The Project Gutenberg EBook of Renan, Taine, Michelet, by Gabriel Monod

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Title: Renan, Taine, Michelet
       Les matres de l'histoire

Author: Gabriel Monod

Release Date: February 26, 2009 [EBook #28200]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES MAITRES DE L'HISTOIRE

RENAN, TAINE, MICHELET

PAR

GABRIEL MONOD

1894




TABLE


Ddicace.--_ Charles de Pomairols_.

Prface.

ERNEST RENAN

HIPPOLYTE TAINE

I.--La vie de Taine.--Les annes d'apprentissage

II.--Les annes de maitrise

III.--L'homme et l'oeuvre

JULES MICHELET

I.--La vie de Michelet

II.--L'homme et l'oeuvre

APPENDICE

I.--Michelet ducateur

II.--Le _Journal intime_ de Michelet




_ CHARLES DE POMAIROLS_


_Mon cher ami,_

_J'ai tenu  inscrire ton nom en tte de ce volume. Les tudes qui le
composent ont trouv chez toi, lorsqu'elles ont paru sparment dans
divers recueils priodiques, une sympathie qui a t pour moi le plus
prcieux des encouragements. Ton got littraire si dlicat et ton sens
moral si droit me garantissaient que je ne m'tais pas tromp en donnant
 ces essais sur des crivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
admirs et aims, non la forme d'une analyse critique de leur oeuvre
aboutissant  l'approbation ou  la rfutation de leurs doctrines, mais
celle d'essais biographiques o j'ai cherch  dmler les rapports qui
existent entre leurs crits et leur vie, la nature de leur influence,
les ides et les sentiments qui les ont inspirs._

_Quelques personnes se sont tonnes que j'aie pu parler avec une
sympathie presque gale d'crivains aussi dissemblables que le furent
Michelet, Renan et Taine; et que j'aie ml si peu de critiques 
l'expos que j'ai fait de leurs ides. Elles auraient aim me voir
indiquer les points sur lesquels je me spare d'eux et les motifs de mon
dissentiment. Je n'ai point pens qu'il importt beaucoup au public de
connatre mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordes
et rsolues chacun  leur manire. Si je croyais devoir le dire, je le
ferais directement, et non sous forme de rfutation des ides d'autrui.
Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqu, bien qu'avec
discrtion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
avoir donn prise  la critique. Je n'ai point cach le tort qu'une
sensibilit et une imagination trop vives ont fait chez Michelet  la
critique de l'historien et  l'observation raisonne du savant; la part
de responsabilit qui lui revient dans ce culte aveugle de la Rvolution
franaise dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
que les luttes religieuses et politiques ont exerce sur la srnit et
l'quilibre de sa pense. J'ai indiqu comment Renan, trop sensible  la
crainte de paratre juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
avait rejet la foi absolue et l'autorit sacerdotale, trop dsireux de
poursuivre les nuances infinies de la vrit, trop port par sa nature 
un optimisme et  une bienveillance universels, avait encouru le
reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendr des
imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffin et pervers a rendu
hassable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laiss voir que chez
Taine il y avait quelque dsaccord entre la hardiesse de sa pense et la
timidit de son caractre, et que ce dsaccord pouvait expliquer
quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
dterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
mconnatre ce qu'il y a de complexe, de mystrieux, d'insaisissable
dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru  la possibilit de
rduire  des classifications fixes et  des formules simples l'histoire
et la vie; qu'il a pris trop souvent la clart et la logique d'un
raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
enfin, lui aussi, dans les crivains naturalistes et matrialistes de
ces dernires annes des disciples dont les hommages taient pour lui
une amertume et presque un remords._

_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
imperfections de leurs oeuvres et sur les limites de leur gnie; mais il
me semble que j'aurais alors altr la vrit du portrait que je voulais
tracer d'eux. Au lieu de m'attarder  dire ce qu'ils n'ont pas fait et
ce qu'ils n'ont pas t, j'ai cherch  montrer ce qu'ils ont t et ce
qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
j'ai cherch  leurs doctrines et  leurs actes, des explications
naturelles, lgitimes et leves, mme  ce qui pouvait me surprendre ou
me choquer en eux. Les sachant incapables de cder sciemment  des
motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire oeuvre d'quit.
En prsence d'hommes suprieurs, la sympathie est la voie la plus sre
pour comprendre; et l'oeuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
en quoi les grands hommes ont t grands, les ressorts secrets de leur
gnie, les motifs lgitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
aprs leur mort, quand le temps a mis chaque chose  son rang, qu'on
peut discerner les dfauts, les lacunes, les dfaillances qui ont rendu
certaines parties de leur oeuvre caduques ou nuisibles. Et mme alors,
n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
ncessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
temps; les influences bienfaisantes sont ternelles. C'est l'honneur de
la critique scientifique de notre sicle d'avoir su sympathiser avec les
esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherch 
expliquer et  lgitimer par consquent, dans une certaine mesure, en
les expliquant, leur manire de sentir et de penser. Que dirait-on
aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'aprs les pitistes
troits et dplaisants qui se rclament de lui, Rabelais d'aprs les
chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'aprs
Campistron, Voltaire d'aprs M. Homais? qui reprocherait  Bossuet de
n'avoir pas conu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
et  Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
Saint-Mdard? S'attacher surtout  mettre en lumire les cts lumineux
du gnie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
prfrence ce qu'ils ont ajout aux jouissances esthtiques et aux
richesses intellectuelles et morales de l'humanit, c'est faire acte
d'quit. Lorsqu'il s'agit de contemporains  qui l'on doit le meilleur
de sa pense, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jug
quand tu as crit sur Lamartine un livre o le plus inspir des potes
trouvait son vrai critique chez un pote dont l'me est parente de la
sienne. Le mme sentiment m'a guid dans ces esquisses plus modestes,
sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
reconnaissance pour ces trois hommes galement et diversement grands, se
mlent d'une nuance plus marque d'admiration pour Renan, pour Taine de
respect, et pour Michelet d'affection._




PRFACE


Les trois matres dont je me suis propos d'tudier l'oeuvre et la vie,
rsument,  mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'oeuvre historique
de notre pays et de notre sicle. Ils se compltent, tout en s'opposant
sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mrite et la
gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une porte
aussi tendue, aussi gnrale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
les traditions, les documents et les faits; dgager la philosophie des
actions humaines en dcouvrant les lois scientifiques qui les rgissent;
rendre la vie au pass. Renan est par excellence l'historien critique,
Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien crateur. Non sans
doute que Renan et Michelet aient manqu du sens philosophique, Taine et
Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
 Renan qu'il faut demander des leons de critique; c'est chez Taine que
nous verrons la tentative la plus considrable qui ait t faite pour
constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
et c'est  Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
rsurrection du pass.

Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait d tre entreprise
aprs que les bases de la science historique et de la mthode critique
auraient t poses. Mais peut-tre trop de critique et trop de
philosophie aurait paralys l'audace cratrice; peut-tre tait-il
ncessaire, pour que Michelet pt, comme zchiel, souffler sur les
ossements desschs de la valle de Josaphat, les revtir de chair et
les pntrer de l'esprit de vie, qu'il ne ft pas entrav par les
scrupules et les distinctions du critique, ni par les dductions
rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
lui fussent trangres ou indiffrentes; mais ce n'est pas en elles
qu'tait sa force. Il s'est vant d'avoir le premier en France utilis
les documents d'archives pour crire une histoire gnrale, recommand
l'emploi mthodique des sources originales, et affirm qu'il n'y a point
d'histoire sans rudition. Mais il faut reconnatre qu'il se servait
avec une grande libert des matriaux ainsi amasss, et que c'tait
l'homme d'imagination plus que le critique qui dcidait de leur valeur
relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie tait
pour lui la dmonstration de la vrit; de mme que la production d'un
corps organique par la synthse chimique d'lments simples mis
fortuitement en prsence serait plus dmonstrative que la plus
rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique tait si vague et
elle donnait une si grande place  l'autonomie humaine qu'elle excluait
d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le dveloppement
de l'humanit tait  ses yeux la lutte de la libert contre la
fatalit, l'ascension  la fois providentielle et volontaire de l'homme
vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire tait pour lui un
vaste symbolisme rvlant l'essor progressif de la libert morale, des
religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme  la Rforme,
de la Rforme  la Rvolution franaise. crire l'histoire, c'est saisir
dans chaque poque les faits caractristiques, dans chaque homme les
traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
des hiroglyphes idographiques. Heureusement Michelet avait une
science assez solide et une intuition assez spontane du pass pour que
ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
philosophiques ne paralyst pas sa puissance cratrice. Son instinct
profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
pass avec des couleurs qui donnent l'illusion de la ralit. Il est le
seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
trompe-l'oeil d'un dcor, mais l'vocation d'tres vivants, de choses
relles. Michelet a dvelopp chez tous les historiens venus aprs lui
le sens de la vrit historique; Renan et Taine en particulier ont subi
profondment son influence.

Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le pass, ce n'est
point  des procds subjectifs de divination qu'il demande cette
rsurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la dcouverte,
puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission 
l'historien. Il croit  une statique et  une dynamique sociales,  une
anatomie,  une physiologie et mme  une pathologie de l'histoire; il
pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
ncessaires, et il voit toute l'histoire comme une chane infinie de
causes et d'effets. Il reconnat sans doute que l'histoire, comme toutes
les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
approximations, mais il se laisse pourtant aller  tenter des
explications simples de phnomnes complexes et  affirmer au nom de la
logique mathmatique dans un domaine o la vie dment constamment la
logique. Toutefois, si, entran par ses convictions dterministes,
Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
trop absolues, mutil la nature humaine et dessch les choses vivantes,
il a pourtant montr dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
science et quelle mthode on doit suivre pour dcouvrir ce qu'elle peut
fournir  la science et  la philosophie. Car c'est le mrite minent de
Taine d'avoir identifi la notion de science et celle de philosophie. Il
est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
sens propre du mot, et qu'elle devra se borner  des gnralisations
philosophiques partielles; mais elle doit tre pntre d'esprit
scientifique, et elle aura un caractre d'autant plus scientifique
qu'elle se rapprochera davantage de l'ide que Taine s'en est faite.

C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
l'histoire ce qui peut tre objet de science de ce qui restera du
domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montr, lui
aussi, dans son oeuvre historique, un crateur et un peintre d'une
merveille puissance, me parat surtout grand pour avoir, avec une
pntration et une sincrit sans gales, dtermin les vrais caractres
et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
domaine o la critique historique et l'observation scientifique peuvent
oprer  coup sr, d'aprs des rgles positives; mais il a os dire
qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-mme une part
de subjectivisme, un lment de tact, de divination et d'art. Ses
adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothses ce
qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible  toutes les
nuances de la vrit, qui saisit avec une extraordinaire dlicatesse
tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
et qui accorde plus de certitude aux caractres gnraux d'une poque
qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
ainsi dire, en ce qu'ils caractrisent un tat social ou un tat d'me.
Personne n'a apport autant de tact et de sagacit que Renan dans cette
divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
livres marqueront une date capitale dans l'volution de la critique
historique. Personne n'a jamais eu au mme degr que lui, le sens de
l'histoire. Il a rompu en visire avec ce pdantisme de la critique qui
prtend trancher les questions les plus complexes avec des donnes
incompltes, au nom de rgles absolues dont l'exprience  maintes fois
dmontr la fragilit. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
qu'ils ne sont pas loigns de traiter comme un malfaiteur celui qui
leur interdit  la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
y avait des degrs infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
certitude tait extrmement restreint; et que toutes les choses que nous
souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
craint, aprs avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
reconstituer l'histoire du pass telle qu'il pouvait se l'imaginer,
parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vrit
provisoire et partielle. On a dit de Mrime qu'il fut dupe de la
prtention de n'tre jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
t dupe parce qu'il a consenti  tre dupe volontairement. Et c'est
ainsi qu'il a pu tre tout  la fois un artiste incomparable et un
savant de premier ordre. Il gale presque Michelet par l'imagination,
mais sans se laisser entraner par elle; il cherche comme Taine 
dmler dans l'histoire la vrit scientifique, mais il a une plus fine
perception des difficults du problme. Personne n'a su, avec autant de
profondeur et de pntration que lui, dmler et dterminer les
conditions et les limites de la connaissance.

Il est ncessaire d'couter la leon particulire de chacun de ces trois
matres. Ils se compltent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
en se laissant sduire par les cts ironiques et sceptiques du gnie de
Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu dcevant d'apparences
imaginaires, on coutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
croire  la science et de dcouvrir sous les changeantes apparences la
vrit positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
suivant les austres et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
la poursuite des vrits morales, il ne faut pas s'adresser 
l'intelligence seule, mais aussi  l'imagination et au coeur d'o
jaillissent les sources de la vie.




ERNEST RENAN


Il est difficile de parler avec quit d'un grand homme au moment o la
mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
oeuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considrer 
distance et comme en perspective, de mme qu'il faut un certain recul
pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
choses; il fait disparatre, dans une oeuvre, les parties secondaires et
caduques et met en lumire les parties essentielles et durables. C'est
le temps seul qui, dans les matriaux de valeur ingale dont se compose
la rputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
pour lever  sa mmoire un monument imprissable.

Il est encore plus difficile de juger avec impartialit un grand homme
quand on l'a connu et aim, quand on peut encore se rappeler le son
caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
seulement subjugu par la supriorit de son esprit, mais comme
envelopp de sa bienveillance et de sa bont.

 ces difficults d'ordre gnral s'en joint une autre quand il s'agit
d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son oeuvre est si considrable et si
varie, son rudition tait si vaste, les sujets auxquels se sont
attaches ses recherches et sa pense sont si divers qu'il faudrait,
pour tre en mesure de parler dignement de lui, une science gale  la
sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].

Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'prouve quelque hsitation
 parler de lui et que je ne puisse avoir la prtention de juger ni sa
personne ni son oeuvre. Je ne me sens pour cela ni une comptence
suffisante, ni une indpendance assez complte d'esprit et de coeur
vis--vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
eu le privilge de le voir de prs, appartenant  la gnration qui a
suivi la sienne et qui a t nourrie de ses crits et de son esprit, je
puis essayer de rappeler ce qu'il a t et ce qu'il a fait, et de
dgager la nature et les causes de l'influence qu'il a exerce en France
pendant la seconde moiti de notre sicle.




I


Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a t
tout entire occupe par l'tude, l'enseignement, les joies de la
famille. Ses seules distractions ont t quelques voyages et les
plaisirs de la causerie dans des dners d'amis et dans quelques salons.
Si,  deux reprises, en 1869, aux lections lgislatives de
Seine-et-Marne, et en 1876, aux lections snatoriales des
Bouches-du-Rhne, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
pouss par l'ide qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
partie de son temps et de ses forces  la chose publique, s'il en a
l'occasion. Il n'avait apport  ses campagnes lectorales aucune fivre
d'ambition. Quand il vit que la majorit des suffrages ne venait point
spontanment  lui, il renona sans peine et sans regret  les
briguer[2].

Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intrieurs,
des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.

Ernest Renan tait originaire de Trguier (Ctes-du-Nord), une de ces
anciennes villes piscopales de Bretagne qui ont conserv jusqu' nos
jours leur caractre ecclsiastique, qui semblent de vastes couvents
grandis  l'ombre de leurs cathdrales et qui, dans leur pauvret un peu
triste, n'ont rien de la banalit et de l'aisance bourgeoises des villes
de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
l'humble maison, toute proche de la belle cathdrale fonde par saint
Yves, o Renan naquit le 27 fvrier 1823; le petit jardin plant
d'arbres fruitiers o il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
l'horizon calme et mlancolique des collines qui encadrent la rivire de
Trguier. Son pre, capitaine de la marine marchande et occup d'un
petit commerce, tait de vieille race bretonne (le nom de Renan est
celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit  son fils
l'imagination rveuse de sa race, son esprit de simplicit
dsintresse. La mre tait de Lannion, petite ville industrielle, qui
n'a rien de l'aspect monacal de Trguier. Trs pieuse, elle avait
cependant une lasticit et une gaiet de caractre que son fils
attribuait  son origine gasconne et dont il avait hrit. Srieux
breton, vivacit gasconne, Renan a trop souvent insist sur la
coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
contredire sur ce point; mais, en dpit d'apparences qui ont fait croire
 des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emport sur
le breton, le srieux a eu la premire, la plus large part dans ce qu'il
a pens, fait et crit.

La vie du reste commena par tre pour lui plus qu'austre; elle fut
svre et dure. Son pre prit en mer, alors que lui-mme tait encore
enfant, et ce ne fut qu' force d'conomie et de privations que sa mre
put subvenir  l'ducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
garder rancune  la destine de ces annes misrables, lui resta
reconnaissant de lui avoir fait connatre et aimer la pauvret. Il eut
toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
s'loigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
conservs en Bretagne. Dans les dernires annes de sa vie, il aimait 
les aller revoir, comme il avait tenu  conserver intacte la petite
maison o s'tait coule son enfance. Sa soeur Henriette, de douze ans
plus ge que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
son caractre comme par la tendresse passionne de son coeur, se dvoua
aux siens, et, aprs avoir donn des leons  Trguier, elle se rsigna,
d'abord  entrer dans un pensionnat  Paris, puis  accepter une place
d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
maternelle les progrs de son plus jeune frre, dont elle avait devin
la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait  Trguier ses humanits
dans un sminaire dirig par de bons prtres; il y tait un colier doux
et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'tre, dans son pays
natal, un prtre instruit et dvou, plus tard peut-tre chanoine de
quelque glise cathdrale. Mais sa soeur avait connu  Paris un jeune
abb, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
direction du petit sminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
cherchait  recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
et des succs de son frre, et,  quinze ans et demi, Ernest Renan se
trouva transplant  Paris. Il merveilla ses nouveaux matres par sa
prcoce maturit, par sa merveilleuse facilit de travail; et, aprs
avoir fait brillamment sa philosophie au sminaire d'Issy, il entra 
Saint-Sulpice pour y tudier la thologie. Saint-Sulpice tait alors en
France le seul sminaire o se ft perptue la tradition des fortes
tudes et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
Pres qui y enseignaient, et spcialement le Pre Le Hir, orientaliste
minent, rappelaient, par l'austrit de leur vie, par la profondeur de
leur rudition, les grands savants que l'glise a produits au XVIIe et
au XVIIIe sicles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'mule de ses
matres. Ceux-ci voyaient dj en lui une gloire future de la maison,
sans se douter que les leons mmes qu'il y recevait allaient l'en
dtacher pour toujours.

C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
sminaire. L'tat de prtre lui souriait; il avait reu avec une joie
pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
vocation ecclsiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
celle de l'glise lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
penchant  la raillerie ou  la frivolit. Mais, en lui enseignant la
philologie compare et la critique, en lui faisant scruter les livres
saints, les prtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
jeune lve le plus redoutable des instruments de ngation et de doute.
Son esprit lucide, pntrant et sincre, vit la faiblesse de la
construction thologique sur laquelle repose toute la doctrine
catholique. Ce qu'il avait appris  Issy de sciences naturelles et de
philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
historique lui inspirait sur l'infaillibilit de l'glise et de
l'criture sainte, et sur la doctrine qui fait de la rvlation
chrtienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
coeur dchir (car il allait contrister non seulement des matres
vnrs, mais encore une mre tendrement aime), il n'hsita pourtant
pas un instant  obir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
un avenir assur pour vivre de la dure vie de rptiteur dans une
institution du quartier latin et entreprendre,  vingt-deux ans, la
prparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrire du
professorat. Son admirable soeur lui vint en aide dans ce moment
difficile. Arrive avant lui, par ses propres rflexions et ses propres
tudes, aux mmes convictions ngatives, elle avait vit de jamais
troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frre. Mais, quand il
s'ouvrit  elle et lui crivit ses motifs de quitter le sminaire et de
renoncer  la prtrise, elle fut inonde de joie et lui envoya ses douze
cents francs d'conomies pour l'aider  franchir les difficults des
premiers temps de libert.

Il n'eut pas besoin d'puiser ce fonds de rserve. Grce  ses
prodigieuses facults intellectuelles et  la science dj considrable
acquise pendant ses annes de sminaire, Renan put rapidement se crer
une situation indpendante et marcha dsormais de succs en succs. On
reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
annes qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 
1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalaurat 
l'agrgation de philosophie, o il fut reu premier en 1848. Il obtint,
la mme anne, de l'Acadmie des inscriptions, le prix Volney, pour un
grand ouvrage, l'_Histoire gnrale et systme compar des langues
smitiques_ (publie en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
l'_tude du grec au moyen ge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
dans les bibliothques d'Italie[3] et en rapportait sa thse de doctorat
soutenue en 1852, un livre sur _Averros et l'Averrosme_, capital pour
l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
les Arabes. En mme temps, il publiait dans des recueils priodiques
plusieurs essais, entre autres celui qui, remani, est devenu son livre
sur l'_Origine du langage_, et il crivait un ouvrage considrable sur
l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprim qu'en 1890.

Ce livre, compos en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
contient dj toutes les ides sur la vie et sur le monde qu'il rpandra
en dtail dans tous ses crits; mais elles sont affirmes ici avec un
ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il attnuera de plus
en plus dans ses crits ultrieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
fond mme de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une re nouvelle, o la
conception scientifique de l'univers succdera aux conceptions
mtaphysiques et thologiques. Les sciences de la nature surtout et les
sciences historiques et philologiques sont non seulement les
libratrices de l'esprit, mais encore les matresses de la vie.
Pdagogie, politique, morale, tout sera rgnr par la science. Par
elle seule, la justice sera fonde parmi les hommes, et elle deviendra
pour eux une source et une forme de religion[4].

Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
pas ce volume, dont le don dogmatique et svre aurait rebut les
lecteurs et dont les ides taient trop neuves et trop hardies pour tre
acceptes toutes  la fois. Les Franais auraient pu aussi s'tonner de
l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
patrie de cet idalisme scientifique dont il se faisait l'aptre.
Augustin Thierry enfin tait inquiet de voir son jeune ami dpenser d'un
seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le dbiter
en dtail dans des articles donns  la _Revue des Deux Mondes_ et au
_Journal des Dbats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
essayistes, et, dans des articles de critique littraire et
philosophique, mit en circulation, sous une forme lgre, aise,
accessible  tous, ses ides les plus audacieuses et toutes les
dcouvertes de la philologie compare et de l'exgse rationaliste. Ce
sont ces essais, o son talent littraire s'affina et s'assouplit et o
le fonds le plus solide de penses et de connaissances s'unissait  une
virtuosit prestigieuse de style, qui ont form les admirables volumes
intituls: _Essais de morale et de critique; tudes d'histoire
religieuse; Nouvelles tudes d'histoire religieuse_. Sa renomme
littraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'rudition
le faisaient entrer, ds 1856,  l'Acadmie des inscriptions, g
seulement de trente-trois ans.




II


Depuis 1851, il tait attach  la Bibliothque nationale, et cette
place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
littraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouv en
mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nice du
clbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
l'aimer. Ce mariage faillit tre dans sa vie l'occasion d'un nouveau
drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa soeur Henriette;
leur communaut de sentiments et de penses s'tait encore accrue par
cette communaut d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
son frre, en quittant l'glise pour la science, n'avait fait que
changer de prtrise, ne supposait pas que cette union pt jamais tre
dissoute. Quand son frre lui parla de ses intentions de mariage, elle
laissa voir un si cruel trouble intrieur que celui-ci rsolut de
renoncer  un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un tre si
dvou et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-mme qui
courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer  son
frre et qui hta la conclusion d'une union dont l'ide seule l'avait
bouleverse. Sa vie, du reste, ne fut pas spare de celle de son frre.
Elle s'attacha passionnment  ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
1860 pour la Phnicie, charg d'une mission archologique, elle
l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
France. Ces quelques mois de vie  deux furent sa dernire joie. La
fivre les saisit l'un et l'autre  Beyrouth. Elle mourut, tandis que
lui, terrass par le mal, avait  peine conscience du malheur qui le
frappait. Dans le petit opuscule biographique consacr  sa soeur
Henriette, la plus belle de ses oeuvres, et un des plus purs
chefs-d'oeuvre de la prose franaise, E. Renan a grav pour la postrit
l'image de cette femme suprieure et dit avec une loquence poignante ce
que sa perte fut pour lui.




III


Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les
observations archologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission
de Phnicie_, paru de 1863  1874 par livraisons, mais aussi la premire
bauche de sa _Vie de Jsus_, l'introduction de l'oeuvre capitale de sa
vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes
in-8. Il avait dj abord dans ses essais un grand nombre de problmes
religieux et de questions de critique et d'exgse sacres, mais il ne
voulait pas se borner  l'analyse et  la critique. Il voulait
entreprendre quelque grand travail de synthse et de reconstitution
historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les
questions vitales de l'histoire et celles o peuvent le mieux
s'appliquer les deux qualits essentielles de l'historien: la
pntration critique et la divination imaginative qui ressuscite les
civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme,
c'est--dire au plus grand phnomne religieux de l'histoire, que Renan
appliqua ses qualits d'rudit, de peintre et de psychologue. Il devait
plus tard complter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une
_Histoire d'Isral_, dont il a publi trois volumes et dont les deux
derniers, achevs peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.

L'apparition de la _Vie de Jsus_ fut, non seulement un grand vnement
littraire, mais un fait social et religieux d'une porte immense.
C'tait la premire fois que la vie du Christ tait crite  un point de
vue entirement laque, en dehors de toute conception supra-naturaliste,
dans un livre destin, non aux savants et aux thologiens, mais au grand
public. Malgr les mnagements infinis avec lesquels Renan avait
prsent sa pense, malgr le ton respectueux et attendri qu'il prenait
en parlant du Christ, peut-tre mme  cause de ces mnagements et de ce
respect, le scandale fut prodigieux. Le clerg sentit trs bien que
cette forme d'incrdulit qui s'exprimait avec la gravit de la science
et l'onction de la pit, tait bien plus redoutable que la raillerie
voltairienne; venant d'un lve des coles ecclsiastiques, le sacrilge
 ses yeux tait doubl d'une trahison, l'hrsie aggrave d'une
apostasie. Le gouvernement imprial, qui avait nomm en 1862 E. Renan
professeur de philologie smitique au Collge de France, eut la
faiblesse de le rvoquer en 1863, en prsence des clameurs que souleva
la _Vie de Jsus_. Il avait eu la navet de lui offrir, comme
compensation, une place de conservateur  la Bibliothque nationale.

Renan rpondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent
(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre dsormais de tout souci matriel,
grce au prodigieux succs de son livre, le blasphmateur europen,
comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son oeuvre[5]. Ce ne fut
qu'en 1870, quand l'Empire fut tomb, que sa chaire lui fut rendue. Ses
cours, commencs au milieu mme du sige de Paris, ont toujours eu un
caractre strictement scientifique et philologique qui en cartait le
public frivole et ne les rendait accessibles qu' un petit nombre de
vritables lves, alors qu'il lui tait si ais d'attirer la foule 
ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il
ddaigna toujours ces succs faciles et ne songea qu' faire progresser
la science qu'il tait charg d'enseigner. Il devint, en 1883,
l'administrateur respect du grand tablissement scientifique dont il
avait t chass comme indigne vingt ans auparavant. Lanc, par la
publication de la _Vie de Jsus_, dans la lutte religieuse, attaqu avec
violence par les uns, dfendu et admir avec passion par les autres,
ayant  souffrir souvent de la vulgarit de certains admirateurs, E.
Renan ne s'abaissa point  la polmique; il ne permit point que la
srnit de sa pense fut altre par ces querelles[6], et il continua 
parler de l'glise catholique et du christianisme avec la mme
impartialit, je dirai plus, avec la mme sympathie respectueuse et
indpendante.




IV


L'anne 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce
fut encore une anne de crise. L'Allemagne, qui avait t, au moment o
il s'tait mancip de son ducation ecclsiastique, la seconde mre de
son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalt si haut le caractre
purement idaliste, en qui il voyait la matresse du monde moderne en
rudition, en posie et en mtaphysique, lui apparaissait maintenant
sous une face nouvelle, froidement raliste, orgueilleusement et
brutalement conqurante. Comme il avait rompu avec l'glise, sans cesser
de reconnatre sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et
qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se
relcher presque jusqu' se briser le lien moral qui l'attachait 
l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance
contracte envers elle, sans chercher jamais  rabaisser ses mrites et
ses vertus. On trouvera l'expression loquente de ses sentiments dans
ses lettres au docteur Strauss, crites en 1871, dans son discours de
rception  l'Acadmie franaise et dans sa lettre  un ami d'Allemagne
de 1878. En mme temps, une volution se produisait dans ses conceptions
politiques. Aristocrate par temprament, monarchiste constitutionnel par
raisonnement, il se trouvait appel  vivre dans une socit
dmocratique et rpublicaine. Convaincu que les grands mouvements de
l'histoire ont leur raison d'tre dans la nature mme des choses et
qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant
les tendances et les conditions d'existence, il sut apprcier les
avantages de la dmocratie et de la Rpublique sans en mconnatre les
difficults et les dangers.

Ernest Renan tait dsormais en pleine possession de son gnie, de son
originalit, et en pleine harmonie avec son temps.--mancip de
l'glise, il tait l'interprte de la libre pense sous sa forme la plus
leve et la plus savante dans un pays qui voyait dans le clricalisme
l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; mancip de
l'Allemagne, il avait trouv dans les malheurs mmes de la patrie un
aliment et un aiguillon  son patriotisme, et il s'efforait de faire de
ses crits l'expression la plus parfaite du gnie franais; mancip de
toute attache aux rgimes politiques disparus, il pouvait donner  la
France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant
et d'un serviteur dvou. Professeur au Collge de France, le seul
tablissement d'enseignement qui se soit conserv  travers les sicles,
toujours semblable  lui-mme dans son organisation comme dans son
esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et dsintresse,
membre de l'Acadmie des inscriptions et de l'Acadmie franaise, ces
crations de la monarchie rorganises par la Rvolution, l'une
reprsentant l'rudition, l'autre le talent littraire, Ernest Renan
avait conscience que l'me de la France moderne vivait en lui plus qu'en
tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'panouir librement et se
rpandre au dehors, jouissant de cette popularit qui faisait de lui
l'hte le plus recherch des salons mondains, l'orateur prfr des
assembles les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou
populaires, et la proie favorite des interviewers. Il rpandait sans
compter les trsors de son esprit, de sa science, de son imagination,
de sa bonne grce. Il osait dans ses crits aborder tous les sujets et
prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire
et d'exgse, tout en traduisant Job, l'Ecclsiaste et le Cantique des
Cantiques, tout en donnant  l'histoire littraire de la France des
notices qui sont des chefs-d'oeuvre d'rudition sre et minutieuse, tout
en dressant chaque anne, pour la Socit asiatique, le bilan des
travaux relatifs aux tudes orientales, tout en fondant et en dirigeant
avec une activit admirable la difficile entreprise du _Corpus
inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus
incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses
rves sur l'univers et sur l'humanit, sur la vie et sur la morale, soit
sous une forme plus austre dans ses _Dialogues philosophiques_, soit
sous une forme plus lgre et doucement ironique dans ses fantaisies
dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prtre de Nmi_,
l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait  la rforme du haut
enseignement; il crivait ces dlicieux fragments d'autobiographie qu'il
a runis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.




V


Dans cet panouissement de toutes ses facults pensantes et agissantes,
favoris par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de
famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et
d'agir lui avait inspir un optimisme philosophique qui semblait, au
premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de
toute conviction mtaphysique et religieuse. On tait tonn et un peu
scandalis de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui
qui avait crit des pages inoubliables sur l'me rveuse et mlancolique
des races celtiques, qui avait condamn si svrement la frivolit de
l'esprit gaulois et la thologie bourgeoise de Branger, prcher parfois
un vangile de la gat que Branger n'et pas dsavou, considrer la
vie comme un spectacle amusant dont nous sommes  la fois les
marionnettes et les spectateurs, et dirig par un Dmiurge ironique et
indiffrent.  force de vouloir tre de son temps et de son pays, tout
connatre et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les
dfauts mmes du caractre franais une indulgence allant jusqu' la
complicit. Quand il disait qu'en thologie c'est M. Homais et Gavroche
qui ont raison, et que peut-tre l'homme de plaisir est celui qui
comprend le mieux la vie, ses amis mmes taient froisss, moins dans
leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour
celui qui avait su parler de saint Franois d'Assise, de Spinoza et de
Marc-Aurle comme personne n'en avait parl avant lui. Aux yeux de
beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'aptre du dilettantisme, ne voyait
plus dans la religion que le vain rve de l'imagination et du coeur, dans
la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie
qu'une fantasmagorie dcevante qui ne pouvait sans duperie tre prise au
srieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Climne ou
l'Anacron de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient
pensaient que les succs mondains, le dsir d'tonner et de plaire
l'amenaient  ne plus voir, dans la discussion des plus graves problmes
de la destine humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littraire.

Ceux toutefois qui connaissaient mieux son oeuvre et surtout sa vie
savaient que ce dilettantisme, cet picurisme et ce scepticisme
apparents n'taient point au fond de son coeur et de sa pense, mais
taient le rsultat de la contradiction intime qui existait entre sa
nature profondment religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science
que des phnomnes, par suite, de certitude que sur les choses finies;
ils comprenaient d'autre part qu'il tait trop sincre pour vouloir rien
affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il tait
trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisasme pour
se proposer en exemple et en rgle, pour vanter, comme une supriorit,
les vertus et les principes de morale qui faisaient la base mme de sa
vie. Sa vie, la disposition habituelle de son me taient celles d'un
stocien, d'un stocien sans raideur et sans orgueil, qui ne prtendait
point se donner en modle aux autres. Son optimisme n'tait point la
satisfaction bate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de
l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie
vaut la peine d'tre vcue et que l'activit est une joie. Personne
n'tait plus foncirement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest
Renan, bien qu'il se soit accus lui-mme de froideur  servir ses amis.
Personne n'a t plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs
privs et devoirs professionnels, fidle jusqu' l'hrosme aux
consignes qu'il s'tait donnes, n'acceptant aucune fonction sans en
remplir toutes les obligations, s'imposant  la fin de sa vie les plus
vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de
professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des annes 
supporter des crises de maux physiques trs pnibles. Il ne leur permit
jamais de porter atteinte  l'intgrit de sa pense ni d'entraver
l'accomplissement des tches intellectuelles qu'il avait assumes. C'est
dans les derniers mois de son existence que ce stocisme pratique se
manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprim
le voeu de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement
intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses
facults; mais les souffrances ne lui furent pas pargnes. Il les
redoutait d'avance comme dprimantes et dgradantes; il ne se laissa ni
dprimer ni dgrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait
perdu; il le disait  ses amis et ne demandait que le temps et les
forces ncessaires pour achever son cours et ses travaux commencs. Il
voulut aller encore une fois voir sa chre Bretagne; sentant son tat
s'aggraver, il tint  revenir  Paris  la fin de septembre, pour mourir
 son poste, dans ce Collge de France dont il tait administrateur.
C'est l qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en
proie  des douleurs incessantes, qui parfois lui taient la possibilit
mme de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui
l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur rptait
que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne
l'effrayait pas. Le jour mme de sa mort, il trouvait encore la force de
dicter une page sur l'architecture arabe. Il se flicitait d'avoir
atteint sa soixante-dixime anne, la vie normale de l'homme suivant
l'criture. Une de ses dernires paroles fut: Soumettons-nous  ces
lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et
les cieux demeurent. Cette force d'me, soutenue jusqu' la dernire
minute  travers des mois de souffrances continuelles, montre bien
quelle tait la srnit de ses convictions et la profondeur de sa vie
morale.




VI


Il a laiss un souvenir ineffaable  ceux qui l'ont connu. Il n'avait
rien dans son apparence extrieure qui, au premier abord, part de
nature  charmer. De petite taille, avec une tte norme enfonce dans
de larges paules, afflig de bonne heure d'un embonpoint excessif qui
alourdissait sa marche et a t la cause de la maladie qui l'a emport,
il paraissait laid  ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il
suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression
s'effat. On tait frapp de la puissance et de la largeur de son
front; ses yeux ptillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une
douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bont. Ses
manires, o s'tait conserv quelque chose de l'affabilit paternelle
du prtre, avec les gestes bnisseurs de ses mains poteles et le
mouvement approbateur de sa tte, avaient une urbanit qui ne se
dmentait jamais et o l'on sentait la noblesse native de sa nature et
de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole.
Toujours simple, presque nglige, mais toujours incisive et originale,
elle pntrait et enveloppait  la fois. Sa prodigieuse mmoire lui
permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des ides
originales; et en mme temps sa riche imagination mlait  sa
conversation, avec un tour souvent paradoxal, des lans de posie, des
rapprochements inattendus, parfois mme des vues prophtiques sur
l'avenir. Il tait un conteur incomparable. Les lgendes bretonnes,
passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf
Michelet, n'a su allier  ce point la posie et l'esprit. Il n'aimait
pas la discussion, et on a souvent raill la facilit avec laquelle il
donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais
cette complaisance pour les ides d'autrui, qui prenait sa source dans
une politesse parfois un peu ddaigneuse, ne l'empchait pas, toutes les
fois qu'une cause grave tait en jeu, de maintenir trs fermement son
opinion. Il savait tre ferme pour dfendre ce qu'il croyait juste; il
avait fait assez de sacrifices  ses convictions pour avoir le droit de
ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la
polmique. Elle lui paraissait contraire  la politesse,  la modestie,
 la tolrance,  la sincrit, c'est--dire aux vertus qu'il estimait
entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons
charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un
jour, dans un dner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait
que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune
fille trs pudique n'aurait aucune gne  tre nue si personne ne la
voyait. Je ne sais, dit Renan. L'glise enseigne qu'auprs de chaque
jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste 
craindre d'offusquer mme l'oeil des anges.




