKA. D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE M.
GOLDSCHMIDT.]

Outre l'invitable colonel amricain (d'ordinaire du Kentucky) que
vous et moi prendrions simplement pour un avocat (ce qu'il est
d'ailleurs le plus souvent), il y a  bord le chef de l'expdition de
secours envoye par le gouvernement des tats-Unis  la rescousse des
milliers de mineurs et propritaires supposs en proie  la famine et au
froid dans les vastes territoires du Yukon et particulirement du
Klondyke. Une somme d'un million de francs vote par le Congrs fut
immdiatement employe  acheter des vivres, des vtements,  se
procurer, en Norvge, des Lapons et des rennes au nombre d'une centaine,
enfin  construire une certaine quantit de locomobiles  glace. 
l'instar de beaucoup d'autres lieux, les couloirs du Congrs sont pavs
de bonnes intentions, mais, dans le cas particulier, le rsultat fut
dsastreux. Les lichens devant servir  la nourriture des rennes ne
furent pas prpars et emballs avec soin et se gtrent compltement en
route, de sorte que les rennes, dj trs prouvs par le mal de mer,
refusrent d'y toucher et prirent l'un aprs l'autre, longtemps avant
d'avoir vu les ctes d'Alaska. Les Lapons, imports par contrat  raison
de 5 000 francs par an et dpenses de voyage payes, durent tre
rapatris. Quant aux locomobiles  glace, elles finirent par trouver un
emploi dans les colonnes des journaux humoristiques, qui s'en firent
des gorges chaudes, et le public avec! Joe Ladue, le fondateur de
Dawson, a l'honneur d'tre l'inventeur de ce projet grandiose, la prise
d'assaut des glaces du Klondyke (et du Ple) au moyen d'automobiles 
patins!

Jack Dalton, le crateur de la _Dalton Trail_ (piste), lui aussi est un
inventeur, mais son ide est plus simple et plus pratique. Il se borne 
construire un traneau consistant en une bote longue monte sur deux
systmes de glissoires indpendants l'un de l'autre, permettant de
contourner les obstacles  angles assez aigus sans crainte de verser. Un
cheval attel  un brancard ordinaire peut, avec ce traneau, tirer
aisment de 1 000  1 500 kilos sur une surface de glace unie  pente
modre. Une centaine de ces voitures furent construites par le
gouvernement et envoyes  un des ports d'Alaska, o elles demeurrent
empiles dans un hangar; les mules du convoi de l'arme rgulire, au
nombre de 110  120, furent aussi rquisitionnes et embarques 
Seattle,  bord d'un trois-mts mis  la queue d'un remorqueur. Mais
aprs un jour ou deux de navigation, le vapeur largua son amarre, planta
l le navire, les mules et tout le reste et retourna au port! Seul et
isol dans sa dignit, le chef de l'expdition atteignit le port de
Dyea, o, aprs quelques semaines d'attente vague, il rentra dans une
obscure mdiocrit. Les quelques marchandises qu'il avait amenes avec
lui furent, dit-on, vendues  l'encan quelque temps aprs. Et ainsi
finit cette expdition officielle, militaire et gouvernementale,
flanque de mules et de rennes, barde de traneaux et de locomobiles,
et qui, heureusement pour eux, fut compltement ignore des soi-disant
affams qui ne l'attendaient pas et n'eurent pas, par consquent, 
pleurer la ruine d'esprances qu'ils n'avaient jamais eues.

Le 58e degr de latitude est dpass, et la _Queen_, aprs avoir
laiss en arrire l'embouchure de la rivire Takou, s'engage dans
l'troit chenal qui spare l'le Douglas du promontoire o est situe la
ville de Juneau.

[image: LA VILLE DE JUNEAU, EN HIVER.--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE.]

 gauche on aperoit les constructions et les chemines de la grande
mine d'or de Treadwell, s'avanant jusqu'au bord mme de l'eau, car la
veine de minerai aurifre sort de la mer ou s'y plonge.

[image: VUE DE SKAGWAY.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

C'est dans ce genre la plus grande mine du monde. Le minerai est de trs
basse qualit, mais se trouve en quantits si normes que le roc est
trait comme dans une carrire, c'est--dire exploit  la mine et par
bancs de dimensions considrables; d'aprs le rapport annuel qui vient
d'tre publi, la mine est travaille par 263 blancs et 24 Indiens. Les
salaires moyens taient de 12 fr. 50 par jour pour les mineurs, qui en
outre sont logs et nourris. Dans l'anne finissant le 31 mai 1898, il
s'est min 254 329 tonnes (de 1 000 kilogr.) et il y avait en vue 4 477
500 tonnes en rserve pour les pilons.

540 pilons crasent le minerai et marchent jour et nuit; le cot pour
extraire une tonne de minerai s'est lev  60 francs et le profit net
pour l'anne a t de 1 216 305 francs. Les travaux de dveloppement de
la mine se poursuivent sur les niveaux, respectivement, de 110, 220, 330
et 440 pieds, le puits le plus profond atteignant 458 pieds, o la veine
fut trouve exactement au point o les calculs l'avaient place. De ce
fait, ajoute le rapport, il n'est pas draisonnable d'ajouter (aux 4 477
100 tonnes prcdentes) 4 000 000 de tonnes de plus de minerai en vue
dans la mine. Comme le profit est en moyenne de 5 francs par tonne, il
y a donc, en rserve et en vue, plus de 40 000 000 de francs  retirer
de cette fameuse mine de Treadwell.

Elle fut paye, dit-on, 2 000 francs par John Treadwell, qui l'acheta en
1882, environ deux ans aprs la fondation de Juneau par le Canadien
Franais Joseph Juneau. Ce dernier mne actuellement une existence
prcaire et misrable  Dawson.

Juneau,  3 kilomtres de la mine Treadwell, est un petit port de 2  3
000 habitants, la plupart mineurs et prospecteurs, car toute cette
partie de l'Alaska est riche en minraux, on trouve des placers et des
veines de quartz aurifres un peu partout: les mines de Silver Bow
(l'arc d'Argent) sont bien connues. La ville est btie sur la pente d'un
plateau form par l'rosion de rochers presque  pic qui s'lvent  une
hauteur de plus de 1 000 mtres. Quelques htels, _salons_, restaurants,
magasins, donnent un peu d'animation aux rues, tandis que de nombreuses
Indiennes, _squaws_ enveloppes de couvertures de laine aux couleurs
vives s'accroupissent sur la neige au bord des trottoirs et talent
devant elles des bonnets en fourrure, des mocassins, des paniers, des
colliers en verroterie, enfin une quantit d'objets de leur confection
et que les voyageurs emportent comme souvenirs. Une couple d'heures
suffit  visiter la ville, qui,  part le village indien, ses pirogues,
une petite glise avec clocher construite en troncs d'arbres superposs,
n'offre rien de curieux.

[image: SQUAWS MARCHANDS DE SOUVENIRS  JUNEAU.--D'APRS UN
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Le paysage est svre, grandiose, jusqu' Skagway,  150 kilomtres plus
au Nord. Nous admirons les cimes denteles et les glaciers plongeant
dans l'Ocan, par pente abrupte et sans transition; la nature, comme les
conditions conomiques, est ici toute en contrastes, ce que nous
remarquons d'ailleurs en plus d'une occasion. Tout est matire 
surprise dans ce pays trange.

[image: LE PORT DE SKAGWAY.--DESSIN DE BERTEAULT, CLICH LA ROCHE
 SEATTLE.]

Par exemple, le coup d'oeil au tournant du promontoire de rochers qui
masque la vue de Skagway. Qui s'attendrait  voir soudain, dans ce coin
de pays si sauvage et en apparence si dsert, apparatre une srie de
jetes, de quais auxquels s'amarrent des vapeurs, des remorqueurs, des
chalands et des voiliers de tout tonnage, grement, trois-mts, barques,
golettes, brigantins, etc., canots et pirogues, pniches et
prissoires, en un mot le matriel naviguant de tout port de mer qui se
respecte? Nous tombons donc en pleine civilisation, et, ce qui le prouve
encore, c'est que voici le douanier et le courtier en douane avec lequel
il va falloir ngocier l'entre de nos marchandises. Car nous avons dans
nos bagages une foule de choses qui payent des droits; c'est un mauvais
quart d'heure  passer, mais du moins l'on se dit que c'est le dernier
ennui que cause l'excs de civilisation.




II

Skagway, le Ssame du Nord.--La Babel de l'Alaska.--Soapy Smith et
sa bande.--Un grec fameux et sa fin.--Le Comit de vigilance des
101.--La foule.--Les restaurants.--Un Yankee entreprenant.--Pche 
travers la glace.--Le Whitelaw en flammes.--L'hpital.


Le passager dbarqu  Skagway vers la fin de l'hiver dernier arrivait,
aprs avoir arpent rapidement la jete de bois qui relie l'embarcadre
 la ville, devant quelques baraques en troncs superposs, mortaiss aux
extrmits, ou encore en simples planches grossirement faonnes, qui
s'alignaient, flanques d'un espce de trottoir en planches, lev de
quelques centimtres au-dessus du sol. Le passager en question tait
dans l'une des artres de la ville. Il s'y trouvait tout  coup en
prsence d'un individu  mine peu engageante, mais dissimule plus ou
moins sous les touffes d'un immense bonnet en fourrure de rat musqu ou
de renard, un manteau en poil de chien, des mitaines fourres, des
mocassins en peau de phoque ou des bottes en cuir jaune montant aux
genoux, compltaient son accoutrement. Le _Chi-Cha-Ko_ (c'est le nom
indien signifiant nouveau venu; il est donn dans le Yukon aux
chercheurs d'or venus pour la premire fois en Alaska) rpondait 
l'invitation d'entrer se chauffer, non sans avoir jet un regard
investigateur sur ledit individu, sur la rue, et sur la baraque
surmonte de l'invitable enseigne _Saloon_, qui n'est ni salon, ni
caf, ni cabaret, ni tripot, mais qui combine les traits
caractristiques de ces trois derniers genres d'tablissements. 
l'intrieur, un comparse derrire le comptoir indiquait d'un geste
l'norme pole en fonte, ronflant, gmissant, rugissant, craquant sous
l'action des mille et une langues de feu jaillissant des bches, des
souches de bouleau et de pin qui se succdent et se consument
rapidement, car, au dehors le froid tait intense, aviv par une bise
du Nord qui pntrait mme les plus pais vtements de laine.

[image: SKAGWAY, VU DE LA MER. DESSIN DE SLOM, D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

La conversation s'engageait sur les sujets habituels, le froid, le
temps, etc. Sur ces entrefaites, un autre comparse attif  peu prs
comme le premier faisait son apparition, prenait place autour du pole
et racontait  ses auditeurs comment il venait d'arriver de Dawson, sur
la glace, en vingt ou vingt-cinq jours, en preuve de quoi il faisait
circuler un flacon rempli de poudre et de ppites d'or: cela venait d'un
claim n X sur Bonanza ou Eldorado Creek, valant des millions; il
partait pour aller le vendre aux tats-Unis et se disait fort satisfait
de son sjour au Klondyke. Sans doute il y avait de lgers
inconvnients: ainsi il n'avait pas t heureux au jeu et avait perdu
quelques milliers de dollars en quelques soires au _black Jack_ ou au
_poker_, mais on ne pouvait tout avoir, et qu'est-ce que cinq ou dix
mille piastres pour un homme qui ramasse l'or  la pelle sur son claim?
Absolument rien. Et puis le jeu est si plaisant! Savez-vous comment il
se joue? Non? Eh bien, tenez, vous allez voir! Alors on passait dans une
chambre  ct, garnie d'une table et de quelques chaises; les cartes
sortaient de la poche o retournait le flacon d'or, et le jeu commenait
entre les deux gaillards  fourrures; si le nouveau venu n'tait pas
entirement un _greenhorn_ (un bent), il trouvait une excuse pour se
retirer aussi vivement que possible. Sinon il se mettait de la partie,
et invariablement son apport allait grossir les millions du soi-disant
mineur chanceux. Neuf fois sur dix, c'est ce dernier cas qui se
produisait et le malheureux dpouill s'esquivait d'ordinaire sans se
plaindre: en guise de consolation il pouvait, une fois sur le trottoir,
lire la proclamation du Comit de vigilance des 101, laquelle tait
affiche sur la porte mme du Salon, ordonnant aux joueurs de
profession, grecs, escrocs, filous, chevaliers d'industrie et leurs
confrres, de quitter la ville immdiatement. Deux compagnies du 14e
rguliers des tats-Unis taient l campes pour prter main-forte 
l'autorit, reprsente en ce moment-l par ledit comit des 101,
compos des citoyens les plus considrs de Skagway. Quelquefois aussi
la dupe se fchait tout rouge et faisait un tel vacarme qu'un
rassemblement se formait aussitt et que, devant son attitude menaante,
les escrocs rendaient  leur victime tout ou partie de son argent.

[image: SOLDAT DE POLICE DANS UN CAMPEMENT DE MINEURS--DESSIN
D'A. PARIS, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Ces filous faisaient partie d'une bande organise par un homme fort
intelligent et de bonne famille, qu'on nommait Soapy Smith; il avait une
quantit d'acolytes pour son oeuvre nfaste de pillage, et peu de jours
avant la fin de sa carrire de crime (juillet), quelques-uns d'entre eux
avaient dvalis d'une somme de trois mille dollars en poudre d'or un
mineur revenant de Dawson. Les autorits ouvrirent une enqute; Soapy
prtendit que ses amis avaient gagn cet argent  un jeu honnte. Mais
cette rponse ne satisfit personne. Son arrestation fut demande. Le
prvt tant jug incapable d'apaiser l'opinion publique, un corps de
volontaires fut organis afin de disperser la bande. L'un des
volontaires, M. Reid, s'attaqua certain jour  Smith. Revolvers et
fusils furent de la partie. Reid fut mortellement bless. Smith fut
emport mort. La foule prsente mit aussitt la main au collet de deux
Soapy, un noeud coulant leur fut prestement gliss sur les paules et ils
allaient tre lynchs quand la police, prvenue, arriva juste  temps
pour les dlivrer. Les autres membres de la confrrie se dispersrent
aussitt: quelques-uns allrent  Dawson, mais l ils furent prvenus
qu' la moindre plainte contre eux, ils seraient expulss en plein hiver
et lchs sur la glace, soit en haut, soit en bas de la rivire. L'avis
fut compris, parat-il, car jamais plus on n'entendit parler d'eux.

Libre de poursuivre sa route, notre Chi-Cha-Ko enfilait Broadway, la
principale rue de la ville,  peine dbarrasse des cadavres de chiens
ou de chevaux qui encombraient encore les autres rues; il voyait des
cabanes en bois, en toile ou en tle de fer; partout des perches
supportant les fils transmettant l'lectricit pour la lumire et le
tlphone; des tentes de toute forme, etc. Un bon nombre de ces
constructions provisoires, de ce provisoire qui dure indfiniment et
jusqu' ruine complte, taient recouvertes d'une toile goudronne noire
fixe avec des pointes  large tte de mtal blanc, ce qui donnait 
l'ensemble une apparence de monument funbre d'un effet sinistre; on
voyait l des traneaux, des chars, des canots trans par des chiens,
des chvres, des chevaux, des boeufs, des nes, des mules, monts,
guids, chasss par des individus de tout sexe, de tout ge, jurant,
criant, hurlant, se disputant dans les langues les plus diverses. Cette
foule tait vtue de costumes non moins divers, de ces costumes qui, 
distance, font prendre un homme pour une femme et _vice versa_; ici, en
effet, les dames portent des culottes et des bottes. Ajoutez  cela les
odeurs, provenant de diffrentes causes, mais principalement de plats et
de ragots indits autant que singuliers, composs par les nombreux
restaurants pour les gots varis de l'Europen, de l'Australien, de
l'Amricain, de l'Asiatique; seul le prix tait uniforme et assez
raisonnable. Un repas passable consistant en une soupe, une viande rtie
avec pommes de terre, un morceau de gteau ou un fruit, le tout arros
d'une tasse de th ou de caf, valait 2 fr. 50. Les salles  manger
offraient de simples bancs de bois blanc, des tables pareilles pas
toujours recouvertes d'une nappe ou d'une toile cire, des services en
tain et des femmes pour servir aux tables, car la main-d'oeuvre tait
trop leve pour y employer des hommes. Gnralement les htels
n'taient qu'une sorte de garni,  chambres divises en compartiments en
planches brutes, offrant chacun juste l'espace ncessaire  une personne
pour y dormir; le plus souvent la literie, consistant en une paire de
couvertures de laine, tait fournie par le logeur. Vous aviez alors 
payer de 2 fr. 50  3 francs par nuit; une trs petite chambre  un lit,
des plus simples, se payait 7 fr. 50 par jour; la vermine, par contre,
tait gratis et abondante. Les enseignes taient d'autant plus
prtentieuses que l'tablissement tait d'importance moindre; une foule
affaire remplissait les boutiques, restaurants, et surtout faisait
queue  la porte du bureau de poste. Car le titulaire, avec l'aide
insuffisante qu'il avait  sa disposition, ne pouvait suffire 
distribuer assez promptement, au gr du public, les milliers de missives
qui, partant de tous les points du monde, s'taient donn rendez-vous 
Skagway. Et l'orthographe! quels outrages commis en son nom, s'talant
sur les enseignes, les btiments, les cltures, les journaux, les
circulaires, etc.! Quels noms et quelles professions, quelles rclames
et quelles annonces! Le volapk serait ncessairement n de ce chaos
linguistique, s'il n'avait t dj invent. Il y avait cependant un
trait commun pour unir cette masse si disparate d'lments humains:
c'tait la poursuite du mme but, c'tait la recherche de l'or. Et,
croiss modernes, leur cri n'est plus Jrusalem, Jrusalem!, mais
_Eldorado, Eldorado!_ Et, sous l'influence de ce terme magique, tous
se tournent vers ce Nord mystrieux et terrible, ce Nord aux deux
ples, auquel il faut peut-tre en ajouter un troisime, le ple de
l'or.

[image: UN CONVOI DE BTAIL DANS LA GRANDE RUE DE SKAGWAY. DESSIN
DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Voyez-les, ces fils d'Ante, portant sur leurs paules non un monde,
mais un fardeau de 20  50 kilos; ces paules vont  la conqute d'un
pays; leurs armes, c'est le fardeau qui contient la ration quotidienne
de farine, de lard, de provisions de tout genre, tout un lot de
vtements, d'outils et d'ustensiles divers. Le terrain doit tre conquis
 pied, l'approvisionnement doit tre transport de la mer au lac, et,
bien que beaucoup s'aident de chevaux, de chiens et d'autres moyens de
transport, nanmoins un grand nombre n'ont que leurs bras et leurs
muscles pour ce combat acharn o plusieurs perdront leurs biens ou mme
leur vie.

[image: PCHE  LA TRUITE SUR LA GLACE. DESSIN D'A. PARIS,
D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

 cette poque, Skagway avait une formidable rivale dans la petite ville
de Dyea,  environ 10 kilomtres plus au Nord et de l'autre ct d'un
peron de rochers qui spare les deux localits. Dyea, en effet,
commande le Chilkoot Pass, plus lev de 300 mtres que le White Pass,
offrant par contre une route moins longue jusqu' Bennett. Mais depuis
quelques mois, la construction d'une route carrossable et ensuite d'une
voix ferre de Skagway  Bennett par le White Pass a dcidment fait
pencher la balance en faveur de cette dernire roule; le chemin de fer,
aux dernires nouvelles, marchait jusqu'au pied du sommet, et on
s'attend  ce qu'il soit complt jusqu' Bennett au printemps 1899; la
distance de Skagway au sommet est de 25 kilomtres environ; de l au lac
Bennett, de 26  27; la route de Dyea par le Chilkoot est de quelques
kilomtres plus courte, mais comme nous l'avons dit, plus escarpe. Le
Chilkoot Pass est de 1 200 mtres et le White Pass de 800 mtres de
hauteur, mais sous cette latitude la limite de la vgtation se trouve 
la faible hauteur de 400  500 mtres, de sorte que ces deux cols sont
entirement dpourvus d'arbres sur plusieurs kilomtres  chaque
versant.

Skagway, qui, il y a un an, ne comptait que quelques douzaines de
baraques et de tentes, est maintenant une ville de 5  6 000 mes
rgulirement dispose, comme toutes les villes amricaines, en rues et
avenues se coupant  angle droit, un ct de l'angle reprsentant
environ 75 mtres. Il y a quelques glises qui, le dimanche, runissent
un certain nombre de fidles, presss de se recommander  la protection
divine pour leur voyage aventureux. Toutes les constructions sont en
bois, et il y a encore bon nombre de tentes. L'eau se tirait de puits
creuss en arrire des maisons, car Skagway est situe sur l'ancien lit
de la rivire; maintenant elle est amene, par des conduites en fer,
d'un rservoir naturel form par un lac  4 kilomtres de la ville et 
une altitude de 150 mtres. C'est sur ce lac qu'en hiver on pchait la
truite; des trous taient pratiqus  travers la glace, et quand le
poisson venait respirer  la surface, il tait harponn d'une main sre.

Pour arriver au lac on se dirige vers la scierie plante au pied de la
cte, au point o la plage cesse d'tre baigne par les eaux de la baie;
un sentier pittoresque s'lance  l'assaut des hauteurs boises, passant
d'un ct du ravin  l'autre par de petits ponts rustiques en branches
d'arbres, ensuite au pied d'une paroi de rochers verticale o un Yankee
entreprenant a russi  faire peindre une enseigne en lettres de
plusieurs mtres de hauteur vantant les mrites du cigare Gnral
Arthur; le portrait de cet ancien prsident (sans ressemblance
garantie!) peut tre aperu  deux ou trois kilomtres de distance.

[image: MINEURS  SKAGWAY.--PHOTOGRAPHIE DE LAROCHE, 
SEATTLE.]

En passant on peut remarquer les jalons d'un _claim_ de quartz aurifre
dont les extrmits vont jusqu' la baie. Une sorte de cadre en bois
protge un avis crit au crayon: ce n'est pas autre chose que la
dclaration de la prise de possession de ce claim, dans le but de
l'exploiter.

Il s'est ainsi trouv plusieurs claims pareils dans le voisinage de
Skagway, un placer mme ayant t dcouvert non loin du petit lac,  200
mtres d'altitude, mais il ne parat pas que ce soit rien de
considrable.

Si, aprs avoir parcouru le lac dans toute sa longueur, qui est de 2
kilomtres environ, non sans admirer la vgtation fournie qui en orne
les bords, les pics dentels qui le surmontent et s'lvent  une
hauteur de prs de 2 000 mtres, nous redescendons dans la valle, nous
passons rapidement devant les trois ou quatre jetes qui conduisent aux
dbarcadres auxquels sont amarrs des vapeurs canadiens, anglais,
amricains.

Plus loin des femmes indiennes arpentent la plage, courbes en avant,
s'arrtant de-ci de-l pour ramasser divers objets dont elles font un
tas. Le terrain est jonch de dbris, de poutres, de sacs ventrs, de
balles de foin consumes, de botes entr'ouvertes. Des vtements
dchirs et brls en partie, des souliers dpareills et des chapeaux
dfoncs, des outils, haches, scies, presque ensevelis dans le sable,
annoncent un naufrage. En effet, dans la nuit prcdente, la golette
_Whitelaw_ venant des tats-Unis a pris feu, et les malheureux qui
passaient leur dernire nuit  bord se sont vu rveiller par le bruit
strident des flammes ou par l'cret de la fume. Ils n'ont eu que le
temps de se jeter  l'eau sans rien pouvoir emporter, heureux de sauver
leur vie: l, sous leurs yeux, se consument leurs approvisionnements et
se dissipent leurs esprances. Car ils savent, les misrables, que sans
un apport d'au moins 200 kilos de vivres, le passage de la frontire
leur sera impitoyablement refus par les autorits canadiennes. Et la
plupart ont consacr leurs dernires ressources  s'quiper, comptant
sur l'or des placers pour se refaire une bourse. Heureusement pourtant
tout n'est pas perdu, une volont nergique et des bras solides vont
restaurer les fortunes un moment dtruites.

En poursuivant notre promenade, nous arrivons  l'hpital, qui abrite
une vingtaine de patients dont la plupart sont atteints de fivres
typhodes, crbrales, etc. Il y a souvent des cas de mningite aigu,
presque foudroyants; quelques heures d'inconscience, de fivre intense,
et le patient trpasse. Un jeune homme a eu les pieds gels sur la
sente. On lui a amput tous les orteils et il maudit son sort. Nous
rencontrerons plusieurs cas pareils, il faut dire que souvent la faute
en est aux infortuns eux-mmes qui ne prennent pas la peine de changer
souvent leurs bas et chaussures humides et comptent sur l'exercice
prolong pour se maintenir les pieds au chaud. Quelques-uns aussi sont
victimes de leur ignorance. Un fait curieux est que, par un froid trs
intense, rien n'avertit que vous tes sur le point de geler. Aucun
symptme, aucune douleur; si vous voyagez en compagnie, peut-tre un de
vos compagnons s'apercevra-t-il que vos joues sont extraordinairement
blanches, et alors il faut vous arrter de suite et vous frictionner
nergiquement la figure avec de la neige, ou, si vos pieds sont
mouills, il faut immdiatement faire halte, allumer un feu, vous
dchausser, faire scher bas, bandes, mocassins ou bottes, et ne vous
remettre en route que lorsque le tout est parfaitement sec, autrement
vous courez le plus grand risque de vous trouver les pieds et les jambes
gels sans le savoir, la raction ne se produisant que quelques heures
plus tard.




III

Campement sur la glace.--Une chauffoure.--Le dfil du
Porc-pic.--Encombrement.--Un crime sur le chemin.--Cruauts envers
les animaux.--Le sentier des chevaux morts.--Cinq kilomtres en dix
heures.--Un htel de premire classe.--Difficults de la route.


[image: UN CONVOI DE MINEURS DANS LE DFIL DU PORC-PIC--DESSIN
DE JOUAS, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Vers fin mars, notre quartier gnral fut transfr de l'htel de
Skagway  une tente plante sur la glace au pied mme du dfil du
Porc-pic,  6 ou 7 kilomtres de la ville; la saison tant dj
avance, le soleil chaud, il fallait se hter de transporter les vivres
et marchandises au moins au del du dfil; nous rsolmes donc
d'tablir une cache dans la valle au-dessus,  5 kilomtres seulement
du campement. Les chevaux furent munis de bts, car les traneaux ne
pouvaient tre utiliss avec avantage dans cette gorge si troite et si
accidente; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un
voyage par jour.

[image: LA PASSE DU PORC-PIC.--D'APRS LA PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE  SEATTLE.]

Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une srie de coups de
feu clata subitement  une petite distance, accompagne d'exclamations,
de menaces, d'imprcations furieuses; les chevaux dressrent les
oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachrent
derrire les balles de foin qu'on tait en train de charger; les balles
sifflrent, et bientt,  quelques mtres sur le chemin, une petite
troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie
 distance par une foule excite et menaante; la fusillade se ralentit
et bientt la bande disparut derrire un bouquet d'arbres; c'taient les
acolytes de Soapy Smith qui, ayant  leur jeu de bonneteau dvalis
quelque mineur rcalcitrant, s'taient attir quelques coups de revolver
comme appoint. Ils avaient ripost, d'autres mineurs taient survenus et
avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou
un revolver, et bientt tout le camp s'tait mis en branle dans l'espoir
de s'emparer de ces parasites dtests et de les lyncher, quand une
prompte retraite les sauva  temps. L'motion se calma bientt; deux
hommes blesss, peu grivement, furent emports et soigns; hommes et
chiens rentrrent dans le calme, oublirent l'incident et, d'un pas
tranquille et mesur, s'engagrent bientt dans le dfil, dont les
difficults ne tardrent pas  absorber leur attention sans partage.
Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effrn de
certain des ntres dans la direction de la tente o il avait un immense
revolver; ce jour-l, il avoua n'avoir pens qu' se cacher.

Le temps s'tait mis au beau sur la cte, la neige fondait le jour, se
durcissait la nuit et peu  peu diminuait dans cette lutte quotidienne
avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivire Skagway
commenait  sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de
glace, paisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journe d'un
courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se htait
de pousser ses campements en avant et surtout de passer le dfil du
Porc-pic, car, dans cette gorge de quelques dcimtres de largeur par
places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les
autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi
longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en
quelque mesure en nivellent les asprits. Des troncs d'arbres jets ici
et l, en guise de ponts, en travers des gouffres o le torrent roule
ses eaux mugissantes, aidaient  la marche, mais il fallait se hter,
et ds avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se
reposer qu' la nuit.

[image: LA RIVIRE SKAGWAY.--D'APRS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
 SEATTLE.]

De Skagway la valle, sur environ 7  8 kilomtres, se dirige en ligne
droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomtre, puis
tourne brusquement  l'Est, tandis que le dfil du Porc-pic garde la
direction originelle, mais entre des parois de rocs trs resserrs et
trs escarps; 4 ou 5 kilomtres de ce passage nous mnent  une autre
valle qui peu  peu s'lve vers le White Pass; le torrent en suit le
fond, mais son cours n'est pas si accident, ni si tortueux qu'au
Porc-pic.

Nous tions en possession de traneaux Dalton pour transporter nos
tonnes de provisions et d'effets; mais bientt l'exprience nous apprit
que le seul moyen pratique d'oprer tait de nous servir de nos animaux
comme chevaux de bt; le passage des traneaux, mme avec une charge
modre, tait trop difficile et trop long; la seule chose possible
tait de leur faire traverser une seule fois le dfil et de les laisser
l temporairement, pour transporter  dos de cheval les caisses, sacs et
colis. L'encombrement du sentier tait tel qu'il fallait se rsigner 
le poursuivre  la file indienne et s'arrter quelquefois une heure pour
donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on
s'estimait heureux de faire 1 kilomtre en une heure quand tout allait
bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus
grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les
imprcations et les blasphmes en dix langues, qui s'levaient de tous
cts, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des
boeufs et les aboiements des chiens, battus, terrasss, assomms par
leurs matres.

Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150
kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing,
le sang jaillit. Nous nous avanons menaants, l'homme se radoucit,
essaye de s'excuser et nous demande de l'aider  relever sa bte; la
charge est aussitt souleve par des bras robustes, et la mule soulage
se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller,
peut-tre, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souill de sang
par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier
vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il
arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme
trouv sur la piste mme, la poitrine troue d'une balle et les poches
retournes; il regagnait son abri,  la nuit, et fut ainsi tu 
quelques pas de tentes remplies de gens.

Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte
du nombre relativement considrable d'ex-forats, repris de justice,
aventuriers, pour la plupart arms jusqu'aux dents, qui grossissaient
les rangs de cette invasion de civiliss. On doit reconnatre que la vie
et la proprit ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans
une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amrique, mais il semble que la
bile de ces gens-l, surchauffe par un rgime trop prolong de lard et
de haricots, trouvt  se dverser sur les animaux.

Fidles btes, brutes confiantes, qu'avez-vous reu en retour de vos
efforts, de votre dvouement? Le plus souvent des coups et une
nourriture  peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantes
par l'incessant contact avec la glace aigu et la neige mordante,
laisss sans pansement et condamns au mme supplice le lendemain! Et
vous, pauvres chevaux, les flancs dchirs  coup de gaule ou de bton
ferr, puis une jambe casse, abandonns au bord du chemin, implorant
d'un oeil presque suppliant le coup de grce que finalement un passant
indign vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait
quelque chose de ces atrocits, car l les interstices des rochers ont
t combls de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois
milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'tonner si, sur les milliers
d'aventuriers qui essayrent alors de forcer le passage, un trs petit
nombre seulement parvinrent  franchir le col?

Mais le temps manque pour s'apitoyer. _Go ahead_, en avant, c'est le
cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas 
dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.

[image: LE SENTIER DES CHEVAUX MORTS. DESSIN D'A. PARIS, D'APRS
LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Ici, tout  coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un traneau
bas en forme de panier d'osier, bond de couvertures de laine d'entre
lesquelles une tte sort, livide, les yeux clos, la bouche cumante;
c'est un moribond ou un bless que ses amis ont recueilli, soign de
leur mieux, et finalement dcid d'amener en ville,  l'hpital,
probablement sa dernire tape. Pas un mot; mais la piti se lit sur ces
visages solennels, car tous se disent: Peut-tre sera-ce mon tour
demain. Puis _march on_ (corruption du canadien franais: marche
donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course
vers le Nord qui fascine et qui tue.

Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les
mmes obstacles surgissent bientt. Tout  coup,  un tournant du
chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontes d'normes enseignes:
_Htel du White Pass_, _Htel du Klondyke_. Nous nous arrtons au
premier, qui est, nous dit-on, _strictly first class_; c'est une
construction longue et basse,  un seul tage en contre-bas de la rue.
Nous appuyons sur une sorte de trbuchet, qui choit, comme dans
l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pntrons
dans la salle  manger, pice de 15 mtres carrs, dont le centre est
occup par un fourneau en fonte de belle proportion, entirement charg
de pots, de bouilloires, de cafetires que la vapeur fait danser et
siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphre glaciale du dehors.

Deux cts de la chambre sont occups par une grande table de bois et
des bancs de mme longueur. Les autres extrmits sont garnies de
chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont
suspendus des vtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des
rayons fortement tays, tout un entassement de sacs de farine s'lve
jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en _parka_ et
en bonnet de fourrure se prlasse sur un _rocker_ (chaise  balanoire),
pendant que quelques mineurs dpchent un repas compos d'un ragot, de
l'invitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de
Californie, ce qui leur revient  5 francs par tte.

[image: L'HTEL DU WHITE PASS.--DESSIN DE VOGEL, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Que si nous passons la ruelle qui spare l'htel proprement dit du
dortoir, le mme genre de trbuchet cherra et nous nous trouvons dans
une pice haute de 6 mtres  peu prs, le pole au milieu comme
toujours,--c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation
du Yukon,--et entour d'une bande d'hommes aux visages mordus par la
gele, se chauffant les mains, schant leurs bas et mocassins, causant,
fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse
vide ou une bote en fer-blanc ayant contenu du ptrole. Les vtements
humides sont mis  scher sur des cordes tendues en travers de la pice
 une hauteur de 3 mtres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant
d'ascension et de descente des _bunks_, compartiments ou casiers,
divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un hte pour la
nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et,  raison de 2 fr.
50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case.
Le plus grave inconvnient de ces dortoirs en commun est la vermine qui
pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois loge dans
la fourrure ou la laine, elle est presque impossible  extirper.

 partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui
forme le col du White Pass, et la valle est laisse en arrire pour
tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez
uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif 
mesure que l'on monte, et  cette saison des tourmentes de neige ragent
presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont
parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements
de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs
jours. Ceci se passe galement au Chilkoot, de 300 mtres plus lev que
le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la
plus facile,  cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la
plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus
rgulirement. En effet, le retour se fait par des dvaloirs  pente
vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui
suffisamment rsistant.

Arrivs au sommet, les chevaux de bt sont dchargs et enfourchs pour
le retour. On confectionne une bride et des triers au moyen de cordes
toujours  la main, et l'on se laisse dvaler en bas des pentes, hommes
et btes, trbuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et
saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste
la prsence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont
brises  la descente et qu'il a fallu achever sur place.




IV

Le _White Pass_.--Un sergent diplomate.--Les caches au sommet.--Le
drapeau.--Temptes de neige.--Pugilat.--La ville du Lever du
Soleil.--Log Cabin.


