The Project Gutenberg EBook of Miss Rovel, by Victor Cherbuliez

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Title: Miss Rovel

Author: Victor Cherbuliez

Release Date: April 6, 2009 [EBook #28523]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Victor Cherbuliez (1829-1899),
_Miss Rovel_ (1875), dition de 1906]





VICTOR CHERBULIEZ

de l'Acadmie franaise




MISS ROVEL




QUINZIEME EDITION




PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79



1906

Droits et traduction et de reproduction rservs.






MISS ROVEL




PREMIERE PARTIE



I


Tom Jones, s'il faut en croire son biographe, rencontra un soir dans
les environs d'Upton un vieux misanthrope qui s'tait fait ermite; on
l'appelait l'homme de la montagne. Vtu d'une peau d'ne, il vivait au
fond d'un bois, o il n'avait pas de peine  viter les passants,
attendu qu'il n'y passait personne. Il employait ses journes, soit 
contempler sa longue barbe blanche, soit  observer les plantes et les
toiles. Il professait que tout est beau dans l'univers, except
l'homme, qui dshonore la cration; sa misanthropie lui venait d'avoir
t dans ses jeunes annes abandonn par sa matresse, trahi par son
ami, qui tait son oblig. Tom Jones essaya vainement de lui faire
entendre raison. "Pourquoi, lui disait-il, vous en prendre  tout le
genre humain de vos injures particulires? Vous avez t la victime
d'un accident fcheux; mais, croyez-moi, je connais des hommes sans
venin et des femmes sans tache.--Vous tes encore bien jeune, lui
rpondit le vieillard, et  votre ge je pensais comme vous."

Raymond Ferray ne portait point une barbe blanche; au moment o
commence cette histoire, il avait  peine trente-quatre ans. Il n'tait
point vtu d'une peau d'ne, car, s'il s'inquitait peu de dplaire aux
autres, il tenait  se plaire  lui-mme. Ce qui lui tait commun avec
l'homme de la montagne, c'est qu'ayant t, lui aussi, trahi par la
femme qu'il aimait, son aventure l'avait rendu misanthrope ou, pour
mieux dire, misogyne. A l'ge des passions srieuses, il avait jur
qu'il n'en aurait plus et mis les femmes au dfi de forcer l'entre de
son coeur. Il se sentait protg contre elles par la hauteur de son
mpris.

Fils d'un mdecin de province qui s'tait tabli  Paris, il tait
demeur orphelin de fort bonne heure. Un oncle lui servit de tuteur, et
lui fut plus utile pour grer son patrimoine, qui n'tait point
mprisable, que pour le conseiller dans le choix d'un tat. Il est
superflu de dire aux vignobles de la Bourgogne qu'ils sont ns pour
produire du vin; Raymond n'avait pas besoin qu'on l'aidt  dmler sa
vocation. Aprs avoir balanc quelque temps entre la posie et la
science, il se rsolut  les cultiver l'une et l'autre. Il estimait que
l'exacte prcision est la vertu des grands potes, et que, si un peu de
science loigne de la posie, beaucoup de science y ramne. Sa
prodigieuse prcocit d'esprit avait t l'admiration et l'effroi de
ses professeurs. A dix-huit ans, il savait l'hbreu, le persan et
l'arabe. La nature l'avait visiblement prdestin au mtier
d'orientaliste. De taille moyenne, robuste et nerveux, maigre, basan,
le nez aquilin, les yeux noirs, bien fendus, le regard  la fois vif et
caressant, la bouche mince et un peu dure, il avait l'air d'un Arabe;
sa physionomie offrait ce singulier mlange de douceur presque fminine
et de fiert sauvage, presque froce, qui est propre  l'Oriental. Ses
camarades de lyce l'avaient surnomm le Bdouin. Dans leur bouche, ce
sobriquet n'tait pas une injure. S'ils gotaient mdiocrement ses
manires brusques, o perait quelque hauteur, en revanche ils
apprciaient la sret de son commerce, la noblesse de son caractre
gnreux et franc comme l'or.

Sa barbe poussait  peine qu'il avait commenc  rassembler des
matriaux pour crire l'histoire de Mahomet, qui selon lui n'avait pas
encore t crite. Ce devait tre son monument. Quelques juges
comptents, qui taient dans le secret de ses portefeuilles, assuraient
que le futur biographe du prophte tait un homme de gnie, qu'il
unissait  une vaste rudition une sagacit peu commune, qu'il tait
appel  renouveler l'histoire de l'Orient par d'importantes
dcouvertes. Comme Ansse de Villoison, Raymond aurait mrit d'tre de
l'Institut  vingt-quatre ans. Il s'en souciait peu; il avait l'humeur
libre, volontaire, un peu cassante, rpugnait  se laisser
enrgimenter, et prfrait infiniment la science aux corps savants.

Il approchait de la trentaine quand il publia le premier volume de son
histoire de Mahomet, qui justifia toutes les prdictions de ses amis.
Avant d'crire le second, il voulut faire connaissance avec l'Arabie.
Il y passa deux ans, parcourut  cheval ou  dos de chameau les vallons
rocheux de l'Ymen, les pturages du Nedjed, les plages sablonneuses de
l'Asha, devisa sous la tente avec le Wahabite et le Bdouin. Par un
trait d'audace qui aurait pu lui tre fatal, il voulut visiter les
saints lieux. Dguis en derviche, il se fit recevoir dans une caravane
de pieux plerins musulmans; il alla prier avec eux sur le tombeau du
prophte, avec eux il fit sept fois le tour de la Caaba et baisa
dvotement la pierre noire. S'il et t reconnu, il aurait pay cher
sa tmrit, et,  vrai dire, il fut plus d'une fois en danger de sa
vie; il dut son salut  son teint bronz,  son nez aquilin,  sa
merveilleuse possession de la langue et  son remarquable sang-froid.
De retour  Djeddah, il crivit un rcit de sa prouesse, qui parut dans
une revue clbre et attira sur le faux plerin l'attention de
l'Europe. Il publia peu aprs un recueil de sonnets faits de main
d'ouvrier, o respiraient l'Arabie, l'immensit du dsert, une sagesse
rveuse qui avait pris le turban.

Raymond n'tait pas all en Arabie  la seule fin d'y converser avec
l'ombre de Mahomet; il s'tait loign de Paris par obissance. En
cote-t-il d'obir quand on aime? Ce Bdouin avait le coeur ardent, il
ne savait pas aimer  moiti. La belle Mme de P..., qu'il adorait,
avait fait la sottise d'pouser un homme aussi violent que libertin,
qui la rendait fort malheureuse. Raymond fut le confident de ses
peines, bientt il l'en consola; c'est un pas qui se franchit aisment.
Il tait depuis dix-huit mois le plus heureux des mortels, quand M. de
P... fut atteint d'une de ces maladies qui ne pardonnent point. Il
devint impotent, puis tout  fait perclus, perdit la vue, et les
mdecins dclarrent qu'il n'avait plus longtemps  vivre. Mme de P...,
qui joignait  la beaut toutes les dlicatesses du coeur, dit un soir
 Raymond: "Il me rpugne de tromper un malade. Mon mari est condamn,
respectons ses derniers jours. Allez au dsert faire moisson de science
et de gloire, illustrez un nom qu'avant peu je serai fire de porter.
Quittons-nous pour quelque temps et jurez-moi de ne pas m'oublier."

Cette dernire recommandation tait superflue. Raymond emportait en
Orient cinquante projets de travaux, cent problmes  rsoudre et un
souvenir ador, qui donnait du prix  tout le reste. Il s'en
entretenait avec lui-mme dans toutes les langues qu'il savait. Quand
on a le bonheur de parler l'arabe et celui d'tre aim de Mme de P...,
deux ans d'exil passent comme un jour. Il reut de sa matresse, chemin
faisant, plusieurs missives des plus tendres; il s'en exhalait un
parfum de passion qui lui semblait plus prcieux mille fois que la
myrrhe et que le baume de La Mecque. La dernire qui lui parvint lui
apprit que M. de P... n'tait plus de ce monde. Cette nouvelle le
rendit un peu fou. Il employa huit heures conscutives  contempler la
beaut de son avenir dans la fume de son chibouque. Il se sentait de
force  soulever des montagnes,  renouveler tous les miracles de
Mahomet. Il lui semblait que, pareil au prophte, les pierres et les
plantes le saluaient, que, s'il l'et voulu, il et mis la lune dans sa
manche. Il rptait dans la joie de son coeur le verset du Coran: "Tu
possderas le jardin promis, qu'arrosent des eaux ternellement
fraches, qu'ombragent des arbres ternellement verts. L tu seras
visit par les anges, qui entreront par toutes les portes." Il n'en
demandait pas tant; un ange suffisait  son paradis. Il passa la nuit
accoud  sa fentre, le regard perdu dans le firmament; il croyait y
voir briller les yeux qu'il aimait

Quelques mois plus tard, il arrivait  Paris, le coeur en proie  cette
dlicieuse inquitude qui accompagne les grandes esprances. Il se
demandait: "Quel sera son premier mot? aura-t-elle la force de parler?
aurai-je celle de rester debout devant elle? n'allons-nous pas mourir
de joie l'un et l'autre?" Il arrive, il accourt. Un concierge bourru
lui pargna la peine de gravir l'escalier qui menait  son paradis; cet
homme cruel lui apprit que Mme de P... tait en Italie, qu'elle y
faisait son voyage de noces, s'tant remarie quinze jours auparavant 
un agent de change sur le retour.

Le coup fut terrible, il atteignait en plein coeur un homme extrme
dans tous ses sentiments, abandonn  sa passion comme un musulman 
son destin. Raymond tomba dangereusement malade; pendant six mois, il
fut entre la vie et la mort. Cependant la vigueur de sa constitution
l'emporta. Il sortit vivant de son lit, mais il n'tait plus que
l'ombre de lui-mme. Mahomet, l'Arabie, ses talents, ses rves d'avenir
et de gloire, il ne ressentait plus pour tout ce qu'il avait aim ou
espr qu'une profonde et amre indiffrence. Il tait comme dtach de
sa propre vie; le Raymond Ferray qu'il avait connu pendant trente ans
lui semblait un tranger qui avait succomb aux suites d'un accident.
Impatient d'oublier tout  fait ce mort, il rsolut de quitter Paris
pour dpayser ses souvenirs, d'aller enterrer dans quelque retraite
ferme aux humains sa dsesprance et ses colres, qui s'tendaient 
toute la race d'Eve et d'Adam; car s'il dtestait toutes les femmes,
qui ne sont que caprice et mensonge, il ne pouvait pardonner aux hommes
de se laisser gouverner par ce mchant et dangereux animal. Il se
trouva que, pendant son sjour en Arabie, un de ses oncles, mari  une
Genevoise, tait mort sans enfants, laissant  son neveu une petite
terre situe  trois quarts de lieue de Genve. Il s'avisa que cette
terre, qui s'appelait l'Ermitage, pouvait bien tre son fait. Ds qu'il
fut en tat de voyager, il se mit en route pour visiter son hritage,
qui lui plut. Une jolie maison plante sur la crte d'un coteau, un
jardin, un verger en pente, trois grands saules au milieu d'un pr,
dans le bas un petit bois de frnes et de peupliers au bord d'une eau
courante,--pouvait-il trouver mieux? S'il avait rsolu de s'enterrer,
il n'tait pas de ces gens  qui tout est gal, et qui, pourvu qu'on ne
les secoue pas, s'accommodent d'un enterrement de dernire classe. Il
entendait jouir de quelque confort dans son cercueil; il y fut bientt
install.

Le prince de Ligne a dit que l'agriculture et la mtaphysique sont deux
retraites honorables, o, si l'on peut encore tre tromp, du moins on
ne l'est plus par les hommes. Raymond, qui avait de la facilit pour
tout, s'entendit bien vite  cultiver son jardin; il y employait le
meilleur de son temps. Le soir, il philosophait. Il avait rpudi 
jamais ses tudes favorites, comme si elles eussent t les complices
de son infortune; l'arabe et le persan lui taient galement odieux, il
rougissait de penser qu'il avait compos jadis dans la langue de Saadi
des madrigaux en l'honneur des beaux yeux de Mme de P... Cependant,
comme il fallait quelque occupation  un esprit si actif, il conut le
projet de traduire en vers Lucrce, ce hautain contempteur des dieux et
des passions, le plus sombre des grands potes, le seul qu'il prt
encore plaisir  lire. Il en possdait une dition rare, qu'il ft
magnifiquement relier. C'tait son vangile. Il jugea inutile d'crire
dans la marge comme certain commentateur anglais: "_Nota bene_, quand
j'aurai termin mon livre sur Lucrce, il faudra que je me tue."
Sortant  peine d'une maladie qui l'avait rudement prouv, il aimait 
se persuader qu'il en avait dans l'aile, et que sa vie serait plus tt
finie que sa traduction.

Quelle que ft son aversion pour les femmes, Raymond en avait une avec
lui, et il se ft difficilement pass de sa compagnie. Cette femme
tait Mlle Agathe Ferray, sa soeur. Mince, fluette, presque diaphane,
boitant lgrement du pied gauche, la vue basse, les yeux clignotants,
le nez pointu, remuant sans cesse les lvres comme si elle et marmott
d'ternels _ormus_ ou secrtement convers avec elle-mme, elle avait
l'air attentif et inquiet d'une souris occupe  grignoter une pense.
Assurment elle n'tait ni belle ni jolie; mais le sourire qui
clairait ce visage veill tait presque divin,--il exprimait une
mansutude infinie et comme un abme de bont. Si Mlle Ferray voulait
du bien  toute la cration, y compris ses poules et ses chats, elle
rservait  son frre le fond de son coeur. Elle avait douze ans de
plus que lui et lui avait tenu lieu de mre dans son enfance. Pour ne
point le quitter, elle avait refus dans le temps un parti honorable.
Ce frre, qui la rudoyait quelquefois, tait sa gloire, son dieu et son
roman; elle croyait  son gnie, elle lui rendait un culte. Aussi
fut-elle navre de douleur quand il lui annona sa rsolution
d'abandonner Paris et de briser sa carrire pour vivre dsormais en
ermite. Elle avait peine  concevoir que, parce que Mme de P... avait
pous un agent de change, ce ft une raison pour renoncer  tout.
Aprs avoir hasard quelques timides observations, qui furent mal
accueillies, elle se rsigna. Elle affecta mme d'approuver son frre,
d'entrer dans sa querelle avec la vie; toutefois elle se promettait de
ramener ce coeur aigri. Elle tait optimiste par temprament; elle
tenait,--c'tait son mot,--que tout finit par s'arranger, et
croyait du meilleur de son me  une Providence incessamment occupe de
dbrouiller les cas embrouills, de raccommoder, de ravauder, de
rhabiller, de redresser les affaires et les gens qui clochent. Elle se
dit qu'il fallait laisser passer la premire fougue d'un dsespoir qui
lui semblait excessif; pleine de confiance dans l'action bienfaisante
du temps, elle tint pour assur que la raison aurait son jour. En
attendant, cette excellente mnagre s'appliquait  rendre la vie
agrable  son malade. Elle lui faisait bonne chre, et, faute de
mieux, elle l'encourageait  tailler ses rosiers et  traduire Lucrce.
A peine Raymond eut-il pass trois mois  l'Ermitage, elle eut la joie
de voir sa sant se raffermir, son humeur s'adoucir, l'pret de son
chagrin se changer en ce que le fabuliste appelle les sombres plaisirs
d'un coeur mlancolique. Il est certain que l'Ermitage tait un endroit
charmant. Le printemps, un ruisseau, un saule, un rossignol,--c'est 
peu prs le bonheur pour qui n'y croit plus.

Si bien qu'on s'y prenne pour vivre en solitaire, il est rare qu'on
n'ait quelque voisin. A une porte de fusil au-del du ruisseau que
Raymond aimait  voir courir, s'levait une maison fort lgante: elle
tait loue chaque anne par son propritaire  quelqu'un de ces
nombreux oiseaux de passage que la belle saison attire  Genve. Cette
villa, qu'on nommait la Prairie, tait demeure vide et close pendant
plusieurs mois; mais dans les premiers jours d'aot elle ouvrit ses
portes et ses fentres, et une trangre en prit possession. C'tait
une Anglaise qui approchait de la quarantaine, et qui s'tait rendue
clbre dans tous les pays civiliss par sa beaut miraculeusement
conserve, par l'lgance suprme de sa taille, par son port de sultane
ou de desse, et surtout par le nombre et l'clat de ses aventures,
dont quelques-unes avaient t fort bruyantes.

Lady Rovel n'tait point de ces femmes qui se cachent, ou qui composent
avec le monde, ou qui disent une chose et en font une autre. Ce que
lady Rovel faisait, elle le disait; ce qu'elle disait, elle le faisait.
Elle tait  sa faon une femme  principes, elle professait
ouvertement les siens, et dclarait tout haut que sans aventures la vie
serait d'un ennui mortel, qu'elle tait venue au monde pour y faire sa
volont et que sa volont bien arrte tait de ne point s'ennuyer,
qu'au surplus elle ne devait qu' elle-mme compte de ses actions, et
que le qu'en-dira-t-on n'en impose qu'aux sots. Quand une Anglaise se
dcide  jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle le lance si haut
que la terre entire le voit tomber.

Lady Rovel avait pous  seize ans le gouverneur d'une des Antilles
anglaises. Ayant constat aprs quelques annes de mariage que son
humeur tait absolument incompatible avec celle de l'honorable sir John
Rovel, elle avait quitt la Barbade pour revenir en Europe, o elle
promenait de capitale en capitale ses cheveux chtains tresss en
couronne, ses robes un peu trop voyantes et ses innombrables
fantaisies. Superbe, imprieuse, elle savait bien tout ce qu'elle
valait, se laissait longtemps adorer en pure perte, dsesprait son
monde, et tout  coup se rendait comme par un effet mystrieux de la
grce. Les heureux de ce monde qui avaient eu part  ses bonts, et
parmi lesquels figuraient de trs-grands personnages et une tte
couronne, s'taient vus traits par elle comme des sujets par leur
souveraine. Elle exigeait d'eux une soumission absolue, les menait le
bton haut, et  la moindre incartade rompait avec eux sans retour. Le
fond de l'affaire est que, comme Diogne, sa lanterne  la main, elle
cherchait un homme. Elle avait cru plus d'une fois le trouver, et
n'avait pas tard  s'apercevoir qu'elle s'tait trompe; mais, quand
on a le got de la science et le gnie des dcouvertes, on ne se rebute
pas aisment. Elle continuait de chercher, elle ne dsesprait pas de
trouver.

Sa dernire mprise avait t un prince valaque dont elle s'enticha au
point de partir avec lui pour la Syrie. Ce prince de hasard ayant fait
une assez mdiocre figure dans une rencontre avec des brigands, elle le
bannit de son coeur dans la minute et le planta l. Elle se fut
volontiers console de son erreur en liant partie avec le chef de bande
qui l'avait dtrousse. Il se trouva qu'en dpit de sa physionomie
romantique ce coupeur de bourses tait peu galant, qu'il prisait
beaucoup plus une belle ranon qu'une belle femme. Furieuse de sa
double dception, lady Rovel, ds qu'elle eut recouvr sa libert,
repassa en Europe et vint en Suisse se refaire de ses lassitudes. En
arrivant  Genve, elle consulta un mdecin qui lui conseilla la
campagne, le repos et le lait d'nesse. Sans se soucier du dplaisir
qu'elle allait causer  un ex-arabisant, elle vint se loger dans son
voisinage, se proposant d'y passer la fin de l't.

Elle prenait assez rgulirement son lait d'nesse, et ce n'est pas l
ce qui incommodait Raymond; mais il gotait peu sa faon d'entendre et
de pratiquer le repos. Il est des femmes  qui la Facult recommande en
vain la solitude, qui leur est interdite par la nature. Elles exercent
une puissance d'attraction  laquelle rien ne rsiste; o qu'elles se
posent, elles y deviennent le centre d'un tourbillon. Enfermez un rayon
de miel dans un buffet, vous serez bien habile si vous empchez les
mouches d'y courir. Lady Rovel n'tait pas depuis trois jours dans sa
Prairie que tous les trangers de distinction qui se trouvaient de
passage  Genve eurent vent de son arrive. Elle connaissait toute
l'Europe, et toute l'Europe la connaissait. Jeunes ou vieux, les uns
conduits par l'habitude, d'autres par la curiosit, d'autres encore par
l'esprance, s'empressrent de forcer sa porte. Elle tint bientt cour
plnire, et cette cour tait bruyante. Tout ce monde allait et venait
 cheval ou en voiture; on djeunait sur l'herbe, on dnait et on
soupait sur la terrasse, on tirait le pistolet, on causait et on riait.
Il y avait le soir des illuminations vnitiennes et des concerts qui se
prolongeaient fort avant dans la nuit. Ce grand hourvari chagrinait
cruellement les oreilles de Raymond et interrompait ses muets
entretiens avec les sylvains de son petit bois, qui avait perdu son
mystre. Ce malade aurait volontiers fait mettre de la paille devant sa
porte: il adorait les longs silences. Le seul bruit qu'il pt agrer
tait le murmure d'une eau qui s'coule, les confidences qu'un peuplier
change  mots couverts avec le vent, et, pass minuit, l'aboiement
lointain d'un chien de garde qui a des raisons avec un passant ou avec
la lune.

Lady Rovel avait deux enfants, un fils qui tait rest  la Barbade
avec son pre, et une fille qu'elle avait amene en Europe. Miss Meg
Rovel n'avait pas encore attrap ses seize ans. C'tait une blonde aux
yeux noirs, bien prise dans sa taille, trs-forme pour son ge, pleine
de force, de sant, vive, remuante, le pied et la main toujours en
l'air. On la traitait en enfant, et ce n'tait que justice, bien
qu'elle s'en plaignt et maugrt contre les robes courtes qu'on la
condamnait  porter;--mais cette enfant en pleine sve promettait
dj d'tre un jour aussi belle que sa mre. L'une tait une admirable
fleur de serre chaude; en voyant l'autre, on pensait  une superbe
pche d'espalier. Encore un peu de pluie et de soleil, et demain le
fruit sera mr: heureux qui le mangera!

Meg avait t pour sa mre tour  tour une idole et un embarras. Lady
Rovel tait fire de cette beaut naissante; mais c'est un grand rmora
qu'un enfant dans une vie trs-accidente et trs-vagabonde. Quand lady
Rovel avait le coeur inoccup, elle se persuadait qu'elle tait la plus
tendre des mres et ne voyait rien de plus adorable que sa fille. Cette
illusion durait tant bien que mal jusqu'au jour o elle se flattait
derechef d'tre sur la piste de l'homme idal. Elle passait alors un
nouveau bail avec ses passions, et, tout entire  son caprice, elle
entreposait Meg quelque part, comme on se dbarrasse d'un paquet qui
gne. Aprs quoi, son exprience ayant avort comme les prcdentes,
dgrise de sa chimre et renonant pour jamais, c'est--dire jusqu'
la nouvelle lune,  trouver le phnix dont le rve l'obsdait, il lui
souvenait subitement qu'elle avait une fille, que cette fille tait
ncessaire au bonheur de sa vie. Comme elle avait au repos une
excellente mmoire, elle se rappelait exactement o elle l'avait pose,
et courait l'y chercher.

C'est ainsi que les choses s'taient passes  son retour de Syrie, et
voil comment il se faisait que Meg tait devenue, elle aussi, la
voisine de Raymond Ferray. Si tendre mre qu'elle ft, lady Rovel ne
trouvait dans sa vie tourbillonnante que trois minutes chaque jour pour
s'occuper de l'ducation de sa fille. L'enfant croissait comme il
plaisait  Dieu, sous la garde d'une ngresse langoureuse nomme
Pamla, laquelle ne la gardait gure, sa seule tude tant de se
requinquer, de contempler son nez camus et ses dents blanches dans un
petit miroir de poche qui ne la quittait pas. Aussi Meg tait-elle 
peu prs la matresse absolue de l'emploi de son temps. Le travail
qu'elle prfrait  tous les autres tait de jouer  la crosse, de se
balancer sur les chaliers, de grimper aux arbres, de pcher des
crevisses dans le ruisseau, de dchirer ses robes  toutes les
broussailles. Dans ses promenades, elle chappait sans cesse 
l'indolente Pamla, qui la redemandait  tous les chos, criant d'une
voix nasillarde: "Meg, revenez donc! Meg, o tes-vous? Meg, prenez-y
garde, les crevisses vous mangeront!" Raymond entendait de son jardin
ces longs appels, et souhaitait de tout son coeur que Meg ft mange
une fois pour toutes. Il avait d'autres griefs plus srieux contre
cette terrible enfant. Elle avait des notions assez vagues sur le tien
et le mien, un got prononc pour la maraude. Il la souponnait de
franchir quelquefois le ruisseau pour venir faire main basse sur ses
espaliers. Il la guetta, la surprit en flagrant dlit; mais, souple
comme une anguille, la jeune picoreuse lui glissa entre les doigts et
s'enfuit  toutes jambes en le narguant.

Mlle Agathe Ferray tait loin de partager les ires de son frre contre
leurs voisines. L'indulgence, cette fille du ciel, s'tait bti dans
son coeur un temple inviolable, le sanctuaire de ses grces. Cette
dbonnaire personne comprenait tout, excusait tout, pardonnait tout.
Lorsqu'on lui contait les forfaits de quelque sacripant, elle
commenait par se rcrier, par s'indigner, puis elle ajoutait bien
vite: "Et pourtant, quand on y rflchit, cela s'explique, et si l'on
pouvait obtenir de ce sclrat qu'il promt de ne pas recommencer, eh!
bon Dieu! il faudrait lui pardonner." S'il y avait beaucoup de gens du
caractre de Mlle Ferray, il n'y aurait plus de procs dans ce monde,
les tribunaux chmeraient, les avocats fermeraient boutique. Ses yeux
rvlaient les exquises bienveillances de son me, ils semblaient crier
comme les anges du Seigneur: Paix sur la terre! bonne volont envers
les hommes! Au surplus, elle avait une autre raison de prendre en
patience les dportements de lady Rovel et de sa fille. Pour sainte
qu'elle ft, elle ne laissait pas d'tre femme; elle ne s'accommodait
gure d'une vie trop unie,  l'abri de tous les incidents. Je souponne
que sainte Thrse elle-mme n'tait pas fche d'avoir des voisins et
de savoir ce qui se passait de l'autre ct de sa haie,


   ...... car pour les nouveauts
   On peut avoir parfois des curiosits.


Ce sont les fines pices des vies innocentes. Comme les femmes ont des
grces d'tat pour apprendre ou deviner ce qu'elles veulent savoir, et
qu'on aime toujours  exercer ses talents, trois jours avaient suffi 
Mlle Ferray, sans se remuer beaucoup, pour dcouvrir  peu prs qui
tait lady Rovel et pour imaginer le reste.

A l'insu de son frre, elle eut l'occasion de voir de prs cette lionne
britannique et de faire envers elle acte de courtoisie. Les
plates-bandes de l'Ermitage renfermaient d'pais buissons de roses
mousseuses d'une incomparable beaut. Lady Rovel, passant  cheval sur
le chemin, avisa ces roses  travers la grille, et commanda sans autre
crmonie  son groom de lui en apporter un bouquet. Mlle Ferray, qui
se trouvait l, s'empressa de satisfaire  cet auguste dsir. Elle fit
le bouquet, se donna le plaisir de l'offrir en personne, et fut
rcompense de son obligeance par un signe de tte et un sourire
olympiens.

Deux jours plus tard, se promenant au bord du ruisseau, elle aperut
Meg assise sur l'autre rive, les jambes ballantes, et causant avec une
pie apprivoise qui faisait ses dlices. Mlle Ferray ajusta son lorgnon
sur son nez. Aprs quelques instants de muette contemplation: "Ma belle
enfant, s'cria-t-elle, au lieu de voler des pches, pourquoi n'en
demandez-vous pas?"

Meg rpondit effrontment: "Chre mademoiselle, c'est que les pches
voles ont meilleur got que les autres."

Et, se levant, elle lui tira sa rvrence.

Loin de se scandaliser de l'impertinence de Meg, Mlle Ferray avait
emport de son court entretien avec elle une vive admiration pour ses
grands yeux noirs, qui semblaient lui manger le visage, et une profonde
piti pour cette enfant abandonne, pour l'avenir qui lui tait
rserv. Les exemples que miss Rovel avait sous les yeux, les
conversations qu'elle entendait dans le salon de sa mre, les longues
heures qu'elle passait dans la solitude, qui est bien souvent l'avocat
du diable, tout devait contribuer galement  pervertir cette jeune
me. Qui la sauverait d'elle-mme et des autres? L'excellente
demoiselle rumina le cas dans sa tte;  la campagne, on a du temps
pour suivre ses penses, et les siennes couraient si vite qu'elle avait
souvent peine  les rattraper.


II


Un matin que Raymond arpentait son verger avec sa soeur, il redoubla de
plaintes sur le fcheux voisinage dont l'affligeaient les destines. La
veille au soir, la lune tant dans son plein, lady Rovel avait imagin
de dresser sa table au bord du ruisseau qui formait la limite des deux
proprits. Aprs le souper, les violons, les hautbois et le cor de
chasse avaient tenu Raymond veill jusqu' l'aube. Pour l'achever, son
jardinier venait de l'informer qu'une nouvelle insulte avait t faite
 ses fruits; cinq ou six de ses plus belles pches avaient disparu
avec la branche qui les portait. Raymond avait donc sujet de pester
contre les hautbois de lady Rovel et contre les hauts faits de miss
Meg. Il dclara que sa patience tait  bout, qu'il aviserait aux
moyens de protger son sommeil et ses espaliers.

Mlle Ferray vnrait trop son frre pour le contredire ouvertement.
Elle tait toujours de son avis, quitte  reprendre en dtail tout ce
qu'elle lui avait concd en gros; c'est encore un art o les femmes
excellent. Elle abonda dans son sens, pousa tous ses griefs; puis elle
lui reprsenta timidement que la nuit, quand la lune claire, un air de
hautbois n'est pas dsagrable, qu' l'gard des pches il n'tait
point dmontr que ce ft miss Rovel qui les et manges. Elle ajouta
que cette pauvre petite, comme elle l'appelait, ayant t surprise en
flagrant dlit, il n'y avait pas d'apparence qu'elle se permt de
rcidiver, que la leon lui avait sans doute profit, que l'Ermitage
n'avait plus rien  craindre de ses entreprises.

Elle en tait l de sa dmonstration quand elle avisa au bout du verger
comme une grosse boule noire qui passait d'un bond par-dessus la haie.
Son frre, qui avait la vue trs-longue et trs-nette, lui certifia que
cette boule se composait d'un poney et d'une amazone, l'un portant
l'autre, et que cette amazone tait Meg, qui se livrait  des exercices
de haute cole. Le saut prilleux qu'elle venait de faire excuter  sa
monture ne fut pas des plus heureux. Le poney tomba d'un ct, Meg de
l'autre; mais elle n'tait pas  la merci d'une chute. Elle se ramassa
bien vite, se remit en selle, sangla au poney un grand coup de
cravache, et le lana au travers du verger. Le regain tait magnifique
cette anne; l'herbe montait jusqu'aux branches basses des pommiers, et
les poiriers en avaient jusqu'aux genoux. Raymond poussa un cri
d'indignation et se prcipita au-devant de l'ennemi; mais l'ennemi le
vit venir, se rabattit brusquement sur le bois, gagna de toute la
vitesse de ses quatre jambes un endroit o le lit du ruisseau se
resserrait assez pour qu' la rigueur il ft possible de l'enjamber. En
un clin d'oeil, l'enjambe fut faite, et, se sentant hors d'atteinte,
Meg gagna du pays en entonnant un hurrah victorieux.

"Pour le coup, c'en est trop!" s'cria Raymond ds qu'il eut repris
haleine, et il courut incontinent chez lady Rovel pour lui signifier
que charbonnier entendait tre matre chez lui.

Il remit sa carte  un valet de chambre, qui l'introduisit dans un
petit salon o il attendit quelque temps. Enfin une porte s'ouvrit, et
lady Rovel parut, vtue d'un riche peignoir  dentelle; ses cheveux,
ngligemment coiffs, se jouaient sur des paules que Junon lui aurait
envies. Elle sortait du bain, frache, repose, le teint blouissant,
belle comme un soleil d't qui surgit du sein des eaux. Malgr son
parti-pris, l'ennemi des femmes ne put se dfendre d'une sorte de
saisissement. Il composa aussitt son visage et lui interdit de trahir
son indigne faiblesse. Il examinait lady Rovel, et lady Rovel
l'examinait. D'entre de jeu, elle fut frappe de sa figure nergique,
expressive, du feu de son regard. Il lui parut  vue de pays que ce
petit homme maigre pouvait bien tre quelqu'un. Au demeurant, elle ne
doutait pas qu'il ne ft venu lui prsenter ses devoirs ou ses
hommages, peut-tre la remercier de ce qu'elle avait daign admirer ses
roses; srement il avait l'intention de dposer  ses pieds ses
plates-bandes, son verger, sa maison, son boeuf, son ne et sa propre
personne. Elle tait accoutume  de tels empressements.

Elle s'avana vers Raymond en attachant sur lui un regard qui n'tait
ni dur, ni mprisant, et lui fit signe de s'asseoir.

"Si je ne me trompe, monsieur, nous sommes voisins de campagne, lui
dit-elle.

--Oui, madame, pour mon malheur," rpondit-il schement.

Cette rponse et le geste qui l'accompagnait firent reculer d'un pas
lady Rovel; elle ne souffrait gure qu'on lui parlt sur ce ton. Elle
observa de nouveau Raymond, le toisa de la tte aux pieds, comme pour
prendre la mesure du faquin. Elle se disait: "Quel est cet insecte?
d'o sort-il?  qui en a-t-il? Serait-il assez court d'esprit pour
ignorer  qui il parle?"

Cependant plus elle le regardait, moins elle russissait, en dpit de
ses efforts,  se convaincre que Raymond ft un insecte. Elle se tira
d'affaire en se remontrant  elle-mme qu'elle s'tait trompe, qu'elle
avait pris pour de l'insolence une dclaration bourrue, l'emportement
d'un dsespoir amoureux, que sans doute Raymond avait voulu dire: "Je
suis bien malheureux d'tre votre voisin, madame, car, si la Prairie ne
confinait pas  l'Ermitage, je n'aurais pas l'occasion de vous voir
passer devant ma grille, et la tranquillit de mon coeur comme le repos
de mes nuits courraient moins de dangers."

Satisfaite de cette interprtation, qui sauvait tout: "Expliquez-vous,
monsieur, reprit-elle en s'asseyant. Pourquoi tes-vous si dsol de
m'avoir pour voisine?

--Excusez-moi, madame, lui rpondit-il. Je suis un original, j'ai
l'humeur solitaire, et tous mes voisins me dplaisent, quels qu'ils
soient,  plus forte raison quand ils ont un got qui me parat exagr
pour le cor de chasse. Je conviens toutefois que j'aurais tort de vous
reprocher votre petite srnade de la nuit dernire et l'insomnie
qu'elle m'a procure. Convenez de votre ct que, s'il vous est permis
de faire chez vous tout ce qui vous plat, mes droits de propritaire
sont aussi sacrs que les vtres. Or vous avez une fille qui,
permettez-moi de vous le dire, est une enfant fort mal leve et qui
n'a pas une ide trs-claire du tien et du mien. A plusieurs reprises,
elle est venue me voler mes pches, et tantt elle a pris la libert de
franchir ma haie et de faire caracoler son cheval au beau milieu de mon
pr. Veuillez, je vous prie, la tenir de plus court ou la chambrer
quelquefois pour lui donner certains claircissements sur ses droits et
ses devoirs, dont elle me parat avoir besoin."

Lady Rovel avait prouv pendant ce discours un accs d'tonnement et
d'indignation dont elle fut presque suffoque. Qu'un homme et
l'insigne fortune de se trouver tte--tte avec elle  l'heure o elle
venait de sortir du bain, et que cet homme ft assez dnu de raison,
assez destitu de tout jugement, assez abandonn de tous les dieux,
pour employer ces courts, ces prcieux instants  lui parler de ses
pches et de son foin, une telle sottise avait quelque chose de si
insolite, de si trange, de si baroque, qu'elle ne pouvait y croire, et
qu'elle se demandait si c'tait bien arriv. Ds qu'elle fut revenue de
sa stupeur, se levant brusquement:

"Monsieur, dit-elle, soyez assez bon pour calculer au plus juste ce que
peuvent valoir votre foin et vos pches; envoyez-moi votre note, on la
paiera rubis sur l'ongle.

--Je ne vous enverrai point de note, madame, rpliqua-t-il. Je dsire
seulement que vous adressiez  votre fille quelques avertissements
salutaires, afin que je sois dispens  l'avenir de vous importuner de
mes plaintes.

--Eh! monsieur, reprit-elle en levant la voix, sachez qu'un homme qui
a un peu d'esprit ou un peu de caractre,--l'un ne va gure sans
l'autre,--ne se plaint de rien  personne, qu'il rgle toutes ses
petites affaires lui-mme, et se fait lui-mme justice. Si vous
surprenez Meg maraudant chez vous, tchez de la prendre et mettez-la en
fourrire. Je verrai ensuite  dbattre avec vous le prix de sa ranon.
Cela me procurera l'infini plaisir de revoir un homme qui, je vous
l'avoue, a russi  m'tonner, et Dieu sait combien aujourd'hui mes
tonnements sont rares."

L-dessus, l'ayant salu avec une politesse ironique, elle se dirigea
rapidement vers la porte. Au moment o elle mettait la main sur le
loquet, elle retourna la tte, regarda une fois encore cet homme
prodigieux d'un air d'tonnement ml de profond ddain, comme elle et
contempl dans quelque baraque de foire un albinos, un veau  trois
ttes, ou tout autre phnomne du mme genre. Puis elle murmura entre
ses dents: "_What a bear!_

--Je sais l'anglais, madame, lui dit gracieusement Raymond en
s'inclinant.

--_Was fur ein Br!_ reprit-elle.

--Et l'allemand, ajouta-t-il.

--En ce cas, _qu oso!_

--Et un peu d'espagnol," fit-il.

Elle se mit  rire  gorge dploye, et s'cria: "Fort bien, monsieur.
J'aurais d commencer par vous dire en bon franais que vous tes un
des ours les plus mal lchs que j'aie jamais rencontrs dans la grande
foire de ce monde." Et  ces mots, elle disparut.

Raymond rentra chez lui assez mal difi de l'accueil qui avait t
fait  ses dolances, et trs-rsolu d'administrer  miss Rovel la plus
verte des leons, si jamais elle lui tombait sous la main; mais le
destin, qui se rit de nos colres aussi bien que de nos amours, avait
dcid que ce jour mme, loin de prendre vengeance de son jardin
fourrag et de son herbe outrageusement foule, il rendrait  Meg le
plus essentiel des services en la tirant d'un mauvais pas o l'avait
engage une de ses innombrables tourderies.

Dans l'aprs-midi, il avait fait une promenade avec sa soeur. Au
retour, comme ils allaient passer devant la Prairie, leur attention fut
subitement attire par des cris stridents de fureur et de dsespoir,
qui n'avaient rien d'humain. On et dit tantt l'effroyable gmissement
pouss par un voyageur qui en escaladant un prcipice sent se rompre la
corde qui l'attache  ses compagnons, tantt les piailleries aigus
d'un poulailler envahi par une fouine, ou le rauque rugissement d'une
bte fauve tombe dans quelque embche et qui proteste avec rage contre
sa captivit.

Mlle Ferray tressaillit, plit, s'arrta: "Que se passe-t-il donc chez
nos voisins? dit-elle  Raymond. Je crois en vrit qu'on y gorge
quelqu'un.

--La belle affaire! lui rpondit-il en haussant les paules. Je crois
reconnatre la voix de miss Meg. Cette charmante enfant aime la musique
comme sa mre."

Il se disposait  continuer son chemin. Elle le retint par le pan de
son habit, l'assurant qu'il tait arriv quelque grand malheur, et
qu'on appelait au secours. Les cris ayant redoubl d'intensit, elle se
suspendit  son bras et l'entrana le long de l'avenue d'acacias qui
conduisait chez lady Rovel. Lorsque l'homme de la montagne,--Fielding
nous en est garant,--entendit du haut d'une colline les appels
dsesprs d'une malheureuse qu'un malandrin s'apprtait  juguler, il
laissa Tom Jones voler seul  sa dfense; impassible, il s'assit sur le
gazon et se mit  contempler le ciel. Raymond n'tait point un
misanthrope aussi consomm que l'homme de la montagne; il n'est pas
donn  tout le monde d'tre parfait dans son mtier.

Ayant travers le vestibule sans rencontrer personne, il pntra dans
une antichambre qui contenait une grande armoire en vieux chne ferme
 double tour. C'est de cette armoire que partaient les cris. A deux
pas de l, une ngresse effare marmottait des patentres, poussait de
frquents hlas! levait les bras au ciel, ne sachant  quel saint se
vouer. Les gens perplexes sont toujours heureux de trouver  qui
parler. La ngresse courut  Raymond, et, s'efforant de dominer le
vacarme, elle lui expliqua en anglais que, Meg ayant eu l'indiscrtion
d'essayer une robe de sa mre et la maladresse d'y faire un accroc,
lady Rovel, fort irrite, l'avait enferme dans l'armoire en vieux
chne, que sur ces entrefaites trois messieurs taient venus la voir,
qu'elle tait sortie avec eux  cheval, qu'avant de sortir elle avait
oubli de mettre l'enfant en libert, qu'on ne savait quand elle
rentrerait, ses promenades tant quelquefois fort longues, et qu'il
tait  craindre qu'avant son retour Meg ne mourt dans les
convulsions. C'est ce qui faisait de Pamla la plus embarrasse de
toutes les camristes. Pendant la premire demi-heure, Meg avait
affect par bravade de rire, de chanter, de dire que c'est une fort
belle chose qu'une armoire et qu'elle se trouvait  merveille dans la
sienne, aprs quoi, sentant l'air lui manquer, la crainte d'touffer
l'avait prise, et elle avait tent d'enfoncer la porte, qui lui avait
rsist. Alors, appelant Pamla, elle l'avait conjure de lui donner la
cl des champs, et, Pamla l'ayant supplie  son tour d'avoir un peu
de patience, elle l'avait injurie, puis menace, et enfin elle s'tait
mise  crier, et elle criait encore. Il tait difficile de comprendre
que ses jeunes poumons pussent suffire  de si prodigieux efforts.

Raymond demanda  la ngresse si elle savait o tait la cl de
l'armoire. Pamla rpondit que oui; mais elle lui reprsenta en se
signant combien il tait dangereux de se jouer  lady Rovel, d'ouvrir
une porte que lady Rovel avait ferme, enfin de contrecarrer lady Rovel
dans la moindre de ses volonts, qui taient aussi sacres que la loi
et les prophtes. Raymond coupa court  ses remontrances en lui
intimant l'ordre d'aller chercher la cl. Elle la lui remit en
tremblant; il ouvrit aussitt l'armoire. Ple, chevele, Meg sortit
d'un bond de son cachot et s'lana au milieu de la chambre, attachant
son oeil en feu sur son librateur, prte  lui sauter au visage comme
une jeune chatte qui, la griffe allonge, confond amis et ennemis, et
cherche  qui s'en prendre de son malheur.

Son mouvement avait t si brusque, son attitude tait si menaante,
que la bonne Mlle Ferray ne put rprimer un geste d'effroi; elle recula
prcipitamment vers la porte en couvrant ses yeux de sa main, comme
pour les mettre hors d'insulte. Sa frayeur parut plaisante  Meg, dont
la colre s'vanouit aussitt et fit place  un accs d'hilarit
bruyante, presque convulsive,  laquelle succda une demi-pmoison.
Elle serait tombe toute raide sur le plancher, si Mlle Ferray ne l'et
reue dans ses bras, et, l'asseyant sur une chaise, ne lui et fait
respirer un flacon de sels. Meg ne tarda pas  reprendre ses sens. Le
premier usage qu'elle en fit fut de considrer attentivement Raymond,
qui la regardait le sourcil fronc. Il commenait  se reprocher le sot
mouvement de commisration qui lui avait fait rendre service  son
ennemie. Sa figure tait si parlante que Meg devina sans peine ce qui
se passait en lui.

"Quel drle d'air vous avez! lui dit-elle en partant d'un nouvel clat
de rire. Vous vous repentez de votre bonne action! Ce qui m'ennuie,
moi, c'est que bienfait oblige, et que me voil condamne  ne plus
vous voler vos pches.

--Vous nous en demanderez, lui dit Mlle Ferray.

--Demander! demander! dit-elle en faisant la moue; c'est bien plus
commode de prendre."

Sur ces entrefaites, la ngresse, qui jusqu'alors s'tait tenue
prudemment  distance, voyant sa jeune matresse revenue  des
dispositions plus pacifiques, s'approcha d'elle, et avec force
circonlocutions lui insinua qu'elle venait de faire une petite
provision d'air, que partant il ne lui restait plus qu' rentrer bien
gentiment dans son armoire, afin que sa terrible mre la retrouvt o
elle l'avait laisse. Meg jugea la proposition fort incongrue. "Sais-tu
quoi, Pamla? lui dit-elle; maman a tant d'ides en tte qu'elle
s'embrouille quelquefois dans ses comptes. Je gagerais qu'en ce moment
elle se ressouvient vaguement qu'elle a mis quelqu'un dans une armoire,
et pourvu qu'elle y retrouve quelqu'un, elle sera contente. Fais-moi
l'amiti de t'y mettre  ma place, et tout sera pour le mieux."

Pamla, qui gotait peu cette substitution, soutint que lady Rovel, en
dpit de l'abondance de ses ides, avait une redoutable exactitude de
mmoire, et que son dvoment serait en pure perte.--Seigneur Jsus!
que va dire milady? s'criait-elle d'un ton tragique, tout en se
regardant  la drobe dans son petit miroir de poche, doux exercice
qu'elle pratiquait au milieu mme de ses plus graves proccupations.
Mlle Ferray mit fin  ce dbat en dclarant qu'elle prenait tout sur
elle, qu'elle assumait toutes les responsabilits, qu'elle se chargeait
de toutes les explications, bref qu'elle se faisait fort d'obtenir le
pardon de Meg. "Accompagnez-nous  l'Ermitage, ma chre enfant, lui
dit-elle. Je vous ramnerai ici tout  l'heure, et si votre mre veut
absolument punir quelqu'un, c'est moi qui passerai la nuit dans
l'armoire.

--Tpe! cela me va, s'cria Meg en lui jetant familirement le bras
autour de la taille; mais jurez-moi que, quand je serai chez vous,
monsieur votre frre ne me mangera pas."

Mlle Ferray la menaa du doigt; elle n'admettait pas qu'on parlt
jamais lgrement ni du bon Dieu, ni de M. Raymond Ferray. Puis se
penchant  son oreille: "Rassurez-vous, lui dit-elle, ses yeux sont
plus grands que sa bouche."--Et aussitt que Meg eut mis son chapeau,
elle l'emmena  l'Ermitage. Chemin faisant, elle lui fit beaucoup de
questions, accompagnes de beaucoup de caresses, que Meg recevait d'un
air dgag, en princesse qui connat sa naissance et son mrite, et se
flatte d'avoir droit  toutes les prvenances.

Mlle Ferray avait ceci de rare chez les personnes disgracies par la
nature, qu'elle adorait la beaut partout o elle la trouvait, dans une
jolie femme comme dans une jolie plante. La beaut est une harmonie, et
Mlle Ferray avait une belle et bonne me qui prouvait le besoin de
croire que tout est harmonieux dans ce monde, qu'il a t cr par un
grand musicien, lequel fait cheminer les astres et tourner la terre au
son de son violon, et ne se permet les dissonances que pour prparer et
faire valoir l'accord final. Si Mlle Ferray avait eu la tte
mtaphysique, elle se serait fait  elle-mme de longs raisonnements
pour se convaincre que les dsordres apparents de la nature et de la
vie contribuent  l'ordre universel. Une rose dans sa fracheur et les
grces d'un jeune sourire la dispensaient de raisonner; en les
contemplant, elle tenait pour prouv que le musicien existe; elle
croyait entendre son violon, et se sentait heureuse de vivre. Tel tait
le catchisme de Mlle Ferray, qui paratra peut-tre insuffisant aux
consciences rigoristes et aux esprits dogmatiques; mais en matire de
dogme chacun prend ce qui lui convient,--chacun, comme le disait la
princesse Palatine, _se fait son petit religion  part soi_, et la
premire des impertinences est de prtendre imposer la sienne aux
autres. Il parut  Mlle Ferray que, de toutes les preuves de
l'existence de Dieu, la plus frappante tait Meg. Elle admirait les
contours de son visage, que Lawrence aurait voulu peindre, ses grands
yeux rayonnants, le frmissement de ses narines qui humaient la vie,
ses cheveux blonds flottant librement sur ses paules, la clart et la
franchise de son regard, sa voix pleine, toffe, semblable au chant du
merle dans les bois. Elle ne se lassait pas de l'examiner, et se
disait: "Si on me chargeait d'lever cette petite, son me serait un
jour aussi belle que son visage."

De son ct, Meg se sentait porte  prendre en amiti Mlle Ferray.
Rien n'est plus goste que l'amiti des enfants, et rien n'est plus
clairvoyant que leur gosme. Ils ont bientt fait de tter le pouls
aux personnes qui les entourent, de savoir ce qu'ils en peuvent
attendre. Leur jeune et ardente volont ne voit en nous, tant que nous
sommes, que des obstacles ou des jouets. Meg n'avait pas fait cinquante
pas  ct de Mlle Ferray, qu'elle se dit: "Cette chre demoiselle est
une vraie bte du bon Dieu  qui je ferai faire tout ce que je voudrai;
c'est une de ces bonts qui permettent qu'on abuse d'elles." Or le seul
plaisir des enfants est d'abuser.

Tout  coup elle s'cria: "Voil l'ennemi!" Elle venait d'apercevoir,
s'avanant  sa rencontre, lady Rovel, monte sur une haquene blanche,
et qu'escortait  son ordinaire un brillant tat-major international.
Lady Rovel avait la vue perante; du plus loin, elle reconnut Meg, et
fut frappe d'tonnement. Il lui ressouvint aussitt qu'elle possdait
une armoire et une fille, et qu'en partant pour la promenade elle avait
enferm sa fille dans son armoire. Comment s'y tait-elle prise pour en
sortir? Cette question l'intressait. Meg se dissimulait de son mieux
derrire sa nouvelle amie, laquelle continuait d'avancer avec
l'intrpidit des myopes, qui ne s'avisent du danger que lorsqu'ils ont
mis le nez dessus. L'instant d'aprs, elle faillit donner de la tte
contre le museau d'une cavale blanche qui lui barrait le passage. Une
voix lui cria: "Si je ne suis pas trop indiscrte, mademoiselle, o
donc emmenez-vous ma fille?"

L'aigreur de cette voix fit tressaillir Mlle Ferray; mais la charit ne
se dconcerte pas facilement. Elle braqua ses petits yeux clignotants
sur lady Rovel, et lui expliqua que les cris de Meg avaient touch ses
entrailles, la priant d'excuser son audacieuse intervention: "Je ne
vous rendrai cette belle enfant, madame, ajouta-t-elle de sa voix la
plus caressante, qu'aprs que vous m'aurez promis de nous pardonner 
toutes les deux."

Lady Rovel l'avait d'abord coute d'un air svre; mais une ide lui
vint,--elle en avait beaucoup, comme le disait Meg. Elle dcouvrit
soudain que Mlle Ferray tait la solution providentielle d'un petit
problme qui la tracassait depuis une heure, et ce fut avec un sourire
de bienveillance qu'elle lui dit: "Vous avez l'me tendre, mademoiselle?

--C'est un reproche qu'on m'a souvent fait, madame.

--Et vous aimez les enfants?

--Passionnment.

--Autant que vos roses?

--Bien davantage, s'il est possible.

--J'en suis charme," s'cria lady Rovel; puis rendant la bride  sa
monture, elle fut se planter en face de Raymond, qui demeurait immobile
 cent pas en arrire. Depuis le matin, il roulait dans sa tte la
traduction d'un passage pineux du De rerum natura. Il venait d'en
trouver deux vers, et, de peur de les laisser chapper, il s'tait
arrt pour les crire sur son calepin.

"Ai-je rv, monsieur, lui dit lady Rovel, que vous tes venu ce matin
chez moi, mu d'une noble fureur, me dclarer que ma fille, miss Rovel,
tait un monstre?

--Si ce ne sont les termes, c'tait bien le sens, rpondit-il
froidement, le nez coll sur ses tablettes.

--Je croyais aussi que vous m'aviez prie de lui infliger un chtiment
digne de tous ses forfaits.

--C'est vrai, madame.

--Qui a mis l'oiseau en libert?

--C'est moi, madame; mais ce n'est pas que je lui veuille le moindre
bien. Mademoiselle votre fille a une faon insupportable de crier, et
je vous conjure  l'avenir de ne plus l'oublier au fond d'un buffet.

--Oui ou non, monsieur, reprit-elle, m'avez-vous dclar ce matin du
ton le plus dcisif que charbonnier est matre chez lui?

--Je crois m'en souvenir, madame.

--Ma fille et mes armoires sont-elles  moi?

--Assurment, madame.

--Monsieur, le premier devoir d'un homme qui se respecte n'est-il pas
d'avoir un peu de suite dans les ides?

--J'y ai renonc depuis longtemps, madame. Dans un monde de fous,
malheur  qui se pique d'tre toujours raisonnable." Et il se remit 
crire.

--This man, s'cria lady Rovel, _is the most insupportable of all the
cold-blooded animals!_

--Ce qui signifie, madame, que je suis le plus insupportable de tous
les animaux  sang froid. Vous oubliez toujours que je sais les langues
trangres.

--Meg! cria du haut de sa bte lady Rovel, je vous permets
d'accompagner M. Ferray chez lui. Tchez de profiter de sa
conversation, qui est aussi instructive qu'agrable."

A ces mots, elle partit au galop; son tat-major la suivit et disparut
bientt dans un tourbillon de poussire. Meg, qui pendant cet entretien
s'tait tenue blottie dans les jupes de Mlle Ferray, la prit par la
main et se mit  courir avec elle du ct de l'Ermitage, en lui disant:
"Ma bonne demoiselle, vous me donnerez l'hospitalit pendant deux
heures; c'est juste le temps qu'il faut  maman pour oublier ses
colres."

Les enfants proposent, et Dieu dispose. Meg, une heure plus tard,
s'occupait  aider Mlle Ferray dans l'arrosage de ses plates-bandes, et
prenait got  cette occupation, qui lui tait nouvelle, quand un
haquet charg de deux ou trois malles fit son entre dans la cour. Il
tait prcd de la ngresse. Elle tenait  la main une lettre qu'elle
remit  Mlle Ferray. Cette lettre, crite  la diable, et dont les
pattes de mouche montaient de la cave au grenier, tait ainsi conue:


"Mademoiselle, on m'a propos tantt de partir ds ce soir pour
l'Engadine, le temps tant propice, et d'aller faire l'ascension du
Bernina et de quelques autres cimes o l'on assure qu'aucune femme
n'est jamais monte et ne montera jamais, surtout dans cette saison.
Meg est un grand empchement  ce beau projet. Les enfants sont comme
les bagages dans les armes; le jour de la bataille, il est bon qu'un
soldat n'ait que son havre-sac sur le dos. Vous m'avouerez que je ne
puis mener Meg au sommet du Bernina. Si je tombe dans un prcipice, j'y
veux tomber seule. Il m'a paru que vous aviez quelque amiti pour elle,
et je ne fais aucun doute que vous ne consentiez  la garder chez vous
jusqu' mon retour. Je suis vraiment heureuse de la confier  vos bons
soins. Il m'a paru aussi que monsieur votre frre s'intressait
beaucoup  l'ducation des enfants. Il s'est plaint que j'levais mal
ma fille. Je lui serai fort reconnaissante de vouloir bien retoucher
mon ouvrage, et je suis sre que Meg profitera beaucoup dans la socit
d'un homme si distingu,--quoique,  mon avis, il manque un peu de
suite dans les ides, mais on n'est pas tenu d'tre parfait. Il est
bien entendu que vous avez le droit de me faire vos conditions; j'y
souscris d'avance, et nous rglerons tout  mon retour comme il vous
plaira. Mon absence durera probablement quinze jours ou plus longtemps,
car je ne veux tromper personne, et je dois vous confesser qu'il y a
quelques annes, tant partie de Paris  huit heures prcises du matin
pour aller passer l'aprs-midi  Fontainebleau, j'ai pouss jusqu'
Madrid, d'o je ne suis revenue qu'au bout d'un an. Comme il faut tout
prvoir, les prcipices et les avalanches, s'il m'arrivait malheur sur
le Bernina, veuillez crire  l'honorable sir John Rovel,
gouverneur-gnral de la Barbade et autres petites Antilles. Il vous
indiquerait ce que vous devez faire de Meg. Votre trs-reconnaissante
lady Aurora Rovel. "


Il y avait beaucoup de parenthses dans les lettres de lady Rovel; il y
en avait beaucoup aussi dans son esprit et dans sa conduite, et,  vrai
dire, ce qui lui plaisait le plus en ce monde, c'taient les
parenthses. On les ouvre, on les ferme, et on reprend sa phrase ou son
projet, comme si rien ne s'tait pass. Aussi faisait-elle bien de
compter avec les futurs contingents, non qu'on pt craindre qu'il lui
arrivt malheur dans ses ascensions. Elle avait le pied sr, une tte 
l'abri de tous les vertiges; mais il pouvait se faire qu'elle
rencontrt au sommet du Bernina l'homme idal, et qu'en redescendant
elle partt avec lui pour Saint-Ptersbourg ou Constantinople.

En lisant sa prose, Mlle Ferray devint rouge de plaisir; jamais elle
n'avait cru plus dvotement  sa chre Providence, qu'elle aimait 
voir partout, avec qui elle causait sans cesse, qui lui faisait
quelquefois attendre ses rponses, mais finissait toujours par parler.
Depuis une heure qu'elle connaissait Meg, elle avait dit cent fois _in
petto:_--O Providence, si vous ne vous en mlez, que deviendra cette
blonde aux yeux noirs? O Providence, que je vous saurais gr de me la
donner! J'aurais le plaisir de la regarder, le plaisir plus grand
encore de l'lever; ce serait pour moi une douce occupation, et pour
elle le salut et le bonheur.--A tes souhaits! je te la donne, venait
de lui dire la Providence, qui cette fois avait rpondu courrier par
courrier.

Mlle Ferray embrassa Meg sur les deux joues. Elle lui tendit la lettre,
la pria de lire  son tour. Meg lut deux fois; elle plit, fut prise
d'un tremblement nerveux, et ramassant son chapeau de paille, dont elle
avait coiff un chalas, elle se mit  courir  toutes jambes pour
aller retrouver sa mre, qu'elle aimait, qu'elle admirait beaucoup plus
encore qu'elle ne la craignait. Pamla eut grand'peine  la rattraper.
Elle lui expliqua que c'en tait fait, que trois quarts d'heure avaient
suffi  lady Rovel pour faire ses paquets, payer les gages de ses gens,
les mettre  la porte, fermer la maison, et s'en aller prendre le
train. Meg s'arracha les cheveux; elle tait inconsolable. Tout  coup
il lui vint une ide de traverse. "Si je reste avec vous, dit-elle 
Mlle Ferray, me permettrez-vous de porter des robes longues?"

Mlle Ferray lui en donna sa parole la plus sacre, l'assurant qu'une de
ces robes serait  queue. Meg demeura un instant pensive, le nez en
l'air, contemplant les nuages; elle y aperut sans doute une grande
jupe  trane qu'elle avait cent fois envie  sa mre. Le ciel,
qu'elle interrogeait, lui dclara qu'effectivement la plus grande
flicit de ce monde est de porter des robes longues. Elle s'cria: "En
ce cas, c'est une autre affaire!" Et aussitt, elle essuya ses pleurs,
reprit sa gat et son arrosoir, et, le tenant  la main, fit deux fois
 cloche-pied le tour d'une plate-bande.

Ce n'tait pas tout pour Mlle Ferray d'avoir convaincu Meg, il
s'agissait d'aller trouver son matre et seigneur et de lui conter
l'incident. Certaine d'essuyer une bourrasque, elle cargua toutes ses
voiles, et ce fut l'air penaud, le visage long d'une aune, qu'elle
pntra dans le cabinet de travail de Raymond, l'avertissant par
manire de prambule qu'elle venait lui annoncer la plus fcheuse, la
plus dplorable, la plus sinistre des nouvelles. Il ne tenait qu' lui
de croire que son banquier tait en fuite, ou que l'Ermitage allait
tre englouti par un tremblement de terre. Aprs lui avoir laiss le
temps de passer en revue tous les dsastres possibles, elle lui
prsenta la lettre de lady Rovel. Malgr cette habile prparation,
Raymond fit un formidable haut-le-corps: "Ah! par exemple,
s'cria-t-il, l'invention est admirable, et voil une factie assez
bouffonne! Prend-on ma maison pour un hospice d'enfants trouvs? Qu'on
renvoie sur-le-champ cette demoiselle  sa mre!"

Mlle Ferray lui rpondit que telle avait t sa premire pense, mais
que lady Rovel tait partie, qu'on ne savait quel chemin elle avait
pris.

"Il y a une chose encore plus certaine, reprit-il en frappant du poing
sur la table, c'est que cette pronnelle ne restera pas ici une heure
de plus. Qu'on les remmne brouter dans leur Prairie, elle et sa
ngresse!"

Mlle Ferray allgua que telle avait t sa seconde pense, mais que
lady Rovel avait eu soin de fermer sa maison et d'en emporter les cls.

"Que le diable l'emporte elle-mme! Ma chre, mets bien vite ton
chapeau, et, puisque Meg il y a, conduis Meg dans le premier pensionnat
venu.