VII


Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commenant, d'apprcier
l'oeuvre et les ides d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, aprs
avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher  indiquer quelles ont
t les causes de son immense renomme, quelle place il tient dans notre
sicle, et en quoi il a mrit les honneurs exceptionnels que la France
lui a rendus au moment de ses funrailles.

Il est un mrite que personne ne songe  lui contester, c'est d'avoir
t le plus grand crivain de son temps et un des plus admirables
crivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de
l'antiquit grecque et latine et des classiques franais, il avait su se
faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans
tranget, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un
peu restreint du XVIIe et du XVIIIe sicles, savait rendre toutes les
subtilits de la pense moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavit
et d'un clat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des
descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modles
achevs de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou
religieux, il est arriv  rendre les nuances les plus dlicates de la
pense, du sentiment ou du rve. Chez lui la familiarit n'est jamais
triviale ni la gravit jamais guinde. Si quelquefois, dans ses derniers
crits, le dsir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre
le pass par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait
commettre quelques fautes de got, ces fausses notes sont rares, et la
justesse du ton gale chez lui la dlicate correction du style et l'art
consomm de la composition. Renan durera comme crivain plus qu'aucun
des auteurs de notre sicle, parce qu'il a gal les plus illustres par
la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicit plus grande
de style et un sens artistique plus dlicat.

Ce qui fait du reste la beaut et la richesse du style de Renan, c'est
qu'il n'a jamais t ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais
considr la forme littraire comme ayant sa fin en elle-mme. Il avait
horreur de la rhtorique et ne voyait dans la perfection du style que le
moyen de donner  la pense toute sa force, de la vtir d'une manire
digne d'elle. Tout tait naturel chez lui. C'tait la simplicit de sa
nature qui se refltait dans la simplicit de son style; la richesse et
l'clat de son style venaient de la plnitude de sa science, de la
puissance de son imagination et de l'abondance de ses ides.

Renan n'a pas t un crateur dans les tudes d'rudition; il n'a, ni en
linguistique, ni en archologie, ni en exgse fait une de ces
dcouvertes, cr un de ces systmes qui renouvellent une science; mais
il n'est pas d'homme qui ait eu une rudition  la fois aussi
universelle et aussi prcise que la sienne: linguistique, littrature,
thologie, philosophie archologie, histoire naturelle mme, rien de ce
qui touche  la science de l'homme ne lui est tranger. Ses travaux
d'pigraphie et d'histoire littraire sont admirables de mthode et de
prcision critique. Sa connaissance profonde du pass unie au don de le
faire revivre par la magie de son talent littraire a fait de lui un
incomparable historien. C'est l sa gloire par excellence. Dans un
sicle qui est avant tout le sicle de l'histoire, o les littratures,
les arts, les philosophies, les religions nous intressent surtout comme
les manifestations successives de l'volution humaine, Ernest Renan a eu
au plus haut degr les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un
reprsentant minent de son temps. On peut dire qu'il a largi le
domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions.
Avant lui c'tait un domaine rserv aux thologiens, qu'ils fussent du
reste rationalistes ou croyants. Il a le premier trait cette histoire
dans un esprit vraiment laque et l'a rendue accessible au grand public.
L'glise n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des
adversaires. Malgr son respect, sa sympathie mme pour les choses
religieuses, il portait les coups les plus graves  l'ide de surnaturel
et de rvlation en faisant rentrer l'histoire des religions dans
l'histoire gnrale de l'esprit humain. D'un autre ct, il rpandait
partout la curiosit des questions religieuses, et si les croyants ont
pu l'accuser de profaner la religion, on peut  plus juste titre lui
accorder le mrite d'avoir fait comprendre  tous l'importance de la
science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir
veill dans beaucoup d'mes le got des choses religieuses.

De mme qu'il n'a pas t un crateur dans le domaine de l'rudition,
Renan n'a pas t non plus un novateur en philosophie. Ses tudes
thologiques ont dvelopp en lui les qualits du critique et du savant
et l'ont dgot des systmes mtaphysiques. Il tait trop historien
pour voir dans ces systmes autre chose que les rves voqus dans
l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses,
les mirages successifs suscits dans leur esprit par le spectacle
changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand
penseur. Il a rpandu  pleines mains, dans tous ses crits, sur tous
les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur
la science, les ides les plus originales et les plus profondes. C'est
autant comme penseur que comme historien que Renan a t le fidle
interprte du temps o il a vcu. Notre poque a perdu la foi et n'admet
d'autre source de certitude que la science, mais en mme temps elle n'a
pu se rsoudre, comme le voudrait le positivisme,  ne pas rflchir et
 se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime  jeter la sonde dans
l'ocan sans fond de l'inconnaissable,  prolonger dans l'infini les
hypothses que lui suggre la science,  s'lever sur les ailes du rve
dans le monde du mystre. Elle a le sentiment que, sans la foi ou
l'esprance en des ralits invisibles, la vie perd sa noblesse et elle
prouve pour les hros de la vie religieuse, pour les mes mystiques du
pass, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de
vagues aspirations. Renan a t l'interprte de cet tat d'me et il a
contribu  le crer. Personne, n'a plus nettement, plus svrement que
lui affirm les droits souverains de la science, seule source de
certitude positive, la ncessit d'y chercher une base suffisante pour
la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus rsolument exclu le
surnaturel de l'histoire. Mais en mme temps il a pieusement recueilli
tous les soupirs de l'humanit aspirant  une destine plus haute que
celle de la terre; il a recr en lui l'me des fondateurs de religions,
des saints et des mystiques; il a propos et s'est propos  lui-mme
toutes les hypothses que la science peut permettre encore  l'me
religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette
race celtique srieuse, curieuse et mystique, qui ont en France
reprsent tout le mouvement religieux du sicle: Chateaubriand, le
rveil du catholicisme par la posie et l'imagination; Lamennais, la
reconstitution du dogme, puis la rvolte de la raison et du coeur contre
une glise ferme aux ides de libert et de dmocratie; Renan, le
positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et  la vague
aspiration vers une foi nouvelle.

Ce qu'on a appel son dilettantisme et son scepticisme n'est que la
consquence de sa sincrit. Il avait galement peur de tromper et
d'tre dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothses
contradictoires sur des questions o il croyait la certitude impossible.

C'est l ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son
oeuvre historique, peut au premier abord paratre entach d'inconsistance
et de fantaisie. On l'a accus de ddaigner la vrit, de tout sacrifier
 l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent de
solliciter doucement les textes. Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le
juger ainsi. Il a eu simplement la sincrit de reconnatre que, dans
des oeuvres de synthse, on ne peut appliquer partout la mme mthode.
Quand on doit raconter une priode ou la biographie d'un personnage pour
lesquelles les documents positifs font dfaut, l'histoire a le droit de
reconstituer par divination une des manires dont les choses ont pu
tre. Renan a toujours averti quand il procdait ainsi, qu'il s'agit
des origines d'Isral, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha.
Mais, quand il s'agit de dcrire le milieu social et intellectuel o
s'est dvelopp le christianisme, ou d'tudier les oeuvres des hommes du
moyen ge, ou d'tablir des textes, il a t le plus scrupuleux comme le
plus pntrant des critiques. Personne n'a mieux parl que lui des
rgles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux
pratiqus.

On a pu s'tonner que le mme homme qui a voulu qu'on mt sur sa tombe:
_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demand, comme Pilate:
Qu'est-ce que la vrit? Mais ces interrogations, mles d'ironie,
taient elles-mmes un hommage rendu  la vrit[8]. Il voyait que, pour
la plupart des hommes, aimer la vrit c'est aimer, jusqu'
l'intolrance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulires, reues
par tradition ou conues par l'imagination, toujours dpourvues de
preuves et destructives de toute libert de penser. Affirmer des
opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolrable,
une atteinte  la libert de l'esprit, un dfaut de sincrit envers
soi-mme et envers les autres; et il se rendait le tmoignage de n'avoir
jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage
dans ses crits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du
stocisme et non du scepticisme  pratiquer le devoir sans savoir s'il a
une ralit objective,  vivre pour l'idal sans croire  un Dieu
personnel ni  une vie future, et, dans les tnbres d'incertitude o
l'homme vit ici-bas,  crer, par la coopration des mes nobles et
pures, une cit cleste o la vertu est d'autant plus belle qu'elle
n'attend pas de rcompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se
sont crus ses disciples parce qu'ils ont imit les chatoiements et les
caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gards
d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dvouement  la science.
Ils n'ont pas compris que son scepticisme tait fait de tolrance, de
modestie et de sincrit.

Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, crit  vingt-cinq ans, et qui
verront les liens intimes qui rattachent ce livre  l'oeuvre tout entire
de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien
remplie: _Veritatem dilexit_.

Si nous nous demandons maintenant ce qui caractrise Renan parmi les
grands crivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supriorit
rside dans le don particulier qu'il a possd de comprendre l'histoire
et la nature dans leur varit infinie. On l'a compar  Voltaire, parce
que Voltaire, comme lui, a t le reprsentant de son sicle, mais
Voltaire n'avait ni sa science ni son originalit de pense et de style;
on l'a compar  Goethe, mais Goethe est avant tout un artiste crateur,
et son horizon intellectuel, si vaste qu'il ft, ne pouvait avoir, au
temps o il a vcu, l'tendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a t
plus universel, plus comprhensif que celui de Renan.

La Chine, l'Inde, l'antiquit classique, le moyen ge, les temps
modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les
civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout
connu, tout compris. Il a recr l'univers dans sa tte, il l'a repens,
si l'on peut dire, et mme de plusieurs manires diffrentes. Ce qu'il
avait ainsi conu et contempl intrieurement, il avait le don de le
communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.

Cette puissance de contemplation cratrice de l'univers, qui est
proprement un privilge de la divinit, a t la principale source de la
joie qui a illumin sa vie et de la srnit avec laquelle il a accept
la mort.

     Octobre 1892.




HIPPOLYTE TAINE


On ne s'est pas propos dans les pages qu'on va lire d'analyser l'oeuvre
de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'tre
analyse, et trop rcente pour pouvoir tre juge.

Nous nous sommes uniquement propos de fixer avec autant de prcision
que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le
caractre gnral de son oeuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est
efforc de drober sa personne  la curiosit des contemporains et de
mettre scrupuleusement en pratique le prcepte: Cache ta vie et rpands
ton esprit. La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour
comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant crire sa
biographie nous n'y dcouvrions d'autres aventures que des aventures
intellectuelles, ce rsultat mme ne sera pas sans importance[9].




I

LA VIE DE TAINE.--LES ANNES D'APPRENTISSAGE.


Hippolyte Taine naquit  Vouziers le 21 avril 1828. Son pre, M.
Jean-Baptiste Taine, y exerait la profession d'avou. Il resta jusqu'
l'ge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son
pre, tout en suivant les cours d'une petite cole, dirige par un M.
Pierson. Il avait dj,  l'ge de dix ans, un tel srieux dans le
caractre et une telle solidit dans l'esprit, qu'il arriva  M.
Pierson, empch par une indisposition, de se faire remplacer, pendant
quelques jours, par le petit Taine. Son pre tant tomb gravement
malade en 1839, il fut envoy dans un pensionnat ecclsiastique de
Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8
septembre 1840, laissant  sa veuve,  ses deux filles et  son fils,
une modeste fortune[10]. Il fallait songer  placer le jeune garon dans
un milieu o il pt satisfaire son got pour l'tude et dvelopper les
rares qualits qu'il avait dj manifestes. Sur les conseils du frre
de sa mre, M. Bezanon, notaire  Poissy, qui montra toujours beaucoup
de sollicitude pour son neveu, il fut envoy  Paris, au printemps de
1841, et entra comme interne  l'institution Math, dont les lves
suivaient les classes du collge Bourbon. Mais la sant dlicate et
l'esprit mditatif et indpendant du jeune Taine se trouvrent galement
mal de ce rgime de l'internat qu'il a qualifi dans une des dernires
pages qu'il ait crites de rgime antisocial et antinaturel, o le
collgien, priv de toute initiative, vit comme un cheval attel entre
les deux brancards de sa charrette. Madame Taine se dcida aussitt 
venir vivre  Paris avec ses filles et  prendre son fils chez elle.
Alors commena, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf
pendant ses trois annes d'cole normale et les deux qui suivirent,
cette vie commune o le plus tendre et le plus attentif des fils
trouvait dans sa mre, comme il l'a dit lui-mme, l'unique amie qui
occupait la premire place dans son coeur. La vie de ma mre,
crivait-il en 1879, n'tait que dvouement et tendresse... aucune femme
n'a t mre si profondment et si parfaitement. Ceux qui savent
combien Taine avait besoin de mnagements et de soins pour que sa nature
nerveuse trop sensible pt rsister et  l'excs de l'activit crbrale
et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux
bienfaisantes influences fminines qui, d'abord au foyer maternel, puis
au foyer conjugal, ont assur le libre dveloppement de son gnie, l'ont
protg contre les atteintes trop rudes de la ralit, ont entour son
travail de paix et de scurit, ont allg les heures, pnibles entre
toutes, o ce grand laborieux tait contraint de laisser reposer sa
plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-tre, ce qui se mle
de grce attendrie et potique, de profonde humanit, aux rigides
dductions de cet austre dialecticien.

Le jeune Taine ne tarda pas  prendre, au collge Bourbon, le premier
rang. Ds l'ge de quatorze ans, il s'tait fait  lui-mme le plan de
ses journes et l'observait avec une mthode rigoureuse. Il s'accordait
vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et
une heure de piano aprs le dner; tout le reste du jour tait donn au
travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des
tudes personnelles  ct de ses occupations de collgien. Chaque
anne, au moment du concours gnral, il fallait lui mettre des sangsues
 la tte pour viter le danger d'une congestion crbrale. Des succs
exceptionnels rcompensrent ces efforts. En 1847, comme vtran de
rhtorique, il remportait au collge les six premiers prix et au
concours gnral, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie,
il obtenait au collge tous les premiers prix, aussi bien les trois prix
de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux
seconds prix de dissertation.

Taine fit au collge Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont
l'amiti devait avoir une durable influence sur sa vie: Prvost-Paradol,
qui se dcida, sur ses instances,  entrer  l'cole normale, et qui fut
pendant plusieurs annes l'intime confident de sa pense; Planat, le
futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du
caricaturiste, un esprit srieux jusqu' la tristesse et passionn pour
les plus graves problmes de la philosophie, et par qui Taine apprit
plus tard  connatre le monde des artistes et la socit lgante[11];
Cornlis de Witt, qui prouvait comme Taine un vif attrait pour l'tude
de la langue et de la littrature anglaises et qui l'introduisit chez M.
Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de
sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui
l'attiraient, en dpit de profondes divergences philosophiques, de
secrtes affinits morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves
constantes de cette sympathie dans les concours acadmiques, et Taine
consacra un de ses plus beaux essais de critique  l'auteur de
l'_Histoire de la Rvolution d'Angleterre_[12].

L'enseignement public tait la carrire qui s'offrait le plus
naturellement  Taine aprs ses brillants succs scolaires. En 1848, il
passa ses deux baccalaurats s-lettres et s-sciences et fut reu le
premier  l'cole normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses
rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reu second, Sarcey,
Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.

Je n'aurai pas la tmrit de refaire, aprs M. Sarcey[13], le tableau
de ce que fut l'cole normale sous la seconde Rpublique, pendant ces
annes d'agitation tumultueuse o l'enseignement des professeurs,
distribu avec un zle ingal, n'exerait qu'une faible influence, mais
o l'activit intellectuelle des lves, fconde par les conversations,
les discussions, les lectures, les tudes personnelles, n'en tait que
plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les
camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les
lettres, le journalisme, le thtre, la politique ou mme l'glise. 
ct de ceux que je citais tout  l'heure, qu'il me suffise de nommer
Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aub, Perraud, Ferry, Weiss, Yung,
Belot, Gaucher, Grard, Prvost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias,
Boiteau, Duvaux, Crousl, Lenient, Tournier.

Taine eut, ds le premier jour, une place  part au milieu d'eux. Non
qu'il chercht  se singulariser ou  faire sentir sa supriorit; ses
matres et ses camarades s'accordent  vanter sa douceur, sa modestie,
sa complaisance, sa gaiet; mais il inspirait, par son caractre et par
son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enferms dans une
cole, prouvent rarement pour un compagnon d'tudes: un respect
affectueux. On sentait confusment qu'il y avait en lui quelque chose de
particulier, d'unique, qui le mettait  part et au-dessus de tous. Il
arrivait  l'cole avec une rudition auprs de laquelle tous se
sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bcheron_, pour
me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout 
apprendre. Il joignait  une rigoureuse mthode dans son infatigable
labeur, une facilit merveilleuse en latin comme en franais, en vers
comme en prose, qui lui permettait d'expdier en une quinzaine tous les
travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant part nglig, et encore de
fournir des faits, des plans de devoirs et des ides  tous ceux de ses
camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais
lasser sa patience. Enfin, on s'tonnait de le voir apporter, au sortir
du collge, un esprit tout form et des doctrines arrtes, mries par
l'tude et la rflexion personnelles. Il avait dj, quand il suivait 
Bourbon le cours de philosophie de M. Bnard, un systme du monde tout
pntr de dterminisme spinoziste, et surtout une manire, qui lui
tait propre, de classer ses ides et de les exprimer avec une rigueur
presque mathmatique. Il avait  l'cole des registres o ses
rflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans
des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la
ralit, de ramener  une formule simple un systme, une poque, un
caractre, et de dcouvrir les lois gnratrices des organismes
complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il
avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentt gn devant
lui; mais on tait subjugu par cette force de rflexion et de pense,
par cette pntration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien
qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About
menait toute la section par sa verve endiable, par son esprit railleur
toujours en veil; il tait _l'absorbant_, comme on disait, et les
autres les _absorbs_; mais bientt About subit l'ascendant irrsistible
de ce logicien pressant, doux et obstin, et l'on dclara qu'il fallait
le ranger dsormais parmi les _absorbs_ de ce nouvel et plus puissant
_absorbant_.

Personne n'a jamais joui du sjour  l'cole normale au mme degr que
Taine. Il prouva jusqu' l'enivrement le plaisir de sentir autour de
soi des esprits hardis, ouverts, jeunes, excits par des tudes et un
contact perptuels[14], et le plaisir de travailler, de penser et de
discuter sans entrave et sans trve.

J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, crit-il  Paradol, le
20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigs de grec,
philosophie, histoire, latin, franais; ensuite la prparation  la
licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles
que nous aurons  expliquer  ce moment, et enfin toutes mes tudes
particulires de littrature, d'histoire, de philosophie. Tout cela
marche de front, et j'ai toujours une quantit de choses sur le mtier.
Je me suis fait un grand plan d'tude et je destine mes trois annes
d'cole  le remplir en partie; plus tard, je le complterai. Je veux
tre philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce
mot, tu vois quelle suite de rflexions et quelle srie de connaissances
me sont ncessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou
occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il
me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable
fidlit  la doctrine du matre, le tout accompagn d'une ignorance
complte de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais
comme je me jetterais plutt dans un puits que de me rduire  faire
uniquement un mtier, comme j'tudie par besoin de savoir et non pour me
prparer un gagne-pain, je veux une instruction complte. Voil ce qui
me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je
sortirai de l'cole,  tudier en outre les sciences sociales,
l'conomie politique et les sciences physiques; mais ce qui me cote le
plus de temps, ce sont les rflexions personnelles; pour comprendre, il
faut trouver; pour croire  la philosophie, il faut la refaire soi-mme,
sauf  trouver ce qu'ont dj dcouvert les autres.

On s'tonne que sa sant, toujours dlicate, ait pu rsister  un pareil
surmenage. Ses lectures taient prodigieuses. Il dvorait Platon,
Aristote, les Pres de l'glise, les scolastiques, et toutes ses
lectures taient analyses, rsumes, classifies. Bien qu' cette
poque les lves de philosophie fussent dispenss de suivre les
confrences d'histoire en seconde anne, Taine non seulement les
suivait, mais encore apportait  M. Filon un travail approfondi sur les
Dcrets du Concile de Trente. Possdant dj  fond l'anglais, il
s'tait mis avec ardeur  l'allemand, pour lire Hegel dans le texte.
Dans ses dlassements mmes, l'tude et la rflexion avaient leur part.
En causant avec ses camarades, il analysait leur caractre et leur
manire de penser; il nous exprimait comme des oranges, m'a dit l'un
d'eux. Il faisait de frquentes visites  l'infirmerie, o il avait
l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, tant dispens du
maigre pour raison de sant; mais c'tait surtout pour y retrouver deux
philosophes qui y avaient lu domicile: Challemel-Lacour et Charaux,
l'un, libre-penseur et rpublicain fougueux, l'autre, croyant candide et
paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abb
Gratry, aumnier de l'cole, ou pour y causer avec le jeune mdecin, M.
Guneau de Mussy. Passionn pour la musique, il passait ses matines du
dimanche  excuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le
violon et le violoncelle pendant que lui-mme tait au piano. Il avait
dj pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspir les
admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il
retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction
qui tait  ses yeux la marque suprme du gnie. C'est beau comme un
syllogisme, s'criait-il aprs avoir jou une sonate. Enfin, quand il
allait retrouver sa mre et ses soeurs, qui taient restes  Paris, il
arrivait tout rempli de ses lectures et de ses penses et leur donnait
de vritables leons, soit sur la philosophie, soit sur la littrature,
en particulier sur les trois crivains qui taient alors et qui sont
rests depuis ses auteurs de prdilection: Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualits d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient
mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisime
anne, MM. Deschanel, Gruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon,
taient unanimes  louer (je me sers de leurs propres expressions),
l'lvation, la force, la vigueur, la pntration, la nettet, la
souplesse, la fertilit de son esprit, la forme toujours littraire de
ses travaux, son talent d'exposition, l'autorit de sa parole, son
locution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un lve, un
savant qui devait un jour faire honneur  l'cole. Ils prouvaient pour
lui ce mme sentiment de respect qu'il inspirait  ses camarades, et ne
pouvaient s'empcher de mler  leurs notes sur ses devoirs, des
apprciations logieuses sur ses qualits morales, sa tenue excellente,
la gravit de son caractre. Ils taient en mme temps d'accord pour
critiquer chez lui un got immodr pour les classifications, les
abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait mme des
opinions et des habitudes de mthode et de style qui ne pouvaient
convenir  un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa
docilit et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui
avoir enseign la simplicit et la circonspection[15].

Le Directeur des tudes, M. Vacherot,  qui Taine devait rendre un si
bel hommage en traant dans ses _Philosophes franais_ le portrait de M.
Paul, le jugeait ds la seconde anne avec une clairvoyance vraiment
prophtique, dans une note qui mrite d'tre cite en entier, car elle
nous montre avec quelle conscience, quelle lvation et quelle
pntration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:

     L'lve le plus laborieux, le plus distingu que j'aie connu 
     l'cole. Instruction prodigieuse pour son ge. Ardeur et avidit de
     connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par
     la rapidit de conception, la finesse, la subtilit, la force de
     pense. Seulement comprend, conoit, juge et formule trop vite.
     Aime trop les formules et les dfinitions auxquelles il sacrifie
     trop souvent la ralit, sans s'en douter il est vrai, car il est
     d'une parfaite sincrit. Taine sera un professeur trs distingu,
     mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa sant lui
     permet de fournir une longue carrire. Avec une grande douceur de
     caractre et des formes trs aimables, une fermet d'esprit
     indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa
     pense. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza
     sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente.
     Quant  la moralit, je crois cette nature d'lite et d'exception,
     trangre  toute autre passion qu' celle du vrai. Elle a ceci de
     propre qu'elle est  l'abri mme de la tentation. Cet lve est le
     premier,  une grande distance, dans toutes les confrences et dans
     tous les examens.

Celui qui savait ainsi connatre et comprendre les jeunes gens confis 
ses soins, tait plus qu'un directeur d'tudes, c'tait un directeur
d'mes. Aussi l'abb Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il
avait pris sur les lves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut
mis en disponibilit le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine
subissait  son tour un douloureux chec caus par l'ensemble
exceptionnel de qualits et de dfauts qui faisait sa rare originalit
et que M. Vacherot avait si admirablement analys.

Au mois d'aot 1851, il se prsentait  l'agrgation de philosophie avec
ses camarades douard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier,
qui abandonna peu aprs l'Universit pour devenir missionnaire en Chine,
o il prit martyr en 1866. Le jury tait prsid par M. Portalis, un
honorable magistrat, et compos de MM. Bnard, Franck, Garnier, Gibon et
l'abb Noirot. Taine fut dclar admissible avec cinq autres
concurrents; mais deux candidats seuls furent dfinitivement reus: son
ami Suckau, et Aub, qui tait de la promotion de 1847. L'tonnement, je
dirais presque le scandale, fut grand. La rputation du jeune philosophe
avait franchi les murs de l'cole. Tout le monde lui dcernait d'avance
la premire place. On attribua son chec, non  l'insuccs de ses
preuves, mais  une exclusion motive par ses doctrines. Des lgendes
se formrent. Beaucoup de gens crurent et rptrent que c'tait M.
Cousin qui prsidait le jury et qu'il avait dit de Taine: Il faut le
recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir
premier. On rejeta aussi sur son concurrent Aub la responsabilit de
son chec. Aprs une leon de Taine sur le _Trait de la connaissance de
Dieu_, de Bossuet, Aub, charg d'argumenter contre lui, l'aurait
perfidement press de dire son avis sur la valeur des preuves classiques
de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine
auraient entran sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupons, c'est que le rapport de M. Portalis
fut le seul des rapports des prsidents des jurys d'agrgation qui ne
fut pas publi. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annona
qu'il tait fort long, et, qu'en tout tat de cause, la premire partie
seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intrt de rtablir
sur ces divers points l'exacte vrit. Non seulement M. Cousin n'tait
pour rien dans l'chec de Taine, mais il s'en montra fort mcontent. Il
tait assez clairvoyant pour pressentir qu'une raction se prparait
contre l'clectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce
jeune homme aussi absorb dans ses spculations qu'avaient pu l'tre
Descartes ou Spinoza. M. Aub, malgr la malice trop relle de ses
questions, n'avait pas davantage caus l'chec de son camarade, car
Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leon et son argumentation sur
Bossuet. La vrit est que ses juges avaient sincrement trouv ses
ides draisonnables, sa manire d'crire et sa mthode d'exposition
sches et fatigantes. Ils le dclarrent non seulement incapable
d'enseigner la philosophie, mais mme peu fait pour russir dans un
concours d'agrgation.

Il est permis de penser que les apprciations de MM. Vacherot, Simon et
Saisset tmoignaient de plus de perspicacit; mais  une poque o M.
Cousin croyait avoir donn  la pense humaine sa Charte dfinitive, et
o la forme ncessaire de l'enseignement philosophique paraissait tre
le dveloppement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites
vrits de sens commun, on ne doit pas s'tonner si un esprit qui se
dclarait lui-mme dessch et durci par plusieurs annes
d'abstractions et de syllogismes, parut impropre  l'enseignement de la
philosophie. Aux preuves crites il avait eu  traiter le sujet suivant
de philosophie doctrinale: _Des facults de l'me.--Dmonstration de la
libert.--Du moi, de son identit, de son unit_. Il tait difficile
pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait
pas vrai, il a d scandaliser ses juges ou leur paratre trs obscur. En
tout cas, il ne leur a pas fourni les dmonstrations premptoires qu'ils
rclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie tait: _Socrate
d'aprs Xnophon et Platon_. Ici nous pouvons dire presque avec
certitude, grce  un travail d'cole, quelle ide il a dveloppe:
c'est que Xnophon tait condamn  l'inexactitude par son infriorit
et Platon par sa supriorit, si bien que nous ne connaissons pas
Socrate. Cette composition ne fut pas gote plus que l'autre par la
majorit du jury, et sans M. Bnard, son ancien professeur de Bourbon,
qui fit relever ses notes, il n'aurait pas t dclar admissible. Aux
preuves orales, sa premire leon semblait devoir le sauver; la seconde
le perdit. Il avait  exposer le plan d'une morale. Il oublia
compltement les leons de circonspection que lui avait donnes M. J.
Simon et il prit comme thme les propositions hardies de Spinoza: Plus
quelqu'un s'efforce de conserver son tre, plus il a de vertu; plus une
chose agit, plus elle est parfaite. _tre le plus possible_, telle fut
la formule gnrale que Taine proposa comme la rgle du devoir. On
imagine aisment de quelle manire il dveloppa cette pense, car on
retrouve ces dveloppements dans sa _Littrature anglaise_ et dans sa
_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisment aussi la stupeur de ses
juges. La leon fut dclare par eux absurde[17]. Taine fut refus, et
on lui conseilla charitablement de ne pas persister  viser l'agrgation
de philosophie.

Il n'tait pas seul condamn d'ailleurs. L'agrgation de philosophie fut
supprime quatre mois plus tard, et je souponne les preuves de Taine
et le rapport secret de M. Portalis d'avoir t pour quelque chose dans
cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu
compte dans sa dcision de la question de doctrine que, deux ans plus
tard,  la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret
d'avoir retrouv dans sa thse franaise les ides philosophiques qui
l'avaient fait chouer  l'agrgation.

Il n'tait pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une
lgende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vrit; mais
de cette vrit idale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-mme,
une srie d'vnements, et qui rsume en un mot, apocryphe comme presque
tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent racont que
Taine, aprs son chec, avait t nomm supplant de sixime au collge
de Toulon, et qu'il avait donn sa dmission au ministre par ces simples
mots: Pourquoi pas au bagne? En 1851, les professeurs ne
correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que
tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Universit, pendant
cette triste anne 1851-1852, ressembla quelque peu  un bagne et que
plusieurs normaliens, qui pourtant lui taient profondment attachs,
furent contraints de s'en vader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de
ses tribulations est bonne  raconter, ne ft-ce que pour faire
apprcier aux Franais d'aujourd'hui les liberts dont ils jouissent.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne
parat pas avoir jug le candidat malheureux aussi svrement que le
jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Charg, le 6 octobre
1851,  titre provisoire, du cours de philosophie au collge de Toulon,
Taine n'eut pas  occuper ce poste; il dsirait ne pas s'loigner autant
de sa mre, et il fut transfr le 13 octobre comme supplant  Nevers.
Il tait plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: Quelle est,
crivait-il  Paradol (5 fvrier 1852), la meilleure position pour
s'occuper de littrature et de science?  mon avis, c'est
l'Universit... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner...
Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science
spciale. Si j'ai pris le mtier de professeur, c'est parce que j'ai cru
que c'tait la plus sre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres
de notre temps ont eu pour matire premire un cours public. Il
trouvait mme que la solitude et la monotonie de la vie de province
avaient leurs avantages en vous imposant la ncessit de penser
toujours pour ne pas mourir d'ennui. Pourtant ce brusque loignement de
sa famille, de ses amis, de Paris, de cette cole normale qu'il appelait
la chre patrie de l'intelligence[18], lui fut cruel. J'ai t gt
par l'cole, crivait-il  Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la
retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de
penses... loign de l'cole, je languis loin de la libert et de la
science.

Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'tat du 2 dcembre
eut t consomm. Tous les professeurs de l'Universit taient devenus
des suspects. Un grand nombre taient mis en disponibilit ou rvoqus,
d'autres prenaient les devants et donnaient leur dmission. Taine
dmontra  Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'aprs le
plbiscite du 10 dcembre, l'acceptation silencieuse du nouveau rgime
tait un devoir. Le suffrage universel tait la seule base du droit
politique en France; lui rsister, c'tait faire un acte
insurrectionnel, un coup d'tat. Le dernier butor, crit-il le 10
janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa proprit
prive, et pareillement une nation d'imbciles a le droit de disposer
d'elle-mme, c'est--dire de la proprit publique. Ou niez la
souverainet de la volont humaine, et toute la nature du droit public,
ou obissez au suffrage universel. Il ajoute, il est vrai: Remarque
pourtant qu'il y a des restrictions  cela, que je les faisais dj
auparavant contre toi, et que je refusais  la majorit le droit de tout
faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en
dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la proprit
publique et chappent ainsi  la dcision du public... Par exemple, la
libert de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs
antrieurs  la socit[19]. C'est au nom de ces droits et de ces
devoirs qu'il rsista quand on demanda aux universitaires plus que leur
soumission, leur approbation.  Nevers, on leur fit signer la
dclaration suivante: Nous, soussigns, dclarons adhrer aux mesures
prises par M. le Prsident de la Rpublique le 2 dcembre, et lui
offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux
dvouement, Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer
que comme supplant il n'tait charg de remplacer le titulaire que dans
son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne
lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il
fut not comme rvolutionnaire et peu aprs accus d'avoir fait en
classe l'loge de Danton[20]. Malgr l'attitude en apparence
bienveillante du recteur, ecclsiastique fort timor, malgr le succs
de Taine comme professeur et l'attachement de ses lves, qui firent une
ptition pour son maintien  Nevers, il fut le 29 mars transfr en
rhtorique au lyce de Poitiers, avec un avertissement svre de M.
Fortoul d'avoir  veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lyce
de Poitiers tait alors troitement surveill par l'voque, monseigneur
Pie. Hmardinquer avait dj d quitter la rhtorique parce qu'il tait
juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilit
la situation qui lui tait faite, s'interdire toute conversation
politique et mme la lecture des journaux, paratre deux fois aux
offices du mois de Marie pour y couter une cantatrice parisienne,
corriger le discours qu'un lve devait adresser  monseigneur Pie,
s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne ft pas pris dans le
XVIIe sicle ou l'antiquit, rfuter l'_cole des femmes_, lire  ses
lves le _Trait_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire,
par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal
not, et le 25 septembre 1852, il tait charg de suppler le professeur
de sixime du lyce de Besanon. Cette fois, la mesure tait comble. Il
demanda un cong qui lui fut accord avec empressement ds le 9 octobre
et qui fut renouvel d'anne en anne jusqu' la fin de son engagement
dcennal.

Pendant cette pnible anne, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre
consolation que le travail et l'amiti. Il entretenait une
correspondance active avec sa mre, avec Suckau, avec Planat, avec
Paradol: La solitude, crit-il  ce dernier (11 dcembre 1851),
augmente l'amiti. Il me semble que je pense maintenant  vous avec un
souvenir plus tendre... Les ides sont abstraites; on ne s'y lve que
par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au
coeur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitis de
l'antiquit. Marc-Aurle est mon catchisme, c'est nous-mmes.

Mais les amis taient loin, les correspondants parfois ngligents. Le
travail seul tait le compagnon de toutes les heures, le consolateur de
la solitude et de tous les dboires. Comme  l'cole, Taine fait marcher
de front les devoirs professionnels et les tudes personnelles. Il
rdige tous ses cours et commence ses thses. Il crit ds le 30
octobre: Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se
fait  huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et
les dimanches, pour les tudes personnelles. J'ai commenc de longues
recherches sur les sensations. C'est l qu'on voit le plus nettement
l'union de l'me et du corps. Ce sera ma thse, si on ne veut pas une
exposition de la logique de Hegel. L'attentat du 2 dcembre ne ralentit
pas son ardeur au travail ni n'branla sa foi dans la science: Je
dteste le vol et l'assassinat, crit-il le 11 dcembre, que ce soit le
peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obissons, vivons
dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-tre les deux
biens ensemble, la science et la libert... Il faut attendre,
travailler, crire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la
vraie politique, la politique tant la science. Les autres ne sont que
des commis et des faiseurs d'affaires. Il apprend que l'agrgation de
philosophie est supprime; aussitt il se met  prparer celle des
Lettres,  faire des vers latins et des thmes grecs: Dessch et durci
par plusieurs annes d'abstractions et de syllogismes, o retrouverai-je
le style, les grces latines et les lgances grecques ncessaires pour
ne pas tre submerg par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher
mon sol en jachre, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la mme
fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volont en sera
innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicron me soit en aide!
Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses
relles, il se met  noter ce qu'il voit,  recueillir des traits de
moeurs et de caractres; il s'exerce  des descriptions de nature. Le 10
avril 1852, parat le dcret qui exige trois ans de stage aprs l'cole
normale pour pouvoir se prsenter  l'agrgation, mais fait compter le
doctorat s-lettres pour deux annes de service. Sans perdre une minute
il se remet  ses thses[22]; le 8 juin, elles taient termines et
expdies  Paris, et il espre tre reu docteur en aot. S'il a pu
rdiger ses thses avec une si prodigieuse rapidit, c'est parce qu'il
n'a pas cess de les mditer tout en faisant ses cours et en prparant
son agrgation. Je me prsente  nos inquisiteurs patents de Sorbonne,
crit-il le 2 juin 1852, et d'ici  huit jours, j'expdierai cent
cinquante pages de prose franaise et un grand thme latin  M. Garnier.
Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicroniennes ne sont
encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je t si vite? Parce que nos
seigneurs et matres mettront un mois et plus pour me donner
l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te
dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher  mon
cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est
impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les
reprsentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse
dans la tte, et je suis ahuri et tourdi comme un chien de chasse aprs
une course au cerf de trente-six heures. Mais ce systme est bon, et je
pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, aprs l'avoir
mdite longtemps, on l'crit sans dsemparer.