Non, il ne sert  rien de causer, _partner_ (compagnon); il faut mettre
la main  la poche et vivement, ou vous ne passerez pas.--Quant  vous,
Jimmy, c'est _all right_; vous pouvez filer.

Celui qui parle est un gaillard de 1m,90, le visage cribl
d'engelures non cicatrises,  veston rouge, cach sous un manteau de
toile huile qui lui descend jusqu'aux pieds,  culottes collantes
noires  bande jaune canari et  bottes  la hussarde; un bonnet
d'astrakan  oreilles couronne le tout. C'est un sergent de la police
canadienne qui interpelle  la fois deux personnages se tenant en face
de lui. L'un, un _Chi-Cha-Ko_ videmment, se confond en explications
incomprhensibles. L'autre, Jimmy, qui a du flair, du savoir-vivre,
vient de glisser quelque chose dans la main gauche du reprsentant de
l'autorit, dont la droite proteste nergiquement de sa dtermination 
ignorer tout argument mal sonnant.

Payez et vous serez considr, ce mot est surtout vrai  la frontire:
agents du fisc, de douane, de police, en tout temps et en tout pays, que
feriez-vous, livrs aux seules ressources d'un maigre salaire? Comment
rsisteriez-vous aux intempries sans le secours d'un cordial
quelconque? Et comme chacun sait qu'elles svissent plus frquemment
dans les environs des postes, c'est surtout l que le cordial doit tre
libralement administr, autrement le service serait impossible,
l'application des rglements boteuse, et l'observation des lois
titubante. On ne peut donc qu'approuver, soit au point de vue de
l'intrt priv desdits agents, soit  celui de l'intrt public, cette
sage coutume qui consiste  fermer l'oeil et  ouvrir la main quand on a
affaire  Jimmy l'intelligent et  changer lgrement d'attitude quand
il s'agit d'un simple _greenhorn_.

[image: LE SERGENT DE POLICE DU POSTE DU WHITE PASS. D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Nous voici, en effet, au sommet du White Pass. Cet amas de neige d'o
sort une hampe portant une loque, c'est la cabane des officiers de
douane et de police, surmonte du drapeau anglais, mis en lambeaux par
l'ouragan. Elle est compltement ensevelie dans les glaces et les
neiges: telle la hutte du Club Alpin en montant  la Jungfrau de
Grindelwald. Mais ici, au lieu de 3 000 mtres, nous ne sommes qu' 800
mtres d'altitude. On descend  la hutte comme  une cave, par des
escaliers taills dans la neige; le jour pntre dans l'unique pice par
une fentre  grand'peine maintenue en communication avec la lumire
extrieure.

Deux hommes, l'un en uniforme rouge de lieutenant de police, l'autre en
civil, crivent  une table appuye  la fentre, couverte de papiers,
de documents, de billets de banque. Autour d'eux les chercheurs d'or
s'excutent et essayent de donner un oeuf pour avoir un boeuf. Qu'est-ce
que dix, cinquante, cent, deux cents piastres (cus de 5 francs), en
regard des milliers et des millions en perspective au terme du voyage?
Peu de chose. Aussi est-ce en souriant et plaisantant que la plupart
des tondus dplient leurs billets de banque ou font sonner en les
comptant ces belles pices amricaines de cent francs en or. Les
officiers sont d'ailleurs courtois et bienveillants et ne paraissent pas
abuser de leur position, qui leur laisse pleins pouvoirs et les fait
seuls arbitres pour dcider des droits  prlever. On a remarqu qu'ils
taient beaucoup plus coulants avec les petits et les pauvres, et certes
il vaut mieux qu'il en soit ainsi que le contraire.

Suivons la foule qui s'parpille pour regagner ses tentes et ses caches
plantes des deux cts du chemin. Ce vaste plateau clatant de
blancheur et couvert de caches, c'est un lac. Qui s'en douterait? Pris
de glace, enseveli sous quelques mtres de neige durcie, on a dblay la
neige, par places, perc la glace et atteint l'eau, qui chaque nuit gle
et chaque matin est remise  l'tat libre.--Comme depuis quatre  cinq
kilomtres en arrire nous n'avons plus rencontr d'arbres, la place
n'est pas trs favorable pour un campement. Nanmoins de nombreuses
caches se succdent sur une distance d'un kilomtre en de et au del
du drapeau, qui est un point de ralliement, un phare de sauvetage pour
les Argonautes en dtresse, perdus sur ces hauts plateaux, alors que
cabanes, tentes et caches, tout a disparu sous le linceul  cristaux
tincelants que dpose presque chaque jour en hiver la tourmente
borale. Tous le connaissent; on ne parle gure du sommet, qui se
dplace pour ainsi dire selon la capricieuse violence de l'ouragan, mais
on dira: Au drapeau, car lui reste immuable. La hampe en est
dchiquete, l'toffe en est dchire, et les couleurs dteintes;
pourtant c'est le drapeau.

[image: LE SOMMET DU WHITE PASS.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais nous voici en prsence d'une de ces caches, et voyons de quoi elle
se compose: en grande partie de lard et de jambon des tats, empils au
centre et entours d'une barricade de sacs de farine du Manitoba, car il
faut se prmunir contre la voracit des chiens. Ceci, c'est une caisse
de chandelles pour s'clairer dans les longues nuits d'hiver du Yukon.
Plus loin sont des botes de conserves, thon, sardines de France, etc.:
voil des lgumes vapors, pommes de terre, oignons, carottes, etc.,
puis des viandes en botes, rosbif, mouton, lapin d'Australie; de
nouveau des sacs, ceux-ci remplis de fruits secs de Californie, pches,
pommes, prunes, abricots, raisins. Une bonbonne de vinaigre, un fromage
en cercle, des cornichons en seau, et encore du sucre, du sel, des pois
et des haricots en sacs, le tout enferm sous une double enveloppe de
toile forte et goudronne.--En faisceaux, vous voyez les piques, les
pelles, les haches, les avirons; dans un grand coffre de charpentier,
des scies, des vrilles, des marteaux, des clous, des vis, et mme du
verre  vitre. Il serait trop long d'numrer le tout; il ne faut
cependant pas oublier le pole, les tuyaux, les ustensiles de cuisine,
la tente, les sacs-lits, les sacs  vtements et souliers, voire mme
des malles, des coffres et des valises.--Une toile  voile est jete sur
la pile de marchandises, et c'est la seule protection juge ncessaire
dans ces parages inhospitaliers, mais honntes... Au dbut, c'est un
chaos; au bout de quelques jours, l'ordre s'tablit, on arrive
facilement  transporter cette quantit d'objets sans rien perdre ni
rien oublier.

Le drapeau est dpass: bientt les derniers vestiges humains
disparaissent et l'obscurit s'paissit, augmente par les flocons
serrs en suspension; les chevaux sont mis au trot sur la surface unie
du lac glac; bientt le cagnon est atteint; c'est un dfil de 3
kilomtres entre des parois resserres et verticales de rochers, au pied
desquels, en t, se fait l'coulement des eaux du lac. La nuit est
noire; par une sorte d'instinct le cheval de tte choisit son chemin,
les autres suivent, et c'est machinalement que la bande descend,
remonte, contourne, verse, se ramasse et finalement, transie de froid et
affame, vers minuit, dcouvre les lumires d'un camp  la lisire du
bois.

C'est la ville du Lever de Soleil (_Sunrise City_). Nous dressons
notre tente, nous mettons en place le pole et son tuyau, et, les
chevaux ayant t pourvus, nous faisons un lger repas avant de nous
faufiler entre nos couvertures, tendues sur la neige mme.

Un beau soleil nous rveille, par une claire matine; les fatigues de la
veille sont oublies et bientt nous sommes en marche vers _Log Cabin_,
qui n'est qu' 5 ou 6 kilomtres; nous y arrivons vers midi, et, ayant
choisi un emplacement convenable, nous y dressons la grande tente et
tablissons l notre quartier gnral pour plusieurs jours. Car, ici,
nous sommes  peu prs  mi-chemin entre le sommet o nos provisions
sont restes et Bennett, o nous devons les transporter et tablir la
prochaine cache.

Comme c'est dimanche, et que la tente est debout, on se repose; Log
Cabin tait alors compose d'une demi-douzaine de huttes en troncs
d'arbres, et de centaines de tentes disposes sans ordre sur la langue
d'un promontoire couvert de pins et de sapins prsentant une barrire
efficace aux vents furieux qui dsolent cette contre; c'tait une sorte
d'oasis.

Le lendemain, changement de dcor: de nouveau, tempte rageante.
Cependant, en route pour le sommet! il faut prendre un chargement, le
descendre  Log Cabin et recommencer le lendemain et le jour suivant, et
ainsi de suite jusqu'au complet puisement du stock; donc courage, et en
avant.

Il y a une srie de lacs du sommet  Log Cabin, relis par des cagnons;
mais  ce moment-l il est impossible de les distinguer, puisque tout
est recouvert d'une glace paisse et que la glace est recouverte d'une
couche de neige profonde de plusieurs mtres et sans cohsion, except
sur la voie bien battue, mais trs troite. La monte se fait sans
encombre, les traneaux tant vides. La descente est moins gaie; ce
terrible cagnon (dfil) nous en fait voir de grises. En quelques
instants le torrent a fait sa troue  travers la glace, l'eau vive,
courante, se montre au fond de certains entonnoirs; le sentier suit la
pente, et la dclivit est si considrable par places qu'il est
impossible de se tenir debout.

Alors, cheval et traneau roulent en bas du talus, heureux quand ils ne
plongent pas dans l'eau profonde; on en est quitte pour dcharger le
tout, relever l'animal, porter  dos au haut de l'escarpement, sacs,
botes et caisses, et refaire le chargement pour recommencer le mme jeu
un peu plus loin. Et ce n'est pas tout; sur les lacs, le milieu du
sentier se trouve plus lev que ses cts, de sorte que le traneau a
une tendance  le quitter et  aller s'enfoncer dans la neige molle. Son
poids entrane le cheval, et l'attelage disparat dans cette masse sans
cohsion: autre opration de sauvetage et nouvelle occasion de
s'infiltrer une dose de petits cristaux blancs entre la peau et le
vtement. Enfin la rue de Log Cabin est crible de trous profonds que
boeufs et chevaux y ont forms en s'enfonant et qui sont des plus
dangereux; que de jambes brises, et, par suite, que de btes abattues!

[image: SUNRISE CITY.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRS LA PHOTOGHAPHIE
DE M. GOLDSCHMIDT.]




V

 Log Cabin.--O le pain vaut son pesant d'or.--Terrible condition
de la piste.--Difficults en chemin.--Bennett.--Sa situation.--Tte
de ligne.--Les htels.--Le lac et les rapides.--Les caches.--Une
chappe au poste de Tagish.--Procession des chercheurs d'or sur le
lac.-- la voile sur la glace.--Le gu de Caribou.


Log Cabin tait,  la fin de l'hiver 1897-98, l'asile, le refuge des
hardis pionniers du Yukon; l, en effet, le dur plerinage touchait  sa
fin, du moins en ce qui concerne le halage des traneaux et le portage 
dos d'homme ou d'animal; c'tait l aussi que le sentier se bifurquait,
une branche portant droit au Nord sur Bennett  12 kilomtres, l'autre
directement  l'Est par le lac Too-shie sur Windy Arm, un bras du lac
Bennett balay par le vent. Cette dernire voie tait plus facile que
l'autre, mais plus longue.

Avant de joindre la file qui jour et nuit est en mouvement entre Log
Cabin et Bennett, jetons un coup d'oeil circulaire sur la place; quelques
cabanes de troncs d'arbres (_logs_) s'lvent de ci de l, au milieu des
tentes de toutes formes, de toutes dimensions, quelques-unes servant
d'curies pour les chevaux et pouvant en abriter jusqu' 50. D'autres
contiennent des centaines de tonnes de foin en balles, des sacs d'avoine
et d'orge, tandis que d'autres, encore plus petites, prennent le titre
pompeux d'htels, restaurants, salons, etc.

Moyennant 2 fr. 50 on peut y savourer une tasse de caf et une tranche
de pt, ou, pour une redevance plus forte, quelque obscure ratatouille
orne d'accessoires ratatins qui ont d tre des pommes de terre, des
navets, des oignons. Un prtendu dessert compos de pruneaux ou de
pommes cuites, et vous en avez pour 5 francs et davantage.

Quelques professionnels, docteurs, horlogers, cordonniers, sont
installs dans de petites tentes au bord du chemin et s'efforcent de
gagner pniblement leur voyage dans l'intrieur. Pour qui aime  scruter
les nbuleux mystres de cet itinraire, il est probable que le docteur
se trouvera tre un charlatan, l'horloger un forgeron et le savetier un
vritable disciple de saint Crpin.

Il est tard et, par suite d'un arrt temporaire de la circulation sur
l'unique rue du campement, la farine a t laisse en arrire.
Impossible de faire le pain pour le repas du soir, et les hommes sont
trop fatigus pour retourner la chercher. Nous visitons donc les
principaux restaurants, htels, boulangeries, mais de pain nulle part;
enfin une femme consent  en cder  peu prs gros comme les deux poings
et ne demande que 5 francs en retour: c'est presque au poids de l'or.
Dornavant nous aurons soin d'avoir toujours  proximit un sac de
farine.

Un certain mardi, le voyage au sommet s'effectue par une tombe de neige
aveuglante et humide, qui finalement nous mouille de part en part; notre
premier traneau, charg de balles de foin, glisse sur une pente de
verglas et roule sens dessus dessous au fond du ravin avec l'homme et le
cheval: ce n'est pas sans peine que le sauvetage s'accomplit.

Plus loin Jack le mulet s'obstine  rester en arrire, et on a mille
peines  lui faire rejoindre la colonne. Enfin, quand on a atteint le
camp,  la nuit, transi, mouill, affam, puis, c'est pour trouver la
tente aplatie sur le sol et recouverte d'une forte couche de neige.
Donnant d'abord aux chevaux les soins qu'ils rclament, nous nous
mettons  l'oeuvre avec les pelles, et, aprs deux heures de dur travail,
nous tirons sur les cordes pour retendre la toile, ce qui n'est pas
petite affaire, la tente ayant 8 mtres de long sur 5 de large et de
haut; puis il faut couper le bois imprgn d'eau et impossible 
allumer. Aprs quelques jours de rude labeur, toute la cache du sommet
est transfre  Log Cabin, et maintenant il va falloir la reporter plus
loin,  Bennett, ou mme plus loin encore, si la glace des lacs Lindeman
et autres tient bon quelques semaines. La piste est encombre, les
fondrires sont nombreuses, en partie combles par les cadavres de
chevaux, dpecs, gluants, rduits en bouillie. C'est une srie
ininterrompue de fosses longues de 2 ou 3 mtres et profondes d'un mtre
plus ou moins; la marche consiste  descendre ces cavits et  les
gravir, de sorte que tantt c'est le cheval qui y disparat, tantt le
traneau.

Ce qu'on y a bris de traits, de timons, de traneaux! et combien de
chevaux s'y sont tus! Une rapide inspection de la route suffit 
rvler le triste tat de choses: on ne voit sur ses bords que lambeaux
de chair parpills et dbris de tous genres. Une forte journe de
travail est ncessaire pour faire le voyage de Bennett et retourner  la
nuit.

Bennett est et restera un des centres les plus actifs et les plus
populeux de l'Alaska; sa position commande les deux principaux passages,
le Chilkoot, le White Pass, et la navigation des lacs et rivires
jusqu' Dawson et Saint-Michel.

C'est le terminus d'un chemin de fer en construction depuis Skagway, qui
est exploit dj jusqu'au sommet du col et qui le sera, on le croit,
jusqu' Bennett au printemps de 1899. Comme tous les villages improviss
de la contre, la localit consiste en une rue unique forme par
l'alignement plus ou moins correct d'une douzaine ou deux de baraques et
cabanes et d'un plus grand nombre de tentes: nous sommes  la mi-avril,
le temps s'claircit, le soleil luit, le froid persiste, 15  20
au-dessous de zro, mais il est si sec qu'il fait moins d'impression que
certains 1 ou 2 au-dessus humides et pntrants  Paris.

La neige couvre le sol de son tapis immacul, et la glace est encore
solidement tablie sur toute la surface du lac, les caches aussi se sont
multiplies, et le dfil d'allants et de venants affairs, presss,
pousss, ne cesse de jour ni de nuit.

Les milliers d'envahisseurs venus par les deux cols se runissent ici;
il leur faut dsormais un bateau, un radeau ou une barque, qu'ils
doivent se construire eux-mmes; le bois de grosseur ncessaire se fait
trs rare  Bennett.

Les planches ne doivent pas avoir moins de 0m,12  0m,15; les plus
gros fts de pins ou de sapins qui croissent aux environs n'ont plus
qu'un diamtre de 0m,15  0m,20 et sont trs rares. Cependant on
voit quelques fosses de scieurs de long, et des bateaux en cours de
construction.

[image: UN PAQUET ABANDONN. DESSIN D'A. PARIS, D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais une scierie est tablie  quelque distance de Bennett, qui a
accapar les meilleures rserves de forts et a vendu les planches
scies, d'abord  raison de 300 dollars les mille pieds carrs, puis qui
les vend un peu moins cher depuis que la demande de bateaux est en
dcroissance. Comme la majeure partie des chercheurs d'or est trop
pauvre pour acheter ces planches, il leur faut chercher ailleurs le bois
avec lequel ils btiront leur arche.  cet effet, ils ont install leurs
caches sur la glace mme du lac, pour les transporter de l  un point
quelconque de ses rives, presque partout revtues de belles forts.

Laissons-les l pour le moment et faisons un tour en ville. Le sentier
du White Pass pour chevaux aboutit presque  l'extrmit du lac
Lindeman, que celui du Chilkoot a long tout entier. Le lac Lindeman est
reli au lac Bennett par une srie de rapides dangereux appels
Homans, qui n'ont pas plus d'un kilomtre et demi de long; l'eau a 
peu prs un mtre de profondeur, mais le courant y est si violent que la
navigation est impossible.

Entrons maintenant, si vous voulez,  l'_Htel du lac Bennett_, cabane
de troncs d'arbres non quarris n'ayant qu'une pice au rez-de-chausse,
 une seule fentre donnant si peu de jour que la porte est constamment
ouverte pour y suppler. Une table flanque de deux bancs grossiers
court le long du mur au-dessous de la fentre: au milieu de la pice
bout un fourneau immense, couvert de marmites, pots, poles  frire,
tandis que la cuisinire et son homme remplissent les plats, versent le
th, se multiplient, courant de l'un  l'autre, ayant peine  satisfaire
la foule d'affams qui se pressent  la table.

Quelques-uns, forcs d'attendre, se tiennent en arrire, causant  voix
basse, se chauffant les mains au tuyau presque rouge, pendant que
d'autres font leur provision de tabac ou dgustent un petit verre, au
comptoir l-bas, au fond, prsid par un vieux type de mercanti  barbe,
 lunettes,  calotte.

Pour le menu, c'est toujours le mme: en ce sens qu'on vous sert ce 
quoi vous ne vous attendez pas et qu'on ne vous sert pas ce que vous
attendez; mais ce qui ne manque pas, c'est l'augmentation de prix, 
laquelle vous ne vous attendez que trop.

Comme une chandelle vient d'tre place sur la table, fiche dans le
goulot d'une bouteille, on peut fermer la porte, et les htes commencent
 grimper par l'chelle qui mne au dortoir, dans la soupente o chacun
finit par trouver un casier avec ou sans couvertures. Les retardataires
restent en bas et se racontent les dernires histoires des placers,
autour d'un verre de grog, puis eux aussi s'en vont se coucher, et
bientt tout dort dans l'htel, pendant qu'au dehors il gle par 25
centigrades.

Comme on nous annonce que la glace commence  devenir mauvaise en bas
de la rivire, nous dcidons d'aller nous renseigner exactement au poste
de police,  50 kilomtres de Bennett,  peu prs  l'endroit o les
eaux du lac entrent dans celles du lac Tagish. L, pensons-nous, nous
apprendrons quel est le point en aval qu'il est possible d'atteindre en
sret.

[image: RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNETT. DESSIN DE
BERTEAULT, D'APRS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Un beau matin donc, le 19 avril, par un temps superbe et clair, et un
froid de 25 degrs, sec et exhilarant qui fouette le sang dans les
veines et nous invite  des actes d'nergie et de vaillance, notre
jument la Noire est harnache au traneau, aux gaies couleurs, bleu,
blanc, et rouge. Assis sur un sac de foin, munis de quelques provisions
de bouche et les jambes enveloppes de couvertures, nous voil bientt
lancs au trot sur la belle glace du lac Bennett, long de 42
kilomtres.

Sur les vingt premiers, une couche de neige recouvre gnralement la
glace, mais elle disparat prs de l'le, l o le lac s'largit  7 ou
8 kilomtres, et les profondeurs vertes et noires de l'eau se rvlent 
travers la limpidit de la carapace solide. C'est une vritable partie
de plaisir; pas de chargement, un trot acclr, deux amis heureux
d'chapper pour une fois  la routine journalire qui dure depuis
bientt un mois, et puis cet air merveilleux, ce soleil glorieux, cette
nature admirable et la bont du Seigneur, tout cela ne provoque-t-il pas
le chant et la louange! Aussi ne nous en faisons-nous pas faute, et
c'est  gorge dploye que notre expdition franchit les distances,
dpassant la masse mouvante des aventuriers attels  leurs petits
traneaux chargs de 200  300 kilos, surmonts d'un mt et d'une voile,
aids de chiens, en tandem, la langue pendante.

[image:  LA VOILE SUR LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRS
UNE PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR.]

De superbes montagnes aux cimes panaches de glaciers s'lancent presque
 pic des rives aux pentes revtues de forts, except pourtant 
l'extrmit Nord du lac, o l'accumulation des dbris a form un
plateau lev de quelques mtres au-dessus du niveau des eaux et distant
de 5  6 kilomtres du pied des montagnes. Ce sont des dunes de sable et
de terre vgtale, recouvertes d'une magnifique fort de pins, sapins et
cdres.

[image: VOYAGEURS SUR LA GLACE DU LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Ici une rivire, par endroits  eau courante, unit ce lac au suivant, en
faisant un coude  angle droit qu'on appelle _Caribou Crossing_ (le gu
de Caribou), et, aprs un parcours de 6  8 kilomtres, pntre dans le
lac Tagish pour gagner l'autre rive.

Nous nous engageons sur un promontoire o l'eau court sur la glace, qui
commence  flchir et  osciller sous le poids. Jugeant l'endroit peu
sr, nous rtrogradons et pour la premire fois nous apercevons un
criteau avertissant les voyageurs de ne pas s'aventurer sur la rivire,
mais de suivre la rive, qui est sans danger. Suivant cet avis, nous
arrivons vers les deux heures aprs midi en vue du poste, qui consiste
en une hutte niche dans les pins,  l'air confortable. Mettant pied 
terre, nous sommes bientt  la porte, orne d'un thermomtre et d'une
peau de lynx frachement corch.

[image: LE GU DE CARIBOU. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Nous entrons; comme de coutume, c'est une seule pice qui sert de salle
 manger, chambre  coucher, cuisine, salon et bureau. Un soldat de la
police est transform en cuisinier, tandis que l'agent des forts M.
W..., prside la table et en fait les honneurs  quelques voyageurs
justement arrivs de l'intrieur.

M. W..., qui est un charmant causeur, plein de gaiet et d'obligeance,
nous indique un emplacement pour camper, l-bas sur les dunes de sable,
dans les bouquets d'arbres. Nous trouverons amplement de quoi construire
notre barque; quant  descendre plus en aval, il ne le conseille pas, vu
qu'il est hors de question d'atteindre le lac Laberge avant la dbcle
des glaces. Il n'est que temps pour se prparer  la navigation.

Il est trop tard pour songer  retourner  Bennett ce jour-l; aussi
restons-nous  souper et  causer. Notre agent est un enthousiaste;
comme pays rien ne vaut le Canada, et comme ville rien ne peut se
comparer  Ottawa. En parlant il se redresse de toute la hauteur de ses
six pieds, ses yeux brillent, sa moustache se hrisse, et la main
tendue, loquent, il en numre les beauts non pareilles. Quelle
situation et quel climat! La rivire et les btiments du Parlement, et
ses rues montantes, et ses rues descendantes! Et puis il s'y fait des
expositions, _sir_, faut les voir.

[image: LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LA PHOTOGRAPHIE
DE M. GOLDSCHMIDT.]

Mais on se fatigue de tout, mme de vanter le Canada; on tend donc un
peu de foin sur les rondins qui forment le plancher; nous nous
blottissons sous une paire de couvertures, et bonne nuit! Aprs un
djeuner frugal, pareil au dner et au souper, nous repartons pour
Bennett, non sans faire une halte  l'endroit qu'on nous a dsign pour
y camper et d'o l'on dcouvre une vue superbe sur les montagnes. Nous
avons avec nous deux chercheurs d'or venus de quelques centaines de
kilomtres dans l'intrieur, du ct des montagnes de la rivire Pelly.




VI

De l'hiver  l't en un jour.--Une catastrophe.--Caribou
Crossing.--Comment on construit les bateaux.--Chasse aux poules de
bruyre.--Pche  l'ombre chevalier.--Prparatifs pour la
navigation des lacs et rivires.--Lancement et dpart.


Passer de l'hiver  l't en un jour semble incroyable; c'est pourtant
ce qui nous arriva le 22 avril. Par un ciel sans nuage et un soleil
brlant, nous chargeons pour la dernire fois nos traneaux,  raison
d'une tonne chacun, puis nous laissons Bennett dans les frimas, la
neige, la glace.

De toutes parts l'oeil, sous l'azur du ciel, ne dcouvre que les tons
froids d'un paysage d'hiver, bleu, violet, lilas, gris. Une longue
procession d'tres humains de tous ges et de toute description se meut
lentement sur la surface du lac, une masse gristre ici et l teinte du
roux ou du noir des voiles hisses sur les traneaux, car le vent
souffle du Sud, descend des hauteurs avoisinant les cols et aide
puissamment  la pousse en avant de tous ces gens-l.

[image: UN MINEUR EN TENUE D'T. D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE M.
GOLDSCHMIDT.]

Nous nous mettons en marche, et quand le gros de la colonne est dpass,
car elle s'parpille bientt dans toutes les directions vers les points
des rives les mieux boiss, nous commenons  trotter gaiement, car
c'est le dernier jour de la marche pnible dans la sente. Mais voici
qu'un traneau, celui de la Noire, s'arrte; son conducteur est jet 
terre; les compagnons l'entourent et s'enquirent. Le choc a t rude,
la clavicule droite est brise, mais le bras se meut sans trop de peine.
L'avis gnral est de dposer le patient dans une des nombreuses tentes
bordant le rivage; il s'y refuse, se sentant, dit-il, la force de
marcher de l'avant et d'atteindre les dunes de sable, libres de neige,
o l'on va camper pour un sjour prolong.

[image: LA FORT  CARIBOU CROSSING. D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE
M. GOLDSCHMIDT.]

Donc, tous remontent sur leur sige, le trot est repris et acclr, la
glace devenant de plus en plus unie et mordante. Un peu aprs six heures
le but est atteint, et nous voici  Caribou Crossing, dans un repli du
terrain couvert d'un vritable tapis de bruyre verte, courte et serre;
quelques fleurettes commencent  ouvrir leur calice, les bourgeons
apparaissent sur les branches d'aubpine, tandis que du ct du lac une
range de pins et de bouleaux repousse l'assaut du vent. Mille insectes
se poursuivent sur les feuilles, les oiseaux voltent discrtement, et
l'air est doux et embaum des senteurs rsineuses des sapins.

C'est vritablement le printemps, ou plutt l't, car, sans transition,
le changement s'opre de saison  saison dans ce Nord tonnant. Il fait
encore grand jour, et bientt la puissante corde qui supporte le fate
de la grande tente est passe dans la fourche d'arbres distants de 15
mtres et hle  force de bras. Quand elle est tendue et fixe au
tronc, les piquets sont enfoncs, les cordelettes attaches, et bientt
sous le couvert hospitalier de la toile  voiles chacun s'occupe, soit 
prparer le repas, soit  joncher le sol de rameaux de sapin, soit 
faire un bandage pour l'estropi, au moyen d'une planchette et d'une
charpe qui maintiendront le bras immobile jusqu' ce que le ressoudage
de l'os se soit effectu. On fait donc sauter le couvercle d'une caisse
 chandelles, on l'encoche aux extrmits, et en un clin d'oeil notre
patient est entortill, li, ficel et mis par des mains rudes, mais
bienveillantes, en voie de gurison. De docteur? Il n'y en a pas; on
fait sans eux, et on s'en trouve.... Passons, cela leur ferait trop de
peine.

Les traneaux sont laisss sur la neige, au pied de la dune; les
chevaux, mis en libert, marquent leur joie de retrouver le vert et le
sec par des gambades folles et se vautrent dans le sable, les quatre
fers en l'air. La neige disparat rapidement des pentes des montagnes
sous l'action d'un soleil puissant et de la douceur de l'air; la glace
des lacs seule va tenir bon pour un mois environ; d'ici l on a le temps
de se prparer  la navigation.

Nous sommes bien installs  Caribou Crossing, avec abondance de bois
sec  proximit. L'intrieur de la tente appelle notre attention
immdiate. La place d'honneur est rserve au pole, qui est mont sur
quatre pieux fichs en terre. Juste en face, une table est improvise au
moyen de quatre piquets sur lesquels on ajuste, en la retournant, la
caisse  rebords bas d'un des traneaux, longue de trois mtres et large
d'un mtre.

C'est parfait; comme siges, des caisses, des barils et mme des
tabourets faits d'une section d'arbre, percs  la vrille de trois trous
dans lesquels sont fichs des rondins.  loisir, un artiste en
menuiserie fabrique deux ou trois chaises en branches de bouleau blanc
et vert du plus bel effet; pour les lits, une couche de sable fin qui
est d'abord lav dans le _pan_ pour s'assurer qu'il ne contient pas
d'or, et l-dessus un amas de branchettes de sapin sur lesquelles le
sac-lit est dpos; le tout est d'un confortable parfait: ce n'est
pourtant pas le repos que nous allons trouver ici. Nous dcidons de
renvoyer les chevaux  Skagway pour les y vendre, attendu qu' Bennett
ils n'ont aucune valeur; comme le foin s'y vend  raison de 150 dollars
la tonne de 1 000 kilos, peu de personnes peuvent se payer le luxe
d'entretenir une curie. D'ailleurs, la plupart de ces btes n'ont plus
aucune utilit, le reste du voyage devant se faire par eau.

Donc, nous prenons cong, non sans motion, des six fidles animaux qui
ont t nos compagnons pendant ces quelques semaines et qui sont en
bonne condition, sans une gratignure, en dpit des culbutes, chutes et
plongeons qu'ils ont excuts, ce soir par exemple, quand, dans un des
plus mauvais passages du Porc-pic, la Noire disparat tout  coup, la
glace cdant sous son poids, et se dbat entre les rocs et dans le
courant rapide. Nous la croyons perdue; cependant avec quelque peu
d'aide elle russit  se sortir de ce mauvais pas, et nous la hissons
sur la terre ferme, transie et haletante, mais saine et sauve. Et puis,
ces braves btes ont t bien soignes, et la pense qu'elles peuvent
tomber en des mains brutales inspire un sentiment de piti et de regret.
Il semble que la souffrance soit la condition morale de la vie, et que
plus on aime, plus on souffre. Mais qui voudrait aimer moins pour avoir
moins  souffrir?

Le temps est sec et admirable: il gle la nuit, quelques degrs
au-dessous de zro; c'est la fin avril, les bourgeons s'entr'ouvrent,
les saules verdissent, les couleurs se corsent, le mica des sables
tincelle aux rayons du soleil, la cascade gronde  quelque distance,
les oiseaux se poursuivent en chantant, oiseaux bleus, oiseaux bruns et
rouges, encore innoms; les pins balancent en rythme leur couronne au
souffle de la brise, exhalant une senteur dlicieuse, et sur le fond
sombre de la fort se dtachent les troncs lancs et d'un blanc
verdtre du bouleau.

Mais il est temps de commencer l'inspection des arbres qui doivent
fournir le matriel de notre embarcation: il les faut droits, avec un
peu de branches, d'un diamtre suffisant, pas moins de 20 centimtres,
en mme temps qu'assez rapprochs les uns des autres pour rduire  un
minimum la distance entre eux et l'chafaudage ncessaire pour le sciage
de long.

Ces conditions ne sont pas faciles  trouver runies; mais, finalement,
les arbres sont choisis, et, pour nous en assurer la possession, nous
faisons une entaille dans l'corce et nous y crivons le nom de
l'expdition. Ayant calcul qu'une douzaine d'arbres feront  peu prs
l'affaire, nous retournons avec des haches et commenons  les abattre
et  les brancher, ce qui est l'occupation d'une journe. Pour la
plate-forme on choisit un endroit o au moins trois arbres, et si
possible quatre, se trouvent disposs en un paralllogramme de
dimensions convenables, par exemple 4 mtres sur 2. S'il n'y a que trois
arbres, on remplace le quatrime en creusant un trou l o il devrait
tre par rapport aux autres et en y dressant une bille bien cale au
moyen de terre et de pierres.

Sur ces quatre colonnes on cheville des traverses qui sont runies l'une
 l'autre par des mortaises, de sorte que tout l'chafaudage est
solidement construit et compact. Du sommet de deux de ces piliers, des
billes vont rejoindre le sol  2 ou 3 mtres de leur base, ce qui
servira au hissage des troncs sur la plate-forme, au moyen de cordes et
de poulies. Les troncs de sapin blanc et de pin, coups aussi longs que
possible, pourvu que le moindre diamtre soit de 15 centimtres, sont
amens au pied de l'chafaudage et, l, corcs et quarris
grossirement et  la hte.

[image: LE SCIAGE DES PLANCHES  CARIBOU CROSSING.--DESSIN DE
VOGEL, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Un de ces troncs ainsi prpars est hiss sur l'chafaudage et
solidement fix dessus, puis un homme y grimpe avec une scie dont son
compagnon tient l'autre bout. Le tronc a t marqu au pralable au
moyen d'une ligne noircie au charbon, tendue d'un bout  l'autre.

On obtient ainsi une srie de lignes parallles, distantes de 5 ou 6
centimtres, donnant l'paisseur des planches. La scie est mise ensuite
en mouvement, et le travail se poursuit monotone; les planches sont
entasses  l'ombre, pour scher. Puis on scie encore des pices
carres, de diffrentes dimensions, qui doivent servir  la charpente de
la barque.

Il y a, en outre,  faonner le mt et les avirons pris  des arbres
secs  cause de leur lgret. C'est un travail considrable, qui dure
quelques semaines, et c'est ainsi que tout le mois de mai se passe 
cette besogne.

Il y avait dans notre voisinage immdiat une bande d'Argonautes
d'environ 40 personnes, venant de l'Iowa, et possdant une machine 
vapeur avec laquelle ils faisaient marcher une scierie; ils eurent assez
de planches pour construire deux bateaux  vapeur, un grand et un petit.

Cette compagnie avait comme destination une rivire se jetant dans le
Yukon infrieur  plus de 1 500 kilomtres au-dessous de Dawson; mais
les avis s'tant partags sur les chances de cette entreprise lointaine,
l'association se rompit, et finalement le vapeur, construit pour 40
personnes, n'en portait que 10 ou 12  son passage  Dawson.

