Project Gutenberg's Le Mdecin des Dames de Nans, by Ren Boylesve

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Title: Le Mdecin des Dames de Nans

Author: Ren Boylesve

Release Date: February 20, 2009 [EBook #28124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MDECIN DES DAMES DE NANS ***




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LE MDECIN DES DAMES DE NANS


_Il a t tir de cet ouvrage_

DIX-HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VLIN DU MARAIS

_tous numrots_.

N 1789


REN BOYLESVE

DE L'ACADMIE FRANAISE




LE MDECIN DES DAMES DE NANS




PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3

1926


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays.




AVERTISSEMENT

POUR LA NOUVELLE DITION


 la prire de mes amis, je me dcide  donner une nouvelle dition de
ce roman, le premier que j'aie crit, et qui date d'une douzaine
d'annes. Comme son cadet, SAINTE-MARIE-DES-FLEURS, qui fut, l'anne
dernire, favorablement accueilli, je republie LE MDECIN DES DAMES DE
NANS sans y changer un mot ni une virgule. Ce n'est pas que je le
trouve parfait tel qu'il est!... Ce livre n'est qu'un essai de jeunesse;
en l'crivant, j'esprais  peine pouvoir le publier. Mais on m'affirme
que, selon la rgle gnrale, tous mes autres romans sont annoncs,
sinon contenus, dans celui-ci: la remarque en pourra peut-tre amuser au
moins les curieux.

R. B.




 HUGUES REBELL


_Mon cher ami, je vous ddie ce livre o,  dfaut de qualits, je
souhaite que votre haut et pur jugement dcouvre mon dsir de suivre
ici ces bons conteurs franais pour qui nous mmes tant de fois notre
prdilection en commun. C'est d'eux que Taine a dit: Ils effleurent le
ridicule; ils se moquent sans clat... ils ont l'air de n'y point
toucher, un mot gliss montre seul le sourire imperceptible. Cela n'a
rien de commun avec la franche satire qui est laide parce qu'elle est
cruelle; au contraire, cela provoque la bonne humeur; on voit vite que
le railleur n'est point mchant... tout son dsir est d'entretenir en
lui-mme et en nous un ptillement d'ides agrables.

Hlas! que je suis loin de matres si charmants! Je ne les rattraperai
point! Mais je veux aller sur le beau chemin o ils passrent; je veux
m'exposer au soleil qui leur dora l'humeur et le teint; je cueillerai
les fleurs simples qui suffirent  donner  leur bonne grce un parfum
et  leurs alentours cette saveur et cet ornement par quoi sont flatts,
 la fois, un sens dlicat et le naturel apptit du plaisir; enfin, je
veux m'amuser librement des petits incidents invariables et mme
mdiocres qu'ils se gardrent de ddaigner, sachant de longtemps que
rien de ce qui touche les hommes n'est jamais bien nouveau ni tout 
fait fameux. Aprs cela, si, du haut de la cte, quelqu'un de ces ans
me voulait faire l'avantage d'un signe, tel que: Viens , petit!
toute ma fatuit serait  l'aise...--Mais c'est une attitude qui n'est
gure  la mode!--Mon ami, ne me dites pas cela, car mes gots sont si
ordinaires que je serais dsol de n'tre pas mis comme tout le monde._

    Votre

    REN BOYLESVE.




LE MDECIN DES DAMES DE NANS




I


L'abb entra sans faon, avec son lve Septime, prendre des nouvelles
de madame Durosay dont toute la ville s'inquitait  cause de la
troisime visite du grand mdecin.

On appelle grand mdecin,  Nans, quelque confrre imposant par sa
tenue, son ge ou son long exercice dans une sous-prfecture, et que
s'adjoint le docteur Grandier quand le cas est grave ou le malade
rcalcitrant. Le grand mdecin se paie fort cher et il inspire la foi
qui sauve. Quelques personnes encore le font venir pour un oui ou pour
un non, mais c'est par manire de faire largement les choses en face de
la ville, ou de piquer M. Grandier dont les faons ne sient pas  tout
le monde.

Ces messieurs taient dj couverts et causaient ventre  ventre dans
l'troit corridor, quand l'abb montra le nez qu'il portait long.

--Je suis importun, peut-tre? hasarda-t-il, avec un geste de retrait,
tout en refoulant la porte sur le corps fluet de Septime, pinc dans
l'entre-billement.

--Ah! ce cher abb!... comment donc! mais pas le moins du monde! fit
souriant, gros, gras et rouge, M. Durosay. Docteur, permettez-moi de
vous prsenter monsieur l'abb de Prbendes, un savant et un aimable
homme, qui pourrait tre vque et remplit ici, par complaisance et par
got, les fonctions d'auxiliaire de monsieur le cur doyen et de
prcepteur de ce petit freluquet de Septime de Jallais que voici...
Monsieur l'abb vous dira notre faon de vivre, puisque vous y tenez;
il vient tous les soirs que le bon Dieu nous donne, faire avec moi sa
partie d'checs. Ah! c'est un fort joueur!... Connaissez-vous les
checs, docteur? Moi, une fois devant mes pions, je suis l, comme en
toutes choses, tout entier  la besogne; je ne vois plus, je n'entends
plus rien; madame Durosay me traite de sauvage parce que je n'coute pas
ce qu'elle me peut dire en ces moments-l: je ne pourrais pas seulement
fumer ma pipe, monsieur!... Eh bien! l'abb, lui, reste aimable et
galant jusqu'au fort de la partie; il me bat  plate couture, et il
converse thologie et charit avec madame, tout en citant des vers
latins  monsieur Septime quand il nous fait l'honneur d'accompagner son
excellent matre.

--Mais n'avez-vous pas  offrir  madame, dit le grand mdecin, quelque
distraction, comment dirai-je? plus mouvemente, et, au point de vue de
sa sant, plus efficace... que ces runions familiales, excellentes 
la vrit, mais, de par leur nature, peu fertiles en lments de
nouveaut?...

--Monsieur, nous allons aux Veulottes, une ou deux fois par semaine.
C'est  deux petites lieues d'ici et Bichette nous abat encore a sans
trop rechigner, bien que les ctes soient mauvaises. Nous avons l de
braves mtayers; madame Durosay prend une tasse de lait au pis de la
vache, fait un tour dans le clos; visite ses poiriers, ses groseilles
et ses coings; et nous sommes ici pour dner, aprs avoir cueilli au
passage votre confrre ici prsent, monsieur Grandier, que nous appelons
communment Esculape.

Le grand mdecin, qui s'impatientait, brusqua:

--Pas de soires, pas de jeunes gens, pas de garnison ici... musique...
runions... promenades? non. Regrettable. Monsieur, j'ai l'honneur de
vous saluer.

Le docteur Grandier, plus communment appel Esculape, alla reconduire
au train son illustre confrre. M. Durosay retint l'abb par la manche
et l'entrana au jardin.

--Monsieur Septime, voulez-vous bien nous excuser une petite minute!
Entrez donc au salon, il y a le dernier numro du _Magasin pittoresque_.

Le gros dos  jaquette d'alpaga du notaire et les grles paules de
l'abb s'enfoncrent sous une alle de tilleuls.

--Ces sommits de l'art, dit M. Durosay, sont toujours insaisissables;
il faut y aller avec eux comme votre charbonnier avec la foi. a vous
tourne, a vous retourne, a vous dshabille, a vous fait dire Dieu
sait quoi  cent lieues de la question... Non, vous n'avez pas ide de
ce que cet homme m'a auscult  propos de ma femme pour qui je le fais
venir... Tenez, l'abb, c'tait le cas de l'interroger sur votre
affection du coeur, je crois que a n'aurait pas cot plus cher!... Oh!
mais je ne peux pas vous rapporter tout ce que ce diable d'homme avait
envie de savoir sur ma vie prive, mes moeurs, mes antcdents, que
sais-je? Savez-vous bien que j'ai t sur le point de lui taper sur le
ventre et de l'appeler gros polisson? Ils vous prennent des airs
d'arriver  leur but, quand ils sont embourbs jusqu'au nombril; et
d'autres fois, avec l'air d'tre embourbs, ils arrivent, n'est-ce pas?
Il faut bien qu'ils arrivent  quelque chose, car vous avouerez, l'abb,
que dans le cas contraire, il serait assez godiche de leur allonger,
comme je viens de le faire pour la troisime fois, les petits bleus sur
la banque. Mais reconnaissons que leurs manires sont de charlatans.
J'ai lu Molire, monsieur l'abb... Voyez-vous, comme dit cet animal de
Grandier, les hommes sont gniaux ou stupides, il n'y a presque pas de
milieu et la plupart du temps on n'est pas fichu de savoir si c'est l'un
ou l'autre qu'ils sont!

--Mais, en somme, qu'a-t-il dit de madame Durosay?

--Il a dit... il a dit... c'est une femme qui dort! Madame Durosay est
une femme qui dort! nous voil bien avancs! Pas une ordonnance. L'air
des montagnes, du mouvement, de la distraction! Le diable m'emporte s'il
n'a pas parl de militaires en s'en allant! Que voulez-vous? Je ne peux
ni m'accoutrer en carabinier, ni faire venir la troupe, ni faire pousser
les montagnes... Les aller chercher? Eh bien, et mon tude? Mais a ne
s'est jamais fait; il n'y a pas un notaire de Nans qui ait men sa
femme dans les montagnes; on a longtemps vcu sans montagnes! Hein!
tait-ce commode autrefois; le brave mdecin, la petite trousse,
l'apothicaire, et tout tait dit: nos bonnes femmes de mamans
retrottinaient comme devant, dans le pays plat... Tenez, j'ai envie
d'organiser trois voyages aux Veulottes par semaine, au lieu de deux.
Qu'en pensez-vous, l'abb? Vous viendrez avec nous, Septime viendra avec
nous, Esculape viendra avec nous; nous installerons un jeu quelconque,
un tennis!...

--Monsieur Septime, monsieur Septime! une bonne nouvelle!

M. Durosay criait la bonne nouvelle en ouvrant la porte du salon qu'il
s'tonna de trouver dans l'obscurit complte, pensant que Septime avait
ouvert les volets, pour regarder le _Magasin pittoresque_. Mais il
aperut toute la longueur de Septime sur le divan dans la mollesse des
coussins. Il tenait une brochure non coupe  la main et il tait
parfaitement inerte.

--Septime, dit l'abb, je vous ai dfendu de rester dans l'obscurit et
de demeurer sans rien faire. Vous savez que je suis autoris par votre
pre  vous mettre  scier le bois. Je m'y verrai oblig; gare  vous!

-- son ge, monsieur l'abb, dit le notaire, j'abattais des arbres. Ma
manie, mon bonheur tait d'abattre des arbres, et les plus gros, les
plus forts! Un t, mon pre nous envoya, ma mre et moi,  la campagne,
passer trois semaines. Je m'occupai  y abattre les arbres. Il y en
avait une vraie fort. Je commenai par ceux qui taient morts. Ma mre
m'admirait. Aprs je passai aux vivants, aux touffus. Je ne savais pas,
moi, ce que c'tait que me reposer  l'ombre: j'tais toujours  faire
des courses au soleil. Je coupai l'ombre. Ma mre commena de jeter les
hauts cris; elle pleura pour des arbres qu'elle avait connus tant
jeune; elle crivit  mon pre; le brave homme arriva, fit la grimace,
jura comme un galrien. Mais il y avait tant d'arbres par terre et par
mon seul fait qu'il ne sut que dire en se tournant vers ma mre:
Ventre-bleu! c'est tout de mme un gars! Ma mre pleurait toujours,
mais je crois que c'tait d'attendrissement.

Septime se leva lentement:

--Excusez-moi, monsieur Durosay, je n'avais pas d'arbres  abattre, et
il fait si bon ici, si frais!...

--Allons! jeune homme d'aujourd'hui, tes-vous de notre partie? Nous
organisons un tennis aux Veulottes? Connaissez-vous les Veulottes? Mais
non, Dieu me pardonne! Monsieur l'abb vous tient  l'attache. Voici le
beau temps, il faut donner de l'air  ce grand pierrot-l, l'abb. Le
temps d'aplanir le terrain, et, dans huit jours, nous sommes raquettes
en main, sur la pelouse aux pivoines et passons nos entr'actes, sauf
votre respect, monsieur l'abb,  tter Moumoute la blonde, dont on vous
fera faire aussi connaissance.

Voulez-vous monter dire bonjour  madame Durosay?




II


Les dames de Nans taient sujettes  un mal singulier.

Cela ne se remarquait point; les maris n'en avaient cure; elles-mmes
n'y prenaient garde, et le docteur Grandier n'avait, dans ses trente
annes d'exercice, rdig d'ordonnance  ce propos. Comme un cas curieux
qui vient  se multiplier, le phnomne se perdait dans le nombre des
phnomnes analogues; endmique, il passait inaperu; et d'ailleurs,
anodin la plupart du temps, au point de vue de la sant essentielle, il
se noyait dans la banalit. Seuls, quelques trangers passant par la
petite ville, des Parisiens en villgiature et un vaudevilliste
observateur (n'est-ce pas le nommer?) avaient t surpris de la relative
particularit, et, entre eux, stigmatisaient un type d'humanit, comme
on le fait en disant par exemple: les sourds, les paralytiques, ou bien:
les femmes de Tati, quand ils prononaient: les dames de Nans.

Rien d'irrvrencieux, en tout cas, dans cette expression. Les dames de
Nans taient les plus honorables personnes de la chrtient, ceci n'est
pas douteux, car nul n'et pu se flatter de les avoir vues commettre
quoi que ce ft contrairement  la biensance. C'tait un centre de
moeurs renommes. M. l'abb de Prbendes, qui tait des meilleures
familles d'Anjou, l'avait choisi comme une oasis o mnager sa sant
chtive parmi de la vertu; et du temps qu'il y eut une closion de
jeunes filles, on s'y souvient encore que l'essaim entier approvisionna
la magistrature.

Il arrivait,  Nans, juste  propos de cet essaim de demoiselles, que
la socit se renouvelait, priclitait, s'teignait quasiment tout
entire, toujours  peu prs en mme temps, avec un ensemble aussi
remarquable que si M. le maire et rgl tout cela par arrt municipal.
De sorte que des poques prsentaient des dames de Nans tout frais
arrives, inacclimates encore, ppiantes, gazouillantes, de leur
jeunesse, de leurs diffrentes origines, animes par leur bariolage
mme et leur diversit. Il est curieux que dans une priode de quatre ou
cinq annes tout au plus, le mdecin, le notaire, le greffier, le
receveur des contributions, le percepteur et l'agent voyer se trouvent
prcisment en situation et en got de chercher femme. J'aimerais savoir
si de semblables occurrences se prsentent en d'autres petites villes;
mais pour Nans c'tait ainsi. Et vous pouviez aprs cela demeurer
vingt-cinq, trente annes  Nans et n'y voir que des maturits, les
unes prenant corps et poids, bedonnant  l'envi, les autres se
ratatinant, se desschant, rduisant chaque jour d'une mesure apparente
leur petit volume sous le chle et leur maigre place dans le monde.
Quand le temps d'une nouvelle gnration tait venu, les vnrables
dames en taient arrives  rien; les grasses ne bougeaient plus; les
sches vous passaient  ct en allant  l'glise, trottinantes et si
menues que vous n'eussiez pas os affirmer avoir crois quelqu'un.

Ce que nos Parisiens en villgiature ou notre vaudevilliste observateur
entendaient par les dames de Nans, ne le cherchez pas durant les
quelques premires annes de ces renouvellements o la composition
panache de la petite socit pouvait offrir l'occasion de faire des
remarques dans ce genre: Tiens! tiens! mais on dirait que Nans se
remue! Vous ne sauriez croire ce qu'on a bavard chez les Legrs, c'est
un petit mnage qui ne peut se passer d'aller une fois par an  Paris
et deux fois aux Folies-Bergre!... Et les Gandin? Avez-vous vu le petit
buggy qu'ils ont fait faire  Chtellerault? Ma chre, ils vont sur la
route du Grand-Pressigny comme on va  Longchamps... Il parat que la
petite monte  ravir! a va tre dlicieux! Les Legrs n'ont pas
continu d'aller aux Folies-Bergre, ni les Gandin de se promener en
buggy ou  cheval. Ceux-ci, bon gr mal gr, ont d cesser leur train
sous peine d'avoir tout le monde  dos, ces moeurs lgantes n'tant
point inscrites aux coutumes de la bourgeoisie. Ceux-l, d'eux-mmes,
au bout de deux annes, jugeaient fastidieux de faire leur petite valise
et d'aller se fatiguer  voir, durant trois jours  Paris, ce qu'un
Parisien met six mois  ne pas achever de parcourir; ils ont t
quelquefois  Saumur,  Tours et jusqu' Amboise, puis tout ce qui
dpassait l'horizon de Nans leur a paru peu  peu sous l'aspect d'une
grande vanit, et le bavardage mme a cess faute d'aliment. Tout ce qui
diffrenciait ces couples neufs et leur donnait ce panach si aimable
s'est teint comme une fresque sous la pluie; le penchant  l'activit a
t paralys par le commentaire de la rue; ces messieurs encore vont 
leurs occupations, se dtestent et se dchiquettent, mais ces dames sont
par convenance, puis par habitude, incolores et assoupies.

Que l'on se figure des oiseaux rares d'assez joli plumage, enclos en une
cage o souffle  perptuit une brise toujours gale. Que le souffle
dsesprant de l'gale brise fasse peu  peu tomber les plumes des
oiseaux, que chaque nouvel oiseau mis en cage soit, de mmoire d'oiseau,
condamn  laisser choir sa parure: ni le petit qui se dplume, ni les
dj dplums ne donneront attention  la msaventure; parce que cela
met  nu tout le monde des oiseaux, on sera, sans arrire-pense aucune,
de pauvres oiseaux tout nus.

Les dames de Nans, quant  leur manire d'tre, taient un peu
pareilles  ces oiseaux.

Cet enjouement, cette grce alerte, cette mobilit, cette curieuse
flamme sans cesse vacillante qui pand jusqu'au loin ses vibrations
chaudes, son atmosphre d'aise o facilement on sourit, qui est on ne
sait trop quoi, mais qui est cet trange mouvement: la vie; tel avait
t leur plumage. Mais non! on ne sait pas de quoi cela est fait; et
qu'importe? Il y a des personnes qui vivent intrieurement, d'autres,
tout au dehors, et rpandant un charme gal. Il y a aussi des gens que
vous croisez dans la rue, que vous recevez  votre table, qui sont
jeunes ou vieux, et qui sont morts. L'humanit que les livres officiels
enregistrent comme peuplant le globe, et se donnent la peine d'tiqueter
comme des valeurs, pourrait fort bien tre dj divise en vivants et en
trpasss. Les uns, qui, par une vertu spciale trouvent, crent, ont le
pouvoir d'accrotre tout ce qui passe par leurs mains ou par leur
esprit; les autres, striles, atones, dnus mme d'une rsonance sous
le choc, vritables cloches fles drisoirement suspendues. Il n'est
plus besoin de dire qu'il y avait  Nans des cloches en pitoyable tat
de flure, et de pauvres femmes qui n'eussent gure t plus avances
ayant franchi le saut fatal.

tait-ce l'air de Nans? ou bien cela se peut-il produire en d'autres
endroits o la continuit des mmes occupations, la vue des mmes
visages, le secours toujours mme des mmes paroles changes, les mmes
endroits chaque jour parcourus, la prvision  peu prs infaillible du
lendemain, de la semaine et de l'an prochains, l'inanition d'un cerveau
qui a besoin de fantaisie, enfin la terrible monotonie, baignent les
femmes d'une atmosphre de si fade saveur, qu'une petite mort se produit
en elles, la mort de leurs dsirs, de leurs caprices, de tout ce qui,
satisfait ou non, produit ces hauts et ces bas, ces plaisirs et ces
chagrins, ce va-et-vient qui fait l'tre vivant.

Mais quoi! dira-t-on, dans quel dsert inaccessible mme aux chemins de
fer dpartementaux, gt votre ncropole de Nans puisque nous ne
passmes jamais en endroit si momifi? Permettez: deux trains montants
et deux descendants, sans compter ceux de marchandises, traversent
Nans chaque jour tout ras le jardin du presbytre o loge M. l'abb de
Prbendes et son lve Septime,  ct du vnrable cur doyen. On
dlivre quotidiennement  la gare de Nans une douzaine de billets entre
le lever et le coucher du soleil, ce qui signale un certain transit, un
mouvement apprciable. Je me suis bien gard de dire que Nans ft un
champ de repos. Vous n'y auriez pas mis le pied que la vue seule des
rubans verts de mademoiselle Hubertine la Hotte, flottants,
papillonnants, en vibrante aurole autour du parchemin de sa face,
durant qu'elle va de son petit trot sec  l'glise faire ses dvotions
ou chez mesdemoiselles Mistouflet ses cancans, que j'en serais pour mon
dmenti. Il faut tre tout  fait comme il faut pour tre mort  Nans;
mais quiconque est bien lev ne se hasarderait  donner signe de vie.
Les vritables dames de Nans sont celles de la socit, qui ne se
mlent point  plus petit que soi et qui, trop peu nombreuses pour se
lier entre elles sans monotonie, gisent en la solitude du _home_.
Mademoiselle Hubertine la Hotte et mesdemoiselles Mistouflet, par leur
difiante pit autant que par l'aisance et le bien inform de leur
parole, sont l'me d'un monde  Nans, qui n'est ni le suprme, ni le
commun, mais qui a le singulier privilge de se frotter  l'un et 
l'autre, de la faon que va la mouche, par exemple, sur les objets les
plus mdiocres et sur le dlicat ptale de la rose. Ce qui vit et
bourdonne  Nans, cela est triste  dire et quasi paradoxal quand il
s'agit d'une socit si fortement assise sur des principes; c'est
prcisment ce que cette socit ne qualifie pas, ce qui n'a pas de rang
assign, ce qui nage entre deux eaux, ce qui fleure encore la fadasse
odeur des grains, ou la capiteuse de la morue et en imprgne le mobilier
de son salon de reps ou de velours o l'on rougit de recevoir madame
Radichon, la mercire, et mme madame Penilleau, dont le mari est
cependant huissier, et de ne pas recevoir madame Duperrier, madame
Cotton, madame Durosay, madame Gandin et madame Legrs, qui vous
adressent cependant--mais dans la rue,--de petits bonjours si aimables.
Ce monde est si essentiellement intermdiaire, inclass, qu'il est, si
j'ose m'exprimer ainsi, sans sexe, et compos presque uniquement de
demoiselles d'un certain ge. S'il vous arriva de passer  Nans, c'est
ce monde-l qui vous fit illusion. Le reste dort.




III


Madame Durosay dormait.

Elle tait tendue sur une chaise longue, dans une sorte de boudoir
attenant  sa chambre  coucher, d'o elle ne sortait presque pas, et
o elle recevait ses familiers. Les fentres aux persiennes rabattues
laissaient venir du jardin des parfums de rsda mls  ceux un peu
confus de la chaleur des feuillages et des choses sous le soleil de
juin. Un bourdonnement doux d'insectes lointains, et par moment,
l'entre d'une mouche aux zigzags sonores, coups brusquement par un
aplatissement contre une glace, repris, coups de nouveau, jusqu'au
balancement dans la raie lumineuse des volets et une chappe soudaine
o le petit murmure s'est bris sec. Aprs cela, un de ces silences
d'aprs-midi d't, caressants comme un bain, de ces silences jamais
vides, mais qui portent en suspension, il semble, d'tranges et mous
objets lgers dont le frlement est bon comme des sourires ou des
baisers qui voletteraient, par impossible, dans l'ombre artificielle.
Inoubliables moments qu'il vaudrait la peine de vivre, ne ft-ce que
pour les goter une fois!

La jeune femme tait vtue d'un peignoir blanc aux manches amples,
releves jusqu'au coude, quelques dentelles autour du cou, formant
berthe, avec une lgre chancrure  la gorge. Elle n'avait pas trente
ans et avait toute la beaut que donne l'approche de cet ge aux femmes
qui sont brunes, grandes et dveloppes suffisamment. Sa langueur
exagrant le blanc de la peau, la largeur et le bistre des yeux bleu
limpide et la masse d'ombre des cheveux, la faisaient parfaitement
jolie. Elle tait assurment la plus adorable personne qu'et atteint le
mal de Nans.

Auprs d'elle, des travaux au crochet, des broderies, entrepris sans
got, inachevs, des journaux de mode, dsordonns, pars, l'indolence
et l'ennui, et pire: l'inconscience mme de l'ennui. Car elle voulait
se trouver fort bien; n'admettait pas qu'elle ft le moins du monde en
mlancolie. Elle tait si fort atteinte que nul dsir ne germait en sa
nature ensommeille.

M. l'abb, en sa qualit de directeur de cette me encore pieuse, bien
que ralentie, et de plus vieil ami de la maison, conservait le
privilge des entres  toute heure. Il avait celui, plus prcieux et
plus rare, d'tre accueilli avec le sourire d'antan, franchement ouvert,
tideur dernire. M. Durosay et le docteur le suppliaient d'en user et
abuser pour le grand bien de la chre femme. On s'ingniait  la
rveiller. L'abb, gnreux et un peu inoccup, venait, en bon pasteur,
taquiner d'une chiquenaude ou d'un aimable mot sa brebis somnolente.

--Serai-je reu avec Septime? dit l'abb, allongeant le nez, et sans le
moindre scrupule pour le petit soubresaut qu'il savait avoir caus par
son toc-toc. J'ai donn cong  ce grand enfant que les chaleurs
fatiguent, et il vient vous offrir ses hommages...

L'abb poussait Septime rougissant dans la pice sombre o vaguait
peut-tre, pour cet odorat de seize ans, un parfum spcial qui le
comblait de timidit. Le menant ainsi dans le monde, pensait l'abb,
il esprait l'aguerrir, et il avait l'ordre crit du papa de ne ngliger
aucune occasion.

Madame Durosay se souleva  demi, et tendit la main que l'abb, selon
sa faon, prit entre ses deux longues mains plates et sches et garda
longtemps. Septime avait le triste moment d'attente des pauvres jeunes
gens gns qui n'ont pas encore dit bonjour et qui n'osent regarder la
matresse de maison avant d'avoir rgulirement salu; il ondulait sa
taille embarrassante et, par-dessus la tte de l'abb, esquissait de la
tte des saluts perdus. Il pensait que l'abb tait ridicule de n'en
pas finir  lcher cette main et qu'il allait l'tre lui, plus que son
prcepteur, par quelque gaucherie stupide dont il ne serait pas matre,
en approchant ce bras que madame Durosay avait nu jusqu'au coude. Son
coeur battait fortement, le bras lui semblait un objet extraordinaire,
qu'il ne comprenait pas mme que l'on montrt, bien qu'il en ft bien
aise,  cause du trouble qu'on en reoit.

Enfin, l'abb fit place et Septime prit la main, avec tant de peur d'en
abuser, qu' peine il l'effleura.

--Monsieur l'abb, dit la jeune femme, est bien dur pour ses lves et
c'est mal  lui, pour un jour de cong, de les mener visiter les
malades.

--Je vous jure, madame, dit l'abb, que tout le long du chemin, mon
galant lve a march plus vite que moi...

Septime, confus, se sentait l'envie de prononcer quelque mot extrmement
aimable, et il rougit seulement.

Mais madame Durosay ne prenait garde, se plaignant en termes dolents, de
la visite fastidieuse du grand mdecin qu'on ne faisait venir que pour
lui faire peur. M. Durosay tenait  se ruiner en consultations et en
pure perte. En somme, que lui voulait-on? Elle mangeait et dormait
convenablement, ne se plaignait de rien. Qu'elle remut? Qu'elle
bouleverst toutes choses de son activit? Qu'elle explost
continuellement de belle humeur? Qu'elle branlt la maison d'clats de
rire? Mais c'tait grotesque  la fin! Et quels sujets, s'il vous plat,
 cette brit? Avouez que le bon Dieu perdrait son latin  vouloir
tablir la vie de plaisir  Nans.

L'abb, plein d'indulgence et de bont, se dlectait du ton plaisant et
d'avoir vu madame Durosay sourire.

--Moins puissants que le bon Dieu, madame, et moins forts en latin, nous
avons os comploter de belles et honntes distractions. Monsieur votre
mari me parlait tout  l'heure d'un jeu que Septime vous expliquera.

--C'est un _lawn-tennis_, madame, dit Septime, qu'on organiserait aux
Veulottes.

--J'ai jou  a!... C'est charmant. Je serai trs bien sous le
marronnier,  vous regarder faire.

--Eh! allez donc, s'cria M. Durosay, dont la dodue bedaine faisait
irruption dans la pice, chinez-vous donc  dnicher un joujou, 
inventer l'impossible pour ces monstres de femmes. Voil ce qui vous
attend; voil o l'on aboutit!... Ah! n'pousez jamais, monsieur
Septime, ni vous, monsieur l'abb... ha! ha! ha! ha!

Et le notaire se rjouissait de son tour d'esprit dont la vingtime
dition laissait calmes les auditeurs ordinaires.

--Voyons, bellotte, dit-il, srieux et tendre, en s'approchant de
madame Durosay, que faut-il pour votre plaisir? On excutera vos petits
caprices; on vous gtera comme une enfant-gteau: c'est le grand
mdecin qui l'a ordonn.

Il prenait le bras dans ses grosses pattes de dogue, le beau bras  la
manche releve, o Septime remarquait la douce ombre que faisait un
duvet lger et le petit creux  l'intrieur du coude, pochette
imaginaire et mystrieuse o il souponnait, dans le vague de son
instinct, que quelque chose de grave ou de grand mme, comme la vie d'un
ou de beaucoup d'hommes pouvait se venir blottir et touffer. Pauvre
jolie dpression bleutre sur le blanc de la peau! Et ces mains normes
et disgracieuses touchaient cela, tapotaient cela comme elles eussent
fait des flancs d'un honnte chien, familirement et sans plus
d'motion. Septime tait choqu comme d'un sacrilge.

--On demande, continuait le mari, que vous soyez insupportable, que vous
cassiez, brisiez tout, que vous battiez votre poux; que vous fassiez
damner monsieur le cur ou venir madame votre mre si bon peut vous
sembler!

C'est le cas de demander, comme disaient les bateliers de la Loire, la
corde  virer le vent, d'avoir faim d'ortolans ou apptit de la lune!
Eh bien, qu'est-ce que tu dirais, bellotte, d'un bon petit voyage avec
les clefs sous la porte et les clients au diable?

--J'aimerais mieux la paix, mon ami!

M. Durosay plaqua fortement la bote aux checs sur la table, et, bien
que l'on ft proche de l'heure du dner, se fit trois fois battre par
l'abb. Madame Durosay classait des journaux de mode, et pour les
feuilletons, les passait  Septime. Septime allait du bras nu aux
gravures colories o des femmes en toilettes de soire avaient des
paules et des gorges roses, et de cette contemplation silencieuse et
bbte sa pubert toute neuve recevait une joie trouble et exquise.




IV


M. de Prbendes et prfr dire sa messe  rebours qu'avouer l'effroi
secret que lui causait le docteur Grandier.

Des annes avant qu'ils fussent unis par la maison Durosay, et alors
qu'il le frquentait uniquement pour sa pricardite et ses granulations,
il l'avait cru un peu Satan ou quelqu'un de ses suppts de qualit.
Cette premire impression avait tourn cependant, en mme temps et dans
la mesure que s'affermissait son instinctive mfiance.

La rondeur, la belle franchise habituelle de ce grand gaillard de
muscles solides et de frais regard bleu, la bont qu'on lui connaissait,
toutes ses allures de brusque apparence, n'taient pas, ne pouvaient
tre d'un gnie du mal. Le bon abb en avait presque regret, car il s'en
trouvait moins arm contre lui, dans les circonstances nombreuses o ils
se posaient comme adversaires rsolus. Ce diable d'homme, sinon cet
homme du diable, avait toujours avec soi la force d'une apparente
vidence, alors que l'abb devait combattre  coups de dialectique.
Avait-il donc raison?... Non!... certes! puisqu'il mconnaissait tout
l'enseignement crit; mais il en avait l'air, et d'une discussion
contradictoire personne qui ne sortt rang de son ct. Il n'avait nul
acquis, pensait l'abb; il raisonnait comme l'homme tout nu. Et c'tait
pour cela qu'on le trouvait convaincant. Il opposait une certaine force
humaine contre tous les difices levs sous l'invocation divine. Ah!
plt au ciel qu'il et t d'enfer, qui ne prvaut point contre Dieu!
Mais il tait de la terre dont on n'est pas si sr.

Un soir, l'abb et le docteur sortaient ensemble et seuls, de chez le
notaire. Ils se trouvrent aussitt dans la nuit noire, le ciel tant
couvert et Nans n'ayant d'autre clairage que celui des boutiques qui,
avant neuf heures, ont rabattu leurs volets. Ils s'en allaient
cahin-caha sur le sol ingal. Grandier dit tout  coup:

--L'abb, nous allons nous casser! donnez-moi donc le bras.

Et les deux ennemis descendirent  la faon des amoureux jusqu'au
carrefour qui fait le centre de la ville, o le docteur, par courtoisie,
avait coutume de reconduire l'abb, bien que ce ft,  lui, tout
l'oppos de sa route. L'abb s'loignait alors du ct de la rivire au
bord de laquelle le presbytre se trouvait; le mdecin rebroussait
chemin, et dans le silence de Nans endormi retentissait quotidiennement
la voix du docteur, dj le dos tourn: Bonsoir, monsieur l'abb! et
grsillait la voix de feuilles sches de l'ecclsiastique: Bonsoir,
docteur, du mme ton invariablement, quelles qu'aient t les aigreurs
changes, sauf quelques sonorits surajoutes du ct de Grandier, les
soirs o M. Durosay avait sorti son vieux cognac, ou quelques sourdines,
au contraire, du ct de l'abb, quand il touffait dans les replis d'un
long cache-nez noir, sa gorge dlicate.

L'abb augura mal de cette complaisance du docteur. Le contact de ce
paen lui convenait mdiocrement. Il tait tout petit, tout gringalet
au bras du colosse, et sa figure grle et rase pouvait avoir l'air tout
juste d'une pomme de canne au ct de ce beau gant  barbe blanche.

De plus, Grandier tait nerv ce soir. On l'avait vu garder des
silences inaccoutums, puis parler tout  coup un peu  tort et 
travers. On l'et dit en mal d'invention, ce qui quelquefois lui
arrivait. Que fomentait-il?

Ils arrivaient quasi sans mot dire au croisement des quatre rues. Dj,
l'abb se dgageait et ils allaient sans doute, avant le traditionnel
bonsoir! prononcer la phrase non moins consacre: Il n'y a pas un
chat dehors! quand le docteur, inspectant brivement les quatre longs
trous d'ombre des rues dsertes, se planta comme un mt en face de
l'abb. Il croisait les bras sur la poitrine, et cela formait, sous sa
barbe, une sorte d'auvent o M. de Prbendes et tenu  couvert. Et il
regarda l'abb avec quelque chose de si trange et ptillant dans ses
prunelles que c'tait  croire que si le diable ne se dclarait pas en
cet instant, il ne serait jamais bien  craindre. Et il continuait de
garder le silence, paraissant tablir des combinaisons, suivre des
plans de bataille, voir tomber des blesss et relever des drapeaux, ce
qui lui donnait de la fivre. L'abb priait pour lui, dans le cas qu'il
en valt la peine. Un clair les illumina. Grandier ricanait. De larges
gouttes d'eau tombrent. L'abb ouvrit son parapluie et disparut
l-dessous tout entier. Le docteur se pencha sous le toit de silsienne
brune et il pronona:

--Je vais ressusciter madame Durosay!

Et cela tait dit sur un ton confidentiel, grave, exalt, et  la fois
sinistre, de la mme faon que l'on vous glisserait dans le tuyau de
l'oreille: Je mets le feu, ce soir,  l'htel de ville!

La pluie tomba tout  coup  torrents. Les larges chaussures du mdecin
de Nans se plaquaient en flicflacs sonores sur le sol dtremp. L'abb
se laissait descendre vers le presbytre,  grands pas raides, comme si
une machine l'avait m. Quand Gertrude, la gouvernante de ces Messieurs
prtres, vint ouvrir, elle trouva M. l'abb de Prbendes les pieds dans
l'eau, sous le parapluie ruisselant et qui, au lieu de se dpcher de
rentrer, s'allongeait de deux doigts le nez, ainsi qu'il avait coutume
en les cas dlicats.




V


M. de Prbendes fit claquer ses galoches sur la pierre de l'escalier et,
sans mme souhaiter le bonsoir  Gertrude, sans demander comment M. le
cur avait pass la soire,  quelle heure Septime s'tait couch,
s'enferma dans sa chambre.

Ses prires furent troubles. Il tait depuis longtemps  genoux sur son
prie-Dieu, quand il s'aperut qu'il regardait fixement la statuette de
sainte Radegonde et que, cependant, les seules images profanes, un peu
confuses et virevoletantes de madame Durosay, du notaire et du docteur
Grandier passaient dans le champ de sa vision au grand dtriment de
l'objet en biscuit de sa dvotion particulire. Il se ressaisit
brusquement, ta ses lunettes, se prit  deux mains le front, et, les
coudes sur l'appui de velours un peu rp, s'effora de suivre ses
oraisons. Il y prouvait toutes les peines du monde. Il s'impatienta de
cette distraction opinitre. Puis il se reprocha, de s'impatienter. Et
il se coucha presque colre. Ce satan docteur lui avait mis la tte 
l'envers.

Il ne s'endormit point. Les allures de Grandier lui trottaient par
l'esprit. Quelle tait cette dcouverte soudaine d'un moyen de relever
madame Durosay? Et si remde il y avait, pourquoi ce mystre, cette
exaltation, cette fivre et ces ricanements quand il s'agit de
simplement gurir? Le moyen, doux Jsus! qu'une oeuvre pie germt en la
cervelle de Grandier!  part lui, l'abb pensait que l'tat de langueur
tient loign du pch. La belle sant ne va pas sans le rveil de la
chair qui est l'ennemi redoutable entre tous. La vie agissante est
infeste de malice. Mais on peut supposer que le Seigneur prfre avoir
des serviteurs actifs plutt qu'inertes et somnolents: cependant ce sont
les simples d'esprit qu'il a dit bienheureux.

On ne se proccupait point de toutes les dames  Nans dont l'tat tait
bien prs de celui de madame Durosay: et Dieu les avait en bonne odeur.
Quel grabuge allait nous apporter ce Grandier? Car il tait homme 
laisser mijoter une ide des mois et des ans, et  vous la servir 
point quelque jour, si forte d'une longue incubation, qu'il la fallt
bon gr mal gr avaler.

L'abb tournait et retournait sa pense en mme temps que son corps sec.
Il se souvint de cette sainte madame de Ravaud qui, lui confiant sa
chre enfant cependant qu'elle la jetait dans les bras de Durosay, lui
avait dit: Emportez-moi mon trsor dans votre petite ville: ce monsieur
la fera fructifier selon le monde; mais vous, semez pour la rcolte
future! C'tait un dpt sacr.

Mais quoi donc? O donc tait le feu? Qui menaait? Ah! les torturantes
jongleries de pense des heures d'insomnie! On y devient pusillanime et
stupide. Le jugement demi-teint laisse l'imagination errer dans les
tnbres; elle s'y peure, s'y affole, et, la fatigue l'crasant, c'est
la fivre, le cauchemar et ses dvergondages.

M. de Prbendes eut le cauchemar cette nuit-l.

Jamais, non jamais,  aucun instant de son existence, sa pense ne
s'tait arrte sur des sujets de la sorte de ceux qui le troublrent
cette nuit mmorable. Ds le moment qu'il ferma les yeux, un sentiment
d'angoisse le prit. C'tait comme le pressentiment que quelque chose
d'extrmement redoutable et mme d'instinctivement rpugnant allait se
produire; un nuage pais et nausabond qui vous pleurerait sur la tte
et qui menacerait de crever en mille claboussures de toutes sortes de
choses malpropres. Ne s'imagina-t-il pas que Gertrude grattait  la
porte avec ses pantoufles et voulait lui signifier quelque nouvelle
dsastreuse seulement en passant la paume des mains, qu'elle avait
grasses, sur le panneau de cette porte peinte en blanc et o une gravure
de saint Louis de Gonzague tait pingle, qui en serait toute salie? Et
il lui criait: Mais parlez donc! dites-moi tout de suite la chose; je
vous entendrai trs bien  travers la porte; Gertrude, ce que vous
faites l est tout  fait dsagrable. Et il voyait tout d'un coup
apparatre le visage de Gertrude par la porte entrebille. Grand Dieu!
l'objet d'horreur! Gertrude, la vieille, l'honnte et pieuse Gertrude
avait des cheveux rouges pars et follement onduls comme des flammes,
et toute sa figure de pomme ride tait enduite d'une couche de fards,
et ses yeux tincelaient comme des charbons ardents, et elle avait toute
l'attitude d'une bacchante! L'abb se dressait vers le petit bnitier,
suspendu au-dessus de son lit, pour asperger d'eau sainte la misrable
crature. Il ne pouvait atteindre le bnitier, c'tait un fait exprs.
Il appelait les paroles de l'exorcisme; mais  la place de celles-ci
c'taient les mots latins par quoi s'expriment dans le _De modo
penitendi et confitendi_ toutes les iniquits de la luxure, qui
affluaient  ses lvres. Il lui semblait qu'il attist le mal au lieu de
l'enrayer. Il croyait faire des efforts prodigieux de mmoire pour
retrouver ces mots prcieux; il en sentait sa pauvre cervelle se fendre,
et il balbutiait, toujours et sans rpit, les termes de stupre, qui
jaillissaient, tels de petits jets d'huile sur le brasier infernal. Ah!
il n'y eut pas que Gertrude dans la scne bachique,  chaque instant
grandissante! Ah! qu'eut fait le contenu du petit bnitier; qu'eut fait
toute la valeur exorcisante d'un seul homme, ft-ce un saint, contre la
foule des malheureux possds qui se mouvaient, hurlants, ivres de
dbauche, en tout Nans subitement contamin par la peste. Il avait fui
le contact immonde de la bacchante et il s'tait trouv dans la ville,
entour de personnes grotesques qu'il reconnaissait peu  peu sous leur
accoutrement hont, pour l'aggravation de son dgot. Rue de l'glise,
mademoiselle Hubertine la Hotte, qui avait une dvotion exemplaire
depuis quarante-cinq ans, se faisait enlever par des commis voyageurs.
Elle avait de petits yeux brids et le teint jaune, ce qui lui donnait
un peu l'air d'une Chinoise; et elle aimait le vert, en ornait ses
chapeaux, ce qui la rendait assez plaisante et ridicule. Pour le moment,
elle s'enveloppait d'un pplum antique et se laissait soulever,
enguirlande de roses, par des hommes pris.

Tous les libres penseurs dtalaient comme des faunes, vers des beauts
entrevues  un tournant de rue, par la vitrine d'une boutique, voire 
leurs fentres parmi la mousseline proprette des rideaux. Toutes ces
dames attifes d'oripeaux tranges promenaient leur dmarche alanguie,
entr'ouvraient des yeux provocants et tendres, et se laissaient cueillir
comme de ces fruits trs mrs qui d'eux-mmes vont choir. Il y avait les
danses sur la place publique, o les petites filles du catchisme se
livraient  des gestes que le malheureux abb prenait pour obscnes,
n'ayant point prcisment l'ide de ce que l'obscnit pouvait tre. Et
il se prcipitait, tel Jsus au milieu des vendeurs, pour disperser les
scandales. Mais ni sa voix, ni son geste ne le voulaient servir. Il
demeurait paralys, avec une indignation porte au comble, et il lui
semblait que son corps, sous la tension trop violente, allait voler en
clats. Dans le milieu mme des sarabandes effrnes, se tenait une
sance du conseil municipal, o tous ceux qui n'taient pas encore ivres
dlibraient avec des apparences de gravit sur un sujet louche dont les
termes essentiels taient dits dans le tuyau de l'oreille. Et, par
moments, les faces solennelles de ces messieurs ne se tenaient plus et
pouffaient. Il tait fort ais de reconnatre M. le maire et son
adjoint; Bizuit, le ferblantier et le confiseur Champeau et le greffier
Benot.  quoi tous ces gros btas se prparaient-ils avec des mines si
burlesques, par leurs colloques mystrieux et les petites bouffes
subites de leurs rires de gamins? Au fond, ils conservaient, chacun,
dans cette vision extravagante, les traits prcis de leur caractre
vritable, n'avaient aucune attitude illogique, taient dans cette
farce, ce qu'ils taient exactement dans leurs fonctions, l'empois
seulement un peu fondu. Ils firent part  la foule du rsultat de la
dlibration; on les acclama; ils se levrent; on les suivit. L'abb
seul n'entendit rien, ne fut qu'angoiss davantage. Mais, comme il
allait se rfugier en dsespoir, au pied des autels, traversant la
sacristie, l'abb vit le sonneur de la paroisse, nomm Lespingrelet, la
face congestionne, puant le vin et tirant  toute vole la corde, sans
que l'on entendt pourtant le carillon. L'extravagance atteignit
l'innarrable. L'abb s'aperut que tout Nans grimpait  la corde. Tout
en haut tait dj juch le conseil municipal, brandissant sa
dlibration. Et les dames de la socit, et les petites filles du
catchisme, les faunes libres penseurs, Gertrude, mademoiselle
Mistouflet, mademoiselle Hubertine la Hotte et les quatre commis
voyageurs pris,  la force des poignets, se hissaient ple-mle, en
postures acrobatiques et immodestes, et les mouvements que le sonneur
imprimait  la corde secouaient toutes ces grappes, accentuaient leur
ardeur joviale, acclraient leur ascension saugrenue. L'abb interrogea
Lespingrelet, mais cet animal se tordait comme un diable; on ne savait
o prendre sa trogne d'ivrogne que ses jambes balances en rythme
furieux tantt venaient frapper au risque de l'craser comme une outre
pendue, et tantt enlaaient, noues en manire de lianes, derrire la
nuque.

Spectacle immonde: ce fut Septime qui l'informa; Septime ple et
srieux, figure d'ange, qui entrait par la porte du choeur, aux genoux
encore la poussire des dalles, tel que s'il venait de se prparer, par
la prire,  quelque affaire importante. Septime montrait du doigt, d'un
geste de saint gothique, la hauteur du clocher, et il dit: C'est
l-haut, le mauvais lieu; nous y allons tous! comme il et dit: C'est
le Ciel, il le faut gagner; et il prit la corde, gardant son anglique
visage et sa srnit.

 ce moment, le sonneur disparu, le bas de la corde demeure libre se
livra  des girations serpentines d'une violence inoue, l'abb y fut
pris, saisi, touff comme en l'enlacement d'un boa monstre; il
entendait ses os craquer dans la spirale de plus en plus troite du
cble et l'ignominie fut acheve quand il s'aperut qu'il montait,
montait avec toute la paroisse, montait avec Septime, avec Gertrude,
avec ses pnitentes, montait au mauvais lieu.




VI


Le docteur tait n  Chinon, ville adorable pour la jolie place qu'elle
a sous le soleil et pour ce qu'elle contint. Car, avec Rabelais qu'elle
forma, il semble qu'elle eut tout le XVIe sicle couch aux pentes de sa
colline et qu'elle lui fut le parterre vraiment propre  deviser
joyeusement, spirituellement et d'amour.

 Chinon, la vie tait aimable et douce, et les moeurs aises. Les
aventures n'y faisaient point scandale, et mille accommodements naturels
qui eussent, ailleurs, paru singuliers rpartissaient dans les familles
le calme et la justice.

C'est ainsi que nul ne songeait  faire feu parce que M. Desvet, dont la
femme tait toujours sur le flanc, allait tous les soirs que le bon Dieu
lui donnait, faire le trictrac de madame Desnoyers que ce pauvre
M. Desnoyers avait pouse--il faut bien qu'un notaire se marie,
--malgr une faiblesse que tout le monde connaissait puisqu'il avait
fait toutes ses tudes au collge de Chinon. Le cher homme ne se cachait
point de venir, pendant le trictrac, compulser ses dossiers, dans son
cabinet sur la rue. Tout le monde avait accoutum de le voir ainsi l,
le soir, et l'on n'y faisait pas attention. Il fallait que quelqu'un ft
bien nouveau venu dans la ville pour qu'on lui dt, en passant devant la
fentre claire: Tenez, voil monsieur Desnoyers, le notaire, qui n'a
point de got pour le trictrac.

Le mme divertissement portait un autre nom chez M. le Receveur de
l'enregistrement qui, pendant quatre annes de clibat passes au caf
de la ville, s'tait disput avec le petit percepteur des contributions
pour ce que celui-ci ne gotait que les belles femmes  paisse
chevelure brune, tandis que lui n'avait apptit que de petites grasses
blondes boulottes. Il tait arriv, ce  quoi on avait pu s'attendre,
que le receveur, aprs quinze jours de cong, tait revenu triomphant au
bras d'une admirable receveuse qui avait des hanches gonfles comme des
amphores, une taille de lancier et des cheveux aile de corbeau. Le
percepteur avait cru  une provocation et s'tait refroidi vis--vis du
receveur dans la mesure qu'il s'chauffait pour la brune. Longuement il
avait mdit sa vengeance. Et il l'et savoure avec une amre volupt,
le jour o il mit la main sur la petite grasse blonde boulotte. Mais le
jeu des quatre coins qui se faisait chez M. le Receveur rpandait le
baume aux endroits qu'et empoisonns le fiel administratif.

Et de mme, ailleurs. Tout ceci se faisait si bonnement que nul n'y
voyait ombrage. En vrit, personne n'tait ls. La religion?
dira-t-on. Il y avait eu entre les vnrables curs de Saint-tienne et
de Saint-Maurice plusieurs confrences  ce sujet, comme il tait
convenable. Ces messieurs, qui taient fort distingus, n'avaient rien
d'un Savonarole. Ils savaient, pour frquenter les tables de M.
Desnoyers comme de M. Desvet, que le fond des mes de toutes ces
personnes tait bon, et le Seigneur tait parmi elles, puisque la paix
y rgnait. Jamais il n'y eut  Chinon de meilleurs pasteurs que ces
hommes gras qui avaient de la simplicit, de la fourchette et du coeur.

Que l'on juge de la situation du brave homme de Chinon devenu le mdecin
des dames de Nans. Il subit le certain effroi qu'prouvent certaines
personnes  visiter le Muse Grvin. Le ton de sa conversation
effaroucha; il dut le baisser et modrer ses gestes; sous peine d'avoir
tout le pays  dos. Il dut emprunter ses sujets de conversation  une
sorte d'anthologie verbale o Nans puisait son beau dire sans s'en
carter jamais et sans paratre atteindre la satit. Les affaires
locales en faisaient le fond, quelques lieux communs gnraux pouvaient
bien tre effleurs par les personnes dont la pondration reconnue
garantissait qu'elles n'en abuseraient point. Mais l'humeur y tait
regarde comme du plus mauvais got.

Cependant le docteur avait vcu l, vingt ans, dvorant sa flamme et
pestant de ne pouvoir ragir. Sa qualit l'obligeait  beaucoup de
circonspection. Il s'tait tu. Seulement quelques mes choisies avaient
t inities  la belle vie ensoleille d'antan, et cette lite de la
ville encore souriait  ces rcits comme on fait aux pages d'un roman.
On n'y donnait aucune foi. Il avait d'ailleurs, quoique garon,
l'existence la plus range du monde. On avait bien cri un peu, quand il
avait pris pour servante une fille de Bourgueil, point du tout vilaine
d'entournure et qui n'avait pas l'ge canonique. Cette brave crature,
que le docteur avait, disait-on, mise  mal autrefois, persistait  lui
vouloir du bien et lui tait venue, un jour de foire, offrir ses
services. Nul ne savait quel titre elle avait au juste dans la maison,
mais si quelques mijaures de la socit avaient cru devoir faire
entendre au mdecin qu'elles saisissaient le scandale, le bel ordre muet
de la maison Grandier d'o nul bruit ne transperait les murs proprets
enguirlands de glycines, avait fini par imposer silence. On le
considrait comme un satyre en cage, mais nul n'avait jamais regard aux
barreaux, et l'on avait fini par craindre son sabot qui devait certes
avoir la corne dure.

