The Project Gutenberg EBook of Alfred de Musset, by Arvde Barine

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Title: Alfred de Musset

Author: Arvde Barine

Release Date: February 27, 2009 [EBook #28210]

Language: French

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ALFRED DE MUSSET

LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS

       *       *       *       *       *

_EN VENTE:_

VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Acadmie franaise.

MADAME DE SVIGN, par M. _Gaston Boissier_, de l'Acadmie franaise.

MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Acadmie franaise.

TURGOT, par M. _Lon Say_, dput, de l'Acadmie franaise.

THIERS, par M. _P. de Rmusat_, snateur, de l'Institut.

D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Acadmie franaise,
secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences.

VAUVENARGUES, par M. _Maurice Palologue_.

MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

THOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Acadmie franaise.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvde Barine_.

MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Acadmie
franaise.

MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Acadmie franaise.

RUTEBEUF, par M. _Cldat_, professeur de Facult.

STENDHAL, par M. _douard Rod_.

ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Palologue_.

BOILEAU, par M. _G. Lanson_.

CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_.

FNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut.

SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Acadmie franaise.

RABELAIS, par M. _Ren Millet_.

J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_.

LESAGE, par M. _Eugne Lintilhac_.

DESCARTES, par M. _Alfred Fouille_.

_Chaque volume, avec un portrait en hliogravure..._ 2 fr.

       *       *       *       *       *

Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD.

[Illustration: ALFRED DE MUSSET

EN COSTUME DE PAGE

par Achille Deveria.]


LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS




ALFRED DE MUSSET

PAR

ARVDE BARINE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1893




INTRODUCTION


J'adresse ici mes remercments  toutes les personnes qui ont bien
voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs
souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilit
d'crire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me
fournir des indications qui m'ont t infiniment prcieuses. Madame
Maurice Sand m'a communiqu, avec une confiance dont je lui suis
profondment reconnaissant, un grand nombre de lettres indites tires
des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont
l'obligeance et la bonne grce sont connues de tous les chercheurs,
m'a admis  profiter des trsors de sa collection; je lui dois d'avoir
pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses
correspondances indites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on
peut savoir sur Musset, m'a prt libralement le concours de son
inpuisable rudition et de sa riche bibliothque. M. Taigny a mis
gracieusement  ma disposition des lettres autographes et en grande
partie indites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements
qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte
ici envers tous ma dette de gratitude.

    A. B.




ALFRED DE MUSSET




CHAPITRE I

LES ORIGINES--L'ENFANCE


Chaque gnration chante pour elle-mme et dans son langage. Elle a
ses potes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis
viennent d'autres hommes, avec d'autres ides et d'autres passions,
toutes contraires, le plus souvent,  celles de leurs ans. Ces
nouveaux venus demeurent insensibles  ce qui paraissait la veille si
mouvant. Leurs proccupations ne sont plus les mmes, ni leurs yeux,
ni leurs oreilles, ni leurs mes. S'ils gotent d'aventure les potes
de la gnration prcdente, c'est  la rflexion, aprs une tude,
comme s'il s'agissait d'crivains d'un temps lointain. Encore est-ce 
condition de n'avoir plus rien  redouter de leur influence; sinon ils
les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un
besoin inn, et peut-tre salutaire, de penser et de sentir autrement
qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu' cette condition qu'ils
prennent conscience d'eux-mmes.

Musset commence  tre un de ces potes de la veille, que les ttes
grisonnantes restent seules  comprendre sans effort. Aucun autre,
dans notre sicle, n'avait t aussi aim. Aucun n'avait veill dans
les coeurs autant de ces longs chos qui ne naissent que d'un accord
intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant 
produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont
dj besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un
vers de lui, ft-ce le plus insignifiant, sans ressentir une motion,
triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos
souffrances, fait remonter  notre mmoire une page de lui, une ligne,
un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est
trahir le secret de nos rves et de nos passions, c'est avouer combien
nous tions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule
aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de
ce petit livre, et tous les historiens  venir de Musset seront
contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coter. L'me
du pote des Nuits est relie par des fils, si nombreux et si forts 
l'me des gnrations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il
serait vain d'essayer de les sparer. Qu'on en fasse un reproche 
Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il
n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait
subjugues, pour leur bien ou pour leur mal.

On ne saurait imaginer pour un enfant de gnie un berceau plus heureux
que celui d'Alfred de Musset. Il naquit  Paris, le 11 dcembre 1810,
dans une vieille famille o l'amour des lettres tait de tradition et
o tout le monde, de pre en fils, avait de l'esprit. Sans remonter
jusqu' Colin de Musset, mnestrel de profession au XIIIe sicle, qui
ne s'appelait peut-tre que Colin Muset, un grand oncle du pote, le
marquis de Musset, avait eu un vif succs, en 1778, avec un roman par
lettres, dict par l'amour de la vertu, disait la prface, et
portant ce titre assorti  la prface: _Correspondance d'un jeune
militaire, ou Mmoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce
vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, reprsentait pour ses
petits-neveux l'ancien rgime, y compris les temps fodaux. Son
chteau avait des parties moyen ge, aux embrasures profondes, aux
planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-mme marchait
le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait port la
culotte courte. Il mprisait profondment les journaux, ne manquait
jamais de se dcouvrir lorsqu'il rencontrait dans une gazette le nom
d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas
compltement chapp  l'influence de Rousseau. Il lui arrivait
d'crire des phrases  la Jean-Jacques: On n'est heureux qu' la
campagne, on n'est bien qu' l'ombre de son figuier. D'une dvotion
extrme, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre
les Jsuites, signe Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille
se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien
au romantisme.

Le pre d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune
que le marquis, n'en voulait pas comme lui  la Rvolution, qui lui
avait rendu le service de lui ter son petit collet et lui avait donn
son empereur. Il avait entreml dans son existence la guerre, la
littrature et les fonctions publiques. La mme diversit se retrouve
dans ses crits, o il y a un peu de tout: roman, histoire, rcits de
voyages, travaux d'rudition. Sa biographie de Rousseau, o il prend
sa dfense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et
srieuse, et il avait d'autre part le got et le talent des vers
plaisants. Gai, spirituel, prompt  la riposte et mordant 
l'occasion, c'tait au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un
pre aimable, trop indulgent, trs XVIIIe sicle d'esprit. Ce dernier
point est  retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de
Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.

Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et
confite en dvotion. Elle habitait  Vendme, dans un faubourg, une
petite maison moisie, o elle avait tourn tout doucement  l'aigre
entre des chiens hargneux et des exercices de pit. Quelques lignes
d'un de ses neveux[1] donnent  penser qu'elle n'tait pas dpourvue,
elle non plus, du don de repartie, et qu'elle tait de taille  tenir
tte  son frre.--Elle faisait peu de cas de la littrature;
toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers:
la prose tait besogne basse,  laisser aux manants; les vers taient
la dernire des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne
se relvent pas.

[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_.
Ce volume est prcieux par les renseignements qu'il contient sur la
famille de Musset et sur la jeunesse du pote. On ne doit toutefois le
consulter qu'avec une certaine dfiance. Il s'y trouve partout des
inexactitudes et des inadvertances, et,  partir d'un moment que nous
indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calcules en vue
de drouter le lecteur.]

La ligne maternelle d'Alfred de Musset n'tait pas moins savoureuse.
Son aeul Guyot-Desherbiers, qui avait t jadis de robe, et avait
frquent les idologues, avait l'imagination potique, l'esprit
jaillissant et gai. Il tait sorti de ce mlange un Fantasio XVIIIe
sicle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui
cdant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note
mlancolique et attendrie du hros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne
songeait gure  s'apitoyer sur les peines des princesses de ferie;
en revanche, il avait sauv des ttes, et non toujours sans pril,
pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils
purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-pre
tait rest Fantasio. Il mourut charg de jours en 1828.--M.
Guyot-Desherbiers faisait des vers  ses moments perdus.

Son grand ouvrage fut un pome en plusieurs chants sur les _Chats_. Il
faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre
cuisine:

    C'est pour eux que son dos se gonfle,
    Pour eux, dans sa poitrine, ronfle
    La patentre du plaisir.

Il se plaisait aux difficults techniques, comme d'crire sur trois
rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son pome, ou d'inventer
des rythmes compliqus. Il avait devin Thodore de Banville plutt
que Victor Hugo. Son influence manqua  son petit-fils quand celui-ci
eut  dfendre contre les siens, nourris dans le classique, les
enjambements et les pithtes imprvues des _Contes d'Espagne et
d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses.

La grand'mre Guyot-Desherbiers tait un chantillon remarquable de la
bourgeoise franaise du sicle dernier. Elle avait infiniment de bon
sens, et cela ne l'empchait point d'tre une fille spirituelle de
Rousseau, passionne comme Julie et Saint-Preux, et comme eux
loquente dans les heures d'motion. Non point l'loquence qui fait
dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'loquence
pathtique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde
sur les siens, habitus  la voir tranquille et grave. Mme de
Musset-Pathay, sa fille ane, tenait beaucoup d'elle.

On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles 
dmler pour qui s'intresse aux mystres de l'hrdit. Nous venons
de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins
d'une verve joyeuse et plus ou moins potes, et deux femmes d'une
sensibilit vive, d'une loquence naturelle et chaude. C'est  ces
dernires que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brlante et
passionne de l'oeuvre de Musset. Quant  sa tante la chanoinesse,
elle a rempli le rle de la fe Carabosse, qui ne pouvait manquer au
baptme d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres
d'tre grognon, lorsqu'il crit: J'ai grogn tout mon saoul, ou
bien: Je commence mme  m'ennuyer de grogner, c'est la chanoinesse
qui fait des siennes; elle s'est venge d'avoir un neveu pote en lui
insufflant un peu--trs peu--de sa mauvaise humeur.

L'enfant en qui allait s'panouir la race tait un joli blondin
caressant. Il existe un portrait de lui  trois ans, dans le got
troubadour, qui tait de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin
est assis en chemise dans un site potique, les pieds dans un
ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille
bien sage. Auprs de lui est une grande pe, qu'il avait demande
pour se dfendre contre les grenouilles. Un autre portrait le
reprsente plus g de quelques annes, mais gardant encore ses belles
boucles blondes. Il a aussi conserv son expression placide et
ingnue. Ce n'tait pourtant pas faute de prendre au tragique les
peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il tait
dj, au suprme degr, impressionnable, excitable, et mme loquent,
s'il faut en croire son frre Paul. Celui-ci raconte qu' peine hors
des langes, le petit pote en herbe avait des mouvements oratoires et
des expressions pittoresques pour peindre ses malheurs ou ses
plaisirs d'enfant. Dj aussi, il avait l'impatience de jouir et la
disposition  dvorer le temps qui ne le quittrent jamais. Un jour
qu'on lui avait apport des souliers rouges et que sa mre ne
l'habillait pas assez vite  son gr, il s'cria en trpignant:
Dpchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux. Enfin,
il avait dj des palpitations de coeur et des suffocations.

Il faut des mains intelligentes et lgres pour manier ces
organisations frmissantes. M. de Musset-Pathay n'tait que trop
indulgent. Il et pu dire, lui aussi:

    Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,
    Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.
    (C'est mon opinion de gter les enfants.)

Mais M. de Musset-Pathay n'avait gure le temps de s'occuper des
marmots. Il laissa sa femme lever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y
perdirent rien. Ils durent  leur mre une de ces enfances saines et
heureuses dont il n'y a rien  dire, et o les vnements mmorables,
gravs  jamais dans la mmoire, ont t une partie de jeu, ou une
condamnation au cabinet noir.

[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses
frres.]

Musset commena ses tudes avec un prcepteur qui grimpait dans les
arbres avec ses lves. Les leons n'en allaient pas plus mal. Il y
eut cependant un moment difficile quand l'colier dcouvrit les _Mille
et une Nuits_ et la _Bibliothque bleue_. Sa petite tte en tourna.
Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux
enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses
parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend
marcher dans les murs, et les portes drobes par o surgissent les
tratres et les librateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le
calma, sans le corriger de l'ide que la vie ressemble  la fort
enchante o les quatre fils Aymon rencontrrent leurs aventures
merveilleuses. Il tait n avec la foi au hasard, et il fut toujours
de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte  s'estimer tromps
et frustrs, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes
de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas
d'Alfred de Musset.

Il avait sept ans lorsqu'il dvora les _Mille et une Nuits_. La mme
anne, il fit avec les siens un long sjour  la campagne, dans une
vieille maison biscornue, trs amusante pour des enfants, et attenante
 la ferme du bonhomme Pideleu, qu'il a dcrite dans _Margot_: Mme
Pideleu, sa femme, lui avait donn neuf enfants, dont huit garons,
et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
fallait gure. Il est vrai que c'tait la taille du bonhomme, et la
mre avait ses cinq pieds cinq pouces; c'tait la plus belle femme du
pays. Les huit garons, forts comme des taureaux, terreur et
admiration du village, obissaient en esclaves  leur pre. Les
petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette
tribu de gants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut
pourtant aprs un t aussi sainement employ que le cadet, en
rentrant rue Cassette, eut des accs de manie, selon l'expression de
son frre. Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des
glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec
des ciseaux et colla un large pain  cacheter rouge sur une carte
d'Europe au beau milieu de la Mditerrane. Ces trois dsastres ne lui
attirrent pas la moindre rprimande, parce qu'il s'en montra
constern. Cette anecdote, qui semble d'abord purile, jette une vive
lumire sur les ingalits de caractre d'Alfred de Musset. Il tait
impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les
nerfs ne s'en mlaient pas. Mais ils s'en mlaient souvent. Ils
taient irritables, et provoquaient des accs de manie pendant
lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en
dsolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas
moins  la merci de ses nerfs.

[Note 3: _Biographie._]

Nous savons galement par son frre qu'il s'est peint lui-mme dans le
portrait de Valentin par o dbutent les _Deux Matresses_. La page
qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montr
aussi un enfant trop impressionnable; Pour vous le faire mieux
connatre, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin
couchait,  dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitr, derrire la
chambre de sa mre. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et
encombr d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un
vieux portrait avec un grand cadre dor. Quand, par une belle matine,
le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant,  genoux sur son lit,
s'en approchait avec dlices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
attendant que l'heure du matre arrivt, il restait parfois des heures
entires le front pos sur l'angle du cadre; les rayons de lumire,
frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'aurole o
nageait son regard bloui. Dans cette posture; il faisait mille rves;
une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clart devenait vive,
plus son coeur s'panouissait.... Ce fut l, m'a-t-il dit lui-mme,
qu'il prit un got passionn pour l'or et le soleil. Notons encore 
treize ans, pendant une partie de chasse o il avait failli blesser
son frre, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fivre,
et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence
tourmente.

Les annes de collge furent aussi dnues d'vnements que celles de
la premire enfance. Musset fut externe  Henri IV  partir de la
sixime et fit de bonnes tudes. Il reut quelquefois des coups de
poing. J'aime  croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans
les _Deux Matresses_. Ses premiers pas dans la vie furent guids par
l'instinct de la passion native. Au collge, il ne se lia qu'avec des
enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par got. Prcoce
d'esprit dans ses tudes, l'amour-propre le poussait moins qu'un
certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau
milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc
d'honneur. Quelquefois, aux vacances, son pre l'emmenait en visite
dans sa famille, et il assistait  une escarmouche avec sa tante la
chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans
la chambre  cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui
arriva entre neuf et seize ans.

En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours.
Dans sa composition, l'lve Musset[4] traitait les pyrrhoniens de
sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait
que peu importerait qu'ils eussent raison, pourvu que ce qui est ne
change pas et ne nous soit pas enlev, _dummodo qu sunt, nec
mutentur, nec eripientur_; ce qui parat au fond assez pyrrhonien.
Aprs la distribution des prix, sa mre dcrivit la crmonie  un
ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facults en
grand costume, et son fils tait si joli! Elle a bien pleur, et
c'tait bien dlicieux. Pendant trois jours, continue-t-elle, nous
n'avons vu que couronnes, que livres dors sur tranche; il fallait des
voitures pour les emporter. Alfred de Musset quitta les bancs sur
cette apothose. Il tait bachelier et il refusait nergiquement de se
prparer  l'cole polytechnique. Une longue lettre  son ami Paul
Foucher, crite le 23 septembre suivant du chteau de son oncle le
marquis, nous ouvre pour la premire fois une chappe sur le travail
intrieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se
souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset tait
alors  l'ge ingrat o les ides sont aussi dgingandes que le
corps. Il tait le premier  dire, plus tard, qu'il avait t aussi
bte qu'un autre.

[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition:
_Qunam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_
Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener 
l'vidence.]

Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mre, Mme
Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et dsorganises. Mon
frre, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis rest seul dans ce
chteau, o je ne puis parler  personne qu' mon oncle, qui, il est
vrai, a mille bonts pour moi; mais les ides d'une tte  cheveux
blancs ne sont pas celles d'une tte blonde. C'est un homme
excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent
ou des vers qui m'ont frapp, il me rpond: Est-ce que tu n'aimes pas
mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours
plus vrai et plus exact.

Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit
sur lui le savant et rudit Polonius!--Et pourtant cet homme-l est
bon; il est vertueux, il est aim de tout le monde; il n'est pas de
ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la fort
que du bois de telle ou telle espce, et des cents de fagots. Que le
ciel les bnisse! ils sont peut-tre plus heureux que toi et moi.

On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des
trs jeunes gens lorsqu'ils s'aperoivent, au moment de commencer 
penser par eux-mmes, qu'ils sont devenus trangers au cercle d'ides
dans lequel ils ont t levs. Cette dcouverte les trouble comme un
manque de pit filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En
1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle
savait par coeur les _Mditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se
passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La prface
de _Cromwell_ allait paratre, et les adversaires de la nouvelle cole
potique se prparaient  la rsistance; on voyait dj se former les
deux camps qui devaient en venir aux mains  la premire d'_Hernani_.
Alfred de Musset tait jeune entre les jeunes, et l'on conoit son
indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison
du reste, que Plutarque mrite plus de confiance que Shakespeare, et
qu'il n'est pas bien sr que Mose ait eu toutes les penses que lui
prte Alfred de Vigny.

Il passait ensuite, dans sa lettre,  lui-mme et  son avenir: Je
m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais
je n'ai pas mme le courage de travailler. Eh! que ferais-je?
Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de
l'originalit en dpit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les
journaux (ce qui est ici ma seule rcration) je ne sais pas pourquoi
tout cela me parat d'un misrable achev! Je ne sais pas si c'est
l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me
dgote, mais je ne voudrais pas crire, ou je voudrais tre
Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus
grand malheur qui puisse arriver  un homme qui a les passions vives,
c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien,
rien ne me rattache ici....

Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pice de Shakespeare
ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si
plats! Faites des systmes, mes amis, tablissez des rgles; vous ne
travaillez que sur les froids monuments du pass. Qu'un homme de gnie
se prsente, et il renversera vos chafaudages; il se rira de vos
potiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et
de salir une ou deux feuilles de papier; mais la premire difficult
me rebute, et un souverain dgot me fait tendre les bras et fermer
les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir
une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai
besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si
elle n'tait pas pdante et conome. Suivent deux grandes pages de
dolances sur son ennui et sur les tudes de droit auxquelles le
destine sa famille: Non, mon ami, s'crie-t-il en terminant, je ne
peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destins
 ne faire que des avocats estimables ou des avous intelligents. J'ai
au fond de l'me un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore
au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.

On aura remarqu dans ces effusions de collgien qu'il est travaill
du besoin d'crire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va
trs bien ensemble. C'est l'closion de la vocation, surprise  ses
dbuts mmes, car Alfred de Musset n'a pas t de ces petits prodiges
 la faon de Goethe et de Victor Hugo, qui rclamaient leur nourrice
en vers. A dix-sept ans, son bagage potique tait tout  fait
insignifiant.

Quant  l'ennui douloureux qui le ronge,  son dcouragement en face
de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, l
dedans, qui lui soit particulier. C'est l'tat d'esprit signal bien
des fois, par les crivains les plus divers, chez la gnration qui
arrivait  l'ge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset
lui-mme, ont attribu,  tort ou  raison,  l'branlement caus par
la chute du premier empire. On connat leur thse. Le vide laiss par
un Napolon est impossible  combler. Au lendemain des efforts
violents que l'empereur avait exigs de la France, la jeunesse de la
Restauration se sentit dsoeuvre. Comparant ce qui se passait autour
d'elle  la chevauche impriale  travers les capitales, elle trouva
le prsent ple et mesquin, et ne sut que faire d'elle-mme. Stendhal
est revenu avec insistance sur ces ides. Musset leur a consacr l'un
des chapitres de la _Confession d'un Enfant du sicle_: Un sentiment
de malaise inexprimable commena...  fermenter dans tous les jeunes
coeurs. Condamns au repos par les souverains du monde, livrs aux
cuistres de toute espce,  l'oisivet et  l'ennui, les jeunes
gens... se sentaient au fond de l'me une misre insupportable.

On peut discuter les origines de cette misre morale; on ne peut en
nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que
Musset d'une douzaine d'annes, a crit dans ses _Souvenirs
littraires_: La gnration artiste et littraire qui m'a prcd,
celle  laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse
lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse
abstraite, inhrente  l'tre ou  l'poque. Les jeunes gens taient
hants par l'ide du suicide. Ce n'tait pas seulement une mode,
comme on pourrait le croire; c'tait une sorte de dfaillance gnrale
qui rendait le coeur triste, assombrissait la pense et faisait
entrevoir la mort comme une dlivrance.

Le collgien bien malheureux de la lettre  Paul Foucher allait donc
entrer dans le monde l'me empoisonne de germes de dgot. Un autre
mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empchait
la plaie de se fermer: J'ai eu, crivait-il longtemps aprs, ou cru
avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un
enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade. (_A la
duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tideur
religieuse, mais de cette espce d'anmie morale qui fait qu'on n'a
plus foi  rien. Musset attribuait le flau  l'influence des ides
anglaises et allemandes, reprsentes par Byron et Goethe. Quoi qu'il
en soit, le mal existait, et il contribuait  la dfaillance
gnrale dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait t atteint 
l'ge o il est le plus important de croire  n'importe quoi.




CHAPITRE II

MUSSET AU CNACLE ROMANTIQUE


Les deux annes qui suivirent sa sortie du collge furent dcisives
pour son dveloppement. Il avait l'air de ne rien faire: Sous le
prtexte de faire son droit, dit-il de lui-mme dans les _Deux
Matresses_, il passait son temps  se promener aux Tuileries et au
boulevard. Il laissa bientt le droit pour la mdecine, mais la salle
de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dner, rva de
cadavres et renona solennellement  avoir une profession. L'homme,
dclara-t-il  sa famille, est dj trop peu de chose sur ce grain de
sable o nous vivons; bien dcidment, je ne me rsignerai jamais 
tre une espce d'homme particulire.

Malgr les apparences, il tait fort loin de perdre son temps. Paul
Foucher l'avait amen tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna
assidment aprs avoir quitt les bancs, et fut le Benjamin du fameux
Cnacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mrime, Charles Nodier, les
deux frres Deschamps, s'accoutumrent,  l'exemple de Victor Hugo
leur chef et leur matre,  avoir ce gamin dans les jambes. Ils
l'admettaient aux discussions littraires dans lesquelles on posait en
principe que le romantisme sortait du besoin de vrit (exactement
comme on l'a dit du naturalisme un demi-sicle plus tard); que le
pote ne doit avoir qu'un modle, la nature, qu'un guide, la vrit;
qu'il lui faut, par consquent, mler dans ses oeuvres le laid au
beau, le grotesque au sublime, puisque la nature lui en a donn
l'exemple et que tout ce qui est dans la nature est dans l'art[5].

[Note 5: Prfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.]

On arrtait devant lui ce que serait la potique nouvelle: Nous
voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser  propos et
dplacer la csure pour dguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami
de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille;
fidle  la rime, cette esclave reine, cette suprme grce de notre
posie, ce gnrateur de notre mtre; inpuisable dans la varit de
ses tours, insaisissable dans ses secrets d'lgance et de facture.

On l'emmenait dans les promenades esthtiques o le Cnacle, Victor
Hugo en tte, s'exerait aux sensations romantiques, et il faut bien
avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit
difiantes. Ses compagnons prenaient au srieux leur rle de
nophytes. Qu'on grimpt sur les tours de Notre-Dame pour se figurer
qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allt dans la plaine
Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'tre
romantique. Musset s'amusait irrvrencieusement des gilets de satin
et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes
respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes
au paysage.

Il tait aussi des soires de l'Arsenal, chez Nodier, o chacun
rcitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance
insigne d'tre adopt, gt, prch, endoctrin, par l'une des plus
glorieuses lites intellectuelles que pays ait jamais possdes, et il
ne tarda gure  lui prouver qu'elle n'avait pas sem le bon grain sur
des pierres ou parmi des pines. La posie s'veillait en lui si vite,
que c'tait plus rapide qu'un printemps; c'tait une aurore, qui
grandissait  vue d'oeil et dont les premires clarts le plongeaient
dans des ravissements inoubliables.

