The Project Gutenberg EBook of Voyage autour du monde par la frgate du
roi La Boudeuse et la flte L'toile, en 1766, 1767, 1768 & 1769., by Louis Antoine de Bougainville

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Title: Voyage autour du monde par la frgate du roi La Boudeuse et la flte L'toile, en 1766, 1767, 1768 & 1769.

Author: Louis Antoine de Bougainville

Release Date: April 3, 2009 [EBook #28485]

Language: French

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Louis Antoine de Bougainville

VOYAGE AUTOUR DU MONDE

PAR

LA FRGATE LA BOUDEUSE ET LA FLTE L'TOILE

en

1766, 1767, 1768 & 1769.

(1771)




Table des matires


LETTRE AU ROI

CHAPITRE I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV




LETTRE AU ROI

Au roi

    SIRE,

Le voyage dont je vais rendre compte est le premier de cette espce
entrepris par les Franais et excut par les vaisseaux de VOTRE
MAJEST. Le monde entier lui devait dj la connaissance de la figure de
la terre. Ceux de vos sujets  qui cette importante dcouverte tait
confie, choisis entre les plus illustres savants franais, avaient
dtermin les dimensions du globe.

L'Amrique, il est vrai, dcouverte et conquise, la route par mer fraye
aux Indes et aux Moluques, sont des prodiges de courage et de succs qui
appartiennent sans contestation aux Espagnols et aux Portugais.
L'intrpide Magellan, sous les auspices d'un Roi qui se connaissait en
hommes, chappa au malheur si ordinaire  ses pareils, de passer pour un
visionnaire; il ouvrit la barrire, franchit les pas difficiles et,
malgr le sort qui le priva du plaisir de ramener son vaisseau  Sville
d'o il tait parti, rien ne put lui drober la gloire d'avoir le
premier fait le tour du globe. Encourags par son exemple, les
navigateurs anglais et hollandais trouvrent de nouvelles terres et
enrichirent l'Europe en l'clairant.

Mais cette espce de primaut et d'anesse en matire de dcouvertes
n'empche pas les navigateurs franais de revendiquer avec justice une
partie de la gloire attache  ces brillantes mais pnibles entreprises.
Plusieurs rgions de l'Amrique ont t trouves par des sujets
courageux des Rois vos anctres et Gonneville, n  Dieppe, a le premier
abord aux terres australes. Diffrentes causes tant intrieures
qu'extrieures ont paru depuis suspendre  cet gard le got et
l'activit de la maison.

VOTRE MAJEST a Voulu profiter du loisir de la paix pour procurer  la
gographie des connaissances utiles  l'humanit. Sous vos auspices,
SIRE, nous sommes entrs dans la carrire; des preuves de tout genre
nous attendaient  chaque pas, la patience et le zle ne nous ont pas
manqu. C'est l'histoire de nos efforts que j'ose prsenter  VOTRE
MAJEST, votre approbation en fera le succs.

Je suis avec le plus profond respect,

DE VOTRE MAJEST,

SIRE,

Le trs humble et trs soumis serviteur et sujet,

   DE BOUGAINVILLE.




CHAPITRE I

_DISCOURS PRLIMINAIRE_


J'ai pens qu'il serait  propos de prsenter  la tte de ce rcit,
l'numration de tous les voyages excuts autour du monde, et des
diffrentes dcouvertes faites jusqu' ce jour dans la mer du Sud ou
Pacifique.

Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq
vaisseaux espagnols, partit de Sville, trouva le dtroit qui porte son
nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, o il dcouvrit deux
petites les dsertes dans le sud de la ligne, ensuite les les
Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nomm La Victoire
revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Esprance, fut
hiss  terre  Sville, comme un monument de cette expdition, la plus
hardie peut-tre que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut
dmontre physiquement, pour la premire fois, la sphricit et
l'tendue de la circonfrence de la terre.

Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre
1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le
tour du globe. La reine Elisabeth vint manger  son bord, et son
vaisseau, nomm Le Plican, fut soigneusement conserv  Deptfort dans
un bassin avec une inscription honorable sur le grand mt. Les
dcouvertes attribues  Drake sont fort incertaines. On marque sur les
cartes, dans la mer du Sud, une cte sous le cercle polaire, plus
quelques les au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle
Albion.

Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet
1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce
voyage, le troisime fait autour du monde, ne produisit aucune
dcouverte.

Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598,
avec quatre vaisseaux, passa le dtroit de Magellan, cingla le long des
ctes occidentales de l'Amrique, d'o il se rendit aux Larrones, aux
Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Esprance, et rentra 
Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 aot 1601. Il n'a fait aucune
dcouverte dans la mer du Sud.

Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de
Zlande le 8 aot 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant
que d'tre rendu au dtroit de Magellan, le traversa, fit des courses
sur les ctes du Prou et du Mexique, d'o, sans rien dcouvrir dans sa
route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux
rentrrent dans les ports de Hollande le 1er juillet 1617.

Presque dans le mme temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient
leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La
Concorde et le Horn, dcouvrent le dtroit qui porte le nom de Lemaire,
entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn; y
dcouvrent par quinze degrs quinze minutes de latitude sud, et environ
cent quarante-deux degrs de longitude occidentale de Paris, l'le des
Chiens; par quinze degrs de latitude sud  cent lieues dans l'ouest,
l'le sans Fond; par quatorze degrs quarante-six minutes sud, et quinze
lieues plus  l'ouest, l'le Water;  vingt lieues de celle-l dans
l'ouest, l'le des Mouches; par les seize degrs dix minutes sud, et de
cent soixante-treize  cent soixante-quinze degrs de longitude
occidentale de Paris, deux les, celle des Cocos, et celle des Tratres;
cinquante lieues plus ouest, celle d'Esprance, puis l'le de Horn, par
quatorze degrs cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent
soixante-dix neuf degrs de longitude orientale de Paris. Ensuite ils
cinglent le long des ctes de la Nouvelle-Guine, passent entre son
extrmit occidentale et Gilolo, et arrivent  Batavia en octobre 1616.
Georges Spilberg les y arrte, et on les envoie en Europe sur des
vaisseaux de la Compagnie: Lemaire meurt de maladie  Maurice, Schouten
revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrrent aprs deux ans et
dix jours.

Jacques L'Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une
flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la
conqute du Prou; ils entrrent dans la mer du Sud par le cap de Horn,
et guerroyrent sur les ctes espagnoles, d'o ils se rendirent aux
Larrones, sans faire aucune dcouverte dans la mer du Sud, puis 
Batavia. L'Hermite mourut en sortant du dtroit de la Sonde, et son
vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.

En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie; il doubla le cap de
Horn, fit diverses courses sur les ctes espagnoles, se rendit aux
Larrones, et revint par le cap de Bonne-Esprance en Angleterre, o il
arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n'a fait aucune dcouverte dans
la mer du Sud; il prtend avoir dcouvert dans celle du Nord, par
quarante-sept degrs de latitude australe et quatre-vingts lieues de la
cte des Patagons, l'le Pepis. Je l'ai cherche trois fois, et les
Anglais deux, sans la trouver.

Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 aot 1708, passa le cap de
Horn, fit la guerre sur les ctes espagnoles jusqu'en Californie, d'o,
par une route fraye dj plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux
Moluques,  Batavia et, doublant le cap de Bonne Esprance, il ternit
aux Dunes le 1er octobre 1711.

Dix ans aprs, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande,
sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le
cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver; dcouvrit dans
le sud du tropique austral l'le de Pques, dont la latitude est
incertaine; puis, entre le quinzime et le seizime parallle austral,
les les Pernicieuses, o il perdit un de ses vaisseaux; puis  peu prs
dans la mme latitude, les les Aurore, Vespres, le Labyrinthe compos
de six les, et l'le de la Rcration, o il relcha. Il dcouvrit
ensuite, sous le douzime parallle sud, trois les, qu'il nomma les de
Bauman, et enfin, sous le onzime parallle austral, les les de
Thienhoven et Groningue; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guine
et des Terres des Papous, il vint aborder  Batavia, o ses vaisseaux
furent confisqus.

L'amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux
de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent
quatre-vingts jours aprs son dpart du mme lieu.

Le got des grandes navigations paraissait entirement teint, lorsque
en 1741 l'amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l'excellente
relation est entre les mains de tout le monde, et qui n'a rien ajout 
la gographie.

Depuis ce voyage de l'amiral Anson, il ne s'en est point fait de grand
pendant plus de vingt annes.

L'esprit de dcouverte a sembl rcemment se ranimer.

Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le dtroit
de Magellan, dcouvre quelques les dans la mer du Sud, faisant sa route
presque au nord-ouest, arrive  Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le
24 fvrier 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours
aprs son dpart.

Deux mois aprs le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part
d'Angleterre avec les vaisseaux le _Deflin_ et le _Swallow_, il traverse
le dtroit de Magellan, est spar du _Swallow_, que commandait le
capitaine Carteret, au dbouquement dans la mer du Sud; il y dcouvre
une le environ par le dix-huitime parallle  peu prs en aot 1767;
il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive 
Batavia en janvier 1768, relche au cap de Bonne-Esprance, et enfin
rentre en Angleterre au mois de mai de la mme anne.

Son compagnon Carteret, aprs avoir essuy beaucoup de misres dans la
mer du Sud, arrive  Macassar au mois de mars 1768, avec perte de
presque tout son quipage,  Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne
Esprance  la fin de dcembre. On verra que je l'ai rencontr  la mer
le 18 fvrier 1769, environ par les onze degrs de latitude
septentrionale. Il n'est arriv en Angleterre qu'au mois de juin.

On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n'appartient 
la nation franaise, et que six seulement ont t faits avec l'esprit de
dcouverte; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin,
de Byron et de Wallas; les autres navigateurs, qui n'avaient pour objet
que de s'enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des
routes connues sans tendre la connaissance du globe.

En 1714, un Franais, nomm La Barbinais le Gentil, tait parti sur un
vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les ctes du
Chili et du Prou. De l, il se rendit en Chine o, aprs avoir sjourn
prs d'un an dans divers comptoirs, il s'embarqua sur un autre btiment
que celui qui l'y avait amen, et revint en Europe, ayant  la vrit
fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu'on puisse dire que ce
soit un voyage autour du monde fait par la nation franaise.

Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d'Europe, soit des ctes
occidentales de l'Amrique mridionale, soit des Indes orientales, ont
fait des dcouvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du
monde.

Il parat que c'est un Franais, Paulmier de Gonneville, qui a fait les
premires en 1503 et 1504; on ignore o sont situes les terres
auxquelles il a abord, et dont il a ramen un habitant, que le
gouvernement n'a point renvoy dans sa patrie, mais auquel Gonneville,
se croyant alors personnellement engag envers lui, a fait pouser son
hritire.

Alfonse de Salazar, Espagnol, dcouvrit en 1525 l'le Saint-Barthlemy,
 quatorze degrs de latitude nord, et environ cent cinquante-huit
degrs de longitude  l'est de Paris.

Alvar de Saavedra, parti d'un port du Mexique en 1526, dcouvrit, entre
le neuvime et le onzime parallle nord, un amas d'les qu'il nomma les
les des Rois,  peu prs par la mme longitude que l'le
Saint-Barthlemy; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques;
et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des les ou
terres nommes Nouvelle-Guine et Terres des Papous. Il dcouvrit encore
par douze degrs nord, environ  quatre-vingts lieues dans l'est des
les des Rois, une suite d'les basses, nommes les les des Barbus.

Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour
reconnatre la mer du Sud, ne dcouvrirent qu'une le situe par vingt
degrs de longitude ouest de Paris. Ils la nommrent le Saint-Thomas.

Jean Gatan, appareill du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord
de la ligne. Il y dcouvrit entre le vingtime et le neuvime parallle,
 des longitudes diffrentes, plusieurs les;  savoir, Rocca, Partida,
les les du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l'le d'Arzise, et
enfin il aborda  la Nouvelle-Guine ou plutt, suivant son rapport, 
la Nouvelle-Bretagne; mais Dampierre n'avait pas encore dcouvert le
passage qui porte son nom.

Le voyage suivant est plus fameux que tous les prcdents.

Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Prou en 1567, dcouvrirent les
les clbres que leur richesse fit nommer les de Salomon; mais, en
supposant que les dtails rapports sur la richesse de ces les ne
soient pas fabuleux, on ignore o elles sont situes, et c'est vainement
qu'on les a recherches depuis. Il parat seulement qu'elles sont dans
la partie australe de la ligne, entre le huitime et le douzime
parallle. L'le Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mmes
voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.

En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux,
entra le premier par la mer du Sud dans le dtroit de Magellan. Il y fit
des observations importantes, et montra dans cette expdition autant de
courage que d'intelligence. La relation de ce voyage a t imprime 
Madrid en 1768. Elle renferme des dtails intressants pour tous les
navigateurs qui seront dans le cas de franchir le dtroit de Magellan.

En 1595, Alvar de Mindana, qui avait t du voyage fait par Mendoce dans
l'anne 1567, repartit du Prou avec quatre navires pour la recherche
des les de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis
clbre par ses propres dcouvertes. Mindana dcouvrit entre le neuvime
et le onzime parallle mridional, environ par cent huit degrs 
l'ouest de Paris, les les Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et
Christine, qu'il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella
de Mendoce, qui tait du voyage; environ vingt-quatre degrs plus 
l'ouest, il dcouvrit les les Saint-Bernard; presque  deux cents
lieues dans l'ouest de celle-ci; l'le Solitaire, et enfin l'le
Sainte-Croix, situe  peu prs par cent quarante degrs de longitude
orientale de Paris. La flotte navigua de l aux Larrones, et enfin aux
Philippines, o n'arriva pas le gnral Mindana: on n'a pas su ce
qu'tait devenu son navire.

Fernand de Quiros, compagnon de l'infortun Mindana, avait ramen au
Prou dona Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 dcembre
1605, et prit sa route  peu prs dans l'ouest-sud-ouest. Il dcouvrit
d'abord une petite le vers le vingt-cinquime degr de latitude sud,
environ par cent vingt-quatre degrs de longitude occidentale de Paris;
puis, entre dix-huit et dix-neuf degrs sud, sept ou huit autres les
basses et presque noyes, qui portent son nom; et par le treizime degr
de latitude sud, environ cent cinquante sept degrs  l'ouest de Paris,
l'le qu'il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l'le
Sainte-Croix qu'il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut
vaine, il dcouvrit par treize degrs de latitude sud, et  peu prs
cent soixante-seize degrs de longitude orientale de Paris, l'le de
Taumaco, puis  environ cent lieues  l'ouest de cette le, par quinze
degrs de latitude sud, une grande terre qu'il nomma la Terre australe
du Saint-Esprit, terre que les divers gographes ont diversement place.
L il finit de courir  l'ouest, et reprit  la fin de l'anne 1606,
aprs avoir encore infructueusement cherch l'le Sainte-Croix.

Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 aot 1642, dcouvrit par
quarante-deux degrs de latitude australe, et environ cent
cinquante-cinq degrs  l'est de Paris, une terre qu'il nomma Vandiemen;
il la quitta faisant route  l'ouest, et environ  cent soixante degrs
de notre longitude orientale, il dcouvrit la Nouvelle Zlande par
quarante-deux degrs dix minutes sud. Il en suivit la cte environ
jusqu'au trente-quatrime degr de latitude sud, d'o il cingla au
nord-est, et dcouvrit par vingt-deux degrs trente-cinq minutes,
environ cent soixante-quatorze degrs  l'est de Paris, les les
Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus
loin et revint  Batavia en passant entre la Nouvelle-Guine et Gilolo.

On a donn le nom gnral de Nouvelle-Hollande  une vaste suite, soit
de terres, soit d'les, qui s'tend depuis le sixime jusqu'au
trente-quatrime degr de latitude australe, entre le cent cinquime et
le cent quarantime degr de longitude orientale du mridien de Paris.
Il tait juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des
navigateurs hollandais qui ont reconnu les diffrentes parties de cette
contre. La premire terre dcouverte en ces parages fut la terre de
Concorde, autrement appele d'Endracht, du nom du vaisseau que montait
celui qui l'a trouve en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquime
degr de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, situe
 peu prs sous le quinzime parallle, fut dcouverte par Zachen, qui
lui donna le nom d'Amhem et de Diemen; et ce pays n'est pas le mme que
celui nomm depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d'Edels donna son
nom  une portion mridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre
portion, situe entre le trentime et le trente-troisime parallle,
reut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien  une
cte qui parat faire la suite de celle de Leuwin dans l'ouest.
Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la cte occidentale,
voisine du tropique du Capricorne, quoiqu'elle d porter celui du
capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait pay l'honneur de cette
dcouverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses.

Dans la mme anne 1628, entre le dixime et le vingtime parallle, le
grand golfe de la Carpentarie fut dcouvert par Pierre Carpenter,
Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnatre toute
cette cte.

Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un
premier voyage sur les ctes de la Nouvelle-Hollande, et tait abord
entre la terre d'Amhem et celle de Diemen; cette course, fort courte,
n'avait produit aucune dcouverte. En 1699, il partit d'Angleterre avec
l'intention expresse de reconnatre toute cette rgion sur laquelle les
Hollandais ne publiaient point les lumires qu'ils possdaient. Il en
parcourut la cte occidentale depuis le vingt-huitime jusqu'au
quinzime parallle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de
Witt et conjectura qu'il pouvait exister un passage au sud de la
Carpentarie. Il retourna ensuite  Timor, d'o il revint visiter les
les des Papous, longea la Nouvelle-Guine, dcouvrit le passage qui
porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande le qui forme ce
dtroit  l'est, et reprit sa course pour Timor le long de la
Nouvelle-Guine. C'est ce mme Dampierre qui, depuis 1683, jusqu'en
1691, tantt flibustier, tantt commerant, avait fait le tour du monde
en changeant de navires.

Tel est l'expos succinct des divers voyages autour du globe, et des
dcouvertes diffrentes faites dans le vaste ocan Pacifique, jusqu'au
temps de notre dpart.

Depuis notre retour en France et la premire dition de cet ouvrage, des
navigateurs anglais sont revenus d'un nouveau voyage autour du monde, et
ce voyage me parat tre celui des modernes de cette espce o on a fait
le plus de dcouvertes en tous genres. Le nom du navire est l'Endeavour;
il tait command par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et
Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du
voyage a dj paru; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les
dtails concernant l'histoire naturelle, est annonce pour l'hiver
prochain. En attendant, j'ai cru  propos de placer ici un abrg de
l'extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-mme a envoy 
l'Acadmie des sciences de Paris.

Partis de Plymouth le 25 aot 1768, ils arrivent  la Terre de Feu, le
16 janvier 1669 aprs deux relches, l'une  Madre, l'autre  Rio de
Janeiro. Ils s'arrtent cinq jours  la baie de Bon-Succs, et, ayant
doubl le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril
au 13 juillet ils sjournent dans cette le, o ils observent en juin le
passage de Vnus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des
Tahitiens embarqus avec eux les dtermine  s'arrter  quelques-unes
des les voisines; ils en visitent six o ils trouvent les mmes moeurs
et le mme langage qu' Tahiti.

De l ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zlande par
quarante degrs de latitude australe.

Ils y atterrent le 3 octobre sur la cte orientale, et reconnaissent
parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zlande,
au lieu d'tre partie du continent austral, comme on le supposait assez
gnralement, est compose de deux les sans aucune terre ferme dans le
voisinage. Ils observent aussi qu'on y parle diffrents dialectes de la
langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqu
dans l'Endeavour.

Leurs dcouvertes ne se bornent pas  celles-l; aprs avoir quitt le
31 mars 1770 les ctes de la Nouvelle-Zlande, ils viennent atterrer par
les trente-huit degrs de latitude australe sur la partie orientale de
la Nouvelle-Hollande, ils la ctoient en remontant vers le nord, ils y
font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu'au 10 juin o
ils chouent sur un rocher par les quinze degrs de latitude dans les
parages o l'on verra que je me suis trouv fort embarrass; ils restent
chous vingt-trois heures et passent deux mois  se radouber dans un
petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur tre fatal. Aprs
avoir t plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils
trouvent enfin par dix degrs de latitude australe un dtroit entre la
Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guine par lequel ils
dbouchent dans la mer des Indes.

Insatiables de recherches, ils visitent encore les ctes mridionales et
occidentales de la Nouvelle-Guine, viennent ensuite ranger la cte
mridionale de l'le Java, passent le dtroit de la Sonde, et arrivent
le 9 octobre  Batavia. Ils y sjournent deux mois, relchent ensuite au
cap de Bonne-Esprance,  l'le Sainte-Hlne, et mouillent enfin aux
Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes
connaissances en gographie et de dcouvertes intressantes dans les
trois rgnes de la nature.

Cette esquisse fera dsirer impatiemment aux lecteurs la relation
dtaille de cette instructive expdition, et doit me rendre encore plus
timide  publier le rcit de la mienne. Avant que de le commencer, qu'il
me soit permis de prvenir qu'on ne doit pas en regarder la relation
comme un ouvrage d'amusement: c'est surtout pour les marins qu'elle est
faite. D'ailleurs cette longue navigation autour du globe n'offre pas la
ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels
fournissent des scnes intressantes pour les gens du monde. Encore si
l'habitude d'crire avait pu m'apprendre  sauver par la forme une
partie de la scheresse du fond! Mais, quoique initi aux sciences ds
ma plus tendre jeunesse, ou les leons que daigna me donner M.
d'Alembert me mirent dans le cas de prsenter  l'indulgence du public
un ouvrage sur la gomtrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire
des sciences et des lettres; mes ides et mon style n'ont que trop pris
l'empreinte de la vie errante et sauvage que je mne depuis douze ans.
Ce n'est ni dans les forts du Canada, ni sur le sein des mers, que l'on
se forme  l'art d'crire, et j'ai perdu un frre dont la plume aime du
public et aid  la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis
personne; je prtends encore moins tablir ou combattre aucune
hypothse. Quand mme les diffrences trs sensibles, que j'ai
remarques dans les diverses contres o j'ai abord, ne m'auraient pas
empch de me livrer  cet esprit de systme, si commun aujourd'hui, et
cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je
pu esprer que ma chimre, quelque vraisemblance que je susse lui
donner, pt jamais faire fortune? Je suis voyageur et marin,
c'est--dire un menteur et un imbcile aux yeux de cette classe
d'crivains paresseux et superbes qui, dans l'ombre de leur cabinet,
philosophent  perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent
imprieusement la nature  leurs imaginations. Procd bien singulier,
bien inconcevable de la part des gens qui, n'ayant rien observ par
eux-mmes, n'crivent, ne dogmatisent que d'aprs des observations
empruntes de ces mmes voyageurs auxquels ils refusent la facult de
voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage,
au zle,  la patience invincible des officiers et quipages de mes deux
vaisseaux. Il n'a pas t ncessaire de les animer par un traitement
extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux
quipages de M. Byron. Leur constance a t  l'preuve des positions
les plus critiques, et leur bonne volont ne s'est pas un instant
ralentie. C'est que la nation franaise est capable de vaincre les plus
grandes difficults, et que rien n'est impossible  ses efforts, toutes
les fois qu'elle voudra se croire elle-mme l'gale au moins de telle
nation que ce soit au monde.




CHAPITRE II


Dans le mois de fvrier 1764, la France avait commenc un tablissement
aux les Malouines. L'Espagne revendiqua ces les, comme tant une
dpendance du continent de l'Amrique mridionale; et son droit ayant
t reconnu par le roi, je reus l'ordre d'aller remettre nos
tablissements aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux Indes
orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna
pour cette expdition le commandement de la frgate _La Boudeuse_, de
vingt-six canons de douze, et, je devais tre joint aux les Malouines
par la flte _L'toile_, destine  m'apporter les vivres ncessaires 
notre longue navigation et  me suivre pendant le reste de la campagne.

Le retard, que diverses circonstances ont mis  la jonction de cette
flte avec moi, a allong ma campagne de prs de huit mois.

Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis  Nantes
o _La Boudeuse_ venait d'tre construite, et o M. Duclos-Guyot,
capitaine de brlot, mon second, en faisait l'armement. Je la trouvai
arque de sept pouces; ce qui provenait de ce qu'il s'est form un banc
 l'endroit o elle a t lance  l'eau. Le 5 de ce mois, nous
descendmes de Paimbeuf  Mindin pour achever de l'armer; et le 15, nous
fmes voile de cette rade pour nous rendre  la rivire de la Plata. Je
devais y trouver les deux frgates espagnoles la _Esmeralda_ et la
_Liebre_ sorties du Ferrol le 17 octobre, et dont le commandant tait
charg de recevoir les les Malouines au nom de Sa Majest Catholique.

Le 5  midi, nous appareillmes de la rade de Brest.

Je fus oblig de couper mon cble  trente brasses de l'ancre, le vent
d'est trs frais et le jusant empchant de virer  pic et me faisant
apprhender d'abattre trop prs de la cte. Mon tat-major tait compos
de onze officiers, trois volontaires, et l'quipage de deux cent trois
matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. M. le
prince de Nassau Siegen avait obtenu du roi la permission de faire cette
campagne.  quatre heures aprs-midi, le milieu de l'le d'Ouessant me
restait au nord-quart-nord-est du compas  la distance d'environ cinq
lieues et demie, et ce fut d'o je pris mon point de dpart, sur le
Neptune franais dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.

Pendant les premiers jours nous emes assez constamment les vents
d'ouest-nord-ouest et sud-ouest, grand frais. Le 14,  sept heures du
soir, le vent tant assez frais  l'est-sud-est et la mer trs grosse de
la partie de l'ouest et du nord-ouest, dans un roulis, le bout de bbord
de la grande vergue entra dans l'eau d'environ trois pieds, ce que nous
n'aurions pas cru possible, la vergue tant haute.

Le 17 aprs-midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de l'le de
Palme et le 19 de l'le de Fer.

Ce qu'on nomme les Salvages est une petite le d'environ une lieue
d'tendue de l'est  l'ouest; elle est basse au milieu, mais  chaque
extrmit s'lve un mondrain; une chane de roches, dont quelques-unes
paraissent au-dessus de l'eau, s'tend du ct de l'ouest  deux lieues
de l'le: il y a aussi du ct de l'est quelques brisants, mais qui ne
s'en cartent pas beaucoup.

La vue de cet cueil nous avait avertis d'une grande erreur dans
l'estime de notre route; mais je ne voulus l'apprcier qu'aprs avoir eu
connaissance des les Canaries, dont la position est exactement
dtermine.

La vue de l'le de Fer me donna avec certitude cette correction que
j'attendais. Le 19  midi, j'observai vingt-huit degrs deux minutes de
latitude borale; et en la faisant cadrer avec le relvement de l'le de
Fer, pris  cette mme heure, je trouvai une diffrence de quatre degrs
sept minutes, valant par le parallle de vingt-huit degrs deux minutes,
environ soixante et douze lieues, donc j'tais plus est que mon estime.
Cette erreur est frquente dans la traverse du cap Finisterre aux
Canaries, et je l'avais prouve en d'autres voyages: les courants, par
le travers du dtroit de Gibraltar, portant  l'est avec rapidit.

J'eus en mme temps occasion de remarquer que les Salvages sont mal
places sur la carte de M. Bellin. En effet, lorsque nous en emes
connaissance le 17 aprs-midi, la longitude que nous donnait leur
relvement diffrait de notre estime de trois degrs dix-sept minutes 
l'est. Cependant cette mme diffrence s'est trouve, le 19, de quatre
degrs sept minutes, en corrigeant notre point sur le relvement de
l'le de Fer, dont la longitude est dtermine par des observations
astronomiques. Il est  remarquer que, pendant les deux jours couls
entre la vue des Salvages et celle de l'le de Fer, nous avons navigu
avec un vent large, frais et assez gal, et qu'ainsi il doit y avoir eu
bien peu d'erreur dans l'estime de notre route. D'ailleurs, le 18, nous
relevmes l'le de Palme au sud-ouest-quart-ouest corrig, et selon M.
Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J'ai pu conclure de ces
deux observations que M. Bellin a plac l'le des Salvages trente-deux
minutes environ plus  l'ouest qu'elle n'y est effectivement. Au reste,
sur la carte anglaise du docteur Halley, cette le des Salvages est
place trente lieues encore plus  l'ouest que sur celle de M. Bellin.

Je pris donc un nouveau point de dpart le 19 dcembre  midi. Notre
route n'eut depuis rien de particulier jusqu' notre atterrage  la
rivire de la Plata.

La nuit du 17 au 18 janvier, nous prmes deux oiseaux, dont l'espce est
connue des marins sous le nom de charbonniers. Ils sont de la grosseur
d'un pigeon. Ils ont le plumage d'un gris fonc; le dessus de la tte
blanc, entour d'un cordon d'un gris plus noir que le reste du corps, le
bec effil, long de deux pouces et un peu recourb par le bout, les yeux
vifs, les pattes jaunes, semblables  celles des canards, la queue trs
fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort dcoupes et
chacune d'environ huit  neuf pouces d'tendue. Les jours suivants nous
vmes beaucoup de ces oiseaux.

Depuis le 27 janvier nous avions le fond et le 29 au soir nous vmes la
terre, sans qu'il nous fut permis de la bien reconnatre, parce que le
jour tait sur son dclin et que les terres de cette cte sont fort
basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du tonnerre. Nous la
passmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le cap au
large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent
apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de
reconnatre que la terre vue la veille tait l'le de Lobos.

Les Maldonades sont les premires terres hautes qu'on voit sur la cte
du nord aprs tre entr dans la rivire de la Plata, et les seules
presque jusqu' Montevideo.  l'est de ces montagnes, il y a un
mouillage sur une cte trs basse. C'est une anse en partie couverte par
un lot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une garnison.
On travaille depuis quelques annes, dans ses environs, une mine d'or
peu fiche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.

 deux lieues dans l'intrieur, est une ville nouvellement btie,
peuple entirement de Portugais dserteurs et nomme Pueblo Nuevo.

Le 31,  onze heures du matin, nous mouillmes dans la baie de
Montevideo, par quatre brasses d'eau, fond de vase molle et noire. Nous
avions pass la nuit du 30 au 31, mouills sur une ancre, par neuf
brasses mme fond,  quatre ou cinq lieues dans l'est de l'le de
Flores. Les deux frgates espagnoles destines  prendre possession des
les Malouines taient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant,
don Philippe Ruis Puente, capitaine de vaisseau, tait nomm gouverneur
de ces les. Nous nous rendmes ensemble  Buenos Aires afin d'y
concerter avec le gouverneur gnral don Francisco Bucarelli les mesures
ncessaires pour la cession de l'tablissement que je devais livrer aux
Espagnols. Nous n'y sjournmes pas longtemps et je fus de retour 
Montevideo le 16 fvrier.

Nous avions fait le voyage de Buenos Aires, M. le prince de Nassau et
moi, en remontant la rivire dans une golette; mais comme pour revenir
de mme, nous aurions eu le vent debout, nous passmes la rivire
vis--vis de Buenos Aires, au-dessus de la colonie du Saint-Sacrement,
et fmes par terre le reste de la route jusqu' Montevideo o nous
avions laiss la frgate. Nous traversmes ces plaines immenses dans
lesquelles on se conduit par le coup d'oeil, dirigeant son chemin de
manire  ne pas manquer les gus des rivires, chassant devant soi
trente ou quarante chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs
son relais lorsque celui qu'on monte est fatigu, se nourrissant de
viande presque crue, et passant les nuits dans des cabanes faites de
cuir, o le sommeil est  chaque instant interrompu par les hurlements
des tigres qui rdent aux environs.

Je n'oublierai de ma vie la faon dont nous passmes la rivire de
Sainte-Lucie, rivire fort profonde, trs rapide et beaucoup plus large
que n'est la Seine vis--vis des Invalides. On vous fait entrer dans un
canot troit et long, et dont un des bords est de moiti plus haut que
l'autre; on force ensuite deux chevaux d'entrer dans l'eau, l'un 
tribord, l'autre  bbord du canot, et le matre du bac tout nu,
prcaution fort sage assurment, mais peu propre  rassurer ceux qui ne
savent pas nager, soutient de son mieux au-dessus de la rivire la tte
des deux chevaux, dont la besogne alors est de vous passer  la nage de
l'autre ct, s'ils en ont la force.

Don Ruis arriva  Montevideo peu de jours aprs nous. Il y vint en mme
temps deux golettes charges l'une de bois et de rafrachissements,
l'autre de biscuit et de farine, que nous embarqumes en remplacement de
notre consommation depuis Brest. On avait employ le temps du sjour 
Montevideo  calfater le btiment,  raccommoder le jeu de voiles qui
avait servi pendant la traverse, et  remplir d'eau les barriques
d'armement. Nous mmes aussi dans la cale tous nos canons,  l'exception
de quatre que nous conservmes pour les signaux, ce qui nous donna de la
place pour prendre  bord une plus grande quantit de bestiaux. Les
frgates espagnoles tant galement prtes, nous nous disposmes 
sortir de la rivire de la Plata.




CHAPITRE III


Buenos Aires est situe par trente-quatre degrs trente-cinq minutes de
latitude australe; sa longitude de soixante degrs cinq minutes 
l'ouest de Paris a t dtermine par les observations astronomiques du
P. Feuille. Cette ville, rgulirement btie, est beaucoup plus grande
qu'il semble qu'elle devrait l'tre, vu le nombre de ses habitants, qui
ne passe pas vingt mille, blancs, ngres et mtis. La forme des maisons
est ce qui donne tant d'tendue. Si l'on excepte les couvents, les
difices publics, et cinq ou six maisons particulires, toutes les
autres sont trs basses et n'ont absolument que le rez-de-chausse.
Elles ont d'ailleurs de vastes cours et presque toutes des jardins. La
citadelle, qui renferme le gouvernement, est situe sur le bord de la
rivire et forme un des cts de la place principale; celui qui lui est
oppos est occup par l'htel de ville.

La cathdrale et l'vch sont sur cette mme place o se tient chaque
jour le march public.

Il n'y a point de port  Buenos Aires, pas mme un mle pour faciliter
l'abordage des bateaux. Les vaisseaux ne peuvent s'approcher de la ville
 plus de trois lieues. Ils y dchargent leurs cargaisons dans des
golettes qui entrent dans une petite rivire nomme Rio Chuelo, d'o
les marchandises sont portes en charrois dans la ville qui en est  un
quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent carner ou prendre un
chargement  Buenos Aires se rendent  la Encenada de Baragan, espce de
port situ  neuf ou dix lieues dans l'est-sud-est de cette ville.

Il y a dans Buenos Aires un grand nombre de communauts religieuses de
l'un et de l'autre sexe. L'anne y est remplie de ftes de saints qu'on
clbre par des processions et des feux d'artifice. Les crmonies du
culte tiennent lieu de spectacles. Les moines nomment les premires
dames de la ville Majordomes de leurs fondateurs et de la Vierge. Cette
charge leur donne le droit et le soin de parer l'glise, d'habiller la
statue et de porter l'habit de l'ordre. C'est pour un tranger un
spectacle assez singulier de voir dans les glises de Saint-Franois ou
de Saint-Dominique des dames de tout ge assister aux offices avec
l'habit de ces saints instituteurs.

Les jsuites offraient  la pit des femmes un moyen de sanctification
plus austre que les prcdents.

Ils avaient attenant  leur couvent une maison nomme la Casa de los
ejercicios de las mujeres, c'est--dire la maison des exercices des
femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des
parents, venaient s'y sanctifier par une retraite de douze jours.

Elles y taient loges et nourries aux dpens de la compagnie. Nul homme
ne pntrait dans ce sanctuaire s'il n'tait revtu de l'habit de saint
Ignace; les domestiques, mme du sexe fminin, n'y pouvaient accompagner
leurs matresses. Les exercices pratiqus dans ce lieu saint taient la
mditation, la prire, les catchismes, la confession et la
flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore
teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines
dont la pnitence armait les mains de ces Madeleines.

Au reste, la charit des moines ne fait point ici acception de
personnes. Il y a des crmonies sacres pour les esclaves, et les
dominicains ont tabli une confrrie de ngres. Ils ont leurs chapelles,
leurs messes, leurs ftes, et un enterrement assez dcent; pour tout
cela, il n'en cote annuellement que quatre raux par ngre agrg. Les
ngres reconnaissent pour patrons saint Benot de Palepne et la Vierge,
peut-tre  cause de ces mots de l'criture, _nigra sum, sed formosa,
jilia Jrusalem_. Le jour de leur fte ils lisent deux rois, dont l'un
reprsente le roi d'Espagne, l'autre celui de Portugal, et chaque roi se
choisit une reine. Deux bandes, armes et bien vtues, forment  la
suite des rois une procession, laquelle marche avec croix, bannires et
instruments. On chante, on danse, on figure des combats d'un parti 
l'autre, et on rcite des litanies. La fte dure depuis le matin
jusqu'au soir; et le spectacle en est assez agrable.

Les dehors de Buenos Aires sont bien cultivs. Les habitants de la ville
y ont presque tous des maisons de campagne qu'ils nomment _quintas_ et
leurs environs fournissent abondamment toutes les denres ncessaires 
la vie. J'en excepte le vin, qu'ils font venir d'Espagne ou qu'ils
tirent de Mendoza, vignoble situ  deux cents lieues de Buenos Aires.
Ces environs cultivs ne s'tendent pas fort loin; si l'on s'loigne
seulement  trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des
campagnes immenses, abandonnes  une multitude innombrable de chevaux
et de boeufs, qui en sont les seuls habitants.  peine, en parcourant
cette vaste contre, y rencontre-t-on quelques chaumires parses,
bties moins pour rendre le pays habitable que pour constituer aux
divers particuliers la proprit du terrain, ou plutt celle des
bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le traversent n'ont aucune
retraite et sont obligs de coucher dans les mmes charrettes qui les
transportent et qui sont les seules voitures dont on se serve ici pour
les longues routes. Ceux qui voyagent  cheval, ce qu'on appelle aller 
la lgre, sont le plus souvent exposs  coucher au bivouac au milieu
des champs.

Tout le pays est uni, sans montagnes et sans autres bois que celui des
arbres fruitiers. Situ sous le climat de la plus heureuse temprature,
il serait un des plus abondants de l'univers en toutes sortes de
productions s'il tait cultiv. Le peu de froment et de mas qu'on y
sme y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures terres de France.
Malgr ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs des
habitations comme les terres les plus loignes; ou si le hasard fait
rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des ngres esclaves. Au reste,
les chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces
campagnes que ceux qui piquent les boeufs, en prennent ce qu'ils peuvent
en manger et abandonnent le reste qui devient la proie des chiens
sauvages et des tigres: ce sont les seuls animaux dangereux de ce pays.