Tout le reste s'tait parpill le long de la rivire. Ce cas fut
d'ailleurs trs frquent; on vit rarement une association de plus de 2
ou 3 personnes parvenir sans querelle  son terme; des couples d'amis
mme ne pouvaient s'entendre trs longtemps, et cependant il tait
presque impossible de marcher seul; c'est l un des phnomnes les plus
curieux  noter dans l'histoire morale de l'immigration.

Les boeufs qui avaient transport les marchandises de leurs propritaires
servaient en ce moment  les nourrir; il y avait alors abondance de
viande frache, un peu coriace mais saine, et reposant l'estomac du
rgime prolong du lard et du jambon. Le prix en tait assez modr: 25
sous la livre. Puis dans les ruisseaux, maintenant  eau courante, les
truites et les ombres chevaliers se pchaient aisment au harpon, quand
elles remontaient les rapides en bandes pour aller frayer; les canards
et les oies aussi se voyaient en vols immenses, se dirigeant 
tire-d'aile vers le Nord, et souvent s'abattant pour chercher leur proie
dans les cours d'eau et les marais.

C'tait  l'extrmit du lac que les campements taient le plus
nombreux.  la fin de mai les bateaux taient presque tous achevs, et
comme on n'avait pas autre chose  faire, une fusillade nourrie faisait
rage ds l'aube, qui se montrait alors  3 heures du matin, jusqu' la
nuit  prs de 10 heures. On tirait les canards hors de porte, et
quelquefois on relevait une touffette de plumes; on les tirait au
pistolet et au revolver, au fusil de chasse et  la carabine, aux armes
de chasse et aux armes de guerre, et finalement on allait acheter une
tranche de boeuf. Les canards du Yukon sont les plus rfractaires qu'on
ait jamais vus, et les oies ne leur cdent en rien.

Quant au caribou et  l'lan, ils se font rares dans ces parages 
prsent si visits par l'homme. Il arrivait cependant assez frquemment
qu'on en rencontrt de solitaires; un de nos voisins, M. A..., chasseur
de profession, remontant la rivire Wilson, qui, venant de l'Ouest, se
jette dans le Yukon non loin de Caribou Crossing, aperut un lan se
baignant dans le courant, et russit  l'abattre aprs lui avoir log
sept balles dans le corps.

Il revint au camp et avisa ses amis qu'ils pouvaient aller se pourvoir
de chair frache moyennant une moiti du chargement  son profit. Comme
l'animal se trouvait  quelque 35 ou 40 kilomtres de distance, la
plupart des amis prfrrent se passer de cette aubaine, tandis que
d'autres bravement s'en furent dpecer et rapporter  dos 30  40 kilos
de bonne viande trs pareille au boeuf, mais plus tendre et ayant un
petit got sauvage.

[image: LES BATEAUX  CARIBOU CROSSING.--DESSIN D'A. PARIS,
D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les forts, qui couvrent de vastes territoires le long de ces lacs,
seraient magnifiques si elles n'taient si souvent et si terriblement
dvastes par les incendies que provoquent quelquefois la ngligence des
campeurs, mais plus frquemment encore la combustion spontane. Ce
fait explique la raret extraordinaire du gibier. Le chasseur peut
parcourir des hectares de bois superbes, qui, semble-t-il, devraient
pulluler de gibier de toute sorte, sans voir autre chose que  et l un
livre, et plus souvent un cureuil ou une poule de bruyre.

Les colonnades de sapins, de cdres, de pins, sont parfois si serres
que la lumire a peine  clairer les dessous, d'un noir verdtre, de
ces dmes de feuillage et de rameaux; l'air est immobile, le silence est
terrible, il pse sur vous et remplit l'me d'une horreur inexplicable.
En effet, on ne s'attend  rien d'effrayant, on ralise plutt l'absence
complte de tout tre bon ou mauvais. Pas un son, pas un bruissement,
pas le plus lger froissement de branches ou de feuilles; l'atmosphre
est vide et la vie est teinte; on se surprend  s'couter marcher comme
un autre soi-mme, et oppress on s'assied, l'arme entre les mains, prt
 faire feu sur l'apparition qui, on le sait, ne se produira pas.

Silence des bois, horreur des bois, mystrieuse fort, majest des
antres impntrables, fts et colonnes, involontaires tmoins de cette
question muette qui reste sans rponse: on sort de l, comme d'un rve,
sans se souvenir.

La mousse est paisse, on y enfonce quelquefois  mi-jambe, et l'eau est
l partout, suintant, jaillissant, s'infiltrant, limpide, enfivre.
L'espace se fait, la lumire revient; un sifflement  distance, vous
avancez prudemment, puis vous apercevez bientt un joli cureuil gris,
au dos roux, vous regardant plant sur ses pattes de derrire, effar,
tremblant, redoublant ses cris aigus. Va, petit, ce n'est pas  toi
qu'on en veut!

La varit des mousses est immense; par places, c'est un ouvrage de
tapisserie qui ne dparerait pas le salon le plus lgant; c'est un
fouillis de rameaux minuscules, crps, dlis et de teintes exquises,
lilas, lie de vin, comme brods sur un fond plus sombre d'meraude et de
vert pomme. On n'a garde de fouler aux pieds ces chefs-d'oeuvre. Tout 
coup un bruit sourd nous fait dresser l'oreille: c'est comme un
roulement de camion  distance; aprs un arrt de quelques secondes, il
se fait de nouveau entendre; puis une masse noire traverse la clairire
et s'abat sur le sol  une distance de quelques mtres; on peut
distinguer un oiseau de la grosseur d'un poulet, l'infime cause de tout
ce tracas. Il vient de quitter un sapin et se pose  terre en vous
regardant fixement. Feu! le voil mort: c'est une poule de bruyre de
petite espce,  chair excellente, au plumage d'un brun presque noir
avec une frange blanche dessinant les petites plumes, et au-dessus de
l'oeil une cocarde demi-ronde d'un cramoisi trs vif. C'est un fort bel
oiseau, mais il est galement stupide, car, au lieu de fuir, il se
tourne vers le chasseur comme hypnotis, l'observe et offre ainsi un but
facile au fusil; il est assez commun en Alaska; le mle se reconnat 
une aigrette.

Des pistes nombreuses de lynx se reconnaissent et traversent, ici et l,
des bancs de sable.

Descendant un talus form par l'rosion d'ardoises pourries, on arrive 
un tang circulaire de 1 kilomtre de diamtre, recouvert d'herbe et de
roseaux sur presque toute sa surface, except un petit bassin au centre,
 eau plus profonde, o se cachent sans doute des palmipdes. Avanant
bravement dans l'eau glaciale qui monte bientt au haut des jambes,
l'intrpide chasseur voit s'envoler une bande de canards hors de porte,
et par acquit de conscience il fait en l'air une dcharge qui n'a pour
rsultat que d'veiller des myriades de maringouins; ceux-ci, sonnant la
charge, forcent l'imprudent  une retraite prcipite. De poules de
bruyre qu'on peut prendre, il n'y en a pas; les canards, on les trouve
en masse, mais on ne peut pas les avoir: curieux pays!

Revenons  notre bateau: il a t dcid qu'on le ferait carr,  fond
plat, de dimensions plus que suffisantes pour porter six hommes et 6
tonnes de fret de toute nature; il aura donc 10 mtres de long, 2m,50
de large et 0m,50 de profondeur.

[image: NOTRE BATEAU LA VILLE DE PARIS  CARIBOU
CROSSING.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les pices de la charpente sont assembles sur un chantier tabli prs
de la tente et non loin du rivage; puis les planches, soigneusement
rabotes, sont cloues sur place; enfin, le tout tant solidement
chevill et boulonn, on retourne le bateau pour le calfater en
largissant les fentes, en sparant les planches, et en bourrant les
interstices de filasse sur laquelle on verse de la poix bouillante;
aprs cela l'eau ne pntrera pas.

[image: LA FLOTTE SUR LE LAC TAGISH. DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les ponts de l'avant et de l'arrire sont achevs, le mt mis en place;
une cabine devant servir de cuisine et de chambre  manger reoit le
pole; un puissant aviron est encastr en guise de gouvernail dans une
fourche naturelle d'arbre et renforc d'un boulon  l'extrmit; une
pompe est place de faon  pouvoir puiser l'eau qui peut s'infiltrer;
enfin la voile, faite d'une fraction de la grande tente, est attache 
ses vergues, et, en capitales rouges et bleues, les mots VILLE de PARIS
s'talent sur sa blanche toffe.

Puis au moyen de rouleaux et de planches la pesante embarcation est
lance, car depuis quelques jours les glaces ont entirement disparu, et
l're de la navigation a t ouverte, ce dont tmoignent les centaines
de bateaux qui franchissent le Caribou Crossing.

Deux ou trois jours suffisent pour s'assurer que tout est en ordre, que
la barque tient bien dans l'eau et que la pompe est une superfluit;
alors on procde au chargement.

Les traneaux sont dmonts, et les parties les plus pesantes places au
fond, puis les sacs, caisses, botes, ballots, s'entassent
mthodiquement et de faon que l'arrire soit tant soit peu plus charg
que l'avant. Enfin sur le tout se posent les longues caisses de 3m X
1m garnies des sacs-lits. Ainsi charge la _Ville de Paris_ a un
tirant d'eau de 35  40 centimtres et peut naviguer dans les eaux les
plus basses que nous soyons exposs  rencontrer en bas de la rivire.

Le vendredi 3 juin, le chargement est termin, et le soir  8 heures
nous nous embarquons. Nous prenons d'abord un peu de repos, car le vent
est faible, et nous attendons qu'il frachisse pour larguer l'amarre.

Un peu aprs minuit, le capitaine (c'est un de nos hommes qui s'entend
quelque peu au maniement d'un bateau) nous rveille; nous nous mettons 
l'eau chausss de nos hautes bottes en caoutchouc et nous poussons la
barque en pleine eau. La brise est encore trop lgre pour que nous
usions de la voile; aussi devons-nous avoir recours aux rames, et nous
voil partis au petit jour, car,  cette saison, dj il ne fait plus
nuit. Non sans regret nous disons adieu  ce camp dans les dunes et les
pins, o nous avons pass un peu plus d'un mois par un beau temps
presque continuel.




VII

Les lacs.--La rivire Six Mile.--Au poste de Tagish.--Un prche en
plein air.--Quatre assassins indiens.--Tragdie.--Le lac Marsh.--La
flottille de bateaux.--Un violoniste hongrois.--Une truite
saumone.


En quelques minutes le chenal qui verse les eaux du lac Bennett dans le
lac Tagish est atteint; mais, comme le courant n'est pas trs rapide et
que le vent est tomb, il nous faut ramer  force de bras; puis, l o
la rivire fait un coude presque  angle droit avant d'arriver au second
lac, le vent saute et nous souffle en face, de sorte qu'il nous est
impossible de mouvoir la pesante masse; force est d'aborder et
d'attendre que le vent tourne de nouveau et nous permette d'avancer.

[image: LA RIVIRE SIX MILE.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il est environ 6 heures du matin et on reste en panne jusqu' 10 heures;
enfin la saute favorable se produit et nous nous remettons en route.
Nous entrons sans peine dans le lac Tagish, bien que le passage soit
trs troit et abonde en bancs de sable o plusieurs bateaux s'chouent
et dont ils sont quelquefois des heures  sortir. Les eaux sont
couvertes d'embarcations de toutes grandeurs, formes et grements; leur
voilure est non moins pittoresque de formes et de couleurs, et le
personnel aussi htrogne qu'on peut le souhaiter d'une invasion de ce
genre.

Mais bientt il faut baisser la voile, l'air est calme et, pour ne pas
rester tout  fait immobiles, deux hommes descendent  terre et au moyen
d'une longue corde halent la barque, aids par les camarades rests 
bord et arms de gaffes.

On arrive ainsi en face du terrible _Windy Arm_ (le bras du vent), qui
est l'entre d'une baie trs troite et longue de 18  20 kilomtres,
trs redoute des navigateurs. De nombreux naufrages ont eu lieu  ce
point, et il arrive souvent que la traverse de cette nappe d'eau est
impossible pendant plusieurs jours; mais nous la faisons  la rame et
bientt  la voile, car une bonne brise s'est leve. Le lac Tagish est
long de 30 kilomtres; sa largeur moyenne est de 2  3. Il est rejoint
par le Taku Arm, venant du Sud, et qui doit tre de longueur
considrable si l'on en juge par la dpression entre les montagnes, qui
peut se discerner  perte de vue.

Tous ces bras sont dsigns par le Dr Dawson, le fameux gologue
canadien, sous le nom de lac Tagish et sont les lieux de pche et de
chasse des Indiens de ce nom. De hautes montagnes de 2 000  3 000
mtres enserrent les lacs Bennett et Tagish et leur donnent une forme
d'S renverse, la direction gnrale tant Nord, Est et Nord. Vers
l'extrmit Nord du lac Tagish et sur le versant Ouest, les montagnes
s'loignent des rives, laissant de vastes plaines marcageuses entre
leur pied et les eaux du lac, qui se dversent par la rivire Six Mile
(9 kilomtres) dans le lac Marsh.

Des rochers  fleur d'eau  l'entre de ce chenal exigent quelque
attention; mais bientt nous voici  Tagish Post, station de la police
canadienne; c'est ici qu'il faut faire viser les papiers de douane
dlivrs au White Pass, et, comme c'est dimanche matin et que
l'observation du jour dominical est rigoureuse au Canada, nous devons
renvoyer  lundi la visite des bureaux. Nous en profitons pour faire un
tour  travers le camp fourmillant de monde, tandis que des centaines de
bateaux se suivent cte  cte sur la rive borde de saules.

 quelques mtres de l les sombres sapins s'lvent serrs, ombrageant
des tentes et entourant d'une enceinte de verdure les spacieux
paralllogrammes o se dressent les constructions officielles; ce sont
des _loghouses_, ou maisons en troncs d'arbres longues et basses,
perces de trs petites fentres et de quelques portes amnages pour la
police, les douaniers, les officiers et leurs familles; elles
contiennent des appartements, des rfectoires, des bureaux, des
magasins.

[image: LE PRCHE  TAGISH POST.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: LE MINEUR FOX ET SES ASSASSINS INDIENS, PRISONNIERS 
TAGISH POST. DESSIN DE L'AUTEUR.]

Mais approchons-nous du centre de la place forme par les trois corps
de btiment  angle droit: une foule s'est assemble l, hommes, femmes,
mme quelques enfants; les uns se sont assis sur des bancs grossiers,
faits d'une planche cloue sur des pieux enfouis dans la terre, d'autres
sont accroupis sur le sol, d'autres encore ont improvis des siges avec
des objets trouvs sur les lieux, traneaux, baquets, barils, troncs
d'arbres. Vis--vis des bancs une table trs simple recouverte d'un
tapis sur lequel repose une Bible: c'est le prche. Chacun se recueille,
et au milieu d'un silence solennel, le ministre, un jeune homme imberbe,
 lunettes, en costume de mineur et nu-tte, prie, dirige le chant, et
dbite un sermon. Les hymmes sont chantes debout par toute
l'assistance. Ce sont les mlodies et les cantiques populaires que tous
les gens de race anglo-saxonne connaissent par coeur, les ayant appris
dans leur jeunesse  l'cole du dimanche. Le discours est plein
d'allusions  la condition des migrs, et les prires, la dernire
surtout, dans laquelle le prdicateur recommande  la grce divine les
parents, les familles, les amis laisss en arrire, font se gonfler bien
des coeurs et couler bien des larmes. Car, aprs tout, n'est-ce pas pour
eux qu'on est parti? N'est-ce pas pour ce qu'on a de plus cher qu'on
endure tant de privations, qu'on accepte tant de sacrifices? Et tous ne
savent-ils pas, dans cette assistance, qu'avant longtemps leurs rangs
seront dcims et que les bien-aims pour lesquels ils se sacrifient,
beaucoup d'entre eux ne les reverront pas? Comment l'motion
pourrait-elle tre absente  l'vocation de tels souvenirs et de telles
rflexions? C'est un fait remarquable que, parmi ces hommes rudes, de
terribles jureurs souvent, la plupart prts  verser le sang, il n'y en
a pas un seul qui ne respecte la parole de Dieu. Ils sont indiffrents
peut-tre, jamais moqueurs, et en prsence d'une croyance sincre, ils
s'inclinent avec dfrence. Et aujourd'hui ces gants, tout en muscles
et en nergie, qui semblent taills  la hache dans la chair humaine,
s'inclinent, humbles et confiants, comme de petits enfants. L'impression
est profonde.

Aprs la qute faite par des officiers en uniforme carlate, et
recueillie dans leur chapeau en feutre gris  bords rigides, on se
disperse pour aller djeuner, car il est midi. Ceux qui ne sont pas
presss visitent le poste et, curieux, examinent une tente  l'entre de
laquelle un sergent fait bonne garde, la carabine  la main et le
revolver muni d'une cartouchire pleine. Des piquets runis par une
corde tiennent  distance la foule, qui est videmment dans l'attente de
quelque chose.

Le sergent pntre  l'intrieur de la tente et en ressort bientt,
conduisant quatre Indiens de 16  20 ans lis l'un  l'autre par une
chane pesante rive aux chevilles au moyen d'anneaux, termine par une
enclume norme que porte en ses mains le dernier des prisonniers. Ce
sont les assassins de Meehan et de Fox, deux prospecteurs qui au
printemps furent, l'un tu, l'autre bless, dans une embuscade dresse
par ces vauriens.

Le cortge s'avance lentement, traverse la place et pntre dans un des
corps de logis que nous avons dcrits.

Suivons-le: les prisonniers sont conduits dans une chambre assez vaste
contenant deux tables le long des murs;  l'une sont assis, mangeant et
buvant, une dizaine de soldats. Les nouveaux venus se placent seuls
autour de l'autre et commencent  attaquer de fort bon apptit, et en
plaisantant, ce qu'on peut deviner  leurs sourires, les plats de viande
et de farineux qu'un soldat met devant eux. Ils se ressemblent comme
tous les Indiens, et rien sur leur visage impassible ne dnote le
criminel. Ils ont cru faire acte de braves, ils considrent leur crime
comme un honneur. Tout Indien en ferait de mme s'il en avait
l'occasion. Faudrait-il donc dclarer correct le mot cynique d'un
Amricain: Il n'y a d'Indien bon que l'Indien mort? Les vieux
trappeurs, les coureurs des bois vous diront qu'il ne faut jamais se
fier  cette race.

[image: CANYON HTEL  L'ENTRE DES RAPIDES DU WHITE HORSE.
DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]




VIII

La rivire Fifty Mile.--Miles Canyon.--Un tramway en troncs
d'arbres.--Les rapides du White Horse.--Nombreuses
victimes.--Naufrages.--Un mariage en canot.--Le lac Laberge.--Trois
jours sur une le.


La rivire Lewis, aprs avoir travers les lacs Bennett, Tagish et
Marsh, coule pendant 80 kilomtres avant d'atteindre le lac Laberge;
dans cette partie de son cours, elle se nomme la rivire Fifty Mile. Sa
largeur est de 200 mtres environ; elle forme de nombreux mandres, et
son lit abonde en promontoires et en barres de sable. Les rives sont
boises et accidentes; les bancs d'argile s'lvent par places  100
mtres de hauteur et sont habits par des myriades de martinets qui s'y
creusent des nids, dont les ouvertures innombrables font penser  une
cumoire droule tout le long de la rivire. Le vent remonte la valle
et le courant est peu rapide. Nous prenons donc l'aviron, et vers 5
heures du soir nous accostons  un kilomtre au-dessus de _Canyon
Htel_; ici la rivire fait un coude  angle droit et  l'Ouest, sur
quelques cents mtres, pour en faire un second et reprendre la direction
du Nord  l'entre mme du Canyon. Nous allons examiner les lieux, mais
sans nous prononcer; au premier coude, o sont deux ou trois longs
btiments en troncs d'arbres tout  fait pareils  ceux de Tagish Post
et s'intitulant pompeusement _Htel_ et _Salon_, il y a un tramway avec
rails faits de troncs d'arbres corcs et sur lesquels roulent, tirs
par deux chevaux, des camions  roues de fer  trs large bande concave
destines  emboter la convexit des rails en bois. Ce tramway suit une
ligne formant l'hypothnuse de l'angle dont le sommet est le
commencement de Miles Canyon et va rejoindre la rivire juste au-dessous
des rapides du White Horse,  6 kilomtres de l'htel.

Ainsi les voyageurs prudents vitent le Cagnon et les rapides en prenant
le tramway: leurs provisions sont transportes par la mme voie,
l'embarcation seule, vide, est abandonne  la violence du courant et
happe au passage en aval du White Horse. Seulement la taxe de trois
sous par livre prleve pour ce service est quelquefois cause que l'on
prfre tenter la descente, gens, marchandises et barque, moyennant une
rtribution raisonnable accepte par un pilote d'exprience.

[image: MILES CANYON (RAPIDES DU WHITE HOUSE).

DESSIN DE TAYLOR, D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

C'est ce qui nous arrive: rentrs  bord, nous sommes accosts par un de
ces pilotes, qui nous persuade de louer ses services pour une somme de
45 dollars. Il propose de nous descendre ce jour-l jusqu' l'entre du
Cagnon, car il a sa tente dresse l; nous acceptons et nous amarrons,
passant une double corde autour d'un arbre solide, car le courant est
dj trs fort, et entre les parois verticales de la brche troite par
o se prcipitent en mugissant les eaux refoules de la rivire, nous
voyons s'lever un dos d'ne d'cume blanche qui ne promet rien de bon.
Comme nous dormons  bord, ainsi que d'habitude, nous tenons  ce que
notre sommeil ne soit pas troubl par des cauchemars affreux o nous
nous verrions, la chane brise, partir en drive comme une flche,
entrer dans ce Styx, chevaucher le dos d'ne et, arrivs au bassin
central, tre saisis dans le tourbillon du remous et fracasss contre
les colonnes de basalte noir. Mais le matin nous retrouve,  surprise,
en sret  la mme place, et bientt notre pilote arrive avec son aide
et prend place  l'avant, o un aviron est solidement fix, tandis que
le second s'empare du gouvernail, qui n'est, comme on le sait, qu'une
puissante rame. On nous recommande,  nous quatre de l'quipage, de
ramer avec autant de force qu'il est possible, afin de marcher plus vite
que le courant, qui est de 24 kilomtres  l'heure, et de permettre
ainsi au pilote de manoeuvrer.

Aprs une prire mentale, courte mais loquente, nous voil partis; le
Cagnon est entr, franchi, puis le bassin, puis encore le Cagnon, et
nous voil dehors; cela a pris un peu plus de deux minutes pour faire ce
kilomtre. Nous avons ram dur et n'avons vu qu'une masse noire, des
rochers  droite et  gauche, qu'une masse blanche, l'cume, en avant et
tout autour de nous, et nous n'avons entendu que le roulement de
tonnerre de ces eaux violemment comprimes dans l'impasse, et le cri
strident, dominant ce tonnerre, du pilote commandant la manoeuvre. Son
cri redouble d'intensit quand on tourne une colonne, sans la toucher
heureusement, car un contact  ce moment-l serait fatal. Enfin, tout va
bien, et nous continuons, encourags par ce premier succs.

Cette course folle nous amne au rapide du White Horse, prs de 3
kilomtres plus bas que le Cagnon; on y arrive par une succession de
rapides peu dangereux; mme on aborde pour changer d'hommes; les deux
pilotes nous quittent ici et sont remplacs par un Sang-ml, 
l'encolure puissante. Il nous recommande galement de ramer  outrance
pour gagner le courant de vitesse; en route donc et bon courage! Nous
voici bientt engags dans les rapides, un peu moins longs que le
Cagnon, mais plus dangereux peut-tre; les eaux resserres dans un
troit chenal bondissent en montagnes d'cume roulant sur d'normes
blocs de roche o se sont briss maints esquifs, et o ont pri maints
quipages. Voici ce qu'en dit M. Ogilvie, autrefois gomtre-arpenteur
officiel et maintenant gouverneur du Yukon: Vous pouvez descendre les
rapides du White Horse, si vous voulez, du moins vous pouvez essayer.
Pas moi. J'ai dcouvert que, dans une seule saison, treize hommes ont
perdu la vie en les descendant, et, bien que je ne donne pas ceci comme
certain, je crois que ce doit avoir t une forte proportion de ceux qui
l'ont tent.

[image: TRANEAUX  VOILES SUR LE LAC LABERGE. D'APRS UNE
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Le Cagnon est large de 30 mtres  peu prs, et ses rochers de basalte
presque  pic ont de 20  30 mtres de hauteur. La chute totale dans le
Cagnon et les rapides du White Horse a t mesure: elle est 10 mtres.
Puis  quelque distance au-dessous de ces derniers le courant est rapide
et la rivire large, avec de nombreuses barres de gravier. Le nom de
White Horse (cheval blanc) ne se rapporte pas  un cheval blanc
quelconque, mais, dans le Canada, il voque l'ide de pril, de danger.
C'est du moins ce que nous explique un coureur des bois canadien. Il est
certain que ces rapides ont fait de nombreuses victimes,  ce point
qu'en juin dernier la police a interdit aux femmes et aux enfants de les
descendre; ils doivent prendre le tramway et rejoindre leurs gens
au-dessous des rapides.

Nous les avons franchis heureusement, Dieu merci, et nous accostons
immdiatement pour prendre un court repos, car la tension des nerfs et
l'effort nergique qu'il a fallu dployer pour ramer nous ont quelque
peu fatigus. Mais comme nous dcidons de ne pas djeuner avant d'avoir
atteint une section de la rivire o le courant est moins vif, nous nous
remettons en route sans tarder. Ici la rivire est divise en plusieurs
bras par des barres de gravier jonches des dbris des bateaux qui ont
chavir dans les rapides; quelques-uns sont encore en assez bon tat et
n'ont qu'une voie d'eau rparable; mais de certains autres il ne reste
qu'une pile de bois enchevtrs, briss menus, rappelant un jeu de
jonchets. Quelques naufrags tendent sur la rive les rares effets
qu'ils ont pu sauver, tandis que d'autres, n'ayant plus rien  scher,
se schent eux-mmes. Pour nous, nous n'avons fait qu'embarquer une lame
ou deux, qui n'ont caus aucun dommage; pleins de reconnaissance, nous
prenons cong de notre pilote, qui reoit en souriant son argent et nos
loges et dclare en mme temps qu'il n'a jamais vu (en parlant de nous)
de si pitres rameurs. Nous baissons la tte, humilis, tout en
admettant que c'est la vrit. Nous lui serrons la main, et au revoir,
sans rancune.

Nous apprenons que George Hamner, le fameux pilote des rapides de White
Horse, s'est mari rcemment, et, comme il convient  sa carrire de
prils et d'aventure, la crmonie du mariage a t clbre dans un
bateau descendant les rapides. Quand le ministre dit: Je vous dclare
mari et femme, il eut  lever la voix au point de crier et eut peine 
se faire entendre dans le mugissement des eaux dchanes. L'pouse est
une personne cultive qui, il y a quelques annes, visita le Transvaal
et interviewa le prsident Krger pour la _Tribune_ de New-York.

D'ici au lac Laberge, il y a 40 kilomtres, et la rivire Fifty Mile
prsente les mmes caractres que dans sa partie suprieure; elle dcrit
de nombreux circuits et court au pied de collines peu leves et
boises, assez larges par endroits, formant des lots et des barres de
sable et de gravier.  son embouchure, les collines s'abaissent et font
place  des plaines couvertes d'herbes et coupes de marcages; nous
campons sur la rive. Le lendemain nous nous avanons  la rame et
prudemment dans le delta aux eaux peu profondes et ncessitant l'emploi
frquent de la sonde. Enfin nous gagnons le large, mais le vent ne se
presse pas de souffler; nous continuons  ramer, et bientt la brise se
lve, malheureusement elle vient du Nord, c'est--dire en sens contraire
 notre marche. Nous travaillons avec acharnement, mais, vers deux
heures, force nous est d'atterrir sur une le, car il devient impossible
de faire avancer notre pesante barque en face de cet obstacle. Nous
passons ainsi trois jours sur ces les du lac Laberge.

[image: LE LAC LABERGE. DESSIN DE TAYLOR, D'APRS UNE
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]




IX

La rivire Thirty Mile.--Dangers de cette rivire.--Nous
l'chappons belle.--Les rivires Teslin, Lewis, Big Salmon.


Le Cagnon et les rapides passs, on pouvait s'attendre  n'avoir plus
que de l'agrment en descendant la rivire, mais nous devions tre
dtromps, car la rivire Thirty Mile nous rservait des surprises
dsagrables. En effet,  peine tions-nous engags dans ses mandres
que nous fmes emports par un courant excessivement rapide, de 12
kilomtres  l'heure, ce qui n'est pas dj si mal, si l'on se
reprsente qu'il faut avoir l'oeil incessamment sur les rochers et les
barres, qui pullulent dans ces eaux. Premirement, il y a  droite une
pointe de roc avec laquelle peu de bateaux n'ont pas eu affaire; vous y
tes ports directement, et ce n'est qu' force de rames qu'il est
possible de l'viter et de rester dans le courant resserr entre le roc
et la rive. Comme nous passions, une des chevilles qui retenaient
l'aviron d'avant se rompit, et l'homme qui le maniait fut presque jet 
l'eau avec sa rame. Heureusement celle-ci tait retenue avec une corde
solide, et l'on put ainsi, sans accident, tenter d'aborder, ce qui tait
urgent pour la rparation de la fourche d'avant, de laquelle on ne
pouvait se passer. Deux hommes sautent  terre avec l'amarre, et l'un
d'eux russit  passer l'extrmit autour d'un sapin, mais l'autre, le
timonier, qui tenait le milieu de la corde et devait l'enrouler autour
du tronc d'un arbre coup  un mtre du sol, excit et hors de lui,
croyant saisir le tronc, ne faisait qu'embrasser le vide; pendant ce
temps la corde lui glissait entre les mains, et la _Ville de Paris_ s'en
allait  la drive; on voyait le moment o l'amarre, arrive au bout de
sa longueur et fortement enroule autour du sapin, allait se tendre et
se dtacher au premier choc. Les hommes rests  bord suivaient de l'oeil
cette scne et attendaient stoquement l'instant psychologique. Si le
cble partait, c'taient srement le naufrage et ses consquences. Fort
heureusement, grce  la Providence sans doute, la corde en se tendant
accrocha le bout d'une grosse poutre fixe en travers  l'avant et la
fit sauter en clats, amortissant le choc, l'annulant pour ainsi dire.
La barque tait sauve avec son quipage. Nous rparmes l'accident en
remplaant les chevilles de bois par des tiges de fer appartenant aux
traneaux, et aprs deux ou trois heures d'arrt nous nous remmes en
route.

[image: RAPIDES DE LA RIVIRE THIRTY MILE.--D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE  SEATTLE.]

Nous voici  l'embouchure de la rivire Teslin, qui vient du Sud, du lac
du mme nom, et dont les eaux sont de couleur brun fonc, tandis que
celles de la Lewis sont bleues. Cinquante kilomtres plus loin, la
rivire Big Salmon (gros saumon) se jette dans la Lewis, qui conserve
une largeur d'environ 200 mtres et dont le courant est ici de 7  8
kilomtres  l'heure.




X

Les Cinq Doigts.--Les Rapides de Rink.--Fort Selkirk.--Un tombeau
indien.--Le Yukon.--La rivire Blanche.--La rivire Stewart.--Les
Caches.--Le poste de Sixty Mile.--La rivire Indienne.--Les oies et
les les du Yukon.--Vitesse du courant.--Arrive  Dawson.


Environ 50 kilomtres en aval de Little Salmon, la rivire s'largit en
bassin, ses eaux tant retardes par une barrire naturelle de plusieurs
lots de roche conglomre et nomms les Five Fingers (Cinq Doigts),
non, comme on le croit gnralement,  cause de leur nombre, mais parce
que le principal de ces rcifs, vu du haut de la cte de la rive droite,
est divis en groupes de rochers imitant les cinq doigts de la main.
Telle est du moins la version du major T... de Qubec.

L'eau refoule par cette muraille est surleve d'environ 30
centimtres, et, se prcipitant dans les intervalles des rocs, elle
produit un bombement de quelques mtres. On choisit d'ordinaire le
passage de droite, qui, bien qu'troit, a l'eau la plus profonde, et
avec un peu d'attention, si l'on engage le bateau de faon  enfiler
carrment le chenal, il n'y a pas d'autre inconvnient que d'embarquer
un peu d'eau. Le rocher pass, voici une srie de rapides sans
importance, et le courant, trs vif  cet endroit, nous emporte bientt
vers les Rapides de Rink qu'on peut viter en se tenant trs prs de la
rive droite, o l'eau est profonde et  peine agite.

[image: CONFLUENT DES RIVIRES PELLY ET LEWIS. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Entre les rapides et la rivire Pelly (70 kilomtres), on ne rencontre
aucun cours d'eau important, mais en gnral les lots sont en trs
grand nombre et groups ensemble. La Pelly est large d'environ 200
mtres  son confluent avec la Lewis, qui en a alors  peu prs 800; les
deux cours d'eau runis forment le Yukon. C'est ici, sur la rive gauche,
que se trouvent les ruines de l'ancien fort Selkirk, poste de quelque
importance. Il fut tabli en 1848 par Robert Campbell pour le compte de
la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent des deux rivires, mais 
cause des inondations frquentes il fut transport en 1852  sa place
actuelle.

Il fut construit en blocs de lave tirs d'une puissante coule vomie par
un ancien volcan situ  quelques kilomtres  l'ouest de la jonction
des rivires et encore recouvert d'une couche de cendre d'une grande
paisseur. Cette coule est visible  la rive droite du Yukon sur une
longueur de plusieurs kilomtres, et s'lve  sa partie suprieure 
plus de 70 mtres au-dessus du fleuve. En 1854, les Indiens Chilkoot
dcidrent de mettre fin  la concurrence que leur faisait ce poste, et,
aprs de nombreux actes d'hostilit, ils saccagrent finalement le fort
et le brlrent; il n'en reste plus aujourd'hui que quelques blocs de
lave noircis.

[image: FORT SELKIRK.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

 sa place quelques btiments en troncs bruts renferment les magasins
d'un nouveau poste. On y trouve aussi une mission et une cole; l't
dernier, l'administration d'Ottawa rsolut d'en faire le sige du
gouvernement du territoire du Yukon, et y envoya 150 hommes de la milice
du Canada; des baraques furent construites pour les loger. Il y a en
outre un certain nombre de cabanes d'Indiens et des tentes de blancs qui
trappent, chassent, font du bois, etc.

Il y a  Fort Selkirk plusieurs tombeaux indiens, entre autres celui du
chef Harnan: d'habitude les Indiens disposent de leurs cadavres par la
crmation; mais les chefs et les sorciers (ou mdecins) ont le
privilge de choisir la place o on les ensevelira et o l'on placera
leurs tombeaux, qui sont en gnral bien entretenus. Ce sont des enclos
de 1 mtre de haut et de 2 ou 3 mtres de long et 1 mtre ou 2 de large,
en planches dresses et ornes de peintures aux ocres multicolores. Des
bandes d'toffe peintes les recouvrent, tandis que des bannires en
foulard flottent au vent et qu'une perche haute de plusieurs mtres
porte trois boules, une au sommet et deux aux extrmits d'une traverse.