C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne,
moins frquent que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de
lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'taient
installs  Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y
recevait les visites, encore furtives, rappeles dans la _Nuit
d'aot_:

          LA MUSE.

    Pauvre enfant! nos amours n'taient pas menaces,
    Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes penses,
    Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
    Je t'agaais le soir en dtours nonchalants.
    Ah! j'tais jeune alors et nymphe, et les dryades
    Entr'ouvraient pour me voir l'corce des bouleaux,
    Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
    Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Il rapportait de ses promenades des pices de vers qu'il n'a pas
admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop
l'imitation, mais qui sont prcieuses pour le biographe  cause de
leur extrme diversit. Elles sont d'un dbutant qui cherche sa voie,
et n'est pas irrsistiblement entran d'un ct plutt que de
l'autre. Une lecture d'Andr Chnier lui inspira une lgie:

    Il vint sous les figuiers une vierge d'Athnes,
    Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....

Une runion du Cnacle fit natre une ballade. Musset crivit ensuite
un drame  la Victor Hugo. On y lisait:

    Homme portant un casque en vaut deux  chapeau,
    Quatre portant bonnet, douze portant perruque,
    Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.

Une autre ballade, intitule le _Rve_ et annonant par son rythme la
_Ballade  la lune_, fut imprime, grce  Paul Foucher, dans une
feuille de chou de province. Elle dbutait ainsi:

    La corde nue et maigre
    Grelottant sous le froid
          Beffroi,
    Criait d'une voix aigre
    Qu'on oublie au couvent
          L'avent.
    Moines autour d'un cierge,
    Le front sur le pav
          Lav,
    Par dcence,  la Vierge,
    Tenaient leurs gros pchs
          Cachs.

Est-ce dj une parodie de la posie romantique, comme la _Ballade 
la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible  cela. Alfred de Musset au
Cnacle a toujours t un lve zl, mais indocile. On avait la bont
d'couter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visire sur
certains points au matre lui-mme. Il n'accepta jamais l'obligation
de la rime riche. A l'apparition de ses premires posies, il crivait
au frre de sa mre, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: Tu
verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais 
quoi m'en tenir sur leur compte; mais il tait important de se
distinguer de cette cole _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne
s'est adresse qu' la forme, croyant rebtir en repltrant (janvier
1830). Sainte-Beuve, tmoin de ses premiers ttonnements, dclare
qu'il _drima_ aprs coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et
que celle-ci tait mieux rime dans le premier jet.

Il se croyait galement affranchi--on pardonnera cette prsomption 
sa jeunesse--de ce qu'il y a de dclamatoire et de forc chez les
anctres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait  George Sand
combien il s'tait moqu jadis de la _Nouvelle Hlose_ et de
_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis
sur la conscience en fait de dclamatoire et de forc. En 1828, il
avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_,
de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidle; c'est
mme ce qui en fait l'intrt. Non seulement Musset taille et rogne,
douze pages par-ci, cinquante par-l, mais il remplace, et dans un
esprit trs arrt: il ajoute invariablement, partout, des panaches
romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le hros de l'original
anglais pardonnait  une malheureuse ramasse dans le ruisseau; celui
du texte franais l'assure de son respect et de son admiration. Il
en met, et d'normes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents
francs donns  un jeune homme dans l'embarras en deviennent
vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent dmesurment et les
affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il
chamarre les vnements d'pisodes de son cru: souvenirs de la salle
de dissection, aventures tnbreuses dans le got du jour. Bref, c'est
un empanachement gnral, aprs lequel il n'tait pas permis de se
moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.

Il avait bien l'air,  ce moment-l, d'tre emport par le flot
romantique. Ses grands amis du Cnacle lui faisaient rciter ses vers,
le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur
propre voie. Le drame  la Hugo avait t trs applaudi. mile
Deschamps donna une soire pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut
des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_:

    Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.

Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_:

    Vois tes piqueurs alertes,
    Et sur leurs manches vertes
    Les pieds noirs des faucons.

Sainte-Beuve trouvait le dbutant plutt trop avanc et lui reprochait
d'abuser des enjambements et des trivialits. Il est surprenant que
Sainte-Beuve, avec sa pntration extraordinaire, n'ait pas devin
tout d'abord que Musset tait un romantique n classique[6], autant
dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter
absolument, tiraill qu'il tait entre ses instincts et l'influence du
milieu. Le reste du Cnacle fut excusable de ne pas s'en douter.
Musset ne cachait pas son got pour le XVIIIe sicle, mais on passe 
un chapp de collge d'aimer Crbillon fils et _Clarisse Harlowe_.
Quant  son admiration, trs significative, pour les vers de Voltaire,
on ne la prenait sans doute pas au srieux chez un apprenti romantique
qu'on avait nourri de Shakespeare et satur de Byron, et  qui l'on
avait fait tudier son mtier, non sans profit, dans Mathurin Rgnier.
J'insiste sur ces dtails parce que le Cnacle a accus plus tard
Musset de dsertion. C'tait une injustice. Il n'y a pas eu dfection,
il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur tait si
peu acquis corps et me, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait
toujours prt l'oreille  d'autres conseils, beaucoup moins autoriss
pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait
point la nouvelle cole littraire. Ces aimables gens ne se bornaient
pas  une dsapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils
jugeaient funestes, et la lettre de Musset  l'oncle Desherbiers, dont
on a dj lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas t en
pure perte. En voici d'autres fragments: Je te demande grce pour des
phrases contournes; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes briss
des vers, je pense l-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut
appeler le rcitatif, c'est--dire la _transition_ des sentiments ou
des actions. Je crois qu'ils doivent tre rares dans le reste.
Cependant Racine en faisait usage.

[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.]

Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux dtails;
car je suis loin d'avoir une manire arrte. J'en changerai
probablement plusieurs fois encore.

... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des loges que j'ai mis
dans ma poche de derrire. C'est  quatre ou cinq conversations avec
toi que je dois d'avoir rform mes opinions sur des points trs
importants; et depuis j'ai fait bien d'autres rflexions. Mais tu sais
qu'elles ne vont pas encore jusqu' me faire aimer Racine (janvier
1830).

En attendant que ses rflexions portassent leurs fruits, bons ou
mauvais, il crivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et
ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence
pour tout ce que le bourgeois encrot de prjugs classiques se
faisait un devoir de respecter et d'admirer. Aprs les chansons et
_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade  la
lune_, _Mardoche_, et la dernire pice tait la plus effronte; aussi
s'accorda-t-on  lui prdire un grand succs. Musset s'tait dcid 
se faire imprimer pour conqurir le droit de quitter une place
d'expditionnaire impose par son pre. Son volume parut vers le 1er
janvier 1830.

Voici le moment de regarder le dessin de Devria plac en tte de ce
volume. Il reprsente Musset aux environs de la vingtime anne, dans
un costume de page qui lui plaisait et qu'il a port plusieurs fois. A
sa taille svelte,  son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait
moins que son ge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grce
hautaine que Clouet prtait  ses modles, leur lgance suprme et
raffine. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la
faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle tait diverse
comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui
soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu
froid d'aspect, tait celui qui se montrait d'ordinaire dans la
premire jeunesse, mme aprs le tapage de ses dbuts. Un de ses
camarades de collge, qui l'a vu trs souvent jusqu'au printemps de
1833, m'assure n'en avoir gure connu d'autre. C'est celui que
Lamartine aperut nonchalamment tendu dans l'ombre, le coude sur un
coussin, la tte supporte par sa main, sur un divan du salon obscur
de Nodier. Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux
rveurs plutt qu'clatants, son silence modeste et habituel au
milieu du tumulte confus d'une socit jaseuse de femmes et de
potes, et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente
ans  remarquer autre chose.

On rencontre dans _Victor Hugo racont par un tmoin de sa vie_ un
joli croquis d'un Musset tout diffrent, au regard ferme et clair,
aux narines dilates, aux lvres vermillonnes et bantes. C'est
celui qui se montrait seulement par chappes, le Musset tout
frmissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu,
que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre
motion, jusqu' pleurer comme un enfant; le Musset que le dlire
saisissait ds qu'il avait la fivre, et dont tous les contraires,
tous les extrmes, avaient fait leur proie. Il tait bon, gnreux,
d'une sensibilit profonde et passionne, et il tait violent, capable
de grandes durets. La mme heure le voyait dlicieusement tendre,
absurdement confiant, et souponneux  en tre mchant, mlant dans la
mme haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple
les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours
adorables, des repentirs loquents, sincres, irrsistibles, pendant
lesquels il se dtestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel 
faire saigner son coeur perptuellement douloureux. A d'autres
instants, il tait dandy, mondain, tincelant d'esprit et persifleur;
 d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la
puret le ravissait et qu'il faisait valser indfiniment en causant
bagatelles et chiffons. En rsum, un tre complexe, point inoffensif,
tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il
aimait, mais ayant de trs grands cts et rien de petit ni de bas; un
tre sduisant, attachant, et qui ne pouvait tre que malheureux.

Les contemporains l'ont vu  tour de rle sous ces divers aspects, et
ils ont port sur lui des jugements contradictoires qui contenaient
tous une part de vrit.




CHAPITRE III

CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE

LE SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL


Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarrent les classiques. On ne
s'tait pas encore moqu d'eux avec autant de dsinvolture. Les
critiques saisirent leurs frules, et Musset en eut sur les doigts. Je
crois--sans oser en rpondre--que le premier article fut celui de
l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en pigraphe ces vers
des _Marrons du feu_:

    N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites
    Pour mettre nos rideaux et nos quinquets  bas,

et il commenait ainsi: Voyez la force de la conscience! Le premier
cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me
jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tent de lui
jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute
le plus. Que jetterons-nous donc  M. de Musset?

Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprs de ses lecteurs de
traner leur vue sur les _posies_ de M. de Musset, et il analyse le
volume avec de grandes marques de dgot. Les fautes de franais le
rvoltent, les rejets le blessent, les termes ralistes, tels que
_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme!

Le _Figaro_ (4 fvrier) se dfie. Il a peur de se laisser prendre 
quelque plaisanterie: Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre
de bonne foi? Tout considr, _Figaro_ conclut  la bonne foi, et il
en est d'autant plus indign. Il gronde le jeune auteur de commencer
sa vie potique par les exagrations et les folies, et lui montre 
quoi il s'expose: Le ridicule, une fois imprim sur un front ou sur
un nom d'crivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne
s'effacent plus, mme  grand renfort de savon et de brosse. M. de
Musset mrite d'viter ce triste sort, car il y a  et l des traces
de talent dans son recueil, malgr son mpris pour les lois du bon
sens et de la langue.

Le mme jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru  une
parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration trs personnelle
dans les vers du nouveau venu. Il reconnat qu'il y a l des images
charmantes et des dialogues tincelants. Mais les caractres ne se
tiennent pas; par exemple, la Camargo contredit  chaque instant la
nature de son me italienne par des formes de langage abstrait, par
des exclamations mtaphysiques, par des images et des comparaisons
tout  fait en dehors du monde matriel et moral de l'Italie.
Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'et pas reconnu dans
les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragdie classique et de
la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste
(l'abb Annibal)  tuer Pyrrhus (Rafal) et l'accueillant ensuite par
des imprcations. Le respect de la nature de son me italienne avait
t le moindre souci de l'auteur, et il tait dans son droit.--Dans le
mme article, sur _Mardoche_: D'un bout  l'autre, c'est une nigme
dpourvue d'intrt, pauvre de style et platement bouffonne.

La _Quotidienne_ (12 fvrier) est relativement aimable. Elle voit dans
le dbutant un pote et un fou, un inspir et un colier de
rhtorique; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un livre
trange, o l'on est ballott de la hauteur de la plus belle posie
aux plus incroyables bassesses de langage, des ides les plus
gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus
vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables. _Don
Paez_ tmoigne d'un vritable sens dramatique et contient des
observations profondes, des dtails d'une grande richesse de posie.
D'autre part, c'est un pome o se presse du ridicule  en fournir 
une cole littraire tout entire. Le mme critique dclare dans un
second article (23 fvrier) qu'il y a plus d'avenir dans M. de
Musset que dans aucun des potes de notre poque, compliment qui a
trop l'air d'avoir t mis l dans le seul but d'tre dsagrable 
Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' enfant se mette
 l'cole s'il veut arriver  quelque chose.

Le _Globe_, qui tmoignait aux romantiques assez de bienveillance,
commence (17 fvrier) par constater l'existence d'un parti avanc pour
lequel M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique,
et M. de Musset le seul grand pote de la France. Il avoue qu'en ce
qui le concerne, la premire impression a t mauvaise: Deux choses
tonnent et choquent d'abord dans les posies de M. de Musset: la
laideur du fond et la fatuit de la forme. A mesure qu'il avanait
dans sa lecture, il a aperu quelques beauts; puis ces beauts ont
grandi, puis elles ont domin les dfauts, et le critique n'a plus
t sensible qu' la franchise de l'inspiration,  la force de
l'excution, au sentiment et au mouvement qui manquent  tant d'autres
potes. Il est vrai que M. de Musset exagre quelques-uns des dfauts
de la nouvelle cole; celle-ci rompt le vers, M. de Musset le
disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue. Nanmoins,
malgr les _Marrons du feu_, qui rvoltent et dgotent l'auteur
de l'article, malgr _Mardoche_, qui a l'air crit par un fou, les
_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent un talent original et vrai.

La critique la plus vinaigre est demeure indite. Elle arriva de
Vendme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique
qu'elle avait un neveu pote, et elle reprochait aigrement  M. de
Musset-Pathay de lui avoir attir cette disgrce. Elle avait toujours
blm son frre de trop aimer la littrature; il voyait  prsent o
cela conduisait.

Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En chtiment
des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse renia et dshrita
les mles de sa famille pour cause de drogation, et la premire
dition tait pourtant expurge! On en avait supprim la conversation
impie de Mardoche avec le bedeau.

Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et
d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques
de pions et de cuistres. Il ne dsesprait pas de la littrature et de
l'humanit. La critique juste, disait-il, donne de l'lan et de
l'ardeur. La critique injuste n'est jamais  craindre. En tout cas,
j'ai rsolu d'aller en avant, et de ne pas rpondre un seul mot.--M.
de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, crivait  un ami, 
propos de l'article si cruel de l'_Universel_: Mes inquitudes sur
les disputes possibles n'taient heureusement pas fondes, et j'ai su
avec une surprise extrme le stocisme de notre jeune philosophe. Je
sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul,
qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande
partie. Ce confident a ajout que je serai surpris du changement. Je
le souhaite et j'attends. (2 avril 1830,  M. de Cairol.)

[Note 7: Son frre Paul.]

Musset tait modeste et extrmement intelligent. De l son attitude
patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait
d'ailleurs t ddommag des injures de la presse. Non pas que le gros
public et t pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne
virent dans le livre que la _Ballade  la lune_, et n'entendirent pas
raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros
rires. Mais les femmes et la jeunesse se dclarrent en faveur de
Musset, et tous les vieux amateurs de posie qui n'taient pas
infods au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y
avait l du nouveau.

Il y en avait en effet.

D'abord, des sensations d'une vivacit singulire, et puissamment
exprimes:

    Oh! dans cette saison de verdeur et de force,
    O la chaude jeunesse, arbre  la rude corce,
    Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,
    Heureux, heureux celui qui....

A la page suivante, une sensation trs vraie est si fortement rendue
qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chre
 don Paez:

    Don Paez cependant, debout et sans parole,
    Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,
    Il ne pouvait fermer ses paupires sans voir
    Sa matresse passer, blanche avec un oeil noir.

Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est
de la posie sensuelle, mais d'une sensualit trs raffine et trs
dlicate:

    Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,
    Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,
    Et que tout vent du soir qui les peut effleurer
    Leur enlve un parfum plus doux  respirer?

Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au pote qu'une
pithte, et cela suffit pour faire tableau.

    . . . . . . . . . . . . . . Tout tait endormi;
    La lune se levait; sa lueur _souple et molle_,
    Glissant aux trfles gris de l'ogive espagnole,
    Sur les ples velours et le marbre changeant,
    Mlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Musset avait vu la lumire de la lune se glisser  travers des
vitraux, et il est oblig de la personnifier pour rendre sa vive
impression de quelque chose d'arien et de matriel  la fois, qu'on
aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fentres
fermes. C'tait trs nouveau, trs moderne ou, si l'on veut, trs
antique. Homre et Virgile ont des pithtes de ce genre, et, avant
qu'il y et une posie crite ou chante, les vieux mythes
traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser
Endymion, coulait son corps souple et mol  travers le rseau des
ramures.

Il est de mme trs antique, et trs moderne  la fois, dans ses
comparaisons, o il se montre entirement dgag du souci du mot
noble, qui proccupait tant les potes du XVIIIe sicle. Il a retrouv
l'heureuse brutalit des anciens, leur science du dtail raliste qui
frappe l'imagination et fait surgir la scne devant les yeux:

    Comme on voit dans l't, sur les herbes fauches,
    Deux louves, remuant les feuilles dessches,
    S'arrter face  face et se montrer la dent;
    La rage les excite au combat; cependant
    Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;
    Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.

Son ducation littraire avait ncessairement mlang d'lments
trangers ce vieux ralisme paen, qui semble lui avoir t naturel.
Musset nommait Rgnier son premier matre, et il y a en effet du
Rgnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des
fileuses:

    Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnires,
    S'accroupir vers le soir de vieilles filandires,
    Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,
    Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
    De mme l'on dirait que, par l'ge lasse,
    Cette pauvre maison, honteuse et fracasse,
    S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.

Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter
pour du nouveau. Victor Hugo en tait encore aux _Orientales_, et
Musset le dpassait en hardiesse. Ses vers disloqus, ses dbauches de
mtaphores, le plaaient tout  l'avant-garde de l'arme
rvolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en
faisaient une espce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de
retenir dans le rang. Lui-mme avait pris soin d'avertir qu'on y
perdrait sa peine et son temps. Il avait signifi dans _Mardoche_ 
l'cole rimeuse qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:

    Les Muses visitaient sa demeure cache,
    Et, quoiqu'il ft rimer _ide_ avec _fche_,
           On le lisait....

Mme irrvrence  l'gard des autres rformes. Cet audacieux s'tait
permis de parodier dans la _Ballade  la lune_ les rythmes et les
images romantiques, et il affichait la prtention d'exprimer ce qu'il
sentait, non ce qu'il tait  la mode de sentir. La mode tait aux
airs funestes et penchs; Musset osait tre gai et se moquait des
mlancoliques:

    RAFAEL.

    Triste, abb?--Vous avez le vin triste?--Italie,
    Voyez-vous,  mon sens, c'est la rime  folie.
    Quant  mlancolie, elle sent trop les trous
    Aux bas, le quatrime tage, et les vieux sous.

Il ne trompait pas ses matres du Cnacle; il leur disait aussi
clairement que possible sur quels points il se sparait d'eux. Quant 
leur dire o il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou
_Manfred_, il et t embarrass de le faire; il n'en savait rien, et
n'avait personne pour l'aider  voir clair en lui-mme. Les _Contes
d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte
d'nigme sur la nature, les limites et la destine de ce talent.
nigme dont l'obscurit s'accroissait par le plus trange ple-mle
d'enfantillages de collgien[8], et de vers de haut vol, de ceux que
le gnie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine
qu'il y prenne.


[Note 8:

    . . . . pour la petitesse
    De ses pieds, elle tait Andalouse et comtesse

On en pourrait citer de moins innocents.]

    Ulric, nul oeil des mers n'a mesur l'abme,
    Ni les hrons plongeurs, ni les vieux matelots.
    _Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_
    _Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._

    C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots cumeux,
    _Prend l'oubli de la terre  regarder les cieux...._

    Heureux un amoureux! . . . . . . .
     . . . . . . . . . . . . . . . . .
    On en rit, c'est hasard s'il n'a heurt personne;
    Mais sa folie au front lui met une couronne,
     l'paule une pourpre, et _devant son chemin_
    _La flte et les flambeaux, comme au jeune Romain._

Comment un livre aussi draisonnable, plein d'exagrations et de
disparates, n'aurait-il pas choqu les esprits corrects et rjoui les
fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute
vrit que le succs des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du
scandale.

Le coupable se tenait coi et rflchissait. Il trouvait de la vrit
dans certaines critiques et se prparait  l'volution que son
temprament potique rendait invitable ds qu'il serait hors de page.
Le romantique se dhugotise tout  fait, crivait son pre, le 19
septembre 1830,  son ami Cairol. Il n'tait plus besoin
d'indiscrtions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publi en
juillet le manifeste littraire intitul _les Secrtes Penses de
Rafal_, que le Cnacle prit pour un dsaveu, et qui n'tait qu'une
dclaration d'indpendance. A prsent qu'on le lit de sang-froid, on a
peine  comprendre qu'on ait pu s'y tromper.

    Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,
    Classiques bien rass,  la face vermeille,
    Romantiques barbus, aux visages blmis!
    Vous qui des Grecs dfunts balayez le rivage,
    Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-ge,
    Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis.
    Par cent coups meurtriers devenu respectable,
    Vtran, je m'assois sur mon tambour crev.
    Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,
    S'endort prs de Boileau . . . . . . . . . .

On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de
Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset
laissait percer un dessein arrt de marcher  l'avenir sans lisires.
Le mot _d'cole potique_ lui paraissait maintenant vide de sens.
Nous discutons beaucoup, crivait-il  son frre; je trouve mme
qu'on perd trop de temps  raisonner et piloguer. J'ai rencontr
Eugne Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons caus
peinture, en pleine rue, de sa porte  la mienne et de ma porte  la
sienne, jusqu' deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous
sparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discut
de huit heures du soir  onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou
de chez Achille (Devria), je discute tout le long des rues avec l'un
ou l'autre. En sommes-nous plus avancs? En fera-t-on un vers meilleur
dans un pome, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a
dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou
une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire
sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut 
l'artiste ou au pote, c'est l'motion. Quand j'prouve, en faisant un
vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sr que
mon vers est de la meilleure qualit que je puisse pondre.

Plus loin, dans la mme lettre: Horace de V.... m'a appris une chose
que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent
tous que je suis converti, converti  quoi? s'imaginent-ils que je me
suis confess  l'abb Delille ou que j'ai t frapp de la grce en
lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: Prends
ton pe et tue-le, je dirai dsormais: Arme ton bras d'un glaive
homicide, et tranche le fil de ses jours. Bagatelle pour bagatelle,
j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et
_Mardoche_. (4 aot 1831.)

Des mois s'coulrent encore en discussions striles. Une forte
secousse morale, cause par la mort de son pre (avril 1832),
dtermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent
convoqus la veille de Nol  une lecture de la _Coupe et les Lvres_
et d'_A quoi rvent les jeunes filles_. La sance fut glaciale. Quand
on se quitta, la sparation tait consomme entre le nourrisson du
romantisme et le Cnacle. Musset tait dsormais un isol. Il l'avait
voulu et cherch.

Son nouveau volume parut tout  la fin de 1832, sous ce titre: _Un
spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve
fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) o Alfred de
Musset tait discut srieusement et class parmi les plus vigoureux
artistes du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres
l'excutrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans
nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent ddaigneusement
l'aumne du silence. Leur attitude maussade ne se dmentit point dans
les annes suivantes, et elle rpondait  celle du gros public. Musset
tait retomb brusquement dans l'ombre. Le vrai succs, celui qui ne
s'oublie plus et classe dfinitivement un crivain, s'est fait
beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il
n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue clipse sont
assez complexes.

Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous
prtexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il
n'avait pas cach sa joie gamine de ce que tous, ou  peu prs,
s'taient laiss prendre  la _Ballade  la lune_. En franc tourdi,
il s'tait moqu sans piti, dans les _Secrtes_ _Penses de Rafal_,
de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie:

    O vous, race des dieux, phalange incorruptible,
    lecteurs brevets des morts et des vivants;
    Porte-clefs ternels du mont inaccessible,
    Guinds, guds, brids, confortables pdants!
    Pharmaciens du bon got, distillateurs sublimes,
    Seuls vraiment immortels, et seuls autoriss;
    Qui, d'un bras ddaigneux, sur vos seins magnanimes
    Secouant le tabac de vos jabots uss,
    Avez touss,--souffl,--pass sur vos lunettes
    Un parement bross pour les rendre plus nettes,
    Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,
    Sans partialit, sans malveillance aucune,
    Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!
    Avez lu posment--la Ballade  la lune!!!

    Matres, matres divins, o trouverai-je, hlas!
    Un fleuve o me noyer, une corde o me pendre,
    Pour avoir oubli de faire crire au bas:
    _Le public est pri de ne pas se mprendre_...
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    On dit, matres, on dit qu'alors votre sourcil,
    En voyant cette lune, et ce point sur cet i,
    Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!