Les chiens ont t apports d'Europe; la facilit de se nourrir en
pleine campagne leur a fait quitter les habitations, et ils se sont
multiplis  l'infini. Ils se rassemblent souvent en troupe pour
attaquer un taureau, mme un homme  cheval, s'ils sont presss par la
faim. Les tigres ne sont pas en grande quantit, except dans les lieux
boiss, et il n'y a que les bords des petites Rivires qui le soient. On
connat l'adresse des habitants de ces contres  se servir du lasso et
il est certain qu'il y a des Espagnols qui ne craignent pas d'enlacer
des tigres: il ne l'est pas moins que plusieurs finissent par tre la
proie de ces redoutables animaux. J'ai vu  Montevideo une espce de
chat-tigre, dont le poil assez long est gris-blanc. L'animal est trs
bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de longueur: il est dangereux,
mais fort rare.

Le bois est trs cher  Buenos Aires et  Montevideo.

On ne trouve dans les environs que quelques petits bois  peine propres
 brler. Tout ce qui est ncessaire pour la charpente des maisons, la
construction et le radoub des embarcations qui naviguent dans la rivire
vient du Paraguay en radeaux.

Les naturels, qui habitent cette partie de l'Amrique, au nord et au sud
de la rivire de la Plata, sont du nombre de ceux qui n'ont pu tre
encore subjugus par les Espagnols et qu'ils nomment _Indios bravos_.
Ils sont d'une taille mdiocre, fort laids et presque tous galeux.

Leur couleur est trs basane et la graisse dont ils se frottent
continuellement les rend encore plus noirs. Ils n'ont d'autre vtement
qu'un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur descend jusqu'aux
talons, et dans lequel ils s'enveloppent. Les peaux dont il est compos
sont trs bien passes: ils mettent le poil en dedans, et le dehors est
peint de diverses couleurs. La marque distinctive des caciques est un
bandeau de cuir dont ils se ceignent le front; il est dcoup en forme
de couronne et orn de plaques de cuivre. Leurs armes sont l'arc et la
flche: ils se servent aussi du lasso et de boules. Ces Indiens passent
leur vie  cheval et n'ont pas de demeures fixes, du moins auprs des
tablissements espagnols. Ils y viennent quelquefois avec leurs femmes
pour y acheter de l'eau-de-vie et ils ne cessent d'en boire que quand
l'ivresse les laisse absolument sans mouvement. Pour se procurer des
liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux et quand ils
ont puis leurs moyens, ils s'emparent des premiers chevaux qu'ils
trouvent auprs des habitations et s'loignent. Quelquefois ils se
rassemblent en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever les
bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes
des voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmnent en esclavage. C'est
un mal sans remde: comment dompter une nation errante, dans un pays
immense et inculte, o il serai mme difficile de la rencontrer?

D'ailleurs ces Indiens sont courageux, aguerris, et le temps n'est plus
o un Espagnol faisait fuir mille Amricains.

Il s'est form depuis quelques annes dans le nord de la rivire une
tribu de brigands qui pourra devenir plus dangereuse aux Espagnols s'ils
ne prennent des mesures promptes pour la dtruire. Quelques malfaiteurs
chapps  la justice s'taient retirs dans le nord des Maldonades; des
dserteurs se sont joints  eux: insensiblement le nombre s'est accru;
ils ont pris des femmes chez les Indiens et commenc une race qui ne vit
que de pillage. Ils viennent enlever des bestiaux dans les possessions
espagnoles pour les conduire sur les frontires du Brsil, o ils les
changent avec les Paulistes contre des armes et des vtements. Malheur
aux voyageurs qui tombent entre leurs mains. On assure qu'ils sont
aujourd'hui plus de six cents. Ils ont abandonn leur premire
habitation et se sont retirs plus loin de beaucoup dans le nord-ouest.

Le gouverneur gnral de la province de La Plata rside, comme nous
l'avons dit,  Buenos Aires. Dans tout ce qui ne regarde pas la mer, il
est cens dpendre du vice-roi du Prou; mais l'loignement rend cette
dpendance presque nulle, et elle n'existe rellement que pour l'argent
qu'il est oblig de tirer des mines du Potosi, argent qui ne viendra
plus en pices connues depuis qu'on a tabli cette anne mme dans le
Potosi un htel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman
et du Paraguay dpendent, ainsi que les fameuses missions des jsuites,
du gouverneur gnral de Buenos Aires. Cette vaste province comprend en
un mot toutes les possessions espagnoles  l'est des Cordillres, depuis
la rivire des Amazones jusqu'au dtroit de Magellan. Il est vrai qu'au
sud de Buenos Aires il n'y a plus aucun tablissement, la seule
ncessit de se pourvoir en sel fait pntrer les Espagnols dans ces
contres. Il part  cet effet tous les ans de Buenos Aires un convoi de
deux cents charrettes, escort par trois cents hommes; il va par
quarante degrs environ se charger de sel dans les lacs voisins de la
mer, o il se forme naturellement.

Le commerce de la province de La Plata est le moins riche de l'Amrique
espagnole; cette province ne produit ni or ni argent et ses habitants
sont trop peu nombreux pour qu'ils puissent tirer du sol tant d'autres
richesses qu'il renferme dans son sein; le commerce mme de Buenos Aires
n'est pas aujourd'hui ce qu'il tait il y a dix ans: il est
considrablement dchu depuis que ce qu'on y appelle l'internation des
marchandises n'est plus permise, c'est--dire depuis qu'il est dfendu
de faire passer les marchandises d'Europe par terre de Buenos Aires dans
le Prou et le Chili; de sorte que les seuls objets de son commerce avec
ces deux provinces sont aujourd'hui le coton, les mules et le mat ou
l'herbe du Paraguay. L'argent et le crdit des ngociants de Lima ont
fait rendre cette ordonnance contre laquelle rclament ceux de Buenos
Aires. Le procs est pendant  Madrid, o je ne sais quand ni comment on
le jugera. Cependant Buenos Aires est riche, j'en ai vu sortir un
vaisseau de registre avec un million de piastres; et si tous les
habitants de ce pays avaient le dbouch de leurs cuirs avec l'Europe,
ce commerce seul suffirait pour les enrichir. Avant la dernire guerre
il se faisait ici une contrebande norme avec la colonie du
Saint-Sacrement, place que les Portugais possdent sur la rive gauche du
fleuve, presque en face de Buenos Aires; mais cette place est
aujourd'hui tellement resserre par les nouveaux ouvrages dont les
Espagnols l'ont enceinte que la contrebande avec elle est impossible
s'il n'y a connivence; les Portugais mme qui l'habitent sont obligs de
tirer par mer leur subsistance du Brsil. Enfin ce poste est ici 
l'Espagne,  l'gard des Portugais, ce que lui est en Europe Gibraltar 
l'gard des Anglais.

La ville de Montevideo, tablie depuis quarante ans, est situe  la
rive septentrionale du fleuve, trente lieues au-dessus de son
embouchure, et btie sur une presqu'le qui dfend des vents d'est une
baie d'environ deux lignes de profondeur sur une de largeur  son
entre.  la pointe occidentale de cette baie est un mont isol, assez
lev, lequel sert de reconnaissance et a donn le nom  la ville; les
autres terres qui l'environnent sont trs basses. Le ct de la plaine
est dfendu par une citadelle: plusieurs batteries protgent le ct de
la mer et le mouillage; il y en a mme une au fond de la baie sur une
le fort petite, appele l'le aux Franais. Le mouillage de Montevideo
est sr, quoiqu'on y essuie quelquefois des pamperos, qui sont des
tourmentes de vent de sud-ouest, accompagns d'orages affreux.

Montevideo a un gouverneur particulier, lequel est immdiatement sous
les ordres du gouverneur gnral de la province. Les environs de cette
ville sont presque incultes et ne fournissent ni froment ni mas; il
faut faire venir de Buenos Aires la farine, le biscuit et les autres
provisions ncessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la
ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cultive presque
aucun lgume; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues,
des pches, des pommes et des coings en grande quantit. Les bestiaux y
sont dans la mme abondance que dans le reste de ce pays; ce qui, joint
 la salubrit de l'air, rend la relche  Montevideo excellente pour
les quipages; on doit seulement y prendre des mesures contre la
dsertion. Tout y invite le matelot, dans un pays o la premire
rflexion qui le trappe en mettant pied  terre c'est que l'on y vit
presque sans travail. En effet, comment rsister  la comparaison de
couler dans le sein de l'oisivet des jours tranquilles sous un climat
heureux, ou de languir affaiss sous le poids d'une vie constamment
laborieuse et d'acclrer dans les travaux de la mer les douleurs d'une
vieillesse indigente?




CHAPITRE IV


Le 28 fvrier 1767, nous appareillmes de Montevideo avec les deux
frgates espagnoles et une tartane charge de bestiaux. Nous convnmes
don Ruis et moi, qu'en rivire il prendrait la tte, et qu'une fois au
large, je conduirais la marche. Toutefois, pour obvier au cas de
sparation, j'avais donn  chacune des frgates un pilote des
Malouines. L'aprs-midi il fallut mouiller, la brume ne permettant de
voir ni la grande terre ni l'le de Flores. Le vent fut contraire le
lendemain; je comptais nanmoins que nous appareillerions, les courants
assez forts dans cette rivire favorisant les bordes; mais voyant le
jour presque coul sans que le commandant espagnol fit aucun signal,
j'envoyai un officier pour lui dire que, venant de reconnatre l'le de
Flores dans une claircie, je me trouvais mouill beaucoup trop prs du
banc aux Anglais, et que mon avis tait d'appareiller le lendemain, vent
contraire ou non. Don Ruis me fit rpondre qu'il tait entre les mains
du pilote, pratique de la rivire, qui ne voulait lever l'ancre que d'un
vent favorable et fait. L'officier alors le prvint de ma part que je
mettrais  la voile ds la pointe du jour et que je l'attendrais en
louvoyant, ou mouill plus au nord,  moins que les mares ou la force
du vent ne me sparassent de lui malgr moi.

La tartane n'avait point mouill la veille et nous la perdmes de vue le
soir pour ne plus la revoir. Elle revint  Montevideo trois semaines
aprs, sans avoir rempli sa mission. La nuit fut orageuse, le pamperos
souffla avec furie et nous fit chasser: une seconde ancre que nous
mouillmes nous tala. Le jour nous montra les vaisseaux espagnols, mts
de hune et basses vergues amens, lesquels avaient beaucoup plus chass
que nous. Le vent tait encore contraire et violent, la mer trs grosse,
ce ne fut qu' neuf heures que nous pmes appareiller sous les quatre
voiles majeures;  midi nous avions perdu de vue les Espagnols demeurs
 l'ancre et le 3 mars au soir, nous tions hors de la rivire.

Nous emes, pendant la traverse aux Malouines, des vents variables du
nord-ouest au sud-ouest, presque toujours gros temps et mauvaise mer:
nous fmes contraints de passer  la cape le 15 et le 16, ayant essuy
quelques avaries. D'ailleurs notre mture exigeait le plus grand
mnagement, la frgate drivait outre mesure, sa marche n'tait point
gale sur les deux bords, et le gros temps ne nous permettait pas de
tenter des changements dans son arrimage qui eussent pu la mettre mieux
dans son assiette. En gnral les btiments fins et longs sont tellement
capricieux; leur marche est assujettie  un si grand nombre de causes
souvent imperceptibles, qu'il est fort difficile de dmler celles dont
elle dpend. On n'y va qu' ttons, et les plus habiles y peuvent
prendre le change.

Depuis le 17 aprs-midi que nous commenmes  trouver le fond, le temps
fut toujours charg d'une brume paisse. Le 19, ne voyant pas la terre,
quoique l'horizon se fut clairci et que, par mon estime, je fusse dans
l'est des les Sbaldes, je craignis d'avoir dpass les Malouines et je
pris le parti de courir  l'ouest; le vent, ce qui est fort rare dans
ces parages, favorisait cette rsolution. Je fis grand chemin  cette
route pendant vingt-quatre heures et, ayant alors trouv les sondes de
la cte des Patagons, je fus assur de ma position et je repris avec
confiance la route  l'est. En effet, le 21,  quatre heures aprs midi,
nous emes connaissance des Sbaldes qui nous restaient au
nord-est-quart-d'est  huit ou dix lieues de distance, et bientt aprs
nous vmes la terre des Malouines.

Le 23 au soir, nous entrmes et mouillmes dans la grande baie, o
mouillrent aussi le 24 les deux frgates espagnoles. Elles avaient
beaucoup souffert dans leur traverse, le coup de vent du 16 les ayant
obliges d'arriver vent arrire, et la commandante ayant reu un coup de
mer qui avait emport ses bouteilles, enfonc les fentres de sa
grand-chambre et mis beaucoup d'eau  bord. Presque tous les bestiaux
embarqus  Montevideo, pour la colonie, avaient pri par le mauvais
temps. Le 25, les trois btiments entrrent dans le port et s'y
amarrrent.

Le 1er avril, je livrai notre tablissement aux Espagnols qui en prirent
possession en arborant l'tendard d'Espagne, que la terre et les
vaisseaux salurent de vingt et un coups de canon au lever et au coucher
du soleil. J'avais lu aux Franais habitants de cette colonie naissante
une lettre du roi, par laquelle Sa Majest leur permettait d'y rester
sous la domination du roi catholique. Quelques familles profitrent de
cette permission; le reste, avec l'tat-major, fut embarqu sur les
frgates espagnoles, lesquelles appareillrent pour Montevideo le 27 au
matin. Pour moi je fus contraint de rester aux Malouines  attendre
_L'toile_ sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.




CHAPITRE V


C'est en 1580 que l'on voit les jsuites admis pour la premire fois
dans ces fertiles rgions, o ils ont depuis fond, sous le rgne de
Philippe III, les missions fameuses auxquelles on donne en Europe le nom
du Paraguay, et plus  propos en Amrique celui de l'Uruguay, rivire
sur laquelle elles sont situes. Elles ont toujours t divises en
peuplades, faibles d'abord et en petit nombre, mais que des progrs
successifs ont port jusqu' celui de trente-sept; savoir, vingt-neuf
sur la rive droite de l'Uruguay, et huit sur la rive gauche, rgies
chacune par deux jsuites en habit de l'ordre. Deux motifs qu'il est
permis aux souverains d'allier, lorsque l'un ne nuit pas  l'autre, la
religion et l'intrt, avaient fait dsirer aux monarques espagnols la
conversion de ces Indiens; en les rendant catholiques on civilisait des
hommes sauvages, on se rendait matre d'une contre vaste et abondante;
c'tait ouvrir  la mtropole une nouvelle source de richesses et
acqurir des adorateurs au vrai Dieu. Les jsuites se chargrent de
remplir ces vues, mais ils reprsentrent que, pour faciliter le succs
d'une si pnible entreprise il fallait qu'ils fussent indpendants des
gouverneurs de la province et que mme aucun Espagnol ne pntrt dans
le pays.

Le motif qui fondait cette demande tait la crainte que les vices des
Europens ne diminuassent la ferveur des nophytes, ne les loignassent
mme du christianisme, et que la hauteur espagnole ne leur rendt odieux
un joug trop appesanti. La cour d'Espagne, approuvant ces raisons, rgla
que les missionnaires seraient soustraits  l'autorit des gouverneurs,
et que le trsor leur donnerait chaque anne soixante mille piastres
pour les frais des dfrichements, sous la condition qu' mesure que les
peuplades seraient formes et les terres mises en valeur, les Indiens
paieraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l'ge de
dix-huit ans jusqu' celui de soixante. On exigea aussi que les
missionnaires apprissent aux Indiens la langue espagnole; mais cette
clause ne parat pas avoir t excute.

Les jsuites entrrent dans la carrire avec le courage des martyrs et
une patience vraiment anglique. Il fallait l'un et l'autre pour
attirer, retenir, plier  l'obissance et au travail des hommes froces,
inconstants, attachs autant  leur paresse et  leur indpendance.

Les obstacles furent infinis, les difficults renaissaient  chaque pas;
le zle triompha de tout, et la douceur des missionnaires amena enfin 
leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les
runirent dans des habitations, leur donnrent des lois, introduisirent
chez eux les arts utiles et agrables; enfin, d'une nation barbare, sans
moeurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, polic, exact
observateur des crmonies chrtiennes. Ces Indiens, charms par
l'loquence persuasive de leurs aptres, obissaient volontiers  des
hommes qu'ils voyaient se sacrifier  leur bonheur; de telle faon que,
quand ils voulaient se former une ide du roi d'Espagne, ils le
reprsentaient sous l'habit de saint Ignace.

Cependant il y eut contre son autorit un instant de rvolte dans
l'anne 1757. Le roi catholique venait d'changer avec le Portugal les
peuplades des missions situes sur la rive gauche de l'Uruguay contre la
colonie du Saint-Sacrement. L'envie d'anantir la contrebande norme,
dont nous avons parl plusieurs fois, avait engag la cour de Madrid 
cet change. L'Uruguay devenait ainsi la limite des possessions
respectives des deux couronnes; on faisait passer sur sa rive droite les
Indiens des peuplades cdes, et on les ddommageait en argent du
travail de leur dplacement. Mais ces hommes, accoutums  leurs foyers,
ne purent souffrir d'tre obligs de quitter des terres en pleine valeur
pour en aller dfricher de nouvelles. Ils prirent donc les armes: depuis
longtemps on leur avait permis d'en avoir pour se dfendre contre les
incursions des Paulistes, brigands sortis du Brsil et qui s'taient
forms en rpublique vers la fin du XVIe sicle. La rvolte clata sans
qu'aucun jsuite part jamais  la tte des Indiens.

On dit mme qu'ils furent retenus par force dans les villages pour y
exercer les fonctions du sacerdoce. Le gouverneur gnral de la province
de La Plata, dom Joseph Andonaighi, marcha contre les rebelles, suivi de
dom Joachim de Viana, gouverneur de Montevideo.

Il les dfit dans une bataille o il prit plus de deux mille Indiens.
Il s'achemina ensuite  la conqute du pays; et dom Joachim, voyant la
terreur qu'une premire dfaite y avait rpandue, se chargea avec six
cents hommes de le rduire en entier. En effet, il attaqua la premire
peuplade, s'en empara sans rsistance et, celle-l prise, toutes les
autres se soumirent.

Sur ces entrefaites la cour d'Espagne rappela dom Joseph Andonaighi et
dom Pedro Cevallos arriva  Buenos Aires pour le remplacer. En mme
temps Viana reut ordre d'abandonner les missions et de ramener ses
troupes. Il ne fut plus question de l'change, projet entre les deux
couronnes, et les Portugais, qui avaient march contre les Indiens avec
les Espagnols, revinrent avec eux. C'est dans le temps de cette
expdition que s'est rpandu en Europe le bruit de l'lection du roi
Nicolas, Indien dont en effet les rebelles firent un fantme de royaut.

Dom Joachim de Viana m'a dit que, quand il eut reu l'ordre de quitter
les missions, une grande partie des Indiens, mcontents de la vie qu'ils
menaient, voulaient le suivre. Il s'y opposa, mais il ne put empcher
que sept familles ne l'accompagnassent, et il les tablit aux Maldonades
o elles donnent aujourd'hui l'exemple de l'industrie et du travail. Je
fus surpris de ce qu'il me dit au sujet de ce mcontentement des
Indiens. Comment l'accorder avec tout ce que j'avais lu sur la manire
dont ils taient gouverns? J'aurais cit les lois des missions, comme
le modle d'une administration faite pour donner aux humains le bonheur
et la sagesse.

En effet, quand on se reprsente de loin et en gnral ce gouvernement
magique fond par les seules armes spirituelles, et qui n'tait li que
par les chanes de la persuasion, quelle institution plus honorable 
l'humanit! C'est une socit qui habite une terre fertile sous un
climat fortun, dont tous les membres sont laborieux et o personne ne
travaille pour soi; les fruits de la culture commune sont rapports
fidlement dans les magasins publics, d'o l'on distribue  chacun ce
qui lui est ncessaire pour sa nourriture, son habillement et
l'entretien de son mnage; l'homme dans la vigueur de l'ge nourrit par
son travail l'enfant qui vient de natre; et lorsque le temps a us ses
forces, il reoit de ses concitoyens les mmes services dont il leur a
fait l'avance; les maisons particulires sont commodes, les difices
publics sont beaux; le culte est uniforme et scrupuleusement suivi; ce
peuple heureux ne connat ni rangs ni conditions, il est galement 
l'abri des richesses et de l'indigence. Telles ont d paratre et telles
me paraissaient les missions dans le lointain et l'illusion de la
perspective. Mais, en matire de gouvernement, un intervalle immense
spare la thorie de l'administration. J'en fus convaincu par les
dtails suivants que m'ont faits unanimement cent tmoins oculaires.

L'tendue du terrain que renferment les missions peut tre de deux cents
lieues du nord au sud, de cent cinquante de l'est  l'ouest, et la
population y est d'environ trois cent mille mes, des forts immenses y
offrent des bois de toute espce, de vastes pturages y contiennent au
moins deux millions de ttes de bestiaux; de belles rivires vivifient
l'intrieur de cette contre et y appellent partout la circulation et le
commerce. Voil le local, comment y vivait-on? Le pays tait, comme nous
l'avons dit, divis en paroisses, et chaque paroisse rgie par deux
jsuites, l'un cur, l'autre son vicaire. La dpense totale pour
l'entretien des peuplades entranait peu de frais, les Indiens tant
nourris, habills, logs du travail de leurs mains; la plus forte
dpense allait  l'entretien des glises construites et ornes avec
magnificence. Le reste du produit de la terre et tous les bestiaux
appartenaient aux jsuites qui, de leur ct, faisaient venir d'Europe
les outils des diffrents mtiers, des vitres, des couteaux, des
aiguilles  coudre, des images, des chapelets, de la poudre et des
fusils. Leur revenu annuel consistait en coton, suifs, cuirs, miel et
surtout en mat, plante mieux connue sous le nom d'herbe du Paraguay,
dont la compagnie faisait seule le commerce, et dont la consommation est
immense dans toutes les Indes espagnoles o elle tient lieu de th.

Les Indiens avaient pour leurs curs une soumission tellement servile
que non seulement ils se laissaient punir du fouet  la manire du
collge, hommes et femmes, pour les fautes publiques, mais qu'ils
venaient eux-mmes solliciter le chtiment des fautes mentales.

Dans chaque paroisse les Pres lisaient tous les ans des corrgidors et
des capitulaires chargs des dtails de l'administration. La crmonie
de leur lection se faisait avec pompe le premier jour de l'an dans le
parvis de l'glise, et se publiait au son des cloches et des instruments
de toute espce. Les lus venaient aux pieds du Pre cur recevoir les
marques de leur dignit qui ne les exemptait pas d'tre fouetts comme
les autres.

Leur plus grande distinction tait de porter des habits, tandis qu'une
chemise de toile de coton composait seule le vtement du reste des
Indiens de l'un et l'autre sexe.

La fte de la paroisse et celle du cur se clbraient aussi par des
rjouissances publiques, mme par des comdies; elles ressemblaient sans
doute  nos anciennes pices qu'on nommait mystres.

Le cur habitait une maison vaste, proche de l'glise elle avait
attenant deux corps de logis dans l'un desquels taient les coles pour
la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture et les ateliers de
diffrents mtiers; l'Italie leur fournissait les matres pour les arts,
et les Indiens apprennent, dit-on, avec facilit; l'autre corps de logis
contenait un grand nombre de jeunes filles occupes  divers ouvrages
sous la garde et l'inspection des vieilles femmes: il se nommait le
Guatiguasu ou le sminaire. L'appartement du cur communiquait
intrieurement avec ces deux corps de logis.

Ce cur se levait  cinq heures du matin, prenait une heure pour
l'oraison mentale, disait sa messe  six heures et demie, on lui baisait
la main  sept heures, et l'on faisait alors la distribution publique
d'une once de mat par famille. Aprs sa messe, le cur djeunait,
disait son brviaire, travaillait avec les corrgidors dont les quatre
premiers taient ses ministres, visitait le sminaire, les coles et les
ateliers; s'il sortait, c'tait  cheval et avec un grand cortge; il
dnait  onze heures seul avec son vicaire, restait en conversation
jusqu' midi, et faisait la sieste jusqu' deux heures; il tait
renferm dans son intrieur jusqu'au rosaire, aprs lequel il y avait
conversation jusqu' sept heures du soir; alors le cur soupait;  huit
heures il tait cens couch.

Le peuple cependant tait depuis huit heures du matin distribu aux
divers travaux soit de la terre, soit des ateliers, et les corrgidors
veillaient au svre emploi du temps; les femmes filaient du coton; on
leur en distribuait tous les lundis une certaine quantit qu'il fallait
rapporter fil  la fin de la semaine;  cinq heures et demie du soir on
se rassemblait pour rciter le rosaire et baiser encore la main du cur;
ensuite se faisait la distribution d'une once de mat et de quatre
livres de boeuf pour chaque mnage qu'on supposait tre compos de huit
personnes; on donnait aussi du mas. Le dimanche on ne travaillait
point, l'office divin prenait plus de temps; ils pouvaient ensuite se
livrer  quelques jeux aussi tristes que le reste de leur vie.

On voit par ce dtail exact que les Indiens n'avaient en quelque sorte
aucune proprit et qu'ils taient assujettis  une uniformit de
travail et de repos cruellement ennuyeuse. Cet ennui, qu'avec raison on
dit mortel, suffit pour expliquer ce qu'on nous a dit: qu'ils quittaient
la vie sans la regretter, et qu'ils mouraient sans avoir vcu. Quand une
fois ils tombaient malades, il tait rare qu'ils gurissent; et
lorsqu'on leur demandait alors si de mourir les affligeait, ils
rpondaient que non, et le rpondaient comme des gens qui le pensent. On
cessera maintenant d'tre surpris de ce que, quand les Espagnols
pntrrent dans les missions, ce grand peuple administr comme un
couvent tmoigna le plus grand dsir de forcer la clture. Au reste, les
jsuites nous reprsentaient ces Indiens comme une espce d'hommes qui
ne pouvait jamais atteindre qu' l'intelligence des enfants; la vie
qu'ils menaient empchait ces grands enfants d'avoir la gaiet des
petits.

La Compagnie s'occupait du soin d'tendre les missions lorsque le
contrecoup d'vnements passs en Europe vint renverser dans le Nouveau
Monde l'ouvrage de tant d'annes et de patience. La cour d'Espagne,
ayant pris la rsolution de chasser les jsuites, voulut que cette
opration se ft en mme temps dans toute l'tendue de ses vastes
domaines. Cevallos fut rappel de Buenos Aires et don Francisco
Bucarelli nomm pour le remplacer. Il partit instruit de la besogne 
laquelle on le destinait et prvenu d'en diffrer l'excution jusqu' de
nouveaux ordres qu'il ne tarderait pas  recevoir. Le confesseur du roi,
le comte d'Aranda et quelques ministres taient les seuls auxquels fut
confi le secret de cette affaire. Bucarelli fit son entre  Buenos
Aires au commencement de 1767.

Lorsque dom Pedro Cevallos fut arriv en Espagne, on expdia au marquis
de Bucarelli un paquebot charg des ordres tant pour cette province que
pour le Chili, o ce gnral devait les faire passer par terre. Ce
btiment arriva dans la rivire de la Plata au mois de juin 1767 et le
gouverneur dpcha sur-le-champ deux officiers, l'un au vice-roi du
Prou, l'autre au prsident de l'audience du Chili, avec les paquets de
la cour qui les concernaient. Il songea ensuite  rpartir ses ordres
dans les diffrents lieux de sa province o il y avait des jsuites,
tels que Cordoue, Mendoze, Corrientes, Santa Fe, Salta, Montevideo et le
Paraguay. Comme il craignit que, parmi les commandants de ces divers
endroits, quelques-uns n'agissent pas avec la promptitude, le secret et
l'exactitude que la cour dsirait, il leur enjoignit, en leur adressant
ses ordres, de ne les ouvrir que le jour qu'il fixait pour l'excution,
et de ne le faire qu'en prsence de quelques personnes qu'il nommait:
gens qui occupaient dans les mmes lieux les premiers emplois
ecclsiastiques et civils. Cordoue surtout l'intressait; c'tait dans
ces provinces la principale maison des jsuites et la rsidence
habituelle du provincial.

C'est l qu'ils formaient et qu'ils instruisaient dans la langue et les
usages du pays les sujets destins aux missions et  devenir chefs des
peuplades; on y devait trouver leurs papiers les plus importants. Le
marquis de Bucarelli se rsolut  y envoyer un officier de confiance
qu'il nomma lieutenant du roi de cette place, et que, sous ce prtexte,
il fit accompagner d'un dtachement de troupes.

Il restait  pourvoir  l'excution des ordres du roi dans les missions,
et c'tait le point critique. Faire arrter les jsuites au milieu des
peuplades, on ne savait pas si les Indiens voudraient le souffrir, et il
et fallu soutenir cette excution violente par un corps de troupes
assez nombreux pour parer  tout vnement.

D'ailleurs n'tait-il pas indispensable, avant que de songer  en
retirer les jsuites, d'avoir une autre forme de gouvernement prte 
substituer au leur et d'y prvenir ainsi les dsordres de l'anarchie? Le
gouvernement se dtermina  temporiser et se contenta pour le moment
d'crire dans les missions qu'on lui envoyt sur-le-champ le corrgidor
et un cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du
roi. Il expdia cet ordre avec la plus grande clrit afin que les
Indiens fussent en chemin et hors des rductions avant que la nouvelle
de l'expulsion de la Socit pt y parvenir. Par ce moyen il remplissait
deux vues, l'une de se procurer des otages qui l'assureraient de la
fidlit des peuplades lorsqu'il en retirerait les jsuites; l'autre, de
gagner l'affection des principaux Indiens par les bons traitements qu'on
leur prodiguerait  Buenos Aires et d'avoir le temps de les instruire du
nouvel tat dans lequel ils entreraient lorsque, n'tant plus tenus par
la lisire, ils jouiraient des mmes privilges et de la mme proprit
que les autres sujets du roi.

Tout avait t concert avec le plus profond secret et, quoiqu'on et
t surpris de voir arriver un btiment d'Espagne sans autres lettres
que celles adresses au gnral, on tait fort loign d'en souponner
la cause.

Le moment de l'excution gnrale tait combin pour le jour o tous les
courriers auraient eu le temps de se rendre  leur destination et le
gouverneur attendait cet instant avec impatience, lorsque l'arrive des
deux chambekins du roi, l'Andatu et l'Aventurero, venant de Cadix,
faillit  rompre toutes ses mesures. Il avait ordonn au gouverneur de
Montevideo, au cas qu'il arrivt quelques btiments d'Europe, de ne pas
laisser communiquer avec qui que ce fut, avant que de l'en avoir
inform; mais l'un de ces deux chambekins s'tant perdu, comme nous
l'avons dit, en entrant dans la rivire, il fallait bien en sauver
l'quipage et lui donner les secours que sa situation exigeait.

Les deux chambekins taient sortis d'Espagne depuis que les jsuites y
avaient t arrts: ainsi on ne pouvait empcher que cette nouvelle ne
se rpandt.

Un officier de ces btiments fut sur-le-champ envoy au marquis de
Bucarelli et arriva  Buenos Aires le 9 juillet  dix heures du soir. Le
gouverneur ne balana pas: il expdia  l'instant  tous les commandants
des places un ordre d'ouvrir leurs paquets et d'en excuter le contenu
avec la plus grande clrit.  deux heures aprs minuit, tous les
courriers taient partis et les deux maisons des jsuites  Buenos Aires
investies, au grand tonnement de ces Pres qui croyaient rver
lorsqu'on vint les tirer du sommeil pour les constituer prisonniers et
se saisir de leurs papiers. Le lendemain, on publia dans la ville un ban
qui dcernait peine de mort contre ceux qui entretiendraient commerce
avec les jsuites et on y arrta cinq ngociants qui voulaient, dit-on,
leur faire passer des avis  Cordoue.

Les ordres du roi s'excutrent avec la mme facilit dans toutes les
villes. Partout les jsuites furent surpris sans avoir eu le moindre
indice, et on mit la main sur leurs papiers. On les fit aussitt partir
de leurs diffrentes maisons, escorts par des dtachements de troupes
qui avaient ordre de tirer sur ceux qui chercheraient  s'chapper. Mais
on n'eut pas besoin d'en venir  cette extrmit. Ils tmoignrent la
plus parfaite rsignation, s'humiliant sous la main qui les frappait et
reconnaissant, disaient-ils, que leurs pchs avaient mrit le
chtiment dont Dieu les punissait. Les jsuites de Cordoue, au nombre de
plus de cent, arrivrent  la fin d'aot  la Encenada, o se rendirent
peu aprs ceux de Corrientes, de Buenos Aires et de Montevideo. Ils
furent aussitt embarqus et ce premier convoi appareilla, comme nous
l'avons dj dit,  la fin de septembre. Les autres, pendant ce temps,
taient en chemin pour venir  Buenos Aires attendre un nouvel
embarquement.

On y vit arriver le 13 septembre tous les corrgidors et un cacique de
chaque peuplade, avec quelques Indiens de leur suite. Ils taient sortis
des missions avant qu'on s'y doutt de l'objet qui les faisait mander.

La nouvelle qu'ils en apprirent en chemin leur fit impression, mais ne
les empcha pas de continuer leur route. La seule instruction dont les
curs eussent muni au dpart leurs chers nophytes avait t de ne rien
croire de tout ce que leur dbiterait le gouverneur gnral.
Prparez-vous, mes enfants, leur avaient-ils dit,  entendre beaucoup
de mensonges.  leur arrive, on les amena en droiture au gouvernement,
o je fus prsent  leur rception. Ils y entrrent  cheval au nombre
de cent vingt et s'y formrent en croissant sur deux lignes: un
Espagnol, instruit dans la langue des Guaranis, leur servait
d'interprte. Le gouverneur parut  un balcon; il leur fit dire qu'ils
taient les bienvenus, qu'ils allassent se reposer, et qu'il les
informerait du jour auquel il aurait rsolu de leur signifier les
intentions du roi. Il ajouta sommairement qu'il venait les tirer
d'esclavage et les mettre en possession de leurs biens dont, jusqu'
prsent, ils n'avaient pas joui. Ils rpondirent par un cri gnral, en
levant la main droite vers le ciel et souhaitant mille prosprits au
roi et au gouverneur. Ils ne paraissent pas mcontents, mais il tait
ais de dmler sur leur visage plus de surprise que de joie. Au sortir
du gouvernement, on les conduisit  une maison des jsuites o ils
furent logs, nourris et entretenus aux dpens du roi. Le gouverneur, en
les faisant venir, avait mand nommment le fameux cacique Nicolas, mais
on crivit que son grand ge et ses infirmits ne lui permettaient pas
de se dplacer.

 mon dpart de Buenos Aires, les Indiens n'avaient pas encore t
appels  l'audience du gnral. Il voulait leur laisser le temps
d'apprendre un peu la langue et de connatre la faon de vivre des
Espagnols. J'ai plusieurs fois t les voir. Ils m'ont paru d'un naturel
indolent, je leur trouvais cet air stupide d'animaux pris au pige. On
m'en fit remarquer que l'on disait fort instruits; mais, comme ils ne
parlaient que la langue guarani, je ne fus pas dans le cas d'apprcier
le degr de leurs connaissances; seulement j'entendis jouer du violon un
cacique que l'on nous assurait tre grand musicien; il joua une sonate
et je crus entendre les sons obligs d'une serinette. Au reste, peu de
temps aprs leur arrive  Buenos Aires, la nouvelle de l'expulsion des
jsuites tant parvenue dans les missions, le marquis de Bucarelli reut
une lettre du provincial qui s'y trouvait pour lors, dans laquelle il
l'assurait de sa soumission et de celle de toutes les peuplades aux
ordres du roi.

Ces missions des Guaranis et des Tapes sur l'Uruguay n'taient pas les
seules que les jsuites eussent fondes dans l'Amrique mridionale.
Plus au nord ils avaient rassembl et soumis aux mmes lois les Mayas,
les Chiquitos et les Avipones. Ils formaient aussi de nouvelles
rductions dans le sud du Chili du ct de l'le du Chilo; et depuis
quelques annes ils s'taient ouverts une route pour passer de cette
province au Prou, en traversant le pays des Chiquitos, route plus
courte que celle que l'on suivait jusqu' prsent. Au reste, dans les
pays o ils pntraient, ils faisaient appliquer sur des poteaux la
devise de la Compagnie; et sur la carte de leurs rductions faite par
eux, elles sont nonces sous cette dnomination, _oppida christianomm_.

On s'tait attendu, en saisissant les biens des jsuites dans cette
province, de trouver dans leurs maisons des sommes d'argent
considrables; on en a nanmoins trouv fort peu. Leurs magasins taient
 la vrit garnis de marchandises de tout genre, tant de ce pays que de
l'Europe, et mme il y en avait de beaucoup d'espces qui ne se
consomment point dans ces provinces. Le nombre de leurs esclaves tait
considrable, on en comptait trois mille cinq cents dans la seule maison
de Cordoue.

Ma plume se refuse au dtail de tout ce que le public de Buenos Aires
prtendait avoir t trouv dans les papiers saisis aux jsuites; les
haines sont encore trop rcentes pour qu'on puisse discerner les fausses
imputations des vritables. J'aime mieux rendre justice  la plus grande
partie des membres de cette Socit qui ne participaient point au secret
de ses vues temporelles.

S'il y avait dans ce corps quelques intrigants, le grand nombre,
religieux de bonne foi, ne voyaient dans l'institut que la pit de son
fondateur, et servaient en esprit et en vrit le Dieu auquel ils
s'taient consacrs. Au reste, j'ai su depuis mon retour en France que
le marquis de Bucarelli tait parti de Buenos Aires pour les missions le
14 mai 1768, et qu'il n'y avait rencontr aucun obstacle, aucune
rsistance  l'excution des ordres du roi catholique. On aura une ide
de la manire dont s'est termin cet vnement intressant en lisant les
deux pices suivantes qui contiennent le dtail de la premire scne.
C'est ce qui s'est pass dans la rduction Yapegu situe sur l'Uruguay
et qui se trouvait la premire sur le chemin du gnral espagnol; toutes
les autres ont suivi l'exemple donn par celle-l.

Traduction d'une lettre d'un capitaine de grenadiers du rgiment de
Mayorque, commandant un des dtachements de l'expdition aux missions du
Paraguay.

D'Yapegu, le 19 juillet 1768.

Hier nous arrivmes ici trs heureusement; la rception que l'on a
faite  notre gnral a t des plus magnifiques et telle qu'on n'aurait
pu l'attendre de la part d'un peuple aussi simple et aussi peu accoutum
 de semblables ftes. Il y a ici un collge trs riche en ornements
d'glise qui sont en grand nombre; on y voit aussi beaucoup
d'argenterie. La peuplade est un peu moins grande que Montevideo, mais
bien mieux aligne et fort peuple. Les maisons y sont tellement
uniformes qu' en voir une on les a vues toutes, comme  voir un homme
et une femme, on a vu tous les habitants, attendu qu'il n'y a pas la
moindre diffrence dans la faon dont ils sont vtus. Il y a beaucoup de
musiciens, mais tous mdiocres.