Il avait pendant ces quelques mois vu se prciser dans son esprit les
ides matresses dont son oeuvre entire ne sera que le dveloppement.
Tout d'abord, il s'tait plong dans la lecture des philosophes
allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel:
J'essaie de me consoler du prsent en lisant les Allemands, crit-il le
24 mars 1852  M. Havet. Ils sont par rapport  nous ce qu'tait
l'Angleterre par rapport  la France au temps de Voltaire. J'y trouve
des ides  dfrayer tout un sicle, et si ce n'taient mes inquitudes
au sujet de l'agrgation, je trouverais un repos et une occupation
suffisants dans la compagnie de ces grandes penses. Mais son solide
cerveau devait rsister  toutes les fumes de cette ivresse
mtaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son
systme avait de vague et d'hypothtique[23]; et le courant naturel de
son esprit, plus fort que toutes les influences extrieures, l'emportait
d'un tout autre ct.

Dans son enseignement, il alliait la psychologie  la physiologie, et le
30 dcembre 1854 il crivait  Paradol: La psychologie vraie et libre
est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de
l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la mtaphysique. J'y ai
trouv beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant
march en philosophie. Le 1er aot 1852, il envoie  Paradol le plan
d'un _Mmoire sur la Connaissance_, o nous trouvons indiques les ides
fondamentales du livre de l'_Intelligence_ crit seize ans plus tard.
Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut
jamais avoir pour objet que le moi tendu sentant, qu'elle en est aussi
insparable que la force vitale l'est de la matire, etc.; plus une
thorie sur la facult unique qui distingue l'homme des animaux,
l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la socit, de
l'art et du langage; et enfin l dedans les principes d'une philosophie
de l'histoire. Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que
le remaniement vingt fois pris et repris de sa thse de 1852 sur les
_Sensations_ et de ce _Mmoire sur la Connaissance_. Nous y voyons,
ainsi que dans les _Philosophes franais_, la psychologie prsente
comme la prface d'une mtaphysique logique et scientifique que Taine a
plus d'une fois rv d'crire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une
autre lettre: Je rumine de plus en plus cette grande pte
philosophique dont je t'ai touch un mot et qui consisterait  faire de
l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une
anatomie et une physiologie. N'avons-nous pas l en une ligne le rsum
de l'introduction  l'_Histoire de la Littrature anglaise_ et l'ide
fondamentale qui a inspir tous les crits de Taine sur l'histoire,
l'art et la littrature?

Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces ides, qui lui
paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il
appelait irrvremment les inquisiteurs patents de la Sorbonne. Dans
sa candeur il se croyait garanti par le rglement du doctorat qui
dclare que la Facult ne rpond pas des opinions des candidats, et par
le bon accueil fait  la thse fort hardie, dans le sens thocratique,
de M. Hatzfeld[24]. Ds le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que
les conclusions de sa thse sur les _Sensations_ empchaient la Sorbonne
de l'accepter. Il avait bien pris pour point de dpart l'[Grec:
entelecheia] d'Aristote, et s'tait mis  l'abri de ce grand nom; mais
il s'tait pos en adversaire de Reid et avait difi toute une thorie
des rapports du systme nerveux et du moi, qui, sans tre prcisment
matrialiste, n'tait gure orthodoxe[25]. Cette rude dconvenue ne le
troubla que quelques jours. Il met de ct pour des temps meilleurs les
syllogismes qu'il contemplait dans une clart blouissante, et le 1er
aot le plan de sa thse sur _La Fontaine_ est dj trac: Je vais
proposer  M. Leclerc, dit-il  Paradol, une thse sur les _Fables_ de
La Fontaine; il me semble qu'on peut dire l-dessus beaucoup de choses
neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une
maxime; la fable devenue drame, pope, tude de caractres, caractre
du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le gnie de La Fontaine,
grec et flamand,  celui du sicle. L-dessus il partit pour Paris o
l'attendait une nomination qui quivalait  une rvocation.

Ainsi tremp pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la
mditation solitaires et par une srie de dboires stoquement
supports; ainsi arm de tout un arsenal de connaissances prcises,
patiemment accumules depuis des annes; ayant dj dans l'esprit, sinon
la formule, du moins la conception trs nette des ides gnratrices de
son oeuvre entire, Taine se trouvait brusquement rejet hors de
l'Universit et oblig de se vouer  la carrire d'homme de lettres. Si
M. Fortoul priva l'Universit d'un admirable professeur, il faut
reconnatre qu'il rendit  Taine un signal service en le dlivrant de
liens professionnels qui eussent entrav le libre essor de son gnie, ou
du moins restreint le nombre et la varit de ses travaux. Mais Taine
regretta l'enseignement et resta si persuad des services qu'il rend au
professeur lui-mme en l'obligeant  trouver les voies les plus sres et
les plus directes pour faire pntrer ses ides dans d'autres cerveaux,
qu'il se chargea, ds qu'il fut  Paris, d'un cours dans l'institution
Carr-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'
cause du profit intellectuel qu'il trouvait  enseigner. Plus tard, sa
nomination de professeur  l'cole des beaux-arts fut une des grandes
joies de sa vie.

En rentrant  Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa soeur ane
tait marie au docteur Letorsay. Sa mre et sa soeur cadette taient
retournes  Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus
tard. Taine vcut seul, dans des htels garnis, d'abord rue Servandoni,
puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue
Saint-Sulpice, frquent par des ecclsiastiques, ne voyait presque
personne et travaillait avec acharnement.

En quelques mois ses deux thses, le _De Personis platonicis_ et
l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ taient acheves, et le 30 mai
1853, il tait reu docteur  l'unanimit aprs une brillante
soutenance. M. Wallon lui avait bien reproch de pousser trop loin son
admiration pour la morale antique et de mconnatre la nouveaut et la
supriorit du christianisme; M. Garnier avait dcouvert dans l'_Essai
sur La Fontaine_ un venin philosophique cach; M. Saint-Marc-Girardin
avait pris contre le candidat la dfense des hommes et des btes, de
Louis XIV et du lion galement calomnis; mais on avait t unanime 
louer la grce de ces portraits athniens que l'on devait retrouver plus
tard dans le dlicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une
latinit exquise s'levant par endroits jusqu' l'loquence, la
souplesse de talent que rvlait la thse franaise et qui promettait 
la fois un historien, un critique littraire et un moraliste satirique.
Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire
de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.




II


LES ANNES DE MAITRISE


 peine ses thses dposes  la Sorbonne, Taine, avec cette fertilit
d'esprit et cette extrme facilit qui taient jointes chez lui  une
extraordinaire opinitret dans le travail[26], s'tait mis  composer
pour un concours de l'Acadmie franaise un _Essai sur Tite-Live_. Il
faisait connatre une face nouvelle de sa prcoce rudition; il se
montrait aussi vers dans l'histoire romaine, aussi familier avec
Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et
Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'tait montr vers dans
l'histoire du XVIIe sicle et familier avec Saint-Simon et La Bruyre.
Le 31 dcembre 1853, son _Tite-Live_ tait dpos  l'Institut. M.
Guizot fut charg du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami
aux suffrages de l'Acadmie. Mais ses conclusions rencontrrent une vive
rsistance. On trouvait  reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton
trop peu respectueux  l'gard des grands hommes, trop de got pour
l'cole historique moderne, pour Michelet en particulier et pour
Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: Il
rsumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais
_pour un enfant_ et la parcourait  pas prcipits[27]. Ce _pour un
enfant_ fut le _tarte  la crme_ de l'Acadmie. Aprs de vives
discussions, le concours fut prorog  l'anne 1855. Taine corrigea les
passages incrimins, supprima pour un enfant et fut couronn. Le
rapport trs logieux de M. Villemain, tout en regrettant que le
candidat n'et pas t assez sensible aux mrites littraires de
Tite-Live, le flicitait de ce noble et savant dbut et souhaitait de
tels matres  la jeunesse des nos coles. L'Acadmie, oublieuse de ses
propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrtement
contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En
1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une prface d'une
demi-page dbutant par ces lignes: L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans
la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un
tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre tre sont
aussi rgls que ceux du monde matriel o il est compris. L'Acadmie
s'tait rjouie de la docilit de son laurat, et voil qu'elle se
trouvait avoir couronn, non un livre de critique littraire, mais un
trait de philosophie dterministe. Elle en prouva, non sans raison,
quelque dpit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir 
l'auteur de l'_Histoire de la Littrature anglaise_.

Aprs avoir vcu pendant six ans dans une tension crbrale continue, et
fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au
commencement de 1854, Taine tomba puis. Il prouva une de ces
incapacits de travail dont il eut souvent  souffrir dans la suite, en
particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser
ces priodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan gnral
d'tudes trac en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures,
et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la premire fois de la Rvolution
franaise en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut
surtout frapp de la mdiocrit intellectuelle des hommes les plus
fameux de la priode rvolutionnaire et se dit qu'il y avait l un
problme historique intressant  tudier. Il acqurait des
connaissances physiologiques en suivant des cours de mdecine, en
particulier d'anatomie et de mdecine mentale, pour donner  ses
recherches de psychologie une solide base scientifique. Grce  son
admirable mmoire et  l'habitude de classer immdiatement les faits et
les ides, il compltait ainsi sans effort son instruction en coutant
des cours ou en causant avec son cousin, l'minent aliniste Baillarger,
et avec son beau-frre. En 1854, il sjourna longtemps  Orsay, chez ce
dernier, l'accompagnant dans ses visites mdicales, et recueillant des
observations sur la campagne et les paysans. Dans cette mme anne 1854
on l'envoya pour sa sant aux eaux des Pyrnes. M. Hachette, qui
cherchait  attirer  lui les jeunes universitaires de talent, qui avait
favoris les dbuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol,
qui avait recrut dans les rcentes promotions de l'cole normale toute
une lite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction
publique_[29], eut l'ide de lui demander d'crire un Guide aux
Pyrnes. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait gure
 un guide, et qui tait un mlange original de puissantes descriptions
de nature, d'amusants croquis de moeurs rurales, d'observations
satiriques sur la socit des villes d'eaux, de souvenirs historiques
raconts avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur rudit,
observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la
forte pense affleurait  chaque page comme la roche au milieu des
gazons des valles pyrnennes, et qui cherchait dans le sol, la
lumire, la vgtation, les animaux et les hommes, la force unique dont
l'univers entier n'est que la manifestation infiniment varie. Le volume
parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Dor.

Cette anne 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos
auquel il fut contraint, l'obligation de se mler aux hommes, de se
promener, de voyager, l'arrachrent  sa vie claustrale et  son travail
solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la ralit. Sa
mthode d'exposition philosophique s'tait modifie pendant cette anne
d'observation de la vie relle. Au lieu du procd dductif qui part du
fait le plus gnral ou de l'ide la plus abstraite pour en suivre de
degr en degr les consquences et les ralisations concrtes, il
procdera dornavant en sens inverse et par induction; il prendra la
ralit pour point de dpart et remontera par groupements successifs de
faits jusqu'aux faits les plus gnraux et aux ides directrices. Les
conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa mthode que comme
procd d'investigation, au mme titre que l'hypothse dans les
sciences. Rien de plus instructif  cet gard que la comparaison de sa
thse franaise avec le volume intitul: _La Fontaine et ses Fables_,
qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La thorie sur la Fable
potique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le
dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol,
la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de
cette thorie et est destine  expliquer l'oeuvre. Enfin, au lieu d'une
conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion
trs concrte et prcise sur les circonstances historiques qui ont
favoris l'closion des divers gnies potiques. De mme l'_Essai sur
les sensations_ sous sa premire forme partait du moi, de [Grec:
entelecheia] pour aboutir  l'impression sensible; dans
l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour
s'lever par des gnralisations de plus en plus tendues  la loi et 
la cause, et enfin jusqu'au point o l'tre mme s'identifie avec
l'ide. Avec sa mthode, son style se modifiait aussi. Sa thse se
ressentait encore des souvenirs de collge et d'cole, des lgances
apprtes des devoirs de rhtorique; il y avait encore dans l'_Essai sur
Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le
_Voyage aux Pyrnes_ le style de Taine devient vivant et color; son
oeil se montre extraordinairement sensible  toutes les apparences
extrieures des choses; il s'applique  les rendre dans tout leur
relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant
manteau d'images. Ses carnets de notes, o autrefois tout tait class
par ides abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles,
d'observations de caractres et de moeurs, rendues avec une intensit
parfois excessive. Mais en mme temps il est fidle  ses habitudes
d'ordre mthodique et de construction rgulire. Son imagination est
mise au service de sa logique et c'est par des procds de dveloppement
oratoire qu'il cherche  donner du mouvement et de l'animation  ses
classifications progressives. On reconnatra toujours en lui l'homme qui
avait prouv ses premires sensations littraires en lisant Guizot et
Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. Ma forme d'esprit, dit une
note crite le 18 fvrier 1862, est franaise et latine; classer les
ides en files rgulires, avec progression,  la faon des
naturalistes, selon les rgles des idologues, bref oratoirement... Je
me souviens fort bien qu' dix o onze ans, chez ma grand'mre, je
lisais avec intrt une discussion de je ne sais plus qui sur le
_Paradis perdu_. de Milton. C'tait un critique du XVIIIe sicle, qui
dmontrait, rfutait en partant des principes. L'histoire de la
civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donn la premire
grande sensation de plaisir littraire,  cause des classifications
progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les
Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie,
carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite
(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure 
creuser. Il est deux dons de l'artiste et de l'crivain qu'il admirait
par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas
possder: l'art de raconter et celui de crer des personnages vivants et
agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya mme
d'crire un roman, mais s'arrta au bout de quatre-vingt-dix pages,
s'apercevant que son roman n'tait que de l'analyse psychologique
personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: J'ai vu de
trop prs les vrais artistes, les ttes fcondes, capables d'enfanter
des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].

En mme temps que ce changement se produisait dans sa manire d'crire
et dans sa mthode d'exposition, sa vie mme devenait moins concentre
et moins solitaire. Il s'tait install avec sa mre et sa soeur dans
l'le Saint-Louis. Il avait retrouv  Paris, Planat, Paradol, About qui
revenait de Grce plus exubrant de vie et plus tincelant d'esprit que
jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de
Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui
avait t trois mois son professeur  l'cole normale, et qui lui
tmoignait le plus affectueux intrt; Gustave Dor et Planat l'avaient
mis en relation avec des artistes; il continuait ses tudes de mdecine
et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Woepke[31] de philologie
et de mathmatiques. Ceux qui l'ont connu pendant les annes 1855-1856
nous le reprsentent comme plein de verve et de gaiet, recherchant, non
le grand monde, mais la socit de camarades intelligents, avec qui il
pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la
rue d'Ulm, se dtendre aprs les heures de travail. Ces annes 1855-1856
furent des annes d'activit fconde et joyeuse o Taine sentait son
talent s'affermir de jour en jour. Il dbute le 1er fvrier 1855 dans la
presse priodique par un article sur La Bruyre donn  la _Revue de
l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en
1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La
Rochefoucauld  Washington et de Mnandre  Macaulay. Le 1er aot 1855,
il commence  la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean
Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu' sa mort. Le 3
juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Dbats_, sur
Saint-Simon, et  partir de 1857, il devint un des collaborateurs
assidus de ce journal.

Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne
pouvait se contenter de poursuivre, par une srie d'tudes isoles, 
travers les histoires et les littratures[32], la vrification de son
systme sur la race, le moment, le milieu et la facult matresse,
systme dont il avait fait la premire application rigoureuse 
Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter  un vaste ensemble de faits,
d'crire un grand chapitre d'histoire littraire qui serait en mme
temps un chapitre de l'histoire du coeur humain, un essai partiel de
philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de
physiologie historiques.

Ds le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littrature anglaise_ est
annonce, et  partir de cette date, les articles qui paraissent coup
sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis
1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'oeuvre dj
construite tout entire dans son esprit, et son excution poursuivie
avec une rgularit et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.

Mais avant de procder  cette grande synthse historique et
philosophique, Taine avait  y prparer les esprits et  dblayer le
terrain devant lui. Il avait un compte  rgler avec l'clectisme, qui
mettait la rhtorique  la place de la science, et qui tait  ses yeux
la ngation mme de la philosophie, par cela mme qu'il prtendait
l'administrer et avoir seul le droit d'tre enseign[33]. Du 14 juin
1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction
publique_ une srie d'articles sur les _Philosophes franais au XIXe
sicle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous
une forme ironique jusqu' l'irrvrence, mais aussi avec
l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait
tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il
rhabilitait le sensualisme de Condillac en le compltant et en
l'largissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un systme qui
appliquait aux recherches psychologiques et mme mtaphysiques les
mthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une oeuvre de
rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait t nagure
condamn? Il serait sans doute tmraire d'affirmer que ses dboires
universitaires ne lui eussent pas laiss d'amers souvenirs; mais il
tait incapable de cder consciemment  des ressentiments personnels. Il
considrait sincrement l'existence d'une doctrine philosophique
officielle comme une atteinte  la libert de penser, comme un obstacle
 tout progrs spculatif. S'il donna  ces attaques une forme parfois
irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent
de srieux. Comme il s'agissait moins de rfuter des ides que de
dtruire la tyrannie d'une cole et qu'il voulait se faire entendre du
grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable
des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire,  la faon d'une
catapulte plutt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il
sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dpenser. _Les
Philosophes franais_ reprsentent, dans la vie de M. Taine, ses folies
de jeunesse. Ce fut sa manire de jeter sa gourme.

Le succs du livre fut retentissant. Taine devint clbre du jour au
lendemain. Jusque-l les seuls articles importants qui eussent t
consacrs  ses crits taient un article d'About sur le _Voyage aux
Pyrnes_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume
Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'taient des articles d'amis. Aprs
les _Philosophes franais_, les articles de Sainte-Beuve dans le
_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro
dans la _Revue contemporaine_[39], de Schrer dans la _Bibliothque
universelle_[40], nous prouvent qu'il est dsormais au premier plan
parmi les hommes de la nouvelle gnration littraire. Renan seul
pouvait lui disputer la premire place, et Caro les attaquait ensemble
dans son article sur l'Ide de Dieu dans une jeune cole, article
habile et loquent, violent sous des formes courtoises, qui fut
considr comme la rponse de l'cole clectique, et fut reproduit tout
entier dans le _Journal gnral_ (officiel) _de l'Instruction publique_.
Les critiques ne s'accordaient pas trs bien dans leurs tentatives pour
caractriser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa
vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schrer
faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthiste spinoziste,
Caro un matrialiste. Planche prtendait qu'il exposait en rhteur ce
que Spinoza avait expos en gomtre; Caro lui reprochait de revtir des
formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault
dans la _Correspondance littraire_, ne parat avoir bien saisi sa
thorie sur l'identit de l'ide de cause et de l'ide de loi, ni
compris que son systme, loin d'tre un mlange hybride de mtaphysique
allemande et d'idologie franaise, tait parfaitement cohrent,
solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, 
l'exception de Cournault, taient d'accord pour le blmer de vouloir
appliquer des classifications, des mthodes et des formules
scientifiques  la critique littraire et  l'histoire, et pour
condamner son systme, tout en admirant son talent.

Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vrit pour
aimer la polmique. Il croyait que le vrai doit triompher tt ou tard
par sa seule vertu, et que les polmiques, qui transforment les luttes
de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les
questions. Il ne rpondit aux objections que par des oeuvres nouvelles.
Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en
1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxime dition lgrement
adoucie des _Philosophes franais_[41]. Il poursuivit sans dfaillance
l'achvement de son grand ouvrage sur _la littrature anglaise jusqu'
Byron_, qui parut en trois volumes in-8  la fin de 1863.

Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il
avait port  l'clectisme des coups dont celui-ci devait demeurer 
jamais meurtri, mais, en dpit de toutes les rsistances, ses principes
de critique et ses doctrines philosophiques pntraient peu  peu dans
tous les esprits. Modifies sans doute et attnues, mais toujours
reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les ides
courantes du sicle, au mme titre que les vues de Kant sur le caractre
subjectif des notions premires de la raison, que la conception de
l'ternel devenir de Hegel ou que la thorie des trois tats de Comte.
Aucun crivain n'a exerc en France dans la seconde moiti de ce sicle
une influence gale  la sienne; partout, dans la philosophie, dans
l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la posie mme, on
retrouve la trace de cette influence.

 aucun moment elle ne fut plus marque que dans les dix dernires
annes du second Empire. Taine tait devenu presque un chef d'cole; les
jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il
tait oblig de laisser le monde usurper une petit part de son temps;
Sainte-Beuve, qu'il voyait rgulirement aux fameux dners de quinzaine
du restaurant Magny, avec Renan, Schrer, Nefftzer, Robin, Berthelot,
Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait prsent  la
princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une
amie dvoue. L'air et la libert commenaient  rentrer dans
l'Universit en mme temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait
esprer que l'enseignement public allait lui tre rouvert. En 1862, il
fut candidat  la chaire de littrature de l'cole polytechnique, et si
M. de Lomnie lui fut prfr, il s'en fallut de peu qu'il ne russt.
L'anne suivante, en mars 1863, sur la prsentation de M. Duruy,
ministre de l'instruction publique, le marchal Randon, ministre de la
guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours
d'admission  Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'anne suivante, il
remplaait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthtique et d'histoire de
l'art  l'cole des beaux-arts. Il tait bien veng des perscutions de
1851 et 1852.

Il avait cependant,  ce moment mme, soulev de nouvelles temptes et
avait eu  subir de violentes attaques. La nomination de Renan au
Collge de France et la candidature de Taine  l'cole polytechnique
avaient alarm monseigneur Dupanloup. Il avait lanc, en 1863, un
virulent _Avertissement  la Jeunesse et aux Pres de famille_, dirig
contre MM. Renan, Taine et Littr, auxquels il avait joint, bien
gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement tait un appel
peu dguis de l'autorit ecclsiastique au bras sculier. Le bras
sculier svit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination
de Taine  Saint-Cyr, un instant rapporte, ne fut confirme que sur
l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de dcembre
1863, paraissait l'_Histoire de la Littrature anglaise_, prcde d'une
introduction o se trouvait expose, sans aucun mnagement pour les
ides reues, une philosophie de l'histoire strictement dterministe.
Taine prsenta son ouvrage  l'Acadmie franaise pour le prix Bordin.
En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud dfenseur; mais cette
fois l'hrsie n'tait plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_,
elle se faisait agressive; elle tait dveloppe dans tout l'ouvrage et
condense dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et
monseigneur Dupanloup attaqurent Taine avec violence; Sainte-Beuve et
Guizot le dfendirent avec ardeur. Aprs trois sances de discussions
passionnes, l'Acadmie dcida que le prix ne pouvant tre donn  M.
Taine ne serait dcern  personne[42]. Cette dcision sans prcdents
tait le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre
aux suffrages de l'Acadmie que comme candidat, une premire fois en
1874 o il choua dans une triple lection contre MM. Mzires, Caro et
Dumas, et deux fois en 1878 o, aprs avoir chou en mai contre H.
Martin, il fut enfin lu en novembre en remplacement de M. de Lomnie,
peu de temps aprs Renan. Entre la premire et la troisime lection
avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France
contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878
par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta,
dans l'accomplissement de ses devoirs acadmiques, la scrupuleuse
conscience qu'il mettait  toutes choses, et il ne tarda pas  acqurir
une relle autorit dans cette compagnie  laquelle il avait inspir une
si longue dfiance.

Les annes 1864  1870 forment une priode nouvelle et particulirement
heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et
claustral des annes 1852  1854; ce n'est plus l'exubrance un peu
batailleuse des annes 1855  1864; c'est une activit calme, rgulire
et comme panouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr,
non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une
situation matrielle qui, avec ses habitudes de vie simple, tait
presque la richesse, mais aussi parce que ses tournes en province lui
permettaient de faire une enqute minutieuse sur la socit franaise,
dpartement par dpartement, interrogeant ses anciens camarades, faisant
causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'cole des
beaux-arts, o il devait professer vingt ans, de 1864  1883, avec une
seule interruption en 1876-77[43], ne prenait galement qu'une part trs
limite de son temps. Il n'avait que douze leons  donner par an et il
avait born son enseignement, rparti sur un cycle de cinq ans, aux
exemples les plus caractristiques  ses yeux, la Grce, l'Italie et les
Pays-Bas. L'Italie occupait  elle seule trois annes, une anne tait
donne aux Pays-Bas et une  la Grce. Il connaissait particulirement
bien l'Italie et songea mme un instant  lui consacrer un ouvrage
tendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse concidence,
l'anne mme o il fut nomm  l'cole des beaux-arts, il y avait pass
trois mois, de fvrier  mai 1864, pour se reposer des fatigues causes
par l'achvement de sa _Littrature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui
fournit la matire des deux tincelants volumes publis en articles dans
la _Revue des Deux Mondes_, de dcembre 1864  mai 1866[44], ne fut
gure un repos pour lui. Il passait ses journes dans les glises et
dans les muses, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et
allait le soir dans le monde, tudiant l'Italie moderne, sociale et
politique, avec autant de soin qu'il tudiait l'Italie ancienne dans son
histoire et ses monuments[45].  peine install dans sa chaire, il
publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie
de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie
de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en
Grce_ (1869), petits crits qui devaient tre runis plus tard (1880),
en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre
tait exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et
d'images, ne sont pas autre chose que la dmonstration, par des exemples
tirs de l'histoire de l'art, des ides dont la _Littrature anglaise_
avait donn la dmonstration par des exemples tirs de l'histoire
littraire.

Il caractrise admirablement sa conception de l'histoire, dans une
lettre  E. Havet du 29 avril 1864:

Je n'ai jamais prtendu qu'il y et en histoire ni dans les sciences
morales des thormes analogues  ceux de la gomtrie[46]. L'histoire
n'est pas une science analogue  la gomtrie, mais  la physiologie et
 la zoologie. De mme qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables
quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant,
de mme il y a des rapports prcis, mais non susceptibles d'valuations
numriques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et
morale. J'ai dit cela expressment dans ma prface en distinguant entre
les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est--dire les
sciences qui se groupent autour des mathmatiques et les sciences qui se
groupent autour de l'histoire, toutes deux oprant sur des quantits,
mais les premires sur des quantits mesurables, les secondes sur des
quantits non mesurables. La question se rduit donc  savoir si l'on
peut tablir des rapports prcis non mesurables entre les groupes
moraux, c'est--dire entre la religion, la philosophie, l'tat social,
etc., d'un sicle ou d'une nation. Ce sont ces rapports prcis, ces
relations gnrales ncessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu;
c'est aussi le nom qu'on leur a donn en zoologie et en botanique. La
prface expose le systme de ces lois historiques, les connexions
gnrales des grands vnements, les causes de ces connexions, la
classification de ces causes, bref, les conditions du dveloppement et
des transformations humaines... Vous citez mon parallle entre la
conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques
franais, et vous dites que ce ne sont pas l des lois; ce sont des
types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les
poissons et les mammifres, par exemple, ils extraient de toute la
classe et de ses innombrables espces un type idal, une forme abstraite
commune  tous, persistant en tous, dont tous les traits sont lis, pour
montrer ensuite comment le type unique, combin avec les circonstances
gnrales, doit produire les espces. C'est l une construction
scientifique semblable  la mienne. Je ne prtends pas plus qu'eux
deviner, sans l'avoir vu et dissqu, un tre vivant, mais j'essaie
comme eux d'indiquer les types gnraux sur lesquels sont btis les
tres vivants, et ma mthode de construction ou de reconstruction a la
mme porte en mme temps que les mmes limites.

Je tiens  mon ide parce que je la crois vraie, et capable, si elle
tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle trane
par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramasse, voil tout.

Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865),
il se dlassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en
runissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises
depuis dix ans sur Paris et la socit franaise. Bien que la _Vie
parisienne_, o _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863
 1865[47], ft loin d'tre alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut
quelque peine  reconnatre l'auteur de _la Littrature anglaise_ sous
les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la
verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de
ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans
le volume complmentaire de _la Littrature anglaise_, paru en 1867, et
consacr  l'poque contemporaine.

Cette oeuvre acheve, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il
traa le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre
sur _la Religion et la Socit en France au XIXe sicle_. Enfin, il se
dcida  donner au public le livre qu'il mditait et auquel il
travaillait sans cesse depuis 1851, sa Thorie de _l'Intelligence_. Il
s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier
1870. C'est l'oeuvre matresse de Taine par la force et l'originalit des
ides, par la solidit de la construction, par la fermet et l'austre
beaut du style. Tous les travaux de psychologie qui ont t entrepris
depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les
dcouvertes ultrieures de la science n'ont fait que confirmer dans
presque toutes ses parties. Ce livre tait si bien le fruit naturel et
lentement mri de tout le dveloppement intellectuel de Taine que sa
composition, loin d'tre une fatigue, fut une joie. Il en possdait
toutes les parties tellement prsentes  son esprit que la dernire
copie fut crite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans
rature.

Pendant ces annes, un grand changement tait survenu dans la vie de
Taine. Le 8 juin 1868, il avait pous mademoiselle Denuelle, la fille
d'un architecte de grand mrite. Je contreviendrais  la volont maintes
fois exprime de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire
de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complte
si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui
tait faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur
retrancher  celles dont son coeur avait vcu jusque-l, dans la prsence
d'une femme capable et digne de s'associer  tous ses intrts, et
d'enfants qui ne lui ont apport que de la joie et de la fiert, il a
trouv, avec un bonheur complet, les forces ncessaires pour accomplir
la dernire et la plus fatigante partie de son oeuvre. Il put organiser
sa vie selon les exigences de son travail et de sa sant, renoncer
entirement aux obligations mondaines sans avoir  souffrir de la
solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrs, de savants
et d'artistes, passer de longs mois  la campagne sur les bords du lac
d'Annecy, dans cette charmante proprit de Boringe qu'il acquit en
1874, o il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme
indispensable pour mettre en oeuvre les matriaux accumuls  Paris
pendant l'hiver, et o sa famille et ses amis jouissaient
dlicieusement, dans de longues et libres causeries, des trsors de son
coeur et de son esprit, rpandus sans compter avec une bonne grce
toujours souriante.

Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui tre
particulirement ncessaires dans les jours troubls qui se prparaient
pour la France et qui devaient lui imposer une tche inattendue et
accablante. Une fois sa psychologie thorique fixe dans le livre de
_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion  ce grand effort
d'abstraction,  revenir aux choses concrtes et vivantes, en continuant
les tudes de psychologie sociale, les observations de moeurs qui taient
 ses yeux la base mme de la philosophie et de l'histoire. Il avait
rapport d'un long sjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes,
qu'il devait publier en 1872 aprs les avoir compltes dans un second
voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du mme genre sous une forme
humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des
notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la
connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation rcente par
la conqute prussienne lui paraissait mriter une tude. Il partit le 28
juin 1870 pour la visiter. Il avait dj vu Francfort, Weimar, Leipsig,
Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de
famille et par la dclaration de la guerre.

Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais tre repris. Une
oeuvre nouvelle s'imposait  lui.  Tours, o il avait pass l'hiver de
1870-1874, il avait pu voir de prs, dans les jours de crise
rvolutionnaire et de dsarroi universel, les vices de la machine
gouvernementale et les dfaillances de l'esprit public. En se rendant
pendant la Commune en Angleterre, o il avait t appel pour faire des
confrences  Oxford, il fut frapp de la puissance de ce pays aux
fortes traditions historiques, en regard de la dsorganisation du pays
qui avait en 1789 fait table rase du pass pour reconstruire l'difice
politique et social d'aprs des vues de l'esprit. Il avait t
boulevers jusqu'au fond de l'me par la guerre, par les conditions
cruelles de la paix, par les atrocits de la Commune. Il sentait la
ncessit pour tout Franais, dans ce naufrage de la grandeur nationale,
de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un
admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la
paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage
universel et la manire de voter_, o il exposait les avantages du
suffrage  deux degrs. Il prit une part active et un intrt passionn
 la cration de l'cole des sciences politiques, fonde par son ami E.
Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relvement
social.

Les projets plus ou moins vagues qu'il avait nagure conus de travaux
sur la Rvolution, sur les lois de l'histoire, sur la socit et la
religion en France, se reprsentaient  lui sous une forme nouvelle:
expliquer par l'tude des rvolutions survenues entre 1789 et 1804
l'tat d'instabilit politique et de malaise social dont souffre la
France et qui l'affaiblit graduellement.

Il allait avoir  appliquer  une grande priode de l'histoire, les
principes et la mthode qu'il avait dj appliqus  la littrature et 
l'art; mais il n'allait pas apporter,  cette tentative nouvelle, tout 
fait le mme esprit. Sans doute, il procdera toujours en philosophe et
en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure
manire de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science
absolument dsintresse. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il
a fait deux parts de lui-mme, et que l'homme qui crit ne s'inquite
pas si l'on peut tirer de la vrit des effets utiles, ignore s'il est
clibataire ou mari, s'il existe des Franais ou non. L'homme qui crit
sera dsormais un Franais, mari, qui s'inquite pour ses concitoyens
et pour ses enfants des destines de la patrie, et qui songe  lui tre
utile, en lui rvlant les causes des maux dont elle est travaille. Il
ne sera plus un naturaliste qui dcrit avec une curiosit galement
amuse des monstres ou des tres normaux, les ravages des temptes ou le
retour rgulier des mares; il sera un mdecin au lit d'un malade,
piant les symptmes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et
dsireux de le gurir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possde
le remde, mais il croit fermement que la science le dcouvrira. Pour
lui, il sera satisfait s'il a contribu  clairer le patient sur les
causes de sa maladie:

Mon livre, crit-il  E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force
et de sant pour l'achever, sera une consultation de mdecin. Avant que
le malade accepte la consultation du mdecin, il faut beaucoup de temps;
il y aura des imprudences et des rechutes; au pralable, il faut que les
mdecins, qui ne sont pas du mme avis, se mettent d'accord. Mais je
crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon esprance
sont celles-ci: on peut considrer la Rvolution franaise comme la
premire application des sciences morales aux affaires humaines; ces
sciences, en 1785, taient  peine bauches; leur mthode tait
mauvaise; elles procdaient _a priori_; leurs solutions taient bornes,
prcipites, fausses. Combines avec le fcheux tat des affaires
publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la trs
imparfaite rorganisation de 1800. Mais, aprs une longue interruption
et un vritable avortement, voici que ces sciences recommencent 
fleurir; elles ont chang compltement de mthode et se font _a
posteriori_. En vertu de cette mthode, leurs solutions seront toutes
diffrentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'tat
sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera 
propos de la Rvolution franaise, de l'Empire, du suffrage universel
direct, du rle de l'aristocratie et des corps dans les socits
humaines. Il est probable qu'au bout d'un sicle, une pareille opinion
aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voil mon
esprance; j'apporte un caillou dans une ornire, mais dix mille
charretes de cailloux bien poss et bien tasss finiront par faire une
route... La reine lgitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en
1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.

Il disait dans la mme lettre:

J'ai crit en conscience, aprs l'enqute la plus tendue et la plus
minutieuse dont j'ai t capable. Avant d'crire, j'inclinais  penser
comme la majorit des Franais, seulement mes opinions taient une
impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'tude des
documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les
ides que nous nous faisons des principes de 89.  mes yeux, ce sont
ceux du _Contrat social_, par consquent ils sont faux et malfaisants...
Rien de plus beau que les formules _Libert_, _galit_ ou, comme le dit
Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le coeur de tout homme qui n'est pas
un sot ou un drle est pour elles. Mais en elles-mmes elles sont si
vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au pralable le sens
qu'on y attache. Or, appliques  l'organisation sociale, ces formules,
en 1789, signifiaient une conception courte, grossire et pernicieuse de
l'tat. C'est sur ce point que j'ai insist; d'autant plus que la
conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a
t faite de 1800  1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas chang.
Nous en souffrirons probablement encore pendant un sicle et peut-tre
davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second
ordre; nous lui devons nos rvolutions et nos dictatures.

Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des
_Origines_, dans quel esprit il l'a crit, quel caractre et quel but il
lui a assigns. Cela est ncessaire pour le bien comprendre, pour
apprcier avec quit ce qui nous parat au premier abord excessif,
exclusif ou erron. Si Taine, comme tous les mdecins trs
consciencieux, fut dispos  s'exagrer la gravit du mal, il tait, par
contre, incapable de chercher  flatter les gots du malade, et les
divers partis politiques qui ont tour  tour vu en lui un alli ou un
adversaire se sont galement mpris sur ses intentions. La recherche de
la popularit lui tait aussi trangre que la crainte du scandale. Son
premier volume a indign les admirateurs de l'ancien rgime, les trois
suivants ceux de la Rvolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour
lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles
que Spinoza l'et t de se prononcer entre les Arminiens et les
Gomaristes[48]. Il tait en dehors et au-dessus des partis; il ne
songeait qu' la France et  la science.

Il s'tait mis  sa tche avec une conscience et une nergie que rien ne
pouvait branler, ni les dfaillances de sa sant, ni les fausses
apprciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les
_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes
ses penses[49].

Il faisait lui-mme l'norme travail prparatoire de lecture et de
dpouillement des textes manuscrits et imprims; les notes innombrables
qui lui ont servi de matriaux ont toutes t prises de sa main. Il
jugeait en outre ncessaire d'acqurir en lgislation, en droit
administratif, en matire financire, la comptence d'un spcialiste. En
1884, il renona  son enseignement de l'cole des beaux-arts pour
pouvoir se consacrer plus entirement  sa tche. Il a succomb avant de
l'avoir acheve. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5
mars 1893. Il lui restait  tracer le tableau de la famille et de la
socit franaises, dont il avait recueilli les lments ds 1866, et 
exposer le dveloppement des sciences et de l'esprit scientifique au
XIXe sicle. Ce dernier livre et t comme sa confession de foi
philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait
indiqu les voies o la France devra un jour trouver la gurison de ses
maux et la rparation de ses erreurs. Ses _Origines_ termines, il
devait revenir  un projet dj ancien et crire un _Trait de la
volont_. Ce travail de pure psychologie et t le couronnement de la
dernire phase de son activit intellectuelle comme les _Philosophes
franais_ en terminent la premire et l'_Intelligence_ la seconde. Son
oeuvre de littrateur et d'historien, qui a ses racines dans sa
conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouve
encadre entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacr  la
critique et  la ngation, les deux autres  l'affirmation et  la
reconstruction.