Le journaliste parisien accepte  la rigueur d'tre trait de pdant,
mme brid, mme gud! Mais rien au monde ne lui est plus odieux,
plus insupportable, exasprant, inoubliable, que d'tre convaincu de
navet. Les critiques de 1830 gardrent longtemps rancune  ce jeune
gentilhomme qui persiflait tout.

Plus de coterie pour le dfendre, puisqu'il tait brouill avec le
Cnacle, et son nouveau volume tait justement difficile  comprendre.
Des trois pomes qui le composaient, aucun n'tait trs accessible 
la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les
Lvres_, tonnait tout d'abord par sa forme inusite. Ce choeur
emprunt  la tragdie grecque, qui venait exprimer des ides fort peu
antiques dans un langage trs moderne, troublait et droutait le
lecteur. D'autre part, la donne de la pice est loin d'tre nette;
plusieurs ides assez disparates s'y succdent ou s'y mlent
confusment. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet
primitif  un autre sujet tout diffrent. Au premier acte, il semble
qu'il ait voulu faire la tragdie de l'orgueil, comme Corneille a fait
celle de la volont, et qu'il va s'attacher  le montrer grandissant
dans une me ardente et forte.

    Tout nous vient de l'orgueil, mme la patience.
    L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance
    Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
    L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le gnie;
    C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,
    La probit du pauvre et la grandeur des rois....

          LE CHOEUR.

    Frank, une ambition terrible te dvore.
    Ta pauvret superbe elle-mme s'abhorre;
    Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,
    Et tu hais ton voisin d'tre semblable  toi....

Mais ensuite? Frank, qui s'lanait dans la vie avec tant de superbe,
rencontre dans la fort Belcolor qui lui dit: Monte  cheval et viens
souper chez moi, et le sujet change brusquement. Frank est maintenant
celui que la dbauche a touch dans la fleur de sa jeunesse et qui en
garde au coeur une fltrissure.

    Ah! malheur  celui qui laisse la dbauche
    Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
    Le coeur d'un homme vierge est un vase profond:
    Lorsque la premire eau qu'on y verse est impure,
    La mer y passerait sans laver la souillure;
    Car l'abme est immense, et la tache est au fond.

Musset est revenu sur cette ide  bien des reprises, et toujours avec
un accent poignant, o se trahit un retour sur lui-mme et l'pret
d'un regret.

Au cinquime acte, la gracieuse idylle de Didamia fait de nouveau
dvier le sujet et termine le drame par un vnement romanesque, un
pur accident;  moins que l'on n'accepte l'interprtation que M. mile
Faguet a donne rcemment du dnouement de la _Coupe et les
Lvres_[9], interprtation trs intressante, parce qu'elle supprime
l'accident et rend au pome l'unit qui lui manquait. D'aprs M.
Faguet, Frank revient  l'amour d'enfance comme  une renaissance et
 un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut
comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la dbauche le
regarde, l'attire, le tue.

[Note 9: _tudes littraires. XIXe sicle._]

Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des hros de Musset, et
cela est curieux, car Musset se dfendait avec vivacit, dans la
ddicace mme de la _Coupe et les Lvres_, d'avoir cd  l'influence
des _Manfred_ et des _Lara_:

    On m'a dit l'an pass que j'imitais Byron;
    Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
    Je hais comme la mort l'tat de plagiaire;
    Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se
dbarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se
retrouvait tout  coup sur ses paules. Nous l'y reverrons dans tout
son clat quand Musset crira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du
sicle_.

Un public qui n'avait point prt d'attention aux grandes et tragiques
imaginations de la _Coupe et les Lvres_ n'tait gure capable de
goter cette perle de posie qui s'appelle _A quoi rvent les jeunes
filles_. Il faut avoir soi-mme beaucoup de fantaisie, ou s'tre mis 
l'cole des feries de Shakespeare, pour accepter sans hsitation
l'invraisemblable ide du bon duc Larte, ce pre prvoyant qui chante
des srnades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu
leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangs de
toute ternit par les familles. Voyez pourtant combien le vieux
Larte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prtendants
auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont,
l'un trop timide, l'autre trop bte. Irus ne fait que des sottises,
Silvio ne fait rien, et tous les deux gnent Larte au lieu de
profiter de ses leons et de grimper dans le pays du bleu sur des
chelles de soie. Mais telle est la force d'une ide juste, que tout
s'arrange, malgr tout, comme le vieux duc l'avait prvu. Ninon et
Ninette auront respir la posie de l'amour avant de se dvouer, en
bonnes et honntes petites filles,  la prose du mariage. Elles auront
t potes elles-mmes pendant toute une soire, et se seront ainsi
leves d'un degr sur l'chelle des cratures.

          NINON.

    L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.
    Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur.
    J'entends sous les roseaux murmurer des gnies....
    Ai-je de nouveaux sens inconnus  ma soeur?

          NINETTE.

    Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine
    Les baisers du zphyr trembler sur la fontaine,
    Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?
    Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus.

          NINON.

    O fleurs des nuits d't, magnifique nature!
    O plantes!  rameaux, l'un dans l'autre enlacs!

          NINETTE.

    O feuilles des palmiers, reines de la verdure,
    Qui versez vos amours dans les vents embrass!

Il y a dans cette petite pice une grce rafrachissante. On n'avait
jamais prt langage plus exquis  l'amour jeune et ingnu. Le duo que
Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse tait un acte de foi, que ne
faisaient pas prvoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la
passion chaste et tendre, trsor des coeurs purs. Le pote y est
revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours port bonheur.

Le ton changeait encore avec le dernier pome, _Namouna_, et ne
cessait plus de changer, tantt cynique, tantt loquent et passionn,
tantt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-mme, et l'on sait
s'il tait ondoyant et divers. C'est surtout dans la fameuse tirade
sur _don Juan_ qu'il s'est livr avec abandon. C'tait son propre rve
qu'il contait, dans les strophes tincelantes o il peint ce bel
adolescent

    Aimant, aim de tous, ouvert comme une fleur,

que la divinisation de la sensation condamne  la recherche perdue
d'un idal impossible, et qui en meurt le sourire aux lvres, plein
d'espoir dans sa route infinie. Les don Juan, hlas! sont exposs 
devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il tait trop tard, et il
ne put que crier d'angoisse comme Frank.

Il est  remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient
plus gure de rejets et de vers briss, sauf dans _Namouna_. La forme
de Musset devient un compromis entre la nouvelle cole et l'ancienne.
Il rige de plus en plus en systme la pauvret de la rime:

    Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;
    Quant  ces choses-l, je suis un rform.
    Je n'ai plus de systme, et j'aime mieux mes aises;
    Mais j'ai toujours trouv honteux de cheviller.
    Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,
    Des rapports trop exacts avec un menuisier.
    Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent  la rime
    Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!
    Bravo! c'est un bon clou de plus  la pense.
    La vieille libert par Voltaire laisse
    tait bonne autrefois pour les petits esprits.

Il renie la couleur locale obligatoire, fabrique avec les _Guides des
voyageurs_:

    Considrez aussi que je n'ai rien vol
    A la Bibliothque;--et, bien que cette histoire
    Se passe en Orient, je n'en ai point parl.
    Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point all.
    Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mmoire
    On se tire de tout:--allez voir pour y croire.

    Si d'un coup de pinceau je vous avais bti
    Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosque,
    Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaque,
    Quelque description de minarets flanque,
    Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti,
    M'auriez-vous rpondu: Vous en avez menti?

                (_Namouna_.)

Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi
comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe
et les Lvres_, avec un vieux dictionnaire de gographie.

Il tait donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'tait
pas rconcili pour cela avec les classiques, qu'il continuait 
plaisanter:

    L'me et le corps, hlas! ils iront deux  deux,
    Tant que le monde ira,--pas  pas,--cte  cte--
    Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs.

Plac ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu' tre
lui-mme. A dfaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poigne de
fidles. Ceux-ci avaient peru, ds le premier jour, l'accent
personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient 
l'auteur du _Don Juan_ que d'tre Musset, encore Musset, toujours
Musset. Sa mre lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa
soeur, un polytechnicien, a dit  celle-ci: Mademoiselle, on m'a dit
que vous tes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai
cet honneur-l.--Vous tes bien heureuse, mademoiselle. Mme de
Musset-Pathay ajoute que toute l'cole polytechnique ne jure que par
lui (13 fvrier). Au moment o Mme de Musset-Pathay traait ces
lignes, la jeunesse de son fils tait finie. Il avait vingt-trois ans.
Les six annes coules depuis sa sortie du collge avaient t des
annes lgres. Elles sont rsumes dans une de ses chansons, d'une
mlancolie souriante:

    J'ai dit  mon coeur,  mon faible coeur:
    N'est-ce point assez d'aimer sa matresse?
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    C'est perdre en dsirs le temps du bonheur?

    Il m'a rpondu: Ce n'est point assez,
    Ce n'est point assez d'aimer sa matresse;
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    Nous rend doux et chers les plaisirs passs?

    J'ai dit  mon coeur,  mon faible coeur:
    N'est-ce point assez de tant de tristesse?
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    C'est  chaque pas trouver la douleur?

    Il m'a rpondu: Ce n'est point assez,
    Ce n'est point assez de tant de tristesse;
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
    Nous rend doux et chers les chagrins passs?

    (1831)

Le temps est pass de l'insouciance heureuse. Nous arrivons  la
grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la
premire fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont
doux et chers.




CHAPITRE IV

GEORGE SAND


_George Sand  Sainte-Beuve_ (mars 1833): .... A propos, rflexion
faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est trs
dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosit
que d'intrt  le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire
toutes ses curiosits, et meilleur d'obir  ses sympathies. A la
place de celui-l, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art
de qui j'ai trouv de l'me, abstraction faite du talent....

Quelque temps aprs, Alfred de Musset et George Sand se rencontrrent
 un dner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvrent
placs l'un  ct de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres
de Musset non dates, que j'ai sous les yeux, forment une espce de
prologue au drame. On en est aux formules crmonieuses et aux
politesses banales. La premire lettre qui marque un progrs dans
l'intimit a t crite  propos de _Llia_[10], que George Sand avait
envoye  Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers
de ses compliments qu'il serait bien heureux d'tre admis au rang de
camarade. Le Madame disparat aussitt de la correspondance. Musset
s'enhardit et se dclare, une premire fois avec gentillesse, une
seconde avec passion, et leur destin  tous deux s'accomplit. George
Sand annonce sans ambages  Sainte-Beuve qu'elle est la matresse de
Musset et ajoute qu'il peut le dire  tout le monde; elle ne lui
demande pas de discrtion.--Ici, dit-elle, bien loin d'tre
afflige et mconnue, je trouve une candeur, une loyaut, une
tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amiti
de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'ide, que je ne
croyais rencontrer nulle part, et surtout l. Je l'ai nie cette
affection, je l'ai repousse, je l'ai refuse d'abord, et puis je me
suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue
par amiti plus que par amour, et l'amiti que je ne connaissais pas
s'est rvle  moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.
(25 aot 1833.)

[Note 10: _Llia_ est enregistre dans le numro du 10 aot 1833 de la
_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon
toutes probabilits, entre le 1er et le 5 aot.]

_La mme au mme:_ .... J'ai t malade, mais je suis bien. Et puis
je suis heureuse, trs heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache 
_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me
faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles
choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est,
il est _bon enfant_, et son intimit m'est aussi douce que sa
prfrence m'a t prcieuse. (21 septembre.)

Fin septembre: J'ai blasphm la nature, et Dieu peut-tre, dans
_Llia_; Dieu qui n'est pas mchant, et qui n'a que faire de se venger
de nous, m'a ferm la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en
me forant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....

Tels furent les dbuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer
sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas
plaisir de remuer des commrages et des scandales, ni parce qu'elle
met en cause deux crivains clbres, mais parce qu'elle a eu sur
Musset une influence dcisive, et aussi parce qu'elle prsente un
exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait
faire des tres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres
amants, o l'on suit pas  pas les ravages du monstre, est l'un des
documents psychologiques les plus prcieux de la premire moiti du
sicle. On y assiste aux efforts insenss et douloureux d'un homme et
d'une femme de gnie pour vivre les sentiments d'une littrature qui
prenait ses hros en dehors de toute ralit, et pour tre autant
au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Llia. On y
voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offense, et les
condamner  se torturer mutuellement. C'est d'aprs cette
correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on
peut dire ignore, quoiqu'on en ait tant parl, car tous ceux qui s'en
sont occups ont pris  tche de la dfigurer. Paul de Musset
travestit les faits  dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de
George Sand, et la rponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des
livres de rancune, ns de l'tat de guerre cr et entretenu par des
amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais,  coup sr, bien
mal inspirs. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimes
dans sa _Correspondance_ gnrale qui n'aient t tronques selon les
besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette
rflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son
propre hros.

Ils n'eurent pas  s'crire pendant les premiers mois, mais Musset a
combl cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du sicle_, dont
les trois dernires parties sont le tableau, impitoyable pour
lui-mme, triomphant pour son amie, de son intimit avec George Sand.
Il ne s'y est pas pargn. Ses graves dfauts de caractre, ses torts
ds le dbut, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle
vracit, un fragment indit de George Sand en fait foi: Je vous
dirai que cette _Confession d'un Enfant du sicle_ m'a beaucoup mue
en effet. Les moindres dtails d'une intimit malheureuse y sont si
fidlement, si minutieusement rapports depuis la premire heure
jusqu' la dernire, depuis la _soeur de charit_ jusqu'
l'_orgueilleuse insense_, que je me suis mise  pleurer comme une
bte en fermant le livre. (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)

Il avait pris tous les torts pour lui et potis le dnouement. Qu'on
s'en souvienne, et qu'on relise ce rcit haletant: on verra jour par
jour, heure par heure, les tapes de ce supplice ador, que rsume ce
cri de dtresse jet par George Sand au moment de la rupture: Je ne
veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer! (Lettre  Musset, fv.
ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il clate aux yeux, que ce qui
est arriv devait arriver.

Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset,
passionnment pris pour la premire fois de sa vie, avait derrire
lui un pass libertin, qui s'attachait  lui comme la tunique de
Nessus et contraignait son esprit  torturer son coeur. Comme le
pcheur de _Portia_, il ne _croyait_ pas, et il avait un besoin
dsespr de croire. Il rvait d'un amour au-dessus de tous les
amours, qui ft  la fois un dlire et un culte. Il comprenait bien
qu'aucun des deux n'en tait plus l, mais il ne pouvait en prendre
son parti, passait son temps  essayer d'escalader le ciel et 
retomber dans la boue, et il en voulait alors  George Sand de sa
chute. Un quart d'heure aprs l'avoir traite comme une idole, comme
une divinit, il l'outrageait par des soupons jaloux, par des
questions injurieuses sur son pass. Un quart d'heure aprs l'avoir
insulte, j'tais  genoux; ds que je n'accusais plus, je demandais
pardon; ds que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un dlire
inou, une fivre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais
navr de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes
transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour
rparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et
je lui faisais rpter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et
qu'elle me pardonnait.... Ces lans du coeur duraient des nuits
entires, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de
me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes,
nervant, insens. Le jour ramenait le doute, car la divinit n'tait
qu'une femme, que son gnie ne mettait pas  l'abri des faiblesses
humaines et qui, comme lui, avait un pass.

Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset
repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'tait que
tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les
adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les cratures et l'enivrait
d'un amour dont la violence le jetait ple et dfaillant  ses pieds.
Il s'est tu, dans sa rage contre lui-mme, sur ces accalmies. Il dit:
Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-l qu'il faut
parler; et il passe.

George Sand, elle aussi, se dbattait entre une chimre et la ralit.
Elle s'tait forg, vis--vis de Musset, plus jeune de six ans, un
idal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait trs lev, tandis
qu'il n'tait que trs faux. Elle y puisait une compassion
orgueilleuse pour son pauvre enfant, si faible, si draisonnable, et
elle lui faisait un peu trop sentir sa supriorit d'ange gardien.
Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a
toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable
finissait par irriter Musset. Il ne rprimait pas un sourire ironique,
une allusion railleuse, et l'orage recommenait.

Tous les deux chrissaient nanmoins leurs chanes, parce que les
heures de srnit leur paraissaient encore plus douces que les
mauvaises n'taient amres. Quelques amis s'tonnaient et blmaient.
De quoi se mlaient-ils? George Sand rpondait avec beaucoup de sens 
l'un de ces indiscrets: Il y a tant de choses entre deux amants dont
eux seuls au monde peuvent tre juges!

L'automne de 1833 fut coup par cette excursion  Fontainebleau qu'ils
ont tour  tour clbre et maudite en prose et en vers. Dcembre les
vit partir ensemble pour l'Italie. Les rcits qui ont t faits de ce
voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la ralit,
qu'il faut ici prciser et mettre les dates, afin de rtablir une fois
pour toutes la vrit des faits. Les hros du drame--on ne saurait
trop le rpter--n'ont qu' gagner  ce que la lumire se fasse.

Ils s'embarqurent le 22 dcembre  Marseille, firent un court sjour
 Gnes, un autre  Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour
Venise, o ils arrivrent dans les premiers jours de janvier. George
Sand, malade depuis Gnes, prit le lit le jour mme de son arrive 
Venise, et y fut retenue deux semaines par la fivre. Le 28 janvier,
elle peut enfin annoncer  son ami Boucoiran qu'elle va bien au
physique comme au moral, mais ce n'est qu'un rpit. Le 4 fvrier,
elle lui rcrit: Je viens encore d'tre malade cinq jours d'une
dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est trs malade aussi.
Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons  Paris une foule
d'ennemis qui se rjouiraient en disant: Ils ont t en Italie pour
s'amuser et ils ont le cholra! quel plaisir pour nous! ils sont
malades! Ensuite Mme de Musset serait au dsespoir si elle apprenait
la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un
tat inquitant, mais il est fort triste de voir languir et
souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne
et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouill que l'estomac. Musset
commenait sa grande maladie.

Les deux amants venaient justement d'avoir leur premire brouille, ce
qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de
Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de reprsenter
George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intrieur, en
Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur
une page, elle regarde malicieusement Musset  travers son ventail.
Sur une autre, elle fume une cigarette avec srnit, tandis qu'il a
le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours
elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publis,
remontent  la pense:

      Ote-moi, mmoire importune,
    Ote-moi ces yeux que je vois toujours!

Ils s'taient nanmoins brouills. Musset avait t violent et brutal.
Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantrent jusqu'
la mort, et il n'tait pas accouru un quart d'heure aprs demander son
pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un
chapitre nouveau, qui est touchant  force d'absurdit.

Le 5 fvrier, il est tout  coup en danger: Je suis ronge
d'inquitudes, accable de fatigue, malade et au dsespoir.... Gardez
un silence absolu sur la maladie d'Alfred  cause de sa mre qui
l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin. (_A
Boucoiran._) Le 8, au mme: Il est rellement en danger.... Les nerfs
du cerveau sont tellement entrepris que le dlire est affreux et
continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La
raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit
dernire a t horrible. Six heures d'une frnsie telle que, malgr
deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des
chants, des hurlements, des convulsions,  mon Dieu, mon Dieu! quel
spectacle!

Musset dut la vie au dvouement de George Sand et d'un jeune mdecin
nomm Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du
sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginrent
les dviations de sentiment les plus bizarres, et leur intrieur fut
le thtre de scnes qui galaient en tranget les fantaisies les
plus audacieuses de la littrature contemporaine. Musset, toujours
avide d'expiation, s'immolait  Pagello, qui avait subi  son tour la
fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait  George Sand
pour rcompenser par une amiti sainte leur victime volontaire et
hroque, et tous les trois taient grandis au-dessus des proportions
humaines par la beaut et la puret de ce lien idal. George Sand
rappelle  Musset, dans une lettre de l't suivant, combien tout cela
leur avait paru simple. Je l'aimais comme un pre, et tu tais notre
enfant  tous deux. Elle lui rappelle aussi leurs motions
solennelles lorsque tu lui arrachas,  Venise, l'aveu de son amour
pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit
d'enthousiasme o, malgr nous, tu joignis nos mains en nous disant:
Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauv, me et
corps. Ils avaient entran l'honnte Pagello, qui ignorait jusqu'au
nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait 
George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre
amour pour Alfred. George Sand le rptait  Musset, qui en pleurait
de joie et d'enthousiasme.

Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualit de
mdecin, il jugea que cet tat d'exaltation chronique, qui n'empchait
pas Musset d'tre amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un
homme relevant  peine d'une fivre crbrale. Il conseilla une
sparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le dpart
de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne  son ami Boucoiran,
dans une lettre confidentielle, les raisons mdicales de cette
dtermination, et elle ajoute: Il tait encore bien dlicat pour
entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquitude sur la
manire dont il le supportera. Mais il lui tait plus nuisible de
rester que de partir, et chaque jour consacr  attendre le retour de
sa sant le retardait au lieu de l'acclrer.... Nous nous somms
quitts peut-tre pour quelques mois, peut-tre pour toujours. Dieu
sait maintenant ce que deviendront ma tte et mon coeur. Je me sens de
la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.

La manire dont je me suis spare d'Alf. m'en a donn beaucoup. Il
m'a t doux de voir cet homme si frivole, si athe en amour, si
incapable ( ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher  moi
srieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si
j'ai quelquefois souffert de la diffrence de nos caractres et
surtout de nos ges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir
des autres rapports qui nous attachaient l'un  l'autre. Il y a en lui
un fonds de tendresse, de bont et de sincrit qui doivent le rendre
adorable  tous ceux qui le connatront bien et qui ne le jugeront pas
sur des actions lgres.

....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien
promis l'un  l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons
toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous
pourrons passer ensemble.

Musset crit  Venise de toutes les tapes de la route. Ses lettres
sont des merveilles de passion et de sensibilit, d'loquence
pathtique et de posie pntrante. Il y a  et l une pointe
d'emphase, un brin de dclamation; mais c'tait le got du temps et,
pour ainsi dire, la potique du genre[11].

[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des
scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empcher de
croire mal inspirs,  ce qu'il soit imprim aucun fragment de ses
lettres indites, et particulirement de ses lettres  George Sand. Il
est cruel pour le biographe d'tre contraint de traduire du Musset, et
quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de
ne pas laisser Musset parler pour lui-mme en face d'un adversaire tel
que George Sand, dont les lettres sont aussi bien loquentes.]

Il lui crit qu'il a bien mrit de la perdre, pour ne pas avoir su
l'honorer quand il la possdait, et pour l'avoir fait beaucoup
souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est
nanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les
volupts du sacrifice. Il l'a laisse aux mains d'un homme de coeur
qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant  ce brave
garon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant  lui.
Elle a beau ne plus tre pour l'absent qu'un frre chri, elle restera
toujours l'unique amie.

_George Sand  Musset_ (3 avril): Ne t'inquite pas de moi; je suis
forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'tre gaie et tranquille.
Cela ne m'arrivera pas de sitt. Ah! qui te soignera et qui
soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre
soin dsormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me
faisais?..._

Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure
presque autant que moi.

(15 avril.) .... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
tre heureuse avec la pense d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie t ta
matresse ou ta mre, peu importe! Que je t'aie inspir de l'amour ou
de l'amiti, que j'aie t heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
ne change rien  l'tat de mon me  prsent. Je sais que je t'aime 
prsent, et c'est tout....

Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a
pu engendrer tant d'amertumes: Pourquoi, moi qui aurais donn tout
mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue
pour toi un tourment, un flau, un spectre? Quand ces affreux
souvenirs m'assigent (et  quelle heure me laisseront-ils en paix?),
je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends
ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui
m'appellera  prsent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A
quoi emploierai-je la force que j'ai amasse pour toi, et qui,
maintenant, se tourne contre moi-mme? Oh! mon enfant, mon enfant! Que
j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne
dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me
souviens plus de rien, sinon que nous avons t bien malheureux et que
nous nous sommes quitts. Mais je sais, je sens, que nous nous
aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est ferm  tant
de choses, qu'il ne peut se comparer  aucun autre. Le monde n'y
comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous
moquerons de lui.

.... Je vis  peu prs seule.... P. vient dner avec moi. Je passe
avec lui les plus doux moments de ma journe  parler de toi. Il est
si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il
la respecte si religieusement!

Les lettres de George Sand taient plus gnreuses que prudentes.
Elles agirent fortement sur une sensibilit que la maladie avait
surexcite. Musset tait arriv  Paris le 12 avril et s'tait
aussitt lanc  corps perdu dans le monde et les plaisirs, esprant
que la distraction viendrait  bout du chagrin qui le dvorait. Le 19,
il prie son amie de ne plus lui crire sur ce ton, et de lui parler
plutt de son bonheur prsent; c'est la seule pens qui lui rende le
courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son
affection, et la bnit pour son influence bienfaisante. Il vient de
renoncer  la vie de plaisir, et c'est  son grand George qu'il doit
d'en avoir eu la force. Elle l'a relev; elle l'a arrach  son
mauvais pass; elle a ranim la foi dans ce coeur qui ne savait que
nier et blasphmer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est 
elle qu'il le devra.