Ds l'instant o nous arrivmes dans les environs de cette mission, Son
Excellence donna l'ordre d'aller se saisir du Pre provincial de la
Compagnie de Jsus et de six autres de ces Pres, et de les mettre
aussitt en lieu de sret. Ils doivent s'embarquer un de ces jours sur
le fleuve Uruguay. Nous croyons cependant qu'ils resteront au Salto, o
on les gardera jusqu' ce que tous leurs confrres aient subi le mme
sort. Nous croyons aussi rester  Yapegu cinq ou six jours et suivre
notre chemin jusqu' la dernire des missions. Nous sommes trs contents
de notre gnral qui nous fait procurer tous les rafrachissements
possibles. Hier nous emes opra, il y en aura encore aujourd'hui une
reprsentation. Les bonnes gens font tout ce qu'ils peuvent et tout ce
qu'ils savent.

Nous vmes aussi hier le fameux Nicolas, celui qu'on avait tant
d'intrt  tenir renferm. Il tait dans un tat dplorable et presque
nu. C'est un homme de soixante et dix ans qui parat de bons sens. Son
Excellence lui parla longtemps et parut fort satisfaite de sa
conversation.

Voil tout ce que je puis vous apprendre de nouveau.

Relation publie  Buenos Aires de l'entre de S. E. Don Francisco
Bucarelli y Ursua dans la mission Yapegu, l'une de celles des jsuites
chez les peuples guaranis dans le Paraguay, lorsqu'elle y arriva le 18
juillet 1768.

 huit heures du matin, Son Excellence sortit de la chapelle
Saint-Martin, situe  une lieue d'Yapegu.

Elle tait accompagne de sa garde de grenadiers et de dragons, et avait
dtach deux heures auparavant les compagnies de grenadiers de Mayorque
pour disposer et soutenir le passage du ruisseau Guivirade qu'on est
oblig de traverser en balses et en canots. Ce ruisseau est  une demi
lieue environ de la peuplade.

Aussitt que Son Excellence eut travers, elle trouva les caciques et
corrgidors des missions qui l'attendaient avec l'alfers d'Yapegu qui
portait l'tendard royal. Son Excellence ayant reu tous les honneurs et
compliments usits en pareilles occasions, monta  cheval pour faire son
entre publique.

Les dragons commencrent la marche; ils taient suivis de deux aides de
camp qui prcdaient Son Excellence, aprs laquelle venaient les deux
compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortge des caciques et
corrgidors et d'un grand nombre de cavaliers de ces cantons.

On se rendit  la grande place en face de l'glise.

Son Excellence ayant mis pied  terre, dom Francisco Martinez, vicaire
gnral de l'expdition, se prsenta sur les degrs du portail pour la
recevoir. Il l'accompagna jusqu'au presbytre et entonna le Te Deum, qui
fut chant et excut par une musique toute compose de Guaranis.
Pendant cette crmonie l'artillerie fit une triple dcharge. Son
Excellence se rendit ensuite au logement qu'elle s'tait destin dans le
collge des Pres, autour duquel la troupe vint camper jusqu' ce que,
par son ordre, elle allt prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la
Casa de las recogidas, la maison des recluses.

Reprenons le rcit de notre voyage dont le spectacle de la rvolution
arrive dans les missions n'a pas t une des circonstances les moins
intressantes.




CHAPITRE VI


Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au
fond de la baie de Possession levrent un pavillon blanc sur une
hauteur et nous rpondmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons
taient sans doute ceux que _L'toile_ vit au mois de juin 1766 dans la
baie Boucault, et le pavillon qu'ils levaient tait celui qui leur fut
donn par M. Denys de Saint-Simon en signe d'alliance. Le soin qu'ils
ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidles  leur parole
ou du moins reconnaissants des prsents qu'on leur a faits.

Nous apermes aussi fort distinctement, lorsque nous fmes dans le
goulet, une vingtaine d'hommes sur la Terre de Feu. Ils taient couverts
de peaux et couraient  toutes jambes le long de la cte en suivant
notre route. Ils paraissaient mme de temps en temps nous faire des
signes avec la main, comme s'ils eussent dsir que nous allassions 
eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie
des Terres de Feu n'a rien des moeurs cruelles de la plupart des
sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d'humanit l'quipage du
vaisseau _la Conception_ qui se perdit sur leurs ctes en 1765. Ils lui
aidrent mme  sauver une partie des marchandises de la cargaison et 
lever des hangars pour les mettre  l'abri. Les Espagnols y
construisirent des dbris de leurs navires une barque dans laquelle ils
se sont rendus  Buenos Aires. C'est  ces Indiens que le chambekin
l'Andalous se disposait  mener des missionnaires lorsque nous sommes
sortis de la rivire de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant
de la cargaison de ce navire ont t ports par les courants jusque sur
la cte des Malouines, o on les trouva en 1766.

On a vu qu' midi nous tions sortis du premier goulet: pour lors nous
fmes de la voile. Le vent s'tait rang au sud, et la mare continuait
 nous lever dans l'ouest.  trois heures l'un et l'autre nous
manqurent, et nous mouillmes dans la baie Boucault sur dix-huit
brasses fond de vase.

Ds que nous fmes mouills, je fis mettre  la mer un des mes canots et
un de _L'toile_. Nous nous y embarqumes au nombre de dix officiers
arms chacun de nos fusils, et nous allmes descendre au fond de la
baie, avec la prcaution de faire tenir nos canots  flot et les
quipages dedans.  peine avions-nous pied  terre que nous vmes venir
 nous six Amricains  cheval et au grand galop. Ils descendirent de
cheval  cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en
criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les
appuyaient contre les ntres. Ils nous serraient ensuite entre leurs
bras, rptant  tue-tte chaoua, chaoua, que nous rptions comme eux.
Ces bonnes gens parurent trs joyeux de notre arrive. Deux des leurs,
qui tremblaient en venant  nous ne furent pas longtemps sans se
rassurer. Aprs beaucoup de caresses rciproques, nous fmes apporter de
nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur
distribumes et qu'ils mangrent avec avidit.  chaque instant leur
nombre augmentait; bientt il s'en ramassa une trentaine parmi lesquels
il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit  dix ans. Tous
vinrent  nous avec confiance et nous firent les mmes caresses que les
premiers. Ils ne paraissaient point tonns de nous voir et, en imitant
avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces
armes leur taient connues. Ils paraissaient attentifs  faire ce qui
pouvait nous plaire. M. de Commeron et quelques-uns de nos messieurs
s'occupaient  ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi
 en chercher, et ils apportaient les espces qu'ils nous voyaient
prendre.

L'un d'eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation,
lui vint montrer un oeil auquel il avait un mal fort apparent et lui
demander par signes de lui indiquer une plante qui le pt gurir. Ils
ont donc une ide et un usage de cette mdecine qui connat les simples
et les applique  la gurison des hommes. C'tait celle de Macaon, le
mdecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages
du Canada.

Nous changemes quelques bagatelles prcieuses  leurs yeux contre des
peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandrent par signes du
tabac  fumer, et le rouge semblait les charmer: aussitt qu'ils
apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient
passer la main dessus et tmoignaient en avoir grande envie. Au reste, 
chaque chose qu'on leur donnait,  chaque caresse qu'on leur faisait, le
chaoua recommenait, c'taient des cris  tourdir. On s'avisa de leur
faire boire de l'eau-de-vie, en ne leur laissant prendre qu'une gorge 
chacun. Ds qu'ils l'avaient avale, ils se frappaient avec la main sur
la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticul
qu'ils terminaient par un roulement avec les lvres.

Tous firent la mme crmonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.

Cependant le soleil s'approchait de son couchant, et il tait temps de
songer  retourner  bord. Ds qu'ils virent que nous nous y disposions,
ils en parurent fchs; ils nous faisaient signe d'attendre et qu'il
allait encore venir des leurs. Nous leur fmes entendre que nous
reviendrions le lendemain et nous leur apporterions ce qu'ils
dsiraient: il nous sembla qu'ils eussent mieux aim que nous
couchassions  terre. Lorsqu'ils virent que nous partions, ils nous
accompagnrent au bord de la mer; un Patagon chantait pendant cette
marche. Quelques-uns se mirent dans l'eau jusqu'aux genoux pour nous
suivre plus longtemps. Arrivs  nos canots, il fallait avoir l'oeil 
tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d'eux
s'tait empar d'une faucille; on s'en aperut et il la rendit sans
rsistance. Avant que de nous loigner, nous vmes encore grossir leur
troupe par d'autres qui arrivaient incessamment  toute bride. Nous ne
manqumes pas en nous sparant d'entonner un chaoua dont toute la cte
retentit.

Les Amricains sont les mmes que ceux vus par _L'toile_ en 1766. Un de
nos matelots, qui tait alors sur cette flte, en a reconnu un qu'il
avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d'une belle taille;
parmi ceux que nous avons vus, aucun n'tait au-dessous de cinq pieds
cinq  six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf  dix pouces; les
gens de _L'toile_ en avaient vu dans le prcdent voyage plusieurs de
six pieds. Ce qui m'a paru tre gigantesque en eux, c'est leur norme
carrure, la grosseur de leur tte et l'paisseur de leurs membres. Ils
sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est
ferme et soutenue; c'est l'homme qui, livr  la nature et  un aliment
plein de sucs, a pris tout l'accroissement dont il est susceptible; leur
figure n'est ni dure ni dsagrable, plusieurs l'ont jolie; leur visage
est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs, leurs dents extrmement
blanches n'auraient pour Paris que le dfaut d'tre larges; ils portent
de longs cheveux noirs attachs sur le sommet de la tte. J'en ai vu qui
avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur
couleur est bronze comme l'est sans exception celle de tous les
Amricains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y
naissent dans les zones tempres et glaciales. Quelques-uns les joues
peintes en rouge; il nous a paru que leur langue tait douce, et rien
n'annonce en eux un caractre froce. Nous n'avons point vu leurs
femmes, peut-tre allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que
nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du ct d'un
grand feu, auprs duquel paraissait tre leur camp  une lieue de
l'endroit o nous tions, nous montrant qu'il en allait arriver
quelqu'un.

L'habillement de ces Patagons est le mme  peu prs que celui des
Indiens de la rivire de la Plata; c'est un simple braqu de cuir qui
leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de
guanaques, attach autour du corps avec une ceinture; il descend
jusqu'aux talons, et ils laissent communment retomber en arrire la
partie faite pour couvrir les paules; de sorte que, malgr la rigueur
du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut.
L'habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique
nous fussions ici en t, le thermomtre de Raumur n'y avait encore
mont qu'un seul jour  dix degrs au-dessus de la conglation. Ils ont
des espces de bottines de cuir de cheval ouvertes par-derrire, et deux
ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d'environ deux
pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqu que
deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des
colliers.

Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds
attachs aux deux bouts d'un boyau cordonn, semblables  ceux dont on
se sert dans toute cette partie de l'Amrique et que nous avons dcrits
plus haut. Ils avaient aussi des petits couteaux de fer dont la lame
tait paisse d'un pouce et demi  deux pouces. Ces couteaux de fabrique
anglaise leur avaient vraisemblablement t donns par M. Byron. Leurs
chevaux, petits et fort maigres, taient sells et brids  la manire
des habitants de la rivire de la Plata. Un Patagon avait  sa selle des
clous dors, des triers de bois recouverts d'une lame de cuivre, une
bride en cuir tress, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture
principale parat tre la moelle et la chair de guanaques et de
vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachs sur leurs chevaux,
et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi
avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs
chevaux, boivent de l'eau de mer, l'eau douce tant fort rare sur cette
cte et mme sur le terrain.

Aucun d'eux ne paraissait avoir de supriorit sur les autres; ils ne
tmoignaient mme aucune espce de dfrence pour deux ou trois
vieillards qui taient dans cette bande. Il est trs remarquable que
plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: _manana_,
_muchacho_, _bueno_, _chico_, capitan. Je crois que cette nation mne la
mme vie que les Tartares. Errant dans les plaines immenses de
l'Amrique mridionale, sans cesse  cheval, hommes, femmes et enfants,
suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se
vtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement
avec les Tartares cette ressemblance qu'ils vont piller les caravanes
des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis
trouv dans la mer Pacifique une nation d'une taille plus leve que ne
l'est celle des Patagons.




CHAPITRE VII


Nous fmes aussi plusieurs voyages pour reconnatre les ctes voisines
du continent et de la Terre de Feu; la premire tentative fut
infructueuse. J'tais parti le 22  trois heures du matin avec MM. de
Bournand et du Bouchage dans l'intention d'aller jusqu'au cap Hollande
et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette
tendue.  notre dpart il faisait calme et le plus beau temps du monde.
Une heure aprs il se leva une petite brise du nord-ouest, et
sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttmes
contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant  l'abri de la
cte, et nous gagnmes avec peine l'embouchure d'une petite rivire qui
se dcharge dans une anse de sable protge par la tte orientale du cap
Forward.

Nous y relchmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue
dure. L'esprance que nous en emes ne servit qu' nous faire percer de
pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane
de branches d'arbres pour y passer la nuit moins  dcouvert. Ce sont
les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude
d'y loger. Le froid et l'humidit nous chassrent de notre gte, et nous
fmes contraints de nous rfugier auprs d'un grand feu que nous nous
appliqumes  entretenir, tchant de nous dfendre de la pluie avec la
voile du petit canot.

La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublrent et ne nous
laissrent d'autre parti  prendre que de rebrousser chemin au point du
jour. Nous arrivmes  la frgate  huit heures du matin, trop heureux
d'avoir gagn cet asile; car bientt le temps devint si mauvais qu'il
et t impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut
pendant deux jours une tempte dcide, et la neige recouvrit toutes les
montagnes.

Cependant nous tions dans le coeur de l't et le soleil tait prs de
dix-huit heures sur l'horizon.

Quelques jours aprs, j'entrepris avec plus de succs une nouvelle
course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un
port vis--vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au
cap Hollande et de reconnatre la cte depuis ce cap jusqu' la baie
Franaise, ce que nous n'avions pu faire dans la premire tentative. Je
fis armer d'espingoles et de fusils la chaloupe de _La Boudeuse_ et le
grand canot de _L'toile_; et le 27,  quatre heures du matin, je partis
du bord avec MM. de Bournand, d'Oraison et le prince de Nassau. Nous
mmes  la voile  la pointe occidentale de la baie Franaise pour
traverser aux Terres de Feu, o nous atterrmes sur les dix heures 
l'embouchure d'une petite rivire, dans une anse de sable, mauvaise mme
pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la
ressource d'entrer  mer haute dans la rivire o ils trouveraient un
abri. Nous dnmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait
de son ombre plusieurs cabanes sauvages.

Aprs midi nous reprmes notre route en longeant  la rame la Terre de
Feu; il ventait peu de la partie  l'ouest, mais la mer tait trs
houleuse. Nous traversmes un grand enfoncement dont nous n'apercevions
pas la fin. Son ouverture d'environ deux lieues est coupe dans son
milieu par une le fort leve. La grande quantit de baleines que nous
vmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce
pourrait bien tre un dtroit, lequel doit conduire  la mer assez
proche du cap de Horn. tant presque passs de l'autre bord, nous vmes
plusieurs feux paratre et s'teindre; ensuite ils restrent allums, et
nous distingumes des sauvages sur la pointe basse d'une baie o j'tais
dtermin de m'arrter. Nous allmes aussitt  leurs feux et je
reconnus la mme horde de sauvages que j'avais dj vue  mon premier
voyage dans le dtroit. Nous les avions alors nomms Pcherais, parce
que ce fut le premier mot qu'ils prononcrent en nous abordant et que
sans cesse ils nous le rptaient, comme les Patagons rptent le mot
chaoua. La mme cause nous leur a fait laisser cette fois le mme nom.
J'aurai dans la suite occasion de dcrire ces habitants de la partie
boise du dtroit; le jour prt  finir ne nous permit pas cette fois de
rester longtemps avec eux. Ils taient au nombre d'environ quarante,
hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une
anse voisine. Nous les quittmes pour traverser la baie et entrer dans
un enfoncement que la nuit dj faite nous empcha de visiter. Nous la
passmes sur le bord d'une rivire assez considrable, o nous fmes
grand feu et o les voiles de nos bateaux, qui taient grandes, nous
servirent de tentes; d'ailleurs, au froid prs, le temps tait fort
beau.

Le lendemain au matin nous vmes que cet enfoncement tait un vrai port,
et nous en prmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage
est trs bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu' douze, fond de
sable, petit gravier et coquillages. On y est  l'abri de tous les vents
dangereux. La beaut de ce mouillage nous a engags  le nommer baie et
port de Beaubassin. Lorsqu'on n'aura qu' attendre un vent favorable, il
suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l'eau,
carner mme, on ne peut dsirer un endroit plus propre  ces oprations
que le port de Beaubassin.

Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe,
pour prendre dans le plus grand dtail toutes les connaissances
relatives  cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux
vaisseaux.

Pour moi, je m'embarquai dans le canot de _L'toile_ avec M. Landais,
l'un des officiers de cette flte qui le commandait, et je continuai mes
recherches. Nous fmes route  l'ouest et visitmes d'abord une le que
nous tournmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette
le il y avait des sauvages occups  la pche. En suivant la cte, nous
gagnmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent
mouillage pour trois ou quatre navires. Je l'ai nomme baie de la
Cormorandire; nous y passmes la nuit.

Le 29,  la pointe du jour, nous sortmes de la baie de la
Cormorandire, et nous navigumes  l'ouest, aids d'une mare trs
forte. Nous passmes entre deux les d'une grandeur ingale que je
nommai Les Deux Soeurs. Un peu plus loin nous nommmes Pain de sucre une
montagne de cette forme trs aise  reconnatre et,  cinq lieues
environ de la Cormorandire, nous dcouvrmes une belle baie avec un
port superbe dans le fond; une chute d'eau remarquable, qui tombe dans
l'intrieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La
sret, la commodit de l'ancrage, la facilit de faire l'eau et le
bois, se runissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien 
dsirer aux navigateurs.

La cascade est forme par les eaux d'une petite rivire qui serpente
dans la coupe de plusieurs montagnes fort leves, et sa chute peut
avoir cinquante  soixante toises. J'ai mont au-dessus; le terrain y
est entreml de bosquets et de petites plaines d'une mousse courte et
spongieuse; j'y ai cherch et n'y ai point trouv de traces du passage
d'aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent gure les bords
de la mer qui fournissent  leur subsistance. Au reste, toute la portion
de la Terre de Feu, comprise depuis l'le Sainte-Elisabeth, ne me parat
tre qu'un amas informe de grosses les ingales, leves, montueuses et
dont les sommets sont couverts d'une neige ternelle. Je ne doute pas
qu'il n'y ait entre elles un grand nombre de dbouquements  la mer. Les
arbres et les plantes sont les mmes ici qu' la cte des Patagons; et,
aux arbres prs, le terrain y ressemble assez  celui des les
Malouines.

Je joins ici la carte particulire que j'ai faite de cette intressante
partie de la cte des Terres de Feu. Jusqu' prsent, on n'y connaissait
aucun mouillage, et les navires vitaient de l'approcher. La dcouverte
des trois ports que je viens d'y dcrire facilitera la navigation de
cette partie du dtroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours t un
des points les plus redouts des navigateurs. Il n'est que trop
ordinaire qu'un vent contraire et imptueux empche de le doubler: il en
a forc plusieurs de rtrograder jusqu' la baie Famine. On peut
aujourd'hui mettre  profit mme les vents rgnants. Il ne s'agit que de
hanter la Terre de Feu, et d'y gagner un des trois mouillages ci-dessus,
ce que l'on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal o
il n'y a jamais de mer pour des vaisseaux. De l toutes les bordes
seront avantageuses et, pour peu que l'on s'aide des mares qui
recommencent ici  tre sensibles, il ne sera plus difficile de gagner
le port Galant.

Nous passmes dans le port de la Cascade une nuit fort dsagrable. Il
faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura
presque toute la journe du 30.  cinq heures du matin, nous sortmes du
port et nous traversmes  la voile avec un grand vent et une mer trs
grosse pour notre faible embarcation. Nous rallimes le continent  peu
prs  gale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n'tait pas
question de songer  y reconnatre la cte, trop heureux de la prolonger
en faisant vent arrire et en portant une attention continuelle aux
rafales violentes qui nous foraient d'avoir toujours la drisse et
l'coute  la main. Il s'en fallut mme trs peu qu'en traversant la
baie Franaise un faux coup de barre ne nous mt le canot sur la tte.

Enfin j'arrivai  la frgate environ  dix heures du matin. Pendant mon
absence, M. Duclos-Guyot avait dblay ce que nous avions  terre et
tout dispos pour l'appareillage; aussi nous commenmes  dmarrer dans
l'aprs-midi.

Le 31 dcembre,  quatre heures du matin, nous achevmes de nous
dmarrer, et  six heures nous sortmes de la baie en nous faisant
remorquer par nos btiments  rame. Il faisait calme;  sept heures il
se leva une brise du nord-est qui se renfora dans la journe et fut
assez claire jusqu' midi, le temps alors devint brumeux avec de la
pluie.  onze heures et demie, tant  mi-canal, nous dcouvrmes et
relevmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland.
De midi  six heures du soir, nous doublmes le cap Holland. Il ventait
peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d'ailleurs tant fort
sombre, je pris le parti d'aller mouiller dans la rade du port Galant,
o nous ancrmes  dix heures. Nous emes bientt lieu de nous fliciter
d'tre logs: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand
vent de sud-ouest.

Nous commenmes l'anne 1768 dans cette baie nomme baie Fortesc, au
fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est
fort exact dans M. de Gennes. Nous n'avons que trop eu le loisir de le
vrifier, y ayant t enchans plus de trois semaines, avec des temps
dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l'ide. Il est juste de
faire un peu partager aux lecteurs le dsagrment de ces journes
funestes, en bauchant le dtail de notre sjour ici.

Mon premier soin fut d'envoyer visiter la cte jusqu' la baie lisabeth
et les les dont le dtroit de Magellan est ici parsem; nous
apercevions du mouillage deux de ces les, nommes par Narborough
Charles et Montmouth. Il a donn  celles qui sont plus loignes le nom
d'les Royales, et  la plus occidentale de toutes celui d'le Rupert.
Les vents d'ouest ne nous permettant pas d'appareiller nous affourchmes
le 2 avec une ancre  jet. La pluie n'empcha pas d'aller se promener 
terre, o l'on rencontra les traces du passage et de la relche de
vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement sci et coup, des
corces du laurier pic assez rcemment enleves, une tiquette en
bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pices de
filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham
Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales
et des noms avec la date de 1767.

M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu'le qui
forme le port, y observa  midi avec un quart de cercle cinquante-trois
degrs quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.

Cette observation jointe au relvement du cap Hollande, pris d'ici, et
au relvement du mme cap Holland, fait le 16 dcembre sur la pointe du
cap Forward, dtermine  douze lieues la distance du port Galant au cap
Forward. Il y observa aussi par l'azimut la dclinaison de l'aiguille
aimante de vingt-deux degrs trente minutes trente-deux secondes
nord-est, et son inclinaison du ct du ple lev de onze degrs onze
minutes. Voil les seules observations qu'il ait pu faire ici pendant
prs d'un mois, les nuits tant aussi affreuses que les jours.

Le 4 et le 5 suivants furent des journes horribles; de la pluie, de la
neige, un froid trs vif, le vent en tourmente; c'tait un temps pareil
que dcrivait le Psalmiste en disant: _nir, grando glacies, spiritus
procellamm_. J'avais envoy le 3 un canot pour tcher de dcouvrir un
mouillage  la Terre de Feu, et on y en avait trouv un fort bon dans le
sud-ouest des les Charles et Montmouth; j'avais aussi fait reconnatre
quelle tait dans le canal la direction des mares. Je voulais avec leur
secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu'au
sud, appareiller mme avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez
maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre
sjour ici, nous y remarqumes constamment que le cours des mares dans
cette partie du dtroit est le mme que dans la partie des goulets,
c'est--dire que le flot porte  l'est et le jusant  l'ouest.

Le 6 aprs midi, il y avait eu quelques instants de relche, le vent
mme parut venir du sud-est, et dj nous avions dsaffourch; mais, au
moment d'appareiller, le vent revint  ouest-nord-ouest avec des rafales
qui nous forcrent de raffourcher aussitt. Ce jour-l nous emes 
bord la visite de quelques sauvages.

Quatre pirogues avaient paru le matin  la pointe du cap Galant et,
aprs s'y tre tenues quelque temps arrtes, trois s'avancrent dans le
fond de la baie, tandis qu'une voguait vers la frgate. Aprs avoir
hsit pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoubls
de Pcherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La
femme demeura dans la pirogue pour la garder, l'homme monta seul  bord
avec assez de confiance et d'un air fort gai. Deux autres pirogues
suivirent l'exemple de la premire, et les hommes entrrent dans la
frgate avec les enfants.

Bientt ils y furent fort  leur aise. On les fit chanter, danser,
entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s'acquittrent
avec grand apptit. Tout leur tait bon: pain, viande sale, suif, ils
dvoraient ce qu'on leur prsentait. Nous emes mme assez de peine 
nous dbarrasser de ces htes dgotants et incommodes, et nous ne pmes
les dterminer  rentrer dans leurs pirogues qu'en y faisant porter 
leurs yeux des morceaux de viande sale. Ils ne tmoignrent aucune
surprise ni  la vue des navires, ni  celle des objets divers qu'on y
offrit  leurs regards; c'est sans doute que, pour tre surpris de
l'ouvrage des arts, il en faut avoir quelques ides lmentaires. Ces
hommes bruts traitaient les chefs-d'oeuvre de l'industrie humaine comme
ils traitaient les lois de la nature et ses phnomnes. Pendant
plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la
revmes souvent  bord et  terre. Ces sauvages sont petits, vilains,
maigres et d'une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n'ayant
pour vtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour
les envelopper, peaux qui servent galement et de toits  leurs cabanes,
et de voiles  leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de
guanaques, mais en fort petite quantit. Leurs femmes sont hideuses et
les hommes semblent avoir pour elles peu d'gards. Ce sont elles qui
voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au
point d'aller  la nage, malgr le froid, vider l'eau qui peut y entrer
dans les gomons qui servent de port  ces pirogues, assez loin du
rivage;  terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que
les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes mme qui ont des
enfants  la mamelle ne sont pas exemptes de ces corves. Elles portent
sur le dos les enfants plis dans la peau qui leur sert de vtement.

Leurs pirogues sont d'corces mal lies avec des joncs et de la mousse
dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable o ils
entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits,
ainsi que les flches, avec le bois d'une pine-vinette  feuille de
houx qui est commune dans le dtroit, la corde est de boyau et les
flches sont armes de pointes de pierre, tailles avec assez d'art;
mais ces armes sont plutt contre le gibier que contre des ennemis:
elles sont aussi faibles que les bras destins  s'en servir. Nous leur
avons vu de plus des os de poisson longs d'un pied, aiguiss par le bout
et dentels sur un des cts. Est-ce un poignard? Je crois plutt que
c'est un instrument de pche. Ils l'adaptent  une longue perche et s'en
servent en manire de harpon. Ces sauvages habitent ple-mle, hommes,
femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allum le
feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont
des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.

J'ai observ qu'ils avaient tous les dents gtes, et je crois qu'on en
doit attribuer la cause  ce qu'ils mangent les coquillages brlants,
quoique  moiti crus.

Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles
qu'on est tent de ne pas leur en savoir gr. Nous avons cru remarquer
qu'ils sont superstitieux et croient  des gnies malfaisants: aussi
chez eux les mmes hommes qui en conjurent l'influence sont en mme
temps mdecins et prtres. De tous les sauvages que j'ai vus dans ma
vie, les Pcherais sont les plus dnus de tout: ils sont exactement
dans ce qu'on peut appeler l'tat de nature; et, en vrit, si l'on
devait plaindre le sort d'un homme libre et matre de lui mme, sans
devoir et sans affaires, content de ce qu'il a parce qu'il ne connat
pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui
rend la vie commode, ont encore  souffrir la duret du plus affreux
climat de l'univers. Ces Pcherais forment aussi la socit d'hommes la
moins nombreuse que j'aie rencontre dans toutes les parties du monde;
cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi
eux des charlatans. C'est que, ds qu'il y a ensemble plus d'une
famille, et j'entends par famille pre, mre et enfants, les intrts
deviennent compliqus, les individus veulent dominer ou par la force ou
par l'imposture. Le nom de famille se change alors en celui de socit,
et fut-elle tablie au milieu des bois, ne fut-elle compose que de
cousins germains, un esprit attentif y dcouvrira le germe de tous les
vices auxquels les hommes rassembls en nations ont, en se poliant,
donn des noms, vices qui font natre, mouvoir et tomber les plus grands
empires. Il s'ensuit du mme principe que dans les socits, dites
polices, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l'tat
de nature, ne sont pas susceptibles.

Le 7 et le 8 furent si mauvais qu'il n'y eut pas moyen de sortir du
bord; nous chassmes mme dans la nuit, et fmes obligs de mouiller une
ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu' quatre pouces de
neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les
terres en taient couvertes, except le plat pays dont l'humidit
empche la neige de s'y conserver. Le thermomtre fut  cinq degrs,
quatre degrs, baissa mme jusqu' deux degrs au-dessus de la
conglation. Le temps fut moins mauvais le 9 aprs midi. Les Pcherais
s'taient mis en chemin pour venir  bord. Ils avaient mme fait une
grande toilette, c'est--dire qu'ils s'taient peint tout le corps de
taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et
voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut 
bord de _L'toile_. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitt
les autres avec lesquels nos messieurs taient en grande amiti. Les
femmes cependant taient toutes retires dans une mme cabane, et les
sauvages paraissaient mcontents lorsqu'on y voulait entrer. Ils
invitaient au contraire  venir dans les autres, o ils offrirent  ces
messieurs des moules qu'ils suaient avant que de les prsenter. On leur
fit de petits prsents qui furent accepts de bon coeur. Ils chantrent,
dansrent et tmoignrent plus de gaiet que l'on n'aurait cru en
trouver chez des hommes sauvages, dont l'extrieur est ordinairement
srieux.

Leur joie ne fut pas de longue dure. Un de leurs enfants, g d'environ
douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intressante 
nos yeux, fut saisi tout d'un coup d'un crachement de sang accompagn de
violentes convulsions. Le malheureux avait t  bord de _L'toile_ o
on lui avait donn des morceaux de verre et de glace, ne prvoyant pas
le funeste effet qui devait suivre ce prsent. Ces sauvages ont
l'habitude de s'enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits
morceaux de talc. Peut-tre la superstition attache-t-elle chez eux
quelque vertu  cette espce de talisman, peut-tre le regardent-ils
comme un prservatif  quelque incommodit  laquelle ils sont sujets.
L'enfant avait vraisemblablement fait le mme usage du verre. Il avait
les lvres, les gencives et le palais coups en plusieurs endroits, et
rendait le sang presque continuellement.

Cet accident rpandit la consternation et la mfiance.

Ils nous souponnrent sans doute de quelque malfice; car la premire
action du jongleur qui s'empara aussitt de l'enfant fut de le
dpouiller prcipitamment d'une caque de toile qu'on lui avait donne.
Il voulut la rendre aux Franais; et sur le refus qu'on fit de la
reprendre, il la jeta  leurs pieds. Il est vrai qu'un autre sauvage,
qui sans doute aimait plus les vtements qu'il ne craignait les
enchantements, la ramassa aussitt.

Le jongleur tendit d'abord l'enfant sur le dos dans une des cabanes et,
s'tant mis  genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec
la tte et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force,
criant continuellement sans qu'on pt distinguer rien d'articul dans
ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal
dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d'un coup en l'air en
soufflant comme s'il et voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant
cette crmonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l'oreille du
malade  le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir
autant du remde que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trve
pour aller prendre sa parure de crmonie; ensuite, les cheveux poudrs
et la tte orne de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de
Mercure, il recommena ses fonctions avec plus de confiance et tout
aussi peu de succs. L'enfant alors paraissant plus mal, notre aumnier
lui administra furtivement le baptme.

Les officiers taient revenus  bord et m'avaient racont ce qui se
passait  terre. Je m'y transportai aussitt avec M. de la Porte, notre
chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane
molliente.

Lorsque nous arrivmes, le malade tait hors de la cabane; le jongleur,
auquel il s'en tait joint un autre par des mmes ornements, avait
recommenc son opration sur le ventre, les cuisses et le dos de
l'enfant.

C'tait piti de les voir martyriser cette infortune crature qui
souffrait sans se plaindre. Son corps tait dj, tout meurtri, et les
mdecins continuaient encore ce barbare remde avec force conjurations.
La douleur du pre et de la mre, leurs larmes, l'intrt vif de toute
la bande, intrt manifest par des signes non quivoques, la patience
de l'enfant nous donnrent le spectacle le plus attendrissant. Les
sauvages s'aperurent sans doute que nous partagions leur peine, du
moins leur mfiance sembla-t-elle diminue. Ils nous laissrent
approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglante que son
pre et un autre Pcherais suaient alternativement. On eut beaucoup de
peine  les persuader de faire usage du lait; il fallut en goter
plusieurs fois, et, malgr l'invincible opposition des jongleurs, le
pre enfin se dtermina  en faire boire  son fils, il accepta mme le
don de la cafetire pleine de tisane molliente. Les jongleurs
tmoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu'ils parurent
cependant  la fin reconnatre pour un habile jongleur. Ils ouvrirent
mme pour lui un sac de cuir qu'ils portent toujours pendu  leur ct
et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et
les autres instruments de leur art; mais  peine y eut-il jet les yeux
qu'ils le refermrent aussitt. Nous remarqumes aussi que, tandis qu'un
des jongleurs travaillait  conjurer le mal du patient, l'autre ne
semblait occup qu' prvenir par les enchantements l'effet du mauvais
sort qu'ils nous souponnaient d'avoir jet sur eux.

Nous retournmes  bord  l'entre de la nuit, l'enfant soufflait moins;
toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit
apprhender qu'il ne ft pass du verre dans son estomac. Nous emes
ensuite lieu de croire que nos conjectures n'avaient t que trop
justes. Vers les deux heures aprs midi, on entendit du bord des
hurlements rpts; et ds le point du jour, quoiqu'il fit un temps
affreux, les sauvages appareillrent. Ils fuyaient sans doute un lieu
souill par la mort et des trangers funestes qu'ils croyaient n'tre
venus que pour les dtruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe
occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent  la
voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles
embarcations.

Combien ils taient empresss  s'loigner de nous!

Ils abandonnrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin
d'tre rpare: Satis est _gentem eflugisse nefandam_. Ils ont emport
de nous l'ide d'tres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le
ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une
socit aussi peu nombreuse qu'un adolescent chapp  tous les hasards
de l'enfance!

Le vent d'est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu'au
13 que le jour fut assez doux; nous emes mme dans l'aprs-midi quelque
esprance d'appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme.  deux heures et
demie du matin, nous avions dsaffourch et vir  pic; il fallut
raffourcher  six heures, et la journe fut cruelle. Le 15, il fit
soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous
pussions sortir.

Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fracheur vint ensuite du
nord, et nous appareillmes avec la mare favorable; elle baissait alors
et portait dans l'ouest. Les vents ne tardrent pas  revenir  ouest et
ouest sud-ouest, et nous ne pmes jamais, avec la bonne mare, gagner
l'le Rupert. La rgate marchait trs mal, drivait outre mesure, et
_L'toile_ avait sur nous un avantage incroyable. Nous passmes tout le
jour  louvoyer entre l'le Rupert et une pointe du continent qu'on
nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel
j'esprais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine  l'le de
Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions
presque  chaque borde, j'envoyai un canot sonder dans le sud-est de
l'le Rupert, avec intention d'y aller mouiller jusqu'au retour de la
mare favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son
grappin; mais nous en tions dj tombs beaucoup sous le vent.

Nous courmes un bord  terre pour tcher de la gagner en revirant; la
frgate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent
arrire; mais au moment o  l'aide de la manoeuvre et de nos bateaux,
elle commena  arriver, la force de la mare la fit revenir au vent: un
courant violent nous avait dj entrans  une demi encablure de terre;
je fis mouiller sur huit brasses de fond: l'ancre tombe sur des roches
chassa, sans que la proximit o nous tions de la terre permt de filer
du cble; dj nous n'avions plus que trois brasses et demie d'eau sous
la poupe, et nous n'tions qu' trois longueurs de navire de la cte,
lorsqu'il en vint une petite brise; nous fmes aussitt servir nos
voiles, et la frgate s'abattit; tous nos bateaux, et ceux de _L'toile_
venus  notre secours, taient devant elle  la remorquer; nous filions
le cble sur lequel on avait mis une boue, et il y en avait prs de la
moiti dehors, lorsqu'il se trouva engag dans l'entrepont et fit faire
tte  la frgate qui courut alors le plus grand danger.

On coupa le cble, et la promptitude de la manoeuvre sauva le btiment.
La brise ensuite se renfora, et, aprs avoir encore couru deux bords
inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant,
o nous mouillmes  huit heures du soir par vingt brasses d'eau, fond
de vase. Nos bateaux, que j'avais laisss pour lever notre ancre
revinrent  l'entre de la nuit avec l'ancre et le cble. Nous n'avions
donc eu cette apparence de beau temps que pour tre livrs  des alarmes
cruelles.

La journe qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les
prcdentes. Le vent levait dans le canal des tourbillons d'eau  la
hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en mme
temps courir dans des directions opposes. Le temps parut s'adoucir vers
les dix heures: mais  midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons
entendu dans le dtroit, fut comme le signal auquel le vent recommena
avec plus de furie encore que le matin; nous chassmes et fmes
contraints de mouiller notre grande ancre et d'amener basses vergues et
mts de hune. Cependant les arbustes et les plantes taient en fleur, et
les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait
pas pour dissiper la tristesse qu'avait rpandue sur nous le coup d'oeil
continu de cette rgion funeste. Le caractre le plus gai serait fltri
dans ce climat affreux que fuient galement les animaux de tous les
lments, et o languit une poigne d'hommes que notre commerce venait
de rendre encore plus infortuns.

Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous
relevmes notre grande ancre, hissmes nos basses vergues et mts de
hune, et j'envoyai le canot de _L'toile_, que sa bont rendait capable
de sortir presque de tout temps, pour reconnatre l'entre du canal de
la Sainte-Barbe. Suivant l'extrait que donne M. Frezier du journal de M.
Marcant qui l'a dcouvert et y a pass, ce canal devait tre dans le
sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de
retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu'ayant
suivi la route et les remarques indiques par l'extrait du journal de M.
Marcant, il n'avait point trouv de dbouquement, mais seulement un
canal troit termin par des banquises de glace et la terre, canal
d'autant plus dangereux  suivre qu'il n'y a dans la route aucun bon
mouillage, et qu'il est travers presque dans son milieu par un banc
couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l'le de Louis-le-Grand par
le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouv aucun
autre.

Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe tait
vis--vis de la baie mme o nous tions. Du haut des montagnes qui
entourent le port Galant, nous avions souvent dcouvert, dans le sud des
les Charles et Montmouth, un vaste canal sem d'lots qu'aucune terre
ne bornait au sud. J'avais l'intention d'envoyer deux canots dans ce
canal, que je crois fermement tre celui de la Sainte-Barbe, lesquels
auraient rapport la solution complte du problme. Le gros temps ne l'a
pas permis.

Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durrent
presque sans relche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un
intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de
repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus
d'imptuosit. Un ouragan affreux vint tout d'un coup de la partie du
sud-sud-ouest, et souffla de manire  tonner les plus anciens marins.
Les deux navires chassrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener
basses vergues et mts de hune, notre artimon fut emport sur ses
cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.

Le 24, le temps s'adoucit, il fit mme beau soleil et calme, et nous
nous remmes en tat d'appareiller.

Depuis notre rentre au port Galant, nous y avions pris quelques
tonneaux de lest et chang notre arrimage pour tcher de retrouver la
marche de la frgate; nous russmes  lui en rendre une partie. Au
reste, toutes les fois qu'il faudra naviguer au milieu des courants, on
prouvera toujours beaucoup de difficults  manoeuvrer des btiments
aussi longs que le sont nos frgates.

Le 25,  une heure aprs minuit, nous dsaffourchmes et virmes  pic;
 trois heures, nous appareillmes en nous faisant remorquer par nos
btiments  rames; la fracheur venait du nord;  cinq heures et demie,
la brise se dcida de l'est, et nous mmes tout dehors, perroquets et
bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous
passmes  mi-canal, suivant les sinuosits de cette partie du dtroit
que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les les
Royales et le continent, le dtroit peut avoir deux lieues, il n'y a pas
plus d'une lieue de canal entre l'le Rupert et la pointe du Passage,
ensuite une lieue et demie entre l'le de Louis-le-Grand et la baie
Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture
couverte de gomons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la
baie Elisabeth, la cte court  l'ouest-nord-ouest pendant environ deux
lieues, jusqu' la rivire que Narborough appelle Batchelor et
Beauchestie du Massacre  l'embouchure de laquelle il y a un mouillage.
Cette rivire est facile  reconnatre; elle sort d'une valle profonde,
 l'ouest elle a une montagne fort leve; sa pointe occidentale est
basse et couverte de bois, et la cte y est sablonneuse. De la rivire
du Massacre  l'entre du faux dtroit ou canal Saint-Jrme, j'estime
trois lieues de distance, et le glissement est le
nord-ouest-quart-ouest. L'entre de ce canal parat avoir une demi lieue
de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord.
Quand on est par le travers de la rivire du Massacre, on n'aperoit que
ce faux dtroit, et il est facile de le prendre pour le vritable, ce
qui mme nous arriva, parce que la cte alors revient  l'ouest quart
sud ouest et l'ouest-sud-ouest jusqu'au cap Quade, qui, s'avanant
beaucoup, parat crois avec la pointe occidentale de l'le
Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de dbouch. Au reste, une
route sre pour ne pas manquer le vritable canal est de suivre toujours
la cte de l'le de Louis-le-Grand, qu'on peut ranger de prs sans aucun
danger.

Cette le peut avoir quatre lieues de longueur.

Comme, aprs avoir reconnu notre erreur au sujet du faux dtroit, nous
rangemes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse
fort commode et bien  l'abri.  midi le cap Quade nous restait 
l'ouest-quart-sud-ouest-2-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis 
l'est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps
continua le reste du jour, et nous cinglmes toutes voiles hautes.

Depuis le cap Quade, le dtroit s'avance dans l'ouest-nord-ouest et
nord-ouest-quart-ouest sans dtour sensible, ce qui lui a fait donner le
nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est
compos de rochers escarps, dont ceux qui forment sa tte chenue ne
ressemblent pas mal  d'antiques ruines.

Jusqu' lui, les ctes sont partout boises, et la verdure des arbres
adoucit l'aspect des cimes geles des montagnes. Le cap Quade doubl, le
pays change de nature.

Le dtroit n'est plus bord des deux cts que par des rochers arides
sur lesquels il n'y a pas apparence de terre. Leur sommet lev est
toujours couvert de neige, et les valles profondes sont remplies par
d'immenses amas de glaces dont la couleur atteste l'antiquit.
Narborough, frapp de cet horrible aspect, nomma cette partie la
Dsolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.

Lorsqu'on est par le travers du cap Quade, la cte des Terres de Feu
parat termine par un cap avanc qui est le cap Mundai, lequel j'estime
tre  quinze lieues du cap Quade.  la cte du continent, on aperoit
trois caps auxquels nous avons impos des noms. Sa figure nous fit
nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reu les noms
de nos vaisseaux, le cap de l'toile  trois lieues dans l'ouest du cap
fendu et le cap de la Boudeuse dans le mme gisement et la mme distance
avec celui de _L'toile_. Toutes ces terres sont hautes et escarpes;
l'une et l'autre cte parat saine et garnie de bons mouillages. Le
dtroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se
rtrcit vis--vis le cap Mundai, o le canal n'a gure plus de quatre
milles.

 neuf heures du soir, nous tions environ  trois lieues dans
l'est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l'est
grand frais, et le temps tant beau, je rsolus de continuer  faire
route  petites voiles pendant la nuit. Nous serrmes les bonnettes, et
nous prmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps
commena  s'embrumer, et le vent renfora tellement que nous fmes
contraints d'embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint
si noire  onze heures que nous perdmes la terre de vue.

Une demi-heure aprs, m'estimant par le travers du cap Mundai, je fis
signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passmes ainsi le
reste de la nuit, ventant ou masquant, suivant que nous nous estimions
trop prs de l'une ou de l'autre cte. Cette nuit a t une des plus
critiques de tout le voyage.

 trois heures et demie, l'aube matinale nous dcouvrit la terre, et je
fis servir. Nous gouvernmes  ouest-quart-nord-ouest jusqu' huit
heures et, de huit heures  midi, entre l'ouest-quart-nord-ouest et
l'ouest-nord-ouest. Le vent tait toujours  l'est petit frais trs
brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la cte,
plus souvent nous la perdions de vue tout  fait. Enfin,  midi, nous
emes connaissance du cap des Piliers et des vanglistes. On ne voyait
ces derniers que du haut des mts.  mesure que nous avancions du ct
du cap des Piliers, nous dcouvrions avec joie un horizon immense qui
n'tait plus born par les terres, et une grosse lame venant de l'ouest
nous annonait le grand Ocan. Le vent ne resta pas  l'est, il passa 
ouest-sud-ouest, et nous courmes au nord-ouest jusqu' deux heures et
demie que nous relevmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap
des Piliers au sud-3-ouest.

Lorsqu'on a dpass le cap Mundai, la cte septentrionale se courbe en
arc, et le canal s'ouvre jusqu' quatre, cinq et six lieues de largeur.
Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui
termine la cte mridionale du dtroit. La direction du canal entre ces
deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.

La cte du sud y est haute et escarpe, celle du nord est borde d'les
et de rochers qui en rendent l'approche dangereuse: il est plus prudent
de longer la partie mridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces
dernires terres;  peine les avons-nous vues dans quelques courts
intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d'en apercevoir
les portions. La dernire terre dont on ait la vue  la cte du nord est
le cap des Victoires, lequel parat tre de mdiocre hauteur, ainsi que
le cap Dsir, qui est en dehors du dtroit  la Terre de Feu, environ 
deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La cte, entre ces
deux caps, est borde,  prs d'une lieue au large, de plusieurs lots
ou brisants connus sous le nom des Douze Aptres.

Le cap des Piliers est une terre trs leve, ou plutt une grosse masse
de rochers, qui se termine par deux roches coupes en forme de tours,
inclines vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap.  six ou
sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre lots nomms
Les vanglistes: trois sont ras; le quatrime, qui a la figure d'un
meulon de foin, est assez loign des autres. Ils sont dans le
sud-sud-ouest, et  quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour
sortir du dtroit, on peut en passer indiffremment au nord ou au sud;
je conseillerais d'en passer au sud, si l'on voulait y rentrer.

Depuis deux heures aprs midi les vents varirent du ouest-sud-ouest au
ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoymes jusqu'au coucher du
soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Aptres.

Nous emes assez longtemps la crainte de n'en pas venir  bout et d'tre
forcs  passer la nuit dans le dtroit, ce qui nous y et pu retenir
encore plus d'un jour: mais, vers six heures du soir, les bordes
adonnrent;  sept heures, le cap des Piliers tait doubl;  huit
heures, nous tions entirement dgags des terres et un bon vent de
nord nous faisait avancer  pleines voiles dans la mer occidentale. Nous
fmes alors un relvement d'o je pris mon point de dpart par
cinquante-deux degrs cinquante minutes de latitude australe et
soixante-dix-neuf degrs neuf minutes de longitude occidentale de Paris.

C'est ainsi qu'aprs avoir essuy pendant vingt-six jours au port Galant
des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d'un bon
vent, tel que jamais nous n'eussions os l'esprer, ont suffi pour nous
amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois tre unique, d'une
navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu'au dbouquement.

J'estime la longueur entire du dtroit, depuis le cap des Vierges
jusqu'au cap des Piliers, d'environ cent quatorze lieues. Nous avons
employ cinquante-deux jours  les faire. La direction des mares dans
le dtroit de Magellan nous est apparue absolument contraire  ce que
les autres navigateurs disent y avoir observ  cet gard. Ce ne serait
cependant pas le cas d'avoir chacun son avis.

Au reste, combien de fois n'avons-nous point regrett de ne pas avoir
les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu'ils sont sortis de
leurs mains, et d'tre obligs de n'en consulter que des extraits
dfigurs: outre l'affectation des auteurs de ces extraits  retrancher
tout ce qui peut n'tre qu'utile  la navigation, s'il leur chappe
quelque dtail qui y ait trait, l'ignorance des termes de l'art dont un
marin est oblig de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux
des expressions ncessaires et consacres, qu'ils remplacent par des
absurdits. Tout leur but est de faire un ouvrage agrable aux
femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit  composer un livre
ennuyeux  tout le monde et qui n'est utile  personne.

Malgr les difficults que nous avons essuyes dans le passage du
dtroit de Magellan, je conseillerai toujours de prfrer cette route 
celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu' la fin de mars.
On y trouve en abondance de l'eau, du bois et des coquillages,
quelquefois aussi de trs bons poissons; et, assurment, je ne doute pas
que le scorbut ne fit plus de dgts dans un quipage qui serait parvenu
 la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y
sera entr par le dtroit de Magellan--lorsque nous en sortmes, nous
n'avions personne sur les cadres.




CHAPITRE VIII


Le 2 avril,  dix heures du matin, nous apermes dans le nord-nord-est
une montagne haute et fort escarpe qui nous parut isole; je la nommai
le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la
reconnatre, lorsque nous emes la vue d'une autre terre dans
l'ouest-quart-nord-ouest, dont la cte non moins leve offrait  nos
yeux une tendue indtermine. Nous avions le plus urgent besoin d'une
relche qui nous procurt du bois et des rafrachissements, et on se
flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le
jour. La brise se leva le soir, et nous courmes sur la terre jusqu'
deux heures du matin que nous remmes pendant trois heures le bord au
large. Le soleil se leva, envelopp de nuages et de brume, et ce ne fut
qu' neuf heures du matin que nous revmes la terre dont la pointe
mridionale nous restait  ouest-quart-nord-ouest, on n'apercevait plus
le pic de la Boudeuse que du haut des mats. Les vents soufflaient du
nord au nord-nord-est, et nous tnmes le plus prs pour atterrer au vent
de l'le. En approchant, nous apermes au-del de sa pointe du nord une
autre terre loigne plus septentrionale encore, sans que nous pussions
alors distinguer si elle tenait  la premire le, ou si elle en formait
une seconde.

Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoymes pour nous lever dans le
nord. Des feux que nous vmes avec joie briller de toutes parts sur la
cte nous apprirent qu'elle tait habite. Le 4, au lever de l'aurore,
nous reconnmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru
spares, taient unies ensemble par une terre plus basse qui se
courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions 
pleines voiles vers la terre, prsentant au vent de cette baie, lorsque
nous apermes une pirogue qui venait du large et voguait vers la cte,
se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l'avant, et
se joignit  une infinit d'autres qui, de toutes les parties de l'le,
accouraient au-devant de nous. L'une d'elles prcdait les autres; elle
tait conduite par douze hommes nus qui nous prsentrent des branches
de bananiers, et leurs dmonstrations attestaient que c'tait l le
rameau d'olivier. Nous leur rpondmes par tous les signes d'amiti dont
nous pmes nous aviser; alors ils accostrent le navire, et l'un d'eux,
remarquable par son norme chevelure hrisse en rayons, nous offrit
avec son rameau de paix un petit cochon et un rgime de bananes. Nous
acceptmes son prsent, qu'il attacha  une corde qu'on lui jeta; nous
lui donnmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers prsents
furent le gage de notre alliance avec ce peuple.

Bientt plus de cent pirogues de grandeurs diffrentes, et toutes 
balancier, environnrent les deux vaisseaux. Elles taient charges de
cocos, de bananes et d'autres fruits du pays. L'change de ces fruits
dlicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne
foi, mais sans qu'aucun des insulaires voult monter  bord. Il fallait
entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d'change;
lorsqu'on tait d'accord, on leur envoyait au bout d'une corde un panier
ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les ntres, donnant
ou recevant indiffremment avant que d'avoir donn ou reu, avec une
bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractre. D'ailleurs nous
ne vmes aucune espce d'armes dans leurs pirogues, o il n'y avait
point de femmes  cette premire entrevue.

Les pirogues restrent le long des navires jusqu' ce que les approches
de la nuit nous firent revirer au large; toutes alors se retirrent.

Nous tchmes dans la nuit de nous lever au nord, n'cartant jamais la
terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu' prs de
minuit, ainsi qu'il l'avait t la nuit prcdente, garni de petits feux
 peu de distance les uns des autres: on et dit que c'tait une
illumination faite  dessein, et nous l'accompagnmes de plusieurs
fuses tires des deux vaisseaux.

La journe du 5 se passa  louvoyer, afin de gagner au vent de l'le, et
 faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L'aspect de
cette cte, leve en amphithtre, nous offrait le plus riant
spectacle.

Quoique les montagnes y soient d'une grande hauteur, le rocher n'y
montre nulle part son aride nudit; tout y est couvert de bois.  peine
en crmes-nous nos yeux, lorsque nous dcouvrmes un pic charg d'arbres
jusqu' sa cime isole qui s'levait au niveau des montagnes, dans
l'intrieur de la partie mridionale de l'le.

Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamtre et
diminuait de grosseur en montant; on l'et pris de loin pour une
pyramide d'une hauteur immense que la main d'un dcorateur habile aurait
pare de guirlandes de feuillages. Les terrains moins levs sont
entrecoups de prairies et de bosquets, et dans toute l'tendue de la
cte il rgne, sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une
lisire de terre basse et unie, couverte de plantations. C'est l qu'au
milieu des bananiers, des cocotiers et d'autres arbres chargs de
fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.

Comme nous prolongions la cte, nos yeux furent frapps de la vue d'une
belle cascade qui s'lanait du haut des montagnes, et prcipitait  la
mer ses eaux cumantes. Un village tait bti au pied, et la cte y
paraissait sans brisants. Nous dsirions tous de pouvoir mouiller 
porte de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos
bateaux sondaient jusqu' terre: on ne trouva dans cette partie qu'un
platier de roches, et il fallut se rsoudre  chercher ailleurs un
mouillage.

Les pirogues taient revenues au navire ds le lever du soleil, et toute
la journe on fit des changes. Il s'ouvrit mme de nouvelles branches
de commerce; outre les fruits de l'espce de ceux apports la veille et
quelques autres rafrachissements, tels que poules et pigeons, les
insulaires apportrent avec eux toutes sortes d'instruments pour la
pche, des herminettes de pierre, des toffes singulires, des
coquilles, etc. Ils demandaient en change du fer et des pendants
d'oreilles. Les trocs se firent, comme la veille, avec loyaut; cette
fois aussi, il vint dans les pirogues, quelques femmes jolies et presque
nues.  bord de _L'toile_, il monta un insulaire qui y passa la nuit
sans tmoigner aucune inquitude.

Nous l'employmes encore  louvoyer; et, le 6 au matin, nous tions
parvenus  l'extrmit septentrionale de l'le. Une seconde baie
s'offrit  nous; mais la vue de plusieurs brisants, qui paraissaient
dtendre le passage entre les deux les, me dtermina  revenir sur mes
pas chercher un mouillage dans la premire baie que nous avions vue le
jour de notre atterrage. Nos canots qui sondaient en avant et en terre
de nous trouvrent la cte du nord de la baie borde partout,  un quart
de lieue du rivage, d'un rcif qui dcouvre  basse mer.

Cependant,  une lieue de la pointe du nord, ils reconnurent dans le
rcif une coupure large de deux encablures au plus, dans laquelle il y
avait trente  trente cinq brasses d'eau, et en dedans une rade assez
vaste, o le fond variait depuis neuf jusqu' trente brasses.

Cette rade tait borne au sud par un rcif qui, partant de terre,
allait se joindre  celui qui bordait la cte. Nos canots avaient sond
partout sur un fond de sable, et ils avaient reconnu plusieurs petites
rivires commodes pour faire l'eau. Sur le rcif, du ct du nord, il y
a trois lots.

Ce rapport me dcida  mouiller dans cette rade, et sur-le-champ nous
fmes route pour y entrer. Nous rangemes la pointe du rcif de tribord
en entrant, et ds que nous fmes en dedans, nous mouillmes notre
premire ancre sur trente-quatre brasses, fond de sable gris,
coquillages et gravier, et nous tendmes aussitt une ancre  jet dans
le nord-ouest pour y mouiller notre ancre d'affourche. _L'toile_ passa
au vent  nous, et mouilla dans le nord  une encablure. Ds que nous
fmes affourchs, nous amenmes basses vergues et mts de hune.

 mesure que nous avions approch la terre, les insulaires avaient
environn les navires. L'affluence des pirogues fut si grande autour des
vaisseaux, que nous emes beaucoup de peine  nous amarrer au milieu de
la foule et du bruit. Tous venaient en criant _tayo_, qui veut dire ami,
et en nous donnant mille tmoignages d'amiti; tous demandaient des
clous et des pendants d'oreilles. Les pirogues taient remplies de
femmes qui ne le cdent pas, pour l'agrment de la figure, au plus grand
nombre des Europennes et qui, pour la beaut du corps, pourraient le
disputer  toutes avec avantage.

La plupart de ces nymphes taient nues, car les hommes et les vieilles
qui les accompagnaient leur avaient t le pagne dont ordinairement
elles s'enveloppent. Elles nous firent d'abord, de leurs pirogues, des
agaceries o, malgr leur navet, on dcouvrit quelque embarras; soit
que la nature ait partout embelli le sexe d'une timidit ingnue, soit
que, mme dans les pays o rgne encore la franchise de l'ge d'or, les
femmes paraissent ne pas vouloir ce qu'elles dsirent le plus. Les
hommes, plus simples ou plus libres, s'noncrent bientt clairement:
ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre  terre, et leurs
gestes non quivoques dmontraient la manire dont il fallait faire
connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au
milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Franais, jeunes, marins, et
qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes? Malgr toutes les
prcautions que nous pmes prendre, il entra  bord une jeune fille, qui
vint sur le gaillard d'arrire se placer  une des coutilles qui sont
au-dessus du cabestan; cette coutille tait ouverte pour donner de
l'air  ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber ngligemment un
pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vnus se fit
voir au berger phrygien: elle en avait la forme cleste. Matelots et
soldats s'empressaient pour parvenir  l'coutille, et jamais cabestan
ne fut vir avec une pareille activit.

Nos soins russirent cependant  contenir ces hommes ensorcels; le
moins difficile n'avait pas t de parvenir  se contenir soi-mme. Un
seul Franais, mon cuisinier, qui, malgr les dfenses, avait trouv le
moyen de s'chapper, nous revint bientt plus mort que vif.  peine
eut-il mis pied  terre avec la belle qu'il avait choisie qu'il se vit
entour par une foule d'Indiens qui le dshabillrent dans un instant,
et le mirent nu de la tte aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne
sachant o aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en
tumulte toutes les parties de son corps. Aprs l'avoir bien considr,
ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu'ils en
avaient tir, et firent approcher la fille, en le pressant de contenter
les dsirs qui l'avaient amen  terre avec elle. Ce fut en vain. Il
fallut que les insulaires ramenassent  bord le pauvre cuisinier, qui me
dit que j'aurais beau le rprimander, que je ne lui ferais jamais autant
de peur qu'il venait d'en avoir  terre.




CHAPITRE IX


Lorsque nous fmes amarrs, je descendis  terre avec plusieurs
officiers, afin de reconnatre un lieu propre  faire de l'eau. Nous
fmes reus par une foule d'hommes et de femmes qui ne se lassaient
point de nous considrer; les plus hardis venaient nous toucher, ils
cartaient mme nos vtements, comme pour vrifier si nous tions
absolument faits comme eux: aucun ne portait d'armes, pas mme de
btons. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le
chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit.
Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vnrable. Les
femmes nous salurent en portant la main sur la poitrine, et criant
plusieurs fois _tayo_.

Le vieillard tait pre de notre hte. Il n'avait du grand ge que ce
caractre respectable qu'impriment les ans sur une belle figure: sa tte
orne de cheveux blancs et d'une longue barbe, tout son corps nerveux et
rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de dcrpitude.

Cet homme vnrable parut s'apercevoir  peine de notre arrive; il se
retira mme sans rpondre  nos caresses, sans tmoigner ni frayeur, ni
tonnement, ni curiosit: fort loign de prendre part  l'espce
d'extase que notre vue causait  tout ce peuple, son air rveur et
soucieux semblait annoncer qu'il craignait que ces jours heureux,
couls pour lui dans le sein du repos, ne fussent troubls par
l'arrive d'une nouvelle race.

On nous laissa la libert de considrer l'intrieur de la maison. Elle
n'avait aucun meuble, aucun ornement qui la distingut des cases
ordinaires, que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de
long sur vingt pieds de large. Nous y remarqumes un cylindre d'osier,
long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel tait
suspendu au toit, et deux figures de bois que nous prmes pour des
idoles. L'une, c'tait le dieu, tait debout contre un des piliers; la
desse tait vis--vis, incline le long du mur qu'elle surpassait en
hauteur, et attache aux roseaux qui le forment. Ces figures mal faites
et sans proportions avaient environ trois pieds de haut, mais elles
tenaient  un pidestal cylindrique, vid dans l'intrieur et sculpt 
jour. Il tait fait en forme de tour et pouvait avoir six  sept pieds
de hauteur, sur environ un pied de diamtre; le tout tait d'un bois
noir fort dur.

Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l'herbe au-dehors de sa
maison, o il fit apporter des fruits, du poisson grill et de l'eau;
pendant le repas, il envoya chercher quelques pices d'toffes et deux
grands colliers faits d'osier et recouverts de plumes noires et de dents
de requins. Leur forme ne ressemble pas mal  celle de ces fraises
immenses qu'on portait du temps de Franois 1er. Il en passa un au col
du chevalier d'Oraison, l'autre au mien, et distribua les toffes. Nous
tions prts  retourner  bord, lorsque le chevalier de Suzannet
s'aperut qu'il lui manquait un pistolet qu'on avait adroitement vol
dans sa poche.

Nous le fmes entendre au chef qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous
les gens qui nous environnaient; il en maltraita mme quelques-uns. Nous
arrtmes ses recherches, en tchant seulement de lui faire comprendre
que l'auteur du vol pourrait tre la victime de sa friponnerie, et que
son larcin lui donnerait la mort.

Le chef et tout le peuple nous accompagnrent jusqu' nos bateaux. Prts
 y arriver, nous fmes arrts par un insulaire d'une belle figure qui,
couch sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait
de sige. Nous l'acceptmes; cet homme alors se pencha vers nous et,
d'un air tendre, aux accords d'une flte dans laquelle un autre Indien
soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute
anacrontique: scne charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre
insulaires vinrent avec confiance souper et coucher  bord. Nous leur
fmes entendre flte, basse, violon, et nous leur donnmes un feu
d'artifice compos de fuses et de serpentaux. Ce spectacle leur causa
une surprise mle d'effroi.

Le 7 au matin, le chef, dont le nom est Ereti, vint  bord. Il nous
apporta un cochon, des poules et le pistolet qui avait t pris la
veille chez lui. Cet acte de justice nous en donna bonne ide. Cependant
nous fmes dans la matine toutes nos dispositions pour descendre 
terre nos malades et nos pices  l'eau, et les y laisser en tablissant
une garde pour leur sret. Je descendis l'aprs-midi avec armes et
bagages, et nous commenmes  dresser le camp sur les bords d'une
petite rivire o nous devions faire notre eau. Ereti vit la troupe sous
les armes et les prparatifs du campement sans paratre d'abord surpris
ni mcontent. Toutefois, quelques heures aprs, il vint  moi,
accompagn de son pre et des principaux du canton qui lui avaient fait
des reprsentations  cet gard, et me fit entendre que notre sjour 
terre leur dplaisait, que nous tions les matres d'y venir le jour
tant que nous voulions, mais qu'il fallait coucher la nuit  bord de nos
vaisseaux. J'insistai sur l'tablissement du camp, lui faisant
comprendre qu'il nous tait ncessaire pour faire de l'eau, du bois, et
rendre plus faciles les changes entre les deux nations. Ils tinrent
alors un second conseil,  l'issue duquel Ereti vint me demander si nous
resterions ici toujours, ou si nous comptions repartir, et dans quel
temps. Je lui rpondis que nous mettrions  la voile dans dix-huit
jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres;
sur cela, nouvelle confrence  laquelle on me fit appeler. Un homme
grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait rduire
 neuf les jours de notre campement; j'insistais pour le nombre que
j'avais demand, et enfin ils y consentirent.

De ce moment la joie se rtablit; Ereti mme nous offrit un hangar
immense tout prs de la rivire, sous lequel taient quelques pirogues
qu'il en fit enlever sur-le-champ. Nous dressmes dans ce hangar les
tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre, douze de _La
Boudeuse_, et vingt-deux de _L'toile_, et quelques autres ncessaires
au service. La garde fut compose de trente soldats, et je fis aussi
descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je
restai  terre la premire nuit, qu'Ereti voulut aussi passer dans nos
tentes. Il fit apporter son souper qu'il joignit au ntre, chassa la
foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de
ses amis. Aprs souper, il demanda des fuses, et elles lui firent au
moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit, il envoya
chercher une de ses femmes qu'il fit coucher dans la tente de M. de
Nassau. Elle tait vieille et laide.

La journe suivante se passa  perfectionner notre camp. Le hangar tait
bien fait et parfaitement couvert d'une espce de natte. Nous n'y
laissmes qu'une issue  laquelle nous mmes une barrire et un corps de
garde.

Ereti, ses femmes et ses amis avaient seuls la permission d'entrer; la
foule se tenait en dehors du hangar: un de nos gens, une baguette  la
main, suffisait pour la faire carter. C'tait l que les insulaires
apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du
poisson et des pices de toile qu'ils changeaient contre des clous, des
outils, des perles fausses, des boutons et mille autres bagatelles qui
taient des trsors pour eux.

Au reste, ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire; ils
virent que nous cueillions des plantes antiscorbutiques et qu'on
s'occupait aussi  chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne
tardrent pas  nous apporter  l'envi des paquets des mmes plantes
qu'ils nous avaient vu ramasser, et des paniers remplis de coquilles de
toutes les espces. On payait leurs peines  peu de frais.

Ce mme jour je demandai au chef de m'indiquer du bois que je pusse
couper. Le pays bas o nous tions n'est couvert que d'arbres fruitiers
et d'une espce de bois plein de gomme et de peu de consistance; le bois
dur vient sur les montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais
couper et m'indiqua mme de quel ct il les fallait faire tomber en les
abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos
travaux; nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bches
que les gens du pays transportaient aux bateaux; ils aidaient de mme 
faire de l'eau, emplissant les pices et les conduisant aux chaloupes.
On leur donnait pour salaires des clous dont le nombre se proportionnait
au travail qu'ils avaient fait. La seule gne qu'on eut, c'est qu'il
fallait sans cesse avoir l'oeil  tout ce qu'on apportait  terre,  ses
poches mme; car il n'y a point en Europe de plus adroits filous que les
gens de ce pays.

Cependant, il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne
ferme dans leurs maisons, tout y est  terre ou suspendu, sans serrure
ni gardiens. Sans doute la curiosit pour des objets nouveaux excitait
en eux de violents dsirs, et d'ailleurs il y a partout de la canaille.
On avait vol les deux premires nuits, malgr les sentinelles et les
patrouilles auxquelles on avait mme jet quelques pierres. Les voleurs
se cachaient dans un marais couvert d'herbes et de roseaux, qui
s'tendait derrire notre camp. On le nettoya en partie, et j'ordonnai 
l'officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient
dornavant. Ereti lui-mme me dit de le faire, mais il eut grand soin de
montrer plusieurs fois o tait sa maison, en recommandant bien de tirer
du ct oppos. J'envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux
arms de pierriers et d'espingoles se mouiller devant le camp.

Au vol prs, tout se passait de la manire la plus aimable. Chaque jour
nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites
bandes. On les invitait  entrer dans les maisons, on leur y donnait 
manger; mais ce n'est pas  une collation lgre que se borne ici la
civilit des matres de maisons; ils leur offraient des jeunes filles;
la case se remplissait  l'instant d'une foule curieuse d'hommes et de
femmes qui faisaient un cercle autour de l'hte et de la jeune victime
du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs,
et des musiciens chantaient aux accords de la flte un hymne de
jouissance. Vnus est ici la desse de l'hospitalit, son culte n'y
admet point de mystres, et chaque jouissance est une fte pour la
nation. Ils taient surpris de l'embarras qu'on tmoignait; nos moeurs
ont proscrit cette publicit. Toutefois je ne garantirais pas qu'aucun
n'ait vaincu sa rpugnance et ne se soit conform aux usages du pays.

J'ai plusieurs fois t, moi second ou troisime, me promener dans
l'intrieur. Je me croyais transport dans le jardin d'Eden: nous
parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et
coupe de petites rivires qui entretiennent une fracheur dlicieuse,
sans aucun des inconvnients qu'entrane l'humidit. Un peuple nombreux
y jouit des trsors que la nature verse  pleines mains sur lui. Nous
trouvions des troupes d'hommes et de femmes assises  l'ombre des
vergers; tous nous saluaient avec amiti; ceux que nous rencontrions
dans les chemins se rangeaient  ct pour nous laisser passer; partout
nous voyions rgner l'hospitalit, le repos, une joie douce et toutes
les apparences du bonheur.

Je fis prsent au chef du canton o nous tions d'un couple de dindes et
de canards mles et femelles; c'tait le denier de la veuve. Je lui
proposai aussi de faire un jardin  notre manire et d'y semer
diffrentes graines, proposition qui fut reue avec joie. En peu de
temps Ereti fit prparer et entourer de palissades le terrain qu'avaient
choisi nos jardiniers. Je le fis bcher; ils admiraient nos outils de
jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espces de
potagers garnis de giraumons, de patates, d'ignames et d'autres racines.

Nous leur avons sem du bl, de l'orge, de l'avoine, du riz, du mas,
des oignons et des graines potagres de toute espce. Nous avons lieu de
croire que ces plantations seront bien soignes, car ce peuple nous a
paru aimer l'agriculture, et je crois qu'on l'accoutumerait facilement 
tirer parti du sol le plus fertile de l'univers.

Les premiers jours de notre arrive, j'eus la visite du chef d'un canton
voisin, qui vint  bord avec un prsent de fruits, de cochons, de poules
et d'toffes. Ce seigneur, nomm Toutaa, est d'une belle figure et d'une
taille extraordinaire. Il tait accompagn de quelques-uns de ses
parents, presque tous hommes de six pieds.

Je leur fis prsent de clous, d'outils, de perles fausses et d'toffes
de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fmes bien
accueillis, et l'honnte Toutaa m'offrit une de ses femmes fort jeune et
assez jolie.

L'assemble tait nombreuse, et les musiciens avaient dj entonn les
chants de l'hymne. Telle est la manire de recevoir les visites de
crmonie.

Le 10, il y eut un insulaire tu, et les gens du pays vinrent se
plaindre de ce meurtre. J'envoyai  la maison o avait t port le
cadavre; on vit effectivement que l'homme avait t tu d'un coup de
feu. Cependant on ne laissait sortir aucun de nos gens avec des armes 
feu, ni des vaisseaux, ni de l'enceinte du camp. Je fis sans succs les
plus exactes perquisitions pour connatre l'auteur de cet infme
assassinat. Les insulaires crurent, sans doute, que leur compatriote
avait eu tort; car ils continurent  venir  notre quartier avec leur
confiance accoutume. On me rapporta cependant qu'on avait vu beaucoup
de gens emporter leurs effets  la montagne, et que mme la maison
d'Ereti tait toute dmeuble. Je lui fis de nouveaux prsents, et ce
bon chef continua  nous tmoigner la plus sincre amiti.

Cependant, je pressais nos travaux de tous les genres; car, encore que
cette relche fut excellente pour nos besoins, je savais que nous tions
mal mouills. En effet, quoique nos cbles, paumoys presque tous les
jours, n'eussent pas encore paru ragus, nous avions dcouvert que le
fond tait sem de gros corail, et d'ailleurs, en cas d'un grand vent du
large, nous n'avions pas de chasse. La ncessit avait forc de prendre
ce mouillage sans nous laisser la libert du choix, et bientt nous
emes la preuve que nos inquitudes n'taient que trop fondes.

Le 12,  cinq heures du matin, les vents tant venus au sud, notre cble
du sud-est et le grelin d'une ancre  jet, que nous avions par
prcaution allonge dans l'est-sud-est, furent coups sur le fond. Nous
mouillmes aussitt notre grande ancre; mais, avant qu'elle et pris
fond, la frgate vint  l'appel de l'ancre du nord-ouest, et nous
tombmes sur _L'toile_ que nous abordmes  bbord. Nous virmes sur
notre ancre, et _L'toile_ fila rapidement, de manire que nous fmes
spars avant que d'avoir souffert aucune avarie. La flte nous envoya
alors le bout d'un grelin qu'elle avait allong dans l'est, sur lequel
nous virmes pour nous carter d'elle davantage. Nous relevmes ensuite
notre grande ancre et rembarqumes le grelin et le cble coups sur le
fond. Celui-ci l'avait t  trente brasses de l'entalingure; nous le
changemes bout pour bout et l'entalingumes sur une ancre de rechange
de deux mille sept cents que _L'toile_ avait dans sa cale et que nous
envoymes chercher. Notre ancre du sud-est mouille sans orin  cause du
grand fond tait perdue, et nous tchmes inutilement de sauver l'ancre
 jet dont la boue avait coul et qu'il fut impossible de draguer. Nous
guindmes aussitt notre petit mt de hune et la vergue de misaine, afin
de pouvoir appareiller ds que le vent permettrait.

L'aprs-midi il calma et passa  l'est. Nous allongemes alors dans le
sud-est une ancre  jet et l'ancre reue de _L'toile_, et j'envoyai un
bateau sonder dans le nord, afin de savoir s'il n'y aurait pas un
passage; ce qui nous et mis  porte de sortir presque de tout vent. Un
malheur n'arrive jamais seul: comme nous tions tous occups d'un
travail auquel tait attach notre salut, on vint m'avertir qu'il y
avait eu trois insulaires tus ou blesss dans leurs cases  coups de
baonnette, que l'alarme tait rpandue dans le pays, que les
vieillards, les femmes et les enfants fuyaient vers les montagnes
emportant leurs bagages et jusqu'aux cadavres des morts, et que
peut-tre allions-nous avoir sur les bras une arme de ces hommes
furieux. Telle tait donc notre position de craindre la guerre  terre
au mme instant o les deux navires taient dans le cas d'y tre jets.
Je descendis au camp, et en prsence du chef je fis mettre aux fers
quatre soldats souponns d'tre les auteurs du forfait; ce procd
parut les contenter.

Je passai une partie de la nuit  terre, o je renforai les gardes,
dans la crainte que les insulaires ne voulussent venger leurs
compatriotes. Nous occupions un poste excellent entre deux rivires
distantes l'une de l'autre d'un quart de lieue au plus; le front du camp
tait couvert par un marais, le reste tait la mer dont assurment nous
tions les matres. Nous avions beau jeu pour dfendre ce poste contre
toutes les forces de l'le runies; mais heureusement,  quelques
alertes prs occasionnes par des filous, la nuit fut tranquille au
camp.

Ce n'tait pas de ce ct o mes inquitudes taient les plus vives. La
crainte de perdre les vaisseaux  la cte nous donnait des alarmes
infiniment plus cruelles.

Ds dix heures du soir les vents avaient beaucoup frachi de la partie
de l'est avec une grosse houle, de la pluie, des orages et toutes les
apparences funestes qui augmentent l'horreur de ces lugubres situations.