Il paraissait tellement d'une autre race; il voyait tout  rebours du
commun. Le bon greffier de Nans, M. Benot, ne lui pardonnait pas ses
sarcasmes  l'endroit du fait qui avait valu  sa boutonnire la
mdaille de sauvetage. Le docteur n'avait cess de l'en plaisanter. Beau
sauvetage, en vrit!

Le greffier ne s'tait-il pas jet  l'eau pour repcher un vilain
gredin dpenaill qui se voulait faire prir?--Le triste ouvrage, mon
bon Benot, avait dit Grandier en frottant le moribond qui revenait  la
vie; en voici un qui s'enfonait doucement dans l'eau et dans la paix,
et vous venez vous mler, vous, de le reprolonger dans la misre et le
vagabondage. Laissez donc mourir les gens qui n'ont pas mieux  faire
ici. Ce misrable ne valait rien pour la vie; vous le ressuscitez, et,
si dans deux jours vous le surprenez  briser les cltures de votre
basse-cour, vous lui tirerez dessus en l'appelant brigand; monsieur
Benot, vous n'avez pas pour deux liards d'esprit...

Cet homme et cette philosophie maintenaient Nans en tat de perplexit.
Tout savant et sympathique que ft par ailleurs le docteur Grandier,
chacun gardait, en son jugement vis--vis de lui, un coin de rserve
ambigu qui allait se prcisant chez certains jusqu' cette
quasi-affirmation en leur for intrieur: On viendrait me dire que cet
homme-l a fait un mauvais coup, que je n'en lverais pas un bras plus
haut que l'autre...




VII


Ce dernier soir, sur la terrasse du notaire, un marronnier et un orme,
trois ou quatre fois sculaires, balanaient leurs feuilles et leurs
fines branches dans l'air tide. On voyait par-dessus la balustrade de
pierre, grce aux lumignons de quelques boutiques, la principale rue de
Nans s'enfoncer dans l'ombre, ingale et bossue, moleste de pignons
avancs, de vieilles maisons ventrues, jusque vers l'glise dont le
clocher l-bas apparaissait, par instants, dans la clart brve
d'clairs de chaleur. On n'entendait de bruit que, parfois, celui des
volets qui se fermaient mollement comme la paupire d'un oeil qui
s'endort peut-tre avec une sorte de respect instinctif de ces silences
d't nocturne.

Les familiers taient assis dans de grands fauteuils d'osier qu'ils
appelaient des torpeurs. M. de Prbendes seul se refusait cette
flatterie des sens et il n'aimait point que Septime en ust. On causait
peu, le ton se haussait si vite entre le docteur et l'abb, que l'un et
l'autre, par courtoisie rciproque, fuyaient d'ordinaire les sujets
brlants. M. Durosay n'avait rien  dire: il parlait presque seul.
Madame Durosay demeurait comme le jour, tendue. Trouvait-elle  ces
heures d'aprs-dner un charme qu'elle ne savait qualifier? On tait si
 l'afft de quelque chose qu'elle aimt, qu'on prolongeait longtemps
ces soirs de torpeur. Ces messieurs fumaient.

Il y avait des girofles et des roses au pied de la maison,  une
certaine distance, et de petites brises espaces en apportaient par
moments les parfums presque trop violents, une minute, et tout  coup
vanouis, pour revenir aussitt aprs, avec une insistance.

--Ah! sentez-vous? disait quelqu'un.

--Oui, oui, c'est dlicieux...

Toutes les fois que cela revenait, la mme question et la mme rponse
machinales,  peine conscientes, dont la rptition ne fatiguait pas,
provenant d'un tre instinctif au fond d'eux, qui ne pouvait pas ne pas
dire: Ah! je sens, c'est dlicieux!

--On devrait passer tout entires dehors des nuits pareilles, fit madame
Durosay. Est-ce que ce serait mauvais, docteur?

--Oh! si vous le vouliez bien, bien fort, on vous le permettrait... Vous
en sentiriez-vous grande envie?

--Oh! pas tant que cela...

Grandier, qui piait toujours l'veil d'un dsir, fit un peu de moue.
Quelques sensations effleuraient la jeune femme; le parfum, la musique,
en la caressant, faisaient presque rver une sensualit en elle
endormie. Il et voulu tre certain que ce rudiment d'une si puissante
source de vitalit, existait chez elle. S'il y tait, comment le
cultiverait-on? Cela n'tait pas du tout clair. Mais le dcouvrir tait
son dernier espoir. Et depuis qu'il s'occupait d'elle, elle ne
manifestait, en vrit, rien.

L'haleine des fleurs repassait, en sorte de nues voletantes et lourdes
de baumes. Chacun les recevait, en tait environn, imprgn. C'tait
comme la taquinerie de quelque grand sducteur cach dans la nuit. Le
lger bruissement des feuilles d'ormes tait peut-tre son sourire, et
l'tincellement rgulier des doux clairs  l'horizon, un regard
clignotant vers son oeuvre louche. On pouvait imaginer sa grande figure
malicieuse et son geste. Il y avait un acharnement en cette sduction
par les fleurs et la mollesse du soir; et la conscience du charme peu 
peu s'veillait.

Il faut un temps aux personnes qui n'ont point le got cultiv des
sensations voluptueuses pour s'apercevoir que, rellement, elles sont
ravies. Elles l'ont avou dj, du bout des lvres, comme on l'a fait
tout  l'heure sur la terrasse: Ah! c'est dlicieux! Le dlice y est
tout juste comme le tourment  qui dit: Ah! mon Dieu! mon Dieu! que
j'ai donc t inquiet de votre sant! Le dlice ne vient point
spontanment; il aime tre sollicit. Il faut, le sachant possible, le
souhaiter, l'voquer. Pour qui le cherche, il est l; pour qui ne l'a
point dj en son dsir, il est de dsesprante lenteur. Ah! pensez
donc! la nuit, le crpuscule, l'adorable splendeur des choses, la grce
miraculeuse d'une odeur ou d'un son, faire des avances  qui s'est ferm
les sens, et parat ne mme pas souponner que ces tres impersonnels
ont de vritables caresses! Oui, la plupart des gens ont besoin d'tre
prvenus. De la musique, on le leur a dit assez; ds qu'un accord est
peru, leur piderme se tend au frisson. Mais des harmonies
innombrables, dont la nature est toute retentissante, il les faut
avertir, et insister n'est pas trop. Qu'un homme soit l,  certaines
heures incomparables, et dise en termes sobres et forts la beaut qui
environne, toutes les femmes seront remues, et par cette lgre
secousse, ouvertes elles-mmes directement  la sduction ambiante. Nous
sommes presque tous ainsi faits qu'il nous faut en toutes choses des
initiateurs. Je ne sais quelle faiblesse nous retient en nous-mmes,
telles des limaces craintives, et quelle taie nous avons aux yeux et aux
sens, qu'une chiquenaude suffit  briser. Un lan, et le monde est
rvl.

Nul n'tait l pour le donner. Les choses elles-mmes semblaient en
prendre charge. Grandier devinait seulement la possibilit d'motions
qui n'allaient plus  sa sve un peu vieille. Il jouissait de cette
heure par une remembrance des annes jeunes et de la jeunesse d'autrui.
Celle-ci, hlas! il la cherchait autour de lui. Septime lui semblait
trop enfant, il ne pouvait se dfaire de le traiter en gamin. Et cette
femme si gracieuse, dont la jolie tte ple, dans la pnombre,
paraissait si abandonne sur le dossier inclin, laissait perdre le
plaisir de vivre, qui venait ce soir, presque palpable et provocant,
comme une chair, s'offrir.

Un moment, le notaire s'tant tu, et M. de Prbendes se tenant droit
comme un I sur sa chaise avec, sous ses lunettes, sans doute, quelque
ide mtaphysique, madame Durosay eut un frisson aux paules et Septime,
simplement, sans mot dire, alla dans la salle  manger chercher un petit
chle de laine. Le docteur fut secou de ce menu fait. Septime revint,
tenant le chle de laine; il dit  madame Durosay: Vous allez prendre
froid, et le lui tendit. Elle le remercia beaucoup. L'abb dit:
Septime, voil qui est bien, nous ferons peut-tre de vous un galant
homme.--H! h! fit M. Durosay. Grandier remarquait que Septime tait
ennuy qu'on et fait attention  lui et que madame Durosay, ayant du
mal  se passer le chle sur les paules, Septime l'y aidait d'une main
un peu gauche et tremblante, et demeurait longuement au-dessus des
cheveux qu'il semblait respirer, tout proche. La jeune femme se tourna
un peu du ct de Septime et le regarda se rasseoir.

Le docteur et dcouvert, tout  coup, une panace, que ses yeux
n'eussent pas brill comme ils le firent  ce moment qui n'avait l'air
de rien.

Sa poitrine se dilata, il respira large, et les bouffes qui venaient 
cet instant des roses et des girofles, il les absorba, les gota avec
tous ses sens une minute rajeunis. Enfin! enfin! quelqu'un ici
participait  l'heure amoureuse de cette nuit d't; quelqu'un tait
saisi de l'aphrodisiaque des parfums, de la tideur et de l'ombre. Il
regardait batement l'enfant et la jeune femme. C'tait comme s'il ft
sorti tout d'un coup du nant pour assister aux girations lgantes
d'une belle nbuleuse,  la naissance d'un monde. Il remerciait le Dieu
vague en qui il avait foi, le glorifiait par sa joie, par toute l'aise
qu'il ressentait en sa personne. Il et voulu pouvoir dire  quelqu'un
son contentement, secouer le coude de l'abb, taper sur le genou de M.
Durosay, leur crier: Ah! que c'est bon! que c'est bon! La subite
vidence du grotesque de cette pense vis--vis de l'ecclsiastique et
du mari, qui, en toute autre circonstance, l'et fait sourire, n'entama
pas son enthousiasme. Toutes les grces de l'amour, toutes les
fracheurs des idylles environnaient le cerveau de cet homme qui avait
compltement aim la vie; enguirlandaient sa mmoire orne de la vie des
sicles passs. Sa tristesse s'coulait, se perdait dans l'oubli, dj;
sa belle tristesse de vivre parmi des morts. Ah! vivre dans les villes
mortes o tout un pass dort sous les mausoles et les dalles, oui! mais
tre ml  des apparences de vie qui ne sont rien, ne ralisent rien,
sont mille fois plus silencieuses que les trpasss qui ont vingt
sicles par-dessus leurs tombes, pauvre misre! Il l'oubliait en face de
ces quelques gestes gauches d'un tout jeune homme par quoi se
manifestait le premier, l'essentiel trouble d'une me. Il se fixait dans
le souvenir cette main un peu maigre et si hsitante, passant le chle
de laine entre les paules chaudes et le dossier de la chaise, et les
narines qu'il avait vues frmir au-dessus des cheveux. Et il revoyait la
jeune femme se tourner instinctivement, sans grande ide, sans doute,
vers Septime. Il est probable qu'elle avait pens tout simplement: Il
est aimable et prvenant. Cela avait suffi pour qu'elle prouvt le
dsir de le voir, de le regarder reprendre sa place. Grandier repassait,
repassait les deux ou trois phases du petit drame. La nuit se faisait
plus complte et le parfum des girofles environnait les ombres.




VIII


Je vais ressusciter madame Durosay!

Grandier se voyait soufflant ces mots brlants dans la petite figure
racornie de M. de Prbendes. Il ne savait pourquoi ni comment il s'tait
retenu  ce moment d'exaltation, de prendre l'abb sous les paules et
de le soulever, avec son parapluie de silsienne brune, en l'air et trs
haut, comme on fait aux enfants. Et il l'et tenu, comme cela,  bras
tendus, tout le temps qu'il et fallu pour lui dire des choses qui
eussent fait d'abord le digne homme se dbattre l-haut, et puis qui
l'eussent ananti, c'est--dire tout ce qui avait germ dans sa cervelle
e vieux paen et de gurisseur, durant cette soire de torpeur et de
sensualit, sous l'orme et le marronnier sculaires.

L'horrible pch de chair, l'abb! entendez-vous! le pch de cette
chair que vous veillez comme un avare son trsor strile; la chair! la
chair! nous l'allons dcouvrir et livrer aux baisers du beau soleil et
des belles lvres fraches! La chair vierge, qui n'a jamais tressailli,
l'une  cause de caresses gauches, et l'autre, par ignorance des
caresses; l'une qui se meurt de n'avoir pas vcu, et l'autre quasi
naissante, o la vie surabonde, la chair que le bon Dieu a orne pour
l'Amour; la chair de vos agneaux, cher abb du bon Dieu! nous l'allons
mettre en fte et en pmoison; nous l'allons couvrir de parfums et de
fleurs et nous ferons retentir les cymbales et le tambourin, et
danserons autour du clocher de Nans parmi l'emmlement des guirlandes
tresses pour Aphrodite! Monsieur l'abb, au bout de mes bras,
entendez-vous les chants d'allgresse qui approchent, et le murmure des
bouches jointes? saviez-vous qu'il y avait  Nans des bouches qui ne
s'taient jointes jamais  aucune bouche? Vraiment, vous ne vous
proccupiez point de cela, monsieur l'abb, et vous nous chantez du
Paradis. Qu'en savez-vous donc? Il y a de fortes lacunes  votre
paroisse. Moi, je vous dis qu'elle allait tre engloutie bientt par le
reste du monde  cause du vide qui s'y produisait!... Et les coeurs qui
s'tiolaient isols! Ah! pouah! monsieur l'abb, les coeurs
solitaires!... Eh bien! les voil tout brlants, dans le moment que je
vous regarde  travers vos besicles!... Le feu est  la mche; je vous
dis que je l'ai vu, de mes yeux vu... et nous n'y pouvons rien; non,
non. On ne marche pas sur le feu qui court sur la mche! Ha! ha! ha!
ha!... Que je vous repose sur le sol de la paroisse, monsieur l'abb!
Monsieur l'abb, je vous souhaite le bonsoir!

Le docteur ricanait encore en pntrant dans sa bibliothque, tandis que
la pluie au dehors tombait  torrents et que le bruit du tonnerre
faisait trembler les vitres. Le vacarme et le bruissement diluvien
s'accommodaient  sa pense tumultueuse. Il semblait que tout s'entendt
pour sortir de la mivrerie de Nans. Il et aim, pour le moment, voir
des montagnes crasantes ou la mer en furie. C'tait un soir de belle
vitalit.

Il s'assit  sa place accoutume, o il passait une partie des nuits
parmi ses livres, ayant peu de sommeil. Et il envisagea sa situation.

Elle tait pourvue d'un ct romanesque qui pouvait faire sourire; mais
par une autre face, elle se prsentait comme un cas psycho-physiologique
d'une grande simplicit. Voici une jeune femme qui meurt d'inanition.
Toutes ses facults, dans ce milieu inerte, vacillent comme de pauvres
petites flammes dans un air rarfi. L'indolence est telle que le dsir
mme d'un plaisir est devenu inesprable. Le mariage, il le sait, a t
pour elle une existence cte  cte avec un brave homme lourd qui a
laiss vierge toute sa fminit. Cependant elle est belle et, de toute
apparence, destine aux secousses de la passion. Jamais elle n'a
tressailli. Une seule ressource extrme demeure: la possibilit
d'veiller un amour. L'occasion s'offre. Le mdecin doit-il mme se
poser la question: Que faire?

Il se la posa, pour nettet de conscience, en face de l'invitable buste
d'Hippocrate qui trnait au-dessus de la collection de la _Gazette des
Hpitaux_, et d'une belle reproduction photographique de la _Victoire de
Samothrace_. Le petit abat-jour de la lampe  quinquet, par hasard pos
de travers, rejetait la lumire sur l'oeuvre incomparable, o
l'allgresse de tout un peuple enivr semblait avoir retenu son geste et
son tapage pour une attitude de pure beaut. Il laissait ses yeux errer
complaisamment sur la draperie souple et lgre qui caressait en
l'exaltant la forme du torse mu et des jambes lances. Quelque chose
d'enthousiasmant et de sage, de grandement viril et de contenu, de
discrtement joyeux, lui vint de cette noble forme qui, parmi l'ombre de
la pice, lui semblait s'avancer. Sa premire exubrance se calma: non,
non! plus d'abb  bout de bras; pas d'clat; pas de vain bruit. Mais le
dsir ardent d'une belle oeuvre silencieuse lui tendit tous les muscles,
et l'orgueil lui en chauffa tout  coup les tempes. Au milieu d'une
grande platitude des gens et des choses, des petitesses sociales, des
mesquineries bourgeoises, accomplir une oeuvre selon la nature, joyeuse,
embaume, lumineuse, tragique peut-tre aussi, pourquoi pas? Tout est
fait de lumire et d'ombre. Voir cela s'panouir comme la fleur d'un
glantier qu'on aime et qu'on arrose et monde chaque matin. Oh! voir
quelque chose de souriant et de vivant grandir et tenir de vous un peu
de la sve qui gonfle! De la vie et des sourires de soi, hors de soi! Il
recevait de la Samothrace le contact qui fconde. Il n'aurait pas pu
dsormais s'arrter dans l'ascension de son ide: l'trange force de
beaut et de vie du chef-d'oeuvre couvait, ralisait, animait dj sa
conception.

Il ne s'aperut qu'en enlevant ses yeux de l'image, de la pousse
extraordinaire et ordonne qu'il en avait reue, durant qu'il caressait
son projet, et il lui rejeta un coup d'oeil comme on fait  quelqu'un
dont un mot qu'on n'a pas remarqu tout d'abord, vous a dpos
subrepticement la raison d'agir.

Beaut! fit-il, unique raison de Dieu!

Fort de l'excellence de son oeuvre au point de vue naturel ou
philosophique, il la replaait et en essayait l'effet, cependant, en un
cadre plus petit.

Donner un amant  cette jeune femme dont la pense et bondi  cette
seule ide! Car il ne s'agissait pas seulement de garder un rle neutre,
de laisser aller les choses qui pourraient aller de travers. Septime
tait un enfant et madame Durosay la femme la plus inexprimente du
monde. L'idylle pouvait se traner en sentimentalits languissantes qui
n'atteindraient point le but voulu: la rsurrection de la chair. Il
fallait que cette femme ft fouette, remue, bouleverse en tout son
tre. Pauvres petits mdecins avec leurs douches et leurs pauvres
petits remdes! se disait le docteur Grandier; quel traitement valut
jamais la caresse amoureuse? Il s'agissait donc de s'emparer de ces
rudiments de tendresse encore informes qu'il avait surpris; et contre
les convenances et les lois, de les cultiver, de les diriger, de les
hter vers la sorte d'panouissement qu'il jugeait ncessaire. Des
multiples inconvnients moraux qui en pourraient rsulter pour la jeune
femme, il fallait faire fi comme on crase le foetus au ventre de la
mre pour que celle-ci soit sauve. Dans beaucoup d'alternatives, un des
termes doit tre supprim sans considration. On coupe un membre pour
garder la vie. Ainsi qu'il le disait quelquefois  l'abb qui en
plissait d'indignation: Mon cher abb, un certain ordre moral vous
intresse; moi, la vie; ma raison d'tre est de sauver des corps, de
maintenir toutes les fonctions des corps et d'en dgager une belle
harmonie. Un ordre qui se satisfait de l'tiolement physique ne saurait
avoir de beaut, car il n'est ordre qu'en apparence: il mprise l'ordre
du monde qui est l'quilibre des deux lments dont vous supprimez l'un.
Vous marchez  cloche-pied.--Mais vous, mon cher docteur, lui et dit
l'abb, avec votre got physique, ne me semblez pas, pour le moment,
plus d'aplomb, un pied vaut l'autre...--Pardon! je vais au plus press;
le cas est urgent; il s'agit de vie ou de mort. Je dtruis votre petit
ordre moral, qui tait mortel; c'est un sacrifice provisoire; de la
vitalit que je veux, un autre sortira, quelque autre, je ne sais...
nous verrons bien: mais vivons, saprebleu! vivons d'abord!

Un sentiment de dlicatesse l'empchait presque d'envisager le cas de
M. Durosay. Il vit deux ou trois fois repasser sa figure rase de gros
homme apoplectique; il l'aperut dgustant ses vins et ses liqueurs, le
pied fin du verre  bordeaux entre le pouce et l'index, gras, obses
entre les phalanges, ou le petit verre enfoui dans le creux de la main
norme et rougeaude, la langue claquant sur le palais. Il avait les
cheveux plats et luisants, spars par une raie: telles deux pices de
satinette poses et colles sur le crne. Il avait deux soucis: sa cave
et ses melons. Pour le reste, il tait bonhomme. Il trouvait sa femme
fort jolie; il aimait qu'on lui ft entendre que tout le monde tait de
son avis. Quand il surprenait, en passant  son bras: La belle madame
Durosay! il pensait avoir fait assez pour le nom de ses pres en
l'accolant  la gloriole de cet ornement fminin, et assez fait pour sa
femme en lui donnant son nom. Il ne souponnait pas qu'elle et pu tre
belle, ni complte si elle s'tait appele autrement que Durosay. Quant
 l'amour, il le concevait une factie libertine, un petit dvergondage
malpropre, quelque chose qui s'excute avec les bonnes quand on est tout
jeunet, et avec des personnes _ad hoc_ quand on est un dbauch; qui
conduit au dsordre et qui ruine la sant. Le mot seul lui mettait 
l'oeil une pointe d'grillardise, et prononc devant sa femme, le gnait
comme une inconvenance. Il traduisait ainsi le respect qu'il avait pour
elle. De respect, il la comblait vritablement.

Dlicatesse? se dit Grandier qui n'avait pu s'empcher de considrer
cette physionomie, qu'il allait falloir blesser par les exigences du
traitement. Dlicatesse? Mais je suis puril comme un enfant morveux; je
raisonne comme mademoiselle Hubertine la Hotte et j'ai l'esprit du
sacristain Lespingrelet! Ah! Samothrace!  beaut! Je reculerais 
entamer la suffisance et la paix de cet tre ignorant de son rle
d'homme et qui commet chaque jour impunment, sous la protection des
lois et de l'assentiment de ses concitoyens, un crime immonde:
l'assassinat  petits coups de la femme, en sa femme.

Oui! Oui! s'affirma le docteur en frappant du poing sur la table; ils
sont tous des criminels avec leurs faons de s'arroger la proprit
d'une femme et de ne pas lui donner l'amour; elle y a droit comme 
l'air respirable, comme  la lumire, comme au soutien de la force mle!
Et c'est par gard pour cette petite convention rpugnante que je me
laisserais arrter dans ma besogne de vie! Mais je m'associais, nous
sommes tous associs  cette vilenie! Pouah!

L'amiti: c'est un mot gonfl et c'est pourquoi, si aisment, il crve.
Amis par habitude, par un verre de cognac pris en commun, par le mlange
coutumier de la fume des pipes! Et l'on s'tonne que pour un mot qui
exprime une ide, quelquefois tout cela se dtraque; mais c'est que le
mot est plus fort que tout cela. Je ne trahis rien de respectable:
j'accomplis une oeuvre plus importante que la culture de cette plante
commune. Je vais  l'essentiel. Mme, je ne trahis rien, car il n'entre
pas dans les conventions tacites d'un pacte amical, si mdiocres qu'en
soient les bases, de se faire le serviteur dvou des bassesses
rciproques. Puisque ami il y a, je rtablis l'ordre dans la maison de
mon ami qui ne sait pas le faire lui-mme.

Septime?... dix-sept ans... langueurs significatives... la sve, la
jeune sve qui monte... Eh! Eh! je ne le plains pas!

Grandier se leva, parcourut la salle de la bibliothque  grands pas,
les mains dans ses poches, qu'il en retirait de temps en temps pour se
les frotter nerveusement, souriant, la tte rejete en arrire o
tremblaient ses cheveux gris pais. La fentre tait ferme et les
volets rabattus; il ouvrit tout. Une fracheur pntra, souleva
l'atmosphre lourde de la pice. L'orage s'loignait; des arbres du
jardin, de larges gouttelettes tombaient en petits bruits espacs et les
feuilles humides luisaient  la lueur des derniers clairs. Il respira,
s'accouda  la fentre. Et l, il combina, avec une mthode, une
prcision minutieuses, au milieu du sommeil de Nans, son plan gnreux
de sduction et d'adultre.




IX


Lespingrelet fit danser la demoiselle trois jours durant, sur la
pelouse aux pivoines, en face de la petite maison bourgeoise des
Veulottes. Le sacristain tait autoris  joindre  ses fonctions
augustes ces travaux profanes, pourvu qu'il ft de retour  Nans pour
sonner l'Angelus; encore sa femme s'en chargeait-elle, ainsi que de
tinter un glas inopin, toutes les fois qu'elle n'tait pas en couches.
Nul ne s'entendait, comme ce petit bout d'homme,  disposer un massif de
fleurs,  lui donner la forme de l'ovale traditionnel, ou les courbures
et sinuosits congruentes  la disposition des alles,  la
configuration gnrale du parterre. Avait-il pris au service des autels
ce got  distribuer les fleurs ainsi qu'en gnral tout motif
d'ornement? Toujours est-il qu'il y valait les jardiniers les plus
renomms et mme, depuis un voyage qu'il avait fait au Jardin botanique
de Saumur pour les serres de M. le baron de Roquencourt, il savait, par
le moyen de plantes grasses ou de floraisons un peu touffues, inscrire
dans une corbeille, en beaux caractres, soit le nom du propritaire,
soit quelque devise de choix judicieux. Il en inscrivait mme en latin,
ce dont il tirait vanit, et ce qui lui tait arriv pour le jardin du
presbytre o toute la paroisse s'tait rendue pour dchiffrer un
_Magnificat anima mea Dominum_, en eupatoires, que l'on pouvait lire du
pont en passant l'eau, du moins ceux qui avaient de bons yeux. Il tait
le jardinier ordinaire de M. Durosay.

Cinq cents mtres avant la grille des Veulottes, le petit tape-cul du
docteur Grandier qui allait devant la voiture Durosay, ayant d
s'arrter pour un lger accident aux rnes, on entendit les coups sourds
du marteau-pilon surnomm demoiselle, et l'on s'apprta  rire  cause
du singulier accouplement que devait faire le sacristain au corps
d'araigne avec cet instrument lourdaud affubl d'un nom galant.

La Grand'Jeannette et les garons de ferme qui se relevaient de la
sieste quand les voitures arrivrent, entouraient justement Lespingrelet
de facties. Lespingrelet tant de la ville ne dormait pas  midi. Quand
donc est-ce qu'il dormait?  coup sr pas la nuit: on comptait sa
progniture; on en oubliait toujours; il avait huit enfants vivants et
cinq morts. Il avait vraiment la main heureuse, il ne ratait pas une
bouture. L'aurait-on cru  le voir? On pouvait dire de lui comme du bon
Dieu, qu'il faisait quelque chose avec rien. Il augmentait tout ce qu'il
touchait. Madame Lespingrelet n'tait donc point jalouse de la
demoiselle? Quelques-uns la trouvaient plus grosse qu'hier.

Outre cela, il tait d'glise.

Sa force consistait  rpondre aux quolibets par des mots latins qu'il
savait, sans en comprendre le sens. L'effet tait infaillible; on se
retirait en disant: Tout de mme, est-il spirituel!

La porte grille des Veulottes donnait sur une de ces belles alles de
tilleuls, parfaitement droites et qui datent du sicle dernier. Le
bruit des voitures attirait les chiens que l'on trouvait l tout debout,
le museau pass entre les barreaux de fer. Ils aboyaient, sautaient,
faisaient des bonds formidables autour de la voiture. Madame Durosay
cachait ses mains, car cette exubrance lui faisait peur. Tout beau!
tout beau! leur adressait M. Durosay avec un geste d'apaisement; et, se
tournant vers Septime: Voil! jeune homme! il faut devenir agile et
vigoureux comme ces petites bbtes-l! Ah! dame, ah! dame! il faut se
secouer! du jarret! du biceps, sacrebleu!

Septime souriait comme on le fait aux paroles des gens qui vous
entretiennent de quelque chose qui ne vous intresse pas du tout; il
s'essayait, en lui-mme,  s'imaginer combien il serait gentil s'il
sautait et gambadait comme ces chiens.  la descente de voiture, il
fallut, bon gr, mal gr, essuyer le choc de leurs embrassements. Ils
s'lanaient et vous venaient heurter la poitrine de leurs pattes
tendues, puis se laissaient retomber en vous raflant de leurs griffes,
tout le long du gilet et du pantalon. Madame Durosay eut sa robe
dchire. Septime, qui venait pour la premire fois aux Veulottes, fut
aspir, renifl sur toutes les coutures.

--Les belles btes, hein! gare aux perdreaux, en septembre!... As-tu
remarqu, Bellotte, la petite tache que ce fox a sur le front!...

--Monsieur Septime, disait madame Durosay, vous allez voir une maison
bien abandonne et en grand dsordre.

La Grand'Jeannette s'avanait. Elle avait le corps bti comme une vierge
de Cimabu et d'une longueur dsesprante. Son caillon blanc laissait
flotter, tout en haut, de petites ailes ratatines. La peau de sa figure
et de son cou tait crevasse comme un cratre, et de hauts reliefs s'y
dtachaient, sortes de crotes dores qui semblaient transparentes comme
du sucre d'orge. Elle avait des yeux noirs et doux tout environns de
duvet. Mais quand Septime vit sa bouche, il se dtourna.

Elle expliquait, aprs mille salutations, que la petite amusette ne
serait pas prte pour aujourd'hui, au dire de Lespingrelet qui avait
pourtant bien dans, bien dans, mais rapport  ce que la pelouse
tait fourrage de trous de taupes. Fallait-il donc se donner du mal
et avaler des bouteilles de vin blanc pour jouer  c'te partie-l!

On apercevait, entre deux noisetiers, Lespingrelet et son pilon. Il se
remuait si fort que l'on ne savait lequel des deux soulevait l'autre.

Personne ne parut prouver de chagrin violent que la partie ft remise.
Il faisait une grande chaleur. Madame Durosay avait hte dj d'aller
s'tendre et elle s'engageait sous la petite alle couverte, qui
contournait les communs, sous des massifs de lilas, jusqu'au perron de
la maison bourgeoise. Ces messieurs la suivirent, sauf le notaire qui
avait toujours mille recommandations  faire; mille dolances  recevoir
de la mtayre.

Une odeur toute particulire en mme temps qu'une grande fracheur les
enveloppa, les pntra, en ouvrant les hauts volets blancs de la
porte-fentre qui donnait accs dans le vestibule. On n'ouvrait jamais
dans la journe pour viter la chaleur. Ils furent l dedans
compltement aveugls, ayant referm aussitt derrire eux, et Septime
heurta mme le bras de madame Durosay, recouvert seulement d'une
chemisette de percaline. Il en perdit toute contenance, mais l'obscurit
sauva tout. La jeune femme gagna la causeuse et ces messieurs remurent
des chaises; peu  peu on se reconnut. On s'pongeait le front et le
visage et l'on ne trouvait rien  dire hormis la pesanteur de la
temprature et l'numration des diffrentes sortes de rafrachissements
que d'ailleurs on n'avait point. On dcida d'aller manger des cerises
dans l'arbre ds que le soleil serait un peu tomb.

Le vestibule tait tapiss d'un papier  fond blanc parsem de
corbeilles et de guirlandes de roses: les meubles y taient couverts de
housses blanches; il y avait aux murs, accrochs, une gourde de chasse,
des fouets, une lithographie de Napolon III et une de l'impratrice
Eugnie, entre des ttes de cerf. Septime vit rapparatre la jeune
femme, dans la pnombre, au milieu de ce dcor qu'il jugea charmant et
tel qu'on n'en peut point trouver de meilleur  la campagne. Il se
sentit si aise physiquement, dans cet intrieur frais, qu'il s'enhardit
 parler et il fit remarquer l'odeur des pices partout si diffrente,
qui tenait souvent on ne savait trop  quoi et qu'il percevait si fort
que, tout petit, on s'amusait  lui bander les yeux et  le promener par
toute la maison pour lui faire dire o il se trouvait; il se trompait
rarement. Madame Durosay n'avait jamais prt attention  cela; pourtant
elle avait beaucoup de got pour les parfums.

--Il faut sentir, dit le docteur; on s'y devrait exercer comme 
l'agilit des membres, car les odeurs sont un langage vari par quoi la
nature nous parle et nous pntre aussi bien que les tons et les
nuances, ou les belles combinaisons des sons.

Il avait dj prescrit des parfums  l'usage de madame Durosay, comme il
et fait des potions. Il les tudiait sur elle, et il voulait qu'elle
s'imprgnt de celui qui lui serait agrable. Il fut enchant de cette
disposition naturelle chez Septime. Il voulut que la jeune femme lui
donnt  sentir son mouchoir, en manire de divertissement, dit-il, et
pour voir s'il reconnatrait l'essence. Son intention allait au del.
Septime s'approcha et se baissa vers la main qui tenait le mouchoir.
Mais il fut si troubl qu'il ne savait plus tout d'un coup ce qu'il
faisait l, et il aspirait, proccup de l'approche des doigts qu'il
sentait prs de sa bouche, en lui effleurant la joue; et il s'en
retournait brusquement  sa place sans rien dire.

--Eh bien, qu'est-ce que c'est, monsieur Septime?

--Ah!... c'est vrai, c'est... c'est... est-ce que ce n'est pas la
marchale?

C'tait justement de la marchale. On lui fit compliment avec force
petits sous-entendus malins qui l'embarrassrent.

--Mon Dieu, fit-il, je tiens cela tout simplement de papa qui a chez lui
tous les parfums, non pour lui, car il n'en sent aucun; mais qui s'amuse
 en changer  chaque session du conseil gnral pour faire parler ces
messieurs.

Madame Durosay sourit. Le docteur trouva M. de Jallais, le pre, plein
d'esprit et dit que Septime le vaudrait assurment. Il parla de toutes
les qualits qu'il croyait attaches  cette facult du dveloppement
olfactif. Les artistes d'abord avaient tous un excellent nez; quant aux
grands esprits, d'o venait donc l'expression populaire avoir du nez,
qui n'tait pas si bte? On alla jusqu' dfendre les nobles dimensions
de l'organe. Montesquieu qui tait un philosophe et un crivain
admirable avait un grand nez, et Diderot, et combien d'autres; que dire
de M. de Prbendes qui n'tait retenu que par le dogme, mais possdait
la plus subtile intelligence?

On en vint graduellement  parler des nez prsents. Le docteur plaisanta
avec aisance du sien qui tait gros et rond et ressemblait, disait-il, 
une pomme cuite qu'il aurait reue par le beau milieu de la figure.

Madame Durosay et Septime l'avaient assez bien fait; mais rien n'est
plus dsagrable  certaines personnes que d'couter parler mme
avantageusement de leur physique. Septime ne pouvait entendre un mot de
cette sorte touchant sa physionomie ou sa taille sans rougir, et il
excellait  trouver subitement une occupation qui l'loignt ou
dtournt la conversation. Il s'aperut que le mouchoir de madame
Durosay tait tomb  terre, et se prcipita; le docteur aussi se
prcipita; Septime glissa, faillit s'taler, mais, par le bond mme,
atteignit l'objet le premier et le tendit  la jeune femme. On rit. Une
certaine familiarit naissait.

Malheureusement madame Durosay ne pouvait se retenir de se laisser aller
au sommeil et on s'aperut qu'elle s'endormait. C'est ainsi que les
choses distrayantes et les conversations l'effleuraient  peine; dans
l'instant que l'on croyait l'avoir saisie, elle vous passait entre les
mains.

Sur le fond clair de la causeuse, et parmi les guirlandes de roses qui
couraient aux murs, en sa chemisette de percaline et sa robe simple
faite d'une cotonnade  gros carreaux rouges, comme des rideaux
rustiques, elle formait un tableau joli et dlicat. Le sommeil la
plissait un peu, et ses cheveux noirs onduls se boursouflaient en
dsordre jusqu' presque couvrir les croissants d'ombre que dessinaient
ses cils longs.

Grandier et Septime demeurrent l quelques instants. On entendait au
dehors, dans la chaleur, le bourdonnement des abeilles sur les massifs
d'hliotropes, de dahlias et de pivoines, et, dans l'ventail clair qui
s'ouvrait au plafond du point de jointure de la porte-fentre jusqu'au
fond de la pice, quand quelqu'un passait  pas lourds, un grand rayon
d'ombre oscillait lentement. Le pilon s'tait arrt. Lespingrelet
causait avec M. Durosay et les voix semblaient trs lointaines. L'ide
quasi inconsciente de la vibration lumineuse et brlante du dehors, et
l'opposition de cette ombre silencieuse et frache avaient un charme
qu'ils recevaient et gotaient l'un et l'autre  leur manire. Le
docteur vit que Septime regardait la jeune femme ensommeille et il dit:

--C'est la Belle au bois dormant...

Et Septime en souriant sentit que ses joues s'empourpraient. Grandier
tait heureux et plein d'espoir.

--Mon petit ami, dit-il en entranant le jeune homme au dehors, il y a,
n'est-ce pas, dans la vie, des moments trop dlicieux. Monsieur l'abb
ne vous l'avouerait pas et c'est un tort puisque vous l'prouvez; un
prcepteur ne doit sembler ignorer rien de ce qui peut passer par la
tte ou les sens de son lve. Je ne crains pas de vous en parler, et
non pour vous dire de les fuir, ce qui serait tout  fait gauche, car
ils ornent votre sensibilit; mais pour vous apprendre  les savoir
mesurer,  en profiter sans en tre affaibli. J'aurais pu vous laisser
dans cette ombre et devant d'aimables images; ainsi votre rve se ft
tir en longueur sans s'augmenter en quoi que ce soit, et je prfre
vous emmener vous mouvoir au soleil. Ne fuyez pas les moments ni les
choses qui vous dlectent, mais aussitt charm, souvenez-vous que vous
avez quelque chose  faire, et allez  votre action qui sera tout
imprgne de votre belle minute de songe. Que votre rve ne soit jamais
inerte; c'est un bouquet de fleurs que vous prenez en partant et que
vous respirez en vous livrant  vos petites affaires. Voici les
raquettes et les balles, nous allons ter nos paletots et d'un bout 
l'autre de la pelouse, nous ferons dcrire  nos nergies de belles
trajectoires par-dessus les ttes de notre cher hte et de monsieur
Lespingrelet.

Voil, pensa Septime, un homme qui me plat, car il vous dit des choses
graves tout en ayant l'air de se moquer du ton pdant qu'on est oblig
de prendre en ces matires, et il vous mne en chemin ouvert.

Il avait jusqu'alors peu frquent le docteur, l'abb ayant une sainte
terreur de cet esprit impudique, irrespectueux et lgrement gouailleur
qu'il jugeait de relations malsaines. Ce n'tait que sur les instances
ritres de M. de Jallais le pre qui voulait que son fils et du
monde, qu'il s'tait dcid  le laisser frquenter chez madame
Durosay, la femme, certes, qui pt lui donner les meilleures faons.

D'un coup, le docteur s'emparait de l'esprit du jeune homme par la
clairvoyance qu'il avait de ses sensations les plus confuses, et il le
lanait habilement dans la voie de la sensualit voluptueuse mais
active, il le modelait d'un tour de pouce, en un objet de sduction
tendre et mue, mais efficace; car il en voulait faire un amoureux dont
le platonisme--invitable, tant donn l'ge du hros, et les
circonstances--ne serait qu'une qualit surajoute  la folle ardeur
juvnile. Donc, se disait-il, me voici pass prcepteur d'amour! Et il
ne songeait nullement  en sourire, comme l'eussent fait infailliblement
beaucoup de personnes sottes.

Ces messieurs se mirent en bras de chemise et s'appliqurent  lancer la
balle  des hauteurs ou  des distances prodigieuses que Grandier
atteignait par sa force, et Septime par cette adresse naturelle que l'on
remarque souvent aux cratures destines  l'amour. Le docteur prit un
grand plaisir  le regarder s'animer et gagner de la grce en ses
mouvements. Il se demandait comment il n'avait pas connu plus tt la
prcieuse nature de cet enfant.

Il y a des prdestins; on sent trs bien des hommes qui ne seront
jamais aims, et ceux qui le doivent tre en ont des marques
indfinissables qu'un certain sens dcouvre, mme d'homme  homme.
Septime n'avait pas de beaut; mais il avait dans la tournure, le geste
et le regard, ce charme spcial et discret qui peut passer inaperu,
mais, ici ou l, un beau jour, inopinment frappe  coups srs et
profonds. Grandier avait remarqu en outre l'trange et fort pouvoir des
hommes qui manquent d'expansion et semblent s'enrichir et s'orner de
tout ce qu'ils ne dpensent pas au dehors. L'instinct de curiosit des
femmes va plus droit  ce lger mystre et il y est plus fortement
retenu qu'aux qualits brillantes dont on a sitt fait le tour. Il
regardait le jeune homme s'chauffer et il s'enthousiasmait  mesure que
se mlaient et s'harmonisaient en cette jeunesse anime, tant de signes
favorables  ses propres projets.

Le teint trop ple de Septime se rosait; de minces filets bleus lui
avivaient les tempes et sa chemise large ouverte montrait son cou
gonfl. Il y avait plaisir  voir, sous le soleil, le dsordre de ses
cheveux dors couronner cette frache adolescence. Grandier adorait
l'heure que vivait cet enfant. La notion de la beaut, pensait-il, vient
de natre en lui; inconsciemment, tout son tre s'y conforme;
l'allgresse actuelle de ses membres est un des rites du culte qu'il lui
voue; il prouve le besoin de ne plus se contenir parce qu'il l'a
entrevue; en cet instant, quelqu'un saisit la vie... Grandier, qui
s'exaltait aisment  tout signe de vitalit, continuait, non sans
quelque emphase, la srie de ses rflexions. Il aperut que madame
Durosay tait venue et, respirant des fleurs de verveine, regardait,
elle aussi, Septime gar dans son ardeur. Lespingrelet se remit 
danser et l'on alla s'asseoir  l'ombre et s'gayer  voir le pas du
sacristain.

--Monsieur Septime, vous avez trs chaud; vous allez prendre mal, dit
madame Durosay, quand elle aperut les perlettes de sueur au front du
jeune homme, et elle s'apprtait, de ce geste maternel,  lui plonger un
doigt dans le dos par le col de la chemise. Quelque chose l'arrta
qu'elle ne sembla pas comprendre elle-mme, mais qui lui brisa net le
mouvement commenc, et elle en ressentit un imperceptible embarras. Les
yeux de Septime, qu'il leva sur elle en cet instant, en furent
peut-tre la cause. Quoiqu'ils ne pussent assurment rien exprimer de
prcis, tant lourds au contraire d'une sentimentalit sensuelle,
timide, inavoue, leur richesse profonde, inaffleurante encore,
peut-tre atteignait-elle justement l'instinct de la femme plus
vivement que n'et fait une parole claire. Elle n'osa mme pas lui dire
de boutonner son col. Il passa sa veste et, appuy sur un coude, il
regardait, essouffl un peu, le bout pointu du petit soulier de madame
Durosay tendue, trois doigts de bas noir sur le cou-de-pied et le bord
de la robe  carreaux rouges qui le venaient frler en un balancement
lger.

M. Durosay grommelait que cette pelouse ne ft pas apprte; il
n'admettait pas qu'tant venus pour une chose, on ne l'accomplt pas, ce
qui pourtant arrive communment, et ne pouvant faire mieux pour cette
partie de tennis, il la regrettait en des paroles pleines d'amertume. Il
parla de changer Lespingrelet. On se rcria. Au fond, cet homme 
famille pullulante, malgr la vertu qu'il avait au point de vue de
l'conomie sociale, lui donnait parfois comme des nauses. On dfendit
Lespingrelet qui trpignait pour le moment d'une faon trs distrayante.

En des minutes de silence, on voyait l'ombre des arbres s'allonger sur
la pelouse, et une sorte d'atmosphre complaisante et attendrie,
envelopper toutes choses, la chaleur tombe. Le bourdonnement des
abeilles et des mouches s'tait tu; d'autres petites btes grsillaient
dans les herbes et les oiseaux se couchaient en grande chamaillerie.
Septime perdait toutes les paroles prononces pour suivre sans beaucoup
de penses le lent allongement de l'ombre qui, avec l'ide d'une chose
trs chre et proche, il ne savait comment, le comblaient d'un bien-tre
infini. Il ne souhaitait rien de plus, en vrit, que de regarder
perptuellement grandir cette ombre et tre perptuellement certain que
la chre chose tait l. Et puis, ne pas parler, grand Dieu! avoir le
droit de ne pas parler, un de ces droits de l'homme auxquels la socit
n'a pas song. Quand l'ombre fut au bout de la prairie, Lespingrelet
s'en alla avec sa demoiselle; tous les oiseaux taient cass, et la
paix des champs endormis vint s'ajouter  la douceur de l'heure.

Septime s'aperut tout  coup que ces messieurs s'en taient alls et
qu'il restait seul avec madame Durosay qui achevait, silencieuse, un
ouvrage au crochet. Il eut une peur terrible et se leva d'un bond. Elle
n'eut pas le temps de lui dire: Monsieur Septime, qu'avez-vous donc?
Il avait dj dcouvert qu'elle avait besoin d'une pelote de laine et
lui-mme avait laiss un mouchoir dans la poche de son pardessus. Il ne
pouvait pas encore supporter d'tre seul avec elle. Une terreur
enfantine, un excessif amour-propre: la crainte ou de rester sans rien
dire ou de parler gauchement, ou de dire, d'un coup, plus qu'il ne
voulait ou ne pouvait dire, l'affolait; et, dj, il courait vers la
maison, maudissant  part lui sa sottise; et il se serait battu, pour
manquer ainsi une occasion dlicieuse. Mais il tait  cet ge tendre de
la vie, et  cette heure dlicate de la passion, o les prmices seules
peuvent tre gotes, tout ce qui va plus avant causant une commotion
intolrable.

Cependant, comme il ne pouvait indfiniment chercher cette pelote de
laine, dont madame Durosay affirmait qu'elle n'avait pas besoin, ni ce
mouchoir dans la poche du pardessus, il revint, et eut lieu bientt
d'observer que les hasards, qui sont mutins en certaines occasions, le
sont parfois avec acharnement.

M. Durosay tait de retour prs de sa femme et annonait que le docteur
venant d'tre appel en consultation dans une ferme, le dner en serait
retard; il fit remarquer bnvolement  Septime qu'il manquait de
galanterie  laisser ainsi madame Durosay qui tait peureuse ds le
crpuscule. Le propos mit Septime mal  l'aise. Enfin, le notaire
proposa d'aller en attendant faire un tour jusqu'au potager. Madame
Durosay dit qu'elle n'aurait jamais la force.

--Offrez donc votre bras  madame Durosay, jeune homme, pronona le
notaire; moi, je la soutiens de la droite comme il convient  l'poux;
et allons, si le jour le permet, compter nos melons et nos poires.

En passant par des alles obstrues par des arbustes, on marcha sur de
fines branches sches qui craquaient et l'on drangea des oiseaux qui
voletrent quasi sans bruit; madame Durosay poussait de petits cris. Sur
un pont de bois qui enjambait un ruisseau, le choc sonore et sourd de
leurs pas, la fit encore tressaillir: elle craignait surtout d'aller du
ct de l'tang qui est trop triste, le soir; la moindre de ces petites
choses lui coupait bras et jambes. Bbte, bbte! faisait M. Durosay,
et il narrait des occasions critiques de sa vie o il n'avait pas
trembl.

On retrouva Lespingrelet flanqu de deux arrosoirs gros comme lui et
inondant des plants de radis, de laitues, de petits pois et de
choux-fleurs.

Il eut encore  parler  M. Durosay, qui, d'ailleurs, voulait voir des
graines provenant de chez Vilmorin; on les aperut bientt l'un et
l'autre  la porte d'une resserre aux grenages et aux outils, se
soufflant dans les mains en creux o la semence prouve demeurait
stable comme un sable lourd ou s'parpillait voltigeante, pareille  une
nue de moucherons.

Septime gardait le bras de madame Durosay. Ils taient dans une alle
large et droite borde de lavandes qui sentaient fort. Quand ils eurent
fini de dire: Voyez, ils se soufflent dans les mains  la porte de la
resserre, l'alle de lavandes, large et droite, parut tout  coup 
Septime immense, indfinie, et telle qu'il serait puis sans doute
avant d'en atteindre l'extrmit. Il eut chaud subitement. Une
demi-obscurit enveloppait le jardin; il distingua les moindres bruits:
la porte de la grille d'entre  l'autre bout de l'enclos, que
quelqu'un ouvrit et ferma, un chat qui rdait parmi les massifs, et,
trs loin, le clic-clac d'une charrette sur un mauvais chemin et qui
l'impatientait d'aller si pniblement, si lentement. Il se creusait la
tte pour dire quelque chose de pas trop banal  la jeune femme dont la
tideur  son bras le rendait stupide et muet. Il se roidissait, se
voulait pincer au sang, fouetter. L'ide poignante que c'tait l un
moment unique dont son bonheur  venir pouvait dpendre, qu'il fallait
qu' cette minute il lui plt ou ft par elle dfinitivement jug nul,
le paralysait. Il ne s'imaginait point pouvoir survivre  une preuve
malheureuse de cette sorte. Et le temps coulait. Il ne disait rien.

Ils avanaient dans cette alle interminable borde de lavandes. Au
del, il y avait des poiriers symtriquement plants, et il se sentit la
tentation de les compter; c'tait une besogne qui s'imposait comme tant
la plus sotte possible. Mesurer aussi l'intervalle des clic-clac de la
charrette par rapport aux battements de son pouls qu'il percevait. Puis,
l'embrouillement de mille ides, baroques, heurtes, confuses, troubles
 ne pas en pcher une dcente; et il ouvrait de grands yeux gars sur
la large alle droite, qui n'en finissait pas et se perdait dans
l'ombre.

Le docteur fut tout  coup prs d'eux, mergeant de la nuit. Septime, au
lieu de bnir sa venue comme celle d'un sauveur, en prouva un dsespoir
si violent que ses jambes vacillrent et il se penchait vers la haute
bordure de lavande et en arrachait des brins durs et rsistants, se
prparant une excuse, un prtexte quelconque, s'il venait  tomber,
comme il le redouta. Les personnes doues d'un fort amour-propre et, en
mme temps, d'une grande sensibilit, ne s'tonneront pas de cette
complexit et de ces infinies prvoyances  la minute du plus violent
trouble. L'arrive du docteur clturait pour le pauvre enfant la priode
qu'il s'tait donne comme essentielle et dont il ne devait sortir que
bienheureux ou condamn. Et il n'avait pas ouvert la bouche; elle, sans
doute, avait attendu qu'il et la politesse de le faire et tait
demeure muette. Ah! s'il se ft agi d'tre poli, comme aisment il s'en
ft tir! Mais il avait eu cette envie soudaine, presse, ardente et
irrsistible de plaire, de plaire d'un coup, d'tre certain tout de
suite qu'on a plu, envie terrible que beaucoup de jeunes mes
passionnes et sans exprience ont connue, et par quoi, souvent, elles
furent empoisonnes. Peu  peu, il lchait le bras de madame Durosay; il
se disait: Quand je ne la sentirai plus, je m'enfuirai ou je tomberai
l; et si je ne meurs pas du coup, ce sera ce soir, je sais bien, dans
l'eau, l, pas loin.... Et comme il se reprsentait la vilaine eau de
l'tang aperue tout  l'heure, o les feuilles de nnuphars formaient
de larges plaques obscures, de vraies fleurs de dsesprs, il sentit
que doucement la jeune femme, elle-mme, reprenait son bras et lui
donnait  nouveau sa pression tide et lgre, et elle dit:

--Mais non, monsieur Septime, vous donnez trs bien le bras, ne vous en
allez donc pas; j'aime me promener avec vous....

Il crut qu'elle lui parlait d'au del de la mort; il eut envie de
pleurer; s'il avait voulu prononcer une parole, elle se ft trangle
dans sa gorge. Un extraordinaire besoin de tendresse lui souleva la
poitrine, le suffoqua. Le docteur heureusement parlait.
L'coutait-elle? Quelle tait,  elle,  cette heure, sa pense? La nuit
tait partout rpandue, et, pour les mes mues, modifiait la figure des
choses.




X


Revenant le soir des Veulottes, en son petit tape-cul, Esculape rsolut
de mettre le feu aux poudres.