Il continu  parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu' dire:
Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de
moi-mme, mais pure, exempte des souillures irrparables qui l'ont
empoisonne en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.
On remarque cependant une nuance dans son amiti pour Pagello,
aussitt que Musset est rentr  Paris. Il semble qu'en remettant le
pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupon que le
lien idal dont tous trois taient si fiers pourrait bien tre une
erreur, et une erreur ridicule.

A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouv un
petit peigne cass qui avait servi  George Sand, et il va partout
avec ce dbris dans sa poche.

Plus loin: Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'crire
notre histoire. Il me semble que cela me gurirait et m'lverait le
coeur. Je voudrais te btir un autel, ft-ce avec mes os[12].

[Note 12: Ces fragments ont t cits par M. Edouard Grenier dans ses
charmants _Souvenirs littraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).]

Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du sicle_. George
Sand avait dj commenc, de son ct,  exploiter la mine des
souvenirs. La premire des _Lettres d'un voyageur_ tait crite, et
annonce  Musset. Nous aurons maintenant, jusqu' la fin de la
tragdie, comme une lgre odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en
prendre son parti; c'est la ranon des amours de gens de lettres,
qu'on doit acquitter mme avec Musset, qui tait aussi peu auteur que
possible.

Les lettres de Venise continuaient  jeter de l'huile sur le feu.
George Sand ne parvenait pas  cacher que le souvenir de l'amour
tumultueux et brlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur prsent.
Elle tait reconnaissante  Pagello, qui l'entourait de soins et
d'attentions: C'est, crit-elle, un ange de douceur, de bont et de
dvouement. Mais la vie avec lui tait un peu terne, en comparaison:
Je m'tais habitue  l'enthousiasme, et il me manque quelquefois....
Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Llia_,
et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la premire fois,
j'aime sans passion (12 mai). Pagello n'est ni souponneux ni
nerveux. Ce sont de grandes qualits; et pourtant! Eh bien, moi, j'ai
besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop
d'nergie et de sensibilit qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
cette maternelle sollicitude, qui s'est habitue  veiller sur un tre
souffrant et fatigu. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous
deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni  l'un ni  l'autre?
Elle voudrait connatre la future matresse de Musset; elle lui
apprendrait  l'aimer et  le soigner. Mais cette matresse sera
peut-tre jalouse? Ah! du moins, moi, je puis parler de toi  toute
heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
parole amre. Ton souvenir, c'est une relique sacre; ton nom est une
parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la
lagune.... (2 juin.)

_Pagello  Musset_ (15 juin): Cher Alfred, nous ne nous sommes pas
encore crit, peut-tre parce que ni l'un ni l'autre ne voulait
commencer. Mais cela n'te rien  cette affection mutuelle qui nous
liera toujours de noeuds sublimes, et incomprhensibles aux
autres...[13].

[Note 13: L'original est en italien.]

Des cris d'amour furent la rponse aux aveux voils de l'infidle. Ds
le 10 mai, Musset lui crit qu'il est perdu, que tout s'croule autour
de lui, qu'il passe des heures  pleurer,  baiser son portrait, 
adresser  son fantme des discours insenss. Paris lui semble une
solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il
s'accuse de nouveau de l'avoir mconnue, mal aime; de nouveau il se
trane lui-mme dans la boue et dresse un autel  la crature cleste,
au grand gnie, qui ont t son bien et qu'il a perdus par sa faute.
C'est le moment o son me enfivre s'ouvre  l'intelligence de
Rousseau: Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Hlose_. Je dvore toutes
ces folies sublimes, dont je me suis tant moqu. J'irai peut-tre trop
loin dans ce sens-l, comme dans l'autre. Qu'est-ce que a me fait?
J'irai toujours[14]. Il a un besoin imprieux et terrible de lui
entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement  son
chagrin (15 juin).

[Note 14: Cit par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.]

_George Sand  Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener
Pagello avec elle et recommande  Musset de faire fi des commrages:
Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce
serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux
possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie
 ct de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes
causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indiffrence.

_Musset  George Sand_ (10 juillet): .... Dites-moi, monsieur, est-ce
vrai que Mme Sand soit une femme adorable? Telle est l'honnte
question qu'une belle bte m'adressait l'autre jour. La chre crature
ne l'a pas rpte moins de trois fois, pour voir si je varierais mes
rponses.

Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas
renier, comme saint Pierre[15].

[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

La venue de Pagello  Paris fut la grande maladresse qui gta tout. Il
y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre
potes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul
et visiblement dsempar, avait dj provoqu de mchants propos,
qu'il s'tait vainement efforc d'arrter. George Sand non plus
n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: C'est la seule
(passion) dont je ne me repente pas. Mais les gens voulaient savoir
mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un
grondement de mdisances s'levait du boulevard de Gand et du caf de
Paris. Il devint clameur  l'entre en scne du complice--bien
innocent, le pauvre garon--du dbordement de romantisme inspir par
la place Saint-Marc et l'air fivreux des lagunes. La situation
apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent
brutalement tirs de leur rve par les rires des badauds. Ils
prouvrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une
ralit si plate, presque dgradante.

George Sand et son compagnon sont  peine arrivs (vers la mi-aot),
qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un
rveil de passion auquel la conscience de l'irrparable communique une
immense tristesse. Il crit  George Sand qu'il a trop prsum de
lui-mme en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui
reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu
avant son dpart. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni
jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offens; il n'y a plus qu'un
dsespr qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer
regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse.

Elle dprissait en effet de chagrin. Pagello s'tait veill, en
changeant d'atmosphre, au ridicule de sa situation: Du moment qu'il
a mis le pied en France, crit George Sand, il n'a plus rien compris.
Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'prouvait plus que de
l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour tmoin de la
chastet de leurs baisers: Le voil qui redevient un tre faible,
souponneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous
laissant tomber sur la tte ces pierres qui brisent tout. Dans son
inquitude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrtement.

George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions.
Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
leur histoire d'aprs les rgles de la morale vulgaire. Mais le monde
ne peut pas admettre qu'il y ait des privilgis ou, pour parler plus
exactement, des dispenss en morale. Elle lisait le blme sur tous les
visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont
elle avait honte maintenant.

Il y avait six mois qu'ils taient tous dans le faux, travaillant  se
tromper eux-mmes et  transfigurer une aventure banale. Ils allaient
payer chrement leurs fautes.

George Sand consentit  dire un dernier adieu  son ami; non sans
peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour
personne. Le lendemain, Musset lui crivit[16]: Je t'envoie ce
dernier adieu, ma bien-aime, et je te l'envoie avec confiance, non
sans douleur, mais sans dsespoir. Les angoisses cruelles, les luttes
poignantes, les larmes amres ont fait place en moi  une compagne
bien chre, la ple et douce mlancolie. Ce matin, aprs une nuit
tranquille, je l'ai trouve au chevet de mon lit avec un doux sourire
sur les lvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
t aussi chaste, aussi pur que ta belle me? O ma bien-aime, tu ne
me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons
passes. Tu en garderas la mmoire. Elles ont vers sur ma plaie un
baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laiss  ton pauvre
ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les
joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
monde et lui. Notre amiti est consacre, mon enfant. Elle a reu
hier, devant Dieu, le saint baptme de nos larmes. Elle est
invulnrable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espre plus rien;
j'ai fini sur la terre. Il ne m'tait pas rserv d'avoir un plus
grand bonheur.

[Note 16: Cette lettre a t publie dans l'_Homme libre_ du 14 avril
1877.]

Il sollicite ensuite la permission de continuer  lui crire; il
supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente:
Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la piti, tche de
vaincre ce juste orgueil, rtrcis ton coeur, mon grand George; tu en
as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces  la vie, si tu
te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment
que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as
promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre
sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiance, tu ne te coucheras
pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a port. Non,
non, j'en jure par ma jeunesse et par mon gnie, il ne poussera sur ta
tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voil ton
pitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour.
La postrit rptera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui
n'en ont plus qu'un  eux deux, comme Romo et Juliette, comme Hlose
et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je
terminerai ton histoire par un hymne d'amour....

Le calme de cette lettre tait trompeur. Il part pour Bade (vers le 25
aot; il est pass  Strasbourg le 28), et ce sont aussitt des
explosions de passion, des lettres brlantes et folles. (Baden, 1834,
1er septembre). Jamais homme n'a aim comme je t'aime, je suis perdu,
vois-tu, je suis noy, inond d'amour. Il ne sait plus s'il vit, s'il
mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il
aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de
mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu' cesser de
battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se
taire, ni dire autre chose: Je t'aime,  ma chair et mes os et mon
sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insens,
dsespr, perdu. Tu es aime, adore! idoltre, jusqu' mourir. Non,
je ne gurirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux
cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien
de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais
bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empchent d'aimer!
Pourquoi se sparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantmes
de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de
venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prtendus devoirs.... Et
elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle!

Un peu plus loin, dans la mme lettre, une rflexion trs sage, mais
tardive: Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je
m'tais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien,
avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins.... A prsent
qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la
vie[17].

[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

En mme temps qu'il s'loigne de Paris, George Sand s'enfuit  Nohant
comme affole. Les lettres qu'elle adresse  ses amis sont des
plaintes, d'animal bless.--_A Gustave Papet_: Viens me voir, je suis
dans une douleur affreuse. Viens me donner une loquente poigne de
main, mon pauvre ami. Ah! si je peux gurir, je payerai toutes mes
dettes  l'amiti; car je l'ai nglige et elle ne m'a pas
abandonne. _A Boucoiran_: Nohant, 31 aot. Tous mes amis... sont
venus me voir.... J'ai prouv un grand plaisir  me retrouver l.
C'tait un adieu que je venais dire  mon pays et  tous les souvenirs
de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez d le comprendre et le
deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir
absolument avant peu.... J'aurai  causer longuement avec vous et 
vous charger de l'excution de volonts sacres. Ne me sermonnez pas
d'avance. Quand nous aurons parl ensemble une heure, quand je vous
aurai fait connatre l'tat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz
avec moi qu'il y a paresse et lchet  essayer de vivre, depuis si
longtemps que je devrais en avoir fini dj[18].

[Note 18: On trouvera des dtails curieux sur son tat d'esprit durant
cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait 
la sparation de Venise.]

Et Pagello? On l'avait laiss tout seul  Paris, et il tait de fort
mchante humeur. Il trouvait trs mauvais qu'on l'et emmen  deux
cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.

_George Sand  Musset_ (au crayon et sans date. Elle crit sur ses
genoux, dans un petit bois): Hlas! Hlas! Qu'est-ce que tout cela?
Pourquoi oublies-tu donc  chaque instant, et cette fois plus que
jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir,
par sa nature, faire ombrage  personne? Ah! tu m'aimes encore trop;
il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais
ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus
cette amiti pure dont j'esprais voir s'en aller peu  peu les
expressions trop vives.... Elle lui expose l'tat pnible de ses
relations avec Pagello: Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et,
faut-il te le dire? il part, il est peut-tre parti  l'heure qu'il
est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offense
jusqu'au fond de l'me de ce qu'il m'crit, et que, je le sens bien,
il n'a plus la foi, par consquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai
s'il est encore  Paris; je vais y retourner dans l'intention de le
consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je
l'aimais sincrement et srieusement, cet homme gnreux, aussi
romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.

Ils continurent pendant tout le mois de septembre  se dvorer le
coeur et  se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force
d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent  essayer de
croire,  s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu
purifiante de l'amour. Les jours s'coulrent dans des alternatives
harassantes. Musset, qui avait gard de son pass moins d'illusions
que George Sand, sentait la nause lui monter aux lvres au milieu de
ses serments d'amour. Son dgot se tournait en colre; et il
accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quitte, que la
ralit s'effaait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la
chimre enfante par leurs imaginations enflammes. Il obtenait sa
grce  force de dsespoir et d'loquence, et tous les deux
recommenaient  rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.

Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre
douce et triste, de consentir  le revoir. Le 28, Pagello, qui n'tait
point fait pour les tragdies et commenait  avoir peur, sans savoir
de quoi, annonce son dpart  Alfred Tattet en le conjurant de ne
jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas,
ajoute-t-il, de _vendette_.--_George Sand  Musset_(sans date):
J'tais bien sre que ces reproches-l viendraient ds le lendemain
du bonheur rv et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu
avais accept comme un droit. En sommes-nous dj l, mon Dieu! Eh
bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier;
c'est un ternel adieu rsolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton
dsespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je
t'tais ncessaire, que sans moi tu tais perdu. Et, encore une fois,
j'ai t assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu
qu'auparavant, puisque,  peine satisfait, c'est contre moi que tu
tournes ton dsespoir et ta colre. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que
tu veux  prsent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des
soupons, des rcriminations, dj, dj! Elle lui rappelle le mal
qu'il lui a dj fait  Venise, les choses offensantes ou navrantes
qu'il lui a dites, et, pour l'a premire fois, son langage est amer.
Elle avait prvu ce qui arrive: .... Ce pass qui t'exaltait comme un
beau pome, tant que je me refusais  toi, et qui ne te parat plus
qu'un cauchemar  prsent que tu me ressaisis comme une proie...: ce
pass devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se
sparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: Que nous
reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait sembl si beau? Ni
amour, ni amiti, mon Dieu!

Une lettre de Musset, qui a l'air de s'tre croise avec la
prcdente, accuse un trouble encore plus grand. Il est constern de
ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accs de folie. A
peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est
revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa
brutalit stupide. Il ne mrite pas d'tre pardonn, mais il est si
malheureux qu'elle aura piti de lui. Elle lui imposera une pnitence,
et lui laissera l'espoir, car sa raison ne rsisterait pas  la pense
de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de
passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose.

Elle se laisse flchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se
revoient--et George Sand reprend la plume avec dcouragement:
Pourquoi nous sommes-nous quitts si tristes? Nous verrons-nous ce
soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le
croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes ides, et
qu' la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un
joug. Hlas! mon enfant, nous nous aimons, voil la seule chose sre
qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empchs
et ne nous empcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle
possible ensemble? Elle lui propose de se sparer, dfinitivement; ce
serait le plus sage  tous les gards: Je sens que je vais t'aimer
encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-tre, et
moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il
y avait  craindre entre nous. J'aurais d te l'crire et ne pas
revenir. La fatalit m'a ramene ici. Faut-il l'accuser ou la bnir?
Il y a des heures, je te l'avoue, o l'effroi est plus fort que
l'amour....

Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il
l'annonce  Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui tait alors le confident
de George Sand, est aussi inform officiellement. Tout devrait tre
fini, et cependant les orages passs ne sont rien, moins que rien,
auprs de ceux qui s'apprtent. On dirait un de ces chtiments
impitoyables o les anciens reconnaissaient la main de la divinit, et
l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se
dbattent dans l'angoisse avec des cris de douleur.

George Sand tait retourne  Nohant, et elle avait prouv tout
d'abord un sentiment de dlivrance et de repos: Je ne vais pas mal,
je me distrais et ne retournerai  Paris que gurie et fortifie. J'ai
lu votre billet  Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites
d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sr que c'est
fini  jamais entre lui et moi. (15 nov., _ Boucoiran_.)

Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien
vite. _A Musset_: Paris, mardi soir, 25 dcembre 1834.--Je ne guris
pourtant pas,... je m'abandonne  mon dsespoir. Il me ronge, il
m'abat.... Hlas! il augmente tous les jours comme cette horreur de
l'isolement, ces lans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui
m'tait ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si
j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu' ce qu'il m'ouvrt sa
porte? Si je m'y couchais en travers jusqu' ce qu'il passe?--Si je me
jetais--non pas  ses pieds, c'est fou, aprs tout, car c'est
l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel
de l'obsder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais 
son cou, dans ses bras, si je lui disais: Tu m'aimes encore; tu en
souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas
m'aimer.... Quand tu sentiras ta sensibilit se lasser et ton
irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit
jamais avec cet affreux mot: _dernire fois_! Je souffrirai tant que
tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne ft-ce qu'une fois par
semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me
donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et
que tu t'es vite guri aussi, toi! Hlas, mon Dieu, j'ai eu de plus
grands torts certainement que tu n'en eus,  Venise....

A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est
bris. Elle prend un amer plaisir  se ravaler,  justifier les pires
insultes de Musset. Mais est-ce que la leon n'a pas t assez dure?
n'est-elle pas assez punie? Vendredi...: J'appelle en vain la colre
 mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi.
Il me donnera l'ambition littraire ou la dvotion.... Minuit. Je ne
peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni crire,
ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empcher? O
mes pauvres enfants, que votre mre est malheureuse!--Samedi,
minuit...: Insens, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie,
dans le jour le plus vrai, le plus passionn, le plus saignant de mon
amour! N'est-ce rien que d'avoir mat l'orgueil d'une femme et de
l'avoir jete  ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en
meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que
j'ai vcu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais!
C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y
vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve
ne veut pas.

Son exaltation en arrive au dlire. Les fameuses lettres de la
_Religieuse portugaise_ sont tides et calmes auprs de quelques-unes
de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour
ait jamais arraches  une femme. Elle se trane  ses pieds, mendiant
des coups faute de mieux: J'aimerais mieux des coups que rien, et
entremlant ses supplications de reproches  Dieu, qui l'a abandonne
dans cette circonstance et  qui elle propose un march: Ah!
rendez-moi mon amant, et je serai dvote, et mes genoux useront le
pav des glises!

Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques
cheveux et les envoya  Musset. Elle venait pleurer  sa porte ou sur
son escalier. Elle errait comme une me en peine, les yeux cerns, le
dsespoir sur la figure.

Musset l'aimait toujours. Il ne put rsister.--_Billet de George Sand
 Tattet_(14 janvier 1835): Alfred est redevenu mon amant.

Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en pargnerons au
lecteur le rcit pnible et monotone. On s'tonne qu'ils aient pu y
rsister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient  ne pas accepter
le pass, _leur_ pass impur et ineffaable, et  poursuivre le
fantme d'une affection sublime et sacre. Plus que jamais, les
souvenirs et les soupons empoisonnaient chacune de leurs joies, et
des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.

Un jour enfin, George Sand dclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle
est dcidment incapable de le rendre heureux: O Dieu,  Dieu,
continue-t-elle, je te fais des reproches,  toi qui souffres tant!
Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aim, mon infortun. Je souffre tant
moi-mme.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en
as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque
chose de pis que ce que j'prouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te
quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je
t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne
souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage.
Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais
tuez-moi en partant. Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait
crit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se dcidait pas  partir
et que la tempte d'amour et de colre faisait toujours rage; comme,
de plus, une femme qui a t quitte est dispose  prendre les
devants pour ne pas l'tre une seconde fois, George Sand complota une
sorte d'vasion pour le 7 mars 1835 et alla se rfugier  Nohant.

_George Sand  Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): Mon ami, vous avez
tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du
mal.... Mpriser est beaucoup plus pnible que regretter. Au reste ni
l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et
misrable que je quitte, je ne puis mpriser un homme que, sous le
rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais pri
seulement de me parler de sa sant et de l'effet que lui ferait mon
dpart. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montr aucun
chagrin. C'est tout ce que je dsirais savoir et c'est ce que je puis
apprendre de plus heureux. Tout mon dsir tait de le quitter sans le
faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit lou!

Au premier moment, ils furent tous les deux soulags, et cela se
conoit. George Sand eut une crise de foie, aprs quoi elle en vint
trs vite  l'indiffrence. Musset se crut aussi guri (_Lettre 
Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'tait
bris en lui, laissant une plaie incurable.

D'aucun ct--cette remarque est essentielle pour la connaissance de
leurs caractres,--d'aucun ct il n'y a trace, au dbut de la
rupture, de l'abme de rancune et d'irritation que les mauvais
services de leur entourage allaient creuser entre eux, et  leurs
dpens. Ils s'crivent encore de loin en loin, pour un renseignement,
une personne  recommander, et persistent  se dfendre l'un l'autre
contre les mdisances. La _Confession d'un Enfant du sicle_, o
Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel  son amie, a paru en
1836, et George Sand crivait  cette occasion: Je sens toujours pour
lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mre au fond
du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
colre.... (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les
_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cess d'exciter les
ressentiments. On sent l'approche des hostilits. _George Sand 
Musset_: Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier
paragraphe a trait  une personne qu'il lui avait recommande_),... je
n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me
demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu
me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimit
fraternelle aprs lesquelles il ne faudrait jamais se mettre  douter
l'un de l'autre, ft-on dix ans sans se voir et sans s'crire,  moins
qu'on ne voult aussi douter de sa propre sincrit; et, en vrit, il
m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions
l'un l'autre  prsent.

En 1840, ils changent plusieurs lettres pour dcider ce qu'ils feront
de leur correspondance[19]. Leur dernire rencontre eut lieu en 1848.

[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Aprs
la mort de Musset, elle songea  la publier, mais Sainte-Beuve la
dtourna de son projet (1861).]

Nous empruntons la conclusion de leur histoire  George Sand: Paix et
pardon, disait-elle dans sa vieillesse  Sainte-Beuve, un jour qu'ils
avaient remu les cendres de ce terrible pass. Qu'il en soit ainsi.
Paix et pardon  ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non
point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup
aim, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.




CHAPITRE V

LES NUITS


La vie reprit son cours. Je crus d'abord, dit Musset dans le _Pote
dchu_[20], n'prouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
m'loignai firement; mais  peine eus-je regard autour de moi que je
vis un dsert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
semblait que toutes mes penses tombaient comme des feuilles sches,
tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et
tendre s'levait dans mon me. Ds que je vis que je ne pouvais
lutter, je m'abandonnai  la douleur en dsespr. Peu  peu, les
larmes tarirent. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
ce que j'avais quitt. Au premier livre qui me tomba sous la main, je
m'aperus que tout avait chang. Rien du pass n'existait plus, ou, du
moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragdie que je
savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un
ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutum.

[Note 20: crit en 1839. Quelques fragments en ont t cits par Paul
de Musset dans sa _Biographie_.]

Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothque
de jeune homme l'importunait. Je commenai, comme le cur de
Cervantes, par purger ma bibliothque et mettre mes idoles au grenier.
J'avais dans ma chambre quantit de lithographies dont la meilleure me
sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en dlivrer, et je me
contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je
comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais
conserv m'inspira un certain respect. Ma bibliothque vide me faisait
peine; j'en achetai une autre, large  peu prs de trois pieds et qui
n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec rflexion un
petit nombre de volumes; quant  mes cadres, ils demeurrent vides
longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins  les
remplir  mon got; j'y plaai de vieilles gravures d'aprs Raphal et
Michel-Ange.

Les gravures reprsentaient des Madones, des sujets de saintet, une
scne de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa
bibliothque neuve est intressante. C'tait Sophocle, le Plutarque
d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Rgnier, les
classiques du XVIIe sicle et Andr Chnier; Shakespeare, Goethe,
Byron, Boccace et les quatre grands potes italiens. Sauf Chnier, pas
un seul crivain du XVIIIe sicle; pas plus Voltaire ou Rousseau que
Crbillon fils ou Duclos!

Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas crit de
vers depuis _Rolla_, qui avait t publi le 15 aot 1833, au dbut de
sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler,
sous peine d'interrompre le rcit du drame. Il nous faut donc revenir
un instant en arrire, car _Rolla_ ne peut tre pass sous silence.
Aucun des pomes de Musset n'a plus contribu  lui conqurir la
jeunesse. Les dfauts mmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui;
ainsi l'accent dclamatoire de certains passages, car la jeunesse est
naturellement et sincrement dclamatoire. Sainte-Beuve raconte que
des tudiants en droit, en mdecine, savaient le pome par coeur
lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le rcitaient aux
nouveaux arrivants. Et depuis, les vritables admirateurs de Musset
ont toujours eu une tendresse particulire pour _Rolla_. Taine en
parle comme du plus passionn des pomes o un coeur meurtri a
ramass toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour
les faire jaillir en gerbe tincelante et reluire sous le plus ardent
soleil de posie qui fut jamais.

A tant d'loquence,  tant d'motion, on et pu deviner qu'une crise
morale tait proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de
l'_Andalouse_. Avec quelle soudainet la crise a clat, avec quelle
violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de
le voir. Pendant deux ans il n'crivit plus, en vers du moins.