Vers deux heures du matin il passa un grain qui chassait les vaisseaux
en cte: je me rendis  bord, le grain heureusement ne dura pas; et ds
qu'il fut pass, le vent vint de terre. L'aurore nous amena de nouveaux
malheurs; notre cble du nord-ouest fut coup; le grelin, que nous avait
cd _L'toile_ et qui nous tenait sur son ancre  jet, eut le mme sort
peu d'instants aprs; la frgate alors venant  l'appel de l'ancre et du
grelin du sud-est, ne se trouvait pas  une encablure de la cte o la
mer brisait avec fureur. Plus le pril devenait instant, plus les
ressources diminuaient, les deux ancres, dont les cbles venaient d'tre
coups, taient perdues pour nous; leurs boues avaient disparu, soit
qu'elles eussent coul, soit que les Indiens les eussent enleves dans
la nuit. C'taient dj quatre ancres de moins depuis vingt-quatre
heures, et cependant il nous restait encore des pertes  essuyer.

 dix heures du matin le cble neuf, que nous avions enlingu sur
l'ancre de deux mille sept cents de _L'toile_, laquelle nous tenait
dans le sud-est, fut coup; et la frgate, dfendue par un seul grelin,
commena  chasser en cte. Nous mouillmes sous barbe notre grande
ancre, la seule qui nous restt en mouillage; mais de quel secours nous
pouvait-elle tre? Nous tions si prs des brisants que nous aurions t
dessus avant que d'avoir assez fil de cble pour que l'ancre pt bien
prendre fond. Nous attendions  chaque instant le triste dnouement de
cette aventure, lorsqu'une brise de sud-ouest nous donna l'esprance de
pouvoir appareiller. Nos focs furent bientt hisss; le vaisseau
commenait  prendre de l'erre, et nous travaillions  faire de la voile
pour filer cble et grelin et mettre dehors, mais les vents revinrent
presque aussitt  l'est. Cet intervalle nous avait toujours donn le
temps de recevoir  bord le bout du grelin de la seconde ancre  jet de
_L'toile_ qu'elle venait d'allonger dans l'est et qui nous sauva pour
le moment. Nous virmes sur les deux grelins et nous nous relevmes un
peu de la cte. Nous envoymes alors notre chaloupe  _L'toile_ pour
l'aider  s'amarrer solidement; ses ancres taient heureusement
mouilles sur un fond moins perdu de corail que celui sur lequel taient
tombes les ntres. Lorsque cette opration fut faite, notre chaloupe
alla lever par son orin l'ancre de deux mille sept cents; nous
entalingumes dessus un autre cble et nous l'allongemes dans le
nord-est; nous relevmes ensuite l'ancre  jet de _L'toile_ que nous
lui rendmes. Dans ces deux jours M. de la Giraudais, commandant de
cette flte, a eu la plus grande part au salut de la frgate par les
secours qu'il m'a donns; c'est avec plaisir que je paie ce tribut de
reconnaissance  cet officier, dj mon compagnon dans mes autres
voyages, et dont le zle gale les talents.

Cependant lorsque le jour tait venu, aucun Indien ne s'tait approch
du camp, on n'avait vu aucune pirogue, on avait trouv les maisons
abandonnes, tout le pays paraissait un dsert. Le prince de Nassau,
lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s'tait loign davantage,
dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en
trouva un grand nombre avec Ereti environ  une lieue du camp. Ds que
ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint  lui d'un air constern. Les
femmes plores se jetrent  ses genoux, elles lui baisaient les mains
en pleurant et en rptant plusieurs fois: _tayo_, _mat_, vous tes nos
amis et vous nous tuez.  force de caresses et d'amiti il parvint  les
ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des
poules, des cocos, des rgimes de bananes embellissaient la marche et
promettaient la paix. Je descendis aussitt avec un assortiment
d'toffes de soie et des outils de toute espce; je les distribuai aux
chefs, en leur tmoignant ma douleur du dsastre arriv la veille et en
les assurant qu'il serait puni. Les bons insulaires me comblrent de
caresses, le peuple applaudit  la runion, et en peu de temps la foule
ordinaire et les filous revinrent  notre quartier qui ne ressemblait
pas mal  une foire. Ils apportrent ce jour et le suivant plus de
rafrachissements que jamais. Ils demandrent aussi qu'on tirt devant
eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les
animaux tirs ayant t tus raides.

Le canot que j'avais envoy pour reconnatre le ct du nord tait
revenu avec la bonne nouvelle qu'il y avait trouv un trs beau passage.
Il tait alors trop tard pour en profiter ce mme jour; la nuit
s'avanait. Heureusement elle fut tranquille  terre et  la mer; Le 14
au matin, les vents tant  l'est, j'ordonnai  _L'toile_, qui avait
son eau faite et tout son monde  bord, d'appareiller et de sortir par
la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre  la voile par cette
passe qu'aprs la flte mouille au nord de nous.  onze heures elle
appareilla sur une haussire porte sur nous, je gardai sa chaloupe et
ses deux petites ancres; je pris aussi  bord, ds qu'elle fut sous
voiles, le bout du cble de son ancre du sud-est mouille en bon fond.
Nous levmes alors notre grande ancre, allongemes les deux ancres 
jet, et par ce moyen, nous restmes sur deux grosses ancres et trois
petites.  deux heures aprs midi nous emes la satisfaction de
dcouvrir _L'toile_ en dehors de tous les rcifs. Notre situation ds
ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer
le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires  l'abri des
accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son
canot avec M. Lavari-Leroi qui avait t charg de reconnatre la passe.

Nous travaillmes tout le jour et une partie de la nuit  finir notre
eau,  dblayer l'hpital et le camp.

J'enfouis prs du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une
planche de chne avec une bouteille bien ferme et lute contenant les
noms des officiers des deux navires. J'ai suivi cette mme mthode pour
toutes les terres dcouvertes dans le cours de ce voyage. Il tait deux
heures du matin avant que tout fut  bord; la nuit fut assez orageuse
pour nous causer encore de l'inquitude, malgr la quantit d'ancres que
nous avions  la mer.

Le 15  six heures du matin, les vents tant de terre et le ciel 
l'orage, nous levmes notre ancre, filmes le cble de celle de
_L'toile_, coupmes un des grelins et filmes les deux autres,
appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe
de l'est. Nous laissmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et
ds que nous fmes dehors, j'envoyai les deux canots arms aux ordres du
chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protger le travail
des chaloupes.

Nous tions  un quart de lieue au large et nous commencions  nous
fliciter d'tre heureusement sortis d'un mouillage qui nous avait caus
de si vives inquitudes, lorsque, le vent ayant cess tout d'un coup, la
mare et une grosse lame de l'est commencrent  nous entraner sur les
rcifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous
avaient menacs jusqu'ici avait t de passer nos jours dans une le
embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de
notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le
naufrage se prsentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau port
rapidement sur les rcifs n'y et pas rsist deux minutes  la violence
de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent  peine sauv
leur vie. J'avais ds le premier instant du danger rappel canots et
chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivrent au moment, o n'tant pas
 plus de cinquante toises du rcif, notre situation paraissait
dsespre, d'autant qu'il n'y avait pas  mouiller. Une brise de
l'ouest, qui s'leva dans le mme instant, nous rendit l'esprance: en
effet elle frachit peu  peu, et  neuf heures du matin nous tions
absolument hors de danger.

Je renvoyai sur-le-champ les bateaux  la recherche des ancres, et je
restai  louvoyer pour les attendre.

L'aprs-midi nous rejoignmes _L'toile_.  cinq heures du soir notre
chaloupe arriva ayant  bord la grosse ancre et le cble de _L'toile_
qu'elle lui porta: notre canot, celui de _L'toile_ et sa chaloupe
revinrent peu de temps aprs; celle-ci nous rapportait notre ancre  jet
et un grelin. Quant aux deux autres ancres  jet, l'approche de la nuit
et la fatigue extrme des matelots ne permirent pas de les lever ce mme
jour. J'avais d'abord compt m'entretenir toute la nuit  porte du
mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais  minuit il se leva
un grand frais de l'est-nord-est, qui me contraignit  embarquer les
bateaux et  faire de la voile pour me tirer de dessus la cte. Ainsi un
mouillage de neuf jours nous a cot six ancres, perte que nous
n'aurions pas essuye, si nous eussions t munis de quelques chanes de
fer. C'est une prcaution que ne doivent jamais oublier tous les
navigateurs destins  de pareils voyages.

Maintenant que les navires sont en sret, arrtons nous un instant pour
recevoir les adieux des insulaires.

Ds l'aube du jour, lorsqu'ils s'aperurent que nous mettions  la
voile, Ereti avait saut seul dans la premire pirogue qu'il avait
trouve sur le rivage, et s'tait rendu  bord. En y arrivant il nous
embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant
des larmes, et paraissant trs affect de notre dpart. Peu de temps
aprs sa grande pirogue vint  bord charge de rafrachissements de
toute espce; ses femmes taient dedans, et avec elles ce mme insulaire
qui le premier jour de notre atterrage tait venu s'tablir  bord de
_L'toile_. Ereti fut le prendre par la main, et il me le prsenta, en
me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait
nous suivre, et me priant d'y consentir. Il le prsenta ensuite  tous
les officiers, chacun en particulier, disant que c'tait son ami qu'il
confiait  ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes
marques d'intrt. On fit encore  Ereti des prsents de toute espce,
aprs quoi il prit cong de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles
ne cessrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du
bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l'insulaire
qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu'il
avait  ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgr les larmes de
cette jeune fille, son pouse ou son amante, il s'arracha de ses bras et
remonta dans le vaisseau. Nous quittmes ainsi ce bon peuple, et je ne
fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre dpart, que je
l'avais t de leur confiance affectueuse  notre arrive.




CHAPITRE X


_LUCIS HABITAMUS OPACIS, RIPARUMQUE TOROS ET PRATA RECENTIA RIVIS INCOLIMUS._

VIRGIL. LIV. VI.

L'le,  laquelle on avait d'abord donn le nom de Nouvelle-Cythre,
reoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrs
trente-cinq minutes trois secondes  notre camp a t conclue de
plusieurs hauteurs mridiennes du soleil observes  terre avec un quart
de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrs quarante minutes
dix-sept secondes  l'ouest de Paris a t dtermine par onze
observations de la lune, selon la mthode des angles horaires.

M. Verron en avait fait beaucoup d'autres  terre pendant quatre jours
et quatre nuits, pour dterminer cette mme longitude; mais le cahier o
elles taient crites lui ayant t enlev, il ne lui est rest que les
dernires observations faites la veille de notre dpart. Il croit leur
rsultat moyen assez exact, quoique leurs extrmes diffrent entre eux
de sept  huit degrs. La perte de nos ancres et tous les accidents que
j'ai dtaills ci-dessus nous ont fait abandonner cette relche beaucoup
plus tt que nous ne nous y tions attendus, et nous ont mis dans
l'impossibilit d'en visiter les ctes. La partie du sud nous est
absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du
sud-est jusqu' celle du nord-ouest me parait avoir quinze  vingt
lieues d'tendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le
nord-ouest et l'ouest-nord-ouest.

Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s'avance dans le
nord,  sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au
nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses ctes
s'abaissent insensiblement jusqu'au fond de la baie o elles ont peu
d'lvation, et paraissent former le canton le plus beau de l'le et le
plus habit. Il semble qu'on trouverait aisment plusieurs bons
mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre
du ntre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie
_L'toile_.

M. de la Giraudais m'a assur qu'entre les deux les les plus
septentrionales il y avait un mouillage fort sr pour trente vaisseaux
au moins, depuis vingt-trois jusqu' douze et dix brasses, fond de sable
gris vaseux, qu'il y avait une lieue d'vitage et jamais de mer. Le
reste de la cte est lev, et elle semble en gnral tre toute borde
par un rcif ingalement couvert d'eau, et qui forme en quelques
endroits de petits lots sur lesquels les insulaires entretiennent des
feux pendant la nuit pour la pche et la sret de leur navigation:
quelques coupures donnent de distance en distance l'entre en dedans du
rcif, mais il faut se mfier du fond. Le plomb n'amne jamais que du
sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d'un corail dur et
tranchant, capable de couper un cble dans une nuit, ainsi que nous l'a
appris une funeste exprience.

Au-del de la pointe septentrionale de cette baie, la cte ne forme
aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est
termine par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ 
une lieue de distance, on voit une le peu leve qui s'tend deux ou
trois lieues sur le nord-ouest.

La hauteur des montagnes qui occupent tout l'intrieur de Tahiti est
surprenante, eu gard  l'tendue de l'le. Loin d'en rendre l'aspect
triste et sauvage, elles servent  l'embellir en variant  chaque pas
les points de vue, et prsentant de riches paysages couverts des plus
riches productions de la nature, avec ce dsordre dont l'art ne sut
jamais imiter l'agrment. De l sortent une infinit de petites rivires
qui fertilisent le pays et ne servent pas moins  la commodit des
habitants qu' l'ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les
bords de la mer jusqu'aux montagnes, est consacr aux arbres fruitiers,
sous lesquels, comme je l'ai dj dit, sont bties les maisons des
Tahitiens, disperses sans aucun ordre, et sans former jamais de
village; on croit tre dans les Champs-lyses. Des sentiers publics,
pratiqus avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout
les communications faciles.

Les principales productions de l'le sont le coco, la banane, le fruit 
pain, l'igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et
fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes  sucre qu'on ne cultive
point, une espce d'indigo sauvage, une trs belle teinture rouge et une
jaune; j'ignore d'o on les tire. En gnral M. de Commeron y a trouv
la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu'il a t avec nous, a
reconnu et nomm plusieurs de nos fruits et de nos lgumes, ainsi qu'un
assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres
chaudes. Le bois propre  travailler crot dans les montagnes, et les
insulaires en font peu d'usage; ils ne l'emploient que pour leurs
grandes pirogues, qu'ils construisent de bois de cdre. Nous leur avons
aussi vu des piques d'un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois
de fer. Ils se servent, pour btir les pirogues ordinaires, de l'arbre
qui porte le fruit  pain: c'est un bois qui ne se fend point; mais il
est si mol et si plein de gomme qu'il ne fait que se mcher sous
l'outil.

Au reste, quoique cette le soit remplie de trs hautes montagnes, la
quantit d'arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne
semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins
certain que les insulaires ne connaissent point les mtaux. Ils donnent
 tous ceux que nous leur avons montrs le mme nom d'_aouri_, dont ils
se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer,
d'o leur vient-elle? Je dirai bientt ce que je pense  cet gard. Je
ne connais ici qu'un seul article de commerce riche; ce sont de trs
belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles  leurs femmes
et  leurs enfants; mais ils les ont tenues caches pendant notre sjour
chez eux.

Ils font, avec les cailles de ces hutres perlires, des espces de
castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.

Nous n'avons vu d'autres quadrupdes que des cochons, des chiens d'une
espce petite, mais jolie, et des rats en grande quantit. Les habitants
ont des poules domestiques absolument semblables aux ntres. Nous avons
aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d'un beau
plumage bleu de roi et d'un trs bon got, et des perruches fort
petites, mais fort singulires par le mlange de bleu et de rouge qui
colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs
volailles qu'avec des bananes. Entre ce qui en a t consomm dans le
sjour  terre et ce qui a t embarqu dans les deux navires, on a
troqu plus de huit cents ttes de volailles et prs de cent cinquante
cochons; encore, sans les travaux inquitants des dernires journes, en
aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de
jour en jour un plus grand nombre.

Nous n'avons pas prouv de grandes chaleurs dans cette le. Pendant
notre sjour le thermomtre de Raumur n'a jamais mont  plus de
vingt-deux degrs et il a t quelquefois  dix-huit degrs. Le soleil,
il est vrai, tait dj  huit ou neuf degrs de l'autre ct de
l'quateur. Mais un avantage inestimable de cette le, c'est de n'y pas
tre infest par cette lgion odieuse d'insectes qui font le supplice
des pays situs entre les tropiques; nous n'y avons vu non plus aucun
animal venimeux. D'ailleurs le climat est si sain que, malgr les
travaux forcs que nous y avons faits, quoique nos gens fussent
continuellement dans l'eau et au grand soleil, qu'ils couchassent sur le
sol nu et  la belle toile, personne n'y est tomb malade. Les
scorbutiques que nous avions dbarqus, et qui n'y ont pas eu une seule
nuit tranquille, y ont repris des forces et s'y sont rtablis en aussi
peu de temps, au point que quelques-uns ont t parfaitement guris 
bord. Au reste, la sant et la force des insulaires qui habitent des
maisons ouvertes  tous les vents et couvrent  peine de quelques
feuillages la terre qui leur sert de lit, l'heureuse vieillesse 
laquelle ils parviennent sans aucune incommodit, la finesse de tous
leurs sens et la beaut singulire de leurs dents qu'ils conservent dans
le plus grand ge, quelles meilleures preuves et de la salubrit de
l'air et de la bont du rgime que suivent les habitants?

Les vgtaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent
rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n'en mangent
jamais, et ce rgime sans doute contribue beaucoup  les tenir exempts
de presque toutes nos maladies. J'en dirais autant de leurs boissons;
ils n'en connaissent d'autre que l'eau: l'odeur seule du vin et de
l'eau-de-vie leur donnait de la rpugnance; ils en tmoignaient aussi
pour le tabac, les piceries, et en gnral pour toutes les choses
fortes.

Le peuple de Tahiti est compos de deux races d'hommes trs diffrentes,
qui cependant ont la mme langue, les mmes moeurs et qui paraissent se
mler ensemble sans distinction. La premire, et c'est la plus
nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est
d'ordinaire d'en voir de six pieds et plus.

Je n'ai jamais rencontr d'hommes mieux faits ni mieux proportionns;
pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d'aussi beaux
modles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Europens; et, s'ils
taient vtus, s'ils vivaient moins  l'air et au grand soleil, ils
seraient aussi blancs que nous. En gnral, leurs cheveux sont noirs. La
seconde race est d'une taille mdiocre, a les cheveux crpus et durs
comme du crin; sa couleur et ses traits diffrent peu de ceux des
multres. Le Tahitien qui s'est embarqu avec nous est de cette seconde
race, quoique son pre soit chef d'un canton; mais il possde en
intelligence ce qui lui manque du ct de la beaut.

Les uns et les autres se laissent crotre la partie infrieure de la
barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rass. Ils
laissent aussi toute leur longueur aux ongles, except  celui du doigt
du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux trs
courts; d'autres les laissent crotre et les portent attachs sur le
sommet de la tte. Tous ont l'habitude de se les joindre, ainsi que la
barbe, avec de l'huile de coco. Je n'ai rencontr qu'un seul homme
estropi et qui paraissait l'avoir t par une chute. Notre chirurgien
major m'a assur qu'il avait vu sur plusieurs les traces de la petite
vrole, et j'avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne
leur communiquassions pas l'autre, ne pouvant supposer qu'ils en fussent
attaqus.

On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vtement qu'une ceinture
qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux
s'enveloppent ordinairement dans une grande pice d'toffe qu'ils
laissent tomber jusqu'aux genoux. C'est aussi l le seul habillement des
femmes, et elles savent l'arranger avec assez d'art pour rendre ce
simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne
vont jamais au soleil sans tre couvertes, et qu'un petit chapeau de
cannes, garni de fleurs, dfend leur visage de ses rayons, elles sont
beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez
dlicats; mais ce qui les distingue, c'est la beaut de leurs corps dont
les contours n'ont point t dfigurs par quinze ans de torture.

Au reste, tandis qu'en Europe les femmes se peignent en rouge les joues,
celles de Tahiti se peignent d'un bleu fonc les reins et les fesses;
c'est une parure et en mme temps une marque de distinction. Les hommes
sont soumis  la mme mode. Je ne sais comment ils s'impriment ces
traits ineffaables; je pense que c'est en piquant la peau et y versant
le suc de certaines herbes, ainsi que je l'ai vu pratiquer aux indignes
du Canada. Il est  remarquer que de tout temps on a trouv cette
peinture  la mode chez les peuples voisins encore de l'tat de nature.
Quand Csar fit sa premire descente en Angleterre, il y trouva tabli
cet usage de se peindre; _omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod
coerulem efflcit colorem_. Le savant et ingnieux auteur des recherches
philosophiques sur les Amricains donne pour cause  cet usage gnral
le besoin o on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la
piqre des insectes caustiques qui s'y multiplient au-del de
l'imagination. Cette cause n'existe point  Tahiti, puisque, comme nous
l'avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.

L'usage de se peindre y est donc une mode comme  Paris. Un autre usage
de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c'est de se percer les
oreilles et d'y porter des perles ou des fleurs de toute espce. La plus
grande propret embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans
cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et
aprs.

Le caractre de la nation nous a paru tre doux et bienfaisant. Il ne
semble pas qu'il y ait dans l'le aucune guerre civile, aucune haine
particulire, quoique le pays soit divis en petits cantons qui ont
chacun leur seigneur indpendant. Il est probable que les Tahitiens
pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu'ils
soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun
cueille les fruits sur le premier arbre qu'il rencontre, en prend dans
la maison o il entre. Il paratrait que, pour les choses absolument
ncessaires  la vie, il n'y a point de proprit et que tout est 
tous. Avec nous, ils taient filous habiles, mais d'une timidit qui les
faisait fuir  la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs
n'approuvaient point ces vols, qu'ils nous pressaient au contraire de
tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n'usait point de cette
svrit qu'il nous recommandait.

Lui dnoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-mme  toutes
jambes; l'homme fuyait et, s'il tait joint, ce qui arrivait
ordinairement, car Ereti tait infatigable  la course, quelques coups
de bton et une restitution force taient le seul chtiment du
coupable.

Je ne croyais pas mme qu'ils connussent de punition plus forte, attendu
que, quand ils voyaient mettre quelqu'un de nos gens aux fers, ils en
tmoignaient une peine sensible; mais j'ai su depuis,  n'en pas douter,
qu'ils ont l'usage de pendre les voleurs  des arbres, ainsi qu'on le
pratique dans nos armes.

Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des les
voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les
descentes et mme pour des combats de mer. Ils ont pour armes l'arc, la
fronde et une espce de pique d'un bois fort dur. La guerre se fait chez
eux d'une manire cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils
tuent les hommes et les enfants mles pris dans les combats; ils leur
lvent la peau du menton avec la barbe, qu'ils portent comme un trophe
de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les
vainqueurs ne ddaignent pas d'admettre dans leur lit; Aotourou lui-mme
est le fils d'un chef tahitien et d'une captive de l'le de Oopoa, le
voisine et souvent ennemie de Tahiti.

J'attribue  ce mlange la diffrence que nous avons remarque dans
l'espce des hommes. J'ignore, au reste, comme ils pansent leurs
blessures: nos chirurgiens en ont admir les cicatrices.

J'exposerai  la fin de ce chapitre ce que j'ai pu entrevoir sur la
forme de leur gouvernement, sur l'tendue du pouvoir qu'ont leurs petits
souverains, sur l'espce de distinction qui existe entre les principaux
et le peuple, sur le lien enfin qui runit ensemble, et sous la mme
autorit, cette multitude d'hommes robustes qui ont si peu de besoins.
Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances dlicates, le
seigneur du canton ne dcide point sans l'avis d'un conseil. On a vu
qu'il avait fallu une dlibration des principaux de la nation lorsqu'il
s'tait agi de l'tablissement de notre camp  terre. J'ajouterai que le
chef parat tre obi sans rplique par tout le monde, et que les
notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de
l'autorit.

Il est fort difficile de donner des claircissements sur leur religion.
Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour
des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule crmonie
religieuse dont nous ayons t tmoins regarde les morts. Ils en
conservent longtemps les cadavres tendus sur une espce d'chafaud que
couvre un hangar. L'infection qu'ils rpandent n'empche pas les femmes
d'aller pleurer auprs du corps une partie du jour, et d'oindre d'huile
de coco les froides reliques de leur affection.

Celles dont nous tions connus nous ont laisss quelquefois approcher de
ce lieu consacr aux mnes: Emo, il dort, nous disaient-elles.
Lorsqu'il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la
maison, et j'ignore combien de temps on les y conserve. Je sais
seulement, parce que je l'ai vu, qu'alors un homme considr dans la
nation vient y exercer son ministre sacr, et que, dans ces lugubres
crmonies, il porte des ornements assez recherchs.

Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions  Aotourou et nous
avons cru comprendre qu'en gnral ses compatriotes sont fort
superstitieux, que les prtres ont chez eux la plus redoutable autorit,
qu'indpendamment d'un tre suprieur, nomm Eri-t-Era, le Roi du Soleil
ou de la Lumire, tre qu'ils ne reprsentent par aucune image
matrielle, ils admettent plusieurs divinits, les unes bienfaisantes,
les autres malfaisantes; que le nom de ces divinits ou gnies est
Eatoua, qu'ils attachent  chaque action importante de la vie un bon et
un mauvais gnie, lesquels y prsident et dcident du succs ou du
malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c'est que, quand la
lune prsente un certain aspect, qu'ils nomment Malama Tamal, Lune en
tat de guerre, aspect qui ne nous a pas montr de caractre distinctif
qui puisse nous servir  le dfinir, ils sacrifient des victimes
humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus,
c'est l'habitude qu'ils ont de saluer ceux qui ternuent, en leur
disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te rveille, ou bien que le
mauvais eatoua ne t'endorme pas. Voil des traces d'une origine commune
avec les nations de l'ancien continent. Au reste, c'est surtout en
traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable,
puisqu'il n'y a point de matire dans laquelle il soit plus facile de
prendre la lueur pour l'vidence.

La polygamie parat gnrale chez eux, du moins parmi les principaux.
Comme leur seule passion est l'amour, le grand nombre des femmes est le
seul luxe des riches. Les enfants partagent galement les soins du pre
et de la mre. Ce n'est pas l'usage  Tahiti que les hommes, uniquement
occups de la pche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les
travaux pnibles du mnage et de la culture. Ici une douce oisivet est
le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus srieuse
occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil
ou consacr par la religion, s'il est indissoluble ou sujet au divorce.
Quoi qu'il en soit, les femmes doivent  leurs maris une soumission
entire: elles laveraient dans leur sang une infidlit commise sans
l'aveu de l'poux. Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile 
obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si tranger que le mari est
ordinairement le premier  presser sa femme de se livrer. Une fille
n'prouve  cet gard aucune gne; tout l'invite  suivre le penchant de
son coeur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent
sa dfaite. Il ne semble pas que le grand nombre d'amants passagers
qu'elle peut avoir eu l'empche de trouver ensuite un mari. Pourquoi
donc rsisterait-elle  l'influence du climat,  la sduction de
l'exemple? L'air qu'on respire, les chants, la danse presque toujours
accompagne de postures lascives, tout rappelle  chaque instant les
douceurs de l'amour, tout crie de s'y livrer. Ils dansent au son d'une
espce de tambour, et, lorsqu'ils chantent, ils accompagnent la voix
avec une flte trs douce  trois ou quatre trous, dans laquelle, comme
nous l'avons dj dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une
espce de lutte qui est en mme temps exercice et jeu.

Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux
Tahitiens un penchant marqu pour cette douce plaisanterie, fille du
repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractre une
lgret dont nous tions tous les jours tonns. Tout les frappe, rien
ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur prsentions,
nous n'avons jamais russi  fixer deux minutes de suite l'attention
d'aucun d'eux. Il semble que la moindre rflexion leur soit un travail
insupportable et qu'ils fuient encore plus les fatigues de l'esprit que
celles du corps.

Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur
adresse et leur industrie, dans le peu d'ouvrages ncessaires dont ne
sauraient les dispenser l'abondance du pays et la beaut du climat,
dmentiraient ce tmoignage. On est tonn de l'art avec lequel sont
faits les instruments pour la pche; leurs hameons sont de nacre aussi
dlicatement travaille que s'ils avaient le secours de nos outils;
leurs filets sont absolument semblables aux ntres, et tisss avec du
fil de pite. Nous avons admir la charpente de leurs vastes maisons, et
la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.

Ils ont deux espces de pirogues; les unes, petites et peu travailles,
sont faites d'un seul tronc d'arbre creus; les autres, beaucoup plus
grandes, sont travailles avec art. Un arbre creus fait, comme aux
premires, le fond de la pirogue depuis l'avant jusqu'aux deux tiers
environ de sa longueur; un second forme la partie de l'arrire qui est
courbe et fort releve: de sorte que l'extrmit de la poupe se trouve 
cinq ou six pieds au-dessus de l'eau; ces deux pices sont assembles
bout  bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet cart, ils
n'ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits
l'extrmit des deux pices, et ils y passent des tresses de fil de coco
dont ils font de fortes liures. Les cts de la pirogue sont relevs par
deux bordages d'environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l'un
avec l'autre par des liures semblables aux prcdentes. Ils remplissent
les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage.
Une planche, qui couvre l'avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds
de saillie, l'empche de se plonger entirement dans l'eau lorsque la
mer est grosse. Pour rendre ces lgres barques moins sujettes 
chavirer, ils mettent un balancier sur un des cts. Ce n'est autre
chose qu'une pice de bois assez longue, porte sur deux traverses de
quatre  cinq pieds de long, dont l'autre bout est amarr sur la
pirogue. Lorsqu'elle est  la voile, une planche s'tend en dehors, de
l'autre ct du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui
soutient le mt et rendre la pirogue moins volage, en plaant au bout de
la planche un homme ou un poids.

Leur industrie parat davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre
ces btiments propres  les transporter aux les voisines, avec
lesquelles ils communiquent sans avoir dans cette navigation d'autres
guides que les toiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues cte 
cte,  quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques
traverses fortement amarres sur les deux bords. Par-dessus l'arrire de
ces deux btiments ainsi joints, ils posent un pavillon d'une charpente
trs lgre, couvert par un toit de roseaux. Cette chambre les met 
l'abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en mme temps un lieu
propre  tenir leurs provisions sches. Ces doubles pirogues sont
capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais
de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se
servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples,  la rame et  la
voile: les voiles sont composes de nattes tendues sur un carr de
roseaux dont un des angles est arrondi.

Les Tahitiens n'ont d'autre outil pour tous ces ouvrages qu'une
herminette, dont le tranchant est fait avec une pierre noire trs dure.
Elle est absolument de la mme forme que celle de nos charpentiers, et
ils s'en servent avec beaucoup d'adresse. Ils emploient, pour percer les
bois, des morceaux de coquilles fort aigus.

La fabrique des toffes singulires qui composent leurs vtements n'est
pas le moindre de leurs arts. Elles sont tisses avec l'corce d'un
arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un
morceau de bois dur, quarri et ray sur ses quatre faces par des traits
de diffrentes grosseurs, leur sert  battre cette corce sur une
planche trs unie. Ils y jettent un peu d'eau en la battant, et ils
parviennent ainsi  former une toffe trs gale et trs fine, de la
nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette  tre
dchire. Ils lui donnent une grande largeur. Ils en ont de plusieurs
sortes, plus ou moins paisses, mais toutes fabriques avec la mme
matire; j'ignore la mthode dont ils se servent pour les teindre.

Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m'oblige  me servir
de ce terme, en me justifiant, dis-je, d'avoir profit de la bonne
volont d'Aotourou pour lui faire faire un voyage qu'assurment il ne
croyait pas devoir tre aussi long et en rendant compte des
connaissances qu'il m'a donnes sur son pays pendant le sjour qu'il a
fait avec moi.

Le zle de cet insulaire pour nous suivre n'a pas t quivoque. Ds les
premiers jours de notre arrive  Tahiti, il nous l'a manifest de la
manire la plus expressive, et sa nation parut applaudir  son projet.

Forcs de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir dsormais
qu' l'humanit des peuples que nous allions dcouvrir les secours et
les rafrachissements dont notre vie dpendait, il nous tait essentiel
d'avoir avec nous un homme d'une des les les plus considrables de
cette mer. Ne devions-nous pas prsumer qu'il parlait la mme langue que
ses voisins, que ses moeurs taient les mmes et que son crdit auprs
d'eux serait dcisif en notre faveur quand il dtaillerait et notre
conduite avec ses compatriotes et nos procds  son gard? D'ailleurs,
en supposant que notre patrie voult profiter de l'union d'un peuple
puissant situ au milieu des plus belles contres de l'univers, quel
gage pour cimenter l'alliance que l'ternelle obligation dont nous
allions enchaner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen, bien trait
par nous et enrichi de connaissances utiles qu'il leur porterait! Dieu
veuille que le besoin et le zle qui nous ont inspirs ne soient pas
funestes au courageux Aotourou!

Je n'ai pargn ni l'argent ni les soins pour lui rendre son sjour 
Paris agrable et utile. Il y est rest onze mois, pendant lesquels il
n'a tmoign aucun ennui.

L'empressement pour le voir a t vif, curiosit strile qui n'a servi
presque qu' donner des ides fausses  ces hommes persifleurs par tat,
qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n'approfondissent rien et
qui, livrs  des erreurs de toute espce, ne voient que d'aprs leurs
prjugs et dcident cependant avec svrit et sans appel. Comment, par
exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle
ni franais, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je rpondre? Ce
n'tait pas toutefois l'tonnement d'une question pareille qui me
rendait muet. J'y tais accoutum, puisque je savais qu' mon arrive
plusieurs de ceux mme qui passent pour instruits soutenaient que je
n'avais pas fait le tour du monde, puisque je n'avais pas t en Chine.
D'autres, aristarques tranchants, prenaient et rpandaient une fort
mince ide du pauvre insulaire, sur ce qu'aprs un sjour de deux ans
avec des Franais il parlait  peine quelques mots de la langue. Ne
voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, des Italiens, des Anglais,
des Allemands, auxquels un sjour d'un an  Paris suffit pour apprendre
le franais?

J'aurais pu rpondre peut-tre, avec quelque fondement,
qu'indpendamment de l'obstacle physique que l'organe de cet insulaire
apportait  ce qu'il pt se rendre notre langue familire, obstacle qui
sera dtaill plus bas, cet homme avait au moins trente ans, que jamais
sa mmoire n'avait t exerce par aucune tude, ni son esprit assujetti
 aucun travail; qu' la vrit, un Italien, un Anglais, un Allemand
pouvaient en un an jargonner passablement le franais; mais que ces
trangers avaient une grammaire pareille  la ntre, des ides morales,
physiques, sociales, les mmes que les ntres, et toutes exprimes par
des mots dans leur langue comme elles le sont dans la langue franaise;
qu'ainsi, ils n'avaient qu'une traduction  confier  leur mmoire
exerce ds l'enfance. Le Tahitien, au contraire, n'ayant que le petit
nombre d'ides relatives d'une part  la socit la plus simple et la
plus borne, de l'autre  des besoins rduits au plus petit nombre
possible, aurait eu  crer, pour ainsi dire, dans un esprit aussi
paresseux que son corps, un monde d'ides premires, avant que de
pouvoir parvenir  leur adapter les mots de notre langue qui les
expriment. Voil peut-tre ce que j'aurais pu rpondre, mais ce dtail
demandait quelques minutes, et j'ai presque toujours remarqu qu'accabl
de questions comme je l'tais, quand je me disposais  y satisfaire, les
personnes qui m'en avaient honor taient dj loin de moi. C'est qu'il
est fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent
non en curieux qui veulent s'instruire, mais en juges qui s'apprtent 
prononcer: alors, qu'ils entendent la rponse ou ne l'entendent point,
ils n'en prononcent pas moins.

Cependant, quoique Aotourou estropit  peine quelques mots de notre
langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et
jamais il ne s'est gar. Souvent il faisait des emplettes, et presque
jamais il n'a pay les choses au-del de leur valeur. Le seul de nos
spectacles qui lui plut tait l'opra: car il aimait passionnment la
danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y
allait seul, payait  la porte comme tout le monde, et sa place favorite
tait dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont
dsir le voir, il a toujours remarqu ceux qui lui ont fait du bien, et
son coeur reconnaissant ne les oubliait pas. Il tait particulirement
attach  madame la duchesse de Choiseul qui l'a combl de bienfaits et
surtout de marques d'intrt et d'amiti, auxquelles il tait infiniment
plus sensible qu'aux prsents. Aussi allait-il de lui mme voir cette
gnreuse bienfaitrice toutes les fois qu'il savait qu'elle tait 
Paris.

Il en est parti au mois de mars 1770, et il a t s'embarquer  La
Rochelle sur le navire Le Brisson, qui a d le transporter  l'le de
France. Il a t confi pendant cette traverse aux soins d'un ngociant
qui s'est embarqu sur le mme btiment, dont il est armateur en partie.
Le ministre a ordonn au gouverneur et  l'intendant de l'le de France
de renvoyer de l Aotourou dans son le. J'ai donn un mmoire fort
dtaill sur la route  faire pour s'y rendre, et trente-six mille
francs (c'est le tiers de mon bien) pour armer le navire destin  cette
navigation. Madame la duchesse de Choiseul a port l'humanit jusqu'
consacrer une somme d'argent pour transporter  Tahiti un grand nombre
d'outils de ncessit premire, des graines, des bestiaux; et le roi
d'Espagne a daign permettre que ce btiment, s'il tait ncessaire,
relcht aux Philippines.

J'ai reu des nouvelles de l'arrive d'Aotourou  l'le de France, et je
crois devoir insrer ici la copie d'une lettre de M. Poivre crite  ce
sujet  M. Bertin, ministre d'tat.

Extrait d'une lettre de M Poivre, intendant des les de France et de
Bourbon,  M Bertin, ministre d'tat.

Au Port-Louis, le de France, ce 3 novembre 1770.

MONSEIGNEUR,

J'ai reu la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'crire, en date
du 15 mars dernier, au sujet de l'honnte Indien Poutavery. J'ai
reconnu, dans tout ce que vous me faites l'honneur de me dire de cet
insulaire et des prcautions  prendre pour le renvoyer convenablement
dans sa patrie, toute la bont de votre coeur dont j'avais tant de
preuves certaines.

J'avais dj reu ici Poutavery en 1768: je l'y avais accueilli  la
ville et  la campagne: pendant tout son sjour dans cette le, il avait
eu le couvert chez moi je lui ai rendu tous les services qui ont dpendu
de moi il est parti d'ici mon ami et il revenait dans cette le plein de
sentiments d'amiti et de reconnaissance pour son ami Polary, car c'est
ainsi qu'il me nomme. Vous ne sauriez croire  quel point cet homme
naturel porte la mmoire des bienfaits et le sentiment de la
reconnaissance.

Pendant toute la traverse, sachant qu'il revenait  l'le de France, il
a toujours parl  tous les officiers du vaisseau du plaisir qu'il
aurait de revoir son ami Polary. Arriv ici, on a voulu le conduire au
gouvernement, il ne l'a pas voulu: tout en mettant pied  terre, il a
couru par le chemin le plus court droit  ma maison; il m'a fait toutes
sortes de caresses  sa faon et m'a tout de suite racont tous les
petits services que je lui avais rendus. Quand il a t question de se
mettre  table, il a aussitt montr son ancienne place  ct de moi et
a voulu la reprendre.

Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer 
cet homme naturel les secours dont il aura besoin ici et le moyen de
retourner commodment et convenablement dans sa patrie, l'le de Tahiti;
je serai bien fch qu'un autre que moi et une commission aussi
dlicieuse  remplir. Soyez assur que je ferai pour Poutavery tout ce
que je ferais pour mon propre fils. Cet Indien m'a singulirement
intress depuis le moment que j'ai su son histoire, et son honntet
naturelle m'a fortement attach  lui; aussi me regarde-t-il comme son
pre et ma maison comme la sienne.

Poutavery est arriv ici le 23 octobre en trs bonne sant, fort aim de
tous ses compagnons de voyage et trs content d'eux tous. J'ai charg M.
de la Maltie, subrcargue du navire sur lequel il a pass, de le loger
avec lui et d'en avoir soin, parce que malheureusement je n'ai point de
logement dans la maison que j'occupe, et je n'ai pour moi-mme qu'une
trs petite pice trs incommode qui me sert de cabinet.

