Project Gutenberg's Nouvelle géographie universelle(1/19), by Élisée Reclus

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Title: Nouvelle géographie universelle(1/19)
       I L'Europe meridionale (1876)

Author: Élisée Reclus

Release Date: March 20, 2009 [EBook #28370]

Language: French

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NOUVELLE

GÉOGRAPHIE

UNIVERSELLE

LA TERRE ET LES HOMMES

PAR

ÉLISÉE RECLUS

I

L'EUROPE MÉRIDIONALE

(GRÈCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL)

CONTENANT

78 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIRÉES A PART

ET 174 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE

1876



1

CHAPITRE PREMIER

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale; mais pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites, comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie, puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la superficie du globe; mais de l'autre côté de la Terre les explorations des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà visitées.

D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces terrestres 2 qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées.

Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits! Quel prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classées et raisonnées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre.

3

Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes est peu 5 connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la fois!

Il serait donc impossible actuellement de présenter une description complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle. C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus intime.

Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une description de la Terre la première place appartient à son pays. La moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines sont des 6 termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets», «Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les «Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les «Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi.

Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale, l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples, quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences, les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle de la petite Europe.

Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie; même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire, où chaque homme est par ses 7 traditions et son champ l'héritier de cent générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde. Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race, grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication, l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura «son centre partout, sa circonférence nulle part».

On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations et de guerres.

Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous montre les hommes entrés dans leur rôle 8 actif et reprenant le dessus par le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne, que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est devenue le refuge des grands vaisseaux.

Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers, perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie, l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens, y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources premières fournies par la nature.

Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.

9



CHAPITRE II

L'EUROPE

I

LIMITES

Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants des rivages orientaux de la Méditerranée devaient apprendre à distinguer les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette région centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux «larges plaines», et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux «larges yeux», l'antique dieu solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays des «Hommes blancs». Il semble plus probable toutefois que le nom d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis l'Espagne, s'appelèrent Hespérie, que l'Afrique 10 occidentale reçut des Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines d'outre-Mississippi sont devenues le «Far West».

Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est, d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dépassé la mère en civilisation et que les voyageurs hellènes se furent mis à continuer les découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà connue dans sa partie la plus accidentée et la plus «vivante», était limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs.

Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation? D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses possessions européennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment à des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division, qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être désignés comme appartenant à une formation distincte, et, le plus souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les steppes du Manytch, qui séparent la mer Noire de la Caspienne, sont encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même, ainsi que l'Aral 11 et les autres lacs épars dans la direction du golfe d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.

Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration de l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à l'Anatolie par la langue 12 de terre où s'est ouvert depuis le détroit de Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-marin, qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau, ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues: c'est la fondation ruinée d'un édifice continental disparu. Ajoutées à l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient cette richesse de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les autres parties du monde.

13 Si par la pensée au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se figure le continent s'abaissant en bloc de la même quantité, l'Europe se trouverait n'occuper que la moitié son étendue actuelle; toutes les plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer, seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légérement bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à l'Asie par ses races et par son développement historique; on peut même dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales, heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers les continents, jusqu'aux extrémités de la terre.



II

DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES

Cette Europe en résumé, qui comprend, en outre des trois péninsules méditerranéennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise naturellement en plusieurs parties. Les îles Britanniques forment un premier groupe nettement séparé, grâce à la ceinture de mers qui l'environne. La presqu'île hispanique n'est guère moins distincte du reste de l'Europe, car elle vient confiner à la France par un véritable rempart de montagnes, le plus difficile à franchir qui existe dans le continent; en outre, une profonde dépression, dont le seuil de partage n'a pas même 200 mètres, 14 réunit l'Océan et la Méditerranée, immédiatement au nord de l'Espagne. L'unité géographique n'est complète que pour le système des Alpes et les chaînes de montagnes qui s'y rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la péninsule hellénique: c'est là que se trouve la charpente de l'édifice continental.

Le système des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique à la blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se développe en une immense courbe de plus de 1,000 kilomètres, des rivages de la Méditerranée au bassin du Danube. Il se compose, en réalité, d'une trentaine de massifs formant autant de groupes géologiques distincts, mais reliés les uns aux autres par des seuils très-élevés; ses roches, qu'elles soient de granit, d'ardoise, de grès ou de calcaires, se maintiennent au-dessus des plaines basses en un rempart continu. Dans les âges antérieurs, les Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater l'étude des éboulis et des strates à demi détruites par les agents naturels; mais, tout dégradées qu'elles soient, elles élèvent encore des centaines de cimes dans la région des neiges persistantes, et de grands fleuves de glaces s'épanchent de toutes ses hautes crêtes dans les vallées supérieures. Des campagnes du Piémont et de la Lombardie, les glaciers et les névés apparaissent comme un diadème étincelant enroulé sur le sommet des monts.

Dans la partie occidentale du système alpin, c'est-à-dire de la Méditerranée au massif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrés de 2,000 mètres à plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes, formé par le mont Blanc, le système change de direction; puis, au delà des deux puissantes citadelles du mont Rose et de l'Oberland, il s'abaisse peu à peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint la hauteur de 4,000 mètres, et l'élévation moyenne des montagnes diminue d'un tiers environ; mais là où la région montagneuse est moins haute, elle devient graduellement plus large à cause de l'écartement des massifs et de la divergence des chaînes. Tandis que l'axe principal continue vers le nord-est la direction des Alpes helvétiques, des chaînes très-considérables, qui doublent l'épaisseur de la masse, se projettent au nord, à l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomètres de large.

En s'étalant ainsi, le système des Alpes perd son caractère et son aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige; au nord, il s'affaisse peu à peu vers la vallée du Danube; au sud, il se ramifie en chaînes secondaires sur le piédestal que lui fournit le plateau bombé de la Turquie. Malgré la différence extrême qu'offrent le tableau des grandes15 Alpes et les vues du Montenegro, de l'Hémus, du Rhodope, du Pinde, toutes ces arêtes montagneuses n'en appartiennent pas moins au même système orographique. Toute la péninsule thraco-hellénique doit être considérée comme une dépendance naturelle des Alpes. Il en est de même de la presqu'île d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arête des Apennins continue parfaitement la chaîne des Alpes Maritimes, et l'on ne sait vraiment où l'on doit tracer entre les deux la ligne conventionnelle de séparation. Enfin, parmi les chaînes de montagnes qui se rattachent au système des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes, que le travail des eaux a graduellement isolées pendant la période géologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois l'hémicycle de montagnes formé par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un côté aux Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube s'est ouvert deux portes à travers ces remparts; mais ces portes sont étroites, semées de roches, dominées par de hautes parois.

La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chaînes orientales devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par conséquent du monde entier, l'influence la plus décisive. Les seules routes des Barbares étant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne pouvaient pénétrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou celle des grandes plaines du Nord; A l'ouest de la mer Noire, ils trouvaient d'abord les lacs et les marécages difficiles à franchir de la vallée du Danube; puis, après avoir surmonté ces obstacles, ils rencontraient la haute barrière des montagnes, au delà desquelles le dédale boisé des gorges et des escarpements aboutissait aux régions, alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les Balkhans et toutes les chaînes avancées du système alpin formaient à l'Europe occidentale comme un immense bouclier de près de 1,000 kilomètres de largeur; les populations nomades et conquérantes qui venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur force. Habituées aux steppes, à l'horizon sans limites des campagnes unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc qu'à se détourner vers le nord pour gagner les grandes plaines germaniques, où les migrations successives pouvaient s'épandre plus à leur aise. Quant aux envahisseurs poussés par la fureur aveugle des conquêtes, ceux d'entre eux qui s'engageaient quand même dans les défilés de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu de l'enchevêtrement des vallées. De là cette multitude de peuples et de fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contrées danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve où se déposent tous les débris apportés par le 16 courant, les épaves de presque toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en désordre dans ce coin du Continent.

Au sud de la grande barrière des monts, le mouvement des peuples entre l'Europe et l'Asie ne pouvait s'opérer que par mer. Les peuples assez avancés en civilisation pour se construire des bâtiments étaient donc les seuls auxquels le chemin fût ouvert. Pirates, marchands ou guerriers, ils s'étaient tous élevés depuis longtemps au-dessus de la barbarie primitive, et même, dans leurs voyages de conquête, ils apportaient toujours avec eux quelque accroissement aux connaissances humaines. En outre, les groupes d'émigrants ne pouvaient jamais être bien nombreux, à cause des difficultés de l'équipement et de la navigation. Abordant en petit nombre, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations d'origines différentes, et de ces rencontres naissaient des civilisations locales ayant toutes leur caractère propre; mais nulle part l'influence étrangère ne devenait prépondérante. Chaque île de l'archipel, chaque péninsule, chaque vallée de l'Hellade se distinguait de ses voisines par son état social, son dialecte, ses moeurs; mais toutes restaient grecques, en dépit des influences phéniciennes ou autres, auxquelles elles avaient été soumises. Ainsi, grâce à la disposition des montagnes et des côtes, la civilisation qui se développa graduellement dans le monde méditerranéen, sur le versant méridional des Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'élan spontané, plus de variétés et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avancée des peuples du Nord, oscillant deçà et delà dans les grandes plaines uniformes.

17

LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC CARREL (3,165 MÈTRES)
(D'après un panorama photographié par M. Civiale.)

L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants. Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en barrière infranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en monts et en vallées; partout le climat général du pays est assez doux pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards, assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir leur indépendance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples des plaines opposées: c'est par eux que se faisaient les rares échanges entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et mettre les populations en rapport de 19 guerre ou d'amitié, étaient indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral méditerranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est réduit à sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Viso, et par suite les populations se trouvent beaucoup plus rapprochées par les moeurs et le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents.

Comparé à celui des Alpes; le rôle des autres chaînes de montagnes, dans l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les destinées des peuples n'est pas moins évidente; Ainsi les Norvégiens et les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des montagnes de la Bohême, tout peuplé de Tchèques et presque entouré d'Allemands, ressemble à une île qu'assiégent les flots de la mer. En Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Écosse ont protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que les Bretons doivent de n'avoir pas été complétement francisés, et le plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les populations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand obstacle à la marche des nations; elles eussent été jusqu'à nos jours l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à tourner par leurs extrémités voisines de la mer.



III

ZONE MARITIME

Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de conditions physiques. Le Pò, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches. Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de ses avant-monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout, des eaux courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie humaine se fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à ceux de l'Atlantique.

Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux, l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents. Elle est une par sa masse centrale, et «diverse» par ses nombreuses péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres. Strabon comparait l'Europe à un dragon. Les géographes de la Renaissance aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la tête et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les vastes plis de la robe traînante.

20

Dans le tableau annexé, la superficie de l'Europe est calculée d'après ses limites naturelles.

                        Europe.      Asie.       Afrique.

Surface.               9,860,000   43,840,000   29,125,000
Contour géométr.          11,153       23,342       19,122
Développ. des côtes.      31,900       57,750       28,500
Côtes utiles.             30,900       47,000       28,500
Proport. du contour
  géom. au cont. rél.     1:2.86       1:2.47       1:1.49

                       Amérique du N.  Amérique du S.  Australie.

Surface.             20,600,000      18,000,000      7,700,000
Contour géométr.         16,083          15,037          9,834
Développ. des côtes.     48,230          25,770         14,400
Côtes utiles.            40,000          25,770         14,400
Proport. du contour
  géom. au cont. rél.      1:3           1:1.71         1:1.46

En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amérique méridionale et trois fois plus petite que l'énorme masse africaine, et cependant elle est supérieure à ces deux continents par le développement de son littoral; proportionnellement à son étendue, elle a le double des rivages de l'Amérique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a un peu moins que l'Amérique du nord, mais ce dernier continent n'a la grande richesse de ses côtes que dans les régions des froidures et des glaces persistantes. 21 Ainsi que l'on peut s'en faire une idée en jetant les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilége de posséder un littoral presque en entier utile á la navigation, tandis qu'une grande partie des côtes de l'Asie et de l'Amérique du nord est actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pénètre au loin dans l'intérieur de l'Europe tempérée pour la découper en longues péninsules, mais encore elle entaille chacune de ces presqu'îles pour y former des multitudes de golfes et de méditerranée en miniature. Toutes les côtes de la Grèce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi dentelées par des golfes en hémicycle et de larges 22 bassins pénétrant dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent également sur tout leur pourtour une série de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin, les péninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandinavie, sont aussi tailladées par les eaux marines en de nombreuses presqu'îles secondaires.

Les îles de l'Europe doivent être également considérées comme des annexes du continent, dont la plupart ne sont séparées que par des eaux sans profondeur. La Crète et les îles si nombreuses qui parsèment la mer Egée, les archipels de la mer Ionienne et la côte dalmate, la Sicile, la Corse et la Sardaigne, l'île d'Elbe, les Baléares, ne sont-elles pas, en réalité, des prolongements ou des stations maritimes des péninsules voisines? À l'entrée de la Baltique, les îles de Seeland et de Fionie ne sont-elles pas les terres qui ont donné au Danemark le plus d'importance politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient autrefois partie du continent, n'en dépendent pas moins de l'Europe, quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait disparaître les isthmes de jonction. L'Angleterre est même devenue le grand entrepôt commercial des pays d'Europe; elle remplit actuellement, dans le mouvement des échanges du monde entier, un rôle analogue à celui que la Grèce remplissait autrefois dans le monde restreint de la Méditerranée.

Chose remarquable! Chaque contrée péninsulaire de l'Europe a eu dans l'histoire son tour de prépondérance commerciale. D'abord la Grèce, «la plus belle individualité de l'ancien monde», fut, à l'époque de sa grandeur, la dominatrice de la Méditerranée, qui était alors presque tout l'univers. Au moyen âge, Amalfi, Gènes, Venise et autres républiques de l'Italie devinrent les intermédiaires des échanges entre l'Europe et les Indes. La circumnavigation de l'Afrique et la découverte du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce à Cadix, à Séville, à Lisbonne, dans la péninsule ibérique. Puis les négociants de la petite république hollandaise recueillirent en partie l'héritage de l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient dans leurs îles et leurs presqu'îles assiégées par la mer. De nos jours, c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal marché de l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le foyer d'appel le plus énergique pour les trésors du genre humain. Tôt ou tard sans doute le point vital le plus actif de la planète continuera de se déplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement placée, au centre même de la moitié du globe qui comprend presque tout l'ensemble des masses continentales, les travaux d'aménagement auxquels on soumet la Terre, l'ouverture de nouvelles voies de commerce, les variations d'équilibre dans le groupement des 23 nations peuvent faire passer Londres au second rang. Peut-être, ainsi que les Américains le prédisent, la civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle Londres par quelque citées des États-Unis; peut-être aussi, par suite d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre humain prendra-t-il Constantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de rendez-vous.

Quoi qu'il en soit, les changements si considérables qui se sont accomplis pendant la courte période de vingt siècles, dans l'importance relative des péninsules et des îles de l'Europe, prouvent bien que la valeur des traits géographiques se modifie peu à peu avec le cours de l'histoire. Les privilèges mêmes dont la nature avait gratifié certains pays peuvent se changer avec le temps en de graves désavantages. Ainsi les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables dentelures des côtes qui avaient autrefois favorisée le développement des cités grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la Méditerranée éloignent maintenant l'Hellade de la masse du continent et ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au réseau des voies de communication européennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait aujourd'hui sa faiblesse. Aux temps primitifs, avant que l'homme pût encore se confier aux barques pour tenter les périlleux chemins de la mer, les baies, les mers intérieures étaient un obstacle infranchissable à la marche des peuples; plus tard, grâce à la navigation, elles devinrent le grand chemin des nations commerçantes et favorisèrent grandement la civilisation; actuellement, elles nous gênent de nouveau en arrêtant nos routes et nos chemins de fer.



IV

LE CLIMAT

Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard, l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain parmi ceux des continents.

En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers intérieures 24 qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la circonférence du continent, l'action des vents marins se fait sentir partout. Ainsi, malgré sa grande superficie, le territoire européen jouit des mêmes avantages que les îles; les chaleurs de l'été y sont rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce même souffle adoucit les froids de l'hiver.

Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme une forte proportion de la chaleur que le soleil a déversée sur les mers des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le climat comme s'il éloignait le continent de la zone glaciale pour le rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne, de la France, des îles Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jusqu'à la Caspienne et à l'Oural.

Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le climat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du sud-ouest superposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les vente du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de l'ancien monde.

Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la température moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de l'Amérique du nord, les isothermes, c'est-à-dire les lignes d'égale chaleur moyenne, ne rapprochent 25 plus leurs courbes de la zone polaire; à 1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'équateur, on jouit en Europe d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue, spécialement l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est deux fois moindre en largeur.

Cette remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa température annuelle se montre également dans le régime de ses pluies. La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque fréquent d'humidité expose à la porte totale des récoltes. Non seulement tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les reçoivent en chaque saison; excepté sur les bords de la Méditerranée, où l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de 26 relief et de contours qu'offrent, les différentes contrées de l'Europe, les pluies y sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute l'année; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des limites étroites; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes étendues; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part, à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits fluviaux. L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant la saison des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le plus faiblement alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par l'évaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de balancement régulier dans l'économie générale des fleuves.

Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques, les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger; grâce à la douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de l'océan Atlantique et s'accommoder partout à leur nouveau milieu. Le sol et le climat, également propices aux hommes, les maintenaient dans la plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en 27 marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait.



V

LES RACES ET LES PEUPLES

Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat, nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été l'influence de la nature sur le développement des peuples; mais il nous est plus difficile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment, suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes par le milieu et qui nous ont enseigné à triompher de ses obstacles? Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance.

On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations européennes. Sommes-nous les «fils du sol», les «rejetons des chênes», comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore, on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères. Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de l'industrie humaine et même des ossements qui témoignent l'existence de populations industrieuses longtemps avant la date présumée des immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayements de l'histoire, nombre de peuples étaient considérés 28 comme aborigènes, et parmi leurs descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont faits surtout dans le sens de l'est à l'ouest. Depuis que les annales de l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres continents des Galates, des Macédoniens, des Grecs, et, dans les temps modernes, d'innombrables émigrants; en revanche, elle a reçu des Huns, des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbères et des nègres de toute race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.

Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire, ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation, on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la distribution des races.

Agrandissement

Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines, soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de l'ancienne Rome, se trouvent ça et là quelques enclaves latines, entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels sont les Roumains des plaines inférieures du Danube et de la Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes vallées des Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises 29 en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans 1. Quelles que fussent leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté d'origine.

Note 1: (retour) Population de l'Europe en 1875: 304,000,000.
     Grecs et Latins.