Durant ce long silence, le pote et l'homme s'taient transforms.
L'homme mri par la douleur n'avait presque plus rien du bel
adolescent qui avait sduit et charm les potes du Cnacle, de
l'apparition juvnile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conserv
un si vif et blouissant souvenir. Il y a vingt-neuf ans de cela,
crivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je
le vois encore faire son entre dans le monde littraire, d'abord dans
le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny,
des frres Deschamps. Quel dbut! quelle bonne grce aise! et ds les
premiers vers qu'il rcitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa
_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour!
C'tait le printemps mme, tout un printemps de posie qui clatait 
nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mle et fier, la joue
en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine
enfle du souffle du dsir, il s'avanait le talon sonnant et l'oeil
au ciel, comme assur de sa conqute et tout plein de l'orgueil de la
vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'ide du gnie
adolescent.

Au jeune triomphateur si merveilleusement voqu par Sainte-Beuve
avait succd un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu' bon
escient. L'amie dvoue qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui
reprochait en vain ses airs farouches et ddaigneux. Il en convenait
avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait
de mal en lui ou dans ses oeuvres: Tout le monde, lui rpondait-il,
est d'accord du dsagrment de mon abord dans un salon. Non seulement
j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce dsagrment m'est plus
dsagrable qu' personne. D'o vient-il? de deux causes premires:
orgueil, timidit.... On ne change pas sa nature, il faut donc
composer avec elle. Il promettait  la _marraine_ de prendre sur soi
d'tre poli, mais il se dfendait de donner la moindre parcelle de son
coeur, ft-ce  l'amiti, ft-ce aux sympathies lgres et fugitives
qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. tait-ce
scheresse d'me? tait-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coter, et
peur instinctive de la souffrance? Je me suis regard, poursuit-il,
et je me suis demand si, sous cet extrieur raide, grognon, et
impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite
Milanaise, si l-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement
quelque chose de passionn et d'exalt  la manire de Rousseau[21].
Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en
eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont
assurment pas t crites par Mardoche, ou par l'Octave des
_Caprices_.

[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset
cites dans ce volume ont t non seulement tronques, mais parfois
remanies; des fragments emprunts  des lettres de dates diffrentes
ont t runis pour en faire une seule.]

Sauf deux pices d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_),
les premiers vers qu'il crivit aprs le voyage d'Italie furent la
_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois
autres _Nuits_, la _Lettre  Lamartine_, les _Stances  la Malibran_,
se succdrent  brefs intervalles. En 1838, le 15 fvrier, l'_Espoir
en Dieu_ vient clore la srie. Le grand pote, ne se rveillera plus
qu'un jour, trois ans aprs, pour crire son admirable _Souvenir_ (15
fvrier 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre
de son thtre sont dj achevs  cette date de 1838. Il avait alors
vingt-sept ans. Aprs les promesses d'un incomparable printemps, aprs
les rapides floraisons d'un trop court t, Alfred de Musset, on le
sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entire tient dans
l'espace de dix annes, sur desquelles trois ou quatre ont t
consacres  rflchir,  hsiter,  aimer et  s'en consoler.

Dans les posies de cette seconde priode, Musset n'est plus
romantique, si l'on ne considre que la forme. Non content
d'abandonner les conqutes du Cnacle, il se retourne  prsent contre
ses anciens allis. Il est agressif, malicieux; il crit la clbre
_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_
(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), o deux bons bourgeois de la
Fert-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre ce que c'tait que
le romantisme, dcouvrent que c'est une manire d'attrape-nigaud,
fabriqu avec du vieux-neuf pris  Shakespeare,  Byron, 
Aristophane, aux vangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si
adroitement recoll et redor, que les badauds bayent aux corneilles
devant l'talage, sans s'apercevoir que les tiquettes n'ont aucun
sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien
tre l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques
jusqu' l'invention du vers bris, et il ajoute l'ingrat: Le vers
bris, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie;
c'est un sacrilge envers les dieux, une offense  la Muse. Il leur
laisse en tout et pour tout, en fait de dcouverte et de
trouvaille, la gloire de dire _stupfi_ au lieu de _stupfait_, ou
_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de trs mauvaise
grce, et visiblement  regret; si Musset avait mieux lu
Chateaubriand, o le mot se trouve dj, il se serait empress de leur
retirer aussi _blandices_.

Victor Hugo et ses amis furent vengs de _Dupuis et Cotonet_ par
Musset lui-mme. Il avait pu se dptrer des formules de la jeune
cole; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'me
des temps nouveaux tait en lui, et il ne dpendait pas de sa volont
de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apport autre chose, de
bien plus important et plus tenace, qu'une forme littraire. Ainsi que
l'a dit excellemment M. Brunetire[22], ce qu'il y avait de plus
original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'tait une
combinaison de la libert ou de la souverainet de l'imagination avec
l'expansion de la personnalit du pote. En d'autres termes,  s'en
tenir  l'essence des choses, le romantisme, c'est le lyrisme, et la
dfinition a l'air d'avoir t inspire par Musset, tant elle
s'applique exactement  lui. Il avait toujours eu le got de se
mettre lui-mme, de sa personne, dans son oeuvre.

[Note 22: _Les Epoques du thtre franais._]

Ce got devint un besoin imprieux aprs sa grande passion. Il ne
resta plus au pote de penses ni de paroles pour autre chose que son
malheur. Que lui importait le reste,  prsent? Il n'avait pas trop de
tout son gnie pour raconter les pouvantes de la catastrophe qui
tait venue scinder sa vie en deux, obligeant  dire le Musset
d'avant l'Italie et le Musset d'aprs George Sand. Au recul vers la
forme classique correspondit un dbordement de romantisme dans le
sentiment.

La _Nuit de mai_ fut crite en deux nuits et un jour, au printemps de
1835, quelques semaines aprs la rupture dfinitive avec George Sand.
Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colre dans les
rponses du pote  la Muse qui l'invite  chanter le printemps,
l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son
ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accabl par son mal, et
qui supplie qu'on ne le force pas  parler:

    Je ne chante ni l'esprance,
    Ni la gloire, ni le bonheur,
    Hlas! pas mme la souffrance.
    La bouche garde le silence
    Pour couter parler le coeur.

La Muse le presse. A dfaut d'autre thme, qu'il chante sa douleur:

    Les plus dsesprs sont les chants les plus beaux,
    Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
    Lorsque le plican. . . . . . . . . . . . . . . .

La suite est dans toutes les mmoires. La Muse le convie  servir son
coeur au festin divin, comme le plican partage ses entrailles  ses
fils, mais il lui rpond par un cri d'horreur:

    O Muse! spectre insatiable,
    Ne m'en demande pas si long.
    L'homme n'crit rien sur le sable
     l'heure o passe l'aquilon.
    J'ai vu le temps o ma jeunesse
    Sur mes lvres tait sans cesse
    Prte  chanter comme un oiseau;
    Mais j'ai souffert un dur martyre,
    Et le moins que j'en pourrais dire,
    Si je l'essayais sur ma lyre,
    La briserait comme un roseau.

On a vu au chapitre prcdent les causes profondes de son abattement.
Il avait fait des efforts striles pour se purifier de ses anciennes
souillures au feu d'une passion qui tait elle-mme une violation de
la rgle morale, et  ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment
accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel o
l'homme choisit l'idal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des
hros romantiques, il avait demand  la passion le point d'appui de
sa vie morale, et l'appui s'tait bris, le laissant meurtri et
puis.

La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, o
Musset a publi presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis
_Namouna_. Six mois aprs, vint la _Nuit de dcembre_. Le pote
s'tait interrompu pour l'crire de la _Confession d'un Enfant du
sicle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oubli,--est
une vritable confession, dont la sincrit mut George Sand jusqu'aux
larmes. Il ne changea pas de sujet en crivant la seconde des _Nuits_,
quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer
les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altrer la vrit:
sa haine contre George Sand, qui l'animait  diminuer sa part, selon
l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le dsir lgitime
d'garer le lecteur, dans la mle de femmes du monde compromises par
son frre. La _Nuit de dcembre_ faisait la part trop belle 
l'hrone, pour qu'un justicier de cette pret pt se rsoudre  la
laisser  George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un
tmoignage qui est pour moi irrcusable.

La premire partie de la pice est un tissu mystrieux de rves. Le
pote se voit lui-mme, fantme aussitt vanoui, tel que l'a laiss
chaque tape du plerinage de la vie. La vision parat et disparat,
comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours
la mme, et toujours diverse; ainsi l'homme rel se modifie et se
renouvelle incessamment.

Soudain, le ton change. Le pote raconte en phrases haletantes la
cruelle sparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa matresse
n'a pas voulu pardonner:

    Partez, partez, et dans ce coeur de glace
      Emportez l'orgueil satisfait.
    Je sens encor le mien jeune et vivace,
    Et bien des maux pourront y trouver place
      Sur le mal que vous m'avez fait.
    Partez, partez! la Nature immortelle
      N'a pas tout voulu vous donner.
    Ah! pauvre enfant, qui voulez tre belle,
      Et ne savez pas pardonner!

On voudrait pouvoir retrancher l'pilogue de la _Solitude_, qui est
gauche, froid, et n'explique rien.

La _Nuit de dcembre_ prendra une vie extraordinaire le jour o l'on
pourra imprimer  la suite, en guise de commentaire, deux lettres de
Musset reues par George Sand l'hiver prcdent! L'une, sur une
querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle
refuse de pardonner. L'autre, crite au crayon et dans un extrme
dsordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde
fantastique o leurs deux spectres prenaient des formes tranges et
avaient des conversations de rve. Musset s'tait souvenu tout le
temps, en crivant la _Nuit de dcembre_. Ce qu'on a pris pour une
pure fantaisie, dans cette pice merveilleuse, repose sur un fond de
ralit.

Les contemporains se sont accords  reconnatre une nouvelle
influence fminine dans la _Lettre  Lamartine_ (1er mars 1836),
malgr le dbut du fameux rcit:

    Tel, lorsque abandonn d'une infidle amante,
    _Pour la premire fois j'ai connu la douleur...._

Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu
mlange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il
crivait la _Lettre  Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pice est
d'une veine potique moins pure, moins gale, que les _Nuits_. A ct
de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Crature
d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique
amour..._), il y a des parties de rhtorique dans le dbut sur Byron
et dans les louanges adresses  Lamartine.

La fin est d'un vif intrt pour le biographe. C'est la premire fois,
depuis les chagrins qui l'ont chang et mri, que Musset nous livre sa
pense sur les questions fondamentales dont la solution est la grande
affaire de l'tre pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu
de Lamartine, ce qui est peut-tre une simplification un peu trop
grande:

    Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.
    Je ne sais pas son nom, j'ai regard les cieux;
    Je sais qu'ils sont  lui, je sais qu'ils sont immenses,
    Et que l'immensit ne peut pas tre  deux.

Il clbre ensuite les relations de l'me humaine avec l'infini, dans
des strophes d'une grande lvation. Le pote a t rcompens d'avoir
puis cette fois son inspiration aux sources ternelles, que ne
trouble pas le limon des passions terrestres:

    Crature d'un jour qui t'agites une heure,
    De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gmir?
    Ton me t'inquite, et tu crois qu'elle pleure:
    Ton me est immortelle et tes pleurs vont tarir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ton corps est abattu du mal de ta pense;
    Tu sens ton front peser et tes genoux flchir.
    Tombe, agenouille-toi, crature insense:
    Ton me est immortelle, et la mort va venir.

    Tes os dans le cercueil vont tomber en poussire;
    Ta mmoire, ton nom, ta gloire vont prir,
    Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chre:
    Ton me est immortelle, et va s'en souvenir.

En rapprochant de cette page le fragment de vers o se rsume
l'_Espoir en Dieu_ (15 fvrier 1838): malgr moi l'infini me
tourmente, on a toute la religion de Musset, du Musset guri, selon
son expression, de la vilaine maladie du doute. Sa religion n'est, 
vrai dire, qu'une religiosit peu exigeante, pas assez gnante. Il en
a prcis la nature et les limites dans une lettre  la duchesse de
Castries (sept. ou oct. 1840): La croyance en Dieu est inne en moi;
le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me
dfendre de rien; certainement je ne suis pas _mr_ sous ce rapport.

La conclusion de la _Lettre  Lamartine_ avait t une parenthse dans
les proccupations de Musset. Combien vite ferme, la _Nuit d'aot_
(15 aot 1836) est l pour l'attester. Musset n'a rien crit de plus
impie, en ce sens que nulle part il n'a exalt l'idoltrie de la
crature  un tel degr, et avec autant d'loquence, ne laissant
qu'elle pour horizon  l'humanit avilie, ne voyant qu'elle pour fin
de l'immortelle nature. Quel hymne  ros! Quelle puissante
vocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de
nos larmes! Il grandit dmesurment au fur et  mesure de ces accents
enflamms; il remplit l'univers de sa divinit et souffle au pote des
vers sacrilges:

    O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
    J'aime, et je veux plir; j'aime, et je veux souffrir;
    J'aime, _et pour un baiser je donne mon gnie_;
    J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
    Ruisseler une source impossible  tarir.

    J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_,
    Ma folle exprience et mes soucis d'un jour,
    Et je veux raconter et rpter sans cesse
    Qu'aprs avoir jur de vivre sans matresse,
    _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._

    Dpouille devant tous l'orgueil qui te dvore,
    Coeur gonfl d'amertume et qui t'es cru ferm.
    Aime, et tu renatras; fais-toi fleur pour clore;
    Aprs avoir souffert, il faut souffrir encore;
    Il faut aimer sans cesse, aprs avoir aim.

Le voil de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, qui passent leur
vie  remplir l'univers des folies de leur jeunesse gare. Le
chtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en
matre dans ce coeur ravag, dont il n'avait jamais t bien loign.
Qu'il ait eu d'autres matresses ne prouve rien. Ce n'est certainement
pas le mme amour que Musset avait donn  une George Sand, qu'il a
distribu ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de drages,  une
longue thorie de belles dames et de grisettes.

Ce retour vers le pass produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre
1837), la dernire de la srie et la plus belle, qui clate et
s'apaise comme un orage apport par les vents, et balay soudain.

D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de
srnit. Le pote assure la Muse qu'il est si bien guri, qu'il
trouve de la douceur  lui parler de ses anciennes souffrances:

    Vous saurez tout, et je vais vous conter
      Le mal que peut faire une femme.

Il commence avec assez de calme le rcit de la nuit passe  attendre
l'infidle. L'approche de la tempte s'annonce bientt par des vers
frmissants, mais le pote se contient encore. L'ouragan se dchane
subitement:

    Tout  coup, au dtour de l'troite ruelle,
    J'entends sur le gravier marcher  petit bruit...
    Grand Dieu! prservez-moi! je l'aperois, c'est elle;
    Elle entre.--D'o viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?
    Rponds, que me veux-tu? qui t'amne  cette heure?

Le mouvement se prcipite et devient furieux. Les efforts de la Muse
pour apaiser son enfant ne servent qu' faire clater la foudre:

          LE POTE.


    Honte  toi qui la premire
    M'as appris la trahison,
    Et d'horreur et de colre
    M'as fait perdre la raison.
    Honte  toi, femme  l'oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l'ombre
    Mon printemps et mes beaux jours!

Longtemps encore les maldictions retentissent. Enfin il consent 
couter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant  bnir les
leons amres de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un
coeur tout gonfl d'amertume:

    Je te bannis de ma mmoire,
    Reste d'un amour insens,
    Mystrieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le pass!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Pardonnons-nous;--je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernire larme
    Reois un ternel adieu.

Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre
1840, Musset se rendait chez Berryer, au chteau d'Augerville. Il
traversa la fort de Fontainebleau en voiture, dans une muette
contemplation des fantmes qui se dressaient devant lui  chaque tour
de roue. Sept ans s'taient couls depuis qu'il avait parcouru ces
bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la
vue des lieux tmoins de son bonheur versait dans son me une douceur
inattendue. De retour  Paris, il la rencontra elle-mme, son
inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il
prit la plume, et crivit, presque d'un jet, cet incomparable
_Souvenir_ (15 fvrier 1841) tout imprgn du respect d aux reliques
du coeur et tout plein de l'ide qu'un sentiment vaut par sa
sincrit et son intensit, indpendamment des joies ou des
souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: Le premier serment que
se firent deux tres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait
en poussire; ils attestrent de leur constance un ciel qui n'est pas
un instant le mme; tout passait en eux et autour d'eux, et ils
croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours
enfants! Musset rpond  Diderot:

    Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
    Que deux tres mortels changrent sur terre,
    Ce fut au pied d'un arbre effeuill par les vents
          Sur un roc en poussire.

    Ils prirent  tmoin de leur joie phmre
    Un ciel toujours voil qui change  tout moment,
    Et des astres sans nom que leur propre lumire
          Dvore incessamment.

    Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
    La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
    La source dessche o vacillait l'image
          De leurs traits oublis.

    Et sur tous ces dbris joignant leurs mains d'argile,
    tourdis des clairs d'un instant de plaisir,
    Ils croyaient chapper  cet tre immobile
          Qui regarde mourir!

    Insenss! dit le sage.--Heureux! dit le pote.
    Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
    Si le bruit du torrent te trouble et t'inquite,
          Si le vent te fait peur?

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    La foudre maintenant peut tomber sur ma tte,
    Jamais ce souvenir ne peut m'tre arrach;
    Comme le matelot bris par la tempte,
          Je m'y tiens attach.

    Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
    Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
    Ni si ces vastes cieux claireront demain
          Ce qu'ils ensevelissent.

    Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,
    Un jour, je fus aim, j'aimais, elle tait belle.
    J'enfouis ce trsor dans mon me immortelle,
          Et je l'emporte  Dieu!

Les pices que nous venons de passer en revue sont insparables. Elles
forment l'pilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la
portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, rserve
faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des
premiers recueils. Le Musset premire manire avait subi le joug de la
mode pour le rythme, le style, le dcor, le choix des sujets. Il
avait, en un mot, reu du dehors une part de son inspiration. Dans le
groupe de pomes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donn aux
influences trangres. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, c'est du
dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui
embaume la nature. Le pote est tout entier  lui-mme et au
spectacle de l'univers, et son charme consiste dans le mlange, dans
l'alliance des deux sources d'impressions, c'est--dire d'une douleur
si profonde et d'une me si ouverte encore aux impressions vives. Ce
pote bless au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des
retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve
plus sensible qu'auparavant aux innombrables beauts de l'univers, 
la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux,
et il porte aussi frais qu' quinze ans son bouquet de muguet et
d'glantine. Musset affranchi, devenu tout  fait lui-mme, a t
unique dans notre posie lyrique.

Des petits pomes qui remplissent les deux autres tiers des _Posies
nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'lve aux mmes hauteurs.
Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'motion. D'autres
(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre
de grce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point
chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour,  la faon du XVIIIe
sicle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens
insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si
remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux
_Plaideurs_ et aux vers ralistes de Boileau pour bien comprendre dans
quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans
ce ple-mle, trs peu de pices nous apportent du neuf ou de
l'essentiel; on pourrait ngliger presque tout sans commettre une
trahison envers l'auteur.

Si maintenant nous revenons en arrire et que nous nous demandions
quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne
et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas
hsiter  reconnatre que ce rang est infrieur  celui des _Posies
nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-mme et
de son gnie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il
tait au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les
dpasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose
d'artificiel. Un historien attentif de la versification franaise, M.
de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre sicle,
ne tient aucun compte des premires oeuvres de Musset. Elles n'ont pas
plus d'importance  ses yeux que l'_Albertus_ de Thophile Gautier:
C'taient, dit-il, des posies de jeunesse et de bravade pour ainsi
dire o s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les
potes eux-mmes, par des oeuvres ultrieures, ont remis au dernier
plan[23]. Ce jugement est bien svre et bien absolu. M. de Souza ne
s'occupe que de la technique du vers, et les _Premires Posies_
valent encore par ailleurs. La fracheur du gnie est chose sans prix,
que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une
fte pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines
et prodigues, lancer  la vole les images heureuses, les trouvailles
d'une imagination neuve, les ides folles et charmantes ou les
sensations enflammes de la vingtime anne. Gardons-nous de faire fi
de ce rgal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume
suivant les vrais procds techniques de Musset, qui lui attirent
aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais
ouvrier.

[Note 23: _Le Rythme potique._]

Il est un point sur lequel il a voulu et provoqu les attaques. On
offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles
et quelquefois pis. Il tenait  les faire pauvres, s'y appliquait, et
il y a russi. Sainte-Beuve le blmait trs justement d'avoir
drime aprs coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi
de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les
vers) de Musset (_Aprs une lecture_), avec tout leur esprit, ont une
sorte de prtention et de fatuit dont son talent pourrait se passer.
C'est toujours de la raction contre la rime et les rimeurs, contre la
posie lyrique et haute dont, aprs tout, il est sorti. C'est un petit
travers. Il est assez original sans cela. Mais ds l'abord il a voulu
avoir sa cocarde  lui, et il a retourn la ntre. (_Lettre 
Guttinguer_, le 2 dcembre 1842.) _La ntre_, c'est la cocarde de
l'cole de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir
mise assez ostensiblement  l'envers. Il aurait t dsol s'il avait
pu lire le passage o M. Faguet, aprs avoir rendu justice  la
pauvret de ses rimes, se hte d'ajouter: Mais reconnaissons enfin
qu'on n'y songe point en le lisant: Pauvre Musset, qui a perdu ses
peines en faisant rimer _lvrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_,
_Dana_ et _tomb_!

On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses csures rgulires,
ses ngligences et sa facilit  se contenter. En d'autres termes, on
lui reproche de n'tre ni un prcurseur ni un pote sans tache, et les
deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas mconnatre qu'il
a tir un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il
s'tait volontairement limit.

Il est incontestable qu'aprs les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
n'a gure profit des nouvelles formules romantiques pour varier ses
alexandrins. Le Musset seconde manire, celui qui se disait _rform_,
et que Sainte-Beuve appelait un _relch_, admet encore de loin en
loin la coupe ternaire, qui substitue deux csures mobiles au grand
repos de l'hmistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos
anciens potes. Il crit dans _Suzon_:

        L'autre, tout au contraire,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    _Toujours rose, toujours charmant, continua_
    D'panouir  l'air sa desinvoltura.

Dans l'ptre _Sur la Paresse_, en s'adressant  Rgnier:

    Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisires,
    A travers le chaos de nos folles misres,
    Courir en souriant tes beaux vers ingnus,
    _Tantt lgers, tantt boiteux, toujours pieds nus!_

Le dernier vers est dlicieux de lgret et de vivacit, mais la
coupe ternaire a peu d'importance chez Musset,  cause de sa raret.
C'est  des lments rythmiques plus dlicats, moins facilement
saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase
musicale de son vers. Il est un matre pour la distribution, 
l'intrieur des hmistiches, des syllabes accentues des mots, et des
mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire
bien plac peut allonger un vers, en voici un exemple:

    Est-ce bien toi, _grande_ me immortellement triste?

Il n'a ignor aucun des effets infiniment divers produits par
l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes clatantes, des
syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier,
trs bien observ de quel prix sont ces dernires, l'un des trsors de
notre langue potique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant
la syllabe qui les prcde, comme dans les deux vers souvent cits de
_Phdre_:

    Ariane, ma soeur, de quel amour blesse
    Vous mourtes aux bords o vous ftes laisse.

De Musset:

    Si ce n'est pas ta mre,  _ple jeune fille_!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Quels _mystres_ profonds dans l'_humaine_ misre!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    _Lentement, doucement_,  ct de Marie.

L'instinct lui rvlait les relations mystrieuses qui existent entre
la sonorit des mots employs et l'image qu'on veut voquer, puissance
indpendante de la valeur de l'ide exprime et  laquelle le large
mouvement de l'alexandrin est au plus haut degr favorable. Bien
habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles
et dansants:

    Cependant du plaisir la frileuse saison
    _Sous ses grelots lgers rit et voltige encore_.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,
    _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._

Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empchaient Musset de
disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mlange des
mtres, et il en a tir  maintes reprises le plus heureux parti, en
particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pice est  relire tout
entire, une fois de plus,  ce point de vue spcial.

La plupart des procds techniques peuvent s'imiter et se transmettre.
Thodore de Banville donne dans son trait de versification des
recettes grce auxquelles, assure-t-il, le premier imbcile venu peut
faire de trs bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur
inattendue, la rsonance particulire qu'ils prennent sous la plume de
tel ou tel pote, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne
sont pas des choses dont le pote dcide librement: elles lui sont
imposes; elles sont dtermines d'avance par le caractre mme de sa
vision potique. Ainsi, chez Thophile Gautier, l'pithte est presque
toujours purement matrielle, n'exprimant que la forme ou la couleur.
Il en est souvent de mme chez Victor Hugo; mais souvent aussi
l'pithte y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect rel
des choses que ce qu'elles voquent en nous d'ides, d'impressions,
d'images trangres et lointaines. L'pithte de Musset peint  la
fois l'apparence extrieure de l'objet et sa signification potique.
Il semble que pour lui, il y ait concordance ncessaire entre
l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-tre une
erreur mtaphysique, mais que deviendrait la posie sans cette
illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers o Musset a
rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des
nuits d't et les motions qu'elles veillent au plus profond des
mes:

    Les tides volupts des nuits mlancoliques
    Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Dans la strophe qu'on va lire, les deux pithtes des deux derniers
vers ne nous aident pas seulement  voir la petite vierge adorable;
elles nous ouvrent son me innocente:

    S'il venait  passer, sous ces grands marronniers,
    Quelque alerte beaut de l'cole flamande,
    Une ronde fillette chappe  Tniers,
    Ou quelque ange pensif de candeur allemande:
    Une vierge en or fin d'un livre de lgende,
    Dans un flot de velours tranant ses petits pieds.