Il est  jamais dplorable que Taine n'ait pas pu donner  sa thorie de
l'_Intelligence_ son pendant et son complment naturel dans une thorie
de la _Volont_. Il et t beau de voir le plus mystrieux des
phnomnes psychiques expliqu et analys par un homme dont la vie et
l'activit tout entires ont t un miracle de volont, et il aurait
contribu  ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique
et de la science positive une gnration qui semble parfois dispose 
ne voir dans les conqutes de la science que des domaines nouveaux
ouverts  la rverie.

Bien qu'elle soit demeure inacheve, l'oeuvre de Taine nous impose par
sa grandeur, sa grandeur et son unit. _L'Intelligence_ (1868-1870) en
forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres crits n'en sont
que des illustrations. De 1848  1853 il fixe pour lui-mme sa mthode
et son systme; de 1853  1858 il parcourt l'histoire et le monde pour
chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les
_Essais_) des vrifications de cette mthode et de ce systme; de 1858 
1868 il les applique  de larges gnralisations littraires et
artistiques, de 1870  1893  une vaste gnralisation historique. Il y
a peu d'exemples d'une pense aussi fidle  elle-mme, aussi nettement
formule ds le dbut, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans
sa ligne inflexible  travers une accumulation incessante de faits, un
jaillissement intarissable d'ides et d'images. De la premire bauche
de sa thse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_,
Taine reste identique  lui-mme, et la prface du _Tite-Live_, la
conclusion des _Philosophes franais_, l'_Introduction  la Littrature
anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repre
d'un systme plutt que les tapes d'une pense qui volue.

La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image
agrandie de leur propre personnalit intellectuelle. L'oeuvre de Taine a
t ce que l'Univers tait pour lui: le rayonnement prodigieusement
vari et merveilleusement color d'une pense unique. Il n'est pas
d'crits qui, mieux que les siens, puissent servir  illustrer son
systme. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de
dtail il avait, avec les annes, gagn en largeur de comprhension et
en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'tait
assouplie depuis le temps o le M. Pierre des _Philosophes franais_
rduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mlait un
lment moral  l'apprciation esthtique en tenant compte du degr de
bienfaisance de l'oeuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale
mme, il ne tenait compte que du degr de perfection des types, du degr
de gnralit des actes. On trouve dans sa _Littrature anglaise_ des
pages sur la Rforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rle social
et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas crites en 1851 ou
1852. Mais le fond de sa pense n'a point vari. Jusqu' son dernier
jour, Marc-Aurle reste pour lui ce qu'il tait en 1851, son catchisme.
Peu de temps avant de mourir il dclarait que si le champ des hypothses
mtaphysiques et des possibilits infinies s'tait largi pour son
esprit, il lui tait toujours impossible d'admettre l'existence d'un
Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volonts
particulires.

Taine a justifi par sa vie entire la justesse du jugement port sur
lui par M. Vacherot en 1850. Il a vcu pour penser. Il a servi ce qu'il
a cru la vrit avec une fermet indomptable, dsintresse et rsigne.
On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.




III

L'HOMME ET L'OEUVRE


La mort de Taine, suivant de si prs celle de Renan, a vritablement
dcouronn la France. Elle avait le privilge de possder deux de ces
hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopdique embrasse toute la
science d'une poque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et
morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'lever 
une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes,
si diffrents l'un de l'autre par leur caractre comme par leurs
qualits d'crivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux
les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui taient
universellement reconnus comme les interprtes et les matres les plus
autoriss de la gnration qui a vcu de 1850  1880, ont t enlevs
par la mort dans toute la plnitude de leur talent.

Tous deux ont fait de la science la matresse de leurs penses et de la
vrit scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaill 
hter le moment o une conception scientifique de l'univers succdera
aux conceptions thologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir
jeter les assises d'un systme dfini et possder des vrits certaines
et dmontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez
troit de ces vrits acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux
chappes du sentiment et du rve dans le domaine de l'incertain, de
l'inconnu ou mme de l'inconnaissable; il aimait  remettre en question
les rsultats considrs comme tablis,  prmunir les esprits contre
une trop grande scurit intellectuelle. Aussi son action a-t-elle
quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposs se
rclament de lui. Il prpare en quelque mesure la raction momentane
que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives
et scientifiques de l'poque prcdente. Il plane au-dessus de son temps
et de sa propre oeuvre par son ironie comme par les envoles de ses
esprances et de ses rves. L'oeuvre de Taine, au contraire, plus
limite, mais d'une solide unit, d'une logique inflexible, est en
troite relation avec le temps o il a vcu; elle a fortement agi sur ce
temps et en a t la plus complte et la plus juste expression.




I


Taine a t le philosophe et le thoricien du mouvement raliste et
scientifique qui a succd en France au mouvement romantique et
clectique. L'poque qui s'tend de 1820  1850 avait vu se produire une
raction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de strile
dans l'art, la littrature et la philosophie de l'ge prcdent. Aux
formules troites et immuables de l'cole classique de la dcadence,
elle opposa le principe de la libert dans l'art;  l'imitation servile
de l'antiquit, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherches
dans les chefs-d'oeuvre de tous les temps et de tous les pays;  un style
uniforme dans sa rgularit terne et convenue, la varit et les
caprices du got individuel;  la timidit et au terre  terre de
l'idologie, les larges horizons d'un spiritualisme clectique o
trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour  tour
domin ou sduit l'esprit humain, et qui prtendait mme concilier la
religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait t cette poque
de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait t le gnie de
quelques-uns des hommes et la beaut de quelques-unes des oeuvres qu'elle
a enfants, bien qu'elle ait largi le got comme la pense et donn 
la littrature et  l'art plus d'originalit, de couleur et de vie, elle
n'avait pas entirement satisfait les esprances qu'elle avait fait
natre. Elle s'tait trompe en prenant pour un principe de l'art la
libert, qui n'en est qu'une condition. Son clectisme superficiel, son
syncrtisme confus avaient manqu d'unit d'action, d'idal dfini, de
principe organique. Elle avait remplac certaines conventions par des
conventions nouvelles, une rhtorique vieillie par une autre rhtorique
qui avait pris des rides en quelques annes; elle tait tombe, elle
aussi, dans le vague, la dclamation, le lieu commun; elle avait cru que
l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'tude, et qu'on
pouvait deviner l'histoire et l'me humaine, les peindre et les dcrire
par  peu prs. La philosophie enfin tait trs vite tombe dans le plus
strile bavardage, en restant trangre au mouvement scientifique qui
renouvelait  ct d'elle la science de l'homme et de la nature et les
bases exprimentales de la psychologie.

Les gnrations qui sont arrives  l'ge adulte vers 1850 et dans les
vingt annes qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure
l'hritage du romantisme, en rejetant comme lui les rgles surannes du
classicisme au nom de la libert dans l'art, en cherchant comme lui la
couleur et la vie, se sont cependant nettement spares de lui. Au lieu
de laisser le champ libre  l'imagination et au sentiment individuel, de
permettre  chacun de se forger un idal vague et tout subjectif, elles
ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas
de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou
de ces rves de l'imagination qu'on dcore souvent du nom de vrit,
mais du vrai objectif et dmontrable cherch dans la ralit concrte,
de la vrit scientifique en un mot. Cette tendance a t si gnrale,
si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette mme recherche
passionne de la vrit, du ralisme scientifique dans tous les ordres
de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non
conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de
Bastien-Lepage et de l'cole du plein air comme dans les drames
d'Augier; dans les posies de Leconte de Lisle, de Hrdia et de
Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de
Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de
Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des
prcurseurs illustres, Gricault, Stendhal, Balzac, Mrime,
Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'aprs 1850
que le ralisme scientifique devint vraiment le principe organique de la
vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi
bien qu'en posie  perfectionner la technique,  serrer de plus prs la
nature,  donner plus de prcision au style,  observer la vrit
historique. Les romanciers apportrent une conscience extrme  observer
la vie, les moeurs,  recueillir des documents vrais, qu'il s'agt de
dcrire le prsent ou de reconstituer le pass. Flaubert emploie les
mmes procds pour peindre les moeurs d'un village normand ou celles de
Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans
l'analyse des personnages d'un roman la prcision d'un psychologue de
profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la posie
de Leconte de Lisle et de Hrdia est nourrie d'rudition, celle de
Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppe est un peintre
raliste des moeurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent 
la recherche des documents,  l'exactitude du dtail un scrupule parfois
excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mrite de savoir critiquer
et interprter sainement les textes. Les philosophes demandent aux
mathmatiques,  l'histoire naturelle,  la physiologie, les fondements
d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et
plus sre du monde, d'une connaissance plus prcise des lois de la
pense. Claude Bernard et Berthelot sont considrs par les, philosophes
comme des matres et des collaborateurs. Recherche de la vrit
extrieure, de la reproduction fidle des apparences colores et
sensibles de la vie; recherche de la vrit intrieure, du jeu
ncessaire des forces et des causes naturelles qui dterminent ces
apparences: tel a t le double effort qui a anim nos potes, nos
peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien
que nos savants. Cette unit d'inspiration et de labeur a une
incontestable grandeur en dpit des erreurs o le ralisme a entran
beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout
autre, la conscience de l'tat d'me et d'esprit de sa gnration;
philosophe, esthticien, critique littraire, historien, il en a
manifest les tendances avec rigueur, clat et puissance; il a exerc
sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines
tendances de cet esprit classique dont il a t le constant adversaire,
s'il a pris trop volontiers la simplicit et la clart pour des preuves
de la vrit, s'il a trop aim les formules absolues et les
systmatisations logiques, s'il a aussi conserv quelque chose du
romantisme dans son got pour le pittoresque descriptif et pour les
gnies exubrants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mrite
d'aimer la vrit pour elle-mme, de croire en elle et  sa vertu
bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincre et le plus
dsintress, et de montrer  sa gnration comment on peut allier la
recherche passionne de l'art avec le service austre et modeste de la
science.




II


Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, srieuse, ennoblie
et illumine par les joies de l'amiti, de la famille, de la pense, par
l'amour de la nature et de l'art. Le caractre de l'homme tait en
harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en
convaincre, car, si sa vie fut cache aux yeux du monde, nul homme ne
fut moins cach, moins secret pour ceux qui eurent le privilge de le
frquenter. Ce grand amant du vrai tait vrai et sincre en toutes
choses, dans sa pense, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses
actes. Il avait, ce puissant esprit, le srieux, la simplicit et la
candeur d'un enfant; et c'est au srieux,  la simplicit,  la candeur
avec lesquels il ouvrait ses regards nafs et scrutateurs sur le monde
et sur les hommes qu'il a d prcisment la puissance d'impression et
d'expression qui est son originalit et la marque de son gnie. D'o lui
venaient ces rares et sduisantes qualits? Venaient-elles de sa race?
On serait presque tent de le croire quand on lit dans la description de
la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: La
race est distingue; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'conome;
la figure un peu sche et taille  vives artes. Ce caractre de
scheresse et de svrit n'est point particulier  la petite Genve de
Sedan; il est presque partout le mme. Le pays n'est pas riche.
L'habitant est srieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez
les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50]. Mais
Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine
la navet malicieuse du Champenois, la flamme ptillante des vins du
pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prdilection, temprait la
scheresse ardennaise.

On prouve toutefois quelque scrupule  parler des influences de race en
prsence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi
consciente, aussi rflchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est
si difficile de sparer les mrites intellectuels du penseur et de
l'crivain des vertus personnelles de l'homme.

Ce qui frappait avant tout chez lui; c'tait sa modestie. Elle se
manifestait dans son apparence mme. Elle n'avait rien qui attirt les
regards. Il tait d'une taille plutt au-dessous de la moyenne; ses
traits sans rgularit, ses yeux lgrement discors et voils par des
lunettes, son corps un peu chtif, surtout dans sa jeunesse, ne
rvlaient rien de lui  un observateur inattentif. Mais, en le voyant
de prs, en causant avec lui, on tait frapp du caractre de puissance
et de solidit de la structure du crne et du visage, de l'expression,
tantt rflchie et comme retourne en dedans, tantt interrogatrice et
pntrante de son regard, du mlange de douceur et de force de tout son
tre.  mesure qu'il vieillissait, ce caractre de srnit robuste et
aimable s'tait accentu, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans
l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui
existent de Taine, car sa modestie rpugnait  poser devant l'objectif
des photographes, comme  rpondre  l'indiscrtion des interviewers. Il
avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit,  la rclame; il fuyait
le monde non seulement parce que sa sant et son travail l'exigeaient,
mais parce qu'il lui dplaisait d'tre un objet de curiosit et de mode.
Ce n'tait point sauvagerie de sa part, car nul n'tait plus
accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit
recueillir un avis. Non seulement il tait exempt de toute affectation,
de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire
sentir sa supriorit, de mettre  l'aise les plus humbles
interlocuteurs, de les traiter en amis et en gaux, de leur donner
l'illusion qu'il avait quelque chose  recevoir d'eux.

Ce don n'tait point l'effet d'un artifice de courtoisie et de
condescendance, mais tenait au fond mme de sa nature et de ses
sentiments. Il venait tout d'abord du srieux de son caractre. Trs
sensible au talent,  la beaut, la vrit lui importait bien davantage.
Il tait bien plus dsireux de trouver le vrai que de recueillir des
loges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuad
qu'il y trouverait toujours quelque chose  apprendre, et sa conception,
toute scientifique, de la vrit lui faisait attacher un prix infini 
l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent prcises et
sres.--Aussi prfrait-il par-dessus tout la conversation des hommes
qui sont matres dans un art, dans une science, voire dans un mtier; il
savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances
spciales pour l'difice de ses propres conceptions gnrales. Il
prfrait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu
avec un enfant  la frivolit des conversations mondaines ou  la
rhtorique des demi-savants. La frivolit dclamatoire ou blagueuse lui
tait odieuse. L'ironie mme lui tait trangre, bien qu'il n'ait
manqu ni d'enjouement ni de verve satirique.

Sa modestie avait aussi sa source dans sa bont et sa bienveillance.
Quoique sa philosophie ft assez dure pour l'espce humaine et classt
une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il tait
en pratique plein d'indulgence, de piti, charitable comme tous les
humbles de coeur. Il avait mme cette bont plus rare qui rend attentif 
viter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son coeur que
sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect
de l'me humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la
main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la
douleur. C'est ce qui explique la dmarche, mal comprise de
quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et
si ferme dans son incroyance, a exprim le dsir d'tre enterr selon le
rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les
manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait
redouter un enterrement civil qui aurait pu paratre un acte d'hostilit
contre la religion et lui attirer des hommages inspirs plus par le
dsir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mmoire. Il
tait heureux, au contraire, de tmoigner sa sympathie pour la grande
force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,
d'autre part, et suppos un acte d'adhsion et une sorte de dsaveu de
ses doctrines. Il savait que l'glise protestante pouvait lui accorder
des prires tout en respectant son indpendance, et sans lui attribuer
des regrets ou des esprances qui taient loin de sa pense. Il a voulu
tre conduit  son dernier repos avec la simplicit qu'il portait en
toutes choses, sans discours acadmiques, sans pompe militaire, sans
rien aussi qui pt prter aux disputes passionnes des hommes et ajouter
 cette anarchie morale dont il avait cherch  combattre les effets en
en dmlant les causes.

Cette bont, cette douceur, cette rserve, cette modestie, ce respect
des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs  aucune faiblesse de
caractre,  aucune complaisance pour les convenances mondaines, 
aucune timidit de pense. La nature pacifique de Taine et ses ides sur
les lois de l'volution sociale s'accordaient  lui inspirer la crainte
et l'horreur des rvolutions violentes, mais peu d'hommes ont montr
dans leur vie intellectuelle une sincrit, une probit aussi
courageuse. Il ne concevait mme pas qu'une considration personnelle
pt arrter l'expression d'une conviction srieuse. Il avait, au sortir
de l'cole normale, sans aucun dsir de bravade, compromis sa carrire
en exposant sincrement ses ides philosophiques. Il avait abandonn
l'Universit pour courir les risques de la carrire littraire
indpendante, sans se donner des airs de martyr ou de hros. Il avait
ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses ides sans
s'inquiter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans
jamais rpondre aux attaques de ses adversaires; toute polmique
personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile  la
science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait
successivement soulev contre lui les indignations de tous les partis en
leur disant  tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincrit courageuse, ce
n'est pas seulement vis--vis des autres et du monde qu'il l'avait
montre, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis--vis de
lui-mme. Ayant eu de bonne heure une ide trs nette du domaine rserv
 la science, il s'tait interdit d'esprer d'elle plus qu'elle ne
pouvait lui donner comme aussi d'y mler aucun lment tranger. Il en
sparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui
attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les rgles de
la vie. Mais, d'un autre ct, dans le domaine qui lui est propre, il
l'avait suivie, sans crainte, sans hsitation, sans regrets, sans jamais
lui demander o elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pt
entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme
d'une faiblesse, de s'inquiter si la vrit scientifique est triste ou
gaie, morale ou immorale. Elle est la vrit, et cela suffit. Il s'est
gard de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la
probit, l'austrit et, si je puis dire, la chastet de sa pense.

Un tel caractre, une telle vie, une telle oeuvre sont le caractre et la
vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la saintet
suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'asctique et de
surhumain que Taine pouvait admirer, mais  quoi il ne prtendait pas.
Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et
simple. pris du rel et du vrai, il ne se prescrivait point de rgle
qu'il ne voult pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne
crt pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses
beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, rsigns,
amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une vritable
adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi
sa conception de la sagesse, qui runit picure  Znon. Son idal de
vie n'tait pas l'asctisme chrtien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des
solitaires de Port-Royal, ce n'tait pas mme le stocisme roide et
outr d'pictte, c'tait le stocisme attendri et raisonnable de
Marc-Aurle. Il a vcu conformment  cet idal. N'est-ce pas un assez
bel loge?




III


Les thories des philosophes ne sont pas seulement intressantes par ce
qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prtendent expliquer;
elles le sont aussi, plus encore peut-tre, par ce qu'elles nous
apprennent sur les philosophes eux-mmes. Nos ides sur les choses ne
sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extrieur sur
notre sensibilit et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,
c'est notre propre constitution intellectuelle. La thorie favorite de
Taine sur la gense des grands hommes consiste  voir en eux des
produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et  dmler ensuite
dans leur individualit une facult matresse dont toutes les autres
dpendent. On a souvent critiqu cette thorie, si sduisante pourtant;
mais, s'il est beaucoup d'hommes de gnie  qui elle s'applique avec
peine, elle s'applique  merveille  Taine lui-mme.

Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la ligne des meilleurs
esprits franais: ami des ides claires et pondres, de la simplicit
harmonieuse; loquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,
point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beaut des
formes et des couleurs. Si ces qualits s'associent chez lui  un ton
parfois tranchant,  une svrit parfois chagrine et satirique, on peut
y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.

Il est, par excellence, comme nous l'avons montr, le reprsentant de
son poque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la
Rpublique de 1848 avait guri les Franais de l'enthousiasme et des
chimres, et ds 1840 Sainte-Beuve dclarait que le romantisme avait
avort. Les esprits taient tout prpars  accepter des doctrines qui
chercheraient dans les faits eux-mmes leur raison d'tre, qui les
prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramneraient
l'art, la littrature, la philosophie, la politique  l'observation du
rel, comme au seul principe de vrit et de vie.

Il a reu enfin profondment l'empreinte du _milieu_ o il s'est form.
L'austrit de sa race a t accrue en lui par l'existence laborieuse,
solitaire, conome de ses premires annes; les injustices dont il a t
victime lui ont fait trouver un certain plaisir  affirmer ses ides
sans s'inquiter de l'opinion du monde et  ddaigner les faux jugements
dont il tait l'objet, qu'il crivit ses _Philosophes franais au XIXe
sicle_, la prface de sa _Littrature anglaise_ ou les _Origines de la
France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui
l'influence des divers milieux qu'il a frquents. Il y a chez lui des
retours, des ressouvenirs du romantisme qui rgnait encore au temps de
sa jeunesse, mais ses instincts taient classiques, comme le montre la
prfrence qu'il accordait  Musset sur Hugo et Lamartine.
L'enseignement universitaire et l'cole normale dvelopprent encore en
lui certains cts de l'esprit classique: le besoin de gnraliser et
d'abstraire, le got pour la systmatisation et pour la raison oratoire.
Il frquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et mdecins,
et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phnomnes de la vie
physique et de tout soumettre  un dterminisme universel. Il trouva
dans ces tudes les bases de son ralisme scientifique. Enfin, il eut
une prdilection marque pour la socit des artistes. Il vit la nature
et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrme
 toutes les questions de coloris, de costume, de moeurs, de dcor
extrieur, o il voyait la traduction sensible de la vie intrieure. Il
est, de tous nos grands crivains, celui dont les procds descriptifs
font le plus songer  ceux de la peinture. Il en a les accumulations de
touches successives, les oppositions d'ombres et de lumires, les
emptements; son imagination n'a rien de rveur, elle est concrte et
colore.

Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle
a t chez Taine la _facult matresse_, celle qui a domin et faonn
toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?
Cet crivain si color, cet historien toujours proccup de voir des
hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus
tout, dans les oeuvres littraires ou artistiques, la force et l'clat,
Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour facult dominante une
facult d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathmatique?
Il en est ainsi pourtant. L se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le
secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramne pour lui  un
problme de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une oeuvre
d'art comme un vnement historique. Chacun de ces problmes est rduit
 ses termes les plus simples. Au risque mme de mutiler la ralit, la
solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathmaticien
dmontrant un thorme, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a
devant lui un crivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a d tre de
la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la facult
matresse de son individualit, il en _dduit_ tous ses actes et toutes
ses oeuvres. S'il cherche  dterminer ce qui constitue l'idal dans
l'art, il ne le trouve que dans le degr d'importance et le degr de
bienfaisance, c'est--dire d'utilit gnrale, de l'oeuvre d'art, et
encourt le reproche d'oublier l'lment mystrieux, indfinissable 
cause de son infinie complexit, qui s'appelle la beaut. S'il veut
expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la
raison abstraite achevant de dtruire un organisme social o les forces
naturelles et spontanes, soit individuelles, soit collectives, ont t
successivement puises et ananties, et provoquant d'abord l'anarchie
rvolutionnaire, puis l'crasante centralisation cre par Napolon.
Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette dmonstration, le
rle des parlementaires sous l'ancien rgime, l'oeuvre de la
Constituante, l'action des causes extrieures, guerres et insurrections,
se trouvera limin comme par dfinition. Cette facult logique
dominatrice dictera  Taine sa doctrine, qui sera le dterminisme le
plus inexorable. Le dterminisme est pour lui, comme pour Claude
Bernard, la base de tout progrs et de toute critique scientifique, et
il cherche dans le dterminisme l'explication des faits de l'histoire
comme celle des oeuvres de l'esprit.

Toutefois, si Taine tait un logicien, il tait un logicien d'une espce
particulire. C'tait un logicien raliste, et sa logique n'oprait que
sur des notions concrtes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de
la sparer de sa mthode. La forme particulire de ses aptitudes
mathmatiques nous donne  cet gard un prcieux renseignement pour la
connaissance de sa constitution intellectuelle. Il tait admirablement
dou pour les mathmatiques et avait au plus haut degr le don du calcul
mental. Il pouvait faire de tte des multiplications et des divisions de
plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice tait associe  un
don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opration
mentale de ce genre, il voyait les chiffres et oprait comme il aurait
fait sur le tableau noir. De mme, le travail logique de son esprit
avait toujours pour point de dpart les faits, observs avec une
puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience
infatigable, groups avec une mthode rigoureuse. Il procdait en
histoire et en critique littraire ou artistique comme en philosophie.
Le point de dpart de sa thorie de l'Intelligence, c'est le signe,
l'ide n'tant pas autre chose pour lui que le nom d'une srie
d'expriences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une srie
d'images, l'image est le rsultat d'une srie de sensations, et la
sensation le rsultat d'une srie de mouvements molculaires. On remonte
ainsi  travers une srie de faits sensibles  une action mcanique
initiale. De plus, pour lui, et c'est l ce qui le distingue des purs
positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le
positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur
concomitance ou leur succession sans prtendre saisir aucun rapport
certain de causalit, Taine, au nom de son dterminisme absolu, voit
dans chaque fait un lment ncessaire d'un groupe de faits de mme
nature qui le dtermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits
est  son tour conditionn par un groupe plus gnral qui est aussi sa
cause, et on pourrait thoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'
une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans
cette conception, la force, l'ide, la cause, le fait arrivent  se
confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'lever jusqu' la
mtaphysique, j'imagine que cette mtaphysique aurait t un mcanisme
monistique dans lequel les phnomnes du monde sensible et les ides du
moi pensant n'auraient t que les apparences successives que prennent
pour nos sens les manifestations de l'tre en soi, de l'ide en soi; de
l'acte en soi.

Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a t en mme temps
un grand peintre, comment s'est form ce style si personnel, o la
vigueur du coloris et de l'imagination s'allie  la rigueur du
raisonnement, o chaque touche du pinceau du peintre est un lment
indispensable de la dmonstration du philosophe. L'imagination mme de
Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni
sentimentale ni rveuse. Elle n'a pas ces clairs inattendus, ces
visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout  coup les
fonds mystrieux de l'me ou de la nature; ce n'est pas une imagination
suggestive et rvlatrice, c'est une imagination descriptive et
explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute
leur intensit colore, et, par des comparaisons longuement poursuivies
o se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide
 classer les faits et les ides. Son imagination n'est que le vtement
somptueux de sa dialectique. On a prtendu que le style color que nous
admirons en lui ne lui tait pas naturel, qu'en entrant  l'cole
normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est cr
un style nouveau,  force d'tude et de volont, en se nourrissant de
Balzac et de Michelet. Il y a l une bonne part de lgende. Sans doute,
la volont a jou, chez ce robuste gnie, un rle dans la formation de
son style comme dans celle de ses ides; mais il y a un accord trop
profond entre son style, sa mthode et sa doctrine pour que son style
n'ait pas t produit par une ncessit intime de sa nature. On ne
fabrique pas  volont un style de cette beaut, solide, clatant,
tantt vibrant de nervosit, tantt s'panchant en priodes d'une large
et majestueuse harmonie. Il faut reconnatre cependant que ce mlange de
dialectique et de pittoresque, cette application de la science  la
critique et  l'esthtique, cette intervention constante de la physique
et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout
ramener  des lois ncessaires et  des principes simples et clairs,
n'taient point sans dangers ni sans inconvnients. La complexit de la
vie rentre difficilement dans des cadres aussi prcis et aussi
inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable
privilge, partout o elle combine des lments, d'ajouter  ces
lments un lment nouveau qui en rsulte, mais n'est point expliqu
par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui
constitue la vie, c'est prcisment ce je ne sais quoi mystrieux qui
fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit
de la fleur. Le mcanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce
mystre, et c'est ce qui donnait  son style comme  son systme une
rigidit qui loignait de lui bien des esprits. Amiel a exprim, avec
l'excs que son me maladive portait en toutes choses, l'impression que
produisent les oeuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,
que blesse la logique:


J'prouve une sensation pnible avec cet crivain, comme un grincement
de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce
style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient
inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pntrant et dur, c'est fort
et pre; mais cela manque de charme, d'humanit, de noblesse, de grce.
Cette sensation, pnible  la dent,  l'oreille,  l'oeil et au coeur,
tient  deux choses probablement:  la philosophie morale de l'auteur et
 son principe littraire. Le profond mpris de l'humanit, qui
caractrise l'cole physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans
la littrature, inaugure par Balzac et Stendhal, expliquent cette
aridit secrte, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe  la gorge
comme les vapeurs d'une fabrique de produits minraux. Cette lecture est
instructive  un trs haut degr, mais elle est antivivifiante; elle
dessche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement
connatre. J'imagine que ce sera la littrature de l'avenir, 
l'amricaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algbre au
lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de
l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des
joies de la pense, bref, la mort de la posie, corche et anatomise
par la science.


Il y a l, avec une part de vrit, beaucoup d'exagration et mme
d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitul: _Sainte Odile et
Iphignie en Tauride_, pour voir  quel point Taine sentait la beaut
antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour
reconnatre qu'il avait le don de la grce, et celles sur la Rforme en
Angleterre pour sentir combien il tait mu par les luttes de la
conscience et par le spectacle de l'hrosme moral. Il serait facile en
parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondment
artiste, aussi capable de goter, en musicien consomm qu'il tait, une
sonate de Beethoven que les rveries mtaphysiques de Hegel, tait
accessible  toutes les grandes ides comme  tous les grands
sentiments; mais il regardait comme un devoir de probit morale autant
qu'intellectuelle d'carter de la recherche du vrai toutes les vagues
chimres par lesquelles l'homme se cre un univers conforme aux dsirs
de son coeur.




IV


Chassant de ses conceptions toutes les entits mtaphysiques, tout
lment mystrieux, ramenant tout  des groupements de faits, Taine
devait transformer tous les problmes de littrature et d'esthtique en
problmes d'histoire. Aussi ses ouvrages,  l'exception de son _Voyage
aux Pyrnes_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des
ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'volution par
laquelle la critique littraire est devenue une des formes de
l'histoire. Villemain avait le premier montr les relations qui existent
entre le dveloppement historique et le dveloppement littraire.
Sainte-Beuve avait cherch avec plus de rigueur l'explication des oeuvres
littraires dans les circonstances de la vie des crivains et du temps
o ils avaient vcu. Taine vit dans ces oeuvres avant tout les documents
les plus prcieux, les plus significatifs que l'histoire puisse
enregistrer, en mme temps que le fruit ncessaire de l'poque qui les a
produites. L'tude sur La Fontaine est une tude sur la socit du XVIIe
sicle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur
l'esprit romain; l'Histoire de la Littrature anglaise est une histoire
de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps o
les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les
fleuves pour piller, brler et massacrer tout sur leur passage, en
chantant leurs chants de guerre, jusqu' celui o le noble pote
Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de pote
laurat et un sige  la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,
dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez  connatre la socit
italienne du XVe et du XVIe sicles, la vie de la Hollande au XVIIe
sicle, les moeurs des Grecs du temps de Pricls et d'Alexandre. On sent
trs bien que pour Taine l'histoire littraire et l'histoire de l'art
sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-mme est
un fragment de l'histoire naturelle universelle. Mme la _Vie et
opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une
tude sur la socit franaise crite par le mme historien philosophe 
qui nous devons l'_Histoire de la Littrature anglaise_. Jamais aucun
crivain n'a apport dans ses oeuvres une pareille unit de conception et
de doctrine, n'a montr ds ses dbuts une conscience aussi nette de sa
mthode et un talent aussi constamment gal  lui-mme. Ds l'cole
normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait dj sa mthode de
gnralisation et de simplification: Tout homme et tout livre,
disait-il, peut se rsumer en trois pages et ces trois pages en trois
lignes; mais, en mme temps, il s'attachait  voir et  rendre le
dtail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux
Pyrnes_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosit descriptive
semblable aux exercices de doigt d'un violoniste, si la description
semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-mme; regardez y bien, vous
verrez mme ici la description aboutir presque toujours  une ide
philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de
fournir des lments  une gnralisation historique. C'est la
description d'un pays qui sert  expliquer ses habitants, la description
des moeurs et de la vie des hommes qui sert  expliquer leurs sentiments
et leurs penses. Taine a au plus haut degr le don de rendre visibles
tout le dcor et tout le costume des civilisations et des socits les
plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de
traits de dtail et par le choix habile des traits les plus
caractristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art
n'est pas moins grand  ramener  quelques mobiles clairs et peu
nombreux, logiquement coordonns et subordonns  un mobile principal,
la varit bigarre des phnomnes extrieurs. On regimbe bien un peu 
accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais
on est subjugu par la rigueur et l'accent de conviction de la
dmonstration, et aussi par la srnit avec laquelle l'historien dcrit
et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en
admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils
reprsentent les caractres essentiels de leur poque et manifestent les
mobiles qui l'animent. Il parlera presque du mme ton de sympathie
admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la
Renaissance, indiffrent au bien et au mal, sensible seulement au
plaisir de dployer librement son individualit et de jouir de la beaut
sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui
personnifie l'homme de la Rforme, indiffrent  la beaut et proccup
seulement de purifier son me pour la rendre digne de la grce divine.
Cette sympathie est celle du savant qui apprcie dans un vgtal ou un
animal la fidlit et l'nergie avec lesquelles il reprsente le type
auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus
parfaits des diverses varits de l'animal humain. S'il les classe et
les subordonne les uns aux autres, comme les oeuvres d'art, d'aprs le
degr de bienfaisance et d'importance du caractre qu'ils manifestent,
on sent bien qu'en sa qualit de naturaliste tous l'intressent, et que
son admiration va surtout  ceux qui ralisent pleinement un type, quel
qu'il soit.




V


Pourtant, cette srnit, qu'il puisait dans son dterminisme
philosophique, n'a pas accompagn Taine jusqu'au bout. Son dernier
ouvrage fait  cet gard contraste avec ses prcdents crits. Il ne se
contente pas ici de dcrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au
lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien rgime, dans les
violences de la Rvolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,
une succession de faits ncessaires et invitables, il parle de fautes,
d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mmes poids et la
mme mesure que pour les rvolutions d'Italie et d'Angleterre, et, aprs
avoir t si indulgent aux tyrans et aux condottires du XVe et du XVIe
sicle, il parle avec une vritable haine de Napolon, ce condottire du
XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais
rus  travers l'histoire. On a vivement reproch cette inconsquence 
Taine. On a mme t jusqu' attribuer ses svrits envers les
rvolutionnaires  la passion politique, au dsir de flatter les
conservateurs,  je ne sais quelle terreur des prils et des
responsabilits du rgime dmocratique. Nous avons cherch  expliquer,
en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a
chang de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les
motions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,
il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manire
mesquine et purile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la
dcadence de la France, l'explication et la consquence des
bouleversements politiques survenus il y a un sicle. Bien loin de lui
reprocher l'motion qu'il en a ressentie, je suis tent de lui savoir
gr de s'tre aussi vivement mu et, voyant la France sur la pente d'un
abme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrter par le tableau tragique des
maux dont elle souffre.

Il n'a point, d'ailleurs, reni sa mthode ni sa doctrine; il les a
plutt accentues. Nulle part il n'a employ d'une manire plus
constante le procd d'accumulation des petits faits pour tablir une
ide gnrale; nulle part il n'a expos la srie des vnements de
l'histoire comme plus strictement dtermine par l'action de deux ou
trois causes trs simples agissant toujours dans le mme sens. Ce qu'on
peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifi le problme, d'en avoir
nglig certains lments, d'avoir, malgr l'abondance des faits runis
par lui, laiss de ct d'autres faits qui leur servent de correctifs,
d'avoir, en un mot, pouss au noir un tableau dj sombre en; ralit.
Ce qu'il y a d'exagr dans l'ouvrage de Taine, vient  la fois de son
amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour
son caractre et ses institutions. Il tait vis--vis d'elle comme un
fils tendrement dvou  sa mre, mais qui serait spar d'elle par de
cruels malentendus, par une foncire incompatibilit d'humeur, et  qui
son amour mme inspirerait des jugements svres et douloureux. La
nature srieuse de Taine, ennemie de toute frivolit mondaine, sa
prdilection pour les individualits nergiques, sa conviction que le
progrs rgulier et la vraie libert ne peuvent exister que l o se
trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit
d'association alli  l'individualisme, tout chez lui concourait  lui
faire aimer et admirer l'Angleterre et  le rendre svre pour un pays
enthousiaste et capricieux, o la puissance des habitudes sociales
mousse l'originalit des caractres, o le ridicule est plus svrement
jug que le vice, o l'on ne sait ni dfendre ses droits ni respecter
ceux d'autrui, o l'on met le feu  sa maison pour la reconstruire au
lieu de la rparer, o le besoin de tranquillit fait prfrer la
scurit strile du despotisme aux agitations fcondes de la libert. La
France a inspir  Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre
le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur
l'Angleterre_. Les potes anglais taient ses potes prfrs, et, comme
philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.

Telle a t la raison de la svrit excessive de ses jugements sur la
France de la Rvolution.  les prendre au pied de la lettre, on serait
tent de s'tonner que la France soit encore debout aprs cent ans d'un
rgime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un dterministe comme
Taine ait paru reprocher  la France de ne pas tre semblable 
l'Angleterre. Mais, aprs avoir reconnu ce qu'il y a d'exagr et
d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre
hommage, non seulement  la puissance et  la sincrit de son oeuvr,
mais aussi  sa vrit. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est
vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien rgime avait prpar sa
chute en dtruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son
pouvoir; il est vrai que la Rvolution a dchan l'anarchie en
dtruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des
institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les
moeurs; il est vrai que l'esprit jacobin a t un esprit de haine et
d'envie qui a prpar les voies au despotisme; il est vrai que la
centralisation napolonienne est un rgime de serre chaude qui peut
produire des fruits splendides et htifs, mais qui puise la sve et
tarit la vie; et Taine a mis ces vrits en lumire avec une abondance
de preuves et une force de pense qui portent la conviction dans tous
les esprits non prvenus. Si une raction salutaire se produit en France
contre les excs de la centralisation, le mrite en reviendra en grande
partie  cette oeuvre si critique. Quoi qu'il arrive, il aura eu le
mrite d'avoir pos le problme historique de la Rvolution dans des
termes tout nouveaux, et d'avoir contribu pour une large part  le
transporter du domaine de la lgende mystique ou des lieux communs
oratoires dans celui de la ralit humaine et vivante. Malgr la passion
qui anime souvent ses rcits et ses portraits, il a ici encore servi la
science et la vrit.