Grecs et Albanais                                        5,000,000
Italiens                                                27,000,000
Français                                                36,000,000
Espagnols et Portugais.                                 20,000,000
Roumains                                                 8,000,000
Romands et Wallons                                       3,000,000
                                                        ----------
                                                        99,000,000

     Slaves.

Slaves du Nord.                                         58,000,000
Slaves du Sud.                                          25,000,000
                                                        ----------
                                                        83,000,000

     Germains.

Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000
Hollandais et Flamands                                   6,500,000
Scandinaves                                              7,500,000
                                                        ----------
                                                        68,000,000

Anglo-Celtes                                            31,000,000
Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc.          23,000,000

Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone inférieure en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche. Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques, considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque. Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis peu à'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.

Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens: un peu moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup plus étendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de la péninsule des Balkhans, une moitié de l'Austro-Hongrie. A l'orient des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs ou croisés avec les Tartares et les Mongols; mais à l'ouest et au sud des montagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations distinctes, 30 au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie, séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes. Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent entre les Slaves et les Germains.

D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde gréco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout à fait en désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais combien plus ont été submergés par des invasions successives! Combien plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer de limites plusieurs fois par génération!

Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des ambitions, «l'équilibre européen» est nécessairement instable. Tandis que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la volonté des populations elles-mêmes; mais cette volonté est une force qui ne se perd point; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins 31 pour la gérance des intérêts communs. Certainement les divisions politiques arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer; mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et le groupement des populations unies par l'origine et la langue. D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de tous les liens, la jouissance commune de la liberté.

En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu, et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard, l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la Méditerranée.

Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée, occupe 32 néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de l'immense Russie.



33

CHAPITRE III

LA MÉDITERRANÉE



I

LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN

L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage. Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer, disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.

L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue; souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est déplacée du nord 34 au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse. C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire; l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône, ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée, qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de l'Afrique 2, ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau 35 n'est-elle point en un seul tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète, s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.

Note 2: (retour) Superficie du bassin méditerranéen:
          Versant d'Europe............. 1,770,000
             »    d'Asie...............   600,000
             »    d'Afrique............ 4,500,000
          Superficie des eaux marines.. 2,987,000
                                       ___________
                          TOTAL........ 9,857,000

Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le Bosphore, un simple 36 fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la «ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000 mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres, c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas complètement un pays comme la Suisse.

La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon. Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de 2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000 mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit s'évase largement vers l'Océan 3.

Note 3: (retour)
                        M. occid. M. orient. Adriatique.

          Superficie.   920,000   1,300,000   130,000
          Profondeurs
           extrêmes..   3,000         4,000       900
          Profondeurs
           moyennes..   1,000         1,500       200

                        M. Égée. Mer Noire, Méditerranée.
                                   etc.

          Superficie.   157,000   480,000   2,987,000
          Profondeurs
           extrêmes..     1,000     1,800       5,000
          Profondeurs
           moyennes..       500       500       1,000

37

GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA
Dessin de Taylor, d'après une photographie.

Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les communications sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait, n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et incertaines. À l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se trouvent 39 souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne, de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la Syrie, de l'Égypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique, elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont soutenues par une tempête, la dénivellation des flots peut même, en certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux; enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer Noire; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq à six fois moins étendu.

40

Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la Méditerranée l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec régularité la masse entière des eaux: les divers bassins maritimes sont trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin, l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes lois de la planète. D'après l'hypothèse d'un géographe italien du siècle dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les côtes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont vainement cherché à en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie; un autre courant bien marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord au sud, tandis qu'à l'ouest du Rhône le flot se dirige vers Cette et Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux grands bassins de l'Orient et de l'Occident.

Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de Iénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Égée par le détroit de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense très-largement l'évaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte de Iénikalé; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'équilibre des eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l'Archipel et Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des remous latéraux, une certaine quantité d'eau saline, en échange 41 de l'eau douce qu'ils ont reçue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et l'océan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante ne s'opérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel.

A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2 mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable. L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement, et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre d'épaisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe, l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées, et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen.

Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès d'évaporation, principalement sur les côtes d'Afrique; mais dans la mer Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage des fleuves. 42 qui s'y déversent 4. De même pour la température, les seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent aux profondeurs sous-marines de la Méditerranée des lois toutes différentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Océan, le libre jeu des courants amène sous toutes les latitudes des couches liquides de diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces couches d'inégale densité se superposent régulièrement en raison de la température: à la surface sont les eaux tièdes; au fond celles de la température approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une superposition analogue des couches liquides que sur une épaisseur d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui pénètre de l'Atlantique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur plus grande, le thermomètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne constate plus aucun abaissement de température: l'énorme masse liquide, presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 15 degrés centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement pouvoir affirmer que, dans le voisinage des régions volcaniques, l'eau du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les autres parties du réservoir méditerranéen: il faudrait peut-être rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère au-dessous du lit marin.

Note 4: (retour)
          Salinité de l'Atlantique             36 millièmes.
             »     moyenne de la Méditerranée  38    »
             »     moyenne de la mer Noire     16    »


II

LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES

Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas complètement: les dragages du Porcupine et les câbles télégraphiques retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel, crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était qu'une exception. Si les couches profondes 43 de la Méditerranée sont tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale: proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu, que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.

Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien. Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient pas encore fermée 5. La diminution des espèces, dans la direction de l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent 44 les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire; certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin; la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara.

Note 5: (retour)
Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
Mollusques       »           850    »    (Jeffreys).
Foraminifères    »           200(?) ».

Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle. Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres. Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en été, par des madragues ou tonnare, énorme enceinte de filets enfermant un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont probablement quelque peu diminué en nombre, mais 45 de nos jours, comme il y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes grecs les ont observés.

Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes, principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes, contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains; mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les autres à celle des éponges.

Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres 46 à 50 mètres, il est souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare. Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des troupeaux de la mer.

La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline, de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés; mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce française tout entière 6, la masse de sel que l'on récolte chaque année sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de ces abîmes «infertiles 7».

Note 6: (retour) Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée:
          Espagne         200,000    tonnes.
          France          250,000      --
          Italie          300,000      --
          Autriche         70,000      --
          Russie          120,000      --
          Autres pays     200,000 (?)  --
                       ------------------
                        1,140,000 (?) tonnes.
Note 7: (retour)
Produit annuel approximatif de la pêche                75,000,000 fr.
     --            --       du corail                  16,000,000
     --            --       des éponges                 1,000,000
     --            --       de la récolte du sel, etc.
                                1,140,000 tonnes.      12,000,000

47



III

COMMERCE ET NAVIGATION

Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.

La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette 48 marche uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens. Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le mouvement général des nations.

Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens, pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque. Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues plus difficiles.

C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie. Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien continent.

49

Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens, les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points d'attache et leurs escales.

D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques, car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes cités du monde.

Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale, cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de 30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux. C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de longueur des traversées, l'immunité 50 relative du péril, le voisinage des ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.

A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des Indes.

Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée, presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique, dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une propriété commune où les mailles du réseau international de navigation se resserrent de plus en plus. Les navires 51 ne s'associent pas comme jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps, ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.

De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires, semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée. Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez, d'environ huit milliards de francs 8. En comparaison des échanges de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.

Note 8: (retour) Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation approximative).

                         Flotte commerciale            Mouvement     Total des
                         à voile.  à vapeur.  Tonnage.  des ports.    échanges.
Espagne méditerranéenne    2,500    100      250,000   5,000,000     600,000,000 fr.
France                     4,000    250      300,000   6,000,000   2,000,000,000
Italie                    18,800    140    1,030,000  21,000,000   2,600,000,000
Autriche                   3,300    100      400,000   3,000,000     400,000,000
Grèce                      6,100     20      420,000   7,000,000     200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200     10      210,000  25,000,000     600,000,000
Roumanie                    (?)     (?)        (?)       600,000     200,000,000
Russie méditerranéenne       500     50       50,000   2,000,000     400,000,000
Égypte                       100(?)  25        (?)     4,000,000     500,000,000
Malte et Gibraltar.          (?)               (?)     6,000,000     400,000,000
Algérie                      170              10,000   2,000,000     400,000,000
Tunis, Tripoli, etc.         500              10,000     500,000     100,000,000
                          ------    ----   ---------  ----------   -------------
                          28,170(?) 680(?) 2,700,000  82,100,000   8,400,000,000 fr.

52 D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires, telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des grandes lignes de navigation moderne.

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CHAPITRE IV

LA GRÈCE



I

VUE D'ENSEMBLE

La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent d'illuminer la terre.

C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais, n'ont pu s'élever au-dessus de la 54 vie barbare, tandis que les Hellènes se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme heureuse de ses contours.

La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie, l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine, de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de l'Œta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.

A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment 55 protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports, précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai, relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie, devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.

Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve, son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et 56 c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands hommes à l'histoire.

Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots, des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre, une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.

57

VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES

L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs, et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et qu'on n'y entend pas le 59 bruissement des siècles écoulés. Cependant, quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en résumer la forme.

La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale; la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié. C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on, n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. 60 La Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande. Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles, avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers, même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et leur esprit d'industrie.

D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs, quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette brise, le propice embatès, est le doux souffle de la mer chanté par les anciens poëtes. Du reste, vents 61 généraux et brises locales changent de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un animal.»

De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes; ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.


Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles et commerçaient avec les pays lointains.

Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait. Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur et sur les côtes 62 occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques. Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des «autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques. Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de «Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.

Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse, puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois 63 la langue policée des Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène, slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté, héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle de presque toutes les peuplades encore barbares?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide. Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon; la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le 64 Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés, grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique, discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage. Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre, fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions, à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence. Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.

65

MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE
Dessin de A. de Curzon d'après nature.

Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux, Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques, bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes. Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs, jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le maniement des fiances. On ne 67 les voit en groupes de quelque importance que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils vivent à part comme des étrangers.

La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire «romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée, peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de préférence les noms anciens des montagnes, 68 des fleuves et des cités, car les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois, cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms d'origine slave ou italienne 9.

Note 9: (retour) Grèce dans ses limites politiques:
                   Superficie.  Population            Population
                                 en 1870.            kilométrique.

Grèce continentale.. 19,575       341,038                  17
Péloponèse.......... 21,466       645,380                  30
Iles de l'Egée......  6,475       205,840                  32
Iles Ioniennes......  2,607       218,879                  84
     TOTAUX......... 50,123     1,411,143 (1,458,000 avec  24
                                          les marins, etc.)


II

GRÈCE CONTINENTALE

Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle, ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables, et presque partout des populations de même origine. En partageant l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.

La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale, également boisés et neigeux.

69 A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins, est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages. Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit où on la voit aujourd'hui.

Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est, parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse plaine de Marathon.

Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi 70 hauts que le Khiona, qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes. Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie, l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase. La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent. Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium, consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un ancien temple.

Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui Macryplagi 10 Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit, resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à 70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de 71 Corinthe les traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les deux mers.

Note 10: (retour) Altitudes de la Grèce continentale:
Gerakovouni (Othrys).....            1,729   mètres.
Veloukhi (Tymphreste)....            2,319     »
Khonia...................            2,495     »
Vardoussia...............            2,512     »
Katavothra (Oeta)........            2,000     »
Monts d'Acarnanie........            1,590     »
Varassova................              917     »
Liakoura (Parnasse)......            2,459     »
Pateovouna (Hélicon).....            1,749     »
Elatea (Cithéron)........            1,411     »
Parnès...................            1,416     »
Pentélique...............            1,126     »
Hymette..................            1,036     »
Macryplagi (Geraneia)....            1,366     »

Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs, tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine sorti d'une étroite «cluse» ou clissura des montagnes du Zygos, le chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs. Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.

Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un cordon littoral ou ramma, çà et là rompu par les flots, sépare le bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de l'indépendance, des fortins et des estacades 72 défendaient toutes les entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir. Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine. Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme. L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles, une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve, qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.

L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands exploits 73 d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée, que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs, mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des Thermopyles par la couche pierreuse 74 qu'elles étalent sur le sol. Du reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée, des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier. Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.

Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde. Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli», Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre; mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie; le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est; actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève sur un promontoire de la rive septentrionale.

On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40 mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble naturellement indiqué pour emmagasiner 75 le trop-plein des eaux du Copaïs; un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens, la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière 76 pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord, précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses, attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne s'arrête indécise!

Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare, et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs. Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona, Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin, que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de l'action contraire des 77 alluvions terrestres et des courants maritimes; ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades; actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes; elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs anciens, un peu moins d'un kilomètre.

Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale, et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes, d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer; un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce, irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle historique.

On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade, au lieu de devenir un petit royaume 78 centralisé, s'était constituée en république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.

N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS.



79

L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES
Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.

Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris, sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos, s'élèvent d'autres monuments à peine moins 81 beaux et datant aussi de la grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs, près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y rattachent.

Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon!

C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la 82 Grèce orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de l'Attique.



III

MORÉE OU PÉLOPONÈSE

Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.

Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés, enfermant entre leurs pentes des vallées 83 latérales fortement inclinées. Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres, des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux alvéoles d'un immense «nid de guêpes».

Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon; ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent: «As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien proverbe.

Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule. Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous les autres rivages de la Grèce.

Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro, donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été leur berceau, et qui s élève à peu 84 près au centre du Péloponèse, se continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos (Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie, sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne, mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes».

Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de montagnes 11. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques. Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers les roches supérieures.

Note 11: (retour) Altitudes du Péloponèse:
          Hauteur moyenne de la Péninsule.       600 mètres.
          Cyllène (Ziria)                      2,402  ----
          Monts Aroaniens (Khelmos)            2,361  ----
          Erymanthe (Olonos)                   2,118  ----
          Artemision (Malevo)                  1,672  ----
          Parnon (Hagios Petros)               1,937  ----
          Lycée (Diaforti)                     1,420  ----
          Ithôme                                 802  ----
          Taygète                              2,408  ----
          Arachneion (Argolide)                1,199  ----

85 Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité volcanique ne s'est point encore calmée.

Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.

Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie dans les fissures du plateau reparaît en sources ou kephalaria 86 (kephalouryris); toujours clarifiée et d'une température égale à celle du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut correspondent les kephalaria d'en bas.

Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.

87 A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier. Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au bord de la mer en flots cristallins.

Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.

La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse, qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards, et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride, plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à 88 irriguer, le rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable», ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les kephalaria ou «têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents 89 mètres du rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs, n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de largeur.

Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte. Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines, qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est celle que les anciens appelaient la "Bienheureuse" à cause de sa fécondité.

Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés. D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous la mer pour reparaître en Sicile près de 90 son amante, la fontaine d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait à peine un prodige aux yeux des Grecs.

A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les anciens 91 Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le plus de bonheur à parcourir.

Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le commerce, mais il se fermait devant l'invasion.

A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus, comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux, les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles, venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans 92 lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie. Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin; tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée et de Mantinée.

Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture. L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord «Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence; on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du peuple qui l'occupait».

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LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE
Dessin de A. de Curzon d'après nature.

Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les Grecs eux-mêmes avaient quelques 95 ports assez actifs, tels que la «sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain, l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui, d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage» perfectionné. 12

Note 12: (retour)
Moindre largeur de l'isthme  5 940 mètres.
Moindre hauteur                 40 ---- (76 mètres à la
                                   partie la plus étroite).

Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs, 96 l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois, comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse. De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.

En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15 mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison. Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia, n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin, Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font une place plus militaire que commerciale.

Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre de toutes, Sparte ou "l'Éparse", ainsi nommée de ses groupes de maisons dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus prospères de l'intérieur 97 du Péloponèse, grâce à la fertilité de son bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra, dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons, palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.

A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique acropole de Tirynthe, 98 aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions, grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc, sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent rehaussent la beauté de ce noble édifice.

Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles; mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de l'horizon.

Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule.

99 Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé; elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable, parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses, presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra. On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt. Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse, commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom. C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance, les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.

Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie, plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse, qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de belles plantations d'oliviers, et ses villages 100 sont assez populeux. Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard, sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.



IV

ILES DE LA MER ÉGÉE

Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux» sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos; plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades, que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour d'un dieu.

Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion. L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations. «Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes 101 curieuses, notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point, puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes, s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs. Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades, orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté, jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.

La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale, peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce: aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de Negripon, corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous ses mouvements politiques et sociaux

La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque reste de la beauté naturelle que donnent 102 les ombrages et les eaux courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins, des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie, successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les broussailles et le gazon.

Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à 103 un bouquetin (capra caucasien) qui a disparu du reste de l'Europe, et que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques, il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent, mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des âges d'une longue durée.

Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.

Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène. Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur. A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi ruinée du volcan, et l'écueil 104 d'Aspronisi indique l'existence d'une paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer. Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles ont eu lieu, lançant 105 parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant la nuit.

Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué, Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie 13.

Note 13: (retour) Hauteurs principales des îles:
          Delphi, dans l'île d'Eubée          1,743 mètres.
          Sainte-Élie       »                 1,404   »
          Mont Jupiter, Naxos                   845   »
          Saint-Élie, Siphnos                   850   »
               »      Santorin                  800   »

Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique, ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France. Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même, dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants sept fois moins considérable.

Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs habitants devaient 106 être soumis aux influences les plus diverses. Jadis les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés, les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel.

Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon, était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte, à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante.

107 Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros, Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre, cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou «terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri, Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres, cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts. Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.



V

ILES IONIENNES

L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances naturelles de la péninsule des 108 Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne, grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de «république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles, s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre partie de la terre!

109

CORFOU
Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait sur nature.

De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants, qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi, dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on 111 peut remonter à une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers, les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement, Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station d'hiver pour les malades.

La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers 1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais, porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres britanniques.

Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la Grèce occidentale.

Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent, comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe, du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par leurs habitants, ces îles 112 ressemblent également à leurs voisines du nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement représenté dans la population grecque.

Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais, n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade, comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée, réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous le règne de 113 Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre. On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même.

Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes, et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se perdre au loin en des galeries inconnues.

Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835, l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol, en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au même niveau et où le sel s'amasse 114 en couches épaisses? ou bien, comme le pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses, afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris, qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée.

Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert 115 Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée, et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les villes populeuses de l'Orient.

«Zante, fior del Levante», disent les Italiens. L'antique Zacynthe est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine, comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île, au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre constamment les eaux.

116 Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les hideuses harpyes 14.