Il laissa passer devant la voiture Durosay, qui contenait Septime entre
Monsieur et Madame, parmi des couvertures et des chles, et chatouillant
du bout du fouet la bonne vieille Rossinante au cou, il regardait les
oscillations de la capote du cabriolet que balanaient les ornires et
les cailloux du chemin communal. Dans cette capote, il y avait les
lments de son oeuvre, qui, pour le moment, mijotaient. Il penchait la
tte un peu sur le ct et ne dtachait pas ses yeux de cette chose
oscillante, ainsi qu'il vous arrive pour un objet chri. Qui donc eut
jamais un quart d'heure pareil  celui qu'il passait? Peut-tre quelques
utopistes ou hommes de gnie, parmi ses confrres, qui crurent tenir ou
tinrent un remde neuf et paradoxal alors qu'ils s'en venaient de
l'administrer secrtement et supputaient avec un peu d'angoisse et
beaucoup de minutie les petits progrs ou les dfaillances, les
imperceptibles rsultats ou les effets contradictoires, les chances
enfin de succs ou le probable fiasco accablant. Rossinante trottait
d'une allure monotone et sre de bte avance qui sait, depuis beau
temps, que tout chemin mne  l'curie.

Dj, il pensait au mmoire, joliment tourn, ma foi! qu'il adresserait
peut-tre de sa cure trange  l'Acadmie; aux chuchotements de ces
messieurs graves sitt bris le cachet de la communication leur
provenant de la petite ville de Nans, en province;  leurs manires si
distingues, si discrtes de discerner d'un coup la farce d'un plaisant,
de n'en tre nullement choqus, et le soir, en ville, par manire de
divertissement, d'en causer  table. Le petit reporter, qui est toujours
l, se saisissait de l'aventure et c'tait, ds le lendemain, des gorges
chaudes en premire page, une popularit de bouffon assure au docteur
rabelaisien nomm Grandier, de province. Car tout ce qui touche  la vie
libre et franche, amoureuse et saine, en France, est rabelaisien; tout
ce qui est rabelaisien fleure l'obscnit; seul Rabelais est inconnu.

Esculape haussait les paules tout en souriant et sautant sur les semis
de cailloux de la route de Nans. Cependant il prouvait l'amertume
lgre que ressentirent tous les obscurs qui dvirent du chemin commun;
l'instant de faiblesse en face de l'opinion qui va se mettre contre, et
le curieux vertige de la solitude de pense. La capote allait se
dandinant avec mollesse sur les ressorts excellents, image de la bonne
vie confortable et garantie contre les heurts par tout ce que la
prvoyance humaine inventa d'assurances.

Le long ruban de la route se droula sous la lune, qu'un nuage
dcouvrait; du mme coup, les toiles apparurent dans le beau ciel
d't, et les grandes plaines moissonnes o les bls taient couchs en
gerbes. Une odeur de force, d'nergie calme, de soumission directe aux
ordres les plus hauts, manait de toute cette nuit et de toute cette
terre aux fruits mrs cueillis. Si le fermier n'ensemenait pas cette
terre, il faudrait remplacer le fermier; et si cette terre se refusait 
pousser des fruits, qui hsiterait  faire la dpense qui la rendra
fconde? Il faut agir! il faut aimer! continuait le docteur, quasi tout
haut, achevant une srie de penses; il faut que le coeur jeune reoive
un afflux excessif, et palpite comme s'il allait se rompre, pour garder
l'impulsion jusqu' l'extrme vieillesse. Il faut que la chair
tressaille jusqu' tre harasse, pour ne pas garder cet aspect fadasse
et misrable de toute chose demeure  l'cart de son destin, de la
terre non retourne par le soc, de la joue o le sang n'a pas afflu un
jour sous la morsure d'un baiser. L'inertie est le seul mal.

Tout doit se mouvoir et courir et bondir.... Ah! qu'ils me donnent,
hors l'amour, le stimulant qui peut recrer une vie  nos pauvres
femmes inertes, ramener un rire, un dsir, un caprice, un vice mme! aux
dames de Nans!....

Grandier, ragaillardi, chatouillait de la mche du fouet Rossinante. La
route tait devenue belle et plane; les voitures filaient au grand trot.
Comme M. Durosay tait trop enclin  mnager sa bte, aussitt que le
train semblait se ralentir, Esculape, par derrire, levait la mche, la
faisait claquer vulgairement  la faon des charretiers et le cabriolet
s'branlait de nouveau, et l'on y entendait de lgers rires et des
exclamations: Ce diable d'Esculape! Ah! ce docteur! Ah! ce docteur! Ah!
ce monsieur Grandier!....

Esculape, peu  peu, prenait un got nouveau  cette poursuite de la
prcieuse capote sur la belle route et sous la nuit. Il lui semblait
qu'elle tait une boule et qu'il la tenait  la main; et il la lanait
de toute la vigueur de ses muscles, sur la longue piste, vers son but.
Clic! clac! clic! clac! en avant, capote bondissante! clic! clac!
avez-vous peur des soubresauts et des pentes? clic! clac! mais c'est moi
qui vous mne; mes muscles sont forts et ma main est sre! mes et
chairs, je vous ai ptries et mises en boule, et je vous lance 
prsent.... Clic! clac! et je veux entendre ronfler sur le sol, quel
qu'il soit, votre lan perdu! Clic! clac! clic! clac! Et les rires
lgers qui lui parvenaient parmi les bruits du roulement et du trot,
l'enorgueillirent, le haussrent, lui donnrent une joie quasi
surhumaine, car il pensait que Dieu pouvait prouver cela quand lui
aussi entendait rire les hommes.

Un apptit de course vertigineuse, alors, le prit; il sentit
l'impatience d'aller vite au terme de ses voeux, d'craser toutes les
causes de ralentissement, d'embrasser tout de suite un peu de son oeuvre
panouie. On commenait  apercevoir les toits de Nans ensommeill,
pareil, au loin,  un lac calme sous la pleur lunaire. La vue de cette
inertie l'enflamma. La route allait dsormais en pente, jusqu' la
ville. Il continuait de presser sa bte et de faire claquer son fouet.
Il vit que M. Durosay penchait la tte hors de la capote et lui criait:
Grandier! Voyons! soyez raisonnable! tout beau! tout beau!
Saprelotte!... Puis ce fut de l'autre ct la tte de Septime qui se
pencha; et il imaginait que madame Durosay avait peur et certainement
poussait de petits cris: Clic! clac! clic! clac! Tant mieux! morbleu!
soyez effrays! Soyez secous, une fois enfin, bonnes gens de la capote
sur ressorts excellents! mais, plutt cassons-nous les reins que nous
les tenir ternellement dans l'insipidit de votre coton. Et, se
refusant  les dpasser, il les conduisit ainsi  toute bride jusqu'au
bas de la cte, serrant le frein, et brandissant le fouet sonore.

Ds les premires maisons, Nans, plus que jamais, l'coeura. Que faire
en cette atmosphre de fadeur coutumire alors qu'il s'agissait
d'enchanter une crature, de sduire tous ses sens et de fasciner son
cerveau? Il repassa mentalement chaque article de la mthode qu'il avait
labore une des nuits prcdentes; remonta l'chelle gradue des
motions qu'il avait  faire natre en son sujet et qui allait du respir
d'un parfum jusqu' la crise violente de l'amour; et il haussa les
paules de piti devant la perspective de la rue de la Douve et de la
rue Saint-Porchaire aux petites faades proprettes ou prtentieusement
bourgeoises, conservatrices d'inertie et de vertu.

Et il et volontiers continu sa course folle au del de Nans, o?
n'importe! si la voiture Durosay n'et fait halte  la porte du
presbytre o l'on dposa Septime entre les mains de son digne
prcepteur qui l'embrassa au front comme on fait aux enfants, en
s'informant s'il avait t sage.

--Comme une image, firent  la fois, monsieur et madame Durosay et le
docteur.

Et les voix confondues en bonsoirs rpts se perdaient au milieu de la
vapeur qui, dans la fracheur du soir,  la lueur des lanternes, sortait
en petits nuages touffus de toutes les bouches ouvertes.

Esculape dcida, vis--vis de la petite porte  judas du presbytre et
des lunettes brillantes de l'abb, un bonsoir plus dfinitif.




XI


Il y a des heures,  Nans, dont on a crainte de parler mme, tant l'on
sent que ce sera en ternir la limpidit. Avez-vous vu ces petits tangs
 la surface unie comme un miroir, et qui, paisibles entre leurs
roseaux, sont l'image de la quitude? On a peur qu'un vol de libellule
en vienne iriser la glace polie, et l'on retiendrait son souffle par
respect de cette immobilit pure.

Il est midi. Le soleil brle la place du march au beau pav luisant et
que nul arbre n'ombrage. L'air embras y vibre en une couche asphyxiante
qui s'lve du sol jusqu'au pas des boutiques. Toutes les persiennes
sont closes, les stores verts baisss. Deux cafs voisins et ennemis
droulent leurs toiles  rayures sur les terrasses aux petites tables
dsertes. Pas une me, pas un bruit. Un chien passe, baguenaudant
de-ci, de-l, flairant de petits tas anodins qui ne valent pas un geste,
enfin au coin de l'picerie, prs d'un sac de lentilles, se dcide 
lever la patte. Cependant, le bourrelier est sorti, le collier d'un
harnais pass sur l'paule o flambent des plaquettes de cuivre: il
s'est enfonc sous l'ancienne porte de ville, crible de trous
honorables, et somnolente au soleil comme une centenaire ride. Un quart
d'heure se passe sans un mouvement nouveau. Tout  coup,  bride
abattue, une carriole traverse la ville  grand fracas sur les pavs. Le
bruit se perd brusquement  un tournant de rue. Et plus rien. Une voix
de fillette dans un intrieur. L'agent voyer et deux commis voyageurs
sortent de l'htel en s'pongeant le front. Le chien repasse
infailliblement  midi trois quarts. Et ce sera tout jusqu' deux heures
et demie ou trois heures de l'aprs-midi.

Vers trois heures, une vieille dame en noir frle les murs, contre
lesquels il commence  se faire un peu d'ombre; elle croise un monsieur
obse coiff d'un panama  larges bords, la jaquette d'alpaga flottante,
et qui la salue bas; un facteur rural met la main  son kpi  lisers
rouges. Toutes personnes qui se rencontrent  Nans changent un signe
de connaissance, ft-ce M. Durosay et son jeune confrre qui tournent la
tte chacun de leur ct.

Mais une seconde personne en robe gris perle soutenue d'une crinoline,
par une lgance archaque, et dont le chef s'adorne de rubans meraude
parmi des petits choux violtres, ayant t signale sur le filet
ombreux qui s'largit, on a d se dire dans le bureau de tabac de madame
Sirop et chez mademoiselle Mistouflet, mercire, o l'on a relev les
stores  demi: Madame Duperrier et mademoiselle Hubertine la Hotte sont
sorties. Deux heures plus tard, quelques changes ayant eu lieu de
boutique  boutique, par toute la rue du March et la rue
Saint-Porchaire, la nouvelle sera: Madame Duperrier est alle
aujourd'hui chez madame Hdoux, et mademoiselle Hubertine la Hotte est
alle prendre des nouvelles de madame Durosay. Vers cinq heures de
l'aprs-midi, par exemple, madame Duperrier ayant par hasard crois
mademoiselle Hubertine la Hotte, qui sortait de chez madame Durosay, une
information d'une extraordinaire puissance extensive est issue de leur
contact et court jusqu'au bout de la rue de la Douve: Monsieur et
madame Durosay vont aux eaux avec le docteur Grandier et monsieur
Septime qui est chez monsieur l'abb de Prbendes!

Et c'en est fait du miroir limpide des douces heures de midi  Nans.

Le soir de ce jour, aprs dner, on sonna quinze fois chez mademoiselle
Hubertine la Hotte qui prenait le frais dans sa petite cour large comme
un drap de lit et tapisse de glycines, de vignes-vierges et de
chasselas roses, envelopps, au naturel, par de larges toiles
d'araignes. Ce fut d'abord mademoiselle Mistouflet qui avait justement
 rapporter un petit ouvrage que Mademoiselle lui avait confi depuis
six mois. Ce fut la femme de journe qui ne savait plus si c'tait
mercredi ou vendredi que Mademoiselle l'avait retenue. Ce fut la petite
repasseuse de fin qui apportait les camisoles et les bonnets de
Mademoiselle deux jours plus tt que de coutume. Ce fut madame Benot,
la jeune femme du greffier; il y avait si longtemps qu'elle se faisait
un remords de ne pas venir souhaiter le bonjour  mademoiselle
Hubertine, et, ma foi, la soire tait si belle... Madame Lepoix vint
dire que l'on avait pris un saumon de quatorze livres, qui serait mis en
loterie. Madame Jourdain, la mine  l'envers, annonait que le journal
tait plein de cholra; le flau arrivait  pas de gant; etc., etc.

La difficult tait d'aborder le sujet qui amenait tout le monde, au cas
o mademoiselle Hubertine ne serait pas en got de parler, et voudrait
faire sa cachottire. Mademoiselle Hubertine fit sa cachottire. Elle
tait mauvaise comme la bise et supputait  l'avance l'amplitude qu'une
habile discrtion pourrait donner  l'aventure. Ces dames pestaient, et,
ayant us les dtours, en vinrent droit au fait. Mademoiselle sourit et
jeta ngligemment qu'en effet l'on allait aux eaux, c'tait une mode 
prsent. Il est vrai que cette pauvre madame Durosay tait bien bas.--Au
point de ne pouvoir se passer de son mdecin?... Mademoiselle ne jeta
ici qu'une expression nigmatique. Alors, de petits bruits qui couraient
dj, pointrent, se lirent, prirent corps, et, par l'organe de madame
Jourdain, voilrent leur crudit sous des expressions d'une dcence
affecte. On ne parlait rien moins que d'un scandale par le fait de ce
parpaillot de docteur Grandier; et l'on allait donc se cacher loin du
clocher de la paroisse, et ce bon M. Durosay n'y voyait que du feu. Mais
M. Septime? C'tait un petit bent, un agneau comme il est bon d'en
avoir en pareille occasion pour donner  toutes choses une tournure
d'innocence. Et voil.

Oh! fit mademoiselle Hubertine qui ne croyait pas un mot du potin; et
elle parla de la charit chrtienne, du silence qui est d'or, dit
l'criture, et qui convient en certaines occurrences; mais se garda de
contredire. Le potin s'affermit, parut tout  coup si bien en forme, si
solide sur pieds, que toutes celles qui en avaient apport les pices et
les morceaux, en furent un instant stupfaites. Toutes faisaient: Oh!,
s'tonnaient trs sincrement. Quelqu'un trouva que madame Jourdain
avait du toupet de dire si ouvertement des choses de cette force. On
faillit se retourner contre elle. Madame Jourdain se trouvait isole
avec ce qu'elle venait de mettre au monde. Et ce fut elle qu'on
interrogea, bien qu'elle et tout appris dans la prsente runion. On
l'entourait en sortant. Mademoiselle Hubertine la Hotte s'en lavait les
mains, elle n'tait vraiment pour rien en cette odieuse calomnie.

Une fureur prit Nans. C'tait d'approcher quiconque, de prs ou de
loin, touchait  la maison Durosay,  la maison Grandier ou au
presbytre. Ft-on certain de n'en tirer pas un ftu, joindre dans la
rue une servante, un petit clerc, voire madame Lespingrelet qui n'avait
de rapport avec ces messieurs que par son mari, devenait un besoin
farouche, irrsistible et que l'on satisfit sans en rapporter toutefois
grand bnfice. D'abord tout ce qui avait de la dvotion et quelques
personnes qui s'en trouvaient ce jour-l, environnrent M. de Prbendes
 l'issue de sa messe de sept heures. Monsieur l'abb, qui ne cherchait
point la petite bte, fut fort touch de l'intrt que l'on portait 
cette chre petite dame Durosay, si bonne, si charitable et de si bon
exemple: il la recommanda aux prires. N'allait-on pas jusqu'
s'inquiter de M. Septime qui tait une dification pour la paroisse
dans la faon dont il servait la messe... Oh! si peu souvent, fit M. de
Prbendes, avec un sourire bnvole; le cher enfant n'y a point de
got!  coup sr ce n'tait pas M. Grandier qui le lui donnerait durant
le voyage. La pieuse femme qui prononait ces mots touchait l'abb en
son point faible. Mais M. de Prbendes tourna  l'attendrissement; il
ta ses lunettes pour s'essuyer les yeux, et la pit de Nans s'en
retourna bredouille. Cependant, tout le monde s'apercevait bien que ce
pauvre monsieur l'abb tait vaincu et victime d'une grande machination.

Il y eut du monde,  midi, aux petites tables de la place du March,
malgr la chaleur accablante. Au moindre bruit les stores se levaient
comme si quelqu'un s'y ft tenu  l'afft. Lespingrelet, assailli sur la
place, y faillit perdre son latin. Il n'y eut pas jusqu'aux petits tas
qu'aspire le toutou de midi trois quarts qui ne parussent avoir plus de
relent qu' l'ordinaire, et mriter, haut la patte, la distinction
rserve au sac de lentilles; de celui-ci, ce jour-l, mieux vaut ne pas
parler.




XII


    Aix-les-Bains, 1er aot 189...

Cher monsieur l'abb,

Je veux vous crire avant mme que j'aie pu remercier papa de s'tre si
promptement dcid  me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens
pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous
accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moiti de jour et
moiti de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des
_Fioretti_ que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de
voyage. Ah! vous m'aviez charg, monsieur l'abb, de vous rendre compte
de toutes nos petites sants durant cette expdition; vous aviez si peur
qu'on ne ft malade... Eh bien, le docteur s'est port  merveille et
n'a pas cess d'tre d'une gaiet folle; il est encore plus amusant qu'
Nans. J'espre que vous ne me blmerez pas, cher monsieur l'abb,
d'avoir got  ses reparties et  son entrain, du moment que je me garde
d'accueillir ses opinions comme vrits vangliques; c'est un bien bon
homme, ne l'avouez-vous pas vous-mme? Il est descendu  presque tous
les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M.
Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de
rire en avalant tout jusqu' la dernire miette. Il est vraiment
extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'tre mal  son aise
pour dormir, quoiqu' dire vrai, il dormt presque tout le temps.

Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la
difficult de s'entendre pour placer leurs jambes a donn lieu  toutes
sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.

Il y eut une autre srie de divertissements quand la nuit fut venue et
qu'il s'agit d'tre gn par la lumire ou de ne l'tre pas. Le docteur
voulait que les petits rideaux verts fussent tirs sur le globe, en
disant que la clart de la lampe l'empchait de dormir. M. Durosay
voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit
une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de
l'abat-jour de coton vert, juste sur l'oeil de M. Durosay, avait un peu
de rp et quelques fils rompus sur la surface  peu prs d'une pice de
dix sous, ce M. Grandier le rompit tout  fait, et, pour maintenir le
trou, y fit un point de boutonnire avec une adresse surprenante et avec
une aiguille de fil que l'on avait justement dans un petit sac 
ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dard sur la paupire,
tandis que nous tions tous dans l'obscurit. Vous trouvez, sans doute,
tout ceci bien futile, monsieur l'abb; mais, en voyage est-ce mauvais
d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidlement raconter
tout par le menu dtail?

Vous voyez, monsieur l'abb, que nous n'avons eu aucun accident et que
personne n'a t ni incommod, ni malade, ce dont vous tiez si inquiet.
Ah! je vois que j'ai oubli de vous dire que la bonne et la femme de
chambre, qui taient dans un wagon de seconde, ont t notre seul
tourment, car on s'tait aperu, une fois, qu'elles taient descendues
avec tous leurs colis, se croyant arrives, et on a eu toutes les peines
du monde  les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire
que le trajet ft si long, et  tous les arrts, il fallait leur faire
signe: Ne bougez pas, sacrebleu! Je n'ai pas besoin de vous dire,
monsieur l'abb, que c'est le docteur qui faisait ce signe.

Enfin, nous nous sommes tous rveills, secous et regaillardis un peu,
au buffet de Culoz o l'on change de train et nous avons ctoy le lac
du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'tait si
beau, monsieur l'abb, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout
le temps que nous sommes rests sur les bords du lac, nous n'avons
presque pas parl ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai
pens  Dieu, mais d'une manire si particulire et nouvelle, qu'elle
n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant
absolument pas dire ce qu'elle est.

Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abb,  la villa
Julie, c'est l que nous sommes installs; je ne sais si on avait
prononc ce nom devant vous. Il ne plaisait point  M. Durosay tout
d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine,
il en raffole, car c'est, dit-il, son pote prfr. Tout est plein de
Lamartine ici; nous avons prs de nous la villa Raphal, la villa
Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous
faire de la peine en y prenant plaisir, car, en rflchissant, il me
semble que vous n'aviez pour ce pote qu'une amiti rserve? Ferais-je
un gros pch d'acheter ici, sur mes conomies, quelques-uns des
ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de
_Jocelyn_?

D'ailleurs, monsieur l'abb, quittez de ce ct la mfiance que vous
pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a
l'air de s'en souvenir et rien n'est plus loign du lac du Bourget que
la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures
parcourent incessamment la belle alle de platanes qui les relient. Je
suis sr que vous serez charm pour moi de la vie qu'on y mne et qui
est si peu propice aux rvasseries que vous dtestez. Nous voyons bien
le lac de nos fentres, avec une montagne pointue qui a nom la
Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'ide que la
journe va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme,
lorsqu'on est  la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la
plage; mais aussitt le petit djeuner, on se laisse descendre jusqu'aux
casinos,--car il y en a deux cte  cte--qui sont si charmants que l'on
en revient le soir sans avoir song  les quitter.

Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'o l'on peut contempler
le lac et les montagnes, et s'offrir, en coutant un orchestre ou en
froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir,
assis en des torpeurs, comme on le fait  Nans, la brise qui vient
d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient tre aussi bien rue de la
Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode ft de s'y
rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques 
musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les
btiments de la gare.--Eh! quoi? faites-vous, c'est l que vous passez
vos jours?--Oui, monsieur l'abb.-- quoi faire, mon bon Jsus?--Je ne
saurais vous dire, monsieur l'abb. Je me le suis demand aussi; et,
cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grces spciales pour
les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et  qui peut-tre
ressemblons-nous dj, moyennant quoi le temps passe de faon
miraculeuse, sans doute, et fort agrable, sans que l'on y mette la
main, le moins du monde.

De ces gens, monsieur l'abb, j'aurais quelque malaise  vous parler,
probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont
trop dissemblables de nos personnes accoutumes; et, parce que j'ai
comme un soupon que le miracle vient d'eux, de leur mobilit, de leur
diversit qui amuse et tourdit; tel serait, monsieur l'abb, un
voltement de papillons de fort jolies couleurs continuellement
miroitant et gracieux; enfin, parce qu'tant si loigns de ce que l'on
trouve de plus distingu  Nans, ft-ce mademoiselle Hubertine la Hotte
qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix
qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abb,
que je me laisse influencer par des objets de mauvais got.

Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si
mesquines; mais cette lettre tait destine  vous donner une premire
impression d'un endroit o l'on ne fait en somme que passer ses vacances
et  vous rassurer sur notre sant  tous. J'espre occuper mon temps de
faon plus srieuse et j'ai voulu dj faire la connaissance de monsieur
le cur ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrs nulle
part et je me suis inform prs de plusieurs personnes en ville qui
n'ont pas su me dire o se trouvait le presbytre.

Toute la villa Julie se recommande respectueusement  votre souvenir et
 vos prires, monsieur l'abb, et croyez, je vous prie, au trs humble
et fidle attachement de votre

    SEPTIME.




XIII


    Aix-les-Bains, aot 189...

_ Monsieur de Jallais, conseiller gnral._

Mon cher papa,

Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dpeint les beauts
d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu.
Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je
t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laiss venir passer les vacances
ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans
prcepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuy le
moins du monde  Candes, nous aurions pass de bonnes journes  pcher
dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie
petite promenade au bord de la rivire jusqu'au chteau de Montsoreau!
Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchant de n'avoir pas
monsieur l'abb sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit
jeune homme que l'on voit constamment affubl de son prcepteur et que
toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce
pauvre garon a dj un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de
t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est  peu prs dans ce
cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay
me l'affirme, et c'est une femme tout  fait entendue, je t'assure, et
bien prcieuse  connatre. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de
meilleures faons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave
homme, soit pesant et mal quarri en toutes ses entournures, elle n'en a
pas souffert la moindre influence fcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup
mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage
ravissant, lui a t excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas
de joie, car c'est lui qui avait prvu et combin cette mdication. On
avait bien peur en partant de Nans, car elle tait faible comme un
pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abb se tourmentait comme une
vraie maman. Je lui ai crit dj pour le rassurer. Il a d dire des
messes  notre intention. C'est peut-tre cela qui a amen un si bon
rsultat, bien que tu ne croies pas du tout  ces sortes d'interventions.

Enfin, aprs ce remue-mnage, ce dpart, cette installation, ce
changement d'air et l'agitation que l'on a ici mme sans bouger, pour
ainsi dire,  cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus
reconnaissable. Malgr son teint mat naturellement, on voit que le sang
se reprend  circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et
extrmement abondants sont  prsent plus onctueux et brillants; du
moins, c'est l l'impression du docteur; quant  moi, je lui trouve je
ne sais quoi de modifi dans la physionomie, dans le regard et dans le
geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je
jamais dit avant qu'elle l'tait? Je suis sr que je vais te faire
plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit
toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas
te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais
puisque je t'affirme que l'on me montrerait  prsent du doigt si
j'allais avec mon prcepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne
mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la
couturire! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au
Cercle, l'aprs-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plat et
nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins,
achetons ici un bout de dentelle, l une broche, une pingle, une
mantille, un chapeau; nous remontons  la villa et essayons tout cela.
M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les
ennuient normment. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une
personne qui est bien.

Je n'ai pas crit cela  monsieur l'abb qui n'a pas les mmes vues que
toi sur le rle d'un homme bien lev; je tche de vous contenter
successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne
vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris got  la toilette
depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si
belles et qu'il y en a si peu  Nans! Et cela lui va fort bien; tu
avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que
nous avons des plus grandes beauts de Paris. Mais de celles-ci, je
trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosit
que vous le faites au conseil gnral et qu'il y ait autant de gens 
les trouver fades, artificielles ou dplaisantes en quelque partie,
qu'il y en a  les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que
madame Durosay les mettrait tous d'accord.

Je pense que tu n'es pas oppos  ce que j'aille au thtre. Je n'y
avais t jusqu'ici que dans mes livres classiques;  la fin, tu sais,
avec monsieur l'abb, qui est un bien bon et savant homme, je serai
toute ma vie une oie. Il y a prcisment ici d'excellentes troupes; nous
avons l'Opra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugre et
Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les
reprsentations de petites picettes de mme nom! Ce que nous avons vu
dj est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle?
Le titre m'chappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que
nous tions dans une loge, fort commodment et trs occups d'un costume
que madame Durosay portait pour la premire fois, qui, ma foi, lui
allait  ravir. C'tait simple comme bonjour: une robe de foulard clair
tout unie, une ceinture en mtal relev d'maux byzantins imits,
quelque chose de trs joli que nous avons dnich ensemble; un corsage
ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois a de l-bas! Eh
bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il
faut te dire que tout le monde s'entend pour gter madame Durosay, parce
qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la
voir renatre, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait dispos  lui
passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle tait mourante.
Comme M. Durosay n'a de got que pour les vieilles pices de thtre
qu'il a dj vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun
intrt au spectacle, ils nous plantent l rgulirement au beau milieu
du premier acte et s'en vont  la salle de jeu. De sorte que l'autre
jour, prcisment, madame Durosay se trouvant mal, probablement  cause
de son nouveau corset, je fus tout seul  lui donner quelques soins au
fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle o je l'emmenai
prendre l'air. Et comme si j'avais grand mrite  n'tre ni sauvage ni
bourru, elle m'en sait un gr infini, et je suis soign, dorlot comme
un coq en pte.

Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le
reste de la pice. J'tais un peu proccup qu'elle ne ft reprise de
ses touffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a
racont en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et
comme Nans lui doit tre mauvais, et comme elle se sent mieux ici o
l'on peut passer des journes si agrables et chaque soir aller au
thtre voir quelque chose d'intressant.

Mon Dieu! que tu dois tre fatigu et d'Aix-les-Bains et de ton bavard
de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes
habitudes quand je suis enterr  Nans o l'on ne voit rien. On
m'appelle pour le dner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il
me semble que je t'ai parl de tant de choses en un tel dcousu que je
te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon coeur.

Ton fils respectueux et dvou,

    SEPTIME.




XIV


M. Durosay eut plein la bouche en annonant que l'on verrait un roi.

Il brandissait le petit coupon rose de l'abonnement de saison aux
reprsentations du Cercle et s'tonnait qu'au sortir de Nans, une
pareille nouvelle n'embrast pas les htes de la villa Julie.

--Mais je ne ris pas, insista-t-il, ce soir mme nous l'aurons peut-tre
 ct de nous, au concert Colonne: nous le coudoierons, il pourra nous
marcher sur les pieds...

Et il se lana, mu au trfonds de ses convictions monarchiques, parla
du pass glorieux de la France, dit un mot aigre-doux et familier pour
Louis-Philippe et raconta, en quelles circonstances il avait touch la
main de Napolon III.

Grandier fit le tableau de Xerxs talant, en face du Pont-Euxin, et de
l'Attique, qui les allait engloutir, trois millions d'hommes de guerre,
dont le passage avait tari les citernes d'Asie, dvast le sol et dvor
les troupeaux. Depuis lors, tous vos roitelets n'taient que myrmidons.
Le notaire dplora qu'on ne pt parler srieusement. Madame Durosay qui
trouvait  prsent la force de sortir le soir, piquait une rose  son
corsage tout en mirant dans la glace l'effet de son chapeau. Septime la
regardait.

Elle en tait aux premiers rsultats du rgime Grandier, et tout
tourdie encore de la vie nouvelle que cet trange et habile homme lui
infiltrait sournoisement chaque jour. Elle et refus avec obstination
tout traitement mdical; elle ne s'apercevait pas qu'il la traitait. Il
s'tait bien gard de lui dire jamais: Faites ceci, mais il avait
dirig sa vie de telle sorte qu'elle s'intresst  elle-mme et, ce
point essentiel obtenu, des conversations adroitement mnages, de
tournure dsintresse, fleurant plutt une philosophie douce qu'une
hygine, l'instruisaient,  doses infinitsimales, des mille flatteries
possibles que recherche inconsciemment tout tre un peu pris de soi.
Avec quelle subtilit il avait manoeuvr pour l'amener seulement  se
dgager, elle, son corps tout au moins, de la totale indiffrence dont
elle avait coutume d'envisager le monde. Il avait opr jour par jour,
quasiment heure par heure, cette distraction lente d'une personnalit
d' travers la confusion trouble. Il croyait assister aux commencements
d'un monde, errer aux bords des fleuves, recueillir la matire encore
amorphe, et,  force de caresses ou de couvaisons chaudes, la douer de
sensation.

Dieu s'est repos trop tt, disait-il, j'achverai les dames de Nans
qu'il ngligea. Et ses notes de cration allaient du soir sur la
terrasse du notaire, o la jeune femme avait manifest un rudiment
d'intrt en prouvant le besoin de regarder se rasseoir le grand enfant
qui avait eu pour elle de la prvenance; et elles se poursuivaient,
toujours lies  la prsence tide et saine de ce garon dont la
surabondance de jeune sve, sans doute rayonnait; elles se poursuivaient
jusqu' ces gots nouveaux pour la parure qu'il avait dcouverts,
radieux comme au premier apptit d'un convalescent. Mais entre ces deux
points extrmes, que de choses minutieuses, que de petits soins de
transition il avait fait natre et vu clore par et pour ce corps
renaissant! Il avait remarqu qu'elle renonait depuis longtemps 
certains mets qu'elle aimait et que M. Durosay ne gotait point.  quoi
bon? disait-elle. Il affecta de les adorer et donna le mot  Septime
qui se mit  manger voluptueusement avec elle des oeufs au lait qu'il
dtestait. Ayant parachev sur elle son tude des parfums, Grandier lui
en offrit une bote choisie qu'il commanda  Paris. Ils s'amusrent 
les combiner,  les nuancer, et quand elle avait atteint la dose
dlicate qui lui plaisait, le docteur recevait du frmissement lger de
ses narines minces et transparentes, une joie de sducteur. Elle
demeurait la journe et la nuit dans ce petit enchantement flottant. Et
l'on ne parlait plus que des choses propres  la dlectation.

Esculape se rvlait un tonnant petit-matre.

M. Durosay tait peu ouvert  ces choses, et y entremlait des
balourdises normes. Septime, au contraire, montrait trop de
dispositions, et il se ft effmin sans l'antidote de promenades avec
le docteur, o il recevait des paroles de virilit. Grandier ainsi se
multipliait et prenait soin de tous. Il se gardait bien de rvler  ce
petit blanc-bec la formule des alcools qu'il donnait  madame Durosay
pour couper les eaux de toilette qui,  Aix, taient un peu dures, et il
l'emmenait au soleil se hler le visage, tandis qu'il obtenait que la
jeune femme s'admirt la chair et la peau, ce  quoi elle n'avait jamais
song. Elle n'osait mme parler du moindre soin physique sans beaucoup
de gne. Il voulut lui rendre sa chair familire. Pour la premire fois,
 la table lgitime de M. Durosay, on pronona les mots de gorge et de
bras nus. La seule image voque en mettait tout le monde mal 
l'aise. Le matre de la maison y prouvait la sensation d'avoir aux
doigts et dans le cou quelque matire gluante et poisseuse et faisait de
gros yeux qu'Esculape vitait. L'vocation du corps nu produit une
suffocation en province. Grandier, outre qu'il poursuivait un systme,
s'amusait normment. Il remarqua que l'effet tait moindre, si, par
exemple, il parlait des belles filles d'Athnes, tant leur himation,
pour s'lancer aux jeux publics; on prononait presque impunment le nom
d'Aspasie, mais non celui de mademoiselle milienne d'Alenon que le
faubourg Saint-Germain cependant alla voir cet hiver  Paris.

Il remarqua aussi le peu d'efforts qu'il faut pour changer le ton d'une
maison,  quelqu'un de rsolu. Madame Durosay osa parler bientt des
sensations perues par le moyen de l'piderme, qui est un mode
inavouable de sentir, d'aprs les canons de la biensance. Peu importait
 Grandier qu'elle parlt pourvu qu'elle ft prouve. Mais s'tant un
jour rencontr avec M. Durosay sur le chapitre de la pnitence et de la
mortification, qu'ils anathmatisrent, Esculape en profita pour aller
fort loin. Il exalta le plaisir avec une violence que M. de Prbendes
et apporte  l'loge de la continence et il avait prononc le mot de
luxure quand on se leva de table. On lui passait les pires excs parce
qu'il tait philosophe. Mais de ces outrances, il tait rare que quelque
chose ne demeurt: le retentissement de sa parole un peu haute allait au
fond de l'inconscience semer infailliblement les veils qu'il voulait.
Cette villa Julie, n'est-ce pas? devenait une vritable cole
d'immoralit.

La pense de la pauvre jeune femme tait un peu aux abois. Quelques
inquitudes, tels de brefs clairs, lui taient venues  plusieurs
reprises  cause de la nouvelle face de toutes choses.  Nans, elle se
ft interroge; mais l'absence de l'atmosphre et des objets coutumiers
est propice aux modifications morales; ici, en outre, la brutale
antithse y excellait. Et elle s'oubliait presque totalement  cause de
l'absorbant bien-tre de la renaissance physique et de l'aise sans cesse
caressante dont on l'entourait, dont on blouissait, endormait toutes
ses facults. L'emprise du docteur tait si adroite; elle s'exerait sur
tant de ramifications primordiales de l'tre, elles le saisissaient si
srement aux sources mmes de sa vitalit que, pas une fois, la
conscience avec sa claire lumire n'eut le temps de donner aux choses
leur valeur relative. Tout juste avait-on le loisir de dire tant pis
aux clairs de lucidit. Madame Durosay tait la victime d'une
sduction, d'une sduction impersonnelle: le dlice de vivre.

Elle recevait, dans cette pnombre, l'lixir que Grandier, de son
philtre, lui versait goutte  goutte, et qu'il lui prparait, dans son
antre de sorcier, avec tout ce que la vie peut offrir de dlectable. Et
la jeune femme, avec ses sens, renaissait et fleurissait en complte
beaut; et l'on et dit que le cerveau, les ides reues, toutes les
petites affaires d'ducation, toutes les faons, les mille retenues
factices, demeuraient ensevelies, l-bas, dans la fadeur, dans la
nonchalance de Nans.

La voiture attendait  la grille de la villa; M. Durosay pestait qu'il y
et encore un tour  donner aux bandeaux, oh! un rien, une chiquenaude,
une pression ici et puis l, mais qui, trois fois dj, avait ncessit
d'enlever la voilette. On finit par sacrifier celle-ci, et, par le
boulevard des Ctes, on descendit au cercle d'Aix-les-Bains.

Une petite salle de spectacle toute blanche, avec baignoires, balcon,
loges et galeries; l'aspect d'un bibelot lgant, d'une bonbonnire 
contenir le fin du fin de la sucrerie. Et, de fait, il n'y avait pas
quarante personnes ici dont la prsence ne ft signale au monde entier
par le _Figaro_. Des noms illustres taient chuchots de loge  loge
garnies de femmes en toilettes claires o le blanc dominait pour un
effet charmant et frais. Des guirlandes de fleurs naturelles faisaient
le tour de la salle parmi les voussures du balcon, et venaient se
grossir, s'enchevtrer en des trophes de drapeaux spartiates et
franais de chaque ct de l'avant-scne o S. M. le roi de Sparte
penchait sa figure fine aux longues moustaches tombantes.

--Le voici, fit simplement M. Durosay, touchant sa femme  l'paule en
s'installant dans sa loge.

--Qui donc? fit madame Durosay.

On arrivait un peu tard, Colonne ayant jou l'hymne spartiate que M.
Durosay et aim entendre. Pour le moment, on excutait la neuvime
symphonie et toutes les dames taient tournes vers le roi. Beaucoup le
regardaient avec une grande mlancolie, soit qu'elles reportassent vers
lui l'effet de la musique, soit qu'elles songeassent  l'instabilit des
trnes,  la particulire amertume du prsent pour les personnes
augustes. Mme on en voyait quelques-unes s'attendrir, mues de ce
voisinage si proche, remues en leurs instincts par l'ide de la
majest; et elles l'envisageaient comme elles font de Jsus dans les
glises. D'autres encore peut-tre au cours de cette songerie royale que
Beethoven berait, puisaient un secret plaisir morose  penser qu'un
hasard et pu faire qu'elles fussent celles, qui sait? qui eussent
combl son coeur princier!... Et une larme imperceptible pointait au
coin de leurs yeux. Le roi, trs simple, promenait sur l'assemble son
regard aigu tempr d'un sourire bnvole.

Le docteur, debout dans la loge, s'offrait le ragot psychologique de
ce mli-mlo de naturel et d'artifice parmi ces femmes. L'motion devant
la puissance, l'amour de la royaut, par exemple, pensait-il, est
naturel. Mais c'est par suite d'une singulire accoutumance au
travestissement, d'une inaptitude contracte de pouvoir dmler le vrai
de son image ou mme de sa caricature, que toutes ces dames se leurrent
vis--vis de ce fonctionnaire distingu. Il se rjouissait que madame
Durosay, tout absorbe par l'ascension d'une vie pure, renouvele, quasi
enfantine, ne s'y laisst pas tromper. Sur plusieurs points, dj, il
avait remarqu, depuis quelque temps, son jugement parfaitement sain.
L'excentrique et le grotesque la laissaient indiffrente. Il avait
essay en vain des plaisanteries sur le grand nombre de maladies de peau
qui se trouvaient ici si joliment costumes; il se trouvait prcisment,
ce soir-l, un amas de demi-centenaires de blanc vtues, sur quoi des
chapeaux panachs semblaient pousser et s'panouir outre mesure, telles
des plantes sur un sol fortement retourn. Madame Durosay le fit taire;
ces choses lui rpugnaient simplement. Septime, plus nerveux, y
prouvait un indicible malaise. Chaque soir, dans les jardins, il lui
arrivait d'tre attir instinctivement des yeux par une de ces formes
blanches,  taille illusionnante et aux cheveux incertains dans l'ombre.
La dcouverte du visage provoquait un mouvement d'horreur; on se
retenait de ne pas fouetter ces tres repoussants. La femme perd le
droit au respect quand elle se refuse  porter le deuil de son sexe. Par
contre, Esculape, durant qu'il tait au chapitre des femmes, exalta,
contre l'opinion commune, une beaut de longtemps clbre et qui, par
les ressources de l'art, se perptuait magnifiquement pure de lignes. Il
ne condamnait nullement les fards pourvu qu'ils fussent efficaces et
malgr que madame Durosay l'en blmt. Il admirait, au contraire, qu'une
femme se cramponnt  l'adoration de sa beaut. Sa beaut ne lui
appartient pas; toute beaut est la beaut, c'est--dire la chose
vnrable entre toutes, bienfaisante aux regards de tous et pour quoi
nul soin n'est excessif, nul mensonge inexcusable, qui la peut prolonger
aux yeux. Toute femme n'tait-elle pas, d'ailleurs, illusion? Et un
souverain charme ne lui venait-il pas de cette magie continue, de ce
beau mensonge ternel, vident hommage au Beau idal?

On retrouva cette dame durable au premier entr'acte,  la salle de jeu.
Elle passait parmi les groupes serrs, entre les quatre tables du
baccara, son profil impassible et pur de mdaille, sa chair,
marmorenne, ses cheveux  la grecque, teints d'un beau roux brillant,
la taille impeccable. Elle tait coiffe d'une simple guirlande de
roses, le cou entirement nu tait une merveille et les paules et la
gorge franchement dcouvertes jusqu'aux seins ronds et immobiles,
apparaissaient sous un clair semis de perles et de saphirs. Les femmes
l'accueillaient de pointes mchantes et les hommes de plaisanteries
faciles  cause de sa conservation; mais on s'cartait devant elle et
elle avanait de son pas tranquille de vraie reine. Il fallait avouer
que beaucoup de jeunes femmes piquantes et fraches qui taient l et
qui avaient, selon le docteur, de jolis museaux  baiser, taient
effaces, recules, dtruites, semblaient avoir t modeles par un
apprenti, en prsence de cette statue admirable et glace qu'on n'et
pas t tent de toucher du doigt. Mais Grandier s'tendit en
considrations sur la beaut plastique et l'incomprhension qu'en
avaient nos contemporains, qui, visiblement, fatigurent ses auditeurs.
M. Durosay se faufila. Quant  Madame, outre qu'elle se sentait mal  la
tte, ces vilaines figures autour des tables de jeu, et toute la fivre
contenue qui les dvorait, l'peuraient comme un cauchemar, et elle
s'enfuit.

Elle se retrouva seule avec Septime dans la loge. L'orchestre entamait
le prlude du troisime acte de _Lohengrin_. Cette musique nouvelle pour
eux, comme toutes les choses de leur vie, les tenait en une sorte de
suspens quasi pnible et quasi dlicieux. Leurs mes et leur chair
taient soumises  de telles preuves! Ils taient griss de choses
bouleversantes et incomprises. Ils se sentaient partout comme de petites
meurtrissures trs chres au coeur, au corps,  l'esprit. Leur candeur
s'enfivrait de ce monde, de ce luxe, de ce train, de cette musique et
d'eux-mmes. Ils n'osaient se le dire. Cela s'exprime si mal! Mais sans
doute ils se sentaient pareillement remus, pareillement surpris,
pareillement surabondants de quelque incomprhensible et pareille force,
ne de la fivre mme, et qui les approchait malgr eux, les approchait
progressivement et, d'un instant  l'autre, pouvait s'pancher, devait
s'pancher, ils ignoraient de quelle manire. Oh! tout cela tait
terriblement gnant et doux. Les silences entre eux leur devenaient
familiers, et, au lieu d'en tre incommods, ils recevaient de ces
instants un soulagement inou qui, parfois, les ravissait jusqu'aux
larmes. Dj plusieurs fois ils s'taient dit tout  coup, la gorge
serre: Sommes-nous btes! mon Dieu, mon Dieu! sommes-nous btes! Et
nul tressaillement humain ne valut leur motion nave.

La partition de Wagner tait acheve; le roi applaudissait posment,
lentement; et toute la salle se penchait pour voir le roi applaudir. Au
bruit, la jeune femme fut secoue d'un frisson et elle poussait des
soupirs comme si quelque chose l'oppressait.

--Vous souffrez? dit Septime.

--Mais non, je ne sais pas, a va trs bien pourtant.

Imperceptiblement il se pencha vers elle avec un geste de la main comme
pour saisir quelque chose d'elle. La lumire d'une gerbe  incandescence
lui dorait les cheveux sur le front et rpandait une poussire d'or
aussi sur le duvet de sa lvre. Elle le regarda, prise tout  coup d'une
complaisance extraordinaire pour ce visage, car elle eut un tonnement
prompt dans le regard, qui se fondit malgr elle dans un sourire plus
fort que tout, un discret sourire de tendresse embrasseuse et brlante
qui lui ouvrit  lui aussi les lvres comme en une extase; et ils
allaient ainsi l'un  l'autre de leurs pareils yeux bleus  leur bouche
clatante et pure.

Un violoncelle qui chantait la romance de _Jocelyn_ aux longues caresses
mlancoliques, les abma l'un et l'autre en une rverie affole o plus
rien du rel ne tenait. Cela tait l'cho prolong de leur sourire,
prolong au del du monde, exhauss jusqu'au ciel imaginaire. Tous deux
regardaient fixement le gros homme chauve qui, lentement et d'une main
grasse, balanait son archet sur les cordes sonores. Ils ne pouvaient
quitter des yeux ce mouvement rythmique et ce doux frlement des soies
d'o l'enchantement naissait. Cependant, ils ne se voyaient pas, la
vision perdue parmi les formes imprcises des rves de volupts et de
dchirements emmls et inextricables. De petites phrases au rythme plus
court, parfois, ou plus lger, leur donnaient au milieu de
l'alanguissement du songe, comme un repos pour un joli mot amoureux ou
un geste de grce; puis reprenait une ardeur perdue et la sensation de
baisers fous en plein coeur, enivrants et douloureux, qui s'achevaient
en sanglots, en longs cris dsesprs pareils  des voix d'amants
absents qui s'appellent et dont la plainte meurt dans la distance.

Beaucoup de personnes pleuraient. Eux, plissaient, demeuraient inertes
et presque rigides comme si leur me s'en ft alle.

L'entrave de leurs organes, toujours inhabiles et gauches, ne les gnait
plus; ils se joignaient, se parlaient enfin au travers de cette
harmonie, cleste lieu de rendez-vous o ils s'treignaient  l'abri,
blesss seulement de la douleur naturelle au plaisir d'amour.

C'tait plus d'motion que n'en pouvait supporter le temprament de la
jeune femme. Il lui sembla qu'elle allait crier  tous sa vie nouvelle,
que toutes ces femmes fardes la montraient du doigt et lui lanaient
des pointes, comme  l'autre, parce qu'elle aussi avait quelque chose
d'extraordinaire, se sentait radieuse, d'une insolite beaut. Elle
s'peura, croyant ne plus matriser ses gestes ni sa parole: elle se
renversa en arrire; Septime, veill en sursaut, peur, blme,
l'allait recevoir dans ses bras. Mais Grandier tait debout derrire
eux, et, de chacune de ses larges mains, il les reut l'un et l'autre.
Sa barbe blanche tale sur sa poitrine norme, ses yeux heureux
abaisss sur cette jeunesse pme, il avait l'air d'un dieu bienveillant
qui triomphe.




XV


    Nans, aot 189...

_ Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie,  Aix-les-Bains_

Mon cher enfant,

Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous
m'avez caus par votre lettre, et aussi que votre me est en paix. Je
prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon
enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien vritablement prcieux,
qu'une seule cause d'allgresse, et que c'est de sentir sa conscience
comme un miroir immacul. Je n'ai jamais envisag sans crainte le milieu
profane o il a plu  monsieur votre pre de vous jeter tout  coup.
Quoi! se pourrait-il que la grce se ft ds aussitt retire de vous?
Je comptais du moins sur la forte rsistance des saints principes dont
vous tes abondamment pourvu.

Est-ce que leur floraison que je me plaisais  contempler, tel un beau
parterre printanier, n'aurait t qu'artificielle? Ah! mon bien cher
enfant, ne ngligez pas vos prires! Je suis sr que tout vient de l;
vous aurez cess d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis
que la tentation se levt sous chacun de vos pas, ne ft-ce que pour
vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille!
Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Cleste Bont que j'aie t
averti, et par vous-mme, quoique malgr vous, du malaise de votre me.

Priez, et parlez-moi  coeur ouvert, cessez ces restrictions, ces
rticences qui ont d vous tre si pnibles, parlez-moi de tout et de
tous; il est terrible de garder un nom dans le coeur, qui ne soit celui
de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom
de certaines personnes de qui l'on a pu tre un instant mu comme si
elles vous devaient tre un sujet de damnation, alors qu'avec le secours
divin elles peuvent tourner prcisment  hter votre salut.

Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la
grce qui sauve et non point, hlas! nos paroles. Je ne cesse de prier
pour vous, _pour vous tous_, et je fais des voeux pour que la sant de
notre vnr doyen me permette, cote que cote, de voler  votre aide.

Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidle ami en
N.-S.

    GATIEN DE PRBENDES, Prtre.

_P.-S._--Au moment o j'allais envoyer  la poste, je reois un mot de
monsieur votre pre qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre
qui lui plat infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous;
que, pour lui, il va bien et part pour la pche. Cette lettre, qu'est-ce
 dire? et que n'ai-je reu la mme!




XVI


Septime pronona un juron tel que M. Grandier avait mis quarante ans
avant d'en formuler de semblable.

--Eh! eh! fit celui-ci qui justement entr'ouvrait la porte, voil qui ne
va pas mal! Et je ne trouve pas mauvais qu'on se mette en colre quand
on commence  devenir un homme.

--Docteur, dit Septime, qui avait rougi jusqu' l'occiput, c'est que
j'ai beaucoup de peine  dchiffrer la fine criture de monsieur de
Prbendes.

--Ah bah!... ce bon abb, cet excellent abb! et comment va-t-il?

--Fort bien... et il attend que monsieur le cur doyen fasse de mme
pour venir nous rejoindre.

--En ce cas, pronona Esculape, il ne nous a pas rejoints.

--Mais, docteur, savez-vous bien que monsieur le cur fit sept fois le
tour du jardin par l'alle des buis, ds auparavant notre dpart.

--Alors, monsieur le cur est en tat de porter le bon Dieu 
mademoiselle Hubertine la Hotte au cas o elle ferait mine de tourner 
trpas, et je vois que monsieur de Prbendes fait sa valise.

--Croyez-vous? fit vivement Septime.

--Vous y tenez donc bien? dit Esculape d'un air attendri.

Septime ne put s'empcher de sourire. Il tournait dj les talons et le
docteur dpliait un journal; tous deux,  leur faon, pensaient 
l'arrive possible de l'abb et ils couvrirent de politesse leur opinion
plus ou moins amre:

--C'est un bien excellent homme! prononcrent-ils tous les deux  la
fois.

Septime, retir dans sa chambre, s'affala en un petit fauteuil bas qu'on
nomme crapaud, et froissant de la main la lettre, demeura quelques
minutes ananti comme  la suite d'un choc qui vous laisse tourdi et
sans pense. La colre le releva, colre contre l'abb, contre sa
finesse ecclsiastique, contre cette sorte de maternit religieuse qui
le poursuivait; colre contre lui-mme; colre contre tout.

Et il s'interrogeait, de la meilleure foi du monde, n'ayant pas eu la
moindre conscience de sa bvue, la dcouvrant tout  coup par cette
lettre parabolique et mielleuse, en mme temps que par elle il
dcouvrait son enfance encore d'hier, et se dcouvrait subitement
vieilli d'annes. Avoir crit  l'abb sans prononcer _son_ nom! Dieu de
Dieu! quelle purilit! Et toute sa candeur lui fut rvle en mme
temps que son amour.