[image: TOMBEAU INDIEN  FORT SELKIRK. DESSIN D'A. PARIS, D'APRS
LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: CACHES SUR LES BORDS DE LA RIVIRE STEWART. DESSIN DE
JOUAS, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Aprs Fort Selkirk, et sur une distance de 150 kilomtres, jusqu' la
rivire White (Blanche), le Yukon a de 500  600 mtres de largeur, avec
des les nombreuses et gnralement bien boises. La rivire Blanche
vient de l'Ouest et est ainsi nomme  cause de ses eaux trs charges
d'une cendre volcanique et d'argile, qui les colore en blanc sale; 
partir de ce point le clair et bleu Yukon devient trouble et gris. La
rivire forme  son confluent un delta de sable mouvant de quelques
cents mtres.

[image: LE FLEUVE YUKON, PRS DE DAWSON. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

15 kilomtres plus loin, voici la Stewart River venant de l'Est. Ici des
collines de hauteur moyenne enserrent la rivire et s'lvent en
terrasses successives vers des altitudes plus considrables 
l'intrieur; nous arrivons l dans l'aprs-midi, dcids  y passer la
nuit.

Deux hommes de la bande nous quittent pour aller prospecter sur la
Stewart; nous devons donc dcharger leurs provisions et prendre cong,
en leur souhaitant bon succs. Tout un camp s'est tabli le long des
rives boises du confluent, et un mouvement commercial important s'y
produit; les cabines en troncs sont communes et les caches tout  fait
abondantes. Ce sont ici des plates-formes en rondins de quelques mtres
carrs, supportes par des perches plantes dans le sol et hautes de 3
mtres environ. On y monte par une chelle et l'on y entasse les vivres
et marchandises qu'on veut ainsi soustraire  la voracit des chiens
errants et des btes sauvages. Une toile goudronne ou un toit en
branches les protge contre la pluie et le soleil. Le prospecteur peut
donc explorer la contre, ne prenant avec lui que ce qu'il lui faut pour
son entretien de quelques jours, et puis il vient se repourvoir  son
magasin. Les caches sont inviolables, elles garantissent au mineur la
vie et la libert, et le misrable qu'on surprendrait  y toucher serait
immdiatement fusill ou pendu.

En face de l'embouchure de la Stewart il y a des barres de gravier o
l'on s'choue au moment d'aborder. Sans hsiter, on chausse ses bottes
de caoutchouc, on saute  l'eau, et  coups d'paule et de levier on
dgage le bateau et on le repousse en eau profonde. Il faut quelquefois
dpenser une heure ou plus  cet exercice fatigant, mais absolument sans
danger, avant de russir.

Le lendemain, 18 juin, est le dernier de notre prigrination sur le
Yukon; nous comptons tre le soir mme  Dawson,  100 kilomtres en
aval de la Stewart; nous nous embarquons aprs avoir pris cong de nos 2
prospecteurs.

 30 kilomtres de l on passe le poste de Sixty Mile, groupe de
baraques en troncs d'arbres avec scierie appartenant  Joe Ladue et
centre d'changes commerciaux assez importants, car la rivire Sixty
Mile, qui rejoint ici le Yukon, est bien connue pour ses gisements
aurifres. Nous continuons  avancer lentement, le courant tant assez
vif, et tout ce que l'on a  faire est de se maintenir dans le chenal
principal, qui est le plus profond et le plus rapide, et  viter les
barres; nous avons dcid d'atterrir sur l'une des les et d'y faire
provision de bois, car, information prise,  Dawson le combustible est
rare et fort cher; donc nous accostons et nous voil abattant, la hache
en main, quelques beaux fts de sapin que nous trononnons ensuite en
sections de trois mtres et que nous entassons  bord de la _Ville de
Paris_,  l'intrieur,  l'avant,  l'arrire, que nous suspendons mme
 ses rebords extrieurs. Ainsi lests nous rentrons  bord et nous
voyons dfiler rapidement les forts qui revtent les les et qui sont
remplies d'oies qu'on ne peut surprendre. Puis le courant nous emporte
 raison de 6  8 kilomtres l'heure, rasant l'embouchure de l'_Indian
River_ (Rivire Indienne) et, plus bas, quelques ruisseaux sans
importance. Enfin, vers 7 heures du soir, un criteau fix sur un rocher
plongeant dans le Yukon nous annonce que Dawson n'est plus qu' un
kilomtre.

[image: LE YUKON UN DEMI-MILLE AVANT DAWSON.--D'APRS LE CROQUIS
DE L'AUTEUR.]

tonns, nous manoeuvrons en vue d'aborder  temps et sans encombre, le
courant tant trs rapide ici, et notre exprience sur la Stewart nous
ayant appris  craindre les bancs. Vaine attente! Nous voil chous 
la sortie du Klondyke, et il nous faut une heure pour nous sortir de l
et accoster vis--vis des btiments de la police  Dawson.




XI

La ville de Dawson.--Son histoire.--Son avenir.--Sa
population.--Caractre des habitants.--Les vtrans du Yukon.--Les
Chi-Cha-Kos.--Les magasins.--Les salons.--Les restaurants et ce
qu'on y mange.--Viande et gibier.--Les voituriers.--Le soleil de
minuit.


Tout ce qu'il y a de bon a dj t dit, il ne reste plus qu' le
redire; ce mot est de Goethe. Qui n'a pas vu Dawson n'a rien vu; ce
n'est pourtant qu'un amas de cabanes et de tentes, disposes avec une
apparence d'alignement le long de fondrires dcores du nom de rues et
d'avenues, et l'on pourrait plus aisment faire la description de cette
ville, de 15 000  20 000 habitants suivant la saison, en parlant de ce
qu'il n'y a pas que de ce qu'il y a. Les lments de civilisation qu'on
y rencontre sont encore dans un tat si embryonnaire qu'ils crent les
contrastes les plus tranchs et souvent les plus comiques. L'observateur
y trouve une riche mine de sujets extrmement intressants: nous
essayons d'en montrer quelques-uns.

Le dbarcadre  lui seul est une tude; vous avez rsolu d'atterrir
aussi prs que possible des btiments officiels btis sur la berge,
entours d'une palissade et de troncs d'arbres de diamtre trs mdiocre
et surmonts du drapeau britannique portant  l'angle les armes du
Canada, mais sur une distance de prs de 2 kilomtres le rivage couvert
de galets est inabordable. Un triple, un quadruple rang d'embarcations
aux types fantaisistes forme une barrire impntrable  l'ambitieux qui
a projet de mettre pied  terre.

Le premier rang est  sec sur la plage; le second est  demi dans l'eau;
les bateaux des autres rangs se cramponnent aux premiers au moyen de
chanes, de cordes, de cbles, d'amarres; cela est berc, soulev,
entre-choqu, balanc par les petites vagues du Klondyke, qui se jette
dans le Yukon  quelques cents mtres en amont. L'unique ressource est
de former un nouveau rang  l'extrieur en s'amarrant aux bateaux les
plus rapprochs, ce qu'on ne vous permet pas toujours de faire sans
protester.

Enfin il se trouve une me compatissante qui se laisse toucher, et nous
voil au terme de notre voyage par eau... mais pas encore  terre; il
s'agit, en effet, de se frayer un passage jusqu'au bord.

Comme on est poli et qu'on n'aime pas  dranger, videmment on ne passe
pas  travers les tentes riges au milieu des bateaux; on se donne la
peine de marcher le long du bordage, large de quelques centimtres, et,
 moins d'tre quilibriste, on est certain de tomber  droite dans
l'eau glaciale du courant, ou  gauche dans les haricots et le porc,
dans la pole ou sur les angles des caisses  provisions. Puis, ces
prliminaires achevs, il faut rpter le mme exercice avec un second
bateau, puis un troisime et quelquefois une demi-douzaine, et cela
plusieurs fois par jour.

[image: VUE GNRALE DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS UN
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Vous imaginez l'agrment; en guise de variante, on se trouve parfois en
prsence d'un essai de voie de communication sous forme de pices de
bois et de troncs d'arbres jets entre le bateau et la rive. Vous vous y
engagez prudemment, et, arrivs au beau milieu de la passerelle, cela
vous tourne sous les pieds; vlan, un plongeon! Le plus simple serait de
porter des bottes en caoutchouc, mais pensez donc: les traner tout le
jour  travers les rues de Dawson par une chaleur de 30 centigrades!
Non, ce n'est pas  conseiller.

La rivire baisse constamment; son lit est  dcouvert sur une largeur
de quelques dizaines de mtres jusqu'au pied de la berge, haute de 3
mtres, que longe la rue principale. Au del de la rue et  quelque
distance en arrire s'lvent les habitations des officiers et employs
du gouvernement; un peu plus haut  droite, les casernes entoures
d'une palissade;  gauche, un ruisseau, venant des collines  l'est de
la ville, s'est creus un lit profond de quelques mtres et passe sous
le pont de la chausse. Sur une certaine distance, les cabanes et huttes
en bois ne la franchissent pas, mais ensuite les deux cts de la rue
sont garnis d'une range ininterrompue de constructions et de tentes sur
une longueur d'un kilomtre.

C'est l la grande artre commerciale de Dawson, avec ses salons, ses
bars, ses htels, ses restaurants, ses magasins; c'est l que se promne
l'oisive lassitude de centaines, de milliers d'tres qui, aprs avoir
surmont bien des fatigues, brav bien des dangers, lutt contre les
lments hostiles, pendant des mois, se trouvent brusquement jets sur
cette plage et ne savent que faire d'eux-mmes. Tout  coup leurs yeux
se sont dessills, leurs illusions se sont vanouies, la ralit
implacable s'est montre sans fard, et les malheureux se demandent: Que
suis-je donc venu faire ici? Tel docteur a abandonn sa clientle, tel
professeur son cole, tel picier sa boutique, et ici il n'y pas
grand'chose  faire dans ces professions-l ou d'autres similaires. Le
champ est au mineur, au prospecteur; mais  peine y en a-t-il un sur
cent autres de diffrents mtiers.

Ils comprennent maintenant les objections que leur raison leur avait
faites avant de partir, et qui taient tombes devant l'espoir de
devenir riches en trouvant un placer merveilleux; ils savent que l'or ne
se dcouvre pas aisment, que les criques aurifres sont toutes
occupes, jalonnes, et que pour en trouver d'autres il faut savoir
prospecter et aller trs loin. Ils ont la ressource, il est vrai, de
trouver du travail comme manoeuvres sur les placers, mais ils n'ont
jamais fait de travaux rudes, et de plus les salaires sont tombs de
faon  ne donner qu'un gagne-pain  peine suffisant dans ce pays de
chert exorbitante; d'ailleurs les travaux ne commencent qu'en octobre,
et d'ici l il faut vivre.

[image: UNE RUE DE DAWSON.--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
 SEATTLE.]

[image: EMPLACEMENT DE LA VILLE DE DAWSON EN 1897.]

Sans doute, la plupart ont quelque argent, et tous un approvisionnement
suffisant pour les entretenir quelques mois au moins; mais la nourriture
n'est pas tout, l'hiver sera tt venu, et il faut des vtements de
laine trs pais ou des fourrures, des chaussures, des quantits de bas,
puisqu'on en porte trois ou quatre paires  la fois et sans se plaindre.
Et puis, en supposant qu'ils puissent passer l'hiver sans trop
d'incomfort, le printemps ou plutt l't, car les saisons moyennes
n'existent pas l-haut, les retrouvera dans des conditions semblables ou
pires, car alors les ressources seront puises et le problme restera
non rsolu. C'est, sans doute, livrs  ces rflexions amres que les
malheureux arpentent l'unique rue plusieurs fois par jour, entre les
repas, et le soir, lasss, rentrent  bord, sous la tente, pour
recommencer le matin suivant cette marche sans but, cet exercice sans
objet. Des milliers y ont pass et, heureusement pour eux et pour tout
le monde, ils ont eu la sagesse de vendre aussitt que possible la
majeure partie de leur pacotille ou mme le tout et de descendre le
fleuve dans leur bateau ou par le vapeur. La nostalgie aussi les a
saisis, et subitement ils ont voulu revoir leur _home_. Rien n'a pu les
retenir; une sorte de panique a couru dans les rangs de cette grande
arme des chercheurs d'or; ils ont cri Sauve qui peut, et  certains
jours la flottille, qui se htait de fuir rappelait par le nombre celle
qui envahissait le lac Marsh quelques semaines auparavant.

Mais suivons la foule, et quelle foule! De suite vous distinguez le
_Chi-Cha-Ko_ du vtran ou pionnier du Yukon, comme il s'appelle
lui-mme; le premier a gard une certaine tenue, ses vtements
conservent une sorte de dcence et son air est timide, presque
embarrass. Il avance prudemment et les yeux baisss, comme s'il
cherchait  dcouvrir des ppites parmi les galets et le sable. Comme sa
promenade est fantaisiste, il s'arrte, il se tourne indcis, regardant
sans voir, coutant sans entendre; ses penses sont l-bas.

Le pionnier, au contraire, s'en va crnement, toujours press, toujours
actif, toujours alerte; de ses habits il n'a souci; il est souvent en
haillons pendants, sales, graisseux; ses bottes sont cules, son
chapeau est informe; toutefois il le porte d'un air conqurant,
s'ingnie  lui donner l'apparence d'un bicorne, d'un tricorne ou d'une
corne quelconque, ce qui a l'air essentiellement militaire. En passant,
il jette un coup d'oeil ddaigneux sur le _tenderfoot_ (pied tendre,
novice), qu'il reconnat de suite  sa barbe bien peigne, lui qui, par
genre, porte dans la sienne un petit monde de dbris qu'il serait
intressant d'analyser, si l'on en avait le temps. Sa peau est celle
d'un Indien, tant pour la teinte que pour le tissu; on ne peut mieux la
comparer qu'au cuir d'alligator dont on fait ces sacs de voyage si en
vogue aux tats-Unis. Son regard est perant, porte droit et ne cherche
pas les ppites l o elles ne se trouvent pas. Sa poigne de main est
cordiale, peut-tre un peu trop expressive  votre gr. Tout en causant,
il roule une chique entre ses dents et salive abondamment.

[image: MINEURS  DAWSON.--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
 SEATTLE.]

Dawson est situe sur une barre de gravier, d'alluvions ou de galets,
dposs par le Klondyke  son confluent dans le Yukon, formant un
triangle dont les deux cts sont les deux rivires se rencontrant 
angle droit et le troisime la colline de 100  300 mtres de hauteur
courant du Klondyke au Yukon. Sa superficie est d'environ 200 acres,
soit 80 hectares; sa plus grande longueur est d'un peu plus de deux
kilomtres et sa largeur d'un kilomtre un quart; la plus grande partie
de ce plateau est marcageuse et plante de sapelots et de bouleaux
rabougris; la berge, le long du Yukon, est un peu exhausse au del du
niveau gnral, c'est ce qui l'a sans doute fait choisir pour le trac
de l'avenue principale. La seconde avenue, qui ne compte que quelques
constructions, est dj dans la bourbe, et les rues transversales ne
commencent rellement que vers la partie infrieure de la ville, o le
terrain se relve graduellement vers le pied de la colline.

[image: VUE DE DAWSON EN 1898.--DESSIN DE BOUDIER. D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Le terrain sur lequel la ville est construite est presque en entier la
proprit de Joe Ladue, un pionnier du Yukon qui,  l'origine des
dcouvertes aurifres sur les creeks, reconnut l'importance du terrain
et le jalonna. Il en prit possession en septembre 1897, quelques
semaines aprs que l'or du Bonanza fut mis au jour, et installa une
scierie qu'il avait amene du poste de Sixty Mile. Ce terrain est divis
en paralllogrammes de 30 m. sur 18, par sept avenues allant du Sud au
Nord et autant de rues de l'Ouest  l'Est, mais,  moins qu'on ne fasse
les travaux ncessaires pour drainer et assainir le marcage, la plus
grande partie de ces lots resteront sans emploi.

Le terrain situ entre la rue principale et la rivire, appartenant au
gouvernement, a t afferm  Alexandre M'Donald, qui le sous-loue 
raison de 10 livres sterling le pied courant et en retire, dit-on, plus
de 25 000 dollars par mois. On annonce cependant qu'au mois de mai 1899
ce monopole expirera, et les tenanciers pourront avoir affaire
directement aux autorits, qui exigeront des prix moins levs.

Les habitants de Dawson prfrent camper et habiter la cte et le sommet
de la colline, quoiqu'ils soient ainsi plus loigns des affaires; de
fait, la disposition gnrale des habitations de tout genre est celle
d'un anneau elliptique enserrant le marais. En t, ce dernier est la
source d'manations ftides et putrides, causant un grand nombre de cas
de fivre typhode et autres.

La ville d'affaires s'est donc forcment dveloppe le long de la rive.
Les lots btis sont actuellement tous occups, la plupart par des
locataires qui payent 10 dollars le pied courant du terrain seulement.
Ils construisent eux-mmes, et comme les planches cotent 200 dollars
les mille pieds, on peut juger de la dpense qu'occasionne la moindre
btisse. Un bureau, de dimension trs restreinte, ne peut se louer 
moins de 150  200 dollars par mois; certains lots se sont pays 30 000
dollars et ne supportent qu'une maison de proportions ordinaires,
contenant une salle de moyenne grandeur au rez-de-chausse et un tage
ou deux au-dessus.

[image: LA BERGE DU YUKON  DAWSON.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRS
LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Dix lots sur la premire avenue, vendus pour 100 dollars il y a deux
ans, sont valus aujourd'hui  plus de 300 000 dollars. Les maisons en
troncs situes sur les autres rues et avenues, se louant de 150  250
dollars par mois, ne contiennent, le plus souvent, qu'une pice de
quelques mtres carrs, avec une porte et une fentre; beaucoup mme,
sur Front Street, qui est la rue principale, n'ont pas de vitres aux
fentres. Le verre  vitre ayant fait dfaut, les derniers carreaux
qu'on pouvait avoir taient de 8 sur 10 et se vendaient 12 fr. 50
chacun, de sorte qu'il a fallu les remplacer par une pice de
mousseline trs mince, qui laisse pntrer une lumire diffuse. Quelques
fentres n'ont pas mme de cadre, et sont de simples ouvertures
pratiques dans la paroi en planches au moyen d'une scie.

[image: SCIERIE  DAWSON.--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
 SEATTLE.]

Comme en chemin on a appris  n'tre pas difficile et  tirer parti des
situations les plus absurdes, on saisit l'occasion, dans les nuits
d'insomnie, de faire un cours priv d'astronomie sans quitter son
sac-lit. On se rveille, on ouvre l'oeil, et aussitt les beauts de la
Grande Ourse se dploient aux regards.

Le sac-lit, en effet, est toujours  la mode; les lits, tels que vous
les entendez, n'existent pas encore l-bas. On a toujours recours  la
robe de fourrure ou aux couvertures de laine, avec cette diffrence
peut-tre qu'on les tend sur une plate-forme,  un mtre du sol, faite
de planches brutes et sans ressorts, bien entendu. Autant vaut alors
coucher par terre, o, du moins, vous ne risquez pas de tomber en
rvant. Outre les trous qui sont censs reprsenter des fentres, il y
a entre les planches formant les parois de certaines maisons des
interstices de grandeur suffisante pour admettre  toute heure du jour
et de la nuit d'amples provisions d'un air qui serait pur sans ce
malencontreux et pestilentiel marcage d' ct; mais on ne peut tout
avoir, le ventilateur et l'air frais.

Les boutiques regorgent de marchandises et les prix sont levs. Comme
leur fonds consiste, pour la plupart, en assortiments complets amens
par les immigrants, elles sont par le fait de vritables bazars en
miniature o l'on trouve de tout, depuis des aiguilles jusqu' une meule
de fromage,  un canot,  une paire de bottes; le tout, de rencontre,
est plus ou moins frip et us. Cependant il y a quelques places o l'on
vend du neuf, n'ayant jamais servi, on nous l'affirme; les grandes
compagnies, l'Alaska Commercial Co et le North American Trading
Co, ont leurs propres vapeurs sur le Yukon et sur l'Ocan; les uns et
les autres se rencontrent  Saint-Michel et transportent, chaque t, de
la cte du Pacifique un fret considrable.

Les glaces encombrent le Yukon cinq  six semaines aprs qu'elles ont
vacu les cours suprieurs des lacs et de la rivire. Ce n'est qu' fin
juin que les premiers bateaux peuvent quitter Saint-Michel et remonter
jusqu' Dawson, qu'ils atteignent au plus tt vers le 15 juillet. Leur
arrive est le signal de la baisse des prix, qui ne sont jamais si
exorbitants prcisment que quelques semaines avant l'arrive des
vapeurs, car alors les approvisionnements tirent  leur fin et les
ngociants en profitent pour liquider leurs soldes.

Sur la plage, entre les bateaux et la berge, de nombreuses tentes sont
dresses, ayant devant le front des trteaux chargs d'objets  vendre
ou  changer: ce sont des mercantis trop pauvres ou trop presss de
s'en aller pour louer une boutique en ville.

[image: LE YUKON PRS DE DAWSON, AU MOMENT DE LA DBCLE DES
GLACES.--D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Ils ont donc ouvert un march en plein vent, ils achtent aussi et
troquent, toujours arms de leurs balances  peser l'or en ppites, en
grenailles ou en poudre, la seule monnaie courante au Klondyke, en
mme temps que d'un sac de peau pour l'y renfermer. Le client fait son
achat sans jamais discuter le prix, jette son sac de poudre d'or au
vendeur qui s'en empare, pse  vue d'oeil, il faut bien le dire, et,
apparemment satisfait de l'opration, rend  l'acheteur son sac
lgrement plus diminu qu'il ne serait ncessaire en stricte justice.

D'ailleurs, si tout ne s'achte pas,  Dawson, et pour cause, tout s'y
vend, et  de bons prix. Vous voulez un cheval? 2 000 francs; un baudet,
1 000 francs; un poulet vivant, 50 francs; un oeuf frais (pondu  Dawson
mme), 10 francs; une pastque, 125 francs; une orange, 2 fr. 50; une
petite pomme, 25 sous; les sacs de paier, on les donne. Les
consommations en minuscules quantits sont  50 sous dans les salons
(cafs); la bouteille d'eau minrale ou de bire cote 25 francs; le
whisky 75 francs; le vin de champagne en proportion.

Un repas dans les restaurants, consistant en un peu de soupe, une
tranche de boeuf ou d'lan rti, et du fruit cuit, avec une tasse de th
ou de caf, cotait 12 fr. 50 au commencement de l't; l'arrive des
vapeurs l'a fait tomber  7 fr. 50. La viande est de 5  8 francs la
livre et le poisson un peu moins cher, surtout  partir du mois d'aot,
o les saumons arrivent de l'Ocan en remontant le courant. Le
changement d'eau et les efforts normes qu'ils dploient dans cette
lutte les ont colors en rouge cramoisi et lie de vin, et leur chair est
devenue molle et spongieuse; peu d'entre eux sont encore en bonne
condition. Aussi n'en mange-t-on gure; on les pche au filet et au
harpon, et mme simplement avec le recueilloir. On fait scher la chair
au soleil, et avec cela on nourrira les chiens en hiver.

La majeure partie des aliments consiste en farine, pois, haricots en
sacs, pommes de terre, oignons et quelques autres lgumes vapors et en
caisses, en fruits secs, pruneaux, pches, pommes, abricots, etc., en
viandes sales, lard, jambon, boeuf, langues; en conserves de rosbif et
de gigot en botes; en sardines  l'huile, beurre, sucre cristallis en
sacs, fromage en cercle, etc.

L'estomac se fatigue vite de cette nourriture, qui, si excellente
qu'elle soit en elle-mme, manque de la premire des qualits: la
fracheur. On a russi cependant  faire passer par la sente de Darton
quelques milliers de boeufs et de moutons qui trouvent  partir de mai
une abondante pture et qui ont t parqus  Fort Selkirk, o l'herbage
est facile  obtenir. Des spculateurs ont lev l de vastes abris, et
au fur et  mesure des besoins ils expdient le btail en trs bonne
condition  Dawson par radeau, en trois jours.

De plus, les nombreux chasseurs et trappeurs qui battent la contre
tuent assez frquemment l'lan et l'ours, qui constituent un trs bon
manger; l'lan surtout, que les Canadiens appellent original, a une
chair fine et plus tendre que celle du boeuf, qu'elle gale pour le
poids; il n'est pas rare d'abattre des individus pesant de 700  800
kilos. Les andouillers de cet animal se terminent en palettes normes et
mesurent de bout  bout prs de 2 mtres; sa tte ressemble beaucoup 
celle de la mule. C'est donc un fort beau coup de fusil, surtout si le
chasseur se trouve  proximit d'une rivire, car alors il construit un
radeau, y dpose la carcasse dpece de l'lan et, tout en surveillant,
l'aviron  la main, sa prcieuse charge, calcule assez correctement que
400  500 kilos de viande  1 dollar le kilo lui rapporteront au bas mot
400 dollars.

Il y a dans l'intrieur du pays une quantit de champignons comestibles,
mais l'ignorance  leur gard est si grande qu'ils sont laisss de ct
comme si tous taient vnneux.

Dawson est, comme nous l'avons dit, un assemblage de baraques en bois et
de tentes leves sans aucune prtention  l'ordre ou  la symtrie,
sauf en ce qui concerne la premire rue, et ici mme un ingnieur aurait
d'importantes rectifications  faire. Il n'y a ni gots ni canaux pour
l'coulement des eaux, de sorte qu' la premire crue ou aprs une forte
pluie d'orage, une inondation se produit et que, comme en juin dernier,
on doit se servir de canots, l'eau remplissant les habitations  2 ou 3
mtres de hauteur.

[image: AUTRE VUE DE DAWSON.--DESSIN DE BOUDIER, D'APRS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Par-ci par-l un trottoir en planches, tantt sur le sol, tantt lev
de quelques marches, ce qui donne un aspect serpentin  la foule en
mouvement.

Foule bigarre, ondoyante et diverse, vtrans du Yukon et Chi-Cha-Kos,
soldats de la police monte en uniforme rouge ou chocolat, femmes et
filles des chercheurs d'or en bloomers ou en jupon court et en bottes,
et aussi femmes fardes, de ces _painted women_ dont parle Macaulay.
Leur caractre n'est pas toujours des plus aimables, s'il faut en croire
la chronique; en effet, nous lisons aux dernires nouvelles de Dawson
qu'un incendie considrable y a rduit en cendres une quarantaine de
btiments du Front Street, le 14 octobre au matin, et que la cause du
sinistre a t qu'une certaine Miss Belle M. de l'Arbre Vert, s'tant
prise de querelle avec une amie, lui avait, en guise d'argument, lanc 
la tte une lampe allume.

En sous-ordre une arme de chiens de tout poil, de toute ligne, de
toute gueule, depuis l'aboiement sonore du terre-neuve jusqu'au
glapissement plaintif du malamouse ou du _huskie_, mi-chien, mi-loup. Le
milieu de l'avenue leur est laiss, ainsi qu'aux rares chevaux et mules
qui trouvent maintes occasions de se rafrachir les entrailles en
traversant les nombreuses fondrires. Il y a quelques camions  deux
chevaux pour le transport urbain des marchandises; on loue leurs
services et ceux du charretier  raison de 50 francs l'heure, soit un
peu plus de 80 centimes la minute; aussi les minutes sont-elles
comptes. Avez-vous, par exemple,  dmnager de votre bateau dans une
chambre ou une tente en ville? L'homme et son attelage arrivent, il tire
sa montre, vous tirez la vtre, et gravement vous fixez la minute  la
seconde prs, et puis en avant! Avec une rapidit vertigineuse vous
empoignez les sacs, les caisses, les ballots, et les empilez sans merci
et sans ordre sur la plate-forme du fourgon, et l'on part au trot, voire
au galop.  destination la pile de colis est dmolie avec la mme
clrit frntique, et le dernier n'a pas mordu la poussire que,
haletant, la sueur coulant  flots, l'oeil farouche, vous tirez votre
montre de votre poche, puis vous arrtez et soldez le compte sans perdre
une seconde. Pensez donc, 80 centimes la minute!

En juin et juillet, le soleil se lve  1 h. 30 du matin et se couche 
10 h. 30, et l'entre-deux est parfaitement clair, au point qu'on
photographie  minuit aussi bien qu' midi, une sorte d'aube lgrement
colore d'orange ne cessant pas de faire pour ainsi dire trait d'union
d'un soleil  l'autre. Aussi en profite-t-on pour traiter les affaires
et entreprendre des courses; les moustiques, maringouins, moucherons et
pestes de mme acabit dorment alors, ou du moins font semblant et sont
moins agressifs qu'en plein jour, et c'est un rpit qui n'est pas 
ddaigner, car l'obsession de ces insectes est si grande que l'on doit
se prserver la figure et le cou avec une pice de mousseline insre
dans le couvre-chef, et les mains avec des gants. On peut aussi
s'enfumer au moyen d'un feu d'une mousse humide entasse dans une pole
 frire dont on tient le manche, tout en causant affaires.




XII

L't  Dawson.--Le bureau des postes assig.--Les jeux.--Les
salles de danse.--Les mineurs.--La police.--Les glises et les
hpitaux.--Les banques et les journaux.


[image: PRS DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

En t, c'est--dire de juin  septembre, les environs de Dawson sont
charmants, le climat est dlicieux: tout est vert et frais, les collines
sont revtues de bouleaux et de peupliers pas trs hauts, c'est vrai,
mais serrs, touffus et couronns de feuillage de l'meraude le plus
tendre; mille fleurs  couleurs gaies teintent les clairires en violet,
pourpre et lilas. Le ciel est d'un azur lger et presque toujours clair,
des nues diaphanes le voilent  peine et quelquefois se rsolvent en
petites pluies de peu de dure. Parfois aussi un orage s'annonce, les
nuages deviennent opaques, l'clair zigzague, le tonnerre gronde, il
tombe une forte averse ou il grle, et deux heures plus tard le ciel a
revtu de nouveau sa tunique bleu ple. Toutefois l'atmosphre, bien que
claire, n'a pas la hauteur ni la transparence lumineuse des climats plus
chauds; elle semble flotter  petite distance au-dessus des collines et
donne une impression d'affaissement plutt que d'exaltation.

Le Yukon a un courant rapide et mle ses eaux bourbeuses  celles trs
claires du Klondyke, qui sur une distance assez grande accaparent,
immacules, prs de la moiti du lit du fleuve, offrant l'trange
spectacle d'un cours d'eau mi-partie bleutre, mi-partie jauntre; et ce
qui est non moins trange, c'est que la partie claire est contamine,
tandis que la trouble est saine. Ce phnomne s'explique aisment par le
fait que la ville flottante est ancre sur la rive droite o arrive le
Klondyke, et que ses immondices sont simplement jets par dessus bord.
Au contraire, l'autre rive baigne par le Yukon est sans habitation
aucune, sauf  un kilomtre plus bas, et par consquent l'eau en est
plus pure, quoique charge de matires terreuses qui lui donnent une
teinte sale.

Le fleuve est sillonn de canots faisant la pche ou allant puiser de
l'eau potable au milieu du courant, et de radeaux immenses faits de
troncs d'arbres, coups sur les nombreuses les en amont et lis
ensemble.

Mais qu'est-ce que ce rassemblement de plus de cent personnes  la file
indienne,  la porte d'un btiment en bois? Approchons-nous, observons
et instruisons-nous. Nous sommes en prsence de l'un de ces problmes
admirables que toute administration qui se respecte est appele 
rsoudre. Ces cent ou deux cents administrs (cette espce existe mme
dans le Yukon), paisiblement rangs  la queue leu leu, ne semblent
d'ailleurs pas autrement presss ni tonns. Les premiers, prs de la
porte de la baraque, sont debout, comme pour ne pas manquer leur tour
quand le Ssame s'ouvrira, les suivants savent par exprience qu'ils ont
amplement le temps de fumer une pipe, de lire leur journal ou de
discuter la dernire circulaire du Commissaire de l'Or. La plupart ont
apport un sige ou ce qui en tient lieu, de vieilles caisses, des
baquets, voire des branches d'arbres. Vers dix heures, soit aprs trois
ou quatre heures d'attente, la porte s'entre-bille, un heureux est
introduit. La porte est referme violemment et verrouille. Ce
privilgi se trouve en face d'un ou deux grands gaillards de la police
qui lui demandent son nom, et, sur sa rponse, saisissent dans certains
casiers _ad hoc_ des paquets de lettres lis avec une ficelle. Le lien
est mthodiquement et soigneusement dtach, les adresses des lettres
lues lentement, presque peles, et quand le tas a t ainsi pass en
revue, ledit privilgi est inform qu'il n'y a rien pour lui. Il s'en
va en soupirant, car il a peine  cacher son dsappointement, tant il
est sr qu'il y a l quelque part, dans ces coins et recoins, des
missives de sa famille, de ses bien-aims laisss l-bas au pays et dont
il attend avec anxit des nouvelles.

Un autre est introduit, le mme crmonial pointilleux, automatique,
solennel, est rpt comme il convient dans une fonction civile exerce
par des militaires. C'est beau, c'est grand, c'est sublime; mais la plus
petite lettre ferait bien mieux l'affaire. Vous l'avez devin, nous
sommes au bureau des postes.

[image: LA POSTE  DAWSON.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Les dames, dit-on, sont un peu mieux partages, elles ont l'accs de la
porte de ct et entrent  volont dans l'arche; on rapporte mme qu'on
les a vues quelquefois en sortir tenant  la main une enveloppe. Ce
n'est pas que la police soit infrieure  celle d'autres villes du genre
de Dawson, bien au contraire; mais  chacun son mtier. C'est son devoir
de mettre la main au collet de certains particuliers, et elle a les
doigts trop peu dlis pour dfaire les noeuds de la ficelle postale.
Son rle est ailleurs, et il faut dire qu'elle le joue  merveille;
peu de centres miniers sont aussi tranquilles et aussi bien surveills
que Dawson. Dans ses deux ans d'existence, c'est  peine s'il y a un
crime ou deux  mentionner; les vols y sont inconnus, ou du moins trs
rares et pas considrables, la scurit est parfaite et l'ordre rgne
jusque dans les plus loigns des creeks, au point que le mineur peut 
toute heure porter lui-mme ou faire transporter  dos de mulet ses sacs
de ppites d'or, de n'importe quel claim jusqu' Dawson.

Et si l'on se rend compte que ces braves gens sont exposs, pendant la
plus grande partie de l'anne, au froid et aux intempries les plus
extrmes et ne reoivent qu'un salaire relativement trs modique, on ne
peut s'empcher, _in petto_, de les admirer et presque de les plaindre.
Ils trouvent bien ici et l quelques petites compensations, mais de cela
nous aurons occasion de reparler.

Le dimanche, les salons, les bouges, les boutiques sont ferms; tout
travail, tout trafic cesse: c'est, en un mot, le jour du repos tel que
les Anglais l'entendent. Socialement et conomiquement cette mesure a
son utilit et offre des avantages; du moins personne ne s'en plaint 
Dawson.

Poursuivons notre investigation et pntrons dans un de ces salons
portant des noms pompeux, tels que le _Monte-Carlo_, la _Combination_,
l'_Eldorado_, l'_Aurore_. La salle ouvrant sur la grande rue est occupe
par un bar ou comptoir, souvent richement sculpt et surmont de glaces
de prix, derrire lequel fonctionnent deux ou plusieurs garons en
manches de chemise et tabliers blancs. Ils servent des consommations, y
compris de la limonade,  partir de 2 fr. 50 l'une; elles tiendraient
presque dans un d  coudre.