J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage  ce libre, vaillant et sincre
esprit,  cet amant passionn du vrai, qu'en cherchant  caractriser
les traits essentiels de sa vie, de son caractre, de son oeuvre et de
son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqu de
respect envers sa mmoire en usant envers lui de ces mnagements
d'oraison funbre qu'il a tenu  carter de son cercueil. Mais j'aurais
bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su
exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans
notre temps, par le caractre comme par le talent, ont le plus honor la
France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai prouv en
le voyant disparatre qu'en m'associant  ce que m'crivait un de mes
amis en apprenant la fatale nouvelle:

La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumire qui
s'efface de ce monde. Jamais personne n'a reprsent avec plus de
vigueur l'esprit scientifique; il en tait comme une nergique
incarnation. Et il s'en va au moment o les bonnes mthodes, seules
efficaces pour atteindre la vrit, faiblissent dans la conscience des
jeunes gnrations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour
quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille
ainsi tout de suite aprs Renan, c'est vraiment trop de vide  la fois.
Rien ne restera plus de la gnration qui nous a forms; ces deux grands
esprits en taient les reprsentants; nous leur devions les
enseignements qui nous avaient le plus touchs et les plus profondes
joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pres intellectuels.

     Dcembre 1893.




JULES MICHELET


Je crois utile de faire prcder l'tude qu'on va lire de quelques mots
d'explication, pour bien en prciser le but et la porte. Je n'ai point
crit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la
critique de ses oeuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualit pour
raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues annes a
vcu  ct de lui, associe  tous ses travaux et  toutes ses penses,
 qui il a lgu ce qu'il avait de plus prcieux, les papiers intimes,
les notes quotidiennes, o il mettait le meilleur de son me. Elle seule
pourra nous le faire bien connatre, dire ce qu'il a t et ce qu'il a
voulu, les aspirations idales et les motions profondes dont ses crits
n'ont pu tre que l'incomplte rvlation. Dj les deux volumes
autobiographiques qu'elle a publis, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_,
nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premires annes de
Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune
homme la sensibilit et les tendances intellectuelles de l'homme fait.
Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment mu, je l'ai
personnellement trop connu et aim pour que mon jugement pt tre
impartial et pour qu'il me ft possible de signaler ses dfauts et ses
erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon
esprit m'entranent dans une direction trop diffrente de la sienne pour
qu'il me ft permis de me poser en disciple et de rpondre en son nom
aux critiques et aux attaques dont il a t l'objet.

Je n'ai voulu que rendre hommage  la mmoire de Michelet; hommage qui
tait de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux
honorer et servir sa mmoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait,
et en montrant combien noble et pure a t l'inspiration de ses oeuvres
et de sa vie. Je laisse  d'autres et  l'avenir le soin de les passer
au crible et de dcider quelles furent ses fautes, comme crivain et
comme savant.

Pour moi, je ne puis songer qu' une chose c'est  l'impression laisse
dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et
l'adolescence se sont coules pendant les douze premires annes du
second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui
accablait les mes pendant cette triste poque. La jeunesse,
l'enthousiasme, l'esprance, qui avaient rempli les coeurs avant et aprs
1830, semblaient teints  jamais; les artistes, les crivains qui
avaient fait la gloire de la premire moiti du sicle taient vieillis
et dchus; la voix loquente du seul grand pote dont le gnie et
survcu ne s'levait que pour maudire la lchet de ses concitoyens et
l'abaissement de sa patrie. Ce mot mme de patrie semblait n'avoir plus
de sens. Spars par un abme de la France du pass, dont ils avaient
perdu les traditions et les croyances, dsabuss des esprances de
libert et de progrs tour  tour excites et dues par tant de
rvolutions, entrans malgr eux vers un avenir incertain et
redoutable, les plus nobles esprits se rfugiaient dans un dilettantisme
goste ou dans des rveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du
nombre, les livres de Michelet ont t alors une consolation et un
cordial. On apprenait, en les lisant,  aimer la France,  l'aimer dans
son histoire ressuscite par lui,  l'aimer dans son peuple dont il
interprtait les sentiments secrets et les nobles aspirations,  l'aimer
dans son sol mme, dont il savait si bien peindre le charme et la
beaut. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dpit
des tristesses du prsent. On ne pouvait chapper  la contagion de son
enthousiasme, de ses esprances, de sa jeunesse de coeur.

La vocation qui m'a pouss vers les tudes historiques, c'est  lui que
je la dois. Le premier il m'a mu de sympathie pour ces morts
innombrables qui ont t nos anctres, qui nous ont fait ce que nous
sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les penses, les dsirs
et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans
l'branlement des bases religieuses et politiques de notre vie
nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la
connaissance intelligente et pieuse du pass, la tradition interrompue.
Il m'a fait voir dans l'histoire l'tude la plus propre  largir
l'esprit tout en l'affermissant,  donner le respect des choses
anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a
montr comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire,
d'enseigner la France, de servir d'intermdiaire, de lien et
d'interprte entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le
sentiment que j'prouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un
matre dont il adopte les doctrines, suit la mthode et continue
l'oeuvre; c'est un sentiment moins troit, plus profond et aussi plus
tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai
toujours trouv de nobles inspirations et de paternels encouragements.

C'est l le seul rle que pouvait jouer Michelet. Il tait, il est
encore par ses crits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un
matre, au sens strict du mot. Sa manire de penser et d'crire tait
trop individuelle, l'imagination et le coeur y avaient une trop grande
part. Lui-mme n'avait point eu de matre; il n'aura pas de disciples.
Il serait aussi puril et dangereux de vouloir imiter ses procds de
composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de mthode
qu'il pt enseigner et transmettre, car il ne procdait que par
intuition et par divination. Le gnie ne s'enseigne pas. Mme  l'cole
normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus
tard, au Collge de France, il se mprit mme,  ce qu'il semble, sur le
rle qu'il tait appel  jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il
chercha moins  instruire la jeunesse qu' l'enthousiasmer; et il
contribua  dnaturer le caractre de notre enseignement suprieur en
transformant ses leons en morceaux oratoires, adresss non  une lite
studieuse, mais  la foule.

Michelet n'a pas form plus d'lves par ses livres que par son
enseignement. Il a laiss des chefs-d'oeuvre  admirer, il n'a pas laiss
de modles  imiter. Sans doute il a mis en lumire des cts de
l'histoire, des points de vue ngligs avant lui. Il a donn la place
qu'elle mritait  la peinture des moeurs et des caractres, et il a
montr combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs
pour qui sait les interroger; il a insist sur l'influence jusque-l
nglige des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et
ouvert aux investigations une voie nouvelle, trs dangereuse il est
vrai, mais fertile en dcouvertes curieuses. Il a marqu tous les sujets
qu'il a traits d'une empreinte ineffaable; il est impossible  ceux
qui s'en occupent aprs lui de ngliger ce qu'il a dit, et il est bien
rare qu'il n'ait pas clair d'un trait de flamme quelque point obscur
qui sans lui serait rest dans l'ombre. Nanmoins il ne peut servir de
guide; il faut toujours le contrler, le rectifier, et trs souvent le
contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit
pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la prcision
scientifique, la mthode, l'unit de plan et d'ides qui sont
ncessaires pour devenir le chef d'une cole historique. La prface
qu'il a mise en tte du septime volume de son _Histoire de France_
suffirait  montrer qu'il ne pouvait prtendre  un pareil rle. Aprs
avoir fait de la France du moyen ge un tableau merveilleux de posie et
de vrit, aprs avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les
moeurs et les sentiments de ces sicles  demi barbares, tout  coup,
arrivant  la Renaissance, il fut saisi malgr lui de la mme haine
aveugle, du mme esprit de raction violente qui animait contre le moyen
ge les hommes du XVIe sicle; il voulut rtracter, effacer les pages
mues et sympathiques qui resteront malgr lui son plus beau titre de
gloire. L'esprit de chacune des poques dont il s'occupait revivait en
lui avec un lan de passion irrsistible; c'est ce qui fait sa grandeur
comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui
fait aussi sa partialit, le caractre incomplet, exagr, ingal de ses
dernires productions historiques. On l'admire, on l'coute, tantt avec
une motion bienveillante, tantt avec une curiosit avide et parfois
indiscrte; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son
jugement et de son intelligence.

Ce que j'ai dit des oeuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire
aussi de ses petits livres, o se mlent, d'une faon charmante et
bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la posie, qui
entranent et ravissent l'imagination et le coeur sans convaincre ni
satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans tre mu, et pourtant les
ides qui s'y trouvent exprimes n'ont point fait de proslytes. C'est
que ces ides n'ont point un caractre bien dtermin; elles flottent
entre la science, la religion et la posie, sans tre ni accompagnes de
dductions rigoureuses, ni affirmes avec une foi absolue, ni pourtant
abandonnes  la rgion des rves. Tout s'y mle: la fantaisie, les
esprances mystiques et l'tude positive de la nature. J'ai cherch 
faire comprendre,  rsumer les traits gnraux de ces ides
philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne
voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parl de ces larges et
nobles conceptions ft pris pour une adhsion qui dpasserait ma pense.
Michelet a montr que les sciences naturelles ouvraient des voies
nouvelles  l'art,  la posie et aux sentiments religieux; en cela,
comme dans ses travaux historiques, il a t un rvlateur, mais il n'a
pas fourni une mthode sre pour avancer dans cette voie, ni montr avec
prcision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du
reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de
directions varies de l'esprit, le rle d'initiateur.

L'avenir seul pourra discerner dans son oeuvre les intuitions justes et
les rveries phmres. Michelet n'aura pas de continuateurs immdiats,
de disciples attachs  la lettre de ses paroles; mais ses ides germent
en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un coeur. Je n'ai pas de
famille, disait-il, je suis de la grande famille. Combien n'en est-il
pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont  des degrs
divers unis  lui par un lien presque filial, et ont reu de lui
l'tincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas
qui lui doivent des motions bienfaisantes et durables, qui ont senti
aprs avoir lu ses livres leur coeur largi, attendri, capable de plus
grands sacrifices!  une poque o tant d'esprits se laissent aller en
pratique au dcouragement, en thorie  un pessimisme universel,
Michelet a toujours espr et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas
d'loge  ajouter aprs celui-l.




I

LA VIE DE MICHELET


Michelet a racont lui-mme, en quelques pages admirables, dans la
prface de son livre _le Peuple_, sa premire ducation et les
impressions ineffaables de ses jeunes annes. Nous y retrouvons le
germe de tout ce qu'il devait tre plus tard, le point de dpart de tout
son dveloppement intellectuel et moral. Sa mre tait des Ardennes,
pays svre, habit par une race distingue, sobre, conome, srieuse,
o l'esprit critique domine[54]: son pre tait de l'ardente et
colrique Picardie, patrie d'hommes nergiques, enthousiastes,
loquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille
Desmoulins. Sa famille vint  Paris aprs la Terreur, pour fonder une
imprimerie. Le 21 aot 1798 naquit Jules Michelet, dans le choeur d'une
ancienne glise, occupe par l'atelier paternel, occupe, nous dit-il,
et non profane; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche
sainte[55]? Il y avait l un prsage d'avenir.

Les premires annes de sa vie furent tristes et pnibles. Il grandit
comme une herbe sans soleil, entre deux pavs de Paris. Ds 1800,
Napolon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le
commerce de la librairie. La pauvret vint. Il fallut renvoyer les
ouvriers; le grand-pre, le pre, la mre de Michelet, lui-mme g de
douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur prcoce
aurait pu, semble-t-il, touffer dans leur fleur les facults de
l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement
les lettres qui servaient  la composition de livres niais et insipides,
son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus
tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du pass et donner une
me et un coeur  la nature entire, s'veillait en lui le premier.
Jamais, dit-il, je n'ai tant voyag d'imagination que pendant que
j'tais immobile  cette casse... Trs solitaire et trs libre, j'tais
tout imaginatif. Il ne pouvait suivre d'instruction rgulire; le
matin, avant le travail, il recevait quelques leons de lecture d'un
vieux libraire, ancien matre d'cole, homme de moeurs antiques, ardent
rvolutionnaire. Il apprit de lui, sans doute,  admirer et presque 
adorer la Rvolution, qui depuis fut toujours  ses yeux la plus grande
manifestation de la France dans l'histoire et comme la rvlation de la
justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux
produisit en lui une impression extraordinaire, veilla le sentiment
religieux, la foi en Dieu et en l'immortalit qui,  travers toutes les
variations de sa pense, devait se manifester dans toutes ses oeuvres et
persister jusqu' son dernier soupir. C'tait l'_Imitation de
Jsus-Christ_:

Je n'avais encore aucune ide religieuse... Et voil que dans ces pages
j'aperois tout  coup, au bout de ce triste monde, la dlivrance de la
mort, l'autre vie et l'esprance. La religion reue ainsi, sans
intermdiaire humain, fut trs forte en moi. Comment dire l'tat de rve
ou me jetrent ces premires paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas,
j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se ft adresse 
moi-mme. Je vois encore la grande chambre froide et dmeuble; elle me
parut vraiment claire d'une lueur mystrieuse... Je ne pus aller bien
loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.

En mme temps s'veillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment
de sa vocation future.

Ma plus forte impression, continue-t-il, aprs celle-l, c'est le muse
des monuments franais... C'est l, nulle autre part, que j'ai reu
d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de
mon imagination, je sentais ces morts  travers les marbres, et ce
n'tait pas sans quelque terreur que j'entrais sous les votes basses o
dormaient Dagobert, Chilpric et Frdgonde[56].

Les rares facults de l'enfant avaient de bonne heure frapp ses
parents. Ils avaient foi en son avenir, ils rsolurent de tout sacrifier
pour donner  leur fils l'instruction qui lui manquait. Son pre rduit
au dnment, sa mre malade, consacrrent leurs dernires ressources 
le faire entrer au collge. Il y trouva des matres minents, MM.
Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais
aussi des camarades moqueurs qui raillrent sa pauvret. Il devint
timide, effarouch comme un hibou en plein jour[57], chercha la
solitude, vcut avec les livres; mais cette preuve ne fit que tremper
plus fortement son me. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-mme.

Dans ce malheur accompli, privations du prsent, craintes de l'avenir,
l'ennemi tant  deux pas (1814) et mes ennemis,  moi, se moquant de
moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur
moi-mme, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain
viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur
sentiment stocien; je frappai de ma main, creve par le froid, sur ma
table de chne (que j'ai toujours conserve) et je sentis une joie
virile de jeunesse et d'avenir.

Cette nergie morale qui triomphe par la volont des fatalits
extrieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Dbile et toujours
souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception gnrale
de l'histoire semble avoir t inspire par la lutte, le drame qui
faisait sa vie. L comme ici, c'tait une lutte constante entre la
fatalit et la libert.

Le souvenir de ces annes pnibles et parfois amres ne s'est jamais
effac de l'esprit de Michelet. Il est arriv plus tard  la gloire, 
la fortune; mais il n'a point oubli qu'il sortait du peuple et qu'il
devait sans doute  cette humble origine quelques-unes de ses meilleures
qualits. J'ai gard, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie
pre et laborieuse, je suis rest peuple... Si les classes suprieures
ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui
arrivent ainsi, avec la sve du peuple, apportent dans l'art un degr
nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils
posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres,
consultant peu leurs forces, mais plutt leur coeur.

Il attribuait en effet  son origine plbienne cette chaleur, cette
tendresse de coeur qui a t l'inspiration de sa vie. La pauvret, les
railleries du collge avaient un instant refoul cette tendresse au
dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant
l'envie effleurt jamais son me. Mais ds que, sorti du collge, il y
rentra comme professeur, ds qu'il put donner aux autres quelque chose
de lui-mme, son coeur se rouvrit, se dilata. Ces jeunes gnrations,
aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me rconcilirent 
l'humanit.

Au moment o Michelet entrait dans l'enseignement, et professait,
d'abord  l'institution Briand, puis au collge Charlemagne, enfin, 
partir de 1822, au collge Sainte-Barbe, fond par l'abb Nicole, il
ignorait encore que l'histoire ft sa vocation; les circonstances le lui
rvlrent. C'taient les lettres anciennes et surtout la philosophie
qui l'attiraient. Ses thses de doctorat, soutenues en 1819 portaient
sur les vies de Plutarque et sur l'ide de l'infini dans Locke. Quand il
est reu agrg en 1821 il demande d'tre dsign pour l'enseignement de
la philosophie. C'est  contre-coeur qu'il enseigne l'histoire 
Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours,
jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un
instinct secret le dtournait des spculations mtaphysiques pour le
tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des ides, la
philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la
contre-preuve de l'observation psychologique et comme une psychologie
collective. Il projette ds 1819 un livre sur le caractre des peuples
trouv dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme,
puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois 
Sainte-Barbe il entreprend l'tude de Vico tout en faisant les cours
d'o devait sortir en 1827 l'admirable _Prcis d'histoire moderne_, paru
peu de mois aprs la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.

Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rtablit, sous le nom d'_cole
prparatoire_, l'cole normale qui avait t supprime en 1822, et
rsolut par raison d'conomie de confier  un seul matre l'enseignement
de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitt sur
les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de
front depuis quatre ans son enseignement historique et ses tudes
personnelles de philosophie. Il fut nomm en fvrier 1827. Il conut
immdiatement ses deux cours comme les deux parties insparables d'un
mme enseignement. Sa premire leon fut une introduction gnrale aux
deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prtent un
mutuel secours. L'histoire tudiera les faits, la philosophie les lois,
l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En
effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie
et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, o
il cherche  dgager le caractre des divers peuples et leur volution
religieuse. Il montre l'humanit comme l'individu passant de la
spontanit  la rflexion, de l'instinct  la raison, de la fatalit 
la libert. On voit natre dans son esprit la conception philosophique
qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la
lutte entre la libert et la fatalit. Le christianisme commence la
victoire de la libert, la rforme la continue, la Rvolution l'achve.
Pour bien comprendre l'oeuvre ultrieure de Michelet, il ne faut jamais
oublier quels furent ses dbuts, et que l'historien chez lui, comme le
naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.

Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne runir des livres d'histoire pour
une tude sur Luther, et bien qu'il ait dj fait le plan d'un ouvrage
sur la Rforme et le XVIe sicle, c'est toujours la philosophie qui
l'attire le plus. En 1829, quand on spare les deux enseignements dont
il tait charg, il demande de conserver celui de la philosophie. M de
Montbel le contraint  se vouer exclusivement  l'histoire et mme 
l'histoire ancienne. Il se met  enseigner l'histoire romaine et du
premier coup il conoit une oeuvre d'une rare originalit qu'il
perfectionna dans un voyage  Rome au printemps de 1830 et dont la
premire partie, la _Rpublique_, parut en 1831. Il comptait y ajouter
l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici
disposer de lui. Aprs la Rvolution de 1830, l'cole normale fut
rtablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un
pour l'antiquit, l'autre pour le moyen ge et les temps modernes. C'est
de ce dernier enseignement que Michelet fut charg et c'est de ses
nouveaux cours que sortit son histoire de France.

Cette priode d'enseignement  l'cole normale qui dura jusqu' 1836 et
 laquelle Michelet ajouta encore la supplance de Guizot  la Sorbonne
en 1834 et 1835, fut peut-tre la plus heureuse priode de sa vie et fut
 coup sr la plus fconde. Mari en 1824 vivant dans une studieuse
solitude, o pntraient quelques rares amis, tels qu'Eugne Burnouf et
le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries,
d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de
la princesse Clmentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de
lui un mondain. Il vivait pour ses lves et ils prouvaient pour lui un
enthousiasme ml de tendresse. Il aimait plus tard  raconter les joies
de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue
Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se
couvrir, mais insensible au froid et  la bise tant tait ardente,
disait-il, la flamme intrieure. Ceux qui ont eu le privilge de
l'entendre alors ont gard le souvenir ineffaable de ces leons
loquentes et pleines d'ides o il savait si bien communiquer aux
autres la passion qui l'animait. Lui, de son ct, puisait dans son
enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses lves,
la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute
sa vie.

L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette priode heureuse de
jeunesse et d'enthousiasme.  ce moment les travaux de Guizot et
d'Augustin Thierry avaient donn une impulsion extraordinaire aux tudes
sur le moyen ge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir
exercer une influence semblable sur l'tude de l'antiquit. La puissance
de son imagination, la magie de son style donnaient  l'histoire de la
vieille Rome la ralit de l'histoire contemporaine. Les hardies
hypothses de Niebuhr, restes jusqu'alors inaccessibles  la masse du
public lettr et comme touffes sous une obscure et pesante rudition,
apparaissaient tout  coup vivantes et colores. Le rcit de Michelet
semblait plus convaincant que la plus solide dmonstration; o Niebuhr
s'efforait de prouver, lui il voyait et il montrait. Nanmoins l'oeuvre
de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de
l'enseignement ne s'mut pas de cette tentative qui aurait pu tre si
fconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-mme
dut quitter bientt l'antiquit pour s'occuper du moyen ge.

Ce ne furent pas seulement les ncessits nouvelles de son enseignement
qui le poussrent  crire l'Histoire de France. La France tait  ses
yeux le principal acteur de ce drame de la libert qui remplissait
l'histoire; et de plus il prouvait pour le moyen ge le mme attrait
que la plupart de ses contemporains.

Il tait impossible, en effet, qu'une me aussi impressionnable que
celle de Michelet chappt  la contagion du mouvement romantique qui
depuis le commencement du sicle s'tait empar de tous les esprits. On
s'tait pris de la littrature, des moeurs, des coutumes, des monuments,
de l'histoire du moyen ge. La posie, le thtre, le roman, la peinture
ne reprsentaient plus que seigneurs fodaux, vieux donjons, chtelaines
amoureuses de leurs pages; et la sublimit des cathdrales gothiques
faisait oublier la perfection des temples de la Grce. Il y avait
beaucoup d'engouement, de mode passagre dans ce mouvement; beaucoup de
mauvais got et de fausses couleurs dans la manire dont on peignait le
pass. Nanmoins tout n'tait pas factice dans l'amour qu'on portait aux
antiquits nationales. Aprs le violent dchirement de la Rvolution,
aprs cet effort gigantesque pour anantir un pass devenu odieux et
pour crer de toutes pices une France nouvelle, effort qui avait abouti
au despotisme et  l'puisement de toutes les forces du pays, on se prit
naturellement  regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se
demanda s'il n'y avait rien dans tout ce pass qui ft digne d'tre
admir, aim et, s'il tait possible, sauv du grand naufrage. En
politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France 
l'ancienne avait chou. La Restauration ne sut prendre de l'ancien
rgime que ses prjugs arrirs et ne sut pas favoriser ce qu'il y
avait d'intelligent dans cette raction contre la Rvolution et
l'Empire. Elle fut emporte en 1830. Mais la rvolution de 1830
n'touffa pas l'intrt qui attirait tous les esprits vers le moyen ge.
On commena, au contraire,  le connatre d'une manire plus srieuse et
plus scientifique; on publia de vieux textes, on tudia l'ancienne
langue, l'ancien droit, on se mit  fouiller et  classer les archives.
Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse librale de l'poque
 la rvolution de 1830 et qui l'avait mme clbre dans son
_Introduction  l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement
naturel de l'histoire de France, partageait en mme temps l'intrt
passionn de ses contemporains pour le moyen ge.

En 1831, il avait t nomm chef de la division historique aux Archives
nationales. Dans cette immense collection de documents chapps au temps
et aux rvolutions, le rve vaguement entrevu dans son enfance,
lorsqu'il parcourait le Muse des monuments historiques, prit corps 
ses yeux. Son imagination voqua les morts qui dormaient dans cette
vaste ncropole historique; ces parchemins uss et noircis lui
apparurent comme les tmoins contemporains des sicles abolis dont il
coutait la voix et recueillait le vridique tmoignage. Il rsolut de
donner  la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de
l'_Histoire de France_; le sixime, publi en 1843, s'arrtait  la mort
de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus
solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus
durable de son oeuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second
volume, la vie de Jeanne d'Arc, le rgne de Louis XI, peuvent tre cits
parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littrature
contemporaine. On y trouve une rudition consciencieuse, une tude
approfondie des documents originaux, et en mme temps un gnie vraiment
crateur, qui pntre dans l'me mme des personnages et sait les faire
vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond
que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que
ceux-ci cherchent dans le pass et y admirent surtout les institutions,
les ides ou les tendances qu'ils dfendent eux-mmes dans le prsent;
tandis qu'ils laissent voir partout leurs thories et leurs opinions sur
la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le
pass ce qu'il eut d'original, de caractristique; il oublie ses propres
ides, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente
sympathie les ides et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour
lui, l'histoire n'est ni un rcit, ni une analyse philosophique, c'est
une _rsurrection_. Je retrouve chez lui ce mlange d'rudition et
d'esprit divinatoire qu'on admire chez les matres de la science
allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il
avait connu et  qui il avait vou une tendre et profonde
admiration[60].

En mme temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il bauchait  la
Facult des lettres, o il suppla Guizot en 1834 et en 1835,
l'_Histoire de la Renaissance et de la Rforme_. C'est  cette poque
qu'il fit paratre, sous le titre de _Mmoires de Luther_ (1835), une
srie d'extraits tirs des oeuvres de Luther, qui forment une
intressante et vivante biographie du grand rformateur; un peu plus
tard il entreprenait, dans la _Collection des documents indits relatifs
 l'histoire de France_, la publication des pices du procs des
Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4; enfin il publiait les _Origines du
Droit_ (1837), o il cherchait  montrer que l'ancien droit franais
tait non un ensemble de formules abstraites et de dductions
rationnelles, mais l'expression vivante du dveloppement historique de
l'humanit et de la nation.

Quelque absorb qu'il ft par les tudes sur le moyen ge, Michelet
avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester
tranger aux passions contemporaines. Volontairement loign des
distractions du monde, il n'en tait que plus accessible aux grands
mouvements d'ides qui entranaient sa gnration. En 1836, il se fit
mettre en cong  l'cole normale, soumise  l'nergique mais troite
direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appel  la chaire d'histoire
et de morale au Collge de France. Au lieu d'un petit auditoire
d'lves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits
prcis et une mthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente,
mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austre
des recherches scientifiques, mais l'entranement momentan d'une parole
loquente et gnreuse. Le caractre vague et hybride de la chaire
d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement o
les ides gnrales auraient plus de place que les faits, o de hardies
synthses remplaceraient les procds patients de la critique.  ct de
Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se
crurent appels au Collge de France  une sorte d'apostolat
philosophique et social. Les trois professeurs formrent une espce de
triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de
l'poque. Cette activit nouvelle eut sur Michelet une influence
dcisive que vinrent encore fortifier les vnements de la vie publique.
 partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique
d'immobilit, de rsistance  tout progrs, qui devait fatalement amener
 une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits gnreux et
libraux dans des opinions extrmes et des tendances rvolutionnaires.
Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe sicle, il voulut combattre
l'influence clricale; il publia son cours sur les Jsuites (1843)[62],
et _le Prtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse
psychologique fine et profonde, o, comme dans ses cours, la prdication
morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier
de son origine, il combattit  ct des aptres socialistes dont il ne
partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846)
les souffrances, les aspirations et les esprances du proltaire et du
paysan. N sous la Rvolution et habitu ds l'enfance  voir en elle le
salut du monde, il voulut l'enseigner aux gnrations nouvelles telle
qu'il la voyait, comme un vangile de justice et de paix, et il crivit
son _Histoire de la Rvolution_, dont le premier volume parut en 1847. 
vrai dire, et malgr les innombrables et minutieuses recherches sur
lesquelles cet ouvrage est appuy[63], ce n'est pas une histoire, c'est
un pome pique en sept volumes, dont le peuple est le hros,
personnifi en Danton. Il est possible que la critique historique laisse
intactes peu de parties de cette oeuvre de Michelet, mais plusieurs
passages, la prise de la Bastille, la fte de la fdration, par
exemple, ont la beaut durable des grandes crations littraires. Seul
des historiens de la Rvolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme
crdule et sublime, l'esprance infinie qui saisit la France et l'Europe
au lendemain de 1789.

Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen ge et celle de
l'_Histoire de la Rvolution franaise_, un profond changement s'tait
opr dans le gnie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa
mesure, de son impartialit scientifique; il avait pris parti d'une
manire passionne dans les plus graves questions politiques et
sociales; sa pense et son style se ressentaient de l'allure fivreuse,
hache, qui donnait tant d'originalit  sa parole. Mais, en mme temps,
sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu
de rpandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en pote sur
toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'prenant
successivement du catholicisme du moyen ge et du protestantisme de
Luther, du gnie de Csar et des rpubliques de Flandre, il concentrait
cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'aptre;
l'ardent foyer qui brlait en lui, plus concentr, brilla d'une flamme
plus haute et plus vive. Ces causes taient toutes nobles et saintes;
elles se rsumaient dans les mots de paix, de justice, de progrs. Il
voulait rconcilier les nations dans la fraternit universelle;
rconcilier les partis et les classes dans l'unit de la patrie;
rconcilier la science et la religion dans l'me humaine. C'tait l, 
ses yeux, le _credo_ laiss par la Rvolution. Sa pense s'tant
prcise, son style tait devenu plus personnel, plus original, plus
dgag de toute convention, de toute influence extrieure, plus conforme
 sa pense.

La rvolution de fvrier 1848 clata. Michelet put croire un instant 
la ralisation de tout ce qu'il avait dsir, voulu, prch. Il put
croire que son apostolat n'avait pas t strile, lui qui avait voulu
tirer de l'histoire _un principe d'action_ et crer plus que des
esprits, des mes et des volonts. Son illusion fut de courte dure. 
l'aurore de concorde et de libert du printemps de 1848, succdrent les
journes de Juin, l'expdition de Rome de 1849, la raction de 1850, le
coup d'tat de 1851. Michelet fut destitu de sa chaire au Collge de
France en 1851; le refus de serment le fora de quitter sa position aux
Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses esprances, ce
silence et cette inaction succdant subitement  une priode d'activit
fivreuse et de lutte, taient faits pour briser son coeur et lui ter
jusqu' la force de vivre. Bien qu'il continut  combattre pour les
causes qui lui taient chres en terminant son _Histoire de la
Rvolution_ (1853), et en racontant les pisodes dramatiques du
mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851;
_Principauts danubiennes_, 1853; _Lgendes dmocratiques du Nord_,
1854), il se sentait impuissant et dcourag. Il eut succomb 
l'accablement et au trouble moral o le jetrent ces catastrophes s'il
n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et
si un vnement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvel son me et
ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.

Vivant loin du monde, absorb par son travail et son enseignement, ne
quittant la solitude de son cabinet que pour la foule runie autour de
sa chaire du Collge de France, Michelet, avec sa nature aimante,
dlicate et passionne, avait besoin d'tre au foyer domestique entour
de soins, de tendresse et de dvouement. Il n'avait pas cette joie: sa
femme tait morte en 1839; sa fille s'tait marie en 1843; son fils
vivait loin de lui. L'agitation des dix annes qui suivirent la mort de
sa femme lui avait un peu dissimul ce qui manquait  sa vie intrieure;
mais maintenant qu'au dehors tout s'croulait  la fois, qu'allait-il
devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne
pendant les vingt-cinq dernires annes de sa vie. Par elle il retrouva
tout ce qui tait ncessaire  sa vie intellectuelle et morale. Elle fut
la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude,
elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le gnie de Michelet, fait
d'motion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'change
constant des sentiments et des penses. L'enseignement lui avait procur
cet change avec la jeunesse qu'chauffait et remuait sa parole;
l'enseignement lui tait interdit. Il eut dsormais auprs de lui l'me
la mieux faite pour le comprendre, en qui ses penses trouvaient un cho
et lui revenaient rajeunies et revtues des grces multiples et
changeantes de la nature fminine. Il lui dut un renouvellement de vie.

Leurs ressources taient minimes. Ils quittrent Paris et se retirrent
 la campagne. L, sous l'influence bienfaisante de son bonheur
domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, la dure,
la sauvage histoire de l'homme, et se tourna vers la nature. Il l'avait
toujours aime, il l'avait dfendue contre la dfiance et les injustes
maldictions de l'glise; mais il y voyait cependant un monde soumis 
la fatalit, contre lequel lutte la libert humaine. Grce  l'influence
et  l'active collaboration qu'il avait  ses cts, il vit dsormais
une troite parent entre l'homme et la nature; au moment o les hommes,
o ses concitoyens trompaient toutes ses esprances, il trouva dans la
nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la
nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la rgir, il sut
voir en elle les germes de la libert morale, des rudiments de penses
et de sentiments semblables aux ntres. En un mot, il lui donna une me.
Ds lors la solitude morale que les vnements lui avaient faite se
trouva peuple. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les
plantes, dans tous les lments, des mes sympathiques auxquelles il
prtait lui-mme le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une srie de
livres d'une forte et charmante originalit, _l'Oiseau_ (1856),
_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent
comme autant de chants d'un pome de la nature; la posie se faisait
l'interprte de la science, et cette srie de tableaux et de
descriptions d'une vrit et d'une puissance merveilleuses formaient
dans leur large dveloppement comme un hymne mystique au Dieu infini,
unique, prsent et vivant dans la multiplicit des choses. Qui pourrait
oublier les pages consacres au rossignol, cet artiste dont le chant,
comme toutes les grandes crations musicales, fait entrevoir l'infini?
ou celles qui nous parlent des Alpes, ce chteau d'eau de l'Europe, le
coeur du monde europen, qui rpand dans tous les membres du vieux
continent l'eau, la vie, la fcondit, et conserve dans ses valles le
dpt sacr des moeurs simples et des institutions libres? Les savants de
profession ont sans doute trouv  reprendre dans ces livres des
erreurs, des inexactitudes, des exagrations. Ils n'en ont pas moins t
une rvlation. Ils ont montr que les sciences naturelles, qu'on accuse
parfois de desscher l'me, de dpotiser la nature et de dsenchanter
la vie, contiennent les lments d'une posie varie et profonde, dont
le charme n'est point soumis aux caprices du got et de la mode, parce
qu'il a sa source dans la ralit intime et immuable des choses.

Il en est, de la religion comme de la posie; ses formes peuvent
changer; elle demeure un besoin indestructible de l'me et trouve dans
la ruine mme des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de
dpart de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit
que les progrs des sciences chasseraient la religion, comme la posie
d'un ciel dsormais sans mystres. Michelet trouve dans les sciences
mmes la dmonstration d'une foi nouvelle. Elles lui rvlent une
harmonie jusqu'alors mconnue dans toutes les parties de l'univers,
depuis le minral qui agrge ses cristaux jusqu' l'homme qui souffre et
qui pleure, et cette harmonie aboutit  l'unit suprieure de la pense
divine et de l'tre absolu. Aux spiritualistes troits qui donnent 
l'homme seul le droit  l'me et condamnent le reste au nant, aux
matrialistes qui, en niant l'me, nient la vie elle-mme, il rpond en
montrant la vie, et avec la vie l'me, rpandues dans toute la nature 
des degrs diffrents et sous des formes diverses. Toute la nature
participe ainsi  la vie divine qu'elle manifeste dans une varit
infinie. C'est l du panthisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est
le panthisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de
la divinit. Ce n'est point le panthisme abstrait qui anantit la
nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la ralit
et de la vie; ce n'est point le panthisme matrialiste qui absorbe Dieu
dans la nature, car il croit  des ralits suprieures au monde
sensible,  une perfection suprme o tend l'aspiration ternelle de la
nature entire. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une
posie et d'une foi nouvelles, Michelet commenait  raliser l'oeuvre
jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la
science et de l'me humaine.

Deux choses avaient rendu  Michelet la paix de l'me et l'espoir dans
l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De mme
qu'il avait rvl quelle puissance de relvement et de rgnration la
nature porte en elle, il vit et montra dans la rnovation des moeurs,
dans l'puration de l'amour et de la famille Je moyen assur de
fortifier les caractres et d'affranchir les mes. Sur les ailes de
_l'Oiseau_ il avait chapp aux accablantes fatalits de l'histoire;
_l'Insecte_ lui avait enseign la puissance du lent et persvrant
labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire
de ses eaux les membres fatigus d'une gnration vieillie avant l'ge;
il avait trouv dans les salubres manations de _la Montagne_ le cordial
capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces
influences extrieures; il faut au plus intime de nous-mmes un foyer de
tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le
cre; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs
devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet
nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le coeur conservent le don
d'ternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montr ce que peut et
doit tre la femme, l'adorable idal de grce dans la sagesse par
lequel seul la famille et la socit elle-mme vont tre recommences.