La fentre ouverte donnait sur la plaine d'Aix, encore baigne dans la
vapeur du matin. Cependant, tout en face, la montagne du Chat avec sa
crte dentele apparaissait trs nette, seme d'un vert menu et de
petits arbres pignochs qu'on distinguait jusqu' la cime. Elle
s'abaissait lentement vers l'extrme pointe du lac, clos l-bas de deux
monts bleutres et embarrass de brumes cotonneuses et lgres. Toute
verte, toute moussue, la longue et molle colline de Tresserve, en avant
du Chat, pareille  une lourde bte couche au bord du lac qu'elle
cachait en partie, s'y allait lentement baigner vers la droite, parmi
des peupliers et un semis rare de toits rouges. Plus prs, au bas des
villas et de la basilique montante, la ville, dont les bruits ne
parvenaient pas, semblait baigne dans ses eaux tides.

Septime parcourait ce pays, du regard; et il repassait ce qu'il en avait
vu, ce qu'il y avait fait depuis son arrive. Un petit torrent voisin,
descendu des pentes du Mont-Revard et dont il remarqua pour la premire
fois le ronflement monotone, l'claira sur la sorte d'tourdissement
qu'il avait subi depuis quelques semaines. Mais non! il n'avait pens 
rien! il ne savait rien! En vrit, l'abb venait de lui tout apprendre
avec ses faons d'envisager tout par rapport  Dieu. Lui-mme avait
nglig de se prendre au srieux.

Il s'interrogeait sur les termes qu'il avait pu employer, sur les choses
qu'il avait dites. J'aurai donc parl de ce Lac, disait-il, avec trop
de tendresse, sans doute; oui, notre arrive, la nuit, le train passant
sur ces bords, et ce que j'ai senti de singulier, je l'ai dit. Ce pote
aussi dont je n'ai pu ne pas parler!... Mais elle, elle? passe
compltement sous silence! Enfant! enfant! Il s'en tonnait, se mordait
les ongles; sa sottise lui paraissait monstrueuse. Et c'tait tout
naturellement que la sottise s'tait commise. En face de l'image de M.
de Prbendes, ce nom s'tait drob, ce nom n'allait plus, ne cadrait
plus avec cette noire soutane; et, sans effort, sans arrire-pense, il
l'avait laiss dans l'ombre qui lui semblait jolie. Ce nom s'enveloppait
d'une discrtion toute neuve, n'avait rien  faire avec le reste des
choses... tait-ce cela? Mais il l'avait bien prononc vis--vis de
papa, il avait parl d'elle franchement, tant que l'envie l'en avait
tenu. En effet, il paraissait qu' papa l'on pt tout dire; mme ce qui
affectionnait l'ombre jolie et se vtait de ce manteau de discrtion si
dlicat, si fragile, s'accommodait en face de papa de je ne sais quel
surtout de couleur tendre, et souriait, et voulait bien danser au soleil
sans tre offusqu le moins du monde par le bon regard de papa qui
voyait tout en simplicit.

Septime avait crit ses deux lettres de la faon la plus coulante et
aise, et sans se douter mme du poids qu'avait  son coeur ce qu'il
dcouvrait  l'un si inconsidrment et, qu' l'autre, il tenait cach
avec une insistance trop vidente. Il avait flair: cela va pour
celui-ci; et pour celui-l, cela ne va point. Mais qu'tait cela?

Or, une grande clart venait de ces besicles lointaines, que srement
l'abb avait d frotter du coin de son mouchoir, et fortement, ces
temps-ci, comme il faisait quand il s'agissait de mettre au net quelque
complexit. Et,  mesure que la clart descendait et dcouvrait
d'tranges replis ignors de Septime, Septime s'mouvait en face de la
ville d'Aix qui s'animait dans la tideur du matin et du Lac aux jolies
brumes voletantes, peu  peu en alles. Il s'mouvait, non des tourments
de l'abb, non pas de ceci, non plus mme de sa propre niaiserie 
vendre si bon compte les choses de son coeur, non! mais de ce coeur
lui-mme que l'abb, avec toute sa prudence, venait de lui dcouvrir et
presque de lui toucher du doigt.

Il se leva brusquement du fauteuil, et fut debout sur le balcon. Quelque
chose bondissait en lui-mme, que sa poitrine lui semblait trop troite
pour contenir. Il y porta la main malgr lui et il eut la sensation
physique de son amour, un peu de la mme faon que les femmes sentent
dans les flancs le germe tressaillir. De petites bouffes de vent lui
caressrent le visage, qui venaient de toucher, l-bas, les eaux et tout
ce pays dsormais adorable. Il ouvrit la bouche et s'en emplit. L'image
de la jeune femme tait parse en tout cela, et,  la vrit, c'tait
elle qu'il aspirait. Et il s'en sentit envahi comme jamais encore. Un
apptit de tendresse affole l'empoigna; et il se serrait les mains
l'une  l'autre noues, pour ne pas faire le geste emphatique
d'embrasser perdument toutes choses.

Il bnissait sa sottise, il bnissait l'abb, il bnissait tout le
bnissable du monde; car il valait mieux dcidment savoir son coeur et
voir clair en soi  tout prix. Aprs cela, qu'importait le reste? Tout
l'gosme de l'tat d'amour prenait logement en lui.

Il revint au fauteuil, aprs cette premire secousse; l'approcha du
balcon, et s'y tendit, la nuque appuye contre le sommet du dossier
bas. Ainsi, caress encore par les lgres brises qui sentaient la
montagne et le matin, il ferma les yeux et laissa venir la mmoire des
moments et des objets chris.

Pour tout ce qui tait de son entourage immdiat et de ce pays nouveau,
il ne s'tonnait point que cela prt la couleur d'enchantement qu'il y
voyait. Mais il admira qu'il ne pouvait imaginer aucune des choses
familires, une promenade, un repas, une phrase musicale, un son de
voix, un appel et jusqu'aux plus menues et insignifiantes matrialits:
sa lampe, son lit, son critoire, et mme le noeud de sa cravate, sans
avoir conscience d'un lment inaccoutum qui donnait  tout ceci une
tonalit spciale et jamais aperue jusqu'ici. Il ne s'tudiait
nullement, n'avait aucune habitude d'examen. Tout naturellement, en cet
instant, lui venait la remarque de ces minutieuses bizarreries. Il ne
remarquait point que c'tait de tout  l'heure que les choses ainsi
changeaient d'aspect, mais que de quelque temps dj, elles taient
accoutres de la sorte. Il est curieux, pensait-il, que tout ait,
vis--vis de nous, une physionomie si marque puisque l'on en peut
saisir la mobilit. Jusqu' une voix qui m'appelle, la voix du docteur,
par exemple, qui n'a pas chang, que je sache, me parat une tout autre
voix, me fait lever la tte d'une autre manire. Et tout ce qu'il
voyait, tout ce qu'il entendait, tout ce qui le frappait en quelque
faon, lui paraissait empreint d'une douceur, d'une complaisance envers
lui; il semblait que la moindre des choses ft aimable et tendre; il et
souri  un objet quelconque, car, vritablement, il le voyait sourire.

Il comprit qu'il n'y avait point d'objet, point de geste, point de
parole qui ne lui rappelt la jeune femme; qu'il avait, et sans savoir,
caress de sa pense toutes les choses environnantes, interprt par
rapport  elle tout signe aperu, tout mot prononc, et que les choses
ainsi imprgnes lui gardaient et lui rendaient la chre image comme
feraient les fleurs de leurs parfums.

Il la vit, il la sentit elle-mme partout. Les belles eaux du Lac, ces
aimables grisailles des monts, et le charme de ce pays entier, c'tait
elle. Sa figure passait en quelque lieu qu'il portt sa vision. Elle ne
l'avait pas quitt. Elle peuplait toute sa mmoire de deux grands mois
en arrire. Il trouvait trange d'avoir pu pntrer en une vie si
compltement diffrente sans prouver la transition. Il est probable que
l'on entrait de mme en paradis et il devait falloir que quelqu'un vous
y abordt un jour et vous dt: Tiens! vous voil ici! pour qu'on s'en
apert. Il le demanderait  M. de Prbendes.

Pour la premire fois, le nom de M. de Prbendes le fit sourire. Pour la
premire fois aussi, il pronona: Ce pauvre monsieur l'abb! Mais ceci
fut lger comme le chatouillement d'une plume qui vous frle en son vol:
il n'eut pas le temps de rflchir  ce que ce sourire et ces mots
contenaient de clart sur son volution, un quart d'heure aprs que la
semonce de ce mme monsieur l'abb l'avait troubl considrablement.
Mais dans la joie de cette minute de conscience, il oubliait tout pour
jouir de ces deux mois de bonheur presque ignor. De la pnombre un peu
molle, tide et dolente, les images remontaient  la chaleur et 
l'clat du jour.

Un soubresaut le remit debout, avec une brutalit qu'il ne put
matriser. Le rve un peu trouble de sa batitude le plongeait ainsi en
de languides nonchalances, et la claire opposition, tout  coup, d'un
dtail prcis, le faisait bondir comme un jeune fauve. Il se retrouva
sur le balcon comme tout  l'heure, le coeur battant, le corps agit,
une grande force inconnue, comme une source rcemment jaillie, rclamant
un panchement, une action. Quelle? il ne savait. Mais il lui fallut
absolument se mouvoir, aller, marcher devant lui, se rompre de fatigue,
briser quelque chose, craser un animal sous son talon, soulever des
pierres, peut-tre amonceler des moellons comme ces maons qu'il
apercevait construisant une villa. Il quitta sa chambre avec l'intention
de s'lancer sur la route et d'aller loin.

Comme il arrive frquemment, au milieu de la pire exaltation morale,
Septime fut distrait par la plus prosaque des ralits. M. Durosay et
le docteur l'appelaient  la grille de la villa. Madame Durosay
elle-mme se penchait au balcon, en robe de chambre, et tout le
domestique se pressait aux fentres pour voir passer une voiture 
ptrole, de marche assez bruyante, et que dirigeait un homme lgant, de
la physionomie de qui tout le monde retint la belle barbe brune.




XVII


L'homme  la belle barbe brune fut dsormais une rencontre de tous les
jours. On entendait de loin le mouvement trpidant de sa machine, et
l'on voyait tout  coup dboucher la voiture lourde et gauche d'allure,
mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des
boutiques et se levait aux terrasses des cafs pour admirer l'instrument
nouveau. La forte silhouette lgante du conducteur, accompagn
seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mcanique de
l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononaient:
Charmant! on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce
monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une reprsentation de _Samson et
Dalila_ dans la loge de Saint-Sans. On le vit souper au mme cercle en
compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et anime d'une grande
hilarit; et, le lendemain,  la Villa-des-Fleurs, vis--vis d'une
svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de
beaut en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune
parcimonie. Aprs cela, quand on l'eut aperu de la villa Julie,
assistant  un lunch en plein air, offert par les divines soeurs Is et
Mercds, de l'Opra, aux artistes parisiens et  S. M. spartiate, o
l'on s'embrassa au dessert et pronona des mots insalubres, sa
personnalit fut hausse, particulirement dans l'esprit de M. Durosay,
 cet tage spcial  la fortune o l'on passe la libert des moeurs
comme la colre au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire
dirigea les promenades du ct du Petit-Port o l'on disait que,
parfois, la voiture s'arrtait pour prendre eau.

Dans les conversations, on disait: la Voiture.

Il y eut donc une minute inoubliable quand,  la descente des grands
chars  bancs qui mnent  la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la
cour de l'auberge,  Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant
subitement en des subtilits, hsita s'il convenait de s'approcher
comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrtion ne commandait pas
que l'on demeurt  l'cart et profitt d'un instant favorable pour en
demander la permission au propritaire. Grandier l'arrta au bras.

--Parler ainsi de but en blanc  un homme qui donne la main au roi de
Sparte et s'affiche avec des htares!

Mais M. Durosay, fort srieux, tint au contraire  faire le bravache,
et, le chapeau  la main, s'pongeant de l'autre le front, d'une
attitude mi-dfrente, mi-aise, il aborda carrment ce monsieur qui,
pour l'instant, se lavait les mains, fort macules du maniement des
rouages.

--Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion
m'intressant vivement en qualit de propritaire et,  la fois, d'ami
du progrs, je prends la libert de me prsenter  vous et de vous
demander quelques petits renseignements.

Il se nomma, le sourire aux lvres, toute la figure dilate d'une vaste
satisfaction.

--Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutt que
M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du
savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention
a l'avantage de vous entretenir en malpropret.

Mais ayant aperu madame Durosay sans doute lorgne dj parmi les
beauts du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite,
salua, et fut tout amnit et complaisance. Il dut se nommer quand M.
Durosay eut achev les prsentations et, charm de la compagnie d'une
jeune femme, esquiva la dmonstration du mcanisme de la voiture en
conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.

M. Godefroy Lureau-Vlin, ingnieur,  la tte d'une grande fortune,
vivait  sa guise et en complte indpendance. Il avait beaucoup et
longtemps voyag, voyagerait sans doute encore. Cependant il commenait
 se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se
fixer. C'tait dans ce but qu'il parcourait la province,  la recherche
d'une terre qui lui plt.

--J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ matre Durosay, notaire. La
terre de Saint-Pont...

M. Godefroy Lureau-Vlin jeta un nouveau et rapide regard du ct de
madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe,
pronona:

--Nous en reparlerons, monsieur, trs volontiers.

--Bigre! fit,  part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les
choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux
remplis d'tonnement, d'admiration et d'une immdiate et sourde haine
incomprise.

Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit
pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.

--Avez-vous jamais fait la monte de la Grande-Chartreuse, au clair de
lune? demanda M. Lureau-Vlin.

--Nous ne l'avons jamais faite.

En ce cas, M. Lureau-Vlin proposa d'attendre  Saint-Laurent la tombe
de la nuit, ce qu'il n'et pas eu la patience de faire sans l'aubaine
d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il dsirait ardemment,
sachant la promenade incomparable.

--Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'cria madame Durosay
un peu enfantine, battant des mains et dcouvrant la double range pure
de ses dents.

Il fut aussitt dcid que l'on abandonnerait les grands chars  bancs,
dnerait au village mme, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse
ne fermait ses portes  prsent qu' dix heures; on assisterait 
l'office de nuit qui se dit  onze heures et demie, aprs avoir confi
madame Durosay  l'htellerie des dames. Quant au retour, M.
Lureau-Vlin ne voulut point qu'on y penst; il se ferait un plaisir de
ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait  M. Durosay
d'en voir de prs et tudier le fonctionnement.

Le jour s'acheva sans que l'on y prt seulement garde. M. Lureau-Vlin
parlait avec une gale aisance de tout et  tous. Il s'initiait d'un
coup au caractre, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les
flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances
varies, son prodigieux et prompt accommodement aux tempraments les
plus divers. Il conquit le docteur par son habilet et le reste de la
socit par un prestige d'homme suprieur. M. Durosay tait anxieux de
connatre la nature des liens qui l'unissaient  l'illustre musicien
Saint-Sans et  Sa Majest le roi de Sparte. M. Lureau-Vlin le
sduisit beaucoup plus que s'il avait dit: Ce sont mes cousins, en
avouant avec une adorable simplicit qu'il les connaissait par le
ptrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et
cependant vous dconcertait.

M. Lureau-Vlin craignit pour sa machine les ctes par trop dures; on
prit un break et l'on partit  la nuit noire.

Septime, gagn lui-mme par certaines attentions particulires qu'ont
rarement les hommes pour les trs jeunes gens et par une faon que ce
monsieur avait de vous prendre au srieux, blottissait cependant avec
plus de plaisir qu' la conversation de M. Lureau-Vlin, contre la
hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspration de son amour,
croissante depuis ces derniers jours.

Ils s'accordaient,  prsent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la
figure bien consacre, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait  la
rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore drouter une
interprtation un peu doue de complaisance. Ils s'asseyaient
infailliblement l'un contre l'autre et tolraient le contact immdiat et
chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en
principe; et  dfaut, se les laissaient errer voisines: une occasion
tait, par exemple, de proposer brusquement de jouer  la main chaude en
en donnant aussitt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire
les lignes de la main; le dfaut d'une occasion, c'tait de se
rencontrer par hasard sous les chles et de demeurer ainsi, un doigt
contre un doigt, immobiles et sans oser plus.

Mais, ce soir, une fivre extraordinaire, ardente jusqu' la douleur,
animait l'me et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit
groupe si form  une consistance immuable, de cet homme important et
nouveau, sans encore veiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui
communiquait une sorte de hte brlante, de disposition  se jeter tte
baisse dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait
rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement
ouverte au monde extrieur, recevait de ce nouveau personnage une force
d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce
monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance
sductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple
bon ton toutes ses rserves prcieuses, enfin, l'aise avec laquelle il
se mouvait, en lgance, parmi les femmes et les hommes, causaient au
jeune homme le mirage de sa propre personnalit qu'il et dsire telle,
et il s'augmentait vritablement de la vertu de ce reflet.

On mit pied  terre quand la lune parut. La cte tait extrmement
rapide et les chevaux allaient au pas.

Mais le spectacle fut tout  coup inou. La route serpentait dans la
gorge que des pics feuillus, exagrs par l'ombre, dominaient, tranges
et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle
aux effets romantiques, parmi les dchiquetures des cimes sombres
dcoupes sur une nuit de lumire. Une silhouette d'arbre, parfois,
apportait sa familiarit reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de
la terre; et c'tait subitement une perce immense o les yeux erraient
dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une
ferie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage
fantastique, d'apparence irrelle,  cause de leur splendeur diverse et
renouvele  plaisir et  cause des jeux tonnants de la clart lunaire
sur les plans chelonns, pour un rsultat de sduction et d'angoisses
et d'effarements.

Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrire, et la
jeune femme,  chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit
cri. M. Lureau-Vlin parlait, de sa mle voix mlodieuse, et il se plut
 diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la purilit
coutumire qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes
comparaisons pittoresques, rendre sensible et largir le spectacle, et
surtout, aprs les expressions appropries, garder de ces habiles
silences qui prolongent l'cho des paroles. Il dit mme des vers, car
cet homme possdait tout; et la musique en demeurait durant qu'on
avanait dans l'enchantement.

La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme
impersonnel; sa sensualit attendrie et les environs habituels de sa
tendresse en profitaient, et  mesure que sa tte s'chauffait de
visions, elle se dsaltrait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne
voyait rien qu' travers elle ou qu'elle  travers tout.

M. Lureau-Vlin veillait le souvenir d'pisodes romanesques o se
trouvaient justement mles des somptuosits de paysages; il voquait de
grands potes, depuis Chateaubriand jusqu' Loti. Et les aventures
connues d'un Ren ou d'une petite Rarahu, se retraaient dans
l'imagination des amants simples, soutenues et avives par le
droulement continu d'un dcor harmonieux, et les pntraient doucement
et profondment, comme une nourriture idalement approprie  leurs
apptits et  leur moment. Un tel penchant  l'abandon naturel,  la
caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire
milieu! Le coeur de Septime battait jusqu' le contraindre de s'arrter,
par instants, en la monte. Elle souriait  tout, voulait baiser les
feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre pench
leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et
dans le prtexte du lger effroi, affols tout  coup de la frache
moiteur de leur visage, se donnrent leur premier baiser. Sans un mot.
Ils voulurent mme, aussitt aprs, faire entre eux comme si rien ne
s'tait pass, et, riant de leur peur, ils allrent toucher l'arbre.
Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le
sens de la vie taient changs pour eux.

Brusquement, la lune hausse dans le ciel claira la profondeur de la
gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanes y
faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles  des
miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On dcouvrait les
arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'tait
toute la ferie fantastique retourne. On relevait les yeux: non, les
mmes scnes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait
suspendu sur ce ruban troit et serpentant, entre ces deux emphases
pittoresques o M. Lureau-Vlin jetait des vers d'Hugo rpercuts de
ciel en abme.

Ce soir-l, les amants eussent accompli l'invraisemblable.

M. Lureau-Vlin dcrivit par avance  madame Durosay la faon dont elle
serait loge  l'htellerie des Dames. Il dit la qualit du lit, les
images de pit appendues, le prie-Dieu; il eut mme un tour charmant et
discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'tait 
croire qu'il y et couch lui-mme. Il ne dit point quelle dame il y
avait hospitalise; mais il frappa lui-mme  la porte et la soeur
tourire eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de
reconnaissance.

 la Chartreuse mme, en face, o l'on frappa aprs avoir dit adieu 
madame Durosay, il s'informa prs du frre portier de la sant du R. P.
suprieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une
planchette de bois crasseux perce de petits trous numrots, indiqua 
ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous
correspondants.

veillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Prfraient-ils
attendre en se promenant dans la cour?

 peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, dsormais
inoubliable, que M. Lureau-Vlin, dcidment en verve, aborda des sujets
auxquels on tait le plus loign de s'attendre. Les toits d'ardoise
brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entre piquait
durement le ciel de ses artes de zinc. Le grand Som, dress au del des
portes, recevait de Phoeb des caresses ambigus. Cette nuit claire,
improvise aprs cette monte romanesque, et dans ce monastre clbre
et isol, disposait les mes  la mditation ou, du moins, les tournait
 des impressions insolites. M. Durosay, lui-mme, s'apprtait  exalter
la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mlait de la
religiosit  sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon,
s'attendait  l'entendre encore dbiter ici quelque intelligent
-propos.

--Pour moi, dit M. Lureau-Vlin, je vous avouerai, messieurs, que ce
couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis--vis de ce mystrieux
dpt de dames, m'engagea toujours  des penses rotiques.

Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hta de
l'claircir.

--Je ne sais si cette impression est personnelle et cause chez moi par
une certaine analogie. Je fus lev en un collge qui n'tait spar que
par une troite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les
tudes, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait
qu'aux rcrations nous puissions confondre nos cris. Cette
particularit mme devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres,
une trange volupt. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de
chars, on entendait un cri isol auquel une voix plus aigu, dehors les
murs, rpondait comme par hasard. Notre adolescence s'coula dans cette
atmosphre chauffe. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos
rves, mais nous les y voyions extrmement. Il y eut des ntres qui en
moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladrent les murailles et
parvinrent  toucher les chres mignonnes d' ct.

M. Durosay, choqu du ton de la conversation en un sjour qui lui
semblait si respectable, et donn quelque chose pour que le beau
parleur au moins baisst la voix. La prsence de sa femme  ce dpt de
dames, l'et mme averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur
n'et t M. Lureau-Vlin. Le docteur souriait. Le mot d'rotisme
blessait Septime en son naissant amour.

M. Lureau-Vlin poursuivait, parmi des groupes d'trangers, et dominant
le dlicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:

--J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'changer de
l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait
raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant
deux et trois nuits  l'Htellerie des pieuses soeurs dont vous
apertes tout  l'heure la cornette. Je m'enttai  savoir son secret,
je le souponnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens
sont bons au psychologue! Messieurs, elle y gotait, en des journes
terribles et dlicieuses, la prsence enclose de tous ces hommes
continents!

--Oh! fit M. Durosay.

--Cas amusant d'rotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous,
appuya-t-il, qu'il n'y a pas une runion de personnes ayant dn
convenablement, et partant enclines  des passe-temps aimables, pas un
cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafes,
pas un lieu o jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain
dlice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'oeuvre de ces svres
pnitents... Ah! quel bon tour ce serait  toute la luxure du monde, de
venir en belle brit, brandir ici les flacons jaunes, et dansant
autour des cellules une sarabande effrne! Je vois d'ici de roses
fillettes pour qui le got de la liqueur se confond avec celui du
premier baiser, des femmes qui reurent du flacon marqu au signe de la
croix, la grce efficace  l'tourdissement qu'il fallait; et tous les
yeux des dbauchs qui gardent la mmoire du beau reflet d'or
insparable de celle d'une paule ou d'un sein qui s'tale!... Grces
vous soient rendues, rvrends Pres! Hosanna! au divin lixir!

Ah! je voudrais pntrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes
et rflchis qui sait que, par lui, de la volupt se rpand par le
monde, et qui orne de cette ide sa solitude et son silence!...

--Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit
pervers...

Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vlin en mme temps entamait le
prlude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs
que l'office allait commencer.

On s'enfona dans des couloirs indfinis que la lueur de veilleuses, de
loin en loin, clairait d'un jour louche. La chapelle tait compltement
obscure; le jub cachait la lampe du choeur; un prtre, dans la tribune
du public, avait allum une petite bougie et lisait son brviaire.
Quelques personnes se souponnaient dans la pnombre.

Une cloche tinta. Une  une,  intervalles irrguliers, de lentes formes
blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite
lanterne. Elles disparaissaient derrire le jub, et la double range
des stalles dans le choeur se piquait alors d'une lumire encore
aussitt voile par un cran de bois.

Aprs des minutes de silence, l'ensemble des voix s'levait et les
versets des psaumes s'grenaient, monotones et singulirement
impressionnants, dans la nuit religieuse.

Septime tomba sur le prie-Dieu, harass d'une fatigue morale et
physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se prcipitait! 
quoi songer?  son baiser? Il en avait le coeur encore tout disloqu. Ou
 ceux qui allaient venir,  tout ce qui allait venir aprs, et qui
l'effrayait en l'anantissant de dsirs? Ou bien  cet trange nouveau
venu dont la personne l'emplissait  la fois d'admiration et de
rpugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu' ne pouvoir penser 
quoi que ce ft que sa figure n'y ft mle? Il l'admirait homme fait,
fort et beau, tel que lui-mme souhaitait, esprait tre. Ses
connaissances, sa prodigieuse facilit le subjuguaient. Et en mme
temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilit une sorte
d'effarouchement mal expliqu. Il se rappelait le _Faust_ de Goethe 
cet endroit adorable et dlicat que Gounod a pass, et o Marguerite
entrant dans la chambre aprs le dpart de Mphistophls, qu'elle
ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fentre, et chante comme pour
purifier l'atmosphre. Il prouvait au fond mme de son instinct, un
contact pnible de cette exprience si complte des hommes et des
choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et
dispos. Toute sa jeune fbrilit passionne s'en indignait en quelque
sorte. Et de plus, des nauses lui venaient de cette dsinvolture 
parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mlaient ce mot 
des expressions ordurires. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme
des osselets sur la main. N'tait-ce pas une chose sainte et sacre? M.
Grandier lui-mme, avait eu  ce propos une attitude qui ne concordait
gure avec ses ides coutumires. Et il semblait au pauvre enfant que
l'on avait, ce soir, pitin son aime, profan son culte. Il se prenait
la tte  deux mains, courb sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la
svrit des prires influaient; les ressouvenirs de sa vie dvote
remontaient  son me en un tumulte confus. Il crut qu'il prouvait le
besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonait la paume
des mains sur les yeux, se provoquait  une douleur rdemptrice, et
voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le
sol, les gens et les choses.

Il releva ses yeux attrists, et, dans la pnombre qui paraissait moins
obscure, les laissa reposer sur le jub o des peintures se devinaient,
sans qu'on en pt distinguer les formes. Pourquoi ces toiles
indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience.
tait-ce la pnitence singulire qu'il s'tait impose? Demeurer l,
immobile et sans pense, devant cette oeuvre inconnue, jusqu' ce qu'il
en et recr le sujet? C'tait absurde et tyrannique. Cependant, il
recrait malgr lui. Mais infailliblement des formes naissaient de
l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient;
quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce
demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'crier; se boucha les
yeux; ramena ses mains sur les paupires. C'tait sa figure,  elle, 
la chrie,  l'aime; mais sa figure transforme, remanie et comme
modele  nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement
terrifiant,  la faon des conversations de ces messieurs. Elle tait
souriante et jolie, mais ses yeux tincelaient d'un clat inaccoutum;
et le comble tait qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait
presque, de son petit air mutin. Et c'tait lui qui venait de faire
surgir cela, petit  petit, de son regard lentement promen sur la toile
sombre!

Cette figure, ainsi, tait contenue en lui, avec ses traits amusants et
toute cette chair dcouverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait
jamais imagine. Cela tait nouveau, absolument nouveau aprs les phases
de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise
douloureuse hrisse de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette
image horrible et tait par elle irrsistiblement attir. Il crut tout 
coup avoir dcouvert qu'il la dtestait, qu'il la hassait  lui cracher
 la face, et tait port vers elle par le got pressenti de petites
morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait
plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses
yeux, et en mme temps les cartait d'un geste brutal. Il retourna au
panneau du triptyque. Rien ne s'effaait, et il commenait d'tre
suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effat. Oui, oui, l,
c'tait bien sa tte avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras,
dfaisant l'ordre de ses bandeaux reposs. Il voulait lui dire:

Pourquoi dfaites-vous ces bandeaux avec quoi nous avons coutume de
vous trouver si belle, d'une beaut retenue, de la beaut d'une lumire
que l'on contient, que l'on tamise au travers du charme discret d'une
toffe lgre?... Et il disait malgr lui: Je sais, je sais pourquoi
tu dfais ces bandeaux; il faut que tu sois ainsi, dsordonne et de la
folie plein toi! moi-mme je te veux ainsi, il ne me dplairait pas mme
que tu fusses un peu laide; que ta voix se ft tout  coup vulgaire 
m'corcher, et que je vinsse  remarquer quelque chose de rpugnant en
tes gestes! J'aime a! j'aime a! je te mords ainsi! Continue, va, n'aie
pas peur de devenir cette autre qui nat de toi, que je sens tout  fait
toi cependant! Il suivait le bras relev. Son bras! son bras!
rptait-il. Il ne l'avait jamais dcouvert au del du coude; il
ignorait son paule et s'tonnait de l'imaginer d'un coup, si nettement.
Son attrait passionn l'avait jusque-l aveugl sur les dtails de la
chair. La vue de ce bras ombr et de cette paule l'touffait. Il
comprenait le regard trange que prenait la figure et ce sourire
familier et ennemi, semblait-il, o une singulire expression d'gosme
se lisait, que sa morale religieuse lui faisait juger atroce, en ce
moment de fanatisme. Mais le reste du corps demeurait invisible. Un
voile insoulevable le couvrait jusqu' la gorge, et l'autre bras en
tenait le bord en un signe de promesse continue de l'carter, sans
l'carter jamais. Et l'on et jur que les yeux et la bouche
racontassent tout ce corps. C'tait un murmure confidentiel et effront
qu'il coutait comme la rvlation d'un oracle ou d'un Dieu. Des mots
qu'il ne prononait jamais, dont l'articulation ne sonnait mme pas en
la part auditive de ses plus libres songeries, lui taient souffls 
l'oreille et lui voquaient ce corps, presque inconnu, de la femme, cet
objet de la plus inqualifiable pouvante  l'imagination forte des
hommes sensuels et vierges. Il rptait les mots qui dsignaient. Il
regardait le geste immobile de la main au bord du voile. C'tait l'offre
incessante d'une seconde de ciel, avec la mort et l'enfer. Il acceptait
avec ivresse. Si je vois, pensait-il, assurment je ne pourrai le
supporter; je sens que a va tre trop fort... Les mots, toujours,
vibraient avec une prcision hallucinante; et l'affolement venait de ce
qu'ils sortaient des lvres de l'image cynique qui se promettait en se
dcrivant peu  peu.

La rcitation monotone des psaumes tomba; des instants de silence
succdrent: tous les Chartreux,  genoux, mditaient sans doute ou
adoraient.

Septime releva les yeux, secoua la tte; et, comme au sortir d'un
cauchemar, voulut en reconstruire les diverses pripties. Il carquilla
les yeux vers le triptyque, s'effora de distinguer dcidment.
Aberration! On ne voyait rien absolument, que le cadre et de l'ombre.
Mais alors, brusquement, s'tablit en sa pense la confrontation de la
vritable image de l'aime avec l'apparition rcente qui l'avait, tout
le temps de sa dure, dvor au point de ne pas laisser persister l'ide
qu'elle subsistait peut-tre encore quelque part, toujours suave,
inviole, tendrement enchanteresse. Oh! il tait temps de faire cesser
le malentendu, la monstrueuse confusion. Il avait indignement prt les
traits adors  cette hallucination luxurieuse que les conversations
lgres de ces messieurs avaient probablement provoque. Mais il
demeurait l-bas, parmi la pure nuit toile, dans la cellule blanche,
le cher tre d'amour dont le dlice tait d'effleurer l'paule,
seulement des cheveux, en penchant la tte, comme l'aptre Jean  Jsus,
et de sentir le souffle reposant. Il dirigea sa pense vers cette
cellule; et il s'amusait d'abord d'en frler la porte avec des baisers;
et il rougit, fut presque honteux d'en forcer l'entre mme
imaginairement; il osait  peine lever les yeux vers la couche, souriant
enfantinement de son pieux sacrilge.

Dans la candeur totale de la cellule et du lit, ce fut l'image impudique
encore qui parut. Il eut peur de revoir la figure; mais il se vautra sur
ce corps tal parmi les draps purs.

M. Grandier lui toucha du doigt l'paule.

--Jeune homme, il est temps de nous aller coucher.

--Ces bons pres, disait M. Lureau-Vlin, sont un peu lambins en leurs
affaires de nuit.

On veilla M. Durosay qui dormait sur sa chaise.

Septime se leva, l'air stupide. Alors seulement lui vint la pense qu'en
ce lieu saint, il n'avait mme pas pri. Ce lger choc brisa sa rverie.
Il suivit ses compagnons par les corridors infinis et sombres. Et dans
ce rpit de la premire heure de luxure, il songeait avec tristesse  la
volupt de cette prire d'autrefois qui le fuyait... Il la regretta
comme une chre parente morte, dont le souvenir tout  coup vous
treint. On se perdit dans ces couloirs tous pareils; on s'ternisait.
Le chagrin montait  la gorge de Septime, sans qu'il en st au juste la
raison. Quoi? pour la douceur purile de ces oraisons dsormais
impossibles? pour cette clinerie nervante de l'abmement en Dieu? Il
regardait ces messieurs, M. Lureau-Vlin et M. Grandier, surtout, dont
la virilit se passait de ces sortes d'panchements.

Mais aussi quel navrement suintait de ces longs murs dnuds qui, avec
leurs portes tiquetes et closes et les petits Christs appendus,
ressemblaient aux rues souterraines d'une ncropole! Chaque porte tait
celle d'un caveau. Quels morts anonymes reposaient l dedans? M.
Lureau-Vlin, tenant un bout de bougie, promenait parmi tout cela sa
tournure lgante et la grce alerte de ses rflexions. Et l'impression
de tristesse en tait accrue par l'ide que l'on avait de cette grande
paix viole et d'un contraste choquant. La nuit et les prcdentes
heures fivreuses exaltaient toute imagination. Septime voulut que ces
mots fussent toutes les douces choses de son enfance, de son
adolescence, perdues, et qu'il pitinait  la suite de ces mles impies
et en prononant des phrases lgres. Il voulait se retenir; ne plus
avancer, mme retourner en arrire; revenir  cette chapelle o tout,
aux pieds divins, se retrouverait peut-tre. M. Lureau-Vlin disait la
sorte de gilet de soie qu'il portait pour se prserver de l'humidit
quand il visitait des catacombes...  Rome, une jeune femme s'tait
repose sur un petit tas d'ossements qui, en craquant, avait laiss
jaillir une espce de glu que l'on peut enlever mme d'une toffe de
crpon par un mlange... etc. Et ces messieurs, tout en souriant,
s'approchaient pour couter la recette inattendue. Septime marchait sur
leurs ombres dansantes,  la lueur plotte de la bougie. Non! non! on ne
revient pas en arrire! Adieu! adieu! petits morts bien clos en vos
cellules tiquetes; joies naves, et tendresses surtout, perdues
tendresses d'adolescence, par l'ignorance encore de la rudesse de vivre;
embrassements de la divinit familire ou des cous maternels, adieu!
adieu!

Le temps d'autres choses semblait venu. Quelles? Ah! qui l'et pu dire?
C'tait la sensation confuse de l'irrmdiable, c'tait noir comme
l'enfonce profonde du grand corridor, devant soi, o le lumignon
clignotait aux mains de ces personnes expertes et savantes, elles, sans
doute, et qui devisaient de tout sur un ton badin.

Ce fut encore sur un mot plaisant que l'on se quitta devant les cellules
enfin retrouves: on y faisait allusion  la solitude volontaire,  la
femme dont l'ide, ici, prenait une tournure paradoxale;  l'amour, dont
on ne pouvait dcidment parler, sans rire, d'un certain rire de
vaurien, de garnement en got de canaillerie. La gorge de Septime se
serra durant qu'il donnait la main  ces gens aiss, et refermant sur
soi la porte, les sanglots d'un coup l'touffrent, et il tomba sur le
lit, pleurant sans nulle honte, toutes les larmes de son coeur.

Car il lui semblait qu'il n'aimait plus, que cela aussi tait en all et
mort avec le reste des choses puriles... Tout  l'heure, il avait d
passer devant le spulcre de son amour, parmi tous les autres, dans cet
alignement funbre que l'on vieillissait d'annes  parcourir. S'il
avait bien regard, il aurait dchiffr un nom sur la porte, reconnu une
figure peut-tre, cette figure adore qu'il s'efforait en vain de
reconstituer pour l'embrasser comme autrefois, imaginairement, et de
tendresse seulement, de cette spciale tendresse qui la laissait, sous
les baisers, si divine, si belle. Ne la retrouverait-il donc jamais
plus? Parmi ses larmes, il voquait avec un acharnement de dsespr,
une minute encore, une minute de cette adoration muette, respectueuse et
dlicieusement anantissante, aux pieds de l'tre qui est tout. Mais la
femme qui avait t, pour lui, cela  la suite de Dieu, se refusait,
comme la prire; n'apparaissait plus que morte, pauvre chose chrie et
passe dont la mmoire n'appelle que les larmes et larmes vaines! Il se
roulait sur le lit dur; se tordait, emml dans ce deuil. Il retrouva
quelque chose de son pass; ce fut d'appeler enfantinement, en des
termes presque de poupe, la figure bien-aime. Il la voulait amadouer
en la prenant par parties, quasi par bribes; s'adressait  un de ses
yeux qui l'avait, le plus de fois, tendrement regard; appelait son nez
chri, sa bouche  l'instant o elle prononait telle parole qu'il
savait bien, etc., etc. Quels hommes, dans les crises d'amour, n'ont pas
recouru  de pareils enfantillages? Et par bribes menues, par parties,
membre  membre, plus vite que ses appels, se reconstituait la crature
d'amour, l'Aphrodite, radieuse d'impudeur, divinement attirante, qui
semblait tout contenir, et qui, prsente, clipsait le reste des choses.

Il cessa de pleurer ds qu'il l'eut revue; oublia qu'il avait souhait
autre chose en cette noire traverse des corridors. Folie! qu'y avait-il
au monde, hormis cette chair! La vue seule de ce bras et consol tous
les misrables. Et il dfaillait  la seule reprsentation de son sein
nu! Et il s'enhardissait  prsent, la voulait dcouvrir presque toute;
retournait  la cellule blanche de l'htellerie, au lit o elle avait
l'air de l'attendre, lui ouvrait ses bras, lui donnait ses beaux seins
tendus et l'assommait tout  coup de quelque chose d'inou.




XVIII


On prouva de l'embarras  crire  M. de Prbendes.

L'abb ayant manifest l'intention de venir, sur l'invitation pressante
qui d'ailleurs lui en avait t faite, on ne pouvait manquer de soutenir
son bon mouvement, bien que personne ne se soucit de le voir achev.
Jamais pithtes gracieuses ne furent prodigues  un membre du clerg,
en si grand nombre qu'il fut fait pour ce cher abb durant les quelques
jours qu'on ngligea de lui rpondre. Il faut crire  l'abb,
soupirait quelqu'un. Ce bon abb! cet excellent abb! ce vnrable
homme! ce savant homme! ce digne prlat! mme avait t jusqu' dire M.
Durosay,  la suite des exclamations de tout le monde. Septime fit
observer que la prlature tait une dignit considrable que l'abb
n'avait point. Il la mrite, assurment; elle lui pend au nez; cet
homme-l ira loin...--Il viendra jusqu'ici, fit le docteur.--Eh! qu'il
vienne donc, parbleu! Dis, , bellotte, as-tu une tasse de caf pour
monsieur l'abb?--Et qui lui annonce que son lit est fait? Ici, tout le
monde froissait sa serviette et se dispersait en chantonnant, les uns
l'oprette de la veille, les autres celle d'il y a vingt-cinq ans, qui
se trouvaient parfois tre la mme.

L'infinit des soins prescrits par le docteur tenait madame Durosay de
longues heures  sa toilette, et tout le reste de la journe tant
occup au dehors, c'tait dans les quelques minutes de rpit entre ces
oprations diverses, qu'elle faisait sa correspondance. Ds en ouvrant
les yeux, elle aperut l'critoire et essaya de lier quelques ides pour
l'abb, dans la moiteur de pense du rveil.

Monsieur l'abb... cher monsieur l'abb. Suis-je sotte! je ne sais
mme pas comment dire! Ah! , qu'est-ce que je dis quand je lui broche
un petit mot pour l'inviter  dner? et que lui racontai-je autrefois
quand il fit son voyage de Rome? Elle s'tira, s'allongea, rejeta le
drap qui la couvrait trop chaudement, et demeura un instant inerte,
toute ide enfuie. L'heure dlicieuse seulement l'imprgnait. Il ne
venait aucun bruit que le chant des oiseaux en liesse dans les acacias
du jardin. La chambre tait plonge dans l'ombre, mais au travers des
rideaux transperait cette lueur, qu'on sent tre le plein soleil, la
belle blouissante lumire des matins d't. D'un geste, elle pouvait
faire entrer cette joie matinale qui sent si bon, qui semble apporter
tout le paysage avec soi, o il y a de la montagne, des cyclamens et de
la fracheur d'eau. Elle aimait aller  la fentre qu'elle entr'ouvrait,
et se laisser aveugler les yeux un moment, puis les baigner dans la
vapeur d'argent qui s'levait de la terre ou du lac, et revenir au lit,
 demi dcouverte, une fois les moiteurs vapores, se laisser caresser
par la petite brise, s'imaginant que par une grande chaleur elle se
couchait, la peau nue, sur de l'herbe humide.

Elle oubliait dj qu'elle avait fait cela d'abord par soumission aux
conseils du docteur, et presque en riant de l'tranget du prcepte.
C'est par une simplification des vieilles lois ncessites par
l'embarras de la vie moderne, formulait-il, que l'on vous ordonne le
bain dans cet lment unique, dans l'eau. Nous sommes faits pour nous
baigner dans toute la nature; nous avons autant besoin du rayon du
soleil, de l'air charg de l'haleine des plantes, de la terre mme sur
notre peau que de cette cruche de liquide que l'on vous fait rpandre le
matin. Et il disait  la jeune femme, improvisant des subtilits: Il
faut pier chaque flatterie prouve par le moyen de ces choses; c'est
de la vie qui vous pntre. Vous iriez tous les jours  l'tablissement
thermal si l'on vous disait que les eaux vous en sont bonnes, et vous ne
taririez pas  nous raconter par le menu le bien-tre que vous en
ressentiriez. Je vous ordonne l'tablissement thermal le meilleur du
monde, o l'on prend les eaux universelles. Il est partout, ouvert 
toute heure. Vous le frquentez dans la chaleur du lit, quand,  force
d'aise, de lgers frissons vous courent comme des caresses, et lorsque
vous mirant dans votre glace vous vous sentez de la beaut. Les miroirs
sont sains, ils ont veill le sang appauvri de beaucoup de petites
vierges qui s'tiolaient; et, lorsque, aux repas, un joli rire vous
secoue, vous branlant la tte jusqu' penser un court instant la
perdre, et mme lorsque l'heure silencieuse du soir vous donne  croire
que vous allez pleurer, jeune femme, enfant, vous tes encore 
l'tablissement qui gurit, et je vous couterai tout le temps qu'il
vous plaira de ne pas tarir  me raconter les heureux effets que vous en
aurez prouvs.

Elle en avait prouv de si heureux qu'elle avait eu garde de les dire.
Elle avait pu mme brler l'ordonnance et continuer d'en accomplir les
prescriptions, par coeur et fidlement.

Ainsi, ce matin, elle s'attardait avant le lever, prolongeant avec une
complaisance infinie un moment dlicieux, habile dj  savourer, goutte
 goutte, chaque minute heureuse. Elle hsitait  donner entre  ce
jour qu'elle sentait si souriant au dehors et elle promenait les yeux
doucement par toute la pnombre comme sur de la mollesse pandue.

Pourquoi ne pas se dbarrasser tout de suite de cette lettre? Elle y
voyait tout juste assez pour griffonner; elle atteignit l'critoire:

    Monsieur l'abb,

Votre grand enfant nous avertit de l'heureuse intention que vous
avez... Elle aperut qu'elle tait dcouverte et rabattit brusquement
le drap, que vous avez de nous venir trouver au plus tt. Ai-je besoin
de vous dire combien nous avons applaudi  un tel projet? Nous ne
l'osions pas esprer ralisable  cause de la sant de notre vnrable
cur doyen, que nous savons, hlas! bien fragile...

Elle crivait penche sur le ct, le petit buvard appuy  demi sur
l'oreiller,  demi sur la poitrine; et du va-et-vient du bras nu qui
allait puiser l'encre et du mouvement de son sein  chaque gros soupir
qu'elle poussait en cherchant ses mots, montait son parfum de femme
qu'elle-mme respirait. Et elle se mit tout  coup  rougir  cause de
cette lettre  l'abb, crite en cette atmosphre, et qui en garderait
peut-tre un relent. Elle jeta feuille et plume et s'enfona tout
entire sous le drap, comme surprise  mal faire, jusqu' temps que fut
passe sa rougeur. Elle sourit l-dessous ou de son enfantillage ou de
la singularit qu'avait en effet la faon d'crire  l'abb. Mais la
rougeur ne diminuait point, ni l'enfantillage, car, toute pelotonne sur
elle-mme, ayant rencontr son genou tout prs de ses lvres, ne lui
plut-il pas de l'embrasser,  plusieurs reprises? Et elle rejeta vite
hors du lit sa jolie tte moite et colore o ses yeux d'un brillant
adorable et indfinissable avaient du gamin, du vaurien, de la folie, de
la bont ou de l'amoureuse. D'un bond, elle fut sur une chaise et, telle
quelle, continua la lettre commence:

Hlas, bien fragile... Il faut s'attendre  tant de surprises de la
part de ces existences si mobiles et si dlicates. Il est vrai que nous
pouvons prcisment avoir une amlioration passagre qui nous
permettrait de jouir quelques instants de votre prsence. J'espre au
moins que c'est votre amiti et non l'inquitude qui vous presse. Il ne
faudrait pas vous mettre le moins du monde en peine de votre cher lve.
Figurez-vous que je me plais  lui rpter que je suis ici monsieur
l'abb en personne. C'est un peu bien prsomptueux de ma part de
prtendre exercer cet intrim, mais vous tes trop aimable pour mme
penser que je ne le mrite pas un peu... au moins pour un temps de
vacances. Je ne crois pas parvenir  empcher votre pupille d'avoir un
regret de vous, mais il m'accorde toute la docilit qui vous serait due,
et je m'efforce d'tre aussi svre et exigeante que vous, ce qui est
vous dire combien lui et moi avons de mal, cher et bon prcepteur?...

Nous avons fait la connaissance d'un monsieur... 

Elle ne put encore supporter de s'apercevoir si nue, par
l'entre-billement de la chemise de nuit durant qu'elle crivait 
l'abb: elle laissa encore une fois la petite feuille de papier mauve,
et courut mettre un peignoir pour ouvrir les rideaux.

Le jour venu, elle oublia compltement l'abb, tout entire  l'emploi
qu'on allait faire aujourd'hui de ce soleil splendide, de ces appels au
dehors qui venaient par la voix des oiseaux et les bruits lointains de
la villa veille... Toute sa jeunesse et sa beaut lui bourdonnaient
aux oreilles; elle entr'ouvrit seulement la porte-fentre sur le balcon,
et l, penche contre l'troite ouverture o la fracheur de l'air se
faufilait, elle eut cet instant unique aux jolis tres qui sentent tout
un beau jour  eux et le baisent avant que d'en jouir, comme se baisent
paisiblement et pieusement les amants dans la minute o ils gotent
l'avant-got des caresses. L'attrait extraordinaire de l'expansion
joyeuse qu'appelait cette journe la saisit avec tant de violence
qu'elle eut envie de sauter, de battre des mains dans sa chambre, comme
une enfant.

Elle courut au _tub_, se sentant le besoin soudain de s'tourdir par
l'eau, de barboter et d'tre remue, fouette  vif. Pass le petit
tressaillement sous l'eau ruisselante aux paules, elle ne pouvait plus
se retirer de la vasque o elle se donnait elle-mme cette pluie
bienheureuse. Elle s'accoutumait  regarder,  prsent, dans la haute
psych, son corps ressuscit sous l'onde. Les premiers temps du
traitement, elle jetait des serviettes sur les miroirs, et encore
aujourd'hui, elle refusait d'tre aide par sa femme de chambre, de tels
soins physiques dpassant la conception de la vieille Catherine qui
n'allait point jusqu' comprendre que l'on pt se mettre  l'eau toute
nue. Mais peu  peu, avec les mille perlettes d'eau pure dgringolant le
long du corps, s'coulait dans la vasque cette purile terreur de soi,
cette peur chrtienne de la chair. Doucement, les jeux divers de ces
brillotements argents, pendant l'extrme bien-tre physique, lui
faisaient prendre sympathie  ses formes, quasiment en jouant; et, n'y
trouvant, en vrit, rien d'affreux, il se crait entre elle et sa
beaut d'aimables relations familires.

Elle se prit  aimer ses bras qu'elle soulevait au-dessus de la nuque en
pressant l'ponge. Ils taient pleins et d'une blancheur parfaite que
l'ombre encadre de la tte et les deux nids obscurs des aisselles
rendaient plus clatante et plus expressive. Elle s'amusait  en suivre,
nonchalamment, la ligne sinueuse et jolie et s'ingniait, d'instinct, 
ce que son geste ft gracieux. Elle soutenait et pressait, d'une main,
la masse paisse de sa chevelure, et de l'autre s'arrosait les paules.

Elle eut le got de sa peau qu'elle surveilla jusqu' la minutie, lui
voulant un grain impeccable, et se souriant, malgr elle, lorsqu'elle
promenait au hasard le bout de ses doigts sur la surface infailliblement
satine. Mais sa gorge fut sa plus chre amie. Elle s'en occupait avec
une complaisance qui la faisait parfois se taquiner elle-mme cependant
pour sa futilit. Quand elle mirait ses deux seins remplis chaque
nouveau jour de sa vitalit remontante, elle ne pouvait se tenir d'tre
fire, et elle se satisfaisait, en quittant le miroir, du lent
balancement de ses hanches.

Le seul plaisir de sa grce la tenait ainsi, et elle retirait de se
plaire une secrte joie si bonne, qu'enroule, au sortir du _tub_, en
son peignoir de bain, ou repelotonne sur elle-mme au lit, elle
demeurait les yeux clos, quelquefois fort longtemps, savourant en elle
quelque chose d'assez imprcis, et qui tait tout simplement l'ivresse
naturelle et magnifique qu'a une femme d'tre belle au milieu d'une
atmosphre heureuse.

Ce fut  l'issue d'un de ces repos, que la jeune femme entr'ouvrant ses
yeux humides de la douceur du rve, raperut sur la petite table le
carr de papier mauve et les quelques lignes interrompues que sa main
avait jetes et abandonnes l. Ses yeux aussitt s'largirent et se
fixrent dans le vide comme il arrive lorsque se prsente une de ces
contradictions insolubles et plutt flaires par l'instinct que saisies
par l'intelligence. Un singulier mlange se fit en ses impressions et il
lui parut que toutes choses, jusqu' la lumire du jour, en taient
ternies. Elle n'allait pas jusqu' se reprsenter la signification de ce
papier, ce qui lui et permis peut-tre, ou d'en faire fi dlibrment
ou de concilier les oppositions qu'elle prouvait. Elle en tait
simplement incommode, dsagrablement affecte. Ce bout de papier mauve
prenait tout  coup des proportions encombrantes; elle et donn
beaucoup pour pouvoir souffler dessus, le voir s'envoler, disparatre 
jamais.