Note 14: (retour) Iles Ioniennes.]
                                       Monts les           Population
  Noms des îles.      Superficie.     plus élevés.          en 1870.
Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt.  72,450 hab.
Paxos et Antipaxos.  70    »         --           --        3,600  »
Leucade............ 475    »      Nomali...... 1,180  »    21,000  »
Céphalonie......... 757    »      Elatos...... 1,620  »    67,500  »
Ithaque............ 110    »      Neriton.....   807  »    10,000  »
Zante.............. 420    »      Skopos......   396  »    44,500  »


VI

LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE

Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles, pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs. D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports, sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque, année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque 117 dans les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires, qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si longtemps celles de leur pays.

La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille de palaeochori, de palaeocastro, de palaeopoli, et la Grèce continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie Mineure en souvenirs de ce genre.

Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes, dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en 1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000 individus, mais d'une manière assez inégale, 118 car si les villes grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade, perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau terrible 15.

Note 15: (retour) Population des principales villes de la Grèce, avec leur banlieue, en 1870:
Athènes et Pirée           59,000 hab.
Patras                     26,000  »
Corfou                     24,000  »
Hermoupolis ou Syra        21,000  »
Zante                      20,500  »
Lixouri (Céphalonie)       14,000  »
Pyrgos ou Letrini          13,600  »
Tripolis ou Tripolitza     11,500  »
Chalcis, en Eubée          11,000  »
Sparte                     10,700  »
Argos                      10,600  »
Argostoli (Céphalonie)      9,500  »
Kalamata                    9,400  »
Histiaea, en Eubée          8,900  »
Karystos      »             8,800  »
Aegion ou Vostitza          8,800  »
Nauplie                     8,500  »
Spezia                      8,400  »
Kranidhi, en Argolide       8,400  »
Lamia                       8,300  »
Missolonghi                 7,500  »
Andros                      9,300  »

Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832.  713,000 hab.
    »           »            »           »      en 1870. 1,226,000 »
    »           »      avec les iles Ioniennes.      »   1,458,000 »
    »           »      par kilom. carré...           »          29 »
    »   probable de la Grèce.......             en 1875. 1,540,000 »

Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur. Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les forêts.

119 Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger, de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce. En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie.

Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes 16. C'est dans cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les 120 matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises. Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous sont égaux.

Note 16: (retour) Commerce de la Grèce en 1871:
Flotte commerciale........            6,135 navires.
Tonnage...................          420,000 tonnes.
Mouvement des navires.....        7,160,000    »
Importation...............      110,000,000 francs.
Exportation...............       76,000,000    »
Total des échanges........      186,000,000    »

Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît rapidement ses ressources intérieures par le développement de l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique. L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard, soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts 17.

Note 17: (retour) Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses.... 30,000,0000 fr.

121 A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme, à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième, la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables. Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème». Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette, ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée du soin de la vengeance.

L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile, tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent, il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de science, ne se 122 rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.

Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer, relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles, ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement, mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles sortis des écoles de la patrie commune.

123

PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES
Dessin de D. Maillart d'après des photographies.

Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes. Tel est le groupe de populations 125 dont l'influence, déjà considérable et grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.

On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première moitié du siècle.



VII

GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES.

Les puissances protectrices de la Grèce ont donné à la nation un gouvernement parlementaire et constitutionnel, imité de ceux de l'Europe occidentale. En théorie, le roi des Grecs «règne et ne gouverne pas»; il a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorités changeantes font osciller la prépondérance de l'un à l'autre parti, suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, «le pouvoir du roi n'est tempéré que par la diplomatie». D'ailleurs, les formes de la constitution importée dans l'Hellade n'ont rien qui réponde aux traditions ni au génie des Grecs, et depuis la proclamation de leur indépendance, ils ont trois fois modifié leur Charte sans avoir réussi à la faire observer.

En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possédant une propriété quelconque ou exerçant une profession indépendante sont électeurs à l'âge de vingt-cinq ans, éligibles à trente. Il n'y a qu'une chambre; les députés, au nombre de 187, sont élus pour une période de quatre ans; ils reçoivent un traitement. La liste civile du souverain, y compris 126 une subvention des puissances protectrices, s'élève à 1,125,000 francs.

L'Église orthodoxe grecque de l'Hellade est indépendante du patriarche de Constantinople; elle est administrée par un saint-synode siégeant dans la capitale et présidé par un archevêque métropolitain. Un commissaire royal assiste, sans voix délibérative, aux séances du synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemblée. Toute décision qui ne se trouve point revêtue du seing officiel de ce commissaire est nulle par cela même. D'autre part, le roi ne peut destituer ni déplacer un évêque qu'après l'avis du synode et en se conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de la constitution, cependant les attributions officielles de l'Église lui permettent d'exercer fréquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au maintien rigoureux des dogmes; il signale à l'autorité tous les prédicateurs, tous les écrivains hétérodoxes, et lui demande la répression de l'hérésie; il censure les ouvrages, les tableaux religieux, et en dénonce les auteurs pour les faire punir par les tribunaux civils.

Il n'y a plus de Mahométans en Grèce, si ce n'est des marins et des voyageurs. Les derniers Turcs ont quitté l'île d'Eubée. Le seul culte qui, en dehors de l'Église officielle, soit pratiqué par un nombre assez notable de fidèles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevêques et quatre évêques en ont le gouvernement.

La Grèce est divisée en treize nomes ou nomarchies, subdivisées elles-mêmes en cinquante-neuf éparchies. Les cantons de l'éparchie portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales qui les composent sont administrées par des parèdres, ou adjoints du dimarque. Ils sont tous nommés par le roi et reçoivent une légère rétribution. Le nombre des employés est proportionnellement plus considérable en Grèce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment à eux seuls la soixantième partie, et avec leurs familles la douzième partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des plus modiques, ils émargent ensemble plus de la moitié des recettes du budget.

  Nomes.                 Éparchies.       Population
                                            en 1870.

                       {Mantinée            46,174
ARCADIE.               {Kynuria             26,733
  Sup. 3253 kil. car.  {Gortynia            41,408
  Pop. kil. 125 hab.   {Megalepolis         17,425
                                          --------
                                            131,740
                                           ========

                       {Lacédémone          46,423
LACONIE                {Gythion             13,957
  Sup. 4346 kil. car.  {Itylos              26,540
  Pop kil. 24 hab.     {Épidauros Limera    18,931
                                          --------
                                            105,851
                                           ========
127

                       {Kalamae              25,029
MESSÉNIE               {Messini              29,529
 Sup.  3176 kil. car.  {Pylia                20,946
 Pop. kil. 41 hab.     {Triphylia            29,041
                       {Olympia              25,872
                                          ---------
                                            130,417
                                           ========

                       {Nauplia              15,022
                       {Argos                22,138
ARGOLIDE ET CORINTHIE  {Corinthe             42,803
 Sup. 3749 kil. car.   {Spezia et
 Pop. kil. 34 hab.     {Hermionis            19,919
                       {Hydra et Trézène     17,301
                       {Cythère              10,637
                                          ---------
                                            127,820
                                           ========

                       {Syros                30,643
                       {Kea                   8,687
CYCLADES               {Andros               19,674
 Sup. 2399 kil. car.   {Tinos                11,022
 Pop. kil. 51 hab.     {Naxos                20,582
                       {Thira (Théra,
                       {Santorin)            21,901
                       {Milos                10,784
                                          ---------
                                            123,293
                                           ========

                       {Attique              76,919
ATTIQUE ET BÉOTIE      {Égine                 6,103
 Sup. 6426 kil. car.   {Mégare               14,949
 Pop. kil. 21 hab.     {Thèbes (Thiva)       20,711
                       {Livadi               18,122
                                          ---------
                                            136,804
                                           ========

                       {Chalcis              29,013
EUBÉI                  {Xérochorion          11,215
 Sup. 4076 kil. car.   {Karystia             33,936
 Pop. kil. 20 hab.     {Skopelos              8,377
                                          ---------
                                             82,541
                                           ========

                       {Phthiotis            26,747
PHTHIOTIDE ET PHOCIDE  {Parnasis             20,368
 Sup. 5316 kil. car.   {Lokris               20,187
 Pop. kil. 20 hab.     {Doris                49,119
                                          ---------
                                            106,421
                                           ========

                       {Missolonghi
                       {(Mesolongion)        18,997
ACARNANIE ET ÉTOLIE    {Valtos               14,027
 Sup. 7833 kil. car.   {Trichonia            14,453
 Pop. kil. 16 hab.     {Eurytania            33,018
                       {Naupactia            22,219
                       {Vonitza et
                       {Xeromeros            18,979
                                          ---------
                                            121,693
                                           ========

                       {Patras               46,527
ACHAÏE ET ÉLIDE        {Aegialia             12,764
 Sup. 4942 kil. car.   {Kalavryta            39,204
 Pop. kil. 30 hab.     {Ilia (Elis)          51,066
                                          ---------
                                            149,561
                                           ========

                       {Corfou (Kerkyra)     25,729
CORFOU                 {Mesi                 21,754
 Sup. 1107 kil. car.   {Oros                 24,983
 Pop. kil. 88 hab.     {Paxi (Paxos)          3,582
                       {Leucade ou
                       {Sainte-Maure         20,892
                                          ---------
                                             96,940
                                           ========

                       {Kranaea              33,358
CÉPHALONIE             {Pali                 17,377
 Sup. 781 kil. car.    {Sami                 16,774
 Pop. kil. 99 hab.     {Ithaque               9,873
                                          ---------
                                             77,382
                                           ========

ZANTE
 Sup. 781 kil. car.    {Zacynthe (Zante)     44,557
 Pop. kil. 62 hab.

129



CHAPITRE V

LA TURQUIE D'EUROPE



I

VUE D'ENSEMBLE

Des trois péninsules de l'Europe méridionale, celle dont la position géographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages naturels est peut-être la presqu'île des Balkhans. Sa forme, beaucoup plus mouvementée que celle de l'Espagne, dépasse même celle de l'Italie en richesse de contours; ses côtes, baignées par quatre mers, sont dentelées de golfes et de ports, frangées de rameaux péninsulaires, bordées d'îles nombreuses. Plusieurs de ses vallées et de ses plaines ne sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes de la Lombardie; deux zones de végétation s'y rencontrent et mêlent en gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la Turquie, dont on ne songe guère à célébrer la beauté pittoresque, car de rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cèdent pourtant pas en grâce et en majesté aux chaînes des autres péninsules, et la plupart ont encore le charme que donne la parure des forêts. Il est vrai que, de nos jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que les Apennins d'Italie et les «sierras» d'Espagne; toutefois elles sont moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percés d'un grand nombre de brèches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup plus étroits et plus découpés de vallées que les hautes plaines des Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont complétement fermées au nord par des barrières de montagnes difficiles à franchir, la péninsule turque se rattache au tronc continental par transitions imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indiquée par des frontières naturelles. Les 130 rangées des Alpes autrichiennes se continuent sans interruption dans la Bosnie; de même les Carpathes traversent le Danube pour se relier au système des Balkhans. A l'est des Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus bornée au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer intérieure dont elle garde l'issue 18.

Note 18: (retour)
Superficie de la Turquie d'Europe         365,300 kilom. carrés.
Développement approximatif du littoral      2,800      --

Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent à la péninsule de Thrace la proximité et le parallélisme des rivages de deux continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et ne restent séparées que par le cours d'un fleuve marin réunissant la mer Noire à la mer Égée ou «mer Blanche» des Turcs. Ainsi deux axes se croisent en cette région de l'ancien monde, celui des masses continentales et celui des mers intérieures. A la fois isthmes et détroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en même temps de chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements des peuples de continent à continent. Si la mer Noire s'étendait plus avant dans l'intérieur des terres et formait comme autrefois, durant les âges géologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers d'Asie, Constantinople deviendrait nécessairement la «ville du milieu» pour tout le monde ancien. Elle le fut déjà pendant mille années, mais dût-elle ne jamais reconquérir ce titre, elle n'en sera pas moins toujours l'un des centres de gravité autour desquels oscilleront les destinées des peuples. La cité pourrait être rasée qu'elle renaîtrait bientôt au bord de l'un ou de l'autre détroit dans cette région d'échange placée entre l'Europe et l'Asie. À l'aurore de notre histoire, la puissante Ilion veillait à l'entrée des Dardanelles. Elle s'est relevée sur le Bosphore; mais, à défaut de Byzance, nombre d'autres villes, Alexandria-Troas, Chalcédoine, Nicée, Nicomédie, quoique moins privilégiées par la nature, auraient pu lui succéder.

Ce rôle d'intermédiaire qui appartient à la région des détroits doit être naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral de la mer Égée. On sait ce que fut la Grèce dans l'histoire de l'humanité; mais en laissant de côté ce pays, séparé politiquement de la Turquie, la Macédoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de là qu'après l'invasion de la Grèce par les Perses partit le mouvement de reflux vers les contrées de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance romaine s'y maintint pendant mille années encore, après avoir succombé dans Rome même, et là fut sauvegardé ce précieux trésor de la civilisation grecque, qui devait faire «renaître» l'Europe occidentale. Il est vrai que l'arrivée des Turcs interrompit subitement dans le 131 pays toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de l'ébranlement général qui depuis trois mille ans n'avait cessé d'entraîner les peuples de l'est à l'ouest, ces conquérants de race touranienne réussirent à prendre pied dans la péninsule de Thrace. Il y a plus de cinq cents ans déjà qu'ils y sont campés, plus de quatre siècles qu'ils sont devenus les maîtres de la presqu'île entière, et pendant cette longue période la Rome orientale a été comme retranchée du reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la présence des mahométans a nécessairement amenées entre eux et le monde chrétien, le fatal avilissement des nations conquises ou même réduites en esclavage, enfin le fatalisme insouciant des maîtres du pays, ont complétement arrêté le progrès normal de ces contrées, pourtant si favorisées de la nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de l'Europe de reprendre son rôle dans l'économie générale de la Terre. Ainsi que l'a dit le plus grand poëte de notre siècle, «le monde penche à l'Orient».

De vastes régions de la presqu'île thraco-hellénique sont encore aussi peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques années à peine, le voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivières, de collines et de montagnes fantastiques, dessinées au hasard par les cartographes près de Viddin, dans le voisinage immédiat du Danube. Par contre, il signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois à quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes les plus détaillées. Un autre savant, le Français Lejean, reconnaissait qu'un prétendu défilé passant à travers l'épaisseur des Balkhans est un simple mythe. Depuis, des géodésiens russes, chargés de continuer la mesure d'un arc de méridien à travers toute la Péninsule, trouvaient que la ville fréquemment visitée de Sofia est située à près d'une journée de marche de l'endroit qui lui était assigné par les meilleures cartes. De même, leurs mesures établissaient pour tout l'ensemble de la chaîne des Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, où jusqu'à maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasardés? Et si le travail préliminaire de simple découverte n'est pas achevé, à plus forte raison l'exploration intime de la contrée, dans tous ses détails topographiques et dans ses ressources cachées, est-elle encore incomplète.

Toutefois, grâce aux voyages et aux études de plusieurs savants, parmi lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Boué, Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de la Turquie est déjà connu dans tous les grands traits de son relief et de sa constitution géologique. C'était là une oeuvre difficile, car les massifs et les 132 chaînes de la Péninsule ne constituent point de système régulier: il ne s'y trouve point de rangée centrale dont les branches se ramifient alternativement à droite et à gauche et s'abaissent par degrés dans les plaines. Au contraire, le centre même de la Turquie est loin d'en être la région la plus élevée, et les plus hauts sommets se groupent d'une manière fort inégale dans les diverses parties de la contrée. L'orientation des crêtes de montagnes ne varie pas moins: elles se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement d'une façon générale que les chaînes de la Turquie occidentale se développent parallèlement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les rangées de monts ont une direction perpendiculaire à la mer Noire et à l'Archipel. Par son relief de montagnes et sa pente générale, la Turquie semble, pour ainsi dire, tourner le dos au continent européen: ses plus hauts sommets, ses plus larges plateaux, ses forêts les plus inaccessibles se trouvent à l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'éloigner des plages de l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de même, toutes ses eaux, qui s'épanchent au nord, à l'est, au sud, finissent par se jeter dans la mer Noire ou dans la mer Égée, en baignant des plages tournées du côté de l'Asie.

Le désordre extrême des chaînes et des massifs de montagnes a eu pour conséquence un désordre analogue dans la distribution des peuples de la Péninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les détroits, ou des plaines de la Scythie par la vallée du Danube, les divers groupes d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient bientôt éparpillés dans les vallons fermés et dans les cirques sans issue. Les populations les plus différentes, embarrassées pour se guider dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposées comme au hasard, et presque toujours sont entrées en conflit. Les unes, plus nombreuses, plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont accru peu à peu leur domaine aux dépens de leurs voisins; d'autres, au contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute cohésion et se sont partagées en d'innombrables fractions qui s'ignorent mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays où s'entremêlent en si grand nombre les races et les langues, sont relativement homogènes en comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des communautés de huit ou dix races différentes vivent côte à côte dans un rayon de quelques lieues.

Néanmoins un tassement général ne pouvait manquer de s'opérer dans ce chaos, et les relations pacifiques du commerce achèvent de plus en plus le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne tient pas compte de l'infinité des enclaves de toute forme et de toute grandeur, le 133 territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre grandes zones ethnologiques. La Crète et les îles de l'Archipel, le littoral de la mer Égée, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont peuplés de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la contrée des Albanais; au nord-ouest, la région des Alpes illyriennes est occupée par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates, Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale, appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conquérants et les maîtres du pays, ils sont épars ça et là en groupes plus ou moins considérables, surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie étendue de la contrée dont ils soient ethnologiquement les possesseurs, est l'angle nord oriental de la Péninsule, entre les Balkhans, le Danube et la mer Noire.



II

LA CRÈTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL.

La Crète, qui est, après Chypre, la plus vaste de toutes les îles de population grecque, est une dépendance naturelle de la péninsule hellénique. Les traités, qui disposent des peuples sans les consulter, ont fait de la Crète une île turque. Elle est grecque pourtant, non-seulement par le voeu de la grande majorité de sa population, mais aussi par le sol, le climat, la position géographique. De toutes parts elle est entourée de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, où des bancs sous-marins la relient à Cythère et au Péloponèse.