[image: UNE TROUPE D'ACTRICES SE RENDANT  DAWSON. PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

De l on passe derrire dans une srie de pices: l'une, o se tient le
brelan, remplie de joueurs de profession et de mineurs qu'ils
dvalisent, mais d'un air si srieux et si sympathique que les pigeons
trouvent la chose toute naturelle et sortent de l le sac vide, mais
rsolus  prendre leur revanche ds qu'ils auront lav un peu plus de
poudre d'or. D'ailleurs, pas le moindre bruit; l'ordre et presque le
silence rgnent partout, car l'ex-gouverneur, le major Walsh, avait
nettement dclar qu'il autorisait les jeux  condition qu'il n'y et
pas de plaintes et que, si on venait jamais lui rapporter quelque
escroquerie, il fermerait aussitt les salles. Puisque la roulette, le
_black jack_, le poker et d'autres combinaisons de ce genre vont leur
train aujourd'hui, il faut en conclure que les filous et les escrocs ont
su conserver une apparence de haute respectabilit. On pourrait mme
dire qu'ils ont gagn l'estime et la gratitude des gens qu'ils plument,
puisque ceux-ci ne se lassent pas de perdre en quelques heures, sous la
direction et par les soins de gentlemen si distingus, ce qu'ils ont mis
des mois de labeur et de privations  amasser. L'autre pice est
amnage pour le spectacle, qui consiste en vaudevilles, farces,
pantomimes, chants, excuts sur une scne en face et au pied de
laquelle se tient un orchestre de quatre ou cinq musiciens: violon,
clarinette, piston et piano. Le parterre est garni de chaises ou de
bancs en bois brut et flanqu sur toute sa longueur d'une double voie de
loges,  droite et  gauche de la salle. Le quatrime ct, au fond, est
occup par un comptoir constamment assig par une foule altre.

[image: LE BAL DE MONTE-CARLO  DAWSON.--DESSIN DE MADAME PAULE
CRAMPEL, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Plus tard, dans la soire, les bancs sont enlevs, les musiciens montent
sur l'estrade, les garons commencent  se trmousser, et les filles se
joignent bientt au tourbillon; la danse entre en branle. Comme la
plupart des gens ne savent pas danser, un matre de ballet les initie et
marque la mesure en tapant du pied sur le plancher avec fracas. Les pas
sont des plus simples, et les mineurs les excutent avec l'lgance d'un
ours grizzly, vtus de leurs loques de tous les jours, en manches de
chemise, en bottes et chapeau sur la tte. La reprsentation se fait
tout  fait  la bonne franquette, sans prtention, sans vanit, sans
fard, au moins chez les hommes. Pour beaucoup la boisson seule a des
charmes, et ils s'empoisonnent de mauvais whisky  raison de cinquante
sous le petit verre.

On le voit, les gots et rcrations du mineur ne sont gure relevs;
les jouissances matrielles sont tout pour lui, comme l'or qu'il
recherche est tout son bonheur. Il prospectera donc de longues annes,
parcourant des milliers de kilomtres, par tous les temps et en toute
saison, bravant les prils, les btes sauvages, les Indiens, le froid,
la faim, et, ce qui est peut-tre le plus terrible de tout, la solitude,
car il arrive assez souvent que le prospecteur ne rencontre pas d'tre
humain pendant des mois. Puis, s'il russit  se frapper riche, comme
disent les Canadiens franais, c'est--dire  faire une trouvaille
rmunratrice, rien ne pourra le retenir, et, quelle que soit la
distance et la fatigue, il partira, son sac rempli de poudre ou de
ppites, et, arriv au camp, il dpensera son pcule en quelques jours,
voire en quelques heures. Aprs quoi, les poches vides, il reprendra le
chemin du dsert et ira recommencer cette vie terrible comme le pays o
elle s'coule; peut-tre ne fera-t-il plus dsormais que vgter, allant
d'un lieu  l'autre, s'aidant d'un chien, d'un cheval, voire d'un boeuf,
lavant tout juste assez d'or pour pouvoir s'acheter un _grubstake_,
c'est--dire des vtements et quelques provisions. Si, au contraire, la
fortune lui sourit de nouveau, loin d'tre clair par l'exprience, ou
corrig par la perspective des forces dclinantes et des infirmits de
l'ge, il se ruera aussitt  l'orgie sans frein et sans vergogne...

Les conditions sanitaires de la ville et le manque d'eau potable ont
caus, l'an dernier, une sorte d'pidmie qui a terrass quelques-uns
mme des plus forts et des plus robustes. La plupart des cas taient des
fivres typhodes, paludennes, malariales, etc.

[image: UN PROSPECTEUR.--DESSIN D'A. PARIS.]

En outre des hpitaux rguliers, il y a des infirmires et
gardes-malades prives qui soignent les patients  domicile. Il y avait
certainement  la fin de l't,  Dawson, un trs grand nombre de
fivreux, mais la mortalit n'tait pas considrable.

Cependant on attendait avec impatience les premires geles de septembre
pour assainir la place. Il parat qu'un ingnieur franais distingu, M.
de L..., avait propos au Conseil d'entreprendre  forfait
l'assainissement de la ville au moyen d'gouts et de tranches. On ne
connat pas le rsultat de cette demande.

[image: CABANE DE MINEURS. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE,  SEATTLE.]

Outre l'glise catholique, incendie il y a quelques mois et rebtie en
t, il y a une glise presbytrienne (Dr. Crant), une glise anglicane
(Dr. Mac Donald) et une glise norvgienne; cette dernire est une tente
sur la rive mme du fleuve. Ces diffrentes glises attirent chaque
semaine de nombreux fidles et, le soir, en particulier, les chants
d'hymnes et de cantiques se font entendre au loin, entonns avec ferveur
par toute l'assistance. Il m'est arriv de voir dans l'une d'elles deux
individus taills en hercules pleurer  chaudes larmes  l'audition d'un
chant qu'ils n'avaient pas entendu peut-tre depuis le temps o ils
taient encore enfants et pleins d'illusions. Maintenant engags dans
cette lutte amre de l'existence, les souvenirs d'enfance revenaient
sans doute  leur esprit avec une telle force qu'ils ne pouvaient
contenir leur motion, et ils pleuraient silencieusement... Enfin, comme
l'tat social n'est pas complet sans une prison, on en a tabli une dans
l'enceinte palissade entourant les baraques des officiers et des
soldats de la police. C'est l qu'taient, en aot dernier, les quatre
jeunes Indiens condamns  tre pendus le 1er novembre, et quelques
dlinquants dont les moins coupables sont employs  construire de
nouveaux btiments ou  maintenir en bon tat les anciens.

Dawson possde deux banques, la _British Bank of North America_ (Banque
Britannique de l'Amrique du Nord) et la _Canadian Bank of Commerce_
(Banque Canadienne du Commerce). La premire a un capital de 4 666 666
dollars, la seconde de 6 000 000 de dollars. Elles vendent des traites,
et en achtent, ainsi que des ppites et de la poudre d'or. On compte
trois scieries travaillant jour et nuit; leur produit combin est de 25
000 pieds, et le prix des planches est de 200 dollars le mille; les
ordres ne peuvent pas tre excuts assez vite. Tout ce bois sert 
construire des btiments, des magasins, des entrepts, etc.

Quant aux htels, restaurants et salons, ils sont lgion; le plus grand
et le meilleur htel est le _Fairview_ (Bellevue).

De l'autre ct du Klondyke s'lve un faubourg de Dawson, appel
Klondyke City, reli  la ville par un pont en bois suspendu jet sur
les deux bras de la rivire et une le intermdiaire; le prix de passage
est de cinquante sous, et le pont a cot 20 000 dollars. Il fut emport
en juin par une crue du Klondyke, dont le courant est ici trs fort, et
il a t rpar depuis. Il est long de 520 mtres, avec une arche de 76
et une autre de 66 mtres.

Deux journaux, le _Yukon Midnight Sun_ (le Soleil de Minuit du Yukon) et
le _Klondyke Nugget_ (la Ppite du Klondyke), paraissent une ou deux
fois par semaine et se vendent 50 sous le numro; les annonces s'y
payent  raison de 50 francs le pouce, colonne simple.




XIII

Le Klondyke et ses affluents.--Les placers de Bonanza et de
l'Eldorado.--Le Dme.--Comment on a dcouvert l'or.--Les richesses
du Klondyke.--Les creeks de Hunker, Gold Bottom, etc.--M. Mac
Donald.


[image: BONANZA CREEK.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE M.
GOLDSCHMIDT.]

Bonanza Creek se jette dans le Klondyke,  un kilomtre et demi
au-dessus de Dawson, non loin de la jonction du Klondyke et du Yukon, 
main droite en remontant la rivire.

Depuis son confluent jusqu' deux ou trois kilomtres de sa source, le
courant est paresseux, et lors de l'tiage, en t, il ne fournit que
tout juste assez d'eau pour alimenter les botes  laver (_sluice
boxes_) pour les oprations hydrauliques. La valle a, sur presque toute
sa longueur, 150  300 mtres de large et conserve une direction assez
uniforme. Quelques barres de gravier et de sable seulement, la majeure
partie du terrain plat tant recouverte d'arbres, de mousses et de
marcages. Les flancs de la valle ne sont pas forms de rochers
perpendiculaires, mais au contraire de bancs et de terrasses en retrait
et finissant par s'arrondir au sommet de la colline. De chaque ct du
ruisseau courent des filets d'eau appels _pups_, qui ne sont que
l'coulement temporaire des eaux que le chaud soleil d't fait sortir
du sol dgel  peu de profondeur de la surface.

 22 kilomtres, le ruisseau Eldorado se jette dans le Bonanza, rive
droite. Cet endroit est connu sous le nom de Fourches (_Forks_), et est
le centre d'une agglomration d'une douzaine ou deux de cabanes,
plusieurs d'entre elles dcores du nom d'htel, de salon ou de
restaurant. Les deux cours d'eau sont  trs peu prs d'gal volume et
aurifres, quoiqu'on admette gnralement que, si l'Eldorado l'emporte
par la quantit d'or, le Bonanza lui est suprieur par la qualit du
titre, qui vaut en effet un dollar l'once de plus que l'autre.

Except vers le Nord, le vaste plateau situ entre les montagnes
Rocheuses aux pics dentels et le massif de collines arrondies qui
rayonnent du Dme, est bien arros et plus ou moins bois. Il est
prospect par des chercheurs d'or, dont la prsence est indique par des
feux de camp nombreux.

Jusqu' prsent les recherches pour la dcouverte de quartz aurifre
n'ont pas t faites sur une grande chelle, les placers attirant de
prfrence l'attention des mineurs, attendu qu'ils peuvent s'exploiter
sans grands frais et sans l'aide de machines. De plus, c'est l'opinion
de plusieurs experts que le Klondyke proprement dit ne donnera pas de
filons. Du moins une srie assez considrable d'essais faits avec des
spcimens de quartz fort varis et pris un peu sur tous les points des
placers n'ont pas eu de rsultats satisfaisants.

On dit que le bouleversement qui a renvers les montagnes de cette
rgion, et qui les a pulvrises et arrondies, a t si complet que les
veines intactes de quartz sont sans doute  une trs grande profondeur
et ne pourront tre, si elles le sont jamais, dcouvertes que par
accident.

Le quartz trouv  la surface est  l'tat fragmentaire et entirement
priv d'or ou de pyrites aurifres.

Mais les _prospects_ ne sont pas confins au Klondyke, ni au voisinage
immdiat de Dawson.  peu prs tous les tributaires importants du Yukon
sont examins et fouills par les chercheurs d'or. Le long des bancs du
Yukon, entre Dawson et Forty Mile, on a trouv des veines de minerai
charg de cuivre natif;  Dawson mme, deux ou trois veines ont t
dtermines et livrent du minerai de pyrites aurifres de qualit
infrieure. Plus haut sur la rivire, dans les formations calcaires
carbonifres, on trouve des minerais de bromures d'argent et de galne,
tandis qu'on annonce la dcouverte sur la Stewart de filons de minerais
saturs d'or vierge.

[image: LE DME.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Voici, suivant M. Ogilvie, le nouveau gouverneur gnral du Territoire
du Nord-Ouest et pendant des annes arpenteur et gologue du
Gouvernement dans le Yukon, quelle a t l'origine de la dcouverte de
l'or dans le Yukon:

La dcouverte de l'or au Klondyke, comme on l'appelle, bien que le nom
propre de la rivire soit un nom indien, _Thronda_, a t faite par
trois hommes: Robert Henderson, Frank Swanson et un nomm Munson, qui en
juillet 1896 prospectaient le long de la rivire Indienne. Ils
remontrent le cours d'eau sans trouver rien qui les satisft, jusqu'
ce qu'ils parvinssent au Dominion Creek. Aprs avoir fouill l aussi,
ils escaladrent la colline, dcouvrirent Gold Bottom, obtinrent de bons
prospects et se mirent  l'oeuvre.

Leurs provisions venant  manquer, ils dcidrent de partir pour Sixty
Mile afin de s'y ravitailler, et dans ce dessein ils descendirent la
rivire Indienne jusqu'au Yukon, puis remontrent celui-ci jusqu' Sixty
Mile, o quelqu'un avait tabli un poste d'change.

De l passant  Forty Mile, ils rencontrrent un homme, un Californien,
qui pchait en compagnie de deux Indiens: c'taient des Indiens du
Canada, des hommes du roi Georges, comme ils s'appellent eux-mmes avec
orgueil. Un des articles du Code du mineur est que, s'il vient  faire
une dcouverte, il doit se hter de la publier; aussi nos individus se
crurent-ils obligs d'informer les pcheurs qu'il y avait une riche
paie sur Gold Bottom. Les deux Indiens se joignirent  la bande, et
tous ensemble se mirent en route vers Bonanza, d'o ils descendirent sur
Gold Bottom. Ils y prospectrent une demi-journe et rtrogradrent sur
Bonanza,  une distance de 15 kilomtres, o ils prirent un petit tas de
terre, un _pan_ (plat){*}, qui les encouragea  continuer. En quelques
instants ils recueillirent l 12 dollars 75 cents. Un claim de
dcouverte fut jalonn, ainsi qu'un au-dessus et un au-dessous pour
les deux Indiens.

{*}[Un _pan_ ou plat reoit deux pelletes de gravier. Il y a dix plats
au pied cube. Un ouvrier pourrait en laver 90 par jour.]

En aot 1896, le prospecteur californien, connu gnralement sous le
nom de Georges le Siwash, parce qu'il vivait avec les Indiens (Siwash),
descendit  Forty Mile pour chercher des provisions. Il rencontra
plusieurs mineurs et leur fit part de sa trouvaille en leur montrant
les 12 dollars 75 qu'il avait mis dans une vieille douille de cartouche
de Remington. Ils ne voulurent pas le croire, sa rputation de vracit
tant quelque peu au-dessous du pair.

[image: UN CLAIM EN EXPLOITATION. DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Les mineurs disaient de lui que c'tait le plus grand menteur qu'on et
jamais vu, et ils doutrent de sa parole. Nanmoins ils taient
proccups de savoir la vrit.

Finalement, ils vinrent me trouver, me demandant mon opinion: je leur
fis remarquer qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute quant aux 12
dollars 75 en or en sa possession. La seule question, par consquent,
tait de savoir o il les avait trouvs. Il ne venait ni de Miller, ni
de Glacier, ni non plus de Forty Mile. Donc l'or semblait bien avoir t
ramass  l'endroit o Georges l'indiquait. Alors une grande excitation
s'ensuivit. Tous les mineurs se prcipitrent vers le pays fortun, si
riche en or. Tout le ruisseau, sur une distance d'environ 30 kilomtres,
donnant environ 200 claims, fut jalonn en quelques semaines. Eldorado
Creek, long de 11  12 kilomtres et fournissant  peu prs 80 claims,
fut occup  peu prs dans le mme espace de temps.

Boulder, Adams et d'autres vallons encore furent prospects et
donnrent de bonnes indications de surface, l'or tant trouv dans le
gravier des ruisseaux. De tels indices constats  la surface peuvent
tre considrs comme preuve de l'existence d'un sous-sol excellent.
C'est en dcembre que le caractre des fouilles fut dtermin. Un
certain claim sur Bonanza, ayant t soigneusement examin, permit
d'tablir la valeur du district. Le possesseur de ce claim avait
l'habitude de laver chaque soir une couple de baquets de gravier et
payait ses hommes  raison d'un dollar et demi l'heure, un beau salaire,
comme on voit. Sur un claim de l'Eldorado, on fit un _pan_ (plat) de 112
dollars. C'tait magnifique. Il y eut un pan encore plus considrable au
n 6, et cela continua ainsi en augmentant de jour en jour. La nouvelle
en parvint  Circle City, qui se vida de ses habitants, lesquels
accoururent  Dawson. Mais, hlas!  leur arrive, les pauvres diables
dcouvrirent qu'il y avait dj des mois que tous les creeks avaient t
jalonns.

[image: UN COIN TYPIQUE DE PAYSAGE DU KLONDYKE.--DESSIN DE
TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Parmi les retardataires se trouvait un Irlandais qui, se voyant dans
l'impossibilit de s'adjuger un claim, arpenta le creek du haut en bas,
et s'effora de terroriser les occupants en les menaant, grce  ses
relations  Ottawa, de faire rduire de 500  250 pieds la longueur de
leurs claims. Il offrit un jour de parier 2 000 dollars qu'avant le
1er aot tous les claims seraient diminus de moiti. Certain mineur
 qui il avait fait cette offre vint et me questionna  ce propos. Je
lui dis: Pariez-vous? Il rpondit: Quelquefois. Alors je lui dis
qu'il n'avait jamais t si sr de tenir 2 000 dollars qu'il l'aurait
t s'il avait accept ce pari. Ce genre d'intimidation fut pouss si
loin que je dus faire afficher des proclamations portant que les
dimensions des claims taient rgles par acte du Parlement du Canada,
et qu'aucune modification ne pouvait tre apporte, si ce n'tait par ce
mme Parlement. J'engageai les mineurs  ignorer absolument les menaces
faites  ce sujet.

[image: UN INSTANT DE REPOS.--DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE
M. GOLDSCHMIDT.]

Bonanza et Eldorado Creek font ensemble 278 claims; leurs diffrents
affluents en donnent autant, et tous ces claims sont bons. Je n'hsite
pas  dclarer qu'une centaine de ceux de Bonanza rapporteront plus de
150 000 000 de francs. Le claim n 30 Eldorado,  lui seul, donnera 5
millions, et dix autres voisins 500 000 francs chacun. Ces deux
ruisseaux produiront, j'en suis tout  fait certain, de 300  400
millions de francs, et je peux dire en confiance qu'il n'y a pas d'autre
rgion de mme tendue dans le monde qui, dans le mme temps, ait
contribu  crer autant de fortunes permettant  leurs propritaires de
retourner dans leurs familles et de vivre en paix pendant le restant de
leurs jours, surtout si l'on considre que le travail doit se faire avec
des moyens extrmement limits, que les vivres et la main-d'oeuvre sont
rares, et que l'on doit se servir des expdients les plus rudimentaires.
Quand je vous dirai que, pour travailler proprement un claim, il faut de
10  12 hommes et que, cette anne-l, il ne s'en trouvait que 200, vous
aurez une ide des difficults qu'il y a  surmonter.

Sur Bear Creek,  10 ou 12 kilomtres, de bons claims ont t
dcouverts, ainsi que sur Gold Bottom, Hunker, Last Chance et Cripple
Creek.

 Gold Bottom on a trouv des pans de 15 dollars, ainsi qu' Hunker
Creek, et, quoiqu'on ne puisse pas dire que ces claims soient aussi
riches que Bonanza ou Eldorado, ils sont plus riches que n'importe quels
ruisseaux connus dans la contre.  50 kilomtres en remontant le
Klondyke, Too Much Gold (Creek de Trop d'or) fut dcouvert. Le nom lui
vint de ce que les Indiens qui y travaillrent pour la premire fois,
remarquant le mica scintillant au fond de l'eau et pensant que c'tait
de l'or, diront qu'il y avait trop d'or, plus d'or que de gravier.

[image: LE TRAVAIL DANS UN CLAIM D'ELDORADO.--DESSIN DE J. LAVE,
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

M. Ogilvie, qui est une autorit dans la matire, dit plus loin: Un
claim de l'Eldorado fut piquet par un jeune homme, qui le vendit
quelques jours plus tard pour 85 dollars; l'acheteur n'y mit jamais la
pioche et le vendit  son tour au commencement d'avril 1897 pour une
somme de 31 000 dollars en monnaie lgale du Canada, ce qui en poudre
d'or  17 dollars l'once est quivalent  35 000 dollars au moins. Un
autre exemple: un Canadien franais tant pris de liqueur vendit son
claim sur Eldorado pour 500 dollars. Une fois dgris, il en eut du
regret. Des personnes qu'il savait devoir s'y connatre l'informrent
que tout contrat fait en tat d'ivresse tait illgal: il menaa
alors de commencer un procs pour annuler la vente. Il n'y a pas de
doute que tous les participants ne fussent plus ou moins ivres au moment
o le contrat fut conclu, et plutt que de risquer un procs, l'acheteur
du claim lui offrit environ un dixime du claim original, pourvu qu'il
se dsistt de tout droit et titre, rel ou imaginaire, qu'il pouvait
avoir. Il accepta cette proposition vers le milieu de mars dernier, et,
en avril, il vendit sa part dans cette petite portion de claim pour 15
000 dollars.

Dans une visite que je fis  Eldorado vers la fin de juin, j'estimai la
production de 24 claims sur ce Creek et je trouvai qu'elle s'levait 
826 000 dollars  raison de 17 dollars l'once, ce rsultat provenant
d'un simple grattage de chacun de ces claims. Cependant il y en a quatre
ou cinq d'entre eux qui excdrent 100 000 dollars chacun. Un claim
d'Eldorado fut vendu 45 000 dollars, soit 5 000 comptant le 13 avril, 15
000 le 15 mai (si le paiement n'tait pas effectu  cette date le claim
et l'argent restaient au vendeur) et la balance de 25 000 le 1er
juillet,  dfaut de quoi l'acheteur perdait tout. Je pensai tout
d'abord que la transaction tait extrmement hasardeuse, et je
m'imaginai que probablement il allait perdre une bonne somme dans
l'affaire. Lui, cependant, connaissait trs bien son terrain, et il me
dit, quand les documents ncessaires au transfert furent runis, qu'il
ne s'tait jamais senti de sa vie si sr d'une fortune, quoiqu'il et
min pendant prs de vingt ans.

Il ne pouvait pas encore laver, car le ruisseau tait toujours gel. Il
se mit donc  l'oeuvre avec deux rockers et paya ses 15 000 dollars le 11
mai, quatre jours avant leur d; la balance de 25 000 tait complte
vers le 20 juin. C'tait acqurir en fait le claim pour deux mois de
travail.

Un autre exemple tir du Bonanza Creek: le 16 avril dernier, Georges
Carmack vendit pour son associ Tagish Charley une moiti d'un claim
pour 5 000 dollars, dont 500 dollars au comptant, balance au 1er
juillet.  dfaut l'acheteur perdait le claim et son argent.

Le 1er juillet, comme je passais devant la cabane de Carmack,
j'entrai pour le voir et trouvai l'individu payant les 4 500 dollars du
solde.

Aprs la conclusion de l'affaire, je demandai  l'acqureur comment la
chose avait tourn. Oh, dit-il, passablement bien. Je le priai de me
dire le rsultat de son opration: Certes, rpondit-il, j'ai fouill 24
pieds de long, 14 de large, et ai lav 8 000 dollars.

Je lui dis: Eh bien, je connais la superficie de votre claim. En
supposant qu'il soit galement riche partout, nous allons voir combien
vous allez en retirer. Je calculai de tte et lui dis: 2 400 000
dollars. Il s'cria: Que vais-je faire de tout cet argent?--Oh! ne
vous tracassez pas, rpliquai-je, vous n'aurez pas tant de tourment que
cela, il est difficile que votre claim atteigne cette richesse.
Admettant qu'il produise un quart de cela, vous aurez encore 600 000
dollars. Admettant de nouveau que ce n'est qu'une bande troite qu'il
vous est arriv de toucher,  ce taux-l vous auriez encore 83 000
dollars, ce qui est bien assez pour votre bonheur. Bonanza Creek a 
peu prs 30 kilomtres de long. Comme un claim a 500 pieds mesurs en
ligne droite dans la direction gnrale de la rivire, on compte donc
sur ce creek plus de 200 claims; sur ce nombre, environ 100 sont bons,
les uns riches et quelques-uns trs riches. Les 100 autres sont
probablement bons galement, mais il n'y a pas eu assez de prospects
pour en garantir le rapport dfinitif.

Plus de 70 claims ont t jalonns sur Eldorado Creek. De ce nombre
plus de 40 sont reconnus riches. Je ne suis pas ambitieux d'argent, mais
je voudrais choisir 30 claims sur Eldorado Creek, allouer  leurs
possesseurs 1 000 000 de dollars chacun et garder le reste pour
moi-mme. J'aurais certainement encore assez pour mener jusqu' la fin
de mes jours une existence agrable et pour laisser aux miens ce qu'on
appelle une honnte aisance.

[image: UN CLAIM D'ELDORADO--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS
DE L'AUTEUR.]

Les claims de ctes ont t jalonns sur ces creeks, et quand je
partis, le 12 juillet, quelques-uns donnaient de fort beaux prospects:
des pans livrant de 6  8 dollars dans quelques cas.

Un jour, comme je rendais visite  Clarence Berry, le possesseur des
nos 5 et 6 Eldorado, il me dit que ses hommes avaient touch une
couche trs riche le jour prcdent et ajouta: Vous devriez vous amuser
 essayer vous-mme un peu de ce gravier. Je refusai d'abord, puis je
me dcidai enfin  charger un pan et  le laver, mais pas pour moi-mme.
Mon dsir tait seulement de laver un pan riche, pour pouvoir dire que
je l'avais fait. Je lui demandai combien il pensait que je ferais au
pan: Oh!  peu prs 300 dollars, me rpondit-il. Je partis, piochai
dans le riche gravier qu'on me montra, mais j'avoue qu'il ne m'aurait
pas t possible de dire s'il y avait de l'or, ou non, dans ce que je
remuais. Je remplis bien le pan, peut-tre un peu plus que les deux
pelletes rglementaires, je le pris, le lavai, le schai et le
nettoyai.

Au taux de 17 dollars l'once, je trouvai 595 dollars dans ce pan, soit
le salaire de 6 mois et plus d'un bon commis! Cela me prit 20 minutes.
Autant que je sache, ce pan est le plus riche qui ait t lav dans le
pays.

Hunker est le creek qui,  ce que l'on croit, rivalisera de richesse
avec ceux de Bonanza et Eldorado; il est  une vingtaine de kilomtres
de Dawson et coule paralllement  Bonanza: comme ce dernier, il se
jette dans le Klondyke; la valle de Hunker a environ 27 kilomtres; ce
n'est qu' partir du premier de ses affluents, le Last Chance, qu'on
trouve de l'or.

Cette dcouverte fut faite quelques mois aprs celle du Bonanza. Il
tait alors trop tard pour le travailler avec succs; aussi rien de
positif n'en peut tre dit, sinon que les _prospects_ sont trs
satisfaisants. Dernirement un claim de ce creek fut achet en partie 
terme pour une somme de 23 000 dollars qui fut tire du claim mme; le
propritaire eut mme un excdent qui lui permit d'acheter le reste pour
40 000 dollars. Le Gold Bottom Creek, qui joint le Hunker un peu
au-dessus de la Dcouverte, a aussi donn de trs bons prospects, mais
toute cette rgion est  peine connue. Cet hiver cependant verra un
grand dveloppement de ses ressources; le lit de roche (_bed rock_) se
trouve  environ 6 mtres de profondeur.

Il y a d'autres creeks dont nous pourrions parler. Mais  quoi bon? Tout
ce que nous aurions  dire se rsumerait en cette seule constatation: il
y a l-bas de l'or, il y a beaucoup d'or. Mais, comme le dit avec
raison M. Auzias-Turenne, dans son livre rcent, il serait oiseux
d'insister sur l'exagration de la presse de Vancouver, de Seattle, de
San Francisco, etc., quant  l'tendue des clbres gisements aurifres.
On tait malheureusement d'autant plus port  croire ces journaux que
les vaisseaux du Yukon rapportaient  la mme poque de splendides
cargaisons de ppites. Le Klondyke a produit 2 500 000 dollars en 1897.
C'est 4 millions de dollars qu'il faudrait dire, car une grande partie
du revenu des lavages est reste dans le pays sous forme de travaux
ncessaires  de plus grandes exploitations.  mon avis, les caisses et
les bourses des tats-Unis ne recevront pas plus de 6 millions de
dollars du Klondyke en 1898. Voici l'explication d'un homme qui est 
proprement parler le roi du Klondyke, M. Mac Donald. Cet cossais
catholique qui franchit le Chilkoot en 1895 et, faute d'un dollar,
priait un des pres jsuites de lui faire crdit d'une messe en 1896,
possde aujourd'hui des intrts dans plus de soixante des meilleurs
claims du pays. Selon ses propres paroles, le Klondyke produira,
d'avril  septembre 1898, cent millions de francs. Si ce n'tait
l'intrt de 10 pour cent du gouvernement, ce chiffre-l serait dpass;
mais cette taxe aura pour rsultat fatal une diminution considrable des
fouilles aurifres en 1899.

[image: COMMENT ON ARRIVE  DAWSON EN HIVER.--DESSIN DE GOTORBE,
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Et maintenant une question se pose: celle de savoir si ce surcrot de
production est de nature  diminuer la valeur de l'or en gnral et du
numraire en particulier? Dans les sicles prcdents, moins l'or tait
abondant, plus il avait de valeur. De nos jours, nous voyons le
phnomne contraire se produire: l'or est de plus en plus abondant, sans
diminuer de valeur. On en a eu la preuve rcente, lors des grands
arrivages d'or du Transvaal. La majeure partie de cet or alla grossir
les rserves de la Banque d'Angleterre, sans que cette grande
accumulation ait port aucune atteinte  la stabilit de la valeur de
l'or; le numraire ne subit aucune dprciation.

La baisse de l'or est, en effet, arrte par la demande incessante dont
il est l'objet. L'institution du crdit, dit M. E. F. Johanet,
l'accroissement de la population, la multiplicit des entreprises, la
facilit et la rapidit des communications, les dveloppements de
l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numraire, en
occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantit de
matires d'or ont oppos une digue  la dprciation. Le continuel
roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions
autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent
plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus
fcond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.

Mais ce n'est pas seulement aux usages montaires que l'or fournit son
contingent; la moiti environ de la production est employe dans les
arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du mtal prcieux ne
peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance
de l'or cause sa dprciation. Un fait, cependant, l'exposerait  toutes
les fluctuations: le monnayage libre et illimit de l'argent. Or, contre
ce fait, les grandes nations qui dtiennent presque toute la monnaie du
monde se sont sagement prmunies en suspendant la frappe libre. Et, en
dfinitive, il est encore loin le jour o notre louis d'or tombera  10
francs?




XIV

Un voyage d'exploration.--Prospection d'un creek.--Une perce dans
la fort.--Ces pauvres baudets.--Maladie et
dmoralisation.--Moustiques et maringouins.--L'heureux camp. Des
morilles.--Sur Quartz Creek.--Une dcouverte aurifre.--Eboulement.
Etayement des puits.--Location de claims.


Le 11 juillet au matin,  4 heures, un compagnon et moi nous poussions
devant nous, dans la rue de Dawson, trois baudets bts. Aprs avoir
dpass la scierie, nous nous arrtions devant la porte d'une cabane
au-dessus de laquelle flottait le drapeau anglais. Le propritaire, un
ex-lutteur renomm, venait  notre rencontre et bientt une tente, des
vivres, des couvertures, et des outils de prospection taient empils
avec mthode sur le dos des nes et artistement lis au moyen d'un noeud
solide. Nous devions faire de compagnie une exploration dans la
direction du Mac Question Creek, un affluent de la rivire Stewart,
rput inexplor mais riche en or. Deux prospecteurs avec deux animaux
nous y avaient dj prcds en s'y rendant par une autre route. Quand
nos prparatifs furent termins, notre caravane, compose de huit hommes
et de trois btes, se mit en marche en suivant un sentier le long de la
cte,  l'est de la ville. Nous passmes le Klondyke au moyen d'un bac;
les baudets, un peu trop pesamment chargs, avanaient avec lenteur; le
passage  gu de la rivire ne fut pas sans difficult, car nos btes
s'effrayaient des rapides, peu profonds, mais assez turbulents  cet
endroit.

Aprs avoir franchi la rivire, le chemin nous conduisit dans une
superbe fort de bouleaux mls de quelques sapins blancs. Puis bientt
nous pntrmes dans le Cagnon marquant l'entre de la valle de
Bonanza; la marche se poursuivit sans incident, mais avec lenteur, car
nos nes avaient peine  retirer leurs petits sabots de la boue gluante
de la sente; vers midi on fit halte; nous recueillmes quelques branches
parses sur les dbris de quartz et nous fmes flamber un feu pour
prparer nos aliments: lard, biscuit, th.

Pendant ce temps, les animaux, dbarrasss de leur fardeau, se
rgalaient des herbes succulentes qui croissent en abondance dans ce sol
d'alluvion. Le repas, mang de grand apptit, tant termin, nous
lavmes la vaisselle, rechargemes les nes, et bientt nous tions
repartis. Le soleil tait brlant, le terrain glac. Et cette anomalie
se traduisit par un dfoncement pitoyable de la sente; nous pitinions
un limon noirtre, tenace, pais, qui nous retenait en place, surtout
quand nous enfoncions jusqu' mi-jambe.

Dans de pareilles conditions on avanait lentement.  un certain moment
l'embourbement devint tel qu'il fallut absolument faire l'ascension de
la colline pour s'loigner des bords mmes de la rivire. Mais soudain,
le pauvre aliboron qui portait la tente glissa, le pied lui manqua, et
le voil pirouettant sur lui-mme, pour aller, avec sa charge, s'taler
dans une mare de boue liquide,  10 mtres plus bas. Notre premier
mouvement fut de rire de l'aventure, la culbute tant si comique; le
second fut de nous prcipiter au secours de la bte qui, les quatre fers
en l'air et reposant mollement sur la tente formant coussin, ne se
pressait pas de reprendre son quilibre. Il fallut dnouer les cordes,
dcharger son bt, objet par objet, ensuite nettoyer le tout tant bien
que mal, recharger et repartir. Vers 7 heures du soir, nous dclarmes
en avoir assez pour la journe, et nous nous arrtmes pour camper prs
du numro 25, aprs avoir fait une quinzaine de kilomtres en autant
d'heures.

[image: PASSAGE D'UN AFFLUENT DU YUKON. DESSIN DE GOTORBE,
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

C'est  cet endroit qu'un factieux Irlandais, Ruddy Connor, a dress sa
tente portant l'enseigne engageante de l'_Htel de la Goutte de Rose_.
Le mouvement sans prcdent des voyageurs depuis le dbut de l't l'a
mis entirement  court de vivres,  sec de liquides, si bien qu'il a
t contraint de placer, bien en vidence, un criteau portant ces mots:
Repas  75 dollars pour ceux qui ont des sacs remplis, repas gratis
pour ceux qui n'ont pas de sac du tout.