Et elle se voyait, dans son demi-songe, soufflant  s'poumoner du ct
de la petite table. Mais ce carr de papier tait pos  plat sur une
feuille de buvard, y semblait coll; elle soufflait encore: le papier se
soulevait; il quittait le buvard, il tombait en voletant trs
gauchement; et filant brusquement, s'abattait vers la fentre; un petit
coup de vent: il est parti. Enfin! elle est toute seule avec les choses
qui la flattent et la caressent; elle va pouvoir aller, venir, quitter
son peignoir, se laisser baiser la peau par les petits souffles tides,
taler ses cheveux... On frappe. C'est Catherine qui dit  travers la
porte: Madame, c'est une lettre qui vient de tomber par la fentre de
Madame.--Ah! c'est bon, entrez donc, Catherine, et mettez-la sur la
petite table. Non, non, ce papier mauve ne sortirait pas de l.
Dchir, brl, il le faudrait regriffonner. Pli en quatre, mis sous
enveloppe, jet  la poste, il ramnerait de Nans quelque autre
paperasse avec l'criture de l'abb, sinon l'abb lui-mme. Il y avait
l quelque chose dont ce carr de papier mauve n'tait qu'un misrable
simulacre et qui ne fuirait par la fentre ou par toute autre issue que
pour tre ramass et rapport par quelque serviteur vigilant.

Elle fut prise d'un mouvement de colre, de cette rvolte qu'excite la
brisure faite  une harmonie, l'entrave apporte  l'amplitude
caressante d'un sentiment, l'pine malencontreuse au pied de qui court
de tout son lan. Elle se redressa vivement, sauta du lit; elle laissa
tomber son peignoir pelucheux o elle s'tait recroqueville, en prit un
de flanelle qu'elle se jeta seulement sur les paules, et ainsi toute
chaude d'motion, s'assit  la petite table, se pencha sur la lettre de
papier mauve qu'elle enserra d'une sorte de cage faite de toute sa
personne, de toute sa fminit panouie. Ses cheveux dnous en partie,
frlaient le papier, son bras nu et parfum s'y appuyait, son sein mme
se posait sur le nom de l'abb, et son souffle emplissait et saturait
cette cloche voluptueuse o la jeune femme achevait la lettre invitante
et polie, semblait vouloir asphyxier de toute sa rage passionne tout ce
qui, de prs ou de loin, ferait obstacle  sa joie de vivre.




XIX


M. Lureau-Vlin ayant vu les pieds sous la table reut la confirmation
de sa perspicacit. Il se flatta de la main la barbe, de cet air qu'il
avait, de se caresser tout entier. On et dit que, pour s'tre laiss
toucher, la jeune femme tait plus dsirable et jolie.

On dnait dans les jardins de la Villa-des-Fleurs. M. Durosay avait
pens tre plus agrable  l'aimable homme qui l'avait ramen de la
Grande-Chartreuse, en l'invitant dans ce milieu lgant. Des petites
tables taient disposes dehors, ornes de cyclamens mls de roses, et
des bougies aux petits abat-jour de couleur rpandaient de tendres
lueurs diverses sur les visages et les gorges  demi dcouvertes des
femmes. Les hommes, en smoking, gras et les joues rases, souriaient 
leurs compagnes ou aux mets. Il tait charmant de voir un coude nu
s'appuyer un court instant sur la nappe, et une main tapoter les cheveux
en faisant scintiller les brillants. On chuchotait; de clairs rires de
femmes clataient tout  coup. Il y avait une discrte ivresse voletante
parmi les petits souffles frais de la nuit, et des phalnes venaient aux
bougies se brler les ailes.

Madame Durosay portait un costume de foulard de soie bleu ple ouvert en
carr; deux ailettes de jais composaient sa coiffure, et ses bras
taient nus jusqu'au coude. Elle avait une faon de porter ses bandeaux
en ngligence, qui la mettait  part des femmes les plus jolies; mais sa
simplicit et son bonheur l'ornaient mieux que tout le reste.

Voici un petit gredin, pensa M. Lureau-Vlin en glissant un regard du
ct du jeune homme, qui ne me parat pas marcher sur des pines.

La conversation s'engagea assez banale et M. Lureau-Vlin lui-mme y et
prouv de la gne, comme il arrive en prsence de personnes occupes 
un autre endroit, s'il n'et dcouvert en la figure du docteur Grandier
de quoi s'tonner, ce qui ne lui tait pas commun. Et, tandis que
l'entretien vgtait jusqu' se soutenir par l'numration des vertus de
M. l'abb de Prbendes--que l'on attendait au train de minuit
quarante--les esprits se divertirent de psychologie.

M. Grandier tait  ce moment sur son champ de bataille et dans
l'imminence d'une victoire qui s'attardait en escarmouches un peu
nervantes  la longue, ainsi qu'il apparaissait au certain rictus de sa
lvre et au grsillement de sa prunelle incendiaire. Parfois, cependant,
trouvait-il du charme  ces temporisations. Il avait tantt un
redressement hautain et volontaire du buste, et tantt un complaisant
sourire; il semblait paternel et tour  tour un matre, un tyran. Mme,
il se dfendait mal d'une emphase apparente aux lignes de son visage:
c'tait lorsqu'il gonflait l'idylle, selon sa marotte, jusqu'
l'imaginer une humanit rduite et ploye en sa main. Et il y croyait
jouer le rle de l'intelligence, qui, parmi les instincts, trie, dirige,
hte et donne aux oeuvres une forme et un sens. D'instincts pars et
perdus, ou zigzaguant en directions contradictoires, il composait, il
harmonisait une marche  l'amour. Et chaque minute en rythmait le pas,
chaque bouffe de ce soir d't imprgn du parfum des fleurs et des
femmes, en soutenait le lent mouvement berceur, enjleur et
irrsistible, et l'aise parse de cette heure de souper, les voix
heureuses, les rires, en taient le vritable chant qui lui venait
clater aux oreilles en large fanfare.

Il s'oubliait trop pour que son masque demeurt impntrable  un habile
homme. Mais on prouvait une telle surprise  le traverser que M.
Lureau-Vlin, tout blas qu'il ft de la comdie humaine, en faillit
pousser une exclamation. Que diable le satan bonhomme venait-il faire
en cet pisode galant,  moins qu'il n'y prouvt un intrt snile?
Nanmoins, pour ce que la chose avait de pittoresque, il valait la peine
que l'on en suivt les pripties.

Il ne dplut pas  Esculape de recevoir l'interrogation mentale de M.
Lureau-Vlin, et il arriva ce qui n'est pas rare dans la plupart des
runions o l'on cause: par-dessous la conversation anodine, un dialogue
s'tablit entre les esprits de ces messieurs, durant que madame Durosay
et Septime s'panchaient  leur manire et que M. Durosay tait de coeur
avec tous.

--Mon cher monsieur, pensait Esculape tout en lchant un aphorisme au
sujet du clerg contemporain, vous me voyez attel  une besogne
plaisante et redoutable, qui mrite votre assentiment et la rigueur des
lois. La position que nous occupons donc l'un et l'autre vis--vis des
hommes nous permet de causer...

--Je ne sais, interrompait M. Lureau-Vlin, si l'envie que j'ai de vous
jeter de l'eau bnite me vient de parler de tous ces pieux personnages;
mais la qualit de votre air bnvole, mon bon docteur, m'en donne la
dmangeaison...

--Dieu lui-mme, au contraire, monsieur, dut faire un peu la figure
qu'en ce moment vous me voyez, lorsqu'il coucha l'homme et la femme sur
l'herbe molle et leur enseigna les caresses, car il concevait galement
le plaisir d'amour et la grande quantit de larmes qui seraient par ce
moyen rpandues; cependant Dieu souriait...

-- la faon d'un vieux monsieur!

--Impertinent et oisif gentleman! soupira Esculape, que
n'accompltes-vous jamais un ouvrage pour apprendre combien malaisment
les parties vous donnent l'agrment de leur beau jeu rgulier. Le
sourire divin fut purement philosophique, en mme temps qu'il tait
l'escompte d'une joie un peu lente  choir: donnez-vous donc la peine
de voir le mal que j'ai.

Ils observrent les amants durant que l'entretien roulait  la dvotion
de Nans et que l'vocation de mademoiselle Hubertine la Hotte comblait
d'hilarit M. Lureau-Vlin.

Les yeux de Septime,  ces soupers dans les jardins, refltaient avec
une nettet parfaite les feries tonnantes et varies qui se jouaient
en son me. Sa gracieuse inexprience y transformait toutes choses, rien
de rel absolument ne paraissait en ces tableaux divers, toute image y
subissait la transposition merveilleuse qui est l'oeuvre ordinaire des
cerveaux adolescents.

--C'est beau comme du Dante, faisait M. Grandier.

--Est-on tout de mme nigaud  cet ge!... et que j'y voudrais tre,
pensait M. Lureau-Vlin.

On voyait le pauvre enfant rougir et plir tour  tour, sans aucun
propos apparent. Il avait eu du mal  avaler son potage, la gorge
serre, la main tremblante. Son regard se noyait tout  coup, puis
demeurait suspendu comme une pave lamentable. Les bras nus
l'attiraient et le repoussaient, apeur. L'blouissement pass, il tait
fort vex de cette motion et se roidissait contre, se voulait et se
croyait chaque jour aguerri, maudissait chaque nouvelle faiblesse,
enviait ces beaux messieurs, aux cheveux partags du front  la nuque,
imperturbables et sereins parmi cet apprt, ces odeurs et ces gorges de
dames, lui accoutum aux fades atmosphres, aux moeurs simples et aux
gens vtus. Puis on le sentait renoncer  tout effort, envoyer toute
contenance au diable, caresser sa rverie, l'alimenter par la vue de la
chair et se lancer corps et me en sa dbauche imaginaire.

--Saperlipopette! s'criait _in petto_ M. Lureau-Vlin qui lorgnait la
jeune femme  la drobe, que voici donc un plongeon en quelque chose de
ragotant!

--Ah! monsieur! soupirait Esculape, cependant qu'il narrait d'un ton un
peu tranant les phases pittoresques de la sciatique chez mademoiselle
Hubertine, monsieur! quel sublime spectacle qu'une belle chair qui
meut. C'est une musique pour moi, que la vie qui va, rythmiquement,
selon l'ordre. Je m'en vais dans la rue regarder les gens qui se
portent bien, comme vous allez vous autres au concert ou  l'Opra. Le
corps doit rpandre le dsir comme la corde vibrante l'enchantement et
la fleur le parfum... Le corps...

--Eh! parbleu! j'en connais un qui ne manque pas  sa mission.

--Ae! ae! grimaait le masque de Grandier, tout ne va pas si bien!...
Nos moeurs sont d'un effet dsobligeant pour l'esthtique et l'thique
qui en dcoule. Je vous parlais de cette premire heure biblique; elle
et t tout  fait dsastreuse pour nous si elle se ft un peu
longtemps prolonge sans l'intervention de ce diable de serpent. Le
Seigneur, voyez-vous, tait trop comme il faut; d'abord, c'tait,
videmment, un Monsieur prtre selon l'expression de mes pieuses
clientes, qui ne donna, d'un ton rserv, que des indications sommaires
et une impulsion, passez-moi le mot, tant soit peu jsuitique. Au fond,
voyez-vous, il _n'y tenait pas_, et le beau corps d've pourrait encore
aujourd'hui rpandre d'infinis dsirs dans le vide infini. Le bel
ouvrage en vrit! Ne me parlez pas d'infini, c'est un mot tout  fait
creux, c'est la marotte des cervelles misrables; rien n'a de beaut que
ce qui se limite et je veux voir les dsirs aboutir, mme en s'chouant.
Ce gnial Satan nous sauva en nous enseignant la vie bourgeoise, le
trantran un brin terre  terre, mais qui a du bon  l'usage. Aussi, je
vous demande pourquoi faire aujourd'hui nos petits bons Dieux vis--vis
de notre progniture, quand le bon Dieu lui-mme manifesta de la
maladresse? Ds que nos rejetons ont besoin de manger, nous leur donnons
des nourrices que nous choisissons saines et de belle venue, et plus
tard des marchands de soupe renomms; quand nous sentons qu'ils vont
penser, nous nous ruinons  leur fournir des moules tout faits qui les
garantissent de tout cart. Mais, quand il s'agit de ce  quoi nous
devons d'tre papas, et eux d'avoir envie de l'tre, de ceci,
reconnaissez que nous ne prononmes jamais le nom en face des chers
petits et que nous nous bandmes les yeux toutes les fois qu'ils
parurent y prendre got. Allez, petits, sautez et donnez de
l'avant!--mais en cachette! Que tout nous vienne de ce qui vous
concerne: vos opinions politiques ou vos prouesses  bicyclette--hormis
cela! parce que, savez-vous bien, cela seul est grave, et que ce n'est
gure qu'en cela que l'on court srieusement le risque de se casser le
cou et de s'empoisonner le coeur! Petits, nous nous en lavons les mains!

Eh bien, voil qui est rpugnant et me rvolte, mon cher monsieur. J'ai
la vocation d'tre un pasteur d'amoureux et de les conduire au pacage...
Mais regardez-moi donc ceux-ci qui s'abment les escarpins en compagnie,
et ne se sont pas seulement jusqu'ici pris  bras le corps dans les
coins, quand monsieur l'abb arrive  minuit quarante!

--Le fait est que cet abb va tre bien importun, opinait M.
Lureau-Vlin, frlant de sa barbe soyeuse l'paule de madame Durosay, 
qui il versait du champagne.

Et justement toute la table s'attristait  la pense du cher abb dont
on ne pouvait faire autrement que de parler, cependant. Fut-ce ce
commun dplaisir qui unit un moment les regards de madame Durosay et de
M. Lureau-Vlin? Septime, qui le vit, en reut un coup de fouet qu'il
crut sentir sur tout le corps, le lacrer, le cuire, le croisillonner de
longues minces dchirures d'o il ne se ft pas tonn de voir sourdre
le sang en petits ruisselets chauds.

Le malheureux, depuis la nuit terrible de la Chartreuse, n'avait pas
recouvr la paix. Son coeur tait touff; il perdait la conscience
d'aimer; il avait des effrois en regardant la jeune femme. Un lien
pourtant l'attachait  elle, spcialement, uniquement, qui l'et retenu
d'parpiller sur d'autres chairs la sourde angoisse affame qu'il avait;
mais il prouvait moins l'extraordinaire jouissance de cette sorte
d'isolement du monde en compagnie d'un seul tre qui est tout, qui vaut
tout, et de cette illusion d'un privilge inou, qu'a l'amoureux
sentimental. Il y avait moins d'intimit en ses soupirs, moins de
limitation en ses aspirations confuses, et, vaguement, il prouvait que
son ardeur pouvait dpasser son idole, et il voyait plutt son ardeur
que son idole tandis qu'auparavant son coeur s'absorbait et se perdait
tout entier dans l'aime.

Mais il prouvait par le moyen de M. Lureau-Vlin une secousse si
violente qu'il se retrouvait subitement dans son premier tat extasi et
farouche, idoltre d'un unique objet d'amour. De l'alternance des phases
luxurieuses ou sentimentales, un quilibre enfin s'tablissait, un peu
d'ordre naissait, sans doute de ce besoin de dfense contre les menaces
extrieures; et, roidissant ses poings, il se sentait devenir homme et
il voulait cette femme  lui et il se jurait de l'avoir.

--Bravo! petit, hardi donc! voulait lui souffler Esculape  qui rien
n'chappait du mange; et il enrageait de lui faire entendre l'heure
menaante. Minuit quarante! minuit quarante! Ah! a, dpchons-nous!

Damn bonhomme! pensait M. Lureau-Vlin. La ncessit, je vous demande,
d'embourber jusqu'au cou ce petit en une affaire si prilleuse!

Et M. Grandier, prenant sa figure de bon pasteur, regardait Septime.

--Mon cher enfant, j'accepte de te mener jusqu'au bout de ce chemin
aimable et pineux. Il est vrai que tu eusses prouv beaucoup moins
d'embarras  quelque initiation grossire d'o je te vois revenir tout
rouge, honteux et les lvres amres de ce dgot que tu allais te mettre
 verser, dans la suite, comme tes pareils imbciles, sur l'amour. Je
t'entends parmi de pdants blancs-becs, me narrer tes nauses et ta
faon d'user de la femme comme d'un chiffon de bas emploi, t'puiser 
avilir le contact  quoi tu dois ta seule extase, et jusque mme
mpriser la pauvresse pour avoir prouv le plaisir que tu allais
chercher toi-mme;  moins qu'aussi bien tu ne lui gardes rancune pour
n'avoir pas trouv en toi suffisant prtexte  pmoison.

Aussi, j'aime mieux que tu te donnes beaucoup de mal, que tu brles de
la fivre et plisses de tous les tourments d'un grand amour. Chaque
petite torture te juche ton amour un degr plus haut. Dusses-tu en avoir
le vertige et te faire mal en tombant, je m'en moque; mais l'essentiel
est que, mme meurtri, tu gardes la mmoire d'un haut amour, et que, de
cet amour, tu bnisses et vnres tout, entends-tu bien? aussi bien le
ravissement de l'abandon moral que l'ivresse du tressaillement physique;
que tu reviennes de ces deux transports avec l'ide qu'ils sont
galement saints, que tu les embrasses avec un gal attendrissement dans
ton souvenir: ils sont toute la beaut du monde. Tu pourras pleurer de
ta chute; mais tu ne seras ni de ces grincheux  haines, ni de ces
ddaigneux  nauses: le mal n'est qu'en ces gens maladroits ou mal
faits.

On en tait aux sorbets et M. Lureau-Vlin ayant repris la direction de
la conversation lui donnait un attrait en la maintenant avec une
discrte habilet sur la singularit des moeurs. Il dsignait un jeune
enseigne de vaisseau de la marine russe qui dnait dans le voisinage de
cocottes clbres, avec des jeunes filles leves aux Oiseaux et des
personnes d'une dcence renomme, et qui tait de Nijni-Novgorod o les
demoiselles de bonne famille, aprs le bal, loin de rintgrer le
domicile sous l'aile de leurs mamans, s'en vont au bras du danseur
choisi, jouer  cache-cache dans la campagne, ou  tel jeu que bon leur
semble. Et M. Lureau-Vlin considrait aux lvres sanguines et pures de
madame Durosay le mince filet de lait glac qu'il et t dlicieux d'y
boire.

Ah! , mais saperlotte! grommela dans sa barbe Esculape, si cet
homme-l se met  reluquer de ce ct, je ne suis pas dans le cas de
faire vader mes tourtereaux avant d'avoir vu le nez de monsieur de
Prbendes qui a la dimension de les tenir carts... Ah! monsieur
Lureau, cela n'est pas gentil, j'avais compt sur vous!... Ils sont si
bien  point...

Et il dit tout haut, comme le dner s'achevait:

--Septime, ne croyez-vous pas prudent de ne vous pas prsenter 
l'arrive de l'abb qui ne sera point charm de vous trouver dehors 
une heure aussi avance? Monsieur Durosay et moi suffirons peut-tre 
lui faire honneur...  moins que madame...

--Oh! non! fit madame Durosay, ce serait vraiment un peu tard, je
rentrerai.

Septime sentit son coeur bondir; il eut une pleur soudaine et se
cramponna  la table. Rentrer ce soir avec elle, c'tait tout son dsir,
toute sa volont mme. On lui et offert les royaumes du monde, il et
rpondu: J'aime mieux rentrer ce soir avec elle. Et on lui disait:
Septime, rentrez; et elle semblait lui dire: Septime, rentrons! Et
il ne pouvait pas. Tout son tre tait clou sur place; une trange
paralysie le tenait immobile, et dj il cherchait des raisons pour ne
pas rentrer ce soir avec elle.

Grandier comprit qu'il ne l'avait jamais tant dsire et que la passion
la plus perdue valait, seule, cette abstention timide, et il insistait,
tout en conversant, de temps en temps, par un mot.

Septime levait des yeux affols sur la jeune femme et il ne recevait de
toute sa personne que le coup de massue qui anantit. C'tait 
l'intrieur du coude, et parmi la blancheur des bras, le lger nuage
bistr coup d'un ou deux sillons bleus dont le baiser possible lui
brlait les lvres; c'tait son cou, sa nuque, et le peu de cette chair
de gorge apparente, prometteuse d'pouvantables dlices dont la seule
reprsentation le mettait presque en dfaillance; sa bouche enfin; et
puis, elle, elle, en tout cela; la troublante ide d'une personnalit
d'lection, de l'tre entre tous, image fragile et vacillante, tantt
consume par le feu de la chair, tantt revivante dans les flammes mmes
de la luxure pour un ravissement vraiment trop aigu pour la terre.

M. Durosay, inopinment, apporta un appoint:

--Je gage, dit-il, que monsieur Lureau-Vlin oublie que nous avons 
causer affaires...

--Vous avez perdu, car j'y songeais tout juste, dit effrontment M.
Lureau-Vlin qui continuait de se dlecter des lvres de madame Durosay.

 ce moment, M. Grandier, qui ne redoutait pas les entreprises
excentriques, rsolut d'implorer le galant pour ses petites fins
immdiates et pressantes.

--Aidez-moi, cher monsieur, signifiait son coup d'oeil,  jeter
incontinent la petite femme qui vous fournit tant d'agrment, dans les
bras de ce jeune homme embarrass qui en mourra d'envie un peu plus tt
que vous.

L'aimable dilettante trouva tant de got  la tournure des choses qu'il
ne refusa pas d'y prter la main.

--Matre Durosay, dit-il, si Madame persiste en son intention de nous
quitter, et qu'il ne lui manque point de cavalier, je serai donc  vous
et  vos descriptions de Touraine jusqu'au train de monsieur l'abb.

--Voulez-vous, madame, que je sois votre cavalier? dit Septime, ple
comme un mort.




XX


    Aix-les-Bains, aot 189 ...

    _ Monsieur de Jallais, conseiller gnral  Candes
    (Maine-et-Loire)._

    Mon cher papa,

Nous avons eu une aventure bien extraordinaire que je ne sais trop par
quel bout prendre pour te la faire entendre comme il faut. Du reste,
tout devient extraordinaire ici et il n'est que trop vrai, comme le dit
le docteur en se frottant les mains, je ne sais pourquoi, que l'on ne se
reconnat plus.

Monsieur l'abb est arriv de Nans fort agit. D'abord, on ne comprend
pas qu'il ait quitt Nans, bien qu'on l'ait invit de venir  plusieurs
reprises. Nous tions bien loin de penser qu'il pourrait abandonner la
paroisse en des mains aussi peu vaillantes que celles de monsieur le
cur. Je sais que pour toi, mon cher papa, la question est assez futile,
et que, bien que tu sois au mieux avec ces messieurs, tu ne croirais pas
dprir si ta paroisse manquait de desservant. Cette question nous a
beaucoup proccups d'autant qu'on ne sait pas du tout quelle mouche a
piqu M. de Prbendes. Mais  coup sr une mouche l'a piqu, pour venir
aussi inopinment en une ville d'eau o rien n'est fait pour lui, enfin
qui n'est point du tout son milieu et o il ne trouvera de confrre que
le prcepteur de l'autre petit jeune homme dont je fais  prsent le
pendant.

Monsieur l'abb ne pouvant aller au Casino qui est trop lgant et o
il y a beaucoup de ces personnes dont la prsence fait toujours que la
socit est mle, nous nous privons du plaisir d'y aller pour celui de
rester avec monsieur l'abb. Il est d'une activit que nous ne lui avons
jamais connue; il ne peut supporter de rester tranquille; on dirait que
la villa lui brle les pieds. M. Durosay et le docteur n'arrivent pas 
fumer jusqu'au bout leur pipe, parce qu'il faut combiner des excursions;
et peu s'en faut que je ne me voie forc de te demander une bicyclette,
car il parat que j'ai besoin de me mouvoir encore plus que le reste de
notre monde. Rassure-toi, je n'y ai point le got. Mais si cela
continue, on fera retomber madame Durosay dans ses faiblesses, et l'on
voit bien que monsieur l'abb a toujours vis--vis des femmes la grille
du confessionnal par-dessus ses lunettes, ce qui le porte  voir en
elles plutt le pch que ce qui les rend aimables...  moins que ce ne
soit la mme chose et qu'il y soit embarrass; mais en tout cas, il ne
les aime pas, lui, cela se voit: il n'aime pas madame Durosay depuis
qu'elle se porte bien et qu'elle est beaucoup mieux sous tous les
rapports... Et avec a il se laisse conqurir par les belles faons d'un
monsieur qui est souvent de notre socit et dont, pour moi, je ne sais
que penser.

Mais je t'ai annonc une aventure et je n'ai pas l'air d'y arriver. Si,
papa, j'y vais. Ce monsieur l'abb est donc si fivreux et si peu
mnager de la sant de madame Durosay qu'il voulait l'autre jour faire
l'ascension du Revard d'o l'on a vue sur le Mont-Blanc et nous y
entraner tous. Heureusement que le docteur s'opposait  ce que nous
fissions cette expdition  pied, car il faut quatre  cinq heures de
marche, et il faut bien ne pas savoir ce que c'est qu'une femme pour
vouloir lui imposer pareille fatigue. M. Durosay se souvenait justement
d'avoir fait cette excursion _en garon_. Je te souligne _en garon_
parce que cette expression fut le sujet de plaisanteries interminables
de la part du bon docteur, qui a l'esprit fort libre, et gnait un peu
monsieur l'abb en mme temps qu'il chatouillait agrablement la vanit
de notre excellent hte.

Quant  madame Durosay, elle est, je t'assure, bien insensible  ce
pass de garon, quoi que fasse son mari pour lui en veiller de la
jalousie avec toutes sortes de petits sous-entendus du genre de ceux que
tu appelles grillards, mon cher papa, quand tu es avec tes amis du
conseil. Nous apprmes, par-dessus le march, que du temps que M.
Durosay montait au Revard en garon, les dames y montaient  dos de
mulet. Le docteur est quelquefois mchant et va loin; tu ne
t'imaginerais pas tout ce que cette particularit lui fournit de
prtextes  plaisanteries pousses presque jusqu'au mauvais got, sans
doute, puisque monsieur l'abb en tait sur le point de rire et s'en
alla.

Il fut convenu que l'on monterait par le chemin de fer  crmaillre,
M. Durosay voulant  toutes forces revoir son ancien chemin de mulets.
On accepta aprs dlibration de faire  pied la descente. C'est alors
que le docteur se souvint que M. de Prbendes, qui faisait tant le
brave, ne pouvait descendre seulement de la villa jusqu'
l'tablissement des bains sans avoir un point de ct, et lui interdit
formellement de redescendre  pied du mont Revard. Monsieur l'abb, qui
est excellent pour moi au point de s'inquiter de ma personne outre
mesure, fit tout  coup la mine d'un renard pris au pige; on lui dit
qu'il faisait celle d'une maman que l'on spare de son bb: il ne fut
pas plus consol par la comparaison que je ne fus flatt moi-mme de ce
qui m'en revenait.

Nous partmes munis d'alpenstocks et la taille ceinte de courroies o
taient appendus les manteaux enrouls. Dans le wagon, les voyageurs
munis simplement de billets d'aller et retour carquillaient les yeux
devant ce harnachement et quelqu'un pronona le nom de Tartarin qui
avait de l'-propos. Monsieur l'abb trouva matire  apologue sur les
moyens divers de gagner les altitudes clestes, et le docteur tourna en
drision les anciens qui taient durs et difficiles puisqu'il devait y
en avoir aujourd'hui de si aiss comme en toutes les locomotions. La
conversation et tourn  l'amertume si l'on ne se ft trouv au sommet
du mont Revard sans presque s'tre aperu du trajet.

Nous vmes le Mont-Blanc. Mais quelqu'un ayant parl du nouvel
observatoire que l'on vient d'y construire, il n'y eut qu'un mouvement
pour se prcipiter  la lunette et tcher de distinguer sur la grande
masse de neige ce petit point. N'ayant pu l'apercevoir, on ne fit que le
regretter et on en oublia d'admirer le Mont-Blanc. Monsieur l'abb, lui,
install sur une plate-forme circulaire o l'horizon est figur au trac
rouge, voulait savoir le nom de tous les pics visibles et localiser les
noms qu'il lisait, valles, villes et villages, parfaitement inconnus,
d'ailleurs, et calculer la distance jusqu' des villes fort loignes
que l'on apercevrait peut-tre si l'on tait de tant de mtres plus
haut. Je vis venir le moment o je devrais faire les oprations
ncessaires  ces recherches, et tu m'excuseras, cher papa, d'avoir
vit ce casse-tte.

D'ailleurs, madame Durosay m'appelait pour voir la valle du lac du
Bourget et la ville d'Aix, et je t'avoue que j'allais m'crier tant je
trouvais joli ce lac et tout ce pays qu'enveloppait une brume lgre; et
je me serais fait moquer de moi, car tout le monde jugeait le coup
d'oeil rat, parce qu'il y avait justement  cette heure une course de
bicycles sur la route de Chambry, que l'on aurait fort bien pu suivre
d'ici sans cette maudite brume; quelques personnes mme,  ce que j'ai
compris, taient montes pour cela.

De sorte que, au bout d'une demi-heure, tous ceux qui reprenaient le
premier train taient dj rinstalls dans le petit wagon. Nous y
conduismes monsieur l'abb. Il regardait par la portire notre bel
quipage, nos alpenstocks, nos manteaux enrouls, nos gourdes, avec
mlancolie et inquitude, puisque tu sais que M. de Prbendes est une
mre pour moi. Il se proccupait de tout puisqu'il crut s'apercevoir que
madame Durosay avait perdu ses chles et ses fichus de laine. M.
Grandier lui fit observer que c'tait moi qui les portais, en ajoutant
que si la galanterie disparaissait du reste du monde, on la retrouverait
chez moi. Ces paroles qui ne sont pas la trouvaille la plus originale de
M. Grandier sont authentiques, mon cher papa, et ne parurent point
satisfaire monsieur l'abb qui est rempli, te l'ai-je dit?
d'arrire-penses incomprhensibles. Pour moi, j'aime beaucoup porter
les chles de madame Durosay qui sentent extrmement bon. Le train
partit; monsieur l'abb nous cria: Bonsoir!  tout  l'heure! et
continua de nous regarder par la portire, o nous n'apermes bientt
plus que son nez qui paraissait long. Le fait est qu'il n'eut pas de
chance, car il se trouva justement que madame Durosay pinglait  ce
moment ses jupes assez releves, pour n'tre pas incommode dans la
marche, de manire  ne pas plus cacher ses jambes que sa bonne humeur,
et monsieur l'abb s'incommode de ces choses-l comme du feu. M.
Grandier dit que toutes les belles choses sont bonnes; en ce cas, il n'y
avait pas de mal  voir ces jambes qui, papa, sont trs bien.

Le plateau du mont Revard qu'il faut parcourir pendant une grande
heure, avant d'atteindre le petit sentier en lacet de la descente, nous
a beaucoup amuss, parce qu'avec tous les mamelons, c'est absolument des
Montagnes russes. On escaladait les monticules en s'accrochant aux
grandes feuilles de gentianes qui, quelquefois, cdaient et nous
valaient des chutes bien divertissantes, et on descendait les pentes 
grande vitesse en s'appuyant de tout son poids sur l'alpenstock servant
de frein. Inutile de te dire que les souvenirs de la mme excursion en
garon et des dos de mulets revinrent ici ncessairement, car tu as
d remarquer, papa, que rien n'est si recherch comme agrment que la
scie.

M. Durosay nous raconta des histoires terribles  propos des grands
trous obscurs qui se trouvrent presque sous nos pieds et inopinment,
au milieu d'un bois de sapins trs touffu. On y peut tomber avec une
grande facilit et nous tremblions et commencions, dans ce bois,  tre
pris d'ides noires quand tout d'un coup, aussi ras  nos pieds, aussi
inopin que les trous obscurs, nous apparut le trou immense de la plaine
d'Aix-les-Bains et du Lac, empli de lumire et dont l'autre bord tait
fait de la Dent-du-Chat, plus haute que nous qui, cependant, tions 
quatorze cents mtres. C'tait tout  fait magnifique et nous nous
serions arrts  admirer, si madame Durosay ne s'tait sentie ses
belles jambes brises par la vue du sentier en lacet qui dgringolait 
angles si brefs et si  pic que le suivre paraissait impraticable. M.
Durosay fut, pour la premire fois de sa vie, je pense, appel
tmraire, car il l'est bien peu. Bellotte! Bellotte! disait-il,
n'ayons pas peur et pressons-nous, car il ne faudrait pas tre pris par
la nuit! Ne trouves-tu pas que c'est dsagrable d'entendre appeler
cette jeune femme qui est si jolie: Bellotte! Bellotte! outre qu'elle
avait bien dj assez peur, sans qu'on ajoutt la crainte de la nuit,
dans un pareil endroit.

En effet, le soleil descendait plus vite que nous et il disparut
derrire la Dent-du-Chat. Je vis que M. Durosay, qui allait devant,
mourait d'envie de raconter au docteur son quipe de garon. Mais le
docteur, qui a des moments vraiment potiques, tenait  nous faire la
description du ciel o il voyait, disait-il, une arme de mercenaires en
fureur, brandissant des torches  flammes verdtres et allant mettre le
feu  un voile immense et sacr, tout de pourpre, qui, en brlant,
laissait choir sur les incendiaires des amoncellements d'or et
d'tonnantes cargaisons d'oranges sorties de vaisseaux ventrs qui
crasaient les guerriers et teignaient leurs torches vertes. Puis il
nous fit frissonner en nous montrant, en bas, le lac qui tait d'un vert
si triste, si lamentable qu'on et dit un grand oeil mort. Madame
Durosay le pria de se taire, car rien ne l'impressionne comme ces
ides-l. Les grandes scnes effrayantes du ciel s'enfonaient dans la
nuit et nous-mmes commencions de pntrer dans un bois de pins trs
sombre. Madame Durosay tait trs fatigue; comme elle tait tout prs
de s'affaisser, je lui donnai le bras et monsieur l'abb et t bien
heureux de lire en ce moment dans mon coeur le plaisir que j'avais 
soulager les faibles, car j'y ai tant de penchant sans doute que je suis
certain maintenant qu' seulement toucher quelqu'un de trs fatigu,
j'prouve une motion bienheureuse.

Eh bien! mon cher papa, dans ce bois sombre, nous nous sommes perdus,
si compltement perdus qu'il nous fut impossible d'avancer d'un pas de
plus, tant tombs en des ravins qui n'taient que des lits de torrent,
o M. Durosay roula de vingt mtres sur le derrire en manire de
pirogue. Nous crmes que madame Durosay allait se trouver mal: le
docteur lui fit respirer des sels et il tait assez peu rassur
lui-mme, car s'il ne dit pas de mots blessants  notre chef
d'expdition, il ne se gna pas de lui faire observer que nous avoir mis
dans ce cas tait imbcile. La nuit tait complte, nous tions aux
trois quarts de la descente et il ne nous restait de ressource que de
remonter. Je ne sais si tu te fais une ide de ce que cette perspective
pouvait tre. Eh bien! ce qui nous toucha le plus, ce fut le sort de
monsieur l'abb en cette affaire, qui nous attendait  dner  sept
heures, qui ne nous reverrait pas de la nuit et nous croirait dans les
prcipices. Madame Durosay s'assit au bord du ravin et se mit  pleurer,
ne trouva plus son mouchoir et voulut bien prendre le mien. Je t'assure
que c'tait une scne bien triste. Il y avait un peu de parfum en mon
mouchoir; elle me dit: Comme a sent bon! elle sourit et se releva.
En avant! s'cria-t-elle la premire.--Elle n'aura jamais la force de
remonter l-haut, dit assez penaud M. Durosay.--Elle y remonterait dix
fois, dit M. Grandier. Et nous revoil dans la nuit, sur le chemin du
Revard.

J'aime mieux ne pas te parler de cette monte qui fut terrible et dura
deux heures. Chacun tait pench vers ses pieds de peur de les poser
dans le vide; on s'apercevait  peine les uns les autres; on se faisait
des appels continus, quoique l'on ft  deux pas; on disait: Voici la
lune..., non elle se couvre, et ce pauvre monsieur l'abb, ce pauvre
monsieur l'abb! Tout d'un coup, cependant, la lune se leva trs claire
et illumina le grand trou avec le Lac et Aix et toute cette profondeur
nous effraya. Enfin, parvenus tout en haut, nous rendmes grces au
ciel.  ce moment, les sons de l'orchestre de la Villa-des-Fleurs, o
nous aurions d tre, nous atteignirent, pauvres naufrags, l-haut.
Alors nous fmes repris par la pense de l'angoisse de ce pauvre
monsieur l'abb  qui cette musique de l'aprs-souper devait rappeler
l'heure avance, sans le moindre signal de nous. Nous nous prcipitmes
dans le fameux bois de pins aux trous effrayants, plus presss de
rencontrer quelqu'un  dpcher sur Aix que d'arriver nous-mmes  un
gte. La lune, brouillant tout sous ces fourrs, nous faisait prendre
les pins touffus et noirs pour des clairires ouvertes, et les
vritables claircies pour des arbres pais; nous perdmes notre chemin
et nous nous perdmes les uns les autres. Ce fut un dsastre. Une heure
se passa l-dessous et le supplice recommena sur les mamelons en
montagnes russes, la lune obscurcie de nouveau, tous points de repre
disparus. Nous tions dans un tat d'esprit bien trange quand nous
atteignmes les chalets qui servent l-haut de refuge, d'o nous
envoymes vers l'abb et o l'on nous fit  dner.

Eh bien! mon cher papa, tout ceci n'est rien auprs de ce qui arriva 
la suite de ces pripties et qui fait que tout, comme je te le disais
en commenant cette lettre, est devenu extraordinaire dans notre vie
d'ici, auparavant si tranquille. Encore ne t'en parlerais-je point, si
monsieur l'abb, avec son penchant  l'inquitude, n'tait sur le point
de convertir en vnements graves les choses du monde les plus simples.
Figure-toi donc, mon cher papa, que lorsque M. Grandier qui avait pris
la chambre la plus recule des trois que l'on mit  notre disposition,
se mit  ronfler et que M. Durosay qui avait, avec madame Durosay, la
chambre contigu  la mienne, commena  lui faire concurrence, je
compris au vacarme retentissant dans tout le chalet, que je ne pourrais
jamais fermer les yeux, d'autant plus que j'tais fort nerv par les
vnements de la journe. J'tais donc parfaitement veill et avais
mme assez peur de la tempte qui s'tait leve et soufflait  tout
briser parmi des torrents de pluie, quand j'entendis des portes
s'ouvrir, des voix dans le corridor, et reconnus qui? quoi? je te le
donne en cent: la voix de monsieur l'abb. Quelques minutes se
passrent; on frappa  ma porte. J'allai ouvrir naturellement, assez
mu. Je n'aperus mme pas le triste tat dans lequel tait monsieur
l'abb et ne vis que la faon de me regarder et de s'loigner de ma
chambre o il me dit ne vouloir entrer pour rien au monde. J'ai voulu
seulement vous avertir que j'tais l, mon pauvre enfant! sous le mme
toit que vous... la Providence m'y a conduit en des moments o vous ne
m'y attendiez pas... ses desseins sont impntrables... Allez! allez!
Est-ce assez trange? Je n'ai pu rien tirer de plus. En vrit, comme je
te l'ai dj marqu plusieurs fois, ce pauvre monsieur l'abb n'a pas de
chance, car sans compter qu'il tait dans un tat bien piteux, tout
ruisselant comme si on venait de le retirer de l'eau, tout gringalet, sa
soutane colle au corps, est-ce qu'il n'est pas arriv juste  temps
pour s'imaginer entendre dans ma chambre des chuchotements, oui, des
chuchotements... et mme pis! m'a-t-il dit le lendemain, et aussi quand
il a frapp, un grand cri qui ne venait srement pas de moi! J'ai fait
observer  ce pauvre monsieur l'abb que, vu les angoisses qu'il avait
prouves dans la soire  notre sujet au point d'aller lui-mme
chercher un guide et de se faire conduire au Revard au beau milieu de la
nuit et  travers la tempte, il avait pu fort bien continuer  ma porte
 se forger des tourments auxquels il n'est que trop enclin. Papa,
n'est-ce pas vraisemblable? Mon observation tait-elle dplace, comme
il l'a trouv? Je crois que non, surtout quand il s'agit de mnager la
rputation d'une personne respectable, mme en l'esprit d'un prtre, qui
cependant est un cul-de-sac, comme dit M. Grandier. Enfin, grce  cette
qualit professionnelle, ce soupon n'est qu'entre monsieur l'abb et
moi, ce qui n'en est pas moins fort dsagrable, d'autant plus que
monsieur l'abb se livre  des mortifications extraordinaires et
publiques comme si le diable tait  la maison, ce qui, tout en laissant
 croire que son esprit est troubl, pourrait bien,  la longue,
troubler celui des autres. Ce n'est pas tout, il veut retourner  Nans,
ce qui serait, je suis sr, un grand soulagement pour monsieur le cur
doyen; et il veut m'emmener avec lui, malgr les instances que tout le
monde fait pour me retenir et le bien que me produit le sjour d'Aix,
d'aprs encore l'avis de tout le monde.

Enfin, ce n'est pas  moi  apprcier les faons de monsieur l'abb,
mais je te dirai qu'il a voulu me faire faire une confession gnrale,
toujours  propos de l'histoire du corridor. Je trouve que la ville
d'Aix est mal propice  la confession et moins encore  la gnrale et
je passe mes jours,  prsent,  me dfendre de cette opration. Enfin,
je me suis avis d'un expdient en lequel j'ai la plus grande foi. J'ai
promis  monsieur l'abb, puisque ma parole ne lui suffit pas, de te
dire toute la vrit et de m'en rapporter  ton jugement sur
l'opportunit de quitter Aix o je suis attach par les plus aimables
gens du monde, o l'on remarque que je prends des faons, o monsieur
l'abb lui-mme affirme que je me dgourdis, enfin o je suis plus
heureux que je n'ai t jamais.

Je crois, mon cher papa, que voil mon engagement accompli, que ma
lettre ne contient rien qui ne soit exact et que tu es suffisamment
inform pour te prononcer. J'attends ton jugement avec la plus parfaite
soumission et suis respectueusement, mon cher papa,

    Ton fils dvou
    SEPTIME.




XXI


Lorsqu'il l'avait ravie par de lentes caresses sur les bras, il lui
disait:

--Mais, m'aimes-tu?

Elle l'enlaait, et, lui pressant la nuque de la main, lui ramenait la
bouche sur son paule ou sur son sein. S'il insistait, elle le
maintenait l, fortement, et elle lui soufflait, tout bas  l'oreille:

--Il ne faut pas parler!... Chut!... chut!...

Mme elle ouvrait peu les yeux, ne l'avait jamais regard en ces heures
folles et bienheureuses. Et, aprs des instants d'inertie muette, elle
lui prenait la main et se la promenait tout le long du bras jusqu' ce
qu'il recomment de lui-mme la caresse qu'elle aimait.

Comme il raffolait de ses bras, il s'ternisait en ces frlements, les
bras lui devenaient tout un monde, une longue Cythre enchantante et
varie, garnie de reposoirs d'amour. Il lutinait l'intrieur de la main,
du duvet de sa lvre, qu'il mlait aprs  celui d'or et d'ombre de
l'avant-bras couleur de lait. La dpression du coude tait l'oasis trs
chre, et par le reste, o la peau se faisait d'une tendresse extrme,
il s'apprtait progressivement  dfaillir en haut, vers les retraits
adors.

--Je suis un peu fou, vois-tu; quand je t'aime comme cela, il me semble
entendre tous mes os craquer et s'parpiller dans la chair en petites
brindilles toutes menues; oh! je t'aime, vois-tu!...

--Oui, petit fou! petit fou!... chut... chut!...

Il lui baisait les yeux clos:

--Regarde-moi! regarde-moi! je t'en prie!...

Et aprs lui avoir mang les cheveux et mordu le visage, il revenait
avec une insistance  ses lvres immobilises en une batitude muette
qu'il ignorait et qui l'effrayait un peu. C'tait presque un sourire,
dcouvrait une mince ligne blanche de dents et semblait clore quelque
chose d'insaisissable comme de ces yeux entr'ouverts et qui pensent. Il
piait ce mince jour, au moins, sur elle, par quoi il voulait esprer
que quelque chose de sa pense fuirait peut-tre... Il demeurait des
minutes suspendu et aspirait dans son souffle l'illusion de la parole
convoite.

Elle levait alors ses bras, et l'enfant regrimpait, perdu, avec ses
caresses toujours prtes,  ces mts d'amour, affolants.

Elle n'avait jamais parl; il n'avait reu d'elle que son treinte, ses
baisers et ses chut! chut! Ds l'heure d'amour, elle semblait ne plus
le connatre et leurs transports taient silencieux. Jamais elle ne
l'avait appel par son nom.

Elle tait d'une grande imprudence; elle recevait en tout lieu,  tout
instant du jour, les caresses de cette jeune fougue aveugle. Elle ne
savait pas du tout garantir sa bouche de cette bouche toujours tendue;
elle restait d'une parfaite tranquillit vis--vis de ce que le dehors
pouvait pntrer de l'intrigue. Il semblait qu'elle et fait de sa
personne une offrande complte et rsigne au dieu d'amour. Une seule
chose l'affectait: parler d'amour.

Cette nuit encore, dans sa chambre,  elle, o il se rendait en toute
insouciance, en un de ces moments de rpit des sens et d'attente
sentimentale, il repassait les vnements des journes prcdentes; tant
de choses graves en si peu de temps: sa vie noue tout d'un coup;
quelque chose d'irrparable survenu; et la romanesque intervention de
l'abb qui allait tout briser, de telle sorte qu'il n'aurait grandi que
pour cet panouissement,--car il sentait toute sa vie antrieure vaine,
sotte, purile, grotesque mme jusqu' ce jour--et que pour tre
aussitt arrach, comme une plante voue  la fltrissure ds le premier
rayon de soleil. Il reconstituait cette invraisemblable aventure du
Revard, dnouement fortuit d'une crise qui s'ternisait, chappait aux
instincts,  la volont mme et tout  coup cdait  la vulgarit d'un
vnement matriel, presque tragique et presque bouffon, de la qualit
des mobiles de vaudeville ou d'oprette.

Il se revoyait dans l'nervement de l'insomnie de la nuit, l-haut, dans
le chalet du Revard. Comment, pourquoi a-t-il prononc son nom, son
petit nom, Annie, que personne, jamais, ne prononce  la maison? Il ne
sait s'il l'a dit  haute voix ou bien seulement des lvres, en un
souffle, comme il le faisait quelquefois  part lui. Il a pu le
prononcer  la faon d'un appel comme il arrive quand on souffre et que
l'on sait qu'une femme est alors sitt venue. Elle est venue! Elle!
grand Dieu!  croire cela seulement possible, son coeur se ft bris, et
il ne sait mme plus s'tonner. Tout est si inou, si extraordinaire que
tout ce qui serait logique et ordinaire n'a point lieu. L'approcher! la
sentir! Elle s'approche et il l'treint le plus simplement du monde. Sa
bouche se perd parmi ses cheveux, ses yeux et ses lvres. Elle est sans
doute surprise et veut parler, tout bas au moins, n'ayant pas la force
de s'loigner de cette tendresse. Il touffe ses mots, comme elle le
fait  prsent,  son tour, sous des baisers. Il croit rpondre, il
croit tout dire, pourvu que ce visage s'applique sur le sien, s'enfonce
dans le sien. Il sent du bout des doigts inquiets la forte rondeur de
l'paule et la douceur infinie de la peau. Mais le voil apeur, tout 
coup, du contact de la chair. L'odeur quasi inconnue l'en grise. Elle
est penche sur lui presque entire, ses pieds ayant gliss, et toute sa
gorge lui pse sur la poitrine et le brle. Il essaie de saisir le
dlice de ce corps ador; mais il ne serait pas plus pouvant par la
prsence de Dieu. Et il demeure dans une inertie singulire.

Cet instant inoubliable pour la vie lui revenant  l'esprit, semble lui
retirer tout le sang du corps; c'est encore l'trange et maudite
paralysie qu'il a connue dans l'alle de lavandes des Veulottes, un
soir; mais ici, il la sent plus grave, et il se jure de mourir de honte
s'il n'en sort pas plus virilement. Sa pense ne peut rester sur cette
minute aigu, et il se reporte sans cesse aux prludes, avec une crainte
toujours renouvele d'en revenir l, et un acharnement cependant  en
revenir l.

L!...

Et c'tait dans l'instant mme de cette treinte muette, incomplte,
suspendue en l'attente ou en la peur de quelque chose qui devait
dpasser tout, ravir ou tuer, qu'avait eu lieu l'apparition de l'abb
aussi inopine qu'un coup de la Providence, aussi invraisemblable qu'un
miracle, aussi burlesque qu'une caricature, une charge grotesque des
facties du hasard. Ah! Dieu de Dieu! la voix dans le corridor qu'avait
couverte un moment le petit bruit des baisers, la tempte extrieure et
le ronflement dans les chambres voisines, cette voix soudain reconnue,
et les petits tapotements  la porte!

Le cri qu'elle n'avait pu retenir en s'enfuyant, et,  lui, sa confusion
en allant ouvrir, et le coup de fouet qu'il s'tait senti se donner 
lui-mme en voulant surtout, ne pas dire  l'abb d'entrer, et en lui
disant immdiatement: Mais, monsieur l'abb, entrez donc! Que
s'taient-ils dit dans le corridor, en face du garon d'htel qui avait
innocemment dsign la chambre du jeune homme que l'abb voulait savoir
vivant avant seulement de s'en aller scher? Septime entendait  peine
les paroles qui venaient de l'apparition. Ce corps menu jusqu'
l'inimaginable, ce chapeau fondu sous la pluie, tout cet aspect de
pauvre chat tir de l'eau, cette odeur de chose mouille, et un sens
vague de paraboles flottantes autour de cela, tait si fantastique et si
puissant par le contraste avec la minute prcdente, que le malheureux
enfant faisait effort pour se dire comme on fait dans les cauchemars:
Ah! ah! mais je rve! je rve, ah! , vous imaginez-vous que je crois
 ce qui arrive?

Mais renvoy  sa chambre par l'abb, il retrouve le parfum de la jeune
femme et, ds la premire bouffe, il est ressaisi; il se moque de tout
ce qui n'est pas cela. Il baise le bord du lit o elle s'est appuye, o
le poids de son corps a laiss une dpression apparente; il se met 
genoux et reste la tte enfouie dans ce creux qu'elle a fait.

Il pense qu'elle doit tre bien tourmente de ce qui est arriv, de
l'entretien du corridor, du cri qu'elle a pouss... Il faut la
tranquilliser, lui dire qu'il n'y a rien. Il va  la porte. Ces
messieurs ronflent toujours. Il passe doucement la main sur le bois.
Elle a entendu: la voici. Ah! pauvre chrie, dans quel tat elle doit
tre? Il la croit demi-morte d'effroi; il s'apprte  la soutenir,  la
faire asseoir; il s'agenouille devant elle, et il lui mentira
tendrement...

Elle aperoit de la lumire et court vers la bougie pour la souffler.
Ah! mais non! il n'a plus d'allumettes, et si elle se trouve mal, si
l'on a besoin de quelque chose!... Il la prvient, se pose devant la
bougie. Il prend la main que la jeune femme ne sait o mettre pour
carter sur tout elle le jupon qu'elle s'est jet sur les paules.

--Vous avez eu bien peur?

--Oh! soufflez donc la bougie!

--Dites-moi que a va mieux! Savez-vous que l'abb?...

--Comme me voil faite!... Voulez-vous bien teindre!

Elle lui souffle par-dessus l'paule. Il commence  rire. Elle rit
aussi; se met  faire du vent avec un coin du jupon, puis avec deux
coins qu'elle balance comme deux grandes ailes. Il lui souffle  son
tour dans la figure, et bat des ailes en parodiant son agitation.
Bientt, elle s'amuse  lui souffler dans la figure plutt que du ct
de la bougie. Chut! chut! font-ils tantt l'un, tantt l'autre. Elle
lui a pris les mains; il en fait autant en manire de jeu. Et cette
attitude a tant d'avantages qu'il la garde  pousser la partie plus
avant, jusqu' ce que leurs souffles unis s'entendent  teindre la
lumire, dans le moment mme que M. l'abb, sch et mis au lit,
adressait au ciel ses prires purificatrices.

Ainsi, pensait Septime, toutes les choses, sans doute, vont leur train
o elles doivent aller, malgr que quelques-uns, sur le chemin, les
poussent ou les embarrassent; car voil un instant de badinage qui a
men plus loin que n'ont pu faire mes heures de plus vif amour ou les
oraisons de monsieur l'abb!