--Voil qui est bien trouv!" s'cria Mlle Ferray.

Elle s'achemina vers la porte; puis, revenant sur ses pas: "Mon bon
frre, dit-elle, il faut tout prvoir. Si c'est nous qui mettons cette
maudite fillette dans un pensionnat, nous en demeurons responsables, et
si, comme je n'en doute pas, elle s'vadait un beau matin, ce serait 
nous de courir aprs elle. Ne penses-tu pas que mieux vaut encore la
garder ici? Dans quinze jours, sa mre viendra la reprendre.

--Dans quinze jours, ou dans quinze mois, ou dans quinze ans,
rpliqua-t-il avec colre. Sur quoi peut-on compter avec un hurluberlu
de cette espce? Et qui sait si cette triple folle n'a pas jug 
propos de nous faire cadeau de sa fille pour la vie? Qu'on aille sans
plus tarder me chercher une voiture, je saurai bien retrouver cette
tendre mre, ft-ce au sommet du Bernina, et lui restituer son bien.

--Reste  savoir si c'est au Bernina qu'elle compte aller, rpondit
doucement Mlle Ferray; srement elle a voulu nous drouter. Tu l'as
bien juge, Raymond, c'est une triple folle, et il est possible
qu'avant quelques heures elle se soit embarque pour la Chine. Je
craindrais vraiment que tu ne te drangeasses inutilement, que tu ne
perdisses tes peines et tes pas.

--Fort bien, je renonce  me mettre  sa poursuite; mais sa fille
passera la nuit  la belle toile. Aurais-tu par hasard, Agathe, la
prtention de me faire adopter cette adorable enfant?

--Quelle normit! rpondit-elle. Comment peux-tu croire... Mais j'y
pense, elle a un pre, cette pauvre petite, et c'est  lui de disposer
d'elle. crivons-lui. Le mal est qu'il demeure un peu loin; mais enfin
dans quelques semaines nous aurons sa rponse, et quelques semaines
sont bientt passes."

Aprs s'tre rcri contre cette proposition, aprs avoir tempt de
plus belle, ne trouvant rien de mieux et sur les assurances formelles
qui lui furent donnes par sa soeur que durant son court sjour 
l'Ermitage Meg serait exclusivement sous sa garde, qu'elle la cacherait
sous sa jupe, qu'il n'en entendrait jamais parler, il finit par se
rendre en maugrant  ses raisons. Pour ne pas perdre de temps, prenant
une plume, il crivit sance tenante au gouverneur des Petites-Antilles
qu'il avait eu l'heur de trouver sa fille dans une armoire, et qu'il le
priait de vouloir bien lui expliquer au plus tt s'il devait l'y
remettre ou l'expdier par une occasion  la Barbade. Pendant qu'il
crivait, Mlle Ferray s'criait d'un air dolent: "Quel ennui! quel
embarras! Qui aurait pu prvoir cette tuile? que je me repens d'avoir
amen cette enfant ici!"

La lettre crite, elle l'emporta pour la jeter dans la bote. Ds
qu'elle eut referm la porte, son visage s'panouit. Quelque chose lui
disait que les gouverneurs des Antilles anglaises ont trop d'affaires
sur les bras pour se presser de rpondre aux lettres o il n'est
question que de leur fille. Elle envoya par le trou de la serrure un
long baiser de reconnaissance  son frre. Mlle Ferray possdait au
suprme degr le don des esprances vagues, qui consistent  esprer
quelque chose, sans savoir quoi. Il lui semblait que cette enfant qui
venait de leur tomber du ciel jouerait un rle heureux dans leur vie,
que peut-tre elle serait cause que son frre renoncerait  har les
femmes, qu'elle le rconcilierait avec le bonheur, avec la vie, avec la
gloire et avec l'arabe. Comment cela se ferait-il? Elle n'en savait
rien et ne s'en inquitait gure. C'est  la Providence de trouver le
comment; elle a t mise au monde pour cela.


III


Mlle Ferray ne s'tait pas charge d'une tche facile; mais elle avait
l'opinitre patience des mes douces et aimantes, et comme feu son
frre, c'est--dire comme le Raymond d'autrefois, elle ne prisait que
les ouvrages malaiss. Meg tait un poulain ombrageux qu'un mot ou un
geste faisait cabrer. La bonne Agathe entreprit d'apprivoiser par
degrs cette volont rebelle, et tout d'abord de s'insinuer doucement
dans un coeur dont elle voulait gagner la confiance et l'amiti. Elle y
russit si bien que Meg en vint au bout de peu de temps  lui confesser
toutes les sottises qu'elle avait faites et toutes celles qu'elle
mditait, car de l'empcher d'en faire, autant et valu emprisonner la
lune dans un puits. Pour obtenir quelque chose, Mlle Ferray exigeait
trs-peu. Le reste du temps, elle se contentait de cacher soigneusement
 son frre des peccadilles et des fredaines qui lui auraient fait
jeter les hauts cris. Il ne se douta jamais qu'un jour Meg avait
dpouill de ses fruits le plus beau de ses pommiers pour en bombarder
les passants, qui avaient ripost par une grle de cailloux. Tte nue,
les cheveux au vent, Meg tait demeure matresse du champ de bataille;
mais l'affaire avait t chaude, et le vitrage dfonc de la serre en
rendait tmoignage. Raymond ignora galement que sa soeur avait trouv
miss Rovel juche au sommet de la fenire, o elle fumait paisiblement
une cigarette. Si la maison avait brl, il et t difficile de tenir
le cas secret; mais  coup sr Mlle Ferray et trouv moyen de
s'imputer  elle-mme le sinistre, ou elle se ft crie, selon sa
formule ordinaire:--Quand on y rflchit, cela s'explique, et pourvu
que cette pauvre petite promette de ne plus recommencer, il faut lui
pardonner.--Cependant elle ne pouvait tout cacher  Raymond. Il
surprit plus d'une fois Meg dvastant son potager, sous prtexte que
rien n'est plus bte qu'un chou, ou lutinant un bel angora qu'il
chrissait et lui attachant une lanterne  la queue. Il rabrouait
d'importance la jolie espigle. Alors arrivait Mlle Ferray, clochant du
pied, pareille aux Prires d'Homre, clestes avocats, qui, boiteuses,
louches, marchent sur les pas du crime pour rparer ses ravages et
dtourner la colre des dieux.

Mlle Ferray causait beaucoup avec miss Rovel; ces entretiens lui
laissaient une impression singulire, mle de charme et d'pouvante.
Elle tait effraye et de tout ce que Meg ne savait pas, et bien plus
encore de tout ce qu'elle savait. Meg tait d'une ignorance crasse sur
certains sujets, tandis que sur d'autres elle possdait des lumires
extraordinaires, une science digne du bonnet doctoral, qu'elle avait
attrape au vol dans le salon de sa mre. Meg ne savait ni tricoter, ni
broder, ni ourler un mouchoir, ni marquer une serviette, et elle
s'entendait beaucoup mieux  dranger une armoire qu' la ranger. A la
vrit, elle savait lire, mais elle n'avait rien lu; elle savait
crire, mais elle avait une main dplorable. Sa littrature tait fort
courte aussi bien que ses connaissances historiques; elle avait
vaguement ou parler d'un Shakspeare, qui avait compos beaucoup de
drleries, d'un certain Charlemagne, clbre par la longueur de sa
barbe, et du nomm Charles Stuart, roi d'Angleterre, qui avait eu la
tte coupe. Ce dernier fait lui avait paru intressant, elle y pensait
quelque fois en dcapitant les choux de Raymond. Elle tait aussi
verse dans la gographie que dans l'histoire. En toutes ces matires,
elle s'en tenait aux -peu-prs, qui lui suffisaient amplement, et se
targuait de savoir par exemple qu'il fait plus chaud en Espagne qu'en
Angleterre, attendu que le premier de ces pays est situ quelque part
dans les environs de l'Afrique. Mlle Ferray lui ayant lu un jour
_Athalie_, elle trouva cette comdie intressante et trs-neuve; elle
en retint mme un vers qui l'avait particulirement frappe, et
rptait souvent qu'il est bon


De rparer des ans l'irrparable outrage.


Par compensation, Meg savait pertinemment que l'amour est, selon la
mthode qu'on emploie, le plus agrable des plaisirs ou la plus
dangereuse des passions. Elle expliquait savamment  Mlle Ferray ce
qu'on entend en France par le demi-monde, et ce qu'est un _patito_ en
Italie. Elle affirmait que le mariage est une institution arrire, que
les unions libres sont le mot de l'avenir. Elle possdait sur le bout
du doigt la liste des amies de coeur de tous les souverains rgnants,
et, quand elle rcitait cette litanie, on aurait pu croire qu'elle
numrait les saintes de son calendrier. Elle connaissait les aventures
scandaleuses de la _pairy_ et mme de la _gentry_, et la chronique
galante n'avait pour elle point de secrets. Elle avait appris que le
duc un tel, tromp dix fois par sa femme, qu'il n'avait trompe que
neuf fois, avait fait un jour son compte et s'tait cru autoris 
solliciter son divorce. Elle n'ignorait point que les Polonaises, quand
elles se marient, ont soin de se mnager un cas de nullit; elle
estimait que cette prcaution fait le plus grand honneur  leur
prvoyance. Elle savait encore que lord B..., aprs avoir eu une suite
infinie de bonnes fortunes, s'tait dcid sottement  pouser sa
dernire matresse, et que, dvor de jalousie, il la battait comme
pltre et la tenait sous cl: d'o elle concluait sagement que, s'il
est pardonnable d'pouser une femme qu'on ne peut avoir autrement,
pouser une femme qu'on a eue est le dernier degr de la dmence
humaine.

Cette tourdissante science inquitait fort justement Mlle Ferray. Elle
dcouvrit pourtant qu'en dpit des apparences Meg tait reste
trs-jeune, trs-enfant, qu'elle tait fort nave dans son savoir, que
les aventures de lord B... et du duc un tel taient pour elle comme les
contes fantastiques d'une bibliothque bleue qui charmaient sa mmoire,
sans qu'elle en tirt aucune conclusion directement applicable  miss
Rovel, laquelle pour le moment prfrait  tout le reste le plaisir de
jeter des pommes aux passants. Elle dcouvrit aussi que Meg avait un
noble orgueil qui lui faisait mettre sa personne  trs-haut prix, un
tour romanesque dans l'imagination qui la protgerait contre les
tentations vulgaires, un grand fonds de bon sens grce auquel cette
petite personne verrait clair dans le jeu des grands et des petits
trompeurs.--Faute de mieux, se disait Mlle Ferray, un coeur qui
s'estime assez pour ne se donner qu' la condition qu'on sente tout ce
qu'il vaut, une imagination exigeante, ambitieuse de mettre quelque
beaut dans sa vie, un esprit droit et courageux, fermement rsolu 
n'tre dupe de rien ni de personne, sont trois garde-fous capables de
prserver de plus d'une chute. Sans contredit, les principes sont plus
srs; mais que lady Rovel lui accordt quinze mois, Mlle Ferray se
faisait fort de donner des principes  Meg, bien que cela part aussi
chimrique que de faire crotre des courges sur un roc dpourvu de
terre vgtale.

Elle s'y essayait dj, ne faisant jamais de morale  Meg, coutant des
deux oreilles toutes ses histoires, ne paraissant se scandaliser de
rien, se contentant de lui insinuer que, selon le point de vue, tout
peut se justifier, que l'essentiel est de bien savoir ce qu'on veut, et
d'accepter d'avance les consquences de ses actions, par la raison que
toute action dcisive a ses invitables consquences, et qu'une fois
engags ce n'est plus nous qui tenons notre vie, c'est elle qui nous
tient.--Tous les chemins qui conduisent au bonheur ou au malheur, lui
disait-elle, partent du mme carrefour. Il est bon de rflchir
longtemps avant de faire son choix, car ces chemins, qui d'abord
semblent presque contigus, deviennent tellement divergents qu'il est
impossible au repentir de retourner de l'un  l'autre. En vain
s'aperoit-on qu'on s'est tromp, il faut aller jusqu'au bout de son
erreur et de son malheur. Heureusement, ajoutait-elle, pour nous
empcher de nous mettre en route sur la foi d'un choix prcipit, la
bonne nature a plac dans le carrefour une fontaine magique, environne
d'ombrages dlicieux sous lesquels il est doux de sjourner. L'eau de
cette fontaine procure  celui qui en boit des songes charmants, une
joyeuse ivresse; il croit sentir en lui quelque chose de plus fort que
le destin et de plus heureux que le bonheur lui-mme, de telle sorte
qu'occups  savourer le rve de la vie, nous ne nous pressons pas trop
de vivre. Cette fontaine est la jeunesse,--et Mlle Ferray exhortait
Meg  rester jeune longtemps, parce que c'est la seule chose dont on ne
se repente jamais. Meg gotait assez cette sagesse et cette fontaine,
mais elle n'en marquait rien, se gardant de laisser croire  sa vieille
amie que ses discours et ses rflexions pussent faire sur sa nature
rfractaire quelque impression dcisive.

Si Meg causait beaucoup avec Mlle Ferray, elle changeait au plus trois
paroles par jour avec Raymond, qu'elle ne voyait gure qu'aux heures
des repas. Raymond ne prenait pas la peine de dissimuler l'humeur que
lui donnait l'installation de miss Rovel dans sa maison, ni
l'impatience avec laquelle il attendait le moment de l'expdier aux
Antilles. De jour en jour, elle lui agrait moins, et il rptait
souvent  sa soeur que cette petite fille tait une enfant perverse,
qui demandait  tre gouverne avec la dernire svrit. A vrai dire,
Meg ne faisait rien pour lui plaire. Elle voyait en lui un monsieur
trs-bourru, un peu mystrieux, qui malgr elle lui en imposait.
L'antipathie instinctive qu'il lui inspirait ne tarda pas  se changer
en une aversion raisonne, et voici  quel propos.

Mlle Ferray s'tait flatte qu' force de rciter  Meg son allgorie
de la fontaine magique, elle lui persuaderait de porter quelque temps
encore des robes courtes. Il n'en fut rien, les allgories ne
produisent pas de ces effets souverains. Chaque jour, Meg rappelait 
Mlle Ferray sa promesse; elle devint si pressante qu'il fallut
s'excuter. Mlle Ferray la conduisit  Genve et la fit entrer dans un
magasin de nouveauts, o, aprs de longues discussions, elles
arrtrent leur choix sur une toffe de soie gris-rose dont Meg
consentit  s'accommoder, quoiqu'elle et prfr une couleur plus
voyante. De l on se transporta chez la meilleure faiseuse de la ville,
avec laquelle on dbattit longtemps la grosse question de la coupe  la
mode et des garnitures. Meg entendait que sa premire robe longue ft
un chef-d'oeuvre. Elle entra enfin en possession de ce trsor. Le matin
suivant, elle se leva ds l'aube et passa plusieurs heures  promener
dans sa chambre ses nouveaux atours, allant, venant, faisant bouffer sa
jupe, fire de ses guipures, se donnant le torticolis pour contempler
son pouf. Elle soupirait aprs l'heure du djeuner. Ds qu'elle eut
entendu la cloche, elle se prcipita dans la salle  manger, qu'elle
traversa le nez au vent, cambrant sa taille, balanant sa tte et ses
bras. Raymond, qui venait d'entrer par une autre porte, s'arrta court
pour la regarder, et dit  sa soeur avec un haussement d'paules:
"Es-tu folle, Agathe, d'avoir ainsi fagot cette petite?" Cette
exclamation malsonnante parut  Meg la plus fieffe des impertinences.
Elle russit cependant  se taire et  sourire, comme une personne qui
entend dire une sottise et qui ddaigne de la relever. De ce jour, elle
mdita profondment sur les moyens de prouver  M. Raymond Ferray qu'il
tait un oison brid, et que, depuis que miss Rovel portait des robes
longues, elle mritait que tout l'univers la prt au srieux. Le
hasard, qui est souvent l'obligeant complice des petites filles, lui
fournit l'occasion qu'elle cherchait.

Meg se promenait souvent aux environs de l'Ermitage, accompagne de
Pamla. Pendant qu'elle qutait des noisettes et les croquait  belles
dents, la ngresse laissait errer dans la campagne ses regards
mlancoliques, et par intervalles poussait des roucoulements de
tourterelle amoureuse ou de profonds soupirs qui taient un
rquisitoire contre la destine. Bien qu'elle et le nez fort camus,
Pamla avait dcid depuis longtemps qu'elle tait un trsor mconnu
par le monde. Cette perle attendait impatiemment le connaisseur qui lui
rendrait justice; peut-tre brillerait-elle un jour au doigt d'un
prince,--car Pamla, ayant vu plus d'un prince  la discrtion de
lady Rovel, s'tait persuad que c'est marchandise commune et que tt
ou tard elle aurait le sien. L'imagination de cette ngresse romantique
ne se refusait rien.

Le promenoir favori de Meg tait un petit chemin trs-ombrag, o
croissaient plus de noisetiers qu'ailleurs; il aboutissait  une ravine
qui dvalait brusquement dans l'Arve. Arrive au bord de la ravine, Meg
y faisait quelques gambades assez hasardeuses, prenant plaisir 
pouvanter Pamla par ses tmrits, aprs quoi on retournait au logis.
Un jour, elle s'aperut en dtournant la tte qu'un inconnu venait
derrire elle  cinquante pas de distance. Elle s'arrta pour le
regarder, il s'arrta aussi en se donnant l'air de chercher une pingle
dans l'herbe. Elle se remit en marche, il recommena de la suivre.
Arrive au bout du chemin, elle fit volte-face, l'inconnu s'adossa
contre un arbre pour l'attendre au passage. C'tait un petit homme
entre deux ges, tir  quatre pingles, le cou serr dans une cravate
bleu de ciel, les doigts chargs de bagues, les sourcils, la moustache
et les cheveux teints, un nez de furet, des yeux ternes de poisson mort
qui avaient des rveils subits;--au moment o Meg passa devant lui,
il en jaillit un regard de faune  l'afft d'une nymphe. Il s'aperut
que ses prunelles parlaient trop, il les teignit comme on souffle une
bougie, et salua Meg avec la bienveillance paterne d'un barbon qui aime
les enfants. Il y a plusieurs manires de les aimer.

Le lendemain, miss Rovel n'tait pas depuis dix minutes dans le chemin
sans issue lorsqu'elle vit apparatre l'inconnu, qui recommena le mme
mange que la veille; il en fut de mme le surlendemain. Le quatrime
jour, Meg, qui commenait  tre intrigue et n'tait pas fille 
s'endormir sur ses curiosits, s'arrangea pour laisser adroitement
tomber son ventail dans le gazon, fournissant ainsi  l'inconnu le
prtexte qu'il guettait. Une minute aprs, il l'avait aborde et lui
prsentait son ventail en la saluant jusqu' terre.

"Puis-je savoir comment vous vous appelez, ma belle demoiselle?" lui
demanda-t-il avec un sourire un peu grimaant.

Meg se dressa sur ses ergots. "Monsieur, rpondit-elle avec hauteur, je
n'ai pas l'habitude de dire mon nom aux gens qui ne me disent pas le
leur."

Sa vivacit interloqua le vieux beau, qui balbutia qu'il se nommait le
marquis de Boisgent. "Et moi, rpondit Meg en se baptisant du premier
nom qui lui passa par l'esprit, je m'appelle _miss Marvellous_."
L-dessus, comme il la pressait de questions, elle lui expliqua que
depuis plus d'un mois sa mre habitait dans une crevasse du Bernina,
qu'elle-mme avait t mise en pension dans une maison qui s'appelait
l'Ermitage, et qui n'tait pas beaucoup plus amusante qu'une crevasse:
on l'y traitait trs-svrement parce qu'elle avait des passions
trs-vives. Elle ajouta pourtant que devant cette maison il y avait un
verger, et qu'au bas de ce verger il y avait un ruisseau o elle
pchait quelquefois des crevisses, mais que les temps taient durs,
qu'on trouvait dans les ruisseaux beaucoup moins d'crevisses que de
cailloux. M. de Boisgent, suspendu  ses lvres, ne perdait pas un
mot; il aimait  se renseigner.

Puis il implora de Meg l'autorisation de faire quelques pas avec elle,
et, baissant la voix, il lui dclara que du premier jour qu'il l'avait
vue, sa beaut avait eu pour lui un attrait inexprimable, qu'il en
tait comme ensorcel, qu'il venait rder  l'entre du chemin sans
issue dans l'esprance de l'y retrouver, que ce chemin tait son
paradis et que Meg tait son ange, un de ces anges auxquels on n'ose
rien demander que la permission de les adorer  genoux.

Meg, qui n'avait encore senti pousser sous ses aisselles ni ailes ni
ailerons, rpondit  cette dclaration thre par un de ces grands
clats de rire de petite fille qui ont la brusquerie et le perant du
chant du coq. Ce rire troubla quelque peu l'amoureux barbon. Il laissa
l ses mtaphores et supplia Meg de lui faire cadeau du mchant
ventail en papier qu'il venait de lui rapporter. "Ce sera pour moi un
joyau sans prix, lui dit-il, et vous me permettrez de vous en offrir un
autre en change.

--Un ventail anglique? demanda-t-elle en relevant le menton.
Apportez-le toujours, la cour apprciera."

Et, s'efforant d'imiter un mouvement de tte  la Junon dont se
servait sa mre pour rompre un entretien qui avait trop dur, elle prit
cong de M. de Boisgent, qui eut la discrtion de ne point s'attacher
 ses pas.

Les nombreux adorateurs de lady Rovel avaient offert quelquefois  Meg
des bonbons et des poupes; mais aucun d'eux n'avait jamais paru se
douter qu'elle ft un ange, ni se soucier beaucoup de ses yeux noirs et
de ses cheveux blonds. Traite jusqu'alors en enfant, on venait pour la
premire fois de lui faire une dclaration; c'tait un vnement dans
sa vie, et voil les miracles qu'oprent les robes longues. Tout en
s'acheminant d'un pas rapide vers l'Ermitage, elle se disait: "Que
penserait de cette aventure M. Raymond Ferray? Eh! vraiment, il me
semble que cette petite si mal fagote fait des passions sans avoir
seulement besoin de remuer le bout du doigt!"

Elle marchait si vite que sa ngresse ne pouvait la suivre. Pamla
tait pourtant curieuse de savoir ce qui s'tait pass entre sa jeune
matresse et l'inconnu. Elle avait cout sans rien comprendre. M. de
Boisgent parlant trs-bas, et, quand il et parl haut, elle n'et pas
compris davantage, attendu qu'elle ne savait que l'anglais.

"N'allez donc pas si vite, mademoiselle, dit-elle  Meg; on dirait que
nous avons le diable  nos trousses.

--C'est bien le diable, ou peu s'en faut, rpondit Meg.

--Lui, mademoiselle! Il a l'air si poli, ce monsieur, si aimable, si
galant!

--Il te plat donc, Pamla?

--Il a de bien grandes manires. Serait-ce un prince, par hasard?

--Ne te monte pas la tte, ce n'est qu'un marquis.

--Et ne puis-je savoir?...

--Oh! ne m'interroge pas.

--Qu'est-ce  dire, mademoiselle? fit-elle d'un ton de reproche.
Jusqu'aujourd'hui vous n'avez jamais eu de secrets pour moi.

--C'est qu'en vrit je ne sais si je dois te rvler... Ma situation
est bien dlicate, Pamla, ajouta-t-elle d'un air important et
solennel. Vraiment je me fais scrupule de m'acquitter de la commission
dont le marquis de Boisgent m'a charge pour toi.

--Pour moi! roucoula la ngresse en se rengorgeant.

--Oui, pour toi. Comme il ne sait pas l'anglais, il m'a prie de te
dire qu'il est perdment pris de tes charmes, qu'il en perd le boire,
le manger et le peu de cheveux qui lui restent. Il m'a demand comment
il pourrait s'y prendre pour te persuader de son amour. Je lui ai
rpondu que tu tais une me potique, tout  fait dtache des biens
de ce monde, que tu nageais dans l'ther, que tu mprisais l'or,
l'argent et les bijoux.

--Il ne faudrait pas aller trop loin, mademoiselle, interrompit
vivement la ngresse; un joli bijou n'a jamais rien gt.

--C'est aussi son avis, reprit Meg, et demain il t'offrira par mon
entremise un petit cadeau qui, selon lui, sera vraiment digne d'un
ange, car tu es son ange. Il parat qu'il y a des anges noirs.

--Pourquoi pas? la couleur ne fait rien  l'affaire, et en voil la
preuve," rpliqua Pamla un peu pique.

Meg ne lui en dit pas davantage, et la laissa sur ses rflexions, qui
la tinrent comme hors d'elle-mme pendant tout le jour et toute la nuit
qui suivit.

Le lendemain, Pamla eut un moment d'inquitude, lorsque, en arrivant
dans le chemin sans issue, elle n'y aperut point le marquis.
Cependant, comme elle venait d'atteindre avec Meg la crte de la
ravine, elle avisa le retardataire, se dirigeant vers elles de toute la
vitesse de ses petites jambes. Meg fit signe  sa crdule soubrette de
s'carter un peu et reut d'un air fort noble M. de Boisgent, qui
s'empressa de lui prsenter un charmant tui, lequel contenait un fort
bel ventail de nacre, mont en ivoire et garni de brillants. Meg le
dplia et dit: "Il est vraiment de fort bon got. L'ange l'accepte.

--Mais il s'agissait d'un troc! murmura M. de Boisgent de sa voix la
plus flte.

--J'ai oubli chez moi mon ventail en papier, lui rpondit-elle. Et
puis j'y tiens, vous ne l'aurez pas.

--Ah! fille cruelle, s'cria-t-il, vous jouez-vous ainsi de vos
promesses?

--Demandez-moi autre chose. Que peut-on faire pour vous tre agrable.

--Ce qu'on peut faire? bgaya le marquis. Oserai-je vous dire le rve
que je fis la nuit dernire, et qui tout le jour m'a hant, obsd?

--Dites seulement, reprit-elle. Si votre rve ne me plat pas, j'en
serai quitte pour secouer mes oreilles.

--Je rvais donc que je me promenais un soir, seul avec vous, dans le
chemin que voici, au clair de la lune. Vous dire quelle ivresse
possdait mon me!..." Et il partit de l pour lui expliquer qu'il
adorait la lune, que la contempler avec une lemme aime tait  ses
yeux la plus ineffable des flicits.

"Je n'aime pas tant la lune que cela, lui rpondit-elle avec une moue
ddaigneuse. M. Ferray expliquait l'autre jour  sa soeur que la lune
est une terre morte, tellement morte qu'elle ne sait plus tourner sur
elle-mme, et que rien n'y pousse,--une vieille carcasse de monde. Il
est trs-pdant, M. Ferray, et les pdants tuent la posie; mais enfin,
puisque vous y tenez...

--Que n'ai-je un trne! interrompit-il. Je le donnerais sans regret
pour raliser mon rve.

--Soit, reprit-elle. Trouvez-vous ce soir, au coup de minuit, devant
la grille de l'Ermitage, je tcherai de vous y rejoindre, et vous
m'expliquerez la lune. Suis-je assez bonne?"

M. de Boisgent fut saisi d'un tel transport de joie que peu s'en
fallut qu'il ne tombt aux genoux de Meg; mais elle se souvint d'un
certain geste par lequel sa mre coupait le fil de son discours  un
indiscret qui s'oubliait. Elle le copia avec tant de bonheur que M. de
Boisgent rprima son lan et la laissa partir sans lui dire autre
chose que: "Oh! mon ange,  ce soir!"

Pendant leur entretien, il avait jet plus d'une fois sur Pamla, dont
la prsence le gnait un peu, des regards inquiets. Pamla y avait cru
lire la douce folie d'un amoureux dsir, et lui avait rpondu en
baissant pudiquement les yeux. Toutefois le transport du marquis ne lui
avait point chapp. Elle ne put s'empcher de dire  Meg: "Il m'a
paru, mademoiselle, que M. de Boisgent tait fort tendre avec vous.

--J'ai vu le moment, repartit Meg, o il allait m'embrasser, parce
qu'aprs m'tre fait longtemps prier, j'ai consenti  te parler en sa
faveur. coute, Pamla, continua-t-elle d'un ton dogmatique, c'est la
dernire fois que je me mle de cette affaire. Tu es assez grande pour
savoir te conduire, ne me demande point de conseils, je ne t'en
donnerai point." Et lui prsentant l'ventail: "Voici un assez joli
colifichet dont ce pauvre homme te fait hommage,  la condition que ce
soir  minuit tu iras te promener avec lui pendant une heure au clair
de la lune, car il a un faible prononc pour la lune. C'est  toi de
voir ce qu'il te convient de faire, seulement je t'engage  tre
prudente et avise. Je pourrais te citer de nombreux exemples de femmes
qui en tenant la drage haute  leurs amants ont russi  se faire
pouser... Mme la marquise Pamla de Boisgent! Il me semble que cela
sonne bien.

--Je vous remercie de vos bons avis, rpliqua Pamla avec une certaine
hauteur, mais je crois pouvoir m'en passer."

Et pendant cinq minutes elle joua de son ventail, qu'elle fourra
lestement dans sa poche en arrivant  l'Ermitage.

Longtemps avant minuit, Meg avait teint sa lampe, cart son rideau,
entre-bill son volet. Accoude sur le rebord de sa fentre, elle
attendait, sre de voir et de n'tre pas vue. La lune se leva au-dessus
des montagnes;  la faveur de sa vive clart, Meg ne tarda pas 
discerner une ombre, qui se promenait en long et en large sur le
chemin. L'horloge du village voisin venait de frapper douze coups,
lorsque  sa vive satisfaction la jeune guetteuse entendit le
grincement d'une porte qu'on ouvrait avec prcaution, et un second
fantme apparut, qui traversa la cour en se dirigeant du ct de la
grille. Meg eut peine  retenir un clat de rire. Elle se reprsentait
la scne qui allait se passer, le dpit, le courroux de M. de Boisgent
quand, au lieu de l'ange de lumire qu'il attendait, il se trouverait
en prsence d'un nez camus. La pauvre Pamla allait tre mal reue,
prestement conduite. Elle se promettait de la plaisanter sur sa
msaventure, d'accabler de ses brocards Mme la marquise de Boisgent.
Cependant Pamla, ayant trouv la grille close, avait gagn une petite
porte btarde qui tait ferme au verrou. Elle poussa ce verrou, et
l'instant d'aprs elle tait sur la route, regardant autour d'elle pour
dcouvrir Romo. Il ne se fit pas attendre; il avana d'un pas
prcipit, les bras ouverts. Tout  coup il recula brusquement, et dit
en franais: "Miss Marvellous se trouve-t-elle empche?"

La roucoulante Pamla rpondit en anglais: "On m'a tout dit, et j'ai eu
piti de votre souffrance.

--Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas? reprit-il avec quelque
vivacit.

--Je compromets pour vous une vertu sans tache, roucoula de nouveau
Pamla, j'ose croire que vous la respecterez."

Il se trouva que M. de Boisgent savait quelques mots d'anglais, et ce
fut dans cette langue qu'il s'cria: "Que signifie cette substitution?
se moque-t-on de moi?"

Ils restrent un instant muets, cherchant  se remettre de leur
tonnement rciproque; mais le dnoment ne fut pas tout  fait celui
qu'attendait Meg. Il n'est rien de tel que de parler pour s'entendre.
Aprs une pause de quelques secondes, le marquis se rapprocha de
Pamla, et ils causrent d'une voix si basse que rien n'arrivait
jusqu' Meg; puis,  sa trs-grande surprise, elle vit le marquis jeter
l'un de ses bras autour de la taille de la ngresse. Les deux ombres se
mirent en marche, elles eurent bientt disparu.

Qui pourrait dire la stupfaction de miss Rovel? Elle n'en croyait pas
ses yeux. Malgr son profond savoir des choses de ce monde, elle
n'avait pas encore dcouvert que les marquis de Boisgent, quand miss
Rovel fait dfaut, ont assez de philosophie pour s'accommoder de
Pamla. Ceci la confondait et lui donnait beaucoup  penser. Elle passa
le reste de la nuit partage entre une violente envie de rire qui lui
chatouillait les lvres et je ne sais quel dpit, quelle sourde colre
qui grondait dans son coeur. Il lui semblait que depuis quelques
minutes elle venait d'en apprendre trs-long sur le coeur humain; sa
nouvelle science tout  la fois la mettait en gat et l'indignait.
Elle pensait aussi aux allgories de Mlle Ferray et se sentait oblige
de convenir qu'au lieu de pratiquer des expriences sur les marquis,
les jeunes filles feraient mieux de boire  mme dans cette fontaine
magique o se mirent le ciel et la terre en y revtant des grces
enchanteresses. Elle ne se coucha point. Jusqu'au matin, elle attendit
Pamla, grillant de la revoir et de l'interroger; mais sa curiosit fut
due, Pamla ne revint pas.

Le lendemain, Mlle Ferray, tonne de la disparition de la ngresse,
demanda ce qu'elle tait devenue. Meg fit l'ignorante.

"Je suppose, lui dit Mlle Ferray, que cette fille s'ennuyait ici et
qu'elle est alle chercher fortune ailleurs. J'en suis charme, c'est
une socit que je ne regrette point pour vous.

--Cette fille ne manque pourtant pas d'esprit, ni de savoir-faire,"
rpondit Meg. Puis elle partit en courant pour aller pcher des
crevisses dans le ruisseau. Sa pche fut si heureuse qu'elle passa de
longues heures sans s'occuper de M. de Boisgent et de sa philosophie;
mais le lendemain sa curiosit la reprit. Elle se dit que Genve n'est
pas une bien grande ville, qu'en moins d'une heure on en pouvait faire
le tour, et que srement elle y rencontrerait  quelque tournant de rue
une paire de pommettes saillantes, couleur de suie.

Raymond avait un cheval  deux fins, qui lui servait  voiturer sa
soeur, et qu'elle montait de temps  autre. Aprs le djeuner, comme il
venait de rentrer dans son cabinet et Mlle Ferray de se retirer dans sa
chambre pour y faire une sieste, Meg se revtit furtivement de son
amazone, et, descendant  l'curie, elle sella et brida de ses mains le
cheval sans tre aperue de personne. Un quart d'heure plus tard, elle
arrivait bride abattue aux portes de Genve. Elle parcourut toute la
ville, et elle tait si occupe de sa recherche qu'elle ne s'aperut
pas des regards curieux que lui jetaient les passants, tonns de voir
cette belle blonde chevaucher seule, sans chaperon et sans groom. Ses
investigations n'aboutirent  rien; elle en fut pour ses peines et fit
buisson creux. L'heure s'avanant, elle dut regagner l'Ermitage sans
avoir pu se contenter. Elle n'en tait plus qu' un demi-kilomtre,
quand elle entendit derrire elle le galop d'un cheval. Elle retourna
la tte et reconnut M. de Boisgent mont sur un rouan cap de more. Il
lui fit d'une main un geste de menace, de l'autre il lui envoya un
baiser, puis piqua des deux pour la rejoindre. Elle ne tenta pas de lui
chapper, et deux secondes aprs, il l'avait rattrape. "Ah! friponne,
s'cria-t-il, vous me le paierez!" Et il tendit le bras gauche pour la
prendre par la taille. Elle se dgagea vivement, et, avant qu'il y prt
garde, d'un vigoureux coup de houssine elle envoya son chapeau se
promener dans la poussire du chemin. La surprise le retint un instant
immobile sur la place; mais aussitt, ivre de dpit ou d'amour, sans
trop savoir ce qu'il voulait faire, il se prcipita  la poursuite de
la fugitive.

Beaucoup mieux mont qu'elle, il gagnait rapidement du terrain,
lorsqu'un promeneur, tmoin de cette scne, s'lana de derrire une
haie. Saisissant le cap de more par la bride, il l'arrta net dans sa
course. M. de Boisgent somma le fcheux de lcher prise, et leva sur
lui sa cravache; mais, de sa main droite, le fcheux le saisit par le
milieu du corps. Il parut au petit homme que le poignet qui le tenait
tait d'acier. Il ne se trompait gure; ce poignet le cueillit sur sa
selle comme une fleur, et la minute d'aprs, sans savoir comment, il se
trouvait assis sur une borne, tandis que son cheval gagnait au pied.

"Donnez-moi votre carte, monsieur! s'cria-t-il en serrant les poings.

--La voici, monsieur, lui rpondit avec un sourire sardonique le
promeneur, qui n'tait autre que Raymond.

--Avant quelques heures, vous aurez de mes nouvelles," reprit M. de
Boisgent. Cela dit, il s'loigna en se retournant pour fixer sur
Raymond des regards formidables, qui lui promettaient la mort ou
quelque chose d'approchant.

Aussitt que Raymond avait paru, Meg s'tait arrte dans sa fuite.
Elle avait tout vu et tout entendu. Le pdant M. Ferray venait de se
transformer subitement  ses yeux en un hros de roman, en un paladin.
Elle tait transporte d'admiration pour sa prouesse, pour la vigueur
de son poignet, pour son merveilleux sang-froid; elle avait t
vivement frappe des clairs que jetaient ses yeux quand il s'tait
lanc sur M. de Boisgent, du sourire mprisant dont il l'avait
accabl aprs l'avoir assis sur un boute-roue. Bref, il lui avait paru
dans cette rencontre admirablement beau. Elle se laissa couler  terre,
et ds que Raymond l'eut rejointe, enroulant autour de son bras la
bride de son cheval, et le menant en laisse, elle se mit  marcher 
ct de son librateur.

"Monsieur, lui dit-elle d'une voix tremblante, cet homme vous a dit
qu'il vous enverrait ses tmoins?

--En effet, mademoiselle.

--Et vous vous battrez?

--Pourquoi pas?" rpondit tranquillement Raymond.

Elle s'cria: "Je ne le veux pas! je ne le souffrirai pas!" Et elle
clata en sanglots.

Si tout  l'heure Raymond avait tonn miss Rovel, en cet instant miss
Rovel tonna Raymond. Il la regarda en ouvrant de grands yeux, qui,
contre leur ordinaire, taient presque bienveillants. Il venait de
dcouvrir que Meg possdait quelque chose qui ressemblait  un coeur.
Il eut piti de son angoisse. "Miss Rovel, calmez-vous! lui dit-il
d'une voix assez douce.

--Je veux tout vous raconter," dit-elle en s'essuyant les yeux. Et
aussitt elle lui fit le dtail exact de tout ce qui s'tait pass
entre elle et M. de Boisgent. Puis elle ajouta: "Si j'ai t tourdie,
c'est  moi d'en subir les consquences, et si M. de Boisgent veut
absolument se battre, c'est avec moi qu'il se battra. Ne croyez pas que
j'aie peur d'un coup d'pe, je vous assure que je n'aurai pas peur."

Raymond sourit. "Je doute fort, lui rpondit-il, que M. de Boisgent
accepte un duel dans ces conditions-l...; mais laissons cela, je vous
prie, poursuivit-il en reprenant un air grave. J'ai  vous faire une
communication sur laquelle j'appelle votre attention la plus srieuse.
Il me parat clair, miss Rovel, que votre mre vous a abandonne...

--Abandonne! vous appelez cela abandonne!" s'cria-t-elle
imptueusement en le regardant avec des yeux enflamms. Ce regard
signifiait: Tout  l'heure vous m'avez dfendue, et en me dfendant
vous tiez admirablement beau. Comment pouvez-vous dire qu'en me
confiant  vous ma mre m'a abandonne?

"Quoi qu'il en soit, reprit-il, j'ai crit, il y a six semaines, 
votre pre pour lui demander ce que je devais faire de vous. J'ai reu
tantt sa rponse." Et il tira de sa poche une lettre dont il ne lut 
Meg que les dernires lignes et que voici dans son intgrit:


"Sir John Rovel, gouverneur et commandant en chef de la Barbade, a
l'honneur de tmoigner  M. Ferray ses sympathies pour le dsagrment
que lui a caus lady Rovel en lui confiant, sans l'avoir pralablement
consult, l'ducation de sa fille, qui en vrit ne doit pas tre
facile  lever.

"D'autre part, il lui serait fort dsagrable  lui-mme que M. Ferray
expdit Meg aux Antilles. Quand sir John Rovel s'est spar 
l'amiable de lady Rovel, il a gard auprs de lui son fils William, et
il a autoris lady Rovel  emmener sa fille avec elle en Europe. De
plus, sir John Rovel n'est pas assez certain d'tre le pre de Meg pour
tre fort dsireux de la revoir, et il a pour principe d'viter autant
qu'il est possible toutes les impressions dsagrables. Cependant il
n'est pas assez sr que Meg ne soit pas sa fille pour ne pas se croire
tenu de pourvoir  son avenir. Aussi a-t-il dpos chez MM. Barker et
Cie, banquiers  Londres, une somme de douze mille livres sterling,
soit trois cent mille francs, qui, principal et intrts, serviront de
dot  Meg quand elle se mariera, et qui sont tout ce qu'elle peut
attendre de lui.

"Jusqu' ce qu'elle se marie et  supposer que lady Rovel ne revienne
pas la rclamer, sir John Rovel prie M. Ferray de vouloir bien se
considrer comme le tuteur de Meg, et, s'il ne lui convient pas de la
garder chez lui, il l'engage  la placer dans tel pensionnat qu'il lui
plaira, et  faire solder par MM. Barker et Cie tous les frais de son
entretien.

"Sir John Rovel saisit avec empressement cette occasion d'exprimer  M.
Ferray tous ses sentiments de parfaite estime, et il le prie de vouloir
bien lui faire connatre le parti auquel il se sera arrt et qui
d'avance a son approbation."


"Vous le voyez, miss Rovel, continua Raymond aprs avoir termin sa
lecture, votre pre me charge de vous marier. Votre dot, sans tre
norme, fait de vous un parti fort dsirable."

Meg l'interrompit par un geste qui voulait dire: "Regardez mes yeux et
mes cheveux, il me semble qu'ils valent un peu plus que ma dot!"
Raymond affecta de ne point comprendre. "Avez-vous quelque parti en
vue? reprit-il.

--Maman, rpondit Meg aussi grave que lui, a souvent dit devant moi
que le mariage est une sottise que l'amour seul peut excuser. Quand
j'aimerai, peut-tre me marierai-je.

--Et vous ne vous sentez pas capable d'aimer le marquis de Boisgent?

--Ah! monsieur, s'cria-t-elle, je ne suis pas en humeur de rire.

--Fort bien, mademoiselle. En ce cas, veuillez me faire savoir dans
quel pensionnat vous dsirez entrer.

--Eh quoi! monsieur, vous me chasseriez de chez vous!" rpliqua-t-elle
avec emportement, et de nouveau ses yeux se remplirent de larmes.

Raymond la vit prte  clater une seconde fois en sanglots. Il eut
encore piti d'elle. "Miss Rovel, dit-il, une personne que j'aime
tendrement vous a vou une vive affection, qui, je dois vous le
confesser, me semblait assez mal place. En sa considration, je
consens  vous garder quelque temps encore chez moi, mais c'est  la
condition qu' l'avenir vous couterez un peu moins vos fantaisies, que
vous prendrez en toutes choses les avis de ma soeur, et que vous
viterez soigneusement de compromettre par vos tourderies le repos et
la dignit de ma maison."

Ils arrivaient  l'Ermitage. Sans lui laisser le temps de rpondre,
Raymond la salua, et regagna son appartement. A peine l'eut-il quitte,
Meg se prcipita comme une bombe chez Mlle Ferray pour verser son coeur
dans le sien. Son rcit pathtique causa quelque inquitude  la bonne
Agathe. Elle savait que de tous les hommes son frre tait le moins
dispos  rompre d'une semelle pour viter un dsagrment ou un danger.
Cependant elle considra que M. de Boisgent pouvait difficilement
demander raison  un tuteur d'avoir protg contre lui sa pupille, et
que le ridicule de son aventure l'empcherait de pousser plus loin
l'affaire.

Tout en grondant sa jeune amie, elle s'effora de la rassurer, et n'y
russit qu' moiti. Meg ne put dormir de la nuit. Elle passa le
lendemain dans des transes mortelles. Ds qu'elle entendait sonner  la
porte, elle plissait, s'attendait  voir paratre les tmoins de M. de
Boisgent. Heureusement ils ne parurent point, ni le jour suivant non
plus. Meg fut si rassure et si heureuse de l'tre qu'elle et
volontiers saut au cou de Raymond; mais ce n'tait pas une chose 
essayer. Il fallait cependant qu'elle satisft son coeur, et, comme
elle traversait le jardin, elle appliqua un gros baiser sur un gros
poirier, qui n'y a jamais rien compris.

Le soir, en se dshabillant, il lui vint un regret. Elle se prit 
songer que, si le duel avait eu lieu, c'et t bien glorieux pour
elle; on aurait pu dire qu' peine avait-elle eu ses seize ans et sa
premire robe longue, deux hommes s'taient coup la gorge pour ses
beaux yeux. Il s'entendait, cela va de soi, que Raymond serait sorti
sain et sauf de cette affaire. Toutefois, s'il en et rapport une
lgre estafilade, ne ft-ce qu'une simple gratignure, qu'aurait pens
le monde de miss Rovel et de sa brillante faon de dbuter dans la vie?
Et qui sait mme s'il n'en serait pas rsult... quoi donc? Ici
l'imagination de Meg s'embrouillait un peu. Il lui semblait que cette
gratignure aurait pu avoir pour elle de trs-grandes consquences;
mais elle s'endormit avant d'avoir trouv la fin de son histoire, qui
tait fort complique.



DEUXIEME PARTIE


IV


Son aventure avec M. de Boisgent et l'avertissement trs-premptoire
qu'elle avait reu de M. Raymond Ferray avaient t pour miss Rovel une
bonne leon. Elle s'observa, prit l'habitude de rflchir un peu, et
pendant quelque temps sa conduite comme son langage furent presque
irrprochables. Un jour pourtant elle faillit s'oublier. Pamla reparut
tout  coup  l'Ermitage. La ngresse avait l'effronterie de ces tres
inconscients qui ne savent pas ce qu'ils font et encore moins ce qu'ils
ont fait; elle espra trouver grce et qu'on la rtablirait dans ses
fonctions de camriste. Raymond la confondit d'tonnement en la priant
de dguerpir au plus vite. Elle allgua que lady Rovel lui avait confi
la garde de sa fille, qu'il tait de son devoir de ne la point quitter.
Meg, qui peut-tre avait quelque remords  son endroit, hasarda de
plaider sa cause, et le fit avec quelque vivacit.

"Fort bien, miss Rovel, lui dit Raymond d'un air glac; cette fille ne
restera pas ici une minute de plus, mais libre  vous de l'accompagner."

Ce mot suffit pour la rduire au silence. L'ide de quitter l'Ermitage
lui faisait froid au coeur. Elle et pris difficilement son parti de se
sparer de Mlle Ferray, peut-tre lui en et-il cot davantage de ne
plus voir Raymond. Ce pdant, en qui elle avait cru dcouvrir un
paladin, avait jet sur elle un charme; malgr ses rudesses, ses
froideurs, ses ddains, il avait pour sa jeune imagination un attrait
mystrieux. Elle l'tudiait en secret comme on scrute un problme
intressant. Quand elle n'avait rien de mieux  faire, elle se disait:
"Quel homme est-ce donc?"

Un jour de novembre, aprs le djeuner, Raymond s'tait enferm dans la
bibliothque avec sa soeur. Il venait de terminer la traduction du IVe
livre du _De rerum natura_, et il en rcitait  Mlle Ferray, son
auditeur naturel, quelques passages, notamment le rquisitoire
passionn de Lucrce contre la passion, son loquente peinture des
amertumes que recle l'amour, des remords et des chagrins qui
l'accompagnent, de l'incurable dfiance de l'amant heureux qui croit
lire dans un regard distrait les rveries d'une me infidle ou
partage, et surprend sur des lvres trompeuses les traces d'un sourire
qui n'tait pas pour lui. "On ne saurait trop veiller sur son coeur,
conclut le pote, car il est plus facile de ne pas aimer que de n'aimer
plus et de rompre les noeuds o Vnus nous enlaa."

Emport par le torrent de son discours, Raymond ne s'aperut pas que
miss Rovel s'tait glisse clandestinement dans le tambour vitr de la
bibliothque, o, retenant son souffle, elle ne perdait pas un mot.
Quand il eut fini, passant sa tte entre les deux pans de la portire,
elle s'cria tourdiment:

"Monsieur Ferray, quel tait donc ce Lucrce qui aimait si peu les
femmes? Le duc de B... s'y connat un peu plus que lui. Il adressa un
jour  maman des vers o il comparait les sots qui mdisent de l'amour
 ces buveurs qui le matin, en se rveillant, chantent pouilles  leur
bouteille; on peut tre sr que le soir ils seront sous la table. Ils
taient charmants, ces vers du duc de B... Je ne me souviens que des
quatre derniers:


L'amour m'aura toujours parmi ses paroissiens, Et je ne suis point n
d'humeur atrabilaire. La femme,  mon avis, est le premier des biens.
Ou, si le bien est rare, un mal trs-ncessaire.


--Par contre, il est un mal, miss Rovel, qui me parat trs-peu
ncessaire, lui rpondit Raymond; c'est une petite fille qui se mle
d'couter ce qu'on ne l'a point prie d'entendre, et de dire son avis 
tort et  travers sans qu'on le lui demande."

A ces mots, ayant remis son manuscrit dans sa poche, il se retira
brusquement.

Meg ne se formalisa point de cette algarade, elle sentait son tort;
aussi couta-t-elle d'un air contrit le sermon de Mlle Ferray, qui lui
remontra qu'elle avait manqu une bien bonne occasion de se taire.

"C'est la faute de ce Lucrce, rpondit Meg, et de ses impertinences,
qui m'avaient rvolte. C'est drle, j'avais toujours cru que ce
Lucrce tait une femme.

--Ma chre belle, rpliqua Mlle Ferray, il n'est pas permis de
confondre un grand pote romain avec la femme de Collatin...

--Qui eut une aventure assez singulire, qu'elle prit au grand
tragique, interrompit Meg; mais cela ne m'importe gure. Je voudrais
savoir pourquoi M. Ferray dteste si fort les femmes.

--O avez-vous pris, Meg, que mon frre dteste les femmes?

--Oh! ne dites pas le contraire. Il ne laisse pas chapper une
occasion de leur dire leur fait. Soyez sre que, s'il ne peut me
souffrir, cela tient  ce que mon sexe lui dplat encore plus que mon
caractre. Mon Dieu! je ne dis pas que je sois parfaite; mais avec tous
mes dfauts, si j'avais l'honneur d'tre un garon, il me supporterait
plus facilement. Mademoiselle Agathe, soyez bonne une fois par hasard,
et dites-moi ce que les femmes ont bien pu faire  M. Ferray. Vous
savez que j'adore les histoires."

Mlle Ferray se fit longtemps tirer l'oreille avant d'entamer le rcit
que demandait Meg. Elle finit par se rendre  ses supplications, car il
lui tait dur de ne jamais parler  personne de ce qui lui tenait le
plus au coeur. Elle lui raconta, sous le sceau du secret, les amours de
Raymond avec Mme de P..., l'Arabie, La Mecque, le retour  Paris. Meg
l'coutait bouche bante.

"Ainsi, s'cria-t-elle, parce que Mme de P... lui a manqu de parole,
M. Ferray a jur de finir ses jours dans un trou... Ne me faites pas de
gros yeux, mademoiselle. Un charmant trou, j'en conviens; mais
quiconque s'y connat vous dira que c'est un trou. M. Ferray et t
bien mieux avis en se mettant  aimer dlibrment une autre femme.
Maman, qui croit  l'homopathie, m'a souvent dit qu'on ne gurit d'une
passion que par une autre passion. Je donnerais beaucoup pour la
connatre, cette Mme de P..."

Mlle Ferray lui rvla qu'elle possdait en fraude un portrait de Mme
de P... Pendant sa maladie, Raymond lui avait donn l'ordre de le
brler, ainsi que ses lettres; mais ce portrait tait si charmant qu'
l'insu de son frre elle lui avait fait grce. Sur les instances de
Meg, elle consentit  l'aller chercher. Meg l'examina d'un air entendu;
puis elle dit: "A la vrit, elle n'est pas trop mal avec son minois
chiffonn; pourtant ce n'est pas la pie au nid. Comme dirait maman,
c'est de la petite beaut, qui n'a tout son prix qu' la clart des
bougies. La grande beaut est celle qui peut se passer de toutes les
petites prcautions, celle qui gagne  tre vue en pleine lumire." Et
 ces mots elle se plaa debout devant Mlle Ferray, le visage tourn
vers le soleil couchant,  qui elle semblait dire: Je n'ai pas peur de
toi. "La main sur la conscience, ajouta-t-elle, qui trouvez-vous la
plus jolie, Mme de P... ou moi?"

Mlle Ferray se mit  rire: "Meg, rendez-moi bien vite ce portrait, lui
dit-elle; vous feriez mieux d'aller sauter  la corde."

Cet entretien avait fait beaucoup d'impression sur miss Rovel. Je ne
sais quelle tait son ide, dont elle ne fit part  personne; mais ds
le lendemain elle renonait  toutes ses espigleries pour prendre un
maintien pos, autant du moins que le lui permettait la vivacit de son
humeur. Elle parlait peu, interrogeait discrtement, tait tout entire
 ce qu'on lui disait. Autre changement plus remarquable encore, elle
gurit soudain de son horreur pour les livres. Elle se fit prter par
Mlle Ferray un manuel d'astronomie et de gographie physique, et passa
des matines  le mditer. Elle y trouva beaucoup de choses qu'elle ne
comprenait pas, beaucoup d'autres qui l'tonnaient; elle rdigea, une
liste de ses tonnements, et une aprs-midi elle alla frapper  la
porte de Raymond, qui fut bien surpris de la voir entrer, s'asseoir
tranquillement auprs de lui en lui disant qu'il se passait au ciel et
sur la terre nombre d'vnements bizarres et qu'elle esprait qu'il
voudrait bien les lui expliquer. Sans se laisser intimider par ses
sourires ironiques, elle le pria de lui dire comment on s'y tait pris
pour s'assurer que la lumire parcourt en une seconde prs de
quatre-vingt mille lieues; elle lui fit part aussi de l'extrme
difficult qu'elle avait toujours prouve  croire que la terre ft
ronde, et qu'il y et aux antipodes des hommes qui marchaient la tte
en bas. Raymond essaya de la plaisanter, de l'conduire; elle le
contraignit par son air d'attention polie  lui rpondre, et leur
entretien dura prs d'une demi-heure.

"Je ne veux pas vous importuner plus longtemps aujourd'hui, dit-elle en
prenant cong de lui; mais vous seriez bien bon de me permettre de
venir quelquefois vous interroger. Je suis une oie ou une grue, comme
il vous plaira, et je ne serais pas fche de me dgrossir un peu.

--A quoi cela peut-il bien vous servir, miss Rovel? lui demanda-t-il.
Vous avez de beaux yeux et trois cent mille francs de dot; avec cela,
une femme se tire toujours d'affaire dans ce monde. Demandez plutt au
duc de B..., qui fait de si jolis vers; vous verrez s'il n'est pas de
mon avis.

--Le duc de B... n'est pas ici, rpondit-elle, et je me soucie peu de
ses almanachs. J'ai souvent entendu dire  maman qu'une femme est un
acteur qui en jouant son rle doit s'accommoder au got de son public.
Mon public, c'est vous; je sais que vous mprisez les jeunes filles
ignorantes, et je dsire que vous ne me mprisiez plus.

--Quel intrt pouvez-vous avoir  me plaire? reprit-il en souriant.
Puisque vous aimez  citer votre mre, sachez qu'elle m'a trait un
jour en trois langues d'ours mal lch. Je suis un rustre, miss Rovel,
un de ces rustres qui ont l'esprit de travers, de telle sorte que
l'homme ne leur plat pas, ni la femme non plus.

--C'est bien ainsi que je vous avais d'abord jug, rpliqua-t-elle
avec ingnuit; mais depuis que je vous ai vu prendre un petit monsieur
par le milieu du corps et le poser dlicatement sur un boute-roue, mes
ides  votre gard ont chang. Bref, je ne serais pas fche qu'il
vous vnt un jour quelque amiti pour moi.

--Fort bien, miss Rovel, rpondit-il en la reconduisant jusqu' la
porte de son cabinet. Je n'ose vous promettre que vous russirez, mais
soyez certaine que je vous sais gr de l'intention."

Ce que Meg voulait, elle le voulait bien; elle avait dans le caractre
une indomptable tnacit. Bravant les rebuffades et les moqueries de
Raymond, elle obtint de lui,  force de l'en prier, qu'il consentt 
la diriger dans ses lectures. Il lui donna successivement quelques
ouvrages de science, des voyages, des histoires, qu'elle tudiait de
son mieux; puis elle s'en allait, comme la premire fois, frapper  sa
porte pour en causer avec lui. Il la reut d'abord assez mal, en homme
qu'on drange et qui craint les fcheux; peu  peu il prit got  ses
visites et  ses questions. Elle avait l'intelligence claire et
limpide; son ignorance ressemblait  ces lacs de montagnes, qui
rflchissent avec une tonnante prcision leurs rives, le ciel, les
formes changeantes des nuages. On peut dtester le monde et prendre
encore quelque plaisir  le voir se reflter dans ce merveilleux miroir
qu'on appelle l'esprit d'une femme, lorsqu'elle a l'esprit bien fait,
et que les prjugs ou la vanit n'en ont pas altr la transparence.

Quand Raymond l'accueillait mal, Meg lui disait sans se dconcerter:
"Je vois, monsieur, que vous avez mis aujourd'hui votre bonnet de
travers, je reviendrai demain." Elle dchiffrait son visage  premire
vue. Avait-il de l'humeur, elle tait rserve dans ses propos, ou
parvenait mme  garder le silence durant des heures entires; tait-il
bien dispos, elle rendait la bride  sa langue et l'amusait par ses
audaces ou ses candeurs. Il se dbattit quelque temps contre le charme
qui l'entranait; mais il dut bientt reconnatre que Meg lui tait
devenue une socit agrable, qu'il aimait  s'occuper d'elle, qu'elle
l'aidait  remplir le vide du temps. Jusqu'alors le jardinage avait t
son amusement favori; au bout de quelques semaines, ses rosiers et son
verger lui semblrent moins intressants que la belle plante humaine
dont le hasard lui avait confi l'ducation. Ce sauvageon, rclamant
lui-mme ses soins, lui disait: "Greffe-moi; je veux que tu me trouves
 ton gr et qu'un jour tu prennes plaisir  manger de mes fruits."

Pour pallier son inconsquence et couvrir sa dfaite, Raymond
s'appliquait  se dire que miss Rovel n'tait qu'une petite fille, qu'
son ge on n'a pas de sexe. Il avait dcid  part lui que, le jour o
il verrait poindre la femme sous l'enfant, il lui signerait sa feuille
de route; mais il dsirait que cela n'arrivt pas de sitt. Meg se
chargeait de le rassurer  cet gard. Si elle avait renonc  ses
espigleries, du mme coup elle avait abjur toutes ses prtentions.
Elle ne faisait plus talage de sa prcoce science du monde, elle
s'abstenait de citer les apophthegmes de sa mre et les versicules du
duc de B..., ne dissertait plus sur l'amour et sur les hommes. Cela
tenait peut-tre  ce que les petites filles ne parlent gure d'amour
quand elles commencent d'aimer, et s'occupent moins du monde lorsque
leur coeur se met  jaser. Le chant de cet oiseau qui, rompant le
silence, leur annonce la venue du messie, les tient sous le charme, et
le plaisir d'couter les dgote du plaisir de parler. Toutefois Meg
aimait tant les drages, l'pine-vinette, les pommes sures, le jeu de
quilles, la pche  la ligne et aux balances, qu'il tait bien permis 
Raymond de ne point se douter qu'elle avait en tte un roman dont il
tait le hros.

L'hiver fut froid et neigeux. Pour complaire  miss Rovel, Raymond se
procura un traneau. C'est elle qui conduisait. On allait ventre 
terre, et on versait souvent. Raymond prenait en douceur ces
msaventures. Un jour, Meg, tant tombe la tte la premire dans un
tas de neige, se releva si saupoudre de frimas qu'il se pma de gat.
Mlle Ferray, qui tait de la partie, pensa lui sauter au cou; c'tait,
depuis deux ans, la premire fois qu'elle l'entendait rire. Il
ressentit quelque honte de ce transport et fut morose pendant
vingt-quatre heures. Il s'tait fait un dieu de son chagrin, et il
s'indignait que le prtre et os rire dans sa propre glise.

Durant les longues soires de ce long hiver, au lieu de se confiner
dans son cabinet pour traduire Lucrce, il descendait au salon, et
lisait  haute voix Homre, Plutarque ou quelque tragdie. Meg gotait
l'_Iliade_ beaucoup plus que l'_Odysse_. Elle trouvait fort naturel et
fort intressant que deux peuples eussent bataill pendant dix ans pour
les beaux yeux d'une coquette; elle savait depuis longtemps que c'est
le fond de l'histoire universelle. En revanche, elle avait peine  se
persuader qu'un hardi coureur d'aventures et sacrifi de gat de
coeur Circ, Calypso, les Sirnes, pour venir retrouver son pre rocher
et les grces un peu surannes de sa Pnlope; elle se permettait de
croire que sur ce point Homre en avait impos  ses lecteurs.
Plutarque la laissait froide; elle lui reprochait de trop louer de
grands hommes qui n'avaient pas tous t de beaux hommes. Les tragdies
lui plaisaient quand il y avait beaucoup d'amour et beaucoup de sang
vers; mais les Romains de Corneille lui paraissaient aussi brutaux
qu'invraisemblables. Ayant appris  se taire, elle gardait ses
rflexions pour elle, sans dissimuler toutefois le plaisir qu'elle
prouvait  entendre lire quoi que ce ft, prose ou vers, par Raymond,
qui lisait avec got. Quand les femmes aiment quelque chose, cherchez
bien, vous trouverez que sous la chose qu'elles aiment il y a quelqu'un.