Peu de contrées au monde ont été plus favorisées par la nature. Le climat en est doux, quoique souvent trop sec en été, les terres en sont fertiles, malgré le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires, les ports larges et bien abrités, les sites grandioses ou charmants. Par sa position transversale au débouché de l'Archipel, entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, la Crète semblerait devoir être le principal entrepôt du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le remarquait déjà il y a plus de deux mille ans, on croirait cette île désignée d'avance pour devenir l'intermédiaire général des échanges de la Méditerranée orientale. Tel était, en effet, il y a plus de trois mille ans, le rôle de cette île, d'après toutes les traditions grecques; alors la «thalassocratie», c'est-à-dire la domination des 134 mers, lui appartenait: les Cyclades étaient les «îles de Minos», les colonies crétoises se répandaient en Sicile, les navires crétois abordaient à tous les rivages de la Méditerranée. Malheureusement la Crète était divisée en un trop grand nombre de petites cités jalouses pour qu'il lui fût possible de garder longtemps la prépondérance commerciale; d'autres populations grecques, de race dorienne, s'en emparèrent, et les premiers habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'île fut asservie par les Romains, et depuis cette époque elle n'a pu recouvrer son autonomie; Byzantins et Arabes, Vénitiens et Turcs l'ont successivement possédée, ravagée, appauvrie.

La forme très-allongée de l'île et l'arête de montagnes qui la domine de l'une à l'autre extrémité font comprendre pourquoi la Crète, dans ces temps antiques où la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de la cité, dut se diviser en une multitude de républiques distinctes, et comment tous les essais de confédération ou de «syncrétisme» tentés par les divers petits États durent misérablement échouer. Les habitants de l'île se trouvaient en réalité beaucoup plus séparés les uns des autres que s'ils avaient peuplé des îlots groupés en archipel. Les vallées du littoral sont presque toutes enfermées entre de hauts promontoires et n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cité qui occupait le centre de chaque vallée ne pouvait donc communiquer avec ses voisines, si ce n'est par d'étroits sentiers, qu'une simple tour de défense suffisait à rendre inaccessibles. Une cité parvenait-elle à s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs vallées de la côte, les obstacles du sol l'empêchaient d'étendre bien loin ses conquêtes, car sur tout le pourtour de l'île les contre-forts des monts dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons. Dans toute la Crète il n'existe qu'une seule campagne méritant véritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'île, au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule toujours un peu d'eau, même en été.

La forme extérieure de la Crète répond d'une manière remarquable au relief de ses montagnes. Presque géométrique dans ses contours, le long rectangle de l'île se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur des sommets correspondants de la chaîne. Au centre de la Crète, là précisément où elle offre la plus grande largeur, s'élève le principal massif de l'île, que domine l'Ida (Psiloriti) où, suivant la mythologie des Hellènes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isolée et presque toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses puissants contre-forts, les vallées verdoyantes de sa base, lui donnent un aspect grandiose; mais il était encore plus beau dans l'antiquité grecque, lorsque ses forêts lui méritaient encore le nom d'Ida ou «Boisé». Du sommet, on a toute l'île à ses pieds, et l'on voit se développer, 135 au nord, un immense horizon d'îles et de péninsules, des pointes du Taygète aux montagnes de l'Asie Mineure; du côté du sud, par-dessus la petite île de Gaudo ou Gozzo, nue, dépourvue de ports, on ne distingue pas les rivages de la Cyrénaïque, à cause de leur faible élévation relative.

Le principal groupe des montagnes occidentales de l'île, qui dépasse en hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cède probablement par ses pitons suprêmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles à gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi nommés, soit à cause des neiges de leurs cimes, soit plutôt à cause de leurs parois de calcaire blanchâtre; ils sont entièrement déboisés; à peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des vallées qui en descendent. On désigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des Sphakiotes, à cause des populations doriennes, restées pures de tout mélange, qui s'y sont cantonnées comme dans une citadelle. Peu de massifs sont en effet plus abrupts, mieux défendus par la nature contre toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades; pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante, toute communication est interrompue: on dit alors que «la porte est fermée». Tel est le défilé ou «pharynx» (pharynghi) d'Hagio-Rouméli, sur le versant méridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de s'écrouler en averses, on n'ose s'engager dans l'étroite gorge, de peur d'être surpris et emporté par le torrent. Pendant la guerre de l'indépendance, les Turcs essayèrent vainement de forcer cette porte de la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'étendent des terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse s'ils n'étaient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo, inhabitables en hiver, à cause de leur grande élévation, occupent une plaine qu'entoure de tous les côtés un rempart circulaire de montagnes. Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes berges, encore très-visibles çà et là, et les roches insulaires situées au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont trouvé des katavothres (khonos), qui leur permettent maintenant de s'épancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans la gorge même d'Hagio-Rouméli.

Les autres chaînes et massifs de l'île sont moins élevés et beaucoup moins âpres que les monts Blancs 19. Les plus remarquables sont les monts Lassiti et, plus à l'est encore, les monts Dicté ou Sitia, qui font, à l'extrémité orientale de l'île, une sorte de pendant au groupe des sommets sphakiotes; mais 136 ils n'ont point défendu de la servitude les populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout semblables à ceux des grèves actuelles, prouvent que l'île s'est exhaussée d'au moins 20 mètres pendant la période géologique moderne. La rive du nord, des monts Blancs aux monts Dicté, est plus découpée que les côtes du sud; projetant au loin ses caps ou «acrotères», elle offre plus de golfes, de baies et d'abris sûrs. Aussi est-ce de ce côté que se sont bâties toutes les villes commerçantes: on peut dire que ce rivage, tourné vers les eaux de la mer Égée, toute peuplée de navires, est le littoral vivant, en comparaison de la côte du Sud, relativement déserte et regardant vers les plages de l'Afrique, plus désertes encore. Toutes les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques cités. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne également à l'île entière, est l'Heracleion des Grecs, le port de la fameuse Cnosse. Retimo, à la base occidentale du mont Ida, a changé à peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Canée, dont les maisons toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts Blancs, est la Kydonie des Grecs, célèbre par ses forêts de cognassiers. C'est actuellement le chef-lieu de l'île et la ville, sinon la plus populeuse, du moins la plus importante de la Crète, son grand entrepôt d'échanges 20. Elle essaye de compléter son outillage commercial par un deuxième port, celui d'Azizirge, fondé à l'est de la Canée au bord de la Sude, havre naturel parfaitement abrité, qui promet de devenir l'une des principales stations maritimes de la Méditerranée.

Note 19: (retour)
Superf. de l'île, d'après Raulin. 7,800 kil. car.
Ida ou Psiloriti,         »       2,498 mèt.
Monts Blancs,             »       2,462  »
Lassiti,                  »       2,155  »
Note 20: (retour) La Canée: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.; Retimo: 9,000 hab. Population de l'île entière: 210,000 hab.

137


Agrandissement.



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ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI
Dessin de E. Grandsire, d'après un croquis fait sur nature.

La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule conquête qu'ils aient 139 faite pendant le siècle est celle des orangers, dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient. Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel grec.

La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis que la persécution religieuse n'est plus à craindre, 140 plusieurs familles mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec; seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue turque.

Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes, presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul grisâtre.

Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000 mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table des Dieux», à cause de 141 sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines, la diplomatie a cru devoir la laisser 142 à la Turquie, avec tous les îlots environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la domination des Osmanlis.

Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi.

Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis. Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos, au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques. Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.»

Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la végétation de l'île 143 toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin, de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies, brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous les rayons du soleil.

Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon, pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers, ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent attiré vers cette terre abandonnée. 144 Imbros et Lemnos, séparées de Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur, semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace. Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes; ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec, auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou Grand-Fleuve.

Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers: on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain, précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux; peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs, graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île; mais elle n'est censée avoir de vertu que si on 145 l'a ramassée dans la matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et avec force prières et cérémonies.

La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de Grecs 21. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a guère à s'occuper.

Note 21: (retour) Iles de la Thrace:
             Superficie.     Montagnes les plus hautes.  Population.

Thasos..... 192 kil. carr.  Ipsario........ 1,000 met.  10,000   habit,
Samothrace. 170     »       Phengari....... 1,646  »       200(?)  »
Imbros..... 220     »       Saint-Élie.....   595  »     4,000     »
Lemnos..... 440     »       Skopia.........   430  »    22,000     »


III

LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLÉNIQUE; THRACE, MACÉDOINE ET THESSALIE.

Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a été l'élément prépondérant dans la distribution des peuples méditerranéens et les mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral égéen de la Turquie appartient ethnologiquement à la race hellénique. De même que la Grèce se prolonge sous-marinement vers l'Égypte par l'île de Candie, de même elle se continue au nord par une longue, mais assez étroite zone de terrains qui bordent la mer Égée. La Thessalie, la Macédoine, la Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople même est dans l'Hellade ethnologique. De là un complet désaccord entre la géographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellénique, formée de tant de bassins naturels différents, n'a point d'unité géographique, si ce n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les rivages.

La péninsule de Turquie, si remarquable par l'imprévu de ses formes et les accidents de son relief, devient encore plus variée d'aspects, plus mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer Égée et de son avant-bassin, la mer de Marmara. Là des buttes isolées, des collines, des massifs de montagnes s'élèvent brusquement du milieu des plaines; des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'îles ramifiées se baignent 146 dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye à former des archipels pareils à ceux, qui, plus au sud, parsèment l'étendue de la mer.

La langue de terre sur laquelle est située Constantinople est un exemple remarquable de l'indépendance d'allures qui distingue le littoral de cette partie de l'Europe. Géologiquement, toute la péninsule de Constantinople offre un caractère essentiellement asiatique. Elle a son propre massif de collines séparé des monts granitiques de l'Europe par une large plaine de terrains récents: les ruines du mur d'Athanase, qui défendait autrefois les alentours de la cité, marquent à peu près la véritable limite entre les deux continents. Des deux côtés du Bosphore, les roches appartiennent à la formation dévonienne, possèdent les mêmes fossiles, le même aspect, datent de la même, époque. Un lambeau de terrains volcaniques, à l'entrée septentrionale du détroit, présente aussi les mêmes caractères sur les deux rivages 147 opposés. On voit de la façon la plus nette que la péninsule européenne faisait partie de l'Asie Mineure et qu'elle en a été séparée par l'irruption des eaux.

Apollon lui-même, disait la légende byzantine, indiqua l'emplacement où devait s'élever la cité qui depuis est devenue Constantinople. Nulle part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le point le plus heureusement situé au bord de la grande fissure du Bosphore. En cet endroit, une péninsule aux collines doucement ondulées s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse à laquelle sa forme et la richesse de son commerce ont valu le nom de «Corne d'Or». Le rapide courant du Bosphore qui pénètre dans le havre et le purifie des boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au détour de la presqu'île extérieure, permettant ainsi aux navires à voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup à lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si heureusement disposé pour abriter tout un monde d'embarcations, est en même temps un réservoir naturel de pêche et, malgré l'incessante agitation des flots remués par les rames des caïques, les roues et les hélices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque année en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut néanmoins se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans être trop escarpées, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entrée du mouillage est resserrée par une sorte de détroit où, plus d'une fois, les habitants assiégés ont tendu une chaîne de fermeture. La ville elle-même, occupant une péninsule élevée, que des terres basses séparent du tronc continental, est très-facile à fortifier contre toute attaque du dehors; pour tenter un siège, il faut que l'ennemi, déjà maître des Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer à la fois d'une flotte et d'une puissante armée de terre. A tous ces avantages locaux, qui devaient assurer à Constantinople une importance considérable, il faut ajouter le privilége d'un climat un peu moins rude que celui des villes situées au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore. Grâce au massif de hauteurs qui s'élève au nord de la cité, celle-ci est partiellement garantie des âpres vents polaires.

Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si favorisé de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines; mais dès que les grandes navigations d'échange eurent commencé, des «aveugles» seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient pu méconnaître les avantages que leur offraient les rivages de la Corne d'Or. C'est à Constantinople 148 même que viennent se croiser la diagonale du monde européo-asiatique et l'axe maritime de la Méditerranée. En outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la Thrace, se continue à l'est dans la mer Noire le long des côtes de l'Asie Mineure; de même la ligne du littoral tracée du nord au sud, entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de Rhodes. Constantinople se trouve donc à la fois sur la plus grande route continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes maritimes; géographiquement elle est située aux bouches du Danube, du Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en garde le déversoir commun par le détroit du Bosphore. Choisie pour devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement située que l'est Byzance ne pouvait donc manquer de s'accroître rapidement en population et en prospérité; elle devait mériter bientôt le titre de ville par excellence (Polis), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel de Stamboul ('s tèn Polin). Pour les tribus éloignées qui vivent dans les montagnes de l'Asie Mineure et par delà l'Euphrate, Constantinople s'est tout simplement substituée à l'ancienne Rome. Elles ne lui connaissent pas d'autre nom que «Roum», et le pays dont elle est la capitale est devenu la «Roumélie».

149

CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES HAUTEURS D'EYOUB
Dessin de F. Sorrieu d'après un croquis sur nature par J. Laurens.

Par la beauté de son aspect, Constantinople est aussi l'une des premières cités de l'univers: c'est la «Ville-Paradis des Orientaux». Elle peut se comparer à Naples, à Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue à l'entrée de la Corne d'Or sur un léger caïque, plus gracieux que les gondoles de Venise, on voit à chaque coup de rame changer l'aspect si varié de l'immense panorama. Au delà des murs blancs du sérail et de ses massifs de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dômes des mosquées avec leur collier de petites coupoles, et les élégants minarets tout brodés de balcons, s'élèvent en amphithéâtre sur les sept collines de la péninsule. De l'autre côté du port, que franchissent des ponts de bateaux, d'autres mosquées, d'autres tours, entrevues à travers les cordages et les mâts pavoisés, s'étagent sur les pentes d'une colline que couronnent les maisons régulières et les palais de Péra. Au nord, une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du Bosphore. A l'orient, la côte d'Asie s'avance en un promontoire également couvert d'édifices qu'entourent les jardins et les ombrages. Voilà Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et son vaste cimetière aux admirables bois de cyprès; plus loin, on aperçoit Kadi-Keuï, l'antique Chalcédoine, et le bourg de Prinkipo, sur une des îles de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs bosquets et du jaune de leurs roches 151 les eaux bleues de la mer de Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot, vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes formes, à la rame, à la voile, à la vapeur, animant l'espace de leur mouvement et donnant la vie à ce tableau magnifique. Des hauteurs qui dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-être encore plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosités du Bosphore et du golfe de Nicomédie, et dans le lointain, au-dessus des vallées ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque toujours revêtue de neiges.

Cette grande cité de Constantinople, d'un aspect si féerique à l'extérieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hésite à s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosités de ces ruelles immondes que parcourent les chiens errants et où gîtent les pourceaux; l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces chaos de masures. Au point de vue de la salubrité générale, il est donc presque heureux que de fréquents incendies viennent nettoyer la ville. Même en Russie, même dans l'Amérique du Nord, il n'est pas de cité dont les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois le veilleur qui, du haut de la tour du Séraskier, voit toute la ville et ses faubourgs étendus à ses pieds, signale dix ou douze incendies par semaine et il ne se passe guère d'années que des milliers de constructions n'aient été dévorées par le feu. Ainsi Constantinople, purifiée par les flammes, se renouvelle peu à peu; mais avant que les Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Péra, c'est-à-dire «Au-Delà», les quartiers incendiés se relevaient à peu près aussi misérables qu'au jour où le feu les avait dévorés. Heureusement l'usage de la pierre se répand de plus en plus; maintenant les maisons de bois sont remplacées par des constructions plus durables, bâties d'un calcaire blanchâtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux portes mêmes de Constantinople. Pour les édifices de luxe, les architectes ont à leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie Mineure.

Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre que la cité a dû subir tant de fois avant le triomphe des mahométans, ont fait disparaître presque tous les monuments de la Byzance antique; seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le précieux trépied de bronze, aux trois serpents enroulés, que les Platéens avaient déposé dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les Perses. Même de 152 l'époque des Césars byzantins il ne reste que des colonnes, des obélisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu ébréchées de la ville, les débris récemment retrouvés du palais de Justinien et les deux églises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformées en mosquées. La grande Sainte-Sophie, qui s'élève sur la dernière pente de la presqu'île de Constantinople, à côté du sérail, n'est plus, comme au temps de Justinien, le plus magnifique édifice de l'univers. Elle est loin d'avoir la grâce et la merveilleuse élégance de l'Ahmédieh et d'autres mosquées à minarets, arabes bâties par les musulmans; d'énormes substructions, des murs de soutènement; des contre-forts extérieurs, entremêlés d'échoppes et de maisons lépreuses, donnent à l'édifice un aspect de lourdeur extrême. A l'intérieur, d'autres piliers de consolidation et le badigeon des Turcs appliqué sur les éclatantes mosaïques ont changé le caractère de l'église; mais la puissante coupole produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de légèreté. Quatre colonnes de brèche verte qui s'élèvent entre les piliers du grand dôme proviennent, dit-on, du temple d'Éphèse.

Le sérail occupe ù la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on montre encore, en dehors de la muraille extérieure, le plan incliné sur lequel les esclaves lançaient pendant les nuits les sacs où se trouvaient enfermées des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que l'ancien palais des sultans sont les merveilleux édifices d'architecture arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques, leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure. Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande cité l'aspect le plus séduisant de splendeur orientale.

Les édifices les plus curieux à visiter dans l'intérieur de Constantinople sont les bazars, non pas seulement à cause des richesses, des marchandises de toute espèce qui s'y'trouvent entassées, mais surtout à cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit réunis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui où l'on observe les plus étonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part, pas même dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus grand qu'à Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire vers elle, en sa qualité de métropole, les populations de l'Anatolie, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Tunisie, 153 des oasis même, aussi bien que les habitants de la péninsule turco-hellénique. En même temps, les Francs de l'Europe entière, Italiens et Français, Anglais et Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bénéfice dans le commerce grandissant du Bosphore. La variété des types de toute couleur et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite à Constantinople; mais, en dépit de toutes les affirmations diplomatiques, la «très-honorable corporation des marchands d'esclaves» fait encore d'excellentes affaires en négresses, en Circassiennes, en eunuques blancs et noirs. En peut-il être autrement dans un pays où le souverain et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignité de posséder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen évalue à 30,000 le nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorité importés du centre de l'Afrique. Il est très-remarquable, au point de vue de l'anthropologie, que les familles des nègres amenées à Stamboul n'aient point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficultés de l'acclimatement, les sévices et la misère ont fait disparaître presque en entier cet élément de population.

Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essayé de dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et de ses faubourgs ne sont point assez solidement établies pour qu'il soit possible de dire à quelle race appartient la majorité de la population. Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de rectifier cette méprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de la grande ville, où les moeurs se modifient si vite, où les types se mélangent diversement, tous ceux qui fréquentent les mosquées finissent par être confondus sous le même nom. Des prétendus Osmanlis de Constantinople, un tiers peut-être se compose de Turcs; les autres sont des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins de la Géorgie. D'ailleurs, les Mahométans eux-mêmes sont en minorité depuis au moins une vingtaine d'années et l'écart ne cesse de s'accroître au profit des «rayas» qui affluent en plus grand nombre à cause de leur supériorité d'initiative industrielle et commerciale. Dans la vieille Stamboul, où naguère les Francs osaient à peine s'aventurer, les Musulmans ont toujours la prépondérance numérique, mais dans «l'agglomération constantinopolitaine», de Prinkipo à Thérapia, ils sont de beaucoup dépassés 154 par les Grecs, les Arméniens et les Francs. Certaines localités ne sont habitées que par des chrétiens 22.