C'tait la premire fois qu'il liait deux ides depuis l'extraordinaire
aventure, et il s'tonnait de le pouvoir faire prcisment dans les bras
de l'objet de son trouble. Jusqu'alors la griserie ne l'avait pas
quitt, et,  la rflexion, il en voyait parfaitement la brume
aveuglante autour du moindre de ses actes. Il n'aperut point la
forfanterie aussi sotte que naturelle dont il n'avait pu se dfendre en
crivant  son pre au lendemain de sa premire heure d'amour.  la
vrit, il avait prouv un plaisir  tre contraint d'en crire 
quelqu'un; il en et crit  n'importe qui. Mais il s'apercevait bien
que le mchef de l'abb lui tait d'une choquante indiffrence. Il tait
 l'heure folle o l'on joue de tout. Advienne que pourra! j'aime!
j'aime! Qu'importe demain? puisque aujourd'hui est d'amour! Eh! que
crve le monde aprs ce baiser!

Elle le reprit, de ses gestes de chatte, et rengloutit sa pense dans
l'ivresse qui se rpandait d'elle. Il jouit terriblement de son amour
menac; cette sorte d'espace bant  la place d'un lendemain languide de
caresses, donna  son ravissement une intensit aigu. Ces deux bras, se
disait-il, se referment sur moi comme un tombeau... il n'y a plus rien,
plus rien au monde que cette minute de paradis. Et il croyait sentir son
tre se centupler pour une inimaginable extase, durant la douce perte de
sa conscience alarme.

Il avait de naves surprises, chaque rveil, que cela durt encore. Ce
qu'il faisait lui semblait si norme, si insolite, qu'il ne concevait
pas un instant que cela pt se perptuer impunment. Il y avait une
allure assez chevaleresque en son inexprience, car il comptait payer de
sa vie, pour le moins, son extraordinaire tmrit. Et la rupture, par
le fait de l'abb, lui semblait misrable au prix de telle autre qui la
prcderait sans nul doute.

--Nous vivons! nous vivons! lui disait-il tout  coup, je te baise et on
ne vient pas; il ne tonne pas; la maison ne s'est pas effondre!...
Alors a va tre pour tout  l'heure... dans combien de temps? Toi,
combien crois-tu?... Et aprs; c'est le creux, c'est le rien, pas?
Qu'est-ce que a me fait, de n'tre plus, si tu n'es plus; on nous
tuera tous deux; oh! tous deux, ensemble, comme cela, dis? Qu'est-ce que
a fait?

Elle lui fermait la bouche, ne voulant pas entendre parler de ces
choses, et devant l'insistance de cette manie mortuaire d'amoureux
perdu, elle entr'ouvrait parfois ses yeux au fond desquels un peu
d'effroi glac et de rpugnance apparaissait pour ces visions qu'il
voquait, lui, avec une si jolie insouciance sereine. Comme une Vnus
tout nouvellement issue des eaux, elle tait la vie radieuse, prise de
beaut, de plaisir et d'amour. Lui il tait l'amour.

Et il mlait des enfantillages pleins de gaiet  la tournure tragique
de son esprit. Il jouait  cent petites choses puriles gracieusement
accoles aux caresses amoureuses; un reste d'enfance qui venait
embaumer, enguirlander ses premires heures viriles. Il voulait, par
exemple, qu'elle s'asst et, qu'agenouill devant elle, il lui baist
les genoux  cause d'une envie qu'il avait eue, tout petit, vis--vis
d'une dame jolie comme elle, et qui lui faisait dire sa prire.

Chose curieuse: autant elle avait de mignardises en ses faons de la vie
coutumire, autant elle tait grave en ces heures d'intimit passionne.
Elle ne riait point; elle gardait le spcial sourire dcouvrant comme
une pure raie de lait entre les lvres animes, et demeurait volontiers
inerte, au repos, ondulant seulement ses bras comme des serpents
lascifs.

Il la trouvait trop belle, en effet, pour le suivre en ses caprices; et
se jugeant inepte, il en avait de vrais chagrins, lui en demandait
pardon, les larmes aux yeux.

--Tout a, c'est de t'aimer, soupirait-il; il faut que je t'aime,
vois-tu, tout d'un coup, tout de suite et avec tout moi... qui suis, en
partie, un gros bte.

Et il tait pris d'attendrissements dsols, il avait toutes sortes de
remords: il s'accusait, se dclarait indigne, immonde... Le pli
religieux rapparaissait, l'accoutumance  la contrition, avec un besoin
de se meurtrir, de s'abmer; il voulait se cogner la tte contre les
murs. Il avait pch contre elle; en quoi? en mille endroits! il ne
l'adorait pas suffisamment; il se rappela quelques passages de la lettre
o il avait parl d'elle avec une lgret irrvrencieuse; il allait le
lui avouer, le lui confesser.

--Je m'en vais! je m'en vais! dit-il; je ne mrite pas que tu me
reoives dans tes bras. Je ne suis qu'un misrable, qu'un rien du
tout... Ah! je t'aime! je t'aime!...

Les larmes le suffoquaient tout  coup, et elles tombaient en
gouttelettes presses sur le sein de la jeune femme. Elle lui essuyait
les yeux, l'embrassait, le berait en l'appelant: Petit fou! petit fou!
petit fou!...

Elle avait ouvert les yeux, en le tenant press contre sa poitrine, et
regardait dans le vide. Quand les sanglots s'apaisrent, il tourna
doucement la tte, la nuque appuye sur son paule et soutenu d'un de
ses bras. Il vit son profil; sa bouche entr'ouverte, son nez dlicat,
ses longs cils relevs. La veilleuse lui caressait le visage de mille
lueurs tremblotantes. Pas une ligne ne remuait. La moiteur de la peau,
seule, animait cette figure adorable et immobile, fige en une de ces
inerties d'instinctifs abandonns, vous au bercement des hasards, et
quasi aveugles  leur douleur comme  leur enchantement. Il se leva peu
 peu, voulut, une fois! lui voir les yeux, en recevoir enfin la
caresse plus chre que toutes. Il se haussait, se haussait. Il vit le
bleu humide de ses yeux, fixes, noys dans quel rve? Oui! oui! il et
renonc  tout le reste d'elle pour, se sentir une minute baign dans le
regard de ces yeux-l, pour en mourir... Il repoussait ses bras, sa
gorge, son corps et ses baisers: il voulait cette chose innommable, ce
dlire, ce vertige mortel qui tait l suspendu et perdu, qui pouvait
d'un instant  l'autre osciller, le toucher, l'entraner ivre, comme une
ronde mlodieuse de sirnes en son abme. Les yeux demeuraient pareils 
deux citernes sans fond.

Soudain une obsession le prit; un besoin irrsistible de dire une chose
quelconque, une chose sans -propos, une de ces choses qui s'lvent
dans le champ de l'imagination comme un nuage perceptible  peine, mais
que l'oeil ne peut souffrir un instant, qu'il veut voir disparatre ou
crever aussitt en tempte, de ces choses enfin dont on n'est pas
matre et qu'il faut dire, dire sur-le-champ, malgr toutes les raisons
du monde:

--Dites, est-ce dcid que _ce monsieur_ viendra  Nans, avec sa
voiture?

Alors et tout  coup elle le regarda. Pourtant, il tait sr qu'elle ne
le voyait pas. Dans son visage immobile, le regard semblait descendu
brusquement  une surprise profonde. Il se rappela son regard un peu
analogue, un soir, dans une loge, au cercle, durant qu'un violoncelle
chantait. Il lui sembla que quelque chose se mouvait au fond des
citernes aux eaux bleues; et ce quelque chose monta. Ce fut lent, comme
un seau au bout de sa corde qui affleure en vacillant. Et quand cela
approcha, il sentit qu'elle le regardait maintenant, il crut qu'elle
l'examinait, le toisait, le jugeait, avec son bel air grave de desse
superbe. Elle raidit ses bras et dit seulement:

--Allez-vous-en! Voil le jour, vite, vite, allez-vous-en!

Aprs cela, il ne sut plus rien de ce qui arriva; n'eut plus que la
sensation de marcher, marcher devant lui, toujours, sur une route
ingale dans le petit jour froid de l'aube. L'immense glace du Lac o
une montagne couleur de roses se mirait, o toutes sortes de gats
matinales jouaient, le repoussa. Il erra parmi la tendresse des
verdures, parmi les buissons emperls de roses et les lointains aimables
des rochers des montagnes lchs par l'aurore. Cette fte lui souleva le
coeur, lui parut abominablement navrante. Il voulait se cacher,
s'enfouir en quelque trou obscur. O aller? Ses jambes taient rompues,
il s'affaissait. Rentrer? Non, non! il ne rentrerait pas!




XXII


Septime ayant laiss choir sa tristesse au bord de la route de Chambry,
o il s'tait endormi, harass, comme un pauvre chemineau, pouvait y
tre recueilli, par n'importe qui, d'abord; ou par quelque fiacre
revenant  vide, et par plusieurs personnes dpches tout exprs en
diffrentes directions, de la Villa Julie o l'on se rongeait
d'inquitude. Mais il le fut par M. Lureau-Vlin.

Rien ne lui pouvait rpugner davantage que d'tre redevable de quoi que
ce ft  cet homme. Retourner  Aix,  son ct, tait un comble.

M. Lureau-Vlin revenait, en voiture  ptrole, de visiter les
Charmettes, au del de Chambry. En reconnaissant le jeune homme, il
stoppa. Il eut l'extrme clairvoyance de ne pas s'tonner le moins du
monde de le trouver ainsi dfait, et dans la posture d'un vagabond, et
vint lui chatouiller le nez avec toute la grce familire et taquine
d'un frre an. Il lui parla aussitt comme s'il le rencontrait au
Cercle et eut une faon si attrayante de faire revivre les pisodes du
roman de Rousseau dont il venait de voir l'aimable cadre, que le pauvre
garon en faillit oublier ses malheurs. Il tint  le reconduire jusqu'
la grille de la Villa Julie, de sorte qu'il eut sa part de la fte qui
clata dans les esprits pour le retour de l'enfant prodigue et, voyant
que l'on comblait celui-ci de questions, rpondit pour lui avec
simplicit:

--Mais nous avons t faire un petit tour ensemble.

Ce qui parut  tout le monde naturel.

Septime, en le remerciant, se retint de lui cracher  la face et en lui
donnant la main, sentit, pour la premire fois, qu'il hassait
quelqu'un.

Il se retira dans sa chambre, sous le prtexte d'une migraine, et la
figure de cet homme sduisant et fort lui tint la compagnie d'un
cauchemar inextricable. Il le revit en chacun des moments o il lui
tait apparu depuis ce jour o lui-mme venant de dcouvrir sa fivre
amoureuse et brlant d'une activit extraordinaire qu'il courait
dpenser il ne savait o, avait heurt son lan contre cette voiture
bruyante et cet homme  belle barbe. Et depuis lors, pas un rpit, pas
une heure qui ne ft occupe par lui, o l'on n'et vu poindre quelque
part son grand torse lgant, son geste sobre et poli, ou que l'on n'et
entendu sa voix un peu lente, au beau timbre et dont il semblait n'user
que comme d'un instrument  charmer.  peine lui avait-on chapp lors
de l'aventure du Revard, et encore n'tait-ce pas lui qui en avait donn
l'ide, un soir qu'il en redescendait avec une ribambelle de cocottes!
Le pis tait que cet tre trange, par une concidence bizarre, avait eu
plutt une influence heureuse sur son idylle, oui, une influence
matrielle et morale. Il n'et pas agi autrement s'il et voulu qu'elle
russt; et il fallait constater que de l'exemple de cet homme parfait,
une certaine force lui tait venue en son rle d'amant novice. Il
pestait de lui tre, malgr lui, redevable, et cette puissance de
sduction,  laquelle lui-mme tait soumis, le faisait pitiner de
rage.

Qui donc pouvait y chapper? M. Grandier ne jurait plus que par M.
Lureau-Vlin; M. Durosay le voulait installer  Nans et M. l'abb
lui-mme tait conquis par sa politesse. M. Lureau-Vlin et consenti
plutt  avoir une ride au visage qu' ne point abonder dans le sens de
chacun et et prouv, de sa vie, le premier mouvement d'humeur  ne
pouvoir, par hasard, improviser un terrain anodin o tout le monde se
trouvt d'accord. Il avait au plus haut degr le sens de l'quilibre. Il
mesurait sa nourriture au dploiement d'activit de la journe; on et
compt les kilomtres au nombre des bouches qu'il mangeait, et l'on
pouvait trouver de l'indcence  quelques-uns de ses carts d'apptit.
Il tait en tous points un organisme admirable. Septime rvait de le
souffleter pour lui voir au moins le visage mu.

Et, retombant en sa mlancolie, il pensait: cela mme ne serait point
pour lui dplaire, et la galerie rirait de mon enfantillage! Car tous
ces gens me paraissent un peu faits  son image, et ne se point mouvoir
me semble la vertu premire d'un homme bien lev.

Ne pas s'mouvoir! Ainsi on arrivait  cela! Une chose devenait la
proccupation de millions d'tres pensants: l'hygine. L'hygine! Tenir
son coeur en bonne forme comme ses biceps; contenir sa cervelle comme
son coeur. Tailler, rogner son enthousiasme; avoir des rpugnances, des
haines et des colres civiles et bien vtues! Parmi les actes et les
penses chaotiques des hommes, se mouvoir alerte et souriant, comme un
valseur parmi les coudes; au jour comme  la nuit montrer un charmant
visage!

Eh bien! moi, je te hais! je t'excre, en dpit de l'hygine qu'on ne
m'a point enseigne. Je me trouble pour ta maudite belle face immuable;
mon pouls bat; mon coeur se disloque et j'ai tout le corps et l'me
rompus pour avoir prononc ton nom qui est Srnit. Je ne suis pas
habile, moi, ni fort, ni beau, sans doute! Je me cogne et je me fais
mal; je crie au mpris de toute biensance! Je meurs d'envie de faire
quelque acte digne des temps de la sauvagerie videmment, puisque je
voudrais te retourner dans ton sang calme un de ces poignards dont le
nom mme est us, tout en poussant des exclamations emphatiques. Je te
hais! Je te hais! Ah! je suis bien mal lev!

Il s'tait soulev sur le coude, le sang  la tte, et il vocifrait en
lui-mme, les yeux hagards et la bouche toute dessche de fivre.

M. l'abb poussa doucement la porte. C'tait un autre malade, une autre
fivre! Depuis l'ascension nocturne du Revard, ce pauvre M. l'abb ne
sortait pas des mortifications, et il n'en tait pas de cruelle qu'il
n'inventt et ne s'impost comme  plaisir. Il ne faisait plus qu'un
repas par jour, et priait  genoux et tout haut dans sa chambre. Mme,
sa psalmodie portait sur les nerfs de tous. Le reste du temps, il
prenait peu de part  la conversation, sinon pour parler d'indulgence ou
de suprme piti, car au saint courroux de son me, une grande bont
surnageait. Impuissant contre les vnements, il esprait et attendait
l'intervention divine.

Il fut atterr ds l'aspect de la figure de Septime et crut que le sol
allait s'entr'ouvrir, ds sa premire parole.

--Monsieur l'abb, pronona-t-il aussitt, vous ne valez rien contre mon
mal puisque vous saviez qu'il allait venir et ne m'y avez pas prpar.
Ne me parlez pas! Outre que je sais d'avance votre refrain monotone,
j'ai perdu ma jeunesse  l'couter et  me laisser, par son miel,
attendrir le coeur.  quelle besogne infernale travailliez-vous donc au
nom de Dieu, pour m'entraner jour par jour avec des mots et des
caresses, avec des simulacres d'embrassades divines,  cette explosion
passionne que vous venez combattre aujourd'hui? Oui! oui! tous les mots
qui me viennent  la bouche en mme temps que la soif des baisers, c'est
dans vos livres et dans vous que je les ai puiss, j'y mets quelquefois
et malgr moi l'intonation de votre voix!... Ah! vous ne m'avez pas,
vous, inculqu la biensance impassible qui est le secret de la vie,
comme je le vois! Vous m'avez appris  tripoter des mannequins,  les
couvrir de caresses, d'embrassements,  les assourdir d'expressions
perdues,  les imaginer pms d'aise  mes agenouillements et  mes
pmoisons, et vous venez me tomber sus  l'instant o surgit l'tre 
qui tout cela s'adapte naturellement! J'ai t  une cole de tendresse
et d'exaltation en mme temps que de mpris pour les choses de la vie.
Et voici que je m'attendris et m'exalte pour ce que tout mon tre
m'avertit valoir plus que la vie; oh! je la sacrifie, allez! je
l'immole, selon vos termes,  la divinit que quelque chose de plus
fort que moi me pousse  adorer. Mais il faut que votre mthode soit
mauvaise jusqu'au bout, puisque je me rends compte que ceux qui n'ont
frquent que l'cole de l'adresse et de la prestidigitation ont plus
que nous d'agrment!... De sorte que je vous hais tous, oui,
excusez-moi, mais je vous hais tous tant que vous tes: et ceux qui vous
faonnent un coeur et une me pour un appassionnement au-dessus de la
vie; et ceux de la vie qui ne la veulent pas passionne... O
voulez-vous que j'aille? de quel ct voulez-vous que je me tourne, si
ma folie est ridicule et si je ne vois de got  rien hormis  ma folie?

--Mon pauvre enfant! mon pauvre enfant! s'cria l'abb en s'affaissant
sur une chaise.

--Hlas! monsieur l'abb, je crois bien qu'il n'y a plus d'enfant ici.
Ah! parbleu! vous n'avez que ce mot  la bouche! Vous tes de bien
excellentes nourrices et il fait bon bgayer au bout de votre lisire!
Mais quand vient le got de parler franc, vous ne savez nous rpondre
encore que par des nonnements et des chansons  dormir. Vous le voyez
bien, puisque les mots, les vrais mots de la langue humaine vous font
peur et je vais vous faire tomber les bras rien qu' vous en prononcer;
tenez: j'aime! j'aime! j'aime une femme, toute une femme, son corps, sa
chair, sa peau, sa bouche et ses cheveux!... Ah! ha! ha! je m'en doutais
que vous vous cacheriez la figure! a vous tonne donc, a? Vous n'aviez
jamais prvu que a m'arriverait, a? C'est donc bien exceptionnel, bien
extraordinaire? Il serait donc superflu d'tre prvenu un peu que a
peut vous tomber un beau jour, comme une tuile ou une maladie, et d'tre
instruit de la manire que a tombe?

--Septime, vous vous chauffez, mon malheureux enfant, vous n'tes pas
en tat d'entendre la parole de Dieu, mais laissez-moi vous dire que
vous n'avez pas pri: vous avez manqu de foi...

--C'est comme si vous me disiez que j'ai manqu de m'enfermer dans un
cercueil  la taille de mes dix ans et que c'est pour cela que j'ai
grandi...

--Insens! ne vous ai-je pas prvenu que l'ennemi veille et que Dieu
seul rend fort contre lui? tes-vous donc grossier et obtus et
fallait-il que notre langage s'gart, comme aujourd'hui le vtre, dans
la brutale description du maudit et de ses parties?...

--L'ennemi! le maudit!... Mais la force nouvelle qui m'est descendue
dans le poignet autrefois dbile, elle m'est ennemie? Mais le got qui
m'est venu tout  coup de vivre, de me rjouir du ciel, de la terre et
de toutes les choses de Dieu, il est maudit? Tout ce par quoi je me sens
me prolonger, m'augmenter, me mler, avec une joie nouvelle,  je ne
sais quoi d'universel qui m'attire, tout cela est ennemi, est maudit?
Mais la nouvelle chose qui me torture, je l'adore! tout ce dont je
souffre, je ne l'changerais pas pour aucune ternit cleste, monsieur
l'abb!

--Vous blasphmez, taisez-vous!

--Eh! au diable les opinions dcentes et celles qui ne le sont pas! Je
me moque de vos canons comme de ce qui va  leur encontre! Je vous
prviens que je suis aveugle et sourd  tout sauf  la chose qui me fait
l'me gonfle au point que je m'imagine y contenir et y embrasser le
monde. Je ne sais en vrit pas si c'est du ciel ou de l'enfer que
viennent les voix que j'y entends chanter et les cris qui par moments me
feraient presque dresser les cheveux sur la tte. Mais je suis ivre de
ce tumulte; je veux m'y mouvoir, m'y distendre, m'y tourdir et m'y
briser! Le calme seul m'pouvante. Je veux me rompre les os et me
dchirer les membres contre de la chair de femme, tre touff dans des
bras, cras sur un ventre et un sein! Je veux, au risque de faire rire
tous les messieurs Lureau-Vlin du monde, aller, comme les chvres,
lcher les hautes falaises qui sentent la brise de la mer; je veux
mcher des fleurs; me rouler dans les herbes et dans le sable; et quand
je serai compltement gris, compltement saoul de cet amour de tout,
rouler dans un beau fleuve comme une chose acheve, use, un dtritus.

--Malheureux! que le Seigneur ait piti de vous! dit l'abb qui tait
tent de s'enfuir. Et, s'arrtant un instant prs de la porte, il
ajouta:

--Mais, petit goste, n'avez-vous donc  songer qu' votre belle
passion qui, vous le voyez vous-mme, vous aura promptement dessch et
mis au rebut? Ne vous a-t-on donn aucune ide de vos semblables, de la
socit, du rle qu'y doit jouer un honnte homme, de la rserve de
forces ncessaire  s'en acquitter comme il faut! tes-vous seul au
monde, n'y connaissez-vous nulle sainte cause  dfendre?

--Le monde, la socit, les causes saintes! Mais on m'a lev comme si
je devais tre un baron du temps de saint Louis; on m'a arm tout juste
pour dfendre un saint spulcre ou une bannire, et je m'aperois qu'il
n'y a plus l'ombre de l'un ni de l'autre! Qu'est-ce que je vais faire
sous un rgime que j'ai appris  excrer, parmi des gens que l'on m'a
signals comme ennemis?  ce que je vois, rien ne se passe comme si Dieu
gouvernait. Il me semble que j'ai tt du lait  de vieilles outres sous
des catacombes, et que je parais tout  coup  la lumire du jour. Je
n'y sais plus ni parler, ni marcher, ni mme me tenir debout... Eh bien!
tant pis si je me dchausse brutalement, si je vous envoie par le nez
mes dfroques inutiles... Mais laissez-moi acheter tout seul maintenant
les dfroques qui conviennent au soleil o je dois vivre dsormais. Que
l'on me laisse me dbrouiller, prendre le vent!... Ah! vous voyez bien
que toutes mes plaies sont  vif et qu'il ne faut pas me toucher.

--Je vais prier pour vous, et je vous reconduis demain  monsieur votre
pre!

L'abb tait ple et dfait et deux grosses larmes coulaient sur ses
pauvres joues maigries. Sa maladie de coeur le faisait souffrir et, la
main applique sur le ct gauche de la poitrine, il soupirait:

--Mon Dieu, donnez-moi la force de le sortir d'ici!

Septime fit quelques pas dans la chambre. Une raction devait se faire
aprs sa colre. Il prouva une violente douleur de massacrer ainsi tout
ce qu'il avait aim, vnr. L'abb venait de disparatre; il se ft
peut-tre jet  son cou. Mais faute d'un objet, son attendrissement fut
suspendu, et il se sentait encore un besoin de rage. Subitement, il
ouvrit l'armoire, et dans une petite bote prit un mouchoir de dentelle
parfum, et, des mains et des dents, il le dchira. Il en roulait les
morceaux dans sa main. Puis il tomba sur le lit et baisa tous les petits
lambeaux en pleurant comme un enfant ou comme un homme...




XXIII


La fin de la journe fut orageuse. De lourds nuages s'amoncelrent sur
la valle du Bourget, et l-dessous, la ville d'Aix aplatie, entre ses
montagnes, semblait suffoquer,  demi asphyxie.

M. de Prbendes et Septime firent leurs malles sous cette menace du
ciel. De tristes va-et-vient eurent lieu dans l'escalier et les
corridors. Rechercher un pardessus, un chapeau au porte-manteau commun,
parmi les chapeaux de jardin et les mantilles de madame Durosay, et les
larges houppelandes du docteur Grandier; reprendre sa canne ou son
parapluie qui touchaient des ombrelles et des petites pommes d'argent
plusieurs fois baises, tait pour Septime un navrant crve-coeur. Il
agissait comme un automate, s'tonnant  chaque geste de voir ses
organes obir  quelque chose d'intrus qui avait pris la place de sa
volont morte. Dans la valise o il enfouissait un  un les menus objets
de sa vie enchante, il croyait peu  peu s'enterrer soi-mme comme en
un caveau. Il assistait, les yeux schs,  cette opration trange,
longue, et sans doute voluptueusement agaante, car, lorsqu'il eut
termin, il et aim que cela durt encore. Il fouilla d'un oeil
dsappoint l'armoire grande ouverte et les tiroirs bants de la
commode. Tout tait vide, dsesprment, et la vue de ces intrieurs de
bois luisant, une seconde, l'affecta comme l'aspect d'un tre vivant
dpouill, mis  vif. Des papiers chiffonns, une courroie brise,
gisaient, lamentables. Il se dfendait d'aller au balcon  cause de la
narration vivante de son amour, en tout le paysage. Cependant, il s'y
trouva malgr lui, mais la douleur qu'il y prouva fut imprvue, car
elle tait toute de colre sombre, loigne de l'attendrissement qu'il
avait craint. Et quand il revint rpandre sur le contenu de la malle
acheve, comme des fleurs sur une tombe, les lambeaux du mouchoir de
dentelle qui restaient pars sur le lit, il avait un petit mchant rire
 cause du manir fminin et romanesque de son geste. Mme il se
regarda, dans la glace, l'accomplir; mais il se fit peur. Aucun massacre
extrieur, encore hurlant et grimaant, ne se pouvait exprimer avec plus
d'intensit que par la grce affecte de ce menu fait.

Tout le monde souffrait d'un grand accablement. M. l'abb ayant fait
dire qu'il ne descendait point pour le dner, Grandier proposa d'aller
voir s'il y avait de l'air  la Villa-des-Fleurs. Septime prfrait
demeurer enferm. Madame Durosay passa devant lui, le regarda et lui
dit:

--Venez.

Il la suivit.

Autour des petites tables aux abat-jour de couleur, il y avait, ce soir,
une pesanteur sur les conversations, et le babillage habituel des
jardins en tait rduit  quelques exclamations courtes;  quelques
phrases alanguies; ici et l,  quelque rire nerveux. Les lvres
trempes dans les boissons frappes et dans la chair humide des fruits,
demeuraient tendues et comme offertes  on ne sait quoi qui toujours
flotte en ces atmosphres lourdes. Un peu de sans-faon amollissait la
raideur habituelle des attitudes, et les apptits trs lents laissaient
errer les yeux.

On osa causer  peine, on voulait viter de parler de ce dpart
prcipit que M. Durosay jugeait stupide en affirmant que ce pauvre abb
avait le cerveau malade, et que M. Grandier dplorait, manquant de
renseignements certains sur les vnements des jours derniers, et
craignant de voir son roman avort. Septime tait dcompos. La jeune
femme seule conservait sa beaut radieuse, un feu sombre dans les
prunelles, les yeux molests alentour, d'un bistre naturel qui en
avivait l'clat tout en donnant l'ide d'une perptuelle et extnuante
caresse. Les hommes la regardaient: elle en tait gne, et hsitait 
soulever les paupires: mais ils venaient irrsistiblement comme les
noctuelles  la lumire. Grandier lui-mme en trembla sur sa chaise;
c'tait la premire fois qu'il la voyait si trangement sduisante; et
il fut presque pouvant de l'avoir amene jusqu' troubler sa vieille
carcasse dmode.

M. Durosay fut frapp avant la fin de son potage par les appas d'une
personne de belle entournure qui dnait,  une table voisine, en face
d'une femme aux cheveux roux, dont le dos tait magnifique. Ces dames
avaient la tenue dcente des courtisanes qui soupent seules. Elles
parlaient aussi peu que si elles eussent manqu de conversation et leurs
regards se permettaient, avec de la discrtion et de la dextrit, de
faire le tour de l'assistance.

Bien que la chaleur et dcollet toutes les femmes, madame Durosay
tait en robe montante et noire.

Septime s'efforait d'anantir toute pense. La journe terrible l'avait
harass. Il marchait  son excution,  la faon d'un condamn, sans
pouvoir plus regarder en arrire et s'tant seulement demand s'il
n'abrgerait pas le chemin. On le pouvait traner, secouer comme un
paquet. Ainsi d'un regard et d'un mot, elle l'avait amen l. Mais il
n'avait de got  rien. Cependant, il avait eu celui d'obir en venant
jusque-l? Non! non! il n'en avait plus aucun! Non! il avait menti 
l'abb avec tous ses beaux dsirs d'absorber le monde et la nature en
soi, de se mler  tout, de sentir l'ivresse, de se fondre en tout. Tout
cela, c'tait d'autrefois, c'tait du temps qu'il sentait possible
l'amour d'une femme. On est capable d'branler le monde quand on a
seulement l'envie d'embrasser une paule! Mais  prsent!

Elle le regarda deux ou trois fois, avec ses beaux yeux brlants et
fatigus, et l'on en tait environ  la moiti du repas quand l'ide
vint  Septime de se demander pourquoi il avait empoisonn cette
journe, prcipit les vnements, gch toute sa vie peut-tre...
Ainsi, mille choses de l'existence se gonflent tout  coup et prennent
des proportions telles que le point initial en disparat presque
compltement. Quoi! C'tait pour un mot qu'il n'avait mme pas pris le
temps d'analyser et sur lequel il tait d'un coup parti en campagne! Y
avait-il vraiment eu une corrlation entre la question qu'il lui avait
adresse  brle-pourpoint et les mots qu'elle avait prononcs,
peut-tre dans la terreur lgitime du jour, du jour qui rellement
naissait et pouvait compromettre sa sortie de la chambre?
Allez-vous-en! voici le jour, allez-vous-en! Quoi de tragique  cela?
avait-elle seulement entendu sa question? ou lui-mme avait-il compris
ses yeux? n'en avait-il pas travesti l'expression, avec ses terreurs
peut-tre imaginaires?

Elle le soulevait tout entier  chacun de ses regards. Il restait
attach  ses lvres et regotait ses baisers. Ces regards qu'il avait
tant implors aux heures d'amour! Mais tait-il possible qu'elle les lui
et refuss? n'tait-ce pas plutt sa faiblesse,  lui, qui ne les avait
pu supporter? n'en avait-il pas t bloui? En ce moment-ci encore, et
combien d'autres fois, devant le monde, il ne les avait pu soutenir et
s'tait senti trembler de tous ses membres.

 faiblesse! folie! extravagances de sa passion dbordante, il avait
failli se tuer pour une sottise!

Et ces messieurs tant visiblement occups du ct de la table voisine,
quelque chose s'leva des deux amants, de farouche, de fauve, de brutal,
quelque chose fait d'orage, de fivre, d'une grande quantit de dsirs
pars, d'une rage, de dpit, de dsesprance et de dernire heure venue
qui les fit braver tout, risquer tout sans crainte et sans vergogne; ils
se levrent tout simplement et partirent.

On dut croire  une plaisanterie,  un tour.

Dehors, ils sautrent dans une voiture, et, traversant la ville, ils
s'enlaaient, les visages si confondus qu'ils pouvaient impunment
braver toutes les rencontres. Ils ne dirent rien. Des clairs les
faisaient sauter. Quelques gouttes de pluie, larges et espaces, les
mouillrent. Arrivs  la villa, Septime entra au salon, alluma une
bougie. Madame Durosay s'assit sur le canap. Il s'approchait pour
l'aider  se lever et monter: mais elle lui ouvrait les bras.

Leurs forces s'achevrent avant leur extase, et ils s'endormirent l,
insoucieux et simples l'un et l'autre, chacun  cause de sa franchise,
elle de sensualit, lui, d'amour.

Le premier qui rentra, aprs eux,  la Villa Julie, fut M. Grandier. Il
tait tout prs de trois heures du matin; un orage s'loignait en
grondant; le sol tait tremp, et de grosses gouttes d'eau tombaient des
arbres sur les paules et dans le cou du docteur qui, n'ayant pas de
clef particulire, se trouvait fort embarrass  la petite porte du
jardin. Frapper, faire du bruit, il n'y fallait pas songer, car il
veillerait toute la maison avant d'tre entendu des domestiques qui
logeaient sous le toit. Si Durosay tait rentr avant lui, il et bien
d songer  laisser la clef. Mais Durosay tait-il rentr? Aussi,
avait-on ide d'une fringale pareille? Il se traitait lui-mme, et tout
haut, de vaurien, de libertin! Tonnerre! sacr mille tonnerres de!...

Comme il achevait ces mots significatifs, une fentre du premier
s'ouvrit, et le buste troit de l'abb parut:

--C'est vous, monsieur Grandier? pronona l'abb d'une voix un peu
trangle.

--Comment, monsieur l'abb, debout  cette heure?

--Le pasteur veille quand les brebis sont dehors, dit l'abb en ouvrant
la porte. Mais, comment! vous tes seul, docteur! qu'avez-vous fait des
autres? mon Dieu, qu'est-il arriv?

--Monsieur Durosay ne serait pas rentr?

--Assurment! mais ni les autres, qu'avez-vous fait des autres?

Grandier dressa l'oreille; se souvint de la fugue des chers petits,
comme il les appelait  part lui, et dont M. Durosay ni lui ne s'taient
inquits, convoqus sur-le-champ  d'autres soucis, par la personne
blonde de superbe entournure et sa compagne  cheveux roux, qui avait le
dos magnifique.

--Personne, reprit l'abb qui se mourait d'angoisse; personne n'est
rentr, je vous le puis affirmer; toutes les chambres  coucher sont
vides... j'ai commis l'indiscrtion...

Le docteur imagina un mensonge:

--Mais ils sont, pardieu!  la salle de jeu qui est ouverte la nuit! Mon
cher abb, ils jouent en ce moment leur fortune.

--Ah! Dieu le veuille! et qu'ils ne jouent que celle de ce monde, qui
est misrable!...

--...  moins qu'ils ne gagnent aussi bien de quoi construire une
basilique  Nans, ce qui vaut, ma foi, une nuit blanche!

--Ne plaisantons pas, monsieur Grandier! je vous en adresse la
supplication. Il n'est dj que trop triste de vous voir arriver
vous-mme en l'tat o vous voici, mouill, froiss comme une guenille;
sans compter que l'on prend  vos lieux de plaisir une odeur qui pue le
diable, monsieur Grandier! qui pue le diable outrageusement quand elle
imprgne des cheveux blancs!

--Monsieur l'abb, dit Grandier, le monde est fort ml: on y coudoie
des anges et des dmons  toute heure et l'on ne doit jamais sentir tout
 fait bon au nez de Dieu... Mais, tenez! respirez-moi donc un peu
l'odeur de cette terre que l'orage, tout  l'heure, a branle et
inonde d'eau tide, hein! l'abb...

    _Rorate cli de super:
    Et nubes pluant Justum!_

Peut-tre bien que le diable mrite quelquefois le nom de Juste, et
c'est mon avis; mais, en tout cas, c'est lui que pleuvent cette nuit les
nuages. Oui, mon cher abb, il y a des heures o il pleut du diable,
littralement. Cela n'arrive pas qu'ici! Souvenez-vous d'un soir, 
Nans, sous votre parapluie de silsienne brune, en sortant de chez le
notaire; c'tait du diable qui tombait!

--Monsieur Grandier, il y a entre nous un abme! prenons garde d'y faire
tomber ceux qui s'accrochent  l'un et  l'autre de nous! Ah! Dieu fasse
que le malheur ne soit dj accompli!... Je suis, pour le moment,
monsieur, afflig de vertige; je vois trouble, ou bien je ne crois pas
mes yeux, ayant la terreur de l'iniquit... Mais, pour Dieu! n'ajoutez
pas le fiel excrable de l'ironie  nos misres!

Ils allaient et venaient, sur la route borde de villas, piant le
moindre bruit, Grandier lui-mme ne pouvait se dfendre d'une certaine
inquitude. Il voulait monter dans les chambres, s'informer par
lui-mme.

--Je vous affirme, dit l'abb, qu'il n'y a pas me qui vive  la maison.

--Les domestiques, au moins?

--Je vous confierai, dit l'abb avec tristesse, que la cuisinire et la
femme de chambre de madame Durosay ne couchent point ici, mais  ct,
o il y a un valet de chambre et un cocher... Je sais cela parce que je
prie longtemps le soir aprs que vous tes au repos ou au plaisir du
dehors... Rentrons donc, si vous voulez bien, voici la pluie qui
recommence.

Ils erraient dans le corridor,  la lueur ingale d'une veilleuse, et
l'abb continuait, baissant la voix  cause de l'obscurit.

--Tout cela n'attire pas la bndiction de Dieu sur cette maison, qui
est de location, d'ailleurs, qui est une maison de hasard, mauvaise pour
le foyer, monsieur Grandier. Avec vos villes d'eaux, vous ruinez la paix
et la dignit de la maison; avec vos sjours improviss dans les
auberges ou dans de misrables chalets de bois, vous mnerez bientt
tous une vie de bohmiens, sans plus de solidit en les principes que
l'on n'en sent aux quatre murs d'occasion qui vous abritent aujourd'hui,
que vous verrez brler demain avec indiffrence!...

--Monsieur l'abb, vous vous ferez mal et nous priverez trop tt de vos
conseils excellents,  vous chauffer de la sorte pour des maux
chimriques. Qui donc va mal ici? Si les bonnes s'en vont passer la nuit
contre les domestiques voisins, leur service n'a pas l'air d'en
souffrir, avouez-le, ni elles non plus apparemment. Quant  ce qui est
du reste, je ne vis jamais les signes d'une meilleure prosprit...

--Allez vous laver la barbe et les cheveux, monsieur Grandier! je vous
en donne l'avis excellent, comme vous dites, au nom de Dieu. Car je vous
jure que vous avez ramass une odeur mauvaise qui me prend  la gorge et
me donne envie de vomir.

La grande ombre de l'abb s'parpillait au plafond du corridor, en
silhouettage de choses casses, de dbris croulants, et Grandier avait
presque peur de ses gestes affaisss et de sa voix lugubre de prophte
de malheur. Ce pauvre M. l'abb vritablement suffoquait! il se dmenait
comme en quelque chose d'irrespirable. L'excs de sa pnitence, et la
scne de la journe, avec Septime, l'avaient exalt outre mesure; les
angoisses ritres et la persuasion qu'il vivait au milieu du mal,
entour d'mes plus pitoyables que les mauvaises, d'mes en chemin de
perdition, le bouleversaient jusque dans le physique; l'affection du
coeur dont il souffrait lui faisait porter instinctivement la main  la
poitrine comme pour en comprimer les battements dsordonns, et il avait
la figure d'un visionnaire.

--Monsieur l'abb, comme mdecin, je vous supplie de vous aller reposer,
ou de venir vous rconforter avec moi dans la salle  manger. Je
m'aperois que vous vous tuez, et, outre que j'en suis dsol, je pense
que vous ne croyez pas vous-mme en avoir le droit.

--Si je ne vaux rien contre l'iniquit, il est prfrable que je me
retire du monde!

Le docteur poussa la porte de la salle  manger, et il allait frotter
une allumette quand il aperut par la porte de communication du salon
qu'il y avait de la lumire. Il eut si tt le pressentiment que quelque
chose de grave pouvait se passer par l, puisque l'abb tait descendu
sans lumire, qu'il comprima une exclamation et fit seulement dans
l'obscurit le geste de retenir l'abb sans prendre le temps de se
retourner.

Il poussa doucement la porte du salon, et fit malgr lui:

--Ha!

Ils dormaient; tranquilles et bienheureux. Elle avait la tte appuye
sur un coussin de soie brode qu'elle avait fait d'un morceau de
chasuble; les flots de ses cheveux noirs engloutissaient presque son
visage. Le corsage dcouvrait  demi son paule et les lvres de Septime
reposaient sur son sein.

Grandier redressa subitement sa haute taille; il fut empli d'une grande
joie; il oublia l'abb et tout le reste du monde; et il cherchait au
fond de lui, les paroles de quelque chant d'allgresse qui pt traduire
la nature de sa satisfaction. Mentalement, il transposait  son usage le
cantique de Simon: Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer votre
serviteur, car il a vu s'accomplir votre sublime oeuvre d'amour!

Il porta la main  sa nuque, o il avait senti un souffle brlant;
quelque chose lui frla le dos; et l'abb s'affaissa  ses pieds sur le
parquet.

Grandier ferma avec prcaution la porte du salon; alluma un bougeoir et
souleva l'abb. Il l'avait cru mort. Mais ce pauvre M. l'abb reprit ses
sens pour se mettre  pleurer comme un enfant, puis il pronona quelques
paroles sans suite qui n'avaient trait que d'une manire allgorique 
l'vnement prsent; les noms de Sodome et de Gomorrhe y revenaient
assez mal  propos; et il voulut se mettre  genoux pour prier. Le
docteur voulait,  tout prix, viter d'veiller les bienheureux. Il
entrana l'abb dans le corridor et l'allait prendre dans ses bras pour
le monter  sa chambre quand il entendit la clef tourner dans la porte
d'entre. D'un coup, ses muscles flchirent et il pronona:

--Nous sommes f...!

M. Durosay arrivait avec le petit jour, souriant, guilleret, l'oeil
malin, et le cou baiss, cependant, de quelqu'un qui s'en vient de jouer
une bonne farce, mais qui, tout de mme, pourrait bien tre battu. Son
premier geste fut de taper sur le ventre de Grandier qui allait
au-devant de lui, machinalement, instinctivement, comme en l'espoir
chimrique de le repousser. Cependant, il lui adressa le premier la
parole:

--J'aurais grand'honte, fit-il, d'un ton de bonne maman courrouce.

--H! h! gredin! dit M. Durosay, je ne l'aurais pas tout seul  ce
qu'il parat!

Et apercevant l'abb appuy  la rampe de l'escalier.

--Quoi! l'abb aussi! l'abb est de nuit! ah! je le dirai  monsieur le
cur doyen!...

L'abb au fond du corridor, se cachait les yeux et jetait ses grands
bras efflanqus vers le ciel:

--Lui aussi porte les traces de la dbauche sur son visage,
psalmodiait-il de sa voix puise; et il est infest de l'odeur immonde
du bouc qui emplit toute cette maison et la dsigne  la maldiction du
Seigneur!

--Oh l; je gage que l'abb a mal dn encore aujourd'hui, et il manque
d'indulgence... L'abb! Eh bien! puisque bouc il y a, je me charge des
pchs du monde et de celui que je vous fais commettre demain en vous
accommodant en gentilhomme et vous menant souper  la Villa-des-Fleurs!
h! h!...

--Dieu tout-puissant! murmura l'abb.

Le docteur ayant entendu un mouvement dans le salon, en eut froid, et il
se rsolvait  empoigner ces deux hommes de chacun de ses bras robustes
et  les monter l-haut plutt que de les voir faire un pas.

--Au lit! au lit! fit-il en les poussant l'un et l'autre.

Mais l'abb, pour viter le contact, rassembla dans un effort le reste
de ses moyens, et monta. Ses grands pieds raidis et trbuchants
frappaient les degrs sur un rythme fantomatique, en la pnombre
tremblante o la veilleuse se mourait; et les dbauchs embotrent la
marche du saint homme.

L'escalier craquait sous leur poids. M. Durosay leur toucha  l'un et 
l'autre l'paule:

--Je voudrais bien, dit-il, ne pas veiller ma femme!

--Dieu! firent en un trange unisson le docteur et l'abb.

On entendit en bas que quelque chose se mouvait: heureusement que dans
l'instant mme, les domestiques rentraient; on les aperut par la
fentre du palier, qui s'engageaient dans l'escalier de service,
regagnant les mansardes.

--Ce sont vos bonnes, monsieur Durosay, dit le docteur, qui, comme vous
voyez, sont fort matinales.

--Eh bien! j'aime autant qu'elles ne nous aient pas vus... Bonsoir!
bonsoir!

--L'ironie, dit le docteur en saluant l'abb, ne vient ni de moi, ni des
hommes...

Et il faisait, du doigt, le geste cher  l'homme de Dieu, dsignant le
ciel.




XXIV


M. de Prbendes eut le dlire  l'issue de cette nuit mmorable. Ds
sept heures, on l'entendit balbutier dans sa chambre, sur un ton qui
n'tait pas celui de ses patentres ordinaires. La femme de chambre en
avertit M. Grandier qui vint, les paupires lourdes et l'esprit mal
remis encore de l'motion des dernires heures.

M. l'abb ne s'tait pas couch et il tait seulement tomb de fatigue,
assis sur le sige bas de son prie-Dieu. C'est l que le docteur le
trouva, la tte dans les mains en la posture d'un Jrmie, les yeux
troubles, le front brlant, avec une forte fivre. Il se souleva ds
qu'il aperut le mdecin de Nans.

--Tiens! dit-il, vous tes encore l, vous? Vous n'avez donc pas mont 
la corde avec tous les autres? C'est tonnant!... Ils y sont tous, mon
bon monsieur, tous; il ne reste pas une me  l'autel du bon Dieu, dans
toute la paroisse de Nans... Mademoiselle Hubertine la Hotte est
grimpe comme une enfant au mt de cocagne. Monsieur, c'est
extraordinaire et bien nausabond, mais le miracle est possible au dmon
et dans le sens de l'ignominie!... Savez-vous o ils ont tabli le
repaire de leurs orgies, monsieur? Dans le clocher! dans le clocher de
monsieur le cur doyen qui est  l'agonie. Mais vous le savez bien, vous
en venez vous-mme, cela se voit  votre figure de damn... Par o donc
tes-vous descendu? Moi, figurez-vous que j'ai lch la corde, car ils
m'entranaient aussi, j'ai lch la corde et je suis un peu rompu; j'ai
les jambes casses en deux ou trois morceaux; mais je voudrais bien
savoir o est pass mon brviaire...

Le docteur envoya aussitt chercher une potion calmante et faire
prvenir un confrre d'Aix-les-Bains. Il prit l'abb  bras-le-corps
pour le porter sur son lit, mais l'abb opposa une rsistance de fer, il
fallut le laisser, et alors, il joignit les mains.

--Mon Dieu! dit-il, ma faiblesse est extrme vis--vis de la vaillance
des saints, cependant vous m'avez laiss le pouvoir d'chapper au dmon!

Ds lors, Grandier ne fut plus que l'homme suspendu  la corde, qui
appelait tout Nans au mauvais lieu. Ce pauvre M. l'abb avait rejoint
dans sa fivre le cauchemar d'antan qui fut d'abord un pressentiment
singulier, et dans lequel,  prsent, les choses de la ralit se
trouvaient transposes en un mode fantasque.

L'abb ne consentit  se soumettre que lorsque parut le mdecin de la
localit.

--J'aime voir, dit-il, des figures nouvelles parce qu'il y a quelque
possibilit que celles-l ne soient pas corrompues...

Il se coucha, prit la potion et put enfin s'assoupir. Ces messieurs
eurent, en bas, un colloque d'un quart d'heure, puis Grandier remonta au
chevet de l'abb et s'y installa, fort peu rassur et inclin vers des
rflexions.

Vers huit heures, on apporta une lettre  l'adresse de M. l'abb Gatien
de Prbendes. Le docteur, en examinant le timbre, reconnut qu'elle
venait du pre de Septime.

--Voici des nouvelles de monsieur de Jallais, pronona-t-il  part lui,
qui courent risque de n'tre plus fraches quand ce pauvre monsieur
l'abb sera en tat d'en prendre connaissance. Et il fit demander
Septime.

Septime arriva, n'ayant pris le temps que de passer son pantalon; le col
de la chemise ouvert sur son cou moite et blond, de longues mches de
cheveux pendant sur le front, et ses grands beaux yeux clairs affermis
par quelque chose de si puissant sans doute que toute surprise trangre
semblait pouvoir surgir sans en entamer la srnit.

Grandier ne put s'empcher de l'admirer; sa vue lui donna plus d'motion
que le gisement du pauvre malade. Voici de la vie, se dit-il, dans le
moment qu'elle est adorable! Ce jeune homme vient de cueillir une
motion ternelle, car, vieillard, il s'attendrira encore au souvenir de
cette nuit, et la larme qu'il pleurera en mourant sera peut-tre du
regret de l'heure qui vient de fuir. Il gardait sur le visage une belle
fatigue d'amour; dans sa langueur, une nouvelle nergie et de la
virilit se mlaient; mais ce qui charmait tait de sentir qu'il voyait
tout en beaut.

Grandier eut envie de l'arrter avant qu'il et pntr dans la chambre
et de lui dire! Allez-vous-en  votre bonheur et  votre rve que je ne
veux pas troubler. Il hsita un instant:

--Eh bien! mon enfant, voici notre monsieur l'abb en un fcheux tat!

Septime parut tomber des nues. Quelqu'un tait en mauvais tat!
Quelqu'un n'tait pas le mieux du monde! M. l'abb, c'tait M. l'abb
qui n'allait pas bien! Il avait du mal  se mettre au point, tant
satur de la grande insouciance de l'tat d'amour. Puis, subitement, il
eut une clart vive comme la lueur d'un clair. Il vit que l'abb qui
tait l'obstacle tait aussi le lien, que l'abb qui, vivant, voulait
briser son amour, mort, le dtruisait plus srement, car sans l'abb
plus de Nans, et sans Nans!... grand Dieu!

Il n'avait jamais envisag ceci. Puis, la foi reprit le dessus: Non!
non! ce n'est pas possible, rien ne peut rompre ce qui est  prsent; le
monde entier est ouvert; il n'y a pas que Nans; il y fuirait, elle l'y
suivrait. Puis la sympathie se raffermit l-dessus, et il fut trs
sincrement affect de ce que l'abb ft malade. Et il apporta ce
singulier visage o le Grandier psychologue lisait tout, lisait le
premier plan de la sensibilit si fortement tay que tout le reste des
impressions d'arrire en recevait comme un quilibrement, en tait
garanti de toute violence excessive.

--Monsieur l'abb a eu le dlire toute la matine, et il est
profondment abattu.

--Ah! mon Dieu! mais aussi, avec ses mortifications, ses pnitences
qu'on et comprises s'il et commis des crimes...

--C'est bien rarement pour soi que l'on s'abme. La moiti de l'humanit
s'extnue  cause de l'autre moiti sans que l'une ni l'autre ne se
rende compte de ce qu'elle fait ou de ce qu'on fait pour elle. On
dirait, la plupart du temps, qu'il n'y a aucune bonne raison  cela,
mais le monde est ainsi, et les vraies raisons des choses nous
chappent. Il y a l une lettre de monsieur votre pre.

Septime, qui et d encore tre remu violemment de l'arrive de cette
lettre, la considra presque avec calme. Il avait une immense confiance
en toutes choses.

--N'attendiez-vous pas prcisment une lettre de monsieur de Jallais?
dit le docteur.

--Mais oui, et il ne s'agissait de rien moins que d'tre autoris 
rester ici.

--Monsieur l'abb restera quelque temps ici,  ce que je vois, ce matin;
ne vous proccupez donc pas de ce chef. Mais vous auriez aim, sans
doute, avoir des nouvelles de papa? Monsieur l'abb ne nous les
communiquera pas d'ici plusieurs jours...

--C'est bien dommage, car je serais curieux de savoir ce que contient
cette lettre...

--Nous allons soigner monsieur l'abb, de faon qu'il nous le puisse
dire au plus tt.

--Tout de mme, docteur, ne le mettez pas en tat de faire sa valise...
car si je dois le suivre...

--Gredin! fit Esculape.

On frappa  la porte. Madame Durosay, qui venait d'apprendre l'accident
de l'abb, arrivait offrir ses soins. Septime plit tout  coup et alla
ouvrir doucement sur un signe du docteur. Elle sut tendre la main 
Septime de la faon la plus aise et l'on s'entretint  voix basse, prs
de la porte. Elle fut trs affecte, pensa immdiatement  tout le
ncessaire,  faire monter un double tapis sur le palier pour viter le
bruit;  se procurer une presse  viande pour ds le moment que l'abb
pourrait prendre quelque chose;  avoir des oeufs frais et des raisins,
une veilleuse pour la nuit prochaine: elle s'aperut qu'on n'avait pas
seulement mis un bout de christ dans la chambre de l'abb: elle en avait
un petit en argent, dans une de ses trousses de voyage, et elle vit la
place o elle le ferait pingler. Elle conut en une minute le plan
d'une maison transforme par la prsence d'un malade et accommode aux
mille exigences dlicates que cela rclame. Et parmi tout cela, elle
n'oubliait pas son inquitude, sa douleur, trs sincre; elle
s'attendrit  de vieux souvenirs de l'abb, du temps qu'il lui donnait
de petites tapes sur la joue et de belles images,  l'issue des vpres,
au Sacr-Coeur du Mans. Puis elle parla de sa mre, madame de Ravaud,
qui tait une sainte femme; et, ce faisant, elle s'apprtait  revtir
le tablier de garde-malade et  s'installer au chevet de ce pauvre M.
l'abb.