Les curieux de sensations rares apprendront peut-tre avec intrt que
Musset possdait l'audition colore, dont personne ne parlait alors et
dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte  Mme
Jaubert dans une de ses lettres (_indite_) qu'il a t trs fch,
dnant avec sa famille, d'tre oblig de soutenir une discussion pour
prouver que le _fa_ tait jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano
_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-l
allaient sans dire.

Continuons  remonter vers la source mme de l'inspiration chez
Musset. Elle n'est pas cache, et nous n'avions pas besoin, pour la
dcouvrir, qu'il ft dire  sa Muse:

    De ton coeur ou de toi lequel est le pote?
    C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . .

Une sensibilit redoutable lui fournissait l'tincelle sacre. Il lui
devait une sincrit qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait
voulu, et une loquence frmissante qui savait plaindre d'autres
souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_:

    Ta piti dut tre profonde
    Lorsque avec ses biens et ses maux
    Cet admirable et pauvre monde
    Sortit en pleurant du chaos!

Mais il lui a pay une terrible ranon. Parce qu'il sentait avec une
violence douloureuse, il a tout rapport  la sensation, et donn le
plaisir pour but  la vie. Chaque fois qu'une me noble, pure de
vulgarit et de bassesse, est tombe dans cette erreur, elle est
arrive  une incurable mlancolie, si ce n'est  une dsesprance
complte. Musset n'a pas chapp  cette fatalit. Avec un esprit trs
gai, il avait l'me saignante et dsole; association moins rare qu'on
ne pense. Ses posies divinisent la sensation, mais il avait senti ds
le premier jour la saveur amre du plaisir:

    _Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._

C'est pourquoi la lecture de son oeuvre potique laisse triste. La
saveur amre finit par dominer toutes les autres.




CHAPITRE VI

OEUVRES EN PROSE.--LE THTRE


Musset a dbut au thtre par une chute clatante. Aprs le tapage de
ses premiers vers, l'Odon lui demanda une pice, la plus neuve et la
plus hardie possible. Il fit la bluette appele _la Nuit vnitienne_,
qui aurait pass inaperue dans un temps de paix littraire, et qui
tomba sous les sifflets, le 1er dcembre 1830. Cet chec eut les plus
heureuses consquences.

L'auteur piqu dclara qu'il n'crirait plus pour la scne et tint
parole. Il se trouva ainsi dgag du souci de suivre la mode, qui
donne aux pices de thtre un clat factice et passager, et le leur
fait payer par des rides prcoces. Il n'eut plus  se proccuper que
des lments suprieurs et immuables de l'art, les mes et leurs
passions, les lois de la vie et leurs fatalits. Ngligeant les
changeantes conventions thtrales, ddaigneux des inconstantes
formules, filles de l'heure et du caprice, il crivit les pices les
moins prissables de ce sicle. Ayant renonc  faire du thtre pour
son temps, Musset a fait du thtre pour tous les temps.

Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient t  peu
prs les mmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas
douteux que s'il avait continu  crire pour la scne, aprs sa
rupture avec le Cnacle, son thtre aurait accompli la mme volution
que sa posie, dans le mme sens classique. Musset dhugotis avait
eu les yeux trs ouverts sur les dfauts du drame romantique. Tout en
croyant  sa vitalit, il pensait qu'il y avait place  ct pour une
forme d'art plus svre: Ne serait-ce pas une belle chose,
crivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragdie
pourrait russir? J'appelle vraie tragdie, non celle de Racine, mais
celle de Sophocle, dans toute sa simplicit, avec la stricte
observation des rgles.

... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de
purger la scne de ces vains discours, de ces madrigaux
philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces talages de
fadaises qui encombrent nos planches?...

Ne serait-ce pas une grande nouveaut que de rveiller la muse
grecque, d'oser la prsenter aux Franais dans sa froce grandeur,
dans son atrocit sublime?...

Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne,
qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse
farouche, inexorable, telle qu'elle tait aux beaux jours d'Athnes,
quand les vases d'airain tremblaient  sa voix?

Ce n'tait point l propos en l'air. Musset a travaill une fois pour
la scne depuis la chute de la _Nuit vnitienne_. Rachel lui avait
demand une pice. Il entreprit sans balancer une tragdie classique,
et songea d'abord  refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant
t remis  plus tard, il se rabattit sur un sujet mrovingien. Une
brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_
(1839), mais il en subsiste quelques scnes, qui ne font pas regretter
bien vivement la perte des autres; elles n'annonaient qu'une tragdie
distingue, et il est de bien peu d'importance pour la littrature
franaise que nous ayons une tragdie distingue de plus ou de moins,
tandis qu'il est trs important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne
badine pas avec l'amour_.

Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la
_Lucrce_ de Ponsard. Il crivait  son frre, le 22 mai 1843: M.
Ponsard, jeune auteur arriv de province, a fait jouer  l'Odon une
tragdie de _Lucrce_, trs belle--malgr les acteurs.--C'est le lion
du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.

Bnis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la
_Nuit vnitienne_. Ne s'inquitant plus dsormais d'tre jouable,
Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rves au vol et de
les fixer tels quels sur le papier. Nous devons  cet affranchissement
de toute rgle un rve historique qui est la seule pice
shakespearienne de notre thtre, et une demi-douzaine d'adorables
songeries sur l'amour dans lesquelles la mlancolie, disait Thophile
Gautier, cause avec la gaiet.

L'ide de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les
heures rapides passes  Florence avec George Sand, tout  la fin de
1833. La noble cit avait encore la farouche ceinture de murailles
crneles dont l'avait entoure au XIVe sicle le gouvernement
rpublicain, et qu'on a dmolie de nos jours pour largir la capitale
phmre du jeune royaume italien. Elle avait conserv dans toute son
pret cet aspect sombre et dur qui contraste si trangement avec les
lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le
plus tonnant exemple de ce que peut le gnie de l'homme pour
s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires,
que de larges perces n'avaient pas encore ouverts  la lumire,
enchevtraient leurs rues troites et tortueuses, favorables 
l'meute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi
et des Riccardi. La ville tout entire, pour qui sait comprendre ce
que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire
aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leon, et
trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre
d'Alexandre de Mdicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et
l'inutilit de ce meurtre pour les liberts de la ville. Quelques
flneries dans Florence donnrent le cadre. Un singulier mlange
d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul
de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pice fut crite en Italie.
Il faut donc que ce soit  Venise, en janvier 1834, dans les trois ou
quatre semaines qui s'coulrent entre l'arrive d'Alfred de Musset et
sa maladie.

L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une rvolution manque,
avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans
l'Italie brillante et pourrie du XVIe sicle. Au travers de ces
agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre
tragdie se droule dans une me perdue, qu'elle remplit d'horreur et
de dsespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irrparable
dgradation de l'homme touch par la dbauche:

    La mer y passerait sans laver la souillure.

Lorenzo de Mdicis est un rpublicain de 1830, idaliste et utopiste.
Il croit  la vertu, au progrs,  la grandeur humaine, au pouvoir
magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le dmon
tentateur des rveurs de sa sorte: C'est un dmon plus beau que
Gabriel: la libert, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots
rsonnent  son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit
des cailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses
yeux fcondent la terre, et il tient  la main la palme des martyrs.
Ses paroles purent l'air autour de ses lvres; son vol est si rapide
que nul ne peut dire o il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie,
je l'ai vu traverser les cieux. J'tais courb sur mes livres; le
toucher de sa main a fait frmir mes cheveux comme une plume lgre.
Depuis que cette radieuse apparition a travers le cabinet d'tudes o
Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune tudiant
a renonc  son lche repos. Il s'est jur de tuer les tyrans par
philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commenc  vivre avec
cette ide: Il faut que je sois un Brutus.

Un dbauch cruel, Alexandre de Mdicis, rgne sur Florence accable.
Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer
auprs de lui et l'assassiner. Il se ravale  tre le directeur de ses
honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et
d'opprobre auquel sa mre ne peut penser sans larmes et que le peuple
appelle par mpris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le
masque. Le duc Alexandre va prir et Florence tre libre. Prs de
frapper, le nouveau Brutus s'aperoit avec pouvante que nul ne
souille impunment son me. C'est le crime irrmissible pour lequel il
n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu' la tombe. Lorenzo
avait revtu un dguisement qu'il croyait pouvoir rejeter  son gr;
la dbauche l'a saisi et gangren jusqu'aux moelles, et il ne lui
chappera plus: Je me suis fait  mon mtier, dit-il amrement. Le
vice a t pour moi un vtement; maintenant, il est coll  ma peau.
Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je
me sens srieux comme la mort au milieu de ma gaiet.

Il a perdu la foi avec la vertu. Son sjour dans la grande confrrie
du vice en a fait un mpriseur d'hommes, qui ne croit mme plus  la
cause pour laquelle il a donn plus que sa vie. Il va affranchir sa
patrie, offrir aux rpublicains l'occasion de rtablir la libert, et
il sait que leur goste indiffrence n'en profitera pas, il sait que
le peuple dlivr d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre
tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre
est le dernier reste du temps o il tait pur comme un lis, et que
le sang du tyran lavera son ignominie. La scne o il explique 
Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime
inutile, est d'une rare grandeur.

PHILIPPE.

Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des ides pareilles?

LORENZO.

Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

Si tu crois que c'est un meurtre inutile  ta patrie, comment le
commets-tu?

LORENZO.

Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai t beau,
tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

Quel abme! quel abme tu m'ouvres!

LORENZO.

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je
m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un
spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_),
il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-mme, veux-tu donc
que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur 
quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre,
c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis
deux ans sur un mur taill  pic, et que ce meurtre est le seul brin
d'herbe o j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie
plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je
laisse mourir en silence l'nigme de ma vie? Oui, cela est certain, si
je pouvais revenir  la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait
s'vanouir, j'pargnerais peut-tre ce conducteur de boeufs. Mais
j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores
en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu
honores, peut-tre justement parce que tu ne le ferais pas. Voil
assez longtemps, vois-tu, que les rpublicains me couvrent de boue et
d'infamie; voil assez longtemps que les oreilles me tintent, et que
l'excration des hommes empoisonne le pain que je mche; j'en ai assez
de me voir conspu par des lches sans nom, qui m'accablent d'injures
pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez
d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le
monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est
peut-tre demain que je tue Alexandre....

Le meurtre accompli, il gote quelques minutes d'un bonheur ineffable.

LORENZO, _s'asseyant sur la fentre_.

Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,
coeur navr de joie!

SCORONCONCOLO.

Viens, matre, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

Que le vent du soir est doux et embaum! comme les fleurs des
prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique!  ternel repos!

SCORONCONCOLO.

Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en dcoule. Venez,
seigneur.

LORENZO.

Ah! Dieu de bont! quel moment!

C'est l'hosanna de la crature dlivre du mal. Courte est l'illusion,
courte la joie. Tandis que Florence se donne  un autre Mdicis,
Lorenzo sent que, dcidment, le vice ne le lchera plus, et il va
s'offrir aux coups des assassins  gages qui le cherchent.

Nous avions dj vu l'bauche de ce personnage si dramatique dans la
_Coupe et les Lvres_; mais les causes de la misre de Frank taient
restes  demi voiles, tandis que cette fois, l'avertissement est
aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de
quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de
l'abme o a roul Lorenzaccio, et il tenait  dire  ses
contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-l.

Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu
aussi qu' faire appel  des souvenirs, moins intimes toutefois. Son
orfvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du
temps de Louis-Philippe. L'orfvre devait tre abonn au _National_ et
avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrire-boutique. Le
marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce
que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout
ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne
paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux
Tuileries.

LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_.

J'avoue que ces ftes-l me font plaisir,  moi. On est dans son lit
bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retrouss; on regarde de
temps en temps les lumires qui vont et viennent dans le palais; on
attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: H, h,
ce sont mes toffes qui dansent, mes belles toffes du bon Dieu, sur
le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFVRE, _ouvrant aussi sa boutique_.

Il en danse plus d'une qui n'est pas paye, voisin; ce sont celles-l
qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de
regret....

Ils continuent  discuter en enlevant leurs volets.

Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand  l'instant de
rentrer. La cour est une belle chose.

--La cour! riposte l'orfvre du seuil de sa boutique; le peuple la
porte sur le dos, voyez-vous!

Ces bonnes gens-l n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le
Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont
t les fournisseurs de nos grand'mres.

Le reste du thtre de Musset a pour sujet presque unique, mais
infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la
femme, chez la coquette, chez l'pouse chrtienne; l'amour chez Alfred
de Musset  diffrents ges: adolescent candide ou homme blas, et
dans toutes ses humeurs: joyeux ou mlancolique, ironique ou
passionn. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'tant jamais las
de dire sa pense sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine.
Les ides de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lematre, rejoignent,
 travers les sicles, celles des potes primitifs. L'amour est le
premier-n des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est
point, dit Valentin  Ccile, l'ternelle pense qui fait graviter les
sphres, mais l'ternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se
cherchent, et les soleils tomberaient en poussire, si l'un d'eux
cessait d'aimer. Ah! dit Ccile, toute la vie est l!--Oui, rpondit
Valentin, toute la vie... L'amour ainsi compris s'lve au rang de
mystre sacr. Paganisme si l'on veut, mais grand et potique.

La comdie du _Chandelier_ doit venir la premire dans une biographie
de Musset, bien qu'elle n'ait t crite qu'en 1835. Elle le met en
scne  l'heure charmante et prilleuse o le collgien devenait homme
et se rveillait pote. L'aventure de Fortunio, moins le dnouement,
lui est arrive en 1828, pendant l't pass  Auteuil. Jacqueline
habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de
jouer avec son ventail ou de lui apporter un coussin, Musset
traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni
chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'ge hroque
de l'amour, et il tait romantique.

Il a donn  Fortunio sa figure et sa tournure. Un petit blond, dit
la servante de Jacqueline.--Oui-da, rplique sa matresse, je le vois
maintenant. Il n'est pas mal tourn, ma foi, avec ses cheveux sur
l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux
grisettes, ce monsieur-l avec ses yeux bleus?[24]

[Note 24: Toutes nos citations du _Thtre_ sont conformes  la 1re
dition (1840), antrieure aux remaniements faits en vue de la scne.]

Il est permis de croire qu'il avait aussi,  cet ge-l, le coeur
timide et passionn de son hros, qu'il tait comme lui--plus ou
moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il
s'exhale du rle un dlicieux parfum de posie, cela encore ne va
point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le
personnage est bien joli. C'est un Chrubin attendri et touch de
mlancolie. Combien il est diffrent du petit polisson de
Beaumarchais, qui court aprs toutes les jupes avec des airs dlurs!
Quel contraste avec nos Chrubins de la fin du XIXe sicle,  l'me
sche et prudente! La dclaration de Fortunio, troisime clerc de
notaire,  sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, tant
irrprochablement simple. Par le fond, elle appartient  une race
disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de
laisser trembler une larme au bord de leur paupire. Nos rhtoriciens
se moqueraient de son loquence nave; ils sont mieux instruits des
arguments qui touchent une petite bourgeoise sclrate.

JACQUELINE.

Vous nous avez chant,  table, une jolie chanson, tout  l'heure.
Pour qui est-ce donc qu'elle tait faite? Me la voulez-vous donner par
crit?

FORTUNIO.

Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est 
vous. (_Il se jette  genoux._)

JACQUELINE.

Vraiment! Je croyais que votre refrain dfendait de dire qui on aime.

FORTUNIO.

Ah! Jacqueline, ayez piti de moi; ce n'est pas d'hier que je
souffre. Depuis deux ans,  travers ces charmilles, je suis la trace
de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-tre vous ayez su
mon existence, vous n'tes pas sortie ou rentre, votre ombre
tremblante et lgre n'a pas paru derrire vos rideaux, vous n'avez
pas ouvert votre fentre, vous n'avez pas remu dans l'air, que je ne
fusse l, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous,
mais votre beaut, grce  Dieu, m'appartenait comme le soleil  tous;
je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie.
Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais
pleurer. Quelques mots, tombs de vos lvres, avaient pu venir jusqu'
moi, je les rptais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma
chambre en tait pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par
coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je
m'enivrais de ce qui avait pass sur votre bouche et dans votre coeur.
Hlas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie,
et que je vous aime  en mourir.

La Jacqueline de la ralit demeura insensible  ce doux langage et
aux reproches dont Fortunio l'accabla en dcouvrant qu'il avait servi
de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime
qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et
confiant o sa science perverse avait fait clore la passion; en y
insinuant ce venin du soupon dont il ne gurit jamais; en jouant
avec tout ce qu'il y a de sacr sous le ciel, comme un voleur avec
des ds pips; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.

Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une
part de lui-mme dans deux de ses personnages. Octave, le prcoce
libertin dont les dehors brillants recouvrent un spulcre blanchi o
dort la poussire des illusions gnreuses de la jeunesse, c'est
Musset, c'est son mauvais _moi_  l'inspiration sensuelle et
blasphmatoire, le meurtrier de son gnie. Je ne sais point aimer,
dit Octave. Je ne suis qu'un dbauch sans coeur; je n'estime point
les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens,
l'ivresse passagre d'un songe.... Ma gaiet est comme le masque d'un
histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blass n'en
veulent plus.

L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures,
timide et sensible, un peu triste de l'immoralit d'Octave, auquel il
fait d'inutiles reprsentations. J'ai dj dit combien cette dualit
tait marque chez l'auteur. Tous ceux qui ont connu Alfred de
Musset, crit son frre Paul, savent combien il ressemblait  la fois
aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures
semblent aux antipodes l'une de l'autre. Les trangers eux-mmes le
savaient. L'une des premires fois que George Sand vit Musset, elle
lui conta qu'on lui avait demand s'il tait Octave ou Coelio, et
qu'elle avait rpondu: Tous les deux, je crois. Quelques jours
aprs, il lui crivit une lettre o il lui rappelait cette anecdote,
s'accusant de ne lui avoir montr qu'Octave et sollicitant la
permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa dclaration, le
dbut de leur roman. Il disait aussi de lui-mme, connaissant bien son
manque d'quilibre: Je pleure ou j'clate de rire.

Cette espce de ddoublement donnait lieu  des dialogues intrieurs
dont nous possdons un chantillon authentique. La conversation de
l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au dbut d'_Il ne faut
jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu
avec lui-mme, un matin, dans sa chambre, aprs quelques folies. Son
bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait
assis dans un honnte fauteuil de famille, et avait adress une verte
semonce  l'_autre_, qui lui rpondait par les impertinences de
Valentin. Quelques jours aprs, le dialogue tait crit et toute la
pice en sortait. Celui que voici, qui se trouve  la premire scne
des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la mme
chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqu.

COELIO.

.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperois?

(_Entre Octave._)

OCTAVE.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mlancolie?

COELIO.

Octave!  fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'o
te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'o
te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

COELIO.

Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-mme.

OCTAVE.

Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-mme.

Morale du sermon: Octave va s'employer  faire recevoir son ami chez
la belle Marianne.

C'est pour complter la ressemblance entre ses deux hros et ses deux
_moi_, que Musset a condamn le dbauch des _Caprices de Marianne_ 
tre le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie
relle tait continuellement assassin par Octave, qui exhalait aussi
ses remords en lamentations potiques, comme il le fait dans la pice:
Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie
silencieuse n'a point t un mystre. Les longues soires que nous
avons passes ensemble sont comme de fraches oasis dans un dsert
aride; elles ont vers sur mon coeur les seules gouttes de rose qui y
soient tombes. Coelio tait la bonne partie de moi-mme; elle est
remonte au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi
qu'ils ont tendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils
avaient aiguis leurs pes, c'est moi qu'ils ont tu. S'tant dit
ces choses sur le mal qu'il se faisait  lui-mme, Musset prenait son
chapeau et retournait aux bruyants repas, aux longs soupers 
l'ombre des forts. Coelio ne ressuscitait que pour tre tu de
nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.

Quant au sujet de la pice, il est contenu dans une des pigraphes de
_Namouna_: Une femme est comme votre ombre: courez aprs, elle vous
fuit; fuyez-la, elle court aprs vous.

C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_,
crit avant le voyage d'Italie et publi le 1er janvier 1834. La
princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavire, d'une Bavire situe
dans le pays du bleu, a consenti par raison d'tat  pouser le prince
de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son
fianc est un imbcile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore
pas que le sort des filles de roi est d'pouser le premier venu, selon
les besoins de la politique; mais cela lui cote, par la faute d'une
gouvernante romanesque qui lui a donn des sentiments bourgeois.
Elsbeth le lui reproche doucement: Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu
donn  lire tant de romans et de contes de fes? Pourquoi as-tu sem
dans ma pauvre pense tant de fleurs tranges et mystrieuses? Le mal
est  prsent sans remde. Au mpris de la raison d'tat et de
l'tiquette, son jeune coeur est gonfl de germes d'amour prts 
clore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme horrible et
idiot. Elsbeth s'y rsigne, afin d'pargner la guerre  deux
royaumes. Ce sacrifice, inspir par l'ide toute chrtienne qu'on doit
immoler l'amour  des devoirs plus hauts, parat un monstrueux
sacrilge  Musset, qui se dguise en Fantasio pour aller le dire  la
jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une
des moins ressemblantes.

Il a t Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa
conversation tait alors riche d'imprvu, comme dans le dialogue du
premier acte avec l'honnte Spark. Sa conduite droutait toutes les
prvisions, y compris les siennes. Son humeur procdait par
soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des tats d'esprit
dfinis par M. Jules Lematre avec une sagacit lumineuse. Fantasio
est un tudiant bohme  qui Musset a prt son me. Fantasio
s'ennuie--parce qu'il a trop aim; il se croit dsespr, il voit la
laideur et l'inutilit du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme
Musset, l'amour de l'amour, et, aprs chaque exprience, le dgot
invincible, et, aprs chaque dgot, l'invincible besoin de
recommencer l'exprience, et dans la satit toujours revenue le dsir
toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule
maladie, l'impatience de n'tre que soi et que le monde ne soit que ce
qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indfiniment de
l'immortelle dsesprance....

Le Fantasio de la comdie entreprend pieusement de rompre un mariage
qui serait une offense envers le divin ros. Il s'affuble de la bosse
et de la perruque du bouffon de la cour, enterr la nuit d'avant,
s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne
s'analyse pas. C'est un doux rve dialogu, par lequel il faut se
laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser
vaguer son imagination. Les initis aimaient  y chercher des sens
symboliques. On se rappelle la premire rencontre de la princesse avec
Fantasio, dans le jardin du roi:

ELSBETH, _seule_.

Il me semble qu'il y a quelqu'un derrire ces bosquets. Est-ce le
fantme de mon pauvre bouffon que j'aperois dans ces bluets, assis
sur la prairie? Rpondez-moi; qui tes-vous? que faites-vous l 
cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._)

FANTASIO (_assis, vtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_).

Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour  vos
beaux yeux.

George Sand fait allusion  ce passage dans une des lettres brlantes
adresses  Musset pendant une brouille, et dont nous avons dj cit
quelques fragments: Voici ce commentaire indit, crit en rentrant des
Italiens, o elle tait alle seule, habille en homme: Samedi,
minuit (_fin de 1834_)... Me voil en bousingot, seule, dsole
d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en
deuil. J'ai les cheveux coups, les yeux cerns, les joues creuses,
l'air bte et vieux. Et l-haut, il y a toutes ces femmes blondes,
blanches, pares, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de
cheveux, des bouquets, les paules nues. Et moi, o suis-je, pauvre
George? _Voil, au-dessus de moi, le champ o Fantasio va cueillir ses
bluets._

Le dnouement de _Fantasio_ est tout souriant. ros est victorieux: la
gentille Elsbeth n'pousera pas son bent de prtendu. Il est vrai que
deux peuples vont s'gorger; mais la mort de quelques milliers
d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fes, o on les
ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetes
par les belles princesses  leurs sujets dans l'embarras, pas plus que
tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pice  la
scne. Des arbres de carton et un soleil lectrique sont encore
beaucoup trop rels pour _Fantasio_.

_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-tre le
chef-d'oeuvre du thtre de Musset. La pice est de moindre envergure
et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. crite
au retour d'Italie, elle prconise dj la mle rsignation du
_Souvenir_ aux souffrances qu'entrane l'amour:

    .... O nature!  ma mre!
    En ai-je moins aim?

Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir, dit Camille, instruite
au couvent  toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes.

--Pauvre enfant, lui rpond Perdican: Tu me parles d'une religieuse
qui me parat avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a
t trompe, qu'elle a tromp elle-mme, et qu'elle est dsespre.
Es-tu sre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main 
travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne?

CAMILLE.

Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.

PERDICAN.

Es-tu sre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir
encore, elle rpondrait non?

CAMILLE.

Je le crois.

Elle ne le croit dj plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de
Perdican lui entre au coeur comme une flche aigu:

Adieu, Camille, retourne  ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces
rcits hideux qui t'ont empoisonne, rponds ce que je vais te dire:
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,
orgueilleux et lches, mprisables et sensuels; toutes les femmes sont
perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dpraves;..... mais
il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de
ces tres si imparfaits et si affreux. On est souvent tromp en amour,
souvent bless et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est
sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrire, et
on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis tromp quelquefois, mais
j'ai aim. C'est moi qui ai vcu, et non pas un tre factice cr par
mon orgueil et mon ennui.

Il sort, et va braver tourdiment la divinit vindicative qui ne
permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec
une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette,
qui meurt d'avoir t trompe, et l'orgueilleuse Camille, que le
regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse.
L'amour est veng des deux insenss qui lui avaient menti.

_On ne badine pas avec l'amour_ fut le dernier drame de Musset. Un
rayon de gaiet descendit sur son thtre et s'y posa. La _Quenouille
de Barberine_ (1er aot 1835) nous montre comment une femme d'esprit
met en pnitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire
 la vertu des femmes, pour donner  comprendre qu'ils ont toujours
t irrsistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris,
Barberine donne au jeune Rosemberg une leon dont il se souviendra, et
peut-tre sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de
trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. C'est un
jeune homme de bonne famille, crit Barberine  son mari, et point
mchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je
lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son pre  la cour,
dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du
haut de notre tourelle o il a un bon lit, un bon feu, et un rouet
avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que
j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu
qu'avec de bonnes qualits il ne manquait que de rflexion, j'ai pens
que c'tait pour le mieux de lui apprendre ce mtier, qui lui permet
de rflchir  son aise, en mme temps qu'il lui fait gagner sa vie.
Vous savez que notre tourelle tait, autrefois une prison; je l'y ai
attir en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enferm. Il y
a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa
nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du
monde, et il engraisse  vue d'oeil. Rosemberg a si peu de rancune
qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garon, qui ne recommencera
plus.

Nous avons dj parl du _Chandelier_ et cont l'origine d'_Il ne faut
jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'hrone, Ccile, est proche
parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle
soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connatre les femmes
parce qu'ils ont eu des succs dans les coulisses et dans les ftes de
bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois.
Valentin a mal jou un vilain rle; il a t sot, et il n'a pas tenu 
lui de devenir odieux; nanmoins ses fautes lui sont remises, et il
pouse Ccile au dnouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a
servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il prserve du chtiment. Si
quelque lectrice austre, estimant que Valentin ne mritait point tant
d'indulgence, blme son bonheur immrit, elle mconnat l'un des plus
beaux privilges de son sexe, celui de purifier par une affection
honnte les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer
l'entre au respect. On a crit peu de pages aussi glorieuses pour la
femme que la scne du rendez-vous dans la fort,  la fin de laquelle
le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol lan de joie et
de reconnaissance, de n'avoir rien compris  ce qu'il lui a dit.

VALENTIN.

.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CCILE.

Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?

VALENTIN.

Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et
nous sommes seuls.

CCILE.

Eh bien! Quel mal y a-t-il  cela?

VALENTIN.

C'est vrai, il n'y a aucun mal; coutez-moi, et laissez-moi me mettre
 genoux.

CCILE.

Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

VALENTIN.

Je frissonne de crainte et de joie....

Valentin vient de dcouvrir la Puret, et il l'adore  genoux. Il est
sauv, mais il l'a chapp belle.

Aprs _Il ne faut jurer de rien_, Musset crivit encore deux petits
proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une
porte soit ouverte ou ferme_ (1845); une gracieuse comdie,
_Carmosine_ (1850), et quelques picettes anodines dont la dernire,
_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'tre nomme 
cause d'un joli petit rle d'ingnue.

Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier  la poupe. Le
nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapport de sa pension des
thories sur le mariage et sur la manire de faire marcher les hommes,
qu'elle applique avec nergie, quitte  pleurer ds que le jeune
premier fait semblant de prendre ses boutades au srieux. Sa piquante
silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de
pendant dans notre littrature dramatique. Musset n'avait pas perdu
son temps lorsqu'il passait les nuits  valser--pas toujours en
mesure, m'affirme une de ses valseuses--et  babiller avec ses
danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les rgles d'une
figure de cotillon, il avait pntr cet tre, ferm et nigmatique
comme un bouton de fleur: la jeune fille. Ccile, Elsbeth, Camille,
Rosette, Ninon et Ninette, Didamia, Carmosine et cette petite
Marguerite,  peine entrevue, seront ses tmoins devant la postrit,
quand on l'accusera de s'tre complu aux tableaux hardis et aux
inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son
imagination ne s'tait pas dpeuple de figures virginales, et que
jamais l'ulcre du mpris ne rongea secrtement son me en face de
jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles.

Elsbeth s'aperoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait
en mme temps quelque gr de ce dfaut. L'intrt de sa maison exige
qu'elle pouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour
permettre  ses rves de se placer entre elle et son devoir, elle
gote un plaisir secret  sentir que ce devoir lui est pnible, et
qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent
gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en pousant un malotru:
Aprs tout, je serai une dame, c'est peut-tre amusant; je prendrai
peut-tre got  mes parures, que sais-je?  mes carrosses,  ma
nouvelle livre; heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage
qu'un mari. Je trouverai peut-tre le bonheur au fond de ma corbeille
de noces.--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain
et de bon jugement, mais  qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup
de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a t trouble
par leur romanesque dcent et sentimental.

Ccile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu
tout de suite que Valentin, avec ses prtentions  la clairvoyance et
 l'exprience, prend pour la ralit ce qui n'est que de la
littrature, et elle le lui reproche gentiment: Qu'est-ce que cela
veut dire de s'aller jeter dans un foss? risquer de se tuer, et pour
quoi faire? Vous saviez bien tre reu chez nous. Que vous ayez voulu
arriver tout seul, je le comprends; mais  quoi bon le reste? Est-ce
que vous aimez les romans?

VALENTIN.

Quelquefois....

CCILE.

Je vous avoue qu'ils ne me plaisent gure; ceux que j'ai lus ne
signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que
tout s'y invente  plaisir. On n'y parle que de sductions, de ruses,
d'intrigues, de mille choses impossibles.

Ce n'est pas elle qui jouera jamais  la femme incomprise, cette peste
du romantisme, dont nous ne parvenons pas  nous dlivrer et qui n'a
pas cess de reparatre sous des dguisements varis. Ccile donnera
de bons bouillons  son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout
son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui
d'avoir du gnie ou d'tre un hros. Elle lui est trs suprieure.
Valentin est un tourdi et un viveur. Ccile sera sa raison et sa
conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son matre de danse.

LE MATRE DE DANSE

Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
d'oppositions. Dtournez donc lgrement la tte, et arrondissez-moi
les bras.

CCILE

Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder
devant soi.

Elle regardera devant soi pour deux, l'exquise et modeste crature,
et son mari la payera en estime et en confiance.

Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que
Ccile. Musset a pens  faire la diffrence entre la jeune fille
leve dans sa famille et celle qui a t leve au couvent. La
premire se hte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous
donn la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle
croit son fianc. L'autre rpond  son camarade d'enfance, qui lui
tend une main amie, ce mot de clotre, que Ccile ne comprendrait pas:
Je n'aime pas les attouchements. Pauvre Camille! Elle vient d'avoir
dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre.
Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune
coeur, fltri par les dangereuses confidences des naufrages de
l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et
contre elles-mmes. Savent-elles, lui demande Perdican, pouvant de
ce dsenchantement prcoce, savent-elles que c'est un crime qu'elles
font, de venir chuchoter  une vierge des paroles de femme? Ah! comme
elles t'ont fait la leon! En coutant ces rcits amers, Camille a vu
l'humanit  travers un mauvais rve, et elle a pri Dieu de n'avoir
plus rien de la femme.

Son cauchemar s'est dissip en quittant l'ombre du clotre. Tu
voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne
voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous
regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le
masque de pltre que les nonnes t'ont plaqu sur les joues me refusait
un baiser de frre; mais ton coeur a battu; il a oubli sa leon, lui
qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe o nous
voil. Camille aime, et ses yeux blouis se sont rouverts  la
vrit. Elle croit maintenant  l'amour,  la vie, au bonheur, 
Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu,
et elle tait redevenue une faible femme, quand leur mutuelle
imprudence l'a spare  jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille!

Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les
coryphes du choeur. Toutes ces chastes hrones ont deux traits en
commun. Elles sont fidles  leur vocation de femmes, de s'panouir
par l'amour et le mariage, et elles sont trs honntes, y compris la
simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles
ont le charme des natures saines, et n'ont pu tre cres que par un
pote qui avait gard intact,  travers les dsillusions et les
dchances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les
Ninon et les Ninette de la ralit avec les yeux d'un croyant, et
elles lui ont inspir en rcompense la partie la plus pure de son
oeuvre.

L'histoire du thtre de Musset est singulire. Ses pices dormirent
longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas trs
remarques  leur apparition, et vite oublies. Leur publication en
volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles taient presque
ignores quand Mme Allan, alors  Saint-Ptersbourg, entendit vanter
une petite pice russe qui se donnait sur un petit thtre. Elle
voulut la voir, la trouva de son got et en demanda une traduction
pour la jouer devant la cour impriale. Quelqu'un simplifia les choses
en lui envoyant un volume intitul _Comdies et Proverbes_, par Alfred
de Musset: la petite pice russe tait le _Caprice_.

Mme Allan y eut tant de succs  Saint-Ptersbourg, qu' son retour 
Paris, en 1847, elle rapporta _Un Caprice_ dans son manchon et le
joua  la Comdie-Franaise, le 27 novembre, contre vents et mares.
Personne, ou  peu prs, ne savait d'o cela sortait. Et puis, c'tait
mal crit: _Rebonsoir, chre!_ En quelle langue est cela? disait
Samson suffoqu. Le lendemain de la premire, revirement complet.
Thophile Gautier crivait dans son feuilleton dramatique: Ce petit
acte, jou samedi aux Franais, est tout bonnement un grand vnement
littraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit  la
Comdie-Franaise de si fin, de si dlicat, de si doucement enjou que
ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les
Russes de Saint-Ptersbourg, cette neigeuse Athnes, ont t obligs
de dcouvrir pour nous le faire accepter. Thophile Gautier louait
ensuite la prodigieuse habilet, la rouerie parfaite, la merveilleuse
divination des planches de ce proverbe qui n'avait pas t crit pour
la scne, et qui tait pourtant plus adroitement conduit que du
Scribe. (_La Presse_, 29 novembre 1847.)

L'_Illustration_ peignit avec vivacit la surprise du public en
dcouvrant Musset auteur dramatique: Un vnement inattendu pour tout
le monde s'est pass au Thtre-Franais, le succs complet,
gigantesque, tourdissant d'un tout petit acte de comdie. Suit un
loge de Musset pote, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: Les
mots rayonnent comme des diamants; chaque scne est une ferie, et
cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi (4 dcembre
1847).

Tant d'admiration nous droute un peu, nous qui voyons dans le
_Caprice_ une pice charmante sans doute, quelque chose de mieux
qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres
dramatiques de Musset.

Quoi qu'il en soit, la troue tait faite; tout le reste y passa. _Il
faut qu'une porte soit ouverte ou ferme_ fut jou le 7 avril 1848,
_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journes
de Juin. _Musset  Alfred Tattet_, le 1er juillet: Je vous remercie
de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arriv,  mon frre
ni  moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant o je vous cris, je
quitte mon uniforme, que je n'ai gure t depuis l'insurrection. Je
ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passes; c'est trop
hideux.

Au milieu de ces aimables glogues, vous comprenez que le pauvre
oncle Van Buck est rest dans l'eau. Il avait pourtant russi, et je
puis dire compltement,--sans exagration. C'tait justement la veille
de l'insurrection; j'avais encore trouv une salle toute pleine et
bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent
pour moi, de trs bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma
soire. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain,
bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil
au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour clairage et
un parterre de vandales enrags. La garde mobile a t si
admirablement intrpide que ce seul spectacle, heureusement, nous a
donn encore de bons battements de coeur. C'taient presque tous des
enfants. Je n'ai jamais rien rv de pareil.

Le _Chandelier_ eut son tour en aot, _Andr del Sarto_ en novembre,
etc. On en est venu  jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_.

L'une des causes de ce prodigieux succs fut que Musset, au thtre,
parut un novateur et un raliste. Ses pices n'taient pas faites
selon les formules, pas plus les formules romantiques que les
classiques, et elles possdaient cette vrit suprieure qui est le
privilge des potes: Chaque scne est une ferie, et cependant c'est
vrai, c'est la nature. Ces mots rsument les impressions des premiers
spectateurs, dont quelques-uns reprochaient mme  Musset d'tre trop
la nature. Auguste Lireux en fait la remarque  propos de la
premire reprsentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On
n'est pas habitu, dit-il, aux pices naturelles, et  cette
fantaisie si semblable  la vrit mme, qui est le propre de M.
Alfred de Musset. Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment o il
crit, pour supporter facilement la vrit, et il rsume ainsi la
pice: Histoire trop cruelle, trop vraie! (_Constitutionnel_, 16
juin 1851).

Cependant, quelques personnes taient scandalises de l'engouement
subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attach grande
importance au thtre de Musset, avait d'abord applaudi  la vogue du
_Caprice_. Quand il vit que cela devenait srieux et qu'on prenait les
grandes pices pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et
crivit dans son _Journal_: J'ai vu hier (4 aot 1848) la petite
pice de Musset au Thtre-Franais: _Il ne faut jurer de rien_. Il y
a de bien jolies choses, mais le dcousu et le manque de bon sens
m'ont frapp. Les caractres sont vraiment pris dans un monde bien
trange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce
jeune homme fat et grossier plutt qu'aimable et spirituel; cette
petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne,
qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour
ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira
le quart d'heure d'aprs; cette baronne insolente et commune, qu'on
nous prsente tout d'un coup  la fin comme une mre de charit;--tout
cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde
fabuleux ou vu  travers une goguette et dans une pointe de vin.
L'esprit de dtail et la drlerie imprvue font les frais de la scne
et raccommodent  chaque instant la dchirure du fond. Mais il y a des
gens qui vont srieusement s'imaginer que c'tait l le suprme bon
ton du monde le plus dlicat de la socit qui a disparu: tandis qu'un
tel monde n'a jamais exist autre part que dans les fumes de la
fantaisie du pote revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des
jeunes gens, et mme des jeunes femmes qui, s'tant engous du
genre-Musset, se sont mis  l'imiter,  le copier dans leur vie, tant
qu'ils ont pu, et se sont models sur ce patron. L'original ici n'est
venu qu'aprs la copie, et n'est pas du tout un original.

Alfred de Musset est le caprice d'une poque blase et libertine.

Il faut passer un mouvement de dpit au critique dont l'arrt vient
d'tre cass par la foule. Nous avons cit cette page maussade et
inintelligente parce qu'elle prcise le moment o la gloire de Musset,
confine jusque-l dans des cercles troits, a pris son essor. Le
succs du _Caprice_ a plus fait pour sa rputation que toutes ses
posies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses
vers en profitrent. L'auteur dramatique avait donn l'lan au pote,
qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins.

L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des
_Contes_, des _Mlanges_, et la _Confession d'un Enfant du sicle_
(1836), dont il a dj t question  propos de George Sand.

La _Confession_ a eu l'trange fortune d'tre presque toujours juge
sur ses dfauts et ses mauvaises pages, mme par ses admirateurs. La
jeunesse d'il y a trente ans lisait dvotieusement les dclamations
des deux premires parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un
mdiocre lve de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui
condamne le livre sur ces mmes chapitres, et semble ignorer l'idylle
qui leur succde: Comme je me promenais un soir dans une alle de
tilleuls,  l'entre du village, je vis sortir une jeune femme d'une
maison carte. Elle tait mise trs simplement et voile, en sorte
que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa dmarche
me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps.
Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui
paissait en libert dans un champ, accourut  elle; elle lui fit
quelques caresses, et regarda de ct et d'autre, comme pour chercher
une herbe favorite  lui donner. Je vis prs de moi un mrier sauvage;
j'en cueillis une branche et m'avanai en la tenant  la main. Le
chevreau vint  moi  pas compts, d'un air craintif; puis il
s'arrta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa matresse
lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air
inquiet; elle fit quelques pas jusqu' moi, posa la main sur la
branche, que le chevreau prit aussitt. Je la saluai, et elle continua
sa route.

C'est la premire rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le
tableau du modeste intrieur de la ple jeune femme aux grands yeux
noirs. Le rcit s'largit et s'lve avec la rentre triomphale de
l'amour dans ces deux coeurs qui s'taient cru uss, et la scne de
l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de
Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: Elle tait appuye
sur son coude, les yeux au ciel; je m'tais pench  ct d'elle, et
je la regardais rver. Bientt je levai les yeux moi-mme; une volupt
mlancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les
tides bouffes qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin
dans l'espace les dernires lueurs d'une blancheur ple que la lune
entranait avec elle en descendant derrire les masses noires des
marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regard avec
dsespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit
tressaillir; tout tait si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de
grce s'levait dans mon coeur, et que notre amour montait  Dieu.
J'entourai de mon bras la taille de ma chre matresse; elle tourna
doucement la tte: ses yeux taient noys de larmes.

Les promenades de nuit dans la fort de Fontainebleau sont aussi bien
belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans
l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mmes sentiers
qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'taient accroches aux mmes
gents en grimpant sur les roches. Ils avaient chang  voix basse
les mmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de
cotonnade bleue, qu'on a reprochs  Musset comme une faute de got,
c'tait le costume de voyage de son amie, celui de la premire _Lettre
d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'motion de George Sand en
retrouvant dans la _Confession d'un enfant du sicle_ l'histoire 
peine dguise de leur malheureuse passion. Cette vracit scrupuleuse
explique et excuse les longueurs de la cinquime partie, monotone
rcit de querelles si pnibles, que la victoire du rival de Musset,
qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.

[Note 25: Voy. p. 60. C'est prcisment  cause de l'exactitude du
fond du rcit, que Paul de Musset s'est attach  lui enlever toute
valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frre prt
chevaleresquement tous les torts sur lui.]

En rsum: une oeuvre d'art trs ingale, tantt dclamatoire, tantt
suprieure, quelquefois fatigante; mais un livre prcieux par sa
sincrit et trs honorable pour Musset, qui y donne partout, sans
hsitation ni rticences, le beau rle  la femme qu'il a aime, et
qui n'avait pourtant pas t sans reproches. Telle apparat la
_Confession d'un enfant du sicle_,  prsent que tous les voiles sont
levs.

Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits rcits sans
prtentions, crits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et o
Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes
est le _Merle blanc_ (1842), o l'on voit l'inconvnient d'tre
romantique dans une famille voue depuis plusieurs gnrations aux
vers classiques. A la premire note hasarde par le hros, son pre
saute en l'air: Qu'est-ce que j'entends l! s'cria-t-il; est-ce
ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce l
siffler?.... Qui t'a appris  siffler ainsi contre tous les usages et
toutes les rgles?

--Hlas, monsieur, rpondis-je humblement, j'ai siffl comme je
pouvais....

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon pre hors de lui.
Il y a des sicles que nous sifflons de pre en fils.... Tu n'es pas
mon fils; tu n'es pas un merle.

L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au
tragique, mais il croyait tout de bon, aprs le premier volume de son
fils, que ce n'tait pas l siffler.

Repouss par les siens, le merle blanc est mconnu des cnacles
emplums auprs desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble
 personne. Il prend le parti de chanter  sa mode et devient un pote
clbre. La suite n'est pas moins transparente. Il pouse une merlette
blanche qui fait des romans avec la facilit de George Sand: Il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de
se mettre  l'oeuvre. Elle avait aussi les ides avances de l'auteur
de _Llia_, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le
gouvernement et de prcher l'mancipation des merlettes. Le pote
emplum croit possder l'oiseau de ses rves, assorti  sa couleur
comme  son gnie. Hlas! sa femme l'avait tromp. Ce n'tait pas une
merlette blanche; c'tait une merlette comme toutes les merlettes;
elle tait teinte et elle dteignait!

Les nouvelles sont semes de souvenirs personnels. Quand l'amoureux
n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du
moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les hrones
sont presque toutes croques d'aprs nature, comme aussi les paysages,
les intrieurs, les pisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur
documents humains et racontait des choses vcues,  la faon de
nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les
mmes yeux.

Musset a employ dans son thtre une prose potique qui a peu de
rivales dans notre langue. Elle est minemment musicale. L'harmonie en
est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec
souplesse l'allure de l'ide, tantt paisible, tantt press et
passionn. Les pithtes sont mieux que sonores ou rares: elles sont
vocatrices. L'ensemble est pittoresque et loquent, sans cesser
jamais d'tre limpide. C'est d'un art trs simple et trs raffin.

Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et
transparente, o l'expression est juste, le tour de phrase net et
naturel. Ses lettres familires sont vives et aises. Son frre en a
publi quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que
j'ai pu comparer aux originaux ont t altres. En ce temps-l, on
comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'diteur. Paul de
Musset ne s'est pas born aux coupures. Il s'est attach  ennoblir le
style, qu'il jugeait trop nglig. Au besoin, il arrangeait aussi un
peu le sens. Musset avait crit  _la marraine_,  propos d'amour:
_Je me suis_ passablement brl les ailes en temps et lieu. Paul
imprime: _L'on m'a_ passablement brl les ailes... (17 dc 1838).
Musset disait ailleurs,  propos d'un article pour lequel il demandait
certains renseignements: J'aime mieux faire une page _mdiocre_, mais
honnte, qu'un pome en fausse monnaie dore. Il tait inadmissible
que Musset pt crire une page _mdiocre_; on lit dans le volume:
J'aime mieux faire une page _simple_. Sur Mlle Plessy dans le
_Barbier de Sville_: Rosine n'a pas t _espagnole_, mais elle a t
spirituelle. Correction: Rosine n'a pas t _espigle_. Ailleurs,
_taper_ est remplac par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_,
_je me suis en all_ par _je m'en suis all_, etc., etc. Il y a des
pages entirement rcrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait
t pntr d'admiration et de reconnaissance pour le zle et la
patience de son frre, mais peut-tre se serait-il souvenu d'un
travail d'agrment pour lequel l'aristocratie franaise s'tait prise
de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles
dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journes  coller des
pains  cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui
devenaient des bobches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilit
de ce travail: N'y a-t-il plus de bobches chez les marchands?
crivait-il; d'o nous vient cette rage de bobches? Je ne sais si le
travail d'pluchage de son frre lui aurait sembl beaucoup plus utile
que la fabrication des bobches en pains  cacheter.




CHAPITRE VII

LES DERNIRES ANNES


Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'crire, et n'en ignora
pas la cause. Il savait qu'il dtruisait lui-mme son intelligence,
jour par jour, heure par heure, et il assistait au dsastre le
dsespoir dans l'me, la volont effondre, incapable de se dfendre
contre lui-mme. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve  Ulrich
Guttinguer_: 28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre
jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour tre si,
si perdu et si gt au fond et en dessous.

Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frre
raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'anne
suivante, Alfred Tattet montra  Sainte-Beuve un chiffon de papier
qu'il avait surpris le matin mme,  la campagne, sur la table de
Musset. On y lisait ces vers tracs au crayon:

    J'ai perdu ma force et ma vie,
    Et mes amis et ma gaiet;
    J'ai perdu jusqu' la fiert
    Qui faisait croire  mon gnie.

    Quand j'ai connu la Vrit,
    J'ai cru que c'tait une amie;
    Quand je l'ai comprise et sentie,
    J'en tais dj dgot.

    Et pourtant elle est ternelle,
    Et ceux qui se sont passs d'elle
    Ici-bas ont tout ignor.

    Dieu parle, il faut qu'on lui rponde.
    Le seul bien qui me reste au monde
    Est d'avoir quelquefois pleur.