Ces deux livres ont t l'objet de plus d'une critique svre; on a
reproch  Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa posie
des dtails physiologiques qu'il et mieux valu laisser aux livres de
science; on l'a trouv indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fond
dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a t de ne pas
songer assez au public franais,  l'esprit gaulois qui a toujours pris
pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait
rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui et sembl de l'impit;
pntr de la saintet de la cause qu'il dfendait, il osa tout dire,
oubliant que, si tout est pur pour les purs, il n'en est pas de mme
pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un
esprit srieux et sincre, et qui y chercheront avant tout l'inspiration
morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles
enseignements. Ils prchent la fixit du mariage et nous disent que
sans moeurs il n'est point de vie publique. Ils veulent replacer le
foyer sur un terrain ferme, car si le foyer n'est ferme, l'enfant ne
vivra pas. Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et
de ses dsirs: former des coeurs et des volonts. L'amour n'est pour
lui que le point de dpart de l'ducation; le livre de l'_Amour_ tait
la prface de _Nos Fils_, o il exposa en dtail ses ides sur ce grand
problme de l'ducation, dj abord dans _le Peuple_ et dans _la
Femme_. L'analyse psychologique de l'me de l'enfant et l'tude des
systmes de pdagogie de Rousseau, Pestalozzi, Froebel, l'amnent au mme
rsultat. L'ducation se rsume dans ces mots: famille, patrie, nature.
L'enfant doit apprendre la patrie, son me, son histoire, la tradition
nationale, et les sciences de la nature, l'universelle patrie. Par
qui doit-il les apprendre? Par les coles, sans doute, mais avant tout
par la famille, par son pre et par sa mre qui lui enseignent  aimer
la vrit, c'est--dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans
l'humanit. Loin d'exclure la religion, cette ducation est tout entire
religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des
manifestations de Dieu. Le pre et la mre reprsentent auprs de
l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; lui, la
justice exacte, la loi en action, nergique et austre; elle, la douce
justice des circonstances attnuantes, des mnagements quitables que
conseille le coeur et qu'autorise la raison. C'est leur accord, leur
harmonie, leur amour qui est la base de toute forte ducation. Cette
doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent dj dans _le
Peuple_, est dveloppe dans _Nos Fils_ avec l'nergie et l'loquence
d'une foi profonde.

Ce n'tait pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait tre
dirige l'ducation,  quel but elle devait tendre; il avait voulu
entreprendre lui-mme le rle d'ducateur, crire un livre qui rsumt
les enseignements capables de rgnrer les mes. Il composa _la Bible
de l'Humanit_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et
morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus
lev, et recueille ainsi de la bouche des anctres le _credo_ des
gnrations nouvelles. L'humanit, dit-il, dpose incessamment son me
en une bible commune. Chaque grand peuple y crit son verset. Ces
versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une criture trs
libre, ici en grands pomes, ici en rcits historiques, l en pyramides,
en statues. L'antiquit diffre trs peu des temps modernes dans les
grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du
coeur, pour les ides lmentaires de travail, de droit, de justice
Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les
ides mme auxquelles l'avait conduit l'tude de la nature et de
l'histoire. Toute l'antiquit joint sa voix  la sienne: l'Inde avec sa
tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'gypte avec son espoir, son
effort d'immortalit; la Grce avec son dvouement  la cit,  la
patrie; la Perse avec le labeur qui dompte, qui fconde la nature, et
son haut idal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, dont le
genre humain est l'auteur, mais qui n'est encore qu'un essai, une
magnifique bauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme
toute la morale de Michelet: Le foyer est la pierre qui porte la
cit[64].

Pendant cette priode si fconde d'activit littraire o il rvlait la
posie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination
et de son loquence au service de ses ides d'ducation morale et de
philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonn ses travaux
historiques. De 1855  1867, il termina son _Histoire de France_, depuis
Charles VIII jusqu' 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France
est conue dans un tout autre esprit et excute d'aprs une tout autre
mthode que la premire. L'homme d'action, le pote, le philosophe
l'emportent dsormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une
sympathie quitable pour toutes les grandeurs du pass, Michelet attaque
avec violence tout ce qui n'est pas conforme  son idal moderne de
justice et de bont, le moyen ge, le catholicisme, la monarchie. Au
lieu de donner  chaque vnement,  chaque personnage la place
proportionne qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de
son imagination, se rpand  chaque instant en des digressions
potiques. Enfin il ne nous donne plus un rcit suivi des faits, mais
une srie de considrations, de rflexions, d'apprciations  propos des
faits. Toutefois, s'il est moins rgl et moins sage, son gnie n'en
clate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumire continue et
limpide, ce sont des clairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais
su dire comme Michelet la joie hroque de Luther, la mlancolie sublime
d'Albert Durer, la sombre nergie des martyrs calvinistes, la fine et
luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprvu, instructif
dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rver. Avec lui nous
mesurons l'normit de la dmence orgueilleuse de Louis XIV, nous
comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France  l'poque de Law;
au seuil de la Rvolution nous ressentons dans notre me les mmes
sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les
contemporains. Il ne nous donne pas sur les vnements historiques le
jugement dfinitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait
participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et
affirment, lui il voit et il sent.

 cette srie de grands travaux historiques se joignit encore un petit
volume, _la Sorcire_ (1862), o il montrait dans la magie et la
sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les
proscriptions de l'glise et sa victoire finale aprs des sicles de
luttes et d'atroces perscutions. Le volume intitul: _la Pologne
martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863,
n'tait que la rimpression des rcits mouvants et loquents qu'il
avait publis jadis sur les hros et les martyrs de la rvolution en
Pologne, en Hongrie, en Roumanie.

Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867.
Transform, rajeuni par ses tudes de sciences naturelles et de
psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle
carrire. Non seulement il avait retrouv en lui-mme la force et la foi
ncessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps
crase et touffe par le despotisme, reprendre peu  peu son nergie
passe, reconqurir une  une ses liberts perdues. Il pouvait de
nouveau esprer en l'avenir de cette patrie si passionnment aime; et
il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribu, par ses
pressants appels,  rveiller l'me endormie de la France. Prompt 
devancer, par l'assurance de sa foi, la ralisation de ses dsirs, il
voyait dj se lever une gnration nouvelle qui aurait appris de lui le
respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De
mme qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excits
par son enseignement du Collge de France, il avait annonc une
transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la
rforme de l'ducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi
plus grande encore, les mmes esprances et les mmes prdictions
d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais
un esprit de paix, de fraternit semblait natre entre les peuples
spars par des haines hrditaires. En 1867, Paris avait offert 
toutes les nations runies dans une rivalit pacifique sa fastueuse
hospitalit; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientt dissipes
avaient provoqu en France et en Allemagne, surtout parmi les classes
ouvrires, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'tait
plus question que de progrs sociaux, de rformes librales. L'esprit de
1789, l'esprit de 1848 se rveillait, sans crdulit ni chimres,
fondant la fraternit des nations sur l'affermissement de la patrie, et
l'union des classes sur l'unit de la France. Michelet voyait dj
runis tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie
(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!),
le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chre Allemagne, noir, rouge et
or!

En 1848, ces rves splendides avaient t dissips par les fusillades
des journes de Juin. En 1870 le rveil ne fut pas moins terrible.

Au moment o la ruse ambitieuse de la Prusse et la lgret criminelle
du gouvernement franais menacrent l'Europe d'une guerre impie,
Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entranement
d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son
sens profond de la justice lui faisaient prvoir l'issue de la guerre.
Il avait droit d'tre cout, lui qui toute sa vie avait prch le
patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le
tumulte, et le 16 juillet il m'crivait ces lignes prophtiques: Les
vnements se sont prcipits... Le crime est accompli. L'Europe
interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un dsastre
immense. Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de
l'Europe.

On sait ce qui suivit. Michelet avec sa sant dbile, encore branle
par ce dernier choc, ne pouvait songer  partager les privations du
sige de Paris. Il se retira en Italie; mais son coeur restait en France;
de loin il ressentit comme s'il et t prsent toutes les agonies,
toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le
frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une
premire attaque d'apoplexie. Il s'en relevait  peine quand
l'insurrection de la Commune clata. Le mal revint plus violent, tant il
avait identifi sa vie  celle de la France. Cependant, bien que frapp
 mort, il se releva encore une fois, grce  l'ingnieuse tendresse et
 l'infatigable dvouement qui veillaient  ses cts, grce  cette
indomptable nergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces
toujours chancelantes; il se reprit  l'existence. La flamme qui brlait
en lui et sur laquelle avaient en vain souffl toutes ces temptes, un
instant obscurcie, reparaissait vive et brlante. En dpit de tout, il
croyait, il esprait toujours. Au moment des plus cruels dsastres, il
avait publi une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en
face des triomphes de la force, affirm sa foi dans l'immortalit d'un
peuple qui restait  ses yeux le reprsentant de toutes les ides de
progrs, de justice et de libert. Au lendemain de la Commune, il
reprenait la plume et commenait une _Histoire du XIXe sicle_. Sentant
que ses forces le trahiraient bientt, il mit  ce travail une activit,
une nergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent
achevs et imprims. Mais cette lutte contre la fatalit des forces
naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-tre s'il avait vu la France,
elle aussi, reprendre courage, rparer ses forces morales ainsi que ses
forces matrielles, revenir aux traditions gnreuses et librales, ses
blessures se seraient-elles cicatrises et aurait-il vcu davantage.
Mais le triomphe momentan d'une politique troite et impuissante, la
raction de 1873, lui trent l'esprance de voir ce rveil de l'me de
la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut 
Hyres, le 9 fvrier 1874,  midi, en pleine lumire: il semblait que la
nature voult le rcompenser de son culte passionn pour le soleil,
source de toute chaleur et de toute vie.

Il attendait la mort et la reut sans trouble et sans plainte. On
pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de
confiance exprims dans les dernires lignes de son testament: Dieu me
donne de revoir les miens et ceux que j'ai aims. Qu'il reoive mon me
reconnaissante de tant de biens, de tant d'annes laborieuses, de tant
d'oeuvres, de tant d'amitis!




II

L'HOMME ET L'OEUVRE


Il suffisait de voir Michelet pour reconnatre que le systme nerveux et
le dveloppement crbral l'avaient entirement emport chez lui sur le
reste du dveloppement physique. On oubliait qu'il et un corps, tant il
tait maigre et chtif, et l'on ne voyait que sa belle tte, trop
grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on et dit sculpte
par son esprit, car elle en tait la vivante image. Le haut du visage
tait admirable de noblesse et de majest. Son vaste front, encadr de
longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en mme temps que de
bont disaient sa posie, son enthousiasme, son grand coeur. Les narines
minces et dilates exprimaient une intensit de vie extraordinaire. Sa
bouche un peu grande, mais  lvres fines, dessine d'un trait accentu
et ferme, tait tour  tour loquente et spirituelle et donnait  sa
parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le
bas du visage, le menton carr et un peu lourd, rvlaient la forte
origine plbienne; peut-tre mme un ct de nature moins idal, plus
matriel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a
perc dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pense
animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut
jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le coeur
reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'ternelle jeunesse?
Devenu blanc  vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas.
Jeune homme, il tait d'une maturit prcoce; vieillard, il ne perdit
rien de sa sve et de son ardeur.

La source de cette immuable jeunesse c'tait son coeur. Il a dit lui-mme
en quoi il fut suprieur aux autres historiens contemporains: J'ai aim
davantage. Toutes ses grandes qualits morales et intellectuelles
pourraient se ramener  une seule, principe de toutes les autres: la
puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui tait en lui. Il a
t le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes
penses viennent du coeur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de
ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque
grand amour.

S'il a montr dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans
_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres
et forts de la famille sont le point de dpart ncessaire de tout
progrs social, comme de toute ducation, c'est qu'il devait  ces
sentiments le meilleur de lui-mme. Il ne nous appartient pas de parler
de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des
vingt-cinq dernires annes de sa vie; mais sans parler de cette
inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants taient
demeurs en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient
 ses parents! Il a conserv dans la prface du _Peuple_ la mmoire des
sacrifices accomplis par le frre et les soeurs de son pre en faveur de
leur frre, ceux que sa mre malade s'imposa pour lui-mme. Il nous a
laiss dans la prface de l'_Histoire de la Rvolution_ le tmoignage du
culte qu'il portait  son pre et de la douleur que lui causa sa mort.
Jamais il ne permit que l'oubli effat en lui l'image de ceux qu'il
avait aims; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au coeur une
blessure qui dix ans aprs lui arrachait des plaintes d'une douloureuse
loquence[65]. Le culte des morts tait pour lui une religion. Il
appelait le cimetire le vestibule du temple[66].

La famille tait  ses yeux la base de la cit; l'amour de la famille
tait li en lui  l'amour de la patrie et celui-ci  l'amour de
l'humanit. Ces deux derniers sentiments ont t la principale
inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion
dsintresse de la science ni la curiosit de l'rudit. Tout ce qui
n'tait pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De mme qu'en ducation,
_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important  ses
yeux tait d'mouvoir le coeur et de former le caractre, l'tude et
l'enseignement de l'histoire taient pour lui un moyen de perptuer, de
renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur
l'avenir par le pass. Michelet aima passionnment la France; il a trac
d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait mu, enthousiaste,
comme on ferait d'une personne adore. Il vivait de sa vie dans le
pass, et il est mort des coups qui l'ont frappe. Elle tait pour lui
une religion: La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le
monde. Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des
enseignements. Il rvait une cole vraiment commune o les enfants de
toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir
ensemble, et o l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].
C'est cet amour pour la France qui lui a dict son chef-d'oeuvre, ces
pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_,
l'hrone, le messie de la patrie.

Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le
chauvinisme troit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en hassant
l'tranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'gosme et de haine, il y
trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie tait pour
lui l'initiation ncessaire  l'universelle patrie. Plus l'homme,
disait-il, entre dans le gnie de sa patrie, mieux il concourt 
l'harmonie du globe; il apprend  connatre cette patrie, et dans sa
valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand
concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde. Si, de
toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour,
c'est qu'elle est le reprsentant des liberts du monde et le pays
sympathique entre tous, l'aptre de la fraternit; c'est qu'elle a eu
plus qu'aucun autre le gnie du sacrifice. La plus haute manifestation
du gnie de la France est  ses yeux la Rvolution, qui restera dans
l'avenir son nom inexpiable, son nom ternel, et la Rvolution
symbolise pour lui les ides de justice et de concorde universelle. Il
et dit avec le pote:

     Je tiens de ma patrie un coeur qui le dborde,
     Et plus je suis Franais, plus je me sens humain[68].

Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspir plus d'une fois
des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la
grandeur svre du gnie anglo-saxon, il aimait les peuples trangers;
il a t un des plus ardents aptres de la paix, un dfenseur de toutes
les nationalits souffrantes et opprimes. En 1868, dans une prface
nouvelle  son _Histoire de la Rvolution_, il dclarait les guerres
internationales dsormais impossibles et saluait du coeur l'unit de
l'Italie, l'unit de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut
comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au
jugement de l'Europe des humiliations infliges  la France, il ne
parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation
que sa patrie rgnre devait continuer  accomplir.

Son amour ne s'adressait pas seulement  cet tre collectif qu'on
appelle la nation ou  cette abstraction qu'on appelle l'humanit. Il
aimait vraiment les hommes comme des frres, d'un amour vanglique,
quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et
leurs convictions. Cet amour des hommes tait toute sa politique; il
tait rpublicain, non en vertu d'une thorie rationnelle et abstraite,
mais parce que l'aristocratie tait  ses yeux un principe d'exclusion,
d'orgueil et de duret, la monarchie un principe d'arbitraire[70],
tandis que la dmocratie seule lui paraissait pouvoir donner la libert
sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se
dvelopper, et pouvoir seule pratiquer la fraternit qui, d'un mme
coeur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la cit du
droit. Ceux qu'il aimait surtout, c'taient les plus malheureux, les
plus simples, les plus dshrits. Et ce n'tait pas en paroles
seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prchait dans ses livres, il le
mettait en pratique dans sa vie. De mme que ses admirations littraires
s'adressaient, non aux crivains les plus brillants, mais aux natures
les plus aimantes,  Ballanche ou  madame Desbordes-Valmore[71], son
amiti tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du coeur.
Le gnie  ses yeux tait peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait
pas sans la bont, et la bont  elle seule tenait lieu de tout.
Lui-mme tait d'une exquise bont. Dans une me passionne comme la
sienne, sa constante bienveillance, son inaltrable douceur tait une
haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume,
et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine 
quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le
saura jamais. Je l'ai vu dpenser son temps en dmarches, en
correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de
phare injustement destitu, qu'il avait rencontr par hasard dans un
voyage, et cela avec une simplicit extrme, sans aucune attitude de
protection; on et dit un ami prtant secours  un ami. La dignit et la
bont s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait
autoriser la familiarit tout en imposant le respect.

Mais l'humanit ne suffisait pas  l'insatiable besoin d'aimer qui
remplissait son coeur. La cit de Dieu lui paraissait trop troite s'il
se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre
tous les tres vivants. Pourquoi les frres suprieurs
repousseraient-ils hors des lois ceux que le Pre universel harmonise
dans la loi du monde? De ce tendre amour pour la nature sont ns
_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Dj, dans ses
_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de
reconnaissance envers les plantes et les animaux, nos premiers
prcepteurs, ces irrprochables enfants de Dieu qui ont fait
l'ducation de l'humanit. Dans _le Peuple_, il avait lev une
rclamation touchante en faveur des animaux, ces enfants dont l'me
est ddaigne, dont une fe mauvaise empcha le dveloppement, qui
n'ont pu dbrouiller le premier songe du berceau, peut-tre des mes
punies, humilies, sur qui pse une fatalit passagre[72]. Il avait
bni la science qui fait chaque jour dcouvrir une parent plus troite
entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des
tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus
intense; il l'tudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les moeurs
des tres innombrables qui l'habitent. Comme une mre suit le moindre
mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses
cris tout un monde de sentiments et de penses, toute la vie d'une me,
cache aux yeux indiffrents, mais sensible dj au coeur maternel;
Michelet sut  force d'amour comprendre et interprter ce monde de rves
et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystrieux: la
Nature. De quel coeur il suit au bord du toit de l'glise le petit oiseau
 qui sa mre enseigne  essayer ses ailes,  croire en elle, qui lui
dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus mouvant  ses yeux
que celui d'une mre surveillant le premier pas de son enfant. Quelle
douleur veillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent
s'adresser  vous, vouloir arrter le passant, ne demander qu'un bon
matre[73]! Avec quelle tendre sollicitude il pie les lents et
minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouv risible la sympathie
avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des
mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs
souffrances, leurs amours, faisant des voeux pour leur bonheur et
clbrant leurs triomphes par des effusions de joie et de
reconnaissance. Cette motion serait peut-tre risible, si elle n'tait
profondment sincre. Mais en prsence d'un si srieux, d'un si puissant
amour, on retient mme le sourire et l'on se reproche les rserves et
les objections mesquines qu'lvent en nous le bon sens vulgaire et la
froide raison.

Ce qui donnait  son amour pour la nature le caractre d'un culte
enthousiaste et passionn, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus
qu'elle-mme. Elle tait pour lui la manifestation sensible et multiple
d'une ralit invisible, d'une unit suprme que nous ne pouvons
percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une
forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-mme du livre de _l'Oiseau_:
Par-dessus la mort et son faux divorc,  travers la vie et ses masques
qui dguisent l'unit, il vole, il aime  tire-d'aile du nid au nid, de
l'oeuf  l'oeuf, de l'amour  l'amour de Dieu[74]. La nature toute seule
ne pouvait satisfaire son coeur. Il avait en lui une vie trop intense
pour accepter la mort comme une sentence dfinitive; il avait un trop
grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de
passagres apparences dans les dsordres, le mal, la souffrance qui
accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire  l'existence d'un
amour infini et d'une harmonie parfaite. C'tait son coeur qui lui
dictait sa religion, comme il lui avait dict sa politique. Il ne
construisait point de thories philosophiques, il ne s'amusait point 
la mtaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel,
une cause abstraite, mais la source de la vie, l'amour ternel, l'me
universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]. S'il croit 
l'immortalit, ce n'est pas en vertu d'une dduction logique, d'un
raisonnement d'cole, c'est par un sentiment; par une violente
aspiration de l'me; ce n'est point parce que l'homme est un tre
intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un
tre aimant. Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le
besoin d'une vie ternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont
donn tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que
la puissance d'aimer qui est en moi soit anantie. Il trouvait encore
une autre preuve de l'immortalit dans la ncessit d'une autre vie o
seront rpares les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprim
dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible lan de son coeur
vers l'immortalit.

Le plus joyeux des tres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au
del de son action; parce que, berc, soulev de l'haleine du ciel, il
nage, il monte sans effort, comme en rve. La force illimite, la
facult sublime, obscure chez les tres infrieurs, chez l'oiseau claire
et vive, de prendre  volont sa force au foyer maternel, d'aspirer la
vie  torrent, c'est un enivrement divin.

La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
tre, est de vouloir ressembler  la grande Mre, de se faire  son
image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour ternel couve
le monde.

La tradition humaine est fixe l-dessus. L'homme ne veut pas tre
homme, mais ange, un Dieu ail. Les gnies ails de la Perse sont les
chrubins de la Jude. La Grce donne des ailes  sa Psych,  l'me, et
elle trouve le vrai nom de l'me, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'me a
gard ses ailes; elle passe  tire-d'aile dans le tnbreux moyen ge,
et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce voeu,
chapp du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophtiques:

--Oh! si j'tais oiseau! dit l'homme. La femme n'a nul doute que
l'enfant ne devienne un ange.

Elle l'a vu ainsi dans ses songes.

Songes ou ralits?... Rves ails, ravissements des nuits, que nous
pleurons tant au matin, si vous tiez pourtant! Si vraiment vous viviez!
Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'toiles en
toiles, runis, lancs dans un vol ternel, nous suivions tous
ensemble un doux plerinage  travers la bont immense!...

On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rves ne sont
pas des rves, mais des chappes du vrai monde, des lumires entrevues
derrire le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
prtendu rel serait plutt le mauvais songe.

La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse
plus au coeur qu' la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si
svres sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espce
d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne
que Dieu est amour, et contre celui qui a tant aim les hommes qu'il
est mort pour eux? Dans ses premiers livres pourtant il avait parl du
christianisme avec une sympathie mue et respectueuse, presque avec le
regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est  son coeur qu'il
faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout
d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spcial auquel il a
considr le christianisme. lev dans le catholicisme, vivant en pays
catholique, Michelet n'a song au christianisme que sous la forme du
catholicisme. Il voyait toujours l'vangile  travers l'_Imitation de
Jsus-Christ_ et quand il a crit dans la _Bible de l'Humanit_ des
pages sur le Christ o il rapetisse si visiblement son caractre et son
oeuvre, ce n'est pas le Christ de l'vangile qu'il a devant les yeux,
mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de
missel ou sur un vitrail d'glise. Quand il commena son _Histoire de
France_, les tendances clricales de la Restauration semblaient  jamais
vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le
moyen ge pt servir de prtexte  un retour vers les institutions ou
les ides du pass. Michelet, sans partager les croyances
catholiques[77], admira le rle bienfaisant de l'glise, la grandeur de
son dveloppement historique pendant les premiers sicles du moyen ge,
et se laissa aller sans arrire-pense  la juste sympathie que lui
inspirait cette mre du monde moderne. La vie de l'glise se
confondait pour lui avec la vie mme de la patrie, et la renier c'et
t en quelque sorte renier la France. Non seulement il crivait sur
l'architecture gothique, sur la saintet du clibat ecclsiastique, sur
la pit du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beaut
incomparable, mais il prouvait pour l'glise des sentiments d'une
affection toute filiale: il n'osait toucher aux plaies d'une glise o
il tait n et qui lui tait encore chre... Toucher au christianisme!
ceux-l seuls n'hsiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi,
je me rappelle les nuits o je veillais une mre malade; elle souffrait
d'tre immobile, elle demandait qu'on l'aidt  changer de place et
voulait se retourner. Les mains filiales hsitaient; comment remuer ses
membres endoloris[78]? Il se laissait mme aller en contemplant les
grandeurs du pass  de potiques regrets. Aprs avoir cit les paroles
de saint Louis  son fils, il ajoute: Cette puret, cette douceur
d'me, cette lvation merveilleuse o le moyen ge porta ses hros, qui
nous la rendra? Mais  mesure qu'il avanait dans l'histoire, il voyait
l'glise se dgrader, se corrompre, et, aprs avoir t la gardienne et
l'aptre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrs et de
toute libert. Son coeur embrassa la cause des perscuts, des victimes
de l'glise, avec la mme sympathie qu'il avait embrass la cause de
l'glise elle-mme. En mme temps l'esprit clrical renaissant
s'efforait de ramener la socit, moderne non plus seulement 
l'admiration, mais  l'imitation du moyen ge. Michelet dut prendre
parti dans la lutte, et, pour la dfense des ides modernes, rompre avec
ses habitudes de respect envers l'glise, quelque profondment
enracines qu'elles fussent dans son coeur. Le moyen ge, dit-il dans
_le Peuple_, o j'ai pass ma vie, dont j'ai reproduit dans mes
histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai d lui dire:
_Arrire!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et
mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de
l'avenir[79].

Jusqu'alors il s'tait interdit, par pit filiale, de juger l'glise; 
mesure qu'il tudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines,
son coeur s'en loigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la
raison comme illogique, il le rprouva au nom du sentiment comme
injuste. La doctrine chrtienne se rsuma  ses yeux dans l'opposition
de la justice et de la grce[80], opposition que son coeur ne pouvait
admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une lgalit sauvage
et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'mut,
s'indigna en voyant la duret de l'glise pour la femme qu'elle regarde
comme un tre impur, cause de tentation et de chute; sa duret pour
l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptme; sa duret pour
l'animal  qui elle refuse une me et en qui elle incarne les dmons; sa
duret pour la nature entire, qui reprsente le mal et le pch. Il
regarde le clibat des prtres comme un attentat contre la vie, la
doctrine du pch originel comme un blasphme contre l'enfance, la
distinction des lus et des damns, du ciel et de l'enfer, comme une
injure  la bont de Dieu. L'amour divin enseign par l'vangile ne lui
apparaissait que dfigur par les mivreries de la dvotion et par
l'orgueil de la thocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez
ardent pour satisfaire son coeur. Comment la Bible juive et chrtienne,
issue d'un seul peuple, pourrait-elle rpondre aux besoins de
l'humanit? Il lui fallait une Bible plus vaste, o toutes les nations
auraient mis le meilleur de leur me et de leur histoire. C'est de cette
Bible de l'humanit que Michelet baucha le plan grandiose.

Jrusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du
milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaant
tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du
Rmayana, revenant de l'Arbre de vie, o l'Avesta, le Shah Nameh, me
donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif.
J'apprcie le dsert, j'apprcie Nazareth, les petits lacs de Galile.
Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez
plutt, laissez que l'humanit libre aille partout! Qu'elle boive o
burent ses premiers pres! Avec ses normes travaux, sa tche tendue en
tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup
d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la
lumire, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde
pour Jrusalem[81].

Si l'on demandait maintenant qu'elle a t la qualit dominante, la
facult matresse de Michelet, je dirais donc que c'tait la puissance
et le besoin d'aimer. Si sa pense a quelque chose de saccad, de
fivreux, c'est qu'on y sent les battements d'un coeur toujours mu. Son
imagination mme est gouverne par son coeur et n'est qu'une des formes
de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il
ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son coeur ne reste
jamais tranger  ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les
luttes des lments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il
raconte les vnements passs depuis des sicles comme le ferait un
contemporain passionn, et il dcrit l'existence des animaux ou des
plantes comme s'il avait vcu de leur vie, joui de leur bien-tre et
souffert de leurs souffrances. Il s'adresse  la sensibilit plus qu'aux
sens; son style est encore plus mu qu'il n'est imag. Il ne frappe pas
notre esprit, comme d'autres grands potes, comme Victor Hugo par
exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les
sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est
pour lui que l'expression de l'me. L'imagination de Victor Hugo
s'prend des apparences extrieures des choses et trouve pour les
peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est
pittoresque, coloriste, matrialiste pour ainsi dire. L'imagination de
Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens cach: elle est
mystique et presque mtaphysique parfois. Hugo matrialise l'me,
Michelet spiritualise la matire. On pourrait tirer de leurs oeuvres des
sries parallles de comparaisons, o Michelet prte des sentiments et
des penses aux objets matriels, auxquels Victor Hugo compare des
choses toutes spirituelles. Tout le monde connat les beaux vers o
Victor Hugo compare son me  une cloche que des mains profanes ont
marque en tous sens d'inscriptions banales ou grossires, mais sur
laquelle le nom de Dieu demeure ineffaable. Voyez au contraire dans
Michelet la page sur la cloche de l'glise, mle  tous les vnements
domestiques, y prenant part, mue, vibrant de joie, de deuil. Elle est
de la famille[82]. On pourrait citer un grand nombre d'exemples
semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des
couleurs; il parle de l'me comme si l'on pouvait la toucher et la voir.
Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les
expressions de certains sentiments, de certaines penses, les
manifestations d'une me cache. Il voit les objets inanims, il en
parle comme s'ils taient des tres vivants. S'il raconte un naufrage,
il nous montre le navire assomm, reint, gisant sur la grve comme
un corps mort. Le flux et le reflux de la mare, c'est le pouls de
l'Ocan, dont les eaux rpandent la vie sur le globe comme le sang dans
le corps humain. Les phares sont des gardiens dvous, des, veilleurs
infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus
de la tempte, ils souffrent de ses coups redoubls. Les lents
soulvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil,
cet amant ador; mais les montagnes aujourd'hui se dgradent
lentement, par le dboisement des forts: Les arbres souffrent de cette
dgradation. Le pied dans les tourbires, le tronc surcharg de mousse,
les bras draps tristement de lichens qui les dominent et les touffent,
ils n'expriment que trop bien l'ide qui me suivait depuis ma lecture de
Candolle: La vulgarit prvaudra[83]. Partout, en effet, la plaine
gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, et elle marche vers
elle pour la raser[84].

On a souvent parl,  propos de Michelet, de caprices, de fantaisie,
d'imagination dsordonne errant  l'aventure  travers la nature et
l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme
par hasard, sans se faire de rgle, ni se proposer de but. Rien n'est
plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but o il tendait, ni dpens
 ses oeuvres une plus grande intensit d'application, un plus grand
effort de volont. Une vague sensibilit errant au hasard dans l'espace
n'aurait jamais eu cette puissance cratrice. Chaque chose, chaque tre
que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a t pour lui
l'objet d'une contemplation passionne et exclusive; il a mis  cette
contemplation toute l'nergie de dsir et de sympathie qui tait en lui;
si bien qu'il arrive  s'identifier,  se confondre avec l'objet qu'il
contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour
seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui  force de
penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pense en lui se
changeait en vision. On peut l'appeler un hallucin, mais non un rveur;
il apportait au travail une force de volont, une nergie
extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son tude.
Jamais il ne lisait un livre, ne se proccupait d'une chose, trangers 
son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que
lui. Il acqurait ainsi une intensit prodigieuse de pense et comme un
don de seconde vue.  l'poque de la maturit de son talent, entre 1830
et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que
son esprit et son coeur avaient de chaleur et d'nergie,  ce point qu'il
semblait indiffrent au monde, aux hommes, aux personnes mme qui lui
tenaient de plus prs, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire
pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance
l'avaient tout refoul en lui-mme; ce n'est que plus tard, aprs ses
cours du Collge de France et surtout  l'poque de _l'Oiseau_, que son
coeur rvla tout ce qu'il contenait de bont.

La vie qu'il avait mene dans son enfance, l'ducation qu'il avait
reue, avaient favoris ce dveloppement excessif de l'imagination. On
dit parfois que pour dvelopper l'imagination il faut la nourrir,
l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et
l'affamer. Elle est le rsultat d'une exaltation de l'esprit  qui la
simple ralit des choses ne suffit pas, et qui supple  son indigence
en la revtant de couleurs ou de formes cres par lui-mme, en en
exagrant les proportions, en runissant selon sa fantaisie en
combinaisons nouvelles ce que la nature a spar; en un mot, en crant
ce qu'il dsire  force de passion et de volont. Ce dsir intense ne
peut natre que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur
sont donns. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau
d'un enfant bien dou une occupation suffisante pour dpenser ses
forces, il les dpensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde
extrieur, s'il ne reoit pas par l'instruction la nourriture
intellectuelle dont il a besoin, il crera pour lui-mme un monde.
L'imagination la plus puissante que la littrature nous fasse connatre
est peut-tre celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du plerin_,
donner  des allgories et  des symboles plus de ralit que n'en a
aucun personnage de roman ou d'histoire. C'tait un homme sans
instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui
tait enferm en prison. Michelet a pass son enfance dans une espce de
prison, dans la salle basse et sombre o il faisait son travail de
compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux
ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jsus-Christ_.
Son imagination prit des ailes: il cra. Une phrase, un mot, prirent
pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies,
des sens profonds, des beauts inconnues. C'tait l'intensit de son
dsir qui crait ces beauts, par une illusion semblable  celle de
l'amour: l'homme affam trouve savoureux tous les aliments, mme les
plus insipides.

Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractes dans son
enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points,
d'objets  la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force
inoue et finissait par y voir un monde. Il me suffit d'un seul texte,
disait-il, l o il en faudrait vingt  d'autres. Loin de chercher 
surexciter son imagination par la vue des objets extrieurs, par une vie
agite, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la
concentration sur lui-mme qu'il lui conserva toute sa puissance.

Jamais vie ne fut mieux rgle que la sienne. Il tait au travail ds
six heures du matin et il restait enferm jusqu' midi ou une heure,
sans permettre qu'on vnt le dranger ou le distraire. Mme pendant ses
voyages, pendant ses sjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne
souffrait pas que rien ft retranch  ses heures de travail.
L'aprs-midi tait consacre  la promenade et  l'amiti. Tous les
jours on pouvait venir le voir de quatre  six heures. Il ne travaillait
jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour
dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrme
sobrit, ne prenant d'autre excitant que le caf, qu'il aimait avec
passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dners ni soires
hors de chez lui. Ces distractions eussent drang l'unit de sa vie et
de ses penses. Pour que son esprit et toute sa libert, il fallait que
rien ne changet dans les objets qui l'entouraient. Ils taient pour lui
comme une partie de lui-mme. Jamais il ne souffrit que le drap qui
recouvrait sa table  crire ft chang, ni que les vieux cartons sales
et dchirs o il renfermait ses papiers fussent renouvels. Son
caractre tait aussi calme et paisible que sa vie tait rgulire. Son
abord tait simple et affable; sa conversation, mlange exquis d'esprit
et de posie, ne dgnrait jamais en monologue, et, sans avoir rien de
guind ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des
interlocuteurs dans des rgions leves. Ses manires avaient gard les
traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de
recherche, il montrait les mmes gards  tous ceux qui l'approchaient,
quel que ft leur rang ou leur ge; cette politesse n'avait rien de
banal, car on y sentait une relle bienveillance. Sa mise tait toujours
irrprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil,  sa rception
du soir, la taille serre dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu
trouver une tache ni un grain de poussire; ses pantalons  sous-pieds
bien tirs sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la
main, qu'il avait dlicate, nerveuse et soigne comme celle d'une femme,
et la tte encadre dans ses cheveux blancs, longs, lgers et soyeux.
Les heures s'coulaient vite  l'entendre! Il y avait dans ses paroles
tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse srnit et
tant de sympathique bont, de l'esprit sans malice et de la posie sans
dclamation! Sa conversation tait aile; les ides jaillissaient comme
des flches vives, dardes d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler
une  une, d'un vol ingal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans
les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne dveloppait pas.
Il tait un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il
chercht  le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme
de gnie.

Ce qui donnait  ce gnie la grce, c'est qu'il y joignait la modestie.
Il savait couter, il se laissait contredire, il demandait avis. Mme
devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'tait pas gal
au sien, il mettait souvent ses ides avec rserve, les questionnant,
s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignt d'ignorer ce
qu'il valait. Il a dit de son histoire _mon monument_; et quand il
attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits crateurs
du sicle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fum, il y ajoutait son
propre exemple. Mais il n'exagrait point son mrite, n'occupait pas le
public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire
appel  jouer tous les rles et  dployer tous les talents. On eut
beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les
avances qui lui furent faites. Aprs le 2 Dcembre, il perdit ses places
et fut presque rduit  la pauvret parce qu'il refusa le serment; mais
il ne fit pas tapage de son dsintressement et ne chercha point  se
faire un pidestal des malheurs publics. Passionnment pris pour ses
oeuvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et
devenait indiffrent  leur sort quand elles taient termines. Non
seulement il mprisait la rclame, mais il tait presque insouciant de
l'loge ou du blme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques
les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles
fussent tournes avec esprit.

Cette srnit de caractre, cette vie de cnobite, discrte et
rgulire, bien loin d'teindre les ardeurs et l'nergie de son me, les
conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en tait dpens
au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans
rien perdre de la chaleur de son coeur ni de l'clat de son imagination.