Note 22: (retour) Population constantinopolitaine en 1873, d'après Sax:
Stamboul............          210,000 hab.
Péra..............            130,000  »
Faubourgs d'Europe........    150,000  »
Faubourgs d'Asie.........     110,000  »
                             ------------
                              600,000 hab.

Ensemble.....   200,000 musulmans,      400,000 rayas.

Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs qui l'emportent en influence et peut-être aussi en nombre. Comme les Turcs eux-mêmes, ils ont leur quartier général à Stamboul, aux églises et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la Corne d'Or. C'est là que réside le patriarche de Constantinople et que vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur avait concédé l'exploitation politique et commerciale d'une grande partie des populations chrétiennes de l'empire, et notamment des provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien déchue depuis que la Grèce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la dépendance religieuse dans laquelle tous les chrétiens orthodoxes de la Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient à l'égard des Grecs. Tous les fidèles de la religion orthodoxe forment pour la Porte «la nation des Romains», et comme tels ils dépendent en grande partie, même pour le civil, de l'administration des évêques; c'est à ces prélats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces, les successions, c'est devant eux qu'ils règlent leurs différends, à eux qu'ils doivent laisser la direction de leurs écoles et de leurs hospices. L'indépendance des églises de Serbie et de Roumanie et la séparation partielle du clergé bulgare ont grandement affaibli l'influence politique du Phanar sur les populations chrétiennes de l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rôle prépondérant, ils ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en éveil, sur leur habileté commerciale, leur amour de l'instruction, leur patriotisme et leur esprit de solidarité.

La «nation» des Arméniens est également fort nombreuse à Constantinople, et peut-être même dépasse-t-elle les Turcs en importance numérique: on dit qu'elle s'y élève à près de deux cent mille personnes, et au double pour tout l'empire. De même que la «nation des Romains», elle s'administre elle-même pour toutes ses affaires d'intérieur et choisit son conseil exécutif. Les Arméniens ont entre les mains une grande partie du trafic de Constantinople; mais, quoique établis en Turquie et dans la capitale dès les premiers 155 temps de la conquête musulmane, ils ont toujours gardé dans leurs moeurs quelque chose de l'étranger; ils sont froids, réservés, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la tenue et le respect de leur propre personne et diffèrent à leur avantage de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent Bazirghian ou «Négociants», et que l'on voit se glisser furtivement vers leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie comblé l'extrémité supérieure de la Corne d'Or. Les Arméniens s'entr'aident volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment à faire des actes de munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une ardente foi dans les destinées de leur nation. La plupart d'entre eux ont même perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le haïkane, que mêlé d'une foule de mots étrangère; d'ordinaire ils se servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils habitent.

Encore très-inférieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Arméniens, les «Francs» exercent dans la cité du Bosphore une influence bien autrement décisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs journaux, leurs sociétés, leurs entreprises, triomphent peu à peu du vieux fatalisme de l'Orient. C'est à eux que l'on doit les faubourgs d'usines qui s'élèvent à l'ouest de Constantinople et aux abords de Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au réseau des lignes européennes et qui pénètrent au loin dans l'intérieur de l'Asie Mineure. Comme les Arméniens et les Grecs, les Francs se sont groupés en diverses «nations» et jouissent de certains privilèges d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civilisés sont représentés dans ce monde cosmopolite, même les Américains du Nord, auxquels revient l'honneur d'avoir fondé, dans leur Robert's College, le premier musée géologiques de Constantinople; mais à en juger par les langues qui se parlent à Pera, le quartier européen par excellence, ce sont les Italiens et les Français qui ont parmi les étrangers l'avantage de l'influence et du nombre.

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Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir, surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara, les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux! Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà, puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire, aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer inquiète, que dominent de 157 sombres rochers habités par les hirondelles de mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce, les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux courantes varient à l'infini.

De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia, Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000 hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en communication avec celui de l'Asie 23. Il est fort regrettable qel'on n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de sel.

Note 23: (retour)
Longueur du détroit........    30,000 mètres.
Largeur moyenne.........        1,600   »
Profondeur moyenne........         27   »
Profondeur extrême........         52   »

Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore, Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople. Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches Cyanées ou Symplégades, les célèbres 158 écueils mobiles dont parle le mythe des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature; ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver, autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes, les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit; de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret. Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe un aspect tout méridional.

Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.

De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance 159 complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit cents mètres.

La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation; mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le mouvement de rupture.

Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes, l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver, lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du Bosphore, le courant d'eau salée venant de 160 l'Archipel pénètre dans les Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée 24.

Note 24: (retour) Détroit des Dardanelles:
Longueur.............         68,000 mètres.
Largeur moyenne..........      4,000   »
Moindre largeur.............   1,950   »
Profondeur moyenne..........      55   »
Profondeur extrême..........      97   »

Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et dans les autres ports 161 du littoral de la Propontide, on y trouve des musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité. La population des villages et des campagnes est composée presque exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée; sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares, toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire hellénique.

La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été, quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage; «un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux tumuli dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M. Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.

La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse. Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle 162 est aussi le centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans l'histoire du peuple juif.

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1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE--2. FEMME MUSSULMANE DE PRISREN
3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE
Dessin de P. Fritel d'après des photographies.

Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire. Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest. Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage, d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne 165 se hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours, pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures.

A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.» Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres. Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en certains endroits.

La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine de la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes, bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses, comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc même de la péninsule, et 166 chacune de ses trois ramifications possède également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet étrange appendice du continent est également grec par la population: chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave.

Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée, celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule: c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où, d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les 167 vagues linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes 25.

Note 25: (retour)
Mont Pangée (Pilav-Tépé)....   1,885 mètres.
  »  Kortiach...............   1,187   »
  »  Athos..................   2,066   »

Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission. Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos, nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne. Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles, avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies. 168 Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la fertile péninsule du mont Athos.

Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée, dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées, mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition: leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.

Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi, veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre. En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le régime politique, la grande cause qui 169 retarde les hautes destinées de Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce; mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les vallées de l'intérieur et la zone du littoral.

Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines, les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe, dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.

Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet, comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière 170 «liberté sur la montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.

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LE MONT OLYMPE
Dessin de Taylor d'après une vue communiquée par MM. Heuzy et Daumet.

Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre; malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que faiblement l'altitude de l'Olympe 26. Mais en dépit de leur infériorité relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie, contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A 173 l'extrémité septentrionale de l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage surveillé avec soin.

Note 26: (retour)
Olympe........ 2,972 mètres.
Ossa.......... 1,600   »
Péhou......... 1,564   »

Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs, et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées par les eaux. Hercule, disent les uns, 174 Neptune, suivant les autres, vida tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce. Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf ans une théorie envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses; mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous paraissent plus riants et plus beaux!

Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par leurs «oeuvres divines» (theoctista). Ce sont des tours, des aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément. Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de 67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient 175 autrefois, il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers.

De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc, nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants, par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique et de l'Argolide.

La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou «rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe. Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité, ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque 176 de M. Mézières, les Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle, appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs vertus rustiques.

Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie, comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement l'indépendance politique. Dans les kephalokhori ou villages libres, ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion, grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les tchifliks où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!

Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia, ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles, sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des autres. Cette grande association, qui avait eu la 177 sagesse de réduire son dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité. Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes voies stratégiques 27.

Note 27: (retour) Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur population approximative:
          Andrinople......... 110,000 hab.
          Salonique.......... 80,000   »
          Seres.............. 30,000   »
          Larissa............ 23,000   »
          Rodosto............ 23,000   »
          Gallipoli.......... 20,000   »
          Trikala............ 11,000   »
          Demotika........... 10,000   »
          Verria............. 10,000   »
          Enos...............  7,000   »


IV

Le nom de Chkiperi, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie, signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée, du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari (Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable. C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer. Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire», n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues, il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En 1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à une quarantaine 178 de kilomètres en amont de son entrée en mer, et maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral.

La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de cañon, semblable à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie. Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube, l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que les Mirdites connaissent sous le nom de lucerbal et qui appartient sans doute à la famille des léopards.

A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir, s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures, où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées. Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect moins formidable et en s'ouvrant de larges 179 bassins où s'amassent les eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri, bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue seraient les émissaires de ce double bassin.

Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta.

Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres, elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant du pied des rochers; 180 elle n'a point un seul émissaire visible, mais, d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se déverse dans un gouffre ou voinikova pour aller reparaître au sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne, vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours. Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs, c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer les hommes».

A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de la mer 181 consistent seulement en petits promontoires rocailleux, maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou «chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus avancé, la langue de pierre (linguetta), qui marque l'entrée de la mer Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres 182 de largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres voisines 28.

Note 28: (retour)
Cimo la plus haute du Skhar..    2,500(?) mèt.
Tomor........................    2,200    »
Zygos ou Ltikhmon............    1,678    »
Smolika......................    1,820    »
Konndousi....................    1,910    »
Monts Acrocérauniens.........    2,045(?) »
Lac d'Okrida.................      655    »
Lac de Janina................      350(?) »

Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie: il est alors servi avec la fureur de la haine.

Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le voisinage 183 de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts, attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez intime entre les deux races.

Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote, c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais. Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît méprisable.

Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet, les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que les Roumains du Danube, ce sont 184 probablement des Daces latinisés. Ils ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares. Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul, tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres.

Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman, était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs, ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana, sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.

185 En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part.

Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des étonnements de l'histoire.

Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang, les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires, aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les murs du gynécée le mieux gardé. La 186 jeune fille n'a le droit de parler à aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement. Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère, laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met sous sa protection est un être sacré.

Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé, et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille, surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent unis en clans appelés phis ou pharas, qui se groupent solidement pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs. Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens, la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent 187 des sociétés régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun.

En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû contribuer au même résultat.

On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi, n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie, ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis, mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!»

En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites. Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes, Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les Albanais catholiques, au 188 sud les orthodoxes grecs. C'est à cette dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance, comme l'ont fait les Serbes.

Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.

189

ALBANAIS
Dessin de Valerio d'après nature.

C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans, les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts. Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait; mais que l'on touche à leurs immunités, et ils 191 pourraient bien se retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis héréditaires de la Csernagore.

On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux, douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte, comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté, les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée, soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de flotter en tête.

La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les questions sont réglées par les anciens ou vecchiardi de chaque village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable: chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles 192 n'y existent point. En 1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms. Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu. M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une population plus indolente.

Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore, ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le «Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer la culture de leurs rochers ingrats; mais 193 il en est aussi qui émigrent sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux», dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient souvent les canons des fusils.

Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important, car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers, même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de Dulcigno, le port maritime 194 de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement. On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une quarantaine de têtes.

A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées; seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et comme point d'attache de la Via Egnatia, qui traversait de l'est à l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi, le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno et la «languette» d'Acrocéraunie.

195

RICHES ARNAUTES.

En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports, tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek, Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance. Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages 197 naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha, Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où, des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra, ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce tableau 29.

Note 29: (retour) Villes principales de l'Albanie, avec leur population approximative:
          Prisrend........... 46,000 hab.
          Skodra............. 35,000  »
          Janina............. 25,000  »
          Djakova............ 28,000  »
          Ipek............... 20,000  »
          Elbassan........... 12,000  »
          Pristina........... 11,000  »
          Berat.............. 11,000  »
          Tirana............. 10,000  »
          Goritzu............ 10,000  »
          Argyro-Kastro......  8,000  »
          Provesa............  7,000  »


V

LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE

La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura. Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du Jura, les chaînes bosniaques 198 sont aussi de hauteurs inégales et, dans leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles, disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires, éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.

Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les plateaux du Montenegro. 199 Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à cause de la faible pente de ses croupes élevées 30.

Note 30: (retour)
          Kom.............. 2,850 mètres.
          Dormitor......... 2,700   »
          Glieb............ 1,760   »

De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas, la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta, dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe: c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières souterraines complètent la ressemblance 200 des montagnes de la Bosnie avec celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre. Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou ponor, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées «aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais, d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus, parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des alluvions qui les 201 obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle, parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît, disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible, tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi, tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.

«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres. Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne, le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze; malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de «pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la Basse-Bosnie.

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis, fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les plus populeuses 202 de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna, ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la Rascie, devenue actuellement le sandjak de Novibazar: leur pays est la terre classique de ces piesmas ou chants populaires dans lesquels les Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent, paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots italiens se sont glissés dans leur langage.

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant, malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés, ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus pires que leurs oppresseurs.

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de 203 Turcs, repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois, notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo, placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi des chrétiens que la Sublime Porte.

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est divisé en spahiliks ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat. Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques. De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont 204 probablement ceux qui se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur ancienne patrie avec une tendresse de fils.

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires 31.

Note 31: (retour) Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau):
                                 Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble:
Chrétiens. Catholiques grécs.   360,000  130,000     100,000  590,000
    »            »     romains. 122,000   12,000       ---    164,000
Musulmans............           300,000   55,000      23,000  378,000
Tsiganes.............             8,000    2,500       1,800   12,300
Juifs................             5,000      500         200    5,700
                                                            ---------
                                        TOTAL........       1,150,000

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront, comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent «voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes, 205 les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le raki ou slivovitza, dont les Bosniaques font une énorme consommation, a contribué à les maintenir dans leur état d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres d'eau-de-vie de prunes par an.

On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice, depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement, surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes; Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar, Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques, et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait de cette contrée l'une des grandes routes des nations 32.

Note 32: (retour) Villes principales de la Bosnie, avec leur population approximative:
Serajevo........... 50,000 hab.   Novibazar..........  9,000 hab.
Banjaloukn......... 18,000  »     Trebinjé...........  9,000  »
Zvonik............. 14,000  »     Mostar.............  9,000  »
Travnik............ 12,000  »     Touzla.............  7,000  »

206



VI

LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES

Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule, bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation moyenne de six cents mètres; plusieursplaninas ou chaînes de montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes, il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.

Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin, frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de l'histoire eût été notablement changé.

207

Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré. Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois abruptes, 208 leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour.

L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie. Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux, sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment «paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.

Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques, depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule, comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés, au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base des rochers abrupts.

Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction régulière de l'ouest à l'est. 209 Par suite, chacune des vallées parallèles qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de la même manière; les villes et les villages y occupent des positions analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable: elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la verdure.

La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400 mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé de nos jours.

Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja; l'ancien bassin 210 lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope, a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs, remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.

Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans, et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres, s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages. De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes: de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait 211 l'aspect d'un massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant.

Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable. Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre, l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse «Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu, que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie comme une ville considérable.

A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année. Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes comme de 212 véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une ville grecque.

D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées, n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de l'Europe 33.

Note 33: (retour) Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.
Vitoch......................... 2,462  mètres
Balkhans, en moyenne........... 1,700    »
Tchatal........................ 1,100    »
Dobroudja......................   500    »
Porte de Trajan................   800    »
Col de Dubnitsa................ 1,085    »
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900    »
Perim-Dagh..................    2,400    »
Gornitchova ou Nidjé........    2,000    »
Peristeri...................    2,848    »
Bassin de Sofia.............      522    »
Bassin de Monastir..........      555    »
Lac d'Ostrovo...............      514    »
Lac de Castoria.............      624    »
213

TIRNOVA
Dessin de H. Catenacci d'après une photographie.

Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos 215 yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les lacs de l'Europe centrale.

Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que traverse actuellement notre globe, car si l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire.

D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et de hêtres. Des bouquets de saules 216 bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur 217 n'en avait singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté. C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d'Europe 34.

Note 34: (retour) Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. 125,000,000 fr.

Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois fois plus considérable.

Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus vaste encore, 218 puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida.

Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois, depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga, auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom, ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes et les Russes.

La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et, bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère.

219

1.--Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de Skodra.
--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.
Dessin de P. Fritel d'après une photographie

En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes, trapus, 221 fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules. Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène, le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population, peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands, bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes, on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et des génies.

Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé, ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le gendarme, le «modeste zaptié», joue un grand rôle dans leurs courtes poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé, bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes d'Eski-Zagra, 222 au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan. D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux, ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.

Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine, commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement, s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais, quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque. Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les 223 Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes, plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre leur paraissant une hérésie lamentable.

Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom; mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté. C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des étrangers.

Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de négoce et pratiquent 224 tous les métiers: ce sont les hommes indispensables de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes les affaires en train, animent toute la population de leur esprit. Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une colonie de l'Eubée.

Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi, les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes, les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs, plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la population se trouve transformée de langue et de moeurs.

Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé 225 entre le Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente.

Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest, espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait succombé.

226 Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux, et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople, encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par le langage.

D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.

Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.

Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs, Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut 227 manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova, Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jouf en jour une importance plus considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja, entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue, qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le Danube et le littoral de la Thrace.

Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande route dallée de Belgrade à Rodosto; il faut détourner le courant commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de route: Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker danubien; Bazardjik ou le «Marché», improprement désignée sous le nom de Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle Philippopoli, à la «triple montagne» dominant le cours de la Maritza, sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore, près de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un grand fait de «gloire» aux générations futures? Ce trophée n'est autre qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber vivants entre les mains de 228 leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus humain que ses prédécesseurs, voulut démolir cette abominable maçonnerie devant laquelle tout «raya» passe en frissonnant, mais les musulmans fanatiques s'y opposèrent; à côté jaillit pourtant une petite fontaine expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en même temps les Slaves et les Osmanlis.

Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra, les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la merci de riches compatriotes, les tchorbadjis, ou «les donneurs de soupes», ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance, méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des chrétiens.

Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé. Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole donnée; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée. Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des «rayas»; dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce. Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la nécessité de l'instruction, se sont mis à fonder des écoles, des collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs études. C'est un grand signe de vitalité, qu'elle continue 229 dans cette voie, et la race bulgare, qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde 35.