Ayant bien pntr l'intention de cet htelier de gnie, nous nous
dcidons  camper en face de son criteau et de faire appel au contenu
de nos sacs pour le dner.

Talonns par le dsir d'arriver au but, nous n'avons malheureusement pas
le loisir de prendre un long repos, et nous nous levons  minuit et
demi, presque avec le soleil. La route est monotone, les repas le sont
aussi. Ils se composent perptuellement de lard et de haricots, mais
l'apptit est tel que l'on oublie ce que ce rgime a de spartiate. Ce
jour-l, vers 2 heures, l'arte sparant la valle de Bonanza de celle
du Quartz est atteinte, et nous y trouvons, heureusement pour nos btes,
un sentier sec et dur. Sur ces hauteurs nous prouvons une sensation
exquise: l'air est si pur et si calme, la lumire si douce, les fleurs
sont si clatantes, les bruyres d'un vert si tendre! Par instants, on
se croirait sur les croupes du Jura, avec cette diffrence que la pierre
calcaire est remplace par le quartz; mais tout  coup les andouillers
d'un lan ou d'un caribou blanchis par le soleil viennent nous rappeler
que nous sommes aux antipodes de la civilisation. Finalement, nous nous
arrtons, vers le soir, dans une ravine couverte de broussailles.  la
lisire des arbres, les compagnons qui nous ont devancs nous attendent.
C'est l'heure du repas. Quelques-uns d'entre nous le prparent sans
tarder: un chafaudage de morceaux de bois et de piquets enfoncs en
terre s'lve bien vite au-dessus d'un feu flambant o des arbres
entiers sont jets; le tout supporte les vases, marmites, rcipients
remplis de tout ce qu'il faut pour parfaire un festin gargantuesque.
D'autres s'occupent  dresser la tente, tandis que les nes sont laisss
libres de trouver leur fourrage dans la cte tapisse d'herbes varies.

[image: BONANZA CREEK.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE,  SEATTLE.]

Le jour suivant, nous abordmes des parages inexplors, abondants en
montes et en descentes; mais heureusement le terrain tait ferme et
parfois dessch. La fort remplaait les broussailles; elle devenait
mme si serre, que nous fmes obligs d'envoyer en avant-garde deux ou
trois sapeurs qui, la hache  la main, ouvrirent un passage  travers le
fouillis inextricable du bois. Malgr les traces nombreuses et fraches
de caribous, d'lans, de panthres, de lynx, d'ours et d'autres btes
sauvages, il fut impossible  deux des ntres, bons marcheurs et
excellents tireurs qui, la carabine en main, prcdaient la caravane,
d'apercevoir et de tirer le moindre coup de fusil, et pourtant il arriva
parfois que l'herbe foule au pied par l'animal n'avait pas eu encore le
temps de se redresser.

[image: DPART POUR LA CHASSE. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE
M. GOLDSCHMIDT.]

Aprs quatre journes de cette marche dans l'intrieur, les difficults
augmentrent, la lassitude et la maladie mirent  bas la moiti du
contingent; la dysenterie, la diarrhe, les fivres terrassrent les
plus robustes: force nous fut d'tablir un campement et de nous arrter
quelques jours jusqu' ce que les malades eussent repris assez de forces
pour se remettre en marche. Nous choisissons pour emplacement du camp le
bord d'un ruisseau  l'eau limpide, dans la fort mme: en semblable
occurrence, quand l'eau et le bois ne manquent pas, le prospecteur se
dclare satisfait. Les vivres tant courts, nos chasseurs battirent la
campagne, mais sans succs. Un jour pourtant, ils rencontrrent une
tente occupe par quatre ou cinq prospecteurs qui venaient de tuer un
lan et qui, gnreusement, leur en offrirent un quartier.

Les gens valides de notre caravane occuprent leur sjour au camp 
prospecter dans le ruisseau; ils y trouvrent des couleurs,
c'est--dire quelques parcelles d'or intressantes sans doute, mais pas
assez abondantes pour justifier des travaux plus importants. Le travail,
dans ces conditions, se fait ainsi: on dtache,  coups de pic, du
gravier des bancs et on le lave dans un pan (sorte de plat ou plutt de
casserole  frire sans manche) avec l'eau du ruisseau mme, en faisant
osciller constamment un pan, de faon que l'or, qui est le plus pesant,
se rassemble et se tasse au fond; l'eau que l'on fait courir sur le
gravier entrane celui-ci et ne laisse bientt dans le plat que du sable
noir, qui consiste en ralit en cubes minuscules de fer magntique
contenant trs souvent de l'or. Ce sable, tant presque aussi lourd que
l'or, se spare assez difficilement du mtal prcieux; nanmoins, avec
un peu de pratique, on arrive aisment  laver le tout, de faon qu'il
ne reste dans le pan que les particules d'or et quelque peu de sable
qu'on limine en schant ce rsidu sur le feu.

Nous tions arrivs aux confins de cette vaste plaine qui, comme nous
l'avons vu, s'tend des contreforts du Dme  ceux des montagnes
Rocheuses,  plus de 150 kilomtres  l'Est. L'tude du terrain et le
rsultat des prospections nous avaient convaincus que nous tions
parvenus  la limite de la ceinture aurifre. Et, comme l'tat
d'abattement de nos malades persistait, nous dcidmes de battre en
retraite pour gagner la valle du Quartz Creek, que nous savions peu
explore et peu connue.

[image: PROSPECTION DANS LA VALLE DU QUARTZ. DESSIN DE MADAME
PAULE CRAMPEL, D'APRS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Une marche lente permit aux convalescents de suivre, tant bien que mal,
le gros de la colonne; les baudets, allgs de tout le poids des
provisions consommes depuis le dpart, en profitrent pour s'manciper.
Nous arrivmes ainsi un soir pour bivouaquer dans un endroit appel, par
ironie sans doute, l'Heureux Camp, car les moustiques, les maringouins
nous y firent souffrir mille tortures et faillirent presque nous faire
verser des larmes de douleur. Nous trouvmes confirme la vracit de
cette description d'un homme qui s'y connat pour y avoir pass:

En t, il y a des moustiques sans nombre, des marais  traverser, des
montagnes  gravir. Eh bien, tout le temps ces infernales btes vous
dvorent jusqu' ce que parfois la vie elle-mme semble tre une
maldiction. Je sais ceci par exprience, et j'ai vu des hommes forts,
durs, vigoureux, verser des larmes de rage impuissante devant ces
ennemis innombrables et presque invisibles. Maintenant, supposez que
vous portiez des bottes de mineur en caoutchouc montant jusqu'aux
cuisses et qui sont presque indispensables dans ce pays-l, pendant la
saison d't, chacune pesant 3 ou 4 livres, un lourd habillement de
laine, des couvertures, des vivres pour dix, vingt ou trente jours,
quelquefois plus, une hache, un pic, une pelle et d'autres articles
indispensables, un poids total de 50, 60, 90 et souvent plus de 100
livres, tout cela port  dos, pataugeant  travers les marais, vous
dbattant dans la broussaille, gravissant les pentes escarpes des
montagnes sous un soleil corchant qui, de fait, couvre la peau
d'ampoules, pendant que tout le temps la sueur coule  flots et que,
incessamment aussi, le maringouin, dou d'ubiquit, vous assaille 
chaque point vulnrable, s'attaquant surtout  vos yeux,  vos oreilles
et  vos mains et trop souvent, hlas!  votre langue, sans qu'il soit
possible de s'y soustraire. Et puis, ayant chapp  cette torture,
quand vous franchissez le sommet de l'arte, les vents solidifient
presque vos vtements saturs de sueur, vous glacent jusqu' la moelle,
et raidissent vos doigts au point qu'ils peuvent  peine se mouvoir.
Aprs une journe passe dans ces conditions, imaginez que vous vous
asseyez au milieu d'une nue de moustiques pour prendre votre repas,
qu'il vous a fallu plus d'une heure pour prparer, et qui consiste en
pain ptri  la hte et cuit sur la braise de votre feu de camp, en
haricots peut-tre  demi bouillis, en lard dans la mme condition, en
caf ou en th de mauvaise qualit. Si vous tes fumeur, vous savourez
ensuite une pipe, puis vous vous enveloppez dans vos couvertures avec
quelques rameaux rpandus sur le sol, la tte soigneusement couverte,
car le maringouin ne dort jamais, et vous trouvez enfin un sommeil tel
que les conditions peuvent le permettre, mais qui est d'ordinaire, je
dois le dire, profond et assez doux.

L'Heureux Camp est situ sur l'arte bordant la valle du Dominion 
l'Est, non loin du Dme. Nous lchmes nos baudets en libert; comme il
faisait grand jour  10 ou 11 heures du soir, ils s'loignrent bientt
avec le grelot qu'on leur avait confectionn, deux jours auparavant, au
moyen d'une bote  conserves vide et d'un gros clou en guise de
battant. Grce  cette invention (non patente), on pouvait les suivre
aisment quand ils erraient dans la fort, ou les retrouver quand ils
s'garaient. Aprs le souper on se coucha; mais les moustiques taient
si agressifs que plusieurs d'entre nous prfrrent s'asseoir auprs du
feu et s'enfumer  outrance pour chapper aux piqres de ces affreuses
btes. Le lendemain nous submes l un orage pouvantable, avec clairs
sinistres et coups de tonnerre effrayants, tandis que la pluie perait
nos vtements de part en part. Il y a souvent, en t, de violentes
perturbations de l'quilibre atmosphrique, mais elles sont heureusement
de courte dure, et elles contribuent  maintenir l'air pur et frais.

Le jour suivant, descente le long de l'arte qui spare Quartz Creek de
Canyon Creek: le paysage est charmant; aprs les bruyres et les
arbrisseaux viennent des broussailles, puis des bois avec des sous-bois
luxuriants; les clairires sont, par places, tapisses d'herbes et de
fleurs dont les tons s'harmonisent parfaitement, fonds verts relevs de
motifs de couleurs gaies, tandis que les troncs blancs des peupliers,
des trembles et des bouleaux semblent former des panneaux pour encadrer
la scne. Prs du sommet, des quantits de baies rouges, noires et
bleues, surtout des bleues, des airelles grosses et dlicieuses, offrent
un rafrachissement bienvenu au voyageur altr. Elles se vendent 
raison de 2 dollars le litre dans les restaurants de Dawson. En
descendant la cte, tout en traversant une partie de la fort rcemment
endommage par un incendie, l'un de nous heurte de son pied un objet
qu'il examine de plus prs avec tonnement: c'est une morille! Et en
effet,  droite,  gauche, partout nous comptons des douzaines, des
centaines de ces champignons mergeant de la mousse verte ou des
feuilles mortes qui dj jonchent le sol. Cette dcouverte est
accueillie avec joie, car elle va amener quelque varit dans le menu.
Mais voici qu'au dner chacun refuse de goter  ce plat, de peur de
s'empoisonner. Enfin un de nos compagnons se hasarde, disant s'y
connatre en champignons. Il dclare les ntres excellents. Il prouve
son dire en en absorbant une large portion. Et aussitt c'est  qui en
mangera le plus; la morille est admise par acclamations au menu
quotidien. Celles-ci sont plus grosses (quelques-unes sont comme le
poing) que celles d'Europe, mais elles n'ont peut-tre pas une saveur
aussi fine; toutefois, en raison de ses qualits nutritives, la morille
est un prcieux aliment naturel dans ce pays o elle abonde.

En sortant du bois, nous fmes si frapps de la position et de l'aspect
du terrain que nous dcidmes d'y faire des fouilles. Notre tente fut
dresse au bord du Quartz, en un point o des travaux faits rcemment
avaient laiss des vestiges, sous forme d'cluse, de botes et d'amas de
gravier. Au lavage nous obtnmes des rsultats satisfaisants. Le
lendemain l'investigation fut poursuivie, et bientt, vers
l'intersection des deux cours d'eau, nous dcouvrmes que des fouilles
avaient t commences  l'extrmit du plateau qui avait attir notre
attention; nous nous approchmes et, comme la place tait dserte, nous
essaymes la terre: on dclara les _prospects_ trs bons. Aussi quand
revinrent les mineurs, dont nous avions vu les travaux, leur
offrmes-nous de procder en commun  la prospection de ces terrains, 
condition que, si le rsultat tait favorable, nous jalonnerions le
claim entre nous tous.

[image: LAVAGE DE L'OR AU PAN.--DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

[image: UN CAMP DE PROSPECTEURS. DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE
DE M. GOLDSCHMIDT.]

Nous nous mmes donc  l'oeuvre, et le lendemain quatre pans donnrent
ensemble un dollar et demi, soit 38 sous le pan. Si l'on considre que
10 sous au pan est un rsultat excellent, on peut penser que nos essais
furent trouvs trs encourageants; les jours suivants, nous fmes au
pan 50 sous et mme davantage: le _bed rock_ n'tait mme pas atteint,
et les prospects taient excuts sur le bord de la roche. On creusa
alors  3 ou 4 mtres, et les fouilles furent continues sur diffrents
points du terrain; malheureusement l'eau de surface tait si abondante,
grce  l'action du soleil dgelant l'humus, qu'il devint trs difficile
et mme dangereux de travailler. En effet, la partie du terrain o la
dcouverte avait t faite tait ombrage par de grands arbres qui,
arrtant les rayons du soleil, laissaient la terre sche, tandis
qu'ailleurs, un incendie de fort ayant dtruit tout ombrage, le dgel
tait complet. Il fallut donc tayer les parois de la fosse avec des
sapins coups en longueur, mais cela mme n'empcha pas l'un de nous
d'tre presque enseveli par un boulement de gravier. C'est 
grand'peine qu'il fut retir du trou avec une paule contusionne.  une
profondeur de 5 mtres environ, malgr les tais forms de tronons
d'arbres de 0m,10  0m,12 de diamtre et renforcs d'une palissade
de rondins courant tout le long des parois du puits, il fallut renoncer
 ces fouilles par trop prilleuses. Nous avions cependant de bons
prospects, et ils nous donnaient un vif espoir de succs, mais la partie
dut tre remise  plus tard. Nous dcidmes de la reprendre
mthodiquement  l'hiver.

Satisfaits de ce commencement, nous mesurmes et piquetmes les claims
suivant le nombre des assistants, et, aussitt cette opration acheve,
nous reprmes le chemin de Dawson, afin de faire enregistrer notre
dclaration de proprit.

En route, un de nos nes, qui portait un sac vide destin  tre rempli
de morilles, ne voulut pas se laisser apprhender au moment convenable.
Il prit un temps de galop  travers le bois; pourchass longuement, il
finit par disparatre.

On ne s'en inquita pas autrement, supposant qu'il tait retourn au
camp, mais 3 ou 4 jours plus tard, il fut retrouv presque mort de faim;
dans sa course au milieu des arbres, sa corde s'tait droule et
entortille autour d'un tronc. Le pauvre animal attendait soit la
dlivrance, soit la mort.

Notre voyage de retour  Dawson se fit sans incident. Aux Fourches, nous
nous arrtmes  l'htel hospitalier de Mme White, de New-York. Et le
soir mme, par une forte averse, nous rentrions  Dawson, d'o nous
tions partis deux semaines auparavant.

[image: LE POSTE DE SIXTY MILE.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS UN
CROQUIS DE L'AUTEUR.]




XV

Quelques types du Klondyke.--Alexandre Mac Donald, Joe Ladue,
Henderson, etc.--Journaux de Dawson.--Le Klondyke et ses
richesses.--Animaux  fourrure.--Le pays des grandes chasses.--Les
oiseaux du Yukon.--Administration du Territoire.


Parmi les hommes aujourd'hui reconnus comme les vtrans du Yukon, il
faut nommer MM. Hart, Harper, Mac Question, Hunker, Mac Donald, Ladue,
Henderson; leurs histoires sont  peu prs identiques; comme des
centaines d'autres, l'esprit d'aventure et d'entreprise les a conduits
un jour vers les territoires  peine connus qui couvrent tout le nord du
continent amricain, entre les 58e et 70e parallles: pendant des
annes ils ont parcouru ces immenses tendues de pays, vivant de chasse,
de pche, lavant de l'or un peu partout, gagnant juste de quoi acheter
des vivres et des vtements pour l'hiver, menant une vie isole, rude,
sauvage, mais cependant profitable, car c'est toujours ainsi qu'une
contre nouvelle a t d'abord explore, puis envahie, enfin absorbe et
peuple.

[image: LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il y a plus de 25 ans que Harper arriva dans le Yukon. Il venait de la
contre aurifre du Caribou. Franchissant les montagnes Rocheuses,
traversant les rgions du Liard, du Mackenzie, du Porc-pic, affluents
du Yukon, il remonta ce fleuve jusqu' la rivire Blanche. Mac Question
y arriva  peu prs vers le mme temps, ayant pris le chemin de la
rivire de la Paix et du lac Athabasca par le Mackenzie. Ces deux
coureurs des bois se rencontrrent et s'associrent pour faire le
commerce des fourrures. Ils fondrent ainsi des postes  Forty Mile,
Sixty Mile, Fort Selkirk et d'autres endroits. L'or, dont ils
n'ignoraient pas l'existence, ne semble pas cependant avoir t l'objet
de graves proccupations de leur part, et, bien qu'ils en eussent trouv
dj en 1873 sur la rivire Blanche, ils ne sont pas parvenus  la
clbrit romanesque  laquelle sont arrivs des explorateurs plus
jeunes et plus rcents, tels que Mac Donald et Ladue.

[image: JOE LADUE--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques annes et y
prospecta tout d'abord de place en place sans grand succs. Il avait
plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la
Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le
pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la dcouverte de l'or se
rpandit, et il fut un des premiers  juger de la valeur extraordinaire
des placers. Il piqueta aussitt des claims sur les creeks et, par de
judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses
possessions qu'aujourd'hui on ne le dsigne pas autrement que du nom de
roi du Klondyke. C'est un cossais ayant plus de six pieds de haut,
de forte taille, pais, dont la figure respire  la fois l'honntet et
la bonhomie. Il possde quelques-uns des plus riches claims de
l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur
d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla
trs jeune dans l'tat de New-York, o il travailla comme garon de
ferme pendant plusieurs annes. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest
l'attirrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y
trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et
Cie. Il y a trois ans, il tablit une scierie au poste de Sixty Mile,
puis en 1897, lors de l'excitation gnrale cause par les nouvelles
dcouvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratgique, du
confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le
terrain en question pour y tablir une ville. On lui concda le
territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des
intrts considrables dans un bon nombre de claims; c'est un homme
d'une quarantaine d'annes, comme Mac Donald; il est de taille moyenne,
d'une sant trs prcaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des
personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et
ont profit de la dcouverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils
riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix
millions? Peut-tre. Ont-ils moins? Peut-tre aussi. Leur fortune est en
claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de
prciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en
Angleterre il y a quelques mois pour ngocier ses claims. Il en
demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les
placer.

Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus
banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arriv en 1895, 
moiti mort de faim, venant de Baroda, localit du Michigan. Tout l't
il avait couru, cherch, creus et lav sans rien trouver: ses membres
n'taient plus qu'une plaie, tant il avait arpent le pays en tous sens;
il tait si las, si dcourag qu'il se laissa un jour tomber sur les
bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait
peu  peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques
bourdonnaient autour de ses paupires  demi fermes sous un soleil
aussi brlant qu'un cautre. Et comme il les entr'ouvrait, il aperut
quelque chose qui brillait  travers le cristal du ruisseau. C'tait de
l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau
pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.

Anderson, parti la mme anne de San Francisco, avait laiss  sa femme
de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'tre de
retour avant ce dlai, muni d'une sacoche lourdement bourre de ppites.
Dix-huit mois s'coulrent sans que le voyageur donnt de ses nouvelles.
Sa femme tait rduite  la misre. Trop fire pour mendier, la pauvre
abandonne songeait au suicide. Soudain, le _Portland_ est signal
revenant des pays mystrieux. Elle accourt sur le port, et quand elle
voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de ppites, elle roule
 terre inanime.

Bien des femmes ont accompagn leur mari dans l'Eldorado: la premire
qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme
Berry, femme d'un jeune fermier de Californie.  sa suite d'autres
vinrent, tentes par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est
l'apparition de deux petites Soeurs de la Misricorde, deux Canadiennes
de Qubec, c'est--dire deux Franaises, venues l, non pas attires par
l'appt de l'or, mais pour prier, pour gurir, pour sauver peut-tre les
victimes de la fivre de l'or!

[image: EMBOUCHURE D'UN CREEK.--DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

[image: UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY,
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Malgr les dconvenues dont nous avons parl  diverses reprises, la
valeur du Klondyke comme terrain aurifre est indiscutable. Voici ce
qu'en dit le Dr Dawson, gologue distingu du Canada: Parlant du
caractre gnral de la contre, je n'hsiterai pas  dire qu'elle est
extrmement riche en or. Elle est pareille  d'autres grands districts
miniers, en ce que le mtal alluvial lav par les ruisseaux a le premier
t dcouvert et recueilli. Mais les montagnes d'o ces cours d'eau
descendent doivent galement tre riches en or. L, un jour, les grandes
veines et filons de quartz aurifre seront dcouverts et travaills,
tandis que les pilons et le matriel de machines seront rpartis 
profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore  dcouvrir.

Le Yukon n'est pas une si mauvaise contre que beaucoup se l'imaginent,
except en hiver. Le climat est bon en t, quoique cette saison ne dure
pas trs longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y
travailler. Mais les hivers sont longs et extrmement froids. Cependant
les conditions climatriques ne seront jamais assez rigoureuses pour
empcher le dveloppement minier de cette rgion.

La tche est norme, avec cette immense surface de pays et les
difficults de locomotion et de transport. Il se passera un temps
considrable et des efforts rpts seront ncessaires avant que cette
rgion soit compltement dveloppe. Mais de grandes dcouvertes de
terrains aurifres comme celles qui ont t rcemment faites donnent 
croire que l're de dveloppement futur sera extraordinairement
profitable.

Le Dr Nordenskiold, professeur de minralogie  l'Universit d'Upsal,
envoy dans le Yukon par le gouvernement sudois, dit que la contre est
trs riche et sera trs productive pour longtemps. Il prtend qu'on
trouvera les immenses dpts de quartz qui ont donn naissance aux
graviers aurifres du Klondyke. L'or dj trouv provient d'anciens lits
de rivires trs diffrentes des rivires actuelles.

Le quartz sera de qualit infrieure et se trouvera prs des creeks du
Klondyke. L'or n'a pas t port par les glaciers  une grande distance.
Le terrain du district de la rivire Stewart contient beaucoup
d'ardoises, par consquent on y prouvera quelques dceptions quant 
l'or. En somme, le rapport du Dr Nordenskiold est trs favorable.

Aprs l'or, les fourrures sont le principal lment de richesse de la
rgion.

[image: UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON,
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Le plus grand des animaux du pays est l'lan d'Amrique; c'est un animal
de la taille d'un fort cheval et pesant jusqu' 800 kilos; sa chair est
excellente et sa fourrure, d'un gris clair, trs chaude et trs paisse.
Il va en troupes et voyage de prfrence le long de la crte des
montagnes; le matin, on peut surprendre aisment ses traces dans la
neige frache et attendre patiemment son retour, qui s'effectue toujours
par le chemin mme qu'il a pris pour aller pturer. De plus, il n'a pas
conscience du danger, et le plus souvent il ne s'enfuit pas; il est donc
facile d'en dtruire toute une bande  la fois. Les Indiens, qui vivent
de chasse et de pche, en massacrent parfois des troupeaux
considrables en les cernant: les pauvres animaux, saisis de terreur, se
serrent les uns contre les autres, sans chercher  se sauver, et sont
tous gorgs sur place, souvent sans ncessit.

Le caribou est un cerf de grande taille, qui fournit aussi une fourrure
estime; ses moeurs sont sensiblement les mmes que celles de l'lan; il
a du reste, comme ce dernier, recul  de grandes distances dans
l'intrieur, o cependant il se rencontre en troupeaux de centaines de
ttes.

L'ours, le loup et le lynx sont aussi pourchasss avec ardeur, en hiver,
car leurs peaux sont trs recherches; celle du lynx est la plus chaude
et la plus lgre de toutes pour la confection de robes ou de
couvertures servant de lit aux explorateurs.

Il y a plusieurs espces d'ours: d'abord le grizzly, d'une force et
d'une taille prodigieuses; c'est le plus grand des ours; puis le _silver
tip_ (tache d'argent), ainsi nomm parce qu'il a le haut du poitrail
blanc, le reste de la robe tant gris, est beaucoup plus petit. Il est
trs froce. Les coureurs des bois prtendent que ces deux varits ne
dorment pas dans leurs gtes en hiver, comme le font les autres, mais
voyagent continuellement et sont redoutables  rencontrer; on les vite
donc autant que possible. Les autres varits, brun, noir, cannelle,
sont presque inoffensifs; ils se nourrissent en t, soit des baies, si
abondantes sur les versants levs, soit de saumons pchs dans la
rivire. Le lieutenant Schwatka, qui a explor l'Alaska, il y a quelques
annes, rapporte qu'en t les ours taient si nombreux sur certains
ruisseaux, attirs l par le saumon, que les prospecteurs avaient d
leur abandonner la place; il dit aussi que les moustiques attaquaient
les ours si obstinment qu'on trouvait parfois certains de ces animaux
rendus aveugles par suite de piqres aux yeux.

L'ours, mme le grizzly, n'attaque pas volontiers l'homme,  moins
d'tre bless; dans ce cas il devient fort dangereux. Un de nos
compagnons d'excursion au Quartz Creek nous a affirm que dans une
partie de chasse, il y a un an, un grizzly se jeta  l'eau pour gagner
 la nage le canot d'o un coup de feu l'avait bless. Ce ne fut
qu'aprs avoir reu plus de quarante balles dans le corps qu'il cessa de
vivre.

Les fourrures peut-tre les plus demandes sont celles de renards; il y
en a de gris d'argent, de noirs, de bleus et de roux, les deux premires
varits tant les plus estimes. Les renards sont communs et les loups
rares, surtout les noirs; dans le Yukon les loutres sont rares aussi; le
castor ne se rencontre pas.

Les livres arctiques sont tantt trs rares et tantt trs abondants,
suivant les annes. On a observ  leur gard un fait trs curieux;
pendant trois ans on n'en voit pas trace, puis, les deux annes
suivantes, ils sont extrmement nombreux et se multiplient beaucoup.
Ensuite ils disparaissent alors en quelques mois. Ils ont ainsi un cycle
de sept annes dans lesquelles ils apparaissent et disparaissent
mystrieusement sans qu'on ait pu jusqu'ici se rendre compte des raisons
de ce phnomne. On ne trouve jamais aucune trace de leurs cadavres.

[image: UN MINEUR ET SON TRANEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON,
D'APRS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

La martre est soumise aux mmes rgles d'apparition et de disparition.

Les chvres et moutons (_big horn_) se trouvent sur les pentes des
montagnes et sont priss pour leur chair et pour leur peau, qui fournit
une fourrure chaude et paisse; il en existe une varit tout  fait
blanche dans les montagnes du chanon des Rocheuses, non loin du Yukon,
 60 kilomtres en aval de Dawson.

Les oiseaux sont rares, except les canards et les oies sauvages, qui se
voient par milliers dans les mois de mai  septembre et qui pondent
leurs oeufs ou lvent leurs couves sur les innombrables lacs, tangs et
mares de l'intrieur.

L'aigle  tte blanche est commun sur la cte, mais assez rare 
l'intrieur; une varit d'aigle brun de petite taille est assez
nombreuse, de mme que les corbeaux; la pie, au contraire, se voit
rarement.

La poule de bruyre abonde, la perdrix pas du tout; mais par endroits la
perdrix blanche (ptarmigan) est trs nombreuse. Parmi les petits
oiseaux, les _snow birds_ (oiseaux de neige) courent par bandes sur la
neige; en t, des troupes d'oiseaux de la couleur et de la grandeur des
moineaux animent les bois du Klondyke; les martinets sont lgion le long
du fleuve, tandis que les hirondelles dcrivent leurs gracieux arcs de
cercle dans l'air, au-dessus des toits de Dawson, qui, par parenthse,
sont couverts de verdure et de fleurs. En effet, les planches grossires
qui recouvrent en deux plans inclins les cabanes et les huttes des
Dawsoniens sont charges d'une couche paisse de terre vgtale; les
graines s'y dveloppent d'autant mieux que l'intrieur est plus chaud.

Quelques personnes industrieuses ont tir parti de cette circonstance
pour tablir des potagers sur le toit de leur habitation. Aussi, dans
une simple promenade, un observateur quelconque peut-il juger assez
sainement du caractre des gens dont il aperoit la maison. Voil des
navets, des oignons, des laitues; assurment l'habitant de cette cabane
est un ami du bien-tre matriel, un gourmand, un picurien; voici, au
contraire, des campanules, des crocus, des glantines; c'est la demeure
d'un idaliste, d'un rveur...

Un autre oiseau qui a tout  fait la tournure impudente du geai sans en
avoir le manteau, c'est le pillard de camp (_camp robber_); le corps est
gris, les ailes sont noires, et la tte est orne d'une huppe donnant 
l'animal un air crne; trs hardi, il vient sans hsiter voler la viande
suspendue  l'entre de la tente et ne se laisse pas intimider mme par
un coup de feu. Dans les forts pullulent les cureuils rouges.

[image: HALAGE AU BORD DU YUKON.

DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

C'est l l'numration  peu prs complte des espces animales du
territoire du Yukon.

Il faut aussi mentionner la dcouverte sur les creeks,  quelques mtres
de profondeur, de restes d'ossements et de dents d'animaux
antdiluviens, des fragments de squelettes assez complets, des dfenses
de mammouth, l'une entre autres mesurant encore plus de 1 mtre de long
et videmment brise aux deux extrmits. C'est sur le Hunker,
l'Eldorado et le Dominion que la plupart de ces dbris fossiles ont t
exhums.

Le Territoire du Yukon est administr par un gouverneur gnral
(aujourd'hui M. Ogilvie), assist d'un conseil compos de six membres
ayant pleins pouvoirs et qui peut nommer ou rvoquer tous les employs
subalternes,  l'exception du juge, qui est indpendant.

Le district ou territoire du Yukon est une province ou plutt un
dpartement du Territoire du Nord-Ouest qui, en fait, embrasse toute
cette partie du continent au nord du 60e parallle et comprise entre
les 100 et 141 de longitude occidentale (Greenwich).

Un commissaire de l'or est charg de tout ce qui concerne les mineurs et
les mines, patentes, titres, actes d'enregistrement, etc. Les permis
pour la coupe du bois des forts du gouvernement et pour l'usage du bois
flottant et driv sur les rivires sont donns par un agent des forts.
Il y a quatre arpenteurs sous les ordres du commissaire de l'or.

Un corps de police  cheval ou monte, au nombre de 250 hommes, est
rparti sur les lignes de trafic du territoire, avec des stations 
Bennett, au lac Tagish, aux rapides du Cheval Blanc,  l'embouchure de
la rivire Teslin,  Selkirk,  Dawson (o sont le plus grand nombre de
soldats) et  Cudahy, avec de frquentes patrouilles entre ces
diffrents points pour le maintien de l'ordre.

Il convient de dire que ces patrouilles produisent un excellent effet.
L'ordre et la tranquillit rgnent dans tout le pays, dans les centres
habits comme sur les gisements aurifres. C'est l un rsultat
admirable et assez surprenant mme, dont il faut fliciter grandement la
commission du Yukon et les officiers de la police, car on peut bien
admettre que dans cette population de gens entrans vers le nouvel
Eldorado,  la recherche de l'or, il s'est gliss un nombre considrable
de gens d'une moralit douteuse. La vigueur avec laquelle sont
appliques les lois britanniques, la difficult de s'chapper du pays,
ont empch jusqu'ici les mineurs de se livrer aux violences si
frquentes dans les anciens camps miniers d'Amrique. Il y a eu, cela
va sans dire, des incidents qui se sont dnous tragiquement, mais ils
ont t l'exception.

Quant  la ville de Dawson, elle a t, dans le courant de l't
dernier, rige en municipalit avec un comit provisoire de six
membres. Depuis lors une administration municipale permanente y a t
institue.

 Dawson, en particulier, l'ordre est parfait. Il n'y a jamais de
disputes ni de rixes. Personne ne ferme ses portes. L'or est si abondant
dans les maisons qu'il ne vaut pas la peine d'tre vol. Aussi Dawson
s'enorgueillit-elle d'tre la ville la plus honnte du monde.




XVI

La rivire Forty Mile et ses placers.--Les gisements de
charbon.--Barres aurifres.--Lgende indienne.--Les vapeurs du
Yukon.--Mouvement commercial du fleuve.--Statistiques et prix
courants.--Production aurifre du Klondyke.--La taxe sur l'or.


Tournons pour quelque temps le dos  Dawson; nous laisserons la ville se
transformer pendant notre absence, si rapidement qu' notre retour, au
lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit  bandes
multicolores en _mackinaw_ et des bottes amricaines ou _muckalucks_ en
peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le
paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller
loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur
les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gte
confortable au _Fairview_ et au _Yukon Htel_. Nous prendrons un des
nombreux steamers rcemment arrivs de Saint-Michel et qui y retournent
aprs un jour ou deux d'escale  Dawson; la descente du Yukon, qui est
facile, nous fournira quelques observations intressantes. Nous ne la
poursuivrons pas d'ailleurs au del de la rgion aurifre, bien que, au
dire de quelques-uns, la ceinture dore du continent amricain, qu'on
peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des
montagnes Rocheuses, se continue jusqu' la mer de Bering, passe le
dtroit et vienne se relier  une autre ceinture qui s'tend de l'Oural
 travers toute la Sibrie.

 70 kilomtres en aval de Dawson, la rivire Forty Mile, dcouverte en
1886, dbouche dans le Yukon venant de l'Ouest;  son confluent, on
trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la
rive gauche, spares par moins d'un kilomtre. Elles se font
concurrence; l'une et l'autre ont htels, salons, restaurants, grands
opras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est
difficile de dcider laquelle des deux est la mtropole, mais comme les
Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un
thtre en _logs_ qui a cot 1 000 dollars et o l'on joue _l'Homme de
l'le Douglas_, on se sent branl et l'on se dclare prt  lui donner
la palme.

 35 kilomtres de son confluent, la rivire Forty Mile franchit la
ligne imaginaire formant la frontire entre le Canada et l'Alaska; c'est
tout prs d'ici que le premier or en ppites fut trouv dans la rgion
du Yukon. Bien que de l'or fin ait t rencontr dans plusieurs
endroits, entre autres sur le Stewart, en quantits rmunratrices, les
mineurs ne se dclarent satisfaits que s'ils trouvent des ppites; en
effet, l'or fin est beaucoup plus difficile  travailler, le dchet est
considrable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitt donc que la
dcouverte de ppites se fut produite en 1886, les prospecteurs
afflurent et se dispersrent dans toute la rgion.

En 1891, le Rv. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch
Creek, rivire qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile,
ayant ramass une ppite, la montra  des mineurs qui aussitt se mirent
 prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fonde pour devenir
le quartier gnral du trafic avec Birch Creek, distant de 30
kilomtres.

[image: FORTY MILE CITY.--DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE,  SEATTLE.]