Ce rude hiver fut suivi d'un charmant printemps. Aux lectures, aux
parties de traneau succdrent les promenades pdestres. On dcampait
le matin, et on allait devant soi; au milieu du jour, on s'arrtait
pour dner sous une tonnelle. Plus souvent on emportait ses provisions
et on faisait halte dans quelque pr herbu o il y avait de l'ombre et
une eau courante. Raymond s'accommodait mal des lieux levs qui
commandent une grande vue et un vaste horizon; il leur prfrait les
vallons creux, au pied d'une colline qui emprisonne le regard. Les
collines ont ceci de charmant, qu'on peut croire que c'est la fin du
monde, que par-del il en existe un autre bien diffrent de celui que
nous voyons, un monde o rgne une divine harmonie, o toutes les
femmes sont fidles, o toute question obtient sa rponse et tout
dvoment sa rcompense, o les biens sont assurs, o les bonheurs
sont ternels. Raymond oubliait parfois de contempler la colline qui
lui cachait l'univers pour regarder Meg assise devant lui. Sa figure
tait un paysage qui en valait un autre, et qu'animait un jeu perptuel
d'ombres et de lumires. Il y courait des nuages lgers, transparents;
on apercevait au travers le sourire d'une me contente  qui le monde
avait fait une promesse.

Ce fut  la fin d'un de ces repas champtres que Meg, aprs tre
demeure quelque temps silencieuse, s'avisa de dire tout  coup:
"Monsieur Ferray, le pays que voici est-il aussi beau que l'Arabie?"

A ce mot d'Arabie, Raymond fit un sursaut. Mlle Ferray le regarda d'un
oeil anxieux, puis elle tira Meg par sa robe pour l'avertir qu'elle
venait de commettre une grave imprudence. Meg ne tint aucun compte de
cette muette mercuriale; elle vint s'asseoir  ct de Raymond et se
mit  casser des amandes avec une pierre. Tout en les cassant et les
croquant: "Monsieur Ferray, reprit-elle d'un ton dgag, y a-t-il des
collines comme celle-ci dans les environs de la Mecque?"

A la grande surprise de Mlle Ferray, Raymond, sans que son visage
traht la moindre motion, commena de dcrire La Mecque  miss Rovel;
des saints lieux il la conduisit dans l'Ymen sans avoir l'air de se
souvenir que le pays o crot le cafier est celui o poussent les
rves dcevants et les esprances fleuries qui ne portent point de
fruits. Dans le dessein de lui mieux expliquer son itinraire, prenant
sa robe pour une carte de l'Arabie, il promenait son doigt sans s'en
apercevoir sur les carreaux de sa manche; mais miss Rovel s'en aperut
trs-bien.

Le lendemain,  son rveil, Meg crut apercevoir dans sa glace le minois
chiffonn de Mme de P... Elle regardait ce fantme en riant, comme on
regarde une rivale humilie et vaincue. "Tu m'avais mise au dfi,
dit-elle  demi-voix; ce n'est pourtant pas plus difficile que cela."
Puis elle s'lana hors de son lit, et, s'habillant, elle faisait des
gambades dans sa chambre. Il lui semblait qu'elle venait de gagner un
pari, qu'un champ de bataille lui tait demeur. Soudain une ide lui
vint, et il se trouva qu'elle n'tait pas heureuse. Il est dans le
caractre des femmes, surtout quand elles n'ont pas encore dix-sept
ans, de pousser leurs victoires  outrance; il arrive parfois qu'elles
ont sujet de s'en repentir.

Lorsque la cloche du djeuner sonna, Raymond et sa soeur, tant
descendus dans la salle  manger, n'y trouvrent point Meg, qui 
l'ordinaire les y prcdait. On l'envoya qurir dans sa chambre, elle
n'y tait pas. L'inquitude les prit, ils sortirent, appelrent; Meg ne
rpondit point. Pensant qu'elle s'tait endormie dans le grenier  foin
qu'elle visitait quelquefois, Mlle Ferray alla l'y chercher. De son
ct, Raymond traversa le verger, descendit au bord du ruisseau. Un
orage l'avait grossi, il roulait des ondes troubles et limoneuses. En
arrivant prs d'une anse o l'eau tait assez profonde pour qu'un
adulte y perdt pied, Raymond aperut, accroch  la quenouille d'un
roseau, le grand chapeau de paille de miss Rovel. Un cri sourd lui
chappa; il plongea brusquement, s'en alla fouiller de ses deux mains
dans la vase et les algues du fond. Comme il remontait  la surface
pour reprendre haleine, il entendit un grand clat de rire. Il leva les
yeux et avisa Meg niche dans les branches d'un frne o il n'avait
point su la dcouvrir.

"Quel plongeur et quel nageur!" s'cria-t-elle, allongeant vers lui son
bec d'oiseau.

Deux secondes suffirent  Raymond pour sortir du ruisseau et  Meg pour
se laisser dvaler au bas de son arbre. Ils se trouvrent en prsence
l'un de l'autre, se regardant les yeux dans les yeux.

"Excusez-moi, monsieur, lui dit-elle rouge d'motion. J'tais curieuse
de savoir quelle figure vous feriez, s'il vous arrivait de me croire
morte."

A ces mots, elle fit un geste comme pour lui prendre la main. Raymond
la regarda d'un air si terrible qu'elle eut peur et recula. Il tait
furieux, non d'avoir pris inutilement un bain froid, mais de
l'impertinence de miss Rovel et du pouvoir qu'elle s'imaginait s'tre
acquis sur son coeur. Dans la petite fille, il venait de reconnatre la
femme, c'est--dire l'ennemi, le tyran, l'obscure, fatale et insolente
domination qu'il avait jur de ne plus subir. Son premier mouvement,
fort draisonnable, fut d'arracher un scion de frne, de le dpouiller
de ses feuilles, de lever en l'air cette houssine improvise. Il eut
honte de son emportement, il russit  sourire. "Miss Rovel, dit-il 
Meg avec assez de calme, les petites filles font quelquefois de grandes
sottises qui mriteraient le fouet; mais il faut bien leur en faire
grce quand elles ont l'adresse de porter des robes longues."

L-dessus, il lui tourna les talons sans qu'elle et la force de le
retenir ni de le suivre, ni de lui dire un seul mot. Immobile,
ptrifie, elle contemplait d'un oeil constern, comme Perrette, les
dbris de son pot au lait. L'vnement avait tromp son attente avec
une cruaut sans pareille, et ce qui venait de se passer ne ressemblait
gure  la belle scne de roman qu'elle avait machine dans toute la
candeur de son me. Elle s'tait flatte de voir un homme perdu, se
jetant  ses pieds, s'criant: "Ah! miss Rovel, vous jouer ainsi de mon
coeur! Ne saviez-vous donc pas que je vous adore et que je serais
incapable de vous survivre?" L'homme tait rest debout sur ses deux
pieds, et lui avait dit d'un ton de magister: "Miss Rovel, vous mritez
le fouet; je consens  vous en faire grce." Quel mcompte! quelle
mortification! Soudain convertie en dfaite, sa victoire s'enfuyait 
vau-de-route.

Mme de Svign disait que, lorsqu'elle avait fait une sottise, elle n'y
cherchait pas d'autre invention que de la boire. C'est de quoi Meg ne
s'avisa point. Elle tait outre de dpit; elle dcida que l'outrage
qui venait de lui tre inflig criait vengeance et qu'elle se
vengerait. Elle songea d'abord  se noyer tout de bon; mais elle fit la
rflexion trs-sense que cette solution serait plus dsagrable 
elle-mme qu' M. Raymond Ferray, qui en serait quitte pour supporter
les frais de son enterrement. C'est lui qu'elle et voulu noyer, et ce
projet n'tait pas d'une excution facile. Elle se promit de saccager
ses espaliers, d'anantir ses serres, d'empoisonner son puits, de
mettre le feu  son grenier  foin, dt l'incendie gagner la maison et
cet homme odieux prir dans les flammes.

La rage au coeur, elle remontait lentement le verger. Tout  coup elle
entendit sur la route le roulement d'une voiture qui s'arrta devant la
grille. Elle fut bien tonne quand elle en vit descendre Pamla fort
dcemment vtue. La ngresse s'avana vers elle d'un pas cadenc, la
tte haute, comme il appartient  l'innocence injustement perscute
qui a fait justice de la calomnie.

"Toi, Pamla! s'cria Meg. D'o peux-tu bien sortir?

--De Lucerne, rpondit-elle, d'auprs de madame votre mre."

Pamla ne mentait point. Aprs avoir t chasse de l'Ermitage, ne
sachant que faire de sa personne, un peu dtrompe sur l'article des
marquis, elle n'avait rien imagin de mieux que de se mettre  la
poursuite de lady Rovel. Comme elle avait beaucoup de flair, le hasard
la secondant, elle avait fini par la rattraper  Lucerne. Lady Rovel
venait de passer six mois dans une petite rsidence d'Allemagne, o
elle avait suivi un homme charmant auquel deux millions d'hommes bien
disciplins obissaient par une habitude sculaire; cet homme, aprs
lui avoir plu infiniment, lui avait paru souverainement dplaisant.
Pour se consoler de sa nouvelle mprise, elle avait rsolu de passer
l't au bord du lac des Quatre-Cantons, dans une villa trs-simple 
la fois et trs-luxueuse, dans une tranquillit trs-agite et dans une
solitude qui ne devait pas tarder  tre trs-peuple. En rencontrant 
Lucerne Pamla, elle s'tait ressouvenue trs-nettement d'avoir laiss
sa fille  Genve, chez des gens dont elle avait oubli le nom, et, la
ngresse l'ayant aborde avec quelque embarras, elle en avait conclu
que sa fille tait morte, ce qui lui causa un tressaillement
douloureux. Ds qu'elle se fut rendue matresse de ses nerfs, elle
apprit de Pamla que sa fille tait encore en vie, mais qu'elle tait
trs-malheureuse  l'Ermitage, qu'on l'y maltraitait, que sa fidle
camriste, ayant os reprocher ses durets  M. Ferray, avait t
impitoyablement congdie. Elle crut sans difficult  ces rapports,
l'indiffrence tant facile  persuader; mais l'indiffrence de lady
Rovel tait fort passionne, elle dclara qu'elle ne pouvait se passer
de sa fille, qu'elle entendait rentrer immdiatement en sa possession,
qu'elle allait partir pour la chercher. Comme elle montait en wagon, on
lui reprsenta que le temps tait propice  une promenade sur le lac.
Pour tout concilier, elle avait dpch la ngresse avec l'ordre exprs
de ramener Meg dans les vingt-quatre heures.

"O que tu ailles, s'cria Meg, qui se cramponnait  la robe de Pamla,
ft-ce au diable, ft-ce chez le marquis de Boisgent, je te somme de
m'emmener avec toi. Si je restais ici trois heures de plus, j'y ferais
quelque sclratesse.

--Vous vous ennuyez beaucoup?

--A mourir.

--Cela se rencontre bien, mademoiselle. Lady Rovel m'envoie vous
chercher. Je lui ai fait comprendre que vous finiriez par vous paissir
tout  fait chez ces petits bourgeois.

--Marquise de Boisgent, c'est Dieu qui t'envoie!" fit Meg en
l'embrassant.

Pendant ce temps, Raymond, aprs s'tre chang, racontait  sa soeur la
belle invention de miss Rovel et le plongeon qu'il avait fait dans le
ruisseau. Suivant sa coutume, Mlle Ferray entra dans son ressentiment,
confessa que cette petite avait des lubies impardonnables, ajoutant que
toutefois il fallait les lui pardonner, parce qu'en dpit de ses
draisons elle avait beaucoup de coeur. Ce fut le moment que choisit
Meg pour entrer comme un coup de vent dans le salon. La face rayonnante
de joie, elle s'exclama: "Quel bonheur, monsieur! quel coup de fortune,
mademoiselle! Maman veut me ravoir, et avant que le soleil soit couch,
j'aurai quitt pour jamais cette triste maison." Cela dit, elle courut
 sa chambre, o, vidant en un tour de main les armoires, elle jeta
ple-mle toutes ses nippes dans ses malles.

Raymond lana un sourire  sa soeur: "Voil qui t'apprendra, ma chre,
lui dit-il,  te porter caution pour un coeur qui n'existe pas."

Que ce coeur existt ou non, ce fut avec un profond chagrin que Mlle
Ferray prit connaissance de la lettre que Pamla lui remit. Cette
lettre tait courte. Une ligne avait suffi  lady Rovel pour remercier
M. et Mlle Ferray des bons soins qu'ils avaient donns  sa fille
pendant prs d'une anne; une seconde ligne tait destine  les prier
de lui renvoyer incontinent cette fille adore, qui tait ncessaire 
son bonheur. Ici s'ouvrait une parenthse, laquelle signifiait  peu
prs: "Combien vous dois-je?"

"Dclarez de notre part  lady Rovel, dit Raymond  la ngresse aprs
avoir lu  son tour, que nous serons  jamais ses obligs, si jusqu'au
jour de notre mort nous n'entendons plus parler d'elle, ni de sa
charmante fille, ni de quoi que ce soit qui les concerne l'une ou
l'autre."

En moins d'une heure, Meg eut fait et boucl ses malles. Pendant qu'on
les attachait derrire la voiture, elle descendit en chantonnant sur la
terrasse, o Raymond fumait son cigare. Se campant  quelques pas de
lui et promenant au nord et au midi ses regards, qui n'taient pas
tendres: "Adieu, maison, s'cria-t-elle, o, comme l'affirme la docte
Pamla, l'esprit et le coeur s'paississent! adieu Homre, l'astronomie
et tous les grands hommes de Plutarque! adieu, grenier  foin que
j'avais jur d'incendier! Adieu, ruisseau, dont les crevisses
m'taient si chres que j'ai voulu leur donner un homme  manger!
Adieu, temple de la science et de l'ennui, o l'on ne peut faire un
pas, ni rire, ni chanter, ni ouvrir la bouche, ni remuer les cils, sans
courir le risque de recevoir les trivires!"

Comme elle terminait son discours, elle aperut Mlle Ferray, qui,
debout sur le seuil de la maison, attachait sur elle des yeux pleins de
larmes et de reproches. Elle s'attendrit, s'lana vers la bonne
demoiselle, la saisit par la taille, la baisa sur le front en lui
murmurant  l'oreille: "Je vous aime bien, miss Agathe; mais,
voyez-vous, il y a des choses que vous ne pouvez pas comprendre et
qu'au surplus je ne saurais pas vous expliquer." Puis, se tournant vers
Raymond: "Monsieur, votre servante." L'instant d'aprs, elle montait en
voiture, et le cocher toucha.

"Qu'as-tu donc  te dsoler, ma bonne Agathe? dit Raymond  sa soeur.
Tu devrais remercier ta chre Providence, qui nous dlivre d'un fier
embarras."

Quoi que son frre pt lui dire, Mlle Ferray tait la personne la plus
afflige du monde. Ds qu'il se fut loign, elle fondit en larmes. En
dpit de tout, elle aimait tendrement miss Rovel, et on ne refait pas
son coeur. Elle se demandait avec pouvante ce qu'allait devenir cette
enfant, dont elle s'tait promis de faire une honnte femme. Elle
pleurait Meg, elle pleurait aussi une chimre qu'elle s'tait plu 
bercer dans son coeur: depuis quelque temps, elle caressait plus que
jamais la douce pense que miss Rovel lui avait t envoye du ciel
pour distraire son frre de ses sombres ennuis, peut-tre pour l'en
gurir tout  fait. Comme son imagination allait trs-vite et
trs-loin, elle en tait venue  se figurer que le cas chant, les
circonstances et les dieux aidant, il pourrait bien se faire, il
pourrait bien arriver que Meg et Raymond... Hlas! Meg tait partie,
rien ne pouvait plus arriver. Elle demeura longtemps devant la grille,
contemplant d'un oeil humide les empreintes qu'avait laisses dans la
poussire du chemin la voiture qui venait d'emporter Meg et le plus
beau de ses rves, et, pour la premire fois de sa vie elle se prit 
chercher querelle  sa chre Providence, qui lui avait fait banqueroute.

Tandis que Mlle Ferray s'abandonnait  sa douleur, Raymond s'tait
retir dans son cabinet de travail. Comme si rien ne se ft pass, il
alla prendre sur un rayon de sa bibliothque le _De rerum natura_.
L'dition qu'il prfrait entre toutes et dont il se servait d'habitude
tait le Lucrce d'Havercamp, _cum notis variorum_, magnifique
in-quarto magnifiquement reli. A peine l'eut-il dans ses mains, il
constata que le prcieux billot venait d'essuyer un indicible, un
irrparable affront. Ici une page indignement chiffonne, gratigne,
comme par les griffes d'un lutin; l une autre page chamarre de pts
d'encre, ailleurs un feuillet en lambeaux, plus loin un autre arrach,
il en manquait trente au milieu du volume, cinquante  la fin. C'tait
un massacre.

Raymond croyait rver. Ce qui lui prouva clairement qu'il ne rvait
point, c'est qu'ayant lev les yeux au plafond pour le prendre  tmoin
de ce qui lui arrivait, il dcouvrit sur le trumeau qui surmontait sa
chemine une grande inscription, charbonne d'une main fivreuse. Elle
tait ainsi conue: _Mr. Raymond Ferray is a prodigious great
book-worm; I hate him, and I shall he revenged of him_.

Comme Raymond savait l'anglais, il ne put douter que l'inscription ne
signifit: "M. Raymond Ferray est un prodigieux pdant; je le hais, et
je me vengerai de lui."


V


Raymond Ferray s'tait promis qu'au bout de trois jours il aurait
entirement oubli l'existence de miss Rovel; mais il dcouvrit que,
malgr son flegme apparent, il tait en colre, et que la colre
n'oublie pas. Il lui arrivait souvent de se rappeler que pendant prs
d'une anne il avait log sous son toit une jeune fille bizarre,
laquelle, s'tant mis en tte de lui plaire, avait paru prfrer  tout
autre amusement le plaisir de se promener et de causer avec lui. Il se
souvenait que lui-mme avait pris got  ces causeries et  ces
promenades, que cette jeune fille tait devenue la plus agrable de ses
habitudes,--et quand une habitude a de longs cheveux blonds, la joue
en fleur, le rire tincelant de la jeunesse, il en cote toujours un
peu d'y renoncer. Il se souvenait enfin que cette mme blonde avait eu
l'audace de tenter sur lui une exprience fort impertinente, que,
furieuse de n'avoir pas russi, elle tait partie brusquement en lui
faisant des adieux peu courtois et aprs avoir massacr le plus beau
livre de sa bibliothque. Il ne pouvait revoir ce qui lui restait de
son Lucrce d'Havercamp, Leyde 1725, sans s'indigner contre les mains
effrontes qui avaient attent  son bien. Ce forfait tait, selon lui,
le trait d'une vilaine me, et comme c'est l'ordinaire que nos chagrins
s'enchanent les uns aux autres aussi troitement que les grains d'un
chapelet bien enfil, l'Havercamp le faisant penser  Mme de P..., il
englobait dans le mme anathme toutes les femmes, brunes ou blondes,
qu'elles eussent dix-huit ou trente ans, comme des tres malfaisants
qu'un homme de coeur doit tenir  distance de sa vie et de sa pense.
Il se promettait donc de ne plus songer  miss Rovel, et il y pensait
vingt fois le jour. En revanche, il n'en parlait jamais et ne souffrait
pas qu'on lui en parlt. Mme Ferray avait d se le tenir pour dit et
garder pour elle ses regrets. Le temps ne les diminuait point; chaque
jour, elle sentait davantage le vide qu'avait laiss dans sa maison le
dpart de Meg. Elle maudissait cette chre ingrate, ce coeur qui
rompait si facilement ses attaches; mais il y avait de la tendresse
dans ses maldictions. Toutefois, deux mois entiers s'tant couls
sans que miss Rovel et daign lui donner aucun signe de vie, son bon
sens l'obligeait de confesser que, si miss Rovel avait du coeur, elle
en avait bien peu.

Il ne faut dsesprer de rien. Un jour que Mlle Ferray brodait au salon
tte  tte avec son frre, qui lisait un trait de Darwin, comme elle
le questionnait sur sa lecture, il lui exposa la doctrine du clbre
naturaliste anglais touchant la facult que possdent les tres vivants
de s'adapter insensiblement au milieu dans lequel la nature ou les
circonstances les ont placs. Elle avait l'habitude de tout rapporter 
l'objet de ses proccupations; aussi la thorie de Darwin l'attrista.
Elle se dit qu'il en tait des mes comme des plantes et des animaux,
que l'air qu'elles respirent dcide de leur destine, que, si la
Providence avait voulu que miss Rovel devnt une honnte femme, elle
aurait d la laisser  l'Ermitage, sous la garde de Mlle Agathe Ferray.
Elle priait le ciel de vouloir bien lui expliquer ses mystrieux
desseins, quand sa femme de chambre lui remit une lettre. A peine
l'eut-elle approche de ses yeux, elle rougit d'motion, et, la
glissant dans sa poche, elle attendit d'tre seule pour la lire. Cette
lettre tait ainsi conue:


"Lucerne, 2 septembre.


"Chre miss Agathe, je vous avais crit, il y a prs d'un mois, pour
vous dclarer avec humilit et contrition que j'tais honteuse,
extrmement honteuse, d'avoir t si peu aimable, si peu gracieuse, si
peu gentille en vous quittant. Comme je traversais le salon pour porter
ma lettre  la poste, il s'est trouv que maman causait avec un quidam.
Vous m'avez souvent rpt que les jeunes filles peuvent s'instruire
par les conversations autant que par les livres. Or maman disait  son
quidam que la vie est courte et qu'il n'y a pas de temps plus mal
employ que celui que nous donnons au repentir. "Je le crois bien,
a-t-il rpliqu, il nous en reste dj si peu pour pcher." A-t-il
voulu dire pcher ou pcher? Je n'en sais trop rien, car il aime
beaucoup  pcher des truites dans le lac; mais il se pourrait aussi
que ce ft un grand pcheur. Le fait est que ma lettre m'a paru inepte,
que je l'ai dchire, et que le jour mme j'ai pch une truite avec le
quidam. Si c'est un pch, je m'en confesse; mais srement je n'en
commettrai pas d'autre avec lui. C'est un blond fadasse; vous savez que
ce n'est pas ma couleur.

"Je ne vous aurais jamais crit, chre miss Agathe, si je n'avais
dcouvert que je ne puis me passer d'avoir de vos nouvelles. Il m'en
faut ds demain. _I will_, miss Agathe, _I will_. Je veux apprendre que
vous tes en vie et que vous ne pouvez vous consoler de ne plus me
voir. Si vous me faites cette dclaration en joli style, je vous dirai,
pour vous rcompenser, que je regrette par moments d'avoir chiffonn,
macul, lacr certain livre que certain loup-garou aimait comme la
prunelle de ses yeux. Que voulez-vous? Dame! j'tais en colre, et
quand on est en colre, on chiffonne, on macule, on lacre. Comme il
doit me dtester, ce loup-garou! Je gagerais qu'il pleure nuit et jour
son bouquin bien-aim. Voyez comme je suis bonne, comme j'ai le coeur
sensible. J'ai pri maman, qui a les bras longs, de donner des ordres
pour qu'on m'en retrouve quelque part un autre tout pareil, et vous
pouvez compter que je ne le garderai pas pour moi;--il faut savoir se
priver dans l'intrt de ses amis. Ce que j'en fais, c'est pour
l'acquit de ma conscience, quoiqu'elle ne me gne pas beaucoup; elle
est bonne fille, et nous avons rarement ensemble un mot plus haut que
l'autre. Aussi croirez-vous sans peine qu'elle ne m'empche pas de
m'amuser royalement  Lucerne. Cette jolie ville a t invente pour
cela. Maman y tait venue chercher la solitude, et son salon ne
dsemplit pas. Ce ne sont qu'allants et venants, tous bien faits, bien
cravats, bien friss, sentant le musc ou le benjoin, polis, galants,
daignant la plupart prter quelque attention  miss Rovel, s'apercevoir
que ses yeux ne sont pas les premiers yeux venus, sans qu'aucun se soit
avis jusqu' cette heure de la menacer du fouet. Je m'occupe d'eux les
jours de pluie; le reste du temps, je rame ou je nage, deux jolies
faons de faire son chemin dans le monde. Je crois en vrit, miss
Agathe, que le parfait bonheur consiste  tre poisson. Ce n'est pas
l'ide de Pamla, qui me sert de bardot; la pauvre fille n'a pas encore
tout  fait dgorg son marquis.

"Mais savez-vous ce que j'ai vu de plus beau  Lucerne? C'est maman. En
la revoyant, j'ai t transporte, blouie, et je ne me lasse pas de la
contempler. Quels yeux! quelles paules! quels bras! Les miens sont en
comparaison de vraies pattes de sauterelle. Mon Dieu! que ce doit tre
amusant d'tre belle comme cette adorable maman! Si je l'adore, elle me
rend un peu la pareille. Elle prtend que je me suis horriblement
ennuye  l'Ermitage, que M. Ferray ne pouvait me souffrir, qu'il m'a
fait subir mille vexations, mille avanies. Je n'en rabats que la
moiti, car, pour me ddommager, elle m'a promis que d'ici  trois mois
elle ne me refuserait rien et ne me gronderait de rien.

"Si vous voulez me gronder, miss Agathe, vous avez le champ libre; mais
n'abusez pas de la permission. Une jolie moue peut avoir son charme, la
grognerie enlaidit toujours un visage. Grondez-moi donc avec grce et
belle humeur. Surtout n'allez pas dire au loup-garou que je vous cris;
ce vilain homme vous empcherait de me rpondre, et je veux avoir de
vos nouvelles. Quant aux siennes, donnez-m'en, ne m'en donnez pas, cela
m'est gal. Miss Agathe, miss Agathe, aprs maman et les poissons, vous
tes srement ce que j'aime le plus au monde."


A cette ptre, qu'elle relut souvent, non sans hocher quelquefois la
tte, Mlle Ferray fit une rponse pleine d'affectueux reproches, de
bons avis et de sages conseils. Peu aprs, elle reut une seconde
lettre.


"Lucerne, 23 septembre.


"Vous tes donc en vie, mademoiselle? J'en suis charme;--mais trop
de morale, miss Agathe, un peu trop de morale! Dix brasses de fond;
j'ai perdu terre, barbot et failli me noyer. Pour vous punir, je veux
vous raconter deux petites histoires, qui sans doute vous
scandaliseront beaucoup. J'ai toujours aim  vous scandaliser; quand
je vous parlais de certaines choses ou de certaines gens, vous aviez
une faon de froncer le bout du nez qui faisait mes dlices.
M'coutez-vous, mademoiselle?

"Avant-hier, nous sommes alls en barque jusqu' Gersau. Jeunes et
vieux, hommes et femmes, nous tions cinquante, ou il ne s'en faut
gure; c'tait une fte que le duc de B... donnait  maman.
Figurez-vous le plus beau temps du monde, un lac frisott qui parlait
tout bas, une grande barque ponte, des drapeaux et des flammes
partout, des bateliers aussi pavoises que leurs mts, des jonches de
fleurs, un air parfum, trois harpes, quatre violons et deux hautbois,
une collation merveilleuse, des vins blancs, des vins roses, des vins
paillets, qui moussaient comme mon coeur, miss Agathe, comme mon coeur.
Le vin, les fleurs, la musique,--quand nous arrivmes, j'tais un peu
folle, et je croyais voir danser les montagnes; il parat que cela leur
arrive. Nous dbarquons, on fait la haie pour nous regarder. Voil
qu'un homme essouffl fend la presse pour venir  nous. Il tait de
noir habill, portait un grand chapeau  bords rabattus. C'tait un
missionnaire wesleyen, ainsi appelle-t-on ce genre d'animaux. D'un air
rsolu, il se plante devant maman, lui barre le passage. On veut
l'carter, elle fait signe qu'on ne le drange point. Il tousse une
fois, deux fois, et entame une harangue o il tait question de
beaucoup de choses, de la brivet de la vie, de la vanit des
plaisirs, des bons et des mauvais exemples, de l'me immortelle, de la
grce efficace, du jugement dernier, de l'enfer et du paradis;--j'en
passe, et des meilleures, ne vous ai-je pas dit que j'avais dans ce
moment les ides un peu confuses? En parlant, il tenait les yeux
baisss,  demi-clos. Maman le regardait d'un air fort doux, belle
comme un ange, avec un sourire capable de faire tourner la tte  tous
les missionnaires qui en ont une. Celui-ci s'avise de rouvrir les yeux,
de les lever; il aperoit cette beaut, ce sourire, perd le fil de son
sermon, s'embarrasse, balbutie, demeure court. Maman continuait de
sourire: "Je vous remercie de vos excellentes intentions, lui dit-elle
en lui tendant la main; mais que voulez-vous? nous n'aimons pas la vie
bte." L-dessus elle l'invite  dner. Le pauvre homme ne trouve pas
un mot, fait le plongeon, disparat. Miss Agathe, vos intentions valent
celles d'un wesleyen; mais m'entendez-vous? nous n'aimons pas la vie
bte.

"Autre chanson. Je suis alle hier soir  mon premier bal, un grand bal
par souscription dans les grands salons du grand Htel national. Maman
avait refus d'abord de m'y conduire sous prtexte que je suis trop
jeune, qu'on ne danse pas si matin. Je lui ai rpliqu que dans dix
mois et vingt jours j'aurai dix-huit ans, qu'au surplus elle m'avait
solennellement promis de ne me rien refuser. Elle a t prise. Vous
dire ce que j'prouvai en entrant dans cette grande salle claire _a
giorno_,... ce fut bien autre chose que sur la barque ponte. Une folie
s'empara de moi; par intervalles, je rongeais avec fureur le bout de
mes gants, et maman me regardait de travers pour m'avertir que cela ne
se pratique pas dans le grand monde. Le bal s'ouvre, je m'accroche au
bras d'un joli prince russe, qui est un valseur accompli; il s'tait
charg de patronner mes dbuts.

"Si vous n'avez jamais vals, miss Agathe, vous n'avez jamais vcu.
Arrosez vos plates-bandes, mes bonnes gens, mais ne parlez de rien, car
vous ignorez tout. Tourner en rond, la tte  moiti perdue, voil la
vie; le reste ne vaut pas la peine qu'on en parle. Il me semblait qu'un
tourbillon venait de m'emporter au dixime ciel. Tout  coup je pousse
un cri. C'tait bte; mais, si je n'avais pas cri, je tombais morte.
Mon prince russe s'arrte, s'inquite, s'enquiert. Je ne pouvais pas
lui rpondre que j'avais cri par excs de joie; j'ai prtendu que le
pied m'avait tourn, que ce n'tait rien, et nous nous sommes envols
de plus belle. Arrosez vos plates-bandes, vous dis-je, mais sachez que
partout ailleurs qu' l'Ermitage on prend miss Rovel au srieux,
qu'hier elle a fait sensation, qu'elle tait entoure, admire,
courtise, qu'on se disputait ses regards et une petite place sur son
carnet. Misricorde cleste! j'ai dit  mes adorateurs bien des
sottises, miss Agathe,--car je ne savais plus o j'en tais, et je
laissais partir tout ce qui me passait par l'esprit. Cependant notre
vertu n'a point souffert; quand ces messieurs essayaient de
s'manciper, je les regardais avec de grands yeux candides, et ils
demeuraient court, comme le wesleyen.

"Apprenez pour votre gouverne, miss Agathe, qu'il est des hommes qu'il
faut contenir, et d'autres qu'il est bon d'encourager. Cela est vrai
surtout des barons allemands, lorsqu'ils sont trs-blonds et
trs-timides. Il en est un qui a de grands yeux rveurs et ne dit
jamais rien; on l'a surnomm une romance sans paroles. Je le rencontre
quelquefois au bord du lac, il s'arrte pour me saluer et devient aussi
pourpre que la barrette d'un cardinal. Hier, aprs m'avoir mang des
yeux pendant la moiti de la nuit, sur les quatre heures il prend son
courage  deux mains et me demande une polka. Pour le contenter, j'ai
fait faux bond  quelqu'un; je me piquais de faire parler cette
romance. Je fus coquette, provocante. Ma coiffure se dfait, je passe
dans un petit cabinet pour la raccommoder. Tandis que, debout devant
une glace, je me rajuste lentement, la romance changeait  tout moment
de couleur, et enfin, n'y tenant plus, elle murmure tout bas  mon
oreille qu'elle m'adore. "Monsieur, lui repartis-je, on ne dit ces
choses-l qu' genoux." Le nigaud me prend au mot. Je pars d'un clat
de rire, maman parat, voit un homme  mes genoux, se fche tout rouge.
Je lui ai rappel qu'elle m'avait promis de ne pas me gronder. Elle a
t encore prise.

"La morale, miss Agathe, c'est beau, mais c'est confus, c'est
embrouill. Le plaisir est bien plus clair, et je connais un loup-garou
qui prtend que ce qu'il y a de plus prcieux ici-bas, c'est une ide
claire. Quand je m'amuse, il n'y a pas moyen d'en douter. C'est gal,
dites-moi bien ce que vous pensez de mes histoires, et querellez-moi,
--le plaisir except, rien n'est plus amusant qu'une querelle. Miss
Agathe, je vous dclare qu'aprs maman et la valse vous tes ce que
j'aime le plus au monde; dcidment les poissons ne viennent qu' la
queue."


Mlle Ferray frona plus d'une fois le bout du nez en lisant cette
seconde lettre. Elle y fit la rponse que voici:


"Ce que je pense de vos histoires, ma chre enfant? Il me semble
d'abord que les missionnaires wesleyens sont moins ridicules que vous
ne le dites. Celui dont vous me parlez, que son discours ft bon ou
mauvais, a d faire quelque effort de courage pour le dbiter. Or
j'admire toujours le courage, et je ne me moque jamais de ce que
j'admire.

"Il me semble aussi que je ne sais pas trop ce qu'il faut entendre par
la _vie bte_. Si faire passer ses devoirs avant ses plaisirs est le
fait d'une oie, je suis du parti des oies, et je serais fire d'tre
admise dans la basse-cour.

"J'estime que, si le parfait bonheur consiste  tourner en rond, la
tte perdue, il faut l'aller chercher parmi les toupies. Vous placiez
plus haut votre idal, miss Rovel, quand vous dcrtiez que le
souverain bien est d'tre poisson. Les truites, tant que faire se peut,
s'appliquent  conserver la tte que le ciel leur a donne, et soyez
sre que le ciel ne nous donne pas une tte pour que nous la perdions.

"Je crains que vous n'ayez tort de dire  vos danseurs tout ce qui vous
vient  l'esprit. Je lisais l'autre jour dans un livre fort bien crit
que rien ne rafrachit plus le sang que le souvenir d'une sottise qu'on
n'a pas dite.

"Je pense enfin que les sottises qu'on fait sont encore plus
regrettables que celles qu'on dit. C'est en faire une grosse que de
prendre plaisir  voir un homme  genoux. Il est certain, avr,
patent, que vous avez de beaux yeux, miss Rovel. En doutez-vous, que
vous teniez  le prouver?

"Aprs avoir mdit votre lettre, j'ai rv d'une jolie barque qui
descendait rapidement au fil de l'eau. J'ai eu peur; je me dfie des
rivires, des bas-fonds, des remous, des brisants. Je vous en supplie,
que votre bon sens aille bien vite s'asseoir au gouvernail. C'est le
pilote que je vous souhaite, bien entendu que le bon sens consiste, non
 se refuser les plaisirs permis, mais  savoir bien exactement ce que
valent toutes les marchandises de ce pauvre monde, choses et hommes,
btes et gens.

"Vous voil quitte de mes longues morales. Il ne me reste plus qu'
vous dire que je vous aime de toutes mes forces. Cette maison a un air
de chagrin, de langueur, de dlaissement; les mouches mme s'y
ennuient. Mes rosiers, que vous n'admirez plus, les arbres du verger,
le ruisseau, tout le monde ici vous regrette;--l'Ermitage se souvient
d'une demoiselle qui ressemblait parfois  une vapore et qui ne
laissait pas de raisonner trs-juste quand elle voulait bien s'en
donner la peine et rsister  ses fantaisies. Ma chre blonde, aprs
mon frre vous tes ce que j'aime le mieux. Hlas! je ne viens dans
votre coeur qu'aprs la valse;  peine ai-je le pas sur les poissons.
Il faut avoir plus de dix-sept ans pour deviner le prix d'une amiti
sincre, ft-elle un peu grondeuse; vous y viendrez, ma belle. En
attendant, je baise tendrement vos cheveux blonds. Vous avez du got
pour les romances sans paroles, tchez d'en avoir un peu pour les
paroles sans romance; cela m'encouragerait  vous crire. Votre vieille
amie, qui boite plus bas depuis qu'elle n'a plus le plaisir de vous
voir."


Mlle Ferray fut prs de six semaines sans avoir des nouvelles de Meg.
Ce long silence l'inquita; elle se livrait aux plus sombres
imaginations et mettait tout au pis: la barque avait touch ou
peut-tre chavir. Elle crivit plusieurs fois; point de rponse. Le
chagrin la rongeait; son frre s'en aperut, l'interrogea, elle
s'ouvrit  lui de ses alarmes. Il ne fit qu'en rire: "Eh! bon Dieu, que
t'importe, ma chre, lui dit-il, qu'il y ait dans le monde une coquette
de plus ou de moins?" Cela importait si fort  Mlle Ferray qu'elle
supplia son frre de l'autoriser  partir pour Lucerne. Il la refusa
d'un ton qui ne souffrait pas de rplique. Enfin elle reut la lettre
que voici:


"Luceme, 3 novembre.


"Excusez-moi, mademoiselle, d'avoir t si longtemps sans vous crire.
Je reviens d'un long voyage, je suis descendue par un grand trou noir
dans un pays que vous ne connaissez pas. On y voit des choses fort
curieuses, entre autres cette fameuse barque de Caron, que M. Ferray
m'avait dcrite au naturel certaine aprs-midi que le ciel tait
gristre et que nous travaillions ensemble  greffer un pommier. Tout
en s'occupant de son arbre, il daignait me greffer un peu, moi aussi.
Qu'elles ont mal pris, toutes ces boutures! C'est que le jardinier ne
m'aimait pas, et qu'on ne greffe bien que les arbres qu'on aime. Le
pommier se porte mieux que moi. Je le vois d'o je suis, ainsi que ce
ciel brouill. A l'autre bout du verger, un gros corbeau sautillait
dans l'herbe frachement coupe; je le vois aussi.

"Mais il s'agit bien de pommiers! Je vous disais que j'ai contempl
Caron. Il m'a dit que ses passagers taient au complet, qu'il avait sa
charge, de repasser plus tard. Je suis remonte par mon trou noir, et
me voici. Salut, bonnes gens! Nettoyez vos lunettes, c'est bien moi.

"Au diable la mythologie, miss Agathe! Je sors d'une petite vrole
confluente, effroyable, tout ce qu'il y a de plus effroyable. On me
croyait perdue, au dire des mdecins, c'est un miracle que j'en
rchappe. Le premier jour, maman voulait vous crire pour vous prier de
venir me soigner; j'y ai mis bon ordre. Vous tes si folle! vous auriez
t capable d'accourir. La premire des vertus, miss Agathe, est la
prudence. De tous mes danseurs, il n'en est pas un qui ait os
seulement se hasarder dans l'antichambre pour s'informer si j'tais en
vie; ils laissaient leur carte chez le concierge, au bout du jardin, et
de se sauver! Pour tout l'or du monde, cette dinde de Pamla ne m'et
pas approche. Pauvre maman! que je lui ai caus de chagrin! De Gersau,
o elle s'tait enfuie, elle se faisait envoyer trois fois le jour le
bulletin de ma sant. Elle tait au dsespoir, d'autant qu'elle tait
fort mal loge, dans une petite chambre o elle ne pouvait se
retourner, et dont les fentres s'ouvraient sur une curie. J'tais
bien heureuse de la sentir hors d'atteinte; si je lui avais donn mon
mal, si sa beaut en et souffert, que serais-je devenue? Il ne me
restait qu' me tuer. Miss Agathe, aussi sr que j'existe, vous seriez
venue; vous extravaguerez toute votre vie.

"Une nuit, j'ai bien cru que c'en tait fait, et, chose trange, cette
aventure ne me dplaisait point. J'avais dans la tte, dans le coeur,
comme une douceur vague; ma petite me se dtachait mollement de mon
corps,  la lettre je la sentais s'en aller, et je la laissais faire.
Il me semblait que je sortais de la vie comme d'un mauvais chemin,--pour
aller o? je ne sais, mais srement dans un endroit o il n'y a
point de cailloux. Ah! par exemple, ma convalescence m'a fait souffrir.
Quand on a tt de la mort, on s'aperoit que vivre est une fatigue.
Cela semble trs-simple et trs-facile, parce qu'on nous y accoutume
tout petits; une fois cette habitude rompue, c'est une affaire de la
reprendre.

"Ce que c'est que de nous, mademoiselle, et comme une petite vrole
confluente change en peu de temps toutes nos ides! J'ai retourn ma
lunette, je regarde par le gros bout, et mes plaisirs lucernois me
paraissent bien peu de chose, mes danseurs et les amis de maman de
petites poupes assez ridicules. Au contraire l'Ermitage fait  mes
nouveaux yeux l'effet d'un paradis; je suis tente de croire que la vie
bte consiste  n'y pas vivre, que le bonheur est l, quand on devrait
y recevoir le fouet soir et matin. Je suis poursuivie par une certaine
odeur de foin fan; il fleure comme baume, votre foin. Miss Agathe,
envoyez-moi une grande bote o vous aurez l'obligeance de fourrer la
plus belle crevisse du ruisseau, deux poires fondantes, un caillou
pris dans la brche de ce petit mur que j'aimais  dmolir, un flocon
de laine de votre tapisserie, un livre ou une livre de morale, trois
conseils, quatre gronderies, un peu de poussire que vous ramasserez
dans la bibliothque du loup-garou, tout juste assez pour me
barbouiller les doigts, et quelques brins d'herbe cueillis au pied du
pommier que nous avons si bien greff, lui et moi.

"Voil ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire. Ah! miss
Agathe, votre pauvre Meg... faut-il trancher le mot? la petite vrole
l'a dfigure, elle est extrmement marque, il y a des taies sur ces
yeux  qui l'Ermitage semble admirable, ses cheveux tombent, on ne la
reconnat plus, elle est devenue laide  faire peur. Maman est
consterne ou furieuse, comme il vous plaira; peu s'en faut qu'elle ne
me batte. Ce qui me tranquillise un peu, c'est que les mdecins me
donnent leur parole d'honneur la plus sacre que je puis encore en
appeler, que tout s'arrangera. Je connais une sage personne qui prtend
que tout finit par s'arranger. Si elle en a menti, je m'en irai voir 
Gersau le missionnaire wesleyen, peut-tre y est-il encore, je le
forcerai de m'pouser et nous convertirons ensemble les Achantis.

"Adieu, mademoiselle. Nous partons au premier jour pour Florence, o
nous passerons l'hiver. Si au moment du dpart ma laideur me fait
honte, je prierai qu'on me mette dans le wagon des chiens. Contez mon
malheur au loup-garou; il s'attendrira sans doute et me pardonnera mes
crimes. A propos, vous lui remettrez le paquet ci-joint; c'est tout ce
qu'on a pu trouver. J'avais massacr un volume, je lui en rends trois
presque aussi gros; il me semble qu'il me doit du retour. "


Trs-mue de cette lettre, Mlle Ferray courut la lire  son frre, et,
par la mme occasion, elle lui remit le paquet. A dfaut d'un Lucrce
d'Havercamp, il renfermait la superbe dition de Wakefield, Londres,
imprimerie d'Hamilton, 3 vol. in-4, 1796. Raymond avait plus d'une fois
convoit ce trsor sans pouvoir se satisfaire, assurment il gagnait au
change. Il n'eut garde d'en rien marquer, et fit taire galement la
piti que lui inspiraient peut-tre deux beaux yeux o il tait survenu
des taies, la touchante infortune d'une fleur surprise brusquement par
la gele. Il rpondit froidement  sa soeur qu'elle tait bien
inconsquente de jeter les hauts cris sur un accident qui devait lui
mettre l'esprit en repos: dcidment les femmes avaient la rage de
s'affliger de tout; cent fois elle s'tait inquite de la trop grande
beaut de miss Rovel, cent fois elle avait prvu que cette beaut
serait sa perte, elle devait tre ravie de la savoir en sret; au
surplus, avec sa dot cette laide trouverait toujours  se marier, et
n'en serait pas rduite  vangliser les Achantis. Mlle Ferray trouva
ces consolations bien dures. Une Meg dfigure, sans cheveux! Elle
reprochait  la Providence, avec qui elle tait en froid, d'avoir
commis un crime. Le bon Dieu avait-il le droit de lui allguer, comme
un simple mortel, que la fin justifie les moyens? Puisqu'il peut tout,
ne pouvait-il faire que Meg devnt parfaitement sage en restant
parfaitement belle? Mlle Ferray implora de nouveau la clmence de son
frre et la permission d'aller porter des consolations  sa chre
convalescente. Il la refusa encore.

Elle adressa  miss Rovel de longues ptres o elle rpandait son
coeur. Elle reut de Lucerne d'abord, puis de Florence, des rponses
courtes, d'un style contraint; on y sentait percer une inquitude amre
qui s'tait promis de se garder le secret. Ce genre de secrets est
toujours mal gard, et Meg habitait depuis deux mois et demi un
charmant palais lungo l'Arno quand elle crivit  Mlle Ferray ce qui
suit:


"Florence, 5 fvrier.


"Ne cherchez pas  me rendre l'esprance, mademoiselle. Les mdecins
sont des menteurs; je suis laide, et laide je resterai. J'ai beau faire
tous les raisonnements imaginables, je ne me console pas d'avoir t
belle et de ne l'tre plus, d'avoir t admire et de me voir condamne
 faire piti. On est trs-bon pour moi, on tche de me distraire, de
me tromper, de me donner le change; mais on me plaint, c'est pis que
tout. Je voudrais me cacher dans un trou de souris et y savourer le
bonheur de n'tre pas vue. Maman exige que je paraisse; elle prtend
qu'on s'accoutume  tout. Ah! mademoiselle, on ne s'accoutume pas 
faire piti. tre finie  dix-sept ans et demi!

"Ceci n'est rien; le mal est que maman veut  toute force me marier.
Elle me propose un parti ridicule et s'indigne que je ne l'accepte pas;
elle prtend que, comme me voil faite, je ne trouverai jamais rien de
mieux. Je rsiste, je me dbats, elle me traite de folle, me tourmente,
me perscute, et cela me rend bien malheureuse.

"Mon royaume pour un cheval, miss Agathe! Hlas! o est mon royaume? Je
ne possde plus que deux yeux tristes qui rgnent sur un visage dvast
et se souviennent vaguement de m'avoir vu des cheveux. Oh! mes cheveux
blonds! vous les avez contempls dans leur gloire, vous savez ce qu'ils
valaient. Faut-il vous dire de quoi j'ai besoin? D'un bon conseil et
d'un bon avocat. Il faudrait que quelqu'un qui aurait un peu d'amiti
pour moi se charget de faire entendre raison  maman et d'obtenir
qu'elle me laisse en repos,--car de lui cder, n'en parlons pas!
Plutt mourir!

"Tout m'est contraire, mademoiselle, tout se tourne contre moi. Mon
frre William, qui a toujours t un bon frre, s'est brouill avec
maman et ne peut plus me rendre le moindre service. Le printemps
dernier, il quitta la Barbade pour faire son premier tour d'Europe; il
vint nous faire visite  Lucerne. En me voyant, il se reprit de
tendresse pour moi; il m'interrogea, me confessa, me tana vertement
sur ce qu'il appelait mes tourderies et mes lgrets. Je lui montrai
vos lettres dont il fut charm. Par malheur, aprs m'avoir fait de la
morale, il se permit d'en faire  maman touchant l'ducation qu'elle me
donnait. Elle se fcha, le mit  la porte, lui dfendit de reparatre
jamais devant elle. La veille de notre dpart pour Florence, il revint
me trouver en cachette; il vit mon dsastre et je lui confiai mes
peines. Il me proposa de m'enlever, de me remmener  la Barbade; je lui
reprsentai que je me faisais une conscience de quitter maman contre
son gr ou  son insu. Il approuva mon scrupule. "Alors soumettez-vous,
me dit-il, car je ne puis vous tre bon  rien, je gterais encore plus
vos affaires en m'en mlant." Il ajouta... Mademoiselle, oserai-je vous
rpter ce qu'il ajouta? "Je ne vois dans ce monde, reprit-il, qu'un
homme  qui vous puissiez recourir, c'est celui qui vous a servi de
tuteur pendant un an. Il a le droit d'tre entendu dans votre cause; si
vous avez besoin de conseils et de secours, adressez-vous  lui.--Quel
homme! lui ai-je rpondu. Vous ne le connaissez pas, il a l'humeur
svre, et j'ai peur de lui. Il eut pour moi, il est vrai, une lueur
d'amiti, elle s'est bien vite teinte, et ma conduite  son gard n'a
pas t sans reproche." William me rpliqua que les grandes mes ne
sentent pas les petites piqres et qu'elles mprisent les petits
ressentiments. Il finit par me dire avec une tendresse un peu dure:
"Laide comme vous voil, Meg, qui n'aurait piti de vous? qui aurait le
coeur de vous refuser quelque chose?" L-dessus il m'embrassa et il
partit pour l'Angleterre, qu'il a d quitter ces jours-ci pour
retourner aux Antilles.

"Je suis confuse, chre demoiselle, de vous avoir rapport cet
entretien, qui m'est revenu bien souvent  l'esprit. J'ai l'air d'une
indiscrte, et le pire est que je le suis. Il est certain que mon
tuteur (car William a raison, M. Ferray est mon tuteur) est le seul
homme qui puisse avoir quelque influence sur maman. Elle l'a pris
subitement en grande estime depuis qu'elle a dcouvert en lui ce fameux
Raymond Ferray qui est all  La Mecque. Je me suis donn le plaisir de
lui conter cette prilleuse aventure, comme lui-mme me l'avait conte
un jour dans un air doux, en face d'une colline basse. De l'humeur dont
elle est, un monsieur qui est all  La Mecque, dguis en derviche, la
ferait passer par le trou d'une aiguille.

"Chre mademoiselle, si M. Ferray avait quelque piti de moi, s'il
tait assez indulgent pour venir me voir  Florence, je lui dirais
beaucoup de choses qui ne peuvent s'crire, il mnagerait un trait
entre maman et moi, je lui devrais le repos, presque la vie.
Oserez-vous lui faire part de mon dsir? Dites-lui que j'ai bien
chang, que je suis devenue raisonnable et srieuse, que je rougis de
toutes mes sottises passes, que j'couterai ses avis comme une pupille
doit couter un tuteur qu'elle respecte, et qu'il pourrait compter sur
mon ternelle reconnaissance. Pauvre Meg! c'est la vertu des laides.
_Your poor little Meg_."


Le coeur battait bien fort  Mlle Ferray quand elle entra dans le
cabinet de son frre pour lui donner connaissance de l'audacieuse
requte de Meg. A peine lui permit-il d'achever. La renvoyant bien
loin, il lui dclara qu'il n'tait point fl du cerveau, que,
possdant toute sa raison, il n'aurait garde de courir  Florence pour
y consoler une petite fille que la petite vrole avait marque, que ce
n'tait point son affaire, que l'ingratitude ou la reconnaissance de
miss Rovel le laissait parfaitement indiffrent, qu'au surplus cette
demoiselle ferait bien d'accepter le mari qu'on lui proposait, ft-il
iroquois, manchot ou cacochyme, que c'tait le seul conseil qu'il et 
lui donner, qu'elle pouvait le lui mander de sa part.

"Vraiment, tu es impitoyable, lui dit Mlle Ferray; cette pauvre petite
est si malheureuse!

--Mon Dieu! reprit-il, si d'un coup de baguette je pouvais lui rendre
sa beaut, je ne balancerais pas  le faire. Je regrette infiniment
qu'elle n'ait pas pu suivre sa vocation, qui tait de devenir une
fieffe coquette et d'emprisonner dans sa volire tous les bents qui
se seraient laiss prendre  ses gluaux. Un fcheux accident est venu
dranger cette belle destine; j'en suis navr, mais je n'y sais aucun
remde."

Cela dit, il rompit les chiens. Quelques jours plus tard, Meg renouvela
sa demande sur un ton plus pressant; et Mlle Ferray, au risque d'tre
mange, se hasarda encore dans la caverne du cyclope pour tenter de le
flchir. Cette fois il se fcha srieusement, la foudroya de son juste
courroux, attesta ses pommiers et Lucrce qu'il avait form le ferme
propos de passer le reste de ses jours sans revoir miss Rovel, sans
entendre prononcer son nom. Mlle Ferray, fort afflige, crivit  Meg
qu'elle avait t repousse avec perte, mais qu'elle la suppliait
d'avoir un peu de patience, lui promettant de revenir opinitrement 
la charge et de rduire par un sige rgulier la place qu'elle n'avait
pu emporter d'assaut. Quatre jours aprs, Raymond eut la surprise de
recevoir le billet suivant:


"Que vous tes bon, monsieur! Je vois que mon frre disait vrai et
qu'on ne peut rien refuser  ce laideron. La certitude que vous m'avez
tout pardonn me fait presque oublier mes chagrins. Mlle Ferray
m'crivait nagure qu'il faut avoir plus de dix-huit ans pour sentir le
prix d'une amiti sincre et dvoue. Je crois qu'une grosse maladie
mrit un esprit plus que dix ans de vie; je dfie qui que ce soit
d'apprcier autant que moi vos bonts. Vous tes l'homme que je
respecte le plus; autrefois ce respect me gnait, et mon coeur
cherchait  secouer son fardeau; aujourd'hui l'homme que j'honore le
plus est le seul qui m'inspire une confiance absolue, et j'prouve une
joie que je ne puis dire en pensant qu'il s'intresse  moi, qu'il
consent  me rendre le service essentiel que j'ai eu l'indiscrtion de
lui demander. Je vous remercie de tout mon coeur, monsieur, et je vous
attends."


Comme on peut croire, Raymond eut une explication orageuse avec sa
soeur,  qui il demanda compte de cet trange poulet. Elle se justifia
de son mieux sans charger miss Rovel, allgua qu'elle s'tait fait un
scrupule de dsesprer cette pauvre petite, qu'elle l'avait amuse par
une promesse vague et renvoye aux calendes grecques, que Meg avait
l'imagination vive, qu'elle avait compris sa rponse tout de travers.

Quand deux enttements de femmes se liguent contre un pauvre homme, sa
dfaite est crite au ciel. Aprs avoir jur cent fois qu'il voulait
tre pendu s'il allait  Florence, Raymond partit un matin, pestant
contre Meg, indign contre sa soeur, furieux contre sa propre
faiblesse, et se flattant qu'avant quatre jours il serait de retour 
l'Ermitage.

Les esprits suprieurs sont des esprits curieux, et quiconque est n
curieux trouve bon gr mal gr quelque plaisir  courir le monde. C'est
un sjour agrable pour qui s'y promne en simple passant; il est plein
de choses qui blessent le coeur, il est riche en spectacles qui amusent
ou rjouissent les yeux. En pressant Raymond de se mettre en route.
Mlle Ferray pensait lui rendre service; elle tait persuade que ce
voyage forc lui ferait grand bien, imprimerait  son esprit une
secousse salutaire, qu' peine aurait-il rompu sa clture, ses
imaginations prendraient un autre cours, et qu'il se droberait au
charme dangereux que la solitude avait jet sur lui. Elle avait depuis
longtemps son ide sur la maladie de son frre; elle avait dcid qu'il
souffrait d'une paralysie de la volont, et qu'on gurit les volonts
paralyses en provoquant une crise qui les contraigne  vouloir. Mlle
Ferray croyait  la vertu toute-puissante de l'effort. C'est un remde
qui vaut mieux que beaucoup d'orvitans.

Raymond avait fait serment que de Genve  Florence il ne regarderait
rien; malgr qu'il en et, il ne put s'empcher d'ouvrir les yeux. Il
se proposait de brler l'tape de Bologne; il y fit halte pour rendre
visite  la sainte Ccile de la Pinacothque. On ne rencontre pas
Raphal sur sa route sans causer avec lui, et on ne cause pas
impunment avec Raphal. Le lendemain, il continua son voyage par cette
admirable voie ferre qui remonte le Reno et de tunnel en tunnel gravit
l'Apennin. On tait dans la seconde moiti de fvrier. La veille, notre
misanthrope avait travers la Lombardie blanche de neige; quand il eut
atteint le versant mridional de l'Apennin, une brise tide lui souffla
au visage, et il ne put se dfendre d'un peu d'motion en embrassant du
regard les pentes rapides, couvertes de pins et d'oliviers, qui
enferment de toutes parts Pistoja. Le printemps l'y attendait et lui
faisait fte. Sa mauvaise humeur ne rsista pas  de tels
enchantements; il reconnut que, si le sage a pour premier devoir
d'enclore et de murer son coeur, il lui est permis de laisser vaguer
autour de lui ses yeux et ses penses, et que, s'il est d'une dupe de
croire au bonheur, il faut tre un imbcile pour ne pas croire au
plaisir.

Lorsqu'il approcha de Florence, il s'tait  demi rconcili avec son
expdition et avec miss Rovel. D'un entretien qu'il eut avec lui-mme,
il conclut que Meg devait tre bien malheureuse pour rclamer les
secours d'un homme qui l'avait humilie, et bien revenue de toute
coquetterie pour ne pas craindre de se montrer  lui dans l'tat o
l'avait rduite la maladie. Il forma le louable projet d'en user
trs-courtoisement avec elle, de lui faire bon visage, de l'couter
avec bienveillance et de la conseiller en ami. Il se promettait d'tre
quitte  bon compte de cette petite consultation et qu'avant de
retourner  Genve il emploierait une journe  revoir les
chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et les fresques de Masaccio.

Ce fut dans ces heureuses et charitables dispositions qu'il fit son
entre  Florence. A peine eut-il mis le pied sur le quai de la gare,
une ngresse de sa connaissance, fort empanache, vint  sa rencontre
et lui dit: "Ah! que miss Rovel va tre contente! Elle avait devin que
vous arriveriez aujourd'hui. Elle est en bas, dans sa voiture; je cours
la prvenir."

Raymond fut comme saisi  la pense que Meg tait l, qu'il allait la
revoir sans avoir eu le temps de reprendre haleine. Il craignait de ne
pas assez dissimuler l'impression qu'il prouverait en la trouvant si
change, et de ne pas russir  sauver le premier coup d'oeil. Comme il
venait de passer dans la salle des bagages pour y attendre sa malle,
une petite main qui serrait trs-fort pressa la sienne, et une voix
dont le timbre s'tait adouci lui dit presque  l'oreille: "Ah!
monsieur mon tuteur, que c'est bien  vous d'tre homme de parole!"

Il tressaillit, tourna vivement la tte vers la personne qui lui
parlait et qui portait une toque de fourrure et une robe de drap d'un
bleu fonc; mais il ne put voir son visage, que lui cachait un voile de
grenadine trs-pais. Le tenant toujours par la main, elle l'emmena
dans un coin de la salle, et l, se plantant devant lui, elle leva
subitement son voile. II la regarda longtemps d'un air interdit. Si
elle avait eu la petite vrole, il n'y paraissait gure; elle avait
conserv tous ses cheveux, tous ses yeux, la finesse et le velout de
son teint. Elle ne laissait pas d'avoir chang. Comme le disait une de
ses lettres, une maladie tient lieu d'annes et mrit ce qu'elle ne
dtruit pas. Ses traits s'taient forms, sa taille s'tait lance,
son regard tait moins vif, mais il avait plus de profondeur. Le bouton
s'tait ouvert, et la fleur apparaissait  Raymond dans tout l'clat de
sa beaut.

Il dgagea sa main, son visage s'assombrit, et il s'cria d'un ton
courrouc: "Miss Rovel, je n'ai jamais got les mystifications.

--Oh! bien, dit-elle en riant, voil que vous vous fchez parce que je
ne suis pas aussi laide que je m'en vantais! Permettez, je pourrais
prendre cette colre pour un compliment, et ce serait le premier que
vous me feriez.

--Je ne suis pas d'humeur  vous en faire, rpliqua-t-il schement. Je
n'admets pas qu'on se moque de moi, et tout  l'heure je reprendrai le
train.

--Vous n'en ferez rien, dit-elle, ce serait le procd d'un vilain
homme. Suis-je donc si criminelle? J'ai tch de vous apitoyer, parce
qu'autrement vous ne seriez pas venu. Or je tenais beaucoup  vous voir.

--C'est un pari que vous aviez jur de gagner? reprit-il. Miss Rovel,
faites-moi la grce de m'expliquer sur-le-champ ce qu'il y a de vrai et
de faux dans tout ce que vous criviez  ma soeur.

--Sur mon honneur, monsieur, il est faux que la petite vrole m'ait
compltement dfigure; mais il est trs-vrai que j'ai pens en mourir,
que ce petit accident m'a inspir beaucoup de sages rflexions, et que
vous ferez dans mon caractre des dcouvertes qui vous charmeront. Il
est faux que je sois trs-malheureuse, cela n'est pas dans mes moyens;
mais il est vrai que je suis tourmente par des embarras de conscience,
par des incertitudes d'o je veux sortir  tout prix. Il est faux que
j'aie besoin d'tre console, je saurai toujours me consoler moi-mme;
mais il est vrai que j'ai grand besoin de conseils, et que je n'en veux
demander qu' vous. Enfin il est vrai, de toute vrit, que rien n'est
plus charmant que les collines qui entourent Florence, que cette
aprs-midi vous irez vous y promener, qu'au sommet du mont Oliveto vous
trouverez une petite chapelle d'o l'on a un joli point de vue, que
c'est un endroit trs-solitaire, que vous aurez soin de vous y arrter,
que vers trois heures j'irai vous y rejoindre, et que nous y serons 
merveille pour causer. Oh! ne me dites pas non, mon cher tuteur; c'est
ma dernire fantaisie, le fin fond du panier. En attendant, Pamla va
vous conduire  l'htel o je vous ai retenu une chambre. Vous y serez
trs-bien; de votre fentre vous verrez l'Arno et des couchers de
soleil couleur citron dont vous me donnerez des nouvelles... couleur
citron, vous dis-je, cela seul vaut le voyage."