Grandier, qui avait prsent aux yeux le spectacle de la nuit, dont trois
ou quatre heures  peine les sparaient, tait tent de lui sauter au
cou et de l'embrasser pour tre si femme, si compltement femme. Il
adora, un instant en elle, toute la femme en sa complexit infinie qu'il
faut saisir entirement, sous peine de quelles dplorables
extravagances! Et il regardait l'abb qui se mourait par elle; et il la
regardait qui se tuerait pour l'abb; et il aperut dans la glace de
l'armoire, o la jeune femme en cet instant prenait du linge, et qui lui
apporta brusquement son image, qu'il souriait lui-mme au milieu de tout
cela...




XXV


L'amour semblait crotre  la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait
dprir ce pauvre M. l'abb. Il n'y avait pas d'inquitude, pas de soins
empresss, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent
l'imptuosit de ce courant nouveau, grossi et renforc plutt de chaque
obstacle. Le docteur se dcourageait, au contraire, en son espoir de
sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un mme regard, ces trois
tres, l'un rong de fivre, les deux autres se donnant des baisers dans
les coins. C'est l'ternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux
tres se gorgent de la vitalit qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons
rien! Et rflchissant un peu plus: J'ai fait moi-mme ce qui est!
Alors, il s'efforait de garder de la srnit en face de cette balance
aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage,
impassible, l'idal accomplissement d'une grande loi. Or, il tait fort
mu, et, quoique assur de la beaut de son oeuvre, je ne sais quelle
piti qui vient peut-tre d'un mince ct du coeur, lui donnait quelques
soubresauts  la poitrine. Son oeil d'acier clair s'humidisa un court
instant d'une perlette lgre qu'il fit sauter d'un prompt geste de
doigt.

Depuis quarante-huit heures, M. de Prbendes n'avait pas recouvr sa
complte connaissance. La fivre, avec des intermittences, le tenait
toujours, et il avait dlir plusieurs fois encore, revenant avec une
insistance singulire  ce clocher,  cette corde et  toute cette
paroisse de Nans, hisse par une trange frnsie bachique au mauvais
lieu.

Il y eut une si belle journe de soleil et de lger vent frais  la
suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M.
l'abb et ordonna que tout le monde s'allt promener, au moins
l'aprs-midi.

Monsieur et madame Durosay sortirent donc, aprs le djeuner, avec
Septime, et l'on descendit  pied du ct du Grand-Port, avec un got
prononc de voir le lac par ce beau temps pur.

Quelques quipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits
par des courtisanes, parcouraient lgamment la longue et belle alle
qui mne au lac: c'tait un va-et-vient gracieux et riche, un remuement
de mondanit de parade qui avait une odeur suave et aucune
signification.

M. Durosay, contrairement  ses habitudes assez rassises, avait un mot
pour chaque beaut rencontre, et peu s'en fallut qu'il ne portt la
main au chapeau en croisant un landau brillant o se trouvait une femme
de magnifique prestance  ct d'une autre qui avait les cheveux roux.
Il se contenta de dire: Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de
cette couleur-l! Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un oeil
distrait.

Le bateau  vapeur partait pour Hautecombe et l'on dlibra un moment si
l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se
trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si
alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout
simplement?

--Mes enfants, dit-il, je serais bien fch de vous empcher d'aller sur
l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me parat un solide gaillard;
je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre
cent sous sur le tapis.

Certaines occasions ont tant d'opportunit parfois qu'il en nat presque
une gne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en tre
mille fois tmoin, sont si naturelles, si coutumires malgr leurs
apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le
moins du monde incommods. Ils sautrent dans la barque garnie d'affreux
coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras,
puis reprit son quilibre et fila, vite, tout d'un coup loigne du
rivage, par l'effort bien rythm du rameur vigoureux.

--Au revoir! bon voyage!...

-- tout  l'heure!... Adieu! adieu!

La jeune femme et Septime se regardrent durant que la barque filait.

--O allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du
lac.

-- Bourdeaux, fit pour eux le batelier.

-- Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui
porte son nom, vous nous la ferez voir...

Le nom de Lamartine prononc sur cette eau dormante o la barque
glissait, apporta quelque chose d'indfinissable et de doux  l'esprit.
Madame Durosay ne le connaissait gure que pour avoir lu ou chant _le
Lac_, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens
d'un appel au rve mlancolique qui s'accommodait si bien des promenades
en bateau. Et elle et pu aisment s'attendrir et pleurer au souvenir de
ce pote pour la seule pense qu'il tait pote et que l'heure prsente
tait dlicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la
main  Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui
pronona tout bas:

--Vous tes pote aussi, vous; cela se voit!

Septime sourit et rougit.

--Non! soupira-t-il.

Cependant le docteur prtendait que tous les jeunes gens de son ge qui
ne montent pas  bicyclette sont un peu potes.

Mais elle disait cela avec une conviction srieuse. Et puis, c'tait un
besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en
lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait 
aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de
paroles de mauvais got, et semblait, en toute occasion, prendre un
plaisir secret qui ne venait pas des sources o le commun s'alimente. Il
parlait peu, semblait prouver des choses que la langue a mal 
traduire, et elle s'apercevait en cet instant mme qu'elle avait
interprt dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir
entendu dire.

Elle lui dcouvrait tout juste ce qu'il faut de mystre pour qu'un
homme en reoive des proportions illimites. Elle voulait qu'il ft
extraordinaire; elle s'tonnait que ces messieurs ne s'aperussent pas
que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les
allait dpasser tous... tous? Elle prononait le mot en dedans et au
fond de soi, et sa rverie s'largit et se parsema.

Elle s'tendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain
rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du
Dauphin blanches et lointaines et de l'autre ct le si joli bout du
lac o le petit chteau de Chtillon s'avance en dcor romantique; Aix,
en face, s'loignait. Elle aperut au sommet du Revard les chalets, les
fameux chalets et mme l'endroit o le chemin en lacet descend sur le
flanc  pic, et elle fut sur le point de dire: regardez-donc! mais
quelque chose la retint. L'avance sur l'eau tait rapide et douce, ses
yeux retombrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi
Septime, et tous les deux, les mains enlaces, se mlrent en
l'anantissement lger qui vient d'tre emport sans heurts sur
l'trange miroir immobile et profond.

Ils se ressaisirent tout  coup et se firent mal aux mains, de la faon
qu'ils se les serrrent, en rejoignant directement leurs regards. Le
batelier, dsesprant d'tre cout, s'tait tu. Il y avait un complet
silence.

Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne
serait plus compltement heureux. Elle le regardait et il se baignait
dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en
croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante
ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout  elle.

Que demandait-elle donc de plus?

Ce fut  peine un plaisir d'aborder au pied du chteau de Bourdeaux, et
la visite  la grotte o Lamartine s'assit et chanta ne leur reprsenta
rien.

Ils aperurent que des costumes de dames galantes taient appendus en
une fissure du roc et, en effet, l'on voyait,  quelque distance,
au-dessus des eaux, deux ttes ornes de cheveux teints; et l'paule et
la croupe des nageuses paraissaient  intervalles rguliers. Parmi
quatre souliers et des bas  jour, sur la grve, tait ouvert le petit
volume des _Mditations_. Les amants prouvrent quelque chose de vague
 l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour dlicat.

Ils prirent un sentier et montrent du ct d'une petite glise,
allongeant le temps par des baisers  tout endroit couvert. L'glise
tait pauvre et  demi ruine; elle leur parut tout  fait jolie et
telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetire l'entourait
plant de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque prs
des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvrent cet endroit
charmant et dirent ensemble:

On entrerait bien dans l'glise si l'on n'avait si chaud.

Ils s'tendirent sur l'herbe d'une prairie situe derrire l'glise,
ombrage de platanes normes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au
bord du lac que l'on distinguait  son beau bleu d'azur,  travers les
feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se
poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher:
il la saisit par la taille et se lia troitement  elle. Un calme
assoupissement leur vint de la tideur du vent, du chant monotone des
oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime
couch vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une
demi-conscience, recevait le souffle de ses lvres et le parfum de sa
chair mue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lvres. Puis,
relevant la tte vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il
vit la petite glise et pensa: Dieu. Il baisa les lvres de nouveau; il
vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa:
des morts, des tas de petits morts tout ratatins en poussire, ou en
fins dbris secs,  cause de ces beaux raisins qui les ont mangs pour
tre si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout
 l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aime et fit par avance
le geste d'y craser le grain de raisin dor dont ils recevraient le suc
chacun en leurs bouches unies. Elle s'veilla au baiser qu'il avait pris
un peu fort et lui dit:

--Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, l?

--Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!

Mais cette ide ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute
grande en attendant. Septime prit une grappe  la vigne abandonne et
ils la mangrent grain  grain, comme il l'avait voulu.

Puis ils se mirent  pousser de gros soupirs, couchs cte  cte sur
cette herbe frache que de petites marguerites gayaient. Il avait
relev la manche lgre et bouffante et il lui baisait le bras en le
faisant aller et venir sur ses lvres d'une faon qu'il aimait. Ils
s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un
venait et c'tait pour se rapprocher la tte, et se dire tout prs, les
lvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!

--Il faudrait avoir une maison  nous, dit Septime.

--Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les
cheveux.

--Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver...

--Et alors?...

--Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours...

--Toujours... fit-elle. Et ils tombrent tous les deux dans une
songerie.

Le vent, plus frais, faisait frissonner et cartait les feuillages, et
dans les claircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de
temps en temps paratre l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de
ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante,
cela vous forait d'ouvrir et de fermer les yeux tour  tour et
s'emparait des regards comme doit faire le miroir  l'alouette, vers
quoi l'alouette a le soupon probablement, de quelque chose de mauvais,
et vient... Ils ne pouvaient s'empcher de regarder par les petits jours
intermittents... Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des
choses de l-bas; ils avaient tous les deux arrt sur leurs lvres, la
question: Voit-on d'ici la Villa Julie? Alors elle reprit la pense
qu'il avait eue et qu'elle avait trouve folle!

--Un abri!... dit-elle.

Il lui fut impossible de dcouvrir pourquoi ce mot, si cher  l'oreille
des amants, sonnait mal  la sienne. S'abriter  deux, c'est se dclarer
deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste
ddaign de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus clatante marque
d'amour.

Elle prouva comme un lger vertige d'estomac que, plusieurs fois, dj,
elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand
creux qui lui tait cach d'ordinaire par une masse de petites ides
embrouilles et confuses qu'elle appelait aussitt  son aide.

Par ce mot, lui, au contraire, tait sduit tout  fait.

--Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser!
Je ne peux plus t'embrasser l maintenant; je veux t'embrasser une fois
chez moi, entends-tu? dans un endroit o je sois chez moi; nous
fermerons les volets et les rideaux; nous empcherons jusqu' l'air de
pntrer, pour que je t'aie  moi, chez moi! Viens! viens, je veux que
a soit tout de suite.

Il l'entranait vers une maison qui portait une enseigne de location.

Quelque chose d'inou emportait cet enfant timide qui et os  peine,
une heure auparavant, demander son chemin. Il tait dispos  mettre ses
conomies  louer une pice, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait
une heure.

--Oh! non, non! pas l dedans... vous ne voudriez pas!...

--Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi... Viens!

Mais il lui plut, avec sa volont et une certaine violence; elle se dit
qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un dsir et un instinct
sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.

Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints  la chaux,
Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:

--Il n'y a plus que nous deux au monde!

Il se pendait  son cou; lui mordait la bouche en lui rptant:

--Je veux t'aimer  l'abri!... Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors!
rien du dehors ne vient ici!... Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus
rien!...

Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et rpondre. Elle se
laissait atteindre par cette ide de chambre close et de solitude  eux
deux.

--Nous avons ferm les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il;
j'ai mis le verrou, un gros verrou norme, as-tu vu?... Nous nous sommes
bti une forteresse!... Nous nous aimons derrire quatre murs  nous...
Je t'ai: je suis  toi, tout seul!...

Elle se mit tout  coup  plir, et trembla; puis elle l'carta d'elle
un peu brutalement:

--Non! non! s'cria-t-elle, perdue; je ne veux pas! je ne peux pas!...
Ouvrez la fentre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!

--Ma chrie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pnombre, mais
pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez
fort?...

--Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais
je vous jure que je ne peux pas rester ici.

Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurit.

--Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatiente.

Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, priv des
feux du couchant par la montagne, tait sombre et froid. Ils n'avaient
pas prononc une parole et ils demeuraient absorbs et abattus. On
n'entendait que le souffle rgulier du rameur et le frottement sourd des
avirons. Septime, compltement hbt par l'tranget de l'aventure,
n'osait tenter de l'claircir  cause de l'homme. Et n'tait-il pas
visible que la jeune femme elle-mme s'interrogeait?

Le soir mlancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni
l'autre,  la vrit, ne savaient plus o ils allaient et la confusion
de leurs mes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des
bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre taient
tides, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en
l'insensible avance, le prochain souffle tide. Ce lac leur parut, tant
qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposrent en l'attente
du rivage o sans doute des clarts natraient. L'eau fut bientt moins
sombre que la nuit, et ils regardrent l'eau doucement gmissante au
froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de
son tintement espac; et les rives apparurent. Ils se les taient
donnes comme un demain redout qui approche infailliblement. On
distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses
parmi les lumires du port. La jeune femme et Septime, en mme temps
surpris, ne purent s'empcher de prononcer ensemble:

--Voici monsieur Lureau-Vlin.

Ils plirent l'un et l'autre et tremblrent galement dans la main qu'il
leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.

Cet homme tait-il la clart? tait-il demain?




XXVI


M. Grandier pronona:

--Monsieur l'abb est mort!

Il tenait un bougeoir  la main en disant ces mots et se trouvait sur le
perron de la Villa Julie, les cheveux en dsordre, norme et cependant
dfait.

La jeune femme, Septime et M. Durosay que l'on avait cueilli en chemin,
montaient les marches de pierre; ils eurent un instant de stupeur et se
cramponnrent tous  la rampe. M. Durosay fit: Allons donc! du ton
presque que l'on dit: la bonne blague! L'annonce de la mort cre un si
soudain revirement d'tat d'esprit que l'on voit quelquefois, au choc
brusque, au contraste inopin, les personnes les plus touches avoir un
court sourire. Madame Durosay et Septime poussrent une sorte de ho!
qui leur desscha subitement la gorge.

Aprs cela, on ne dit plus rien; tout le monde fut dans le vestibule et
dposa comme  l'ordinaire et  leurs places respectives, cannes,
chapeaux, ombrelles, mantilles et pardessus. Ils allaient  leurs
petites choses coutumires, ayant des visages de cire o le nouvel tat
que cette mort allait crer lentement se gravait, mettait son temps 
s'tablir. Dans ce premier instant glac, on pensa: demain, maison sens
dessus dessous, formalits, lettres, puis crmonie, prtres, tentures
noires, chants lugubres, transport, puis Nans! Ah! ce pauvre abb! ce
pauvre abb!... Puis: Mais est-ce bien possible?... Et l'on esprait
tout  coup, les esprits se faisant difficilement  l'ide de
l'irrparable.

Et l'on s'affaissa dans le salon autour de l'unique bougie que tenait le
docteur; les domestiques dsorients, peurs, ne sachant plus s'il
fallait allumer les lampes. Ce fut avec une bien relle douleur que l'on
commena doucement  dire:

--Mais voyons! comment c'est-il arriv? Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Grandier posa la bougie et commena de se promener de long en large, les
mains dans ses poches:

--Il tait bien abattu ce matin, mais j'tais loin de m'attendre  un
dnouement si proche et j'ai pens que le silence complet de la maison
ne lui vaudrait que mieux: je n'ai pas vu d'inconvnient  vous mettre
tous dehors.  deux heures, tant sorti de son assoupissement, il ne put
seulement avaler une gorge malgr tous nos efforts et la grande
ncessit, car il tait d'une extrme faiblesse. Mon confrre vint sur
ces entrefaites. Le malade ouvrit les yeux qu'il avait beaucoup plus
lucides et nous dit clairement: Quand la vigne est morte,  quoi bon
l'arroser? mais arrangez-la en sarments et distribuez-les aux pauvres
pour le feu de l'hiver... Puis il sourit que nous soyons  prendre soin
de sa guenille terrestre; il demanda  voir le prtre qui tait dj
venu tous les jours et ce matin encore, et dont nous ne croyions pas
qu'il avait aperu la prsence: Le corps est endormi, dit-il, mais
l'esprit veille! Ce monsieur vint, nous les laissmes ensemble environ
dix minutes. Il tait mieux  la suite de cet entretien: il put prendre
quelques cuilleres de bouillon avec de l'extrait de viande et nous
fmes bien tonns de l'entendre nous demander la lettre qui tait
arrive  son adresse. De la main, il fit signe de chercher ses
lunettes. Nous craignions qu'il ne se fatigut trop  dchiffrer une
lettre et nous ne trouvmes pas les lunettes. Voulez-vous bien me la
lire? dit-il, en s'adressant  monsieur l'ecclsiastique qui tait l.
Par discrtion, nous nous retirmes, mon confrre et moi, sous un
prtexte quelconque et nous attendmes dans le corridor que le murmure
monotone du lecteur et cess. Mais ce fut ce monsieur qui vint lui-mme
ouvrir en nous disant: Venez donc! venez donc! monsieur l'abb n'est
pas bien! Nous rentrmes prcipitamment. Monsieur l'abb avait t pris
d'une faiblesse, mais qui dura peu, et il s'en releva pour dlirer.
A-t-il cout votre lecture? demandmes-nous  l'ecclsiastique. Avec
beaucoup d'attention! nous rpondit-il. Contenait-elle quelque chose
qui vous part propre  donner une motion? Mais absolument rien: des
formules polies ou flatteuses, des considrations gnrales, enfin,
passez-moi l'expression qui n'a rien de blessant pour l'honorable
correspondant qui, sans doute, crit une lettre de pure convenance, il
n'y a l que le banal ordinaire. Lisez-la donc vous-mme, docteur, je
n'y vois pas la moindre indiscrtion. Je lus la lettre et n'y vis rien
en effet... Cependant, monsieur de Prbendes nous passait dans les
mains.

--Ah! ah! ah! firent les trois auditeurs dans le salon obscur.

--Pourrai-je lire cette lettre de mon pre? dit Septime.

--Lisez donc!

Septime s'approcha de la bougie et prit, les mains tremblantes, cette
lettre  l'attente de laquelle son bonheur, sa vie mme, semblait-il,
avait t suspendue un moment, puis dont la violence de certaines
motions avait attnu la gravit en plaant la passion affole
au-dessus des liens de famille, des convenances sociales, en lui ouvrant
une perspective d'amour dsordonn, n'importe comment, n'importe o,
mais sur quoi la puissance paternelle ou divine n'avait plus prise;
cette lettre enfin qui avait tout l'air d'avoir tu l'abb, et qui,
cependant,  ce que l'on disait, ne contenait rien. Elle contenait:

    Mon cher monsieur l'abb,

Je reois une lettre de mon fils qui m'apprend l'heureuse surprise qu'a
cause votre arrive aux aimables htes de la Villa Julie. Eh bien,
voici la confirmation d'une ide que j'ai depuis bien longtemps: que
vous tes l'unique prcepteur, le modle incomparable de ces hommes
paternels et savants qu'en principe, d'abord, j'admire tous en bloc. Je
vous adresse donc tout de suite mes remerciements trs vifs et, au
risque de vous faire bondir, je vous fais part de la volont tyrannique
que j'ai pour le moment de supporter tous les frais de votre zle, 
moins que vous ne me donniez la preuve que ce voyage n'a t entrepris
qu'en vue de votre agrment personnel, ce dont vous me permettrez de
garder un doute tant que les nouvelles du genre de vie que vous menez
dans cet endroit mondain n'auront pas pris une autre tournure. Ne voyez,
je vous prie, monsieur l'abb, en cette rsolution, que la marque de
l'enchantement o je suis, de vos bons soins vis--vis de Septime.

Je suis convaincu, monsieur l'abb, malgr le caractre un peu inquiet
de votre vigilance d'ange gardien, que vous vous flicitez comme moi de
voir se dbrouiller dans une atmosphre un peu plus anime que celle de
Nans ce grand enfant, qui m'a tout l'air de passer jeune homme. C'est
un moment bien intressant d'une volution ncessaire et je comprends
que vous ayez t curieux d'assister  cette mtamorphose admirable
d'une crature fortement ptrie par vos mains. J'eusse aim, moi-mme,
si je n'eusse t retenu par mon conseil gnral, et si je n'eusse t
devanc par vous, ce qui doit m'arriver, hlas! partout o il y a une
belle oeuvre  accomplir, j'eusse aim, dis-je, tre tmoin de ces beaux
troubles d'adolescent et n'user de ma qualit de mentor contre cette
instinctive sagesse de la nature que pour rappeler, par quelque signe
imperceptible et dlicat, le tact, le bon ton, la mesure, la prudence
que la fougueuse jeunesse peut oublier mais dont ne doit jamais se
dpartir un homme comme il faut. Mais, comme j'eusse t lourd, quoique
autrefois galant homme,--parat-il,--au prix de ce que doit tre, mon
cher abb, votre intervention  vous si subtile, je gage, et si
discrte. Les hommes du monde que j'ai vus les plus accomplis taient
des ecclsiastiques; quoi d'tonnant que la frquentation de Dieu vous
donne, parmi tant d'autres qualits, celle-ci?

J'avais l'intention de rpondre  mon fils, mais outre que je suis fort
paresseux sur le chapitre pistolaire, j'aime encore mieux que ne lui
arrive que par vous et accommode  votre got l'expression du
contentement que j'ai des faons qu'il m'a l'air de prendre. Ce cher
enfant est plein de franchise, ce qui n'est que de tradition de famille;
mais il possde un art d'accoutrer les choses sans les farder cependant,
qui fait la vrit bien aimable, qui, dans la vie, lui rendra les
relations aises, et que nous tions bien loin de connatre, nous
autres, qui fmes privs, en notre temps, de l'enseignement religieux.
Je crois que nous en aurons fait quelqu'un, moi sans le vouloir; vous,
avec infiniment de talent, par de fortes tudes et ces alentours adoucis
dont vous savez orner vos lves comme d'un nimbe; enfin, quelques
milieux heureux, parmi lesquels celui dont, pour l'instant, je ne
saurais trop approuver l'influence. Car je pense, et avec raison, que
les brillants examens et la culture philosophique sont peu de choses
dans la vie, en regard de cette aisance et de cette souplesse dans le
commerce des hommes et des femmes, qu'il n'est jamais trop tt
d'acqurir, monsieur l'abb, et que j'achterais pour mon fils, 
quelque prix que ce ft.

Et vous auriez l'intention de quitter Aix dj, monsieur l'abb? J'en
serais bien fch pour Septime, s'il est vrai, comme il me l'affirme,
que les htes charmants qui lui donnent une place sous leur toit s'y
opposent tous galement de toutes leurs forces. Je ne crains que
d'abuser de leur grande indulgence vis--vis de mon fils et je me
propose d'aller cet hiver  Nans, prsenter mes hommages  madame
Durosay et la remercier de sa grande bont.

Recevez, mon cher monsieur l'abb, etc., etc.

    S. DE JALLAIS.

--En effet, dit Septime en pliant la lettre, elle ne contient rien.




XXVII


Un convoi se dirigea vers Nans, emportant pour un dernier acte, le
reste des figurants au divertissement qu'avait rgl le docteur
Grandier.

Ce pauvre M. de Prbendes tait couch dans son fourgon funbre, parmi
de beau linge blanc et des couronnes de cyclamens; et son me ardente et
religieuse, acheve par le tour frivole d'une dernire ironie, se
retrempait peut-tre enfin de gravit au sein de Dieu. Dans un
compartiment plus confortable, M. Durosay arrondissait sa nature grasse
et bonne; madame Durosay recevait de la lumire et Septime une cruelle
torture par la prsence de M. Lureau-Vlin; Grandier philosophait en
compagnie du cadavre.

Le docteur avait cru dcent de laisser M. Durosay  la garde de sa
femme, et il avait interdit  Septime, qu'il jugeait suffisamment
atteint, la sombre veille mortuaire.

On quitta Aix  une heure de nuit, et le train longea le lac clair
d'une lune pareille  celle de la nuit d'arrive. Cela faisait une
grande srnit dormante, environne de l'ombre tragique des montagnes.
Septime pencha la tte  la portire, et madame Durosay voulut aussi
voir. Mais quand ils eurent regard, les larmes leur jaillirent  la
fois et ils sanglotrent, pour des raisons diverses et embrouilles. M.
Lureau-Vlin prolongeait l'assujettissement de ses valises dans le
filet, et M. Durosay, accoutum aux larmes depuis vingt-quatre heures,
poussait seulement de petits ah! lamentables, en se tapant sur les
genoux.

Ce lac tait sous la lune un vritable paysage d'amour et de mort. Quand
ils eurent regard encore une fois, et qu'un tunnel leur eut coup la
vue, d'un coup net, ils ne purent se retenir l'un et l'autre de pousser
un cri. Septime se laissait trangler par sa douleur. Elle atteignit
l'intolrable, aux premires minutes de repos depuis toutes ces affaires
de deuil qui l'avaient constamment tenu en haleine. Tout tait perdu;
l'irrmdiable tait accompli; la force mme des choses voulait que la
rupture et lieu; ce n'tait plus qu'une affaire, non pas mme de jours,
mais d'heures. M. de Jallais pre devait venir  Nans assister aux
obsques et rien plus n'y retiendrait son fils. Mais, de mme que des
amoureux  qui l'on annoncerait la fin du monde ne penseraient pas  la
fin du monde, mais  s'aimer avant qu'il ne finisse, Septime songeait 
son angoisse d'amour. Il y songeait en un tel brouhaha de penses; il
s'y heurtait en un tel chaos de contradictions qu'il ne dmlait plus
gure autre chose d'un peu clair que ses contusions et ses plaies vives.
Ignorant de la femme, aprs avoir cru s'tre tromp outrageusement
envers elle, lors de sa fameuse exaltation d'un des derniers jours, il
avait renonc  interprter contre elle jusque mme la plus forte
vraisemblance. L'aventure de Bourdeaux, presque nigmatique pour
l'hrone elle-mme, ce refus singulier de demeurer avec lui seul,
enclose entre quatre murs, ce manifeste trange de l'obscur instinct,
l'avait, lui, laiss stupide; et il l'attribuait  des mystres du
caprice fminin qu'il renonait  pntrer pour l'heure. De mme, elle
avait terriblement pli  la surprise de trouver M. Lureau-Vlin au
dbarquement; mais il avait eu lui-mme une pareille motion par le seul
fait du dsagrment, ne l'avait-elle pu prouver, elle, pour cent
raisons autres que la plus redoutable? Quant au voyage  Nans de cet
homme invitable, 'avait t pour le malheureux jeune homme une
perspective amre si longuement savoure  l'avance que toucher
aujourd'hui la chose accomplie n'ajoutait presque rien  son tat aigu.
Mme, il oubliait d'envisager l'avenir, le voisinage de proprit, au
cas o M. Lureau-Vlin se dciderait  acheter la terre de Saint-Pont,
et la sduction si menaante pour la pauvre abandonne. Non, tout
disparaissait devant les lancinements cuisants que lui causait la
prsence de l'aime, si proche et dsormais inaccessible mme  une
parole, presque mme  un regard. Il la contemplait en son costume de
voyage en flanelle  carreaux, pas trs lgant, datant d'avant qu'elle
ft coquette, coiffe d'une petite toque cossaise, et jolie! avec la
mine un peu fatigue des tristes dernires besognes et son air pensif,
les larmes essuyes, pensif comme jamais encore.

Il tait probable que l'on parlerait peu, la proximit du fourgon
imposait une sorte de dcence silencieuse, et de plus M. Lureau-Vlin,
vis--vis de l'idylle finissante qu'il ne pouvait ignorer, affectait une
discrtion trs rserve. Il s'tait plac en face de M. Durosay, les
deux autres coins tant occups par madame Durosay et Septime.

Enclos en les vastes plis d'un mac-farlane couleur bure, une main gante
passe dans la boucle d'appui, l'autre caressant sa barbe soyeuse aux
reflets bleus, il laissait adroitement errer ses larges yeux velouts.

Cependant le notaire ne put l'avoir ainsi sous la main sans lui reparler
de l'affaire qui le conduisait  Nans.

--Outre les agrments et les qualits positives de la terre de
Saint-Pont, dont je vous ai cent fois parl, je crois, dit matre
Durosay, qu'il est temps de vous avertir d'une particularit sur quoi
vous avez nglig de m'interroger; et, c'est que vous la pouvez avoir
aux trois quarts de sa valeur.

Au partage aprs dcs de feu le marquis de Throuette, qui avait
demand que Saint-Pont ne ft  aucun prix dcoup, la proprit chut
en lot unique  son fils cadet, tandis que toute la fortune liquide,
sept  huit cent mille francs  peu prs, passait  l'an, homme fort
distingu, d'ailleurs immensment riche par sa femme, une Esa! 
l'inverse de son frre, le jeune de Throuette, hritier de Saint-Pont
et des chimres paternelles, esprit utopique, sans consistance, engag
ds avant la mort du marquis, par des entreprises philanthropiques au
del de ses forces, sottement mari par emballement  une petite fille
de rien, ce qui lui a valu de rompre avec sa famille, a continu de plus
belle  obrer son patrimoine, empruntant ici pour faire construire une
maison de retraite et l pour faire face  des plantations de vignes, 
des semis de bois dont le revenu prsum devait couvrir ses largesses.
Bref, Saint-Pont grev d'hypothques est aujourd'hui  la merci d'une
douzaine de cranciers, fort honorables, la plupart mes clients, que je
retiens de provoquer la vente par gard pour le jeune comte et,
avouons-le, aussi parce que, si Saint-Pont intact est un domaine
superbe, Saint-Pont morcel n'offre plus rien qui vaille...

Pas un muscle ne bougeait  la face de M. Lureau-Vlin; il semblait
couter ces dtails comme des choses trangres. Le notaire tait
presque embarrass de la fixit de son regard doux.

Septime, qui n'entendait rien aux affaires, coutait malgr lui celle-ci
qui lui dplaisait  plusieurs titres et parce qu'il savait que madame
Durosay avait toujours manifest une grande rpugnance toutes les fois
qu'il s'tait agi de la menace de cette vente. Depuis longtemps elle ne
permettait mme plus  son mari d'en parler devant elle, et le jeune
homme se rappelait le mouvement qu'elle avait eu encore 
Saint-Laurent-du-Pont, lors de la rencontre de M. Lureau-Vlin, quand M.
Durosay avait prononc, en faisant allusion aux dsirs de ce monsieur:
J'ai ce qu'il vous faut! Aujourd'hui, elle ne sourcillait pas, elle
laissait aller l'homme d'affaires, abaissant de temps en temps ses
paupires aux longs cils, puis, les relevant sur des yeux suspendus et
lgrement humides, comme d'une rverie tendre.

Le notaire poursuivait.

--Vous vous trouvez donc en prsence d'une proprit sur laquelle des
frais normes ont t faits, et tels qu'un administrateur avis et
hsit  les entreprendre. Avant quatre ans, trente-cinq hectares de
vignes seront en plein rapport; une ppinire de plants amricains vous
permet de doubler votre vignoble sans grands sacrifices nouveaux; les
ateliers de greffage, les cuves, les pressoirs, les caves vous
attendent. De l'asile de retraite  peu prs achev, vous pouvez faire
 votre guise une ferme modle, un rendez-vous de chasse, que sais-je?
En un mot, monsieur, on se ruine pour vous depuis des annes, et il ne
vous en cote pas un radis de plus!... Ha! ha! ha! comment la
trouvez-vous?

M. Durosay achevait sa description en une vaste hilarit.

M. Lureau-Vlin eut un sourire discret et fin, impntrable.

Le train roulait dans la nuit, brlait les stations aux trois ou quatre
lumires maigres aperues, le temps d'un clin d'oeil, en la course
vertigineuse. Sous la lune, le pays, montagneux d'abord, puis aplani peu
 peu, hriss de silhouettes incertaines, prenait des aspects tranges
et fantasques, Septime s'efforait de distinguer les objets trop tt
emports, ou dforms par la clart lunaire, ou brouills par le mlange
des reflets lumineux sur les glaces; et il lui semblait qu'on allait 
travers des espaces inconnaissables avec la vitesse et l'aveuglement
d'un bolide vers quelque chose de plus obscur encore que les cts de la
route, avec l'crasement brutal comme perspective et comme fin, comme
idal impos.

Le souvenir de certaines conversations du docteur se mlait, comme les
gouttes d'une forte liqueur pre, aux flots de bont qui jaillissaient
par instants de son me amoureuse. Le docteur riait de la piti, des
petits, des inhabiles et des faibles; se moquait des attendrissements
pour les vaincus de la vie, et plusieurs fois, il lui avait entendu
prononcer, en manire de personnelle devise, ce rouge et brlant:
Gloire aux vainqueurs! dont il concevait pourtant, malgr toutes
sortes de secousses de son tre, la foudroyante beaut. Oui, la raison
tait aux forts; mme quand la force,  certaines priodes, devait
prendre le nom d'habilet. Le triomphe de l'habilet, mais n'tait-ce
pas la suprmatie de l'intelligence applique sur l'intelligence
contemplative, de l'action sur l'inertie, de l'artiste crateur sur le
pur dilettante, et remontant aux sources ternelles, du dmiurge sur le
logos?

Septime repassait ces ides et ces termes peu familiers et le sens lui
en venait, en mme temps que la triste vidence, et la rvolte au fond
de lui contre toute brutalit. Une indignation de chrtien, une colre
de Jsus au Temple lui montait au visage, en confondant la sensation de
la formidable avance du train parmi la nature rapetisse, avec la
conversation de M. Durosay et la lapidation de ce pauvre noble comte de
Throuette qu'il se rappelait avoir vu plusieurs fois  l'glise,
agenouill sur les dalles, beau par la foi ardente de ses yeux clairs en
une figure pauvre, et par sa petite femme sans naissance, repousse par
le monde, et qu'il ne conduisait que chez la misre et chez Dieu, orne
d'un grand amour.

Septime regardait madame Durosay dont les longs cils continuaient de
balancer une ombre lgre sur ses beaux yeux. Elle ne protestera pas, se
dit-il, non, elle n'aura pas un mot, cette fois-ci, pas un signe de
compassion pour cette noble infortune, ne ft-ce que pour racheter le
ricanement odieux de son mari! Combien de fois, cependant, avait-elle
jur, avec ce pauvre M. l'abb, dans les causeries du soir, du temps de
son indolence,  Nans, d'employer tout son crdit  retarder cette
iniquit lgale,  attendre les produits des plantations de Saint-Pont
pour dsintresser les cranciers petit  petit; la probit du comte ne
leur tait-elle pas une sre garantie? Ainsi, alors, s'arrangeaient les
choses pour ces deux jolies mes gnreuses. Songeait-elle que tout
effort tait dsormais vain? Mais en avait-elle seulement tent un pour
viter le voyage de M. Lureau-Vlin? Et, dans l'instant, avait-elle au
moins ce pli de rpugnance, qu'on ne matrise pas, mme aux grandes
rsignations?

Alors, il se reporta  une heure bienheureuse, en arrire, o une rage
d'amour l'avait lui-mme fait trouver plaisir  craser sur les lvres
de la bien-aime les raisins qu'il imaginait gorgs de l'me et de la
cendre fconde des morts; et il revit son sourire aussi,  elle,  cette
ide. Ils se mordaient les lvres et se pmaient d'ivresse, tandis que,
en face, de l'autre ct du lac, M. de Prbendes agonisait, et ils se
sentaient trs voluptueusement cruels, et qui donc n'eussent-ils pas
cras comme ils faisaient des raisins, pour un baiser de plus? Hlas!
hlas! fit-il, et, lentement, les seules images d'amour repassrent en
sa songerie, dlicieuses et dchirantes.

Des minutes o, aprs les treintes, le parfum de sa chair montait comme
d'une rose que l'on vient de cueillir, et l'tourdissait et l'endormait
parfois, dans un demi-songe sur son sein dont il gardait entre les
lvres la fleur sombre! Des minutes o il entendait le frlement de sa
robe, ou bien, o il s'amusait, parmi le monde, en fermant les yeux, 
ne percevoir que ses mouvements,  elle, ou que son souffle, et il
adorait ce bruit! D'autres o il n'avait que frl son doigt! Et
d'autres o il gotait le got de sa bouche!

Elle tournait le dos  la marche du train, et, la regardant tour  tour
et les objets au dehors fuyant en sens inverse, il croyait parfois la
voir le quitter, s'enfuir, s'enfuir en le laissant l comme les arbres
endeuills par la nuit et les petites gares anonymes aux lumignons
misrables. Et une angoisse le prenait tout  coup; il avait besoin de
se cramponner  elle. Alors il eut la sensation trs nette qu'il ne la
toucherait jamais plus.

Ce fut atroce: il faillit crier, faire un scandale, se jeter sur elle et
la couvrir de baisers, ou la tuer. Ses dents se dcouvraient dans une
attitude de chien qui va mordre. Il n'osait pas la regarder, ni
personne: il s'attendait qu'on le remarqut et lui demandt s'il tait
malade, car il devait tre horrible. Il et caus bien de la peur si on
et fait attention  lui.

Comme il y avait eu un long silence, il crut que l'on tait endormi, et
il osa lever les yeux. M. Durosay en effet commenait de somnoler. On
apercevait le mle profil de M. Lureau-Vlin, longuement prolong par sa
barbe. Madame Durosay gardait son rve paisible et attendri, son bleu
regard humide, pur comme un ciel o de lgers flocons blancs taient
suspendus comme des choses caressantes.

Il y eut un arrt  Lyon, o l'on descendit, mangea des chasselas, et
revit Grandier. Comme on l'abordait,  la sortie du fourgon, avec des
mines endolories, il dit:

--Je viens de passer quelques heures excellentes avec monsieur l'abb;
sa compagnie est aimable encore par le got persistant de sa grande
probit, et le sillage de sa course acheve est droit.

--Docteur! docteur! lui fut-il fait, en manire de lger reproche, 
cause du ton qu'il employait  parler du dfunt.

--Il est vrai, reprit-il, que nous n'avons pas tir, l'abb ni moi de
l'accident qui lui est arriv, un motif  accablement, ce qui et t
contraire  sa foi solide et  ma sagesse, d'ailleurs misrable. Il se
trouve bien parmi de la propret et des fleurs et son me est sereine,
ce qui est le meilleur sujet de joie d'un homme saint. Rjouissons-nous
de ce que les justes, en vrit, ne meurent point.

Et, se tournant vers M. Lureau-Vlin qu'il entranait par la manche dans
un besoin de se dlier la langue, toutefois, avec un vivant:

--Il n'y a de mort que pour l'amant vis--vis de sa matresse et la
matresse vis--vis de son amant, parce qu' ceux-ci la dfaillance
seulement d'un muscle est capitale. Hors de l, le parfum que vous
sentez tait la prsence de quelqu'un, demeure et s'affine par la vertu
de l'irrparable qui le vient sacrer tout  coup de quelque caractre
mystrieux.

Mais M. Lureau-Vlin ne tenait pas  s'carter, d'autant que sa prsence
avait de l'utilit. Septime, sorti du rel par l'ardeur souffreteuse de
sa songerie, perdait la tte, ne savait plus retrouver le compartiment
pour aller chercher le panier de fruits oubli dans le filet, et que
l'on voulait partager avec M. Grandier. Avec infiniment de grce et une
habitude des pique-niques ou des soupers improviss, M. Lureau-Vlin
organisa sur un coin de table de salle d'attente, un goter nocturne
dont madame Durosay ne put se tenir de lui faire compliment. Il y
maintint une bonne humeur modre, loigne de la philosophie paradoxale
du docteur autant que d'une douleur d'enterrement. Chacun lui en sut
gr; le trouva charmant. Et, faisant une distribution de pches et de
raisins, de la main  la main, il en tendit  madame Durosay une part
choisie qu'il sut envelopper d'un indfinissable, qui n'tait ni tout 
fait un regard, ni tout  fait un geste, qui restait inaperu d'un
quelconque mais devait tre dcisif  quelqu'un de prpar, et qui fit
que la jeune femme visiblement frissonna.

M. Durosay buvait  la chair humide des fruits, et Grandier concevait
peut-tre des lendemains  son oeuvre. Septime, qui ne mangeait pas, se
tenait  la porte, dans une crainte fbrile d'un dpart de train. Il dit
tout  coup:

--Voil qu'on fait tourner le fourgon sur la plaque mobile; o donc
allez-vous tre accroch, monsieur Grandier, avec notre pauvre abb?...




XXVIII


En s'allongeant sur la couchette du wagon-salon o l'on devait passer la
nuit, madame Durosay, seule  seul avec son mari qui dj dormait, ne
pensait ni  son mari, ni au cadavre qui, en tte du train, semblait
conduire  quelque obscure vengeance ses futiles bourreaux, ni au
philosophe Grandier, auteur mystrieux de toutes les choses accomplies,
ni mme, hlas! au pauvre enfant qui l'avait aide, de sa gracieuse
tendresse immacule,  apprendre le got de vivre,  humer les premires
saveurs de sa chair nouveau-ne,  se sentir femme et crature d'amour,
et qui se mourait de passion de l'autre ct du petit couloir au rideau
baiss, tout prs de ce parfait M. Lureau-Vlin.

Du fond lointain d'elle-mme, quelque chose d'inou encore, comme le son
perceptible  peine d'une musique que l'on sent vous devoir ravir,
quelque chose qui, de longtemps montait, sans pouvoir affleurer jamais,
qu'elle avait aspir dans des baisers, demand  des caresses et implor
d'tourdissements provoqus tout exprs, et vainement, enfin paraissait
tout proche et dj arrosait sa chair trop matriellement panouie,
d'une rose qui la vivifiait, la pntrait comme d'une me. Qu'tait-ce
que cela? Qu'y avait-il de nouveau possible aprs les belles ivresses
qu'elle avait prouves cependant? Les soirs fous, les fuites  la
Villa-des-Fleurs en courant comme une fillette, en courant  un endroit
lumineux, remuant, pour le plaisir de tourner la tte; les nuits
ardentes o elle croyait user sa chair; les instants d'obstin mutisme
o elle essayait dans sa gorge, avant de le risquer aux lvres, les mots
qu'une voix suppliante sollicitait d'elle: Je t'aime! ces mots enfin
prononcs plus tard et qui lui laissaient un peu d'amer au palais; ah!
les creux apparus souvent subitement sous ses pieds, le lger vertige,
et une rpugnance  penser qui la prcipitait  des caresses continues,
imprudentes et affoles! Non, elle ne pensait pas, n'avait jamais pens
depuis son mariage au moins. Peut-tre autrefois, oui! des dsirs, des
rves d'existence heureuse, de tendresses un peu vagues mais qui,
cependant, affecteraient assurment des formes fortes en mme temps
qu'aimables, de quelle manire? elle ne savait. Puis la chute de tout
cela en une sorte de trou noir et vide o elle avait ferm les yeux et
s'tait enclos la cervelle. Et depuis qu'elle ressuscitait dans sa
chair, c'tait d'aujourd'hui seulement qu'elle se sentait, elle, sa
personnalit, son tre sr de soi, ressuscite. Enfin, son corps et son
me chantaient, et c'tait par son coeur mu qu'elle en percevait
l'harmonie. Son coeur! ah! son coeur enfin battait! Elle le sentait!
elle se sentait toute!

Elle eut encore une de ces jolies mignardises et voulut voir, voir son
coeur battre; elle souleva d'un doigt la chemise sur sa gorge et regarda
longuement l'agitation de son sein. Elle remarqua qu'elle tait
attentive  l'agitation plutt qu' son sein pour quoi elle avait eu
auparavant une infinie complaisance. En vrit, elle n'avait jusqu'
prsent aim qu'elle.




XXIX


Aux petites stations, dans la campagne, en ces endroits o l'on
n'aperoit pas de ville, mais seulement, derrire la gare, des arbres et
des champs, et o s'arrte, pour rien, le chemin de fer dpartemental,
le silence glaait le coeur de Septime. Il n'avait encore rien prouv
de la sorte. Mais au sortir d'une ville lgante et d'une vie mue, o
chaque spectacle tait une surprise, chaque tre une nigme, et chaque
minute un mouvement, l'aspect de cette maison environne de solitude, de
ces prairies muettes o le soleil promenait ses beaux rayons derniers,
pour aucun tre, de cet unique employ sifflant le dpart, seul bruit,
donnait au malheureux amant la terreur d'un immense vide, d'une
effrayante inanit.

Les beaux projets hroques d'enlvement, d'amours  l'autre bout du
monde, qu'il avait caresss? Tus, anantis, par la ralit mdiocre.
Mais dj lui-mme se formait au rel, et s'il s'tonnait, c'tait de ne
pas s'tonner davantage de n'avoir pas fui avec elle, d'tre encore sur
cette route banale de Nans en un tat de pitoyable tristesse, au lieu
de se pmer en des endroits rvs si loin du commun de la vie. Une force
des choses, plus puissante que nos pauvres dsirs, ne semblait-elle pas
s'acharner  tout aplatir,  dompter nos gestes et notre volont,  tout
rduire  un ordinaire train-train Oh! misre! Dj le romanesque,
l'aimable et cher romanesque, floraison de la vie jeune, un peu fate, un
peu gauche, un peu ridicule et charmante, se fanait et tombait comme les
atours magnifiques d'une comdienne ordinaire qui, un instant,  nos
yeux, fut fe. Ainsi on brlait, on voulait accomplir des choses
tonnantes et admirables, et l'on tait si pris, si englu dans le
commun que les efforts se perdaient dans l'atmosphre filandreuse;
autant et valu se dbattre en un tonneau de poix. Et il revenait, le
bel amant, heurter son lan contre les murs de ce village infime et
plat, apporter son pome paradisiaque en hommage  la minuscule
convention de cette socit que composaient M. le cur et mademoiselle
Hubertine la Hotte, les fournisseurs, les laveuses et les bonnes!...

M. de Prbendes, lui, au moins, tait mort.

C'tait vers le soir, et on approchait de Nans.

Septime vit le moment que la bien-aime allait descendre sur le sable et
s'loigner, durant que lui, s'acheminerait du ct de sa chambre, au
presbytre; et ce serait fini. Il s'arrta de penser.

On aperut dans la cour de la gare orne de rosiers du Bengale, M. le
cur doyen en surplis, avec la croix. Il tait si vieux et si faible
qu'on lui avait avanc une chaise, et il attendait, les deux mains sur
les genoux, entre de petits enfants de choeur en noir et quelques
ecclsiastiques des paroisses voisines. Et toute la dvotion de Nans
tait groupe autour de ce noyau. On aurait vu les rubans verts de
mademoiselle Hubertine la Hotte si elle ne les et remplacs pour la
circonstance par tout ce que le deuil peut fournir de plus paissement
lugubre. Elle se tenait  la tte des pieuses femmes, et  certains
mouvements qu'elle fit, aussitt suivis de dplacements de la fort des
voiles noirs, il tait apparent qu'elle rglait la pompe des funrailles
comme un matre des crmonies.

Plus loin s'talait le troupeau du menu peuple avec un bout de crpe sur
le bonnet blanc. Le conseil de fabrique tait sur le quai d'arrive,
avec six porteurs en bras de chemise. Hors des barrires de la gare,
allaient de groupe en groupe, les autorits de la ville, tmoignant par
leur prsence et par cet cart cependant, de leur dfrence envers
l'homme qu'tait feu M. de Prbendes, et de leur rserve vis--vis du
caractre religieux dont il tait revtu.

Tout cet appareil fut sur le point d'agir sur Septime; il se sentit une
seconde poindre la pauvret d'une douleur municipale. Mais, levant les
yeux sur la jeune femme qui, avant de descendre, s'encombrait de petits
paquets, il reut de quelques-uns de ses gestes un attrait subit,
brutal, condens, rsum de longs mois de charme continu, qui lui
souleva littralement le coeur: il crut que tout, dfinitivement, se
disloquait en lui, qu'il allait mourir. Il dut avoir l'air
pouvantablement malheureux, et les pierres mmes eussent eu piti de
lui au moment o il implorait un regard d'adieu. Elle abaissa par hasard
les yeux sur lui; elle le regarda comme un tranger.

Il le comprit, en eut la certitude, par une clairvoyance de malade. Il y
a des douleurs si aigus que, de mme que certains sons trop levs ou
trop bas, on ne peroit plus. Rien ne se contracta davantage sur son
visage; il prit des colis, descendit, marcha, sourit mme peut-tre, en
automate sur quoi rien, rien au monde n'avait prise; son coeur tait
satur. Elle descendit sur le sable, et le bruit de ses pas s'loigna.
Il s'achemina du ct de sa chambre, au presbytre. Les chantres
levrent la voix, et le cortge qui conduisait les restes de M. de
Prbendes  l'glise arrange en chapelle ardente commena de prendre ce
pas au rythme inspir par tout ce que l'affectation peut inventer en
fait d'accablement.




XXX


Le son des cloches de Nans rpandait sur la ville ce quelque chose de
banalement attrist, qui exaspre la vraie douleur. Un pais
fourmillement noir s'chappait du cimetire et dgringolait  pas menus
la route incline et sinueuse. C'taient des personnes  dos courb,
tout le corps engonc dans l'appareil funraire, appesanties par
l'affliction, hormis du ct de la langue qui exprimait avec abondance
et agilit des dolances au sujet du dfunt, et des hypothses  perte
de souffle au sujet de M. Lureau-Vlin. Les dames de la socit
s'apercevaient, s'approchaient, se saluaient et reprenaient leur petit
train  la faon des insectes qui ont  leur rencontre un choc des
antennes et repartent.

Un monsieur dodu, rose et aux favoris blancs tenait compagnie au docteur
Grandier, et tout en causant, se faufilait avec lui parmi les groupes.
C'tait M. de Jallais, conseiller gnral, le pre de Septime. Dans le
courant de la conversation, ces messieurs s'arrtaient parfois, et
continuaient de discourir, immobiles. Ils taient alors frls par les
pieuses femmes qui font toujours la grasse crmonie, ne quittent le
cimetire qu'aprs avoir pri sur dix tombes et l'glise qu'aprs un
ample supplment d'oraisons. Elles laissaient, en passant, une odeur
d'encens, de lavande et de renferm. On les voyait, sous le prtexte de
rattraper un coin de chle, se retourner pour voir la figure de M. de
Jallais; et, au-dessus de leur bottine d'toffe, apparaissait un bas
blanc et lche. Cela s'en allait  grands pas disloqus de cratures
aussi loignes de l'apparence d'un sexe, que de la conception d'une
attitude sans simagres. Le docteur les nommait une  une:

--Mademoiselle Mistouflet, madame Duperrier, mademoiselle Sirop,
mademoiselle Pinc... etc. Voici madame Lespingrelet qui, au rebours de
ces strilits, a conu pour la treizime fois... Nous n'avons pas vu
encore mademoiselle Hubertine la Hotte.

Monsieur, poursuivit le docteur, sans changer de ton, c'est vous qui
avez tu notre malheureux abb...

--Hol donc! mon cher docteur?...

--Eh! n'est-ce pas en coutant la lecture de votre lettre, que monsieur
de Prbendes a rendu l'me?

--Il fallait qu'il y ft, ds auparavant, fort prpar, car vous
avouerez que ma lettre...

-- ... Contenait, hlas! tout ce qu'il fallait. Nous l'avons lue,
monsieur... oh! mon confrre et moi, rassurez-vous! la soudainet de
l'accident autorisait, n'est-il pas vrai, cette enqute indiscrte? Et,
comme elle marquait entre les lignes, que vous tiez inform d'un
certain petit drame...

--Vous ne l'ignoriez pas?