 6 kilomtres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se
jette dans le Yukon; on a trouv sur son parcours de nombreuses veines
de charbon, lignite de bonne qualit; quelques morceaux en ont t
traits par la fournaise  Dawson et ont donn un assez bon coke. On
peut se figurer la valeur de ces dpts carbonifres si l'on pense
que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa
consommation par tte d'habitant est considrable, puisque c'est
l'unique matire employe pour la construction des maisons et des
bateaux, qu'il est indispensable  la mise en oeuvre des claims et  leur
outillage, et qu'enfin il se vendait l't dernier,  Dawson,  raison
de 20 dollars la corde (environ 4 stres); or, on estime qu'une tonne du
charbon dcouvert sur le Yukon et quelques affluents quivaut  au moins
2 cordes du meilleur bois de la rgion. Les dernires nouvelles de
Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre)  40 et 50
dollars la corde prise sur le quai. En dpit de ces hauts prix,
plusieurs ngociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs
hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque
sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit chous un ou
deux radeaux de troncs d'arbres.

L'_Alaska Commercial Company_ a maintenant une quipe de 12 ou 15 hommes
sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie
qui naviguent en t sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000  3 000
tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.

Sur la rivire Forty Mile,  12 kilomtres de son embouchure, les
collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage
assez troit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de
frquents accidents se sont produits  cet endroit. On trouve sur la
rivire de riches barres aurifres: l'une d'un kilomtre de long,
appele la Pte aigre (_Sour Dough_), se trouve juste au sortir du
cagnon. Depuis de longues annes elle a t la ressource _in extremis_
des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entames.
Ils y gagnaient jusqu' 20 dollars par jour.

Une autre barre aurifre aussi riche, dit-on, et plus considrable, est
la barre de Roger, situe sur la rive gauche du Yukon,  90 kilomtres
de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomtres de long et sa
largeur est  peu prs la mme. Elle avance en promontoire au pied d'un
groupe de rochers connu sous le nom de Roc du Vieux, et faisant face
 un massif semblable de l'autre ct de la rivire et appel le Roc de
la Vieille. Une lgende indienne nous explique ces deux noms:

Il y avait une fois un puissant _tshaumen_. C'est le nom du mdecin des
tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles
 celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.

Dans la mme localit que ce personnage influent vivait un pauvre homme
qui avait le malheur d'avoir une mgre pour femme. Il l'endura trs
longtemps sans murmures, esprant qu'elle s'adoucirait, mais au
contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal.  la fin, tant
absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen,
qui le rconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout
irait bientt pour le mieux. Peu aprs, il s'en alla  la chasse et
resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais
sans succs. Il revint reint et affam au logis, et il y fut reu par
la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette
rception l'exaspra  ce point que, rassemblant toute sa force et son
nergie, le galant mari allongea  son pouse un coup de pied qui
l'envoya promener par-dessus la rivire, o elle fut change en une
masse de roc qui a subsist depuis lors, souvenir loquent de sa
mchancet et leon solennelle  toutes les mgres futures. Comment il
se fait que l'inoffensif poux fut, lui aussi, mtamorphos en pierre
sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-tre faut-il
supposer que le rsultat inespr de son action le ptrifia
d'tonnement.

Quoi qu'il en soit de la lgende, les deux rocs sont l, et l'on pense
qu'autrefois ils taient relis par une barrire de pierre que le Yukon
a use et dtruite  la longue: la barre a t forme par les eaux
tombant en cataracte de cette cluse naturelle.

La rivire de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifres
de valeur et de vaste tendue qui ne demandent qu' tre exploits pour
donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain
quipement de matriel trs coteux  transporter, tandis que la
main-d'oeuvre est encore chre. Il est vrai que, chaque anne, les prix
s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas loign o toutes ces
richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock montaire, au
bien-tre universel.

[image: CONVOI DE MINEURS.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Le Yukon franchit le Cercle Arctique  Fort Yukon,  550 kilomtres de
Dawson, aprs avoir suivi dans son cours une direction gnralement
Nord-Ouest; il reoit en ce point l'apport des eaux de la rivire du
Porc-pic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest
pour se jeter dans la mer de Bering, aprs un parcours de 2 420
kilomtres depuis Dawson. De son embouchure, o se trouve le poste de
Kutlik, on compte 150 kilomtres jusqu' Saint-Michel. Ce port, situ
sur une le, est le lieu de rendez-vous des vapeurs ocaniques qui
viennent de tous les points de la cte du Pacifique et des vapeurs
fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik 
Dawson ou mme au White Horse, sur une distance totale de 2 940
kilomtres.  ce dernier point, un transbordement a lieu,  cause des
rapides, jusqu' la tte du cagnon, d'o un autre vapeur navigue jusqu'
Bennett, loign de 126 kilomtres, de sorte que la longueur totale des
eaux navigables du Yukon s'lve  3 066 kilomtres.

Il y avait, en juillet,  Saint-Michel, des milliers de personnes
cherchant  remonter le Yukon. Les rives du fleuve taient littralement
bordes de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent pass
la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces
aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer  temps pour
atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.

Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorques, hales,
pousses  la perche, et portant toute espce de gens et de
marchandises. Une barque longue de 30 mtres tait charge de whisky et
d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route galait presque
celui des hommes. De frquents accidents ont eu lieu sur la cte avant
d'arriver  Saint-Michel. Ainsi le _Cormorangh_ perdit un remorqueur 
vapeur et deux chalands en acier. Le _Portland_ perdit aussi deux
chalands; la flottille des steamers Moran tait endommage, et l'on
rparait ses bateaux dans un des ports de la cte. On rapporte galement
que l'_Oil City_, le vapeur de la _Standard Oil Company_, a t mis en
pices.

Les steamers du Yukon sont allongs et troits; ils ont de 15  50
mtres de long, sur 7  10 de large; quelques-uns peuvent porter 500
tonnes. Ils sont btis sur le modle des steamers naviguant sur le
Mississipi et ont deux tages: l'infrieur contenant la machine, les
chaudires, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois
coup le long des rives et charg au fur et  mesure des besoins; le
suprieur, o sont les cabines, les salles  manger, le salon, le
fumoir, etc. La gurite du capitaine et du pilote surmonte le tout et
est place tout  fait  l'avant. Gnralement ces bateaux portent deux
chemines jumelles et une roue  aubes  l'arrire. Leur vitesse peut
atteindre 12 ou 13 noeuds  l'heure dans les eaux sans courant, leur
tirant d'eau est de moins d'un mtre.

[image: NAVIRE PRIS DANS LA GLACE  L'EMBOUCHURE DU YUKON.
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE  SEATTLE.]

 la date du 17 septembre dernier, il en tait arriv dj 57 de
Saint-Michel  Dawson, ayant remont le fleuve en 15  20 jours. L'un
deux, le _Yukoner_, command par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit
que huit jours et dix heures, tablissant ainsi le record de vitesse. Il
esprait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais
diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.

Les prix sont encore trs levs  Dawson, et il est certain que le
nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la
demande de bras. Voici ce que disait,  ce sujet, au printemps 1898, le
juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:

Je me hasarderai sans crainte  avancer que des 16 000 habitants de
Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivs ce printemps, 3 000 seulement
auraient d venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte
des difficults de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera
trop tard. Le prochain hiver peut tre bien plus rigoureux que le
dernier, et il est probable que beaucoup priront sur la glace.

M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit tre un pessimiste, qui ne
voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donn sa
dmission parce qu'il ne considrait pas son salaire, de 5 000 dollars
par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise  la
retraite, il crivit ce qui suit: Le Juge du Territoire du Yukon
devrait tre mieux rtribu qu'un simple manoeuvre; or il n'y a pas de
travailleur ordinaire,  Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par
an.

Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898,
voici encore deux opinions:

Le major Walsh l'estime  11 000 000 de dollars, et M. Mac Question,  8
000 000.

Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant t gouverneur du
Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-tre le mieux  mme de
formuler un jugement sur la question. D'un autre ct, le chef du bureau
d'essais de l'or des tats-Unis  Seattle a publi un rapport officiel
constatant que son bureau a reu du Klondyke de l'or pour une valeur de
4 300 000 dollars, et il dclare qu'une lettre du bureau d'essais de San
Francisco annonait une recette de 3 600 000 dollars de la mme source,
soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction
du produit aurifre du Klondyke, pour 1898, est reste dans le pays pour
des oprations ultrieures ou des achats de claims, qu'une autre
fraction a t absorbe par la taxe gouvernementale et qu'enfin une
autre fraction encore a t dbarque directement  Victoria et
Vancouver, on concluera que ces valuations sont plutt au-dessous
qu'au-dessus de la ralit.

[image: STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve
subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se
prpare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont
augmenter le nombre des vapeurs et dvelopper le service. Il se
construit, en ce moment,  San Francisco, un grand steamer dont le
capitaine assure qu'il sera de force  remonter les rapides du White
Horse. Un autre, l'_Aquila_, sera transport par le tramway au-dessus
des rapides et naviguera dans les eaux des lacs suprieurs, l't
prochain.

Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des tats-Unis sont
en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intrt
le rsultat de cette exprience pour juger de leur utilit en Alaska.

On annonce que la royaut (_royalty_) ou taxe de 10 pour 100, prleve
par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du
Territoire du Yukon (elle n'existe que l), va tre rduite  un taux
strictement suffisant pour payer les dpenses dans ce territoire. Cette
taxe a t attaque avec violence par les mineurs, qui prtendaient
qu'elle tait surtout injuste comme impt. Eux seuls, disaient-ils, en
taient atteints, alors que les tenanciers et propritaires de salons,
de tripots, de jeux, d'htels, de restaurants, etc.,  Dawson, qui font
tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sres que les
mineurs, en taient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims
qui, sans cela, pourraient tre exploits avec profit, cessent de l'tre
 cause de la royaut, car un bnfice de 10 pour 100 ne tentera que
fort peu de capitalistes, qui se dcideraient  travailler s'ils
retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims
ont renonc  les faire oprer cet hiver, esprant que cette taxe inique
serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement rduite. Ils
se sont contents de faire reprsenter leurs claims, c'est--dire
qu'ils ont pay des individus pour les occuper personnellement pendant
trois mois et empcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.

[image: PPITES DU KLONDYKE.--PHOTOGRAPHIES D'APRS
NATURE.--POIDS DE LA CHANE: 170 GRAMMES; PINGLE, 25 GRAMMES; PPITE N
1, 47 GR. 1/2; PPITE N 2, 35 GRAMMES; PPITE N 3, 39
GRAMMES.--VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.]

La loi minire canadienne ne donne pas le droit de proprit sur le
terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession
pour une anne  partir du jour o il est enregistr et  condition que
le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette priode ou
se fasse reprsenter par une autre personne. La loi amricaine, sur ce
point, est plus librale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il
en cotait 1 000 dollars  quelqu'un pour obtenir un reprsentant; cet
t on en pouvait embaucher  raison de 500 dollars et mme  moins.
Cette mesure a t imagine dans le but d'empcher la spculation sur
les claims et d'obliger le dtenteur provisoire  travailler ou  faire
travailler le sien sans retard, soit l'anne mme de son obtention.




XVII

 bord du _Columbian_.--Incendie  Dawson.--Ruines  Selkirk.--Le
colonel Evans.--Les pommes de terre de Sixty Mile.--Produits
agricoles du Yukon.--Les autres routes.--La barre de Cassiar.--Un
campement d'Indiens.--Amour maternel.


Mais le moment approche o il faut prendre cong de Dawson et de ses
placers. C'est le commencement de septembre, et les geles peuvent,
d'une nuit  l'autre, transformer la nappe liquide du fleuve en une
feuille de glace assez forte pour interrompre la navigation sur le
Yukon. En effet, les affiches portent que les derniers vapeurs vont
partir dans quelques jours, et tous les mineurs, spculateurs, mercantis
qui n'ont pas  passer l'hiver au Klondyke, s'empressent d'acheter leurs
billets de retour, soit en descendant le fleuve par Saint-Michel, soit
en le remontant par Skagway ou Dyea. La premire route est la moins
chre, mais la plus longue; le prix de la cabine est de 160 dollars,
repas compris, de Dawson  Seattle ou San Francisco, et le voyage dure
environ 25 jours: 10 jours pour descendre le Yukon, et une quinzaine de
Saint-Michel jusqu' destination; la mer de Bering est gnralement
orageuse, et le trajet est par consquent assez pnible.

[image: EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MTHODE
HYDRAULIQUE.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE  SEATTLE.]

La seconde route est plus courte; il faut 9  10 jours par vapeur
jusqu' Bennett; le prix du billet est de 140 dollars sans les repas,
qu'il faut payer en sus,  raison de 2 dollars chacun. Puis de Bennett 
Dyea ou  Skagway, il faut au moins une forte journe ou mieux deux 
pied ou  cheval par-dessus les cols; le bagage, s'il y en a, doit tre
port  dos de mulet par le White Pass ou par le tramway arien de
Chilkoot Pass. Dans l'un et l'autre cas, c'est une grosse dpense.
Enfin, de Dyea ou Skagway  Victoria ou  Seattle, il faut de nouveau
payer le passage  bord d'un steamer quelconque faisant le service
rgulier de l'Alaska, traverse qui demande environ 4 ou 5 jours. Dans
ces conditions, le voyage complet de Dawson  l'un des ports du
Pacifique est de 15  16 jours, si la correspondance se fait sans
retard entre vapeurs, ce qui est gnralement le cas. Par suite de la
concurrence entre lignes rivales, le passage de Skagway  Victoria ou 
Seattle ne cotait en septembre 1897 que 12 dollars.

[image: PASSAGE DE LA DYEA.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE]

Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plat  Dieu!
Peut-tre te retrouverons-nous  la mme place, mais cela n'est pas
certain, car un incendie toujours  craindre peut te faire transporter
tes pnates ailleurs, par exemple de l'autre ct du fleuve, o
l'emplacement serait certainement plus salubre.

Dj, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville
avait t rduite en cendres. Mais c'tait un bruit exagr; il n'y
avait gure eu qu'une quarantaine de btiments dtruits par le feu, ce
qui avait occasionn une perte value  500 000 dollars.

Il y a quelques mois, une pompe  vapeur et une pompe  composition
chimique (qui teint instantanment un feu, mme trs violent), des
dvidoirs et un char  chelles avaient t commands par la North
American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui
avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces
appareils arrivrent  Dawson en aot, mais pour un motif quelconque ils
ne furent pas dlivrs ni mis en tat de fonctionner, de sorte que deux
mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'tait prt. Une
demi-douzaine de citoyens ayant prcdemment fait partie du corps des
pompiers sur la cte du Pacifique s'offrirent pour prendre le
commandement de la manoeuvre et russirent  faire fonctionner la pompe
chimique et le char  chelles en peu de temps et avec de bons
rsultats.

Quant  la pompe  vapeur, il fallut d'abord la dcrasser, du vernis et
de la graisse s'tant introduits dans les portes. Finalement, aprs
deux heures de ce nettoyage, elle fut en tat de servir, et grce  elle
les ravages du feu furent circonscrits.

Plusieurs hommes furent blesss en combattant l'incendie, mais non
grivement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brls, mais
personne ne fut tu. La ville tout entire y et pass sans
l'intervention et l'nergique dfense de plus de 2 000 hommes arms de
couvertures mouilles, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait
pas  Dawson assez de bois en planches ni de verre  vitres pour refaire
le quartier brl, que les incendis taient en grande dtresse et
qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.

Nous nous embarquons le 6 septembre  4 heures de l'aprs-midi, sur le
steamer _Columbian_, bateau neuf et bien amnag. Ses dimensions sont
moyennes: 40 mtres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux.
Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait
certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si prs,
et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux.
Les inspecteurs ne sont pas gnants dans le Yukon: ils n'existent pas. 
5 heures, le steamer fait rugir la sirne, et, au milieu des
acclamations d'une foule considrable entasse sur le quai et la jete,
la roue  aubes fixe  l'arrire bat lentement l'eau du fleuve. Que
d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de coeurs
palpitants d'motion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup
c'est l'adieu final.

[image: CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A.
PARIS, D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les les boises du Yukon, depuis Dawson jusqu' la rivire Stewart,
sont bordes d'interminables piles de bois en stres, appartenant pour
la plupart  une association de spculateurs qui ont obtenu du
gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou  des coupeurs de bois
qui, en cdant la moiti du produit aux titulaires, ont obtenu le
privilge d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart
et surtout aprs Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins
frquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont prpares par des
particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans
des endroits o ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent mme
 manquer tout  fait par places, et alors, comme le vapeur doit
renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les
steamers) au moins une fois par jour, on atterrit  un point favorable,
vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientt
la fort retentit du cri strident de la scie, de la cadence rsonnante
de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant
ses membres dans sa chute. On l'branche, on le trononne, pendant que
d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les
bches sur leurs paules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont
nourris gratuitement  bord.

Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays.
Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu
leurs illusions et leur argent, sont contents nanmoins d'aller
reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient dlaisse pour
la recherche sduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez,
vous diront qu'ils ont des claims  vendre, et semblent fonder sur leurs
proprits de grandes esprances, flairant sans doute en vous un
acheteur possible.

Le Bonanza et l'Eldorado, aprs deux ans de travaux d'exploitation,
donnent  peine la mesure de leur capacit; il n'y a pas de doute que la
partie infrieure du Bonanza, par exemple, ne soit riche, mais elle est
encore  travailler.

Hunker, Dominion, Sulphur et d'autres creeks sont  peine prospects;
c'est cet hiver qui dterminera avec quelque degr de certitude leur
valeur, et il est certain que les premiers rsultats de leur
exploitation correspondront aux prospects prliminaires qui ont t
obtenus. En outre, comme nous l'avons vu, les barres aurifres, le long
du Yukon et sur les creeks du territoire amricain, tels que le Forty
Mile suprieur, le Seventy Mile, le Birch, etc., sont riches et payeront
de forts dividendes ds qu'elles pourront tre attaques par des moyens
mcaniques  l'aide de gants, de moniteurs, de pompes et
d'lvateurs, comme cela se pratique sur les placers  minage
hydraulique de la Californie et de la Colombie Britannique. Mais ce
genre de mines ne peut tre exploit avec succs que par des compagnies
possdant le capital ncessaire pour se procurer l'outillage, qui est
coteux et dont le transport sur les lieux double le prix d'achat
original. En dpit de ces difficults les oprations ont t commences
sur les diffrents placers, et l'anne 1899 verra probablement un
dploiement d'activit extraordinaire et rmunrateur. Le capitaliste
pourra alors juger ces mines en connaissance de cause, et la spculation
trouvera moins  s'exercer, devant le mouvement d'affaires lgitimes et
senses qui ne peut manquer de se produire.

L'automne colore les feuilles en orange et les bords du fleuve
prsentent un coup d'oeil fantastique, le mme ton se rptant sans
interruption pendant des centaines de kilomtres. Il doit y avoir trs
peu de vent, car les arbres ont leur feuillage aussi fourni qu'au
commencement de l't; les eaux trs hautes, venant des lacs, annoncent
que les pluies doivent avoir t abondantes dans la rgion des montagnes
de la cte, mais ici, dans la valle du Yukon, le beau temps continue,
l'air est doux et lger, et nous avons la perspective d'un voyage facile
et agrable; mais l'absence de toute note verte dans le paysage, ainsi
que les vols innombrables de cygnes, d'oies, de cigognes, prouvent que
l'hiver est imminent.

[image: LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Quelques bateaux et barques retardataires sont rencontrs en route; nous
invitons les hommes qui les montent  rebrousser chemin en leur disant
qu'il n'y a plus rien  faire au Klondyke. Ils rpondent en riant et en
hochant la tte et passent outre.

Echou sur la rive, un petit vapeur dont nous ne pouvons apprendre le
nom tmoigne du danger de la navigation. Il sert d'habitation temporaire
 quelques prospecteurs qui explorent le voisinage.

 Fort Selkirk, o l'on s'arrte une demi-heure, nous faisons la
connaissance du colonel Evans, commandant en chef des troupes de la
milice canadienne envoyes l pour y tenir garnison.

La rgion possde des richesses minrales; outre les placers cits, on
trouve des dpts aurifres sur plusieurs rivires et ruisseaux; les
plus connus sont les Sixty Mile et Forty Mile, tandis que de nombreux
cours d'eau charrient de l'or trs fin. Plusieurs barres sur le Yukon
payent assez bien; l'une d'elles, nomme Cassiar Bar, entre la rivire
Teslin et le Big Salmon, fut travaille en 1886 par quatre mineurs qui
en tirrent quelques milliers de dollars en un mois.

Des fouilles sur le Stewart ont aussi t excutes sur les barres. Le
seul gros or trouv dans cette rgion l'a t sur la rivire Forty Mile,
la plus grosse ppite ramasse valant environ 200 francs. Elle fut
perdue, le mineur qui la possdait s'tant noy en descendant le cagnon.

Quant  l'or en filons, on n'a rien trouv de bien jusqu' prsent,
seulement  et l quelques veines peu importantes et en gnral du
quartz aurifre trs pauvre. Du cuivre natif a aussi t obtenu en
quelques endroits, ou chang par les Indiens, qui se refusent 
dsigner les emplacements o ils l'ont dcouvert.

[image: MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Aprs avoir quitt Selkirk, nous ne tardons pas  rencontrer quelques
barques et canots monts par plus de 120 soldats et officiers de la
milice canadienne venant rejoindre leur colonel, aprs avoir descendu la
rivire Teslin (l'_Hootalinqua_ des mineurs).

Les miliciens, reconnaissant parmi les passagers du _Columbian_ la
prsence du populaire major T..., font retentir leurs acclamations en
son honneur et le saluent en poussant leurs Hip! hip! hurrah!,
auxquels on rpond du bord avec enthousiasme.

Leur exode  partir de Telegraph Creek, sur la rivire Stikine, sous le
58e parallle, a t pnible et a dur prs de quatre mois. Cette
route avait t prconise par les autorits comme tant plus courte et
plus facile que les autres et aussi parce qu'elle tait toute
canadienne, c'est--dire ne traversant pas le territoire amricain.
Mais l'exprience de milliers d'infortuns est l pour attester son
impraticabilit; c'est ce qu'admit l'aimable et courtois major T..., qui
fait route avec nous de Selkirk  Victoria.

Mais reprenons le rcit du voyage de retour. Le passage des Five Fingers
ne se fait pas sans quelque difficult; le steamer doit forcer la vapeur
pour pouvoir vaincre la rsistance du courant; l'espace entre les
rochers est troit et ne laisse que juste la place ncessaire  notre
bateau; l'eau comprime entre les piliers de rocher acquiert une vitesse
vertigineuse.

Pendant quelques minutes, le vapeur reste immobile, il est mme sur le
point de reculer, tandis que sa double chemine halte et vomit des
torrents de fume. L'anxit est grande parmi les passagers, et les yeux
se fixent sur les rochers, qu'on toucherait presque de la main, pour
savoir s'il y a mouvement et dans quelle direction. Mais tout est sauv:
imperceptiblement, le point fix semble se mouvoir fort lentement, il
bouge  peine, mais enfin il bouge; tout  coup il marche rapidement:
l'obstacle est vaincu!

Plus haut, on passe la barre de Cassiar, o quelques botes  laver et
des cabanes indiquent des travaux faits par des mineurs dans le gravier
aurifre. Des boys, qui vendent leurs cordes de bois au commissaire du
bateau, nous disent qu'ils y ont lav de l'or, mais n'ont pas pu faire
plus de 2  3 dollars par jour, ce qui est absolument insuffisant dans
cette contre; ils ont prfr couper du bois et le vendre aux bateaux 
raison de 8 dollars par corde, dont ils peuvent faire aisment deux par
jour, soit 16 dollars. Cette barre, longue de plus d'un mille, pourrait
tre exploite avec succs au moyen de machines hydrauliques, mais pas
autrement.

Non loin de l'embouchure de la Teslin, nous apercevons chou le steamer
_Anglian_, qui s'est bris sur les rochers de la rivire, en essayant de
la remonter. Ce vapeur fut construit l'hiver dernier au lac Teslin; les
machines avaient t transportes  grands frais de la rivire Stikine,
sur des traneaux attels de chevaux et de chiens. Il mesure 26 mtres
de long et a un tirant d'eau de 1 mtre. Il a men 77 soldats et plus de
30 passagers  Fort Selkirk. Il est probable que les glaces le
dmoliront entirement.

Arrivs au White Horse nous quittons le _Columbian_, qui ne peut
remonter les rapides, et, laissant nos bagages aux soins de l'agent des
tramways, nous prenons le chemin de l'htel, en longeant  pied les
rapides et le cagnon. Non loin de l est un petit campement indien dont
les tentes abritent quelques familles: un ou deux hommes seulement,
plusieurs squaws, un bon nombre d'enfants et quelques _huskies_
(chiens-loups). Nous entrons dans la tente de _Skookum_ (bon) Jim, qui
baragouine quelques mots d'anglais.

[image: UN VAPEUR CHOU. DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Sitt que j'essaye de faire un croquis de l'intrieur de la tente et de
ses personnages, les femmes dtournent la tte ou se couvrent la figure
de longues couvertures, ou mme s'tendent tout du long sur les peaux de
bouquetin et de mouton de montagne qui sont tendues sur le sol.
Imperturbable, je m'accroupis et patient j'attends, le crayon  la main,
que le calme et la confiance se rtablissent. Enfin les ttes
reparaissent; je happe au vol, pour ainsi dire, un nez, une oreille, une
ride; aprs une sance qui dure tout l'aprs-midi, je russis enfin 
obtenir un tout assez complet de l'anatomie du Siwash et de ses squaws.
Des voisines curieuses (les dames squaws le sont aussi) entrent, se
pelotonnent sur les peaux de btes, rptent le mme mange et s'en
vont. Pour se venger de mon indiscrtion, la femme de Skookum, Kitty,
saisit un morceau de papier et un crayon que je lui prte obligeamment,
et elle se met  faire mon portrait ou plutt ma caricature.

C'est une srie de figures assurment bizarres, mais o l'on distingue
fort bien la tte, le corps et les principaux membres. Ce n'est vraiment
pas trop mal pour une Indienne qui n'a jamais fait d'acadmies. Bientt
la glace se rompt tout  fait, lorsque nous dployons un foulard de soie
et qu'une mimique expressive fait comprendre que nous dsirons
l'changer contre quelque ouvrage en verroterie ou quelque objet en
corne de bouquetin. Pendant ce temps, Jim s'empare d'une plaque que l'on
dirait tre un morceau d'toffe grossire; c'est de la viande de chvre
sauvage sche au soleil et dure comme de la pierre.

[image: KITTY.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il en mince quelques copeaux avec son couteau et replace le reste sur
un tas de peaux d'cureuils frachement corchs que prpare l'aeule de
la famille, vieille, ratatine, mais coquette encore, tmoin l'anneau
suspendu  la cloison du nez et le cube d'argent qui dcore sa lvre
infrieure, o il est  demi incrust.

Elle a devant elle un gros caillou sur lequel elle tend les peaux
d'cureuil qu'elle aplatit  coups de pierre, de la main droite. Prs
d'elle une jeune fille, du nom de Kitty, vend  des prix exorbitants
quelques bracelets, anneaux, bijoux en argent qu'on croit tre fabriqus
par les Indiens, mais qui, probablement, sont le produit du gnie
inventif yankee,  qui l'on doit tant de merveilles, entre autres la
noix de muscade en lige.

C'est dans ces tentes que ces pauvres gens vont passer l'hiver, et sans
feu encore, car les feux qu'ils, allument pour se chauffer et faire
cuire l'eau et certains aliments sont toujours en dehors. Ils n'ont donc
gure que leurs couvertures de laine et leurs fourrures pour se dfendre
du froid. Aussi les maladies de poitrine sont-elles frquentes parmi eux
et causent-elles une grande mortalit.

[image: LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL,
D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Ces Indiens sont de taille moyenne et rappellent le type des Indiens du
Nord de l'Amrique. On suppose qu'ils se rapprochent trs exactement,
comme type, du Peau-Rouge tel qu'il apparut  nos anctres, lors de la
conqute. C'est principalement  eux qu'ont affaire les voyageurs pour
le transport du Klondyke. Ayant eu de frquents rapports avec les
ngociants en fourrures, ils connaissent si bien toutes les roueries du
commerce, la loi de l'offre et de la demande, la valeur des services
qu'ils rendent, qu'ils demandent 100 francs et souvent plus pour porter
100 livres. Pour les besoins de leur ngoce, ils se servent d'un patois
mlang de franais et d'anglais.

Leur recensement, en 1890, a fait connatre qu'ils taient une
trentaine de mille rpartis dans toute la rgion. Mais depuis la
dcouverte de l'or, ils se sont ports en grand nombre sur tout le
parcours de Juneau  Dawson, en qute de voyageurs  exploiter.

Ils n'ont d'autres moyens d'existence que la chasse et la pche. Les
fourrures sont pour eux une source de grands bnfices; la pche,
surtout celle du saumon, leur procure une nourriture  eux et  leurs
animaux.

Il n'y a dans l'intrieur de leurs demeures que des peaux entasses sans
ordre dans les coins ou dployes sur le sol, un coffre ou deux
curieusement dcors de dessins originaux, et peints de couleurs gaies,
des ustensiles, surtout des cuillers faites en corne de bouquetin
bouillie et quelques ornements de broderie et de verroterie.

La musique est presque inconnue parmi les Siwashs; cependant nous
remarquons chez Jim une sorte de guitare faite d'une vieille bote 
cigares orne d'un manche et garnie de clefs et de 2 ou 3 cordes;
quelques harpons et flches et une carabine compltent le mobilier.

Autour de la tente sont dresses des perches charges de pices de
viande schant au soleil, morceaux informes, dchiquets, souills de
sang, dgotants  voir: c'est la provision d'hiver. Tout prs veillent
les _malamouses_, mi-chiens, mi-loups; ils sont immobiles  l'approche
de l'homme. Mais, se prsente-t-il un chien tranger, ils entonnent leur
pan de guerre, qui consiste en glapissements plaintifs, et, se jetant
sur l'intrus, lui livrent une bataille en rgle; mme ils le
dvoreraient sans l'intervention du matre.

Pendant que les hommes vont chasser ou se reposent, les femmes
confectionnent les vtements d'hiver, les gilets de chasse doubls de
fourrure, les mocassins, les pantoufles brodes de grains de couleur;
les jeunes gens ne possdant pas de fusil fabriquent des lacets faits de
filaments dtachs de la corne des bouquetins et au moyen desquels ils
tranglent en quantit des cureuils dont ils mangent la chair et
prparent la peau pour des bordures de vtement.

[image: CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les enfants vont et viennent sans soins ni surveillance, except dans
les endroits o il y a une mission. L'ignorance de ces Indiens est
phnomnale, leur salet sans pareille: leurs vtements exhalent une
odeur rance repoussante, et les marmots sont recouverts d'une paisse
couche de crasse; ils ne se lavent pas et ne paraissent pas se douter
que l'eau peut servir  des usages de propret.

Ils n'ont aucune croyance religieuse et,  part un certain culte qu'ils
paraissent rendre aux morts, on pourrait supposer qu'ils sont rebelles 
tout sentiment dsintress.

Les efforts des missionnaires russes et anglais ont eu cependant des
rsultats marqus, et, sans eux, ces pauvres Indiens seraient  ranger
parmi les tres les plus dgrads de la race humaine. L'amour maternel
brille pourtant chez eux de tout son clat. On raconte l'histoire d'une
pauvre Indienne qui, tant enceinte, mit au monde et leva une espce de
monstre couvert de poils et  l'allure d'ours. Une pidmie ayant dcim
sa tribu, la superstition populaire attribua le flau au pauvre tre
dshrit, et il fut dcid qu'on le sacrifierait  la divinit irrite,
afin de l'apaiser.

 cet effet, une bande de sauvages arms fit irruption dans la tente
habite par la mre et l'enfant; sitt que l'Indienne comprit le but de
cette visite, elle se jeta au-devant des agresseurs et dclara qu'ils ne
passeraient outre que sur son cadavre.

Et, joignant le geste  la parole, elle se prcipita sur les hommes
stupfaits, qui prirent la fuite.




XVIII

Le Nora.--Une fausse alerte.--Le lac Lindeman.--Tempte sur le
Chilkoot Pass.--Une catastrophe.--Les chelles.--Sheep
Camp.--Canyon City.--Chien indien pchant le saumon.--Les
Glaciers.--Dyea.--Sitka.--Le retour.--Sir Wilfrid et le
planton.--Les Canadiens franais.


[image: LE LAC LINDEMAN.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Des rapides du White Horse, un vapeur, le _Nora_, fait le service
jusqu' Bennett en une vingtaine d'heures. La correspondance entre les
bateaux est rarement rgulire, et cette fois-ci nous emes  attendre
jusqu'au lendemain. Un certain nombre de passagers s'embarqurent sur un
autre petit steamer, remorquant un chaland, qui partit la veille au
soir, mais qui fut dpass par le _Nora_ avant d'atteindre Bennett.
Notre _Nora_ tait surcharg, et il n'y avait pas mme assez de _bunks_
(cases) pour la moiti des voyageurs. Cependant nous nous arrangemes du
mieux que nous pmes; la traverse n'tait pas longue, et chacun mit du
sien pour ne pas se montrer trop exigeant ou trop difficile. L'espace
servant de salle  manger pouvait contenir  peu prs une douzaine de
personnes, mais si serres  la table les unes contre les autres que
leur bras droit seul avait la libert de ses mouvements; c'tait piti
de voir  quels exercices pnibles et baroques on tait forc de se
livrer pour porter  sa bouche le morceau qui n'y arrivait pas toujours;
de plus il fallait se presser, car il n'y avait pas moins de 200 affams
attendant de passer par la mme filire, douze par douze, jusqu'
extinction. Dans cette position gne on savait  peine ce que l'on
mangeait: cela devait pourtant tre bon, cela surtout ne ressemblait en
rien  l'ordinaire de porc et de haricots dont on s'tait rassasi
pendant des mois.

[image: LAC DEEP.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE  SEATTLE.]

Il fait nuit noire quand le _Nora_, accoste  Bennett; un instant
auparavant l'animation la plus grande avait rgn  bord. Les hommes,
chargs de leurs bagages, se mettaient en devoir de dbarquer. L-dessus
quelques retardataires, en sortant de leurs _bunks_, renversent la lampe
 ptrole dans le passage troit; elle se brise, l'huile enflamme se
rpand sur le plancher; quelqu'un saisit bravement la lampe et court la
lancer par-dessus bord, tandis que d'autres jettent leurs couvertures 
terre et, aprs quelques efforts, russissent  matriser l'incendie. On
se flicite de cet heureux rsultat, et l'on dbarque satisfait d'en
avoir fini avec cette navigation lacustre et fluviale qui n'est pas sans
dangers et qui a dur 10 jours depuis Dawson.

Ici la troupe des rapatris se spare. Une partie prend la route de
Skagway par le White Pass, l'autre celle de Dyea par le Chilkoot.
Connaissant dj le premier col, nous nous dcidons pour le second.
Donc, ds que parait le jour, nous chargeons les bagages sur un char qui
va les transporter,  un kilomtre de l, au bord du lac Lindeman.
Quelques chaloupes  vapeur font la navette entre cette place et le
village de Lindeman, situ  la tte du lac,  9 kilomtres. Puis, ayant
laiss nos effets  la charge de la compagnie du tramway arien qui
promet de nous les envoyer  Dyea le jour mme, nous nous mettons en
route pour le Chilkoot,  pied et par petits groupes. On part vers 9
heures par un soleil brillant, mais  mesure que l'on gravit les
escarpements du col, le temps, de beau qu'il tait, devient mauvais,
puis affreux, et au bout d'une heure de marche la pluie, chasse par un
vent imptueux, commence  transpercer les vtements. Quelques voyageurs
cherchent un abri dans les tentes assez nombreuses qui bordent le chemin
et se posent en htels et restaurants. Bientt nous sommes rduits 
deux, et hroquement nous persistons  aller de l'avant. Finalement M.
de L... reste en arrire pour se scher dans un htel quelconque. Je
continue seul.