Et  ces mots, le saluant de la main, elle s'envola sans attendre sa
rponse.



TROISIEME PARTIE


VI


Meg avait choisi avec soin le logement qu'elle destinait  son tuteur;
il tait situ sur le quai, dans le voisinage du _palazzo_ qu'habitait
lady Rovel. Les fentres s'ouvraient au midi, le balcon avait vue sur
l'Arno et sur les collines qui l'entourent d'une onduleuse et
verdoyante ceinture. Si agrable que ft ce logement, Raymond s'y
installa sans plaisir; il n'tait pas en disposition de rien admirer.
Il ne pouvait se pardonner de s'tre pris comme un sot au pige qu'on
avait tendu  sa piti; il tait frapp du changement qui s'tait fait
en Meg et qui rpondait si peu  celui qu'il attendait, trs-affect de
la vive impression qu'il en avait ressentie, un peu chagrin de n'avoir
pas su mieux la cacher, enfin fort empch du rle de tuteur dont il
s'tait laiss affubler et qu'il hsitait  prendre au srieux. Partag
entre le dpit et une vague inquitude, peu s'en fallut qu'il ne
repartt sur-le-champ pour Genve, Toutefois, quand ses penses se
fussent assises, il jugea que, puisque le vin tait tir, il fallait le
boire. Ses apprhensions lui paraissant peu fondes, il traversa
l'Arno, sortit par la _Porta Romana_, et, tournant  droite, il suivit
un troit chemin grimpant, bord de hautes murailles, o sont
pratiques de place en place des ouvertures qui mnagent des surprises
aux passants.

Trois heures allaient sonner quand il atteignit le sommet du mont
Oliveto et la petite chapelle o Meg lui avait donn rendez-vous. Il
alluma un cigare, s'assit sur le revers d'un foss qui sentait la
violette, au pied d'une haie qui bourgeonnait. En face de lui se
dployait un verger d'oliviers tapiss d'herbe frache, parsem
d'anmones et de jonquilles sauvages; par-del, il entrevoyait la
riante campagne o se droule l'Arno. Il tait depuis dix minutes  son
poste, contemplant tour  tour les oliviers, les ondulations du terrain
couronnes de villas, d'glises et de couvents, l'Apennin d'un gris
cendr, et de gros nuages blancs teints de roux, lorsque apparut un
trs-beau cavalier mont sur un trs-beau cheval. Bien dcoupl, la
taille haute et dgage, le visage fier, le nez au vent, il portait une
fine moustache retrousse, un camlia blanc  sa boutonnire, un grain
de folie dans ses yeux et je ne sais quel projet dans sa tte. Ayant
jet un regard sur le foss, il frona lgrement le sourcil; il
semblait que Raymond ne ft pas entr dans son calcul et qu'il et
compt sans son hte. Il ne laissa pas de pousser droit  lui, le salua
courtoisement, le pria de lui faire la grce d'un peu de feu. Raymond
se leva, lui prsenta son cigare; le beau jeune homme alluma le sien,
remercia, salua de nouveau; mais il en manifesta quelque dplaisir
voyant Raymond se rasseoir.

"Vous tes tranger? lui demanda-t-il avec une affabilit de commande.

--Oui, monsieur.

--tes-vous arriv depuis longtemps  Florence?

--Depuis ce matin.

--Est-ce la premire fois que vous y venez?

--La seconde, et je ne connaissais pas encore le mont Oliveto.

--L'endroit est joli, reprit le cavalier. Cependant, si vous
retourniez sur vos pas, en tirant  gauche, vous trouveriez ici prs, 
Bello Sguardo, un point de vue bien suprieur  celui-ci. Par une
encoche que la nature tailla entre deux collines, vous verriez Florence
tout entire, Fiesole et sa montagne. C'est un coup d'oeil que je ne
saurais trop vous recommander."

Il lui en dtailla les merveilles avec tant de chaleur et d'insistance
que Raymond finit par se demander si le beau jeune homme ne se
proposait pas de l'loigner. L'ide lui vint qu'il avait aperu Meg se
dirigeant vers la chapelle, qu'il avait gagn les devants, qu'il
l'attendait, et qu'il prouvait quelque contrarit de trouver la place
occupe. Peut-tre Raymond ne se trompait-il pas dans cette conjecture.
S'tant lev de nouveau, il vit le front du cavalier s'claircir, son
regard l'encourageait  se mettre en route; tout  coup il l'entendit
s'crier: "En vrit, monsieur, vous pouvez vous vanter d'avoir de la
chance. Si vous allez  Bello Sguardo, vous rencontrerez en chemin ce
que Florence possde de plus beau."

Et du doigt il lui montra miss Rovel qui, vtue d'une robe couleur
noisette et accompagne de sa fidle Pamla, venait d'arriver au sommet
de la colline dans un _gig_ qu'elle conduisait elle-mme. Elle s'assura
que Raymond tait l. Le voyant engag dans un entretien, elle fit
halte et affecta d'examiner le paysage en attendant avec impatience le
dpart du fcheux.

"En effet, la personne que vous admirez n'est pas mal, dit Raymond au
cavalier, que sa froideur indigna.

--Ouvrez bien les yeux en passant auprs d'elle, lui rpondit-il, et
vous trouverez peut-tre quelque chose  ajouter  votre loge. Depuis
deux mois, elle occupe de sa beaut la ville et les faubourgs. Ses yeux
noirs ont allum plus d'un incendie; on l'admire, on la dsire, mais on
n'ose pas trop lui en parler.

--Pourquoi cela? demanda Raymond.

--Parce qu'elle est Anglaise et qu'elle entend qu'on l'pouse.

--Le malheur serait-il si grand?

--Il est dans la nature de l'homme d'aimer  conserver son bien,
rpliqua-t-il d'un ton sardonique, et certains trsors sont d'une garde
difficile; ils conspirent avec les voleurs. La personne dont nous
parlons apportera, dit-on,  son mari, trois cent mille francs de dot;
beaucoup de gens estiment que cela ne compense pas suffisamment trois
cent mille inquitudes.

--Elle est donc si inquitante?

--Ceux qui la connaissent le mieux soutiennent qu'elle a deux mes,
l'une blonde comme ses cheveux, l'autre noire comme ses yeux; et
qu'elle n'est encore ni  Dieu ni au diable. Je parierais volontiers
pour le diable. Adieu, monsieur, regardez-la bien, elle en vaut la
peine."

Raymond le salua et se dirigea vers miss Rovel, qui, le voyant
approcher, lui cria d'une voix forte: "Soyez le bienvenu, mon cher
tuteur! Vous ai-je fait attendre?"

A ces mots, le cavalier ouvrit de grands yeux et se mordit les lvres,
comme pour les punir de leur indiscrtion. Il tourna bride aussitt et
s'loigna en se demandant depuis quand miss Rovel avait un tuteur et en
se reprochant d'avoir fait un pas de clerc. Cela lui arrivait
quelquefois; si avis qu'il ft, il avait l'humeur vive, un petit coup
de marteau, et partait de la main.

Ds qu'il eut disparu, Meg remit les guides aux mains de Pamla, et,
sautant lestement  terre, elle courut  Raymond, qui s'avanait d'un
air assez maussade.

"Bon! s'cria-t-elle en levant les bras au ciel, voil que d'emble
vous allez me gronder. C'est un sort, je n'y chapperai pas.

--Non, miss Rovel, je ne vous gronderai point, lui rpondit-il; j'ai
jur de ne plus vous gronder, je n'aime pas  perdre mon temps.
Seulement je regrette que si vous avez t malade l'automne dernier,
vous ne l'ayez pas t plus longtemps.

--Qui vous inspire ce regret charitable?

--A vous entendre, c'est une grande cole de sagesse qu'une grande
maladie. Je crains que la leon n'ait t trop courte, que le
professeur ne vous ait donn trop vite campos.

--En quoi donc, je vous prie, ma conduite manque-t-elle de sagesse?

--En ceci, miss Rovel, qu'au lieu de m'attendre paisiblement dans le
salon de votre mre, o nous aurions t fort bien pour causer, il vous
a plu de me donner rendez-vous sur une colline qui n'est pas un lieu
aussi solitaire que vous pensiez. Il s'y promne de brillants cavaliers
qui vous connaissent trs-bien, et partent d'ici convaincus...

--Qu'ils viennent de dcouvrir un pot aux roses, interrompit-elle;
est-ce ma faute? Pourquoi mon tuteur, qui a de la sagesse comme dix
vieillards, n'a-t-il pas des cheveux blancs, la figure de son emploi,
une tournure qui carte les mchants soupons? Que voulez-vous? il faut
bien se servir de ce qu'on a. Eh! que nous importent les rflexions de
tous les cavaliers du monde?

--Comment se nomme celui-ci, qui a vraiment fort bonne mine?

--C'est un Sicilien, le prince Natti, ou le beau Sylvio, comme on
l'appelle  Florence, un superbe garon, pas trop fat, un peu braque,
un peu cerveau brl, le plus effrn joueur de l'Italie, qui a de la
veine, bien que l'autre nuit, aux bains de Lucques, il ait perdu
cinquante mille francs en deux heures. Depuis quelque temps il voudrait
me persuader qu'il me trouve cent fois plus jolie qu'une roulette. Je
n'en crois rien, et je m'en soucie comme de ceci..." Et d'une
chiquenaude bien applique elle envoya se promener un joli scarabe qui
s'tait pos sur l'une des basques de sa robe. Elle ajouta: "Mais nous
musons, mon tuteur, nous baguenaudons, et le temps s'en va."

Elle prit Raymond par la main et l'emmena s'asseoir sur une des marches
qui prcdent la faade de la petite chapelle. Lui montrant du bout de
son parasol le verger d'oliviers et l'herbe parseme de jonquilles: "II
faut convenir, dit-elle, que cet endroit prte aux soupons; il parat
mieux choisi pour dire des folies que pour rendre des comptes  son
tuteur.

--Qui ne vous en demande point, lui rpondit Raymond; je vous prie de
vous en souvenir.

--Oh! ne prenez pas cet air mprisant, rpliqua-t-elle en faisant la
moue. Vous feignez de ne pas m'aimer; dans le fond vous me portez
beaucoup d'intrt et vous serez charm d'entendre l'histoire de mes
chagrins. Promettez-moi de les prendre au srieux.

--Cela dpend d'eux et de vous. Et d'abord en avez-vous plusieurs?

--Deux; c'est de quoi tuer une femme.

--Vous n'en mourrez pas. Quel est le premier?"

Elle baissa la tte et rpondit tristement: "Le premier, c'est que
maman ne m'aime plus.

--Ah! ceci est fcheux. Pourquoi donc votre mre ne vous aime-t-elle
plus?

--C'est dlicat  dire, reprit-elle en froissant entre ses doigts la
dentelle de ses manches bouillonnes, et je n'oserais faire cette
confession  personne autre que vous. Cette pauvre maman a le coeur
bizarre. L'an dernier, pendant ma maladie, elle tait au dsespoir;
elle tremblait pour ma figure. Elle fut bientt rassure et m'en
tmoigna sa joie;  peine tions-nous  Florence, je m'aperus qu'elle
n'tait plus tout  fait contente d'tre si contente. Je ne sais ce qui
m'est arriv; mais, comme dit Pamla, qui est une personne entendue, je
ne suis plus  faire, je me suis faite. Maman est plus belle que moi,
je me tue de le lui dire, le malheur est que j'ai dix-sept ans et demi
et la beaut du diable; il n'y a pas de remde  cela. Bref, quand nous
nous promenons en voiture aux Cascine, on nous regarde beaucoup, et je
vois trs-bien qu'elle se demande si c'est elle ou moi qu'on regarde.
Le soir, dans son salon, les yeux et les attentions se partagent, j'en
attrape la moiti, elle estime que c'est du bien vol, et je vous jure
qu'il me vient en dormant. Quoi que je fasse, elle y trouve toujours 
redire. Si je me pare, je suis une coquette; si je me nglige, j'ai une
confiance outrecuidante dans mes charmes; suis-je srieuse, j'ai en
tte quelque aventure; suis-je pensive, je m'applique  rver, et si je
ris  pleines dents, c'est que je veux les montrer et que je suis une
insolente, et Dieu sait que toute mon insolence consiste  n'avoir pas
besoin d'y penser. Tout ceci, du reste, n'est que par boutades; le plus
souvent elle a des silences, des froideurs, des mines glaces qui me
consternent,--car j'adore cette belle et chre maman, et, quand elle
me battrait, je l'adorerais encore.

--Il en rsulte qu'elle a hte de se dfaire de vous en vous mariant.

--Vous avez mis le doigt dessus. C'est mon second chagrin.

--Vous ne vous tes pas encore rconcilie avec le mariage?

--Avec le mariage peut-tre, mais avec le mari?... J'ai dans la tte
un certain particulier qu'on ne trouve ni  Florence, ni ailleurs.

--Un Amadis?

--Que sais-je? Le mari dont je rve serait un homme trs-romanesque et
qui n'en aurait pas l'air, un homme pos, raisonnable, qui pourtant
aurait beaucoup de dispositions  tre fou, de telle sorte qu'avec sa
prtention de mpriser toutes les folies, il serait capable de faire la
plus grande de toutes...

--Celle de vous pouser, interrompit Raymond en souriant.

--Cette affaire est encore un peu confuse, reprit-elle, et je n'ai pas
encore bien dvid mon cheveau. Existe-il, cet homme? J'ai lu l'autre
jour dans un livre que le monde est joli, et qu'on y dcouvre ce qu'on
cherche.

--Et pendant que vous cherchez, lady Rovel a dcouvert?

--Hlas! le pistolet sur la gorge, elle exige que j'approuve son
choix."

Il garda un instant le silence; puis il lui rpondit: "Quoi qu'en
disent les livres, on trouve si rarement ce qu'on cherche qu'il faut
tcher d'aimer ce qu'on trouve.

--Ainsi vous me proposez d'pouser ce magot?

--Pourquoi pas? Selon qu'il lui plat, le bonheur prend tous les
visages.

--Vous n'tes pas difficile pour le bonheur des autres. Si je vous
disais le nom de ce beau prtendant... Je vous le donne en cent, je
vous le donne en mille.

--Je le connais donc?

--Assurment, et vous savez ce qu'il vaut, surtout ce qu'il pse; vous
avez eu nagure la curiosit de faire cette exprience, il vous parut
lger comme une plume. C'est... Vous donnez votre langue aux chiens?
C'est le marquis de Boisgent.

--Le marquis de Boisgent? s'cria Raymond en faisant un haut-le-corps.

--Votre indignation m'enchante, reprit-elle. J'avais raison de croire
que dans le fond vous me mettez  plus haut prix qu'il ne vous plat de
le laisser voir.

--Parlons srieusement, repartit-il; cet homme peut-il bien avoir
l'effronterie...

--Il n'est pas effront; il est inflammable et ttu. Mes rigueurs ont
exaspr sa tendresse, et, sa vanit blesse se mettant de la partie,
il a jur qu'il viendrait  bout de mes rsistances. Il avait rencontr
jadis maman je ne sais o; il l'a revue l'hiver pass en Allemagne, l'a
suivie  Lucerne. Il prouva quelque embarras en y voyant paratre un
jour miss Marvellous; mais ses confusions sont courtes. Il m'entreprit,
m'enjla si bien par ses grimaces de repentir et de contrition qu'il
m'arracha la promesse de ne jamais rvler  maman qu'il avait voulu un
soir me faire admirer la lune. Pendant quelque temps il n'en fut pas
autre chose, jusqu' ce que, se rallumant de plus belle, il me dclara
qu'il tait fou de moi, mais cette fois pour le bon motif, car on ne
chante pas le mme air  miss Marvellous et  miss Rovel. Depuis lors
il m'obsde de ses fadeurs, de ses madrigaux, de ses suppliques; il
espre que de guerre lasse, je finirai par dire oui. En attendant,
comme il est fort venimeux, il m'est revenu qu'il allait disant  tout
le monde que miss Meg Rovel n'a qu'une chtive dot et point
d'esprances, par la raison que son pre entend ne rien lui laisser et
que sa mre a de belles dents et fera plat net avant de mourir. Le
premier point est vrai; mais il sait mieux que personne que le second
est faux, que maman est trs-riche et qu'il y a plus de mthode qu'on
ne croit dans sa folie. Il ajoute qu'il faudrait avoir le timbre un peu
brouill pour demander en mariage une vapore qui a tous les dfauts,
et la rsolution bien arrte de faire voir beaucoup de pays  l'homme
qui l'pousera. Bref, comme ce grand roi que vous me citiez un jour 
l'Ermitage, il crache dans la marmite pour en dgoter les autres.

--Le joli petit homme! lui dit Raymond. Et comment s'y est-il pris
pour se faire agrer par votre mre?

--Primo il possde trois ou quatre millions, qui ne lui servent qu'
s'asseoir dessus, et Mme de Boisgent sera une personne bien assise.
Secondement... Ah! ceci est encore dlicat  dire, il a pour lui d'tre
vieux et laid, et si je l'pouse, il sera impossible de prtendre que
miss Rovel s'est permis de disputer, d'enlever... Dcidment je ne
trouve pas mes mots, j'y renonce. Enfin il est de tous les mortels le
plus officieux, le plus serviable, le plus attentif, le plus empress.
Il est le factotum de maman, fait ses courses, ses commissions, ses
emplettes, va chez le gantier, court chez la fleuriste, se charge de
purger sa perruche, opration dlicate dont il s'acquitte  ravir,
promne tous les jours Mirette, sa petite chienne, sans rclamer
d'autre rcompense que de baiser tendrement son joli museau cras, car
il a un faible pour les nez camus. Et puis il s'entend en affaires, il
est homme d'expdients, de ressources. Il a conseill  maman certains
placements avantageux, et l'autre mois comme elle s'tait aperue
qu'elle avait pour deux cent mille francs de dentelles et qu'elle en
tait fort dgote, il est all de sa personne les vendre  Paris, et
lui a rapport plus de cent mille cus. Convenez que voil un homme
prcieux et un gendre fort dsirable.

--Sans contredit; nonobstant si vous instruisiez lady Rovel de ce qui
s'est pass entre cet homme prcieux et votre ngresse...

--Ils soutiennent l'un et l'autre, interrompit-elle, qu'il ne s'est
rien pass du tout. M. de Boisgent m'a jur ses grands dieux que, ma
plaisanterie lui ayant paru aussi charmante que cruelle, il avait fait
semblant d'y entrer, et que c'tait tout, absolument tout. L'en croira
qui pourra; mais j'ai promis le secret, et je ne voudrais pas faire
chasser Pamla.

--Vous ne savez pas mpriser, c'est le plus grave de vos dfauts, lui
dit Raymond avec un grondement de colre. Je croyais que du moins vous
saviez vouloir. Votre mre entend-elle user de contrainte pour vous
faire pouser M. de Boisgent?

--De contrainte, pas prcisment; mais ses prires ressemblent
beaucoup  des ordres, et je crains par moments de succomber  la
tentation.

--Le mot me plat, s'cria-t-il. Si vous tes tente, miss Rovel,
pousez bien vite ce marquis et ses quatre millions; je suis ravi
d'tre venu de Genve tout exprs pour tre le premier  vous fliciter.

--Je vous adore quand vous vous fchez, reprit-elle; votre
indiffrence est ma seule ennemie. Ah! fi donc! vous ne me connaissez
pas; ce ne sont pas les millions qui me tentent, et je n'aurai jamais
ce genre de dvotion. Ce qui m'embarrasse, c'est qu'il me semble qu'il
y a en moi deux mes...

--L'me blonde comme vos cheveux, l'autre noire comme vos yeux. Ainsi
parlait tout  l'heure le prince Natti.

--Cela est vrai, quoiqu'il le dise, et il en rsulte de grandes
querelles de mnage. L'une de mes mes serait ravie de vivre d'eau
claire et de pain sec avec son Amadis; mais l'autre me reprsente que,
si j'ai le malheur d'pouser un homme que j'aime, je me croirai tenue
de le rendre heureux, de pratiquer saintement toutes les grandes et
petites vertus du mariage, de me plonger jusqu'au cou dans le devoir...

--En un mot de mener la vie bte, interrompit Raymond.

--Tandis que si j'pousais un marquis de Boisgent, poursuivit-elle,
je ne me croirais tenue  rien du tout qu' m'amuser en me vengeant et
 me venger en m'amusant. Il faut avouer que ce serait plus gai.

--pousez, pousez, vous dis-je, rpliqua-t-il schement. Il n'y a pas
 balancer. Foin de la vie bte!"

Elle se pencha vers lui et le regarda d'un air de reproche: "Ah! bien,
dit-elle avec emportement, qu' cela ne tienne! Puisqu'il en est ainsi,
puisque vous refusez de me dfendre contre les tentations, puisque,
aprs m'avoir enseign l'astronomie, Corneille et les grands hommes de
Plutarque, vous m'encouragez  me donner au diable sous les traits de
M. de Boisgent,--soit! j'pouserai, et vive la gat franaise!"

A ces mots, soulevant son ombrelle, elle en frappa un coup si vigoureux
sur le degr de pierre o elle tait assise, que peu s'en fallut que le
manche ne se brist dans sa main.

Raymond se leva: "Calmez-vous, lui dit-il, on fera ce que vous
voudrez." Et lui offrant son bras pour la reconduire  sa voiture:
"Donnez-moi vos ordres; que peut-on faire pour vous servir?"

Ses yeux exprimrent la gratitude, et lui serrant le bout des doigts:
"Il faut d'abord, lui rpondit-elle, que vous alliez voir maman ds
demain, que vous la prchiez, que vous la rameniez. Tchez du moins
d'obtenir qu'elle m'accorde quelque dlai, et qu'elle prenne le temps
de changer d'ide. Je serais la plus heureuse fille du monde, si on ne
me parlait plus de M. de Boisgent. Et puis, si vous voulez mettre le
comble  vos bonts, vous m'aiderez  dcouvrir ce que je cherche dans
tout Florence,--un homme qui ressemble un peu  celui que j'ai dans
la tte."

Il l'interrompit en lui disant: "Vous m'en demandez trop, ceci dpasse
mes pouvoirs et ma comptence.et je ne me charge point de dnicher ce
sage, qui serait capable de faire la folie de vous pouser; mais je
parlerai  votre mre. Je crains seulement que vous ne vous exagriez
un peu l'autorit de mon loquence.

--Faut-il vous rpter, lui dit-elle, qu'un homme qui est all  La
Mecque obtiendra de maman tout ce qu'il lui plaira?" Elle ajouta: "A
propos, elle donne dans quelques jours un grand bal par, costum et
masqu. Srement elle vous demandera d'y paratre en habit de derviche.

--Bien oblig, lui rpondit-il. Elle a nglig d'apprendre  danser 
son ours; c'est un peu tard pour recommencer mon ducation, et
aprs-demain je serai parti ou sur mon dpart."

Meg remonta dans le cabriolet, reprit les guides des mains de la
ngresse; puis, avec un sourire de dmon: "Adieu, s'cria-t-elle, le
plus docte, le plus grave, le plus grondeur, le plus grognon, le plus
pineux, le moins commode et le plus charmant des tuteurs!" Et
brandillant dans l'air la mche de son fouet: "Oh! je n'ai plus peur de
rien; c'est moi qui tiens le fouet."

Ce disant, elle toucha et partit  fond de train. Raymond l'accompagna
quelques instant du regard. Il pensait, je ne sais pourquoi,  la
sentinelle qui avait fait un prisonnier. "Amne-le donc, lui crie son
caporal.--Je ne peux pas, rpond-elle, il ne veut pas me lcher."
Raymond approfondissait cette comparaison et se promettait qu'avant
deux jours son prisonnier l'aurait lch, quand il vit arriver par une
traverse un cavalier caracolant, et le prince Natti, lui ayant tir son
chapeau, lui cria d'un ton gracieux, fourr d'un peu d'ironie: "Je fais
souvent des sottises, monsieur, mais rarement deux  la fois; cela
m'est arriv tout  l'heure. Veuillez m'excuser de vous avoir parl
lgrement de votre adorable pupille, et de n'avoir pas devin tout de
suite que je drangeais un tte--tte."

Puis il piqua des deux, comme s'il et voulu rattraper le cabriolet. Ce
n'tait point son intention; il dsirait seulement le suivre 
distance, et il prit ses mesures pour ne le point perdre de vue. Il le
vit arriver devant la _Porta Romana_, stationner un instant comme pour
tenir conseil, puis, tournant le dos  Florence, s'engager rsolment
dans la grande route par laquelle on gagne la chartreuse d'Ema, couvent
fortifi qui occupe la plate-forme d'une butte rocheuse et commande un
paysage d'une grce un peu svre.

Le prince Natti s'achemina, lui aussi, vers la chartreuse; il ne tarda
pas  revoir la voiture dont les destines l'intressaient. Au bout
d'une demi-heure, elle quitta la grande route, prit  droite, et
s'arrta au bas du raidillon qui grimpe au couvent. Meg mit pied 
terre, et, laissant son quipage  la garde de Pamla, gravit
rapidement le sentier, non sans se retourner plus d'une fois pour
s'assurer qu'elle n'tait guette par aucun indiscret. Pamla la suivit
curieusement des yeux; puis, se rencognant dans la voiture, elle ferma
la paupire, mit le temps  profit, sinon pour dormir, du moins pour
sommeiller doucement et rver  son aise de quelque autre marquis de
Boisgent plus gnreux et plus fidle que celui qu'elle connaissait.

Elle rvassait depuis quelques minutes quand elle sentit sur ses lvres
un chatouillement qui la rveilla en sursaut. Elle sourit d'un air
agrable en se trouvant face  face avec un jeune et fringant cavalier,
lequel s'tait amus  la caresser du bout de sa cravache.

"Aimable moricaude, lui dit-il en franais, j'en voulais  ton sommeil
qui drobe  ma vue les plus beaux yeux qui aient jamais clair
l'Afrique."

Pamla avait tir un double profit de son aventure, heureuse ou
malheureuse, avec M. de Boisgent,--elle tait devenue un peu plus
dfiante et s'tait mise  apprendre les langues, parce qu'il est fort
utile de se servir  soi-mme de truchement. Elle hocha la tte et
rpondit avec un sourire modeste:

"Le prince Natti ne fera jamais croire  la pauvre Pamla que c'est en
l'honneur de ses beaux yeux que depuis huit jours, il s'obstine  nous
suivre dans toutes nos promenades.

--Tu es une fille pleine de bon sens, rpliqua le prince; mais je te
jure que, si je n'tais amoureux  la folie de ta belle matresse,
c'est  tes pieds que je dposerais mon coeur."

Et tirant de sa bourse dix pices d'or, qu'il mit moiti dans sa main
droite, moiti dans sa main gauche: "Moricaude, reprit-il, j'ai deux
petites questions  te faire. Si tu consens  parler, et si tu es
vridique, ma main gauche se chargera de te rcompenser de ta premire
rponse, et ma main droite de la seconde."

Pamla fit un signe de tte qui indiquait un acquiescement absolu au
march qu'on lui proposait et qui tait de son got.

"Fais-moi d'abord la grce de me dire qui est ce soi-disant tuteur avec
qui nous avons si longtemps caus sur le mont Oliveto. Je me dfie du
personnage; c'est une boutique qui porte une fausse enseigne.

--Vous vous trompez, rpondit Pamla. M. Ferray est un vrai tuteur, un
monsieur trs-rbarbatif, trs-brutal, chez qui milady avait mis
mademoiselle en pension. Elle le dteste, ce tuteur, et le traite de
vilain pdant. Elle l'a fait venir de Genve pour qu'il dissuade milady
de la marier  M. de Boisgent. Il est venu de bien mauvaise grce.
C'est un hibou qu'elle renverra dans sa cage ds qu'elle n'aura plus
besoin de ses services.

--Ta rponse me ravit, elle vaut son pesant d'or, s'cria le prince;
mais voici ma seconde question. Que sommes-nous venues faire en
catimini  la Certosa d'Ema?

--Je voudrais le savoir, mais je n'en sais rien.

--Une fille aussi dlure que toi peut-elle rien ignorer?

--Mademoiselle se dfie, elle ne me dit que ce qu'il lui plat.

--Est-ce la premire fois que vous venez ici?

--La premire.

--Et sous quel prtexte?

--Sous le prtexte que la vue est belle, et qu'aprs s'tre dispute
avec son tuteur, mademoiselle prouvait le besoin de prendre un peu
l'air.

--Sans compter que de l'humeur dont nous sommes nous avons toujours
ador les chartreux... _Corpo di Bacco!_ Je vais m'assurer moi-mme de
ce qui en est."

Il retirait dj son pied droit de l'trier quand la ngresse lui cria:
"La voici!" Et de la main elle lui montrait Meg, qui venait de
reparatre  la porte extrieure du couvent.

"Elle est seule, elle n'enlve aucun chartreux, dit le prince; me voil
tranquille jusqu' demain." Et jetant les dix pices d'or  Pamla: "Je
me sauve, gentille brunette; sois-moi fidle, et si je perds mon procs
avec ta matresse, c'est avec toi que je me consolerai."

L-dessus, il mit l'peron au ventre de son cheval, tandis que la
ngresse, charme de ce petit entretien, s'occupait  faire disparatre
les espces dans sa poche, et du mme coup enfermait dans son coeur une
savoureuse esprance qu'elle devait dsormais y bercer soir et matin.

La nuit tombait lorsque le beau Sylvio rentra chez lui. Il dna
solitairement, ou pour mieux dire sans autre compagnie qu'une
photographie de Meg, qu'il s'tait procure par l'obligeante entremise
de Pamla. Il lui en avait cot cent cus et quelques fleurettes, car,
pour obtenir quoi que ce ft de Pamla, il fallait toujours assaisonner
les libralits d'un peu de sentiment. Il regarda longtemps cette
photographie; il lui disait  peu prs, comme Florizel  Perdita:
"Quand vous parlez, ma chre, je dsire vous entendre parler toujours;
s'il vous arrive de chanter, je voudrais vous voir aller, venir, faire
l'aumne, prier, rgler votre maison et tout faire en chantant; vous
mettez-vous  danser, je souhaiterais volontiers que vous fussiez une
vague de la mer, afin que vous puissiez toujours danser." Sylvio le
joueur n'avait jamais t amoureux que par courts accs, par bouffes,
ou de parti-pris, pour se consoler de ses dveines. Cette fois il se
sentait srieusement malade; il sondait sa blessure et la jugeait
profonde.

Vers minuit, il se rendit  son cercle. Il tait en retard, ses amis
l'attendaient, et, pour tromper leur impatience, ils vidaient force
flacons, en discutant force sujets, lesquels n'taient pas de ceux qui
intressent les mtaphysiciens. Aprs avoir caus carnaval, chevaux et
actrices, ils en taient venus  disserter savamment sur miss Rovel.
Ils clbrrent  l'envi sa beaut, ce qu'ils en connaissaient et ce
qu'ils en devinaient. Leur admiration parlait un langage o
l'exactitude le disputait  l'enthousiasme, et qui tenait plus du
maquignon que du pote. La jeunesse d'aujourd'hui a fait rentrer
l'tude de la femme dans la catgorie des sciences exactes.

"Elle est charmante, fit un officier de cavalerie qui mangeait sa
moustache en parlant; mais, ne vous en dplaise, sa mre est plus belle.

--trange got de prfrer un coucher de lune  un lever de soleil!
repartit le duc Lisca.

--Il n'y a pas de lune qui tienne, rpliqua l'officier. Lady Rovel a
des paules incomparables, et pour moi l'paule, c'est la femme.

--De mme que l'homme, c'est l'paulette, repartit Lisca.

--Prisse le classique! s'cria l'Amricain Hopkins. Lady Rovel est
une desse de l'Olympe, sa place est dans un muse.

--Quelle insupportable crature! dit  son tour un jeune Florentin, le
marquis Silvani, qui et t fort bien, s'il n'avait eu le nez un peu
crochu. La morgue de cette femme est rvoltante; du haut de ses
glorieuses aventures, elle nous considre tous comme du fumier. Vous
verrez qu'elle quittera Florence sans y avoir eu la moindre fantaisie.

--Vous vous en tonnez? lui dit Hopkins. Son amour est le saint
sacrement, elle n'a trouv ici personne qui ft en tat de grce.

--Grand bien nous fasse! reprit Silvani. Cette Junon marche sur les
nues; il faut que ses amants agenouills lui tiennent d'une main un
dais constell au-dessus de la tte, et de l'autre pousstent ses
nuages. En conscience, ce ne doit pas tre amusant,

--Ils sont trop verts, Silvani! lui dit en ricanant un secrtaire de
la lgation de France. Convenez que vous avez essay de mordre  la
grappe.

--Je ne m'en cache pas, rpondit-il avec quelque dpit. Ds mon
premier soupir, on m'a fait entendre que j'tais un sot. Je ne m'en
suis point formalis, c'tait une manire de m'apprendre que je ne suis
point un prince rgnant; il n'y a pas de honte  cela.

--Bast! mon cher, vous n'avez pas su faire bonne mine  mauvais jeu.
Vous autres, Italiens, ds qu'il y a une femme quelque part, vous y
courez, et, s'il se trouve qu'elle est honnte, on vous voit tomber
comme des mouches empoisonnes.

--Voil qui est un peu raide! reprit Silvani. Qu'attendez-vous, s'il
vous plat, pour canoniser cette sainte?

--J'en suis pour ce que j'ai dit. Lady Rovel n'est pas une femme
facile, et j'en infre qu'il lui reste assez de vertu pour vous
empoisonner.

--Je porte un toast  miss Meg Rovel! s'cria Hopkins. Cette petite
fille n'empoisonnera jamais personne. Elle ressemble  ce mignon
tonnelet de vin de Chypre, qui promet la plus joyeuse ivresse  l'homme
qui le boira. Elle n'a qu'un dfaut, elle n'est pas encore d'humeur 
se laisser boire.

--Un peu de patience! dit Silvani, c'est le marquis de Boisgent qui
la mettra en bouteilles.

--Ne nous parlez pas de cet odieux bonhomme, dit le duc Lisca.
Souffrirez-vous, messieurs, qu'il perptre son crime? Ne se
trouvera-t-il personne pour lui couper l'herbe sous le pied?

--Vous n'y entendez rien, Lisca, lui cria Hopkins. J'ai vu l'autre
jour une chvre qui mourait d'envie de passer un ruisseau, mais la
pauvrette craignait de se noyer. Elle blait et cherchait un gu.
Comprenez-vous cet apologue? Le gu, c'est le mariage, et c'est le
marquis de Boisgent qui fera passer la chvre.

--Honneur  Boisgent! s'cria Silvani. Ce barbon calomni est un
philanthrope incompris. Il brle de l'amour du prochain, il se sacrifie
pour faire notre bonheur  tous, il se charge de lancer miss Rovel et
de mettre ce joli petit coeur en circulation.

--_Timeo Danaos et dona ferentes_, reprit le duc Lisca. Nous serions 
jamais perdus d'honneur, si nous laissions cette vierge tomber dans les
griffes du minotaure.

--A votre aise! riposta Silvani. Ne savez-vous pas comme nous que
cette vierge exige qu'on l'pouse? Elle a jur de ne rire qu'aprs la
fte. Que ne l'pousez-vous donc, vous qui parlez si bien?

--Impossible, cher ami. Je dpends d'une grand'tante qui me
dshriterait, si je lui donnais pour nice une hrtique...

--Dont l'hrsie consiste  croire, reprit Silvani, qu'avant le
mariage tout est dfendu et qu'aprs tout est permis. Je ne suis pas
press, j'aime mieux arriver aprs. Se dvoue qui voudra!

--Oh bien! messieurs, dit Hopkins, quelqu'un  ma connaissance est
capable de ce beau dvoment.

--Qui donc? nommez-le, s'cria-t-on de toutes parts.

--Soyez discrets! c'est un superbe garon, qui a le cerveau un peu
brouill et un got dcid pour les coups de tte. Il s'est laiss
pincer, il est pris, il pousera. Tenez, quand on parle du loup..."

En ce moment, le prince Natti faisait son entre; il s'leva un
brouhaha gnral, on criait  tue-tte: "Vive Sylvio! bravo, Natti!
L'ordre de l'Annonciade et de la Couronne d'Italie  Sylvio!"

Le prince opposait  la bourrasque un front ddaigneux. Il vint
s'asseoir  la table ronde en poussant de l'paule ses voisins pour
avoir ses coudes plus franches; puis, ayant allong ses bras sur le
tapis, il demanda d'un ton froid ce qui pouvait bien lui mriter cette
ovation inattendue. Quand on l'eut mis au fait: "Mon Dieu! oui,
messieurs, rpondit-il,  la rigueur je serais capable d'pouser miss
Rovel.

--Sa mre ne vous la donnera jamais, bel oiseau! lui dit Silvani.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous tes beau comme un Apollon et qu'elle a rsolu de
n'accorder la main de sa fille qu' un petit sapajou aussi laid et
aussi frip que le Boisgent. Cette terrible femme entend que son
gendre porte crit sur son front, en grosses lettres onciales, qu'elle
n'a pas voulu de lui pour son service particulier.

--Vous raisonnez comme Machiavel, repartit Sylvio; mais vous oubliez
que je suis homme  ferrer une cavale qui rue.

--Et si vous pousez, demanda Hopkins, peut-on savoir ce que vous
ferez de votre femme?

--Je l'emmnerai dans mes terres, en Sicile.

--Pour l'y tenir en chartre prive?

--Vous l'avez dit, Yankee de mon coeur.

--Mais vous nous inviterez de temps en temps  aller vous voir?
s'cria Silvani en passant la main sur son nez de perroquet. C'est un
pays de chasse que vos terres.

--Deux jours avant mon mariage, rpliqua-t-il, j'aurai soin de me
brouiller avec tous mes amis, et, tous tant que vous tes, j'oublierai
jusqu' la forme de vos museaux, quoiqu'il y en ait dans le nombre de
frappants qui feraient la gloire d'une mnagerie..." Puis, ayant
promen autour de lui un regard provocant, il ajouta d'un ton moiti
srieux, moiti ironique: "Suffit, quiconque se permettra de tenir des
propos sur miss Rovel, ma future, se fera une affaire avec moi."

Cette dclaration jeta un froid sur l'assistance. Le prince Natti
passait pour l'une des premires lames de l'Italie, et on le savait
homme  en dcoudre pour un non ou pour un oui. Meg fut oublie, et
l'on fit venir des cartes. Le prince eut cette nuit-l une chance
prodigieuse, et en dpit du proverbe, quand il rentra chez lui au point
du jour, il augurait bien de ses projets amoureux.


VII


La premire nuit que passa Raymond  Florence fut trs-agite. Il eut
une sorte de cauchemar; ce qu'il crut voir dans son rve, c'est qu'il
possdait pour tout bien une grande armoire en vieux chne, et qu'il
voulait la vendre avec tout ce qu'elle renfermait. Or ce qu'elle
renfermait, c'tait Meg. Tout  coup il dcouvrit que Meg s'tait
multiplie; il y en avait au moins douze, toutes jolies comme un songe,
et se ressemblant fort,  cela prs que les unes avaient une me blonde
et que les autres l'avaient noire. Il montait la garde devant son
buffet; mais, quelle que ft sa vigilance, l'une des prisonnires
trouvait toujours moyen de s'chapper. Il fallait courir aprs la
fugitive, et c'tait une affaire. Un chaland se prsenta; incertain de
son choix, il passait en revue ces blondes et ces brunes, leur faisait
les yeux doux, leur prenait le menton. Raymond s'en offusqua et se
fcha tout rouge, le traitant de faquin. Un autre amateur, moins
familier, offrait d'acheter en bloc tout l'assortiment. Raymond lui
donna la prfrence; puis, par un caprice qu'il ne s'expliquait pas, il
se ravisa, lui dclara qu'il ne voulait vendre que onze Meg et garder
la douzime avec l'armoire, attendu que sa destine tait de possder
ternellement une armoire qui renfermerait une petite fille. L'acheteur
s'obstina, on se prit de paroles, ce qui est aussi fatigant que de
courir. Le march n'tait pas conclu, quand Raymond se rveilla,
trs-las d'avoir tant trott, grond et disput.

Ds qu'il eut repris ses sens, il s'avisa qu'il s'tait tromp sur le
point de la question, que Meg tait sortie depuis longtemps de son
buffet, mais qu'il y avait de par le monde un certain marquis de
Boisgent qui voulait l'pouser, que cette prtention tait rvoltante,
et que lui Raymond Ferray saurait bien la traverser. Il s'tonna de la
chaleur avec laquelle son indiffrence embrassait cette rsolution; que
lui importait aprs tout? Sa toilette acheve, il s'assit prs de sa
fentre et passa une heure  contempler les collines qu'il avait
parcourues la veille et qu'enveloppait une gaze argente o se
dtachaient en vigueur des tours, des clochers, des coupoles, les
arches surbaisses du pont de la Trinit. Pendant que ses yeux se
baignaient dans cette vapeur lumineuse, il sentait crotre son dsir de
faire mat M. de Boisgent. N'est-ce pas une fte pour un misanthrope de
mortifier un sot?

La veille, il avait appris de sa pupille que lady Rovel djeunait de
bonne heure et qu'elle tait visible avant midi. Aussitt qu'il eut
djeun lui-mme, Il se prsenta chez elle. Le valet de chambre qui
l'introduisit l'annona d'une voix si indistincte que son nom ne fut
point entendu de lady Rovel. Elle tait  demi-couche sur un divan;
Mirette, qui sommeillait  ses cts, se rveillant en sursaut, aboya
furieusement Raymond. Sa matresse fit taire le carlin en le menaant
de son ventail, et, sans changer de posture, elle fit signe au
visiteur d'avancer un fauteuil. Ils passrent quelques instants 
s'entre-regarder. Raymond s'tonnait de la trouver si pareille 
elle-mme; par une grce d'tat, cette miraculeuse beaut, qui venait
de doubler le cap de la quarantaine, tait  l'abri des injures du
temps. Si elle se croyait tenue  prendre quelques prcautions,
personne ne s'en apercevait, et quand on s'en ft aperu, il lui
restait ce que les annes ne pouvaient lui ter, des lignes superbes,
la plus belle taille du monde, son regard fier et dominateur, sa
hautaine nonchalance, son grand air de sultane; mais cette sultane
tait revenue de tout les sultans. Le hros de sa dernire aventure
tait un petit prince allemand, qu'elle avait rencontr en descendant
du Bernina. Elle l'avait fait longtemps languir; pour dsarmer ses
rigueurs, il s'tait livr  des excs de gnuflexions et d'idoltrie.
Le pacte conclu, aprs avoir voyag avec lui en France et en
Angleterre, elle l'avait accompagn dans ses Etats. Une fois chez lui,
par gard pour ses sujets, le jeune souverain jugea convenable de se
redresser un peu. Ce changement d'attitude enfanta une brouille, suivie
d'un raccommodement, et peu aprs d'une seconde brouille, qui fut
dfinitive. Cette dernire dception avait pris plus que les autres sur
l'humeur de lady Rovel. Il lui semblait que c'en tait fait, que sa
destine lui avait dit le mot de la fin et que l'univers ne renfermait
rien qui ft digne de sa condescendance. Elle avait beau fouiller dans
son coeur, elle n'y trouvait plus l'toffe d'une nouvelle illusion. La
vie lui apparaissait comme une cage, dont elle comptait les barreaux;
la lionne emprisonne promenait autour d'elle des yeux tristes, qui
renonaient  chercher un lion.

Le salon tait un peu sombre, et lady Rovel ne s'tait pas remis tout
de suite le visage de Raymond. Soudain son front s'claircit; relevant
la tte: "Ah! c'est vous, monsieur, dit-elle. Est-il vrai que vous
soyez all  La Mecque?

--Oui, madame, et que j'en suis revenu.

--Sain et sauf?

--Avec un peu de sang-froid, on se tire toujours d'affaire.

--Vous tiez dguis en derviche?

--Oui, madame.

--Et si on vous avait dcouvert, on vous aurait assomm?

--Infailliblement, ou poignard; les musulmans ne sont pas tendres
pour ces chiens de chrtiens."

Elle se redressa tout  fait et murmura entre ses dents: "_A great
achievement indeed! This man looks like a gentleman!_" ce que Raymond
traduisait ainsi pour son instruction particulire: "C'est une belle
prouesse en vrit, et cet homme a la tournure d'un _gentleman_." Elle
ajouta: "Je veux que vous me racontiez votre plerinage du commencement
jusqu' la fin.

--Trs-volontiers, madame, rpondit-il; mais souffrez qu'auparavant,
pour l'acquit de ma conscience..."

Elle frona le sourcil: "Oh! je sais ce que c'est. Meg m'a dit qu'elle
vous avait rencontr hier par le plus grand des hasards sur le mont
Oliveto, car vous auriez pass dix fois par Florence sans avoir l'ide
de venir nous voir. Elle vous a cont ses petites histoires, elle a
russi  vous prvenir contre M. de Boisgent, et vous m'apportez tout
courant vos aigreurs. Cela ne m'tonne pas, vous tes l'homme le plus
contrariant du monde, et j'aurais d vous dfendre ma porte; mais j'ai
de l'indulgence pour les plerins.

--Je ne suis point aigri, lui rpondit Raymond; je vous avoue pourtant
qu'un mariage si disproportionn...

--Est un projet saugrenu, qui n'a pu natre que dans une tte
dtraque, interrompit-elle encore. Ce mariage se fera, tenez-vous-le
pour dit.

--Il ne se fera pas, madame, soyez-en convaincue.

--Vous avez raison, il ne se fera pas, il est dj fait.

--Je n'en crois rien, je le tiens dj pour  moiti dfait.

--Quelle impertinence! s'cria-t-elle. Avez-vous jur de me mettre en
colre? Je n'admets pas qu'on me contredise.

--La contradiction, madame, est un moindre mal que le repentir.

--Je ne me repens jamais de rien. Or , que vous a fait ce pauvre
marquis?"

Il commenait  le draper de toutes pices, elle lui coupa la parole,
protestant que M. de Boisgent tait un homme accompli, dans un tat
parfait de conservation, trs-avis, trs-spirituel, fort entendu en
affaires et dans la vente des dentelles, et qu'elle serait ravie
d'avoir toujours  sa disposition ses petites jambes et ses bons
conseils.

"Pour vous tre agrable, madame, reprit Raymond, je vous accorde que
le marquis serait le meilleur des gendres; le malheur est qu'il ne peut
devenir votre gendre sans devenir du mme coup le mari de votre fille,
et que votre fille ne veut pas de lui. Cela change un peu l'tat de la
question."

Elle le regarda un instant en silence; puis, se mettant  rire d'un
petit rire aigu, elle s'cria: "Eh! monsieur, n'avez-vous pas encore
dcouvert que je n'aime que _mo?_"

Raymond demeura comme abasourdi de cette dclaration de principes si
peu gaze. Il s'inclina profondment: "Voil un aveu, dit-il, qui me
ferme la bouche.

--Et moi, je veux que vous parliez, rpondit-elle, afin que j'aie le
plaisir de vous expliquer et de vous prouver que vous n'avez pas le
sens commun.

--J'en conviendrai, si vous le voulez,  l'instant mme. Aprs tout,
que M. de Boisgent pouse ou n'pouse pas, cela m'est bien gal.

--Et moi, je ne veux pas que cela vous soit gal, reprit-elle en
s'chauffant. Qu'est-ce  dire? Meg n'est pas une trangre pour vous.
Elle prtend que vous vous considrez un peu comme son tuteur.

--Ah! permettez, madame, comme un tuteur libr.

--Je n'aime pas les indiffrents, rpliqua-t-elle. La discussion est
encore ce qu'il y a de moins ennuyeux dans ce monde. Je consens  vous
faire part de mes motifs pour hter ce mariage. Meg est une tourdie,
une cervele; elle a une libert de ton et de manires
trs-compromettante, et si je lui laissais plus longtemps la bride sur
le cou, elle ferait au premier jour quelque frasque qui la rendrait
immariable. Son sot frre, que je ne reverrai de ma vie, m'est venu
dire  Lucerne que je l'levais fort mal, et avant de retourner  la
Barbade, ce matre sire a daign me mander de Liverpool qu'il mettait
sur ma conscience l'avenir de sa soeur. Fort bien, je n'en veux plus
rpondre, et je crois faire son bonheur en la mariant  un homme expert
en beaucoup de choses et qui possde quelque aisance."

Raymond se disposait  riposter quand la porte du salon s'ouvrit, et M.
de Boisgent parut. "Arrivez donc, marquis, lui cria lady Rovel. Voici
M. Raymond qui est en train de me dmontrer que je serais une folle de
vous accorder la main de Meg."

Le marquis fut aussi chagrin qu'tonn de trouver Raymond install dans
la place. Il eut quelque peine  se faire une contenance. Bien qu'il ne
ft gure plus haut qu'une botte, ce petit homme tait une machine
assez complique. Il tait n prudent et passionn, deux qualits qui
se contrarient. Fort attach  son intrt,  son repos,  la
conservation de sa mince personne, et, comme Panurge, craignant
naturellement les coups, il ne laissait pas d'avoir les yeux et le
coeur prenables, l'humeur prompte, bouillante, et, quand le feu se
mettait aux poudres, les explosions de sa tendresse ou de sa bile
faisaient sauter en l'air sa prudence, qui ne retombait pas toujours
sur ses pieds. En apercevant Raymond, il sentit se rveiller dans son
coeur une vieille rancune, qui n'avait jamais trouv l'occasion de se
satisfaire. Ayant jet  l'intrus un regard noir, il dit  lady Rovel:
"Je suis marri d'avoir encouru la disgrce de M. Ferray; le malheur est
que je ne sais pas qui est M. Ferray.

--Vous tes un ingrat, monsieur, repartit Raymond. Avez-vous donc
oubli que je vous rencontrai un jour sur une grande route? Vous tiez
mal en selle, et je vous aidai fort obligeamment  descendre de cheval.

--A cette heure, il m'en souvient, rpondit-il en grimaant. Une
affaire urgente m'obligea de quitter Genve avant d'avoir pu
reconnatre votre bon procd; mais, vous vous trompez, je ne suis pas
un ingrat, et me voil prt  vous payer ma dette.

--Il est trop tard, reprit Raymond; j'ai attendu pendant vingt-quatre
heures vos remercments. Plat rchauff ne valut jamais rien.

--Eh bien! que signifient ces logogriphes? demanda lady Rovel.

--M. de Boisgent se fera sans doute un plaisir de vous les expliquer,
lui rpondit Raymond; je lui cde la parole.

--Marquis, expliquez-vous donc! dit-elle;" puis, s'interrompant
brusquement: "Pourquoi avez-vous remis votre cravate bleu de ciel? Vous
savez que je ne puis la souffrir."

M. de Boisgent tait trop excit pour s'arrter  plaider la cause de
sa cravate bleue. Roulant des yeux formidables: "Monsieur,
s'cria-t-il, si vous vous avisez de me rendre quelque nouveau service
du mme genre, je vous jure que ma reconnaissance ne se fera pas
attendre.

--C'est une preuve que je suis bien aise de faire, riposta Raymond,
et le nouveau service que je vous rendrai sera de vous sauver le
ridicule dont vous ne manqueriez pas de vous couvrir en pousant malgr
elle une jeune fille qui a de bonnes raisons pour ne pas vous aimer."

Peu s'en fallut que M. de Boisgent ne lui sautt aux yeux; mais il se
ressouvint de certain poignet de fer qui l'avait un jour assez rudement
secou. Se tournant vers lady Rovel: "Depuis quand, madame, lui
demanda-t-il, M. Ferray a-t-il voix au chapitre? Depuis quand
souffrez-vous qu'il dispose de votre fille comme de son bien?

--C'est lady Rovel elle-mme, reprit Raymond, qui m'a charg de vous
dire qu'elle est fort sensible aux poursuites dont vous honorez sa
fille, mais qu'elle vous prie de les cesser ds ce jour."

Lady Rovel fit un saut. "Oh! par exemple, voil qui passe les bornes!
dit-elle en rougissant de colre. Monsieur Ferray, vous vous oubliez
trangement, et je ne m'tonne pas que, ds la premire minute que je
vous ai vu, vous ayez t ma bte d'aversion. Vit-on jamais pareille
insolence? Il est inou qu'on se permette d'en user si librement avec
moi. De quel droit parlez-vous d'un ton de matre? Je vous montrerai
bien qui est le matre ici, et que lady Rovel donne des ordres et n'en
reoit pas."

Cette nergique apostrophe transporta d'aise M. de Boisgent. Tour 
tour il assnait sur Raymond des regards triomphants ou contemplait
lady Rovel d'un air de profonde reconnaissance, dans l'espoir qu'elle
allait mettre  la porte l'insolent. Quelle ne fut pas sa surprise,
quel ne fut pas son mcompte quand elle s'interrompit au milieu de son
discours pour s'crier: "Dcidment, marquis, votre cravate bleu de
ciel m'est insupportable. Allez bien vite en changer, et par la mme
occasion, vous ferez prendre l'air  Mirette; il me semble que vous la
ngligez depuis quelque temps." Puis, allant  Raymond: "Monsieur
Ferray, dit-elle, emmenez-moi faire un tour au jardin, et vous me
raconterez La Mecque."

Elle lui prit le bras, et ils passrent au jardin, o ils furent
longtemps tte  tte. Se piquant d'honneur, rsolu  gagner la partie
contre M. de Boisgent, Raymond se donna quelque peine pour se
concilier les bonnes grces de lady Rovel. Il rpondit avec
empressement  toutes ses questions, lui narra La Mecque et les dangers
qu'il avait courus. Bien qu'elle n'en marqut rien, lady Rovel coutait
avec plaisir ce rcit qui lui ouvrait des horizons nouveaux. De temps 
autre, elle dtachait ses yeux de son ventail pour jeter sur le
narrateur un long regard pntrant, qui le transperait d'outre en
outre. Peut-tre cherchait-elle la solution d'un problme qu'elle
venait de se poser; peut-tre se disait-elle: "Est-il sr que cet homme
ne ressemble  rien de ce que j'ai vu jusqu'aujourd'hui?" Peut-tre
aussi tait-elle seulement bien aise de tromper une heure durant
l'ennui qui la consumait. Bien habile qui et pu lire ses secrets sur
son visage de marbre!

Raymond revenait de La Mecque  Djeddah, vie et bagues sauves, quand
lady Rovel lui dit: "A propos, pourquoi tenez-vous tant  ce que Meg
n'pouse pas M. de Boisgent? Vous tes convenu que cette petite vous
est assez indiffrente.

--Assurment je n'ai pas le coeur tendre, lui rpondit Raymond. Je
vous avouerai que je me rsignerais plus facilement au malheur de miss
Rovel qu'au bonheur de M. de Boisgent.

--Vous le dtestez?

--Non comme individu, mais comme espce. Il suffit d'un sot heureux
pour me gter l'univers.

--Voil qui est bien! dit-elle; j'aime les gens qui ont des haines...
Au surplus je confesse que les cravates de cet homme sont odieuses;
mais, pour tout le reste, je persiste  soutenir que c'est un excellent
parti.

--Dtestable au contraire, vous le savez aussi bien que moi.

--Quel enttement! fit-elle en frappant du pied. Meg en a-t-elle un
autre  me proposer? Vous a-t-elle fait des confidences? Elle doit
avoir en tte quelque ridicule amourette.

--Aucune, madame, rpondit-il vivement.

--Elle vous l'a dit?

--En gros.

--Faites-le-lui redire en dtail; les petites filles se rattrapent
toujours sur les dtails. Meg est une sournoise; mettez-la sur la
sellette.

--J'y consens; mais il est convenu que ds ce moment M. de Boisgent
est dbout de sa demande et condamn aux frais du procs.

--Point du tout. Entendez-moi bien: de trois choses l'une, ou bien Meg
l'pousera, ou elle me prsentera quelque autre gendre acceptable, ou
je la mettrai en pension. Il ne faut pas me demander de la garder plus
longtemps auprs de moi, elle ne manquerait pas d'abuser de la libert
que je lui laisse."

Il parut clair  Raymond que sur ce dernier point le parti de lady
Rovel tait pris. La raison qu'elle donnait pour ne pas garder sa fille
auprs d'elle tait bonne, celle qu'elle ne donnait pas tait meilleure
encore. Meg avait deux torts impardonnables, elle avait la tte un peu
lgre et une beaut trop admire pour ne pas servir de texte  des
comparaisons dangereuses.

"Je craindrais, reprit Raymond, que miss Rovel ne prfrt les galres
 un pensionnat, et en tout tat de cause voil un matre de pension
qui aura de la tablature.

--Vous n'enviez pas son sort? C'est un emploi que vous ne briguerez
pas?

--A Dieu ne plaise! j'ai fait mon temps.

--Le mieux, reprit-elle, serait encore de marier Meg, et que ce ft
fait une fois pour toutes. Chargez-vous-en.

--Et d'avance vous ratifiez mon choix?

--Je rclame le bnfice d'inventaire; je me dfie de vos idalits."

Dans ce moment, on vint avertir lady Rovel que des visites
l'attendaient au salon. "Venez passer la soire dans ma baraque,
dit-elle  Raymond. Vous causerez avec cette petite fille, et peut-tre
vous lui extorquerez son secret."

Elle le salua du bout du menton et s'loigna; mais  mi-chemin, se
retournant: "Aprs-demain, lui cria-telle, je donne un bal masqu, et
je dsire que vous y veniez.

--Ah! madame, quelle cruelle plaisanterie! lui rpondit-il, je n'ai
jamais eu l'humeur  la danse.

--Vous aurez l'humeur qu'il me plaira, je veux que vous fassiez une
fois ce que je veux, et j'exige que vous paraissiez  mon bal en
costume de derviche. C'est une ide que j'ai. Si vous me refusez, avant
trois jours Meg sera la marquise de Boisgent.

--Vous serez obie, madame, lui dit-il en s'inclinant.

--Je savais bien que tt ou tard je finirais par vous apprendre 
vivre!" Et sur ce elle lui tourna le dos.

Raymond n'eut pas plus tt quitt lady Rovel qu'il s'tonna de lui
avoir fait deux promesses qu'il tait bien tent de ne pas tenir. L'une
l'humiliait un peu, l'autre le rendait fort perplexe. Hercule filant
aux pieds d'Omphale lui paraissait un personnage moins absurde, moins
ridicule que le philosophe Raymond Ferray se costumant et se masquant
pour satisfaire la fantaisie musque d'une Anglaise qui s'ennuyait.
D'autre part, il s'tait engag  confesser Meg,  dcouvrir son
secret, si tant est qu'elle en et un. La veille, il l'avait quitte
convaincu qu'elle avait le coeur parfaitement libre. Il se prenait
soudain  en douter, et ce doute lui causait un malaise, une irritation
qu'il ne russissait pas  s'expliquer.

En rentrant  son htel, il tait rsolu d'crire un mot d'excuse 
lady Rovel et de repartir le soir mme pour Genve. Il commena de
faire ses malles; mais le billet lui sembla difficile  crire, et il
considra aussi que son brusque dpart rjouirait infiniment M. de
Boisgent, qui s'imaginerait peut-tre lui avoir fait peur. Il se
rsigna mlancoliquement  son sort. S'tant fait indiquer l'adresse
d'un costumier, il passa cinq ou six fois devant la boutique avant de
se rsoudre  y entrer. Il ne trouva point de bonnet de derviche  son
gr, et se rabattit sur un costume de Bdouin. Ce n'tait qu'un
-peu-prs qui lui dplut, il se surprit  le critiquer avec une
vivacit d'archologue. Quand on a l'esprit d'exactitude, on le met
partout; peut-tre aussi jugeait-il que toute chose qui mrite d'tre
faite mrite d'tre bien faite. Il s'chauffa, prit un crayon, fit un
dessin, donna d'un ton magistral ses instructions au costumier, qui lui
promit de les excuter ponctuellement; puis il retourna dner dans son
htel, et vers dix heures, ayant mis une cravate blanche et pass un
frac qui dormait depuis longtemps dans ses plis, il se rendit au raout
de lady Rovel.

Il n'est pas difficile de trouver  Florence des salons o l'on cause,
parmi lesquels il en est un justement clbre; il y en a d'autres fort
agrables o, selon l'expression d'un diplomate, on _dcamrone_. Celui
de lady Rovel tait d'un genre un peu diffrent; il ressemblait  un
ministre, on s'y rendait pour solliciter, et il tait le thtre
d'ardentes comptitions. La foule des postulants se disputait deux
places: l'une tait de cration toute frache, et il n'y avait pas
encore t pourvu; l'autre avait eu dj de nombreux titulaires qui
avaient t la plupart brutalement destitus, et pour l'heure elle
vaquait par la dmission volontaire du dernier. Au reste les initis
seuls avaient l'intelligence de la double partie qui se jouait sur ces
parquets en mosaques, sous ces plafonds peints  fresque. Tout se
passait sans bruit, sans clat; les ambitions se livraient  de sourdes
pratiques, marchaient  pas de loup, poussaient clandestinement leurs
sapes,--personne n'et os employer le fer et le feu.