Poutavery n'tant arriv ici qu' la fin d'octobre, dans un moment o
nous avions tous nos btiments dehors, je le garderai jusqu' la
mi-septembre de l'anne prochaine, temps auquel je le renverrai dans son
pays. Le capitaine, les officiers et le btiment destins  ce voyage
seront de mon choix. Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour
les chefs tahitiens des prsents convenables. Je lui donnerai, outre les
outils et instruments en fer de toute espce, des grains  semer et
surtout du riz, des boeufs et des vaches, des cabris, enfin tout ce qui
me paratra, d'aprs ses rapports, devoir tre utile aux bons Tahitiens,
qui devront  la gnrosit franaise une partie de leur bien-tre.

Le btiment destin pour Tahiti fera sa route par le sud et passera
entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zlande. C'est pourquoi je ne
veux le faire partir que vers l'quinoxe de septembre de l'anne
prochaine, afin que nos navigateurs, forcs peut-tre par les vents de
s'lever beaucoup dans le sud, jouissent de toute la belle saison qui,
dans l'hmisphre austral, commence  la fin de septembre; alors les
nuits sont plus courtes et les mers plus belles.

On m'a crit depuis l'le de France une lettre date du mois d'aot
1771, dans laquelle on me mande qu'on y armait le btiment destin 
ramener Aotourou  Tahiti. Puisse-t-il revoir enfin ses compatriotes! Je
vais dtailler ce que j'ai cru comprendre sur les moeurs de son pays dans
mes conversations avec lui.

J'ai dj dit que les Tahitiens reconnaissent un tre suprme qu'aucune
image factice ne saurait reprsenter, et les divinits subalternes de
deux mtiers, comme dit Amyot, reprsentes par des figures de bois.

Ils prient au lever et au coucher du soleil; mais ils ont en dtail un
grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l'influence des
mauvais gnies. La comte, visible  Paris en 1769, et qu'Aotourou a
fort bien remarque, m'a donn lieu d'apprendre que les Tahitiens
connaissent ces astres qui ne reparaissent, m'a-t-il dit, qu'aprs un
grand nombre de lunes. Ils nomment les comtes _evetou eave_, et
n'attachent  leur apparition aucune ide sinistre. Il n'en est pas de
mme de ces espces de mtores qu'ici le peuple croit tre des toiles
qui filent. Les Tahitiens, qui les nomment _epao_, les croient un gnie
malfaisant _eatoua toa_.

Au reste, les gens instruits de cette nation, sans tre astronomes,
comme l'ont prtendu nos gazettes, ont une nomenclature des
constellations des plus remarquables; ils en connaissent le mouvement
diurne, et ils s'en servent pour diriger leur route en pleine mer d'une
le  l'autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents
lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du
soleil pendant le jour et la position des toiles pendant les nuits,
presque toujours belles entre les tropiques.

Aotourou m'a parl de plusieurs les, les unes confdres de Tahiti,
les autres toujours en guerre avec elle.

Les les amies sont Aimeo, Maoroua, Aca, Oumaitia et Tapoua-massou. Les
ennemies sont Papara, Aiatea, Otaa, Toumaroaa, Oopoa. Ces les sont
aussi grandes que Tahiti. L'le de Pare, fort abondante en perles, est
tantt son allie, tantt son ennemie. Enouamotou et Toupai sont deux
petites les inhabites, couvertes de fruits, de cochons, de volailles,
abondantes en poissons et en tortues; mais le peuple croit qu'elles sont
la demeure des gnies; c'est leur domaine, et malheur aux bateaux que le
hasard ou la curiosit conduit  ces les sacres! Il en cote la vie 
presque tous ceux qui y abordent. Au reste, ces les gisent 
diffrentes distances de Tahiti. Le plus grand loignement dont Aotourou
m'ait parl est  quinze jours de marche.

C'est sans doute  peu prs  cette distance qu'il supposait tre notre
patrie lorsqu'il s'est dtermin  nous suivre.

J'ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre
dans un bonheur digne d'envie. Nous les avions crus presque gaux entre
eux, ou du moins jouissant d'une libert qui n'tait soumise qu'aux lois
tablies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des
rangs est fort marque  Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois
et les grands ont droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et valets;
je serais mme tent de croire qu'ils ont aussi ce droit barbare sur les
gens du peuple qu'ils nomment Tata-einou, hommes vils; toujours est-il
sr que c'est dans cette classe infortune qu'on prend les victimes pour
les sacrifices humains. La viande et le poisson sont rservs  la table
des grands; le peuple ne vit que de lgumes et de fruits. Jusqu' la
manire de s'clairer dans la nuit diffrencie les tats, et l'espce de
bois qui brle pour les gens considrables n'est pas la mme que celle
dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent
planter devant leurs maisons l'arbre que nous nommons le saule pleureur
ou l'arbre du grand seigneur. On sait qu'en courbant les branches de cet
arbre et en les plantant en terre, on donne  son ombre la direction et
l'tendue qu'on dsire;  Tahiti il est la salle  manger des rois.

Les seigneurs ont des livres pour leurs valets; suivant que la qualit
des matres est plus ou moins leve, les valets portent plus ou moins
haut la pice d'toffe dont ils se ceignent. Cette ceinture prend
immdiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les
reins aux valets de la dernire classe des nobles.

Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au mridien
et lorsqu'il est couch. Les hommes ne mangent point avec les femmes,
celles-ci seulement servent aux hommes les mets que les valets ont
apprts.

 Tahiti, on porte rgulirement le deuil qui se nomme _eeva_. Toute la
nation porte le deuil de ses rois.

Le deuil des pres est fort long. Les femmes portent celui des maris
sans que ceux-ci leur rendent la pareille.

Les marques de deuil sont de porter sur la tte une coiffure de plumes
dont la couleur est consacre  la mort, et de se couvrir le visage d'un
voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont
prcds de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d'une
certaine manire; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger,
soit qu'on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu'on craigne
leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est 
Tahiti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus
respectables. Aotourou m'a dit que cet attirail du deuil tait favorable
au rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu
complaisants. Cette claquette dont le son respect carte tout le monde,
ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et
l'impunit.

Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent
chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste;
chacun le soigne et le veille  son tour. Ils ont aussi l'usage de
saigner; mais ce n'est ni au bras ni au pied. Un _taoua_, c'est--dire
un mdecin ou prtre infrieur, trappe avec un bois tranchant sur le
crne du malade, il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons
sagittale; et, lorsqu'il en a coul suffisamment de sang, il ceint la
tte d'un bandeau qui assujettit l'ouverture: le lendemain il lave la
plaie avec de l'eau.

Voil ce que j'ai appris sur les usages de ce pays intressant, tant sur
les lieux mmes que par mes conversations avec Aotourou.

En arrivant dans cette le, nous remarqumes que quelques-uns des mots
prononcs par les insulaires se trouvaient dans le vocabulaire insr 
la suite du voyage de Lemaire, sous le titre de Vocabulaire des les des
Cocos. Ces les, en effet, selon l'estime de Lemaire et de Schouten, ne
sauraient tre fort loignes de Tahiti, peut-tre font-elles partie de
celles que m'a nommes Aotourou. La langue de Tahiti est douce,
harmonieuse et facile  prononcer. Les mots n'en sont presque composs
que de voyelles sans aspiration; on n'y rencontre point de syllabes
muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantit de consonnes et
d'articulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre
Tahitien ne pouvait-il parvenir  prononcer le franais.

Les mmes causes qui font accuser notre langue d'tre peu musicale la
rendaient inaccessible  ses organes.

On et plutt russi  lui faire prononcer l'espagnol ou l'italien.

M. Pereire, clbre par son talent d'enseigner  parler et bien
articuler aux sourds et muets de naissance, a examin attentivement et
plusieurs fois Aotourou et a reconnu qu'il ne pouvait physiquement
prononcer la plupart de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles
nasales.

Au reste, la langue de cette le est assez abondante j'en juge parce
que, dans le cours du voyage, Aotourou a mis en strophes cadences tout
ce qui l'a frapp. C'est une espce de rcitatif oblig qu'il
improvisait. Voil ses annales: et il nous a paru que sa langue lui
fournissait des expressions pour peindre une multitude d'objets tous
nouveaux pour lui. D'ailleurs, nous lui avons entendu chaque jour
prononcer des mots que nous ne connaissions pas encore, et, entre
autres, dclamer une longue prire, qu'il appelle la prire des rois,
et, de tous les mots qui la composent, je n'en sais pas dix.

J'ai appris d'Aotourou qu'environ huit mois avant notre arrive sur
l'le un vaisseau anglais y avait abord.

C'est celui que commandait M. Wallis. Le mme hasard qui nous a fait
dcouvrir cette le y a conduit les Anglais pendant que nous tions  la
rivire de la Plata. Ils y ont sjourn un mois, et,  l'exception d'une
attaque que leur ont faite les insulaires qui se flattaient d'enlever le
vaisseau, tout s'est pass  l'amiable.

Voil, sans doute, d'o proviennent et la connaissance du fer que nous
avons trouve aux Tahitiens, et le nom d'_aouri_ qu'ils lui donnent, un
nom assez semblable pour le son au mot anglais _iron_, fer, qui se
prononce airon. J'ignore maintenant si les Tahitiens, avec la
connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vnriens
que nous y avons trouv naturaliss, comme on le verra bientt.

Les Anglais ont fait depuis un second voyage  Tahiti, qu'ils nomment
Otahitee. Ils y ont observ le passage de Vnus le 4 juin 1769, et leur
sjour dans cette le a t de trois mois. Comme ils ont dj publi une
relation de ce voyage, relation qu'on traduit actuellement en franais
pour la rendre publique ici, je n'entrerai point dans le dtail de ce
qu'ils disent sur cette le et ses habitants. Je me contenterai
d'observer que c'est faussement qu'ils avancent que nous y sommes
toujours rests avec pavillon espagnol: nous n'avions aucune raison de
cacher le ntre; c'est avec tout aussi peu de fondement qu'ils nous
accusent d'avoir port aux malheureux Tahitiens--la maladie que nous
pourrions peut-tre plus justement souponner leur avoir t communique
par l'quipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmen deux insulaires
qui sont morts en chemin.

Tandis que nous tions entre les Grandes Cyclades, quelques affaires
m'avaient appel  bord de _L'toile_, et j'eus occasion d'y vrifier un
fait assez singulier.

Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le
domestique de M. de Commeron, nomm Bar, tait une femme. Sa
structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention
scrupuleuse  ne jamais changer de linge, ni faire ses ncessits devant
qui que ce fut, plusieurs autres indices avaient fait natre et
accrditaient le soupon. Cependant, comment reconnatre une femme dans
cet infatigable Bar, botaniste dj fort exerc, que nous ayons vu
suivre son matre dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges
et sur les monts glacs du dtroit de Magellan, et porter mme dans ces
marches pnibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de
plantes avec un courage et une force qui lui avaient mrit du
naturaliste le surnom de sa bte de somme? Il fallait qu'une scne qui
se passa  Tahiti changet le soupon en certitude. M. de Commeron y
descendit pour herboriser.  peine Bar, qui le suivait avec les cahiers
sous son bras, eut mis pied  terre, que les Tahitiens l'entourent,
crient que c'est une femme et veulent lui faire les honneurs de l'le.
Le chevalier de Bournand, qui tait de garde  terre, fut oblig de
venir  son secours et de l'escorter jusqu'au bateau. Depuis ce temps il
tait assez difficile d'empcher que les matelots n'alarmassent
quelquefois sa pudeur. Quand je fus  bord de _L'toile_, Bar, les yeux
baigns de larmes, m'avoua qu'elle tait une fille: elle me dit qu'
Rochefort elle avait tromp son matre en se prsentant  lui sous des
habits d'homme au moment mme de son embarquement; qu'elle avait dj
servi, comme laquais, un Genevois  Paris; que, ne en Bourgogne et
orpheline, la perte d'un procs l'avait rduite dans la misre et lui
avait fait prendre le parti de dguiser son sexe; qu'au reste, elle
savait, en s'embarquant, qu'il s'agissait de faire le tour du monde et
que ce voyage avait piqu sa curiosit. Elle sera la premire, et je lui
dois la justice qu'elle s'est toujours conduite  bord avec la plus
scrupuleuse sagesse. Elle n'est ni laide ni jolie, et n'a pas plus de
vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux
eussent fait naufrage sur quelque le dserte de ce vaste ocan, la
chance et t fort singulire pour Bar.




CHAPITRE XI


Nous avions repris la mer aprs une relche de huit jours, pendant
lesquels, comme on l'a vu, le temps avait t constamment mauvais et les
vents presque toujours au sud. Le 25, ils revinrent au sud-est, variant
jusqu' l'est, et nous suivmes la cte environ  trois lieues
d'loignement. Elle rondissait insensiblement, et bientt nous apermes
au large des les qui se succdaient de distance en distance. Nous
passmes entre elles et la grande terre, et je leur donnai le nom des
officiers des tats-majors. Il n'tait plus douteux que nous ctoyions
la Nouvelle-Bretagne. Cette terre est trs leve et parat entrecoupe
de belles baies, dans lesquelles nous apercevions des feux et d'autres
traces d'habitations.

Le troisime jour de notre sortie, je fis couper nos tentes de campagne
pour distribuer de grandes culottes aux gens des deux quipages. Nous
avions dj fait, en diffrentes occasions, de semblables distributions
de hardes de toute espce. Sans cela, comment et-il t possible que
ces pauvres gens fussent vtus pendant une aussi longue campagne, o il
leur avait fallu plusieurs fois passer alternativement du froid au
chaud, et essuyer maintes reprises du dluge? Au reste, je n'avais plus
rien  leur donner, tout tait puis. Je fus mme forc de retrancher
encore une once de pain sur la ration. Le peu qui nous restait de vivres
tait en partie gt, et dans tout autre cas on et jet  la mer toutes
nos salaisons, mais il fallait manger le mauvais comme le bon. Qui
pouvait savoir quand cela finirait? Telle tait notre situation de
souffrir en mme temps du pass qui nous avait affaiblis, du prsent
dont les tristes dtails se rptaient  chaque instant, et de l'avenir
dont le terme indtermin tait presque le plus cruel de nos maux. Mes
peines personnelles se multipliaient par celles des autres. Je dois
cependant publier qu'aucun ne s'est laiss abattre, et que la patience 
souffrir a t suprieure aux positions les plus critiques. Les
officiers donnaient l'exemple, et jamais les matelots n'ont cess de
danser le soir, dans la disette comme dans les temps de la plus grande
abondance. Il n'avait pas t ncessaire de doubler leur paie.

Nous emes constamment la vue de la Nouvelle-Bretagne jusqu'au 3 aot.
Pendant ce temps il venta peu, il plut souvent, les courants nous furent
contraires et les navires marchaient moins que jamais. La cte prenait
de plus en plus de l'ouest. Le 29 au matin, nous nous en trouvmes plus
prs que nous n'avions encore t. Ce voisinage nous valut la visite de
quelques pirogues, deux vinrent  la porte de voix de la frgate, cinq
autres furent  _L'toile_. Elles taient montes chacune par cinq ou
six hommes noirs,  cheveux crpus et laineux, quelques-uns les avaient
poudrs de blanc.

Ils portent la barbe assez longue et des ornements blancs aux bras en
forme de bracelets. Des feuilles d'arbre couvrent, tant bien que mal,
leur nudit. Ils sont grands et paraissent agiles et robustes. Ils nous
montraient une espce de pain et nous invitaient par signes  venir 
terre; nous les invitions  venir  bord; mais nos invitations, le don
mme de quelques morceaux d'toffes jets  la mer, ne leur inspirrent
pas la confiance de nous accoster. Ils ramassrent ce qu'on avait jet,
et pour remerciement, l'un d'eux, avec une fronde, nous lana une pierre
qui ne vint pas jusqu' bord; nous ne voulmes pas leur rendre le mal
pour le mal, et ils se retirrent en frappant tous ensemble sur leurs
canots avec de grands cris. Ils poussrent sans doute les hostilits
plus loin  bord de _L'toile_; car nous en vmes tirer plusieurs coups
de fusil qui les mirent en fuite. Leurs pirogues sont longues, troites
et  balancier. Toutes ont l'avant et l'arrire plus ou moins orns de
sculptures peintes en rouge, qui font honneur  leur adresse.

Le lendemain, il en vint un beaucoup plus grand nombre qui ne firent
aucune difficult d'accoster le navire. Celui de leurs conducteurs qui
paraissait tre le chef portait un bton long de deux ou trois pieds,
peint en rouge, avec une pomme  chaque bout. Il l'leva sur sa tte
avec ses deux mains en nous approchant, et il demeura quelque temps dans
cette attitude. Tous ces ngres paraissaient avoir fait une grande
toilette; les uns avaient la laine peinte en rouge; d'autres portaient
des aigrettes de plumes sur la tte, d'autres des pendants d'oreilles de
certaines graines ou de grandes plaques blanches et rondes pendues au
cou; quelques-uns avaient des anneaux passs dans les cartilages du nez:
mais une parure assez gnrale  tous tait des bracelets faits avec la
bouche d'une grosse coquille scie. Nous voulmes lier commerce avec
eux, pour les engager  nous apporter quelques rafrachissements. Leur
mauvaise foi nous fit bientt voir que nous n'y russirions pas. Ils
tchaient de saisir ce qu'on leur proposait et ne voulaient rien rendre
en change.  peine pt-on tirer d'eux quelques racines d'ignames; on se
lassa de leur donner et ils se retirrent. Deux canots voguaient vers la
frgate  l'entre de la nuit, une fuse que l'on tira pour quelque
signal les fit fuir prcipitamment.

Au reste, il sembla que les visites qu'ils nous avaient rendues ces deux
derniers jours n'avaient t que pour nous reconnatre et concerter un
plan d'attaque. Le 31, on vit, ds la pointe du jour, un essaim de
pirogues sortir de terre, une partie passa par notre travers sans
s'arrter et toutes dirigrent leur marche sur _L'toile_, que, sans
doute, ils avaient observ tre le plus petit des deux btiments, et se
tenir derrire. Les ngres firent leur attaque  coups de pierres et de
flches. Le combat fut court. Une fusillade dconcerta leurs projets;
plusieurs se jetrent  la mer, et quelques pirogues furent abandonnes:
depuis ce moment nous cessmes d'en voir.

Les terres de la Nouvelle-Bretagne ne couraient maintenant que sur
l'ouest-quart-nord-ouest et l'ouest, et dans cette partie elles
s'abaissaient considrablement. Ce n'tait plus cette cte leve et
garnie de plusieurs rangs de montagnes; la pointe septentrionale que
nous dcouvrions tait une terre presque noye et couverte d'arbres de
distance en distance. Les cinq premiers jours du mois d'aot furent
pluvieux; le temps fut  l'orage et le vent souffla par grains. Nous
n'apermes la cte que par lambeaux, dans les claircies, et sans
pouvoir en distinguer les dtails. Toutefois, nous en vmes assez pour
tre convaincus que les mares continuaient  nous enlever une partie du
mdiocre chemin que nous faisions chaque jour. Je fis alors gouverner au
nord-ouest, puis nord-ouest-quart-ouest, pour viter un labyrinthe
d'les, qui sont semes  l'extrmit septentrionale de la
Nouvelle-Bretagne. Le 4 aprs midi, nous reconnmes distinctement deux
les, que je crois tre celles que Dampierre nomme le Matthias et le
Orageuse. L'le Matthias, haute et montagneuse, s'tend sur le
nord-ouest, huit  neuf lieues. L'autre n'en a pas plus de trois ou
quatre, et entre les deux est un lot. Une le que l'on crut apercevoir
le 5,  deux heures du matin, dans l'ouest, nous fit reprendre du nord.
On ne se trompait pas, et  dix heures la brume, qui jusqu'alors avait
t paisse, s'tant dissipe, nous apermes dans le sud-est-quart-sud
cette le, qui est petite et basse. Les mares cessrent alors de porter
sur le sud et sur l'est; ce qui semblait venir de ce que nous avions
dpass la pointe septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, que les
Hollandais nomment cap Solomaswer. Nous n'tions plus alors que par zro
degr quarante et une minutes de latitude mridionale. Nous avions sond
presque tous les jours sans trouver de fond.

Nous courmes  l'ouest jusqu'au 7, avec un assez joli frais et beau
temps, sans voir de terre. Le 7 au soir, l'horizon fort embrum m'ayant
paru, au coucher du soleil, tre un horizon de terre depuis l'ouest
jusqu' l'ouest-sud-ouest je me dterminai  tenir pour la nuit la route
du sud-ouest-quart-ouest; nous reprmes au jour celle de l'ouest. Nous
vmes dans la matine, environ  cinq ou six lieues devant nous, une
terre basse. Nous gouvernmes  l'ouest-quart-sud-ouest et
ouest-sud-ouest pour en passer au sud. Nous la rangemes environ  une
lieue et demie. C'tait une le plate, longue d'environ trois lieues,
couverte d'arbres et partage en plusieurs divisions lies ensemble par
des battures et des bancs de sable. Il y a sur cette le une grande
quantit de cocotiers, et le bord de la mer y est couvert d'un si grand
nombre de cases qu'on peut juger de l qu'elle est extrmement peuple.
Ces cases sont hautes, presque carres et bien couvertes. Elles nous
parurent plus vastes et plus belles que ne sont ordinairement des
cabanes de roseaux, et nous crmes revoir les maisons de Tahiti. On
dcouvrait un grand nombre de pirogues occupes  la pche tout autour
de l'le, aucune ne parut se dranger pour nous voir passer et nous
jugemes que ces habitants, qui n'taient pas curieux, taient contents
de leur sort.  trois lieues dans l'ouest de celle-ci on vit du haut des
mts une autre le basse.

La nuit fut trs obscure, et quelques nuages fixes dans le sud nous y
firent souponner de la terre. En effet, au jour, nous dcouvrmes deux
petites les dans le sud-est-quart-sud-3-sud,  huit ou neuf lieues de
distance. On ne les avait pas encore perdues de vue  huit heures et
demie, lorsqu'on eut connaissance d'une autre le basse dans
l'ouest-quart-sud-ouest, et, peu aprs, d'une infinit de petites les
qui s'tendaient dans l'ouest-nord-ouest et le sud-ouest de cette
dernire, laquelle peut avoir deux lieues de long; toutes les autres ne
sont,  proprement parler, qu'une chane d'lots ras et couverts de
bois, rencontre dsastreuse. Il y avait cependant un lot spar des
autres et plus au sud, lequel nous parut tre plus considrable. Nous
dirigemes notre route entre celui-l et l'archipel d'lots, que je
nommai l'chiquier, et que je voulais laisser au nord. Nous n'tions pas
prs d'en tre dehors. Cette chane, aperue ds le matin, se
prolongeait beaucoup plus loin dans le sud-ouest que nous ne l'avions pu
juger alors.

Nous cherchions comme je viens de le dire,  la doubler dans le sud;
mais  l'entre de la nuit, nous y tions encore engags, sans savoir
prcisment jusqu'o elle s'tendait. Le temps, incessamment charg de
grains, ne nous avait jamais montr dans un mme instant tout ce que
nous devions craindre; pour surcrot d'embarras, le calme vint aussitt
que la nuit et ne finit presque qu'avec elle. Nous la passmes dans la
continuelle apprhension d'tre jets sur la cte par les courants. Je
fis mettre deux ancres au mouillage et allonger leurs bittures sur le
pont; prcaution presque inutile: car on sonda plusieurs fois sans
trouver le fond. Tel est un des plus grands dangers de ces terres:
presque  deux longueurs de navire des rcifs qui les bordent, on n'a
point la ressource de mouiller. Heureusement le temps se maintint sans
orages; mme vers minuit, il se leva une fracheur du nord qui nous
servit  nous lever un peu dans le sud-est. Le vent frachit  mesure
que le soleil montait et il nous retira de ces les basses, que je crois
inhabites; au moins, pendant le temps qu'on s'est trouv  porte de
les voir, on n'y a distingu ni feux, ni cabanes, ni pirogues.
_L'toile_ avait t dans cette nuit plus en danger encore que nous; car
elle fut trs longtemps sans gouverner, et la mare l'entranait
visiblement  la cte, lorsque le vent vint  son aide.  deux heures
aprs midi, nous doublmes l'lot le plus occidental et nous gouvernmes
 ouest sud-ouest.

Le 11  midi, tant par deux degrs dix-sept minutes de latitude
australe, nous apermes, dans le sud, une cte leve qui nous parut
tre celle de la Nouvelle-Guine. Quelques heures aprs, on la vit plus
clairement. C'est une terre haute et monteuse qui, dans cette partie,
s'tend sur l'ouest-nord-ouest. Le 12  midi, nous tions environ  dix
lieues des terres les plus voisines de nous. Il tait impossible de
dtailler la cte  cette distance; il nous parut seulement une grande
baie vers deux degrs vingt-cinq minutes de latitude sud, et des terres
basses dans le fond qu'on ne dcouvrait que du haut des mts. Nous
jugemes aussi, par la vitesse avec laquelle nous doublions les terres,
que les courants nous taient devenus favorables; mais, pour apprcier
avec quelque justesse la diffrence qu'ils occasionnaient dans l'estime
de notre route, il et fallu cingler moins loin de la cte. Nous
continumes  la prolonger  dix ou douze lieues de distance. Son
gisement tait toujours sur l'ouest-nord-ouest, et sa hauteur
prodigieuse. Nous y remarqumes surtout deux pics trs levs, voisins
l'un de l'autre, et qui surpassent en hauteur toutes les autres
montagnes. Nous les avons nomms les Deux Cyclopes. Nous emes occasion
de remarquer que les mares portaient sur le nord-ouest. Effectivement
nous nous trouvmes le jour suivant plus loigns de la cte de la
Nouvelle-Guine, qui revient ici sur l'ouest. Le 14, au point du jour,
nous dcouvrmes deux les et un lot qui paraissait entre deux, mais
plus au sud. Elles gisent entre elles est-sud-est et ouest-nord-ouest
corrigs; elles sont  deux lieues de distance l'une de l'autre, de
mdiocre hauteur, et n'ont pas plus d'une lieue et demie d'tendue
chacune.

Nous avancions peu chaque journe. Depuis que nous tions sur la cte de
la Nouvelle-Guine, nous avions assez rgulirement une faible brise
d'est ou de nord-est, qui commenait vers deux ou trois heures aprs
midi et durait environ jusque vers minuit;  cette brise succdait un
intervalle plus ou moins long de calme qui tait suivi de la brise de
terre variable du sud-ouest au sud-sud-ouest, laquelle se terminait
aussi vers midi par deux ou trois heures de calme. Nous revmes, le 15
au matin, la plus occidentale des deux les que nous avions reconnues la
veille. Nous dcouvrmes en mme temps d'autres terres, qui nous
parurent les, depuis le sud-est-quart-sud jusqu' l'ouest-sud-ouest,
terres fort basses, par-dessus lesquelles nous apercevions, dans une
perspective loigne, les hautes montagnes du continent. La plus leve,
que nous relevmes  huit heures du matin au sud-sud-est du compas, se
dtachait des autres, et nous la nommmes le gant Colineau. Nous
donnmes le nom de la nymphe Alie  la plus occidentale des les basses
dans le nord-ouest de Moulineau.  dix heures du matin, nous tombmes
dans un raz de mare, o les courants paraissaient porter avec violence
sur le nord et nord-nord-est. Ils taient si vifs que, jusqu' midi, ils
nous empchrent de gouverner; et, comme ils nous entranrent fort au
large, il nous devint impossible d'asseoir un jugement prcis sur leur
vritable direction. L'eau, dans le lit de mare, tait couverte de
troncs d'arbres flottants, de divers fruits et de gomons: elle y tait
en mme temps si trouble que nous craignmes d'tre sur un banc; mais la
sonde ne nous donna point de fond  cent brasses. Ce raz de mare
semblait indiquer ici ou une grande rivire dans le continent, ou un
passage qui couperait les terres de la Nouvelle-Guine, passage dont
l'ouverture serait presque nord et sud. Suivant deux distances des bords
du soleil et de la lune, observes  l'octan par le chevalier du
Bouchage et M. Verron, notre longitude dtermine au port Praslin en
diffrait de deux degrs quarante-sept minutes. Nous observmes le mme
jour un degr dix-sept minutes de latitude australe.

Le 16 et le 17, il fit presque calme; le peu de vent qui souffla fut
variable. Le 16, on ne vit la terre qu' sept heures du matin, encore ne
la vit-on que du haut des mts, terre extrmement haute et coupe. Nous
perdmes toute cette journe  attendre _L'toile_ qui, matrise par le
courant, ne pouvait pas mettre le cap en route; et le 17, comme elle
tait fort loigne de nous, je fus oblig de virer sur elle pour la
rallier; ce que nous ne fmes qu'aux approches de la nuit. Elle fut trs
orageuse, avec un dluge de pluie et des tonnerres pouvantables. Les
six jours suivants nous furent tout aussi malheureux: de la pluie, du
calme, et le peu qui venta, ce fut du vent debout. Il faut s'tre trouv
dans la position o nous tions alors pour tre en tat de s'en former
l'ide. Le 17 aprs midi, on avait aperu depuis le sud sud-ouest-5-sud
du compas jusqu'au sud-ouest 5-ouest,  seize lieues environ de
distance, une cte leve qu'on ne perdit de vue qu' la nuit. Le 18, 
neuf heures du matin, on dcouvrit une le haute dans le
sud-ouest-quart-ouest, distante  peu prs de douze lieues; nous la
revmes le lendemain, et elle nous restait  midi, depuis le
sud-sud-ouest jusqu'au sud-ouest, dans un loignement de quinze  vingt
lieues. Les courants nous donnrent, pendant ces trois derniers jours,
dix lieues de diffrence nord; nous ne pmes savoir quelle tait celle
qu'ils nous donnaient en longitude.

Le 20, nous passmes la ligne pour la seconde fois de la campagne. Les
courants continuaient  nous loigner des terres. Nous n'en vmes point
le 20 ni le 21, quoique nous eussions tenu les bordes qui nous en
rapprochaient le plus. Il nous devenait cependant essentiel de rallier
la cte et de la ranger d'assez prs pour ne pas commettre quelque
erreur dangereuse, qui nous fit manquer le dbouquement dans la mer des
Indes et nous engaget dans l'un des golfes de Gilolo. Le 22, au point
du jour, nous emes connaissance d'une cte plus leve qu'aucune autre
partie de la Nouvelle-Guine que nous eussions encore vue. Nous
gouvernmes dessus et,  midi, on la releva depuis le sud-sud-est-5-sud
jusqu'au sud-ouest, o elle ne paraissait pas termine. Nous venions de
passer la ligne pour la troisime fois. La terre courait sur
l'ouest-nord-ouest, et nous l'accostmes, dtermins  ne plus la
quitter jusqu' tre parvenus  son extrmit, que les gographes
nomment le cap Mabo. Dans la nuit nous doublmes une pointe, de l'autre
ct de laquelle la terre, toujours fort leve, ne courait plus que sur
l'ouest-quart-sud-ouest et l'ouest-sud-ouest. Le 23  midi, nous voyions
une tendue de cte d'environ vingt lieues, dont la partie la plus
occidentale nous restait presque au sud-ouest,  treize ou quatorze
lieues. Nous tions beaucoup plus prs de deux les basses et couvertes
d'arbres, loignes l'une de l'autre d'environ quatre lieues. Nous en
approchmes  une demi-lieue et, tandis que nous attendions _L'toile_
carte de nous  une grande distance, j'envoyai le chevalier de
Suzannet, avec deux de nos bateaux arms,  la plus septentrionale des
deux les. Nous pensions y voir des habitations, et nous esprions en
tirer quelques rafrachissements. Un banc qui rgne le long de l'le, et
s'tend mme assez loin dans l'est, fora les bateaux de faire un grand
tour pour le doubler. Le chevalier de Suzannet ne trouva ni cases, ni
habitants, ni rafrachissements.

Ce qui, de loin, nous avait sembl former un village, n'tait qu'un amas
de roches mines par la mer et creuses en caverne. Les arbres qui
couvraient l'le ne portaient aucun fruit propre  la nourriture des
hommes.

On y enterra une inscription. Les bateaux ne revinrent  bord qu' dix
heures du soir. _L'toile_ venait de nous rejoindre. La vue continuelle
de la cte nous avait appris que les courants portaient ici sur le
nord-ouest.

Aprs avoir embarqu nos bateaux, nous tchmes de prolonger la terre
autant que les vents constants au sud et au sud-sud-ouest voulurent nous
le permettre.

Nous fmes obligs de courir plusieurs bords, dans l'intention de passer
au vent d'une grande le, que nous avions aperue au coucher du soleil
dans l'ouest et l'ouest-quart-nord-ouest. L'aube du jour nous surprit
encore sous le vent de cette le. Sa cte orientale, qui peut avoir cinq
lieues de longueur, court  peu prs nord et sud,  sa pointe
mridionale on voit un lot bas et de peu d'tendue. Entre elle et la
terre de la Nouvelle-Guine, qui se prolonge ici presque sur le
sud-ouest-quart-ouest, il se prsentait un vaste passage dont
l'ouverture, d'environ huit lieues, gt nord-est et sud-ouest. Le vent
en venait, et la mare portait dans le nord-ouest; comment gagner en
louvoyant ainsi contre vent et mare? Je l'essayai jusqu' neuf heures
du matin. Je vis avec douleur que c'tait infructueusement, et je pris
le parti d'arriver, pour ranger la cte septentrionale de l'le,
abandonnant  regret un dbouch que je crois trs beau pour se tirer de
cette suite ternelle d'les.

Nous emes dans cette matine deux alertes conscutives. La premire
fois, on cria d'en haut qu'on voyait devant nous une longue suite de
brisants, et l'on prit aussitt les amures  l'autre bord. Ces brisants,
examins ensuite plus attentivement, se trouvrent tre des raz d'une
mare violente, et nous reprmes notre route.

Une heure aprs, plusieurs personnes crirent du gaillard d'avant qu'on
voyait le fond sous nous; l'affaire pressait, mais l'alarme fut
heureusement aussi courte qu'elle avait t vive. Nous l'eussions mme
crue fausse si _L'toile_, qui tait dans nos eaux, n'et aperu ce mme
haut-fond pendant prs de deux minutes. Il lui parut un banc de corail.
Presque nord et sud de ce banc, qui peut avoir encore moins d'eau dans
quelque partie, il y a une anse de sable sur laquelle sont construites
quelques cases environnes de cocotiers. La remarque peut d'autant plus
servir de point de reconnaissance que, jusque-l, nous n'avons vu aucune
trace d'habitation sur cette cte.  une heure aprs midi, nous
doublmes la pointe du nord-est de la grande le, qui s'tend ensuite
sur l'ouest et l'ouest-quart-sud-ouest, prs de vingt lieues. Il fallut
serrer le vent pour la prolonger, et nous ne tardmes pas  apercevoir
d'autres les dans l'ouest et l'ouest-quart-nord-ouest.

On en vit mme une au soleil couchant qui fut releve dans le
nord-est-quart-nord,  laquelle se joignait une batture qui parut
s'tendre jusqu'au nord-quart-nord-ouest: ainsi nous tions encore une
fois enclavs.

Nous perdmes dans cette journe notre premier matre d'quipage, nomm
Denis, qui mourut du scorbut. Il tait malouin et g d'environ
cinquante ans, passs presque tous au service du roi. Les sentiments
d'honneur et les connaissances qui le distinguaient de son tat
important nous l'ont fait regretter universellement. Quarante-cinq
autres personnes taient atteintes du scorbut; la limonade et le vin en
suspendaient seuls les funestes progrs.

Nous passmes la nuit sur les bords, et le 25, au lever du jour, nous
nous trouvmes environns de terres. Il s'offrait  nous trois passages,
l'un ouvert au sud-ouest, le second  l'ouest-sud-ouest, et le troisime
presque est et ouest. Le vent ne nous accordait que ce dernier, et je
n'en voulais point. Je ne doutais pas que nous ne fussions au milieu des
les des Papous. Il fallait viter de tomber plus loin dans le nord, de
crainte, comme je l'ai dj dit, de nous enfoncer dans quelqu'un des
golfes de la cte orientale de Gilolo. L'essentiel, pour sortir de ces
parages critiques, tait donc de nous lever en latitude australe: or,
au-del du passage du sud-ouest, on apercevait dans le sud la mer
ouverte autant que la vue pouvait s'tendre: ainsi je me dcidai 
louvoyer pour gagner ce dbouch. Toutes ces les et lots qui nous
enfermaient sont fort escarps, de hauteur mdiocre, et couverts
d'arbres. Nous n'y avons aperu aucun indice qu'elles soient habites.

 onze heures du matin, nous emes fond de sable sur quarante-cinq
brasses; c'tait une ressource.  midi, nous observmes cinq minutes de
latitude borale, ainsi nous venions de passer la ligne pour la
quatrime fois.  six heures du soir, nous tions  mme de donner dans
le passage de l'ouest-sud-ouest. C'tait avoir gagn environ trois
lieues par le travail de la journe entire. La nuit nous fut plus
favorable, grce  la lune dont la lumire nous permit de louvoyer entre
les pierres et les les. D'ailleurs, le courant, qui nous avait t
contraire tant que nous fmes par le travers des deux premires passes,
nous devint favorable, ds que nous vnmes  ouvrir le passage du
sud-ouest.

Le canal par lequel nous dbouqumes enfin dans cette nuit peut avoir de
deux  trois lieues de large. Il est born  l'ouest par un amas d'les
et d'lots assez levs. Sa cte de l'est, que nous avions prise au
premier coup d'oeil pour la pointe la plus occidentale de la grande le,
n'est aussi qu'un amas de petites les et de rochers qui, de loin,
semblent former une seule masse, et les sparations entre ces les
prsentent d'abord l'aspect de belles baies; c'est ce que nous
reconnaissions  chaque borde que nous rapportions sur ces terres. Ce
ne fut qu' quatre heures et demie du matin que nous parvnmes  doubler
les lots les plus sud du nouveau passage, que nous nommmes le passage
des Franais. Le fond parat augmenter au milieu de cet archipel en
avanant vers le sud. Nos sondes ont t de cinquante-cinq 
soixante-quinze et quatre-vingts brasses, fond de sable gris, vase et
coquilles pourries.

Lorsque nous fmes entirement hors du canal, nous sondmes sans trouver
du fond. Je fis alors gouverner au sud-ouest. Le passage des Franais
gt par quinze minutes de latitude sud, entre le cent vingt-huitime et
le cent vingt-neuvime degr de longitude  l'est de Paris.