--On n'ignore pas les secrets d'un garon de dix-huit ans... Mais j'eus
d'autres raisons d'tre renseign; et puisque, ma foi! nous sommes,
comme je vois, l'un et l'autre suffisamment pourvus de documents
touchant l'aventure qu'en excellent pre, vous n'avez pas paru blmer...

--Chut! eh! docteur, je vous en prie, voici quelqu'un!

--C'est monsieur Durosay qui fait une opration avec monsieur
Lureau-Vlin: nous sommes tout  notre aise... Je puis donc, allais-je
vous dire,  propos de notre aventure, me permettre le toupet de vous
confesser que je l'arrosai de mes soins...

--Oh!

--Il est tard pour s'effaroucher d'une entreprise dont le succs mrita
votre assentiment. Complices d'un crime de lse-socit, ajouterai-je
emphatiquement, monsieur, donnons-nous la main!

--Ah! , mais! vous me faites apparatre la chose sous un aspect de
gravit...

-- ... Qui fut celui, tout justement, sous lequel le cher dfunt
l'envisagea. Croyez-vous donc que je l'aie prise moi-mme  la lgre?

--Baste! fit en souriant le conseiller gnral, tout prt  taper sur le
ventre de M. Grandier.

Grandier blmit: il et volontiers rendu le tapotement  la figure de
l'aimable homme qui concevait cavalirement l'amour. Rien ne l'offensait
davantage. Et, bien qu'il n'et pas sur l'honneur, tout  fait le
sentiment du commun, il avait ici l'orgueil de son oeuvre, longuement
mdite, religieusement accomplie, et qui tait autre chose, en vrit,
qu'un gaulois petit jeu grillard. Il eut un moment de silence et de
rflexion glaciale. Sa contenance svre dconcertait un bon galant papa
qui avait tout uniment jug bonne l'aubaine qui dniaisait son fils dans
les conditions les plus confortables.

--Jouer! reprit Grandier, chauff, mais, monsieur, je vous rpte que
nous avons tu un homme! est-ce qu'on s'amuse  cela  notre ge?

--Chut! Chut! fit M. de Jallais, qui commenait de s'effrayer.

--La responsabilit que je prends tout haut, mon cher monsieur, vous est
la garantie de la conscience que j'ai mise en tout ceci. Je n'ignorais
pas ce qui pouvait survenir. L'abb tait un corps fragile et une belle
me srieuse, passionne pour votre fils et pour la vertu. Un heurt
violent l'a abattu: un petit choc subtil l'a bris. Pouvais-je viter
l'un, puisque le danger tait pour l'ascte dlicat, d'tre tmoin du
brutal amour? tiez-vous matre de lui pargner l'autre puisqu'il
s'agissait pour vous de livrer sur ce sujet brlant votre formule
paternelle?

--Quoi! docteur, vous pensez srieusement que ma faon si discrte
d'approuver la nature, de ne pas crier hol! pour un vnement, en
dfinitive, assez commun, sinon plaisant, et o la vanit d'un pre...

--Monsieur, chaque cerveau humain est un petit monde envelopp pour
ainsi dire d'une atmosphre  soi. La balance o nous pesons nos gestes
et nos paroles n'a gure de justesse hors de nous. Ce qui laisse
indiffrent notre plateau fait pencher celui du voisin et dfonce celui
du voisin de notre voisin. Il y a ainsi des sries de petits mondes qui
ne se touchent point sans se molester, et quelquefois grivement. L'art
serait de les discerner et d'viter de les mettre en commun. Monsieur de
Prbendes tait d'une srie; vous tiez d'une autre, monsieur: de quelle
donc tait votre fils? Ah! le parti fcheux--permettez que je vous
maltraite?--a t de laisser monsieur l'abb ranger ce garon dans sa
srie tandis que vous le gardiez dans la vtre! Il y a un illogisme
assez grave de la part des parents non chrtiens--j'entends: hommes du
monde-- vouer leurs enfants aux ducateurs religieux--qui, parfois,
sont des saints.--C'est faire mijoter un mlange qui dtonera un jour
ou l'autre. Aujourd'hui, c'est le saint qui paye les pots casss, parce
que le cher homme fut particulirement susceptible, mais, dans combien
d'autres cas, ils eussent pu tre ports au compte de monsieur votre
fils. J'ai vu des jeunes gens souffrir normment des premires
atteintes de l'amour qui devaient leur tre dlicieuses; j'en ai vu y
succomber comme on se jette dans un abme par suite de vertige; j'en ai
vu s'y refuser aprs toute la lutte et le courage qu'il faut pour s'ter
la vie,--et n'tait-ce pas prcisment ce qu'ils faisaient?--On ne prend
pas l'me religieuse au srieux, et, cependant, elle le mrite. Nous lui
prtons nos rejetons  former selon un modle qu'il faudra briser d'un
coup. C'est une cole d'acrobatie o l'on apprend les exercices 
rebours de ce qu'il nous convient de les voir excuter; cependant, nous
envoyons nos petits s'y rompre les muscles  l'envers.

--Vous ne voulez voir en l'glise que des dmons ou des saints, mais
elle a ceci de merveilleux, et que nous apprcions, nous autres
indpendants, qu'elle admet prcisment un tat intermdiaire
parfaitement conciliable avec toutes les situations... Elle apporte,
comment dirai-je? une morale? une sorte de dcence plutt, j'irai mme
jusqu' un vernis... Ainsi, pour ne parler que des coles en question,
vous ngligez que nos jeunes gens y trouvent l'avantage de s'y former
en douceur au lieu qu'en rbellion et d'y apprendre la politesse 
l'encontre de ceux qui sortent  l'tat de charretiers de leurs maisons
d'ducation.

--Ah! monsieur, vous blasphmez votre Christ et feriez sursauter dans sa
bire feu monsieur de Prbendes! L'un a fond et l'autre a suivi, avec
scrupule, une cole de philosophie et de vertu dont je ne distingue pas
les points de contact avec les prceptes du maintien ou du savoir-vivre,
et qui rpugne  vos accommodements et  vos compromissions. Vos
modernes chefs d'glise ont fait de la religion une espce de parti
politique qui louvoie, comme les autres, et tire vanit, comme les
autres, du nombre de ses adhrents... Mais Jsus et t plus fier d'un
seul acte de vertu accompli, que de se voir une squelle d'un million de
disciples!...

Mais, dans l'espce, comme dirait monsieur Durosay, vous vous fiez, mon
cher monsieur,  de simples apparences. La prtendue politesse de votre
ducation vient d'un abri provisoire contre des intempries qu'il faudra
braver un jour ou l'autre; ne vaut-il pas mieux tout de suite
s'aguerrir? Quant  l'tat de charretier, vos nophytes qui ont, pour
le reste des choses, des faons de petits-matres, sont fort mal
dgrossis vis--vis de l'amour, par exemple, dont la fonction est
cependant principale: et rien n'gale leur brutalit, quand, par ce
moyen, la nature s'affranchit. Septime et expdi dix fois monsieur de
Prbendes au royaume des justes pour un cheveu de la dame de ses
penses. Et, dans cet instant, sans le savoir, il rtablissait l'ordre;
sparait des sries qui n'avaient que faire accouples; mais le
trouvez-vous poli?

L'exemple de cet enfant vaut tous les raisonnements contre ces
demi-mesures que vous crtes opportunes, parce que, n'est-ce pas? on
prend son bien o on le trouve? Eh! le bien n'est pas fait de pices et
de morceaux! Le bien est tout d'une pice, et fort carre, sans aucun
angle arrondi; il se dfend sans considrations. Par quoi, il y aura
toujours des chocs dans le monde. Au fond, rien n'importe que de choisir
son carr selon sa nature et ses forces et le faire valoir contre tout.
Votre civilisation? vos moeurs adoucies, polices? Mais elles
aboutissent  des rsultats identiques  ceux qu'on obtiendrait par les
procds les plus dnus de modernit! Vous ne ftes, monsieur, pas
moins de mal  l'abb par vos faons courtoises de lui confier une me
et de vous la rserver en partie, que ne lui en causa votre fils par la
brutale impudeur de son instinct... ou moi-mme, par ma guerre dclare.

--Ah! , mais il y eut donc un vrai complot?

--Le combat des sries diverses seulement, monsieur, ou le remuement
anguleux des carrs, si vous prfrez. Hlas! nous n'avons pas brch
que l'abb, mais aussi d'autres objets fort dignes, auxquels allait
notre respect. Il le fallait!

On n'atteint pas l'ge que vous me voyez, monsieur, avec une pratique
quotidienne des misres, sans se former sur le meilleur bien humain
quelques ides un peu nettes. C'est  la plnitude de la vitalit que ma
vieille cervelle de physiologue l'a reconnu. De la beaut, de la sant
et de l'amour! Ah! monsieur! que vaut le reste du monde si vous en
retranchez cela? Et il faudrait avoir l'me plus sche que l'acadmie de
ces vnrables demoiselles qui passent ici, pour arrter l'lan qui vous
incite  le rpandre, ce meilleur bien,  le voir fleurir autour de soi.
Si ce n'est que par la guerre que j'y puis atteindre, vive la guerre! Je
heurte les angles de mon bien! gare! gare!... On rsiste, on m'oppose
l'embotement serr des petits carrs d'alentour; petites conventions,
petite morale, petites amitis, petite paix ensommeille!... Mais vivre!
vivre! Vous oubliez donc de vivre? Quand donc vivrez-vous? Demain?
Quelle langue parlez-vous? Aujourd'hui! Voil le mot humain. La vie,
c'est une proie qu'il faut saisir  la faon de la bte qui se prcipite
sur la chair sanglante; c'est une substance qui se dchiquette  belles
dents... un peu froces, oui; un peu froces! Tant que du sang nous
coulera par les veines, vous n'empcherez pas qu'il y ait en nous un peu
du fauve ou du guerrier dont les bonds ont de la beaut. Une beaut qui
se dmode! Ta! ta! ta! Cela est pris en amour; et voici quelque chose
que tous les hbleurs n'ont pas russi encore  dmoder. Guerre donc! je
secoue mon carr; j'brche, je blesse, je brise: tant pis! le meilleur
bien le veut!

Monsieur, vous blmerez peut-tre une attitude qui vous parat d'un
autre temps. Les temps sont beaucoup plus proches les uns des autres
qu'on ne le croit; l'histoire est la faon d'habiller diversement le
mme homme.

--Le fait est, docteur, que je vous citerai des pisodes de nos sances
au conseil...

--Je vous dois raison, cher monsieur, de l'corniflure que j'ai pu faire
 votre carr, o les demi-mesures s'inscrivaient, non sans lgance.
Voyant que votre fils, d'entre les bras d'un saint, se laissait toucher
de Vnus, et s'en trouvait incommod, et aspirait du ct d'un parti
bien tranch, je ne lui refusai pas d'entrer dans le mien o il se
trouvait soulag et constituait pour moi une recrue prcieuse. Il y
apprit, sans s'en douter mme, de la guerre le plus doux mtier, et, 
nous deux, nous sauvmes une crature de beaut qui s'en allait
s'tiolant. La guerre eut lieu pour elle... C'tait notre Hlne, notre
bien!

Grandier caressait dans l'espace la figure voque de la jeune femme
belle et ressuscite, et il y promenait son regard et son pouce, comme
un artiste heureux.

--Vous m'en voulez de sourire, docteur, dit M. de Jallais; mais le rire
est surprise, et votre oeuvre a tant de... singularit!...

--OEuvre! Qu'avez-vous dit, monsieur? Hlas! ce mot seul contient toute
l'ironie du monde, quand nous l'appliquons au pauvre rsultat de notre
industrie, dans le but de nous tayer au moins sur ce peu d'orgueil dont
nous avons tant besoin! Que faisons-nous qu'aider misrablement la
nature? Qu'ai-je fait que dfricher des broussailles, couper, arracher
 et l, pour une plante touffe qui me parut mriter de crotre plus
que tout le reste? Je l'aurai vue, ma cogne  la main, panouie en sa
toute beaut, le temps qu'on admire la jolie forme d'un nuage au coucher
du soleil.

--C'est qu'il faut bien que je vous enlve votre jeune hros...

--Cela tait prvu. Septime fut le rayon chaud o la brise tint en
suspens le pollen qui fructifie. La poussire de vie dpose, le rayon
peut s'teindre. Je ne crains mme pas la douleur qui peut venir, car
cela encore est une surabondance de vie qui peut dvier tout  coup en
quelque ouvrage fcond. Non, non, je ne redoute que l'inertie. Et voici
Nans  l'humeur gale, Nans que vous voyez d'ici, monsieur, avec le
bleu de lac de ses toitures pareilles, Nans d'eau morte qui va
ensevelir mes belles passions souleves. Ah! monsieur! voil le plus
triste spectacle de l'existence, c'est Nans! La pauvre vie, les pauvres
gens, les pauvres usages, la mesquinerie de chaque heure qui sonne ici,
c'est de l'eau claire infiltre dans les veines. Non! nulle douleur ne
subsistera ici, nul amour n'y et vcu. Le souci du convenable, singerie
des vertus de la grande bourgeoisie d'antan, va nous reverser son
affadissement; nous allons bien dormir!

Ah! ce que j'aimais le mieux ici, aprs ce que vous savez, c'tait
l'abb, mon pire ennemi, car il tait grand par son me ardente! Cher
abb, noble victime de notre guerre, n'implorerez-vous pas contre cette
flaque de mdiocrit la bonne colre de Dieu?

--Dieu, dit M. Lureau-Vlin qui s'approchait, c'est quelque chose comme
un monsieur fort bien lev et de got exquis, qui joue aux hommes et
aux motions des hommes comme les fillettes font aux osselets, ou les
jongleurs aux boules d'ivoire, les mains jolies, soignes, ornes de
bagues, la raie bien faite et le sourire aux lvres.

--Vous le faites donc  votre image? dit M. de Jallais flatteur.

--Comme tout le monde, en l'agrmentant un peu!

Grandier, sans rien dire, retrouva sa srnit  regarder ce bel homme
habile et fort, et il rflchissait avec un pincement de lvre, un peu
cruel,  des opportunits singulires.

--Monsieur Lureau-Vlin, demanda-t-il, quand tes-vous de Nans?

--Docteur, dans la huitaine, j'espre, si matre Durosay est
expditif... Mais qui donc, s'il vous plat, se tient sur vos talons?

Le docteur comprit, sans se dtourner, et il pronona tout haut:

--C'est mademoiselle Hubertine la Hotte qui attend la fin de notre
conversation pour demander  son bon docteur une petite consultation
amicale...

Et se tournant vers M. de Jallais:

--Tout Nans nous coutait.




XXXI


MM. de Jallais, pre et fils, vinrent aux Veulottes,  la tombe du
jour, pour un dner d'adieu.

Il y avait entre eux une grande gne,  cause de ce qu'ils portaient en
commun, et qui les brlait davantage  mesure qu'ils approchaient de
madame Durosay.  la vrit, le conseiller gnral y et prouv une
motion sans amertume, si le moral de Septime n'et t si profondment
affect. Dcidment, ce garon avait pris l'aventure tout  fait au
srieux. tait-ce  trouver une pareille figure que la lettre, un
tantinet gaillarde, narrant l'pisode du Mont-Revard, avait prpar le
pauvre papa? Hlas! la forfanterie qui suit la premire heure d'amour,
se peut-elle donc ainsi muer, en un temps si court!

--Allons, gros bta! tenons-nous, sacrebleu! disait M. de Jallais le
long de la route. Et il et t heureux de causer  coeur ouvert avec
ce grand vilain garnement.

Septime, pour qui cette entrevue dernire tait un supplice, avait
retenu son pre toute la journe, aux prparatifs du dpart; il avait
refus la voiture, mise  leur disposition, et fait annoncer qu'il
prfrait se rendre  pied  la campagne. Et ils avaient quitt Nans le
plus tard possible.

Ils cheminaient cte  cte. Le coeur de Septime avait trop besoin de
s'ouvrir pour le pouvoir faire aisment et toute parole lui tait
douloureuse comme un contact sur une plaie. M. de Jallais sifflotait.
Septime attendait qu'apparut l'pais bouquet d'arbres o la maison des
Veulottes se cachait. Il apparut  une distance de deux kilomtres sur
la pente d'une colline et dans l'instant mme que la route pntrait sur
la terre de Saint-Pont.

Septime tendit la main vers la touffe de verdure lointaine, isole dans
le reste de la campagne insignifiante, et qui contenait le monde, et, la
dsignant  son pre, il dit:

--C'est l.

--Ah! fit M. de Jallais.

--Et ici, continua Septime qui prouvait une espce de volupt  se
faire mal, ici, c'est Saint-Pont...

--Ah!

Et ils continurent de marcher en silence, puis M. de Jallais reprit:

--Qu'est-ce que c'est que Saint-Pont?

On voyait le chteau au bout d'une longue alle d'acacias centenaires:
un fort et honnte corps de logis aux fentres  meneaux, flanqu de
deux gros pavillons aux longs toits moussus; des pigeonniers en pointe,
une chapelle. Un homme, d'assez maigre apparence, dont la figure tait
bonne et dont les yeux, extrmement clairs, semblaient perdus en songe,
tournait l'alle prcisment.

--Saint-Pont, dit Septime, c'est la terre de ce monsieur-l qui est le
comte de Throuette et ruin en bonnes oeuvres, et ce sera la semaine
prochaine celle de monsieur Lureau-Vlin qui est riche et trs comme il
faut. Il parat que voil trois sicles qu'il y a des Throuette l
dedans...

--Et il vend!...

--On le vend. Tu vois bien que ce n'est pas lui; tiens, il s'en va en
chantonnant du ct de ses vieux murs, il n'a pas l'air de se douter
qu'il n'est plus chez lui.

--C'est bien triste...

--Monsieur Grandier dit: Tant pis pour les maladroits!

--Monsieur Grandier!... fit M. de Jallais, souriant d'abord, puis
pensif.

Il n'osa pas parler de l'homme trange qui lui tait apparu la veille,
en la personne du docteur Grandier, c'tait effleurer trop le sujet
brlant. La route devenait montueuse; on ralentissait le pas; le besoin
de parler lui fit dire:

--Ce monsieur Lureau-Vlin est trs bien.

--Trs bien! confirma Septime.

Et le jeune homme prouva tout  coup que parler de cet homme lui tait
un soulagement indirect, un panchement biais, imprvu. Il partit d'un
bond, dit tout ce qu'il savait de lui, raconta toutes les circonstances
o il l'avait approch ou seulement aperu. Il l'admirait constamment;
faisait en tous points son loge, avec une insistance o l'on sentait la
conviction sincre, la complte sduction d'un jeune homme ardent par un
homme accompli. Et ainsi, il savourait, avec chaque parole logieuse, sa
sourde haine immatrisable. Il lui semblait que, par un petit canal
insouponn, la chose qui l'touffait et qu'il ne pouvait dire,
s'coulait lentement, d'un mince filet cre et continu qu'il ne pouvait
plus se rsoudre  interrompre. Il parlait, parlait avec volubilit. Il
analysait avec la finesse inconsciente des passionns l'effet produit
sur lui par une rencontre avec cet homme. Sa prestance lgante, de loin
d'abord, la noblesse de sa figure virile; le prestige de sa haute taille
et de ses membres forts; son abord aimable et poli, sans nulle
affectation; son intelligence ouverte, agile et rpandue, et quelque
chose enfin qui faisait de lui celui que l'on voudrait tre. Il avait
toujours gagn  le voir,  l'entendre,  le frquenter, ne ft-ce que
quelques minutes. Rien ne hausse et ne parachve aussi promptement un
jeune homme que la vue nette du type qu'il se propose de raliser.
Chaque approche de cet homme attirait Septime vers son avenir, le
formait en le mrissant et lui pargnait les lentes hsitations du
modelage de soi selon le type purement idal,  quoi beaucoup de la
jeunesse d'aujourd'hui, si prise d'originalit, se perd. Et combien
d'occasions il avait eues, Seigneur! de recevoir de M. Lureau-Vlin la
force et la grce virile qu'il se souhaitait! Rcapitulant, il le
trouvait partout, depuis l'instant mme de la venue au jour de son
intense vie amoureuse, depuis l'instant o il avait commenc de voir
clair dans son coeur, cet tre attirant et obscurment ennemi lui tait
apparu  toute encoignure,  tout dtour de chemin et jusque mme,--une
fois, effroyablement!--jusque dans les bras de l'aime: comme l'ombre
mme de l'amour. Grandier avait donc encore raison lorsqu'il disait que
l'amour est fait de soleil et de nuit, aussi irrparablement lis que
dans la vie astronomique. Cet tre tait la nuit conseillre fconde et
terrifiante aussi. C'tait lui qui avait exalt, par ses belles paroles,
les deux amants timides, le soir de la monte  la Chartreuse; c'tait
lui dont la conversation badine et paradoxale, pareille aux jeux falots
de la lune sur le grand Som et le pignon pointu, lui avait rvl le
fond luxurieux de l'amour et l'ironie dont il est fard, comme un
pierrot! C'tait lui qui, le piquant de jalousie, un moment, avait port
sa passion  l'aigu;  lui il devait ses pires douleurs bienheureuses.
Enfin, il tait la nuit profondment noire de l'avenir, avec sa terre
de Saint-Pont qu'un foss sparait des Veulottes, o une fatalit bien
extraordinaire l'avait amen. Et cette nuit d'avenir, qui savait si ce
n'tait pas celle qui tombait, dj! avec les bleus glacs qui se
ternissaient l-bas, au bout de la route,  l'oppos du couchant? Qui
savait ce qu'il y avait au juste, depuis le dernier regard chang,
l'avant-veille, avec la jeune femme, et o il avait senti ses yeux
morts pour lui? Il hassait perdument, dans la mesure qu'il admirait
et qu'il aimait; et ses paroles enthousiastes versaient dans le sein
paternel le mince filet continu de fiel.

M. de Jallais ahuri attribuait cette excitation  l'approche des
Veulottes, dont on s'apprtait en s'poussetant avec son mouchoir, 
pousser la grille d'entre.

L't torride avait sem le feuillage des tilleuls dans la grande alle
d'arrive. Septembre tait, cette anne-ci, de plein automne. Ces
messieurs montrent l'avenue sombre parmi l'odeur et le menu bruit des
feuilles sches.

--Madame? dit la Grand'Jeannette, en heurtant les crotes dores de son
front, en signe d'humeur mdiocre, l'est p't't' ben l; allez don'voir!
verrez ben!

Puis, la figure de Septime, lui revenant tout  coup, elle s'attendrit.

--Ah! pauv' cher mignon! faut-i! faut-i! l'est donc parti, c'bon m'sieu
l'abb? l'est don'enterr d'hier, qu'i disent, c'est-i ben vrai Dieu
possible? Oh! l'cher homme du bon Dieu!

Et comme ces messieurs s'engageaient dans le petit sentier couvert qui
conduit  l'entre de la maison bourgeoise, sa voix dolente les
accompagna jusqu'au premier dtour. Et elle recommena de bougonner:

--C'est les bons qui s'en vont!... Et  c't'heure qui qu'c'est qu'tout
a: des vieux, des jeunes, sans compter c'tila  la barbe que j'y
donnerais pas pour sr l'bon Dieu sans confession! qu'a vient pardi
danser la pirouette alentour de madame... a n'vaut ren! a n'vaut ren!

Il n'y avait personne dans le vestibule ni dans le salon. M. de Jallais,
fatigu, s'assit. Mais Septime ne put tenir en place.

--C'est bon! c'est bon! je vais faire un tour de jardin.

C'tait l'heure du crpuscule d'automne. Le soleil disparu laissait
errer des orangs mourants sur les feuilles jaunissantes, la verdure des
pins s'endeuillait autour des troncs violets et roses, et des vignes
vierges parasites empourpraient l'pais duvet gris des houppes des
baguenaudiers.

Septime traversa la pelouse o Lespingrelet avait dans. L'herbe s'tait
redresse sur le tertre aplani; quelques fleurs de trfle le parsemaient
d'incarnat: des touffes de luzerne formaient des taches sombres. Il
s'arrta sous la charmille o il s'tait tendu  regarder durant la
chute du jour, un bout de bottine, le bord d'une robe  grands carreaux
rouges, et l'ombre croissante des arbres. L'heure tait la mme, mais
toutes les choses plus paresseuses, et vieillies, dj reposes. Quand
il fut certain de l'endroit, de la place mme o elle avait t assise,
il se baissa vers le sol comme pour le baiser; mais il crut dfaillir,
et demeura l.

La terre exhalait des odeurs plus fortes: toute la nature mrie
embaumait du parfum du fruit. L'or des feuillages avait, aux yeux, des
caresses plus chaudes, et certaines lueurs, sur les ormes et sur les
platanes, jusque mme en expirant brlaient.

Septime revcut  cette place et malgr lui les prmices dlicates de
son amour. Mais elles lui parurent, en ce cadre d'or rutilant, mesquines
ou ridicules. Les pauvres dsirs  peine oss, les tendres nuances d'une
passion qui s'ignore, tout cela tait misrable et lointain. Les grands
malaises pour une attitude ou pour un mot un peu gauches, les anxits
sourdes, sans raison, toute la rumeur tumultueuse d'une inconscience
fatigue d'ombre et qui s'efforce vers la lumire: autant de jeux
purils, de petites terreurs de bb, au prix de la douleur d'homme
aujourd'hui franchement clate, comme,  ct de lui, ces grenades au
coeur sanglant!

Les bruits mmes qui lui vinrent, extrmement nets et clairs dans la
limpidit du silence, lui semblrent comme lui, hausss en gravit.
Toute la nature parlait d'une voix mle; un pouls solide battait 
chaque chose respirante, sous la forte caresse de ce ciel pm et
mourant dj peut-tre d'avoir atteint tout le possible de beaut.

Lorsque le ciel haleta, que les souffles lgers de son agonie passrent
en frissons parmi les feuillages et que l'on toucha la nuit, un effrn
dsir monta de la terre. Septime crut voir son coeur parmi toutes les
choses souleves. On distinguait trs bien l'odeur du sol, celle des
pins, des tamaris, celle des floches, enttante, et qui ne couvrait pas
cependant le parfum plus dlicat des roses. Les arbres, les fleurs et ce
jeune homme palpitaient en cette minute unique du jour, minute
d'angoisse et de volupt mles, l'incomparable instant de l'amour!

Septime se releva; il ne supportait plus la rverie inerte; toutes ses
jeunes ardeurs mries se condensaient en un dsir imprieux, brutal et
press: le dsir d'embrasser une fois encore, une fois suprme, la
bien-aime, d'craser ses lvres sur quelque endroit de sa chair et de
crier, de hurler, de toute la force de ses poumons: J'aime! j'aime!
parmi les ors teints de cet automne passionn.

Il marcha, puis se mit  courir au hasard sous le couvert des alles
assombries et dans la taquinerie chuchotante des feuilles sches. Le
petit bruit vieillot, bruit de bonne femme,  ses pieds, l'nervait. Il
eut le ressouvenir de la jolie peur qu'elle avait eue l-dessous...
Arriv au pont de bois qui traverse le cours d'eau, il retint son pas,
ayant l'ide tout  coup qu'elle tait peut-tre au jardin et qu'il la
pourrait surprendre.

Il tait arrt et regardait de loin, parmi l'obscurit tombe, la
flaque un peu plus claire de l'tang tach de nnuphars mlancoliques.
Qui sait? elle tait venue, peut-tre, ce soir, jusqu'au potager en
souvenir d'un autre soir!... Elle errait, dans l'ombre, peut-tre, en
compagnie de sa mmoire orne de tendres images, et il fallait peut-tre
rencontrer dans cette alle de lavandes, interminable et droite, o, de
gaucherie juvnile et de soir embaum, avait t conu son amour! Pour
une telle rencontre, et pour un baiser, il sacrifiait le reste des jours
 venir. Qu'elle s'enfont, qu'elle se perdt dans la nuit ou dans le
vide, aprs cela, la belle alle odorante de sa passion! Que le vertige
un moment senti autrefois, le long de ses lignes rigides et sans fin,
pour un mot qui fuyait, le reprt et l'anantt, cette fois, pour un
lendemain qui se refusait! pourvu qu'il approcht l'tre ador dans un
pareil cadre d'motion!

Il traversa le pont sur la pointe des pieds, comme s'il tait certain
qu'elle ft l. Il tait naf et charmant, en sa prcaution amoureuse.
Il souriait. Il oubliait tout, encore une fois, pour le court instant
qui allait tre. Ds qu'il l'apercevrait, il lui sauterait au cou, et
dans l'unique morsure qu'il lui ferait aux lvres, il mangerait tout
l'avenir. Oui, quelle qu'elle ft, quelle que ft sa pense,  elle! il
ne la voulait ni interroger, ni connatre, il tait las de ces sondages
vains et pnibles; de ces trop sottes interprtations d'un geste ou d'un
regard o il s'tait dj tromp souvent; il ne voulait pas empoisonner
sa dernire minute. Ses lvres s'entr'ouvraient et il happait seulement
la lvre aime.

L'ombre s'paississait; des souffles frais passrent; il sentit l'odeur
fadasse de l'tang; des noyers gauls secourent le reste de leurs
feuilles.

Il couta; il s'impatienta contre ce souffle qui n'en finissait pas et
semblait couvrir un bruit de paroles! Il se trompait. Mais non,
cependant. Des paroles! elle n'tait pas seule; tout tait perdu; il ne
la baiserait jamais plus! Mon Dieu! quelle sottise d'avoir espr la
trouver seule!... Des paroles! mais venaient-elles d'elle, seulement?
Qui donc affirmait qu'elle ft l? Qui? mais l'vidence, une de ces
certitudes qui s'imposent tout d'une pice, contre quoi le moindre doute
est grotesque. Elle tait l.

Soudain, une forme grle et aux mouvements disloqus remua  la porte de
la resserre aux outils et Septime entendit la voix contenue de
Lespingrelet qui soufflait:

--C'est-i p't'tr' que vous cherchez mam' Durosay, m'sieu Septime? la
drangez donc point; l'est en confrence...

--Ce n'est pas vrai! fit Septime brutalement, irrit de cette
affectation discrte et d'une subite terreur qui l'empoigna aux tempes
et le glaa tout entier.

-- vot'aise! mais je veux ben qu'la cloche me tombe sur l'occiput au
premier coup de l'Angelus du matin, si ce n'est pas vrai qu'v'l
mam'Durosay dans l'alle des lavandes  s'causer avec vot'monsieur...

--C'est bon! dit Septime, de la mme faon qu'il et cingl, d'un coup
de cravache, le visage de quelqu'un.

--Aprs a!... fit le jardinier-sacristain, en soulevant ses paules et
s'loignant avec des gestes d'araigne; et il se retourna, dj enfonc
dans l'ombre, pour ajouter en manire de bonsoir:

--_Benedicat vos!..._

Septime fut lche. Il prouva parfaitement qu'il se mprisait pour ce
qu'il allait faire. Mais ce n'est pas pour les satisfactions de
l'orgueil que l'on sert le dieu Amour; et quel bas service n'est anobli
par cela seul qu'il est du dieu? Le pauvre enfant voulut surprendre les
paroles que sa matresse versait si prs de l'oreille de son ennemi,
dans le dlice du soir parfum par l'odeur des fruits. Il rampa derrire
les poiriers; il drangeait des branches lourdes, et des poires
tombaient, exhalant du musc. Il s'emptra dans des plants de thym et
faillit mordre en tombant leur petite feuillure odorante; il approchait
des lavandes et reut d'elles une pleine bouffe de l'heure ancienne.
Mle si nettement  l'heure prsente, virile et tragique, elle le
grisa. Il ignora compltement ce qu'il allait faire. Et il continuait
d'avancer en rampant, comme une bte nocturne, sous les branches basses
qui lui heurtaient la bouche avec la chair de leurs fruits, tendue
ironiquement, pareille  celles de belles filles offertes par une nuit
amoureuse.

Il aperut les deux ombres cte  cte. Elles marchaient proches et
spares. Il les vit avec une grande nettet malgr l'ombre. Elles
taient grandes, sveltes et pleines cependant, fortes et lgantes,
harmonises parfaitement. M. Lureau-Vlin tait nu-tte, comme s'il ft
sorti pour faire trois pas devant le perron. Elle, avait pass sur ses
cheveux une mantille de dentelles. Il y avait en ce moment, entre eux,
une minute de silence. Septime entendit leur respiration. Et dans le
mme instant, le tic tac de la charrette dans la campagne, au loin, fut
perceptible. tait-il fou? tait-ce la minute d'angoisse d'autrefois qui
durait? Se voyait-il? tait-ce lui le bel homme fort qui se tenait 
ct de la jeune femme et cherchait sans doute le mot qui va charmer, le
mot impossible en quoi tout l'embrasement d'une me et d'une chair se
rvle? tait-ce de l'avant-dernier instant que datait seulement le
vertige de la longue, longue, interminable alle, et qui l'avait tortur
comme un de ces cauchemars sans fin dont la dure relle est, dit-on, si
brve? Il ne pensait plus  viter le bruit, dans son avance dans la
terre et les feuilles. Mme une ombre se dtourna, et quelqu'un dit 
voix basse:

--Ce n'est rien, il fait un peu d'air et les feuilles sont dj
sches...

Pourquoi le ton bas de cette voix le tortura-t-il particulirement? 
quoi bon parler bas pour dire cela?

M. Lureau-Vlin reprit:

--J'aime ces feuilles d'or, ce n'est pas triste comme on le dit; ni
l'automne, ni l'hiver ne sont tristes, et la nature n'est jamais
dsole: ce sont les mes un peu bbtes qui ont des larmoiements 
revendre, et...

--Ah! je sais que vous n'aimez pas les larmes: vous vous tes moqu de
moi... oui, oui, dans le wagon, parce que vous m'avez vue pleurer.

--Je ne me suis jamais moqu de vous, j'ai regrett un moment o vous
tiez moins belle...

--Oh!...

Et elle reprit presque aussitt:

--Cependant... certaines douleurs, des chagrins...

Il la coupa, ardent et press:

--Il ne faut pas que vous ayez de douleurs ni de chagrins!

Septime comprit d'instinct que cette phrase, banale en soi, tait tout,
contenait tout, et qu'aucun mot n'tait ncessaire maintenant pour
achever ce que le ton dont elle avait t dite signifiait. Les mots ne
sont que de la misre; l'me parle par des mouvements et par des
intonations. Cela avait t prononc haut, tout  coup, crasant tous
les chuchotements antrieurs; cela avait t brlant, nergique,
autoritaire, enveloppant et tendrement caressant  la fois; cela
signifiait un homme qui surgit d'un bond, si fort, si matre, si capable
en effet d'carter ou de briser ce qu'il voulait pargner  un tre
choisi, que la pauvre crature qui se sent la protge, l'lue d'une
telle puissance, est aussi l'esclave immdiate, la petite bte dompte.
De mme que Septime avait subi l'trange sduction de cet homme, il
tait certain qu' cette heure, elle la subissait, qu'elle ne pouvait
s'y soustraire. Il ne l'aima pas moins, il l'et aime alors mme qu'il
l'et vue se donner tout entire: il aimait  ce point, o l'amour ayant
atteint quelque chose de surhumain  force de passion, ne peut plus tre
bless. Son coeur n'offrait plus de place  la haine; il ne pensa mme
pas  dtester la hardiesse de son rival. Une demi-heure auparavant, il
le maudissait sans raison; la raison venue, il oubliait de lui cracher 
la face. Il s'avanait seulement toujours, absent de soi, m par une
force obscure qui poussait tout son tre amoureux vers l'objet d'amour,
sottement, stupidement, selon la raison humaine, magnifiquement
peut-tre, selon quelque ordre ignor, comme les noctuelles attires
viennent  la lumire mourir.

Tout le soir frissonnait d'aise et de beaut. La terre chantait et
exhalait son haleine de baumes ensorceleurs et lgers. La grande ombre
de M. Lureau-Vlin se pencha, et Septime l'entendit murmurer:

--Je vous aime!

La jeune femme eut une commotion assez violente; il y eut un peu de
silence; puis elle soupira profondment; elle porta la main  ses yeux;
elle souponna sans doute que la forte poitrine virile dj s'avanait
la recevoir; et elle y tomba.

--Pourquoi mentir ou jouer? dit-elle, c'est vous que j'attendais de tout
temps...

Elle sentait l'volution de sa chair aboutir  cet panouissement o
l'me, enfin quilibre, se mle et illumine et sublimise toute chose.
Comble, ravie, elle soupira:

--Je vis! je vis!

La cloche tinta, pour l'heure du dner. Ils se dsenlacrent.

Septime tait plant, tout droit, devant eux, les yeux larges et fixes,
et ils auraient pu sentir la chaleur de son souffle.




XXXII


Le plus sot fut ce malheureux enfant. M. Lureau-Vlin et la jeune femme
taient  un de ces moments qui rduisent  la plus infime mesquinerie
toute intervention trangre quel que soit le droit ou la prtention sur
quoi elle se fonde. Quelques personnes demeurent encore aujourd'hui
rebelles  saisir l'opportunit de l'attitude de matamore que l'on aime
 prter  l'homme qui surprend la trahison amoureuse. Et elles ont
raison. Le vainqueur en amour triomphe sur tout.

M. Lureau-Vlin se retint de faire observer au jeune homme qu'il le
trouvait mal lev, et il parla immdiatement comme si de rien n'tait.
On parcourut l'alle de lavandes et l'on gagnait lentement la maison
durant que la cloche continuait  tinter. Madame Durosay elle-mme
pronona quelques paroles. Si elle tait mue, il ne paraissait pas que
ce ft d'accablement.

Cette fois, les jambes de Septime vacillrent. Il se sentit la bouche
pleine d'amertume; le coeur lui tourna, il demeura un peu en arrire,
et, comme on allait atteindre le petit pont de bois, il s'affaissa
contre un massif pais de lilas et de lauriers-cerises. Il couta le
bruit des pas sur le pont; distingua, spara les pas de l'un et de
l'autre des deux tres qui s'en allaient. Ce bruit, en son
tourdissement, lui parut immense, solennel et grave; quelque chose
comme,  un Jugement dernier, le dos tourn du Seigneur s'en allant de
vous, dfinitivement. Il eut la force de les suivre encore du regard,
dans l'obscurit; il esprait, sans savoir pourquoi, qu'ils
regarderaient en arrire. Mais ils ne se retournrent mme pas.

Il se sentit tout froid et tout ple, avec les tempes emperles de fines
gouttelettes de rose glace. Il tait si jeune encore que le dsir de
secours, souhait  sa dfaillance, ne fut qu'un dsir de tendresse. Il
et dit, comme les fillettes en danger: Maman! si ce cri, dont il ne
faut pas rire, n'et t teint, ds sa premire jeunesse, dans sa
gorge. Il en appelait l'quivalent, sans le trouver. Tendresse!
tendresse! gestes fminins et ronds dont la vue fait pleurer! chose
tide et molle, et d'essence forte cependant, qui calme et ravive! Elle
ne prenait pour lui le nom d'aucun tre vivant, nulle forme humaine, en
sa mmoire, n'incarnait ce divin charme, ce baume miraculeux, nulle
forme, hormis celle--quelques heures trop belles,--celle qui s'en allait
 prsent de lui, sans se retourner, sans avoir pris garde qu'il avait
t l et mme qu'il l'avait outrage en son expansion nouvelle! Il
poussa seulement un cri faible et anonyme, qui n'eut aucun cho dans ce
dsert sentimental. Et, un court instant, il perdit connaissance.

Le clapotis et l'odeur de l'eau l'affectrent ds le rveil de sa
conscience. Ce petit chuchotement monotone l'exaspra en mme temps que
la saveur fade qui montait des vases de l'tang lui donnait des nauses.
Il s'imagina que sans cette eau, il percevrait encore le bruit des pas
des amants sur les feuilles mortes et les brindilles de bois sec. Il se
coucha, prta l'oreille avec une attention ardente, comme s'il n'et
plus rien dsir que cela, distinguer encore le bruit de ces pas! Il en
et t combl! Il pensa  se relever et  courir. Mais, outre qu'il se
trouvait harass, quelque chose lui prsentait ce cours d'eau comme la
limite qu'il ne franchirait plus, comme un obstacle dfinitif entre
l'objet de son amour et lui. En effet, il prouvait le besoin que
quelque chose de matriel vnt confirmer d'une faon brutale
l'impossibilit morale trop vidente d'affronter de nouveau les deux
tres dont il avait chauff le baiser de son haleine. Il rampa sur
l'herbe humide, et il tait, au bord de l'tang, le torse, le cou, le
nez, l'oeil et l'oreille tendus, comme un fauve, vers la clairire,
qu'il savait s'tendre de l'autre bord jusqu' la maison, et o, s'il
et fait moins obscur, il et peut-tre encore reconnu des silhouettes,
peru le mouvement d'un corps. Et, n'entendant, ne voyant rien, il
imagina qu'il entendait et voyait encore; il s'hallucinait par un effort
fatigant et il se condamnait  pier perptuellement les gestes elles
paroles de ces deux images heureuses que sa prsence, son regard ni son
souffle ne pouvaient troubler.

Il s'extnuait. Il lui parut qu'il avait vcu des semaines depuis le
coucher du soleil, tant les motions se succdaient en intensit. Tout
cela se passait en de brefs instants. Il crut qu'il allait encore une
fois dfaillir. Mais sa faiblesse se traduisit par une pesante monte de
larmes qui l'allait peut-tre sauver. Le silence, la nuit et le contact
de l'herbe refroidie l'environnrent du terrifiant appareil de la
solitude, une torture non abolie, affreuse aux mes tendres qui ne sont
pas suffisamment trempes de pense. Pas un tre aux environs de sa vie
morale! Et pis! Pas un tre n'avait t jamais pour lui celui qu'on
cherche, celui qu'il faut. Cette femme le trahissait; l'abb lui avait
t une sorte de tuteur, mais trop sec, ou tout  coup onctueux, mais
mal  propos,  la faon qu'est pour un jeune cep dlicat ces chalas de
pins  corce rude et  et l gluants et collants de filaments
rsineux. M. Grandier l'effrayait par sa philosophie. Ces constatations
passaient  l'tat trs vague en son cerveau surexcit; l'heure nocturne
amplifiait son malheur. Il dpassa les limites de la raison. Il se crut
un tre vou de tout temps  la rprobation. Son vice tait d'tre trop
pris, trop mu. Il ne trouvait pas o loger cette surabondance. Il n'y
avait pas de place pour lui dans la vie. On voyait tous les autres
s'emboter assez bien; ils ne paraissaient ni trop grands, ni trop
gauches, ni trop boiteux. Lui,  chaque instant, tait bless ou
blessait; il n'tait pas n viable, devait produire l'effet d'un
monstre. Sa gorge se contractait et ses yeux brlaient, il attendait le
spasme de sanglots qui avortaient. Il les implorait comme le leurre
d'une caresse. Sa nature de voluptueux rejaillissait en ce dsir dernier
d'expansion, et il en prvoyait le charme avec une acuit tonnante. Il
tait impatient de l'instant o la douleur serait si abondante qu'il ne
pourrait manquer de suffoquer. Qui donc lui avait dit que les larmes
viennent au solitaire comme de douces personnes amies dont les belles
mains promenes sur le visage signifient: quelqu'un est l! quelqu'un
est l! On n'est plus seul ds qu'on pleure. Les larmes n'aboutissaient
pas.

Une porte qui donnait sur les champs fut pousse,  quelque cent mtres,
et Septime reconnut les voix du docteur et de M. Durosay. Ces messieurs
rentraient un peu en retard d'une excursion dans la campagne. Ce fut une
rapparition soudaine de la vie d'antan que le pauvre garon brl de
fivre, et qui vivait des temps en chaque minute, s'tait form dj 
considrer dans un reculement profond. Il en perdit l'exaltation de sa
douleur et fut ramen au point de la ralit, ce qui fut pire. En
entendant ces messieurs partir d'un vaste clat de rire, durant qu'ils
refermaient la porte des champs, il rsolut de mourir, et l, tout de
suite. S'il ne s'excutait pas aussitt, c'tait que la mort, qu'il
n'avait jamais envisage vritablement, l'pouvantait tout  coup.

--Mon cher ami, disait M. Grandier, l'histoire des grandes actions est
celle de l'crasement des scrupules. Nous ne voyons pas, dans les
annales du genre humain, d'homme  conscience timore qui fasse  peu
prs bonne figure; en revanche...

Les paroles se perdaient pour Septime, lorsque ces messieurs, qui
s'approchaient lentement, passaient derrire les branchages pais de
cytises plants le long de l'alle.

--... Votre monsieur de Throuette est  bas, par la force des choses;
le bateau qui ne sait pas rgler sa voilure au temps qu'il fait est
destin  prir; ainsi se trient, s'assimilent ou s'liminent dans
l'estomac les aliments selon le corps qu'il faut nourrir. Soyez donc
avec les choses qui ont la force, ou mme et mieux, faites-les, si vous
avez l'intelligence d'en dcouvrir le sens...

M. Durosay riait avec toute sa bonhomie naturelle  quoi s'ajoutait la
ronde jovialit d'une belle affaire accomplie. Grandier, qui
dcouvrait dans la force des choses une collaboration singulire  son
oeuvre, se montait, s'chauffait, de peur d'tre oblig de constater
qu'elles allaient peut-tre au del... De sorte que Septime entendit
l'loge de M. Lureau-Vlin, acqureur de Saint-Pont, loge aussi
dithyrambique qu'il l'avait compos tantt lui-mme. Ce M. Lureau-Vlin
avait la chance d'tre exalt pour les motifs aussi divers
qu'indpendants de lui. Au fond Grandier se ft content que madame
Durosay ft ressuscite et et connu l'amour aux lvres de ce jeune
homme anodin qui allait partir demain en laissant derrire soi la
trane d'un parfum efficace. Mais les choses en dcidaient autrement.
Une page, peut-tre un peu lgrement parcourue au livre de sa
philosophie, s'offrait aujourd'hui en vidence aux yeux du docteur
Grandier, et il y tait trait de la perptuit et de l'amplitude
croissante du mouvement qui suit l'impulsion, dans le domaine moral.
Mais il s'entranait  approuver cette loi et  en bnir l'application.
Et il touchait le cynisme en sa faon d'en parler  M. Durosay.

--Vous installez  votre porte cet homme charmant, capable par son
esprit et par son seul aspect de donner le got de la vie et de la
lumire  notre pauvre taupinire de Nans... Ce que les Veulottes ont
d'un peu rustique, d'un peu soupe aux choux, hein? comment dirai-je?
Cela tait bon autrefois, mais  prsent que nous avons une petite
femme qui se porte bien, sacrdi! qui va aimer le mouvement, la
distraction... eh! ae donc! dame! dame!...

Eh bien! ce que les Veulottes n'offrent pas  madame Durosay, grce 
vos excellentes relations, vous le trouvez  Saint-Pont qui, retap,
vous aura, par le diable! une belle allure. Savez-vous que ce monsieur
Lureau-Vlin est de taille  nous organiser ici un petit Versailles, un
petit Chantilly!...

Ces messieurs passaient  ce moment sur le pont tout retentissant
encore, pour Septime, des pas de la bien-aime perdue. Il sembla au
malheureux, qui se penchait vers la mort, que son piderme se
prolongeait jusqu' ce bois sonore et qu'on lui marchait lourdement sur
ses plaies. Les paroles du docteur l'approchaient, mieux que sa volont,
vers la nappe d'eau morne et unie que les feuilles plates des nnuphars
tachetaient, dans l'ombre, de grands yeux stupides.

Lorsque ces messieurs, ayant franchi le pont, et s'tant engags dans la
petite alle couverte, s'enfoncrent dans la nuit, tout ce qui, aux yeux
de Septime, avait t une image de la vie, un exemplaire d'humanit, se
trouva tre ou bien mort ou bien disparu dans ce trou d'ombre par o il
lui semblait que l'on s'loignait de lui irrmdiablement, les attitudes
et les paroles de ceux qui s'en taient alls par l ce soir le
marquaient assez.

Le docteur continuait de discourir. Il cherchait, selon sa coutume,  se
rsumer avant d'atteindre la maison.

--Voyez-vous bien, mon cher Durosay, disait-il, le secret de
l'existence, c'est que, de mme qu'il faut prendre femme, il faut
chausser une ide... plantureuse et de belle entournure, n'est-ce pas?
en tous points comparable  la demoiselle de bonne famille que vous
choisissez capable de vous mettre en got chaque jour, d'orner votre nom
et de contenir votre survivance dans ses flancs. Aprs cela, la flicit
et le succs sont attachs  une constance imperturbable. Cultivez votre
pouse et votre marotte, uniquement, durablement, jusqu' l'extinction
de vos feux. Une des dernires choses captivantes, en notre temps
individualiste, est peut-tre de voir jusqu'o un homme seul et patient
peut aller. Pousser  bout!... Dieu sait ce que les extrmes
contiennent, et ce  quoi tant de timides ont failli?...

--coutez donc! fit brusquement M. Durosay. N'avez-vous pas entendu?

--Moi, pas du tout!... Tenez! savez-vous justement notre grand dfaut?
C'est la badauderie. Nous ne pouvons pas faire trois pas sans tre
arrts. Le Franais est un homme qui a entrevu la huitime merveille et
qui la manque parce qu'il faut qu'il assiste  un fait divers... Il
conoit, il s'lance; mais sa pense est tout de suite amollie par de
petits attendrissements...

--Mais, docteur, je vous affirme, il y a eu un bruit dans l'eau; je ne
sais pas si on n'a pas cri!...

--Allons donc!... O a?...  l'tang? Courons-y!...

Ils se prcipitrent. Les bords de la pice d'eau taient dserts; deux
troncs de saules anciens, plus noirs que la nuit, heurtaient leur chef
chauve et bossel d'un air de confidence. L'approche bruyante des pas ne
drangea pas les grenouilles; ces messieurs dirent ensemble:

--Les grenouilles sont toutes  l'eau; il y a eu videmment quelque
chose.

Et pendant que Grandier, se penchant  plat ventre, observait quelques
ondes concentriques alentour d'un lger remous, M. Durosay crasait du
pied un chapeau de paille qu'il reconnut. Il n'osa pas prononcer le nom
du malheureux, mais il frappait l'paule du docteur avec le chapeau.
Grandier se redressa d'un bond, jeta sa veste et fut  l'eau.

--Prenez garde, fit M. Durosay, vous n'avez pas pied!...

Et il criait vers la maison, les mains en cornet sur la bouche:

--Au secours! au secours!... de la lumire!

Lespingrelet fut le premier qui accourut, clopin-clopant sur ses jambes
torses, tenant une lanterne  la main. Il aperut M. Durosay pench sur
l'tang, mit les bras en croix et pronona:

--_Miserere mei Dominus!_

Puis ce fut M. Lureau-Vlin qui se dvtit aussitt pour seconder au
besoin le docteur qui avait fait dj plusieurs plongeons inutiles.
Lespingrelet disait la profondeur du bassin qu'il avait contribu 
creuser, et le temps qu'on y avait mis. Madame Durosay arriva, ple et
dcompose; cependant la vue de son mari sain et sauf lui fit du bien.
Quand elle vit M. Grandier merger tout  coup, tenant serr sur sa
poitrine quelque chose de pesant et inerte qui avait la tte de Septime,
blanche et confondue parmi la barbe ruisselante du sauveteur, elle
poussa un cri et ft tombe, sans le secours agile de M. Lureau-Vlin.
Enfin, ce fut M. de Jallais qui courait mal, et comprenant tout,
soudain,  la faon dont on le regarda, s'cria un peu navement:

--Je m'en doutais! je m'en doutais!

--Vous auriez bien d nous avertir, fit quelqu'un.

Le pauvre homme perdait compltement la tte.

Il y avait un grand effarement autour de l'unique lumire. Grandier, que
l'on couvrait de paletots et de gilets, pratiquait des pressions  la
langue du noy. Il tait terriblement mu; mais ds que sa pense se
reposa, il leva un instant les yeux vers l'ombre o se trouvait le
groupe harmonieux de M. Lureau-Vlin soutenant toujours madame Durosay;
et il cherchait, incorrigible comme tout homme,  qui dire:

--Voici l-bas, dans l'ombre favorable, mon ide, ma marotte, qui va
plus vite que moi, qui se prolonge sans moi; tout va bien; et j'ai le
temps de m'arrter  ce fait divers...


Paris.--Aix-les-Bains, 1893-94.


7512.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
6440-9-26.





End of Project Gutenberg's Le Mdecin des Dames de Nans, by Ren Boylesve

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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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