Comme il arrive souvent aux femmes qui ont fait beaucoup parler
d'elles, lady Rovel tenait par-dessus tout au respect; elle tait
svre sur l'article des biensances et faisait avec des yeux d'argus
la police de ses rceptions publiques. Elle n'y souffrait ni un
personnage quivoque, ni une familiarit malsante, ni un propos libre,
ni un geste hasard. Bien qu'elle et fort peu mnag l'opinion, elle
exigeait qu'on tnt grand compte de la sienne, et depuis son retour
d'Allemagne elle tait presque collet mont. Elle en avait rapport
aussi le fanatisme du contre-point, elle ne jurait que par deux ou
trois matres, et mprisait les ariettes. On faisait chez elle beaucoup
de musique de chambre, au grand dplaisir des Florentins, qui gotaient
peu l'austrit de cet amusement. Quiconque se ft permis de chuchoter
ou de balancer sa chaise pendant l'excution d'un quatuor de
Mendelssohn ou de Schumann aurait t remis  l'ordre par un signe de
tte imprieux, par un de ces regards qui dvorent leur proie. Il en
rsultait que le salon de lady Rovel n'offrait qu'un divertissement
mdiocre aux jeunes gens; ils ne laissaient pas d'en rechercher
l'entre avec ardeur, car la jeunesse espre toujours. Les uns se
flattaient de ranimer dans un coeur engourdi quelque tison dormant sous
une cendre glace, les autres venaient pour Meg. Ces derniers taient
contraints de s'observer beaucoup dans leurs empressements. Lady Rovel
aurait pu crire sur sa porte: "Il n'y a ici qu'un seul Dieu, et, comme
le Dieu d'Isral, il est glorieux et jaloux."

L'accueil qu'elle fit  Raymond fut trs-remarqu; depuis longtemps la
desse ne s'tait si fort humanise. Ds qu'elle le vit entrer, ses
sourcils dpouillrent leur ternel nuage, elle secoua sa langueur. Lui
ayant fait signe d'approcher, elle l'entretint avec tant d'animation
que M. de Boisgent en prouva le plus violent dpit. A plusieurs
reprises, il jeta des yeux flamboyants sur Raymond, qui demeura
insensible  ses provocations. Heureusement pour le marquis, Meg, aprs
s'tre fait attendre, parut enfin dans une robe de soie rose, qui
dgageait sa poitrine et ses paules, le printemps aux joues, la joie
au front, pimpante, fringante et piaffante;--sa dmarche ressemblait
aux pas incertains et tumultueux d'une jeune prtresse de Bacchus qui
apprend encore son mtier. Tous les yeux se portrent sur l'apparition;
elle regardait ceux qui la regardaient, elle semblait leur dire: "Eh!
oui, j'existe, et c'est un coup de fortune que je saurai mettre 
profit."

M. de Boisgent, sans perdre une seconde, s'lana au-devant d'elle
avec la noble fiert d'un propritaire qui entre en possession, son
acte authentique d'achat  la main. Il l'entrana dans un coin dsert
du salon, prit place auprs d'elle et disposa sa chaise de manire que
personne ne pt approcher. Aprs l'avoir accable de compliments sur sa
beaut et sur sa robe rose, qui faisait valoir la splendeur de ses
cheveux d'un blond fauve, il lui demanda d'un ton dolent combien de
temps encore elle s'amuserait  le faire souffrir.

"Je vous prviens, lui dit-il, que je suis le plus obstin des
amoureux. Si vous voulez vous dbarrasser de moi, faites-moi poignarder
par votre tuteur,  qui, pour le dire en passant, j'ai propos d'en
dcoudre; cette proposition ne lui a pas souri. Prenez-y garde, depuis
qu'il est ici, votre mre me bat froid; si la vie de cet homme vous est
chre, tchez de l'amadouer, d'obtenir qu'il renonce  faire opposition
 mon bonheur. Je ne vous le cache pas, je suis furieux, et je brle
d'tancher ma rage dans le sang de dix professeurs d'arabe."

Meg couta ses dolances et ses reproches avec plus de douceur qu'elle
n'avait coutume de le faire. Elle lui rpondit qu'il aurait tort de se
dcourager, que les volonts des jeunes filles sont changeantes,
qu'elles ne s'apprivoisent que par degrs avec certaines ides, qu'il
faut donner au mot le temps de fermenter, qu'il se faisait dans sa
tte un petit travail dont il n'avait pas sujet d'tre mcontent,
qu'elle le suppliait de laisser tranquille son tuteur, que c'tait un
pdant, mais un pdant trs-respectable, qu'au demeurant ce professeur
d'arabe tait de premire force  l'pe comme au pistolet. C'est ainsi
qu'elle lui prodiguait  la fois les consolations, les esprances et
les bons avis. La premire moiti de son discours charma M. de
Boisgent, la proraison le rendit pensif. Il promit  Meg que, pour
l'obliger, il matriserait les emportements de son indomptable fureur,
et qu'il n'y aurait point de sang vers; mais en retour il la conjura
de fixer un terme  ses perplexits, de lui dire au juste combien de
jours encore elle lui ferait attendre son consentement. Il ne put s'en
claircir. Lady Rovel, qui avait vu de mauvais oeil la prcipitation
inconvenante avec laquelle il s'tait lanc  la rencontre de Meg, lui
dpcha quelqu'un pour l'avertir qu'un de ses symphonistes lui faisait
faux bond, qu'il s'en allt qurir sur-le-champ un second violon, qu'il
employt les gendarmes, si c'tait ncessaire, qu'il le lui fallait
avant une heure, mort ou vif. M. de Boisgent s'excuta et partit d'un
air de vive contrarit. Aussitt le prince Natti, lequel rdait dans
le voisinage comme un loup ravissant qui guette une bergerie, s'empara
de sa chaise, et  son tour il se constitua le gelier de Meg.

"Il me semble, prince, lui dit-elle, qu'il fait du brouillard ce soir.
Nous n'avons pas le front limpide. De quoi retourne-t-il?

--J'ai des chagrins, lui rpondit Sylvio.

--Faites-m'en part; je suis de trs-bonne humeur, je vous consolerai.
Vous avez perdu au jeu?

--Non, je suis jaloux.

--De M. de Boisgent? Que voulez-vous? il est pressant, et je me dis
qu' tout prendre, il faut bien faire une fin.

--Ce n'est pas cet imbcile qui me met martel en tte, reprit-il. Je
suis jaloux d'un couvent de chartreux.

--Tout entier, depuis M. le prieur jusqu'aux convers et au frre
portier? Voil une jalousie qui doit vous donner de l'occupation.

--Etes-vous retourne aujourd'hui  la chartreuse d'Ema? lui
demanda-t-il en poursuivant sa pointe.

--Pourquoi y serais-je alle?

--Par la mme raison qui vous y a fait aller hier.

--Faut-il vous la dire, cette raison?

--Mnagez-moi, ou je suis un homme mort.

--Mourrez, beau sire. Je suis all hier  la chartreuse que vous dites
pour intriguer certain espion qui depuis quelques jours emploie ses
aprs-midi  compter mes pas.

--C'est bien vrai?

--Je ne mens jamais quand j'ai ma robe rose.

--En ce cas, c'est de joie que je mourrai, puisque je suis  vos yeux
un homme assez important pour que vous preniez la peine de l'inquiter.

--Vous avez t vritablement inquiet?

--Quelle question! Vous savez bien, ajouta-t-il en baissant la voix,
que depuis longtemps...

--Chut! dit-elle, nous nous en doutons; mais il ne me suffit pas qu'on
m'adore, je veux qu'on m'pouse, moi. Tel que vous voil, seriez-vous
homme  m'pouser?

--Vous me le demandez?

--Eh bien! qu'attendez-vous? Epousez-moi, rpondit-elle en riant aux
clats.

--Hlas! vous savez bien que votre mre n'agrerait pas ma demande.

--Vous en tes encore l? On force les gens  vouloir ce qu'ils ne
veulent pas.

--Ainsi vous me donnez carte blanche?

--Blanche comme ma main.

--C'est tout dire. Fort bien, je m'arrangerai de manire  vous
compromettre horriblement.

--Voil une ide. Vous monterez chez moi, midi sonnant, par une
chelle de soie?

--Je ferai mieux, je vous enlverai. Aprs un pareil esclandre, il
faudra bien que lady Rovel entre en composition.

--Comme vous y allez! Au fait, ce doit tre gai, un enlvement. Cela
m'amusera, enlevez-moi.

--Je donnerais ma vie, reprit-il aprs une pause, pour savoir quand
vous vous moquez et quand vous parlez srieusement.

--Si jamais je russis  le savoir moi-mme, vous serez l'un des
premiers  qui je le dirai; mais il y a trop longtemps que nous
causons. Maman nous regarde, mon tuteur aussi. Ah! le terrible homme!
Je vous en prie, cdez-lui votre place. Ma nourrice m'a toujours dit
qu'il faut savoir s'ennuyer."

Le prince Natti s'empressa de lui obir; mais, avant de s'loigner, il
la regarda fixement dans les yeux comme s'il s'tait flatt d'en
apercevoir le fond, et il lui dit: "Tout est srieux avec moi. Vous me
permettrez de me souvenir de cet entretien et de vous en reparler pas
plus tard qu'aprs-demain. Les masques mettent les langues en libert.

--Vous oubliez que, moi aussi, je serai masque. Me reconnatrez-vous?

--Votre rire vous dclera toujours, rpliqua-t-il, ce rire de cristal
qui me dsespre et que j'adore."

Cela dit, il se retira, salua au passage Raymond avec une courtoisie
qui frisait l'impertinence, et, gagnant l'autre extrmit du salon, il
russit  s'approcher de lady Rovel, qui lui tmoigna une extrme
froideur, et dont il eut peine  tirer trois paroles.

Cependant Meg avait fait signe  Raymond de s'asseoir sur la chaise
vacante.

"Ah! touchez l, _my dear guardian_, lui dit-elle, _shake hands with
me_. Qu'il me tardait de vous voir! Mais vous aussi, vous avez l'air
sombre. Quel nouveau crime ai-je commis? L'ours, disent les
naturalistes, est trs-susceptible de colre, et sa voix est un
perptuel grondement; grondez-moi bien vite, cela vous soulagera.

--Je n'aurais garde, lui rpondit froidement Raymond. Au contraire
j'ai besoin que vous m'excusiez de vous avoir interrompue dans un
entretien qui paraissait vous amuser beaucoup.

--Avons-nous rien dit d'inconvenant, le prince Natti et moi? Ce n'est
pas dans nos habitudes.

--Je ne sais ce qu'il a pu vous dire, mais je vois avec plaisir qu'il
a le secret de vous intresser.

--Hurler avec les loups et chanter avec les fous, Plutarque  part,
c'est toute la morale. Croyez-moi, ce que vous allez me dire
m'intresse bien plus que les dclarations du beau Sylvio. Vous avez vu
maman; a-t-elle entendu raison?

--Je n'ai gure obtenu d'elle qu'une commutation de peine. Ou vous
pouserez M. de Boisgent, ou vous serez envoye dans une maison
d'ducation.

--Quels horribles mots! Dieu de misricorde! c'est grave.

--Ecoutez-moi bien, miss Rovel. Votre mre se plaint de la libert de
vos manires, elle a contre vous des griefs qui me semblent fonds. Au
premier sujet de mcontentement que vous lui donnerez, elle vous
confinera dans quelque pensionnat.

--Elle l'a dit?

--Trs-nettement.

--Quel sort est le mien, mon cher tuteur! Ou marquise de Boisgent, ou
pensionnaire  perptuit.

--A moins, reprit Raymond, que vous ne lui proposiez quelque parti
qu'elle puisse agrer.

--Que ne parliez-vous! Ceci vaut mieux. Eh bien! ne vous ai-je pas
charg de me marier? Promenez vos regards autour de vous. N'y a-t-il
ici personne qui vous convienne? Que pensez-vous du prince Natti?

--Il est de la race des matamores dbonnaires et clments; sa
moustache dit  l'univers: Comme je suis bonne! je ne te mange pas.

--Il a pourtant un mrite, celui de m'aimer; il me le rptait encore
tout  l'heure.

--Vous savez comme moi que c'est une rivale bien dangereuse que la
bassette.

--Et que vous semble du marquis Silvani, de ce petit monsieur, voyez
l-bas, qui se guinde sur la pointe de ses pieds pour tcher d'tre
aperu de maman?

--C'est le dernier descendant d'une race dchue. Il lui reste tout
juste assez de chaleur vitale pour vivre, mais pas assez pour aimer. Je
ne sais pas s'il a jamais essay de prendre feu, mais pour sr il est
teint.

--Et le duc Lisca, qu'en dites-vous?

--Qu'il est haut sur jambes, mais que sa mine est basse.

--Et de l'Amricain que voici, M. Hopkins, qui par distraction roule
une cigarette entre ses doigts? Il verrait beau jeu, s'il avait le
malheur de l'allumer.

--Qu'il est trs-vulgaire, mais d'une forte carrure, et que selon
toute apparence il pourrait porter sa femme  bras tendu. C'est
peut-tre le fond du bonheur conjugal.

--Comme vous les arrangez tous! dit-elle, et que vous tes
dcourageant!

--Le monde entier n'est pas ici, rpondit-il. N'y a-t-il en vrit
personne?...

--Personne, rpliqua-t-elle d'un ton prcipit.

--Bien sr?

--Tout ce qu'il y a de plus sr.

--Je regrette vraiment, miss Rovel, reprit Raymond d'un air aimable,
qu'il n'y ait dans Florence aucun jeune homme bien fait et bien pensant
qui ait russi  toucher votre coeur. Peut-tre aurais-je si bien
plaid sa cause que votre mre se serait rendue."

Elle garda un instant le silence, elle froissait son ventail dans ses
doigts. Puis tout  coup: "Ce n'est pas un pige?

--Suis-je homme  vous tendre des piges? lui demanda-t-il.

--Vous me promettez le secret?

--Je vous le promets, dit-il avec un lger tressaillement dans la voix.

--Vous me jurez de ne rpter ce que je vais vous dire ni  maman ni 
personne?

--Combien de serments faut-il vous faire? rpondit-il d'un ton
d'impatience.

--Eh bien! je ne sais pas si je l'aime, mais je sais qu'il me plat;
quand je le vois, le coeur me bat agrablement; quand je ne le vois
pas, je pense  lui assez souvent, vingt fois le jour et deux ou trois
fois la nuit. Enfin, si ce n'est pas de l'amour, c'est quelque chose
qui lui ressemble."

A quoi songeait Raymond? Il s'aperut un peu trop tard qu'il venait
d'gratigner de son ongle un joli guridon en laque de Chine sur lequel
il avait pos la main. "Comment se nomme ce fortun
mortel?"demanda-t-il ironiquement  Meg.

Elle balbutia, en baissant les yeux: "Il s'appelle M. Gordon.

--Quel est, je vous prie, ce M. Gordon? s'cria-t-il, et par une
nouvelle distraction il dboutonna si vivement de sa main droite le
gant de sa main gauche qu'il fit une large dchirure."

Meg lui apprit que M. Gordon tait un jeune Ecossais qui paraissait
bien n, modeste, d'excellentes manires, qu'elle l'avait rencontr
quelquefois aux Cascine et ailleurs, qu'un soir au thtre ils
s'taient beaucoup regards, que le lendemain ils avaient eu l'occasion
d'changer quelques mots, qu'il lui avait adress deux jours plus tard
une lettre brlante, mais respectueuse,  laquelle elle n'avait eu
garde de rpondre, que depuis elle en avait reu trois autres crites
dans le mme style, que par la dernire il implorait d'elle la
permission de se prsenter chez sa mre. Elle recommenait  faire son
loge, Raymond l'interrompit pour lui demander o perchait M. Gordon.
Elle lui rpondit que les chartreux d'Ema avaient toujours quelques
cellules vacantes qu'ils louaient aux trangers, et que M. Gordon avait
lu domicile au couvent. Elle osa lui confesser que la veille elle
tait alle l'y chercher, mais dans la plus louable intention et  la
seule fin de rendre ses lettres au jeune Ecossais, et de le prier de ne
plus lui crire. "Le pauvre garon, poursuivit-elle, m'a promis de
m'obir; mais il avait des larmes dans les yeux et dans la voix, sa
douleur m'a touche. Nous sommes convenus que d'ici  peu de jours je
lui enverrais par la poste ou une jonquille ou un basilic, que le
basilic voudrait dire: C'est inutile, n'y pensez plus! et la jonquille:
Esprez, nous verrons."

Puis elle ajouta: "J'ai jur, monsieur, de me gouverner dsormais par
vos avis. Faites-moi la grce de vous rendre demain  la chartreuse,
vous y demanderez M. Gordon, vous lui direz que vous tes curieux de
visiter le couvent et que je le prie de se mettre  vos ordres. Ainsi
vous aurez l'occasion de l'examiner  votre aise, de le faire causer.
S'il vous plat, je me croirai autorise  l'aimer, et je laisserai mon
coeur aller son chemin; s'il vous dplat, si vous le condamnez sans
appel, vous lui remettrez en le quittant un petit papier que je vous
ferai tenir et qui renfermera quelques feuilles de basilic. C'est
entendu, n'est-ce pas? Vous voyez que je me mets  votre discrtion, et
je pose en fait que depuis que le monde est monde jamais pupille ne fut
plus soumise  son tuteur.

--Soit, lui rpondit-il d'un ton radouci, vous me faites passer par
tout ce que vous voulez; mais en voil assez, miss Rovel, il est temps
de rompre un entretien dont on commence  s'occuper."

Ils se sparrent. Meg alla prendre place dans un groupe, Raymond
demeura seul  l'cart, le dos appuy contre un pilastre; M. de
Boisgent tait parvenu  dnicher et  ramener sans le secours de la
gendarmerie un second violon. Le concert commena. Le tuteur de miss
Rovel tait en matire musicale de l'avis des Florentins, il
n'apprciait gure les divertissements et les doubles croches qui
donnent la migraine. Au surplus, quand on aurait jou du Beethoven ou
du Mozart, il n'et cout que d'une oreille, il songeait  la visite
qu'il devait faire le lendemain dans une chartreuse. Le plus tt qu'il
put, il alla prendre cong de lady Rovel, qui lui demanda si Meg lui
avait fait quelque rvlation.

"Non, madame, lui dit-il. Je crains de ne pas avoir sa confiance; mais
il me semble plus probable qu'elle n'a rien  confier."

Le lendemain, aprs son djeuner, Raymond se mit en route pour la
chartreuse d'Ema. Il tait muni de deux petits sachets que Meg lui
avait envoys le matin, et dont l'un contenait une jonquille sche,
l'autre une ramille de basilic. Tout en marchant, la pense lui vint
que la commission qu'il avait  remplir tait ou dlicate ou purile,
et qu'il avait eu tort de s'en charger. Il se promit de ne rien
dcider, de laisser les choses en l'tat, de rapporter et le basilic et
la jonquille, et il se prit  rciter avec un peu d'emphase le mot du
bon Palmon:


Non nostrum inter vos tantas componere lites.


Virgile le faisant penser  Lucrce, il se remmora quelques vers du
_De rerum natura_ qu'il avait traduits rcemment et dont le sens est 
peu prs: "Tu as les yeux ouverts, tu crois vivre; ta vie pourtant est
dj morte. Tu dors tout veill, tes imaginations sont des songes, tes
esprances des fantmes. Si tu n'ignorais point la cause de ton mal, tu
apprendrais  connatre la nature et ses lois, et ds ce jour tu
goterais l'ternel repos que te promet ce nant o l'on ne rve plus."
Il venait de retrouver le dernier de ces vers, quand, arriv en vue du
couvent, il avisa au penchant d'une colline des amandiers fleuris, qui
faisaient une tache blanche parmi des rochers effrits par le soleil.
En contemplant ces amandiers, dont la beaut dcorait les abords d'une
thbade, il lui parut qu'en dpit de Lucrce, il y avait dans ce monde
autre chose que le nant, que, s'il est absurde de rver, le printemps
donne raison  cette folie, et que la nature entretient de sourdes
intelligences avec ce je ne sais quoi qui est en nous et qui s'obstine
 esprer.

Il n'avait pas encore rsolu cette contradiction quand il atteignit
l'entre de la chartreuse, qu'on prendrait facilement pour l'accs d'un
chteau fort, et c'est une vraie forteresse en effet que cette sainte
maison campe sur un rocher, et dont les approches ressemblent  des
bastions relis par une courtine. Comme partout  Florence, le gracieux
s'y mle au svre; chaque cellule est accompagne d'un jardin o rgne
un oranger. Raymond s'informa de M. Gordon auprs d'un frre lai qui
s'empressa de le conduire dans la partie du monastre rserve aux
trangers. Une porte s'ouvrit, et il se trouva en prsence d'un
jouvenceau de vingt-quatre ans au plus, fort joli garon, svelte, la
taille lance, le menton ombrag d'une barbiche blonde qui ne faisait
que de natre, le teint clair et ros. Son air jeunet tonna Raymond;
il s'tait reprsent tout autrement cet Ecossais, et ne s'imaginait
point qu'il sortt frais moulu de l'universit, qu'il portt encore
aux lvres le lait d'Oxford ou de Cambridge: "Oh bien! pensa-t-il 
premire vue, voil une poupe  qui miss Rovel aurait bientt fait de
casser la tte." Il entra en propos, dclina ses noms et qualits,
expliqua que miss Rovel lui faisait la grce de le considrer comme son
tuteur, qu'il lui avait tmoign son dsir de visiter la chartreuse et
qu'elle l'avait engag  se prsenter de sa part  M. Gordon. Pendant
cette explication, le jeune homme rougit plus d'une fois, il rougissait
facilement. Il offrit ses bons offices  Raymond, le promena partout,
lui fit voir en dtail l'glise, la chapelle souterraine, les fresques
d'Ampoli, les tableaux de fra Angelico.

Chemin faisant, ils ne dparlaient pas et semblaient galement curieux
l'un de l'autre; si Raymond pressait de questions son cicrone,
celui-ci  son tour paraissait l'tudier avec attention. On et dit
deux chasseurs qui, courant les bois de compagnie, sont moins occups
des perdrix que de se tter le pouls rciproquement; sans aucun doute
fra Angelico n'tait point ce qui les intressait le plus. Il eut beau
s'en dfendre, Raymond dut reconnatre que M. Gordon avait beaucoup de
tenue, un air de distinction, de l'agrment, un heureux mlange de
rserve et d'abandon, de modestie et de fiert. A la douceur des
manires, il joignait un esprit net et pos, une fermet de sens qui
n'tait pas de son ge, et un flegme, une gravit naturelle dont il se
dpartait rarement. Il ne riait jamais, mais il y avait de la grce
dans son sourire. Bien qu'il lui rendt justice, Raymond ne pouvait
concevoir qu'une fille aussi romanesque que Meg et t sensible  ce
genre de charme contenu. M. Gordon n'avait rien d'un Amadis, sans
compter que dcidment il tait bien jeune;--malgr la prcocit de
son esprit et de son caractre, tait-il de force  gouverner une
petite personne qui n'tait ni docile, ni commode, et ne passait pas
pour goter la bride? Toute rflexion faite, Raymond se confirma dans
sa rsolution de laisser l'affaire en suspens et de remporter les deux
sachets.

Leur tourne finie, M. Gordon ramena Raymond dans sa cellule, o il lui
offrit une collation. Comme ils achevaient de vider un flacon de
Montepulciano, le jeune homme tomba dans une rverie; il en sortit pour
dire en rougissant jusqu'au blanc des yeux: "Ainsi, monsieur, vous tes
le tuteur de miss Rovel? Ne vous a-t-elle point fait de confidences
touchant certaines lettres que j'ai pris la libert de lui crire?

--Et que vous avez eu tort de lui envoyer, interrompit Raymond. Il
aurait pu se faire que sa mre les interceptt, et miss Rovel s'en
serait mal trouve.

--Puisqu'elle vous a parl, monsieur, reprit-il d'une voix mue,
veuillez m'entendre  mon tour. Je ne sais pas encore si c'est ma bonne
ou mauvaise toile qui m'a fait rencontrer votre pupille  Florence;
tout ce que je puis dire, c'est que du premier jour o je l'ai vue j'ai
ressenti pour elle le plus violent amour, et je sens que cette passion,
contre laquelle j'ai vainement lutt, fera le bonheur ou le malheur de
toute ma vie. Je regrette que mon procd vous ait dplu, mais mes
intentions sont irrprochables. Orphelin depuis bien des annes, je
suis matre de mes actions, ma fortune est considrable, et j'ose dire
que je n'en ai point abus; comme tout le monde, j'ai mes dfauts, mais
je ne me connais point de vices, et je n'ai jamais fait de bien grandes
folies. Si la main de miss Rovel m'tait accorde, je me croirais tenu
de lui consacrer  jamais le meilleur de mon me et de mes penses. Je
vous avoue que les bruits qui courent  son sujet m'ont caus de vives
perplexits; j'ai entendu certaines personnes parler d'elle en de fort
mauvais termes. D'autres juges, que je crois plus quitables et mieux
informs, m'ont dit qu'il fallait lui pardonner quelques fougues de
jeunesse, quelques lgrets de conduite, en faveur de la parfaite
noblesse de son me. Ils m'ont affirm qu'elle est au-dessus de tout
sentiment bas, de tous les petits calculs, que son esprit est gnreux,
que ses dfauts sont l'ouvrage de l'ducation qu'elle a reue, qu'un
homme qui l'aimerait et qui l'estimerait pourrait facilement la
redresser et l'lever. Il ne tiendra qu' lui d'en faire une femme
accomplie, de fixer dans le devoir une volont encore incertaine
d'elle-mme, mais qui sera fidle  son choix et aussi rsolue dans le
bien qu'elle aurait pu l'tre dans le mal. Au reste, monsieur, je
mpriserais un homme que la crainte d'un peu de danger empcherait de
poursuivre ses chances, et qui ne saurait pas se dire qu'il est des
risques glorieux et que le bonheur veut tre conquis."

Ce discours, prononc d'une voix noble et touchante, fit la plus vive
impression sur Raymond et le troubla jusqu'au fond de l'me. Son
motion eut un effet singulier. Se levant prcipitamment de son sige:
"Monsieur, rpondit-il d'un ton bref, j'approuve tout  fait vos
sentiments, qui vous font grand honneur. Il est possible que miss Rovel
soit capable de sacrifier ses dfauts  l'homme qu'elle aimerait; le
malheur est que jusqu'aujourd'hui elle ne sait pas encore aimer, car
voici ce qu'elle m'a charg de vous remettre."

Et, tirant de sa poche le sachet qui renfermait le basilic, il se hta
de le prsenter  M. Gordon, qui l'ouvrit et perdit contenance. Son
visage s'altra, ses lvres frmirent; mais il sut commander  la
violence de son chagrin, et il dit  Raymond avec une douceur triste:
"Veuillez restituer  miss Rovel cette pauvre plante de basilic, je ne
dois rien garder qui lui ait appartenu." Il ajouta: "Adieu, monsieur,
je ne vous en veux pas. Puisse votre conscience vous rendre le
tmoignage qu'en me parlant comme vous l'avez fait vous n'avez consult
que votre devoir de tuteur!"

Raymond reprit le chemin de Florence, le coeur combattu par des
sentiments contraires, un peu froiss de la dernire parole de M.
Gordon et d'une insinuation qu'il craignait de trop comprendre, certain
d'avoir la conscience nette et qu'il avait fait une bonne action,
confus toutefois comme s'il venait d'en commettre une mauvaise, se
reprochant d'avoir t trop dur, en somme plus content que fch, plus
satisfait que repentant. Raymond se plaisait  croire qu'il ne
demandait pas mieux que de trouver  Meg un bon parti, et cela tait
vrai en thorie, tant que cet introuvable parti tait un tre de
raison, une entit mtaphysique;--mais aussitt qu'il prenait un
corps et un visage, qu'il devenait italien, franais, anglais, marquis,
prince, ou qu'il s'appelait Gordon, notre difficile tuteur ne souffrait
plus qu'on lui en parlt. On raconte que certain joaillier tait fier
d'un bijou merveilleux qu'il avait fabriqu lui-mme. Il lui tardait de
le bien vendre, et il le produisait  tout venant; mais faisait-on mine
d'en vouloir, il soulevait des difficults, et, le chaland parti, il se
sentait chagrin  la fois et ravi que son trsor lui demeurt. On et
bien tonn Raymond en le comparant  ce joaillier, et pourtant il se
prit  dire: "Ils sont plaisants; malgr ses dfauts, ils la trouvent
charmante, et ils ne se doutent pas que, sa beaut  part, ce qu'il y a
en elle d'aimable et de prcieux lui vient en droiture de l'Ermitage.
Sa grce tait une pierre brute, c'est nous qui l'avons taille et
monte." Il en concluait qu'il avait le droit de marier miss Rovel 
qui bon lui semblait, ou mme de ne pas la marier du tout, et sa
mauvaise humeur donnait au diable les chalands.

Ds qu'il fut arriv  Florence, il se rendit aux Cascine, o lady
Rovel et sa fille avaient coutume de se promener sur les cinq heures.
Il aperut leur voiture arrte au milieu d'un rond-point. Deux
cavaliers et trois pitons, faisant cercle autour d'une portire,
prsentaient leurs hommages  lady Rovel, qui, enveloppe dans ses
fourrures, leur rpondait d'un air distrait, avec une politesse un peu
courte. Meg avait mis pied  terre pour jaser un moment avec deux
jeunes filles de ses amies. Elle les quitta sans faon en apercevant
son tuteur qui se dirigeait de son ct, et s'avanant  sa rencontre:
"Eh bien! lui cria-t-elle d'une voix saccade.

--Je reviens  l'instant de la chartreuse, lui rpondit-il.

--Et quelles nouvelles m'apportez-vous?

--C'est un gamin, et je ne puis le prendre au srieux; mais il est
trop gentil pour que je vous permette de vous en amuser. Il y aurait de
la casse.

--Il me plaisait pourtant beaucoup, dit-elle d'un air pntr. Vous ne
lui avez pas remis le basilic?

--Ne m'y aviez-vous pas autoris?"

Il la vit changer de visage et un serpent le mordit au coeur. Meg
reprit: "Vous tes un peu brutal. Soit! nous tcherons de n'y plus
penser." Elle ajouta: "A-t-il gard le sachet?

--Que vous importe? demanda-t-il avec tonnement.

--Je tiens  savoir si son amour est plus fort que son amour-propre.
Un coeur bien pris aurait conserv prcieusement cette relique.

--J'en suis fch, mais la voici," lui rpondit-il.

Les bras lui tombrent. "Allons, murmura-t-elle, ce pauvre garon ne
m'aime pas autant qu'il le disait!"--Et bauchant un sourire: "Vous
n'tes pas au bout de vos peines; il n'y a pas  dire, il faudra que
vous m'en trouviez un autre."

A ces mots, elle retourna auprs de ses amies et se remit  causer
gaiement avec elles; mais Raymond crut s'apercevoir qu'il y avait un
peu d'effort dans sa gaiet, un peu de fivre dans ses yeux.



QUATRIEME PARTIE


VIII


Remuer ses jambes est quelquefois une manire de fatiguer ses penses.
Le jour suivant, Raymond sortit de bon matin, et il passa son temps 
courir dans Florence, cette ville merveilleuse  laquelle il semble
qu'on ne puisse rien changer sans la gter, et que pourtant le plus
intelligent des maires a trouv moyen d'embellir. Il revit avec soin ce
qui l'avait le plus frapp dans son premier sjour, quelques-uns de ces
palais qu'on a compars  des forteresses embellies par l'art,
Sainte-Marie-Nouvelle et les chefs-d'oeuvre du Ghirlandajo, les pomes
en marbre de Michel-Ange, les grisailles que peignit Andr del Sarto
dans le clotre d'un couvent de carmes dchausss, le saint George de
Donatello et son petit David,  la rustique coiffure, pastoureau de
l'Apennin, tenant d'une main l'pe du gant terrass, et de l'autre le
caillou victorieux. Il contempla longtemps dans la Badia ce beau saint
Bernard de Filippino Lippi, qui, occup d'crire, voit la Madone lui
apparatre et laisse chapper sa plume, et dans la chapelle des
Brancacci, les fresques de Masaccio, la rsurrection d'Eutychus, saint
Pierre baptisant, sa dispute avec Simon le magicien, compositions d'une
incomparable ralit, dont les personnages sont d'honntes bourgeois
florentins qui ne laissent pas de se mouvoir  l'aise au milieu des
plus grands vnements et semblent ns pour les plus grandes
situations. Raymond visita aussi l'antique quartier de Florence, le
march, et ce vnrable verrat de pierre,  la face paterne, bon gnie
de l'endroit qu'honorent  l'envi les mres et les enfants. Le soir, en
se promenant sur les quais, il admira l'un des couchers de soleil
couleur citron, que Meg lui avait vants. L'horizon tait du jaune le
plus tendre, qu'enveloppaient le gris et le vert le plus doux; les
cyprs de la villa Strozzi dtachaient sur ce fond leurs sombres
silhouettes. L'Arno, rptant toutes ces teintes dans ses eaux
tranquilles, se faisait de fte et prenait sa part des joies du ciel.

Raymond se souvint qu'il devait assister, quelques heures plus tard, 
une autre fte, o il tait attendu en costume arabe; il constata du
mme coup que, si ses jambes taient lasses, ni Michel-Ange ni Masaccio
n'avaient pu conjurer les inquitudes de son esprit. Il s'achemina vers
son htel et trouva que le costumier avait t de parole. Il se rsolut
vers onze heures  commencer sa toilette. Il fourra ses pieds dans
d'paisses chaussures en peau de mouton, endossa une robe de soie et un
manteau en poil de chameau brod d'or. Il ajusta sur sa tte une
perruque noire aux longues tresses, autour de laquelle il enroula le
_keffi_ ou mouchoir blanc, dont il laissa pendre un bout sur son dos,
les deux autres retombant par devant ses paules. Autour du _keffi_,
il tordit une corde, puis il se regarda dans la glace. L'homme qu'il y
aperut, et qui lui fit l'effet d'une apparition, avait pass deux
annes en Arabie, occup  des rves d'amour que la fortune avait
tromps, et cette trahison l'avait rendu misanthrope. Il descendit en
lui-mme, et s'avisa que Mme de P... n'tait plus rien pour lui, qu'il
s'tonnait de l'avoir tant aime, tant regrette et tant maudite, que
cette jolie femme tait laide en comparaison d'une fille de dix-sept
ans et demi qu'il avait vue l'avant-veille entrer dans un salon, vtue
de rose, et attirer sur elle tous les regards. Il se rappela fort 
propos que cette beaut tait sa pupille, qu'il s'tait charg de la
marier, et qu'au pralable il s'appliquait depuis trois jours  la
dgoter de tous les partis dont elle aurait pu se passer la fantaisie.
Le cas tait trange; comment s'en tirerait-il? Il ne le savait pas, et
pour l'heure il ne se souciait pas de le savoir.

Quand Raymond entra chez lady Rovel, minuit venait de sonner; le bal
tait dans tout son clat, dans toute son animation. Il eut peine  se
faire jour au travers des groupes bariols de masques qui fourmillaient
de tous cts. On ne voyait que Turcs, Andalous, Kirghiz, Lapons,
Palicares, Chinois ou Birmans. Trois salons magnifiquement clairs,
superbement dcors, formaient une vaste enfilade, sur laquelle
s'ouvraient des cabinets dont les portes avaient t enleves de leurs
gonds, et que tapissaient parmi les guirlandes de lumire toutes les
plantes des tropiques. On dansait dans l'un des salons; le second tait
consacr aux joyeux devis, aux amoureux pourchas,  l'intrigue; dans le
troisime, on soupait  la carte. Les petites pices latrales taient
 l'usage des timides, des mlancoliques, des philosophes et aussi des
couples heureux qui n'avaient plus rien  chercher parce qu'ils avaient
dj trouv ce qu'ils cherchaient.

C'tait la premire fois que Raymond assistait  un bal masqu, et
l'impression qu'il ressentit d'abord fut une sorte de terreur
superstitieuse. Rien de plus redoutable pour l'imagination que le
masque. L'invisible visage que vous tchez de deviner vous mnage-t-il
une tentation, un danger ou un cruel mcompte? Ce regard mystrieux qui
cherche le vtre renferme-t-il une promesse ou une menace? La bouche
inconnue qui tout  l'heure a chuchot deux mots  votre oreille
possdait peut-tre le secret de votre destine; peut-tre le doigt
lev qui de loin vous a fait signe est votre malheur qui vous a reconnu
et vous appelle. "Fidle image de la vie! pensait Raymond,  cela prs
que la vie nous trompe et que nous prenons son masque pour un vrai
visage. Le jour o elle nous tire de notre erreur en se montrant  nous
telle qu'elle est, nous jetons un cri d'pouvante et nous n'chappons
au dsespoir que par l'acquiescement d'une morne rsignation."

Il s'aperut au milieu de son raisonnement qu'on le regardait beaucoup,
non que son costume fort simple part digne d'tre remarqu; mais il le
portait  merveille. Dans cette cohue bigarre, il tait le seul masque
qui n'eut pas l'air dguis. Il tait Arabe des pieds  la tte, Arabe
par sa dmarche, par son maintien, par la souplesse fline de ses
mouvements, par sa fiert sauvage, qui avait fait jadis amiti avec les
solitudes du Nedjed et qui portait en tout lieu le dsert avec elle. Un
Chinois s'approcha de lui pour s'informer de son tat civil; il lui
rpondit dans la langue du Coran qu'il n'aimait pas les questions, et
le questionneur demeura convaincu que lady Rovel s'tait donn le
plaisir d'inviter  son bal un vrai Bdouin.

A la faveur de cette opinion, il tint les indiscrets  distance, et, se
frayant un chemin  travers la foule, il pntra dans le salon o l'on
dansait. Appuy contre une colonne, il chercha d'abord des yeux lady
Rovel. Il la reconnut facilement dans une impratrice japonaise, dont
les cheveux dnous, retombant sur son dos, y taient retenus par un
noeud de brillants. Son imprial vtement, jet, drap avec un art
infini, l'enveloppait d'un ondoyant rseau de gaz et de crpe; son
magnifique manteau de brocart tranait  terre. Elle tenait  la main
un ventail de cdre blanc, et sur sa tte se dressait un diadme
surmont de trois lames d'or. Sa couronne la rvlait moins que sa
contenance et son grand air. Dans une mascarade, lady Rovel jouissait
de tous ses avantages et n'avait point de rivalits  craindre; sa
tournure, sa taille sans pareille, son port de tte, les ondoiements de
son cou de cygne, lui assuraient un triomphe incontest.

Raymond s'occupa ensuite de dcouvrir miss Rovel. Il allait y renoncer
quand le joyeux clat de rire pouss  quelques pas de lui par une
jeune princesse armnienne lui causa une secousse; il reconnut ce rire
de cristal que le prince Natti tenait pour adorable et pour
dsesprant. Meg avait bien rencontr dans le choix de son costume. Un
ample pantalon blanc descendait jusqu' la cheville de ses pieds,
chausss  cru de babouches en maroquin jaune. Sa robe de soie tait
serre autour de ses hanches par une charpe aux franges pendantes;
par-dessus sa robe, elle portait une veste  manches larges, brodes
d'argent. Son abondante chevelure, seme de fleurs, de sequins et de
perles, formait de longues nattes, qui s'enroulaient autour de son cou
et ses paules. Sa petite calotte d'or cisel, lgrement penche sur
son oreille droite, semblait provoquer les hommes et les dieux. Meg
dansait un quadrille avec un noble cavalier vnitien, au pourpoint
taillad, au manteau de velours noir,  la grande fraise godronne,
coiff d'une toque  plume, et dont la poitrine tait orne d'une riche
chane d'or. Ce cavalier et sa danseuse changeaient beaucoup de
regards par les trous de leurs masques, ils se parlaient quelquefois 
l'oreille, et Meg riait. Pour la seconde fois, Raymond sentit un
serpent le mordre au coeur. "Elle m'a jou, se dit-il, et ce n'est pas
 la chartreuse d'Ema que loge l'ennemi."

Il se dtacha de sa colonne, passa dans le salon voisin, se mla dans
un groupe o, suant  grosses gouttes sous ses fourrures, un Kalmouk
microscopique prorait d'une voix de fausset: "Messieurs, disait-il,
l'impratrice du Japon est une noble impratrice que je vnre; mais
elle a des fantaisies ruineuses qui mettront avant peu son coffre-fort
 sec. Quand elle donne une fte, on y soupe  la carte, elle puise
pour garnir ses salons toute la flore des tropiques, et ses cabinets
sont tapisss de treilles o l'on vendange du raisin. Voici une petite
rjouissance qui lui cotera bien soixante mille francs. Je crains
qu'elle ne laisse  la princesse sa fille que son glorieux souvenir,
une paillasse et des dettes.

--Oh! le vilain Kalmouk! s'cria un grand jeune homme qui avait  peu
prs la tournure du duc Lisca. Pourquoi prends-tu la peine de
contrefaire ta voix? Le cacatois a beau changer son registre, on le
reconnat toujours  son aigre chanson."

Peu s'en fallut que cette vive interpellation n'ament une rixe, la
prudence la plus circonspecte tant quelquefois  la merci d'une piqre
d'amour-propre. Par bonheur, le quadrille ayant fini, il se fit un
grand mouvement de passage d'un salon dans l'autre; la houle emporta le
Kalmouk, sa riposte et sa colre. Pour mettre sa gravit orientale 
l'abri des bousculades, Raymond se retira dans une encoignure o il ne
fut pas longtemps sans qu'une gracieuse Armnienne, apporte par une
vague, lui dit en penchant coquettement la tte:

"Mon coeur s'meut. Que voici un bel Abdallah! Si sa premire parole
est pour me chapitrer, je dclarerai  tout l'univers que c'est l'homme
que je cherchais.

--Princesse, repartit Raymond, laissez, je vous prie, l'Arabe en paix
dans son dsert.

--Le dsert est son bien, reprit-elle, ses dlices, ses chres amours;
mais j'aurai l'audace de l'y relancer, car je veux qu'il me gronde. O
douces gronderies qui, comme une rose du ciel, tombez indistinctement
sur les ttes innocentes ou coupables! Voyons, monsieur l'Arabe,
combien d'inconvenances ai-je dj commises ce soir? Point, car nous
avons promis  notre chre maman d'tre sage comme une image, et nous
tiendrons religieusement notre parole.

--Il en est une pourtant qu'un chartreux aurait le droit de vous
reprocher; vous tes singulirement prompte  vous consoler.

--Ce qui est fait est fait, rpondit-elle, et ce qui est fait par vous
est bien fait. Vous m'avez dit: "Tu n'aimeras plus," et je tche de ne
plus aimer, je travaille  m'tourdir. Il me semble en vrit que j'y
russis. Ces masques, ces fleurs, ces lumires, la musique, les
douceurs qu'on murmure  mon oreille, et, pour brocher sur le tout, un
tuteur atrabilaire et hypocondre qui daigne veiller sur ma vertu et qui
me la rapporterait si je venais  la perdre, vraiment que manque-t-il 
mon bonheur? Ah! seigneur Abdallah, que c'est amusant de vivre!

--Trs-amusant, en effet, rpliqua-t-il d'un ton amer, surtout pour
qui n'a pas de coeur.

--tes-vous bien sr que je n'en aie point? Il me semble  moi que
j'en ai quatre, tout battant neufs, qui tous demandent de
l'emploi,--quatre, vous dis-je. En voulez-vous un? Je vous le donne."

Il tourna deux fois la tte de droite  gauche et de gauche  droite.
"Merci, dit-il, je me ferais scrupule de dcomplter votre collection.

--Oh! le charmant caractre d'Arabe! s'cria-t-elle. Qu'il a d'amnit
dans l'esprit!... Ne me faites pas de gros yeux, nous sommes ce soir
deux masques qui causent, demain je rentrerai dans le respect
trs-humble, et je baiserai la terre devant vous."

L'orchestre entamait une ritournelle. "Pour vous prouver le cas immense
que je fais de vous, reprit-elle, si vous voulez danser avec moi cette
polka, je ferai faux bond au cavalier qui me l'a demande.

--Serviteur! dit-il en l'cartant du geste, vous ne me pardonneriez
pas de troubler vos plaisirs."

Il s'loigna de quelques pas; ayant tourn la tte, il revit miss Rovel
comme elle rentrait dans le premier salon au bras du mme Vnitien  la
fraise godronne qui avait le secret de la faire rire. Il se sentit
envahir par une sombre mlancolie, mle d'une sourde colre. Ne
sachant  qui s'en prendre, il s'en prit  tout le monde, et pour
chapper au bruit,  la joie, aux gats dont ses oreilles taient
chagrines, il se rfugia dans une petite galerie qui avait servi de
fumoir et qui se trouvait dserte, les fumeurs tant alls souper. Il
se jeta sur un divan, posa son coude sur un coussin, son front dans sa
main, et s'enfona dans une rverie dont la conclusion fut que, si la
salle o une Armnienne dansait avec un Vnitien venait  prendre feu
et si tout ce qu'elle contenait venait  prir dans l'incendie, il en
prouverait du chagrin peut-tre, mais  coup sr un immense
soulagement. Il tait en train de se tourmenter autour de ce cas de
conscience, comme un chien qui ronge un os, quand il entendit derrire
lui une voix imprieuse qui disait: "Enfin je trouve un homme, et cet
homme est un Bdouin qui s'ennuie."

Il se retourna, se leva. L'impratrice du Japon l'examinait, les bras
croiss sur sa poitrine. S'tant approche, elle lui fit signe de se
rasseoir et prit place  ses cts. "Soyez franc, lui dit-elle, vous
vous ennuyez beaucoup.

--Votre majest me fait injure, lui rpondit-il; ne voit-elle pas que
j'ai voulu drober quelque temps mes faibles yeux  l'blouissement de
la fte qu'elle donne  ses sujets?

--Je n'ai jamais aim, dit-elle, les ours qui se donnent des grces;
leur mtier est de grogner, et il ne faut pas forcer sa nature.
Convenez que vous vous dplaisez beaucoup ici, convenez aussi que vous
tes un orgueilleux.

--Ah! madame, je le suis assurment toutes les fois que vous daignez
vous occuper de moi."

Elle frappa un coup sec de son ventail sur le divan. "Je vous dis,
moi, que votre orgueil est insupportable, et par l vous me ressemblez
un peu. Nous sommes, vous et moi, deux orgueils solitaires qui
s'ennuient, et c'est de cette pe que nous mourrons.

--Soit! que faire  cela?

--Ou mourir tout de suite, ou marier ensemble nos orgueils, nos
solitudes et nos ennuis. Il y a de mchants mets qui adroitement
mlangs font quelquefois d'assez bons plats.

--Cela suppose un habile cuisinier, et je suis le plus triste des
gte-sauces.

--Qui vous demande de vous en mler? Vous vous en rapporterez  moi.
Je veux tcher une fois encore de me dsennuyer, et j'ai envie de faire
avec vous quelque chose d'extraordinaire.

--Fort bien. Irons-nous, madame, nous asseoir de compagnie sur la
pointe du plus haut clocher de Florence?

--La plaisante affaire qu'un clocher! J'ai gravi le Bernina. Vous ne
devinez pas o je veux vous emmener?

--Non, madame, j'ai beau chercher...

--Que vous avez l'esprit court! J'ai rsolu d'aller avec vous  La
Mecque.

--Voil, s'cria-t-il, une entreprise qui souffrira bien des
difficults.

--Si elle tait facile, elle ne me tenterait pas. Ecoutez-moi. Nous
allons nous dpcher de caser Meg; j'accepte d'avance pour elle
l'imbcile que vous patronnerez. Quittes de ce soin, nous partons pour
Le Caire; vous m'y enseignez l'arabe. Aussitt que je le saurai, vous
me dguiserez comme il vous plaira, et le reste me regarde. J'ai dcid
que je ne quitterais pas ce monde sans avoir vu La Mecque et que je la
verrais avec vous."

Raymond pensa qu'elle s'amusait, il affecta d'entrer dans la
plaisanterie. Elle se gendarma, se hrissa, et il fut oblig de prendre
son projet au srieux. Son embarras fut extrme; il multiplia les
objections, elle eut rponse  tout.

"Que deviendrai-je, lui dit-il, si, en dpit de toutes mes prcautions,
quelque fanatique musulman s'avisait de vous faire un mauvais parti?

--Vous me dfendriez contre lui. Cette tche est-elle au-dessus de
votre courage?

--Non, mais peut-tre au-dessus de mes forces, sans compter qu'il est
d'autres risques que je redoute davantage." Et pensant s'acquitter
envers elle par un peu de flatterie, il ajouta: "Qui me dfendrait
moi-mme contre vous?

--Expliquez-vous, je hais les amphigouris et les tortillages.

--J'entends, madame, que vous feriez courir  ma philosophie des
prils trop certains.

--Vous voulez dire que vous craindriez de tomber amoureux de moi. O
serait le mal, si je le permets? Cela me divertira. Vos gaucheries, vos
maussaderies, vos empressements bourrus, vos colres rentres, me
plairont infiniment. Vous souvient-il de cette bergre dont parle
Shakspeare, qui n'avait jamais dclar son amour et laissait sa
passion, cache comme le ver dans le bouton, dvorer les roses de ses
joues? Ple et mlancolique, elle tait aussi tranquille que la
patience sur un monument, souriant  la douleur. J'aimerais  vous voir
dans cette posture.

--Vous n'auriez pas votre compte; je suis le moins patient des hommes,
et je n'ai jamais souri  la douleur.

--Au surplus, reprit-elle, j'ai l'humeur quinteuse. Peut-tre me
feriez-vous piti, peut-tre si votre orgueil pensait se dshonorer en
demandant, le mien plus complaisant consentirait  vous pargner cette
peine.

--Oh! souveraine du Japon, s'cria-t-il, que vos bonts sont
prcieuses! mais que hautains sont vos caprices! qu'imprvus sont vos
retours! et que vous tes prompte  vous raviser! Chtifs mortels, nous
faisons nos expriences  nos propres dpens, votre majest fait les
siennes aux dpens des autres."

Elle rpliqua schement: "Je me suis trompe quelquefois; qui vous
prouve que je me trompe aujourd'hui?

--Le sentiment que j'ai de mon nant et le souvenir d'un aveu que vous
me ftes nagure. Si j'avais la fatuit de croire  mon bonheur, vous
auriez bientt fait justice de mon illusion en me rptant: N'avez-vous
pas encore dcouvert que je n'aime que moi?... Il ne me resterait plus
qu' me tuer.

--Et quand cela serait! dit-elle d'une voix haletante. Un beau songe
suivi d'une belle mort, que peut-on souhaiter de mieux ici-bas?"

A ces mots, elle enleva son diadme de dessus sa tte et le posa sur
ses genoux; puis, se penchant vers Raymond et le regardant avec des
yeux enflamms, elle murmura: "_Perhaps I will give you all that I can
give_," et Raymond comprit que ces dix mots anglais voulaient dire:
"Peut-tre vous donnerai-je tout ce que je puis donner." Il tait au
bout de son rle et demeura bouche close, ne sachant que faire pour
sortir de ce mauvais pas ni comment se dptrer de son bonheur, que lui
auraient envi tant de mortels et de demi-dieux. Son silence se
prolongeant, lady Rovel impatiente dtacha brusquement son masque de
satin et lui montra son beau visage, qu'embrasait un clair de passion
et o se jouait un sourire ensorcelant, qui lui promettait toutes les
ivresses, les flicits, les batitudes du paradis de Mahomet.

Il recouvra subitement son sang-froid, s'inclina gravement  la faon
des Orientaux, et rpliqua d'un ton ferme, presque rude: "Votre beaut
m'pouvante, madame, et vous me proposez de terribles hasards; or le
prophte a dit: "Les jeux de hasard sont maudits de Dieu; abstiens-toi,
c'est le secret du bonheur."

Comment dire ce qui se passa dans l'me de lady Rovel? Jamais rien de
pareil ne lui tait advenu. Cette altire divinit, qui se mettait  si
haut prix, qui avait vu un peuple d'adorateurs prosterns devant ses
autels, qui leur avait fait acheter ses moindres faveurs par un pnible
noviciat, par de longs abaissements, pour la premire fois la fantaisie
lui tait venue de s'offrir, et elle avait essuy l'insupportable
outrage d'un refus. tait-ce possible? rvait-elle? L'homme qui venait
de dire non tait-il de chair et d'os, ou une ombre, ou une statue, un
marbre froid et insensible? L'tonnement, la confusion, la honte, le
dpit, la rage, agitaient tout son tre, son sang bouillonnait dans ses
veines. Elle aurait voulu sentir crotre au bout de ses doigts les
griffes d'une vraie lionne du Sahara pour les enfoncer dans le visage
de l'insolent, ou, mieux encore, elle souhaitait que ses regards se
changeassent en clairs pour le rduire en cendres. Elle balana un
moment si elle lui plongerait dans le coeur le poignard qu'elle portait
 sa ceinture, ou si elle se contenterait de lui briser son ventail
sur la tte, ou si elle s'armerait d'une de ses impriales babouches
pour l'en souffleter sur les deux joues, ou si elle commanderait  ses
gens de le jeter par la fentre, ou si elle mettrait en morceaux les
girandoles de cristal qui avaient t tmoins de son affront, ou si
elle prendrait simplement le parti de crier, de se trouver mal et de
s'vanouir.

Ds qu'elle put se reconnatre dans le tumulte de ses penses, le soin
de sa dignit l'emporta sur sa fureur. Elle remit sa couronne sur son
front, rajusta son masque, se leva, crasa Raymond d'un regard
d'inexprimable mpris, qui  la lettre le balayait de la surface de la
terre, et, s'loignant, elle dit  demi-voix: "Quel sot animal que
l'orgueil d'un Bdouin, et qu'il est facile de le mystifier!"

Raymond avait senti la foudre tomber sur lui, il avait t consum,
ananti, ou peu s'en faut. Il rassembla pniblement ses morceaux. Il
achevait de les recoudre, de se reconstituer dans son intgrit, et,
craignant un retour offensif de l'ennemi, il se disposait  sortir de
la galerie pour s'aller perdre dans la foule, quand le passage lui fut
barr par miss Rovel qui, lui prenant la main, l'obligea de retourner
sur ses pas.

"Que s'est-il pass entre vous et maman?" lui demanda-t-elle d'un ton
vif.

Il lui rpondit en haussant les paules: "O prenez vous qu'il se soit
pass quelque chose?

--Elle m'a dit deux mots tout  l'heure, et sa voix tremblait de
colre. Traitez-moi, je vous prie, comme une personne raisonnable qui
peut tout comprendre sans s'offusquer de rien. Vous avez ma confiance,
je veux avoir la vtre.

--Elles sont gales de part et d'autre, rpondit-il, et j'imagine que
nous sommes quittes.

--Encore un coup, pourquoi maman est-elle furieuse?

--Puisque vous voulez le savoir, elle a remarqu avec dplaisir
l'intimit qui parat exister entre vous et un cavalier dont la toque
est ombrage d'une plume blanche.

--Si je vous croyais, reprit-elle, je vous prierais d'aller lui dire
de ma part que ce cavalier m'est fort indiffrent.

--C'est ce que j'ai pris sur moi de lui dclarer, et je l'ai assure
que vous n'aviez pas dans ce soir une seule fois avec lui.

--Que vos ironies sont dplaisantes! Je danse avec lui parce qu'il
danse bien, mais vous m'avez persuad que la bassette lui tait plus
chre que moi, et je n'aimerai jamais un homme qui serait capable
d'avoir des distractions en me parlant.

--Ce qui ne vous empche pas de goter fort sa socit.

--Oh! vous en voulez bien  cette plume blanche! Ne vous ai-je pas dit
que j'ai l'habitude de hurler avec les loups? C'est un joli talent de
socit... Mon Dieu! ajouta-t-elle, je serais ravie d'avoir un secret
pour me donner le plaisir de vous le confesser; je vous jure que je
n'en ai point.

--Ne la croyez pas, elle ment; c'est Merlin qui vous le dit!" s'cria
une voix creuse, rauque, qui semblait sortir du fond d'une caverne, et
ils virent s'avancer vers eux, le dos vot, la tte basse, un
vieillard mis  peu prs comme le seigneur Montesinos, avec lequel don
Quichotte eut cette trange conversation qu'au risque de recevoir mille
coups de bton Sancho s'obstinait  traiter d'apocryphe. Le survenant
tait affubl d'une longue robe violette qui tranait sur ses talons;
un chaperon en satin vert entourait sa poitrine et ses paules. Un
bonnet  ctes en velours noir couvrait son vnrable chef, et sa barbe
blanche descendait plus bas que sa ceinture. A l'exemple de Montesinos,
il portait un rosaire enroul autour de son bras gauche; je ne sais
toutefois "si les grains en taient plus gros que des noix et si les
dizains galaient des oeufs d'autruche." De sa main droite, il
brandissait une baguette d'bne.

Meg le contempla un instant en silence; puis s'tant mise  rire: "Il
me parat, seigneur Merlin, dit-elle en dguisant sa voix, que, sauf
votre respect, la politesse n'est pas la vertu des enchanteurs. Il est
probable que vous tes aussi subtil que courtois. Tchez de me dire qui
je suis, et nous saurons ce qu'il faut penser de votre pntration.

--Quand vous voudrez qu'on ne vous reconnaisse pas, rpondit-il en
toussant pour se nettoyer le gosier, gardez-vous de rire, belle
Armnienne. Ce rire tincelant comme une fuse, plus frais qu'un
ruisseau qui court sur son lit de cailloux, plus joyeux que le chant
d'une fauvette au fond des bois, et qui pourtant gratigne le coeur
comme une goutte d'eau forte mord sur une planche de cuivre, ce rire,
jeune fille, ne peut appartenir qu' une blonde dont les yeux sont
noirs, et il n'est pas besoin de magie pour le deviner.

--Vous tes moins sot que je ne pensais, reprit-elle. Vous affirmez
donc que j'ai un secret? faites-moi la grce de m'en instruire."

Il secoua la tte: "Voil, dit-il, le plus inconsidr des souhaits. Ma
belle enfant, conservez prcieusement votre ignorance, le repos de
votre vie en dpend.

--Je ne me paie pas de dfaites, seigneur Merlin, et je vois que vous
tes magicien comme moi.

--Puisque vous avez l'imprudence de me mettre au dfi, lui
rpliqua-t-il, apprenez, ange doubl d'un dmon, qu' votre insu vous
adorez un homme que pendant quelque temps vous aviez cru dtester, un
homme qui vous inspirait une insurmontable antipathie, et qu' tort ou
 raison vous traitiez de pdant. Cet homme est l'Arabe que voici!"
poursuivit-il en allongeant vers Raymond sa baguette d'bne.

Raymond rougit jusqu'au blanc des yeux, et il bnit en cet instant
l'utile invention des masques. Il adressa au magicien un geste menaant
pour lui fermer la bouche. Meg rprima son emportement en lui disant
avec le plus grand sang-froid: "Oui-da, monsieur, on ne se fche pas
pour une plaisanterie de carnaval." Puis se tournant vers le vieillard:
"Bonhomme, votre simplicit n'a d'gale que votre suffisance. La
baguette enchante que vous tenez  la main ne vous a-t-elle pas rvl
que cet Arabe est mon tuteur? Depuis quand les jeunes filles sont-elles
amoureuses de leur tuteur?

--Depuis que Rosine, rpondit-il gravement, a essuy de grandes
contrarits pour n'avoir pas pous le sien, depuis que cette joyeuse
crature a fini par devenir la _Mre coupable_, qui est en vrit la
pice la plus larmoyante, la plus insipide qui ait jamais affront les
feux de la rampe.

--Oh! ne parlons pas littrature, dit-elle, ce n'est pas mon fort.
Puisque vous tes si habile  dchiffrer les mes, occupez-vous un peu
de celle de mon tuteur. A-t-il un secret, lui aussi?

--Ah! miss Rovel, s'cria Raymond, ne me mlez pas dans cette inepte
plaisanterie.

--On ne sait ni qui vit ni qui meurt, repartit-elle. Demain, si vous
le voulez, nous serons graves comme la grille de l'Ermitage; cette
nuit, j'entends draisonner  coeur joie... Parlez donc, homme  la
voix spulcrale! mon tuteur a-t-il un secret?

--Votre tuteur, mademoiselle, lui rpliqua-t-il, me parat tre un
mchant homme, qui a la tte prs du bonnet. Avant de rpondre aux
questions d'Achille, Calchas qui n'aimait pas  risquer sa peau, lui
fit promettre qu'il le dfendrait de son pe contre les ressentiments
d'Agamemnon.

--N'ayez aucune crainte, Calchas! je vous prends sous ma sauvegarde."

Il se gratta l'oreille, puis il s'cria: "Dieux inspirateurs, guidez ma
langue dans cette conjoncture dlicate, enseignez-moi l'art de faire
tout entendre sans rien dire et de dpouiller la vrit de son dard et
de son venin!" Et passant la main sur sa barbe, aprs s'tre recueilli:
"Il y a des hommes, ma belle enfant, reprit-il, qui unissent un coeur
tendre  la plus intraitable fiert; ils ont dcid que l'amour tait
une indigne faiblesse, la plus humiliante des sujtions, ils ont pris
le ciel et la terre  tmoin qu'ils n'aimeraient plus, et ils se
pendraient plutt que de s'en ddire... Ces gens-l sont semblables au
chien du jardinier, qui a jur de ne pas manger et ne mangera pas, mais
qui n'entend pas non plus que les autres mangent... Belle blonde aux
yeux noirs, si vous voulez vous marier, rompez avec votre tuteur, car
vous n'pouserez jamais l'homme que vous aimez, et il vous empchera
d'pouser celui que vous n'aimez pas.

--Cet insolent badinage a trop dur, s'cria Raymond hors de lui; je
veux savoir quel baladin se cache sous cette robe violette."

Parlant ainsi, il s'lana vers le magicien avec un air de tte si
farouche que celui-ci, inquiet pour sa sret, oubliant sa vieillesse
et la blancheur de sa barbe, redressa soudain son dos vot, se campa
sur ses deux jambes dans l'attitude d'un boxeur qui s'apprte  jouer
des poings. Sur ces entrefaites, plusieurs masques entrrent, suivis
d'un domestique qui portait un plateau charg de sorbets. Il y eut un
moment de confusion, dont Merlin profita pour s'esquiver. Raymond le
poursuivit, mais perdit sa piste. Aprs bien des tours et des dtours,
il crut l'apercevoir au milieu d'un groupe; il reconnut en s'approchant
qu'il s'tait mpris, et parcourut vainement tout le palais. La
baguette d'bne et la robe violette s'taient vanouies comme une
apparition.