CHAPITRE XII


Ce ne fut pas sans d'excessifs mouvements de joie que nous dcouvrmes 
la pointe du jour l'entre du golfe de Cajeli. C'est o les Hollandais
ont leur tablissement; c'tait le terme o devaient finir nos plus
grandes misres. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages
depuis notre dpart du port de Praslin; personne ne pouvait s'en dire
entirement exempt, et la moiti de nos quipages tait hors d'tat de
faire aucun travail. Huit jours de plus passs  la mer eussent
assurment cot la vie  un grand nombre et la sant  presque tous.
Les vivres qui nous restaient taient si pourris et d'une odeur si
cadavreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journes
taient ceux o la cloche avertissait de prendre ces aliments dgotants
et malsains. Combien cette situation embellissait encore  nos yeux le
charmant aspect des ctes de Boro! Ds le milieu de la nuit, une odeur
agrable, exhale des plantes aromatiques dont les les Moluques sont
couvertes, s'tait fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait sembl
l'avant-coureur qui nous annonait la fin de nos maux. L'aspect d'un
bourg assez grand, situ au fond du golfe, celui de vaisseaux  l'ancre,
la vue de bestiaux errant dans les prairies qui environnent le bourg,
causrent des transports que j'ai partags sans doute, et que je ne
saurais dpeindre.

Il nous avait fallu courir plusieurs bords avant que de pouvoir entrer
dans le golfe, dont la pointe septentrionale se nomme pointe de
Lissatetto, et celle du sud-est pointe Rouba. Ce ne fut qu' dix heures
que nous pmes mettre le cap sur le bourg. Plusieurs bateaux naviguaient
dans la baie; je fis arborer pavillon hollandais et tirer un coup de
canon, aucun ne vint  bord; j'envoyai alors mon canot sonder en avant
du navire. Je craignais un banc qui se trouve  la cte du sud-est du
golfe.  midi et demi une pirogue, conduite par des Indiens, s'approcha
du vaisseau; le chef nous demanda en hollandais qui nous tions, et
refusa toujours de monter  bord. Cependant nous avancions  pleines
voiles, suivant les signaux du canot qui sondait.

Bientt nous vmes le banc dont nous avions redout l'approche; la mer
tait basse et il paraissait  dcouvert.  quatre longueurs de canot de
son extrmit, on est sur cinq ou six brasses d'eau, mauvais fond de
corail, et on passe tout de suite  dix-sept brasses, fond de sable et
vase. Notre route fut  peu prs le sud-ouest trois lieues, depuis dix
heures jusqu' une heure et demie que nous mouillmes vis--vis la loge,
auprs de plusieurs petits btiments hollandais,  moins d'un quart de
lieue de terre. Nous tions par vingt-sept brasses d'eau, fond de sable
et vase.

_L'toile_ mouilla prs de nous, plus dans l'ouest-nord-ouest.

 peine avions-nous jet l'ancre que deux soldats hollandais sans armes,
dont l'un parlait franais, vinrent  bord me demander, de la part du
rsident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque
nous ne devions pas ignorer que l'entre n'en tait permise qu'aux seuls
vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoyai avec eux un officier
pour dclarer au rsident que la ncessit de prendre des vivres nous
forait  entrer dans le premier port que nous avions rencontr, sans
nous permettre d'avoir gard aux traits qui interdisaient aux navires
trangers la relche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions
aussitt qu'il nous aurait fourni les secours dont nous avions le plus
besoin. Les deux soldats revinrent peu de temps aprs pour me
communiquer un ordre sign du gouverneur d'Amboine, duquel le rsident
de Boro dpend directement, par lequel il est expressment dfendu 
celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau tranger. Le rsident
me priait en mme temps de lui donner par crit une dclaration des
motifs de ma relche, afin qu'elle pt justifier auprs de son suprieur
auquel il l'enverrait la conduite qu'il tait oblig de tenir en nous
recevant ici. Sa demande tait juste, et j'y satisfis en lui donnant une
dposition signe, dans laquelle je dclarais qu'tant parti des les
Malouines et voulant aller dans l'Inde en passant par la mer du Sud, la
mousson contraire et le dfaut de vivres nous avaient empchs de gagner
les les Philippines et forcs de venir chercher au premier port des
Moluques des secours indispensables, secours que je le sommais de me
donner en vertu du titre le plus respectable, de l'humanit.

Ds ce moment, il n'y eut plus de difficults; le rsident, en rgle
vis--vis de sa Compagnie, fit contre mauvaise fortune bon coeur, et il
nous offrit ce qu'il avait d'un air aussi libre que s'il et t le
matre chez lui. Vers les cinq heures, je descendis  terre avec
plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgr le trouble que
devait lui causer notre arrive, il nous reut  merveille. Il nous
offrit mme  souper, et certes nous l'acceptmes. Le spectacle du
plaisir et de l'avidit avec lesquels nous le dvorions lui prouva mieux
que nos paroles que ce n'tait pas sans raison que nous crions  la
faim. Tous les Hollandais en taient en extase, ils n'osaient manger
dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir t marin et rduit
aux extrmits que nous prouvions depuis plusieurs mois pour se faire
une ide de la sensation que produit la vue de salades et d'un bon
souper sur des gens en pareil tat. Ce souper fut pour moi un des plus
dlicieux instants de mes jours, d'autant que j'avais envoy  bord des
vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous.

Il fut rgl que nous aurions journellement du cerf pour entretenir nos
quipages  la viande frache pendant le sjour; qu'on nous donnerait en
partant dix-huit boeufs, quelques moutons et  peu prs autant de
volailles que nous en demanderions. Il fallut suppler au pain par du
riz; c'est la nourriture des Hollandais.

Les insulaires vivent de pain de sagou qu'ils tirent du coeur d'un
palmier auquel ils donnent ce nom; ce pain ressemble  la cassave. Nous
ne pmes avoir cette abondance de lgumes qui nous et t si salutaire,
les gens du pays n'en cultivent point. Le rsident voulut bien en
fournir, pour les malades, du jardin de la Compagnie.

Au reste, tout ici appartient  la Compagnie directement ou
indirectement, gros et menu btail, grains et denres de toute espce.
Elle seule vend et achte. Les Maures,  la vrit, nous ont vendu des
volailles, des chvres, du poisson, des oeufs et quelques fruits; mais
l'argent de cette vente ne leur restera pas longtemps: les Hollandais
sauront bien le retirer pour des hardes fort simples, mais qui n'en sont
pas moins chres. La chasse mme du cerf n'est pas libre, le rsident
seul en a le droit. Il donne  ses chasseurs trois coups de poudre et de
plomb, pour lesquels ils doivent apporter deux animaux qu'on leur paie
alors six sols pice. S'ils n'en rapportent qu'un, on retient, sur ce
qui leur est d, le prix d'un coup de poudre et de plomb.

Ds le 3 au matin, nous tablmes nos malades  terre pour y coucher
pendant notre sjour. Nous envoyions aussi journellement la plus grande
partie des quipages se promener et se divertir. Je fis faire l'eau des
navires et les divers transports par des esclaves de la Compagnie que le
rsident nous loua  la journe.

_L'toile_ profita de ce temps pour garnir les chouquets de ses mts
majeurs, lesquels avaient un jeu dangereux.

Nous avions affourch en arrivant; mais sur ce que les Hollandais nous
dirent de la bont du fond et de la rgularit des brises de terre et du
large, nous relevmes notre ancre d'affourche. Effectivement nous y
vmes les btiments hollandais sur une seule ancre.

Nous emes pendant notre relche ici le plus beau temps du monde. Le
thermomtre y montait ordinairement  vingt-trois degrs dans la plus
grande chaleur du jour; la brise du nord-est au sud-est le jour
changeait sur le soir; elle venait alors de la terre et les nuits
taient fort fraches. Nous emes occasion de connatre l'intrieur de
l'le; on nous permit d'y faire plusieurs chasses de cerfs, par battues,
auxquelles nous prmes un grand plaisir. Le pays est charmant,
entrecoup de bosquets, de plaines et de coteaux dont les vallons sont
arross par de jolies rivires. Les Hollandais y ont apport les
premiers cerfs qui s'y sont prodigieusement multipli et dont la chair
est excellente. Il y a aussi un grand nombre de sangliers et quelques
espces de gibier  plumes.

On donne  l'le de Boro, ou Burro, environ dix-huit lieues de l'est 
l'ouest, et treize du nord au sud.

Elle tait autrefois soumise au roi de Ternate, lequel en tirait tribut.
Le lieu principal est Cajeli, situ au fond du golfe de ce nom, dans une
plaine marcageuse qui s'tend prs de quatre milles entre les rivires
Soweill et Abbo. Cette dernire est la plus grande de l'le, et
toutefois ses eaux sont fort troubles. Le dbarquement est ici fort
incommode, surtout de basse mer, pendant laquelle il faut que les
bateaux s'arrtent fort loin de la plage. La loge hollandaise, et
quatorze habitations d'Indiens, autrefois disperses en divers endroits
de l'le, mais aujourd'hui runies autour du comptoir, forment le bourg
de Cajeli. On y avait d'abord construit un fort en pierre. Un accident
le fit sauter en 1689, et depuis ce temps on s'y contente d'une enceinte
de faibles palissades, garnie de six canons de petit calibre, tant bien
que mal en batterie; c'est ce qu'on appelle le fort de la Dfense, et
j'ai pris ce nom pour un sobriquet. La garnison, aux ordres du rsident,
est compose d'un sergent et de vingt-cinq hommes: sur toute l'le il
n'y a pas cinquante Blancs. Quelques autres ngreries y sont rpandues,
o l'on cultive du riz. Dans le temps o nous y tions, les forces des
Hollandais y taient augmentes par trois navires, dont le plus grand
tait le _Draak_, snau de quatorze canons, command par un Saxon nomm
Kop-le-Clerc. Son quipage est de cinquante Europens et sa destination
de croiser dans les Moluques, surtout contre les Papous et les Ceramois.

Les naturels du pays se divisent en deux classes, les Maures et les
Alfouriens. Les premiers sont runis sous la loge et soumis entirement
aux Hollandais qui leur inspirent une grande crainte des nations
trangres. Ils sont observateurs zls de la loi de Mahomet,
c'est--dire qu'ils se lavent souvent, ne mangent point de porc et
prennent autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. Ajoutez  cela
qu'ils en paraissent fort jaloux et les tiennent renfermes. Leur
nourriture est le sagou, quelques fruits, et du poisson. Les jours de
ftes, ils se rgalent avec du riz que la Compagnie leur vend. Leurs
chefs ou orencaies se tiennent auprs du rsident qui parat avoir pour
eux quelques gards et contient le peuple par leur moyen. La Compagnie a
su semer parmi ces chefs des habitants un levain de jalousie rciproque
qui assure l'esclavage gnral, et la politique qu'elle observe ici
relativement aux naturels est la mme dans tous les autres comptoirs. Si
un chef forme quelque complot, un autre le dcouvre et en avertit les
Hollandais.

Ces Maures, au reste, sont vilains, paresseux et peu guerriers. Ils ont
une extrme frayeur des Papous qui viennent quelquefois, au nombre de
deux ou trois cents, brler les habitations, enlever ce qu'ils peuvent
et surtout des esclaves. La mmoire de leur dernire visite, faite il y
a trois ans, tait encore rcente. Les Hollandais ne font point faire le
service d'esclaves aux naturels de Boro. La Compagnie tire ceux dont
elle se sert, ou de Clbes ou de Ceram, les habitants de ces deux les
se vendant rciproquement.

Les Alfouriens sont libres sans tre ennemis de la Compagnie. Satisfaits
d'tre indpendants, ils ne veulent point de ces babioles que les
Europens donnent ou vendent en change de la libert. Ils habitent
pars  et l les montagnes inaccessibles dont est rempli l'intrieur
de l'le. Ils y vivent de sagou, de fruits et de la chasse. On ignore
quelle est leur religion; seulement on dit qu'ils ne sont point
mahomtans, car ils lvent et mangent des cochons. De temps en temps
les chefs des Alfouriens viennent visiter le rsident; ils feraient
aussi bien de rester chez eux.

Je ne sais s'il y a eu autrefois des piceries sur cette le; en tout
cas il est certain qu'il n'y en a plus aujourd'hui. La Compagnie ne tire
de ce poste que des bois d'bne noirs et blancs, et quelques autres
espces de bois, trs recherches pour la menuiserie. Il y a aussi une
belle poivrire dont la vue nous a confirm que le poivrier est commun 
la Nouvelle-Bretagne. Les fruits y sont rares; des cocos, des bananes,
des pamplemousses, quelques limons et citrons, des oranges amres et
fort peu d'ananas. Il y crot une fort bonne espce d'orge nomme
_ottong_ et le _sago borneo_, dont on fait une bouillie qui nous a paru
dtestable. Les bois sont habits par un grand nombre d'oiseaux
d'espces trs varies et dont le plumage est charmant, entre autres des
perroquets de la plus grande beaut. On y trouve cette espce de chat
sauvage qui porte ses petits dans une poche place au bas de son ventre,
cette chauve-souris dont les ailes ont une norme envergure, des
serpents monstrueux qui peuvent avaler un mouton, et cet autre serpent,
plus dangereux cent fois, qui se tient sur les arbres et se darde dans
les yeux des passants qui regardent en l'air. On ne connat point de
remdes contre la piqre de ce dernier; nous en tumes deux dans une
chasse de cerf. La rivire de Abbo, dont les bords sont presque partout
couverts d'arbres touffus, est infeste de crocodiles normes qui
dvorent btes et gens. C'est la nuit qu'ils sortent, et il y a des
exemples d'hommes enlevs par eux dans les pirogues. On les empche
d'approcher en portant des torches allumes. Le rivage de Boro fournit
peu de belles coquilles. Ces coquilles prcieuses, objet de commerce
pour les Hollandais, se trouvent sur la cte de Ceram,  Amblaw et 
Banda, d'o on les envoie  Batavia.

C'est aussi  Amblaw que se trouve le catacoua de la plus belle espce.

Henri Ouman, rsident de Boro, y vit en souverain.

Il a cent esclaves pour le service de sa maison, et il possde en
abondance le ncessaire et l'agrable. Il est sous-marchand, et ce grade
est le troisime au service de la Compagnie. C'est un homme n 
Batavia, lequel a pous une crole d'Amboine. Je ne saurais trop me
louer de ses bons procds  notre gard. Ce fut sans doute pour lui un
moment de crise que celui o nous entrmes ici; mais il se conduisit en
homme d'esprit.

Aprs s'tre mis en rgle vis--vis de ses chefs, il fit de bonne grce
ce dont il ne pouvait se dispenser, et il y joignit les faons d'un
homme flanc et gnreux. Sa maison tait la ntre;  toute heure on y
trouvait  boire et  manger, et ce genre de politesse en vaut bien un
autre, pour qui surtout se ressentait encore de la famine.

Il nous donna deux repas de crmonie, dont la propret, l'lgance et
la bonne chre nous surprirent dans un endroit si peu considrable. La
maison de cet honnte Hollandais est jolie, lgamment meuble et
entirement  la chinoise. Tout y est dispos pour y procurer du frais,
elle est entoure de jardins et traverse par une rivire. Du bord de la
mer, on arrive par une avenue de grands arbres. Sa femme et ses filles,
habilles  la chinoise, font trs bien les honneurs du logis. Elles
passent le temps  apprter des fleurs pour des distillations,  nouer
des bouquets et prparer du btel. L'air qu'on respire dans cette maison
agrable est dlicieusement parfum, et nous y eussions tous fait bien
volontiers un long sjour. Quel contraste de cette existence douce et
tranquille avec la vie dnature que nous menions depuis dix mois!

Je dois dire un mot de l'impression qu'a faite sur Aotourou la vue de
cet tablissement europen. On conoit que sa surprise a t grande 
l'aspect d'hommes vtus comme nous, de maisons, de jardins, d'animaux
domestiques en grand nombre et si varis.

Il ne pouvait se lasser de regarder tous ces objets nouveaux pour lui.
Surtout il prisait beaucoup cette hospitalit exerce d'un air franc et
de connaissance. Comme il ne voyait pas faire d'change, il ne pensait
pas que nous payassions, il croyait qu'on nous donnait. Au reste, il se
conduisit avec esprit vis--vis des Hollandais. Il commena par leur
faire entendre qu'il tait chef dans son pays et qu'il voyageait pour
son plaisir avec ses amis. Dans les visites,  table,  la promenade, il
s'tudiait  nous copier exactement. Comme je ne l'avais pas men  la
premire visite que nous fmes, il s'imagina que c'tait parce que ses
genoux sont cagneux, et il voulait absolument faire monter dessus des
matelots pour les redresser. Il nous demandait souvent si Paris tait
aussi beau que ce comptoir.

Cependant nous avions embarqu, le 6 aprs midi, le riz, les bestiaux et
tous les autres rafrachissements.

Le mmoire du bon rsident tait fort cher; mais on nous assura que les
prix taient rgls par la Compagnie et qu'on ne pouvait pas s'carter
de son tarif. Du reste, les vivres y taient d'une excellente qualit;
le boeuf et le mouton ne sont pas  beaucoup prs aussi bons dans aucun
pays chaud de ma connaissance, et les volailles y sont de la plus grande
dlicatesse. Le beurre de Boro a dans ce pays une rputation que les
Bretons ne trouvrent pas lgitimement acquise. Le 7 au matin, je fis
embarquer les malades, et on disposa tout pour appareiller le soir avec
la brise de terre. Les vivres frais et l'air sain de Boro avaient
procur  nos scorbutiques un amendement sensible. Ce sjour  terre,
quoiqu'il n'et t que de six jours, les mettait dans le cas de se
gurir  bord, ou du moins de ne pas empirer avec l'usage des
rafrachissements que nous tions dsormais en tat de leur donner.

Il et sans doute t  souhaiter pour eux, et mme pour les gens sains,
de prolonger la relche; mais la fin de la mousson de l'est nous
pressait de partir pour Batavia.




CHAPITRE XIII


Le temps des maladies, qui commence ici ordinairement  la fin de la
mousson de l'est, et les approches de la mousson pluvieuse de l'ouest
nous avertissaient de ne rester  Batavia que le moins qu'il nous serait
possible. Toutefois, malgr l'impatience o nous tions d'en sortir au
plus tt, nos besoins devaient nous y retenir un certain nombre de jours
et la ncessit d'y faire cuire du biscuit, qu'on ne trouva pas tout
fait, nous arrta plus longtemps encore que nous n'avions compt. Il y
avait dans la rade,  notre arrive, treize ou quatorze vaisseaux de la
Compagnie de Hollande, dont un portait le pavillon amiral. C'est un
vieux vaisseau qu'on laisse pour cette destination; il a la police de la
rade et rend les saluts  tous les vaisseaux marchands. J'avais dj
envoy un officier pour rendre au gnral compte de notre arrive,
lorsqu'il vint  bord un canot de ce vaisseau-amiral, avec je ne sais
quel papier crit en hollandais. Il n'y avait point d'officier dedans le
canot, et le patron, qui sans doute en faisait les fonctions, me demanda
qui nous tions et une dposition crite et signe de moi. Je lui
rpondis que j'avais envoy faire ma dclaration  terre, et je le
congdiai.

Il revint peu de temps aprs, insistant sur sa premire demande; je le
renvoyai une seconde fois avec la mme rponse, et il se le tint pour
dit. L'officier qui tait all chez le gnral ne fut de retour qu'
neuf heures du soir. Il n'avait point vu Son Excellence qui tait  la
campagne, et on l'avait conduit chez le _sabandar_ ou introducteur des
trangers, qui lui donna rendez-vous au lendemain et lui dit que si je
voulais descendre  terre il me conduirait chez le gnral.

Les visites, dans ce pays, se font de bonne heure, l'excessive chaleur y
contraint. Nous partmes  six heures du matin, conduits par le
sabandar, M. Vanderluys, et nous allmes trouver M. Van der Para,
gnral des Indes orientales, lequel tait dans une de ses maisons de
plaisance  trois lieues de Batavia. Nous vmes un homme simple et poli,
qui nous reut  merveille et nous offrit tous les secours dont nous
pouvions avoir besoin. Il ne parut ni surpris ni fch que nous eussions
relch aux les Moluques; il approuva mme beaucoup la conduite du
rsident de Boro et ses bons procds  notre gard. Il consentit  ce
que je misse nos malades  l'hpital de la Compagnie et il envoya
sur-le-champ l'ordre de les y recevoir.  l'gard des fournitures
ncessaires aux vaisseaux du roi, il fut convenu qu'on remettrait les
tats de demandes au sabandar, qui serait charg de nous pourvoir de
tout. Un des droits de sa charge tait de gagner et avec nous et avec
les fournisseurs. Lorsque tout fut rgl, le gnral me demanda si je ne
saluerais pas le pavillon; je lui rpondis que je le ferais,  condition
que ce serait la place qui rendrait le salut et coup pour coup. Rien
n'est plus juste, me dit-il, et la citadelle a les ordres en
consquence. Ds que je fus de retour  bord, nous salumes de quinze
coups de canon, et la ville rpondit par le mme nombre.

Je fis aussitt descendre  l'hpital les malades des deux navires au
nombre de vingt-huit, les uns encore affects du scorbut, les autres, en
plus grand nombre, attaqus du flux de sang. On travailla aussi 
remettre au sabandar l'tat de nos besoins, en biscuit, vin, farine,
viande frache et lgumes, et je le priai de nous faire fournir notre
eau par les chalands de la Compagnie.

Nous songemes en mme temps  nous loger en ville pour le temps de
notre sjour. C'est ce que nous fmes dans une grande et belle maison,
que l'on appelle _iner logment_, dans laquelle on est log et nourri
pour deux risdales par jour, non compris les domestiques; ce qui fait
prs d'une pistole de notre monnaie. Cette maison appartient  la
Compagnie, qui l'afferme  un particulier, lequel a, par ce moyen, le
privilge exclusif de loger tous les trangers. Cependant les vaisseaux
de guerre ne sont pas soumis  cette loi; et, en consquence,
l'tat-major de _L'toile_ s'tablit en pension dans une maison
bourgeoise. Nous loumes aussi plusieurs voitures, dont on ne saurait
absolument se passer dans cette grande ville, voulant surtout en
parcourir les environs plus beaux infiniment que la ville mme. Ces
voitures de louage sont  deux places, tranes par deux chevaux, et le
prix, chaque jour, en est un peu plus de dix francs.

Nous rendmes en corps, le troisime jour de notre arrive, une visite
de crmonie au gnral, que le sabandar en avait prvenu. Il nous reut
dans une seconde maison de plaisance, nomme Jacatra, laquelle est  peu
prs au tiers de la distance de Batavia  la maison o j'avais t le
premier jour. Je ne saurais mieux comparer le chemin qui y mne qu'aux
plus beaux boulevards de Paris, en les supposant encore embellis 
droite et  gauche par des canaux d'une eau courante. Nous eussions d
faire aussi d'autres visites d'tiquette, introduits de mme par le
sabandar, savoir chez le directeur gnral, chez le prsident de
justice, et chez le chef de la marine. M. Vanderluys ne nous en dit rien
et nous n'allmes visiter que le dernier.

Quoique cet officier n'ait au service de la Compagnie que le grade de
contre-amiral, il est nanmoins vice-amiral des tats, par une faveur
particulire du stathouder. Ce prince a voulu distinguer ainsi un homme
de qualit que le drangement de sa fortune a forc de quitter la marine
des tats qu'il a bien servis, pour venir prendre ici le poste qu'il y
occupe.

Le chef de la marine est membre de la haute rgence, dans les assembles
de laquelle il a sance et voix dlibratrice pour les affaires de
marine; il jouit aussi de tous les honneurs des _edel-heers_. Celui-ci
tient un grand tat, fait bonne chre et se ddommage des mauvais
moments qu'il a souvent passs  la mer en occupant une maison
dlicieuse hors de la ville.

Pendant que nous restmes ici, les principaux de Batavia s'empressrent
 nous en rendre le sjour agrable. De grands repas  la ville et  la
campagne, des concerts, des promenades charmantes, la varit de cent
objets runis ici et presque tous nouveaux pour nous, le coup d'oeil de
l'entrept du plus riche commerce de l'univers; mieux que cela, le
spectacle de plusieurs peuples qui, bien qu'opposs entirement pour les
moeurs, les usages, la religion, forment cependant une mme socit; tout
concourait  amuser les yeux,  instruire le navigateur,  intresser
mme le philosophe. Il y a de plus ici une comdie qu'on dit assez
bonne; nous n'avons pu juger que de la salle qui nous a paru jolie:
n'entendant pas la langue, ce fut bien assez pour nous d'y aller une
fois. Nous fmes infiniment plus curieux des comdies chinoises quoique
nous n'entendissions pas mieux ce qui s'y dbitait; il ne serait pas
fort agrable de les voir tous les jours, mais il faut en avoir vu une
de chaque genre. Indpendamment des grandes pices qui se reprsentent
sur un thtre, chaque carrefour dans le quartier chinois a ses
trteaux, sur lesquels on joue tous les soirs des petites pices et des
pantomimes. Du pain et des spectacles, demandait le peuple romain; il
faut aux Chinois du commerce et des farces. Dieu me garde de la
dclamation de leurs acteurs et actrices qu'accompagnent toujours
quelques instruments. C'est la charge du rcitatif oblig, et je ne
connais que leurs gestes qui soient encore plus ridicules. Au reste,
quand je parle de leurs acteurs, c'est improprement; ce sont des femmes
qui font les rles d'hommes. Au surplus, et on en tirera telles
conclusions qu'on voudra, j'ai vu les coups de bton prodigus sans
mesure sur les planches chinoises y avoir un succs tout aussi brillant
que celui dont ils jouissent  la comdie italienne et chez Nicolet.

Nous ne nous lassions point de nous promener dans les environs de
Batavia. Tout Europen, accoutum mme aux plus grandes capitales,
serait tonn de la magnificence de ses dehors. Ils sont enrichis de
maisons et de jardins superbes, entretenus avec ce got et cette
propret qui frappent dans tous les pays hollandais. Je ne craindrai pas
de dire qu'ils surpassent en beaut et en richesses ceux de nos plus
grandes villes de France, et qu'ils approchent de la magnificence des
environs de Paris. Je ne dois pas oublier un monument qu'un particulier
y a lev aux muses. Le sieur Mohr, premier cur de Batavia, homme riche
 millions, mais plus estimable par ses connaissances et son got pour
les sciences, y a fait construire, dans le jardin d'une de ses maisons,
un observatoire qui honorerait toute maison royale. Cet difice, qui est
 peine fini, lui a cot des sommes immenses. Il fait mieux encore, il
y observe lui-mme. Il a tir d'Europe les meilleurs instruments en tout
genre, ncessaires aux observations les plus dlicates, et il est en
tat de s'en servir. Cet astronome, le plus riche sans contredit des
enfants d'Uranie, a t enchant de voir M. Verron. Il a voulu qu'il
passt les nuits dans son observatoire; malheureusement il n'y en a pas
eu une seule qui ait t favorable  leurs dsirs. M. Mohr a observ le
dernier passage de Vnus, et il a envoy ses observations  l'Acadmie
de Harlem; elles serviront  dterminer avec prcision la longitude de
Batavia.

Il s'en faut bien que cette ville, quoique belle, rponde  ce
qu'annoncent ses dehors. On y voit peu de grands difices, mais elle est
bien perce; les maisons sont commodes et agrables; les rues sont
larges et ornes la plupart d'un canal bien revtu et bord d'arbres,
qui sert  la propret et  la commodit. Il est vrai que ces canaux
entretiennent une humidit malsaine qui rend le sjour de Batavia
pernicieux aux Europens. On attribue aussi en partie le danger de ce
climat  la mauvaise qualit des eaux; ce qui fait que les gens riches
ne boivent ici que des eaux de Selse, qu'ils font venir de Hollande 
grands frais. Les rues ne sont point paves, mais de chaque ct il y a
un large et beau parapet revtu de pierres de taille ou de briques, et
la propret hollandaise ne laisse rien  dsirer pour l'entretien de ces
trottoirs. Je ne prtends pas, au reste, donner une description
dtaille de Batavia, sujet puis tant de fois. On aura l'ide de cette
ville fameuse en sachant qu'elle est btie dans le got des belles
villes de la Hollande, avec cette diffrence que les tremblements de
terre imposent la ncessit de ne pas lever beaucoup les maisons, qui
n'ont ici qu'un tage. Je ne dcrirai point non plus le camp des
Chinois, lequel est hors de la ville, ni la police  laquelle ils sont
soumis, ni leurs usages, ni tant d'autres choses dj dites et redites.

On est frapp du luxe tabli  Batavia; la magnificence et le got qui
dcorent l'intrieur de presque toutes les maisons annoncent la richesse
des habitants.

Ils nous ont cependant dit que cette ville n'tait plus,  beaucoup
prs, ce qu'elle avait t. Depuis quelques annes, la Compagnie y a
dfendu aux particuliers le commerce d'Inde en Inde, qui tait pour eux
la source d'une immense circulation de richesses. Je ne juge point ce
nouveau rglement de la Compagnie; j'ignore ce qu'elle gagne  cette
prohibition. Je sais seulement que les particuliers attachs  son
service ont encore le secret de tirer trente, quarante, cent, jusqu'
deux cent mille livres de revenu d'emplois qui ont de gages quinze
cents, trois mille, six mille livres au plus. Or presque tous les
habitants de Batavia sont employs de la Compagnie. Cependant il est sr
qu'aujourd'hui le prix des maisons,  la ville et  la campagne, est
plus des deux tiers au-dessous de leur ancienne valeur. Toutefois
Batavia sera toujours riche du plus au moins; et par le secret dont nous
venons de parler, et parce qu'il est difficile  ceux qui ont fait
fortune ici de la faire repasser en Europe. Il n'y a de moyen d'y
envoyer ses fonds que par la Compagnie qui s'en charge  huit pour cent
d'escompte; mais elle n'en prend que fort peu  la fois  chaque
particulier. Ces fonds d'ailleurs ne se peuvent envoyer en fraude,
l'espce d'argent qui circule ici perdant en Europe vingt-huit pour
cent. La Compagnie se sert de l'empereur de Java pour faire frapper une
monnaie particulire qui est la monnaie des Indes.

Nulle part, dans le monde, les tats ne sont moins confondus qu'
Batavia; les rangs y sont assigns  chacun; des marques extrieures les
constatent d'une faon immuable et la srieuse tiquette est plus svre
ici qu'elle ne le fut jamais  aucun congrs. La haute rgence, le
conseil de justice, le clerg, les employs de la Compagnie, les
officiers de marine et enfin le militaire, telle y est la gradation des
tats.

La haute rgence est compose du gnral qui y prside, des conseillers
des Indes, dont le titre est _edel-heers_, du prsident du conseil de
justice et de l'amiral.

Elle s'assemble au chteau deux fois par semaine. Les conseillers des
Indes sont aujourd'hui au nombre de seize, mais ils ne sont pas tous 
Batavia. Quelques-uns ont les gouvernements importants du Cap de Bonne
Esprance, de Ceylan, de la cte de Coromandel, de la partie orientale
de Java, des Macassar et d'Amboine, et ils y rsident. Ces _edel-heers_
ont la prrogative de faire dorer en plein leurs voitures, devant
lesquelles ils ont deux coureurs, tandis que les particuliers n'en
peuvent avoir qu'un. Il faut, de plus, que tous les carrosses s'arrtent
quand ceux des _edel-heers_ passent; et alors, hommes et femmes sont
obligs de se lever. Le gnral, outre cette distinction, est le seul
qui puisse aller  six chevaux; il est toujours suivi d'une garde 
cheval, ou au moins des officiers de cette garde et de quelques
ordonnances; lorsqu'il passe, hommes et femmes sont obligs de descendre
de leurs voitures, et il n'y a que celles des _edel-heers_ qui chez lui
puissent entrer jusqu'au perron. Ils ont seuls les honneurs du Louvre.

J'en ai vu quelques-uns assez senss pour rire en particulier avec nous
de ces magnifiques prrogatives.

Le conseil de justice juge souverainement et sans appel, au civil comme
au criminel. Il y a vingt ans qu'il condamna  mort un gouverneur de
Ceylan. Cet _edel-heer_ fut convaincu d'avoir commis d'horribles
concussions dans son gouvernement et excut  Batavia dans la place qui
est vis--vis de la citadelle. Au reste, la nomination du gnral des
Indes, celle des _edel-heers_ et des conseillers de justice vient
d'Europe. Le gnral et la haute rgence de Batavia proposent aux autres
emplois, et leur choix est toujours ratifi en Hollande.

Toutefois, le gnral nomme en dernier ressort  toutes les places
militaires. Un des plus considrables et des meilleurs emplois pour le
revenu, aprs les gouvernements, est celui de commissaire de la
campagne. Cet officier a l'inspection sur tout ce qui fait le domaine de
la Compagnie dans l'le de Java, mme sur les possessions et la conduite
des divers souverains de l'le; il a de plus la police absolue sur les
Javanais sujets de la Compagnie. Cette police est fort svre, et les
fautes un peu graves sont punies de supplices rigoureux. La constance
des Javanais  souffrir des tourments barbares est incroyable; mais,
quand on les excute, il faut leur laisser des caleons blancs et
surtout ne pas leur trancher la tte. La Compagnie mme compromettrait
son autorit en refusant d'avoir pour eux cette complaisance; les
Javanais se rvolteraient. La raison en est simple: comme il est de foi
dans leur religion qu'ils seraient mal reus dans l'autre monde s'ils
arrivaient dcapits et sans caleons blancs, ils osent croire que le
despotisme n'a de droit sur eux que dans celui-ci.

Un autre emploi fort recherch, dont les fonctions sont belles et le
revenu considrable, c'est celui de sabandar ou ministre des trangers.
Ils sont deux, le sabandar des chrtiens et celui des paens. Le premier
est charg de tout ce qui regarde les trangers europens. Le second a
le dtail de toutes les affaires relatives aux diverses nations de
l'Inde, en y comprenant les Chinois. Ceux-ci sont les courtiers de tout
le commerce intrieur de Batavia, o leur nombre passe aujourd'hui celui
de cent mille. C'est aussi  leur travail et  leurs soins que les
marchs de cette grande ville doivent l'abondance qui y rgne depuis
quelques annes. Tel est, au reste, l'ordre des emplois au service de la
Compagnie, assistant, teneur de livres, sous-marchand, marchand, grand
marchand, gouverneur. Tous ces grades civils ont un uniforme, et les
grades militaires ont une espce de correspondance avec eux. Par
exemple, le major a rang de grand marchand, le capitaine de
sous-marchand, etc., mais les militaires ne peuvent jamais parvenir aux
places de l'administration sans changer d'tat. Il est tout simple que,
dans une Compagnie de commerce, le corps militaire n'ait aucune
influence. On ne l'y regarde que comme un corps soudoy, et cette ide
est ici d'autant plus juste qu'il n'est entirement compos que
d'trangers.

La Compagnie possde en propre une portion considrable de l'le de
Java. Toute la cte du nord  l'est de Batavia lui appartient. Elle a
runi, depuis plusieurs annes,  son domaine, l'le Madur, dont le
souverain s'tait rvolt, et le fils est aujourd'hui gouverneur de
cette mme le dont son pre tait roi. Elle a de mme profit de la
rvolte du roi de Balimbuam pour s'approprier cette belle province qui
fait la pointe orientale de Java. Ce prince, fier de l'empereur, honteux
d'tre soumis  des marchands et conseill, dit-on, par les Anglais qui
lui avaient fourni des armes, de la poudre, et mme construit un fort,
voulut secouer le joug. Il en a cot deux ans et de grandes dpenses 
la Compagnie pour le soumettre, et cette guerre venait d'tre termine
deux mois avant que nous arrivassions  Batavia. Les Hollandais avaient
eu le dsavantage dans une premire bataille; mais dans une seconde, le
prince indien a t pris avec toute sa famille et conduit dans la
citadelle de Batavia, o il est mort peu de jours aprs.

Son fils et le reste de cette famille infortune devaient tre embarqus
sur les premiers vaisseaux, et conduits au cap de Bonne-Esprance, o
ils finiront leurs jours sur l'le Roben.

Le reste de l'le Java est divis en plusieurs royaumes. L'empereur de
Java, dont la rsidence est dans la partie mridionale de l'le, a le
premier rang, ensuite le sultan de Mataran et le roi de Bantam. Tseribon
est gouvern par trois rois vassaux de la Compagnie, dont l'agrment est
aussi ncessaire aux autres souverains pour monter sur leur trne
prcaire. Il y a chez tous ces rois une garde europenne qui rpond de
leur personne. La Compagnie a de plus quatre comptoirs fortifis chez
l'empereur, un chez le sultan, quatre  Bantam et deux  Tseribon. Ces
souverains sont obligs de donner  la Compagnie leurs denres aux taux
d'un tarif qu'elle-mme a fait. Elle en tire du riz, des sucres, du
caf, de l'tain, de l'arak, et leur fournit seule l'opium dont les
Javanais font une grande consommation, et dont la vente produit des
profits considrables.

Batavia est l'entrept de toutes les productions des Moluques. La
rcolte des piceries s'y apporte tout entire; on charge chaque anne
sur les vaisseaux ce qui est ncessaire pour la consommation de l'Europe
et on brle le reste. C'est ce commerce seul qui assure la richesse, je
dirai mme l'existence de la Compagnie des Indes hollandaises; il la met
en tat de supporter les frais immenses auxquels elle est oblige, et
les dprdations de ses employs aussi fortes que ses dpenses mmes.
C'est aussi sur ce commerce exclusif et sur celui de Ceylan qu'elle
dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je ne
connais pas; la Compagnie vient d'y terminer une guerre ruineuse, avec
plus de succs qu'elle n'a pu faire celle du golfe Persique, o ses
comptoirs ont t dtruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls
vaisseaux du roi qui aient pntr dans les Moluques, on me permettra
quelques dtails sur l'tat actuel de cette importante partie du monde,
que son loignement et le silence des Hollandais drobent  la
connaissance des autres nations.

On ne comprenait autrefois sous le nom de Moluques que les petites les
situes presque sous la ligne, entre quinze degrs de latitude sud et
cinquante degrs de latitude nord, le long de la cte occidentale de
Gilolo, dont les principales sont Ternate, Tidor, Mothier ou Mothir,
Machian et Bachian. Peu  peu ce nom est devenu commun  toutes les les
qui produisaient des piceries. Banda, Amboine, Ceram, Bouro et toutes
les les adjacentes ont t ranges sous la mme dnomination, dans
laquelle mme quelques-uns ont voulu, mais sans succs, faire entrer
Bouton et Clbes. Les Hollandais divisent aujourd'hui ces pays, qu'ils
appellent pays d'Orient, en quatre gouvernements principaux, desquels
dpendent les autres comptoirs, et qui ressortissent eux-mmes de la
haute rgence de Batavia. Ces quatre gouvernements sont Amboine, Banda,
Ternate et Macassar.