Note 35: (retour) Villes principales des contrées bulgares, avec leur population approximative:
          Choumla................. 50,000 hab.
          Roustchoule............. 50,000  »
          Philîppopoli ou Felibe.. 40,000  »
          Honastir ou Bitolia..... 40,000  »
          Uskiub.................. 28,000  »
          Kalkhandelen............ 22,000  »
          Sofia................... 20,000  »
          Viddin.................. 20,000  »
          Sihilrie................ 20,000  »
          Sistova................. 20,000  »
          Varna................... 20,000  »
          Eski-Zagra.............. 18,000  »
          Bazardjik............... 18,000  »
          Nich.................... 16,000  »
          Kenprili................ 15,000  »
          Rasgrad................. 15,000  »
          Tirnova................. 12,000  »
          Slivno.................. 12,000  »
          Prilip.................. 12,000  »
          Kezanlik................ 10,000  »
          Stenimacho.............. 10,000  »
          Florina................. 10,000  »
          Kourchova...............  9,000  »
          Soulina.................  5,000  »


VII

LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE.

Les prophéties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine d'années, au sujet de la Turquie, ne se sont point réalisées. «L'Homme malade», ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses dépouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la France, il eût certainement succombé, et maintenant encore il serait menacé des plus grands dangers si la Russie n'avait trouvé dans l'Asie centrale et sur les confins de la Chine un dérivatif à ses appétits de conquête. Mais si les intérêts de «l'équilibre européen», ou plutôt les jalousies rivales des différents États ont été la meilleure sauvegarde de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte à l'intérieur et que, grâce aux progrès de ses populations de races diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une offensive sérieuse en Arabie et conquérir, à plus de 5,000 kilomètres de Stamboul, des territoires où précédemment elle n'avait jamais porté ses armes. En outre, par son vassal, le khédive d'Egypte, la Sublime Porte est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouadaï, d'une partie de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de l'Afrique.

230

D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire, et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément 231 de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de leurs conflits.

Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe, il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes. Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie, des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.

Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif. D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient, que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer; mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les 232 emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses 36!

Note 36: (retour)
Recettes du budget turc en 1874............   560,000,000 fr.
Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000  »

Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte, ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante, car l'accroissement de production est en même temps un accroissement d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère.

Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne sous le nom de vakoufs, constituent peut-être le tiers de la superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat; elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes, routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin, lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains vakoufs. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire appartenant aux mosquées de Stamboul.

233 Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude, certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans, où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un misérable esclave.

Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol, l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance. Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile, dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs, parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence étrangère, et sans doute nombre d'entre 234 elles succomberont, à moins qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même, les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les expéditions régulières du commerce.

Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient les continents 37.

Note 37: (retour) Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000 navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.
235

MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.
Dessin de Valerio d'après nature.

Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du kief, c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la 237 Nubie, de l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du manque de recrues.

Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la population, et les haines religieuses les forcent, malgré les différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde, et que ces peuples prennent une part 238 de plus en plus large au mouvement général de l'humanité en Afrique et en Asie 38.

Note 38: (retour) Statistique approximative des races et religions de la Turquie d'Europe:
                       Population             Catholiques Catholiques
        Races           probable.  Musulmans.    grecs.     latins.

        Serbes....      1,775,000    650,000    945,000   180,000
        Bulgares....... 4,500,000     60,000  4,400,000    40,000
SLAVES. Russes, Ruthè-
         nés, Cosaques.    10,000      --          --        --
        Polonais.......     5,000      --          --       5,000
        Roumains.......    75,000      --        75,000      --
LATlNS  Zinzares.......   200,000      --       200,000      --
GRECS.................. 1,200,000      --     1,200,000      --
ALBANAIS Guègues.......   600,000    400,000     50,000      --
         Tosques.......   800,000    600,000    200,000      --
TURCS    Osmanlis...... 1,500,000  1,500,000       --        --
         Tartares......    35,000     35,000       --        --
SÉMITES  Arabes........     5,000      5,000       --        --
         Israélites....    95,000       --         --        --
ARMÉNIENS..............   400,000       --         --      20,000
TCHERKESSES............    90,000     90,000       --        --
TSIGANES...............   140,000    140,000       --        --
FRANCS.................    50,000       --         --      45,000

 Population totale...  11,480,000  3,480,000  7,070,000   440,000

                                        Autres
                         Arméniens.    chrétiens.    Juifs.
        Serbes.........     --            --           --
        Bulgares.......     --            --           --
SLAVES. Russes, Ruthè-
         nés, Cosaques.     --         10,000          --
        Polonais.......     --            --           --
        Roumains.......     --            --           --
LATlNS  Zinzares.......     --            --           --
GRECS..................     --            --           --
ALBANAIS Guègues.......     --            --           --
         Tosques.......     --            --           --
TURCS    Osmanlis......     --            --           --
         Tartares......     --            --           --
SÉMITES  Arabes........     --            --           --
         Israélites....     --            --         95,000
ARMÉNIENS..............  380,000          --           --
TCHERKESSES............     --            --           --
TSIGANES...............     --            --           --
FRANCS.................     --          5,000          --

   Population totale...  380,000       15,000        95,000

Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans. Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur valeur et de leur force.

239 Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement. Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer, et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs administrés et ne se font point adresser de rapports et de contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés, l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas musulmans de vieille roche.

Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain, les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles? Grâce aux arts 240 et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future confédération du Danube.

Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont les malversations financières avaient retardé la construction d'année en année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et l'Asie Mineure, commence à regarder 241 aussi vers l'Europe, dont elle était réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises, au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée, pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale; Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la Reboublika des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne pouvait pas épouser une princesse d'Autriche.



VIII

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION

L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-être six millions de kilomètres carrés, dont il est même impossible d'indiquer les limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre dans les déserts inexplorés du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dépendance directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du Nil sont gouvernés par des vassaux réellement souverains. L'intérieur de l'Arabie appartient aux Ouahabites; les côtes méridionales de l'Hadramaut sont habitées par des peuplades libres ou bien inféodées à l'Angleterre; enfin, même entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de districts, nominalement administrés par des pachas turcs, sont pour les Bédouins un libre territoire de 242 courses et de pillage. L'Empire Ottoman proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le Hedjaz et le Yémen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec les îles qui en dépendent, s'étend sur un espace d'au moins 250 millions d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale, s'élève à peine à 25 millions d'habitants. Quelques statisticiens pensent même que ce nombre est trop élevé de deux ou trois millions.

La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le Monténégro, est un État de moyenne grandeur, dont la superficie est évaluée approximativement à un peu plus des trois cinquièmes du territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue, qui forme un district dépendant du ministère de la police, le pays est divisé en sept vilayets ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros, Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les îles du littoral de l'Anatolie, un huitième vilayet. Du reste, les divisions conventionnelles de l'empire sont assez fréquemment modifiées. Les vilayets se divisent en moutesarifliks ou sandjaks; ceux-ci se partagent en kazas, qui répondent aux cantons français, et les kazas en communes ou nahiés 39.

Note 39: (retour)
                                      Superficie       Population
    Vilayets.                      approximative.        probable.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....     68,000      2,000,000
 2. Danube ou Touna...................     86,000      3,700,000
 3. Salonique ou Selanik (Macédoine)..     52,000        662,000
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
      et Haute Albanie)...............     53,000      1,500,000
 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie)..     61,000      1,150,000
 6. Janina (Epire et Thessalie).......     36,000        718,000
 7.  Crète ou Candie..................      7,800        210,000
Iles européennes du vilayet de l'Archipel.  1,200         40,000
Constanlinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................        300        490,000

Turquie d'Europe......................    365,300     11,470,000

    Vilayets.                                Capitales.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....       Andrinople.
 2. Danube ou Touna...................       Roustchouk.
 3. Salonique ou Selanik (Macédoine)..       Salonique.
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
      et Haute Albanie)...............       Monastir.
 5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie)..       Serajevo.
 6. Janina (Epire et Thessalie).......       Janina.
 7.  Crète ou Candie..................       La Canée.
Iles européennes du vilayet de l'Archipel.   Dardanelles.
Constantinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................

Turquie d'Europe......................

Le sultan ou padichah, qui est en même temps Emir el moumenin, c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages les plus considérables de l'empire sont le Cheik el Islam (ancien de l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le Sadrazam, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou mouchirs composé de dix membres. Le Kislar-Agasi ou chef 243 des eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères sont désignés sous le nom de moufti. Les titres effendi ou «lettré»; aga «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de pacha, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les steppes de l'Asie centrale.

Le conseil d'État (chouraï devlet) et d'autres conseils, ceux des comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de divan. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un vali gouverne le vilayet, un moutesarif le sandjak, un caïmacan le kazas, un moudir la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a daigné se faire à lui-même sont résumées dans le hatti-chérif de Gulhané, promulgué en 1839, et dans le hatti-houmayoum de 1856. Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont été converties en articles de loi et partiellement appliquées.

L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun changement. Le corps spécialement religieux, celui des imans, comprend les cheiks, qui ont pour devoir la prédication; les khatibs, qui récitent les prières officielles, et 244 les imans proprement dits, qui célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent avec les imans le groupe des ulémas, ont pour supérieur immédiat un cazi-asker ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en mollahs, cazis (cadis) et naïbs. Ils ne sont point rétribués par l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux habitants de l'empire non mahométans.

Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont chacun leur patriarche résidant à Constantinople.

Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale et monter de grade en grade jusqu'à celui de férik (général) et de mouchir (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active (nizam), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de 100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers. Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux réserves, l'idatyal et le rédif, ne dépassent point non plus une centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les bachi-bozouks, dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.

La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.

245

CHAPITRE VI

LA ROUMANIE



Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos; mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares, parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.

Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent. Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie et la 246 Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La population se trouverait également doublée par l'union politique de toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit compter au moins huit millions et demi de Roumains 40. Des patriotes qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.

Note 40: (retour) Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines, bessarabes et macédo-valaques.
         Population probable en 1875.

Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000

          5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000    »
Bessarabie et autres provinces russes...........   600,000    »
Serbie..........................................   160,000    »
Turquie.........................................   275,000    »
Grèce...........................................     4,000    »

                                                 8,995,000 Roumains.

247 En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches» c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la tzara rumaneasca, ou terre Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire, ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug, du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre mesure, les terres de la basse Moldavie.

Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui n'ont pas 248 manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues, tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux proverbe: Romoun no pere! «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille personnes par an.

Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le Tsigane paraît et les enchaîne.

250

VALAQUES
Dessin de E. Ronjat d'après des photographies.



251

Agrandissement.

Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses, parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité, et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, 252 la courbe est d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.

De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et, par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.

La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement très-chaud et d'un froid rigoureux 41. En hiver, il faut protéger les vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques districts, 253 où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un arbre.

Note 41: (retour)
Température moyenne de Bucarest..........   8°C.
      »     la plus haute................  45°
      »     la plus basse................ -30°
Écart....................................  75°

Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux, des lits sinueux, semblables à de larges fossés.

Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé 254 le pont de Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.

Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite, du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse 255 et déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à demi noyées de la rive valaque.

Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation, par sa bouche turque de la Soulina.

La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres seulement 42. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on 256 voit que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du Danube.

Note 42: (retour)
Portée moyenne du Danube,
           d'après Ch. Hartley.       9,200 mètres cubes par seconde.
    »  la plus forte...........      28,000      »           »
    »  moyenne de la bouche de Kilia. 5,800      »           »
    »      »          » Saint-Georges 2,600      »           »
    »      »          » Soulina....     800      »           »
Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000      »        par an.

Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure, se transformeront de la même manière.

Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar, quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth 257 et le Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer la cupidité de tous les conquérants!

Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale: ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire, ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de Crimée, les habitants non roumains sont en minorité.

L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les «hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard; mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point d'immigration nouvelle et 258 que le résidu des populations romanisées du pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains, a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les envahissements de la Russie.

Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux, le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles.

Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple roumain, 259 pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires, rappellent encore celles des Romains: la danse des Calouchares n'est autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales. Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan; l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse, les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples méridionaux.

En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps, lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre, infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même le berger valaque, avec sa haute cachoula ou bonnet de poil de mouton, la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles observent encore les anciennes modes nationales et portent 260 la large chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!»

Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée, est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les nouveaux venus, établis principalement dans le Boudzak ou «Coin» méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté, l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad, la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante, mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk. Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes, avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie, a commencé également par être une colonie de Bulgares.

261

Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct. Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (Skoptzi). Ces fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés. On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux fidèlement remis à leur chef ou staroste.

Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï, complètent la série des populations étrangères établies sur le territoire roumain 262 en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu; ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans la population moldave, cela tient sans doute à la différence de religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie, qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.

Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille, mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros. L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes, ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne, de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes, d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales. Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, 263 d'autant plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr, car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays. Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens, elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube.

La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves: les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades, travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les principales étaient celles des lingourari ou fabricants de cuillers, des oursari ou montreurs d'ours, des ferrari ou forgerons, des aurari ou orpailleurs, des lautari ou louangeurs. Ces derniers, les plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie. S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux sont les Tsiganes netolzi, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races, entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus 264 facilement que la religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes 43.

Note 43: (retour) Population approximative de la Roumanie en 1875:
                            Valachie.    Moldavie.       Total
Roumains.................   3,040,000    1,420,000    4,460,000
Bulgares.................       ---         90,000       90,000
Russes et autres Slaves..       ---         40,000       40,000
Hongrois.................       ---         50,000       50,000
Tsiganes.................      80,000       50,000      130,000
Juifs....................     100,000      300,000      400,000
Arméniens................       ---         10,000       10,000

                            3,220,000    1,960,000    5,180,000

        Étrangers.
Autrichiens de diverses langues..       30,000
Grecs............................       10,000
Allemands........................        5,000
Français.........................        1,500
Autres...........................        6,000

La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits, sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères la possession du territoire presque tout entier.

Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les nobles, possesseurs du 265 sol, fuyant leurs terres où la vue de la souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse, parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans ayant échangé l'esclavage pour la mendicité.

Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur transmettaient les doïnas ou chants des aïeux, gouvernés comme ils l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge; maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux. On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement, une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.

De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables. Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une liberté presque illusoire. Enfin la loi de 266 1862, plus ou moins bien appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27 hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et, dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé, et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa bouillie ordinaire ou mamaliga et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel. La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des Carpathes, produisent d'excellents crus. 44 Le temps n'est plus où, par suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque était dans tout l'Orient synonyme de berger. 45 Toutefois les terrains improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque troisième année le sol en jachère. Il paraît que, 267 dans l'ensemble, les terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins, les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts, l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une étendue considérable; chacun des participants paye une taxe proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive.

Note 44: (retour) Agriculture de la Roumanie:
                               Terrains.
Régions incultes.............. 3,800,000  hect.
Prairies et pâturages......... 3,850,000   »
Forêts........................ 2,000,000   »
Terrains cultivés en céréales. 2,225,000   »
Vignobles......................  100,000   »
Jardins, etc...................   50,000   »
                            ------------------
                              12,025,000  hect.

                Production moyenne.
Maïs........... 20,000,000 hectolitr.
Froment........ 15,000,000    »
Orge...........  8,000,000    »
Vins...........  1,000,000    »
Note 45: (retour) Animaux domestiques en 1874:
Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
Buffles................   100,000
Chevaux................   600,000
Porcs.................. 1,200,000
Brebis................. 5,000,000
Chèvres................   500,000

Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses ménagères.

Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître 46x. Naturellement, elle n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger, par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie. Longtemps 268 encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy, continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine, le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir, grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons, comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers politiques les expose cette prise de possession commerciale par les Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité nationale 47.

Note 46: (retour) Commerce de la Roumanie en 1872:
Importation........       106,000,000 fr.
Exportation........       167,000,000  »
Transit............         3,000,000  »
                         ---------------
Total..............       276,000,000 fr.
Note 47: (retour)
Bateaux à vapeur du Danube, en 1872    29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............  en 1875 4,260 kilomètres.
Chemins de fer..................... 1,235      »
Télégraphes........................ 4,000      »
269

BUCAREST.
Dessin de F. Sorrieu d'après une photographie.

Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve. Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux 271 Roumains que la rive gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.

Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine, compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient». Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies, suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.

La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation sur le 272 grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose, que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.

Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia, l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les lipovanes russes sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures; Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti, Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.

Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les 273 corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les domni dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza, on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie 48.

Note 48: (retour) Population approximative des villes principales de la Roumanie, en 1875:
      VALACHIE.                     Galatz..............  80,000 hat.
Bucarest............ 200,000 hab.   Botochani...........  40,000  »
Ploïesti............  30,000  »     Berlad..............  26,000  »
Braila..............  26,000  »     Ismaïl..............  21,000  »
Craïova.............  22,000  »     Fokchani............  20,000  »
Giurgovo ou Giurgiu.  15,000  »     Piatra..............  20,000  »
Pitesti.............  15,000  »     Houchi..............  18,000  »
Buzeo...............  11,000  »     Roman...............  17,000  »
Campu-Lungu.........  11,000  »     Bacau...............  15,000  »
Alexandria..........  10,000  »     Falticheni..........  15,000  »
Kalarach (Stirbey)..   5,000  »     Dorohoï.............   9,000  »
Turnu-Séverin.......   3,000  »     Kilia...............   8,000  »
        MOLDAVIE.                   Reni................   8,000  »
Jassy...............  90,000  »     Bolgrad.............   6,000  »

La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant, sous la protection des grandes puissances européennes et ne reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de 1,200,000 francs.

Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le revenu foncier est de 274 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près privé du pouvoir électoral.

Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat. La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.

D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires; seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres, mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; 275 en outre, les actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage. L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales; elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.

Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.

L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien. Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans: huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale. L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir: désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre, l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.

Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2 millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques milliers d'hectares aux 276 enchères. La vente du sel et du tabac constitue des monopoles de l'État 49.

Note 49: (retour) Budget de la Roumanie, en 1874:
Recettes......................  91,000,000 fr.
Dépenses......................  97,000,000 »
Dette publique................ 160,000,000 »
Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 »

La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou départements et 164 arrondissements ou plasi; elle comprend 62 communes urbaines et 3,020 communes rurales.

277



CHAPITRE VII

LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE



I

LA SERBIE

De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman. C'est à délivrer 278 ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et des intrigues diplomatiques.

Dans ses limites actuelles 50, la Serbie ne comprend qu'une faible partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites vallées et les profondes clissuras des montagnes.

Note 50: (retour)
Superficie de la Serbie.......    45,535 kilomètres carrés.
Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
Population kilométrique.......        31  »

La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer, remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava, s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées sont 279 à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok; surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de la Serbie.

La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare, divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires, les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe, mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres, et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les pentes ont été déboisées. Les 280 vallées des montagnes serpentineuses sont aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de goitres.