Pendant qu'il se livrait  cette recherche, miss Rovel tait rentre
dans le second salon. Elle y fut bientt accoste par le cavalier  la
plume blanche, qui dplaisait  Raymond. Il l'attira dans l'embrasure
d'une fentre, et pour drouter certaines curiosits qui rdaient
autour d'eux ils menrent de front deux conversations, l'une  haute et
intelligible voix, l'autre d'un ton rapide, press, aussi indistinct
que le bourdonnement d'une mouche.

"La journe a t superbe! s'cria le prince comme s'il et parl  la
cantonade.

--Superbe, en effet, rpondit-elle.

--Je ne vous ai pas vue aux Cascine.

--C'est une promenade qui ne me plat pas tous les jours.

--La princesse de B... y tait. Avec sa robe bariole, son nez crochu
et ses lvres incarnates, elle ressemble, comme on dit,  une perruche
qui mange une cerise." Puis il chuchota tout bas: "J'attends votre
rponse, elle dcidera si je suis le plus heureux des hommes, ou si en
rentrant chez moi je me brlerai la cervelle.

--Je serais dsole, murmura-t-elle du bout des lvres, qu'il arrivt
malheur au plus beau gentilhomme de l'Italie, et je n'aime pas les
romans qui tournent au tragique.

--Il en sera ce qui pourra, vous m'avez rendu fou, et je n'ai plus ma
tte  moi.

--Ne vous tuez pas, je prfre encore que vous m'enleviez; mais ne
pourriez-vous pas trouver autre chose?

--Quoi donc? Ne sommes-nous pas tombs d'accord que j'en suis rduit
pour vous pouser  employer les grands moyens?

--C'est bientt dit, soupira-t-elle; mais un enlvement, un
enlvement! c'est impossible ici."

Il leva de nouveau la voix pour lui dire: "A propos, avez-vous assist
l'autre soir au concert de ce fameux pianiste polonais?

--On assure, rpondit-elle, qu'il a beaucoup de talent.

--Sans doute, mais il lui manque  ce Polonais... comment dirai-je?
cette divine sclratesse qui fait le gnie.

--A ce compte, il faut tre un homme  pendre pour tre un grand
pianiste?

--Pour exceller en quoi que ce soit, il faut s'tre donn au diable,
rpliqua-t-il." Et il poursuivit pianissimo: "Pourquoi un enlvement
est-il impossible ici? N'avez-vous pas la bride sur le cou?"

Elle lui rpondit sur le mme ton: "Ne comprenez-vous pas que si vous
m'enleviez de chez elle, maman se tiendrait pour brave et que de sa
vie elle ne vous pardonnerait cet affront? Que deviendrait notre
mariage?

--Alors, de grce, que ferons-nous?

--C'est bien simple, dit-elle en mettant son ventail devant sa
bouche, il faut que je m'en aille  l'Ermitage prs de Genve, chez mon
tuteur. C'est une maison o l'on meurt d'ennui, mais j'y suis libre
comme l'air.

--Ah! permettez, votre tuteur ne me parat pas un homme commode.

--Il traduit Lucrce et passe sa vie le nez dans ses livres. Je vous
dfie bien de lui enlever un des volumes de sa bibliothque sans qu'il
le sache; mais, si on lui soufflait sa pupille, il lui faudrait
vingt-quatre heures pour s'en apercevoir."

Il leur parut qu'un couteur s'tait rapproch et qu'il dressait
l'oreille. Passant du _pianissimo_ au _forte_, Meg s'cria: "Est-il
vrai, seigneur, que vous avez perdu hier une grosse somme au jeu?

--Hlas! oui, belle Armnienne; nous avons fait ce qui s'appelle en
langage de joueur une lessive! Bah! nous nous rattraperons demain.

--Eh bien! je vous admire, car malgr cette grosse perte vous avez t
cette nuit d'une humeur charmante.

--Oh! reprit-il en riant, je ne permets jamais  mes ennuis de me
troubler dans mes plaisirs. Ce sont deux parts de ma vie qui n'ont rien
 dmler ensemble. J'en use comme cet Anglais qui, dnant au cabaret,
trouva un cheveu dans son potage et dit au garon: "Mettez-le  part,
j'en prendrai, si j'en veux."

Il s'avisa que l'couteur, frustr de son attente, venait de tourner
ailleurs ses regards et ses oreilles. Mettant la sourdine  sa voix,
l'oeil errant, il dit  Meg: "Et comment ferez-vous pour vous en aller
 l'Ermitage?"

Elle s'abrita de nouveau derrire son ventail. "Ecoutez-moi bien,
maman m'a dclar que, si j'tais la cause volontaire ou involontaire
du moindre scandale, elle prierait mon tuteur de me chercher une
pension. Je saurai bien le forcer  m'offrir l'hospitalit.

--Dieu! que vous avez d'esprit! Ainsi nous allons faire un peu de
scandale?

--Voyez-vous cette cocarde sur mon oreille droite? rpondit-elle d'une
voix qui n'tait qu'un souffle. Je la laisserai tomber, vous la
ramasserez, vous vous vanterez que je vous l'ai donne. Tout  l'heure
je vous dpcherai un Kalmouk avec l'ordre de vous la reprendre, et je
vous permets de mettre flamberge au vent.

--Divine invention! dit-il. Et ce Kalmouk sera le marquis de
Boisgent? M'autorisez-vous  le larder?

--Misricorde! vous ne lui ferez pas le moindre mal; il doit nous
servir  faire du bruit; mais les enfants bien levs ne crvent par
leur tambour." Puis, saluant de la main son interlocuteur: "Vous m'avez
donn ce soir, lui dit-elle tout haut, une leon de sagesse dont je
profiterai. Qui ne trouve pas un cheveu dans son potage ou dans sa vie?
A votre exemple, je le mettrai  part, et je n'en mangerai que s'il me
plat."

Elle s'loigna, et deux secondes aprs sa jolie cocarde gisait sur le
parquet. Sylvio se baissa rapidement et la ramassa. L'ayant fixe sur
sa poitrine avec une pingle, il alla se poster dans l'endroit le plus
en vue du salon, et demeura l, les bras croiss, contemplant d'un oeil
glorieux son trophe.

Cependant Meg s'tait lance  la poursuite du marquis de Boisgent.
Elle finit par le dcouvrir au buffet, o, seul dans un coin, il vidait
 petits coups un flacon de vin de Pomard. Il tait en veine de
mlancolie; rompu de fatigue, jamais ses fonctions de factotum
n'avaient pes si lourdement sur ses petites paules, et, pour le
rcompenser de ses peines, lady Rovel venait de s'en prendre  lui de
ce que Mirette, s'tant faufile dans un quadrille, y avait reu un
coup de pied et pouss le plus douloureux glapissement. Ajoutez que
pendant toute la soire il avait essuy un feu roulant de brocards,
d'pigrammes, de persiflages, et qu'ayant tch  plusieurs reprises de
se procurer un tte--tte avec Meg, la perfide lui avait toujours
gliss entre les doigts comme une anguille. Il ne pouvait digrer tant
de traverse, et le meilleur vin de Bourgogne lui semblait amer.

Tout  coup il sentit une main souple se poser sur son paule et une
charmante Armnienne lui dit: "Enfin, je vous trouve,  le plus aimable
des Kalmouks!

--Qu'est-ce  dire? rpondit-il d'un ton fort maussade; on sait
toujours me trouver quand on a besoin de moi. Quelque lustre s'est-il
teint? Le trombone manque-t-il de souffle, et dois-je emboucher  sa
place? A-t-on cras une seconde fois Mirette, et faut-il l'arroser
d'arnica? S'agit-il de grimper  une chelle ou de prendre la lune avec
les dents?

--Jacob, lui dit-elle de sa voix la plus douce, ne servit-il pas sept
ans pour mriter Rachel?

--Rachel ne bernait pas Jacob, rpliqua-t-il en colre; Rachel n'tait
pas une fieffe coquette, Rachel ne disait pas dix fois le jour oui
avec les yeux et non avec les lvres, Rachel ne s'en laissait pas
conter pas des godelureaux, surtout Rachel n'avait pas de tuteur, vous
m'entendez, miss Rovel? pas de tuteur. Qu'on me laisse noyer mes
chagrins dans mon verre.

--Tout beau! dit-elle, vous seriez capable d'y noyer aussi vos
esprances."

Et, s'asseyant auprs de lui,  force de gentillesses, de chatteries,
elle parvint, non sans peine,  l'amadouer un peu. Puis elle s'cria
brusquement: "Il n'y a qu'un mot qui serve; oui ou non, tes-vous mon
chevalier?

--Que voulez-vous dire, miss Rovel?

--Qu'un fat est en train de me compromettre et que vous prenez la
chose d'une trange faon.

--De quelle faon voulez-vous que je la prenne, puisque je n'en sais
pas le premier mot?

--Un chevalier devine tout, tant il est jaloux de l'honneur de sa
dame."

Ce dernier mot inonda de joie le coeur du marquis. "Comment vous a-t-on
compromise? demanda-t-il.

--Cette cocarde que je portais dans mes cheveux, que je trouvais
charmante, que j'avais promis, de vous donner...

--D'honneur je ne m'en doutais pas, interrompit-il.

--Quand Rachel promet, c'est avec les yeux, dit-elle. Enfin je vous la
destinais; mais l'impertinent dont je vous parle s'en est empar, et il
la promne partout en se vantant que je la lui ai donne et qu'il est
du dernier mieux avec l'Armnie."

M. de Boisgent se leva incontinent. "Qui est ce faquin? s'cria-t-il.

--Vous le voyez d'ici, ce grand jeune homme  la fraise godronne.

--Ne serait-ce point le prince Natti?" dit-il, et il regarda d'un oeil
rveur la chaise qu'il venait de quitter.

"Ah! j'y pense, dit-elle, je ne veux pas vous commettre avec ce
fier--bras, et je vais  l'instant trouver mon tuteur...

--Ne me parlez plus de votre abominable tuteur! s'cria M. de
Boisgent en bondissant comme si elle lui avait cingl la figure d'un
coup de cravache. Cette affaire ne concerne que moi, je cours rclamer
mon bien et sauver votre honneur."

Il se versa un rouge bord, l'avala d'un seul trait pour s'assurer de sa
rsolution; puis, l'oeil moustill et guerroyant, il se coula de
groupe en groupe et atteignit enfin l'homme  la fraise, lequel
haranguait une douzaine de masques rangs en cercle autour de lui et
les mettait au dfi de deviner d'o lui venait sa cocarde.

M. de Boisgent l'aborda firement et lui cria: "Monsieur, ayez
l'obligeance de me remettre au plus vite le noeud de rubans que vous
portez  votre paule droite; la personne  qui vous l'avez pris me
charge de vous le rclamer.

--La plaisanterie est un peu forte, rpliqua-t-il en tranant sa voix.
Si la fantasque princesse qui m'a octroy ce prcieux don a regret  sa
libralit je ne saurais qu'y faire, et je le dfendrai jusqu' mon
dernier soupir contre tous les Kalmouks, les Lapons et les Samoydes de
l'univers."

A ces mots, il dgaina sans crier gare, et se mit  faire avec son pe
un moulinet si terrible que M. de Boisgent, surpris par cette vive
riposte, recula de cinq ou six pas. Sa retraite prcipite mit en gat
les assistants. Il devint furieux d'avoir eu peur, et dans ses furies
il ne craignait plus rien. Il jeta les yeux  et l pour dcouvrir une
arme; faute de mieux, il se saisit de la houssine que portait un Magyar
dans une de ses bottes  l'cuyre, et commena de s'en escrimer; d'un
coup de revers, l'ennemi la fit sauter au plafond. Sa rage ne connut
plus de bornes; il bondit en tournoyant autour du redoutable acier,
esprant toujours le trouver en dfaut. Il s'exposait tant que le
prince craignit de l'embrocher et rompit d'une semelle. Ce jeu aurait
eu peut-tre un sinistre dnoment, si par bonheur M. de Boisgent
n'et pos le pied sur une tranche de limon glac tombe d'un plateau;
il s'tendit tout de son long, donnant de la tte contre un socle de
marbre que surmontait un buste. Au mme instant, un Bdouin qui
assistait silencieusement  cette passe d'armes et qui  l'insu de
Sylvio tait venu prendre position derrire lui allongea rapidement le
bras et enleva la cocarde. Ce fut au tour du prince d'tre furieux. Il
se rua sur l'audacieux larron; mais il poussa un cri d'effroi en
trouvant au bout de son pe miss Rovel, qui lui cria vivement:
"Prince,  quoi pensez-vous? C'est mon tuteur." Il se confondit en
excuses et remit l'pe au fourreau, tandis que Raymond, qui avait
gard tout son sang-froid, replaait tranquillement la cocarde dans les
cheveux de Meg, et que le marquis, fort tourdi de sa chute, se
relevait  grand'peine et rclamait d'une voix lamentable un mouchoir
pour se bander le front.

Bien que cette scne n'et dur que peu de minutes, elle avait caus
une vive motion. En voyant le prince Natti mettre flamberge au vent,
une femme s'tait vanouie, d'autres avaient pouss des cris perants.
De toutes parts on tait accouru; l'orchestre avait fait silence, et M.
de Boisgent tant tomb face contre terre, le bruit s'tait rpandu de
proche en proche qu'un homme  grande collerette venait d'occire un
Kalmouk. Ce bruit arriva jusqu'aux oreilles de lady Rovel; l'instant
d'aprs, elle tait sur les lieux en proie  la plus vive irritation,
aussi indigne que surprise qu'on se permt de faire du scandale chez
elle. Arrachant son masque, elle porta autour d'elle des yeux
farouches. Elle s'avisa que le mort tait sur pied, elle le regarda
durement, comme pour lui demander compte de sa fausse alerte ou pour
lui reprocher d'avoir perdu en ne mourant pas l'occasion unique qui
s'offrait  lui de se rendre intressant. "Marquis, lui dit-elle sans
prendre le temps de choisir ses mots, vous tes un sot; allez vous
faire panser par mes femmes." Puis avec un geste  la Roxane elle dit
au prince: "Sortez!" et  sa fille, en se penchant  son oreille:
"Retirez-vous dans votre chambre." Enfin, se tournant vers Raymond et
lui lanant un regard qui tombait sur lui du plus haut des airs comme
le faucon sur la grue: "Monsieur, murmura-t-elle d'une voix saccade,
venez me trouver demain vers midi, j'aurai deux mots  vous dire."

L-dessus, elle donna l'ordre  la musique de reprendre ses flonflons;
le bal recommena, le calme se rtablit par degrs, non toutefois dans
l'esprit de Raymond, qui, une demi-heure plus tard, regagnait son
htel, rapportant dans sa tte deux ou trois orchestres, une cohue de
masques, tous les costumes et tous les peuples de la terre, des colres
japonaises, des manges et des mensonges armniens, des collerettes
godronnes, des barbes  la Montesinos, des coups d'pe et des
cocardes. Il employa le reste de la nuit  converser avec ses penses;
il lui semblait qu'elles aussi portaient un masque et qu'il s'efforait
en vain de dmler leur visage, d'autant qu'elles gambadaient,
pirouettaient autour de lui aux sons d'une musique endiable. Quand le
premier rayon du jour pntra dans sa chambre, il constata qu'elle ne
renfermait qu'un philosophe en dconfiture, pour lequel la physique et
la mtaphysique se rduisaient  deviner le secret d'une petite fille
et  savoir exactement ce qui se passait dans son coeur, suppos
qu'elle en et un.


IX


Aprs un somme assez court, Raymond venait de se lever et s'apprtait 
se rendre chez lady Rovel  l'heure qu'elle lui avait marque, quand on
lui remit un billet qu'avait apport Pamla. Il tait ainsi conu:


"J'ai beaucoup de choses  vous dire, mon cher tuteur, et je n'ai qu'un
moment. Excusez l'criture et le reste.

"1 Je tiens  vous tranquilliser l'esprit sur un incident dont vous
avez eu le tort de vous trop mouvoir. J'imagine que notre fameux
magicien  la barbe blanche, qui, lorsqu'on lui prte le collet, tombe
en arrt dans l'attitude d'un boxeur anglais, pourrait bien tre tout
simplement un Ecossais, nomm M. Gordon. Si ma conjecture est exacte,
la scne qu'il nous a joue serait une vengeance de sa faon, o il a
mis tout l'esprit dont il peut disposer. N'y pensez plus, si vous y
pensez encore.

"2 Ma belle et adorable maman est aujourd'hui d'une humeur!... Elle
est furieuse contre vous (je ne sais toujours pas pourquoi), furieuse
contre le beau Sylvio parce qu'il s'est permis de tirer l'pe chez
elle, furieuse contre moi, qu'elle considre bien injustement comme la
cause premire de ce grand esclandre. Dieu soit lou! Elle n'est pas
moins furieuse contre M. de Boisgent; elle lui en veut d'avoir t si
ridicule et si maladroit hier au soir, et surtout de s'tre avis de
passer pour mort quand il tait encore en vie. Elle l'avait trait
d'imbcile en votre prsence; il n'a pu digrer ce mot. Aprs votre
dpart ils ont eu ensemble une vive altercation, suivie d'une rupture
en forme; puisse-t-elle tre dfinitive!

"3 Conclusion: maman m'a dclar tout  l'heure que j'avais l'esprit
de guingois et un atroce caractre, qu'elle renonait  m'apprendre le
monde et que je n'y rentrerais que marie, qu'elle avait form
l'irrvocable rsolution de me clotrer quelque part jusqu' ce qu'elle
m'ait trouv un parti  sa guise. Puis elle m'a soumis une ide...
Devinez o elle veut m'envoyer; je n'ose pas vous le dire. Quelle
indiscrtion, monsieur, que de prtendre vous imposer une fois encore
la garde de ma folle tte et de ma sotte personne! C'est dj trop que
vous ayez daign faire le voyage de Florence pour me dlivrer d'un
Kalmouk. Aussi ai-je regimb, protest, reprsent  maman que son ide
tait extravagante, que vous ne pouviez nous souffrir, mes dfauts et
moi, qu'il vous serait souverainement dsagrable de me reprendre dans
votre maison, et que je la dfiais de vous y faire consentir. Elle m'a
rpondu froidement: "C'est ce que nous verrons," et je me suis aperue
un peu tard que dans mon beau zle je venais de faire une sottise, que
toutes mes objections taient alles  fin contraire. Fche comme elle
l'est contre vous (je ne sais toujours pas pourquoi), elle sera charme
de faire quelque chose qui vous dplaise, et vous allez avoir  subir
un formidable assaut. Rparez ma sottise aussi bien que vous pourrez, 
moins que vous ne prfriez en prendre votre parti en vrai philosophe
qui, du haut d'un pont, regarde couler son malheur comme l'eau d'une
rivire. L'eau ne coulera pas longtemps et votre pont est si haut
perch!

"4, 5 et 6 Je vous respecte de tout mon coeur, monsieur, et je vous
supplie de me pardonner en faveur de ce bon sentiment tous mes pchs
passs et futurs."


Raymond prouva un saisissement en lisant cette lettre et en apprenant
la rsolution imprvue  laquelle s'tait arrte lady Rovel. Sa
surprise fut accompagne d'une dilatation de coeur, d'un frisson de
joie tel qu'en peut ressentir un homme  qui on annonce  l'improviste
qu'il vient de gagner le quine  la loterie. Il aurait bien voulu se
persuader que le tuteur de miss Rovel considrait uniquement l'intrt
de sa pupille, et que, s'il se rjouissait  la pense de la remmener 
l'Ermitage, c'est qu'il tait heureux


............ De drober cette rose naissante Au souffle empoisonn d'un
monde dangereux.


Il n'essaya pas de se donner le change; depuis quelques heures, il ne
pouvait plus se faire illusion sur ses vritables sentiments. Certaines
paroles prononces inopinment brillent comme un flambeau, elles
clairent les replis les plus obscurs d'une me qui se cachait 
elle-mme. Un magicien, expert en son art, dchirant d'une main brutale
tous les voiles, avait rvl Raymond  lui-mme; il avait vu le fond
de son me, et il ne pouvait plus douter qu'il ne ressemblt beaucoup
au chien du jardinier, lequel n'a jamais t rput le plus heureux des
chiens. Il sentait effectivement que son bonheur serait un supplice,
mais les supplices ont leurs volupts.

Midi sonnait, il s'arracha brusquement  ses rflexions et courut  son
rendez-vous, dtermin  faire une belle dfense, comptant d'avance sur
sa dfaite. Il trouva lady Rovel dans le mme salon que la premire
fois, assise sur le mme sofa; elle tenait dans son giron Mirette, qui
n'tait pas encore tout  fait remise de ses motions de la veille.

Du plus loin qu'elle vit venir Raymond: "Monsieur, lui demanda-t-elle,
c'est bien par le train de quatre heures que vous repartez aujourd'hui
pour Genve?

--C'est possible, madame, mais je n'en savais rien.

--Les nuits sont encore froides, reprit-elle, et Meg est imprudente.
Vous aurez l'oeil  ce que Pamla ait les plus grands soins d'elle et
l'enveloppe convenablement dans ses fourrures.

--Miss Rovel part aussi pour Genve?

--Elle va passer quelques semaines  l'Ermitage, rpondit-elle d'un
ton de superbe nonchalance, juste le temps ncessaire pour que je lui
trouve un mari. Je me plais  croire qu'en fait de pensionnats elle
prfre aux maux inconnus un ennui connu.

--Vous me comblez, madame; mais, je vous prie, avez-vous consult au
pralable le propritaire de l'Ermitage? Peut-tre jugera-t-il que vous
avez une faon un peu cavalire de disposer de lui et de sa maison."

Elle prsenta une gimblette au carlin. Pendant qu'il la croquait 
belles dents: "Monsieur, reprit-elle, vous considrez-vous, oui ou non,
comme le tuteur de Meg? Si vous ne l'tes pas, de quel droit vous
mlez-vous de ses affaires et de me donner des conseils que personne ne
vous demandait? Si vous l'tes, auriez-vous bonne grce  me refuser de
l'hberger chez vous jusqu' ce que j'aie pourvu  son avenir?... Ce
raisonnement n'est-il pas juste, mon enfant? dit-elle  sa chienne en
lui donnant une seconde gimblette.

--Soit, reprit Raymond, je suis tuteur, j'ai les charges, sinon
l'office; mais vous vous plaignez que votre fille est de garde
difficile. Je tiens  vous dire que je ne m'engage point  la garder
mieux que vous.

--J'aime  croire que vous ferez votre possible. J'ai toujours prfr
les coquins aux inutiles; un homme qui se respecte doit s'atteler 
quelque chose,  une danseuse,  un devoir, il n'importe. Vous n'avez
pas la danseuse, je me fais un plaisir de vous procurer le devoir.

--Je suis confus de vos bonts, madame, mais je vous rpte qu'il
adviendra ce qui pourra, que votre fille se surveillera elle-mme, que
je ne vous rponds point de sa conduite.

--Cela va sans dire, rpondit-elle avec un accent de suprme ddain;
c'est Mlle Ferray qui m'en rpondra.

--Ma soeur est myope et boiteuse, et je vous dclare qu'elle est
encore moins dispose que moi  reprendre miss Rovel en son
gouvernement.

--Vous le croyez?

--J'en suis certain.

--Pauvre homme que vous tes! j'ai pass la matine  causer par le
tlgraphe avec Mlle Ferray. Premire dpche de Florence:
Mademoiselle, consentez-vous  reprendre Meg?--Premire rponse de
Genve: Oui, madame, tout de suite, si mon frre est consentant.--Deuxime
dpche de Florence: Mademoiselle, votre frre est consentant;
Meg part  quatre heures avec lui; venez  leur rencontre jusqu' Suse.
--Deuxime rponse de Genve: Madame, dans une heure, je partirai pour
Suse.--Et voil, je pense, une affaire en rgle."

Il se leva: "Puisque ma soeur est en route, dit-il, je me vois forc de
me soumettre; seulement je me rserve le bnfice d'inventaire. Le jour
o j'aurai  me plaindre de miss Rovel, je vous la renverrai, madame,
sinon par le tlgraphe, du moins par le chemin de fer.

--Vous voulez dire que vous aurez l'obligeance de la garder jusqu' ce
que je vous prie de me la renvoyer, rpliqua-t-elle; cela ne tardera
gure." Puis, avec un sourire ironique: "Apprenez, monsieur, d'une
femme qui a beaucoup pratiqu les hommes, que dans ce monde il faut
tre granit ou caoutchouc, et que rien n'est plus ridicule que le faux
granit."

Sur cette belle apostrophe, elle lui souhaita un heureux voyage, lui
enjoignit de nouveau de prserver Meg des courants d'air, et tirant
Mirette par le bout de l'oreille: "Petite, dit-elle, regardez bien
monsieur, vous ne le reverrez plus."

"Elle a raison, caoutchouc ou granit!" se disait Raymond en descendant
le grand escalier de marbre du palazzo. Et redressant sa tte sur ses
paules, jetant  un invisible ennemi un regard de dfi hautain, il
forma le ferme propos de se prouver  lui-mme que la nature l'avait
fait en vrai granit et que sa volont n'tait point  la merci
d'motions passagres. Il jura qu'il se rendrait matre de ses penses,
qu'il sortirait vainqueur de l'preuve, que Meg ne se douterait jamais
des indignes faiblesses qu'elle lui inspirait, que jamais elle ne
pourrait deviner qu'il se passait quelque chose en lui quand il la
regardait. Il le jura par le Perse en bronze de Benvenuto Cellini,
qu'il avisa dans la loggia de Lanzi en traversant la place du
Grand-Duc, et s'tant rappel les singulires paroles qui sont graves
sur le pidestal de cette noble statue: _Te, fili, si quis laeserit,
ultor ero_, son orgueil interpellant son coeur lui rpta: "Oh! mon
fils, si quelqu'un te blesse, je te vengerai!"

Avant trois heures et demie, Raymond tait  la gare. Il attendit
quelque temps ce que cherchaient ses yeux et son coeur; craignant que
lady Rovel ne se ft ravise, la fivre le prit. Enfin Meg arriva,
suivie de son bagage, de Pamla et d'un vieux matre d'htel que lady
Rovel avait charg de l'assister dans ses prparatifs de dpart et de
la mettre en wagon. Tant qu'il fut l, elle eut le regard sombre, la
figure allonge. A peine eut-il pris cong d'elle et le train se fut-il
branl, ce brouillard se dissipa et la gat brilla dans ses yeux. De
son ct, Raymond se sentait l'me  l'aise. L'preuve qu'il allait
affronter lui semblait moins difficile, moins prilleuse qu'il ne
l'avait d'abord pens; on prend quelquefois pour la tranquillit d'une
raison satisfaite l'panouissement secret d'une grande joie. Meg avait
l'esprit si serein, si allgre, elle paraissait si rsigne  son sort,
si dispose  prendre en bonne part tous les incidents du voyage, qu'il
tait impossible de supposer qu'elle laisst son coeur sur les bords de
l'Arno, et Raymond, qui l'observait  la drobe, fut bientt dlivr
de tout ce qui lui restait d'inquitude. Quelle apparence que le prince
Natti et mieux russi que M. Gordon  inspirer un sentiment srieux 
cette joyeuse fille? Nulle ombre sur son visage, on y voyait une me
franche de tout chagrin comme de tout souvenir, qui n'avait pas mme
regret  ses amusements, certaine d'en trouver partout assez pour sa
provision.

Quand le soir fut venu, Raymond fut moins content et la nuit lui parut
longue. Meg, aprs s'tre emmitonne dans ses fourrures, dormit tout
d'un somme jusqu'au matin. Pamla s'appliquait  en faire autant, mais
le sommeil fuyait ses sombres paupires. Elle tait travaille par ses
chagrins, elle maudissait sa destine, qui la condamnait  enterrer de
nouveau ses charmes d'bne dans la solitude et le mortel ennui de
l'Ermitage. Elle vivait depuis six mois dans l'attente d'une aventure.
Lady Rovel lui donnait ses robes quand elle les prenait en dplaisance,
et Pamla s'tait toujours flatte que pareillement, un jour ou
l'autre, Meg lui passerait de la main  la main le coeur de quelque
sigisbe dont elle n'aurait plus que faire. Il lui souvenait qu'un
brillant cavalier lui avait dit prs d'une chartreuse: "Charmante
brunette, si je perds mon procs avec ta matresse, c'est toi que je
chargerai de me consoler!" Son me charitable se dsesprait  la
pense que, dans le triste clos de l'Ermitage, elle ne rencontrerait
aucun jeune homme bien fait  qui elle pt offrir ses consolations. Si
elle russissait parfois  s'endormir, se prenant  rver des fines
moustaches du prince Natti, elle se rveillait en sursaut et poussait
un bruyant soupir. Raymond ne soupirait pas; mais il ressentait un
cruel malaise, un trouble pnible et fivreux. Il songeait malgr lui
au faux Merlin,  ses oracles, bizarre mlange de vrit et d'erreur.
Ce magicien ou ce jaloux s'tait bien mpris sur le compte de Meg. Qui
pouvait la souponner d'avoir plus que de l'amiti pour son tuteur?
Dans les entretiens qu'il avait eus avec elle depuis, leur dpart de
Florence, elle avait fait preuve d'une parfaite libert d'esprit, et
l'aisance de ses manires, le naturel et la franchise de son langage ne
ressemblaient gure aux pudeurs et aux prcautions d'un amour qui se
cache. Si Meg n'aimait ni le prince Natti ni M. Gordon, c'est que son
coeur n'tait pas encore mr et que le moment d'aimer n'tait pas venu
pour elle. Sans contredit, cela tait fort heureux, si heureux que
Raymond sentait l'air lui manquer, et que plus d'une fois il baissa la
glace de la portire pour exposer  la fracheur de la nuit son front
brlant. Le wagon tait trop troit, Meg tait trop prs de lui; la
guettant du coin de l'oeil, il se surprenait  maudire la profonde
tranquillit de son sommeil,  regretter avec amertume que le faux
Merlin ne ft qu'un somnambule  demi lucide, et qu'ayant vu si clair
sur un point, il se ft si grossirement abus sur le reste.

Il fut charm de voir paratre l'aube, qui fait chanter les coqs et
fuir les cauchemars, plus charm encore d'apercevoir sur le quai de la
gare de Suse une petite femme clopinante et clignotante, laquelle
attendait le train avec impatience. S'entendant appeler par son nom,
elle se prcipita sans pudeur dans les bras d'un gendarme, qu'elle
s'avisa de prendre pour son frre. Au mme instant, Meg, s'lanant
derrire elle et la saisissant par les deux paules, s'cria: "Ah! miss
Agathe, qu'il y a d'esprit dans vos mprises!"

Mlle Ferray cherchait  se retourner pour la voir, et  tout hasard lui
disait comme le comte de Rouci  Mlle d'Arpajon, sa fiance:
"Mademoiselle, encore que vous soyez laide, je ne laisserai pas de vous
bien aimer." Enfin, parvenant  l'entrevoir, elle lui dit par charit:
"Qui prtendait que cette petite tait enlaidie? Elle n'est pas si
mal." Puis, y regardant de plus prs: "Oh! la vilaine menteuse! elle
est plus belle qu'un ange.

--Fi donc! mademoiselle, lui rpondit Meg, on ne parle plus de sa
beaut  une sainte fille qui a renonc au monde." Cela dit, elle lui
sauta au cou, et regardant Raymond de travers: "Vous plat-il de savoir
comment M. Ferray a pass son temps  Florence? Croiriez-vous qu'il est
all au bal dguis en Bdouin, qu'il y a reu des dclarations
brlantes, et qu'il a failli en dcoudre avec un matamore qui avait eu
l'audace de me voler un ruban? Voil de la galanterie, ou je ne m'y
connais pas."

Cette plaisanterie et le ton dgag de Meg froissrent Raymond, qui ne
sut pas dissimuler son dplaisir. Il eut pendant quelques minutes un
air froid et contraint, et rpondit assez mal aux amitis dont
l'accablait sa soeur. Cela troubla la joie de Mlle Ferray; elle
craignait qu'il ne lui en voult d'avoir accueilli trop facilement les
ouvertures de lady Rovel; elle tournait autour de lui comme un barbet
qui a une peccadille sur la conscience et cherche par la tendresse de
ses regards  flchir la rancune de son matre. Il finit par se
drider, ses glaces fondirent, et le bonheur de Mlle Ferray resplendit
comme un ciel de juillet. Ds qu'on fut remont en wagon, elle
entreprit Meg sur ses mfaits, la pria de lui en dresser la liste. Meg
lui conta des normits, Mlle Ferray se rcriait d'indignation; mais
s'apercevant qu'on lui en imposait: "Mauvaise pice, lui dit-elle, vous
vous amusez de moi. Le seul crime impardonnable est de se moquer des
gens qui nous aiment, c'est le vrai pch contre le Saint-Esprit.

--Bah! mademoiselle, rpondit Meg, si le bon Dieu vous ressemble, il
n'y aura point de jugement dernier; aprs avoir bien rflchi. Dieu
dira: Embrassons-nous, tout s'explique."

On arriva dans la soire  l'Ermitage. Le lendemain matin, Raymond,
s'tant mis  la fentre, aperut miss Rovel qui, encapuchonne d'un
tartan, les pieds dans la rose, faisait le tour de l'enclos, examinant
tout, s'assurant que rien n'avait chang de place ni de visage. Elle
battait les buissons comme un chasseur, et faisait lever des souvenirs.
Quoique le printemps ft moins avanc qu' Florence, elle trouva le
long des haies quelques primevres dont elle fit un bouquet. Puis,
revenant sur ses pas, elle visita le poulailler, jeta un coup d'oeil
dans l'table et le grenier  foin. Elle allait rentrer chez elle quand
Raymond la hla: "Miss Rovel, lui cria-t-il, les historiens racontent
que la premire fois que Napolon exil fit une promenade dans son le,
il s'cria: Diable! ma prison est petite.

--J'ai des yeux qui voient grand, rpondit-elle, et si bon coeur que
je veux fleurir Hudson Lowe." Et elle lui lana son bouquet  la figure.

Pendant plus de trois semaines, les jours coulrent doucement 
l'Ermitage sans que la vie de ses htes comptt d'autres vnements que
leurs penses. Celles de miss Rovel taient aussi paisibles
qu'agrables. Il semblait que par l'effet d'un charme son sang court
moins vite, qu'il ft entr quelques grains de plomb dans sa cervelle.
Ses journes se passaient dans une alternative de gat sans tourderie
et de longues tranquillits sans langueur. On craignait qu'elle ne
s'ennuyt, on lui proposait des promenades et de la mener au concert ou
au thtre; elle rpondait qu'elle avait besoin de se reposer, de se
rasseoir, qu'un verger entour de haies vives, born par un ruisseau,
lui suffisait pour promener ses jambes et son esprit. Raymond lui fit
prsent d'un cheval; elle fut sensible  cette attention, monta une ou
deux fois par reconnaissance; mais ses plus grands plaisirs taient de
rester au logis, de travailler vaille que vaille  la tapisserie de
Mlle Ferray, et le soir d'couter quelque tragdie que son tuteur lui
lisait d'une voix aussi grave, mais plus mue que jadis.

Elle se procura un surplus d'occupation en demandant  Mlle Ferray de
lui rsigner tous ses pouvoirs de matresse de maison; elle se piquait
de lui prouver qu'elle s'entendait comme une autre  tenir un mnage.
Son administration donna prise  la critique. Il lui arrivait souvent
d'garer ses cls, elle perdait son temps  les chercher, et, quelque
distraction survenant  la traverse, elle ne se rappelait plus ce
qu'elle cherchait et retournait s'en informer auprs de Mlle Ferray.
Une cane ayant pondu, elle se vanta d'avoir des lumires particulires
sur l'ducation des canards, et s'y prit si adroitement que
vingt-quatre heures lui suffirent pour exterminer la couve. Elle fit
passer de vie  trpas tout un peuple de lapins en les nourrissant
d'herbes mouilles. Sa prsomption ne connaissant plus de bornes, elle
se donna pour un cordon-bleu de premier ordre et prpara de ses mains
un plat de son invention, que Raymond traita franchement d'excrable.
Mlle Ferray convint qu'il n'tait pas exquis; mais,  force d'y
rflchir, elle russit  se l'expliquer et le trouva mangeable.

Erreur ne fait pas compte, la maison ne priclita point dans les mains
de miss Rovel; elle ne mit le feu ni  la cave, ni au grenier, et
hormis les lapins et les canards, sa cuisine n'empoisonna personne. Et
c'est ainsi que cette fille romanesque paraissait  jamais brouille
avec les romans et dtermine  chercher le bonheur dans la vie
d'habitude. On et dit un voyageur qui, dtromp des sentiers hasardeux
o l'avait entran son caprice, des bois sombres et raboteux o l'on
trbuche, des marais o dansent des feux follets, contemple d'un oeil
rjoui la route droite et unie qu'il vient de regagner et que ses
fantaisies avaient mprise. Mlle Ferray s'affligeait en secret de
cette grande sagesse, o elle trouvait de l'excs. Meg lui paraissait
trop diffrente d'elle-mme, elle regrettait ses fougues d'autrefois,
son humeur orageuse, les saillies de sa fiert revche; pour un peu,
elle l'et supplie de lui faire une incartade, car elle se plaignait
des gens qu'elle aimait quand ils la privaient du plaisir de leur
pardonner quelque chose. Si Meg tait trop parfaite au jugement de Mlle
Ferray, dans l'opinion de Raymond elle tait trop heureuse; son coeur
malade lui reprochait de se porter si bien. Du reste il traitait
brutalement son mal, vitait avec soin toute occasion de tte--tte
avec miss Rovel, ne la voyait qu' table ou le soir en compagnie de sa
soeur, et remplissait son rle de tuteur avec une irrprochable
probit. Miss Rovel de son ct tait une pupille exemplaire, et
s'tudiait  concilier dans sa conduite les dfrences et les
familiarits permises.

Une aprs-midi, elle alla se promener dans le bois. Elle tenait  la
main un volume de Mme de Svign; cette lecture lui plaisait. Elle
avait acquis par un peu d'tude et par ses entretiens avec Raymond
assez de littrature pour pouvoir sentir l'art consomm qui se drobe
sous les nonchalances de cette plume divine et pour goter la forme la
plus charmante qu'ait jamais revtue la raison, quoique,  vrai dire,
Mme de Svign lui part un peu trop raisonnable, la folie d'aimer
perdument sa fille tant insuffisante pour remplir le vide du temps.
Ce jour-l, elle avait rencontr dans une lettre du 9 mars 1692 un
passage qui l'avait particulirement frappe. Elle tait en train de le
relire pour la troisime fois, quand, levant le nez de dessus son
livre, elle aperut,  quelques pas devant elle, son tuteur assis sur
un tronc d'arbre renvers. La tte basse, les bras ballants, il
regardait l'eau couler; il avait le visage contract, une expression
douloureuse tait rpandue sur tous ses traits. Sa mditation tait si
profonde qu'il ne s'avisa point de l'approche de l'ennemi. Meg
s'arrta, puis elle brassa du pied un amas de feuilles mortes. Cette
fois il tourna la tte, et il plit. Elle ne parut point remarquer son
trouble; l'ayant abord gentiment, elle s'assit  ct de lui et le
pria de lui claircir quelques allusions de Mme de Svign, qu'elle
entendait mal. Il lui expliqua qui tait M. de Pomponne et ce que
chantait la philosophie d'un certain Descartes, que la mre de la belle
Madelonne voulait savoir comme le jeu de l'hombre, non pour jouer, mais
pour voir jouer. Elle l'coutait navement, attachant sur son visage de
grands yeux attentifs, innocents, appliqus, comme une bonne petite
fille qui veut profiter et s'instruire.

Quand il eut tout dit, elle l'emmena. En arrivant  un petit carrefour
o s'embranchaient deux sentiers, Raymond voulut prendre celui qui
remontait vers la maison; peut-tre pressentait-il ce qui l'attendait.
Miss Rovel l'obligea de continuer son chemin le long du ruisseau. Il
remit Descartes sur le tapis, en discourut avec insistance. Elle lui
prtait ses deux oreilles; mais, comme ils venaient d'atteindre un
endroit o le bois s'claircissait, portant ses yeux autour d'elle et
quittant subitement le bras de Raymond:

"Ah! monsieur, s'cria-t-elle, quel souvenir! Cette eau profonde o je
ne me suis pas noye, ce frne o je m'tais blottie... et vous ici, au
pied de l'arbre, les poings ferms, les dents serres... Ah! oui, grand
Dieu, quel souvenir!"

Il n'eut pas l'air de l'entendre; levant les yeux vers deux pies qui
jabotaient et jacassaient sur la cime d'un peuplier: "Quel odieux
vacarme! dit-il;  qui en ont ces oiseaux?

--Qui peut le savoir? reprit-elle; mais convenez que vous tiez
furieux."

Le nez toujours en l'air: "Jamais, dit-il, je n'ai entendu des pies
caqueter de la sorte.

--C'est leur mtier, dit-elle, tous les gens qui ont de la voix aiment
 en donner; mais vous tes-vous jamais demand pourquoi j'avais fait
semblant de me noyer?

--Vous me demandez, miss Rovel... Eh! c'est bien simple, vous aviez
trouv plaisant de me faire prendre un bain froid.

--Vous n'y tes pas. C'est de l'histoire si ancienne qu'aujourd'hui on
en peut parler. Figurez-vous que dans ce temps-l j'tais romanesque,
folle  lier, et que depuis votre rencontre avec M. de Boisgent vous
tiez mon Amadis.

--Vous avez beau dire, interrompit-il, ces deux pies ont le diable au
corps; il s'agit de quelque grosse querelle de mnage.

--Bien, dit-elle, nous grimperons tout  l'heure  l'arbre pour les
rconcilier. Je vous disais qu'en ce temps-l... Croiriez-vous que le
soir je m'amusais  dcouper des rubans de papier, o j'crivais en
dtournant la tte: "miss Rovel est stupidement amoureuse de M. Raymond
Ferray." Puis, regardant ce que j'avais crit, il me semblait que ce
papier tait un croquant qui avait dcouvert mon secret et me le
rptait  haute voix, et, rouge de confusion, je le brlais  ma
bougie. Ah! monsieur, ce n'est pas tout d'aimer, on veut s'assurer
qu'on est aim. Alors on fait semblant de se noyer, et on se dit:
"Quand il me retrouvera vivante, il se laissera tomber  mes pieds en
s'criant: Si vous tiez morte, aurais-je pu vous survivre?..." Hlas!
vous savez ce qui est arriv. Ce fut un moment bien cruel pour moi,
car, je vous le rpte, vous tiez mon Amadis."

Raymond fit un violent effort sur lui-mme et parvint  dire assez
tranquillement: "Vous ne seriez plus tente aujourd'hui de me soumettre
 pareille preuve.

--Non, certes, dit-elle d'un air bon enfant. Nous sommes devenue
raisonnable, nous nous contentons qu'on ait beaucoup d'amiti pour
nous, et je suis sre de la vtre comme vous tes sr de la mienne, le
respect tant sauvegard.

--N'en doutez pas," rpondit-il avec l'accablement d'un homme  qui
l'on attache une meule au cou.

A son tour, elle leva les yeux vers les deux oiseaux, qui piaillaient
de plus belle, et dit: "Que parlez-vous d'une querelle de mnage? C'est
une scne de coquetterie, et l-haut comme ici-bas chacun joue son
petit rle... Mais, je vous prie, continua-t-elle, voyez, monsieur,
comme il est facile de gloser sur le prochain, quand l'envie vous en
prend, et de donner aux choses les plus innocentes les plus fausses
couleurs. Qui empcherait un malin ou un jaloux, le prince Natti par
exemple ou M. Gordon, de prtendre que miss Rovel, aprs avoir maudit
son tuteur, aprs l'avoir plant l, aprs avoir jur de l'oublier,
n'ayant rencontr dans le vaste monde aucun homme qui le valt, s'est
avise un matin d'inventer un prtexte pour l'attirer  Florence, et
qu'elle a tram quelques jours plus tard tout un petit complot pour
l'obliger de la ramener avec lui  l'Ermitage? Cela pourrait trs-bien
se soutenir, et voil comme les apparences sont trompeuses et  quoi
tiennent les rputations!"

A ces mots, prise d'un tressaillement soudain: "Dieu! la belle
crevisse!" s'cria-t-elle en allongeant le bras vers le ruisseau, et
elle s'lana sur la berge par un mouvement si imptueux que Raymond,
craignant sans doute qu'elle ne tombt, la retint de la main gauche par
le noeud de sa ceinture, tandis que la droite, se posant sur son
paule, effleurait son cou et son menton. Si prodigieusement attentive
qu'elle ft  son crustac, que Raymond ne parvenait pas  entrevoir,
miss Rovel ne laissa pas de constater que cette main tait chaude,
mue, palpitante, et que dans son trouble elle semblait se consulter
pour savoir ce qui lui arrivait et ce qu'elle allait faire.

Au mme instant, Raymond s'entendit appeler. Il lcha prise, recula de
quelques pas, et rpondit d'une voix mal assure: "Que me veut-on? Je
suis ici." Mlle Ferray parut; elle venait l'avertir que son jardinier
avait des instructions  lui demander. Raymond remonta aussitt vers la
maison en courant, comme s'il s'tait enfui, laissant sa soeur avec
miss Rovel, qui la brusqua et sous le premier prtexte venu lui fit 
peu prs cette incartade que la bonne demoiselle attendait de jour en
jour, et qui la charma comme un rappel du pass.

Aprs avoir donn ses ordres  son jardinier, Raymond sortit de
l'Ermitage et fit une promenade. Il avait besoin de solitude pour
calmer sa tte chauffe, pour remettre un peu d'ordre dans ses penses
et dans ses volonts. La marche lui fit du bien. Il ne rentra qu' la
brune. Pour regagner sa chambre, il devait traverser la bibliothque;
en y entrant, il aperut dans l'embrasure d'une fentre miss Rovel, qui
s'tait endormie sur une chaise. Elle tait venue rapporter le volume
de Mme de Svign qu'elle avait achev de lire; mais, avant de le
remettre sur le rayon, elle avait voulu revoir le passage qui l'avait
si vivement frappe dans le bois. En le relisant, le sommeil l'avait
prise, et c'est assurment la premire fois que Mme de Svign ait
endormi quelqu'un.

Raymond pressentit un danger plus redoutable que celui qu'il avait
couru au bord du ruisseau, et il voulut battre en retraite. On ne fait
pas tout ce qu'on veut;--l'instant d'aprs, il n'tait plus qu' deux
pas de la charmante dormeuse. Elle avait la tte un peu releve, la
bouche lgrement entr'ouverte par un demi-sourire; ses cheveux
s'taient dfaits et droulaient sur ses paules et sur sa poitrine
leurs belles ondes soyeuses. Le volume tait demeur ouvert sur ses
genoux. S'approchant sur la pointe des pieds, Raymond s'en saisit et
lut ce qui suit:

"Vous me demandez les symptmes de cet amour. C'est premirement une
ngative vive et prvenante, c'est un air outr d'indiffrence qui
prouve le contraire... c'est une suspension de tout ce mouvement de la
machine ronde, c'est un relchement de tous les soins ordinaires pour
vaquer  un seul, c'est une satire perptuelle contre les gens
amoureux. Vraiment il faudrait tre bien fou, bien insens! Quoi, une
jeune femme l Voil une bonne pratique pour moi, cela me conviendrait
fort; j'aimerais mieux m'tre rompu les deux bras. Et  cela on rpond
intrieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas
d'tre amoureux; vous dites vos rflexions, elles sont justes, sont
vraies, elles font votre tourment, mais vous ne laissez pas d'tre
amoureux; vous tes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort
que toutes les raisons, vous tes malade, vous pleurez, vous enragez,
et vous tes amoureux."

Le livre chappa de ses mains, que l'motion et le dpit faisaient
trembler. Une fois encore il fit un mouvement pour se retirer, et comme
par une force irrsistible, ses pieds le ramenrent vers la chaise o
miss Rovel continuait son paisible sommeil. Il contempla d'un oeil
ardent le dlicieux dsordre de ses cheveux, et un frmissement courut
dans toutes ses veines. Il saisit une de ces boucles dores et la
froissa entre ses doigts; miss Rovel ne s'veilla point. Alors il se
pencha lentement vers elle, comme pour boire son haleine et sa vie;
elle ne bougea pas. Le dmon qui le possdait fut le plus fort; sa tte
se perdit, il dposa un baiser brlant sur ces lvres qui souriaient et
qu'il crut sentir frissonner sous les siennes.

A l'instant, il recula jusqu' la muraille, plein de confusion,
pouvant de ce qu'il venait de faire. Miss Rovel tressaillit, passa la
main sur son front, rouvrit les yeux, et le considrant d'un air
tonn: "Ah! c'est vous, monsieur! je crois en vrit que je dormais."

Il fixait sur elle des yeux perdus; il lui semblait que ses genoux, se
drobant sous lui, allaient le prcipiter aux pieds de cette blonde
dcoiffe, que ses lvres remuaient dj pour publier sa dfaite, que
son me lui chappait. Il se ressouvint de la devise que Benvenuto
Cellini a inscrite sur le pidestal de son Perse et qu'il avait
rcite  demi-voix en traversant la place du Grand-Duc; sa fiert,
venant au secours de son coeur aux abois, lui cria: Mon fils, si
quelqu'un te blesse, je te vengerai! Et il russit  demeurer debout.
Qui pourrait compter les penses dont un homme est assailli dans
certaines secondes de sa vie? Il se disait: "Qui es-tu? est-ce bien
toi? As-tu oubli ton pass et jusqu' ton nom? que sont devenus tes
mpris et tes ressentiments, ton caractre et ta volont? Est-i
possible que l'homme que tu es soit  la merci d'une boucle de cheveux
dors et d'une bouche qui sourit? Si tu dis un mot, si tu flchis le
genou, c'en est fait, tu ne t'appartiens plus, tu te seras donn tout
entier, et  qui?  une coquette prcoce, qui ne sait pas, qui ne saura
jamais aimer, et qui fera gloire de t'avoir arrach un aveu dont elle
triomphera aujourd'hui, dont elle rira demain. Et quand par impossible
elle t'aimerait comme tu l'aimes, que peux-tu esprer? que n'as-tu pas
 craindre? combien de temps durera ton bonheur? Quelques jours,
quelques semaines au plus, et tu expieras cette ivresse par des
remords, des inquitudes, des dfiances, par tous ces tourments
raffins dont la femme a le secret et par l'insupportable honte d'une
ternelle servitude.

Pendant qu'il se parlait ainsi, Meg lui dit: "Eh bien! monsieur,
qu'avez-vous  me regarder? y a-t-il en moi quelque chose
d'extraordinaire?"

Il n'eut pas encore la force de rpondre; mais il se redressa et
respira plus librement, il se sentait sauv.

"L, que se passe-t-il donc?" reprit-elle en rajustant ses cheveux.

Il recouvra enfin la parole et lui dit d'une voix douce, mais ferme:
"Il ne se passe rien, rassurez-vous; j'attendais que vous fussiez tout
 fait rveille pour vous annoncer une nouvelle... Je me suis rsolu 
partir pour un long voyage."

Elle se leva tout d'une pice. "En effet, voil une nouvelle... Et
peut-on savoir quel motif...

--Un travail, dit-il, un important travail que j'ai repris depuis peu.
Je dois aller faire des recherches dans les bibliothques de Paris, de
Londres et de Berlin."

Elle tait devenue rouge comme une braise, ses yeux tincelaient, elle
mordillait ses lvres: "Avez-vous fait part de votre rsolution  Mlle
Ferray?

--Non, je ne l'ai prise que tantt et il m'en a cot." Il ajouta
vivement: "Vous savez combien je suis casanier."

Elle ramassa le volume qui gisait sur le parquet, le remit sur le rayon
de la bibliothque, prit le volume qui faisait suite. Ses mains
tremblaient; mais elle avait le ton net et pos quand, s'tant
retourne, elle lui demanda: "Quand partez-vous?"

Il voulait dire demain; ce mot lui parut impossible  prononcer, il
s'accorda un dlai de grce et rpondit: "Avant dix jours."

Elle le regarda fixement, il soutint bravement le feu. "J'espre,
monsieur, que vous m'crirez quelquefois.

--Pouvez-vous en douter? s'cria-t-il; ne savez-vous pas que mes
penses, mes souvenirs..." Il demeura court; puis, se reprenant, il
russit  dire avec un sourire affectueux: "Miss Rovel, un tuteur tel
que moi ne peut oublier une pupille telle que vous."

Et l'ayant salue il se rfugia dans sa chambre, pendant qu'elle
regagnait la sienne. Une demi-heure plus tard, ils se retrouvrent dans
la salle  manger. Vers le milieu du dner, Raymond communiqua son
projet  sa soeur. Elle demeura bouche bante et l'obligea de se
rpter; elle le regardait, puis elle jetait un coup d'oeil  Meg,
comme pour chercher dans leurs yeux une rponse aux questions qu'elle
s'adressait. Devait-elle prendre cette tonnante nouvelle en bonne ou
mauvaise part? Ce voyage tait-il un mchant caprice ou le symptme
d'une complte gurison? Raymond dsirait-il quitter l'Ermitage parce
que la prsence de miss Rovel y gnait sa mlancolie, ou fallait-il
croire que, renouant avec son pass, il se dcidait  rentrer dans la
vie active et  revoir le monde? Il la tira d'incertitude en lui disant
presque gament: "Que veux-tu, ma chre? c'est ta faute. Mon voyage 
Florence m'a dgourdi les jambes; elles demandent  cheminer, et
peut-tre me mneront-elles au bout du monde.

--Tu nous promets pourtant d'en revenir?

--Assurment," lui dit-il, et il parla d'autre chose.

Il resta quelque temps au salon aprs le dner, devisant d'un air ais
et naturel. Quand il lui parut qu'il avait suffisamment port sa croix,
il serra la main de sa soeur, fit une inclination de tte  miss Rovel,
et remonta dans son appartement.

Aprs qu'il se fut retir, Meg arpenta le salon, l'oeil sombre, les
joues enflammes, le front orageux; puis, venant s'asseoir en face de
Mlle Ferray, qui tricotait des mitaines pour une vieille femme du
voisinage, elle lui dit d'un ton sarcastique: "Savez-vous,
mademoiselle, pourquoi M. Ferray partira dans dix jours pour un long
voyage?

--Il s'en est expliqu lui-mme, ma chre enfant, lui rpondit Mlle
Ferray. Mon souhait s'est accompli, il a repris got  l'arabe, et les
importantes recherches que demande son travail...

--L'arabe est le cadet de ses soucis, reprit Meg en secouant les
paules. Trve de sornettes! vous tes d'une crdulit! Peut-tre ne
suis-je pas polie; on apprend  ne pas l'tre dans cette maison, car il
s'y passe des choses... Encore un coup, mademoiselle, voulez-vous
savoir pourquoi votre frre et mon tuteur se sont dcids au pied lev
 s'en aller courir le monde? Vous le dirai-je? m'coutez-vous? C'est
que mon tuteur et votre frre sont perdument amoureux de miss Rovel."

A cet trange discours, Mlle Ferray laissa couler trois mailles et
tomber son tricot sur ses genoux. "Avez-vous perdu le sens, Meg!
s'cria-t-elle. Que signifie cette monstrueuse invention? O
prenez-vous que mon frre, que votre tuteur...

--Il faut pourtant bien que cela soit, puisque cela est. La preuve, la
voici. Il m'tait venu des soupons, j'ai voulu en avoir le coeur net.
Tantt j'tais dans la bibliothque, quand j'ai entendu le pas de M.
Ferray au bout du corridor. Je me jette sur une chaise dans une
attitude assez heureuse, assez romantique, et je fais semblant de
dormir  poings ferms. Il entre, se rapproche, tourne autour de moi
comme un chat autour d'un fromage; puis, empoignant son courage  deux
mains, _for shame!_ miss Agathe, il me plante sur la bouche un grand
baiser, qui tait, ma foi! fort bien appliqu.

--Oui ou non, faut-il vous croire? dit Mlle Ferray. Et vous rouvrtes
les yeux?

--Vous conviendrez qu'on se rveillerait  moins. Dieu! qu'il avait
l'air drle! l'air d'un voleur qu'on vient de surprendre la main dans
le sac. Si je ne me trompe, il se livrait  une grande dlibration
intrieure qui dura bien un sicle. J'ai dcouvert qu'il a adopt pour
ses petites affaires de conscience le systme des deux chambres. Sa
chambre des communes opinait pour qu'il se jett  mes genoux et me ft
une dclaration en forme; mais la chambre des lords, vous voyez d'ici
ces majestueuses perruques  marteaux, l'exhortait  ne pas
compromettre sa chre dignit, et les lords ont eu le dernier mot. Par
leur conseil, il a imagin de me dire qu'il avait affaire  Paris et
que dans huit jours il prendrait le large."

Cette histoire paraissait  Mlle Ferray plus extraordinaire, plus
incroyable, plus exorbitante que tous les contes de la bibliothque
bleue. On serait venu lui annoncer que l'empereur de la Chine tait
tomb amoureux d'elle et lui faisait demander sa main qu'elle et t
moins bahie; toutefois Meg tait si nette, si obstine dans ses
affirmations qu'elle dut bien finir par se rendre. Au surplus, depuis
qu'elle avait appris que son frre tait all au bal masqu, Mlle
Ferray avait dcid que tout est possible. Elle garda quelque temps le
plus profond silence; puis, aprs beaucoup de prfaces, de prologues,
de prambules, d'avant-propos, avec force priphrases et
circonlocutions, changeant de couleur  chaque mot, rajustant sa
coiffe, se grattant le front avec son aiguille  tricoter, elle en vint
 poser  Meg une question qui tendait  savoir s'il tait permis
d'admettre qu'un jour ou l'autre on pt vraisemblablement supposer...
Elle ne trouva pas la fin de son discours;  peine un faible jour
s'tait-il rpandu sur sa pense, elle se replongeait dans les tnbres.

"Vos questions ne sont pas claires, reprit Meg avec un sourire qui
n'tait pas bon; mais je crois deviner que vous voudriez bien savoir
s'il est permis d'admettre qu'on puisse supposer qu'un jour la passion
de M. Ferray pour sa pupille soit paye de retour. A vous parler
franchement, j'ai pour lui quelque amiti, mais d'amour, point; o le
prendrais-je? Il y a entre nous une telle diffrence d'ge, de
caractre, d'opinions, de gots! Vous nous enfermeriez, lui et moi,
dans une cage, aprs-demain l'un aurait mang l'autre. Mon Dieu! je ne
dis pas que si, aprs la petite privaut qu'il a prise avec moi, il
s'tait jet  mes genoux pour implorer ma merci, pour me dclarer sa
passion, et qu'il se ft cri avec un beau feu et un bel accent: Miss
Rovel, je vous aime, je vous adore!... peut-tre mon coeur se ft mu,
peut-tre dans la suite des temps... Mais, je vous le dis, miss Agathe,
votre frre et mon tuteur ont trop d'orgueil, et, quand on a de
l'orgueil, on ne sait pas aimer, et je suis ainsi faite qu'il me serait
impossible d'aimer un homme qui ne m'aimerait pas comme je veux tre
aime. Chacun a ses fantaisies, voil la mienne."

Mlle Ferray entreprit de dfendre son frre, et s'effora de dmontrer
 Meg qu'elle prenait pour de l'orgueil les scrupules d'une dlicatesse
outre et d'une fiert trop chatouilleuse. Meg, pour toute rponse,
hochait la tte, tandis que de ses jolis ongles de chat, elle
effilochait avec rage les franges de sa ceinture. Enfin elle
interrompit Mlle Ferray en lui disant:

"Quand vous raisonneriez jusqu' demain, vous n'empcheriez pas M.
Ferray d'tre un orgueilleux, et les orgueilleux ne sont pas mon fait.
Puisque sa superbe est son bien suprme et sa matresse adore, et
qu'il projette de lui faire voir le monde, qu'il l'emmne  Paris, 
Londres,  Pkin, et que Dieu bnisse leur plerinage!"

Mlle Ferray retomba dans le silence; elle paraissait rflchir
profondment. Enfin elle dit avec un soupir: "Mon frre a raison, Meg;
il fera bien de partir. Je regrette mme qu'il ne parte pas ds demain;
mais j'ai une prire  vous adresser: je vous demande en grce de ne
pas lui laisser souponner que vous avez surpris son secret.

--Rassurez-vous, rpondit-elle sur un ton d'ironie emphatique. Nous
sommes plus gnreuse que vous ne pensez; nous aurons piti de ce grand
malheur et de ce dsastreux naufrage d'une illustre sagesse qui se
croyait  l'abri de tous les hasards. Il n'y a pas  dire, les deux
yeux que voici en ont eu raison."

L-dessus elle se leva, embrassa froidement Mlle Ferray, alluma une
bougie et monta en chantonnant l'escalier qui conduisait  sa chambre.
Elle trouva dans le vestibule Pamla, qui, les yeux gros de sommeil et
dodelinant de la tte, l'attendait pour l'aider dans sa toilette de
nuit. Meg la secoua en lui disant: "Eternelle dormeuse, rvais-tu d'un
duc ou d'un prince?

--Ah! mademoiselle, repartit la ngresse, que peut-on faire de mieux
que de dormir ou de rver dans cette lugubre maison qui sue l'ennui? Je
suis une femme morte, si j'y reste un mois de plus.

--Triple niaise que tu es! reprit Meg, qui te prie d'y rester? Puisque
tu aimes le changement et les aventures, je te jure que tu auras
bientt de quoi te satisfaire." Et, lui pinant le bras avec une telle
vhmence qu'elle lui arracha un cri de douleur: "Apprends que je suis
en colre, et que dans mes colres je suis capable de tout."