D'Amboine, dont un _edel-heer_ est gouverneur, relvent six comptoirs;
savoir, sur Amboine mme, Hila et Larique, dont les rsidents ont, l'un
le grade de marchand, l'autre celui de sous-marchand; dans l'ouest
d'Amboine, les les Manipa et Boro, sur la premire desquelles est un
simple teneur de livres, et sur la seconde notre bienfaiteur Hendrik
Ouman, sous-marchand; Haroeko, petite le  peu prs dans l'est-sud-est
d'Amboine, o rside un sous-marchand; et enfin Saparoea, le aussi dans
le sud-est et environ  quinze lieues d'Amboine. Il y rside un
marchand, lequel a sous sa dpendance la petite le Neeslaw, o il
dtache un sergent et quinze hommes; il y a un petit fort construit sur
une roche  Saparoea et un bon mouillage dans une jolie baie. Cette le
et celle de Neeslaw fourniraient en clous la cargaison d'un navire.
Toutes les forces du gouvernement d'Amboine consistent dans le fond de
cent cinquante hommes, aux ordres d'un capitaine, un lieutenant et cinq
enseignes. Il y a de plus deux officiers et un ingnieur.

Le gouvernement de Banda est plus considrable pour les fortifications,
et la garnison y est plus nombreuse; le fond en est de trois cents
hommes, commands par un capitaine en premier, un capitaine en second,
deux lieutenants, quatre enseignes et un officier d'artillerie. Cette
garnison, ainsi que celle d'Amboine et des autres chefs-lieux, fournit
tous les postes dtachs. L'entre  Banda est fort difficile pour qui
ne la connat pas. Il faut ranger de prs la montagne de Gunongapi sur
laquelle est un fort, en se mfiant d'un banc de roches qu'on laisse 
bbord. La passe n'a pas plus d'un mille de large, et on n'y trouve
point de fond.

Il convient ensuite de ranger le banc pour aller chercher par huit ou
dix brasses sous le fort London le mouillage dans lequel peuvent ancrer
cinq ou six vaisseaux.

Trois postes dpendent du gouvernement de Banda Ourin, o est un teneur
de livres; Wayer, o rside un sous-marchand; et l'le Pulo Ry en Rhun,
voisine de Banda, couverte aussi de muscades. C'est un grand marchand
qui y commande. Il y a sur cette le un fort; il n'y peut mouiller que
des sloops, encore sont-ils sur un banc qui dfend les approches du
fort. Il faudrait mme le canonner  la voile, car tout attenant le banc
il n'y a plus de fond. Au reste, il n'y a point d'eau douce sur l'le,
la garnison est oblige de la faire venir de Banda. Je crois que l'le
Arrow est aussi dans le district de ce gouvernement. Il y a dessus un
comptoir avec un sergent et quinze hommes, et la Compagnie en retire des
perles. Il n'en est pas ainsi de Timor et Solor, qui bien qu'elles en
soient voisines, ressortissent directement de Batavia. Ces les
fournissent du bois de santal. Il est assez singulier que les Portugais
aient conserv un poste  Timor, et plus singulier encore qu'ils n'en
tirent pas un grand parti.

Ternate a quatre comptoirs principaux dans sa dpendance; savoir,
Gorontalo, Manado, Limbotto et Xullabessie. Les rsidents des deux
premiers ont le grade de sous-marchands; les seconds ne sont que teneurs
de livres. Il en dpend en outre plusieurs petits postes commands par
des sergents. Deux cent cinquante hommes sont rpartis dans le
gouvernement de Ternate, aux ordres d'un capitaine, un lieutenant, neuf
enseignes et un officier d'artillerie.

Le gouvernement de Macassar, sur l'le Clbes, lequel est occup par un
_edel-heer_, a dans son dpartement quatre comptoirs: Boelacomba en
Bonthain et Bima, o rsident deux sous-marchands; Saleyer et Maros,
dont les rsidents ne sont que teneurs de livres.

Macassar ou Jonpandam est la plus forte place des Moluques; toutefois
les naturels du pays y resserrent soigneusement les Hollandais dans les
limites de leur poste. La garnison y est compose de trois cents hommes,
que commandent un capitaine en premier, un capitaine en second, deux
lieutenants et sept enseignes.

Il y a aussi un officier d'artillerie. On ne trouve pas d'piceries dans
le district de ce gouvernement,  moins qu'il ne soit vrai que Button en
produit, ce que je n'ai pu vrifier. L'objet de son tablissement a t
de s'assurer d'un passage qui est une des clefs des Moluques, et
d'ouvrir avec Clbes et Borno un commerce avantageux. Ces deux grandes
les fournissent aux Hollandais de l'or, de la soie, du coton, des bois
prcieux, et mme des diamants, en change pour du fer, des draps et
d'autres marchandises de l'Europe ou de l'Inde.

Ce dtail des diffrents postes occups par les Hollandais dans les
Moluques est  peu de chose prs exact.

La police qu'ils y ont tablie fait honneur aux lumires de ceux qui
taient alors  la tte de la Compagnie.

Lorsqu'ils en eurent chass les Espagnols et les Portugais, succs qui
avaient t le fruit des combinaisons les plus claires, du courage et
de la patience, ils sentirent bien que ce n'tait pas assez, pour rendre
le commerce des piceries exclusif, d'avoir loign des Moluques tous
les Europens. Le grand nombre de ces les en rendait la garde presque
impossible, il ne l'tait pas moins d'empcher un commerce de
contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et
tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie
avait encore plus  craindre qu'on n'enlevt des plants d'arbres et
qu'on ne parvnt  les faire russir ailleurs. Elle prit donc le parti
de dtruire, autant qu'il serait possible, les arbres d'piceries dans
toutes ces les, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui
fussent petites et faciles  garder; alors tout se trouvait rduit 
bien fortifier ces dpts prcieux. Il fallut soudoyer les souverains,
dont cette denre faisait le revenu, pour les engager  consentir  ce
qu'on en anantt ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt
mille risdales que la Compagnie hollandaise paie au roi de Ternate et 
quelques autres princes des Moluques. Lorsqu'elle n'a pu dterminer
quelqu'un de ces souverains  permettre que l'on brlt ses plants, elle
les brlait malgr eux, si elle tait la plus forte, ou bien elle leur
achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant
bien qu'aprs trois ans de ce dpouillement les arbres priraient; ce
qu'ignorent sans doute les Indiens.

Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se rcolte que sur Ceylan, les
les Banda ont t seules consacres  la culture de la muscade; Amboine
et Uleaster, qui y touchent,  la culture du girofle, sans qu'il soit
permis d'avoir du girofle  Banda, ni de la muscade  Amboine. Ces
dpts en fournissent au-del de la consommation du monde entier. Les
autres postes des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d'empcher
les autres nations de s'y tablir, de faire des recherches continuelles
pour dcouvrir et brler les arbres d'piceries et de fournir  la
subsistance des seules les o on les cultive. Au reste, tous les
ingnieurs et marins employs dans cette partie sont obligs, en sortant
d'emploi, de remettre leurs cartes et plans, et de prter serment qu'ils
n'en conservent aucun. Il n'y a pas longtemps qu'un habitant de Batavia
a t fouett, marqu et relgu sur une le presque dserte, pour avoir
montr  un Anglais un plan des Moluques.

La rcolte des piceries se commence en dcembre, et les vaisseaux
destins  s'en charger arrivent dans le courant de janvier  Amboine et
Banda, d'o ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous
les ans deux vaisseaux  Ternate, dont les voyages suivent de mme la
loi des moussons. De plus, il y a quelques snaus de douze ou quatorze
canons destins  croiser dans ces parages.

Chaque anne, les gouverneurs d'Amboine et de Banda assemblent, vers la
mi-septembre, tous les orencaies ou chefs de leurs dpartements. Ils
leur donnent d'abord des festins et des ftes qui durent plusieurs
jours, et ensuite ils partent avec eux dans de grands bateaux nomms
coracores, pour faire la tourne de leur gouvernement et brler les
plants d'piceries inutiles. Les rsidents des comptoirs particuliers
sont obligs de se rendre auprs de leurs gouverneurs gnraux et de les
accompagner dans cette tourne qui finit ordinairement  la fin
d'octobre ou au commencement de novembre et dont le retour est clbr
par de nouvelles ftes. Lorsque nous tions  Boro, M. Ouman se
disposait  partir pour Amboine avec les orencaies de son le.

Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitants de Ceram, le
riche en clous. Ces insulaires ne veulent point laisser dtruire leurs
plants, et ils ont chass la Compagnie de tous les postes principaux
qu'elle occupait sur leur terrain: elle n'a conserv que le petit
comptoir de Sava, situ dans la partie septentrionale de l'le, o elle
tient un sergent et quinze hommes. Les Ceramois ont des armes  feu et
de la poudre, et tous, indpendamment d'un patois national, parlent bien
le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la
Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des btiments arms de pierriers
et monts de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l'une de leurs plus
grandes les, vient d'tre arrt par surprise, comme il allait rendre
hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le
retiennent prisonnier.

Quoi de plus sage que le plan que nous venons d'exposer? Quelles mesures
pouvaient tre mieux concertes pour tablir et pour soutenir un
commerce exclusif? Aussi la Compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et
c'est  quoi elle doit cet tat de splendeur qui la rend plus semblable
 une puissante rpublique qu' une socit de marchands. Mais, ou je me
trompe fort, ou le temps n'est pas loin auquel ce commerce prcieux doit
recevoir de mortelles atteintes. J'oserai le dire, pour en dtruire
l'exclusion, il n'y a qu' le vouloir. La meilleure sauvegarde des
Hollandais est l'ignorance du reste de l'Europe sur l'tat vritable de
ces les, et le nuage mystrieux qui enveloppe ce jardin des Hesprides.
Mais il est des difficults que la force de l'homme ne peut vaincre, et
des inconvnients auxquels toute sa sagesse ne saurait remdier. Les
Hollandais peuvent bien construire  Amboine et  Banda des
fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons
nombreuses; mais, aprs quelques annes, des tremblements de terre,
presque priodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces
ouvrages, et chaque anne la malignit du climat emporte les deux tiers
des soldats, matelots et ouvriers qu'on y envoie.

Voil des maux sans remde. Les forts de Banda, bouleverss ainsi il y a
trois ans, sont  peine reconstruits aujourd'hui; ceux d'Amboine ne le
sont pas encore.

D'ailleurs la Compagnie a pu parvenir  dtruire, dans quelques les,
une partie des piceries connues; mais il en est qu'elle ne connat pas,
et d'autres mme qu'elle connat et qui se dfendent contre ses efforts.

Aujourd'hui les Anglais frquentent beaucoup les parages des Moluques,
et ce n'est assurment pas sans dessein. Il y avait plusieurs annes que
de petits btiments qui partaient de Bancoui taient venus examiner les
passages et prendre les connaissances relatives  cette navigation
difficile. On a lu que les habitants de Button nous ont dit que trois
navires anglais avaient depuis peu pass dans ce dtroit; nous avons
aussi parl des secours qu'ils ont donns  l'infortun souverain de
Balimbuam, et il parat certain que c'est d'eux aussi que les Ceramois
tirent de la poudre et des armes; ils leur avaient mme construit un
fort que le capitaine Le Clerc nous a dit avoir dtruit, et dans lequel
il a trouv deux canons. En 1764, M. Watson, qui commandait le
_Kinsberg_, frgate de vingt-six canons, vint  l'entre de Sava, s'y
fit donner  coups de fusils un pilote pour le conduire au mouillage et
commit beaucoup de vexations dans ce faible comptoir. Il fit aussi je ne
sais quelle tentative chez les Papous, mais elle ne lui russit pas.

Sa chaloupe fut enleve par ces Indiens, et tous les Europens qui
taient dedans, y compris un garde de la marine qui la commandait,
furent faits prisonniers et depuis attachs  des poteaux, circoncis et
massacrs dans les tourments.

Il semble, au reste, que les Anglais ne veulent point cacher leurs
projets  la Compagnie hollandaise. Il y a quatre ans qu'ils tablissent
un poste dans une des les des Papous, nomme Soloc ou Tafara. J'ignore
quel fut le fondateur de cet tablissement mais les Anglais ne l'ont
gard que trois ans. Ils viennent de l'abandonner, et le gouverneur a
pass  Batavia en 1768 sur le Patty, capitaine Dodwell, d'o il s'est
rendu  Bancoul, o le Patty a coul bas dans la rade. Ce poste
fournissait des nids d'oiseaux, de la nacre, des dents d'lphant, des
perles et des tripans ou _swalopps_, espce de glu ou d'cume dont les
Chinois font grand cas. Ce que je trouve merveilleux, c'est qu'ils
venaient vendre leurs cargaisons  Batavia, je le sais du ngociant qui
les y achetait. Le mme homme m'a assur que les Anglais avaient aussi
des piceries par le moyen de ce poste; peut-tre les tiraient-ils des
Ceramois.

Pourquoi l'ont-ils abandonn? C'est ce que j'ignore. Il se peut qu'ayant
dj lev un grand nombre de plants d'piceries, les ayant transplants
dans quelqu'une de leurs possessions aux Indes, et se croyant assurs de
leur russite, ils aient abandonn un poste dispendieux, trop capable
d'alarmer une nation et d'en clairer une autre.

Nous apprmes  Batavia les premires nouvelles des vaisseaux dont nous
avions plusieurs fois dans notre voyage retrouv la trace. M. Wallis y
tait arriv en janvier 1768, et reparti presque aussitt. M. Carteret,
spar involontairement de son chef, peu aprs tre sorti du dtroit de
Magellan, a fait un voyage plus long de beaucoup, et dont je crois les
aventures plus compliques. Il est venu  Macassar  la fin de mars de
la mme anne, ayant perdu presque tout son quipage et son vaisseau
tant dlabr. Les Hollandais n'ont pas voulu le souffrir  Jonpandam et
l'ont renvoy  Bontain, consentant avec peine  ce qu'il y prt des
Maures pour remplacer les hommes qu'il avait perdus; aprs deux mois de
sjour dans l'le Clbes, il s'est rendu le 3 juin  Batavia, o il a
carn, et d'o il n'est reparti que le 15 de septembre, c'est--dire
douze jours seulement avant que nous y arrivassions. M. Carteret a peu
parl ici de son voyage; il en a dit assez cependant pour qu'on ait su
que dans un passage qu'il nomme le dtroit de Saint-Georges, il a eu
affaire avec des Indiens dont il montrait les flches, qui ont bless
plusieurs de ses gens, entre autres son second, lequel est reparti de
Batavia sans tre guri.

Il n'y avait pas plus de huit ou dix jours que nous tions  Batavia,
lorsque les maladies commencrent  s'y dclarer. De la sant la
meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs
de nous furent attaqus de fivres violentes, et nos malades
n'prouvaient aucun soulagement  l'hpital. J'acclrai, autant qu'il
m'tait possible, l'expdition de nos besoins; mais notre sabandar tant
aussi tomb malade et ne pouvant plus agir, nous essuymes des
difficults et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus tre
en tat de sortir, et j'appareillai pour aller mouiller en dehors de la
rade; _L'toile_ ne devait avoir son biscuit que ce jour-l. Elle ne
finit de l'embarquer qu' la nuit, et ds que le vent le lui permit,
elle vint mouiller auprs de nous. Presque tous les officiers de mon
bord taient ou dj malades, ou ressentaient des dispositions  le
devenir. Le nombre des dysenteries n'avait point diminu dans les
quipages, et le sjour prolong  Batavia et certainement fait plus de
ravages parmi nous que n'avait fait le voyage entier. Notre Tahitien,
que l'enthousiasme de tout ce qu'il voyait avait sans doute prserv
quelque temps de l'influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans
les derniers jours, et sa maladie a t fort longue, quoiqu'il ait eu
pour les remdes toute la docilit  laquelle pourrait se dvouer un
homme n  Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que
la terre qui tue, _enoua mat_.




CHAPITRE XIV


Le 16 octobre, j'appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller
par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en
dehors. _L'toile_, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla
 trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allums
toute la nuit, elle vint mouiller auprs de moi.

Comme la route pour sortir de Batavia est intressante, on me permettra
le dtail de celle que j'ai faite.

Le 17 nous fmes sous voiles  cinq heures du matin et nous gouvernmes
au nord-quart-nord-est pour passer dans l'est de Rotterdam environ  une
demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et
de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest,
pour ranger au nord les les d'Amsterdam et de Middelbourg, sur la
dernire desquelles est un pavillon; puis  l'ouest, laissant  tribord
une balise place dans le sud de la Petite Cambuis.  midi, nous
observmes cinq degrs cinquante cinq minutes de latitude mridionale,
et nous tions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande
Cambuis, environ  un mille. J'ai de l fait route pour passer entre
deux balises places, l'une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande
Cambuis, l'autre est et ouest de l'le des Anthropophages, autrement
dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la cte  la distance qu'on veut ou
qu'on peut.  cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la
cte, je mouillai une ancre  jet par onze brasses, fond de vase, la
pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant 
ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de
Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.

Le 18,  deux heures du matin, nous tions  la voile, mais il nous
fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 aprs midi que nous
sortmes du dtroit de la Sonde, passant au nord de l'le du Prince.
Nous observmes  midi six degrs trente minutes de latitude australe,
et  quatre heures aprs midi, tant environ  quatre lieues de la
pointe nord-ouest de l'le du Prince, je pris mon point de dpart sur la
carte de M. d'Aprs par six degrs vingt et une minutes de latitude
australe et cent deux degrs de longitude orientale du mridien de
Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l'le de Java.

Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance,
et chacun d'eux a ordre d'envoyer un soldat  bord des vaisseaux qui
passent avec un registre sur lequel on prie d'inscrire le nom du
vaisseau, d'o il vient et o il va. On met ce qu'on veut sur ce
registre; mais je suis fort loign d'en blmer l'usage, puisque, par ce
moyen, on peut avoir des nouvelles de btiments dont souvent on est
inquiet, et que d'ailleurs le soldat charg de prsenter ce registre
apporte aussi des poules, des tortues et d'autres rafrachissements
qu'il vend  fort bon compte. Il n'y avait plus de scorbut au moins
apparent  bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y taient
attaqus du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l'le
de France, sans attendre _L'toile_, et je lui en fis le signal le 20.

Cette route n'eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l'a
rendue fort courte. Nous emes constamment le vent de sud-est trs
frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait
chaque jour, les convalescences taient fort longues, et il se joignit
aux flux de sang des fivres chaudes; un de mes charpentiers en mourut
la nuit du 30 au 31. Ma mture me causait aussi beaucoup d'inquitude.
Il y avait lieu d'apprhender que le grand mt ne rompt cinq ou six
pieds au-dessous du trlingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager,
je dgrai le mt de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand
hunier.

Ces prcautions retardaient considrablement notre marche; malgr cela,
le dix-huitime jour de notre sortie de Batavia, nous emes la vue de
l'le Rodrigue, et le surlendemain celle de l'le de France.

Le 5 novembre  quatre heures du soir, nous tions nord et sud de la
pointe nord-est de l'le Rodrigue.

Nous avions eu connaissance de l'le Ronde le 7  midi;  cinq heures du
soir, nous tions nord et sud de son milieu. Nous tirmes du canon 
l'entre de la nuit, esprant qu'on allumerait le feu de la pointe aux
Canonniers; mais ce feu, mentionn par M. d'Aprs dans son instruction,
ne s'allume plus, de manire qu'aprs avoir doubl le coin de Mire qu'on
peut ranger d'aussi prs qu'on veut, je me trouvai fort embarrass pour
viter la batture dangereuse qui avance plus d'une demi-lieue au large
de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m'entretenir au vent
du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze
heures et minuit, il vint  bord un des pilotes du port entretenus par
le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite
du btiment, lorsque  trois heures et demie il nous choua prs de la
baie des Tombeaux.

Par bonheur il n'y avait pas de mer, et la manoeuvre que nous fmes
rapidement pour tcher d'abattre du ct du large nous russit; mais que
l'on conoive quelle douleur mortelle c'et t pour nous, aprs tant de
dangers ncessaires heureusement vits, de venir chouer au port par la
faute d'un ignorant auquel l'ordonnance nous forait de nous livrer.
Nous en fmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille
qui furent emports.

Le 8 dans la matine, nous entrmes dans le port o nous fmes amarrs
dans la journe. _L'toile_ parut  six heures du soir et ne put entrer
que le lendemain.

Nous nous trouvmes tre en arrire d'un jour, et nous y reprmes la
date de tout le monde.

Ds le premier jour, j'envoyai tous mes malades  l'hpital, je donnai
l'tat de mes besoins en vivres et agrs, et nous travaillmes
sur-le-champ  disposer la frgate pour tre carne. Je pris tous les
ouvriers du port qu'on put me donner et tous ceux de l'toile, tant
dtermin  partir aussitt que je serais prt. Le 16 et le 18, on
chauffa la frgate. Nous trouvmes son doublage vermoulu, mais son
flanc-bord tait aussi sain qu'en sortant du chantier.

Nous fmes obligs de changer ici une partie de notre mture. Notre
grand mt avait un enton au pied et devait manquer par l aussitt que
par la tte, o la mche tait casse. On me donna un grand mt d'une
seule pice, deux mts de hune, des ancres, des cbles et du filin dont
nous tions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes
vieux vivres, et j'en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement  M.
Poivre, intendant de l'le de France, le fer et les clous embarqus 
bord de _L'toile_, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de mdicaments,
et quantit d'effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie
avait besoin. Je donnai aussi  la lgion vingt-trois soldats qui me
demandrent  y tre incorpors. Messieurs de Commeron et Verron
consentirent pareillement  diffrer leur retour en France; le premier
pour examiner l'histoire naturelle de ces les et celle de Madagascar;
le second pour tre  porte d'aller observer dans l'Inde le passage de
Vnus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingnieur, et quelques
jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d'Inde en Inde.

Il n'tait pas malheureux, aprs un aussi long voyage, d'tre encore en
tat d'enrichir cette colonie d'hommes et d'effets ncessaires. La joie
que j'en ressentis fut cruellement altre par la perte que nous y fmes
du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d'un mrite
distingu, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de
mer toutes les qualits du coeur et de l'esprit qui rendent un homme
prcieux  ses amis. Les soins affectueux et l'habilet de M. de la
Porte, notre chirurgien major, n'ont pu le sauver. Il mourut dans mes
bras le 17 novembre, d'une dysenterie commence  Batavia. Peu de jours
aprs, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la
marine, embarqu avec moi volontaire et nomm depuis peu garde de la
marine, mourut de la poitrine.

J'admirai  l'le de France les forges qui y ont t tablies par
messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d'aussi belles en
Europe, et le fer qu'elles fabriquent est de la premire qualit. On ne
conoit pas ce qu'il a fallu de constance et d'habilet pour
perfectionner cet tablissement, et ce qu'il a cot de frais.

Il y a maintenant neuf cents ngres, dont M. Hermans fait exercer un
bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s'est tabli l'esprit de
corps. Ils sont entre eux fort dlicats sur le choix de leurs camarades
et refusent d'admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie.
Comment se peut-il que le point d'honneur se trouve avec l'esclavage?

Pendant notre sjour ici, nous avions constamment joui du plus beau
temps. Le 5 dcembre, le ciel commena  se couvrir de gros nuages, les
montagnes s'embrumrent, tout annona la saison des pluies et l'approche
de l'ouragan qui se fait sentir dans ces les presque toutes les annes.
Le 10, j'tais prt  mettre  la voile, la pluie et le vent debout ne
me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant
_L'toile_ au moment d'tre carne. Ce btiment ne pouvait tre en tat
de sortir avant la fin du mois, et notre jonction tait dornavant
inutile. Cette flte, sortie de l'le de France  la fin du mois, de
dcembre, est arrive en France un mois aprs moi.  midi, je pris mon
point de dpart par la latitude australe observe de vingt degrs
vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrs quarante minutes de
longitude  l'est de Paris.

Le temps fut d'abord trs couvert, avec des grains et de la pluie. Nous
ne pmes avoir connaissance de l'le de Bourbon.  mesure que nous nous
loignmes, le temps devint plus beau. Le vent tait favorable et frais,
mais bientt notre nouveau grand mt nous causa les mmes inquitudes
que le premier, il faisait  la tte un arc si considrable que je
n'osai me servir du grand perroquet ni porter le hunier tout haut.

Depuis le 22 dcembre jusqu'au 8 janvier, nous emes constamment vent
debout, mauvais temps ou calme. Ces vents d'ouest taient, me disait-on,
sans exemple ici dans cette saison. Ils ne nous en molestrent pas moins
quinze jours de suite que nous passmes  la cape ou  louvoyer avec une
trs grosse mer. Nous emes la connaissance de la cte d'Afrique avant
que d'avoir eu la sonde. Lors de la vue de cette terre que nous prmes
pour le cap des Basses, nous n'avions pas de fonds. Le 30 nous trouvmes
soixante-dix-huit brasses, et, depuis ce jour nous nous entretnmes sur
le banc des Eguilles, avec la vue presque continuelle de la cte.
Bientt, nous rencontrmes plusieurs navires hollandais de la flotte de
Batavia. L'avant-coureur en tait parti le 20 octobre et la flotte le 26
novembre: les Hollandais taient encore plus surpris que nous de ces
vents d'ouest qui soufflaient ainsi contre saison.

Enfin, le 8 janvier au matin, nous emes connaissance du cap False, et,
bientt aprs, la vue des terres du cap de Bonne-Esprance. J'observai
qu' cinq lieues dans l'est-sud-est du cap False, il y a une roche sous
l'eau fort dangereuse; qu' l'est du cap de Bonne Esprance est un rcif
qui s'avance plus d'un tiers de lieue au large, et au pied du cap mme
un rocher qui met au large  la mme distance. J'avais atteint un
vaisseau hollandais aperu le matin, et j'avais diminu de voiles pour
ne pas le dpasser, afin de le suivre en cas qu'il voulut entrer de
nuit.  sept heures du soir, il amena perroquets, bonnettes, et mme ses
huniers; pour lors je pris le bord du large, et je louvoyai toute la
nuit avec un grand frais de vent de sud, variable du sud-sud-est au
sud-sud-ouest.

Au point du jour, les courants nous avaient entrans de prs de neuf
lieues dans l'ouest-nord-ouest; le vaisseau hollandais tait  plus de
quatre lieues sous le vent  nous. Il fallut forcer de voiles pour
regagner ce que nous avions perdu.  neuf heures du matin, nous
mouillmes dans la baie du Cap,  la tte de la rade. Il y avait ici
quatorze grands navires de toutes nations, et il en arriva plusieurs
autres pendant le sjour que nous y fmes. M. Carteret en tait sorti le
jour des Rois. Nous salumes de quinze coups de canon la ville, qui nous
en rendit un pareil nombre.

Nous emes tout lieu de nous louer du gouverneur et des habitants du cap
de Bonne-Esprance; ils s'empressrent de nous procurer l'utile et
l'agrable. Je ne m'arrterai point  dcrire cette place que tout le
monde connat. Le Cap relve immdiatement de l'Europe et n'est point
dans la dpendance de Batavia, ni pour l'administration militaire et
civile, ni pour la nomination des emplois. Il suffit mme d'en avoir
exerc un au Cap pour n'en pouvoir possder aucun  Batavia.

Cependant le conseil du Cap correspond avec celui de Batavia pour les
affaires de commerce. Il est compos de huit personnes, du nombre
desquelles est le gouverneur qui en est le prsident. Le gouverneur
n'entre point dans le conseil de justice auquel prside le commandant en
second; seulement il signe les arrts de mort.

Il y a un poste militaire  False baye et un  la Baie de Saldanha.
Cette dernire, qui forme un port superbe  l'abri de tous les vents,
n'a pu devenir le chef-lieu parce qu'il n'y a pas d'eau. On travaille
maintenant  augmenter l'tablissement de False-baye; c'est o les
vaisseaux mouillent pendant l'hiver, quand la baie du Cap est interdite.
On y trouve les mmes secours et  tout aussi bon compte qu'au Cap. Il y
a par terre huit lieues de mauvais chemin d'un de ces lieux  l'autre.

 peu prs  moiti chemin des deux est le canton de Constance, qui
produit le fameux vin de ce nom. Ce vignoble, o l'on cultive des plants
de muscat d'Espagne, est fort petit, mais il est faux qu'il appartienne
 la Compagnie et qu'il soit, comme on le croit ici, entour de murs et
gard. On le distingue en haut Constance et petit Constance, spars par
une haie, et appartenant  deux propritaires diffrents. Le vin qui s'y
recueille est  peu prs gal en qualit, quoique chacun des deux
Constances ait ses partisans. Il se fait, anne commune, cent vingt 
cent trente barriques de ce vin, dont la Compagnie prend un tiers  un
prix tarif, le reste se vend aux acheteurs qui se prsentent.

Le prix actuel est de trente piastres l'_alvrame_ ou le baril de
soixante et dix bouteilles de vin blanc, trente-cinq piastres
l'_alvrame_ de rouge. Mes camarades et moi nous allmes dner chez M. de
Vanderspie, propritaire du haut Constance. Il nous fit la meilleure
chre du monde, et nous y bmes beaucoup de son vin, soit en dnant,
soit en gotant des diffrentes pices pour faire notre emplette.

Les plantations des Hollandais se sont fort tendues sur toute la cte,
et l'abondance y est partout le fruit de la culture, parce que le
cultivateur, soumis aux seules lois, y est libre et sr de sa proprit.
Il y a des habitants jusqu' prs de cent cinquante lieues de la
capitale; ils n'ont d'ennemis  craindre que les btes froces; car les
Hottentots ne les molestent point. Une des plus belles parties de la
colonie du Cap est celle  laquelle on a donn le nom de petite
Rochelle. C'est une peuplade de Franais chasss de leur patrie par la
rvocation de l'dit de Nantes. Elle surpasse toutes les autres par la
fcondit du terrain et l'industrie des colons. Ils ont conserv  cette
mre adoptive le nom de leur ancienne patrie, qu'ils aiment toujours,
toute rigoureuse qu'elle leur a t.

Le gouvernement envoie de temps en temps des caravanes visiter
l'intrieur du pays. Il s'en est fait une de huit mois en 1763. Le
dtachement pera dans le nord et fit, m'a-t-on assur, des dcouvertes
importantes; ce voyage n'eut pas cependant le succs qu'on devait s'en
promettre; le mcontentement et la discorde se mirent dans le
dtachement et forcrent le chef  revenir sur ses pas, laissant ses
dcouvertes imparfaites. Les Hollandais avaient eu connaissance d'une
nation jaune, dont les cheveux sont longs, et qui leur a paru trs
farouche.

C'est dans ce voyage que l'on a trouv le quadrupde de dix-sept pieds
de hauteur, dont j'ai remis le dessin  M. de Buffon; c'tait une
femelle qui allaitait un faon dont la hauteur n'tait encore que de sept
pieds.

On tua la mre, le faon fut pris vivant, mais il mourut aprs quelques
jours de marche. M. de Buffon m'a assur que cet animal est celui que
les naturalistes nomment la girafe. On n'en avait pas revu depuis celui
qui fut apport  Rome du temps de Csar, et montr  l'amphithtre. On
a aussi trouv il y a trois ans, et apport au Cap, o il n'a vcu que
deux mois, un quadrupde d'une grande beaut, lequel tient du taureau,
du cheval et du cerf, et dont le genre est absolument nouveau. J'ai
pareillement remis  M. de Buffon le dessin exact de cet animal dont je
crois que la force et la vitesse galent la beaut. Ce n'est pas sans
raison que l'Afrique a t nomme la mre des monstres.

Munis de bons vivres, de vins et de rafrachissements de toute espce,
nous appareillmes de la rade du Cap le 17 aprs midi. Nous passmes
entre l'le Roben et la cte;  six heures du soir, le milieu de cette
le nous restait au sud-sud-est-4''-sud environ  quatre lieues de
distance; c'est d'o je pris mon point de dpart par quarante-trois
degrs quarante minutes de latitude sud, et quinze degrs quarante-huit
minutes de longitude orientale de Paris. Je dsirais de rejoindre M.
Carteret sur lequel j'avais certainement un grand avantage de marche,
mais qui avait encore onze jours d'avance sur moi.

Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l'le Sainte-Hlne,
afin de m'assurer la relche  l'Ascension, relche qui devait faire le
salut de mon quipage. Effectivement, nous en emes la vue le 29  deux
heures aprs midi, et le relvement que nous en fmes ne nous donna de
diffrence avec l'estime de notre route que huit  dix lieues. La nuit
du 3 au 4 fvrier tant par la latitude de l'Ascension et m'en faisant
environ  dix-huit lieues de distance, je fis courir sous les deux
huniers. Au point du jour, nous vmes l'le  peu prs  neuf lieues de
distance, et  onze heures nous mouillmes dans l'anse du nord-ouest ou
de la montagne de la Croix, par douze brasses, fond de sable de corail.
Suivant les observations de M, l'abb de la Caille, nous tions  ce
mouillage par sept degrs cinquante-quatre minutes de latitude sud, et
seize degrs dix-neuf minutes de longitude occidentale de Paris.

 peine emes-nous jet l'ancre que je fis mettre les bateaux  la mer
et partir trois dtachements pour la pche de la tortue; le premier dans
l'anse du Nord-Est; le second dans l'anse du Nord-Ouest, vis--vis de
laquelle nous tions; le troisime dans l'anse aux Anglais, laquelle est
dans le sud-ouest de l'le. Tout nous promettait une pche favorable; il
n'y avait point d'autre navire que le ntre, la saison tait avantageuse
et nous entrions en nouvelle lune. Aussitt aprs le dpart des
dtachements, je fis toutes mes dispositions pour jumeler, au-dessous du
capelage, mes deux mts majeurs: savoir, le grand mt avec un petit mt
de hune, le gros bout en haut; et le mt de misaine, lequel tait fendu
horizontalement entre les jottereaux, avec une jumelle de chne.

On m'apporta dans l'aprs-midi la bouteille qui renferme le papier sur
lequel s'inscrivent ordinairement les vaisseaux de toutes nations qui
relchent  l'Ascension. Cette bouteille se dpose dans la cavit d'un
des rochers de cette baie, o elle est galement  l'abri des vagues et
de la pluie. J'y trouvai crit le _Swallow_, ce vaisseau anglais
command par M. Carteret, que je dsirais de rejoindre. Il tait arriv
ici le 31 janvier et reparti le 1er fvrier; c'taient dj six jours
que nous lui avions gagns depuis le cap de Bonne-Esprance.

J'inscrivis _La Boudeuse_ et je renvoyai la bouteille.

La journe du 5 se passa  jumeler nos mts sous le capelage, opration
dlicate dans une rade o la mer est clapoteuse,  tenir nos agrs et 
embarquer les tortues. La pche fut abondante; on en avait chavir dans
la nuit soixante et dix, mais nous ne pmes en prendre  bord que
cinquante-six, on remit les autres en libert, Nous observmes au
mouillage neuf degrs quarante-cinq minutes de variation nord-ouest. Le
6,  trois heures du matin, les tortues et bateaux taient embarqus,
nous commenmes  lever nos ancres;  cinq heures, nous tions sous
voiles, enchants de notre pche et de l'espoir que notre mouillage
serait dornavant dans notre patrie. Combien nous en avions fait depuis
le dpart de Brest!

En partant de l'Ascension, je tins le vent pour ranger les les du Cap
Vert d'aussi prs qu'il me serait possible. Le 11 au matin, nous
passmes la ligne pour la sixime fois dans ce voyage par vingt degrs
de longitude estime. Quelques jours aprs, comme malgr la jumelle dont
nous l'avions fortifi le mt de misaine faisait une trs mauvaise
figure, il fallut le soutenir par des pataras, dgrer le petit
perroquet, et tenir presque toujours le petit hunier aux bas-ris et mme
serr.

Le 25 au soir, on aperut un navire au vent et de l'avant  nous, nous
le conservmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignmes;
c'tait le _Swallow_.

J'offris  M. Carteret tous les services qu'on peut se rendre  la mer.
Il n'avait besoin de rien; mais, sur ce qu'il me dit qu'on lui avait
remis au Cap des lettres pour France, j'envoyai les chercher  son bord.
Il me fit prsent d'une flche qu'il avait eue dans une des les
rencontres dans son voyage autour du monde, voyage qu'il fut bien loin
de nous souponner d'avoir fait. Son navire tait fort petit, marchait
trs mal, et quand nous emes pris cong de lui, nous le laissmes comme
 l'ancre. Combien il a d souffrir dans une aussi mauvaise embarcation!
Il y avait huit lieues de diffrence entre sa longitude estime et la
ntre; il se faisait plus  l'ouest de cette quantit.

Nous comptions passer dans l'est des les Aores, lorsque le 4 mars,
dans la matine, nous emes connaissance des les Tercere, que nous
doublmes dans la journe en la rangeant de fort prs. Nous emes fond
le 13 aprs midi, et, le 14 au matin, la vue d'Ouessant.

Comme les vents taient courts et la mare contraire pour doubler cette
le nous fmes forcs de prendre la borde du large, les vents taient 
l'ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ  dix heures du
matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les
deux poulies de drisse et la grand-voile fut au mme instant dralingue
depuis un point jusqu' l'autre. Nous mmes aussitt  la cape sous la
grand voile d'tai, le petit foc et le foc de derrire, et nous
travaillmes  nous raccommoder. Nous envergumes une grande voile
neuve, nous refmes une vergue de misaine avec la vergue d'artimon, une
vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et,  quatre
heures du soir, nous nous retrouvmes en tat de faire de la voile. Nous
avions perdu la vue d'Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer
nous avaient fait driver dans la Manche.

Dtermin  entrer  Brest, j'avais pris le parti de louvoyer avec des
vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on
vint m'avertir que le mt de misaine menaait de se rompre au-dessous du
capelage. La secousse qu'il avait reue dans la rupture de sa vergue
avait augment son mal; et, quoique nous en eussions soulag la tte en
abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit
hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnmes,
aprs un examen attentif, que ce mt ne rsisterait pas longtemps au
tangage que la grosse mer nous faisait prouver au plus prs; d'ailleurs
toutes nos manoeuvres et poulies taient pourries, et nous n'avions plus
de rechange; quel moyen, dans un tat pareil, de combattre entre deux
ctes contre le gros temps de l'quinoxe? Je pris donc le parti de faire
vent arrire, et de conduire la frgate  Saint-Malo. C'tait alors le
port le plus prochain qui pt nous servir d'asile. J'y entrai le 16
aprs midi, n'ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre
mois couls depuis notre sortie de Nantes.

_Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas._

Virgil. Aeneid. IV


Nota. Sur cent vingt hommes dont tait compos l'quipage de M de la
Giraudais, il n'en a perdu que deux de maladie pendant le voyage. Il est
rentr en France le 14 avril, un mois juste aprs nous.






End of the Project Gutenberg EBook of Voyage autour du monde par la frgate
du roi La Boudeuse et la flte L'toile, en 1766, 1767, 1768 & 1769., by Louis Antoine de Bougainville

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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