Les causes de cette mort anticipe sont affreusement tristes. Qu'on
veuille bien se rappeler la fragilit de sa machine et les rvoltes
indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalits physiques
qui lui ont fait perdre la matrise et le gouvernement de lui-mme. Un
soir--c'tait le 13 aot 1844,--la marraine lui avait parl trs
srieusement, dans l'espoir de l'amener  se ressaisir lui-mme. Alors
il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura:
Je ne puis vous rpter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite  Paul.
Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue
sur tous les points. Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet
suivant, qui a t imprim dans la _Biographie_:

    Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe gure.
    Que sous le faux semblant d'un intrt vulgaire,
    Ceux mme dont hier j'aurai serr la main
    Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,

    Ils sont moins mes amis que le verre de vin
    Qui pendant un quart d'heure tourdit ma misre;
    Mais vous, qui connaissez mon me tout entire,
    A qui je n'ai jamais rien tu, mme un chagrin,

    Est-ce  vous de me faire une telle injustice,
    Et m'avez-vous si vite  ce point oubli?
    Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.

    Dans ce verre o je cherche  noyer mon supplice,
    Laissez plutt tomber quelques pleurs de piti
    Qu' d'anciens souvenirs devrait votre amiti.

Dtournons la tte et passons,

    Le coeur plein de piti pour des maux inconnus,

et plaignant la misre, quelle qu'elle soit, capable de pousser le
gnie  un pareil suicide.

Musset n'attendait du public aucune indulgence. Le monde, disait-il,
n'a de piti que pour les maux dont on meurt. Il s'abandonnait devant
sa famille  une tristesse profonde, qui augmentait aprs chaque
effort pour s'tourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il
crivit: Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de
vermeils; il y en a de ples et de silencieux. Peut-on voir un
spectacle plus pnible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu
dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son me avec
les armes des sens peut s'enivrer  loisir; il peut se faire un
extrieur impassible; il peut enfermer sa pense dans une volont
tenace; sa pense mugira toujours dans le taureau d'airain. Sa pense
faisait son devoir et mugissait. Sa volont malade manquait au sien
et ne venait pas  son secours. Cette agonie morale dura plus de
quinze ans.

En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et
affectait la gaiet. Son extraordinaire mobilit lui rendait la tche
assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles.
Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouv de bon
got de prendre au tragique, avaient aussi le don de rveiller sa
verve. On peut dire que ses perptuels dmls avec la garde nationale
pour ne pas monter sa faction lui furent trs salutaires. Il avait
gnralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se
voyait bel et bien sous clef  l'htel des Haricots, dans la cellule
14, rserve aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait
tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le
monde a lu _Le mie prigioni_, crites dans la cellule 14:

    On dit: Triste comme la porte
      D'une prison,
    Et je crois, le diable m'emporte,
      Qu'on a raison.

    D'abord, pour ce qui me regarde,
      Mon sentiment
    Est qu'il vaut mieux monter sa garde,
      Dcidment.

    Je suis, depuis une semaine,
      Dans un cachot,
    Et je m'aperois avec peine
      Qu'il fait trs chaud, _etc._, _etc._

_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre
adresse  Augustine Brohan.

    Des Haricots. Vendredi.

O ma chre Brohan! Je suis dans les fers. Je gmis au sein des
cachots. Cela ne m'empchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais
je vous cris cet crit du fond du systme cellulaire. Je suis en ce
moment dans ce clbre Numro quatorze, qui fut mal grav dans le
_Diable  Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tu
personne.

Aprs ces clairs de gaiet, il retombait sur lui-mme et redevenait
morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqus
s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son
peu de succs. Il tait toujours modeste (un peu moins, cependant, en
vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en
paratre hautain et ddaigneux: Vous me parlez, crivait-il  Mme
Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que
j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments,
il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me
blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me
sauver. _A Alfred Tattet_, aot 1838: Et vous aussi, vous me faites
des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reois de bon coeur,
venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez
regretter de ne pas l'tre. Quand vous voudrez me faire un compliment,
appelez-moi votre ami.

Mais on a beau tre modeste, il y a un degr d'indiffrence qui
chagrine et dcourage un crivain, et le pote des _Nuits_ en avait
fait la dure exprience. Il y avait toujours eu des jeunes gens
sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oubli Musset,
malgr l'clat de ses dbuts, parce qu'il s'tait dtach aprs
_Rolla_ du groupe des crivains novateurs. Il avait abjur la forme
romantique au moment o le romantisme triomphait: la presse ne
s'occupa plus de lui, le gros public s'en dsintressa, et ses plus
belles oeuvres furent accueillies les unes aprs les autres par un
silence indiffrent. Henri Heine disait avec tonnement, en 1835:
Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que
pourrait l'tre un pote chinois. Mme Jaubert, qui rapporte ce
propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris
le sien, ne connaissaient que la _Ballade  la lune_ et l'_Andalouse_.
Un soir, chez elle, Gruzez s'avisa de rciter devant une trentaine de
personnes le duel de _Don Paez_:

    Comme on voit dans l't, sur les herbes fauches,
    Deux louves,....

L'auditoire coutait avec surprise. Personne n'avait lu cela.

Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et tant, d'autre
part, assez dtach (un peu trop) des affaires publiques, Musset
vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est  lui, entre tous
les grands crivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a t dit
avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littraire
des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vcu de la vie de
salon et dans la socit des femmes. A force de rimer des bouquets 
Chlo pour ses petits becs roses et de rechercher les
applaudissements de leurs menottes blanches, il s'est dshabitu des
penses et des efforts virils au moment o c'tait pour lui une
question de vie et de mort.

[Note 26: M. Brunetire, _l'volution des genres_.]

Ses journes furent un tissu de nants lorsqu'il cessa de les donner
au travail. Ses lettres en font foi. Les vnements de ces longues
annes sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire.
En 1845, il passe une partie de l't dans les Vosges. A son retour,
il crit au fidle Tattet: Rien n'lve le coeur et n'embellit
l'esprit comme ces grandes tournes dans le royaume. C'est incroyable
le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de
bire, de garons d'curie, d'adjoints, de plats de viande rchauffs,
de curs de village, de personnes lettres, de hauts dignitaires, de
plants de houblon, de chevaux vicieux et d'nes reints qui m'ont
pass devant les yeux....

Je suis revenu avec une jeune beaut de quarante-cinq  quarante-six
ans, qui se rendait, par les diligences de la rue
Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est
historique; elle mangeait un gteau polonais, couleur de fromage de
Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps,
parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur trs peu
de large s'tait apparemment chamaill avec elle; ce monsieur
s'appelait _mon bien-aim_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler
d'un autre nom.... Le _bien-aim_ tait all bouder dans la rotonde,
laissant Musset en tte--tte dans le coup avec sa Dulcine: Jugez,
mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a
fait penser  Bacchus. Donc j'ai achet  Voie, pour dix sous, une
bouteille de vin excellent, mais je dis tout  fait bon, avec un
poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminmes
tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et
de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une
diligence!

Madame Jaubert tait la confidente attitre des affaires de coeur. La
lettre suivante se rapporte  la brouille de Musset avec la princesse
Belgiojoso:

    Marraine!!

Le fieux est dconfit!!!

Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bte?

Il a crit  coeur ouvert....

On lui en a flanqu sur la tte.

On lui en a fait une rponse,  marraine!! une rponse... IMPRIMABLE.

.... Et savez-vous ce que cette pauvre bte a commenc par faire en
recevant cette rponse immortelle, ou du moins digne de l'tre?

Il (c'est moi) a commenc par pleurer comme un veau pendant une bonne
demi-heure.

Oui, marraine,  chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la
tte dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur
ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voil, j'ai sanglot
comme un enfant qu'on dbarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de
souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre tait rellement
un _ocan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....

Ce grand dsespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une
morte_ (1er octobre 1842).

Musset semblait prendre  tche de se faire une rputation de
frivolit, dans le pays du monde o elle est le moins pardonne.
L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est trs difficile de
suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public
et qui aboutit tout d'un coup  une explosion de clbrit, surtout
quand il s'agit d'un crivain imprim depuis longtemps. On peut noter
quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une
part de mystre. Le revirement en faveur de Musset a t prcd de
symptmes qui taient assurment trs significatifs. Ils sont loin,
cependant, de tout expliquer.

Au printemps de 1843, l'enthousiasme excit par la mdiocre _Lucrce_
de Ponsard montrait combien on tait las du romantisme. Musset devait
ncessairement profiter de cette rvolution du got. Pour d'autres
causes, qui forment ici la part du mystre, ses vers commenaient 
trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le
dcouvraient. Cela alla si vite que, trois ans aprs le succs de
_Lucrce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre dj des
protestations contre l'excs de sa faveur auprs de la jeunesse. Dans
les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une
lettre o Brizeux lui dit: Ce qui pourrait tonner, c'est cet
engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennit
des chteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue
Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.
Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor
pris soudain par Musset lui parat ridicule autant que fcheux, et il
en parle avec aigreur. L'explosion de popularit dtermine par le
succs du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a dj vu
son rquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de
1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il crit: On outre tout. Il
y a dans le succs de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas
seulement le distingu et le dlicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse
dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses
vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines pousses de verve
o il donne comme un forcen. _Ils prennent l'inhumanit pour le signe
de la force[27]._

[Note 27: crit au lendemain de la premire reprsentation de
_Franois le Champi_ (25 nov. 1849), et rimprim avec la lettre de
Brizeux dans les _Notes et Penses_, mais sans indication de date.]

Inutile maussaderie; il n'tait plus au pouvoir de personne d'empcher
Musset de passer au premier rang,  ct de Lamartine et de Victor
Hugo. Aprs les dbauches de clinquant et de panaches des vingt
dernires annes, on revenait  la vrit et au naturel. Mis en got
de Musset par son thtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille  la
Comdie-Franaise ouvraient ses dernires posies, et la simplicit de
la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le ralisme
franc et savoureux rpondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et
ils taient non moins frapps de la sincrit des sentiments. A la
question de la Muse dans la _Nuit d'aot_:

    De ton coeur ou de toi lequel est le pote?

eux aussi auraient rpondu sans hsiter: C'est ton coeur, et cela
les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut
s'pancher et ouvrir son me. On s'abandonna  Musset. Ce qu'il devint
en peu de temps pour les nouvelles gnrations, ce qu'il est rest
pour elles jusqu' la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page
qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pntrante
qui ait t crite sur la sduction presque irrsistible exerce
pendant vingt ans par Alfred de Musset:

Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que
tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui
plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au
thtre sur le bord de sa loge, une rue lave par la pluie o luisent
les pavs noircis, une frache matine riante dans les bois de
Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende prsent et comme
vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus
vrai? Celui-l au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il
sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pens tout haut. Il a
fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admir, on l'a
aim; c'tait plus qu'un pote, c'tait un homme. Chacun retrouvait en
lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il
s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernires des vertus qui
nous restent, la gnrosit et la sincrit. Et il avait le plus
prcieux des dons qui puissent sduire une civilisation vieillie, la
jeunesse. Comme il a parl de cette chaude jeunesse, arbre  la rude
corce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins! Avec
quelle fougue a-t-il lanc et entre-choqu l'amour, la jalousie, la
soif du plaisir, toutes les imptueuses passions qui montent avec les
ondes d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un
les a-t-il plus ressenties? Il en a t trop plein, il s'y est livr,
il s'en est enivr.... Il a trop demand aux choses; il a voulu d'un
trait, prement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
cueillie, il ne l'a point gote; il l'a arrache comme une grappe, et
presse, et froisse, et tordue; et il est rest les mains salies,
aussi altr que devant. Alors ont clat ces sanglots qui ont retenti
dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et dj si las!... La Muse et sa
beaut pacifique, la Nature et sa fracheur immortelle, l'Amour et son
bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe  peine
devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les maldictions et les
sarcasmes tous les spectres de la dbauche et de la mort....

Eh bien! tel que le voil, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
couter un autre; tous  ct de lui nous semblent froids ou
menteurs.

Il n'a jamais menti; il a ressenti les peines qu'il a chantes; il
a t plus qu'un pote,... un homme: c'est bien ainsi qu'il fallait
dire; c'est pour cela que nous avons tant aim Musset, et qu'aucun
autre ne peut le remplacer pour nous.

Il put encore jouir de sa popularit, moins cependant que si l'heure
en avait sonn dix ans plus tt. A partir de 1840, les maladies
s'acharnrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleursie, la
maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs,
des accs de fivre avec dlire. Chaque assaut le laissait plus
nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrme en
tout, soit qu'il s'isolt avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se
rejett avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgr
tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaable
aux chapps de collge qui venaient frapper  sa porte pour
contempler le pote de la jeunesse: Ce n'tait plus, crivait l'un
d'eux longtemps aprs, cette image presque d'adolescent, sorte de
Chrubin de la Muse, que David d'Angers nous a conserve dans son
admirable mdaillon; mais combien ce beau visage grave, rsolu,
presque nergique, tait diffrent de ce portrait de Landelle o
l'oeil atone est sans lumire, o la vie semble puise! Une chevelure
encore abondante, mais  laquelle de nombreux fils d'argent donnaient
cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un
visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grce
animaient bien vite, tout en lui laissant une pleur bistre o se
trahissait le mal dont il tait dj atteint[28]?

[Note 28: Eugne Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de
M. Asse doit tre place dans les dernires annes de la vie de
Musset.]

Durant la visite, on parla posie: Si ma plume, dit Musset, n'est pas
 tout jamais brise dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que
je chanterai. Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion 
l'_Espoir en Dieu_ et  d'autres pages d'une inspiration analogue, il
reprit: Oui, j'ai puis  cette source de la posie, mais j'y veux
puiser plus largement encore.

C'est ainsi qu'on aime  se reprsenter Musset sur la fin, srieux, et
chappant du moins par la pense  la fange dans laquelle il roulait
trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait
contribu au dveloppement des ides graves. Il avait t soign
pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont
il est souvent question dans ses lettres: _A son frre_ (juin 1840):
... Je finirai mes vers  la soeur Marceline un de ces jours, l'anne
prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plat; mais
je ne les publierai jamais et ne veux mme pas les crire. C'est dj
trop de te les avoir rcits. J'ai dit tant de choses aux badauds et
je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une
fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier.
Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront
jamais barbouilles d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est
dcid, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit
qu'il est bon d'avoir dans l'me un tiroir secret, pourvu qu'on n'y
mette que des choses saines.

A la maladie suivante, il avait fait redemander  son couvent la soeur
Marceline. Trs prudemment, on lui en envoya une autre. _A la
marraine_: ... Au lieu d'elle, on m'a dcoch une grosse maman,...
grasse, frache, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la
moindre mlancolie. Elle m'a trs bien soign et fort ennuy. Ah! que
les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'tres en ce
monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un
verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en mme temps
gurir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait  mon lit, sa
petite tasse  la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant
de choeur:  Quel _noeud_ terrible vous vous faites l! (elle voulait
dire que je fronais le sourcil), pauvre chre me! elle aurait drid
Leopardi lui-mme!...

Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles,
causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son
frre, considrait ces visites comme les faveurs d'une puissance
mystrieuse et consolatrice. Une seule fois, il l'eut encore pour
garde-malade. _A Alfred Tattet_: Le samedi 14 mai 1844.--Je viens
d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine,
c'est _pleursie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien  la
chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur
Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce,
charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....

Soeur Marceline avait soign l'me en mme temps que le corps et pans
d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies
morales bantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait  Musset
tait nouveau pour lui. Il tait austre et consolant. Ce qu'elle
gagna  Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la
paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir,
hlas! avec elle. Les dernires annes de Musset ont t pnibles
malgr les joies, vivement gotes, du succs grandissant. Sa maladie
de coeur lui avait donn une agitation fatigante. Il tait toujours
inquiet et tourment, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il
ait crits. Ils peignent cet tat angoissant, sans repos ni
soulagement:

    L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
    De tous les cts sonne  mes oreilles.
    Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,
    Partout je la sens, partout je la vois.
    Plus je me dbats contre ma misre,
    Plus s'veille en moi l'instinct du malheur;
    Et, ds que je veux faire un pas sur terre,
    Je sens tout  coup s'arrter mon coeur.
    Ma force  lutter s'use et se prodigue.
    Jusqu' mon repos, tout est un combat;
    Et, comme un coursier bris de fatigue,
    Mon courage teint chancelle et s'abat.      (1857)

La mort lui fut vraiment une dlivrance. Le soir du 1er mai 1857, il
tait plus mal et alit. Soeur Marceline n'tait pas l, mais son
visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une
dernire fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit:
Dormir!... enfin je vais dormir! et il ferma les yeux pour ne plus
les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil.

On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonn, un laid petit tricot
et une plume brode de soie que soeur Marceline lui avait faits
dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: Pensez  vos
promesses.

L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. Nous tions
vingt-sept en tout, dit Arsne Houssaye. O donc taient les
tudiants, et comment laissrent-ils le corbillard qui portait leur
cher pote s'acheminer presque seul au cimetire?

Sa renomme atteignit son znith sous le second empire. Elle fut alors
blouissante. Il n'tait plus question d'hsiter  le mettre  ct de
Lamartine et de Victor Hugo; ses fidles le plaaient mme un peu en
avant, en tte des trois. Tandis que le courant raliste emportait une
partie des esprits vers Balzac, dont le grand succs date de la mme
poque, les autres, les rveurs et les dlicats, s'arrtaient 
l'entre de la route, auprs du pote qui n'avait jamais menti, s'il
se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder 
de la posie d'chelles de soie, mais il perdait sa peine. Il
crivait  Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop
crus pour la pouvoir donner en entier: Vous sentez la posie en
vritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir.

Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai prouv
quelque surprise  voir votre admiration pour Musset.

Except  l'ge de la premire communion,... je n'ai jamais pu
souffrir _ce matre des gandins_, son impudence d'enfant gt qui
invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hte, son
torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie.... Baudelaire
prchait dans le dsert, comme le prouve une note mise par
Sainte-Beuve au bas de sa lettre: Rien ne juge mieux les gnrations
littraires qui nous ont succd que l'admiration enthousiaste et
comme frntique dont tous ces jeunes ont t saisis, les gloutons
pour Balzac et les dlicats pour Musset[29].

[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les
dernires lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre
1869.]

Sa gloire avait rayonn hors de France. Un crivain anglais distingu,
sir Francis Palgrave, lui a consacr un essai[30] que l'inattendu de
certaines ides, de certaines comparaisons, rend doublement
intressant pour nous. Aprs avoir constat que Musset a russi 
franchir les barrires de Paris, sir Francis passe ses ouvrages en
revue. Il en trouve gure qu' blmer dans la _Confession d'un Enfant
du sicle_, qui lui parat violente et dsordonne, trs fausse,
malgr ses prtentions au ralisme. En revanche, il place les
_Nouvelles_  ct de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la
_Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.

[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.]

Les vers de Musset le font penser, non  Byron, ainsi qu'on aurait pu
le croire, mais  Shelley,  Tennyson et peut-tre aux potes de
l'ge d'lisabeth. Ils sont musicaux et point dclamatoires. D'aprs
lui, les Anglais prfrent Musset  Lamartine parce qu'il est moins
absorb dans son _moi_, et  Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue
pas d'antithses. Certaines de ses pices possdent une grce
particulire et indfinissable, une beaut comme celle du monde
ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection olienne et
ionienne. Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants,
mais bien vigoureux.

Le jugement sur l'homme est exquis de dlicatesse. Il nous aurait
rappel, si nous avions t tent de l'oublier, qu'on doit parler
pieusement des grands potes: Quand des hommes ptris de cette argile
font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que
respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pte moins
fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-tre pas entrer dans
les souffrances mystrieuses du gnie, dans ses luttes avec ses
anges, nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais trs
rellement, ces hommes-l souffrent pour nous; qu'ils rsument en eux
nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le
spectacle de combats plus rudes que les ntres, et que ce sont
vraiment les confesseurs de l'humanit. Nous convenons sans
difficult... que beaucoup des premiers pomes de Musset, ainsi que la
_Confession_, ne seraient pas  leur place dans un salon anglais; que
ce sont des ouvrages  rserver  ceux-l seuls qui ont assez de
courage, assez d'amour de la vrit et de puret d'me, pour que ces
tableaux des abmes de la nature humaine profitent  la saine
direction de leur vie. Mais, tout cela accord, nous ne pensons pas
qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnatre dans son gnie
quelque chose dont l'histoire de la posie franaise n'avait pas
encore offert d'exemple.

L'opinion allemande ne lui a pas t moins favorable. M. Paul Lindau a
consacr tout un volume  Musset[31]. Nous en rsumons les
conclusions: Musset, s'il n'est pas le plus grand pote de son temps,
en est certainement le temprament le plus potique. Personne ne
l'gale pour la profondeur de l'intuition potique, et personne n'est
aussi sincre et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient
morbides, mais il les a prouvs, et l'expression qu'il leur donne est
toujours parfaitement loyale. Il hait la comdie du sentiment et les
phrases. Il vit dans une crainte perptuelle de se tromper
lui-mme.... Il aime mieux se mpriser que se mentir  lui-mme....

[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.]

Cette absolue probit, cette franchise: voil ce qui nous captive en
lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer
a dit que la source de toute posie tait dans la vrit de la
sensation. Toute la posie de Musset s'explique par cette vrit.
Quand il se trompe, c'est de bonne foi....

M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine appelait Musset le
premier pote lyrique de la France.

Rien n'a manqu  sa gloire, pas mme le prilleux honneur de faire
cole et d'tre imit comme peut l'tre un pote: par ses procds, le
choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits dfauts
en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux
fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les picettes
licencieuses, plus proches de Crbillon fils que de Musset, les Ninon
et les Ninette de la rue Brda, les marquises de contrebande et les
Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui
le grand-pre responsable devant la postrit, s'il en avait survcu
quelque chose. Tout cela est oubli, et c'est un bonheur, car ce
n'tait pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands
jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait
allumer l'tincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir
de disciples, car il n'avait pas de procds, pas de manire, il tait
le plus personnel des potes. On ne prend pas  un homme son coeur et
ses nerfs, ni sa vision potique, ni son souffle lyrique; en un mot,
on ne lui prend pas son gnie, et il n'y avait presque rien  prendre
 Musset que son gnie.

Les mmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des
foules dtournent maintenant de lui la nouvelle cole, celle qui
grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus
le naturel, ni dans la langue, ni dans la pense, ni dans les
sentiments, ni mme dans les choses. Le got du singulier les a
ressaisis, et celui des dformations de la ralit. Qu'ils se nomment
eux-mmes dcadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renat
dans leurs ouvrages, dguis et dbaptis, reconnaissable toutefois
sous le masque et malgr les changements d'tiquettes. Il est devenu
bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille
et les hrones de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi
d'affaiss et d'triqu. Il est servi par un art compliqu et savant,
au prix duquel celui du Cnacle n'tait que jeu d'enfant, et qui
semble un peu byzantin, compar au libre et puissant dveloppement de
la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le temprament plus
affin, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intrt pouvait offrir le
pote du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples,  la porte de
tous, et son franais classique,  nos curieux de sensations rares,
aux inventeurs de l'criture dcadente? Aussi l'ont-ils ddaign.

La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprs des
nouvelles gnrations. Celles-ci contemplent avec tonnement les
emportements de passion et les dploiements de sensibilit des gens de
1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se
dvorer le coeur; les maux que Musset a tour  tour maudits et bnis
avec une gale vhmence ne leur inspirent que la piti ironique qu'on
accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une posie
toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le
sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmit? Aucun assurment.
Et elle a dlaiss Musset, qu'elle trouvait aussi dmod par le fond
que par la forme.

Il attendra. Son grand tort, c'est d'tre encore trop prs de nous.
Les ides et les formes littraires de la veille choquent toujours,
parce qu'elles sont une gne, et qu'on a hte de s'en dlivrer. Ce
n'est que lorsqu'elles ont dfinitivement cd la place et qu'elles ne
font plus obstacle  personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi
Lamartine, aprs une clipse presque totale, merge en ce moment mme
des nues qui l'avaient envelopp. Ainsi Vigny a une seconde aurore,
plus brillante que la premire. Il est trop tt pour Musset. Avant d'y
revenir, il faut achever de le quitter, et Musset rgne toujours sans
partage, tyranniquement, sur bien des ttes grisonnantes qui ne
peuvent pas en couter un autre. Encore quelques annes, et les
gnrations qui lui ont t asservies auront achev de disparatre.
Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de
la justice sereine. La postrit fera le tri de son oeuvre, et
lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poigne de feuillets
o l'me de toute une poque frmit et pleure avec Musset, elle dira,
comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: C'tait plus
qu'un pote, c'tait un homme.


FIN




TABLE DES MATIRES


    Introduction                                                  V

    CHAPITRE I
    Les origines.--L'enfance                                      7

    CHAPITRE II
    Musset au Cnacle romantique                                 25


    CHAPITRE III
    _Contes d'Espagne et d'Italie._
    --Le _Spectacle dans un fauteuil_                            36

    CHAPITRE IV
    George Sand                                                  57

    CHAPITRE V
    _Les Nuits_                                                  91

    CHAPITRE VI
    OEuvres en prose.--Le thtre                               117

    CHAPITRE VII
    Les dernires annes                                        159







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the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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