Ce n'tait pas seulement pour pouvoir composer, crer, qu'il avait
besoin de silence et de solitude, c'tait aussi, c'tait surtout pour
pouvoir crire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus
grands crivains du sicle. Son style est peut-tre le ct le plus
original de son gnie. Il serait difficile de dire  quels modles, 
quels antcdents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et
du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de
lointaines analogies. Ds son _Histoire romaine_, il ne ressemble 
personne. Si j'avais  dfinir quel est le caractre propre de Michelet
comme crivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas 
proprement parler un coloriste, il ne cherche pas  peindre par le choix
curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien,
apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la
forte liaison des ides; il n'est pas un orateur, entranant son public
par l'ampleur et la gradation savamment mnage des priodes. Il est un
musicien qui cherche  exprimer les sentiments et mme  dcrire les
objets par le son et par le rythme. Tous les grands crivains sont plus
ou moins musiciens, les potes surtout. Mais la plupart adoptent une
certaine allure constante, une certaine mlodie de phrase qui charme
doucement l'oreille et fait dire de leur style: C'est une musique. Il
en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin,
font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mlodie
toujours galement ample, sonore, engendre la monotonie; chez George
Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonne aux
autres qualits du style. Cette harmonie est, au contraire, la premire
proccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposs,
combins, de faon  produire un rythme, une harmonie parfaitement
d'accord avec le caractre de la pense et aussi varis que la pense
elle-mme. Son style est comme la notation musicale de sa pense; il en
suit tous les mouvements, les alles et les retours, les secousses, les
saillies; de l cette varit infinie de rythme; ces phrases tantt
amples et cadences, tantt brves et saccades, o les mots agissent 
la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens.
Michelet avait besoin de calme et de tranquillit pour noter ainsi ses
penses. Les bruits du dehors l'empchaient d'entendre le rythme
intrieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempte, il cherchait
 crire ses impressions, il vint un moment o il dut s'arrter; la
violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil
avaient bless en lui une puissance, la plus dlicate de l'crivain, le
rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon
instrument, la premire se trouva casse. Ces expressions nous montrent
que Michelet sentait qu'il crivait comme un musicien compose. Dans ce
mme rcit de la tempte, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de
nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la
varit du rythme de ses phrases. Au dbut, il peint le charme de la
plage de Royan.

Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur
sable fin, donnent aux pieds les plus dlicats les plus douces
promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui
gayent la dune de leur jeune verdure.

Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue
tout en paraissant prte  s'arrter  chaque pas! Un peu plus loin la
tempte clate:

Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
fantasques, du vent acharn sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
elle tait pour lui un but qu'il assaillait de cent manires. C'tait
parfois le coup brusque d'un matre qui frappe  la porte, des secousses
comme d'une main forte pour arracher le volet; c'taient des plaintes
aigus par la chemine; des dsolations de ne pas entrer, des menaces si
l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives
d'enlever le toit. Tous ces bruits taient couverts pourtant par le
grand heu! heu! tant celui-ci tait immense, puissant, pouvantable.

C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arriv  la pleine maturit de
son talent d'crivain, c'est l qu'il a pu le mieux exercer les qualits
musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples.
L'un sur l'alouette:

Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette
monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit
plus.

La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus lgre
par des dissyllabes, puis, toujours plus grle, ainsi que le chant de
l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets,
les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons
_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante.
L'autre phrase est une invocation  la frgate, le plus puissant par ses
ailes, le plus infatigable des oiseaux.

Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans
fatigue, matre de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!

N'y a-t-il pas l trois coups d'aile, courts, vigoureux: roi de
l'air,--sans peur,--sans fatigue,--un quatrime plus large et plus
fort, matre de l'espace, et l'oiseau file en planant, les ailes
immobiles et tendues,--dont le vol si rapide supprime le temps.
Changez un seul mot  ces phrases, mme le plus inutile au sens, et vous
en dtruirez la valeur aussi bien qu'en tant une note  une phrase
musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-tre insignifiants en
eux-mmes, Michelet fait-il pntrer dans l'esprit, d'une manire
ineffaable, son ide et son sentiment. Dj dans ses premiers livres
cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de
force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre
lignes font un tableau complet de la grandeur dserte et dsole de
l'empire romain en dcadence: Des voies magnifiques attendaient
toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs
continuaient de porter des fleuves aux cits silencieuses et n'y
trouvaient plus personne  dsaltrer.

Dans les dernires annes de sa vie, Michelet, entran inconsciemment
par ses tendances au rythme, a fini par retomber frquemment dans les
mmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement  la mesure des
vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_,
dans _Nos Fils_, et dj mme dans _la Sorcire_, des pages entires en
vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de
trs beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcire_:

C'est aussi vritablement une cruelle invention d'avoir tir la fte
des Morts du printemps o l'antiquit la plaait, pour la mettre en
novembre. En mai, o elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs.
En mars, o on la mit ensuite,--elle tait avec le labour--l'veil de
l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble
avec le mme espoir.--Mais, hlas! en novembre,--quand tous les travaux
sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient
 la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la
place  jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--videmment, en
prenant ce moment, dj funbre en lui, des obsques de la nature, on
craignait qu'en lui-mme l'homme n'et pas assez de douleur[85].

Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_
offre des sries d'alexandrins:

Et le temps est venu--o la mort me plat moins,--o je lui dis:
Attends.--Parl-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime
encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme oeuvres et labeurs,--j'ai
dpass trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces penses--une
autre ne venait--une autre inquitude--au point si vulnrable--o bat,
vibre mon coeur[86].

videmment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa dlicatesse.
Au lieu de la riche varit des harmonies d'autrefois, nous voyons
revenir constamment le mme rythme, la mme ritournelle. C'tait un
premier signe o l'on reconnaissait que son talent se ressentait des
atteintes de l'ge.

Et pourtant on hsite  prononcer les mots d'ge, de vieillesse, 
propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de coeur, d'esprit et
d'imagination, en dpit des annes, en dpit des hommes. Lorsqu'on
embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette srie
d'oeuvres si varies, si originales, si potiques, on se demande quel a
t le trait de son caractre et de son gnie qui le distingue nettement
de tous les autres crivains franais; comment il se fait qu'il soit
pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'anctres et
qu'il n'ait pas de postrit littraire. Il faut attribuer, je crois,
cette originalit si marque  ce qu'il a conserv  travers l'ge mr
et jusqu' la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique
dans mon esprit un loge et non un blme. Les Franais, d'ordinaire,
n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races
germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi
gardent-ils bien plus la fracheur des sentiments, la jeunesse du coeur
et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en mme temps
les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui,
ml  une nature d'ailleurs toute franaise, fit sa grande originalit.
Comme l'enfant, il n'tait blas sur rien; il admirait, s'tonnait,
trouvait  chaque chose une beaut ou un intrt toujours nouveaux; il
se livrait tout entier  l'motion,  l'affection du moment, et pouvait
transporter sans cesse sa sympathie d'un objet  un autre sans qu'elle
perdt rien de sa vivacit et de sa fracheur. Comme l'enfant, il tait
toujours sincre, et c'tait de l'abondance de son coeur que parlait sa
bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au srieux, et n'avait
pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent
qu'une frivolit inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme
l'enfant, il tait souvent gai et jamais railleur, parfois triste et
jamais dcourag; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par
intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pntrait souvent
plus profondment dans la ralit que ne l'aurait fait le critique la
plus subtil. Ce qu'il a crit dans _le Peuple_ sur l'homme de gnie peut
s'appliquer  lui-mme:

Si vous tudiez srieusement dans sa vie et dans ses oeuvres ce mystre
de la nature qu'on appelle l'homme de gnie, vous trouverez gnralement
que c'est celui qui, tout en acqurant les dons du critique, a gard les
dons du simple... La simplicit, la bont sont le fonds du gnie, sa
raison premire; c'est par elles qu'il participe  la fcondit de
Dieu... Le gnie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce
don, c'est l'instinct vague, immense, que la rflexion prcise et
retient bientt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur,
pilogueur et tout plein d'objections. Le gnie garde l'instinct natif
dans sa forte impulsion, avec une grce de Dieu que malheureusement
l'enfant perd, la jeune et vivace esprance.

Michelet l'eut toujours dans le coeur, la jeune et vivace esprance.
C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie
les dfauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bnir la
vie. Comment n'oublierions-nous pas les dfauts de Michelet, quand nous
apprenons de lui  aimer,  agir,  esprer?




APPENDICE I

MICHELET DUCATEUR


Soit, comme professeur, soit comme crivain, Michelet a donn toute sa
vie  l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique,
et s'il a quitt la carrire du professorat, 'a t par contrainte et
avec dchirement de coeur. C'est  l'cole normale que son enseignement
fut le plus fcond; ses ouvrages de cette priode, l'_Histoire romaine_,
les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus
solides au point de vue de la science, les plus achevs au point de vue
de la composition et du style, les plus riches en fortes penses. Ses
cours se composaient de vastes aperus sur l'histoire universelle o il
esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque
civilisation et de chaque poque, et d'tudes de dtail sur quelques
points spciaux, par lesquelles il initiait ses lves aux recherches
d'rudition et aux rgles de la critique. Il joignait  ses leons des
conseils pratiques  ses lves sur la manire dont ils devaient
comprendre leur tche de professeurs, et profiter de leur sjour dans
les lyces de province pour y tudier, selon les ressources qu'offrirait
leur rsidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit
l'archologie, soit mme les patois. Il prenait plaisir  connatre
l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui
et en qui il voyait comme un abrg de la France. Il se donnait tout
entier  ses lves, et  leur tour ses lves ont eu sur lui une
influence bienfaisante. Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un
service immense. Si j'avais, comme historien, un mrite spcial qui me
soutient  ct de mes illustres prdcesseurs, je le devrais 
l'enseignement, qui pour moi fut l'_amiti_. Ces grands historiens ont
t brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aim davantage.--Il
ajoute: J'ai souffert davantage aussi. Les preuves de mon enfance me
sont toujours prsentes, j'ai gard l'impression du travail, d'une vie
pre et laborieuse, je suis rest peuple. Cet amour de la jeunesse et
cet amour du peuple, unis  l'amour de la France, ont t l'inspiration
mme de sa vie, et c'est pour cela qu'il a t essentiellement un
ducateur. Quelle est, dit-il, la premire partie de la politique?
L'ducation. La seconde? L'ducation. Et la troisime? L'ducation.
S'il a crit l'Histoire de France, c'est pour donner  la jeunesse et 
la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la
patrie comme dogme et principe, puis comme lgende. La patrie tait en
effet pour lui une religion, celle du dvouement et de la fraternit. Il
se regardait comme le rvlateur de l'me de la France, de son gnie
pacifique et vraiment humain.--Que ce soit l ma part dans l'avenir
d'avoir, non pas atteint, mais marqu le but de l'histoire... Thierry y
voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nomme
_rsurrection_ et ce nom lui restera. Grce en effet  une rudition
solide et  une imagination d'une puissance et d'une fracheur
incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen ge, et
surtout il a russi par la force de sa sympathie  rendre la voix  ces
masses populaires anonymes,  ces souffrants, ces perscuts, ces
dshrits qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate.
Les deux points culminants de l'histoire de France taient pour lui ce
qu'il appelait ses deux _rdemptions_, Jeanne d'Arc et la Rvolution. Il
a consacr  l'une un volume qui est son chef-d'oeuvre, et un des
chefs-d'oeuvre de la littrature franaise,  la seconde un ouvrage en
sept volumes.

Il aborda l'histoire de la Rvolution avec un sentiment d'enthousiasme
mystique, vers 1845, peu aprs la mort de sa premire femme: il s'y
prpara dans une sorte de recueillement asctique. Il prvoyait des
rvolutions politiques, peut-tre des guerres europennes, il voulait
rapprocher les classes, enseigner  la bourgeoisie l'amour du peuple,
enseigner  tous l'lan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de
l'quit divine, de la fraternit, que la France promulgua, crivit de
son sang. Le _Peuple_, paru en 1846, fut la prface de l'Histoire de la
Rvolution, dont le premier volume est de 1847.

Compose dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des
recherches trs srieuses et trs neuves, a plutt les allures d'une
pope, et de la prdication enflamme d'un aptre.

Si  cette poque le ct lyrique, imaginatif et mystique de son talent
prit un dveloppement excessif, on doit l'attribuer en partie aux
circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont
prcd la Rvolution de 1848, mais aussi au thtre nouveau o son
enseignement tait transport depuis 1838, au Collge de France. L,
avec ses collgues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de
triumvirat professoral; entour d'une jeunesse ardente, plus avide
d'motions que de science, pntr de la gravit des temps, il se crut
appel  une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des oeuvres
d'une rare loquence, pleines d'aperus ingnieux et profonds; son gnie
ne perdit rien de son clat et de sa puissance, mais la srnit et
l'quilibre de son esprit furent troubls. Les onze derniers volumes de
son _Histoire de France_ sont moins une histoire complte et suivie
qu'une srie d'aperus tantt brillants, tantt profonds sur les XVIe,
XVIIe et XVIIIe sicles. De plus il s'tait fait dans son esprit une
raction excessive contre le moyen ge, contre le catholicisme et contre
la royaut, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans
l'_Histoire du XIXe sicle_, ni dans la _Sorcire_, la mme largeur de
sympathie, la mme quit qu'il avait montres dans ses premires
oeuvres.

Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien rgime devinrent
pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes
des premires annes du second empire pour remplir son coeur d'amertume
et noircir son imagination. Les tudes d'histoire naturelle furent pour
lui un rafrachissement et un cordial et il retrouva dans ses livres
l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'quilibre qu'il avait perdu et le
plein panouissement de son gnie. En mme temps il ne perdait pas de
vue la tche d'ducateur qu'il s'tait donne. L'_Amour_ et la _Femme_,
malgr des crudits inutiles et des purilits choquantes, sont des
livres d'une haute inspiration, crits pour montrer dans la famille et
dans la femme la base de toute ducation et de toute socit. Dans la
_Bible de l'Humanit_ il voulut extraire de toutes les religions, et
surtout des civilisations antiques, les plus hautes ides de morale et
de vertu, les exemples les plus propres  fortifier la conscience
moderne, crire un livre d'dification laque; malheureusement, les
chapitres sur le judasme et le christianisme sont conus dans un esprit
hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont
apport au trsor commun des grandes ides et des grands sentiments de
l'humanit. Enfin il a rsum dans _Nos Fils_ ses ides pdagogiques,
ses esprances et ses projets de rforme pour la France.

Il est trs difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine
pdagogique prcise, logique et aboutissant  des conclusions nettes. Il
n'est ni un philosophe thoricien, ni un rformateur pratique; il est un
semeur et un excitateur d'ides, un prdicateur qui s'adresse au coeur et
 l'imagination autant qu' la raison. Il n'expose pas un systme; il
exprime des aspirations, des dsirs; il ouvre des perspectives.

Le principe philosophique de toute sa pdagogie est l'ide de Rousseau,
l'ide de la bont foncire de la nature humaine. L'me humaine nat
innocente et contient en elle les lments de tout dveloppement
intellectuel et moral. L'ducation ne doit pas tre une contrainte, elle
n'a pas pour objet de rprimer ou de chtier, mais de diriger l'homme
dans ses voies normales, de le placer dans les conditions o il fera
naturellement le bien; l'instruction ne doit pas tre une chose
trangre qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le dveloppement
normal des nergies naturelles du cerveau,  qui on donne  mesure les
aliments ncessaires  leur croissance. Aussi Michelet fait-il une
critique svre de l'enseignement des coles catholiques, aussi bien des
coles des jansnistes que de celles des jsuites, qui partent toutes de
l'ide de la chute, et il s'attache  faire connatre et  dvelopper
les thories de Comnius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Froebel.
L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son lve, madame de
Marenholtz, ce qu'il a crit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait
d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribu  la popularit qui
s'est attache en France au systme de Froebel, souvent plus admir que
connu.

Si le point de dpart de l'ducation est la bont naturelle de l'homme,
le but de l'ducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire,
Vico, Daniel de Fo ont proclam au XVIIIe sicle ce principe que
l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et
libert, tels sont les deux ides fondamentales de la pdagogie de
Michelet. Mais il faut que cette libert soit dirige, que cette action
ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien rgime reposait sur
l'ide de la grce, de la faveur; c'est aussi le fondement de
l'ducation catholique. La Rvolution a remplac le principe de la grce
par celui de la justice, qui est identique  la fraternit. Optimisme et
libert sont les bases de l'ducation; optimisme, libert et justice
sont les bases de la socit.

L'ducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la
mre se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au
monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la
prdestination physiologique qui se transmettent des parents aux
enfants. L'harmonie dans la famille, des moeurs conjugales austres, le
sentiment de la responsabilit chez les parents, sont les points de
dpart de toute ducation. Le pre enseigne  l'enfant par son exemple
le dvouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mre
enseigne  l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant 
admirer son pre.

Aprs ces premires impressions familiales viennent l'ducation
physique, l'ducation morale, l'ducation intellectuelle.

Michelet insiste beaucoup sur l'ducation physique, sur les exercices du
corps, sur la ncessit de laisser les forces de l'enfant se dvelopper
en toute libert. Il y revient  plusieurs reprises dans ses crits; il
exhorte surtout les habitants des villes  conduire leurs enfants soit
sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer
la _vita nuova_ des nations.

L'ducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet,
de dvelopper l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces
deux sentiments avec la religion elle-mme. Il faut dans cet enfant
fonder l'homme, crer la vie du coeur. Dieu d'abord, rvl par la mre,
dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, rvl par le pre dans la
patrie vivante, dans son histoire hroque, dans le sentiment de la
France. Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce
qui a vie, qu'il aime la nature elle-mme comme une mre invisible et
prsente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans
les grandes oeuvres o s'est dpose la vie nationale. Michelet ne veut
pas qu'on parle trop tt  l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparatre 
l'enfant que quand l'ide de justice est ne, comme _Dieu de justice_.
Le pre loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mre le prie comme la _Cause_
aimante. Bien que Michelet, en vertu mme du rle qu'il donne  la
justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les
parents l'ide du devoir, on voit dans toutes ses oeuvres que l'ide
mystique de la nature et de la patrie, considres comme objet d'un
culte, tait au fond sa proccupation dominante.

Quant  l'ducation intellectuelle, les deux points sur lesquels
Michelet insiste le plus sont: 1 la ncessit de ne pas surcharger
l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de
travail. La quantit du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les
enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un
vase dont l'entre est troite; versez peu, versez beaucoup, il n'y
entrera jamais beaucoup  la fois; 2 la ncessit de mettre de
l'harmonie dans les facults de l'enfant en n'en faisant pas une pure
machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique.
Pour la premire ducation, il veut avec Froebel dvelopper le talent
crateur de l'enfant, lui apprendre  s'approprier le monde et 
associer ses ides par l'action; puis avec Comnius, avec Pestalozzi,
avec Froebel, il recommande la mthode intuitive, qui met les choses
avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel
au travail intellectuel, un enseignement qui runt l'agriculture, le
mtier et l'cole. Enfin, dans ses vues de rformes pour l'Universit,
dont il vante du reste les mrites solides et modestes, il demande qu'on
rende l'enseignement plus simple et plus gnral, qu'on fasse comprendre
les liens qui unissent les sciences, qu'on dveloppe l'homme physique,
qu'on mette en rapport le collge, les coles industrielles, les coles
agricoles. Il est difficile de tirer des ides pratiques trs claires
des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi
que de ceux qui sont consacrs aux coles de droit et de mdecine; mais
on peut dire en rsum que la conception de Michelet en matire
d'ducation est l'ducation encyclopdique que Rabelais fait donner 
Gargantua. Il veut une ducation qui songe au _sujet_,  l'homme, au
lieu de ne songer qu' un des _objets_ de l'enseignement,  la science.

Les ides de Michelet sur l'ducation ne se bornent pas  l'enfance et 
la jeunesse, elles, s'tendent  la nation entire, au peuple surtout
qui,  tant d'gards, reste enfant et enfant nglig. Il voudrait que
les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les aptres de l'union
entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les
coles, devenues coles libres, dpendant seulement des communes,
fussent  tous les degrs de l'enseignement accessibles  tous les
jeunes gens sans distinction de fortune d'aprs le mrite seul; enfin
que la commune jout dans la vie nationale un rle beaucoup plus grand
qu'aujourd'hui, que chacun consacrt  l'association communale le
meilleur de ses forces. Il faisait  cet gard de beaux rves. Il
imaginait une socit o l'enseignement serait la fonction de tous ou
presque tous, o l'on profiterait de l'lan du jeune homme, du
recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumire de
l'autre. Il dsirait surtout que l'on crt des ftes populaires, des
ftes nationales, mme des ftes internationales qui dilatent le coeur,
qui enseignent le patriotisme, la fraternit, des ftes semblables 
celles de la Grce. Comme il avait t le premier  retrouver et 
raconter ce qu'avaient t les fdrations en 1790, il gardait l'espoir
de voir un jour jaillir du coeur des peuples des ftes exerant une
action morale sur ceux qui y prendraient part. Thtres, concerts,
banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective
unissant les classes et les moralisant toutes. Il a trac  la fin du
_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si diffrents de la
ralit. Il demandait aussi que l'on ft pour le peuple des livres qui
lui donnassent sous une forme trs simple, mais leve et belle, non
enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres
d'action_, des _bibles du travail_ (rcits de voyages, biographies des
grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de
la France_. Lui-mme avait crit le _Peuple_ et la _Bible de
l'humanit_, mais il sentait que sa langue n'tait pas accessible au
peuple et il en souffrait.

Michelet a pourtant crit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne
d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les
dsirait commencent  natre, et il aura contribu  leur closion. Si
ce grand crivain tait trop original pour avoir  proprement parler des
disciples, il aura exerc nanmoins une puissante et durable influence,
dans la science, dans la politique, dans l'ducation, dans les moeurs
publiques: il aura t un ducateur. Nul ne l'aura lu et got sans
s'tre senti plus pntr de ses devoirs envers l'enfance, envers le
peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanit et la justice.




APPENDICE II

LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87]


Si la France possde une srie si riche et si admirable de
correspondances et de mmoires, c'est que notre race a le got et le don
de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique
est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se
raconter soi-mme n'est-il pas un des mrites les moins contests de nos
crivains?

D'autres peuples ont pu nous disputer la premire place dans la posie
lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refus
la gloire d'avoir donn au monde les premiers des moralistes. Pourquoi
Montaigne reste-t-il ternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les
_Penses_ que les _Provinciales_, madame de Svign que Bossuet, les
_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien
trouv de plus intressant pour l'homme que l'homme mme. Pascal a beau
railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme l o
il s'attendait  voir un auteur. Il n'est pas ncessaire qu'un auteur de
mmoires ait t illustre par ses actions ou par ses crits pour que
l'histoire de son me nous intresse. Peu importe que Joubert n'ait t
connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laiss, dans ses
_Penses_ et dans ses _Lettres_, des trsors d'observations morales. Peu
importe qu'Amiel ait vcu une vie obscure et monotone, que Marie
Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un
a dcrit avec une motion loquente et avec une rare puissance d'analyse
les inquitudes intellectuelles et morales de son me et de l'me d'une
foule de ses contemporains, et si l'autre met  nu, avec une audace
ingnue, tous les secrets d'un coeur de jeune fille russe, nous
instruisant  la fois sur son sexe et sur sa race.

Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand
elles sont faites par un homme qui est clbre par ses actes ou par ses
livres. Elles nous permettent, mme quand elles ne sont pas tout  fait
sincres, de pntrer dans l'intimit de son tre moral, de saisir les
mobiles de ses actions ou les germes de ses ides. Elles nous le
montrent, sinon tel qu'il a t, du moins tel qu'il aurait voulu tre;
elles nous font comprendre l'unit fondamentale qui relie les
manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence
de son activit. Combien ces confidences deviennent prcieuses quand
elles n'ont pas t crites aprs coup pour expliquer ou corriger le
pass et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul!
Elles acquirent enfin un prix infini quand elles remontent  la
premire jeunesse, aux annes o l'on cherche encore sa voie, o
l'avenir s'ouvre, libre, indtermin, immense, o ni la clbrit ni
l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, o l'on se laisse
voir d'autant plus navement, qu'inconnu de tous, on ne se connat pas
bien encore soi-mme.

Nous avons la chance heureuse de possder des confidences de cette
nature laisses par l'crivain le plus original de notre sicle, par
celui dont l'oeuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilit
personnelle, par Michelet.

Pour bien le comprendre, pour bien le goter, pour le suivre  travers
les volutions de ses ides et les soubresauts de ses motions, il faut
ne jamais sparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-mme cette
communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de
ses joies et de ses tristesses, de ses esprances et de ses
dcouragements; il lui parle comme un matre  un lve, comme un pre 
un fils, comme un ami  un ami.

L'unit de son oeuvre, si varie de sujets et d'inspirations, parfois
mme incohrente aux yeux de l'observateur superficiel, doit tre
cherche dans sa vie et dans son coeur. C'est ce qui fait l'inestimable
valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laisss et que sa veuve,
fidle dpositaire de sa pense, a pieusement recueillis, coordonns et
publis. Elle a publi trois volumes de voyages en Italie, en
Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en
1884, elle nous a donn _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de
l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu' sa vingt-deuxime
anne; en 1888, elle nous a fait connatre le _Journal_ intime que
Michelet a crit de 1820  1822, et le journal de ses lectures et de ses
projets de travaux littraires de 1818  1829.

Malgr l'intrt et la beaut de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne
le rcit infiniment touchant des premiers rves d'amour et des premires
dceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore
beaucoup plus de prix  nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont
les plus importantes pour l'intelligence du dveloppement moral et
intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent  son enfance, et 
ses dbuts au collge, nous taient dj connues, dans ce qu'elles ont
d'essentiel, par la prface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose
de fragments crits  diverses poques et qu'il a fallu rapprocher,
coordonner et complter. Avec quelque discrtion et quelque pit
qu'aient t faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une
sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a
t crit au jour le jour, et nous le possdons tel qu'il a t crit;
il se rapporte  une poque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne
connaissions rien et qui a t d'une importance capitale pour son avenir
intellectuel, celle qui s'tend entre sa sortie du lyce et son entre
dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage,
entre ses derniers devoirs d'colier et ses premiers livres. Ces annes
1820  1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses
_Lehrjahre_, ses annes d'apprentissage, apprentissage de la vie,
apprentissage de la pense et du style. C'est pendant ces annes-l que
Michelet a reu les impressions qui ont donn  son caractre et  son
esprit le pli dfinitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa
valeur et fix sa vocation. _Mon Journal_ nous initie  ce travail
intrieur et aux circonstances dcisives qui en ont t l'occasion. Nous
assistons  l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si
riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu' l'heure
de la rcolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous
suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creuss les passions, la
douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le
semeur y jette  pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.

Il y a deux priodes dans ces annes d'apprentissage. La premire est
remplie par l'amiti de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet
cherche dans le travail et l'activit intellectuelle un remde  la
douleur poignante cause par la mort de son ami. C'est un roman que
l'amiti de Michelet pour Poinsot. Cruellement du dans son amour pour
Thrse, maintenant marie en province, mais gardant au fond du coeur la
blessure encore saignante, instruit par la lamentable destine de
Marianne[89] des consquences qu'entrane pour la femme la lgret
goste de l'homme, il s'tait impos les rgles morales les plus
svres, non par obissance  des prceptes abstraits ou  une loi
religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour
lui-mme. Il se voue tout entier au travail et  l'amiti. Mais dans
cette me passionne, l'amiti prend bien vite toute l'intensit de
l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-mme; il y a entre eux de
telles ressemblances qu'il voit l une mprise du _Dmiourgos_ qui a
ralis deux fois l'exemplaire ternel de la mme me, pour parler comme
Platon. Appels  des vocations toutes diffrentes, puisque Poinsot
faisait ses tudes de mdecine, ils sont bientt spars aprs avoir
vcu deux ans cte  cte. Poinsot est interne  Bictre, et dsormais
tout l'intrt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites 
son ami et dans les lettres qu'ils changent. L'loignement fait pour
cette amiti ce qu'il aurait fait pour un amour: c'est le soufflet de
la forge. C'est le coeur plein d'attendrissement que Michelet suit le
chemin de la barrire de Fontainebleau, qu'avant d'entrer  Bictre, il
contemple _sa_ fentre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense 
son ami,  leurs entretiens,  leurs promenades.

Cette amiti lui parat suprieure  l'amour: avec un ami, on arrive
bientt  se rpandre, et dlicieusement, sur les questions gnrales,
ce qu'on ne fait gure avec une femme qu'on aime; l'amiti dveloppe,
au lieu de l'teindre, l'amour de l'humanit. Poinsot, nature leve et
pure, qui unissait la maturit de la raison  la simplicit du coeur,
tait malheureusement d'une sant dlicate que le travail usa
rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les
progrs avec une clairvoyance passionne, et il sent s'veiller en lui
pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La
lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand
Poinsot expire, le 14 fvrier 1821, il lui semble tre frapp  mort:

 l'entre du cimetire, la vue des arbres hrisss de glaons me
dchira de nouveau. C'tait donc  cette nature hostile que nous allions
le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses
pendant que nous montions lentement cette alle funbre? Mais l'instant
le plus cruel, o je me sentis touff, cras d'une douleur sans nom,
ce fut celui de la descente dans la fosse. La bire, mal dirige, y
tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient
pour ce pauvre corps livr sans dfense autant de coups et de
meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gele
retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il
rendait, comme une rclamation, une plainte dsole. Le verset tout
entier du psaume me revenait: Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai cri
vers toi. _De profundis clamavi_.

Cette amiti si srieuse, si tendre, si forte, a t peut-tre le
sentiment le plus puissant qu'ait jamais prouv Michelet, celui  coup
sr qui a eu l'influence la plus durable sur son tre moral. Il songeait
sans doute aux heures passes auprs de Poinsot mourant quand plus tard
il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne  la mdaille
son effigie: le misrable coeur en reste marqu pour jamais. C'est de
cette amiti qu'il a dit: Une me entre un jour dans l'atmosphre d'une
autre me, attire par cette mystrieuse puissance d'attraction dont
nous subissons la loi aussi bien que les toiles; au mme instant la vie
de chacune de ces mes se trouve double. Ces _deux qui vont ensemble_
(Dante), entrans dsormais dans le courant rapide qui emporte les
mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se
confondre jamais. Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans
ces apparitions des raisons nouvelles de croire  l'immortalit. Il a d
en grande partie  ces relations avec Poinsot son perfectionnement
moral, ses ides sur l'amiti et sur la mort. Son admiration pour son
ami tait telle qu'il le voulait parfait, et qu'il dsirait tre
lui-mme parfait pour tre digne de lui. S'amliorer mutuellement, tel
est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs
lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul
doute qu'ils aient puis dans leurs entretiens mutuels cette haute
conception de l'amour, cette horreur de toute frivolit, ce got de la
solitude qui leur a donn l'amour du bien. Poinsot mort, Michelet n'a
plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aim. Poret, son bon ourson,
lui tait trop infrieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutt qu'un
ami. Mais l'amiti resta pour Michelet un sentiment sacr entre tous. Il
se reconnat une seule supriorit sur les autres historiens
contemporains, c'est d'avoir aim davantage, parce que pour lui
l'enseignement fut l'amiti. Il nous montre les communes de Flandre
fondes sur l'amiti. La Rvolution se rsumait pour lui dans les
fdrations, et les fdrations taient _la grande Amiti_.

Enfin la perte de Poinsot a enracin et approfondi en lui un sentiment
qui y tait dj trs fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la
mort dsespr et gmissant que prchent, ressentent ou affectent les
pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de
foi et d'esprance, qui voit dans la mort la condition mme de la vie et
le passage  un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en mme
temps: J'aime la mort et: Nous sommes ns pour l'action. Ce n'est
pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes
promenades et ses longues visites au Pre-Lachaise, il ne s'arrte pas
seulement aux tombes de ceux qu'il a aims, il donne de l'eau et des
fleurs  des tombes ngliges; il a piti des morts inconnus et oublis.
Il converse avec eux comme il converse avec l'me de Poinsot son cher
enfant.

Cet amour pour les morts n'est-il pas entr pour beaucoup dans la
vocation historique de Michelet? dans la manire mme dont il a compris
l'histoire? N'a-t-il pas voulu tre la conscience et la voix des foules
anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire
oublie? N'est-ce pas  ces foules, aux hros mconnus, qu'il a vou
toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant
dans les ncropoles du pass pour rappeler  la vie ceux qui y dormaient
un sommeil sculaire? N'est-ce point parce qu'il a t guid et inspir
par l'amour pour les morts qu'il a donn  l'histoire le nom grav
aujourd'hui sur son tombeau: _Rsurrection_? Poinsot disparu, Michelet a
gnralis et rpandu sur l'humanit les sentiments qu'il avait
concentrs sur son ami. Dans sa vie entire ont retenti les chos de
cette passion de sa jeunesse.

Si l'amiti l'avait consol de l'amour du, il se jeta avec fureur dans
l'activit intellectuelle quand il fut priv des joies quotidiennes de
l'amiti. Au roman de l'amiti succde le roman des ides, car tout chez
lui, l'intelligence mme, est sentiment et passion. C'est  cette poque
que s'applique le mot mis par madame Michelet en pigraphe au volume:
Les passions intellectuelles ont dvor ma jeunesse. De 1821  1828,
son cerveau est en bullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et
s'y entrecroisent; il ne dmle que lentement sa vraie voie. C'est vers
la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutt vers l'histoire
philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Grando,
de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la
philosophie en mme temps que l'histoire  l'cole normale et son rve
est d'allier la science de Dieu  la science de l'homme. Il travaille
longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractre des peuples
cherch dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les
_Origines du droit_. Mais on sent le got de la ralit concrte qui le
saisit et l'entrane. Aprs avoir prpar une sorte d'histoire de
l'glise et de la civilisation, il se contente d'crire les _Mmoires de
Luther_; il compose le _Prcis d'histoire moderne_; et on voit
s'laborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de
France. Au moment o s'arrte le _Journal des ides_, il va commencer
son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il
reviendra aux proccupations de sa jeunesse et que, dans une srie de
livres de science et de posie tout  la fois, il donnera un corps  une
partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.

Si l'histoire de l'amiti avec Poinsot, si le _Journal de mes ides_,
nous aident  savoir et  comprendre quelles ont t les sources
d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins prcieux
pour connatre dans quelles conditions, sous quelles influences se sont
forms son caractre et son talent, car on ne peut, chez lui, sparer
l'homme de l'crivain.

Chose singulire et bien faite pour dmentir ceux qui maudissent les
rgles comme des entraves au gnie et qui croient que l'irrgularit
dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail dveloppent
l'originalit, cet crivain, primesautier et original entre tous, s'est
soumis tout jeune  la plus troite des disciplines; cet homme, qui a
uni en lui la sensibilit perdue de Diderot  la nervosit exaspre de
Saint-Simon, s'est form en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.

Donnant sept heures de leons par jour, il se levait  quatre heures
pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir,
le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures  donner  la
lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un
livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Pre-Lachaise et
dans le bois de Vincennes, ses courses  Bictre quand Poinsot vivait
encore, c'taient l ses seules rcrations. Quelques visites  ses
matres,  M. Leclerc,  M. Villemain,  M. Andrieux, ou aux parents de
ses lves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison mme o il
habitait, entre son pre, la vieille madame Hortense et les
pensionnaires, parmi lesquels tait mademoiselle Rousseau qui devint, en
1824, sa femme, il vivait trs retir et solitaire, avec ses livres et
ses penses, se rptant le mot de l'_Imitation_: Je me suis souvent
repenti d'avoir t parmi les hommes, jamais d'tre rest
seul.--J'achve l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je
m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence
absolue.--La plnitude du coeur ne s'obtient qu'avec le recueillement
de la solitude. Les puissances de l'me et de la volont ne se
rencontrent gure chez ceux qui se prodiguent.

Sa discipline intellectuelle rpondait  cette rgularit de vie. Au
milieu des occupations accablantes et mal rtribues qui lui permettent
de suffire  ses dpenses, il se fait  lui-mme un plan de travail
qu'il poursuit en dpit de toutes les difficults, le manque de temps et
le manque de livres. Il a not, pendant onze ans, toutes ses lectures,
choisies avec une mthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses tudes
classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et
latins; il les traduit, car il considre la traduction comme une oeuvre
originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers
latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres
compositions franaises, et la versification latine lui est si familire
qu'elle lui sert  exprimer les motions les plus profondes de sa vie
intime.

 ct de l'tude de l'antiquit classique dans laquelle il se plonge au
point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par coeur et
de connatre presque aussi bien Homre et Sophocle, il fait une place
aux mathmatiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour
l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre 
la logique. Bien qu'g de vingt-deux ans et dj docteur s lettres, il
retourne aux cours du lyce Saint-Louis et il prend un rptiteur de
mathmatiques. Je ne sais s'il a trouv dans ces exercices le profit
qu'il y cherchait. Les mathmatiques n'ont jamais gard personne des
chimres, et, si elles ont peut-tre rendu Michelet plus subtil, elles
ne l'ont pas rendu plus logique.

Enfin il tudiait rgulirement la Bible. La douceur de l'vangile, la
majest des prophtes et leurs images grandioses parlaient galement 
son imagination et  son coeur. Ajoutez  cela la lecture des
philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que
l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout
d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de
professeur  Charlemagne l'a dlivr de la servitude de l'institution
Briand, et que sa vocation d'historien commence  l'entraner des ides
gnrales sur la civilisation et l'humanit  l'tude d'poques
particulires. Les philosophes, la Bible, les mathmatiques et
l'antiquit, l'antiquit surtout, tels furent ses matres, auxquels il
faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait
dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs
anciens taient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait
dans l'antiquit non des formes  copier, mais une me dont on
s'inspire.