CINQUIEME PARTIE


X


Mlle Ferray passa une partie de la nuit  mditer sur le bizarre
vnement que lui avait racont miss Rovel. Jamais mathmaticien ne
tourna et ne retourna dans sa tte avec plus d'application un problme
compliqu d'analyse transcendante. Du caractre dont elle tait, il lui
fallut peu de temps pour apprivoiser son esprit avec une aventure que
dans le premier moment elle avait tenue pour incroyable. De syllogisme
en syllogisme, elle en vint  conclure que ce qui lui avait d'abord
paru un malheur tait une dispensation providentielle des plus
heureuses. La Fontaine a dit que "volontiers gens boiteux hassent le
logis." Mlle Ferray ne hassait point son logis, par la raison que,
sans changer de place, elle voyageait beaucoup. Son imagination
galopait si vite que les vnements avaient peine  la rattraper, et
ses songes taient d'habitude couleur de rose. Comme on sait, aprs que
son indulgence avait tout expliqu, son optimisme se chargeait de tout
arranger. Elle arrangea si bien les choses cette nuit que, lorsqu'elle
s'endormit, depuis un an rvolu Raymond avait pous Meg et de ce
mariage tait n un superbe enfant, lequel avait le teint basan de son
pre et les cheveux blonds de sa mre.

La nuit, tout est facile, tout cde, tout flchit; le jour venu, on
s'aperoit  son dam que les murs sont impntrables, que les barres de
fer ne plient pas comme des roseaux, que les tuiles psent et qu'il est
fcheux d'en recevoir une sur la tte, qu'enfin esprit et matire, la
proprit fondamentale de toutes les choses de ce monde est de rsister
 nos fantaisies. Mlle Ferray eut le chagrin d'exprimenter au saut du
lit ces inexorables rsistances de la vie. Ds qu'elle fut leve, sous
le premier prtexte dont elle s'avisa, elle se rendit dans la chambre
de son frre, dtermine  le forcer dans ses derniers retranchements,
 lui dmontrer que tout pouvait s'arranger. Elle le trouva si calme,
si souriant, si doucement rsolu, il lui expliqua d'un ton si dlibr
le dsir qu'il avait de revoir Paris et le profit qu'il attendait de
son voyage, qu'elle en fut toute dconcerte. Elle ne se dsista pas du
premier coup; pour le mettre l'preuve, elle lui reprsenta qu'elle
apprhendait de rester seule  l'Ermitage avec miss Rovel; serait-elle
de force  gouverner les vivacits et, le cas chant,  dompter les
rbellions de cette enfant, qui n'tait plus une enfant? Il lui
rpliqua que ses craintes taient peu fondes, que Meg lui tait trop
attache pour lui donner de graves ennuis, qu'au demeurant, s'il
survenait quelque incident, au premier avis il accourrait.

Elle insista encore. "Puisqu'il faut tout dire, mon bon frre,
reprit-elle, et tout prvoir, je dois te rvler un dtail dont je ne
t'avais point parl pour ne pas t'inquiter. Depuis que Meg est de
retour  l'Ermitage, elle a reu  quelques jours d'intervalle deux
lettres dates de Florence, j'en ai vu l'adresse, qui ne m'a point paru
crite de la main d'une femme; je l'ai questionne  ce sujet, je n'ai
tir d'elle aucun claircissement."

Il rflchit une minute, puis il rpondit avec une tranquillit
parfaite: "Ne nous mettons pas martel en tte; selon toute apparence,
ces deux lettres venaient de lady Rovel, dont l'habitude est de prendre
pour son secrtaire le premier gratte-papier qui lui tombe sous la
main. Quand elles auraient t crites par M. de Boisgent ou par
quelqu'un des nombreux adorateurs que miss Rovel avait attels  son
char et que son brusque dpart a d consterner, le mal ne serait pas
grand. Si elle avait laiss un attachement srieux  Florence, il
aurait fallu lui mettre les poucettes pour la ramener  l'Ermitage,
cela me parat aussi vident qu'une vrit de gomtrie. Je suis
convaincu que, bien que sa montre avance, l'heure des grandes passions
n'a pas encore sonn pour cette fillette. Elle joue avec la vie et les
hommes comme une jeune chatte avec son ombre. Au surplus, elle possde
un fonds de bon sens, de judicieuse raison, qui doit entirement nous
rassurer."

Tout cela fut dit si naturellement, que Mlle Ferray souponna Meg de
lui avoir cont des billeveses, de s'tre divertie  la mystifier.
Elle ne se doutait pas que la srnit de Raymond tait la marque d'une
grande force d'me, qu' peine l'eut-elle quitt, il demeura longtemps
immobile, son visage enfoui dans ses mains, et que tout  coup, ayant
entendu sous sa fentre la voix et le rire de miss Rovel, il se leva en
sursaut, ple comme la mort, serrant si fort entre ses doigts une
petite cuiller de vermeil, dont il se servait pour sabler son papier,
qu'il la brisa en deux morceaux.

Si la tranquillit de son frre tonnait Mlle Ferray, la conduite de
Meg lui donnait beaucoup  penser. Pendant deux jours, miss Rovel eut
des allures singulires, l'humeur irritable, le teint chauff, des
manires brusques et cassantes, des gats forces, quelque chose de
noir dans le regard. Mlle Ferray l'observait d'un oeil perplexe. Si
elle avait t sre de pouvoir la raccommoder sans qu'il y part, elle
lui aurait volontiers ouvert la tte pour savoir ce qu'il y avait
dedans; peut-tre y aurait-elle dcouvert quelque sinistre complot, une
vritable conspiration des poudres. Etant alle la trouver un matin
pour essayer une fois de plus de la confesser, elle la surprit occupe
 transporter dans une malle une partie de son linge. Avant qu'elle et
le temps de l'interroger, miss Rovel se plaignit d'un ton vif que sa
commode sentait le moisi. Mlle Ferray examina soigneusement cette
commode et s'assura qu'elle tait en fort bon tat. "Cela prouve, lui
rpondit Meg, que nous n'avons pas les mmes ides sur le sec et sur
l'humide."

Dans l'aprs-midi du mme jour, peu avant le crpuscule, comme Mlle
Ferray traversait la terrasse un arrosoir  la main, elle fut presque
renverse par un tourbillon qui fondit sur elle  l'improviste en lui
criant: "Je vais faire un tour pour me rchauffer les pieds." Il avait
plu le matin, et il soufflait un vent aigre. Au bout d une demi-heure,
ne voyant pas Meg revenir, Mlle Ferray craignit qu'elle ne se ft
arrte dans le bois et qu'elle ne s'y refroidt. Ayant pris un chle 
son bras, elle partit  sa recherche. Elle arrivait au bord du ruisseau
quand elle crut entendre le murmure de deux voix, et l'instant d'aprs
elle reconnut celle de Meg; ces mots distinctement prononcs arrivrent
 son oreille: "Soit, je ferai ce que vous voulez."

Mlle Ferray tait un peu curieuse de son naturel, et depuis quelques
jours elle avait de bonnes raisons pour l'tre beaucoup; mais elle
prouvait une horreur instinctive, irrsistible, pour tout ce qui
ressemblait  une trahison. Si vif que ft son dsir de savoir envers
qui et  quel propos Meg venait de prendre ce solennel engagement, au
lieu de faire silence pour en entendre davantage, elle se hta de
l'appeler  haute voix. Meg lui rpondit aussitt, et, accourant  sa
rencontre, lui cria tout essouffle: "Vous arrivez  propos,
mademoiselle; cet homme commenait  m'effrayer." A ces mots, elle la
prit par les deux paules, lui fit faire volte-face et l'emmena hors du
bois.

"Un homme capable de vous effrayer! lui dit Mlle Ferray en
l'enveloppant du chle qu'elle portait  son bras. Qui est cet hros?

--Une faon de maraudeur, un chercheur d'os, qui remontait le ruisseau
sur l'autre rive, et qui m'a demand l'aumne d'un ton leste et
insolent. J'avais d'abord refus, il a fait mine de passer l'eau pour
venir  moi. "Je ferai ce que vous voulez," lui ai-je dit, et je lui ai
jet ma bourse  la figure."

Comme Mlle Ferray, un peu tonne, la regardait d'un oeil
interrogateur, "Vous ne me croyez pas? reprit-elle en riant. Vous avez
raison, ce vaurien est un amoureux qui me proposait de m'enlever.

--Vous dirai-je ce qui me dplat en vous? repartit Mlle Ferray. C'est
qu'il est impossible de savoir quand vous plaisantez.

--Voil un reproche, dit-elle, que m'adressa un jour  Florence le
prince Natti. On est ce qu'on est, on ne se refait pas.

--Je ne pense pas l-dessus comme vous, lui rpliqua Mlle Ferray; j'ai
toujours cru que le dsir de nous rendre agrables  ceux qui nous
aiment tait capable d'oprer des miracles."

Ce mot fit impression sur Meg, elle eut presque l'air de s'attendrir.
"Miss Agathe, s'cria-t-elle, le diable n'est pas si noir qu'on le
prtend, et je veux vous faire une promesse. Je ne sais pas combien de
temps encore maman me laissera ici; vous savez qu'elle s'occupe de me
chercher un mari, et je suis dtermine  ne pas discuter son choix.
J'achterai chat en poche et ne rglerai mes comptes qu'en revenant du
march. Ce que je puis vous promettre, c'est qu'aussi longtemps que je
resterai ici, et durant l'absence de monsieur votre frre, je serai
bonne, douce, charmante, et que dsormais je vous montrerai toutes les
lettres que la poste m'apportera."

Emue jusqu'aux larmes de son bon mouvement, Mlle Ferray lui en tmoigna
sa reconnaissance. "Vous pourriez me donner une marque d'amiti plus
prcieuse encore, lui dit-elle. Soyez tout  fait sincre, dcidez-vous
 m'ouvrir votre coeur.

--Bon, je vous vois venir, rpondit Meg. Mademoiselle, je vous dclare
une fois pour toutes que l'vnement que vous souhaitez est impossible,
d'abord parce que je n'aime pas M. Ferray, ensuite parce qu'il ne
m'aime pas assez. Son amour est comme ces pommes trop faites d'un ct
et trop vertes de l'autre. Je dteste les fruits mal mrs; ils sont
aigrelets et agacent les dents."

Soit que les reproches de Mlle Ferray l'eussent touche, soit par une
autre cause d'elle seule connue, le mauvais vent qui soufflait depuis
deux jours sur miss Rovel tomba tout  coup. Il se fit une dtente dans
son esprit, ses nerfs se calmrent, son regard s'adoucit, plus de
brusqueries ni de bourrasques. Elle tmoignait  son tuteur une
politesse affectueuse, l'interrogeait avec intrt sur ses plans de
voyage, lui recommandait d'crire souvent et promettait de lui rpondre
courrier par courrier. Mlle Ferray ne savait plus que croire; elle prit
son parti de ne point approfondir ce mystre et de s'abandonner aux
destins, un bandeau sur les yeux.

Tous les soirs vers onze heures, Raymond faisait le tour de la maison
et des dpendances, pour s'assurer qu'il ne se passait rien d'insolite
dans son couvent, que les huis taient ferms et les feux teints.
L'avant-veille du jour irrvocablement fix pour son dpart, comme il
venait d'achever sa tourne nocturne, il eut une faiblesse telle que
peut s'en permettre un homme qui est sr de sa force. Miss Rovel venait
de remonter dans son appartement, dont les croises donnaient sur la
route. Raymond se figura qu'il s'endormirait plus facilement aprs
avoir vu une ombre se promener sur un rideau. Il envisageait son amour
comme un condamn  mort qui devait tre excut le surlendemain, et on
a quelque indulgence pour les dernires fantaisies des condamns. Il
retourna sur ses pas, rouvrit la porte de la cour, traversa en biais le
chemin, et alla s'adosser contre une barrire abrite par un tilleul.
Son voeu fut exauc; pendant deux minutes, il contempla une mousseline
blanche sur laquelle passait et repassait une ombre lgre. Bientt s'y
dessina une autre ombre plus opaque, beaucoup moins thre, et Pamla,
cartant le rideau, ouvrit la fentre, regarda un instant dans la nuit,
puis ferma les volets, et tout fut dit.

Raymond allait quitter son embuscade, quand il entendit le bruit d'un
pas qui se rapprochait. Honteux de sa draison, qu'il condamnait comme
une lchet, jaloux de la drober  tout l'univers, sa conscience
trouble eut peur d'un passant, et il voulut lui laisser le temps de
vider la place. Il n'y avait pas de lune, le ciel tait voil et la
nuit obscure. Raymond eut beau sonder du regard les tnbres, il n'y
discerna aucune forme humaine, et bientt il n'out plus rien; on avait
fait halte ou rebrouss chemin. Comme il se disposait pour la seconde
fois  traverser la route, un incident bizarre le retint immobile  son
poste. Aprs avoir donn ses soins  sa jeune matresse, Pamla, une
lampe  la main, tait descendue dans sa chambre, situe au
rez-de-chausse. Elle s'approcha de sa fentre, qui tait grille,
alluma un rat de cave, et le passa dans l'intervalle de deux barreaux
en dployant toute la longueur de son bras. tait-ce un signal?
tait-ce un phare? Le promeneur qui avait fait halte se remit en
marche; aussitt la ngresse souffla sa lumire. L'instant d'aprs,
quelqu'un, rasant la muraille, s'avana vers la fentre grille, et une
longue chuchoterie commena sur une note tour  tour assez tendre ou
assez aigre, mais si basse que Raymond aux coutes ne put attraper un
seul mot.

Il ne laissa pas de se fliciter de l'incident. Depuis longtemps il
piait une occasion favorable pour mettre sa pupille en demeure de
renvoyer Pamla, qu'il se souciait peu de laisser auprs d'elle durant
son absence. Il remercia le hasard qui le servait si bien, et il allait
se montrer et verbaliser, quand, Pamla ayant referm brusquement sa
fentre, l'homme partit en hte, reprenant  grandes enjambes le
chemin par lequel il tait venu. En sa qualit de juge instructeur
procdant  une information, Raymond regretta que l'oiseau se ft
envol avant qu'il et pu prendre son signalement. Il craignait de
compromettre sa dignit en courant aprs lui; il rtrograda de quelques
pas, enfila un sentier qui coupe  travers champs et rejoint la route
en face d'une croise, o l'on allume une lanterne dans les nuits sans
lune. En arrivant au bout du sentier, Raymond s'aperut avec dplaisir
que l'huile manquait au falot, dont la lumire tait si faible que
l'homme passa sans qu'il pt dmler ses traits. Il constata seulement
que son chapeau tait en feutre mou, que sa taille tait haute, qu'au
surplus le galant n'avait la tournure ni d'un laquais, ni d'un
journalier. "Pourquoi ne serait-ce pas un prince?" se dit-il gament,
et il fit la rflexion que Pamla n'tait pas une me vulgaire, que
l'homme ne commenait pour elle qu'au marquis, qu'aprs s'tre
emmarquise il tait naturel qu'elle vist plus haut, que cette Diane
africaine n'adressait ses flches qu'au gros gibier. Soudain une
douleur aigu lui traversa le coeur comme un glaive. Il venait
d'aborder la pense que le coureur de nuit, qu'il avait surpris tantt
prs de sa maison, en voulait, non  une ngresse, mais  une blanche
dont lui Raymond avait la garde, que peut-tre cet adorateur de lvres
paisses les employait  transmettre des messages. Il fut prit d'un
blouissement, il lui sembla que le falot, se rallumant tout  coup,
projetait une clatante lumire et qu'il apercevait au bout de la route
un homme qui marchait vite, se frottait les mains et le narguait en lui
criant son nom, qu'il ne parvenait pas  entendre. Il dit  demi-voix:
"Renoncer  elle, j'en suis capable; mais souffrir qu'on me la vole! ce
serait trop me demander." Et sa haine passa en revue tous les visages
d'hommes qu'il connaissait.

Cependant il se remit par degrs de cette secousse, il combattit ses
imaginations, tcha de se dmontrer  lui-mme que ses soupons taient
absurdes, et, tout en raisonnant, il atteignit la cour de l'Ermitage,
dont il avait laiss la porte ouverte. Le sort voulut qu'il y trouvt
encore un homme, mais celui-l n'tait point mystrieux comme l'autre.
Il venait de se cogner contre un boute-roue; frottant son genou, il se
rpandit en imprcations contre les maisons mal claires. Raymond prit
dans son gousset un briquet phosphorique, et ralluma la lanterne de la
grille. A la plaque de mtal qui brillait sur le devant de sa
casquette, il reconnut dans ce butor un commissionnaire de place, et il
lui demanda d'un ton rude  qui il en avait et ce qu'il voulait.
L'homme  la casquette, qui tait en pointe de vin, rpondit qu'on
l'avait charg de porter un paquet  l'Ermitage, que sur de fausses
indications il s'tait gar, que depuis trois heures il demandait son
chemin de maison en maison.

"Et de taverne en taverne, interrompit Raymond. O est votre paquet?"

Le commissionnaire, peu solide sur ses jambes, employa quelques minutes
 fouiller dans ses poches; il en tira enfin une petite bote,
soigneusement enveloppe dans un papier gris ficel et cachet, et la
montrant  Raymond sans la lui donner: "Ce bibelot, dit-il, est pour
une jeune demoiselle qui demeure ici, et on m'a expressment recommand
de le lui remettre en main propre."

Raymond lui arracha la bote de vive force. Que n'invente pas un esprit
troubl? Une seconde lui avait suffi pour chafauder une histoire et
pour la mettre en quilibre sur la pointe d'une aiguille. Sous le
papier gris qu'il ptrissait entre ses doigts se cachait une lettre
qu'on n'avait pas os confier  la poste; cette lettre avait t crite
par le promeneur nocturne dont il n'avait pu distinguer les traits,
lequel tait venu tout  l'heure chercher la rponse, ne se doutant pas
que son Mercure s'tait oubli dans un cabaret.

"Qui vous envoie? demanda-t-il au commissionnaire.

--Ah! bien, s'il fallait savoir le nom de tout le monde, voil un
mtier qui serait bien encombrant, rpliqua celui-ci.

--N'est-ce pas un homme haut sur ses jambes, coiff d'un chapeau de
feutre noir? reprit Raymond bouillant d'impatience.

--Que diable cela peut-il vous faire? repartit le crocheteur;
voulez-vous le lui acheter?

--Vous tes un sac--vin ou un fripon!" lui riposta-t-il brutalement,
et il lui ferma la grille au nez. Il regagna sa chambre, o  peine
fut-il entr, qu'il dposa la bote sur sa table. Il l'examina, la
mania, la tta, la palpa; plus il la regardait, plus il lui trouvait un
air suspect, une physionomie sinistre et sclrate. Srement cette
bonbonnire ficele et cachete contenait quelque poison foudroyant; il
le sentait dj courir dans ses veines, attaquer les sources mmes de
sa vie. Il prit des ciseaux, fit un mouvement pour couper la ficelle;
mais, comme prcdemment sur la route, il se prit  parler  demi-voix:
"Bartholo vit encore, se dit-il, le voici!" Et il posa le doigt sur son
front. Il ressentit un transport de fureur contre les cheveux blonds
qui faisaient violence  son caractre et le rduisaient  de tels
abaissements; ces sortes de haines ne sont que des amours retourns, et
l'envers de l'toffe ressemble si fort  l'endroit que souvent on les
confond l'un avec l'autre. Toutefois bien lui en prit d'avoir voqu le
souvenir du tuteur de Rosine, car il se coucha sans avoir coup la
ficelle.

Le lendemain, quand il descendit pour djeuner, il avait la bote dans
sa poche. Pendant le repas, on ne causa que de sujets oiseux; mais au
dessert miss Rovel demanda tout  coup  Mlle Ferray s'il n'tait pas
venu pour elle un petit paquet qu'elle attendait de Florence.

Raymond la regarda fixement. "Excusez ma ngligence, lui dit-il. Ce
paquet m'a t remis hier au soir par un crocheteur pris de vin, qui ne
l'apportait point de Florence; il venait de Genve, envoy par une
inconnu de haute taille, coiff d'un chapeau de feutre. C'est tout ce
que j'ai pu tirer de ce manant.

--Que l'inconnu ft petit ou grand, qu'il et un chapeau ou n'en et
point, rpondit-elle avec enjouement, je suis enchante que son envoi
soit arriv  bon port."

Et Raymond lui ayant fait passer la bote, elle en examina l'enveloppe,
puis la posa prs de son assiette, et se mit  tambouriner sur la table
avec son couteau.

Malgr lui, les yeux de Raymond se reportaient toujours, sur le
sinistre papier gris. Apparemment miss Rovel s'en aperut, car elle lui
dit  brle-pourpoint: "Comme vous avez raison de vous moquer des
femmes, monsieur, elles sont si curieuses! Regardez plutt Mlle Ferray,
elle grille d'envie de savoir ce qu'il y a dans ce papier gris. Lui
donnerons-nous ce contentement? Dans ce papier, il y a un crin, dans
l'crin un mdaillon, et dans le mdaillon, sur mon honneur, un joli
petit portrait.

--Le portrait de qui?" demanda Raymond en jouant l'insouciance.

Elle ramena sa tte en arrire, et d'un air de bravade: "Le portrait de
quelqu'un que j'aime beaucoup plus que vous ne l'aimez, de quelqu'un 
qui vous trouvez mille dfauts que je ne lui trouve pas, de quelqu'un
dont vous gotez peu la socit et que je gote beaucoup, de quelqu'un
dont vous vous dfiez comme du diable et  qui je dis tous mes secrets.

--Qui est ce monsieur? rpliqua-t-il d'une voix sourde.

--Ai-je dit que c'tait un monsieur?" fit-elle en se reculant comme
une chatte qui, avant d'trangler sa souris, lui permet de respirer un
instant et de faire ses adieux  la vie. Puis elle s'cria: "Au fait,
les tuteurs ont le droit de tout voir." Et, coupant la ficelle, brisant
le cachet, elle dplia l'enveloppe avec une lenteur calcule qui
exasprait Raymond. Elle en tira un crin, et de l'crin un mdaillon
qu'elle prsenta tout ouvert  son tuteur, lequel s'avisa que ce
mdaillon contenait un charmant portrait sur mail de miss Rovel en
personne.

Il laissa chapper un soupir de soulagement, et dit avec la gat d'un
homme qui avait la corde au cou et qu'on dtache: "Il est charmant, ce
portrait; quel en est l'heureux possesseur, et comment peut-il
consentir  vous le restituer?

--Les tuteurs ont le droit de tout savoir, rpondit-elle; je l'avais
fait faire  Florence pour mon frre William. La Barbade est bien loin,
j'ai craint qu'il ne se perdit en route, et j'ai mieux aim le garder
jusqu' ce qu'il trouvt un amateur. L'autre jour j'ai crit  maman de
me l'envoyer par une occasion, l'occasion s'est rencontre, et le
voil, ce portrait. J'ai quelque dsir de lui faire voir le monde en
bonne et sre compagnie. Vous voudrez bien l'emmener avec vous  Paris,
la copie vous incommodera moins que l'original."

Raymond se confondit en remercments; il ne laissait pas de se mfier
encore, et son regard en dessous observait l'crin, qui tait rest aux
mains de miss Rovel; il pouvait avoir un double fond. Elle se leva et
lui dit: "Le mdaillon, l'crin, le papier gris, les ficelles, les
cachets, je vous donne tout, et les mystres de ma vie par-dessus le
march!" Et, lui jetant le tout ple-mle sur son assiette, elle
s'enfuit en riant.

Pendant une partie de l'aprs-midi, Raymond eut le coeur singulirement
lger. Il fuma un cigare sur la terrasse, et il dcouvrit que le ciel
tait d'un bleu suave, qu'avril est un mois dlicieux, qu'aprs une
longue maladie le soleil venait d'entrer en convalescence, que les
fredons des oiseaux et les haies habilles de neuf clbraient  l'envi
cette rsurrection, qu'il y avait dans l'air une odeur de renouveau,
que le monde a t fait par quelqu'un qui s'y entendait, que tout vient
 point  qui sait attendre, et que les coureurs de nuit ont
l'excellente habitude de prfrer les ngresses aux blanches.

Cependant ses dfiances se rveillrent subitement lorsque, ayant vu
Pamla traverser la cour avec un panache sur la tte, et lui ayant
demand o elle allait, la ngresse lui rpondit que miss Rovel
l'envoyait  la ville faire des emplettes.

"Ne t'attarde pas en chemin, paresseuse!" lui cria Meg, qui parut sur
le seuil de la porte. La ngresse dtala.

Raymond, s'approchant de sa pupille, lui dit: "Je dsire, miss Rovel,
que cette fille ne reste pas plus longtemps  votre service." Et il lui
raconta que la veille, comme il s'assurait si la porte de la cour tait
ferme, il avait surpris la ngresse  sa fentre, changeant de
tendres propos avec un inconnu.

"En vrit!" s'cria-t-elle avec un peu d'motion, et, se remettant
bien vite: "Etait-il aussi coiff d'un chapeau de feutre?

--Il n'importe, rpliqua-t-il en tordant sa moustache. Cette crature
est une dvergonde, et il me tarde de lui voir les talons.

--Bah! dit-elle, comme tout le monde, elle a des besoins de coeur, il
faut tre indulgent pour les mes sensibles." Puis, changeant soudain
de propos, elle pria son tuteur de faire avec elle une dernire
promenade dans le bois. Il lui rpondit d'un ton sec qu'il tait dsol
de se priver de ce plaisir, mais qu'il avait, lui aussi, quelques
emplettes  faire en ville, et que, son dpart tant fix au lendemain,
il ne les pouvait ajourner.

"Je n'aime pas les hommes qui sont si srs de leurs volonts,"
repartit-elle, et, ce disant, elle lui tourna le dos.

Quelques instants plus tard, Raymond s'acheminait d'un bon pied vers
Genve. Il connaissait assez l'indolente dmarche de la ngresse pour
se flatter que, malgr les recommandations de miss Rovel, il
regagnerait l'avance qu'elle avait sur lui. Toutefois, quoiqu'il ft
diligence, peu s'en fallut qu'elle ne lui chappt. Il atteignit les
abords de la ville sans l'avoir rejointe; mais du haut d'une colline
couronne d'une glise russe, comme il promenait en cercle autour de
lui son oeil d'pervier, il aperut un chle et un panache rouges qui
traversaient une place, se dirigeant du ct du grand quai. Il hta le
pas et les revit au moment o ils se disposaient  passer les ponts. Il
ne les perdit plus de vue et constata qu'ils entraient  l'_Htel des
Bergues_. A son tour, il traversa le pont, alla s'tablir dans l'le
Rousseau, sur un banc qui faisait face  la porte principale de
l'htel. Aprs dix minutes d'une attente fivreuse, il vit la ngresse
ressortir. Il la laissa s'loigner. Sur ces entrefaites, ayant lev le
nez, il tressaillit en avisant sur un balcon un homme de haute taille,
de belle tournure et coiff d'un chapeau de feutre. Cet homme lui tait
bien connu, il s'appelait le prince Sylvio Natti.

Il quitta aussitt son banc, et prit si bien ses mesures que Pamla
tait encore assez loin de l'Ermitage lorsqu'elle sentit une main qui
lui serrait le bras comme dans un tau, et quelqu'un lui cria:
"Livrez-moi sur-le-champ la lettre que vous a remise le prince Natti."

Si elle en avait eu le moyen, la ngresse et pli, blmi d'pouvante.
A vrai dire, les regards froces que lui jetait Raymond n'taient pas
propres  la rconforter. Elle essaya pourtant de payer d'audace, et,
rpandant toutes les larmes de son corps, elle protesta que Raymond lui
faisait injure, qu'elle tait une honnte fille, clbre dans les deux
mondes par sa retenue, incapable de prter son ministre  un commerce
que la morale la plus rigide ne pourrait avouer. Puis, changeant de
gamme, elle feignit de lui confesser, avec des airs de pudeur
effarouche, que le prince Natti tait amoureux d'elle, qu'il en
perdait le boire et le dormir, qu'elle s'tait rendue  l'htel des
Bergues pour l'adjurer de respecter sa vertu.

"Remettez-moi cette lettre," lui rptait Raymond en lui disloquant le
bras. Elle vida la poche de sa robe et la retourna pour lui prouver
qu'elle ne contenait aucune contrebande. Elle en avait d'abord retir
son mouchoir qu'elle gardait dans sa main; il le prit, le secoua, en
fit tomber un papier, qu'il se hta de ramasser. Ce papier tait un ph.
Il fut sur le point d'en faire sauter le cachet; aprs rflexion, il se
contenta de le serrer dans son portefeuille, en disant  Pamla: "Que
vos paquets soient faits ds ce soir! Demain,  la pointe du jour, vous
sortirez de chez moi pour n'y jamais rentrer."

La laissant  ses rflexions, il se dirigea rapidement vers l'Ermitage.
Il trouva miss Rovel dans le salon, face  face avec Mlle Ferray, qui
ne souponnait point cet ange de loger le diable dans ses yeux. Occupe
 dvider un cheveau, les poignets de Meg lui servaient de dvidoir.
Raymond s'assit  l'cart, la main pose sur son coeur,  qui il
ordonnait en vain de battre moins fort. Quand on annona que le dner
tait servi, miss Rovel lui prit le bras pour passer dans la salle 
manger, et ne parut pas s'apercevoir du supplice qu'elle lui
infligeait. Il mangea du bout des dents par contenance; il avait la
gorge serre, l'haleine courte; il portait sur sa poitrine le poids
d'une montagne qui cette fois, il en tait sr, ne devait pas accoucher
d'une souris.

Ds que le dner fut fini, il dit  sa soeur: "Je dsire avoir un
entretien avec miss Rovel; qu'on nous laisse seuls un instant!"

Ces mots firent ouvrir de grands yeux  Mlle Ferray. Il y avait en elle
comme une impossibilit physique de croire au malheur; son ternel
optimisme se figura incontinent que Raymond, dont l'agitation ne lui
avait pas chapp, tait  bout de rsistance, qu'il ne se sentait plus
matre de son secret, qu'il avait rsolu de se dclarer  miss Rovel;
la place demandait  se rendre, elle arborait le drapeau blanc, sans
doute le vainqueur serait gnreux. Mlle Ferray se dpcha de se
retirer. Grce  la rapidit de ses esprances, en arrivant au bout de
la chambre elle avait acquis dj la certitude que tout s'arrangerait
pour le mieux, qu'avant une heure son frre aurait dfait ses malles;
quand elle eut referm la porte, elle venait de revoir l'enfant
phnomnal qui unissait au teint d'un noiraud des cheveux couleur d'or.

"Miss Rovel, dit Raymond en s'interrompant plus d'une fois, tant la
voix lui tremblait, voici une lettre que Pamla vous a rapporte de la
ville. Vous disiez ce matin que les tuteurs ont le droit de tout
savoir; je dsire savoir ce que contient cette lettre, et j'estime
comme vous que j'en ai le droit."

Il lui prsenta le pli, elle le chiffonna dans ses doigts, pendant
qu'une rougeur lui montait au visage; puis, s'tant dcide  l'ouvrir,
elle lut tout haut le billet que voici:


"Vos objections ne sont que des dfaites. J'ai votre parole, il est
trop tard pour vous en ddire, et cela se fera; il le faut, je le veux,
il y a peu de jours encore vous m'avez permis de le vouloir. Avant
minuit, je vous attendrai  la croise que vous savez. A vous pour la
vie."


Il rgna pendant quelques minutes un silence  entendre voler les
mouches. Enfin Raymond russit  dire: "De qui est cette lettre?

--Du prince Sylvio Natti, qui a form le projet de m'enlever cette
nuit, rpondit-elle en baissant les yeux, mais sans hsiter.

--Et ce projet a t approuv par vous? lui demanda-t-il en posant ses
coudes sur la table et son menton dans ses mains.

--Vous voyez bien, rpliqua-t-elle vivement, que ce billet est une
rponse  un refus.

--Ah! permettez, lui dit-il, ce refus ne me semble pas srieux. Le
prince Natti se vante d'avoir t encourag par vous; vous vous tes
engage par crit probablement."

Elle fit un mouvement des paules: "Je n'cris jamais," repartit-elle;
puis aprs une courte pause, relevant les yeux: "Je dois vous avouer,
monsieur, que, durant quarante-huit heures, j'ai t parfaitement
dtermine  courir la chance de cet enlvement."

Il prouva une commotion dans tout son corps, des flammes rouges
dansrent devant ses yeux. "Vous avouez enfin que vous aimez ce hanteur
de brelans? murmura-t-il.

--Que vous dirai-je? rpondit-elle; l'motion d'une aventure plaisait
 l'une de mes deux mes. Depuis, j'ai rflchi et je me suis ravise."
Comme il ne disait mot, elle ajouta: "Je ne suis pas trs-verse dans
les saintes Ecritures, je crois cependant y avoir lu qu'il y a plus de
joie au ciel pour un pcheur qui se repent que pour dix justes qui
n'ont jamais failli."

Il continuait de se taire, elle recouvra toute son assurance. "Ainsi,
monsieur, dit-elle, en bonne foi, vous ne me conseillez pas de me
laisser enlever par le prince Natti? C'est pourtant un trs-beau
garon, et je me crois presque sre de son coeur."

Raymond se sentit comme enlev de sa chaise. Debout, le front crisp,
les dents serres, peu s'en fallut qu'il ne se prcipitt sur miss
Rovel, qu'il ne l'crast sous ses pieds. Elle le regardait d'un oeil
intrpide. "A qui parlez-vous? s'cria-t-il d'une voix tonnante.

--A mon tuteur, rpliqua-t-elle sans s'mouvoir. Voulez-vous que nous
raisonnions un peu? J'ai toujours aim qu'on me donnt des raisons. Si
je m'en allais courir le monde avec le prince Natti, qui aurait le
droit de s'en plaindre?

--Quelqu'un, balbutia-t-il, qui a l'indigne folie de vous aimer...
J'entends parler de ma soeur, que vous feriez mourir de chagrin.

--Je sais que Mlle Ferray m'aime beaucoup; mais ce que je dsire
connatre, ce sont vos raisons personnelles.

--Oh! quant  moi... reprit-il d'un ton glacial, quant  moi, miss
Rovel, je rponds de vous  votre mre. Si vous aviez l'obligeance de
patienter encore quelques jours, je lui crirais de venir vous
chercher, aprs quoi, je vous laisserais libre de faire tout ce qu'il
vous plaira.

--Bien, dit-elle, je connais  cette heure vos raisons, elles me
paraissent bonnes et concluantes."

Elle garda quelques instants le silence; elle promenait l'un de ses
ongles dans une rainure de la table, et de son autre main elle jouait
avec une boucle de ses cheveux. Tout  coup elle changea de visage, sou
regard s'adoucit et s'humecta, puis s'tant penche vers Raymond: "Mon
Dieu, monsieur, que vous tes prompt! dit-elle. Je vous jure par ce qui
est le plus sacr, et, si vous aimez quelque chose, je vous jure par ce
que vous aimez le plus au monde, que le prince Natti est un fou, que
mon coeur n'est point  lui, qu'il ne m'enlvera ni la nuit prochaine,
ni la nuit suivante, ni jamais, et je vous jure aussi que je tiendrai
religieusement la promesse que j'ai faite  Mlle Ferray, qu'en votre
absence je ne lui causerai ni un ennui, ni un chagrin, ni une
inquitude, en un mot, que vous pourrez voyager tranquillement avec la
certitude qu'elle suffit  ma garde." Et, lui tendant la main  travers
la table, elle ajouta en souriant: "Me croyez-vous?"

Il y avait dans ce sourire tant de sincrit, tant d'motion et tant de
coeur, que la colre de Raymond tomba soudain comme un gros vent abattu
par une petite pluie, et ses dfiances s'vanouirent. Il prit la main
qu'elle lui prsentait et rpondit: "Je vous crois.

--A mon tour, poursuivit-elle, je vous prierai, monsieur, de prendre
un engagement envers moi. Donnez-moi l'assurance que vous ne chercherez
pas querelle au prince Natti, que vous paratrez ignorer son existence
et ses projets, que vous laisserez ce fat passer la nuit  la belle
toile."

Il le lui promit par un signe de tte. "Au surplus, dit-elle, si vous
craignez qu'il ne ritre ses tentatives, qui vous empche d'ajourner
votre dpart?

--Cela n'est pas ncessaire, rpliqua-t-il. Je sais, miss Rovel, qu'il
n'est au pouvoir de personne de contraindre vos volonts, et, du moment
que j'ai votre parole, je me mpriserais, si je doutais de vous.
D'ailleurs j'ai renvoy Pamla; ds demain soir, mon jardinier, qui est
un homme de confiance, occupera sa chambre, et la maison sera garde
comme par moi-mme."

A ces mots, il se leva, s'approcha d'elle, la regarda dans les yeux,
puis d'une voix mal assure: "Il ne me reste plus, miss Rovel, qu'
vous faire mes adieux et  souhaiter...

--Oh! non, dit-elle, pas ce soir. Il a t convenu entre Mlle Ferray
et moi que, puisque vous ne partez qu' la fin de la matine, nous
djeunerions ensemble  neuf heures. Bonne nuit, monsieur, et veuillez
vous souvenir de notre engagement rciproque."

Elle sortit en courant de la chambre. Mlle Ferray l'attendait sur
l'escalier, occupe de sa chimre. "Dieu soit bni, petite, il a enfin
parl, lui dit-elle. Il s'est expliqu, tout est conclu, arrang.

--Hlas! miss Agathe, rpondit-elle, c'est dcidment la chambre des
lords qui gouverne; on n'accorde rien  ce pauvre peuple."

Mlle Ferray laissa tomber ses bras: "Qu'avait-il donc  vous dire?

--Que, si je lui promettais d'tre bien sage, il me rapporterait de
Paris du sucre d'orge, du sucre de pomme et toute sorte de sucreries
aussi sucres que toute sa personne et que le doux sirop de sa parole.

--Vous riez toujours, lui dit Mlle Ferray en soupirant; passe encore
si votre gaiet nous tirait d'affaires.

--Elle me sert du moins  ne pas tre triste; je suis comme ces
cultivateurs qui allument des feux de joie dans leur champ pour le
dfendre contre la gele.

--Et vous n'avez pas mme obtenu qu'il retardt son dpart?"

Meg lui pina doucement le menton en lui disant: "On prtend que je
suis romanesque, vous l'tes bien plus que moi, mademoiselle; mais pour
faire un roman, ce n'est pas tout d'avoir son commencement, il faut
trouver sa fin. Tchez d'en inventer une d'ici  demain."

Sur ce, elle s'envola dans sa chambre. Raymond rentra peu aprs dans la
sienne; pour tmoigner sa confiance  miss Rovel, il s'abstint de faire
 onze heures sa tourne habituelle. En se mettant au lit, il prouva
quelque satisfaction  se reprsenter le beau Sylvio croquant le marmot
dans sa voiture. Pourtant la nuit ne s'coula pas sans qu'il se
rveillt dix fois en sursaut, croyant our quelque bruit, tantt le
retentissement d'un pas qui faisait crier l'escalier, tantt un murmure
de voix ou le roulement lointain d'une voiture. Il s'asseyait sur son
lit, prtait l'oreille; chaque fois il s'assura que tout se rduisait
aux vocalises d'une girouette rouille que le vent s'amusait  faire
grincer.

Le matin venu, quand il eut achev sa toilette, il resta longtemps
immobile, s'occupant  rassembler ses forces pour la grande et dcisive
bataille qu'il allait livrer. Il passait toutes ses troupes en revue;
elles taient sous les armes, ranges en bon ordre, la baonnette au
bout du fusil, et leur discipline lui prsageait la victoire. Un peu
avant neuf heures, il descendit d'un pas ferme dans la salle  manger;
il tait ple, mais calme. Sa soeur ne tarda pas  le rejoindre. On
sonna la cloche du djeuner, miss Rovel ne parut pas. "Elle sera reste
endormie," dit Mlle Ferray, et aussitt elle monta pour l'appeler.
L'instant d'aprs, Raymond l'entendit pousser un cri. Il gravit
l'escalier quatre  quatre,--l'appartement de Meg tait vide, une
lampe achevait de brler sur la chemine, et le lit n'avait pas t
dfait. Raymond clata de rire et s'cria: "Voil ce que vaut la parole
d'une femme!" Puis il courut comme un furieux dans la chambre de
Pamla; elle tait vide aussi. Il manda le jardinier. Celui-ci ne
savait rien touchant miss Rovel, mais il rapporta que, la veille au
soir, comme il allait fermer la porte de la cour, la ngresse avait
pass devant lui en lui criant au passage qu'elle ne voulait pas
demeurer une heure de plus dans une maison d'o on l'avait chasse,
qu'elle enverrait le lendemain chercher ses nippes. Sur ces
entrefaites, Mlle Ferray apprenait de sa chambrire qu'en entrant le
matin dans le salon elle avait t surprise de trouver une fentre
ouverte et un volet entre-bill. Elle appela son frre pour lui
communiquer ce renseignement. Il tait dj parti, n'ayant au coeur
qu'un dsir et dans la tte qu'une pense,--possd, corps et me,
par l'aveugle et irrsistible besoin de tuer quelqu'un.


XI


Avant de s'adresser  la police pour lui donner le signalement des deux
fugitifs et rclamer son assistance dans leur recherche, Raymond eut
l'ide de passer  l'htel des Bergues; il se pouvait faire qu'il y
recueillt quelques informations utiles. Il prouva dans cette
conjoncture que la certitude du malheur produit une sorte d'apaisement.
Il tait presque calme en se prsentant  l'htel, o,  peine eut-il
prononc le nom du prince, le portier lui rpondit: "Second tage,
juste en face de l'escalier. Le prince est chez lui.

--En vrit? reprit Raymond, qui eut peine  dissimuler sa vive
surprise; ayez l'obligeance de vous en assurer."

Le portier sortit de sa loge, appliqua tour  tour sa bouche et son
oreille  l'extrmit d'un cordon acoustique, et revint en disant:

"Le prince est occup  djeuner dans sa chambre, il ne peut recevoir.

--J'ai une nouvelle presse  lui annoncer, rpliqua Raymond, je suis
certain d'tre reu."

Et, grimpant lentement l'escalier, en vingt sauts il atteignit le
second tage, o il se heurta contre un sommelier qui lui dit: "C'est
monsieur qui dsire voir le prince Natti? Il a fait dfendre sa porte."

Raymond le poussa par les paules en lui criant: "Allez porter ma
carte." Une seconde aprs, il entendit une voix d'un beau timbre qui
disait avec un accent italien: "Assurment, faites entrer."

Il entra. Le prince tait seul, absolument seul, et achevait de
djeuner; Raymond constata qu'il n'y avait sur la nappe qu'un couvert.
Soit philosophie naturelle, soit l'effet d'une agrable digestion, le
beau Sylvio se trouvait dans cette heureuse disposition d'esprit qui
fait porter lgrement le poids d'une conscience charge et mpriser
les cas fortuits. Aussi parut-il prendre sans effort son parti d'une
visite qui lui promettait peu d'agrment; il fit bon visage  Raymond
et lui avana un fauteuil avec beaucoup de civilit.

"Prince, est-il besoin que je vous explique le motif de ma visite? lui
demanda Raymond en s'asseyant.

--A la rigueur, je pourrais le deviner, rpondit-il avec amnit;
cependant je suis curieux d'entendre votre explication.

--Fort bien, monsieur, je suis venu vous de mander compte...

--Vous savez donc tout? interrompit-il.

--Depuis hier soir. Miss Rovel m'avait fait la grce de me montrer
votre lettre."

Sylvio laissa chapper une exclamation de colre; puis, s'tant dit
apparemment que le sage doit s'attendre et se rsigner  tout: "Si vous
venez me faire des reproches, reprit-il, je m'empresserai de
reconnatre que je me suis comport comme un sot ou comme un fou,--le
mot que vous prfrerez sera celui qui me conviendra;--toutefois je
tiens  vous faire remarquer que l'intention n'a jamais t rpute
pour le fait. Si vous vous proposez d'exiger de moi un engagement pour
l'avenir, je me hterai de le prendre, car je suis bien dgot de ma
sottise ou de ma folie. Enfin, si vous dsirez tout simplement vous
donner la satisfaction de me plaisanter sur ma dconfiture, eh! mon
Dieu, quoique d'habitude je n'aie pas l'humeur endurante, je me
soumettrai  mon sort, que j'ai mrit, et peut-tre finirai-je par
rire de bon coeur avec vous."

Raymond, perdu d'tonnement, se demanda ce que signifiait cet trange
discours et si le prince Natti tait le plus consomm des comdiens,
tant il semblait parler de bonne foi. Ne sachant  quoi s'en tenir, le
tuteur de miss Rovel rsolut d'avancer pas  pas, la sonde  la main.
--"Est-il possible, prince, reprit-il d'un ton narquois, qu'un homme
tel que vous ait  se plaindre de la destine? Se peut-il bien qu'il
ait rencontr des rsistances sur lesquelles il ne comptait pas?

--Et sur lesquelles, interrompit Sylvio, j'avais le droit de ne pas
compter. La conduite de miss Rovel, poursuivit-il, me dispense de
garder aucun mnagement et me met  l'aise pour vous apprendre qu'il y
a peu de jours encore elle avait donn  ma stupide entreprise tous les
encouragements imaginables. Tout tait arrt, concert entre nous,--je
n'ai pas l'habitude d'enlever les femmes malgr elles.--Un
scrupule subit lui est venu, je ne crois pas  ses scrupules. Votre
pupille, monsieur, est une satane coquette, vous m'obligerez en le lui
disant de ma part."

Ces dernires paroles furent prononces sur un ton de dpit si amer
qu'il n'tait plus permis de croire que le beau Sylvio jout la
comdie. Raymond demeura convaincu que non-seulement il n'avait pu
pousser sa victoire jusqu'au bout, mais que son entreprise avait chou
ds le premier pas, que miss Rovel s'tait ravise, que l'enlvement
n'avait pas eu lieu. Que s'tait-il pass? Il mourait d'envie de le
savoir. Cachant le trouble qui le dvorait: "Je vous promets, dit-il
d'un air enjou, de transmettre fidlement votre message; mais vos
griefs contre ma pupille sont-ils aussi srieux qu'il vous plat de le
dire? Les scrupules sont de son ge et ne durent gure. Ne vous
a-t-elle point donn d'espoir pour l'avenir? Ne vous a-t-elle pas
laiss entrevoir qu'elle vous aime, et que tt ou tard sa conscience
sera de meilleure composition?"

Sylvio frona ses noirs sourcils. "Je vous ai donn, monsieur, la
permission de vous moquer de moi, rpondit-il, mais il me semble que
vous en abusez.

--Point du tout, vous vous mprenez sur mes sentiments. Je suis plein
de sympathie pour votre malheur, d'autant qu'il a d tre fort sensible
 un homme qui n'a jamais trouv de cruelles."

Le prince reprit sa belle humeur: "En bonne foi, il m'est impossible de
me fcher; ma msaventure a un ct si gai!... Monsieur, en prsentant
mon compliment  miss Rovel, veuillez lui dire que vous m'avez trouv
fort rsign  ma disgrce; peut-tre aurais-je t capable de
l'pouser, et voil un malheur qui et manqu absolument de gat. Que
s'il me reste quelque regret, je sais le moyen de m'en gurir. On m'a
dit qu'il y avait un tripot clbre  Saxon, qui n'est pas loin d'ici;
c'est l que ds aujourd'hui j'achverai de me consoler. D'o je
conclus que je suis content, que vous l'tes aussi, et que nous n'avons
plus rien  nous dire."

A ces mots, il salua Raymond, comme pour l'engager  prendre cong de
lui; mais Raymond ne lui rendit point son salut. Depuis deux minutes,
il tenait ses yeux braqus sur la glace qui surmontait la chemine, et
dans laquelle il se passait quelque chose d'intressant. Il y avait 
l'autre bout de la chambre un petit garde-manteau  chevilles, masqu
par une tenture en tapisserie. Ce rideau se rflchissait dans la
glace, et  deux reprises Raymond avait cru le voir osciller lgrement.

"Prince, dit-il, avant que je parte, un mot encore de grce!
Qu'avez-vous cach avec tant de soin derrire cette tapisserie?"

Par un mouvement instinctif, le prince Natti courut se placer entre le
garde-manteau et Raymond. "Vous tes trop curieux, rpondit-il avec
hauteur; que vous importe?"

Raymond sentit tout son sang affluer  son coeur. Il ne pouvait plus
douter que l'effronterie de ce Lovelace napolitain n'et cherch  lui
donner le change; Meg tait l, derrire le rideau,  deux pas de lui.
Il serait mort de honte si, en prsence de la dloyale crature qui
l'entendait, sa colre et trahi son amour. Elevant la voix pour
qu'elle portt jusqu'au bout de la chambre, il reprit avec une glaciale
ironie: "Monsieur, tirez ce rideau, je serais heureux de prsenter mes
hommages l'honnte et charmante personne que vous avez enleve cette
nuit.

--Vous tes donc sorcier? s'cria Sylvio d'un ton aigre-doux.

--Convenez, poursuivit Raymond, que vous m'en imposiez tout  l'heure,
que vos desseins n'ont point rencontr de rsistance, que cette nuit a
t la plus heureuse de votre vie, qu'aucun sot scrupule n'est venu
troubler ou retarder vos plaisirs.

--Je conviens, rpondit-il, que vos ironies m'agacent furieusement les
nerfs et que je vais me fcher."

Sa belle humeur prvalut encore sur son dpit, et il ajouta en
souriant: "A vous parler franc et net, on m'a tout offert, mais Je vous
prie de croire que j'ai tout refus.

--Prince, tirez donc ce rideau, rpta Raymond; je voudrais voir le
visage que fait en vous coutant l'innocente crature que vous avez
enleve cette nuit.

--Au pralable, vous entendrez l'histoire vridique de ma bonne
fortune, reprit Sylvio, car le mieux est de se donner soi-mme les
trivires, on y met plus de formes. Aprs deux heures de mortelle
attente, j'tais furieux et transi de froid. Je donne l'ordre  mon
cocher de regagner la ville. Au mme instant, je crois our une voix et
un pitinement prcipit. Le coeur me bondit, j'ouvre la portire, je
m'lance, je presse amoureusement dans mes bras l'idole de mon me qui
venait me consoler de ma longue faction;... mais, voyez un peu les
bizarreries du coeur! La lanterne de la voiture ayant jet un ple
rayon sur son visage, il me vint un repentir, je sentis se calmer mes
transports, mon amour se changea subitement en un saint respect, ce qui
n'empcha pas cette innocente crature, comme vous l'appelez, de
s'installer sur mes coussins en me disant: "J'y suis, j'y reste..." Je
vous la donne, monsieur, pour une tte de fer, qui a le sang chaud et
les passions vives.

--Et vous la mprisez assez, s'cria Raymond, pour raconter cette
histoire devant elle?

--Pourquoi la mpriserais-je? rpliqua-t-il avec tonnement. Votre
vocabulaire est singulier; qu'a donc  voir le mpris l dedans?"

Pour toute rponse, Raymond serra les poings et s'avana d'un pas vers
le garde-manteau. Le prince lui barra le passage. "Promettez-moi, lui
dit-il, que vous ne porterez pas la main sur elle. Vous lui faites une
peur affreuse, elle prtend que vous seriez capable de la tuer.

--Moi, la tuer! repartit Raymond avec un ricanement sarcastique. Vous
vous moquez. Lady Rovel l'avait confie  ma garde, je dois  lady
Rovel compte de son dpt, et il n'en sera pas autre chose." Il ajouta
d'un air imprieux: "Prince, faut-il que je vous la reprenne de force,
ou consentez-vous  me la rendre?

--Tout de bon, vous me demandez de vous la rendre?

--Je vous l'ordonne.

--Et que ne parliez-vous, monsieur! Le ciel vous bnisse et vous
rcompense! je vous obirai de grand coeur, et  l'instant mme, et dix
fois pour une, car croyez que cette beaut ingnue est ici malgr moi,
et que la continence de Scipion n'est rien au prix de la mienne.
Interrogez-la plutt, qu'elle vous dise s'il n'est pas vrai que je
l'engageai chaleureusement  retourner  l'Ermitage, qu'elle protesta
de son intention de ne jamais me quitter, de me suivre au bout du
monde, que, saisi d'pouvante, je sautai par la portire et cherchai
mon salut dans une fuite essouffle, mais qu' peine tais-je ici, 
peine me croyais-je  l'abri de ses charmes dangereux, elle a surgi
devant moi comme un fantme. Par o est-elle entre? Par la fentre,
par la chemine, par le trou de la serrure? Je n'en sais rien, les
sylphides ne connaissent point d'obstacles."

Et, pirouettant sur ses talons, il s'cria: "Dit misricordieuse,
bont consolatrice, sortez de votre retraite, je vous suis caution que
le farouche moraliste qui vous rclame ne touchera pas  un seul de vos
cheveux."

En dpit de cette promesse rassurante, la dit demeura blottie dans
son coin, et pour mieux se drober aux regards, attirant  elle le
rideau, elle tcha de s'en envelopper. Par malheur, son action fut si
imptueuse que la tringle cda, la tapisserie glissa jusqu' terre, et
les yeux tonns de Raymond virent apparatre dans le dsordre d'une
tenture un front couleur de suie, un nez camus, et tout le visage de la
plus romantique des ngresses.

Il resta bouche bante, comme ptrifi; aprs quoi il fut pris d'un
accs d'homrique hilarit et d'un clat de rire nerveux dont il ne
pouvait plus se rendre matre. Il regardait tour  tour le prince et
Pamla, il grillait du dsir de les embrasser l'un et l'autre.

"Pour le coup, votre gat passe les bornes, lui dit Sylvio en
retroussant sa moustache, mes oreilles commencent  s'chauffer.
Faites-moi le plaisir d'emmener au plus vite cette moricaude dont la
vertu vous est si chre.

--Tout considr, lui rpondit Raymond en reprenant son srieux, je me
ferais une conscience de vous en priver. Dans un cas pareil au vtre,
cette moricaude a su consoler M. de Boisgent, de qui la sage
philosophie me parat digne d'tre propose en exemple. Au demeurant,
si vous craignez que vos amis de Florence ne s'gaient comme moi  vos
dpens, rassurez-vous, prince, vous pouvez compter sur mon absolue
discrtion."

Et  ces mots, avant que Sylvio se ft mis en mesure de l'en empcher,
il gagna la porte, l'ouvrit prcipitamment, s'lana dans l'escalier,
le descendit  toutes jambes. Il prit un fiacre sur le quai et
s'achemina vers l'Ermitage en recommandant au cocher de brler le pav.
Aprs avoir vid les arons, son me s'tait remise en selle; il tait
heureux, gaillard, sr de son fait. Il semonait son imagination, lui
reprochait sa ridicule erreur, ses effarements et sa dmence; elle se
confondait en excuses. Quand l'esprit est mont  ce ton, il trouve des
explications  tout, mme  un lit qui n'est pas dfait, mme  un
volet qu'on avait ferm et qui s'est rouvert on ne sait comment.
Raymond tenait pour avr, pour constant, que la premire personne
qu'il allait rencontrer  l'Ermitage serait Meg, qu'elle s'tait donn
le plaisir de l'alarmer, qu'elle avait voulu mettre sa confiance 
l'preuve. Il se promettait de lui laisser ignorer les affres qu'il
venait d'prouver et de l'aborder avec un front serein; il se flattait
d'y russir, car il tait fier de l'empire qu'il avait su prendre sur
lui-mme. Il sortait de l'htel des Bergues non-seulement sans avoir
trangl personne, mais encore sans avoir trahi ses angoisses, ni
laiss chapper une parole qui pt compromettre sa pupille. La
satisfaction que lui inspirait sa conduite se joignant  la certitude
que miss Rovel n'aimait pas le prince Natti, il tait dispos  se
rconcilier avec l'univers,  confesser qu'il y avait un malentendu au
fond de sa longue dispute avec la vie.

Il n'tait plus qu' dix minutes de l'Ermitage quand il vit accourir 
lui un exprs qu'on venait de dtacher  sa recherche. Il tenait deux
lettres  la main; Raymond s'en saisit, il lui prit une sueur froide en
lisant la premire. Elle tait de sa soeur, et l'criture en tait
tremble. Mlle Ferray lui mandait dans un style un peu dcousu que miss
Rovel ne s'tait pas encore retrouve, qu'on avait lieu de croire
qu'elle avait excut son vasion dans les premires heures de la nuit,
qu'elle tait probablement sortie par l'une des fentres du salon,
qu'elle avait pris son chemin  travers le verger. On venait de
dcouvrir dans le bois une voilette accroche  des broussailles et sur
le ruisseau une planche qui avait d servir de pont  la fugitive. Un
fermier du voisinage affirmait que, revenant de la ville entre onze
heures et minuit, il avait aperu un jeune homme et deux chevaux
embusqus prs d'un bouquet d'arbres. Aprs avoir communiqu  son
frre ces fcheuses nouvelles, Mlle Ferray l'exhortait  ne point trop
s'alarmer. "Nous faisons un mauvais rve, lui crivait-elle, mais on
n'est jamais rest au milieu d'un rve." Elle avait rouvert sa lettre
pour ajouter en apostille qu'un commissionnaire venait d'apporter un
pli, qu'elle s'tait permis de l'ouvrir et se htait de le lui envoyer,
qu'il y trouverait le mot de l'nigme, et qu'elle le conjurait de ne
prendre aucune rsolution avant d'en avoir confr avec elle.

Le billet renferm dans ce pli tait ainsi conu: "Monsieur, les
apparences sont contre moi; mais aprs ce qui s'tait pass entre nous,
ce que j'ai fait, j'avais le droit de le faire. Ma conscience est
tranquille, car mes intentions sont irrprochables. Aussi ne puis-je
prendre mon parti d'avoir l'air de fuir devant vous. Je suis  Thonon;
je m'y arrterai vingt-quatre heures, et s'il vous plaisait de venir
m'y rejoindre, je m'empresserais de vous donner toutes les explications
que vous pouvez dsirer. Votre obissant serviteur,

"Gordon. "


Cette lettre et cette signature firent sur Raymond l'effet que produit
le rouge sur le taureau. Il demeura stupide d'tonnement et de fureur,
clou sur place, un brouillard sur les yeux, se demandant o il tait,
de quoi il s'agissait, ce qu'il faisait au milieu d'une grande route,
pourquoi il tenait un papier  la main. Il retrouva enfin le fil de ses
ides; il lui parut prouv qu'il tait Raymond Ferray, que sa pupille
s'tait enfuie et qu'il perdait un temps prcieux, attendu qu'il avait
une affaire pressante  rgler, qui tait de rejoindre  Thonon M.
Gordon et de lui expliquer poliment qu'il dsirait se couper la gorge
avec lui. Il s'aperut aussi qu'il y avait  deux pas de l une voiture
immobile, laquelle tait attele de deux chevaux, et un cocher qui
l'observait attentivement, ne sachant  qui il en avait. L'interpellant
d'un ton brusque, il lui fit prendre l'engagement de ne point mnager
ses btes et de le conduire en trois heures  Thonon. Il ordonna
ensuite  l'exprs de retourner auprs de sa soeur, de l'avertir qu'il
ne rentrerait  l'Ermitage que dans la soire. Cela dit, il venait de
remonter dans son fiacre; le cocher brandissait dj son fouet, quand
une autre voiture arriva de Genve, brlant le pav. Elle s'arrta
subitement, et Raymond se trouva en prsence de lady Rovel et du
marquis de Boisgent.

Leur brouille n'avait pas dur. Aprs s'tre retir firement dans sa
tente, M. de Boisgent avait regrett son coup de tte. Ses
ressentiments s'tant apaiss, l'apptit lui tait revenu. Il tait
aussi allch de Meg que pouvait l'tre Mirette du plus croquant des
massepains; il pensait  elle comme  une friandise dlicieuse, et son
amour-propre piqu au vif avait jur qu'il s'en passerait la fantaisie.
Aussi bien estimait-il que miss Rovel tait non-seulement un morceau de
roi, mais une superbe affaire. Il croyait lire dans les toiles que les
destins avaient vou lady Rovel  une fin prmature, qu'ils ne lui
donneraient pas le temps d'corner sa fortune, qu'elle serait ravie 
la tendresse de son gendre par une catastrophe prochaine, soit qu'elle
se laisst choir au fond de quelque glacier ou qu'elle succombt  l'un
de ces innombrables accidents qui accompagnent la recherche de l'homme
idal. Bref, M. de Boisgent avait fait ses soumissions et multipli
les dmarches pour rentrer en grce. Il tait persvrant; aprs bien
des pas perdus, il russit  prendre lady Rovel dans sa bonne lune et
obtint misricorde. Quand il y va de leur intrt, les sots deviennent
lucides. Lady Rovel lui ayant confi ce qu'elle avait tu  tout le
monde,  savoir que Meg tait retourne chez son tuteur, le marquis mit
son tude  lui persuader, par d'habiles et incessantes insinuations,
que M. Ferray tait secrtement amoureux de sa pupille, qu'elle-mme en
tenait pour son tuteur, et que la renvoyer  l'Ermitage c'tait
proprement la jeter dans la gueule du loup. A force d'entendre le
holement de cette chouette, lady Rovel avait pris l'alarme. Elle avait
toujours La Mecque sur le coeur; ne pouvant supporter l'ide qu'on se
ft permis de la jouer, elle tait partie sur-le-champ pour Genve, et
elle se rendait  l'Ermitage dans le dessein de rclamer sa fille et de
la ramener dans les vingt-quatre heures  Florence.

Elle n'eut pas plus tt aperu Raymond qu'ayant mis pied  terre, elle
courut  lui, la foudre dans les yeux, et le tirant  l'cart, aprs
qu'elle eut fait signe  M. de Boisgent de venir les rejoindre:
"Monsieur, s'cria-t-elle, vous m'avez indignement trompe.

--Comment cela, madame?

--Vous m'aviez jur que ma fille vous tait parfaitement indiffrente.

--C'est l'exacte vrit, aujourd'hui encore plus qu'hier.