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance, alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée par le combustible houiller du 281 bassin de Tjuprija; maison pareil endroit ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par les deux fleuves, Belgrade, l'antique Singidunum des Romains, l'Alba Graeca, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus haute importance.

A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au sud-est les contre-forts du Kapaonik 51. Cette partie de la Serbie, découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.

Note 51: (retour) Altitudes de la Serbie:
Kapaonik........................  1,892 mètres.
Stol, au sud des Portes de Fer..  1,250   »
Rtanj...........................  1,233   »
Belgrade........................     35   »

Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe; tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie, et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un chêne. Après les bergers, la 282 chèvre et le porc sont les deux grands ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace. Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle, Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause des brusques écarts de température 52.

Note 52: (retour)
Température moyenne à Belgrade......            9° C.
Températures extrêmes...............   41° et -16° »
Écart...............................           57° »
283

BELGRADE
Dessin de F. Sorrieu d'après une photographie.

La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les habitants 285 se considèrent comme les représentants les plus purs de leur race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose.

Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts, les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère; les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.

Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis 286 sous la domination du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!» Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire, bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi, quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être fidèle au rendez-vous de la prison.

Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave; il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait. Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers, aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël.

Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils ont conservé l'ancienne zadrouga, telle qu'elle existait au moyen âge, et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations, les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de 287 tendresse intime. Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font partie de l'association sont considérés comme formant une même famille. Le starjechina ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.

La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans leur nouveau milieu.

288

Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie, quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais, sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux pays. Ça et là, seulement, 289 se trouvent quelques petites enclaves bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites allemands et hongrois les ont remplacés.

Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient de quoi se nourrir 53.

Note 53: (retour) Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total.. 64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863..... 230,000,000 fr.

Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie. Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans l'administration et contribuent à développer ce fléau de la bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise. Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger, s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire qu'ils 290 sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz, célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins, grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de l'Europe. Le prince ou kniaz gouverne avec le concours de ministres responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités. Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe. La Skoupchtina ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont un quart nomme 291 directement par le souverain; 101 membres sont élus par les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur; le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national, qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque commune ou obtchina, composée des diverses associations familiales, possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette publique 54.

Note 54: (retour) Budget de la Serbie en 1874:
     Recettes...........      14,700,000 fr.
     Dépenses...........      14,700,000 »

Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre «d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à l'entretien des écoles.

En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes, n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent cinquante mille hommes: 292 c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte.

La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou cercles (okroujié):

                                                             Population
  Cercles.      Chefs-lieux.   Superficie. Cantons. Communes. en 1866.
Alexinatz.... Alexinatz....  2,148 kil. car.   3      44      46,910
Belgrade..... Belgrade.....  1,707   »         5      56      61,713
Cserna-Rjeka. Zaïtchar.....  2,753   »         2      36      51,966
Jagodina..... Jagodina.....  1,597   »         3      68      61,272
Knjatchevatz. Knjatchevatz.  1,817   »         2      53      96,626
Kragoujevatz. Kragoujevalz.  2,863   »         4      82      67,849
Kraïna....... Negotin......  2,974   »         4      71      66,063
Krouohevatz.. Krouchevalz..  2,533   »         4      56      48,176
Podrinje..... Losnitza.....  1,267   »         3      28     142,466
Pozarevatz... Pozarevatz...  3,634   »         7     150      47,263
Rudnik....... Milanovatz...  1,927   »         5      47      71,192
Chabatz...... Chabatz......  2,313   »         3      47      57,438
Smederevo.... Smederevo....  1,156   »         2      54      57,969
Tchatchak.... Tchatchak....  3,744   »         4      49      54,868
Tjuprija..... Tjuprija.....  2,092   »         2      70     104,808
Onjiza....... Oujiza.......  6,057   »         6      83      81,271
Vajjevo...... Valjevo......  2,953   »         4      68      20,133
Belgrade (ville)..................   »         1       1      25,089
                           _________________  __   _____   _________
                            43,535 kil. car.  62   1,063   1,173,072

Population probable en 1875......  1,386,000 habitants.
           Serbes................  1,100,000
           Roumains Valaques.....    160,000
              »     Zinzares.....     20,000
           Bulgares..............     50,000
           Tsiganes..............     30,000
           Allemands.............      3,000
           Juifs, Magyars, etc..       3,000


II

LA MONTAGNE NOIRE

Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre au figuré et 293 signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.

Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt abandonnés aux pâtres.

La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la «Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent. C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous voyez!» 294

Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges vallées, ailleurs seulement d'étroites raudinas formant de véritables puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le Monténégro; 295 mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route carrossable de Cettinje à Cattaro.

Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit, et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes; aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.

Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient 296 pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage. L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques, c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans, accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe. D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette région de montagnes 55. Aussi les incursions armées des Csernagorsques dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!» tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.

Note 55: (retour)
Superficie du Monténégro.......        4,427 kilomètres carrés.
Population en 1864.............      196,000 habitants.
Population kilométrique........           44    »

Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les terres fertiles 297 de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra; c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées, naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont accueillis en amis.

Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople: ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers, et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez nombreux en Égypte.

Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur profession 298 méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de se marier dans les familles des Serbes.

Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou sovjet qui l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par le prince et composé d'officiers. La skoupchtina est une simple réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le «discours du trône». Toutefois depuis 1851 le kniaz a ceseé de cumuler le titre d'évêque ou vladika avec ceux de grand-juge et de commandant des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat à l'un de ses cousins.

Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants, tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes, capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.

Le pays se divise militairement et administrativement en huit nahiés. De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka, se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus, constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées elles-mêmes en familles.

299



CHAPITRE VIII

L'ITALIE



VUE D'ENSEMBLE

La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.

Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent, l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle longe la mer comme un énorme mur s'appuyant 300 de distance en distance sur de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers; des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente; une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île continue.

Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie, pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique correspond ainsi au développement des formes.

Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté 301 de la lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.

Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit, comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du génie, la liberté relative des institutions, le développement des sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie. Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.

Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque, par la conquête, elle fut maîtresse de 302 tout le pays environnant, son importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point, comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.

303

VUE GÉNÉRALE DE ROME
Dessin de L. François d'après une aquarelle.

La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part. Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome, ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non plus habitées par des populations 305 assez cohérentes pour se soustraire à la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.

Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins, complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que parcouraient les barbares, la «Ville» par 306 excellence cessa d'être le centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes, résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même, c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion. Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes, de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale, c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions géographiques de la Péninsule.

Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie, et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes, les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts, formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque 307 ou sicule, cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule, dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois, il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de quelque vétille.

Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique, déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde, qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples». Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle. Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de songe-creux. Siamo Veneziani, poi Cristiani, disaient les fiers citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les Calabres, 308 en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des changements considérables qui se sont accomplis.

Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique», suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence. En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes, d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la «barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens; si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer. L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.

Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie a perdu définitivement le primato ou principat que certains de ses fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer; mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce. Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du 309 moins par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie: partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque bourg éloigné des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres, ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés, pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de 310 Venise. Elle dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus considérable que celle de la France en raison de la superficie du territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les solitudes de l'Amérique méridionale 56 .

Note 56: (retour)
Superficie de l'Italie........      296,014 kilomètres carrés.
Population en 1871............   26,800,000 hab.
Population kilométrique.......           90  »

II

LE BASSIN DU PO
LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.

La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces. C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures, tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la Sardaigne aux Alpes continentales.

311

Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose, couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler, l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit, du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes. La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages, les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se hasarde dans 312 ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.


313

LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO
D'après une photographie de M. V. Besso.

En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit nombre 315 de ces grands massifs dont le groupement forme le système des Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.

Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour, l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer. Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde, appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale, l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout ruisselant des 316 glaciers qui descendent vers la haute Adige, est également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.

La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien, avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde. Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues, à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses, situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable sierra d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont d'anciens îlots de coraux, des atolls soulevés du fond des mers à des hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.

De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des Alpes, 317 les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le verrucano, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes, d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore. 57 Enfin toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine, c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.

Note 57: (retour) Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:
Mont Viso                3,836 mèt.
Grand-Paradis            4,045  »
Monte delle Disgrazio    3,680  »
Adamello                 3,556  »
Antelao                  3,255  »
Brunone (chaîne Orobia)  3,161  »
Motterone (avant-monts)  1,491  »
Generoso        »        1,728  »
Monte Baldo     »        2,228  »
Monte Bolca     »          958  »

La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances 318 de granit, de gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le cours du Pô. 58 Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles, portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents, soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs, soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.

Note 58: (retour) Pente moyenne du Pô:
Source du Pô              1,952 mèt.
Saluces                     566  »
Turin                       230  »
Pavie (bouche du Tessin)    100  »
Plaisance                    66  »
Crémone                      45  »
Mantoue                      27  »
Ferrare                       5  »

Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté du 319 Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.

L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent à 320 la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines, dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la Suisse offraient à l'époque glaciaire.

321

Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46 kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des pierres» (regione alle pietre). Plus au nord, tous les courants de glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une simple moraine latérale, la «Clôture» ou Serra, d'Ivrea, aux talus revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la moraine frontale se développe en un demi-cercle encore 322 parfait. Dans les débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como, emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales, mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur, pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras, s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient, ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible étendue relative de leurs bassins.

Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons, ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante, déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours. Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est également parsemé d'un grand nombre de pierres 323 erratiques; mais on se demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui.

En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin, devaient être des bras de mer semblables aux fjords actuels du Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment une espèce de sardine, l'agone, que les naturalistes croient être d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes d'autrefois.

Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et helvétiques, les épaisses 324 couches d'alluvions distribuées par les eaux ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont, au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée. A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de lacus Clisius, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le laghetto de Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire morte» (Dora morta) témoigne des changements notables qui se sont accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.

Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde. D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio, Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de 100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de défilés sciés lentement par l'action des eaux. 325

Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno, dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres, est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare les 326 deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de témoin des anciens contours du Verbano.

Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait valu, dit-on, le nom de Summolacus, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus que 50 mètres de profondeur, le lacus dimidiatus, appelé maintenant lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes, ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable garnison.

De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco, par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient, et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie, asséchés par l'homme 327 et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove, qu'un seul lac, celui d'Eupilis.

Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac, les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités, le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables tombent constamment de la surface, mais la 328 dépression n'en a point encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de Como, et où 329 les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une profondeur de plus de 700 mètres.

A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro, qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello, présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques. Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être maintenu le plus longtemps 59.

Note 59: (retour) Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés de superficie:
(1) Noms des lacs.
(2) Superficie moyenne (kil. car.).
(3) Altitude moyenne. (mèt.)
(4) Profondeur extrême.
(5) Profondeur moyenne.
(6) Contenance approximative (mèt. cub.).

      (1)                  (2) (3)   (4)   (5)         (6)

Lac d'Orta...............  14  342  250(?) 150(?)  2,100,000,000
Verbano ou lac Majeur.... 211  197  375    210    44,000,000,000
Lac de Varese............  16  235   26     10       160,000,000
Ceresio ou lac de Lugano.  50  271  279    150     7,200,000,000
Lario ou lac de Como..... 156  202  412    247    35,000,000,000
Sebino ou lac d'Iseo.....  60  197  298    150     9,000,000,000
Lac d'Idro...............  14  378  122(?) (?)         (?)
Benaco ou lac de Garde... 300   69  294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)

Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde, véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et pur sous les noires arcades des remparts de 330 Peschiera. Il n'en est de même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de l'unité à l'octantuple 60. Des maigres extrêmes aux crues les plus fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité nécessaire.

Note 60: (retour) Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins, d'après Lombardini:
      Portée moyenne.   Portée la plus basse.    Portée la plus forte.
Adda.....    187                 16                      817
Tessin...    321                 50                    4,000
331

VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Lévy.

Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de température que gardent les masses liquides en proportion de l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac de Como, entre leurs corridors de 333 rochers, de cultures et de villas; plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde, pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!

Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure, que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes, ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé qu'un simple bas-fond de marécages ou mosi, et l'île populeuse de Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux qui en furent la conséquence!

Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom de lagunes, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles; tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en valli ou vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi, notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou chiari, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et 334 formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon, Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares; la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.

Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive, dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe encore partiellement: les lidi de Venise et de Comacchio, percés de distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer, c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de 335 Comacchio par des levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du sous-bois: on y chasse encore le sanglier.

A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation. La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M. Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable dans le voisinage des cours d'eau.

La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier, qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures; Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des murailles, des 336 pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes, des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi, puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement au-dessus du niveau de l'Adriatique.

Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide, les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.

337

Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie, n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne aussi la station de Ponte Sonti, mais bien à l'est d'Aquilée, près des sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6 mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque, il a bien employé son temps en projetant dans la 338 mer, au-devant de la baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs îlots à la terre ferme.

Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9 mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie. Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.

La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais, formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo, du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de kilomètres depuis deux mille ans.

339

L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours, dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue, et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de 240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même temps on aurait rejeté dans ce 340 dernier torrent la rivière Cismone, qu'un éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta, dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales, les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés, deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.

Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis, à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien; mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la Brenta nuova ou Brentone, puis d'un deuxième, la Brenta nuovissima, on dériva les eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811 à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents. Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles; mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral 341 voisin. Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces redoutables voisins, les fleuves torrentiels.

Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était même défendu de cultiver les barene ou petits îlots élevés au-dessus du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine 342 des eaux. Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau» de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues puissantes ou murazzi qui consolident la flèche sablonneuse de la côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les alluvions que charrie la mer.

Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: Alea jacta est. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger; mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en remaniant les alluvions du littoral, 343 que l'on n'ose identifier le point précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello, encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel, un peu au-dessus du pont romain de Savignano.

De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de 1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule. On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin, les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne pourra se réaliser.

344

Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie Émilienne entre 345 Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent, qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de superficie. Or ce carré est précisément la centurie romaine, et Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux: évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau, le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années, déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies émiliennes.

En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours, le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.

Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée, qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins, l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve, il Po non sarebbe Po.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte masse liquide dans la 346 mer, comparativement à son étendue: des cours d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi de frontières politiques.

En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à gauche par des levées ou argini, qui forment en Europe, après les digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide, d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.

347

Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives; dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de «traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du froldo ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500 mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en golene et qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des 348 golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent leurs propres digues au niveau du froldo, et, rétrécissant ainsi le lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public, l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: Vita mia, morte tua! prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats. Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain. Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du fleuve faisaient feu sur toutes les autres.

Agrandissement

De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1 kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9 mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.

349 Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille, tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres. La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon. L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face, les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux pour lui servir d'empierrement de défense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100 kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et de la rive gauche rappellent encore par leur nom de mezzano qu'elles se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A l'époque romaine 350 et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais, transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige. D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre, soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et son émissaire le Po di Goro.

351

FERRARE
Dessin de H. Catenacci d'après une photographie.

L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou chiusa de son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle, l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve. Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme ayant un delta commun, La Polesine de 353 Rovigo, c'est-à-dire l'espace compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113 hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46 millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5 mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée 61: le Rhône ne l'égale 354 point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les rivages de l'Istrie.

Note 61: (retour) Fleuves principaux de l'Italie septentionale:
           Longueur      Surface      Débit je   Débit le     Débit
           du cours.    du bassin.    plus fort. plus faible  moyen.

Isonzo       130 kil.  3,200 kil. car.  (?)        (?)        120(?)
Tagliamento  170  »    2,800     »      (?)        (?)        150(?)
Livenza      115  »    2,600     »      720        (?)         40(?)
Piave        215  »    5,200     »      (?)        (?)        320
Sile          60  »    1,400     »       44         7          20(?)
Brenta       170  »    3,900     »      850        39          56(?)
Bacchiglione 120  »      483     »        9        (?)         36
Adige        395  »   22,400     »    2,400         2         480
Pô           672  »   69,382     »    5,186       156       1,720
Reno         180  »    5,000     »    1,521         1          35

Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin, à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle, l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de l'industrie moderne, le naviglio de Milan à Pavie et le canal Gavour, qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines artificielles ajouté au régime naturel des fleuves 62.

Note 62: (retour) Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:
Muzza                61 mèt. cub. par seconde.
Naviglio Grande      51     »        »
Cavour               42     »        »
Martesana            26     »        »

355 Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres sources, les fontanili qui jaillissent de la base des avant-monts alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses Bucoliques: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou marcite, dont quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique, telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui, dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les aves ou eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de la surface.

Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif, les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères. Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ 12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou tard ce grand cours d'eau, dont les débordements 356 et les alluvions jouent un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande, plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège 63. Si les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes, l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre, et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des pluies d'automne.

Note 63: (retour)
Humidité moyenne de l'air à Milan                          0m,745
Pluies annuelles moyennes à Milan                          0m,985
   »       »        »     à Turin                          0m,808
   »       »        »     à Tolmezzo,
                               sur le haut Tagliamento     2m,088

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes; les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux soit fréquemment troublé. Dans les vallées 357 alpines l'alternance des courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré, puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur, coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement; il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental, et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise. Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio. Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes, surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les environs 358 de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du delta padan.

Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge, et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie, connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en polenta, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à leurs jambes 64.

Note 64: (retour)
             Température      Mois            Mois
               moyenne.   le plus chaud.  le plus froid.    Écart.
Turin....      11°,73     22°85 (avril)    0°,61 (janvier)  23°,40
Milan....      12°,8      23°8  (juill.)   0°,7      »      23°,10
Venise...      13°,01     23°92    »       1°,82     »      22°,10

Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis, n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, 359 Chiavenna, Brescia, c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens, que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes. Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.

Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû laisser aussi par les croisements une influence durable sur les habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté, c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans les innombrables localités dont les noms se terminent en ago et en ate, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale ach se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce 360 sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en ac, que l'on trouve en foule dans la France méridionale.

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso, est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part, quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans 361 les plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines, les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes, qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement les homines teutonici de ces districts, prétendus Cimbres dans lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes, dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien Schläge des Allemands, est parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes, les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de «très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de «très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes. Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.

362 L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita, sont habitées par des populations de langue française et de même origine que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire, l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept mille habitants. 363

LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de E. Lamy.

La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation, l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la surface des champs, la transformations 365 de toutes les pentes cultivées des montagnes en terrasses ou ronchi d'une parfaite régularité; les énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons, légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore, s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle. Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins sont très-justement renommés. On dit aussi que le picolito des environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La diversité des terres et des climats a eu pour conséquences, non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol, pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes, ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre; chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne, la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement et l'entretien 366 des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles, appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci, fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal, et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss, de granit, de terre à 367 poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours, des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca, devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de 1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et, par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie occidentale des valli s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et, quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus, presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île solitaire de Comacchio, isolée de toutes 368 les contrées voisines par de vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle, ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible, vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes, leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à la ville qu'à des époques fixées.