Ce qui est peut-tre plus remarquable encore que la mthode apporte par
Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec
laquelle il se refuse  toute production htive, malgr le besoin
d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa sant  donner des leons
que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le
journalisme; il renonce  un projet de recueil de discours des orateurs
grecs et anglais parce que M. Villemain,  qui il en a parl, a prononc
le mot de mercantilisme. Il se refuse  faire trop vite usage d'une
science de frache date; il sait que les fruits des arbres qui
produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin
le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. Ne vous pressez pas de
partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant  lui-mme, demain
la neige et la gele vous ressaisiront. Dormez plutt bien tranquilles
jusqu' ce que l'heure du vrai rveil soit venue. Il savait que l'heure
du rveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les
passages o il parle avec trop de modestie de la mdiocrit de son
esprit ou de la froideur de son style. J'y vois bien plutt l'aveu
d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et
dans ses paroles, sa fiert vis--vis de ses suprieurs, la rigueur des
rgles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans
sa destine.

La discipline morale  laquelle il se plie n'est pas moins digne
d'admiration que la mthode de travail qu'il s'impose et elle nous
montre son caractre sous un jour singulirement touchant. J'ai dj dit
comment il tait arriv  se faire une rgle de vie austre fonde sur
le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte mme qu'il
avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mrite  s'tre lev  cette
conception morale si leve qu'il avait accept et lcher pour autrui la
thorie commode qui dclare impossible dans le clibat l'observation
stricte de la rgle des moeurs. Mais ce n'est l qu'un des cts de sa
discipline. C'est  tous les moments de la vie qu'il s'observe,
travaille sur lui-mme, s'adresse des rprimandes et des conseils, tend
sans cesse  la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les
bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter
avec violence. Il note chaque petit progrs; il prouve une joie
enfantine  constater qu'il se lve de bonne heure sans grogner.

Il continue son journal aprs la mort de Poinsot pour s'amliorer. Il
va au Pre-Lachaise sur la tombe de son ami pour se rendre meilleur;
il s'accuse de son manque de discipline. Il cherche dans l'exercice de
la charit l'ducation de son me et la distraction  sa tristesse. Il
en arrive  formuler des prceptes d'une rigueur monacale. Retranchons
des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les
nourrir.--Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir
seul importe, et que tout le reste n'est rien. C'est sur ces paroles
que se clt le _Journal_.

Qu'on ne croie pas que ce ft l un lan passager, une phase dans sa
vie: Michelet resta toujours fidle aux principes de sa jeunesse. Ses
journes taient distribues avec une rgularit immuable, son travail
et ses lectures soumis  la plus stricte mthode, ses moeurs graves et
simples; il garda le got de la vie solitaire, gaye par quelques
amitis et ennoblie par la charit. Toute cette discipline ne faisait
d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilit en les
comprimant. Ce bourgeois rang, irrprochable,  peine avait-il la plume
 la main, c'tait la Sibylle sur son trpied.

Michelet nous apparat dj dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa
vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unit. La
lgende, souvent rpte par des juges superficiels ou prvenus, d'aprs
laquelle il aurait prouv aprs 1840 un brusque changement moral qui
l'aurait transform de catholique et de royaliste qu'il tait en libre
penseur et en rvolutionnaire, soit par dsir de popularit, soit par
vanit blesse, cette lgende ne rsiste pas  la lecture du _Journal_.
Sa lettre  Poinsot, crite au milieu des motions populaires de 1820,
le troisime jour de la Rvolution, a dj l'accent de l'_Introduction
 l'histoire universelle_ et de la prface de l'_Histoire de la
Rvolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney.
Il est dj libral, dmocrate, et la fibre rvolutionnaire vibre en
lui. Il voit dans le Christ un homme de bonne foi, exalt dans ses
mditations profondes, surpris lui-mme de sa sagesse et qui s'est cru
le Messie. Saint Paul, trs faible de raisonnement, est pour lui le
fondateur de l'glise. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu
et l'immortalit. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-l.

Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a
pens et crit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcire_ qu'il
trace en 1825? Si l'on faisait les mmoires de Satan, il faudrait le
montrer d'abord furieux, se croyant gal  Dieu... puis, plissant,
diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une
forme. N'est-ce pas la _Bible de l'humanit_ qu'il rve ds 1820: Je
sens vivement la ncessit d'un livre qui serait la nourriture
habituelle d'une me souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet
ordre d'ides, on n'ait encore rien tir des philosophes anciens et
surtout des livres de l'Orient d'o nous vient, en tous sens, la
lumire. De ce ct, l'ide de Dieu se confond avec celle de l'action.
La Grce, la Perse, voil o j'aimerais  puiser, parce que la religion
de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le
progrs. Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils
pas dans l'ouvrage qu'il mditait en 1825: _tude religieuse des
sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'ducateur qui a crit
_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne  Lefvre,  Bodin, 
lui-mme. Il rve d'adopter un enfant pour former une me; ce jeune
homme de vingt-deux ans a dj la fibre paternelle. Il est vrai qu' ce
sentiment paternel se mle autre chose; car cet enfant adoptif est
toujours dans sa pense une petite fille, qui deviendra une femme, et
nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a
crit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour,
l'amour plus fort que la mort. Oui, la femme vit, sent et souffre tout
autrement que l'homme. La dlicatesse des organes fait celle des
sensations, et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.

Bien loin que la seconde priode de la vie de Michelet ait t en
contradiction avec la premire, c'est alors seulement qu'il a ralis
dans sa vie et dans ses livres, tous les rves de sa jeunesse, alors
qu'il a eu une femme compagne de sa pense et de ses travaux, alors
qu'il s'est arrach  la sauvage histoire de l'homme, pour revenir aux
penses philosophiques et religieuses et  la nature, c'est--dire 
Dieu.

Il indique ds la premire heure la source de toutes ses inspirations:
Le coeur est le plus souvent, chez moi, le point de dpart de mes
penses. Il fconde mon esprit. Sensibilit qui n'a rien d'goste, qui
est tout amour des hommes: Ne laissons voir de nos larmes que celles
qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient
fcondes.  l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature;
mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors
de sa sensibilit intrieure. Il aime les animaux comme il aime les
faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en tat d'me comme pour
Amiel. Il mle la nature  toutes ses motions: Rien de la nature ne
m'est indiffrent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une
femme. Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des
saisons. Il associait la nature non seulement  ses sentiments, mais
aussi  sa philosophie: Le temps tait doux et sombre, la campagne
triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette
teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu  peu de la terre;
aucune perspective d'ailleurs, rien qui ft apprcier les distances.
J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route.
L'immensit, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus.
C'tait tout intime, on sentait Dieu  porte. On prouvait quelque
chose de l'motion attendrie d'un fils qui, habituellement spar de son
pre par une distance infinie, le voit peu  peu redescendre et
doucement venir  lui.

Le coeur n'est pas seulement la source des penses, il est aussi le
matre du style. _Les paroles sortent de la plnitude du coeur:_ ce mot
pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut  lui seul
toutes les rhtoriques. Il dit ailleurs: Le style n'est qu'un
mouvement de l'me. Cette belle dfinition est dj vraie du style du
journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les penses et le
style du _Journal_ datent de 1820. Les penses sont celles dont l'oeuvre
entire de Michelet est inspire; le style ne date pas. Le _Journal_
compte parmi ses oeuvres les plus exquises par la forme comme par les
sentiments; moins pittoresque, moins color qu'il ne le deviendra plus
tard, son style y a dj la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale;
il est dj rythm aux battements de son coeur.

La croirait-on crite en 1821, cette phrase haletante d'motion, crite
aprs une rencontre avec Thrse: Il me semble que mon me et mon
corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici,
misrable; elle, mon me, je ne sais o, en fuite de moi, me laissant
l, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout  fait! Ne
nous tonnons pas trop, mais flicitons-nous au contraire, que le
franais de Michelet ait soulev l'indignation des juges de
l'agrgation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit
aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.

Jusque dans le dtail on retrouve dans son _Journal_ des penses qui
seront dveloppes plus tard, des esquisses qui deviendront des
tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais crites,
celle sur le jour des morts dans _la Sorcire_, a t conue sous sa
premire forme en 1821, pendant les vacances de Pques (p. 195 du
_Journal_). Elle n'a t crite sous sa forme dfinitive que quarante
ans plus tard.

C'est donc Michelet tout entier que nous rvle et nous explique ce
dlicieux petit livre, crit avec des larmes et du sang, o il nous
livre le secret de sa vie, de sa pense, de ses oeuvres. Comme il vient
du coeur, puisse-t-il trouver le chemin des coeurs; enseigner  une
gnration frivole ou dcourage le srieux de la vie, l'enthousiasme
pour les ides et la foi au bien, l'amour de la patrie et le
patriotisme de l'humanit! Que ce matre et cet ami incomparable reste
un ami et un matre pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de
demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que
par elles il continue, comme il l'esprait,  vivre,  aimer et  tre
aim!

FIN.




NOTES


[1: On consultera sur Renan les tudes de P. Bourget dans ses _Essais de
psychologie contemporaine_ et de J. Lemaitre dans _Les contemporains_,
un remarquable article de Maurice Vernes dans la _Revue d'histoire des
religions_ (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le
_Journal asiatique_ (1893).]

[2: La note suivante fut envoye par Renan  un ami pendant la campagne
lectorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait prsenter sa
candidature.

M. Renan est un homme d'imprvu... Il est difficile d'avance de prdire
son dveloppement... Pour s'tre occup surtout du pass, Ernest Renan
n'est pas rest tranger au XIXe sicle. Il y a rflchi... Ses
_Questions contemporaines_... Ce n'est donc pas avec trop d'tonnement
que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La
circonscription o il se prsente est celle qui envoyait  la Chambre La
Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libraux de France en
politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan
russt. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait tre de bon
conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont
contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui:
le parti de la libert. Nous dsirerions vivement que les lecteurs de
Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi rsum son
programme: _Pas de rvolution, pas de guerre, progrs, libert_. C'est
srement l le programme du pays o il se prsente et peut-tre de la
province en gnral. Si M. Ernest Renan devenait un jour le reprsentant
de l'esprit libral tel que l'entend la province, en opposition avec
l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.

Tant de modration, de modestie et de nuances n'taient pas pour
entraner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'exprience.]

[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables
impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars
1850: Je suis de retour  Rome pour la deuxime fois. Vous voyez que
cette ville exerce sur moi une attraction toute particulire; j'y aurai
pass prs de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces
nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du
monde o l'on est le plus  l'aise pour philosopher. Nulle part la
pense n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes
oeuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est trs
complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mpris, pour le rire,
pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou
plutt c'est le rsum de la vie de l'humanit, concentr en un point.
Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sr, mes
sympathies, et vous prfrerez cette grande ruine  cette Naples trop
vante, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laiss
que de pnibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle
dgradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gat de coeur au charme
des beaux lieux, lors mme que ces lieux s'appellent Sorrente et
Portici, Misne et Baa.]

[4: La politique n'a jou qu'un rle trs secondaire dans la vie
d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments
qu'ont pu lui inspirer les rvolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est
pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non
de doctrines socialistes, et que le 2 dcembre fut pour lui comme pour
tous les hommes de coeur de sa gnration une cruelle preuve. Il
crivait le 14 janvier 1852:

J'aurais, je crois (aprs le 2 dcembre), dfinitivement et  tout
jamais, rpudi le suffrage universel, qui nous a jou cet effroyable
tour. On ne peut vivre avec toi, ni sans toi. Voil bien le mot, et
c'est toute la vie et toute l'histoire... Croiriez-vous que dans la
fivre des premiers jours, j'tais presque devenu lgitimiste, et que je
suis encore bien tent de l'tre, s'il m'est dmontr que la
transmission hrditaire du pouvoir est le seul moyen d'chapper au
csarisme, consquence fatale de la dmocratie telle qu'on l'entend en
France. Si c'est l la consquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je
rpudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne
tiendrait pas cinquante ans  ce rgime... Depuis ces vnements je suis
devenu tout curiosit; je ne vis que des nouvelles et des impressions
d'autrui.

Son caractre ne le portait pas  la rsistance active. Voici comment il
jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:

Mon avis est que ceux-l seuls devaient refuser qui avaient particip
directement aux anciens gouvernements... ou qui actuellement avaient
l'intention arrte d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le
refus des autres, bien que louable s'il correspond  une dlicatesse de
conscience, est  mon avis regrettable. Car outre qu'il dgarnit le
service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que
tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit tre pris au srieux...
En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demand; je vous avoue que
je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au
milieu de mes collgues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans
 du rgime actuel. Il est vident que, de fort longtemps,
nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les
charges, si nous n'en voulons pas les avantages.

Nanmoins ses sentiments contre l'empire taient trs vifs. En 1853 dans
une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans
l'_Athneum franais_ parce qu'on y a insr des vers  la Montijo. Ce
ne sera qu'en faisant ligue et rsistance sur tous les points, qu'on
sortira de cette infamie.]

[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure
philosophie, le reprit aussitt chez lui pour ne pas en priver ses
lves. Il crit le 25 septembre 1863: Je vais faire chez moi le cours
que j'aurais fait au collge de France. Mon cabinet est bien petit;
quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de
celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement,
n'en soit prive. Je crois d'ailleurs l'exprience bonne  faire au
point de vue de la libert gnrale de l'enseignement.]

[6: Il crivait le 24 aot 1863, au plus fort des attaques: Ma
rsolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage,
le bruit du vent et de la mer m'arrtrent...

On a trouv moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la
relever je serais oblig de me salir. Par caractre, je suis tout  fait
indiffrent  cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrs
des ides saines.]

[7: Voici en quels termes il dfendait, le 28 aot 1863, son procd de
reconstitution historique: Je ne crois pas que cette faon de tcher de
reconstituer les physionomies originales du pass, soit si arbitraire
que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu
sa photographie; mais nous avons une foule de dtails de son
signalement. Tcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est
pas si arbitraire que le procd tout idal de Raphal ou du Titien.
Quant au charme de Jsus, il a d principalement se distinguer par l,
bien plus que par la raison ou mme par la grandeur. Ce fut avant tout
un charmeur...]

[8: Il eut ds l'origine ces dlicats scrupules de conscience. Il
crivait en 1853  un ami spiritualiste: Vous savez que sur les choses
divines, je suis un peu hsitant... J'accepte de tous points votre
morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manire de sentir
sur ce point... En gnral, vous portez dans votre langage mtaphysique,
plus de dtermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la
comptence du langage humain pour exprimer l'ineffable... En mme temps
que je dsirerais introduire le _devenir_ dans l'tre-universel, je sens
l'absolue ncessit de lui accorder la conscience permanente. Il y a l
un mystre dont je n'entrevois pas la solution.]

[9: Nous devons  des communications d'un prix inestimable et dont nous
sommes profondment reconnaissant d'avoir pu donner  cette tude
l'attrait de l'indit.

Nous exprimons notre gratitude  madame Taine, qui a bien voulu nous
communiquer les lettres de Taine  Paradol et qui nous a guid dans
toutes nos recherches;  M. Louis Havet, qui a mis  notre disposition
seize lettres adresses par Taine  M. Ernest Havet;  M. Paul Dupuy,
qui a consult pour nous les archives de l'cole normale. On lira avec
fruit les articles sur Taine publis, en 1893, par M. E. Boutmy dans les
_Annales de l'cole des sciences politiques_, par M. Th. Froment dans le
_Correspondant_, par M. Faguet dans sa _Revue bleue_. M. A. de Margerie
a consacr  Taine un livre srieux et respectueux o il cherche 
dmontrer que Taine revenait dans ses dernires annes aux ides
conservatrices et catholiques.]

[10: On a souvent dit et crit que Taine dans sa jeunesse avait connu la
gne, sinon la misre. On a t jusqu' attribuer sa mauvaise sant aux
privations de ses annes d'tude. Rien de plus inexact. Taine a toujours
t dlicat; le travail seul a contribu  altrer sa sant et il n'a
jamais senti peser sur lui le fardeau des ncessits matrielles. Mme
si son indpendance de pense n'avait pas t garantie par son
indpendance de caractre, elle l'et t par son indpendance de
fortune. Sans doute il a regard comme un devoir de se suffire 
lui-mme pour ne pas tre  charge  sa mre, mais il n'a jamais crit
une ligne, ni donn une leon par besoin d'argent.]

[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les _Derniers essais de
critique et d'histoire_.]

[12: _Revue de l'Instruction publique_, 6 juin 1856; rimprim dans les
_Essais de critique et d'histoire_.]

[13: _Souvenirs de jeunesse_.]

[14: Lettre  Paradol du 30 octobre 1851.]

[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du
dernier trimestre de la troisime anne: M. Taine est un esprit
distingu qui, tt ou tard, fera honneur  l'cole par des publications
d'un ordre srieux. Son travail de toute l'anne a t opinitre. Je
l'ai trouv, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des
habitudes de mthode et de style que je ne pouvais approuver. _Il a
fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la
plus grande docilit sous tous les rapports_ et,  partir de ce moment,
ses progrs ont t considrables. Je crois l'avoir mis sur la bonne
voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la vritable situation
d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa
conduite, sera partout irrprochable. Il aura de l'autorit sur ses
lves. Il a, ds  prsent, un vritable talent d'exposition. Je
souhaite qu'il reste fidle aux habitudes de simplicit et de
circonspection que je me suis efforc de lui donner, et je l'espre.

M. Saisset disait de son ct: M. Taine a dploy dans les expositions
orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement dou
pour l'enseignement. Dans l'preuve des dissertations crites, M. Taine
est encore au premier rang par le nombre et le mrite de ses travaux.
J'ai cru y reconnatre un dsir sincre et un effort nergique pour se
corriger de son dfaut principal, qui est un got excessif pour
l'abstraction. Ses dernires compositions montrent un sentiment plus vif
de l'observation et de la ralit des choses, et le style a perdu sa
raideur et sa scheresse pour acqurir du mouvement, de l'animation et
une certaine lgance. M. Taine a besoin d'tre encourag et tenu en
bride. Il est l'espoir du prochain concours.]

[16: Ce rapport n'a pu tre retrouv ni au ministre de l'Instruction
publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont
galement disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur
_Prvost-Paradol_ (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre
1851, o il raconte en dtail les pripties de l'examen, et une
protestation contr le jugement du jury parue dans la _Libert de
Penser_, t. VIII, p. 600.]

[17: Je tiens tous ces dtails d'un des membres du jury, M. Bnard.
Paradol, dans la lettre cite plus haut, parle avec admiration de cette
brillante et savante leon;--je ne le connaissais pas encore, dit-il,
si souple, si nerveux, si clair et surtout si  son aise. Il tait l le
matre, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui
prtait. Il a la parole trs rgulire et cependant trs anime; il y a
dans son dbit une chaleur contenue, une flamme intrieure qui donne la
vie  tout ce qu'il touche.]

[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de
remerciement  M. E. Havet qui lui avait envoy  Nevers son dition des
_Penses_ de Pascal: Votre livre vient de me rendre pour une journe 
la vie et au monde... Ce sont l les livres ncessaires. C'est faire
oeuvre politique et travail de convertisseur que les crire; c'est
montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face ple de Jsus crucifi.
On masque et on dfigure le monde pass, et il n'y a que ceux qui ont
vcu dans les poudreux in-folios des Pres, qui le connaissent dans
toute son horreur. Les Jansnistes sont les vrais crivains du
christianisme... Ce sont les fidles disciples de saint Augustin et de
saint Paul, et Pascal, en homme sincre, parle comme eux de cette masse
de perdition, de cette prdestination fatale, de cette infection de la
nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux
et modr, en comparaison des effroyables traits de saint Augustin sur
la Grce, et de cette dialectique invincible qui prcipite le monde dans
l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pens, mais votre livre est un
admirable trait de polmique.]

[19: Il crit encore le 18 janvier: Voici un paysan sur sa terre; il
est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille
avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gte sa rcolte:
je fais une injustice si j'essaie de l'en empcher. Voici un peuple qui
dcide de son gouvernement. Comme il est bte et ignorant, il le remet 
un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le
conduira aux abimes, et de plus il s'te lui-mme ses liberts, ses
garanties, le moyen de s'instruire et de s'amliorer. Je suis dsol et
indign; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille
brutalit. Mais ce peuple s'appartient  lui-mme, et je fais une
injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volont.
Il conclut le 5 fvrier 1852: Tu vois maintenant que l'homme qui rgne
a des chances pour durer. Il s'appuie trs ingnieusement sur le
suffrage universel qui ne lui demandera pas de libert, mais du
bien-tre. Il a le clerg et l'arme; ajoute le nom de son oncle, la
crainte du socialisme, les opinions opposes entre elles des partis
ennemis. _Par consquent, la vie politique nous est interdite pour dix
ans peut-tre_. Le seul chemin est la science pure ou la pure
littrature.--On trouvera dans le livre de M. Grard les lettres
loquentes o Paradol discute avec Taine ces questions de politique et
de morale.]

[20: Lettre du 28 mars 1852. Un polisson de seize ans, noble et
jsuite, qui l'an dernier tait le premier, tant tomb au-dessous du
dixime, s'amuse  dire que j'ai fait l'loge de Danton en classe, et
venge sa vanit blesse par des calomnies. Les cancans brodent l-dessus
et je suis oblig de me justifier auprs du recteur. Il est vrai que mes
quinze autres lves m'aiment, ont demand au recteur de me conserver
jusqu' la fin de l'anne, et auraient voulu rosser l'Escobar au
maillot. Mais ce petit coquin est un trou  ma cuirasse, et quoique je
fasse, je serai bientt bless par toutes les flches qu'il me tirera.]

[21: Lettres  Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er aot 1852.]

[22: Plus d'agrgation pour moi cette anne. Donc je fais mes thses.
J'ai crit tout le plan de la franaise... Je fais de la psychologie et
de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote... Je
souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'aot. Le
doctorat vaut pour deux ans de service... Je crois avoir trouv
plusieurs choses et une thorie sre, surtout des faits palpables sur la
nature de l'me. Sera-ce trop hardi? Lettre  Paradol du 25 avril
1852.]

[23: Lettre du 24 juin 1852: Je viens de lire la _Philosophie de
l'Histoire_ de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothtique et pas
assez prcise.]

[24: Lettre  Paradol du 1er aot 1853.]

[25: Lettre au mme du 2 juin 1852.]

[26: Expression de Paradol dans un article de la _Revue de l'Instruction
publique_ (12 juin 1856) sur l'_Essai sur Tite-Live_.]

[27: Lettre  Paradol du 3 juin 1854.]

[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publi de lui une _Histoire de la
Chevalerie_, et fait composer par Paradol un _Essai d'Histoire
universelle_.]

[29: About, Paradol, Grard, Sarcey, Villetard, Caro, Mzires,
Assolant, Weiss, etc., etc.]

[30: Lettre  Havet, 29 avril 1864.]

[31: Aprs la mort de Woepke en 1864 il lui rendit un mouvant hommage
dans le _Journal des Dbats_. Cet article est rimprim dans les
_Nouveaux essais de critique et d'histoire_.]

[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des
_Philosophes franais au XIXe sicle_ et dans l'_Histoire de la
littrature anglaise_ ont form les deux volumes d'_Essais de critique
et d'histoire_ (1858), et de _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_
(1865). La premire dition des _Essais_ contient quelques articles sur
des crivains anglais contemporains qui ont t remplacs par d'autres
dans l'dition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le
dernier volume de la _Littrature anglaise_. Un volume de _Derniers
essais de critique et d'histoire_ a paru en 1894.]

[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent crits les _Philosophes
franais_, la prface de la seconde dition, de 1860.]

[34: _Revue de l'Instr. publ._, 29 mai 1856.]

[35: _Ibid_, 12 juin 1856.]

[36: _Dbats_, 26 et 27 janvier 1857.]

[37: 9 et 16 mars 1857.]

[38: _Le Panthisme dans l'histoire_, 1er avril 1857.]

[39: _L'Ide de Dieu dans une jeune cole_, 15 juin 1857.]

[40: _M. Taine et la critique scientifique_, 1858. Rimprim dans les
_Mlanges de critique religieuse_ sous le titre: _M. Taine et la
critique positiviste_.]

[41: Une troisime dition, plus profondment retouche, parut en 1868,
sous le titre: _les Philosophes classiques du XIXe sicle en France_.]

[42: Le rapport de M. Villemain est curieux  relire. Il porte la trace
de l'amusant embarras o se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant
hommage  cet important travail d'rudition et d'esprit, oeuvre ingale
et forte d'un savant et d'un crivain, M. Villemain dclarait qu'
cette oeuvre tait attache une erreur que le talent ne pouvait corriger
et dont parfois il aggravait la porte. C'est la doctrine qui n'explique
le monde, la pense, le gnie que par les forces vives de la nature...
Toute opinion n'a pas le droit de se faire indiffremment accepter pour
un honneur public. La libert qu'on se donne... doit prvoir et tolrer
la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son
suffrage  l'oeuvre habile et brillante dont elle juge le principe
erron... Cette erreur, sans cesse et  tout propos reproduite, tait
trop insparable du livre. Une redite aussi frquente n'a pas sembl
seulement un dfaut de composition, et l'Acadmie, dans la ngation de
vrits ncessaires, a vu pour elle l'impossibilit de couronner le
talent qui les mconnat. Elle a dcid qu'on ne donnerait pas le prix
cette anne.]

[43: Il fit quelques leons en 1871, avant et aprs la Commune. En 1877,
il fut remplac par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art franais.]

[44: Ils furent runis en deux volumes in-8, cette mme anne 1866.]

[45: Nous en avons la preuve dans une lettre  E. Havet, du 29 avril
1864.

Tout bourgeois, commerant, rentier, tout homme qui est capable de lire
un journal est pour l'unit de l'Italie et pour la monarchie
constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et
il n'y a peut-tre pas sur quinze un rpublicain. Aucune racine pour le
socialisme et pour les ides niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas
dans le temprament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie
gnrale, de familiarit ancienne entre les riches et les pauvres, entre
les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir  Mazzini et aux
ides de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent
tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation arme, ils seront,
comme autrefois,  la merci de tout envahisseur. Une partie considrable
de la noblesse, mme dans les anciennes provinces papales, est
constitutionnelle et librale. Ce sont seulement quelques grands
seigneurs arrirs, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le
pape.  Spolte, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande
noblesse de Rome,  l'exception de quatre familles, est papaline.
Joignez  cela la majorit du clerg, la foule des protgs qui vivent
par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorit des
paysans, sortes de sauvages nergiques, bien plus incultes que les
ntres. C'est de ce ct que se tournent tous les efforts de la
bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui
apprend  lire. C'est pourquoi ils tablissent partout des coles
communales. Les Italiens s'instruisent trs vite. On a tabli par
exprience qu'un Napolitain peut apprendre  lire et  crire en trois
mois, mme lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort
puissantes agissent dans le mme sens, la garde nationale et l'arme.
L'homme du peuple y prend des ides d'honneur, des habitudes de
propret, une sorte d'ducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent
beaucoup, surtout  Naples, sur l'augmentation de la richesse publique.
Ds que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les
ides d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se
font de toutes parts, l'lan nouveau de l'activit prive et publique,
la vente des biens ecclsiastiques contribuent  ce grand changement. Si
pendant dix ans encore la France empche l'Autriche d'envahir l'Italie,
ils comptent que le nombre des libraux sera doubl et que la nation
sera faite. Voil ce que je crois avoir dml... en causant avec des
gens de toute classe.]

[46: Il avait pourtant dfini l'histoire une gomtrie vivante.]

[47: _Graindorge_ fut publi en volume en 1868.]

[48: Il crivait  Havet, le 18 novembre 1885: Je n'ai pas d'opinions
arrtes sur le prsent; je cherche  m'en faire une; mais probablement
je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'ducation, la
prparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui
est de mes impressions, j'en fais bon march; elles sont sans valeur,
comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'tre
collaborateur dans un systme de recherches qui, dans un demi-sicle,
permettra aux hommes de bonne volont autre chose que des impressions
sentimentales ou gostes sur les affaires publiques de leur temps.
C'est dans ce but que nous avons fond l'_cole des sciences
politiques_. Visiblement une pareille mthode, qui est une sorte
d'anatomie sociale, choquera, dans ses premires comme dans ses
dernires conclusions, beaucoup de sentiments gnreux et respectables.
Mais les partisans de l'exprience sont trop libres d'esprit pour ne pas
accordera l'outil prcieux dont ils connaissent les services, la
permission de travailler partout, mme au vif de leurs plus chres
convictions.]

[49: Un travail prparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise,
tmoin de la Rvolution de 1792  1795, parut en 1872. _(Un sjour en
France de 1792  1795)_. Le volume de l'_Ancien rgime_ est de 1875, les
trois volumes sur _la Rvolution_ se succdrent en 1878, 1881, 1884; le
premier volume du _Rgime nouveau_ parut en 1891; le second, laiss
inachev, a paru en 1893.]

[50: _Histoire de France_, II, 80.]

[51: Sa morale, nous l'avons dit, tait celle de Marc-Aurle: vivre
conformment  la nature, et il dit que cette morale dpasse toutes les
autres en hauteur et en vrit, qu'elle est d'accord avec notre science
positive (_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, p. 310). Mais
dans son Essai sur Jean Reynaud (_Ibid._, p. 40), il insiste sur la
ncessit de ne pas mler la morale et la religion  la recherche
scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gne par des
proccupations trangres, ni subordonner aux conceptions philosophiques
la rgle imprative du devoir.]

[52: Une indiscrtion a permis au _Figaro_ de publier ces sonnets au
lendemain de la mort de Taine. Nous esprons qu'ils recevront une
publicit plus durable que celle d'un journal; car ils mritent d'tre
conservs, par leur beaut propre et pour la lumire qu'ils jettent sur
le caractre et les ides de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il
ait crits. Leur perfection nous permet d'apprcier les dons
extraordinaires d'assimilation d'un crivain auquel plus d'un critique a
refus la facilit, tromp par sa puissance.]

[53: M. Jules Simon a consacr  Michelet une trs intressante notice,
pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitul: _Mignet,
Michelet, Henri Martin_. On trouvera aussi une tude biographique sur
Michelet dans les _tudes biographiques et littraires_ de M. O.
d'Haussonville.]

[54: Michelet, _Histoire de France_, II, page 80.]

[55: _Le Peuple_, page 22.]

[56: _Le Peuple_, page 26.]

[57: _Le Peuple_, page 30.]

[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations
assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il
prit Michelet pour son supplant  la Facult des lettres. Mais le bon
accord dura peu. Ds 1835, Guizot lui prfra un catholique fervent, M.
Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de
son ct, ne gota jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'tre
peu franais dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses ides
politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, 
l'Acadmie, dans une discussion sur les pomes de l'Inde, dont Guizot
critiquait l'exubrance, Michelet clata tout  coup: Vous ne pouvez
les comprendre, s'cria-t-il, vous avez toujours ha la vie.]

[59: Dans d'intressants articles de la _Revue politique et littraire_
(15, 22 et 29 aot 1874), M. Despois a cit un passage du cours de
Michelet  la Facult des lettres en 1835, o il expliquait comment
l'historien, pour bien comprendre le pass, devait apporter  son tude,
non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de
s'prendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses
de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M.
Despois n'a cit que quelques lignes. On avait reproch  Michelet
d'tre partial en faveur de Luther. On pourrait me reprocher galement,
rpliqua-t-il, d'tre partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en
faveur de sainte Thrse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant
pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les
doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner
pour toutes les affections. Une ide ne se produit qu' la condition
d'tre dans l'esprit humain et d'aider au dveloppement gnral de
l'humanit. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours
ncessaire. L'histoire droule une vaste psychologie qui embrasse dans
un ordre successif toutes les notions, toutes les facults qui
constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque facult se
rvle tour  tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une
doctrine, et fait  travers les vnements sa fortune dans le monde.
Comment s'tonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout
entier, pour sa raison, son imagination, son coeur, pour la libert et
pour la grce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille  et l
les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les
aime toutes, puisque dans toutes il voit se reflter cette image sacre
de lui-mme que Dieu a jete dans l'homme seulement. (_Journal de
l'instruction publique_, 25 janvier 1835.)]

[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Aprs la
guerre de 1870, navr de la duret que les Allemands avait montre dans
la victoire, il me disait: Si Grimm avait t l, je suis sr qu'il
aurait protest au nom de l'humanit et de la justice. Mais il n'y a
plus de Grimm en Allemagne. Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm
et protest.]

[61: Quinet, pote, historien, philosophe, enseignait l'histoire des
littratures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand pote polonais,
occupait la chaire de langue et de littrature slaves.]

[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre _les Jsuites_ pour
sujet de leur cours, et firent paratre ce volume en commun, les ides
dveloppes par Michelet dans ce cours n'taient pas nouvelles chez lui.
Nous les retrouvons dans des notes de l'cole normale de 1831. Il faut
renoncer  la lgende qui nous montre Michelet devenant hostile au
catholicisme parce qu'il a t attaqu par l'abb Des Garets.]

[63: Michelet avait fait un dpouillement trs complet des registres de
la Commune, dtruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tir
une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les
autres histoires de la Rvolution. Il avait aussi attentivement tudi
les archives de Nantes pour la guerre de Vende.]

[64: On trouvera plus loin une tude spciale sur Michelet ducateur.]

[65: _La Sorcire_, chap. VII, au sujet du jour des morts.]

[66: _Nos Fils_, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui
par des traits touchants. Il souffrait  la vue d'une tombe mal soigne,
et quand il allait visiter les siens au Pre-Lachaise, il lui arrivait
souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses
proches. Il fit mme une fois refaire la grille brise du tombeau d'une
personne qui lui tait entirement inconnue. Grce  la libralit de la
Ville de Paris et  une souscription  laquelle la France entire a
contribu, un admirable monument, d au ciseau du sculpteur Merci,
honore la mmoire de Michelet, dans ce cimetire du Pre-Lachaise, qui
tait une de ses promenades favorites.]

[67: _Le Peuple_, page 352.]

[68: Sully Prudhomme].

[69: _Histoire de la Rvolution_, 2e dition, page 4.]

[70: On a dit que Michelet avait commenc, comme Victor Hugo, par tre
royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre
premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait 
l'cole librale de la Restauration, tout en se dfiant plus qu'elle du
bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait
ruin son pre et la France. Il vita longtemps de rien crire sur
Napolon, se sentant trop partial contre lui. Quand,  la fin de sa vie,
il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses
ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est
qu'il donna des leons  la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de
Parme, alors ge de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont
il aima toujours  se souvenir. Elle a mu mes entrailles de pre,
disait-il.--Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour
s'associer aux troitesses intellectuelles des hommes de parti. Les
dernires paroles qu'il a prononces avant de mourir en sont un curieux
tmoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout  coup: On et d
faire manger  Henri V des coeurs de lion.--Pourquoi? lui
demanda-t-on.--Parce qu'il aurait eu le temprament plus militaire.
Sans vouloir attacher un sens trop prcis  ces paroles, ne semble-t-il
pas que Michelet ait eu  ce moment le sentiment que la faiblesse de la
France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions
historiques? N'a-t-il pas prouv un vague regret, regret d'historien et
d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V et pu peut-tre
renouer ces traditions, s'il avait t capable de comprendre les
aspirations lgitimes et les besoins du monde moderne?]

[71: Sa plus vive admiration tait Virgile. Je suis n, disait-il, de
Virgile et de Vico. Il mditait un commentaire sur Virgile. Il fit en
1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux o Virgile a vcu et
qu'il a chants. Nous trouvons dans le _Peuple_ un tmoignage loquent
de cette prdilection pour Virgile, prdilection du coeur plus encore que
de l'esprit: Tendre et profond Virgile! moi qui ai t nourri par lui
et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui
revienne, la gloire de la piti et de l'excellence du coeur... (Michelet
vient de parler des beaux vers de Virgile sur le boeuf de labour, et des
vers  Gallus: _nec te poeniteat pecoris_). Ce paysan de Mantoue, avec sa
timidit de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans
qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre
deux ges,  moiti chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour
la nature, chrtien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme
simple, dans son coeur immense, la belle cit universelle dont rien n'est
exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les
siens. P. 232. Voyez aussi dans le _Banquet_, l'admirable chapitre sur
Virgile.]

[72: _Le Peuple_, page 228.]

[73: Il fut ce _bon matre_ pour plus d'un. Il avait toujours avec lui
des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout 
qui toute la maison obissait.]

[74: _L'Oiseau_, page 57.]

[75: _Bible de l'humanit_, page 486.]

[76: L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire  la
vie future.]

[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une priode de mysticisme et de
foi; n'ayant pas reu le baptme dans son enfance, il se fit
volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers crits, on voit
que, s'il conserve du respect pour l'glise, il n'a plus la foi. Sa foi
mme n'a jamais t prcise. Elle tait plus mystique et sentimentale
que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais t pour lui que des symboles.
(Voyez l'appendice).]

[78: _Mmoires de Luther_, prface.]

[79: Page 361.]

[80: Chose curieuse;  l'cole normale, en 1830, il montrait dans
l'avnement du christianisme le premier triomphe d'une religion de
libert sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grce reprsentait
 ses yeux le libre arbitre en opposition  la loi qui tait la
fatalit. Combien les gnralisations de ce genre, faites d'imagination
et de passion, sont arbitraires et superficielles.]

[81: _Bible de l'humanit_, prface.]

[82: _Nos Fils_, page 35.]

[83: _La Montagne_, p. 344.]

[84: _Ibid_.]

[85: _La Sorcire_, page 99.]

[86: _La Montagne_, page 202.]

[87: _Mon journal_, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888.
In-12.--Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne
comprend que les annes 1820-1822; le journal des ides s'tend de 1818
 1829; la liste des lectures galement.]

[88: _Le Banquet_, 1879; _Rome_, 1891; _sur les Chemins de l'Europe_,
1893.]

[89: Voyez _Ma Jeunesse_.]










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