[image: LA PASSE DU CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE 
SEATTLE.]

Le chemin, qui rappelle tout  fait un sentier alpin, monte de Lindeman
au col en longeant d'abord  mi-cte le versant puis le fond mme de la
valle, occup par des lacs de peu d'importance et appels _Deep Lake_,
_Long Lake_, _Crater Lake_, et les torrents qui les relient. On gravit
ainsi un dfil entre des montagnes dnues de vgtation, et l'on
arrive  une sorte d'amphithtre form par les dclivits trs
escarpes du Chilkoot, piles normes de rochers entasss dans le plus
grand dsordre et dont le bassin est rempli par les eaux du lac. On
escalade les rochers au pied desquels s'lvent les quelques baraques
contenant la machine du tramway arien, dont les cbles, supports par
des chafaudages puissants, se dtachent sur le ciel au sommet du
col. Si la monte est pnible, la descente l'est encore davantage; un
vent  dcorner les boeufs souffle en tempte l-haut; la pluie rend
glissants les normes blocs de granit empils en une confusion chaotique
sur une pente presque verticale de 300 mtres de hauteur. Je me risque
cependant en bas des couloirs, des dvaloirs et des chemines, perdant
souvent l'quilibre, me dchirant les ongles aux asprits, escaladant
des pointes de rocs au sommet desquels l'ouragan a lanc mon
couvre-chef, aprs lui avoir fait dcrire en l'air,  quelques mtres,
des paraboles fantaisistes...

Tout au fond est la dpression o serpente le torrent, aliment par les
glaciers, qui mettent pour ainsi dire le nez  la fentre. Leur masse,
sillonne de crevasses glauques, s'avance en effet avec une sorte de
prcaution par-dessus les remparts de granit qui bordent la valle. Le
col est haut de 1 050 mtres environ, et est couronn de pics dentels
et dnuds.

La descente amne aux chelles (_scales_), au pied mme du col, ainsi
appeles parce qu'en hiver des marches sont tailles dans la neige et la
glace pour faciliter l'ascension des porteurs de charges. Ce trajet se
fait ainsi plus aisment qu'en toute autre saison sur les rocs mmes. Un
peu plus loin se trouvent d'autres constructions en bois pour les
services du tramway, dont les cbles, portant de grands paniers ou
baquets suspendus, font passer les marchandises d'un versant  l'autre
du col.

C'est prs d'ici que, le dimanche 3 avril 1898, une avalanche dtache
du flanc occidental de la montagne couvrit une centaine de malheureux
qui taient en route pour le sommet ou qui en descendaient; les trois
quarts  peu prs furent tus et asphyxis; la plupart taient des
Amricains. Cette catastrophe eut pour effet de jeter la dfaveur sur le
Chilkoot Pass, qui ds lors, et aussi pour d'autres raisons, a t
dsert par la majorit des voyageurs.

La pluie cependant cesse, et, comme rien ne presse, puisque notre bagage
est rest en arrire, nous nous arrtons  Sheep Camp (Camp des
moutons), qui n'est qu' 5 kilomtres du sommet et rappelle tout 
fait, par son style de construction et sa position  cheval sur le
torrent, certains villages des hautes valles du Valais.  partir d'une
petite distance au-dessus des Scales la fort a reparu, et dans ces
riches terrains d'alluvion elle prend de belles proportions, recouvrant
le fond et les pentes de la valle d'un pais manteau de feuillage d'un
vert exquis, brillant, uniforme, qui prsente un contraste parfait avec
les teintes rousses automnales de la valle du Yukon, admires quelques
jours auparavant. La nature artiste procde dans ce pays par grandes
masses; c'est tout orange, ou tout vert, ou tout gris; le paysage gagne
en grandiose ce qu'il perd en varit, mais il n'est cependant jamais
monotone.

Aprs nous tre schs, restaurs, reposs  l'_Htel du Great
Northern_, nous poussons le matin suivant  7 kilomtres en aval jusqu'
Canyon City, groupe d'habitations pareilles  celles de Sheep Camp et
situ  la jonction des valles de Dyea et de Chilkoot. D'ici  Dyea il
y a environ 10 kilomtres sur une route carrossable plus ou moins
ballaste et longeant le bord de la rivire. Le paysage est ravissant,
l'eau bouillonnante roule sur un lit de galets parsem de rocs, et les
flancs des hauteurs, de 2 000  2 500 mtres environ, sont revtus  une
grande lvation de forts magnifiques, tandis que leurs ttes sont
couronnes de glaciers immenses dont les moraines se frayent un chemin
jusqu'en bas des dclivits. L'un d'eux surtout, le glacier d'Irne, est
superbement azur par les crevasses qui le sillonnent. Cette gamme de
verts, de blancs, de gris et de bruns est releve et pour ainsi dire
thrise par un ciel d'une puret, d'une transparence admirables. Et
nous sommes en septembre.

[image: GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE  SEATTLE.]

En approchant de Dyea, la rivire se divise en une quantit de bras et
de criques qui prsentent un spectacle remarquable. En effet, ces cours
d'eau grouillent de saumons de taille respectable, pesant de 10  20
kilos, qui cherchent  les remonter aussi haut que possible pour frayer;
dans ce but, ils luttent, se tordent, sautent hors de l'eau, se
meurtrissent sur les cailloux et finalement prissent. Les Indiens arms
de gaffes et de harpons les amnent au bord sans difficult, et, dans
l'espace de quelques heures, ils en capturent des centaines. Nous sommes
tmoins d'une pche intressante opre par un chien huskie. Il se jette
 l'eau, saisit un saumon entre ses mchoires et l'entrane sur le
rivage. Sa victime se dbat, joue de la queue avec vigueur et russit 
regagner l'lment liquide. De nouveau le chien se prcipite pour le
ressaisir et bientt le ramne victorieusement sur le sec. Le saumon
puis cesse sa rsistance, et le fidle quadrupde court en long et en
large comme pour avertir son matre de sa bonne aubaine.

[image: CHIEN PCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Enfin nous voici  Dyea, agglomration de huttes en bois maintenant
dsertes pour la plupart; des Indiens et seulement quelques blancs s'y
trouvent encore. Les Peaux-Rouges y ont un camp assez considrable et
une flottille de pirogues choues sur le sable. Ils n'ont plus, pour le
moment, la ressource des portages  dos de marchandises par le Chilkoot,
et la pche le long de la rivire se fait sans le secours des canots.
Ils vivent donc  ne rien faire, si ce n'est  trafiquer, tandis que
leurs femmes confectionnent mille petits objets en toffe bords de
verroterie, tels que pelotes, mocassins, pantoufles, vtements de bbs,
etc.  cette industrie elles ne sont pas si habiles que leurs soeurs des
les et de la cte infrieure. Nanmoins leur travail est curieux et
leurs prix sont raisonnables. Nous passons la journe et le lendemain 
attendre nos bagages laisss  Lindeman, et finalement le dimanche soir
on nous annonce qu'ils sont arrivs.

[image: VUE DE DYEA.--D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: INDIENS CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE  SEATTLE.]

Le lundi matin, nous faisons une dernire visite aux tentes indiennes et
 quelques magasins, si dpourvus de toute animation que les
propritaires eux-mmes, effrays de la solitude, se retirent dans
leurs appartements privs.  plusieurs reprises il nous faut faire un
tintamarre effroyable pour les obliger  sortir de leur antre. Puis nous
quittons cette plage pittoresque et nous nous embarquons  bord d'un
remorqueur qui va nous conduire  bord du steamer _City of Topeka_, en
rade de Skagway.

[image: CAMP INDIEN  DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL,
D'APRS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Une demi-heure plus tard nous touchons le quai de cette dernire ville,
et, comme nous sommes en avance de quelques heures, nous en profitons
pour faire une courte promenade. Peu de changements dans ces six mois
d'absence; le seul important est la construction du chemin de fer qui
longe la rue principale et fonctionne jusqu' petite distance du sommet
du White Pass. On assure qu'il ira  Bennett au printemps prochain.
Ainsi, dans quelques mois on n'aura pas  marcher du tout de Paris 
Dawson: tout le trajet s'effectuera par vapeur et par chemin de fer,
et, comme nous l'avons dj dit, le voyage demandera 25 jours environ.

[image: VUE DE SITKA.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Nous avons quelque peine  nous habituer  la modicit des prix. En
effet, sur l'espace de quarante et quelques kilomtres nous avons pay
pour le mme genre de repas: 5 francs  Bennett, 3 fr. 75  Crater Lake,
2 fr. 50  Sheep Camp, et enfin 25 sous  Dyea et  Skagway.

Le retour n'offrit plus rien de remarquable; le steamer touche 
Killisnoo, sur l'le de l'Amiraut, station de pche o une usine 
vapeur occupe quelques blancs et passablement d'Indiens. Un certain
nombre de chaloupes, galement  vapeur, partent chaque matin pour les
parages peu loigns o les harengs sont rassembls par millions, et le
soir elles reviennent pleines jusqu'aux bords. De ces poissons on
extrait l'huile dont on remplit des barils, et on fait du rsidu une
sorte de guano qui, parat-il, est trs riche en matire fertilisante.
Cette industrie ne s'exerce que pendant 2 ou 3 mois de l'anne. Un
vieux mortier, portant l'aigle  double tte, rappelle qu'il y a plus de
30 ans les Russes possdaient le pays.

[image: GLISE RUSSE DE SITKA.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Sitka, dans l'le Baranoff, capitale de l'Alaska, est une ville btie
par les Russes, et compte prs de 3 000 habitants. Lors de la domination
russe, le gouverneur gnral habitait une magnifique rsidence sur une
pointe de rocher  l'entre du port. Il n'en reste plus aujourd'hui que
quelques pierres. Mais on trouve encore quelques maisons d'agrable
apparence et de style europen, et la ville subventionne une cole
industrielle. La pche du saumon et sa mise en botes forment la
principale industrie des habitants; ceux-ci, pour la plupart Indiens,
chassent en outre le daim, trs abondant dans ces les.

Une visite intressante  faire est celle de l'glise russe, avec son
dme peint en vert d'meraude et sa tour  coupole renfermant la cloche.

L'intrieur est orn de peintures de saints entours de cadres et de
dcors d'or et d'argent, tandis que les sculptures de l'oeuvre en bois
sont remarquablement riches; des candlabres en argent massif, des
bannires en soie somptueusement brodes, et des tapis de prix
compltent le mobilier.

Sitka occupe une situation ravissante; de hauts sommets s'lvent en
arrire de la ville; en avant se trouve le port, petit, mais sr. Une
quantit d'les en masquent l'entre, et des forts les revtent, ainsi
que les pentes des montagnes, jusqu' une grande hauteur.

Ici le climat est fort humide, la chute de pluie tant de 2m,10
annuellement; il est par consquent trs doux aussi. La temprature
moyenne de janvier n'est que trs lgrement au-dessous de 0
centigrade.

Le trait de cession de l'Alaska aux tats-Unis par le gouvernement
russe en 1867 fut conclu moyennant une indemnit de 7 millions de
dollars pays  la Russie, plus 200 000 dollars  deux compagnies,
jouissant, l'une du monopole des fourrures, l'autre de celui de la
glace.

Peu aprs l'annexion de ce territoire, une controverse quant  la
dlimitation des frontires s'leva entre les gouvernements amricain et
britannique, et elle n'est pas encore termine. Cependant une convention
pour un arrangement final a t dpose devant le Snat des tats-Unis.

Le reste du voyage se fit sans incident par Metlakahla, Victoria,
Vancouver, Seattle, San Francisco, Chicago, et enfin Ottawa.

Dans cette dernire ville, quand nous arrivmes, on tait en train de
banqueter en l'honneur de lord Aberdeen, le gouverneur du Canada,
justement sur le point de quitter le pays. Le lendemain, ayant affaire
dans les bureaux de l'administration, nous nous enqumes, auprs d'un
planton qui gardait la porte, o nous pouvions voir sir Wilfrid
Laurier. Ayant donn l'information ncessaire, il ajouta: Sir Wilfrid!
mais il est naf comme un bb, n'y a pas le moindre brin d'orgueil en
lui! Cet loge rassurant nous encouragea, et nous le trouvmes bien
mrit. Le prsident du conseil priv se montra fort aimable et
empress; il est Canadien Franais et a conquis par ses talents et son
nergie la position minente qu'il occupe, avec l'assentiment de la
nation, qui a pour lui les sentiments les plus profonds d'estime et de
respect.

[image: VANCOUVER.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]

Cette petite mais vigoureuse nation canadienne franaise, qui compte
maintenant plus d'un million et demi d'mes, a fourni de nombreux
immigrants au Klondyke. Ils sont rputs pour leur force et leur
honntet, et n'ont pas de rivaux dans le maniement des bateaux ou
l'exploitation des forts; ils font d'excellents mineurs et se sont fait
une rputation universelle comme trappeurs, chasseurs et coureurs des
bois.




XIX

Conclusion.


Nos lecteurs ont pu voir que le territoire du Yukon est une grande et
rude contre, riche en minraux et appele sous ce rapport  un grand
avenir.

Ils ont pu conclure aussi de ce que nous avons racont que ce n'est pas
le premier venu qui peut s'y rendre dans l'espoir d'y faire fortune en
ramassant les ppites sur les placers.

Il faut, pour y aller: de l'argent, de la sant, de l'nergie, surtout
de l'nergie et encore de l'nergie.

Le voyage  lui seul exige une somme assez ronde. Le prix du passage de
l'Atlantique n'est qu'une faible fraction du total; il y a ensuite 
traverser le continent amricain, puis  prendre un vapeur jusqu'
Skagway, de l  aller par chemin de fer ou train d'animaux de bt 
Bennett, et finalement de Bennett  Dawson par bateau; tous ces frais
runis peuvent s'lever  1 750 francs en voyageant en seconde classe et
 plus de 2 000 francs en premire. Puis le retour cotera une somme
gale. Mais ce n'est pas tout: il faut des vtements, des vivres, des
outils, du moins si l'on va l-bas comme prospecteur ou mineur. Sans
doute, tout maintenant se trouve en abondance sur place,  Dawson; mais
 quels prix? Nous en avons donn des exemples. Et puis, une fois l,
mme muni de tout ce qu'il faut pour prospecter, on doit s'attendre 
beaucoup de mcomptes, de travaux pnibles, de perte de temps.

Supposez qu'un jeune homme plein de vigueur et d'enthousiasme parte de
Dawson  la recherche de l'or; il dcouvrira bien vite que, sur un rayon
de 100 kilomtres, tous les creeks sont occups et que le terrain a dj
t trs bien fouill. Ce n'est pas  dire qu'on n'y puisse plus rien
trouver, mais c'est difficile.

[image: TOTEMS  SITKA.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

S'il veut aller plus loin, il lui faut emporter ses vivres, ses outils
et ses couvertures. Un trs robuste gaillard peut porter jusqu' 50
kilos sur son dos, mais c'est exceptionnel. La moyenne des chercheurs
d'or ne peut prendre que la moiti de cette charge, soit 25 kilos, car
il faut bien se rendre compte qu'on ne suivra pas une route
dpartementale, ni mme un chemin vicinal, mais un sentier gravissant et
descendant sans les contourner toutes les asprits du terrain, quelque
abruptes qu'elles puissent tre. Une fois en route, il faut plonger dans
des fondrires d'une boue paisse qui s'attache comme de la glu  vos
jambes, franchir des torrents ou des bras de rivire sur un tronc
d'arbre frle et oscillant jet en travers du courant et sur lequel on
doit s'aider des pieds et des mains, traverser la fort si dense que les
branches vous fouettent le visage jusqu' l'ensanglanter,  moins que
vous ne prfriez vous tailler un passage un peu plus libre  coups de
hache ou de machete. Si de ces 25 kilos on dduit le poids des
couvertures et des instruments du mineur, il ne restera que peu de chose
pour les aliments. Avec cela on ne va pas loin, peut-tre 4 ou 5 jours,
mettons 10 au maximum. Dans cet intervalle-l on ne fait pas grande
avance, car il faut calculer le temps du retour aussi bien que celui de
l'aller, et alors que reste-t-il pour prospecter? Absolument rien.
D'aucuns obvient  cette difficult en faisant une cache  une certaine
distance et en l'approvisionnant amplement, quitte  repartir de l
comme d'une base d'oprations pour s'avancer plus loin dans l'intrieur,
en tablissant d'autres caches plus en avant et ainsi de suite.

Mais la saison est courte: trois mois environ. Aussi, aprs toutes ces
marches et contre-marches, il reste fort peu de temps pour travailler
aux fouilles. Et ceci non plus n'est point facile, le sol tant partout
recouvert d'une couche paisse de mousse qui en masque entirement la
surface, de sorte que les indices sont presque entirement absents. Il
faut ttonner et deviner, puis dbarrasser le terrain de son manteau de
vgtation, et alors on trouve le sol gel  une grande profondeur. Nous
avons montr par quels procds on le dgle. Souvent, aprs avoir
beaucoup pein pour creuser un puits profond de 5, 10 ou 20 mtres, on
trouve des couleurs, c'est--dire des parcelles d'or, mais en quantit
insuffisante pour exploiter le claim avec profit. Il faut alors pousser
plus loin et recommencer les mmes oprations avec la mme difficult,
sans tre sr d'avoir plus de succs.... On doit avouer que, pour mener
cette existence le plus souvent solitaire (car un parti de prospecteurs
se disperse gnralement dans toutes les directions afin d'augmenter les
chances de dcouvertes), il faut une dose peu ordinaire de patience
obstine et de force d'endurance.

Que si vous avez 2 000 ou 3 000 francs disponibles, vous pouvez les
placer sur un cheval de bt qui portera 100  125 kilos de votre bagage,
et alors vous pourrez cheminer plus  votre aise et racheter le temps,
car il vous sera possible de voyager en ligne droite et sans arrt dans
la rgion dj explore. Mais les obstacles habituels subsistent.

[image: RENNES IMPORTS PAR LE GOUVERNEMENT DES TATS-UNIS 
SEATTLE. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,  SEATTLE.]

Une sant de fer et un coeur bard de l'_oes triplex_ des anciens sont
donc de toute ncessit pour affronter les prils de ce pays o tout est
extrme: aride, dsert, dsol, l o il est pauvre, et livrant des
trsors incalculables et inpuisables l o il est riche, excessivement
froid et excessivement chaud. Le thermomtre parcourt la gamme la plus
tendue connue, de 40 au-dessus en t jusqu' 50 et davantage
au-dessous en hiver. Il y a peu de neige, except sur les montagnes.
Pourtant, dans ces froids extrmes, l'air est trs sec et calme, ce qui
permet de les supporter avec une facilit relative. L'hiver commence
d'ordinaire aprs la mi-septembre et continue jusqu' fin mai; on dit
que les mineurs ne possdant pas de thermomtre laissent leur mercure
dehors toute la nuit. Si au matin ils le trouvent gel, c'est un signe
qu'il vaut mieux rester  la maison ce jour-l, le froid tant trop
intense pour permettre de travailler.

De la mi-juin aux premiers jours d'aot il n'y a pas de nuit, et les
travaux ou les marches peuvent se poursuivre sans interruption; par
contre, en hiver, il n'y a gure qu'un peu plus de 4 heures de jour dans
les 24 heures; le reste du temps, on est illumin par l'clat d'une
chandelle  l'intrieur, des toiles et de la neige au dehors.

Voici maintenant quelques dtails sur la manire de travailler les
placers du Klondyke; il est vident que la nature du climat et
l'loignement des lieux suffisent  eux seuls pour fixer le caractre et
les conditions d'exploitation des claims. D'abord quant  la faon de
jalonner un claim: le prospecteur mesure 250 pieds (autrefois c'taient
500 pieds) dans la direction de la valle; la largeur en est dtermine
par les bancs du ruisseau, de telle sorte que le claim court d'une base
 l'autre des collines ou des montagnes le long d'une ligne imaginaire
arienne  trois pieds au-dessus du niveau de l'eau. S'il n'y a pas
encore de claims jalonns sur ce creek, le claim est connu sous le nom
de dcouverte, et le piquet porte le n 0. Le claim suivant jalonn en
amont est marqu n 1, et s'appelle n 1 _au-dessus_; celui  ct du n
0, en aval, est aussi marqu n 1, mais est nomm n 1 _au-dessous_, et
ainsi de suite. Il ne peut donc y avoir deux claims avec le mme numro
sur chaque creek (ruisseau). Un claim situ  une distance de moins de
15 kilomtres du bureau du commissaire de l'or doit tre enregistr dans
les trois jours qui suivent sa location, et si c'est une dcouverte,
la preuve doit tre fournie par la prsentation de l'or qu'on y a
trouv. Un jour additionnel est accord par chaque 15 kilomtres de
distance du bureau. Le droit d'enregistrement d'un claim est de 15
dollars. Une taxe de 10 pour 100 sur l'or min est leve par des
officiers nomms  cet effet.

Ds que le prospecteur a piquet un claim, il fait une preuve
exprimentale au pan. Cela peut donner trs peu d'abord, mais si l'on
considre que du gravier livrant 5 sous d'or au pan est une quantit
payante, on verra que l'talon du mineur n'est pas si lev, aprs
tout.

M. Ogilvie dit: Quant  la quantit qui donne des rsultats
satisfaisants, on considre que 10 sous le pan avec une paisseur de 3
ou 4 pieds de gravier aurifre est une affaire excellente.

Aprs qu'on s'est ainsi assur que le claim vaut la peine d'tre
travaill, il faut prparer les botes  laver (_sluice-boxes_). Au
Klondyke, cet article est fort rare et fort cher, si on se le procure 
la scierie. Le mineur industrieux abattra lui-mme assez d'arbres pour
se faire les planches ncessaires  la construction des botes. Les
botes ainsi obtenues sont mises en position et tout est prt pour
l'opration du lavage, mais il faut maintenant jeter le gravier
aurifre, qui repose toujours sur le _bed rock_; or le plus souvent une
autre couche de gravier (celui-ci non aurifre) existe entre la couche
payante et la surface. Il arrive quelquefois qu'il faut enlever dix ou
quinze mtres de terrain avant d'atteindre l'aurifre. Comme il serait
trop long et coteux de dplacer cette tranche improductive, on fore des
puits jusqu'au fond du gravier, et on perce des galeries souterraines le
long de la couche payante. Le moyen dont on se sert est intressant, vu
que c'est en hiver seulement qu'on peut l'employer: en effet, pendant
l't, et jusqu' la fonte des neiges, la surface est couverte de
torrents bourbeux. Plus tard, la neige tant partie, les sources
commencent  geler, les courants se desschent et bientt toute la masse
de la surface jusqu'au lit de roche est congele solidement; c'est alors
qu'il est possible de pntrer  l'intrieur du sol en faisant des feux
sur l'aire o l'on veut creuser et en maintenant ces feux allums
pendant plusieurs heures. Au bout de ce temps, le terrain se sera dgel
et amolli  une profondeur de six pouces peut-tre. On enlve cette
tranche aisment; un autre feu est allum sur le mme emplacement et
ainsi de suite jusqu' ce que le gravier aurifre soit atteint. Quand le
puits est for  cette profondeur, des galeries sont ouvertes dans
plusieurs directions, toujours au moyen des feux. Le sautage  la mine
n'aurait pas d'effet  cause de la duret du terrain. Le gravier
contenant l'or est sorti des galeries au moyen de treuils tablis 
l'ouverture du puits et mis en tas jusqu'en t, c'est--dire jusqu'au
moment o les torrents recommencent  couler; alors il est jet  la
pelle dans les sluices-boxes et lav.

Pour les claims de bancs ou de collines o l'eau est trs rare, il faut
faire usage du _rocker_ (berceuse), qui est une simple bote longue d'un
mtre et un peu moins large, faite de deux compartiments poss l'un sur
l'autre. Le suprieur tant trs peu haut, ayant pour fond une feuille
de tle perce de trous d'un centimtre et demi de diamtre, l'infrieur
contient un plan inclin  peu prs au milieu de sa hauteur et sur
lequel est une paisse couverture de laine. L'appareil est mont sur
deux morceaux de bois en arc de cercle ressemblant  ceux d'un berceau.
Quand on veut en faire usage, on le pose sur une couple de grosses
branches ou planches, afin qu'il soit balanc aisment. Pour s'en
servir, il faut creuser un trou dans lequel une quantit suffisante
d'eau s'amasse, puis le mineur trie et met de ct les cailloux et le
gros gravier, rassemblant en un tas le fin gravier et le sable prs du
rocher. Il en remplit la bote suprieure, et imprime d'une main le
mouvement de balancement au rocker, tandis que de l'autre il arrose
copieusement le gravier. Les petits fragments passent  travers les
trous dans le compartiment du dessous, sur la couverture, qui arrte et
retient les fines particules d'or, tandis que les sables et la terre
roulent par-dessus et tombent au fond sur le plan inclin de la bote,
de manire que cette matire sans valeur est rejete  l'extrieur.

En travers du fond de la bote sont fixes de minces baguettes le long
desquelles on place du mercure qui s'amalgame  l'or ayant gliss de la
couverture. Si l'or est en ppites, les plus larges restent dans le
compartiment suprieur, leur poids les retenant jusqu' ce que la
matire plus lgre ait pass outre, et les plus petites sont retenues
par une baguette place  l'extrmit extrieure du fond de la bote. La
couverture est sortie de temps  autre et rince dans un tonneau. Si
l'or est fin, on met du mercure au fond du baril pour qu'il puisse
s'amalgamer  l'or.

L'usage des botes  laver (_sluices_) est prfr, quand il y a ample
provision d'eau avec une chute suffisante.

Des planches sont assembles de faon  former une bote de dimensions
convenables, soit d'environ 2 mtres de long, 50 centimtres de large et
30 de haut. Des baguettes sont fixes en travers du fond  intervalles
rguliers, ou bien encore des trous ne traversant pas la planche sont
pratiqus dans le fond et disposs de telle sorte qu'une parcelle d'or
voyageant en ligne droite ne pourrait manquer de se loger dans un de ces
trous. Plusieurs de ces botes sont mises en place, s'embotant l'une
dans l'autre, et inclines. Un courant d'eau est alors dirig dans la
bote suprieure; puis le gravier amass tout prs des botes est jet
par pelletes dans la bote suprieure, et est lav par l'eau courante.

L'or est retenu par son poids et arrt par les baguettes ou les trous
mentionns plus haut. S'il est fin, on place du mercure dans la bote
pour le saisir. De cette faon on peut dans le mme temps laver trois
fois plus de gravier qu'avec le rocker, et par consquent on recueille
trois fois plus d'or.

Les botes ayant fini leur service sont brles, et leurs cendres sont
laves pour leur faire rendre l'or qu'elles contiennent.

C'est donc l'hiver qui est la saison active du travail sur les placers,
comportant surtout des claims de rivires et partant impossibles 
exploiter en t.

Mais outre ces claims de ruisseaux, du bancs et de ravins qui se
trouvent au fond de la valle et sur ses flancs immdiats, on a
dcouvert vers le mois de mars 1898 une srie phnomnale de claims 
des hauteurs variant de 100, 200, 300 mtres au-dessus du niveau du
ruisseau sur Eldorado et Bonanza Creek. Il paratrait qu'elles marquent
les bords de l'ancien lit de la rivire; l'eau s'est depuis creus un
lit de plus en plus profond, mais l'or a t dpos sur les bancs comme
il l'est aujourd'hui  plusieurs centaines de pieds plus bas. Le premier
de ces claims de montagnes fut dcouvert par Bourke, qui, pauvre
manoeuvre sans argent et sans autre ressource que ses bras, s'tait vu
oblig de travailler  gages sur un claim de l'Eldorado.

Au mois de mars donc, il vit scintiller de l'or dans le sillon trac par
les troncs d'arbre qu'il charriait. Il retourna l pour fouiller le
terrain, mais ne trouva rien d'abord. Bientt ensuite,  plus de 20
pieds de profondeur, il trouva une couche de gravier fort riche, qui lui
rapporta, dit-on, plus de 25 000 dollars; puis il vendit son claim 50
000 dollars. C'tait  French Gulch, en face du n 17 Eldorado, et  300
ou 400 pieds au-dessus du creek. Quelques-uns de ces claims se
trouvrent tre extrmement riches, et leurs dimensions furent rduites
 100 pieds de ct, puis on les reporta  250 pieds. Des investigations
ultrieures firent retrouver l'ancien chenal en face du n 31 de
l'Eldorado, sur la rive droite et au-dessus de l'embouchure du creek
d'Oro Grande. Ces claims s'tendent tout le long de la valle
d'Eldorado, sur un niveau  peu prs uniforme et dans la valle de
Bonanza. Ils commencent vers le n 60 au-dessous, sur la rive gauche, 
environ 150 mtres de haut, dans la direction des Fourches. Les claims,
sans motif apparent, passent la rivire et occupent ainsi les deux
rives. Au n 17, l'Adams Creek vient de l'Ouest, et entre l'Adams et
l'Eldorado, et longeant le Bonanza, se voient les fameux claims de
montagne de Petit Skookum et de Grand Skookum, qui ont livr jusqu' 100
dollars par heure et par homme.

Une scne de grande activit minire a pour thtre les rives de ces
ruisseaux sur tout leur parcours, qui est de 30 kilomtres pour Bonanza
et de 12 pour Eldorado. Le sol est couvert de huttes, de monceaux de
gravier, de fosss, de botes  laver. Au-dessous de sa surface le
terrain est littralement cribl de trous de puits, de tranches, de
tunnels, de galeries latrales, tandis que sur la premire et la seconde
range des bancs et le long de la roche, des fouilles et des tunnels
mettent  dcouvert de grandes quantits d'or grossier reposant sur le
fond pierreux.

La mthode aujourd'hui en usage pour travailler les claims de ruisseau
(_creek_), de ravin (_gulch_), de bancs (_bench_) et de collines (_hill
claims_), est de creuser des puits et des galeries, bien que dans
certains cas on ait ouvert des tranches jusqu'au lit de roche (_bed
rock_); des pompes refoulant l'eau d'infiltration et de surface, le
gravier aurifre est jet par pelletes sur des tables d'o on le
rejette dans les botes  laver. La lenteur du courant est une grande
entrave  l'application du minage rapide et facile. Les puits et les
tranches se remplissent bien vite d'eau; le plan inclin en gnral
n'offre pas un degr suffisant pour le lavage en botes, et de plus il
n'y a pas d'espaces o entasser les normes amas de gravier,  moins
qu'on ne les laisse sur son propre claim ou qu'on ne les emprunte 
celui du voisin.

Les puits creuss jusqu'au _bed rock_, avec leurs galeries latrales,
sont oprs pendant les mois d'hiver, alors que le sol est gel,
compact, et qu'il n'y a pas d'eau de surface. Comme le terrain est trop
dur pour tre attaqu avec succs, mme avec la meilleure pique, on le
dgle au moyen de grands feux de bois qu'on allume le soir. En quelques
heures, il est devenu assez friable, sur une profondeur de quelques
centimtres, pour tre creus sans difficult le jour suivant, et on
procde ainsi  tour de rle, avec le feu d'abord, puis avec le fer. Il
en est de mme quand on est arriv  la couche payante (_pay streak_),
qui se trouve de 3  7 mtres de profondeur, et dont l'paisseur varie
de quelques centimtres  1 mtre ou 1m,50.

Pour l'extraire de la base des puits, on ouvre des galeries courant dans
toute l'paisseur de la couche payante, qu'on hisse  la surface au
moyen de treuils placs au-dessus de l'ouverture des puits. Elle est
mise en tas et laisse l jusqu'au printemps suivant pour tre lave. Ce
lavage est effectu au moyen de _sluices_ et de _rockers_. On ne fait
presque pas de puits ni de galeries dans les mois d't, ou plutt on
n'en fait que si les claims sont secs et levs, ce qui est rarement le
cas. En quelques endroits le gravier est recouvert de dtritus et de
marne, parfois sur une paisseur de 20 pieds ou davantage, et forme une
masse congele toute l'anne.

Une autre raison pour laquelle il est presque impossible et souvent
dangereux de prospecter en t, c'est la prsence dans le sol de gaz
dltres qui tuent parfois d'imprudents mineurs. L't dernier, il y a
eu, sur les creeks, plusieurs cas d'asphyxie mortelle dus  cette
cause.

On estime que la production d'or du Klondyke en 1897 a t de 6 000 000
de dollars, soit 30 000 000 de francs; trois des experts les plus
comptents, et que nous avons dj cits, donnent pour 1898 une
valuation moyenne de 10 000 000 de dollars ou de 50 000 000 de francs,
tandis que pour cette mme anne la production de l'or du monde entier a
t de 237 504 800 dollars, soit en francs 1 187 500 000, les trois
principaux producteurs tant l'Afrique avec 58 306 000 dollars, soit 291
500 000 francs, les tats-Unis avec 57 363 000 dollars, soit 286 800 000
francs, et l'Australie avec 55 684 200 dollars, soit 278 400 000 francs.

On le voit, le Klondyke est encore bien en arrire, mais si l'on tient
compte du petit nombre d'annes d'exploitation, deux ou trois ans au
plus, du mode primitif et absolument insuffisant de l'extraction, si de
plus on rflchit que le terrain des creeks mme les plus rapprochs de
Dawson, par consquent les plus faciles  exploiter, n'a pour ainsi dire
t qu'effleur et que, selon les prvisions de gens comptents, on
retirera l'an prochain 30 000 000 de dollars, soit 150 000 000 de francs
du Klondyke, tandis que la production totale des deux creeks seulement
du Bonanza et de l'Eldorado est value de 300  400 millions de francs,
on concluera que ce territoire a en perspective le plus brillant avenir
minier.

Mais encore un coup, pour arracher ses richesses  cette terre martre,
il faut un assemblage peu commun de qualits physiques et morales avec
le concours de ressources financires assez importantes.

Le mineur ou le prospecteur a dans ces rgions-l des obstacles presque
surhumains  surmonter, des ennemis terribles  vaincre, entre lesquels,
pour n'en citer que quelques-uns, il y a le froid intense, la nuit
presque continuelle d'un long hiver, les moustiques, l'humidit, la
fivre, le scorbut qui, aprs une saison ou deux, attaque presque
invariablement quiconque a t priv, comme c'est le cas gnral, de
viande et de lgumes frais. Et puis, comme on l'a vu plus haut, si
quelques-uns ont la chance de dcouvrir le claim qui paye, il y en a
des centaines et des milliers qui voient leurs cheveux blanchir, leur
chine se voter, leurs illusions s'envoler, sans avoir russi qu'
vivoter bien chtivement pendant les longues et pnibles annes de leurs
prgrinations  la recherche de l'or.

Aprs tout, n'est-ce pas Dieu qui fait le riche et le pauvre, qui
abaisse et qui lve?

FIN

Levallois-Perret.--Imp. CRT DE L'ARBRE, 55, rue Fromont.





End of Project Gutenberg's Aux mines d'or du Klondike, by Lon Boillot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUX MINES D'OR DU KLONDIKE ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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