369 L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement. Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite, la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités 370 de même importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface, aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la «Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines 65.

Note 65: (retour)
                                 Population     Population
                Superficie.       en 1871.     kilométrique.

Piémont       29,005 kil. car.    2,900,000         100
Lombardie     23,533    »         3,470,000         147
Vénitien      23,658    »         2,640,000         112
Émilie        22,288    »         2,270,000         105
             __________________  ___________       _____
              98,484 kil. car.   11,280,000         114

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes, presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art, leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins. C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre; Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans une plaine des plus fameuses 371 par ses batailles sanglantes, était également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle, quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio, Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places, devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé. Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux le passage du 372 Brenner et le mettre solennellement sous la protection des tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera, Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée; maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce: places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples, tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya, du Stelvio, est également un emporium nécessaire; 373 de même Bologne, que des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique, en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent l'Italie. Le chemin de fer de 374 Modane, ceux du Brenner et du Semmering font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée, contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome, c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord, Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la «première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne, et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest, le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie. D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes; Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse, toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son ancien château fort, si souvent 375 employé comme prison d'État; Suse, porte italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale. Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo; Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia, au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare; Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô, dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols, Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie (Alessandria), place de guerre 376 d'une régularité maussade, qui a remplacé comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine, est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches 66x.

Note 66: (retour) Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en 1872:
Turin (Torino)            208,000 hab.
Alexandrie (Alessandria)   57,000  »
Asti                       31,000  »
Novare (Novara)            30,000  »
Casale Monferrato          28,050  »
Verceil (Vercelli)         27,000  »
Coni (Cuneo)               23,000  »
Mondovi                    17,700  »
Savigliano                 17,600  »
Pignerol (Pinerolo)        16,500  »
Fossano                    16,500  »
Saluces (Saluzzo)          16,400  »
Chieri                     16,000  »
Tortone (Tortona)          13,700  »
Carmagnola                 13,000  »
Novi                       12,400  »

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des merveilles de l'architecture. 377 Elle possède non loin du lac Majeur, près des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc, l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre, rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse, merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée; Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également en lutte avec Milan, se vante de son torrazzo de 121 mètres, qui fut la plus haute tour du monde avant la construction des grandes cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux, exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes, telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et la charmante 378 Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la plaine lombarde 67.

Note 67: (retour) Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie en 1872:
Milan (Milano)      262,000 hab.
Brescia              39,000  »
Bergame (Bergamo)    37,000  »
Crémone (Cremona)    31,000  »
Pavie (Pavia)        30,000  »
Mantoue (Mantova)    27,000  »
Monza                25,000  »
Como                 24,000  »
Lodi                 20,000  »
Vigevano             19,500  »

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles se 379 trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a plus la célèbre Nuit du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de livres et de manuscrits dite bibliothèque Estense. La capitale actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le mot libertas, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque, ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este, est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome» d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11 kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant d'eau, 380 et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,» prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et, grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé; Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne; Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord 68. La population de cette contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

Note 68: (retour) Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en 1872:
Bologne (Bologna)      116,000 hab.
Ferrare (Ferrara)       72,000  »
Ravenne (Ravenna)       59,000  »
Modène (Modena)         52,000  »
Reggio                  51,000  »
Parme (Parma)           46,000  »
Forli                   38,000  »
Faenza                  36,000  »
Cesena                  35,500  »
Plaisance (Piacenza)    35,000  »
Rimini                  34,000  »
Imola                   28,000  »
Copparo                 27,000  »
Lugo                    24,000  »

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces: Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université et 381 l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine de l'Adriatique».

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par les lidi et de la terre ferme par des estuaires et des espaces fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté, 382 pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges. Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de l'art contribuaient à faire de Venezia la Bella une cité sans égale.

383

VENISE
Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége du grand commerce. Désormais 385 Venise était condamnée à dépérir; le chemin des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché. Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien; en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes 69. Enfin la fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes, Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs, quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse 70?

Note 69: (retour) Mouvement du port de Venise:
1865                               499,000 tonnes.
1867                               670,000    »
1871 (5,180 navires)               743,000    »
1874 (départem. maritime entier) 1,143,500    »

Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.

Note 70: (retour) Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de 15,000 habitants en 1872:
Venise (Venezia)   129,000 hab.
Vérone (Verona)     67,000  »
Padoue (Padova)     66,000  »
Vicence (Vicenza)   38,000  »
Udine               30,000  »
Trévise (Treviso)   28,000  »
Chioggia            26,000  »
Bellune (Belluno)   15,000  »
386

III

LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES

En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de celle des autres habitants de la Péninsule 71.

Note 71: (retour) Ligurie, avec quelques districts situés au nord des Apennins:
  Superficie.     Population en 1871.  Population kilométrique.
5,524 kil. car.         843,250                 153

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles. Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende, car les 387 belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque, dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure, leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes. Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif de Tende par leurs roches de granit.

Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils de 388 passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500 mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à 50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres communications entre les populations voisines, non point tant par la hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités nombreuses 72.

Note 72: (retour) Altitudes de la Ligurie:
Clapier de Pagarin     3,070 mèt.
Col de Tende           1,873  »
Monte Carsino          2,681  »
Col d'Altare             490  »
Col de Giovi             469  »
Monte Penna            1,740  »

389 Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes. A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage. Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.

La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero, du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de l'agriculteur et l'art du jardinier 390 n'avaient transformé ces déclivités et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds, d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le sixième de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force un passage à travers les promontoires par des galeries et des tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de ses détours. Ici on suit 391 la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une 392 physionomie orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche, la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.

Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir, apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments, plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de température tout à fait exceptionnelles en Europe 73. Ainsi Bordighera et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces 393 lieux enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

Note 73: (retour)
                        Gênes.    San-Remo.

Température moyenne       16°          17°
Jours de pluie           121           45
Quantité de pluie     1m,140        0m,80

Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée. Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un «emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu; enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens, et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la Méditerranée.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur. Placée à l'aisselle même de la péninsule 394 italienne, au point le plus rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne, qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se rapproche du français.

Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par les ennemis de la cité ligure. Les 395 dissensions entre les nobles familles génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter, non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et, comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance politique.

En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement. Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie, quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au matériel des transports maritimes de la Péninsule 74. Pour le va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a le moins de profondeur; il serait 396 urgent de doubler le port d'étendue et de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce méditerranéen.

Note 74: (retour)
Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872     446,000,000 fr.

Mouvement du port de Gênes en        1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.                                     1867. 16,900 jaugeant 2,330,000  »
                                     1871. 15,980    »     2,780,000  »
Mouvement des  Spezia (golfe entier) 1873.  6,895 navires,   462,000 ton.
autres ports   Savone                1868.  2,191 jaugeant   135,000  »
de la Ligurie: Porto Maurizio          »    1,643     »      110,500  »
               Oneglia                 »    1,580     »       80,340  »
               Chiavari                »    1,431     »       67,000  »
               San Remo                »      989     »       57,970  »
397

GÊNES
Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de J. Lévy et Cie.

En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: l'ovrar del Genoës (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge, une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena (Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle. Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands chantiers de construction de l'Italie et même de toute la Méditerranée 75, Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur. D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore plus abondantes 76. Les deux villes, l'une assise au bord de la 399 plage, l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le recevoir.

Note 75: (retour) Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47, jaugeant 25,380 tonneaux.
Note 76: (retour) Production de l'huile, en 1868, dans la province de Porto-Maurizio:
Arrondissement de Porto-Maurizio      90,000 hectolitres.
      »        de San Remo           225,000     »

Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante, Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements rocheux des montagnes côtières.

400

Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de constructions diverses 77. Le gouvernement italien veut en faire la grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est la beauté de leur golfe, rival 401 de la baie de Naples et de la rade de Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes, les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin, vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.

Note 77: (retour) Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en 1872:
Gènes (intramuros)                   130,000 hab.
  »   (avec Sampierdarena, etc.)     200,000  »
Savone                                25,000  »
Spezia                                14,000  »
San Remo                              12,000  »
Sestri di Ponente                     11,500  »
Chiavari                              10,500  »
Oneglia                               10,000  »


IV

LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.

Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins, mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable. Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande largeur 78.

Note 78: (retour)
Superficie de la Toscane       24,053 kil. car.
Population en 1871          1,983,810 hab.
Population kilométrique            82  »

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes Apuanes ou de 408 Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les autres sommets des Alpe Appennina qui se succèdent au nord de Pistoja et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux, et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant aucune apparence de régularité.

En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes 79. Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que donnaient à la chaîne entière les forêts de 403 châtaigniers sur les pentes inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.

Note 79: (retour) Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et des cols les plus fréquentés:
APENNINS
Alpes de Succiso...............................  2,019 mèt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana).............  2,000  »
Monte Cimone...................................  2,621  »
Monte Falterone ou Falterona...................  1,648  »
Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)...  1,039  »
 »  de Fiumalbo (route de Lucques a Modène)....  1,200  »
 »  de Futa (route de Florence à Bologne)......  1,004  »
 »  des Camaldules.............................  1,004  »

ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes).......................  2,014  »
Pietra Marina (Monte Albano)...................    575  »
Prato Magno....................................  1,580  »
Alpes de Catenaja..............................  l,401  »

Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif, grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin, leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines, 404 désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina, ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15 mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande plaine et les anciens golfes marins.

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières, les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs 405 où se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre, s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone, diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan, dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent facilement tailler à coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca, autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les fameux lagoni, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares. Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide borique pour qu'il vaille la 406 peine de l'extraire; mais dans les montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du Montieri, jaillissent d'autres soffioni, contenant une certaine quantité de la précieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est probablement due en grande partie aux changements considérables qui se sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9 mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux, tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie 407 d'une population de géants. L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la Fourmi 80. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à part.

Note 80: (retour) Altitudes du Subapennin:
Poggio di Montieri            1,042 mèt.
Labbro                        1,192  »
Monte Amiata                  1,766  »
Monte Serra (monte Pisans)      914  »
  »   di Piombino               199  »
  »   Argentaro                 636  »

Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane, le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles, se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le couvent, devenu la cascina de San Rossore, fut construit, vers la fin du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la mer. De vastes plaines coupées de dunes ou tomboli et revêtues en partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades, dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces intérieures. La pierre dite panchina, dont on se sert à Livourne pour la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer voisine.

409

DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA
Vue prise à la Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci.

Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme, dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à l'Arno, lorsque ce 411 fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là, comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide, sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50 kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux, était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement. L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre, déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre. Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.

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Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74 kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours, appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel, devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités naguère par 413 une population de fiévreux, se transformèrent en de riches bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage, dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre; en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.

Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu l'heureuse idée 414 de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement, le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno, remplacé par le Colombrone.

Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce, empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et 415 de l'eau salée: aussitôt le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même. Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à l'assainissement de la contrée.

Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient, sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000 personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine, quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La malaria monte sur les collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques; elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du 416 pays. Enfin l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse, et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino, quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des miasmes paludéens.

On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse Populonia mater et tant d'autres 417 dont on voit de nos jours les ruines éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques: ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre. Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée, dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont rendu de nos jours une partie de sa prospérité.

Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des bagnes ou presidios; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les bannis y mouraient.

De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement 418 était doublement périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu, d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.

Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient, bien avant la domination romaine, la population prépondérante de l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne. L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens, Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire, car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques, mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement rattachés par la langue aux autres populations italiotes.

419 Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules, au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils ont laissés, on ne retrouve pas les nuraghi, ces constructions bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin, le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent, tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie.

Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû, avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi, semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir, peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine, non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à «vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont souvent réussi à 420 rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort; ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.

Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité, non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares, se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de l'Europe.

Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. 421 Quels hommes ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel? C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit, la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,» et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de novus mundus au continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique, ratifiée par ses contemporains et la postérité.

C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan, Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde, n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire: c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes, elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien 422 imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure s'exhale des ritornelli chantés dans les veillées par les paysans de la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point, de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit en grande partie l'indépendance politique de la nation?

De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste du monde, de même sa configuration intime explique son histoire particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens, l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux approches des temps modernes, où se sont formées les grandes agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties, tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi les villes provinciales de l'Italie.

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FLORENCE
Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de J. Lévy.

Florence (Firenze), qui naguère fut la capitale de passage du royaume et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes. Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments. L'accroissement rapide de Florence pendant 425 les siècles du moyen âge provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république. Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui, d'après les ordres de la République, 426 devait être «plus beau que l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo: «Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de tous les citoyens, unis en un même vouloir.»

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur, le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est accablante: il caldo di Firenze est passé en proverbe dans toute l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest, dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes», et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, 427 de longs siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis, la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art, dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra, qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.

De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur. Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia, Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra Bartolommeo, 428 sont également des communes où le travail est incessant. Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.

La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.

429 La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins, enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni, n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus, elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane. Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile 81. Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du fer, du plomb, de l'argent.

Note 81: (retour) Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:
                   Extraction.                  Valeur.

Carrare           89,000 tonnes.              9,000,000 fr.
Massa             16,000    »                 1,500,000  »
Serravezza        20,000    »                 1,800,000  »
                ________________            ________________
                 134,000 tonnes.             12,300,000 fr.

Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république commerciale 430 de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir, lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer complétement l'ancien porto Pisano, situé jadis à treize kilomètres au sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. Pisa morta, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux, son baptistère de forme si élégante, son Campo santo et les célèbres fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole, Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.

Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant. Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a récemment dépassé 82. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse, tandis 431 que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise» qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria, bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane fut anéantie par les Génois 83.

Note 82: (retour) Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:
Port                  10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
Ensemble du district  22,043     »       »     2,226,400    »
Note 83: (retour) Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de 10,000 habitants, en 1871:
Florence (Firenze)                 167,000 hab.
Livourne (Livorno)                  98,000  »
Lucques (Lucca)                     68,000  »
Pise (Pisa)                         50,000  »
Capannori (campagne de Lucques)     48,000  »
Prato                               40,000  »
Arezzo                              34,000  »
Carrare (Carrara)                   24,000  »
Cortona                             25,000  »
Sienne (Siena)                      23,000  »
Massa                               16,000  »
Empoli                              15,000  »
Pontremoli                          14,000  »
Volterra                            13,000  »
Montepulciano                       12,700  »
Pistoja                             12,500  »
Viareggio                           12,250  »
Pescia                              12,000  »
Pietra Santa                        12,000  »
Bagni di Lucca                      10,000  »
432

La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.

L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale de l'archipel toscan 84. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit; Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers; Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un «plomb» en signe d'acquit.

Note 84: (retour)
Superficie de l'île    22,000 hectares.
Population, en 1871    24,000 habitants.

A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500 mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un grand cabinet de minéralogie.

Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo, que l'on a ceint 433 de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio. Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses, ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.

La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce maritime 85, mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ 250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale, abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur, aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita; c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.

Note 85: (retour) Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un port de 423,500 tonnes.
434

V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES
ET LES ABRUZZES.

Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime: c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie 86.

Note 86: (retour)
                 Superficie   Population en 1871.   Population kilom.

Rome          11,790 kil. car.       836,700 hab.       71
Ombrie         9,633    »            549,600  »         57
Marches        9,714    »            915,420  »         94
Abruzzes      12,686    »            918,770  »         72
              ________________    ______________        __
              43,823 kil. car.    3,220,490 hab.        74

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône, puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins: c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône correspond à Gênes; les deux rives qui 435 s'étendent, l'une vers l'Émilie, l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux «rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô, et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné. Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes et de tours.

Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les Alpe (et non Alpi) della Luna. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail, on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50 kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes, d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est traversée par la 436 Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé, auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année, sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent la première semence de cette union qui devait, après deux mille années, devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites; les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse; mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard; seulement dans quelques fissures se sont 437 amassées de la poussière et des pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.

A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes, laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces paysages.

Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (Schiena d'Asino), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques constructions cyclopéennes, dominant le 438 village de San Felice, y rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus importantes de ces Cyclades de l'Occident 87.

Note 87: (retour) Altitudes diverses des Apennins romains:
Monte Comero.....................    1,167 mètres.
  »   Nerone.....................    1,526   »
  »   Catria.....................    1,702   »
  »   Vettore....................    2,479   »
Gran Sasso d'Italia..............    2,902   »
Monte Majella....................    2,792   »
  »   Velino.....................    2,487   »
Monte Conero (collines d'Ancône).      840   »
Soracte..........................      692   »
Monte Gennaro....................    1,269   »
Schiena d'Asino..................    1,477   »
Monte Circello...................      527   »
Col de Fossato (tunnel du chemin
     de fer d'Ancône à Rome).....      535   »

Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes. Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords: c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne permettaient pas à la vie animale de s'y développer.

439

La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena, mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait, même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8 kilomètres.

Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; 440 Orvieto occupe une roche isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia Metella. 441

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des 442 vases de terre cuite, que l'on a trouvés sous les masses épaisses du peperino volcanique, prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne 88.

Note 88: (retour) Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

443

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations permanentes 89. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait 23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui seul le nom de l'ancien fleuve (Liris), coule à une faible distance du côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un 444 tunnel de 5,640 mètres de longueur à travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace de M. de Montricher 90.

Note 89: (retour) Lacs des montagnes romaines:
                        Superficie.     Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
   Lac de Bolsena       108 kil. car.  303 mètres. 140 mètres.
    »  Bracciano         58    »       151   »     250   »
    »  Albano             6    »       305   »     142   »
    »  Nemi               2    »       338   »      50   »

Lac de Trasimène        120    »       257   »       7   »
 »  de Fucino. en 1850  158    »       700   »      28   »
Note 90: (retour) Comparaison des deux souterrains d'écoulement:
                                     Ancien tunnel.   Nouveau tunnel.
Longueur...........................   5,640 mètres.    6,203 mètres.
Section moyenne....................      10 mèt. car.   20 met. car.
Frais de construction
     (en argent et en valeur
     d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr.  30,000,000 fr.
445

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit, et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait inaperçu sous le champ du carnage 91». Le lac est fort gracieux à voir, à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives; mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

Note 91: (retour)
................. beneath the fray
An earthquake reeled unheededly away. (Byron.)

446 Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite, c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol et le climat de l'Agro romano se sont détériorés à la fois, et la fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000 hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la plus grande partie de l'Agro n'a cessé d'être propriété de «main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture, en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de s'échapper vers la mer, a fini par franc