--A d'autres, je vous prie; vous tes amoureux d'elle, c'est M. de
Boisgent qui le dit.

--M. de Boisgent est le plus pntrant des devins. J'aime votre fille
autant que je l'estime.

--Et vous tes parvenu  vous faire aimer de cette vente; c'est
encore M. de Boisgent qui l'affirme.

--Cette vente, rpondit-il, en tient si fort pour moi, qu'elle a
pris cette nuit la cl des champs."

Lady Rovel fit deux pas en arrire. "Que me chantez-vous l?
s'cria-t-elle.

--Je suis dsol, madame, que ma chanson ne vous revienne pas; mais
j'ai l'honneur de vous rpter que je partais  la poursuite de votre
fille, qui s'est fait enlever cette nuit par un aventurier.

--Comment se nomme cet insecte?

--Cet insecte, madame, c'est un M. Gordon qui n'a pas le bonheur
d'tre connu de vous, et je ne perdrai pas mon temps  vous faire son
portrait.

--Et vous ne l'avez pas encore fait arrter! lui dit-elle d'un ton
mprisant.

--Le mal est que j'ignorais, il y a deux minutes encore, o M. Gordon
avait jug  propos de diriger ses pas.

--Il y a deux minutes que vous le savez, et vous ne me l'avez pas
encore dit!

--Si vous daigniez me laisser parler, madame, je vous apprendrais que
votre fille est  Thonon.

--Et pousserez-vous l'obligeance jusqu' m'expliquer o est Thonon?

--Sur le bord du lac Lman,  quelque trente kilomtres de Genve."

Aprs un court silence, elle reprit: "Vous tes le premier coupable,
monsieur. Quand on a la manie, la rage de se faire tuteur, on tche
d'acqurir les qualits de l'emploi, et quand on demande  prendre une
jeune fille sous sa garde, on se donne la peine de la garder.

--C'est un honneur, madame, que je ne me souviens pas d'avoir
recherch; dans ma simplicit, je croyais l'avoir subi  mon corps
dfendant.

--N'est-ce pas vous qui m'avez empche de marier Meg  M. de
Boisgent? Si ce mariage s'tait fait, je n'aurais plus  m'occuper
d'elle, et ce serait au marquis de courir aprs... comment
l'appelez-vous? aprs M. Gordon."

Le marquis fit une modeste inclination de tte pour tmoigner combien
ce regret le touchait.

"Ah! sur ce point, reprit Raymond, je dis humblement mon peccavi,
madame. Je reconnais que j'ai eu le plus grand tort de m'opposer  un
mariage si bien assorti; ds que vous serez rentre en possession de
votre fille, je vous supplierai de la donner bien vite  M. de
Boisgent, et j'applaudirai des deux mains  cet heureux dnoment."

Ce petit colloque avait rpandu un seau d'eau froide sur la passion de
M. de Boisgent. Sa prudence entra en pourparlers avec son amoureux
penchant, lui dclara qu'il lui avait dj cot bien cher, qu'il
n'tait pas dans ses moyens de lui faire de plus grands sacrifices,
qu'elle entendait arrter les frais. Apostrophant Raymond du ton le
plus aigre: "Monsieur, lui dit-il, vous tes fort obligeant; mais, s'il
me plat de me marier, je me marierai quand et comme il me plaira.

--Et puisque c'est Meg qui vous plat, reprit soudain lady Rovel,
c'est Meg qu'il vous plaira d'pouser.

--Permettez, madame, rpondit-il;  nouveaux faits, nouveaux conseils,
et certains vnements donnent  penser  un homme de sens.

--Qui vous dfend d'y penser? Je vous prie seulement de vous souvenir
que vous avez recherch, sollicit, mendi la main de ma fille.

--Eh! madame, je n'avais pas prvu M. Gordon, et je vous confesse que
ce M. Gordon me refroidit un peu.

--Il produit sur moi l'effet directement contraire, rpliqua-t-elle,
il ravive mon dsir de marier Meg; vous me l'avez demande, je vous
l'accorde.

--C'est trop de bont; mais plus je rflchis...

--Vos rflexions sont parfaitement impertinentes, interrompit-elle, et
vous criez comme un aigle pour bien peu de chose. De quoi s'agit-il
aprs tout? D'une escapade; malgr les apparences, Meg est une ingnue.

--Merci de ma vie! s'cria-t-il, une ingnuit qui va passer la nuit 
Thonon avec un monsieur me parat la plus dgourdie du monde, et voil
une marquise de Boisgent qui en a dans l'aile.

--Marquis, vous l'pouserez, cria-t-elle du haut de sa tte, vous en
serez quitte pour prendre vos prcautions et dfendre votre porte 
tous les Gordons  venir.

--Dieu les bnisse! madame, mais le premier en date de tous les
Cordons, celui qui est  Thonon, il n'est pas  venir, que je sache; il
est d'une effrayante ralit; je ne peux empcher ce Gordon-l d'tre
arriv, et c'est un Gordon que je ne me soucie pas de prendre  mon
compte. Serviteur! je n'pouserai point."

Lady Rovel se retourna vers Raymond: "Monsieur, lui dit-elle, vous tes
le mauvais gnie de ma maison, et je mets sur votre conscience le refus
de M. de Boisgent. Si vous tes un homme de coeur, vous vous battrez
avec lui pour le contraindre d'pouser Meg.

--Je n'en ferai rien, rpondit Raymond. Je consens  courir aprs
votre fille; si je parviens  vous la rendre, M. de Boisgent
l'pousera ou ne l'pousera pas. La seule chose certaine est que ds
demain ma mmoire sera nette de son souvenir, et malavis qui se
permettrait de prononcer son nom devant moi."

L-dessus il courut  sa voiture, y remonta lestement, donna l'ordre 
son cocher de fouetter  tour de bras ses chevaux, et, mettant cap au
vent sur M. Gordon, il partit sans s'inquiter si lady Rovel le suivait.

La route qui conduit de Genve  Thonon traverse un beau pays; elle a
vue d'un ct sur les Alpes, de l'autre sur le plus admirable des lacs.
On croira sans peine que Raymond ne vit ce jour-l ni le lac ni les
Alpes. Cependant il ne s'ennuya point en chemin, il avait de quoi
s'occuper. Tantt il vouait une fois de plus une haine implacable 
toutes les femmes,  leurs dloyauts,  leurs perfidies,  leurs
artifices empoisonns; il maudissait ces roseaux qui percent et
dchirent la main assez folle pour s'y appuyer. Tantt il se flicitait
d'tre  jamais guri; il pouvait voquer impunment l'image de Meg, se
souvenir sans pril de sa beaut; il s'tait retremp dans le mpris,
autre Styx dont les eaux noires et fangeuses, mais salutaires, rendent
invulnrable le coeur qui s'y baigne. A la vrit, il lui arrivait par
intervalles de se dire que, si un soir, dans une bibliothque, il et
cd  l'entranement de sa passion, peut-tre une me de dix-huit ans
se ft donne  lui pour toujours et sans rserve. Il repoussait bien
vite cette vision avec horreur; il se rptait cent et cent fois que
miss Rovel n'tait que duplicit et mensonge, pour un peu il se serait
mis  la portire et aurait cri aux passants: "Honntes gens,
gardez-vous de l'aimer, elle ferait de votre vie un enfer!" Il
souhaitait qu'elle adort son ravisseur afin de la mettre au dsespoir
en le tuant, car il avait dcid qu'il le tuerait, qu'il ne pourrait
respirer  l'aise qu'aprs s'tre veng, que, si grand que paraisse le
monde, il tait trop troit pour contenir un Gordon et Raymond Ferray.
A ce propos, il se rappelait avec complaisance qu'un jour, en Arabie,
accost par des Bdouins dont les intentions taient douteuses, et
dsirant les tenir en respect, il avait dcharg sur un caillou, 
quarante pas de distance, deux coups de son revolver et qu'il avait mis
deux balles dans le blanc.

Quand on a dans la tte un si grand roulis de penses, on peut aller de
Genve  Thonon sans s'ennuyer un instant, et, quelle que ft son
impatience d'arriver, Raymond ne songea point  se plaindre de la
longueur du chemin.


XII


Aprs le dpart de Raymond, lady Rovel sans dsemparer avait livr un
nouvel assaut  M. de Boisgent. Reprenant sa dmonstration, elle lui
prouva par les raisons les plus concluantes que le premier de ses
devoirs tait de la dcharger pour toujours du pnible soin de garder
sa fille, qu'il avait t mis au monde tout exprs pour cela, qu'un
homme d'honneur tient  remplir sa destine, qu'un homme srieux ne se
ravise pas, et qu'un homme d'esprit voit les choses de haut, mprise
les dtails et la bagatelle d'un enlvement, que partant il pouserait
Meg aussitt que son sot tuteur l'aurait reprise  M. Gordon, qu'elle
entendait que cette affaire ft rgle avant le coucher du soleil, et
qu' cet effet il aurait l'honneur de l'accompagner dans l'instant mme
 Thonon. Le marquis se dfendit du bec et des ongles; elle se mit en
colre, il s'emporta, et, renonant  mnager ses termes, il repartit
que la marchandise tait trop avarie pour trouver marchand, qu'il en
abandonnait sa part, que certains dvoments dpassaient son courage,
et qu'il n'admettait pas qu'on le prt pour un Dandin. Elle rompit 
jamais avec lui, et ordonna  son cocher de la conduire  Thonon.
Celui-ci, craignant que son cheval un peu poussif ne pt fournir une si
longue carrire, lui reprsenta qu'elle ferait plus agrablement sa
route par eau. Plantant l le marquis, elle se fit ramener  Genve, o
elle avisa en arrivant sur le quai un bateau  vapeur qui chauffait;
elle s'y embarqua.

Quand le bateau fut sorti du port, lady Rovel, debout  l'arrire, la
main pose sur le bordage, le front pench vers l'eau, s'abandonna au
courant de ses tristes penses, et laissa son esprit s'en aller  la
drive. Le chagrin que lui causait l'quipe de sa fille fit bientt
place  un mlancolique retour sur elle-mme. Elle se remmora son
pass, les longues erreurs de son odysse au travers du monde, elle fit
le dnombrement de ses illusions, vit dfiler devant elle le visage de
tous les hommes qui l'avaient abuse par une ressemblance de famille
avec ses songes. De tant de vaines expriences, que lui restait-il? Un
vide insupportable et le mpris de ce qu'elle avait aim. Si le pass
l'coeurait, l'avenir lui donnait le frisson. Elle avait perdu jusqu'au
pouvoir de se tromper; une voix funbre lui criait: Ne cherche plus
rien, car il n'y a rien.

Elle regarda des oiseaux blancs qui rasaient la surface de l'eau, o
ils pourchassaient quelque invisible proie; tour  tour ils remontaient
brusquement dans l'air, ou plongeaient derechef et glissaient entre
deux lames, renouvelant sans se lasser leurs poursuites et leurs bats.
Elle contempla aussi le dferler monotone des vagues, brisant sur le
rivage, et, aprs s'tre retires avec un bruit creux, rapportant leurs
volutes blanchissantes  la grve ternellement amuse de leur murmure
et de leur cume. Elle comparait tristement les infatigables
persvrances de l'oublieuse nature, qui se rpte  jamais sans ennui,
et la sombre destine d'une me humaine, quand, parvenue  l'ge o
l'on se dtrompe de la vie, elle ressent  la fois l'impuissance de
rien entreprendre et une mystrieuse horreur d'avoir fini. Elle se
prenait alors en piti, accusait le sort jaloux qui lui refusait le
bonheur toujours recommenant des vagues et des mouettes. Ayant relev
la tte, elle jeta un coup d'oeil de mpris sur les Alpes, sur leurs
pitons, sur leurs coupoles d'argent. Elle dcida que le Mont-Blanc
n'tait qu'une taupinire, que le monde est une mchante bote o l'on
touffe, et que le ciel en est le couvercle.

Comme elle venait de se retourner et qu'elle laissait ses regards errer
dans le vide, elle vit s'avancer sur le pont un homme encore jeune
qu'il lui souvint d'avoir rencontr quelque part, figure ple,
expressive, claire par de grands yeux bruns d'une beaut mystique,
lesquels,  force de voyager dans le ciel, avaient pris la terre en
ddain. Ayant feuillet les poudreux registres de sa mmoire, lady
Rovel y retrouva le nom du missionnaire wesleyen qui l't prcdent
l'avait harangue sur les bords du lac de Lucerne, et qu'elle avait
interloqu par un sourire. Il tait l, devant elle. A sa vue, elle
sentit quelque chose remuer dans son coeur. Certaines rencontres
laissent en nous des traces plus profondes que nous ne pensons; notre
me  son insu en conserve le souvenir, il y germe, il y grandit. O il
n'tait tomb qu'un gland, on s'tonne de trouver un chne, le gland
s'tait enfonc silencieusement dans la terre, et ce qui en est sorti
suffit pour donner de l'ombre  toute une vie.

Ce missionnaire wesleyen, qui s'appelait M. Glover, avait pass
plusieurs annes en Sngambie; il y avait vanglis les Mandingues et
converti secrtement la soeur du roi de Saloum. Sa sant s'tait
dtruite par l'excs des fatigues et l'influence d'un climat funeste;
il tait venu la refaire en Europe et se proposait de repartir avant
peu pour l'Afrique. Il n'eut pas besoin de considrer deux fois lady
Rovel pour la reconnatre. Sa premire msaventure lui prchant la
prudence, il ne l'aborda point. Quel ne fut pas son tonnement de la
voir venir  lui! Elle lui fit signe de la suivre et l'emmena dans la
cabine, o ils furent longtemps tte  tte.

L, sans prambule, elle rpandit son me dans celle du missionnaire.
Elle lui dit ses chagrins, ses dconvenues, ses dgots, ses penses
dvorantes, la profonde misre de son coeur, monarque chang en
mendiant et dont la pourpre n'tait plus qu'un haillon. Le vaillant
chasseur de consciences, toujours  l'afft et ardent  la proie,
tressaillit d'une sainte allgresse; il loua le ciel de ce que le noble
gibier qu'il avait manqu une fois venait se prsenter de nouveau 
porte de son fusil. Ce n'est pas que M. Glover,  l'exemple d'un
jansniste clbre, attacht un prix particulier  la conqute des mes
loges dans de beaux corps; mais la gloire de convertir une pcheresse
qui avait rempli l'Europe du fracas de ses aventures tait propre 
tenter son zle et son ambition.

Il avait l'loquence que donne la parfaite sincrit; dans cette
conjoncture, il se surpassa lui-mme. Aprs avoir reprsent  sa
pnitence la vanit du monde, le nant de ses grandeurs et de ses
plaisirs, il lui insinua que l'ennui dont elle tait consume tait un
avertissement du ciel, qui rclamait son coeur et seul pouvait le
remplir; il lui exposa le mystre de la grce, les dtours qu'elle fait
pour s'emparer des mes perdues, ses artifices, ses ruses, ses
violences, ses inpuisables attentions, la paix et les dlices qu'elle
rserve  ses lus. Lady Rovel fut saisie, trouble par les tableaux
qu'il lui faisait, par les abondances de sa parole et de son coeur. Il
sentit qu'elle tait  demi vaincue, que l'aiguillon divin avait
pntr dans le vif; il redoubla d'efforts pour enfoncer le trait. Il
avait trop de candeur pour dmler exactement ce qui se passait en
elle. Si elle subissait les atteintes de son loquence, elle ne
laissait pas d'tre touche aussi de sa jeunesse, de l'clat humide et
velout de ses yeux, de la beaut particulire qu'imprimait  ce ple
visage une dvotion un peu romanesque.

Quelques passagers tant survenus, la conversation changea de thme. M.
Glover rpondit avec obligeance aux nombreuses questions que lui
adressa lady Rovel touchant sa vie et ses lointains voyages. Il lui
raconta la Sngambie, ses fatigues, ses campagnes, cette princesse
mandingue qu'il se flattait d'avoir gagne  l'Evangile, son impatience
de retourner en Afrique pour y consommer son oeuvre. A ces rcits,
l'imagination de lady Rovel s'enflamma. Des forts de baobabs, l'arbre
 beurre, d'immenses savanes o errent des troupeaux d'lphants et de
sangliers, des srails noirs, des ngres dansant au son du tambourin,
des moeurs tranges, des hasards, tout cela s'entremlait dans son
esprit avec les mystres de la grce, la paix des lus et les flicits
d'une conscience rgnre. Il lui parut que toutes ces ides assez
disparates s'accordaient fort bien ensemble, que la Sngambie est
l'endroit du monde qui ressemble le plus au paradis, et un clair
d'esprance brilla devant ses yeux. S'tant informe quel homme tait
le roi de Saloum et s'il avait quelque vellit de devenir chrtien, M.
Glover lui rpondit que ce despote rbarbatif ferait incontinent
dcapiter ses quatre cent mille sujets, s'il pouvait les souponner de
fausser compagnie  leurs ftiches ou  Mahomet. Le portrait qu'il lui
fit du personnage acheva de griser lady Rovel. Ce coupe-tte africain
lui apparut entour d'un nimbe et de tout le prestige d'une imposante
majest. Elle dcida que l'honneur de le convertir lui tait rserv,
qu'elle venait de dchiffrer enfin l'indchiffrable secret de sa
destine, que sa beaut accomplirait ce miracle, que Dieu le voulait,
que jamais prdestination n'avait t plus manifeste. Son avenir
s'claira subitement de la plus vive lumire, et, comme Archimde
sortant du bain, elle s'cria dans la plnitude de son coeur: J'ai
trouv! Ds ce moment, elle conut la ferme rsolution d'accompagner M.
Glover en Sngambie; c'tait une bien autre aventure que ce ridicule
voyage  La Mecque dont elle s'tait sottement engoue. Elle n'osa
pourtant s'en ouvrir sur-le-champ au missionnaire; elle se contenta de
le remercier de tout le bien qu'il lui avait fait, lui dclara qu'elle
lui confiait le soin de son me, qu'elle entendait ne plus le quitter
jusqu' son dpart. Il l'assura qu'il serait plus fier et plus
satisfait d'avoir donn  Dieu lady Rovel qu'une princesse mandingue,
et assurment il ne mentait pas.

Les heures s'taient coules si vite dans ces mouvants entretiens que
le bateau fit escale devant Thonon sans que lady Rovel s'en apert.
Elle ne sortit de sa proccupation qu'en arrivant prs d'Evian, o
descendait M. Glover, qui se proposait d'y continuer une cure d'eau.
Elle se ressouvint que sa fille avait t enleve par M. Gordon. Tout
en dbarquant, elle raconta ses disgrces maternelles  son nouveau
directeur, et le pria de vouloir bien l'assister de sa prudence,
s'engageant  respecter ses conseils comme des oracles. Il prit une
part trs-vive  son chagrin, dont il lui parla en homme de sens et de
coeur, et, s'tant mis  sa disposition, ils convinrent de louer une
voiture et de repartir pour Thonon le plus tt possible.

Cependant Raymond tait parvenu au terme de son voyage. Il descendit 
l'auberge la plus achalande de l'endroit et s'y informa de M. Gordon.
L'htelier, homme jovial et loquace, lui rpondit qu'apparemment il
entendait parler d'un gentil petit Anglais qui tait arriv dare dare
au milieu de la nuit en compagnie d'une petite Anglaise jolie comme les
amours, que ces deux nouveaux maris faisaient leur voyage de noces,
qu'ils paraissaient s'aimer comme des tourtereaux. Sur la fin de la
matine, la jeune trangre tait partie pour visiter des amis dans le
voisinage, et aprs l'avoir tendrement embrasse, son jeune mari
s'tait rendu hors du bourg, dans un jardin dpendant de l'htel, o il
y avait un tir au pistolet; il s'y tait enferm sous cl, et depuis
deux heures il massacrait force poupes. Raymond avait rapport
d'Italie une opinion avantageuse de l'intelligence de M. Gordon; il se
confirma dans son jugement en apprenant que ce perspicace insulaire
employait utilement ses heures  se faire la main.

Il pria l'aubergiste de lui faire tenir  l'instant sa carte. Au bout
de dix minutes, on revint lui annoncer qu'il tait attendu, et on lui
enseigna le chemin qu'il devait prendre. Il atteignit bientt l'entre
d'un jardin enclos de hautes murailles. Ayant frapp  la porte, qui
tait ferme au verrou, elle lui fut ouverte par ce jouvenceau froid et
flegmatique qu'il avait vu  la chartreuse d'Ema. M. Gordon accueillit
Raymond fort civilement; mais son abord et ses manires annonaient
cette possession de soi-mme qui tient un furieux  distance. Quoique
Raymond et appris de l'htelier que la jeune trangre avait quitt
Thonon, son premier soin fut de fureter du regard dans tous les angles
du jardin.

"Vous cherchez miss Rovel? lui demanda M. Gordon avec un demi-sourire.
Comment pouvez-vous supposer qu'elle soit ici? Je ne suis pas assez
simple pour ne l'avoir pas mise en sret." Il ajouta: "Je vous
attendais, monsieur; j'tais sr que vous seriez curieux des
explications que je vous ai promises.

--Vous vous trompez bien, monsieur, lui rpondit Raymond, je m'en
soucie fort peu.

--Alors vous tes venu dans le dessein de me rclamer miss Rovel et
dans l'esprance de me la reprendre?

--Encore moins; gardez-la, je n'y vois aucun inconvnient. Pourquoi
vous donner l'air d'ignorer mes intentions? Vous les aviez devines,
tmoin le travail auquel vous vous livrez dans ce jardin.

--Effectivement, il faut tout prvoir, reprit M. Gordon d'un ton pos
et tranquille; mais il ne faut jamais se presser. Pour ma part, j'ai
toujours tenu  savoir exactement ce que je faisais. Ainsi, monsieur,
c'est au tuteur de miss Rovel que j'ai affaire dans ce moment?"

Son calme imperturbable surexcitait l'impatience de Raymond. "Trve de
discours! s'cria-t-il. Le lieu, le jour, l'heure, dcidez de tout, je
m'en rapporte  vos convenances; on ne peut tre, je pense, plus
accommodant.

--Vous le seriez davantage encore, si vous m'accordiez deux minutes
d'attention. Puisque vous vous prsentez ici en qualit de tuteur de
miss Rovel, il me parat qu'au lieu de nous gorger, il nous est
trs-facile de nous entendre. Je vous l'ai dit et je vous le rpte,
mes vues sont irrprochables. J'ai enlev miss Rovel parce que je me
suis convaincu que je n'avais pas d'autre moyen de l'obtenir. Elle
s'est prte  mon projet, et, pour ne rien dire de plus, elle consent
 notre mariage.

--Tout ceci, interrompit vivement Raymond, m'intresse fort peu. Vous
vous en expliquerez avec lady Rovel, qui sera ici tout  l'heure.

--En vrit? repartit M. Gordon, dont le visage manifesta pour la
premire fois quelque motion, Comment se fait-il que lady Rovel...

--Vous le lui demanderez  elle-mme, poursuivit Raymond, et vous lui
conterez votre cas. Srement elle ne vous refusera pas le prix qui est
d  votre exploit, la glorieuse rcompense que vous avez si
vaillamment mrite. Ce ne sont point mes affaires. A Florence, vous
vous tes permis  mon gard un badinage que j'ai jug offensant; cette
nuit, vous avez aggrav l'insulte en enlevant de ma maison une jeune
fille dont j'tais responsable. C'est de quoi je vous demande raison,
et voil l'unique objet de ma visite."

M. Gordon le considra un instant en silence, puis s'cria: "Eh bien!
soit, vous tes fou; mais la folie est contagieuse, et je sens que la
vtre me gagne. Vous voulez vous battre, je le veux aussi. Quand?
aujourd'hui mme. O? ici, dans ce jardin. Nos tmoins? nous nous en
passerons. Les armes? les premiers pistolets venus, ceux-ci par exemple
que je n'ai pas encore essays."

Il courut au rtelier, y dcrocha une paire de pistolets, les fit
examiner par Raymond, et se mit en devoir de les charger. "Cet endroit,
reprit-il, est un lieu fort bien choisi. S'il advient malencontre 
l'un de nous, tout le monde sait qu'il peut arriver  un tireur
maladroit d'estropier un marqueur imprudent; la justice se contentera
peut-tre de cette explication. Seulement j'exige que, pour observer
toutes les vraisemblances, nous allions, vous et moi, nous placer
chacun  notre tour devant cette cible, jusqu' ce que l'un des deux
refuse le combat. Acceptez-vous mes conditions?" demanda-t-il 
Raymond, qui l'observait d'un air surpris et semblait se demander s'il
plaisantait.

M. Gordon ne plaisantait jamais, et Raymond finit par lui dire: "Vos
ides sont baroques, monsieur; ce qui est encore plus singulier, c'est
qu'elles me plaisent.

--Je suis enchant de russir enfin  vous proposer quelque chose qui
vous agre, repartit M. Gordon; c'est un bonheur que je n'ai pas eu 
la chartreuse d'Ema. Reste  savoir qui tirera le premier; je dsire
que ce soit vous."

Raymond s'y tant nettement refus, ils s'en remirent au sort, qui
pronona en faveur de M. Gordon. "Renouvelons l'preuve ou ajournons la
partie, dit le jeune Anglais. Je ne suis pas en colre, il me serait
impossible de tirer sur vous.

--C'est un triste devoir que vous aurez  l'instant mme la joie
d'accomplir," lui rpliqua Raymond, et il alla se poster devant la
cible.

M. Gordon parut hsiter un instant; il avait l'attitude et la mine d'un
homme qui se consulte et cherche quelque expdient pour sortir d'un
mauvais pas. Puis, comme par l'effet d'une rsolution soudaine, il
souleva lentement son pistolet, l'arma, et le doigt sur la dtente, il
ajusta son homme.

On tait au milieu d'avril, et il faisait le plus beau temps du monde.
Le ciel tait radieux; le jardin se parait d'une verdure nouvelle et
commenait  refleurir. Autour d'un rucher se faisait entendre un
confus bourdonnement d'abeilles qui revenaient de leur premire
picore. Une msange vint se poser sur la cime d'un lilas et entonna sa
chanson; sa voix tait limpide et frache, il semblait qu'elle et le
printemps dans la gorge. Raymond crut s'apercevoir que le ciel du bleu
le plus doux et ce jardin gonfl de sve se regardaient l'un l'autre et
murmuraient en le montrant du doigt: "L'homme que voici se plaisait 
croire que sa vie tait maudite. Le bonheur en cheveux blonds est entr
chez lui, s'est assis  son foyer et lui a dit: Fais un signe, je suis
 toi! Mais il lui a rpondu: Tu es un fantme, je ne veux pas te
connatre. Et cet homme va mourir, car un pistolet est braqu sur lui."
En ce moment, la msange prit son essor, et il parut  Raymond que sa
vie s'envolait avec elle, que son coeur, qui avait reni les dieux et
mpris l'esprance, venait de cesser de battre dans sa poitrine.

Cependant M. Gordon abaissa tout  coup son bras et son arme en disant:
"Dcidment, monsieur, je ne suis pas aussi fou que vous; je n'aime que
les extravagances o il entre un peu de raison, et plus j'y rflchis,
plus je me convaincs que ce que nous faisons dans ce jardin est
absolument draisonnable.

--Dieu! que de paroles inutiles! ferez-vous feu? lui rpliqua Raymond
en fureur.

--Pas avant que vous ayez discut mon raisonnement. Vous tes le
tuteur de miss Rovel; quel avantage puis-je avoir  me battre avec
vous? Si j'ai le malheur de vous tuer, lady Rovel fera peut-tre des
difficults pour me donner sa fille. Si vous me tuez, je serai encore
plus loin de compte. Or je suis perdument amoureux, et quand je tiens
le bonheur, je ne suis pas homme  le lcher.

--En finirons-nous une fois? je vous somme de tirer, s'cria Raymond
hors de lui.

--Non, monsieur, je ne tirerai pas. Je rserve la balle qui est dans
ce pistolet pour le rival qui aurait l'insolence de me dclarer qu'il
aime miss Rovel et l'audace de me la disputer."

Raymond marcha sur lui avec une allure de bte fauve: "Eh bien!
supposez, monsieur, lui dit-il, supposez que cet insolent, ce rival, le
voici!

--Ah! vous en convenez enfin? repartit M. Gordon en faisant un pas en
arrire.

--Je conviens, reprit-il d'une voix rauque et saccade qui ressemblait
 un rugissement, je conviens que vous m'avez enlev la femme que
j'aimais, et que je l'aime encore assez pour vouloir vous tuer."

A peine ces paroles eurent-elles t prononces que, du fond d'un
hangar o elle s'tait blottie parmi des hottes et des brouettes,
sortit brusquement miss Rovel, tte nue, la chevelure en dsordre et
poudreuse, l'oeil en feu, le visage dfait, tremblante, ple comme une
matine de printemps close dans une nuit de tempte, et dont le
sourire douteux brille entre deux nues. On lisait sur son front une
joie sauvage, et avec l'motion d'une longue attente, un peu de colre
pour avoir trop attendu.

"Il ne peut plus s'en ddire, s'cria-t-elle, et le voil pris!"

Raymond la contemplait avec des yeux gars, elle s'avana vers lui. Il
recula en la repoussant par un geste farouche. Alors elle courut  M.
Gordon, elle enlaa son bras autour du sien, appuya sa tte sur
l'paule du jeune homme, et lui dit en pesant sur ses mots: "Mon cher
Gordon, apprenez, je vous prie,  M. Ferray que vous vous souciez fort
peu de m'pouser, mais que vous avez de bonnes raisons pour tre le
meilleur de mes amis, et que vous avez tremp en tout bien tout honneur
dans le noir complot que j'ai ourdi contre lui. Faites-moi la grce de
lui dire qu'en le dpchant auprs de vous dans une chartreuse,
j'esprais le rendre jaloux, et que mon preuve a si bien russi que de
ce jour j'ai conu l'espoir de l'amener o je voulais. Dites-lui qu'en
me renvoyant le basilic qu'il s'tait ht de vous remettre de ma part,
vous me donniez  entendre que mon messager vous avait plu et que vous
approuviez mon choix. Dites-lui encore qu'une nuit, dans un bal masqu,
vous lui avez rvl le secret de son coeur pour le familiariser avec
un monstre qu'il n'osait regarder en face. Veuillez lui expliquer aussi
que, furieuse de ses obstines rsistances, je m'tais rsolue
-m'enfuir avec le prince Natti, que vous tes arriv  Genve fort 
propos pour me calmer, qu'un soir qu'il faisait du vent nous avons eu
au bord d'un ruisseau un long entretien interrompu tardivement par Mlle
Ferray, aprs que nous avions dcid que vous seriez mon ravisseur.
Enfin expliquez-lui que l'envoi mystrieux de certain mdaillon tait
un signe convenu entre nous et destin  m'apprendre que vous aviez
pris vos mesures, que le lendemain vous m'attendriez avec deux chevaux
prs d'un petit bois. Peut-tre, mon cher Gordon, vous dira-t-il que
votre amiti pour moi lui est suspecte. Alors rpondez-lui hardiment
qu'il n'y a point de Gordon, qu'on fait semblant quelquefois de partir
pour la Barbade, et que vous tes William Rovel, mon bon frre,  qui
j'aurai une ternelle reconnaissance, puisque, grce  vous, j'ai
entendu tout  l'heure l'homme que j'aime dclarer qu'il m'aimait
encore assez pour vouloir vous tuer.

--Excusez-moi, monsieur, dit  son tour le faux Gordon en se
dcouvrant et s'avanant d'un pas vers Raymond, mon rle m'a t
souffl, mon seul crime est de m'tre appliqu  le bien dire. Que
voulez-vous? Tantt vous m'avez reproch d'avoir des ides baroques; il
m'est venu celle de vouloir que ma soeur ft une honnte femme. Elle
m'a dclar que le seul moyen tait de lui faire pouser l'homme
qu'elle aimait. Quand c'et t le tacoun du Japon, j'aurais couru le
chercher  Yeddo. Je suis ravi de n'tre pas all si loin et d'avoir
trouv, entre le troisime et le quatrime degr de longitude Est, un
homme que j'estime beaucoup plus qu'un empereur."

Meg l'interrompit; lui montrant Raymond: "William, dit-elle, quelle
sotte figure fait ce pauvre homme! C'est un mauvais joueur, il ne sait
pas perdre.

--Et pourtant il joue  qui perd gagne," lui rpondit son frre.

Elle tendit la main  son tuteur, il ne la prit pas. Il regardait la
terre d'un oeil sombre. L'tranget du cas, la surprise, l'effarement,
le dpit d'avoir t jou par deux enfants, la honte de sa dfaite, les
suprmes angoisses d'un orgueil aux abois, je ne sais quoi encore
l'avait  ce point ptrifi, qu'il tait hors d'tat de faire un
mouvement et de prononcer un seul mot.

La colre s'empara de Meg; elle s'cria: "Soit,  merveille! M. Ferray
Raymond est un grand homme, et les grands hommes se doivent  eux-mmes
de ne jamais se dmentir. Je tiens pour nul l'aveu qui vous est chapp
tout  l'heure; il y a eu des tmoins, nous les prierons de se taire.
Eh! bon Dieu, est-il donc prouv que je vous aime? Nos deux orgueils
ont jou une partie l'un contre l'autre, c'est le mien qui l'a gagne,
nous serons gnreuse, je vous garderai le secret. Pensez-vous par
hasard me rduire au dsespoir? Je serai bien vite console. Quel
avenir aprs tout m'auriez-vous fait en m'pousant? Peut-tre me
serais-je figur que j'tais tenue de vous rendre heureux. Je ne veux
plus m'occuper que de mon propre bonheur. Avant peu, j'pouserai
quelque Boisgent, et je serai libre comme l'air, mon bon plaisir sera
mon dieu, j'aurai dix mille fantaisies, des intrigues, des amants, je
ferai du bruit dans le monde, je serai la fille de ma mre, et si
quelqu'un s'avise d'y trouver  redire, je lui rpondrai: "J'aimais un
homme qui n'a pas voulu de moi, et je me suis venge de la vie, qui
m'avait refus l'aumne que je lui demandais."

Parlant ainsi, elle avait le teint allum, ses regards ptillaient, ses
narines taient gonfles, et, d'une baguette qu'elle venait d'arracher
 un coudrier, elle fouettait l'air avec violence en regrettant qu'il
n'et pas un visage, et que ce visage ne ft pas celui de l'homme
qu'elle aimait et qu'elle tait sur le point de har. Puis, jetant sa
baguette  terre: "Pour la dernire fois, monsieur, je vous aime, vous
m'aimez, et je vous mets au dfi de m'oublier; me voulez-vous? Si vous
dites non ou que votre coeur hsite, vous ne me reverrez plus; mais je
vous jure par mes cheveux blonds que vous entendrez parler de moi.
Notre sort est dans vos mains, dcidez!"

L'instant d'aprs, Raymond s'approchait d'elle et lui disait d'une voix
touffe: "Puisqu'il vous faut absolument une victime, miss Rovel,
choisissez-moi; je suis prt  tout souffrir pour vous et par vous. "

Il lui saisit la main, qu'elle ne lui tendait plus. Il y colla ses
lvres et il sentit que ce baiser tait une signature, qu'il venait de
souscrire  sa destine, qu'il ne lui restait plus d'autre alternative
que de subir ou d'adorer sa servitude. Elle recouvra aussitt sa gat
et lui dit en riant: "Permettez, monsieur, un soir vous m'avez
embrasse mieux que cela." Il rougit jusqu'aux oreilles et ouvrait la
bouche pour lui demander une explication quand William Rovel, les
sparant, leur dit avec son inaltrable gravit: "Tout est fait, et
rien n'est fait, car il s'agit non de s'aimer, mais de s'pouser, et M.
Raymond Ferray ne peut pouser miss Rovel sans le consentement de lady
Rovel,  qui sir John Rovel a donn une procuration en forme. Ce
consentement, M. Ferray est trop fier pour le demander,--car vous
avez, Meg, un amoureux bien trange,--et au surplus, s'il le
demandait, on ne manquerait pas de le lui refuser. Le point est
d'obtenir, monsieur, que lady Rovel vous force  pouser sa fille, et
le cas est embarrassant,

--J'en tombe d'accord, lui rpondit Raymond, d'autant plus qu'elle
viendra nous la rclamer avant peu." Et il lui raconta l'arrive
imprvue de lady Rovel  Genve, ce qui s'tait pass entre elle et M.
de Boisgent.

"Ce n'est pas l ce qui me fche," repartit William.

Puis le prenant par le bras pour l'emmener  l'cart: "Je tiens de Meg,
ajouta-t-il, qu'aprs avoir entonn vos louanges, ma mre vous a vou
une effroyable aversion; peut-on en savoir la cause?"

Raymond fit quelques difficults de lui donner cet claircissement;
enfin, cdant  son insistance: "En deux mots, dit-il, lady Rovel m'a
pri de la conduire  la Mecque, et j'ai refus.

--Mauvaise affaire! s'cria William Rovel. Il est clair que, si vous
allez en Arabie, vous n'pouserez pas Meg; il est clair aussi que, si
vous n'y allez pas, on ne permettra jamais  Meg de vous pouser.
J'avais raison d'affirmer que le cas est grave."

Dans ce moment, de grands coups furent frapps  la porte du jardin.
William courut ouvrir, et l'htelier parut tenant  la main une
dpche, qu'un courrier  cheval venait d'apporter d'Evian. Elle tait
adresse  M. Raymond Ferray, qui tait pri de la remettre le plus tt
possible  miss Rovel, ce qu'il s'empressa de faire. Elle contenait ce
qui suit:


"Meg, votre tourderie est inqualifiable et justifie toutes mes
inquitudes. Je ne me trompe jamais, j'avais devin que vous n'auriez
pas de repos que vous ne fussiez gravement compromise. J'avais devin
aussi que votre tuteur est un pauvre hre, veuillez le lui rpter de
ma part. M. Glover, que vous avez vu  Gersau, veut bien m'assister de
ses conseils; il m'exhorte  user d'indulgence envers vous. Je partirai
dans un quart d'heure avec ce digne missionnaire, qui sera dsormais
l'oracle de ma maison et dont j'entends que les dcisions vous soient
sacres. Venez  notre rencontre avec M. Gordon; si cet olibrius est un
garon prsentable, peut-tre cette ridicule affaire pourra-t-elle
s'arranger. M. Glover en dcidera."


"Qui est le rvrend M. Glover? demanda William Rovel; il me parat
tre le nouveau saint du calendrier."

Meg put satisfaire sa curiosit; elle n'avait pas oubli la scne qui
s'tait passe  Gersau. Il parut fort difi de son explication, et
aussitt il engagea Raymond  repartir pour l'Ermitage avec sa pupille:
"Je prends tout sur moi, leur dit-il, mais j'entends agir seul."

Aprs quelques dits et contredits, Raymond lui donna son blanc-seing,
et William Rovel, s'tant procur un cheval de louage qui ne payait pas
de mine, s'achemina sur Evian au grand trot. Il n'avait pas fait une
demi-lieue quand il vit venir  lui une calche dcouverte, laquelle
contenait deux personnes. Quoique le jour baisst, il s'avisa de loin
que l'une de ces personnes tait lady Rovel, et l'autre tout le
portrait d'un missionnaire wesleyen.

De son ct, lady Rovel avait reconnu son fils. Elle fit un geste
d'tonnement, et ordonnant  son cocher d'arrter,  demi couche dans
sa voiture, son fils  la portire, droit en selle comme un piquet, ils
eurent ensemble en anglais l'entretien dcisif que voici:

"C'est bien vous, William? ne vous avais-je pas dfendu de vous
reprsenter devant moi?

--Je croyais, chre madame, que les grandes routes appartenaient 
tout le monde, mme aux malheureux qui sont exils de vos bonnes
grces, rpondit-il de l'air le plus agrable.

--Ne faites pas de phrases, je les ai en horreur... Je vous croyais 
la Barbade ou en Angleterre; quand on y est, on y reste.

--Ah! madame, on en revient quelquefois fort  propos.

--Est-ce  moi que vous ferez croire que vous ayez jamais rien fait ni
rien dit  propos?

--Toute rgle  ses exceptions, il y a dans ma vie des hasards
heureux. Je me fliciterai toujours d'tre arriv d'Angleterre  point
nomm pour rencontrer sur un grand chemin et apprhender au corps miss
Meg Rovel, ma chre soeur, courant la campagne avec un jeune homme."

Lady Rovel se redressa brusquement: "O est Meg? s'cria-t-elle.

--Du calme, milady, du calme! murmura M. Glover.

--J'en aurai beaucoup, monsieur, lui rpondit-elle de sa voix la plus
stridente. William, je vous prsente M. Glover, missionnaire wesleyen
qui a converti la soeur du roi Saloum. Monsieur Glover, je vous
prsente mon fils, qui est le plus impertinent jeune homme qu'aient
jamais produit les trois royaumes. O est Meg? rpta-t-elle sur une
note encore plus acide.

--Excusez-la, madame, elle n'a pas os affronter votre juste courroux,
et m'a charg de vous assurer de son repentir et de sa soumission.

--Je crois  l'une comme  l'autre. Et o est M. Gordon? William,
allez  l'instant me chercher M. Gordon.

--Pour le coup, ce serait difficile; les Gordon sont inapprochables et
insaisissables. Celui-ci a disparu dans les airs.

--Quelle est cette mauvaise plaisanterie? Est-que par hasard vous
l'auriez tu, William?" Et se tournant vers le missionnaire, lady Rovel
ajouta: "Ce serait une faute, un non-sens, n'est-il pas vrai, monsieur
Glover?

--Oh! milady, rpliqua-t-il gravement, ce serait beaucoup plus qu'un
non-sens, l'Evangile nous dfend...

--Vous entendez, William, reprit-elle, M. Glover pense comme moi que
vous avez commis une sottise en tuant M. Gordon; mais vous tes
coutumier du fait.

--Rassurez-vous, chre madame, M. Gordon est encore en vie. Il a du
bon, ce jeune homme; son caractre me revient assez, et je ne suis
point tent d'en dcoudre avec lui. Au surplus, il ne s'agit dans tout
cela que d'une escapade d'coliers. Ce marjolet a fait dans le temps un
sjour  la chartreuse d'Ema; il a rencontr Meg quelquefois, ils se
sont coiffs l'un de l'autre et ils avaient form le judicieux projet
d'migrer ensemble  la Nouvelle-Zlande. Soyez convaincue qu'il n'y a
pas dans cette affaire de quoi fouetter un chat, et qu'ils sont tous
deux innocents comme des colombes.

--Raison de plus, William, pour aller chercher en hte M. Gordon. J'ai
rsolu de le marier  Meg; c'est l'avis de M. Glover, et je dsire que
vous teniez ses conseils pour des arrts.

--Votre confiance, milady, est trop flatteuse pour moi, rpondit M.
Glover; mais vous avez mal pris ma pense. J'ai dit seulement que, si
aprs un mr examen...

--Considrez-vous ici comme un arbitre souverain, lui dit-elle;
j'entends que vous dcidiez sans appel... Eh bien! vous n'tes pas
encore parti, William! Je ne quitterai pas la place que vous ne m'ayez
amen M. Gordon.

--Permettez-moi de vous faire observer, lui repartit son fils, que M.
Gordon court  peu prs aussi vite que moi, qu'il a des jambes juste
aussi longues que les miennes. Et puis cet enleveur de petites filles
ne serait pas un mari srieux; il est aussi malavis, aussi cervel,
aussi impertinent que votre serviteur. Bref, nous nous ressemblons, lui
et moi, comme deux gouttes d'eau.

--Vous voulez dire comme deux loges de Bedlam. En ce cas, il ne sera
jamais mon gendre. C'est bien votre avis, monsieur Glover?

--Oserai-je vous reprsenter, milady, lui rpondit le missionnaire,
que la promptitude de vos dcisions brouille un peu mes ides? Il me
parat que dans une affaire de cette gravit on ne saurait trop
rflchir, et qu'avant de prendre un parti...

--Vous ne bougez non plus qu'une souche, William, interrompit lady
Rovel. Votre flegme m'exaspre. Puisque je daigne vous consulter,
avez-vous une ide? Veuillez m'en faire part, si toutefois vous tes
capable d'en avoir une qui puisse faire figure en bonne compagnie.

--Mon ide, madame, est qu'aprs un pareil esclandre il faut  tout
prix marier Meg.

--Voil effectivement la premire fois que je vous entends dire
quelque chose de raisonnable.

--J'ajoute qu'il faut la marier au plus tt, avant qu'elle ait eu le
temps d'en faire un second.

--A la bonne heure, au plus tt, d'autant que je partirai
prochainement pour un long voyage, et qu' la lettre je ne saurai que
faire de votre soeur, si je ne la marie pas. Avez-vous quelqu'un  me
recommander?

--J'ai entrevu  Lucerne, l'an pass, un certain marquis de Boisgent,
lequel, si je ne me trompe, vous agrait beaucoup.

--Vous parlez  tort et  travers. Le marquis est un sot avec qui je
me suis brouille  jamais, sans compter que dcidment il m'tait
impossible de m'accoutumer  ses cravates."

M. Glover ne put s'empcher de sourire. "Voil, milady, une raison qui
ne me semble pas absolument dterminante, et si vous n'avez pas d'autre
objection...

--Croiriez-vous, monsieur Glover, lui dit-elle, que la couleur
favorite de ce Boisgent est le bleu turquin? Je ne peux pourtant pas
donner ma fille  un homme qui aime le bleu!

--videmment, fit William. Chre madame, ferons-nous insrer dans les
journaux un avis portant qu'une jeune fille s'est chappe de chez son
tuteur, que ses parents dsirent qu'elle ne recommence pas, et que
rcompense honnte est promise  l'homme de bonne volont qui
l'pousera?

--William, dit-elle schement, je n'ai jamais pu souffrir ni les
plaisanteries, ni les plaisantins." Et s'adressant  M. Glover: "Mon
fils est un braque, il n'a pas une once de sens commun dans la
cervelle. Vous voyez mon cruel embarras, monsieur; connatriez-vous un
gendre disponible?

--Je vous conjure, milady, lui dit-il, de ne point vous presser, la
prcipitation est toujours funeste. Laissez s'couler quelques mois, le
monde oublie vite, et le temps passe l'ponge sur tout. Un peu de
patience, et ne vous rabattez pas sur un pis-aller. Le ciel vous
octroiera peut-tre le gendre qui vous convient; je le dsire pos,
srieux, d'un ge dj mr, muni de solides principes. Que jusque-l
miss Rovel ne vous quitte plus! Vous le savez mieux que moi, rien n'est
plus doux pour une mre, rien ne lui est plus utile que de tenir sa
fille sous son aile. En la gardant, elle se garde elle-mme contre le
monde; l'ennemi des hommes n'oserait venir l'attaquer dans cette chre
et sainte socit, et oblige de prcher d'exemple..."

Il n'en put dire davantage; lady Rovel, dont le pied s'agitait et
trpidait depuis deux minutes comme la trmie d'un moulin, s'cria tout
 coup: "William, o avez-vous dterr ce cheval? Il est rong
d'parvins, et je crois devoir vous prvenir que, vous et lui, vous
composez un groupe fort ridicule.

--J'en suis fch, madame; mais que mon cheval ait, oui ou non, des
parvins, je dsire vous soumettre une proposition qui vous paratra
peut-tre saugrenue.

--C'est infaillible, dites-la toujours.

--Ne vous semble-t-il pas, comme  moi, qu'en bonne justice celui qui
a fait le mal est tenu de le rparer? Si Meg s'est gravement
compromise, si Meg est devenue presque immariable,  qui la faute? A
son tuteur, qui n'a pas su la garder. J'en conclus que nous devrions
mettre M. Ferray en demeure d'pouser Meg.

--Votre proposition a quelque chose de spcieux, rpondit-elle; dans
le fond, elle est absurde et inepte au premier chef. M. Ferray est un
pauvre hre que je dteste; brisons l-dessus, il ne sera pas plus mon
gendre que M. Gordon.

--Oh! dit-il, je vous en parlais pour amuser le tapis; jamais M.
Ferray ne consentirait  pouser ma soeur.

--La difficult n'est pas l; est-ce qu'il se mle d'avoir une
volont, ce monsieur?" Elle ajouta en relevant le menton: "Or ,
William, j'aime  croire que vous ne vous tes pas permis de lui faire
des ouvertures  ce sujet?

--Il faut tout passer aux fous, chre maman, ils ne savent pas tenir
leur langue; mais j'ai t relev de la belle faon. M. Ferray est
entr en fureur, les yeux lui sortaient de la tte. Il m'a dclar du
ton le plus vhment qu'il aimerait mieux tre pendu que de se marier,
qu'il excrait toutes les femmes, que Meg lui tait particulirement
insupportable,  quoi il ajouta dans un style qui m'a paru manquer
d'atticisme, qu'il n'tait pas homme  s'accommoder des restes de M.
Gordon. Le fait est que, comme il arrive en pareil cas, il ne m'a pas
dit sa vraie raison.

--Peut-on la connatre?

--Son coeur n'est plus libre; je l'ai appris de Meg, qui est une
indiscrte et qui a cout par le trou d'une serrure un entretien
confidentiel qu'il eut rcemment avec sa soeur.

--Il serait devenu amoureux, ce Bdouin! dit-elle en levant les
paules; quelle est sa dulcine? quelque cureuse de vaisselle?

--Une grande dame, au contraire, une desse de l'Olympe. Il parat que
M. Ferray a fait nagure un voyage en Italie. Il en est revenu si
rveur, si mlancolique, que sa soeur l'interrogea un jour sur la cause
de son chagrin. Il lui confessa qu'il avait retrouv  Florence une
femme qui jadis avait produit la plus vive impression sur son coeur,
qu'en la revoyant il s'tait renflamm, qu'elle avait daign lui faire
quelques avances, que par enttement de parti pris, par forfanterie de
philosophe, il s'tait refus  son bonheur, mais que l'amour s'tait
veng, que l'image de cette femme le poursuivait, qu'il tait dvor
par le regret de son irrparable faute.

M. Glover commenait  se scandaliser un peu de tout ce qu'il
entendait. Il s'cria: "En vrit, monsieur, comment pouvez-vous songer
 marier votre soeur avec un homme amoureux d'une autre femme? Il y a
dans un tel projet une indlicatesse si rvoltante...

--A ne vous point mentir, William, votre petite histoire m'amuse,
interrompit lady Rovel, et vous l'avez conte avec assez d'agrment. Il
est donc vrai que ce lugubre personnage meurt de chagrin d'avoir
sottement refus ce qu'il mourait d'envie d'accepter? Quand je lui
disais qu'il tait en faux granit!"

A ces mots, elle partit d'un clat de rire pointu, acr, froce, qui
causa un tressaillement dsagrable  M. Glover. "Savez-vous, William,
poursuivit-elle, que votre proposition est moins saugrenue qu'elle ne
me semblait d'abord? Il est juste effectivement qu'un tuteur qui a
laiss sa pupille se compromettre soit tenu de l'pouser.

--Eh quoi! milady, s'cria M. Glover, votre fille pouserait un homme
 qui elle est insupportable, un homme dont le coeur n'est plus libre,
un homme qui est un pauvre hre, un homme que vous dtestez...

--Oh! je m'arrangerai, dit-elle, pour ne le voir que rarement.

--Milady, continua-t-il en levant la voix, puisque vous me faites
l'honneur de me demander mon avis, il est de mon devoir de vous
reprsenter...

--Que le mari qui convient  ma fille, dit-elle en lui coupant
vivement la parole, ne peut tre qu'un homme srieux, d'un ge dj
mr, muni de solides principes. N'est-ce pas ce que vous me disiez tout
 l'heure? M. Ferray remplit toutes les conditions requises. Il avait
trente ans le jour de sa naissance, ce qui lui en fait aujourd'hui
soixante bien sonns. Il est plus srieux qu'un verrou,  telles
enseignes qu'il n'a pas ri trois fois dans sa vie, et pour ce qui est
des principes, il en est hriss comme un porc-pic qui se met en
boule... Eh bien! William, que faites-vous l? Puisque vous le voulez,
puisque je le veux, puisque M. Glover le veut aussi, partez pour Genve
au triple galop de votre triste monture, et allez dire  M. Ferray, si
sa mlancolie lui permet de vous entendre, que son devoir est d'pouser
Meg, et qu'au besoin je le lui ordonne.

--Vous plaisantez, madame! Il m'tranglera plutt, mais il ne
m'coutera pas.

--Vous me faites piti, rpliqua-t-elle en haussant le ton. Apprenez,
William, qu'on ne fait rien qui vaille dans ce monde sans un profond
mpris pour la volont des autres. Demandez  M. Glover si, avant de
convertir un Mandingue, il s'amuse  s'informer si cela peut lui tre
agrable.

--Un instant, rpondit le missionnaire; il y a des distinctions 
faire, milady, et je vous prie de croire...

--Si je vous en crois! dit-elle. Vous tes un hros, et les grands
courages mprisent les petits scrupules. Excusez mon fils; la jeunesse
de ce temps a une incroyable petitesse d'esprit. Enfin, William, cette
affaire vous regarde, et nous verrons de quoi vous tes capable. Je
vous enverrai dans quelques jours toutes les pices ncessaires et ds
demain j'crirai  votre soeur pour lui signifier mes volonts.
Chargez-vous de M. Ferray, entreprenez-le hardiment, menez-le tambour
battant, tenez-lui l'pe dans les reins et le pistolet sur la gorge.
Il n'est pas si terrible que vous croyez. Grattez, grattez, et sous le
badigeon vous trouverez bientt le caoutchouc. Je ne sais pas si nous
nous reverrons, William. Bonsoir, le serein tombe, et je crains que M.
Glover ne s'enrhume.

--Un mot encore, un seul mot, lui dit son fils. Si, contre toute
attente, je russis dans ma prilleuse mission, j'entends n'tre pas
dsavou, car ma position serait ridicule.

--Quel dsaveu pouvez-vous craindre? lui rpliqua-t-elle avec hauteur.
M. Glover est votre garant; je voudrais bien voir que quelqu'un se
permt de revenir sur une dcision de M. Glover, que quelqu'un et
l'audace de dfaire un mariage que M. Glover a fait!"

William la salua respectueusement; il se disposait  partir, elle le
rappela et lui dit  l'oreille: "Si M. Ferray vous entretient de sa
grande dame, rpondez-lui que srement elle a voulu se moquer de lui,
et qu'elle le lui prouve bien en ce jour. Ajoutez que tel pcheur qui
parlait de se noyer parce qu'il avait manqu une truite a fini par
souper gament d'une tanche, en se rservant, bien-entendu, le droit de
rver  sa truite."

Elle le congdia de nouveau; comme il s'loignait: "A propos, William,
lui cria-t-elle, vous trottez mal, vous n'avez pas la main fixe, et il
en rsulte des -coup qui vous donnent mauvaise grce. Prenez-y garde,
cela pourrait compromettre l'avenir d'un assez joli garon." Puis elle
commanda  son cocher de faire volte-face et de la remmener  Evian,
et, dans sa tendre sollicitude pour la sant de M. Glover, elle obligea
le missionnaire, en dpit de ses vives rsistances,  se dfendre
contre le serein en acceptant la moiti de son chle.

C'est ainsi qu'au milieu d'une grande route, pendant que se rpandaient
dans la campagne les premires fumes de la nuit et que les premires
toiles s'allumaient au ciel,  la suite d'une confrence d'un quart
d'heure entre une calche dcouverte et un cheval rong d'parvins, fut
dcid, arrt, conclu par les conseils d'un missionnaire  qui on
n'avait pas permis d'achever une seule de ses phrases, le mariage de
Raymond Ferray et de miss Meg Rovel. Ravi d'avoir si bien conduit sa
ngociation et enlev le succs, William Rovel se dirigea sur Genve 
franc trier, faisant de son mieux pour rattraper l'avance qu'avait sur
lui le berlingot qui emportait Meg et son tuteur. Lady Rovel n'tait
pas moins heureuse que son fils. Dans sa flicit entraient  doses
gales l'agrable perspective d'tre  jamais dlivre du souci et de
la rivalit de sa fille, la satisfaction d'avoir pour gendre un homme
qui en tenait pour elle, l'assurance que l'insolent qui avait mpris
ses faveurs se chargeait de la venger par ses remords, la joie douce
qu'une journe bien remplie laisse aprs elle, un coeur renaissant 
l'espoir, un avenir reconquis, la beaut d'une toile pour laquelle
elle professait un respect superstitieux et dont le vif clat lui
paraissait un heureux prsage, enfin les yeux bruns d'un missionnaire
et la vision confuse d'un roi ngre, couvert de gris-gris, qui dans ce
moment mme, assailli d'un soudain pressentiment, rvait peut-tre de
la plus belle des blanches. M. Glover tait moins content. Sa candeur
s'tonnait qu'on le tnt pour l'auteur d'un mariage qu'il avait
formellement dsapprouv, et le caractre de lady Rovel commenait 
l'alarmer. Il apprhendait que sa conversion ne ft une oeuvre de plus
longue haleine que celle de vingt mille Mandingues, et il interrogeait
sa conscience pour savoir s'il avait bien ou mal fait d'accepter la
moiti de son chle.

Pendant ce temps, Meg avait un long entretien avec son tuteur. Il lui
faisait part de ses inquitudes, il l'exhortait  prendre quelques
semaines au moins pour rflchir, pour examiner ses sentiments, pour
s'assurer que son coeur n'tait pas la dupe de son imagination; il lui
reprsentait l'incompatibilit de leur ge, de leur humeur, et surtout
il lui reprochait son rare talent de comdienne. Elle lui ferma la
bouche en lui disant: "Mettons les choses au pis, supposons que mes
dfauts vous fassent beaucoup souffrir. C'est un adage de ma mre, qui
n'a jamais pass pour une sotte, que l'homme qui ne veut pas souffrir
doit renoncer  vivre, et que celui qui renonce  vivre est un lche."

Comme ils arrivaient prs d'une auberge sise au haut d'une cte, ils se
croisrent avec une carriole, dans laquelle tait cahote une petite
femme fluette. Lasse d'attendre, dvore d'anxit, Mlle Ferray s'tait
dcide  se mettre en route pour Thonon. Elle s'en allait cahin-caha,
causant avec l'ombre, avec le vent, avec la terre, avec le ciel, avec
je ne sais quoi d'invisible qui lui paraissait plus certain que tout ce
qui se voit. Gros de penses qui portaient plus loin que ses regards,
ses petits yeux fouillaient avec acharnement dans les profondeurs de la
nuit, comme pour leur arracher leur secret. Meg la reconnut  la clart
flambante que projetait une forge, et lui cria: "Mon rve s'est
accompli, mademoiselle; j'ai dcouvert aujourd'hui un sage assez fou
pour m'pouser."

Mlle Ferray se laissa couler tout interdite hors de sa voiture, et, son
frre l'ayant appele, elle se prcipita vers lui. Elle fut devance
par un cavalier, lequel arrivait au galop, et, se prsentant  la
portire, dit gravement  Raymond: "Monsieur, ou vous pouserez ma
soeur, ou je vous brlerai la cervelle: tel est l'ordre exprs de ma
terrible mre."

Raymond le regarda d'un air stupfait; puis, saisi d'une joie trange,
qui avait l'accent de la colre, il s'cria: "Soit, le sort en est
jet, le chien du jardinier mangera; mais malheur  l'imprudent qui
s'aviserait de rder  l'entour de son panier!"

Par l'effet d'une illumination soudaine, Mlle Ferray comprit que tout
s'tait expliqu, que tout s'tait arrang. Avant de s'enqurir
davantage et sans trop savoir ce qu'elle faisait, faute de mieux, elle
embrassa de confiance la grande botte de William Rovel, qui, se
dressant sur ses triers, criait  tue-tte aux gens de l'auberge:
"Qu'on m'apporte une bouteille de Champagne! je veux fter la nouvelle
victoire que la perfide Albion vient de remporter sur la France."

Quelques semaines plus tard, lady Rovel assistait au mariage de sa
fille dans la toilette svre d'une personne revenue du monde et voue
aux austrits. Elle partit le lendemain pour l'Afrique avec M. Glover,
de plus en plus embarrass de sa nophyte, mais qui s'obstinait par
charit  ne point dsesprer de son amendement.

Raymond s'est rconcili avec Paris, le monde et l'histoire de Mahomet.
S'il faut tout dire, on prtend qu'il n'est point heureux, qu'il est
tourment par la jalousie, et qu'il a sujet de l'tre. Je n'en crois
rien, et voici pourquoi. La dernire fois qu'il est revenu 
l'Ermitage, il s'est rendu dans la maison qu'avait habite lady Rovel
pour y marchander une armoire en vieux chne. Comme on faisait
difficult de la lui cder et qu'on lui demandait la raison de son
caprice et quel prix il pouvait attacher  un vieux meuble qui n'est
pas une oeuvre d'art, il rpondit: "C'est que j'y ai trouv le bonheur,
et c'est la seule fois qu'on l'ait trouv dans une armoire."

On lisait dernirement dans les journaux anglais qu'une femme clbre
par sa beaut et ses aventures tait arrive en compagnie d'un
missionnaire  Kakonc, capitale du royaume de Saloum, qu'elle avait
entrepris de convertir le souverain au christianisme et ne l'avait
converti qu' sa beaut et  la monogamie, qu'elle avait eu  ce sujet
des paroles violentes avec le missionnaire, que, l'ayant fait bannir
par lettre de cachet, elle trnait dans le srail dpeupl, et que
vnre par tout le pays  l'gal d'un ftiche, ce qui est le _nec plus
ultra_ du respect, elle prenait un vif plaisir  gouverner  la
baguette quatre cent mille ttes crpues. Cela prouve qu'il est
plusieurs manires d'tre heureux; mais le plus prcaire de tous les
bonheurs est celui qui dpend des lubies d'un roi mandingue.





FIN.



558-06.--Coulommiers, Imp. PAUL BRODARD.--P5-06.








End of the Project Gutenberg EBook of Miss Rovel, by Victor Cherbuliez

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MISS ROVEL ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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page at https://pglaf.org

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